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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine - -Author: Edmond About - -Release Date: December 12, 2021 [eBook #66927] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Joël Savary and the Online Distributed Proofreading - Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from - images generously made available by The Internet - Archive/American Libraries.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN BON JEUNE HOMME À SA -COUSINE MADELEINE *** - - - - - LETTRES - D’UN - BON JEUNE HOMME - A - SA COUSINE MADELEINE - - - - - Paris.--Imprimerie A. Wittersheim, rue Montmorency, 8. - - - - - LETTRES - D’UN - BON JEUNE HOMME - A - SA COUSINE MADELEINE - - RECUEILLIES ET MISES EN ORDRE - PAR - EDMOND ABOUT - - - PARIS - MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS - RUE VIVIENNE, 2 BIS - - 1861 - Tous droits réservés - - - - -A CHARLES EDMOND - - - Mon cher ami, - -Vous avez suivi notre pauvre Valentin depuis ses débuts jusqu’à sa -mort, et je ne crois pas qu’il ait eu un ami plus dévoué que vous, si -ce n’est moi. - -Lorsqu’il nous arriva de Quevilly, fort ignorant de la vie et bon jeune -homme dans toute la sincérité du mot, vous l’avez dissuadé, comme moi, -de gaspiller son encre dans les journaux de tapage. Il nous échappa -cependant, l’espace de deux ou trois mois; mais il revint bientôt, -désabusé et vieilli. Il a brûlé de ses propres mains les premières -lettres qu’il avait publiées: c’est pourquoi vous ne les trouvez pas -ici. - -Un peu plus tard, quand un homme de bien et un publiciste éminent -fonda _l’Opinion nationale_, Valentin fut assez heureux pour suivre -la fortune de M. Guéroult et travailler sous sa direction. Durant -une année, il publia, en style courant, et sous une forme un peu trop -légère, des idées qui ne manquaient ni de hardiesse ni de maturité. -Il donnait son avis sur la question du moment et ne craignait pas, à -l’occasion, d’attacher le grelot. C’est ainsi qu’il eut le bonheur -de provoquer l’arrêté ministériel qui arrachait à la destruction les -tableaux du Louvre. - -Si vous trouvez le temps de relire les vingt-quatre lettres que je -publie aujourd’hui sous le patronage de votre amitié, vous reconnaîtrez -que, pour un simple conscrit, notre ami avait fait une campagne assez -honorable. Il avait pris parti pour Raphaël et Rubens contre M. Villot, -pour la méthode Chevé contre la routine musicale, pour l’enseignement -professionnel contre la routine universitaire, pour le libre échange -contre la prohibition, pour les malheureux Parisiens contre le préfet -de la Seine, pour le Trésor contre l’entreprise des Monnaies, pour les -Italiens contre leurs maîtres, pour les médecins contre les homœopathes -et pour la liberté de la presse contre vous savez qui. - -Un penchant irrésistible, surtout dans les derniers mois de sa vie, -l’entraînait vers les questions politiques. Mais il lui fut toujours -difficile, pour ne pas dire impossible, de dire ouvertement ce qu’il -pensait. Lorsqu’on écrit dans un journal et qu’on peut d’un seul mot -ruiner une grande entreprise, on a les mains liées par l’intérêt -d’autrui. - -Valentin s’exprimait assez librement sur la politique étrangère. Il ne -craignait point de publier ses sympathies pour les nations opprimées en -Italie, en Hongrie et dans votre glorieuse et infortunée Pologne. Il a -pu prédire aux Italiens une destinée qui s’accomplit aujourd’hui, et -dessiner sur le papier la carte de l’Europe telle que nous la verrons -dans trois ou quatre ans. Mais lorsqu’il touchait au gouvernement -chatouilleux de la France, il avait beau prendre des gants de la peau -la plus douce, il manquait rarement de se faire donner sur les doigts. - -Cependant il n’était pas un révolutionnaire de la dangereuse espèce. Il -pensait, je l’avoue, que la République est un bien joli gouvernement; -mais il croyait aussi qu’on doit prendre le temps comme il vient et -tirer le meilleur parti possible du gouvernement que l’on a. - -L’empereur Napoléon III ne lui ayant jamais fait ni bien ni mal, il -le jugeait sans passion et ne voyait en lui ni un tyran ni un dieu. -Une étude approfondie de l’histoire contemporaine l’avait conduit à -supposer que la politique impériale, si ferme et si inflexible en -apparence, pourrait bien être un roseau peint en fer. Il s’imaginait, -bien à tort sans aucun doute, qu’il suffisait d’un choc, d’un souffle, -d’un rien, pour faire pencher vers la révolution ou vers la réaction -les maîtres d’un grand empire. Et le pauvre garçon écrivait naïvement -ses petites lettres comme si elles avaient dû aller à Quevilly en -passant par les Tuileries, Compiègne ou Saint-Cloud. - -Quelquefois, pour faire excuser une vérité un peu hardie, il lançait -deux ou trois mots polis à l’adresse des hommes qui nous gouvernent. -Mais quel n’était pas son désappointement lorsqu’en lisant le journal -il ne trouvait plus que les petits mots gracieux et nulle trace de -cette vérité hardie qui devait passer sous le pavillon de la politesse! -Souvent aussi on lui rendait des articles tout entiers, que la -direction prudentissime n’osait insérer dans le journal. - -Ces contrariétés ne l’ont pas conduit au tombeau, car nous sommes loin -de 1830, et l’on ne meurt plus pour si peu. Mais vous savez comme moi -que notre ami s’est éteint assez tristement, peu satisfait de la vie -et surtout de la politique, mécontent des idées et des personnages qui -prévalaient alors et persuadé que les hommes ne sauraient être sains et -bien portants dans un édifice sans toiture. - -Pauvre Valentin! c’est le 23 novembre qu’il est mort, à la veille de -ces glorieux décrets qui lui auraient rendu le courage et la vie. -J’achèverai sa tâche, si je le peux, maintenant qu’il est permis -d’écrire. - - EDMOND ABOUT. - - - - - LETTRES - D’UN - BON JEUNE HOMME - A - SA COUSINE MADELEINE - - - - -I - -LE BEAU PAYS DE BADE - - De mon respect pour les journaux.--Opinion de la presse française - sur Bade et son gouvernement.--Je voyage par admiration.--Passage - du Rhin.--Je me lie d’amitié avec un honnête Allemand.--De quelques - usages allemands qui ne se retrouvent pas chez nous.--Contrebande, - contrefaçon, loterie, fausse monnaie, etc., etc.--Bon conseil - que je n’ai pas suivi.--Promenade solennelle des wagons - allemands.--Bade et ses hôtes.--Mélancolie publique.--Une personne - dont on dit du mal et un homme dont on dit du bien.--Elle.--Je la - trouve.--Bataille.--Défaite.--Arrestation.--Lui.--Je pars sans l’avoir - vu.--Un souhait en l’air. - - - Ma chère cousine, - -Je lis les feuilles avec le plus profond respect, et toute parole -imprimée est pour moi parole d’Évangile. Ne savons-nous pas depuis -longtemps que MM. les rédacteurs aimeraient mieux se couper le poing -que de tromper la crédulité publique? D’ailleurs, j’ai entendu dire -dans plusieurs cafés que le journalisme est un sacerdoce. - -Or, il y a quasiment trois mois que tous les journaux de Paris -célèbrent à l’unisson une petite ville d’Allemagne appelée Bade. Les -uns admirent la beauté sauvage de ses environs, la solitude de ses -forêts, la majesté des ruines qui l’entourent, la salubrité de ses -eaux, la douceur de son climat, le silence, la paix et le recueillement -qu’on y goûte. Les autres sonnent une fanfare retentissante en -l’honneur des bals, des spectacles, des symphonies, des chasses, des -courses, des feux d’artifice et du brouhaha plein de charmes qui -remplit cet adorable enfer. - -Un sceptique serait peut-être alarmé de ces descriptions -contradictoires. Pour moi qui ai le cœur simple et l’esprit conciliant, -j’ai compris que chacun, suivant ses goûts, trouvait à Bade le silence -ou le bruit, la cohue ou la solitude, et que tout le monde y était -content. Lorsque j’entendais louer les mœurs simples, l’hospitalité -et le désintéressement des indigènes, je me rappelais les ballades -du moyen âge et les contes du bon chanoine Schmidt; j’étais heureux -d’apprendre que rien n’avait changé et qu’on trouvait encore au delà -du Rhin l’Allemagne au cœur d’or, l’Allemagne aux yeux bleus. Quand -je lisais dans une correspondance de Bade: «La ville est pleine de -ducs, de grands-ducs, d’archiducs; nous ne les comptons plus que -par douzaines. Il y en a dans tous les hôtels; on les rencontre à -la Conversation par compagnies de sept ou huit; il est permis de -les toucher avec la main et même de leur taper respectueusement sur -le ventre;» je me disais avec une pointe d’orgueil démocratique: -«Qu’est-ce que cela prouve? Que le siècle a marché, et que la bonne -Allemagne est à la tête du progrès.» - -Quand j’apprenais qu’un pauvre Italien est arrivé à Bade avec vingt -sous dans sa poche et qu’il en est parti millionnaire, je souriais -finement, et je pensais en moi-même: «Pourquoi s’en étonner? ne faut-il -pas s’attendre à tout dans un pays gouverné par le plus magnifique des -monarques? Ce Bajazet ou Bénazet que les journaux exaltent à l’envi, -ce prince qui donne les plus belles fêtes de l’Europe dans des salons -dignes de Louis XIV, cet ami des arts qui commande des comédies et des -opéras-comiques pour l’ébattement de sa cour, ce sportsman qui jette -quatorze mille francs en litière à un cheval qui a bien couru, ne -devait-il pas faire quelque chose pour la malheureuse Italie?» - -Voilà, ma chère cousine, l’opinion que les journaux m’avaient faite sur -Bade et son souverain. Je présume que tous les Français sont dans les -mêmes idées, puisqu’ils vont puiser la vérité aux mêmes sources que moi. - -Tu comprendras le désir irrésistible qui m’a poussé un beau matin vers -la petite ville et le grand homme dont on parle si avantageusement tous -les étés. Je suis parti comme un boulet. Que dis-je? comme un caissier. -C’est au point que dans ma hâte j’ai oublié d’aller voir midi à la -belle horloge de Strasbourg. - -Quand l’omnibus de Kehl aborda la rive droite du Rhin, mon cœur -battit, mes yeux se mouillèrent: «Salut, m’écriai-je en moi-même, -salut! pensive Allemagne! séjour de la bonne foi et de la simplicité; -patrie des vertus naïves; sanctuaire des souvenirs innocents! Reçois -un étranger que le hasard a fait naître en France, mais qui méritait -de voir le jour au milieu des honnêtes Germains!» Peut-être avais-je -pensé un peu haut, car tous les voyageurs de l’omnibus se mirent à me -regarder. Mon voisin me tendit la main et me dit: - ---Monsieur, nous sommes faits pour nous entendre; touchez là. - -Comme il parlait mal la langue allemande, je reconnus qu’il était -Allemand du grand-duché de Bade. Sa figure me plut au premier coup -d’œil, et son costume aussi. Ses traits semblaient avoir été ébauchés à -coups de couteau par un artiste de la contrée. Ses pieds longs, larges -et plats étaient de ceux qui s’appuient fortement sur la terre patrie -et couvrent une vaste étendue de sol natal. Des bas de laine noire, une -culotte de drap bleu, un gilet rouge à boutons de cuivre, une redingote -tombant jusqu’aux talons et une casquette de loutre achèveront de -te peindre ce vieil Allemand de l’âge d’or. Nous eûmes bientôt fait -connaissance: donnez-moi un homme de cœur, et, avant cinq minutes, j’en -fais mon ami. - -Il m’offrit si cordialement un verre de bière, que je me fis un -plaisir de manquer le train pour le suivre dans sa maison. C’était une -maison de commerce, bien fournie en marchandises de toute sorte et de -tout pays: vins, liqueurs, cristaux, cigares, librairie, épicerie, -coutellerie, il y avait de tout dans ce magasin. La politesse me -commandait d’y faire quelques emplettes. Je jetai mon dévolu sur -certains cristaux de Bohême que je destinais à ton étagère; mais -l’énormité des droits à payer me retint. - ---Qu’à cela ne tienne, s’écria mon nouvel ami: nous les ferons entrer -sans la permission de la douane. - ---En contrebande? - ---Bien sûr. - ---Est-il Dieu possible! Honnête Allemand, vous faites la contrebande? - ---Hélas! monsieur, à quoi me servirait-il d’être Allemand, si je ne la -faisais pas? - -Je demeurai confus. A mon sentiment, la contrebande est un vol. Mais je -ne voulus pas le dire à ce brave homme, de peur de l’affliger. - ---Ainsi, repris-je d’un air indifférent, vous faites tort au -gouvernement français de tous les droits qu’il aurait à percevoir sur -vos marchandises? - ---Je m’en flatte, et il n’y a pas un Allemand qui ne raisonne comme -moi. Nous aimons les Français individuellement, mais nous n’aimons -pas le gouvernement de la France. Obliger les individus en fraudant -l’administration, c’est double plaisir. - -Il y avait dans cet argument je ne sais quoi de spécieux qui m’éblouit. - ---J’espère au moins, lui dis-je, que vous vous abstenez de faire tort à -votre gouvernement? - -Il me regarda en homme qui ne comprend pas. Je développai ma question. - ---Voici, lui dis-je, du vin de Champagne, de l’eau-de-vie de Cognac, -des cigares de la Havane, des rasoirs anglais, du thé: je ne doute pas -que toutes ces denrées étrangères n’aient payé des droits à Bajazet, je -veux dire au gouvernement du grand-duc. - -Le digne Allemand se mit à rire, et de si bon cœur, que je partageai -son hilarité sans savoir pourquoi. - ---Ça! criait-il en montrant du doigt les marchandises que j’avais -nommées; ça! c’est allemand comme ma casquette, et ça n’est jamais venu -de l’étranger. - ---Quoi! ce vin de Champagne ne vient pas de la Champagne? - ---Est-ce qu’il y a une Champagne? - ---Cette eau-de-vie de Cognac?... - ---Nous la faisons nous-mêmes, et je vous prie de croire qu’elle n’en -vaut ni plus ni moins. - ---Mais vos rasoirs anglais? vos cigares de la Havane? - ---Rasoirs anglais d’Allemagne, cigares havanais de Hambourg. - ---Et le thé, que diable? - ---Thé allemand, mon cher monsieur. Et vive la patrie allemande! - -J’étais sérieusement étonné, et je commençais à me dire que la probité -varie suivant les climats. Car, enfin, un Rouennais qui ferait ce genre -de commerce ne passerait pas pour un honnête marchand, et les tribunaux -le condamneraient pour tromperie sur la nature des marchandises. Je -regrettai d’avoir amené la conversation sur un texte si délicat, et, -pour rompre les chiens, je me mis à regarder un rayon de librairie. -Tous nos romanciers y figuraient par rang de taille, depuis M. Mérimée -jusqu’à M. Xavier de Montépin. - ---Pour le coup, m’écriai-je avec un certain soulagement, voici bien de -la marchandise française. - ---Française, si l’on veut. Il est possible que ces livres aient été -écrits en français; mais on ne nous disputera pas l’honneur de les -avoir imprimés. - ---Miséricorde! des contrefaçons! - ---Ah! vous ne connaissez pas encore le patriotisme allemand. - -Je me sentis rougir jusqu’aux oreilles. A mon avis, cousine, la -contrefaçon est le plus infâme de tous les vols, car elle ne dépouille -guère que des pauvres. Mon hôte prit mon silence pour de l’admiration; -il me montra des statues, des groupes, des objets d’art de toute -nature, surmoulés en Allemagne au détriment des artistes français; des -gravures et des lithographies françaises reproduites et gâtées par -le patriotisme allemand. Ce spectacle ne diminuait pas positivement -mon enthousiasme, mais il ébranlait toutes mes idées. Je m’apercevais -que la notion du juste et de l’injuste est fort incomplète chez les -Parisiens, et que l’Allemagne a le sens moral beaucoup plus large que -nous. - ---Attendez! dit mon hôte, vous n’êtes pas au bout de vos étonnements. -Voici un tiroir dont vous me direz des nouvelles. Il est plein de -curiosités tout à fait allemandes, et comme on n’en fabrique pas à -Paris. - -Ici, ma pauvre cousine, permets-moi de me voiler la face. Ni ton âge, -ni ton sexe, ni ma pudeur ne me permettent de faire l’inventaire -de ce tiroir. Contente-toi d’apprendre qu’il était plein d’images, -de moulages et de joujoux curieux sans doute, mais d’une nature -indescriptible. «Il faut, me dis-je, que le peuple allemand soit bien -honnête au fond, et d’une candeur bien éprouvée, pour qu’il manie sans -danger toutes ces malpropretés-là.» - -Un tiroir voisin contenait quelques milliers de billets de toutes les -loteries royales et grand-ducales. Des loteries en Allemagne! Tu vois -d’ici ma nouvelle stupéfaction. Je n’eus pas le temps de l’exprimer -tout haut: une jeune Allemande venait d’entrer dans le magasin, et -j’admirais sa beauté suave. Ses cheveux étaient aussi blonds et aussi -soyeux que le chanvre le mieux peigné. Simplement vêtue, un petit sac -de voyage à la main, elle me parut plus poétique que la Dorothée du -chef-d’œuvre de Gœthe. Elle nous salua modestement et acheta diverses -choses. Ses emplettes, que je n’aurais pas osé faire, me surprirent -tellement, que je lui demandai dans quel pays elle allait. Elle me -conta, sans se troubler, qu’elle allait à Paris vivre familièrement -avec un homme assez âgé, mais jeune de cœur. Une de ses amies, établie -en France depuis deux ans, lui avait procuré cette bonne place. Elle -ne craignait point de s’ennuyer, car elle trouverait à Paris plusieurs -Allemandes de sa connaissance, établies dans des conditions analogues. - ---Voilà, dis-je à mon hôte, un nouveau genre d’exportation. - ---Eh! eh! répondit-il avec son gros rire cordial; on vend ce qu’on a. - -La jeune fille paya en or; le marchand lui donna son reste en argent -français. - ---Puisque vous allez à l’étranger, lui dit-il, je ne veux pas vous -donner de fausse monnaie! - -Ce fut encore à moi à dresser l’oreille. De la fausse monnaie... Je -n’en revenais pas. - -L’excellent homme me montra dans son comptoir un casier tout rempli de -cuivre argenté et désargenté. - ---Toutes ces pièces, me dit-il, sont bien loin de valoir la somme -qu’elles représentent. Mais, comme une grande partie de la richesse -nationale est en monnaie de cet acabit, nous nous en servons entre nous. - -Il n’y avait pas une heure que je foulais le sol sacré de l’Allemagne, -et j’avais eu le temps de faire connaissance avec des institutions bien -différentes des nôtres. La fausse monnaie, la loterie, la contrebande, -la contrefaçon, la falsification des denrées, l’exportation des blondes -et tant d’autres choses inattendues me montraient ce beau pays sous -un jour nouveau. Ma bonne opinion des Allemands restait entière, car -on n’oublie pas en un jour trente ans de sympathie et d’admiration. -Cependant je sentais au fond du cœur une inquiétude vague; il me -tardait d’arriver à cette ville de Bade dont la réputation est si pure -dans les journaux. Je pris congé de mon hôte, qui ne parut pas me dire -adieu sans regret: - ---Ainsi, dit-il, vous partez sans avoir rien choisi dans ma boutique. -J’en suis contrarié, non pour moi, mais pour vous. - ---Pour moi! Ah! je ne sortirai pas d’ici que vous ne m’ayez expliqué ce -mot-là. - ---Rien de plus simple. L’argent que vous dépenseriez chez nous serait -autant d’épargné, et ce que vous emportez à Bade est autant de perdu. - -Ce mot méritait une explication. Je voulus à toute force en avoir le -cœur net, et je manquai le train pour la deuxième fois. - -Mais pourquoi n’ai-je pas cru l’honnête marchand de Kehl? pourquoi -l’ai-je accusé de calomnier les institutions de son pays et les grands -hommes de l’Allemagne? Que j’aurais mieux fait de vider ma bourse dans -son magasin! J’aurais rapporté à Paris des denrées assez médiocres, -mais du moins j’aurais rapporté quelque chose. - -Je partis pour Bade en dépit des augures. Le premier objet que -j’aperçus à la gare, c’est un suisse en livrée, la canne à la -main. Personnage emblématique, qui symbolise à lui seul la lenteur -majestueuse des chemins de fer allemands. Comme la distance entre Kehl -et Bade est fort courte, on nous fit trois fois changer de train pour -l’allonger un peu. Nous cheminions doucement à travers des paysages -médiocres. Quelques petits villageois, pieds nus, s’amusaient à courir -le long de la route et à nous dépasser de temps en temps. Nous arrivons -enfin. - -Au premier abord, quand mon pauvre argent sonnait encore dans mes -poches, les environs de la ville m’ont paru beaux. Oui vraiment, -presque aussi beaux que les Vosges, que les Français connaissent -si peu. Il y a des collines boisées, des pelouses assez vertes, et -une petite rivière où il serait facile de verser de l’eau. La ville -elle-même, autant que j’ai pu en juger, se compose d’auberges assez -propres, avec quelques jardinets alentour. Comme j’étais venu sans -bagages, je cheminais tout doucement, les mains dans mes poches, et -suivant le monde. Il me parut que tout le monde allait du même côté. Je -passai devant un vaste bâtiment chargé de grandes mauvaises peintures, -et je craignis un instant que ce ne fût le palais du souverain. Mais la -foule ne s’y arrêtait pas, et personne n’y entrait. Était-ce la laideur -des peintures qui faisait peur au public? Je n’ai pu le savoir. Un -promeneur obligeant m’a dit que cet édifice contenait une source d’eau -minérale. On ne sait pas encore si elle est bonne ou mauvaise, attendu -que personne n’a eu la curiosité d’en goûter. - -Je passai outre, et j’arrivai devant une grande halle, pavoisée de -drapeaux. Les couleurs du pays sont jaune et rouge. Cet ensemble n’est -pas harmonieux, mais il est gai, cela fait penser à polichinelle. -Quelques ouvriers accrochaient des verres de couleur à la devanture -du monument; d’autres préparaient tout pour un feu d’artifice. Une -affiche collée sur le mur annonçait, pour le soir, un grand bal et -un spectacle, et des courses de chevaux pour le lendemain. A ces -munificences je reconnus que j’étais bien dans la capitale de M. -Bénazet. - -La place était couverte d’un populaire assez nombreux. J’y découvris -en peu de temps vingt figures de ma connaissance. Arsène Houssaye, -Decourcelle, Méry, Maxime Ducamp, Amédée Achard, Delacour, Edmond -Martin, Charles Marchal, Carjat, Paul d’Ivoi, Clément Caraguel, Vivier, -Régnier, Bressant, Sainte-Foy, des poëtes, des philosophes, des -journalistes, des artistes se promenaient là, comme sur le boulevard -des Italiens. Le comte Sollohub rimait en bon français au pied d’un -arbre allemand, et mademoiselle Fix, dans un petit coin, faisait -enrager les trois quarts du Jockey-Club. «Évidemment, dis-je en -moi-même, l’homme qui a su grouper autour de son palais tant d’êtres -intelligents n’est pas un prince ordinaire, et, depuis Périclès...» - -Un ami fit le tour de la place avec moi en me nommant les grands -personnages. Il y en avait de toute l’Europe; moins pourtant que je -n’aurais cru. Je vis cinq ou six femmes vraiment jolies, à qui personne -ne faisait attention. En revanche, on s’empressait autour de deux ou -trois haridelles étrangères, fripées, ridées, roussies, fanées comme si -elles avaient voyagé dans des malles jusqu’à l’âge de cinquante ans. -Voilà ce que je vis du premier coup d’œil. - -A la seconde inspection, je remarquai que tous les visages étaient -sinon tristes, du moins maussades. Je ne m’attendais pas à trouver le -public si sérieux au milieu d’un océan de plaisirs. Deux membres du -Jockey-Club passèrent à ma droite en se donnant le bras. L’un disait: -«Elle m’a pris mille louis en deux jours.--J’ai eu plus de bonheur, -répondit l’autre: je ne lui en laisse que cinq cents.--Ce qui me -console un peu, reprit le premier, c’est que ce gros garçon d’Agen nous -a vengés.» - -Elle? qui, elle? Ce féminin m’intriguait un peu. Assurément, la -personne dont on parlait n’était pas mademoiselle Fix. Mais j’aurais -bien voulu savoir le nom de celle qui puisait si gaillardement dans les -poches du Jockey-Club. - -Je tombai au milieu d’un groupe de chroniqueurs et de vaudevillistes. -Ils parlaient de la même personne, mais sans la nommer. L’un se -plaignait de lui avoir donné six cents francs; un autre lui avait -laissé le prix de dix-huit articles; un troisième s’était vu dépouiller -par elle de tous ses droits d’auteur de la saison. Elle, toujours -elle! Je n’osai pas demander le nom d’une créature aussi dangereuse: on -se serait moqué de mon ignorance, car ces messieurs aiment à gouailler -le prochain. - -La faim me prit, il était six heures; j’entrai dans un restaurant -appelé Restauration. Je demandai qu’on me servît à l’allemande; les -garçons comprirent probablement que je voulais être servi avec lenteur. -J’attendis une chaise pendant vingt minutes, et les autres plats -accoururent du même train. Tu penses si j’eus le temps d’écouter la -conversation des tables voisines! Il y en avait une entièrement meublée -de jolies filles ou qui avaient été jolies. Je les reconnus presque -toutes pour les avoir vues au bois de Boulogne dans des voitures à -deux chevaux. A Bade, leur fortune semblait plus modeste; à peine s’il -leur restait quelques bijoux. Elles se serraient tristement les unes -contre les autres, comme des colombes surprises par l’orage, et elles -buvaient du vin de Champagne en jurant tout bas entre leurs dents. -«Assurément, pensais-je, ce n’est aucune de ces dames qui a dévalisé -le Jockey-Club.» Je vis bientôt que je ne m’étais pas trompé, car -elles maugréaient aussi contre la créature dangereuse qui les avait -dépouillées de tout. Diantre! j’avais toujours entendu dire que les -loups ne se mangent pas entre eux. - -Une de ces dames s’écria dans la chaleur de son dépit: - ---Dire que la gueuse m’a volé cinquante mille francs! - ---Bah! répondit philosophiquement sa voisine; tu te referas cet hiver. - ---Oui, mais quel travail! - -Pauvre dame! Je la plaignais de tout mon cœur. Elle était d’un certain -âge et visiblement fatiguée. Par quels efforts pouvait-elle gagner -cinquante mille francs en un hiver, dans notre pays où le travail des -femmes est si mal rétribué? - -Je dînai cependant, et je fis un des plus mauvais repas dont il me -souvienne. Ah! ce n’était point cette table de M. Bénazet, dont il est -question dans les journaux. Aussi me tardait-il de faire connaissance -avec ce grand homme, pour qu’il m’invitât à dîner. Ce fut lui du moins -qui me régala au dessert. Son feu d’artifice que je vis pour rien, et -sans quitter la table, me plut infiniment. J’appelai un journaliste -de Paris qui entrait dans la salle, et je lui dépeignis en termes -chaleureux mon admiration et ma reconnaissance. - ---Vous avez raison, me dit-il, c’est le plus aimable, le meilleur et -le plus généreux des hommes. Granier de Cassagnac a dit autrefois; -«Enfoncé Racine!» S’il venait à Bade pour un jour, il s’écrierait avec -autant de raison: «Enfoncé Louis XIV!» - -Je me levai de table et je me promenai devant la grande halle, sous -le portique illuminé. J’ai la digestion philosophique, comme tu sais, -surtout après un mauvais repas. Je me disais que les Manichéens n’ont -pas tout à fait tort lorsqu’ils prétendent que le monde est partagé -entre deux influences contraires. Car voici d’un côté une mauvaise -créature qui s’applique à mettre les gens sur la paille; et voilà -d’autre part un bienfaiteur des hommes qui se signale chaque jour -par une nouvelle libéralité. Mais quelle pouvait être cette personne -funeste? Un passant me l’apprit en me culbutant. - ---Gredine! criait-il; elle m’a rasé comme un ponton: il ne me reste pas -trente francs pour rentrer à la boutique! - ---Qui? lui dis-je en le prenant au collet, qui est-ce qui vous a -dépouillé de votre argent? - -Le voyageur du commerce répondit avec une brusquerie bien excusable: - ---Mais est-il bête! c’est la Banque. - -En même temps, il me montra du doigt, à travers la porte ouverte, une -grande table entourée de monde. - -J’allai voir ce qui s’y passait, et je compris en peu d’instants -que la Banque est un être de raison, une abstraction pure, mais une -abstraction qui enlève l’argent du pauvre monde. L’honnête marchand de -Kehl m’en avait parlé à mots couverts, mais j’avais oublié ce qu’il -m’avait dit. Je regardai innocemment la bataille de la Banque et des -joueurs. Mon voisin, qui jouait, fut assez heureux pour amasser en peu -d’instants une somme rondelette. Cet exemple m’attira. Je vis qu’avec -un peu de bonheur il me serait facile de faire payer par la Banque -toutes les dépenses de mon voyage. Quel plaisir de raconter à Paris que -j’ai vu M. Bénazet face à face, et qu’il ne m’en a rien coûté! Je me -mis donc à jouer très-petit jeu; mais le diable était probablement de -la partie, car je perdis à tous les coups. Ou plutôt non: je gagnai une -fois dix francs qui furent ramassés par un monsieur, et une autre fois -un beau louis d’or que je vis enlever par une dame très-respectable. - -J’espérais encore que la fortune se retournerait vers moi, et que -mes voisins me permettraient d’en profiter, mais ma bourse s’épuisa -plus tôt que ma mauvaise veine, et je me trouvai sans un sou. Le -déménagement de mes finances s’était fait en moins d’une demi-heure. -Tout mon argent était allé grossir un énorme tas de monnaies où je ne -reconnaissais plus même mes louis. - -Je demeurai un instant tout penaud, sans trop savoir où je coucherais. -Un petit Allemand timide se glissa devant moi et jeta cinq francs -qui furent aussitôt perdus. Mais au même moment un agent de police -lui frappa sur l’épaule et l’emmena dans un coin. Je les suivis et -j’entendis l’agent qui disait: - ---C’est la seconde fois que je vous y prends. Pour commencer, on vous a -mis à l’amende; aujourd’hui, votre affaire est claire; vous ferez de la -prison. - -Rien n’était plus injuste que ces menaces; car enfin le pauvre diable -avait joué et perdu loyalement. Je résolus de prendre sa défense et -de me prouver à moi-même qu’on pouvait, sans un sou vaillant, obliger -le prochain. Mais, au premier mot de mon plaidoyer, l’agent répondit -brutalement: - ---Monsieur l’étranger, ceci ne vous regarde pas. Cet homme est un -habitant de Bade; les gens de la ville n’ont pas le droit de jouer, et -je suis payé pour les en empêcher. - ---Parbleu! répliquai-je, vous auriez bien dû me rendre le même service. -Il faut que vous ayez peu d’estime pour la Banque, puisque vous lui -défendez de ruiner vos concitoyens. Vous êtes donc sûr qu’elle doit -gagner à tout coup? Voilà pourquoi vous lui livrez les étrangers -naïfs, comme moi, tout en protégeant vos nationaux contre elle. Je -l’écrirai à ma cousine, et cela modifiera ses idées sur la loyauté -allemande. - -Ce qui m’affligeait le plus, ma chère Madeleine, ce n’était pas d’avoir -perdu mon argent; c’était de quitter Bade sans avoir vu ce bon M. -Bénazet. Car enfin je n’avais pas un instant à perdre; il fallait -profiter de mon billet de retour et prendre la fuite à l’instant. -Maudite Banque! scélérate de Banque! elle m’a privé du plaisir de -connaître le Louis XIV de notre siècle, le plus magnifique des -bienfaiteurs de l’humanité! - -Si la Providence faisait bien les choses, elle placerait M. Bénazet à -un bout de l’Europe et la Banque à l’autre bout. Et je ne m’égarerais -jamais dans le pays de la Banque, mais j’irais tous les ans admirer les -belles fêtes de M. Bénazet. - - - - -II - -UN CLUB EN PLEIN AIR - - Danger de ramasser des marrons d’Inde dans le jardin des - Tuileries.--Une réunion très-mêlée.--L’arc-en-ciel.--Le chapelet.--Les - choristes à l’unisson.--Une jeune femme d’affaires.--La blouse bleue - et les lunettes d’or.--L’homme aux boulettes de mie de pain.--Le - valet d’un seigneur étranger.--Une vieille dame déraisonnable.--La - politique de Tortillard.--Mon intervention.--Je reçois un accueil - fraternel, comme tous les nouveaux venus du journalisme.--Réflexions - philosophiques. - - - Ma chère cousine, - -Tu as beau vivre loin de Paris et lire les contes bleus plus souvent -que les journaux: il est impossible que tu n’aies pas entendu le -bruit qui s’est fait ici la semaine dernière. La liberté de la presse -était sur le tapis. Un journal a pris la liberté de dire qu’il ne -se sentait pas assez libre, et quelques autres ont fait chorus. Le -gouvernement leur a répondu qu’ils se trompaient, qu’ils n’avaient pas -les mains liées, et qu’il fallait avoir perdu l’esprit pour secouer si -bruyamment des fers imaginaires. - -Le jour où cette nouvelle fut publiée à Paris, il faisait beau, par -grand hasard. Je me promenais, à mon ordinaire, sans songer à rien; -mes pieds me portèrent dans un grand jardin qui s’étend au bord de -la Seine, entre le palais des Tuileries et la place de la Concorde. -Les marrons d’Inde commencent à tomber; j’en ramassai quelques-uns. -Cette innocente récréation me jeta au milieu d’un groupe de neuf -ou dix personnes. Il y avait deux dames dans le nombre; cependant -tout le monde parlait à la fois, suivant l’usage des journaux ou des -journalistes. - -Un homme qui semblait exercer une certaine autorité criait de temps en -temps: «Silence!» Un butor gros, gras et grêlé recommençait toujours -le bruit et montrait les poings à tout le monde. Le premier devait -être un personnage officiel. Son front chauve et sérieux contrastait -singulièrement avec sa figure jeune. La boutonnière de sa redingote -brillait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. L’autre avait la -tenue d’un cuistre et les manières d’un portefaix: je l’aurais pris -pour un homme de rien, si je n’avais vu un chapelet pendant hors de sa -poche. - -Enfin le tumulte s’apaisa. Le jeune homme à l’arc-en-ciel déclara que -la séance était ouverte; chacun prit une chaise, et je m’assis comme -tout le monde, par esprit de curiosité. - ---Messieurs, dit l’arc-en-ciel, il nous manque deux de nos confrères, -et précisément, si je ne me trompe, deux orateurs de l’opposition. Nous -commencerons cependant, car l’opposition est un fait et non pas un -principe, et nous devons agir avec elle comme si elle n’existait pas. - -L’homme au chapelet poussa des cris de corbeau. L’arc-en-ciel le -rappela poliment à l’ordre; ce ne fut pas sans hausser les épaules. Il -se pencha même vers son voisin, et lui dit à l’oreille: - ---On ne trouverait pas dans tout le pays un homme aussi mal élevé; on -n’en trouverait pas deux dans l’Univers. - -Il reprit à haute voix: - ---Je vous ai réunis pour entendre vos réclamations contre la petite -note de ce matin. Pour ma part, j’en suis très-satisfait. La liberté de -la presse me sourit peu. J’ai eu, sous tous les régimes, le privilége -de tout dire impunément, mais je n’en ai jamais profité. La moindre -parole prend une trop grande importance en passant par ma bouche. Je -souffle la hausse ou la baisse, la confiance ou la terreur, la paix ou -la guerre. C’est pourquoi je tiens mon vent, dans l’intérêt de tout le -monde. On pourrait presque m’appeler le _Whist_, organe du silence. Or, -messieurs, je vous le demande, si mes voisins avaient le droit de dire -tout ce que j’ai le devoir de taire, me resterait-il un abonné? - -L’orateur se boutonna jusqu’au menton. Il se tourna ensuite avec une -familiarité protectrice vers quatre ou cinq messieurs dont l’habit bleu -à boutons de métal avait un air d’uniforme ou de livrée. - ---Messieurs, leur dit-il, développez dans votre sens les choses que -j’ai sommairement exprimées. Il est bien entendu que, si vous vous -trompez d’un seul mot, je suis là pour vous démentir. - -Les hommes en uniforme se mirent à prononcer tous en même temps un seul -et même discours. Ils parlaient à l’unisson, comme les voix qui font la -même partie dans un chœur: - ---J’applaudis, dirent-ils, aux remarquables paroles de mon confrère -officiel: pourquoi Dieu m’aurait-il donné deux mains, sinon pour -applaudir? La liberté de la presse est trop grande, à mon sens, -puisqu’on laisse subsister des journaux qui n’applaudissent jamais -à rien. Pour ma part, je suis parfaitement libre d’imprimer tout ce -qu’un ministre me dicte, sauf à recevoir d’un autre ministre un -avertissement ou un démenti. Cette condition me plaît, quoique un peu -dépendante. Car enfin, si j’ai revêtu l’uniforme que voici, ce n’est -pas pour agir à ma tête, c’est pour gagner beaucoup d’argent avec peu -de danger. - -L’arc-en-ciel se mit à sourire en signe d’alliance et de protection. Il -dit ensuite, d’un front plus rembruni: - ---La parole est à nos ennemis acharnés. Vous, madame, veuillez parler -la première. Vous êtes de l’opposition; du moins, vous en avez été sous -tous les régimes. - -La personne interpellée était une jeune femme de vingt-trois ans, -mais bien mûre et bien sérieuse pour son âge. Veuve d’un journaliste -de génie, elle s’est mariée en secondes noces à un grand financier, -et l’on assure qu’elle lui rend des services. Quoi qu’il en soit, son -nouveau seigneur lui confie les intérêts les plus précieux, car je vis -sur ses genoux un énorme rouleau d’actions de toute sorte. Elle les -caressait de la main, tout en parlant. Sa voix était brève et saccadée; -sa phrase tombait en alinéas, comme le métal jeté de haut tombe en -grenaille. - ---Messieurs, dit-elle, mon premier mari, qui est parti plein de gloire -et de vie pour les Champs-Élysées, m’a appris à défendre la liberté. - -»Non-seulement la liberté de la presse, mais toutes les libertés -imaginables. - -»Car il n’y a pas plusieurs libertés, il n’y en a qu’une. - -»Mais manquons-nous de liberté? - -»Les uns disent oui, les autres non. Je parle comme les uns et je pense -comme les autres. - -»Car je me suis retirée des affaires, ou, pour parler plus juste, dans -les affaires. Les affaires sont mon unique souci, et je n’ai plus -d’autre affaire que les affaires. - -»La Bourse est un beau monument. La Chambre des députés n’était pas -mal, mais la Bourse est mieux. - -»Dès que nous aurons terminé cette conférence, qui m’intéresse -médiocrement, j’irai à la Bourse. - -»Rentrée chez moi, j’écrirai un bulletin de la Bourse, le plus complet -qui se publie à quatre heures. - -»Aucune puissance humaine ne m’empêchera de dire que mes actions sont -en hausse et que mes obligations vont aux nues. - -»Aucun ministre ne me défendra d’annoncer sur mes quatre dernières -pages les biberons les plus infaillibles et les médicaments les plus -mystérieux; - -»Et de faire par ces moyens une fortune colossale; - -»Et de gagner l’estime et la considération qui accompagnent la -richesse. - -»Voilà ma politique. - -»La plus riche de toutes les libertés, c’est la liberté de s’enrichir. - -Comme elle achevait de parler, je vis accourir un homme en blouse qui -s’essuyait le front avec un mouchoir brodé. Il avait des lunettes d’or -sur le nez, une casquette sur la tête et quatre millions dans la poche. -Au premier coup d’œil, je crus reconnaître en lui un de ces ouvriers de -la pensée qui demandaient la députation en 1848. - ---Arrivez donc! cria le président; il y a un Siècle que nous vous -attendons. - ---Vous m’excuserez, répondit-il avec une simplicité majestueuse. -J’étais chez le marchand de vins de la rue du Luxembourg, et je parlais -de gloire et de liberté à quelques prolétaires en goguette. - -Le chapelet crasseux murmura entre ses dents: - ---Chez le marchand de vins! Il y est toujours. On n’y entre jamais sans -le rencontrer sur la table, ou dessous. - ---Comment le savez-vous? Je croyais que vous n’alliez qu’à la messe. - ---Chauvin! - ---Jésuite! - ---Navet! - ---Silence, messieurs! s’écria l’arc-en-ciel. Ou plutôt, M. de -l’opposition radicale est appelé à donner son avis sur la question. -Qu’il exhale son mécontentement, sans oublier les convenances. - ---Mes bonnes gens, puisque nous sommes entre nous, je ne ferai point -de premier-Paris, et je dirai ce que je pense. Il est vrai que je -revendique assez fièrement la liberté de la presse, mais c’est surtout -pour faire plaisir à mes abonnés. Les abonnés en général, et les miens -en particulier, aiment bien que leur journal revendique quelque chose: -ils déclament le premier-Paris en prenant leur café au lait, et se -persuadent ainsi tous les matins qu’ils ont mis le gouvernement au -pied du mur. Mais moi! vous connaissez mes opinions et mes capitaux. -Lorsqu’on a quatre millions dans sa poche, on n’est pas assez fou pour -souhaiter le renversement de toutes choses. - -»Je fais une petite opposition innocente qui amuse l’abonné et enrichit -le journal, sans ébranler le gouvernement. Le régime un peu restrictif -auquel nous sommes tous soumis est plus utile à mes intérêts qu’aux -vôtres. Premièrement, il me permet de tempérer la fougue de mes -collaborateurs; deuxièmement, il me débarrasse de toutes les feuilles -radicales qui me faisaient concurrence; il force les républicains de -toutes couleurs à venir s’abonner chez moi. Si la liberté absolue de la -presse renaissait, pour mon malheur, vous verriez _le National_, _la -Réforme_, _la Démocratie Pacifique_, _le Peuple_ et tous mes ennemis, -sortir de terre en un instant. Ils se partageraient mes abonnés et mes -annonces, et mes quatre malheureux millions ne vaudraient plus quatre -sous. - ---J’irai le dire à Sparte! hurla l’homme au chapelet. - ---Et moi, répondit le faux ouvrier, j’irai dire à Rome comment vous -entendez la charité chrétienne! - -Ce débat fut interrompu par l’arrivée d’un nouveau personnage. Il -marchait d’un pas solennel, la main droite noblement cachée dans le -châle de son gilet. Un faux col ferme et droit encadrait sa mâchoire -imposante; son costume était correct comme une phrase de M. Villemain -et moderne comme une fable de M. Viennet. Un parfum académique -voltigeait autour de lui. On s’empressa de lui donner la parole, car il -était de ceux qui la prennent lorsqu’on ne la leur offre pas. - ---Messieurs, dit-il, je m’étais oublié sur la place Vendôme. - ---C’est un lieu fécond en enseignements, murmura l’arc-en-ciel. - ---Peut-être; mais je suis né pour donner des leçons, et non pour en -recevoir. Je me suis, dis-je, oublié sur la place Vendôme avec toute -l’Académie française, et madame de Saint-Benoît, bien connue dans -les _Deux Mondes_ pour la vivacité de ses saillies. Nous avons fait -ensemble une petite manifestation assez hardie, qui consiste à lancer -contre la base de la colonne quelques boulettes de mie de pain. - ---Pensez-vous donc l’ébranler ainsi? - ---A Dieu ne plaise! C’est une façon d’exprimer en style parlementaire -le regret de quelques belles âmes pour un système d’institutions et un -réseau de libertés que le nouvel ordre de choses a momentanément, je -l’espère, éloigné de mon pays. - ---L’animal parle bien! murmura entre ses dents l’homme au chapelet; -mais nous éreintons mieux que ça. - ---Silence! dit l’arc-en-ciel. C’est l’honorable préopinant qui a -réclamé la liberté de la presse. Il a la parole pour développer sa -motion. - ---Dieu puissant! s’écria l’orateur avec une terreur visible. -Penserait-on à m’accorder ce que je demande? Ce serait fait de moi, et -il ne me resterait plus qu’à mourir. - ---Rassurez-vous, dit le président. Mais je croyais, en bonne foi, -que vous réclamiez la liberté absolue de la presse, comme le régime -parlementaire, le cens électoral et toutes les fictions du gouvernement -constitutionnel. - ---Je demande à m’expliquer. Si vous aviez l’habitude de me lire, -peut-être, messieurs, au lieu de vous arrêter à la superficie des -mots, sauriez-vous pénétrer le sens intime et les arrière-pensées -de ma polémique quotidienne. Car je dis ce que je veux, et les bons -entendeurs me comprennent fort bien, et il n’est pas une idée qu’on ne -puisse exprimer, sous quelque régime que ce soit, lorsqu’on ne manque -ni d’esprit, ni de politesse. - -»Mes abonnés, qui sont tous personnes riches et éclairées, savent -interpréter mes soupirs et les porter à leur adresse. Lorsque je -réclame une liberté pour le peuple ou un privilége pour la classe -moyenne, ils sous-entendent ingénieusement le nom de la dynastie qui -pourrait seule apporter à mon pays des biens si précieux. Je ne suis -pas un journal de principes, car mes principes ont changé plus d’une -fois; je suis un journal de famille, et je me glorifie d’être toujours -resté fidèle à mes affections. Or, messieurs, si votre gouvernement, -pour me nuire, m’accordait les libertés que je lui demande pour -le harceler, qu’arriverait-il? Je serais forcé ou de me rallier -ouvertement à lui et de trahir ceux que j’aime, ou de m’insurger sans -aucune apparence de raison contre mon bienfaiteur. Conservons donc, -s’il vous plaît, et le plus longtemps qu’il sera possible, ces utiles -restrictions sans lesquelles je n’aurais plus aucune raison de parler -ni, par conséquent, aucune raison d’être. - -Une petite voix aiguë et chevrotante comme la voix d’une perruche, -s’écria tout à coup: - ---Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui! - -Toute l’assemblée jeta les yeux sur l’auteur de cette manifestation -bizarre. C’était une petite dame excessivement cassée, mais qui n’avait -pas abdiqué ses prétentions. Elle portait avec orgueil une robe semée -de fleurs de lis, sans voir que les fleurs de lis étaient presque -partout effacées. Ses cheveux étaient poudrés avec soin, quoique le -temps les eût faits plus blancs que la poudre. Cinq ou six mouches de -satin noir émaillaient sa figure sillonnée de rides; sa main osseuse -folâtrait, non sans coquetterie, avec un petit drapeau blanc. - -Le président se pencha à son oreille et lui cria tant qu’il put: - ---Madame! avez-vous quelque chose à dire? La parole est à vous. Vous -savez de quoi il s’agit? - -Elle répondit avec une volubilité extraordinaire: - ---Oui, oui, oui, oui, oui, oui! Mon âge? Bientôt deux cent cinquante -ans. Mon principe? L’appel au peuple. Appelez! appelez! ne craignez -pas! Le peuple est pour nous à Paris, à Parme, à Florence, à Modène! -Jouez-vous le reversi? Moi, je l’adore. J’aime aussi M. de Wellington; -il a beaucoup fait pour nous. J’avais un pauvre carlin; c’était le -dernier, oui, oui, oui! mais joli comme un amour! Hélas! monsieur, la -Révolution me l’a tué; Robespierre l’a fait cuire. Comment se porte -Madame? Monseigneur le dauphin, vous savez? le grand dauphin, fils -du grand roi? Je l’ai connu bien enrhumé. Le vidame de Cachan nous -abandonne; on ne le voit plus. Vive le roi quand même! mais n’oubliez -pas l’appel au peuple! - -Le président arrêta ce moulin à paroles. Il voyait bien que la bonne -dame n’avait plus toute sa raison. - ---Madame, lui cria-t-il, on a fait appel au peuple. - ---Ah! vraiment! vous me faites plaisir. Oui, oui, oui. Eh bien, -qu’est-ce qu’ils ont répondu, ces braves gens? vive le roi? - ---Je regrette d’avoir à vous annoncer une mauvaise nouvelle, mais ce -n’est pas cela qu’ils ont dit. - ---Ah! les marauds! les faquins! les bélîtres! Voyez-vous cette -canaille qui se révolte contre ses maîtres! Aussi, pourquoi -s’avisait-on de les consulter? Envoyez-les tous ici, que je leur -apprenne à vivre. Vidame, tirez l’épée, prenez ce ruban; il est à mes -couleurs; exterminez-moi les maroufles, tous, tous, et, quand il n’en -restera plus un seul, je vous donnerai ma main à baiser. - -La cause était entendue. Le président dit à l’homme au chapelet: - ---Vous avez la parole; n’en abusez pas. - ---Et s’il me plaît d’en abuser, répondit-il brutalement, qui de vous se -permettra de me reprendre? Je dis ce qui me plaît, je ne relève que de -moi-même, et d’un homme qui n’est pas en France. C’est lui qui me paye -mes gages. Lorsque je vais le voir, il me donne à baiser le pied de -son valet de chambre. Quant à votre gouvernement, je le tolère, il me -tolère, nous sommes quittes. Tout le monde sait que je cogne dur; voilà -ma liberté de la presse. Pour ce qui est des lois répressives, j’en -demande, et de bonnes, et de terribles. Il m’en faut pour mes inimitiés -et mes vengeances. Si je dénonce un homme à la justice, il faut qu’elle -le ruine, qu’elle l’enferme, qu’elle l’étrangle! - -Il reprit avec une mélancolie assez touchante: - ---Mais hélas! Dieu clément! notre siècle est bien mollasse: on -n’étrangle plus. Les navets de l’Université se permettent d’écrivailler -contre nous, et ils ne sont pas même brûlés! Tout au plus si l’on brûle -leurs livres. - -Il leva ses regards au ciel, lorgna du coin de l’œil une jolie -promeneuse qui traversait l’allée, et se mit à dire son chapelet. - -Tous les assistants avaient parlé, et je croyais que le président -allait résumer les débats, quand je sentis quelque chose remuer sous -ma chaise. Un nain boiteux, qui semblait sortir de terre, s’écria en -grimaçant: - ---Elle est trop bonne! Et moi, j’en suis donc pas? - -On allait lui demander son nom, mais l’homme au chapelet le reconnut: - ---Bonjour, Tortillard, lui dit-il, bonjour petit. Tu es bien laid et -bien vicieux, mais je t’aime: on n’a jamais su pourquoi. Parle, mon -mignon; ces messieurs et ces dames sont tout oreilles. - -Le nain se redressa tout fier, et commença ainsi: - ---M_av_ess_av_ieurs! J_av_e v_av_ous d_av_ir_av_ai... - ---Quel est ce langage? demanda le président. - ---Ça! c’est le javanais, la langue des jeunes personnes de ma -connaissance. Monsieur ne sait pas le javanais? On va servir autre -chose à monsieur. Je commence. Mes petites vieilles, nous sommes tous -du bâtiment. Si je me mettais à vous vendre mon piano, vous diriez: -«Gnouf! gnouf! trop tard le tonnerre!» - -L’assemblée, qui ne connaissait pas l’argot des coulisses, se récria -violemment. - ---Mais, tas de _pantes_, reprit l’orateur dans un nouveau langage, vous -êtes plus _sinves_ que des _largues_... - ---Arrêtez! s’écria l’académicien parlementaire. Je reconnais ce -dialecte. On l’a parlé assez longtemps au rez-de-chaussée de ma maison, -lorsque M. Eugène Sue écrivait _les Mystères de Paris_. C’est l’argot -de Toulon, malheureux jeune homme! Avez-vous donc été au bagne? - -Le nain répondit avec une dignité qui nous frappa tous: - ---Non, monsieur, j’ai toujours été acquitté. - ---Tant mieux pour vous, reprit le président; mais vous ne le serez -peut-être pas toujours. Si les lois qui régissent la presse sont -appliquées dans toute leur rigueur, que deviendrez-vous? - ---Ce que je deviendrai? Elle est trop bonne! Je deviendrai -millionnaire. Je ne suis pas politique, moi; je n’éreinte que les -innocents, je ne discute que la vie privée, je n’attaque que les gens -sans place. Supprimez les vrais journaux, je les remplacerai tous, et -le public me dévorera comme les dévotes mangent des boudins de poisson -et des côtelettes de pâte frite, pour tromper l’austérité du carême. -Je serai le _Moniteur_ de la prostitution, _la Patrie_ du scandale, le -_Journal des Débats_ malhonnêtes, _l’Union_ des vices, _l’Estafette_ -des lettres anonymes. On me lira par curiosité, par malveillance, par -peur. Tous les honnêtes gens iront m’acheter le matin pour s’assurer -que je ne les accuse pas d’inceste ou de parricide. - ---Mais si vous ne touchez que des choses malpropres, vous risquez fort -de vous salir les mains. - ---Il n’y a pas de danger: les gens véreux me payeront des gants. - ---Nous avons des lois sur la diffamation. - ---Connu. Mais j’ai calculé la chose. Supposé que je tape un peu trop -fort sur un monsieur pas tolérant. Il me fait un procès; bon! il est -sûr de le gagner; bon! qu’est-ce que je fais? Je cours trouver mon -homme loyalement, le front haut. Je lui dis: «Vous allez me perdre, -ruiner un pauvre petit ouvrier qui travaille dans la calomnie pour -gagner son malheureux pain. En serez-vous plus fier? Non; car, avant -de me laisser condamner, mon avocat vous jettera à la face un boisseau -d’injures. En serez-vous plus riche? Non; car, si je vous paye des -dommages-intérêts, l’honneur vous commande de les porter au bureau -de bienfaisance. Croyez-moi, dans votre intérêt, vous ferez mieux de -me pardonner. Je vous offre mes colonnes; elles sont à vous; nous y -accrocherons tous vos ennemis. Si vous avez quelque bonne vengeance à -exercer en dessous, j’ai deux ou trois petits jeunes gens qui feront -l’ouvrage. Voulez-vous du mal à quelqu’un? Nous allons l’injurier, lui, -sa femme, ses enfants, ses amis, ses domestiques, son portier, son -cheval! Oui, nous dirons que son cheval a la morve, et s’il a besoin de -le vendre, il n’en tirera pas vingt-cinq francs!» Messieurs et chers -confrères, ce petit discours éloquent réussit neuf fois sur dix. - ---Mais un homme diffamé ne s’adresse pas toujours aux tribunaux. Il y a -des épées et des pistolets en ce monde. - ---Tant mieux! qu’on me tue mes rédacteurs! J’en trouverai assez -d’autres, et l’argent gagné ne périt pas. Ah! messieurs! si Dieu -permettait que je perdisse un homme par semaine! C’est ça qui fait -vendre les numéros! - -L’homme au chapelet battit des mains; les autres gardèrent le silence. -Pour moi, cousine, une démangeaison invincible me poussait à protester -un peu. - ---Mais, mon petit monsieur, dis-je à l’orateur, si, dans l’intérêt de -la sécurité publique, on vous écrasait comme une chenille? - ---Mon bonhomme, répondit-il, il ne faut qu’une courbette et une -cabriole pour éviter bien des malheurs. Au reste, personne n’a rien -à voir dans mes affaires, puisque j’éreinte tout le monde, excepté -les gens en place. Mais qui es-tu pour me parler ainsi? Je ne t’ai -rencontré ni dans les brasseries ni dans les autres lieux où je vais -chercher l’esprit français. - ---Monsieur, répliquai-je fièrement, je ne suis rien qu’un bon jeune -homme. Mais la parole des gens de bien mérite d’être écoutée partout. -C’est, comme qui dirait, la voix de l’opinion nationale. - -L’assemblée se leva comme un seul homme, en criant: «Un intrus parmi -nous!» Mon expulsion fut votée d’enthousiasme. Seul, l’homme au -chapelet proposa de me garder, pour me faire cuire à petit feu. Je -m’enfuis à toutes jambes, comme si tous les diables de l’inquisition -avaient été à mes trousses. - -Quand j’arrivai devant le palais des Tuileries, à deux pas de la -sentinelle, le courage me revint. Je m’assis sur un banc, et je -repassai dans ma mémoire tout ce que j’avais entendu en ma vie pour et -contre la liberté de la presse. - -Il est certain, pensai-je en moi-même, que l’empereur de Russie est -solidement assis sur son trône. Cela tient apparemment à ce que la -presse n’est pas libre dans ses États. Mais le trône d’Angleterre est -aussi solide, pour le moins, quoique la presse soit libre et très-libre -en Angleterre. On a dit qu’un roi des Français avait été culbuté en -1848 par la liberté de la presse. Mais on dit aussi qu’un roi de -France s’est mis à voyager en 1830, parce qu’il avait fait la faute de -lier les mains aux journaux. Il y a du pour et du contre dans cette -question-là. - -Je levai les yeux sur le palais des Tuileries, et je me dis: «L’homme -qui a su trouver un tel logement en passant par la prison de Ham n’a -rien à craindre de sept ou huit feuilles de papier. Si jamais son -étoile doit tomber du ciel, où elle brille d’un éclat assez imposant, -ce n’est pas la plume d’un journaliste qui ira la décrocher! Par -le bonnet de coton de mon vieux père! je donnerais deux sous pour -rencontrer l’empereur dans son jardin! «Sire, lui dirais-je, j’ai une -idée à vous offrir; prenez-la pour ce qu’elle vaut. M’est avis que vous -feriez bien de nous accorder la liberté de la presse, histoire de faire -enrager quelques méchants journaux, en leur prouvant que personne ne -les craint.» - - - - -III - -LES PIÈCES DE DIX SOUS - - Ma joie et mon chagrin.--Un fait divers.--Physionomie du marchand de - tabac.--Chaque Français a droit à 4 fr. 50 c. de petite monnaie, si - jamais on fait un partage.--Visite à Godard.--Bataille de l’or et de - l’argent.--Les crises.--Économie politique.--Destruction des pièces de - cent sous.--Loi de 1803.--Visite à l’Hôtel des monnaies.--Générosité - d’un grand État envers un simple particulier.--Fabrication des - monnaies.--J’ai une idée.--Mon idée n’est pas de moi, elle - est de Colbert, de Turgot, de Necker, de Montesquieu et de M. - Humann.--Objections de Godard.--Je les réfute une à une.--Godard - s’aperçoit que j’ai raison et me met à la porte. - - - Ma chère cousine, - -Je suis plus content et plus glorieux que le bourgeois gentilhomme -après sa leçon de philosophie. «Ah! la belle chose que de savoir -quelque chose!» Mais je suis brouillé avec Godard. - -Devine un peu l’école où je suis allé ce matin? Ce n’est ni le Collége -de France, ni la Sorbonne, ni l’Institut: tout cela est fermé pour -cause de vacances. Je viens, ma chère, de l’Hôtel des monnaies. - -Voici comment la chose s’est faite. J’avais lu dans mon journal et dans -plusieurs autres: - - «Les presses de la Monnaie de Paris, bien connues par leur activité - miraculeuse, frappent, depuis quelques jours, une énorme quantité de - pièces de cinquante centimes pour les besoins du commerce.» - -Cette annonce me fit plaisir. J’avais remarqué que la monnaie d’argent -devenait rare, et que les marchands de tabac n’en donnaient pas pour -cinq francs sans faire une petite grimace. «Bon! dis-je en moi-même, le -gouvernement a vu cela comme moi, et il frappe des pièces de dix sous -pour dérider les marchands de tabac.» - -Je croyais encore que c’était le gouvernement qui frappait la monnaie; -tu le crois peut-être aussi, et, sur trente-six millions de Français, -il y en a trente-cinq et demi qui vivent dans la même erreur. - -Si quelqu’un était venu me dire que ce droit souverain était le -privilége d’un simple particulier, je lui aurais donné un fameux -démenti. Que nous sommes ignorants, bons dieux! Mais, si je te dis tout -à la fois, tu ne me comprendras pas. Il faut procéder par ordre, ou je -m’embrouillerai pour sûr. - -Quand j’ai vu qu’on frappait des pièces de dix sous, j’ai senti la -nécessité de voir le gouvernement dans son coup de feu, au milieu -d’une grêle d’argent. Pour lors, il me revint à l’esprit que le petit -Godard, le fils du garde champêtre de la Bouille, était chimiste à la -Monnaie de Paris, et qu’il devait jouer un bout de rôle dans cette -fabrication-là. Godard est un camarade, un pays; nous avons canoté -ensemble à l’âge de dix-sept ans; ma foi! je n’ai fait ni une ni deux, -je suis allé le trouver dimanche, et je lui ai conté mon désir. - -Il s’habillait pour aller dîner à la campagne; mais, tout en faisant -sa barbe, il m’a appris un million de choses dont nous ne nous doutons -pas. Sais-tu combien de petite monnaie il s’est fabriqué en France -depuis la création du système décimal? Pas beaucoup, car, en supposant -qu’il ne se soit ni égaré, ni exporté, ni fondu une seule pièce, chaque -Français n’aurait pas plus de 4 fr. 50 c. de petite monnaie en pièces -de quarante, de vingt, de dix et de quatre sous. Quant à la monnaie de -cuivre, nous en avons pour cinquante millions au total, ce qui fait -un peu moins de vingt-huit sous par tête! Voilà pourquoi les grandes -compagnies industrielles, la Banque et le Trésor lui-même, sont obligés -quelquefois de faire fabriquer, pour leur commodité particulière, une -ou deux montagnes de pièces de dix sous. - -Une admirable chose que tu ne sais pas non plus, c’est la bataille de -l’or et de l’argent. Ces deux métaux précieux se trouvent en assez -bonne quantité dans les entrailles de la terre. Depuis le temps qu’on -les cherche, on s’est aperçu que l’or était beaucoup plus rare que -l’argent. Il est, en outre, plus utile, plus beau et plus agréable. Le -législateur français a calculé toutes ces choses-là, et, après s’être -rendu compte de la rareté, de l’utilité et des agréments relatifs de -l’or et de l’argent, il a décidé, en 1803, que l’or valait quinze fois -et demie plus que l’argent, ou qu’un gramme d’argent pur était à un -gramme d’or pur ce que le nombre un est au nombre quinze et demi. - -Depuis 1803, la loi n’a pas changé: l’État a maintenu invariablement -le même rapport entre les deux métaux. Et pourtant, de 1803 à 1860, il -s’est produit dans l’or et dans l’argent des révolutions curieuses. -La recherche de l’or est facile, mais incertaine et aventureuse; -l’exploitation d’une mine d’argent est pénible et coûteuse, mais -d’un revenu sûr. Il peut arriver que, pendant cinq ou six ans, -les chercheurs d’or ne fassent pas leurs frais, se découragent et -abandonnent le métier, tandis que les mines d’argent vont leur train -et envoient des milliards en Europe. L’argent se fait commun, l’or -devient rare et presque introuvable. Ceux qui ont des pièces de vingt -francs les gardent pour eux, ou ne les vendent que pour vingt francs et -quelques sous. L’or _fait prime_, comme on dit. C’est ce qu’on appelle -une crise monétaire. - -Mais il arrive aussi que les chercheurs d’or mettent la main sur -quelque pot aux roses comme l’Australie ou la Californie. Des navires -chargés d’or abordent dans tous les ports de l’Europe. Les ouvriers qui -suaient sang et eau pour déterrer l’argent au Mexique, se débandent -comme des fous, et courent au pays où l’or fleurit à la surface de la -terre. On ne voit plus d’argent, on ne peut plus s’en procurer. La -pièce de cent sous émigre ou se cache dans les petits trous. Celui qui -veut en avoir quatre donne un louis et quelque chose de plus. C’est -encore une crise monétaire: l’argent fait prime à son tour. - -Il y a eu crise entre le 1er janvier 1842 et le 21 décembre 1846. L’or -était si rare, que, dans l’espace de cinq années, la Monnaie de Paris -n’a pas frappé plus de 9,627,140 francs en pièces d’or. L’argent était -si commun, que le même établissement fabriquait 349,528,900 francs 50 -centimes en monnaie d’argent. En d’autres termes, la France a frappé en -moyenne, pendant cinq années, trente-six fois plus d’argent que d’or. - -Il y a eu crise, mais en sens contraire, à partir de l’année 1853. L’or -est devenu si commun et l’argent si rare, que, dans une seule année, en -1854, la Monnaie de Paris a frappé 526,528,200 francs en pièces d’or. -La fabrication de l’argent était réduite à 2,123,887 francs et quatre -sous. C’est-à-dire que l’année 1854 a vu frapper environ deux cent -quarante-huit fois plus d’or que d’argent. Cet accident s’est prolongé -jusqu’à nos jours; il dure encore, et la preuve, c’est qu’en 1859, -le gouvernement a été obligé de fondre des pièces de cent sous pour -fabriquer de la petite monnaie. - -Oui, ma chère cousine, les choses en sont là. Le gouvernement retire -les pièces de cent sous que l’impôt fait arriver dans ses caisses, et -il les envoie à la Monnaie de Paris pour qu’on en fasse des pièces -divisionnaires. Il y a plus d’économie à détruire des œuvres d’art -toutes faites et bien faites qu’à payer des lingots d’argent brut: tant -l’argent est devenu rare et cher! - -Lorsque Godard me révéla ces mystères, je demeurai stupéfait et -épouvanté. - ---Ainsi donc, lui dis-je, l’or nous déborde. La France, l’Europe, -l’univers entier est en proie à une véritable inondation d’or. -L’argent, de son côté, devient plus rare et, par conséquent, plus -précieux. Que va faire le gouvernement? J’espère bien qu’il ne tardera -pas à abroger la loi de 1803, et à décider que trois pièces de cent -sous en argent valent vingt francs en or! - ---Mon pauvre ami, répondit-il en souriant, tu raisonnes comme un -économiste. Mais l’État regarde les choses d’un peu plus haut. Il voit -que, malgré l’exportation et la déformation de quelques pièces de cent -sous, nous avons encore en circulation pour plus de deux milliards -d’argent blanc. Il sait que les mines d’argent du Mexique sont loin -d’être épuisées; que les mines de l’Oural, peut-être plus importantes, -ne sont pas encore en exploitation. Il devine que les placers de la -Californie, qui sont des caches de la nature plutôt que des mines -proprement dites, s’épuiseront un beau matin; que la production -régulière de l’argent reprendra son cours naturel, et qu’après quelques -secousses, l’équilibre se rétablira tout seul entre les deux métaux. -C’est pourquoi il attend les bras croisés, remplaçant la pièce de cent -sous par une petite pièce d’or, fondant la grosse monnaie d’argent pour -suffire aux nécessités du commerce, et répétant à haute et intelligible -voix l’excellente loi de 1803: «L’argent est à l’or comme le nombre un -au nombre quinze et demi.» - ---Tu me fais plaisir, répliquai-je en lui serrant la main. Mais -pourquoi as-tu dit que je raisonnais comme un économiste? - ---C’est que, de 1842 à 1847, durant la première crise dont je t’ai -parlé, le _Journal des Débats_ et la _Revue des Deux Mondes_ ont poussé -des cris de terreur. Ces deux honorables publications déclaraient -à tout propos que la France était au plus bas; qu’une pléthore -d’argent, maladie incurable, ruinerait infailliblement le commerce -et l’industrie, et jetterait une perturbation terrible dans toutes -les relations des hommes. Depuis 1853 jusqu’à ce jour, les mêmes -publications, rédigées par les mêmes auteurs, recommencent les mêmes -articles contre l’invasion des matières d’or. L’art de plaider le pour -et le contre à dix années de distance, et d’épouvanter la nation par -l’annonce de dangers imaginaires, s’appelle d’un nom particulier dans -le langage des gens sérieux. C’est l’économie politique. - -Là-dessus, comme l’ami Godard avait achevé sa toilette, il me donna -rendez-vous à la Monnaie pour ce matin. Tu penses bien que je suis -arrivé à l’heure dite. - -L’Hôtel des monnaies est situé sur la rive gauche de la Seine. C’est un -bel immeuble qui appartient à l’État. L’État se charge de le réparer; -l’État a dépensé tout dernièrement 55,000 francs pour faire gratter la -façade. Le matériel énorme et coûteux qui remplit ce palais appartient -à l’État. Les commissaires et contrôleurs chargés de surveiller le -titre et le poids des monnaies, et d’empêcher qu’on ne fasse tort au -public, sont rétribués par l’État. L’État dépense tous les ans 189,400 -francs pour que les monnaies françaises soient les plus justes et les -plus loyales de l’univers. - -Dans cet immeuble, avec ce matériel, sous l’inspection de ces -commissaires, un simple particulier fabrique, tous les ans, pour -cinq cents millions de monnaies à ses risques et à son profit -personnel. Quiconque a besoin d’or ou d’argent monnayé s’adresse à -cet entrepreneur, et lui porte le métal en lingots. Sa clientèle se -compose des grandes compagnies, des financiers, de la Banque de France -et de l’État lui-même. Si M. de Rothschild, l’État ou M. Mirès a -besoin de dix millions en pièces de vingt francs, il porte ses lingots -à l’entrepreneur, qui rend la somme dans un délai déterminé, après -s’être payé des frais de fabrication. Ces frais, fixés par deux décrets -de 1849 et de 1854, se montent à 1 franc 50 centimes par kilogramme -d’argent, et 6 francs 70 centimes par kilogramme d’or. L’État les subit -comme un simple particulier, avec cette différence, cependant, que -l’entrepreneur réduit quelquefois ses tarifs en faveur d’une maison de -banque et jamais en faveur de l’État. - -Tu peux croire ce que je te dis là, si invraisemblable que cela -paraisse. Oui, ma chère, un simple bourgeois, qui n’est pas même chef -de bureau au ministère des finances, exerce à son profit le plus -auguste de tous les droits de la couronne, et s’en fait trois mille -francs de revenu... par jour. - -Godard m’a montré la fabrication depuis A jusqu’à Z. C’est vraiment -beau, je dois l’avouer: on frappait pour le gouvernement des pièces -de vingt, de dix et de quatre sous; pour les particuliers, de l’or. -Les particuliers font leurs affaires, et je ne les en blâme pas; le -gouvernement songe aux intérêts de tout le monde. Il y a là soixante -et dix ou quatre-vingts millions en lingots d’or, qui attendent -l’empreinte légale pour entrer en circulation. L’entrepreneur pourrait -en frapper pour six millions tous les jours, et il ne demanderait pas -mieux. Mais le ministre des finances, qui craint l’encombrement, lui a -défendu de fabriquer plus de deux millions d’or en vingt-quatre heures. - -Lorsque je suis arrivé, Godard m’attendait dans une espèce de forge. - ---Entre vite, me cria-t-il, on va couler. - -Deux grands garçons, noirs comme des diables et armés de grandes -perches en fer, tirèrent du feu une espèce de marmite où l’argent -cuisait. Ils le versèrent tout liquide dans un moule à gaufres, qui -laissa tomber l’instant d’après une demi-douzaine de barres solides, -longues d’une coudée, larges d’un demi-travers de main et épaisses de -deux doigts. - ---C’est avec ces maquettes, me dit Godard, qu’on fait les pièces de dix -sous. Mais il y a encore de l’ouvrage. - -Il me conduisit ensuite dans un atelier où les grosses barres passaient -et repassaient entre des cylindres de fer qu’on appelle laminoirs. -C’est ainsi qu’on les amène à n’être pas plus épaisses que des pièces -de dix sous. Elles s’aplatissent petit à petit en s’allongeant si bien, -qu’on n’en voit plus le bout. Mais il faut du temps et de la peine. La -même barre d’argent passe au laminoir plus de soixante fois, et, de -deux en deux fois, on est obligé de la recuire au four: sans quoi, le -métal deviendrait cassant comme de la pierre. Du reste, l’argent n’est -pas beau dans cet exercice-là. Il devient noir comme de l’encre, et -celui qui le trouverait dans la rue ne serait pas tenté de le ramasser. - -Lorsque ces grandes banderoles noires sont arrivées à l’épaisseur -d’une pièce de dix sous, il y a une petite mécanique qui les découpe -à l’emporte-pièce; on dirait alors des rondelles de cuir. Godard -m’apprit que ces jetons d’argent sans marque, ni rien, s’appelaient des -flans. On les pèse un à un, et ceux qui n’ont pas le poids sont mis au -rebut. Cela ne veut pas dire qu’on les jette dans la rue. Ceux qui sont -trop lourds sont rabotés à la mécanique ou limés à la main jusqu’à ce -qu’ils aient le poids, et rien de plus. - -On lave les flans dans je ne sais quel acide, jusqu’à ce qu’ils soient -du plus beau blanc, et il ne reste plus qu’à leur donner l’empreinte. -Cela se fait d’un seul coup, la face, le revers et la tranche: un -vrai miracle de mécanique! Figure-toi, cousine, que, jusqu’en 1841, -les monnaies se fabriquaient avec un énorme balancier. Il fallait -les bras de treize hommes pour faire une pièce de cent sous; et les -meilleurs ouvriers, en se hâtant bien, n’en faisaient pas plus de vingt -à la minute. Un mécanicien français, appelé Tonnelier, a fabriqué une -petite machine, un vrai joujou à vapeur, qui frappe de cinquante à -soixante-cinq pièces à la minute, avec un seul ouvrier pour surveiller -la besogne. Chaque flan reçoit une pression de trente à quarante -mille kilogrammes. Il entre tout brut et sort tout fabriqué. C’est -une merveille: un moulin qui moud le métal comme du blé et rend de -la monnaie au lieu de la farine! Le grand homme qui a inventé cette -presse n’y a pas fait fortune. En revanche, il n’est pas célèbre du -tout. Mais ces choses-là ne nous regardent point. - -Je croyais que le travail était fini quand la pièce était frappée; mais -non. - ---Maintenant, me dit Godard, l’entrepreneur a fait sa besogne et gagné -son argent. L’État va se mettre de la partie en vérifiant l’empreinte, -le poids et le titre de toutes ces pièces. Il le fera gratis. - ---Pourquoi gratis? - ---Par grandeur d’âme. Le commissaire du gouvernement vérifiera le poids -et les empreintes, le laboratoire des essais constatera le titre, la -commission des monnaies se réunira en séance pour déclarer que le titre -indiqué par le laboratoire et le poids indiqué par le commissaire sont -le poids et le titre légaux, et elle prononcera avec une certaine -solennité son jugement sur le poids et le titre. Le commissaire, le -laboratoire et la commission sont payés par l’État. Tu vois que l’État -ne ménage rien pour nous faire fabriquer des monnaies irréprochables. - ---Mais, dis-je à mon tour, pourquoi l’État ne les fabrique-t-il pas -lui-même? S’il y a trois mille francs à gagner tous les jours, je -serais bien aise de les voir entrer dans les coffres de l’État. De -plus, il me semble que la fabrication des monnaies étant un privilége -très-noble, appartient de droit à l’empereur. Les tabacs, les postes, -les poudres et salpêtres, l’Opéra et la Comédie-Française sont placés -directement sous la main de l’État; pourquoi n’en serait-il pas ainsi -des monnaies? Si l’État régissait lui-même le bel établissement que -tu m’as montré, il aurait un remède tout trouvé contre les crises -monétaires. Lorsque l’argent deviendrait rare, il abaisserait à zéro -le tarif de la fabrication, et l’argent sortirait de terre pour se -faire frapper gratis. Lorsque l’or serait trop commun, l’État pourrait -doubler, tripler les droits, et éviter ainsi l’encombrement. Il se -réglerait sur l’intérêt public, qui est toujours le sien, tandis -qu’un entrepreneur ne songe qu’à fabriquer n’importe quoi pour faire -fortune au plus tôt. Enfin, n’est-il pas possible qu’il se rencontre un -entrepreneur assez malhonnête pour emporter à l’étranger les matières -précieuses que le public lui a confiées? Tu m’as dit toi-même que vous -aviez soixante ou quatre-vingts millions de lingots à la Monnaie. -Quelle garantie les dépositaires ont-ils contre l’entrepreneur? - ---Son cautionnement de cent cinquante mille francs. Mais tu as touché, -sans le savoir, à une question très-sérieuse. Tu voudrais que le -gouvernement mît en régie la fabrication des monnaies, au lieu de la -livrer à l’entreprise. L’idée n’est pas de toi, mon brave garçon, -quoiqu’elle te soit venue tout naturellement. Colbert, Turgot et -Necker, trois hommes bien respectables, ont poursuivi la même chimère. -Montesquieu a fait l’éloge de la régie dans une page dangereuse, car -elle n’admet point de réplique. La Russie et l’Angleterre ont une -régie des monnaies, et ne s’en portent que mieux. Un ministre de -Louis-Philippe, M. Humann, a proposé aux Chambres ce que tu proposes à -ton ami Godard. - ---Hé bien? Qu’a-t-on répondu? - ---Des choses très-sensées: que l’entreprise attirait dans le pays les -métaux précieux. - ---Je croyais que c’était le commerce et l’industrie. Si nous exportons -pour un milliard de marchandises, sans en importer pour plus de 900 -millions, il faudra, si je ne me trompe, qu’il entre cent millions -d’argent dans le pays. - ---On a dit que le système d’entreprises soulageait l’État d’une lourde -responsabilité. En effet, il ne garantit pas les lingots déposés à la -Monnaie. - ---Tu appelles cela un avantage! J’aimerais mieux que l’État garantît -les lingots; car il n’est pas mauvais que les lingots soient garantis. - ---On a dit que, grâce à l’entreprise, on était sûr que le gouvernement -ne tromperait pas le public. - ---Et que gagnerait-il à le tromper? L’État ne saurait rien prendre au -public sans se voler lui-même. - ---On a dit enfin, et c’est un argument très-sérieux, qu’un -fonctionnaire prendrait moins de soin des intérêts publics qu’un -particulier n’en prend de ses propres intérêts. - ---Connu; c’est l’argument des particuliers qui veulent encaisser à -perpétuité l’argent du public. Je comprends que, pour une industrie -nouvelle et dans l’enfance, on laisse à l’intérêt personnel le soin -de chercher les perfectionnements et de poursuivre les progrès. C’est -ainsi que l’Angleterre a fait organiser l’administration des postes. -Mais, dès que l’intérêt personnel eut donné tous les miracles dont il -était capable, l’État s’est mis à la place des particuliers. La machine -était montée; elle ne s’est pas arrêtée en changeant de mains. La -machine que tu m’as fait voir ce matin n’est pas mal montée non plus. -Crois-tu qu’elle se détraquerait du jour au lendemain si on la donnait -à conduire aux ingénieurs de l’École polytechnique? Et crois-tu que ces -jeunes gens de talent se trouveraient plus déplacés ici qu’aux Tabacs? - ---Mais, malheureux! c’est toute une révolution que tu proposes! - ---Pas du tout; ce n’est qu’un déménagement. Je dirais à l’entrepreneur: -vous avez bien travaillé, vous êtes riche, je vous remercie et je vous -remplace, moi l’État. - -Godard réfléchit quelque temps, puis il me dit: - ---Tu as peut-être raison. Mais l’entreprise date de Charles le Chauve. -Cet abus, si toutefois c’est un abus, n’est pas inutile à tout le -monde. Tu froisserais bien des intérêts particuliers pour mettre -quelques millions de plus dans les coffres du Trésor. Je ne te savais -pas si dangereux, et je me demande si j’ai eu raison de te traiter en -ami. Les hommes qui ont la rage de tout changer sont un fléau dans -l’État, quelle que soit d’ailleurs la justesse de leurs idées et la -pureté de leurs intentions. Je te parle en fonctionnaire, et, si tu -veux conserver de bonnes relations avec moi, tu feras bien de m’éviter -à l’avenir. - -Là-dessus il me conduisit à la porte. C’est la deuxième fois, cousine, -que pareil accident m’arrive depuis huit jours. Il y a là de quoi -réfléchir, et plus d’un se corrigerait à ma place. Mais j’ai beau me -raisonner, la chose est plus forte que moi, et, toutes les fois que la -langue me démange, il faut que je dise la vérité. - - - - -IV - -LA RENTRÉE DES CLASSES - - Visite de la tante Camille et du petit cousin Octave.--On me - demande un conseil, et je suis fort embarrassé.--Mes souvenirs de - collége.--Je cherche un remplaçant.--Opinion d’un vieux professeur - sur l’instruction publique.--Discours un peu trop long.--Les lycées - de notre pays sont faits pour les jeunes millionnaires.--1789 et - 1859.--Rollin.--Les universités anglaises ont du bon.--La bourgeoisie - de Paris a pris d’assaut le collége et la Bastille.--Abus de - l’égalité.--Complaisance de l’État.--Expiation.--Invasion des - bacheliers dans les emplois publics.--Danger d’étendre à tout un pays - la culture des roses.--Plaintes des familles.--Tâtonnements.--Utopie - de mon vieux professeur.--Toto entre au collége Chaptal. - - - Ma chère cousine, - -Lundi dernier, vers quatre heures du soir, la bonne tante Camille est -montée jusque chez moi avec son fils. Tu te rappelles ce joli petit -Octave que toute la famille appelait Toto? Il a douze ans sonnés; on a -coupé ses cheveux blonds, et c’est, comme qui dirait, un petit homme. -Fort bien élevé, du reste, et nullement gamin, attendu qu’il ne s’est -jamais éloigné de sa mère. Je me suis senti tout aise en le voyant -grandelet et posé, quoique ces métamorphoses des enfants que nous avons -vus naître nous poussent terriblement vers la vieillesse. - -J’étais de loisir, ayant fini ma tâche quotidienne, et je relisais, par -manière de récréation, une belle et excellente brochure que M. Dentu -m’avait envoyée le matin. J’adore les gens qui pensent comme moi, sans -toutefois demander la tête des autres, et je me réjouissais de voir -que M. Anatole de la Forge, un noble, avait si honnêtement résolu la -_question des duchés_. - ---Il ne s’agit pas d’Italie, me dit la tante Camille, femme active et -positive, et qui n’aime pas à perdre son temps. J’ai un grand conseil à -vous demander, un conseil de la plus haute importance, puisque l’avenir -de mon fils en dépend. - -A cette ouverture, la peur me prit. Je ne déteste pas de demander des -conseils, parce que rien ne m’oblige à les suivre. Mais, s’il s’agit -d’en donner un moi-même, j’ai toujours peur d’être cru sur parole et -d’avoir ensuite à me reprocher le malheur des gens. La tante Camille ne -prit nulle pitié de mon embarras, et elle poursuivit, sans voir que je -rougissais jusqu’aux oreilles: - ---Octave est en âge de commencer ses études; je lui ai enseigné le -peu que je savais; il n’a plus rien à apprendre de moi. Vous êtes son -cousin, vous avez fait vos classes; vous commencez à connaître Paris; -voici l’époque de la rentrée: où me conseillez-vous de mettre mon fils? -Que faut-il qu’il étudie? Dans quel chemin doit-il entrer pour arriver -à quelque chose? - -Elle parla assez longtemps sur ce ton, avec la volubilité naturelle -aux femmes. Pour moi, je cherchais le moyen de la renvoyer à quelque -conseiller plus habile, et de lui rendre un meilleur service sans être -responsable de rien. Je me rappelai fort à propos un vieux professeur -de latin que j’avais connu à table d’hôte. Plus d’une fois nous avions -discuté ensemble, tout en pelant une poire ou en égrenant une grappe de -raisin. Ses idées m’étonnaient souvent par leur bizarrerie; mais elles -étaient bien à lui, et il les défendait avec une chaleur de bonne foi. -Je le tenais pour le plus honnête homme du monde, sans l’avoir beaucoup -pratiqué, et malgré sa manie de bouleverser l’enseignement. - ---Ma chère tante, dis-je à Camille, la bonne volonté ne suffit pas pour -donner les bons conseils. J’ai été au collége comme tout le monde; mais -j’y ai si peu profité, que mes parents auraient mieux fait d’économiser -le prix de ma pension. Les professeurs me rangeaient parmi les -cancres, le maître d’études prophétisait dans sa chaire que je mourrais -sur l’échafaud, et mes camarades me regardaient comme une brute, parce -que je faisais des contre-sens dans toutes les versions. A la dernière -année, j’ai appris un gros livre intitulé _Manuel du Baccalauréat_. La -Faculté m’en a fait réciter quelques passages et m’a reçu bachelier en -haussant les épaules. - -»Depuis cette cérémonie, j’ai travaillé avec goût, étudié avec plaisir, -prouvé aux autres et à moi-même que je n’étais pas un cancre, et qu’à -moins de révolutions bien imprévues, je ne mourrais pas sur l’échafaud. -Il suit de là que je ne regrette point le collége, puisque je n’ai -été un peu instruit, un peu heureux et un peu considéré que depuis -le jour où j’en suis sorti. Cependant je persiste à croire que les -études classiques et la fréquentation des auteurs grecs et latins sont -nécessaires à l’éducation et au développement de l’esprit. M’a-t-on -servi trop tôt cette bonne nourriture, ou les professeurs ont-ils -oublié quelques assaisonnements? Je ne saurais le dire... Toujours -est-il que mes dix années de collége m’ont été trop désagréables et -trop inutiles pour que j’en souhaite autant à votre cher fils. - -»Ne prenez pas ceci pour un conseil; ce n’est qu’un souvenir d’enfance. -Je ne m’explique pas moi-même comment je puis avoir les études -classiques en grand honneur et les classes du collége en profonde -horreur. Mais, si vous me permettiez d’aller chercher un vieux savant -qui demeure à quelques portes d’ici, il mettrait peut-être un peu -d’accord dans mes contradictions, et nous ferait comprendre à tous les -deux certaines choses dont j’ai comme un pressentiment vague, sans -pouvoir les exprimer. - -La tante Camille accepta mon remplaçant. Je courus le chercher, et, -comme il ne sort guère que pour ses classes et ses repas, je le trouvai -au gîte. Il me suivit de bonne grâce, et mit ses lumières au service de -la tante avec une cordialité qui la toucha. - ---Monsieur, lui dit-elle, voici mon fils unique. Il est toute -l’espérance de ma vie, et, je puis le dire devant vous, la seule -ressource que Dieu m’ait donnée pour mes vieux jours. Mon plus cher -désir serait de lui voir apprendre le latin et le grec dans un bon -collége, pour devenir bachelier, et, par la suite, arriver à tout. Mon -parent a l’air de blâmer mon ambition, et en même temps il a peur de -me donner un conseil. Vous êtes professeur; je m’en rapporte à vous; -dites-moi ce que je dois faire. - -Le professeur aspira lentement une prise de tabac, passa la main sous -le menton du petit Octave, et dit d’un ton quelque peu doctoral: - ---Madame, votre projet serait louable de tout point, si ce charmant -enfant devait avoir un jour cent mille livres de rente. - -Je me récriai violemment; la tante aussi. - ---Permettez! reprit-il, vous avez coupé mon second membre de phrase. -Je dis: Si votre fils devait avoir un jour cent mille francs de rente -bien solide et bien assurée, ou si vous le destiniez à devenir un -vieux pédant comme moi. L’enseignement des humanités, tel qu’il a été -institué par nos ancêtres et tel qu’il existe encore dans la plupart -des établissements publics, n’est propre qu’à orner l’esprit des jeunes -gens riches, ou à fournir des professeurs de grec et de latin. - ---Monsieur, dit la tante avec une modestie qui n’était pas sans -dignité, je suis veuve et sans fortune. Mon mari occupait un emploi -honorable dans une administration particulière; lui mort, je n’ai droit -à aucune pension. Nos deux patrimoines réunis, augmentés de toutes nos -économies, forment un capital si minime, que je suis obligée de le -faire valoir moi-même. J’ai fondé un petit commerce de lingerie dans le -quartier du lycée Bonaparte, et, depuis deux ans, je gagne en moyenne -sept à huit francs par jour. C’est le strict nécessaire à Paris, au -prix où sont toutes choses. Cependant je me suis dit qu’en m’imposant -quelques privations je pourrais envoyer mon fils au lycée comme -externe, pour qu’il y reçût cette instruction classique qui conduit à -la fortune et aux honneurs. - ---Hélas! madame, répondit-il, votre fils est dans la même situation que -les neuf dixièmes de nos élèves. Neuf familles sur dix, non-seulement à -Paris, mais dans toute la France, donnent à leurs enfants l’éducation -classique et croient leur donner un gagne-pain. Toute la petite -bourgeoisie de notre pays, depuis 1789 jusqu’à 1859, s’est jetée -aveuglément dans cette fausse route. - ---Pourquoi fausse? - ---Ceci demande quelques développements historiques, mais n’ayez -pas peur; je ne veux pas remonter jusqu’au déluge. Il sourit -silencieusement à cette grave plaisanterie, et poursuivit: - -«Avant la Révolution, il y avait en France environ cinquante mille -jeunes gens qui naissaient riches. Chacun d’eux trouvait dans son -berceau tout ce qu’il faut pour vivre et pour vivre bien. Leur avenir -était tout fait, leur revenu assuré. S’il leur plaisait de vivre sur -leurs terres, ils n’avaient besoin de rien, ni de personne. S’ils -préféraient habiter Versailles, ou Paris, ou quelque autre capitale -du royaume, toutes les charges de la cour, tous les emplois publics -leur appartenaient par droit de naissance. Égaux à peu près par le -sang et la fortune, ils ne pouvaient se distinguer entre eux que par -le mérite: aussi leurs parents s’appliquaient-ils à leur en donner. -Les uns s’élevaient dans l’hôtel ou le château de leurs pères, sous la -direction d’un précepteur habile; les autres entraient au collége, soit -seuls, soit avec un gouverneur. C’est au collége qu’ils jouissaient -des avantages de l’éducation publique, la meilleure de toutes, parce -qu’elle habitue les petits hommes à vivre en société. Comme ils avaient -du temps devant eux, et que nulle affaire pressante ne les appelait -dans le monde, ils vivaient dix années et plus dans une sorte de -cloître intelligent. - -»Quelques bons maîtres qui n’étaient ni clercs ni laïques, mais qui -tenaient de l’un et de l’autre, et qui remplissaient en conscience un -vrai sacerdoce, s’appliquaient à orner l’esprit de ces jeunes gens. On -les façonnait aux belles-lettres; on les nourrissait de la meilleure -prose et des vers les plus parfaits; on leur donnait pour conseillers -et pour amis les plus grands hommes de l’antiquité; ils dînaient dans -la compagnie d’Homère et s’endormaient avec Cicéron. Bientôt la -contagion de ces illustres modèles avait transformé leur esprit et -leur langage: ils pensaient en grec et en latin; ils parlaient des -idiomes oubliés; ils écrivaient des discours un peu vides dans la -belle langue de Salluste; ils transvasaient des idées modernes dans -le moule divin des vers de Virgile. Le professeur applaudissait; et -comment n’aurait-il pas applaudi? Tous ces jeunes élèves étaient gens -de loisir. Ils n’avaient rien de plus urgent à faire, rien qui fût -plus utile à la société, à leurs familles et à eux-mêmes. Lorsqu’ils -sortaient du collége, ils étaient en état de faire bonne figure dans le -monde, d’écrire un billet irréprochable, de tenir un discours correct, -de juger sainement un ouvrage de l’esprit, et de prouver aux hommes -bien nés de toute l’Europe qu’ils avaient fait leurs humanités. En ce -temps-là, madame, l’enseignement des colléges était ce qu’il devait -être, et, pour ma part, je n’y vois rien qui ne soit digne d’éloge. - -»A ces jeunes gens riches et bien nés, qui payaient une grosse pension, -le collége avait soin d’adjoindre quelques boursiers, choisis pour -leurs talents dans les échoppes du royaume. Ceux-là recevaient gratis -la même instruction qu’on vendait cher aux autres. C’est qu’ils -étaient destinés à enseigner à leur tour, et à monter dans la chaire -de leurs maîtres. Ainsi Rollin, fils d’un pauvre coutelier de Paris, -fut reçu par charité, ou plutôt par un calcul habile, au collége du -Plessis, où il remplaça son professeur à l’âge de vingt-deux ans. -Tout cela marchait au mieux, si je ne me trompe. Le collége n’était -pas fait pour les gens de la classe moyenne. On n’y recevait que des -enfants riches, pour développer en eux les qualités brillantes de -l’esprit, et quelques petits malheureux, réservés au labeur pénible -de l’enseignement. Les artisans et les boutiquiers, qui destinaient -leurs fils à travailler pour vivre, ne les condamnaient pas à lire ou à -écrire des vers latins pendant dix ans. Un enfant de condition médiocre -apprenait les choses nécessaires à son métier. Lorsqu’il savait lire, -écrire et compter, comme M. Jourdain, il s’en tenait là, et se jetait -bravement dans l’industrie ou le commerce. Soyez bien sûre, madame, -que, si nous étions encore en 1788, vous ne songeriez pas à mettre -M. votre fils au collége, mais plutôt à lui apprendre la valeur des -tissus, le prix de la main-d’œuvre, et les petits secrets d’un commerce -honnête et modeste. - -»Les Anglais n’ont pas eu de 89; ils n’ont eu qu’un 93, ce qui est bien -différent, l’instruction publique est encore chez eux ce qu’elle était -chez nous avant la Révolution. Ce peuple, médiocre en bien des choses, -mais grand dans tout ce qui touche à la vie pratique, ne nourrit pas -les bœufs avec des oranges, ni les bourgeois avec du latin. Savez-vous -combien il a de colléges, de lycées et facultés des lettres? Deux en -tout, Oxford et Cambridge. Deux admirables établissements, les premiers -de l’univers pour l’étude des lettres grecques et latines; mais tout le -monde n’y entre pas. Les enfants destinés à la Chambre des lords, les -petits millionnaires dont la position en ce monde est toute faite, vont -à Oxford ou à Cambridge se polir l’esprit au frottement de l’antiquité. -Ils y restent longtemps, ils s’y livrent aux travaux les plus inutiles -et les plus honorables; ils y reçoivent une éducation vraiment -libérale; ils y font leurs humanités; ils y écrivent non-seulement -des vers latins, mais des vers grecs! Ils ont le temps. Leur pain est -assuré. Au milieu d’eux se forment quelques honnêtes professeurs, -sortis du peuple, et qui, dans l’étude du latin et du grec, ne voient -pas autre chose qu’un gagne-pain. Tout le reste de la nation apprend à -la hâte, dans des écoles primaires, les choses nécessaires à la vie, et -se répand ensuite dans les carrières de l’industrie et du commerce. - -»Nos Français ne sont pas si sages. Le lendemain de la Révolution, -les petits bourgeois, ivres d’égalité, ont voulu que leurs enfants -fussent élevés comme des fils de princes. Ils ne savaient pas au juste -où cela pourrait les conduire, mais ils avaient à cœur de prendre le -collége d’assaut, comme la Bastille. Tous les gouvernements qui se -sont succédé chez nous dans un espace de soixante et dix ans ont été -pleins de complaisance pour cette manie de la nation. Ils ont créé -lycée sur lycée, collége sur collége; ils ont formé des milliers de -professeurs érudits, abaissé généreusement le prix de l’instruction -classique, et versé le latin à pleins bords dans les cerveaux français. -Cette ambition des uns, cette complaisance des autres nous a conduits -vous savez où. Tous les ans, vers la fin de l’été, les établissements -d’instruction publique répandent dans le pays une épouvantable fournée -de bacheliers, fort ignorants de toute chose, excepté des lettres -latines, et persuadés que le monde leur appartient. La plupart n’ont -pas de quoi vivre, ni, par conséquent, de quoi nourrir leur père et -leur mère, ni à plus forte raison de quoi se marier et élever leurs -enfants. Que font-ils? C’est l’État qui leur a donné l’instruction; -c’est à l’État qu’ils demandent du pain. - -»L’État, qui s’est toujours conduit en bon père, quelle que fût la -forme du gouvernement, a commencé par satisfaire ces innombrables -ambitions qu’il avait lui-même éveillées. Il a distribué à ses élèves -tous les emplois publics que la chute de l’aristocratie avait laissés -vacants. Le flot des bacheliers montait toujours. L’État a créé des -emplois nouveaux. Cette ressource venant à s’épuiser, il a fallu -inventer le surnumérariat, c’est-à-dire une catégorie de places dont -les titulaires travaillent sans manger. Les bacheliers arrivaient -encore, et les emplois de surnuméraire ne suffisaient déjà plus. -L’État a créé des aspirants au surnumérariat, une dérision greffée -sur une dérision. Mais une nouvelle cohorte de bacheliers, à qui l’on -ne put rien promettre, pas même de les nommer un jour aspirants au -surnumérariat, se répandirent tumultueusement dans le pays, appelant le -peuple aux armes, et criant que la société était mal organisée. Hélas! -non, ce n’est pas la société, c’est l’enseignement. - -»N’est-il pas absurde, en effet, de donner presque gratis une -éducation vide et toute d’ornement à des enfants qui n’ont pas de quoi -vivre? Que penserions-nous d’un gouvernement qui conseillerait aux -cultivateurs de planter des rosiers dans toutes les plaines de France? -Ne mériterait-il pas un reproche de plus s’il fournissait à ces -malheureux des graines et des replants au-dessous du prix de revient? -Qu’arriverait-il le jour où la France serait couverte de roses, comme -elle est peuplée de bacheliers? Les paysans diraient tous à l’État: -«C’est vous qui nous avez encouragés; achetez notre récolte!» L’État -achèterait des roses; il en prendrait d’abord un peu, puis beaucoup, -puis trop, et, quand il en aurait fait une énorme provision inutile, -les producteurs continueraient à jeter les hauts cris. - -Le bonhomme toussa, prit une deuxième prise, et s’aperçut que la tante -Camille ouvrait de grands yeux étonnés. - ---Je me suis mal expliqué, dit-il, car je vois que vous ne m’avez pas -bien compris. Au fait, vous ne vous attendiez guère à voir des rosiers -dans cette affaire. Je reviens à l’enseignement des colléges. - -»L’État, je vous assure, est animé du meilleur vouloir. Il est même -singulier que des gouvernements si divers aient cherché à résoudre le -problème de l’instruction publique avec un zèle égal et une égale bonne -foi. Mais le passé pèse sur le présent, et, malgré tous les efforts des -souverains et des ministres, la routine des professeurs et l’ambition -des bourgeois nous feront encore bien du mal. L’enseignement est -une vieille machine qu’on raccommode tous les jours à grands frais, -lorsqu’il serait plus économique d’en faire une neuve. Nous avons pris -les colléges de 1788 et nous y avons entassé les bourgeois de 1830. -Il en est sorti quoi? Des fonctionnaires et des révolutionnaires. -Aujourd’hui que l’ère des révolutions est fermée, du moins en France, -il se produit un nouvel accident. L’instruction publique languit. Les -professeurs, les élèves, les familles se découragent. Les parents -sentent au fond du cœur que leurs fils perdent un temps précieux. Les -enfants, qui savent combien le pain est cher et la vie difficile, -ne s’intéressent ni au grec, ni au latin: ils pensent à l’avenir et -prennent en grippe Virgile et Cicéron. Les professeurs se lassent de -parler à des sourds, et perdent courage. - -»Autant Rollin était heureux d’enseigner les belles-lettres à des -enfants riches, qui devaient lui faire honneur dans le monde, autant je -me dégoûte de faire avaler quelques tranches de latin et de grec à de -futurs industriels qui n’y mordent pas sans grimace. De tous côtés, les -familles crient à l’État: «Enseignez à nos enfants quelque chose qui -leur profite! Nous n’avons pas de rentes à leur laisser; donnez-leur -un gagne-pain.» L’État, plein de bonne volonté, mais accoutumé de -tout temps à faire les choses à demi, l’État hésite, tâtonne, fait -et défait, juge et déjuge, modifie les programmes, sans arriver à un -résultat satisfaisant. Il ajoute aux études classiques l’enseignement -des langues vivantes, du dessin, des sciences mathématiques, physiques -et naturelles. Bravo! crient les hommes positifs. Mais on s’aperçoit -bientôt qu’il ne reste plus de place, c’est-à-dire plus de temps pour -l’enseignement du grec et du latin. Vite, il faut remédier à la chose. -Les colléges sont divisés en deux sections. Dans l’une, on apprendra -les choses utiles; dans l’autre, les belles et glorieuses inutilités -que Rollin enseignait à ses élèves en 1687. Mais voici bien une autre -affaire! La division utile est encombrée d’élèves; tel est l’esprit du -temps et la nécessité du siècle. Le professeur d’humanités reste seul -dans sa chaire, et catéchise les gradins vides. L’État craint d’avoir -fait fausse route; il revient sur ses pas. Il ramène au latin et au -grec les brebis égarées et récalcitrantes; il impose le baccalauréat -ès lettres à tous ceux qui veulent être quelque chose. Le baccalauréat -ès sciences lui-même devra passer sous les fourches caudines du peuple -latin. On obéit, mais on murmure; personne n’est content de l’ordre -établi dans les colléges de l’État, pas même l’État. - ---Mais, monsieur, dit la tante Camille, vous ne m’apprenez pas ce que -je dois faire de mon fils? - ---Eh! madame, il ne s’agit pas seulement de votre fils, mais de cent -mille enfants du même âge qui, tous les ans, sont dans le même embarras -au commencement du mois d’octobre. Si seulement l’État daignait me -consulter! Mon plan est tout tracé; j’ai tout prévu. Et qu’il serait -facile de réformer en un rien de temps notre pauvre instruction -publique! - ---Que feriez-vous? dis-je à mon tour. - ---Ce que je ferais! J’établirais dans toutes les communes un bon -établissement d’instruction primaire gratuite, mais non pas obligatoire. - ---C’est chose faite. - ---A peu près. Dans tous les chefs-lieux de département, et dans toutes -les villes d’une certaine importance, ou plutôt à la porte de toutes -les villes, j’aurais un établissement d’instruction secondaire, où -les enfants de dix à quinze ans apprendraient le français et une -langue étrangère, l’arithmétique et la géométrie, la physique et la -chimie, avec quelques notions de cosmographie, l’histoire de France et -quelques éléments d’histoire universelle, le dessin, la musique et la -gymnastique. - -»Savez-vous que l’orthographe se perd? Quinze bacheliers sur vingt -sont refusés pour cause d’orthographe. Le dessin ne s’enseigne un -peu que dans les écoles spéciales, et cependant, tout homme a besoin -de savoir un peu dessiner. La musique est, pour la plupart de nos -concitoyens, une langue plus étrangère que le chinois, quand une -méthode admirable de simplicité, inventée par Rousseau, perfectionnée -par M. Chevé, l’a mise à la portée de tout le monde. Et la gymnastique, -que nous avons laissée dans un honteux oubli, fortifierait les -nouvelles générations, et réparerait victorieusement l’effet des -études sédentaires. Voilà le collége que je rêve; l’école où toute la -classe moyenne de notre pays serait heureuse d’envoyer ses enfants, -puisqu’on n’y enseignerait que des choses utiles; l’université où tous -les professeurs seraient pleins de zèle et de contentement, parce -qu’ils verraient croître, autour de leur chaire, des hommes. Au sortir -de là, chacun suivrait sa vocation. Les uns entreraient à l’École des -beaux-arts, les autres à l’École de Châlons, les autres à l’École du -commerce, les autres dans une ferme modèle. L’École navale, les Écoles -militaires viendraient prendre chez nous de jeunes marins et de jeunes -soldats. - ---Mais, malheureux! m’écriai-je, que faites-vous du grec et du latin? - ---Ce qu’ils doivent être dans une société comme la nôtre: l’ornement -de quelques esprits qui n’ont d’autre affaire en ce monde que de se -cultiver eux-mêmes. Je ne supprimerais pas tous les lycées; j’en -garderais en France autant que l’on en compte en Angleterre. Au lieu -d’abaisser le prix de la pension dans ces écoles de luxe, je le -doublerais, je le quadruplerais. Je n’y laisserais entrer que ceux qui -ont leur pain assuré et leur fortune faite, avec les enfants pauvres et -bien doués qui se destinent au professorat. C’est là qu’on dévorerait -du latin et du grec! On y absorberait l’antiquité tout entière, non par -petites tartines misérables, comme on la distribue dans nos colléges, -mais en gros morceaux, en blocs énormes, comme Bossuet la servait au -dauphin de France. - -»Là, les études seraient longues, complètes, approfondies, et personne -ne s’en plaindrait. Les lettres classiques y seraient servies à haute -dose, et chacun en consommerait suivant ses besoins. Un futur avocat, -un aspirant médecin viendrait chercher une légère teinture du latin, et -apprendre en un an ce qu’il en faut pour déchiffrer les _Institutes_, -ou pour écrire une ordonnance. Un jeune homme destiné à la tribune, à -la littérature ou à l’enseignement, s’y plongerait comme Achille dans -les saintes eaux de l’antiquité, et vous l’en verriez sortir brillant, -lumineux et invulnérable. - ---Mais, monsieur, interrompit la tante Camille, dans combien de temps -fondera-t-on un bon collége, bien modeste et bien utile, où mon fils -apprenne en quelques années ce que tout homme doit savoir pour gagner -son pain? - ---Madame, répondit-il, nous en avons quelques-uns en France. Si vous -habitiez Mulhouse, ou si vous étiez disposée à placer votre fils à -l’école d’Ivry, je vous recommanderais deux établissements admirables -dans leur genre et dignes de la faveur de tous les gens de bien; mais, -sans sortir de Paris, vous pouvez choisir entre le collége Chaptal et -l’école Turgot, fondée par notre digne et excellent confrère M. Pompée. - -Le lendemain, ma chère cousine, Toto entrait au collége Chaptal. Quand -sa mère sera assez riche pour se séparer de lui, elle le mettra en -pension à l’école d’Ivry, que M. Pompée dirige en personne. - - - - -V - -LA COMÉDIE FRANÇAISE - - Tout Paris en parle depuis une semaine: parlons-en.--La - Comédie-Française est une académie de beau langage.--Protection et - surveillance du gouvernement.--M. Buloz, roi constitutionnel.--La - république de 1848.--M. Arsène Houssaye, président.--M. Empis monte - sur le trône.--Éloge motivé d’un souverain déchu.--Léger inconvénient - de la Comédie-Française.--Souvenir d’une commission réparatrice.--M. - Édouard Thierry était de la commission.--L’avenir.--Préjugés de - province.--Il est facile d’être joué rue Richelieu.--Il est difficile - d’y être applaudi.--Les habitués de l’orchestre.--M. Verteuil.--Le - comité.--Le régisseur.--Bonne compagnie.--Le foyer des acteurs. - - - Ma chère cousine, - -Depuis environ huit jours, tout Paris s’entretient de la -Comédie-Française. Pourquoi ne ferions-nous pas comme tout Paris? - -Le théâtre qui a changé de directeur, et qui va, selon toute apparence, -changer de direction, passe à bon droit pour le premier de l’Europe. Il -est le seul qui joue Molière, Racine et Corneille avec une conscience -qui approche de la perfection; le seul qui conserve pieusement la -tradition des grands artistes de tous les temps, depuis Molière jusqu’à -mademoiselle Rachel; le seul enfin où les spectateurs assis dans leurs -stalles apprennent agréablement le français. C’est quelque chose de -plus qu’un lieu de plaisir; c’est une académie de beau langage. Le -dictionnaire qui se rédige au palais Mazarin n’a pas besoin d’indiquer -la prononciation des mots: elle s’enseigne tous les soirs, de huit -heures à minuit, au numéro 2 de la rue Richelieu. Aussi les gens de -province et les étrangers disent-ils, dans un langage elliptique: -«Je vais _au Français_,» comme on dit: «Je vais puiser de l’eau à la -source.» - -Tous les gouvernements qui se sont succédé chez nous ont tenu à honneur -de garder la source pure. Ils ont protégé, enrichi et surveillé ce -théâtre, unique en son genre, qui jette tant d’éclat sur la capitale -de la France. L’État ne trouvait pas mauvais qu’une compagnie de -comédiens administrât elle-même cette glorieuse maison; cependant il -se réservait le droit d’intervenir directement et de juger en dernier -ressort les affaires importantes. Il suit de là que la constitution -de la Comédie-Française a été remaniée presque aussi souvent que la -constitution de la France. De 1838 à 1848, au plus beau temps des -fictions parlementaires, M. Buloz, commissaire royal, fut dans la -maison de Molière un Louis-Philippe au petit pied. Il régnait et ne -gouvernait pas. La révolution de février le précipita de son trône, -et les comédiens affranchis proclamèrent une république qui tourna -insensiblement à l’anarchie. A la fin 1849, le principe d’autorité se -releva dans toute l’Europe et dans la rue Richelieu. - -Un poëte avait sauvé la France du drapeau rouge; un autre poëte, -M. Arsène Houssaye, sauva la Comédie de la faillite. Il régna -doucement; son rôle ne fut pas celui d’un souverain, mais plutôt celui -d’un président de république. Ce causeur, ce paresseux, cet homme -d’imagination rouée et de fantaisie galante, prit de sa blanche main -les rênes du théâtre, et le théâtre se mit à marcher droit. Les poëtes -ses amis accoururent en foule, et le public suivit en masse. Le déficit -de la caisse se combla par enchantement; les recettes s’élevèrent, -et les comédiens, qui avaient toujours touché une part imaginaire -dans les bénéfices de la maison, apprirent avec stupéfaction qu’il y -avait un dividende à partager. Cependant, en 1856, le gouvernement se -rappela ce mot de Platon: «Le poëte est chose légère.» Il craignit de -voir la fantaisie s’impatroniser dans le théâtre, à l’exclusion de -l’art sérieux. M. Arsène Houssaye, attristé par un malheur domestique, -aspirait à quitter la Comédie, et demandait un remplaçant. Il l’obtint. - -On choisit pour lui succéder un homme d’une valeur incontestable: un -écrivain souvent applaudi au théâtre, un ancien fonctionnaire éprouvé -dans tous les hauts emplois, un membre de l’Académie française. Comme -on voulait lui mettre en main un sceptre fort, on ajouta à l’autorité -de son nom et de son titre l’importance d’un traitement élevé et des -pouvoirs quasi discrétionnaires. L’administrateur général de la Comédie -fut investi d’une sorte de dictature, sous la suzeraineté du ministre -d’État. - -En a-t-il abusé? Je ne le crois pas. J’ai eu l’honneur de voir -quelquefois M. Empis, dans l’exercice de ses fonctions. C’est un -grand et beau vieillard, très-svelte et très-droit. Ses yeux vifs et -ses cheveux blancs font un contraste agréable. La politesse la plus -exquise ne l’abandonne pas même dans ses boutades; car il est sujet -à s’emporter. Tout en lui me rappelait les élégances correctes de la -vieille cour de France: les gentilshommes de la Chambre devaient être -ainsi en 1820. - -Dans l’administration proprement dite, il a conservé les louables -habitudes de M. Arsène Houssaye, évité les dépenses inutiles, ménagé -la subvention, élevé les recettes, et augmenté le dividende des -sociétaires. Je ne crois pas que ses administrés lui reprochent rien, -sinon la vivacité de son caractère, et quelques-unes de ces préférences -auxquelles tous les hommes sont sujets. - -Le public a ratifié tous ses actes et approuvé la direction qu’il -donnait au théâtre, puisque le public a toujours rempli la salle et -la caisse. Pascal a dit quelque part: «Il faut croire les témoins -qui versent leur sang à l’appui de leur dire.» On peut ajouter avec -autant et plus d’autorité: «Il faut croire les témoins qui donnent leur -argent.» - -Pourquoi donc M. Empis est-il tombé d’une position qu’il honorait? -Hélas! chère cousine, parce qu’il était de son temps. Ce n’était pas -qu’il fût de son âge; non, son esprit est toujours jeune et plein de -vigueur. Mais le goût, qui change à chaque génération, l’avait laissé -quelque peu en arrière. L’auteur de _la Mère et la Fille_, du _Jeune -ménage_, de l’_Ingénue à la cour_, regrettait la littérature de 1827. -Il la regrettait activement, et voilà le terrible. Il usait de ses -pouvoirs discrétionnaires pour ressusciter des morts aimables et -distingués, mais bien morts. Le public ne s’en fâchait pas, je te l’ai -dit. Paris et la province envoyaient tous les jours des députations -d’un certain âge devant la rampe du Théâtre-Français. Mais les auteurs -vivants, ceux qui écrivent pour notre temps et un peu pour l’avenir, -s’égaraient à droite et à gauche, les uns vers le Gymnase et le -Vaudeville, les autres vers l’Odéon. - -Il faut pourtant que je te le dise: les résurrections systématiques de -M. Empis n’étaient pas le seul obstacle à l’arrivée des jeunes auteurs. -Tu ne sais probablement pas qu’à Paris le beurre de table coûte trois -francs la livre; c’est une chose qui détourne bien des gens de porter -leurs pièces au Théâtre-Français. Les auteurs y sont payés moins cher -que partout ailleurs: ils reçoivent tant en argent, tant en gloire, -tant en billets d’entrée pour l’Académie. De plus, ils ne sont pas -joués plus de trois ou quatre fois par semaine, dans la plus grande -nouveauté de leur succès. Il suit de là qu’une pièce est bien vieille à -la vingt-cinquième représentation, lorsque l’auteur est à peine payé de -ses frais. - -Les choses vont tout autrement dans les théâtres moindres. Pour te -citer un seul exemple, _la Dame aux camélias_, jouée au Vaudeville, -a rapporté 120,000 francs de droits d’auteur. Si elle avait pu être -représentée à la Comédie-Française, elle aurait donné au plus 40,000 -fr. Il est vrai que l’auteur aurait une prime de 5,000 francs, comme -fiche de consolation. _Le Père prodigue_, que l’on monte au Gymnase, -vaudra 50,000 fr. à M. Alex. Dumas fils, si le succès de l’ouvrage est -médiocre. S’il est grand, comme je l’espère, il faut doubler la somme: -tu vois que le Gymnase a du bon. Le ministre d’État, qui voit nettement -les choses, quoique d’un peu haut, songe à rétablir l’équilibre, et -même à faire pencher la balance vers le grand théâtre de l’État. -Il a réuni une commission de critiques, d’auteurs et de hauts -fonctionnaires, et tout ce monde a déclaré que la Californie était trop -loin du Théâtre-Français. - -La commission assure que tout irait mieux si la Comédie donnait 15 -pour 100 aux auteurs sur la recette de chaque soir, et je suis fort de -cet avis. Mais je me suis laissé dire que les rapports des commissions -tombaient quelquefois dans des cartons noirs où on ne les retrouvait -plus. - -Heureusement, le successeur de M. Empis a fait partie de cette -commission, du temps qu’il était simple critique. Si M. Édouard Thierry -a aussi bonne mémoire qu’il a bon goût et bon cœur, il n’oubliera pas -le rapport qu’il a signé naguère, et il fera des pieds et des mains -pour qu’on le convertisse en arrêté ou en décret. S’il arrive à ce -but, sa tâche deviendra plus facile. Pourquoi l’a-t-on logé dans la -maison de Molière? Pour rajeunir la comédie. Il apporte des idées -jeunes: c’est fort bien. Il amènera ses amis, qui sont jeunes: c’est -encore mieux. M. Émile Augier, M. Sandeau, M. Ponsard, M. Alexandre -Dumas fils, M. Barrière et vingt autres reviendront ou viendront au -Théâtre-Français, pourvu toutefois qu’ils ne rencontrent pas à la porte -ce spectre de la faim qui chasse les loups hors des bois. - -Tu crois sans doute qu’il est très-difficile de faire jouer une pièce -à la Comédie-Française? C’est un préjugé répandu en province et même -accrédité dans Paris. Ne reste pas dans cette erreur, et apprends, ma -chère cousine, que le premier théâtre d’Europe est en même temps le -plus accessible et le plus hospitalier. - -Il est difficile d’y être applaudi; d’accord. Je ne sais rien de plus -redoutable et de plus imposant que l’orchestre de la Comédie, le jour -d’une première représentation. On y voit non-seulement les critiques du -lundi, qui vont partout, mais les doyens de la critique littéraire, les -Villemain, les Patin et les plus illustres personnes de l’Institut. - -A ces juges qui ont le droit de se montrer difficiles, ajoute, s’il te -plaît, le bataillon sacré des habitués et des abonnés du théâtre, cent -vieillards de tout âge: il y en a de vingt-cinq ans. Ces messieurs, -qui savent leur répertoire sur le bout du doigt, qui ont assisté à -l’éclosion de tous les ouvrages modernes, ont nécessairement, au fond -du cœur, un préjugé contre la pièce nouvelle. Ils la comparent d’avance -avec les chefs-d’œuvre immortels dont ils se sont nourris; ils mesurent -d’un air dédaigneux la distance qui sépare les contemporains des -maîtres. Et plus d’un qui n’a jamais tenu une plume, se dit dans son -for intérieur: «Si je voulais me mêler de comédie, avec mon instruction -dramatique et mes souvenirs de l’orchestre, je ferais mieux que cela.» -Ces délicats ont fait tomber à la première représentation plus d’un -ouvrage qui s’est relevé à la deuxième. Heureux l’écrivain qu’ils -daignent trouver de leur goût! - -Mais le premier venu peut être admis devant ce terrible aréopage. -Les débutants s’imaginent que les petits théâtres sont d’un accès -plus facile que les grands. Ils se brisent le crâne contre la porte -du directeur des Funambules, sans arriver à l’ouvrir. La porte du -Théâtre-Français est toujours ouverte, et, chose incroyable! le -portier lui-même est poli. Voit-il entrer un auteur jeune et timide, -le manuscrit sous le bras, il pourrait jeter homme et papiers par la -fenêtre, et personne ne se plaindrait; car les porteurs de manuscrits -sont résignés à tout. Mais non: ce concierge ouvre une porte qui donne -sur un escalier qui conduit au cabinet de M. Verteuil. - ---Évidemment, pense le jeune homme, c’est une erreur. On m’a pris pour -un autre. Il faut croire que je ressemble à M. Scribe ou à M. Ponsard. -Mais, quand M. Verteuil entendra mon nom, il me poussera vers la porte -et le concierge sera grondé. - -Il entre en frissonnant: la porte de M. Verteuil est toujours ouverte. - -Sa figure aussi. C’est bien la plus aimable physionomie de galant -homme qu’on puisse rencontrer sous le soleil. M. Verteuil interrompt -sa lecture ou sa conversation. C’est un causeur charmant et un glouton -de livres. Il achète tout ce qui s’imprime à Paris: c’est son luxe. Il -lit tout ce qui entre dans sa bibliothèque: c’est son vice. M. Verteuil -prend le manuscrit et l’adresse de l’inconnu; il le questionne, -l’encourage, lui promet que sa pièce sera lue par l’administrateur du -théâtre, et envoyée devant le comité, si elle vaut quelque chose. - ---Je vous écrirai bientôt, lui dit-il. D’ici là, si vous voulez étudier -le théâtre, venez de temps en temps me demander des billets. - ---C’est un piége, se dit l’auteur en rentrant chez lui. Il y avait du -feu dans la cheminée: mon manuscrit doit flamber à l’heure qu’il est. -Heureusement j’avais conservé un double. - -Huit jours après, il apprend que sa pièce est admise à la lecture. On -l’invite à comparaître devant le comité. - -Ce comité, contre lequel on a tant dit et tant écrit, se compose de -l’administrateur et d’un certain nombre de sociétaires. Les femmes n’y -sont plus admises. Les gens de lettres et les critiques qu’on y a fait -entrer il y a quelques années, sont également partis. Tel qu’il est, -je le trouve non pas infaillible, mais excellent. On peut s’inscrire -en faux contre telle ou telle de ses décisions; on ne prouvera jamais -qu’il soit mal composé. - -En bonne logique, les ouvrages présentés au théâtre doivent être -appréciés par ceux qui ont intérêt à bien choisir. Or, l’administrateur -et les sociétaires sont tous intéressés à la prospérité de la maison. -Il faut, de plus, que les juges soient compétents: je ne connais pas -de sociétaire qui manque d’instruction ou d’expérience. Il y a plus: -si un auteur prétend qu’il doit être jugé par ses pairs, on a de quoi -le satisfaire au comité de la rue Richelieu. M. Samson, M. Beauvallet, -M. Régnier, M. Got, M. Monrose, ont tous écrit et même signé des -ouvrages dramatiques. On a jeté leurs noms au public, au milieu des -applaudissements. Et, lorsqu’ils viennent déposer dans l’urne du -scrutin leurs petites boules blanches, rouges ou noires, personne ne -les prendra pour un comité d’aveugles occupé à juger des couleurs. Il y -a même des femmes à la Comédie-Française qui pourraient voter comme des -auteurs. Et, si le régisseur général, M. Dubois-Davesne, était admis à -donner sa voix, nos écrivains auraient mauvaise grâce à se plaindre, -car il a été applaudi comme eux et avant eux. - -Tu vas pour sûr me demander l’explication de ces trois couleurs, noire, -rouge et blanche, qui servent au vote du comité. Le noir et le blanc -s’expliquent d’eux-mêmes: l’un veut dire _refusé_, l’autre _reçu_. Mais -le rouge? Le rouge, ma chère cousine, est la couleur de la politesse. -Une boule rouge dit à l’auteur, avec tous les ménagements imaginables: -«Monsieur, votre pièce n’est pas de celles qui peuvent réussir chez -nous. Cependant, comme vous n’êtes pas le premier venu, et que nous -sommes gens bien élevés, nous n’avons garde de vous infliger la honte -d’un refus. Il vous est permis de dire, en sortant d’ici, que l’ouvrage -est _reçu à correction_. Ne vous y trompez pas cependant, et ne perdez -pas votre temps à le corriger: vous nous mettriez dans la nécessité de -l’accabler sous nos boules noires. Si nous l’avions cru corrigible, -nous lui aurions donné des boules blanches, en vous priant tout bas -de le corriger.» Ce petit discours te montrera que la politesse et la -Comédie-Française habitent sous le même toit. Que t’en semble, cousine? -savais-tu que les comédiens fussent gens si délicats? - -Nos petites villes jugent fort mal ces excommuniés, parce qu’elles -n’en connaissent guère que le rebut. Je t’assure que, si tu pouvais -pénétrer pour une heure dans les coulisses du Théâtre-Français, ton -opinion changerait du tout au tout. Tu t’imagines probablement qu’on -s’y promène le chapeau sur la tête? Pas plus qu’à l’église, ma chère -amie. Tu crois que ces messieurs et ces dames se tutoient comme au -théâtre de la foire? C’est encore une illusion à rayer de tes papiers. -Sache que le foyer de la Comédie est un des salons les plus corrects -de tout Paris. On n’y vient pas en pantalon crotté; on n’y a dit en -vingt ans qu’un seul gros mot. La conversation n’y est pas collet monté -comme au Gymnase: le Gymnase, c’est la famille; la Comédie-Française, -c’est le monde. Une liberté assez galante anime le discours, mais la -plaisanterie a des limites qu’elle ne franchit jamais. - -On y voit et l’on y entend des hommes qui sont, par leur tenue et -leur caractère, des _gentlemen_ accomplis, quoique le public les -appelle Bressant tout court, Leroux tout court, Maillart tout court, -Delaunay tout court. Je m’arrête au quatrième, parce qu’il me faudrait -nommer à peu près tout le monde. Parmi les maîtresses de la maison, -qui font séparément les honneurs du salon commun, il y en a qui ne -sont pas seulement des artistes de premier ordre, mais encore des -femmes célèbres, comme madame Augustine Brohan. Il y a des ingénues -qui gardent pour un mari problématique leur innocence natale; de -vraies ingénues sans reproche, et qui mériteraient ce titre glorieux -même à Quévilly. Ingénues savantissimes, cela va de soi: on n’étudie -pas Molière, Regnard et Beaumarchais sans que la vertu se dérouille -et s’aiguise au frottement de ces libres génies. Mais on est plus -forte contre le danger lorsqu’on le voit chaque soir de tout près. Je -pourrais te nommer ces jeunes filles dignes d’éloges; j’aime mieux -m’en abstenir: non que la liste soit trop longue; mais, en citant les -ingénues en qui j’ai foi, je craindrais de désobliger les autres. - -Le salon est d’un grand aspect et d’une élégance noble. Les beaux -marbres n’y manquent pas, ni les toiles de prix. Tout le passé de la -Comédie y entoure les vivants d’une sorte d’auréole. Les peintres et -les sculpteurs ont fixé, au profit de la génération nouvelle, cette -gloire du théâtre, la plus brillante de toutes, et la plus fugitive -aussi. Un artiste vivant, qui s’est fait un grand nom dans la comédie -et un beau nom dans la peinture, M. Geffroy, a peint pour ce salon deux -tableaux justement célèbres. - -Les amis de la maison, ceux qui entrent par la porte fermée au -public, sont des écrivains, des avocats, des médecins, des peintres. -La plupart se sont fait une douce habitude de ce salon tranquille où -l’on peut perdre une partie d’échecs contre cet excellent M. Provost, -tout en promenant ses yeux sur les plus belles épaules et les plus -jolis visages de Paris. Ils y viennent tous les soirs. Cependant la -réunion n’est pas nombreuse à l’ordinaire: souvent même, elle est -assez intime pour qu’on se mette en rond devant la cheminée et qu’on -engage une conversation générale. On raconte les bruits de Paris, on -s’égaye au bénéfice du prochain; on débat une question d’art ou de -littérature; on raconte des histoires. Les conteurs se font rares de -jour en jour; lorsqu’on n’en trouvera plus dans les salons du monde -lugubre, on pourra venir en chercher là. De temps à autre, au plus beau -du récit, le narrateur et les auditeurs sont interrompus par une voix -respectueuse: «Mesdames et messieurs, le troisième acte est commencé!» - -Le foyer a ses grands jours, ses fêtes simples ou carillonnées. _Le -Mariage de Figaro_ est toujours une petite fête. Chacune des jeunes -femmes qui jouent dans la pièce attire un certain nombre d’amis, -d’admirateurs ou d’amoureux. Mais la plus grande solennité est -toujours la représentation du _Malade imaginaire_. Toutes les jolies -artistes du théâtre sont tenues de figurer dans la cérémonie, et elles -ont soin d’arriver avant l’heure. Il faut voir l’affluence d’habits -noirs et de gants paille! Mais aussi, quel régal pour les yeux et les -oreilles! Le beau rire argentin de madame Augustine Brohan, ce rire -sans pareil qui a la vertu miraculeuse de ressusciter Molière; et les -grands yeux rêveurs de mademoiselle Favart, et la beauté sans égale de -mademoiselle Riquier, et la malice pétillante de mademoiselle Fix, et -la candeur mutine de mademoiselle Emma Fleury, et le joli museau fripon -de mademoiselle Figeac, et la perfection opulente de cette admirable -Madeleine! J’oublie une bonne moitié du spectacle, mais en vérité il -n’en faudrait pas le quart pour troubler la raison des sept sages de la -Grèce. - -Que si tu es curieuse de savoir où la Comédie-Française va chercher -toutes les merveilles dont elle est peuplée, je te répondrai: un -peu partout. Le Conservatoire en fournit un certain nombre. Madame -Augustine Brohan, par exemple, n’a fait qu’une enjambée, de la classe -de M. Samson jusqu’au théâtre où elle règne. M. Got, après avoir fait -des études brillantes à Charlemagne, et remporté des prix au concours -général, a pris le même chemin pour atteindre le même but. Beaucoup -d’autres, et les plus nombreux sans contredit, ne sont arrivés ici -qu’en traversant la province et les théâtres de genre. Ainsi, M. -Bressant est venu du Gymnase et madame Guyon de la Porte-Saint-Martin. - -Le Conservatoire a cela de bon, qu’il est, à proprement parler, l’école -de la Comédie-Française. On ne peut pas en dire autant des théâtres -secondaires de Paris. Un simple écolier qui s’est exercé à bien dire -Racine ou Molière dans la classe de M. Régnier ou de M. Provost, ne -sera pas dépaysé s’il arrive du premier bond au théâtre de ses maîtres. -Mais un artiste accoutumé à réciter la prose de M. Thiboust dans le -voisinage de M. Hyacinthe, fera d’abord une pauvre figure au numéro 4 -de la rue Richelieu. Certes, M. Bressant avait étudié à une école fort -estimable, et cependant il lui a fallu du temps pour se rompre à la -comédie classique. Madame Guyon, la plus grande actrice des boulevards, -n’a pas encore pris le _la_ du Théâtre-Français. - -La transition serait plus douce et moins dangereuse si les théâtres -de drame avaient le droit de jouer Racine et Corneille; si le Gymnase, -le Vaudeville et les Variétés étaient autorisés à donner Regnard, -Molière et Marivaux. La Comédie-Française conserve avec un soin -jaloux le privilége de représenter les grands classiques, sans songer -qu’elle se fait tort à elle-même. Pourquoi défend-elle au Gymnase de -donner _Tartufe_, au Vaudeville de représenter _le Misanthrope_, aux -Variétés d’essayer _le Légataire_? Ces théâtres n’abuseraient pas de -la permission, mais je pense qu’ils en useraient un peu de temps à -autre. Pour moi, je serais ravi de voir madame Rose Chéri dans Elmire, -M. Félix dans Alceste, madame Fargueil dans Hermione, M. Derval dans -Philinte, M. Dupuis dans Dorante, et même M. Lassagne dans Mascarille. - -Si un bon décret impérial disait que les chefs-d’œuvre du répertoire -appartiennent à tout le monde, on ne verrait plus tel théâtre -s’encroûter dans un genre absurde, tel comédien oublier le français -pour apprendre un jargon barbare. Les auteurs qui travaillent pour -les scènes de drame et de genre seraient rappelés au bon sens et au -bon goût par le voisinage des maîtres; le public le plus modeste -et le plus ignorant accepterait de bonne grâce la représentation -d’un chef-d’œuvre: ceux qui l’ont vu applaudir Racine et Corneille -aux spectacles gratuits ne me contrediront pas sur ce point. Et le -Théâtre-Français aurait dans toutes les scènes de Paris des succursales -qui ne lui feraient aucun tort, et des pépinières qui lui feraient du -bien. _Amen._ - - - - -VI - -LES PROFESSIONS LIBÉRALES - - Déjeuner chez Guillaume.--Je mets M. Navailles dans un grand - embarras.--Il m’avoue en rougissant la profession de son beau-père, - qui n’est pas une profession libérale.--Je veux trouver à tout prix - la définition de ce mot.--Un voisin qui m’avait donné des coups - de pied dans les jambes vient obligeamment à mon secours.--Nous - passons en revue toutes les professions libérales.--Le barreau.--Le - journalisme.--L’enseignement.--Les emplois publics.--La - médecine.--L’armée.--L’Église.--Guillaume nous interrompt.--Un mot - sur la rentrée de M. Roger à l’Opéra.--Définition des professions - libérales.--On crie au paradoxe.--Je vais dîner chez M. Bonnet.--Sept - convives.--Aucun d’eux n’exerce une profession libérale, mais ils sont - tous libres et heureux.--Je porte un toast subversif.--Mon excuse. - - - Ma chère cousine, - -J’ai déjeuné, ce matin, chez mon ami Guillaume. Tu le connais: je t’en -ai parlé bien des fois. C’est l’esprit le plus ouvert, le caractère le -plus loyal et le cœur le plus chaud que l’on puisse rencontrer à Paris. -Il travaille beaucoup et vit simplement, n’étant pas riche. La faute -en est à son père, qui a toujours refusé d’ouvrir les mains, du temps -qu’il était premier ministre. - -Il y avait à ce repas quelques jeunes gens de l’âge de Guillaume, -et quelques hommes du mien. Je retrouvai parmi les derniers un joli -garçon, fort bien élevé, que j’avais rencontré avec sa femme dans deux -ou trois salons du meilleur monde. Il s’appelle Henri Navailles, et il -est quelque chose à la Cour des comptes ou au Conseil d’État. J’eus -bientôt renoué connaissance avec lui, et il me fit l’honneur de me -serrer la main, comme si j’avais été son égal. - ---A propos, lui dis-je, il n’y a pas huit jours que j’ai passé la -soirée avec monsieur votre beau-frère. Je vous en fais mon compliment; -c’est un fort galant homme, et sa conversation m’a ravi. Habite-t-il -Paris? - ---Oui. - ---Je ne me suis pas informé de sa profession, mais je mettrais ma main -au feu qu’il est notaire. - ---Non. - ---Alors, c’est qu’il est avoué; je ne sors pas de là. - ---Il n’est pas avoué non plus, répondit M. Navailles en rougissant un -peu. - -J’aurais dû comprendre dès ce moment que mes questions étaient -déplacées, mais tu me connais: étourdi comme un hanneton. J’insistai -de plus belle, sans m’expliquer la pantomime de mon voisin qui -m’allongeait force coups de pied sous la table. - ---Mon Dieu! monsieur, reprit M. Navailles avec un sourire forcé, mon -beau-frère est tout simplement dans la maison de mon beau-père. - ---Alors, il ne me reste plus qu’à savoir la profession de monsieur -votre beau-père. - -A cette question, qui le poussait au pied du mur, M. Navailles devint -pourpre. - ---Mon beau-père, répondit-il, mon beau-père est... comment dirai-je?... -dans le commerce. - -Je répondis avec simplicité: - ---Le commerce est une profession bien honorable. - -Mais, comme le maître de la maison se hâta de parler d’autre chose, un -instinct secret m’avertit que je venais de faire quelque sottise. - -Lorsqu’on se leva pour prendre le café, je tirai mon voisin à part et -je lui dis: - ---Si j’ai bien compris le sens de vos coups de pied, ma question à M. -Navailles n’était pas des plus discrètes. Maintenant, je vous prie, -faites-moi l’amitié de me dire pourquoi. - ---Rien de plus simple, répondit-il en souriant. Le beau-père de -Navailles est un marchand de fer très-riche et très-estimé, ancien -président du tribunal de commerce, officier de la Légion d’honneur, -membre-né du jury de toutes les expositions; je vous fais grâce des _et -cætera_. Mais Navailles ne pouvait pas avouer, sans rougir un peu, que -la famille de sa femme n’exerce point une profession libérale. - ---Je devine: ces gens-là sont des esprits étroits, bornés, terre à -terre, abrutis par le calcul, enfoncés dans leur argent, ignorants de -tout le reste. Le beau-frère m’avait laissé une tout autre impression. - ---C’était la bonne! _Ces gens-là_ sont très-intelligents, -très-instruits, très-bien élevés, très-généreux et même un peu -prodigues. Ils ont une loge aux Italiens, une admirable bibliothèque et -une galerie que je vous conseille d’aller voir. Rien de plus libéral -que leur esprit, leur éducation et leur manière de vivre. Mais, au -jugement de Navailles et de tous nos concitoyens, le métier de marchand -de fer et le commerce, quel qu’il soit, n’est pas une profession -libérale. - ---Parbleu! m’écriai-je avec admiration, j’ai bien fait de venir à -Paris: on y apprend tous les jours quelque chose. Mais soyez assez bon -pour m’expliquer ce qu’on entend par profession libérale, afin que je -le sache, et que je ne prête plus à rire aux gens. - ---Si c’est une définition que vous voulez, je n’en ai pas sous la main. -Libéral est un mot qui s’explique tout seul. Un avocat, un auteur, un -médecin, un notaire, un ecclésiastique, un officier, un fonctionnaire -du gouvernement, que sais-je encore? tout ce qui ne touche ni à la -charrue, ni à la fabrique, ni à la boutique, appartient à la catégorie -des professions libérales. Il n’y a pas de limites bien précises. Un -agent de change? Je ne sais. Un coulissier? Non. Un banquier? Avec des -protections. Un courtier de commerce? Jamais. C’est une chose qui se -sent mieux qu’elle ne s’explique, mais je suis sûr que vous m’entendez. - -Je me déclarai satisfait, quoiqu’il me restât bien quelques nuages dans -l’esprit. Et, comme on allumait les cigares en agitant la question -italienne, je me plongeai dans un fauteuil, et j’entrepris de mettre un -peu d’ordre dans mon cerveau. - ---Évidemment, dis-je en moi-même, _libéral_ est un mot latin que nous -avons naturalisé français. L’idée qu’il représente ne peut être qu’une -idée romaine. En effet, je crois me rappeler que la société romaine -se composait d’hommes libres et d’esclaves. Les professions libérales -étaient donc celles qui pouvaient être exercées par les hommes -libres: on les distinguait des professions serviles. A ce compte, il -n’y avait à Rome que trois professions libérales: l’agriculture, la -guerre, le barreau. On laissait aux esclaves l’industrie, le commerce, -la médecine, l’enseignement. Le citoyen libre était fier de cultiver -un champ, de porter un bouclier, ou de plaider devant un tribunal; -il achetait son médecin ou son professeur au marché. Nous avons un -peu changé tout cela, puisque la médecine, par exemple, est devenue -libérale, et que l’agriculture ne l’est plus. Si Caton l’ancien -débarquait à Paris, quels seraient à ses yeux les hommes libres? Primo, -les maraîchers qui descendent le faubourg Saint-Honoré pour amener -leurs légumes à la halle. Secondo, les officiers, sous-officiers et -soldats. Tertio, les avocats. - -Ma méditation fut interrompue par l’entrée d’un jeune homme en cravate -blanche, et rasé comme un œuf. Ses amis le saluèrent d’un immense éclat -de rire. - ---Comme te voilà fait! lui dit Guillaume. Pourquoi diable as-tu coupé -tes moustaches? Elles t’allaient si bien! - ---Il le fallait! répondit-il en inclinant la tête. J’en ai pleuré; le -rasoir me tirait les larmes des yeux. Mais il le fallait. - -Trois ou quatre voix s’élevèrent en même temps pour demander pourquoi. - ---Pour prêter serment de fidélité aux lois de l’Empire. - ---Tu n’es donc plus légitimiste enragé? - ---Je le serai jusqu’à la mort. Mais il faut bien faire quelques -sacrifices, lorsqu’on veut embrasser une profession libérale. - -Mon voisin de table s’était rapproché de moi. Il se pencha à mon -oreille, et me dit: - ---Vous voyez que je ne vous ai pas trompé. Le barreau: profession -libérale. Gravez cela dans votre mémoire, et ne l’oubliez jamais. - ---Je comprends, lui dis-je, que les professions libérales soient en si -grand honneur parmi nous. C’est sans doute parce qu’on n’y arrive pas -sans quelques sacrifices. - -Il parut frappé de cette idée, et répondit: - ---Vous avez raison et je pourrais citer plus d’un exemple à l’appui de -ce que vous dites. - -»Un jeune homme de ma connaissance s’est adonné à la sculpture, -profession libérale. Depuis le jour où il a fait vœu de modeler la -terre et de gratter le marbre, ce pauvre garçon a dû s’imposer les -sacrifices les plus pénibles. Il passe sa vie à solliciter des travaux; -on le rencontre du matin au soir dans les antichambres, debout comme -un laquais. Sa toilette accapare le peu de temps qui lui reste: ne -faut-il pas être bien mis pour obtenir quelque chose? Le pauvre garçon -obtient à force de démarches les travaux les plus importants, et l’on -dit qu’il gagne au moins vingt mille écus dans les mauvaises années; -mais il n’a pas le loisir de faire ses œuvres lui-même. Il faut, bon -gré mal gré, qu’il se sacrifie et remette son ébauchoir aux mains -d’un praticien obscur. Un autre sculpteur, artiste de grand talent et -de beau caractère, n’a pas eu le courage qu’il fallait pour tant de -sacrifices. Il végète tout seul dans un atelier désert; il n’obtient -ni marbres, ni commandes: à peine a-t-il de quoi payer son modèle et -son mouleur, et terminer en vil plâtre des chefs-d’œuvre aussi beaux -que l’antique. A sa première exposition, il a obtenu une médaille de -première classe; il a été décoré à la seconde; il enfoncera peut-être -les portes de l’Institut à la troisième; mais il sera toujours aussi -pauvre qu’un oiseau des bois, parce qu’il ne sait pas faire les -sacrifices d’orgueil et de liberté que commande une profession libérale. - -»Un autre de mes amis, que je ne vois plus, s’est jeté dans le -journalisme, profession libérale. Il arriva rapidement au grade de -rédacteur en chef, et il eut la fortune assez rare de défendre des -opinions qui étaient les siennes. Il était républicain exalté, et -gagnait des appointements raisonnables en flagellant tous les partis, -sauf un. Au bout de quelque temps, les propriétaires du journal -firent la part du feu, en sacrifiant quelques principes par trop -compromettants; la feuille rouge se décolora par degrés et passa au -rose tendre. Le rédacteur en chef résista d’abord, puis céda, puis -consentit. Fallait-il quitter une place honorable et lucrative pour une -question de nuance? Mais un partisan de la monarchie de 1830 acheta la -moitié des actions plus une, et le journal devint orléaniste. - -»--Après tout, pensa le rédacteur en chef, on ne dira pas que je me -suis vendu au pouvoir: j’ai fait jusqu’ici une opposition radicale; je -ferai désormais une opposition parlementaire. - -»La fusion du parti d’Orléans avec les légitimistes le déconcerta un -peu, mais ne le découragea point. Il était entré dans la voie des -sacrifices, et déjà il s’accoutumait à l’idée de sacrifier tout, -excepté sa place. Enfin le journal, assez malade, pauvre en abonnés, -et frappé de quelques avertissements, fut acquis et sauvé par un ami -du gouvernement impérial. Que fit le rédacteur en chef? Les amis -qu’il avait gardés dans divers partis lui posèrent si brutalement la -question, qu’il se cabra tout net: - -»--Je ferai ce qui me plaît, répondit-il avec fierté. De quel droit -pensez-vous m’imposer une décision? Si j’étais assez sot pour -abandonner ma place, en auriez-vous une autre à m’offrir? Ma démission -était signée depuis ce matin; mais, pour vous prouver que je ne vous -crains pas, je reste. Et j’aurai la croix d’honneur avant un an, rien -que pour le plaisir de vous faire enrager! - -»Il exécuta ce qu’il avait dit, et cet exemple vous fait voir qu’on -peut sacrifier coup sur coup trois ou quatre opinions, pour conserver -une profession libérale. - -»Mon frère aîné est professeur de philosophie dans un lycée de -province: je n’ai pas besoin de vous dire que, parmi les professions -libérales, l’enseignement occupe un rang distingué. Mon frère a reçu -tous les sacrements universitaires. Il est bachelier, licencié, agrégé, -et même, par surcroît, docteur ès lettres. Aussi est-il admis à toucher -un traitement de 2,200 francs, sauf une retenue de cinq pour cent -pour la retraite. Vous me direz qu’il est libre de se créer quelques -ressources en donnant des leçons: point du tout. Le recteur voit de -mauvais œil qu’un fonctionnaire investi d’une profession libérale -s’abaisse à gagner de l’argent. Mon frère ne détesterait pas d’écrire -un article ou deux dans le journal de la ville; malheureusement, c’est -un plaisir qu’on lui a défendu. On lui défend aussi de porter sa -barbe, et d’aller au café, et d’avoir une maîtresse. On ne lui défend -pas de se marier; mais le moyen, je vous prie, avec 2,090 francs de -traitement net! - -»Si du moins mon malheureux frère avait le droit d’enseigner ce qu’il -pense! Le plaisir de former des disciples le consolerait de tout. -Mais il lui est défendu de répandre d’autres vérités que les vérités -officielles, c’est-à-dire une sorte de catéchisme assez plat, rédigé -par les disciples de M. Cousin, sous l’inspection de plusieurs évêques. -Vous voyez que le pauvre garçon paye assez cher l’honneur d’exercer une -profession libérale. - -»Un de mes oncles est député au Corps législatif; député de -l’opposition. Ce n’est pas une profession qu’il exerce; cependant, on -peut dire qu’il occupe une situation libérale. Mais croyez-vous qu’il -ne s’impose aucun sacrifice dans l’accomplissement de son mandat? Il -m’a dit souvent lui-même: - -»--Je me considère comme l’esclave de mes électeurs. Ils m’ont envoyé -au palais Bourbon pour faire de l’opposition au gouvernement; je me -fais un devoir strict de voter contre le gouvernement, lors même qu’il -a raison. Si j’avais été nommé avec l’appui de la préfecture, je me -croirais engagé d’honneur à voter pour le gouvernement, lors même -qu’il aurait tort.» - -»Dans une sphère infiniment plus modeste, je connais un brave homme -qui gagne 1,800 francs sauf la retenue, au ministère des finances. -Il compte aujourd’hui seize ans de service. Son unique occupation -consiste à copier tous les jours, d’une très-belle écriture, une -dépêche invariable. C’est une réponse aux solliciteurs qui demandent -des bureaux de tabac. Le modèle est en permanence sur le bureau de -l’employé, quoiqu’il le sache par cœur. Moi qui ne l’ai lu qu’une -fois, je l’ai gravé dans ma mémoire, comme un beau spécimen du -style administratif. Voici le texte: «Monsieur ou madame, j’ai pris -en sérieuse considération la pétition que vous m’avez adressée à -l’effet d’obtenir un bureau de tabac. Mais j’ai le regret de vous -informer que vos prétentions, d’ailleurs fort légitimes, ne sont pas -de celles auxquelles l’administration est pour le moment en mesure -de faire droit. Si toutefois il se présentait, dans un délai qu’il -m’est impossible de déterminer, une circonstance favorable que je ne -prévois pas, croyez, monsieur ou madame, que j’aurais égard aux titres -très-valables que vous avez mis sous mes yeux.» Le malheureux qui -recopie cette lettre depuis seize ans exerce une profession libérale. -Une femme, qui avait refusé deux marchands et un mécanicien de chemin -de fer, lui a apporté 6,000 francs de dot, pour pouvoir dire qu’elle -était la femme d’un employé. Les enfants sont venus, la petite dot est -mangée depuis longtemps, la femme travaille comme deux mercenaires -pour étaler un peu de beurre sur le pain sec du gouvernement, et elle -se félicite tous les jours de n’avoir épousé ni un marchand, ni un -ouvrier, mais un homme qui exerce une profession libérale. - -»La médecine, profession libérale. Je connais un jeune docteur qui, -pour se créer une clientèle à Paris, a passé trois ans de sa vie à -faire des visites de politesse et de bon voisinage chez une douzaine de -portiers. - -»L’armée, carrière libérale. Avez-vous lu _Servitude et Grandeur -militaires_ de M. Alfred de Vigny? Si vous ne l’avez pas lu, achetez-le -en sortant d’ici. C’est un des beaux livres de notre siècle. Oui, le -soldat est grand, et je crois, tout chauvinisme à part, que le soldat -français est plus grand que les autres. Nous le voyons jeter sa vie sur -les champs de bataille comme un beau joueur jette une poignée d’or. -Mais c’est là le moindre sacrifice entre tous ceux que l’État lui -demande et lui commande. Il faut qu’il fasse abnégation de ses idées, -de ses sentiments et de ses volontés personnelles; qu’il exécute avec -une humilité héroïque un commandement qui n’est jamais ni expliqué ni -motivé. Il est esclave du devoir, esclave de la discipline, esclave -de la volonté, quelquefois absurde, de son chef immédiat. Dans quel -régiment n’a-t-on pas vu un bachelier ès lettres, engagé volontaire, -obéir aveuglément à l’ordre d’un caporal illettré? Qui sait si -Napoléon, lorsqu’il fut nommé lieutenant d’artillerie, ne tomba pas -sous la coupe d’un capitaine Bitterlin? J’ai vu un jeune gentilhomme du -Jockey-Club s’engager dans la cavalerie, après quelques sottises. Il -rejoignit le dépôt à Versailles. La première fois qu’il fut de faction, -son brigadier le posta, la latte au poing, devant un cygne femelle qui -couvait trois œufs. C’était jour de grandes eaux! - -»L’Église, enfin, est de toutes les carrières libérales, celle qui -exige le sacrifice le plus absolu de notre liberté. Le prêtre renonce à -tout, même à la famille et à la patrie. Il se résigne à puiser toutes -ses idées dans un ancien livre, et à les changer du blanc au noir, à -la première injonction des supérieurs. Il se condamne à marcher les -yeux bandés, sous la férule d’un vieillard. Il s’oblige à répéter -aveuglément un mot d’ordre émané de Rome, ce mot fût-il: _Révolte!_ - ---Qui parle de révolte? interrompit Guillaume. Voilà deux hommes qui -sont bien à la question! Nous causions ici de ce pauvre Roger et de sa -rentrée prochaine à l’Opéra. - ---Nous vous avions laissés dans les affaires d’Italie! - ---Cela prouve que nous avons suivi la marche ordinaire de toutes les -conversations. Et vous? - ---Nous, reprit mon interlocuteur, nous avons procédé régulièrement -comme Socrate et son disciple. Valentin m’a demandé ce qu’on entendait -ici par une profession libérale. J’ai cherché à petits pas une -définition de la chose, et je crois la tenir enfin. Écoutez bien tous, -et toi aussi, beau Navailles; tu n’es pas de trop. Je définis les -professions libérales, celles qui nous laissent le moins de liberté et -nous donnent le moins d’argent. - -Toute l’assemblée cria au paradoxe. On accusa Socrate de me fausser -l’esprit et d’entraîner ma naïveté dans des erreurs funestes. On -m’assura que ni M. Berryer, ni M. Hébert, ni M. Dufaure, ni M. -Liouville, n’étaient réduits à l’esclavage ou à la mendicité; on me -jura que M. Velpeau, M. Huguier, M. Ricord et tous les princes de l’art -médical gagnaient magnifiquement leur vie sans obéir à personne; on -m’étourdit de mille raisonnements qui me semblèrent fort justes, sans -toutefois effacer la première impression qui s’était fixée dans mon -esprit. Et, suivant la marche ordinaire de toutes les conversations, on -conclut en disant que la rentrée de Roger serait une fête pour tout le -monde, attendu que nul artiste vivant ne jouait le drame lyrique aussi -puissamment que lui. - -Quelques heures plus tard, ma chère cousine, je dînais dans un autre -monde, chez ce négociant de qui je t’ai parlé. Le nombre des convives -était celui des sages de la Grèce, et pas un sur sept n’exerçait une -profession libérale. Le maître du logis est marchand de nouveautés. Sa -maison, assez importante, n’est après tout qu’une maison de détail. -Un marchand de soieries, M. Maillot, personnifiait le commerce de -gros: notre cher Edmond Chennevière, que tu as vu dans sa fabrique -à Elbeuf, représentait l’industrie. L’agriculture siégeait dans la -personne d’un gros fermier de la Beauce appelé M. Thirouin. La Bourse -était représentée par un coulissier dont le nom m’échappe. Ajoute à ces -messieurs un modeste voyageur du commerce, et ton cousin, qui ne sera -jamais rien, tu auras la réunion au grand complet. - -Cependant le repas fut très-gai, la conversation variée et de bonne -compagnie. Je ne sais pas de quels sujets on s’entretient dans le grand -monde, où je ne suis jamais allé; mais ce que j’entendis à la table de -M. Bonnet n’aurait pu ni scandaliser, ni ennuyer personne. On parla -peu de politique et point d’amour, mais on s’entretint beaucoup de la -littérature moderne, du théâtre, des voyages, de la chasse, de la -pêche, du jardinage, de la société d’acclimatation, de l’isthme de Suez -et de vingt autres sujets qui doivent être en tout pays le fonds de la -conversation des honnêtes gens. Cette maudite question des professions -libérales me trottait obstinément par la tête; mais j’avais fait une -trop forte école le matin pour remettre un tel sujet sur le tapis. Je -me contentai de demander à M. Thirouin si, n’étant que simple fermier, -il était content de son sort? - ---Moi, répondit-il avec un léger accent beauceron, je suis le plus -heureux des hommes. Je sème mon grain en automne, et je le moissonne en -été. J’ai une grande machine à battre qui rend trente hectolitres de -blé marchand dans une journée de dix heures. Quand ma récolte est en -sacs, je la conduis au marché d’Étampes, et je rapporte quelques bons -sacs d’écus dont la moitié au moins reste chez nous. Le reste du temps, -je vais, je viens, je lis, je chasse. Nous avons quelque cinquante -compagnies de perdrix sur la ferme et quelque cinq cents volumes à -la maison. Ma femme a des robes de soie, mes deux garçons vont à la -pension de Dourdan; lorsqu’ils seront assez grands pour que les voyages -leur profitent, je les enverrai voir l’Italie et même Constantinople, -si le cœur leur en dit. - -»Nous nous portons tous bien, nous ne devons rien à personne, nous -n’obéissons qu’à la loi, ce qui n’a rien d’humiliant. Les impositions -sont un peu lourdes, mais nous les payons de grand cœur, lorsque -c’est pour la gloire et la tranquillité du pays. Je suis du conseil -municipal, ayant de gros intérêts dans la commune, et n’ayant jamais -fait que du bien au pauvre monde. On m’a demandé pour être maire; mais, -ma foi, c’est trop d’embarras. Je n’ai nulle ambition, si ce n’est -d’avoir des fils qui me ressemblent, et qui méritent l’amitié des -voisins. Ils s’appelleront Thirouin: c’est une noblesse en Beauce; nous -sommes plus de quarante Thirouin dans le pays, dont on n’a jamais parlé -qu’en bonne part. Voilà mon opinion sur les choses de ce monde, et, -s’il y en a un autre, comme notre curé l’assure sans y avoir été, je -suppose que nous n’y serons pas plus mal traités que dans celui-ci. - -Assurément M. Thirouin ne s’exprimait pas comme un avocat; mais ni -le bonheur de cet excellent homme, ni sa philosophie, n’étaient à -mépriser. Je me retournai vers Edmond Chennevière, et je lui dis: - ---Quant à vous, je ne vous demande pas si vous êtes heureux. Je vous -ai vu dans votre famille, du vivant de votre excellent père; j’ai été -témoin du respect et de l’affection de vos ouvriers. J’ai admiré -l’immensité de votre industrie, les relations qu’elle entretient au -bout du monde, et les services qu’elle rend à notre pays. Je sais à -quel point vous êtes libre et quelle place un travail aussi important -que le vôtre laisse aux plaisirs de la vie et au développement de -l’esprit. J’ai trouvé à Elbeuf, sur votre bureau, tous les journaux et -toutes les revues de l’Europe. Lorsqu’on a démoli le Jardin d’Hiver, -à Paris, je vous ai vu l’acheter par morceaux pour le reconstruire au -fond de votre parc. Je sais que vous avez assez de loisir pour courir -de Normandie au Gymnase, lorsqu’on donne une première représentation de -M. Alexandre Dumas fils. C’est pourquoi je ne vous demande pas si vous -désirez quelque chose au monde, car vous pourriez me rire au nez. - ---Mon cher ami, répondit-il, les manufacturiers ne sont pas seuls à -jouir de cette liberté qui vous émerveille. M. Maillot ici présent -vous dira qu’il est aussi libre et aussi heureux que moi. La maison de -campagne qu’il occupe à Bougival est aussi jolie et aussi confortable -que notre maison d’Elbeuf. Sa famille se porte aussi bien que la nôtre; -son indépendance est aussi absolue et ses loisirs sont aussi nombreux. -Et la preuve, c’est qu’il prend une loge au théâtre les jours où j’y -prends une stalle, et qu’il va chasser un mois en Normandie lorsque je -viens me promener huit jours à Paris. - ---J’avoue, reprit M. Maillot, que j’aurais mauvaise grâce à me -plaindre; mais j’ai dans la maison une douzaine de jeunes gens plus -libres et plus heureux que moi. Le plus modeste est payé comme un chef -de bureau. Ils ont de l’instruction, du linge de Hollande, des habits -de chez Alfred, ou tout au moins de chez Renard, des livres et des -spectacles à discrétion, et nul souci des affaires. Le joli voyageur -que vous voyez là reçoit vingt-cinq francs par jour pour courir le -monde, comme Joconde ou comme Ulysse, et étudier les mœurs des peuples -lointains. Le trouvez-vous bien à plaindre? - ---Messieurs, interrompit le coulissier, je vous demande grâce. Le -tableau du bonheur et de la considération qui vous entoure est trop -navrant pour moi. Vous me direz que je suis bachelier comme tout le -monde, que j’ai un tailleur passable et un revenu décent, que ma -journée de travail n’est que de trois heures; que je remue des millions -tous les mois, sans autre capital que mon activité, que je contribue -puissamment à centupler la richesse de la France en la mobilisant -(passez-moi le barbarisme!), mais les vers de M. Ponsard et la prose -de M. Oscar de Vallée ont jeté sur moi une tache ineffaçable. Ces -moralistes sévères m’ont dépeint comme un malfaiteur aux yeux du monde -naïf. La justice me poursuit, la justice me traque, sans savoir que la -prospérité et la grandeur de la France sont renfermées dans mon petit -carnet. - -Cet agioteur parla longtemps, avec une sorte d’éloquence. Je ne -compris pas clairement certains passages de son discours, un surtout -qui concernait les primes de deux sous. Mais il paraissait honnête et -convaincu, et sa parole ne laissa pas que de m’émouvoir un peu. La -conversation devint générale; je remarquai avec plaisir que le voyageur -du commerce s’exprimait beaucoup plus élégamment que le célèbre Alcide -Jollivet, de M. Alexandre Dumas. Dans ce siècle où l’amélioration des -races est le rêve de tous les bons esprits, il me semble que la race -des commis voyageurs s’est améliorée plus que toutes les autres. - -Finalement, ma chère cousine, comme mon idée du matin ne cessait de me -tracasser, je pris la liberté de porter un toast, et je dis: - ---Messieurs, je bois à l’agriculture, à l’industrie et au commerce, qui -sont, à mon avis, les trois professions les plus libérales. Libérales -parce qu’elles laissent à l’homme toute la liberté de ses idées, de -ses sentiments et de ses actions; libérales aussi parce qu’elles -récompensent avec libéralité le travail de l’homme. - -Il faut le dire, pour mon excuse, que j’avais pris un demi-verre de vin -de Champagne Aubryet, moi qui n’en bois jamais. - - - - -VII - -LA MÉDECINE DE FANTAISIE - - Le parrain de Madeleine vient à Paris pour ses rhumatismes.--Je - le conduis chez un médecin qui n’exerce pas la médecine.--Opinion - du parrain sur le corps médical.--Il songe à se mettre - entre les mains d’un homœopathe.--Opinion de mon ami sur - l’homœopathie.--Erreur d’Hahnemann, qui croit s’être donné une fièvre - intermittente.--_Similia similibus curantur._--Dangers terribles qui - suivraient l’application de ce principe.--Aussi, les homœopathes se - gardent-ils de l’appliquer.--Système de l’atténuation.--Le médicament - supprimé.--On le remplace par une sorte de fluide impondérable: un - peu de _je ne sais quoi_ pilé et délayé.--Je prends la défense de - l’homœopathie.--Cures incontestables.--Guérison de la jeune femme - empoisonnée.--Effets du régime homœopathique.--Conversion de plusieurs - médecins allopathes.--Apothéose. - - - Ma chère cousine, - -Ton parrain m’est venu voir aujourd’hui avec son fameux rhumatisme. -Il souffre cruellement, le pauvre homme, et il ne serait pas fâché de -guérir une bonne fois. Sa préoccupation m’a paru toute naturelle, et -je l’ai conduit chez un jeune savant de mes amis, le docteur Tripier, -qui étudie l’art de guérir et qui ne l’exercera jamais. Au lieu de -poursuivre la clientèle, il s’adonne à la recherche de la vérité, et -tout me porte à croire qu’il signera plus de livres que d’ordonnances. - -Dans l’escalier du docteur, je saluai son maître, M. Claude Bernard, -un des plus grands hommes de notre siècle. Encore un médecin qui n’a -jamais ordonné de lavement à personne; mais il a fait à lui seul une -révolution dans la science physiologique. - -Mon ami me reçut devant une table où il corrigeait des épreuves. Je lui -présentai ton parrain, qui crut devoir prononcer un petit discours. - ---Monsieur le docteur, lui dit-il, j’ai fait usage de tous les remèdes -et je ne m’en porte que plus mal. M’est avis que les médecins font -exprès de prolonger nos maladies pour l’argent qu’ils gagnent sur nous. -Mais, puisque vous connaissez Valentin et que vous allez me soigner -gratis, il est sûr et certain que vous me guérirez en un rien de temps, -afin d’être plus tôt débarrassé de moi. - -Le docteur ne s’offensa point de cette impertinente naïveté, assez -commune chez les malades d’une certaine classe. Il promit à ton -parrain, sinon de le soigner lui-même, au moins de le mettre entre -les mains d’un homme spécial qui le guérirait, pour rien, s’il était -guérissable. - ---Puisque vous êtes si obligeant, reprit le bonhomme, et que vous avez -des médecins au service de vos amis, je vous demanderai de préférence -un somnambule ou un homœopathe. J’en ai assez, de vos docteurs à la -douzaine. Je connais leurs rubriques, et il y a beau temps que je n’y -crois plus. Ils se trompent neuf fois sur dix et vous soignent pour le -poumon quand c’est le foie qui est malade; tandis qu’un somnambule, -ayant la double vue, vous lit dans l’intérieur du corps comme si vous -étiez de verre. Ils vous abîment de cataplasmes, de saignées, de -sangsues et de drogues amères, tandis qu’un homœopathe guérit toutes -les maladies avec trois grains de sucre dans une cuillerée d’eau pure. - ---Tranchons le mot, répliqua mon ami: vous éprouvez le besoin de vous -jeter dans les bras des charlatans? - -Je me récriai à mon tour contre un jugement si sévère. Ce n’était pas -que j’eusse une confiance illimitée dans la double vue des somnambules; -mais l’homœopathie, au moins, mériterait plus de respect. C’est une -science comme toutes les autres; ses lois découlent logiquement d’un -principe vrai ou faux qu’il est permis de discuter, mais qu’il est -inconvenant de tourner en ridicule. D’ailleurs, l’homœopathie est à la -mode, et les gens riches de Paris m’ont raconté les cures merveilleuses -de leur homœopathe. Enfin, je connais des médecins de cette école qui -sont de fort honnêtes gens et des hommes de beaucoup d’esprit. - -Ton parrain appuya mon dire, et mon ami le docteur vit bien qu’il ne -pourrait nous convaincre que par de bonnes raisons. - ---L’homœopathie, nous dit-il, est une plaisanterie fondée sur une -hypothèse. Un fou sincère appelé Hahnemann, ayant pris du quinquina, -crut s’être donné une fièvre intermittente. Il en conclut assez -précipitamment que le quinquina coupe la fièvre chez ceux qui l’ont et -la donne à ceux qui ne l’ont pas. Bientôt il généralisa sa conclusion -et établit en principe que tous les poisons qui donnent la colique -sont des remèdes contre la colique; que tout médicament donne les -maladies qu’il guérit et guérit les maladies qu’il donne; provoque ou -fait cesser, suivant le cas, les mêmes symptômes. Avez-vous mal à la -tête, prenez les remèdes les plus propres à donner un mal de tête. Vous -toussez à rendre l’âme, cherchez les irritants les mieux conditionnés -pour vous faire tousser. A cette condition, vous serez guéri, et vous -vous prosternerez devant le principe de l’école homœopathique: _Similia -similibus curantur_. - -»Malheureusement, il est douteux que le quinquina donne la fièvre -intermittente; il est douteux que l’opium éveille un homme endormi; -il est douteux que le café apaise l’irritation des nerfs; il est -douteux que la saignée fortifie les anémiques et que le homard guérisse -l’indigestion. Si Hahnemann et ses élèves avaient appliqué franchement -à leurs malades le _similia similibus_, le monde aurait été un champ -de carnage. Une expérience mal faite, une conclusion précipitée et un -principe arbitraire auraient dépeuplé le globe avec plus de succès -que l’ambition de cinquante Alexandres. Bientôt l’État, gardien de -la vie des citoyens, aurait pris des mesures contre les destructeurs -homœopathes: on les aurait détruits à leur tour; les préfets auraient -ordonné des battues, et ces pauvres médecins de fantaisie, victimes à -leur tour de la méprise d’Hahnemann, se seraient vu traquer comme des -bêtes fauves, au lieu de gagner cent mille livres de rente. - -»Ils aimaient mieux les cent mille francs de rente, et voici ce qu’ils -ont imaginé. Ils ont écrit sur l’enseigne de leur boutique le célèbre -_similia similibus_. C’est latin, c’est joli, c’est harmonieux, c’est -nouveau et paradoxal, c’est un principe, peu démontré, j’en conviens; -mais qui a une bonne physionomie de principe. On attire plus de -badauds avec un principe douteux qu’avec le sens commun tout bête et -tout naïf. Mais, comme on n’en voulait qu’à la bourse des malades et -nullement à leur vie, on a préparé les médicaments suivant une formule -inoffensive qui atténuait fort les dangers de ce _similia similibus_. - -»A-t-on reconnu chez un malade tous les symptômes analogues à ceux -que produit l’empoisonnement par l’arsenic, c’est par l’arsenic -qu’il le faut traiter, en vertu du _similia similibus_. Mais, si -l’homœopathe administrait le médicament à forte dose ou seulement à -dose raisonnable, les magistrats l’accuseraient d’avoir porté de l’eau -à la rivière. L’intérêt du malade et le sien lui commandent de procéder -par atténuation. - -»Il prend cinq centigrammes d’arsenic qu’il broie avec cinq grammes -de sucre de lait. _L’opération doit durer une heure, partagée en six -fois: six fois six minutes de broiement et six fois quatre minutes de -frottement._ Première opération. - -»Sur cette poudre, qui contient l’arsenic dans la proportion d’un pour -cent, on prélève cinq centigrammes qu’on broie de la même manière, -avec cent fois leur poids ou cinq grammes de sucre de lait. Deuxième -atténuation. - -»Cinq centigrammes de cette poudre ne renferment plus qu’un -dix-millième d’arsenic, ou cinq millionièmes de gramme. On les -broie soigneusement avec cent fois leur volume de sucre de lait, et -l’on fabrique ainsi la poudre de troisième atténuation, poudre au -millionième d’arsenic, précisément aussi riche en poison que les -eaux du mont Dore. Les eaux du mont Dore se boivent sans danger; la -troisième atténuation des homœopathes pourrait donc se manger à la -cuiller. - -»Mais ils ne s’en tiennent pas là, ces opérateurs prudentissimes: ils -poursuivent leur ouvrage jusqu’à la trentième atténuation! La manière -de procéder change un peu, car les bras d’Hercule ne suffiraient pas à -écraser tant de sucre. On remplace le mortier par un flacon, le sucre -de lait par de l’alcool, et les coups de pilon par des secousses. Après -chaque opération, on conserve une seule goutte de liquide arsénieux -pour servir à l’opération suivante, et l’on secoue sur nouveaux frais. -Combien pensez-vous qu’il reste d’arsenic dans la trentième atténuation? - ---Dame! répondit ton parrain, autant qu’il y en a dans ma soupe ou dans -le lait de nos vaches, c’est-à-dire pas du tout. - ---Mais alors, repris-je à mon tour, qu’est-ce que les homœopathes -administrent à leurs malades? - ---Des frottements et des secousses. Ils en conviennent de bonne foi, -lorsqu’on leur serre le bouton. «Les substances médicinales, dit -Hahnemann, ne sont pas des matières mortes dans le sens vulgaire -qu’on attache à ce mot. Leur véritable essence est dynamique, au -contraire; c’est une force pure, que le frottement, exercé à la manière -homœopathique, peut exalter jusqu’à l’infini...» Jahr et Catellan ont -développé cette théorie mystico-pharmaceutique: «La vertu réelle, -disent-ils, se trouve à un état plus ou moins latent, et ne saurait -être mise en activité que par la _destruction_ de la matière primitive -et l’addition d’une autre substance qui, en qualité de simple véhicule, -reçoit la vertu développée et la transmet à l’organisme.» Et tenez! -voici qui est plus fort: «Une goutte de médicament versée dans le lac -de Genève n’en fera jamais une atténuation homœopathique, quoique la -proportion dans laquelle cette goutte est au lac soit loin d’être une -fraction aussi petite que celle à laquelle se trouve le médicament dans -la trentième atténuation.» - ---Parbleu! dis-je à mon ami, si le médicament est expulsé ou détruit -avec tant de soin avant d’être donné au malade, que faisons-nous du -_similia similibus_? Pourquoi l’honnête Hahnemann s’est-il exténué à -établir un principe douteux, puisqu’il n’en tire aucune conséquence? -Avait-il besoin de démontrer que l’opium réveille les endormis,--_opium -facit vigilare_,--lorsqu’il administre à son malade des frottements en -globule et des secousses en bouteille, sans aucun atome d’opium? Le -père de l’homœopathie ressemble fort à un entrepreneur qui jetterait -en terre des fondations énormes et bâtirait sa maison à côté. Il me -rappelle encore ce généalogiste naïf qui veut prouver que Jésus-Christ -descend d’Abraham. «Abraham, dit-il, engendra Isaac, Isaac engendra -Jacob, Jacob engendra Juda,» et ainsi de suite durant quarante et une -générations, pour aboutir à saint Joseph, qui ne fut point le père de -Jésus-Christ. Que faisons-nous du _similia similibus_? - ---L’enseigne de la boutique. - ---Tout ça est bel et bon, dit ton parrain. Je comprends, messieurs les -docteurs, que cette boutique-là fait concurrence à la vôtre et que vous -ne seriez pas fâchés de la fermer. Je veux bien croire, puisque vous -le dites, que les homœopathes ne vendent pas en français les denrées -qu’ils annoncent en latin. Mais toujours est-il qu’ils guérissent -quelquefois leurs malades, et des malades, ne vous en déplaise, que -vous aviez médicamentés sans les guérir. Qu’on me donne de l’arsenic -ou de l’opium, ou des frictions en bouteille, je m’en moque comme de -Colin Tampon. La grosse affaire pour un malade est de recouvrer la -santé. - ---Mon cher monsieur, répondit le docteur, je suis trop juste pour nier -les miracles de l’homœopathie. Si vous alliez aujourd’hui soumettre vos -rhumatismes à un disciple d’Hahnemann; s’il vous présentait gravement -et solennellement une cuillerée d’eau claire; s’il vous disait d’un -ton d’infaillibilité pontificale: _Buvez, et vous serez guéri!_ vous -boiriez, mon cher monsieur, et vous seriez, sinon guéri pour toujours, -du moins soulagé pour un temps. J’ai dit que l’homœopathie n’avait -rien à démêler avec la raison; mais je n’ai pas nié son influence -sur l’imagination des hommes. La raison et l’imagination sont deux -facultés distinctes, comme vous savez. L’une repousse obstinément les -miracles, l’autre en fait de temps à autre. Tout allopathe que je suis, -j’ai administré souvent des pilules de mie de pain que j’avais soin -d’annoncer comme un médicament très-actif. L’effet était plus ou moins -violent, suivant l’imagination du malade: foudroyant quelquefois, mais -jamais nul. Les préparations homœopathiques ont précisément la même -vertu que les pilules de mie de pain. - -»Une jeune dame de ma connaissance, à la suite de quelques chagrins -domestiques, s’empoisonna homœopathiquement. Elle ouvrit un flacon de -strychnine que son médecin lui avait confié avec les recommandations -les plus sévères: poison terrible, renforcé à coups de pilon, multiplié -par une série incalculable de frottements et de secousses; en un mot, -trentième atténuation! Elle en but la moitié, bien convaincue que le -tout suffirait à tuer un régiment de cavalerie, hommes et chevaux. -Lorsque j’arrivai chez elle, elle se mourait tout de bon: l’imagination -des femmes est si vive! Je me fis raconter toutes les circonstances -du suicide, j’examinai le flacon, je lus le nom du pharmacien, et -je partis d’un grand éclat de rire. Ma gaieté étonna la malade, non -sans la rassurer un peu. Je lui expliquai en quelques mots la nullité -absolue des préparations de ce genre, et, pour ajouter à mon discours -une péroraison sans réplique, je bus d’un trait la prétendue strychnine -qui restait dans le flacon. Dès ce moment, les symptômes morbides -s’évanouirent, la malade se sentit mieux, puis tout à fait bien. Elle -fit un bout de toilette, me retint à dîner, et mangea de grand appétit. - -Cet exemple ébranla profondément la confiance de ton parrain. Quant -à moi, j’avais entendu trop souvent l’éloge de l’homœopathie pour me -rendre à la première sommation. - ---Mon cher ami, dis-je au docteur, tous m’accorderez au moins que -les homœopathes ont inventé un régime admirable et qui vaut tous les -médicaments du monde? - ---Leur régime est excellent, répondit-il; c’est le même que nous -prescrivons à nos malades de temps immémorial. J’avoue cependant -qu’ils ont un avantage sur nous: on leur obéit aveuglément. Si je -vous recommandais deux ou trois heures de repos horizontal dans -l’après-midi, je n’aurais pas assez d’autorité pour faire passer ma -prescription avant vos plaisirs ou vos affaires. Vous discuteriez -l’ordonnance, car la médecine allopathique admet fort bien la -discussion. Vous connaissez plus ou moins nos médicaments; ils vous -sont assez familiers pour que vous ne craigniez pas de les traiter sans -façon. - -»Un homœopathe vous prescrira: «Déjeuner à dix heures, au moment où -les globules de la veille ont cessé d’agir; prendre un globule à -midi, se coucher une demi-heure après et rester au lit jusqu’à quatre -heures, pour que l’effet du globule pris à midi ne soit pas perverti.» -L’ordonnance ainsi prescrite sera fidèlement exécutée. Vous resterez au -lit, par respect pour ce médicament extraordinaire et mystérieux. Ce -que vous auriez refusé à la raison, à la logique, à l’expérience, vous -l’accorderez sans marchander à la pilule de mie de pain. - -»Grâce au régime, qui est un plus grand médecin que tous les docteurs -du monde, l’homœopathie obtient des succès légitimes, dans la classe -aisée des grandes villes. Elle sait contraindre au repos, à l’exercice -ou à la sobriété ceux que l’activité, l’inertie ou l’abus des plaisirs -expose à mille indispositions. Mais le pauvre, lorsqu’un accident ou -une vraie maladie le met sur le flanc, n’a rien à démêler avec les -prescriptions homœopathiques. Lorsqu’un couvreur tombe d’un toit, -lorsqu’un paludier prend les fièvres, lorsqu’un moissonneur est -foudroyé par le soleil, on court au médecin et non à l’homœopathe. Ces -messieurs ont pourtant inventé la saignée homœopathique. - ---Qu’est-ce que c’est que ça, demanda ton parrain, une saignée -homœopathique? C’est comme qui dirait une piqûre de puce... - ---Qui vous ajouterait du sang, au lieu de vous en ôter? Non, c’est un -globule aussi inoffensif que les autres, car il faut avouer que les -homœopathes ne font de mal à personne. Mais, si le malheur veut jamais -que vous soyez frappé d’apoplexie, je ne vous conseille pas de vous -faire saigner homœopathiquement. - ---Mais enfin, dis-je à mon ami, si l’homœopathie était impuissante à -traiter les maladies véritables, si elle ne guérissait que les _bobos_ -sans gravité, si tout le bruit qu’on a fait autour de cette prétendue -science ne servait qu’à produire une hausse énorme sur les pilules de -mie de pain, verrait-on un si grand nombre de docteurs passer avec -armes et bagages dans le camp des homœopathes? Je comprends que l’homme -du monde, animal d’ailleurs simple et niais, se laisse mystifier par -une prétendue science; mais qu’une multitude de savants y soient pris, -voilà ce qui me paraît plus difficile à digérer. - ---Il est certain, répondit le docteur, que l’homœopathie a fait, dans -les derniers temps, des recrues assez nombreuses. Beaucoup de médecins -se convertissent journellement à cette absence de doctrine. Dirons-nous -que ces catéchumènes appartenaient à l’élite du corps médical? Je le -veux bien, par politesse. Dans tous les cas, vous serez moins étonné du -nombre des nouveaux convertis, si vous me permettez une observation et -une citation. - -»La médecine est à la fois une science et un art. Elle exige -non-seulement des études longues et sérieuses, mais une application -quotidienne, un travail assidu, une lutte perpétuelle contre un ennemi -plus changeant et plus insaisissable que Protée. Il faut que le -médecin ajoute incessamment à son bagage acquis les découvertes de la -science moderne. Il faut que tous les jours, au chevet des malades, il -exerce son diagnostic à deviner la cause cachée des effets visibles et -à remonter jusqu’aux sources du mal. C’est un métier pénible, inquiet, -plein de fatigues, de soucis et d’angoisses. Moi qui vous parle, je -n’ai pas eu le courage de me mettre en chemin. Je me suis arrêté ici, -et je casse des pierres sur la route où marchent mes confrères. - -»Mais l’homœopathie, qui n’est pas une science, n’exige aucune étude -spéciale. C’est une industrie facile, à la portée de tout homme qui -sait lire et écrire. L’anatomie, la physiologie, le diagnostic, -chimères! Un homœopathe débarque chez un malade qu’il n’a jamais vu: il -ouvre les yeux; il observe un, deux, trois, quatre symptômes apparents, -visibles à tout le monde. Il ouvre un petit livre où les symptômes -sont numérotés et correspondent à certains médicaments, et voilà -l’ordonnance toute faite. Ne lui demandez pas d’où vient le mal ni même -qui il peut être: avalez ces globules et priez Dieu qu’il vous rende la -santé. - -»Si vous croyez que j’exagère en disant que l’observation des malades -est aussi inutile à l’homœopathie que l’étude des maladies, lisez ce -passage d’Hahnemann: - -«Il est difficile d’exaucer le vœu que beaucoup de personnes m’ont -adressé, de mettre sous les yeux du public quelques exemples de -guérisons homœopathiques, et l’on y parviendrait, que le lecteur -n’en retirerait pas une grande utilité... Chaque cas de maladie non -miasmatique étant individuel et spécial, ce qui le distingue de tout -autre cas lui est également propre, n’appartient qu’à lui et ne peut -servir de modèle au traitement à suivre dans d’autres cas.» - -»Jahr a pris soin de rédiger une table alphabétique où les symptômes et -les médicaments sont rangés comme les chiffres d’une table de Pythagore -ou les heures d’un itinéraire des chemins de fer. «Cette table,» -dit-il, «pourra être utile au praticien. En la détachant du volume, -il pourra l’annexer à son cahier de notes et la consulter facilement -pendant qu’il écrira son ordonnance.» - -»Comprenez-vous maintenant qu’un assez grand nombre de médecins -aient embrassé l’industrie homœopathique? Si l’on ouvrait un nouveau -boulevard aux portes de Paris, un boulevard bien pavé, bien ombragé, -bien balayé; si l’administration paternelle de la ville offrait la -table, le logement et des rentes à tous ceux qui consentiraient à se -promener là sans rien faire, croyez que la promenade nouvelle serait -plus fréquentée que la grande allée du bois de Boulogne, et qu’on y -rencontrerait des médecins par douzaine. - ---Mais, dis-je à mon ami, pour vous exprimer si librement sur vos -confrères, il faut que vous n’ayez pas l’esprit de corps. - ---Mais, répondit-il, l’esprit de corps me condamnerait à prendre la -défense de tous les docteurs, même lorsqu’ils se font montreurs de -somnambules. Je vous mènerai chez une somnambule, un de ces quatre -matins, et vous verrez de bien autres jongleries. - ---Attendez! m’écriai-je en l’interrompant; ce que vous m’avez dit des -homœopathes me paraît fort instructif. Je veux l’écrire à ma cousine. - ---Parbleu! mon cher ami, votre cousine aura la primeur de mon -livre; car j’écris, depuis tantôt huit jours, ce que je vous ai dit -aujourd’hui. - - - - -VIII - -LE JURY - - Deux procès récents.--Utilité des journaux.--La magistrature et - le jury.--Contradiction évidente.--Comment le même accusé peut-il - être à la fois innocent et coupable?--Je voudrais bien concilier - le différend.--Difficultés de l’entreprise.--Rencontre d’un homme - du bon temps.--Son opinion sur les verdicts prononcés par douze - bourgeois.--Regrets du passé.--La gloire d’un magistrat.--Onze têtes - en un an!--Abolition du jury.--Prompte expédition de la justice.--Je - réclame.--La vindicte.--La peine.--Le droit de légitime défense.--Une - loi qui n’est pas encore votée.--Traitement de l’hydrophobie. - - - Ma chère cousine, - -Puisque ton père est abonné à un journal, tu connais mademoiselle -Léonie Chéreau et mademoiselle Angélina Lemoine comme si tu avais été -en pension avec elles. Vivent les journaux! ils forment la jeunesse -des deux sexes et lui épargnent l’humiliation d’ignorer quelque chose. -Nous avons bien quelques chefs de famille qui voudraient retarder -l’instruction de leurs enfants. Ces encroûtés ont soin de cacher la -gazette, lorsqu’elle raconte un crime infâme ou simplement un procès -scandaleux. Précaution fort inutile. Huit jours après, la gazette sort -de son trou. Ce n’est plus qu’un vieux papier sans fraîcheur, sans -intérêt et sans danger, du moins à ce qu’on pense. On l’emploie à -couvrir des livres d’étrennes, à envelopper des poupées. Et les petites -filles de douze ans, après avoir admiré la poupée ou regardé les -images, vont dans un coin lire le vieux journal et faire connaissance -avec mesdemoiselles Lemoine et Chéreau. - -Toi qui n’as plus douze ans, tu as lu sans te cacher le procès de -ces deux héroïnes. Tu les as vues arrêtées, interrogées, mises en -accusation par d’honorables magistrats qui les croyaient coupables; -puis renvoyées des fins de la plainte et rendues à la liberté sur -la déclaration de quelques honorables bourgeois qui les trouvaient -innocentes. - -Tu t’es peut-être demandé, comme moi-même, par quel miracle un accusé -pouvait être criminel aux yeux des magistrats et innocent aux yeux des -bourgeois. - -Un enfant est volé dans un jardin, ou brûlé dans une cheminée. Toute -la magistrature entre en campagne; la police, la gendarmerie et tous -les instruments de la loi sont employés à la recherche du coupable. -On met la main sur une personne qui pourrait bien... qui doit avoir -commis le crime. Un magistrat la fait arrêter, parce qu’il la croit -coupable. Un juge d’instruction, autre magistrat, l’interroge et la -trouve coupable. La chambre du conseil se réunit et la juge coupable. -La chambre des mises en accusation vient ensuite, pense qu’elle -est coupable et la renvoie devant la cour d’assises. Là, un haut -fonctionnaire de la magistrature, le procureur général, vient lire un -acte très-clair et très-bien rédigé, où l’on a réuni en un faisceau -terrible toutes les preuves de la culpabilité. Un avocat général, -orateur éloquent, dit à douze bourgeois pris au hasard dans le pays: -«Voici une femme coupable, et, si vous déclarez le contraire, il -faudrait voiler la statue de la Justice!» On produit des témoins qui -tous, sans hésiter, déclarent que l’accusée est coupable. Enfin, pour -dernier argument, l’accusée elle-même, découvrant son visage baigné de -larmes, avoue qu’elle est coupable. Là-dessus, les douze bourgeois, -pris au hasard, se retirent dans la chambre des délibérations, -débattent la question, posément, de sang-froid, sans se presser, et -viennent déclarer sur leur conscience, à la face de Dieu et des hommes, -que l’accusée n’est pas coupable. - -Voilà, ma chère cousine, une étrange contradiction! Mais le public ne -s’en étonne plus, parce qu’il la voit tous les jours. Cent fois dans -une année, et plus souvent peut-être, le jury renvoie innocents ceux -que la magistrature avait amenés coupables. Que faut-il conclure de là? - -Faut-il dire que mademoiselle Léonie Chéreau, par exemple, avait été -méchamment et injustement accusée par le corps le plus intègre et le -plus honorable de notre pays?--Non, cent fois non. Une hypothèse si -monstrueuse révolte à la fois le bon sens et la conscience. - -Mais, si les magistrats avaient raison, le jury était donc dans son -tort? - -Dirons-nous que douze Français de la classe moyenne, doués d’une -intelligence moyenne, pourvus d’une instruction moyenne et semblables -en tout point à la majorité de la bourgeoisie française, ont fermé les -yeux à l’évidence la plus éclatante et répondu à l’accusée qui avouait -sa faute: «Ma chère enfant, vous vous calomniez vous-même!»--Non. -Lorsqu’un fait est évident aux yeux des magistrats, des témoins, du -public et de l’accusé, il ne saurait être douteux aux yeux du jury. - -Est-il permis de supposer que le jury, parfaitement édifié sur le -fait, a prétendu trancher un point de droit? Auquel cas, son verdict -pourrait se traduire comme il suit: «Il est certain que l’accusée a -volé un enfant à sa mère ou assassiné son propre enfant; mais le rapt -d’un petit innocent de trois mois, ou le meurtre commis sur la personne -d’un pauvre _baby_ qui ne demandait qu’à vivre, ne sont pas des actes -coupables: donc, l’accusée est innocente.»--Non. Il n’y a pas douze -hommes en France, il n’y en a pas un seul qui ait le sens moral assez -perverti pour émettre une telle proposition. - -Reste enfin une dernière hypothèse. L’accusée avait un avocat. Un -homme jeune, éloquent, passionné, a jeté le manteau de sa rhétorique -sur un crime trop évident. Les jurés éblouis ont perdu le sens du -vrai, le sens du juste; ils ont cédé à l’influence de cette parole -éblouissante qui les fascinait tous, et l’acquittement s’en est -suivi.--Non. J’admire sincèrement le barreau, cette dernière tribune. -J’ai deux mains pour applaudir les grands maîtres de l’éloquence -judiciaire, qu’ils s’appellent Dufaure ou Chaix-d’Est-Ange, Léon Duval -ou Lachaud. Mais ils auront beau nous jeter de la poudre aux yeux, ils -ne m’aveugleront jamais à tel point que je ne distingue plus dans un -petit coin du ciel ces deux étoiles fixes: la justice et la vérité. - -Nous voilà bien embarrassés, ma pauvre cousine. La magistrature a -raison, c’est bien certain. Mais je n’aimerais pas à condamner le jury, -qui ne condamne personne. - -Nos magistrats se plaignent du jury. Ils l’accusent d’entraver l’action -de la justice criminelle. On prétend même qu’ils n’ont pas hésité à le -gourmander directement en 1859. Les parquets, les tribunaux, les cours -obéissent à leur conscience en poursuivant le coupable. Le jury obéit à -sa conscience en ouvrant une petite porte qui donne sur la campagne; et -le coupable est sauvé. Il y a donc une sorte de conflit permanent entre -la conscience des magistrats et la conscience du jury. Comment sortir -de là? Comment pacifier l’application des lois et la distribution de la -justice? - -J’ai soumis cette affaire à notre excellent marquis de Contreville, -un soir que je l’avais rencontré au Théâtre-Français. Tu connais le -vieillard: il adore le progrès, mais il le caresse à rebrousse-poil. -C’est un de ces hommes d’ordre qui voudraient reprendre les biens -nationaux, abroger le Code civil, rétablir le droit d’aînesse, relever -la religion d’État, et mettre la France à l’envers. Les échafauds de 93 -lui inspirent une si profonde horreur, qu’il voudrait ressusciter tous -les jacobins pour leur couper la tête. C’est un tigre de modération. - -Aux premiers mots que je hasardai sur la question du jury, le bonhomme -me coupa la parole. - ---Votre jury, me dit-il, est une institution de la démagogie. Lorsque -la France était gouvernée par ses rois, il aurait fait beau voir que -douze faquins, sortis on ne sait d’où, vinssent dérober un homme à la -justice! Les magistrats étaient maîtres chez eux, d’autant plus qu’ils -avaient payé leurs charges. Dès qu’ils jugeaient à propos de donner un -homme à pendre, il fallait, bon gré mal gré, que le drôle fût pendu. -Si vous lisez jamais l’histoire de ma maison, vous verrez que mon -arrière-grand-oncle, Agénor de Contreville, procureur général (comme on -dit aujourd’hui) près la cour de Rouen, eut la glorieuse satisfaction -d’obtenir onze têtes en l’an de grâce 1724. Aucun magistrat n’a -remporté pareille victoire depuis la sotte invention du jury! - -La gloire et les victoires de l’illustre Agénor provoquèrent chez moi -une petite grimace. - ---Monsieur, dis-je au marquis avec tout le respect que je devais à son -âge, je n’ai pas connu les magistrats de l’ancien régime; mais j’ai -l’honneur de rencontrer quelquefois des juges, des conseillers et même -des procureurs généraux. Ils sont tous gens du meilleur monde et du -plus noble caractère, esclaves de leur devoir, si pénible qu’il soit, -mais incapables de regarder un arrêt de mort comme une victoire et de -se glorifier du malheur d’autrui. - ---Morbleu! reprit le vieillard, vous me la baillez belle! Il y a -pourtant de quoi se vanter, et surtout dans le siècle où nous vivons. -Jamais il n’a été plus malaisé, ni partant plus glorieux, d’exercer -la vindicte publique. Les coquins sont assez retors pour qu’un juge -d’instruction ait le droit de crier victoire lorsqu’il a saisi la -preuve ou arraché l’aveu d’un crime. Les avocats sont assez bavards -pour que le ministère public ait le droit de triompher le jour où -il leur a rivé leur clou. Le jury est assez bête, assez poltron, -assez veule, pour que la cour ait le droit de se frotter les mains -lorsque la Providence, une fois par hasard, lui permet d’appliquer un -bon arrêt sur un bon verdict! Il est certain que les acquittements -absurdes qui se publient tous les jours sont des défaites pour le juge -d’instruction, pour le ministère public, et même pour la magistrature -assise. Expulsez les douze bourgeois qui se sont introduits en 91 -ou 92 dans nos cours d’assises; la justice ira d’un autre train! -Lorsqu’une affaire arrivera devant la cour après avoir passé devant le -juge d’instruction, la chambre du conseil et la chambre des mises en -accusation, on saura d’avance que l’homme n’est pas un innocent, et -l’on fera en un tour de main ce qui reste à faire. - ---Prenez garde! répliquai-je à mon tour. Vous m’en direz tant que -je vais adorer le jury. Ce grand mot de vindicte publique qui -vous est échappé tout à l’heure ne me paraît ni très-juste, ni -très-philosophique. La société ne se venge pas. Si le public affichait -une rancune qui déshonore les simples particuliers, j’en rougirais pour -lui. - ---La société ne se venge point, soit; mais elle punit: c’est un devoir -pour elle. - ---Je ne sais pas même si l’on peut dire qu’elle punit. La théorie des -peines et des récompenses est bien usée. Elle se fonde sur le libre -arbitre et tout un système de philosophie qui a fait son temps. Nos -lois pénales sont brodées sur ce vieux canevas, qui se déchire un peu -tous les jours. On commence à comprendre que si tel homme a commis tel -crime, c’est parce qu’il avait le cerveau fait de telle façon, qu’il -a été élevé à telle école, qu’il s’est trouvé dans telle ou telle -nécessité, et qu’il ne dépendait pas de lui d’être meilleur, ni mieux -élevé, ni plus riche. - ---Ainsi, mon jeune ami, lorsqu’un misérable a tué son père et sa mère, -la société n’a pas le droit de le punir? - ---Elle a le droit de se protéger elle-même et d’enfermer sous triples -verrous tout homme qui a montré qu’il était capable de nuire. C’est -le droit de légitime défense, et vous remarquerez, s’il vous plaît, -que la magistrature et le jury s’accordent toujours sur ce point. -Lorsqu’un accusé, par son maintien, par ses réponses, ou par quelques -particularités de son crime, a prouvé qu’il était un animal féroce -ou dangereux, le jury se fait un devoir de le séparer du monde. -Mais qu’une pauvre fille égarée, qu’un malheureux, entraîné par des -circonstances fatales, viennent s’asseoir au banc des accusés; s’il est -bien démontré que leur âme est guérie, qu’il n’y a plus de danger à les -laisser libres et qu’ils ne nuiront plus à personne, le jury leur dit: -allez en paix, et ne péchez plus! Il fait ce que nous ferions tous, -nous qui n’avons pas pour profession et pour habitude de rechercher -le crime et de le punir; il pardonne. Les juges du bon temps ne -pardonnaient pas. Ils représentaient l’austérité inflexible de la loi; -le jury personnifie la sensibilité publique. - ---Eh! c’est précisément ce que je blâme. - ---Comment l’entendez-vous? - ---Lorsqu’il s’agit de décider les questions de vie ou de mort, -d’honneur ou d’infamie, de liberté ou de galères, il est absurde de -confier à la sensibilité des hommes le rôle austère qui n’appartient -qu’à la raison. Ignorez-vous qu’un avocat un peu éloquent sait -aveugler le jury par les larmes, au point de lui ôter le discernement -du vrai? N’avez-vous pas entendu dire que le chef du jury, pour peu -qu’il sache tourner une période, entraîne tous ses collègues après -lui? Les moindres passions, les intérêts les plus frivoles exercent -une influence toute puissante sur l’esprit des jurés. Ainsi, l’on a -remarqué depuis longtemps qu’ils étaient impitoyables pour le vol et -pleins d’indulgence pour l’infanticide. Question d’intérêt, mon cher -monsieur! Le juré a peur d’être volé, et il a dépassé l’âge où il -pourrait mourir victime d’un infanticide. - ---Pouvez-vous croire qu’un intérêt si mesquin...? - ---Soit, laissons l’intérêt de côté. Aussi bien, c’est de la sensibilité -qu’il s’agit. Sur ce chapitre, vous me trouverez inébranlable comme un -roc, et flanqué de raisons sans réplique. J’ai vu paraître devant le -jury un jeune villageois, sans antécédents judiciaires, prévenu d’avoir -quelque peu violenté une paysanne de sa commune. Il avouait sa faute -et s’offrait à la réparer; sa victime acceptait la réparation avec une -joie visible; les parents de la jeune fille retiraient leur plainte et -suppliaient le jury de leur laisser un gendre; le ministère public, -qui ne s’attendrit pas souvent, désarmait ses batteries et remettait -l’affaire à la discrétion du jury. Malheureusement l’accusé avait une -figure ingrate. Le jury en fut frappé et le condamna, pour sa figure, à -six ans de réclusion! - -On apporte devant le jury un enfant de dix ans, maltraité cruellement -par son père et sa mère. La langueur du pauvre petit, sa voix dolente, -les ecchymoses, les cicatrices, les blessures dont ce faible corps -est couvert excitent la compassion du jury. A la vue des parents -dénaturés qui ont fait tout ce mal, la pitié se tourne en colère. On -refuse aux accusés le bénéfice des circonstances atténuantes, et les -voilà condamnés à la peine de mort. Croyez-vous que le jury les eût -punis aussi cruellement si l’enfant avait péri quinze jours avant -les assises? Non, car il aurait jugé le crime sans passion: c’est le -spectacle du mal présent qui a excité si vivement leur sensibilité. - ---Il se peut, répondis-je au marquis, que le jury se montre quelquefois -trop doux ou trop sévère. Mais il incline plus volontiers vers la -clémence que vers la rigueur, et c’est pourquoi nous devons le -conserver. Lorsque j’entends douze jurés dire, en présence d’un crime -évident, démontré, avoué: Non, l’accusé n’est pas coupable! je me -figure que ces hommes éludent par ce mensonge pieux la sévérité -implacable de la loi. Je crois les voir appliquer une loi nouvelle, -peu connue, qui circule dans l’air, qui s’insinue dans la conscience -publique, qui se publie hardiment dans les livres de quelques -philosophes, et qui peut-être un jour s’imprimera dans le Code. - ---Je vous comprends à demi-mot, reprit vivement le marquis. Mais -pensez-vous que la société aurait trois jours d’existence, si l’on -supprimait la peine de mort? - ---Monsieur, répondis-je humblement, lorsqu’un homme est atteint -d’hydrophobie, on ne l’étouffe plus entre deux matelas. Cela se -pratiquait autrefois, mais la mode en est passée. On enferme le malade, -on le soigne; quelquefois même on le guérit. - - - - -IX - -LES APÔTRES ET LES AUGURES DE LA MUSIQUE - - L’auteur avoue son ignorance.--Peu de Français sont capables de lire - la musique.--C’est un malheur.--L’art et la civilisation.--Orphée, où - es-tu?--Utopie.--On me réfute.--Je rencontre le petit Maréchal, de - Quevilly.--Il m’entraîne à l’École de Médecine.--La musique peut se - lire, s’écrire et s’imprimer aussi facilement que la prose.--Méthode - Galin-Paris-Chevé.--J’assiste à une réunion de la société chorale et - je vois des miracles.--Lecture à première vue.--Dictée musicale.--Mon - admiration et mes espérances.--Maréchal m’apprend qu’il y a des - augures.--Je me flatte que les apôtres prendront le dessus. - - - Ma chère cousine, - -Je ne sais pas lire la musique, ni toi non plus. Cependant, nous avons -été élevés comme tout le monde; nous lisons couramment dans les livres -et les manuscrits; nous écrivons même au besoin, sans pécher contre les -lois de la grammaire. Mais nous ne saurions ni lire ni écrire la belle -petite mélodie que Lulli improvisa jadis sur ces paroles: - - Au clair de la lune, - Mon ami Pierrot! - -L’empereur Napoléon III règne sur trente-six millions d’animaux à -deux pieds sans plumes. Il y a, dans le nombre, plusieurs millions de -personnes plus ou moins lettrées, capables de déchiffrer à première vue -une page de _Télémaque_. Il n’y a pas en tout cent mille Français assez -érudits pour lire la musique de _Mon ami Pierrot_, sur une portée de -cinq lignes, et j’en suis bien fâché. - -Certes, nous sommes heureux de savoir lire et puiser les idées dans -un livre comme on prend l’eau à la rivière. Je me réjouis fort à -l’idée que dans cinquante ou soixante ans tous les citoyens de notre -pays seront assez lettrés pour lire la Constitution, le Code et -quelque bon traité de morale. Les livres d’histoire, de physique et de -mathématiques s’imprimeront à deux ou trois millions d’exemplaires. -Tous les hommes sauront parler de tout sans avancer des sottises trop -lourdes; ils seront tous plus ou moins capables de toucher aux affaires -publiques, et le suffrage universel ne ressemblera plus à une loterie. -Voilà, si je ne m’abuse, un avenir agréable et honorable, et j’aime à -reposer mes yeux sur cet horizon prochain. - -Mais j’aimerais aussi que la vie de notre grand peuple fût assaisonnée -de quelques douceurs. Les arts ne sont pas seulement l’ornement de -la société, le dessert de la civilisation, le couronnement d’une -instruction publique bien réglée. Ces plaisirs délicats, inutiles et -pour ainsi dire oisifs, ont été pour bien des gens le commencement -de la vie intellectuelle. Rappelle-toi, cousine, la fable poétique -d’Orphée. Les hommes demi-nus vivaient dans des tanières, comme des -animaux. Ils s’égorgeaient entre eux sous les prétextes les plus -frivoles; ils dévoraient brutalement tout ce qui leur tombait sous -la main. Survient un demi-dieu, armé de sa lyre. Il chante, et la -nature entière s’arrête pour l’écouter. Ce langage vague et doux, ces -pensées diffuses et comme noyées dans un flot d’harmonie apaisent -insensiblement la turbulence des passions. L’homme ne comprend pas -encore, mais il est ému, charmé; le cœur bat, l’esprit s’ouvre. Bientôt -du sein des ondes sonores qui frissonnent autour de sa lyre, s’élève un -chant plus clair, plus net et plus précis: la poésie. La pensée prend -un corps; l’esprit des hommes démêle les vérités qui bourdonnaient -confusément à leurs oreilles. Et quand l’auditoire dompté est venu -s’asseoir en rond autour du poëte, quand les ennemis d’hier s’appuient -l’un contre l’autre pour mieux entendre, quand les regards adoucis -n’expriment plus qu’une innocente curiosité, le chantre dépose sa lyre, -le poëte brise le rhythme cadencé de ses vers, il s’assied au milieu -des hommes et leur dit en prose: Causons! - -Au sortir de ces entretiens, les élèves d’Orphée s’en allaient semer du -blé et construire des villes. - -Nous avons autant de blé qu’il en faut, et des villes plus qu’il -n’en faut. Cependant, ma chère cousine, la France aurait besoin de -quelques Orphées. La civilisation doublerait le pas, si quelques -artistes convaincus, passionnés, endiablés comme le chantre de Thrace, -prenaient le peuple par les oreilles et l’entraînaient dans le bon -chemin. Les livres font grand bien, mais ils ne sauraient tout faire. -Passé un certain âge, l’homme qui n’a pas appris l’A B C dans son -enfance, y renonce pour toujours. Il y a dans Paris même plus de cent -mille sauvages illettrés qui boivent du vin bleu tous les lundis et -quelquefois se mangent le nez au dessert. On trouve çà et là dans les -campagnes de véritables brutes que le maître d’école n’apprivoisera -jamais. Un maître de musique serait plus heureux, j’en réponds. La -musique adoucit les mœurs: c’est une banalité qu’on ne saurait trop -redire. Un dilettante sincère est presque toujours doux et bonhomme. -Celui qui s’est pâmé d’aise une fois dans sa vie en écoutant Mozart et -Rossini ne mangera le nez de personne. Orphée, où es-tu? - -Je me trouvais ces jours derniers dans le cabinet d’un homme d’État qui -m’honore d’un peu d’amitié. C’est une Excellence fort gracieuse et fort -instruite, et passionnément éprise du progrès. Je m’enhardis au point -de lui dire que si j’avais le pouvoir en main, j’obligerais toute la -nation à savoir la musique. - -Mon illustre interlocuteur me répondit fort sagement que la musique -était un art plus ardu et plus hérissé que toutes les sciences. -Lui-même avait essayé de l’apprendre, et il avait reculé devant les -difficultés de la simple lecture. Cette portée de cinq lignes, ces -clefs, ces mouvements, cette multitude de signes hiéroglyphiques, -tout le grimoire enfin lui avait fait peur, ainsi qu’à moi et à tant -d’autres. «Il faudrait, me dit-il, que la musique fût aussi lisible que -l’écriture, et qu’on pût l’imprimer au même prix. A ces conditions, le -peuple apprendrait à chanter comme il apprend à lire.» - -Je rentrai en moi-même et je me rappelai la terreur qui m’avait saisi -il y a quelques années, lorsque j’ouvris pour la première fois une -méthode de musique. Ce n’était pas une méthode à proprement parler, -mais un recueil d’exercices variés, sans aucun mélange de théorie. La -plupart des professeurs affirment hardiment qu’un apprenti musicien -n’a pas besoin de savoir ce qu’il fait, et qu’on arrive à exécuter -et même à composer des chefs-d’œuvre par la force de l’habitude. Mais -l’habitude me parut difficile à contracter, et je demeurai convaincu -que la musique était faite pour une aristocratie de cent mille -personnes. Je pensai à part moi que c’était grand dommage, et que la -civilisation y perdait. - -Mais voici bien une autre affaire. Le même jour, c’est-à-dire jeudi -soir, je tombai sur un de nos anciens camarades d’école, le petit -Maréchal, de Quevilly. Il habite Paris depuis un an, et il étudie la -peinture. Fort occupé, comme tu penses: il peint des fonds de tableau -pour gagner sa vie, et il travaille à son instruction toutes les fois -qu’il n’y a pas de fonds à peindre dans l’atelier. - ---Comme te voilà beau! lui dis-je en l’arrêtant. Es-tu de noce? - ---Pas précisément, répondit-il; mais la soirée sera bonne. Je vais à -l’École de médecine faire un peu de musique. - ---Toi! - ---Moi-même. - ---Tu es musicien? - ---Dame! - ---Mais tu ne savais pas tes notes l’an passé! - ---J’ai appris. - ---En un an? - ---En trois mois. - ---Et de quel instrument joues-tu? - ---Du seul qui ne coûte rien. Du gosier. - ---Farceur! Tu avais la voix aussi fausse que moi, s’il est possible! - ---Il n’y a pas de voix fausses. Mais si tu es curieux de m’entendre -chanter, viens. On commence à neuf heures précises, et nous n’avons que -le temps. - -Il me saisit par le bras, et m’entraîna vivement jusqu’au grand -amphithéâtre de l’École de médecine. Chemin faisant, il m’apprit que la -musique pouvait se lire, s’écrire et s’imprimer aussi facilement que -la plus simple prose. Qu’un système de notation en chiffres, inventé -par J.-J. Rousseau, avait été perfectionné au XIXe siècle par M. Galin, -puis par M. Aimé Paris, et finalement par M. et madame Émile Chevé; que -tous les morceaux de chant, sans aucune exception, pouvaient être mis -sous une forme aussi claire, aussi limpide, aussi courante qu’une fable -de La Fontaine, sans croches, ni doubles croches, ni portée de cinq -lignes, ni clefs de fa, ni dièzes, ni bémols, ni bécarres, ni silences, -ni soupirs, ni aucun de ces signes cabalistiques qui m’avaient fait si -grand’peur. Il m’assura qu’après avoir suivi quelques mois un cours de -M. Chevé, il était capable de lire une page de Mozart ou de Félicien -David, pourvu qu’elle fût écrite en chiffres. Il se vantait même -d’écrire correctement tel air qu’il me plairait de chanter devant lui. - -Il ne se vantait pas, le drôle! Mais je n’eus garde de le croire sur -parole, et je le suivis dans le grand amphithéâtre de l’École en -murmurant: Nous verrons bien! - -La salle peut contenir un millier de personnes. Elle était pleine. Deux -cordes tendues séparaient les exécutants des auditeurs. Il y avait -quelque chose comme trois cents voix et sept cents paires d’oreilles. - -L’ami Maréchal m’avertit que je n’assistais pas à une leçon, mais à -une séance de la société chorale fondée, sous la direction de M. Émile -Chevé, par les anciens élèves de son cours. Chacun des sociétaires -apporte tous les mois une cotisation de cinq sous, pour l’impression -des morceaux de musique. Moyennant ce faible sacrifice, il se compose -une bibliothèque de musique chiffrée. De plus, il a le droit d’assister -à tous les concerts, en compagnie de deux amis. C’est moins cher qu’au -Théâtre-Italien. - -Ce qui me frappa dès l’abord, c’est l’absence de la police. Pas un -sergent de ville pour surveiller cette réunion de mille personnes. Les -exécutants n’étaient pas tous du même sexe. Il y avait des chanteuses -en robe de mérinos, et quelques-unes vraiment jolies: on leur faisait -place avec toutes les marques du plus profond respect. Les chanteurs, -les chanteuses et l’auditoire étaient recrutés, à ce qu’il me parut, -dans la classe ouvrière. J’ai su depuis que certains ingénieurs de -l’École polytechnique et un maître de conférences de l’École normale -s’asseyaient pêle-mêle au milieu de ces artisans. Tout le monde avait -fait toilette; l’attitude de la foule était plus que décente: il -semblait que ces mille personnes fussent sous l’influence d’une sorte -de religion. Évidemment, Orphée avait passé par là. - -Neuf heures sonnèrent. Un beau vieillard entra dans l’hémicycle. La -foule se leva, et applaudit de toutes ses mains. Cet applaudissement -est la seule rétribution des mérites et des vertus de M. Émile Chevé. - -Quel homme! c’est un sage, c’est un saint, c’est un apôtre, c’est un -martyr de la musique populaire et de la civilisation. Il était médecin; -il s’est jeté à corps perdu dans la réforme musicale. Depuis tantôt -vingt ans, il enseigne, du matin jusqu’au soir, l’hiver, l’été, sans -prendre de vacances. Sa femme, son beau-frère, son fils, sa bru, -tous les siens le devancent ou le suivent dans le chemin que Rousseau -a tracé et qu’ils ont aplani. Ils sont pauvres, et il ne tenait qu’à -eux de s’enrichir. Leurs cours publics et gratuits ont tué les cours -particuliers qui les faisaient vivre. M. Émile Chevé se transporte de -sa personne partout où l’on daigne ouvrir une porte à la science et à -la vérité. Il court de l’École de médecine à l’École polytechnique, -à l’École normale, à Sainte-Barbe, sans autre intérêt que le plaisir -de faire des disciples. Je dis des disciples, et non des élèves; car -tous ceux qui ont goûté la manne de son enseignement sont pris d’une -sorte de passion pour leur admirable maître. Ils le consultent à toute -occasion; ils lui confient le soin de leur santé et la direction de -leurs affaires; ils lui soumettraient au besoin des cas de conscience, -s’il avait le temps de les écouter. Ils l’aiment! J’ai vu un chambellan -de l’empereur de Russie et un jeune employé du gouvernement français se -serrer cordialement les mains, et tomber pour ainsi dire dans les bras -l’un de l’autre, au seul nom de M. Émile Chevé! - -Pardon, chère cousine; je voulais te raconter ce que j’ai vu et entendu -le 15 décembre 1859, à neuf heures du soir. - -M. Chevé salua modestement les mille disciples qui l’applaudissaient; -il monta sur une table, prit un petit jonc qui lui sert à battre la -mesure, et dit d’une voix fatiguée, usée, éraillée, brisée par les -labeurs de l’enseignement: - -«_Prière de Joseph_... (Méhul).» - -Les trois cents sociétaires ouvrirent leurs cahiers et mirent la main -sur la _Prière de Joseph_, traduite en chiffres et imprimée par le -procédé Galin-Paris-Chevé. Le maître tira de sa poche le diapason -normal, donna le _la_ à toute l’assemblée, et trois cents voix -exécutèrent ce chef-d’œuvre avec un ensemble et une précision que je -n’ai pas le droit de louer, n’étant qu’un âne en musique. - -Je ne suis pas connaisseur, mais j’ai le sentiment du beau, puisque -_Robert_ me transporte et que le _Prophète_ m’ennuie. Je m’épanouis au -_Barbier_, je frissonne à la _Norma_, je pétille aux _Noces de Figaro_, -je bâille à la _Magicienne_, je grince des dents aux symphonies -hurlantes de M. Berlioz, et je me persuade que l’âne, sans avoir appris -la musique, est, malgré tout, un quadrupède musical. - -La soirée me parut bien courte. J’applaudis en ignorant, mais comme -un ignorant ému, passionné, transporté d’admiration. J’applaudis -tour à tour Méhul, Weber, Kucken, Meyerbeer, Rossini; la _Prière de -Joseph_, le _Chasseur diligent_, le _Jeune Conscrit_, le _Rataplan des -Huguenots_, la _Prière du Comte Ory_. J’applaudis en riant une adorable -fantaisie brodée par M. Amand Chevé sur le motif de _Malbrough_, et -deux chansons du XVIe siècle chantées par une jolie femme en robe de -laine, qui ne portait pas un bouquet à la main! - -L’ami Maréchal me dit à l’oreille que tous les exécutants, sans aucune -exception, avaient commencé la musique en étudiant sur le chiffre, et -que je pourrais chanter avec eux, dans quelques mois, si j’essayais -de la méthode. Mais je n’étais pas convaincu. Je me demandais encore -si les élèves de la vieille école ne seraient pas capables de chanter -aussi bien avec un peu de mémoire et beaucoup de grimoire. - ---Attends! répondit mon introducteur. On va commencer les exercices -d’intonation. Ouvre les yeux et les oreilles. - -M. Émile Chevé descendit de son estrade et se dirigea vers un grand -tableau hérissé de chiffres. Les uns représentaient des notes -naturelles, les autres des notes diézées ou bémolisées. Le maître, armé -d’une longue baguette, touchait un chiffre, puis un autre, et courait -capricieusement aux quatre coins du tableau. Chaque note touchée était -immédiatement lue, c’est-à-dire chantée par les élèves, et cette -lecture rapide, cette improvisation foudroyante dura plusieurs minutes, -sans que personne en fût déconcerté. Bientôt, M. Chevé prit une seconde -baguette dans la main gauche, et toucha deux notes à tout coup, de -manière à former des accords. Tout le chœur le suivit sans broncher -dans cette nouvelle expérience. - ---Maintenant, dit-il, je vais vous distribuer un chœur d’_Herculanum_, -et vous le chanterez, s’il vous plaît, à première vue. - -Il distribua trois cents exemplaires d’un admirable morceau de Félicien -David, traduit en chiffres et imprimé suivant les principes de la -méthode. Ce chœur, un des plus beaux et des plus difficiles du théâtre -moderne, fut enlevé du premier coup. Peut-être les artistes de l’Opéra -l’exécutent-ils avec plus de finesse et de style, mais après combien de -répétitions? - -Enfin, ma chère cousine, j’assistai à une dernière épreuve; mais -celle-là est si invraisemblable, que tu refuseras peut-être de -me croire sur parole. M. Émile Chevé ouvrit un petit cahier, et -fredonna un air qu’il venait de composer lui-même. Trois cents élèves -l’écrivirent sous sa dictée, avec le mouvement, l’intonation et -la durée; puis ils lurent à leur tour ce qu’ils avaient écrit, et -répétèrent le morceau depuis le commencement jusqu’à la fin sans une -faute! Voilà, ma chère, ce que j’ai vu et entendu, et je te supplie de -croire que je ne me suis pas laissé tromper par de faux miracles. - -Cet excellent Maréchal me ramena chez moi après le concert. Il -jouissait de ma surprise et de mon admiration et s’applaudissait de -m’avoir converti à la réforme musicale. - ---Écoute, lui dis-je, en redescendant vers le pont des Arts. Tes -maîtres ont créé ou perfectionné un instrument de civilisation qui -changera la face du monde. Avant dix ans, nous n’aurons plus de -barbares, ni dans les villes, ni dans les campagnes. Du jour où la -musique est mise à la portée de tout le monde, je me charge d’adoucir -les mœurs, de fermer les cabarets, de donner aux classes pauvres une -récréation innocente, morale, salutaire entre toutes. Commençons par -faire savoir à l’univers entier qu’il suffit de quelques mois pour lire -couramment Mozart et Rossini. Supprimons ce grimoire odieux qui rend -la musique plus terrible à avaler qu’une médecine noire. Appelons au -concours les champions de la vieille méthode, prouvons la supériorité -du chiffre, bouleversons l’enseignement, prenons le Conservatoire -d’assaut; courons... - ---Tout beau, Pyrrhus! répondit-il avec un sourire triste. La vérité ne -va pas si vite en besogne. Elle est nue et sans armes, tandis que le -moindre préjugé s’avance avec le casque et la cuirasse. Sais-tu que -la méthode Galin-Paris-Chevé lutte depuis plus de trente ans contre -l’obstination de la routine? qu’elle demande vainement un concours, une -épreuve publique, qui lui permette d’établir sa supériorité? que ses -amis les plus puissants, car elle en a deux ou trois, se sont brisés -contre une opposition injuste et intéressée? que le grimoire s’est -retranché au faubourg Poissonnière dans une forteresse imprenable? -Sais-tu que les apôtres que je t’ai montrés à l’œuvre sont en butte à -une vraie persécution? qu’on les dénigre, qu’on les injurie, qu’on les -calomnie publiquement par la plume de quelques faquins sans pudeur? -N’as-tu pas lu dans les journaux cette lettre d’un voleur qui écrivait -à ses juges: «Pardonnez-moi, messieurs. Il est vrai que vous m’avez -pris la main dans le sac; mais j’ai dénigré M. Chevé dans l’intérêt du -Conservatoire et mérité par là votre indulgence!» - -Je répondis à Maréchal qu’il se trompait; que nous étions en France, -au XIXe siècle; que le pouvoir avait intérêt à connaître la vérité, -à comparer les méthodes, à répandre le goût des arts, à civiliser -la nation, et à protéger les honnêtes gens. J’admets qu’une petite -faction jalouse défende obstinément un préjugé qui la fait vivre. Mais -l’égoïsme de quelques augures ne prévaudra pas longtemps contre le bien -public. - - - - -X - -LE CARNAVAL - - Bonne année.--Les bonbons à faux poids.--Petite guerre contre - les abus.--Ma besogne de l’an prochain.--La Bourse.--Le Jardin - des Plantes.--La Manufacture des tabacs.--Les théâtres.--Les - ateliers.--Les hôpitaux.--Le gymnase Triat.--Je ne suis pas un homme - sérieux, et je m’en trouve bien.--L’Académie.--Quatre candidats:--M. - O. F.,--M. C. D.,--M. H. M.,--M. J. S.--Un mot sur une brochure - célèbre.--Une personne d’Orléans.--Ma petite opinion sur le débat.--La - politique au théâtre.--Encore la revue des Variétés.--Explication - d’une lettre de M. Guéroult à M. Coignard.--Le carnaval.--Le deuxième - bal de l’Opéra. - - -Bonjour et bon an, ma chère cousine. Tu recevras, avec cette lettre, -deux kilogrammes de bonbons, pesant à peu près quinze cents grammes. - -Les grands confiseurs de Paris vendent leurs bonbons six francs la -livre. C’est donné. Par compensation, ils ont le privilége de livrer à -faux poids ces marchandises délicates, dont le prix de revient est d’un -franc cinquante centimes environ. - -Cela te prouve que messieurs les confiseurs sont fort au-dessus des -épiciers dans la hiérarchie sociale. Si un débitant de sucre et de café -se trompait seulement de dix grammes sur le poids de la marchandise, -il s’entendrait condamner à quinze jours de prison et cinquante francs -d’amende. On n’a jamais ouï dire qu’un confiseur eût langui dans les -cachots. Jamais un acheteur ne s’est plaint d’avoir reçu moins que son -compte. Si quelque amant de la légalité s’avisait de porter un sac de -bonbons au vérificateur du poids public, le marchand pris en faute -mettrait le poing sur la hanche et répondrait fièrement: «Ce n’est pas -quatre cents grammes de sucre peint que je vous ai vendus pour six -francs; c’est mon nom, imprimé sur un sac blanc ou rose. Voici le sac, -et mon nom en toutes lettres: que peut-on exiger de plus?» - -Tu as pu remarquer, ma chère cousine, que depuis mon arrivée à Paris -j’étais frappé de tous les abus, et je les signalais volontiers. Est-ce -à dire que j’aie l’esprit acariâtre et prompt à se hérisser contre le -mal? Non, que je sache. Si j’étais à Rome, les abus ne me choqueraient -point, car ils sont le fonds même de la civilisation pontificale. Mais, -à Paris, ils sautent aux yeux, parce qu’ils se détachent plus en noir. - -Je t’en ai montré quelques-uns, je t’en ferai voir bien d’autres. On -prétend que les citoyens français n’ont pas le droit de tout dire; je -te prouverai le contraire avant qu’il soit un an. Les bons jeunes gens -de notre pays, c’est-à-dire les hommes qui veulent rendre la maison -saine et agréable, sans la démolir brutalement, jouissent d’un beau -privilége! Tu verras. - -Nous parlerons un jour de la Bourse, et de cette malheureuse poule aux -œufs d’or, que nos Spartiates étranglent entre deux tourniquets. Je te -ferai voir clairement, quoique tu sois une simple femme, les dangers de -la morale étroite et de l’austérité niaise. - -Nous dirons deux mots du Jardin des Plantes, où quelques vieux abus -fleurissent et fructifient depuis bientôt deux cents ans. - -Je te conduirai à la Manufacture des tabacs et je te dévoilerai des -mystères plus curieux que ceux de l’Hôtel des monnaies. - -Nous ferons un tour dans les théâtres de Paris, sans oublier le grand -Opéra, que l’innocente Europe nous envie. De ces hauteurs sublimes -où la raison s’égare dans les nuages de carton, nous descendrons -ensemble jusque dans les bas-fonds de la cuisine dramatique. Tu verras -les antres obscurs où un directeur privilégié attire les malheureux -écrivains pour leur emprunter jusqu’à leur montre. - -Je te promènerai dans les ateliers des peintres et des statuaires. Nous -chercherons ensemble pourquoi les arts vont mal, ou, ce qui est pis -encore, ne vont pas. - -La distance est petite, aujourd’hui surtout, entre l’atelier et -l’hôpital. Nous courrons les hôpitaux, et je prierai un grand homme -de la théorie ou de la pratique, M. Claude Bernard ou M. Velpeau, de -nous conduire par la main à travers ces maisons gémissantes. Peut-être -même nous exposerons-nous aux foudres bourgeoises de M. Prudhomme, car -je veux savoir si l’invasion des confréries religieuses a poussé ou -entravé le progrès de l’assistance publique. Tu verras (duel étrange!) -la Bienfaisance aux prises avec la Charité. - -Un soir, si nous avons le temps, nous irons, vers quatre heures -et demie, au gymnase de M. Triat, et tu verras des miracles aussi -surprenants que ceux que je t’ai montrés à l’École de médecine, dans -l’enseignement de M. Chevé. - -Les Parisiens ont décidé d’un commun accord que ton cousin n’était pas -un homme sérieux. Tant mieux! cousine! C’est à ce prix qu’on achète le -droit de traiter sans danger les questions sérieuses. Nous parlerons -de l’enregistrement, du libre échange, des abus les plus invétérés -et des réformes les plus brûlantes. Les Parisiens ne feront qu’en -rire, jusqu’au moment où ils nous comprendront. Si j’essayais de -peindre en style sérieux la splendeur de notre instruction publique, -l’éclat des lycées, la prospérité des colléges communaux (s’il en -reste), l’enthousiasme des professeurs, l’empressement des élèves, les -bienfaits de M. de Falloux, et les grandes choses que M. Fortoul a -perpétrées jusqu’à sa mort, je serais bon à noyer. Mais nous badinerons -encore une fois sur ce texte lamentable, et peut-être un ministère -réparateur transformera-t-il nos plaisanteries en décrets. - -Nous parlerons aussi de l’Académie française, et l’occasion ne se fera -pas attendre. Un fauteuil est vacant; quatre candidats, m’a-t-on dit, -sont en présence. L’un est peut-être le plus aimable et le plus délicat -de nos prosateurs; un esprit distingué, féminin, adoré des femmes du -monde qu’il excelle à faire pleurer ou sourire. Il n’a ni la perfection -adamantine de M. Mérimée, ni le grand style et le grand cœur de -madame Sand, ni les splendeurs éblouissantes de M. Théophile Gautier. -Il ne _porte_ pas _l’âme déchirée jusqu’à mourir_, comme ce cher et -malheureux Alfred de Musset; mais il est tout plein des qualités -brillantes et vivantes qui nous charment dans Marivaux. - -L’autre est un cousin germain de Colin d’Harleville: poëte autant -qu’il faut l’être pour écrire une comédie en vers élégants; inventeur -timide mais souvent original; modéré de parti pris dans le comique -et le pathétique; observateur rigoureux de la mesure et du bon goût; -moraliste irréprochable et aimable. Son talent se compose de toute -une collection de qualités moyennes, non de celles qui passionnent -la foule entassée dans un théâtre, mais de celles qui attachent les -esprits posés et font tourner sans bruit sur leurs gonds les portes des -académies. - -Ces deux candidats se rencontrent tous les jours dans les mêmes salons; -ils voient le même monde et s’étayent sur les mêmes appuis. Si leurs -titres au fauteuil n’étaient pas plus que suffisants, chacun d’eux -pourrait ajouter à son bagage une comédie soit en vers, soit en prose, -intitulée: _les Rivaux amis_. - -Je ne vois dans le camp ennemi que deux champions armés en guerre. L’un -est un historien libéral, très-savant, très-droit, très-honnête, et -pauvre. Son livre est toute une bibliothèque de faits exacts et d’idées -justes. Je voudrais, dans un intérêt d’avenir, que les écrivains -français eussent la force de concentrer notre histoire en deux volumes; -car les gros bagages s’égarent quelquefois et n’arrivent pas sans -accident à la postérité. Mais mêlons-nous de nos affaires. - -Le quatrième et dernier candidat, non pas dans l’ordre du mérite, est -un philosophe, un orateur, un politique. C’est l’homme du _Devoir_, de -la _Liberté_, de la _Religion naturelle_; homme de principes plutôt -que de parti. Il a prononcé des discours éloquents dans une chaire et -fait des leçons remarquables à la tribune de l’Assemblée constituante. -Ses auditeurs à la Sorbonne et au Conseil d’État ont conservé pour lui -une estime mêlée d’admiration. Mais il ne saurait être élu que par une -coalition des républicains avec les orléanistes et les légitimistes; et -je ne sais si l’homme du Devoir achètera un fauteuil à ce prix. - -Puisque nous sommes en pleine politique, laisse-moi dire deux mots -d’une brochure nouvelle. Elle est intitulée: _le Pape et le Congrès_, -mais on l’appelle tout simplement la brochure. C’est en effet la -brochure par excellence, celle qui se distingue entre les autres -brochures comme l’aigle entre les autres oiseaux. Depuis tantôt huit -jours il n’est question que de cela en Europe. Toutes les nations en -parlent; quelques personnes en crient. - -La pièce en elle-même est un écrit fort simple, fort modeste et fort -net, remplissant trois feuilles d’impression. Le style est correct, -sans aucune recherche d’élégance, et mâle sans nulle affectation de -rhétorique. L’auteur doit être un homme d’affaires, car il va droit au -fait et néglige les préambules. - -Ses confrères (les écrivains libéraux) avaient embrouillé comme à -plaisir la question romaine. L’un se livrait à des déclamations -inutiles contre les abus du gouvernement pontifical et ce que Luther -appelle la pourriture de Rome. L’autre, en véritable écolier, semait le -ridicule à pleines mains sur un gouvernement insupportable sans doute, -mais digne de tous les respects. - -L’auteur de la brochure a dit et prouvé du ton le plus grave et le plus -respectueux, que le gouvernement du pape, tel qu’il est aujourd’hui, -sacrifie deux millions d’Italiens et compromet le catholicisme. Il -indique poliment un moyen infaillible de limiter le mal et de sauver -presque tout un peuple, sans nuire aux intérêts véritables de la -religion. Il fait mieux: il relève le chef spirituel de l’Église; il -détache d’une main pieuse les liens qui enchaînaient le pape aux vils -intérêts de ce monde. Il place au-dessus de tous les trônes une chaire -auguste et sainte; il forge avec l’or de l’Europe une tiare plus sacrée -que toutes les couronnes. Enfin, par un acte de modestie qu’on ne -saurait trop louer, il soumet ses plans à l’approbation du congrès de -Paris. - -Je ne sais pas ce que le congrès pourra dire, car tous les congrès de -l’Europe se sont jusqu’à présent réunis sans moi. Mais j’approuve la -brochure et j’adore les hommes de bonne volonté. Ceux qui veulent le -bonheur des nations et l’indépendance des peuples sont mes amis. Je -suis prêt à les défendre et à me faire tuer pour eux, s’il le faut. -Non-seulement je n’ai pas regretté mes vingt sous, mais j’étais homme à -signer la chose de mon sang, et je pensais que tous les citoyens de la -France étaient du même avis. - -Hé bien! non. Il y a une personne d’Orléans qui ne raisonne pas comme -nous. C’est un employé du gouvernement, à ce qu’on m’a dit, et l’un des -mieux salariés. Mais n’importe! il n’y a ni rang, ni fortune qui puisse -prévaloir contre la justice et la vérité. Ce fonctionnaire a beau -crier du haut de sa tête et faire plus de bruit qu’une demi-douzaine -d’insurgés: nous ne sommes plus au temps où les hobereaux de province -se soulevaient impunément contre la loi et la conscience du pays. Il y -a une nation française, et un chef qu’elle a choisi ou accepté, et un -gouvernement qu’elle appuiera de toutes ses forces, tant qu’il marchera -dans le droit chemin. Il y a, par-dessus tout, une autorité sacrée et -inviolable, quel que soit l’homme qui l’exerce: l’autorité du bon sens -et du bon droit. Je ne connais pas l’auteur de la brochure, étant peu -répandu dans le monde littéraire. Mais si je savais dans quel café on -le trouve tous les soirs, j’irais lui serrer la main et lui dire en bon -normand: - -«Allez, marchez! il y a un homme d’Orléans qui clabaude contre vous, -mais vous avez pour vous la France, l’Italie, et tout ce qu’il y a de -meilleur et de plus vaillant en Europe. On prend plus de mouches, comme -dit l’autre, avec une cuillerée de miel qu’avec un tonneau de vinaigre. -Le miel, c’est le bien des nations, le soulagement du pauvre monde et -la délivrance des opprimés. Serviteur au vinaigre d’Orléans! Personne -ici n’est tenté de le boire. Orléans par-ci, Orléans par-là; Orléans ne -fera pas ses frais cette année; Paris et Bologne, Florence et Modène, -Parme, Ancône et la pauvre Pérouse arrangeront leurs affaires en 1860 -comme s’il n’y avait pas d’Orléans!» - -Je lui dirais encore, à cet écrivain éloquent et sage: «Vous avez le -poing solide; frappez donc sur vos adversaires, et frappez dur. Je -les connais de vieille date. Non-seulement notre crédulité fait toute -leur science, comme disait Voltaire, mais notre faiblesse et notre -complaisance font toute leur force. Il est facile de les dominer, il -est impossible de les séduire. Les bons procédés, les tolérances, les -concessions, les donations, les constructions, les enorgueillissent -sans les soumettre, et les enflent sans les satisfaire. Tout ce qu’on -fait pour eux les rend plus exigeants; qui les oblige s’oblige. Essayez -d’une méthode qui a fait ses preuves. Un vieillard d’une maison -d’Orléans s’est mis en tête de brider ces gens-là. Il les a tenus sous -sa main de 1830 à 1848. Et pas un n’a bronché! Et ils ont prouvé par -une obéissance unanime qu’ils étaient véritablement les serviteurs du -Dieu fort. Quiconque sera fort devant eux, sera leur Dieu.» - -Pardonne-moi, chère cousine, cette divagation politique. Je ne suis -pas coutumier du fait; mais la politique envahit tout, même les salons -et les théâtres. L’Europe est très-vivante, cette année. Depuis la -glorieuse demi-campagne que nous avons faite cette année en Italie, -on a vu comme une résurrection des esprits. Il n’y a pas un bonnetier -qui ne s’intéresse aux affaires publiques; M. et madame Denis ne -s’endorment plus sans jeter un coup d’œil sur la mappemonde. Le -dernier événement dramatique est une pièce assez bien faite où l’on -a cru reconnaître l’histoire du petit Mortara. Le directeur de la -Porte-Saint-Martin encaisse tous les soirs 5,000 francs, qui ne sont -pas précisément le denier de saint Pierre; et les applaudissements de -la foule semblent tomber sur la joue de M. Louis Veuillot. - -Mais je m’étais promis de te parler du carnaval, et je m’aperçois que -je n’en ai pas dit un mot. C’est partie remise. Aussi bien le carnaval -commence à peine. Je n’ai rencontré qu’un petit domino fort éclaboussé, -qui trottinait sur le boulevard entre minuit et une heure. Le second -bal de l’Opéra, qu’on espérait pour la veille de Noël, a été remis à -huitaine. C’est une politesse que nous avons faite à ces personnes -d’Orléans. - - - - -XI - -UN DÎNER DE CHASSEURS - - Pourquoi cette lettre est datée d’Alsace.--Introduction du - vomissement dans la langue politique.--Danger à éviter.--Les - matassins journalistes.--La ville de Bouxviller.--Les petites - capitales de l’Allemagne.--Pourquoi les Alsaciens ne parlent-ils pas - le français?--Je rencontre des protestants.--Horreur!--Définition - de la _Raison_, par M. Lacordaire.--Éloge des hérétiques, par - quelques catholiques.--Je réponds victorieusement, à la romaine.--La - chasse.--Dîner à Ingviller.--Les convives.--La conversation tombe dans - la politique.--Circulaire de M. Billault.--Utilité des sous-préfets et - des receveurs particuliers.--Cinquième et sixième roues.--Affaires de - Rome.--Opinions de quelques chasseurs sur la question brûlante.--Trois - discours.--Un homme de 1816.--Un homme de 1830.--Un homme de - 1848.--Avenir de la coalition ultramontaine.--Les convives se mettent - au lit. - - - Ma chère cousine, - -Me voilà bien loin de Paris; à cent vingt lieues, ou peu s’en faut. -Mais garde-toi de croire que je sois exilé ou déporté. Les pauvres -gens qui veulent mal de mort à tous les esprits libéraux ne sont pas -en faveur à Paris. On ne les écoute que pour les siffler; leurs gros -mots ne blessent qu’eux-mêmes. Ils ont enrichi la langue parlementaire -de quelques termes nouveaux, empruntés au dictionnaire des halles; -mais cette innovation, qui avait fait la fortune de M. Louis Veuillot, -ne réussit point à ses alliés. Un évêque pamphlétaire m’accusait -dernièrement d’avoir _vomi de lâches calomnies_ contre le gouvernement -du saint-père. L’expression n’était ni évangélique, ni académique. -Cependant le bailleur de fonds du _Journal de Rome_ a cru s’honorer en -l’employant à son tour. Il l’a ramassée dans la fange où elle était -tombée, et il la lance à son tour contre un journaliste plus autorisé -que moi. Je ne sais pas si les 139 millions de catholiques admireront -cet abus d’une métaphore sale, mais je me demande ce que deviendrait le -langage des hommes si les amis de l’Italie répondaient à ses ennemis -sur ce ton? La modération, les convenances, la pudeur s’engloutiraient -dans un même naufrage. La langue officielle descendrait de trope en -trope au niveau du Catéchisme poissard. Tous les Moniteurs de l’Europe -iraient cueillir des fleurs de rhétorique dans les jardins de la -Villette et il faudrait attacher un matassin de Molière à la rédaction -de chaque journal. - -Quant à moi, ma chère cousine, je suis trop bien élevé pour juger en -style de mandement la conduite de la cour de Rome. Si même un enfant -terrible de l’Église monte dans une chaire française pour bombarder de -ses gros mots le gouvernement dont il tient son titre, je suis prêt à -déclarer politiquement que la bouche de monseigneur laisse tomber des -perles et des roses. Mais il ne m’est peut-être pas défendu d’admirer -dans ses effets les plus foudroyants - - Cet esprit d’imprudence et d’erreur - De la chute des rois funeste avant-coureur. - -Les Parisiens étaient généralement de cet avis lorsque j’ai quitté -Paris pour venir chasser en Alsace. - -Bouxviller est une ville de quatre à cinq mille âmes, bien laborieuse, -bien commerçante, et singulièrement pittoresque, malgré tout son -commerce et toute son industrie. Les vieux édifices n’y manquent -pas, ni les costumes du bon temps. Un peintre de Paris qui était -venu par hasard, y a loué un appartement pour l’année. Les mœurs des -habitants sont antiques, c’est-à-dire simples, douces, hospitalières et -patriarcales: leurs idées sont modernes. - -Cette petite ville se souvient d’avoir été la capitale du comté de -Hanau. Elle est un peu déchue de sa noblesse, mais elle a gagné en -prospérité. L’Allemagne est pleine de petites capitales auxquelles je -souhaite le même sort. Lorsqu’on voit quelques milliers d’habitants -s’exténuer toute l’année pour subvenir au luxe mesquin d’une cour -ridicule, on regrette que toutes les principautés féodales ne soient -pas absorbées dans une grande monarchie, comme Bouxviller dans l’empire -français. Il y aurait assez de quatre souverains en Allemagne. -Trente-quatre gouvernements, c’est beaucoup. - -Il y a deux cents ans que l’Alsace est réunie à la France, et nos -départements du Rhin ont eu le temps de devenir français. Ils le sont -par le cœur, par la gloire, par les souvenirs du premier Empire, par -les douleurs de 1814 et de 1815, par le sang versé en Crimée et en -Italie depuis la résurrection de nos drapeaux. Mais ils ne savent pas -encore notre langue, et cela me fâche. Je ne crois pas qu’un cinquième -de la population alsacienne ait appris le français après deux cents -ans. C’est peut-être un dixième qu’il faudrait dire, peut-être moins -encore. Les femmes surtout sont rebelles à l’étude, et, n’ayant jamais -su qu’un mauvais allemand, elles n’enseignent pas autre chose à leur -petite famille. - -Je sais bien que les jeunes gens vont presque tous à l’armée et qu’ils -y apprennent le français; mais ils l’oublient au village, ayant fort -peu d’occasions de le parler. Ils ne retiennent que les trois ou -quatre jurons indispensables à la vie du soldat. N’y aurait-il pas -quelque moyen de hâter l’éducation de ce million d’hommes? Je me -figure qu’il suffirait de quelques encouragements, de quelques primes -offertes aux familles les mieux instruites, de quelques prix en argent -distribués dans les écoles primaires. Le paysan s’applique à bien -élever sa volaille, depuis qu’il a l’espoir d’obtenir, au comice, une -médaille de vingt-cinq francs. On n’a jamais songé à récompenser les -pères de famille qui apprennent le français à leurs enfants. C’est un -oubli facile à réparer. - -Un malheur, hélas! irréparable, c’est l’invasion du protestantisme -dans cette belle province. Bouxviller, Ingviller et les communes -environnantes sont infestées du poison de l’hérésie. Il y a là bien -peu de maisons où l’on ne voie dans le _poêle_, c’est-à-dire dans la -plus belle chambre, les portraits de Luther, de Calvin, de Zwingle -et de Mélanchthon. Je regardais avec une admiration mêlée d’horreur -ces quatre apôtres de la révolte, qui ont arraché soixante millions -d’âmes à la foi catholique. Ce n’est pas qu’ils aient de mauvaises -figures, mais on lit dans leurs yeux la résolution implacable d’obéir -à la raison. Or, qu’est-ce que la raison? «La fille du néant,» comme -l’a fort bien dit M. Lacordaire. «Elle vient du démon,» c’est M. -Lacordaire qui l’a dit. Et il y a gros à parier que cette définition -figurera prochainement dans le Dictionnaire de l’Académie! - -J’avais tout lieu de supposer que les protestants d’Alsace, en -qualité de rebelles, foulaient aux pieds les lois de l’Empire; qu’ils -refusaient l’impôt, se dérobaient à la conscription, méprisaient la -morale et pillaient le bien d’autrui. Car enfin, une secte damnée à -l’avance serait bien sotte de se refuser aucun plaisir ici-bas. Les -renseignements que je pris sur place me jetèrent dans un véritable -étonnement. Un policeman catholique m’assura que l’empereur n’avait pas -de sujets plus dévoués, plus paisibles, plus irréprochables que ces -hérétiques maudits. Un officier catholique me jura que ses meilleurs -soldats étaient des protestants. Un percepteur catholique m’apprit que -non-seulement les protestants se faisaient un devoir de payer leurs -impôts, mais que plus d’un mettait une sorte de coquetterie à verser, -le 1er janvier, toutes ses contributions de l’année. Un garde général -catholique me déclara que, dans un canton où les protestants composent -les trois quarts de la population, les quatre-vingt-treize centièmes -des délits forestiers étaient commis par des catholiques. Je ne pouvais -en croire mes oreilles. «Cependant, messieurs! m’écriai-je avec -l’autorité de la foi, il est certain que les catholiques sont plus -éclairés que les protestants, puisqu’ils ont la lumière d’en haut. En -outre, ils sont plus riches, puisque - - Dieu prodigue les biens - A ceux qui font vœu d’être siens!» - -On me répondit poliment que je me trompais sur l’un et l’autre point. -Que la jeunesse hérétique était plus instruite que la nôtre, parce -que les pasteurs, hommes capables et pleins de zèle, s’adonnaient -passionnément à la culture des esprits; tandis que nos bons curés -d’Alsace ne savent que dire la messe et anathématiser les protestants. -On ajouta que les protestants cultivaient mieux la terre, élevaient des -constructions plus propres, s’adonnaient plus hardiment à l’industrie -et faisaient de bien autres fortunes que les catholiques. On me fit -voir des villages protestants d’une propreté éblouissante, des terres -en plein rapport, des manufactures admirables, comme celle de M. -Goldenberg et celle de M. Schattenman. On me montra des hameaux et -même des villes catholiques, où l’oisiveté, l’ivrognerie et la misère -régnaient fraternellement, quoique les femmes eussent l’habitude -d’entendre une messe par jour, et que les hommes célébrassent plus de -cent fêtes tous les ans. - ---Vous voyez, me dit un hérétique, que l’influence de Rome se fait -sentir assez loin. On pourrait la comparer à ce vent du sirocco, qui -souffle dans les déserts d’Afrique, et qui nous casse bras et jambes à -Strasbourg. C’est un grand bonheur pour nous, d’avoir trouvé un abri -contre le vent qui vient de Rome. Et songez que, si nos rois du XVIe -siècle avaient permis que la France fût protestante, elle serait plus -instruite, plus riche et plus morale qu’elle ne l’est aujourd’hui. - -Cette hypothèse révolta mon orgueil catholique. - ---Monsieur, m’écriai-je au protestant, voilà ce que j’appelle un -monument insigne d’hypocrisie et un tissu ignoble de contradictions[1]! - - [1] L’auteur de cette phrase est N. S. P. le pape Pie IX, parlant - d’une brochure célèbre. On pourrait l’avoir oublié, car le temps - n’est plus où toutes les paroles du saint-père se gravaient - profondément dans les esprits. - -Par ce moyen, je lui fermai la bouche. Car, entre nous, son -raisonnement était difficile à réfuter, et, lorsqu’on n’est pas sûr -d’avoir raison contre les gens, le plus court est de leur dire des -injures. - -Notre partie de chasse fut très-gaie et finit bien. Un grand -propriétaire de Bouxviller, chasseur consommé, nous conduisit dans une -admirable forêt qui couvre les derniers versants des Vosges. Il y a là -tout un peuple de lièvres et de chevreuils que le maître ménage avec -soin, pour le plaisir de ses amis. Il faisait froid, mais le givre -étincelait au soleil, les bouvreuils et les mésanges sifflaient dans -le branchage des arbres, sur la tête du chasseur immobile. Je ne suis -pas rêveur de mon état et je n’ai jamais bayé aux corneilles de la -poésie, mais je ne connais pas de plaisir plus âpre et plus vivant que -de m’adosser au tronc moussu d’un vieux chêne, les pieds dans la neige, -un bon fusil dans les mains, le regard plongé dans les broussailles, -l’oreille tendue vers la voix des chiens. La chasse approche, le cœur -bat, le chevreuil déboule au galop, faisant ployer le taillis devant -sa poitrine fauve: le coup part, la bête tombe: victoire! Si tu voyais -le joli broquart que j’ai roulé lundi matin! Nous en avons pris quatre -autres avec neuf lièvres, avant l’heure du dîner. - -Notre aimable hôte avait eu soin de commander un festin pantagruélique -chez le meilleur aubergiste d’Ingviller. Chacun de nous fêta le vin -rouge de Neuviller et fit honneur à la cuisine. Ce ne fut pas sans -bavarder copieusement sur toutes choses, et même sur la politique. La -politique est à la mode cette année, je crois te l’avoir déjà dit. - -Nous étions dix-huit chasseurs, de toutes les paroisses. Un peintre -de Paris, un filateur de Rouen, un manufacturier de Strasbourg, un -propriétaire breton, un bon jeune homme de Quévilly; les autres nés ou -domiciliés dans l’arrondissement. - -On loua d’un commun accord une circulaire de M. Billault que tout le -monde avait lue dans le _Courrier du Bas-Rhin_. Le maire d’Ingviller, -homme fort capable, m’expliqua comment un simple avis du ministre à ses -préfets pouvait simplifier l’administration. - ---Personne, nous dit-il, ne s’était encore avisé du changement -que les chemins de fer et les télégraphes doivent amener dans les -affaires publiques. Nous avions autant d’employés dans les bureaux, -nous consommions autant de papier à lettres que sous le règne des -diligences. Une affaire se compliquait en passant de bureau en bureau, -de carton en carton, et l’on n’en voyait jamais la fin. Du jour où les -préfets verront les choses par eux-mêmes, et rien n’est plus facile -aujourd’hui, la bureaucratie n’aura pas le temps d’embrouiller les -questions, et elles se résoudront toutes seules. - ---Mais alors, dis-je à mon tour, les sous-préfets deviendront inutiles! - ---Ils le sont depuis longtemps, répondit un convive dont je ne me -rappelle plus le nom. La sous-préfecture est une cinquième roue dont -l’entretien coûte assez cher. Il n’y a pas de ville un peu importante -où l’on ne trouve un président, un procureur impérial, un officier -de gendarmerie, un commissaire de police, un maire, et plus de dix -hommes qui sont les correspondants naturels et les auxiliaires assurés -du préfet. La sous-préfecture était nécessaire en 1800, lorsqu’il -s’agissait de créer l’unité administrative de la France; mais l’unité -ne nous manque pas en 1860, et nous sommes centralisés autant et plus -qu’il ne faut. Je comprends encore l’autorité des sous-préfets, lorsque -les distances étaient longues, les communications difficiles, et que -le préfet pouvait à grand’peine exécuter une fois par an sa tournée -obligatoire. Mais, aujourd’hui que toutes les villes se touchent, -aujourd’hui que la plupart des préfets pourraient exécuter, sans -fatigue, une tournée tous les deux mois, je ne vois plus à quoi nous -servent ces trois cent soixante-treize administrateurs qui touchent -de 4,500 à 8,000 francs d’appointements, sans compter les frais de -bureaux, les frais de représentation, le logement dans un édifice -public, etc., etc. Direz-vous que les sous-préfectures sont des écoles -où l’on étudie pour devenir préfet? On étudierait bien mieux au -Conseil d’État, ou dans les bureaux de la préfecture. - -Cette nouveauté me séduisit à première vue. Les économies de dix -millions ne sont pas à dédaigner, et j’évaluais à dix millions par an -ce luxe de trois cent soixante-treize cinquièmes roues. - ---Mais, dis-je au réformateur, il me vient une autre idée. N’avons-nous -pas aussi trois cent soixante-treize receveurs particuliers dans -l’administration des finances? Les percepteurs recueillent l’impôt -direct et le portent au receveur particulier, qui le transmet au -receveur général. Je ne suis pas un homme sérieux, mais je m’imagine -que nos trois cent soixante-treize receveurs particuliers coûtent -presque aussi cher à l’État que nos trois cent soixante-treize -sous-préfets. Voilà une sixième roue à laquelle vous n’avez pas songé. -Il fallait bien en prendre son parti lorsque les routes étaient -longues et peu sûres. Mais nous sommes en 1860, et dites-moi, je vous -prie, s’il en coûterait plus de temps et de danger aux percepteurs -de vos communes pour transporter leurs fonds à Strasbourg que pour -les voiturer à Saverne? Elles n’y perdraient pas cinquante francs -par année, et l’État y gagnerait pour le moins dix millions. Au -demeurant, je suppose que les hommes qui nous gouvernent arriveront -un jour à penser comme nous. Ils s’appliquent à diminuer le nombre -des fonctionnaires en améliorant leur sort. Et puisque nous parlons -de l’administration des finances, j’ai ouï dire que le ministre avait -supprimé dix-huit cents perceptions en dix années, sans que la rentrée -des impôts en eût souffert. - -Je ne sais plus par quelle transition l’on vint à parler de la question -romaine. Tous les convives étaient catholiques, au moins par le -baptême; cependant la majorité déclara qu’elle n’était point possédée -du besoin d’avoir pour chef spirituel un souverain temporel. - ---Moi, dit un brave Alsacien, je n’ai pas d’ambition pour moi; à plus -forte raison n’en ai-je point pour le pape. Si l’on me mettait une -triple couronne sur la tête, on me fatiguerait beaucoup. Je ne souhaite -point à autrui ce que je ne voudrais pas pour moi-même. - ---Moi, dit un autre, je serais assez flatté de voir notre pape sur un -trône; à la condition toutefois que ses sujets s’en trouveraient bien. -Un homme qui gouverne les gens malgré eux et qui fait tirer des coups -de fusil sur son peuple, c’est un roi si l’on veut, mais ce n’est plus -un pape. - ---Moi, reprit un troisième, si notre curé se mettait sur les rangs pour -être maire, je lui conseillerais de retourner à l’église. Et cependant -un curé maire, c’est encore moins singulier qu’un prêtre roi. - ---Moi, dit un autre, j’ai été pour le pouvoir temporel jusqu’à l’année -1858. Mais l’affaire Mortara m’a refroidi; l’affaire Padova m’a -glacé; l’affaire Castellani m’a fait de la peine; le sac de Pérouse -m’a révolté. Je veux avant tout que le pape soit un saint homme, et -je serai bien aise de lui voir ôter son pouvoir temporel, pour que -personne ne commette plus de crimes en son nom. - -Quelqu’un objecta que l’affaire Castellani n’était pas des plus graves. -Un moine romain s’échappe de son couvent; ce n’est pas la faute du -saint-père. Le fugitif se marie chez nous, mange la dot de sa femme -et lui laisse quelques enfants sur les bras: ce n’est pas la faute -du saint-père. Le drôle retourne à Rome; on lui donne les filles à -confesser: ce n’est pas la faute du saint-père. - ---Pardon, interrompit un vieux chasseur de Pfaffenhofen. J’ai une -forêt, j’y mets du lapin, pour avoir le droit de chasser en tout temps. -Mon lapin s’échappe et va manger vos récoltes sur pied: est-ce que je -ne vous dois pas des dommages-intérêts? Le pape a un royaume; il y met -du moine; c’est son affaire. Mais, si le moine s’échappe du royaume et -vient chez nous manger des dots et des innocences, n’avons-nous rien à -réclamer? - -Quelques convives trouvèrent la comparaison plaisante; quelques autres -la trouvèrent juste. Mais le propriétaire breton, qui avait longtemps -dévoré sans rien dire, réclama la parole avec une certaine solennité. - ---Messieurs, dit-il, je suis un homme de 1816. Je regrette, par devoir -ou par habitude, un jeune prince qui vit à l’étranger, qui se soucie -médiocrement de régner sur nous, et qui, dans tous les cas, ne saurait -fonder une dynastie, puisqu’il n’a pas d’héritier. Voilà ma couleur -politique. J’ai de la religion comme vous tous, c’est-à-dire que je -_crois_ sans examiner et sans pratiquer. - -»Pour ce qui est du clergé ultramontain, qui tend depuis quelques -mois à soulever la France, je ne l’aime pas, et je l’estime peu. Nos -souverains légitimes l’ont comblé de bontés; on pourrait presque dire -qu’ils ont été victimes de leur complaisance pour lui. Il les a trahis -en 1830, pour baiser la main de Louis-Philippe, en 1848 pour caresser -la blouse du peuple, en 1852 pour tomber aux pieds de l’empereur. -Cependant, le jour où ces ultramontains donneront le signal de la -croisade, je m’armerai! - ---Pourquoi? cria-t-on de tous côtés. - ---Parce que... - ---Moi, reprit le manufacturier de Rouen, je suis un homme de 1830. -J’adore (disons-mieux), j’estime et je regrette une famille qui voyage -depuis douze ans dans toute l’Europe. Ce n’est pas qu’elle ait fait -beaucoup pour la gloire de la France, mais elle a fait énormément pour -sa prospérité. Si Dieu avait permis qu’elle régnât jusqu’en 1860, -nous aurions moins d’autorité en Europe, mais nous n’y aurions pas -d’ennemis. Nous n’aurions pas pris les drapeaux de l’Autriche, mais -nos administrateurs ne nous traiteraient pas en Autrichiens. Nous -aurions tout autant de chemins de fer, de télégraphes, de milliards et -de crédit, et la dette publique serait moins forte de moitié. C’était, -d’ailleurs, une belle famille; elle a éprouvé de grands malheurs, elle -a défendu contre le peuple les priviléges sacrés de la bourgeoisie, -elle a perdu un trône plutôt que de reconnaître l’égalité des citoyens -entre eux, et je l’aime peut-être pour ces raisons. Du reste, je suis -voltairien comme M. Thiers, comme M. Villemain et tous les grands -hommes de 1830. J’ai la statuette de Rousseau sur ma cheminée, auprès -du buste de M. Cousin. Voltaire et Rousseau sont mes hommes, et je me -moque de mon curé comme du pap... Pardon; j’allais dire une sottise. -La vérité, messieurs, est que le jour où la faction ultramontaine nous -donnera le signal de la croisade, je m’armerai! - ---Pourquoi? - ---Parce que... - ---Messieurs, dit à son tour le manufacturier strasbourgeois, si -vous faisiez cette imprudence, je m’armerais aussi, mais contre -vous. Je suis pourtant un homme de 1848. Je n’ai ni voté pour le -prince-président, ni envoyé mon adhésion à l’Élysée, comme plusieurs de -vos demi-dieux l’ont fait après le 2 décembre. Je n’ai pas assisté aux -conférences de la rue de Poitiers. Je n’ai vu aucun de mes amis prendre -le portefeuille d’un ministère. Mais j’aime la France, et tout homme -qui la fera grande au dehors, prospère au dedans, est sûr de mon appui. -Je n’aime pas le despotisme monstrueux qui ronge le cœur de l’Italie, -et quiconque lui déclarera la guerre m’aura pour soldat. Quel que soit -son nom, son passé, l’origine de son pouvoir, il n’a qu’à me montrer la -route, je marcherai. - -»Vous allez dire que je ne suis pas un homme de principes; j’en -conviens, mais les hommes qui vous traînent à leur remorque ont changé -de principes presque aussi souvent que d’habit. Ils ont écrit sur leur -drapeau tous les mots du dictionnaire, les uns après les autres, et -suivant les besoins du temps. L’ordre à tout prix et la paix à tout -prix, la liberté et l’obéissance, le respect des lois et le saint -devoir de l’insurrection, le patriotisme français et le patriotisme -européen, la nécessité d’un gouvernement fort, la nécessité d’un -gouvernement parlementaire, la protestation des journalistes, les lois -de septembre, les banquets, la Pologne, guerre aux Anglais, droit de -visite, et mille autres devises qui pourraient se résumer en un mot: -_opposition_. On les a vus Autrichiens quand nous avions la guerre avec -l’Autriche; Anglais quand nous n’étions pas d’accord avec l’Angleterre; -ultramontains le jour où le pape nous dit des injures. La même action -leur semble bonne ou mauvaise, suivant l’homme qui la fait. Pour moi, -quand l’action est bonne, j’approuve l’auteur, d’où qu’il vienne, et -je me mets à son service. Cependant, messieurs, je suis sûr que nous -ne viendrons pas aux mains. On ne fait pas de croisades lorsqu’on n’a -pas la foi. Si les nouveaux champions du saint-père se rassemblaient -jamais en un corps d’armée, ils partiraient eux-mêmes d’un commun -éclat de rire en entendant des voltairiens, des protestants et même -des israélites répondre à l’appel. La coalition se disperserait au -milieu d’une gaieté folle, et votre état-major rentrerait à l’Académie -française par une porte dérobée. Et les voltairiens de 1827, et les -déistes de 1828, et les libéraux de 1829, et les insurgés de 1830, -offriraient un fauteuil au dominicain Lacordaire, histoire de se -consoler et de s’amuser un peu. - -Sur ce discours, on se leva de table, et chacun se mit au lit sans -avoir convaincu personne. - - - - -XII - -UN CLOU CHASSE L’AUTRE - - Deux lettres d’Orléans.--La pénitente mariée.--Nouvelles d’un évêché - trop remuant.--La croisade.--Un mot en passant sur M. Lacordaire.--La - gare de Nancy.--Je me trompe sur le sens des mots.--Protection, - prohibition, libre échange, vie à bon marché.--On me tire d’erreur et - l’on me donne un journal.--Discussion de mes compagnons sur la lettre - de l’empereur à M. Fould. - - - Ma chère cousine, - -Je vivais tranquille en Alsace, et je me promenais en gros souliers -avec les plus honnêtes gens du monde, quand on m’apporta deux lettres -d’Orléans. Mon cœur battit; je me figurai dans le premier moment qu’un -haut fonctionnaire de cette ville m’adressait enfin par la poste une -réponse qu’il me doit[2]. Mais je fus bientôt désabusé. Je lus d’abord -un billet anonyme qui peut se résumer ainsi: - - [2] Voir la note à la fin du chapitre. - -«Mon cher Valentin, si tu me promets l’indiscrétion la plus absolue, -je te conterai un fait assez particulier. Une dame de cette ville est -mariée à un chrétien qui ne _pratique_ pas. Elle a pour directeur -un saint homme qui souffre impatiemment cet état de choses, et qui -l’autorise à choisir un remplaçant dans l’assemblée des fidèles, si le -mari refuse de se convertir. Si tu prends intérêt à cette curiosité -religieuse et morale, écris-en deux mots à ta cousine. Aussitôt ta -lettre lue, je t’enverrai d’autres détails.» - -Tu vois, cousine, que je ne me suis pas fait prier. Maintenant, il me -vient un doute. Le secret de la confession est renfermé d’ordinaire -entre deux personnes. Donc, la lettre anonyme que je viens de résumer -ne peut venir que du confesseur ou de la pénitente. Or, je ne croirai -jamais qu’elle soit du confesseur. - -L’autre lettre est signée d’un des noms les plus honorables du Loiret. -Je la transcris d’un bout à l’autre, sans y changer un seul mot, par la -raison fort simple que le style de mon correspondant vaut mieux que le -mien. - - «Décidément, notre ville est appelée à jouer son rôle dans la haute - comédie du XIXe siècle. Notre évêque s’agite. Tous les dimanches, - grande réception à l’évêché. Grand dîner tous les deux jours; les - fonctionnaires y sont conviés par fournées. A table, monseigneur - engage ouvertement la conversation sur les affaires de Rome. Il a - lu publiquement certaines lettres qui apportaient à sa brochure une - adhésion inattendue. On a beaucoup remarqué celle de M. Victor Cousin. - L’amant de madame de Longueville et de quelques anciennes jolies - femmes, le professeur révolutionnaire de 1828, l’insurgé de 1830, - qui éleva sur la place du Carrousel un monument à son ami Farcy; - le philosophe athée, panthéiste, déiste et finalement éclectique, - l’éditeur enthousiaste de la _Confession d’un vicaire savoyard_, - a passé avec armes et bagages dans la petite armée de monseigneur - Dupanloup. Heureusement, si le bagage est lourd, les armes sont - émoussées. - - »On vient d’enterrer à Montmartre le dernier soldat de Louis XV; - il est permis de supposer que le dernier aventurier de la Fronde - n’ira pas loin. M. Cousin prie notre évêque de _mettre aux pieds du - saint-père l’expression de son respect et de son dévouement_. Le pape - en voudra-t-il? J’imagine qu’il est embarrassé des recrues qui lui - viennent de l’Académie. Que dira-t-il de M. Thiers en grand uniforme - de croisé? M. Villemain était, il y a quinze ans, l’ennemi déclaré des - jésuites. Il les voyait partout, et jusque sous la table du conseil, - chez le roi Louis-Philippe. Cette appréhension obstinée le harcelait - si violemment, qu’il en fit une maladie. Le voilà tombé d’un mal dans - un autre. Il me rappelle ce pauvre diable qui louchait en dedans, et - se fit opérer par un oculiste. L’art fit un miracle en sa faveur et le - guérit si bien de son infirmité, qu’il loucha en dehors jusqu’à la fin - de sa vie. - - »On nous affirme pour certain que M. Lacordaire entrera de plain-pied - à l’Académie française. Si l’événement donne raison aux prophètes de - l’évêché, vous verrez passer sur le pont des Arts un moine en grand - costume, et quel moine! Un apologiste de l’inquisition, un général - de ces dominicains qui avaient le privilége de brûler les gens! Je - sais que le carnaval excuse bien des choses; mais la plupart des - académiciens ont trop d’âge et de raison pour qu’on leur passe une - fantaisie de carnaval. Avant de s’embarquer dans cette inexcusable - folie, qu’ils regardent les bustes des hommes sérieux dont l’Institut - est peuplé; ou, simplement, qu’ils arrêtent leurs yeux sur M. Guizot, - cette statue vivante de l’ordre et de la liberté! Qu’ils épargnent à - l’illustre chef du protestantisme libéral un spectacle aussi injurieux - pour les politiques de 1830 que pour les révolutionnaires de 1789! - - »M. Lacordaire est un homme de talent, je l’avoue. Il a parlé avec une - certaine éloquence pour et contre tous les principes de la Révolution. - Il a défendu et écrasé vaillamment les droits impérissables de la - raison humaine. Il a brillé parmi les montagnards de 1848 et donné des - garanties sérieuses au parti de la réaction. Le pape l’a justement - béni et maudit tour à tour. Il est capable de servir utilement et - de compromettre terriblement la coalition qui l’adopte. Mais ce - chevalier errant du catholicisme, cet avocat de toutes les causes, cet - enfant terrible de l’Église, porte un habit qui ne doit pas entrer - à l’Académie. Les dominicains ne se contentaient pas de brûler les - hommes; ils brûlaient aussi les livres, et c’est un privilége qu’ils - n’ont pas encore abdiqué. - - »Je reviens à notre évêché. Grâce à la prépondérance de M. Dupanloup - et au zèle de son état-major, les choses sont tendues dans le diocèse - d’Orléans. Savez-vous combien nous avons de sociétés religieuses - organisées et soumises à la direction de l’évêque? Il y en a douze - dans la ville, qui toutes, le jour d’une élection, obéissent comme un - seul homme! - - »Tous les membres de ces sociétés sont invités à tour de rôle aux - soirées de monseigneur. Si bien qu’on y voit les ouvriers et les - artisans coudoyer les chefs du parti légitimiste. Le compagnonnage - religieux foisonne dans les salons, et, quoique les dames n’y soient - pas admises, les boucles d’oreilles n’y manquent pas. - - »Nos dévotes ne doutent point que le pape ne soit à la veille de - monter sur le bûcher. Elles sont fanatiques de M. Dupanloup, comme il - convient. On m’assure qu’elles portent du violet, en l’honneur de leur - évêque. Autrefois le chevalier portait les couleurs de sa dame. Les - béguines en chapeau violet, c’est le monde renversé. - - »Je ne sais si la même agitation se fait sentir autour de tous - les évêques, mais, si toute la France ressemble à Orléans, il y a - une croisade dans l’air. La lettre de l’empereur au pape a calmé - l’effervescence des courages et fait tomber la mousse. On s’escrimait - hardiment contre une brochure anonyme; pour attaquer la lettre - impériale, il faut prendre un ton plus rassis. Les plus militants se - sont déconcertés un jour ou deux; mais, en revanche, il faut que la - situation se dessine, depuis qu’il n’y a plus de biais possible.» - -Tu comprendras facilement, ma chère cousine, que cette lettre m’ait -arraché aux loisirs de la campagne et ramené bien vite à Paris. Je suis -trop jeune pour avoir vu les croisades, et ma curiosité s’accroît de -mon ignorance. Mon paquet fut bientôt fait. Trois de mes compagnons se -décidèrent à revenir avec moi, pour certaines affaires qu’ils avaient à -Paris. Tu les connais un peu, si je ne me trompe, sinon par leurs noms -propres, du moins par leurs opinions politiques. Nous les appellerons, -en trois chiffres, MM. 1816, 1830 et 1848. - -En relisant cette grande lettre d’Orléans, je ne songeais pas à me -demander comment un dignitaire de l’Église, logé dans un palais -impérial, et salarié sur le budget, pouvait organiser, aux frais de -l’État, dans une maison de l’État, une conspiration tapageuse contre -les volontés libérales du chef de l’État. Mes réflexions ne s’égaraient -pas si loin; j’étais tout à l’espérance de voir une croisade, ou du -moins une scène de la Ligue, ou pour le moins une copie des agitations -plaisantes de la Fronde. Déjà mon imagination, aidée d’un peu de -mémoire, me montrait des moines cuirassés jusqu’au troisième menton, -des orateurs tondus pérorant sur la borne, le mousquet au poing; M. -Villemain porté en triomphe sous les arceaux des halles centrales, -M. Cousin chevauchant au petit pas avec une grosse académicienne -en croupe; les dames en chapeau violet et les bedeaux au nez rouge -chantant des mazarinades autour du palais Mazarin! Mes compagnons de -voyage ne trouvaient point la situation plaisante, et discutaient avec -une certaine vivacité sur les priviléges du saint-père et les droits du -peuple français. Il y avait quatre ou cinq jours que nous n’avions lu -de journaux. - -Je descendis à la gare de Nancy pour faire provision de nouvelles, et -je vis du premier coup d’œil que l’agitation avait gagné jusque-là. -Cent voyageurs de tout âge, de toute condition et de toute provenance -s’arrachaient une demi-douzaine de journaux, lisaient à haute voix, -ou discutaient par groupes sans parvenir à s’entendre. Je ne vis ni -drapeaux, ni cuirasses, ni mousquetons, ni croix de drap rouge, et ce -qui m’étonna particulièrement fut de n’entendre nommer ni le pape, ni -le cardinal Antonelli, ni même M. Dupanloup. Les mots de _protection_, -de _prohibition_ furent les seuls que je saisis à la volée, parce -qu’ils étaient dans toutes les bouches. On parlait aussi de _libre -échange_ et de _vie à bon marché_. Je ne manque pas de sagacité; tu -as pu le remarquer plus d’une fois. Je devinai qu’on débattait à mots -couverts cette grande question qui remue la ville d’Orléans. - ---Messieurs, dis-je en me glissant dans un groupe, je connais les -choses dont vous parlez, et vouloir feindre avec moi ne vous servirait -de rien. - -»Sans doute la _protection_ dont il s’agit est celle que notre -gouvernement et notre armée ont bien voulu prêter au saint-père durant -plus de dix ans. Vous avouerez, si vous êtes juste, que le protégé -manque un peu de reconnaissance envers ses généreux protecteurs. - -»Le mot de _prohibition_ s’applique évidemment aux abus de toute sorte, -injustices, violences, confiscations, brigandages, spoliations, vols -d’enfants, que nous avons essayé, mais en vain, de prohiber dans l’État -pontifical. Mon seul regret à moi, c’est que la prohibition n’ait pas -été plus efficace et que le cardinal Antonelli ait appuyé de toute son -obstination les choses que la France prohibait de toute sa sagesse. - -»Le _libre échange_ est sans doute celui que la brochure impériale -conseillait au saint-père, dans l’intérêt de tous les chrétiens. Si -Pie IX avait échangé librement contre une dotation raisonnable ce -malheureux domaine temporel qui périt entre ses mains, la papauté n’en -serait que plus riche, plus tranquille et plus considérée; et trois -millions d’Italiens béniraient le vicaire de Jésus-Christ, au lieu de -blasphémer son nom. - -»Il me semble qu’en tout cela le gouvernement français joue un rôle -fort honorable, outre qu’il s’exprime beaucoup plus poliment que ses -protégés; et je m’étonne de vous entendre dire que vous donneriez -votre _vie à bon marché_ pour défendre l’absurdité contre la vérité, la -fureur contre la raison, les abus contre la justice! - -Je fis une pause, et j’attendis les applaudissements du public. -Mais l’auditoire ouvrait de grands yeux et n’avait pas l’air de me -comprendre. - -Un vieux monsieur qui tenait le _Moniteur_ à la main me demanda si -j’arrivais de Pontoise? Je répondis que Pontoise était sur la ligne du -Nord, que j’arrivais de Bouxviller (Bas-Rhin), et que mon excellent -ami, M. Feyler, nous avait fait faire des chasses magnifiques. - ---Eh bien, reprit le vieillard, acceptez ce numéro du _Moniteur_ et -lisez-le sans perdre de temps. Vous comprendrez que la question romaine -est bien passée de mode depuis ce matin. Non pas que les Français -soient devenus indifférents au sort de l’Italie, mais ils comptent sur -l’empereur et ses alliés pour affranchir pacifiquement les victimes -du pouvoir temporel. Ce qui nous émeut tous aujourd’hui, c’est la -publication d’un admirable programme, une révolution démocratique -descendue d’en haut, la promesse d’un bien-être et d’une prospérité que -tous les gouvernements avaient refusés aux classes pauvres. La poule au -pot, rêvée par Henri IV, deviendra sous peu une réalité palpable, et -ceux qui n’aiment pas la poule bouillie seront libres de la remplacer -par un chapon rôti. On sonne le départ; prenez, lisez et applaudissez. - -Je partis à toutes jambes en remerciant le vieillard, et je lus à haute -voix, dans le wagon, la lettre de l’empereur à son premier ministre. -Mes compagnons m’écoutèrent de toutes leurs oreilles, sans faire aucune -observation. Au demeurant, le texte était d’une clarté qui rendait -tout commentaire inutile. Moi qui ne connais rien aux questions de -finance (car je donne souvent une pièce de dix francs pour une pièce -de cent sous), je devinai comment la réforme de quelques tarifs et la -suppression du mot _prohibé_ pouvait améliorer la vie matérielle de -tout un peuple et décupler la richesse de la France. - -La lecture achevée, je dis à mes compagnons: - ---Je ne doute pas, messieurs, que vous ne rendiez une justice éclatante -à l’auteur de cette lettre. Il a beau n’être pas de vos amis, la -justice vous commande de reconnaître en lui le bienfaiteur de la nation. - ---Moi! s’écria le filateur de Rouen, l’homme de 1830: que je bénisse -la main qui me ruine! Cette lettre m’a porté un coup mortel; je suis -perdu sans ressource; mes pauvres enfants n’ont plus de pain! Hélas! -je vivais heureux, tranquille, à l’abri d’une sage et bienfaisante -prohibition. Mon outillage était primitif, mon capital modeste, mes -produits médiocres; mais le commerce s’en contentait, faute de mieux, -et je faisais en toute sécurité des bénéfices énormes. Que vais-je -devenir? Il faudra ou que je me laisse écraser par la concurrence -anglaise, ou que je double mon capital, que je perfectionne mon -matériel, que j’améliore mes produits! Impossible de gagner ce que je -gagnais autrefois, si je ne double le chiffre de mes affaires et la -somme de mes tracas! Et pourquoi, je vous le demande? Pour que la vile -multitude ait la satisfaction de mettre des bas! Je retourne à Rouen; -je harangue mes mercenaires; je les insurge contre un pouvoir odieux -qui veut les enrichir à nos dépens. Que tous les manufacturiers suivent -mon exemple! Avant six mois, nous aurons soulevé les masses et relevé, -grâce à nos ouvriers, le trône de la bourgeoisie! - ---Mon cher monsieur, reprit l’homme de 1848, je suis manufacturier -comme vous. J’occupe un millier de braves gens qui m’aiment et qui se -feraient tuer pour moi. Chacun d’eux gagne en moyenne trois francs -par jour, et cette petite somme est loin de suffire aux besoins d’une -famille. C’est que tout est cher en France, depuis le pain jusqu’à la -blouse. Le jour où le programme impérial aura pris la forme d’une -loi, toutes les choses nécessaires à la vie baisseront de prix, et mes -ouvriers seront plus riches, sans que je leur donne un sou de plus. - ---Mais vous serez plus pauvre, vous! La concurrence de l’étranger vous -forcera d’abaisser vos prix! - ---Assurément. Mais, si mes bénéfices sont diminués de moitié, j’en -serai quitte pour produire deux fois plus! Les consommateurs ne -manqueront point, soyez-en sûr. Nous avons quelques millions de -Français qui marchent pieds nus, et il faudra plus d’une semaine pour -leur fabriquer des bas! - ---Messieurs, interrompit l’homme de 1816, je ne me suis jamais occupé -de ces bagatelles, et nos souverains légitimes n’y songeaient pas -beaucoup plus que moi. Henri IV a bien dit un mot sur l’affaire dont -vous vous entretenez, mais ni Louis le Grand, ni Louis le Bien-Aimé, -ni Louis le Désiré, n’ont abaissé leur esprit jusqu’à la chaussure de -nos manants. Il se peut toutefois que la lettre en question porte des -fruits agréables au menu peuple; raison de plus pour que les honnêtes -gens lui refusent leur approbation. Un vrai Français aime mieux -souffrir sous ses rois légitimes, suivant l’usage immémorial de la -monarchie, que d’être heureux sous un usurpateur. - ---Vous en parlez bien à votre aise, répliqua le républicain. Je ne suis -point l’ami de Napoléon III, car il a renversé violemment mon parti, -au moment où mon parti s’apprêtait à le renverser; mais je préfère un -ennemi qui nous fait du bien à un ami qui nous fait du mal. - -La discussion durait encore lorsque le train nous déposa tous ensemble -à la gare de Paris. - - * * * * * - -NOTE.--Les premières lignes de ce chapitre exigent deux mots -d’explication. Monseigneur Dupanloup, évêque d’Orléans, dans un -mandement qui fit assez de bruit, m’avait consacré le paragraphe qu’on -va lire: - - «Puis-je aussi vous rappeler sans rougir les lâches calomnies vomies, - c’est le mot, contre le saint-père et contre son dévoué ministre, - par une plume française? Il est vrai qu’avant d’outrager Rome, elle - s’était exercée déjà au mépris de l’hospitalité reçue, et agréablement - moquée de cette Grèce, qui, quoi qu’on puisse dire encore d’elle - et contre elle, n’en est pas moins la seule en Europe qui tienne - l’étendard levé contre l’éternel ennemi du nom chrétien.» - -A cette agression tant soit peu brutale, je répondis par la lettre -suivante: - - «Schlittenbach, 8 octobre 1859. - - »Monseigneur, - - »J’habite, avec ma famille, une petite maison isolée dans le - département du Bas-Rhin. Les journaux de scandale n’arrivent pas - jusqu’à nous. C’est vous dire que nous ne recevons ni le _Figaro_, - ni l’_Univers_, ni les mandements politiques des évêques. Mais un - habitant de Saverne, qui s’intéresse à moi, et n’aime pas qu’on me - dise des injures, m’a envoyé une copie de votre dernier pamphlet. - - »Vous êtes, monseigneur, un esprit libéral. Vous avez défendu la - liberté de l’enseignement, ou du moins ce que le clergé français - déguisait sous ce pseudonyme. Vous tolérez l’étude des auteurs - classiques, et vous avez des petits séminaires où l’on joue la - tragédie en grec. Vous avez tenu tête à M. Veuillot avec un courage - assez rare chez les hommes de votre rang, et vous ne vous êtes incliné - devant ce grand génie que le jour où le pape lui a donné raison contre - vous. - - »Aujourd’hui, monseigneur, vous défendez la liberté de la presse. - Vous faites mieux que de la défendre, vous la pratiquez hardiment, - ouvertement, avec cette fierté mâle que l’assurance de l’impunité - donne aux héros en robe longue. Le mandement n’était autrefois - qu’une petite gazette épiscopale, traitant des œufs, du beurre et du - fromage, et des choses qu’il est permis de manger en carême. Vous le - transformez en journal politique, sans rien payer au timbre et sans - verser aucun cautionnement. Garanti par un caractère sacré contre - les rigueurs de la police correctionnelle, vous déclarez la guerre à - votre ancien souverain et notre fidèle allié, le roi de Sardaigne. - Vous ne ménagez pas même le gouvernement qui, de Savoyard vous a - fait Français, de prêtre vous a fait évêque, et qui vous donne un - traitement pour que vous le serviez. Vous affichez vos diatribes - sur des murs qui appartiennent à l’État; vous les faites lire en - chaire par des fonctionnaires publics, nourris aux frais de l’État; - et le prince qui vient d’accorder une amnistie à ses ennemis vaincus - et découragés, daigne laisser une apparence de triomphe à votre - petite insurrection. Vous aviez deux bonnes raisons pour garder le - silence, puisque vous êtes né sous le sceptre du roi de Sardaigne et - que vous vivez dans l’empire français. Est-il possible que l’habit - ecclésiastique vous ait affranchi de vos deux souverains légitimes - pour vous soumettre à un petit prince étranger? - - »Ne croyez pas, monseigneur, qu’un sentiment de rancune personnelle - m’ait inspiré ces réflexions. Vous m’avez maltraité, il est vrai, mais - en si bonne compagnie, que c’était me faire beaucoup d’honneur. Je - consens à rester jusqu’à la fin de mes jours dans la catégorie où vous - m’avez rangé, avec le roi de Sardaigne et tous les glorieux chefs de - la révolution italienne. Je confesse même entre nous que je ne savais - pas mériter tant de gloire en plaidant la cause d’un peuple opprimé. - - »Peut-être auriez-vous pu employer des expressions plus courtoises - contre un homme poli et lettré. Mais la polémique religieuse a ses - mœurs. Elle a transporté dans le langage les torches et les chevalets - dont elle n’ose plus faire emploi dans la vie pratique. Le feu sacré - de l’inquisition a passé tout entier dans l’éloquence des hommes. - - »Je m’en suis aperçu dès le premier mandement, je veux dire dès le - premier article de votre nouvel ami, M. Veuillot. Lorsqu’on m’a dit - que ce père Duchesne de l’Église allait me déclarer la guerre, j’ai - craint quelques objections sérieuses à mes théories, ou quelque - réfutation terrible des faits que j’avais avancés. Déjà je préparais - toutes les armes de la logique et de l’histoire: quelle naïveté! M. - Veuillot s’est borné à me dire des injures, comme vous, monseigneur, - et à dénoncer mon livre à la police. Car il est plus facile de - ruiner un éditeur que de ruiner un argument, et la réplique la plus - saisissante sera toujours une saisie. - - »Aux termes de la loi, monseigneur, je pourrais exiger l’insertion de - cette lettre dans votre plus prochain numéro, c’est-à-dire dans votre - prochain mandement; mais je ne veux point abuser de mon droit, et il - me suffit d’avoir raison. - - »Je baise avec respect votre anneau pastoral et je m’incline - humblement, monseigneur, devant le caractère sacré dont vous êtes - revêtu.» - - - - -XIII - -LES ULTRAMONTAINS ET LES GALLICANS - - Définition de l’ultramontain.--L’armée du pape contre l’empereur des - Français.--Le gouvernement est patient. Il reçoit des boulets et - renvoie des dragées.--Le clergé gallican.--Hincmar et Bossuet.--La - déclaration de 1682.--Belle conduite du clergé gallican.--Mandement de - monseigneur de Condom.--Moralité. - - - Ma chère cousine, - -Lorsqu’on parle ici d’un évêque ultramontain, on entend sous ce mot un -prélat qui a son corps dans la ville d’Arras ou d’Orléans et son âme à -Rome, au delà des Alpes, en pays d’Outremonts ou d’Ultramonts. - -Chacun sait que les ultramontains sont une fraction et même une -faction très-puissante dans le haut clergé. Secte contraire à toutes -les libertés publiques et nationales, toujours prête à sacrifier la -nation au souverain, et le souverain à un petit prince étranger. On -les a vus complices très-résolus de tous les maîtres qui se sont assis -sur le peuple français, et révolutionnaires très-fougueux lorsqu’un -mot d’ordre venu de Rome les a lancés contre le roi ou l’empereur -de notre pays. Aujourd’hui même, la fureur qui les emporte contre -le gouvernement impérial n’est comparable qu’à leur servilité du 2 -décembre. S’ils pouvaient renverser à coups de mandements l’édifice que -leurs mandements ont consolidé jadis, l’Empire ne serait plus qu’une -ruine. - -La nation ne veut aucun bien à ces hommes, qui seront toujours ses -ennemis. Si quelques dévotes d’Arras et quelques Dupanlouves d’Orléans -se coiffent de violet en l’honneur de leurs évêques, l’immense majorité -du peuple français supporte impatiemment les homélies révolutionnaires -de ces insurgés du despotisme. - -Le gouvernement les supporte. Patiemment? Je ne sais. Avec plaisir? -J’en doute. Est-ce la reconnaissance des services rendus? est-ce -la crainte d’une pire exaspération qui conseille à l’empereur et à -ses ministres une patience plus qu’évangélique? Pour résoudre cette -question, il faudrait être plus grand clerc que je ne le suis. Ce que -je comprends fort bien, c’est que les évêques ultramontains, soulevés -contre l’empereur des Français et son allié le roi de Sardaigne, -impriment impunément les écrits les plus audacieux. La liberté de la -presse, qu’on a promis de nous rendre à tous, quand nous serions trop -vieux pour en user, existe dès à présent pour quelques pamphlétaires -mitrés. Le droit de réunion, qu’on nous refuse encore, est accordé -généreusement à de formidables sociétés ultramontaines qui enrôlent les -hommes par milliers. Autant on est sévère pour nous, pauvres petits -révolutionnaires de la liberté, autant on est indulgent et respectueux -pour la révolution théocratique. - -J’imagine que le gouvernement se croit assez fort pour dédaigner les -injures ultramontaines, parce qu’il s’appuie sur le clergé gallican. -On sait, ou du moins on dit que la plupart des simples prêtres et -quelques évêques français sont dévoués aux libertés gallicanes et même -aux libertés publiques. On rappelle la glorieuse tradition d’Hincmar, -archevêque de Reims, contemporain de Louis le Débonnaire et de Charles -le Chauve, qui se prononça courageusement pour la cour de France contre -la cour de Rome. On évoque les souvenirs du bon temps et le rôle -démocratique des évêques élus par les citoyens, héritiers des tribuns, -investis du beau titre de _défenseurs du peuple_. - -Si les évêques gallicans étaient encore animés du même esprit, si le -souverain pouvait voir en eux des successeurs d’Hincmar et la nation -des _défenseurs du peuple_, ni le gouvernement ni la nation ne -seraient désarmés en face de la révolte ultramontaine, et nous aurions -tort de désespérer de l’épiscopat français. - -On parle aussi de Bossuet, nouvel Hincmar, et de la célèbre déclaration -de 1682, qui maintint si fièrement les droits de l’Église gallicane -contre les prétentions du pape. - -Malheureusement, il est prouvé que les évêques gallicans signèrent la -déclaration de 1682 pour obtenir du roi la révocation de l’édit de -Nantes et les dragonnades. L’histoire nous atteste qu’après le résultat -obtenu, tous les signataires de la déclaration écrivirent au pape pour -désavouer ce grand acte et humilier l’Église gallicane. Il suit de là -que ces héros en habit violet n’ont été gallicans un jour que pour -acheter le droit de persécuter les citoyens, et qu’ils sont redevenus -ultramontains, la besogne faite. - -Bossuet lui-même, le grand Bossuet, ce père de l’Église gallicane, -comme on dit en plus d’un endroit, ne paraît pas avoir été plus -libéral, ni même plus gallican que monseigneur Parisis, ou monseigneur -Dupanloup. Si tu veux lire le mandement ci-joint, qu’un de mes amis -m’envoie par la poste, tu te convaincras qu’entre le plus brutal des -ultramontains et le plus sublime des gallicans il n’y a pas l’épaisseur -d’un cheveu. - - MANDEMENT DE MONSEIGNEUR L’ÉVÊQUE DE CONDOM - SUR LES AFFAIRES POLITIQUES. - - «Dieu est le roi des rois. Il établit les rois comme ses ministres et - règne par eux sur les peuples. La personne des rois est donc sacrée, - et leur autorité est absolue. Ils sont des dieux et participent en - quelque façon à l’indépendance divine. «J’ai dit: vous êtes des dieux, - et vous êtes tous enfants du Très-Haut.» (Ps., LXXXI, 6.) - - »Considérez le prince dans son cabinet. De là partent les ordres qui - font aller de concert les magistrats et les capitaines, les citoyens - et les soldats, les provinces et les armées par mer et par terre. - C’est l’image de Dieu qui, assis sur son trône au plus haut des cieux, - fait aller toute la nature. - - »Tout l’État est en lui. En lui est la puissance, en lui est la - volonté de tout le peuple. Les sujets lui doivent une entière - obéissance. Ceux qui pensent servir l’État autrement qu’en servant le - prince et en lui obéissant troublent la paix publique et le concours - de tous les membres avec le chef. Le prince ne doit rendre compte à - personne de ce qu’il ordonne: quand le prince a jugé, il n’y a point - d’autre jugement. Il faut lui obéir comme à la justice même; sans - quoi, il n’y a point d’ordre ni de fin dans les affaires. La crainte - est un frein nécessaire aux hommes à cause de leur orgueil et de leur - indocilité naturelle. Il faut donc que le peuple craigne le prince. La - juste sévérité que Dieu fait éclater si visiblement dans les livres - saints doit être en quelque sorte le modèle de celle des princes dans - le gouvernement des choses humaines. - - »Maintenant, ô rois, écoutez! On voit auprès des anciens rois un - conseil de religion, et les plus sages sont les plus dociles. Nous - avons vu Samuel auprès de Saül. Nathan, qui reprit David de son - péché, entrait dans les plus grandes affaires de l’État. Ira est - nommé «le prêtre de David.» Zabud était celui de Salomon, et il est - appelé «l’ami du roi»: marque certaine que le prince l’appelait à son - conseil le plus intime. On peut rapporter en cet endroit le conseil - du sage: «Ayez toujours avec vous un homme saint, dont l’âme revienne - à la vôtre, et qui, voyant vos chutes secrètes dans les ténèbres, les - pleure avec vous,» et vous aide à vous redresser. - - »Le prince est exécuteur de la loi de Dieu. Il fait sanctifier les - fêtes. Moïse fait mettre en prison et ensuite il punit de mort, par - l’ordre de Dieu, celui qui avait violé le sabbat. La loi chrétienne - est plus douce, mais aussi se faut-il garder de l’impunité. Les - ordonnances sont pleines de peines contre ceux qui violent les - fêtes, et surtout le saint dimanche. Et les rois doivent obliger les - magistrats à tenir soigneusement la main à l’entière exécution de ces - lois, contre lesquelles on manque beaucoup, sans qu’on y ait apporté - tous les remèdes nécessaires. - - »Le prince ne souffre pas les impies, les blasphémateurs, les jureurs, - les parjures, ni les devins. «Le roi sage dissipe les impies et courbe - des voûtes sur eux.» (Prov., XX, 26.) Il les enferme dans des cachots, - d’où personne ne les peut tirer. Ou, comme d’autres traduisent sur - l’original: «Il tourne des roues sur eux.» Il les brise, il les met en - poudre en faisant rouler sur eux des chariots armés de fer, comme fit - Gédéon à ceux de Soccoth et David aux enfants d’Ammon. Le Seigneur dit - à Moïse: «Menez le blasphémateur hors du camp, et que tout le peuple - le lapide.» (Lévit., XXIV, 13.) Le prince doit exterminer de dessus - la terre les devins et les magiciens qui s’attribuent à eux-mêmes ou - qui attribuent aux démons une puissance divine. Les lois des empereurs - chrétiens, et, en particulier, celles de nos anciens rois, Clovis, - Charlemagne, et ainsi des autres, sont pleines de sévères ordonnances - contre ceux qui manquaient à la loi de Dieu; et on les mettait à la - tête pour servir de fondement aux lois politiques. - - »Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son État les - fausses religions. Ainsi Asa, ainsi Ézéchias, ainsi Josias, mirent en - poudre les idoles que leurs peuples adoraient; ils en brûlèrent les - bois sacrés; ils en exterminèrent les sacrificateurs et les devins, - et ils purgèrent la terre de toutes ces impuretés. «Le prince est - ministre de Dieu. Ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée: quiconque - fait le mal doit le craindre comme le vengeur de son crime.» (Daniel, - III, 96-98.) Il est le protecteur du repos public qui est appuyé - sur la religion; et il doit soutenir son trône, dont elle est le - fondement, comme on a vu. Ceux qui ne veulent pas souffrir que le - prince use de rigueur en matière de religion sont dans une erreur - impie. Autrement, il faudrait souffrir, dans tous les sujets et dans - tout l’État, l’idolâtrie, le mahométisme, le judaïsme, toute fausse - religion; le blasphème, l’athéisme même, et les plus grands crimes, - seraient les plus impunis. - - »Dans la cérémonie du sacre, le roi promet «d’exterminer de bonne foi, - selon son pouvoir, tous hérétiques notés et condamnés par l’Église.» - - «Honorez le Seigneur de toute votre âme; honorez aussi ses ministres.» - (Ecclésiast., VII, 33.) Le sacerdoce et l’empire sont deux puissances - indépendantes, mais unies. Les rois ne doivent pas entreprendre sur - les droits et l’autorité du sacerdoce; et ils doivent trouver bon que - l’ordre sacerdotal les maintienne contre toute sorte d’entreprise. Ils - ne doivent pas croire, sous prétexte qu’ils ont le choix des pasteurs, - qu’il leur soit libre de les choisir à leur gré: ils sont obligés de - les choisir tels que l’Église veut qu’on les choisisse. - - »Les princes ont soin non-seulement des personnes consacrées à Dieu, - mais encore des biens destinés à leur subsistance. Toute la loi est - pleine de semblables préceptes. Abraham en laissa l’exemple à toute - sa postérité, en donnant à Melchisédech, le grand pontife du Dieu - Très-Haut, la dîme des dépouilles remportées sur ses ennemis. Le - peuple d’Israël ne se plaignait pas d’être chargé de la nourriture - des lévites et de leurs familles, qui faisaient plus d’une douzième - partie de la nation. Au contraire, on les nourrissait avec joie. Il y - avait, du temps de David, trente-huit mille lévites, sans comprendre - les sacrificateurs, enfants d’Aaron. Tout le peuple les entretenait de - toute chose très-abondamment, avec leurs familles; on mettait dans cet - entretien un des principaux exercices de la religion et le salut de - tout le peuple. Néhémias protégeait les lévites contre les magistrats. - O princes! suivez ces exemples. Prenez en votre garde tout ce qui est - consacré à Dieu, et non-seulement les personnes, mais encore les lieux - et les biens qui doivent être employés à son service. Protégez les - biens des Églises, qui sont aussi les biens des pauvres. Souvenez-vous - d’Héliodore et de la main de Dieu qui fut sur lui pour avoir voulu - envahir les biens mis en dépôt dans le temple. Combien plus faut-il - conserver les biens non-seulement déposés dans le temple, mais donnés - en fonds aux Églises! Quel attentat de ravir à Dieu ce qui vient de - lui, ce qui est à lui, et ce qu’on lui donne, et de mettre la main - dessus pour le reprendre de dessus les autels! - - »La plus grande gloire des rois de France leur vient de leur foi et de - la protection constante qu’ils ont donnée à l’Église. - - »Les enfants de Clovis n’ayant pas marché dans les voies que saint - Rémi leur avait prescrites, Dieu suscita une autre race pour régner - en France. Les papes et toute l’Église la bénirent; l’empire y fut - établi. Aucune famille royale n’a jamais été si bienfaisante envers - l’Église romaine; elle en tient toute sa grandeur temporelle. - - »Après ces bienheureux jours, Rome eut des maîtres fâcheux, et les - papes eurent tout à craindre, tant des empereurs que d’un peuple - séditieux. - - »Le Saint Esprit a tracé le caractère des conquérants ambitieux qui, - enivrés du succès de leurs armes victorieuses, se disent les maîtres - du monde. Voici le premier trait d’un conquérant injuste. Il n’a - pas plutôt subjugué un ennemi puissant, qu’il croit que tout est à - lui. Comme si c’était une rébellion de conserver sa liberté contre - son ambition, les guerres qu’il entreprend ne lui paraissent qu’une - juste punition des rebelles. Non content d’envahir tant de pays qui - ne relèvent de lui par aucun endroit, il croit ne rien entreprendre - digne de sa grandeur, s’il ne se rend maître de tout l’univers. Ce - superbe roi n’a pas besoin de conseil; l’assemblée de ses conseillers - n’est qu’une cérémonie, pour déclarer d’une manière plus solennelle ce - qui est déjà résolu, et pour mettre tout en mouvement. Mais voici un - dernier trait: c’est de ne respecter ni connaître ni Dieu ni homme, et - de n’épargner aucun temple, pas même celui du vrai Dieu. - - »Lorsque Dieu semble accorder tout à de tels conquérants, il leur - prépare un châtiment rigoureux. Dieu inspire l’obéissance aux peuples, - et il y laisse répandre un esprit de soulèvement. Sans autoriser les - rébellions, Dieu les permet, et punit les crimes par d’autres crimes, - qu’il châtie aussi en son temps; toujours terrible et toujours juste. - Il n’y a qu’une exception à l’obéissance qu’on doit au prince, c’est - quand il commande contre Dieu. Un prince qui se fait haïr par ses - violences est toujours à la veille de périr. Ce n’est pas qu’il soit - permis d’attenter sur eux; à Dieu ne plaise! mais le Saint Esprit nous - apprend qu’ils ne méritent pas de vivre. - - »Antiochus mourut d’une mort misérable. Saül se tua lui-même de - désespoir. «Balthasar fut tué, et Darius le Mède fut mis à sa place.» - (Daniel, V, 30, 31.) C’est assez d’avoir rapporté ces tristes - exemples, et nous nous tairons du nombre infini qui reste. Les rois, - comme ministres de Dieu, sont avec raison menacés, pour une infidélité - particulière, d’une justice plus rigoureuse et de supplices plus - exquis. Et celui-là est bien endormi, qui ne se réveille pas à ce - tonnerre. «C’est une chose horrible de tomber entre les mains du - Dieu vivant.» (Hébr., X, 31.) Il vit éternellement; sa colère est - implacable et toujours vivante; sa puissance est invincible; il - n’oublie jamais; il ne se lasse jamais; rien ne lui échappe. - - »†J. BÉNIGNE, évêque de Condom.» - -_P.-S._ Je rouvre ma lettre en toute hâte pour te garder d’une méprise. -Mon ami s’est moqué de moi. Le prétendu mandement que tu viens de lire -n’est qu’une mosaïque découpée phrase par phrase dans un ouvrage de -Bossuet. Ce livre est intitulé: _Politique tirée des propres paroles de -l’Écriture sainte_. Bossuet l’a écrit pour l’éducation du Dauphin, fils -de Louis XIV. - -Averti de mon erreur, j’ai voulu m’assurer si du moins les citations -étaient exactes. Il ne s’en faut pas d’un seul mot. C’est bien Bossuet -qui a exposé ces théories monstrueuses. C’est le père de l’Église -gallicane qui immole si gaillardement les peuples aux rois, qui humilie -si vaillamment la royauté devant le pape. - -Heureusement, ma chère cousine, le temps n’est plus où les évêques -donnaient des leçons de politique aux enfants des rois. Un temps -viendra peut-être où les rois donneront aux évêques des leçons de -politesse. - - - - -XIV - -L’EXPOSITION DES BEAUX-ARTS - - Le moment est bien choisi.--Nous sommes en paix, quoi qu’on die.--Les - nuages sont dans la lorgnette.--Annexion de la Savoie.--Il faut qu’une - porte soit ouverte ou fermée.--Le berceau des grandes familles.--Le - spirituel et le temporel sont deux.--Le temporel est soumis à des - lois.--Réforme douanière.--Une lettre datée de Lille.--Beaux-Arts.--La - peinture et la sculpture vont assez mal en France.--A qui la - faute?--Efforts des artistes.--Bon vouloir du public.--Excellentes - intentions du gouvernement.--Les expositions bisannuelles.--Elles - ont fait plus de mal que de bien.--Je propose de les remplacer par - des expositions permanentes.--Avantages de mon projet.--Tout le - monde y gagnera: le public, les artistes, les critiques.--Moyen - d’exécution.--Profit pour le budget.--Expositions anglaises.--Le - boulevard des Italiens. - - - Ma chère cousine, - -La France et l’Europe sont en paix; l’Italie, notre sœur aînée, -organise tranquillement son indépendance; l’Angleterre, notre alliée -naturelle, unit ses intérêts aux nôtres par le lien le plus étroit; -les éternels ennemis de l’intelligence et de la liberté se suicident à -coups de mandements et d’encycliques; le gouvernement impérial, après -dix années d’indécision, se jette résolûment dans la voie sacrée de la -démocratie, et reprend en main la grande œuvre de 89; tout va bien. Le -moment n’est pas mal choisi pour traiter au coin du feu la question -des beaux-arts. Les arts sont les fruits de la paix, le luxe honorable -de la vie. La France est assez riche et assez grande pour se donner ce -luxe-là. - -Il est vrai que certains journalistes signalent tous les matins de gros -nuages à l’horizon; mais je me figure qu’ils n’ont pas bien essuyé leur -lunette, et qu’une légère vapeur condensée entre deux verres obscurcit, -à leurs yeux, la sérénité du ciel. L’un prétend que nos ouvriers vont -s’insurger en masse contre un traité de commerce qui leur donne la vie -à bon marché. L’autre assure que nos paysans marcheront comme un seul -homme au secours d’un petit souverain d’Italie menacé dans son pouvoir -temporel. - -Si tous ces dangers étaient évidents ou probables, ou simplement -possibles, il y aurait presque de l’impertinence à traiter dans un -pareil moment la question des beaux-arts. Mais j’ai beau lire les -journaux et me travailler à les comprendre, toutes ces billevesées de -quelques hommes sérieux m’amusent sans me persuader. - -Est-il vrai que le roi Victor-Emmanuel ne puisse nous donner un -département très-pauvre et très-stérile sans que l’Europe en prenne de -l’ombrage? Chacun sait que la Savoie ajoutera beaucoup à nos dépenses -et fort peu à nos revenus. Ses honnêtes et pauvres habitants ont besoin -de routes, de chemins de fer et de mille autres choses très-coûteuses -que le Piémont ne saurait leur donner sans obérer ses finances, et que -la France leur offrira presque gratis. En échange de notre libéralité, -que gagnons-nous? La satisfaction de rentrer dans nos frontières -physiques et de fermer une porte qui n’était jamais ni ouverte ni -fermée. Le moindre propriétaire a le droit de s’enclore, et l’on -conteste au peuple français le droit de s’enfermer chez lui! J’avoue -que l’annexion de la Savoie nous arrondit un peu, mais quelle nation -voisine a le droit de s’en plaindre? - -Si le Piémont était resté dans ses anciennes limites, nous n’aurions -pas plus songé à lui demander la Savoie qu’il n’eût pensé à nous -l’offrir. Le voilà, grâce à nous, accru de toute l’Italie centrale: nos -bienfaits lui commandent un peu de reconnaissance; son accroissement -nous commande de prendre quelques sûretés contre lui. Nous fermons -notre porte. Il en serait de même si dans quelques années la Prusse -s’agrandissait des petits États protestants qui l’environnent. Nous -applaudirions sincèrement à cette grande et salutaire révolution, mais -nous ne saurions nous empêcher de faire un retour sur nous-mêmes et de -comprendre que la Prusse agrandie devient un voisinage dangereux pour -nous. Nous fermerions notre porte et nous rappellerions à l’Europe -que le Rhin est fait pour couler entre l’Allemagne et nous. C’est une -vérité géographique que nous n’avons pas le droit d’oublier, mais -que nous aurons la discrétion de taire, aussi longtemps que la carte -d’Allemagne restera ce qu’elle est aujourd’hui. - -Quelques personnes trouvent surprenant que le roi-zouave nous abandonne -la Savoie, qui est le berceau de son illustre maison. Il faut que ces -politiques soient bien ignorants de l’histoire. Les Bourbons de France -n’ont-ils pas cédé la Navarre, qui était leur berceau? Les empereurs -d’Autriche ont renoncé à la Lorraine. Notre gracieuse alliée la reine -Victoria ne songe plus à régner sur le Hanovre. Quand les aigles sont -devenus grands, ils désertent leur nid. - -Un respectable souverain réclame obstinément une province affranchie. -Pour rentrer dans des droits qu’il a perdus par sa faute, il confond le -ciel et la terre, le spirituel et le temporel. Il oublie les bienfaits -du prince qui l’a restauré sur son trône; il sème à travers l’Europe -des paroles de révolte; il s’efforce d’intéresser à son budget tous -les simples et tous les ignorants de la terre; il abuse d’une autorité -sainte au profit d’un despotisme impuissant et vindicatif. Ce prêtre -d’un Dieu de paix sème des brandons de discorde; il aspire à voir -l’univers en feu, pour sauver une aile de sa maison. - -Cependant, ma chère cousine, nous pouvons traiter à notre aise la -question des beaux-arts. Le peuple français est un peuple de bon sens. -Si catholique qu’il puisse être (et je crois qu’il l’est encore un -peu), il sait faire une différence entre les intérêts religieux et les -petites cupidités politiques. Il respecte poliment le chef de l’Église, -mais il n’ignore pas qu’un pouvoir temporel est sujet à croître et à -décroître, comme toutes les choses temporelles. La paix, la guerre, -les victoires, les défaites, les traités, le vœu des nations, le -soulèvement légitime des opprimés, agrandissent ou réduisent tour -à tour les royaumes de ce monde. La seule royauté qui n’ait rien à -craindre des événements est celle qui n’est pas de ce monde, suivant -la belle expression du Christ. M. Thouvenel, ministre des affaires -étrangères, a établi cette vérité mieux que je ne saurais le faire. -C’est pourquoi je ne te parlerai que des beaux-arts. - -On dit encore à Lille et à Rouen, chez quelques millionnaires de -mauvaise humeur, que le changement de notre système douanier met la -France à deux doigts de sa perte. Si une telle assertion était fondée, -j’aurais bien mauvaise grâce à parler peinture aujourd’hui. Mais un -grand manufacturier de Lille m’a fait l’honneur de m’écrire une lettre -des plus rassurantes. Tous nos riches, grâce au ciel, ne sont pas des -égoïstes. Un grand industriel de Mulhouse, après avoir lu la lettre de -l’empereur à M. Fould, a couru droit aux Tuileries et a dit au maître -de la maison: «Sire, j’approuve de tout mon cœur la mesure que vous -avez prise dans l’intérêt de tous. J’y perdrai sans doute quelques -millions; mais j’étais honteux des bénéfices que nous faisions depuis -plusieurs années.» Mon honorable correspondant de Lille est un homme -de l’étoffe de M. Dollfus. Je copie textuellement la lettre qu’il m’a -écrite: - - «La fameuse lettre de l’empereur a causé ici une petite révolution; - c’est que les millionnaires sont tenaces. Être dérangé par un mauvais - tarif, alors que, sans mal ni douleur, on vend 29 francs ce qui vous - en coûte 14! - - »On a cherché à insurger les ouvriers en leur annonçant qu’on allait - fermer les ateliers; mais cela n’a pas pris. - - »Ces messieurs vont avoir 17 pour cent de diminution de droit sur les - cotons bruts et 33 pour cent de droits protecteurs. Les voilà bien à - plaindre! - - »Nos filateurs de lin ne sont protégés que par un droit de 15 pour - cent; ce qui n’empêche pas MM. D... de gagner 600,000 francs, bon an, - mal an. - - »Du reste, l’empereur, qui s’appuie sur les ouvriers, ne peut avoir la - pensée de les laisser mourir de faim. Or, tant que l’ouvrier aura à - vivre, les patrons ne mourront pas. - - »Les machines à vapeur ne devaient-elles pas aussi laisser nos - ouvriers sans travail? Eh bien, les salaires ont doublé; l’ouvrier - s’est vu débarrassé de sa besogne la plus rude; et c’est l’ouvrier qui - manque au travail, quand c’était le travail qui devait lui manquer. Il - en sera de même dans les circonstances présentes, et avant quinze ans - la France industrielle n’aura plus de rivale. - - »Je payais il y a sept ans le charbon 1 franc 20 centimes - l’hectolitre. Les actions de 1,000 francs valaient alors de 7 à 8,000 - francs. Ce même charbon, devenu fort mauvais, vaut aujourd’hui 1 franc - 70 centimes. Et les actions ont monté à 82,000 francs. Voilà des - monopoles qu’on veut essayer de détruire. Y réussira-t-on? J’en doute. - Mais il y a déjà du courage à le tenter. - - »Les actions des charbonnages d’Anzin valent aujourd’hui 1,200,000 - francs. - - »Les possesseurs de ces monopoles accusent l’empereur de vendre la - France à l’Angleterre! - - »Quand il devrait m’en coûter quelque chose, je verrais toujours - avec plaisir le gouvernement déclarer la guerre à ces fortunes si - facilement acquises aux dépens de tous.» - -Cette lettre, et quinze ou vingt autres que je résumerai quelque jour, -m’autorisent, ma chère cousine, à ne te parler aujourd’hui que des -beaux-arts. - -Nos artistes (ceci soit dit entre nous) sont un peu découragés. Dans -cette splendeur nouvelle de la France ressuscitée, ils se plaignent -de rester cachés au dernier plan. Les uns dépensent leur vie dans -les antichambres d’un ministère pour obtenir une misérable commande; -les autres, résignés à la modestie d’un commerce sans prétention, -fabriquent de tout petits tableaux pour les ventes de l’hôtel Drouot ou -les devantures de la rue Laffitte. Il n’y a plus ni grands ateliers, -ni grandes ambitions, ni grandes passions; les grands talents qui nous -restent de 1830 meurent d’ennui dans le silence de la critique.--Si -nous sommes encore à la tête de l’Europe artiste, comme l’exposition de -1855 l’a prouvé, c’est que l’Europe est aussi stagnante que nous. - -L’empereur Napoléon III construit de grands palais; il songe à les -décorer, et l’on s’aperçoit un beau matin que la tradition est -perdue; que M. Ingres et M. Delacroix, l’un vieux, l’autre malade, -n’ont pas d’héritiers parmi nous. Et l’on est réduit à livrer à des -improvisateurs insuffisants des travaux qui réclameraient le génie de -Gros et de David! - -Cependant le métier de peintre est mis à la portée de tout le monde; -les écoles pullulent de jeunes gens; les secrets de la couleur sont -tombés dans le domaine public; nous avons quelques milliers de -paysagistes, tous capables de peindre un _effet_; quelques milliers de -peintres de genre, en état de barbouiller proprement un intérieur. Sans -compter la bande austère des réalistes qui s’applique sérieusement à -transporter sur la toile les grosses veines d’une feuille de chou. - -Cependant le public s’intéresse de jour en jour plus vivement aux -œuvres d’art. Tel qui n’allait pas au Louvre en 1840 s’arrête -aujourd’hui tous les matins devant la boutique de Cachardy. Tel -autre qui aurait cru jeter son argent par la fenêtre en achetant -un paravent illustré, économise vingt-cinq louis pour se donner un -Fauvelet. Non-seulement le goût des arts descend dans les masses de -la bourgeoisie, mais il se rencontre de vrais Mécènes dans les sommets -de la finance. On voit d’illustres parvenus introduire les artistes -dans leurs hôtels et préférer hardiment la peinture à la dorure. On -voit des spéculateurs d’assez haut rang former des galeries d’un grand -prix et placer ainsi leur argent à des intérêts énormes. Je parierais -qu’il se dépense plus de 50 millions par an dans les maisons où l’on -vend des tableaux. J’ai vu un étranger débarquer dans un hôtel de la -rue Castiglione et acheter pour 100,000 francs de peinture en moins -d’une semaine. Le total de ses acquisitions ne vaudra pas 10,000 écus -en 1870. D’un autre côté, j’ai rencontré un artiste de grand mérite qui -colportait sous son bras un tableau de 1,000 francs, sans pouvoir en -trouver cinq louis. - -Il y a des artistes médiocres qui roulent sur l’or, parce qu’ils ont su -se faire une clientèle, achalander leur atelier, élever leurs prix et -passionner une coterie bourgeoise, loin du grand jour des expositions -et du contrôle de la critique. Il y a des artistes merveilleusement -doués qui meurent de faim, parce que le public ne les connaît pas, ou -les oublie ou les juge mal. - -Quoiqu’il en soit, les chefs-d’œuvre sont rares, et l’on peut affirmer, -malgré la loi du progrès, qu’ils étaient plus communs en 1810 ou en -1830 qu’en 1860. Nos deux dernières expositions n’ont guère servi qu’à -mettre en relief la médiocrité féconde de nos artistes. - -Le gouvernement déplore cet état de choses: il est trop directement -intéressé à la gloire du pays pour assister sans regret à cette -décadence. Je crois même qu’il a cherché de bonne foi le remède du mal. -Devant le très-médiocre salon de 1857, nos hommes d’État se sont dit -que les expositions annuelles précipitaient le travail des artistes et -les forçaient à produire vite et mal. Qu’un intervalle de deux ans leur -permettrait d’apporter des œuvres plus grandes ou du moins plus mûres, -et que l’art français s’en trouverait mieux. - -On est parti de ce principe, croyant bien faire, et l’on a vu -que l’exposition de 1859 dépassait en médiocrité celle de 1857. -L’expérience continue. Le salon n’ouvrira pas en 1860, et je ne crains -pas de prédire que 1861 tombera au-dessous de 1859. - -C’est que le pharmacien a pris un médicament pour un autre et donné du -laudanum à un malade en léthargie. - -Si quelque chose peut ressusciter le grand art, c’est la publicité -donnée aux ouvrages, l’émulation éveillée entre les artistes, les -conseils distribués par la critique, la faveur et le blâme des -regardants. Voilà pourquoi le principe des expositions annuelles était -excellent, et, si l’on voulait trouver un encouragement plus actif, on -n’avait qu’à décréter une exposition permanente. - -Je suppose que le gouvernement mette à la disposition des artistes une -aile de ce grand Palais de l’industrie, qui le plus souvent ne sert à -rien. On écrirait sur la porte: _Exposition permanente des Beaux-Arts_. - -Dès qu’un artiste connu ou inconnu aurait terminé un ouvrage, il -n’inviterait pas le public à grimper les six étages de son atelier; -il ne solliciterait pas du préfet de police l’autorisation d’exposer -sa statue devant le guichet du Louvre: il enverrait la statue ou le -tableau au Palais de l’industrie. Une commission permanente, réunie en -séance tous les huit jours, déciderait de l’admission. Les ouvrages -admis resteraient trois mois exposés à la curiosité du public et à la -sévérité des critiques. - -Le public serait charmé d’avoir en toute saison, dans Paris, un lieu de -plaisir noble et intelligent. Les étrangers pourraient, toute l’année, -se faire une idée de nos artistes contemporains. Les artistes ne se -tueraient plus à ébaucher précipitamment une toile pour l’exposition, -puisque l’exposition serait permanente. Ils ne passeraient plus sous -les fourches caudines du marchand de tableaux; car, en donnant leur -prix au gardien de la galerie, ils traiteraient presque directement -avec les acquéreurs, sans avoir l’ennui de s’entendre marchander. Le -grand acquéreur, l’État, représenté par le ministre, viendrait faire -son choix et distribuer des encouragements solides. Le gouvernement -échapperait à la honteuse nécessité de commander des tableaux et des -copies à ceux qui ne savent pas les faire: la publicité donnée à toutes -les œuvres d’un certain mérite lui permettrait de n’encourager que le -talent. - -Les critiques d’art, qui dorment vingt mois en deux ans, seraient aussi -régulièrement occupés que les critiques des théâtres. Ils auraient du -nouveau toutes les semaines, ils profiteraient tous les jours, ils -seraient dans un commerce perpétuel avec le public et les artistes. -Une agitation très-saine, très-salutaire, très-honnête, remplacerait -le calme plat où nous vivons. Et bientôt, si je ne m’abuse, on verrait -refleurir ces beaux temps où toute une ville se passionnait pour ou -contre un tableau de M. Delacroix. - -Voilà ce que je décréterais demain, ma chère cousine, si une révolution -(fort imprévue d’ailleurs) me condamnait à régner sur la France. Le -remède est des plus simples et des moins coûteux. Nous avons le -palais, le jury et même le garçon de bureau. Si notre pays n’était pas -assez riche, je pourrais ajouter qu’il y a quatre ou cinq cent mille -francs à gagner sur les entrées, puisque le public a pris l’habitude de -payer à la porte du Salon. - -Le gouvernement va-t-il adopter mon idée? Non, dis-tu; eh bien, tant -pis pour lui. Je parie qu’avant six mois il se formera en France une -société anonyme pour l’encouragement des beaux-arts. Les Anglais en ont -plusieurs, qui toutes rapportent de sérieux dividendes. Les Anglais -n’ont pas été en nourrice chez Louis XIV; personne ne les a habitués à -compter sur le gouvernement comme sur une providence et à lui demander -toutes les choses dont ils ont besoin, même la pluie et le beau temps. -Ils savent ce qu’il leur faut, et ils se le procurent eux-mêmes. -Peut-être un jour deviendrons-nous Anglais en cela. Je vois déjà -s’ouvrir, au boulevard des Italiens, une petite exposition permanente -qui sera peut-être le germe de la grande que nous rêvons. Si tu viens à -Paris cet hiver, je t’y mènerai pour vingt sous, et tu verras de beaux -Delacroix et d’adorables Meissonier. - - - - -XV - -LES BROCHURES À BON MARCHÉ - - Mon jardinier m’apporte une brochure.--Joseph le buveur de bière, - le forgeron François et le pape.--Mise en scène.--Qu’est-ce que le - pape?--Pourquoi le pape est-il roi?--Grave question tranchée d’un seul - mot.--Aménités du forgeron François.--Il habille à sa façon le roi de - Sardaigne et l’empereur des Français.--Félicité des Romains.--État - misérable des Piémontais.--Ils sont réduits à montrer des marmottes, - tandis que les Romains s’ébattent en carnaval.--Les sujets du - saint-père se révoltent parce qu’ils sont trop heureux.--Intrigues - des juifs et des francs-maçons contre le temporel du pape.--Le - pape ne doit pas écouter les conseils des souverains.--L’œuf et la - poule.--Réflexions demi-politiques.--MM. Proudhon et Vacherot.--Deux - catégories de révolutionnaires.--Modification désirable dans les - lois sur la presse.--Grâce pour les philosophes!--Souvenirs de - l’auteur.--M. le docteur Pellarin.--Arago. - - - Ma chère cousine, - -Mon jardinier, garçon honnête, intelligent et qui sait lire, m’a -apporté ce matin une brochure de vingt pages, petit format. - ---Voilà, me dit-il, ce qu’un monsieur m’a donné dans la rue. Cela se -vend trois sous, mais cela se distribue aussi pour rien. Vous serez -sans doute étonné quand vous aurez vu de quelles sottises on a la -prétention de nous nourrir. - -Je parcourus cet opuscule avec une certaine difficulté, car il est -écrit en patois. Mais celui qui me l’avait apporté m’aida à le traduire. - -C’est un dialogue entre un misérable ivrogne appelé Joseph, et un beau, -brillant et vertueux forgeron du nom de François. Joseph, le buveur -de bière, passe sa matinée à la brasserie, au milieu des pots et des -journaux. François, le sage, entre là par un hasard inexpliqué. Il -s’étonne de voir Joseph donner de grands coups de poing sur la table; -il se scandalise en apprenant que ces brutalités sont à l’adresse du -pape. Et la conversation s’engage entre ces messieurs sur le pouvoir -temporel du saint-père et la question des Romagnes. - -Je te préviens, ma chère cousine, que nous sommes à plus de cent lieues -des dialogues de Platon. Cet entretien, par demandes et réponses, doit -avoir quelque parenté avec le _Catéchisme poissard_, que je n’ai jamais -lu. - -«Qu’est-ce que le pape?» demande grossièrement l’ivrogne Joseph. Le -bon François répond: «Un grand prêtre et un roi.--Pourquoi un roi?» - -La question est délicate; on a déjà fait plus de deux cents brochures -là-dessus, sans compter les volumes. Mais François tranche la -difficulté d’un seul mot: «Le pape est un roi, dit-il, parce qu’il a un -royaume.» - -Voilà pourquoi votre fille est muette! Voilà pourquoi la reine des -nations, la maîtresse du monde ancien, la fille de Romulus, la mère de -César, Rome enfin... est muette. - -Joseph, l’ivrogne, ne répond rien à une si belle raison; il se le tient -pour dit. Le forgeron lui a rivé son clou. - -«Et, reprend-il timidement, combien est-il grand ce pays?--Deux fois -aussi grand que l’Alsace.» - -Vous vous trompez, maître François, ou vous abusez de l’ignorance de -votre interlocuteur. Les deux départements qui composent l’Alsace ont -une superficie totale de 8,700 kilomètres carrés. Doublez le chiffre, -vous aurez 17,400. Or, le pape règne sur 40,000. Vous vous trompez -donc, ô François! de plus de moitié. Si les États du pape étaient -réduits à la superficie que vous dites, je connais deux millions -d’honorables Italiens qui seraient bien contents! - -Mais Joseph a sans doute la langue épaissie par la bière. Il craint -de s’engager dans une discussion de chiffres. Il demande depuis quelle -époque le pape est en possession de son royaume? «Depuis mille ans, -pour une partie, répond François, et depuis treize cents ans pour -l’autre.» Voilà ce qui s’appelle parler en chiffres ronds et simplifier -l’histoire! Joseph accepte les chiffres ronds. - -Or çà, le pape est-il un souverain très-légitime? ou, pour parler le -langage de Joseph, ce pays est-il bien à lui? - -»FRANÇOIS.--Aussi bien que mon chapeau qui est sur ma tête est à moi. - -»JOSEPH.--Et, si on lui prenait son pays en entier ou en partie, -comment appellerions-nous ça? - -»FRANÇOIS.--Un vol. - -»JOSEPH.--Et ceux qui le lui prendraient, que seraient-ils? - -»FRANÇOIS.--Ceci, tu le sais aussi bien que moi. - -François ne veut pas dire de gros mots au roi de Sardaigne, il réserve -ses injures pour un autre souverain. Tu vas en juger. - -»JOSEPH.--Est-ce qu’on ne peut pas aider au vol, l’approuver, le louer? - -»FRANÇOIS.--Non. Si, lorsqu’un filou te vole ton chapeau, une autre -personne s’écriait: «Très-bien! à la bonne heure!» tu dirais à cet -autre qu’il est une canaille.» - -C’est parler un peu sévèrement, mais le forgeron tape dur. - -Ne crains pas, ma chère cousine, que je te traduise la brochure -jusqu’au bout. Je n’en veux prendre que la fleur. - -François, le bien informé, apprend au faible Joseph que les sujets -du pape sont heureux entre tous les hommes, «que le Français paye -deux fois plus d’impôts que le Romain; que, dans le Piémont, on vole -et on assassine six fois plus que dans les États pontificaux; que -les étrangers, les Anglais, les protestants allemands et les Russes -préfèrent Rome à leur pays, à cause de la liberté dont on y jouit; -que les Romains sont les oiseaux les plus joyeux du monde; que leur -carnaval est le plus gai de toute la terre, en tout bien, tout honneur; -que tous les vagabonds qui nous viennent d’Italie pour étamer les -casseroles, repasser les couteaux et faire danser les marmottes, -appartiennent au Piémont; qu’on ne trouve parmi eux aucun Romain, tant -les Romains sont heureux! que le prince héritier d’Angleterre, après -avoir admiré le bonheur des sujets du pape, fit cette réflexion: -«C’est dommage seulement que ce peuple soit gouverné par des prêtres.» -Mais le prince de Galles parlait comme un petit sot, car c’est -justement parce que ce peuple est bien gouverné, qu’il est de si bonne -humeur.» - -Joseph se rallierait volontiers à l’amendement du prince de Galles. Il -ne croit pas que les prêtres soient capables de bien gouverner. - -«--As-tu essayé de leur gouvernement? demande François. - -»--Non. - -»--Alors, tais-toi et ne juge pas des choses qui ne sont point de ta -compétence! Il y a trois ou quatre cents ans, nous avions beaucoup de -gouvernements religieux en Europe. L’évêque de Strasbourg était maître -de toute la contrée de Molsheim et d’une parcelle de pays dans le -royaume de Bade. Le long du Rhin inférieur, il y avait les électorats -de Mayence, de Cologne et de Trêves. Les peuples de ces provinces -étaient les plus heureux. Naturellement! un prêtre n’a pas besoin -de dépouiller ses sujets pour doter ses fils et ses filles. Aussi -disait-on dans toute l’Allemagne: _Sous la crosse, il fait bon vivre_.» - -L’alinéa que je viens de citer est comme la signature de cet opuscule -anonyme. La main d’un homme d’Église s’y trahit. - -»--Mais, dit le pauvre Joseph, les sujets du pape se révoltent. - -»--C’est parce qu’il y en a de trop heureux, répondit François. Ce -petit nombre (la noblesse et la bourgeoisie apparemment) avec les -canailles du Piémont, de Naples, de la Toscane, de la Hongrie et de la -France, qui s’y sont donné rendez-vous le poignard en main, ont imposé -leur nouveau gouvernement au peuple. - -»--Mais pourquoi tout le monde a-t-il l’air d’être pour eux contre le -pape? - -»--Les juifs sont furieux de n’avoir pas encore de Messie, et ils -veulent que les catholiques n’aient point de pape. C’est eux qui -ont commencé le tapage (affaire Mortara, probablement). Beaucoup de -protestants s’impatientent de voir que, depuis trois cents ans, le -pape est toujours là, quoiqu’ils aient prédit soixante-dix-sept fois -sa chute prochaine. Ils se sont mis avec les enfants d’Israël. De -mauvais catholiques voudraient se débarrasser du pape, parce qu’il -proclame dans le monde les commandements de Dieu, et qu’il interdit le -parjure, l’adultère et le vol. D’autres catholiques stupides, que Dieu -leur pardonne leur sottise! crient parce qu’ils entendent crier. Les -Piémontais voudraient s’approprier le royaume du pape; les républicains -voudraient en faire une petite république; les francs-maçons voudraient -y essayer leurs truelles et leurs tabliers de cuir; les Anglais -voudraient brûler l’Italie et la France, et se chauffer à l’incendie; -les enfants d’Israël voudraient encore une fois faire le commerce avec -les galons dorés, les panaches, les ostensoirs, les calices et les -biens de l’Église. - -»--Mais d’où vient que tous prennent feu à la fois? - -»--Parce que le diable est déchaîné.» - -A cela, nous n’avons rien à dire. C’est un argument sans réplique. - -Il se peut, ma chère cousine, que la prose du forgeron François te -fatigue à la fin. Je ne veux plus citer qu’un mot, parce qu’il est -pittoresque. - -Joseph a entendu dire qu’un prince assez généralement écouté en Europe, -qu’un bienfaiteur de l’Église, un protecteur du saint-siége, avait -voulu donner au pape quelques salutaires conseils. Il demande bien -timidement pourquoi le pape n’a rien écouté? - -«--Le pape, répond François, est le père de la chrétienté. C’est à lui -de donner des conseils et non d’en recevoir. Est-ce que l’œuf est plus -sage que la poule?» - -Que t’en semble, cousine? N’admires-tu pas avec moi cette métaphore qui -représente tous les souverains de l’Europe comme des œufs pondus par -le pape? Espérons que ces pauvres œufs ne se laisseront pas mettre en -omelette par le forgeron François! - -Je jette la brochure au panier, je me lave les mains et je reprends ma -lettre. - -Ne me demande pas, cousine, dans quelle imprimerie ni même dans quelle -ville ce petit opuscule malpropre s’est publié. Je ne veux pas même -te dire en quel patois il est écrit: ma lettre aurait une couleur de -délation, et je ne dénoncerai jamais personne. Mais cette lecture -m’a inspiré quelques réflexions sérieuses. Laisse-moi les jeter ici -comme elles me viennent, et, si le gouvernement les lit par-dessus ton -épaule, tant mieux! - -Tandis que cette brochure et cent autres pareilles s’impriment -librement à plusieurs millions d’exemplaires, un philosophe appelé -Proudhon se condamne à l’exil pour échapper à trois ans de prison. Un -autre philosophe appelé Vacherot va se constituer prisonnier un de ces -jours, et philosopher trois mois sous les verrous. - -M. Proudhon et M. Vacherot sont deux révolutionnaires, je l’avoue. Ils -trouvent que tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. -Ils rêvent un nouvel ordre de choses qui leur semble préférable à -l’ordre établi. En publiant des idées contraires aux idées régnantes, -ils se sont placés sous le coup de la loi. Notre magistrature, -conservatrice inflexible et incorruptible des institutions françaises, -les a frappés sans haine, sans colère et sans mépris; non qu’elle les -crût ambitieux, méchants ou cupides, mais simplement parce qu’ils -s’étaient rendus coupables de délits prévus par le Code. - -Cependant les théories de M. Proudhon et de M. Vacherot, par la forme -même sous laquelle elles ont été publiées, s’adressaient à des lecteurs -éclairés, capables de juger un raisonnement et de réfuter un sophisme. -J’ajoute que les deux ouvrages incriminés et condamnés légalement, ne -pouvaient en aucun cas obtenir qu’un nombre assez limité de lecteurs. -Il est certain, en outre, que les deux auteurs se sont abstenus -d’attaquer personne, et d’avancer sciemment des faits inexacts. De -sorte, qu’après avoir été déclarés coupables par la loi, ils n’en sont -pas moins de fort honnêtes gens aux yeux du public, du gouvernement et -des magistrats eux-mêmes qui les ont frappés. - -Le digne et bon M. Vacherot, après avoir construit, comme Platon, -une république dans les nuages, s’est laissé prendre à une illusion -d’optique. Suivant l’usage de tous les rêveurs, il a cru toucher du -doigt ce pays d’Utopie, dont les rives fabuleuses se dessinaient bien -loin de lui. Ébloui par je ne sais quel mirage, il a étendu les bras, -et s’est heurté douloureusement contre l’inflexibilité de la loi. - -Je le plains, lui et tous ceux qui se trompent sincèrement. Peut-être -un jour la loi, se rapprochant de la perfection, fera-t-elle une -différence entre ceux qui se trompent eux-mêmes et ceux qui cherchent à -tromper les autres. - -Car il y a deux sortes de révolutionnaires, et la loi, cette conscience -écrite des nations, ne les mettra pas éternellement sur la même ligne. -La première catégorie, la bonne, comprend tous les chercheurs du mieux, -tous ces esprits inquiets et souffrants qui rêvent pour la société des -perfections ou des félicités nouvelles. Il y a du fou, il y a du dieu -dans ces victimes de la pensée; mais folie si l’on veut, leur folie est -respectable. - -Entre un abbé de Saint-Pierre, un Saint-Simon, un Vacherot et les -révolutionnaires de la mauvaise espèce, je vois un abîme. Il est -impossible de mépriser les premiers, lors même qu’on les condamne. -Mais ces agitateurs égoïstes, qui, dans un intérêt de caste ou de -dynastie, s’appliquent à fausser le jugement du peuple, à insurger son -ignorance, à remuer la bourbe des passions basses! ces hommes de parti, -qui ne croient ni à ceci ni à cela, mais qui saisissent au hasard, -comme une arme de rencontre, la première théorie qui leur tombe sous -la main! ces ennemis de tout ordre de choses où leur place n’est pas -faite, ces alliés acquis d’avance à toutes les coalitions, échappent -plus facilement à la rigueur des lois qu’au blâme des gens de bien. - -C’est qu’ils savent porter un coup sans se découvrir eux-mêmes: rompus -à la vieille tactique des campagnes parlementaires, ils ont l’art -d’insinuer les choses sans les dire, et de se glisser le long du Code -comme un Vendéen le long d’une haie, sans déchirer leurs habits. -J’aime mieux un Proudhon tout carré ou un Vacherot tout simple, qui va -droit son chemin, à la franche, à la paysanne, exposant sa poitrine -découverte à tous les horions de la loi. - -La loi se modifiera un jour ou l’autre; je l’espère, je le crois. Le -gouvernement ne saurait manquer d’établir une différence entre un livre -honnêtement médité et les basses calomnies du forgeron François. - -Bientôt peut-être on accordera aux honnêtes gens de toute opinion le -droit de penser par écrit. Un gouvernement qui n’est ni sourd ni muet -n’a rien à craindre des livres. Je comprends à la rigueur qu’il prenne -certaines précautions contre les journaux; car une diffamation ou une -fausse nouvelle se publie à cinquante mille exemplaires, fait le tour -du pays en deux jours et descend dans les bas-fonds de la société. -J’admets qu’il défende au forgeron François de colporter dans les -brasseries les vingt pages ignominieuses de sa brochure. Mais un livre -est respectable, ne fût-ce que par le travail qu’il a coûté. Un livre -n’est lu que par les gens qui savent lire, tandis que la brochure du -forgeron François sera lue dans toute une province à tous les gens qui -ne savent pas lire. - -En attendant que la loi adoucisse ses rigueurs envers la philosophie, -est-ce que nos philosophes demeureront exilés? est-ce qu’ils iront -en prison? J’en doute, et voici pourquoi. Il y a quelques années, un -honorable médecin que le sort avait désigné pour faire partie du jury -se récusa lui-même en déclarant que sa conscience ne lui permettait pas -de condamner un homme à la peine de mort. La cour, appliquant la loi à -ce juré réfractaire, dut lui infliger une amende de 500 francs. Rien de -plus juste. Mais le prince qui règne aux Tuileries, considérant que cet -homme avait agi selon sa conscience, usa du droit de grâce et lui fit -remise de la peine. Rien de plus noble. - -En 1852, si j’ai bonne mémoire, un grand savant et un grand citoyen, -placé pour l’honneur de la France à la tête d’un de nos établissements -scientifiques, aima mieux quitter sa place que de prêter serment au -nouveau pouvoir. Il se souvenait d’avoir régné lui-même, avec quelques -amis, sur la France de 1848, et aboli, en haine du parjure, l’usage du -serment politique. Napoléon III permit à notre immortel Arago d’obéir -à la loi de sa conscience, et j’aime à croire que tous les hommes de -conscience sont assurés de trouver grâce devant lui. - - - - -XVI - -LE BAL DE LA MI-CARÊME - - - _A Madame veuve Valentin, à Quévilly._ - - Ma bonne grand’mère, - -J’apprends que vous êtes en parfaite santé, malgré vos -quatre-vingt-onze ans, et j’en suis doublement heureux. D’abord et -avant tout, parce qu’il est bon de conserver et d’aimer une excellente -et respectable aïeule; ensuite parce que, si un malheur vous enlevait -à la tendresse de vos enfants, on aurait le droit de vous appeler -voleuse, en vertu des priviléges imprescriptibles de l’histoire. Ce -n’est pas, grâce à Dieu, qu’il y ait rien de vrai à dire contre vous. -Vous avez été, durant quatre-vingt-onze ans, aussi honnête femme -que monseigneur Rousseau fut honnête prélat et honnête homme; mais -l’insuffisance de notre législation permet à la calomnie d’usurper les -droits de l’histoire, et tous les malappris seraient libres de vous -insulter impunément, pour peu que vous fussiez morte. Conservez donc -votre vie aussi soigneusement que le soldat de Sparte conservait son -bouclier. Songez, ma bonne grand’mère, que, si l’on a puni le sergent -Bertrand pour avoir exhumé et souillé quelques cadavres du cimetière -Mont-Parnasse, la loi est sans autorité contre les sergents Bertrand de -la polémique qui exhument la mémoire des morts pour la déshonorer dans -leurs pamphlets. Tant que le Code français ne sera pas enrichi d’une -loi qui est dans toutes les consciences, vivez pour l’honneur de la -famille et la tranquillité de vos enfants; car enfin, si vous n’étiez -plus et si un brutal se permettait de vous diffamer, je ne saurais -m’empêcher de le traduire en police correctionnelle, et je serais -condamné aux frais du procès, ce qui est dur. - -Mais, ma bonne grand’mère, vous suivez un régime et vous consultez -un médecin qui vous conserveront longtemps à votre très-dévoué et -très-respectueux - - VALENTIN. - - * * * * * - - _A Madeleine._ - - Ma chère cousine, - -La justesse de tes observations m’a frappé. J’ai surtout médité le -paragraphe de ta lettre où tu me dis: - - «Lorsqu’on est poussé par une démangeaison invincible à traiter des - questions graves, on écrit des _premiers-Paris_. On se compose un - auditoire d’hommes sérieux, ou soi-disant tels, accoutumés à manger - les tartines politiques et endurcis à ce plaisir. Exposer une simple - femme au danger d’apprendre quelque chose, c’est presque de la - trahison.» - -Tu parles d’or, ma chère Madeleine, et me voilà converti. Ce n’est pas -que je sois décidé à publier en premier-Paris toutes les choses que -j’ai sur le cœur. Les places de rédacteur politique sont plus demandées -que celles de sous-préfet, car elles sont en plus petit nombre. Paris -fourmille de journalistes capables et sans emploi, tandis que la -tolérance du gouvernement n’y permet guère qu’une douzaine de journaux -politiques. - -Heureusement, les brochures sont de mode en 1860, comme les -_physiologies_ en 1841. L’écrivain est plus libre dans une brochure que -dans un journal, car il n’y compromet que lui-même. Tu me diras que le -principe de l’inviolabilité des brochures n’est pas encore proclamé; -mais les brochures sont au moins aussi inviolables que les livres. _La -Question romaine_ a été saisie, parce qu’elle défendait l’humanité -contre ses éternels ennemis. On vient de saisir, pour des motifs tout -différents, la brochure du curé de H..., que je t’avais résumée il y -a un mois. Les journaux de Paris qui ont annoncé le fait ont commis -un contre-sens des plus pittoresques. _Der Biersepp_ ne veut pas dire -_l’évêque_, comme on l’a cru à Paris, mais _Joseph le buveur de bière_. -Quoi qu’il en soit, _Joseph le buveur de bière_ est tombé dans le même -sac que _la Question romaine_. Le curé de H... et le parpaillot de -Saverne sont également punis dans leur propriété littéraire, l’un pour -avoir injurié le gouvernement, l’autre pour l’avoir soutenu. C’est -un signe des temps; c’est la preuve d’un conflit, d’une incertitude, -d’une hésitation. La grande horloge de l’Europe est réglée par un -pendule tout-puissant qui oscille depuis une année entre Solferino et -Villafranca. - -Moi qui n’ai jamais oscillé, n’étant qu’un démocrate naïf et sans -couleur politique, je broche innocemment ma petite brochure, et tu la -verras affichée un de ces quatre matins à la fenêtre du papetier: «_La -Démocratie impériale_, par Valentin de Quévilly, homme sérieux!» Ne -pourrait-on pas ajouter, comme sur l’affiche des comédiens de campagne: -«_Pour cette fois seulement_.» J’attendrai, pour mettre le sous-titre, -que tu m’aies donné ton avis. - -Cette publication fera de moi un écrivain très-recommandable ou un -perturbateur dangereux, selon le vent qui soufflera le mois prochain. -Car la même idée est considérée comme un bienfait ou comme un crime, -comme un rayon de soleil ou comme une torche d’Érostrate, suivant que -le pouvoir est bien ou mal disposé. Telle brochure qui n’a choqué que -le cardinal Antonelli au mois de janvier 1860 aurait été honnie six -mois plus tôt comme un crime de lèse-tout. Fasse le ciel, ma chère -cousine, que la nôtre arrive en son temps! - -En attendant, puisque tu as soif de paroles inutiles, causons de la -mi-carême et du dernier bal de l’Opéra. C’est une dette que j’acquitte. -Il y a presque deux mois, je t’ai promis une admirable description du -carnaval de Paris, et les préoccupations politiques m’ont entraîné à -droite et à gauche. Il est aussi malaisé à l’homme de marcher contre -la pente de son esprit qu’à la rivière de marcher vers sa source. -Regarde M. Arsène Houssaye, un des esprits les plus aimables et -les plus délicats de notre temps: la pente de son imagination l’a -toujours emporté vers les belles filles à fard, à poudre et à mouches. -C’est en vain que ce penseur solide, cet historien érudit, se jette -de propos délibéré dans l’étude de la philosophie et de l’histoire. -Un chœur aimable de comédiennes, de danseuses et de courtisanes le -suit obstinément en tous lieux. Dans l’Académie de Platon, dans -le Versailles de Louis XIV, dans le Ferney de Voltaire, il marche -entouré d’un essaim frétillant d’adorables drôlesses. S’il écrivait la -mythologie, il raccourcirait de deux pieds la jupe de Minerve; s’il -traduisait _la Divine Comédie_, il égayerait d’un ballet les tortures -d’Ugolin. Hélas! cousine, j’ai l’esprit porté tout au rebours, car la -danse, la poudre et les mouches me ramènent malgré moi à la philosophie. - -L’Opéra est un bâtiment à deux fins. On y vend, selon le jour et selon -l’heure, du plaisir ou de l’ennui. Tout cela coûte assez cher, et les -pauvres garçons comme moi n’ont pas le moyen de s’ennuyer, ni même de -s’amuser tous les jours aux prix de l’Opéra. - -Pour dix francs, on acquiert le droit de bâiller quatre heures de -suite à la _Magicienne_ ou à _Pierre de Médicis_. Mais, comme ce genre -d’ennui est à la mode, la salle ne désemplit guère. Les riches de Paris -et les étrangers de distinction mettent des cravates blanches; leurs -femmes se couronnent de fleurs et se décollètent jusqu’à mi-corps, -et tout ce monde se lorgne et se salue de huit heures à minuit, en -attendant que la pièce finisse. Voilà ce qui se passe à l’Opéra, les -jours d’ennui. - -Les jours de plaisir sont infiniment plus rares. On n’en compte pas -plus de dix ou douze tous les hivers. La fête commence à minuit, et se -termine vers cinq heures du matin. - -Le prix d’entrée est fixé à dix sous pour les femmes, à sept francs dix -sous pour les hommes. Les billets se vendent chez les coiffeurs et les -gantiers. L’entrée est gratuite pour les écrivains, les journalistes, -les artistes en renom et les femmes les plus connues pour leurs -mauvaises mœurs. Les noms de ces privilégiés sont inscrits sur deux -listes. Les hommes donnent leur nom à la porte, les dames reçoivent une -invitation à domicile. - -Les hommes ne sont admis qu’en costume ou en habit noir; les femmes en -costume ou en domino. On assure qu’autrefois, sous la Restauration, les -femmes du monde venaient chercher aventure au bal de l’Opéra. Je crois -que la mode en est passée depuis longtemps. Les demoiselles à qui l’on -a donné du bois de rose n’osent plus guère y venir, même en domino, -parce que la réunion est trop mêlée. Le public féminin se compose en -grande majorité de tout ce qui se promène nuitamment sur les boulevards -de Paris. Quelques ouvrières en voie de perdition, quelques figurantes -des petits théâtres et une centaine de femmes du demi-monde complètent -le total. Les hommes sont de toute condition: beaucoup de princes -russes et passablement de croque-morts. Un croque-mort très-gai et bon -danseur s’est fait une sorte de réputation dans ces fêtes nocturnes. Il -porte un costume de troubadour assez plaisant, et il se démène à lui -seul comme un million de diables. Mais il est triste au fond du cœur: -les princes russes lui ont pris sa maîtresse, appelée Rigolboche, pour -en faire une célébrité. - -Il y a vingt-cinq ou trente ans, les artistes et les jeunes gens du -monde se costumaient volontiers pour aller rire à l’Opéra. L’admirable -collection de Gavarni, que je te montrerai un de ces jours, a conservé -le souvenir de ces folies élégantes. Mais le XIXe siècle avait trente -ans, et voilà qu’il vient d’attraper la soixantaine. Les gens du monde -ne se costument plus que pour cinq ou six bals officiels. Ils le font -gravement: le choix d’un costume est presque aussi sérieux que le -choix d’un état. On s’applique à être beau, imposant et sublime; on -craindrait d’être ridicule et impropre à la diplomatie en revêtant -un costume gai. Aussi les réunions du monde sont-elles peuplées de -costumes historiques ou nationaux. On n’y voit que des Henri IV et des -Charles-Quint, des Louis XIV et des François Ier, des Buckingham et -des Philippe II, des Charles Ier sortis de leur cadre et gais comme -s’ils marchaient à l’échafaud. Les costumes nationaux sont presque -tous empruntés à l’Orient, avec beaucoup de cachemires, d’aigrettes en -brillants et d’armes damasquinées. Ce serait peu de se montrer en Turc -ou en Arabe: on veut être ambassadeur arabe ou gentilhomme turc. - -A l’Opéra, les gens du monde et les marchands de lorgnettes sont -uniformément vêtus de l’habit noir. Ils ne diffèrent que par la -coupe, et il faut être tout près pour distinguer les clients d’Alfred -des habitués de la Belle-Jardinière. Ceux qui arborent le costume -sont, pour la plupart, des ouvriers qui n’avaient pas d’habit, et -qui ont laissé leur paletot en gage, ou des hommes spéciaux que -l’administration des bals équipe à ses frais. Cette catégorie est -la plus voyante et la plus bruyante. Elle arrive à pied le long des -boulevards pour exciter les passants et leur prouver d’avance que -le bal sera beau. Elle porte des casques fabuleux et des panaches -invraisemblables; elle crie, elle chante, elle emplit la voie publique -de sa réclame tapageuse. Mais les costumes, qui servent depuis bien des -années, ne sont ni très-frais ni très-originaux. C’est presque toujours -la même plaisanterie: un doge récureur d’égout, ou un pacha étameur -de casseroles. La seule nouveauté qui ait paru depuis dix ans est le -costume de _baby_. - -Rarement, très-rarement, quelques jeunes gens de bonne famille se -costument après boire; mais ils ont soin de se faire une figure -méconnaissable, car le siècle a soixante ans. - -C’est pour toi, ma chère cousine, que je me suis fourvoyé dans ce -lieu de plaisance; mais, si tu viens à Paris l’hiver prochain, je te -dispense de me rendre la pareille et d’y aller pour moi. J’ai entendu -dans les couloirs le cri des femmes à qui l’on prenait la taille, et -j’ai regretté de n’être pas venu en costume de garde municipal. - -Un flot de promeneurs en habit noir me porta bientôt jusque dans -la salle. La musique, énorme et assourdissante, me fit croire un -instant que j’entendais une symphonie de M. Wagner. Mais bientôt je -distinguai à travers le tapage un certain nombre de motifs légers, -faciles, agréables, empruntés un peu partout, mais disposés dans un -ordre ingénieux. Le chef d’orchestre et le directeur des bals est M. -Strauss, un fort aimable homme, grand amateur de bric-à-brac et grand -connaisseur de tableaux. Je ne te dirai rien de la danse, sinon qu’elle -est beaucoup plus animée que dans les bals officiels. Le parquet -s’abaisse et s’élève; il bondit avec la foule. Un danseur à panache, -que j’admirais avec étonnement, écrasa d’un coup de pied mon chapeau -sur ma tête. Si celui-là est payé par l’administration, je dois avouer -qu’il gagne bien son argent. - -Un nuage de poussière et de feu planait au-dessus de la foule. -Cependant je vis que toutes les loges de la galerie étaient occupées -par des jeunes gens riches qui causaient avec des dominos. Je -m’expliquai facilement l’utilité de ces loges, qui sont autant de -salons où le locataire est chez lui. Il peut y conduire ses amis ou les -dominos dont la conversation lui a plu. C’est pourquoi une loge de la -galerie se loue plus de cent francs pour un soir. - -Le foyer, sans admettre une intimité aussi étroite, est cependant un -lieu consacré aux plaisirs les plus délicats. On y cause, et j’aime -à causer; tu le sais mieux que personne. Je m’introduisis donc au -foyer, très-curieux d’apprendre quel genre de conversation pouvait -s’établir entre des personnes de conditions si diverses. Je fus un -peu désappointé quand je vis qu’il n’y avait guère que des hommes, -et que tout le monde gardait son chapeau sur la tête. La foule était -si pressée, que les rendez-vous dans un pareil milieu me parurent -impossibles ou à peu près. J’aperçus quelques femmes en domino qui -s’étaient assises sur des banquettes et semblaient n’y prendre aucun -plaisir. Aucune d’elles ne me fit l’honneur de m’intriguer, ni même de -m’adresser la parole. Elles étaient assez mal vêtues pour la plupart, -et portaient, en guise de domino, un camail de taffetas sur une -vieille robe de soie noire. J’essayai, mais en vain, d’entamer avec -elles quelqu’une de ces conversations où triomphe l’esprit français. -La première me demanda aux premiers mots un bouquet de dix francs; -j’ai su depuis qu’elle avait l’intention de le revendre cent sous à -la bouquetière. La seconde se suspendit à mon bras et me pria de lui -acheter un bâton de sucre de pommes; mais je reconnus à sa démarche -qu’elle avait exprimé une envie de femme grosse, et je ne jugeai pas -à propos de la satisfaire. Une troisième, plus modeste, s’informa -poliment si je pouvais lui prêter dix sous pour retirer son manteau du -vestiaire. A une proposition si raisonnable, je ne pouvais légitimement -opposer un refus. Je donnai les dix sous, et une larme monta jusqu’à -mes yeux à l’idée de toute la misère qui se cachait sous cette -mendicité. Malheureusement, la même personne m’aborda une seconde fois -sans me reconnaître, pour me demander les mêmes dix sous. - -J’observai la physionomie des hommes qui se promenaient au foyer. Les -uns bâillaient, les autres causaient de leurs affaires; aucun n’avait -l’air de s’amuser. C’était au point que je me demandai pourquoi tous -ces gens-là n’allaient pas entendre _Pierre de Médicis_, et dormir -ensuite dans leur lit? - -Cette réflexion m’en inspira une deuxième, et je pris le parti de -rentrer bourgeoisement chez moi. Mais, en traversant le couloir qui -sépare le foyer de la galerie, je reconnus un artiste de mes amis. Tu -ne saurais croire, cousine, la joie qu’on éprouve à rencontrer, dans -ces solitudes trop peuplées, une figure de connaissance. Je harponnai -mon ami, qui se tenait debout, tout seul, contre une colonne. Il ne -témoigna point de joie à ma vue; mais, comme il est obligeant de sa -nature, il me permit de m’emparer de lui. - ---Eh bien, lui dis-je, as-tu rien vu de plus ennuyeux? - -Il sourit finement et me dit: - ---Tu vas me gêner un peu; cependant, je veux consacrer dix minutes à -ton instruction. Il y a ici quatre à cinq mille personnes qui payent -pour s’ennuyer hors de leur lit; il y en a une vingtaine qui s’amusent -gratis, et je suis du nombre. Tu en seras peut-être un jour, si tu -prends goût au bal de l’Opéra. - ---Jamais!... Quand donc et comment pourrais-je m’amuser dans cette -cohue? - ---Quand tu connaîtras tout Paris, et surtout lorsque tout Paris te -connaîtra. Sache, grand innocent, que, parmi tous les dominos crottés -que tu as froissés du coude, il y a une centaine de jolies femmes qui -valent bien quelques journées d’attention. Peu de duchesses, c’est bien -certain, mais des actrices, des femmes du demi-monde, qui s’ennuient -chez elles et qui viennent se distraire ici. Je t’assure, foi d’honnête -garçon, que j’en ai reconnu plus de dix qui te feraient baiser la -semelle de leur bottine, si elles voulaient s’en donner la peine. - ---Comment les as-tu reconnues? - ---On reconnaît aisément les personnes, lorsqu’on les connaît un peu. -Mais il est bien certain que je ne les aurais pas distinguées dans la -foule, si elles n’avaient commencé par venir à moi. - ---Elles te connaissaient donc? - ---De vue et de nom: c’est tout ce qu’il faut. - ---Et tu as fait leur conquête? et tu vas les emmener souper? - ---Grand enfant! Une femme qui est libre de toute sa soirée, le jour -où on la rencontre, ne vaut pas la peine d’être rencontrée. Mais, si -tu veux connaître l’utilité pratique des bals de l’Opéra, la voici: -un garçon, libre de son temps et de sa personne, qui va aux premières -représentations, aux courses et au bois de Boulogne, n’est plus tout -à fait un étranger pour les deux ou trois cents jolies femmes qui -mènent la vie de Paris. Il les a lorgnées tout un soir au théâtre ou -rencontrées tout un mois dans leur voiture. Peut-être une d’elles, au -bout de quelque temps, s’est sentie portée d’inclination vers lui. Mais -où se voir? où se parler? comment s’entendre? L’hiver arrive; on va -faire un tour au bal de l’Opéra. Un mot dit en passant en amène deux; -la connaissance est bientôt faite. Si ce n’est pas au premier bal, -c’est au second, mais on finit par prendre rendez-vous. Mon atelier -a vu le dénoûment de bien des comédies qui avaient toutes commencé -là, auprès de ce pilier. J’y suis toujours, car il faut que les gens -sachent où nous trouver lorsqu’ils ont un mot à nous dire; j’y suis -seul, car il y a des femmes timides, même dans le demi-monde, et qui -n’aiment point à parler devant un tiers. Et maintenant, fais le -tour du couloir: tu compteras vingt ou trente garçons qui ont fait -le même raisonnement que moi, et qui ne perdent pas leur soirée. -Si l’administration avait l’idée de louer des places de couloir, -elle ferait de l’argent, et les trente spéculateurs en question y -trouveraient encore leur compte. - ---Ainsi donc, m’écriai-je un peu stupéfait, nous sommes ici cinq à six -mille pour le plaisir de vingt ou trente privilégiés comme toi! - ---Halte-là! Si tu es friand de statistique, je te prouverai un jour, -chiffres en main, que le bal de l’Opéra est une institution de la plus -haute utilité: il fait circuler l’argent du public; il enrichit les -gantiers, les cochers, les couturières, les tailleurs (ton habit est -perdu; nous étions sous les bougies!); il permet aux restaurateurs -d’écouler tous leurs mauvais vins, toutes leurs crevettes de huit -jours, tous leurs poulets de rebut, toutes leurs marchandises avariées; -il a fait la fortune de plus de cent médecins, d’un surtout. - ---Celui qui guérit les fluxions de poitrine? - ---Précisément. - - - - -XVII - -LE MUSÉE DE LANDERNEAU - - Explication de mon silence.--Voyage en Bretagne.--Célébrité de - Landerneau.--Embellissements de la ville.--École des Beaux-Arts.--Les - artistes de Landerneau.--Les grands.--Les médiocres.--Les - mauvais.--Hôtel des ventes.--Galeries célèbres.--Trouvailles.--Le - Raphaël de M. Morris Moore.--Le musée de Landerneau.--Les - conservateurs.--Leurs devoirs.--Un Titien sur le pavé.--Un ivoire - du VIIe siècle.--Un petit homme qui nettoie les tableaux.--Galerie - maudite.--Flamands sans couleur.--Vénitiens blafards.--Je demande la - tête d’un conservateur.--Le vin de 1834. - - - Ma chère cousine, - -Si je t’ai laissée un bout de temps sans nouvelles, c’est que j’ai -couru le pays. J’arrive de Landerneau, en Bretagne, tel que tu me vois -ce matin. - -Landerneau est un petit Paris pour la culture et le culte des arts. -Les habitants de cette localité s’intéressent à tout ce qui se fait de -beau dans l’Empire français. Aussi, toutes les fois qu’un jeune artiste -sort du pair, lorsque M. Hébert achève _la Mal’aria_, lorsque M. -Baudry peint sa _Vestale_, que M. Guillaume expose ses _Gracques_ ou -M. Perraud son _Faune_, les connaisseurs ne manquent pas de dire: «Il y -aura du bruit dans Landerneau.» - -Pareillement, lorsqu’il se produit un grand scandale, que M. Galimard -est chargé de peindre la rue de Rivoli dans toute sa longueur, ou -qu’une dame, peintre de fleurs, obtient la commande de deux batailles; -lorsque les conservateurs d’un musée massacrent un chef-d’œuvre ou -couvrent d’or une croûte, tous les gens bien informés prédisent à coup -sûr qu’il y aura du bruit dans Landerneau. - -Landerneau est, d’ailleurs, une fort jolie ville, reconstruite à neuf -sur le modèle de Paris. Elle avait autrefois des rues étroites et des -maisons malpropres. La municipalité, humiliée d’un état de choses qui -rappelait le moyen âge, fit élargir les rues et rebâtir les maisons. -Puis, voyant que la ville ainsi refaite manquait d’ensemble et -d’harmonie, elle la fit incendier pour cause d’utilité publique et la -reconstruisit sur un plan qui ne laisse plus rien à désirer. Cela coûta -quelque argent, mais on pourvut à tout par un système d’octroi fort -paternel, qui augmente à peine de trois francs le prix d’un verre de -vin. - -Landerneau possède une école des beaux-arts, précieux établissement où -les professeurs viennent une fois par semaine pour s’assurer que les -élèves ne sont pas morts. - -Cette école produit de grands artistes, de médiocres et de mauvais. - -Les grands artistes, à Landerneau, ne sont pas les plus riches. -La conscience de leur talent et une certaine fierté naturelle les -empêchent de faire le pied de grue aussi longtemps qu’il le faudrait -dans les antichambres de M. le maire. Aussi n’obtiennent-ils guère -de commandes. Ils travaillent pour la gloire, c’est-à-dire pour la -satisfaction d’exposer leurs ouvrages dans une salle de l’hôtel de -ville. L’exposition s’ouvre tous les sept ans, à moins toutefois que -le concierge n’oublie de l’ouvrir. L’entrée du salon était gratuite -jusqu’à ces derniers temps; mais, pour répandre le goût du beau dans -les classes pauvres, on l’a mise à vingt sous. Pendant toute la durée -des expositions, les feuilles de Landerneau impriment un article des -beaux-arts où la critique glorifie en patois d’atelier le talent de -tous ses amis. Cet éloge, que le public ne lit guère, est la plus belle -récompense et le plus clair revenu des grands artistes. - -Les médiocres sont les plus heureux. Pourvu qu’ils suivent le courant -de la mode, qu’ils se conforment au goût du jour, et surtout qu’ils se -gardent avec soin de rien faire de grand, ils sont sûrs de vendre leurs -tableaux 100 francs la pièce à quelques honnêtes marchands qui les -revendront 1,000. Si, par exception, un tableau montait à 1,000 francs -dans l’atelier de l’artiste, il en vaudrait 10,000 dans la boutique -d’un marchand. La proportion est toujours la même. C’est pourquoi ces -messieurs du négoce accusent la rigueur des temps et jurent que leur -bénéfice se réduit à zéro. - -Les mauvais artistes qui n’ont aucun talent sont l’objet d’une -protection spéciale dans la ville de Landerneau. Lorsqu’ils ont -démontré qu’ils ne peuvent rien faire de bon et fourni toutes les -preuves nécessaires, l’autorité les adopte, le conseil municipal les -prend sous son aile. On dépense un million tous les ans pour les -retenir dans une voie où ils auraient mieux fait de ne jamais entrer. -Au lieu de les renvoyer à l’épicerie ou à la taille des moellons, on -les occupe à copier de mauvaises copies d’un détestable portrait de M. -le maire; ébauches informes que l’autorité paye en fermant les yeux -et qu’elle expédie sans perdre de temps dans les villages les plus -reculés. C’est ainsi que la ville de Landerneau s’efforce d’encourager -les arts. Peut-être emploierait-elle plus utilement ses largesses si -elle donnait 25,000 francs par an aux jeunes artistes de mérite, pour -les dispenser de peindre des tableaux de pacotille et des portraits de -concierges. - -La ville de Landerneau s’est fait bâtir un hôtel des -commissaires-priseurs où l’on vend des tableaux anciens et modernes -pour plus de vingt millions par an. Tous les notables du pays, sauf -pourtant M. le maire, prennent part à ce commerce. On ne les appelle -pas marchands, mais amateurs, et ils décorent leurs boutiques du nom -de galeries; moyennant quoi, ils gagnent des sommes importantes. Tel -gentleman qui rougirait de gagner cent écus sur la vente d’un cheval en -vole cinquante mille sur un tableau et n’en est que plus fier. - -Les plus riches de ces messieurs se sont associés dans un intérêt -commun. Ils forment la sainte-alliance des galeries célèbres. Quiconque -a pour 500 mille francs de tableaux dans sa maison est censé n’avoir -chez lui que des tableaux authentiques. Aucun associé ne lui donnerait -un démenti: le droit des gens s’y oppose. Il suit de là que les copies -achetées par les riches amateurs se revendent comme des originaux; -les croûtes qu’ils ont honorées de leur choix s’élèvent au rang des -chefs-d’œuvre. - -Le public de Landerneau est si ignorant et si naïf, qu’il accepte la -décision de ces messieurs comme parole d’Évangile. Il paye à des prix -fous le rebut des galeries célèbres, quand les propriétaires daignent -le mettre en vente. Il ferme l’oreille aux protestations des artistes -et des critiques, car on a su lui démontrer que les artistes étaient -incompétents dans les matières d’art, et les critiques ont eu soin de -prouver eux-mêmes qu’ils n’y entendaient pas grand’chose. Il ne croit -que les riches, ce bon public de Landerneau! Qu’ils soient princes du -sang, députés ou fumistes, ils sont infaillibles en peinture par cela -seul qu’ils sont riches. - -Cependant, ma chère cousine, il arrive que des amateurs, même -très-riches, passent auprès d’un chef-d’œuvre sans le dépister. Il se -peut même qu’un Raphaël aussi beau et aussi authentique que l’_Apollon -et Marsyas_ de M. Morris Moore soit exposé huit jours à l’examen de -toute une ville sans qu’aucune personne autorisée y reconnaisse le -pinceau de Raphaël. On a vu des hommes qui n’étaient pas très-riches -mériter de le devenir par la sagacité de leurs recherches, la beauté de -leurs trouvailles, l’autorité irréfutable de leurs démonstrations. - -Qu’arrive-t-il alors? Toute la sainte-alliance des galeries, tous les -riches amateurs et tous les experts à leurs gages se liguent contre -le chef-d’œuvre inconnu qui s’est produit sans leur permission. Quels -que soient le mérite de l’œuvre et l’authenticité de la signature, on -trouve d’excellentes raisons pour l’attribuer à quelque élève de Jules -Romain, ou, au pis aller, à Jules Romain lui-même. Mais les amateurs -et les experts se laisseraient tous égorger plutôt que de naturaliser -un chef-d’œuvre qu’ils n’ont pas inventé. Le préjudice serait trop -grand pour leur amour-propre et surtout pour leur intérêt. Un _tolle_ -général s’élève dans Landerneau. Le pauvre inventeur, étourdi par les -criailleries, s’enfuit dans le camp des critiques. Il leur montre le -chef-d’œuvre. Les critiques prennent leur lorgnon et reconnaissent la -composition, le dessin, la couleur, le faire de Raphaël. Il s’adresse -aux artistes, et les artistes de talent tombent à genoux devant le -génie du maître. Il revient aux amateurs et les amateurs lui répondent: -«Donnez-nous votre tableau pour rien; il sera authentique avant trois -jours.» - -Heureusement, ma chère cousine, il y a un musée à Landerneau. Un musée -est une collection d’œuvres authentiques, acquises à grands frais -des deniers publics pour l’honneur du pays, la joie des habitants -et l’instruction des artistes. Quelques administrateurs choisis -par le maire sont chargés d’entretenir et d’augmenter ce trésor -municipal. Ils ont le triple devoir de conserver intact le dépôt -qui leur est confié, d’empêcher qu’aucune copie ni contrefaçon n’y -soient introduites par fraude, d’y faire entrer à l’occasion tous les -chefs-d’œuvre authentiques dont la possession serait utile ou honorable -à la ville de Landerneau. - -L’inventeur aux abois va trouver ces hommes de bien. - ---Messieurs, leur dit-il, j’ai découvert un tableau de maître. -Regardez-le seulement, et vous le tiendrez pour authentique si vous -savez votre métier. Nos riches amateurs le repoussent avec toutes -les apparences du dédain, parce qu’ils l’ont laissé passer en vente -publique; ils ne lui rendraient justice que si je leur en faisais -présent. J’aime mieux vous le céder pour le prix qu’il me coûte, afin -que votre sanction et le grand jour du musée me vengent de tous les -quolibets. Acceptez donc mon Raphaël! - -MM. les conservateurs du musée répondent au malheureux inventeur: - ---Monsieur, si votre tableau était à moitié détruit et repeint du -haut en bas, nous en donnerions 7 ou 800,000 francs, pourvu qu’il -sortît d’une galerie célèbre. Le pavillon, en ce cas-là, couvrirait -la marchandise. Mais un simple chef-d’œuvre qui vient on ne sait d’où -ne servirait qu’à nous compromettre. Nous aimons mieux vous prouver -que votre Raphaël est l’œuvre d’un grand maître inconnu, ce qui lui -ôte toute espèce de valeur. N’insistez pas pour nous le vendre: nous -prouverions alors que vous l’avez fabriqué vous-même et qu’il ne vaut -pas deux sous. Le public et le gouvernement, qui s’y connaissent aussi -bien l’un que l’autre, nous croiraient sur parole. - ---Eh bien, s’écrie l’inventeur exaspéré, prenez-le pour rien! je vous -le donne. Il ne sera pas dit qu’une œuvre de ce mérite sortira de notre -pays. - ---Gardez votre tableau! répondent les conservateurs du musée chargés -d’entretenir et d’augmenter le trésor artistique de Landerneau. Si -nous faisions l’imprudence de l’exposer dans une de nos galeries, on -se mettrait peut-être à l’admirer, et l’on nous blâmerait de ne pas -l’avoir acquis plus tôt. - -Voilà, ma chère cousine, ce qui se passe dans une des villes les plus -intelligentes de notre pays. Il est vrai que Landerneau est loin de -Paris; mais la chose n’en est pas moins surprenante. Je savais bien -qu’à Londres, M. Morris Moore, inventeur d’un Raphaël très-beau et -très-authentique, avait trouvé un ennemi acharné dans la personne de -sir Charles Eastlake, directeur de l’Académie des beaux-arts et de -la Galerie nationale. J’avais même entendu dire que M. Morris Moore -s’était vengé en prouvant à la chambre des communes que sir Charles -Eastlake achetait un faux Holbein pour 17,750 francs et détruisait -des chefs-d’œuvre authentiques, sous prétexte de les nettoyer. Mais -je n’aurais jamais supposé que la moindre de ces horreurs pût se -renouveler en France. - -Ce que je vis à Landerneau dissipa mes dernières illusions. Je -rencontrai sur le seuil du musée un vieillard respectable qui -remportait un tableau sous son bras. Il me prit à partie sans me -connaître et me dit: - ---Regardez! c’est un Titien authentique. Tous nos grands peintres l’ont -vu: M. A., M. B., M. C., M. D.! Ils disent unanimement qu’il y aurait -crime à laisser sortir un tel chef-d’œuvre de Landerneau. Tous nos -critiques sont du même avis; tous nos amateurs désintéressés pensent -comme les critiques. Mais ces messieurs de l’administration ne veulent -de mon tableau à aucun prix. Ils prétendent, sans aucune raison ni -apparence, que c’est un Bonifacio! - -Je consolai ce pauvre homme du mieux que je pus. Je lui dis que les -conservateurs d’un musée devaient apporter dans leurs achats la plus -grande réserve, et qu’on ne saurait être trop prudent lorsqu’on manie -les fonds du public. D’ailleurs, le musée de Landerneau était déjà un -des plus riches de l’Europe, et les conservateurs avaient assez à faire -s’ils voulaient conserver religieusement le dépôt qui leur était confié. - -Là-dessus, je tournai le dos au vieillard et j’entrai dans une grande -salle où tous les conservateurs étaient réunis. Je les vis tous à -genoux, plongés dans une sorte d’adoration muette. L’objet de leur -culte était un petit fétiche d’ivoire jauni qui me parut assez laid... - ---Messieurs, leur dis-je, vous me pardonnerez si je risque une question -indiscrète; mais je voudrais savoir quel prix vous attachez à ce -brimborion-là? - -Un des conservateurs me regarda d’un air profondément dédaigneux: - ---Apprenez, me dit-il, que nous sommes en admiration devant un ivoire -du VIIe siècle qui ne nous a coûté que 5,500 francs. Le vendeur en -voulait 6,000, mais nous avons marchandé. - -Je demandai à voir le chef-d’œuvre d’un peu plus près. C’était -véritablement un ivoire, et fort bien travaillé par les acides, car -on était parvenu à le fendiller à contre-sens. Une petite inscription -qui avait échappé à la loupe de ces messieurs m’apprit que ce fétiche -avait été fabriqué à Paris en 1860. Il valait bien 25 francs pour un -amateur; il en eût valu 500, s’il avait été authentique. Je présentai -mes compliments à ceux qui faisaient si bien les affaires du musée. - -Un des conservateurs, touché de ma louange, offrit de me promener dans -les galeries de peinture. Il m’arrêta devant un Murillo qui valait bien -30,000 francs, mais que la ville de Landerneau avait payé beaucoup plus -cher. - ---Tout cela n’est rien, me dit-il; venez ici que je vous montre mes -Vénitiens, mes Flamands. Je dis _mes_, car ils sont bien de moi depuis -que je les travaille. Si la modestie ne me retenait un peu, je les -signerais de mon nom. - -Il me conduisit, en effet, dans une galerie où vingt-cinq ou trente -toiles blafardes étaient attribuées à des maîtres flamands ou -vénitiens. Je promenai un regard un peu étonné sur ces tableaux pâles -et décolorés, aussi tristes à voir que les rosiers qui ont la maladie -du _blanc_. On aurait dit qu’un rayon de lune était venu s’étaler sur -ces chefs-d’œuvre pendant les vacances du soleil. La chaude lumière de -l’Italie, les feux étranges que Rembrandt allumait sous sa brosse, les -splendeurs radieuses que Rubens verse à larges flots sur ses montagnes -de chair vivante avaient peut-être passé par là, mais il n’en restait -plus aucune trace. - ---Sérieusement, dis-je à mon guide, que me montrez-vous là? Est-ce -des copies? Elles ne sont pas mal dessinées, mais il conviendrait d’y -ajouter quelques glacis. Est-ce des originaux? Alors expliquez-moi le -malheur qui leur est arrivé. - -Mon guide se dressa sur la pointe des pieds en s’écriant d’une voix -triomphante: - ---Je savais bien que vous ne les reconnaîtriez pas! ils étaient -jaunes! ils étaient colorés! ils étaient barbouillés de soleil ou de -vernis, d’ombre ou de crasse, qu’importe? J’ai tout nettoyé, moi! j’ai -étendu ces toiles par terre! j’y ai mis des ouvriers qui marchaient -dessus! j’ai fait frotter, frotter tant et si bien, que mes hommes se -sont usé le bout des doigts. J’ai frotté moi-même avec du coton et -quelques gouttes d’esprit-de-vin. Il fallait voir danser les couleurs -inutiles et tout ce prétendu luxe de glacis qui fait des ombres sur -les tableaux! Regardez maintenant comme ils sont propres, nos grands -maîtres! comme ils sont frais, tendres et appétissants! La femme que -vous voyez là était brillante comme un feu d’artifice; elle crevait -les yeux, ma parole d’honneur! La voilà blanche comme un poisson; mais -il a fallu du frottage! C’est égal, je ne me plains pas de ma peine. -Que Dieu me donne encore dix ans de vie et tous les tableaux de notre -musée seront aussi blancs que ceux-là. - -Je ne regardais plus les tableaux: à quoi bon attrister mes yeux par le -spectacle de ces ruines? Je regardais mon étrange compagnon. C’était un -petit homme vif, à la figure brune, à l’œil brillant: un illuminé de -la destruction. Évidemment, il était sincère et convaincu comme Danton -ordonnant les massacres de septembre. Mais je songeais avec épouvante -au mal irréparable que de tels hommes peuvent accomplir en dix ans! -J’entrepris de lui prouver qu’il avait gâté toute une galerie. Il rit -d’un petit rire sec et satanique. - ---Oui, dit-il, vous voilà comme les autres: un de plus à me blâmer, -qu’importe? il y a longtemps que je ne compte plus mes ennemis. Mon -siècle aura beau se gendarmer: je sais que la postérité m’élèvera des -statues. - ---Il se peut, cher monsieur, lui répondis-je avec douceur; mais, si -j’avais l’honneur d’être pour un instant le maire de Landerneau, je -commencerais par vous couper la tête!... sauf à vous élever une statue -si la postérité vous donnait raison. Car il est monstrueux qu’un -petit homme brun qui n’est ni artiste, ni même critique, gaspille -arbitrairement l’héritage de nos grands maîtres et le patrimoine de -toute une nation. - ---Des phrases! dit-il en ricanant, des phrases! j’en ferai aussi, quand -je voudrai. Qu’est-ce qu’un musée? Une école pour les jeunes gens. Nos -élèves viennent ici pour étudier le procédé des maîtres; je le leur -montre à nu. - ---Non, morbleu! vous l’écorchez! Croyez-vous que ce Rubens, par -exemple, lorsqu’il sortit de l’atelier du maître, était aussi blafard -que vous nous l’avez fait? - ---Je le suppose, monsieur, je le suppose. - ---Et quand il serait vrai; quand Rubens, ce que je nie, aurait été -un peintre froid, fade et plat; quand il serait vrai que le temps -a corrigé les défauts et complété les qualités de son œuvre, de -quel droit venez-vous lui ravir le bénéfice de l’antiquité et la -collaboration des siècles? Vous avez dans votre cave du vin de 1834; -il est fait, il est bon, vous l’aimez ainsi. Que penseriez-vous d’un -sommelier, qui, sans vous consulter, rendrait votre vin aussi vert, -aussi aigre, aussi cru qu’il l’était en 1834, lorsque personne ne -pouvait le boire? Vous mettriez votre sommelier à la porte, et vous -auriez raison. - ---Turlututu! Vous ne savez donc pas que le nettoyage est à la mode? Sir -Charles Eastlake a fait des miracles en Angleterre. Il a débarbouillé -des Claude, des Poussin, des Paul Véronèse! On ne les reconnaît plus. -Et quelle vivacité dans l’exécution! deux cent seize pieds carrés de -peinture déblayés en deux cent seize heures! C’est prodigieux! - ---Prodigieux, en effet, mon cher monsieur; mais les nettoyages de sir -Charles Eastlake ont provoqué à Londres une enquête parlementaire. - ---Heureusement, monsieur, nous n’avons point de parlement à Landerneau. - - - - -XVIII - -LE LOUVRE - - Le musée de Paris est en danger!--M. Fould et M. de Nieuwerkerke le - sauvent.--Note du _Moniteur_.--Ukase. - - - Ma chère cousine, - -Le massacre des grands maîtres ne se pratiquait pas seulement à Londres -et à Landerneau. La fièvre de destruction gagnait de proche en proche -les conservateurs de tous nos musées: c’était une épizootie. On montre -à Marseille un tableau du Pérugin qui fut effacé, puis repeint, puis -gratté ingénieusement avec la pointe d’un canif. Les curieux vont -voir à Paris la dépouille mortelle d’un _Saint Michel terrassant le -démon_. Ce tableau, qui fut de Raphaël, et qui valut beaucoup d’argent, -ressemble à un chef-d’œuvre comme un noyé de la Morgue ressemble à un -homme. - -La nation, qui a payé les richesses du Louvre et entassé dans nos -galeries un capital de plus d’un milliard, vivait dans la plus douce -quiétude. Elle croyait sa fortune en sûreté entre les mains des -conservateurs, ayant lu dans le dictionnaire que conservateur vient du -verbe conserver. - -Les artistes murmuraient tout bas, mais leur plainte ne sortait guère -de l’atelier. Les critiques dormaient sur l’une et l’autre oreille. -Quelques-uns, réveillés à demi pour un article de commande, se -prosternaient devant la destruction avec un dévouement officiel. - -L’autorité supérieure, le ministère d’État, la direction générale des -Musées ne savaient pas qu’il y eût péril en la demeure. L’homme placé -au sommet d’une administration ne saurait, dans aucun cas, surveiller -les détails, et la France a toujours été gouvernée par une cinquantaine -de chefs de bureau. Les conservateurs étaient, jusqu’à présent, les -chefs de bureau du musée. - -Si les choses avaient marché longtemps du même train, nous aurions -entendu dans dix ans l’éclat de rire de quelque touriste allemand, -italien ou anglais devant nos cadres dévastés, et la France aurait -appris d’un étranger la nouvelle de sa ruine. - -Heureusement, ma chère cousine, M. le comte de Nieuwerkerke a pris des -mesures pour dérober Paris au sort honteux de Landerneau. M. Fould, -ministre d’État, s’est hâté d’approuver une réforme si urgente. Ces -deux hauts protecteurs de notre fortune artistique ont décidé d’un -commun accord qu’il serait interdit aux conservateurs de gratter -un tableau sans le consentement de l’Institut. Or, l’Institut ne -permettra jamais que Paris devienne un autre Landerneau. Les gratteurs -de peinture n’arriveront pas à Raphaël sans passer sur le corps de -M. Ingres, et il faudra tuer M. Delacroix avant d’écorcher un autre -tableau de Rubens. Bonne nouvelle! tous les artistes qui liront le -_Moniteur_ de ce matin s’écrieront avec nous: le Louvre est sauvé! - -On m’assurait aujourd’hui (mais ceci est moins officiel) que M. le -comte de Nieuwerkerke avait donné à ce nouveau règlement une sanction -pénale. Je t’envoie, sans en garantir l’authenticité, un charmant petit -ukase qui circule dans les galeries du Louvre: - - «Article 1er. Tout conservateur, atteint et convaincu d’avoir gratté - un tableau, sera gratté à son tour. - - »Article 2. L’opération aura lieu dans les formes ordinaires. Le - patient, tiré de son cadre, sera étendu sur le parquet. - - »Article 3. On commencera par lui arracher sa perruque, ses fausses - dents, son œil de verre, et l’on effacera ainsi la trace des - restaurations antérieures. - - »Article 4. On s’occupera ensuite d’enlever les cheveux blancs, de - faire disparaître les rides, de ratisser les écailles de la peau. - - »Article 5. Défense absolue d’interrompre le travail avant que le - patient soit redevenu ce qu’il était dans l’atelier de sa mère. - - »Article 6. Les grattoirs de toute forme et de toute grandeur seront - mis en œuvre suivant le besoin. En cas d’absolue nécessité, on - pourrait employer les acides. - - »Article 7. L’exécution de la sentence sera confiée au célèbre - Mortemart, qui s’est fait une spécialité dans ce genre.» - -Tu vois, ma chère cousine, que M. le comte de Nieuwerkerke n’est pas -seulement un artiste de talent et un homme d’esprit. Il ferait au -besoin un fier législateur! - - - - -XIX - -LA QUESTION DES FIACRES - - Promenade des dimanches.--Pas d’omnibus.--Attitude des cochers - de fiacre.--Paris est pavé de piétons qui attendent une - voiture.--Soirée au Gymnase.--Les artistes.--Un maraudeur.--Réflexions - mélancoliques.--Mes plaisirs et mes peines.--M. Haussmann - et mademoiselle Cellier.--Plaintes d’un cocher de la - Compagnie.--Doléances d’un cheval.--La Compagnie en bonne voie.--M. - Ducoux.--Obstacles.--Fusion des voitures de place et des voitures de - remise.--Exigences de la ville de Paris.--1,500,000 francs d’impôt - municipal sur les petites voitures.--Budget de 102 millions.--Son - emploi.--Rage de construction et de démolition.--Le bon berger. - - - Ma chère cousine, - -Il faisait beau dimanche dernier. J’ai voulu profiter d’une occasion si -rare à Paris, et pousser une reconnaissance dans la direction du bois -de Boulogne. - -Tous les Parisiens, ou peu s’en faut, avaient fait le même -raisonnement. La foule emplissait les rues et l’on se marchait sur les -pieds comme dans un bal du grand monde. - -Je m’arrêtai devant un bureau d’omnibus et je demandai si MM. les -chevaux de la Compagnie me feraient l’honneur de me conduire au bout -des Champs-Élysées pour mon argent. Un homme très-affairé me donna pour -toute réponse un petit carton fort sale, où je lus sous la crasse le -numéro 279. Je m’informai auprès de mes voisins. On m’expliqua que deux -cent soixante-dix-huit personnes auraient le droit de monter en voiture -avant moi, si toutefois les voitures n’étaient pas complètes. Le calcul -des probabilités me permettait d’espérer une place d’impériale pour -mardi matin au plus tôt. Je n’eus pas la patience d’ajourner au mardi -ma promenade du dimanche. - -Tout compte fait, il valait mieux prendre un fiacre, quoique les -fiacres coûtent assez cher à Paris. Je suivis donc la rue de Rivoli, -appelant de la main et hélant de la voix tous les fiacres qui -passaient. Les cochers haussaient les épaules d’un air dédaigneux: ils -étaient chargés jusqu’à la gueule, comme on dit en style de cocher. - -Heureusement, la place du Palais-Royal n’était pas loin. Elle sert de -station à quelques centaines de fiacres, et, là, je ne pouvais avoir -d’autre embarras que celui du choix. - -Le fait est que je n’y trouvai nul embarras de voitures: place nette! -Un millier de promeneurs attendaient l’arrivée du premier fiacre, pour -se le disputer à coups de poing. - -Moi qui ne suis pas d’humeur belliqueuse, je pris tout doucement le -chemin de la place Louis XV, qu’on appelle place de la Concorde depuis -que Louis XVI y fut guillotiné. La rue était bordée de promeneurs -immobiles qui attendaient les bras croisés un fiacre absent. - -La place de la Concorde et les Champs-Élysées m’offrirent le même -spectacle, et, comme j’avais fait cinq ou six kilomètres à pied, la -fatigue me conseilla de rentrer au logis comme j’étais venu. «Allons! -disais-je en moi-même, puisqu’il est impossible de trouver un fiacre -lorsqu’il fait beau, je profiterai du premier rayon de pluie pour -visiter le bois de Boulogne!» Lundi, il pleuvait à torrents: Dieu, qui -protége la France et qui la mouille, m’avait exaucé. Il est vrai que -les affaires ne me permettaient pas de courir la campagne; mais, en -revanche, j’avais huit ou dix courses importantes à fournir dans ce bon -Paris. Je me mis en quête d’une voiture. - -J’en trouvai mille et plus, mais aucune n’était libre. Je parcourus, -sous mon parapluie, la rue Vivienne, le boulevard, la Chaussée-d’Antin, -la rue Saint-Lazare, le faubourg Saint-Honoré, et je pus faire le -recensement de cinq ou six mille Parisiens mouillés qui attendaient -sous les portes cochères ce que je cherchais le long du trottoir. - -Décidément, pensai-je en soignant le rhume que j’avais pris, la pluie -et le beau temps favorisent à l’excès la circulation des fiacres. Les -voitures de Paris ne chôment jamais. Quelle industrie florissante! -Heureux entrepreneurs! heureux cochers! heureux chevaux! Que d’argent -et que d’avoine! Mais le public qui paye mériterait d’être mieux servi. -A mesure que notre siècle avance en âge, Paris devient plus grand, -le temps a plus de prix, les hommes sont plus pressés et les jambes -plus paresseuses. Il conviendrait de doubler le nombre des voitures, -et l’entrepreneur qui nous rendrait ce bon office ne perdrait pas son -argent. - -Le même soir, je profitai d’une embellie pour courir jusqu’au Gymnase. -Le spectacle était excellent, et j’y pris grand plaisir, quoique -enrhumé. Lafontaine me ravit; il est rentré dans son élément et il y -fait merveille. Le spectacle se terminait par un petit chef-d’œuvre -de M. Labiche: _les Deux Timides_. Je ris aux larmes. Une jeune et -jolie débutante, aussi recommandable que recommandée, mademoiselle -Francine Cellier, jouait le rôle de Sophie Arnoult dans _Je dîne chez -ma mère_. Sa beauté, sa grâce et son intelligence me transportèrent -au septième ciel. Mais la pluie tombait à minuit, et tous les fiacres -étaient couchés. Je ne trouvai pour rentrer chez moi qu’une voiture de -maraude, sans numéro, sans glaces aux portières, malpropre au dehors, -repoussante en dedans, traînée cahin-caha par un fantôme de cheval. Le -cocher avait l’air d’un malfaiteur; la voiture avait servi à commettre -trois ou quatre espèces de crimes. - -J’en échappai sain et sauf; mais le cocher se fit payer sa course -beaucoup plus cher qu’elle ne valait. Comme ses prétentions me -paraissaient exagérées, il me dit d’une voix de rogomme: - ---De quoi! Est-ce que vous auriez la prétention de me payer comme un -fiacre? Je n’ai pas donné sept mille cinq cents francs pour acheter un -numéro; je ne paye pas vingt sous par jour à la Ville pour l’entretien -de son macadam; je ne suis pas forcé d’avoir domicile à Paris; mon vin -et mon avoine ne sont pas soumis à l’octroi; mon loyer ne coûte rien, -puisque j’ai ma remise dans les carrières Montmartre; j’ai acheté ma -voiture au vieux bois et mon cheval à l’abattoir; c’est pourquoi ma -course ne coûte pas vingt-cinq sous, mais quarante!... - -Ce raisonnement me laissa fort étonné, et je me dis que le service des -voitures de Paris était encore loin de la perfection. Je connaissais la -merveilleuse célérité des _cabs_ de Londres. Ils coûtent un peu cher, -je l’avoue, mais ils courent avec le vent. J’avais entendu louer le -_droschki_ de Saint-Pétersbourg pour la vitesse et le bon marché. Les -carrosses de Rome sont propres et confortables au prix le plus modéré. -Les cabriolets de Naples vont d’un bout à l’autre de la ville, avec -la rapidité de l’éclair, pour neuf sous. Comment se peut-il que les -voitures publiques de Paris prennent la queue après toutes celles de -l’Europe? - -Lorsqu’un Français voit quelque chose qui va mal, il s’en prend tout -d’abord à l’autorité. Rien n’est plus naturel et, jusqu’à un certain -point, plus légitime. Dans un pays où l’autorité exerce un pouvoir sans -limites, on le rend responsable de tout. - -Je me mis donc à murmurer contre la haute et puissante administration -de la ville de Paris. J’accusai le très-dominant préfet de la Seine -de négliger la question des voitures pour celle des expropriations. -En un mot, ma chère cousine, le retour au logis gâta tout mon plaisir -de la soirée. Mademoiselle Cellier me semblait toujours jolie, mais -M. Haussmann me paraissait un peu négligent. J’admirais comme la -jeune artiste avait joué son rôle; je regrettais que le préfet ne -s’acquittât pas mieux du sien. Ma nuit fut agitée, et je vis apparaître -dans mes rêves tantôt mademoiselle Cellier, tantôt M. Haussmann, tantôt -l’un et l’autre à la fois. - -Mardi matin, je sortis de bonne heure pour dissiper les nuages qui -m’obscurcissaient l’esprit. Comme j’avais l’intention de me promener -à pied, je rencontrai plus de cent voitures vides: on en trouve tant -qu’on veut, toutes les fois qu’on n’en veut pas. - -Sur la place du Palais-Royal, je vis un cheval et un cocher qui -mettaient leurs loisirs à profit: ils se battaient ensemble. Je -m’adressai à l’homme, comme au plus raisonnable des deux; je le -rappelai doucement au respect de la loi Grammont, et je lui fis un peu -de morale. - ---Parbleu! répondit-il, vous en parlez bien à votre aise! J’ai été -un homme établi, propriétaire d’une bonne petite voiture et de deux -chevaux blancs qui ne travaillaient que pour m’amasser des gros sous. -Il est venu une grande farceuse de compagnie qui m’a racheté tout ça... -Dame, il le fallait bien, puisque j’étais ruiné si je refusais de lui -vendre. Comme je n’avais pas les reins assez solides pour soutenir -la concurrence, et comme j’étais trop vieux pour apprendre un autre -état, j’ai vendu le numéro, les chevaux et la voiture, et j’ai pris -du service dans la Compagnie en qualité de mercenaire. Mon argent est -mangé depuis longtemps; je vis au jour le jour d’un maigre salaire, -sous la surveillance de quarante ou cinquante employés qui m’espionnent -comme un voleur. Aussi j’escamote l’argent d’une course toutes les -fois que l’occasion s’en présente; et je serais bien bête de faire -autrement, puisqu’on n’a pas de confiance en moi. Lorsque j’attrape une -bonne aubaine, je bois à tire-larigot pour me consoler de mes misères. -Autrefois je portais l’argent à la Caisse d’épargne, parce que j’avais -un avenir; j’espérais acheter une deuxième voiture, puis une troisième, -et devenir finalement un petit entrepreneur. La Compagnie ne m’a laissé -aucune espérance. Mercenaire je suis, mercenaire je mourrai, à moins -qu’on ne me prenne en flagrant délit d’escamotage, auquel cas MM. les -employés me mettraient à pied pour la vie, et il ne me resterait plus -que l’hôpital. - -Tandis qu’il soulageait son cœur de cocher avec une amertume qui me -rappela le souvenir de feu Collignon, je regardais son cheval. La -pauvre bête, mal pansée, le poil terne et maculé de boue par quelques -coups de pied tout frais, semblait dire en son patois: - ---Si j’avais choisi mon cocher, ou si quelqu’un me l’avait choisi -avec intelligence, je serais beaucoup moins malheureux. Il faut des -travailleurs assortis, et les bureaux, qui disposent de la vie des -cochers comme de la nôtre, n’ont pas le temps de nous appareiller. Ils -prennent au hasard n’importe quel homme et n’importe quel cheval, et -les condamnent à vivre ensemble. Moi qui suis doux et flegmatique, je -suis tombé sur un compagnon brutal, et cette incompatibilité d’humeurs -abrégera ma vie de deux ou trois ans. - -Je m’en allai tout pensif, et je me rappelai l’histoire de cette -Compagnie impériale des Petites-Voitures qui est chargée de contenter -également le public, les cochers et les chevaux. - -Il y a cinq ans, les voitures de Paris étaient dispersées aux mains -de quelques compagnies et d’une multitude de petits propriétaires. -Une grande compagnie se fonda au capital de 40 millions. Elle voulut -racheter toutes les voitures de place et de remise, persuadée que la -centralisation réduirait les dépenses et doublerait les bénéfices. -La préfecture de la Seine aida puissamment à cette révolution, soit -parce qu’elle espérait améliorer un grand service public qui avait -toujours laissé à redire, soit parce qu’elle se promettait d’augmenter -ses revenus en prélevant une grosse part sur les bénéfices de la -Compagnie. Les anciens propriétaires de fiacres ou de coupés ne furent -pas expropriés pour cause d’utilité publique; mais la peur d’une -concurrence invincible et quelques faux bruits répandus dans Paris les -décidèrent à vendre au plus vite. La Compagnie impériale acheta environ -quinze cents voitures de place et douze cents voitures de remise, -constituant à son profit une sorte de monopole. - -Je me souvenais des brillantes espérances que le public de Paris, -et surtout les pauvres et les ignorants, avaient fondées sur la -nouvelle compagnie. J’avais vu les actions de 100 francs monter à 150 -et plus haut encore dans un espace de quelques jours. Je supposais -que les dividendes avaient répondu à l’attente générale, et je me -demandais comment une compagnie si riche ne faisait rien de plus pour -contenter ses voyageurs, ses cochers et ses chevaux. Fallait-il que -tant de victimes fussent sacrifiées à l’insatiable avidité de MM. les -actionnaires? - -Pauvres actionnaires! Mon portier a eu deux actions de la Compagnie -impériale, comme presque tous les portiers de Paris. C’est hier -seulement qu’il m’a conté ses peines: - ---Monsieur, me disait-il, je n’avais pas trop mal acheté. J’ai eu -mes deux chiffons de papier pour 300 francs. J’aurais pu vendre avec -profit quand les actions ont monté à 180, mais c’était un placement: -j’ai gardé. Pendant cinq ans, j’ai espéré un dividende, ou pour le -moins un intérêt de 5 pour cent: on ne m’a rien donné. A la fin, le -découragement m’a pris, et j’ai vendu mes actions à 30 francs pièce; -60 francs pour les deux! C’est 240 francs perdus, sans compter les -intérêts! - ---Mais alors, dis-je en moi-même, qui trompe-t-on ici? Tout le monde se -plaint: voyageurs, cochers, chevaux, actionnaires. Le mal est grand; -d’où vient-il? quel remède y pourrait-on apporter? - -La police correctionnelle a réformé un gros abus en punissant les -administrateurs qui empochaient les bénéfices. - -Un homme d’une capacité incontestable et de la plus haute intégrité, un -des fonctionnaires les plus droits de notre pauvre révolution de 1848, -M. Ducoux, est placé à la tête de l’entreprise. Il a pris en main la -tâche ingrate de réparer cinq années de désordres et de gaspillage et -de sauver un capital de 40 millions, le denier des pauvres, le trésor -des petites gens. Il a jeté dans cette affaire son temps, sa vie, sa -fortune et la fortune de ses amis. Les actionnaires ont deviné que lui -seul était capable de sauver la Compagnie, si la Compagnie pouvait -être sauvée: ils lui ont confié des pouvoirs de dictateur. - -Déjà l’influence de ce nom pur, la réforme du luxe administratif, la -suppression de quelques rouages inutiles, et surtout l’œil du maître, -ont diminué la dépense, allégé le passif, rassuré les actionnaires, -relevé le crédit de la Compagnie. - -Mais, sans parler du matériel, qui se fait vieux, la Compagnie -impériale est atteinte de deux vices organiques. - -Le premier est la réunion des fiacres et des voitures de remise sous -une même administration. - -L’autre est un traité qui décerne tous les bénéfices de la Compagnie à -la préfecture de la Seine. - -La Compagnie, en réunissant l’exploitation de mille deux cents voitures -de remise au monopole des voitures de place, n’a pas fait une bonne -affaire. Il est facile de comprendre que la location des coupés de -remise ne saurait profiter qu’à l’industrie privée. Un petit loueur -qui possède trois ou quatre voitures peut s’installer n’importe -où, dans une boutique, au fond d’une cour, ou même sous une porte -cochère. Il surveille lui-même l’exactitude de ses cochers, la santé -de ses chevaux, la distribution de ses fourrages. S’il s’absente -pour une heure, il se fait remplacer par sa femme, ou sa fille, ou -son petit garçon. Il est connu dans le quartier: c’est à lui qu’on -vient se plaindre si l’on n’est pas content; c’est lui qui punit les -travailleurs employés à son service, lorsqu’ils manquent de politesse -ou de probité; c’est encore lui qui ménage la bougie des lanternes et -l’avoine de la musette: rien n’est perdu ni gaspillé, grâce à lui. A -force de soin, d’attention et d’économie, ce petit industriel fait -rendre à son capital un intérêt de quatre ou cinq pour cent. - -Mettez une compagnie à sa place: que gagnera-t-elle? Une augmentation -de recettes? Non, car la voiture, le cheval et le cocher ont fait tout -ce qu’ils pouvaient faire lorsqu’ils ont amassé de douze à quinze -francs en un jour. Une réduction sur les dépenses? J’en doute. Les -chevaux, les voitures et les cochers sont des unités parfaitement -distinctes; il n’y a nul profit à les agglomérer. Les maquignons -n’ont jamais donné treize chevaux à la douzaine; les carrossiers -ne font aucun avantage à celui qui achète les voitures en gros; la -nourriture de vingt cochers coûte exactement vingt fois plus cher que -la nourriture d’un seul. Il y a peut-être quelque chose à gagner sur -le prix des fourrages; mais tout approvisionnement est un capital -qui dort, et le coulage est toujours plus considérable dans un -grand magasin que dans un petit grenier. Ajoutez que les frais de -surveillance, les frais d’administration et la nécessité de trouver ou -de créer de grandes remises au centre même d’une capitale dévoreront -d’emblée une bonne part du revenu. - -Quant au public, à cet honnête et patient public de Paris, il lui -sera d’autant plus malaisé de trouver une voiture que les remises -deviendront plus vastes et la centralisation plus puissante. Supposez -que la Compagnie n’ait plus que dix établissements dans la ville: elle -sera peut-être un peu mieux en mesure de surveiller ses ouvriers; mais -le voyageur, l’homme pressé, celui qui paye, ne pourra plus aller -chercher un coupé de remise, à moins d’avoir un carrosse à lui. - -J’ai vu souvent que l’autorité se donnait beaucoup de peine pour faire -mal et à grands frais ce que la liberté ferait mieux et à meilleur -marché. Pourquoi ne permettrait-on pas à Paris ce qui se tolère sans -inconvénient dans presque toutes les grandes villes de l’Europe? -Lorsqu’un particulier a un cheval, une voiture et une remise, que ne -lui permet-on de se mettre à la disposition du public? Prenez les -précautions les plus indispensables: exigez que l’homme sache conduire, -que la voiture soit propre et que le cheval soit valide; exigez que le -nom et l’adresse du propriétaire soient inscrits en lettres apparentes -sous les yeux du voyageur. Vous encouragerez ainsi une petite industrie -vraiment utile, et il suffira de quelques agents de police pour la -surveiller. Le voyageur circulera en toute sécurité, la nuit comme le -jour, sachant qu’il confie sa personne et ses biens à un homme établi, -offrant certaines garanties, domicilié à tel endroit et soumis à telle -surveillance d’en haut. Voilà pour les voitures de remise. - -La Compagnie impériale, que nous avons à cœur de sauver, sera-t-elle -tuée par cette concurrence? Non. - -Si je tiens à sauver la Compagnie impériale, ce n’est pas seulement -parce qu’elle existe et que ses actionnaires, comme ses honorables -administrateurs, sont dignes de tout notre intérêt; c’est aussi parce -qu’elle est nécessaire. Les coupés de remise auraient beau s’accroître -en nombre sous un régime de liberté, ils ne suffiraient jamais aux -besoins de la population: il faut des fiacres. C’est peu que le -Parisien aisé trouve dans sa rue et presque à sa porte une voiture -de remise à deux francs la course. Le marchand pour ses affaires, -l’employé, le commis, le petit rentier pour ses visites, l’ouvrier pour -sa noce, ont besoin d’une voiture à bon marché, dans les prix de vingt -à vingt-cinq sous, intermédiaire entre l’omnibus et le coupé de remise. - -Cette énorme réduction de prix ne peut s’obtenir qu’à une seule -condition, et c’est ici que le concours de l’autorité devient -nécessaire. Nous avons vu que les loueurs sous remise, en liardant sur -toutes les dépenses et en mettant la course à deux francs, gagnaient -au plus l’intérêt de leur capital. Comment les fiacres pourront-ils se -tirer d’affaire s’ils abaissent leur tarif à vingt ou vingt-cinq sous? - -Ils le pourront si l’administration de la ville de Paris leur permet -de stationner sur la voie publique et d’économiser ainsi le loyer -d’une remise. Une remise est une boutique, et les boutiques se louent -horriblement cher depuis la reconstruction de Paris. Le moindre hangar, -dans les beaux quartiers, représente un capital de cinquante mille -francs, puisque le terrain vaut plus de cinq cents francs le mètre. Or, -combien pensez-vous qu’on puisse remiser de voitures sur une surface -de cent mètres carrés? Donc, il n’y aura de voitures à bon marché que -celles qui pourront séjourner gratuitement dans la rue et attendre -les passants le long du trottoir. Sans ce modeste privilége, point de -fiacres. - -La sécurité des voyageurs exige que ces voitures appartiennent à -une grande compagnie. Il faut que la moralité et le capital d’une -administration responsable servent de garantie au public contre les -violences ou la mauvaise foi d’un cocher. Plus les voitures de place -sont dispersées sur le pavé de Paris, plus il convient qu’elles soient -réunies entre les mains d’un seul gérant. - -Ce travail de concentration est tout fait, puisque tous les fiacres -de Paris, sauf un chiffre insignifiant, appartiennent à la Compagnie -impériale. Rien de plus honorable, rien de plus sûr et de plus -rassurant que l’administration de M. Ducoux. Les tarifs modérés que -l’autorité supérieure a établis sont de nature à contenter le public -sans ruiner les actionnaires, et l’on peut dire sans paradoxe que la -Compagnie impériale des fiacres, une fois débarrassée de ses voitures -de remise, servira régulièrement les intérêts de son capital, avec -quelque petit dividende. - -A qui les servira-t-elle? _That is the question._ Aux actionnaires? Je -ne connais pas un seul actionnaire qui ne soit de cet avis; mais il -semble que l’administration de la ville de Paris professe une opinion -contraire. - -A Dieu ne plaise, ma chère cousine, que j’outrage aucun pouvoir -constitué! Je dis ce que je pense, quelquefois moins, jamais plus, et -je le dis avec toute la politesse que la nature et l’éducation m’ont -départie. Quelques amis me trouvent trop timide et prudent à l’excès: -c’est que j’ai pour système de n’abuser de rien, pas même de la liberté -permise à la critique. Je touche par-ci par-là, du bout de ma plume, à -tous les abus qui lèvent la crête; mais toutes les personnes investies -d’une autorité quelle qu’elle soit, me sont sacrées. - -La fougue de mon tempérament me porte quelquefois à m’insurger contre -les choses; mais cet esprit de soumission qui est le fond même de -l’esprit français me pousse à me prosterner devant les gens. Si -j’habitais la Perse ou le Caboul, ou quelqu’un de ces pays où le bien -public s’égare imprudemment dans les coffres des administrateurs, -je signalerais le mal sans accuser personne; je dirais: «Il y a des -millions bien maladroits; il se fait des fortunes trop rapides.» Mais -nous voilà à cent lieues des Petites-Voitures et de la ville de Paris. - -La ville a cru de bonne foi qu’elle faisait la fortune de la Compagnie -impériale. Elle s’est réservé le droit de prélever, sous forme d’impôt, -une part des bénéfices; quelle part? cent pour cent. Voilà un chiffre -que les calculateurs n’avaient pas prévu. C’est l’expérience qui l’a -donné. - -La Compagnie a commencé par acheter au prix de 11,000 francs chaque -voiture de place. Sur cette somme assez ronde, il y a 7,500 francs qui -ne se rapportent ni à la voiture, ni au cheval, ni au harnais, mais -au _numéro_, c’est-à-dire au droit de rouler voiture et de stationner -sur la voie publique. Ce droit, précieux entre tous, coûte donc à la -Compagnie 375 francs par voiture, ou un peu plus de 20 sous par jour. - -La ville a jugé qu’un privilége si brillant ne pouvait se payer -trop cher. Elle a frappé chaque voiture d’un nouveau droit, dit de -_stationnement_, au profit du macadam municipal. - -Or, la Compagnie (déjà nommée) est tenue d’avoir ses magasins et tout -son matériel dans l’enceinte de Paris. Elle paye à la Ville, sous forme -d’octroi, une redevance qui ne laisse pas d’être considérable. - -Les personnes les mieux informées m’ont assuré que le total des -redevances payées par la Compagnie à la ville s’élevait à 1,500,000 -francs par an. J’en conclus que, si la ville était assez généreuse pour -renoncer à ses prétentions, les actionnaires auraient dès à présent -1,500,000 à se partager. - -On me dit que l’honorable M. Ducoux poursuit devant les tribunaux la -réparation de quelques erreurs commises par la Ville au préjudice de -la Compagnie. Entre les juges et les plaideurs, je me garderai bien de -mettre le doigt. - -Mais tu me permettras de te soumettre ici quelques réflexions -très-prudentes et très-mesurées. - -C’est encore la ville de Paris qui a établi aux abords de la Bourse -ces tourniquets ingénieux qui désespèrent nos financiers. On prétend, -dans un certain monde, que les tourniquets ont paralysé les affaires, -abaissé notre marché au second ou au troisième rang et diminué de -quelques milliards la richesse de la France. Par compensation, ils -rapportent 700,000 francs à la ville de Paris. - -Il faut que la Ville soit bien nécessiteuse pour se procurer de -l’argent à ce taux-là? - -Mais non, elle a 102 millions de revenu, le budget d’un royaume de -troisième ordre. - -102 millions ne sont pas une petite affaire. On peut avoir un bon pavé, -un éclairage parfait et une excellente police municipale pour la somme -de 102 millions. - -Malheureusement, ma chère cousine, ce n’est ni le pavé, ni l’éclairage, -ni la salubrité de la ville, ni la sécurité des habitants qui nous -coûtent le plus cher. C’est... comment appellerai-je cette maladie? La -fièvre du changement. - -Une rue était vieille et mal bâtie: on la renverse, rien de mieux. -On en bâtit une autre à la place, mais si vite, si vite, qu’on prend -quelquefois mal ses mesures et qu’il faut démolir des maisons neuves -pour les reconstruire à nouveau. Cela coûte assez cher, à ce que m’a -dit un architecte. - -Il arrive qu’on adopte sans y regarder de trop près le plan d’un -édifice public. Les maçons accourent du bout du monde; il faut -travailler la nuit, le jour; pas une minute à perdre. Mais un homme de -goût passe par là et trouve le monument ridicule. On dessine un autre -plan et l’on s’empresse de bâtir autre chose. - -Un édifice monstrueux s’élève au milieu d’une rue, coupant les -communications, menaçant le boulevard, déshonorant la rue de la Paix. -Passe un homme de bon sens, qui ordonne la démolition. Mais pourquoi -la ville de Paris avait-elle permis de construire? Ne dirait-on -pas qu’elle a pris pour devise les deux mots les plus coûteux du -Dictionnaire: _bâtir_ et _démolir_? - -J’entendais hier un étranger qui revient à Paris après dix ans -d’absence. - ---Vous êtes de singulières gens, me disait-il. A voir la fièvre qui -vous talonne, on dirait que vous êtes des parvenus pressés de jouir, -ou plutôt des usufruitiers qui se hâtent de manger leur revenu. Vous -bâtissez des palais en un mois et vous plantez des arbres tout venus. -Craignez-vous donc de mourir sans postérité, singulières gens que vous -êtes? - ---Monsieur, lui répondis-je, ce n’est pas à nous qu’il faut vous en -prendre: on ne nous a point consultés. Autrefois les travaux publics se -décidaient plus lentement, et après une sorte d’enquête où tout homme -disait son mot. Les Chambres, les journaux, vous, moi, chacun avait -voix au chapitre. Si, par exemple, il avait été question de bâtir un -Opéra définitif, vous auriez entendu un beau tapage dans Landerneau. -Tout est changé; nos mœurs sont beaucoup moins bruyantes depuis qu’on -ne nous invite plus à parler. - -»L’Opéra se construira tout seul, en un rien de temps, à nos frais -et sans notre avis. Il sera trop petit, mais on pourra toujours le -renverser pour en bâtir un autre. Croyez-vous que nous aurions voté la -démolition immédiate et simultanée de toutes les rues de Paris, si nous -avions été consultés? On remplace les logements à bon marché par des -appartements hors de prix, et, comme ce remaniement coûte assez cher, -il faut augmenter les octrois. Il suit de là que nous payons douze -centimes de trop sur un kilogramme de viande pour avoir le droit de -payer 6,000 francs le loyer d’un cinquième étage. - ---Tout cela, reprit l’étranger, fait le plus grand honneur à M. le -préfet de la Seine. J’ai beaucoup connu son prédécesseur, un homme -charmant. Nous l’appelions le bon berger, parce qu’il n’écorchait pas -les moutons. - - - - -XX - -LA DÉMOCRATIE IMPÉRIALE - - Le gouvernement de la France est démocratique et absolu.--L’ancienne - monarchie.--Les associés du pouvoir royal.--A quelles conditions on - pouvait régner sur la France.--La révolution abroge le droit divin - et proclame le droit du peuple.--L’Europe monarchique se révolte - contre ces nouveautés.--La France choisit un chef militaire.--La - coalition est la plus forte.--Restauration.--Révolution bourgeoise - de 1830.--La bourgeoisie règne pour son compte.--Révolution de - 1848.--Faiblesse du parti démocratique.--Les vieux partis s’accordent - contre la démocratie.--Élection d’un président.--Résistance - de la démocratie.--Influence des partis vaincus.--Dix ans de - réaction.--Expédition de Rome au dehors et au dedans.--Initiative de - l’empereur et retour aux principes de 89.--Campagne d’Italie au dedans - et au dehors. - - - Ma chère cousine, - -Le spectacle des affaires publiques est assez curieux pour mériter un -quart d’heure d’attention. - -Nous avons un gouvernement absolu et démocratique. On peut même -affirmer, sans trop de paradoxe, qu’il se fait plus démocratique à -mesure qu’il devient plus absolu. Un prince élu par la majorité du -peuple, en vertu d’un principe révolutionnaire, gouverne le pays dans -l’intérêt du plus grand nombre et continue l’œuvre de la révolution -française. - -Depuis l’origine de notre nation jusqu’à l’année 1789, la majorité -des citoyens a obéi par habitude, par bonhomie, par ignorance, à -une monarchie théocratique et aristocratique. Théocratique, car le -roi régnait par la grâce de Dieu, comme le délégué d’une puissance -invisible et surnaturelle qui le sacrait par la main de ses prêtres. -Aristocratique, car le souverain s’appuyait sur le dévouement intéressé -d’une classe privilégiée. - -En ce temps-là, le roi n’était pas tout à fait maître, mais la -majorité de la nation était parfaitement esclave. Le roi devait une -certaine obéissance à Dieu, c’est-à-dire aux prêtres, et une certaine -déférence à la noblesse. Bon gré mal gré, il fallait compter avec ces -deux puissances collatérales, et quelquefois rivales de la royauté. -La noblesse ne craignait pas d’entrer en campagne contre Louis XI, -Louis XIII et Louis XIV enfant; sans parler des petites conspirations -qui remplissent notre histoire. Le clergé régna sur les rois et les -contraignit d’exécuter les volontés de Dieu, c’est-à-dire les siennes. -Rien n’était plus logique ni plus conforme aux principes de la -monarchie. Lorsqu’on règne par la grâce de Dieu, on est tenu d’exécuter -ses commandements, et au besoin de leur prêter main-forte. Cette -théorie est admirablement développée dans un chef-d’œuvre de Bossuet: -_la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte_. L’évêque -de Condom ne fit que résumer en un corps d’ouvrage les idées qui -avaient été de tout temps imposées par le clergé catholique et subies -par les rois de la France. - -De toute antiquité, nos souverains par la grâce de Dieu ont eu des -gendarmes, des dragons et des bourreaux au service de l’Église. Je -ne veux pas remonter jusqu’à Charlemagne, qui punissait de mort la -rupture du jeûne, ni jusqu’à ce roi très-pieux qui perçait d’un fer -rouge la lèvre des blasphémateurs. Relisez seulement l’histoire du -XVIe siècle, écrite en lettres de sang, sous la dictée de la cour de -Rome. Rappelez-vous que notre Henri IV, après avoir échappé aux dangers -de la Saint-Barthélemy, menaça de la peine de mort les bouchers qui -vendraient de la viande en carême. Il ne pouvait faire moins, du jour -où il régna par la grâce de Dieu. Louis XIV, le mieux obéi de tous -les maîtres, employa une partie de son règne à se défendre contre les -empiétements de l’Église et l’autre à venger par le fer et par le feu -les intérêts de l’Église. - -Ce grand prince, élevé par les prêtres, se regardait comme un député -du ciel, et, quoiqu’il eût souvent maille à partir avec ses électeurs, -il accomplissait fidèlement un mandat impératif. Louis XV, qui ne -croyait pas en Dieu, défendait aux philosophes de penser comme lui, -car l’athéisme aurait sapé les fondements de son autorité. Jusqu’aux -derniers jours du droit divin, jusqu’à la veille de 89, le roi maintint -les priviléges de la noblesse et du clergé, fit brûler des sorciers -pour la grande gloire de Dieu et conserva des serfs sur la terre de -France. C’est l’Assemblée constituante qui eut la gloire de mettre -en liberté les derniers esclaves. Ils vivaient en Franche-Comté, et -ils appartenaient à un couvent de moines. Jamais peut-être les rois -n’auraient osé accomplir cet acte de justice, de peur de susciter la -colère de Dieu. - -La Révolution abrogea le droit divin et proclama le droit du peuple. -Depuis longtemps déjà, l’absurdité du vieux principe était admise par -tous les bons esprits. Quelques penseurs hardis avaient lancé, dès le -XVIe siècle, des protestations un peu déclamatoires. Sous Louis XIV, un -grand homme peu connu aujourd’hui, le pasteur Jurieu, établit avec une -logique invincible ce principe de la souveraineté nationale, qui fut -prêché par Rousseau, adopté par la nation, décrété par la Convention. -Principe aussi vieux que la raison humaine; admis sans contestation par -les philosophes de l’antiquité, mais étouffé, durant plusieurs siècles, -par la double oppression de la force et de la foi. - -L’Église nous avait appris que les uns naissent pour commander, les -autres pour obéir; celui-ci pour encaisser les impôts, celui-là pour -les verser dans la caisse et pour rendre à César ce qui n’appartient -point à César. La Révolution a décidé, conformément aux lois de la -nature, qu’il n’y avait ni maîtres ni sujets, mais des citoyens égaux -entre eux, nés pour s’aider les uns les autres et vivre en paix. - -Il était naturel que tous les souverains de l’Europe, tous les rois par -la grâce de Dieu prissent les armes contre une doctrine formidable qui -menaçait de les détrôner. De là cette coalition qui faillit écraser la -république française. La nation dut se défendre; elle s’organisa en -armée et remit tous ses pouvoirs aux mains d’un général, _imperator_. -Napoléon, quel que soit l’usage et l’abus qu’il a faits de son pouvoir -et de son génie, n’a jamais été, en droit, que le premier magistrat -d’une démocratie. Sa légitimité n’avait pas sa source dans le droit -divin, mais dans le droit national. Il régnait par délégation du seul -souverain qui n’abdique jamais: le peuple. - -La coalition fut plus forte que lui. Les armées de la vieille Europe -entrèrent chez nous, la baïonnette en avant, et nous imposèrent la -monarchie du droit divin, à laquelle personne ne croyait plus. - -Louis XVIII et Charles X régnèrent quinze ans, grâce à la fatigue et -au découragement du peuple. Ils s’appuyèrent, suivant l’usage de leurs -ancêtres et le principe de leur pouvoir, sur la noblesse et l’Église, -roseaux fêlés, appuis débiles qui ne pouvaient les soutenir longtemps. -Une force nouvelle grandissait autour de la monarchie et contre elle. -La bourgeoisie, fière du rôle qu’elle avait joué en 89, enrichie par -la vente des biens nationaux, éclairée par la lecture des philosophes -du XVIIIe siècle, battit en brèche les derniers représentants du droit -divin, et les culbuta en 1830. - -Elle les avait renversés par la main du peuple, au nom des principes -de 89 et de la souveraineté nationale. Mais, lorsqu’elle aperçut le -trône vide, elle s’avisa qu’un trône est un siége confortable, et -elle s’assit. Durant dix-huit années, la souveraineté nationale fut -confisquée par la bourgeoisie à deux cents francs. La classe la plus -riche et la plus éclairée de la nation se couronna elle-même dans la -personne de Louis-Philippe. Elle administra à son profit les affaires -du dedans et du dehors, sans nul souci des besoins ni des sentiments du -menu peuple. - -La nation est fière de son drapeau; elle aime la gloire; elle souffre -impatiemment les mépris de l’Europe: la bourgeoisie officielle -adopta la paix à tout prix et rangea modestement la France parmi les -puissances de troisième ordre. Le peuple n’était pas heureux; il -manquait de vêtements chauds, de bas de laine, et de mille choses -nécessaires à la vie: la bourgeoisie régnante maintint énergiquement -un système de monopoles dont elle tirait grand profit. Le peuple est -désireux de prendre part aux affaires publiques, depuis qu’il sait -que c’est son droit: l’oligarchie bourgeoise eut soin de le tenir à -l’écart. Elle se réunissait dans deux Chambres, où elle faisait de -beaux discours; elle décida, de concert avec son roi, que les grands -hommes sans argent ne seraient point admis à ces réunions. - -Je dois dire à la louange de la bourgeoisie parlementaire que, durant -ces dix-huit années, elle se défendit énergiquement contre les -invasions de la noblesse et du clergé. Le pouvoir lui semblait si bon, -qu’elle n’admettait personne au partage. Mais, un beau matin, le petit -peuple, qu’elle oubliait un peu trop, lui rappela qu’elle ne régnait -ni par la grâce de Dieu, ni par la volonté nationale. Cet événement se -rapporte à l’année 1848. - -La France fut pendant quelques mois dans le même état que sous la -Convention nationale. Chaque citoyen reprit la part de souveraineté qui -lui revenait de droit, et mit la main aux affaires du pays. Neuf cents -députés, véritablement élus par le vrai peuple, arrivèrent à Paris -pour aviser à toutes les nécessités du dedans et du dehors. Je crois -même qu’ils rédigèrent ensemble une constitution démocratique dont on -pourrait trouver quelques exemplaires dans les bibliothèques. - -Mais le parti démocratique n’avait guère pour lui que le bon droit. -Il était faible, divisé, et pauvre en hommes de génie. Pour comble -de malheur, il traînait à sa suite une queue de principes faux, de -théories subversives et d’utopies absurdes. - -Tandis qu’il s’agitait inutilement, sans ordre, sans lien, ses ennemis -s’organisaient à merveille. Les partisans du droit divin, renversés -en 1830, et les chefs de la bourgeoisie censitaire détrônés en 1848, -se liguaient contre l’ennemi commun. On vit, dans une maison de la -rue de Poitiers, les meneurs de la noblesse, du clergé et de la -boutique, former une association fraternelle et travailler ensemble au -renversement de la République. - -Les uns rêvaient le retour de la monarchie de droit divin et de cette -race de saint Louis dont la Providence nous conserve un rejeton -en Allemagne. Les autres ne voulaient pas remonter si haut. Ils -se seraient contentés d’un de ces princes d’Orléans qui ont régné -si bourgeoisement au profit de la bourgeoisie. En attendant, pour -réveiller chez nous l’esprit monarchique, ils décidèrent que la -République serait gouvernée par un président. - -Il se présenta un candidat de qui le nom, par un hasard merveilleux, -avait une triple signification. C’était un prince d’origine -démocratique. Le chef illustre de sa maison avait relevé le principe -d’autorité et rétabli le culte catholique: deux recommandations -toutes-puissantes aux yeux des partis qui regrettaient le passé. Mais -son plus grand prestige était dans les souvenirs de gloire inséparables -du nom de Napoléon. Le corps de la nation, ces paysans et ces ouvriers -qui entretenaient pieusement, depuis 1815, le feu sacré du patriotisme, -votèrent comme un seul homme pour ce candidat de la gloire. La -bourgeoisie déchue et les champions du droit divin l’appuyèrent de -toute leur influence, espérant qu’il relèverait le principe d’autorité -et remplirait dignement l’interrègne, en attendant mieux. Les vieux -partis poussèrent la complaisance jusqu’à offrir leurs services au -président de la République, persuadés que, s’ils mettaient la main aux -affaires, ni la République, ni le président ne dureraient longtemps. - -Un seul parti résista obstinément à toutes les séductions du nom et de -l’homme: ce fut le parti démocratique. Ceux qui avaient inutilement -cherché à fonder la république de 1848 ne voulurent voir qu’un -ambitieux, un prétendant, un prince, dans l’élu du suffrage universel. -L’alliance de Louis-Napoléon avec les vieux partis explique cette -erreur, qui faillit creuser un abîme entre la démocratie et son nouveau -chef. On oublia que ce prétendant avait dit autrefois, dans un procès -fameux: «Je représente un principe, l’appel au peuple.» On ne se -souvint plus du jugement de Carrel sur ce prince écrivain qui débuta -dans le journalisme par des écrits démocratiques où circule librement -la séve audacieuse de 89. La guerre fut violente et finit par un -événement que le vainqueur lui-même a sans doute déploré. - -Ce malentendu nous a procuré dix années de réaction antidémocratique. -Napoléon III, malgré les tendances de son esprit et l’origine de son -pouvoir, a dû s’appuyer sur les partis du droit divin et du droit -bourgeois. Il a dû faire au clergé, qui le soutenait sans l’aimer, -des sacrifices énormes. Il a dû prendre des mesures sévères contre -la liberté de la presse. Il n’a pas été en son pouvoir de défendre -l’Université, fille de Napoléon Ier, contre ses éternels ennemis. A -cette malheureuse expédition de Rome, qui écrasait dans son œuf une -démocratie légitime, il a fallu faire succéder, sur la réclamation -énergique des vieux partis, une expédition de Rome à l’intérieur. - -Lorsqu’on pourra envisager sans passion l’histoire de ces dix dernières -années, on sera frappé de voir à toute heure un démocrate très-libéral -comprimer une majorité qu’il aime et dont il est aimé, pour la -satisfaction d’une minorité qui le hait. L’esprit démocratique qui est -le fond même de Napoléon III, se trahit par échappée, toutes les fois -que l’initiative personnelle trouve une petite place. Voyez la lettre -à M. Edgard Ney, après l’expédition de Rome. Rappelez-vous cet acte -éclatant par lequel le souverain de la France a épousé une personne -de grande famille et de grand cœur, mais qui n’était pas de sang -royal. Y a-t-il rien de plus démocratique au monde que ces discours, -ces brochures, ces articles du _Moniteur_, qui établissent comme un -dialogue quotidien entre le prince et la nation? - -Il semble qu’à la fin les tendances personnelles de Napoléon III aient -surmonté tous les obstacles. Les vieux partis ont perdu leur influence -sur le prince aussi bien que sur le pays. Le jour où l’empereur -partit pour la guerre d’Italie, le peuple se jeta en foule autour de -sa voiture avec des acclamations et des larmes. Ce fut, si je ne me -trompe, le premier jour de vraie popularité. Les vieux partis boudaient -dans un coin, je ne sais où. Le prince marchait à l’accomplissement -d’une grande œuvre démocratique et libérale; la nation applaudissait de -toutes ses mains; tous les cœurs battaient à l’unisson; il n’y avait -plus personne entre la France nouvelle et le chef qu’elle s’est choisi. - -Après les victoires de Magenta et de Solferino, l’empereur a commencé, -si je ne me trompe, une campagne d’Italie à l’intérieur. La réforme des -lois douanières, l’essor donné aux grands travaux d’utilité nationale -sont, pour ainsi dire, un Magenta et un Solferino démocratiques. Si les -Autrichiens du dedans, c’est-à-dire les vieux partis, s’obstinent dans -leur attitude rogue, s’il n’intervient entre la démocratie et le droit -divin aucun traité de Villafranca, la France est en bonne voie. - -Nous ne marcherons pas sans quelques difficultés dans cette route -nouvelle. Il est aussi impossible de changer en un jour la pente -d’un gouvernement que de rejeter en arrière un train lancé à grande -vitesse. Les instruments du pouvoir sont tous ou presque tous choisis -sous l’influence des vieux partis, et dans leur sein. L’administration -est ici légitimiste, là orléaniste, presque partout ultramontaine et -soumise aux influences cléricales. Mais je me figure qu’un souverain -et une nation qui s’entendent sur les principes auront bon marché des -ennemis communs qui les séparent. - - - - -XXI - -ABD-EL-KADER ET LA LIBERTÉ DE LA PRESSE - - - Ma chère cousine, - -La sagesse des nations a beau dire qu’il ne faut jamais parler des -absents, nous dirons quatre mots d’Abd-el-Kader et de la liberté de la -presse, quoique l’un et l’autre soient assez loin de nous. - -J’aime le noble émir, sans l’avoir jamais vu. J’aime aussi la liberté -de la presse, quoique je l’aie vue en mars 1848. - -Elle est très-désirable et très-utile; elle est très-honorable pour les -peuples; elle honore aussi les princes qui sont assez forts pour la -supporter; elle établit un commerce de vérités et un échange de bons -offices entre les souverains et les sujets. - -Quant à moi, je vouerais une reconnaissance éternelle au gouvernement -qui me permettrait de tout dire; non-seulement à moi, mais à tous ceux -qui tiennent une plume, sans excepter M. Louis Veuillot. M. Veuillot -est convaincu, j’aime à le croire. Les théories qu’il développait -sont absurdes aux yeux de bien des gens, mais il les croyait bonnes, -puisqu’il les publiait. C’était des vérités, au moins pour lui. Il est -pénible et presque dégradant de se sentir les mains pleines de vérités -et de n’oser les ouvrir. Or, nous en sommes tous là, nous autres gens -de plume. Et cette multitude de vérités, vraies ou fausses, que la -loi nous interdit de publier, nous procure au creux de la main des -démangeaisons intolérables. - -Nous maudissons de bien bon cœur toute espèce de censure: non-seulement -la censure dramatique, qui coupe maladroitement dans une comédie le -trait que nous aimons le mieux; non-seulement la censure du colportage, -qui nous interdit de vendre au peuple des campagnes le petit livre que -nous avions écrit exprès pour lui, mais aussi la censure de l’imprimeur -timide qui refuse de nous mettre sous presse parce qu’il craint pour -son brevet; la censure du rédacteur en chef, qui nous sabre la moitié -d’un article, la meilleure, et pourquoi? parce que le journal a déjà -reçu deux avertissements et qu’une phrase mal interprétée peut réduire -à zéro un capital de plusieurs millions. - -Oui, toutes les restrictions qu’on apporte au droit d’écrire sont une -gêne horrible pour l’écrivain. Il est si doux et si naturel d’offrir -librement au public les fruits de notre cerveau, tels que nous les -avons mûris! - -L’empereur Napoléon III, qui a été choisi pour régner sur la France, -est assurément de la même opinion que nous. Quoiqu’il soit né au palais -des Tuileries, il a été écrivain longtemps avant de devenir empereur. -Il a eu les mains pleines de vérités nouvelles et hardies, et il les a -ouvertes toutes grandes. Comme nous, il s’est froissé plus d’une fois -aux entraves légales de la pensée; il a vu ses écrits arrêtés par la -douane ou saisis par la police; il a maudit les obstacles et rêvé la -liberté de la presse. Lorsqu’il relit ses œuvres complètes, il éprouve -assurément, comme le dernier d’entre nous, le plaisir très-noble et -très-libéral de voir sa pensée intacte et sans coupure. - -Il est donc, comme nous, pour la liberté de la presse, et je ne croirai -jamais que l’avancement rapide où il est parvenu lui ait fait oublier -les aspirations légitimes et les droits sacrés de l’écrivain. Il nous -rendra à tous ce franc parler dont il use si noblement lorsqu’il écrit -à M. de Persigny. Il nous le rendra, car il a promis de nous le rendre. -Peut-être même la chose serait-elle faite depuis quelque temps, -n’étaient certaines objections que l’empereur entend faire autour de -lui. - -On lui dit que la liberté de la presse ne peut être que le couronnement -de l’édifice impérial, et qu’il manque plusieurs étages à l’édifice. -«Il est certain, lui dit-on, qu’il nous reste beaucoup à faire. Un -édifice de grandeur militaire, de diplomatie ouverte, d’égalité, de -prospérité, de paix intérieure et extérieure ne s’achève pas en un -jour. Et ceux qui nous pressent de poser le couronnement, sans nous -laisser le temps de consolider la base, sont ceux qui souhaiteraient de -voir écrouler l’édifice.» - -A ces conseils d’une sagesse un peu excessive, je répondrai, si l’on -veut bien me le permettre, par l’histoire d’Abd-el-Kader. - -Lorsque Abd-el-Kader se soumit à la France, la nation, par l’organe de -ses généraux et de ses princes, jura de lui laisser la liberté. - -Provisoirement, on le mit en prison; mais il était bien entendu que le -vaillant émir de l’Afrique, le Jugurtha de l’histoire moderne, s’en -irait seul et sans geôliers vivre à sa guise en pays musulman. - -Le roi Louis-Philippe, honnête homme au fond et bonhomme, était -bien décidé à tenir sa parole. Mais les conseillers de la monarchie -protestèrent, au nom de la raison d’État, contre cet acte de loyauté. -«Sire, disaient-ils d’une commune voix, il importe au salut de la -France que vous violiez votre serment. Les Anglais, dont l’amitié nous -coûte si cher, n’attendent qu’une occasion de nous prouver leur haine. -Si l’émir était libre aujourd’hui, demain l’Algérie serait en feu!» Le -roi crut et céda, croyant agir en politique. Il retint son prisonnier -contre la foi jurée, et il s’applaudissait naïvement d’avoir sauvé ses -possessions d’Afrique, lorsqu’un accident de 1848 lui ravit la France -et l’Algérie d’un seul coup. - -Le prince Louis-Napoléon, président de la république de 48, répara -cette injustice. La compassion, l’équité et une certaine droiture de -cœur assez rare chez les princes, lui conseillèrent une bonne action, -et il ne prit point d’autres conseils. Il eut un mouvement honnête; il -suivit son penchant, sans tenir compte de la raison d’État; il remplit -l’engagement contracté par un autre: Abd-el-Kader reçut la liberté et -cent mille francs de rente. - -Qu’arriva-t-il? L’Angleterre ne fit pas tourner contre nous cet acte -de générosité spontanée. Personne ne mit l’Algérie en feu. Jugurtha -vécut honorablement du revenu que nous lui avions assuré. Je dis plus: -il nous aime et le prouve. La gratitude parle plus haut chez lui que -le fanatisme musulman. Il défend nos consuls, recueille nos nationaux, -protége nos protégés, et mérite à son tour notre reconnaissance. - -Si Louis-Napoléon avait soumis son cœur et sa conscience à la raison -d’État, il y aurait dix mille chrétiens de moins en Syrie. - -Combien de nobles cœurs, combien d’esprits d’élite, combien de citoyens -excellents manqueraient à la France, sans l’amnistie de 1860! Un -funeste malentendu s’était élevé entre la démocratie et son chef. Le -gouvernement du 2 décembre, suivant l’exemple déplorable que les chefs -de la République avaient donné en juin 1848, expulsa de leur patrie -tous les hommes en qui il voyait ses ennemis. - -Le temps marcha, les années se succédèrent, les craintes se calmèrent, -les rancunes faiblirent, la gloire de notre armée confondit dans une -commune joie les citoyens de tous les partis; cependant nos exilés -n’osaient rentrer en France. On assure que, si la porte restait fermée, -ce n’était pas l’empereur qui gardait les clefs dans sa poche. Tous -les ans, le 14 août et le 31 décembre, il témoignait la résolution de -décréter une bonne amnistie; mais la plupart des conseillers poussait -de grands cris: «Aujourd’hui l’amnistie, demain les barricades!» Ainsi -parlaient les sages défenseurs de la raison d’État. - -Un beau matin, l’empereur, qui n’a d’autre Cavour que lui-même, -signa le décret d’amnistie et rappela les exilés. On ne fit point de -barricades, et le trône impérial se trouva plus affermi. - -L’annexion des Romagnes au Piémont, le traité de commerce avec -l’Angleterre, ont excité des craintes presque aussi vives et tout aussi -frivoles. Les conseillers très-timides d’un prince très-hardi voyaient -déjà les paysans de la Bretagne entraînés par leurs prêtres, et les -ouvriers de Rouen soulevés par leurs patrons. Le saint-père a perdu les -Romagnes, nos manufacturiers ont perdu les priviléges exorbitants qui -les faisaient trop riches à nos dépens, et l’ordre règne dans toute la -France. Les Bretons piochent la terre; les Rouennais filent le coton. - -Je me figure que la liberté de la presse ne serait pas une nouveauté -plus dangereuse que tant d’autres, et que, si l’empereur nous -l’accordait un beau matin, sans prendre conseil de personne, il -affermirait son trône au lieu de l’ébranler. - -J’ai dit: _sans prendre conseil de personne_, car je crois connaître -l’opinion de tous les conseillers de l’Empire, et la voici, résumée en -quelques mots: - -«C’est le propre de l’opposition de dire au gouvernement: «Donnez-moi -des bâtons pour vous battre.» Tous les gouvernements, usant du droit -de légitime défense, répondent à l’opposition: «Je ne vous donnerai -des bâtons pour me battre que si vous êtes assez forts pour venir les -prendre.» Interrogez les chefs les plus illustres du parti soi-disant -libéral, M. Guizot, par exemple, et M. Thiers. Ils ont dirigé le -gouvernement et mené l’opposition, tour à tour. Comme opposants, ils -ont toujours demandé la liberté de la presse; comme gouvernants, ils -l’ont toujours refusée. - -»M. Guizot prépara contre la presse la loi du 21 octobre 1814: il était -alors secrétaire général de l’intérieur, sous le ministère de M. de -Montesquiou. Cette loi servit de modèle aux ordonnances de 1830, que M. -Guizot combattit énergiquement, parce qu’il n’était plus au pouvoir. M. -Thiers, en 1830, défendait la liberté de la presse. Il mit sa tête au -bas de la protestation du _National_: il était de l’opposition. Cinq -ans plus tard, il combattit comme un lion pour les lois de septembre: -il était ministre. - -»Aujourd’hui, M. Guizot et M. Thiers sont également passionnés pour la -liberté de la presse, car ils ne sont ministres ni l’un ni l’autre. -Nous qui le sommes et qui avons l’honneur de servir un gouvernement -fort au dedans et au dehors, pourquoi imiterions-nous la couardise -de ces boutiquiers de 1848 qui écrivaient sur leur devanture: _Armes -données_! Nous avons une tâche à accomplir; il nous faut du repos -et de la sécurité. Que penseriez-vous d’un homme qui aurait sur les -bras une besogne délicate, et qui permettrait aux importuns de venir -incessamment le tirer par la basque de son habit? - -»Si nous accordions bénévolement à nos ennemis cette liberté qu’ils -réclament, croyez-vous qu’ils s’en serviraient pour nous, ou contre -nous? Se borneraient-ils à demander quelques réformes, à censurer -quelques abus, à nous conseiller les mesures les plus propres à nous -affermir? Ils commenceraient par là, selon toute apparence; mais, -avant six mois, ils auraient si bien vilipendé les instruments du -pouvoir, les préfets, les ministres, la famille impériale et l’empereur -lui-même, que nous serions tous discrédités dans l’esprit de la nation. -Or, il y a des prétendants à l’étranger. Ces prétendants ont ici leurs -amis, leurs clients, leurs fanatiques, leurs avocats, leurs banquiers, -leurs ministres _in partibus infidelium_, et nous serions de grands -fous si nous leur permettions d’y avoir leurs journaux!» - -J’ai analysé, sans l’affaiblir en rien, l’argumentation des conseillers -très-sages. Elle est spécieuse, elle est solide; je n’entreprends -pas de la réfuter, et je crois que ces raisons me paraîtraient sans -réplique, si j’étais ministre. - -Mais, si j’étais le souverain d’un pays comme la France, élu et réélu -par sept ou huit millions de citoyens, confirmé dans mes pouvoirs à -chaque élection partielle par la nomination des candidats que j’ai -présentés, je verrais peut-être les choses d’un peu plus haut et je -raisonnerais moins timidement. - -La grande majorité de la nation française se compose de paysans et -d’ouvriers. Cette multitude que M. Thiers appelait «la vile multitude» -et que tous les gouvernements, sauf 93 et 48, ont écartée de la vie -politique, est la base solide et inébranlable du gouvernement impérial. -Les paysans, les ouvriers et les soldats, qui sont des paysans et -des ouvriers en uniforme, ont fondé par leurs votes le second empire -français. Ils ont adopté la dynastie nouvelle, qui, de son côté, a pour -eux des soins tout particuliers. Ils la soutiendront fidèlement et lui -demanderont peu de chose. Pourvu que le nom français soit respecté -en Europe, que la religion ne soit ni persécutée ni persécutrice, et -que chacun puisse vivre en travaillant, ils voteront et combattront -pour Napoléon III et sa postérité. Combien ne faudrait-il pas de -_premiers-Paris_, d’_entre-filets_, de _variétés_ et de _feuilletons_ -pour entamer la fidélité de ces braves gens, qui, d’ailleurs, ne lisent -guère que les almanachs? Ouvriers, paysans, soldats sont et seront -longtemps étrangers à ces détails de la politique quotidienne qui se -discutent dans les journaux. J’excepte les ouvriers de Paris, qui, par -l’aisance et l’éducation, sont souvent de véritables bourgeois. - -Quant à la bourgeoisie, cette minorité lettrée, elle adore sincèrement -la liberté de la presse. Quel homme ayant de quoi vivre ne s’est frotté -les mains en lisant dans son journal une bonne critique bien salée de -tel ou tel acte du gouvernement? Quel rentier doux et pacifique ne -s’est pâmé d’admiration devant une charge à fond de train exécutée par -un peloton serré de publicistes contre tel ou tel abus? On relit le -journal en famille, on l’envoie à ses amis, on le réclame le lendemain, -on le met de côté, on se promet de le relire, et vive la liberté de la -presse! - -Enfantillage! d’accord. Mais cette niaiserie puérile cache un besoin -sérieux de l’esprit. L’homme a soif non-seulement d’eau et de vin, mais -aussi de la parole de l’homme. Nous sommes fiers de lire une chose -écrite et imprimée librement. Cela nous relève à nos propres yeux et -nous donne une satisfaction innocente, quoique un peu turbulente. - -Refuser ce petit plaisir aux honnêtes gens, c’est jeter un levain -d’aigreur au fond de leurs esprits. La minorité lettrée, qui n’est -pas indispensable à la solidité de l’Empire, mais qui peut beaucoup -pour sa grandeur et sa prospérité, s’intéresse aux journaux et aux -livres. Sevrez-la violemment, elle sera tentée de prêter l’oreille aux -orléanistes et aux légitimistes qui se déguisent en libéraux. - -Nous faisons la partie trop belle aux ennemis de la démocratie et de -l’Empire. Ils courent de salon en salon, colportant leurs petites -doléances. Que regrettent-ils du temps passé? M. le comte de Chambord? -M. le comte de Paris? la religion d’État? le suffrage restreint? Non. -Ils ne regrettent, ils ne réclament, ils ne revendiquent officiellement -que la liberté de la presse. «Nous sommes libéraux,» disent-ils; et -on les croit, et on les écoute, et les bourgeois les plus sensés -s’oublient quelquefois jusqu’à murmurer avec eux, car il est certain -que la liberté de la presse est un bien très-désirable. - -Si la presse était libre, les orléanistes et les légitimistes seraient -forcés de se montrer tels qu’ils sont, de confesser leurs véritables -regrets, d’afficher leurs vraies espérances, et la nation leur rirait -au nez en voyant tomber le masque. - -Que craignons-nous? Quand la presse sera libre, les ennemis du -gouvernement écriront contre lui: rien n’est plus probable, assurément. -Mais nous leur répondrons, et ce serait bien le diable si nous étions -battus dans la discussion, quand la raison sera pour nous! Il n’y a -ni raisonnements ni sophismes qui puissent renverser une monarchie -populaire, fondée sur le suffrage universel et la volonté de la France. - -Mais aujourd’hui, lorsqu’un écrivain des vieux partis publie un livre -ou une brochure, lorsqu’il serait facile de le réfuter, de le combattre -et peut-être de le battre, une sorte de pudeur nous oblige au silence. -Nous nous croisons les bras, nous laissons faire la police qui saisit, -la justice qui condamne, la police et la justice qui ne réfutent rien. - -Un dernier mot, ma chère cousine. Je pense à l’avenir. Les hommes -d’État se formaient jadis à deux écoles: la presse et le parlement. -L’empereur Napoléon III s’est entouré de ministres capables et formés -à la vieille école. Mais où prendra-t-on les ministres de Napoléon IV, -lorsque la presse et le parlement n’existeront plus que de nom? - - - - -XXII - -LE RÉGIME PARLEMENTAIRE - - - Ma chère cousine, - -Depuis que la France est tranquille au dedans et respectée au dehors, -on voit flotter dans les salons de Paris et de la province une -multitude de petits drapeaux avec ces mots: «Régime parlementaire!» - -Les drapeaux dont je parle ne sont pas tous de la même couleur. Il y -en a de blancs, il y en a de rouges; il y en a beaucoup de tricolores, -surmontés du coq orléaniste. On en compte quelques-uns qui portent les -armoiries du roi de Naples ou les vénérables clefs de saint Pierre. -J’en ai même aperçu (croyez-moi si vous voulez) qui représentent -l’aigle d’Autriche, noir sur fond jaune. - -La faction qui agite ces divers étendards ornés d’une seule et même -devise s’est formée par la réunion de divers partis. Tous les ennemis -de l’Empire et quelques ennemis de la France se sont donné le mot -pour réclamer unanimement le régime parlementaire. Ils sont descendus -pêle-mêle dans le cirque et ils agitent leurs _banderillas_ autour du -gouvernement comme autour d’un taureau qu’on effarouche avant de le -tuer. - -Si l’on faisait le dénombrement de ces jouteurs, on y trouverait -des philosophes et des dominicains, des rhéteurs sceptiques et -des jésuites, des révolutionnaires à tous crins et des champions -de l’ordre à tout prix. Voici des légitimistes qui supprimeraient -jusqu’aux noms du parlement, si nous leur permettions de ramener leur -roi. Voilà des orléanistes qui ont lutté héroïquement jusqu’en 1848 -contre l’impertinence des avocats, des professeurs et des médecins qui -réclamaient le droit de suffrage. Voici des législateurs de la rue de -Poitiers qui ont voté en 1850 la restriction du suffrage universel. -Voilà des hommes du 15 mai qui ont fait consciencieusement tout ce -qu’ils ont pu pour jeter le parlement par les fenêtres. - -Cette armée sans chefs, recrutée au hasard dans tous les camps de la -politique, commencerait par tourner ses armes contre elle-même s’il lui -arrivait de perdre ou d’oublier le mot d’ordre. - -Les journaux étrangers, ou du moins les journaux de l’ennemi -s’unissent de loin à cette croisade. Ils affectent de nous plaindre; -ils répandent leur encre en larmes hypocrites sur le malheur et -l’abaissement de la nation française. - -«Pauvres gens! nous disent-ils, vous avez des canons rayés qui portent -plus loin que les nôtres et des zouaves qui sont les croquemitaines de -nos soldats. - -»Votre marine que nous avions coulée avec la coopération du roi -Louis-Philippe, est remontée sur l’eau en dix ans. Votre diplomatie, -que lord Palmerston faisait passer par le trou d’une aiguille, est -devenue plus fière que pas une autre. - -»Vos finances sont relevées; vos emprunts se souscrivent au quadruple; -vos ouvrages publics s’achèvent par enchantement; vous guérissez par -le travail cette plaie de la misère qui est incurable chez nous; la -statistique de vos tribunaux atteste une diminution notable dans le -nombre des crimes; mais nous vous plaignons cordialement, car vous êtes -privés du régime parlementaire!» - -S’il est vrai que nous soyons dégradés aux yeux de l’étranger, tous les -bons Français (et j’en suis) seront heureux de remonter en grade par la -restauration du régime parlementaire. - -Mais quel parlement demanderons-nous? Il faudrait s’entendre sur ce -point. - -Est-ce le parlement qui coupa la tête de Charles Ier? Est-ce le -parlement qui fit guillotiner Louis XVI? - -Est-ce le parlement-croupion qui opposa cette belle résistance au -général Lambert? - -Est-ce la Diète polonaise, ce parlement à cheval où le _veto_ d’un -gentilhomme pris de vin annulait toutes les délibérations? - -Est-ce le parlement américain, où le revolver dit son mot dans les -discussions les plus frivoles? où l’orateur doit avoir le coup d’œil -juste, moins pour démêler le vrai du faux que pour viser en plein gilet -ses honorables contradicteurs? - -Est-ce le parlement prussien, où la Chambre des seigneurs et la -féodalité résistent obstinément à toutes les réformes? - -Est-ce le parlement anglais, où la Chambre des lords s’amuse -incessamment à défaire les lois à mesure que la bourgeoisie les a -faites? Envierons-nous à nos voisins les priviléges aristocratiques -de la Chambre haute? Importerons-nous en France les bourgs pourris, -le suffrage restreint, les élections arrosées de bière et égayées par -les coups de bâton? Nos orléanistes ont pris l’habitude de célébrer -le gouvernement anglais. Ils nous l’offrent à chaque instant comme un -parfait modèle d’organisation parlementaire. Mais ce qu’ils admirent le -plus chez nos voisins est précisément ce que nous voulons empêcher ici: -l’oppression de la démocratie. - -Le souverain, la noblesse, le haut clergé et la riche bourgeoisie -de l’Angleterre s’entendent pour régler à l’amiable les affaires du -pays, étouffer les masses, écraser l’Irlande, asservir les colonies. -C’est la vieille politique du sénat romain, le plus parlementaire et -le plus odieux de tous les gouvernements. L’histoire n’a rien connu -de plus injuste, de plus oppressif et de plus anti-démocratique que -ce parlement orgueilleux qui fit la conquête du monde. Les plébéiens, -les esclaves, les alliés étouffaient sous la pression de ces hommes -de bien, ces Brutus, ces Caton! A chaque instant, le peuple entier se -jette dans les bras d’un homme pour qu’il en finisse avec le parlement -et fonde la démocratie. Marius, Catilina et bien d’autres l’ont essayé; -César l’a fait. - -L’histoire romaine est-elle trop ancienne pour servir d’exemple? -Revenons à nos temps et à notre pays. - -Que vous semble du parlement de Louis XVIII et de Charles X? -Regrettez-vous la Chambre des pairs qui remporta une si courageuse -victoire sur le maréchal Ney? Faut-il aller chercher dans le passé la -Chambre introuvable, ou la Chambre de 1825, qui vota coup sur coup, -dans l’espace de huit jours, la loi du sacrilége et le milliard des -émigrés? Il faut croire que ce régime parlementaire pesait à la France, -puisqu’elle a fait une révolution pour le secouer. - -J’aime mieux le régime parlementaire dont nous jouissons théoriquement -aujourd’hui, quoiqu’il laisse à désirer dans la pratique. - -Quatre pouvoirs établis par la Constitution gouvernent la chose -publique: - -1º L’empereur, élu par la totalité des citoyens et véritable député -de la nation; je ne sache pas qu’aucun roi de France ait régné en -cette qualité: Louis XVIII fut mis sur le trône par les alliés, et -Louis-Philippe par quelques amis; - -2º Le Sénat, nommé par l’empereur, comme la Chambre des pairs par -le roi, comme la Chambre des lords par la reine, comme la Chambre -des seigneurs par le roi de Prusse, et le Sénat de Turin par le roi -d’Italie; - -3º Le Conseil d’État, nommé par le souverain pour préparer les lois, -comme dans tous les pays où il existe un Conseil d’État; - -4º Le Corps législatif, élu directement par toute la nation comme -l’empereur lui-même. Il vote les lois et le budget. Il est maître -absolu de refuser l’impôt, maître absolu de rejeter les lois qu’on -lui présente. L’empereur, le Sénat et le Conseil d’État réunis ne -pourraient ni ajouter un article à nos lois, ni décréter un centime -d’impôt sans l’aveu du Corps législatif. - -Telle est, en théorie, l’organisation actuelle du régime parlementaire. - -Je ne crois pas qu’une seule monarchie de l’Europe soit constituée -aussi démocratiquement. Il est dit, il est su, il est entendu que la -France appartient à la totalité des citoyens français; que le droit de -souveraineté réside dans la nation; que la nation le confie à un homme -ou à une dynastie, en se réservant le droit de le reprendre. - -Ce principe, le plus hardi de tous ceux que la Révolution a mis en -avant, paraîtrait non-seulement nouveau, mais monstrueux aux souverains -les plus libéraux de l’Europe. Et l’aversion de presque tous les -princes régnants pour la dynastie napoléonienne n’a pas d’autre cause -que ce fond absolument démocratique sur lequel l’empire est assis. Tous -les rois et les empereurs vivants règnent plus ou moins par la grâce de -Dieu. Ils ont tous la prétention plus ou moins avouée de rester sur le -trône et d’y asseoir leurs descendants, lors même que la majorité du -peuple en serait mécontente. La France est le seul pays constitué de -telle façon qu’une dynastie n’y serait plus ni possible ni légitime le -jour où elle n’aurait plus pour elle la majorité des citoyens. - -Il suit de là que le Corps législatif, si modeste en apparence, est -théoriquement une très-grande autorité dans l’État. N’est-il pas, comme -l’empereur, issu du suffrage universel? On ne s’est jamais demandé ce -qui arriverait si une élection générale envoyait au Palais-Bourbon deux -cent soixante-sept députés contraires à la dynastie impériale. Qu’une -opposition s’élève par accident au sein du Sénat ou du Conseil d’État, -la chose n’aura qu’une gravité secondaire, puisque les conseillers -d’État et les sénateurs sont des auxiliaires choisis par le souverain. -Mais que deviendrait la dynastie, le jour où le Corps législatif, aussi -légitime que l’empereur lui-même, refuserait de voter l’impôt? - -Au temps de la monarchie constitutionnelle, le roi fondait son autorité -sur quelque chose de supérieur à la volonté du peuple. Rencontrait-il -une opposition un peu trop vive dans les députés, il les renvoyait -chez eux et disait aux électeurs d’en nommer d’autres. Comme, après -tout, les députés ne sortaient pas des entrailles du peuple et qu’ils -étaient les élus d’une coterie de deux ou trois cent mille personnes, -la dissolution d’une Chambre n’était pas un crime de lèse-nation. Les -temps sont bien changés. Que dans cent ans, par exemple, Napoléon V -ou Napoléon VI ait le malheur de se brouiller avec la France! Le -Corps législatif lui dira, avec toute l’autorité de la logique: «Les -huit millions de Français qui ont donné la couronne à votre dynastie -sont morts depuis longtemps; la génération nouvelle, usant d’un droit -imprescriptible, vous invite à vous retirer.» - -Nous sommes bien loin d’une telle catastrophe, et chaque élection -partielle le prouve clairement. De tous les pouvoirs de l’État, le -Corps législatif est peut-être le plus dévoué à la personne et à la -politique de l’empereur. C’est sans doute qu’un parfait accord n’a -cessé d’exister entre la nation et son chef. Il suffit qu’un candidat -se présente au nom du gouvernement pour qu’il soit élu d’emblée. Le -paysan, l’ouvrier, le bourgeois se dit dans son gros bon sens: «Puisque -l’empereur veut celui-là au Corps législatif, c’est celui-là que nous -devons lui envoyer.» - -Heureuse intimité! Trois fois heureux mariage d’un homme et d’une -nation! Mais pour que cette union se prolonge au delà des limites de -la lune de miel, il importe que l’empereur se tienne au courant des -besoins, des idées et des aspirations de son peuple. La bonne harmonie -et la confiance réciproque ne sauraient se conserver qu’à ce prix. - -Puisque le gouvernement impérial, par une erreur commune à beaucoup de -gouvernements, a cru bon de limiter à l’excès la liberté de la presse, -il ne lui reste qu’un seul moyen de savoir ce qui se passe et ce qui se -pense, de connaître les sentiments et les griefs de la nation et les -abus de pouvoir commis par les agents de l’État. Il s’agit d’accorder -aux députés le droit d’interpellation; rien de plus. Si l’on craint -que les campagnes parlementaires ne deviennent assez orageuses pour -arracher les ministres à l’expédition des affaires, on peut, suivant -la tradition du premier empire, désigner quelques ministres sans -portefeuille pour soutenir le choc de l’opinion publique, le diriger à -l’occasion et s’y soumettre au besoin. - -Quelques modifications dans le règlement intérieur de l’Assemblée -couronneront, sans danger pour le gouvernement, cette réforme sage et -nécessaire. Le droit d’amendement peut et doit être étendu; il faut -relever la tribune qu’une terreur puérile a rasée comme la maison d’un -malfaiteur. Il est décent de permettre aux députés la publication de -leurs discours en style direct, et d’autoriser les journaux à raconter -librement les séances de la Chambre. Car enfin les membres du Corps -législatif sont, comme l’empereur lui-même, les délégués du souverain, -qui est le peuple. Et il convient que le peuple vive en communication -directe avec tous ses députés sans exception. - -Si le gouvernement impérial est assez sage pour nous accorder les -réformes innocentes que nous lui demandons dans son intérêt, le -Corps législatif se distinguera bientôt par d’autres mérites que le -dévouement et l’obéissance. Les hommes créent les institutions, mais -les institutions aussi modèlent les hommes. Nous verrons naître des -orateurs le jour où l’on relèvera la tribune; et l’éloquence française, -qui est entrée pour une si grande part dans la gloire de notre pays, ne -sera plus reléguée dans le domaine archéologique. - -Le régime parlementaire, tel que nous l’avons en théorie et tel que -nous demandons à l’avoir en pratique, se distinguera toujours de -l’ancien régime par le suffrage universel. Ce sera le règne de tous -substitué à l’oligarchie des nobles ou des riches, le principe de la -souveraineté populaire succédant, au nom du droit, au soi-disant -principe de la souveraineté de la naissance ou du capital. - -L’empereur a tout à gagner dans cette réforme, et rien à perdre. Il est -légitime parce qu’il est voulu par la nation; il sera légitime, lui -et ses descendants, aussi longtemps que la nation trouvera avantageux -d’obéir à son illustre dynastie. La seule chose qu’il ait à craindre, -c’est d’être un jour en désaccord avec le peuple français, et ce danger -ne peut être écarté que par la liberté de la presse ou l’indépendance -du Corps législatif. - -Personne ne songe à contester le brevet de grand homme au physicien qui -a découvert le parti qu’on pouvait tirer de la compression des vapeurs. -Mais celui qui inventa les soupapes de sûreté était un grand homme -aussi. - -Le Corps législatif est pour le gouvernement impérial, autant et plus -que pour la nation française, une soupape de sûreté. Il est plus -nécessaire encore à la dynastie qu’à la nation. Car, si la dynastie et -la nation se brouillaient un jour faute de s’entendre, ce n’est pas la -nation qui succomberait dans le conflit. - - - - -XXIII - -LES LIBERTÉS MUNICIPALES - - - Ma chère cousine, - -Par surcroît de prudence, on fera bien d’adapter à la puissante machine -qui nous mène une deuxième soupape qui s’appelle liberté municipale. - -La Constitution, d’accord avec le sentiment populaire, concède -à l’empereur un pouvoir à peu près illimité dans les affaires -importantes. Il choisit ses ministres sans prendre conseil de la nation -et les garde aussi longtemps qu’il lui plaît; il dispose de l’armée et -la commande en personne, décide des questions de paix et de guerre, -signe les traités d’alliance et de commerce, entreprend ou suspend la -délivrance d’un peuple ami. Depuis le vote du suffrage universel qui -rétablissait la forme impériale, on peut dire que la majorité de la -nation a approuvé ou accepté tout ce que l’empereur a voulu. - -Cependant il n’est pas infaillible. En admettant qu’il le fût, il ne -saurait transmettre à ses ministres ce don précieux d’infaillibilité. -Si même il le transmettait à tous les ministres sans exception, je ne -sais pas si les ministres pourraient le communiquer à tous les préfets, -à tous les sous-préfets, à tous les maires et à tous les gardes -champêtres. On m’accordera bien, je l’espère, que le gouvernement -le plus heureux et le mieux servi emploie au moins un fonctionnaire -incapable ou malhonnête, et, partant, odieux et ridicule aux yeux des -citoyens. - -Or, la nature est ainsi faite que tout homme investi d’un lambeau -d’autorité se persuade qu’il est infaillible et prétend être honoré -comme tel. Les gardes champêtres eux-mêmes sont sujets à cette erreur, -puisqu’ils sont hommes et fonctionnaires. J’ajouterai, sans crainte -d’être contredit, que cette étrange illusion est plus arrogante dans -les monarchies absolues que dans les États constitutionnels, car le -garde champêtre lui-même se répète tous les dimanches en se faisant la -barbe: «Souviens-toi que tu es l’instrument d’un pouvoir fort!» - -Il se produit donc en tout pays, mais principalement dans les -monarchies absolues, un certain nombre d’abus. Quelques-uns sont -réprimés; ils ne le sont pas tous; car il y a une certaine solidarité -entre les agents d’un même pouvoir, et chacun d’eux se fait comme -un point d’honneur de sauvegarder le principe d’autorité. Supposez, -par exemple, qu’un garde champêtre vous manque très-gravement. Vous -irez signaler au maire la conduite de son agent; mais il faudra que -vous apportiez des preuves bien écrasantes pour qu’il se décide à -trouver coupable un homme de son choix. Si le maire refusait de vous -faire justice, vous le dénonceriez, sans doute, au préfet; mais il -est presque surnaturel que le préfet donne gain de cause à un simple -citoyen contre un fonctionnaire qu’il a nommé ou désigné lui-même. -Et, si vous allez jusqu’au ministre de l’intérieur, il aura les mêmes -raisons pour vous refuser la tête de son préfet. - -Il suit de là que les simples citoyens, comme vous ou moi, sont livrés -à peu près sans défense aux plus minces dépositaires de l’autorité. Les -abus sont assez rares, je le veux bien; il s’en commettait cent mille -fois plus, et de plus intolérables, avant la révolution de 89. Mais, en -ce temps-là, le peuple avait la peau moins délicate ou plus endurcie. -D’ailleurs, il n’éprouvait pas le besoin de soutenir son rang, n’étant -pas roi. Il me semble que nous sommes plus sensibles à la violence et -à l’injustice depuis que chacun de nous est la trente-six millionième -partie d’un souverain. - -Si le malheur voulait que les fonctionnaires de notre pays, enhardis -par une sorte d’impunité, cédassent au penchant de la nature humaine -et prissent l’habitude de faire les maîtres, le gouvernement perdrait, -dans toutes les classes de la nation, un grand nombre d’amis sincères -et désintéressés. Rien n’est plus injuste assurément que d’imputer -au chef de l’État ou même à ses ministres les peccadilles des agents -subalternes; mais le Français a l’esprit fait de cette façon qu’il -rapporte au gouvernement tout ce qui lui arrive en bien ou en mal. -Considérez d’ailleurs que, pour l’habitant de trente mille communes -rurales, le gouvernement est incarné dans trois personnes visibles, -le maire, le gendarme et le garde champêtre. Si l’une de ces trois -autorités le moleste ou lui fait tort, il se brouille avec le -gouvernement. Et convenez que ce serait un spectacle à la fois triste -et curieux si un empire brillant et respecté au dehors périssait -miné par les gardes champêtres, comme ces navires qui s’élancent -glorieusement vers la haute mer, toutes voiles déployées, et la carène -rongée par les tarets. - -On me dira que je prévois les malheurs de trop loin et qu’il n’y a pas -péril en la demeure. Mais c’est précisément parce que le danger est -encore loin que nous pouvons le prévenir. - -D’ailleurs, le remède est simple, facile et indiqué par la -Constitution. Il est dit que le suffrage universel choisira parmi -le peuple du département, de l’arrondissement et de la commune -trois assemblées dont le droit et le devoir sont de contre-balancer -l’absolutisme du maire, du sous-préfet et du préfet. Il importe -non-seulement à la nation, mais surtout au gouvernement lui-même, que -le conseil général, le conseil d’arrondissement et le conseil municipal -soient composés de citoyens éclairés et indépendants; car, le jour où -ces trois corps ne seraient plus que des masses inertes, soumises par -avance à l’impulsion du fonctionnaire qu’elles doivent contrôler, le -département, l’arrondissement et la commune se verraient exposés à -l’arbitraire, et le gouvernement à la désaffection. - -Il est donc à souhaiter, je dis plus, il est nécessaire à l’avenir -de la dynastie impériale que les citoyens les plus indépendants par -leur fortune, leur caractère et leur éducation, s’introduisent dans -les conseils provinciaux de tout rang et tempèrent l’omnipotence des -autorités locales. Cela étant, le gouvernement sera plus solide, sans -être moins fort. Il conservera toute sa liberté d’action au dedans et -au dehors. L’opposition, si elle se produit en quelque endroit, ne -s’attaquera pas à l’empereur, mais à tel ou tel agent trop enclin à -usurper les prérogatives impériales. - -Si enfin quelques fonctionnaires, par un excès de prévoyance -impardonnable, sacrifiaient les intérêts de la dynastie régnante à l’un -des prétendants qui nous entourent; s’ils avaient la tentation d’entrer -dans les petits complots ultramontains qui minent le sol de la France, -ils seraient arrêtés tout court au début de leur trahison. On sait, -à n’en pas douter, que, dans les premières années du nouvel empire, -un certain nombre d’administrateurs ont regretté activement le règne -des anciens partis. Il est certain qu’aujourd’hui même le vénérable -saint Vincent de Paul, devenu recruteur malgré lui, enrôle tous les -jours plus d’un fonctionnaire sous un drapeau qui n’est ni celui du -gouvernement ni celui de la nation. Ces conspirations souterraines -seraient facilement déjouées si la nation avait le droit de nommer des -surveillants à ses administrateurs. - -Pendant sept ou huit ans, le gouvernement impérial, par une erreur -surtout préjudiciable à lui-même, s’est effarouché des moindres -symptômes d’opposition locale. Préoccupé du soin de fonder l’ordre -public et la paix intérieure, il a cru bon d’étouffer tous les bruits, -de paralyser tous les mouvements, comme si le bruit de la respiration -et le mouvement du cœur n’étaient pas la vie elle-même! Au plus -léger symptôme de résistance légale, l’autorité tombait en garde et -s’apprêtait à soutenir le choc de l’ennemi. Mais les ennemis d’un -préfet mal choisi ou d’un maire indigne sont précisément les meilleurs -amis du gouvernement qui s’est trompé. - -Il y a deux ans et demi, j’eus une assez longue conversation avec le -préfet d’un de nos principaux départements. C’est un homme très-capable -et très-vif, d’ailleurs sincèrement dévoué au gouvernement qui -l’emploie. Il se plaignit à moi du conseil municipal de son chef-lieu -avec l’impatience nerveuse d’un cheval de pur sang tourmenté par -les mouches. «Si vous écrivez quelque chose sur notre pays, me -dit-il (j’écrivais alors au _Moniteur_), demandez hardiment qu’on -me débarrasse de ce maudit conseil et qu’on nomme une commission -municipale.» Je plaidai la cause contraire, qui me paraissait la bonne; -mais le conseil municipal fut sacrifié, par la suite, aux impatiences -de l’honorable préfet. - -Les plus grandes villes de France sont administrées aujourd’hui par des -commissions, et cela sur la demande des préfets. Si le gouvernement les -consultait tous, s’il prenait l’avis des sous-préfets et des maires, -tous les conseils municipaux seraient supprimés sans exception et -remplacés par des commissions administratives. Mais, s’il est naturel -que tout fonctionnaire cherche à se délivrer des entraves qui le -gênent, le gouvernement serait bien fou de lâcher la bride à tous ses -agents. - -L’esprit de domination, toujours fécond en ressources, suggère à nos -administrateurs un expédient. Ne pouvant expulser leurs conseils -électifs, ils cherchent le moyen de les élire eux-mêmes. Non-seulement -ils présentent les candidats les plus incapables de leur résister, -mais ils travaillent de tout leur pouvoir à les imposer aux électeurs. -La corruption électorale est incompatible avec le suffrage universel; -on la remplace par une pression, quelquefois même par une terreur -électorale. L’empereur ne le sait pas, ni le ministre non plus. On -se réjouit naïvement à Paris, dans les cercles officiels, lorsqu’on -apprend que les listes de l’administration ont passé dans toute la -France. On regarde cet heureux événement comme une preuve de sympathie -universelle, et le gouvernement se persuade qu’il est devenu plus fort -parce que ses employés ont su se rendre plus indépendants. - -Je ne veux point revenir sur le passé ni parler une seconde fois -du Corps législatif. Il me suffit de rappeler ici deux faits bien -connus, qui prouvent combien les victoires électorales sont quelquefois -de sottes victoires. On se rappelle le beau zèle du sous-préfet de -Fougères, qui fit au gouvernement cent fois plus de mal que de bien, et -compromit l’élection d’un honorable député qui aurait été nommé plus -facilement s’il se fût présenté tout seul. J’ai assisté d’un peu loin -aux efforts héroïques de l’administration locale pour faire élire dans -le Haut-Rhin le remplaçant de M. Migeon. Le succès répondit au zèle -des fonctionnaires; M. Keller, candidat du préfet, obtint la majorité. -Mais ce candidat, sorti tout armé du scrutin comme Minerve du cerveau -de Jupiter, sauta sur un drapeau qui n’était pas celui de la France et -courut se placer aux premiers rangs du parti ultramontain. - -Les fonctionnaires ne se trompent pas toujours aussi lourdement. Je -crois même que leur clairvoyance n’est presque jamais en défaut lorsque -l’intérêt de leur petite domination est en jeu. Mais je maintiens -que le gouvernement a tort de se trop réjouir lorsqu’il voit les -conseils généraux élus indirectement par les préfets, les conseils -d’arrondissement par les sous-préfets, les conseils municipaux par -les maires. Chaque fois qu’une liste officielle passe au scrutin sans -débat, comme une lettre à la poste, on devrait s’attrister à Paris, -non-seulement parce qu’il y aura désormais un fonctionnaire sans -contrôle, mais aussi parce qu’il y a un petit coin de la France où le -ressort de la vie politique s’est brisé. - -M. le ministre de l’intérieur sait tout cela mieux que nous, lui qui -a figuré longtemps à la tête du parti libéral. La circulaire qu’il -a publiée à la veille des dernières élections municipales, restera -comme un monument de sagesse politique. Au moment où la France réunie -autour de l’urne du suffrage universel se préparait à renouveler tous -les conseils municipaux de l’Empire, M. Billault engageait les maires -à recommander aux électeurs les hommes les plus éclairés et les plus -indépendants de leurs communes, sans toutefois en imposer aucun et sans -entraver les autres candidatures qui pourraient se produire. Rien n’est -plus droit et plus libéral que cette circulaire et je l’admire encore -très-sincèrement, quoiqu’elle ait fait faire à mon pauvre ami Gottlieb -un faux pas assez ridicule. - -Je ne sais si sa mésaventure s’est reproduite en plus d’un endroit; -mais je suis bien tenté de le croire, car l’homme est fait partout de -la même façon, et il n’y a pas de circulaire ministérielle qui puisse -corriger en un jour la rage d’arbitraire et de domination si fréquente -chez les plus petits fonctionnaires. - -Il me semble que le récit de sa maladresse et de sa déception ne sera -pas inutile au public, car les faits portent leur enseignement avec -eux, et toutes les déclamations sur l’injustice et la violence ne -valent pas le simple récit d’un homme de bonne foi. - -Donc, après avoir lu la circulaire de M. Billault, mon ami se rappela -qu’il était citoyen d’une petite ville de cinq à six mille âmes, qu’on -appelle Schlaffenbourg; citoyen notable et bien noté, et dans les -meilleurs termes avec toute la population. - -Schlaffenbourg est une des plus jolies villes de la France; le -paysage qui l’environne, un vrai décor d’opéra; la population douce, -tranquille, honnête, hospitalière, intelligente: on n’en peut dire -que du bien. Il n’y a, dans tout le pays, qu’un seul mari de Molière; -encore est-ce un homme qui s’est fait lui-même ce qu’il est et qui ne -changerait pas d’état pour mille écus de rente. - -Quant à mon ami Gottlieb, c’est un de ces philosophes contemplatifs et -pansus que vous admirez dans les contes d’Erckmann-Chatrian. Docteur -en philologie, auteur d’un poëme didactique sur la pisciculture, -propriétaire d’une vieille maison et d’un assez beau jardin, il -cultive passionnément les lettres et les légumes: la chronique de -Schlaffenbourg ne lui connaît point d’autres vices. - -Comment un homme de ce tempérament a-t-il pu se laisser entraîner -dans une mêlée électorale? Ceci demande deux mots d’explication. Le -jardin de Gottlieb et sa vieille maison sont situés à huit ou neuf -cents mètres de la ville. On y va par un chemin vicinal qui n’a pas -été réparé depuis 1789. Mon pauvre ami, qui aime à sortir en voiture, -versait au moins quatre ou cinq fois par semaine; exercice violent qui -finirait par lasser la patience de l’Alsacien le plus doux. Cependant -Gottlieb payait, en impôts fonciers, cotes personnelles et mobilières -et centimes additionnels une somme assez ronde, sans compter les -prestations en argent ou en nature pour la réparation et l’entretien -des chemins vicinaux. «Je ne m’expliquerai jamais, disait-il, qu’on -emploie mon argent à réparer tous les chemins de la commune, excepté le -chemin qui conduit à ma maison.» Plus d’une fois il avait soumis cette -question à M. Jean Sauerkraut, maire de Schlaffenbourg. Mais M. le -maire, ancien brigadier dans le train, avait d’excellentes raisons pour -mépriser les hommes de science. Il tournait le dos à Gottlieb et s’en -allait boire un verre de bière à la brasserie de l’_Esturgeon_. - -Après cinq ou six ans de démarches inutiles, Gottlieb voulut savoir -à quoi l’on employait l’argent de la commune. On lui répondit que -c’était un grand mystère; que M. le maire était un homme violent; qu’il -réglait tout à l’amiable avec les conseillers municipaux, sauf à lever -sa canne sur ceux qui n’étaient point de son avis; que, d’ailleurs, la -comptabilité municipale se réduisait à fort peu de chose, M. le maire -n’étant pas un homme de plume, mais un homme de canne. - -Ce propos et la circulaire de M. le ministre de l’intérieur inspirèrent -à Gottlieb un vif désir d’entrer au conseil municipal. On lui dit -que M. le maire s’occupait d’écrire ou de dicter la liste des -candidats de l’administration. Gottlieb, qui avait dédié son poëme -sur la pisciculture à Sa Majesté l’empereur Napoléon III, s’imagina -innocemment qu’il avait quelques droits à figurer sur la liste. Il fit -donc sa visite à M. Jean Sauerkraut, qui buvait de la bière de mars -et fumait une pipe de porcelaine. Ce fonctionnaire le reçut mal et -s’écria, en cassant une cruche et deux verres: «Je ne veux pas d’un -savant dans mon conseil municipal!» - -M. Jean Sauerkraut dit _mon_ conseil, comme on dit _mon_ chapeau, _mon_ -chien, _ma_ pipe. C’est le pronom possessif. - -Gottlieb aurait pu objecter qu’il n’était pas aussi savant que M. Coste -et que, d’ailleurs, la circulaire de M. Billault ne proscrivait point -cette catégorie. Il se contenta de maintenir sa candidature et jura sur -son bonnet de docteur qu’il serait conseiller municipal en dépit de M. -le maire! C’est que les agneaux de l’Alsace se métamorphosent en lions -quand on les pousse à la dernière extrémité. - -Il courut au sous-préfet comme au feu. Malheureusement, le sous-préfet, -M. Ignacius, était à la messe. Gottlieb ne fréquente pas les églises -parce que le mauvais latin lui donne sur les nerfs. Il attendit. Un -ami qui passait lui communiqua la liste officielle. Sur vingt-trois -candidats, on y comptait neuf brasseurs, dix cabaretiers et quatre -aubergistes. - -«C’est donc ainsi, s’écria le bon Gottlieb, qu’on interprète la -circulaire de M. Billault? Il conseille à tous les maires de porter -les hommes les plus éclairés et les plus indépendants, et tous les -candidats de M. Sauerkraut sont directement sous sa dépendance!» Il -retourna dans l’après-dînée à l’hôtel de la sous-préfecture. Mais le -sous-préfet, M. Ignacius, était à vêpres. - -Mon Gottlieb, entêté comme un savant, rentra chez lui et écrivit sur -deux ou trois mille bulletins: - - ÉLECTIONS DES 18 ET 19 AOÛT - - _Candidat_: - - GOTTLIEB! - -Il déposa un exemplaire au parquet et retourna le soir même à la -sous-préfecture. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était au salut. - -Le bruit se répandit en ville que M. Gottlieb, le doux Gottlieb, le -petit patriarche Gottlieb, se portait candidat malgré le maire. Il -ne fallait rien de plus pour mettre Schlaffenbourg en révolution. -Gottlieb est plutôt riche que pauvre; il fait un peu de bien dans -le pays. Lorsqu’il y a quelque démarche à entreprendre en faveur -d’un malheureux, Gottlieb a bientôt chaussé ses souliers et pris -sa casquette de loutre. Ajoutez que la douceur et l’aménité de son -caractère lui ont fait beaucoup d’amis dans les hautes classes de -Schlaffenbourg. Il en aurait davantage encore s’il était moins économe -de ses visites; mais les relations qu’il a lui suffisent et suffisaient -aussi pour le faire nommer au conseil municipal. - -Des hommes de toute condition accoururent chez lui pour savoir si -véritablement il voulait être élu. - -«Oui! répondait Gottlieb avec une énergie voisine de la colère.--Vous -le serez, monsieur Gottlieb!» - -Et chacun emportait une liasse de bulletins au nom de Gottlieb. - -Cependant Jean Sauerkraut, ancien brigadier du train, maire de -Schlaffenbourg, buvait de la bière et tourmentait entre ses dents le -tuyau de sa pipe. C’est sa manière de méditer. - -Sous une enveloppe assez épaisse, ce fonctionnaire cache une certaine -dose de malice. Il économise depuis dix ans les revenus de la commune -pour doter Schlaffenbourg d’un boulevard. La ville n’a point de -boulevard et n’en désire point. Mais un boulevard qui couperait en -deux le jardin de M. le maire ne serait pas inutile à tout le monde. -Jean Sauerkraut se verrait dans la douce nécessité d’exproprier Jean -Sauerkraut. Comme propriétaire, il demanderait une grosse indemnité -qu’il n’hésiterait pas à s’accorder comme maire. Après quoi, Jean -Sauerkraut, deux fois plus riche que devant, donnerait sa démission -et se retirerait, couvert de gloire, dans quelque bonne recette -particulière, ou même dans la sous-préfecture de M. Ignacius. C’est -un beau rêve, et Jean Sauerkraut n’est pas le seul maire qui raisonne -ainsi, dans ce siècle de démolitions, de percements et de boulevards. -Mais supposez qu’un homme dangereux, un perturbateur, un Gottlieb, -s’introduise par force au sein du conseil municipal: il y prendra -d’autant plus d’autorité que ses collègues seront des hommes doux et -sans défense. On l’écoutera comme un oracle, grâce à sa réputation de -savant. Il demandera des comptes, il voudra voir des écritures; il -exigera que les fonds de la commune soient consacrés aux besoins réels -de la commune. Il prouvera qu’un boulevard n’est pas plus nécessaire à -la ville de Schlaffenbourg qu’une plume à l’oreille d’un porc! - -«Allons! s’écria Jean Sauerkraut en éteignant sa pipe de porcelaine, il -faut donner une leçon à M. Gottlieb et au suffrage universel!» - -Aussitôt dit, il rassembla les pauvres gens qui vivent dans la -dépendance absolue d’un maire: le secrétaire de la mairie, les -expéditionnaires, l’agent voyer, l’appariteur, le commissaire de -police, les sergents de ville, les cantonniers, les gendarmes et les -gardes champêtres. «Mes enfants, leur dit-il, vous savez à quel point -je vous aime. Eh bien, je vous mets tous à pied si M. Gottlieb pénètre -dans mon conseil. Si vous l’empêchez d’arriver, je paye à boire.--Vive -monsieur le maire!» répondit la foule des subordonnés. - -Dès ce moment, Gottlieb fut gardé à vue. On fit sentinelle autour de -sa maison, il y eut un factionnaire nuit et jour dans ce joli petit -chemin en pente où les voitures versaient si bien. On inscrivit les -noms de ceux qui lui faisaient visite; on le suivit lui-même dans -ses promenades. C’est ce que Jean Sauerkraut appelait déjouer les -machinations de l’ennemi. - -Les sergents de ville rencontrèrent un vieillard de soixante-quinze ans -qui paraissait sortir de chez M. Gottlieb. C’était un pensionnaire de -l’hôpital; on l’arrête, on le fouille, on trouve sur lui des bulletins -qui portaient le nom de Gottlieb. «Ah! scélérat, lui disent les -agents, c’est toi qui veux nous mettre sur la paille!» On le traîna -par la ville entre deux argousins pour montrer aux bons habitants de -Schlaffenbourg à quoi ils s’exposaient en soutenant la candidature de -Gottlieb. Le septuagénaire fut enfermé dans la prison de l’hôpital et -il y demeura cinq jours, pour le bon exemple. - -Après avoir frappé ce grand coup, Jean Sauerkraut s’occupa de quelques -fonctionnaires indépendants qui avaient osé prendre parti pour -Gottlieb. Il leur écrivit, ou du moins il signa une lettre circulaire -conçue en ces termes: - -«Je suis le gouvernement. M. Gottlieb me contrarie; donc, il est -l’ennemi du gouvernement. Si vous vous déclarez en sa faveur, je serai -forcé d’apprendre à votre ministre que vous faites cause commune avec -les ennemis du gouvernement. Redoutez ma colère!» - -Un haut employé des finances ne craignit pas de répondre que la colère -de M. Sauerkraut lui paraissait plus comique que redoutable. Savez-vous -ce qui arriva? Une dépêche télégraphique de M. le ministre des finances -à l’employé récalcitrant! La ville entière en eut connaissance, car -M. le maire la fit copier au bureau du télégraphe et la déclama -lui-même dans les carrefours. Il demeura avéré que Gottlieb était -un homme dangereux et qu’il se portait au conseil municipal avec -l’arrière-pensée de détrôner l’empereur Napoléon III. - -Gottlieb courut à la sous-préfecture pour protester contre une -imputation si mal fondée. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, était à -confesse. L’aumônier de Schlaffenbourg ne veut aucun bien à mon ami -Gottlieb, qui ne fréquente pas les églises. Il prêcha contre lui, avec -la permission de M. le maire. Cette fois, le sous-préfet, M. Ignacius, -y était. Mais il hocha la tête avec bienveillance et s’endormit à la -péroraison, en signe d’assentiment. - -Le scrutin s’ouvrit enfin. Malgré les sermons du curé et les violences -de M. le maire, la ville de Schlaffenbourg s’imaginait encore qu’elle -allait voter pour M. Gottlieb; mais on lui fit bien voir qu’elle n’y -connaissait rien. - -Une forte escouade de police gardait les abords de la mairie. Tous les -gardes champêtres étaient là, confiant les récoltes aux bons soins -de la Providence. On avait emprunté les gendarmes et les agents de -plusieurs communes voisines, où la liste de l’opposition triompha pour -cette fois, faute de police et de gendarmerie. - -Lorsqu’un pauvre diable d’électeur se présentait, sa liste à la -main, les agents de M. le maire ouvraient le papier, l’examinaient -scrupuleusement et le mettaient dans leur poche, si peu qu’il y fût -question de Gottlieb: ils donnaient en échange un beau bulletin -imprimé, le bulletin de M. le maire. - -M. le maire lui-même, dans la salle du scrutin, procédait à une seconde -vérification. D’un seul coup d’œil (le coup d’œil de l’aigle!) il -distinguait le bulletin écrit du bulletin imprimé. Et peu d’hommes -furent assez hardis pour affronter sa colère. - -Une scène touchante avait lieu à l’hôpital de Schlaffenbourg. -Vingt-cinq vieillards, nourris et logés par la bienfaisance publique, -s’apprêtaient à remplir leurs devoirs de citoyens. Le vingt-sixième -était toujours au cachot. Un digne aumônier harangua ces pauvres -diables, leur prit les bulletins qu’ils s’étaient fait écrire et -leur donna en échange la liste imprimée de M. le maire; puis il les -conduisit lui-même à la mairie, sans les perdre de vue un seul instant; -puis il les félicita d’avoir voté selon leur conscience. - -Le dépouillement se fit par les agents de la mairie, sous les yeux -de M. le maire. Un serviteur dévoué lisait les bulletins, un autre -écrivait. Lorsque ces braves gens rencontraient par hasard le nom -de Gottlieb, le premier toussait violemment, le second se grattait -l’oreille avec sa plume. Gottlieb surveillait les opérations comme il -pouvait. Vous auriez dit un diable dans un bénitier. - -«Hé! monsieur! criait-il, vous venez d’omettre mon nom! - ---Silence! répondait le maire d’une voix tonnante. - ---Mais, monsieur le maire, mon nom était sur le bulletin et votre -salarié ne l’a pas lu! - ---Ce n’est pas une raison pour troubler la paix publique. - ---Je proteste! - ---Vous en avez le droit.» - -A dix heures du soir, les employés de M. le maire avaient fini leurs -additions. Jean Sauerkraut se leva dans sa gloire et dans sa majorité -pour annoncer à la ville et à l’univers, _urbi et orbi_, que _sa_ liste -avait passé tout entière et que M. Gottlieb n’entrerait point dans -_son_ conseil. - ---Je proteste! murmura Gottlieb. - -Mais les quinze ou vingt subalternes qui attendent leur pain de -la mairie hurlaient unanimement: «Vive le maire! vive la bière! -vive monsieur le maire! vive madame la bière! vive la bière de -Schlaffenbourg! vive notre bon maire de mars!» - -L’enthousiasme était si contagieux, qu’il gagna Jean Sauerkraut -lui-même, et l’on entendit ce magistrat crier plus haut que la foule -environnante: «Oui, mes amis, vive votre excellent maire!» - -Les brasseries ne désemplirent point de toute la nuit et le soleil -levant aperçut plus d’un garde champêtre qui courait en zigzag dans -les avoines et grognait d’une voix chevrotante: «Notre maire est -triomphant!» - -Depuis cette grande journée, Gottlieb est en butte aux persécutions -de l’autorité locale. Son célèbre chemin s’est changé en ravin, en -torrent, en carrière. On en extrait du sable et des cailloux pour -réparer les grandes routes. Ses récoltes sont en proie au premier -occupant; le garde champêtre n’y regarde plus. Les domestiques de sa -maison peuvent le voler tout à leur aise: l’indulgence de la police -leur est acquise. On ne surveille, on ne réprime, on ne punit que les -crimes de Gottlieb. Ces jours passés, il a tué un mulot d’un coup de -pied. Deux gardes champêtres qui le guettaient derrière un arbre, lui -ont sauté à la gorge. Délit de chasse; procès-verbal. Le tribunal a -condamné Gottlieb à l’amende et aux frais, avec confiscation de l’arme, -c’est-à-dire du soulier. Qui peut dire où s’arrêtera la guerre? On -parle déjà d’une prime de 25 francs offerte à l’homme qui abattra le -farouche Gottlieb. - - - - -XXIV - -UN SINGULIER CONGRÈS - - - Ma chère cousine, - -Un congrès comme on n’en avait jamais vu, un congrès de têtes -couronnées, s’est réuni le 1er avril dans un salon de l’hôtel du -Louvre, à Paris. - -Les lettres de convocation avaient été envoyées par le sultan -Abdul-Medjid, commandeur des croyants. Presque tous les souverains des -grandes puissances répondirent par lettres autographes, sans parler -de rien à leurs ministres, et quittèrent leurs capitales dans le plus -grand secret. - -Étaient présents: Sa Majesté l’empereur des Français, qui semble appelé -à présider les assemblées générales de l’Europe; Sa Majesté la reine -Victoria, notre gracieuse alliée, toutes les fois que l’Angleterre a -peur ou besoin de nous; Sa Majesté l’empereur de Russie; Sa Majesté -l’empereur d’Autriche; Son Altesse royale le prince régent de -Prusse; Sa Majesté le roi de Sardaigne; Sa Majesté le roi de Naples; -Sa Sainteté le pape Pie IX, roi de quelques provinces italiennes; Sa -Majesté le sultan Abdul-Medjid. - -Aucun sténographe, aucun secrétaire n’assistait aux délibérations. Les -renseignements que nous sommes heureux de livrer au public nous ont -été fournis par un garçon de l’hôtel, sourd-muet de naissance, qui -préparait les verres d’eau sucrée. - -Sa Majesté le sultan, après avoir bâillé trois fois, prit la parole -d’un ton ferme et doux. Il déclara: «que l’état de ses finances ne -lui permettait plus de payer l’armée; que ses soldats, n’ayant ni -pain ni souliers, ne pouvaient ni ne voulaient le défendre contre -les ennemis du dedans et du dehors; que les Grecs, qui sont en grand -nombre dans l’empire ottoman et en majorité dans plusieurs provinces, -se révoltaient de tous côtés; que la plupart des races conquises par -Mahomet II et ses successeurs réclamaient impérieusement le droit de se -gouverner elles-mêmes; qu’un ennemi puissant, repoussé à grand’peine, -il y a quelques années, par les forces de la France, de l’Angleterre et -du Piémont, s’apprêtait à recommencer la guerre et poussait activement -les lignes de ses chemins de fer dans la direction de la Turquie; -qu’en présence de ces embarras et de ces dangers, il convenait de -reconnaître avec soumission une fatalité irrésistible. En conséquence, -le commandeur des croyants, chef spirituel et temporel de tant de -millions d’hommes, avait résolu d’abdiquer le temporel et de se retirer -dans la ville sainte de la Mecque, avec une centaine de femmes et -autant de serviteurs, pour y exercer en paix l’autorité religieuse, -laissant le reste à la disposition de l’Europe.» - -Le saint-père se leva à son tour et fit voir à l’assemblée des trésors -de douceur et de patience qu’il économisait depuis longtemps. «Mes -chers enfants, dit-il, l’exemple de cet infidèle m’a touché jusqu’au -fond du cœur. Il ne sera pas dit qu’un Turc s’est montré plus humain -qu’un pape. La raison m’a fait comprendre, malgré l’avis contraire -du cardinal Antonelli, que les deux pouvoirs réunis entre mes mains -se détruisaient l’un l’autre. L’expérience m’a prouvé que les trois -millions d’hommes soumis à mon sceptre obéissaient malgré eux et par -contrainte. La nécessité des restaurations violentes et des occupations -étrangères m’a fait sentir qu’un pape ne pouvait plus régner par ses -propres forces. L’humanité me reproche deux fois par jour le sang -qu’on a répandu pour me rendre ou me conserver ma couronne. C’est -pourquoi, mes très-chers fils, je veux revenir à l’auguste simplicité -de l’apôtre Pierre et régner modestement sur cent trente-neuf millions -d’âmes, sans faire égorger personne. Faites-moi bâtir une chaumière à -Jérusalem, avec une chambre au second pour mon cher Antonelli. Plus -la maison sera petite, comme disait un journaliste de notre époque, -plus le pontife sera grand. Là, délivrés des soucis de la terre, nous -nous adonnerons en paix au soin des intérêts spirituels, qui ont un -peu souffert par notre faute. M. Dupanloup viendra nous voir de temps -en temps pour se fortifier dans la pratique de la douceur et de la -modestie. Si même vous aviez la bonté de construire une cage au fond -du jardin, je ne désespérerais pas d’apprivoiser Veuillot. Cependant -l’Italie, rendue à elle-même, se consolera peu à peu du mal que nous -lui avons fait, et notre bien-aimé fils le roi de Sardaigne, guéri du -coup de foudre que j’ai lancé contre lui, vaquera comme devant à ses -fonctions naturelles. Ainsi soit-il!» - -L’auditoire, ému jusqu’aux larmes, admirait ce grand acte de -renoncement évangélique et inattendu. Mais le jeune empereur d’Autriche -s’élança hors de son fauteuil avec une vivacité bien naturelle à son -âge. «J’accepte, dit-il, l’héritage du saint-père en Italie. J’accepte -aussi la succession du sultan!» Il vit que l’empereur Napoléon III -souriait en frisant sa moustache, et il reprit d’un ton plus retenu: -«Si toutefois l’Europe y trouvait à redire, je n’accepterais rien du -tout; car mes affaires sont dans un tel état, que je ne saurais plus -imposer mes volontés par la force.» - ---_My dear child_, lui dit Sa gracieuse Majesté la reine d’Angleterre, -souffrez qu’une mère de famille vous donne un sage conseil. Mon peuple -ne vous veut ni bien ni mal, et il l’a prouvé en s’abstenant de vous -attaquer et de vous défendre. L’Angleterre vous a laissé aux prises -avec les Français et les Italiens; c’était un acte de bonne politique. -A ce prix, nous sommes restés les alliés de la France, les protecteurs -de la liberté italienne, et vos amis, sans qu’il nous en ait coûté ni -un homme ni un schelling. Le bon avis que je vous offre ne compromettra -ni mon budget ni ma neutralité... Croyez-moi, _my dear child_, ne -cherchez plus à vous agrandir. La fureur des annexions a perdu la -maison d’Autriche, comme la manie de la propriété a ruiné notre grand -et excellent Lamartine. Lamartine et vous, vous êtes au-dessous de -vos affaires, malgré ou plutôt par l’étendue de vos possessions -territoriales. Que fait Lamartine? Il met ses terres en adjudication -pour payer honorablement ses dettes. Tâchez que cet exemple vous -profite. Si vous ne prenez un grand parti, vite et tôt, vous régnerez -prochainement à Clichy: la _Revue des Deux Mondes_ l’a prouvé dans son -numéro du 15 mars. Hâtez-vous donc de vendre quelques bonnes pièces -de terrain, pour lever les hypothèques qui grèvent le reste de vos -États. Vendez la Vénétie aux Italiens, la Hongrie aux Hongrois, la -Gallicie aux Polonais. Il vaut mieux vendre à l’amiable que par voie -d’expropriation. Toutes vos dettes payées, il vous restera quelques -jolis millions d’argent blanc: vous les emploierez, si vous êtes sage, -à l’amélioration du petit domaine qui vous restera.» - -Le jeune empereur ne répondit ni oui ni non, suivant l’usage de la -diplomatie autrichienne. Il remercia la belle et généreuse conseillère -qui avait si bien parlé, et demanda timidement si la Valachie et le -Moldavie ne lui seraient pas données en prix de sagesse. Ces deux -provinces allaient se trouver sans maître. - ---Elles en ont un tout trouvé, répondit Sa Majesté l’empereur des -Français: c’est le peuple moldo-valaque. Le temps n’est plus où les -nations devaient appartenir à quelqu’un, sous peine d’être arrêtées -pour délit de vagabondage. Ce n’est plus pécher contre le droit des -gens que de s’appartenir à soi-même. Ainsi raisonnent le peuple -français, et la nation anglaise, et la plus noble moitié de l’Italie, -et le petit peuple moldo-valaque. Peut-être, un jour, ce principe -sera-t-il reconnu dans toute l’Europe, comme il l’est dans toute -l’Amérique du Nord. Je ne désespère pas de voir tous les pays civilisés -proclamer la souveraineté du peuple et choisir librement leurs -magistrats suprêmes, comme la France m’a choisi. - ---En attendant, reprit Sa Majesté l’empereur de Russie, les États du -sultan sont privés de leur souverain. Loin de moi la pensée d’humilier -les sujets de notre frère circoncis! mais tout le monde conviendra -qu’ils sont encore trop jeunes pour se gouverner eux-mêmes. C’est un -travail dont je me chargerais volontiers, si l’Europe le trouvait bon... - -Cette ouverture, quoiqu’elle ne fût pas imprévue, souleva un débat -assez vif. Quelques personnes se récrièrent violemment. On alla jusqu’à -dire que la Russie, comme l’Espagne de Philippe II et la France de -Louis XIV, aspirait à la monarchie universelle. Cependant, comme on -s’était assemblé dans un esprit de justice et de modération, et que -tout le monde avait déposé les armes au vestiaire, on s’accorda à -reconnaître que tous les souverains de la Russie, depuis Pierre le -Grand, avaient servi assez utilement la cause du progrès. Ils avaient -créé autour d’eux et propagé, par voie de conquête, un ordre de choses -intermédiaire entre la barbarie et la civilisation. C’était servir -les intérêts de l’humanité que d’entraîner les sauvages du Caucase -et du fleuve Amour dans le courant de la vie européenne. La Russie -était venue chercher nos arts et nos sciences pour les introduire tant -bien que mal, à grand coups de canon, chez les peuplades les plus -réfractaires. Il aurait été injuste de lui en savoir mauvais gré. Sa -Majesté l’empereur Alexandre exposa avec une éloquente simplicité -l’histoire des conquêtes de la Russie. Il n’eut pas de peine à prouver -que le colosse du Nord ne marchait pas sur l’Europe, mais pour -l’Europe; que le but de son ambition, si souvent calomniée, était -la conquête de l’Orient barbare; qu’il ouvrait à nos idées et à nos -produits des routes inconnues, et qu’on pouvait le considérer comme le -maréchal des logis de la civilisation. - -Le congrès, animé d’un grand amour du bien, fut frappé de cette -éloquence. Peu s’en fallut qu’il n’annexât d’un seul coup l’empire turc -à la Russie. Mais Sa Majesté la reine d’Angleterre fit observer que -son peuple était aussi un puissant véhicule de nos idées et de notre -industrie; que les Anglais, cosmopolites de naissance, transportaient -jusqu’au bout du monde une civilisation non pas ébauchée, mais -parfaite, avec les tartans, les indiennes, les faïences peintes, les -canifs à quatre lames et tous les instruments du progrès... ce qui -parut incontestable. - -Tel était le haut désintéressement des hautes parties consultantes -que personne ne refusa de donner à la Russie et à l’Angleterre une -portion de l’empire vacant. On pria les Anglais de se charger de -l’Égypte, et Sa Majesté la reine accepta la donation, sauf à consulter -le Parlement. Sa gracieuse Majesté daigna déclarer que le percement -de l’isthme de Suez s’accomplirait désormais sans aucune difficulté, -car la grande et généreuse nation anglaise est incapable d’entraver -un projet d’utilité générale, lorsqu’il s’exécute à son profit. Elle -ajouta même spontanément que, les forteresses maritimes de Corfou, de -Malte et de Gibraltar lui devenant inutiles, elle en faisait l’abandon: -trop heureuse de renverser cette insolente et despotique barrière de -Gibraltar et de rendre à l’Europe les clefs de la Méditerranée. - -De son côté, le czar Alexandre annonça généreusement qu’il ne voulait -prendre aux Turcs que les provinces réellement barbares, puisqu’elles -étaient les seules où la domination russe pût être un bien. Il -n’accepta ni Constantinople, ni les provinces de la Turquie d’Europe, -alléguant que la nation grecque, qui compose la majorité dans ces pays, -devait disposer librement d’elle-même et choisir un souverain. «Les -Grecs, dit-il, sont aussi éclairés pour le moins, et aussi civilisés -que les Russes. Il ne faut pas juger la nation sur cet avorton de -royaume que l’Europe a ébauché après 1830. Organisez un grand État, qui -aura sa capitale à Constantinople; placez-y un empereur choisi par la -nation dans n’importe quelle maison d’Europe, excepté dans la mienne, -et vous verrez bientôt vingt-cinq millions de citoyens marcher comme un -seul homme dans la voie du progrès.» - -Sa Majesté le roi de Naples éleva le voix pour demander si l’orateur -était sincère. Ce jeune prince élevé à l’école du droit divin, -s’étonnait qu’un souverain légitime pût plaider sans arrière-pensée la -cause d’un peuple. - ---Sincère? répliqua l’empereur Alexandre avec un généreux emportement. -Vous allez voir à quel point je suis sincère. Depuis tantôt quarante -ans, les alarmistes se figurent que la Russie va descendre sur -l’Europe, comme on vous faisait croire en 1848 que les faubourgs -allaient descendre sur Paris. Eh bien, je veux guérir les bonnes gens -de celle terreur puérile. Je demande que l’Europe élève une barrière -infranchissable entre elle et nous. Ressuscitons d’un commun accord -cette belle nation polonaise, ce peuple chevaleresque entre tous, que -la diplomatie et la guerre ont sacrifié, sans abattre son courage! Que -la Pologne renaisse de ses cendres! qu’elle soit grande! qu’elle soit -forte! qu’elle touche par le nord à la Baltique, par le sud à la mer -Noire, et les trembleurs de l’Occident cesseront peut-être de nous -craindre lorsqu’ils seront protégés contre l’invasion slave par un -rempart de Slaves!... - -Un applaudissement unanime salua cette proposition. On se serra les -mains, on s’embrassa, on pleura de tendresse à la seule idée de voir -renaître le grand peuple polonais. - -Toutefois Son Altesse royale le prince régent de la Prusse demanda avec -une certaine inquiétude si l’on comptait lui reprendre le grand-duché -de Posen? - -On lui répondit par un silence qui n’avait pas besoin de commentaire. - ---En vérité, messieurs, reprit-il, voilà, vous en conviendrez, un -singulier enchaînement! Parce que le sultan des Turcs n’a pas d’argent, -il faut que la Turquie d’Asie tombe aux mains des Russes; parce que -les Russes s’agrandissent en Asie, il faut reconstituer la Pologne; -et parce que la Pologne renaît de ses cendres, pour la plus grande -sécurité de l’Occident, je dois perdre une des plus belles provinces -du royaume! Plutôt que d’encourir une telle nécessité, j’aimerais mieux -prêter au noble Abdul-Medjid tout l’argent dont il a besoin. - -Un orateur (je ne sais lequel) répondit à Son Altesse royale le prince -de Prusse: - ---A Dieu ne plaise que l’on vous arrache une province sans vous offrir -aucune compensation! ces brutalités étaient permises autrefois ou, du -moins, tolérées: témoin la conquête de la Silésie et tant d’autres -événements du même genre. Aujourd’hui, cher et honoré prince, la -justice, le progrès, l’intérêt des nations sont les principes qui -gouvernent la politique. Si nous désirons enlever quelques provinces -à l’Autriche, c’est dans l’intérêt de ces provinces et pour le bien -de l’Autriche elle-même, qui sera plus riche et plus libre, ayant -moins de peuples à brutaliser. Si nous vous demandons le sacrifice du -grand-duché de Posen, c’est pour le bien général de l’Europe et pour -le bien particulier d’un pauvre peuple qui a beaucoup souffert. Mais -la monarchie prussienne, en vertu des mêmes raisons, peut s’agrandir -en Allemagne. Le moyen âge a laissé autour de vous une multitude -d’États microscopiques, découpés au gré du hasard dans une seule et -même nation. Réunissez en un seul corps ces malheureuses petites -monarchies. Consultez les peuples: ils seront trop heureux de se -fondre dans un grand royaume et d’économiser 90 pour 100 sur les frais -généraux du gouvernement. Dès que l’opinion publique se sera prononcée, -annexez hardiment, arrondissez-vous, prenez du corps. Tout le monde -s’en trouvera bien, et surtout les nouveaux sujets de la Prusse. -C’est pourquoi nous n’hésitons point à vous donner, dans le nord de -l’Allemagne, tout ce qui ne nous appartient pas. - ---Est-il possible? demanda le prince visiblement ému. Mais que diront -les souverains dépossédés? - ---Ils protesteront, selon toute apparence, comme le duc de Modène; -mais de la protestation à la restauration, il y a loin. L’univers est -accoutumé à entendre crier les victimes du progrès, mais il ne s’émeut -pas de leurs cris. Souvenez-vous du moyen âge et de cette poussière -de souverains qui couvrait la surface de l’Europe. Ce petit monde -croyait régner légitimement et tyranniser par la grâce de Dieu. Mais -quelques bonnes révolutions, monarchiques ou autres, ont débarbouillé -la terre de toute cette féodalité. Les ducs, les marquis, les comtes -ont crié au brigandage ou au despotisme; mais le gosier se fatigue à la -longue, et ils se sont tus. Ils ont vu qu’on pouvait vivre décemment -sans duché, ni comté, ni marquisat, et qu’une couronne un peu ridicule -sur leur tête faisait très-bon effet sur la portière de leur voiture. -Soyez sûr que vos petits voisins de l’Allemagne du Nord montreront même -philosophie après avoir éprouvé même fortune. D’ailleurs, avec les -titres qui vont leur rester, ils feront de beaux mariages. - ---Et, d’ailleurs, ajouta le prince de Prusse, que la conviction -gagnait peu à peu, il est temps de proclamer en Allemagne le principe -de la souveraineté nationale. Un peuple n’appartient qu’à lui-même: -donc, il a le droit de se donner. Les princes s’abusent étrangement -lorsqu’ils se croient les propriétaires de la nation: ils ne sont que -sa propriété. Fasse le ciel que j’appartienne à toute l’Allemagne du -Nord! Je jure d’obéir fidèlement à la majorité de mes sujets, et je -remercie l’Europe, qui m’a fourni cette occasion de servir les hommes! -L’ambition n’est pas le guide de ma conduite, et je ne veux pas que -le roi des Deux-Siciles puisse me méjuger un seul instant. Personne -ne doutera de la pureté de mes intentions lorsque j’aurai rendu à -l’empereur Napoléon III mes provinces françaises situées sur la rive -gauche du Rhin. - -L’empereur des Français refusa poliment le présent qu’on voulait lui -faire. «Il est vrai, dit-il, que la géographie nous avait donné le Rhin -pour frontière; mais la diplomatie en a décidé autrement. La France, -telle qu’on l’a faite il y a quarante-cinq ans, est assez grande pour -n’avoir besoin de rien, et assez forte pour ne craindre personne. Si -j’adhérais au travail de rectification proposé par la Prusse, il se -trouverait des journaux assez injustes pour m’accuser d’ambition. La -Belgique se croirait menacée...» - ---Mais, sire, interrompit Sa Majesté la reine d’Angleterre, où serait -le mal, quand Votre Majesté annexerait la Belgique? Les Belges sont des -Français, un peu plus spirituels que les autres. D’ailleurs, il y a un -parti français en Belgique. Les grandes familles des deux pays sont -unies par les liens les plus étroits, et je pense que les Mérode, par -exemple, ne vous sont pas moins dévoués que les Montalembert. - ---Il est vrai, madame, reprit l’empereur Napoléon III avec son sourire -tranquille; mais je porte un nom qui me condamne à être le plus -pacifique et le moins conquérant des hommes. J’ai fait la guerre en -Crimée pour les Turcs, en Lombardie pour les Italiens. Je suis prêt à -la faire encore, s’il le faut absolument, dans l’intérêt de quelque -grand principe. Mais je veux mourir à Sainte-Hélène s’il m’arrive -de conquérir une demi-lieue de pays. Vous avez entendu les cris du -Parlement, vous avez lu les diatribes des journaux, lorsque mon fidèle -allié le roi de Sardaigne et le vœu des populations m’ont contraint -d’accepter quelques versants de montagnes. J’ai juré, ce jour-là, qu’on -ne m’y prendrait plus. - -Toute l’assemble se récria, pria, supplia, menaça; mais l’empereur -des Français fut inébranlable. On crut un moment que l’Angleterre, la -Prusse et la Russie allaient former une coalition pour lui imposer -malgré lui l’annexion de la Belgique et des provinces rhénanes. La -fermeté de son attitude les contint. - -La fin de la séance fut employée à la délimitation des frontières. On -assure que la carte remaniée se grave en toute hâte, et qu’elle sera -publiée sous peu de jours chez M. Andriveau-Goujon. - -On se sépara vers six heures. Quelques souverains partirent le soir -même par les trains express; les autres dînèrent aux Tuileries. - -L’huissier d’un ministère de la rive gauche m’a dit que, dans la -soirée, l’empereur avait réuni son conseil en séance extraordinaire; -qu’il avait annoncé à Leurs Excellences MM. les ministres le dénoûment -heureux des négociations, l’Europe mise en ordre et la paix fondée sur -des bases solides. - -Si l’homme à la chaîne d’acier n’a pas abusé de ma confiance, -l’empereur a terminé son allocution par ces belles paroles: «Messieurs, -l’apaisement de tous les orages qui grondaient à l’horizon nous impose -de nouveaux devoirs. Libres désormais de toutes les préoccupations de -la politique extérieure, reportons notre activité vers les affaires -du pays. Le bien-être matériel prendra, je l’espère, un nouveau -développement, grâce au traité de commerce que j’ai signé avec -l’Angleterre. Les intérêts moraux ne sont pas moins dignes de notre -attention. L’instruction publique, longtemps négligée ou même détournée -de son véritable but, appelle des réformes importantes. La presse, -cette école destinée à l’instruction des hommes faits, devra être -surveillée, mais non découragée. J’espère que nous pourrons, sans léser -gravement les intérêts du fisc, supprimer l’impôt du timbre, qui pèse -également sur les bonnes et les mauvaises doctrines. La discussion des -affaires publiques pourra s’exercer plus librement, sans que l’État -soit privé des garanties indispensables. Les élections s’ouvriront -prochainement dans les pays annexés. A cette occasion, je veux et je -dois vous dire que ni la Constitution ni moi n’avons jamais voulu que -les députés au Corps législatif fussent nommés par le sous-préfet de -Fougères, au lieu d’être élus par le peuple français.» - -Tu remarqueras peut-être, ma chère cousine, que tous ces gros -événements se sont passés le 1er avril. Mais la Fontaine a dit -très-judicieusement: - - Petit poisson deviendra grand, - Pourvu que Dieu lui prête vie. - - -FIN - - -Paris.--Imprimerie A. WITTERSHEIM, rue Montmorency, 8. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - DÉDICACE I - I.--Le beau pays de Bade 1 - II.--Un club en plein air 22 - III.--Les pièces de dix sous 42 - IV.--La rentrée des classes 59 - V.--La Comédie-Française 79 - VI.--Les professions libérales 98 - VII.--La médecine de fantaisie 120 - VIII.--Le jury 137 - IX.--Les apôtres et les augures de la musique 150 - X.--Le carnaval 166 - XI.--Un dîner de chasseurs 178 - XII.--Un clou chasse l’autre 197 - XIII.--Les ultramontains et les gallicans 215 - XIV.--L’exposition des beaux-arts 228 - XV.--Les brochures à bon marché 242 - XVI.--Le bal de la mi-carême 256 - XVII.--Le musée de Landerneau 272 - XVIII.--Le Louvre 288 - XIX.--La question des fiacres 292 - XX.--La démocratie impériale 315 - XXI.--Abd-el-Kader et la liberté de la presse 328 - XXII.--Le régime parlementaire 341 - XXIII.--Les libertés municipales 353 - XXIV.--Un singulier congrès 376 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES - - - - -NOTES DE TRANSCRIPTION - - - Ce livre reproduit intégralement le texte original, et - l’orthographe d’origine a été conservée. Cependant quelques erreurs - typographiques ont été corrigées. La liste de ces corrections se - trouve ci-dessous. - - D’autres corrections mineures ont été faites et ne sont pas - référencées. - - La mise en évidence en italique des références de noms d’œuvres ou - de journaux a été harmonisée. - - Les caractères imprimés en italique dans l’original ont été - indiqués comme _ceci_. - - -CORRECTIONS - - P. ii: prefessionnel --> professionnel (... pour l’enseignement - professionnel...) - - P. 34: bélitres --> bélîtres (... Ah! les marauds! les faquins! les - bélîtres!...) - - P. 66: le --> la (... l’éducation publique, la meilleure de - toutes...) - - P. 77: déchiffer --> déchiffrer (... ce qu’il en faut pour - déchiffrer les Institutes...) - - P. 94: petillante --> pétillante (... la malice pétillante de - mademoiselle Fix...) - - P. 101: et cœtera --> et cætera (... je vous fais grâce des et - cætera...) - - P. 127: quoiqué --> quoique (... quoique la proportion dans - laquelle...) - - P. 129: ecouvrer --> recouvrer (... est de recouvrer la santé...) - - P. 144: veûle --> veule (... assez poltron, assez veule...) - - P. 146: absurbe --> absurde (... il est absurde de confier...) - - P. 161: armée --> armé (... Le maître, armé d’une longue - baguette...) - - P. 179: saint père --> saint-père (... contre le gouvernement du - saint-père...) - - P. 233: M. Dolfus --> M. Dollfus (... est un homme de l’étoffe de - M. Dollfus...) - - P. 257: trés-respectueux --> très-respectueux (... à votre - très-dévoué et très-respectueux...) - - P. 273: chef d’œuvre --> chef-d’œuvre (... massacrent un - chef-d’œuvre...) - - P. 279: venge --> vengent (... afin que votre sanction et le grand - jour du musée me vengent...) - - P. 292: millons --> millions (... Budget de 102 millions...) - - P. 329: ntolérables --> intolérables (... des démangeaisons - intolérables...) - - P. 360: snpprimés --> supprimés (... tous les conseils municipaux - seraient supprimés...) - - P. 363: le --> la (... avec toute la population...) - - P. 376: générale --> générales (... les assemblées générales de - l’Europe...) - - P. 393: chére --> chère (... ma chère cousine...) - - La capitalisation des noms propres a été harmonisée (la Providence, - la Chambre, les Chambres, le Conseil d’État, la Constitution, le - Code (civil), la Manufacture des tabacs, le Catéchisme poissard, - l’École des Beaux-Arts). - - L’accentuation des lettres capitales a été harmonisée (APÔTRES, - DÎNER, l’Église, AOÛT). - - -VARIANTES ORTHOGRAPHIQUES INCHANGÉES - - Quévilly et Quevilly. - - P. 228: die (... quoi qu’on die.) est un archaïsme de dise. - - Antidémocratique et anti-démocratique. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN BON JEUNE HOMME À SA -COUSINE MADELEINE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/66927-0.zip b/old/66927-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 64fe0d1..0000000 --- a/old/66927-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/66927-h.zip b/old/66927-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 74dda97..0000000 --- a/old/66927-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/66927-h/66927-h.htm b/old/66927-h/66927-h.htm deleted file mode 100644 index d52710a..0000000 --- a/old/66927-h/66927-h.htm +++ /dev/null @@ -1,11979 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Lettres d’un bon jeune homme à sa cousine Madeleine, by Edmond About. - </title> - <meta name="author" content="Edmond About" /> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Wittersheim, rue Montmorency, 8.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p class="top3em" /> -<hr class="full" /> -<div class="shortcuts"> -<p>Au lecteur :</p> -<p><a href="#Page_1">LETTRES D’UN BON JEUNE HOMME A SA COUSINE MADELEINE</a></p> -<p><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></p> -<p><a href="#NOTES_DE_TRANSCRIPTION">NOTES DE TRANSCRIPTION</a></p> -</div> -<hr class="full" /> - -<div class="page-break"></div> - -<h1> -<span class="larger">LETTRES</span><br /> -<span class="smaller">D’UN</span><br /> -<span class="xlarger">BON JEUNE HOMME</span><br /> -<span class="smaller">A</span><br /> -<span class="larger">SA COUSINE MADELEINE</span><br /> -</h1> -<p class="center xsmaller">RECUEILLIES ET MISES EN ORDRE</p> -<p class="center smaller">PAR</p> -<p class="center larger">EDMOND ABOUT</p> -<div class="figcenter"> -<img src="images/i_001.jpg" alt="" /> -</div> -<p class="center xlarger">PARIS</p> -<p class="center larger">MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> -<p class="center smaller">RUE VIVIENNE, 2 BIS<br /> -</p> -<p class="center larger">1861</p> -<p class="center smaller">Tous droits réservés</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_i">[p. i]</span></p> -<h2>A CHARLES EDMOND</h2> - -<p class="entete">Mon cher ami,</p> - -<p>Vous avez suivi notre pauvre Valentin depuis ses débuts -jusqu’à sa mort, et je ne crois pas qu’il ait eu un -ami plus dévoué que vous, si ce n’est moi.</p> - -<p>Lorsqu’il nous arriva de Quevilly, fort ignorant de la -vie et bon jeune homme dans toute la sincérité du mot, -vous l’avez dissuadé, comme moi, de gaspiller son encre -dans les journaux de tapage. Il nous échappa cependant, -l’espace de deux ou trois mois ; mais il revint bientôt, -désabusé et vieilli. Il a brûlé de ses propres mains les -premières lettres qu’il avait publiées : c’est pourquoi -vous ne les trouvez pas ici.</p> - -<p>Un peu plus tard, quand un homme de bien et un publiciste -éminent fonda <i>l’Opinion nationale</i>, Valentin -fut assez heureux pour suivre la fortune de M. Guéroult -<span class="pagenum" id="Page_ii">[p. ii]</span> -et travailler sous sa direction. Durant une année, il -publia, en style courant, et sous une forme un peu trop -légère, des idées qui ne manquaient ni de hardiesse ni -de maturité. Il donnait son avis sur la question du moment -et ne craignait pas, à l’occasion, d’attacher le grelot. -C’est ainsi qu’il eut le bonheur de provoquer l’arrêté -ministériel qui arrachait à la destruction les tableaux du -Louvre.</p> - -<p>Si vous trouvez le temps de relire les vingt-quatre -lettres que je publie aujourd’hui sous le patronage de -votre amitié, vous reconnaîtrez que, pour un simple conscrit, -notre ami avait fait une campagne assez honorable. -Il avait pris parti pour Raphaël et Rubens contre -M. Villot, pour la méthode Chevé contre la routine musicale, -pour l’enseignement -<ins class="correction" id="NT_1">professionnel</ins> -contre la routine -universitaire, pour le libre échange contre la prohibition, -pour les malheureux Parisiens contre le préfet -de la Seine, pour le Trésor contre l’entreprise des Monnaies, -pour les Italiens contre leurs maîtres, pour les -médecins contre les homœopathes et pour la liberté de -la presse contre vous savez qui.</p> - -<p>Un penchant irrésistible, surtout dans les derniers -mois de sa vie, l’entraînait vers les questions politiques. -Mais il lui fut toujours difficile, pour ne pas dire impossible, -de dire ouvertement ce qu’il pensait. Lorsqu’on -écrit dans un journal et qu’on peut d’un seul mot ruiner -une grande entreprise, on a les mains liées par l’intérêt -d’autrui.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_iii">[p. iii]</span></p> - -<p>Valentin s’exprimait assez librement sur la politique -étrangère. Il ne craignait point de publier ses sympathies -pour les nations opprimées en Italie, en Hongrie -et dans votre glorieuse et infortunée Pologne. Il a pu -prédire aux Italiens une destinée qui s’accomplit aujourd’hui, -et dessiner sur le papier la carte de l’Europe telle -que nous la verrons dans trois ou quatre ans. Mais -lorsqu’il touchait au gouvernement chatouilleux de la -France, il avait beau prendre des gants de la peau la -plus douce, il manquait rarement de se faire donner sur -les doigts.</p> - -<p>Cependant il n’était pas un révolutionnaire de la dangereuse -espèce. Il pensait, je l’avoue, que la République -est un bien joli gouvernement ; mais il croyait aussi -qu’on doit prendre le temps comme il vient et tirer le -meilleur parti possible du gouvernement que l’on a.</p> - -<p>L’empereur Napoléon III ne lui ayant jamais fait ni -bien ni mal, il le jugeait sans passion et ne voyait en lui -ni un tyran ni un dieu. Une étude approfondie de l’histoire -contemporaine l’avait conduit à supposer que la -politique impériale, si ferme et si inflexible en apparence, -pourrait bien être un roseau peint en fer. Il s’imaginait, -bien à tort sans aucun doute, qu’il suffisait d’un -choc, d’un souffle, d’un rien, pour faire pencher vers la -révolution ou vers la réaction les maîtres d’un grand -empire. Et le pauvre garçon écrivait naïvement ses -petites lettres comme si elles avaient dû aller à Quevilly -en passant par les Tuileries, Compiègne ou Saint-Cloud.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_iv">[p. iv]</span></p> - -<p>Quelquefois, pour faire excuser une vérité un peu -hardie, il lançait deux ou trois mots polis à l’adresse des -hommes qui nous gouvernent. Mais quel n’était pas son -désappointement lorsqu’en lisant le journal il ne trouvait -plus que les petits mots gracieux et nulle trace de -cette vérité hardie qui devait passer sous le pavillon de -la politesse ! Souvent aussi on lui rendait des articles -tout entiers, que la direction prudentissime n’osait insérer -dans le journal.</p> - -<p>Ces contrariétés ne l’ont pas conduit au tombeau, -car nous sommes loin de 1830, et l’on ne meurt plus -pour si peu. Mais vous savez comme moi que notre ami -s’est éteint assez tristement, peu satisfait de la vie et surtout -de la politique, mécontent des idées et des personnages -qui prévalaient alors et persuadé que les -hommes ne sauraient être sains et bien portants dans un -édifice sans toiture.</p> - -<p>Pauvre Valentin ! c’est le 23 novembre qu’il est mort, -à la veille de ces glorieux décrets qui lui auraient rendu -le courage et la vie. J’achèverai sa tâche, si je le peux, -maintenant qu’il est permis d’écrire.</p> - -<p class="signature">E<span class="smcap">DMOND</span> ABOUT.<br /> -</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_1">[p. 1]</span></p> -<div class="headline"> -<p class="center larger">LETTRES</p> -<p class="center smaller">D’UN</p> -<p class="center xlarger">BON JEUNE HOMME</p> -<p class="center smaller">A</p> -<p class="center larger">SA COUSINE MADELEINE</p> -<hr class="full" /> -</div> - -<div class="page-break"></div> - -<h2>I<br /> -<span class="smaller">LE BEAU PAYS DE BADE</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>De mon respect pour les journaux. — Opinion de la presse française -sur Bade et son gouvernement. — Je voyage par admiration. — Passage -du Rhin. — Je me lie d’amitié avec un honnête Allemand. — De -quelques usages allemands qui ne se retrouvent pas chez nous. — Contrebande, -contrefaçon, loterie, fausse monnaie, etc., etc. — Bon -conseil que je n’ai pas suivi. — Promenade solennelle des wagons -allemands. — Bade et ses hôtes. — Mélancolie publique. — Une personne -dont on dit du mal et un homme dont on dit du bien. — Elle. — Je -la trouve. — Bataille. — Défaite. — Arrestation. — Lui. — Je pars -sans l’avoir vu. — Un souhait en l’air.</p></div> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Je lis les feuilles avec le plus profond respect, et toute -parole imprimée est pour moi parole d’Évangile. Ne -<span class="pagenum" id="Page_2">[p. 2]</span> -savons-nous pas depuis longtemps que MM. les rédacteurs -aimeraient mieux se couper le poing que de tromper -la crédulité publique ? D’ailleurs, j’ai entendu dire -dans plusieurs cafés que le journalisme est un sacerdoce.</p> - -<p>Or, il y a quasiment trois mois que tous les journaux -de Paris célèbrent à l’unisson une petite ville d’Allemagne -appelée Bade. Les uns admirent la beauté sauvage -de ses environs, la solitude de ses forêts, la majesté -des ruines qui l’entourent, la salubrité de ses eaux, la -douceur de son climat, le silence, la paix et le recueillement -qu’on y goûte. Les autres sonnent une fanfare retentissante -en l’honneur des bals, des spectacles, des -symphonies, des chasses, des courses, des feux d’artifice -et du brouhaha plein de charmes qui remplit cet adorable -enfer.</p> - -<p>Un sceptique serait peut-être alarmé de ces descriptions -contradictoires. Pour moi qui ai le cœur simple -et l’esprit conciliant, j’ai compris que chacun, suivant -ses goûts, trouvait à Bade le silence ou le bruit, la cohue -ou la solitude, et que tout le monde y était content. -Lorsque j’entendais louer les mœurs simples, l’hospitalité -et le désintéressement des indigènes, je me rappelais -les ballades du moyen âge et les contes du bon chanoine -Schmidt ; j’étais heureux d’apprendre que rien n’avait -<span class="pagenum" id="Page_3">[p. 3]</span> -changé et qu’on trouvait encore au delà du Rhin l’Allemagne -au cœur d’or, l’Allemagne aux yeux bleus. -Quand je lisais dans une correspondance de Bade : « La -ville est pleine de ducs, de grands-ducs, d’archiducs ; -nous ne les comptons plus que par douzaines. Il y en a -dans tous les hôtels ; on les rencontre à la Conversation -par compagnies de sept ou huit ; il est permis de les toucher -avec la main et même de leur taper respectueusement -sur le ventre ; » je me disais avec une pointe d’orgueil -démocratique : « Qu’est-ce que cela prouve ? Que -le siècle a marché, et que la bonne Allemagne est à la -tête du progrès. »</p> - -<p>Quand j’apprenais qu’un pauvre Italien est arrivé à -Bade avec vingt sous dans sa poche et qu’il en est parti -millionnaire, je souriais finement, et je pensais en moi-même : -« Pourquoi s’en étonner ? ne faut-il pas s’attendre -à tout dans un pays gouverné par le plus magnifique -des monarques ? Ce Bajazet ou Bénazet que les -journaux exaltent à l’envi, ce prince qui donne les plus -belles fêtes de l’Europe dans des salons dignes de -Louis XIV, cet ami des arts qui commande des comédies -et des opéras-comiques pour l’ébattement de sa -cour, ce sportsman qui jette quatorze mille francs en -litière à un cheval qui a bien couru, ne devait-il pas -<span class="pagenum" id="Page_4">[p. 4]</span> -faire quelque chose pour la malheureuse Italie ? »</p> - -<p>Voilà, ma chère cousine, l’opinion que les journaux -m’avaient faite sur Bade et son souverain. Je présume -que tous les Français sont dans les mêmes idées, puisqu’ils -vont puiser la vérité aux mêmes sources que moi.</p> - -<p>Tu comprendras le désir irrésistible qui m’a poussé -un beau matin vers la petite ville et le grand homme -dont on parle si avantageusement tous les étés. Je suis -parti comme un boulet. Que dis-je ? comme un caissier. -C’est au point que dans ma hâte j’ai oublié d’aller voir -midi à la belle horloge de Strasbourg.</p> - -<p>Quand l’omnibus de Kehl aborda la rive droite du -Rhin, mon cœur battit, mes yeux se mouillèrent : -« Salut, m’écriai-je en moi-même, salut ! pensive Allemagne ! -séjour de la bonne foi et de la simplicité ; patrie -des vertus naïves ; sanctuaire des souvenirs innocents ! -Reçois un étranger que le hasard a fait naître en France, -mais qui méritait de voir le jour au milieu des honnêtes -Germains ! » Peut-être avais-je pensé un peu haut, car -tous les voyageurs de l’omnibus se mirent à me regarder. -Mon voisin me tendit la main et me dit :</p> - -<p>— Monsieur, nous sommes faits pour nous entendre ; -touchez là.</p> - -<p>Comme il parlait mal la langue allemande, je reconnus -<span class="pagenum" id="Page_5">[p. 5]</span> -qu’il était Allemand du grand-duché de Bade. -Sa figure me plut au premier coup d’œil, et son costume aussi. -Ses traits semblaient avoir été ébauchés à -coups de couteau par un artiste de la contrée. Ses pieds -longs, larges et plats étaient de ceux qui s’appuient fortement -sur la terre patrie et couvrent une vaste étendue -de sol natal. Des bas de laine noire, une culotte de -drap bleu, un gilet rouge à boutons de cuivre, une redingote -tombant jusqu’aux talons et une casquette de -loutre achèveront de te peindre ce vieil Allemand de -l’âge d’or. Nous eûmes bientôt fait connaissance : donnez-moi -un homme de cœur, et, avant cinq minutes, j’en -fais mon ami.</p> - -<p>Il m’offrit si cordialement un verre de bière, que je me -fis un plaisir de manquer le train pour le suivre dans sa -maison. C’était une maison de commerce, bien fournie -en marchandises de toute sorte et de tout pays : vins, -liqueurs, cristaux, cigares, librairie, épicerie, coutellerie, -il y avait de tout dans ce magasin. La politesse me -commandait d’y faire quelques emplettes. Je jetai mon -dévolu sur certains cristaux de Bohême que je destinais -à ton étagère ; mais l’énormité des droits à payer me -retint.</p> - -<p>— Qu’à cela ne tienne, s’écria mon nouvel ami : -<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span> -nous les ferons entrer sans la permission de la douane.</p> - -<p>— En contrebande ?</p> - -<p>— Bien sûr.</p> - -<p>— Est-il Dieu possible ! Honnête Allemand, vous -faites la contrebande ?</p> - -<p>— Hélas ! monsieur, à quoi me servirait-il d’être Allemand, -si je ne la faisais pas ?</p> - -<p>Je demeurai confus. A mon sentiment, la contrebande -est un vol. Mais je ne voulus pas le dire à ce -brave homme, de peur de l’affliger.</p> - -<p>— Ainsi, repris-je d’un air indifférent, vous faites tort -au gouvernement français de tous les droits qu’il aurait -à percevoir sur vos marchandises ?</p> - -<p>— Je m’en flatte, et il n’y a pas un Allemand qui ne -raisonne comme moi. Nous aimons les Français individuellement, -mais nous n’aimons pas le gouvernement -de la France. Obliger les individus en fraudant l’administration, -c’est double plaisir.</p> - -<p>Il y avait dans cet argument je ne sais quoi de spécieux -qui m’éblouit.</p> - -<p>— J’espère au moins, lui dis-je, que vous vous abstenez -de faire tort à votre gouvernement ?</p> - -<p>Il me regarda en homme qui ne comprend pas. Je -développai ma question.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span></p> - -<p>— Voici, lui dis-je, du vin de Champagne, de l’eau-de-vie -de Cognac, des cigares de la Havane, des rasoirs -anglais, du thé : je ne doute pas que toutes ces denrées -étrangères n’aient payé des droits à Bajazet, je veux dire -au gouvernement du grand-duc.</p> - -<p>Le digne Allemand se mit à rire, et de si bon cœur, -que je partageai son hilarité sans savoir pourquoi.</p> - -<p>— Ça ! criait-il en montrant du doigt les marchandises -que j’avais nommées ; ça ! c’est allemand comme ma casquette, -et ça n’est jamais venu de l’étranger.</p> - -<p>— Quoi ! ce vin de Champagne ne vient pas de la -Champagne ?</p> - -<p>— Est-ce qu’il y a une Champagne ?</p> - -<p>— Cette eau-de-vie de Cognac ?…</p> - -<p>— Nous la faisons nous-mêmes, et je vous prie de -croire qu’elle n’en vaut ni plus ni moins.</p> - -<p>— Mais vos rasoirs anglais ? vos cigares de la Havane ?</p> - -<p>— Rasoirs anglais d’Allemagne, cigares havanais de -Hambourg.</p> - -<p>— Et le thé, que diable ?</p> - -<p>— Thé allemand, mon cher monsieur. Et vive la patrie -allemande !</p> - -<p>J’étais sérieusement étonné, et je commençais à me -<span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span> -dire que la probité varie suivant les climats. Car, enfin, -un Rouennais qui ferait ce genre de commerce ne passerait -pas pour un honnête marchand, et les tribunaux -le condamneraient pour tromperie sur la nature des -marchandises. Je regrettai d’avoir amené la conversation -sur un texte si délicat, et, pour rompre les -chiens, je me mis à regarder un rayon de librairie. Tous -nos romanciers y figuraient par rang de taille, depuis -M. Mérimée jusqu’à M. Xavier de Montépin.</p> - -<p>— Pour le coup, m’écriai-je avec un certain soulagement, -voici bien de la marchandise française.</p> - -<p>— Française, si l’on veut. Il est possible que ces livres -aient été écrits en français ; mais on ne nous disputera -pas l’honneur de les avoir imprimés.</p> - -<p>— Miséricorde ! des contrefaçons !</p> - -<p>— Ah ! vous ne connaissez pas encore le patriotisme -allemand.</p> - -<p>Je me sentis rougir jusqu’aux oreilles. A mon avis, -cousine, la contrefaçon est le plus infâme de tous les -vols, car elle ne dépouille guère que des pauvres. Mon -hôte prit mon silence pour de l’admiration ; il me montra -des statues, des groupes, des objets d’art de toute -nature, surmoulés en Allemagne au détriment des artistes -français ; des gravures et des lithographies françaises -<span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span> -reproduites et gâtées par le patriotisme allemand. -Ce spectacle ne diminuait pas positivement mon enthousiasme, -mais il ébranlait toutes mes idées. Je m’apercevais -que la notion du juste et de l’injuste est fort -incomplète chez les Parisiens, et que l’Allemagne a le -sens moral beaucoup plus large que nous.</p> - -<p>— Attendez ! dit mon hôte, vous n’êtes pas au bout -de vos étonnements. Voici un tiroir dont vous me direz -des nouvelles. Il est plein de curiosités tout à fait allemandes, -et comme on n’en fabrique pas à Paris.</p> - -<p>Ici, ma pauvre cousine, permets-moi de me voiler la -face. Ni ton âge, ni ton sexe, ni ma pudeur ne me permettent -de faire l’inventaire de ce tiroir. Contente-toi -d’apprendre qu’il était plein d’images, de moulages et de -joujoux curieux sans doute, mais d’une nature indescriptible. -« Il faut, me dis-je, que le peuple allemand soit -bien honnête au fond, et d’une candeur bien éprouvée, -pour qu’il manie sans danger toutes ces malpropretés-là. »</p> - -<p>Un tiroir voisin contenait quelques milliers de billets -de toutes les loteries royales et grand-ducales. Des loteries -en Allemagne ! Tu vois d’ici ma nouvelle stupéfaction. -Je n’eus pas le temps de l’exprimer tout haut : une -jeune Allemande venait d’entrer dans le magasin, et -<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span> -j’admirais sa beauté suave. Ses cheveux étaient aussi -blonds et aussi soyeux que le chanvre le mieux peigné. -Simplement vêtue, un petit sac de voyage à la main, -elle me parut plus poétique que la Dorothée du chef-d’œuvre -de Gœthe. Elle nous salua modestement et -acheta diverses choses. Ses emplettes, que je n’aurais -pas osé faire, me surprirent tellement, que je lui demandai -dans quel pays elle allait. Elle me conta, sans se -troubler, qu’elle allait à Paris vivre familièrement avec -un homme assez âgé, mais jeune de cœur. Une de ses -amies, établie en France depuis deux ans, lui avait procuré -cette bonne place. Elle ne craignait point de s’ennuyer, -car elle trouverait à Paris plusieurs Allemandes de -sa connaissance, établies dans des conditions analogues.</p> - -<p>— Voilà, dis-je à mon hôte, un nouveau genre d’exportation.</p> - -<p>— Eh ! eh ! répondit-il avec son gros rire cordial ; on -vend ce qu’on a.</p> - -<p>La jeune fille paya en or ; le marchand lui donna son -reste en argent français.</p> - -<p>— Puisque vous allez à l’étranger, lui dit-il, je ne -veux pas vous donner de fausse monnaie !</p> - -<p>Ce fut encore à moi à dresser l’oreille. De la fausse -monnaie… Je n’en revenais pas.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span></p> - -<p>L’excellent homme me montra dans son comptoir un -casier tout rempli de cuivre argenté et désargenté.</p> - -<p>— Toutes ces pièces, me dit-il, sont bien loin de valoir -la somme qu’elles représentent. Mais, comme une -grande partie de la richesse nationale est en monnaie de -cet acabit, nous nous en servons entre nous.</p> - -<p>Il n’y avait pas une heure que je foulais le sol sacré de -l’Allemagne, et j’avais eu le temps de faire connaissance -avec des institutions bien différentes des nôtres. -La fausse monnaie, la loterie, la contrebande, la contrefaçon, -la falsification des denrées, l’exportation des -blondes et tant d’autres choses inattendues me montraient -ce beau pays sous un jour nouveau. Ma bonne -opinion des Allemands restait entière, car on n’oublie -pas en un jour trente ans de sympathie et d’admiration. -Cependant je sentais au fond du cœur une inquiétude -vague ; il me tardait d’arriver à cette ville de Bade dont -la réputation est si pure dans les journaux. Je pris congé -de mon hôte, qui ne parut pas me dire adieu sans regret :</p> - -<p>— Ainsi, dit-il, vous partez sans avoir rien choisi -dans ma boutique. J’en suis contrarié, non pour moi, -mais pour vous.</p> - -<p>— Pour moi ! Ah ! je ne sortirai pas d’ici que vous ne -m’ayez expliqué ce mot-là.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span></p> - -<p>— Rien de plus simple. L’argent que vous dépenseriez -chez nous serait autant d’épargné, et ce que vous emportez -à Bade est autant de perdu.</p> - -<p>Ce mot méritait une explication. Je voulus à toute -force en avoir le cœur net, et je manquai le train pour -la deuxième fois.</p> - -<p>Mais pourquoi n’ai-je pas cru l’honnête marchand de -Kehl ? pourquoi l’ai-je accusé de calomnier les institutions -de son pays et les grands hommes de l’Allemagne ? -Que j’aurais mieux fait de vider ma bourse dans son -magasin ! J’aurais rapporté à Paris des denrées assez -médiocres, mais du moins j’aurais rapporté quelque -chose.</p> - -<p>Je partis pour Bade en dépit des augures. Le premier -objet que j’aperçus à la gare, c’est un suisse en livrée, la -canne à la main. Personnage emblématique, qui symbolise -à lui seul la lenteur majestueuse des chemins de fer -allemands. Comme la distance entre Kehl et Bade est -fort courte, on nous fit trois fois changer de train pour -l’allonger un peu. Nous cheminions doucement à travers -des paysages médiocres. Quelques petits villageois, pieds -nus, s’amusaient à courir le long de la route et à nous -dépasser de temps en temps. Nous arrivons enfin.</p> - -<p>Au premier abord, quand mon pauvre argent sonnait -<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span> -encore dans mes poches, les environs de la ville m’ont -paru beaux. Oui vraiment, presque aussi beaux que les -Vosges, que les Français connaissent si peu. Il y a des -collines boisées, des pelouses assez vertes, et une petite -rivière où il serait facile de verser de l’eau. La ville -elle-même, autant que j’ai pu en juger, se compose d’auberges -assez propres, avec quelques jardinets alentour. -Comme j’étais venu sans bagages, je cheminais tout -doucement, les mains dans mes poches, et suivant le -monde. Il me parut que tout le monde allait du même -côté. Je passai devant un vaste bâtiment chargé de -grandes mauvaises peintures, et je craignis un instant que -ce ne fût le palais du souverain. Mais la foule ne s’y arrêtait -pas, et personne n’y entrait. Était-ce la laideur des -peintures qui faisait peur au public ? Je n’ai pu le savoir. -Un promeneur obligeant m’a dit que cet édifice contenait -une source d’eau minérale. On ne sait pas encore si -elle est bonne ou mauvaise, attendu que personne n’a eu -la curiosité d’en goûter.</p> - -<p>Je passai outre, et j’arrivai devant une grande halle, -pavoisée de drapeaux. Les couleurs du pays sont jaune -et rouge. Cet ensemble n’est pas harmonieux, mais il est -gai, cela fait penser à polichinelle. Quelques ouvriers -accrochaient des verres de couleur à la devanture du -<span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span> -monument ; d’autres préparaient tout pour un feu d’artifice. -Une affiche collée sur le mur annonçait, pour le -soir, un grand bal et un spectacle, et des courses de -chevaux pour le lendemain. A ces munificences je reconnus -que j’étais bien dans la capitale de M. Bénazet.</p> - -<p>La place était couverte d’un populaire assez nombreux. -J’y découvris en peu de temps vingt figures de -ma connaissance. Arsène Houssaye, Decourcelle, Méry, -Maxime Ducamp, Amédée Achard, Delacour, Edmond -Martin, Charles Marchal, Carjat, Paul d’Ivoi, Clément -Caraguel, Vivier, Régnier, Bressant, Sainte-Foy, des -poëtes, des philosophes, des journalistes, des artistes se -promenaient là, comme sur le boulevard des Italiens. -Le comte Sollohub rimait en bon français au pied d’un -arbre allemand, et mademoiselle Fix, dans un petit coin, -faisait enrager les trois quarts du Jockey-Club. « Évidemment, -dis-je en moi-même, l’homme qui a su grouper -autour de son palais tant d’êtres intelligents n’est -pas un prince ordinaire, et, depuis Périclès… »</p> - -<p>Un ami fit le tour de la place avec moi en me nommant -les grands personnages. Il y en avait de toute -l’Europe ; moins pourtant que je n’aurais cru. Je vis -cinq ou six femmes vraiment jolies, à qui personne ne -faisait attention. En revanche, on s’empressait autour -<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span> -de deux ou trois haridelles étrangères, fripées, ridées, -roussies, fanées comme si elles avaient voyagé dans des -malles jusqu’à l’âge de cinquante ans. Voilà ce que je -vis du premier coup d’œil.</p> - -<p>A la seconde inspection, je remarquai que tous les -visages étaient sinon tristes, du moins maussades. Je ne -m’attendais pas à trouver le public si sérieux au milieu -d’un océan de plaisirs. Deux membres du Jockey-Club -passèrent à ma droite en se donnant le bras. L’un disait : -« Elle m’a pris mille louis en deux jours. — J’ai -eu plus de bonheur, répondit l’autre : je ne lui en laisse -que cinq cents. — Ce qui me console un peu, reprit le -premier, c’est que ce gros garçon d’Agen nous a vengés. »</p> - -<p>Elle ? qui, elle ? Ce féminin m’intriguait un peu. -Assurément, la personne dont on parlait n’était pas -mademoiselle Fix. Mais j’aurais bien voulu savoir le -nom de celle qui puisait si gaillardement dans les poches -du Jockey-Club.</p> - -<p>Je tombai au milieu d’un groupe de chroniqueurs et -de vaudevillistes. Ils parlaient de la même personne, -mais sans la nommer. L’un se plaignait de lui avoir -donné six cents francs ; un autre lui avait laissé le prix -de dix-huit articles ; un troisième s’était vu dépouiller -par elle de tous ses droits d’auteur de la saison. Elle, -<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span> -toujours elle ! Je n’osai pas demander le nom d’une créature -aussi dangereuse : on se serait moqué de mon ignorance, -car ces messieurs aiment à gouailler le prochain.</p> - -<p>La faim me prit, il était six heures ; j’entrai dans un -restaurant appelé Restauration. Je demandai qu’on me -servît à l’allemande ; les garçons comprirent probablement -que je voulais être servi avec lenteur. J’attendis -une chaise pendant vingt minutes, et les autres plats -accoururent du même train. Tu penses si j’eus le temps -d’écouter la conversation des tables voisines ! Il y en -avait une entièrement meublée de jolies filles ou qui -avaient été jolies. Je les reconnus presque toutes pour les -avoir vues au bois de Boulogne dans des voitures à deux -chevaux. A Bade, leur fortune semblait plus modeste ; à -peine s’il leur restait quelques bijoux. Elles se serraient -tristement les unes contre les autres, comme des colombes -surprises par l’orage, et elles buvaient du vin de -Champagne en jurant tout bas entre leurs dents. « Assurément, -pensais-je, ce n’est aucune de ces dames qui -a dévalisé le Jockey-Club. » Je vis bientôt que je ne m’étais -pas trompé, car elles maugréaient aussi contre la -créature dangereuse qui les avait dépouillées de tout. -Diantre ! j’avais toujours entendu dire que les loups ne -se mangent pas entre eux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span></p> - -<p>Une de ces dames s’écria dans la chaleur de son -dépit :</p> - -<p>— Dire que la gueuse m’a volé cinquante mille francs !</p> - -<p>— Bah ! répondit philosophiquement sa voisine ; tu -te referas cet hiver.</p> - -<p>— Oui, mais quel travail !</p> - -<p>Pauvre dame ! Je la plaignais de tout mon cœur. Elle -était d’un certain âge et visiblement fatiguée. Par quels -efforts pouvait-elle gagner cinquante mille francs en un -hiver, dans notre pays où le travail des femmes est si -mal rétribué ?</p> - -<p>Je dînai cependant, et je fis un des plus mauvais repas -dont il me souvienne. Ah ! ce n’était point cette table -de M. Bénazet, dont il est question dans les journaux. -Aussi me tardait-il de faire connaissance avec ce grand -homme, pour qu’il m’invitât à dîner. Ce fut lui du moins -qui me régala au dessert. Son feu d’artifice que je vis -pour rien, et sans quitter la table, me plut infiniment. -J’appelai un journaliste de Paris qui entrait dans la -salle, et je lui dépeignis en termes chaleureux mon admiration -et ma reconnaissance.</p> - -<p>— Vous avez raison, me dit-il, c’est le plus aimable, -le meilleur et le plus généreux des hommes. Granier de -Cassagnac a dit autrefois ; « Enfoncé Racine ! » S’il -<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span> -venait à Bade pour un jour, il s’écrierait avec autant de -raison : « Enfoncé Louis XIV! »</p> - -<p>Je me levai de table et je me promenai devant la grande -halle, sous le portique illuminé. J’ai la digestion philosophique, -comme tu sais, surtout après un mauvais -repas. Je me disais que les Manichéens n’ont pas tout à -fait tort lorsqu’ils prétendent que le monde est partagé -entre deux influences contraires. Car voici d’un côté -une mauvaise créature qui s’applique à mettre les gens -sur la paille ; et voilà d’autre part un bienfaiteur des -hommes qui se signale chaque jour par une nouvelle -libéralité. Mais quelle pouvait être cette personne funeste ? -Un passant me l’apprit en me culbutant.</p> - -<p>— Gredine ! criait-il ; elle m’a rasé comme un ponton : -il ne me reste pas trente francs pour rentrer à la boutique !</p> - -<p>— Qui ? lui dis-je en le prenant au collet, qui est-ce -qui vous a dépouillé de votre argent ?</p> - -<p>Le voyageur du commerce répondit avec une brusquerie -bien excusable :</p> - -<p>— Mais est-il bête ! c’est la Banque.</p> - -<p>En même temps, il me montra du doigt, à travers la -porte ouverte, une grande table entourée de monde.</p> - -<p>J’allai voir ce qui s’y passait, et je compris en peu -<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span> -d’instants que la Banque est un être de raison, une abstraction -pure, mais une abstraction qui enlève l’argent -du pauvre monde. L’honnête marchand de Kehl m’en -avait parlé à mots couverts, mais j’avais oublié ce qu’il -m’avait dit. Je regardai innocemment la bataille de la -Banque et des joueurs. Mon voisin, qui jouait, fut assez -heureux pour amasser en peu d’instants une somme -rondelette. Cet exemple m’attira. Je vis qu’avec un peu -de bonheur il me serait facile de faire payer par la -Banque toutes les dépenses de mon voyage. Quel plaisir -de raconter à Paris que j’ai vu M. Bénazet face à face, -et qu’il ne m’en a rien coûté ! Je me mis donc à jouer -très-petit jeu ; mais le diable était probablement de la -partie, car je perdis à tous les coups. Ou plutôt non : je -gagnai une fois dix francs qui furent ramassés par un -monsieur, et une autre fois un beau louis d’or que je vis -enlever par une dame très-respectable.</p> - -<p>J’espérais encore que la fortune se retournerait vers -moi, et que mes voisins me permettraient d’en profiter, -mais ma bourse s’épuisa plus tôt que ma mauvaise veine, -et je me trouvai sans un sou. Le déménagement de mes -finances s’était fait en moins d’une demi-heure. Tout -mon argent était allé grossir un énorme tas de monnaies -où je ne reconnaissais plus même mes louis.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span></p> - -<p>Je demeurai un instant tout penaud, sans trop savoir -où je coucherais. Un petit Allemand timide se glissa -devant moi et jeta cinq francs qui furent aussitôt perdus. -Mais au même moment un agent de police lui frappa -sur l’épaule et l’emmena dans un coin. Je les suivis et -j’entendis l’agent qui disait :</p> - -<p>— C’est la seconde fois que je vous y prends. Pour -commencer, on vous a mis à l’amende ; aujourd’hui, -votre affaire est claire ; vous ferez de la prison.</p> - -<p>Rien n’était plus injuste que ces menaces ; car enfin -le pauvre diable avait joué et perdu loyalement. Je résolus -de prendre sa défense et de me prouver à moi-même -qu’on pouvait, sans un sou vaillant, obliger le prochain. -Mais, au premier mot de mon plaidoyer, l’agent répondit -brutalement :</p> - -<p>— Monsieur l’étranger, ceci ne vous regarde pas. Cet -homme est un habitant de Bade ; les gens de la ville -n’ont pas le droit de jouer, et je suis payé pour les en -empêcher.</p> - -<p>— Parbleu ! répliquai-je, vous auriez bien dû me -rendre le même service. Il faut que vous ayez peu d’estime -pour la Banque, puisque vous lui défendez de ruiner -vos concitoyens. Vous êtes donc sûr qu’elle doit -gagner à tout coup ? Voilà pourquoi vous lui livrez les -<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span> -étrangers naïfs, comme moi, tout en protégeant vos nationaux -contre elle. Je l’écrirai à ma cousine, et cela -modifiera ses idées sur la loyauté allemande.</p> - -<p>Ce qui m’affligeait le plus, ma chère Madeleine, ce -n’était pas d’avoir perdu mon argent ; c’était de quitter -Bade sans avoir vu ce bon M. Bénazet. Car enfin je -n’avais pas un instant à perdre ; il fallait profiter de mon -billet de retour et prendre la fuite à l’instant. Maudite -Banque ! scélérate de Banque ! elle m’a privé du plaisir -de connaître le Louis XIV de notre siècle, le plus magnifique -des bienfaiteurs de l’humanité !</p> - -<p>Si la Providence faisait bien les choses, elle placerait -M. Bénazet à un bout de l’Europe et la Banque à l’autre -bout. Et je ne m’égarerais jamais dans le pays de la -Banque, mais j’irais tous les ans admirer les belles fêtes -de M. Bénazet.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span></p> -<h2>II<br /> -<span class="smaller">UN CLUB EN PLEIN AIR</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Danger de ramasser des marrons d’Inde dans le jardin des Tuileries. — Une -réunion très-mêlée. — L’arc-en-ciel. — Le chapelet. — Les -choristes à l’unisson. — Une jeune femme d’affaires. — La blouse -bleue et les lunettes d’or. — L’homme aux boulettes de mie de pain. — Le -valet d’un seigneur étranger. — Une vieille dame déraisonnable. — La -politique de Tortillard. — Mon intervention. — Je reçois un -accueil fraternel, comme tous les nouveaux venus du journalisme. — Réflexions -philosophiques.</p></div> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Tu as beau vivre loin de Paris et lire les contes bleus -plus souvent que les journaux : il est impossible que tu -n’aies pas entendu le bruit qui s’est fait ici la semaine -dernière. La liberté de la presse était sur le tapis. Un -journal a pris la liberté de dire qu’il ne se sentait pas -assez libre, et quelques autres ont fait chorus. Le gouvernement -leur a répondu qu’ils se trompaient, qu’ils -n’avaient pas les mains liées, et qu’il fallait avoir perdu -<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span> -l’esprit pour secouer si bruyamment des fers imaginaires.</p> - -<p>Le jour où cette nouvelle fut publiée à Paris, il faisait -beau, par grand hasard. Je me promenais, à mon ordinaire, -sans songer à rien ; mes pieds me portèrent dans -un grand jardin qui s’étend au bord de la Seine, entre -le palais des Tuileries et la place de la Concorde. Les -marrons d’Inde commencent à tomber ; j’en ramassai -quelques-uns. Cette innocente récréation me jeta au -milieu d’un groupe de neuf ou dix personnes. Il y avait -deux dames dans le nombre ; cependant tout le monde -parlait à la fois, suivant l’usage des journaux ou des -journalistes.</p> - -<p>Un homme qui semblait exercer une certaine autorité -criait de temps en temps : « Silence ! » Un butor gros, gras -et grêlé recommençait toujours le bruit et montrait les -poings à tout le monde. Le premier devait être un personnage -officiel. Son front chauve et sérieux contrastait -singulièrement avec sa figure jeune. La boutonnière de -sa redingote brillait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. -L’autre avait la tenue d’un cuistre et les manières -d’un portefaix : je l’aurais pris pour un homme de rien, -si je n’avais vu un chapelet pendant hors de sa poche.</p> - -<p>Enfin le tumulte s’apaisa. Le jeune homme à l’arc-en-ciel -<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span> -déclara que la séance était ouverte ; chacun prit -une chaise, et je m’assis comme tout le monde, par -esprit de curiosité.</p> - -<p>— Messieurs, dit l’arc-en-ciel, il nous manque deux -de nos confrères, et précisément, si je ne me trompe, deux -orateurs de l’opposition. Nous commencerons cependant, -car l’opposition est un fait et non pas un principe, -et nous devons agir avec elle comme si elle n’existait pas.</p> - -<p>L’homme au chapelet poussa des cris de corbeau. -L’arc-en-ciel le rappela poliment à l’ordre ; ce ne fut -pas sans hausser les épaules. Il se pencha même vers -son voisin, et lui dit à l’oreille :</p> - -<p>— On ne trouverait pas dans tout le pays un homme -aussi mal élevé ; on n’en trouverait pas deux dans l’Univers.</p> - -<p>Il reprit à haute voix :</p> - -<p>— Je vous ai réunis pour entendre vos réclamations -contre la petite note de ce matin. Pour ma part, j’en -suis très-satisfait. La liberté de la presse me sourit peu. -J’ai eu, sous tous les régimes, le privilége de tout dire -impunément, mais je n’en ai jamais profité. La moindre -parole prend une trop grande importance en passant -par ma bouche. Je souffle la hausse ou la baisse, la -confiance ou la terreur, la paix ou la guerre. C’est pourquoi -<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span> -je tiens mon vent, dans l’intérêt de tout le monde. -On pourrait presque m’appeler le <i>Whist</i>, organe du silence. -Or, messieurs, je vous le demande, si mes voisins -avaient le droit de dire tout ce que j’ai le devoir de taire, -me resterait-il un abonné ?</p> - -<p>L’orateur se boutonna jusqu’au menton. Il se tourna -ensuite avec une familiarité protectrice vers quatre ou -cinq messieurs dont l’habit bleu à boutons de métal -avait un air d’uniforme ou de livrée.</p> - -<p>— Messieurs, leur dit-il, développez dans votre sens -les choses que j’ai sommairement exprimées. Il est bien -entendu que, si vous vous trompez d’un seul mot, je -suis là pour vous démentir.</p> - -<p>Les hommes en uniforme se mirent à prononcer tous -en même temps un seul et même discours. Ils parlaient -à l’unisson, comme les voix qui font la même partie -dans un chœur :</p> - -<p>— J’applaudis, dirent-ils, aux remarquables paroles -de mon confrère officiel : pourquoi Dieu m’aurait-il -donné deux mains, sinon pour applaudir ? La liberté de -la presse est trop grande, à mon sens, puisqu’on laisse -subsister des journaux qui n’applaudissent jamais à -rien. Pour ma part, je suis parfaitement libre d’imprimer -tout ce qu’un ministre me dicte, sauf à recevoir -<span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span> -d’un autre ministre un avertissement ou un démenti. -Cette condition me plaît, quoique un peu dépendante. -Car enfin, si j’ai revêtu l’uniforme que voici, ce n’est pas -pour agir à ma tête, c’est pour gagner beaucoup d’argent -avec peu de danger.</p> - -<p>L’arc-en-ciel se mit à sourire en signe d’alliance et -de protection. Il dit ensuite, d’un front plus rembruni :</p> - -<p>— La parole est à nos ennemis acharnés. Vous, madame, -veuillez parler la première. Vous êtes de l’opposition ; -du moins, vous en avez été sous tous les régimes.</p> - -<p>La personne interpellée était une jeune femme de -vingt-trois ans, mais bien mûre et bien sérieuse pour -son âge. Veuve d’un journaliste de génie, elle s’est mariée -en secondes noces à un grand financier, et l’on -assure qu’elle lui rend des services. Quoi qu’il en soit, -son nouveau seigneur lui confie les intérêts les plus -précieux, car je vis sur ses genoux un énorme rouleau -d’actions de toute sorte. Elle les caressait de la main, -tout en parlant. Sa voix était brève et saccadée ; sa -phrase tombait en alinéas, comme le métal jeté de haut -tombe en grenaille.</p> - -<p>— Messieurs, dit-elle, mon premier mari, qui est parti -plein de gloire et de vie pour les Champs-Élysées, m’a -appris à défendre la liberté.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span></p> - -<p>» Non-seulement la liberté de la presse, mais toutes -les libertés imaginables.</p> - -<p>» Car il n’y a pas plusieurs libertés, il n’y en a qu’une.</p> - -<p>» Mais manquons-nous de liberté ?</p> - -<p>» Les uns disent oui, les autres non. Je parle comme -les uns et je pense comme les autres.</p> - -<p>» Car je me suis retirée des affaires, ou, pour parler -plus juste, dans les affaires. Les affaires sont mon unique -souci, et je n’ai plus d’autre affaire que les affaires.</p> - -<p>» La Bourse est un beau monument. La Chambre des -députés n’était pas mal, mais la Bourse est mieux.</p> - -<p>» Dès que nous aurons terminé cette conférence, qui -m’intéresse médiocrement, j’irai à la Bourse.</p> - -<p>» Rentrée chez moi, j’écrirai un bulletin de la Bourse, -le plus complet qui se publie à quatre heures.</p> - -<p>» Aucune puissance humaine ne m’empêchera de -dire que mes actions sont en hausse et que mes obligations -vont aux nues.</p> - -<p>» Aucun ministre ne me défendra d’annoncer sur mes -quatre dernières pages les biberons les plus infaillibles -et les médicaments les plus mystérieux ;</p> - -<p>» Et de faire par ces moyens une fortune colossale ;</p> - -<p>» Et de gagner l’estime et la considération qui accompagnent -la richesse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span></p> - -<p>» Voilà ma politique.</p> - -<p>» La plus riche de toutes les libertés, c’est la liberté -de s’enrichir.</p> - -<p>Comme elle achevait de parler, je vis accourir un -homme en blouse qui s’essuyait le front avec un mouchoir -brodé. Il avait des lunettes d’or sur le nez, une -casquette sur la tête et quatre millions dans la poche. -Au premier coup d’œil, je crus reconnaître en lui un de -ces ouvriers de la pensée qui demandaient la députation -en 1848.</p> - -<p>— Arrivez donc ! cria le président ; il y a un Siècle -que nous vous attendons.</p> - -<p>— Vous m’excuserez, répondit-il avec une simplicité -majestueuse. J’étais chez le marchand de vins de la rue -du Luxembourg, et je parlais de gloire et de liberté à -quelques prolétaires en goguette.</p> - -<p>Le chapelet crasseux murmura entre ses dents :</p> - -<p>— Chez le marchand de vins ! Il y est toujours. On n’y -entre jamais sans le rencontrer sur la table, ou dessous.</p> - -<p>— Comment le savez-vous ? Je croyais que vous n’alliez -qu’à la messe.</p> - -<p>— Chauvin !</p> - -<p>— Jésuite !</p> - -<p>— Navet !</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span></p> - -<p>— Silence, messieurs ! s’écria l’arc-en-ciel. Ou plutôt, -M. de l’opposition radicale est appelé à donner son -avis sur la question. Qu’il exhale son mécontentement, -sans oublier les convenances.</p> - -<p>— Mes bonnes gens, puisque nous sommes entre -nous, je ne ferai point de premier-Paris, et je dirai ce -que je pense. Il est vrai que je revendique assez fièrement -la liberté de la presse, mais c’est surtout pour faire -plaisir à mes abonnés. Les abonnés en général, et les -miens en particulier, aiment bien que leur journal -revendique -quelque chose : ils déclament le premier-Paris -en prenant leur café au lait, et se persuadent ainsi -tous les matins qu’ils ont mis le gouvernement au pied -du mur. Mais moi ! vous connaissez mes opinions et -mes capitaux. Lorsqu’on a quatre millions dans sa -poche, on n’est pas assez fou pour souhaiter le renversement -de toutes choses.</p> - -<p>» Je fais une petite opposition innocente qui amuse -l’abonné et enrichit le journal, sans ébranler le gouvernement. -Le régime un peu restrictif auquel nous -sommes tous soumis est plus utile à mes intérêts qu’aux -vôtres. Premièrement, il me permet de tempérer la -fougue de mes collaborateurs ; deuxièmement, il me -débarrasse de toutes les feuilles radicales qui me faisaient -<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span> -concurrence ; il force les républicains de toutes -couleurs à venir s’abonner chez moi. Si la liberté absolue -de la presse renaissait, pour mon malheur, vous -verriez <i>le National</i>, <i>la Réforme</i>, <i>la Démocratie Pacifique</i>, -<i>le Peuple</i> et tous mes ennemis, sortir de terre en -un instant. Ils se partageraient mes abonnés et mes annonces, -et mes quatre malheureux millions ne vaudraient -plus quatre sous.</p> - -<p>— J’irai le dire à Sparte ! hurla l’homme au chapelet.</p> - -<p>— Et moi, répondit le faux ouvrier, j’irai dire à Rome -comment vous entendez la charité chrétienne !</p> - -<p>Ce débat fut interrompu par l’arrivée d’un nouveau -personnage. Il marchait d’un pas solennel, la main -droite noblement cachée dans le châle de son gilet. Un -faux col ferme et droit encadrait sa mâchoire imposante ; -son costume était correct comme une phrase de -M. Villemain et moderne comme une fable de M. Viennet. -Un parfum académique voltigeait autour de lui. On -s’empressa de lui donner la parole, car il était de ceux -qui la prennent lorsqu’on ne la leur offre pas.</p> - -<p>— Messieurs, dit-il, je m’étais oublié sur la place -Vendôme.</p> - -<p>— C’est un lieu fécond en enseignements, murmura -l’arc-en-ciel.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span></p> - -<p>— Peut-être ; mais je suis né pour donner des leçons, -et non pour en recevoir. Je me suis, dis-je, oublié sur la -place Vendôme avec toute l’Académie française, et madame -de Saint-Benoît, bien connue dans les <i>Deux -Mondes</i> pour la vivacité de ses saillies. Nous avons fait -ensemble une petite manifestation assez hardie, qui -consiste à lancer contre la base de la colonne quelques -boulettes de mie de pain.</p> - -<p>— Pensez-vous donc l’ébranler ainsi ?</p> - -<p>— A Dieu ne plaise ! C’est une façon d’exprimer en -style parlementaire le regret de quelques belles âmes -pour un système d’institutions et un réseau de libertés -que le nouvel ordre de choses a momentanément, je -l’espère, éloigné de mon pays.</p> - -<p>— L’animal parle bien ! murmura entre ses dents -l’homme au chapelet ; mais nous éreintons mieux -que ça.</p> - -<p>— Silence ! dit l’arc-en-ciel. C’est l’honorable préopinant -qui a réclamé la liberté de la presse. Il a la -parole pour développer sa motion.</p> - -<p>— Dieu puissant ! s’écria l’orateur avec une terreur -visible. Penserait-on à m’accorder ce que je demande ? -Ce serait fait de moi, et il ne me resterait plus qu’à -mourir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span></p> - -<p>— Rassurez-vous, dit le président. Mais je croyais, -en bonne foi, que vous réclamiez la liberté absolue de -la presse, comme le régime parlementaire, le cens électoral -et toutes les fictions du gouvernement constitutionnel.</p> - -<p>— Je demande à m’expliquer. Si vous aviez l’habitude -de me lire, peut-être, messieurs, au lieu de vous -arrêter à la superficie des mots, sauriez-vous pénétrer -le sens intime et les arrière-pensées de ma polémique -quotidienne. Car je dis ce que je veux, et les bons entendeurs -me comprennent fort bien, et il n’est pas une idée -qu’on ne puisse exprimer, sous quelque régime que ce -soit, lorsqu’on ne manque ni d’esprit, ni de politesse.</p> - -<p>» Mes abonnés, qui sont tous personnes riches et éclairées, -savent interpréter mes soupirs et les porter à leur -adresse. Lorsque je réclame une liberté pour le peuple -ou un privilége pour la classe moyenne, ils sous-entendent -ingénieusement le nom de la dynastie qui pourrait -seule apporter à mon pays des biens si précieux. Je -ne suis pas un journal de principes, car mes principes -ont changé plus d’une fois ; je suis un journal de famille, -et je me glorifie d’être toujours resté fidèle à mes -affections. Or, messieurs, si votre gouvernement, pour -me nuire, m’accordait les libertés que je lui demande -<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span> -pour le harceler, qu’arriverait-il ? Je serais forcé ou de -me rallier ouvertement à lui et de trahir ceux que -j’aime, ou de m’insurger sans aucune apparence de -raison contre mon bienfaiteur. Conservons donc, s’il -vous plaît, et le plus longtemps qu’il sera possible, ces -utiles restrictions sans lesquelles je n’aurais plus aucune -raison de parler ni, par conséquent, aucune raison d’être.</p> - -<p>Une petite voix aiguë et chevrotante comme la voix -d’une perruche, s’écria tout à coup :</p> - -<p>— Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui !</p> - -<p>Toute l’assemblée jeta les yeux sur l’auteur de cette -manifestation bizarre. C’était une petite dame excessivement -cassée, mais qui n’avait pas abdiqué ses prétentions. -Elle portait avec orgueil une robe semée de fleurs -de lis, sans voir que les fleurs de lis étaient presque partout -effacées. Ses cheveux étaient poudrés avec soin, -quoique le temps les eût faits plus blancs que la poudre. -Cinq ou six mouches de satin noir émaillaient sa figure -sillonnée de rides ; sa main osseuse folâtrait, non sans -coquetterie, avec un petit drapeau blanc.</p> - -<p>Le président se pencha à son oreille et lui cria tant -qu’il put :</p> - -<p>— Madame ! avez-vous quelque chose à dire ? La parole -est à vous. Vous savez de quoi il s’agit ?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span></p> - -<p>Elle répondit avec une volubilité extraordinaire :</p> - -<p>— Oui, oui, oui, oui, oui, oui ! Mon âge ? Bientôt -deux cent cinquante ans. Mon principe ? L’appel au -peuple. Appelez ! appelez ! ne craignez pas ! Le peuple -est pour nous à Paris, à Parme, à Florence, à Modène ! -Jouez-vous le reversi ? Moi, je l’adore. J’aime aussi -M. de Wellington ; il a beaucoup fait pour nous. J’avais -un pauvre carlin ; c’était le dernier, oui, oui, oui ! -mais joli comme un amour ! Hélas ! monsieur, la Révolution -me l’a tué ; Robespierre l’a fait cuire. Comment -se porte Madame ? Monseigneur le dauphin, vous savez ? -le grand dauphin, fils du grand roi ? Je l’ai connu bien -enrhumé. Le vidame de Cachan nous abandonne ; on ne -le voit plus. Vive le roi quand même ! mais n’oubliez -pas l’appel au peuple !</p> - -<p>Le président arrêta ce moulin à paroles. Il voyait bien -que la bonne dame n’avait plus toute sa raison.</p> - -<p>— Madame, lui cria-t-il, on a fait appel au peuple.</p> - -<p>— Ah ! vraiment ! vous me faites plaisir. Oui, oui, -oui. Eh bien, qu’est-ce qu’ils ont répondu, ces braves -gens ? vive le roi ?</p> - -<p>— Je regrette d’avoir à vous annoncer une mauvaise -nouvelle, mais ce n’est pas cela qu’ils ont dit.</p> - -<p>— Ah ! les marauds ! les faquins ! les -<ins class="correction" id="NT_6">bélîtres</ins> ! -Voyez-vous -<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span> -cette canaille qui se révolte contre ses maîtres ! -Aussi, pourquoi s’avisait-on de les consulter ? Envoyez-les -tous ici, que je leur apprenne à vivre. Vidame, tirez -l’épée, prenez ce ruban ; il est à mes couleurs ; exterminez-moi -les maroufles, tous, tous, et, quand il n’en -restera plus un seul, je vous donnerai ma main à baiser.</p> - -<p>La cause était entendue. Le président dit à l’homme -au chapelet :</p> - -<p>— Vous avez la parole ; n’en abusez pas.</p> - -<p>— Et s’il me plaît d’en abuser, répondit-il brutalement, -qui de vous se permettra de me reprendre ? Je dis -ce qui me plaît, je ne relève que de moi-même, et d’un -homme qui n’est pas en France. C’est lui qui me paye -mes gages. Lorsque je vais le voir, il me donne à baiser -le pied de son valet de chambre. Quant à votre gouvernement, -je le tolère, il me tolère, nous sommes -quittes. Tout le monde sait que je cogne dur ; voilà ma -liberté de la presse. Pour ce qui est des lois répressives, -j’en demande, et de bonnes, et de terribles. Il m’en faut -pour mes inimitiés et mes vengeances. Si je dénonce un -homme à la justice, il faut qu’elle le ruine, qu’elle l’enferme, -qu’elle l’étrangle !</p> - -<p>Il reprit avec une mélancolie assez touchante :</p> - -<p>— Mais hélas ! Dieu clément ! notre siècle est bien mollasse : -<span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span> -on n’étrangle plus. Les navets de l’Université se -permettent d’écrivailler contre nous, et ils ne sont pas -même brûlés ! Tout au plus si l’on brûle leurs livres.</p> - -<p>Il leva ses regards au ciel, lorgna du coin de l’œil une -jolie promeneuse qui traversait l’allée, et se mit à dire -son chapelet.</p> - -<p>Tous les assistants avaient parlé, et je croyais que le -président allait résumer les débats, quand je sentis quelque -chose remuer sous ma chaise. Un nain boiteux, qui -semblait sortir de terre, s’écria en grimaçant :</p> - -<p>— Elle est trop bonne ! Et moi, j’en suis donc pas ?</p> - -<p>On allait lui demander son nom, mais l’homme au -chapelet le reconnut :</p> - -<p>— Bonjour, Tortillard, lui dit-il, bonjour petit. Tu es -bien laid et bien vicieux, mais je t’aime : on n’a jamais -su pourquoi. Parle, mon mignon ; ces messieurs et ces -dames sont tout oreilles.</p> - -<p>Le nain se redressa tout fier, et commença ainsi :</p> - -<p>— M<i>av</i>ess<i>av</i>ieurs ! J<i>av</i>e v<i>av</i>ous d<i>av</i>ir<i>av</i>ai…</p> - -<p>— Quel est ce langage ? demanda le président.</p> - -<p>— Ça ! c’est le javanais, la langue des jeunes personnes -de ma connaissance. Monsieur ne sait pas le javanais ? -On va servir autre chose à monsieur. Je commence. Mes -petites vieilles, nous sommes tous du bâtiment. Si je me -<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span> -mettais à vous vendre mon piano, vous diriez : « Gnouf ! -gnouf ! trop tard le tonnerre ! »</p> - -<p>L’assemblée, qui ne connaissait pas l’argot des coulisses, -se récria violemment.</p> - -<p>— Mais, tas de <i>pantes</i>, reprit l’orateur dans un nouveau -langage, vous êtes plus <i>sinves</i> que des <i>largues</i>…</p> - -<p>— Arrêtez ! s’écria l’académicien parlementaire. Je reconnais -ce dialecte. On l’a parlé assez longtemps au rez-de-chaussée -de ma maison, lorsque M. Eugène Sue -écrivait <i>les Mystères de Paris</i>. C’est l’argot de Toulon, -malheureux jeune homme ! Avez-vous donc été au bagne ?</p> - -<p>Le nain répondit avec une dignité qui nous frappa -tous :</p> - -<p>— Non, monsieur, j’ai toujours été acquitté.</p> - -<p>— Tant mieux pour vous, reprit le président ; mais -vous ne le serez peut-être pas toujours. Si les lois qui -régissent la presse sont appliquées dans toute leur rigueur, -que deviendrez-vous ?</p> - -<p>— Ce que je deviendrai ? Elle est trop bonne ! Je deviendrai -millionnaire. Je ne suis pas politique, moi ; je -n’éreinte que les innocents, je ne discute que la vie privée, -je n’attaque que les gens sans place. Supprimez les -vrais journaux, je les remplacerai tous, et le public me -dévorera comme les dévotes mangent des boudins de -<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span> -poisson et des côtelettes de pâte frite, pour tromper l’austérité -du carême. Je serai le <i>Moniteur</i> de la prostitution, -<i>la Patrie</i> du scandale, le <i>Journal des Débats</i> -malhonnêtes, <i>l’Union</i> des vices, <i>l’Estafette</i> des lettres -anonymes. On me lira par curiosité, par malveillance, -par peur. Tous les honnêtes gens iront m’acheter le matin -pour s’assurer que je ne les accuse pas d’inceste ou -de parricide.</p> - -<p>— Mais si vous ne touchez que des choses malpropres, -vous risquez fort de vous salir les mains.</p> - -<p>— Il n’y a pas de danger : les gens véreux me payeront -des gants.</p> - -<p>— Nous avons des lois sur la diffamation.</p> - -<p>— Connu. Mais j’ai calculé la chose. Supposé que je -tape un peu trop fort sur un monsieur pas tolérant. Il -me fait un procès ; bon ! il est sûr de le gagner ; bon ! -qu’est-ce que je fais ? Je cours trouver mon homme loyalement, -le front haut. Je lui dis : « Vous allez me perdre, -ruiner un pauvre petit ouvrier qui travaille dans la calomnie -pour gagner son malheureux pain. En serez-vous -plus fier ? Non ; car, avant de me laisser condamner, -mon avocat vous jettera à la face un boisseau d’injures. -En serez-vous plus riche ? Non ; car, si je vous paye des -dommages-intérêts, l’honneur vous commande de les -<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span> -porter au bureau de bienfaisance. Croyez-moi, dans -votre intérêt, vous ferez mieux de me pardonner. Je -vous offre mes colonnes ; elles sont à vous ; nous y accrocherons -tous vos ennemis. Si vous avez quelque -bonne vengeance à exercer en dessous, j’ai deux ou trois -petits jeunes gens qui feront l’ouvrage. Voulez-vous du -mal à quelqu’un ? Nous allons l’injurier, lui, sa femme, -ses enfants, ses amis, ses domestiques, son portier, son -cheval ! Oui, nous dirons que son cheval a la morve, et -s’il a besoin de le vendre, il n’en tirera pas vingt-cinq -francs ! » Messieurs et chers confrères, ce petit discours -éloquent réussit neuf fois sur dix.</p> - -<p>— Mais un homme diffamé ne s’adresse pas toujours -aux tribunaux. Il y a des épées et des pistolets en ce -monde.</p> - -<p>— Tant mieux ! qu’on me tue mes rédacteurs ! J’en -trouverai assez d’autres, et l’argent gagné ne périt -pas. Ah ! messieurs ! si Dieu permettait que je perdisse -un homme par semaine ! C’est ça qui fait vendre les numéros !</p> - -<p>L’homme au chapelet battit des mains ; les autres gardèrent -le silence. Pour moi, cousine, une démangeaison -invincible me poussait à protester un peu.</p> - -<p>— Mais, mon petit monsieur, dis-je à l’orateur, si, -<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span> -dans l’intérêt de la sécurité publique, on vous écrasait -comme une chenille ?</p> - -<p>— Mon bonhomme, répondit-il, il ne faut qu’une -courbette et une cabriole pour éviter bien des malheurs. -Au reste, personne n’a rien à voir dans mes affaires, -puisque j’éreinte tout le monde, excepté les gens en -place. Mais qui es-tu pour me parler ainsi ? Je ne t’ai -rencontré ni dans les brasseries ni dans les autres lieux -où je vais chercher l’esprit français.</p> - -<p>— Monsieur, répliquai-je fièrement, je ne suis rien -qu’un bon jeune homme. Mais la parole des gens de -bien mérite d’être écoutée partout. C’est, comme qui dirait, -la voix de l’opinion nationale.</p> - -<p>L’assemblée se leva comme un seul homme, en -criant : « Un intrus parmi nous ! » Mon expulsion fut -votée d’enthousiasme. Seul, l’homme au chapelet proposa -de me garder, pour me faire cuire à petit feu. Je -m’enfuis à toutes jambes, comme si tous les diables de -l’inquisition avaient été à mes trousses.</p> - -<p>Quand j’arrivai devant le palais des Tuileries, à deux -pas de la sentinelle, le courage me revint. Je m’assis sur -un banc, et je repassai dans ma mémoire tout ce que -j’avais entendu en ma vie pour et contre la liberté de la -presse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span></p> - -<p>Il est certain, pensai-je en moi-même, que l’empereur -de Russie est solidement assis sur son trône. Cela tient -apparemment à ce que la presse n’est pas libre dans ses -États. Mais le trône d’Angleterre est aussi solide, pour -le moins, quoique la presse soit libre et très-libre en -Angleterre. On a dit qu’un roi des Français avait été -culbuté en 1848 par la liberté de la presse. Mais on dit -aussi qu’un roi de France s’est mis à voyager en 1830, -parce qu’il avait fait la faute de lier les mains aux -journaux. Il y a du pour et du contre dans cette question-là.</p> - -<p>Je levai les yeux sur le palais des Tuileries, et je me -dis : « L’homme qui a su trouver un tel logement en -passant par la prison de Ham n’a rien à craindre de -sept ou huit feuilles de papier. Si jamais son étoile doit -tomber du ciel, où elle brille d’un éclat assez imposant, -ce n’est pas la plume d’un journaliste qui ira la décrocher ! -Par le bonnet de coton de mon vieux père ! je -donnerais deux sous pour rencontrer l’empereur dans -son jardin ! « Sire, lui dirais-je, j’ai une idée à vous offrir ; -prenez-la pour ce qu’elle vaut. M’est avis que vous -feriez bien de nous accorder la liberté de la presse, -histoire de faire enrager quelques méchants journaux, -en leur prouvant que personne ne les craint. »</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span></p> -<h2>III<br /> -<span class="smaller">LES PIÈCES DE DIX SOUS</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Ma joie et mon chagrin. — Un fait divers. — Physionomie du marchand -de tabac. — Chaque Français a droit à 4 fr. 50 c. de petite monnaie, si -jamais on fait un partage. — Visite à Godard. — Bataille de l’or et -de l’argent. — Les crises. — Économie politique. — Destruction des -pièces de cent sous. — Loi de 1803. — Visite à l’Hôtel des monnaies. — Générosité -d’un grand État envers un simple particulier. — Fabrication -des monnaies. — J’ai une idée. — Mon idée n’est pas de moi, -elle est de Colbert, de Turgot, de Necker, de Montesquieu et de -M. Humann. — Objections de Godard. — Je les réfute une à une. — Godard -s’aperçoit que j’ai raison et me met à la porte.</p></div> - - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Je suis plus content et plus glorieux que le bourgeois -gentilhomme après sa leçon de philosophie. « Ah ! la -belle chose que de savoir quelque chose ! » Mais je suis -brouillé avec Godard.</p> - -<p>Devine un peu l’école où je suis allé ce matin ? Ce -n’est ni le Collége de France, ni la Sorbonne, ni l’Institut : -<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span> -tout cela est fermé pour cause de vacances. Je -viens, ma chère, de l’Hôtel des monnaies.</p> - -<p>Voici comment la chose s’est faite. J’avais lu dans -mon journal et dans plusieurs autres :</p> - -<div class="blockquot ind"> -<p>« Les presses de la Monnaie de Paris, bien connues -par leur activité miraculeuse, frappent, depuis quelques -jours, une énorme quantité de pièces de cinquante -centimes pour les besoins du commerce. »</p></div> - -<p>Cette annonce me fit plaisir. J’avais remarqué que la -monnaie d’argent devenait rare, et que les marchands -de tabac n’en donnaient pas pour cinq francs sans faire -une petite grimace. « Bon ! dis-je en moi-même, le gouvernement -a vu cela comme moi, et il frappe des pièces -de dix sous pour dérider les marchands de tabac. »</p> - -<p>Je croyais encore que c’était le gouvernement qui -frappait la monnaie ; tu le crois peut-être aussi, et, sur -trente-six millions de Français, il y en a trente-cinq et -demi qui vivent dans la même erreur.</p> - -<p>Si quelqu’un était venu me dire que ce droit souverain -était le privilége d’un simple particulier, je lui aurais -donné un fameux démenti. Que nous sommes ignorants, -bons dieux ! Mais, si je te dis tout à la fois, tu ne -me comprendras pas. Il faut procéder par ordre, ou je -m’embrouillerai pour sûr.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span></p> - -<p>Quand j’ai vu qu’on frappait des pièces de dix sous, -j’ai senti la nécessité de voir le gouvernement dans son -coup de feu, au milieu d’une grêle d’argent. Pour lors, -il me revint à l’esprit que le petit Godard, le fils du -garde champêtre de la Bouille, était chimiste à la Monnaie -de Paris, et qu’il devait jouer un bout de rôle dans -cette fabrication-là. Godard est un camarade, un pays ; -nous avons canoté ensemble à l’âge de dix-sept ans ; ma -foi ! je n’ai fait ni une ni deux, je suis allé le trouver -dimanche, et je lui ai conté mon désir.</p> - -<p>Il s’habillait pour aller dîner à la campagne ; mais, -tout en faisant sa barbe, il m’a appris un million de -choses dont nous ne nous doutons pas. Sais-tu combien -de petite monnaie il s’est fabriqué en France depuis la -création du système décimal ? Pas beaucoup, car, en -supposant qu’il ne se soit ni égaré, ni exporté, ni fondu -une seule pièce, chaque Français n’aurait pas plus de -4 fr. 50 c. de petite monnaie en pièces de quarante, de -vingt, de dix et de quatre sous. Quant à la monnaie de -cuivre, nous en avons pour cinquante millions au total, -ce qui fait un peu moins de vingt-huit sous par tête ! -Voilà pourquoi les grandes compagnies industrielles, -la Banque et le Trésor lui-même, sont obligés quelquefois -de faire fabriquer, pour leur commodité particulière, -<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span> -une ou deux montagnes de pièces de dix sous.</p> - -<p>Une admirable chose que tu ne sais pas non plus, c’est -la bataille de l’or et de l’argent. Ces deux métaux précieux -se trouvent en assez bonne quantité dans les entrailles -de la terre. Depuis le temps qu’on les cherche, -on s’est aperçu que l’or était beaucoup plus rare que -l’argent. Il est, en outre, plus utile, plus beau et plus -agréable. Le législateur français a calculé toutes ces -choses-là, et, après s’être rendu compte de la rareté, de -l’utilité et des agréments relatifs de l’or et de l’argent, il -a décidé, en 1803, que l’or valait quinze fois et demie plus -que l’argent, ou qu’un gramme d’argent pur était à un -gramme d’or pur ce que le nombre un est au nombre -quinze et demi.</p> - -<p>Depuis 1803, la loi n’a pas changé : l’État a maintenu -invariablement le même rapport entre les deux métaux. -Et pourtant, de 1803 à 1860, il s’est produit dans l’or et -dans l’argent des révolutions curieuses. La recherche de -l’or est facile, mais incertaine et aventureuse ; l’exploitation -d’une mine d’argent est pénible et coûteuse, mais -d’un revenu sûr. Il peut arriver que, pendant cinq ou -six ans, les chercheurs d’or ne fassent pas leurs frais, -se découragent et abandonnent le métier, tandis que les -mines d’argent vont leur train et envoient des milliards -<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span> -en Europe. L’argent se fait commun, l’or devient rare -et presque introuvable. Ceux qui ont des pièces de vingt -francs les gardent pour eux, ou ne les vendent que pour -vingt francs et quelques sous. L’or <i>fait prime</i>, comme -on dit. C’est ce qu’on appelle une crise monétaire.</p> - -<p>Mais il arrive aussi que les chercheurs d’or mettent la -main sur quelque pot aux roses comme l’Australie ou la -Californie. Des navires chargés d’or abordent dans tous les -ports de l’Europe. Les ouvriers qui suaient sang et eau -pour déterrer l’argent au Mexique, se débandent comme -des fous, et courent au pays où l’or fleurit à la surface -de la terre. On ne voit plus d’argent, on ne peut plus -s’en procurer. La pièce de cent sous émigre ou se cache -dans les petits trous. Celui qui veut en avoir quatre -donne un louis et quelque chose de plus. C’est encore -une crise monétaire : l’argent fait prime à son tour.</p> - -<p>Il y a eu crise entre le 1<sup>er</sup> janvier 1842 et le 21 décembre -1846. L’or était si rare, que, dans l’espace de cinq -années, la Monnaie de Paris n’a pas frappé plus de -9,627,140 francs en pièces d’or. L’argent était si commun, -que le même établissement fabriquait 349,528,900 francs -50 centimes en monnaie d’argent. En d’autres termes, -la France a frappé en moyenne, pendant cinq années, -trente-six fois plus d’argent que d’or.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span></p> - -<p>Il y a eu crise, mais en sens contraire, à partir de -l’année 1853. L’or est devenu si commun et l’argent si -rare, que, dans une seule année, en 1854, la Monnaie de -Paris a frappé 526,528,200 francs en pièces d’or. La fabrication -de l’argent était réduite à 2,123,887 francs et -quatre sous. C’est-à-dire que l’année 1854 a vu frapper -environ deux cent quarante-huit fois plus d’or que d’argent. -Cet accident s’est prolongé jusqu’à nos jours ; il -dure encore, et la preuve, c’est qu’en 1859, le gouvernement -a été obligé de fondre des pièces de cent sous pour -fabriquer de la petite monnaie.</p> - -<p>Oui, ma chère cousine, les choses en sont là. Le gouvernement -retire les pièces de cent sous que l’impôt fait -arriver dans ses caisses, et il les envoie à la Monnaie de -Paris pour qu’on en fasse des pièces divisionnaires. Il y -a plus d’économie à détruire des œuvres d’art toutes -faites et bien faites qu’à payer des lingots d’argent brut : -tant l’argent est devenu rare et cher !</p> - -<p>Lorsque Godard me révéla ces mystères, je demeurai -stupéfait et épouvanté.</p> - -<p>— Ainsi donc, lui dis-je, l’or nous déborde. La France, -l’Europe, l’univers entier est en proie à une véritable -inondation d’or. L’argent, de son côté, devient plus rare -et, par conséquent, plus précieux. Que va faire le gouvernement ? -<span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span> -J’espère bien qu’il ne tardera pas à abroger -la loi de 1803, et à décider que trois pièces de cent sous -en argent valent vingt francs en or !</p> - -<p>— Mon pauvre ami, répondit-il en souriant, tu raisonnes -comme un économiste. Mais l’État regarde les -choses d’un peu plus haut. Il voit que, malgré l’exportation -et la déformation de quelques pièces de cent sous, -nous avons encore en circulation pour plus de deux milliards -d’argent blanc. Il sait que les mines d’argent du -Mexique sont loin d’être épuisées ; que les mines de -l’Oural, peut-être plus importantes, ne sont pas encore -en exploitation. Il devine que les placers de la Californie, -qui sont des caches de la nature plutôt que des -mines proprement dites, s’épuiseront un beau matin ; -que la production régulière de l’argent reprendra son -cours naturel, et qu’après quelques secousses, l’équilibre -se rétablira tout seul entre les deux métaux. C’est pourquoi -il attend les bras croisés, remplaçant la pièce de -cent sous par une petite pièce d’or, fondant la grosse -monnaie d’argent pour suffire aux nécessités du commerce, -et répétant à haute et intelligible voix l’excellente -loi de 1803 : « L’argent est à l’or comme le nombre -un au nombre quinze et demi. »</p> - -<p>— Tu me fais plaisir, répliquai-je en lui serrant la -<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span> -main. Mais pourquoi as-tu dit que je raisonnais comme -un économiste ?</p> - -<p>— C’est que, de 1842 à 1847, durant la première crise -dont je t’ai parlé, le <i>Journal des Débats</i> et la <i>Revue des -Deux Mondes</i> ont poussé des cris de terreur. Ces deux -honorables publications déclaraient à tout propos que la -France était au plus bas ; qu’une pléthore d’argent, maladie -incurable, ruinerait infailliblement le commerce -et l’industrie, et jetterait une perturbation terrible dans -toutes les relations des hommes. Depuis 1853 jusqu’à ce -jour, les mêmes publications, rédigées par les mêmes -auteurs, recommencent les mêmes articles contre l’invasion -des matières d’or. L’art de plaider le pour et le -contre à dix années de distance, et d’épouvanter la nation -par l’annonce de dangers imaginaires, s’appelle -d’un nom particulier dans le langage des gens sérieux. -C’est l’économie politique.</p> - -<p>Là-dessus, comme l’ami Godard avait achevé sa toilette, -il me donna rendez-vous à la Monnaie pour ce -matin. Tu penses bien que je suis arrivé à l’heure dite.</p> - -<p>L’Hôtel des monnaies est situé sur la rive gauche de -la Seine. C’est un bel immeuble qui appartient à l’État. -L’État se charge de le réparer ; l’État a dépensé tout dernièrement -55,000 francs pour faire gratter la façade. Le -<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span> -matériel énorme et coûteux qui remplit ce palais appartient -à l’État. Les commissaires et contrôleurs chargés de -surveiller le titre et le poids des monnaies, et d’empêcher -qu’on ne fasse tort au public, sont rétribués par l’État. -L’État dépense tous les ans 189,400 francs pour que les -monnaies françaises soient les plus justes et les plus -loyales de l’univers.</p> - -<p>Dans cet immeuble, avec ce matériel, sous l’inspection -de ces commissaires, un simple particulier fabrique, -tous les ans, pour cinq cents millions de monnaies à ses -risques et à son profit personnel. Quiconque a besoin -d’or ou d’argent monnayé s’adresse à cet entrepreneur, -et lui porte le métal en lingots. Sa clientèle se compose -des grandes compagnies, des financiers, de la Banque de -France et de l’État lui-même. Si M. de Rothschild, l’État -ou M. Mirès a besoin de dix millions en pièces de -vingt francs, il porte ses lingots à l’entrepreneur, qui -rend la somme dans un délai déterminé, après s’être -payé des frais de fabrication. Ces frais, fixés par deux -décrets de 1849 et de 1854, se montent à 1 franc 50 centimes -par kilogramme d’argent, et 6 francs 70 centimes -par kilogramme d’or. L’État les subit comme un -simple particulier, avec cette différence, cependant, que -l’entrepreneur réduit quelquefois ses tarifs en faveur -<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span> -d’une maison de banque et jamais en faveur de l’État.</p> - -<p>Tu peux croire ce que je te dis là, si invraisemblable -que cela paraisse. Oui, ma chère, un simple bourgeois, -qui n’est pas même chef de bureau au ministère des -finances, exerce à son profit le plus auguste de tous les -droits de la couronne, et s’en fait trois mille francs de -revenu… par jour.</p> - -<p>Godard m’a montré la fabrication depuis A jusqu’à Z. -C’est vraiment beau, je dois l’avouer : on frappait pour -le gouvernement des pièces de vingt, de dix et de quatre -sous ; pour les particuliers, de l’or. Les particuliers font -leurs affaires, et je ne les en blâme pas ; le gouvernement -songe aux intérêts de tout le monde. Il y a là soixante -et dix ou quatre-vingts millions en lingots d’or, qui attendent -l’empreinte légale pour entrer en circulation. -L’entrepreneur pourrait en frapper pour six millions tous -les jours, et il ne demanderait pas mieux. Mais le ministre -des finances, qui craint l’encombrement, lui a -défendu de fabriquer plus de deux millions d’or en -vingt-quatre heures.</p> - -<p>Lorsque je suis arrivé, Godard m’attendait dans une -espèce de forge.</p> - -<p>— Entre vite, me cria-t-il, on va couler.</p> - -<p>Deux grands garçons, noirs comme des diables et armés -<span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span> -de grandes perches en fer, tirèrent du feu une espèce -de marmite où l’argent cuisait. Ils le versèrent tout -liquide dans un moule à gaufres, qui laissa tomber -l’instant d’après une demi-douzaine de barres solides, -longues d’une coudée, larges d’un demi-travers de main -et épaisses de deux doigts.</p> - -<p>— C’est avec ces maquettes, me dit Godard, qu’on fait -les pièces de dix sous. Mais il y a encore de l’ouvrage.</p> - -<p>Il me conduisit ensuite dans un atelier où les grosses -barres passaient et repassaient entre des cylindres de -fer qu’on appelle laminoirs. C’est ainsi qu’on les amène -à n’être pas plus épaisses que des pièces de dix sous. -Elles s’aplatissent petit à petit en s’allongeant si bien, -qu’on n’en voit plus le bout. Mais il faut du temps et -de la peine. La même barre d’argent passe au laminoir -plus de soixante fois, et, de deux en deux fois, on est -obligé de la recuire au four : sans quoi, le métal deviendrait -cassant comme de la pierre. Du reste, l’argent -n’est pas beau dans cet exercice-là. Il devient noir comme -de l’encre, et celui qui le trouverait dans la rue ne serait -pas tenté de le ramasser.</p> - -<p>Lorsque ces grandes banderoles noires sont arrivées -à l’épaisseur d’une pièce de dix sous, il y a une petite -mécanique qui les découpe à l’emporte-pièce ; on dirait -<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span> -alors des rondelles de cuir. Godard m’apprit que ces -jetons d’argent sans marque, ni rien, s’appelaient des -flans. On les pèse un à un, et ceux qui n’ont pas le -poids sont mis au rebut. Cela ne veut pas dire qu’on les -jette dans la rue. Ceux qui sont trop lourds sont rabotés -à la mécanique ou limés à la main jusqu’à ce qu’ils -aient le poids, et rien de plus.</p> - -<p>On lave les flans dans je ne sais quel acide, jusqu’à -ce qu’ils soient du plus beau blanc, et il ne reste plus -qu’à leur donner l’empreinte. Cela se fait d’un seul -coup, la face, le revers et la tranche : un vrai miracle -de mécanique ! Figure-toi, cousine, que, jusqu’en 1841, -les monnaies se fabriquaient avec un énorme balancier. -Il fallait les bras de treize hommes pour faire une pièce -de cent sous ; et les meilleurs ouvriers, en se hâtant -bien, n’en faisaient pas plus de vingt à la minute. Un -mécanicien français, appelé Tonnelier, a fabriqué une -petite machine, un vrai joujou à vapeur, qui frappe de -cinquante à soixante-cinq pièces à la minute, avec un -seul ouvrier pour surveiller la besogne. Chaque flan -reçoit une pression de trente à quarante mille kilogrammes. -Il entre tout brut et sort tout fabriqué. C’est -une merveille : un moulin qui moud le métal comme du -blé et rend de la monnaie au lieu de la farine ! Le grand -<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span> -homme qui a inventé cette presse n’y a pas fait fortune. -En revanche, il n’est pas célèbre du tout. Mais ces -choses-là ne nous regardent point.</p> - -<p>Je croyais que le travail était fini quand la pièce était -frappée ; mais non.</p> - -<p>— Maintenant, me dit Godard, l’entrepreneur a fait -sa besogne et gagné son argent. L’État va se mettre de -la partie en vérifiant l’empreinte, le poids et le titre de -toutes ces pièces. Il le fera gratis.</p> - -<p>— Pourquoi gratis ?</p> - -<p>— Par grandeur d’âme. Le commissaire du gouvernement -vérifiera le poids et les empreintes, le laboratoire -des essais constatera le titre, la commission des -monnaies se réunira en séance pour déclarer que le -titre indiqué par le laboratoire et le poids indiqué par -le commissaire sont le poids et le titre légaux, et elle -prononcera avec une certaine solennité son jugement -sur le poids et le titre. Le commissaire, le laboratoire et -la commission sont payés par l’État. Tu vois que l’État -ne ménage rien pour nous faire fabriquer des monnaies -irréprochables.</p> - -<p>— Mais, dis-je à mon tour, pourquoi l’État ne les -fabrique-t-il pas lui-même ? S’il y a trois mille francs à -gagner tous les jours, je serais bien aise de les voir entrer -<span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span> -dans les coffres de l’État. De plus, il me semble que -la fabrication des monnaies étant un privilége très-noble, -appartient de droit à l’empereur. Les tabacs, les -postes, les poudres et salpêtres, l’Opéra et la Comédie-Française -sont placés directement sous la main de -l’État ; pourquoi n’en serait-il pas ainsi des monnaies ? -Si l’État régissait lui-même le bel établissement que tu -m’as montré, il aurait un remède tout trouvé contre les -crises monétaires. Lorsque l’argent deviendrait rare, il -abaisserait à zéro le tarif de la fabrication, et l’argent -sortirait de terre pour se faire frapper gratis. Lorsque -l’or serait trop commun, l’État pourrait doubler, tripler -les droits, et éviter ainsi l’encombrement. Il se réglerait -sur l’intérêt public, qui est toujours le sien, tandis -qu’un entrepreneur ne songe qu’à fabriquer n’importe -quoi pour faire fortune au plus tôt. Enfin, n’est-il pas -possible qu’il se rencontre un entrepreneur assez malhonnête -pour emporter à l’étranger les matières précieuses -que le public lui a confiées ? Tu m’as dit toi-même -que vous aviez soixante ou quatre-vingts millions -de lingots à la Monnaie. Quelle garantie les dépositaires -ont-ils contre l’entrepreneur ?</p> - -<p>— Son cautionnement de cent cinquante mille francs. -Mais tu as touché, sans le savoir, à une question très-sérieuse. -<span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span> -Tu voudrais que le gouvernement mît en régie la -fabrication des monnaies, au lieu de la livrer à l’entreprise. -L’idée n’est pas de toi, mon brave garçon, quoiqu’elle -te soit venue tout naturellement. Colbert, Turgot et -Necker, trois hommes bien respectables, ont poursuivi -la même chimère. Montesquieu a fait l’éloge de la régie -dans une page dangereuse, car elle n’admet point de réplique. -La Russie et l’Angleterre ont une régie des monnaies, -et ne s’en portent que mieux. Un ministre de -Louis-Philippe, M. Humann, a proposé aux Chambres -ce que tu proposes à ton ami Godard.</p> - -<p>— Hé bien ? Qu’a-t-on répondu ?</p> - -<p>— Des choses très-sensées : que l’entreprise attirait -dans le pays les métaux précieux.</p> - -<p>— Je croyais que c’était le commerce et l’industrie. Si -nous exportons pour un milliard de marchandises, sans -en importer pour plus de 900 millions, il faudra, si je ne -me trompe, qu’il entre cent millions d’argent dans le pays.</p> - -<p>— On a dit que le système d’entreprises soulageait -l’État d’une lourde responsabilité. En effet, il ne garantit -pas les lingots déposés à la Monnaie.</p> - -<p>— Tu appelles cela un avantage ! J’aimerais mieux -que l’État garantît les lingots ; car il n’est pas mauvais -que les lingots soient garantis.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span></p> - -<p>— On a dit que, grâce à l’entreprise, on était sûr que -le gouvernement ne tromperait pas le public.</p> - -<p>— Et que gagnerait-il à le tromper ? L’État ne saurait -rien prendre au public sans se voler lui-même.</p> - -<p>— On a dit enfin, et c’est un argument très-sérieux, -qu’un fonctionnaire prendrait moins de soin des intérêts -publics qu’un particulier n’en prend de ses propres intérêts.</p> - -<p>— Connu ; c’est l’argument des particuliers qui veulent -encaisser à perpétuité l’argent du public. Je comprends -que, pour une industrie nouvelle et dans l’enfance, -on laisse à l’intérêt personnel le soin de chercher -les perfectionnements et de poursuivre les progrès. C’est -ainsi que l’Angleterre a fait organiser l’administration -des postes. Mais, dès que l’intérêt personnel eut donné -tous les miracles dont il était capable, l’État s’est mis -à la place des particuliers. La machine était montée ; -elle ne s’est pas arrêtée en changeant de mains. La machine -que tu m’as fait voir ce matin n’est pas mal montée -non plus. Crois-tu qu’elle se détraquerait du jour -au lendemain si on la donnait à conduire aux ingénieurs -de l’École polytechnique ? Et crois-tu que ces -jeunes gens de talent se trouveraient plus déplacés ici -qu’aux Tabacs ?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span></p> - -<p>— Mais, malheureux ! c’est toute une révolution que -tu proposes !</p> - -<p>— Pas du tout ; ce n’est qu’un déménagement. Je -dirais à l’entrepreneur : vous avez bien travaillé, vous -êtes riche, je vous remercie et je vous remplace, moi -l’État.</p> - -<p>Godard réfléchit quelque temps, puis il me dit :</p> - -<p>— Tu as peut-être raison. Mais l’entreprise date de -Charles le Chauve. Cet abus, si toutefois c’est un abus, n’est -pas inutile à tout le monde. Tu froisserais bien des intérêts -particuliers pour mettre quelques millions de plus dans -les coffres du Trésor. Je ne te savais pas si dangereux, -et je me demande si j’ai eu raison de te traiter en ami. -Les hommes qui ont la rage de tout changer sont un -fléau dans l’État, quelle que soit d’ailleurs la justesse de -leurs idées et la pureté de leurs intentions. Je te parle -en fonctionnaire, et, si tu veux conserver de bonnes -relations avec moi, tu feras bien de m’éviter à l’avenir.</p> - -<p>Là-dessus il me conduisit à la porte. C’est la deuxième -fois, cousine, que pareil accident m’arrive depuis huit -jours. Il y a là de quoi réfléchir, et plus d’un se corrigerait -à ma place. Mais j’ai beau me raisonner, la -chose est plus forte que moi, et, toutes les fois que la -langue me démange, il faut que je dise la vérité.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span></p> -<h2>IV<br /> -<span class="smaller">LA RENTRÉE DES CLASSES</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Visite de la tante Camille et du petit cousin Octave. — On me demande -un conseil, et je suis fort embarrassé. — Mes souvenirs de collége. — Je -cherche un remplaçant. — Opinion d’un vieux professeur sur -l’instruction publique. — Discours un peu trop long. — Les lycées de -notre pays sont faits pour les jeunes millionnaires. — 1789 et 1859. — Rollin. — Les -universités anglaises ont du bon. — La bourgeoisie -de Paris a pris d’assaut le collége et la Bastille. — Abus de l’égalité. — Complaisance -de l’État. — Expiation. — Invasion des bacheliers -dans les emplois publics. — Danger d’étendre à tout un pays la culture -des roses. — Plaintes des familles. — Tâtonnements. — Utopie -de mon vieux professeur. — Toto entre au collége Chaptal.</p></div> - - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Lundi dernier, vers quatre heures du soir, la bonne -tante Camille est montée jusque chez moi avec son fils. -Tu te rappelles ce joli petit Octave que toute la famille -appelait Toto ? Il a douze ans sonnés ; on a coupé ses -cheveux blonds, et c’est, comme qui dirait, un petit -homme. Fort bien élevé, du reste, et nullement gamin, -attendu qu’il ne s’est jamais éloigné de sa mère. Je me -<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span> -suis senti tout aise en le voyant grandelet et posé, -quoique ces métamorphoses des enfants que nous avons -vus naître nous poussent terriblement vers la vieillesse.</p> - -<p>J’étais de loisir, ayant fini ma tâche quotidienne, et -je relisais, par manière de récréation, une belle et -excellente brochure que M. Dentu m’avait envoyée le -matin. J’adore les gens qui pensent comme moi, sans -toutefois demander la tête des autres, et je me réjouissais -de voir que M. Anatole de la Forge, un noble, avait -si honnêtement résolu la <i>question des duchés</i>.</p> - -<p>— Il ne s’agit pas d’Italie, me dit la tante Camille, -femme active et positive, et qui n’aime pas à perdre son -temps. J’ai un grand conseil à vous demander, un conseil -de la plus haute importance, puisque l’avenir de mon -fils en dépend.</p> - -<p>A cette ouverture, la peur me prit. Je ne déteste pas -de demander des conseils, parce que rien ne m’oblige à -les suivre. Mais, s’il s’agit d’en donner un moi-même, -j’ai toujours peur d’être cru sur parole et d’avoir ensuite -à me reprocher le malheur des gens. La tante -Camille ne prit nulle pitié de mon embarras, et elle -poursuivit, sans voir que je rougissais jusqu’aux oreilles :</p> - -<p>— Octave est en âge de commencer ses études ; je lui -<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span> -ai enseigné le peu que je savais ; il n’a plus rien à apprendre -de moi. Vous êtes son cousin, vous avez fait vos -classes ; vous commencez à connaître Paris ; voici -l’époque de la rentrée : où me conseillez-vous de mettre -mon fils ? Que faut-il qu’il étudie ? Dans quel chemin -doit-il entrer pour arriver à quelque chose ?</p> - -<p>Elle parla assez longtemps sur ce ton, avec la volubilité -naturelle aux femmes. Pour moi, je cherchais le -moyen de la renvoyer à quelque conseiller plus habile, -et de lui rendre un meilleur service sans être responsable -de rien. Je me rappelai fort à propos un vieux professeur -de latin que j’avais connu à table d’hôte. Plus -d’une fois nous avions discuté ensemble, tout en pelant -une poire ou en égrenant une grappe de raisin. Ses -idées m’étonnaient souvent par leur bizarrerie ; mais -elles étaient bien à lui, et il les défendait avec une chaleur -de bonne foi. Je le tenais pour le plus honnête -homme du monde, sans l’avoir beaucoup pratiqué, et -malgré sa manie de bouleverser l’enseignement.</p> - -<p>— Ma chère tante, dis-je à Camille, la bonne volonté -ne suffit pas pour donner les bons conseils. J’ai été au -collége comme tout le monde ; mais j’y ai si peu profité, -que mes parents auraient mieux fait d’économiser le -prix de ma pension. Les professeurs me rangeaient -<span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span> -parmi les cancres, le maître d’études prophétisait dans -sa chaire que je mourrais sur l’échafaud, et mes camarades -me regardaient comme une brute, parce que je -faisais des contre-sens dans toutes les versions. A la dernière -année, j’ai appris un gros livre intitulé <i>Manuel -du Baccalauréat</i>. La Faculté m’en a fait réciter quelques -passages et m’a reçu bachelier en haussant les épaules.</p> - -<p>» Depuis cette cérémonie, j’ai travaillé avec goût, étudié -avec plaisir, prouvé aux autres et à moi-même que je -n’étais pas un cancre, et qu’à moins de révolutions bien -imprévues, je ne mourrais pas sur l’échafaud. Il suit de -là que je ne regrette point le collége, puisque je n’ai été -un peu instruit, un peu heureux et un peu considéré que -depuis le jour où j’en suis sorti. Cependant je persiste à -croire que les études classiques et la fréquentation des -auteurs grecs et latins sont nécessaires à l’éducation et -au développement de l’esprit. M’a-t-on servi trop tôt -cette bonne nourriture, ou les professeurs ont-ils oublié -quelques assaisonnements ? Je ne saurais le dire… -Toujours est-il que mes dix années de collége m’ont été -trop désagréables et trop inutiles pour que j’en souhaite -autant à votre cher fils.</p> - -<p>» Ne prenez pas ceci pour un conseil ; ce n’est qu’un -souvenir d’enfance. Je ne m’explique pas moi-même -<span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span> -comment je puis avoir les études classiques en grand -honneur et les classes du collége en profonde horreur. -Mais, si vous me permettiez d’aller chercher un vieux -savant qui demeure à quelques portes d’ici, il mettrait -peut-être un peu d’accord dans mes contradictions, et -nous ferait comprendre à tous les deux certaines choses -dont j’ai comme un pressentiment vague, sans pouvoir -les exprimer.</p> - -<p>La tante Camille accepta mon remplaçant. Je courus -le chercher, et, comme il ne sort guère que pour ses -classes et ses repas, je le trouvai au gîte. Il me suivit de -bonne grâce, et mit ses lumières au service de la tante -avec une cordialité qui la toucha.</p> - -<p>— Monsieur, lui dit-elle, voici mon fils unique. Il est -toute l’espérance de ma vie, et, je puis le dire devant -vous, la seule ressource que Dieu m’ait donnée pour -mes vieux jours. Mon plus cher désir serait de lui voir -apprendre le latin et le grec dans un bon collége, pour -devenir bachelier, et, par la suite, arriver à tout. Mon -parent a l’air de blâmer mon ambition, et en même -temps il a peur de me donner un conseil. Vous êtes -professeur ; je m’en rapporte à vous ; dites-moi ce que -je dois faire.</p> - -<p>Le professeur aspira lentement une prise de tabac, -<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span> -passa la main sous le menton du petit Octave, et dit -d’un ton quelque peu doctoral :</p> - -<p>— Madame, votre projet serait louable de tout point, -si ce charmant enfant devait avoir un jour cent mille -livres de rente.</p> - -<p>Je me récriai violemment ; la tante aussi.</p> - -<p>— Permettez ! reprit-il, vous avez coupé mon second -membre de phrase. Je dis : Si votre fils devait -avoir un jour cent mille francs de rente bien solide et -bien assurée, ou si vous le destiniez à devenir un vieux -pédant comme moi. L’enseignement des humanités, tel -qu’il a été institué par nos ancêtres et tel qu’il existe encore -dans la plupart des établissements publics, n’est -propre qu’à orner l’esprit des jeunes gens riches, ou à -fournir des professeurs de grec et de latin.</p> - -<p>— Monsieur, dit la tante avec une modestie qui n’était -pas sans dignité, je suis veuve et sans fortune. Mon -mari occupait un emploi honorable dans une administration -particulière ; lui mort, je n’ai droit à aucune -pension. Nos deux patrimoines réunis, augmentés de -toutes nos économies, forment un capital si minime, -que je suis obligée de le faire valoir moi-même. J’ai -fondé un petit commerce de lingerie dans le quartier -du lycée Bonaparte, et, depuis deux ans, je gagne en -<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span> -moyenne sept à huit francs par jour. C’est le strict nécessaire -à Paris, au prix où sont toutes choses. Cependant -je me suis dit qu’en m’imposant quelques privations je -pourrais envoyer mon fils au lycée comme externe, pour -qu’il y reçût cette instruction classique qui conduit à la -fortune et aux honneurs.</p> - -<p>— Hélas ! madame, répondit-il, votre fils est dans -la même situation que les neuf dixièmes de nos élèves. -Neuf familles sur dix, non-seulement à Paris, mais dans -toute la France, donnent à leurs enfants l’éducation -classique et croient leur donner un gagne-pain. Toute -la petite bourgeoisie de notre pays, depuis 1789 jusqu’à -1859, s’est jetée aveuglément dans cette fausse route.</p> - -<p>— Pourquoi fausse ?</p> - -<p>— Ceci demande quelques développements historiques, -mais n’ayez pas peur ; je ne veux pas remonter -jusqu’au déluge. Il sourit silencieusement à cette grave -plaisanterie, et poursuivit :</p> - -<p>« Avant la Révolution, il y avait en France environ -cinquante mille jeunes gens qui naissaient riches. Chacun -d’eux trouvait dans son berceau tout ce qu’il faut -pour vivre et pour vivre bien. Leur avenir était tout -fait, leur revenu assuré. S’il leur plaisait de vivre sur -leurs terres, ils n’avaient besoin de rien, ni de personne. -<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span> -S’ils préféraient habiter Versailles, ou Paris, ou quelque -autre capitale du royaume, toutes les charges de la -cour, tous les emplois publics leur appartenaient par -droit de naissance. Égaux à peu près par le sang et la -fortune, ils ne pouvaient se distinguer entre eux que -par le mérite : aussi leurs parents s’appliquaient-ils à -leur en donner. Les uns s’élevaient dans l’hôtel ou le -château de leurs pères, sous la direction d’un précepteur -habile ; les autres entraient au collége, soit seuls, -soit avec un gouverneur. C’est au collége qu’ils jouissaient -des avantages de l’éducation publique, -<ins class="correction" id="NT_7">la</ins> -meilleure -de toutes, parce qu’elle habitue les petits hommes -à vivre en société. Comme ils avaient du temps devant -eux, et que nulle affaire pressante ne les appelait dans -le monde, ils vivaient dix années et plus dans une sorte -de cloître intelligent.</p> - -<p>» Quelques bons maîtres qui n’étaient ni clercs ni -laïques, mais qui tenaient de l’un et de l’autre, et qui -remplissaient en conscience un vrai sacerdoce, s’appliquaient -à orner l’esprit de ces jeunes gens. On les façonnait -aux belles-lettres ; on les nourrissait de la -meilleure prose et des vers les plus parfaits ; on leur -donnait pour conseillers et pour amis les plus grands -hommes de l’antiquité ; ils dînaient dans la compagnie -<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span> -d’Homère et s’endormaient avec Cicéron. Bientôt la -contagion de ces illustres modèles avait transformé -leur esprit et leur langage : ils pensaient en grec et en -latin ; ils parlaient des idiomes oubliés ; ils écrivaient -des discours un peu vides dans la belle langue de Salluste ; -ils transvasaient des idées modernes dans le -moule divin des vers de Virgile. Le professeur applaudissait ; -et comment n’aurait-il pas applaudi ? Tous ces -jeunes élèves étaient gens de loisir. Ils n’avaient rien de -plus urgent à faire, rien qui fût plus utile à la société, -à leurs familles et à eux-mêmes. Lorsqu’ils sortaient du -collége, ils étaient en état de faire bonne figure dans le -monde, d’écrire un billet irréprochable, de tenir un -discours correct, de juger sainement un ouvrage de -l’esprit, et de prouver aux hommes bien nés de toute -l’Europe qu’ils avaient fait leurs humanités. En ce -temps-là, madame, l’enseignement des colléges était ce -qu’il devait être, et, pour ma part, je n’y vois rien qui -ne soit digne d’éloge.</p> - -<p>» A ces jeunes gens riches et bien nés, qui payaient -une grosse pension, le collége avait soin d’adjoindre -quelques boursiers, choisis pour leurs talents dans les -échoppes du royaume. Ceux-là recevaient gratis la même -instruction qu’on vendait cher aux autres. C’est qu’ils -<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span> -étaient destinés à enseigner à leur tour, et à monter -dans la chaire de leurs maîtres. Ainsi Rollin, fils d’un -pauvre coutelier de Paris, fut reçu par charité, ou plutôt -par un calcul habile, au collége du Plessis, où il remplaça -son professeur à l’âge de vingt-deux ans. Tout -cela marchait au mieux, si je ne me trompe. Le collége -n’était pas fait pour les gens de la classe moyenne. On -n’y recevait que des enfants riches, pour développer en -eux les qualités brillantes de l’esprit, et quelques petits -malheureux, réservés au labeur pénible de l’enseignement. -Les artisans et les boutiquiers, qui destinaient -leurs fils à travailler pour vivre, ne les condamnaient -pas à lire ou à écrire des vers latins pendant dix ans. Un -enfant de condition médiocre apprenait les choses nécessaires -à son métier. Lorsqu’il savait lire, écrire et -compter, comme M. Jourdain, il s’en tenait là, et se jetait -bravement dans l’industrie ou le commerce. Soyez -bien sûre, madame, que, si nous étions encore en 1788, -vous ne songeriez pas à mettre M. votre fils au collége, -mais plutôt à lui apprendre la valeur des tissus, -le prix de la main-d’œuvre, et les petits secrets d’un -commerce honnête et modeste.</p> - -<p>» Les Anglais n’ont pas eu de 89 ; ils n’ont eu qu’un 93, -ce qui est bien différent, l’instruction publique est -<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span> -encore chez eux ce qu’elle était chez nous avant la -Révolution. Ce peuple, médiocre en bien des choses, -mais grand dans tout ce qui touche à la vie pratique, -ne nourrit pas les bœufs avec des oranges, ni les -bourgeois avec du latin. Savez-vous combien il a de -colléges, de lycées et facultés des lettres ? Deux en -tout, Oxford et Cambridge. Deux admirables établissements, -les premiers de l’univers pour l’étude des lettres -grecques et latines ; mais tout le monde n’y entre pas. -Les enfants destinés à la Chambre des lords, les petits -millionnaires dont la position en ce monde est toute -faite, vont à Oxford ou à Cambridge se polir l’esprit au -frottement de l’antiquité. Ils y restent longtemps, ils s’y -livrent aux travaux les plus inutiles et les plus honorables ; -ils y reçoivent une éducation vraiment libérale ; -ils y font leurs humanités ; ils y écrivent non-seulement -des vers latins, mais des vers grecs ! Ils ont le temps. -Leur pain est assuré. Au milieu d’eux se forment -quelques honnêtes professeurs, sortis du peuple, et -qui, dans l’étude du latin et du grec, ne voient pas -autre chose qu’un gagne-pain. Tout le reste de la nation -apprend à la hâte, dans des écoles primaires, les choses -nécessaires à la vie, et se répand ensuite dans les carrières -de l’industrie et du commerce.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span></p> - -<p>» Nos Français ne sont pas si sages. Le lendemain de -la Révolution, les petits bourgeois, ivres d’égalité, ont -voulu que leurs enfants fussent élevés comme des fils -de princes. Ils ne savaient pas au juste où cela pourrait -les conduire, mais ils avaient à cœur de prendre le -collége d’assaut, comme la Bastille. Tous les gouvernements -qui se sont succédé chez nous dans un espace de -soixante et dix ans ont été pleins de complaisance pour -cette manie de la nation. Ils ont créé lycée sur lycée, -collége sur collége ; ils ont formé des milliers de professeurs -érudits, abaissé généreusement le prix de l’instruction -classique, et versé le latin à pleins bords dans -les cerveaux français. Cette ambition des uns, cette complaisance -des autres nous a conduits vous savez où. -Tous les ans, vers la fin de l’été, les établissements -d’instruction publique répandent dans le pays une -épouvantable fournée de bacheliers, fort ignorants de -toute chose, excepté des lettres latines, et persuadés que -le monde leur appartient. La plupart n’ont pas de quoi -vivre, ni, par conséquent, de quoi nourrir leur père et -leur mère, ni à plus forte raison de quoi se marier et -élever leurs enfants. Que font-ils ? C’est l’État qui leur -a donné l’instruction ; c’est à l’État qu’ils demandent du -pain.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span></p> - -<p>» L’État, qui s’est toujours conduit en bon père, quelle -que fût la forme du gouvernement, a commencé par -satisfaire ces innombrables ambitions qu’il avait lui-même -éveillées. Il a distribué à ses élèves tous les emplois -publics que la chute de l’aristocratie avait laissés -vacants. Le flot des bacheliers montait toujours. L’État -a créé des emplois nouveaux. Cette ressource venant à -s’épuiser, il a fallu inventer le surnumérariat, c’est-à-dire -une catégorie de places dont les titulaires travaillent -sans manger. Les bacheliers arrivaient encore, et les -emplois de surnuméraire ne suffisaient déjà plus. L’État -a créé des aspirants au surnumérariat, une dérision -greffée sur une dérision. Mais une nouvelle cohorte de -bacheliers, à qui l’on ne put rien promettre, pas même -de les nommer un jour aspirants au surnumérariat, se -répandirent tumultueusement dans le pays, appelant -le peuple aux armes, et criant que la société était mal -organisée. Hélas ! non, ce n’est pas la société, c’est l’enseignement.</p> - -<p>» N’est-il pas absurde, en effet, de donner presque gratis -une éducation vide et toute d’ornement à des enfants -qui n’ont pas de quoi vivre ? Que penserions-nous -d’un gouvernement qui conseillerait aux cultivateurs de -planter des rosiers dans toutes les plaines de France ? -<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span> -Ne mériterait-il pas un reproche de plus s’il fournissait -à ces malheureux des graines et des replants au-dessous -du prix de revient ? Qu’arriverait-il le jour où la France -serait couverte de roses, comme elle est peuplée de bacheliers ? -Les paysans diraient tous à l’État : « C’est vous -qui nous avez encouragés ; achetez notre récolte ! » L’État -achèterait des roses ; il en prendrait d’abord un peu, -puis beaucoup, puis trop, et, quand il en aurait fait une -énorme provision inutile, les producteurs continueraient -à jeter les hauts cris.</p> - -<p>Le bonhomme toussa, prit une deuxième prise, et -s’aperçut que la tante Camille ouvrait de grands yeux -étonnés.</p> - -<p>— Je me suis mal expliqué, dit-il, car je vois que -vous ne m’avez pas bien compris. Au fait, vous ne vous -attendiez guère à voir des rosiers dans cette affaire. Je -reviens à l’enseignement des colléges.</p> - -<p>» L’État, je vous assure, est animé du meilleur vouloir. -Il est même singulier que des gouvernements si divers -aient cherché à résoudre le problème de l’instruction -publique avec un zèle égal et une égale bonne foi. Mais -le passé pèse sur le présent, et, malgré tous les efforts -des souverains et des ministres, la routine des professeurs -et l’ambition des bourgeois nous feront encore -<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span> -bien du mal. L’enseignement est une vieille machine -qu’on raccommode tous les jours à grands frais, lorsqu’il -serait plus économique d’en faire une neuve. Nous -avons pris les colléges de 1788 et nous y avons entassé -les bourgeois de 1830. Il en est sorti quoi ? Des fonctionnaires -et des révolutionnaires. Aujourd’hui que -l’ère des révolutions est fermée, du moins en France, il -se produit un nouvel accident. L’instruction publique -languit. Les professeurs, les élèves, les familles se découragent. -Les parents sentent au fond du cœur que -leurs fils perdent un temps précieux. Les enfants, qui -savent combien le pain est cher et la vie difficile, ne s’intéressent -ni au grec, ni au latin : ils pensent à l’avenir et -prennent en grippe Virgile et Cicéron. Les professeurs -se lassent de parler à des sourds, et perdent courage.</p> - -<p>» Autant Rollin était heureux d’enseigner les belles-lettres -à des enfants riches, qui devaient lui faire honneur -dans le monde, autant je me dégoûte de faire avaler -quelques tranches de latin et de grec à de futurs -industriels qui n’y mordent pas sans grimace. De tous -côtés, les familles crient à l’État : « Enseignez à nos enfants -quelque chose qui leur profite ! Nous n’avons pas -de rentes à leur laisser ; donnez-leur un gagne-pain. » -L’État, plein de bonne volonté, mais accoutumé de tout -<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span> -temps à faire les choses à demi, l’État hésite, tâtonne, -fait et défait, juge et déjuge, modifie les programmes, -sans arriver à un résultat satisfaisant. Il ajoute aux -études classiques l’enseignement des langues vivantes, -du dessin, des sciences mathématiques, physiques et -naturelles. Bravo ! crient les hommes positifs. Mais on -s’aperçoit bientôt qu’il ne reste plus de place, c’est-à-dire -plus de temps pour l’enseignement du grec et du -latin. Vite, il faut remédier à la chose. Les colléges sont -divisés en deux sections. Dans l’une, on apprendra les -choses utiles ; dans l’autre, les belles et glorieuses inutilités -que Rollin enseignait à ses élèves en 1687. Mais -voici bien une autre affaire ! La division utile est encombrée -d’élèves ; tel est l’esprit du temps et la nécessité -du siècle. Le professeur d’humanités reste seul dans -sa chaire, et catéchise les gradins vides. L’État craint -d’avoir fait fausse route ; il revient sur ses pas. Il ramène -au latin et au grec les brebis égarées et récalcitrantes ; -il impose le baccalauréat ès lettres à tous ceux -qui veulent être quelque chose. Le baccalauréat ès -sciences lui-même devra passer sous les fourches caudines -du peuple latin. On obéit, mais on murmure ; personne -n’est content de l’ordre établi dans les colléges de -l’État, pas même l’État.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span></p> - -<p>— Mais, monsieur, dit la tante Camille, vous ne -m’apprenez pas ce que je dois faire de mon fils ?</p> - -<p>— Eh ! madame, il ne s’agit pas seulement de votre -fils, mais de cent mille enfants du même âge qui, tous -les ans, sont dans le même embarras au commencement -du mois d’octobre. Si seulement l’État daignait me consulter ! -Mon plan est tout tracé ; j’ai tout prévu. Et qu’il -serait facile de réformer en un rien de temps notre -pauvre instruction publique !</p> - -<p>— Que feriez-vous ? dis-je à mon tour.</p> - -<p>— Ce que je ferais ! J’établirais dans toutes les communes -un bon établissement d’instruction primaire gratuite, -mais non pas obligatoire.</p> - -<p>— C’est chose faite.</p> - -<p>— A peu près. Dans tous les chefs-lieux de département, -et dans toutes les villes d’une certaine importance, -ou plutôt à la porte de toutes les villes, j’aurais -un établissement d’instruction secondaire, où les enfants -de dix à quinze ans apprendraient le français et une -langue étrangère, l’arithmétique et la géométrie, la physique -et la chimie, avec quelques notions de cosmographie, -l’histoire de France et quelques éléments d’histoire -universelle, le dessin, la musique et la gymnastique.</p> - -<p>» Savez-vous que l’orthographe se perd ? Quinze bacheliers -<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span> -sur vingt sont refusés pour cause d’orthographe. -Le dessin ne s’enseigne un peu que dans les écoles spéciales, -et cependant, tout homme a besoin de savoir un -peu dessiner. La musique est, pour la plupart de nos -concitoyens, une langue plus étrangère que le chinois, -quand une méthode admirable de simplicité, inventée -par Rousseau, perfectionnée par M. Chevé, l’a mise à la -portée de tout le monde. Et la gymnastique, que nous -avons laissée dans un honteux oubli, fortifierait les nouvelles -générations, et réparerait victorieusement l’effet -des études sédentaires. Voilà le collége que je rêve ; -l’école où toute la classe moyenne de notre pays serait -heureuse d’envoyer ses enfants, puisqu’on n’y enseignerait -que des choses utiles ; l’université où tous les -professeurs seraient pleins de zèle et de contentement, -parce qu’ils verraient croître, autour de leur chaire, des -hommes. Au sortir de là, chacun suivrait sa vocation. -Les uns entreraient à l’École des beaux-arts, les autres à -l’École de Châlons, les autres à l’École du commerce, les -autres dans une ferme modèle. L’École navale, les Écoles -militaires viendraient prendre chez nous de jeunes marins -et de jeunes soldats.</p> - -<p>— Mais, malheureux ! m’écriai-je, que faites-vous du -grec et du latin ?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span></p> - -<p>— Ce qu’ils doivent être dans une société comme la -nôtre : l’ornement de quelques esprits qui n’ont d’autre -affaire en ce monde que de se cultiver eux-mêmes. Je -ne supprimerais pas tous les lycées ; j’en garderais en -France autant que l’on en compte en Angleterre. Au lieu -d’abaisser le prix de la pension dans ces écoles de luxe, -je le doublerais, je le quadruplerais. Je n’y laisserais -entrer que ceux qui ont leur pain assuré et leur fortune -faite, avec les enfants pauvres et bien doués qui se destinent -au professorat. C’est là qu’on dévorerait du latin -et du grec ! On y absorberait l’antiquité tout entière, -non par petites tartines misérables, comme on la distribue -dans nos colléges, mais en gros morceaux, en -blocs énormes, comme Bossuet la servait au dauphin -de France.</p> - -<p>» Là, les études seraient longues, complètes, approfondies, -et personne ne s’en plaindrait. Les lettres classiques -y seraient servies à haute dose, et chacun en consommerait -suivant ses besoins. Un futur avocat, un -aspirant médecin viendrait chercher une légère teinture -du latin, et apprendre en un an ce qu’il en faut pour -<ins class="correction" id="NT_8">déchiffrer</ins> -les <i>Institutes</i>, ou pour écrire une ordonnance. -Un jeune homme destiné à la tribune, à la littérature ou -à l’enseignement, s’y plongerait comme Achille dans les -<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span> -saintes eaux de l’antiquité, et vous l’en verriez sortir -brillant, lumineux et invulnérable.</p> - -<p>— Mais, monsieur, interrompit la tante Camille, dans -combien de temps fondera-t-on un bon collége, bien modeste -et bien utile, où mon fils apprenne en quelques -années ce que tout homme doit savoir pour gagner son -pain ?</p> - -<p>— Madame, répondit-il, nous en avons quelques-uns en -France. Si vous habitiez Mulhouse, ou si vous étiez disposée -à placer votre fils à l’école d’Ivry, je vous recommanderais -deux établissements admirables dans leur -genre et dignes de la faveur de tous les gens de bien ; -mais, sans sortir de Paris, vous pouvez choisir entre le -collége Chaptal et l’école Turgot, fondée par notre digne -et excellent confrère M. Pompée.</p> - -<p>Le lendemain, ma chère cousine, Toto entrait au collége -Chaptal. Quand sa mère sera assez riche pour se -séparer de lui, elle le mettra en pension à l’école d’Ivry, -que M. Pompée dirige en personne.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span></p> -<h2>V<br /> -<span class="smaller">LA COMÉDIE FRANÇAISE</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Tout Paris en parle depuis une semaine : parlons-en. — La Comédie-Française -est une académie de beau langage. — Protection et surveillance -du gouvernement. — M. Buloz, roi constitutionnel. — La -république de 1848. — M. Arsène Houssaye, président. — M. Empis -monte sur le trône. — Éloge motivé d’un souverain déchu. — Léger -inconvénient de la Comédie-Française. — Souvenir d’une commission -réparatrice. — M. Édouard Thierry était de la commission. — L’avenir. — Préjugés -de province. — Il est facile d’être joué rue -Richelieu. — Il est difficile d’y être applaudi. — Les habitués de -l’orchestre. — M. Verteuil. — Le comité. — Le régisseur. — Bonne -compagnie. — Le foyer des acteurs.</p></div> - - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Depuis environ huit jours, tout Paris s’entretient de -la Comédie-Française. Pourquoi ne ferions-nous pas -comme tout Paris ?</p> - -<p>Le théâtre qui a changé de directeur, et qui va, selon -toute apparence, changer de direction, passe à bon droit -pour le premier de l’Europe. Il est le seul qui joue Molière, -Racine et Corneille avec une conscience qui approche -<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span> -de la perfection ; le seul qui conserve pieusement -la tradition des grands artistes de tous les temps, depuis -Molière jusqu’à mademoiselle Rachel ; le seul enfin où -les spectateurs assis dans leurs stalles apprennent agréablement -le français. C’est quelque chose de plus qu’un -lieu de plaisir ; c’est une académie de beau langage. Le -dictionnaire qui se rédige au palais Mazarin n’a pas besoin -d’indiquer la prononciation des mots : elle s’enseigne -tous les soirs, de huit heures à minuit, au numéro 2 de -la rue Richelieu. Aussi les gens de province et les étrangers -disent-ils, dans un langage elliptique : « Je vais <i>au -Français</i>, » comme on dit : « Je vais puiser de l’eau à -la source. »</p> - -<p>Tous les gouvernements qui se sont succédé chez nous -ont tenu à honneur de garder la source pure. Ils ont -protégé, enrichi et surveillé ce théâtre, unique en son -genre, qui jette tant d’éclat sur la capitale de la France. -L’État ne trouvait pas mauvais qu’une compagnie de comédiens -administrât elle-même cette glorieuse maison ; -cependant il se réservait le droit d’intervenir directement -et de juger en dernier ressort les affaires importantes. -Il suit de là que la constitution de la Comédie-Française -a été remaniée presque aussi souvent que la constitution -de la France. De 1838 à 1848, au plus beau temps des -<span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span> -fictions parlementaires, M. Buloz, commissaire royal, -fut dans la maison de Molière un Louis-Philippe au -petit pied. Il régnait et ne gouvernait pas. La révolution -de février le précipita de son trône, et les comédiens -affranchis proclamèrent une république qui tourna insensiblement -à l’anarchie. A la fin 1849, le principe -d’autorité se releva dans toute l’Europe et dans la rue -Richelieu.</p> - -<p>Un poëte avait sauvé la France du drapeau rouge ; un -autre poëte, M. Arsène Houssaye, sauva la Comédie de -la faillite. Il régna doucement ; son rôle ne fut pas celui -d’un souverain, mais plutôt celui d’un président de république. -Ce causeur, ce paresseux, cet homme d’imagination -rouée et de fantaisie galante, prit de sa blanche -main les rênes du théâtre, et le théâtre se mit à marcher -droit. Les poëtes ses amis accoururent en foule, et le -public suivit en masse. Le déficit de la caisse se combla -par enchantement ; les recettes s’élevèrent, et les comédiens, -qui avaient toujours touché une part imaginaire -dans les bénéfices de la maison, apprirent avec stupéfaction -qu’il y avait un dividende à partager. Cependant, -en 1856, le gouvernement se rappela ce mot de Platon : -« Le poëte est chose légère. » Il craignit de voir la fantaisie -s’impatroniser dans le théâtre, à l’exclusion de -<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span> -l’art sérieux. M. Arsène Houssaye, attristé par un malheur -domestique, aspirait à quitter la Comédie, et demandait -un remplaçant. Il l’obtint.</p> - -<p>On choisit pour lui succéder un homme d’une valeur -incontestable : un écrivain souvent applaudi au théâtre, -un ancien fonctionnaire éprouvé dans tous les hauts -emplois, un membre de l’Académie française. Comme -on voulait lui mettre en main un sceptre fort, on ajouta -à l’autorité de son nom et de son titre l’importance d’un -traitement élevé et des pouvoirs quasi discrétionnaires. -L’administrateur général de la Comédie fut investi d’une -sorte de dictature, sous la suzeraineté du ministre -d’État.</p> - -<p>En a-t-il abusé ? Je ne le crois pas. J’ai eu l’honneur -de voir quelquefois M. Empis, dans l’exercice de ses -fonctions. C’est un grand et beau vieillard, très-svelte -et très-droit. Ses yeux vifs et ses cheveux blancs font -un contraste agréable. La politesse la plus exquise ne -l’abandonne pas même dans ses boutades ; car il est -sujet à s’emporter. Tout en lui me rappelait les élégances -correctes de la vieille cour de France : les gentilshommes -de la Chambre devaient être ainsi en 1820.</p> - -<p>Dans l’administration proprement dite, il a conservé -les louables habitudes de M. Arsène Houssaye, évité les -<span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span> -dépenses inutiles, ménagé la subvention, élevé les recettes, -et augmenté le dividende des sociétaires. Je ne -crois pas que ses administrés lui reprochent rien, sinon -la vivacité de son caractère, et quelques-unes de ces -préférences auxquelles tous les hommes sont sujets.</p> - -<p>Le public a ratifié tous ses actes et approuvé la direction -qu’il donnait au théâtre, puisque le public a toujours -rempli la salle et la caisse. Pascal a dit quelque -part : « Il faut croire les témoins qui versent leur sang -à l’appui de leur dire. » On peut ajouter avec autant et -plus d’autorité : « Il faut croire les témoins qui donnent -leur argent. »</p> - -<p>Pourquoi donc M. Empis est-il tombé d’une position -qu’il honorait ? Hélas ! chère cousine, parce qu’il était de -son temps. Ce n’était pas qu’il fût de son âge ; non, son -esprit est toujours jeune et plein de vigueur. Mais le -goût, qui change à chaque génération, l’avait laissé quelque -peu en arrière. L’auteur de <i>la Mère et la Fille</i>, du -<i>Jeune ménage</i>, de l’<i>Ingénue à la cour</i>, regrettait la -littérature de 1827. Il la regrettait activement, et voilà -le terrible. Il usait de ses pouvoirs discrétionnaires -pour ressusciter des morts aimables et distingués, mais -bien morts. Le public ne s’en fâchait pas, je te l’ai dit. -Paris et la province envoyaient tous les jours des députations -<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span> -d’un certain âge devant la rampe du Théâtre-Français. -Mais les auteurs vivants, ceux qui écrivent -pour notre temps et un peu pour l’avenir, s’égaraient à -droite et à gauche, les uns vers le Gymnase et le Vaudeville, -les autres vers l’Odéon.</p> - -<p>Il faut pourtant que je te le dise : les résurrections -systématiques de M. Empis n’étaient pas le seul obstacle -à l’arrivée des jeunes auteurs. Tu ne sais probablement -pas qu’à Paris le beurre de table coûte trois francs la -livre ; c’est une chose qui détourne bien des gens de -porter leurs pièces au Théâtre-Français. Les auteurs y -sont payés moins cher que partout ailleurs : ils reçoivent -tant en argent, tant en gloire, tant en billets d’entrée -pour l’Académie. De plus, ils ne sont pas joués plus -de trois ou quatre fois par semaine, dans la plus grande -nouveauté de leur succès. Il suit de là qu’une pièce est -bien vieille à la vingt-cinquième représentation, lorsque -l’auteur est à peine payé de ses frais.</p> - -<p>Les choses vont tout autrement dans les théâtres -moindres. Pour te citer un seul exemple, <i>la Dame aux -camélias</i>, jouée au Vaudeville, a rapporté 120,000 francs -de droits d’auteur. Si elle avait pu être représentée à la -Comédie-Française, elle aurait donné au plus 40,000 fr. -Il est vrai que l’auteur aurait une prime de 5,000 francs, -<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span> -comme fiche de consolation. <i>Le Père prodigue</i>, que -l’on monte au Gymnase, vaudra 50,000 fr. à M. Alex. -Dumas fils, si le succès de l’ouvrage est médiocre. S’il -est grand, comme je l’espère, il faut doubler la somme : -tu vois que le Gymnase a du bon. Le ministre d’État, -qui voit nettement les choses, quoique d’un peu haut, -songe à rétablir l’équilibre, et même à faire pencher la -balance vers le grand théâtre de l’État. Il a réuni une -commission de critiques, d’auteurs et de hauts fonctionnaires, -et tout ce monde a déclaré que la Californie -était trop loin du Théâtre-Français.</p> - -<p>La commission assure que tout irait mieux si la Comédie -donnait 15 pour 100 aux auteurs sur la recette de -chaque soir, et je suis fort de cet avis. Mais je me suis -laissé dire que les rapports des commissions tombaient -quelquefois dans des cartons noirs où on ne les retrouvait -plus.</p> - -<p>Heureusement, le successeur de M. Empis a fait partie -de cette commission, du temps qu’il était simple critique. -Si M. Édouard Thierry a aussi bonne mémoire -qu’il a bon goût et bon cœur, il n’oubliera pas le rapport -qu’il a signé naguère, et il fera des pieds et des -mains pour qu’on le convertisse en arrêté ou en décret. -S’il arrive à ce but, sa tâche deviendra plus facile. Pourquoi -<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span> -l’a-t-on logé dans la maison de Molière ? Pour rajeunir -la comédie. Il apporte des idées jeunes : c’est fort -bien. Il amènera ses amis, qui sont jeunes : c’est encore -mieux. M. Émile Augier, M. Sandeau, M. Ponsard, -M. Alexandre Dumas fils, M. Barrière et vingt autres reviendront -ou viendront au Théâtre-Français, pourvu -toutefois qu’ils ne rencontrent pas à la porte ce spectre -de la faim qui chasse les loups hors des bois.</p> - -<p>Tu crois sans doute qu’il est très-difficile de faire -jouer une pièce à la Comédie-Française ? C’est un préjugé -répandu en province et même accrédité dans Paris. -Ne reste pas dans cette erreur, et apprends, ma -chère cousine, que le premier théâtre d’Europe est en -même temps le plus accessible et le plus hospitalier.</p> - -<p>Il est difficile d’y être applaudi ; d’accord. Je ne sais -rien de plus redoutable et de plus imposant que l’orchestre -de la Comédie, le jour d’une première représentation. -On y voit non-seulement les critiques du lundi, -qui vont partout, mais les doyens de la critique littéraire, -les Villemain, les Patin et les plus illustres personnes -de l’Institut.</p> - -<p>A ces juges qui ont le droit de se montrer difficiles, -ajoute, s’il te plaît, le bataillon sacré des habitués et des -abonnés du théâtre, cent vieillards de tout âge : il y en -<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span> -a de vingt-cinq ans. Ces messieurs, qui savent leur répertoire -sur le bout du doigt, qui ont assisté à l’éclosion -de tous les ouvrages modernes, ont nécessairement, au -fond du cœur, un préjugé contre la pièce nouvelle. Ils -la comparent d’avance avec les chefs-d’œuvre immortels -dont ils se sont nourris ; ils mesurent d’un air dédaigneux -la distance qui sépare les contemporains des -maîtres. Et plus d’un qui n’a jamais tenu une plume, se -dit dans son for intérieur : « Si je voulais me mêler de -comédie, avec mon instruction dramatique et mes souvenirs -de l’orchestre, je ferais mieux que cela. » Ces délicats -ont fait tomber à la première représentation plus -d’un ouvrage qui s’est relevé à la deuxième. Heureux -l’écrivain qu’ils daignent trouver de leur goût !</p> - -<p>Mais le premier venu peut être admis devant ce terrible -aréopage. Les débutants s’imaginent que les petits -théâtres sont d’un accès plus facile que les grands. Ils -se brisent le crâne contre la porte du directeur des Funambules, -sans arriver à l’ouvrir. La porte du Théâtre-Français -est toujours ouverte, et, chose incroyable ! le -portier lui-même est poli. Voit-il entrer un auteur jeune -et timide, le manuscrit sous le bras, il pourrait jeter -homme et papiers par la fenêtre, et personne ne se -plaindrait ; car les porteurs de manuscrits sont résignés -<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span> -à tout. Mais non : ce concierge ouvre une porte qui donne -sur un escalier qui conduit au cabinet de M. Verteuil.</p> - -<p>— Évidemment, pense le jeune homme, c’est une -erreur. On m’a pris pour un autre. Il faut croire que je -ressemble à M. Scribe ou à M. Ponsard. Mais, quand -M. Verteuil entendra mon nom, il me poussera vers la -porte et le concierge sera grondé.</p> - -<p>Il entre en frissonnant : la porte de M. Verteuil est -toujours ouverte.</p> - -<p>Sa figure aussi. C’est bien la plus aimable physionomie -de galant homme qu’on puisse rencontrer sous le -soleil. M. Verteuil interrompt sa lecture ou sa conversation. -C’est un causeur charmant et un glouton de -livres. Il achète tout ce qui s’imprime à Paris : c’est son -luxe. Il lit tout ce qui entre dans sa bibliothèque : c’est -son vice. M. Verteuil prend le manuscrit et l’adresse de -l’inconnu ; il le questionne, l’encourage, lui promet que -sa pièce sera lue par l’administrateur du théâtre, et envoyée -devant le comité, si elle vaut quelque chose.</p> - -<p>— Je vous écrirai bientôt, lui dit-il. D’ici là, si vous -voulez étudier le théâtre, venez de temps en temps me -demander des billets.</p> - -<p>— C’est un piége, se dit l’auteur en rentrant chez lui. -Il y avait du feu dans la cheminée : mon manuscrit doit -<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span> -flamber à l’heure qu’il est. Heureusement j’avais conservé -un double.</p> - -<p>Huit jours après, il apprend que sa pièce est admise à -la lecture. On l’invite à comparaître devant le comité.</p> - -<p>Ce comité, contre lequel on a tant dit et tant écrit, se -compose de l’administrateur et d’un certain nombre de -sociétaires. Les femmes n’y sont plus admises. Les gens -de lettres et les critiques qu’on y a fait entrer il y a quelques -années, sont également partis. Tel qu’il est, je le -trouve non pas infaillible, mais excellent. On peut s’inscrire -en faux contre telle ou telle de ses décisions ; on -ne prouvera jamais qu’il soit mal composé.</p> - -<p>En bonne logique, les ouvrages présentés au théâtre -doivent être appréciés par ceux qui ont intérêt à bien -choisir. Or, l’administrateur et les sociétaires sont tous -intéressés à la prospérité de la maison. Il faut, de plus, -que les juges soient compétents : je ne connais pas de sociétaire -qui manque d’instruction ou d’expérience. Il -y a plus : si un auteur prétend qu’il doit être jugé par ses -pairs, on a de quoi le satisfaire au comité de la rue Richelieu. -M. Samson, M. Beauvallet, M. Régnier, M. Got, -M. Monrose, ont tous écrit et même signé des ouvrages -dramatiques. On a jeté leurs noms au public, au milieu -des applaudissements. Et, lorsqu’ils viennent déposer -<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span> -dans l’urne du scrutin leurs petites boules blanches, -rouges ou noires, personne ne les prendra pour un comité -d’aveugles occupé à juger des couleurs. Il y a même -des femmes à la Comédie-Française qui pourraient voter -comme des auteurs. Et, si le régisseur général, M. Dubois-Davesne, -était admis à donner sa voix, nos écrivains -auraient mauvaise grâce à se plaindre, car il a été -applaudi comme eux et avant eux.</p> - -<p>Tu vas pour sûr me demander l’explication de ces -trois couleurs, noire, rouge et blanche, qui servent au -vote du comité. Le noir et le blanc s’expliquent d’eux-mêmes : -l’un veut dire <i>refusé</i>, l’autre <i>reçu</i>. Mais le -rouge ? Le rouge, ma chère cousine, est la couleur de la -politesse. Une boule rouge dit à l’auteur, avec tous les -ménagements imaginables : « Monsieur, votre pièce n’est -pas de celles qui peuvent réussir chez nous. Cependant, -comme vous n’êtes pas le premier venu, et que nous -sommes gens bien élevés, nous n’avons garde de vous -infliger la honte d’un refus. Il vous est permis de dire, -en sortant d’ici, que l’ouvrage est <i>reçu à correction</i>. Ne -vous y trompez pas cependant, et ne perdez pas votre -temps à le corriger : vous nous mettriez dans la nécessité -de l’accabler sous nos boules noires. Si nous l’avions -cru corrigible, nous lui aurions donné des boules blanches, -<span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span> -en vous priant tout bas de le corriger. » Ce petit -discours te montrera que la politesse et la Comédie-Française -habitent sous le même toit. Que t’en semble, -cousine ? savais-tu que les comédiens fussent gens si -délicats ?</p> - -<p>Nos petites villes jugent fort mal ces excommuniés, -parce qu’elles n’en connaissent guère que le rebut. Je -t’assure que, si tu pouvais pénétrer pour une heure dans -les coulisses du Théâtre-Français, ton opinion changerait -du tout au tout. Tu t’imagines probablement qu’on s’y -promène le chapeau sur la tête ? Pas plus qu’à l’église, -ma chère amie. Tu crois que ces messieurs et ces dames -se tutoient comme au théâtre de la foire ? C’est encore -une illusion à rayer de tes papiers. Sache que le foyer -de la Comédie est un des salons les plus corrects de tout -Paris. On n’y vient pas en pantalon crotté ; on n’y a dit -en vingt ans qu’un seul gros mot. La conversation n’y -est pas collet monté comme au Gymnase : le Gymnase, -c’est la famille ; la Comédie-Française, c’est le monde. -Une liberté assez galante anime le discours, mais la plaisanterie -a des limites qu’elle ne franchit jamais.</p> - -<p>On y voit et l’on y entend des hommes qui sont, par -leur tenue et leur caractère, des <i xml:lang="en">gentlemen</i> accomplis, -quoique le public les appelle Bressant tout court, Leroux -<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span> -tout court, Maillart tout court, Delaunay tout court. Je -m’arrête au quatrième, parce qu’il me faudrait nommer -à peu près tout le monde. Parmi les maîtresses de la -maison, qui font séparément les honneurs du salon -commun, il y en a qui ne sont pas seulement des artistes -de premier ordre, mais encore des femmes célèbres, -comme madame Augustine Brohan. Il y a des ingénues -qui gardent pour un mari problématique leur innocence -natale ; de vraies ingénues sans reproche, et qui mériteraient -ce titre glorieux même à <ins class="correction">Quévilly</ins>. Ingénues savantissimes, -cela va de soi : on n’étudie pas Molière, -Regnard et Beaumarchais sans que la vertu se dérouille -et s’aiguise au frottement de ces libres génies. Mais on -est plus forte contre le danger lorsqu’on le voit chaque -soir de tout près. Je pourrais te nommer ces jeunes filles -dignes d’éloges ; j’aime mieux m’en abstenir : non que -la liste soit trop longue ; mais, en citant les ingénues en -qui j’ai foi, je craindrais de désobliger les autres.</p> - -<p>Le salon est d’un grand aspect et d’une élégance noble. -Les beaux marbres n’y manquent pas, ni les toiles de -prix. Tout le passé de la Comédie y entoure les vivants -d’une sorte d’auréole. Les peintres et les sculpteurs ont -fixé, au profit de la génération nouvelle, cette gloire du -théâtre, la plus brillante de toutes, et la plus fugitive -<span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span> -aussi. Un artiste vivant, qui s’est fait un grand nom -dans la comédie et un beau nom dans la peinture, -M. Geffroy, a peint pour ce salon deux tableaux justement -célèbres.</p> - -<p>Les amis de la maison, ceux qui entrent par la porte -fermée au public, sont des écrivains, des avocats, des -médecins, des peintres. La plupart se sont fait une douce -habitude de ce salon tranquille où l’on peut perdre une -partie d’échecs contre cet excellent M. Provost, tout en -promenant ses yeux sur les plus belles épaules et les -plus jolis visages de Paris. Ils y viennent tous les soirs. -Cependant la réunion n’est pas nombreuse à l’ordinaire : -souvent même, elle est assez intime pour qu’on se mette -en rond devant la cheminée et qu’on engage une conversation -générale. On raconte les bruits de Paris, on -s’égaye au bénéfice du prochain ; on débat une question -d’art ou de littérature ; on raconte des histoires. Les -conteurs se font rares de jour en jour ; lorsqu’on n’en -trouvera plus dans les salons du monde lugubre, on -pourra venir en chercher là. De temps à autre, au plus -beau du récit, le narrateur et les auditeurs sont interrompus -par une voix respectueuse : « Mesdames et messieurs, -le troisième acte est commencé! »</p> - -<p>Le foyer a ses grands jours, ses fêtes simples ou carillonnées. -<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span> -<i>Le Mariage de Figaro</i> est toujours une petite -fête. Chacune des jeunes femmes qui jouent dans la -pièce attire un certain nombre d’amis, d’admirateurs ou -d’amoureux. Mais la plus grande solennité est toujours -la représentation du <i>Malade imaginaire</i>. Toutes les -jolies artistes du théâtre sont tenues de figurer dans la -cérémonie, et elles ont soin d’arriver avant l’heure. Il -faut voir l’affluence d’habits noirs et de gants paille ! -Mais aussi, quel régal pour les yeux et les oreilles ! Le -beau rire argentin de madame Augustine Brohan, ce rire -sans pareil qui a la vertu miraculeuse de ressusciter -Molière ; et les grands yeux rêveurs de mademoiselle -Favart, et la beauté sans égale de mademoiselle Riquier, -et la malice -<ins class="correction" id="NT_10">pétillante</ins> -de mademoiselle Fix, et la candeur -mutine de mademoiselle Emma Fleury, et le joli -museau fripon de mademoiselle Figeac, et la perfection -opulente de cette admirable Madeleine ! J’oublie une -bonne moitié du spectacle, mais en vérité il n’en faudrait -pas le quart pour troubler la raison des sept sages de la -Grèce.</p> - -<p>Que si tu es curieuse de savoir où la Comédie-Française -va chercher toutes les merveilles dont elle est peuplée, -je te répondrai : un peu partout. Le Conservatoire -en fournit un certain nombre. Madame Augustine Brohan, -<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span> -par exemple, n’a fait qu’une enjambée, de la classe -de M. Samson jusqu’au théâtre où elle règne. M. Got, -après avoir fait des études brillantes à Charlemagne, et -remporté des prix au concours général, a pris le même -chemin pour atteindre le même but. Beaucoup d’autres, -et les plus nombreux sans contredit, ne sont arrivés ici -qu’en traversant la province et les théâtres de genre. -Ainsi, M. Bressant est venu du Gymnase et madame -Guyon de la Porte-Saint-Martin.</p> - -<p>Le Conservatoire a cela de bon, qu’il est, à proprement -parler, l’école de la Comédie-Française. On ne peut -pas en dire autant des théâtres secondaires de Paris. Un -simple écolier qui s’est exercé à bien dire Racine ou -Molière dans la classe de M. Régnier ou de M. Provost, -ne sera pas dépaysé s’il arrive du premier bond au -théâtre de ses maîtres. Mais un artiste accoutumé à -réciter la prose de M. Thiboust dans le voisinage de -M. Hyacinthe, fera d’abord une pauvre figure au numéro -4 de la rue Richelieu. Certes, M. Bressant avait étudié -à une école fort estimable, et cependant il lui a fallu -du temps pour se rompre à la comédie classique. Madame -Guyon, la plus grande actrice des boulevards, n’a -pas encore pris le <i>la</i> du Théâtre-Français.</p> - -<p>La transition serait plus douce et moins dangereuse -<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span> -si les théâtres de drame avaient le droit de jouer Racine -et Corneille ; si le Gymnase, le Vaudeville et les Variétés -étaient autorisés à donner Regnard, Molière et Marivaux. -La Comédie-Française conserve avec un soin jaloux -le privilége de représenter les grands classiques, -sans songer qu’elle se fait tort à elle-même. Pourquoi -défend-elle au Gymnase de donner <i>Tartufe</i>, au Vaudeville -de représenter <i>le Misanthrope</i>, aux Variétés d’essayer -<i>le Légataire</i> ? Ces théâtres n’abuseraient pas de la -permission, mais je pense qu’ils en useraient un peu de -temps à autre. Pour moi, je serais ravi de voir madame -Rose Chéri dans Elmire, M. Félix dans Alceste, madame -Fargueil dans Hermione, M. Derval dans Philinte, M. Dupuis -dans Dorante, et même M. Lassagne dans Mascarille.</p> - -<p>Si un bon décret impérial disait que les chefs-d’œuvre -du répertoire appartiennent à tout le monde, on ne verrait -plus tel théâtre s’encroûter dans un genre absurde, -tel comédien oublier le français pour apprendre un jargon -barbare. Les auteurs qui travaillent pour les scènes -de drame et de genre seraient rappelés au bon sens et -au bon goût par le voisinage des maîtres ; le public le -plus modeste et le plus ignorant accepterait de bonne -grâce la représentation d’un chef-d’œuvre : ceux qui -<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span> -l’ont vu applaudir Racine et Corneille aux spectacles -gratuits ne me contrediront pas sur ce point. Et le -Théâtre-Français aurait dans toutes les scènes de Paris -des succursales qui ne lui feraient aucun tort, et des -pépinières qui lui feraient du bien. <i xml:lang="la">Amen.</i></p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span></p> -<h2>VI<br /> -<span class="smaller">LES PROFESSIONS LIBÉRALES</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Déjeuner chez Guillaume. — Je mets M. Navailles dans un grand embarras. — Il -m’avoue en rougissant la profession de son beau-père, -qui n’est pas une profession libérale. — Je veux trouver à tout prix -la définition de ce mot. — Un voisin qui m’avait donné des coups de -pied dans les jambes vient obligeamment à mon secours. — Nous -passons en revue toutes les professions libérales. — Le barreau. — Le -journalisme. — L’enseignement. — Les emplois publics. — La médecine. — L’armée. — L’Église. — Guillaume -nous interrompt. — Un mot -sur la rentrée de M. Roger à l’Opéra. — Définition des professions libérales. — On -crie au paradoxe. — Je vais dîner chez M. Bonnet. — Sept -convives. — Aucun d’eux n’exerce une profession libérale, mais -ils sont tous libres et heureux. — Je porte un toast subversif. — Mon -excuse.</p></div> - - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>J’ai déjeuné, ce matin, chez mon ami Guillaume. Tu -le connais : je t’en ai parlé bien des fois. C’est l’esprit le -plus ouvert, le caractère le plus loyal et le cœur le plus -chaud que l’on puisse rencontrer à Paris. Il travaille -beaucoup et vit simplement, n’étant pas riche. La faute -<span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span> -en est à son père, qui a toujours refusé d’ouvrir les -mains, du temps qu’il était premier ministre.</p> - -<p>Il y avait à ce repas quelques jeunes gens de l’âge de -Guillaume, et quelques hommes du mien. Je retrouvai -parmi les derniers un joli garçon, fort bien élevé, que -j’avais rencontré avec sa femme dans deux ou trois -salons du meilleur monde. Il s’appelle Henri Navailles, -et il est quelque chose à la Cour des comptes ou au <ins class="correction">Conseil</ins> -d’État. J’eus bientôt renoué connaissance avec lui, -et il me fit l’honneur de me serrer la main, comme si -j’avais été son égal.</p> - -<p>— A propos, lui dis-je, il n’y a pas huit jours que j’ai -passé la soirée avec monsieur votre beau-frère. Je vous -en fais mon compliment ; c’est un fort galant homme, et -sa conversation m’a ravi. Habite-t-il Paris ?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Je ne me suis pas informé de sa profession, mais -je mettrais ma main au feu qu’il est notaire.</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Alors, c’est qu’il est avoué ; je ne sors pas de là.</p> - -<p>— Il n’est pas avoué non plus, répondit M. Navailles -en rougissant un peu.</p> - -<p>J’aurais dû comprendre dès ce moment que mes questions -étaient déplacées, mais tu me connais : étourdi -<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span> -comme un hanneton. J’insistai de plus belle, sans m’expliquer -la pantomime de mon voisin qui m’allongeait -force coups de pied sous la table.</p> - -<p>— Mon Dieu ! monsieur, reprit M. Navailles avec un -sourire forcé, mon beau-frère est tout simplement dans -la maison de mon beau-père.</p> - -<p>— Alors, il ne me reste plus qu’à savoir la profession -de monsieur votre beau-père.</p> - -<p>A cette question, qui le poussait au pied du mur, -M. Navailles devint pourpre.</p> - -<p>— Mon beau-père, répondit-il, mon beau-père est… -comment dirai-je ?… dans le commerce.</p> - -<p>Je répondis avec simplicité :</p> - -<p>— Le commerce est une profession bien honorable.</p> - -<p>Mais, comme le maître de la maison se hâta de parler -d’autre chose, un instinct secret m’avertit que je venais -de faire quelque sottise.</p> - -<p>Lorsqu’on se leva pour prendre le café, je tirai mon -voisin à part et je lui dis :</p> - -<p>— Si j’ai bien compris le sens de vos coups de pied, -ma question à M. Navailles n’était pas des plus discrètes. -Maintenant, je vous prie, faites-moi l’amitié de me dire -pourquoi.</p> - -<p>— Rien de plus simple, répondit-il en souriant. Le beau-père -<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span> -de Navailles est un marchand de fer très-riche et -très-estimé, ancien président du tribunal de commerce, -officier de la Légion d’honneur, membre-né du jury de -toutes les expositions ; je vous fais grâce des -<i xml:lang="la"><ins class="correction" id="NT_11">et cætera</ins></i>. -Mais Navailles ne pouvait pas avouer, sans rougir un -peu, que la famille de sa femme n’exerce point une profession -libérale.</p> - -<p>— Je devine : ces gens-là sont des esprits étroits, bornés, -terre à terre, abrutis par le calcul, enfoncés dans -leur argent, ignorants de tout le reste. Le beau-frère -m’avait laissé une tout autre impression.</p> - -<p>— C’était la bonne ! <i>Ces gens-là</i> sont très-intelligents, -très-instruits, très-bien élevés, très-généreux et même -un peu prodigues. Ils ont une loge aux Italiens, une admirable -bibliothèque et une galerie que je vous conseille -d’aller voir. Rien de plus libéral que leur esprit, leur -éducation et leur manière de vivre. Mais, au jugement -de Navailles et de tous nos concitoyens, le métier de -marchand de fer et le commerce, quel qu’il soit, n’est -pas une profession libérale.</p> - -<p>— Parbleu ! m’écriai-je avec admiration, j’ai bien -fait de venir à Paris : on y apprend tous les jours -quelque chose. Mais soyez assez bon pour m’expliquer -ce qu’on entend par profession libérale, afin que -<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span> -je le sache, et que je ne prête plus à rire aux gens.</p> - -<p>— Si c’est une définition que vous voulez, je n’en ai -pas sous la main. Libéral est un mot qui s’explique tout -seul. Un avocat, un auteur, un médecin, un notaire, un -ecclésiastique, un officier, un fonctionnaire du gouvernement, -que sais-je encore ? tout ce qui ne touche ni à -la charrue, ni à la fabrique, ni à la boutique, appartient -à la catégorie des professions libérales. Il n’y a pas de -limites bien précises. Un agent de change ? Je ne sais. -Un coulissier ? Non. Un banquier ? Avec des protections. -Un courtier de commerce ? Jamais. C’est une chose qui -se sent mieux qu’elle ne s’explique, mais je suis sûr que -vous m’entendez.</p> - -<p>Je me déclarai satisfait, quoiqu’il me restât bien quelques -nuages dans l’esprit. Et, comme on allumait les -cigares en agitant la question italienne, je me plongeai -dans un fauteuil, et j’entrepris de mettre un peu d’ordre -dans mon cerveau.</p> - -<p>— Évidemment, dis-je en moi-même, <i>libéral</i> est un -mot latin que nous avons naturalisé français. L’idée qu’il -représente ne peut être qu’une idée romaine. En effet, -je crois me rappeler que la société romaine se composait -d’hommes libres et d’esclaves. Les professions libérales -étaient donc celles qui pouvaient être exercées par les -<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span> -hommes libres : on les distinguait des professions serviles. -A ce compte, il n’y avait à Rome que trois professions -libérales : l’agriculture, la guerre, le barreau. On -laissait aux esclaves l’industrie, le commerce, la médecine, -l’enseignement. Le citoyen libre était fier de cultiver -un champ, de porter un bouclier, ou de plaider -devant un tribunal ; il achetait son médecin ou son professeur -au marché. Nous avons un peu changé tout cela, -puisque la médecine, par exemple, est devenue libérale, -et que l’agriculture ne l’est plus. Si Caton l’ancien débarquait -à Paris, quels seraient à ses yeux les hommes -libres ? Primo, les maraîchers qui descendent le faubourg -Saint-Honoré pour amener leurs légumes à la -halle. Secondo, les officiers, sous-officiers et soldats. -Tertio, les avocats.</p> - -<p>Ma méditation fut interrompue par l’entrée d’un jeune -homme en cravate blanche, et rasé comme un œuf. Ses -amis le saluèrent d’un immense éclat de rire.</p> - -<p>— Comme te voilà fait ! lui dit Guillaume. Pourquoi -diable as-tu coupé tes moustaches ? Elles t’allaient si -bien !</p> - -<p>— Il le fallait ! répondit-il en inclinant la tête. J’en ai -pleuré ; le rasoir me tirait les larmes des yeux. Mais il -le fallait.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span></p> - -<p>Trois ou quatre voix s’élevèrent en même temps pour -demander pourquoi.</p> - -<p>— Pour prêter serment de fidélité aux lois de l’Empire.</p> - -<p>— Tu n’es donc plus légitimiste enragé ?</p> - -<p>— Je le serai jusqu’à la mort. Mais il faut bien faire -quelques sacrifices, lorsqu’on veut embrasser une profession -libérale.</p> - -<p>Mon voisin de table s’était rapproché de moi. Il se -pencha à mon oreille, et me dit :</p> - -<p>— Vous voyez que je ne vous ai pas trompé. Le barreau : -profession libérale. Gravez cela dans votre mémoire, -et ne l’oubliez jamais.</p> - -<p>— Je comprends, lui dis-je, que les professions libérales -soient en si grand honneur parmi nous. C’est sans -doute parce qu’on n’y arrive pas sans quelques sacrifices.</p> - -<p>Il parut frappé de cette idée, et répondit :</p> - -<p>— Vous avez raison et je pourrais citer plus d’un -exemple à l’appui de ce que vous dites.</p> - -<p>» Un jeune homme de ma connaissance s’est adonné -à la sculpture, profession libérale. Depuis le jour où il -a fait vœu de modeler la terre et de gratter le marbre, -ce pauvre garçon a dû s’imposer les sacrifices les plus -pénibles. Il passe sa vie à solliciter des travaux ; on le -rencontre du matin au soir dans les antichambres, debout -<span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span> -comme un laquais. Sa toilette accapare le peu de -temps qui lui reste : ne faut-il pas être bien mis pour -obtenir quelque chose ? Le pauvre garçon obtient à force -de démarches les travaux les plus importants, et l’on dit -qu’il gagne au moins vingt mille écus dans les mauvaises -années ; mais il n’a pas le loisir de faire ses œuvres lui-même. -Il faut, bon gré mal gré, qu’il se sacrifie et remette -son ébauchoir aux mains d’un praticien obscur. -Un autre sculpteur, artiste de grand talent et de beau -caractère, n’a pas eu le courage qu’il fallait pour tant de -sacrifices. Il végète tout seul dans un atelier désert ; il -n’obtient ni marbres, ni commandes : à peine a-t-il de -quoi payer son modèle et son mouleur, et terminer en -vil plâtre des chefs-d’œuvre aussi beaux que l’antique. -A sa première exposition, il a obtenu une médaille de -première classe ; il a été décoré à la seconde ; il enfoncera -peut-être les portes de l’Institut à la troisième ; mais -il sera toujours aussi pauvre qu’un oiseau des bois, parce -qu’il ne sait pas faire les sacrifices d’orgueil et de liberté -que commande une profession libérale.</p> - -<p>» Un autre de mes amis, que je ne vois plus, s’est jeté -dans le journalisme, profession libérale. Il arriva rapidement -au grade de rédacteur en chef, et il eut la fortune -assez rare de défendre des opinions qui étaient les -<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span> -siennes. Il était républicain exalté, et gagnait des appointements -raisonnables en flagellant tous les partis, -sauf un. Au bout de quelque temps, les propriétaires du -journal firent la part du feu, en sacrifiant quelques principes -par trop compromettants ; la feuille rouge se décolora -par degrés et passa au rose tendre. Le rédacteur -en chef résista d’abord, puis céda, puis consentit. Fallait-il -quitter une place honorable et lucrative pour une -question de nuance ? Mais un partisan de la monarchie -de 1830 acheta la moitié des actions plus une, et le journal -devint orléaniste.</p> - -<p>» — Après tout, pensa le rédacteur en chef, on ne -dira pas que je me suis vendu au pouvoir : j’ai fait jusqu’ici -une opposition radicale ; je ferai désormais une -opposition parlementaire.</p> - -<p>» La fusion du parti d’Orléans avec les légitimistes le -déconcerta un peu, mais ne le découragea point. Il était -entré dans la voie des sacrifices, et déjà il s’accoutumait -à l’idée de sacrifier tout, excepté sa place. Enfin le journal, -assez malade, pauvre en abonnés, et frappé de -quelques avertissements, fut acquis et sauvé par un ami -du gouvernement impérial. Que fit le rédacteur en chef ? -Les amis qu’il avait gardés dans divers partis lui posèrent -si brutalement la question, qu’il se cabra tout net :</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span></p> - -<p>» — Je ferai ce qui me plaît, répondit-il avec fierté. -De quel droit pensez-vous m’imposer une décision ? Si -j’étais assez sot pour abandonner ma place, en auriez-vous -une autre à m’offrir ? Ma démission était signée -depuis ce matin ; mais, pour vous prouver que je ne vous -crains pas, je reste. Et j’aurai la croix d’honneur avant -un an, rien que pour le plaisir de vous faire enrager !</p> - -<p>» Il exécuta ce qu’il avait dit, et cet exemple vous fait -voir qu’on peut sacrifier coup sur coup trois ou quatre -opinions, pour conserver une profession libérale.</p> - -<p>» Mon frère aîné est professeur de philosophie dans -un lycée de province : je n’ai pas besoin de vous dire -que, parmi les professions libérales, l’enseignement occupe -un rang distingué. Mon frère a reçu tous les sacrements -universitaires. Il est bachelier, licencié, agrégé, -et même, par surcroît, docteur ès lettres. Aussi est-il admis -à toucher un traitement de 2,200 francs, sauf une -retenue de cinq pour cent pour la retraite. Vous me direz -qu’il est libre de se créer quelques ressources en donnant -des leçons : point du tout. Le recteur voit de mauvais -œil qu’un fonctionnaire investi d’une profession -libérale s’abaisse à gagner de l’argent. Mon frère ne détesterait -pas d’écrire un article ou deux dans le journal -de la ville ; malheureusement, c’est un plaisir qu’on lui -<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span> -a défendu. On lui défend aussi de porter sa barbe, et -d’aller au café, et d’avoir une maîtresse. On ne lui défend -pas de se marier ; mais le moyen, je vous prie, avec -2,090 francs de traitement net !</p> - -<p>» Si du moins mon malheureux frère avait le droit -d’enseigner ce qu’il pense ! Le plaisir de former des disciples -le consolerait de tout. Mais il lui est défendu de -répandre d’autres vérités que les vérités officielles, c’est-à-dire -une sorte de catéchisme assez plat, rédigé par les -disciples de M. Cousin, sous l’inspection de plusieurs -évêques. Vous voyez que le pauvre garçon paye assez -cher l’honneur d’exercer une profession libérale.</p> - -<p>» Un de mes oncles est député au Corps législatif ; -député de l’opposition. Ce n’est pas une profession qu’il -exerce ; cependant, on peut dire qu’il occupe une situation -libérale. Mais croyez-vous qu’il ne s’impose aucun -sacrifice dans l’accomplissement de son mandat ? Il m’a -dit souvent lui-même :</p> - -<p>» — Je me considère comme l’esclave de mes électeurs. -Ils m’ont envoyé au palais Bourbon pour faire -de l’opposition au gouvernement ; je me fais un devoir -strict de voter contre le gouvernement, lors même -qu’il a raison. Si j’avais été nommé avec l’appui de la -préfecture, je me croirais engagé d’honneur à voter -<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span> -pour le gouvernement, lors même qu’il aurait tort. »</p> - -<p>» Dans une sphère infiniment plus modeste, je connais -un brave homme qui gagne 1,800 francs sauf -la retenue, au ministère des finances. Il compte aujourd’hui -seize ans de service. Son unique occupation consiste -à copier tous les jours, d’une très-belle écriture, -une dépêche invariable. C’est une réponse aux solliciteurs -qui demandent des bureaux de tabac. Le modèle -est en permanence sur le bureau de l’employé, quoiqu’il -le sache par cœur. Moi qui ne l’ai lu qu’une fois, je -l’ai gravé dans ma mémoire, comme un beau spécimen -du style administratif. Voici le texte : « Monsieur ou -madame, j’ai pris en sérieuse considération la pétition -que vous m’avez adressée à l’effet d’obtenir un bureau -de tabac. Mais j’ai le regret de vous informer que vos -prétentions, d’ailleurs fort légitimes, ne sont pas de -celles auxquelles l’administration est pour le moment -en mesure de faire droit. Si toutefois il se présentait, -dans un délai qu’il m’est impossible de déterminer, une -circonstance favorable que je ne prévois pas, croyez, -monsieur ou madame, que j’aurais égard aux titres -très-valables que vous avez mis sous mes yeux. » Le -malheureux qui recopie cette lettre depuis seize ans exerce -une profession libérale. Une femme, qui avait refusé deux -<span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span> -marchands et un mécanicien de chemin de fer, lui a apporté -6,000 francs de dot, pour pouvoir dire qu’elle était -la femme d’un employé. Les enfants sont venus, la petite -dot est mangée depuis longtemps, la femme travaille -comme deux mercenaires pour étaler un peu de beurre -sur le pain sec du gouvernement, et elle se félicite tous les -jours de n’avoir épousé ni un marchand, ni un ouvrier, -mais un homme qui exerce une profession libérale.</p> - -<p>» La médecine, profession libérale. Je connais un jeune -docteur qui, pour se créer une clientèle à Paris, a passé -trois ans de sa vie à faire des visites de politesse et de -bon voisinage chez une douzaine de portiers.</p> - -<p>» L’armée, carrière libérale. Avez-vous lu <i>Servitude -et Grandeur militaires</i> de M. Alfred de Vigny ? Si vous -ne l’avez pas lu, achetez-le en sortant d’ici. C’est un des -beaux livres de notre siècle. Oui, le soldat est grand, et -je crois, tout chauvinisme à part, que le soldat français -est plus grand que les autres. Nous le voyons jeter sa -vie sur les champs de bataille comme un beau joueur -jette une poignée d’or. Mais c’est là le moindre sacrifice -entre tous ceux que l’État lui demande et lui commande. -Il faut qu’il fasse abnégation de ses idées, de ses sentiments -et de ses volontés personnelles ; qu’il exécute -avec une humilité héroïque un commandement qui n’est -<span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span> -jamais ni expliqué ni motivé. Il est esclave du devoir, -esclave de la discipline, esclave de la volonté, quelquefois -absurde, de son chef immédiat. Dans quel régiment -n’a-t-on pas vu un bachelier ès lettres, engagé volontaire, -obéir aveuglément à l’ordre d’un caporal illettré ? -Qui sait si Napoléon, lorsqu’il fut nommé lieutenant -d’artillerie, ne tomba pas sous la coupe d’un capitaine -Bitterlin ? J’ai vu un jeune gentilhomme du Jockey-Club -s’engager dans la cavalerie, après quelques sottises. -Il rejoignit le dépôt à Versailles. La première fois -qu’il fut de faction, son brigadier le posta, la latte au -poing, devant un cygne femelle qui couvait trois œufs. -C’était jour de grandes eaux !</p> - -<p>» L’Église, enfin, est de toutes les carrières libérales, -celle qui exige le sacrifice le plus absolu de notre liberté. -Le prêtre renonce à tout, même à la famille et à la -patrie. Il se résigne à puiser toutes ses idées dans un -ancien livre, et à les changer du blanc au noir, à la première -injonction des supérieurs. Il se condamne à marcher -les yeux bandés, sous la férule d’un vieillard. Il -s’oblige à répéter aveuglément un mot d’ordre émané de -Rome, ce mot fût-il : <i>Révolte !</i></p> - -<p>— Qui parle de révolte ? interrompit Guillaume. Voilà -deux hommes qui sont bien à la question ! Nous causions -<span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span> -ici de ce pauvre Roger et de sa rentrée prochaine à l’Opéra.</p> - -<p>— Nous vous avions laissés dans les affaires d’Italie !</p> - -<p>— Cela prouve que nous avons suivi la marche ordinaire -de toutes les conversations. Et vous ?</p> - -<p>— Nous, reprit mon interlocuteur, nous avons procédé -régulièrement comme Socrate et son disciple. Valentin -m’a demandé ce qu’on entendait ici par une profession -libérale. J’ai cherché à petits pas une définition de -la chose, et je crois la tenir enfin. Écoutez bien tous, et -toi aussi, beau Navailles ; tu n’es pas de trop. Je définis -les professions libérales, celles qui nous laissent le moins -de liberté et nous donnent le moins d’argent.</p> - -<p>Toute l’assemblée cria au paradoxe. On accusa Socrate -de me fausser l’esprit et d’entraîner ma naïveté dans des -erreurs funestes. On m’assura que ni M. Berryer, ni -M. Hébert, ni M. Dufaure, ni M. Liouville, n’étaient réduits -à l’esclavage ou à la mendicité ; on me jura que -M. Velpeau, M. Huguier, M. Ricord et tous les princes -de l’art médical gagnaient magnifiquement leur vie sans -obéir à personne ; on m’étourdit de mille raisonnements -qui me semblèrent fort justes, sans toutefois effacer la -première impression qui s’était fixée dans mon esprit. Et, -suivant la marche ordinaire de toutes les conversations, -on conclut en disant que la rentrée de Roger serait une -<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span> -fête pour tout le monde, attendu que nul artiste vivant -ne jouait le drame lyrique aussi puissamment que lui.</p> - -<p>Quelques heures plus tard, ma chère cousine, je dînais -dans un autre monde, chez ce négociant de qui je -t’ai parlé. Le nombre des convives était celui des sages -de la Grèce, et pas un sur sept n’exerçait une profession -libérale. Le maître du logis est marchand de nouveautés. -Sa maison, assez importante, n’est après tout qu’une -maison de détail. Un marchand de soieries, M. Maillot, -personnifiait le commerce de gros : notre cher Edmond -Chennevière, que tu as vu dans sa fabrique à Elbeuf, -représentait l’industrie. L’agriculture siégeait dans la -personne d’un gros fermier de la Beauce appelé M. Thirouin. -La Bourse était représentée par un coulissier -dont le nom m’échappe. Ajoute à ces messieurs un modeste -voyageur du commerce, et ton cousin, qui ne sera -jamais rien, tu auras la réunion au grand complet.</p> - -<p>Cependant le repas fut très-gai, la conversation variée -et de bonne compagnie. Je ne sais pas de quels sujets -on s’entretient dans le grand monde, où je ne suis jamais -allé ; mais ce que j’entendis à la table de M. Bonnet n’aurait -pu ni scandaliser, ni ennuyer personne. On parla -peu de politique et point d’amour, mais on s’entretint -beaucoup de la littérature moderne, du théâtre, des -<span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span> -voyages, de la chasse, de la pêche, du jardinage, de la -société d’acclimatation, de l’isthme de Suez et de vingt -autres sujets qui doivent être en tout pays le fonds de la -conversation des honnêtes gens. Cette maudite question -des professions libérales me trottait obstinément par la -tête ; mais j’avais fait une trop forte école le matin pour -remettre un tel sujet sur le tapis. Je me contentai de -demander à M. Thirouin si, n’étant que simple fermier, -il était content de son sort ?</p> - -<p>— Moi, répondit-il avec un léger accent beauceron, -je suis le plus heureux des hommes. Je sème mon grain -en automne, et je le moissonne en été. J’ai une grande -machine à battre qui rend trente hectolitres de blé marchand -dans une journée de dix heures. Quand ma récolte -est en sacs, je la conduis au marché d’Étampes, et -je rapporte quelques bons sacs d’écus dont la moitié -au moins reste chez nous. Le reste du temps, je vais, je -viens, je lis, je chasse. Nous avons quelque cinquante -compagnies de perdrix sur la ferme et quelque cinq -cents volumes à la maison. Ma femme a des robes de -soie, mes deux garçons vont à la pension de Dourdan ; -lorsqu’ils seront assez grands pour que les voyages leur -profitent, je les enverrai voir l’Italie et même Constantinople, -si le cœur leur en dit.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span></p> - -<p>» Nous nous portons tous bien, nous ne devons rien à -personne, nous n’obéissons qu’à la loi, ce qui n’a rien -d’humiliant. Les impositions sont un peu lourdes, mais -nous les payons de grand cœur, lorsque c’est pour la -gloire et la tranquillité du pays. Je suis du conseil municipal, -ayant de gros intérêts dans la commune, et -n’ayant jamais fait que du bien au pauvre monde. On -m’a demandé pour être maire ; mais, ma foi, c’est trop -d’embarras. Je n’ai nulle ambition, si ce n’est d’avoir -des fils qui me ressemblent, et qui méritent l’amitié des -voisins. Ils s’appelleront Thirouin : c’est une noblesse -en Beauce ; nous sommes plus de quarante Thirouin -dans le pays, dont on n’a jamais parlé qu’en bonne part. -Voilà mon opinion sur les choses de ce monde, et, s’il y -en a un autre, comme notre curé l’assure sans y avoir -été, je suppose que nous n’y serons pas plus mal traités -que dans celui-ci.</p> - -<p>Assurément M. Thirouin ne s’exprimait pas comme -un avocat ; mais ni le bonheur de cet excellent homme, -ni sa philosophie, n’étaient à mépriser. Je me retournai -vers Edmond Chennevière, et je lui dis :</p> - -<p>— Quant à vous, je ne vous demande pas si vous êtes -heureux. Je vous ai vu dans votre famille, du vivant de -votre excellent père ; j’ai été témoin du respect et de -<span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span> -l’affection de vos ouvriers. J’ai admiré l’immensité de -votre industrie, les relations qu’elle entretient au bout -du monde, et les services qu’elle rend à notre pays. Je -sais à quel point vous êtes libre et quelle place un travail -aussi important que le vôtre laisse aux plaisirs de la -vie et au développement de l’esprit. J’ai trouvé à Elbeuf, -sur votre bureau, tous les journaux et toutes les revues -de l’Europe. Lorsqu’on a démoli le Jardin d’Hiver, à -Paris, je vous ai vu l’acheter par morceaux pour le reconstruire -au fond de votre parc. Je sais que vous avez -assez de loisir pour courir de Normandie au Gymnase, -lorsqu’on donne une première représentation de -M. Alexandre Dumas fils. C’est pourquoi je ne vous demande -pas si vous désirez quelque chose au monde, car -vous pourriez me rire au nez.</p> - -<p>— Mon cher ami, répondit-il, les manufacturiers ne -sont pas seuls à jouir de cette liberté qui vous émerveille. -M. Maillot ici présent vous dira qu’il est aussi libre et -aussi heureux que moi. La maison de campagne qu’il -occupe à Bougival est aussi jolie et aussi confortable -que notre maison d’Elbeuf. Sa famille se porte aussi bien -que la nôtre ; son indépendance est aussi absolue et ses -loisirs sont aussi nombreux. Et la preuve, c’est qu’il prend -une loge au théâtre les jours où j’y prends une stalle, et -<span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span> -qu’il va chasser un mois en Normandie lorsque je viens -me promener huit jours à Paris.</p> - -<p>— J’avoue, reprit M. Maillot, que j’aurais mauvaise -grâce à me plaindre ; mais j’ai dans la maison une douzaine -de jeunes gens plus libres et plus heureux que -moi. Le plus modeste est payé comme un chef de bureau. -Ils ont de l’instruction, du linge de Hollande, des habits -de chez Alfred, ou tout au moins de chez Renard, des -livres et des spectacles à discrétion, et nul souci des -affaires. Le joli voyageur que vous voyez là reçoit vingt-cinq -francs par jour pour courir le monde, comme Joconde -ou comme Ulysse, et étudier les mœurs des peuples -lointains. Le trouvez-vous bien à plaindre ?</p> - -<p>— Messieurs, interrompit le coulissier, je vous demande -grâce. Le tableau du bonheur et de la considération -qui vous entoure est trop navrant pour moi. Vous -me direz que je suis bachelier comme tout le monde, -que j’ai un tailleur passable et un revenu décent, que -ma journée de travail n’est que de trois heures ; que je -remue des millions tous les mois, sans autre capital que -mon activité, que je contribue puissamment à centupler -la richesse de la France en la mobilisant (passez-moi le -barbarisme !), mais les vers de M. Ponsard et la prose -de M. Oscar de Vallée ont jeté sur moi une tache ineffaçable. -<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span> -Ces moralistes sévères m’ont dépeint comme un -malfaiteur aux yeux du monde naïf. La justice me poursuit, -la justice me traque, sans savoir que la prospérité -et la grandeur de la France sont renfermées dans mon -petit carnet.</p> - -<p>Cet agioteur parla longtemps, avec une sorte d’éloquence. -Je ne compris pas clairement certains passages -de son discours, un surtout qui concernait les primes de -deux sous. Mais il paraissait honnête et convaincu, et sa -parole ne laissa pas que de m’émouvoir un peu. La conversation -devint générale ; je remarquai avec plaisir que -le voyageur du commerce s’exprimait beaucoup plus -élégamment que le célèbre Alcide Jollivet, de M. Alexandre -Dumas. Dans ce siècle où l’amélioration des races -est le rêve de tous les bons esprits, il me semble que la -race des commis voyageurs s’est améliorée plus que -toutes les autres.</p> - -<p>Finalement, ma chère cousine, comme mon idée du -matin ne cessait de me tracasser, je pris la liberté de -porter un toast, et je dis :</p> - -<p>— Messieurs, je bois à l’agriculture, à l’industrie et au -commerce, qui sont, à mon avis, les trois professions les -plus libérales. Libérales parce qu’elles laissent à l’homme -toute la liberté de ses idées, de ses sentiments et de ses -<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span> -actions ; libérales aussi parce qu’elles récompensent avec -libéralité le travail de l’homme.</p> - -<p>Il faut le dire, pour mon excuse, que j’avais pris un -demi-verre de vin de Champagne Aubryet, moi qui n’en -bois jamais.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span></p> -<h2>VII<br /> -<span class="smaller">LA MÉDECINE DE FANTAISIE</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Le parrain de Madeleine vient à Paris pour ses rhumatismes. — Je -le conduis chez un médecin qui n’exerce pas la médecine. — Opinion -du parrain sur le corps médical. — Il songe à se mettre entre les -mains d’un homœopathe. — Opinion de mon ami sur l’homœopathie. — Erreur -d’Hahnemann, qui croit s’être donné une fièvre intermittente. — <i xml:lang="la">Similia -similibus curantur.</i> — Dangers terribles qui suivraient -l’application de ce principe. — Aussi, les homœopathes se -gardent-ils de l’appliquer. — Système de l’atténuation. — Le médicament -supprimé. — On le remplace par une sorte de fluide impondérable : -un peu de <i>je ne sais quoi</i> pilé et délayé. — Je prends la -défense de l’homœopathie. — Cures incontestables. — Guérison de -la jeune femme empoisonnée. — Effets du régime homœopathique. — Conversion -de plusieurs médecins allopathes. — Apothéose.</p></div> - - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Ton parrain m’est venu voir aujourd’hui avec son fameux -rhumatisme. Il souffre cruellement, le pauvre -homme, et il ne serait pas fâché de guérir une bonne -fois. Sa préoccupation m’a paru toute naturelle, et je l’ai -conduit chez un jeune savant de mes amis, le docteur -Tripier, qui étudie l’art de guérir et qui ne l’exercera -<span class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span> -jamais. Au lieu de poursuivre la clientèle, il s’adonne à -la recherche de la vérité, et tout me porte à croire qu’il -signera plus de livres que d’ordonnances.</p> - -<p>Dans l’escalier du docteur, je saluai son maître, -M. Claude Bernard, un des plus grands hommes de -notre siècle. Encore un médecin qui n’a jamais ordonné -de lavement à personne ; mais il a fait à lui seul une -révolution dans la science physiologique.</p> - -<p>Mon ami me reçut devant une table où il corrigeait -des épreuves. Je lui présentai ton parrain, qui crut devoir -prononcer un petit discours.</p> - -<p>— Monsieur le docteur, lui dit-il, j’ai fait usage de tous -les remèdes et je ne m’en porte que plus mal. M’est avis -que les médecins font exprès de prolonger nos maladies -pour l’argent qu’ils gagnent sur nous. Mais, puisque -vous connaissez Valentin et que vous allez me soigner -gratis, il est sûr et certain que vous me guérirez en un -rien de temps, afin d’être plus tôt débarrassé de moi.</p> - -<p>Le docteur ne s’offensa point de cette impertinente -naïveté, assez commune chez les malades d’une certaine -classe. Il promit à ton parrain, sinon de le soigner lui-même, -au moins de le mettre entre les mains d’un -homme spécial qui le guérirait, pour rien, s’il était -guérissable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span></p> - -<p>— Puisque vous êtes si obligeant, reprit le bonhomme, -et que vous avez des médecins au service de -vos amis, je vous demanderai de préférence un somnambule -ou un homœopathe. J’en ai assez, de vos docteurs -à la douzaine. Je connais leurs rubriques, et il y a beau -temps que je n’y crois plus. Ils se trompent neuf fois -sur dix et vous soignent pour le poumon quand c’est -le foie qui est malade ; tandis qu’un somnambule, ayant -la double vue, vous lit dans l’intérieur du corps comme -si vous étiez de verre. Ils vous abîment de cataplasmes, -de saignées, de sangsues et de drogues amères, tandis -qu’un homœopathe guérit toutes les maladies avec trois -grains de sucre dans une cuillerée d’eau pure.</p> - -<p>— Tranchons le mot, répliqua mon ami : vous éprouvez -le besoin de vous jeter dans les bras des charlatans ?</p> - -<p>Je me récriai à mon tour contre un jugement si sévère. -Ce n’était pas que j’eusse une confiance illimitée dans la -double vue des somnambules ; mais l’homœopathie, au -moins, mériterait plus de respect. C’est une science -comme toutes les autres ; ses lois découlent logiquement -d’un principe vrai ou faux qu’il est permis de discuter, -mais qu’il est inconvenant de tourner en ridicule. -D’ailleurs, l’homœopathie est à la mode, et les gens -riches de Paris m’ont raconté les cures merveilleuses de -<span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span> -leur homœopathe. Enfin, je connais des médecins de -cette école qui sont de fort honnêtes gens et des hommes -de beaucoup d’esprit.</p> - -<p>Ton parrain appuya mon dire, et mon ami le docteur -vit bien qu’il ne pourrait nous convaincre que par de -bonnes raisons.</p> - -<p>— L’homœopathie, nous dit-il, est une plaisanterie -fondée sur une hypothèse. Un fou sincère appelé Hahnemann, -ayant pris du quinquina, crut s’être donné une -fièvre intermittente. Il en conclut assez précipitamment -que le quinquina coupe la fièvre chez ceux qui l’ont et -la donne à ceux qui ne l’ont pas. Bientôt il généralisa -sa conclusion et établit en principe que tous les poisons -qui donnent la colique sont des remèdes contre la colique ; -que tout médicament donne les maladies qu’il -guérit et guérit les maladies qu’il donne ; provoque ou -fait cesser, suivant le cas, les mêmes symptômes. Avez-vous -mal à la tête, prenez les remèdes les plus propres -à donner un mal de tête. Vous toussez à rendre l’âme, -cherchez les irritants les mieux conditionnés pour vous -faire tousser. A cette condition, vous serez guéri, et -vous vous prosternerez devant le principe de l’école homœopathique : -<i xml:lang="la">Similia similibus curantur</i>.</p> - -<p>» Malheureusement, il est douteux que le quinquina -<span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span> -donne la fièvre intermittente ; il est douteux que l’opium -éveille un homme endormi ; il est douteux que le café -apaise l’irritation des nerfs ; il est douteux que la saignée -fortifie les anémiques et que le homard guérisse l’indigestion. -Si Hahnemann et ses élèves avaient appliqué -franchement à leurs malades le <i xml:lang="la">similia similibus</i>, le -monde aurait été un champ de carnage. Une expérience -mal faite, une conclusion précipitée et un principe arbitraire -auraient dépeuplé le globe avec plus de succès -que l’ambition de cinquante Alexandres. Bientôt l’État, -gardien de la vie des citoyens, aurait pris des mesures -contre les destructeurs homœopathes : on les aurait détruits -à leur tour ; les préfets auraient ordonné des battues, -et ces pauvres médecins de fantaisie, victimes à -leur tour de la méprise d’Hahnemann, se seraient vu -traquer comme des bêtes fauves, au lieu de gagner cent -mille livres de rente.</p> - -<p>» Ils aimaient mieux les cent mille francs de rente, et -voici ce qu’ils ont imaginé. Ils ont écrit sur l’enseigne -de leur boutique le célèbre <i xml:lang="la">similia similibus</i>. C’est latin, -c’est joli, c’est harmonieux, c’est nouveau et paradoxal, -c’est un principe, peu démontré, j’en conviens ; -mais qui a une bonne physionomie de principe. On attire -plus de badauds avec un principe douteux qu’avec -<span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span> -le sens commun tout bête et tout naïf. Mais, comme on -n’en voulait qu’à la bourse des malades et nullement à -leur vie, on a préparé les médicaments suivant une formule -inoffensive qui atténuait fort les dangers de ce -<i xml:lang="la">similia similibus</i>.</p> - -<p>» A-t-on reconnu chez un malade tous les symptômes -analogues à ceux que produit l’empoisonnement par l’arsenic, -c’est par l’arsenic qu’il le faut traiter, en vertu du -<i xml:lang="la">similia similibus</i>. Mais, si l’homœopathe administrait -le médicament à forte dose ou seulement à dose raisonnable, -les magistrats l’accuseraient d’avoir porté de l’eau -à la rivière. L’intérêt du malade et le sien lui commandent -de procéder par atténuation.</p> - -<p>» Il prend cinq centigrammes d’arsenic qu’il broie -avec cinq grammes de sucre de lait. <i>L’opération doit -durer une heure, partagée en six fois : six fois six -minutes de broiement et six fois quatre minutes de -frottement.</i> Première opération.</p> - -<p>» Sur cette poudre, qui contient l’arsenic dans la proportion -d’un pour cent, on prélève cinq centigrammes -qu’on broie de la même manière, avec cent fois leur -poids ou cinq grammes de sucre de lait. Deuxième -atténuation.</p> - -<p>» Cinq centigrammes de cette poudre ne renferment -<span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span> -plus qu’un dix-millième d’arsenic, ou cinq millionièmes -de gramme. On les broie soigneusement avec cent fois -leur volume de sucre de lait, et l’on fabrique ainsi la -poudre de troisième atténuation, poudre au millionième -d’arsenic, précisément aussi riche en poison que les eaux -du mont Dore. Les eaux du mont Dore se boivent sans -danger ; la troisième atténuation des homœopathes pourrait -donc se manger à la cuiller.</p> - -<p>» Mais ils ne s’en tiennent pas là, ces opérateurs prudentissimes : -ils poursuivent leur ouvrage jusqu’à la trentième -atténuation ! La manière de procéder change -un peu, car les bras d’Hercule ne suffiraient pas à écraser -tant de sucre. On remplace le mortier par un flacon, -le sucre de lait par de l’alcool, et les coups de pilon par -des secousses. Après chaque opération, on conserve une -seule goutte de liquide arsénieux pour servir à l’opération -suivante, et l’on secoue sur nouveaux frais. Combien -pensez-vous qu’il reste d’arsenic dans la trentième -atténuation ?</p> - -<p>— Dame ! répondit ton parrain, autant qu’il y en a -dans ma soupe ou dans le lait de nos vaches, c’est-à-dire -pas du tout.</p> - -<p>— Mais alors, repris-je à mon tour, qu’est-ce que les -homœopathes administrent à leurs malades ?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span></p> - -<p>— Des frottements et des secousses. Ils en conviennent -de bonne foi, lorsqu’on leur serre le bouton. « Les substances -médicinales, dit Hahnemann, ne sont pas des -matières mortes dans le sens vulgaire qu’on attache à ce -mot. Leur véritable essence est dynamique, au contraire ; -c’est une force pure, que le frottement, exercé à la manière -homœopathique, peut exalter jusqu’à l’infini… » -Jahr et Catellan ont développé cette théorie mystico-pharmaceutique : -« La vertu réelle, disent-ils, se trouve -à un état plus ou moins latent, et ne saurait être mise -en activité que par la <i>destruction</i> de la matière primitive -et l’addition d’une autre substance qui, en qualité -de simple véhicule, reçoit la vertu développée et la transmet -à l’organisme. » Et tenez ! voici qui est plus fort : -« Une goutte de médicament versée dans le lac de Genève -n’en fera jamais une atténuation homœopathique, -<ins class="correction" id="NT_12">quoique</ins> -la proportion dans laquelle cette goutte est au lac soit -loin d’être une fraction aussi petite que celle à laquelle -se trouve le médicament dans la trentième atténuation. »</p> - -<p>— Parbleu ! dis-je à mon ami, si le médicament est -expulsé ou détruit avec tant de soin avant d’être donné -au malade, que faisons-nous du <i xml:lang="la">similia similibus</i> ? -Pourquoi l’honnête Hahnemann s’est-il exténué à établir -un principe douteux, puisqu’il n’en tire aucune -<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span> -conséquence ? Avait-il besoin de démontrer que l’opium -réveille les endormis, — <i xml:lang="la">opium facit vigilare</i>, — lorsqu’il -administre à son malade des frottements en globule et -des secousses en bouteille, sans aucun atome d’opium ? -Le père de l’homœopathie ressemble fort à un entrepreneur -qui jetterait en terre des fondations énormes et bâtirait -sa maison à côté. Il me rappelle encore ce généalogiste -naïf qui veut prouver que Jésus-Christ descend -d’Abraham. « Abraham, dit-il, engendra Isaac, Isaac -engendra Jacob, Jacob engendra Juda, » et ainsi de suite -durant quarante et une générations, pour aboutir à -saint Joseph, qui ne fut point le père de Jésus-Christ. -Que faisons-nous du <i xml:lang="la">similia similibus</i> ?</p> - -<p>— L’enseigne de la boutique.</p> - -<p>— Tout ça est bel et bon, dit ton parrain. Je comprends, -messieurs les docteurs, que cette boutique-là fait -concurrence à la vôtre et que vous ne seriez pas fâchés -de la fermer. Je veux bien croire, puisque vous le dites, -que les homœopathes ne vendent pas en français les denrées -qu’ils annoncent en latin. Mais toujours est-il qu’ils -guérissent quelquefois leurs malades, et des malades, ne -vous en déplaise, que vous aviez médicamentés sans les -guérir. Qu’on me donne de l’arsenic ou de l’opium, ou -des frictions en bouteille, je m’en moque comme de -<span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span> -Colin Tampon. La grosse affaire pour un malade est de -<ins class="correction" id="NT_13">recouvrer</ins> -la santé.</p> - -<p>— Mon cher monsieur, répondit le docteur, je suis -trop juste pour nier les miracles de l’homœopathie. Si -vous alliez aujourd’hui soumettre vos rhumatismes à un -disciple d’Hahnemann ; s’il vous présentait gravement -et solennellement une cuillerée d’eau claire ; s’il vous -disait d’un ton d’infaillibilité pontificale : <i>Buvez, et vous -serez guéri !</i> vous boiriez, mon cher monsieur, et vous -seriez, sinon guéri pour toujours, du moins soulagé -pour un temps. J’ai dit que l’homœopathie n’avait rien -à démêler avec la raison ; mais je n’ai pas nié son influence -sur l’imagination des hommes. La raison et -l’imagination sont deux facultés distinctes, comme vous -savez. L’une repousse obstinément les miracles, l’autre -en fait de temps à autre. Tout allopathe que je suis, j’ai -administré souvent des pilules de mie de pain que j’avais -soin d’annoncer comme un médicament très-actif. -L’effet était plus ou moins violent, suivant l’imagination -du malade : foudroyant quelquefois, mais jamais -nul. Les préparations homœopathiques ont précisément -la même vertu que les pilules de mie de pain.</p> - -<p>» Une jeune dame de ma connaissance, à la suite de -quelques chagrins domestiques, s’empoisonna homœopathiquement. -<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span> -Elle ouvrit un flacon de strychnine que -son médecin lui avait confié avec les recommandations -les plus sévères : poison terrible, renforcé à coups de -pilon, multiplié par une série incalculable de frottements -et de secousses ; en un mot, trentième atténuation ! -Elle en but la moitié, bien convaincue que le tout -suffirait à tuer un régiment de cavalerie, hommes et -chevaux. Lorsque j’arrivai chez elle, elle se mourait tout -de bon : l’imagination des femmes est si vive ! Je me fis -raconter toutes les circonstances du suicide, j’examinai -le flacon, je lus le nom du pharmacien, et je partis d’un -grand éclat de rire. Ma gaieté étonna la malade, non -sans la rassurer un peu. Je lui expliquai en quelques -mots la nullité absolue des préparations de ce genre, et, -pour ajouter à mon discours une péroraison sans réplique, -je bus d’un trait la prétendue strychnine qui -restait dans le flacon. Dès ce moment, les symptômes -morbides s’évanouirent, la malade se sentit mieux, puis -tout à fait bien. Elle fit un bout de toilette, me retint à -dîner, et mangea de grand appétit.</p> - -<p>Cet exemple ébranla profondément la confiance de ton -parrain. Quant à moi, j’avais entendu trop souvent l’éloge -de l’homœopathie pour me rendre à la première -sommation.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span></p> - -<p>— Mon cher ami, dis-je au docteur, tous m’accorderez -au moins que les homœopathes ont inventé un régime -admirable et qui vaut tous les médicaments du -monde ?</p> - -<p>— Leur régime est excellent, répondit-il ; c’est le même -que nous prescrivons à nos malades de temps immémorial. -J’avoue cependant qu’ils ont un avantage sur nous : -on leur obéit aveuglément. Si je vous recommandais deux -ou trois heures de repos horizontal dans l’après-midi, -je n’aurais pas assez d’autorité pour faire passer ma -prescription avant vos plaisirs ou vos affaires. Vous discuteriez -l’ordonnance, car la médecine allopathique admet -fort bien la discussion. Vous connaissez plus ou -moins nos médicaments ; ils vous sont assez familiers -pour que vous ne craigniez pas de les traiter sans façon.</p> - -<p>» Un homœopathe vous prescrira : « Déjeuner à dix -heures, au moment où les globules de la veille ont cessé -d’agir ; prendre un globule à midi, se coucher une -demi-heure après et rester au lit jusqu’à quatre heures, -pour que l’effet du globule pris à midi ne soit pas perverti. » -L’ordonnance ainsi prescrite sera fidèlement exécutée. -Vous resterez au lit, par respect pour ce médicament -extraordinaire et mystérieux. Ce que vous auriez -refusé à la raison, à la logique, à l’expérience, vous l’accorderez -<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span> -sans marchander à la pilule de mie de pain.</p> - -<p>» Grâce au régime, qui est un plus grand médecin -que tous les docteurs du monde, l’homœopathie obtient -des succès légitimes, dans la classe aisée des grandes -villes. Elle sait contraindre au repos, à l’exercice ou à la -sobriété ceux que l’activité, l’inertie ou l’abus des plaisirs -expose à mille indispositions. Mais le pauvre, lorsqu’un -accident ou une vraie maladie le met sur le flanc, -n’a rien à démêler avec les prescriptions homœopathiques. -Lorsqu’un couvreur tombe d’un toit, lorsqu’un -paludier prend les fièvres, lorsqu’un moissonneur est -foudroyé par le soleil, on court au médecin et non à -l’homœopathe. Ces messieurs ont pourtant inventé la -saignée homœopathique.</p> - -<p>— Qu’est-ce que c’est que ça, demanda ton parrain, -une saignée homœopathique ? C’est comme qui dirait -une piqûre de puce…</p> - -<p>— Qui vous ajouterait du sang, au lieu de vous en -ôter ? Non, c’est un globule aussi inoffensif que les autres, -car il faut avouer que les homœopathes ne font de mal -à personne. Mais, si le malheur veut jamais que vous -soyez frappé d’apoplexie, je ne vous conseille pas de vous -faire saigner homœopathiquement.</p> - -<p>— Mais enfin, dis-je à mon ami, si l’homœopathie -<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span> -était impuissante à traiter les maladies véritables, si elle -ne guérissait que les <i>bobos</i> sans gravité, si tout le bruit -qu’on a fait autour de cette prétendue science ne servait -qu’à produire une hausse énorme sur les pilules de mie -de pain, verrait-on un si grand nombre de docteurs -passer avec armes et bagages dans le camp des homœopathes ? -Je comprends que l’homme du monde, animal -d’ailleurs simple et niais, se laisse mystifier par une prétendue -science ; mais qu’une multitude de savants y -soient pris, voilà ce qui me paraît plus difficile à digérer.</p> - -<p>— Il est certain, répondit le docteur, que l’homœopathie -a fait, dans les derniers temps, des recrues assez -nombreuses. Beaucoup de médecins se convertissent -journellement à cette absence de doctrine. Dirons-nous -que ces catéchumènes appartenaient à l’élite du corps -médical ? Je le veux bien, par politesse. Dans tous les -cas, vous serez moins étonné du nombre des nouveaux -convertis, si vous me permettez une observation et une -citation.</p> - -<p>» La médecine est à la fois une science et un art. Elle -exige non-seulement des études longues et sérieuses, -mais une application quotidienne, un travail assidu, une -lutte perpétuelle contre un ennemi plus changeant et -plus insaisissable que Protée. Il faut que le médecin -<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span> -ajoute incessamment à son bagage acquis les découvertes -de la science moderne. Il faut que tous les jours, au chevet -des malades, il exerce son diagnostic à deviner la -cause cachée des effets visibles et à remonter jusqu’aux -sources du mal. C’est un métier pénible, inquiet, plein -de fatigues, de soucis et d’angoisses. Moi qui vous parle, -je n’ai pas eu le courage de me mettre en chemin. Je me -suis arrêté ici, et je casse des pierres sur la route où -marchent mes confrères.</p> - -<p>» Mais l’homœopathie, qui n’est pas une science, -n’exige aucune étude spéciale. C’est une industrie facile, -à la portée de tout homme qui sait lire et écrire. L’anatomie, -la physiologie, le diagnostic, chimères ! Un homœopathe -débarque chez un malade qu’il n’a jamais -vu : il ouvre les yeux ; il observe un, deux, trois, quatre -symptômes apparents, visibles à tout le monde. Il ouvre -un petit livre où les symptômes sont numérotés et correspondent -à certains médicaments, et voilà l’ordonnance -toute faite. Ne lui demandez pas d’où vient le mal ni -même qui il peut être : avalez ces globules et priez Dieu -qu’il vous rende la santé.</p> - -<p>» Si vous croyez que j’exagère en disant que l’observation -des malades est aussi inutile à l’homœopathie -que l’étude des maladies, lisez ce passage d’Hahnemann :</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span></p> - -<div class="blockquot ind"> -<p>« Il est difficile d’exaucer le vœu que beaucoup de -personnes m’ont adressé, de mettre sous les yeux du -public quelques exemples de guérisons homœopathiques, -et l’on y parviendrait, que le lecteur n’en retirerait -pas une grande utilité… Chaque cas de maladie -non miasmatique étant individuel et spécial, ce qui -le distingue de tout autre cas lui est également propre, -n’appartient qu’à lui et ne peut servir de modèle au -traitement à suivre dans d’autres cas. »</p> -</div> - -<p>» Jahr a pris soin de rédiger une table alphabétique -où les symptômes et les médicaments sont rangés comme -les chiffres d’une table de Pythagore ou les heures d’un itinéraire -des chemins de fer. <span class="blockquot">« Cette table, »</span> dit-il, -<span class="blockquot">« pourra -être utile au praticien. En la détachant du volume, il -pourra l’annexer à son cahier de notes et la consulter -facilement pendant qu’il écrira son ordonnance. »</span></p> - -<p>» Comprenez-vous maintenant qu’un assez grand -nombre de médecins aient embrassé l’industrie homœopathique ? -Si l’on ouvrait un nouveau boulevard aux -portes de Paris, un boulevard bien pavé, bien ombragé, -bien balayé ; si l’administration paternelle de la ville offrait -la table, le logement et des rentes à tous ceux qui -consentiraient à se promener là sans rien faire, croyez -que la promenade nouvelle serait plus fréquentée que la -<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span> -grande allée du bois de Boulogne, et qu’on y rencontrerait -des médecins par douzaine.</p> - -<p>— Mais, dis-je à mon ami, pour vous exprimer si librement -sur vos confrères, il faut que vous n’ayez pas -l’esprit de corps.</p> - -<p>— Mais, répondit-il, l’esprit de corps me condamnerait -à prendre la défense de tous les docteurs, même -lorsqu’ils se font montreurs de somnambules. Je vous -mènerai chez une somnambule, un de ces quatre matins, -et vous verrez de bien autres jongleries.</p> - -<p>— Attendez ! m’écriai-je en l’interrompant ; ce que -vous m’avez dit des homœopathes me paraît fort instructif. -Je veux l’écrire à ma cousine.</p> - -<p>— Parbleu ! mon cher ami, votre cousine aura la primeur -de mon livre ; car j’écris, depuis tantôt huit jours, -ce que je vous ai dit aujourd’hui.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_137">[p. 137]</span></p> -<h2>VIII<br /> -<span class="smaller">LE JURY</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Deux procès récents. — Utilité des journaux. — La magistrature et le -jury. — Contradiction évidente. — Comment le même accusé peut-il -être à la fois innocent et coupable ? — Je voudrais bien concilier le -différend. — Difficultés de l’entreprise. — Rencontre d’un homme du -bon temps. — Son opinion sur les verdicts prononcés par douze -bourgeois. — Regrets du passé. — La gloire d’un magistrat. — Onze -têtes en un an ! — Abolition du jury. — Prompte expédition de la -justice. — Je réclame. — La vindicte. — La peine. — Le droit de légitime -défense. — Une loi qui n’est pas encore votée. — Traitement -de l’hydrophobie.</p></div> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Puisque ton père est abonné à un journal, tu connais -mademoiselle Léonie Chéreau et mademoiselle Angélina -Lemoine comme si tu avais été en pension avec -elles. Vivent les journaux ! ils forment la jeunesse des -deux sexes et lui épargnent l’humiliation d’ignorer -quelque chose. Nous avons bien quelques chefs de -famille qui voudraient retarder l’instruction de leurs -enfants. Ces encroûtés ont soin de cacher la gazette, -<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span> -lorsqu’elle raconte un crime infâme ou simplement un -procès scandaleux. Précaution fort inutile. Huit jours -après, la gazette sort de son trou. Ce n’est plus qu’un -vieux papier sans fraîcheur, sans intérêt et sans danger, -du moins à ce qu’on pense. On l’emploie à couvrir -des livres d’étrennes, à envelopper des poupées. Et les -petites filles de douze ans, après avoir admiré la poupée -ou regardé les images, vont dans un coin lire le vieux -journal et faire connaissance avec mesdemoiselles Lemoine -et Chéreau.</p> - -<p>Toi qui n’as plus douze ans, tu as lu sans te cacher le -procès de ces deux héroïnes. Tu les as vues arrêtées, -interrogées, mises en accusation par d’honorables magistrats -qui les croyaient coupables ; puis renvoyées des -fins de la plainte et rendues à la liberté sur la déclaration -de quelques honorables bourgeois qui les trouvaient -innocentes.</p> - -<p>Tu t’es peut-être demandé, comme moi-même, par -quel miracle un accusé pouvait être criminel aux yeux -des magistrats et innocent aux yeux des bourgeois.</p> - -<p>Un enfant est volé dans un jardin, ou brûlé dans une -cheminée. Toute la magistrature entre en campagne ; la -police, la gendarmerie et tous les instruments de la loi -sont employés à la recherche du coupable. On met la -<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span> -main sur une personne qui pourrait bien… qui doit -avoir commis le crime. Un magistrat la fait arrêter, -parce qu’il la croit coupable. Un juge d’instruction, -autre magistrat, l’interroge et la trouve coupable. La -chambre du conseil se réunit et la juge coupable. La -chambre des mises en accusation vient ensuite, pense -qu’elle est coupable et la renvoie devant la cour d’assises. -Là, un haut fonctionnaire de la magistrature, le -procureur général, vient lire un acte très-clair et très-bien -rédigé, où l’on a réuni en un faisceau terrible toutes -les preuves de la culpabilité. Un avocat général, orateur -éloquent, dit à douze bourgeois pris au hasard dans le -pays : « Voici une femme coupable, et, si vous déclarez -le contraire, il faudrait voiler la statue de la Justice ! » -On produit des témoins qui tous, sans hésiter, déclarent -que l’accusée est coupable. Enfin, pour dernier argument, -l’accusée elle-même, découvrant son visage -baigné de larmes, avoue qu’elle est coupable. Là-dessus, -les douze bourgeois, pris au hasard, se retirent dans la -chambre des délibérations, débattent la question, posément, -de sang-froid, sans se presser, et viennent déclarer -sur leur conscience, à la face de Dieu et des hommes, -que l’accusée n’est pas coupable.</p> - -<p>Voilà, ma chère cousine, une étrange contradiction ! -<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span> -Mais le public ne s’en étonne plus, parce qu’il la voit -tous les jours. Cent fois dans une année, et plus souvent -peut-être, le jury renvoie innocents ceux que la -magistrature avait amenés coupables. Que faut-il conclure -de là ?</p> - -<p>Faut-il dire que mademoiselle Léonie Chéreau, par -exemple, avait été méchamment et injustement accusée -par le corps le plus intègre et le plus honorable de -notre pays ? — Non, cent fois non. Une hypothèse si -monstrueuse révolte à la fois le bon sens et la conscience.</p> - -<p>Mais, si les magistrats avaient raison, le jury était -donc dans son tort ?</p> - -<p>Dirons-nous que douze Français de la classe moyenne, -doués d’une intelligence moyenne, pourvus d’une instruction -moyenne et semblables en tout point à la majorité -de la bourgeoisie française, ont fermé les yeux à -l’évidence la plus éclatante et répondu à l’accusée qui -avouait sa faute : « Ma chère enfant, vous vous calomniez -vous-même ! » — Non. Lorsqu’un fait est évident -aux yeux des magistrats, des témoins, du public et de -l’accusé, il ne saurait être douteux aux yeux du jury.</p> - -<p>Est-il permis de supposer que le jury, parfaitement -édifié sur le fait, a prétendu trancher un point de droit ? -<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span> -Auquel cas, son verdict pourrait se traduire comme il -suit : « Il est certain que l’accusée a volé un enfant à -sa mère ou assassiné son propre enfant ; mais le rapt -d’un petit innocent de trois mois, ou le meurtre commis -sur la personne d’un pauvre <i xml:lang="en">baby</i> qui ne demandait -qu’à vivre, ne sont pas des actes coupables : donc, l’accusée -est innocente. » — Non. Il n’y a pas douze hommes -en France, il n’y en a pas un seul qui ait le sens moral -assez perverti pour émettre une telle proposition.</p> - -<p>Reste enfin une dernière hypothèse. L’accusée avait -un avocat. Un homme jeune, éloquent, passionné, a jeté -le manteau de sa rhétorique sur un crime trop évident. -Les jurés éblouis ont perdu le sens du vrai, le sens du -juste ; ils ont cédé à l’influence de cette parole éblouissante -qui les fascinait tous, et l’acquittement s’en est -suivi. — Non. J’admire sincèrement le barreau, cette -dernière tribune. J’ai deux mains pour applaudir les -grands maîtres de l’éloquence judiciaire, qu’ils s’appellent -Dufaure ou Chaix-d’Est-Ange, Léon Duval ou -Lachaud. Mais ils auront beau nous jeter de la poudre -aux yeux, ils ne m’aveugleront jamais à tel point que je -ne distingue plus dans un petit coin du ciel ces deux -étoiles fixes : la justice et la vérité.</p> - -<p>Nous voilà bien embarrassés, ma pauvre cousine. La -<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span> -magistrature a raison, c’est bien certain. Mais je n’aimerais -pas à condamner le jury, qui ne condamne personne.</p> - -<p>Nos magistrats se plaignent du jury. Ils l’accusent -d’entraver l’action de la justice criminelle. On prétend -même qu’ils n’ont pas hésité à le gourmander directement -en 1859. Les parquets, les tribunaux, les cours -obéissent à leur conscience en poursuivant le coupable. -Le jury obéit à sa conscience en ouvrant une petite porte -qui donne sur la campagne ; et le coupable est sauvé. -Il y a donc une sorte de conflit permanent entre la conscience -des magistrats et la conscience du jury. Comment -sortir de là ? Comment pacifier l’application des -lois et la distribution de la justice ?</p> - -<p>J’ai soumis cette affaire à notre excellent marquis de -Contreville, un soir que je l’avais rencontré au Théâtre-Français. -Tu connais le vieillard : il adore le progrès, -mais il le caresse à rebrousse-poil. C’est un de ces -hommes d’ordre qui voudraient reprendre les biens nationaux, -abroger le Code civil, rétablir le droit d’aînesse, -relever la religion d’État, et mettre la France à l’envers. -Les échafauds de 93 lui inspirent une si profonde horreur, -qu’il voudrait ressusciter tous les jacobins pour -leur couper la tête. C’est un tigre de modération.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span></p> - -<p>Aux premiers mots que je hasardai sur la question du -jury, le bonhomme me coupa la parole.</p> - -<p>— Votre jury, me dit-il, est une institution de la démagogie. -Lorsque la France était gouvernée par ses rois, -il aurait fait beau voir que douze faquins, sortis on ne -sait d’où, vinssent dérober un homme à la justice ! Les -magistrats étaient maîtres chez eux, d’autant plus qu’ils -avaient payé leurs charges. Dès qu’ils jugeaient à propos -de donner un homme à pendre, il fallait, bon gré mal -gré, que le drôle fût pendu. Si vous lisez jamais l’histoire -de ma maison, vous verrez que mon arrière-grand-oncle, -Agénor de Contreville, procureur général (comme on dit -aujourd’hui) près la cour de Rouen, eut la glorieuse satisfaction -d’obtenir onze têtes en l’an de grâce 1724. Aucun -magistrat n’a remporté pareille victoire depuis la -sotte invention du jury !</p> - -<p>La gloire et les victoires de l’illustre Agénor provoquèrent -chez moi une petite grimace.</p> - -<p>— Monsieur, dis-je au marquis avec tout le respect que -je devais à son âge, je n’ai pas connu les magistrats de -l’ancien régime ; mais j’ai l’honneur de rencontrer quelquefois -des juges, des conseillers et même des procureurs -généraux. Ils sont tous gens du meilleur monde et du plus -noble caractère, esclaves de leur devoir, si pénible qu’il -<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span> -soit, mais incapables de regarder un arrêt de mort comme -une victoire et de se glorifier du malheur d’autrui.</p> - -<p>— Morbleu ! reprit le vieillard, vous me la baillez -belle ! Il y a pourtant de quoi se vanter, et surtout dans -le siècle où nous vivons. Jamais il n’a été plus malaisé, -ni partant plus glorieux, d’exercer la vindicte publique. -Les coquins sont assez retors pour qu’un juge d’instruction -ait le droit de crier victoire lorsqu’il a saisi la preuve -ou arraché l’aveu d’un crime. Les avocats sont assez -bavards pour que le ministère public ait le droit de -triompher le jour où il leur a rivé leur clou. Le jury est -assez bête, assez poltron, assez -<ins class="correction" id="NT_15">veule</ins>, -pour que la cour -ait le droit de se frotter les mains lorsque la Providence, -une fois par hasard, lui permet d’appliquer un bon arrêt -sur un bon verdict ! Il est certain que les acquittements -absurdes qui se publient tous les jours sont des défaites -pour le juge d’instruction, pour le ministère public, -et même pour la magistrature assise. Expulsez -les douze bourgeois qui se sont introduits en 91 ou -92 dans nos cours d’assises ; la justice ira d’un autre -train ! Lorsqu’une affaire arrivera devant la cour après -avoir passé devant le juge d’instruction, la chambre -du conseil et la chambre des mises en accusation, on -saura d’avance que l’homme n’est pas un innocent, -<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span> -et l’on fera en un tour de main ce qui reste à faire.</p> - -<p>— Prenez garde ! répliquai-je à mon tour. Vous m’en -direz tant que je vais adorer le jury. Ce grand mot de -vindicte publique qui vous est échappé tout à l’heure -ne me paraît ni très-juste, ni très-philosophique. La -société ne se venge pas. Si le public affichait une rancune -qui déshonore les simples particuliers, j’en rougirais -pour lui.</p> - -<p>— La société ne se venge point, soit ; mais elle punit : -c’est un devoir pour elle.</p> - -<p>— Je ne sais pas même si l’on peut dire qu’elle punit. -La théorie des peines et des récompenses est bien usée. -Elle se fonde sur le libre arbitre et tout un système de philosophie -qui a fait son temps. Nos lois pénales sont brodées -sur ce vieux canevas, qui se déchire un peu tous -les jours. On commence à comprendre que si tel homme -a commis tel crime, c’est parce qu’il avait le cerveau -fait de telle façon, qu’il a été élevé à telle école, qu’il s’est -trouvé dans telle ou telle nécessité, et qu’il ne dépendait -pas de lui d’être meilleur, ni mieux élevé, ni plus riche.</p> - -<p>— Ainsi, mon jeune ami, lorsqu’un misérable a tué -son père et sa mère, la société n’a pas le droit de le -punir ?</p> - -<p>— Elle a le droit de se protéger elle-même et d’enfermer -<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span> -sous triples verrous tout homme qui a montré -qu’il était capable de nuire. C’est le droit de légitime -défense, et vous remarquerez, s’il vous plaît, que la -magistrature et le jury s’accordent toujours sur ce point. -Lorsqu’un accusé, par son maintien, par ses réponses, -ou par quelques particularités de son crime, a prouvé -qu’il était un animal féroce ou dangereux, le jury se -fait un devoir de le séparer du monde. Mais qu’une -pauvre fille égarée, qu’un malheureux, entraîné par des -circonstances fatales, viennent s’asseoir au banc des -accusés ; s’il est bien démontré que leur âme est guérie, -qu’il n’y a plus de danger à les laisser libres et qu’ils ne -nuiront plus à personne, le jury leur dit : allez en paix, -et ne péchez plus ! Il fait ce que nous ferions tous, nous -qui n’avons pas pour profession et pour habitude de -rechercher le crime et de le punir ; il pardonne. Les -juges du bon temps ne pardonnaient pas. Ils représentaient -l’austérité inflexible de la loi ; le jury personnifie -la sensibilité publique.</p> - -<p>— Eh ! c’est précisément ce que je blâme.</p> - -<p>— Comment l’entendez-vous ?</p> - -<p>— Lorsqu’il s’agit de décider les questions de vie ou -de mort, d’honneur ou d’infamie, de liberté ou de galères, -il est -<ins class="correction" id="NT_16">absurde</ins> -de confier à la sensibilité des hommes -<span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span> -le rôle austère qui n’appartient qu’à la raison. Ignorez-vous -qu’un avocat un peu éloquent sait aveugler le jury -par les larmes, au point de lui ôter le discernement du -vrai ? N’avez-vous pas entendu dire que le chef du jury, -pour peu qu’il sache tourner une période, entraîne tous -ses collègues après lui ? Les moindres passions, les intérêts -les plus frivoles exercent une influence toute puissante -sur l’esprit des jurés. Ainsi, l’on a remarqué depuis -longtemps qu’ils étaient impitoyables pour le vol -et pleins d’indulgence pour l’infanticide. Question d’intérêt, -mon cher monsieur ! Le juré a peur d’être volé, et -il a dépassé l’âge où il pourrait mourir victime d’un -infanticide.</p> - -<p>— Pouvez-vous croire qu’un intérêt si mesquin…?</p> - -<p>— Soit, laissons l’intérêt de côté. Aussi bien, c’est de -la sensibilité qu’il s’agit. Sur ce chapitre, vous me trouverez -inébranlable comme un roc, et flanqué de raisons -sans réplique. J’ai vu paraître devant le jury un jeune -villageois, sans antécédents judiciaires, prévenu d’avoir -quelque peu violenté une paysanne de sa commune. Il -avouait sa faute et s’offrait à la réparer ; sa victime acceptait -la réparation avec une joie visible ; les parents de -la jeune fille retiraient leur plainte et suppliaient le jury -de leur laisser un gendre ; le ministère public, qui ne -<span class="pagenum" id="Page_148">[p. 148]</span> -s’attendrit pas souvent, désarmait ses batteries et remettait -l’affaire à la discrétion du jury. Malheureusement -l’accusé avait une figure ingrate. Le jury en fut frappé -et le condamna, pour sa figure, à six ans de réclusion !</p> - -<p>On apporte devant le jury un enfant de dix ans, maltraité -cruellement par son père et sa mère. La langueur -du pauvre petit, sa voix dolente, les ecchymoses, les cicatrices, -les blessures dont ce faible corps est couvert -excitent la compassion du jury. A la vue des parents dénaturés -qui ont fait tout ce mal, la pitié se tourne en colère. -On refuse aux accusés le bénéfice des circonstances -atténuantes, et les voilà condamnés à la peine de mort. -Croyez-vous que le jury les eût punis aussi cruellement -si l’enfant avait péri quinze jours avant les assises ? Non, -car il aurait jugé le crime sans passion : c’est le spectacle -du mal présent qui a excité si vivement leur sensibilité.</p> - -<p>— Il se peut, répondis-je au marquis, que le jury se -montre quelquefois trop doux ou trop sévère. Mais il -incline plus volontiers vers la clémence que vers la rigueur, -et c’est pourquoi nous devons le conserver. Lorsque -j’entends douze jurés dire, en présence d’un crime -évident, démontré, avoué : Non, l’accusé n’est pas coupable ! -je me figure que ces hommes éludent par ce mensonge -<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span> -pieux la sévérité implacable de la loi. Je crois les -voir appliquer une loi nouvelle, peu connue, qui circule -dans l’air, qui s’insinue dans la conscience publique, -qui se publie hardiment dans les livres de quelques -philosophes, et qui peut-être un jour s’imprimera -dans le Code.</p> - -<p>— Je vous comprends à demi-mot, reprit vivement -le marquis. Mais pensez-vous que la société aurait trois -jours d’existence, si l’on supprimait la peine de mort ?</p> - -<p>— Monsieur, répondis-je humblement, lorsqu’un -homme est atteint d’hydrophobie, on ne l’étouffe plus -entre deux matelas. Cela se pratiquait autrefois, mais la -mode en est passée. On enferme le malade, on le soigne ; -quelquefois même on le guérit.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span></p> -<h2>IX<br /> -<span class="smaller">LES APÔTRES ET LES AUGURES DE LA MUSIQUE</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>L’auteur avoue son ignorance. — Peu de Français sont capables de lire -la musique. — C’est un malheur. — L’art et la civilisation. — Orphée, -où es-tu ? — Utopie. — On me réfute. — Je rencontre le petit Maréchal, -de Quevilly. — Il m’entraîne à l’École de Médecine. — La -musique peut se lire, s’écrire et s’imprimer aussi facilement que -la prose. — Méthode Galin-Paris-Chevé. — J’assiste à une réunion -de la société chorale et je vois des miracles. — Lecture à première -vue. — Dictée musicale. — Mon admiration et mes espérances. — Maréchal -m’apprend qu’il y a des augures. — Je me flatte -que les apôtres prendront le dessus.</p></div> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Je ne sais pas lire la musique, ni toi non plus. Cependant, -nous avons été élevés comme tout le monde ; nous -lisons couramment dans les livres et les manuscrits ; -nous écrivons même au besoin, sans pécher contre les lois -de la grammaire. Mais nous ne saurions ni lire ni écrire -la belle petite mélodie que Lulli improvisa jadis sur ces -paroles :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Au clair de la lune,</div> -<div class="verse">Mon ami Pierrot !</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span></p> - -<p>L’empereur Napoléon III règne sur trente-six millions -d’animaux à deux pieds sans plumes. Il y a, dans -le nombre, plusieurs millions de personnes plus ou moins -lettrées, capables de déchiffrer à première vue une -page de <i>Télémaque</i>. Il n’y a pas en tout cent mille -Français assez érudits pour lire la musique de <i>Mon ami -Pierrot</i>, sur une portée de cinq lignes, et j’en suis bien -fâché.</p> - -<p>Certes, nous sommes heureux de savoir lire et puiser -les idées dans un livre comme on prend l’eau à -la rivière. Je me réjouis fort à l’idée que dans cinquante -ou soixante ans tous les citoyens de notre pays -seront assez lettrés pour lire la Constitution, le Code et -quelque bon traité de morale. Les livres d’histoire, de -physique et de mathématiques s’imprimeront à deux ou -trois millions d’exemplaires. Tous les hommes sauront -parler de tout sans avancer des sottises trop lourdes ; -ils seront tous plus ou moins capables de toucher -aux affaires publiques, et le suffrage universel ne ressemblera -plus à une loterie. Voilà, si je ne m’abuse, -un avenir agréable et honorable, et j’aime à reposer mes -yeux sur cet horizon prochain.</p> - -<p>Mais j’aimerais aussi que la vie de notre grand peuple -fût assaisonnée de quelques douceurs. Les arts ne sont -<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span> -pas seulement l’ornement de la société, le dessert de la -civilisation, le couronnement d’une instruction publique -bien réglée. Ces plaisirs délicats, inutiles et pour ainsi -dire oisifs, ont été pour bien des gens le commencement -de la vie intellectuelle. Rappelle-toi, cousine, la fable -poétique d’Orphée. Les hommes demi-nus vivaient dans -des tanières, comme des animaux. Ils s’égorgeaient entre -eux sous les prétextes les plus frivoles ; ils dévoraient -brutalement tout ce qui leur tombait sous la main. Survient -un demi-dieu, armé de sa lyre. Il chante, et la nature -entière s’arrête pour l’écouter. Ce langage vague et -doux, ces pensées diffuses et comme noyées dans un flot -d’harmonie apaisent insensiblement la turbulence des -passions. L’homme ne comprend pas encore, mais il est -ému, charmé ; le cœur bat, l’esprit s’ouvre. Bientôt du -sein des ondes sonores qui frissonnent autour de sa lyre, -s’élève un chant plus clair, plus net et plus précis : la -poésie. La pensée prend un corps ; l’esprit des hommes -démêle les vérités qui bourdonnaient confusément à leurs -oreilles. Et quand l’auditoire dompté est venu s’asseoir -en rond autour du poëte, quand les ennemis d’hier s’appuient -l’un contre l’autre pour mieux entendre, quand -les regards adoucis n’expriment plus qu’une innocente -curiosité, le chantre dépose sa lyre, le poëte brise le -<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span> -rhythme cadencé de ses vers, il s’assied au milieu des -hommes et leur dit en prose : Causons !</p> - -<p>Au sortir de ces entretiens, les élèves d’Orphée s’en -allaient semer du blé et construire des villes.</p> - -<p>Nous avons autant de blé qu’il en faut, et des villes -plus qu’il n’en faut. Cependant, ma chère cousine, la -France aurait besoin de quelques Orphées. La civilisation -doublerait le pas, si quelques artistes convaincus, -passionnés, endiablés comme le chantre de Thrace, prenaient -le peuple par les oreilles et l’entraînaient dans le -bon chemin. Les livres font grand bien, mais ils ne sauraient -tout faire. Passé un certain âge, l’homme qui n’a -pas appris l’A B C dans son enfance, y renonce pour toujours. -Il y a dans Paris même plus de cent mille sauvages -illettrés qui boivent du vin bleu tous les lundis et quelquefois -se mangent le nez au dessert. On trouve çà et là dans -les campagnes de véritables brutes que le maître d’école -n’apprivoisera jamais. Un maître de musique serait plus -heureux, j’en réponds. La musique adoucit les mœurs : -c’est une banalité qu’on ne saurait trop redire. Un dilettante -sincère est presque toujours doux et bonhomme. -Celui qui s’est pâmé d’aise une fois dans sa vie en écoutant -Mozart et Rossini ne mangera le nez de personne. -Orphée, où es-tu ?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span></p> - -<p>Je me trouvais ces jours derniers dans le cabinet d’un -homme d’État qui m’honore d’un peu d’amitié. C’est -une Excellence fort gracieuse et fort instruite, et passionnément -éprise du progrès. Je m’enhardis au point -de lui dire que si j’avais le pouvoir en main, j’obligerais -toute la nation à savoir la musique.</p> - -<p>Mon illustre interlocuteur me répondit fort sagement -que la musique était un art plus ardu et plus hérissé que -toutes les sciences. Lui-même avait essayé de l’apprendre, -et il avait reculé devant les difficultés de la simple lecture. -Cette portée de cinq lignes, ces clefs, ces mouvements, -cette multitude de signes hiéroglyphiques, tout le grimoire -enfin lui avait fait peur, ainsi qu’à moi et à tant -d’autres. « Il faudrait, me dit-il, que la musique fût -aussi lisible que l’écriture, et qu’on pût l’imprimer au -même prix. A ces conditions, le peuple apprendrait à -chanter comme il apprend à lire. »</p> - -<p>Je rentrai en moi-même et je me rappelai la terreur -qui m’avait saisi il y a quelques années, lorsque j’ouvris -pour la première fois une méthode de musique. Ce -n’était pas une méthode à proprement parler, mais un -recueil d’exercices variés, sans aucun mélange de théorie. -La plupart des professeurs affirment hardiment -qu’un apprenti musicien n’a pas besoin de savoir ce -<span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span> -qu’il fait, et qu’on arrive à exécuter et même à composer -des chefs-d’œuvre par la force de l’habitude. Mais -l’habitude me parut difficile à contracter, et je demeurai -convaincu que la musique était faite pour une aristocratie -de cent mille personnes. Je pensai à part moi que -c’était grand dommage, et que la civilisation y perdait.</p> - -<p>Mais voici bien une autre affaire. Le même jour, c’est-à-dire -jeudi soir, je tombai sur un de nos anciens camarades -d’école, le petit Maréchal, de Quevilly. Il habite -Paris depuis un an, et il étudie la peinture. Fort occupé, -comme tu penses : il peint des fonds de tableau -pour gagner sa vie, et il travaille à son instruction -toutes les fois qu’il n’y a pas de fonds à peindre dans -l’atelier.</p> - -<p>— Comme te voilà beau ! lui dis-je en l’arrêtant. Es-tu -de noce ?</p> - -<p>— Pas précisément, répondit-il ; mais la soirée sera -bonne. Je vais à l’École de médecine faire un peu de -musique.</p> - -<p>— Toi !</p> - -<p>— Moi-même.</p> - -<p>— Tu es musicien ?</p> - -<p>— Dame !</p> - -<p>— Mais tu ne savais pas tes notes l’an passé !</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span></p> - -<p>— J’ai appris.</p> - -<p>— En un an ?</p> - -<p>— En trois mois.</p> - -<p>— Et de quel instrument joues-tu ?</p> - -<p>— Du seul qui ne coûte rien. Du gosier.</p> - -<p>— Farceur ! Tu avais la voix aussi fausse que moi, -s’il est possible !</p> - -<p>— Il n’y a pas de voix fausses. Mais si tu es curieux -de m’entendre chanter, viens. On commence à neuf -heures précises, et nous n’avons que le temps.</p> - -<p>Il me saisit par le bras, et m’entraîna vivement jusqu’au -grand amphithéâtre de l’École de médecine. Chemin -faisant, il m’apprit que la musique pouvait se lire, -s’écrire et s’imprimer aussi facilement que la plus simple -prose. Qu’un système de notation en chiffres, inventé -par J.-J. Rousseau, avait été perfectionné au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle -par M. Galin, puis par M. Aimé Paris, et finalement -par M. et madame Émile Chevé ; que tous les morceaux -de chant, sans aucune exception, pouvaient être mis -sous une forme aussi claire, aussi limpide, aussi courante -qu’une fable de La Fontaine, sans croches, ni -doubles croches, ni portée de cinq lignes, ni clefs de fa, -ni dièzes, ni bémols, ni bécarres, ni silences, ni soupirs, -ni aucun de ces signes cabalistiques qui m’avaient -<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span> -fait si grand’peur. Il m’assura qu’après avoir suivi -quelques mois un cours de M. Chevé, il était capable -de lire une page de Mozart ou de Félicien David, pourvu -qu’elle fût écrite en chiffres. Il se vantait même d’écrire -correctement tel air qu’il me plairait de chanter devant -lui.</p> - -<p>Il ne se vantait pas, le drôle ! Mais je n’eus garde de -le croire sur parole, et je le suivis dans le grand amphithéâtre -de l’École en murmurant : Nous verrons bien !</p> - -<p>La salle peut contenir un millier de personnes. Elle -était pleine. Deux cordes tendues séparaient les exécutants -des auditeurs. Il y avait quelque chose comme -trois cents voix et sept cents paires d’oreilles.</p> - -<p>L’ami Maréchal m’avertit que je n’assistais pas à une -leçon, mais à une séance de la société chorale fondée, -sous la direction de M. Émile Chevé, par les anciens -élèves de son cours. Chacun des sociétaires apporte tous -les mois une cotisation de cinq sous, pour l’impression -des morceaux de musique. Moyennant ce faible sacrifice, -il se compose une bibliothèque de musique chiffrée. -De plus, il a le droit d’assister à tous les concerts, -en compagnie de deux amis. C’est moins cher qu’au -Théâtre-Italien.</p> - -<p>Ce qui me frappa dès l’abord, c’est l’absence de la police. -<span class="pagenum" id="Page_158">[p. 158]</span> -Pas un sergent de ville pour surveiller cette réunion -de mille personnes. Les exécutants n’étaient pas tous du -même sexe. Il y avait des chanteuses en robe de mérinos, -et quelques-unes vraiment jolies : on leur faisait -place avec toutes les marques du plus profond respect. -Les chanteurs, les chanteuses et l’auditoire étaient recrutés, -à ce qu’il me parut, dans la classe ouvrière. J’ai -su depuis que certains ingénieurs de l’École polytechnique -et un maître de conférences de l’École normale -s’asseyaient pêle-mêle au milieu de ces artisans. Tout -le monde avait fait toilette ; l’attitude de la foule était -plus que décente : il semblait que ces mille personnes -fussent sous l’influence d’une sorte de religion. Évidemment, -Orphée avait passé par là.</p> - -<p>Neuf heures sonnèrent. Un beau vieillard entra dans -l’hémicycle. La foule se leva, et applaudit de toutes ses -mains. Cet applaudissement est la seule rétribution des -mérites et des vertus de M. Émile Chevé.</p> - -<p>Quel homme ! c’est un sage, c’est un saint, c’est un -apôtre, c’est un martyr de la musique populaire et de la -civilisation. Il était médecin ; il s’est jeté à corps perdu -dans la réforme musicale. Depuis tantôt vingt ans, il -enseigne, du matin jusqu’au soir, l’hiver, l’été, sans -prendre de vacances. Sa femme, son beau-frère, son -<span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span> -fils, sa bru, tous les siens le devancent ou le suivent -dans le chemin que Rousseau a tracé et qu’ils ont -aplani. Ils sont pauvres, et il ne tenait qu’à eux de s’enrichir. -Leurs cours publics et gratuits ont tué les cours -particuliers qui les faisaient vivre. M. Émile Chevé se -transporte de sa personne partout où l’on daigne ouvrir -une porte à la science et à la vérité. Il court de l’École -de médecine à l’École polytechnique, à l’École normale, -à Sainte-Barbe, sans autre intérêt que le plaisir de faire -des disciples. Je dis des disciples, et non des élèves ; car -tous ceux qui ont goûté la manne de son enseignement -sont pris d’une sorte de passion pour leur admirable -maître. Ils le consultent à toute occasion ; ils lui confient -le soin de leur santé et la direction de leurs affaires ; -ils lui soumettraient au besoin des cas de conscience, s’il -avait le temps de les écouter. Ils l’aiment ! J’ai vu un -chambellan de l’empereur de Russie et un jeune employé -du gouvernement français se serrer cordialement -les mains, et tomber pour ainsi dire dans les bras l’un -de l’autre, au seul nom de M. Émile Chevé !</p> - -<p>Pardon, chère cousine ; je voulais te raconter ce que -j’ai vu et entendu le 15 décembre 1859, à neuf heures -du soir.</p> - -<p>M. Chevé salua modestement les mille disciples qui -<span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span> -l’applaudissaient ; il monta sur une table, prit un petit -jonc qui lui sert à battre la mesure, et dit d’une voix -fatiguée, usée, éraillée, brisée par les labeurs de l’enseignement :</p> - -<p>« <i>Prière de Joseph</i>… (Méhul). »</p> - -<p>Les trois cents sociétaires ouvrirent leurs cahiers et -mirent la main sur la <i>Prière de Joseph</i>, traduite en -chiffres et imprimée par le procédé Galin-Paris-Chevé. -Le maître tira de sa poche le diapason normal, donna le -<i>la</i> à toute l’assemblée, et trois cents voix exécutèrent ce -chef-d’œuvre avec un ensemble et une précision que je -n’ai pas le droit de louer, n’étant qu’un âne en musique.</p> - -<p>Je ne suis pas connaisseur, mais j’ai le sentiment du -beau, puisque <i>Robert</i> me transporte et que le <i>Prophète</i> -m’ennuie. Je m’épanouis au <i>Barbier</i>, je frissonne à la -<i>Norma</i>, je pétille aux <i>Noces de Figaro</i>, je bâille à la -<i>Magicienne</i>, je grince des dents aux symphonies hurlantes -de M. Berlioz, et je me persuade que l’âne, sans -avoir appris la musique, est, malgré tout, un quadrupède -musical.</p> - -<p>La soirée me parut bien courte. J’applaudis en ignorant, -mais comme un ignorant ému, passionné, transporté -d’admiration. J’applaudis tour à tour Méhul, -<span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span> -Weber, Kucken, Meyerbeer, Rossini ; la <i>Prière de Joseph</i>, -le <i>Chasseur diligent</i>, le <i>Jeune Conscrit</i>, le <i>Rataplan -des Huguenots</i>, la <i>Prière du Comte Ory</i>. J’applaudis -en riant une adorable fantaisie brodée par -M. Amand Chevé sur le motif de <i>Malbrough</i>, et deux -chansons du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle chantées par une jolie femme -en robe de laine, qui ne portait pas un bouquet à la -main !</p> - -<p>L’ami Maréchal me dit à l’oreille que tous les exécutants, -sans aucune exception, avaient commencé la -musique en étudiant sur le chiffre, et que je pourrais -chanter avec eux, dans quelques mois, si j’essayais de -la méthode. Mais je n’étais pas convaincu. Je me demandais -encore si les élèves de la vieille école ne seraient -pas capables de chanter aussi bien avec un peu de mémoire -et beaucoup de grimoire.</p> - -<p>— Attends ! répondit mon introducteur. On va commencer -les exercices d’intonation. Ouvre les yeux et les -oreilles.</p> - -<p>M. Émile Chevé descendit de son estrade et se dirigea -vers un grand tableau hérissé de chiffres. Les uns représentaient -des notes naturelles, les autres des notes -diézées ou bémolisées. Le maître, -<ins class="correction" id="NT_20">armé</ins> -d’une longue -baguette, touchait un chiffre, puis un autre, et courait -<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span> -capricieusement aux quatre coins du tableau. Chaque -note touchée était immédiatement lue, c’est-à-dire chantée -par les élèves, et cette lecture rapide, cette improvisation -foudroyante dura plusieurs minutes, sans que -personne en fût déconcerté. Bientôt, M. Chevé prit une -seconde baguette dans la main gauche, et toucha deux -notes à tout coup, de manière à former des accords. -Tout le chœur le suivit sans broncher dans cette nouvelle -expérience.</p> - -<p>— Maintenant, dit-il, je vais vous distribuer un chœur -d’<i xml:lang="la">Herculanum</i>, et vous le chanterez, s’il vous plaît, à -première vue.</p> - -<p>Il distribua trois cents exemplaires d’un admirable -morceau de Félicien David, traduit en chiffres et imprimé -suivant les principes de la méthode. Ce chœur, -un des plus beaux et des plus difficiles du théâtre moderne, -fut enlevé du premier coup. Peut-être les artistes -de l’Opéra l’exécutent-ils avec plus de finesse et de style, -mais après combien de répétitions ?</p> - -<p>Enfin, ma chère cousine, j’assistai à une dernière -épreuve ; mais celle-là est si invraisemblable, que tu -refuseras peut-être de me croire sur parole. M. Émile -Chevé ouvrit un petit cahier, et fredonna un air qu’il -venait de composer lui-même. Trois cents élèves l’écrivirent -<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span> -sous sa dictée, avec le mouvement, l’intonation -et la durée ; puis ils lurent à leur tour ce qu’ils avaient -écrit, et répétèrent le morceau depuis le commencement -jusqu’à la fin sans une faute ! Voilà, ma chère, ce que -j’ai vu et entendu, et je te supplie de croire que je ne -me suis pas laissé tromper par de faux miracles.</p> - -<p>Cet excellent Maréchal me ramena chez moi après le -concert. Il jouissait de ma surprise et de mon admiration -et s’applaudissait de m’avoir converti à la réforme -musicale.</p> - -<p>— Écoute, lui dis-je, en redescendant vers le pont des -Arts. Tes maîtres ont créé ou perfectionné un instrument -de civilisation qui changera la face du monde. -Avant dix ans, nous n’aurons plus de barbares, ni dans -les villes, ni dans les campagnes. Du jour où la musique -est mise à la portée de tout le monde, je me charge d’adoucir -les mœurs, de fermer les cabarets, de donner aux -classes pauvres une récréation innocente, morale, salutaire -entre toutes. Commençons par faire savoir à -l’univers entier qu’il suffit de quelques mois pour lire -couramment Mozart et Rossini. Supprimons ce grimoire -odieux qui rend la musique plus terrible à avaler qu’une -médecine noire. Appelons au concours les champions -de la vieille méthode, prouvons la supériorité du chiffre, -<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span> -bouleversons l’enseignement, prenons le Conservatoire -d’assaut ; courons…</p> - -<p>— Tout beau, Pyrrhus ! répondit-il avec un sourire -triste. La vérité ne va pas si vite en besogne. Elle est nue -et sans armes, tandis que le moindre préjugé s’avance -avec le casque et la cuirasse. Sais-tu que la méthode -Galin-Paris-Chevé lutte depuis plus de trente ans contre -l’obstination de la routine ? qu’elle demande vainement -un concours, une épreuve publique, qui lui permette -d’établir sa supériorité ? que ses amis les plus puissants, -car elle en a deux ou trois, se sont brisés contre une -opposition injuste et intéressée ? que le grimoire s’est -retranché au faubourg Poissonnière dans une forteresse -imprenable ? Sais-tu que les apôtres que je t’ai montrés -à l’œuvre sont en butte à une vraie persécution ? qu’on -les dénigre, qu’on les injurie, qu’on les calomnie publiquement -par la plume de quelques faquins sans pudeur ? -N’as-tu pas lu dans les journaux cette lettre d’un voleur -qui écrivait à ses juges : « Pardonnez-moi, messieurs. -Il est vrai que vous m’avez pris la main dans le sac ; -mais j’ai dénigré M. Chevé dans l’intérêt du Conservatoire -et mérité par là votre indulgence ! »</p> - -<p>Je répondis à Maréchal qu’il se trompait ; que nous -<span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span> -étions en France, au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle ; que le pouvoir avait -intérêt à connaître la vérité, à comparer les méthodes, -à répandre le goût des arts, à civiliser la nation, et à -protéger les honnêtes gens. J’admets qu’une petite faction -jalouse défende obstinément un préjugé qui la fait -vivre. Mais l’égoïsme de quelques augures ne prévaudra -pas longtemps contre le bien public.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span></p> -<h2>X<br /> -<span class="smaller">LE CARNAVAL</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Bonne année. — Les bonbons à faux poids. — Petite guerre contre les -abus. — Ma besogne de l’an prochain. — La Bourse. — Le Jardin -des Plantes. — <ins class="correction">La Manufacture des tabacs</ins>. — Les théâtres. — Les -ateliers. — Les hôpitaux. — Le gymnase Triat. — Je ne suis pas -un homme sérieux, et je m’en trouve bien. — L’Académie. — Quatre -candidats : — M. O. F., — M. C. D., — M. H. M., — M. J. S. — Un -mot sur une brochure célèbre. — Une personne d’Orléans. — Ma -petite opinion sur le débat. — La politique au théâtre. — Encore la -revue des Variétés. — Explication d’une lettre de M. Guéroult à -M. Coignard. — Le carnaval. — Le deuxième bal de l’Opéra.</p></div> - - -<p>Bonjour et bon an, ma chère cousine. Tu recevras, -avec cette lettre, deux kilogrammes de bonbons, pesant -à peu près quinze cents grammes.</p> - -<p>Les grands confiseurs de Paris vendent leurs bonbons -six francs la livre. C’est donné. Par compensation, ils ont -le privilége de livrer à faux poids ces marchandises délicates, -dont le prix de revient est d’un franc cinquante -centimes environ.</p> - -<p>Cela te prouve que messieurs les confiseurs sont fort -<span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span> -au-dessus des épiciers dans la hiérarchie sociale. Si un -débitant de sucre et de café se trompait seulement de dix -grammes sur le poids de la marchandise, il s’entendrait -condamner à quinze jours de prison et cinquante francs -d’amende. On n’a jamais ouï dire qu’un confiseur eût -langui dans les cachots. Jamais un acheteur ne s’est -plaint d’avoir reçu moins que son compte. Si quelque -amant de la légalité s’avisait de porter un sac de bonbons -au vérificateur du poids public, le marchand pris en -faute mettrait le poing sur la hanche et répondrait fièrement : -« Ce n’est pas quatre cents grammes de sucre peint -que je vous ai vendus pour six francs ; c’est mon nom, -imprimé sur un sac blanc ou rose. Voici le sac, et mon -nom en toutes lettres : que peut-on exiger de plus ? »</p> - -<p>Tu as pu remarquer, ma chère cousine, que depuis -mon arrivée à Paris j’étais frappé de tous les abus, et je -les signalais volontiers. Est-ce à dire que j’aie l’esprit -acariâtre et prompt à se hérisser contre le mal ? Non, que -je sache. Si j’étais à Rome, les abus ne me choqueraient -point, car ils sont le fonds même de la civilisation pontificale. -Mais, à Paris, ils sautent aux yeux, parce qu’ils -se détachent plus en noir.</p> - -<p>Je t’en ai montré quelques-uns, je t’en ferai voir bien -d’autres. On prétend que les citoyens français n’ont pas -<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span> -le droit de tout dire ; je te prouverai le contraire avant -qu’il soit un an. Les bons jeunes gens de notre pays, -c’est-à-dire les hommes qui veulent rendre la maison -saine et agréable, sans la démolir brutalement, jouissent -d’un beau privilége ! Tu verras.</p> - -<p>Nous parlerons un jour de la Bourse, et de cette malheureuse -poule aux œufs d’or, que nos Spartiates -étranglent entre deux tourniquets. Je te ferai voir clairement, -quoique tu sois une simple femme, les dangers -de la morale étroite et de l’austérité niaise.</p> - -<p>Nous dirons deux mots du Jardin des Plantes, où -quelques vieux abus fleurissent et fructifient depuis -bientôt deux cents ans.</p> - -<p>Je te conduirai à la Manufacture des tabacs et je te -dévoilerai des mystères plus curieux que ceux de l’Hôtel -des monnaies.</p> - -<p>Nous ferons un tour dans les théâtres de Paris, sans -oublier le grand Opéra, que l’innocente Europe nous -envie. De ces hauteurs sublimes où la raison s’égare -dans les nuages de carton, nous descendrons ensemble -jusque dans les bas-fonds de la cuisine dramatique. Tu -verras les antres obscurs où un directeur privilégié attire -les malheureux écrivains pour leur emprunter jusqu’à -leur montre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span></p> - -<p>Je te promènerai dans les ateliers des peintres et des -statuaires. Nous chercherons ensemble pourquoi les arts -vont mal, ou, ce qui est pis encore, ne vont pas.</p> - -<p>La distance est petite, aujourd’hui surtout, entre -l’atelier et l’hôpital. Nous courrons les hôpitaux, et je -prierai un grand homme de la théorie ou de la pratique, -M. Claude Bernard ou M. Velpeau, de nous conduire -par la main à travers ces maisons gémissantes. Peut-être -même nous exposerons-nous aux foudres bourgeoises de -M. Prudhomme, car je veux savoir si l’invasion des confréries -religieuses a poussé ou entravé le progrès de l’assistance -publique. Tu verras (duel étrange !) la Bienfaisance -aux prises avec la Charité.</p> - -<p>Un soir, si nous avons le temps, nous irons, vers -quatre heures et demie, au gymnase de M. Triat, et tu -verras des miracles aussi surprenants que ceux que je -t’ai montrés à l’École de médecine, dans l’enseignement -de M. Chevé.</p> - -<p>Les Parisiens ont décidé d’un commun accord que -ton cousin n’était pas un homme sérieux. Tant mieux ! -cousine ! C’est à ce prix qu’on achète le droit de traiter -sans danger les questions sérieuses. Nous parlerons de -l’enregistrement, du libre échange, des abus les plus -invétérés et des réformes les plus brûlantes. Les Parisiens -<span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span> -ne feront qu’en rire, jusqu’au moment où ils nous -comprendront. Si j’essayais de peindre en style sérieux -la splendeur de notre instruction publique, l’éclat des -lycées, la prospérité des colléges communaux (s’il en -reste), l’enthousiasme des professeurs, l’empressement -des élèves, les bienfaits de M. de Falloux, et les grandes -choses que M. Fortoul a perpétrées jusqu’à sa mort, -je serais bon à noyer. Mais nous badinerons encore une -fois sur ce texte lamentable, et peut-être un ministère -réparateur transformera-t-il nos plaisanteries en décrets.</p> - -<p>Nous parlerons aussi de l’Académie française, et l’occasion -ne se fera pas attendre. Un fauteuil est vacant ; -quatre candidats, m’a-t-on dit, sont en présence. L’un -est peut-être le plus aimable et le plus délicat de nos -prosateurs ; un esprit distingué, féminin, adoré des -femmes du monde qu’il excelle à faire pleurer ou sourire. -Il n’a ni la perfection adamantine de M. Mérimée, -ni le grand style et le grand cœur de madame Sand, ni -les splendeurs éblouissantes de M. Théophile Gautier. -Il ne <i>porte</i> pas <i>l’âme déchirée jusqu’à mourir</i>, comme -ce cher et malheureux Alfred de Musset ; mais il est -tout plein des qualités brillantes et vivantes qui nous -charment dans Marivaux.</p> - -<p>L’autre est un cousin germain de Colin d’Harleville : -<span class="pagenum" id="Page_171">[p. 171]</span> -poëte autant qu’il faut l’être pour écrire une comédie en -vers élégants ; inventeur timide mais souvent original ; -modéré de parti pris dans le comique et le pathétique ; -observateur rigoureux de la mesure et du bon goût ; -moraliste irréprochable et aimable. Son talent se compose -de toute une collection de qualités moyennes, non de -celles qui passionnent la foule entassée dans un théâtre, -mais de celles qui attachent les esprits posés et font tourner -sans bruit sur leurs gonds les portes des académies.</p> - -<p>Ces deux candidats se rencontrent tous les jours dans -les mêmes salons ; ils voient le même monde et s’étayent -sur les mêmes appuis. Si leurs titres au fauteuil n’étaient -pas plus que suffisants, chacun d’eux pourrait ajouter à -son bagage une comédie soit en vers, soit en prose, intitulée : -<i>les Rivaux amis</i>.</p> - -<p>Je ne vois dans le camp ennemi que deux champions -armés en guerre. L’un est un historien libéral, très-savant, -très-droit, très-honnête, et pauvre. Son livre -est toute une bibliothèque de faits exacts et d’idées -justes. Je voudrais, dans un intérêt d’avenir, que les -écrivains français eussent la force de concentrer notre -histoire en deux volumes ; car les gros bagages s’égarent -quelquefois et n’arrivent pas sans accident à la postérité. -Mais mêlons-nous de nos affaires.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_172">[p. 172]</span></p> - -<p>Le quatrième et dernier candidat, non pas dans -l’ordre du mérite, est un philosophe, un orateur, un -politique. C’est l’homme du <i>Devoir</i>, de la <i>Liberté</i>, de la -<i>Religion naturelle</i> ; homme de principes plutôt que de -parti. Il a prononcé des discours éloquents dans une -chaire et fait des leçons remarquables à la tribune de -l’Assemblée constituante. Ses auditeurs à la Sorbonne -et au Conseil d’État ont conservé pour lui une estime -mêlée d’admiration. Mais il ne saurait être élu que par -une coalition des républicains avec les orléanistes et -les légitimistes ; et je ne sais si l’homme du Devoir achètera -un fauteuil à ce prix.</p> - -<p>Puisque nous sommes en pleine politique, laisse-moi -dire deux mots d’une brochure nouvelle. Elle est -intitulée : <i>le Pape et le Congrès</i>, mais on l’appelle tout -simplement la brochure. C’est en effet la brochure par -excellence, celle qui se distingue entre les autres brochures -comme l’aigle entre les autres oiseaux. Depuis -tantôt huit jours il n’est question que de cela en Europe. -Toutes les nations en parlent ; quelques personnes en -crient.</p> - -<p>La pièce en elle-même est un écrit fort simple, fort -modeste et fort net, remplissant trois feuilles d’impression. -Le style est correct, sans aucune recherche d’élégance, -<span class="pagenum" id="Page_173">[p. 173]</span> -et mâle sans nulle affectation de rhétorique. -L’auteur doit être un homme d’affaires, car il va droit -au fait et néglige les préambules.</p> - -<p>Ses confrères (les écrivains libéraux) avaient embrouillé -comme à plaisir la question romaine. L’un se -livrait à des déclamations inutiles contre les abus du -gouvernement pontifical et ce que Luther appelle la -pourriture de Rome. L’autre, en véritable écolier, semait -le ridicule à pleines mains sur un gouvernement -insupportable sans doute, mais digne de tous les respects.</p> - -<p>L’auteur de la brochure a dit et prouvé du ton le plus -grave et le plus respectueux, que le gouvernement du -pape, tel qu’il est aujourd’hui, sacrifie deux millions -d’Italiens et compromet le catholicisme. Il indique poliment -un moyen infaillible de limiter le mal et de sauver -presque tout un peuple, sans nuire aux intérêts véritables -de la religion. Il fait mieux : il relève le chef spirituel -de l’Église ; il détache d’une main pieuse les liens -qui enchaînaient le pape aux vils intérêts de ce monde. -Il place au-dessus de tous les trônes une chaire auguste -et sainte ; il forge avec l’or de l’Europe une tiare plus -sacrée que toutes les couronnes. Enfin, par un acte de -modestie qu’on ne saurait trop louer, il soumet ses plans -à l’approbation du congrès de Paris.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span></p> - -<p>Je ne sais pas ce que le congrès pourra dire, car tous -les congrès de l’Europe se sont jusqu’à présent réunis -sans moi. Mais j’approuve la brochure et j’adore les -hommes de bonne volonté. Ceux qui veulent le bonheur -des nations et l’indépendance des peuples sont mes -amis. Je suis prêt à les défendre et à me faire tuer pour -eux, s’il le faut. Non-seulement je n’ai pas regretté mes -vingt sous, mais j’étais homme à signer la chose de -mon sang, et je pensais que tous les citoyens de la -France étaient du même avis.</p> - -<p>Hé bien ! non. Il y a une personne d’Orléans qui ne -raisonne pas comme nous. C’est un employé du gouvernement, -à ce qu’on m’a dit, et l’un des mieux salariés. -Mais n’importe ! il n’y a ni rang, ni fortune qui puisse -prévaloir contre la justice et la vérité. Ce fonctionnaire -a beau crier du haut de sa tête et faire plus de bruit -qu’une demi-douzaine d’insurgés : nous ne sommes -plus au temps où les hobereaux de province se soulevaient -impunément contre la loi et la conscience du -pays. Il y a une nation française, et un chef qu’elle a -choisi ou accepté, et un gouvernement qu’elle appuiera -de toutes ses forces, tant qu’il marchera dans le droit -chemin. Il y a, par-dessus tout, une autorité sacrée et -inviolable, quel que soit l’homme qui l’exerce : l’autorité -<span class="pagenum" id="Page_175">[p. 175]</span> -du bon sens et du bon droit. Je ne connais pas l’auteur -de la brochure, étant peu répandu dans le monde littéraire. -Mais si je savais dans quel café on le trouve tous -les soirs, j’irais lui serrer la main et lui dire en bon -normand :</p> - -<p>« Allez, marchez ! il y a un homme d’Orléans qui -clabaude contre vous, mais vous avez pour vous la -France, l’Italie, et tout ce qu’il y a de meilleur et de -plus vaillant en Europe. On prend plus de mouches, -comme dit l’autre, avec une cuillerée de miel qu’avec -un tonneau de vinaigre. Le miel, c’est le bien des nations, -le soulagement du pauvre monde et la délivrance -des opprimés. Serviteur au vinaigre d’Orléans ! Personne -ici n’est tenté de le boire. Orléans par-ci, Orléans par-là ; -Orléans ne fera pas ses frais cette année ; Paris et -Bologne, Florence et Modène, Parme, Ancône et la -pauvre Pérouse arrangeront leurs affaires en 1860 -comme s’il n’y avait pas d’Orléans ! »</p> - -<p>Je lui dirais encore, à cet écrivain éloquent et sage : -« Vous avez le poing solide ; frappez donc sur vos adversaires, -et frappez dur. Je les connais de vieille date. -Non-seulement notre crédulité fait toute leur science, -comme disait Voltaire, mais notre faiblesse et notre -complaisance font toute leur force. Il est facile de les -<span class="pagenum" id="Page_176">[p. 176]</span> -dominer, il est impossible de les séduire. Les bons procédés, -les tolérances, les concessions, les donations, les -constructions, les enorgueillissent sans les soumettre, -et les enflent sans les satisfaire. Tout ce qu’on fait pour -eux les rend plus exigeants ; qui les oblige s’oblige. Essayez -d’une méthode qui a fait ses preuves. Un vieillard -d’une maison d’Orléans s’est mis en tête de brider ces -gens-là. Il les a tenus sous sa main de 1830 à 1848. Et -pas un n’a bronché ! Et ils ont prouvé par une obéissance -unanime qu’ils étaient véritablement les serviteurs -du Dieu fort. Quiconque sera fort devant eux, sera -leur Dieu. »</p> - -<p>Pardonne-moi, chère cousine, cette divagation politique. -Je ne suis pas coutumier du fait ; mais la politique -envahit tout, même les salons et les théâtres. -L’Europe est très-vivante, cette année. Depuis la glorieuse -demi-campagne que nous avons faite cette année -en Italie, on a vu comme une résurrection des esprits. -Il n’y a pas un bonnetier qui ne s’intéresse aux affaires -publiques ; M. et madame Denis ne s’endorment plus -sans jeter un coup d’œil sur la mappemonde. Le dernier -événement dramatique est une pièce assez bien -faite où l’on a cru reconnaître l’histoire du petit Mortara. -Le directeur de la Porte-Saint-Martin encaisse tous les -<span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span> -soirs 5,000 francs, qui ne sont pas précisément le denier -de saint Pierre ; et les applaudissements de la foule -semblent tomber sur la joue de M. Louis Veuillot.</p> - -<p>Mais je m’étais promis de te parler du carnaval, et je -m’aperçois que je n’en ai pas dit un mot. C’est partie remise. -Aussi bien le carnaval commence à peine. Je n’ai -rencontré qu’un petit domino fort éclaboussé, qui trottinait -sur le boulevard entre minuit et une heure. Le -second bal de l’Opéra, qu’on espérait pour la veille -de Noël, a été remis à huitaine. C’est une politesse que -nous avons faite à ces personnes d’Orléans.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_178">[p. 178]</span></p> -<h2>XI<br /> -<span class="smaller">UN DÎNER DE CHASSEURS</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Pourquoi cette lettre est datée d’Alsace. — Introduction du vomissement -dans la langue politique. — Danger à éviter. — Les matassins -journalistes. — La ville de Bouxviller. — Les petites capitales de -l’Allemagne. — Pourquoi les Alsaciens ne parlent-ils pas le français ? — Je -rencontre des protestants. — Horreur ! — Définition de la <i>Raison</i>, -par M. Lacordaire. — Éloge des hérétiques, par quelques catholiques. — Je -réponds victorieusement, à la romaine. — La chasse. — Dîner -à Ingviller. — Les convives. — La conversation tombe dans la politique. — Circulaire -de M. Billault. — Utilité des sous-préfets et des -receveurs particuliers. — Cinquième et sixième roues. — Affaires de -Rome. — Opinions de quelques chasseurs sur la question brûlante. — Trois -discours. — Un homme de 1816. — Un homme de 1830. — Un -homme de 1848. — Avenir de la coalition ultramontaine. — Les convives -se mettent au lit.</p></div> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Me voilà bien loin de Paris ; à cent vingt lieues, ou -peu s’en faut. Mais garde-toi de croire que je sois exilé -ou déporté. Les pauvres gens qui veulent mal de mort à -tous les esprits libéraux ne sont pas en faveur à Paris. -On ne les écoute que pour les siffler ; leurs gros mots ne -<span class="pagenum" id="Page_179">[p. 179]</span> -blessent qu’eux-mêmes. Ils ont enrichi la langue parlementaire -de quelques termes nouveaux, empruntés au -dictionnaire des halles ; mais cette innovation, qui avait -fait la fortune de M. Louis Veuillot, ne réussit point à -ses alliés. Un évêque pamphlétaire m’accusait dernièrement -d’avoir <i>vomi de lâches calomnies</i> contre le gouvernement -du -<ins class="correction" id="NT_22">saint-père</ins>. -L’expression n’était ni évangélique, -ni académique. Cependant le bailleur de fonds du <i>Journal -de Rome</i> a cru s’honorer en l’employant à son tour. -Il l’a ramassée dans la fange où elle était tombée, et il -la lance à son tour contre un journaliste plus autorisé -que moi. Je ne sais pas si les 139 millions de catholiques -admireront cet abus d’une métaphore sale, mais je me -demande ce que deviendrait le langage des hommes si -les amis de l’Italie répondaient à ses ennemis sur ce ton ? -La modération, les convenances, la pudeur s’engloutiraient -dans un même naufrage. La langue officielle descendrait -de trope en trope au niveau du Catéchisme poissard. -Tous les Moniteurs de l’Europe iraient cueillir des -fleurs de rhétorique dans les jardins de la Villette et il -faudrait attacher un matassin de Molière à la rédaction -de chaque journal.</p> - -<p>Quant à moi, ma chère cousine, je suis trop bien élevé -pour juger en style de mandement la conduite de la -<span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span> -cour de Rome. Si même un enfant terrible de l’Église -monte dans une chaire française pour bombarder de ses -gros mots le gouvernement dont il tient son titre, je suis -prêt à déclarer politiquement que la bouche de monseigneur -laisse tomber des perles et des roses. Mais il ne -m’est peut-être pas défendu d’admirer dans ses effets les -plus foudroyants</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse ind">Cet esprit d’imprudence et d’erreur</div> -<div class="verse">De la chute des rois funeste avant-coureur.</div> -</div> - -<p>Les Parisiens étaient généralement de cet avis lorsque -j’ai quitté Paris pour venir chasser en Alsace.</p> - -<p>Bouxviller est une ville de quatre à cinq mille âmes, -bien laborieuse, bien commerçante, et singulièrement -pittoresque, malgré tout son commerce et toute son industrie. -Les vieux édifices n’y manquent pas, ni les -costumes du bon temps. Un peintre de Paris qui était -venu par hasard, y a loué un appartement pour l’année. -Les mœurs des habitants sont antiques, c’est-à-dire -simples, douces, hospitalières et patriarcales : leurs idées -sont modernes.</p> - -<p>Cette petite ville se souvient d’avoir été la capitale du -comté de Hanau. Elle est un peu déchue de sa noblesse, -mais elle a gagné en prospérité. L’Allemagne est pleine -<span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span> -de petites capitales auxquelles je souhaite le même sort. -Lorsqu’on voit quelques milliers d’habitants s’exténuer -toute l’année pour subvenir au luxe mesquin d’une cour -ridicule, on regrette que toutes les principautés féodales -ne soient pas absorbées dans une grande monarchie, -comme Bouxviller dans l’empire français. Il y aurait -assez de quatre souverains en Allemagne. Trente-quatre -gouvernements, c’est beaucoup.</p> - -<p>Il y a deux cents ans que l’Alsace est réunie à la France, -et nos départements du Rhin ont eu le temps de devenir -français. Ils le sont par le cœur, par la gloire, par les -souvenirs du premier Empire, par les douleurs de 1814 -et de 1815, par le sang versé en Crimée et en Italie depuis -la résurrection de nos drapeaux. Mais ils ne savent -pas encore notre langue, et cela me fâche. Je ne crois -pas qu’un cinquième de la population alsacienne ait -appris le français après deux cents ans. C’est peut-être -un dixième qu’il faudrait dire, peut-être moins encore. -Les femmes surtout sont rebelles à l’étude, et, n’ayant -jamais su qu’un mauvais allemand, elles n’enseignent -pas autre chose à leur petite famille.</p> - -<p>Je sais bien que les jeunes gens vont presque tous à -l’armée et qu’ils y apprennent le français ; mais ils l’oublient -au village, ayant fort peu d’occasions de le parler. -<span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span> -Ils ne retiennent que les trois ou quatre jurons indispensables -à la vie du soldat. N’y aurait-il pas quelque -moyen de hâter l’éducation de ce million d’hommes ? -Je me figure qu’il suffirait de quelques encouragements, -de quelques primes offertes aux familles les mieux instruites, -de quelques prix en argent distribués dans les -écoles primaires. Le paysan s’applique à bien élever sa -volaille, depuis qu’il a l’espoir d’obtenir, au comice, une -médaille de vingt-cinq francs. On n’a jamais songé à -récompenser les pères de famille qui apprennent le français -à leurs enfants. C’est un oubli facile à réparer.</p> - -<p>Un malheur, hélas ! irréparable, c’est l’invasion du -protestantisme dans cette belle province. Bouxviller, -Ingviller et les communes environnantes sont infestées -du poison de l’hérésie. Il y a là bien peu de maisons où -l’on ne voie dans le <i>poêle</i>, c’est-à-dire dans la plus belle -chambre, les portraits de Luther, de Calvin, de Zwingle -et de Mélanchthon. Je regardais avec une admiration mêlée -d’horreur ces quatre apôtres de la révolte, qui ont -arraché soixante millions d’âmes à la foi catholique. Ce -n’est pas qu’ils aient de mauvaises figures, mais on lit -dans leurs yeux la résolution implacable d’obéir à la -raison. Or, qu’est-ce que la raison ? « La fille du néant, » -comme l’a fort bien dit M. Lacordaire. « Elle vient du -<span class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span> -démon, » c’est M. Lacordaire qui l’a dit. Et il y a gros à -parier que cette définition figurera prochainement dans -le Dictionnaire de l’Académie !</p> - -<p>J’avais tout lieu de supposer que les protestants d’Alsace, -en qualité de rebelles, foulaient aux pieds les lois -de l’Empire ; qu’ils refusaient l’impôt, se dérobaient à la -conscription, méprisaient la morale et pillaient le bien -d’autrui. Car enfin, une secte damnée à l’avance serait -bien sotte de se refuser aucun plaisir ici-bas. Les -renseignements que je pris sur place me jetèrent dans un -véritable étonnement. Un policeman catholique m’assura -que l’empereur n’avait pas de sujets plus dévoués, plus -paisibles, plus irréprochables que ces hérétiques maudits. -Un officier catholique me jura que ses meilleurs soldats -étaient des protestants. Un percepteur catholique -m’apprit que non-seulement les protestants se faisaient -un devoir de payer leurs impôts, mais que plus d’un -mettait une sorte de coquetterie à verser, le 1<sup>er</sup> janvier, -toutes ses contributions de l’année. Un garde général -catholique me déclara que, dans un canton où les protestants -composent les trois quarts de la population, les -quatre-vingt-treize centièmes des délits forestiers étaient -commis par des catholiques. Je ne pouvais en croire mes -oreilles. « Cependant, messieurs ! m’écriai-je avec l’autorité -<span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span> -de la foi, il est certain que les catholiques sont -plus éclairés que les protestants, puisqu’ils ont la lumière -d’en haut. En outre, ils sont plus riches, puisque</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse ind">Dieu prodigue les biens</div> -<div class="verse">A ceux qui font vœu d’être siens ! »</div> -</div> - -<p>On me répondit poliment que je me trompais sur l’un -et l’autre point. Que la jeunesse hérétique était plus -instruite que la nôtre, parce que les pasteurs, hommes -capables et pleins de zèle, s’adonnaient passionnément à -la culture des esprits ; tandis que nos bons curés d’Alsace -ne savent que dire la messe et anathématiser les -protestants. On ajouta que les protestants cultivaient -mieux la terre, élevaient des constructions plus propres, -s’adonnaient plus hardiment à l’industrie et faisaient -de bien autres fortunes que les catholiques. On me fit -voir des villages protestants d’une propreté éblouissante, -des terres en plein rapport, des manufactures admirables, -comme celle de M. Goldenberg et celle de M. Schattenman. -On me montra des hameaux et même des villes -catholiques, où l’oisiveté, l’ivrognerie et la misère régnaient -fraternellement, quoique les femmes eussent -l’habitude d’entendre une messe par jour, et que les -hommes célébrassent plus de cent fêtes tous les ans.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span></p> - -<p>— Vous voyez, me dit un hérétique, que l’influence de -Rome se fait sentir assez loin. On pourrait la comparer -à ce vent du sirocco, qui souffle dans les déserts d’Afrique, -et qui nous casse bras et jambes à Strasbourg. C’est un -grand bonheur pour nous, d’avoir trouvé un abri contre -le vent qui vient de Rome. Et songez que, si nos rois du -<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle avaient permis que la France fût protestante, -elle serait plus instruite, plus riche et plus morale qu’elle -ne l’est aujourd’hui.</p> - -<p>Cette hypothèse révolta mon orgueil catholique.</p> - -<p>— Monsieur, m’écriai-je au protestant, voilà ce que -j’appelle un monument insigne d’hypocrisie et un tissu -ignoble de contradictions<a id="NoteRef_1"></a><a href="#Note_1" class="fnanchor">[1]</a> !</p> - -<div class="footnote"> -<p><a id="Note_1"></a><a href="#NoteRef_1"> -<span class="label">[1]</span></a> L’auteur de cette phrase est N. S. P. le pape Pie IX, parlant d’une -brochure célèbre. On pourrait l’avoir oublié, car le temps n’est plus -où toutes les paroles du saint-père se gravaient profondément dans -les esprits.</p></div> - -<p>Par ce moyen, je lui fermai la bouche. Car, entre -nous, son raisonnement était difficile à réfuter, et, lorsqu’on -n’est pas sûr d’avoir raison contre les gens, le -plus court est de leur dire des injures.</p> - -<p>Notre partie de chasse fut très-gaie et finit bien. Un -grand propriétaire de Bouxviller, chasseur consommé, -nous conduisit dans une admirable forêt qui couvre les -<span class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</span> -derniers versants des Vosges. Il y a là tout un peuple de -lièvres et de chevreuils que le maître ménage avec soin, -pour le plaisir de ses amis. Il faisait froid, mais le givre -étincelait au soleil, les bouvreuils et les mésanges sifflaient -dans le branchage des arbres, sur la tête du chasseur -immobile. Je ne suis pas rêveur de mon état et je -n’ai jamais bayé aux corneilles de la poésie, mais je ne -connais pas de plaisir plus âpre et plus vivant que de -m’adosser au tronc moussu d’un vieux chêne, les pieds -dans la neige, un bon fusil dans les mains, le regard -plongé dans les broussailles, l’oreille tendue vers la voix -des chiens. La chasse approche, le cœur bat, le chevreuil -déboule au galop, faisant ployer le taillis devant -sa poitrine fauve : le coup part, la bête tombe : victoire ! -Si tu voyais le joli broquart que j’ai roulé lundi matin ! -Nous en avons pris quatre autres avec neuf lièvres, -avant l’heure du dîner.</p> - -<p>Notre aimable hôte avait eu soin de commander un -festin pantagruélique chez le meilleur aubergiste d’Ingviller. -Chacun de nous fêta le vin rouge de Neuviller et -fit honneur à la cuisine. Ce ne fut pas sans bavarder copieusement -sur toutes choses, et même sur la politique. -La politique est à la mode cette année, je crois te l’avoir -déjà dit.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</span></p> - -<p>Nous étions dix-huit chasseurs, de toutes les paroisses. -Un peintre de Paris, un filateur de Rouen, un manufacturier -de Strasbourg, un propriétaire breton, un bon -jeune homme de Quévilly ; les autres nés ou domiciliés -dans l’arrondissement.</p> - -<p>On loua d’un commun accord une circulaire de M. Billault -que tout le monde avait lue dans le <i>Courrier du -Bas-Rhin</i>. Le maire d’Ingviller, homme fort capable, -m’expliqua comment un simple avis du ministre à ses -préfets pouvait simplifier l’administration.</p> - -<p>— Personne, nous dit-il, ne s’était encore avisé du -changement que les chemins de fer et les télégraphes -doivent amener dans les affaires publiques. Nous avions -autant d’employés dans les bureaux, nous consommions -autant de papier à lettres que sous le règne des diligences. -Une affaire se compliquait en passant de bureau en bureau, -de carton en carton, et l’on n’en voyait jamais la -fin. Du jour où les préfets verront les choses par eux-mêmes, -et rien n’est plus facile aujourd’hui, la bureaucratie -n’aura pas le temps d’embrouiller les questions, et -elles se résoudront toutes seules.</p> - -<p>— Mais alors, dis-je à mon tour, les sous-préfets deviendront -inutiles !</p> - -<p>— Ils le sont depuis longtemps, répondit un convive -<span class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</span> -dont je ne me rappelle plus le nom. La sous-préfecture -est une cinquième roue dont l’entretien coûte assez -cher. Il n’y a pas de ville un peu importante où l’on ne -trouve un président, un procureur impérial, un officier -de gendarmerie, un commissaire de police, un maire, et -plus de dix hommes qui sont les correspondants naturels -et les auxiliaires assurés du préfet. La sous-préfecture -était nécessaire en 1800, lorsqu’il s’agissait de -créer l’unité administrative de la France ; mais l’unité -ne nous manque pas en 1860, et nous sommes centralisés -autant et plus qu’il ne faut. Je comprends encore -l’autorité des sous-préfets, lorsque les distances étaient -longues, les communications difficiles, et que le préfet -pouvait à grand’peine exécuter une fois par an sa tournée -obligatoire. Mais, aujourd’hui que toutes les villes -se touchent, aujourd’hui que la plupart des préfets -pourraient exécuter, sans fatigue, une tournée tous -les deux mois, je ne vois plus à quoi nous servent -ces trois cent soixante-treize administrateurs qui touchent -de 4,500 à 8,000 francs d’appointements, sans -compter les frais de bureaux, les frais de représentation, -le logement dans un édifice public, etc., etc. Direz-vous -que les sous-préfectures sont des écoles où l’on -étudie pour devenir préfet ? On étudierait bien mieux au -<span class="pagenum" id="Page_189">[p. 189]</span> -Conseil d’État, ou dans les bureaux de la préfecture.</p> - -<p>Cette nouveauté me séduisit à première vue. Les économies -de dix millions ne sont pas à dédaigner, et -j’évaluais à dix millions par an ce luxe de trois cent -soixante-treize cinquièmes roues.</p> - -<p>— Mais, dis-je au réformateur, il me vient une autre -idée. N’avons-nous pas aussi trois cent soixante-treize -receveurs particuliers dans l’administration des finances ? -Les percepteurs recueillent l’impôt direct et le portent -au receveur particulier, qui le transmet au receveur général. -Je ne suis pas un homme sérieux, mais je m’imagine -que nos trois cent soixante-treize receveurs particuliers -coûtent presque aussi cher à l’État que nos trois cent -soixante-treize sous-préfets. Voilà une sixième roue à -laquelle vous n’avez pas songé. Il fallait bien en prendre -son parti lorsque les routes étaient longues et peu sûres. -Mais nous sommes en 1860, et dites-moi, je vous prie, -s’il en coûterait plus de temps et de danger aux percepteurs -de vos communes pour transporter leurs fonds à -Strasbourg que pour les voiturer à Saverne ? Elles n’y -perdraient pas cinquante francs par année, et l’État y -gagnerait pour le moins dix millions. Au demeurant, je -suppose que les hommes qui nous gouvernent arriveront -un jour à penser comme nous. Ils s’appliquent à diminuer -<span class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</span> -le nombre des fonctionnaires en améliorant leur -sort. Et puisque nous parlons de l’administration des -finances, j’ai ouï dire que le ministre avait supprimé -dix-huit cents perceptions en dix années, sans que la -rentrée des impôts en eût souffert.</p> - -<p>Je ne sais plus par quelle transition l’on vint à parler -de la question romaine. Tous les convives étaient catholiques, -au moins par le baptême ; cependant la majorité -déclara qu’elle n’était point possédée du besoin d’avoir -pour chef spirituel un souverain temporel.</p> - -<p>— Moi, dit un brave Alsacien, je n’ai pas d’ambition -pour moi ; à plus forte raison n’en ai-je point pour le -pape. Si l’on me mettait une triple couronne sur la -tête, on me fatiguerait beaucoup. Je ne souhaite -point à autrui ce que je ne voudrais pas pour moi-même.</p> - -<p>— Moi, dit un autre, je serais assez flatté de voir -notre pape sur un trône ; à la condition toutefois que -ses sujets s’en trouveraient bien. Un homme qui gouverne -les gens malgré eux et qui fait tirer des coups de -fusil sur son peuple, c’est un roi si l’on veut, mais ce -n’est plus un pape.</p> - -<p>— Moi, reprit un troisième, si notre curé se mettait -sur les rangs pour être maire, je lui conseillerais de retourner -<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span> -à l’église. Et cependant un curé maire, c’est encore -moins singulier qu’un prêtre roi.</p> - -<p>— Moi, dit un autre, j’ai été pour le pouvoir temporel -jusqu’à l’année 1858. Mais l’affaire Mortara m’a refroidi ; -l’affaire Padova m’a glacé ; l’affaire Castellani -m’a fait de la peine ; le sac de Pérouse m’a révolté. Je -veux avant tout que le pape soit un saint homme, et je -serai bien aise de lui voir ôter son pouvoir temporel, -pour que personne ne commette plus de crimes en son -nom.</p> - -<p>Quelqu’un objecta que l’affaire Castellani n’était pas -des plus graves. Un moine romain s’échappe de son -couvent ; ce n’est pas la faute du saint-père. Le fugitif -se marie chez nous, mange la dot de sa femme et lui -laisse quelques enfants sur les bras : ce n’est pas la faute -du saint-père. Le drôle retourne à Rome ; on lui donne -les filles à confesser : ce n’est pas la faute du saint-père.</p> - -<p>— Pardon, interrompit un vieux chasseur de Pfaffenhofen. -J’ai une forêt, j’y mets du lapin, pour avoir le -droit de chasser en tout temps. Mon lapin s’échappe et -va manger vos récoltes sur pied : est-ce que je ne vous -dois pas des dommages-intérêts ? Le pape a un royaume ; -il y met du moine ; c’est son affaire. Mais, si le moine -s’échappe du royaume et vient chez nous manger des -<span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span> -dots et des innocences, n’avons-nous rien à réclamer ?</p> - -<p>Quelques convives trouvèrent la comparaison plaisante ; -quelques autres la trouvèrent juste. Mais le propriétaire -breton, qui avait longtemps dévoré sans rien -dire, réclama la parole avec une certaine solennité.</p> - -<p>— Messieurs, dit-il, je suis un homme de 1816. Je regrette, -par devoir ou par habitude, un jeune prince qui -vit à l’étranger, qui se soucie médiocrement de régner -sur nous, et qui, dans tous les cas, ne saurait fonder -une dynastie, puisqu’il n’a pas d’héritier. Voilà ma couleur -politique. J’ai de la religion comme vous tous, -c’est-à-dire que je <i>crois</i> sans examiner et sans pratiquer.</p> - -<p>» Pour ce qui est du clergé ultramontain, qui tend -depuis quelques mois à soulever la France, je ne l’aime -pas, et je l’estime peu. Nos souverains légitimes l’ont -comblé de bontés ; on pourrait presque dire qu’ils ont -été victimes de leur complaisance pour lui. Il les a trahis -en 1830, pour baiser la main de Louis-Philippe, en -1848 pour caresser la blouse du peuple, en 1852 pour -tomber aux pieds de l’empereur. Cependant, le jour où -ces ultramontains donneront le signal de la croisade, je -m’armerai !</p> - -<p>— Pourquoi ? cria-t-on de tous côtés.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_193">[p. 193]</span></p> - -<p>— Parce que…</p> - -<p>— Moi, reprit le manufacturier de Rouen, je suis -un homme de 1830. J’adore (disons-mieux), j’estime et -je regrette une famille qui voyage depuis douze ans dans -toute l’Europe. Ce n’est pas qu’elle ait fait beaucoup -pour la gloire de la France, mais elle a fait énormément -pour sa prospérité. Si Dieu avait permis qu’elle régnât -jusqu’en 1860, nous aurions moins d’autorité en Europe, -mais nous n’y aurions pas d’ennemis. Nous n’aurions -pas pris les drapeaux de l’Autriche, mais nos administrateurs -ne nous traiteraient pas en Autrichiens. Nous -aurions tout autant de chemins de fer, de télégraphes, -de milliards et de crédit, et la dette publique serait -moins forte de moitié. C’était, d’ailleurs, une belle famille ; -elle a éprouvé de grands malheurs, elle a défendu -contre le peuple les priviléges sacrés de la bourgeoisie, -elle a perdu un trône plutôt que de reconnaître -l’égalité des citoyens entre eux, et je l’aime peut-être -pour ces raisons. Du reste, je suis voltairien comme -M. Thiers, comme M. Villemain et tous les grands -hommes de 1830. J’ai la statuette de Rousseau sur ma -cheminée, auprès du buste de M. Cousin. Voltaire et -Rousseau sont mes hommes, et je me moque de mon -curé comme du pap… Pardon ; j’allais dire une sottise. -<span class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span> -La vérité, messieurs, est que le jour où la faction ultramontaine -nous donnera le signal de la croisade, je m’armerai !</p> - -<p>— Pourquoi ?</p> - -<p>— Parce que…</p> - -<p>— Messieurs, dit à son tour le manufacturier strasbourgeois, -si vous faisiez cette imprudence, je m’armerais -aussi, mais contre vous. Je suis pourtant un homme -de 1848. Je n’ai ni voté pour le prince-président, ni -envoyé mon adhésion à l’Élysée, comme plusieurs de -vos demi-dieux l’ont fait après le 2 décembre. Je n’ai -pas assisté aux conférences de la rue de Poitiers. Je -n’ai vu aucun de mes amis prendre le portefeuille d’un -ministère. Mais j’aime la France, et tout homme qui la -fera grande au dehors, prospère au dedans, est sûr de -mon appui. Je n’aime pas le despotisme monstrueux qui -ronge le cœur de l’Italie, et quiconque lui déclarera la -guerre m’aura pour soldat. Quel que soit son nom, -son passé, l’origine de son pouvoir, il n’a qu’à me montrer -la route, je marcherai.</p> - -<p>» Vous allez dire que je ne suis pas un homme de principes ; -j’en conviens, mais les hommes qui vous traînent -à leur remorque ont changé de principes presque aussi -souvent que d’habit. Ils ont écrit sur leur drapeau tous -<span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span> -les mots du dictionnaire, les uns après les autres, et suivant -les besoins du temps. L’ordre à tout prix et la paix -à tout prix, la liberté et l’obéissance, le respect des -lois et le saint devoir de l’insurrection, le patriotisme -français et le patriotisme européen, la nécessité d’un -gouvernement fort, la nécessité d’un gouvernement parlementaire, -la protestation des journalistes, les lois de -septembre, les banquets, la Pologne, guerre aux Anglais, -droit de visite, et mille autres devises qui pourraient -se résumer en un mot : <i>opposition</i>. On les a vus -Autrichiens quand nous avions la guerre avec l’Autriche ; -Anglais quand nous n’étions pas d’accord avec -l’Angleterre ; ultramontains le jour où le pape nous -dit des injures. La même action leur semble bonne ou -mauvaise, suivant l’homme qui la fait. Pour moi, -quand l’action est bonne, j’approuve l’auteur, d’où -qu’il vienne, et je me mets à son service. Cependant, -messieurs, je suis sûr que nous ne viendrons pas aux -mains. On ne fait pas de croisades lorsqu’on n’a pas la -foi. Si les nouveaux champions du saint-père se rassemblaient -jamais en un corps d’armée, ils partiraient eux-mêmes -d’un commun éclat de rire en entendant des voltairiens, -des protestants et même des israélites répondre -à l’appel. La coalition se disperserait au milieu d’une -<span class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</span> -gaieté folle, et votre état-major rentrerait à l’Académie -française par une porte dérobée. Et les voltairiens -de 1827, et les déistes de 1828, et les libéraux de 1829, et -les insurgés de 1830, offriraient un fauteuil au dominicain -Lacordaire, histoire de se consoler et de s’amuser -un peu.</p> - -<p>Sur ce discours, on se leva de table, et chacun se mit -au lit sans avoir convaincu personne.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</span></p> -<h2>XII<br /> -<span class="smaller">UN CLOU CHASSE L’AUTRE</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Deux lettres d’Orléans. — La pénitente mariée. — Nouvelles d’un évêché -trop remuant. — La croisade. — Un mot en passant sur M. Lacordaire. — La -gare de Nancy. — Je me trompe sur le sens des mots. — Protection, -prohibition, libre échange, vie à bon marché. — On me tire -d’erreur et l’on me donne un journal. — Discussion de mes compagnons -sur la lettre de l’empereur à M. Fould.</p></div> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Je vivais tranquille en Alsace, et je me promenais en -gros souliers avec les plus honnêtes gens du monde, -quand on m’apporta deux lettres d’Orléans. Mon cœur -battit ; je me figurai dans le premier moment qu’un haut -fonctionnaire de cette ville m’adressait enfin par la poste -une réponse qu’il me doit<a id="NoteRef_2"></a><a href="#Note_2" class="fnanchor">[2]</a>. Mais je fus bientôt désabusé. -Je lus d’abord un billet anonyme qui peut se résumer -ainsi :</p> - -<div class="footnote"> -<p><a id="Note_2"></a><a href="#NoteRef_2"> -<span class="label">[2]</span></a> Voir la <a id="FootnoteRef_XII"></a><a href="#Footnote_XII">note</a> à la fin du chapitre.</p></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span></p> - -<div class="blockquot ind"> -<p>« Mon cher Valentin, si tu me promets l’indiscrétion -la plus absolue, je te conterai un fait assez particulier. -Une dame de cette ville est mariée à un chrétien qui ne -<i>pratique</i> pas. Elle a pour directeur un saint homme qui -souffre impatiemment cet état de choses, et qui l’autorise -à choisir un remplaçant dans l’assemblée des fidèles, -si le mari refuse de se convertir. Si tu prends intérêt à -cette curiosité religieuse et morale, écris-en deux mots -à ta cousine. Aussitôt ta lettre lue, je t’enverrai d’autres -détails. »</p> -</div> - -<p>Tu vois, cousine, que je ne me suis pas fait prier. -Maintenant, il me vient un doute. Le secret de la confession -est renfermé d’ordinaire entre deux personnes. Donc, -la lettre anonyme que je viens de résumer ne peut venir -que du confesseur ou de la pénitente. Or, je ne croirai -jamais qu’elle soit du confesseur.</p> - -<p>L’autre lettre est signée d’un des noms les plus honorables -du Loiret. Je la transcris d’un bout à l’autre, sans -y changer un seul mot, par la raison fort simple que le -style de mon correspondant vaut mieux que le mien.</p> - -<div class="blockquot ind"> -<p>« Décidément, notre ville est appelée à jouer son rôle -dans la haute comédie du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Notre évêque s’agite. -Tous les dimanches, grande réception à l’évêché. -Grand dîner tous les deux jours ; les fonctionnaires y -<span class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</span> -sont conviés par fournées. A table, monseigneur engage -ouvertement la conversation sur les affaires de Rome. -Il a lu publiquement certaines lettres qui apportaient à -sa brochure une adhésion inattendue. On a beaucoup -remarqué celle de M. Victor Cousin. L’amant de madame -de Longueville et de quelques anciennes jolies -femmes, le professeur révolutionnaire de 1828, l’insurgé -de 1830, qui éleva sur la place du Carrousel un monument -à son ami Farcy ; le philosophe athée, panthéiste, -déiste et finalement éclectique, l’éditeur enthousiaste de -la <i>Confession d’un vicaire savoyard</i>, a passé avec armes -et bagages dans la petite armée de monseigneur Dupanloup. -Heureusement, si le bagage est lourd, les armes -sont émoussées.</p> - -<p>» On vient d’enterrer à Montmartre le dernier soldat -de Louis XV ; il est permis de supposer que le dernier -aventurier de la Fronde n’ira pas loin. M. Cousin prie -notre évêque de <i>mettre aux pieds du saint-père l’expression -de son respect et de son dévouement</i>. Le pape en -voudra-t-il ? J’imagine qu’il est embarrassé des recrues -qui lui viennent de l’Académie. Que dira-t-il de M. Thiers -en grand uniforme de croisé ? M. Villemain était, il y a -quinze ans, l’ennemi déclaré des jésuites. Il les voyait -partout, et jusque sous la table du conseil, chez le roi -<span class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</span> -Louis-Philippe. Cette appréhension obstinée le harcelait -si violemment, qu’il en fit une maladie. Le voilà tombé -d’un mal dans un autre. Il me rappelle ce pauvre diable -qui louchait en dedans, et se fit opérer par un oculiste. -L’art fit un miracle en sa faveur et le guérit si bien de -son infirmité, qu’il loucha en dehors jusqu’à la fin de -sa vie.</p> - -<p>» On nous affirme pour certain que M. Lacordaire -entrera de plain-pied à l’Académie française. Si l’événement -donne raison aux prophètes de l’évêché, vous verrez -passer sur le pont des Arts un moine en grand costume, -et quel moine ! Un apologiste de l’inquisition, un -général de ces dominicains qui avaient le privilége de -brûler les gens ! Je sais que le carnaval excuse bien des -choses ; mais la plupart des académiciens ont trop d’âge -et de raison pour qu’on leur passe une fantaisie de carnaval. -Avant de s’embarquer dans cette inexcusable folie, -qu’ils regardent les bustes des hommes sérieux dont -l’Institut est peuplé ; ou, simplement, qu’ils arrêtent -leurs yeux sur M. Guizot, cette statue vivante de l’ordre -et de la liberté ! Qu’ils épargnent à l’illustre chef du -protestantisme libéral un spectacle aussi injurieux pour -les politiques de 1830 que pour les révolutionnaires -de 1789 !</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</span></p> - -<p>» M. Lacordaire est un homme de talent, je l’avoue. -Il a parlé avec une certaine éloquence pour et contre -tous les principes de la Révolution. Il a défendu et -écrasé vaillamment les droits impérissables de la raison -humaine. Il a brillé parmi les montagnards de 1848 et -donné des garanties sérieuses au parti de la réaction. Le -pape l’a justement béni et maudit tour à tour. Il est -capable de servir utilement et de compromettre terriblement -la coalition qui l’adopte. Mais ce chevalier errant -du catholicisme, cet avocat de toutes les causes, cet -enfant terrible de l’Église, porte un habit qui ne doit -pas entrer à l’Académie. Les dominicains ne se contentaient -pas de brûler les hommes ; ils brûlaient aussi -les livres, et c’est un privilége qu’ils n’ont pas encore -abdiqué.</p> - -<p>» Je reviens à notre évêché. Grâce à la prépondérance -de M. Dupanloup et au zèle de son état-major, les choses -sont tendues dans le diocèse d’Orléans. Savez-vous combien -nous avons de sociétés religieuses organisées et -soumises à la direction de l’évêque ? Il y en a douze dans -la ville, qui toutes, le jour d’une élection, obéissent -comme un seul homme !</p> - -<p>» Tous les membres de ces sociétés sont invités à tour -de rôle aux soirées de monseigneur. Si bien qu’on y voit -<span class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span> -les ouvriers et les artisans coudoyer les chefs du parti -légitimiste. Le compagnonnage religieux foisonne dans -les salons, et, quoique les dames n’y soient pas admises, -les boucles d’oreilles n’y manquent pas.</p> - -<p>» Nos dévotes ne doutent point que le pape ne soit à -la veille de monter sur le bûcher. Elles sont fanatiques -de M. Dupanloup, comme il convient. On m’assure -qu’elles portent du violet, en l’honneur de leur évêque. -Autrefois le chevalier portait les couleurs de sa dame. -Les béguines en chapeau violet, c’est le monde renversé.</p> - -<p>» Je ne sais si la même agitation se fait sentir autour -de tous les évêques, mais, si toute la France ressemble à -Orléans, il y a une croisade dans l’air. La lettre de l’empereur -au pape a calmé l’effervescence des courages et -fait tomber la mousse. On s’escrimait hardiment contre -une brochure anonyme ; pour attaquer la lettre impériale, -il faut prendre un ton plus rassis. Les plus militants -se sont déconcertés un jour ou deux ; mais, en -revanche, il faut que la situation se dessine, depuis qu’il -n’y a plus de biais possible. »</p></div> - -<p>Tu comprendras facilement, ma chère cousine, que -cette lettre m’ait arraché aux loisirs de la campagne et -ramené bien vite à Paris. Je suis trop jeune pour avoir -vu les croisades, et ma curiosité s’accroît de mon ignorance. -<span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span> -Mon paquet fut bientôt fait. Trois de mes compagnons -se décidèrent à revenir avec moi, pour certaines -affaires qu’ils avaient à Paris. Tu les connais un peu, si -je ne me trompe, sinon par leurs noms propres, du moins -par leurs opinions politiques. Nous les appellerons, en -trois chiffres, MM. 1816, 1830 et 1848.</p> - -<p>En relisant cette grande lettre d’Orléans, je ne songeais -pas à me demander comment un dignitaire de -l’Église, logé dans un palais impérial, et salarié sur le -budget, pouvait organiser, aux frais de l’État, dans une -maison de l’État, une conspiration tapageuse contre les -volontés libérales du chef de l’État. Mes réflexions ne -s’égaraient pas si loin ; j’étais tout à l’espérance de voir -une croisade, ou du moins une scène de la Ligue, ou -pour le moins une copie des agitations plaisantes de la -Fronde. Déjà mon imagination, aidée d’un peu de -mémoire, me montrait des moines cuirassés jusqu’au -troisième menton, des orateurs tondus pérorant sur la -borne, le mousquet au poing ; M. Villemain porté en -triomphe sous les arceaux des halles centrales, M. Cousin -chevauchant au petit pas avec une grosse académicienne -en croupe ; les dames en chapeau violet et les -bedeaux au nez rouge chantant des mazarinades autour -du palais Mazarin ! Mes compagnons de voyage ne trouvaient -<span class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</span> -point la situation plaisante, et discutaient avec -une certaine vivacité sur les priviléges du saint-père et -les droits du peuple français. Il y avait quatre ou cinq -jours que nous n’avions lu de journaux.</p> - -<p>Je descendis à la gare de Nancy pour faire provision -de nouvelles, et je vis du premier coup d’œil que l’agitation -avait gagné jusque-là. Cent voyageurs de tout âge, -de toute condition et de toute provenance s’arrachaient -une demi-douzaine de journaux, lisaient à haute voix, -ou discutaient par groupes sans parvenir à s’entendre. -Je ne vis ni drapeaux, ni cuirasses, ni mousquetons, -ni croix de drap rouge, et ce qui m’étonna particulièrement -fut de n’entendre nommer ni le pape, ni le cardinal -Antonelli, ni même M. Dupanloup. Les mots de -<i>protection</i>, de <i>prohibition</i> furent les seuls que je -saisis à la volée, parce qu’ils étaient dans toutes les -bouches. On parlait aussi de <i>libre échange</i> et de <i>vie à -bon marché</i>. Je ne manque pas de sagacité ; tu as pu le -remarquer plus d’une fois. Je devinai qu’on débattait à -mots couverts cette grande question qui remue la ville -d’Orléans.</p> - -<p>— Messieurs, dis-je en me glissant dans un groupe, -je connais les choses dont vous parlez, et vouloir feindre -avec moi ne vous servirait de rien.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span></p> - -<p>» Sans doute la <i>protection</i> dont il s’agit est celle que -notre gouvernement et notre armée ont bien voulu prêter -au saint-père durant plus de dix ans. Vous avouerez, -si vous êtes juste, que le protégé manque un peu -de reconnaissance envers ses généreux protecteurs.</p> - -<p>» Le mot de <i>prohibition</i> s’applique évidemment aux -abus de toute sorte, injustices, violences, confiscations, -brigandages, spoliations, vols d’enfants, que nous -avons essayé, mais en vain, de prohiber dans l’État -pontifical. Mon seul regret à moi, c’est que la prohibition -n’ait pas été plus efficace et que le cardinal Antonelli -ait appuyé de toute son obstination les choses que -la France prohibait de toute sa sagesse.</p> - -<p>» Le <i>libre échange</i> est sans doute celui que la brochure -impériale conseillait au saint-père, dans l’intérêt de tous -les chrétiens. Si Pie IX avait échangé librement contre -une dotation raisonnable ce malheureux domaine temporel -qui périt entre ses mains, la papauté n’en serait -que plus riche, plus tranquille et plus considérée ; et -trois millions d’Italiens béniraient le vicaire de Jésus-Christ, -au lieu de blasphémer son nom.</p> - -<p>» Il me semble qu’en tout cela le gouvernement français -joue un rôle fort honorable, outre qu’il s’exprime -beaucoup plus poliment que ses protégés ; et je m’étonne -<span class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</span> -de vous entendre dire que vous donneriez votre <i>vie à -bon marché</i> pour défendre l’absurdité contre la vérité, -la fureur contre la raison, les abus contre la justice !</p> - -<p>Je fis une pause, et j’attendis les applaudissements -du public. Mais l’auditoire ouvrait de grands yeux et -n’avait pas l’air de me comprendre.</p> - -<p>Un vieux monsieur qui tenait le <i>Moniteur</i> à la main -me demanda si j’arrivais de Pontoise ? Je répondis que -Pontoise était sur la ligne du Nord, que j’arrivais de -Bouxviller (Bas-Rhin), et que mon excellent ami, -M. Feyler, nous avait fait faire des chasses magnifiques.</p> - -<p>— Eh bien, reprit le vieillard, acceptez ce numéro du -<i>Moniteur</i> et lisez-le sans perdre de temps. Vous comprendrez -que la question romaine est bien passée de -mode depuis ce matin. Non pas que les Français soient -devenus indifférents au sort de l’Italie, mais ils comptent -sur l’empereur et ses alliés pour affranchir pacifiquement -les victimes du pouvoir temporel. Ce qui nous -émeut tous aujourd’hui, c’est la publication d’un admirable -programme, une révolution démocratique descendue -d’en haut, la promesse d’un bien-être et d’une -prospérité que tous les gouvernements avaient refusés -aux classes pauvres. La poule au pot, rêvée par Henri IV, -deviendra sous peu une réalité palpable, et ceux qui -<span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span> -n’aiment pas la poule bouillie seront libres de la remplacer -par un chapon rôti. On sonne le départ ; prenez, -lisez et applaudissez.</p> - -<p>Je partis à toutes jambes en remerciant le vieillard, et -je lus à haute voix, dans le wagon, la lettre de l’empereur -à son premier ministre. Mes compagnons m’écoutèrent -de toutes leurs oreilles, sans faire aucune observation. -Au demeurant, le texte était d’une clarté qui -rendait tout commentaire inutile. Moi qui ne connais -rien aux questions de finance (car je donne souvent une -pièce de dix francs pour une pièce de cent sous), je devinai -comment la réforme de quelques tarifs et la suppression -du mot <i>prohibé</i> pouvait améliorer la vie matérielle -de tout un peuple et décupler la richesse de la -France.</p> - -<p>La lecture achevée, je dis à mes compagnons :</p> - -<p>— Je ne doute pas, messieurs, que vous ne rendiez -une justice éclatante à l’auteur de cette lettre. Il a beau -n’être pas de vos amis, la justice vous commande de -reconnaître en lui le bienfaiteur de la nation.</p> - -<p>— Moi ! s’écria le filateur de Rouen, l’homme de 1830 : -que je bénisse la main qui me ruine ! Cette lettre m’a -porté un coup mortel ; je suis perdu sans ressource ; mes -pauvres enfants n’ont plus de pain ! Hélas ! je vivais heureux, -<span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span> -tranquille, à l’abri d’une sage et bienfaisante prohibition. -Mon outillage était primitif, mon capital modeste, -mes produits médiocres ; mais le commerce s’en -contentait, faute de mieux, et je faisais en toute sécurité -des bénéfices énormes. Que vais-je devenir ? Il faudra ou -que je me laisse écraser par la concurrence anglaise, ou -que je double mon capital, que je perfectionne mon matériel, -que j’améliore mes produits ! Impossible de gagner -ce que je gagnais autrefois, si je ne double le -chiffre de mes affaires et la somme de mes tracas ! Et -pourquoi, je vous le demande ? Pour que la vile multitude -ait la satisfaction de mettre des bas ! Je retourne à -Rouen ; je harangue mes mercenaires ; je les insurge -contre un pouvoir odieux qui veut les enrichir à nos -dépens. Que tous les manufacturiers suivent mon exemple ! -Avant six mois, nous aurons soulevé les masses et -relevé, grâce à nos ouvriers, le trône de la bourgeoisie !</p> - -<p>— Mon cher monsieur, reprit l’homme de 1848, je -suis manufacturier comme vous. J’occupe un millier de -braves gens qui m’aiment et qui se feraient tuer pour -moi. Chacun d’eux gagne en moyenne trois francs par -jour, et cette petite somme est loin de suffire aux besoins -d’une famille. C’est que tout est cher en France, depuis -le pain jusqu’à la blouse. Le jour où le programme -<span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span> -impérial aura pris la forme d’une loi, toutes les choses -nécessaires à la vie baisseront de prix, et mes ouvriers -seront plus riches, sans que je leur donne un sou de plus.</p> - -<p>— Mais vous serez plus pauvre, vous ! La concurrence -de l’étranger vous forcera d’abaisser vos prix !</p> - -<p>— Assurément. Mais, si mes bénéfices sont diminués -de moitié, j’en serai quitte pour produire deux fois -plus ! Les consommateurs ne manqueront point, soyez-en -sûr. Nous avons quelques millions de Français qui marchent -pieds nus, et il faudra plus d’une semaine pour -leur fabriquer des bas !</p> - -<p>— Messieurs, interrompit l’homme de 1816, je ne me -suis jamais occupé de ces bagatelles, et nos souverains -légitimes n’y songeaient pas beaucoup plus que moi. -Henri IV a bien dit un mot sur l’affaire dont vous vous -entretenez, mais ni Louis le Grand, ni Louis le Bien-Aimé, -ni Louis le Désiré, n’ont abaissé leur esprit jusqu’à -la chaussure de nos manants. Il se peut toutefois que la -lettre en question porte des fruits agréables au menu -peuple ; raison de plus pour que les honnêtes gens lui -refusent leur approbation. Un vrai Français aime mieux -souffrir sous ses rois légitimes, suivant l’usage immémorial -de la monarchie, que d’être heureux sous un -usurpateur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span></p> - -<p>— Vous en parlez bien à votre aise, répliqua le républicain. -Je ne suis point l’ami de Napoléon III, car il -a renversé violemment mon parti, au moment où mon -parti s’apprêtait à le renverser ; mais je préfère un ennemi -qui nous fait du bien à un ami qui nous fait du mal.</p> - -<p>La discussion durait encore lorsque le train nous déposa -tous ensemble à la gare de Paris.</p> - -<hr class="tb" /> -<div class="page-break"></div> - -<p><a id="Footnote_XII"></a><a href="#FootnoteRef_XII">N<span class="smcap">OTE</span></a>. — Les -premières lignes de ce chapitre exigent -deux mots d’explication. Monseigneur Dupanloup, -évêque d’Orléans, dans un mandement qui fit assez de -bruit, m’avait consacré le paragraphe qu’on va lire :</p> - -<div class="blockquot ind"> -<p>« Puis-je aussi vous rappeler sans rougir les lâches -calomnies vomies, c’est le mot, contre le saint-père et -contre son dévoué ministre, par une plume française ? -Il est vrai qu’avant d’outrager Rome, elle s’était exercée -déjà au mépris de l’hospitalité reçue, et agréablement -moquée de cette Grèce, qui, quoi qu’on puisse -dire encore d’elle et contre elle, n’en est pas moins la -seule en Europe qui tienne l’étendard levé contre -l’éternel ennemi du nom chrétien. »</p></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</span></p> - -<p>A cette agression tant soit peu brutale, je répondis -par la lettre suivante :</p> - -<div class="blockquot ind"> -<p class="entete"> -« Schlittenbach, 8 octobre 1859.<br /> -<br /> -» Monseigneur,<br /> -</p> - -<p>» J’habite, avec ma famille, une petite maison isolée -dans le département du Bas-Rhin. Les journaux de -scandale n’arrivent pas jusqu’à nous. C’est vous dire -que nous ne recevons ni le <i>Figaro</i>, ni l’<i>Univers</i>, ni les -mandements politiques des évêques. Mais un habitant -de Saverne, qui s’intéresse à moi, et n’aime pas qu’on -me dise des injures, m’a envoyé une copie de votre dernier -pamphlet.</p> - -<p>» Vous êtes, monseigneur, un esprit libéral. Vous -avez défendu la liberté de l’enseignement, ou du moins -ce que le clergé français déguisait sous ce pseudonyme. -Vous tolérez l’étude des auteurs classiques, et vous avez -des petits séminaires où l’on joue la tragédie en grec. -Vous avez tenu tête à M. Veuillot avec un courage assez -rare chez les hommes de votre rang, et vous ne vous -êtes incliné devant ce grand génie que le jour où le -pape lui a donné raison contre vous.</p> - -<p>» Aujourd’hui, monseigneur, vous défendez la liberté -<span class="pagenum" id="Page_212">[p. 212]</span> -de la presse. Vous faites mieux que de la défendre, vous -la pratiquez hardiment, ouvertement, avec cette fierté -mâle que l’assurance de l’impunité donne aux héros en -robe longue. Le mandement n’était autrefois qu’une petite -gazette épiscopale, traitant des œufs, du beurre et -du fromage, et des choses qu’il est permis de manger en -carême. Vous le transformez en journal politique, sans -rien payer au timbre et sans verser aucun cautionnement. -Garanti par un caractère sacré contre les rigueurs -de la police correctionnelle, vous déclarez la guerre à -votre ancien souverain et notre fidèle allié, le roi de -Sardaigne. Vous ne ménagez pas même le gouvernement -qui, de Savoyard vous a fait Français, de prêtre -vous a fait évêque, et qui vous donne un traitement -pour que vous le serviez. Vous affichez vos diatribes sur -des murs qui appartiennent à l’État ; vous les faites lire -en chaire par des fonctionnaires publics, nourris aux -frais de l’État ; et le prince qui vient d’accorder une amnistie -à ses ennemis vaincus et découragés, daigne -laisser une apparence de triomphe à votre petite insurrection. -Vous aviez deux bonnes raisons pour garder le -silence, puisque vous êtes né sous le sceptre du roi de -Sardaigne et que vous vivez dans l’empire français. -Est-il possible que l’habit ecclésiastique vous ait affranchi -<span class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</span> -de vos deux souverains légitimes pour vous soumettre -à un petit prince étranger ?</p> - -<p>» Ne croyez pas, monseigneur, qu’un sentiment de -rancune personnelle m’ait inspiré ces réflexions. Vous -m’avez maltraité, il est vrai, mais en si bonne compagnie, -que c’était me faire beaucoup d’honneur. Je consens -à rester jusqu’à la fin de mes jours dans la catégorie -où vous m’avez rangé, avec le roi de Sardaigne -et tous les glorieux chefs de la révolution italienne. Je -confesse même entre nous que je ne savais pas mériter -tant de gloire en plaidant la cause d’un peuple opprimé.</p> - -<p>» Peut-être auriez-vous pu employer des expressions -plus courtoises contre un homme poli et lettré. Mais -la polémique religieuse a ses mœurs. Elle a transporté -dans le langage les torches et les chevalets dont elle -n’ose plus faire emploi dans la vie pratique. Le feu sacré -de l’inquisition a passé tout entier dans l’éloquence des -hommes.</p> - -<p>» Je m’en suis aperçu dès le premier mandement, je -veux dire dès le premier article de votre nouvel ami, -M. Veuillot. Lorsqu’on m’a dit que ce père Duchesne de -l’Église allait me déclarer la guerre, j’ai craint quelques -objections sérieuses à mes théories, ou quelque réfutation -terrible des faits que j’avais avancés. Déjà je préparais -<span class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</span> -toutes les armes de la logique et de l’histoire : quelle -naïveté ! M. Veuillot s’est borné à me dire des injures, -comme vous, monseigneur, et à dénoncer mon livre à -la police. Car il est plus facile de ruiner un éditeur que -de ruiner un argument, et la réplique la plus saisissante -sera toujours une saisie.</p> - -<p>» Aux termes de la loi, monseigneur, je pourrais exiger -l’insertion de cette lettre dans votre plus prochain -numéro, c’est-à-dire dans votre prochain mandement ; -mais je ne veux point abuser de mon droit, et il me -suffit d’avoir raison.</p> - -<p>» Je baise avec respect votre anneau pastoral et je -m’incline humblement, monseigneur, devant le caractère -sacré dont vous êtes revêtu. »</p></div> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</span></p> -<h2>XIII<br /> -<span class="smaller">LES ULTRAMONTAINS ET LES GALLICANS</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Définition de l’ultramontain. — L’armée du pape contre l’empereur -des Français. — Le gouvernement est patient. Il reçoit des boulets -et renvoie des dragées. — Le clergé gallican. — Hincmar et Bossuet. — La -déclaration de 1682. — Belle conduite du clergé gallican. — Mandement -de monseigneur de Condom. — Moralité.</p></div> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Lorsqu’on parle ici d’un évêque ultramontain, on -entend sous ce mot un prélat qui a son corps dans la -ville d’Arras ou d’Orléans et son âme à Rome, au delà -des Alpes, en pays d’Outremonts ou d’Ultramonts.</p> - -<p>Chacun sait que les ultramontains sont une fraction -et même une faction très-puissante dans le haut -clergé. Secte contraire à toutes les libertés publiques et -nationales, toujours prête à sacrifier la nation au souverain, -et le souverain à un petit prince étranger. On -les a vus complices très-résolus de tous les maîtres qui -se sont assis sur le peuple français, et révolutionnaires -<span class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</span> -très-fougueux lorsqu’un mot d’ordre venu de Rome -les a lancés contre le roi ou l’empereur de notre pays. -Aujourd’hui même, la fureur qui les emporte contre le -gouvernement impérial n’est comparable qu’à leur servilité -du 2 décembre. S’ils pouvaient renverser à coups -de mandements l’édifice que leurs mandements ont consolidé -jadis, l’Empire ne serait plus qu’une ruine.</p> - -<p>La nation ne veut aucun bien à ces hommes, qui -seront toujours ses ennemis. Si quelques dévotes d’Arras -et quelques Dupanlouves d’Orléans se coiffent de violet -en l’honneur de leurs évêques, l’immense majorité du -peuple français supporte impatiemment les homélies -révolutionnaires de ces insurgés du despotisme.</p> - -<p>Le gouvernement les supporte. Patiemment ? Je ne -sais. Avec plaisir ? J’en doute. Est-ce la reconnaissance -des services rendus ? est-ce la crainte d’une pire exaspération -qui conseille à l’empereur et à ses ministres une -patience plus qu’évangélique ? Pour résoudre cette question, -il faudrait être plus grand clerc que je ne le suis. -Ce que je comprends fort bien, c’est que les évêques -ultramontains, soulevés contre l’empereur des Français -et son allié le roi de Sardaigne, impriment impunément -les écrits les plus audacieux. La liberté de la -presse, qu’on a promis de nous rendre à tous, quand -<span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span> -nous serions trop vieux pour en user, existe dès à présent -pour quelques pamphlétaires mitrés. Le droit de -réunion, qu’on nous refuse encore, est accordé généreusement -à de formidables sociétés ultramontaines qui enrôlent -les hommes par milliers. Autant on est sévère pour -nous, pauvres petits révolutionnaires de la liberté, -autant on est indulgent et respectueux pour la révolution -théocratique.</p> - -<p>J’imagine que le gouvernement se croit assez fort -pour dédaigner les injures ultramontaines, parce qu’il -s’appuie sur le clergé gallican. On sait, ou du moins -on dit que la plupart des simples prêtres et quelques -évêques français sont dévoués aux libertés gallicanes -et même aux libertés publiques. On rappelle la glorieuse -tradition d’Hincmar, archevêque de Reims, contemporain -de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, -qui se prononça courageusement pour la cour de France -contre la cour de Rome. On évoque les souvenirs du bon -temps et le rôle démocratique des évêques élus par les -citoyens, héritiers des tribuns, investis du beau titre de -<i>défenseurs du peuple</i>.</p> - -<p>Si les évêques gallicans étaient encore animés du -même esprit, si le souverain pouvait voir en eux des -successeurs d’Hincmar et la nation des <i>défenseurs du -peuple</i>, -<span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span> -ni le gouvernement ni la nation ne seraient -désarmés en face de la révolte ultramontaine, et nous -aurions tort de désespérer de l’épiscopat français.</p> - -<p>On parle aussi de Bossuet, nouvel Hincmar, et de la célèbre -déclaration de 1682, qui maintint si fièrement les -droits de l’Église gallicane contre les prétentions du pape.</p> - -<p>Malheureusement, il est prouvé que les évêques gallicans -signèrent la déclaration de 1682 pour obtenir du roi -la révocation de l’édit de Nantes et les dragonnades. -L’histoire nous atteste qu’après le résultat obtenu, tous -les signataires de la déclaration écrivirent au pape pour -désavouer ce grand acte et humilier l’Église gallicane. -Il suit de là que ces héros en habit violet n’ont été -gallicans un jour que pour acheter le droit de persécuter -les citoyens, et qu’ils sont redevenus ultramontains, la -besogne faite.</p> - -<p>Bossuet lui-même, le grand Bossuet, ce père de l’Église -gallicane, comme on dit en plus d’un endroit, ne paraît -pas avoir été plus libéral, ni même plus gallican que -monseigneur Parisis, ou monseigneur Dupanloup. Si tu -veux lire le mandement ci-joint, qu’un de mes amis -m’envoie par la poste, tu te convaincras qu’entre le plus -brutal des ultramontains et le plus sublime des gallicans -il n’y a pas l’épaisseur d’un cheveu.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</span></p> - -<p class="headline">MANDEMENT DE MONSEIGNEUR L’ÉVÊQUE DE CONDOM -SUR LES AFFAIRES POLITIQUES.</p> - -<div class="blockquot ind"> -<p>« Dieu est le roi des rois. Il établit les rois comme -ses ministres et règne par eux sur les peuples. La personne -des rois est donc sacrée, et leur autorité est absolue. -Ils sont des dieux et participent en quelque façon -à l’indépendance divine. « J’ai dit : vous êtes des dieux, -et vous êtes tous enfants du Très-Haut. » (Ps., <span class="smcap">LXXXI</span>, 6.)</p> - -<p>» Considérez le prince dans son cabinet. De là partent -les ordres qui font aller de concert les magistrats -et les capitaines, les citoyens et les soldats, les provinces -et les armées par mer et par terre. C’est l’image de Dieu -qui, assis sur son trône au plus haut des cieux, fait -aller toute la nature.</p> - -<p>» Tout l’État est en lui. En lui est la puissance, en lui -est la volonté de tout le peuple. Les sujets lui doivent -une entière obéissance. Ceux qui pensent servir l’État -autrement qu’en servant le prince et en lui obéissant -troublent la paix publique et le concours de tous les -membres avec le chef. Le prince ne doit rendre compte -à personne de ce qu’il ordonne : quand le prince a -jugé, il n’y a point d’autre jugement. Il faut lui obéir -<span class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span> -comme à la justice même ; sans quoi, il n’y a point -d’ordre ni de fin dans les affaires. La crainte est un frein -nécessaire aux hommes à cause de leur orgueil et de -leur indocilité naturelle. Il faut donc que le peuple -craigne le prince. La juste sévérité que Dieu fait éclater -si visiblement dans les livres saints doit être en quelque -sorte le modèle de celle des princes dans le gouvernement -des choses humaines.</p> - -<p>» Maintenant, ô rois, écoutez ! On voit auprès des -anciens rois un conseil de religion, et les plus sages -sont les plus dociles. Nous avons vu Samuel auprès de -Saül. Nathan, qui reprit David de son péché, entrait -dans les plus grandes affaires de l’État. Ira est nommé -« le prêtre de David. » Zabud était celui de Salomon, -et il est appelé « l’ami du roi » : marque certaine que -le prince l’appelait à son conseil le plus intime. On -peut rapporter en cet endroit le conseil du sage : -« Ayez toujours avec vous un homme saint, dont l’âme -revienne à la vôtre, et qui, voyant vos chutes secrètes -dans les ténèbres, les pleure avec vous, » et vous aide -à vous redresser.</p> - -<p>» Le prince est exécuteur de la loi de Dieu. Il fait -sanctifier les fêtes. Moïse fait mettre en prison et ensuite -il punit de mort, par l’ordre de Dieu, celui qui avait -<span class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</span> -violé le sabbat. La loi chrétienne est plus douce, mais -aussi se faut-il garder de l’impunité. Les ordonnances -sont pleines de peines contre ceux qui violent les fêtes, -et surtout le saint dimanche. Et les rois doivent obliger -les magistrats à tenir soigneusement la main à l’entière -exécution de ces lois, contre lesquelles on manque -beaucoup, sans qu’on y ait apporté tous les remèdes -nécessaires.</p> - -<p>» Le prince ne souffre pas les impies, les blasphémateurs, -les jureurs, les parjures, ni les devins. « Le roi -sage dissipe les impies et courbe des voûtes sur eux. » -(Prov., <span class="smcap">XX</span>, 26.) Il les enferme dans des cachots, d’où personne -ne les peut tirer. Ou, comme d’autres traduisent -sur l’original : « Il tourne des roues sur eux. » Il les -brise, il les met en poudre en faisant rouler sur eux -des chariots armés de fer, comme fit Gédéon à ceux de -Soccoth et David aux enfants d’Ammon. Le Seigneur dit -à Moïse : « Menez le blasphémateur hors du camp, -et que tout le peuple le lapide. » (Lévit., <span class="smcap">XXIV</span>, 13.) -Le prince doit exterminer de dessus la terre les devins -et les magiciens qui s’attribuent à eux-mêmes ou qui -attribuent aux démons une puissance divine. Les lois -des empereurs chrétiens, et, en particulier, celles de nos -anciens rois, Clovis, Charlemagne, et ainsi des autres, -<span class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span> -sont pleines de sévères ordonnances contre ceux qui -manquaient à la loi de Dieu ; et on les mettait à la tête -pour servir de fondement aux lois politiques.</p> - -<p>» Le prince doit employer son autorité pour détruire -dans son État les fausses religions. Ainsi Asa, ainsi -Ézéchias, ainsi Josias, mirent en poudre les idoles que -leurs peuples adoraient ; ils en brûlèrent les bois sacrés ; -ils en exterminèrent les sacrificateurs et les devins, et ils -purgèrent la terre de toutes ces impuretés. « Le prince -est ministre de Dieu. Ce n’est pas en vain qu’il porte -l’épée : quiconque fait le mal doit le craindre comme le -vengeur de son crime. » (Daniel, <span class="smcap">III</span>, 96-98.) Il est le -protecteur du repos public qui est appuyé sur la religion ; -et il doit soutenir son trône, dont elle est le fondement, -comme on a vu. Ceux qui ne veulent pas souffrir -que le prince use de rigueur en matière de religion -sont dans une erreur impie. Autrement, il faudrait -souffrir, dans tous les sujets et dans tout l’État, l’idolâtrie, -le mahométisme, le judaïsme, toute fausse religion ; -le blasphème, l’athéisme même, et les plus grands -crimes, seraient les plus impunis.</p> - -<p>» Dans la cérémonie du sacre, le roi promet « d’exterminer -de bonne foi, selon son pouvoir, tous hérétiques -notés et condamnés par l’Église. »</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span></p> - -<p>« Honorez le Seigneur de toute votre âme ; honorez -aussi ses ministres. » (Ecclésiast., <span class="smcap">VII</span>, 33.) Le sacerdoce -et l’empire sont deux puissances indépendantes, mais -unies. Les rois ne doivent pas entreprendre sur les droits -et l’autorité du sacerdoce ; et ils doivent trouver bon -que l’ordre sacerdotal les maintienne contre toute sorte -d’entreprise. Ils ne doivent pas croire, sous prétexte -qu’ils ont le choix des pasteurs, qu’il leur soit libre de -les choisir à leur gré : ils sont obligés de les choisir tels -que l’Église veut qu’on les choisisse.</p> - -<p>» Les princes ont soin non-seulement des personnes -consacrées à Dieu, mais encore des biens destinés à leur -subsistance. Toute la loi est pleine de semblables préceptes. -Abraham en laissa l’exemple à toute sa postérité, -en donnant à Melchisédech, le grand pontife du Dieu -Très-Haut, la dîme des dépouilles remportées sur ses -ennemis. Le peuple d’Israël ne se plaignait pas d’être -chargé de la nourriture des lévites et de leurs familles, -qui faisaient plus d’une douzième partie de la nation. -Au contraire, on les nourrissait avec joie. Il y avait, du -temps de David, trente-huit mille lévites, sans comprendre -les sacrificateurs, enfants d’Aaron. Tout le peuple les -entretenait de toute chose très-abondamment, avec leurs -familles ; on mettait dans cet entretien un des principaux -<span class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</span> -exercices de la religion et le salut de tout le peuple. -Néhémias protégeait les lévites contre les magistrats. -O princes ! suivez ces exemples. Prenez en votre garde -tout ce qui est consacré à Dieu, et non-seulement les -personnes, mais encore les lieux et les biens qui doivent -être employés à son service. Protégez les biens des -Églises, qui sont aussi les biens des pauvres. Souvenez-vous -d’Héliodore et de la main de Dieu qui fut sur lui -pour avoir voulu envahir les biens mis en dépôt dans -le temple. Combien plus faut-il conserver les biens non-seulement -déposés dans le temple, mais donnés en fonds -aux Églises ! Quel attentat de ravir à Dieu ce qui vient -de lui, ce qui est à lui, et ce qu’on lui donne, et de -mettre la main dessus pour le reprendre de dessus les -autels !</p> - -<p>» La plus grande gloire des rois de France leur vient -de leur foi et de la protection constante qu’ils ont donnée -à l’Église.</p> - -<p>» Les enfants de Clovis n’ayant pas marché dans les -voies que saint Rémi leur avait prescrites, Dieu suscita -une autre race pour régner en France. Les papes et toute -l’Église la bénirent ; l’empire y fut établi. Aucune famille -royale n’a jamais été si bienfaisante envers l’Église -romaine ; elle en tient toute sa grandeur temporelle.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</span></p> - -<p>» Après ces bienheureux jours, Rome eut des maîtres -fâcheux, et les papes eurent tout à craindre, tant des -empereurs que d’un peuple séditieux.</p> - -<p>» Le Saint Esprit a tracé le caractère des conquérants -ambitieux qui, enivrés du succès de leurs armes victorieuses, -se disent les maîtres du monde. Voici le premier -trait d’un conquérant injuste. Il n’a pas plutôt subjugué -un ennemi puissant, qu’il croit que tout est à lui. -Comme si c’était une rébellion de conserver sa liberté -contre son ambition, les guerres qu’il entreprend ne lui -paraissent qu’une juste punition des rebelles. Non content -d’envahir tant de pays qui ne relèvent de lui par -aucun endroit, il croit ne rien entreprendre digne de sa -grandeur, s’il ne se rend maître de tout l’univers. Ce -superbe roi n’a pas besoin de conseil ; l’assemblée de -ses conseillers n’est qu’une cérémonie, pour déclarer -d’une manière plus solennelle ce qui est déjà résolu, et -pour mettre tout en mouvement. Mais voici un dernier -trait : c’est de ne respecter ni connaître ni Dieu ni -homme, et de n’épargner aucun temple, pas même celui -du vrai Dieu.</p> - -<p>» Lorsque Dieu semble accorder tout à de tels conquérants, -il leur prépare un châtiment rigoureux. Dieu -inspire l’obéissance aux peuples, et il y laisse répandre -<span class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</span> -un esprit de soulèvement. Sans autoriser les rébellions, -Dieu les permet, et punit les crimes par d’autres crimes, -qu’il châtie aussi en son temps ; toujours terrible et toujours -juste. Il n’y a qu’une exception à l’obéissance -qu’on doit au prince, c’est quand il commande contre -Dieu. Un prince qui se fait haïr par ses violences est -toujours à la veille de périr. Ce n’est pas qu’il soit permis -d’attenter sur eux ; à Dieu ne plaise ! mais le Saint -Esprit nous apprend qu’ils ne méritent pas de vivre.</p> - -<p>» Antiochus mourut d’une mort misérable. Saül se -tua lui-même de désespoir. « Balthasar fut tué, et Darius -le Mède fut mis à sa place. » (Daniel, <span class="smcap">V</span>, 30, 31.) C’est -assez d’avoir rapporté ces tristes exemples, et nous nous -tairons du nombre infini qui reste. Les rois, comme -ministres de Dieu, sont avec raison menacés, pour une -infidélité particulière, d’une justice plus rigoureuse et de -supplices plus exquis. Et celui-là est bien endormi, qui -ne se réveille pas à ce tonnerre. « C’est une chose horrible -de tomber entre les mains du Dieu vivant. » (Hébr., <span class="smcap">X</span>, 31.) -Il vit éternellement ; sa colère est implacable et toujours -vivante ; sa puissance est invincible ; il n’oublie jamais ; -il ne se lasse jamais ; rien ne lui échappe.</p> - -<p class="signature"> -» †J. B<span class="smcap">ÉNIGNE</span>, évêque de Condom. »<br /> -</p></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</span></p> - -<p><i>P.-S.</i> Je rouvre ma lettre en toute hâte pour te garder -d’une méprise. Mon ami s’est moqué de moi. Le prétendu -mandement que tu viens de lire n’est qu’une -mosaïque découpée phrase par phrase dans un ouvrage -de Bossuet. Ce livre est intitulé : <i>Politique tirée des -propres paroles de l’Écriture sainte</i>. Bossuet l’a écrit -pour l’éducation du Dauphin, fils de Louis XIV.</p> - -<p>Averti de mon erreur, j’ai voulu m’assurer si du moins -les citations étaient exactes. Il ne s’en faut pas d’un seul -mot. C’est bien Bossuet qui a exposé ces théories monstrueuses. -C’est le père de l’Église gallicane qui immole -si gaillardement les peuples aux rois, qui humilie si -vaillamment la royauté devant le pape.</p> - -<p>Heureusement, ma chère cousine, le temps n’est plus -où les évêques donnaient des leçons de politique aux -enfants des rois. Un temps viendra peut-être où les rois -donneront aux évêques des leçons de politesse.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span></p> -<h2>XIV<br /> -<span class="smaller">L’EXPOSITION DES BEAUX-ARTS</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Le moment est bien choisi. — Nous sommes en paix, quoi qu’on -<ins class="correction" id="NT_40">die</ins>. — Les -nuages sont dans la lorgnette. — Annexion de la Savoie. — Il -faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. — Le berceau des grandes -familles. — Le spirituel et le temporel sont deux. — Le temporel est -soumis à des lois. — Réforme douanière. — Une lettre datée de -Lille. — Beaux-Arts. — La peinture et la sculpture vont assez mal -en France. — A qui la faute ? — Efforts des artistes. — Bon vouloir -du public. — Excellentes intentions du gouvernement. — Les expositions -bisannuelles. — Elles ont fait plus de mal que de bien. — Je -propose de les remplacer par des expositions permanentes. — Avantages -de mon projet. — Tout le monde y gagnera : le public, les artistes, -les critiques. — Moyen d’exécution. — Profit pour le budget. — Expositions -anglaises. — Le boulevard des Italiens.</p></div> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>La France et l’Europe sont en paix ; l’Italie, notre -sœur aînée, organise tranquillement son indépendance ; -l’Angleterre, notre alliée naturelle, unit ses intérêts aux -nôtres par le lien le plus étroit ; les éternels ennemis de -l’intelligence et de la liberté se suicident à coups de -<span class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</span> -mandements et d’encycliques ; le gouvernement impérial, -après dix années d’indécision, se jette résolûment -dans la voie sacrée de la démocratie, et reprend en -main la grande œuvre de 89 ; tout va bien. Le moment -n’est pas mal choisi pour traiter au coin du feu la question -des beaux-arts. Les arts sont les fruits de la paix, -le luxe honorable de la vie. La France est assez riche et -assez grande pour se donner ce luxe-là.</p> - -<p>Il est vrai que certains journalistes signalent tous les -matins de gros nuages à l’horizon ; mais je me figure -qu’ils n’ont pas bien essuyé leur lunette, et qu’une légère -vapeur condensée entre deux verres obscurcit, à -leurs yeux, la sérénité du ciel. L’un prétend que nos -ouvriers vont s’insurger en masse contre un traité de -commerce qui leur donne la vie à bon marché. L’autre -assure que nos paysans marcheront comme un seul -homme au secours d’un petit souverain d’Italie menacé -dans son pouvoir temporel.</p> - -<p>Si tous ces dangers étaient évidents ou probables, ou -simplement possibles, il y aurait presque de l’impertinence -à traiter dans un pareil moment la question des -beaux-arts. Mais j’ai beau lire les journaux et me travailler -à les comprendre, toutes ces billevesées de quelques -hommes sérieux m’amusent sans me persuader.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</span></p> - -<p>Est-il vrai que le roi Victor-Emmanuel ne puisse -nous donner un département très-pauvre et très-stérile -sans que l’Europe en prenne de l’ombrage ? Chacun sait -que la Savoie ajoutera beaucoup à nos dépenses et fort -peu à nos revenus. Ses honnêtes et pauvres habitants -ont besoin de routes, de chemins de fer et de mille -autres choses très-coûteuses que le Piémont ne saurait -leur donner sans obérer ses finances, et que la France -leur offrira presque gratis. En échange de notre libéralité, -que gagnons-nous ? La satisfaction de rentrer dans -nos frontières physiques et de fermer une porte qui -n’était jamais ni ouverte ni fermée. Le moindre propriétaire -a le droit de s’enclore, et l’on conteste au peuple -français le droit de s’enfermer chez lui ! J’avoue que -l’annexion de la Savoie nous arrondit un peu, mais -quelle nation voisine a le droit de s’en plaindre ?</p> - -<p>Si le Piémont était resté dans ses anciennes limites, -nous n’aurions pas plus songé à lui demander la Savoie -qu’il n’eût pensé à nous l’offrir. Le voilà, grâce à nous, -accru de toute l’Italie centrale : nos bienfaits lui commandent -un peu de reconnaissance ; son accroissement -nous commande de prendre quelques sûretés contre lui. -Nous fermons notre porte. Il en serait de même si dans -quelques années la Prusse s’agrandissait des petits États -<span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span> -protestants qui l’environnent. Nous applaudirions sincèrement -à cette grande et salutaire révolution, mais nous -ne saurions nous empêcher de faire un retour sur nous-mêmes -et de comprendre que la Prusse agrandie devient -un voisinage dangereux pour nous. Nous fermerions -notre porte et nous rappellerions à l’Europe que le Rhin -est fait pour couler entre l’Allemagne et nous. C’est une -vérité géographique que nous n’avons pas le droit d’oublier, -mais que nous aurons la discrétion de taire, aussi -longtemps que la carte d’Allemagne restera ce qu’elle -est aujourd’hui.</p> - -<p>Quelques personnes trouvent surprenant que le roi-zouave -nous abandonne la Savoie, qui est le berceau de -son illustre maison. Il faut que ces politiques soient -bien ignorants de l’histoire. Les Bourbons de France -n’ont-ils pas cédé la Navarre, qui était leur berceau ? -Les empereurs d’Autriche ont renoncé à la Lorraine. -Notre gracieuse alliée la reine Victoria ne songe plus à -régner sur le Hanovre. Quand les aigles sont devenus -grands, ils désertent leur nid.</p> - -<p>Un respectable souverain réclame obstinément une -province affranchie. Pour rentrer dans des droits qu’il a -perdus par sa faute, il confond le ciel et la terre, le spirituel -et le temporel. Il oublie les bienfaits du prince -<span class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</span> -qui l’a restauré sur son trône ; il sème à travers l’Europe -des paroles de révolte ; il s’efforce d’intéresser à son -budget tous les simples et tous les ignorants de la terre ; -il abuse d’une autorité sainte au profit d’un despotisme -impuissant et vindicatif. Ce prêtre d’un Dieu de paix -sème des brandons de discorde ; il aspire à voir l’univers -en feu, pour sauver une aile de sa maison.</p> - -<p>Cependant, ma chère cousine, nous pouvons traiter à -notre aise la question des beaux-arts. Le peuple français -est un peuple de bon sens. Si catholique qu’il puisse -être (et je crois qu’il l’est encore un peu), il sait faire -une différence entre les intérêts religieux et les petites -cupidités politiques. Il respecte poliment le chef de l’Église, -mais il n’ignore pas qu’un pouvoir temporel est -sujet à croître et à décroître, comme toutes les choses -temporelles. La paix, la guerre, les victoires, les défaites, -les traités, le vœu des nations, le soulèvement -légitime des opprimés, agrandissent ou réduisent tour à -tour les royaumes de ce monde. La seule royauté qui -n’ait rien à craindre des événements est celle qui n’est -pas de ce monde, suivant la belle expression du Christ. -M. Thouvenel, ministre des affaires étrangères, a établi -cette vérité mieux que je ne saurais le faire. C’est pourquoi -je ne te parlerai que des beaux-arts.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span></p> - -<p>On dit encore à Lille et à Rouen, chez quelques millionnaires -de mauvaise humeur, que le changement de -notre système douanier met la France à deux doigts de -sa perte. Si une telle assertion était fondée, j’aurais bien -mauvaise grâce à parler peinture aujourd’hui. Mais un -grand manufacturier de Lille m’a fait l’honneur de m’écrire -une lettre des plus rassurantes. Tous nos riches, -grâce au ciel, ne sont pas des égoïstes. Un grand industriel -de Mulhouse, après avoir lu la lettre de l’empereur -à M. Fould, a couru droit aux Tuileries et a dit au maître -de la maison : « Sire, j’approuve de tout mon cœur la -mesure que vous avez prise dans l’intérêt de tous. J’y -perdrai sans doute quelques millions ; mais j’étais honteux -des bénéfices que nous faisions depuis plusieurs -années. » Mon honorable correspondant de Lille est un -homme de l’étoffe de -<ins class="correction" id="NT_25">M. Dollfus</ins>. -Je copie textuellement -la lettre qu’il m’a écrite :</p> - -<div class="blockquot ind"> -<p>« La fameuse lettre de l’empereur a causé ici une petite -révolution ; c’est que les millionnaires sont tenaces. -Être dérangé par un mauvais tarif, alors que, sans mal -ni douleur, on vend 29 francs ce qui vous en coûte 14 !</p> - -<p>» On a cherché à insurger les ouvriers en leur annonçant -qu’on allait fermer les ateliers ; mais cela n’a pas -pris.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</span></p> - -<p>» Ces messieurs vont avoir 17 pour cent de diminution -de droit sur les cotons bruts et 33 pour cent de -droits protecteurs. Les voilà bien à plaindre !</p> - -<p>» Nos filateurs de lin ne sont protégés que par un droit -de 15 pour cent ; ce qui n’empêche pas MM. D… de -gagner 600,000 francs, bon an, mal an.</p> - -<p>» Du reste, l’empereur, qui s’appuie sur les ouvriers, -ne peut avoir la pensée de les laisser mourir de faim. Or, -tant que l’ouvrier aura à vivre, les patrons ne mourront -pas.</p> - -<p>» Les machines à vapeur ne devaient-elles pas aussi -laisser nos ouvriers sans travail ? Eh bien, les salaires -ont doublé ; l’ouvrier s’est vu débarrassé de sa besogne -la plus rude ; et c’est l’ouvrier qui manque au travail, -quand c’était le travail qui devait lui manquer. Il en sera -de même dans les circonstances présentes, et avant quinze -ans la France industrielle n’aura plus de rivale.</p> - -<p>» Je payais il y a sept ans le charbon 1 franc 20 centimes -l’hectolitre. Les actions de 1,000 francs valaient -alors de 7 à 8,000 francs. Ce même charbon, devenu -fort mauvais, vaut aujourd’hui 1 franc 70 centimes. Et -les actions ont monté à 82,000 francs. Voilà des monopoles -qu’on veut essayer de détruire. Y réussira-t-on ? -J’en doute. Mais il y a déjà du courage à le tenter.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</span></p> - -<p>» Les actions des charbonnages d’Anzin valent aujourd’hui -1,200,000 francs.</p> - -<p>» Les possesseurs de ces monopoles accusent l’empereur -de vendre la France à l’Angleterre !</p> - -<p>» Quand il devrait m’en coûter quelque chose, je verrais -toujours avec plaisir le gouvernement déclarer la -guerre à ces fortunes si facilement acquises aux dépens -de tous. »</p></div> - -<p>Cette lettre, et quinze ou vingt autres que je résumerai -quelque jour, m’autorisent, ma chère cousine, à ne -te parler aujourd’hui que des beaux-arts.</p> - -<p>Nos artistes (ceci soit dit entre nous) sont un peu découragés. -Dans cette splendeur nouvelle de la France -ressuscitée, ils se plaignent de rester cachés au dernier -plan. Les uns dépensent leur vie dans les antichambres -d’un ministère pour obtenir une misérable commande ; -les autres, résignés à la modestie d’un commerce sans -prétention, fabriquent de tout petits tableaux pour les -ventes de l’hôtel Drouot ou les devantures de la rue Laffitte. -Il n’y a plus ni grands ateliers, ni grandes ambitions, -ni grandes passions ; les grands talents qui -nous restent de 1830 meurent d’ennui dans le silence -de la critique. — Si nous sommes encore à la tête -de l’Europe artiste, comme l’exposition de 1855 l’a -<span class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</span> -prouvé, c’est que l’Europe est aussi stagnante que nous.</p> - -<p>L’empereur Napoléon III construit de grands palais ; -il songe à les décorer, et l’on s’aperçoit un beau matin -que la tradition est perdue ; que M. Ingres et M. Delacroix, -l’un vieux, l’autre malade, n’ont pas d’héritiers -parmi nous. Et l’on est réduit à livrer à des improvisateurs -insuffisants des travaux qui réclameraient le génie -de Gros et de David !</p> - -<p>Cependant le métier de peintre est mis à la portée de -tout le monde ; les écoles pullulent de jeunes gens ; les -secrets de la couleur sont tombés dans le domaine public ; -nous avons quelques milliers de paysagistes, tous -capables de peindre un <i>effet</i> ; quelques milliers de peintres -de genre, en état de barbouiller proprement un intérieur. -Sans compter la bande austère des réalistes qui s’applique -sérieusement à transporter sur la toile les grosses -veines d’une feuille de chou.</p> - -<p>Cependant le public s’intéresse de jour en jour plus -vivement aux œuvres d’art. Tel qui n’allait pas au Louvre -en 1840 s’arrête aujourd’hui tous les matins devant la -boutique de Cachardy. Tel autre qui aurait cru jeter son -argent par la fenêtre en achetant un paravent illustré, -économise vingt-cinq louis pour se donner un Fauvelet. -Non-seulement le goût des arts descend dans les masses de -<span class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</span> -la bourgeoisie, mais il se rencontre de vrais Mécènes -dans les sommets de la finance. On voit d’illustres parvenus -introduire les artistes dans leurs hôtels et préférer -hardiment la peinture à la dorure. On voit des spéculateurs -d’assez haut rang former des galeries d’un grand -prix et placer ainsi leur argent à des intérêts énormes. -Je parierais qu’il se dépense plus de 50 millions par an -dans les maisons où l’on vend des tableaux. J’ai vu un -étranger débarquer dans un hôtel de la rue Castiglione -et acheter pour 100,000 francs de peinture en moins -d’une semaine. Le total de ses acquisitions ne vaudra -pas 10,000 écus en 1870. D’un autre côté, j’ai rencontré -un artiste de grand mérite qui colportait sous son bras -un tableau de 1,000 francs, sans pouvoir en trouver -cinq louis.</p> - -<p>Il y a des artistes médiocres qui roulent sur l’or, parce -qu’ils ont su se faire une clientèle, achalander leur atelier, -élever leurs prix et passionner une coterie bourgeoise, -loin du grand jour des expositions et du contrôle -de la critique. Il y a des artistes merveilleusement doués -qui meurent de faim, parce que le public ne les connaît -pas, ou les oublie ou les juge mal.</p> - -<p>Quoiqu’il en soit, les chefs-d’œuvre sont rares, et l’on -peut affirmer, malgré la loi du progrès, qu’ils étaient -<span class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</span> -plus communs en 1810 ou en 1830 qu’en 1860. Nos deux -dernières expositions n’ont guère servi qu’à mettre en -relief la médiocrité féconde de nos artistes.</p> - -<p>Le gouvernement déplore cet état de choses : il est trop -directement intéressé à la gloire du pays pour assister -sans regret à cette décadence. Je crois même qu’il a -cherché de bonne foi le remède du mal. Devant le très-médiocre -salon de 1857, nos hommes d’État se sont dit -que les expositions annuelles précipitaient le travail des -artistes et les forçaient à produire vite et mal. Qu’un intervalle -de deux ans leur permettrait d’apporter des -œuvres plus grandes ou du moins plus mûres, et que -l’art français s’en trouverait mieux.</p> - -<p>On est parti de ce principe, croyant bien faire, et l’on -a vu que l’exposition de 1859 dépassait en médiocrité -celle de 1857. L’expérience continue. Le salon n’ouvrira -pas en 1860, et je ne crains pas de prédire que 1861 -tombera au-dessous de 1859.</p> - -<p>C’est que le pharmacien a pris un médicament pour -un autre et donné du laudanum à un malade en léthargie.</p> - -<p>Si quelque chose peut ressusciter le grand art, c’est -la publicité donnée aux ouvrages, l’émulation éveillée -entre les artistes, les conseils distribués par la critique, -<span class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</span> -la faveur et le blâme des regardants. Voilà pourquoi le -principe des expositions annuelles était excellent, et, si -l’on voulait trouver un encouragement plus actif, on -n’avait qu’à décréter une exposition permanente.</p> - -<p>Je suppose que le gouvernement mette à la disposition -des artistes une aile de ce grand Palais de l’industrie, -qui le plus souvent ne sert à rien. On écrirait sur -la porte : <i>Exposition permanente des Beaux-Arts</i>.</p> - -<p>Dès qu’un artiste connu ou inconnu aurait terminé -un ouvrage, il n’inviterait pas le public à grimper les -six étages de son atelier ; il ne solliciterait pas du préfet -de police l’autorisation d’exposer sa statue devant le -guichet du Louvre : il enverrait la statue ou le tableau -au Palais de l’industrie. Une commission permanente, -réunie en séance tous les huit jours, déciderait de l’admission. -Les ouvrages admis resteraient trois mois exposés -à la curiosité du public et à la sévérité des critiques.</p> - -<p>Le public serait charmé d’avoir en toute saison, dans -Paris, un lieu de plaisir noble et intelligent. Les étrangers -pourraient, toute l’année, se faire une idée de nos -artistes contemporains. Les artistes ne se tueraient plus -à ébaucher précipitamment une toile pour l’exposition, -puisque l’exposition serait permanente. Ils ne passeraient -<span class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</span> -plus sous les fourches caudines du marchand de -tableaux ; car, en donnant leur prix au gardien de la -galerie, ils traiteraient presque directement avec les -acquéreurs, sans avoir l’ennui de s’entendre marchander. -Le grand acquéreur, l’État, représenté par le ministre, -viendrait faire son choix et distribuer des encouragements -solides. Le gouvernement échapperait à la -honteuse nécessité de commander des tableaux et des -copies à ceux qui ne savent pas les faire : la publicité -donnée à toutes les œuvres d’un certain mérite lui permettrait -de n’encourager que le talent.</p> - -<p>Les critiques d’art, qui dorment vingt mois en deux -ans, seraient aussi régulièrement occupés que les critiques -des théâtres. Ils auraient du nouveau toutes les -semaines, ils profiteraient tous les jours, ils seraient -dans un commerce perpétuel avec le public et les artistes. -Une agitation très-saine, très-salutaire, très-honnête, -remplacerait le calme plat où nous vivons. Et -bientôt, si je ne m’abuse, on verrait refleurir ces beaux -temps où toute une ville se passionnait pour ou contre -un tableau de M. Delacroix.</p> - -<p>Voilà ce que je décréterais demain, ma chère cousine, -si une révolution (fort imprévue d’ailleurs) me condamnait -à régner sur la France. Le remède est des plus -<span class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span> -simples et des moins coûteux. Nous avons le palais, le -jury et même le garçon de bureau. Si notre pays n’était -pas assez riche, je pourrais ajouter qu’il y a quatre ou -cinq cent mille francs à gagner sur les entrées, puisque -le public a pris l’habitude de payer à la porte du Salon.</p> - -<p>Le gouvernement va-t-il adopter mon idée ? Non, -dis-tu ; eh bien, tant pis pour lui. Je parie qu’avant six -mois il se formera en France une société anonyme pour -l’encouragement des beaux-arts. Les Anglais en ont -plusieurs, qui toutes rapportent de sérieux dividendes. -Les Anglais n’ont pas été en nourrice chez Louis XIV ; -personne ne les a habitués à compter sur le gouvernement -comme sur une providence et à lui demander -toutes les choses dont ils ont besoin, même la pluie et le -beau temps. Ils savent ce qu’il leur faut, et ils se le -procurent eux-mêmes. Peut-être un jour deviendrons-nous -Anglais en cela. Je vois déjà s’ouvrir, au boulevard -des Italiens, une petite exposition permanente qui -sera peut-être le germe de la grande que nous rêvons. -Si tu viens à Paris cet hiver, je t’y mènerai pour vingt -sous, et tu verras de beaux Delacroix et d’adorables -Meissonier.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</span></p> -<h2>XV<br /> -<span class="smaller">LES BROCHURES À BON MARCHÉ</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Mon jardinier m’apporte une brochure. — Joseph le buveur de bière, -le forgeron François et le pape. — Mise en scène. — Qu’est-ce que -le pape ? — Pourquoi le pape est-il roi ? — Grave question tranchée -d’un seul mot. — Aménités du forgeron François. — Il habille à sa -façon le roi de Sardaigne et l’empereur des Français. — Félicité des -Romains. — État misérable des Piémontais. — Ils sont réduits à -montrer des marmottes, tandis que les Romains s’ébattent en carnaval. — Les -sujets du saint-père se révoltent parce qu’ils sont trop -heureux. — Intrigues des juifs et des francs-maçons contre le temporel -du pape. — Le pape ne doit pas écouter les conseils des souverains. — L’œuf -et la poule. — Réflexions demi-politiques. — MM. -Proudhon et Vacherot. — Deux catégories de révolutionnaires. — Modification -désirable dans les lois sur la presse. — Grâce pour -les philosophes ! — Souvenirs de l’auteur. — M. le docteur Pellarin. — Arago.</p></div> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Mon jardinier, garçon honnête, intelligent et qui sait -lire, m’a apporté ce matin une brochure de vingt pages, -petit format.</p> - -<p>— Voilà, me dit-il, ce qu’un monsieur m’a donné dans -<span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span> -la rue. Cela se vend trois sous, mais cela se distribue -aussi pour rien. Vous serez sans doute étonné quand -vous aurez vu de quelles sottises on a la prétention de -nous nourrir.</p> - -<p>Je parcourus cet opuscule avec une certaine difficulté, -car il est écrit en patois. Mais celui qui me l’avait -apporté m’aida à le traduire.</p> - -<p>C’est un dialogue entre un misérable ivrogne appelé -Joseph, et un beau, brillant et vertueux forgeron du -nom de François. Joseph, le buveur de bière, passe sa -matinée à la brasserie, au milieu des pots et des journaux. -François, le sage, entre là par un hasard inexpliqué. -Il s’étonne de voir Joseph donner de grands -coups de poing sur la table ; il se scandalise en apprenant -que ces brutalités sont à l’adresse du pape. Et la -conversation s’engage entre ces messieurs sur le pouvoir -temporel du saint-père et la question des Romagnes.</p> - -<p>Je te préviens, ma chère cousine, que nous sommes à -plus de cent lieues des dialogues de Platon. Cet entretien, -par demandes et réponses, doit avoir quelque -parenté avec le <i>Catéchisme poissard</i>, que je n’ai jamais -lu.</p> - -<p>« Qu’est-ce que le pape ? » demande grossièrement -<span class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</span> -l’ivrogne Joseph. Le bon François répond : « Un grand -prêtre et un roi. — Pourquoi un roi ? »</p> - -<p>La question est délicate ; on a déjà fait plus de deux -cents brochures là-dessus, sans compter les volumes. -Mais François tranche la difficulté d’un seul mot : « Le -pape est un roi, dit-il, parce qu’il a un royaume. »</p> - -<p>Voilà pourquoi votre fille est muette ! Voilà pourquoi la -reine des nations, la maîtresse du monde ancien, la fille -de Romulus, la mère de César, Rome enfin… est muette.</p> - -<p>Joseph, l’ivrogne, ne répond rien à une si belle raison ; -il se le tient pour dit. Le forgeron lui a rivé son -clou.</p> - -<p>« Et, reprend-il timidement, combien est-il grand -ce pays ? — Deux fois aussi grand que l’Alsace. »</p> - -<p>Vous vous trompez, maître François, ou vous abusez -de l’ignorance de votre interlocuteur. Les deux départements -qui composent l’Alsace ont une superficie totale -de 8,700 kilomètres carrés. Doublez le chiffre, vous aurez -17,400. Or, le pape règne sur 40,000. Vous vous -trompez donc, ô François ! de plus de moitié. Si les -États du pape étaient réduits à la superficie que vous -dites, je connais deux millions d’honorables Italiens qui -seraient bien contents !</p> - -<p>Mais Joseph a sans doute la langue épaissie par la -<span class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</span> -bière. Il craint de s’engager dans une discussion de -chiffres. Il demande depuis quelle époque le pape est -en possession de son royaume ? « Depuis mille ans, -pour une partie, répond François, et depuis treize cents -ans pour l’autre. » Voilà ce qui s’appelle parler en -chiffres ronds et simplifier l’histoire ! Joseph accepte les -chiffres ronds.</p> - -<p>Or çà, le pape est-il un souverain très-légitime ? ou, -pour parler le langage de Joseph, ce pays est-il bien -à lui ?</p> - -<p>» F<span class="smcap">RANÇOIS.</span> — Aussi bien que mon chapeau qui est -sur ma tête est à moi.</p> - -<p>» J<span class="smcap">OSEPH.</span> — Et, si on lui prenait son pays en entier -ou en partie, comment appellerions-nous ça ?</p> - -<p>» F<span class="smcap">RANÇOIS.</span> — Un vol.</p> - -<p>» J<span class="smcap">OSEPH.</span> — Et ceux qui le lui prendraient, que seraient-ils ?</p> - -<p>» F<span class="smcap">RANÇOIS.</span> — Ceci, tu le sais aussi bien que moi.</p> - -<p>François ne veut pas dire de gros mots au roi de Sardaigne, -il réserve ses injures pour un autre souverain. -Tu vas en juger.</p> - -<p>» J<span class="smcap">OSEPH.</span> — Est-ce qu’on ne peut pas aider au vol, -l’approuver, le louer ?</p> - -<p>» F<span class="smcap">RANÇOIS.</span> — Non. Si, lorsqu’un filou te vole ton chapeau, -<span class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</span> -une autre personne s’écriait : « Très-bien ! à la -bonne heure ! » tu dirais à cet autre qu’il est une canaille. »</p> - -<p>C’est parler un peu sévèrement, mais le forgeron tape -dur.</p> - -<p>Ne crains pas, ma chère cousine, que je te traduise la -brochure jusqu’au bout. Je n’en veux prendre que la -fleur.</p> - -<p>François, le bien informé, apprend au faible Joseph -que les sujets du pape sont heureux entre tous les hommes, -« que le Français paye deux fois plus d’impôts que -le Romain ; que, dans le Piémont, on vole et on assassine -six fois plus que dans les États pontificaux ; que -les étrangers, les Anglais, les protestants allemands et -les Russes préfèrent Rome à leur pays, à cause de la -liberté dont on y jouit ; que les Romains sont les oiseaux -les plus joyeux du monde ; que leur carnaval est le plus -gai de toute la terre, en tout bien, tout honneur ; que -tous les vagabonds qui nous viennent d’Italie pour étamer -les casseroles, repasser les couteaux et faire danser -les marmottes, appartiennent au Piémont ; qu’on ne -trouve parmi eux aucun Romain, tant les Romains -sont heureux ! que le prince héritier d’Angleterre, après -avoir admiré le bonheur des sujets du pape, fit cette -<span class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</span> -réflexion : « C’est dommage seulement que ce peuple soit -gouverné par des prêtres. » Mais le prince de Galles -parlait comme un petit sot, car c’est justement parce que -ce peuple est bien gouverné, qu’il est de si bonne humeur. »</p> - -<p>Joseph se rallierait volontiers à l’amendement du -prince de Galles. Il ne croit pas que les prêtres soient -capables de bien gouverner.</p> - -<p>« — As-tu essayé de leur gouvernement ? demande -François.</p> - -<p>» — Non.</p> - -<p>» — Alors, tais-toi et ne juge pas des choses qui ne -sont point de ta compétence ! Il y a trois ou quatre -cents ans, nous avions beaucoup de gouvernements -religieux en Europe. L’évêque de Strasbourg était maître -de toute la contrée de Molsheim et d’une parcelle de -pays dans le royaume de Bade. Le long du Rhin inférieur, -il y avait les électorats de Mayence, de Cologne -et de Trêves. Les peuples de ces provinces étaient les -plus heureux. Naturellement ! un prêtre n’a pas besoin -de dépouiller ses sujets pour doter ses fils et ses filles. -Aussi disait-on dans toute l’Allemagne : <i>Sous la crosse, -il fait bon vivre</i>. »</p> - -<p>L’alinéa que je viens de citer est comme la signature -<span class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</span> -de cet opuscule anonyme. La main d’un homme d’Église -s’y trahit.</p> - -<p>» — Mais, dit le pauvre Joseph, les sujets du pape se -révoltent.</p> - -<p>» — C’est parce qu’il y en a de trop heureux, répondit -François. Ce petit nombre (la noblesse et la bourgeoisie -apparemment) avec les canailles du Piémont, de Naples, -de la Toscane, de la Hongrie et de la France, qui s’y -sont donné rendez-vous le poignard en main, ont -imposé leur nouveau gouvernement au peuple.</p> - -<p>» — Mais pourquoi tout le monde a-t-il l’air d’être -pour eux contre le pape ?</p> - -<p>» — Les juifs sont furieux de n’avoir pas encore de -Messie, et ils veulent que les catholiques n’aient point -de pape. C’est eux qui ont commencé le tapage (affaire -Mortara, probablement). Beaucoup de protestants s’impatientent -de voir que, depuis trois cents ans, le pape -est toujours là, quoiqu’ils aient prédit soixante-dix-sept -fois sa chute prochaine. Ils se sont mis avec les enfants -d’Israël. De mauvais catholiques voudraient se débarrasser -du pape, parce qu’il proclame dans le monde les -commandements de Dieu, et qu’il interdit le parjure, -l’adultère et le vol. D’autres catholiques stupides, que -Dieu leur pardonne leur sottise ! crient parce qu’ils -<span class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</span> -entendent crier. Les Piémontais voudraient s’approprier -le royaume du pape ; les républicains voudraient en -faire une petite république ; les francs-maçons voudraient -y essayer leurs truelles et leurs tabliers de cuir ; -les Anglais voudraient brûler l’Italie et la France, et se -chauffer à l’incendie ; les enfants d’Israël voudraient -encore une fois faire le commerce avec les galons dorés, -les panaches, les ostensoirs, les calices et les biens de -l’Église.</p> - -<p>» — Mais d’où vient que tous prennent feu à la fois ?</p> - -<p>» — Parce que le diable est déchaîné. »</p> - -<p>A cela, nous n’avons rien à dire. C’est un argument -sans réplique.</p> - -<p>Il se peut, ma chère cousine, que la prose du forgeron -François te fatigue à la fin. Je ne veux plus citer qu’un -mot, parce qu’il est pittoresque.</p> - -<p>Joseph a entendu dire qu’un prince assez généralement -écouté en Europe, qu’un bienfaiteur de l’Église, -un protecteur du saint-siége, avait voulu donner au -pape quelques salutaires conseils. Il demande bien timidement -pourquoi le pape n’a rien écouté ?</p> - -<p>« — Le pape, répond François, est le père de la chrétienté. -C’est à lui de donner des conseils et non d’en -recevoir. Est-ce que l’œuf est plus sage que la poule ? »</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_250">[p. 250]</span></p> - -<p>Que t’en semble, cousine ? N’admires-tu pas avec moi -cette métaphore qui représente tous les souverains de -l’Europe comme des œufs pondus par le pape ? Espérons -que ces pauvres œufs ne se laisseront pas mettre en -omelette par le forgeron François !</p> - -<p>Je jette la brochure au panier, je me lave les mains -et je reprends ma lettre.</p> - -<p>Ne me demande pas, cousine, dans quelle imprimerie -ni même dans quelle ville ce petit opuscule malpropre -s’est publié. Je ne veux pas même te dire en quel patois il -est écrit : ma lettre aurait une couleur de délation, et je ne -dénoncerai jamais personne. Mais cette lecture m’a inspiré -quelques réflexions sérieuses. Laisse-moi les jeter -ici comme elles me viennent, et, si le gouvernement les -lit par-dessus ton épaule, tant mieux !</p> - -<p>Tandis que cette brochure et cent autres pareilles -s’impriment librement à plusieurs millions d’exemplaires, -un philosophe appelé Proudhon se condamne à -l’exil pour échapper à trois ans de prison. Un autre philosophe -appelé Vacherot va se constituer prisonnier un -de ces jours, et philosopher trois mois sous les verrous.</p> - -<p>M. Proudhon et M. Vacherot sont deux révolutionnaires, -je l’avoue. Ils trouvent que tout n’est pas pour -le mieux dans le meilleur des mondes. Ils rêvent un -<span class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</span> -nouvel ordre de choses qui leur semble préférable à -l’ordre établi. En publiant des idées contraires aux idées -régnantes, ils se sont placés sous le coup de la loi. Notre -magistrature, conservatrice inflexible et incorruptible -des institutions françaises, les a frappés sans haine, sans -colère et sans mépris ; non qu’elle les crût ambitieux, -méchants ou cupides, mais simplement parce qu’ils s’étaient -rendus coupables de délits prévus par le Code.</p> - -<p>Cependant les théories de M. Proudhon et de M. Vacherot, -par la forme même sous laquelle elles ont été -publiées, s’adressaient à des lecteurs éclairés, capables -de juger un raisonnement et de réfuter un sophisme. -J’ajoute que les deux ouvrages incriminés et condamnés -légalement, ne pouvaient en aucun cas obtenir -qu’un nombre assez limité de lecteurs. Il est certain, -en outre, que les deux auteurs se sont abstenus -d’attaquer personne, et d’avancer sciemment des faits -inexacts. De sorte, qu’après avoir été déclarés coupables -par la loi, ils n’en sont pas moins de fort honnêtes gens -aux yeux du public, du gouvernement et des magistrats -eux-mêmes qui les ont frappés.</p> - -<p>Le digne et bon M. Vacherot, après avoir construit, -comme Platon, une république dans les nuages, s’est -laissé prendre à une illusion d’optique. Suivant l’usage -<span class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</span> -de tous les rêveurs, il a cru toucher du doigt ce pays -d’Utopie, dont les rives fabuleuses se dessinaient bien -loin de lui. Ébloui par je ne sais quel mirage, il a étendu -les bras, et s’est heurté douloureusement contre l’inflexibilité -de la loi.</p> - -<p>Je le plains, lui et tous ceux qui se trompent sincèrement. -Peut-être un jour la loi, se rapprochant de la perfection, -fera-t-elle une différence entre ceux qui se trompent -eux-mêmes et ceux qui cherchent à tromper les -autres.</p> - -<p>Car il y a deux sortes de révolutionnaires, et la loi, -cette conscience écrite des nations, ne les mettra pas -éternellement sur la même ligne. La première catégorie, -la bonne, comprend tous les chercheurs du mieux, tous -ces esprits inquiets et souffrants qui rêvent pour la -société des perfections ou des félicités nouvelles. Il y a -du fou, il y a du dieu dans ces victimes de la pensée ; -mais folie si l’on veut, leur folie est respectable.</p> - -<p>Entre un abbé de Saint-Pierre, un Saint-Simon, un -Vacherot et les révolutionnaires de la mauvaise espèce, -je vois un abîme. Il est impossible de mépriser les premiers, -lors même qu’on les condamne. Mais ces agitateurs -égoïstes, qui, dans un intérêt de caste ou de dynastie, -s’appliquent à fausser le jugement du peuple, à -<span class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</span> -insurger son ignorance, à remuer la bourbe des passions -basses ! ces hommes de parti, qui ne croient ni à ceci -ni à cela, mais qui saisissent au hasard, comme une -arme de rencontre, la première théorie qui leur tombe -sous la main ! ces ennemis de tout ordre de choses où -leur place n’est pas faite, ces alliés acquis d’avance à -toutes les coalitions, échappent plus facilement à la -rigueur des lois qu’au blâme des gens de bien.</p> - -<p>C’est qu’ils savent porter un coup sans se découvrir -eux-mêmes : rompus à la vieille tactique des campagnes -parlementaires, ils ont l’art d’insinuer les choses -sans les dire, et de se glisser le long du Code comme un -Vendéen le long d’une haie, sans déchirer leurs habits. -J’aime mieux un Proudhon tout carré ou un Vacherot -tout simple, qui va droit son chemin, à la franche, à la -paysanne, exposant sa poitrine découverte à tous les -horions de la loi.</p> - -<p>La loi se modifiera un jour ou l’autre ; je l’espère, je -le crois. Le gouvernement ne saurait manquer d’établir -une différence entre un livre honnêtement médité et les -basses calomnies du forgeron François.</p> - -<p>Bientôt peut-être on accordera aux honnêtes gens de -toute opinion le droit de penser par écrit. Un gouvernement -qui n’est ni sourd ni muet n’a rien à craindre -<span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span> -des livres. Je comprends à la rigueur qu’il prenne certaines -précautions contre les journaux ; car une diffamation -ou une fausse nouvelle se publie à cinquante -mille exemplaires, fait le tour du pays en deux jours et -descend dans les bas-fonds de la société. J’admets qu’il -défende au forgeron François de colporter dans les brasseries -les vingt pages ignominieuses de sa brochure. Mais -un livre est respectable, ne fût-ce que par le travail qu’il -a coûté. Un livre n’est lu que par les gens qui savent lire, -tandis que la brochure du forgeron François sera lue dans -toute une province à tous les gens qui ne savent pas lire.</p> - -<p>En attendant que la loi adoucisse ses rigueurs envers -la philosophie, est-ce que nos philosophes demeureront -exilés ? est-ce qu’ils iront en prison ? J’en doute, et -voici pourquoi. Il y a quelques années, un honorable -médecin que le sort avait désigné pour faire partie du -jury se récusa lui-même en déclarant que sa conscience -ne lui permettait pas de condamner un homme à la peine -de mort. La cour, appliquant la loi à ce juré réfractaire, -dut lui infliger une amende de 500 francs. Rien de plus -juste. Mais le prince qui règne aux Tuileries, considérant -que cet homme avait agi selon sa conscience, usa -du droit de grâce et lui fit remise de la peine. Rien de -plus noble.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</span></p> - -<p>En 1852, si j’ai bonne mémoire, un grand savant et -un grand citoyen, placé pour l’honneur de la France à -la tête d’un de nos établissements scientifiques, aima -mieux quitter sa place que de prêter serment au nouveau -pouvoir. Il se souvenait d’avoir régné lui-même, -avec quelques amis, sur la France de 1848, et aboli, en -haine du parjure, l’usage du serment politique. Napoléon -III permit à notre immortel Arago d’obéir à la -loi de sa conscience, et j’aime à croire que tous les -hommes de conscience sont assurés de trouver grâce -devant lui.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</span></p> -<h2>XVI<br /> -<span class="smaller">LE BAL DE LA MI-CARÊME</span></h2> - -<p class="center"><i>A Madame veuve Valentin, à Quévilly.</i> -<br /></p> - -<p class="entete">Ma bonne grand’mère,</p> - -<p>J’apprends que vous êtes en parfaite santé, malgré -vos quatre-vingt-onze ans, et j’en suis doublement heureux. -D’abord et avant tout, parce qu’il est bon de conserver -et d’aimer une excellente et respectable aïeule ; -ensuite parce que, si un malheur vous enlevait à la tendresse -de vos enfants, on aurait le droit de vous appeler -voleuse, en vertu des priviléges imprescriptibles de l’histoire. -Ce n’est pas, grâce à Dieu, qu’il y ait rien de vrai -à dire contre vous. Vous avez été, durant quatre-vingt-onze -ans, aussi honnête femme que monseigneur Rousseau -fut honnête prélat et honnête homme ; mais l’insuffisance -<span class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</span> -de notre législation permet à la calomnie -d’usurper les droits de l’histoire, et tous les malappris -seraient libres de vous insulter impunément, pour peu -que vous fussiez morte. Conservez donc votre vie aussi -soigneusement que le soldat de Sparte conservait son -bouclier. Songez, ma bonne grand’mère, que, si l’on a -puni le sergent Bertrand pour avoir exhumé et souillé -quelques cadavres du cimetière Mont-Parnasse, la loi est -sans autorité contre les sergents Bertrand de la polémique -qui exhument la mémoire des morts pour la -déshonorer dans leurs pamphlets. Tant que le Code -français ne sera pas enrichi d’une loi qui est dans toutes -les consciences, vivez pour l’honneur de la famille et la -tranquillité de vos enfants ; car enfin, si vous n’étiez plus -et si un brutal se permettait de vous diffamer, je ne -saurais m’empêcher de le traduire en police correctionnelle, -et je serais condamné aux frais du procès, ce qui -est dur.</p> - -<p>Mais, ma bonne grand’mère, vous suivez un régime -et vous consultez un médecin qui vous conserveront -longtemps à votre très-dévoué et -<ins class="correction" id="NT_27">très-respectueux</ins></p> - -<p class="signature"> -V<span class="smcap">ALENTIN</span>.<br /> -</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</span></p> - -<p class="center"><i>A Madeleine.</i> -<br /></p> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>La justesse de tes observations m’a frappé. J’ai surtout -médité le paragraphe de ta lettre où tu me dis :</p> - -<div class="blockquot ind"> -<p>« Lorsqu’on est poussé par une démangeaison invincible -à traiter des questions graves, on écrit des <i>premiers-Paris</i>. -On se compose un auditoire d’hommes -sérieux, ou soi-disant tels, accoutumés à manger les -tartines politiques et endurcis à ce plaisir. Exposer une -simple femme au danger d’apprendre quelque chose, -c’est presque de la trahison. »</p></div> - -<p>Tu parles d’or, ma chère Madeleine, et me voilà converti. -Ce n’est pas que je sois décidé à publier en premier-Paris -toutes les choses que j’ai sur le cœur. Les -places de rédacteur politique sont plus demandées que -celles de sous-préfet, car elles sont en plus petit nombre. -Paris fourmille de journalistes capables et sans emploi, -tandis que la tolérance du gouvernement n’y permet -guère qu’une douzaine de journaux politiques.</p> - -<p>Heureusement, les brochures sont de mode en 1860, -comme les <i>physiologies</i> en 1841. L’écrivain est plus -libre dans une brochure que dans un journal, car il n’y -<span class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</span> -compromet que lui-même. Tu me diras que le principe -de l’inviolabilité des brochures n’est pas encore proclamé ; -mais les brochures sont au moins aussi inviolables -que les livres. <i>La Question romaine</i> a été saisie, -parce qu’elle défendait l’humanité contre ses éternels -ennemis. On vient de saisir, pour des motifs tout différents, -la brochure du curé de H…, que je t’avais résumée -il y a un mois. Les journaux de Paris qui ont annoncé le -fait ont commis un contre-sens des plus pittoresques. -<i xml:lang="de">Der Biersepp</i> ne veut pas dire <i>l’évêque</i>, comme on l’a -cru à Paris, mais <i>Joseph le buveur de bière</i>. Quoi qu’il -en soit, <i>Joseph le buveur de bière</i> est tombé dans le -même sac que <i>la Question romaine</i>. Le curé de H… et -le parpaillot de Saverne sont également punis dans leur -propriété littéraire, l’un pour avoir injurié le gouvernement, -l’autre pour l’avoir soutenu. C’est un signe des -temps ; c’est la preuve d’un conflit, d’une incertitude, -d’une hésitation. La grande horloge de l’Europe est réglée -par un pendule tout-puissant qui oscille depuis -une année entre Solferino et Villafranca.</p> - -<p>Moi qui n’ai jamais oscillé, n’étant qu’un démocrate -naïf et sans couleur politique, je broche innocemment -ma petite brochure, et tu la verras affichée un de ces -quatre matins à la fenêtre du papetier : « <i>La Démocratie -impériale</i>, -<span class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</span> -par Valentin de Quévilly, homme sérieux ! » -Ne pourrait-on pas ajouter, comme sur l’affiche -des comédiens de campagne : « <i>Pour cette fois seulement</i>. » -J’attendrai, pour mettre le sous-titre, que tu -m’aies donné ton avis.</p> - -<p>Cette publication fera de moi un écrivain très-recommandable -ou un perturbateur dangereux, selon le vent -qui soufflera le mois prochain. Car la même idée est -considérée comme un bienfait ou comme un crime, -comme un rayon de soleil ou comme une torche d’Érostrate, -suivant que le pouvoir est bien ou mal disposé. -Telle brochure qui n’a choqué que le cardinal Antonelli -au mois de janvier 1860 aurait été honnie six mois plus -tôt comme un crime de lèse-tout. Fasse le ciel, ma -chère cousine, que la nôtre arrive en son temps !</p> - -<p>En attendant, puisque tu as soif de paroles inutiles, -causons de la mi-carême et du dernier bal de l’Opéra. -C’est une dette que j’acquitte. Il y a presque deux mois, -je t’ai promis une admirable description du carnaval de -Paris, et les préoccupations politiques m’ont entraîné à -droite et à gauche. Il est aussi malaisé à l’homme de -marcher contre la pente de son esprit qu’à la rivière de -marcher vers sa source. Regarde M. Arsène Houssaye, -un des esprits les plus aimables et les plus délicats de -<span class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</span> -notre temps : la pente de son imagination l’a toujours -emporté vers les belles filles à fard, à poudre et à mouches. -C’est en vain que ce penseur solide, cet historien -érudit, se jette de propos délibéré dans l’étude de la -philosophie et de l’histoire. Un chœur aimable de comédiennes, -de danseuses et de courtisanes le suit obstinément -en tous lieux. Dans l’Académie de Platon, dans le -Versailles de Louis XIV, dans le Ferney de Voltaire, il -marche entouré d’un essaim frétillant d’adorables drôlesses. -S’il écrivait la mythologie, il raccourcirait de -deux pieds la jupe de Minerve ; s’il traduisait <i>la Divine -Comédie</i>, il égayerait d’un ballet les tortures d’Ugolin. -Hélas ! cousine, j’ai l’esprit porté tout au rebours, car la -danse, la poudre et les mouches me ramènent malgré -moi à la philosophie.</p> - -<p>L’Opéra est un bâtiment à deux fins. On y vend, selon -le jour et selon l’heure, du plaisir ou de l’ennui. Tout -cela coûte assez cher, et les pauvres garçons comme -moi n’ont pas le moyen de s’ennuyer, ni même de s’amuser -tous les jours aux prix de l’Opéra.</p> - -<p>Pour dix francs, on acquiert le droit de bâiller quatre -heures de suite à la <i>Magicienne</i> ou à <i>Pierre de Médicis</i>. -Mais, comme ce genre d’ennui est à la mode, la salle ne -désemplit guère. Les riches de Paris et les étrangers de -<span class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</span> -distinction mettent des cravates blanches ; leurs femmes -se couronnent de fleurs et se décollètent jusqu’à mi-corps, -et tout ce monde se lorgne et se salue de huit -heures à minuit, en attendant que la pièce finisse. Voilà -ce qui se passe à l’Opéra, les jours d’ennui.</p> - -<p>Les jours de plaisir sont infiniment plus rares. On -n’en compte pas plus de dix ou douze tous les hivers. -La fête commence à minuit, et se termine vers cinq -heures du matin.</p> - -<p>Le prix d’entrée est fixé à dix sous pour les femmes, -à sept francs dix sous pour les hommes. Les billets se -vendent chez les coiffeurs et les gantiers. L’entrée est -gratuite pour les écrivains, les journalistes, les artistes -en renom et les femmes les plus connues pour leurs -mauvaises mœurs. Les noms de ces privilégiés sont inscrits -sur deux listes. Les hommes donnent leur nom -à la porte, les dames reçoivent une invitation à domicile.</p> - -<p>Les hommes ne sont admis qu’en costume ou en habit -noir ; les femmes en costume ou en domino. On assure -qu’autrefois, sous la Restauration, les femmes du monde -venaient chercher aventure au bal de l’Opéra. Je crois -que la mode en est passée depuis longtemps. Les demoiselles -à qui l’on a donné du bois de rose n’osent plus -guère y venir, même en domino, parce que la réunion -<span class="pagenum" id="Page_263">[p. 263]</span> -est trop mêlée. Le public féminin se compose en grande -majorité de tout ce qui se promène nuitamment sur les -boulevards de Paris. Quelques ouvrières en voie de perdition, -quelques figurantes des petits théâtres et une -centaine de femmes du demi-monde complètent le total. -Les hommes sont de toute condition : beaucoup de -princes russes et passablement de croque-morts. Un -croque-mort très-gai et bon danseur s’est fait une sorte -de réputation dans ces fêtes nocturnes. Il porte un costume -de troubadour assez plaisant, et il se démène à lui -seul comme un million de diables. Mais il est triste au -fond du cœur : les princes russes lui ont pris sa maîtresse, -appelée Rigolboche, pour en faire une célébrité.</p> - -<p>Il y a vingt-cinq ou trente ans, les artistes et les -jeunes gens du monde se costumaient volontiers pour -aller rire à l’Opéra. L’admirable collection de Gavarni, -que je te montrerai un de ces jours, a conservé le souvenir -de ces folies élégantes. Mais le <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle avait -trente ans, et voilà qu’il vient d’attraper la soixantaine. -Les gens du monde ne se costument plus que pour cinq -ou six bals officiels. Ils le font gravement : le choix -d’un costume est presque aussi sérieux que le choix -d’un état. On s’applique à être beau, imposant et sublime ; -on craindrait d’être ridicule et impropre à la -<span class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</span> -diplomatie en revêtant un costume gai. Aussi les réunions -du monde sont-elles peuplées de costumes historiques -ou nationaux. On n’y voit que des Henri IV et -des Charles-Quint, des Louis XIV et des François I<sup>er</sup>, -des Buckingham et des Philippe II, des Charles I<sup>er</sup> -sortis de leur cadre et gais comme s’ils marchaient à -l’échafaud. Les costumes nationaux sont presque tous -empruntés à l’Orient, avec beaucoup de cachemires, -d’aigrettes en brillants et d’armes damasquinées. Ce -serait peu de se montrer en Turc ou en Arabe : on veut -être ambassadeur arabe ou gentilhomme turc.</p> - -<p>A l’Opéra, les gens du monde et les marchands de -lorgnettes sont uniformément vêtus de l’habit noir. Ils -ne diffèrent que par la coupe, et il faut être tout près -pour distinguer les clients d’Alfred des habitués de la -Belle-Jardinière. Ceux qui arborent le costume sont, -pour la plupart, des ouvriers qui n’avaient pas d’habit, -et qui ont laissé leur paletot en gage, ou des hommes -spéciaux que l’administration des bals équipe à ses -frais. Cette catégorie est la plus voyante et la plus -bruyante. Elle arrive à pied le long des boulevards pour -exciter les passants et leur prouver d’avance que le bal -sera beau. Elle porte des casques fabuleux et des panaches -invraisemblables ; elle crie, elle chante, elle emplit -<span class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</span> -la voie publique de sa réclame tapageuse. Mais les costumes, -qui servent depuis bien des années, ne sont ni -très-frais ni très-originaux. C’est presque toujours la -même plaisanterie : un doge récureur d’égout, ou un -pacha étameur de casseroles. La seule nouveauté qui ait -paru depuis dix ans est le costume de <i xml:lang="en">baby</i>.</p> - -<p>Rarement, très-rarement, quelques jeunes gens de -bonne famille se costument après boire ; mais ils ont -soin de se faire une figure méconnaissable, car le siècle -a soixante ans.</p> - -<p>C’est pour toi, ma chère cousine, que je me suis fourvoyé -dans ce lieu de plaisance ; mais, si tu viens à Paris -l’hiver prochain, je te dispense de me rendre la pareille -et d’y aller pour moi. J’ai entendu dans les couloirs le -cri des femmes à qui l’on prenait la taille, et j’ai regretté -de n’être pas venu en costume de garde municipal.</p> - -<p>Un flot de promeneurs en habit noir me porta bientôt -jusque dans la salle. La musique, énorme et assourdissante, -me fit croire un instant que j’entendais une symphonie -de M. Wagner. Mais bientôt je distinguai à travers -le tapage un certain nombre de motifs légers, faciles, -agréables, empruntés un peu partout, mais disposés -dans un ordre ingénieux. Le chef d’orchestre et le directeur -<span class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</span> -des bals est M. Strauss, un fort aimable homme, -grand amateur de bric-à-brac et grand connaisseur de -tableaux. Je ne te dirai rien de la danse, sinon qu’elle -est beaucoup plus animée que dans les bals officiels. Le -parquet s’abaisse et s’élève ; il bondit avec la foule. Un -danseur à panache, que j’admirais avec étonnement, -écrasa d’un coup de pied mon chapeau sur ma tête. Si -celui-là est payé par l’administration, je dois avouer -qu’il gagne bien son argent.</p> - -<p>Un nuage de poussière et de feu planait au-dessus de -la foule. Cependant je vis que toutes les loges de la galerie -étaient occupées par des jeunes gens riches qui -causaient avec des dominos. Je m’expliquai facilement -l’utilité de ces loges, qui sont autant de salons où le -locataire est chez lui. Il peut y conduire ses amis ou les -dominos dont la conversation lui a plu. C’est pourquoi -une loge de la galerie se loue plus de cent francs pour -un soir.</p> - -<p>Le foyer, sans admettre une intimité aussi étroite, est -cependant un lieu consacré aux plaisirs les plus délicats. -On y cause, et j’aime à causer ; tu le sais mieux que -personne. Je m’introduisis donc au foyer, très-curieux -d’apprendre quel genre de conversation pouvait s’établir -entre des personnes de conditions si diverses. Je fus un -<span class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</span> -peu désappointé quand je vis qu’il n’y avait guère que -des hommes, et que tout le monde gardait son chapeau -sur la tête. La foule était si pressée, que les rendez-vous -dans un pareil milieu me parurent impossibles ou à peu -près. J’aperçus quelques femmes en domino qui s’étaient -assises sur des banquettes et semblaient n’y prendre -aucun plaisir. Aucune d’elles ne me fit l’honneur de -m’intriguer, ni même de m’adresser la parole. Elles -étaient assez mal vêtues pour la plupart, et portaient, en -guise de domino, un camail de taffetas sur une vieille -robe de soie noire. J’essayai, mais en vain, d’entamer -avec elles quelqu’une de ces conversations où triomphe -l’esprit français. La première me demanda aux premiers -mots un bouquet de dix francs ; j’ai su depuis qu’elle -avait l’intention de le revendre cent sous à la bouquetière. -La seconde se suspendit à mon bras et me pria de -lui acheter un bâton de sucre de pommes ; mais je reconnus -à sa démarche qu’elle avait exprimé une envie -de femme grosse, et je ne jugeai pas à propos de la -satisfaire. Une troisième, plus modeste, s’informa poliment -si je pouvais lui prêter dix sous pour retirer son -manteau du vestiaire. A une proposition si raisonnable, -je ne pouvais légitimement opposer un refus. Je donnai -les dix sous, et une larme monta jusqu’à mes yeux à -<span class="pagenum" id="Page_268">[p. 268]</span> -l’idée de toute la misère qui se cachait sous cette mendicité. -Malheureusement, la même personne m’aborda -une seconde fois sans me reconnaître, pour me demander -les mêmes dix sous.</p> - -<p>J’observai la physionomie des hommes qui se promenaient -au foyer. Les uns bâillaient, les autres causaient -de leurs affaires ; aucun n’avait l’air de s’amuser. C’était -au point que je me demandai pourquoi tous ces gens-là -n’allaient pas entendre <i>Pierre de Médicis</i>, et dormir -ensuite dans leur lit ?</p> - -<p>Cette réflexion m’en inspira une deuxième, et je pris -le parti de rentrer bourgeoisement chez moi. Mais, en -traversant le couloir qui sépare le foyer de la galerie, -je reconnus un artiste de mes amis. Tu ne saurais -croire, cousine, la joie qu’on éprouve à rencontrer, dans -ces solitudes trop peuplées, une figure de connaissance. -Je harponnai mon ami, qui se tenait debout, tout seul, -contre une colonne. Il ne témoigna point de joie à ma -vue ; mais, comme il est obligeant de sa nature, il me -permit de m’emparer de lui.</p> - -<p>— Eh bien, lui dis-je, as-tu rien vu de plus ennuyeux ?</p> - -<p>Il sourit finement et me dit :</p> - -<p>— Tu vas me gêner un peu ; cependant, je veux consacrer -<span class="pagenum" id="Page_269">[p. 269]</span> -dix minutes à ton instruction. Il y a ici quatre -à cinq mille personnes qui payent pour s’ennuyer hors -de leur lit ; il y en a une vingtaine qui s’amusent gratis, -et je suis du nombre. Tu en seras peut-être un jour, si -tu prends goût au bal de l’Opéra.</p> - -<p>— Jamais !… Quand donc et comment pourrais-je -m’amuser dans cette cohue ?</p> - -<p>— Quand tu connaîtras tout Paris, et surtout lorsque -tout Paris te connaîtra. Sache, grand innocent, que, -parmi tous les dominos crottés que tu as froissés du -coude, il y a une centaine de jolies femmes qui valent -bien quelques journées d’attention. Peu de duchesses, -c’est bien certain, mais des actrices, des femmes du -demi-monde, qui s’ennuient chez elles et qui viennent se -distraire ici. Je t’assure, foi d’honnête garçon, que j’en -ai reconnu plus de dix qui te feraient baiser la semelle -de leur bottine, si elles voulaient s’en donner la peine.</p> - -<p>— Comment les as-tu reconnues ?</p> - -<p>— On reconnaît aisément les personnes, lorsqu’on -les connaît un peu. Mais il est bien certain que je ne les -aurais pas distinguées dans la foule, si elles n’avaient -commencé par venir à moi.</p> - -<p>— Elles te connaissaient donc ?</p> - -<p>— De vue et de nom : c’est tout ce qu’il faut.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_270">[p. 270]</span></p> - -<p>— Et tu as fait leur conquête ? et tu vas les emmener -souper ?</p> - -<p>— Grand enfant ! Une femme qui est libre de toute -sa soirée, le jour où on la rencontre, ne vaut pas la peine -d’être rencontrée. Mais, si tu veux connaître l’utilité pratique -des bals de l’Opéra, la voici : un garçon, libre -de son temps et de sa personne, qui va aux premières -représentations, aux courses et au bois de Boulogne, -n’est plus tout à fait un étranger pour les deux ou trois -cents jolies femmes qui mènent la vie de Paris. Il les a -lorgnées tout un soir au théâtre ou rencontrées tout un -mois dans leur voiture. Peut-être une d’elles, au bout -de quelque temps, s’est sentie portée d’inclination vers -lui. Mais où se voir ? où se parler ? comment s’entendre ? -L’hiver arrive ; on va faire un tour au bal de l’Opéra. -Un mot dit en passant en amène deux ; la connaissance -est bientôt faite. Si ce n’est pas au premier bal, c’est au -second, mais on finit par prendre rendez-vous. Mon atelier -a vu le dénoûment de bien des comédies qui avaient -toutes commencé là, auprès de ce pilier. J’y suis toujours, -car il faut que les gens sachent où nous trouver -lorsqu’ils ont un mot à nous dire ; j’y suis seul, car -il y a des femmes timides, même dans le demi-monde, -et qui n’aiment point à parler devant un tiers. Et maintenant, -<span class="pagenum" id="Page_271">[p. 271]</span> -fais le tour du couloir : tu compteras vingt ou -trente garçons qui ont fait le même raisonnement que -moi, et qui ne perdent pas leur soirée. Si l’administration -avait l’idée de louer des places de couloir, elle ferait -de l’argent, et les trente spéculateurs en question y trouveraient -encore leur compte.</p> - -<p>— Ainsi donc, m’écriai-je un peu stupéfait, nous -sommes ici cinq à six mille pour le plaisir de vingt ou -trente privilégiés comme toi !</p> - -<p>— Halte-là ! Si tu es friand de statistique, je te prouverai -un jour, chiffres en main, que le bal de l’Opéra est -une institution de la plus haute utilité : il fait circuler -l’argent du public ; il enrichit les gantiers, les cochers, -les couturières, les tailleurs (ton habit est perdu ; nous -étions sous les bougies !) ; il permet aux restaurateurs -d’écouler tous leurs mauvais vins, toutes leurs crevettes -de huit jours, tous leurs poulets de rebut, toutes leurs -marchandises avariées ; il a fait la fortune de plus de -cent médecins, d’un surtout.</p> - -<p>— Celui qui guérit les fluxions de poitrine ?</p> - -<p>— Précisément.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</span></p> -<h2>XVII<br /> -<span class="smaller">LE MUSÉE DE LANDERNEAU</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Explication de mon silence. — Voyage en Bretagne. — Célébrité de Landerneau. — Embellissements -de la ville. — École des Beaux-Arts. — Les -artistes de Landerneau. — Les grands. — Les médiocres. — Les -mauvais. — Hôtel des ventes. — Galeries célèbres. — Trouvailles. — Le -Raphaël de M. Morris Moore. — Le musée de Landerneau. — Les -conservateurs. — Leurs devoirs. — Un Titien sur le pavé. — Un ivoire -du <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle. — Un petit homme qui nettoie les tableaux. — Galerie -maudite. — Flamands sans couleur. — Vénitiens blafards. — Je demande -la tête d’un conservateur. — Le vin de 1834.</p></div> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Si je t’ai laissée un bout de temps sans nouvelles, -c’est que j’ai couru le pays. J’arrive de Landerneau, en -Bretagne, tel que tu me vois ce matin.</p> - -<p>Landerneau est un petit Paris pour la culture et le -culte des arts. Les habitants de cette localité s’intéressent -à tout ce qui se fait de beau dans l’Empire français. -Aussi, toutes les fois qu’un jeune artiste sort du pair, -lorsque M. Hébert achève <i>la Mal’aria</i>, lorsque M. Baudry -<span class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</span> -peint sa <i>Vestale</i>, que M. Guillaume expose ses -<i>Gracques</i> ou M. Perraud son <i>Faune</i>, les connaisseurs -ne manquent pas de dire : « Il y aura du bruit dans -Landerneau. »</p> - -<p>Pareillement, lorsqu’il se produit un grand scandale, -que M. Galimard est chargé de peindre la rue de Rivoli -dans toute sa longueur, ou qu’une dame, peintre de -fleurs, obtient la commande de deux batailles ; lorsque -les conservateurs d’un musée massacrent un -<ins class="correction" id="NT_30">chef-d’œuvre</ins> -ou couvrent d’or une croûte, tous les gens bien -informés prédisent à coup sûr qu’il y aura du bruit -dans Landerneau.</p> - -<p>Landerneau est, d’ailleurs, une fort jolie ville, reconstruite -à neuf sur le modèle de Paris. Elle avait autrefois -des rues étroites et des maisons malpropres. La municipalité, -humiliée d’un état de choses qui rappelait le -moyen âge, fit élargir les rues et rebâtir les maisons. -Puis, voyant que la ville ainsi refaite manquait d’ensemble -et d’harmonie, elle la fit incendier pour cause -d’utilité publique et la reconstruisit sur un plan qui ne -laisse plus rien à désirer. Cela coûta quelque argent, -mais on pourvut à tout par un système d’octroi fort -paternel, qui augmente à peine de trois francs le prix -d’un verre de vin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</span></p> - -<p>Landerneau possède une école des beaux-arts, précieux -établissement où les professeurs viennent une fois -par semaine pour s’assurer que les élèves ne sont pas -morts.</p> - -<p>Cette école produit de grands artistes, de médiocres -et de mauvais.</p> - -<p>Les grands artistes, à Landerneau, ne sont pas les -plus riches. La conscience de leur talent et une certaine -fierté naturelle les empêchent de faire le pied de grue -aussi longtemps qu’il le faudrait dans les antichambres -de M. le maire. Aussi n’obtiennent-ils guère de commandes. -Ils travaillent pour la gloire, c’est-à-dire pour -la satisfaction d’exposer leurs ouvrages dans une salle -de l’hôtel de ville. L’exposition s’ouvre tous les sept -ans, à moins toutefois que le concierge n’oublie de -l’ouvrir. L’entrée du salon était gratuite jusqu’à ces -derniers temps ; mais, pour répandre le goût du beau -dans les classes pauvres, on l’a mise à vingt sous. Pendant -toute la durée des expositions, les feuilles de Landerneau -impriment un article des beaux-arts où la critique -glorifie en patois d’atelier le talent de tous ses -amis. Cet éloge, que le public ne lit guère, est la plus -belle récompense et le plus clair revenu des grands -artistes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</span></p> - -<p>Les médiocres sont les plus heureux. Pourvu qu’ils -suivent le courant de la mode, qu’ils se conforment au -goût du jour, et surtout qu’ils se gardent avec soin de -rien faire de grand, ils sont sûrs de vendre leurs tableaux -100 francs la pièce à quelques honnêtes marchands -qui les revendront 1,000. Si, par exception, un -tableau montait à 1,000 francs dans l’atelier de l’artiste, -il en vaudrait 10,000 dans la boutique d’un marchand. -La proportion est toujours la même. C’est pourquoi ces -messieurs du négoce accusent la rigueur des temps et -jurent que leur bénéfice se réduit à zéro.</p> - -<p>Les mauvais artistes qui n’ont aucun talent sont l’objet -d’une protection spéciale dans la ville de Landerneau. -Lorsqu’ils ont démontré qu’ils ne peuvent rien -faire de bon et fourni toutes les preuves nécessaires, -l’autorité les adopte, le conseil municipal les prend sous -son aile. On dépense un million tous les ans pour les -retenir dans une voie où ils auraient mieux fait de ne -jamais entrer. Au lieu de les renvoyer à l’épicerie ou à -la taille des moellons, on les occupe à copier de mauvaises -copies d’un détestable portrait de M. le maire ; -ébauches informes que l’autorité paye en fermant les -yeux et qu’elle expédie sans perdre de temps dans les -villages les plus reculés. C’est ainsi que la ville de Landerneau -<span class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</span> -s’efforce d’encourager les arts. Peut-être emploierait-elle -plus utilement ses largesses si elle donnait -25,000 francs par an aux jeunes artistes de mérite, -pour les dispenser de peindre des tableaux de pacotille -et des portraits de concierges.</p> - -<p>La ville de Landerneau s’est fait bâtir un hôtel des -commissaires-priseurs où l’on vend des tableaux anciens -et modernes pour plus de vingt millions par an. -Tous les notables du pays, sauf pourtant M. le maire, -prennent part à ce commerce. On ne les appelle pas -marchands, mais amateurs, et ils décorent leurs boutiques -du nom de galeries ; moyennant quoi, ils gagnent -des sommes importantes. Tel gentleman qui rougirait -de gagner cent écus sur la vente d’un cheval en vole -cinquante mille sur un tableau et n’en est que plus fier.</p> - -<p>Les plus riches de ces messieurs se sont associés dans -un intérêt commun. Ils forment la sainte-alliance des -galeries célèbres. Quiconque a pour 500 mille francs de -tableaux dans sa maison est censé n’avoir chez lui que -des tableaux authentiques. Aucun associé ne lui donnerait -un démenti : le droit des gens s’y oppose. Il suit -de là que les copies achetées par les riches amateurs se -revendent comme des originaux ; les croûtes qu’ils ont honorées -de leur choix s’élèvent au rang des chefs-d’œuvre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</span></p> - -<p>Le public de Landerneau est si ignorant et si naïf, -qu’il accepte la décision de ces messieurs comme parole -d’Évangile. Il paye à des prix fous le rebut des galeries -célèbres, quand les propriétaires daignent le mettre en -vente. Il ferme l’oreille aux protestations des artistes et -des critiques, car on a su lui démontrer que les artistes -étaient incompétents dans les matières d’art, et les critiques -ont eu soin de prouver eux-mêmes qu’ils n’y entendaient -pas grand’chose. Il ne croit que les riches, ce -bon public de Landerneau ! Qu’ils soient princes du sang, -députés ou fumistes, ils sont infaillibles en peinture par -cela seul qu’ils sont riches.</p> - -<p>Cependant, ma chère cousine, il arrive que des amateurs, -même très-riches, passent auprès d’un chef-d’œuvre -sans le dépister. Il se peut même qu’un Raphaël aussi -beau et aussi authentique que l’<i>Apollon et Marsyas</i> de -M. Morris Moore soit exposé huit jours à l’examen de -toute une ville sans qu’aucune personne autorisée y reconnaisse -le pinceau de Raphaël. On a vu des hommes -qui n’étaient pas très-riches mériter de le devenir par la -sagacité de leurs recherches, la beauté de leurs trouvailles, -l’autorité irréfutable de leurs démonstrations.</p> - -<p>Qu’arrive-t-il alors ? Toute la sainte-alliance des galeries, -tous les riches amateurs et tous les experts à leurs -<span class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</span> -gages se liguent contre le chef-d’œuvre inconnu qui -s’est produit sans leur permission. Quels que soient le -mérite de l’œuvre et l’authenticité de la signature, on -trouve d’excellentes raisons pour l’attribuer à quelque -élève de Jules Romain, ou, au pis aller, à Jules Romain -lui-même. Mais les amateurs et les experts se laisseraient -tous égorger plutôt que de naturaliser un chef-d’œuvre -qu’ils n’ont pas inventé. Le préjudice serait trop grand -pour leur amour-propre et surtout pour leur intérêt. Un -<i xml:lang="la">tolle</i> général s’élève dans Landerneau. Le pauvre inventeur, -étourdi par les criailleries, s’enfuit dans le camp -des critiques. Il leur montre le chef-d’œuvre. Les critiques -prennent leur lorgnon et reconnaissent la composition, -le dessin, la couleur, le faire de Raphaël. Il s’adresse -aux artistes, et les artistes de talent tombent à -genoux devant le génie du maître. Il revient aux amateurs -et les amateurs lui répondent : « Donnez-nous votre -tableau pour rien ; il sera authentique avant trois jours. »</p> - -<p>Heureusement, ma chère cousine, il y a un musée à -Landerneau. Un musée est une collection d’œuvres authentiques, -acquises à grands frais des deniers publics -pour l’honneur du pays, la joie des habitants et l’instruction -des artistes. Quelques administrateurs choisis par le -maire sont chargés d’entretenir et d’augmenter ce trésor -<span class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</span> -municipal. Ils ont le triple devoir de conserver intact le -dépôt qui leur est confié, d’empêcher qu’aucune copie -ni contrefaçon n’y soient introduites par fraude, d’y faire -entrer à l’occasion tous les chefs-d’œuvre authentiques -dont la possession serait utile ou honorable à la ville de -Landerneau.</p> - -<p>L’inventeur aux abois va trouver ces hommes de bien.</p> - -<p>— Messieurs, leur dit-il, j’ai découvert un tableau de -maître. Regardez-le seulement, et vous le tiendrez pour -authentique si vous savez votre métier. Nos riches amateurs -le repoussent avec toutes les apparences du dédain, -parce qu’ils l’ont laissé passer en vente publique ; ils ne -lui rendraient justice que si je leur en faisais présent. -J’aime mieux vous le céder pour le prix qu’il me coûte, -afin que votre sanction et le grand jour du musée me -<ins class="correction" id="NT_31">vengent</ins> -de tous les quolibets. Acceptez donc mon Raphaël !</p> - -<p>MM. les conservateurs du musée répondent au malheureux -inventeur :</p> - -<p>— Monsieur, si votre tableau était à moitié détruit -et repeint du haut en bas, nous en donnerions 7 ou -800,000 francs, pourvu qu’il sortît d’une galerie célèbre. -Le pavillon, en ce cas-là, couvrirait la marchandise. -Mais un simple chef-d’œuvre qui vient on ne -sait d’où ne servirait qu’à nous compromettre. Nous -<span class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</span> -aimons mieux vous prouver que votre Raphaël est -l’œuvre d’un grand maître inconnu, ce qui lui ôte toute -espèce de valeur. N’insistez pas pour nous le vendre : -nous prouverions alors que vous l’avez fabriqué vous-même -et qu’il ne vaut pas deux sous. Le public et le -gouvernement, qui s’y connaissent aussi bien l’un que -l’autre, nous croiraient sur parole.</p> - -<p>— Eh bien, s’écrie l’inventeur exaspéré, prenez-le -pour rien ! je vous le donne. Il ne sera pas dit qu’une -œuvre de ce mérite sortira de notre pays.</p> - -<p>— Gardez votre tableau ! répondent les conservateurs -du musée chargés d’entretenir et d’augmenter le trésor -artistique de Landerneau. Si nous faisions l’imprudence -de l’exposer dans une de nos galeries, on se mettrait -peut-être à l’admirer, et l’on nous blâmerait de ne pas -l’avoir acquis plus tôt.</p> - -<p>Voilà, ma chère cousine, ce qui se passe dans une des -villes les plus intelligentes de notre pays. Il est vrai que -Landerneau est loin de Paris ; mais la chose n’en est -pas moins surprenante. Je savais bien qu’à Londres, -M. Morris Moore, inventeur d’un Raphaël très-beau et -très-authentique, avait trouvé un ennemi acharné dans -la personne de sir Charles Eastlake, directeur de l’Académie -des beaux-arts et de la Galerie nationale. J’avais -<span class="pagenum" id="Page_281">[p. 281]</span> -même entendu dire que M. Morris Moore s’était vengé -en prouvant à la chambre des communes que sir Charles -Eastlake achetait un faux Holbein pour 17,750 francs -et détruisait des chefs-d’œuvre authentiques, sous prétexte -de les nettoyer. Mais je n’aurais jamais supposé -que la moindre de ces horreurs pût se renouveler en -France.</p> - -<p>Ce que je vis à Landerneau dissipa mes dernières illusions. -Je rencontrai sur le seuil du musée un vieillard -respectable qui remportait un tableau sous son bras. Il -me prit à partie sans me connaître et me dit :</p> - -<p>— Regardez ! c’est un Titien authentique. Tous nos -grands peintres l’ont vu : M. A., M. B., M. C., M. D. ! Ils -disent unanimement qu’il y aurait crime à laisser sortir -un tel chef-d’œuvre de Landerneau. Tous nos critiques -sont du même avis ; tous nos amateurs désintéressés -pensent comme les critiques. Mais ces messieurs de l’administration -ne veulent de mon tableau à aucun prix. -Ils prétendent, sans aucune raison ni apparence, que c’est -un Bonifacio !</p> - -<p>Je consolai ce pauvre homme du mieux que je pus. -Je lui dis que les conservateurs d’un musée devaient -apporter dans leurs achats la plus grande réserve, et -qu’on ne saurait être trop prudent lorsqu’on manie les -<span class="pagenum" id="Page_282">[p. 282]</span> -fonds du public. D’ailleurs, le musée de Landerneau -était déjà un des plus riches de l’Europe, et les conservateurs -avaient assez à faire s’ils voulaient conserver religieusement -le dépôt qui leur était confié.</p> - -<p>Là-dessus, je tournai le dos au vieillard et j’entrai -dans une grande salle où tous les conservateurs étaient -réunis. Je les vis tous à genoux, plongés dans une sorte -d’adoration muette. L’objet de leur culte était un petit -fétiche d’ivoire jauni qui me parut assez laid…</p> - -<p>— Messieurs, leur dis-je, vous me pardonnerez si je -risque une question indiscrète ; mais je voudrais savoir -quel prix vous attachez à ce brimborion-là ?</p> - -<p>Un des conservateurs me regarda d’un air profondément -dédaigneux :</p> - -<p>— Apprenez, me dit-il, que nous sommes en admiration -devant un ivoire du <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle qui ne nous -a coûté que 5,500 francs. Le vendeur en voulait 6,000, -mais nous avons marchandé.</p> - -<p>Je demandai à voir le chef-d’œuvre d’un peu plus -près. C’était véritablement un ivoire, et fort bien travaillé -par les acides, car on était parvenu à le fendiller à -contre-sens. Une petite inscription qui avait échappé à -la loupe de ces messieurs m’apprit que ce fétiche avait -été fabriqué à Paris en 1860. Il valait bien 25 francs -<span class="pagenum" id="Page_283">[p. 283]</span> -pour un amateur ; il en eût valu 500, s’il avait été authentique. -Je présentai mes compliments à ceux qui faisaient -si bien les affaires du musée.</p> - -<p>Un des conservateurs, touché de ma louange, offrit -de me promener dans les galeries de peinture. Il m’arrêta -devant un Murillo qui valait bien 30,000 francs, -mais que la ville de Landerneau avait payé beaucoup -plus cher.</p> - -<p>— Tout cela n’est rien, me dit-il ; venez ici que je vous -montre mes Vénitiens, mes Flamands. Je dis <i>mes</i>, car -ils sont bien de moi depuis que je les travaille. Si la modestie -ne me retenait un peu, je les signerais de mon nom.</p> - -<p>Il me conduisit, en effet, dans une galerie où vingt-cinq -ou trente toiles blafardes étaient attribuées à des maîtres -flamands ou vénitiens. Je promenai un regard un peu -étonné sur ces tableaux pâles et décolorés, aussi tristes -à voir que les rosiers qui ont la maladie du <i>blanc</i>. On -aurait dit qu’un rayon de lune était venu s’étaler sur ces -chefs-d’œuvre pendant les vacances du soleil. La chaude -lumière de l’Italie, les feux étranges que Rembrandt allumait -sous sa brosse, les splendeurs radieuses que Rubens -verse à larges flots sur ses montagnes de chair vivante -avaient peut-être passé par là, mais il n’en restait -plus aucune trace.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</span></p> - -<p>— Sérieusement, dis-je à mon guide, que me montrez-vous -là ? Est-ce des copies ? Elles ne sont pas mal -dessinées, mais il conviendrait d’y ajouter quelques -glacis. Est-ce des originaux ? Alors expliquez-moi le -malheur qui leur est arrivé.</p> - -<p>Mon guide se dressa sur la pointe des pieds en s’écriant -d’une voix triomphante :</p> - -<p>— Je savais bien que vous ne les reconnaîtriez pas ! -ils étaient jaunes ! ils étaient colorés ! ils étaient barbouillés -de soleil ou de vernis, d’ombre ou de crasse, -qu’importe ? J’ai tout nettoyé, moi ! j’ai étendu ces toiles -par terre ! j’y ai mis des ouvriers qui marchaient dessus ! -j’ai fait frotter, frotter tant et si bien, que mes hommes -se sont usé le bout des doigts. J’ai frotté moi-même avec -du coton et quelques gouttes d’esprit-de-vin. Il fallait -voir danser les couleurs inutiles et tout ce prétendu luxe -de glacis qui fait des ombres sur les tableaux ! Regardez -maintenant comme ils sont propres, nos grands maîtres ! -comme ils sont frais, tendres et appétissants ! La femme -que vous voyez là était brillante comme un feu d’artifice ; -elle crevait les yeux, ma parole d’honneur ! La -voilà blanche comme un poisson ; mais il a fallu du -frottage ! C’est égal, je ne me plains pas de ma peine. -Que Dieu me donne encore dix ans de vie et tous les tableaux -<span class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</span> -de notre musée seront aussi blancs que ceux-là.</p> - -<p>Je ne regardais plus les tableaux : à quoi bon attrister -mes yeux par le spectacle de ces ruines ? Je regardais -mon étrange compagnon. C’était un petit homme vif, à -la figure brune, à l’œil brillant : un illuminé de la destruction. -Évidemment, il était sincère et convaincu -comme Danton ordonnant les massacres de septembre. -Mais je songeais avec épouvante au mal irréparable que -de tels hommes peuvent accomplir en dix ans ! J’entrepris -de lui prouver qu’il avait gâté toute une galerie. Il -rit d’un petit rire sec et satanique.</p> - -<p>— Oui, dit-il, vous voilà comme les autres : un de -plus à me blâmer, qu’importe ? il y a longtemps que je -ne compte plus mes ennemis. Mon siècle aura beau -se gendarmer : je sais que la postérité m’élèvera des -statues.</p> - -<p>— Il se peut, cher monsieur, lui répondis-je avec -douceur ; mais, si j’avais l’honneur d’être pour un instant -le maire de Landerneau, je commencerais par vous couper -la tête !… sauf à vous élever une statue si la postérité -vous donnait raison. Car il est monstrueux qu’un -petit homme brun qui n’est ni artiste, ni même critique, -gaspille arbitrairement l’héritage de nos grands maîtres -et le patrimoine de toute une nation.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</span></p> - -<p>— Des phrases ! dit-il en ricanant, des phrases ! j’en -ferai aussi, quand je voudrai. Qu’est-ce qu’un musée ? -Une école pour les jeunes gens. Nos élèves viennent ici -pour étudier le procédé des maîtres ; je le leur montre -à nu.</p> - -<p>— Non, morbleu ! vous l’écorchez ! Croyez-vous que -ce Rubens, par exemple, lorsqu’il sortit de l’atelier -du maître, était aussi blafard que vous nous l’avez fait ?</p> - -<p>— Je le suppose, monsieur, je le suppose.</p> - -<p>— Et quand il serait vrai ; quand Rubens, ce que je -nie, aurait été un peintre froid, fade et plat ; quand il -serait vrai que le temps a corrigé les défauts et complété -les qualités de son œuvre, de quel droit venez-vous -lui ravir le bénéfice de l’antiquité et la collaboration -des siècles ? Vous avez dans votre cave du vin de 1834 ; -il est fait, il est bon, vous l’aimez ainsi. Que penseriez-vous -d’un sommelier, qui, sans vous consulter, rendrait -votre vin aussi vert, aussi aigre, aussi cru qu’il -l’était en 1834, lorsque personne ne pouvait le boire ? -Vous mettriez votre sommelier à la porte, et vous auriez -raison.</p> - -<p>— Turlututu ! Vous ne savez donc pas que le nettoyage -est à la mode ? Sir Charles Eastlake a fait des -miracles en Angleterre. Il a débarbouillé des Claude, -<span class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</span> -des Poussin, des Paul Véronèse ! On ne les reconnaît -plus. Et quelle vivacité dans l’exécution ! deux cent -seize pieds carrés de peinture déblayés en deux cent seize -heures ! C’est prodigieux !</p> - -<p>— Prodigieux, en effet, mon cher monsieur ; mais les -nettoyages de sir Charles Eastlake ont provoqué à Londres -une enquête parlementaire.</p> - -<p>— Heureusement, monsieur, nous n’avons point de -parlement à Landerneau.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</span></p> -<h2>XVIII<br /> -<span class="smaller">LE LOUVRE</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Le musée de Paris est en danger ! — M. Fould et M. de Nieuwerkerke -le sauvent. — Note du <i>Moniteur</i>. — Ukase.</p></div> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Le massacre des grands maîtres ne se pratiquait pas -seulement à Londres et à Landerneau. La fièvre de destruction -gagnait de proche en proche les conservateurs -de tous nos musées : c’était une épizootie. On montre à -Marseille un tableau du Pérugin qui fut effacé, puis repeint, -puis gratté ingénieusement avec la pointe d’un -canif. Les curieux vont voir à Paris la dépouille mortelle -d’un <i>Saint Michel terrassant le démon</i>. Ce tableau, -qui fut de Raphaël, et qui valut beaucoup d’argent, -ressemble à un chef-d’œuvre comme un noyé de -la Morgue ressemble à un homme.</p> - -<p>La nation, qui a payé les richesses du Louvre et entassé -<span class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</span> -dans nos galeries un capital de plus d’un milliard, -vivait dans la plus douce quiétude. Elle croyait sa fortune -en sûreté entre les mains des conservateurs, ayant -lu dans le dictionnaire que conservateur vient du verbe -conserver.</p> - -<p>Les artistes murmuraient tout bas, mais leur plainte -ne sortait guère de l’atelier. Les critiques dormaient sur -l’une et l’autre oreille. Quelques-uns, réveillés à demi -pour un article de commande, se prosternaient devant -la destruction avec un dévouement officiel.</p> - -<p>L’autorité supérieure, le ministère d’État, la direction -générale des Musées ne savaient pas qu’il y eût -péril en la demeure. L’homme placé au sommet d’une -administration ne saurait, dans aucun cas, surveiller les -détails, et la France a toujours été gouvernée par une -cinquantaine de chefs de bureau. Les conservateurs -étaient, jusqu’à présent, les chefs de bureau du musée.</p> - -<p>Si les choses avaient marché longtemps du même -train, nous aurions entendu dans dix ans l’éclat de rire -de quelque touriste allemand, italien ou anglais devant -nos cadres dévastés, et la France aurait appris d’un -étranger la nouvelle de sa ruine.</p> - -<p>Heureusement, ma chère cousine, M. le comte de -Nieuwerkerke a pris des mesures pour dérober Paris au -<span class="pagenum" id="Page_290">[p. 290]</span> -sort honteux de Landerneau. M. Fould, ministre d’État, -s’est hâté d’approuver une réforme si urgente. Ces deux -hauts protecteurs de notre fortune artistique ont décidé -d’un commun accord qu’il serait interdit aux conservateurs -de gratter un tableau sans le consentement de -l’Institut. Or, l’Institut ne permettra jamais que Paris -devienne un autre Landerneau. Les gratteurs de peinture -n’arriveront pas à Raphaël sans passer sur le corps -de M. Ingres, et il faudra tuer M. Delacroix avant d’écorcher -un autre tableau de Rubens. Bonne nouvelle ! tous -les artistes qui liront le <i>Moniteur</i> de ce matin s’écrieront -avec nous : le Louvre est sauvé !</p> - -<p>On m’assurait aujourd’hui (mais ceci est moins officiel) -que M. le comte de Nieuwerkerke avait donné à ce -nouveau règlement une sanction pénale. Je t’envoie, -sans en garantir l’authenticité, un charmant petit ukase -qui circule dans les galeries du Louvre :</p> - -<div class="blockquot ind"> -<p>« Article 1<sup>er</sup>. Tout conservateur, atteint et convaincu -d’avoir gratté un tableau, sera gratté à son tour.</p> - -<p>» Article 2. L’opération aura lieu dans les formes ordinaires. -Le patient, tiré de son cadre, sera étendu sur -le parquet.</p> - -<p>» Article 3. On commencera par lui arracher sa perruque, -ses fausses dents, son œil de verre, et l’on -<span class="pagenum" id="Page_291">[p. 291]</span> -effacera ainsi la trace des restaurations antérieures.</p> - -<p>» Article 4. On s’occupera ensuite d’enlever les cheveux -blancs, de faire disparaître les rides, de ratisser -les écailles de la peau.</p> - -<p>» Article 5. Défense absolue d’interrompre le travail -avant que le patient soit redevenu ce qu’il était dans -l’atelier de sa mère.</p> - -<p>» Article 6. Les grattoirs de toute forme et de toute -grandeur seront mis en œuvre suivant le besoin. En cas -d’absolue nécessité, on pourrait employer les acides.</p> - -<p>» Article 7. L’exécution de la sentence sera confiée -au célèbre Mortemart, qui s’est fait une spécialité dans -ce genre. »</p></div> - -<p>Tu vois, ma chère cousine, que M. le comte de Nieuwerkerke -n’est pas seulement un artiste de talent et un -homme d’esprit. Il ferait au besoin un fier législateur !</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_292">[p. 292]</span></p> -<h2>XIX<br /> -<span class="smaller">LA QUESTION DES FIACRES</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Promenade des dimanches. — Pas d’omnibus. — Attitude des cochers -de fiacre. — Paris est pavé de piétons qui attendent une voiture. — Soirée -au Gymnase. — Les artistes. — Un maraudeur. — Réflexions -mélancoliques. — Mes plaisirs et mes peines. — M. Haussmann et mademoiselle -Cellier. — Plaintes d’un cocher de la Compagnie. — Doléances -d’un cheval. — La Compagnie en bonne voie. — M. Ducoux. — Obstacles. — Fusion -des voitures de place et des voitures de remise. — Exigences -de la ville de Paris. — 1,500,000 francs d’impôt municipal -sur les petites voitures. — Budget de 102 -<ins class="correction" id="NT_32">millions</ins>. — Son emploi. — Rage -de construction et de démolition. — Le bon berger.</p></div> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Il faisait beau dimanche dernier. J’ai voulu profiter -d’une occasion si rare à Paris, et pousser une reconnaissance -dans la direction du bois de Boulogne.</p> - -<p>Tous les Parisiens, ou peu s’en faut, avaient fait le -même raisonnement. La foule emplissait les rues et l’on -se marchait sur les pieds comme dans un bal du grand -monde.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_293">[p. 293]</span></p> - -<p>Je m’arrêtai devant un bureau d’omnibus et je demandai -si MM. les chevaux de la Compagnie me feraient -l’honneur de me conduire au bout des Champs-Élysées -pour mon argent. Un homme très-affairé me -donna pour toute réponse un petit carton fort sale, où je -lus sous la crasse le numéro 279. Je m’informai auprès -de mes voisins. On m’expliqua que deux cent soixante-dix-huit -personnes auraient le droit de monter en voiture -avant moi, si toutefois les voitures n’étaient pas -complètes. Le calcul des probabilités me permettait -d’espérer une place d’impériale pour mardi matin au -plus tôt. Je n’eus pas la patience d’ajourner au mardi -ma promenade du dimanche.</p> - -<p>Tout compte fait, il valait mieux prendre un fiacre, -quoique les fiacres coûtent assez cher à Paris. Je suivis -donc la rue de Rivoli, appelant de la main et hélant de -la voix tous les fiacres qui passaient. Les cochers haussaient -les épaules d’un air dédaigneux : ils étaient chargés -jusqu’à la gueule, comme on dit en style de cocher.</p> - -<p>Heureusement, la place du Palais-Royal n’était pas -loin. Elle sert de station à quelques centaines de fiacres, -et, là, je ne pouvais avoir d’autre embarras que celui du -choix.</p> - -<p>Le fait est que je n’y trouvai nul embarras de voitures : -<span class="pagenum" id="Page_294">[p. 294]</span> -place nette ! Un millier de promeneurs attendaient -l’arrivée du premier fiacre, pour se le disputer à -coups de poing.</p> - -<p>Moi qui ne suis pas d’humeur belliqueuse, je pris -tout doucement le chemin de la place Louis XV, qu’on -appelle place de la Concorde depuis que Louis XVI y fut -guillotiné. La rue était bordée de promeneurs immobiles -qui attendaient les bras croisés un fiacre absent.</p> - -<p>La place de la Concorde et les Champs-Élysées m’offrirent -le même spectacle, et, comme j’avais fait cinq ou -six kilomètres à pied, la fatigue me conseilla de rentrer -au logis comme j’étais venu. « Allons ! disais-je en moi-même, -puisqu’il est impossible de trouver un fiacre lorsqu’il -fait beau, je profiterai du premier rayon de pluie -pour visiter le bois de Boulogne ! » Lundi, il pleuvait à -torrents : Dieu, qui protége la France et qui la mouille, -m’avait exaucé. Il est vrai que les affaires ne me permettaient -pas de courir la campagne ; mais, en revanche, -j’avais huit ou dix courses importantes à fournir dans ce -bon Paris. Je me mis en quête d’une voiture.</p> - -<p>J’en trouvai mille et plus, mais aucune n’était libre. -Je parcourus, sous mon parapluie, la rue Vivienne, le -boulevard, la Chaussée-d’Antin, la rue Saint-Lazare, le -faubourg Saint-Honoré, et je pus faire le recensement -<span class="pagenum" id="Page_295">[p. 295]</span> -de cinq ou six mille Parisiens mouillés qui attendaient -sous les portes cochères ce que je cherchais le long du -trottoir.</p> - -<p>Décidément, pensai-je en soignant le rhume que j’avais -pris, la pluie et le beau temps favorisent à l’excès la -circulation des fiacres. Les voitures de Paris ne chôment -jamais. Quelle industrie florissante ! Heureux entrepreneurs ! -heureux cochers ! heureux chevaux ! Que d’argent -et que d’avoine ! Mais le public qui paye mériterait -d’être mieux servi. A mesure que notre siècle avance en -âge, Paris devient plus grand, le temps a plus de prix, -les hommes sont plus pressés et les jambes plus paresseuses. -Il conviendrait de doubler le nombre des voitures, -et l’entrepreneur qui nous rendrait ce bon office ne -perdrait pas son argent.</p> - -<p>Le même soir, je profitai d’une embellie pour courir -jusqu’au Gymnase. Le spectacle était excellent, et j’y pris -grand plaisir, quoique enrhumé. Lafontaine me ravit ; -il est rentré dans son élément et il y fait merveille. Le -spectacle se terminait par un petit chef-d’œuvre de -M. Labiche : <i>les Deux Timides</i>. Je ris aux larmes. Une -jeune et jolie débutante, aussi recommandable que recommandée, -mademoiselle Francine Cellier, jouait le rôle -de Sophie Arnoult dans <i>Je dîne chez ma mère</i>. Sa -<span class="pagenum" id="Page_296">[p. 296]</span> -beauté, sa grâce et son intelligence me transportèrent -au septième ciel. Mais la pluie tombait à minuit, et tous -les fiacres étaient couchés. Je ne trouvai pour rentrer -chez moi qu’une voiture de maraude, sans numéro, -sans glaces aux portières, malpropre au dehors, repoussante -en dedans, traînée cahin-caha par un fantôme de -cheval. Le cocher avait l’air d’un malfaiteur ; la voiture -avait servi à commettre trois ou quatre espèces de -crimes.</p> - -<p>J’en échappai sain et sauf ; mais le cocher se fit payer -sa course beaucoup plus cher qu’elle ne valait. Comme -ses prétentions me paraissaient exagérées, il me dit -d’une voix de rogomme :</p> - -<p>— De quoi ! Est-ce que vous auriez la prétention de -me payer comme un fiacre ? Je n’ai pas donné sept mille -cinq cents francs pour acheter un numéro ; je ne paye pas -vingt sous par jour à la Ville pour l’entretien de son macadam ; -je ne suis pas forcé d’avoir domicile à Paris ; -mon vin et mon avoine ne sont pas soumis à l’octroi ; -mon loyer ne coûte rien, puisque j’ai ma remise dans -les carrières Montmartre ; j’ai acheté ma voiture au vieux -bois et mon cheval à l’abattoir ; c’est pourquoi ma course -ne coûte pas vingt-cinq sous, mais quarante !…</p> - -<p>Ce raisonnement me laissa fort étonné, et je me dis -<span class="pagenum" id="Page_297">[p. 297]</span> -que le service des voitures de Paris était encore loin de -la perfection. Je connaissais la merveilleuse célérité des -<i xml:lang="en">cabs</i> de Londres. Ils coûtent un peu cher, je l’avoue, -mais ils courent avec le vent. J’avais entendu louer le -<i xml:lang="ru">droschki</i> de Saint-Pétersbourg pour la vitesse et le bon -marché. Les carrosses de Rome sont propres et confortables -au prix le plus modéré. Les cabriolets de Naples -vont d’un bout à l’autre de la ville, avec la rapidité de -l’éclair, pour neuf sous. Comment se peut-il que les -voitures publiques de Paris prennent la queue après -toutes celles de l’Europe ?</p> - -<p>Lorsqu’un Français voit quelque chose qui va mal, il -s’en prend tout d’abord à l’autorité. Rien n’est plus naturel -et, jusqu’à un certain point, plus légitime. Dans -un pays où l’autorité exerce un pouvoir sans limites, -on le rend responsable de tout.</p> - -<p>Je me mis donc à murmurer contre la haute et puissante -administration de la ville de Paris. J’accusai le -très-dominant préfet de la Seine de négliger la question -des voitures pour celle des expropriations. En un mot, -ma chère cousine, le retour au logis gâta tout mon plaisir -de la soirée. Mademoiselle Cellier me semblait toujours -jolie, mais M. Haussmann me paraissait un peu -négligent. J’admirais comme la jeune artiste avait joué -<span class="pagenum" id="Page_298">[p. 298]</span> -son rôle ; je regrettais que le préfet ne s’acquittât pas -mieux du sien. Ma nuit fut agitée, et je vis apparaître -dans mes rêves tantôt mademoiselle Cellier, tantôt -M. Haussmann, tantôt l’un et l’autre à la fois.</p> - -<p>Mardi matin, je sortis de bonne heure pour dissiper -les nuages qui m’obscurcissaient l’esprit. Comme j’avais -l’intention de me promener à pied, je rencontrai plus de -cent voitures vides : on en trouve tant qu’on veut, toutes -les fois qu’on n’en veut pas.</p> - -<p>Sur la place du Palais-Royal, je vis un cheval et un -cocher qui mettaient leurs loisirs à profit : ils se battaient -ensemble. Je m’adressai à l’homme, comme au -plus raisonnable des deux ; je le rappelai doucement -au respect de la loi Grammont, et je lui fis un peu de -morale.</p> - -<p>— Parbleu ! répondit-il, vous en parlez bien à votre -aise ! J’ai été un homme établi, propriétaire d’une bonne -petite voiture et de deux chevaux blancs qui ne travaillaient -que pour m’amasser des gros sous. Il est venu une -grande farceuse de compagnie qui m’a racheté tout ça… -Dame, il le fallait bien, puisque j’étais ruiné si je refusais -de lui vendre. Comme je n’avais pas les reins assez solides -pour soutenir la concurrence, et comme j’étais trop vieux -pour apprendre un autre état, j’ai vendu le numéro, les -<span class="pagenum" id="Page_299">[p. 299]</span> -chevaux et la voiture, et j’ai pris du service dans la Compagnie -en qualité de mercenaire. Mon argent est mangé -depuis longtemps ; je vis au jour le jour d’un maigre -salaire, sous la surveillance de quarante ou cinquante -employés qui m’espionnent comme un voleur. Aussi -j’escamote l’argent d’une course toutes les fois que l’occasion -s’en présente ; et je serais bien bête de faire autrement, -puisqu’on n’a pas de confiance en moi. Lorsque -j’attrape une bonne aubaine, je bois à tire-larigot pour -me consoler de mes misères. Autrefois je portais l’argent -à la Caisse d’épargne, parce que j’avais un avenir ; -j’espérais acheter une deuxième voiture, puis une troisième, -et devenir finalement un petit entrepreneur. La -Compagnie ne m’a laissé aucune espérance. Mercenaire -je suis, mercenaire je mourrai, à moins qu’on ne me -prenne en flagrant délit d’escamotage, auquel cas -MM. les employés me mettraient à pied pour la vie, et -il ne me resterait plus que l’hôpital.</p> - -<p>Tandis qu’il soulageait son cœur de cocher avec une -amertume qui me rappela le souvenir de feu Collignon, -je regardais son cheval. La pauvre bête, mal pansée, le -poil terne et maculé de boue par quelques coups de pied -tout frais, semblait dire en son patois :</p> - -<p>— Si j’avais choisi mon cocher, ou si quelqu’un me -<span class="pagenum" id="Page_300">[p. 300]</span> -l’avait choisi avec intelligence, je serais beaucoup moins -malheureux. Il faut des travailleurs assortis, et les bureaux, -qui disposent de la vie des cochers comme de -la nôtre, n’ont pas le temps de nous appareiller. Ils -prennent au hasard n’importe quel homme et n’importe -quel cheval, et les condamnent à vivre ensemble. Moi -qui suis doux et flegmatique, je suis tombé sur un compagnon -brutal, et cette incompatibilité d’humeurs abrégera -ma vie de deux ou trois ans.</p> - -<p>Je m’en allai tout pensif, et je me rappelai l’histoire -de cette Compagnie impériale des Petites-Voitures qui -est chargée de contenter également le public, les cochers -et les chevaux.</p> - -<p>Il y a cinq ans, les voitures de Paris étaient dispersées -aux mains de quelques compagnies et d’une multitude -de petits propriétaires. Une grande compagnie se -fonda au capital de 40 millions. Elle voulut racheter -toutes les voitures de place et de remise, persuadée que -la centralisation réduirait les dépenses et doublerait les -bénéfices. La préfecture de la Seine aida puissamment -à cette révolution, soit parce qu’elle espérait améliorer -un grand service public qui avait toujours laissé à redire, -soit parce qu’elle se promettait d’augmenter ses -revenus en prélevant une grosse part sur les bénéfices -<span class="pagenum" id="Page_301">[p. 301]</span> -de la Compagnie. Les anciens propriétaires de fiacres -ou de coupés ne furent pas expropriés pour cause d’utilité -publique ; mais la peur d’une concurrence invincible -et quelques faux bruits répandus dans Paris les -décidèrent à vendre au plus vite. La Compagnie impériale -acheta environ quinze cents voitures de place et -douze cents voitures de remise, constituant à son profit -une sorte de monopole.</p> - -<p>Je me souvenais des brillantes espérances que le public -de Paris, et surtout les pauvres et les ignorants, -avaient fondées sur la nouvelle compagnie. J’avais vu -les actions de 100 francs monter à 150 et plus haut -encore dans un espace de quelques jours. Je supposais -que les dividendes avaient répondu à l’attente générale, -et je me demandais comment une compagnie si riche ne -faisait rien de plus pour contenter ses voyageurs, ses -cochers et ses chevaux. Fallait-il que tant de victimes -fussent sacrifiées à l’insatiable avidité de MM. les actionnaires ?</p> - -<p>Pauvres actionnaires ! Mon portier a eu deux actions -de la Compagnie impériale, comme presque tous les -portiers de Paris. C’est hier seulement qu’il m’a conté -ses peines :</p> - -<p>— Monsieur, me disait-il, je n’avais pas trop mal acheté. -<span class="pagenum" id="Page_302">[p. 302]</span> -J’ai eu mes deux chiffons de papier pour 300 francs. -J’aurais pu vendre avec profit quand les actions ont -monté à 180, mais c’était un placement : j’ai gardé. -Pendant cinq ans, j’ai espéré un dividende, ou pour -le moins un intérêt de 5 pour cent : on ne m’a rien -donné. A la fin, le découragement m’a pris, et j’ai vendu -mes actions à 30 francs pièce ; 60 francs pour les deux ! -C’est 240 francs perdus, sans compter les intérêts !</p> - -<p>— Mais alors, dis-je en moi-même, qui trompe-t-on -ici ? Tout le monde se plaint : voyageurs, cochers, chevaux, -actionnaires. Le mal est grand ; d’où vient-il ? -quel remède y pourrait-on apporter ?</p> - -<p>La police correctionnelle a réformé un gros abus en -punissant les administrateurs qui empochaient les bénéfices.</p> - -<p>Un homme d’une capacité incontestable et de la plus -haute intégrité, un des fonctionnaires les plus droits de -notre pauvre révolution de 1848, M. Ducoux, est placé -à la tête de l’entreprise. Il a pris en main la tâche ingrate -de réparer cinq années de désordres et de gaspillage -et de sauver un capital de 40 millions, le denier -des pauvres, le trésor des petites gens. Il a jeté dans -cette affaire son temps, sa vie, sa fortune et la fortune -de ses amis. Les actionnaires ont deviné que lui seul -<span class="pagenum" id="Page_303">[p. 303]</span> -était capable de sauver la Compagnie, si la Compagnie -pouvait être sauvée : ils lui ont confié des pouvoirs de -dictateur.</p> - -<p>Déjà l’influence de ce nom pur, la réforme du luxe -administratif, la suppression de quelques rouages inutiles, -et surtout l’œil du maître, ont diminué la dépense, -allégé le passif, rassuré les actionnaires, relevé le crédit -de la Compagnie.</p> - -<p>Mais, sans parler du matériel, qui se fait vieux, la Compagnie -impériale est atteinte de deux vices organiques.</p> - -<p>Le premier est la réunion des fiacres et des voitures -de remise sous une même administration.</p> - -<p>L’autre est un traité qui décerne tous les bénéfices de -la Compagnie à la préfecture de la Seine.</p> - -<p>La Compagnie, en réunissant l’exploitation de mille -deux cents voitures de remise au monopole des voitures -de place, n’a pas fait une bonne affaire. Il est facile de -comprendre que la location des coupés de remise ne -saurait profiter qu’à l’industrie privée. Un petit loueur -qui possède trois ou quatre voitures peut s’installer -n’importe où, dans une boutique, au fond d’une cour, -ou même sous une porte cochère. Il surveille lui-même -l’exactitude de ses cochers, la santé de ses chevaux, la -distribution de ses fourrages. S’il s’absente pour une -<span class="pagenum" id="Page_304">[p. 304]</span> -heure, il se fait remplacer par sa femme, ou sa fille, ou -son petit garçon. Il est connu dans le quartier : c’est à -lui qu’on vient se plaindre si l’on n’est pas content ; -c’est lui qui punit les travailleurs employés à son service, -lorsqu’ils manquent de politesse ou de probité ; -c’est encore lui qui ménage la bougie des lanternes et -l’avoine de la musette : rien n’est perdu ni gaspillé, -grâce à lui. A force de soin, d’attention et d’économie, -ce petit industriel fait rendre à son capital un intérêt de -quatre ou cinq pour cent.</p> - -<p>Mettez une compagnie à sa place : que gagnera-t-elle ? -Une augmentation de recettes ? Non, car la voiture, le -cheval et le cocher ont fait tout ce qu’ils pouvaient -faire lorsqu’ils ont amassé de douze à quinze francs en un -jour. Une réduction sur les dépenses ? J’en doute. Les -chevaux, les voitures et les cochers sont des unités parfaitement -distinctes ; il n’y a nul profit à les agglomérer. -Les maquignons n’ont jamais donné treize chevaux à la -douzaine ; les carrossiers ne font aucun avantage à celui -qui achète les voitures en gros ; la nourriture de vingt -cochers coûte exactement vingt fois plus cher que la -nourriture d’un seul. Il y a peut-être quelque chose à -gagner sur le prix des fourrages ; mais tout approvisionnement -est un capital qui dort, et le coulage est toujours -<span class="pagenum" id="Page_305">[p. 305]</span> -plus considérable dans un grand magasin que dans un -petit grenier. Ajoutez que les frais de surveillance, -les frais d’administration et la nécessité de trouver ou -de créer de grandes remises au centre même d’une capitale -dévoreront d’emblée une bonne part du revenu.</p> - -<p>Quant au public, à cet honnête et patient public de -Paris, il lui sera d’autant plus malaisé de trouver une -voiture que les remises deviendront plus vastes et la centralisation -plus puissante. Supposez que la Compagnie -n’ait plus que dix établissements dans la ville : elle sera -peut-être un peu mieux en mesure de surveiller ses ouvriers ; -mais le voyageur, l’homme pressé, celui qui -paye, ne pourra plus aller chercher un coupé de remise, -à moins d’avoir un carrosse à lui.</p> - -<p>J’ai vu souvent que l’autorité se donnait beaucoup de -peine pour faire mal et à grands frais ce que la liberté -ferait mieux et à meilleur marché. Pourquoi ne permettrait-on -pas à Paris ce qui se tolère sans inconvénient -dans presque toutes les grandes villes de l’Europe ? -Lorsqu’un particulier a un cheval, une voiture et une -remise, que ne lui permet-on de se mettre à la disposition -du public ? Prenez les précautions les plus indispensables : -exigez que l’homme sache conduire, que la -voiture soit propre et que le cheval soit valide ; exigez -<span class="pagenum" id="Page_306">[p. 306]</span> -que le nom et l’adresse du propriétaire soient inscrits en -lettres apparentes sous les yeux du voyageur. Vous encouragerez -ainsi une petite industrie vraiment utile, et -il suffira de quelques agents de police pour la surveiller. -Le voyageur circulera en toute sécurité, la nuit -comme le jour, sachant qu’il confie sa personne et ses -biens à un homme établi, offrant certaines garanties, -domicilié à tel endroit et soumis à telle surveillance -d’en haut. Voilà pour les voitures de remise.</p> - -<p>La Compagnie impériale, que nous avons à cœur de -sauver, sera-t-elle tuée par cette concurrence ? Non.</p> - -<p>Si je tiens à sauver la Compagnie impériale, ce n’est -pas seulement parce qu’elle existe et que ses actionnaires, -comme ses honorables administrateurs, sont -dignes de tout notre intérêt ; c’est aussi parce qu’elle est -nécessaire. Les coupés de remise auraient beau s’accroître -en nombre sous un régime de liberté, ils ne suffiraient -jamais aux besoins de la population : il faut -des fiacres. C’est peu que le Parisien aisé trouve dans -sa rue et presque à sa porte une voiture de remise à -deux francs la course. Le marchand pour ses affaires, -l’employé, le commis, le petit rentier pour ses visites, -l’ouvrier pour sa noce, ont besoin d’une voiture à -bon marché, dans les prix de vingt à vingt-cinq -<span class="pagenum" id="Page_307">[p. 307]</span> -sous, intermédiaire entre l’omnibus et le coupé de remise.</p> - -<p>Cette énorme réduction de prix ne peut s’obtenir qu’à -une seule condition, et c’est ici que le concours de l’autorité -devient nécessaire. Nous avons vu que les loueurs -sous remise, en liardant sur toutes les dépenses et en -mettant la course à deux francs, gagnaient au plus l’intérêt -de leur capital. Comment les fiacres pourront-ils se -tirer d’affaire s’ils abaissent leur tarif à vingt ou vingt-cinq -sous ?</p> - -<p>Ils le pourront si l’administration de la ville de Paris -leur permet de stationner sur la voie publique et d’économiser -ainsi le loyer d’une remise. Une remise est une -boutique, et les boutiques se louent horriblement cher -depuis la reconstruction de Paris. Le moindre hangar, -dans les beaux quartiers, représente un capital de cinquante -mille francs, puisque le terrain vaut plus de cinq -cents francs le mètre. Or, combien pensez-vous qu’on -puisse remiser de voitures sur une surface de cent mètres -carrés ? Donc, il n’y aura de voitures à bon marché que -celles qui pourront séjourner gratuitement dans la rue -et attendre les passants le long du trottoir. Sans ce modeste -privilége, point de fiacres.</p> - -<p>La sécurité des voyageurs exige que ces voitures -<span class="pagenum" id="Page_308">[p. 308]</span> -appartiennent à une grande compagnie. Il faut que la -moralité et le capital d’une administration responsable -servent de garantie au public contre les violences ou la -mauvaise foi d’un cocher. Plus les voitures de place -sont dispersées sur le pavé de Paris, plus il convient -qu’elles soient réunies entre les mains d’un seul gérant.</p> - -<p>Ce travail de concentration est tout fait, puisque tous -les fiacres de Paris, sauf un chiffre insignifiant, appartiennent -à la Compagnie impériale. Rien de plus honorable, -rien de plus sûr et de plus rassurant que l’administration -de M. Ducoux. Les tarifs modérés que -l’autorité supérieure a établis sont de nature à contenter -le public sans ruiner les actionnaires, et l’on peut dire -sans paradoxe que la Compagnie impériale des fiacres, -une fois débarrassée de ses voitures de remise, servira -régulièrement les intérêts de son capital, avec quelque -petit dividende.</p> - -<p>A qui les servira-t-elle ? <i xml:lang="en">That is the question.</i> Aux -actionnaires ? Je ne connais pas un seul actionnaire -qui ne soit de cet avis ; mais il semble que l’administration -de la ville de Paris professe une opinion contraire.</p> - -<p>A Dieu ne plaise, ma chère cousine, que j’outrage -aucun pouvoir constitué ! Je dis ce que je pense, quelquefois -<span class="pagenum" id="Page_309">[p. 309]</span> -moins, jamais plus, et je le dis avec toute la politesse -que la nature et l’éducation m’ont départie. -Quelques amis me trouvent trop timide et prudent à -l’excès : c’est que j’ai pour système de n’abuser de rien, -pas même de la liberté permise à la critique. Je touche -par-ci par-là, du bout de ma plume, à tous les abus qui -lèvent la crête ; mais toutes les personnes investies d’une -autorité quelle qu’elle soit, me sont sacrées.</p> - -<p>La fougue de mon tempérament me porte quelquefois -à m’insurger contre les choses ; mais cet esprit de soumission -qui est le fond même de l’esprit français me -pousse à me prosterner devant les gens. Si j’habitais la -Perse ou le Caboul, ou quelqu’un de ces pays où le bien -public s’égare imprudemment dans les coffres des administrateurs, -je signalerais le mal sans accuser personne ; -je dirais : « Il y a des millions bien maladroits ; il se -fait des fortunes trop rapides. » Mais nous voilà à cent -lieues des Petites-Voitures et de la ville de Paris.</p> - -<p>La ville a cru de bonne foi qu’elle faisait la fortune -de la Compagnie impériale. Elle s’est réservé le droit de -prélever, sous forme d’impôt, une part des bénéfices ; -quelle part ? cent pour cent. Voilà un chiffre que les -calculateurs n’avaient pas prévu. C’est l’expérience qui -l’a donné.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_310">[p. 310]</span></p> - -<p>La Compagnie a commencé par acheter au prix de -11,000 francs chaque voiture de place. Sur cette somme -assez ronde, il y a 7,500 francs qui ne se rapportent ni à -la voiture, ni au cheval, ni au harnais, mais au <i>numéro</i>, -c’est-à-dire au droit de rouler voiture et de stationner -sur la voie publique. Ce droit, précieux entre tous, -coûte donc à la Compagnie 375 francs par voiture, ou -un peu plus de 20 sous par jour.</p> - -<p>La ville a jugé qu’un privilége si brillant ne pouvait -se payer trop cher. Elle a frappé chaque voiture d’un -nouveau droit, dit de <i>stationnement</i>, au profit du macadam -municipal.</p> - -<p>Or, la Compagnie (déjà nommée) est tenue d’avoir ses -magasins et tout son matériel dans l’enceinte de Paris. -Elle paye à la Ville, sous forme d’octroi, une redevance -qui ne laisse pas d’être considérable.</p> - -<p>Les personnes les mieux informées m’ont assuré que -le total des redevances payées par la Compagnie à la -ville s’élevait à 1,500,000 francs par an. J’en conclus -que, si la ville était assez généreuse pour renoncer à ses -prétentions, les actionnaires auraient dès à présent -1,500,000 à se partager.</p> - -<p>On me dit que l’honorable M. Ducoux poursuit devant -les tribunaux la réparation de quelques erreurs -<span class="pagenum" id="Page_311">[p. 311]</span> -commises par la Ville au préjudice de la Compagnie. -Entre les juges et les plaideurs, je me garderai bien de -mettre le doigt.</p> - -<p>Mais tu me permettras de te soumettre ici quelques -réflexions très-prudentes et très-mesurées.</p> - -<p>C’est encore la ville de Paris qui a établi aux abords -de la Bourse ces tourniquets ingénieux qui désespèrent -nos financiers. On prétend, dans un certain monde, -que les tourniquets ont paralysé les affaires, abaissé notre -marché au second ou au troisième rang et diminué de -quelques milliards la richesse de la France. Par compensation, -ils rapportent 700,000 francs à la ville de Paris.</p> - -<p>Il faut que la Ville soit bien nécessiteuse pour se procurer -de l’argent à ce taux-là ?</p> - -<p>Mais non, elle a 102 millions de revenu, le budget -d’un royaume de troisième ordre.</p> - -<p>102 millions ne sont pas une petite affaire. On peut -avoir un bon pavé, un éclairage parfait et une excellente -police municipale pour la somme de 102 millions.</p> - -<p>Malheureusement, ma chère cousine, ce n’est ni le -pavé, ni l’éclairage, ni la salubrité de la ville, ni la sécurité -des habitants qui nous coûtent le plus cher. C’est… -comment appellerai-je cette maladie ? La fièvre du changement.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_312">[p. 312]</span></p> - -<p>Une rue était vieille et mal bâtie : on la renverse, rien -de mieux. On en bâtit une autre à la place, mais si vite, -si vite, qu’on prend quelquefois mal ses mesures et qu’il -faut démolir des maisons neuves pour les reconstruire -à nouveau. Cela coûte assez cher, à ce que m’a dit un -architecte.</p> - -<p>Il arrive qu’on adopte sans y regarder de trop près le -plan d’un édifice public. Les maçons accourent du bout -du monde ; il faut travailler la nuit, le jour ; pas une minute -à perdre. Mais un homme de goût passe par là et -trouve le monument ridicule. On dessine un autre plan -et l’on s’empresse de bâtir autre chose.</p> - -<p>Un édifice monstrueux s’élève au milieu d’une rue, -coupant les communications, menaçant le boulevard, déshonorant -la rue de la Paix. Passe un homme de bon -sens, qui ordonne la démolition. Mais pourquoi la ville -de Paris avait-elle permis de construire ? Ne dirait-on -pas qu’elle a pris pour devise les deux mots les plus -coûteux du Dictionnaire : <i>bâtir</i> et <i>démolir</i> ?</p> - -<p>J’entendais hier un étranger qui revient à Paris après -dix ans d’absence.</p> - -<p>— Vous êtes de singulières gens, me disait-il. A voir -la fièvre qui vous talonne, on dirait que vous êtes des -parvenus pressés de jouir, ou plutôt des usufruitiers qui -<span class="pagenum" id="Page_313">[p. 313]</span> -se hâtent de manger leur revenu. Vous bâtissez des palais -en un mois et vous plantez des arbres tout venus. -Craignez-vous donc de mourir sans postérité, singulières -gens que vous êtes ?</p> - -<p>— Monsieur, lui répondis-je, ce n’est pas à nous qu’il -faut vous en prendre : on ne nous a point consultés. Autrefois -les travaux publics se décidaient plus lentement, -et après une sorte d’enquête où tout homme disait son -mot. Les Chambres, les journaux, vous, moi, chacun avait -voix au chapitre. Si, par exemple, il avait été question -de bâtir un Opéra définitif, vous auriez entendu un -beau tapage dans Landerneau. Tout est changé ; nos -mœurs sont beaucoup moins bruyantes depuis qu’on ne -nous invite plus à parler.</p> - -<p>» L’Opéra se construira tout seul, en un rien de temps, -à nos frais et sans notre avis. Il sera trop petit, mais on -pourra toujours le renverser pour en bâtir un autre. -Croyez-vous que nous aurions voté la démolition immédiate -et simultanée de toutes les rues de Paris, si nous -avions été consultés ? On remplace les logements à bon -marché par des appartements hors de prix, et, comme ce -remaniement coûte assez cher, il faut augmenter les -octrois. Il suit de là que nous payons douze centimes -de trop sur un kilogramme de viande pour avoir le -<span class="pagenum" id="Page_314">[p. 314]</span> -droit de payer 6,000 francs le loyer d’un cinquième -étage.</p> - -<p>— Tout cela, reprit l’étranger, fait le plus grand honneur -à M. le préfet de la Seine. J’ai beaucoup connu son -prédécesseur, un homme charmant. Nous l’appelions -le bon berger, parce qu’il n’écorchait pas les moutons.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_315">[p. 315]</span></p> -<h2>XX<br /> -<span class="smaller">LA DÉMOCRATIE IMPÉRIALE</span></h2> - -<div class="digest"> -<p>Le gouvernement de la France est démocratique et absolu. — L’ancienne -monarchie. — Les associés du pouvoir royal. — A quelles -conditions on pouvait régner sur la France. — La révolution abroge -le droit divin et proclame le droit du peuple. — L’Europe monarchique -se révolte contre ces nouveautés. — La France choisit un chef -militaire. — La coalition est la plus forte. — Restauration. — Révolution -bourgeoise de 1830. — La bourgeoisie règne pour son compte. — Révolution -de 1848. — Faiblesse du parti démocratique. — Les -vieux partis s’accordent contre la démocratie. — Élection d’un président. — Résistance -de la démocratie. — Influence des partis vaincus. — Dix -ans de réaction. — Expédition de Rome au dehors et au -dedans. — Initiative de l’empereur et retour aux principes de 89. — Campagne -d’Italie au dedans et au dehors.</p></div> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Le spectacle des affaires publiques est assez curieux -pour mériter un quart d’heure d’attention.</p> - -<p>Nous avons un gouvernement absolu et démocratique. -On peut même affirmer, sans trop de paradoxe, qu’il se -fait plus démocratique à mesure qu’il devient plus -<span class="pagenum" id="Page_316">[p. 316]</span> -absolu. Un prince élu par la majorité du peuple, en -vertu d’un principe révolutionnaire, gouverne le pays -dans l’intérêt du plus grand nombre et continue l’œuvre -de la révolution française.</p> - -<p>Depuis l’origine de notre nation jusqu’à l’année 1789, -la majorité des citoyens a obéi par habitude, par bonhomie, -par ignorance, à une monarchie théocratique -et aristocratique. Théocratique, car le roi régnait par la -grâce de Dieu, comme le délégué d’une puissance invisible -et surnaturelle qui le sacrait par la main de ses -prêtres. Aristocratique, car le souverain s’appuyait sur -le dévouement intéressé d’une classe privilégiée.</p> - -<p>En ce temps-là, le roi n’était pas tout à fait maître, -mais la majorité de la nation était parfaitement esclave. -Le roi devait une certaine obéissance à Dieu, c’est-à-dire -aux prêtres, et une certaine déférence à la noblesse. -Bon gré mal gré, il fallait compter avec ces deux puissances -collatérales, et quelquefois rivales de la royauté. -La noblesse ne craignait pas d’entrer en campagne -contre Louis XI, Louis XIII et Louis XIV enfant ; sans -parler des petites conspirations qui remplissent notre -histoire. Le clergé régna sur les rois et les contraignit -d’exécuter les volontés de Dieu, c’est-à-dire les siennes. -Rien n’était plus logique ni plus conforme aux principes -<span class="pagenum" id="Page_317">[p. 317]</span> -de la monarchie. Lorsqu’on règne par la grâce de Dieu, -on est tenu d’exécuter ses commandements, et au besoin -de leur prêter main-forte. Cette théorie est admirablement -développée dans un chef-d’œuvre de Bossuet : <i>la -Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte</i>. -L’évêque de Condom ne fit que résumer en un corps d’ouvrage -les idées qui avaient été de tout temps imposées par -le clergé catholique et subies par les rois de la France.</p> - -<p>De toute antiquité, nos souverains par la grâce de -Dieu ont eu des gendarmes, des dragons et des bourreaux -au service de l’Église. Je ne veux pas remonter -jusqu’à Charlemagne, qui punissait de mort la rupture -du jeûne, ni jusqu’à ce roi très-pieux qui perçait d’un -fer rouge la lèvre des blasphémateurs. Relisez seulement -l’histoire du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, écrite en lettres de sang, sous -la dictée de la cour de Rome. Rappelez-vous que notre -Henri IV, après avoir échappé aux dangers de la Saint-Barthélemy, -menaça de la peine de mort les bouchers -qui vendraient de la viande en carême. Il ne pouvait faire -moins, du jour où il régna par la grâce de Dieu. -Louis XIV, le mieux obéi de tous les maîtres, employa -une partie de son règne à se défendre contre les empiétements -de l’Église et l’autre à venger par le fer et par le -feu les intérêts de l’Église.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_318">[p. 318]</span></p> - -<p>Ce grand prince, élevé par les prêtres, se regardait -comme un député du ciel, et, quoiqu’il eût souvent -maille à partir avec ses électeurs, il accomplissait fidèlement -un mandat impératif. Louis XV, qui ne croyait -pas en Dieu, défendait aux philosophes de penser -comme lui, car l’athéisme aurait sapé les fondements -de son autorité. Jusqu’aux derniers jours du droit divin, -jusqu’à la veille de 89, le roi maintint les priviléges de -la noblesse et du clergé, fit brûler des sorciers pour la -grande gloire de Dieu et conserva des serfs sur la terre -de France. C’est l’Assemblée constituante qui eut la -gloire de mettre en liberté les derniers esclaves. Ils -vivaient en Franche-Comté, et ils appartenaient à un -couvent de moines. Jamais peut-être les rois n’auraient -osé accomplir cet acte de justice, de peur de susciter la -colère de Dieu.</p> - -<p>La Révolution abrogea le droit divin et proclama le -droit du peuple. Depuis longtemps déjà, l’absurdité du -vieux principe était admise par tous les bons esprits. -Quelques penseurs hardis avaient lancé, dès le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, -des protestations un peu déclamatoires. Sous -Louis XIV, un grand homme peu connu aujourd’hui, le -pasteur Jurieu, établit avec une logique invincible ce -principe de la souveraineté nationale, qui fut prêché -<span class="pagenum" id="Page_319">[p. 319]</span> -par Rousseau, adopté par la nation, décrété par la Convention. -Principe aussi vieux que la raison humaine ; -admis sans contestation par les philosophes de l’antiquité, -mais étouffé, durant plusieurs siècles, par la -double oppression de la force et de la foi.</p> - -<p>L’Église nous avait appris que les uns naissent pour -commander, les autres pour obéir ; celui-ci pour encaisser -les impôts, celui-là pour les verser dans la caisse et -pour rendre à César ce qui n’appartient point à César. -La Révolution a décidé, conformément aux lois de la -nature, qu’il n’y avait ni maîtres ni sujets, mais des -citoyens égaux entre eux, nés pour s’aider les uns les -autres et vivre en paix.</p> - -<p>Il était naturel que tous les souverains de l’Europe, -tous les rois par la grâce de Dieu prissent les armes -contre une doctrine formidable qui menaçait de les détrôner. -De là cette coalition qui faillit écraser la république -française. La nation dut se défendre ; elle s’organisa -en armée et remit tous ses pouvoirs aux mains d’un -général, <i xml:lang="la">imperator</i>. Napoléon, quel que soit l’usage et -l’abus qu’il a faits de son pouvoir et de son génie, n’a -jamais été, en droit, que le premier magistrat d’une -démocratie. Sa légitimité n’avait pas sa source dans le -droit divin, mais dans le droit national. Il régnait par -<span class="pagenum" id="Page_320">[p. 320]</span> -délégation du seul souverain qui n’abdique jamais : -le peuple.</p> - -<p>La coalition fut plus forte que lui. Les armées de la -vieille Europe entrèrent chez nous, la baïonnette en -avant, et nous imposèrent la monarchie du droit divin, -à laquelle personne ne croyait plus.</p> - -<p>Louis XVIII et Charles X régnèrent quinze ans, grâce -à la fatigue et au découragement du peuple. Ils -s’appuyèrent, suivant l’usage de leurs ancêtres et le -principe de leur pouvoir, sur la noblesse et l’Église, -roseaux fêlés, appuis débiles qui ne pouvaient les soutenir -longtemps. Une force nouvelle grandissait autour -de la monarchie et contre elle. La bourgeoisie, fière du -rôle qu’elle avait joué en 89, enrichie par la vente des -biens nationaux, éclairée par la lecture des philosophes -du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, battit en brèche les derniers représentants -du droit divin, et les culbuta en 1830.</p> - -<p>Elle les avait renversés par la main du peuple, au nom -des principes de 89 et de la souveraineté nationale. Mais, -lorsqu’elle aperçut le trône vide, elle s’avisa qu’un trône -est un siége confortable, et elle s’assit. Durant dix-huit -années, la souveraineté nationale fut confisquée par la -bourgeoisie à deux cents francs. La classe la plus riche -et la plus éclairée de la nation se couronna elle-même -<span class="pagenum" id="Page_321">[p. 321]</span> -dans la personne de Louis-Philippe. Elle administra à -son profit les affaires du dedans et du dehors, sans nul -souci des besoins ni des sentiments du menu peuple.</p> - -<p>La nation est fière de son drapeau ; elle aime la gloire ; -elle souffre impatiemment les mépris de l’Europe : la -bourgeoisie officielle adopta la paix à tout prix et rangea -modestement la France parmi les puissances de -troisième ordre. Le peuple n’était pas heureux ; il manquait -de vêtements chauds, de bas de laine, et de mille -choses nécessaires à la vie : la bourgeoisie régnante -maintint énergiquement un système de monopoles dont -elle tirait grand profit. Le peuple est désireux de prendre -part aux affaires publiques, depuis qu’il sait que -c’est son droit : l’oligarchie bourgeoise eut soin de le -tenir à l’écart. Elle se réunissait dans deux Chambres, -où elle faisait de beaux discours ; elle décida, de concert -avec son roi, que les grands hommes sans argent ne -seraient point admis à ces réunions.</p> - -<p>Je dois dire à la louange de la bourgeoisie parlementaire -que, durant ces dix-huit années, elle se défendit -énergiquement contre les invasions de la noblesse et du -clergé. Le pouvoir lui semblait si bon, qu’elle n’admettait -personne au partage. Mais, un beau matin, le petit -peuple, qu’elle oubliait un peu trop, lui rappela qu’elle -<span class="pagenum" id="Page_322">[p. 322]</span> -ne régnait ni par la grâce de Dieu, ni par la volonté nationale. -Cet événement se rapporte à l’année 1848.</p> - -<p>La France fut pendant quelques mois dans le même -état que sous la Convention nationale. Chaque citoyen -reprit la part de souveraineté qui lui revenait de droit, -et mit la main aux affaires du pays. Neuf cents députés, -véritablement élus par le vrai peuple, arrivèrent à Paris -pour aviser à toutes les nécessités du dedans et du dehors. -Je crois même qu’ils rédigèrent ensemble une -constitution démocratique dont on pourrait trouver -quelques exemplaires dans les bibliothèques.</p> - -<p>Mais le parti démocratique n’avait guère pour lui que -le bon droit. Il était faible, divisé, et pauvre en hommes -de génie. Pour comble de malheur, il traînait à sa suite -une queue de principes faux, de théories subversives et -d’utopies absurdes.</p> - -<p>Tandis qu’il s’agitait inutilement, sans ordre, sans -lien, ses ennemis s’organisaient à merveille. Les partisans -du droit divin, renversés en 1830, et les chefs de la -bourgeoisie censitaire détrônés en 1848, se liguaient -contre l’ennemi commun. On vit, dans une maison de -la rue de Poitiers, les meneurs de la noblesse, du clergé -et de la boutique, former une association fraternelle et -travailler ensemble au renversement de la République.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_323">[p. 323]</span></p> - -<p>Les uns rêvaient le retour de la monarchie de droit -divin et de cette race de saint Louis dont la Providence -nous conserve un rejeton en Allemagne. Les autres ne -voulaient pas remonter si haut. Ils se seraient contentés -d’un de ces princes d’Orléans qui ont régné si bourgeoisement -au profit de la bourgeoisie. En attendant, -pour réveiller chez nous l’esprit monarchique, ils décidèrent -que la République serait gouvernée par un président.</p> - -<p>Il se présenta un candidat de qui le nom, par un -hasard merveilleux, avait une triple signification. C’était -un prince d’origine démocratique. Le chef illustre de sa -maison avait relevé le principe d’autorité et rétabli le -culte catholique : deux recommandations toutes-puissantes -aux yeux des partis qui regrettaient le passé. -Mais son plus grand prestige était dans les souvenirs de -gloire inséparables du nom de Napoléon. Le corps de la -nation, ces paysans et ces ouvriers qui entretenaient -pieusement, depuis 1815, le feu sacré du patriotisme, -votèrent comme un seul homme pour ce candidat de la -gloire. La bourgeoisie déchue et les champions du droit -divin l’appuyèrent de toute leur influence, espérant -qu’il relèverait le principe d’autorité et remplirait dignement -l’interrègne, en attendant mieux. Les vieux partis -<span class="pagenum" id="Page_324">[p. 324]</span> -poussèrent la complaisance jusqu’à offrir leurs services -au président de la République, persuadés que, s’ils mettaient -la main aux affaires, ni la République, ni le président -ne dureraient longtemps.</p> - -<p>Un seul parti résista obstinément à toutes les séductions -du nom et de l’homme : ce fut le parti démocratique. -Ceux qui avaient inutilement cherché à fonder la -république de 1848 ne voulurent voir qu’un ambitieux, -un prétendant, un prince, dans l’élu du suffrage universel. -L’alliance de Louis-Napoléon avec les vieux partis -explique cette erreur, qui faillit creuser un abîme -entre la démocratie et son nouveau chef. On oublia que -ce prétendant avait dit autrefois, dans un procès fameux : -« Je représente un principe, l’appel au peuple. » On ne -se souvint plus du jugement de Carrel sur ce prince -écrivain qui débuta dans le journalisme par des écrits -démocratiques où circule librement la séve audacieuse -de 89. La guerre fut violente et finit par un événement -que le vainqueur lui-même a sans doute déploré.</p> - -<p>Ce malentendu nous a procuré dix années de réaction -antidémocratique. Napoléon III, malgré les tendances -de son esprit et l’origine de son pouvoir, a dû s’appuyer -sur les partis du droit divin et du droit bourgeois. Il a -dû faire au clergé, qui le soutenait sans l’aimer, des sacrifices -<span class="pagenum" id="Page_325">[p. 325]</span> -énormes. Il a dû prendre des mesures sévères -contre la liberté de la presse. Il n’a pas été en son pouvoir -de défendre l’Université, fille de Napoléon I<sup>er</sup>, contre -ses éternels ennemis. A cette malheureuse expédition -de Rome, qui écrasait dans son œuf une démocratie -légitime, il a fallu faire succéder, sur la réclamation -énergique des vieux partis, une expédition de Rome à -l’intérieur.</p> - -<p>Lorsqu’on pourra envisager sans passion l’histoire de -ces dix dernières années, on sera frappé de voir à toute -heure un démocrate très-libéral comprimer une majorité -qu’il aime et dont il est aimé, pour la satisfaction d’une -minorité qui le hait. L’esprit démocratique qui est le -fond même de Napoléon III, se trahit par échappée, -toutes les fois que l’initiative personnelle trouve une -petite place. Voyez la lettre à M. Edgard Ney, après -l’expédition de Rome. Rappelez-vous cet acte éclatant -par lequel le souverain de la France a épousé une personne -de grande famille et de grand cœur, mais qui -n’était pas de sang royal. Y a-t-il rien de plus démocratique -au monde que ces discours, ces brochures, ces -articles du <i>Moniteur</i>, qui établissent comme un dialogue -quotidien entre le prince et la nation ?</p> - -<p>Il semble qu’à la fin les tendances personnelles de -<span class="pagenum" id="Page_326">[p. 326]</span> -Napoléon III aient surmonté tous les obstacles. Les -vieux partis ont perdu leur influence sur le prince -aussi bien que sur le pays. Le jour où l’empereur -partit pour la guerre d’Italie, le peuple se jeta en foule -autour de sa voiture avec des acclamations et des larmes. -Ce fut, si je ne me trompe, le premier jour de vraie -popularité. Les vieux partis boudaient dans un coin, -je ne sais où. Le prince marchait à l’accomplissement -d’une grande œuvre démocratique et libérale ; la nation -applaudissait de toutes ses mains ; tous les cœurs battaient -à l’unisson ; il n’y avait plus personne entre la -France nouvelle et le chef qu’elle s’est choisi.</p> - -<p>Après les victoires de Magenta et de Solferino, l’empereur -a commencé, si je ne me trompe, une campagne -d’Italie à l’intérieur. La réforme des lois douanières, -l’essor donné aux grands travaux d’utilité nationale -sont, pour ainsi dire, un Magenta et un Solferino démocratiques. -Si les Autrichiens du dedans, c’est-à-dire les -vieux partis, s’obstinent dans leur attitude rogue, s’il -n’intervient entre la démocratie et le droit divin aucun -traité de Villafranca, la France est en bonne voie.</p> - -<p>Nous ne marcherons pas sans quelques difficultés dans -cette route nouvelle. Il est aussi impossible de changer -en un jour la pente d’un gouvernement que de rejeter -<span class="pagenum" id="Page_327">[p. 327]</span> -en arrière un train lancé à grande vitesse. Les instruments -du pouvoir sont tous ou presque tous choisis -sous l’influence des vieux partis, et dans leur sein. -L’administration est ici légitimiste, là orléaniste, presque -partout ultramontaine et soumise aux influences -cléricales. Mais je me figure qu’un souverain et une -nation qui s’entendent sur les principes auront bon -marché des ennemis communs qui les séparent.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_328">[p. 328]</span></p> -<h2>XXI<br /> -<span class="smaller">ABD-EL-KADER ET LA LIBERTÉ DE LA PRESSE</span></h2> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>La sagesse des nations a beau dire qu’il ne faut jamais -parler des absents, nous dirons quatre mots d’Abd-el-Kader -et de la liberté de la presse, quoique l’un et -l’autre soient assez loin de nous.</p> - -<p>J’aime le noble émir, sans l’avoir jamais vu. J’aime -aussi la liberté de la presse, quoique je l’aie vue en -mars 1848.</p> - -<p>Elle est très-désirable et très-utile ; elle est très-honorable -pour les peuples ; elle honore aussi les princes qui -sont assez forts pour la supporter ; elle établit un commerce -de vérités et un échange de bons offices entre les -souverains et les sujets.</p> - -<p>Quant à moi, je vouerais une reconnaissance éternelle -au gouvernement qui me permettrait de tout dire ; non-seulement -à moi, mais à tous ceux qui tiennent une -<span class="pagenum" id="Page_329">[p. 329]</span> -plume, sans excepter M. Louis Veuillot. M. Veuillot est -convaincu, j’aime à le croire. Les théories qu’il développait -sont absurdes aux yeux de bien des gens, mais -il les croyait bonnes, puisqu’il les publiait. C’était des -vérités, au moins pour lui. Il est pénible et presque dégradant -de se sentir les mains pleines de vérités et de -n’oser les ouvrir. Or, nous en sommes tous là, nous -autres gens de plume. Et cette multitude de vérités, -vraies ou fausses, que la loi nous interdit de publier, -nous procure au creux de la main des démangeaisons -<ins class="correction" id="NT_33">intolérables</ins>.</p> - -<p>Nous maudissons de bien bon cœur toute espèce de -censure : non-seulement la censure dramatique, qui -coupe maladroitement dans une comédie le trait que -nous aimons le mieux ; non-seulement la censure du -colportage, qui nous interdit de vendre au peuple des -campagnes le petit livre que nous avions écrit exprès -pour lui, mais aussi la censure de l’imprimeur timide -qui refuse de nous mettre sous presse parce qu’il craint -pour son brevet ; la censure du rédacteur en chef, qui -nous sabre la moitié d’un article, la meilleure, et pourquoi ? -parce que le journal a déjà reçu deux avertissements -et qu’une phrase mal interprétée peut réduire à -zéro un capital de plusieurs millions.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_330">[p. 330]</span></p> - -<p>Oui, toutes les restrictions qu’on apporte au droit -d’écrire sont une gêne horrible pour l’écrivain. Il est si -doux et si naturel d’offrir librement au public les fruits -de notre cerveau, tels que nous les avons mûris !</p> - -<p>L’empereur Napoléon III, qui a été choisi pour régner -sur la France, est assurément de la même opinion -que nous. Quoiqu’il soit né au palais des Tuileries, il a -été écrivain longtemps avant de devenir empereur. Il a -eu les mains pleines de vérités nouvelles et hardies, et -il les a ouvertes toutes grandes. Comme nous, il s’est -froissé plus d’une fois aux entraves légales de la pensée ; -il a vu ses écrits arrêtés par la douane ou saisis par la -police ; il a maudit les obstacles et rêvé la liberté de la -presse. Lorsqu’il relit ses œuvres complètes, il éprouve -assurément, comme le dernier d’entre nous, le plaisir -très-noble et très-libéral de voir sa pensée intacte et -sans coupure.</p> - -<p>Il est donc, comme nous, pour la liberté de la presse, -et je ne croirai jamais que l’avancement rapide où il est -parvenu lui ait fait oublier les aspirations légitimes et -les droits sacrés de l’écrivain. Il nous rendra à tous ce -franc parler dont il use si noblement lorsqu’il écrit à -M. de Persigny. Il nous le rendra, car il a promis de -nous le rendre. Peut-être même la chose serait-elle faite -<span class="pagenum" id="Page_331">[p. 331]</span> -depuis quelque temps, n’étaient certaines objections que -l’empereur entend faire autour de lui.</p> - -<p>On lui dit que la liberté de la presse ne peut être que -le couronnement de l’édifice impérial, et qu’il manque -plusieurs étages à l’édifice. « Il est certain, lui dit-on, -qu’il nous reste beaucoup à faire. Un édifice de grandeur -militaire, de diplomatie ouverte, d’égalité, de prospérité, -de paix intérieure et extérieure ne s’achève pas en -un jour. Et ceux qui nous pressent de poser le couronnement, -sans nous laisser le temps de consolider la base, -sont ceux qui souhaiteraient de voir écrouler l’édifice. »</p> - -<p>A ces conseils d’une sagesse un peu excessive, je répondrai, -si l’on veut bien me le permettre, par l’histoire -d’Abd-el-Kader.</p> - -<p>Lorsque Abd-el-Kader se soumit à la France, la nation, -par l’organe de ses généraux et de ses princes, jura de -lui laisser la liberté.</p> - -<p>Provisoirement, on le mit en prison ; mais il était bien -entendu que le vaillant émir de l’Afrique, le Jugurtha -de l’histoire moderne, s’en irait seul et sans geôliers vivre -à sa guise en pays musulman.</p> - -<p>Le roi Louis-Philippe, honnête homme au fond et -bonhomme, était bien décidé à tenir sa parole. Mais les -conseillers de la monarchie protestèrent, au nom de la -<span class="pagenum" id="Page_332">[p. 332]</span> -raison d’État, contre cet acte de loyauté. « Sire, disaient-ils -d’une commune voix, il importe au salut de la France -que vous violiez votre serment. Les Anglais, dont l’amitié -nous coûte si cher, n’attendent qu’une occasion de -nous prouver leur haine. Si l’émir était libre aujourd’hui, -demain l’Algérie serait en feu ! » Le roi crut et -céda, croyant agir en politique. Il retint son prisonnier -contre la foi jurée, et il s’applaudissait naïvement d’avoir -sauvé ses possessions d’Afrique, lorsqu’un accident de -1848 lui ravit la France et l’Algérie d’un seul coup.</p> - -<p>Le prince Louis-Napoléon, président de la république -de 48, répara cette injustice. La compassion, l’équité et -une certaine droiture de cœur assez rare chez les princes, -lui conseillèrent une bonne action, et il ne prit point -d’autres conseils. Il eut un mouvement honnête ; il -suivit son penchant, sans tenir compte de la raison -d’État ; il remplit l’engagement contracté par un autre : -Abd-el-Kader reçut la liberté et cent mille francs de -rente.</p> - -<p>Qu’arriva-t-il ? L’Angleterre ne fit pas tourner contre -nous cet acte de générosité spontanée. Personne ne -mit l’Algérie en feu. Jugurtha vécut honorablement du -revenu que nous lui avions assuré. Je dis plus : il nous -aime et le prouve. La gratitude parle plus haut chez -<span class="pagenum" id="Page_333">[p. 333]</span> -lui que le fanatisme musulman. Il défend nos consuls, -recueille nos nationaux, protége nos protégés, et mérite -à son tour notre reconnaissance.</p> - -<p>Si Louis-Napoléon avait soumis son cœur et sa conscience -à la raison d’État, il y aurait dix mille chrétiens -de moins en Syrie.</p> - -<p>Combien de nobles cœurs, combien d’esprits d’élite, -combien de citoyens excellents manqueraient à la France, -sans l’amnistie de 1860 ! Un funeste malentendu s’était -élevé entre la démocratie et son chef. Le gouvernement -du 2 décembre, suivant l’exemple déplorable que les -chefs de la République avaient donné en juin 1848, -expulsa de leur patrie tous les hommes en qui il voyait -ses ennemis.</p> - -<p>Le temps marcha, les années se succédèrent, les -craintes se calmèrent, les rancunes faiblirent, la gloire -de notre armée confondit dans une commune joie les -citoyens de tous les partis ; cependant nos exilés n’osaient -rentrer en France. On assure que, si la porte restait -fermée, ce n’était pas l’empereur qui gardait les clefs -dans sa poche. Tous les ans, le 14 août et le 31 décembre, -il témoignait la résolution de décréter une -bonne amnistie ; mais la plupart des conseillers poussait -de grands cris : « Aujourd’hui l’amnistie, demain -<span class="pagenum" id="Page_334">[p. 334]</span> -les barricades ! » Ainsi parlaient les sages défenseurs -de la raison d’État.</p> - -<p>Un beau matin, l’empereur, qui n’a d’autre Cavour -que lui-même, signa le décret d’amnistie et rappela -les exilés. On ne fit point de barricades, et le trône impérial -se trouva plus affermi.</p> - -<p>L’annexion des Romagnes au Piémont, le traité de -commerce avec l’Angleterre, ont excité des craintes -presque aussi vives et tout aussi frivoles. Les conseillers -très-timides d’un prince très-hardi voyaient déjà les -paysans de la Bretagne entraînés par leurs prêtres, et -les ouvriers de Rouen soulevés par leurs patrons. Le -saint-père a perdu les Romagnes, nos manufacturiers -ont perdu les priviléges exorbitants qui les faisaient -trop riches à nos dépens, et l’ordre règne dans toute la -France. Les Bretons piochent la terre ; les Rouennais -filent le coton.</p> - -<p>Je me figure que la liberté de la presse ne serait pas -une nouveauté plus dangereuse que tant d’autres, et -que, si l’empereur nous l’accordait un beau matin, sans -prendre conseil de personne, il affermirait son trône au -lieu de l’ébranler.</p> - -<p>J’ai dit : <i>sans prendre conseil de personne</i>, car -je crois connaître l’opinion de tous les conseillers -<span class="pagenum" id="Page_335">[p. 335]</span> -de l’Empire, et la voici, résumée en quelques mots :</p> - -<p>« C’est le propre de l’opposition de dire au gouvernement : -« Donnez-moi des bâtons pour vous battre. » -Tous les gouvernements, usant du droit de légitime défense, -répondent à l’opposition : « Je ne vous donnerai -des bâtons pour me battre que si vous êtes assez forts -pour venir les prendre. » Interrogez les chefs les plus -illustres du parti soi-disant libéral, M. Guizot, par -exemple, et M. Thiers. Ils ont dirigé le gouvernement et -mené l’opposition, tour à tour. Comme opposants, ils -ont toujours demandé la liberté de la presse ; comme -gouvernants, ils l’ont toujours refusée.</p> - -<p>» M. Guizot prépara contre la presse la loi du 21 octobre -1814 : il était alors secrétaire général de l’intérieur, -sous le ministère de M. de Montesquiou. Cette loi -servit de modèle aux ordonnances de 1830, que M. Guizot -combattit énergiquement, parce qu’il n’était plus au -pouvoir. M. Thiers, en 1830, défendait la liberté de la -presse. Il mit sa tête au bas de la protestation du <i>National</i> : -il était de l’opposition. Cinq ans plus tard, il -combattit comme un lion pour les lois de septembre : il -était ministre.</p> - -<p>» Aujourd’hui, M. Guizot et M. Thiers sont également -passionnés pour la liberté de la presse, car ils ne sont -<span class="pagenum" id="Page_336">[p. 336]</span> -ministres ni l’un ni l’autre. Nous qui le sommes et qui -avons l’honneur de servir un gouvernement fort au dedans -et au dehors, pourquoi imiterions-nous la couardise -de ces boutiquiers de 1848 qui écrivaient sur leur -devanture : <i>Armes données</i> ! Nous avons une tâche à -accomplir ; il nous faut du repos et de la sécurité. Que -penseriez-vous d’un homme qui aurait sur les bras une -besogne délicate, et qui permettrait aux importuns de -venir incessamment le tirer par la basque de son habit ?</p> - -<p>» Si nous accordions bénévolement à nos ennemis -cette liberté qu’ils réclament, croyez-vous qu’ils s’en -serviraient pour nous, ou contre nous ? Se borneraient-ils -à demander quelques réformes, à censurer quelques -abus, à nous conseiller les mesures les plus propres à -nous affermir ? Ils commenceraient par là, selon toute -apparence ; mais, avant six mois, ils auraient si bien vilipendé -les instruments du pouvoir, les préfets, les ministres, -la famille impériale et l’empereur lui-même, -que nous serions tous discrédités dans l’esprit de la -nation. Or, il y a des prétendants à l’étranger. Ces prétendants -ont ici leurs amis, leurs clients, leurs fanatiques, -leurs avocats, leurs banquiers, leurs ministres -<i xml:lang="la">in partibus infidelium</i>, et nous serions de grands fous -si nous leur permettions d’y avoir leurs journaux ! »</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_337">[p. 337]</span></p> - -<p>J’ai analysé, sans l’affaiblir en rien, l’argumentation -des conseillers très-sages. Elle est spécieuse, elle est solide ; -je n’entreprends pas de la réfuter, et je crois que -ces raisons me paraîtraient sans réplique, si j’étais -ministre.</p> - -<p>Mais, si j’étais le souverain d’un pays comme la -France, élu et réélu par sept ou huit millions de citoyens, -confirmé dans mes pouvoirs à chaque élection partielle -par la nomination des candidats que j’ai présentés, je -verrais peut-être les choses d’un peu plus haut et je -raisonnerais moins timidement.</p> - -<p>La grande majorité de la nation française se compose -de paysans et d’ouvriers. Cette multitude que M. Thiers -appelait « la vile multitude » et que tous les gouvernements, -sauf 93 et 48, ont écartée de la vie politique, est -la base solide et inébranlable du gouvernement impérial. -Les paysans, les ouvriers et les soldats, qui sont -des paysans et des ouvriers en uniforme, ont fondé par -leurs votes le second empire français. Ils ont adopté la -dynastie nouvelle, qui, de son côté, a pour eux des soins -tout particuliers. Ils la soutiendront fidèlement et lui -demanderont peu de chose. Pourvu que le nom français -soit respecté en Europe, que la religion ne soit ni persécutée -ni persécutrice, et que chacun puisse vivre en travaillant, -<span class="pagenum" id="Page_338">[p. 338]</span> -ils voteront et combattront pour Napoléon III et -sa postérité. Combien ne faudrait-il pas de <i>premiers-Paris</i>, -d’<i>entre-filets</i>, de <i>variétés</i> et de <i>feuilletons</i> pour -entamer la fidélité de ces braves gens, qui, d’ailleurs, ne -lisent guère que les almanachs ? Ouvriers, paysans, soldats -sont et seront longtemps étrangers à ces détails de la politique -quotidienne qui se discutent dans les journaux. -J’excepte les ouvriers de Paris, qui, par l’aisance et l’éducation, -sont souvent de véritables bourgeois.</p> - -<p>Quant à la bourgeoisie, cette minorité lettrée, elle -adore sincèrement la liberté de la presse. Quel homme -ayant de quoi vivre ne s’est frotté les mains en lisant -dans son journal une bonne critique bien salée de tel ou -tel acte du gouvernement ? Quel rentier doux et pacifique -ne s’est pâmé d’admiration devant une charge à -fond de train exécutée par un peloton serré de publicistes -contre tel ou tel abus ? On relit le journal en famille, -on l’envoie à ses amis, on le réclame le lendemain, -on le met de côté, on se promet de le relire, et -vive la liberté de la presse !</p> - -<p>Enfantillage ! d’accord. Mais cette niaiserie puérile -cache un besoin sérieux de l’esprit. L’homme a soif -non-seulement d’eau et de vin, mais aussi de la parole -de l’homme. Nous sommes fiers de lire une chose écrite -<span class="pagenum" id="Page_339">[p. 339]</span> -et imprimée librement. Cela nous relève à nos propres -yeux et nous donne une satisfaction innocente, quoique -un peu turbulente.</p> - -<p>Refuser ce petit plaisir aux honnêtes gens, c’est jeter -un levain d’aigreur au fond de leurs esprits. La minorité -lettrée, qui n’est pas indispensable à la solidité de -l’Empire, mais qui peut beaucoup pour sa grandeur et -sa prospérité, s’intéresse aux journaux et aux livres. -Sevrez-la violemment, elle sera tentée de prêter l’oreille -aux orléanistes et aux légitimistes qui se déguisent en -libéraux.</p> - -<p>Nous faisons la partie trop belle aux ennemis de la -démocratie et de l’Empire. Ils courent de salon en salon, -colportant leurs petites doléances. Que regrettent-ils -du temps passé ? M. le comte de Chambord ? M. le -comte de Paris ? la religion d’État ? le suffrage restreint ? -Non. Ils ne regrettent, ils ne réclament, ils ne revendiquent -officiellement que la liberté de la presse. « Nous -sommes libéraux, » disent-ils ; et on les croit, et on les -écoute, et les bourgeois les plus sensés s’oublient quelquefois -jusqu’à murmurer avec eux, car il est certain -que la liberté de la presse est un bien très-désirable.</p> - -<p>Si la presse était libre, les orléanistes et les légitimistes -seraient forcés de se montrer tels qu’ils sont, de -<span class="pagenum" id="Page_340">[p. 340]</span> -confesser leurs véritables regrets, d’afficher leurs vraies -espérances, et la nation leur rirait au nez en voyant -tomber le masque.</p> - -<p>Que craignons-nous ? Quand la presse sera libre, les -ennemis du gouvernement écriront contre lui : rien n’est -plus probable, assurément. Mais nous leur répondrons, -et ce serait bien le diable si nous étions battus dans la -discussion, quand la raison sera pour nous ! Il n’y a ni -raisonnements ni sophismes qui puissent renverser une -monarchie populaire, fondée sur le suffrage universel et -la volonté de la France.</p> - -<p>Mais aujourd’hui, lorsqu’un écrivain des vieux partis -publie un livre ou une brochure, lorsqu’il serait facile -de le réfuter, de le combattre et peut-être de le battre, -une sorte de pudeur nous oblige au silence. Nous nous -croisons les bras, nous laissons faire la police qui saisit, -la justice qui condamne, la police et la justice qui ne -réfutent rien.</p> - -<p>Un dernier mot, ma chère cousine. Je pense à l’avenir. -Les hommes d’État se formaient jadis à deux écoles : la -presse et le parlement. L’empereur Napoléon III s’est -entouré de ministres capables et formés à la vieille école. -Mais où prendra-t-on les ministres de Napoléon IV, lorsque -la presse et le parlement n’existeront plus que de nom ?</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_341">[p. 341]</span></p> -<h2>XXII<br /> -<span class="smaller">LE RÉGIME PARLEMENTAIRE</span></h2> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Depuis que la France est tranquille au dedans et respectée -au dehors, on voit flotter dans les salons de Paris -et de la province une multitude de petits drapeaux avec -ces mots : « Régime parlementaire ! »</p> - -<p>Les drapeaux dont je parle ne sont pas tous de la -même couleur. Il y en a de blancs, il y en a de rouges ; -il y en a beaucoup de tricolores, surmontés du coq -orléaniste. On en compte quelques-uns qui portent les -armoiries du roi de Naples ou les vénérables clefs de -saint Pierre. J’en ai même aperçu (croyez-moi si vous -voulez) qui représentent l’aigle d’Autriche, noir sur fond -jaune.</p> - -<p>La faction qui agite ces divers étendards ornés d’une -seule et même devise s’est formée par la réunion de divers -partis. Tous les ennemis de l’Empire et quelques ennemis -<span class="pagenum" id="Page_342">[p. 342]</span> -de la France se sont donné le mot pour réclamer -unanimement le régime parlementaire. Ils sont descendus -pêle-mêle dans le cirque et ils agitent leurs <i xml:lang="es">banderillas</i> -autour du gouvernement comme autour d’un -taureau qu’on effarouche avant de le tuer.</p> - -<p>Si l’on faisait le dénombrement de ces jouteurs, on -y trouverait des philosophes et des dominicains, des -rhéteurs sceptiques et des jésuites, des révolutionnaires -à tous crins et des champions de l’ordre à tout prix. Voici -des légitimistes qui supprimeraient jusqu’aux noms -du parlement, si nous leur permettions de ramener leur -roi. Voilà des orléanistes qui ont lutté héroïquement -jusqu’en 1848 contre l’impertinence des avocats, des -professeurs et des médecins qui réclamaient le droit de -suffrage. Voici des législateurs de la rue de Poitiers qui -ont voté en 1850 la restriction du suffrage universel. -Voilà des hommes du 15 mai qui ont fait consciencieusement -tout ce qu’ils ont pu pour jeter le parlement -par les fenêtres.</p> - -<p>Cette armée sans chefs, recrutée au hasard dans tous -les camps de la politique, commencerait par tourner ses -armes contre elle-même s’il lui arrivait de perdre ou -d’oublier le mot d’ordre.</p> - -<p>Les journaux étrangers, ou du moins les journaux de -<span class="pagenum" id="Page_343">[p. 343]</span> -l’ennemi s’unissent de loin à cette croisade. Ils affectent -de nous plaindre ; ils répandent leur encre en larmes -hypocrites sur le malheur et l’abaissement de la nation -française.</p> - -<p>« Pauvres gens ! nous disent-ils, vous avez des canons -rayés qui portent plus loin que les nôtres et des -zouaves qui sont les croquemitaines de nos soldats.</p> - -<p>» Votre marine que nous avions coulée avec la coopération -du roi Louis-Philippe, est remontée sur l’eau en -dix ans. Votre diplomatie, que lord Palmerston faisait -passer par le trou d’une aiguille, est devenue plus fière -que pas une autre.</p> - -<p>» Vos finances sont relevées ; vos emprunts se souscrivent -au quadruple ; vos ouvrages publics s’achèvent -par enchantement ; vous guérissez par le travail cette -plaie de la misère qui est incurable chez nous ; la statistique -de vos tribunaux atteste une diminution notable -dans le nombre des crimes ; mais nous vous plaignons -cordialement, car vous êtes privés du régime parlementaire ! »</p> - -<p>S’il est vrai que nous soyons dégradés aux yeux de -l’étranger, tous les bons Français (et j’en suis) seront -heureux de remonter en grade par la restauration du -régime parlementaire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_344">[p. 344]</span></p> - -<p>Mais quel parlement demanderons-nous ? Il faudrait -s’entendre sur ce point.</p> - -<p>Est-ce le parlement qui coupa la tête de Charles I<sup>er</sup> ? -Est-ce le parlement qui fit guillotiner Louis XVI ?</p> - -<p>Est-ce le parlement-croupion qui opposa cette belle -résistance au général Lambert ?</p> - -<p>Est-ce la Diète polonaise, ce parlement à cheval où le -<i xml:lang="la">veto</i> d’un gentilhomme pris de vin annulait toutes les -délibérations ?</p> - -<p>Est-ce le parlement américain, où le revolver dit -son mot dans les discussions les plus frivoles ? où l’orateur -doit avoir le coup d’œil juste, moins pour démêler -le vrai du faux que pour viser en plein gilet ses honorables -contradicteurs ?</p> - -<p>Est-ce le parlement prussien, où la Chambre des seigneurs -et la féodalité résistent obstinément à toutes les -réformes ?</p> - -<p>Est-ce le parlement anglais, où la Chambre des lords -s’amuse incessamment à défaire les lois à mesure que la -bourgeoisie les a faites ? Envierons-nous à nos voisins -les priviléges aristocratiques de la Chambre haute ? Importerons-nous -en France les bourgs pourris, le suffrage -restreint, les élections arrosées de bière et égayées -par les coups de bâton ? Nos orléanistes ont pris l’habitude -<span class="pagenum" id="Page_345">[p. 345]</span> -de célébrer le gouvernement anglais. Ils nous -l’offrent à chaque instant comme un parfait modèle d’organisation -parlementaire. Mais ce qu’ils admirent le -plus chez nos voisins est précisément ce que nous voulons -empêcher ici : l’oppression de la démocratie.</p> - -<p>Le souverain, la noblesse, le haut clergé et la riche -bourgeoisie de l’Angleterre s’entendent pour régler -à l’amiable les affaires du pays, étouffer les masses, -écraser l’Irlande, asservir les colonies. C’est la vieille -politique du sénat romain, le plus parlementaire et le -plus odieux de tous les gouvernements. L’histoire n’a -rien connu de plus injuste, de plus oppressif et de plus -anti-démocratique que ce parlement orgueilleux qui fit -la conquête du monde. Les plébéiens, les esclaves, les -alliés étouffaient sous la pression de ces hommes de -bien, ces Brutus, ces Caton ! A chaque instant, le peuple -entier se jette dans les bras d’un homme pour qu’il en -finisse avec le parlement et fonde la démocratie. Marius, -Catilina et bien d’autres l’ont essayé ; César l’a fait.</p> - -<p>L’histoire romaine est-elle trop ancienne pour servir -d’exemple ? Revenons à nos temps et à notre pays.</p> - -<p>Que vous semble du parlement de Louis XVIII et de -Charles X ? Regrettez-vous la Chambre des pairs qui -remporta une si courageuse victoire sur le maréchal -<span class="pagenum" id="Page_346">[p. 346]</span> -Ney ? Faut-il aller chercher dans le passé la Chambre -introuvable, ou la Chambre de 1825, qui vota coup -sur coup, dans l’espace de huit jours, la loi du sacrilége -et le milliard des émigrés ? Il faut croire que ce -régime parlementaire pesait à la France, puisqu’elle a -fait une révolution pour le secouer.</p> - -<p>J’aime mieux le régime parlementaire dont nous -jouissons théoriquement aujourd’hui, quoiqu’il laisse à -désirer dans la pratique.</p> - -<p>Quatre pouvoirs établis par la Constitution gouvernent -la chose publique :</p> - -<p>1<sup>o</sup> L’empereur, élu par la totalité des citoyens et véritable -député de la nation ; je ne sache pas qu’aucun -roi de France ait régné en cette qualité : Louis XVIII fut -mis sur le trône par les alliés, et Louis-Philippe par -quelques amis ;</p> - -<p>2<sup>o</sup> Le Sénat, nommé par l’empereur, comme la -Chambre des pairs par le roi, comme la Chambre des -lords par la reine, comme la Chambre des seigneurs -par le roi de Prusse, et le Sénat de Turin par le roi -d’Italie ;</p> - -<p>3<sup>o</sup> Le Conseil d’État, nommé par le souverain pour -préparer les lois, comme dans tous les pays où il existe -un Conseil d’État ;</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_347">[p. 347]</span></p> - -<p>4<sup>o</sup> Le Corps législatif, élu directement par toute la -nation comme l’empereur lui-même. Il vote les lois et -le budget. Il est maître absolu de refuser l’impôt, maître -absolu de rejeter les lois qu’on lui présente. L’empereur, -le Sénat et le Conseil d’État réunis ne pourraient -ni ajouter un article à nos lois, ni décréter un centime -d’impôt sans l’aveu du Corps législatif.</p> - -<p>Telle est, en théorie, l’organisation actuelle du régime -parlementaire.</p> - -<p>Je ne crois pas qu’une seule monarchie de l’Europe -soit constituée aussi démocratiquement. Il est dit, il -est su, il est entendu que la France appartient à la -totalité des citoyens français ; que le droit de souveraineté -réside dans la nation ; que la nation le confie à -un homme ou à une dynastie, en se réservant le droit -de le reprendre.</p> - -<p>Ce principe, le plus hardi de tous ceux que la Révolution -a mis en avant, paraîtrait non-seulement nouveau, -mais monstrueux aux souverains les plus libéraux -de l’Europe. Et l’aversion de presque tous les princes -régnants pour la dynastie napoléonienne n’a pas d’autre -cause que ce fond absolument démocratique sur lequel -l’empire est assis. Tous les rois et les empereurs vivants -règnent plus ou moins par la grâce de Dieu. Ils ont tous -<span class="pagenum" id="Page_348">[p. 348]</span> -la prétention plus ou moins avouée de rester sur le trône -et d’y asseoir leurs descendants, lors même que la majorité -du peuple en serait mécontente. La France est le -seul pays constitué de telle façon qu’une dynastie n’y -serait plus ni possible ni légitime le jour où elle n’aurait -plus pour elle la majorité des citoyens.</p> - -<p>Il suit de là que le Corps législatif, si modeste en apparence, -est théoriquement une très-grande autorité dans -l’État. N’est-il pas, comme l’empereur, issu du suffrage -universel ? On ne s’est jamais demandé ce qui arriverait -si une élection générale envoyait au Palais-Bourbon -deux cent soixante-sept députés contraires à la dynastie -impériale. Qu’une opposition s’élève par accident au -sein du Sénat ou du Conseil d’État, la chose n’aura -qu’une gravité secondaire, puisque les conseillers d’État -et les sénateurs sont des auxiliaires choisis par le souverain. -Mais que deviendrait la dynastie, le jour où le -Corps législatif, aussi légitime que l’empereur lui-même, -refuserait de voter l’impôt ?</p> - -<p>Au temps de la monarchie constitutionnelle, le roi -fondait son autorité sur quelque chose de supérieur à -la volonté du peuple. Rencontrait-il une opposition un -peu trop vive dans les députés, il les renvoyait chez eux -et disait aux électeurs d’en nommer d’autres. Comme, -<span class="pagenum" id="Page_349">[p. 349]</span> -après tout, les députés ne sortaient pas des entrailles du -peuple et qu’ils étaient les élus d’une coterie de deux -ou trois cent mille personnes, la dissolution d’une -Chambre n’était pas un crime de lèse-nation. Les temps -sont bien changés. Que dans cent ans, par exemple, -Napoléon V ou Napoléon VI ait le malheur de se brouiller -avec la France ! Le Corps législatif lui dira, avec toute -l’autorité de la logique : « Les huit millions de Français -qui ont donné la couronne à votre dynastie sont morts -depuis longtemps ; la génération nouvelle, usant d’un -droit imprescriptible, vous invite à vous retirer. »</p> - -<p>Nous sommes bien loin d’une telle catastrophe, et -chaque élection partielle le prouve clairement. De tous -les pouvoirs de l’État, le Corps législatif est peut-être le -plus dévoué à la personne et à la politique de l’empereur. -C’est sans doute qu’un parfait accord n’a cessé -d’exister entre la nation et son chef. Il suffit qu’un candidat -se présente au nom du gouvernement pour qu’il -soit élu d’emblée. Le paysan, l’ouvrier, le bourgeois se -dit dans son gros bon sens : « Puisque l’empereur veut -celui-là au Corps législatif, c’est celui-là que nous devons -lui envoyer. »</p> - -<p>Heureuse intimité ! Trois fois heureux mariage d’un -homme et d’une nation ! Mais pour que cette union se -<span class="pagenum" id="Page_350">[p. 350]</span> -prolonge au delà des limites de la lune de miel, il importe -que l’empereur se tienne au courant des besoins, -des idées et des aspirations de son peuple. La bonne -harmonie et la confiance réciproque ne sauraient se -conserver qu’à ce prix.</p> - -<p>Puisque le gouvernement impérial, par une erreur -commune à beaucoup de gouvernements, a cru bon de -limiter à l’excès la liberté de la presse, il ne lui reste -qu’un seul moyen de savoir ce qui se passe et ce qui se -pense, de connaître les sentiments et les griefs de la -nation et les abus de pouvoir commis par les agents -de l’État. Il s’agit d’accorder aux députés le droit d’interpellation ; -rien de plus. Si l’on craint que les campagnes -parlementaires ne deviennent assez orageuses pour arracher -les ministres à l’expédition des affaires, on peut, -suivant la tradition du premier empire, désigner quelques -ministres sans portefeuille pour soutenir le choc -de l’opinion publique, le diriger à l’occasion et s’y soumettre -au besoin.</p> - -<p>Quelques modifications dans le règlement intérieur -de l’Assemblée couronneront, sans danger pour le gouvernement, -cette réforme sage et nécessaire. Le droit -d’amendement peut et doit être étendu ; il faut relever -la tribune qu’une terreur puérile a rasée comme la maison -<span class="pagenum" id="Page_351">[p. 351]</span> -d’un malfaiteur. Il est décent de permettre aux -députés la publication de leurs discours en style -direct, et d’autoriser les journaux à raconter librement -les séances de la Chambre. Car enfin les membres -du Corps législatif sont, comme l’empereur lui-même, -les délégués du souverain, qui est le peuple. Et il convient -que le peuple vive en communication directe avec -tous ses députés sans exception.</p> - -<p>Si le gouvernement impérial est assez sage pour nous -accorder les réformes innocentes que nous lui demandons -dans son intérêt, le Corps législatif se distinguera -bientôt par d’autres mérites que le dévouement et l’obéissance. -Les hommes créent les institutions, mais les institutions -aussi modèlent les hommes. Nous verrons naître -des orateurs le jour où l’on relèvera la tribune ; et l’éloquence -française, qui est entrée pour une si grande -part dans la gloire de notre pays, ne sera plus reléguée -dans le domaine archéologique.</p> - -<p>Le régime parlementaire, tel que nous l’avons en -théorie et tel que nous demandons à l’avoir en pratique, -se distinguera toujours de l’ancien régime par le suffrage -universel. Ce sera le règne de tous substitué à l’oligarchie -des nobles ou des riches, le principe de la souveraineté -populaire succédant, au nom du droit, au soi-disant -<span class="pagenum" id="Page_352">[p. 352]</span> -principe de la souveraineté de la naissance ou du -capital.</p> - -<p>L’empereur a tout à gagner dans cette réforme, et -rien à perdre. Il est légitime parce qu’il est voulu par -la nation ; il sera légitime, lui et ses descendants, aussi -longtemps que la nation trouvera avantageux d’obéir à -son illustre dynastie. La seule chose qu’il ait à craindre, -c’est d’être un jour en désaccord avec le peuple français, -et ce danger ne peut être écarté que par la liberté de la -presse ou l’indépendance du Corps législatif.</p> - -<p>Personne ne songe à contester le brevet de grand -homme au physicien qui a découvert le parti qu’on -pouvait tirer de la compression des vapeurs. Mais celui -qui inventa les soupapes de sûreté était un grand homme -aussi.</p> - -<p>Le Corps législatif est pour le gouvernement impérial, -autant et plus que pour la nation française, une soupape -de sûreté. Il est plus nécessaire encore à la dynastie -qu’à la nation. Car, si la dynastie et la nation se brouillaient -un jour faute de s’entendre, ce n’est pas la nation -qui succomberait dans le conflit.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_353">[p. 353]</span></p> -<h2>XXIII<br /> -<span class="smaller">LES LIBERTÉS MUNICIPALES</span></h2> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Par surcroît de prudence, on fera bien d’adapter à la -puissante machine qui nous mène une deuxième soupape -qui s’appelle liberté municipale.</p> - -<p>La Constitution, d’accord avec le sentiment populaire, -concède à l’empereur un pouvoir à peu près illimité -dans les affaires importantes. Il choisit ses ministres -sans prendre conseil de la nation et les garde aussi longtemps -qu’il lui plaît ; il dispose de l’armée et la commande -en personne, décide des questions de paix et de -guerre, signe les traités d’alliance et de commerce, entreprend -ou suspend la délivrance d’un peuple ami. -Depuis le vote du suffrage universel qui rétablissait la -forme impériale, on peut dire que la majorité de la nation -a approuvé ou accepté tout ce que l’empereur a -voulu.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_354">[p. 354]</span></p> - -<p>Cependant il n’est pas infaillible. En admettant qu’il -le fût, il ne saurait transmettre à ses ministres ce don -précieux d’infaillibilité. Si même il le transmettait à -tous les ministres sans exception, je ne sais pas si les -ministres pourraient le communiquer à tous les préfets, -à tous les sous-préfets, à tous les maires et à tous les -gardes champêtres. On m’accordera bien, je l’espère, que -le gouvernement le plus heureux et le mieux servi emploie -au moins un fonctionnaire incapable ou malhonnête, -et, partant, odieux et ridicule aux yeux des citoyens.</p> - -<p>Or, la nature est ainsi faite que tout homme investi -d’un lambeau d’autorité se persuade qu’il est infaillible -et prétend être honoré comme tel. Les gardes champêtres -eux-mêmes sont sujets à cette erreur, puisqu’ils sont -hommes et fonctionnaires. J’ajouterai, sans crainte d’être -contredit, que cette étrange illusion est plus arrogante -dans les monarchies absolues que dans les États constitutionnels, -car le garde champêtre lui-même se répète -tous les dimanches en se faisant la barbe : « Souviens-toi -que tu es l’instrument d’un pouvoir fort ! »</p> - -<p>Il se produit donc en tout pays, mais principalement -dans les monarchies absolues, un certain nombre d’abus. -Quelques-uns sont réprimés ; ils ne le sont pas tous ; car -il y a une certaine solidarité entre les agents d’un même -<span class="pagenum" id="Page_355">[p. 355]</span> -pouvoir, et chacun d’eux se fait comme un point d’honneur -de sauvegarder le principe d’autorité. Supposez, -par exemple, qu’un garde champêtre vous manque très-gravement. -Vous irez signaler au maire la conduite de -son agent ; mais il faudra que vous apportiez des preuves -bien écrasantes pour qu’il se décide à trouver coupable -un homme de son choix. Si le maire refusait de vous -faire justice, vous le dénonceriez, sans doute, au préfet ; -mais il est presque surnaturel que le préfet donne gain -de cause à un simple citoyen contre un fonctionnaire -qu’il a nommé ou désigné lui-même. Et, si vous allez -jusqu’au ministre de l’intérieur, il aura les mêmes raisons -pour vous refuser la tête de son préfet.</p> - -<p>Il suit de là que les simples citoyens, comme vous ou -moi, sont livrés à peu près sans défense aux plus minces -dépositaires de l’autorité. Les abus sont assez rares, je le -veux bien ; il s’en commettait cent mille fois plus, et de -plus intolérables, avant la révolution de 89. Mais, en ce -temps-là, le peuple avait la peau moins délicate ou plus -endurcie. D’ailleurs, il n’éprouvait pas le besoin de soutenir -son rang, n’étant pas roi. Il me semble que nous -sommes plus sensibles à la violence et à l’injustice depuis -que chacun de nous est la trente-six millionième partie -d’un souverain.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_356">[p. 356]</span></p> - -<p>Si le malheur voulait que les fonctionnaires de notre -pays, enhardis par une sorte d’impunité, cédassent au -penchant de la nature humaine et prissent l’habitude de -faire les maîtres, le gouvernement perdrait, dans toutes -les classes de la nation, un grand nombre d’amis sincères -et désintéressés. Rien n’est plus injuste assurément -que d’imputer au chef de l’État ou même à ses ministres -les peccadilles des agents subalternes ; mais le Français -a l’esprit fait de cette façon qu’il rapporte au gouvernement -tout ce qui lui arrive en bien ou en mal. Considérez -d’ailleurs que, pour l’habitant de trente mille communes -rurales, le gouvernement est incarné dans trois -personnes visibles, le maire, le gendarme et le garde -champêtre. Si l’une de ces trois autorités le moleste ou -lui fait tort, il se brouille avec le gouvernement. Et -convenez que ce serait un spectacle à la fois triste et -curieux si un empire brillant et respecté au dehors périssait -miné par les gardes champêtres, comme ces navires -qui s’élancent glorieusement vers la haute mer, -toutes voiles déployées, et la carène rongée par les tarets.</p> - -<p>On me dira que je prévois les malheurs de trop loin et -qu’il n’y a pas péril en la demeure. Mais c’est précisément -parce que le danger est encore loin que nous pouvons -le prévenir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_357">[p. 357]</span></p> - -<p>D’ailleurs, le remède est simple, facile et indiqué par -la Constitution. Il est dit que le suffrage universel choisira -parmi le peuple du département, de l’arrondissement -et de la commune trois assemblées dont le droit et le devoir -sont de contre-balancer l’absolutisme du maire, du -sous-préfet et du préfet. Il importe non-seulement à la -nation, mais surtout au gouvernement lui-même, que le -conseil général, le conseil d’arrondissement et le conseil -municipal soient composés de citoyens éclairés et indépendants ; -car, le jour où ces trois corps ne seraient plus -que des masses inertes, soumises par avance à l’impulsion -du fonctionnaire qu’elles doivent contrôler, le département, -l’arrondissement et la commune se verraient -exposés à l’arbitraire, et le gouvernement à la désaffection.</p> - -<p>Il est donc à souhaiter, je dis plus, il est nécessaire à -l’avenir de la dynastie impériale que les citoyens les plus -indépendants par leur fortune, leur caractère et leur -éducation, s’introduisent dans les conseils provinciaux -de tout rang et tempèrent l’omnipotence des autorités -locales. Cela étant, le gouvernement sera plus solide, -sans être moins fort. Il conservera toute sa liberté d’action -au dedans et au dehors. L’opposition, si elle se produit -en quelque endroit, ne s’attaquera pas à l’empereur, -<span class="pagenum" id="Page_358">[p. 358]</span> -mais à tel ou tel agent trop enclin à usurper les -prérogatives impériales.</p> - -<p>Si enfin quelques fonctionnaires, par un excès -de prévoyance impardonnable, sacrifiaient les intérêts de la -dynastie régnante à l’un des prétendants qui nous entourent ; -s’ils avaient la tentation d’entrer dans les petits -complots ultramontains qui minent le sol de la France, -ils seraient arrêtés tout court au début de leur trahison. -On sait, à n’en pas douter, que, dans les premières années -du nouvel empire, un certain nombre d’administrateurs -ont regretté activement le règne des anciens -partis. Il est certain qu’aujourd’hui même le vénérable -saint Vincent de Paul, devenu recruteur malgré lui, enrôle -tous les jours plus d’un fonctionnaire sous un drapeau -qui n’est ni celui du gouvernement ni celui de la -nation. Ces conspirations souterraines seraient facilement -déjouées si la nation avait le droit de nommer des -surveillants à ses administrateurs.</p> - -<p>Pendant sept ou huit ans, le gouvernement impérial, -par une erreur surtout préjudiciable à lui-même, s’est -effarouché des moindres symptômes d’opposition locale. -Préoccupé du soin de fonder l’ordre public et la paix -intérieure, il a cru bon d’étouffer tous les bruits, de -paralyser tous les mouvements, comme si le bruit de la -<span class="pagenum" id="Page_359">[p. 359]</span> -respiration et le mouvement du cœur n’étaient pas la -vie elle-même ! Au plus léger symptôme de résistance -légale, l’autorité tombait en garde et s’apprêtait à soutenir -le choc de l’ennemi. Mais les ennemis d’un préfet -mal choisi ou d’un maire indigne sont précisément -les meilleurs amis du gouvernement qui s’est trompé.</p> - -<p>Il y a deux ans et demi, j’eus une assez longue conversation -avec le préfet d’un de nos principaux départements. -C’est un homme très-capable et très-vif, d’ailleurs -sincèrement dévoué au gouvernement qui l’emploie. -Il se plaignit à moi du conseil municipal de son chef-lieu -avec l’impatience nerveuse d’un cheval de pur sang -tourmenté par les mouches. « Si vous écrivez quelque -chose sur notre pays, me dit-il (j’écrivais alors au -<i>Moniteur</i>), demandez hardiment qu’on me débarrasse -de ce maudit conseil et qu’on nomme une commission -municipale. » Je plaidai la cause contraire, qui me -paraissait la bonne ; mais le conseil municipal fut -sacrifié, par la suite, aux impatiences de l’honorable -préfet.</p> - -<p>Les plus grandes villes de France sont administrées -aujourd’hui par des commissions, et cela sur la demande -des préfets. Si le gouvernement les consultait tous, s’il -prenait l’avis des sous-préfets et des maires, tous les -<span class="pagenum" id="Page_360">[p. 360]</span> -conseils municipaux seraient -<ins class="correction" id="NT_35">supprimés</ins> -sans exception -et remplacés par des commissions administratives. Mais, -s’il est naturel que tout fonctionnaire cherche à se délivrer -des entraves qui le gênent, le gouvernement serait -bien fou de lâcher la bride à tous ses agents.</p> - -<p>L’esprit de domination, toujours fécond en ressources, -suggère à nos administrateurs un expédient. -Ne pouvant expulser leurs conseils électifs, ils cherchent -le moyen de les élire eux-mêmes. Non-seulement ils -présentent les candidats les plus incapables de leur -résister, mais ils travaillent de tout leur pouvoir à les imposer -aux électeurs. La corruption électorale est incompatible -avec le suffrage universel ; on la remplace par -une pression, quelquefois même par une terreur électorale. -L’empereur ne le sait pas, ni le ministre non plus. -On se réjouit naïvement à Paris, dans les cercles officiels, -lorsqu’on apprend que les listes de l’administration -ont passé dans toute la France. On regarde cet heureux -événement comme une preuve de sympathie universelle, -et le gouvernement se persuade qu’il est devenu plus -fort parce que ses employés ont su se rendre plus indépendants.</p> - -<p>Je ne veux point revenir sur le passé ni parler une -seconde fois du Corps législatif. Il me suffit de rappeler -<span class="pagenum" id="Page_361">[p. 361]</span> -ici deux faits bien connus, qui prouvent combien les -victoires électorales sont quelquefois de sottes victoires. -On se rappelle le beau zèle du sous-préfet de Fougères, -qui fit au gouvernement cent fois plus de mal que de -bien, et compromit l’élection d’un honorable député -qui aurait été nommé plus facilement s’il se fût présenté -tout seul. J’ai assisté d’un peu loin aux efforts -héroïques de l’administration locale pour faire élire -dans le Haut-Rhin le remplaçant de M. Migeon. Le -succès répondit au zèle des fonctionnaires ; M. Keller, -candidat du préfet, obtint la majorité. Mais ce candidat, -sorti tout armé du scrutin comme Minerve du cerveau -de Jupiter, sauta sur un drapeau qui n’était pas celui de -la France et courut se placer aux premiers rangs du -parti ultramontain.</p> - -<p>Les fonctionnaires ne se trompent pas toujours aussi -lourdement. Je crois même que leur clairvoyance n’est -presque jamais en défaut lorsque l’intérêt de leur petite -domination est en jeu. Mais je maintiens que le gouvernement -a tort de se trop réjouir lorsqu’il voit les conseils -généraux élus indirectement par les préfets, les conseils -d’arrondissement par les sous-préfets, les conseils municipaux -par les maires. Chaque fois qu’une liste officielle -passe au scrutin sans débat, comme une lettre à la poste, -<span class="pagenum" id="Page_362">[p. 362]</span> -on devrait s’attrister à Paris, non-seulement parce qu’il -y aura désormais un fonctionnaire sans contrôle, mais -aussi parce qu’il y a un petit coin de la France où le -ressort de la vie politique s’est brisé.</p> - -<p>M. le ministre de l’intérieur sait tout cela mieux que -nous, lui qui a figuré longtemps à la tête du parti libéral. -La circulaire qu’il a publiée à la veille des dernières -élections municipales, restera comme un monument de -sagesse politique. Au moment où la France réunie autour -de l’urne du suffrage universel se préparait à -renouveler tous les conseils municipaux de l’Empire, -M. Billault engageait les maires à recommander aux -électeurs les hommes les plus éclairés et les plus indépendants -de leurs communes, sans toutefois en imposer -aucun et sans entraver les autres candidatures qui -pourraient se produire. Rien n’est plus droit et plus -libéral que cette circulaire et je l’admire encore très-sincèrement, -quoiqu’elle ait fait faire à mon pauvre ami -Gottlieb un faux pas assez ridicule.</p> - -<p>Je ne sais si sa mésaventure s’est reproduite en plus -d’un endroit ; mais je suis bien tenté de le croire, -car l’homme est fait partout de la même façon, -et il n’y a pas de circulaire ministérielle qui puisse -corriger en un jour la rage d’arbitraire et de domination -<span class="pagenum" id="Page_363">[p. 363]</span> -si fréquente chez les plus petits fonctionnaires.</p> - -<p>Il me semble que le récit de sa maladresse et de sa -déception ne sera pas inutile au public, car les faits -portent leur enseignement avec eux, et toutes les déclamations -sur l’injustice et la violence ne valent pas le -simple récit d’un homme de bonne foi.</p> - -<p>Donc, après avoir lu la circulaire de M. Billault, mon -ami se rappela qu’il était citoyen d’une petite ville de -cinq à six mille âmes, qu’on appelle Schlaffenbourg ; -citoyen notable et bien noté, et dans les meilleurs termes -avec toute -<ins class="correction" id="NT_36">la</ins> -population.</p> - -<p>Schlaffenbourg est une des plus jolies villes de la -France ; le paysage qui l’environne, un vrai décor d’opéra ; -la population douce, tranquille, honnête, hospitalière, -intelligente : on n’en peut dire que du bien. Il -n’y a, dans tout le pays, qu’un seul mari de Molière ; -encore est-ce un homme qui s’est fait lui-même ce qu’il -est et qui ne changerait pas d’état pour mille écus de -rente.</p> - -<p>Quant à mon ami Gottlieb, c’est un de ces philosophes -contemplatifs et pansus que vous admirez dans les -contes d’Erckmann-Chatrian. Docteur en philologie, -auteur d’un poëme didactique sur la pisciculture, propriétaire -d’une vieille maison et d’un assez beau jardin, -<span class="pagenum" id="Page_364">[p. 364]</span> -il cultive passionnément les lettres et les légumes : la -chronique de Schlaffenbourg ne lui connaît point d’autres -vices.</p> - -<p>Comment un homme de ce tempérament a-t-il pu se -laisser entraîner dans une mêlée électorale ? Ceci demande -deux mots d’explication. Le jardin de Gottlieb et -sa vieille maison sont situés à huit ou neuf cents mètres -de la ville. On y va par un chemin vicinal qui n’a pas -été réparé depuis 1789. Mon pauvre ami, qui aime à sortir -en voiture, versait au moins quatre ou cinq fois par -semaine ; exercice violent qui finirait par lasser la patience -de l’Alsacien le plus doux. Cependant Gottlieb -payait, en impôts fonciers, cotes personnelles et mobilières -et centimes additionnels une somme assez ronde, sans -compter les prestations en argent ou en nature pour la -réparation et l’entretien des chemins vicinaux. « Je ne -m’expliquerai jamais, disait-il, qu’on emploie mon argent -à réparer tous les chemins de la commune, excepté -le chemin qui conduit à ma maison. » Plus d’une fois il -avait soumis cette question à M. Jean Sauerkraut, maire -de Schlaffenbourg. Mais M. le maire, ancien brigadier -dans le train, avait d’excellentes raisons pour mépriser les -hommes de science. Il tournait le dos à Gottlieb et s’en allait -boire un verre de bière à la brasserie de l’<i>Esturgeon</i>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_365">[p. 365]</span></p> - -<p>Après cinq ou six ans de démarches inutiles, Gottlieb -voulut savoir à quoi l’on employait l’argent de la commune. -On lui répondit que c’était un grand mystère ; -que M. le maire était un homme violent ; qu’il réglait -tout à l’amiable avec les conseillers municipaux, sauf à -lever sa canne sur ceux qui n’étaient point de son avis ; -que, d’ailleurs, la comptabilité municipale se réduisait à -fort peu de chose, M. le maire n’étant pas un homme -de plume, mais un homme de canne.</p> - -<p>Ce propos et la circulaire de M. le ministre de l’intérieur -inspirèrent à Gottlieb un vif désir d’entrer au conseil -municipal. On lui dit que M. le maire s’occupait d’écrire -ou de dicter la liste des candidats de l’administration. -Gottlieb, qui avait dédié son poëme sur la pisciculture -à Sa Majesté l’empereur Napoléon III, s’imagina -innocemment qu’il avait quelques droits à figurer sur la -liste. Il fit donc sa visite à M. Jean Sauerkraut, qui -buvait de la bière de mars et fumait une pipe de porcelaine. -Ce fonctionnaire le reçut mal et s’écria, en cassant -une cruche et deux verres : « Je ne veux pas d’un savant -dans mon conseil municipal ! »</p> - -<p>M. Jean Sauerkraut dit <i>mon</i> conseil, comme on dit -<i>mon</i> chapeau, <i>mon</i> chien, <i>ma</i> pipe. C’est le pronom -possessif.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_366">[p. 366]</span></p> - -<p>Gottlieb aurait pu objecter qu’il n’était pas aussi savant -que M. Coste et que, d’ailleurs, la circulaire de -M. Billault ne proscrivait point cette catégorie. Il se contenta -de maintenir sa candidature et jura sur son -bonnet de docteur qu’il serait conseiller municipal en -dépit de M. le maire ! C’est que les agneaux de l’Alsace -se métamorphosent en lions quand on les pousse à la -dernière extrémité.</p> - -<p>Il courut au sous-préfet comme au feu. Malheureusement, -le sous-préfet, M. Ignacius, était à la messe. -Gottlieb ne fréquente pas les églises parce que le mauvais -latin lui donne sur les nerfs. Il attendit. Un ami -qui passait lui communiqua la liste officielle. Sur vingt-trois -candidats, on y comptait neuf brasseurs, dix cabaretiers -et quatre aubergistes.</p> - -<p>« C’est donc ainsi, s’écria le bon Gottlieb, qu’on interprète -la circulaire de M. Billault ? Il conseille à tous -les maires de porter les hommes les plus éclairés et les -plus indépendants, et tous les candidats de M. Sauerkraut -sont directement sous sa dépendance ! » Il retourna -dans l’après-dînée à l’hôtel de la sous-préfecture. Mais -le sous-préfet, M. Ignacius, était à vêpres.</p> - -<p>Mon Gottlieb, entêté comme un savant, rentra chez -lui et écrivit sur deux ou trois mille bulletins :</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_367">[p. 367]</span></p> - -<div class="blockquot"> -<p class="center"> -ÉLECTIONS DES 18 ET 19 AOÛT<br /> -<br /> -<i>Candidat</i> :<br /> -<br /> -GOTTLIEB !<br /> -</p></div> - -<p>Il déposa un exemplaire au parquet et retourna le soir -même à la sous-préfecture. Mais le sous-préfet, M. Ignacius, -était au salut.</p> - -<p>Le bruit se répandit en ville que M. Gottlieb, le doux -Gottlieb, le petit patriarche Gottlieb, se portait candidat -malgré le maire. Il ne fallait rien de plus pour mettre -Schlaffenbourg en révolution. Gottlieb est plutôt riche -que pauvre ; il fait un peu de bien dans le pays. Lorsqu’il -y a quelque démarche à entreprendre en faveur -d’un malheureux, Gottlieb a bientôt chaussé ses souliers -et pris sa casquette de loutre. Ajoutez que la douceur et -l’aménité de son caractère lui ont fait beaucoup d’amis -dans les hautes classes de Schlaffenbourg. Il en aurait -davantage encore s’il était moins économe de ses visites ; -mais les relations qu’il a lui suffisent et suffisaient -aussi pour le faire nommer au conseil municipal.</p> - -<p>Des hommes de toute condition accoururent chez -lui pour savoir si véritablement il voulait être élu.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_368">[p. 368]</span></p> - -<p>« Oui ! répondait Gottlieb avec une énergie voisine de -la colère. — Vous le serez, monsieur Gottlieb ! »</p> - -<p>Et chacun emportait une liasse de bulletins au nom -de Gottlieb.</p> - -<p>Cependant Jean Sauerkraut, ancien brigadier du -train, maire de Schlaffenbourg, buvait de la bière et -tourmentait entre ses dents le tuyau de sa pipe. C’est sa -manière de méditer.</p> - -<p>Sous une enveloppe assez épaisse, ce fonctionnaire -cache une certaine dose de malice. Il économise depuis -dix ans les revenus de la commune pour doter Schlaffenbourg -d’un boulevard. La ville n’a point de boulevard et -n’en désire point. Mais un boulevard qui couperait en -deux le jardin de M. le maire ne serait pas inutile à tout -le monde. Jean Sauerkraut se verrait dans la douce nécessité -d’exproprier Jean Sauerkraut. Comme propriétaire, -il demanderait une grosse indemnité qu’il n’hésiterait -pas à s’accorder comme maire. Après quoi, Jean Sauerkraut, -deux fois plus riche que devant, donnerait sa -démission et se retirerait, couvert de gloire, dans -quelque bonne recette particulière, ou même dans la -sous-préfecture de M. Ignacius. C’est un beau rêve, et -Jean Sauerkraut n’est pas le seul maire qui raisonne -ainsi, dans ce siècle de démolitions, de percements et -<span class="pagenum" id="Page_369">[p. 369]</span> -de boulevards. Mais supposez qu’un homme dangereux, -un perturbateur, un Gottlieb, s’introduise par force au -sein du conseil municipal : il y prendra d’autant plus -d’autorité que ses collègues seront des hommes doux et -sans défense. On l’écoutera comme un oracle, grâce à sa -réputation de savant. Il demandera des comptes, il voudra -voir des écritures ; il exigera que les fonds de la commune -soient consacrés aux besoins réels de la commune. -Il prouvera qu’un boulevard n’est pas plus nécessaire à la -ville de Schlaffenbourg qu’une plume à l’oreille d’un -porc !</p> - -<p>« Allons ! s’écria Jean Sauerkraut en éteignant sa pipe -de porcelaine, il faut donner une leçon à M. Gottlieb et -au suffrage universel ! »</p> - -<p>Aussitôt dit, il rassembla les pauvres gens qui vivent -dans la dépendance absolue d’un maire : le secrétaire de -la mairie, les expéditionnaires, l’agent voyer, l’appariteur, -le commissaire de police, les sergents de ville, les -cantonniers, les gendarmes et les gardes champêtres. -« Mes enfants, leur dit-il, vous savez à quel point je -vous aime. Eh bien, je vous mets tous à pied si M. Gottlieb -pénètre dans mon conseil. Si vous l’empêchez d’arriver, -je paye à boire. — Vive monsieur le maire ! » répondit -la foule des subordonnés.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_370">[p. 370]</span></p> - -<p>Dès ce moment, Gottlieb fut gardé à vue. On fit sentinelle -autour de sa maison, il y eut un factionnaire nuit -et jour dans ce joli petit chemin en pente où les voitures -versaient si bien. On inscrivit les noms de ceux -qui lui faisaient visite ; on le suivit lui-même dans ses -promenades. C’est ce que Jean Sauerkraut appelait déjouer -les machinations de l’ennemi.</p> - -<p>Les sergents de ville rencontrèrent un vieillard de -soixante-quinze ans qui paraissait sortir de chez M. Gottlieb. -C’était un pensionnaire de l’hôpital ; on l’arrête, -on le fouille, on trouve sur lui des bulletins qui portaient -le nom de Gottlieb. « Ah ! scélérat, lui disent les -agents, c’est toi qui veux nous mettre sur la paille ! » On -le traîna par la ville entre deux argousins pour montrer -aux bons habitants de Schlaffenbourg à quoi ils s’exposaient -en soutenant la candidature de Gottlieb. Le septuagénaire -fut enfermé dans la prison de l’hôpital et il -y demeura cinq jours, pour le bon exemple.</p> - -<p>Après avoir frappé ce grand coup, Jean Sauerkraut -s’occupa de quelques fonctionnaires indépendants qui -avaient osé prendre parti pour Gottlieb. Il leur écrivit, -ou du moins il signa une lettre circulaire conçue en ces -termes :</p> - -<p>« Je suis le gouvernement. M. Gottlieb me contrarie ; -<span class="pagenum" id="Page_371">[p. 371]</span> -donc, il est l’ennemi du gouvernement. Si vous vous déclarez -en sa faveur, je serai forcé d’apprendre à votre -ministre que vous faites cause commune avec les ennemis -du gouvernement. Redoutez ma colère ! »</p> - -<p>Un haut employé des finances ne craignit pas de répondre -que la colère de M. Sauerkraut lui paraissait -plus comique que redoutable. Savez-vous ce qui arriva ? -Une dépêche télégraphique de M. le ministre des finances -à l’employé récalcitrant ! La ville entière en eut connaissance, -car M. le maire la fit copier au bureau du télégraphe -et la déclama lui-même dans les carrefours. Il -demeura avéré que Gottlieb était un homme dangereux -et qu’il se portait au conseil municipal avec l’arrière-pensée -de détrôner l’empereur Napoléon III.</p> - -<p>Gottlieb courut à la sous-préfecture pour protester -contre une imputation si mal fondée. Mais le sous-préfet, -M. Ignacius, était à confesse. L’aumônier de -Schlaffenbourg ne veut aucun bien à mon ami Gottlieb, -qui ne fréquente pas les églises. Il prêcha contre lui, -avec la permission de M. le maire. Cette fois, le sous-préfet, -M. Ignacius, y était. Mais il hocha la tête avec -bienveillance et s’endormit à la péroraison, en signe -d’assentiment.</p> - -<p>Le scrutin s’ouvrit enfin. Malgré les sermons du curé -<span class="pagenum" id="Page_372">[p. 372]</span> -et les violences de M. le maire, la ville de Schlaffenbourg -s’imaginait encore qu’elle allait voter pour M. Gottlieb ; -mais on lui fit bien voir qu’elle n’y connaissait rien.</p> - -<p>Une forte escouade de police gardait les abords de la -mairie. Tous les gardes champêtres étaient là, confiant -les récoltes aux bons soins de la Providence. On avait -emprunté les gendarmes et les agents de plusieurs communes -voisines, où la liste de l’opposition triompha -pour cette fois, faute de police et de gendarmerie.</p> - -<p>Lorsqu’un pauvre diable d’électeur se présentait, sa -liste à la main, les agents de M. le maire ouvraient le -papier, l’examinaient scrupuleusement et le mettaient -dans leur poche, si peu qu’il y fût question de Gottlieb : -ils donnaient en échange un beau bulletin imprimé, le -bulletin de M. le maire.</p> - -<p>M. le maire lui-même, dans la salle du scrutin, procédait -à une seconde vérification. D’un seul coup d’œil -(le coup d’œil de l’aigle !) il distinguait le bulletin écrit -du bulletin imprimé. Et peu d’hommes furent assez -hardis pour affronter sa colère.</p> - -<p>Une scène touchante avait lieu à l’hôpital de Schlaffenbourg. -Vingt-cinq vieillards, nourris et logés par la -bienfaisance publique, s’apprêtaient à remplir leurs devoirs -de citoyens. Le vingt-sixième était toujours au -<span class="pagenum" id="Page_373">[p. 373]</span> -cachot. Un digne aumônier harangua ces pauvres -diables, leur prit les bulletins qu’ils s’étaient fait écrire -et leur donna en échange la liste imprimée de M. le -maire ; puis il les conduisit lui-même à la mairie, sans -les perdre de vue un seul instant ; puis il les félicita -d’avoir voté selon leur conscience.</p> - -<p>Le dépouillement se fit par les agents de la mairie, -sous les yeux de M. le maire. Un serviteur dévoué lisait -les bulletins, un autre écrivait. Lorsque ces braves gens -rencontraient par hasard le nom de Gottlieb, le premier -toussait violemment, le second se grattait l’oreille avec -sa plume. Gottlieb surveillait les opérations comme il -pouvait. Vous auriez dit un diable dans un bénitier.</p> - -<p>« Hé ! monsieur ! criait-il, vous venez d’omettre mon -nom !</p> - -<p>— Silence ! répondait le maire d’une voix tonnante.</p> - -<p>— Mais, monsieur le maire, mon nom était sur le -bulletin et votre salarié ne l’a pas lu !</p> - -<p>— Ce n’est pas une raison pour troubler la paix publique.</p> - -<p>— Je proteste !</p> - -<p>— Vous en avez le droit. »</p> - -<p>A dix heures du soir, les employés de M. le maire -avaient fini leurs additions. Jean Sauerkraut se leva -<span class="pagenum" id="Page_374">[p. 374]</span> -dans sa gloire et dans sa majorité pour annoncer à la -ville et à l’univers, <i xml:lang="la">urbi et orbi</i>, que <i>sa</i> liste avait passé -tout entière et que M. Gottlieb n’entrerait point dans -<i>son</i> conseil.</p> - -<p>— Je proteste ! murmura Gottlieb.</p> - -<p>Mais les quinze ou vingt subalternes qui attendent -leur pain de la mairie hurlaient unanimement : « Vive -le maire ! vive la bière ! vive monsieur le maire ! vive -madame la bière ! vive la bière de Schlaffenbourg ! vive -notre bon maire de mars ! »</p> - -<p>L’enthousiasme était si contagieux, qu’il gagna Jean -Sauerkraut lui-même, et l’on entendit ce magistrat crier -plus haut que la foule environnante : « Oui, mes amis, -vive votre excellent maire ! »</p> - -<p>Les brasseries ne désemplirent point de toute la nuit -et le soleil levant aperçut plus d’un garde champêtre qui -courait en zigzag dans les avoines et grognait d’une -voix chevrotante : « Notre maire est triomphant ! »</p> - -<p>Depuis cette grande journée, Gottlieb est en butte aux -persécutions de l’autorité locale. Son célèbre chemin -s’est changé en ravin, en torrent, en carrière. On en -extrait du sable et des cailloux pour réparer les grandes -routes. Ses récoltes sont en proie au premier occupant ; -le garde champêtre n’y regarde plus. Les domestiques -<span class="pagenum" id="Page_375">[p. 375]</span> -de sa maison peuvent le voler tout à leur aise : l’indulgence -de la police leur est acquise. On ne surveille, -on ne réprime, on ne punit que les crimes de Gottlieb. -Ces jours passés, il a tué un mulot d’un coup de pied. -Deux gardes champêtres qui le guettaient derrière un -arbre, lui ont sauté à la gorge. Délit de chasse ; procès-verbal. -Le tribunal a condamné Gottlieb à l’amende et -aux frais, avec confiscation de l’arme, c’est-à-dire du -soulier. Qui peut dire où s’arrêtera la guerre ? On parle -déjà d’une prime de 25 francs offerte à l’homme qui -abattra le farouche Gottlieb.</p> - -<div class="page-break"></div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_376">[p. 376]</span></p> -<h2>XXIV<br /> -<span class="smaller">UN SINGULIER CONGRÈS</span></h2> - -<p class="entete">Ma chère cousine,</p> - -<p>Un congrès comme on n’en avait jamais vu, un congrès -de têtes couronnées, s’est réuni le 1<sup>er</sup> avril dans un -salon de l’hôtel du Louvre, à Paris.</p> - -<p>Les lettres de convocation avaient été envoyées par le -sultan Abdul-Medjid, commandeur des croyants. Presque -tous les souverains des grandes puissances répondirent -par lettres autographes, sans parler de rien à -leurs ministres, et quittèrent leurs capitales dans le plus -grand secret.</p> - -<p>Étaient présents : Sa Majesté l’empereur des Français, -qui semble appelé à présider les assemblées -<ins class="correction" id="NT_38">générales</ins> -de -l’Europe ; Sa Majesté la reine Victoria, notre gracieuse -alliée, toutes les fois que l’Angleterre a peur ou besoin -de nous ; Sa Majesté l’empereur de Russie ; Sa Majesté -l’empereur d’Autriche ; Son Altesse royale le prince régent -<span class="pagenum" id="Page_377">[p. 377]</span> -de Prusse ; Sa Majesté le roi de Sardaigne ; Sa Majesté le -roi de Naples ; Sa Sainteté le pape Pie IX, roi de quelques -provinces italiennes ; Sa Majesté le sultan Abdul-Medjid.</p> - -<p>Aucun sténographe, aucun secrétaire n’assistait aux -délibérations. Les renseignements que nous sommes -heureux de livrer au public nous ont été fournis par un -garçon de l’hôtel, sourd-muet de naissance, qui préparait -les verres d’eau sucrée.</p> - -<p>Sa Majesté le sultan, après avoir bâillé trois fois, prit la -parole d’un ton ferme et doux. Il déclara : « que l’état -de ses finances ne lui permettait plus de payer l’armée ; -que ses soldats, n’ayant ni pain ni souliers, ne -pouvaient ni ne voulaient le défendre contre les ennemis -du dedans et du dehors ; que les Grecs, qui sont en -grand nombre dans l’empire ottoman et en majorité -dans plusieurs provinces, se révoltaient de tous côtés ; -que la plupart des races conquises par Mahomet II et -ses successeurs réclamaient impérieusement le droit -de se gouverner elles-mêmes ; qu’un ennemi puissant, -repoussé à grand’peine, il y a quelques années, par les -forces de la France, de l’Angleterre et du Piémont, -s’apprêtait à recommencer la guerre et poussait activement -les lignes de ses chemins de fer dans la direction -de la Turquie ; qu’en présence de ces embarras et de ces -<span class="pagenum" id="Page_378">[p. 378]</span> -dangers, il convenait de reconnaître avec soumission -une fatalité irrésistible. En conséquence, le commandeur -des croyants, chef spirituel et temporel de tant de -millions d’hommes, avait résolu d’abdiquer le temporel -et de se retirer dans la ville sainte de la Mecque, avec -une centaine de femmes et autant de serviteurs, pour y -exercer en paix l’autorité religieuse, laissant le reste à -la disposition de l’Europe. »</p> - -<p>Le saint-père se leva à son tour et fit voir à l’assemblée -des trésors de douceur et de patience qu’il économisait -depuis longtemps. « Mes chers enfants, dit-il, -l’exemple de cet infidèle m’a touché jusqu’au fond du -cœur. Il ne sera pas dit qu’un Turc s’est montré plus -humain qu’un pape. La raison m’a fait comprendre, -malgré l’avis contraire du cardinal Antonelli, que les -deux pouvoirs réunis entre mes mains se détruisaient -l’un l’autre. L’expérience m’a prouvé que les trois millions -d’hommes soumis à mon sceptre obéissaient malgré -eux et par contrainte. La nécessité des restaurations violentes -et des occupations étrangères m’a fait sentir qu’un -pape ne pouvait plus régner par ses propres forces. -L’humanité me reproche deux fois par jour le sang qu’on -a répandu pour me rendre ou me conserver ma couronne. -C’est pourquoi, mes très-chers fils, je veux revenir -<span class="pagenum" id="Page_379">[p. 379]</span> -à l’auguste simplicité de l’apôtre Pierre et régner -modestement sur cent trente-neuf millions d’âmes, -sans faire égorger personne. Faites-moi bâtir une -chaumière à Jérusalem, avec une chambre au second -pour mon cher Antonelli. Plus la maison sera petite, -comme disait un journaliste de notre époque, plus le -pontife sera grand. Là, délivrés des soucis de la terre, -nous nous adonnerons en paix au soin des intérêts spirituels, -qui ont un peu souffert par notre faute. M. Dupanloup -viendra nous voir de temps en temps pour se -fortifier dans la pratique de la douceur et de la modestie. -Si même vous aviez la bonté de construire une cage au -fond du jardin, je ne désespérerais pas d’apprivoiser -Veuillot. Cependant l’Italie, rendue à elle-même, se consolera -peu à peu du mal que nous lui avons fait, et notre -bien-aimé fils le roi de Sardaigne, guéri du coup de -foudre que j’ai lancé contre lui, vaquera comme devant -à ses fonctions naturelles. Ainsi soit-il ! »</p> - -<p>L’auditoire, ému jusqu’aux larmes, admirait ce grand -acte de renoncement évangélique et inattendu. Mais le -jeune empereur d’Autriche s’élança hors de son fauteuil -avec une vivacité bien naturelle à son âge. « J’accepte, -dit-il, l’héritage du saint-père en Italie. J’accepte aussi -la succession du sultan ! » Il vit que l’empereur Napoléon -<span class="pagenum" id="Page_380">[p. 380]</span> -III souriait en frisant sa moustache, et il reprit -d’un ton plus retenu : « Si toutefois l’Europe y trouvait -à redire, je n’accepterais rien du tout ; car mes affaires -sont dans un tel état, que je ne saurais plus imposer mes -volontés par la force. »</p> - -<p>— <i xml:lang="en">My dear child</i>, lui dit Sa gracieuse Majesté la reine -d’Angleterre, souffrez qu’une mère de famille vous -donne un sage conseil. Mon peuple ne vous veut ni bien -ni mal, et il l’a prouvé en s’abstenant de vous attaquer -et de vous défendre. L’Angleterre vous a laissé aux -prises avec les Français et les Italiens ; c’était un acte de -bonne politique. A ce prix, nous sommes restés les -alliés de la France, les protecteurs de la liberté italienne, -et vos amis, sans qu’il nous en ait coûté ni un homme -ni un schelling. Le bon avis que je vous offre ne compromettra -ni mon budget ni ma neutralité… Croyez-moi, -<i xml:lang="en">my dear child</i>, ne cherchez plus à vous agrandir. La -fureur des annexions a perdu la maison d’Autriche, -comme la manie de la propriété a ruiné notre grand et -excellent Lamartine. Lamartine et vous, vous êtes au-dessous -de vos affaires, malgré ou plutôt par l’étendue -de vos possessions territoriales. Que fait Lamartine ? Il -met ses terres en adjudication pour payer honorablement -ses dettes. Tâchez que cet exemple vous profite. -<span class="pagenum" id="Page_381">[p. 381]</span> -Si vous ne prenez un grand parti, vite et tôt, vous -régnerez prochainement à Clichy : la <i>Revue des Deux -Mondes</i> l’a prouvé dans son numéro du 15 mars. Hâtez-vous -donc de vendre quelques bonnes pièces de terrain, -pour lever les hypothèques qui grèvent le reste de vos -États. Vendez la Vénétie aux Italiens, la Hongrie aux -Hongrois, la Gallicie aux Polonais. Il vaut mieux vendre -à l’amiable que par voie d’expropriation. Toutes -vos dettes payées, il vous restera quelques jolis millions -d’argent blanc : vous les emploierez, si vous êtes sage, -à l’amélioration du petit domaine qui vous restera. »</p> - -<p>Le jeune empereur ne répondit ni oui ni non, suivant -l’usage de la diplomatie autrichienne. Il remercia la -belle et généreuse conseillère qui avait si bien parlé, et -demanda timidement si la Valachie et le Moldavie ne lui -seraient pas données en prix de sagesse. Ces deux provinces -allaient se trouver sans maître.</p> - -<p>— Elles en ont un tout trouvé, répondit Sa Majesté -l’empereur des Français : c’est le peuple moldo-valaque. -Le temps n’est plus où les nations devaient appartenir à -quelqu’un, sous peine d’être arrêtées pour délit de vagabondage. -Ce n’est plus pécher contre le droit des gens -que de s’appartenir à soi-même. Ainsi raisonnent le -peuple français, et la nation anglaise, et la plus noble -<span class="pagenum" id="Page_382">[p. 382]</span> -moitié de l’Italie, et le petit peuple moldo-valaque. Peut-être, -un jour, ce principe sera-t-il reconnu dans toute -l’Europe, comme il l’est dans toute l’Amérique du Nord. -Je ne désespère pas de voir tous les pays civilisés proclamer -la souveraineté du peuple et choisir librement -leurs magistrats suprêmes, comme la France m’a choisi.</p> - -<p>— En attendant, reprit Sa Majesté l’empereur de -Russie, les États du sultan sont privés de leur souverain. -Loin de moi la pensée d’humilier les sujets de notre -frère circoncis ! mais tout le monde conviendra qu’ils -sont encore trop jeunes pour se gouverner eux-mêmes. -C’est un travail dont je me chargerais volontiers, si -l’Europe le trouvait bon…</p> - -<p>Cette ouverture, quoiqu’elle ne fût pas imprévue, -souleva un débat assez vif. Quelques personnes se récrièrent -violemment. On alla jusqu’à dire que la Russie, -comme l’Espagne de Philippe II et la France de -Louis XIV, aspirait à la monarchie universelle. Cependant, -comme on s’était assemblé dans un esprit de -justice et de modération, et que tout le monde avait -déposé les armes au vestiaire, on s’accorda à reconnaître -que tous les souverains de la Russie, depuis Pierre -le Grand, avaient servi assez utilement la cause du -progrès. Ils avaient créé autour d’eux et propagé, par -<span class="pagenum" id="Page_383">[p. 383]</span> -voie de conquête, un ordre de choses intermédiaire -entre la barbarie et la civilisation. C’était servir les intérêts -de l’humanité que d’entraîner les sauvages du -Caucase et du fleuve Amour dans le courant de la vie -européenne. La Russie était venue chercher nos arts et -nos sciences pour les introduire tant bien que mal, -à grand coups de canon, chez les peuplades les plus réfractaires. -Il aurait été injuste de lui en savoir mauvais -gré. Sa Majesté l’empereur Alexandre exposa avec une -éloquente simplicité l’histoire des conquêtes de la Russie. -Il n’eut pas de peine à prouver que le colosse du Nord -ne marchait pas sur l’Europe, mais pour l’Europe ; que -le but de son ambition, si souvent calomniée, était la -conquête de l’Orient barbare ; qu’il ouvrait à nos idées -et à nos produits des routes inconnues, et qu’on pouvait -le considérer comme le maréchal des logis de la civilisation.</p> - -<p>Le congrès, animé d’un grand amour du bien, fut -frappé de cette éloquence. Peu s’en fallut qu’il n’annexât -d’un seul coup l’empire turc à la Russie. Mais Sa Majesté -la reine d’Angleterre fit observer que son peuple était -aussi un puissant véhicule de nos idées et de notre industrie ; -que les Anglais, cosmopolites de naissance, transportaient -jusqu’au bout du monde une civilisation non -<span class="pagenum" id="Page_384">[p. 384]</span> -pas ébauchée, mais parfaite, avec les tartans, les indiennes, -les faïences peintes, les canifs à quatre lames et -tous les instruments du progrès… ce qui parut incontestable.</p> - -<p>Tel était le haut désintéressement des hautes parties -consultantes que personne ne refusa de donner à la -Russie et à l’Angleterre une portion de l’empire vacant. -On pria les Anglais de se charger de l’Égypte, et -Sa Majesté la reine accepta la donation, sauf à consulter -le Parlement. Sa gracieuse Majesté daigna déclarer que le -percement de l’isthme de Suez s’accomplirait désormais -sans aucune difficulté, car la grande et généreuse nation -anglaise est incapable d’entraver un projet d’utilité générale, -lorsqu’il s’exécute à son profit. Elle ajouta même -spontanément que, les forteresses maritimes de Corfou, -de Malte et de Gibraltar lui devenant inutiles, elle en -faisait l’abandon : trop heureuse de renverser cette insolente -et despotique barrière de Gibraltar et de rendre à -l’Europe les clefs de la Méditerranée.</p> - -<p>De son côté, le czar Alexandre annonça généreusement -qu’il ne voulait prendre aux Turcs que les provinces -réellement barbares, puisqu’elles étaient les seules -où la domination russe pût être un bien. Il n’accepta ni -Constantinople, ni les provinces de la Turquie d’Europe, -<span class="pagenum" id="Page_385">[p. 385]</span> -alléguant que la nation grecque, qui compose la majorité -dans ces pays, devait disposer librement d’elle-même -et choisir un souverain. « Les Grecs, dit-il, sont aussi -éclairés pour le moins, et aussi civilisés que les Russes. -Il ne faut pas juger la nation sur cet avorton de royaume -que l’Europe a ébauché après 1830. Organisez un grand -État, qui aura sa capitale à Constantinople ; placez-y -un empereur choisi par la nation dans n’importe quelle -maison d’Europe, excepté dans la mienne, et vous -verrez bientôt vingt-cinq millions de citoyens marcher -comme un seul homme dans la voie du progrès. »</p> - -<p>Sa Majesté le roi de Naples éleva le voix pour demander -si l’orateur était sincère. Ce jeune prince élevé -à l’école du droit divin, s’étonnait qu’un souverain légitime -pût plaider sans arrière-pensée la cause d’un peuple.</p> - -<p>— Sincère ? répliqua l’empereur Alexandre avec un -généreux emportement. Vous allez voir à quel point je -suis sincère. Depuis tantôt quarante ans, les alarmistes -se figurent que la Russie va descendre sur l’Europe, -comme on vous faisait croire en 1848 que les faubourgs -allaient descendre sur Paris. Eh bien, je veux guérir les -bonnes gens de celle terreur puérile. Je demande que -l’Europe élève une barrière infranchissable entre elle et -nous. Ressuscitons d’un commun accord cette belle -<span class="pagenum" id="Page_386">[p. 386]</span> -nation polonaise, ce peuple chevaleresque entre tous, -que la diplomatie et la guerre ont sacrifié, sans abattre -son courage ! Que la Pologne renaisse de ses cendres ! -qu’elle soit grande ! qu’elle soit forte ! qu’elle touche -par le nord à la Baltique, par le sud à la mer Noire, et -les trembleurs de l’Occident cesseront peut-être de nous -craindre lorsqu’ils seront protégés contre l’invasion -slave par un rempart de Slaves !…</p> - -<p>Un applaudissement unanime salua cette proposition. -On se serra les mains, on s’embrassa, on pleura de -tendresse à la seule idée de voir renaître le grand peuple -polonais.</p> - -<p>Toutefois Son Altesse royale le prince régent de la -Prusse demanda avec une certaine inquiétude si l’on -comptait lui reprendre le grand-duché de Posen ?</p> - -<p>On lui répondit par un silence qui n’avait pas besoin -de commentaire.</p> - -<p>— En vérité, messieurs, reprit-il, voilà, vous en conviendrez, -un singulier enchaînement ! Parce que le -sultan des Turcs n’a pas d’argent, il faut que la Turquie -d’Asie tombe aux mains des Russes ; parce que les -Russes s’agrandissent en Asie, il faut reconstituer la -Pologne ; et parce que la Pologne renaît de ses cendres, -pour la plus grande sécurité de l’Occident, je dois -<span class="pagenum" id="Page_387">[p. 387]</span> -perdre une des plus belles provinces du royaume ! -Plutôt que d’encourir une telle nécessité, j’aimerais -mieux prêter au noble Abdul-Medjid tout l’argent dont -il a besoin.</p> - -<p>Un orateur (je ne sais lequel) répondit à Son Altesse -royale le prince de Prusse :</p> - -<p>— A Dieu ne plaise que l’on vous arrache une province -sans vous offrir aucune compensation ! ces brutalités -étaient permises autrefois ou, du moins, tolérées : -témoin la conquête de la Silésie et tant d’autres événements -du même genre. Aujourd’hui, cher et honoré -prince, la justice, le progrès, l’intérêt des nations sont -les principes qui gouvernent la politique. Si nous désirons -enlever quelques provinces à l’Autriche, c’est dans -l’intérêt de ces provinces et pour le bien de l’Autriche -elle-même, qui sera plus riche et plus libre, ayant moins -de peuples à brutaliser. Si nous vous demandons le -sacrifice du grand-duché de Posen, c’est pour le bien -général de l’Europe et pour le bien particulier d’un -pauvre peuple qui a beaucoup souffert. Mais la monarchie -prussienne, en vertu des mêmes raisons, peut s’agrandir -en Allemagne. Le moyen âge a laissé autour de -vous une multitude d’États microscopiques, découpés -au gré du hasard dans une seule et même nation. -<span class="pagenum" id="Page_388">[p. 388]</span> -Réunissez en un seul corps ces malheureuses petites -monarchies. Consultez les peuples : ils seront trop heureux -de se fondre dans un grand royaume et d’économiser -90 pour 100 sur les frais généraux du gouvernement. -Dès que l’opinion publique se sera prononcée, annexez -hardiment, arrondissez-vous, prenez du corps. Tout -le monde s’en trouvera bien, et surtout les nouveaux -sujets de la Prusse. C’est pourquoi nous n’hésitons point -à vous donner, dans le nord de l’Allemagne, tout ce qui -ne nous appartient pas.</p> - -<p>— Est-il possible ? demanda le prince visiblement -ému. Mais que diront les souverains dépossédés ?</p> - -<p>— Ils protesteront, selon toute apparence, comme le -duc de Modène ; mais de la protestation à la restauration, -il y a loin. L’univers est accoutumé à entendre crier les -victimes du progrès, mais il ne s’émeut pas de leurs cris. -Souvenez-vous du moyen âge et de cette poussière de -souverains qui couvrait la surface de l’Europe. Ce -petit monde croyait régner légitimement et tyranniser -par la grâce de Dieu. Mais quelques bonnes révolutions, -monarchiques ou autres, ont débarbouillé la terre de -toute cette féodalité. Les ducs, les marquis, les comtes ont -crié au brigandage ou au despotisme ; mais le gosier se -fatigue à la longue, et ils se sont tus. Ils ont vu qu’on -<span class="pagenum" id="Page_389">[p. 389]</span> -pouvait vivre décemment sans duché, ni comté, ni marquisat, -et qu’une couronne un peu ridicule sur leur tête -faisait très-bon effet sur la portière de leur voiture. -Soyez sûr que vos petits voisins de l’Allemagne du Nord -montreront même philosophie après avoir éprouvé même -fortune. D’ailleurs, avec les titres qui vont leur rester, -ils feront de beaux mariages.</p> - -<p>— Et, d’ailleurs, ajouta le prince de Prusse, que la -conviction gagnait peu à peu, il est temps de proclamer -en Allemagne le principe de la souveraineté nationale. -Un peuple n’appartient qu’à lui-même : donc, il a le -droit de se donner. Les princes s’abusent étrangement -lorsqu’ils se croient les propriétaires de la nation : ils ne -sont que sa propriété. Fasse le ciel que j’appartienne à -toute l’Allemagne du Nord ! Je jure d’obéir fidèlement à -la majorité de mes sujets, et je remercie l’Europe, qui -m’a fourni cette occasion de servir les hommes ! L’ambition -n’est pas le guide de ma conduite, et je ne veux -pas que le roi des Deux-Siciles puisse me méjuger un -seul instant. Personne ne doutera de la pureté de mes -intentions lorsque j’aurai rendu à l’empereur Napoléon -III mes provinces françaises situées sur la rive -gauche du Rhin.</p> - -<p>L’empereur des Français refusa poliment le présent -<span class="pagenum" id="Page_390">[p. 390]</span> -qu’on voulait lui faire. « Il est vrai, dit-il, que la géographie -nous avait donné le Rhin pour frontière ; mais -la diplomatie en a décidé autrement. La France, telle -qu’on l’a faite il y a quarante-cinq ans, est assez grande -pour n’avoir besoin de rien, et assez forte pour ne -craindre personne. Si j’adhérais au travail de rectification -proposé par la Prusse, il se trouverait des journaux -assez injustes pour m’accuser d’ambition. La Belgique -se croirait menacée… »</p> - -<p>— Mais, sire, interrompit Sa Majesté la reine d’Angleterre, -où serait le mal, quand Votre Majesté annexerait la -Belgique ? Les Belges sont des Français, un peu plus spirituels -que les autres. D’ailleurs, il y a un parti français -en Belgique. Les grandes familles des deux pays sont -unies par les liens les plus étroits, et je pense que les -Mérode, par exemple, ne vous sont pas moins dévoués -que les Montalembert.</p> - -<p>— Il est vrai, madame, reprit l’empereur Napoléon III -avec son sourire tranquille ; mais je porte un nom qui -me condamne à être le plus pacifique et le moins conquérant -des hommes. J’ai fait la guerre en Crimée pour -les Turcs, en Lombardie pour les Italiens. Je suis prêt -à la faire encore, s’il le faut absolument, dans l’intérêt -de quelque grand principe. Mais je veux mourir à -<span class="pagenum" id="Page_391">[p. 391]</span> -Sainte-Hélène s’il m’arrive de conquérir une demi-lieue -de pays. Vous avez entendu les cris du Parlement, vous -avez lu les diatribes des journaux, lorsque mon fidèle -allié le roi de Sardaigne et le vœu des populations -m’ont contraint d’accepter quelques versants de montagnes. -J’ai juré, ce jour-là, qu’on ne m’y prendrait plus.</p> - -<p>Toute l’assemble se récria, pria, supplia, menaça ; -mais l’empereur des Français fut inébranlable. On crut -un moment que l’Angleterre, la Prusse et la Russie -allaient former une coalition pour lui imposer malgré -lui l’annexion de la Belgique et des provinces rhénanes. -La fermeté de son attitude les contint.</p> - -<p>La fin de la séance fut employée à la délimitation des -frontières. On assure que la carte remaniée se grave en -toute hâte, et qu’elle sera publiée sous peu de jours chez -M. Andriveau-Goujon.</p> - -<p>On se sépara vers six heures. Quelques souverains -partirent le soir même par les trains express ; les autres -dînèrent aux Tuileries.</p> - -<p>L’huissier d’un ministère de la rive gauche m’a dit -que, dans la soirée, l’empereur avait réuni son conseil -en séance extraordinaire ; qu’il avait annoncé à -Leurs Excellences MM. les ministres le dénoûment heureux -<span class="pagenum" id="Page_392">[p. 392]</span> -des négociations, l’Europe mise en ordre et la -paix fondée sur des bases solides.</p> - -<p>Si l’homme à la chaîne d’acier n’a pas abusé de ma -confiance, l’empereur a terminé son allocution par ces -belles paroles : « Messieurs, l’apaisement de tous les -orages qui grondaient à l’horizon nous impose de nouveaux -devoirs. Libres désormais de toutes les préoccupations -de la politique extérieure, reportons notre activité -vers les affaires du pays. Le bien-être matériel -prendra, je l’espère, un nouveau développement, grâce -au traité de commerce que j’ai signé avec l’Angleterre. -Les intérêts moraux ne sont pas moins dignes de notre -attention. L’instruction publique, longtemps négligée -ou même détournée de son véritable but, appelle des -réformes importantes. La presse, cette école destinée à -l’instruction des hommes faits, devra être surveillée, -mais non découragée. J’espère que nous pourrons, sans -léser gravement les intérêts du fisc, supprimer l’impôt -du timbre, qui pèse également sur les bonnes et les -mauvaises doctrines. La discussion des affaires publiques -pourra s’exercer plus librement, sans que l’État -soit privé des garanties indispensables. Les élections -s’ouvriront prochainement dans les pays annexés. A -cette occasion, je veux et je dois vous dire que ni la -<span class="pagenum" id="Page_393">[p. 393]</span> -Constitution ni moi n’avons jamais voulu que les -députés au Corps législatif fussent nommés par le sous-préfet -de Fougères, au lieu d’être élus par le peuple -français. »</p> - -<p>Tu remarqueras peut-être, ma -<ins class="correction" id="NT_39">chère</ins> -cousine, que -tous ces gros événements se sont passés le 1<sup>er</sup> avril. Mais -la Fontaine a dit très-judicieusement :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Petit poisson deviendra grand,</div> -<div class="verse">Pourvu que Dieu lui prête vie.</div> -</div> - -<p class="top3em" /> -<p class="headline smaller">FIN</p> -<p class="top3em" /> - -<hr class="medium" /> -<p class="center">Paris. — Imprimerie A. W<span class="smcap">ITTERSHEIM</span>, rue Montmorency, 8.</p> - - - -<div class="page-break"></div> - -<p><span id="TABLE_DES_MATIERES"></span></p> -<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<table id="TOC" class="matieres" summary="TABLE DES MATIÈRES"> - <tbody> - <tr> - <td class="c0"> </td> - <td class="c1"> </td> - <td class="c2 smaller">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0"> </td> - <td class="c1"> <a href="#Page_i">D<span class="smcap">ÉDICACE</span></a></td> - <td class="c2"><span class="smcap">I</span></td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">I.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_1">Le beau pays de Bade</a></td> - <td class="c2">1</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">II.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_22">Un club en plein air</a></td> - <td class="c2">22</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">III.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_42">Les pièces de dix sous</a></td> - <td class="c2">42</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">IV.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_59">La rentrée des classes</a></td> - <td class="c2">59</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">V.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_79">La Comédie-Française</a></td> - <td class="c2">79</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">VI.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_98">Les professions libérales</a></td> - <td class="c2">98</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">VII.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_120">La médecine de fantaisie</a></td> - <td class="c2">120</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">VIII.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_137">Le jury</a></td> - <td class="c2">137</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">IX.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_150">Les apôtres et les augures de la musique</a></td> - <td class="c2">150</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">X.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_166">Le carnaval</a></td> - <td class="c2">166</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XI.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_178">Un dîner de chasseurs</a></td> - <td class="c2">178</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XII.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_197">Un clou chasse l’autre</a></td> - <td class="c2">197</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XIII.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_215">Les ultramontains et les gallicans</a></td> - <td class="c2">215</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XIV.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_228">L’exposition des beaux-arts</a></td> - <td class="c2">228</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XV.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_242">Les brochures à bon marché</a></td> - <td class="c2">242</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XVI.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_256">Le bal de la mi-carême</a></td> - <td class="c2">256</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XVII.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_272">Le musée de Landerneau</a></td> - <td class="c2">272</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XVII.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_288">Le Louvre</a></td> - <td class="c2">288</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XIX.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_292">La question des fiacres</a></td> - <td class="c2">292</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XX.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_315">La démocratie impériale</a></td> - <td class="c2">315</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XXI.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_328">Abd-el-Kader et la liberté de la presse</a></td> - <td class="c2">328</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XXII.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_341">Le régime parlementaire</a></td> - <td class="c2">341</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XXIII.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_353">Les libertés municipales</a></td> - <td class="c2">353</td> - </tr> - <tr> - <td class="c0">XXIV.</td> - <td class="c1"> — <a href="#Page_376">Un singulier congrès</a></td> - <td class="c2">376</td> - </tr> - </tbody> -</table> - - -<p class="headline xsmaller">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES</p> - -<div class="transnote"> -<p><span id="NOTES_DE_TRANSCRIPTION"></span></p> -<h2>NOTES DE TRANSCRIPTION</h2> - -<p>Ce livre reproduit intégralement le texte original, et -l’orthographe d’origine a été conservée. Cependant quelques erreurs -typographiques ont été corrigées. La liste de ces corrections se -trouve ci-dessous.</p> - -<p>D’autres corrections mineures ont été faites et ne sont pas -référencées.</p> - -<p>La mise en évidence en italique des références de noms d’œuvres ou -de journaux a été harmonisée.</p> - - -<h3>CORRECTIONS</h3> - -<p><a href="#NT_1">P. ii</a> : prefessionnel --> professionnel (… pour l’enseignement professionnel…)</p> - -<p><a href="#NT_6">P. 34</a> : bélitres --> bélîtres (… Ah ! les marauds ! les faquins ! les bélîtres !…)</p> - -<p><a href="#NT_7">P. 66</a> : le --> la (… l’éducation publique, la meilleure de toutes…)</p> - -<p><a href="#NT_8">P. 77</a> : déchiffer --> déchiffrer (… ce qu’il en faut pour déchiffrer les Institutes…)</p> - -<p><a href="#NT_10">P. 94</a> : petillante --> pétillante (… la malice pétillante de mademoiselle Fix…)</p> - -<p><a href="#NT_11">P. 101</a> : et cœtera --> et cætera (… je vous fais grâce des et cætera…)</p> - -<p><a href="#NT_12">P. 127</a> : quoiqué --> quoique (… quoique la proportion dans laquelle…)</p> - -<p><a href="#NT_13">P. 129</a> : ecouvrer --> recouvrer (… est de recouvrer la santé…)</p> - -<p><a href="#NT_15">P. 144</a> : veûle --> veule (… assez poltron, assez veule…)</p> - -<p><a href="#NT_16">P. 146</a> : absurbe --> absurde (… il est absurde de confier…)</p> - -<p><a href="#NT_20">P. 161</a> : armée --> armé (… Le maître, armé d’une longue baguette…)</p> - -<p><a href="#NT_22">P. 179</a> : saint père --> saint-père (… contre le gouvernement du saint-père…)</p> - -<p><a href="#NT_25">P. 233</a> : M. Dolfus --> M. Dollfus (… est un homme de l’étoffe de M. Dollfus…)</p> - -<p><a href="#NT_27">P. 257</a> : trés-respectueux --> très-respectueux (… à votre très-dévoué et très-respectueux…)</p> - -<p><a href="#NT_30">P. 273</a> : chef d’œuvre --> chef-d’œuvre (… massacrent un chef-d’œuvre…)</p> - -<p><a href="#NT_31">P. 279</a> : venge --> vengent (… afin que votre sanction et le grand jour du musée me vengent…)</p> - -<p><a href="#NT_32">P. 292</a> : millons --> millions (… Budget de 102 millions…)</p> - -<p><a href="#NT_33">P. 329</a> : ntolérables --> intolérables (… des démangeaisons intolérables…)</p> - -<p><a href="#NT_35">P. 360</a> : snpprimés --> supprimés (… tous les conseils municipaux seraient supprimés…)</p> - -<p><a href="#NT_36">P. 363</a> : le --> la (… avec toute la population…)</p> - -<p><a href="#NT_38">P. 376</a> : générale --> générales (… les assemblées générales de l’Europe…)</p> - -<p><a href="#NT_39">P. 393</a> : chére --> chère (… ma chère cousine…)</p> - -<p>La capitalisation des noms propres a été harmonisée (la Providence, -la Chambre, les Chambres, le Conseil d’État, la Constitution, le -Code (civil), la Manufacture des tabacs, le Catéchisme poissard, -l’École des Beaux-Arts).</p> - -<p>L’accentuation des lettres capitales a été harmonisée (APÔTRES, -DÎNER, l’Église, AOÛT).</p> - - -<h3>VARIANTES ORTHOGRAPHIQUES INCHANGÉES</h3> - -<p>Quévilly et Quevilly.</p> - -<p><a href="#NT_40">P. 228</a> : die (… quoi qu’on die.) est un archaïsme de dise.</p> - -<p>Antidémocratique et anti-démocratique.</p> -</div> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES D'UN BON JEUNE HOMME À SA COUSINE MADELEINE ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> diff --git a/old/66927-h/images/cover.jpg b/old/66927-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index c62b8f7..0000000 --- a/old/66927-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/66927-h/images/i_001.jpg b/old/66927-h/images/i_001.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 14d2c60..0000000 --- a/old/66927-h/images/i_001.jpg +++ /dev/null |
