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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: De l'Allemagne; t.1 - -Author: Germaine de Staël-Holstein - -Release Date: December 11, 2021 [eBook #66924] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The Internet - Archive/Canadian Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'ALLEMAGNE; T.1 *** - - - - - - DE - - L’ALLEMAGNE - - - [Illustration] - - (Autographe de Mᵐᵉ de Staël, communiqué par M. Charavay) - - - - - AUXERRE-PARIS.--IMPRIMERIE A. LANIER - - - - - Mᵐᵉ DE STAËL - - - DE - - L’Allemagne - - - _TOME PREMIER_ - - [Illustration] - - PARIS - - ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR - - 26, RUE RACINE, 26 - - _Tous Droits réservés_ - - - - - _NOTICE SUR MADAME DE STAËL_ - - -_Anne-Louise-Germaine Necker, née à Paris en 1766, était la fille du -célèbre ministre français; sa mère douée d’un caractère très ferme -l’éleva sévèrement, et, jeune enfant, l’admit dans son salon à entendre -les conversations sérieuses et instructives de gens tels que Buffon, -Marmontel, Grimm, etc._ - -_En 1785 elle avait épousé le baron de Staël-Holstein, diplomate -suédois, qui devint ambassadeur à Paris, mais cette union ne fut pas -heureuse._ - -_Le début de Mᵐᵉ de Staël dans la littérature date de 1788 par des_ -Lettres sur J.-J. Rousseau, _où elle montre un grand enthousiasme pour -le philosophe genevois_. - -_Lorsqu’éclata la Révolution, elle accepta d’abord les réformes avec -admiration, mais bientôt son ardeur se refroidit, et elle présenta même -un plan d’évasion des Tuileries. En 1792 et l’année suivante, après la -mort du roi, elle présenta au gouvernement révolutionnaire une défense -en faveur de Marie-Antoinette. Après le 9 thermidor, elle publia une -brochure qui fut remarquée_: Réflexions sur la paix adressées à M. Pitt -et aux Français. _Sous le Directoire, elle exerça, par son salon et par -ses écrits, une grande influence, soutint les directeurs, et fit rentrer -Talleyrand aux affaires. Elle était l’âme du_ Cercle constitutionnel -_dont Benjamin Constant était l’orateur. De bonne heure elle avait -pressenti Bonaparte et son ambition, aussi le Premier Consul l’exila, en -1802, à quarante lieues de Paris; mais elle préféra se retirer en -Allemagne, à Weimar, où elle connut Gœthe, Wieland et Schiller._ - -_La mort de son père, pour qui elle professait un véritable culte, la -rappela à Coppet en 1804. Pour se distraire de sa douleur, elle voyagea -en Italie et y composa_ Corinne, _son célèbre roman. Cette œuvre -indisposa vivement Napoléon, qui en composa lui-même, dit-on, une -critique insérée au_ Moniteur. _Retournée en Allemagne en 1808, Mᵐᵉ de -Staël mit la dernière main à son livre_ de l’Allemagne. _Elle vint -incognito à Paris pour en surveiller l’impression; mais Fouché, le chef -de la police, eut vent de l’affaire. Le livre fut livré au pilon et ne -put être réimprimé qu’en 1814. Quant à Mᵐᵉ de Staël, elle reçut l’ordre -de quitter Paris dans les trois jours. Le gouvernement impérial rendit -la prison de Coppet de plus en plus étroite et eut soin d’en éloigner -tous les amis de Mᵐᵉ de Staël. Celle-ci réussit cependant à s’échapper -en 1812. Dès lors elle habita successivement Vienne, Moscou, -Saint-Pétersbourg, la Suède et enfin Londres, suscitant partout la -coalition contre Napoléon, et poursuivant la revendication d’une somme -de deux millions due à son père, somme qui lui fut restituée par le -gouvernement de Louis XVIII._ - -_Elle ne rentra en France qu’en 1815 et mourut à Paris deux ans après, -au retour d’un dernier voyage en Italie, où elle avait été pour rétablir -sa santé. On apprit alors qu’elle s’était remariée, mais secrètement, -avec M. de Rocca, jeune officier qu’elle avait connu à Genève. De son -premier mariage elle avait eu trois enfants, deux fils et une fille. -Celle-ci épousa M. de Broglie, pair de France. Des deux fils, l’un -mourut fort jeune; l’autre, le baron de Staël (1790-1827), s’occupa -d’agronomie, d’études philanthropiques et donna une édition des_ Œuvres -_de sa mère._ - -_Mᵐᵉ de Staël peut passer comme un de nos plus grands écrivains; on -trouve chez elle de la profondeur et une érudition variée, jointes à -beaucoup de finesse et à une grande connaissance du monde. Outre les -œuvres déjà citées, il convient d’ajouter:_ Delphine _(1802)_; -Considérations sur la Révolution française _(1818), et plusieurs -brochures qui ne furent pas étrangères au ressentiment de Napoléon à son -égard._ - - - - -PRÉFACE - - -_Ce 1ᵉʳ octobre 1813._ - -En 1810, je donnai le manuscrit de cet ouvrage sur l’Allemagne au -libraire qui avait imprimé _Corinne_. Comme j’y manifestais les mêmes -opinions, et que j’y gardais le même silence sur le gouvernement actuel -des Français que dans mes écrits précédents, je me flattai qu’il me -serait aussi permis de le publier; toutefois, peu de jours après l’envoi -de mon manuscrit, il parut un décret sur la liberté de la presse d’une -nature très singulière; il y était dit, «qu’aucun ouvrage ne pourrait -être imprimé sans avoir été examiné par des censeurs». Soit; on était -accoutumé en France, sous l’ancien régime, à se soumettre à la censure; -l’esprit public marchait alors dans le sens de la liberté et rendait une -telle gêne peu redoutable; mais un petit article, à la fin du nouveau -règlement, disait que «lorsque les censeurs auraient examiné un ouvrage -et permis sa publication, les libraires seraient en effet autorisés à -l’imprimer, mais que le ministre de la police aurait alors le droit de -le supprimer tout entier, s’il le jugeait convenable». Ce qui veut dire, -que telles ou telles formes seraient adoptées, jusqu’à ce qu’on jugeât à -propos de ne plus les suivre: une loi n’était pas nécessaire pour -décréter l’absence des lois, il valait mieux s’en tenir au simple fait -du pouvoir absolu. - -Mon libraire cependant prit sur lui la responsabilité de la publication -de mon livre, en le soumettant à la censure, et notre accord fut ainsi -conclu. Je vins à quarante lieues de Paris pour suivre l’impression de -cet ouvrage, et c’est là que pour la dernière fois j’ai respiré l’air de -France. Je m’étais interdit dans ce livre, comme on le verra, toute -réflexion sur l’état politique de l’Allemagne; je me supposais à -cinquante années du temps présent, mais le temps présent ne permet pas -qu’on l’oublie. Plusieurs censeurs examinèrent mon manuscrit; ils -supprimèrent les diverses phrases que j’ai rétablies, en les désignant -par des notes; enfin, à ces phrases près, ils permirent l’impression du -livre tel que je le publie maintenant, car je n’ai cru devoir y rien -changer. Il me semble curieux de montrer quel est un ouvrage qui peut -attirer maintenant en France sur la tête de son auteur la persécution la -plus cruelle. - -Au moment où cet ouvrage allait paraître, et lorsqu’on avait déjà tiré -les dix mille exemplaires de la première édition, le ministre de la -police, connu sous le nom du général Savary, envoya ses gendarmes chez -le libraire, avec ordre de mettre en pièces toute l’édition, et -d’établir des sentinelles aux diverses issues du magasin, dans la -crainte qu’un seul exemplaire de ce dangereux écrit ne pût s’échapper. -Un commissaire de police fut chargé de surveiller cette expédition, dans -laquelle le général Savary obtint aisément la victoire; et ce pauvre -commissaire est, dit-on, mort des fatigues qu’il a éprouvées, en -s’assurant avec trop de détail de la destruction d’un si grand nombre de -volumes, ou plutôt de leur transformation en un carton parfaitement -blanc, sur lequel aucune trace de la raison humaine n’est restée; la -valeur intrinsèque de ce carton, estimée à vingt louis, est le seul -dédommagement que le libraire ait obtenu du général ministre. - -Au moment où l’on anéantissait mon livre à Paris, je reçus à la campagne -l’ordre de livrer la copie sur laquelle on l’avait imprimé, et de -quitter la France dans les vingt-quatre heures. Je ne connais guère que -les conscrits, à qui vingt-quatre heures suffisent pour se mettre en -voyage; j’écrivis donc au ministre de la police qu’il me fallait huit -jours pour faire venir de l’argent et ma voiture. Voici la lettre qu’il -me répondit: - - -POLICE GÉNÉRALE - -CABINET DU MINISTRE - -_Paris, 3 octobre 1810._ - -«J’ai reçu, madame, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de -m’écrire. Monsieur votre fils a dû vous apprendre que je ne voyais pas -d’inconvénients à ce que vous retardassiez votre départ de sept à huit -jours: je désire qu’ils suffisent aux arrangements qui vous restent à -prendre, parce que je ne puis vous en accorder davantage. - -«Il ne faut point rechercher la cause de l’ordre que je vous ai signifié -dans le silence que vous avez gardé à l’égard de l’empereur dans votre -dernier ouvrage, ce serait une erreur; il ne pouvait pas y trouver de -place qui fût digne de lui; mais votre exil est une conséquence -naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis plusieurs -années. Il m’a paru que l’air de ce pays-ci ne vous convenait point, et -nous n’en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les -peuples que vous admirez. - -«Votre dernier ouvrage n’est point français; c’est moi qui en ai arrêté -l’impression. Je regrette la perte qu’il va faire éprouver au libraire, -mais il ne m’est pas possible de le laisser paraître. - -«Vous savez, madame, qu’il ne vous avait été permis de sortir de Coppet -que parce que vous aviez exprimé le désir de passer en Amérique. Si mon -prédécesseur vous a laissé habiter le département de Loir-et-Cher, vous -n’avez pas dû regarder cette tolérance comme une révocation des -dispositions qui avaient été arrêtées à votre égard. Aujourd’hui vous -m’obligez à les faire exécuter strictement, et il ne faut vous en -prendre qu’à vous-même. - -«Je mande à M. Corbigny[1] de tenir la main à l’exécution de l’ordre que -je lui ai donné, lorsque le délai que je vous accorde sera expiré. - -«Je suis aux regrets, madame, que vous m’ayez contraint de commencer ma -correspondance avec vous par une mesure de rigueur; il m’aurait été plus -agréable de n’avoir qu’à vous offrir des témoignages de la haute -considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, - -«MADAME, -«Votre très humble et très obéissant serviteur, -_Signé_: LE DUC DE ROVIGO. - -_Madame de Staël._ - -«_P.-S._--J’ai des raisons, madame, pour vous indiquer les ports de -Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les seuls ports -dans lesquels vous pouvez vous embarquer: je vous invite à me faire -connaître celui que vous aurez choisi[2]». - - - * * * * * - -J’ajouterai quelques réflexions à cette lettre déjà, ce me semble, assez -curieuse par elle-même.--Il m’a paru, dit le général Savary, que _l’air -de ce pays ne vous convenait pas_; quelle gracieuse manière d’annoncer à -une femme alors, hélas! mère de trois enfants, à la fille d’un homme qui -a servi la France avec tant de foi, qu’on la bannit, à jamais, du lieu -de sa naissance, sans qu’il lui soit permis de réclamer d’aucune manière -contre une peine réputée la plus cruelle après la condamnation à mort! -Il existe un vaudeville français dans lequel un huissier, se vantant de -sa politesse envers ceux qu’il conduit en prison, dit: - - Aussi je suis aimé de tous ceux que j’arrête. - -Je ne sais si telle était l’intention du général Savary. - -Il ajoute que _les Français n’en sont pas réduits à prendre pour modèles -les peuples que j’admire_. Ces peuples, ce sont les Anglais d’abord, et, -à plusieurs égards, les Allemands. Toutefois je ne crois pas qu’on -puisse m’accuser de ne pas aimer la France. Je n’ai que trop montré le -regret d’un séjour où je conserve tant d’objets d’affection, où ceux qui -me sont chers me plaisent tant! Mais de cet attachement peut-être trop -vif pour une contrée si brillante et pour ses spirituels habitants, il -ne s’ensuivait point qu’il dût m’être interdit d’admirer l’Angleterre. -On l’a vue, comme un chevalier armé pour la défense de l’ordre social, -préserver l’Europe pendant dix années de l’anarchie, et pendant dix -autres du despotisme. Son heureuse constitution fut, au commencement de -la révolution, le but des espérances et des efforts des Français; mon -âme en est restée où la leur était alors. - -A mon retour dans la terre de mon père, le préfet de Genève me défendit -de m’en éloigner à plus de quatre lieues. Je me permis un jour d’aller -jusqu’à dix, dans le simple but d’une promenade; aussitôt les gendarmes -coururent après moi, l’on défendit au maître de poste de me donner des -chevaux, et l’on eût dit que le salut de l’État dépendait d’une aussi -faible existence que la mienne. Je me résignai cependant encore à cet -emprisonnement dans toute sa rigueur, quand un dernier coup me le rendit -tout à fait insupportable. Quelques-uns de mes amis furent exilés, parce -qu’ils avaient eu la générosité de venir me voir; c’en était trop: -porter avec soi la contagion du malheur, ne pas oser se rapprocher de -ceux qu’on aime, craindre de leur écrire, de prononcer leur nom, être -l’objet tour à tour, ou des preuves d’affection qui font trembler pour -ceux qui vous les donnent, ou des bassesses raffinées que la terreur -inspire, c’était une situation à laquelle il fallait se soustraire si -l’on voulait encore vivre! - -On me disait, pour adoucir mon chagrin, que ces persécutions -continuelles étaient une preuve de l’importance qu’on attachait à moi; -j’aurais pu répondre que je n’avais mérité - - Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité. - -Mais je ne me laissai point aller aux consolations données à mon -amour-propre, car je savais qu’il n’est personne maintenant en France, -depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, qui ne puisse être trouvé -digne d’être rendu malheureux. On me tourmenta dans tous les intérêts de -ma vie, dans tous les points sensibles de mon caractère, et l’autorité -condescendit à se donner la peine de me bien connaître pour mieux me -faire souffrir. Ne pouvant donc désarmer cette autorité par le simple -sacrifice de mon talent, et résolue à ne lui en pas offrir le servage, -je crus sentir au fond de mon cœur ce que m’aurait conseillé mon père, -et je partis. - -Il m’importe, je le crois, de faire connaître au public ce livre -calomnié, ce livre, source de tant de peines: et quoique le général -Savary m’ait déclaré dans sa lettre que mon ouvrage _n’était pas -français_, comme je me garde bien de voir en lui le représentant de la -France, c’est aux Français tels que je les ai connus que j’adresserai -avec confiance un écrit où j’ai tâché, selon mes forces, de relever la -gloire des travaux de l’esprit humain. - -L’Allemagne, par sa situation géographique, peut être considérée comme -le cœur de l’Europe, et la grande association continentale ne saurait -retrouver son indépendance que par celle de ce pays. La différence des -langues, les limites naturelles, les souvenirs d’une même histoire, tout -contribue à créer parmi les hommes ces grands individus qu’on appelle -des nations; de certaines proportions leur sont nécessaires pour -exister, de certaines qualités les distinguent; et si l’Allemagne était -réunie à la France, il s’ensuivrait aussi que la France serait réunie à -l’Allemagne, et que les Français de Hambourg, comme les Français de -Rome, altéreraient par degrés le caractère des compatriotes de Henri IV: -les vaincus, à la longue, modifieraient les vainqueurs, et tous -finiraient par y perdre. - -J’ai dit dans mon ouvrage que les Allemands _n’étaient pas une nation_; -et certes ils donnent au monde maintenant d’héroïques démentis à cette -crainte. Mais ne voit-on pas cependant quelques pays germaniques -s’exposer, en combattant contre leurs compatriotes, au mépris de leurs -alliés mêmes, les Français? Ces auxiliaires, dont on hésite à prononcer -le nom, comme s’il était temps encore de le cacher à la postérité; ces -auxiliaires, dis-je, ne sont conduits ni par l’opinion ni même par -l’intérêt, encore moins par l’honneur; mais une peur imprévoyante a -précipité leurs gouvernements vers le plus fort, sans réfléchir qu’ils -étaient eux-mêmes la cause de cette force devant laquelle ils se -prosternaient. - -Les Espagnols, à qui l’on peut appliquer ce beau vers anglais de -Southey: - - And those who suffer bravely save mankind, - -_et ceux qui souffrent bravement sauvent l’espèce humaine_; les -Espagnols se sont vus réduits à ne posséder que Cadix, et ils n’auraient -pas plus consenti alors au joug des étrangers, que depuis qu’ils ont -atteint la barrière des Pyrénées, et qu’ils sont défendus par le -caractère antique et le génie moderne de lord Wellington. Mais, pour -accomplir ces grandes choses, il fallait une persévérance que -l’événement ne saurait décourager. Les Allemands ont eu souvent le tort -de se laisser convaincre par les revers. Les individus doivent se -résigner à la destinée, mais jamais les nations; car ce sont elles qui -seules peuvent commander à cette destinée: une volonté de plus, et le -malheur serait dompté. - -La soumission d’un peuple à un autre est contre nature. Qui croirait -maintenant à la possibilité d’entamer l’Espagne, la Russie, -l’Angleterre, la France? Pourquoi n’en serait-il pas de même de -l’Allemagne? Si les Allemands pouvaient encore être asservis, leur -infortune déchirerait le cœur; mais on serait toujours tenté de leur -dire, comme mademoiselle de Mancini à Louis XIV: _Vous êtes roi, sire, -et vous pleurez!_--Vous êtes une nation, et vous pleurez! - -Le tableau de la littérature et de la philosophie semble bien étranger -au moment actuel; cependant il sera peut-être doux à cette pauvre et -noble Allemagne de se rappeler ses richesses intellectuelles au milieu -des ravages de la guerre. Il y a trois ans que je désignais la Prusse et -les pays du Nord qui l’environnent comme _la patrie de la pensée_; en -combien d’actions généreuses cette pensée ne s’est-elle pas transformée! -ce que les philosophes mettaient en système s’accomplit, et -l’indépendance de l’âme fondera celle des États. - - - - -OBSERVATIONS GÉNÉRALES - - -On peut rapporter l’origine des principales nations de l’Europe à trois -grandes races différentes: la race latine, la race germanique, et la -race esclavonne. Les Italiens, les Français, les Espagnols et les -Portugais ont reçu des Romains leur civilisation et leur langage; les -Allemands, les Suisses, les Anglais, les Suédois, les Danois et les -Hollandais sont des peuples teutoniques; enfin, parmi les Esclavons, les -Polonais et les Russes occupent le premier rang. Les nations dont la -culture intellectuelle est d’origine latine, sont plus anciennement -civilisées que les autres; elles ont pour la plupart hérité de l’habile -sagacité des Romains dans le maniement des affaires de ce monde. Des -institutions sociales, fondées sur la religion païenne, ont précédé chez -elles l’établissement du christianisme; et quand les peuples du Nord -sont venus les conquérir, ces peuples ont adopté, à beaucoup d’égards, -les mœurs du pays dont ils étaient les vainqueurs. - -Ces observations doivent sans doute être modifiées d’après les climats, -les gouvernements et les faits de chaque histoire. La puissance -ecclésiastique a laissé des traces ineffaçables en Italie. Les longues -guerres avec les Arabes ont fortifié les habitudes militaires et -l’esprit entreprenant des Espagnols; mais en général cette partie de -l’Europe, dont les langues dérivent du latin, et qui a été initiée de -bonne heure dans la politique de Rome, porte le caractère d’une vieille -civilisation qui, dans l’origine, était païenne. On y trouve moins de -penchant pour les idées abstraites que chez les nations germaniques; on -s’y entend mieux aux plaisirs et aux intérêts terrestres, et ces -peuples, comme leurs instituteurs, les Romains, savent seuls pratiquer -l’art de la domination. - -Les nations germaniques ont presque toujours résisté au joug des -Romains; elles ont été civilisées plus tard, et seulement par le -christianisme; elles ont passé immédiatement d’une sorte de barbarie à -la société chrétienne: les temps de la chevalerie, l’esprit du moyen âge -sont leurs souvenirs les plus vifs; et quoique les savants de ces pays -aient étudié les auteurs grecs et latins, plus même que ne l’ont fait -les nations latines, le génie naturel aux écrivains allemands est d’une -couleur ancienne plutôt qu’antique; leur imagination se plaît dans les -vieilles tours, dans les créneaux, au milieu des guerriers, des -sorcières et des revenants; et les mystères d’une nature rêveuse et -solitaire forment le principal charme de leurs poésies. - -L’analogie qui existe entre les nations teutoniques ne saurait être -méconnue. La dignité sociale que les Anglais doivent à leur constitution -leur assure, il est vrai, parmi ces nations, une supériorité décidée; -néanmoins les mêmes traits de caractère se retrouvent constamment parmi -les divers peuples d’origine germanique. L’indépendance et la loyauté -signalèrent de tout temps ces peuples; ils ont été toujours bons et -fidèles, et c’est à cause de cela même peut-être que leurs écrits -portent une empreinte de mélancolie; car il arrive souvent aux nations, -comme aux individus, de souffrir pour leurs vertus. - -La civilisation des Esclavons ayant été plus moderne et plus précipitée -que celle des autres peuples, on voit plutôt en eux jusqu’à présent -l’imitation que l’originalité: ce qu’ils ont d’européen est français; ce -qu’ils ont d’asiatique est trop peu développé pour que leurs écrivains -puissent encore manifester le véritable caractère qui leur serait -naturel. Il n’y a donc dans l’Europe littéraire que deux grandes -divisions très marquées; la littérature imitée des anciens, et celle qui -doit sa naissance à l’esprit du moyen âge; la littérature qui, dans son -origine, a reçu du paganisme sa couleur et son charme, et la littérature -dont l’impulsion et le développement appartiennent à une religion -essentiellement spiritualiste. - -On pourrait dire avec raison que les Français et les Allemands sont aux -deux extrémités de la chaîne morale, puisque les uns considèrent les -objets extérieurs comme le mobile de toutes les idées, et les autres, -les idées comme le mobile de toutes les impressions. Ces deux nations -cependant s’accordent assez bien sous les rapports sociaux; mais il n’en -est point de plus opposées dans leur système littéraire et -philosophique. L’Allemagne intellectuelle n’est presque pas connue de la -France: bien peu d’hommes de lettres parmi nous s’en sont occupés. Il -est vrai qu’un beaucoup plus grand nombre la juge. Cette agréable -légèreté, qui fait prononcer sur ce qu’on ignore, peut avoir de -l’élégance quand on parle, mais non quand on écrit. Les Allemands ont le -tort de mettre souvent dans la conversation ce qui ne convient qu’aux -livres; les Français ont quelquefois aussi celui de mettre dans les -livres ce qui ne convient qu’à la conversation; et nous avons tellement -épuisé tout ce qui est superficiel que, même pour la grâce, et surtout -pour la variété, il faudrait, ce me semble, essayer d’un peu plus de -profondeur. - -J’ai donc cru qu’il pouvait y avoir quelques avantages à faire connaître -le pays de l’Europe où l’étude et la méditation ont été portées si loin -qu’on peut le considérer comme la patrie de la pensée. Les réflexions -que le pays et les livres m’ont suggérées seront partagées en quatre -sections. La première traitera de l’Allemagne et des mœurs des -Allemands; la seconde, de la littérature et des arts; la troisième, de -la philosophie et de la morale; la quatrième, de la religion et de -l’enthousiasme. Ces divers sujets se mêlent nécessairement les uns avec -les autres. Le caractère national influe sur la littérature; la -littérature et la philosophie sur la religion; et l’ensemble peut seul -faire connaître en entier chaque partie; mais il fallait cependant se -soumettre à une division apparente pour rassembler à la fin tous les -rayons dans le même foyer. - -Je ne me dissimule point que je vais exposer, en littérature comme en -philosophie, des opinions étrangères à celles qui règnent en France; -mais soit qu’elles paraissent justes ou non, soit qu’on les adopte ou -qu’on les combatte, elles donnent toujours à penser. «Car nous n’en -sommes pas, j’imagine, à vouloir élever autour de la France littéraire -la grande muraille de la Chine, pour empêcher les idées du dehors d’y -pénétrer[3]». - -Il est impossible que les écrivains allemands, ces hommes les plus -instruits et les plus méditatifs de l’Europe, ne méritent pas qu’on -accorde un moment d’attention à leur littérature et à leur philosophie. -On oppose à l’une qu’elle n’est pas de bon goût, et à l’autre qu’elle -est pleine de folies. Il se pourrait qu’une littérature ne fût pas -conforme à notre législation du bon goût, et qu’elle contînt des idées -nouvelles dont nous puissions nous enrichir en les modifiant à notre -manière. C’est ainsi que les Grecs nous ont valu Racine, et Shakespeare -plusieurs des tragédies de Voltaire. La stérilité dont notre littérature -est menacée ferait croire que l’esprit français lui-même a besoin -maintenant d’être renouvelé par une sève plus vigoureuse; et comme -l’élégance de la société nous préservera toujours de certaines fautes, -il nous importe surtout de retrouver la source des grandes beautés. - -Après avoir repoussé la littérature des Allemands au nom du bon goût, on -croit pouvoir aussi se débarrasser de leur philosophie au nom de la -raison. Le bon goût et la raison sont des paroles qu’il est toujours -agréable de prononcer, même au hasard; mais peut-on de bonne foi se -persuader que des écrivains d’une érudition immense, et qui connaissent -tous les livres français aussi bien que nous-mêmes, s’occupent depuis -vingt années de pures absurdités? - -Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions nouvelles -d’impiété, et les siècles incrédules les accusent non moins facilement -de folie. Dans le seizième siècle, Galilée a été livré à l’inquisition -pour avoir dit que la terre tournait; et dans le dix-huitième, -quelques-uns ont voulu faire passer J.-J. Rousseau pour un dévot -fanatique. Les opinions qui diffèrent de l’esprit dominant, quel qu’il -soit, scandalisent toujours le vulgaire: l’étude et l’examen peuvent -seuls donner cette libéralité de jugement, sans laquelle il est -impossible d’acquérir des lumières nouvelles, ou de conserver même -celles qu’on a; car on se soumet à de certaines idées reçues, non comme -à des vérités, mais comme au pouvoir; et c’est ainsi que la raison -humaine s’habitue à la servitude, dans le champ même de la littérature -et de la philosophie. - - - - -DE L’ALLEMAGNE - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -DE L’ALLEMAGNE ET DES MŒURS DES ALLEMANDS. - - - - -CHAPITRE PREMIER - -_De l’aspect de l’Allemagne._ - - -La multitude et l’étendue des forêts indiquent une civilisation encore -nouvelle: le vieux sol du Midi ne conserve presque plus d’arbres, et le -soleil tombe à plomb sur la terre dépouillée par les hommes. L’Allemagne -offre encore quelques traces d’une nature non habitée. Depuis les Alpes -jusqu’à la mer, entre le Rhin et le Danube, vous voyez un pays couvert -de chênes et de sapins, traversé par des fleuves d’une imposante beauté, -et coupé par des montagnes dont l’aspect est très pittoresque; mais de -vastes bruyères, des sables, des routes souvent négligées, un climat -sévère, remplissent d’abord l’âme de tristesse; et ce n’est qu’à la -longue qu’on découvre ce qui peut attacher à ce séjour. - -Le midi de l’Allemagne est très bien cultivé; cependant il y a toujours -dans les plus belles contrées de ce pays quelque chose de sérieux, qui -fait plutôt penser au travail qu’aux plaisirs, aux vertus des habitants -qu’aux charmes de la nature. - -Les débris des châteaux forts, qu’on aperçoit sur le haut des montagnes, -les maisons bâties de terre, les fenêtres étroites, les neiges qui, -pendant l’hiver, couvrent des plaines à perte de vue, causent une -impression pénible. Je ne sais quoi de silencieux, dans la nature et -dans les hommes, resserre d’abord le cœur. Il semble que le temps marche -là plus lentement qu’ailleurs, que la végétation ne se presse pas plus -dans le sol que les idées dans la tête des hommes, et que les sillons -réguliers du laboureur y sont tracés sur une terre pesante. - -Néanmoins, quand on a surmonté ces sensations irréfléchies, le pays et -les habitants offrent à l’observation quelque chose d’intéressant et de -poétique: vous sentez que des âmes et des imaginations douces ont -embelli ces campagnes. Les grands chemins sont plantés d’arbres -fruitiers, placés là pour rafraîchir le voyageur. Les paysages dont le -Rhin est entouré sont superbes presque partout; on dirait que ce fleuve -est le génie tutélaire de l’Allemagne; ses flots sont purs, rapides et -majestueux comme la vie d’un ancien héros: le Danube se divise en -plusieurs branches; les ondes de l’Elbe et de la Sprée se troublent -facilement par l’orage; le Rhin seul est presque inaltérable. Les -contrées qu’il traverse paraissent tout à la fois si sérieuses et si -variées, si fertiles et si solitaires, qu’on serait tenté de croire que -c’est lui-même qui les a cultivées, et que les hommes d’à présent n’y -sont pour rien. Ce fleuve raconte, en passant, les hauts faits des temps -jadis, et l’ombre d’Arminius semble errer encore sur ces rivages -escarpés. - -Les monuments gothiques sont les seuls remarquables en Allemagne; ces -monuments rappellent les siècles de la chevalerie; dans presque toutes -les villes, les musées publics conservent des restes de ces temps-là. On -dirait que les habitants du Nord, vainqueurs du monde, en partant de la -Germanie, y ont laissé leurs souvenirs sous diverses formes, et que le -pays tout entier ressemble au séjour d’un grand peuple qui depuis -longtemps l’a quitté. Il y a dans la plupart des arsenaux des villes -allemandes, des figures de chevaliers en bois peint, revêtus de leur -armure; le casque, le bouclier, les cuissards, les éperons, tout est -selon l’ancien usage, et l’on se promène au milieu de ces morts debout, -dont les bras levés semblent prêts à frapper leurs adversaires, qui -tiennent aussi de même leurs lances en arrêt. Cette image immobile -d’actions jadis si vives cause une impression pénible. C’est ainsi -qu’après les tremblements de terre on a retrouvé des hommes engloutis -qui avaient gardé pendant longtemps encore le dernier geste de leur -dernière pensée. - -L’architecture moderne, en Allemagne, n’offre rien qui mérite d’être -cité; mais les villes sont en général bien bâties, et les propriétaires -les embellissent avec une sorte de soin plein de bonhomie. Les maisons, -dans plusieurs villes, sont peintes en dehors de diverses couleurs: on y -voit des figures de saints, des ornements de tout genre, dont le goût -n’est assurément pas parfait, mais qui varient l’aspect des habitations -et semblent indiquer un désir bienveillant de plaire à ses concitoyens -et aux étrangers. L’éclat et la splendeur d’un palais servent à -l’amour-propre de celui qui le possède; mais la décoration soignée, la -parure et la bonne intention des petites demeures ont quelque chose -d’hospitalier. - -Les jardins sont presque aussi beaux dans quelques parties de -l’Allemagne qu’en Angleterre; le luxe des jardins suppose toujours qu’on -aime la nature. En Angleterre, des maisons très simples sont bâties au -milieu des parcs les plus magnifiques; le propriétaire néglige sa -demeure et pare avec soin la campagne. Cette magnificence et cette -simplicité réunies n’existent sûrement pas au même degré en Allemagne; -cependant, à travers le manque de fortune et l’orgueil féodal, on -aperçoit en tout un certain amour du beau qui, tôt ou tard, doit donner -du goût et de la grâce, puisqu’il en est la véritable source. Souvent, -au milieu des superbes jardins des princes allemands, l’on place des -harpes éoliennes près des grottes entourées de fleurs, afin que le vent -transporte dans les airs des sons et des parfums tout ensemble. -L’imagination des habitants du Nord tâche ainsi de se composer une -nature d’Italie; et pendant les jours brillants d’un été rapide, l’on -parvient quelquefois à s’y tromper. - - - - -CHAPITRE II - -_Des mœurs et du caractère des Allemands._ - - -Quelques traits principaux peuvent seuls convenir également à toute la -nation allemande; car les diversités de ce pays sont telles, qu’on ne -sait comment réunir sous un même point de vue des religions, des -gouvernements, des climats, des peuples mêmes si différents. L’Allemagne -du Midi est, à beaucoup d’égards, tout autre que celle du Nord; les -villes de commerce ne ressemblent point aux villes célèbres par leurs -universités; les petits États diffèrent sensiblement des deux grandes -monarchies, la Prusse et l’Autriche. L’Allemagne était une fédération -aristocratique; cet empire n’avait point un centre commun de lumières et -d’esprit public; il ne formait pas une nation compacte, et le lien -manquait au faisceau. Cette division de l’Allemagne, funeste à sa force -politique, était cependant très favorable aux essais de tout genre que -pouvait tenter le génie et l’imagination. Il y avait une sorte -d’anarchie douce et paisible, en fait d’opinions littéraires et -métaphysiques, qui permettait à chaque homme le développement entier de -sa manière de voir individuelle. - -Comme il n’existe point de capitale où se rassemble la bonne compagnie -de toute l’Allemagne, l’esprit de société y exerce peu de pouvoir; -l’empire du goût et l’arme du ridicule y sont sans influence. La plupart -des écrivains et des penseurs travaillent dans la solitude, ou seulement -entourés d’un petit cercle qu’ils dominent. Ils se laissent aller, -chacun séparément, à tout ce que leur inspire une imagination sans -contrainte; et si l’on peut apercevoir quelques traces de l’ascendant de -la mode en Allemagne, c’est par le désir que chacun éprouve de se -montrer tout à fait différent des autres. En France, au contraire, -chacun aspire à mériter ce que Montesquieu disait de Voltaire: _Il a -plus que personne l’esprit que tout le monde a_. Les écrivains allemands -imiteraient plus volontiers encore les étrangers que leurs compatriotes. - -En littérature, comme en politique, les Allemands ont trop de -considération pour les étrangers, et pas assez de préjugés nationaux. -C’est une qualité dans les individus que l’abnégation de soi-même et -l’estime des autres; mais le patriotisme des nations doit être égoïste. -La fierté des Anglais sert puissamment à leur existence politique; la -bonne opinion que les Français ont d’eux-mêmes a toujours beaucoup -contribué à leur ascendant sur l’Europe; le noble orgueil des Espagnols -les a rendus jadis souverains d’une portion du monde. Les Allemands sont -Saxons, Prussiens, Bavarois, Autrichiens; mais le caractère germanique, -sur lequel devrait se fonder la force de tous, est morcelé comme la -terre même qui a tant de différents maîtres. - -J’examinerai séparément l’Allemagne du Midi et celle du Nord: mais je me -bornerai maintenant aux réflexions qui conviennent à la nation entière. -Les Allemands ont en général de la sincérité et de la fidélité; ils ne -manquent presque jamais à leur parole, et la tromperie leur est -étrangère. Si ce défaut s’introduisait jamais en Allemagne, ce ne -pourrait être que par l’envie d’imiter les étrangers, de se montrer -aussi habile qu’eux, et surtout de n’être pas leur dupe; mais le bon -sens et le bon cœur ramèneraient bientôt les Allemands à sentir qu’on -n’est fort que par sa propre nature, et que l’habitude de l’honnêteté -rend tout à fait incapable, même quand on le veut, de se servir de la -ruse. Il faut, pour tirer parti de l’immoralité, être armé tout à fait à -la légère, et ne pas porter en soi-même une conscience et des scrupules -qui vous arrêtent à moitié chemin, et vous font éprouver d’autant plus -vivement le regret d’avoir quitté l’ancienne route, qu’il vous est -impossible d’avancer hardiment dans la nouvelle. - -Il est aisé, je le crois, de démontrer que, sans la morale, tout est -hasard et ténèbres. Néanmoins on a vu souvent chez les nations latines -une politique singulièrement adroite dans l’art de s’affranchir de tous -les devoirs; mais on peut le dire à la gloire de la nation allemande, -elle a presque l’incapacité de cette souplesse hardie qui fait plier -toutes les vérités pour tous les intérêts, et sacrifie tous les -engagements à tous les calculs. Ses défauts, comme ses qualités, la -soumettent à l’honorable nécessité de la justice. - -La puissance du travail et de la réflexion est aussi l’un des traits -distinctifs de la nation allemande. Elle est naturellement littéraire et -philosophique; toutefois la séparation des classes, qui est plus -prononcée en Allemagne que partout ailleurs, parce que la société n’en -adoucit pas les nuances, nuit à quelques égards à l’esprit proprement -dit. Les nobles y ont trop peu d’idées, et les gens de lettres trop peu -d’habitude des affaires. L’esprit est un mélange de la connaissance des -choses et des hommes; et la société où l’on agit sans but, et pourtant -avec intérêt, est précisément ce qui développe le mieux les facultés les -plus opposées. C’est l’imagination, plus que l’esprit, qui caractérise -les Allemands. J.-P. Richter, l’un de leurs écrivains les plus -distingués, a dit que _l’empire de la mer était aux Anglais, celui de la -terre aux Français, et celui de l’air aux Allemands_: en effet, on -aurait besoin, en Allemagne, de donner un centre et des bornes à cette -éminente faculté de penser, qui s’élève et se perd dans le vague, -pénètre et disparaît dans la profondeur, s’anéantit à force -d’impartialité, se confond à force d’analyse, enfin manque de certains -défauts qui puissent servir de circonscription à ses qualités. - -On a beaucoup de peine à s’accoutumer, en sortant de France, à la -lenteur et à l’inertie du peuple allemand; il ne se presse jamais, il -trouve des obstacles à tout; vous entendez dire en Allemagne _c’est -impossible_, cent fois contre une en France. Quand il est question -d’agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les difficultés; et leur -respect pour la puissance vient plus encore de ce qu’elle ressemble à la -destinée, que d’aucun motif intéressé. Les gens du peuple ont des formes -assez grossières, surtout quand on veut heurter leur manière d’être -habituelle; ils auraient naturellement, plus que les nobles, cette -sainte antipathie pour les mœurs, les coutumes et les langues -étrangères, qui fortifie dans tous les pays le lien national. L’argent -qu’on leur offre ne dérange pas leur façon d’agir, la peur ne les en -détourne pas; ils sont très capables enfin de cette fixité en toutes -choses, qui est une excellente donnée pour la morale; car l’homme que la -crainte et plus encore l’espérance mettent sans cesse en mouvement, -passe aisément d’une opinion à l’autre, quand son intérêt l’exige. - -Dès que l’on s’élève un peu au-dessus de la dernière classe du peuple -en Allemagne, on s’aperçoit aisément de cette vie intime, de cette -poésie de l’âme qui caractérise les Allemands. Les habitants des villes -et des campagnes, les soldats et les laboureurs, savent presque tous la -musique; il m’est arrivé d’entrer dans de pauvres maisons noircies par -la fumée de tabac, et d’entendre tout à coup non seulement la maîtresse, -mais le maître du logis, improviser sur le clavecin, comme les Italiens -improvisent en vers. L’on a soin, presque partout, que, les jours de -marché, il y ait des joueurs d’instruments à vent sur le balcon de -l’hôtel-de-ville qui domine la place publique: les paysans des environs -participent ainsi à la douce jouissance du premier des arts. Les -écoliers se promènent dans les rues, le dimanche, en chantant les -psaumes en chœur. On raconte que Luther fit souvent partie de ce chœur, -dans sa première jeunesse. J’étais à Eisenach, petite ville de Saxe, un -jour d’hiver si froid, que les rues mêmes étaient encombrées de neige; -je vis une longue suite de jeunes gens en manteau noir, qui traversaient -la ville en célébrant les louanges de Dieu. Il n’y avait qu’eux dans la -rue, car la rigueur des frimas en écartait tout le monde, et ces voix, -presque aussi harmonieuses que celles du midi, en se faisant entendre au -milieu d’une nature si sévère, causaient d’autant plus -d’attendrissement. Les habitants de la ville n’osaient, par ce froid -terrible, ouvrir leurs fenêtres; mais on apercevait, derrière les -vitraux, des visages tristes ou sereins, jeunes ou vieux, qui recevaient -avec joie les consolations religieuses que leur offrait cette douce -mélodie. - -Les pauvres Bohèmes, alors qu’ils voyagent, suivis de leurs femmes et de -leurs enfants, portent sur leur dos une mauvaise harpe, d’un bois -grossier, dont ils tirent des sons harmonieux. Ils en jouent quand ils -se reposent au pied d’un arbre, sur les grands chemins, ou lorsque -auprès des maisons de poste ils tâchent d’intéresser les voyageurs par -le concert ambulant de leur famille errante. Les troupeaux, en Autriche, -sont gardés par des bergers qui jouent des airs charmants sur des -instruments simples et sonores. Ces airs s’accordent parfaitement avec -l’impression douce et rêveuse que produit la campagne. - -La musique instrumentale est aussi généralement cultivée en Allemagne -que la musique vocale en Italie; la nature a plus fait à cet égard, -comme à tant d’autres, pour l’Italie que pour l’Allemagne; il faut du -travail pour la musique instrumentale, tandis que le ciel du Midi suffit -pour rendre les voix belles: mais néanmoins les hommes de la classe -laborieuse ne pourraient jamais donner à la musique le temps qu’il faut -pour l’apprendre, s’ils n’étaient organisés pour la savoir. Les peuples -naturellement musiciens reçoivent, par l’harmonie, des sensations et des -idées que leur situation rétrécie et leurs occupations vulgaires ne leur -permettraient pas de connaître autrement. - -Les paysannes et les servantes, qui n’ont pas assez d’argent pour se -parer, ornent leur tête et leurs bras de quelques fleurs, pour qu’au -moins l’imagination ait sa part dans leur vêtement: d’autres un peu plus -riches mettent les jours de fête un bonnet d’étoffe d’or d’assez mauvais -goût, et qui contraste avec la simplicité du reste de leur costume; mais -ce bonnet, que leur mères ont aussi porté, rappelle les anciennes mœurs; -et la parure cérémonieuse avec laquelle les femmes du peuple honorent le -dimanche a quelque chose de grave qui intéresse en leur faveur. - -Il faut aussi savoir gré aux Allemands de la bonne volonté qu’ils -témoignent par les révérences respectueuses et la politesse remplie de -formalités que les étrangers ont si souvent tournées en ridicule. Ils -auraient aisément pu remplacer, par des manières froides et -indifférentes, la grâce et l’élégance qu’on les accusait de ne pouvoir -atteindre: le dédain impose toujours silence à la moquerie; car c’est -surtout aux efforts inutiles qu’elle s’attache; mais les caractères -bienveillants aiment mieux s’exposer à la plaisanterie que de s’en -préserver par l’air hautain et contenu qu’il est si facile à tout le -monde de se donner. - -On est frappé sans cesse, en Allemagne, du contraste qui existe entre -les sentiments et les habitudes, entre les talents et les goûts: la -civilisation et la nature semblent ne s’être pas encore bien amalgamées -ensemble. Quelquefois les hommes très vrais sont affectés dans leurs -expressions et dans leur physionomie, comme s’ils avaient quelque chose -à cacher: quelquefois au contraire la douceur de l’âme n’empêche pas la -rudesse dans les manières: souvent même cette opposition va plus loin -encore, et la faiblesse du caractère se fait voir à travers un langage -et des formes dures. L’enthousiasme pour les arts et la poésie se réunit -à des habitudes assez vulgaires dans la vie sociale. Il n’est point de -pays où les hommes de lettres, où les jeunes gens qui étudient dans les -universités, connaissent mieux les langues anciennes de l’antiquité; -mais il n’en est point toutefois où les usages surannés subsistent plus -généralement encore. Les souvenirs de la Grèce, le goût des beaux-arts, -semblent y être arrivés par correspondance; mais les institutions -féodales, les vieilles coutumes des Germains y sont toujours en honneur, -quoique, malheureusement pour la puissance militaire du pays, elles n’y -aient plus la même force. - -Il n’est point d’assemblage plus bizarre que l’aspect guerrier de -l’Allemagne entière, les soldats que l’on rencontre à chaque pas, et le -genre de vie casanier qu’on y mène. On y craint les fatigues et les -intempéries de l’air, comme si la nation n’était composée que de -négociants ou d’hommes de lettres; et toutes les institutions cependant -tendent et doivent tendre à donner à la nation des habitudes militaires. -Quand les peuples du Nord bravent les inconvénients de leur climat, ils -s’endurcissent singulièrement contre tous les genres de maux: le soldat -russe en est la preuve. Mais quand le climat n’est qu’à demi rigoureux, -et qu’il est encore possible d’échapper aux injures du ciel par des -précautions domestiques, ces précautions mêmes rendent les hommes plus -sensibles aux souffrances physiques de la guerre. - -Les poêles, la bière et la fumée de tabac forment autour des gens du -peuple, en Allemagne, une sorte d’atmosphère lourde et chaude dont ils -n’aiment pas à sortir. Cette atmosphère nuit à l’activité, qui est au -moins aussi nécessaire à la guerre que le courage; les résolutions sont -lentes, le découragement est facile, parce qu’une existence d’ordinaire -assez triste ne donne pas beaucoup de confiance dans la fortune. -L’habitude d’une manière d’être paisible et réglée prépare si mal aux -chances multipliées du hasard, qu’on se soumet plus volontiers à la mort -qui vient avec méthode qu’à la vie aventureuse. - -La démarcation des classes, beaucoup plus positive en Allemagne qu’elle -ne l’était en France, devait anéantir l’esprit militaire parmi les -bourgeois: cette démarcation n’a dans le fait rien d’offensant; car, je -le répète, la bonhomie se mêle à tout en Allemagne, même à l’orgueil -aristocratique; et les différences de rang se réduisent à quelques -privilèges de cour, à quelques assemblées qui ne donnent pas assez de -plaisir pour mériter de grands regrets: rien n’est amer, dans quelque -rapport que ce puisse être, lorsque la société, et par elle le ridicule, -ont peu de puissance. Les hommes ne peuvent se faire un véritable mal à -l’âme que par la fausseté ou la moquerie: dans un pays sérieux et vrai, -il y a toujours de la justice et du bonheur. Mais la barrière qui -séparait, en Allemagne, les nobles des citoyens, rendait nécessairement -la nation entière moins belliqueuse. - -L’imagination, qui est la qualité dominante de l’Allemagne artiste et -littéraire, inspire la crainte du péril, si l’on ne combat pas ce -mouvement naturel par l’ascendant de l’opinion et l’exaltation de -l’honneur. En France déjà même autrefois, le goût de la guerre était -universel; et les gens du peuple risquaient volontiers leur vie, comme -un moyen de l’agiter, et d’en sentir moins le poids. C’est une grande -question de savoir si les affections domestiques, l’habitude de la -réflexion, la douceur même de l’âme, ne portent pas à redouter la mort; -mais si toute la force d’un État consiste dans son esprit militaire, il -importe d’examiner quelles sont les causes qui ont affaibli cet esprit -dans la nation allemande. - -Trois mobiles principaux conduisent d’ordinaire les hommes au combat: -l’amour de la patrie et de la liberté, l’amour de la gloire, et le -fanatisme de la religion. Il n’y a point un grand amour pour la patrie -dans un empire divisé depuis plusieurs siècles, où les Allemands -combattaient contre les Allemands, presque toujours excités par une -impulsion étrangère: l’amour de la gloire n’a pas beaucoup de vivacité -là où il n’y a point de centre, point de capital, point de société. -L’espèce d’impartialité, luxe de la justice, qui caractérise les -Allemands, les rend beaucoup plus susceptibles de s’enflammer pour les -pensées abstraites que pour les intérêts de la vie; le général qui perd -une bataille est plus sûr d’obtenir l’indulgence que celui qui la gagne -ne l’est d’être vivement applaudi; entre les succès et les revers, il -n’y a pas assez de différence au milieu d’un tel peuple pour animer -vivement l’ambition. - -La religion vit, en Allemagne, au fond des cœurs, mais elle y a -maintenant un caractère de rêverie et d’indépendance qui n’inspire pas -l’énergie nécessaire aux sentiments exclusifs. Le même isolement -d’opinions, d’individus et d’États, si nuisible à la force de l’empire -germanique, se retrouve aussi dans la religion: un grand nombre de -sectes diverses partagent l’Allemagne; et la religion catholique -elle-même, qui, par sa nature, exerce une discipline uniforme et sévère, -est interprétée cependant par chacun à sa manière. Le lien politique et -social des peuples, un même gouvernement, un même culte, les mêmes lois, -les mêmes intérêts, une littérature classique, une opinion dominante, -rien de tout cela n’existe chez les Allemands; chaque État en est plus -indépendant, chaque science mieux cultivée; mais la nation entière est -tellement subdivisée, qu’on ne sait à quelle partie de l’empire ce nom -même de nation doit être accordé. - -L’amour de la liberté n’est point développé chez les Allemands; ils -n’ont appris ni par la jouissance, ni par la privation, le prix qu’on -peut y attacher. Il y a plusieurs exemples de gouvernements fédératifs -qui donnent à l’esprit public autant de force que l’unité dans le -gouvernement; mais ce sont des associations d’États égaux et de citoyens -libres. La fédération allemande était composée de forts et de faibles, -de citoyens et de serfs, de rivaux et même d’ennemis; c’étaient -d’anciens éléments combinés par les circonstances, et respectés par les -hommes. - -La nation est persévérante et juste; et son équité et sa loyauté -empêchent qu’aucune institution, fût-elle vicieuse, ne puisse y faire de -mal. Louis de Bavière, partant pour l’armée, confia l’administration de -ses États à son rival, Frédéric le Beau, alors son prisonnier, et il se -trouva bien de cette confiance qui, dans ce temps, n’étonna personne. -Avec de telles vertus, on ne craignait pas les inconvénients de la -faiblesse, ou de la complication des lois; la probité des individus y -suppléait. - -L’indépendance même dont on jouissait en Allemagne, sous presque tous -les rapports, rendait les Allemands indifférents à la liberté: -l’indépendance est un bien, la liberté une garantie; et précisément -parce que personne n’était froissé en Allemagne, ni dans ses droits, ni -dans ses jouissances, on ne sentait pas le besoin d’un ordre de choses -qui maintînt ce bonheur. Les tribunaux de l’empire promettaient une -justice sûre, quoique lente, contre tout acte arbitraire; et la -modération des souverains et la sagesse de leurs peuples ne donnaient -presque jamais lieu à des réclamations: on ne croyait donc pas avoir -besoin de fortifications constitutionnelles, quand on ne voyait point -d’agresseurs. - -On a raison de s’étonner que le code féodal ait subsisté presque sans -altération parmi des hommes si éclairés; mais comme dans l’exécution de -ces lois défectueuses en elles-mêmes il n’y avait point d’injustice, -l’égalité dans l’application consolait de l’inégalité dans le principe. -Les vieilles chartes, les anciens privilèges de chaque ville, toute -cette histoire de famille qui fait le charme et la gloire des petits -États, était singulièrement chère aux Allemands; mais ils négligeaient -la grande puissance nationale qu’il importait tant de fonder, au milieu -des colosses européens. - -Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu capables de réussir -dans tout ce qui exige de l’adresse et de l’habileté: tout les inquiète, -tout les embarrasse, et ils ont autant besoin de méthode dans les -actions que d’indépendance dans les idées. Les Français, au contraire, -considèrent les actions avec la liberté de l’art, et les idées avec -l’asservissement de l’usage. Les Allemands, qui ne peuvent souffrir le -joug des règles en littérature, voudraient que tout leur fût tracé -d’avance en fait de conduite. Ils ne savent pas traiter avec les hommes; -et moins on leur donne à cet égard l’occasion de se décider par -eux-mêmes, plus ils sont satisfaits. - -Les institutions politiques peuvent seules former le caractère d’une -nation; la nature du gouvernement de l’Allemagne était presque en -opposition avec les lumières philosophiques des Allemands. De là vient -qu’ils réunissent la plus grande audace de pensée au caractère le plus -obéissant. La prééminence de l’état militaire et les distinctions de -rang les ont accoutumés à la soumission la plus exacte dans les -rapports de la vie sociale; ce n’est pas servilité, c’est régularité -chez eux que l’obéissance; ils sont scrupuleux dans l’accomplissement -des ordres qu’ils reçoivent, comme si tout ordre était un devoir. - -Les hommes éclairés de l’Allemagne se disputent avec vivacité le domaine -des spéculations, et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais ils -abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le réel de -la vie. «Ce réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des acquéreurs -qui portent ensuite le trouble et la gêne dans l’empire même de -l’imagination[4]». L’esprit des Allemands et leur caractère paraissent -n’avoir aucune communication ensemble: l’un ne peut souffrir de bornes, -l’autre se soumet à tous les jougs; l’un est très entreprenant, l’autre -très timide; enfin, les lumières de l’un donnent rarement de la force à -l’autre, et cela s’explique facilement. L’étendue des connaissances dans -les temps modernes ne fait qu’affaiblir le caractère, quand il n’est pas -fortifié par l’habitude des affaires et l’exercice de la volonté. Tout -voir et tout comprendre est une grande raison d’incertitude; et -l’énergie de l’action ne se développe que dans ces contrées libres et -puissantes, où les sentiments patriotiques sont dans l’âme comme le sang -dans les veines, et ne se glacent qu’avec la vie[5]. - - - - -CHAPITRE III - -_Les femmes._ - - -La nature et la société donnent aux femmes une grande habitude de -souffrir, et l’on ne saurait nier, ce me semble, que de nos jours elles -ne vaillent, en général, mieux que les hommes. Dans une époque où le mal -universel est l’égoïsme, les hommes, auxquels tous les intérêts positifs -se rapportent, doivent avoir moins de générosité, moins de sensibilité -que les femmes; elles ne tiennent à la vie que par les liens du cœur, et -lorsqu’elles s’égarent, c’est encore par un sentiment qu’elles sont -entraînées: leur personnalité est toujours à deux, tandis que celle de -l’homme n’a que lui-même pour but. On leur rend hommage par les -affections qu’elles inspirent, mais celles qu’elles accordent sont -presque toujours des sacrifices. La plus belle des vertus, le -dévouement, est leur jouissance et leur destinée; nul bonheur ne peut -exister pour elles que par le reflet de la gloire et des prospérités -d’un autre: enfin, vivre hors de soi-même, soit par les idées, soit par -les sentiments, soit surtout par les vertus, donne à l’âme un sentiment -habituel d’élévation. - -Dans les pays où les hommes sont appelés par les institutions politiques -à exercer toutes les vertus militaires et civiles qu’inspire l’amour de -la patrie, ils reprennent la supériorité qui leur appartient; ils -rentrent avec éclat dans leurs droits de maîtres du monde: mais -lorsqu’ils sont condamnés de quelque manière à l’oisiveté, ou à la -servitude, ils tombent d’autant plus bas qu’ils devaient s’élever plus -haut. La destinée des femmes reste toujours la même, c’est leur âme -seule qui la fait, les circonstances politiques n’y influent en rien. -Lorsque les hommes ne savent pas, ou ne peuvent pas employer dignement -et noblement leur vie, la nature se venge sur eux des dons mêmes qu’ils -en ont reçus; l’activité du corps ne sert plus qu’à la paresse de -l’esprit, la force de l’âme devient de la rudesse; et le jour se passe -dans des exercices et des amusements vulgaires, les chevaux, la chasse, -les festins, qui conviendraient comme délassement, mais qui abrutissent -comme occupations. Pendant ce temps, les femmes cultivent leur esprit, -et le sentiment et la rêverie conservent dans leur âme l’image de tout -ce qui est noble et beau. - -Les femmes allemandes ont un charme qui leur est tout à fait -particulier, un son de voix touchant, des cheveux blonds, un teint -éblouissant; elles sont modestes, mais moins timides que les Anglaises; -on voit qu’elles ont rencontré moins souvent des hommes qui leur fussent -supérieurs, et qu’elles ont d’ailleurs moins à craindre les jugements -sévères du public. Elles cherchent à plaire par la sensibilité, à -intéresser par l’imagination; la langue de la poésie et des beaux-arts -leur est connue; elles font de la coquetterie avec de l’enthousiasme, -comme on en fait en France avec de l’esprit et de la plaisanterie. La -loyauté parfaite qui distingue le caractère des Allemands rend l’amour -moins dangereux pour le bonheur des femmes, et peut-être -s’approchent-elles de ce sentiment avec plus de confiance, parce qu’il -est revêtu de couleurs romanesques, et que le dédain et l’infidélité y -sont moins à redouter qu’ailleurs. - -L’amour est une religion en Allemagne, mais une religion poétique, qui -tolère trop volontiers tout ce que la sensibilité peut excuser. On ne -saurait le nier, la facilité du divorce, dans les provinces -protestantes, porte atteinte à la sainteté du mariage. On y change aussi -paisiblement d’époux que s’il s’agissait d’arranger les incidents d’un -drame; le bon naturel des hommes et des femmes fait qu’on ne mêle point -d’amertume à ces faciles ruptures, et, comme il y a chez les Allemands -plus d’imagination que de vraie passion, les événements les plus -bizarres s’y passent avec une tranquillité singulière; cependant, c’est -ainsi que les mœurs et le caractère perdent toute consistance; l’esprit -paradoxal ébranle les institutions les plus sacrées, et l’on n’y a sur -aucun sujet des règles assez fixes. - -On peut se moquer avec raison des ridicules de quelques femmes -allemandes, qui s’exaltent sans cesse jusqu’à l’affectation, et dont les -doucereuses expressions effacent tout ce que l’esprit et le caractère -peuvent avoir de piquant et de prononcé; elles ne sont pas franches, -sans pourtant être fausses; seulement elles ne voient ni ne jugent rien -avec vérité, et les événements réels passent devant leurs yeux comme de -la fantasmagorie. Quand il leur arrive d’être légères, elles conservent -encore la teinte de _sentimentalité_ qui est en honneur dans leur pays. -Une femme allemande disait avec une expression mélancolique: «Je ne sais -à quoi cela tient, mais les absents me passent de l’âme». Une Française -aurait exprimé cette idée plus gaîment, mais le fond eût été le même. - -Ces ridicules, qui font exception, n’empêchent pas que parmi les femmes -allemandes il n’y en ait beaucoup dont les sentiments sont vrais et les -manières simples. Leur éducation soignée et la pureté d’âme qui leur est -naturelle, rendent l’empire qu’elles exercent doux et soutenu; elles -vous inspirent chaque jour plus d’intérêt pour tout ce qui est grand et -généreux, plus de confiance dans tous les genres d’espoir, et savent -repousser l’aride ironie qui souffle un vent de mort sur les jouissances -du cœur. Néanmoins on trouve très rarement chez les Allemandes la -rapidité d’esprit qui anime l’entretien et met en mouvement toutes les -idées; ce genre de plaisir ne se rencontre guère que dans les sociétés -de Paris les plus piquantes et les plus spirituelles. Il faut l’élite -d’une capitale française pour donner ce rare amusement: partout -ailleurs on ne trouve d’ordinaire que de l’éloquence en public, ou du -charme dans l’intimité. La conversation, comme talent, n’existe qu’en -France; dans les autres pays, elle ne sert qu’à la politesse, à la -discussion ou à l’amitié: en France, c’est un art auquel l’imagination -et l’âme sont sans doute fort nécessaires, mais qui a pourtant aussi, -quand on le veut, des secrets pour suppléer à l’absence de l’une et de -l’autre. - - - - -CHAPITRE IV - -_De l’influence de l’esprit de chevalerie sur l’amour et l’honneur._ - - -La chevalerie est pour les modernes ce que les temps héroïques étaient -pour les anciens; tous les nobles souvenirs des nations européennes s’y -rattachent. A toutes les grandes époques de l’histoire, les hommes ont -eu pour principe universel d’action un enthousiasme quelconque. Ceux -qu’on appelait des héros, dans les siècles les plus reculés, avaient -pour but de civiliser la terre; les traditions confuses qui nous les -représentent comme domptant les monstres des forêts, font sans doute -allusion aux premiers périls dont la société naissante était menacée, et -dont les soutiens de son organisation encore nouvelle la préservaient. -Vint ensuite l’enthousiasme de la patrie: il inspira tout ce qui s’est -fait de grand et de beau chez les Grecs et chez les Romains: cet -enthousiasme s’affaiblit quand il n’y eut plus de patrie, et peu de -siècles après la chevalerie lui succéda. La chevalerie consistait dans -la défense du faible, dans la loyauté des combats, dans le mépris de la -ruse, dans cette charité chrétienne qui cherchait à mêler l’humanité -même à la guerre, dans tous les sentiments enfin qui substituèrent le -culte de l’honneur à l’esprit féroce des armes. C’est dans le Nord que -la chevalerie prit naissance, mais c’est dans le midi de la France -qu’elle s’est embellie par le charme de la poésie et de l’amour. Les -Germains avaient de tout temps respecté les femmes, mais ce furent les -Français qui cherchèrent à leur plaire; les Allemands avaient aussi -leurs chanteurs d’amour (_Minnesinger_), mais rien ne peut être comparé -à nos trouvères et à nos troubadours; et c’était peut-être à cette -source que nous devions puiser une littérature vraiment nationale. -L’esprit de la mythologie du Nord avait beaucoup plus de rapport que le -paganisme des anciens Gaulois avec le christianisme, et néanmoins il -n’est point de pays où les chrétiens aient été de plus nobles -chevaliers, et les chevaliers de meilleurs chrétiens qu’en France. - -Les croisades réunirent les gentilshommes de tous les pays, et firent de -l’esprit de chevalerie comme une sorte de patriotisme européen, qui -remplissait du même sentiment toutes les âmes. Le régime féodal, cette -institution politique triste et sévère, mais qui consolidait, à quelques -égards, l’esprit de la chevalerie, en le transformant en lois, le régime -féodal, dis-je, s’est maintenu en Allemagne jusqu’à nos jours: il a été -détruit en France par le cardinal de Richelieu, et, depuis cette époque -jusqu’à la Révolution, les Français ont tout à fait manqué d’une source -d’enthousiasme. Je sais qu’on dira que l’amour de leurs rois en était -une; mais en supposant qu’un tel sentiment pût suffire à une nation, il -tient tellement à la personne même du souverain, que pendant le règne du -régent et de Louis XV, il eût été difficile, je pense, qu’il fît faire -rien de grand aux Français. L’esprit de chevalerie, qui brillait encore -par étincelles sous Louis XIV, s’éteignit après lui, et fut remplacé, -comme le dit un historien piquant et spirituel[6], par _l’esprit de -fatuité_, qui lui est entièrement opposé. Loin de protéger les femmes, -la fatuité cherche à les perdre; loin de dédaigner la ruse, elle s’en -sert contre ces êtres faibles qu’elle s’enorgueillit de tromper, et met -la profanation dans l’amour à la place du culte. - -Le courage même, qui servait jadis de garant à la loyauté, ne fut plus -qu’un moyen brillant de s’en affranchir; car il n’importait pas d’être -vrai, mais il fallait seulement tuer en duel celui qui aurait prétendu -qu’on ne l’était pas; et l’empire de la société, dans le grand monde, -fit disparaître la plupart des vertus de la chevalerie. La France se -trouvait alors sans aucun genre d’enthousiasme; et comme il en faut un -aux nations pour ne pas se corrompre et se dissoudre, c’est sans doute -ce besoin naturel qui tourna, dès le milieu du dernier siècle, tous les -esprits vers l’amour de la liberté. - -La marche philosophique du genre humain paraît donc devoir se diviser en -quatre ères différentes: les temps héroïques, qui fondèrent la -civilisation; le patriotisme, qui fit la gloire de l’antiquité; la -chevalerie, qui fut la religion guerrière de l’Europe; et l’amour de la -liberté, dont l’histoire a commencé vers l’époque de la réformation. - -L’Allemagne, si l’on en excepte quelques cours avides d’imiter la -France, ne fut point atteinte par la fatuité, l’immoralité et -l’incrédulité, qui, depuis la régence, avaient altéré le caractère -naturel des Français. La féodalité conservait encore chez les Allemands -des maximes de chevalerie. On s’y battait en duel, il est vrai, moins -souvent qu’en France, parce que la nation germanique n’est pas aussi -vive que la nation française, et que toutes les classes du peuple ne -participent pas, comme en France, au sentiment de la bravoure; mais -l’opinion publique était plus sévère en général sur tout ce qui tenait à -la probité. Si un homme avait manqué de quelque manière aux lois de la -morale, dix duels par jour ne l’auraient relevé dans l’estime de -personne. On a vu beaucoup d’hommes de bonne compagnie, en France, qui, -accusés d’une action condamnable, répondaient: _Il se peut que cela soit -mal, mais personne, du moins, n’osera me le dire en face._ Il n’y a -point de propos qui suppose une plus grande dépravation; car où en -serait la société humaine, s’il suffisait de se tuer les uns les autres -pour avoir le droit de se faire d’ailleurs tout le mal possible; de -manquer à sa parole, de mentir, pourvu qu’on n’osât pas vous dire: «Vous -en avez menti»; enfin, de séparer la loyauté de la bravoure, et de -transformer le courage en un moyen d’impunité sociale? - -Depuis que l’esprit chevaleresque s’était éteint en France, depuis qu’il -n’y avait plus de Godefroy, de Saint Louis, de Bayard qui protégeassent -la faiblesse, et se crussent liés par une parole comme par des chaînes -indissolubles, j’oserai dire, contre l’opinion reçue, que la France a -peut-être été, de tous les pays du monde, celui où les femmes étaient le -moins heureuses par le cœur. On appelait la France le paradis des -femmes, parce qu’elles y jouissaient d’une grande liberté; mais cette -liberté même venait de la facilité avec laquelle on se détachait -d’elles. Le Turc qui renferme sa femme, lui prouve au moins par là -qu’elle est nécessaire à son bonheur: l’homme à bonnes fortunes, tel que -le dernier siècle nous en a fourni tant d’exemples, choisit les femmes -pour victimes de sa vanité; et cette vanité ne consiste pas seulement à -les séduire, mais à les abandonner. Il faut qu’il puisse indiquer avec -des paroles légères et inattaquables en elles-mêmes, que telle femme l’a -aimé et qu’il ne s’en soucie plus. «Mon amour-propre me crie: _Fais-la -mourir de chagrin_», disait un ami du baron de Bezenval, et cet ami lui -parut très regrettable, quand une mort prématurée l’empêcha de suivre ce -beau dessein. _On se lasse de tout, mon ange_, écrit M. de La Clos, dans -un roman qui fait frémir par les raffinements d’immoralité qu’il -décèle. Enfin, dans ces temps où l’on prétendait que l’amour régnait en -France, il me semble que la galanterie mettait les femmes, pour ainsi -dire, hors la loi. Quand leur règne d’un moment était passé, il n’y -avait pour elles ni générosité, ni reconnaissance, ni même pitié. L’on -contrefaisait les accents de l’amour pour les faire tomber dans le -piège, comme le crocodile qui imite la voix des enfants pour attirer -leurs mères. - -Louis XIV, si vanté par sa galanterie chevaleresque, ne se montra-t-il -pas le plus dur des hommes, dans sa conduite envers la femme dont il -avait été le plus aimé, madame de La Vallière? Les détails qu’on en lit -dans les mémoires de Madame sont affreux. Il navra de douleur l’âme -infortunée qui n’avait respiré que pour lui, et vingt années de larmes -au pied de la croix purent à peine cicatriser les blessures que le cruel -dédain du monarque avait faites. Rien n’est si barbare que la vanité; et -comme la société, le bon ton, la mode, le succès, mettent singulièrement -en jeu cette vanité, il n’est aucun pays où le bonheur des femmes soit -plus en danger que celui où tout dépend de ce qu’on appelle l’opinion, -et où chacun apprend des autres ce qu’il est de bon goût de sentir. - -Il faut l’avouer, les femmes ont fini par prendre part à l’immoralité -qui détruisait leur véritable empire: en valant moins, elles ont moins -souffert. Cependant, à quelques exceptions près, la vertu des femmes -dépend toujours de la conduite des hommes. La prétendue légèreté des -femmes vient de ce qu’elles ont peur d’être abandonnées: elles se -précipitent dans la honte par crainte de l’outrage. - -L’amour est une passion beaucoup plus sérieuse en Allemagne qu’en -France. La poésie, les beaux-arts, la philosophie même, et la religion, -ont fait de ce sentiment un culte terrestre qui répand un noble charme -sur la vie. Il n’y a point eu dans ce pays, comme en France, des écrits -licencieux qui circulaient dans toutes les classes, et détruisaient le -sentiment chez les gens du monde, et la moralité chez les gens du -peuple. Les Allemands ont cependant, il faut en convenir, plus -d’imagination que de sensibilité; et leur loyauté seule répond de leur -constance. Les Français, en général, respectent les devoirs positifs; -les Allemands se croient plus engagés par les affections que par les -devoirs. Ce que nous avons dit sur la facilité du divorce en est la -preuve; chez eux l’amour est plus sacré que le mariage. C’est par une -honorable délicatesse, sans doute, qu’ils sont surtout fidèles aux -promesses que les lois ne garantissent pas: mais celles que les lois -garantissent sont plus importantes pour l’ordre social. - -L’esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, pour ainsi dire -passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyauté se retrouve -dans tous les rapports intimes; mais cette énergie sévère, qui -commandait aux hommes tant de sacrifices, aux femmes tant de vertus, et -faisait de la vie entière une œuvre sainte où dominait toujours la même -pensée, cette énergie chevaleresque des temps jadis n’a laissé dans -l’Allemagne qu’une empreinte effacée. Rien de grand ne s’y fera -désormais que par l’impulsion libérale qui a succédé dans l’Europe à la -chevalerie. - - - - -CHAPITRE V - -_De l’Allemagne méridionale._ - - -Il était assez généralement reconnu qu’il n’y avait de littérature que -dans le nord de l’Allemagne, et que les habitants du midi se livraient -aux jouissances de la vie physique, pendant que les contrées -septentrionales goûtaient plus exclusivement celles de l’âme. Beaucoup -d’hommes de génie sont nés dans le midi, mais ils se sont formés dans le -nord. On trouve non loin de la Baltique les plus beaux établissements, -les savants et les hommes de lettres les plus distingués; et depuis -Weimar jusqu’à Kœnigsberg, depuis Kœnigsberg jusqu’à Copenhague, les -brouillards et les frimas semblent l’élément naturel des hommes d’une -imagination forte et profonde. - -Il n’est point de pays qui ait plus besoin que l’Allemagne de s’occuper -de littérature; car la société y offrant peu de charmes, et les -individus n’ayant pas pour la plupart cette grâce et cette vivacité que -donne la nature dans les pays chauds, il en résulte que les Allemands ne -sont aimables que quand ils sont supérieurs, et qu’il leur faut du génie -pour avoir beaucoup d’esprit. - -La Franconie, la Souabe et la Bavière, avant la réunion illustre de -l’académie actuelle à Munich, étaient des pays singulièrement lourds et -monotones: point d’arts, la musique exceptée, peu de littérature; un -accent rude qui se prêtait difficilement à la prononciation des langues -latines; point de société; de grandes réunions qui ressemblaient à des -cérémonies plutôt qu’à des plaisirs; une politesse obséquieuse envers -une aristocratie sans élégance; de la bonté, de la loyauté dans toutes -les classes; mais une certaine raideur souriante, qui ôte tout à la fois -l’aisance et la dignité. On ne doit donc pas s’étonner des jugements -qu’on a portés, des plaisanteries qu’on a faites sur l’ennui de -l’Allemagne. Il n’y a que les villes littéraires qui puissent vraiment -intéresser, dans un pays où la société n’est rien, et la nature peu de -chose. - -On aurait peut-être cultivé les lettres dans le midi de l’Allemagne avec -autant de succès que dans le nord, si les souverains avaient mis à ce -genre d’étude un véritable intérêt; cependant, il faut en convenir, les -climats tempérés sont plus propres à la société qu’à la poésie. Lorsque -le climat n’est ni sévère ni beau, quand on vit sans avoir rien à -craindre ni à espérer du ciel, on ne s’occupe guère que des intérêts -positifs de l’existence. Ce sont les délices du Midi, ou les rigueurs du -Nord, qui ébranlent fortement l’imagination. Soit qu’on lutte contre la -nature ou qu’on s’enivre de ses dons, la puissance de la création n’en -est pas moins forte, et réveille en nous le sentiment des beaux-arts, ou -l’instinct des mystères de l’âme. - -L’Allemagne méridionale, tempérée sous tous les rapports, se maintient -dans un état de bien-être monotone, singulièrement nuisible à l’activité -des affaires comme à celle de la pensée. Le plus vif désir des habitants -de cette contrée paisible et féconde, c’est de continuer à exister comme -ils existent; et que fait-on avec ce seul désir? Il ne suffit pas même -pour conserver ce dont on se contente. - - - - -CHAPITRE VI - -_De l’Autriche_[7]. - - -Les littérateurs du nord de l’Allemagne ont accusé l’Autriche de -négliger les sciences et les lettres; on a même fort exagéré l’espèce de -gêne que la censure y établissait. S’il n’y a pas eu de grands hommes -dans la carrière littéraire en Autriche, ce n’est pas autant à la -contrainte qu’au manque d’émulation qu’il faut l’attribuer. - -C’est un pays si calme, un pays où l’aisance est si tranquillement -assurée à toutes les classes de citoyens, qu’on n’y pense pas beaucoup -aux jouissances intellectuelles. On y fait plus pour le devoir que pour -la gloire; les récompenses de l’opinion y sont si ternes, et ses -punitions si douces, que, sans le mobile de la conscience, il n’y aurait -pas de raison pour agir vivement dans aucun sens. - -Les exploits militaires devaient être l’intérêt principal des habitants -d’une monarchie qui s’est illustrée par des guerres continuelles; et -cependant la nation autrichienne s’était tellement livrée au repos et -aux douceurs de la vie, que les événements publics eux-mêmes n’y -faisaient pas grand bruit, jusqu’au moment où ils pouvaient réveiller le -patriotisme; et ce sentiment est calme dans un pays où il n’y a que du -bonheur. L’on trouve en Autriche beaucoup de choses excellentes, mais -peu d’hommes vraiment supérieurs, car il n’y est pas fort utile de -valoir mieux qu’un autre; on n’est pas envié pour cela, mais oublié, ce -qui décourage encore plus. L’ambition persiste dans le désir d’obtenir -des places, le génie se lasse de lui-même; le génie, au milieu de la -société, est une douleur, une fièvre intérieure, dont il faudrait se -faire traiter comme d’un mal, si les récompenses de la gloire n’en -adoucissaient pas les peines. - -En Autriche et dans le reste de l’Allemagne, on plaide toujours par -écrit, et jamais à haute voix. Les prédicateurs sont suivis, parce qu’on -observe les pratiques de religion; mais ils n’attirent point par leur -éloquence; les spectacles sont extrêmement négligés, surtout la -tragédie. L’administration est conduite avec beaucoup de sagesse et de -justice; mais il y a tant de méthode en tout, qu’à peine si l’on peut -s’apercevoir de l’influence des hommes. Les affaires se traitent d’après -un certain ordre de numéros que rien au monde ne dérange. Des règles -invariables en décident, et tout se passe dans un silence profond; ce -silence n’est pas l’effet de la terreur, car, que peut-on craindre dans -un pays où les vertus du monarque et les principes de l’équité dirigent -tout? mais le profond repos des esprits comme des âmes ôte tout intérêt -à la parole. Le crime ou le génie, l’intolérance ou l’enthousiasme, les -passions ou l’héroïsme ne troublent ni n’exaltent l’existence. Le -cabinet autrichien a passé dans le dernier siècle pour très astucieux; -ce qui ne s’accorde guère avec le caractère allemand en général; mais -souvent on prend pour une politique profonde ce qui n’est que -l’alternative de l’ambition et de la faiblesse. L’histoire attribue -presque toujours aux individus comme aux gouvernements plus de -combinaison qu’ils n’en ont eu. - -L’Autriche, réunissant dans son sein des peuples très divers, tels que -les Bohêmes, les Hongrois, etc., n’a point cette unité si nécessaire à -une monarchie; néanmoins la grande modération des maîtres de l’État a -fait depuis longtemps un lien pour tous de l’attachement à un seul. -L’empereur d’Allemagne était tout à la fois souverain de son propre -pays, et chef constitutionnel de l’empire. Sous ce dernier rapport, il -avait à ménager des intérêts divers et des lois établies, et prenait, -comme magistrat impérial, une habitude de justice et de prudence qu’il -reportait ensuite dans le gouvernement de ses États héréditaires. La -nation bohême et hongroise, les Tyroliens et les Flamands, qui -composaient autrefois la monarchie, ont tous plus de vivacité naturelle -que les véritables Autrichiens; ceux-ci s’occupent sans cesse de l’art -de modérer, au lieu de celui d’encourager. Un gouvernement équitable, -une terre fertile, une nation riche et sage, tout devait leur faire -croire qu’il ne fallait que se maintenir pour être bien, et qu’on -n’avait besoin en aucun genre du secours extraordinaire des talents -supérieurs. On peut s’en passer en effet dans les temps paisibles de -l’histoire; mais que faire sans eux dans les grandes luttes? - -L’esprit du catholicisme qui dominait à Vienne, quoique toujours avec -sagesse, avait pourtant écarté, sous le règne de Marie-Thérèse, ce qu’on -appelait les lumières du dix-huitième siècle. Joseph II vint ensuite, -et prodigua toutes ces lumières à un État qui n’était préparé ni au bien -ni au mal qu’elles peuvent faire. Il réussit momentanément dans ce qu’il -voulait, parce qu’il ne rencontra point en Autriche de passion vive, ni -pour ni contre ses désirs; «mais après sa mort il ne resta rien de ce -qu’il avait établi[8]», parce que rien ne dure que ce qui vient -progressivement. - -L’industrie, le bien vivre et les jouissances domestiques sont les -intérêts principaux de l’Autriche; malgré la gloire qu’elle s’est -acquise par la persévérance et la valeur de ses troupes, l’esprit -militaire n’a pas vraiment pénétré dans toutes les classes de la nation. -Ses armées sont pour elle comme des forteresses ambulantes, mais il n’y -a guère plus d’émulation dans cette carrière que dans toutes les autres; -les officiers les plus probes sont en même temps les plus braves; ils y -ont d’autant plus de mérite, qu’il en résulte rarement pour eux un -avancement brillant et rapide. On se fait presque un scrupule en -Autriche de favoriser les hommes supérieurs, et l’on aurait pu croire -quelquefois que le gouvernement voulait pousser l’équité plus loin que -la nature, et traiter d’une égale manière le talent et la médiocrité. - -L’absence d’émulation a sans doute un avantage, c’est qu’elle apaise la -vanité; mais souvent aussi la fierté même s’en ressent, et l’on finit -par n’avoir plus qu’un orgueil commode, auquel l’extérieur seul suffit -en tout. - -C’était aussi, ce me semble, un mauvais système que d’interdire l’entrée -des livres étrangers. Si l’on pouvait conserver dans un pays l’énergie -du treizième et du quatorzième siècle, en le garantissant des écrits du -dix-huitième, ce serait peut-être un grand bien; mais comme il faut -nécessairement que les opinions et les lumières de l’Europe pénètrent -au milieu d’une monarchie qui est au centre même de cette Europe, c’est -un inconvénient de ne les y laisser arriver qu’à demi; car ce sont les -plus mauvais écrits qui se font jour. Les livres remplis de -plaisanteries immorales et de principes égoïstes amusent le vulgaire, et -sont toujours connus de lui: et les lois prohibitives n’ont tout leur -effet que contre les ouvrages philosophiques, qui élèvent l’âme et -étendent les idées. La contrainte que ces lois imposent est précisément -ce qu’il faut pour favoriser la paresse de l’esprit, mais non pour -conserver l’innocence du cœur. - -Dans un pays où tout mouvement est difficile; dans un pays où tout -inspire une tranquillité profonde, le plus léger obstacle suffit pour ne -rien faire, pour ne rien écrire, et, si l’on le veut même, pour ne rien -penser. Qu’y a-t-il de mieux que le bonheur? dira-t-on. Il faut savoir -néanmoins ce qu’on entend par ce mot. Le bonheur consiste-t-il dans les -facultés qu’on développe, ou dans celles qu’on étouffe? Sans doute un -gouvernement est toujours digne d’estime, quand il n’abuse point de son -pouvoir, et ne sacrifie jamais la justice à son intérêt; mais la -félicité du sommeil est trompeuse; de grands revers peuvent la troubler; -et pour tenir plus aisément et plus doucement les rênes, il ne faut pas -engourdir les coursiers. - -Une nation peut très facilement se contenter des biens communs de la -vie, le repos et l’aisance; et des penseurs superficiels prétendront que -tout l’art social se borne à donner au peuple ces biens. Il en faut -pourtant de plus nobles pour se croire une patrie. Le sentiment -patriotique se compose des souvenirs que les grands hommes ont laissés, -de l’admiration qu’inspirent les chefs-d’œuvre du génie national, enfin -de l’amour que l’on ressent pour les institutions, la religion et la -gloire de son pays. Toutes ces richesses de l’âme sont les seules que -ravirait un joug étranger; mais si l’on s’en tenait uniquement aux -jouissances matérielles, le même sol, quel que fut son maître, ne -pourrait-il pas toujours les procurer? - -L’on craignait à tort, dans le dernier siècle, en Autriche, que la -culture des lettres n’affaiblît l’esprit militaire. Rodolphe de -Habsbourg détacha de son cou la chaîne d’or qu’il portait, pour en -décorer un poète alors célèbre. Maximilien fit écrire un poème sous sa -dictée. Charles-Quint savait et cultivait presque toutes les langues. Il -y avait jadis sur la plupart des trônes de l’Europe des souverains -instruits dans tous les genres, et qui trouvaient dans les connaissances -littéraires une nouvelle source de grandeur d’âme. Ce ne sont ni les -lettres ni les sciences qui nuiront jamais à l’énergie du caractère. -L’éloquence rend plus brave, la bravoure rend plus éloquent; tout ce qui -fait battre le cœur pour une idée généreuse, double la véritable force -de l’homme, sa volonté: mais l’égoïsme systématique, dans lequel on -comprend quelquefois sa famille comme un appendice de soi-même, mais la -philosophie, vulgaire au fond, quelque élégante qu’elle soit dans les -formes, qui porte à dédaigner tout ce qu’on appelle des illusions, -c’est-à-dire le dévouement et l’enthousiasme; voilà le genre de lumière -redoutable pour les vertus nationales, voilà celles cependant que la -censure ne saurait écarter d’un pays entouré par l’atmosphère du -dix-huitième siècle: l’on ne peut échapper à ce qu’il y a de pervers -dans les écrits qu’en laissant arriver de toutes parts ce qu’ils -contiennent de grand et de libre. - -On défendait à Vienne de représenter Don Carlos, parce qu’on ne voulait -pas y tolérer son amour pour Elisabeth. Dans Jeanne d’Arc, de Schiller, -on faisait d’Agnès Sorel la femme légitime de Charles VII. Il n’était -pas permis à la bibliothèque publique de donner à lire l’Esprit des -Lois: mais, au milieu de cette gêne, les romans de Crébillon circulaient -dans les mains de tout le monde; les ouvrages licencieux entraient, les -ouvrages sérieux étaient seuls arrêtés. - -Le mal que peuvent faire les mauvais livres n’est corrigé que par les -bons; les inconvénients des lumières ne sont évités que par un plus haut -degré de lumières. Il y a deux routes à prendre en toutes choses: -retrancher ce qui est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y -résister. Le second moyen est le seul qui convienne à l’époque où nous -vivons; car l’innocence ne pouvant être de nos jours la compagne de -l’ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont été dites, -tant de sophismes répétés, qu’il faut beaucoup savoir pour bien juger, -et les temps sont passés où l’on s’en tenait en fait d’idées au -patrimoine de ses pères. On doit donc songer, non à repousser les -lumières, mais à les rendre complètes, pour que leurs rayons brisés ne -présentent point de fausses lueurs. Un gouvernement ne saurait prétendre -à dérober à une grande nation la connaissance de l’esprit qui règne dans -son siècle; cet esprit renferme des éléments de force et de grandeur -dont on peut user avec succès quand on ne craint pas d’aborder hardiment -toutes les questions: on trouve alors dans les vérités éternelles des -ressources contre les erreurs passagères, et dans la liberté même le -maintien de l’ordre et l’accroissement de la puissance. - - - - -CHAPITRE VII - -_Vienne._ - - -Vienne est située dans une plaine, au milieu de plusieurs collines -pittoresques. Le Danube, qui la traverse et l’entoure, se partage en -diverses branches qui forment des îles fort agréables; mais le fleuve -lui-même perd de sa dignité dans tous ces détours, et il ne produit pas -l’impression que promet son antique renommée. Vienne est une vieille -ville assez petite, mais environnée de faubourgs très spacieux; on -prétend que la ville, renfermée dans les fortifications, n’est pas plus -grande qu’elle ne l’était quand Richard Cœur de Lion fut mis en prison -non loin de ses portes. Les rues y sont étroites comme en Italie; les -palais rappellent un peu ceux de Florence; enfin rien n’y ressemble au -reste de l’Allemagne, si ce n’est quelques édifices gothiques qui -retracent le moyen âge à l’imagination. - -Le premier de ces édifices est la tour de Saint-Étienne: elle s’élève -au-dessus de toutes les églises de Vienne, et domine majestueusement la -bonne et paisible ville dont elle a vu passer les générations et la -gloire. Il fallut deux siècles, dit-on, pour achever cette tour, -commencée en 1100; toute l’histoire d’Autriche s’y rattache de quelque -manière. Aucun édifice ne peut être aussi patriotique qu’une église; -c’est le seul dans lequel toutes les classes de la nation se réunissent, -le seul qui rappelle non seulement les événements publics, mais les -pensées secrètes, les affections intimes que les chefs et les citoyens -ont apportées dans son enceinte. Le temple de la divinité semble présent -comme elle aux siècles écoulés. - -Le tombeau du prince Eugène est le seul qui, depuis longtemps, ait été -placé dans cette église; il y attend d’autres héros. Comme je m’en -approchais, je vis attaché à l’une des colonnes qui l’entourent un petit -papier sur lequel il était écrit _qu’une jeune femme demandait qu’on -priât pour elle pendant sa maladie_. Le nom de cette jeune femme n’était -point indiqué; c’était un être malheureux qui s’adressait à des êtres -inconnus, non pour des secours, mais pour des prières; et tout cela se -passait à côté d’un illustre mort qui avait pitié peut-être aussi du -pauvre vivant. C’est un usage pieux des catholiques, et que nous -devrions imiter, de laisser les églises toujours ouvertes; il y a tant -de moments où l’on éprouve le besoin de cet asile! et jamais on n’y -entre sans ressentir une émotion qui fait du bien à l’âme, et lui rend, -comme par une ablution sainte, sa force et sa pureté. - -Il n’est point de grande ville qui n’ait un édifice, une promenade, une -merveille quelconque de l’art ou de la nature, à laquelle les souvenirs -de l’enfance se rattachent. Il me semble que le _Prater_ doit avoir pour -les habitants de Vienne un charme de ce genre; on ne trouve nulle part, -si près d’une capitale, une promenade qui puisse faire jouir ainsi des -beautés d’une nature tout à la fois agreste et soignée. Une forêt -majestueuse se prolonge jusqu’aux bords du Danube: l’on voit de loin des -troupeaux de cerfs traverser la prairie; ils reviennent chaque matin; -ils s’enfuient chaque soir, quand l’affluence des promeneurs trouble -leur solitude. Le spectacle qui n’a lieu à Paris que trois jours de -l’année, sur la route de Longchamp, se renouvelle constamment à Vienne, -dans la belle saison. C’est une coutume italienne que cette promenade de -tous les jours à la même heure. Une telle régularité serait impossible -dans un pays où les plaisirs sont aussi variés qu’à Paris; mais les -Viennois, quoi qu’il arrive, pourraient difficilement s’en déshabituer. -Il faut convenir que c’est un coup d’œil charmant que toute cette nation -citadine réunie sous l’ombrage d’arbres magnifiques, et sur les gazons -dont le Danube entretient la verdure. La bonne compagnie en voiture, le -peuple à pied; se rassemblent là chaque soir. Dans ce sage pays, l’on -traite les plaisirs comme les devoirs, et l’on a de même l’avantage de -ne s’en lasser jamais, quelque uniformes qu’ils soient. On porte dans la -dissipation autant d’exactitude que dans les affaires, et l’on perd son -temps aussi méthodiquement qu’on l’emploie. - -Si vous entrez dans une des redoutes où il y a des bals pour les -bourgeois, les jours de fêtes, vous verrez des hommes et des femmes -exécuter gravement, l’un vis-à-vis de l’autre, les pas d’un menuet dont -ils se sont imposé l’amusement; la foule sépare souvent le couple -dansant, et cependant il continue, comme s’il dansait pour l’acquit de -sa conscience; chacun des deux va tout seul à droite et à gauche, en -avant, en arrière, sans s’embarrasser de l’autre, qui figure aussi -scrupuleusement, de son côté: de temps en temps seulement ils poussent -un petit cri de joie, et rentrent tout de suite après dans le sérieux de -leur plaisir. - -C’est surtout au Prater qu’on est frappé de l’aisance et de la -prospérité du peuple de Vienne. Cette ville a la réputation de consommer -en nourriture plus que toute autre ville d’une population égale, et ce -genre de supériorité un peu vulgaire ne lui est pas contesté. On voit -des familles entières de bourgeois et d’artisans, qui partent à cinq -heures du soir pour aller au Prater faire un goûter champêtre aussi -substantiel que le dîner d’un autre pays, et l’argent qu’ils peuvent -dépenser là prouve assez combien ils sont laborieux et doucement -gouvernés. Le soir, des milliers d’hommes reviennent, tenant par la main -leurs femmes et leurs enfants; aucun désordre, aucune querelle ne -trouble cette multitude dont on entend à peine la voix, tant sa joie est -silencieuse! Ce silence cependant ne vient d’aucune disposition triste -de l’âme, c’est plutôt un certain bien-être physique, qui, dans le midi -de l’Allemagne, fait rêver aux sensations, comme dans le nord aux idées. -L’existence végétative du midi de l’Allemagne a quelques rapports avec -l’existence contemplative du nord: il y a du repos, de la paresse et de -la réflexion dans l’une et l’autre. - -Si vous supposiez une aussi nombreuse réunion de Parisiens dans un même -lieu, l’air étincellerait de bon mots, de plaisanteries, de disputes, et -jamais un Français n’aurait un plaisir où l’amour-propre ne pût se faire -place de quelque manière. - -Les grands seigneurs se promènent avec des chevaux et des voitures très -magnifiques et de fort bon goût; tout leur amusement consiste à -reconnaître dans une allée du Prater ceux qu’ils viennent de quitter -dans un salon; mais la diversité des objets empêche de suivre aucune -pensée, et la plupart des hommes se complaisent à dissiper ainsi les -réflexions qui les importunent. Ces grands seigneurs de Vienne, les plus -illustres et les plus riches de l’Europe, n’abusent d’aucun de leurs -avantages; ils laissent de misérables fiacres arrêter leurs brillants -équipages. L’empereur et ses frères se rangent tranquillement aussi à la -file, et veulent être considérés, dans leurs amusements, comme de -simples particuliers; ils n’usent de leurs droits que quand ils -remplissent leurs devoirs. L’on aperçoit souvent au milieu de toute -cette foule des costumes orientaux, hongrois et polonais qui réveillent -l’imagination, et de distance en distance une musique harmonieuse donne -à ce rassemblement l’air d’une fête paisible, où chacun jouit de -soi-même sans s’inquiéter de son voisin. - -Jamais on ne rencontre un mendiant au milieu de cette réunion, on n’en -voit point à Vienne; les établissements de charité sont administrés avec -beaucoup d’ordre et de libéralité; la bienfaisance particulière et -publique est dirigée avec un grand esprit de justice, et le peuple -lui-même, ayant en générai plus d’industrie et d’intelligence -commerciale que dans le reste de l’Allemagne, conduit bien sa propre -destinée. Il y a très peu d’exemples en Autriche de crimes qui méritent -la mort; tout enfin dans ce pays porte l’empreinte d’un gouvernement -paternel, sage et religieux. Les bases de l’édifice social sont bonnes -et respectables, mais il y manque «un faîte et des colonnes, pour que la -gloire et le génie puissent y avoir un temple[9]». - -J’étais à Vienne, en 1808, lorsque l’empereur François II épousa sa -cousine germaine, la fille de l’archiduc de Milan et de l’archiduchesse -Béatrix, la dernière princesse de cette maison d’Este que l’Arioste et -le Tasse ont tant célébrée. L’archiduc Ferdinand et sa noble épouse se -sont vus tous les deux privés de leurs États par les vicissitudes de la -guerre, et la jeune impératrice, élevée «dans ces temps cruels[10]» -réunissait sur sa tête le double intérêt de la grandeur et de -l’infortune. C’était une union que l’inclination avait déterminée, et -dans laquelle aucune convenance politique n’était entrée, bien que l’on -ne pût en contracter une plus honorable. On éprouvait à la fois des -sentiments de sympathie et de respect pour les affections de famille qui -rapprochaient ce mariage de nous, et pour le rang illustre qui l’en -éloignait. Un jeune prince, archevêque de Waizen, donnait la bénédiction -nuptiale à sa sœur et à son souverain; la mère de l’impératrice, dont -les vertus et les lumières exercent le plus puissant empire sur ses -enfants, devint en un instant sujette de sa fille, et marchait derrière -elle avec un mélange de déférence et de dignité, qui rappelait tout à la -fois les droits de la couronne et ceux de la nature. Les frères de -l’empereur et de l’impératrice, tous employés dans l’armée ou dans -l’administration, tous, dans des degrés différents, également voués au -bien public, l’accompagnaient à l’autel, et l’église était remplie par -les grands de l’État, les femmes, les filles et les mères des plus -anciens gentilshommes de la noblesse teutonique. On n’avait rien fait de -nouveau pour la fête; il suffisait à sa pompe de montrer ce que chacun -possédait. Les parures mêmes des femmes étaient héréditaires, et les -diamants substitués dans chaque famille consacraient les souvenirs du -passé à l’ornement de la jeunesse: les temps anciens étaient présents à -tout, et l’on jouissait d’une magnificence que les siècles avaient -préparée, mais qui ne coûtait point de nouveaux sacrifices au peuple. - -Les amusements qui succédèrent à la consécration du mariage avaient -presque autant de dignité que la cérémonie elle-même. Ce n’est point -ainsi que les particuliers doivent donner des fêtes, mais il convient -peut-être de retrouver dans tout ce que font les rois l’empreinte sévère -de leur auguste destinée. Non loin de cette église, autour de laquelle -les canons et les fanfares annonçaient l’alliance renouvelée de la -maison d’Este avec la maison d’Habsbourg, l’on voit l’asile qui renferme -depuis deux siècles les tombeaux des empereurs d’Autriche et de leur -famille. C’est là, dans le caveau des capucins, que Marie-Thérèse, -pendant trente années, entendait la messe en présence même du sépulcre -qu’elle avait fait préparer pour elle, à côté de son époux. Cette -illustre Marie-Thérèse avait tant souffert dans les premiers jours de sa -jeunesse, que le pieux sentiment de l’instabilité de la vie ne la quitta -jamais, au milieu même de ses grandeurs. Il y a beaucoup d’exemples -d’une dévotion sérieuse et constante parmi les souverains de la terre; -comme ils n’obéissent qu’à la mort, son irrésistible pouvoir les frappe -davantage. Les difficultés de la vie se placent entre nous et la tombe; -tout est aplani pour les rois jusqu’au terme, et cela même le rend plus -visible à leurs yeux. - -Les fêtes conduisent naturellement à réfléchir sur les tombeaux; de tout -temps la poésie s’est plu à rapprocher ces images, et le sort aussi est -un terrible poète qui ne les a que trop souvent réunies. - - - - -CHAPITRE VIII - -_De la Société._ - - -Les riches et les nobles n’habitent presque jamais les faubourgs de -Vienne, et l’on est rapproché les uns des autres comme dans une petite -ville, quoique l’on y ait d’ailleurs tous les avantages d’une grande -capitale. Ces faciles communications, au milieu des jouissances de la -fortune et du luxe, rendent la vie habituelle très commode, et le cadre -de la société, si l’on peut s’exprimer ainsi, c’est-à-dire les -habitudes, les usages et les manières, sont extrêmement agréables. On -parle dans l’étranger de l’étiquette sévère et de l’orgueil -aristocratique des grands seigneurs autrichiens; cette accusation n’est -pas fondée; il y a de la simplicité, de la politesse, et surtout de la -loyauté dans la bonne compagnie de Vienne; et le même esprit de justice -et de régularité qui dirige les affaires importantes se retrouve encore -dans les plus petites circonstances. On y est fidèle à des invitations -de dîner et de souper, comme on le serait à des engagements essentiels; -et les faux airs qui font consister l’élégance dans le mépris des égards -ne s’y sont point introduits. Cependant l’un des principaux désavantages -de la société de Vienne, c’est que les nobles et les hommes de lettres -ne se mêlent point ensemble. L’orgueil des nobles n’en est pas la cause; -mais comme on ne compte pas beaucoup d’écrivains distingués à Vienne, et -qu’on y lit assez peu, chacun vit dans sa coterie, parce qu’il n’y a que -des coteries au milieu d’un pays où les idées générales et les intérêts -publics ont si peu d’occasion de se développer. Il résulte de cette -séparation des classes que les gens de lettres manquent de grâce, et que -les gens du monde acquièrent rarement de l’instruction. - -L’exactitude de la politesse, qui est à quelques égards une vertu, -puisqu’elle exige souvent des sacrifices, a introduit dans Vienne les -plus ennuyeux usages possibles. Toute la bonne compagnie se transporte -en masse d’un salon à l’autre, trois ou quatre fois par semaine. On perd -un certain temps pour la toilette nécessaire dans ces grandes réunions; -on en perd dans la rue, on en perd sur les escaliers, en attendant que -le tour de sa voiture arrive, on en perd en restant trois heures à -table; et il est impossible, dans ces assemblées nombreuses, de rien -entendre qui sorte du cercle des phrases convenues. C’est une habile -invention de la médiocrité pour annuler les facultés de l’esprit que -cette exhibition journalière de tous les individus les uns aux autres. -S’il était reconnu qu’il faut considérer la pensée comme une maladie -contre laquelle un régime régulier est nécessaire, on ne saurait rien -imaginer de mieux qu’un genre de distraction à la fois étourdissant et -insipide: une telle distraction ne permet de suivre aucune idée, et -transforme le langage en un gazouillement qui peut être appris aux -hommes comme à des oiseaux. - -J’ai vu représenter à Vienne une pièce dans laquelle Arlequin arrivait -revêtu d’une grande robe et d’une magnifique perruque, et tout à coup il -s’escamotait lui-même, laissait debout sa robe et sa perruque pour -figurer à sa place, et s’en allait vivre ailleurs; on serait tenté de -proposer ce tour de passe-passe à ceux qui fréquentent les grandes -assemblées. On n’y va point pour rencontrer l’objet auquel on désirerait -de plaire; la sévérité des mœurs et la tranquillité de l’âme -concentrent, en Autriche, les affections au sein de sa famille. On n’y -va point par ambition, car tout se passe avec tant de régularité dans ce -pays, que l’intrigue y a peu de prise, et ce n’est pas d’ailleurs au -milieu de la société qu’elle pourrait trouver à s’exercer. Ces visites -et ces cercles sont imaginés pour que tous fassent la même chose à la -même heure; on préfère ainsi l’ennui qu’on partage avec ses semblables à -l’amusement qu’on serait forcé de se créer chez soi. - -Les grandes assemblées, les grands dîners ont aussi lieu dans d’autres -villes; mais comme on y rencontre d’ordinaire tous les individus -remarquables du pays où l’on est, il y a plus de moyens d’échapper à ces -formules de conversation, qui, dans de semblables réunions, succèdent -aux révérences, et les continuent en paroles. La société ne sert point -en Autriche, comme en France, à développer l’esprit ni à l’animer; elle -ne laisse dans la tête que du bruit et du vide: aussi les hommes les -plus spirituels du pays ont-ils soin, pour la plupart, de s’en éloigner; -les femmes seules y paraissent, et l’on est étonné de l’esprit qu’elles -ont, malgré le genre de vie qu’elles mènent. Les étrangers apprécient -l’agrément de leur entretien; mais ce qu’on rencontre le moins dans les -salons de la capitale de l’Allemagne, ce sont des Allemands. - -L’on peut se plaire dans la société de Vienne, par la sûreté, l’élégance -et la noblesse des manières que les femmes y font régner; mais il y -manque quelque chose à dire, quelque chose à faire, un but, un intérêt. -On voudrait que le jour fût différent de la veille, sans que pourtant -cette variété brisât la chaîne des affections et des habitudes. La -monotonie, dans la retraite, tranquillise l’âme; la monotonie, dans le -grand monde, fatigue l’esprit. - - - - -CHAPITRE IX - -_Des étrangers qui veulent imiter l’esprit français._ - - -La destruction de l’esprit féodal et de l’ancienne vie de château qui en -était la conséquence, a introduit beaucoup de loisir parmi les nobles; -ce loisir leur a rendu très nécessaire l’amusement de la société; et -comme les Français sont passés maîtres dans l’art de causer, ils se sont -rendus souverains de l’opinion européenne, ou plutôt de la mode, qui -contrefait si bien l’opinion. Depuis le règne de Louis XIV, toute la -bonne compagnie du continent, l’Espagne et l’Italie exceptées, a mis son -amour-propre dans l’imitation des Français. En Angleterre, il existe un -objet constant de conversation, les intérêts politiques, qui sont les -intérêts de chacun et de tous; dans le Midi il n’y a point de société: -le soleil, l’amour et les beaux-arts remplissent la vie. A Paris, on -s’entretient assez généralement de littérature; et les spectacles, qui -se renouvellent sans cesse, donnent lieu à des observations ingénieuses -et spirituelles. Mais dans la plupart des autres grandes villes, le seul -sujet dont on ait l’occasion de parler, ce sont des anecdotes et des -observations journalières sur les personnes dont la bonne compagnie se -compose. C’est un commérage ennobli par les grands noms qu’on prononce, -mais qui a pourtant le même fond que celui des gens du peuple; car à -l’élégance des formes près, ils parlent également tout le jour sur leurs -voisins et sur leurs voisines. - -L’objet vraiment libéral de la conversation, ce sont les idées et les -faits d’un intérêt universel. La médisance habituelle, dont le loisir -des salons et la stérilité de l’esprit font une espèce de nécessité, -peut être plus ou moins modifiée par la bonté du caractère; mais il en -reste toujours assez pour qu’à chaque pas, à chaque mot, on entende -autour de soi le bourdonnement des petits propos qui pourraient, comme -les mouches, inquiéter même le lion. En France, on se sert de la -terrible arme du ridicule pour se combattre mutuellement et conquérir le -terrain sur lequel on espère des succès d’amour-propre; ailleurs un -certain bavardage indolent use l’esprit, et décourage des efforts -énergiques, dans quelque genre que ce puisse être. - -Un entretien aimable, alors même qu’il porte sur des riens, et que la -grâce seule des expressions en fait le charme, cause encore beaucoup de -plaisir; on peut l’affirmer sans impertinence, les Français sont presque -seuls capables de ce genre d’entretien. C’est un exercice dangereux, -mais piquant, dans lequel il faut se jouer de tous les sujets, comme -d’une balle lancée qui doit revenir à temps dans la main du joueur. - -Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français, affectent plus -d’immoralité, et sont plus frivoles qu’eux, de peur que le sérieux ne -manque de grâce, et que les sentiments ou les pensées n’aient pas -l’accent parisien. - -Les Autrichiens, en général, ont tout à la fois trop de raideur et de -sincérité pour rechercher les manières d’être étrangères. Cependant ils -ne sont pas encore assez Allemands, ils ne connaissent pas assez la -littérature allemande; on croit trop à Vienne qu’il est de bon goût de -ne parler que français; tandis que la gloire et même l’agrément de -chaque pays consistent toujours dans le caractère et l’esprit national. - -Les Français ont fait peur à l’Europe, mais surtout à l’Allemagne, par -leur habileté dans l’art de saisir et de montrer le ridicule: il y avait -je ne sais quelle puissance magique dans le mot d’élégance et de grâce, -qui irritait singulièrement l’amour-propre. On dirait que les -sentiments, les actions, la vie enfin, devaient, avant tout, être soumis -à cette législation très subtile de l’usage du monde, qui est comme un -traité entre l’amour-propre des individus et celui de la société même, -un traité dans lequel les vanités respectives se sont fait une -constitution républicaine, où l’ostracisme s’exerce contre tout ce qui -est fort et prononcé. Ces formes, ces convenances légères en apparence, -et despotiques dans le fond, disposent de l’existence entière; elles ont -miné par degrés l’amour, l’enthousiasme, la religion, tout, hors -l’égoïsme, que l’ironie ne peut atteindre, parce qu’il ne s’expose qu’au -blâme et non à la moquerie. - -L’esprit allemand s’accorde beaucoup moins que tout autre avec cette -frivolité calculée; il est presque nul à la superficie; il a besoin -d’approfondir pour comprendre; il ne saisit rien au vol, et les -Allemands auraient beau, ce qui certes serait bien dommage, se désabuser -des qualités et des sentiments dont ils sont doués, que la perte du fond -ne les rendrait pas plus légers dans les formes, et qu’ils seraient -plutôt des Allemands sans mérite que des Français aimables. - -Il ne faut pas en conclure pour cela que la grâce leur soit interdite; -l’imagination et la sensibilité leur en donnent, quand ils se livrent à -leurs dispositions naturelles. Leur gaieté, et ils en ont, surtout en -Autriche, n’a pas le moindre rapport avec la gaieté française; les -farces tyroliennes, qui amusent à Vienne les grands seigneurs comme le -peuple, ressemblent beaucoup plus à la bouffonnerie des Italiens qu’à la -moquerie des Français. Elles consistent dans des scènes comiques -fortement caractérisées, et qui représentent la nature humaine avec -vérité, mais non la société avec finesse. Toutefois cette gaieté, telle -qu’elle est, vaut encore mieux que l’imitation d’une grâce étrangère: on -peut très bien se passer de cette grâce, mais en ce genre la perfection -seule est quelque chose. «L’ascendant des manières des Français a -préparé peut-être les étrangers à les croire invincibles. Il n’y a qu’un -moyen de résister à cet ascendant: ce sont des habitudes et des mœurs -nationales très décidées[11]». Dès qu’on cherche à ressembler aux -Français, ils l’emportent en tout sur tous. Les Anglais, ne redoutant -point le ridicule que les Français savent si bien donner, se sont avisés -quelquefois de retourner la moquerie contre ses maîtres; et loin que -les manières anglaises parussent disgracieuses, même en France, les -Français tant imités imitaient à leur tour, et l’Angleterre a été -pendant longtemps aussi à la mode à Paris que Paris partout ailleurs. - -Les Allemands pourraient se créer une société d’un genre très -instructif, et tout à fait analogue à leurs goûts et à leur caractère. -Vienne, étant la capitale de l’Allemagne, celle où l’on trouve le plus -facilement réuni tout ce qui fait l’agrément de la vie, aurait pu rendre -sous ce rapport de grands services à l’esprit allemand, si les étrangers -n’avaient pas dominé presque exclusivement la bonne compagnie. La -plupart des Autrichiens, qui ne savaient pas se prêter à la langue et -aux coutumes françaises, ne vivaient point du tout dans le monde; il en -résultait qu’ils ne s’adoucissaient point par l’entretien des femmes, et -restaient à la fois timides et rudes, dédaignant tout ce qu’on appelle -la grâce, et craignant cependant en secret d’en manquer: sous prétexte -des occupations militaires, ils ne cultivaient point leur esprit, et ils -négligeaient souvent ces occupations mêmes, parce qu’ils n’entendaient -jamais rien qui pût leur faire sentir le prix et le charme de la gloire. -Ils croyaient se montrer bons Allemands en s’éloignant d’une société où -les étrangers seuls avaient l’avantage, et jamais ils ne songeaient à -s’en former une capable de développer leur esprit et leur âme. - -Les Polonais et les Russes, qui faisaient le charme de la société de -Vienne, ne parlaient que français, et contribuaient à en écarter la -langue allemande. Les Polonaises ont des manières très séduisantes; -elles mêlent l’imagination orientale à la souplesse et à la vivacité de -l’esprit français. Néanmoins, même chez les nations esclavones, les plus -flexibles de toutes, l’imitation du genre français est très souvent -fatigante: les vers français des Polonais et des Russes ressemblent, à -quelques exceptions près, aux vers latins du moyen âge. Une langue -étrangère est toujours, sous beaucoup de rapports, une langue morte. -Les vers français sont à la fois ce qu’il y a de plus facile et de plus -difficile à faire. Lier l’un à l’autre des hémistiches si bien -accoutumés à se trouver ensemble, ce n’est qu’un travail de mémoire; -mais il faut avoir respiré l’air d’un pays, pensé, joui, souffert dans -sa langue, pour peindre en poésie ce qu’on éprouve. Les étrangers, qui -mettent avant tout leur amour-propre à parler correctement le français, -n’osent pas juger nos écrivains autrement que les autorités littéraires -ne les jugent, de peur de passer pour ne pas les comprendre. Ils vantent -le style plus que les idées, parce que les idées appartiennent à toutes -les nations, et que les Français seuls sont juges du style dans leur -langue. - -Si vous rencontrez un vrai Français, vous trouvez du plaisir à parler -avec lui sur la littérature française; vous vous sentez chez vous, et -vous vous entretenez de vos affaires ensemble; mais un étranger -_francisé_ ne se permet pas une opinion ni une phrase qui ne soit -orthodoxe, et le plus souvent c’est une vieille orthodoxie qu’il prend -pour l’opinion du jour. L’on en est encore, dans plusieurs pays du Nord, -aux anecdotes de la cour de Louis XIV. Les étrangers, imitateurs des -Français, racontent les querelles de mademoiselle de Fontanges et de -madame de Montespan, avec un détail qui serait fatigant quand il -s’agirait d’un événement de la veille. Cette érudition de boudoir, cet -attachement opiniâtre à quelques idées reçues, parce qu’on ne saurait -pas trop comment renouveler sa provision en ce genre, tout cela est -fastidieux et même nuisible; car la véritable force d’un pays, c’est son -caractère naturel; et l’imitation des étrangers, sous quelque rapport -que ce soit, est un défaut de patriotisme. - -Les Français hommes d’esprit, lorsqu’ils voyagent, n’aiment point à -rencontrer parmi les étrangers l’esprit français, et recherchent surtout -les hommes qui réunissent l’originalité nationale à l’originalité -individuelle. Les marchandes de modes, en France, envoient aux colonies, -dans l’Allemagne et dans le Nord, ce qu’elles appellent vulgairement _le -fonds de boutique_; et cependant elles recherchent avec le plus grand -soin les habits nationaux de ces mêmes pays, et les regardent avec -raison comme des modèles très élégants. Ce qui est vrai pour la parure -l’est également pour l’esprit. Nous avons une cargaison de madrigaux, de -calembours, de vaudevilles, que nous faisons passer à l’étranger, quand -on n’en fait plus rien en France; mais les Français eux-mêmes -n’estiment, dans les littératures étrangères, que les beautés indigènes. -Il n’y a point de nature, point de vie dans l’imitation: et l’on -pourrait appliquer, en général, à tous ces esprits, à tous ces ouvrages -imités du français, l’éloge que Roland, dans l’Arioste, fait de sa -jument qu’il traîne après lui: _Elle réunit_, dit-il, _toutes les -qualités imaginables, mais elle a pourtant un défaut, c’est qu’elle est -morte_. - - - - -CHAPITRE X - -_De la sottise dédaigneuse et de la médiocrité bienveillante._ - - -En tout pays, la supériorité d’esprit et d’âme est fort rare, et c’est -par cela même qu’elle conserve le nom de supériorité; ainsi donc, pour -juger du caractère d’une nation, c’est la masse commune qu’il faut -examiner. Les gens de génie sont toujours compatriotes entre eux; mais -pour sentir vraiment la différence des Français et des Allemands, l’on -doit s’attacher à connaître la multitude dont les deux nations se -composent. Un Français sait encore parler lors même qu’il n’a point -d’idées; un Allemand en a toujours dans sa tête un peu plus qu’il n’en -saurait exprimer. On peut s’amuser avec un Français, même quand il -manque d’esprit. Il vous raconte tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a -vu, le bien qu’il pense de lui, les éloges qu’il a reçus, les grands -seigneurs qu’il connaît, les succès qu’il espère. Un Allemand, s’il ne -pense pas, ne peut rien dire, et s’embarrasse dans les formes qu’il -voudrait rendre polies, et qui mettent mal à l’aise les autres et lui. -La sottise, en France, est animée, mais dédaigneuse. Elle se vante de ne -pas comprendre, pour peu qu’on exige d’elle quelque attention, et croit -nuire à ce qu’elle n’entend pas, en affirmant que c’est obscur. -L’opinion du pays étant que le succès décide de tout, les sots mêmes, en -qualité de spectateurs, croient influer sur le mérite intrinsèque des -choses, en ne les applaudissant pas, et se donner ainsi plus -d’importance. Les hommes médiocres, en Allemagne, au contraire, sont -pleins de bonne volonté; ils rougiraient de ne pouvoir s’élever à la -hauteur des pensées d’un écrivain célèbre; et loin de se considérer -comme juges, ils aspirent à devenir disciples. - -Il y a sur chaque sujet tant de phrases toutes faites en France, qu’un -sot, avec leur secours, parle quelque temps assez bien, et ressemble -même momentanément à un homme d’esprit; en Allemagne, un ignorant -n’oserait énoncer son avis sur rien avec confiance, car aucune opinion -n’étant admise comme incontestable, on ne peut en avancer aucune sans -être en état de la défendre; aussi les gens médiocres sont-ils pour la -plupart silencieux, et ne répandent-ils d’autre agrément dans la société -que celui d’une bienveillance aimable. En Allemagne, les hommes -distingués seuls savent causer, tandis qu’en France tout le monde s’en -tire. Les hommes supérieurs en France sont indulgents, les hommes -supérieurs en Allemagne sont très sévères; mais en revanche les sots -chez les Français sont dénigrants et jaloux, et les Allemands, quelque -bornés qu’ils soient, savent encore se montrer encourageants et -admirateurs. Les idées qui circulent en Allemagne sur divers sujets sont -nouvelles et souvent bizarres; il arrive de là que ceux qui les répètent -paraissent avoir pendant quelque temps une sorte de profondeur usurpée. -En France, c’est par les manières qu’on fait illusion sur ce qu’on vaut. -Ces manières sont agréables, mais uniformes, et la discipline du bon ton -achève de leur ôter ce qu’elles pourraient avoir de varié. - -Un homme d’esprit me racontait qu’un soir, dans un bal masqué, il passa -devant une glace, et que, ne sachant comment se distinguer lui-même, au -milieu de tous ceux qui portaient un domino pareil au sien, il se fit un -signe de tête pour se reconnaître; on en peut dire autant de la parure -que l’esprit revêt dans le monde; on se confond presque avec les autres, -tant le caractère véritable de chacun se montre peu! La sottise se -trouve bien de cette confusion, et voudrait en profiter pour contester -le vrai mérite. La bêtise et la sottise diffèrent essentiellement en -ceci, que les bêtes se soumettent volontiers à la nature, et que les -sots se flattent toujours de dominer la société. - - - - -CHAPITRE XI - -_De l’esprit de conversation._ - - -En Orient, quand on n’a rien à se dire, on fume du tabac de rose -ensemble, et de temps en temps on se salue les bras croisés sur la -poitrine, pour se donner un témoignage d’amitié; mais dans l’Occident on -a voulu se parler tout le jour, et le foyer de l’âme s’est souvent -dissipé dans ces entretiens où l’amour-propre est sans cesse en -mouvement pour faire effet tout de suite, et selon le goût du moment et -du cercle où l’on se trouve. - -Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde où l’esprit et le -goût de la conversation sont le plus généralement répandus; et ce qu’on -appelle le mal du pays, ce regret indéfinissable de la patrie, qui est -indépendant des amis même qu’on y a laissés, s’applique particulièrement -à ce plaisir de causer, que les Français ne retrouvent nulle part au -même degré que chez eux. Volney raconte que des Français émigrés -voulaient, pendant la révolution, établir une colonie et défricher des -terres en Amérique; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs -occupations pour aller, disaient-ils, _causer à la ville_; et cette -ville, la Nouvelle-Orléans, était à six cents lieues de leur demeure. -Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de causer: la -parole n’y est pas seulement, comme ailleurs, un moyen de se communiquer -ses idées, ses sentiments et ses affaires, mais c’est un instrument dont -on aime à jouer, et qui ranime les esprits, comme la musique chez -quelques peuples, et les liqueurs fortes chez quelques autres. - -Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne -consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation; les idées -ni les connaissances qu’on peut y développer n’en sont pas le principal -intérêt; c’est une certaine manière d’agir les uns sur les autres, de se -faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu’on -pense, de jouir à l’instant de soi-même, d’être applaudi sans travail, -de manifester son esprit dans toutes les nuances par l’accent, le geste, -le regard, enfin de produire à volonté comme une sorte d’électricité qui -fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l’excès même de leur -vivacité, et réveille les autres d’une apathie pénible. - -Rien n’est plus étranger à ce talent que le caractère et le genre -d’esprit des Allemands; ils veulent un résultat sérieux en tout. Bacon -a dit que _la conversation n’était pas un chemin qui conduisait à la -maison, mais un sentier où l’on se promenait au hasard avec plaisir_. -Les Allemands donnent à chaque chose le temps nécessaire, mais le -nécessaire en fait de conversation, c’est l’amusement; si l’on dépasse -cette mesure l’on tombe dans la discussion, dans l’entretien sérieux, -qui est plutôt une occupation utile qu’un art agréable. Il faut l’avouer -aussi, le goût et l’enivrement de l’esprit de société rendent -singulièrement incapable d’application et d’étude, et les qualités des -Allemands tiennent peut-être sous quelques rapports à l’absence même de -cet esprit. - -Les anciennes formules de politesse qui sont encore en vigueur dans -presque toute l’Allemagne, s’opposent à l’aisance et à la familiarité de -la conversation; le titre le plus mince, et pourtant le plus long à -prononcer, y est donné et répété vingt fois dans le même repas; il faut -offrir de tous les mets, de tous les vins avec un soin, avec une -insistance qui fatigue mortellement les étrangers. Il y a de la bonhomie -au fond de tous ces usages; mais ils ne subsisteraient pas un instant -dans un pays où l’on pourrait hasarder la plaisanterie sans offenser la -susceptibilité; et comment néanmoins peut-il y avoir de la grâce et du -charme en société, si l’on n’y permet pas cette douce moquerie qui -délasse l’esprit, et donne à la bienveillance elle-même une façon -piquante de s’exprimer? - -Le cours des idées, depuis un siècle, a été tout à fait dirigé par la -conversation. On pensait pour parler, on parlait pour être applaudi, et -tout ce qui ne pouvait pas se dire semblait être de trop dans l’âme. -C’est une disposition très agréable que le désir de plaire; mais elle -diffère pourtant beaucoup du besoin d’être aimé: le désir de plaire rend -dépendant de l’opinion, le besoin d’être aimé en affranchit: on pourrait -désirer de plaire à ceux même à qui l’on ferait beaucoup de mal, et -c’est précisément ce qu’on appelle de la coquetterie; cette coquetterie -n’appartient pas exclusivement aux femmes; il y en a dans toutes les -manières qui servent à témoigner plus d’affection qu’on n’en éprouve -réellement. La loyauté des Allemands ne leur permet rien de semblable; -ils prennent la grâce au pied de la lettre, ils considèrent le charme de -l’expression comme un engagement pour la conduite, et de là vient leur -susceptibilité; car ils n’entendent pas un mot sans en tirer une -conséquence, et ne conçoivent pas qu’on puisse traiter la parole en art -libéral, qui n’a ni but ni résultat si ce n’est le plaisir qu’on y -trouve. L’esprit de conversation a quelquefois l’inconvénient d’altérer -la sincérité du caractère; ce n’est pas une tromperie combinée, mais -improvisée, si l’on peut s’exprimer ainsi. Les Français ont mis dans ce -genre une gaîté qui les rend aimables, mais il n’en est pas moins -certain que ce qu’il y a de plus sacré dans ce monde a été ébranlé par -la grâce, du moins par celle qui n’attache de l’importance à rien, et -tourne tout en ridicule. - -Les bons mots des Français ont été cités d’un bout de l’Europe à -l’autre: de tout temps ils ont montré leur brillante valeur, et soulagé -leurs chagrins d’une façon vive et piquante; de tout temps ils ont eu -besoin les uns des autres, comme d’auditeurs alternatifs qui -s’encourageaient mutuellement; de tout temps ils ont excellé dans l’art -de ce qu’il faut dire, et même de ce qu’il faut taire, quand un grand -intérêt l’emporte sur leur vivacité naturelle; de tout temps ils ont eu -le talent de vivre vite, d’abréger les longs discours, de faire place -aux successeurs avides de parler à leur tour; de tout temps, enfin, ils -ont su ne prendre du sentiment et de la pensée que ce qu’il en faut pour -animer l’entretien, sans lasser le frivole intérêt qu’on a d’ordinaire -les uns pour les autres. - -Les Français parlent toujours légèrement de leurs malheurs, dans la -crainte d’ennuyer leurs amis; ils devinent la fatigue qu’ils pourraient -causer, par celle dont ils seraient susceptibles: ils se hâtent de -montrer élégamment de l’insouciance pour leur propre sort, afin d’en -avoir l’honneur au lieu d’en recevoir l’exemple. Le désir de paraître -aimable conseille de prendre une expression de gaîté, quelle que soit la -disposition intérieure de l’âme; la physionomie influe par degrés sur ce -qu’on éprouve, et ce qu’on fait pour plaire aux autres émousse bientôt -en soi-même ce qu’on ressent. - -«Une femme d’esprit a dit que Paris _était le lieu du monde où l’on -pouvait le mieux se passer du bonheur_[12]»; c’est sous ce rapport qu’il -convient si bien à la pauvre espèce humaine; mais rien ne saurait faire -qu’une ville d’Allemagne devînt Paris, ni que les Allemands pussent, -sans se gâter entièrement, recevoir comme nous le bienfait de la -distraction. A force de s’échapper à eux-mêmes ils finiraient par ne -plus se retrouver. - -Le talent et l’habitude de la société servent beaucoup à faire connaître -les hommes: pour réussir en parlant, il faut observer avec perspicacité -l’impression qu’on produit à chaque instant sur eux, celle qu’ils -veulent nous cacher, celle qu’ils cherchent à nous exagérer, la -satisfaction contenue des uns, le sourire forcé des autres; on voit -passer sur le front de ceux qui nous écoutent des blâmes à demi formés, -qu’on peut éviter en se hâtant de les dissiper avant que l’amour-propre -y soit engagé. L’on y voit naître aussi l’approbation qu’il faut -fortifier, sans cependant exiger d’elle plus qu’elle ne veut donner. Il -n’est point d’arène où la vanité se montre sous des formes plus variées -que dans la conversation. - -J’ai connu un homme que les louanges agitaient au point que, quand on -lui en donnait, il exagérait ce qu’il venait de dire, et s’efforçait -tellement d’ajouter à son succès, qu’il finissait toujours par le -perdre. Je n’osais pas l’applaudir, de peur de le porter à -l’affectation, et qu’il ne se rendît ridicule par le bon cœur de son -amour-propre. Un autre craignait tellement d’avoir l’air de désirer de -faire effet, qu’il laissait tomber ses paroles négligemment et -dédaigneusement. Sa feinte indolence trahissait seulement une prétention -de plus, celle de n’en point avoir. Quand la vanité se montre, elle est -bienveillante; quand elle se cache, la crainte d’être découverte la rend -amère, et elle affecte l’indifférence, la satiété, enfin tout ce qui -peut persuader aux autres qu’elle n’a pas besoin d’eux. Ces différentes -combinaisons sont amusantes pour l’observateur, et l’on s’étonne -toujours que l’amour-propre ne prenne pas la route si simple d’avouer -naturellement le désir de plaire, et d’employer autant qu’il est -possible la grâce et la vérité pour y parvenir. - -Le tact qu’exige la société, le besoin qu’elle donne de se mettre à la -portée des différents esprits, tout ce travail de la pensée, dans ses -rapports avec les hommes, serait certainement utile, à beaucoup -d’égards, aux Allemands, en leur donnant plus de mesure, de finesse et -d’habileté; mais dans ce talent de causer, il y a une sorte d’adresse -qui fait perdre toujours quelque chose à l’inflexibilité de la morale; -si l’on pouvait se passer de tout ce qui tient à l’art de ménager les -hommes, le caractère en aurait sûrement plus de grandeur et d’énergie. - -Les Français sont les plus habiles diplomates de l’Europe, et ces -hommes, qu’on accuse d’indiscrétion et d’impertinence, savent mieux que -personne cacher un secret, et captiver ceux dont ils ont besoin. Ils ne -déplaisent jamais que quand ils le veulent, c’est-à-dire, quand leur -vanité croit trouver mieux son compte dans le dédain que dans -l’obligeance. L’esprit de conversation a singulièrement développé chez -les Français l’esprit plus sérieux des négociations politiques. Il n’est -point d’ambassadeur étranger qui pût lutter contre eux en ce genre, à -moins que, mettant absolument de côté toute prétention à la finesse, il -n’allât droit en affaires, comme celui qui se battrait sans savoir -l’escrime. - -Les rapports des différentes classes entre elles étaient aussi très -propres à développer en France la sagacité, la mesure et la convenance -de l’esprit de société. Les rangs n’y étaient point marqués d’une -manière positive, et les prétentions s’agitaient sans cesse dans -l’espace incertain que chacun pouvait tour à tour ou conquérir ou -perdre. Les droits du tiers-état, des parlements, de la noblesse, la -puissance même du roi, rien n’était déterminé d’une façon invariable; -tout se passait, pour ainsi dire, en adresse de conversation: on -esquivait les difficultés les plus graves par les nuances délicates des -paroles et des manières, et l’on arrivait rarement à se heurter ou à se -céder, tant on évitait avec soin l’un et l’autre! Les grandes familles -avaient aussi entre elles des prétentions jamais déclarées et toujours -sous-entendues, et ce vague excitait beaucoup plus la vanité que des -rangs marqués n’auraient pu le faire. Il fallait étudier tout ce dont se -composait l’existence d’un homme ou d’une femme, pour savoir le genre -d’égards qu’on leur devait; l’arbitraire, sous toutes les formes, a -toujours été dans les habitudes, les mœurs et les lois de la France: de -là vient que les Français ont eu, si l’on peut s’exprimer ainsi, une si -grande pédanterie de frivolité; les bases principales n’étant point -affermies, on voulait donner de la consistance aux moindres détails. En -Angleterre, on permet l’originalité aux individus, tant la masse est -bien réglée! En France, il semble que l’esprit d’imitation soit comme un -lien social, et que tout serait en désordre si ce lien ne suppléait pas -à l’instabilité des institutions. - -En Allemagne, chacun est à son rang, à sa place, comme à son poste, et -l’on n’a pas besoin de tournures habiles, de parenthèses, de demi-mots, -pour exprimer les avantages de naissance ou de titre que l’on se croit -sur son voisin. La bonne compagnie, en Allemagne, c’est la cour; en -France, c’étaient tous ceux qui pouvaient se mettre sur un pied -d’égalité avec elle, et tous pouvaient l’espérer, et tous aussi -pouvaient craindre de n’y jamais parvenir. Il en résultait que chacun -voulait avoir les manières de cette société-là. En Allemagne, un diplôme -vous y faisait entrer; en France, une faute de goût vous en faisait -sortir; et l’on était encore plus empressé de ressembler aux gens du -monde, que de se distinguer dans ce monde même par sa valeur -personnelle. - -Une puissance aristocratique, le bon ton et l’élégance, l’emportait sur -l’énergie, la profondeur, la sensibilité, l’esprit même. Elle disait à -l’énergie:--Vous mettez trop d’intérêt aux personnes et aux choses;--à -la profondeur:--Vous me prenez trop de temps;--à la sensibilité:--Vous -êtes trop exclusive;--à l’esprit enfin:--Vous êtes une distinction trop -individuelle.--Il fallait des avantages qui tinssent plus aux manières -qu’aux idées, et il importait de reconnaître dans un homme, plutôt la -classe dont il était que le mérite qu’il possédait. Cette espèce -d’égalité dans l’inégalité est très favorable aux gens médiocres, car -elle doit nécessairement détruire toute originalité dans la façon de -voir et de s’exprimer. Le modèle choisi est noble, agréable et de bon -goût, mais il est le même pour tous. C’est un point de réunion que ce -modèle; chacun, en s’y conformant, se croit plus en société avec ses -semblables. Un Français s’ennuierait d’être seul de son avis comme -d’être seul dans sa chambre. - -On aurait tort d’accuser les Français de flatter la puissance par les -calculs ordinaires qui inspirent cette flatterie; ils vont où tout le -monde va, disgrâce ou crédit, n’importe: si quelques-uns se font passer -pour la foule, ils sont bien sûrs qu’elle y viendra réellement. On a -fait la révolution de France, en 1789, en envoyant un courrier qui, d’un -village à l’autre, criait: _armez-vous, car le village voisin s’est -armé_; et tout le monde se trouva levé contre tout le monde, ou plutôt -contre personne. Si l’on répandait le bruit que telle manière de voir -est universellement reçue, l’on obtiendrait l’unanimité, malgré le -sentiment intime de chacun; l’on se garderait alors, pour ainsi dire, le -secret de la comédie, car chacun avouerait séparément que tous ont tort. -Dans les scrutins secrets, on a vu des députés donner leur boule blanche -ou noire contre leur opinion, seulement parce qu’ils croyaient la -majorité dans un sens différent du leur, et qu’_ils ne voulaient pas_, -disaient-ils, _perdre leur voix_. - -C’est par ce besoin social de penser comme tout le monde qu’on a pu -s’expliquer, pendant la révolution, le contraste du courage à la guerre -et de la pusillanimité dans la carrière civile. Il n’y a qu’une manière -de voir sur le courage militaire; mais l’opinion publique peut être -égarée relativement à la conduite qu’on doit suivre dans les affaires -politiques. Le blâme de ceux qui vous entourent, la solitude, l’abandon -vous menacent, si vous ne suivez pas le parti dominant; tandis qu’il n’y -a dans les armées que l’alternative de la mort et du succès, situation -charmante pour des Français, qui ne craignent point l’une et aiment -passionnément l’autre. Mettez la mode, c’est-à-dire les -applaudissements, du côté du danger, et vous verrez les Français le -braver sous toutes ses formes; l’esprit de sociabilité existe en France -depuis le premier rang jusqu’au dernier: il faut s’entendre approuver -par ce qui nous environne; on ne veut s’exposer, à aucun prix, au blâme -ou au ridicule, car dans un pays où causer a tant d’influence, le bruit -des paroles couvre souvent la voix de la conscience. - -On connaît l’histoire de cet homme qui commença par louer avec transport -une actrice qu’il venait d’entendre; il aperçut un sourire sur les -lèvres des assistants, il modifia son éloge; l’opiniâtre sourire ne -cessa point, et la crainte de la moquerie finit par lui faire dire: _Ma -foi! la pauvre diablesse a fait ce qu’elle a pu._ Les triomphes de la -plaisanterie se renouvellent sans cesse en France; dans un temps il -convient d’être religieux, dans un autre de ne l’être pas; dans un temps -d’aimer sa femme, dans un autre de ne pas paraître avec elle. Il a -existé même des moments où l’on eût craint de passer pour niais si l’on -avait montré de l’humanité, et cette terreur du ridicule qui, dans les -premières classes, ne se manifeste d’ordinaire que par la vanité, s’est -traduite en férocité dans les dernières. - -Quel mal cet esprit d’imitation ne ferait-il pas parmi les Allemands! -Leur supériorité consiste dans l’indépendance de l’esprit, dans l’amour -de la retraite, dans l’originalité individuelle. Les Français ne sont -tout-puissants qu’en masse, et leurs hommes de génie eux-mêmes prennent -toujours leur point d’appui dans les opinions reçues, quand ils veulent -s’élancer au delà. Enfin, l’impatience du caractère français, si -piquante en conversation, ôterait aux Allemands le charme principal de -leur imagination naturelle, cette rêverie calme, cette vue profonde, qui -s’aide du temps et de la persévérance pour tout découvrir. - -Ces qualités sont presque incompatibles avec la vivacité d’esprit; et -cependant cette vivacité est surtout ce qui rend aimable en -conversation. Lorsqu’une discussion s’appesantit, lorsqu’un conte -s’allonge, il vous prend je ne sais quelle impatience, semblable à celle -qu’on éprouve quand un musicien ralentit trop la mesure d’un air. On -peut être fatigant, néanmoins, à force de vivacité, comme on l’est par -trop de lenteur. J’ai connu un homme de beaucoup d’esprit, mais -tellement impatient, qu’il donnait à tous ceux qui causaient avec lui -l’inquiétude que doivent éprouver les gens prolixes, quand ils -s’aperçoivent qu’ils fatiguent. Cet homme sautait sur sa chaise pendant -qu’on lui parlait, achevait les phrases des autres, dans la crainte -qu’elles ne se prolongeassent; il inquiétait d’abord, et finissait par -lasser en étourdissant: car quelque vite qu’on aille en fait de -conversation, quand il n’y a plus moyen de retrancher que sur le -nécessaire, les pensées et les sentiments oppressent, faute d’espace -pour les exprimer. - -Toutes les manières d’abréger le temps ne l’épargnent pas, et l’on peut -mettre des longueurs dans une seule phrase, si l’on y laisse du vide; le -talent de rédiger sa pensée brillamment et rapidement est ce qui réussit -le plus en société; on n’a pas le temps d’y rien attendre. Nulle -réflexion, nulle complaisance ne peut faire qu’on s’y amuse de ce qui -n’amuse pas. Il faut exercer là l’esprit de conquête et le despotisme du -succès: car le fond et le but étant peu de chose, on ne peut pas se -consoler du revers par la pureté des motifs, et la bonne intention n’est -de rien en fait d’esprit. - -Le talent de conter, l’un des grands charmes de la conversation, est -très rare en Allemagne; les auditeurs y sont trop complaisants, ils ne -s’ennuient pas assez vite, et les conteurs, se fiant à la patience des -auditeurs, s’établissent trop à leur aise dans les récits. En France, -celui qui parle est un usurpateur, qui se sent entouré de rivaux jaloux, -et veut se maintenir à force de succès; en Allemagne, c’est un -possesseur légitime qui peut user paisiblement de ses droits reconnus. - -Les Allemands réussissent mieux dans les contes poétiques que dans les -contes épigrammatiques: quand il faut parler à l’imagination, les -détails peuvent plaire, ils rendent le tableau plus vrai: mais quand il -s’agit de rapporter un bon mot, on ne saurait trop abréger les -préambules. La plaisanterie allège pour un moment le poids de la vie: -vous aimez à voir un homme, votre semblable, se jouer ainsi du fardeau -qui vous accable, et bientôt, animé par lui, vous le soulevez à votre -tour; mais quand vous sentez de l’effort ou de la langueur dans ce qui -devrait être un amusement, vous en êtes plus fatigué que du sérieux -même, dont les résultats au moins vous intéressent. - -La bonne foi du caractère allemand est aussi peut-être un obstacle à -l’art de conter; les Allemands ont plutôt la gaîté du caractère que -celle de l’esprit; ils sont gais comme ils sont honnêtes, pour la -satisfaction de leur propre conscience, et rient de ce qu’ils disent, -longtemps avant même d’avoir songé à en faire rire les autres. - -Rien ne saurait égaler, au contraire, le charme d’un récit fait par un -Français spirituel et de bon goût. Il prévoit tout, il ménage tout, et -cependant il ne sacrifie point ce qui pourrait exciter l’intérêt. Sa -physionomie, moins prononcée que celle des Italiens, indique la gaîté, -sans rien faire perdre à la dignité du maintien et des manières; il -s’arrête quand il le faut, et jamais il n’épuise même l’amusement; il -s’anime, et néanmoins il tient toujours en main les rênes de son esprit, -pour le conduire sûrement et rapidement; bientôt aussi les auditeurs se -mêlent de l’entretien, il fait valoir alors à son tour ceux qui viennent -de l’applaudir; il ne laisse point passer une expression heureuse sans -la relever, une plaisanterie piquante sans la sentir, et pour un moment -du moins l’on se plaît, et l’on jouit les uns des autres, comme si tout -était concorde, union et sympathie dans le monde. - -Les Allemands feraient bien de profiter, sous des rapports essentiels, -de quelques-uns des avantages de l’esprit social en France: ils -devraient apprendre des Français à se montrer moins irritables dans les -petites circonstances, afin de réserver toute leur force pour les -grandes; ils devraient apprendre des Français à ne pas confondre -l’opiniâtreté avec l’énergie, la rudesse avec la fermeté; ils devraient -aussi, lorsqu’ils sont capables du dévouement entier de leur vie, ne -pas la rattraper en détail par une sorte de personnalité minutieuse, que -ne se permettrait pas le véritable égoïsme; enfin, ils devraient puiser -dans l’art même de la conversation l’habitude de répandre dans leurs -livres cette clarté qui les mettrait à la portée du plus grand nombre, -ce talent d’abréger, inventé par les peuples qui s’amusent, bien plutôt -que par ceux qui s’occupent, et ce respect pour de certaines -convenances, qui ne porte pas à sacrifier la nature, mais à ménager -l’imagination. Ils perfectionneraient leur manière d’écrire par -quelques-unes des observations que le talent de parler fait naître: mais -ils auraient tort de prétendre à ce talent tel que les Français le -possèdent. - -Une grande ville qui servirait de point de ralliement serait utile à -l’Allemagne, pour rassembler les moyens d’étude, augmenter les -ressources des arts, exciter l’émulation; mais si cette capitale -développait chez les Allemands le goût des plaisirs de la société dans -toute leur élégance, ils y perdraient la bonne foi scrupuleuse, le -travail solitaire, l’indépendance audacieuse qui les distinguent dans la -carrière littéraire et philosophique; enfin, ils changeraient leurs -habitudes de recueillement contre un mouvement extérieur dont ils -n’acquerraient jamais la grâce et la dextérité. - - - - -CHAPITRE XII - -_De la langue allemande dans ses rapports avec l’esprit de -conversation._ - - -En étudiant l’esprit et le caractère d’une langue, on apprend l’histoire -philosophique des opinions, des mœurs et des habitudes nationales; et -les modifications que subit le langage doivent jeter de grandes lumières -sur la marche de la pensée; mais une telle analyse serait nécessairement -très métaphysique, et demanderait une foule de connaissances qui nous -manquent presque toujours dans les langues étrangères, et souvent même -dans la nôtre. Il faut donc s’en tenir à l’impression générale que -produit l’idiome d’une nation dans son état actuel. Le Français, ayant -été parlé plus qu’aucun autre dialecte européen, est à la fois poli par -l’usage et acéré pour le but. Aucune langue n’est plus claire et plus -rapide, n’indique plus légèrement et n’explique plus nettement ce qu’on -veut dire. L’allemand se prête beaucoup moins à la précision et à la -rapidité de la conversation. Par la nature même de sa construction -grammaticale, le sens n’est ordinairement compris qu’à la fin de la -phrase. Ainsi, le plaisir d’interrompre, qui rend la discussion si -animée en France, et force à dire si vite ce qu’il importe de faire -entendre, ce plaisir ne peut exister en Allemagne; car les commencements -de phrase ne signifient rien sans la fin; il faut laisser à chacun tout -l’espace qu’il lui convient de prendre; cela vaut mieux pour le fond des -choses, c’est aussi plus civil, mais moins piquant. - -La politesse allemande est plus cordiale, mais moins nuancée que la -politesse française; il y a plus d’égards pour le rang et plus de -précautions en tout. En France, on flatte plus qu’on ne ménage, et, -comme on a l’art de tout indiquer, on approche beaucoup plus volontiers -des sujets les plus délicats. L’allemand est une langue très brillante -en poésie, très abondante en métaphysique, mais très positive en -conversation. La langue française, au contraire, n’est vraiment riche -que dans les tournures qui expriment les rapports les plus déliés de la -société. Elle est pauvre et circonscrite dans tout ce qui tient à -l’imagination et à la philosophie. Les Allemands craignent plus de faire -de la peine qu’ils n’ont envie de plaire. De là vient qu’ils ont soumis -autant qu’ils ont pu la politesse à des règles; et leur langue, si -hardie dans les livres, est singulièrement asservie en conversation, par -toutes les formules dont elle est surchargée. - -Je me rappelle d’avoir assisté, en Saxe, à une leçon de métaphysique -d’un philosophe célèbre qui citait toujours le baron de Leibnitz, et -jamais l’entraînement du discours ne pouvait l’engager à supprimer ce -titre de baron, qui n’allait guère avec le nom d’un grand homme mort -depuis près d’un siècle. - -L’allemand convient mieux à la poésie qu’à la prose, et à la prose -écrite qu’à la prose parlée; c’est un instrument qui sert très bien -quand on veut tout peindre ou tout dire: mais on ne peut pas glisser -avec l’allemand, comme avec le français, sur les divers sujets qui se -présentent. Si l’on voulait faire aller les mots allemands du train de -la conversation française, on leur ôterait toute grâce et toute dignité. -Le mérite des Allemands, c’est de bien remplir le temps: le talent des -Français, c’est de le faire oublier. - -Quoique le sens des périodes allemandes ne s’explique souvent qu’à la -fin, la construction ne permet pas toujours de terminer une phrase par -l’expression la plus piquante; et c’est cependant un des grands moyens -de faire effet en conversation. L’on entend rarement parmi les Allemands -ce qu’on appelle des bons mots: ce sont les pensées mêmes, et non -l’éclat qu’on leur donne, qu’il faut admirer. - -Les Allemands trouvent une sorte de charlatanisme dans l’expression -brillante, et prennent plutôt l’expression abstraite, parce qu’elle est -plus scrupuleuse et s’approche davantage de l’essence même du vrai; mais -la conversation ne doit donner aucune peine, ni pour comprendre ni pour -parler. Dès que l’entretien ne porte pas sur les intérêts communs de la -vie, et qu’on entre dans la sphère des idées, la conversation en -Allemagne devient trop métaphysique; il n’y a pas assez d’intermédiaire -entre ce qui est vulgaire et ce qui est sublime; et c’est cependant dans -cet intermédiaire que s’exerce l’art de causer. - -La langue allemande a une gaîté qui lui est propre; la société ne l’a -point rendue timide, et les bonnes mœurs l’ont laissée pure; mais c’est -une gaîté nationale à la portée de toutes les classes. Les sons bizarres -des mots, leur antique naïveté, donnent à la plaisanterie quelque chose -de pittoresque, dont le peuple peut s’amuser aussi bien que les gens du -monde. Les Allemands sont moins gênés que nous dans le choix des -expressions, parce que, leur langue n’ayant pas été aussi fréquemment -employée dans la conversation du grand monde, elle ne se compose pas, -comme la nôtre, de mots qu’un hasard, une application, une allusion, -rendent ridicules, de mots enfin qui, ayant subi toutes les aventures de -la société, sont proscrits injustement peut-être, mais ne sauraient plus -être admis. La colère s’est souvent exprimée en allemand, mais on n’en a -pas fait l’arme du persiflage; et les paroles dont on se sert sont -encore dans toute leur vérité et dans toute leur force; c’est une -facilité de plus: mais aussi l’on peut exprimer avec le français mille -observations fines, et se permettre mille tours d’adresse dont la langue -allemande est jusqu’à présent incapable. - -Il faut se mesurer avec les idées en allemand, avec les personnes en -français; il faut creuser à l’aide de l’allemand, il faut arriver au but -en parlant français; l’un doit peindre la nature, et l’autre la société. -Gœthe fait dire dans son roman de _Wilhelm Meister_, à une femme -allemande, qu’elle s’aperçut que son amant voulait la quitter, parce -qu’il lui écrivait en français. Il y a bien des phrases en effet dans -notre langue, pour dire en même temps et ne pas dire, pour faire espérer -sans promettre, pour promettre même sans se lier. L’allemand est moins -flexible, et il fait bien de rester tel, car rien n’inspire plus de -dégoût que cette langue tudesque, quand elle est employée aux mensonges, -de quelque nature qu’ils soient. Sa construction traînante, ses -consonnes multipliées, sa grammaire savante, ne lui permettent aucune -grâce dans la souplesse; et l’on dirait qu’elle se raidit d’elle-même -contre l’intention de celui qui la parle, dès qu’on veut la faire servir -à trahir la vérité. - - - - -CHAPITRE XIII - -_De l’Allemagne du Nord._ - - -Les premières impressions qu’on reçoit en arrivant dans le nord de -l’Allemagne, surtout au milieu de l’hiver, sont extrêmement tristes; et -je ne suis pas étonné que ces impressions aient empêché la plupart des -Français que l’exil a conduits dans ce pays, de l’observer sans -prévention. Cette frontière du Rhin est solennelle; on craint, en la -passant, de s’entendre prononcer ce mot terrible: _Vous êtes hors de -France._ C’est en vain que l’esprit juge avec impartialité le pays qui -nous a vus naître, nos affections ne s’en détachent jamais; et quand on -est contraint à le quitter, l’existence semble déracinée, on se devient -comme étranger à soi-même. Les plus simples usages, comme les relations -les plus intimes; les intérêts les plus graves, comme les moindres -plaisirs, tout était de la patrie; tout n’en est plus. On ne rencontre -personne qui puisse vous parler d’autrefois, personne qui vous atteste -l’identité des jours passés avec les jours actuels; la destinée -recommence, sans que la confiance des premières années se renouvelle; -l’on change de monde, sans avoir changé de cœur. Ainsi l’exil condamne à -se survivre; les adieux, les séparations, tout est comme à l’instant de -la mort, et l’on y assiste cependant avec les forces entières de la vie. - -J’étais, il y a six ans, sur les bords du Rhin, attendant la barque qui -devait me conduire à l’autre rive; le temps était froid, le ciel obscur, -et tout me semblait un présage funeste. Quand la douleur agite -violemment notre âme, on ne peut se persuader que la nature y soit -indifférente; il est permis à l’homme d’attribuer quelque puissance à -ses peines; ce n’est pas de l’orgueil, c’est de la confiance dans la -céleste pitié. Je m’inquiétais pour mes enfants, quoiqu’ils ne fussent -pas encore dans l’âge de sentir ces émotions de l’âme qui répandent -l’effroi sur tous les objets extérieurs. Mes domestiques français -s’impatientaient de la lenteur allemande, et s’étonnaient de n’être pas -compris quand ils parlaient la seule langue qu’ils crussent admise dans -les pays civilisés. Il y avait dans notre bac une vieille femme -allemande, assise sur une charrette; elle ne voulait pas en descendre -même pour traverser le fleuve.--Vous êtes bien tranquille! lui -dis-je.--Oui, me répondit-elle, pourquoi faire du bruit?--Ces simples -mots me frappèrent; en effet, _pourquoi faire du bruit?_ Mais quand des -générations entières traverseraient la vie en silence, le malheur et la -mort ne les observeraient pas moins, et sauraient de même les atteindre. - -En arrivant sur le rivage opposé, j’entendis le cor des postillons, dont -les sons aigus et faux semblaient annoncer un triste départ vers un -triste séjour. La terre était couverte de neige; des petites fenêtres, -dont les maisons sont percées, sortaient les têtes de quelques -habitants, que le bruit d’une voiture arrachait à leurs monotones -occupations; une espèce de bascule, qui fait mouvoir la poutre avec -laquelle on ferme la barrière, dispense celui qui demande le péage aux -voyageurs de sortir de sa maison pour recevoir l’argent qu’on doit lui -payer. Tout est calculé pour être immobile; et l’homme qui pense, comme -celui dont l’existence n’est que matérielle, dédaignent tous les deux -également la distraction du dehors. - -Les campagnes désertes, les maisons noircies par la fumée, les églises -gothiques, semblent préparées pour les contes de sorcières ou de -revenants. Les villes de commerce, en Allemagne, sont grandes et bien -bâties; mais elles ne donnent aucune idée de ce qui fait la gloire et -l’intérêt de ce pays, l’esprit littéraire et philosophique. Les intérêts -mercantiles suffisent pour développer l’intelligence des Français, et -l’on peut trouver encore quelque amusement de société, en France, dans -une ville purement commerçante; mais les Allemands, éminemment capables -des études abstraites, traitent les affaires, quand ils s’en occupent, -avec tant de méthode et de pesanteur, qu’ils n’en tirent presque jamais -aucune idée générale. Ils portent dans le commerce la loyauté qui les -distingue; mais ils se donnent tellement tout entiers à ce qu’ils font, -qu’il ne cherchent plus alors dans la société qu’un loisir jovial, et -disent de temps en temps quelques grosses plaisanteries, seulement pour -se divertir eux-mêmes. De telles plaisanteries accablent les Français de -tristesse; car on se résigne bien plutôt à l’ennui sous des formes -graves et monotones, qu’à cet ennui badin qui vient poser lourdement et -familièrement _la patte_ sur l’épaule. - -Les Allemands ont beaucoup d’universalité dans l’esprit, en littérature -et en philosophie, mais nullement dans les affaires. Ils les considèrent -toujours partiellement, et s’en occupent d’une façon presque mécanique. -C’est le contraire en France; l’esprit des affaires y a beaucoup -d’étendue, et l’on n’y permet pas l’universalité en littérature ni en -philosophie. Si un savant était poète, si un poète était savant, ils -deviendraient suspects chez nous aux savants et aux poètes; mais il -n’est pas rare de rencontrer dans le plus simple négociant des aperçus -lumineux sur les intérêts politiques et militaires de son pays. De là -vient qu’en France il y a un plus grand nombre de gens d’esprit, et un -moins grand nombre de penseurs. En France, on étudie les hommes; en -Allemagne, les livres. Des facultés ordinaires suffisent pour intéresser -en parlant des hommes; il faut presque du génie pour faire retrouver -l’âme et le mouvement dans les livres. L’Allemagne ne peut attacher que -ceux qui s’occupent des faits passés et des idées abstraites. Le présent -et le réel appartiennent à la France, et, jusqu’à nouvel ordre, elle ne -paraît pas disposée à y renoncer. - -Je ne cherche pas, ce me semble, à dissimuler les inconvénients de -l’Allemagne. Ces petites villes du nord elles-mêmes, où l’on trouve des -hommes d’une si haute conception, n’offrent souvent aucun genre -d’amusement; point de spectacle, peu de société; le temps y tombe goutte -à goutte, et n’interrompt par aucun bruit la réflexion solitaire. Les -plus petites villes d’Angleterre tiennent à un état libre, envoient des -députés pour traiter les intérêts de la nation. Les plus petites villes -de France sont en relation avec la capitale, où tant de merveilles sont -réunies. Les plus petites villes d’Italie jouissent du ciel et des -beaux-arts, dont les rayons se répandent sur toute la contrée. Dans le -nord de l’Allemagne, il n’y a point de gouvernement représentatif, point -de grande capitale; et la sévérité du climat, la médiocrité de la -fortune, le sérieux du caractère, rendraient l’existence très pesante si -la force de la pensée ne s’était pas affranchie de toutes ces -circonstances insipides et bornées. Les Allemands ont su se créer une -république des lettres animée et indépendante. Ils ont suppléé à -l’intérêt des événements par l’intérêt des idées. Ils se passent de -centre, parce que tous tendent vers un même but, et leur imagination -multiplie le petit nombre de beautés que les arts et la nature peuvent -leur offrir. - -Les citoyens de cette république idéale, dégagés pour la plupart de -toute espèce de rapports avec les affaires publiques et particulières, -travaillent dans l’obscurité comme les mineurs; et, placés comme eux au -milieu des trésors ensevelis, ils exploitent en silence les richesses -intellectuelles du genre humain. - - - - -CHAPITRE XIV - -_La Saxe._ - - -Depuis la réformation, les princes de la maison de Saxe ont toujours -accordé aux lettres la plus noble des protections, l’indépendance. On -peut dire hardiment que dans aucun pays de la terre il n’existe autant -d’instruction qu’en Saxe et dans le nord de l’Allemagne. C’est là qu’est -né le protestantisme, et l’esprit d’examen s’y est soutenu depuis ce -temps avec vigueur. - -Pendant le dernier siècle, les électeurs de Saxe ont été catholiques; -et, quoiqu’ils soient restés fidèles au serment qui les obligeait à -respecter le culte de leurs sujets, cette différence de religion entre -le peuple et ses maîtres a donné moins d’unité politique à l’État. Les -électeurs rois de Pologne ont aimé les arts plus que la littérature, -qu’ils ne gênaient pas, mais qui leur était étrangère. La musique est -cultivée généralement en Saxe; la galerie de Dresde rassemble des -chefs-d’œuvre qui doivent animer les artistes. La nature, aux environs -de la capitale, est très pittoresque, mais la société n’y offre pas de -vifs plaisirs; l’élégance d’une cour n’y prend point, l’étiquette seule -peut aisément s’y établir. - -On peut juger par la quantité d’ouvrages qui se vendent à Leipzig, -combien les livres allemands ont de lecteurs; les ouvriers de toutes les -classes, les tailleurs de pierre mêmes, se reposent de leurs travaux un -livre à la main. On ne saurait s’imaginer en France à quel point les -lumières sont répandues en Allemagne. J’ai vu des aubergistes, des -commis de barrière, qui connaissaient la littérature française. On -trouve jusque dans les villages des professeurs de grec et de latin. Il -n’y a pas de petite ville qui ne renferme une assez bonne bibliothèque, -et presque partout on peut citer quelques hommes recommandables par -leurs talents et par leurs connaissances. Si l’on se mettait à comparer, -sous ce rapport, les provinces de France avec l’Allemagne, on croirait -que les deux pays sont à trois siècles de distance l’un de l’autre. -Paris, réunissant dans son sein l’élite de l’empire, ôte tout intérêt à -tout le reste. - -Picard et Kotzebue ont composé deux pièces très jolies, intitulées -toutes deux _la Petite Ville_. Picard représente les habitants de la -province cherchant sans cesse à imiter Paris, et Kotzebue les bourgeois -d’une petite ville, enchantés et fiers du lieu qu’ils habitent, et -qu’ils croient incomparable. La différence des ridicules donne toujours -l’idée de la différence des mœurs. En Allemagne, chaque séjour est un -empire pour celui qui y réside; son imagination, ses études, ou -seulement sa bonhomie l’agrandit à ses yeux; chacun sait y tirer de -soi-même le meilleur parti possible. L’importance qu’on met à tout prête -à la plaisanterie; mais cette importance même donne du prix aux petites -ressources. En France, on ne s’intéresse qu’à Paris, et l’on a raison, -car c’est toute la France; et qui n’aurait vécu qu’en province n’aurait -pas la moindre idée de ce qui caractérise cet illustre pays. - -Les hommes distingués de l’Allemagne, n’étant point rassemblés dans une -même ville, ne se voient presque pas, et ne communiquent entre eux que -par leurs écrits; chacun se fait sa route à soi-même, et découvre sans -cesse des contrées nouvelles dans la vaste région de l’antiquité, de la -métaphysique et de la science. Ce qu’on appelle étudier en Allemagne est -vraiment une chose admirable: quinze heures par jour de solitude et de -travail, pendant des années entières, paraissent une manière d’exister -toute naturelle; l’ennui même de la société fait aimer la vie retirée. - -La liberté de la presse la plus illimitée existait en Saxe; mais elle -n’avait aucun danger pour le gouvernement, parce que l’esprit des hommes -de lettres ne se tournait pas vers l’examen des institutions politiques: -la solitude porte à se livrer aux spéculations abstraites, ou à la -poésie: il faut vivre dans le foyer des passions humaines pour sentir le -besoin de s’en servir et de les diriger. Les écrivains allemands ne -s’occupaient que de théories, d’érudition, de recherches littéraires et -philosophiques; et les puissants de ce monde n’ont rien à craindre de -tout cela. D’ailleurs, quoique le gouvernement de la Saxe ne fût pas -libre de droit, c’est-à-dire représentatif, il l’était de fait, par les -habitudes du pays et la modération des princes. - -La bonne foi des habitants était telle, qu’à Leipzig un propriétaire -ayant mis sur un pommier, qu’il avait planté au bord de la promenade -publique, un écriteau pour demander qu’on ne lui en prît pas les fruits, -on ne lui en vola pas un seul pendant dix ans. J’ai vu ce pommier avec -un sentiment de respect; il eût été l’arbre des Hespérides, qu’on n’eût -pas plus touché à son or qu’à ses fleurs. - -La Saxe était d’une tranquillité profonde; on y faisait quelquefois du -bruit pour quelques idées, mais sans songer à leur application. On eût -dit que penser et agir ne devaient avoir aucun rapport ensemble, et que -la vérité ressemblait, chez les Allemands, à la statue de Mercure nommée -Hermès, qui n’a ni mains pour saisir, ni pieds pour avancer. Il n’est -rien pourtant de si respectable que ces conquêtes paisibles de la -réflexion, qui occupaient sans cesse des hommes isolés, sans fortune, -sans pouvoir, et liés entre eux seulement par le culte de la pensée. - -En France, on ne s’est presque jamais occupé des vérités abstraites que -dans leur rapport avec la pratique. Perfectionner l’administration, -encourager la population par une sage économie politique, tel était -l’objet des travaux des philosophes, principalement dans le dernier -siècle. Cette manière d’employer son temps est aussi fort respectable; -mais, dans l’échelle des pensées, la dignité de l’espèce humaine importe -plus que son bonheur, et surtout que son accroissement: multiplier les -naissances sans ennoblir la destinée, c’est préparer seulement une fête -plus somptueuse à la mort. - -Les villes littéraires de Saxe sont celles où l’on voit régner le plus -de bienveillance et de simplicité. On a considéré partout ailleurs les -lettres comme un apanage du luxe; en Allemagne elles semblent l’exclure. -Les goûts qu’elles inspirent donnent une sorte de candeur et de timidité -qui fait aimer la vie domestique: ce n’est pas que la vanité d’auteur -n’ait un caractère très prononcé chez les Allemands, mais elle ne -s’attache point aux succès de société. Le plus petit écrivain en veut à -la postérité; et, se déployant à son aise dans l’espace des méditations -sans bornes, il est moins froissé par les hommes, et s’aigrit moins -contre eux. Toutefois, les hommes de lettres et les hommes d’affaires -sont trop séparés en Saxe pour qu’il s’y manifeste un véritable esprit -public. Il résulte de cette séparation, que les uns ont une trop grande -ignorance des choses pour exercer aucun ascendant sur le pays, et que -les autres se font gloire d’un certain machiavélisme docile, qui sourit -aux sentiments généreux, comme à l’enfance, et semble leur indiquer -qu’ils ne sont pas de ce monde. - - - - -CHAPITRE XV - -_Weimar._ - - -De toutes les principautés de l’Allemagne, il n’en est point qui fasse -mieux sentir que Weimar les avantages d’un petit pays, quand son chef -est un homme de beaucoup d’esprit, et qu’au milieu de ses sujets il peut -chercher à plaire sans cesser d’être obéi. C’est une société -particulière qu’un tel État, et l’on y tient tous les uns aux autres par -des rapports intimes. La duchesse Louise de Saxe-Weimar est le véritable -modèle d’une femme destinée par la nature au rang le plus illustre: sans -prétention, comme sans faiblesse, elle inspire au même degré la -confiance et le respect; et l’héroïsme des temps chevaleresques est -entré dans son âme, sans lui rien ôter de la douceur de son sexe. Les -talents militaires du duc sont universellement estimés, et sa -conversation piquante et réfléchie rappelle sans cesse qu’il a été formé -par le grand Frédéric; c’est son esprit et celui de sa mère qui ont -attiré les hommes de lettres les plus distingués à Weimar. L’Allemagne, -pour la première fois, eut une capitale littéraire; mais comme cette -capitale était en même temps une très petite ville, elle n’avait -d’ascendant que par ses lumières; car la mode, qui amène toujours -l’uniformité dans tout, ne pouvait partir d’un cercle aussi étroit. - -Herder venait de mourir quand je suis arrivée à Weimar; mais Wieland, -Gœthe et Schiller y étaient encore. Je peindrai chacun de ces hommes -séparément, dans la section suivante; je les peindrai surtout par leurs -ouvrages, car leurs livres ressemblent parfaitement à leur caractère et -à leur entretien. Cet accord très rare est une preuve de sincérité: -quand on a pour premier but, en écrivant, de faire effet sur les autres, -on ne se montre jamais à eux tel qu’on est réellement; mais quand on -écrit pour satisfaire à l’inspiration intérieure dont l’âme est saisie, -on fait connaître par ses écrits, même sans le vouloir, jusques aux -moindres nuances de sa manière d’être et de penser. - -Le séjour des petites villes m’a toujours paru très ennuyeux. L’esprit -des hommes s’y rétrécit, le cœur des femmes s’y glace; on y vit -tellement en présence les uns des autres, qu’on est oppressé par ses -semblables; ce n’est plus cette opinion à distance, qui vous anime et -retentit de loin comme le bruit de la gloire; c’est un examen minutieux -de toutes les actions de votre vie, une observation de chaque détail, -qui rend incapable de comprendre l’ensemble de votre caractère; et plus -on a d’indépendance et d’élévation, moins on peut respirer à travers -tous ces petits barreaux. Cette pénible gêne n’existait point à Weimar, -ce n’était point une petite ville, mais un grand château; un cercle -choisi s’entretenait avec intérêt de chaque production nouvelle des -arts. Des femmes, disciples aimables de quelques hommes supérieurs, -s’occupaient sans cesse des ouvrages littéraires, comme des événements -publics les plus importants. On appelait l’univers à soi par la lecture -et l’étude; on échappait par l’étendue de la pensée aux bornes des -circonstances; en réfléchissant souvent ensemble sur les grandes -questions que fait naître la destinée commune à tous, on oubliait les -anecdotes particulières de chacun. On ne rencontrait aucun de ces -merveilleux de province, qui prennent si facilement le dédain pour de la -grâce, et l’affectation pour de l’élégance. - -Dans la même principauté, à côté de la première réunion littéraire de -l’Allemagne, se trouvait Iéna, l’un des foyers de science les plus -remarquables. Un espace bien resserré rassemblait ainsi d’étonnantes -lumières en tout genre. - -L’imagination, constamment excitée à Weimar par l’entretien des poètes, -éprouvait moins le besoin des distractions extérieures; ces distractions -soulagent du fardeau de l’existence, mais elles en dissipent souvent les -forces. On menait dans cette campagne, appelée ville, une vie régulière, -occupée et sérieuse; on pouvait s’en fatiguer quelquefois, mais on n’y -dégradait pas son esprit par des intérêts futiles et vulgaires; et si -l’on manquait de plaisirs, on ne sentait pas du moins déchoir ses -facultés. - -Le seul luxe du prince, c’est un jardin ravissant, et on lui sait gré de -cette jouissance populaire, qu’il partage avec tous les habitants de la -ville. Le théâtre, dont je parlerai dans la seconde partie de cet -ouvrage, est dirigé par le plus grand poète de l’Allemagne, Gœthe; et ce -spectacle intéresse assez tout le monde pour préserver de ces assemblées -qui mettent en évidence les ennuis cachés. On appelait Weimar l’Athènes -de l’Allemagne, et c’était, en effet, le seul lieu dans lequel l’intérêt -des beaux-arts fût pour ainsi dire national, et servît de lien fraternel -entre les rangs divers. Une cour libérale recherchait habituellement la -société des hommes de lettres; et la littérature gagnait singulièrement -à l’influence du bon goût qui régnait dans cette cour. L’on pouvait -juger, par ce petit cercle, du bon effet que produirait en Allemagne un -tel mélange, s’il était généralement adopté. - - - - -CHAPITRE XVI - -_La Prusse._ - - -Il faut étudier le caractère de Frédéric II, quand on veut connaître la -Prusse. Un homme a créé cet empire que la nature n’avait point -favorisé, et qui n’est devenu une puissance que parce qu’un guerrier en -a été le maître. Il y a deux hommes très distincts dans Frédéric II: un -Allemand par la nature, et un Français par l’éducation. Tout ce que -l’Allemand a fait dans un royaume allemand y a laissé des traces -durables; tout ce que le Français a tenté n’a point germé d’une manière -féconde. - -Frédéric II était formé par la philosophie française du dix-huitième -siècle: cette philosophie fait du mal aux nations, lorsqu’elle tarit en -elles la source de l’enthousiasme; mais quand il existe telle chose -qu’un monarque absolu, il est à souhaiter que des principes libéraux -tempèrent en lui l’action du despotisme. Frédéric introduisit la liberté -de penser dans le nord de l’Allemagne; la réformation y avait amené -l’examen, mais non pas la tolérance; et, par un contraste singulier, on -ne permettait d’examiner qu’en prescrivant impérieusement d’avance le -résultat de cet examen. Frédéric mit en honneur la liberté de parler et -d’écrire, soit par ces plaisanteries piquantes et spirituelles qui ont -tant de pouvoir sur les hommes quand elles viennent d’un roi, soit par -son exemple, plus puissant encore; car il ne punit jamais ceux qui -disaient ou imprimaient du mal de lui, et il montra dans presque toutes -ses actions la philosophie dont il professait les principes. Il établit -dans l’administration un ordre et une économie qui ont fait la force -intérieure de la Prusse, malgré tous ses désavantages naturels. Il n’est -point de roi qui se soit montré aussi simple que lui dans sa vie privée, -et même dans sa cour: il se croyait chargé de ménager, autant qu’il -était possible, l’argent de ses sujets. Il avait en toutes choses un -sentiment de justice que les malheurs de sa jeunesse et la dureté de son -père avaient gravé dans son cœur. Ce sentiment est peut-être le plus -rare de tous dans les conquérants, car ils aiment mieux être généreux -que justes; parce que la justice suppose un rapport quelconque -d’égalité avec les autres. - -Frédéric avait rendu les tribunaux si indépendants, que, pendant sa vie, -et sous le règne de ses successeurs, on les a vus souvent décider en -faveur des sujets contre le roi, dans des procès qui tenaient à des -intérêts politiques. Il est vrai qu’il serait presque impossible, en -Allemagne, d’introduire l’injustice dans les tribunaux. Les Allemands -sont assez disposés à se faire des systèmes pour abandonner la politique -à l’arbitraire; mais quand il s’agit de jurisprudence ou -d’administration, on ne peut faire entrer dans leur tête d’autres -principes que ceux de la justice. Leur esprit de méthode, même sans -parler de la droiture de leur cœur, réclame l’équité comme mettant de -l’ordre dans tout. Néanmoins, il faut louer Frédéric de sa probité dans -le gouvernement intérieur de son pays: c’est un de ses premiers titres à -l’admiration de la postérité. - -Frédéric n’était point sensible, mais il avait de la bonté; or, les -qualités universelles sont celles qui conviennent le mieux aux -souverains. Néanmoins, cette bonté de Frédéric était inquiétante comme -celle du lion, et l’on sentait la griffe du pouvoir, même au milieu de -la grâce et de la coquetterie de l’esprit le plus aimable. Les hommes -d’un caractère indépendant ont eu de la peine à se soumettre à la -liberté que ce maître croyait donner, à la familiarité qu’il croyait -permettre; et, tout en l’admirant, ils sentaient qu’ils respiraient -mieux loin de lui. - -Le grand malheur de Frédéric fut de n’avoir point assez de respect pour -la religion ni pour les mœurs. Ses goûts étaient cyniques. Bien que -l’amour de la gloire ait donné de l’élévation à ses pensées, sa manière -licencieuse de s’exprimer sur les objets les plus sacrés était cause que -ses vertus même n’inspiraient pas de confiance: on en jouissait, on les -approuvait, mais on les croyait un calcul. Tout semblait devoir être de -la politique dans Frédéric; ainsi donc, ce qu’il faisait de bien -rendait l’état du pays meilleur, mais ne perfectionnait pas la moralité -de la nation. Il affichait l’incrédulité, et se moquait de la vertu des -femmes: et rien ne s’accordait moins avec le caractère allemand que -cette manière de penser. Frédéric, en affranchissant ses sujets de ce -qu’il appelait les préjugés, éteignait en eux le patriotisme: car, pour -s’attacher aux pays naturellement sombres et stériles, il faut qu’il y -règne des opinions et des principes d’une grande sévérité. Dans ces -contrées sablonneuses, où la terre ne produit que des sapins et des -bruyères, la force de l’homme consiste dans son âme; et si vous lui ôtez -ce qui fait la vie de cette âme, les sentiments religieux, il n’aura -plus que du dégoût pour sa triste patrie. - -Le penchant de Frédéric pour la guerre peut être excusé par de grands -motifs politiques. Son royaume, tel qu’il le reçut de son père, ne -pouvait subsister, et c’est presque pour le conserver qu’il l’agrandit. -Il avait deux millions et demi de sujets en arrivant au trône, il en -laissa six à sa mort. - -Le besoin qu’il avait de l’armée l’empêcha d’encourager dans la nation -un esprit public dont l’énergie et l’unité fussent imposantes. Le -gouvernement de Frédéric était fondé sur la force militaire et la -justice civile: il les conciliait l’une et l’autre par sa sagesse; mais -il était difficile de mêler ensemble deux esprits d’une nature si -opposée. Frédéric voulait que ses soldats fussent des machines -militaires, aveuglément soumises, et que ses sujets fussent des citoyens -éclairés capables de patriotisme. Il n’établit point dans les villes de -Prusse des autorités secondaires, des municipalités telles qu’il en -existait dans le reste de l’Allemagne, de peur que l’action immédiate du -service militaire ne pût être arrêtée par elles: et cependant il -souhaitait qu’il y eût assez d’esprit de liberté dans son empire pour -que l’obéissance y parût volontaire. Il voulait que l’état militaire -fût le premier de tous, puisque c’était celui qui lui était le plus -nécessaire; mais il aurait désiré que l’état civil se maintînt -indépendant à côté de la force. Frédéric, enfin, voulait rencontrer -partout des appuis, mais nulle part des obstacles. - -L’amalgame merveilleux de toutes les classes de la société ne s’obtient -guère que par l’empire de la loi, la même pour tous. Un homme peut faire -marcher ensemble des éléments opposés, mais «à sa mort ils se -séparent[13].» L’ascendant de Frédéric, entretenu par la sagesse de ses -successeurs, s’est manifesté quelque temps encore; cependant on sentait -toujours en Prusse les deux nations qui en composaient mal une seule; -l’armée, et l’état civil. Les préjugés nobiliaires subsistaient à côté -des principes libéraux les plus prononcés. Enfin, l’image de la Prusse -offrait un double aspect, comme celle de Janus; l’un militaire, et -l’autre philosophe. - -Un des plus grands torts de Frédéric fut de se prêter au partage de la -Pologne. La Silésie avait été acquise par les armes, la Pologne fut une -conquête machiavélique, «et l’on ne pouvait jamais espérer que des -sujets ainsi dérobés fussent fidèles à l’escamoteur qui se disait leur -souverain[14]». D’ailleurs, les Allemands et les Esclavons ne sauraient -s’unir entre eux par des liens indissolubles; et quand une nation admet -dans son sein pour sujets des étrangers ennemis, elle se fait presque -autant de mal que quand elle les reçoit pour maîtres; car il n’y a plus -dans le corps politique cet ensemble qui personnifie l’État et constitue -le patriotisme. - -Ces observations sur la Prusse portent toutes sur les moyens qu’elle -avait de se maintenir et de se défendre: car rien, dans le gouvernement -intérieur, n’y nuisait à l’indépendance et à la sécurité; c’était l’un -des pays de l’Europe où l’on honorait le plus les lumières; où la -liberté de fait, si ce n’est de droit, était le plus scrupuleusement -respectée. Je n’ai pas rencontré dans toute la Prusse un seul individu -qui se plaignît d’actes arbitraires dans le gouvernement, et cependant -il n’y aurait pas eu le moindre danger à s’en plaindre; mais quand dans -un état social le bonheur lui-même n’est, pour ainsi dire, qu’un -accident heureux, et qu’il n’est pas fondé sur des institutions -durables, qui garantissent à l’espèce humaine sa force et sa dignité, le -patriotisme a peu de persévérance, et l’on abandonne facilement au -hasard les avantages qu’on croit ne devoir qu’à lui. Frédéric II, l’un -des plus beaux dons de ce hasard, qui semblait veiller sur la Prusse, -avait su se faire aimer sincèrement dans son pays, et depuis qu’il n’est -plus, on le chérit autant que pendant sa vie. Toutefois le sort de la -Prusse n’a que trop appris ce que c’est que l’influence même d’un grand -homme, alors que durant son règne il ne travaille point généreusement à -se rendre utile: la nation tout entière s’en reposait sur son roi de son -principe d’existence, et semblait devoir finir avec lui. - -Frédéric II aurait voulu que la littérature française fût la seule de -ses États. Il ne faisait aucun cas de la littérature allemande. Sans -doute elle n’était pas de son temps à beaucoup près aussi remarquable -qu’à présent; mais il faut qu’un prince allemand encourage tout ce qui -est allemand. Frédéric avait le projet de rendre Berlin un peu semblable -à Paris, et se flattait de trouver dans les réfugiés français quelques -écrivains assez distingués pour avoir une littérature française. Une -telle espérance devait nécessairement être trompée; les cultures -factices ne prospèrent jamais; quelques individus peuvent lutter contre -les difficultés que présentent les choses; mais les grandes masses -suivent toujours la pente naturelle. Frédéric a fait un mal véritable à -son pays en professant du mépris pour le génie des Allemands. Il en est -résulté que le corps germanique a souvent conçu d’injustes soupçons -contre la Prusse. - -Plusieurs écrivains allemands, justement célèbres, se firent connaître -vers la fin du règne de Frédéric; mais l’opinion défavorable que ce -grand monarque avait conçue dans sa jeunesse contre la littérature de -son pays, ne s’effaça point, et il composa peu d’années avant sa mort un -petit écrit, dans lequel il propose, entre autres changements, d’ajouter -une voyelle à la fin de chaque verbe pour adoucir la langue tudesque. -Cet Allemand masqué en italien produirait le plus comique effet du -monde; mais nul monarque, même en Orient, n’aurait assez de puissance -pour influer ainsi, non sur le sens, mais sur le son de chaque mot qui -se prononcerait dans son empire. - -Klopstock a noblement reproché à Frédéric de négliger les muses -allemandes, qui, à son insu, s’essayaient à proclamer sa gloire. -Frédéric n’a pas du tout deviné ce que sont les Allemands en littérature -et en philosophie; il ne les croyait pas inventeurs. Il voulait -discipliner les hommes de lettres comme ses armées. «Il faut, -écrivait-il en mauvais allemand, dans ses instructions à l’académie, se -conformer à la méthode de Boerhaave dans la médecine, à celle de Locke -dans la métaphysique, et à celle de Thomasius pour l’histoire -naturelle». Ses conseils n’ont pas été suivis. Il ne se doutait guère -que de tous les hommes les Allemands étaient ceux qu’on pouvait le moins -assujettir à la routine littéraire et philosophique: rien n’annonçait en -eux l’audace qu’ils ont montrée depuis dans le champ de l’abstraction. - -Frédéric considérait ses sujets comme des étrangers, et les hommes -d’esprit français comme ses compatriotes. Rien n’était plus naturel, il -faut en convenir, que de se laisser séduire par tout ce qu’il y avait de -brillant et de solide dans les écrivains français à cette époque; -néanmoins Frédéric aurait contribué plus efficacement encore à la gloire -de son pays, s’il avait compris et développé les facultés particulières -à la nation qu’il gouvernait. Mais comment résister à l’influence de son -temps, et quel est l’homme dont le génie même n’est pas à beaucoup -d’égards l’ouvrage de son siècle? - - - - -CHAPITRE XVII - -_Berlin._ - - -Berlin est une grande ville, dont les rues sont très larges, -parfaitement bien alignées, les maisons belles, et l’ensemble régulier: -mais comme il n’y a pas longtemps qu’elle est rebâtie, on n’y voit rien -qui retrace les temps antérieurs. Aucun monument gothique ne subsiste au -milieu des habitations modernes; et ce pays nouvellement formé n’est -gêné par l’ancien en aucun genre. Que peut-il y avoir de mieux, -dira-t-on, soit pour les édifices, soit pour les institutions, que de -n’être pas embarrassé par des ruines? Je sens que j’aimerais en Amérique -les nouvelles villes et les nouvelles lois: la nature et la liberté y -parlent assez à l’âme pour qu’on n’y ait pas besoin de souvenirs; mais -sur notre vieille terre il faut du passé. Berlin, cette ville toute -moderne, quelque belle qu’elle soit, ne fait pas une impression assez -sérieuse; on n’y aperçoit point l’empreinte de l’histoire du pays, ni du -caractère des habitants, et ces magnifiques demeures, nouvellement -construites, ne semblent destinées qu’aux rassemblements commodes des -plaisirs et de l’industrie. Les plus beaux palais de Berlin sont bâtis -en briques; on trouverait à peine une pierre de taille dans les arcs de -triomphe. La capitale de la Prusse ressemble à la Prusse elle-même; les -édifices et les institutions y ont âge d’homme, et rien de plus, parce -qu’un homme seul en est l’auteur. - -La cour, présidée par une reine belle et vertueuse, était imposante et -simple tout à la fois; la famille royale, qui se répandait volontiers -dans la société, savait se mêler noblement à la nation, et s’identifiait -dans tous les cœurs avec la patrie. Le roi avait su fixer à Berlin J. de -Müller, Ancillon, Fichte, Humboldt, Hufeland, une foule d’hommes -distingués dans des genres différents; enfin tous les éléments d’une -société charmante et d’une nation forte étaient là: mais ces éléments -n’étaient point encore combinés ni réunis. L’esprit réussissait -cependant d’une façon plus générale à Berlin qu’à Vienne; le héros du -pays, Frédéric, ayant été un homme prodigieusement spirituel, le reflet -de son nom faisait encore aimer tout ce qui pouvait lui ressembler. -Marie-Thérèse n’a point donné une impulsion semblable aux Viennois, et -ce qui dans Joseph ressemblait à de l’esprit, les en a dégoûtés. - -Aucun spectacle en Allemagne n’égalait celui de Berlin. Cette ville, -étant au centre du nord de l’Allemagne, peut être considérée comme le -foyer de ses lumières. On y cultive les sciences et les lettres, et dans -les dîners d’hommes, chez les ministres et ailleurs, on ne s’astreint -point à la séparation de rang si nuisible à l’Allemagne, et l’on sait -rassembler les gens de talent de toutes les classes. Cet heureux mélange -ne s’étend pas encore néanmoins jusqu’à la société des femmes: il en est -quelques-unes dont les qualités et les agréments attirent autour d’elles -tout ce qui se distingue; mais en général, à Berlin comme dans le reste -de l’Allemagne, la société des femmes n’est pas bien amalgamée avec -celle des hommes. Le grand charme de la vie sociale, en France, -consiste dans l’art de concilier parfaitement ensemble les avantages que -l’esprit des femmes et celui des hommes réunis peuvent apporter dans la -conversation. A Berlin, les hommes ne causent guère qu’entre eux; l’état -militaire leur donne une certaine rudesse qui leur inspire le besoin de -ne pas se gêner pour les femmes. - -Quand il y a, comme en Angleterre, de grands intérêts politiques à -discuter, les sociétés d’hommes sont toujours animées par un noble -intérêt commun: mais dans les pays où il n’y a pas de gouvernement -représentatif, la présence des femmes est nécessaire pour maintenir tous -les sentiments de délicatesse et de pureté, sans lesquels l’amour du -beau doit se perdre. L’influence des femmes est plus salutaire aux -guerriers qu’aux citoyens; le règne de la loi se passe mieux d’elles que -celui de l’honneur; car ce sont elles seules qui conservent l’esprit -chevaleresque dans une monarchie purement militaire. L’ancienne France a -dû tout son éclat à cette puissance de l’opinion publique, dont -l’ascendant des femmes était la cause. - -Il n’y avait qu’un très petit nombre d’hommes dans les sociétés à -Berlin, ce qui gâte presque toujours ceux qui s’y trouvent, en leur -ôtant l’inquiétude et le besoin de plaire. Les officiers qui obtenaient -un congé pour venir passer quelques mois à la ville, n’y cherchaient que -la danse et le jeu. Le mélange des deux langues nuisait à la -conversation, et les grandes assemblées n’offraient pas plus d’intérêt à -Berlin qu’à Vienne: on doit trouver même dans tout ce qui tient aux -manières, plus d’usage du monde à Vienne qu’à Berlin. Néanmoins la -liberté de la presse, la réunion des hommes d’esprit, la connaissance de -la littérature et de la langue allemande, qui s’était généralement -répandue dans les derniers temps, faisaient de Berlin la vraie capitale -de l’Allemagne nouvelle, de l’Allemagne éclairée. Les réfugiés français -affaiblissaient un peu l’impulsion toute allemande dont Berlin est -susceptible; ils conservaient encore un respect superstitieux pour le -siècle de Louis XIV; leurs idées sur la littérature se flétrissaient et -se pétrifiaient, à distance du pays d’où elles étaient tirées; mais en -général Berlin aurait pris un grand ascendant sur l’esprit public en -Allemagne, si l’on n’avait pas conservé, je le répète, du ressentiment -contre le dédain que Frédéric avait montré pour la nation germanique. - -Les écrivains philosophes ont eu souvent d’injustes préjugés contre la -Prusse; ils ne voyaient en elle qu’une vaste caserne, et c’était sous ce -rapport qu’elle valait le moins: ce qui doit intéresser à ce pays, ce -sont les lumières, l’esprit de justice et les sentiments d’indépendance -qu’on rencontre dans une foule d’individus de toutes les classes; mais -le lien de ces belles qualités n’était pas encore formé. L’État, -nouvellement constitué, ne reposait ni sur le temps ni sur le peuple. - -Les punitions humiliantes, généralement admises parmi les troupes -allemandes, froissaient l’honneur dans l’âme des soldats. Les habitudes -militaires ont plutôt nui que servi à l’esprit guerrier des Prussiens; -ces habitudes étaient fondées sur de vieilles méthodes qui séparaient -l’armée de la nation, tandis que, de nos jours, il n’y a de véritable -force que dans le caractère national. Ce caractère en Prusse est plus -noble et plus exalté que les derniers événements ne pourraient le faire -supposer; «et l’ardent héroïsme du malheureux prince Louis doit jeter -encore quelque gloire sur ses compagnons d’armes[15]». - - - - -CHAPITRE XVIII - -_Des universités allemandes._ - - -Tout le nord de l’Allemagne est rempli d’universités les plus savantes -de l’Europe. Dans aucun pays, pas même en Angleterre, il n’y a autant de -moyens de s’instruire et de perfectionner ses facultés. A quoi tient -donc que la nation manque d’énergie, et qu’elle paraisse en général -lourde et bornée, quoiqu’elle renferme un petit nombre d’hommes -peut-être les plus spirituels de l’Europe? C’est à la nature des -gouvernements, et non à l’éducation, qu’il faut attribuer ce singulier -contraste. L’éducation intellectuelle est parfaite en Allemagne, mais -tout s’y passe en théorie: l’éducation pratique dépend uniquement des -affaires; c’est par l’action seule que le caractère acquiert la fermeté -nécessaire pour se guider dans la conduite de la vie. Le caractère est -un instinct; il tient de plus près à la nature que l’esprit, et -néanmoins les circonstances donnent seules aux hommes l’occasion de le -développer. Les gouvernements sont les vrais instituteurs des peuples; -et l’éducation publique elle-même, quelque bonne qu’elle soit, peut -former des hommes de lettres, mais non des citoyens, des guerriers, ou -des hommes d’État. - -En Allemagne, le génie philosophique va plus loin que partout ailleurs; -rien ne l’arrête, et l’absence même de carrière politique, si funeste à -la masse, donne encore plus de liberté aux penseurs. Mais une distance -immense sépare les esprits du premier et du second ordre, parce qu’il -n’y a point d’intérêt, ni d’objet d’activité, pour les hommes qui ne -s’élèvent pas à la hauteur des conceptions les plus vastes. Celui qui -ne s’occupe pas de l’univers, en Allemagne, n’a vraiment rien à faire. - -Les universités allemandes ont une ancienne réputation qui date de -plusieurs siècles avant la réformation. Depuis cette époque, les -universités protestantes sont incontestablement supérieures aux -universités catholiques, et toute la gloire littéraire de l’Allemagne -tient à ces institutions[16]. Les universités anglaises ont -singulièrement contribué à répandre parmi les Anglais cette connaissance -des langues et de la littérature ancienne, qui donne aux orateurs et aux -hommes d’État en Angleterre une instruction si libérale et si brillante. -Il est de bon goût de savoir autre chose que les affaires, quand on le -sait bien: et, d’ailleurs, l’éloquence des nations libres se rattache à -l’histoire des Grecs et des Romains, comme à celle d’anciens -compatriotes. Mais les universités allemandes, quoique fondées sur des -principes analogues à ceux d’Angleterre, en diffèrent à beaucoup -d’égards: la foule des étudiants qui se réunissaient à Gœttingue, Halle, -Iéna, etc., formaient presque un corps libre dans l’État: les écoliers -riches et pauvres ne se distinguaient entre eux que par leur mérite -personnel, et les étrangers, qui venaient de tous les coins du monde, se -soumettaient avec plaisir à cette égalité que la supériorité naturelle -pouvait seule altérer. - -Il y avait de l’indépendance, et même de l’esprit militaire, parmi les -étudiants; et si, en sortant de l’université, ils avaient pu se vouer -aux intérêts publics, leur éducation eût été très favorable à l’énergie -du caractère: mais ils rentraient dans les habitudes monotones et -casanières qui dominent en Allemagne, et perdaient par degrés l’élan et -la résolution que la vie de l’université leur avait inspirés; il ne leur -en restait qu’une instruction très étendue. - -Dans chaque université allemande plusieurs professeurs étaient en -concurrence pour chaque branche d’enseignement; ainsi, les maîtres -avaient eux-mêmes de l’émulation, intéressés qu’ils étaient à l’emporter -les uns sur les autres, en attirant un plus grand nombre d’écoliers. -Ceux qui se destinaient à telle ou telle carrière en particulier, la -médecine, le droit, etc., se trouvaient naturellement appelés à -s’instruire sur d’autres sujets; et de là vient l’universalité de -connaissances que l’on remarque dans presque tous les hommes instruits -de l’Allemagne. Les universités possédaient des biens en propre, comme -le clergé; elles avaient une juridiction à elles; et c’est une belle -idée de nos pères que d’avoir rendu les établissements d’éducation tout -à fait libres. L’âge mûr peut se soumettre aux circonstances; mais à -l’entrée de la vie, au moins, le jeune homme doit puiser ses idées dans -une source non altérée. - -L’étude des langues, qui fait la base de l’instruction en Allemagne, est -beaucoup plus favorable aux progrès des facultés dans l’enfance, que -celles des mathématiques ou des sciences physiques. Pascal, ce grand -géomètre, dont la pensée profonde planait sur la science dont il -s’occupait spécialement, comme sur toutes les autres, a reconnu lui-même -les défauts inséparables des esprits formés d’abord par les -mathématiques: cette étude, dans le premier âge, n’exerce que le -mécanisme de l’intelligence; les enfants que l’on occupe de si bonne -heure à calculer, perdent toute cette sève de l’imagination, alors si -belle et si féconde, et n’acquièrent point à la place une justesse -d’esprit transcendante: car l’arithmétique et l’algèbre se bornent à -nous apprendre de mille manières des propositions toujours identiques. -Les problèmes de la vie sont plus compliqués; aucun n’est positif, -aucun n’est absolu: il faut deviner, il faut choisir, à l’aide d’aperçus -et de suppositions qui n’ont aucun rapport avec la marche infaillible du -calcul. - -Les vérités démontrées ne conduisent point aux vérités probables, les -seules qui servent de guides dans les affaires, comme dans les arts, -comme dans la société. Il y a sans doute un point où les mathématiques -elles-mêmes exigent cette puissance lumineuse de l’invention, sans -laquelle on ne peut pénétrer dans les secrets de la nature: au sommet de -la pensée, l’imagination d’Homère et celle de Newton semblent se réunir; -mais combien d’enfants sans génie pour les mathématiques, ne -consacrent-ils pas tout leur temps à cette science! On n’exerce chez eux -qu’une seule faculté, tandis qu’il faut développer tout l’être moral, -dans une époque où l’on peut si facilement déranger l’âme comme le -corps, en ne fortifiant qu’une partie. - -Rien n’est moins applicable à la vie qu’un raisonnement mathématique. -Une proposition, en fait de chiffres, est décidément fausse ou vraie; -sous tous les autres rapports le vrai se mêle avec le faux d’une telle -manière, que souvent l’instinct peut seul nous décider entre des motifs -divers, quelquefois aussi puissants d’un côté que de l’autre. L’étude -des mathématiques, habituant à la certitude, irrite contre toutes les -opinions opposées à la nôtre; tandis que ce qu’il y a de plus important -pour la conduite de ce monde, c’est d’apprendre les autres, c’est-à-dire -de concevoir tout ce qui les porte à penser et à sentir autrement que -nous. Les mathématiques induisent à ne tenir compte que de ce qui est -prouvé; tandis que les vérités primitives, celles que le sentiment et le -génie saisissent, ne sont pas susceptibles de démonstration. - -Enfin les mathématiques, soumettant tout au calcul, inspirent trop de -respect pour la force; et cette énergie sublime qui ne compte pour rien -les obstacles et se plaît dans les sacrifices, s’accorde difficilement -avec le genre de raison que développent les combinaisons algébriques. - -Il me semble donc que, pour l’avantage de la morale, aussi bien que pour -celui de l’esprit, il vaut mieux placer l’étude des mathématiques dans -son temps, et comme une portion de l’instruction totale, mais non en -faire la base de l’éducation, et par conséquent le principe déterminant -du caractère et de l’âme. - -Parmi les systèmes d’éducation, il en est aussi qui conseillent de -commencer l’enseignement par les sciences naturelles; elles ne sont dans -l’enfance qu’un simple divertissement; ce sont des hochets savants qui -accoutument à s’amuser avec méthode et à étudier superficiellement. On -s’est imaginé qu’il fallait, autant qu’on le pouvait, épargner de la -peine aux enfants, changer en délassement toutes leurs études, leur -donner de bonne heure des collections d’histoire naturelle pour jouets, -des expériences de physique pour spectacle. Il me semble que cela aussi -est un système erroné. S’il était possible qu’un enfant apprît bien -quelque chose en s’amusant, je regretterais encore pour lui le -développement d’une faculté, l’attention, faculté qui est beaucoup plus -essentielle qu’une connaissance de plus. Je sais qu’on me dira que les -mathématiques rendent particulièrement appliqué; mais elles n’habituent -pas à rassembler, à apprécier, à concentrer: l’attention qu’elles -exigent est, pour ainsi dire, en ligne droite: l’esprit humain agit en -mathématiques comme un ressort qui suit une direction toujours la même. - -L’éducation faite en s’amusant disperse la pensée; la peine en tout -genre est un des grands secrets de la nature: l’esprit de l’enfant doit -s’accoutumer aux efforts de l’étude, comme notre âme à la souffrance. Le -perfectionnement du premier âge tient au travail, comme le -perfectionnement du second à la douleur: il est à souhaiter sans doute -que les parents et la destinée n’abusent pas trop de ce double secret; -mais il n’y a d’important, à toutes les époques de la vie, que ce qui -agit sur le centre même de l’existence, et l’on considère trop souvent -l’être moral en détail. Vous enseignerez avec des tableaux, avec des -cartes, une quantité de choses à votre enfant; mais vous ne lui -apprendrez pas à apprendre; et l’habitude de s’amuser, que vous dirigez -sur les sciences, suivra bientôt un autre cours, quand l’enfant ne sera -plus dans votre dépendance. - -Ce n’est donc pas sans raison que l’étude des langues anciennes et -modernes a été la base de tous les établissements d’éducation qui ont -formé les hommes les plus capables en Europe: le sens d’une phrase dans -une langue étrangère est à la fois un problème grammatical et -intellectuel; ce problème est tout à fait proportionné à l’intelligence -de l’enfant: d’abord il n’entend que les mots, puis il s’élève jusqu’à -la conception de la phrase; et bientôt après le charme de l’expression, -sa force, son harmonie, tout ce qui se trouve enfin dans le langage de -l’homme, se fait sentir par degrés à l’enfant qui traduit. Il s’essaie -tout seul avec les difficultés que lui présentent deux langues à la -fois; il s’introduit dans les idées successivement, compare et combine -divers genres d’analogies et de vraisemblances; et l’activité spontanée -de l’esprit, la seule qui développe vraiment la faculté de penser, est -vivement excitée par cette étude. Le nombre des facultés qu’elle fait -mouvoir à la fois lui donne l’avantage sur tout autre travail, et l’on -est trop heureux d’employer la mémoire flexible de l’enfant à retenir un -genre de connaissances, sans lequel il serait borné toute sa vie au -cercle de sa propre nation, cercle étroit comme tout ce qui est -exclusif. - -L’étude de la grammaire exige la même suite et la même force d’attention -que les mathématiques, mais elle tient de beaucoup plus près à la -pensée. La grammaire lie les idées l’une à l’autre, comme le calcul -enchaîne les chiffres; la logique grammaticale est aussi précise que -celle de l’algèbre, et cependant elle s’applique à tout ce qu’il y a de -vivant dans notre esprit: les mots sont en même temps des chiffres et -des images; ils sont esclaves et libres, soumis à la discipline de la -syntaxe, et tout-puissants par leur signification naturelle; ainsi l’on -trouve dans la métaphysique de la grammaire l’exactitude du raisonnement -et l’indépendance de la pensée réunies ensemble; tout a passé par les -mots et tout s’y retrouve quand on sait les examiner: les langues sont -inépuisables pour l’enfant comme pour l’homme, et chacun en peut tirer -tout ce dont il a besoin. - -L’impartialité naturelle à l’esprit des Allemands les porte à s’occuper -des littératures étrangères, et l’on ne trouve guère d’hommes un peu -au-dessus de la classe commune, en Allemagne, à qui la lecture de -plusieurs langues ne soit familière. En sortant des écoles on sait déjà -d’ordinaire très bien le latin et même le grec. _L’éducation des -universités allemandes_, dit un écrivain français, _commence où finit -celle de plusieurs nations de l’Europe_. Non seulement les professeurs -sont des hommes d’une instruction étonnante, mais ce qui les distingue -surtout, c’est un enseignement très scrupuleux. En Allemagne, on met de -la conscience dans tout, et rien en effet ne peut s’en passer. Si l’on -examine le cours de la destinée humaine, on verra que la légèreté peut -conduire à tout ce qu’il y a de mauvais dans ce monde. Il n’y a que -l’enfance dans qui la légèreté soit un charme; il semble que le Créateur -tienne encore l’enfant par la main, et l’aide à marcher doucement sur -les nuages de la vie. Mais quand le temps livre l’homme à lui-même, ce -n’est que dans le sérieux de son âme qu’il trouve des pensées, des -sentiments et des vertus. - - - - -CHAPITRE XIX - -_Des institutions particulières d’éducation et de bienfaisance._ - - -Il paraîtra d’abord inconséquent de louer l’ancienne méthode, qui -faisait de l’étude des langues la base de l’éducation, et de considérer -l’école de Pestalozzi comme l’une des meilleures institutions de notre -siècle; je crois cependant que ces deux manières de voir peuvent se -concilier. De toutes les études, celle qui donne chez Pestalozzi les -résultats les plus brillants, ce sont les mathématiques. Mais il me -paraît que sa méthode pourrait s’appliquer à plusieurs autres parties de -l’instruction, et qu’elle y ferait faire des progrès sûrs et rapides. -Rousseau a senti que les enfants, avant l’âge de douze à treize ans, -n’avaient point l’intelligence nécessaire pour les études qu’on exigeait -d’eux, ou plutôt pour la méthode d’enseignement à laquelle on les -soumettait. Ils répétaient sans comprendre, ils travaillaient sans -s’instruire; et ne recueillaient souvent de l’éducation que l’habitude -de faire leur tâche sans la concevoir, et d’esquiver le pouvoir du -maître par la ruse de l’écolier. Tout ce que Rousseau a dit contre cette -éducation routinière est parfaitement vrai; mais, comme il arrive -souvent, ce qu’il propose comme remède est encore plus mauvais que le -mal. - -Un enfant qui, d’après le système de Rousseau, n’aurait rien appris -jusqu’à l’âge de douze ans, aurait perdu six années précieuses de sa -vie; ses organes intellectuels n’acquerraient jamais la flexibilité que -l’exercice, dès la première enfance, pouvait seul leur donner. Les -habitudes d’oisiveté seraient tellement enracinées en lui, qu’on le -rendrait bien plus malheureux en lui parlant de travail, pour la -première fois, à l’âge de douze ans, qu’en l’accoutumant depuis qu’il -existe à le regarder comme une condition nécessaire de la vie. -D’ailleurs, l’espèce de soin que Rousseau exige de l’instituteur, pour -suppléer à l’instruction, et pour la faire arriver par la nécessité, -obligerait chaque homme à consacrer sa vie entière à l’éducation d’un -autre, et les grands-pères seuls se trouveraient libres de commencer une -carrière personnelle. De tels projets sont chimériques, tandis que la -méthode de Pestalozzi est réelle, applicable, et peut avoir une grande -influence sur la marche future de l’esprit humain. - -Rousseau dit avec raison que les enfants ne comprennent pas ce qu’ils -apprennent, et il en conclut qu’ils ne doivent rien apprendre. -Pestalozzi a profondément étudié ce qui fait que les enfants ne -comprennent pas, et sa méthode simplifie et gradue les idées de telle -manière qu’elles sont mises à la portée de l’enfance, et que l’esprit de -cet âge arrive sans se fatiguer aux résultats les plus profonds. En -passant avec exactitude par tous les degrés du raisonnement, Pestalozzi -met l’enfant en état de découvrir lui-même ce qu’on veut lui enseigner. - -Il n’y a point d’à peu près dans la méthode de Pestalozzi: on entend -bien, ou l’on n’entend pas: car toutes les propositions se touchent de -si près, que le second raisonnement est toujours la conséquence -immédiate du premier. Rousseau a dit que l’on fatiguait la tête des -enfants par les études que l’on exigeait d’eux; Pestalozzi les conduit -toujours par une route si facile et si positive, qu’il ne leur en coûte -pas plus de s’initier dans les sciences les plus abstraites, que dans -les occupations les plus simples; chaque pas dans ces sciences est aussi -aisé, par rapport à l’antécédent, que la conséquence la plus naturelle -tirée des circonstances les plus ordinaires. Ce qui lasse les enfants, -c’est de leur faire sauter les intermédiaires, de les faire avancer -sans qu’ils sachent ce qu’ils croient avoir appris. Il y a dans leur -tête alors une sorte de confusion qui leur rend tout examen redoutable, -et leur inspire un invincible dégoût pour le travail. Il n’existe pas de -trace de ces inconvénients chez Pestalozzi: les enfants s’amusent de -leurs études, non pas qu’on leur en fasse un jeu, ce qui, comme je l’ai -déjà dit, met l’ennui dans le plaisir et la frivolité dans l’étude; mais -parce qu’ils goûtent dès l’enfance le plaisir des hommes faits, savoir, -comprendre, et terminer ce dont ils sont chargés. - -La méthode de Pestalozzi, comme tout ce qui est vraiment bon, n’est pas -une découverte entièrement nouvelle, mais une application éclairée et -persévérante de vérités déjà connues. La patience, l’observation, et -l’étude philosophique des procédés de l’esprit humain, lui ont fait -connaître ce qu’il y a d’élémentaire dans les pensées, et de successif -dans leur développement; et il a poussé plus loin qu’un autre la théorie -et la pratique de la gradation dans l’enseignement. On a appliqué avec -succès sa méthode à la grammaire, à la géographie, à la musique; mais il -serait fort à désirer que les professeurs distingués qui ont adopté ses -principes, les fissent servir à tous les genres de connaissances. Celle -de l’histoire en particulier n’est pas encore bien conçue. On n’a point -observé la gradation des impressions dans la littérature, comme celle -des problèmes dans les sciences. Enfin, il reste beaucoup de choses à -faire pour porter au plus haut point l’éducation, c’est-à-dire, l’art de -se placer en arrière de ce qu’on sait pour le faire comprendre aux -autres. - -Pestalozzi se sert de la géométrie pour apprendre aux enfants le calcul -arithmétique; c’était aussi la méthode des anciens. La géométrie parle -plus à l’imagination que les mathématiques abstraites. C’est bien fait -de réunir autant qu’il est possible la précision de l’enseignement à la -vivacité des impressions, si l’on veut se rendre maître de l’esprit -humain tout entier; car ce n’est pas la profondeur même de la science, -mais l’obscurité dans la manière de la présenter, qui seule peut -empêcher les enfants de la saisir: ils comprennent tout de degré en -degré: l’essentiel est de mesurer les progrès sur la marche de la raison -dans l’enfance. Cette marche lente, mais sûre, conduit aussi loin qu’il -est possible, dès qu’on s’astreint à ne la jamais hâter. - -C’est chez Pestalozzi un spectacle attachant et singulier, que ces -visages d’enfants dont les traits arrondis, vagues et délicats, prennent -naturellement une expression réfléchie: ils sont attentifs par -eux-mêmes, et considèrent leurs études comme un homme d’un âge mûr -s’occuperait de ses propres affaires. Une chose remarquable, c’est que -ni la punition ni la récompense ne sont nécessaires pour les exciter -dans leurs travaux. C’est peut-être la première fois qu’une école de -cent cinquante enfants va sans le ressort de l’émulation et de la -crainte. Combien de mauvais sentiments sont épargnés à l’homme, quand on -éloigne de son cœur la jalousie et l’humiliation, quand il ne voit point -dans ses camarades des rivaux, ni dans ses maîtres des juges! Rousseau -voulait soumettre l’enfant à la loi de la destinée; Pestalozzi crée -lui-même cette destinée, pendant le cours de l’éducation de l’enfant, et -dirige ses décrets pour son bonheur et son perfectionnement. L’enfant se -sent libre, parce qu’il se plaît dans l’ordre général qui l’entoure, et -dont l’égalité parfaite n’est point dérangée même par les talents plus -ou moins distingués de quelques-uns. Il ne s’agit pas là de succès, mais -de progrès vers un but auquel tous tendent avec une même bonne foi. Les -écoliers deviennent maîtres quand ils en savent plus que leurs -camarades; les maîtres redeviennent écoliers quand ils trouvent quelques -imperfections dans leur méthode, et recommencent leur propre éducation -pour mieux juger des difficultés de l’enseignement. - -On craint assez généralement que la méthode de Pestalozzi n’étouffe -l’imagination, et ne s’oppose à l’originalité de l’esprit; il est -difficile qu’il y ait une éducation pour le génie, et ce n’est guère que -la nature et le gouvernement qui l’inspirent ou l’excitent. Mais ce ne -peut être un obstacle au génie, que des connaissances primitives -parfaitement claires et sûres; elles donnent à l’esprit un genre de -fermeté qui lui rend ensuite faciles toutes les études les plus hautes. -Il faut considérer l’école de Pestalozzi comme bornée jusqu’à présent à -l’enfance. L’éducation qu’il donne n’est définitive que pour les gens du -peuple; mais c’est par cela même qu’elle peut exercer une influence très -salutaire sur l’esprit national. L’éducation, pour les hommes riches, -doit être partagée en deux époques: dans la première, les enfants sont -guidés par leurs maîtres; dans la seconde, ils s’instruisent -volontairement, et cette éducation de choix, c’est dans les grandes -universités qu’il faut la recevoir. L’instruction qu’on acquiert chez -Pestalozzi donne à chaque homme, de quelque classe qu’il soit, une base -sur laquelle il peut bâtir à son gré la chaumière du pauvre ou les -palais des rois. - -On aurait tort si l’on croyait en France qu’il n’y a rien de bon à -prendre dans l’école de Pestalozzi, que sa méthode rapide pour apprendre -à calculer. Pestalozzi lui-même n’est pas mathématicien; il sait mal les -langues; il n’a que le génie et l’instinct du développement intérieur de -l’intelligence des enfants; il voit quel chemin leur pensée suit pour -arriver au but. Cette loyauté de caractère, qui répand un si noble calme -sur les affections du cœur, Pestalozzi l’a jugée nécessaire aussi dans -les opérations de l’esprit. Il pense qu’il y a un plaisir de moralité -dans des études complètes. En effet, nous voyons sans cesse que les -connaissances superficielles inspirent une sorte d’arrogance -dédaigneuse, qui fait repousser comme inutile, ou dangereux, ou -ridicule, tout ce qu’on ne sait pas. Nous voyons aussi que ces -connaissances superficielles obligent à cacher habilement ce qu’on -ignore. La candeur souffre de tous ces défauts d’instruction, dont on ne -peut s’empêcher d’être honteux. Savoir parfaitement ce qu’on sait, donne -un repos à l’esprit, qui ressemble à la satisfaction de la conscience. -La bonne foi de Pestalozzi, cette bonne foi portée dans la sphère de -l’intelligence, et qui traite avec les idées aussi scrupuleusement -qu’avec les hommes, est le principal mérite de son école; c’est par là -qu’il rassemble autour de lui des hommes consacrés au bien-être des -enfants d’une façon tout à fait désintéressée. Quand, dans un -établissement public, aucun des calculs personnels des chefs n’est -satisfait, il faut chercher le mobile de cet établissement dans leur -amour de la vertu: les jouissances qu’elle donne peuvent seules se -passer de trésors et de pouvoir. - -On n’imiterait point l’institut de Pestalozzi en transportant ailleurs -sa méthode d’enseignement; il faut établir avec elle la persévérance -dans les maîtres, la simplicité dans les écoliers, la régularité dans le -genre de vie, enfin surtout, les sentiments religieux qui animent cette -école. Les pratiques du culte n’y sont pas suivies avec plus -d’exactitude qu’ailleurs; mais tout s’y passe au nom de la Divinité, au -nom de ce sentiment élevé, noble et pur, qui est la religion habituelle -du cœur. La vérité, la bonté, la confiance, l’affection, entourent les -enfants; c’est dans cette atmosphère qu’ils vivent, et, pour quelque -temps du moins, ils restent étrangers à toutes les passions haineuses, à -tous les préjugés orgueilleux du monde. Un éloquent philosophe, Fichte, -a dit _qu’il attendait la régénération de la nation allemande de -l’institut de Pestalozzi_: il faut convenir au moins qu’une révolution -fondée sur de pareils moyens ne serait ni violente ni rapide; car -l’éducation, quelque bonne qu’elle puisse être, n’est rien en -comparaison de l’influence des événements publics: l’instruction perce -goutte à goutte le rocher, mais le torrent l’enlève en un jour. - -Il faut rendre surtout hommage à Pestalozzi, pour le soin qu’il a pris -de mettre son institut à la portée des personnes sans fortune, en -réduisant le prix de sa pension autant qu’il était possible. Il s’est -constamment occupé de la classe des pauvres, et veut lui assurer le -bienfait des lumières pures et de l’instruction solide. Les ouvrages de -Pestalozzi sont, sous ce rapport, une lecture très curieuse: il a fait -des romans dans lesquels les situations de la vie des gens du peuple -sont peintes avec un intérêt, une vérité et une moralité parfaites. Les -sentiments qu’il exprime dans ces écrits sont, pour ainsi dire, aussi -élémentaires que les principes de sa méthode. On est étonné de pleurer -pour un mot, pour un détail si simple, si vulgaire même, que la -profondeur seule des émotions le relève. Les gens du peuple sont un état -intermédiaire entre les sauvages et les hommes civilisés; quand ils sont -vertueux, ils ont un genre d’innocence et de bonté qui ne peut se -rencontrer dans le monde. La société pèse sur eux, ils luttent avec la -nature, et leur confiance en Dieu est plus animée, plus constante que -celle des riches. Sans cesse menacés par le malheur, recourant sans -cesse à la prière, inquiets chaque jour, sauvés chaque soir, les pauvres -se sentent sous la main immédiate de celui qui protège ce que les hommes -ont délaissé, et leur probité, quand ils en ont, est singulièrement -scrupuleuse. - -Je me rappelle, dans un roman de Pestalozzi, la restitution de quelques -pommes de terre par un enfant qui les avait volées: sa grand’mère -mourante lui ordonne de les reporter au propriétaire du jardin où il les -a prises, et cette scène attendrit jusqu’au fond du cœur. Ce pauvre -crime, si l’on peut s’exprimer ainsi, causant de tels remords; la -solennité de la mort, à travers les misères de la vie, la vieillesse et -l’enfance rapprochées par la voix de Dieu, qui parle également à l’une -et à l’autre, tout cela fait mal, et bien mal: car dans nos fictions -poétiques, les pompes de la destinée soulagent un peu de la pitié que -causent les revers; mais l’on croit voir dans ces romans populaires une -faible lampe éclairer une petite cabane, et la bonté de l’âme ressort au -milieu de toutes les douleurs qui la mettent à l’épreuve. - -L’art du dessin pouvant être considéré sous des rapports d’utilité, l’on -peut dire que, parmi les arts d’agrément, le seul introduit dans l’école -de Pestalozzi, c’est la musique, et il faut le louer encore de ce choix. -Il y a tout un ordre de sentiments, je dirais même tout un ordre de -vertus, qui appartiennent à la connaissance, ou du moins au goût de la -musique; et c’est une grande barbarie que de priver de telles -impressions une portion nombreuse de la race humaine. Les anciens -prétendaient que les nations avaient été civilisées par la musique, et -cette allégorie a un sens très profond; car il faut toujours supposer -que le lien de la société s’est formé par la sympathie ou par l’intérêt, -et certes la première origine est plus noble que l’autre. - -Pestalozzi n’est pas le seul, dans la Suisse allemande, qui s’occupe -avec zèle de cultiver l’âme du peuple: c’est sous ce rapport que -l’établissement de M. de Fellemberg m’a frappée. Beaucoup de gens y sont -venus chercher de nouvelles lumières sur l’agriculture, et l’on dit qu’à -cet égard ils ont été satisfaits; mais ce qui mérite principalement -l’estime des amis de l’humanité, c’est le soin que prend M. de -Fellemberg de l’éducation des gens du peuple; il fait instruire, selon -la méthode de Pestalozzi, les maîtres d’école des villages, afin qu’ils -enseignent à leur tour les enfants; les ouvriers qui labourent ses -terres apprennent la musique des psaumes, et bientôt on entendra dans la -campagne les louanges divines chantées avec des voix simples, mais -harmonieuses, qui célèbreront à la fois la nature et son auteur. Enfin -M. de Fellemberg cherche, par tous les moyens possibles, à former entre -la classe inférieure et la nôtre un lien libéral, un lien qui ne soit -pas uniquement fondé sur les intérêts pécuniaires des riches et des -pauvres. - -L’exemple de l’Angleterre et de l’Amérique nous apprend qu’il suffit des -institutions libres pour développer l’intelligence et la sagesse du -peuple; mais c’est un pas de plus que de lui donner par delà le -nécessaire, en fait d’instruction. Le nécessaire en tout genre a quelque -chose de révoltant quand ce sont les possesseurs du superflu qui le -mesurent. Ce n’est pas assez de s’occuper des gens du peuple sous un -point de vue d’utilité, il faut aussi qu’ils participent aux jouissances -de l’imagination et du cœur. C’est dans le même esprit que des -philanthropes très éclairés se sont occupés de la mendicité à Hambourg. -Ils n’ont mis dans leurs établissements de charité, ni despotisme, ni -spéculation économique; ils ont voulu que les hommes malheureux -souhaitassent eux-mêmes le travail qu’on leur demande, autant que les -bienfaits qu’on leur accorde. Comme ils ne faisaient point des pauvres -un moyen, mais un but, ils ne leur ont pas ordonné l’occupation, mais -ils la leur ont fait désirer. Sans cesse on voit, dans les différents -comptes rendus de ces établissements de charité, qu’il importait bien -plus à leurs fondateurs de rendre les hommes meilleurs, que de les -rendre plus utiles; et c’est ce haut point de vue philosophique qui -caractérise l’esprit de sagesse et de liberté de cette ancienne ville -hanséatique. - -Il y a beaucoup de bienfaisance dans le monde, et celui qui n’est pas -capable de servir ses semblables par le sacrifice de son temps et de ses -penchants, leur fait volontiers du bien avec de l’argent: c’est toujours -quelque chose, et nulle vertu n’est à dédaigner. Mais la masse -considérable des aumônes particulières n’est point sagement dirigée -dans la plupart des pays, et l’un des services les plus éminents que le -baron de Voght et ses excellents compatriotes aient rendus à l’humanité, -c’est de montrer que sans nouveaux sacrifices, sans que l’État -intervînt, la bienfaisance particulière suffisait au soulagement du -malheur. Ce qui s’opère par les individus convient singulièrement à -l’Allemagne, où chaque chose, prise séparément, vaut mieux que -l’ensemble. - -Les entreprises charitables doivent prospérer dans la ville de Hambourg; -il y a tant de moralité parmi ses habitants, que pendant longtemps on y -a payé les impôts dans une espèce de tronc, sans que jamais personne -surveillât ce qu’on y portait: ces impôts devaient être proportionnés à -la fortune de chacun, et, calcul fait, ils ont toujours été -scrupuleusement acquittés. Ne croit-on pas raconter un trait de l’âge -d’or, si toutefois dans l’âge d’or il y avait des richesses privées et -des impôts publics? On ne saurait assez admirer combien, sous le rapport -de l’enseignement comme sous celui de l’administration, la bonne foi -rend tout facile. On devrait bien lui accorder tous les honneurs -qu’obtient l’habileté; car en résultat elle s’entend mieux même aux -affaires de ce monde. - - - - -CHAPITRE XX - -_La fête d’Interlaken._ - - -Il faut attribuer au caractère germanique une grande partie des vertus -de la Suisse allemande. Néanmoins il y a plus d’esprit public en Suisse -qu’en Allemagne, plus de patriotisme, plus d’énergie, plus d’accord -dans les opinions et les sentiments; mais aussi la petitesse des États -et la pauvreté du pays n’y excitent en aucune manière le génie; on y -trouve bien moins de savants et de penseurs que dans le nord de -l’Allemagne, où le relâchement même des liens politiques donne l’essor à -toutes les nobles rêveries, à tous les systèmes hardis qui ne sont point -soumis à la nature des choses. Les Suisses ne sont pas une nation -poétique, et l’on s’étonne, avec raison, que l’admirable aspect de leur -contrée n’ait pas enflammé davantage leur imagination. Toutefois un -peuple religieux et libre est toujours susceptible d’un genre -d’enthousiasme, et les occupations matérielles de la vie ne sauraient -l’étouffer entièrement. Si l’on en avait pu douter, on s’en serait -convaincu par la fête des bergers, qui a été célébrée l’année dernière, -au milieu des lacs, en mémoire du fondateur de Berne. - -Cette ville de Berne mérite plus que jamais le respect et l’intérêt des -voyageurs: il semble que depuis ses derniers malheurs elle ait repris -toutes ses vertus avec une ardeur nouvelle, et qu’en perdant ses trésors -elle ait redoublé de largesse envers les infortunés. Ses établissements -de charité sont peut-être les mieux soignés de l’Europe: l’hôpital est -l’édifice le plus beau, le seul magnifique de la ville. Sur la porte est -écrite cette inscription: CHRISTO IN PAUPERIBUS, _au Christ dans les -pauvres_. Il n’en est point de plus admirable. La religion chrétienne ne -nous a-t-elle pas dit que c’était pour ceux qui souffrent que le Christ -était descendu sur la terre? et qui de nous, dans quelque époque de sa -vie, n’est pas un de ces pauvres en bonheur, en espérances, un de ces -infortunés, enfin, qu’on doit soulager au nom de Dieu? - -Tout, dans la ville et le canton de Berne, porte l’empreinte d’un ordre -sérieux et calme, d’un gouvernement digne et paternel. Un air de probité -se fait sentir dans chaque objet que l’on aperçoit; on se croit en -famille au milieu de deux cent mille hommes, que l’on appelle nobles, -bourgeois ou paysans, mais qui sont tous également dévoués à la patrie. - -Pour aller à la fête, il fallait s’embarquer sur l’un de ces lacs dans -lesquels les beautés de la nature se réfléchissent, et qui semblent -placés au pied des Alpes pour en multiplier les ravissants aspects. Un -temps orageux nous dérobait la vue distincte des montagnes; mais, -confondues avec les nuages, elles n’en étaient que plus redoutables. La -tempête grossissait, et bien qu’un sentiment de terreur s’emparât de mon -âme, j’aimais cette foudre du ciel qui confond l’orgueil de l’homme. -Nous nous reposâmes un moment dans une espèce de grotte, avant de nous -hasarder à traverser la partie du lac de Thun, qui est entourée de -rochers inabordables. C’est dans un lieu pareil que Guillaume Tell sut -braver les abîmes, et s’attacher à des écueils pour échapper à ses -tyrans. Nous aperçûmes alors dans le lointain cette montagne qui porte -le nom de Vierge (_Jungfrau_), parce qu’aucun voyageur n’a jamais pu -gravir jusqu’à son sommet: elle est moins haute que le Mont-Blanc, et -cependant elle inspire plus de respect, parce qu’on la sait -inaccessible. - -Nous arrivâmes à Unterseen, et le bruit de l’Aar qui tombe en cascades -autour de cette petite ville, disposait l’âme à des impressions -rêveuses. Les étrangers, en grand nombre, étaient logés dans des maisons -de paysans fort propres, mais rustiques. Il était assez piquant de voir -se promener dans les rues d’Unterseen de jeunes Parisiens tout à coup -transportés dans les vallées de la Suisse; ils n’entendaient plus que le -bruit des torrents; ils ne voyaient plus que des montagnes, et -cherchaient si dans ces lieux solitaires ils pourraient s’ennuyer assez -pour retourner avec plus de plaisir encore dans le monde. - -On a beaucoup parlé d’un air joué par les cors des Alpes, et dont les -Suisses recevaient une impression si vive qu’ils quittaient leurs -régiments, quand ils l’entendaient, pour retourner dans leur patrie. On -conçoit l’effet que peut produire cet air quand l’écho des montagnes le -répète; mais il est fait pour retentir dans l’éloignement; de près, il -ne cause pas une sensation très agréable. S’il était chanté par des voix -italiennes, l’imagination en serait tout à fait enivrée; mais peut-être -que ce plaisir ferait naître des idées étrangères à la simplicité du -pays. On y souhaiterait les arts, la poésie, l’amour, tandis qu’il faut -pouvoir s’y contenter du repos et de la vie champêtre. - -Le soir qui précéda la fête, on alluma des feux sur les montagnes; c’est -ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse se donnèrent le signal de -leur sainte conspiration. Ces feux, placés sur les sommets, -ressemblaient à la lune, lorsqu’elle se lève derrière les montagnes, et -qu’elle se montre à la fois ardente et paisible. On eût dit que des -astres nouveaux venaient assister au plus touchant spectacle que notre -monde puisse encore offrir. L’un de ces signaux enflammés semblait placé -dans le ciel, d’où il éclairait les ruines du château d’Unspunnen, -autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne, en mémoire de qui -se donnait la fête. Des ténèbres profondes environnaient ce point -lumineux, et les montagnes, qui pendant la nuit ressemblent à de grands -fantômes, apparaissaient comme l’ombre gigantesque des morts qu’on -voulait célébrer. - -Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il fallait que -la nature répondît à l’attendrissement de tous les cœurs. L’enceinte -choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées d’arbres, et -des montagnes à perte de vue sont derrière ces collines. Tous les -spectateurs, au nombre de près de six mille, s’assirent sur les hauteurs -en pente, et les couleurs variées des habillements ressemblaient dans -l’éloignement à des fleurs répandues sur la prairie. Jamais un aspect -plus riant ne put annoncer une fête; mais quand les regards -s’élevaient, des rochers suspendus semblaient, comme la destinée, -menacer les humains au milieu de leurs plaisirs. Cependant s’il est une -joie de l’âme assez pure pour ne pas provoquer le sort, c’était -celle-là. - -Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit venir de loin -la procession de la fête, procession solennelle en effet, puisqu’elle -était consacrée au culte du passé. Une musique agréable l’accompagnait; -les magistrats paraissaient à la tête des paysans; les jeunes paysannes -étaient vêtues selon le costume ancien et pittoresque de chaque canton; -les hallebardes et les bannières de chaque vallée étaient portées en -avant de la marche par des hommes à cheveux blancs, habillés précisément -comme on l’était il y a cinq siècles, lors de la conjuration du Rutli. -Une émotion profonde s’emparait de l’âme, en voyant ces drapeaux si -pacifiques qui avaient pour gardiens des vieillards. Le vieux temps -était représenté par ces hommes âgés pour nous, mais si jeunes en -présence des siècles! Je ne sais quel air de confiance dans tous ces -êtres faibles touchait profondément, parce que cette confiance ne leur -était inspirée que par la loyauté de leur âme. Les yeux se remplissaient -de larmes au milieu de la fête, comme dans ces jours heureux et -mélancoliques où l’on célèbre la convalescence de ce qu’on aime. - -Enfin les jeux commencèrent, et les hommes de la vallée et les hommes de -la montagne montrèrent, en soulevant d’énormes poids, en luttant les uns -contre les autres, une agilité et une force de corps très remarquables. -Cette force rendait autrefois les nations plus militaires; aujourd’hui -que la tactique et l’artillerie disposent du sort des armées, on ne voit -dans ces exercices que des jeux agricoles. La terre est mieux cultivée -par des hommes si robustes; mais la guerre ne se fait qu’à l’aide de la -discipline et du nombre, et les mouvements même de l’âme ont moins -d’empire sur la destinée humaine, depuis que les individus ont disparu -dans les masses, et que le genre humain semble dirigé, comme la nature -inanimée, par des lois mécaniques. - -Après que les jeux furent terminés, et que le bon bailli du lieu eut -distribué les prix aux vainqueurs, on dîna sous des tentes, et l’on -chanta des vers à l’honneur de la tranquille félicité des Suisses. On -faisait passer à la ronde pendant le repas des coupes en bois, sur -lesquelles étaient sculptés Guillaume Tell et les trois fondateurs de la -liberté helvétique. On buvait avec transport au repos, à l’ordre, à -l’indépendance; et le patriotisme du bonheur s’exprimait avec une -cordialité qui pénétrait toutes les âmes. - -«Les prairies sont aussi fleuries que jadis, les montagnes aussi -verdoyantes: quand toute la nature sourit, le cœur seul de l’homme -pourrait-il n’être qu’un désert[17]»? - -Non, sans doute, il ne l’était pas; il s’épanouissait avec confiance au -milieu de cette belle contrée, en présence de ces hommes respectables, -animés tous par les sentiments les plus purs. Un pays pauvre, d’une -étendue très bornée, sans luxe, sans éclat, sans puissance, est chéri -par ses habitants comme un ami qui cache ses vertus dans l’ombre, et les -consacre toutes au bonheur de ceux qui l’aiment. Depuis cinq siècles que -dure la prospérité de la Suisse, on compte plutôt de sages générations -que de grands hommes. Il n’y a point de place pour l’exception quand -l’ensemble est si heureux. On dirait que les ancêtres de cette nation -règnent encore au milieu d’elle: toujours elle les respecte, les imite -et les recommence. La simplicité des mœurs et l’attachement aux -anciennes coutumes, la sagesse et l’uniformité dans la manière de vivre, -rapprochent de nous le passé, et nous rendent l’avenir présent. Une -histoire, toujours la même, ne semble qu’un seul moment dont la durée -est de plusieurs siècles. - -La vie coule dans ces vallées comme les rivières qui les traversent; ce -sont des ondes nouvelles, mais qui suivent le même cours: puissent-ils -n’être point interrompus! puisse la même fête être souvent célébrée au -pied de ces mêmes montagnes! L’étranger les admire comme une merveille, -l’Helvétien les chérit comme un asile où les magistrats et les pères -soignent ensemble les citoyens et les enfants. - - - - -SECONDE PARTIE - -DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS. - - - - -CHAPITRE PREMIER - -_Pourquoi les Français ne rendent-ils pas justice à la littérature -allemande?_ - - -Je pourrais répondre d’une manière fort simple à cette question, en -disant que très peu de personnes en France savent l’allemand, et que les -beautés de cette langue, surtout en poésie, ne peuvent être traduites en -français. Les langues teutoniques se traduisent facilement entre elles; -il en est de même des langues latines: mais celles-ci ne sauraient -rendre la poésie des peuples germaniques. Une musique composée pour un -instrument n’est point exécutée avec succès sur un instrument d’un autre -genre. D’ailleurs, la littérature allemande n’existe guère dans toute -son originalité qu’à dater de quarante à cinquante ans; et les Français, -depuis vingt années, sont tellement préoccupés par les événements -politiques, que toutes leurs études en littérature ont été suspendues. - -Ce serait toutefois traiter bien superficiellement la question, que de -s’en tenir à dire que les Français sont injustes envers la littérature -allemande, parce qu’ils ne la connaissent pas; ils ont, il est vrai, des -préjugés contre elle, mais ces préjugés tiennent au sentiment confus des -différences prononcées qui existent entre la manière de voir et de -sentir des deux nations. - -En Allemagne, il n’y a de goût fixe sur rien, tout est indépendant, tout -est individuel. L’on juge d’un ouvrage par l’impression qu’on en reçoit, -et jamais par les règles, puisqu’il n’y en a point de généralement -admises: chaque auteur est libre de se créer une sphère nouvelle. En -France, la plupart des lecteurs ne veulent jamais être émus, ni même -s’amuser aux dépens de leur conscience littéraire: le scrupule s’est -réfugié là. Un auteur allemand forme son public; en France, le public -commande aux auteurs. Comme on trouve en France un beaucoup plus grand -nombre de gens d’esprit qu’en Allemagne, le public y est beaucoup plus -imposant, tandis que les écrivains allemands, éminemment élevés -au-dessus de leurs juges, les gouvernent au lieu d’en recevoir la loi. -De là vient que ces écrivains ne se perfectionnent guère par la -critique; l’impatience des lecteurs, ou celle des spectateurs, ne les -oblige point à retrancher les longueurs de leurs ouvrages, et rarement -ils s’arrêtent à temps, parce qu’un auteur, ne se lassant presque jamais -de ses propres conceptions, ne peut être averti que par les autres du -moment où elles cessent d’intéresser. Les Français pensent et vivent -dans les autres, au moins sous le rapport de l’amour-propre; et l’on -sent, dans la plupart de leurs ouvrages, que le principal but n’est pas -l’objet qu’ils traitent, mais l’effet qu’ils produisent. Les écrivains -français sont toujours en société, alors même qu’ils composent; car ils -ne perdent pas de vue les jugements, les moqueries et le goût à la mode, -c’est-à-dire l’autorité littéraire sous laquelle on vit, à telle ou -telle époque. - -La première condition pour écrire, c’est une manière de sentir vive et -forte. Les personnes qui étudient dans les autres ce qu’elles doivent -éprouver, et ce qu’il leur est permis de dire, littérairement parlant, -n’existent pas. Sans doute, nos écrivains de génie (et quelle nation en -possède plus que la France!) ne se sont asservis qu’aux liens qui ne -nuisaient pas à leur originalité; mais il faut comparer les deux pays en -masse, et dans le temps actuel, pour connaître à quoi tient leur -difficulté de s’entendre. - -En France, on ne lit guère un ouvrage que pour en parler; en Allemagne, -où l’on vit presque seul, on veut que l’ouvrage même tienne compagnie; -et quelle société de l’âme peut-on faire avec un livre qui ne serait -lui-même que l’écho de la société! dans le silence de la retraite, rien -ne semble plus triste que l’esprit du monde. L’homme solitaire a besoin -qu’une émotion intime lui tienne lieu du mouvement extérieur qui lui -manque. - -La clarté passe en France pour l’un des premiers mérites d’un écrivain; -car il s’agit, avant tout, de ne pas se donner de la peine et -d’attraper, en lisant le matin, ce qui fait briller le soir en causant. -Mais les Allemands savent que la clarté ne peut jamais être qu’un mérite -relatif: un livre est clair selon le sujet et selon le lecteur. -Montesquieu ne peut être compris aussi facilement que Voltaire, et -néanmoins il est aussi lucide que l’objet de ses méditations le permet. -Sans doute, il faut porter la lumière dans la profondeur; mais ceux qui -s’en tiennent aux grâces de l’esprit, et aux jeux des paroles, sont bien -plus sûrs d’être compris: ils n’approchent d’aucun mystère, comment donc -seraient-ils obscurs? Les Allemands, par un défaut opposé, se plaisent -dans les ténèbres; souvent ils remettent dans la nuit ce qui était au -jour, plutôt que de suivre la route battue; ils ont un tel dégoût pour -les idées communes, que, lorsqu’ils se trouvent dans la nécessité de les -retracer, ils les environnent d’une métaphysique abstraite qui peut les -faire croire nouvelles jusqu’à ce qu’on les ait reconnues. Les -écrivains allemands ne se gênent point avec leurs lecteurs; leurs -ouvrages étant reçus et commentés comme des oracles, ils peuvent les -entourer d’autant de nuages qu’il leur plaît; la patience ne manquera -point pour écarter ces nuages; mais il faut qu’à la fin on aperçoive une -divinité: car ce que les Allemands tolèrent le moins, c’est l’attente -trompée; leurs efforts mêmes et leur persévérance leur rendent les -grands résultats nécessaires. Dès qu’il n’y a pas dans un livre des -pensées fortes et nouvelles, il est bien vite dédaigné; et si le talent -fait tout pardonner, l’on n’apprécie guère les divers genres d’adresse -par lesquelles on peut essayer d’y suppléer. - -La prose des Allemands est souvent trop négligée. L’on attache beaucoup -plus d’importance au style en France qu’en Allemagne; c’est une suite -naturelle de l’intérêt qu’on met à la parole, et du prix qu’elle doit -avoir dans un pays où la société domine. Tous les hommes d’un peu -d’esprit sont juges de la justesse et de la convenance de telle ou telle -phrase, tandis qu’il faut beaucoup d’attention et d’étude pour saisir -l’ensemble et l’enchaînement d’un ouvrage. D’ailleurs les expressions -prêtent bien plus à la plaisanterie que les pensées, et dans tout ce qui -tient aux mots, l’on rit avant d’avoir réfléchi. Cependant, la beauté du -style n’est point, il faut en convenir, un avantage purement extérieur; -car les sentiments vrais inspirent presque toujours les expressions les -plus nobles et les plus justes; et, s’il est permis d’être indulgent -pour le style d’un écrit philosophique, on ne doit pas l’être pour celui -d’une composition littéraire; dans la sphère des beaux-arts, la forme -appartient autant à l’âme que le sujet même. - -L’art dramatique offre un exemple frappant des facultés distinctes des -deux peuples. Tout ce qui se rapporte à l’action, à l’intrigue, à -l’intérêt des événements, est mille fois mieux combiné, mille fois -mieux conçu chez les Français; tout ce qui tient au développement des -impressions du cœur, aux orages secrets des passions fortes, est -beaucoup plus approfondi chez les Allemands. - -Il faut, pour que les hommes supérieurs de l’un et de l’autre pays -atteignent au plus haut point de perfection, que le Français soit -religieux, et que l’Allemand soit un peu mondain. La piété s’oppose à la -dissipation d’âme, qui est le défaut et la grâce de la nation française; -la connaissance des hommes et de la société donnerait aux Allemands, en -littérature, le goût et la dextérité qui leur manquent. Les écrivains -des deux pays sont injustes les uns envers les autres: les Français -cependant se rendent plus coupables à cet égard que les Allemands; ils -jugent sans connaître, ou n’examinent qu’avec un parti pris: les -Allemands sont plus impartiaux. L’étendue des connaissances fait passer -sous les yeux tant de manières de voir diverses, qu’elle donne à -l’esprit la tolérance qui naît de l’universalité. - -Les Français gagneraient plus néanmoins à concevoir le génie allemand -que les Allemands à se soumettre au bon goût français. Toutes les fois -que de nos jours, on a pu faire entrer dans la régularité française un -peu de sève étrangère, les Français y ont applaudi avec transport. J.-J. -Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, etc., dans -quelques-uns de leurs ouvrages, sont tous, même à leur insu, de l’école -germanique, c’est-à-dire, qu’ils ne puisent leur talent que dans le fond -de leur âme. Mais si l’on voulait discipliner les écrivains allemands -d’après les lois prohibitives de la littérature française, ils ne -sauraient comment naviguer au milieu des écueils qu’on leur aurait -indiqués; ils regretteraient la pleine mer, et leur esprit serait plus -troublé qu’éclairé. Il ne s’ensuit pas qu’ils doivent tout hasarder, et -qu’ils ne feraient pas bien de s’imposer quelquefois des bornes; mais il -leur importe de les placer d’après leur manière de voir. Il faut, pour -leur faire adopter de certaines restrictions nécessaires, remonter au -principe de ces restrictions, sans jamais employer l’autorité du -ridicule contre laquelle ils sont tout à fait révoltés. - -Les hommes de génie de tous les pays sont faits pour se comprendre et -pour s’estimer; mais le vulgaire des écrivains et des lecteurs allemands -et français rappelle cette fable de La Fontaine, où la cigogne ne peut -manger dans le plat, ni le renard dans la bouteille. Le contraste le -plus parfait se fait voir entre les esprits développés dans la solitude -et ceux qui sont formés par la société. Les impressions du dehors et le -recueillement de l’âme, la connaissance des hommes et l’étude des idées -abstraites, l’action et la théorie donnent des résultats tout à fait -opposés. La littérature, les arts, la philosophie, la religion des deux -peuples, attestent cette différence; et l’éternelle barrière du Rhin -sépare deux régions intellectuelles qui, non moins que les deux -contrées, sont étrangères l’une à l’autre. - - - - -CHAPITRE II - -_Du jugement qu’on porte en Angleterre sur la littérature allemande._ - - -La littérature allemande est beaucoup plus connue en Angleterre qu’en -France. On y étudie davantage les langues étrangères, et les Allemands -ont plus de rapports naturels avec les Anglais qu’avec les Français; -cependant il y a des préjugés, même en Angleterre, contre la philosophie -et la littérature des Allemands. Il peut être intéressant d’en examiner -la cause. - -Le goût de la société, le plaisir et l’intérêt de la conversation ne -sont point ce qui forme les esprits en Angleterre: les affaires, le -parlement, l’administration, remplissent toutes les têtes, et les -intérêts politiques sont le principal objet des méditations. Les Anglais -veulent à tout des résultats immédiatement applicables, et de là -naissent leurs préventions contre une philosophie qui a pour objet le -beau plutôt que l’utile. - -Les Anglais ne séparent point, il est vrai, la dignité de l’utilité, et -toujours ils sont prêts, quand il le faut, à sacrifier ce qui est utile -à ce qui est honorable; mais ils ne se prêtent pas volontiers, comme il -est dit dans _Hamlet_, à ces _conversations avec l’air_, dont les -Allemands sont très épris. La philosophie des Anglais est dirigée vers -les résultats avantageux au bien-être de l’humanité. Les Allemands -s’occupent de la vérité pour elle-même, sans penser au parti que les -hommes peuvent en tirer. La nature de leurs gouvernements ne leur ayant -point offert des occasions grandes et belles de mériter la gloire et de -servir la patrie, ils s’attachent en tout genre à la contemplation, et -cherchent dans le ciel l’espace que leur étroite destinée leur refuse -sur la terre. Ils se plaisent dans l’idéal, parce qu’il n’y a rien dans -l’état actuel des choses qui parle à leur imagination. Les Anglais -s’honorent avec raison de tout ce qu’ils possèdent, de tout ce qu’ils -sont, de tout ce qu’ils peuvent être; ils placent leur admiration et -leur amour sur leurs lois, leurs mœurs et leur culte. Ces nobles -sentiments donnent à l’âme plus de force et d’énergie; mais la pensée va -peut-être encore plus loin, quand elle n’a point de bornes, ni même de -but déterminé, et que, sans cesse en rapport avec l’immense et l’infini, -aucun intérêt ne la ramène aux choses de ce monde. - -Toutes les fois qu’une idée se consolide, c’est-à-dire qu’elle se change -en institution, rien de mieux que d’en examiner attentivement les -résultats et les conséquences, de la circonscrire et de la fixer: mais -quand il s’agit d’une théorie, il faut la considérer en elle-même; il -n’est plus question de pratique, il n’est plus question d’utilité; et la -recherche de la vérité dans la philosophie, comme l’imagination dans la -poésie, doit être indépendante de toute entrave. - -Les Allemands sont comme les éclaireurs de l’armée de l’esprit humain; -ils essaient des routes nouvelles, ils tentent des moyens inconnus; -comment ne serait-on pas curieux de savoir ce qu’ils disent, au retour -de leurs excursions dans l’infini? Les Anglais, qui ont tant -d’originalité dans le caractère, redoutent néanmoins assez généralement -les nouveaux systèmes. La sagesse d’esprit leur a fait tant de bien dans -les affaires de la vie, qu’ils aiment à la retrouver dans les études -intellectuelles; et c’est là cependant que l’audace est inséparable du -génie. Le génie, pourvu qu’il respecte la religion et la morale, doit -aller aussi loin qu’il veut: c’est l’empire de la pensée qu’il agrandit. - -La littérature, en Allemagne, est tellement empreinte de la philosophie -dominante, que l’éloignement qu’on aurait pour l’une pourrait influer -sur le jugement qu’on porterait sur l’autre: cependant les Anglais, -depuis quelque temps, traduisent avec plaisir les poètes allemands et ne -méconnaissent point l’analogie qui doit résulter d’une même origine. Il -y a plus de sensibilité dans la poésie anglaise, et plus d’imagination -dans la poésie allemande. Les affections domestiques exerçant un grand -empire sur le cœur des Anglais, leur poésie se sent de la délicatesse et -de la fixité de ces affections: les Allemands, plus indépendants en -tout, parce qu’ils ne portent l’empreinte d’aucune institution -politique, peignent les sentiments comme les idées, à travers des -nuages: on dirait que l’univers vacille devant leurs yeux, et -l’incertitude même de leurs regards multiplie les objets dont leur -talent peut se servir. - -Le principe de la terreur, qui est un des grands moyens de la poésie -allemande, a moins d’ascendant sur l’imagination des Anglais de nos -jours; ils décrivent la nature avec charme, mais elle n’agit plus sur -eux comme une puissance redoutable qui renferme dans son sein les -fantômes, les présages, et tient chez les modernes la même place que la -destinée parmi les anciens. L’imagination, en Angleterre, est presque -toujours inspirée par la sensibilité; l’imagination des Allemands est -quelquefois rude et bizarre: la religion de l’Angleterre est plus -sévère, celle de l’Allemagne est plus vague; et la poésie des nations -doit nécessairement porter l’empreinte de leurs sentiments religieux. La -convenance ne règne point dans les arts en Angleterre comme en France; -cependant l’opinion publique y a plus d’empire qu’en Allemagne; l’unité -nationale en est la cause. Les Anglais veulent mettre d’accord en toutes -choses les actions et les principes; c’est un peuple sage et bien -ordonné, qui a compris dans la sagesse la gloire, et dans l’ordre la -liberté: les Allemands, n’ayant fait que rêver l’une et l’autre, ont -examiné les idées indépendamment de leur application, et se sont ainsi -nécessairement élevés plus haut en théorie. - -Les littérateurs allemands actuels se montrent (ce qui doit paraître -singulier) beaucoup plus opposés que les Anglais à l’introduction des -réflexions philosophiques dans la poésie. Les premiers génies de la -littérature anglaise, il est vrai, Shakespeare, Milton, Dryden dans ses -odes, etc., sont des poètes qui ne se livrent point à l’esprit de -raisonnement; mais Pope et plusieurs autres doivent être considérés -comme didactiques et moralistes. Les Allemands se sont refaits jeunes, -les Anglais sont devenus mûrs[18]. Les Allemands professent une -doctrine qui tend à ranimer l’enthousiasme dans les arts comme dans la -philosophie, et il faut les louer s’ils la maintiennent; car le siècle -pèse aussi sur eux, et il n’en est point où l’on soit plus enclin à -dédaigner ce qui n’est que beau; il n’en est point où l’on répète plus -souvent cette question, la plus vulgaire de toutes: _à quoi bon?_ - - - - -CHAPITRE III - -_Des principales époques de la littérature allemande._ - - -La littérature allemande n’a point eu ce qu’on a coutume d’appeler un -siècle d’or, c’est-à-dire une époque où les progrès des lettres sont -encouragés par la protection des chefs de l’État. Léon X, en Italie, -Louis XIV, en France, et dans les temps anciens, Périclès et Auguste, -ont donné leur nom à leur siècle. On peut aussi considérer le règne de -la reine Anne comme l’époque la plus brillante de la littérature -anglaise: mais cette nation, qui existe par elle-même, n’a jamais dû ses -grands hommes à ses rois. L’Allemagne était divisée; elle ne trouvait -dans l’Autriche aucun amour pour les lettres, et dans Frédéric II, qui -était à lui seul toute la Prusse, aucun intérêt pour les écrivains -allemands; les lettres en Allemagne n’ont donc jamais été réunies dans -un centre, et n’ont point trouvé d’appui dans l’État. Peut-être la -littérature a-t-elle dû à cet isolement comme à cette indépendance, -plus d’originalité et d’énergie. - -«On a vu, dit Schiller, la poésie, dédaignée par le plus grand des fils -de la patrie, par Frédéric, s’éloigner du trône puissant qui ne la -protégeait pas; mais elle osa se dire allemande; mais elle se sentit -fière de créer elle-même sa gloire. Les chants des bardes germains -retentirent sur le sommet des montagnes, se précipitèrent comme un -torrent dans les vallées; le poète indépendant ne reconnut pour loi que -les impressions de son âme, et pour souverain que son génie». - -Il a dû résulter cependant de ce que les hommes de lettres allemands -n’ont point été encouragés par le gouvernement, que pendant longtemps -ils ont fait des essais individuels dans les sens les plus opposés, et -qu’ils sont arrivés tard à l’époque vraiment remarquable de leur -littérature. - -La langue allemande, depuis mille ans, a été cultivée d’abord par les -moines, puis par les chevaliers, puis par les artisans, tels que -Hans-Sachs, Sébastien Brand, et d’autres, à l’approche de la -réformation; et dernièrement enfin par les savants, qui en ont fait un -langage propre à toutes les subtilités de la pensée. - -En examinant les ouvrages dont se compose la littérature allemande, on y -retrouve, suivant le génie de l’auteur, les traces de ces différentes -cultures, comme on voit dans les montagnes les couches des minéraux -divers que les révolutions de la terre y ont apportés. Le style change -presque entièrement de nature suivant l’écrivain, et les étrangers ont -besoin de faire une nouvelle étude, à chaque livre nouveau qu’ils -veulent comprendre. - -Les Allemands ont eu, comme la plupart des nations de l’Europe, du temps -de la chevalerie, des troubadours et des guerriers qui chantaient -l’amour et les combats. On vient de retrouver un poème épique intitulé -_les Niebelungen_, et composé dans le treizième siècle. On y voit -l’héroïsme et la fidélité qui distinguaient les hommes d’alors, lorsque -tout était vrai, fort, et décidé comme les couleurs primitives de la -nature. L’allemand, dans ce poème, est plus clair et plus simple qu’à -présent; les idées générales ne s’y étaient point encore introduites, et -l’on ne faisait que raconter des traits de caractère. La nation -germanique pouvait être considérée alors comme la plus belliqueuse de -toutes les nations européennes, et ses anciennes traditions ne parlent -que des châteaux-forts, et des belles maîtresses pour lesquelles on -donnait sa vie. Lorsque Maximilien essaya plus tard de ranimer la -chevalerie, l’esprit humain n’avait plus cette tendance, et déjà -commençaient les querelles religieuses, qui tournent la pensée vers la -métaphysique, et placent la force de l’âme dans les opinions plutôt que -dans les exploits. - -Luther perfectionna singulièrement sa langue, en la faisant servir aux -discussions théologiques: sa traduction des Psaumes et de la Bible est -encore un beau modèle. La vérité et la concision poétique qu’il donne à -son style sont tout à fait conformes au génie de l’Allemand, et le son -même des mots a je ne sais quelle franchise énergique sur laquelle on se -repose avec confiance. Les guerres politiques et religieuses, où les -Allemands avaient le malheur de se combattre les uns les autres, -détournèrent les esprits de la littérature: et quand on s’en s’occupa de -nouveau, ce fut sous les auspices du siècle de Louis XIV, à l’époque où -le désir d’imiter les Français s’empara de la plupart des cours et des -écrivains de l’Europe. - -Les ouvrages de Hagedorn, de Gellert, de Weiss, etc., n’étaient que du -français appesanti; rien d’original, rien qui fût conforme au génie -naturel de la nation. Ces auteurs voulaient atteindre à la grâce -française, sans que leur genre de vie ni leurs habitudes leur en -donnassent l’inspiration; ils s’asservissaient à la règle, sans avoir ni -l’élégance, ni le goût, qui peuvent donner de l’agrément à ce -despotisme même. Une autre école succéda bientôt à l’école française, et -ce fut dans la Suisse allemande qu’elle s’éleva; cette école était -d’abord fondée sur l’imitation des écrivains anglais. Bodmer, appuyé par -l’exemple du grand Haller, tacha de démontrer que la littérature -anglaise s’accordait mieux avec le génie des Allemands que la -littérature française. Gottsched, un savant sans goût et sans génie, -combattit cette opinion. Il jaillit une grande lumière de la dispute de -ces deux écoles. Quelques hommes alors commencèrent à se frayer une -route par eux-mêmes. Klopstock tint le premier rang dans l’école -anglaise, comme Wieland dans l’école française; mais Klopstock ouvrit -une carrière nouvelle à ses successeurs tandis que Wieland fut à la fois -le premier et le dernier dans l’école française du dix-huitième siècle: -le premier, parce que nul n’a pu dans ce genre s’égaler à lui; le -dernier, parce qu’après lui les écrivains allemands suivirent une route -tout à fait différente. - -Comme il y a dans toutes les nations teutoniques des étincelles de ce -feu sacré que le temps a recouvert de cendre, Klopstock, en imitant -d’abord les Anglais, parvint à réveiller l’imagination et le caractère -particuliers aux Allemands; et presqu’au même moment, Winkelmann dans -les arts, Lessing dans la critique, et Gœthe dans la poésie, fondèrent -une véritable école allemande, si toutefois on peut appeler de ce nom ce -qui admet autant de différences qu’il y a d’individus et de talents -divers. J’examinerai séparément la poésie, l’art dramatique, les romans -et l’histoire; mais chaque homme de génie formant, pour ainsi dire, une -école à part en Allemagne, il m’a semblé nécessaire de commencer par -faire connaître les traits principaux qui distinguent chaque écrivain en -particulier, et de caractériser personnellement les hommes de lettres -les plus célèbres, avant d’analyser leurs ouvrages. - - - - -CHAPITRE IV - -_Wieland._ - - -De tous les Allemands qui ont écrit dans le genre français, Wieland est -le seul dont les ouvrages aient du génie; et quoiqu’il ait presque -toujours imité les littératures étrangères, on ne peut méconnaître les -grands services qu’il a rendus à sa propre littérature, en -perfectionnant sa langue, en lui donnant une versification plus facile -et plus harmonieuse. - -Il y avait en Allemagne une foule d’écrivains qui tâchaient de suivre -les traces de la littérature française du siècle de Louis XIV; Wieland -est le premier qui ait introduit avec succès celle du dix-huitième -siècle. Dans ses écrits en prose, il a quelques rapports avec Voltaire, -et dans ses poésies, avec l’Arioste. Mais ces rapports, qui sont -volontaires, n’empêchent pas que sa nature au fond ne soit tout à fait -allemande. Wieland est infiniment plus instruit que Voltaire; il a -étudié les anciens d’une façon plus érudite qu’aucun poète ne l’a fait -en France. Les défauts, comme les qualités de Wieland, ne lui permettent -pas de donner à ses écrits la grâce et la légèreté françaises. - -Dans ses romans philosophiques, _Agathon_, _Pérégrinus Protée_, il -arrive tout de suite à l’analyse, à la discussion, à la métaphysique; il -se fait un devoir d’y mêler ce qu’on appelle communément _des fleurs_; -mais l’on sent que son penchant naturel serait d’approfondir tous les -sujets qu’il essaie de parcourir. Le sérieux et la gaîté sont l’un et -l’autre trop prononcés, dans les romans de Wieland, pour être réunis; -car, en toute chose, les contrastes sont piquants, mais les extrêmes -opposés fatiguent. - -Il faut, pour imiter Voltaire, une insouciance moqueuse et philosophique -qui rende indifférent à tout, excepté à la manière piquante d’exprimer -cette insouciance. Jamais un Allemand ne peut arriver à cette brillante -liberté de plaisanterie; la vérité l’attache trop, il veut savoir et -expliquer ce que les choses sont, et lors même qu’il adopte des opinions -condamnables, un repentir secret ralentit sa marche malgré lui. La -philosophie épicurienne ne convient pas à l’esprit des Allemands; ils -donnent à cette philosophie un caractère dogmatique, tandis qu’elle -n’est séduisante que lorsqu’elle se présente sous des formes légères: -dès qu’on lui prête des principes, elle déplaît à tous également. - -Les ouvrages de Wieland en vers ont beaucoup plus de grâce et -d’originalité que ses écrits en prose: l’_Obéron_ et les autres poèmes -dont je parlerai à part, sont pleins de charme et d’imagination. On a -cependant reproché à Wieland d’avoir traité l’amour avec trop peu de -sévérité, et il doit être ainsi jugé chez ces Germains qui respectent -encore un peu les femmes, à la manière de leurs ancêtres; mais quels -qu’aient été les écarts d’imagination que Wieland se soit permis, on ne -peut s’empêcher de reconnaître en lui une sensibilité véritable; il a -souvent eu bonne ou mauvaise intention de plaisanter sur l’amour, mais -une nature sérieuse l’empêche de s’y livrer hardiment; il ressemble à ce -prophète qui bénit au lieu de maudire; il finit par s’attendrir, en -commençant par l’ironie. - -L’entretien de Wieland a beaucoup de charme, précisément parce que ses -qualités naturelles sont en opposition avec sa philosophie. Ce désaccord -peut lui nuire comme écrivain, mais rend sa société très piquante: il -est animé, enthousiaste, et comme tous les hommes de génie, jeune encore -dans sa vieillesse; et cependant il veut être sceptique, et -s’impatiente quand on se sert de sa belle imagination même pour le -porter à la croyance. Naturellement bienveillant, il est néanmoins -susceptible d’humeur; quelquefois parce qu’il n’est pas content de lui, -quelquefois parce qu’il n’est pas content des autres: il n’est pas -content de lui, parce qu’il voudrait arriver à un degré de perfection -dans la manière d’exprimer ses pensées, à laquelle les choses et les -mots ne se prêtent pas; il ne veut pas s’en tenir à ces à peu près qui -conviennent mieux à l’art de causer que la perfection même: il est -quelquefois mécontent des autres, parce que sa doctrine un peu relâchée -et ses sentiments exaltés ne sont pas faciles à concilier ensemble. Il y -a en lui un poète allemand et un philosophe français, qui se fâchent -alternativement l’un pour l’autre; mais ses colères cependant sont très -douces à supporter; et sa conversation, remplie d’idées et de -connaissances, servirait de fonds à l’entretien de beaucoup d’hommes -d’esprit en divers genres. - -Les nouveaux écrivains, qui ont exclu de la littérature allemande toute -influence étrangère, ont été souvent injustes envers Wieland: c’est lui -dont les ouvrages, même dans la traduction, ont excité l’intérêt de -toute l’Europe; c’est lui qui a fait servir la science de l’antiquité au -charme de la littérature; c’est lui qui a donné, dans les vers, à sa -langue féconde, mais rude, une flexibilité musicale et gracieuse; il est -vrai cependant qu’il n’était pas avantageux à son pays que ses écrits -eussent des imitateurs: l’originalité nationale vaut mieux, et l’on -devait, tout en reconnaissant Wieland pour un grand maître, souhaiter -qu’il n’eût pas de disciples. - - - - -CHAPITRE V - -_Klopstock._ - - -Il y a eu en Allemagne beaucoup plus d’hommes remarquables dans l’école -anglaise que dans l’école française. Parmi les écrivains formés par la -littérature anglaise, il faut compter d’abord cet admirable Haller, dont -le génie poétique le servit si efficacement, comme savant, en lui -inspirant plus d’enthousiasme pour la nature, et des vues plus générales -sur ses phénomènes; Gessner, que l’on goûte en France, plus même qu’en -Allemagne; Gleim, Ramler, etc., et avant eux tous Klopstock. - -Son génie s’était enflammé par la lecture de Milton et de Young; mais -c’est avec lui que l’école vraiment allemande a commencé. Il exprime -d’une manière fort heureuse, dans une de ses odes, l’émulation des deux -muses. - -«J’ai vu.... Oh! dites-moi, était-ce le présent, ou contemplais-je -l’avenir? J’ai vu la muse de la Germanie entrer en lice avec la muse -anglaise, s’élancer pleine d’ardeur à la victoire. - -«Deux termes élevés à l’extrémité de la carrière se distinguaient à -peine, l’un ombragé de chêne, l’autre entouré de palmiers[19]. - -«Accoutumée à de tels combats, la muse d’Albion descendit fièrement dans -l’arène; elle reconnut ce champ qu’elle parcourut déjà, dans sa lutte -sublime avec le fils de Méon, avec le chantre du Capitole. - -«Elle vit sa rivale, jeune, tremblante; mais son tremblement était -noble: l’ardeur de la victoire colorait son visage, et sa chevelure d’or -flottait sur ses épaules. - -«Déjà, retenant à peine sa respiration pressée dans son sein ému, elle -croyait entendre la trompette, elle dévorait l’arène, elle se penchait -vers le terme. - -«Fière d’une telle rivale, plus fière d’elle-même, la noble anglaise -mesure d’un regard la fille de Thuiskon. Oui, je m’en souviens, -dit-elle, dans les forêts de chênes, près des bardes antiques, ensemble -nous naquîmes. - -«Mais on m’avait dit que tu n’étais plus. Pardonne, ô muse! si tu revis -pour l’immortalité, pardonne-moi de ne l’apprendre qu’à cette heure... -Cependant je le saurai mieux au but. - -«Il est là... le vois-tu dans ce lointain? par delà le chêne vois-tu les -palmes, peux-tu discerner la couronne? Tu te tais... Oh! ce fier -silence, ce courage contenu, ce regard de feu fixé sur la terre... je le -connais. - -«Cependant... pense encore avant le dangereux signal, pense... n’est-ce -pas moi qui déjà luttai contre la muse des Thermopyles, contre celle des -Sept Collines? - -«Elle dit: le moment décisif est venu, le héraut s’approche: O fille -d’Albion! s’écria la muse de la Germanie, je t’aime, en t’admirant je -t’aime... mais l’immortalité, les palmes me sont encore plus chères que -toi. Saisis cette couronne, si ton génie le veut; mais qu’il me soit -permis de la partager avec toi. - -«Comme mon cœur bat!... Dieux immortels... si même j’arrivais plus tôt -au but sublime... oh! alors tu me suivras de près... ton souffle agitera -mes cheveux flottants. - -«Tout à coup la trompette retentit, elles volent avec la rapidité de -l’aigle, un nuage de poussière s’élève sur la vaste carrière; je les -vis près du chêne, mais le nuage s’épaissit, et bientôt je les perdis de -vue». - -C’est ainsi que finit l’ode, et il y a de la grâce à ne pas désigner le -vainqueur. - -Je renvoie au chapitre sur la poésie allemande l’examen des ouvrages de -Klopstock, sous le point de vue littéraire, et je me borne à les -indiquer maintenant comme des actions de sa vie. Tous ses ouvrages ont -eu pour but, ou de réveiller le patriotisme dans son pays, ou de -célébrer la religion: si la poésie avait ses saints, Klopstock devrait -être compté comme l’un des premiers. - -La plupart de ses odes peuvent être considérées comme des psaumes -chrétiens: c’est le David du Nouveau Testament, que Klopstock; mais ce -qui honore surtout son caractère, sans parler de son génie, c’est -l’hymne religieuse, sous la forme d’un poème épique, à laquelle il a -consacré vingt années, _la Messiade_. Les chrétiens possédaient deux -poèmes, _l’Enfer_, du Dante, et _le Paradis Perdu_, de Milton: l’un -était plein d’images et de fantômes, comme la religion extérieure des -Italiens. Milton, qui avait vécu au milieu des guerres civiles, -excellait surtout dans la peinture des caractères, et son Satan est un -factieux gigantesque, armé contre la monarchie du ciel. Klopstock a -conçu le sentiment chrétien dans toute sa pureté; c’est au divin Sauveur -des hommes que son âme a été consacrée. Les Pères de l’Église ont -inspiré le Dante; la Bible, Milton: les plus grandes beautés du poème de -Klopstock sont puisées dans le Nouveau Testament; il sait faire -ressortir de la simplicité divine de l’Évangile, un charme de poésie qui -n’en altère point la pureté. - -Lorsqu’on commence ce poème, on croit entrer dans une grande église, au -milieu de laquelle un orgue se fait entendre, et l’attendrissement et le -recueillement qu’inspirent les temples du Seigneur, s’emparent de l’âme -en lisant _la Messiade_. - -Klopstock se proposa, dès sa jeunesse, ce poème pour but de son -existence: il me semble que les hommes s’acquitteraient tous dignement -envers la vie, si, dans un genre quelconque, un noble objet, une grande -idée, signalaient leur passage sur la terre; et c’est déjà une preuve -honorable de caractère que de diriger vers une même entreprise les -rayons épars de ses facultés, et les résultats de ses travaux. De -quelque manière qu’on juge les beautés et les défauts de _la Messiade_, -on devrait en lire souvent quelques vers: la lecture entière de -l’ouvrage peut fatiguer; mais chaque fois qu’on y revient, l’on respire -comme un parfum de l’âme, qui fait sentir de l’attrait pour toutes les -choses célestes. - -Après de longs travaux, après un grand nombre d’années, Klopstock enfin -termina son poème. Horace, Ovide, etc., ont exprimé de diverses manières -le noble orgueil qui leur répondait de la durée immortelle de leurs -ouvrages: _Exegi monumentum æere perennius_: et, _nomenque erit -indelebile nostrum_[20]. Un sentiment d’une toute autre nature pénétra -l’âme de Klopstock quand _la Messiade_ fut achevée. Il l’exprime ainsi -dans l’ode au Rédempteur, qui est à la fin de son poème. - -«Je l’espérais de toi, ô Médiateur céleste! j’ai chanté le cantique de -la nouvelle alliance. La redoutable carrière est parcourue, et tu m’as -pardonné mes pas chancelants. - -«Reconnaissance, sentiment éternel, brûlant, exalté, fais retentir les -accords de ma harpe; hâte-toi; mon cœur est inondé de joie, et je verse -des pleurs de ravissement. - -«Je ne demande aucune récompense; n’ai-je pas déjà goûté les plaisirs -des anges, puisque j’ai chanté mon Dieu? L’émotion pénétra mon âme -jusque dans ses profondeurs, et ce qu’il y a de plus intime en mon être -fut ébranlé. - -«Le ciel et la terre disparurent à mes regards; mais bientôt l’orage se -calma: le souffle de ma vie ressemblait à l’air pur et serein d’un jour -de printemps. - -«Ah! que je suis récompensé! n’ai-je pas vu couler les larmes des -chrétiens? et dans un autre monde, peut-être m’accueilleront-ils encore -avec ces célestes larmes! - -«J’ai senti aussi les joies humaines; mon cœur, je voudrais en vain te -le cacher, mon cœur fut animé par l’ambition de la gloire: dans ma -jeunesse, il battit pour elle; maintenant, il bat encore, mais d’un -mouvement plus contenu. - -«Ton apôtre n’a-t-il pas dit aux fidèles: _Que tout ce qui est vertueux -et digne de louange soit l’objet de vos pensées!_... C’est cette flamme -céleste que j’ai choisie pour guide; elle apparaît au-devant de mes pas, -et montre à mon œil ambitieux une route plus sainte. - -«C’est par elle que le prestige des plaisirs terrestres ne m’a point -trompé; quand j’étais près de m’égarer, le souvenir des heures saintes -où mon âme fut initiée, les douces voix des anges, leurs harpes, leurs -concerts me rappelèrent à moi-même. - -«Je suis au bout, oui, j’y suis arrivé, et je tremble de bonheur; ainsi -(pour parler humainement des choses célestes), ainsi nous serons émus, -quand nous nous trouverons un jour auprès de celui qui mourut et -ressuscita pour nous. - -«C’est mon Seigneur et mon Dieu dont la main puissante m’a conduit à ce -but, à travers les tombeaux; il m’a donné la force et le courage contre -la mort qui s’approchait; et des dangers inconnus, mais terribles, -furent écartés du poète que protégeait le bouclier céleste. - -«J’ai terminé le chant de la nouvelle alliance; la redoutable carrière -est parcourue. O Médiateur céleste, je l’espérais de toi!» - -Ce mélange d’enthousiasme poétique et de confiance religieuse inspire -l’admiration et l’attendrissement tout ensemble. Les talents -s’adressaient jadis à des divinités de la Fable. Klopstock les a -consacrés, ces talents, à Dieu même; et, par l’heureuse union de la -religion chrétienne et de la poésie, il montre aux Allemands comment ils -peuvent avoir des beaux-arts qui leur appartiennent, et ne relèvent pas -seulement des anciens en vassaux imitateurs. - -Ceux qui ont connu Klopstock le respectent autant qu’ils l’admirent. La -religion, la liberté, l’amour, ont occupé toutes ses pensées; il -professa la religion par l’accomplissement de tous ses devoirs; il -abdiqua la cause même de la liberté, quand le sang innocent l’eut -souillée, et la fidélité consacra les attachements de son cœur. Jamais -il ne s’appuya de son imagination pour justifier aucun écart; elle -exaltait son âme, sans l’égarer. - -On dit que sa conversation était pleine d’esprit et même de goût; qu’il -aimait l’entretien des femmes, et surtout celui des Françaises, et qu’il -était bon juge de ce genre d’agréments que la pédanterie réprouve. Je le -crois facilement; car il y a toujours quelque chose d’universel dans le -génie, et peut-être même tient-il par des rapports secrets à la grâce, -du moins à celle que donne la nature. - -Combien un tel homme était loin de l’envie, de l’égoïsme, des fureurs de -vanité, dont plusieurs écrivains se sont excusés au nom de leurs -talents! S’ils en avaient eu davantage, aucun de ces défauts ne les -aurait agités. On est orgueilleux, irritable, étonné de soi-même, quand -un peu d’esprit vient se mêler à la médiocrité du caractère; mais le -vrai génie inspire de la reconnaissance et de la modestie: car on sent -qui l’a donné, et l’on sent aussi quelles bornes celui qui l’a donné y a -mises. - -On trouve dans la seconde partie de _la Messiade_, un très beau morceau -sur la mort de Marie, sœur de Marthe et de Lazare, et désignée dans -l’Evangile comme l’image de la vertu contemplative. Lazare, qui a reçu -de Jésus-Christ une seconde fois la vie, dit adieu à sa sœur avec un -mélange de douleur et de confiance profondément sensible. Klopstock a -fait des derniers moments de Marie un tableau de la mort du juste. -Lorsqu’à son tour il était aussi sur son lit de mort, il répétait d’une -voix expirante ses vers sur Marie; il se les rappelait, à travers les -ombres du cercueil, et les prononçait tout bas, pour s’exhorter lui-même -à bien mourir: ainsi, les sentiments exprimés par le jeune homme étaient -assez purs pour consoler le vieillard. - -Ah! qu’il est beau, le talent, quand on ne l’a jamais profané, quand il -n’a servi qu’à révéler aux hommes, sous la forme attrayante des -beaux-arts, les sentiments généreux et les espérances religieuses -obscurcies au fond de leur cœur! - -Ce même chant de la mort de Marie fut lu à la cérémonie funèbre de -l’enterrement de Klopstock. Le poète était vieux quand il cessa de -vivre; mais l’homme vertueux saisissait déjà les palmes immortelles qui -rajeunissent l’existence, et fleurissent sur les tombeaux. Tous les -habitants de Hambourg rendirent au patriarche de la littérature les -honneurs qu’on n’accorde guère ailleurs qu’au rang ou au pouvoir, et les -mânes de Klopstock reçurent la récompense que méritait sa belle vie. - - - - -CHAPITRE VI - -_Lessing et Winckelmann._ - - -La littérature allemande est peut-être la seule qui ait commencé par la -critique; partout ailleurs la critique est venue après les -chefs-d’œuvre: mais en Allemagne elle les a produits. L’époque où les -lettres y ont eu le plus d’éclat est cause de cette différence. Diverses -nations s’étant illustrées depuis plusieurs siècles dans l’art d’écrire, -les Allemands arrivèrent après toutes les autres, et crurent n’avoir -rien de mieux à faire que de suivre la route déjà tracée; il fallait -donc que la critique écartât d’abord l’imitation, pour faire place à -l’originalité. Lessing écrivit en prose avec une netteté et une -précision tout à fait nouvelles: la profondeur des pensées embarrasse -souvent le style des écrivains de la nouvelle école; Lessing, non moins -profond, avait quelque chose d’âpre dans le caractère, qui lui faisait -trouver les paroles les plus précises et les plus mordantes. Lessing -était toujours animé dans ses écrits par un mouvement hostile contre les -opinions qu’il attaquait, et l’humeur donne du relief aux idées. - -Il s’occupa tour à tour du théâtre, de la philosophie, des antiquités, -de la théologie, poursuivant partout la vérité, comme un chasseur qui -trouve encore plus de plaisir dans la course que dans le but. Son style -a quelque rapport avec la concision vive et brillante des Français; il -tendait à rendre l’allemand classique: les écrivains de la nouvelle -école embrassent plus de pensées à la fois, mais Lessing doit être plus -généralement admiré; c’est un esprit neuf et hardi, et qui reste -néanmoins à la portée du commun des hommes; sa manière de voir est -allemande, sa manière de s’exprimer européenne. Dialecticien spirituel -et serré dans ses arguments, l’enthousiasme pour le beau remplissait -cependant le fond de son âme; il avait une ardeur sans flamme, une -véhémence philosophique toujours active, et qui produisait, par des -coups redoublés, des effets durables. - -Lessing analysa le théâtre français, alors généralement à la mode dans -son pays, et prétendit que le théâtre anglais avait plus de rapport avec -le génie de ses compatriotes. Dans ses jugements sur _Mérope_, _Zaïre_, -_Sémiramis_ et _Rodogune_, ce n’est point telle ou telle invraisemblance -particulière qu’il relève; il s’attaque à la sincérité des sentiments et -des caractères, et prend à partie les personnages de ces fictions comme -des êtres réels: sa critique est un traité sur le cœur humain, autant -qu’une poétique théâtrale. Pour apprécier avec justice les observations -de Lessing sur le système dramatique en général, il faut examiner, comme -nous le ferons dans les chapitres suivants, les principales différences -de la manière de voir des Français et des Allemands à cet égard. Mais ce -qui importe à l’histoire de la littérature, c’est qu’un Allemand ait eu -le courage de critiquer un grand écrivain français, et de plaisanter -avec esprit le prince des moqueurs, Voltaire lui-même. - -C’était beaucoup pour une nation sous le poids de l’anathème qui lui -refusait le goût et la grâce, de s’entendre dire qu’il existait dans -chaque pays un goût national, une grâce naturelle, et que la gloire -littéraire pouvait s’acquérir par des chemins divers. Les écrits de -Lessing donnèrent une impulsion nouvelle; on lut Shakespeare, on osa se -dire Allemand en Allemagne, et les droits de l’originalité s’établirent -à la place du joug de la correction. - -Lessing a composé des pièces de théâtre et des ouvrages philosophiques -qui méritent d’être examinés à part; il faut toujours considérer les -auteurs allemands sous plusieurs points de vue. Comme ils sont encore -plus distingués par la faculté de penser que par le talent, ils ne se -vouent point exclusivement à tel ou tel genre; la réflexion les attire -successivement dans des carrières différentes. - -Parmi les écrits de Lessing, l’un des plus remarquables, c’est le -_Laocoon_; il caractérise les sujets qui conviennent à la poésie et à la -peinture, avec autant de philosophie dans les principes que de sagacité -dans les exemples. Toutefois, l’homme qui fit une véritable révolution -en Allemagne dans la manière de considérer les arts, et par les arts la -littérature, c’est Winckelmann; je parlerai de lui ailleurs sous le -rapport de son influence sur les arts; mais la beauté de son style est -telle, qu’il doit être mis au premier rang des écrivains allemands. - -Cet homme, qui n’avait connu d’abord l’antiquité que par les livres, -voulut aller considérer ses nobles restes; il se sentit attiré vers le -Midi avec ardeur; on retrouve encore souvent dans les imaginations -allemandes quelques traces de cet amour du soleil, de cette fatigue du -Nord qui entraîna les peuples septentrionaux dans les contrées -méridionales. Un beau ciel fait naître des sentiments semblables à -l’amour de la patrie. Quand Winckelmann, après un long séjour en Italie, -revint en Allemagne, l’aspect de la neige, des toits pointus qu’elle -couvre, et des maisons enfumées, le remplissait de tristesse. Il lui -semblait qu’il ne pouvait plus goûter les arts, quand il ne respirait -plus l’air qui les a fait naître. Quelle éloquence contemplative dans ce -qu’il écrit sur l’Apollon du Belvédère, sur le Laocoon! Son style est -calme et majestueux comme l’objet qu’il considère. Il donne à l’art -d’écrire l’imposante dignité des monuments, et sa description produit la -même sensation que la statue. Nul, avant lui, n’avait réuni des -observations exactes et profondes à une admiration si pleine de vie; -c’est ainsi seulement qu’on peut comprendre les beaux-arts. Il faut que -l’attention qu’ils excitent vienne de l’amour, et qu’on découvre dans -les chefs-d’œuvre du talent, comme dans les traits d’un être chéri, -mille charmes révélés par les sentiments qu’ils inspirent. - -Des poètes, avant Winckelmann, avaient étudié les tragédies des Grecs, -pour les adapter à nos théâtres. On connaissait des érudits qu’on -pouvait consulter comme des livres; mais personne ne s’était fait, pour -ainsi dire, païen pour pénétrer l’antiquité. Winckelmann a les défauts -et les avantages d’un Grec amateur des arts, et l’on sent, dans ses -écrits, le culte de la beauté, tel qu’il existait chez un peuple où, si -souvent, elle obtint les honneurs de l’apothéose. - -L’imagination et l’érudition prêtaient également à Winckelmann leurs -lumières différentes; on était persuadé jusqu’à lui qu’elles -s’excluaient mutuellement. Il a fait voir que, pour deviner les anciens, -l’une était aussi nécessaire que l’autre. On ne peut donner de la vie -aux objets de l’art que par la connaissance intime du pays et de -l’époque dans laquelle ils ont existé. Les traits vagues ne captivent -point l’intérêt. Pour animer les récits et les fictions dont les siècles -passés sont le théâtre, il faut que l’érudition même seconde -l’imagination, et la rende, s’il est possible, témoin de ce qu’elle doit -peindre, et contemporaine de ce qu’elle raconte. - -Zadig devinait, par quelques traces confuses, par quelques mots à demi -déchirés, des circonstances qu’il déduisait toutes des plus légers -indices. C’est ainsi qu’il faut prendre l’érudition pour guide à travers -l’antiquité; les vestiges qu’on aperçoit sont interrompus, effacés, -difficiles à saisir: mais, en s’aidant à la fois de l’imagination et de -l’étude, on recompose le temps, et l’on refait la vie. - -Quand les tribunaux sont appelés à décider sur l’existence d’un fait, -c’est quelquefois une légère circonstance qui les éclaire. L’imagination -est, à cet égard, comme un juge; un mot, un usage, une allusion saisie -dans les ouvrages des anciens, lui sert de lueur pour arriver à la -connaissance de la vérité toute entière. - -Winckelmann sut appliquer à l’examen des monuments des arts l’esprit de -jugement qui sert à la connaissance des hommes; il étudie la physionomie -d’une statue comme celle d’un être vivant. Il saisit avec une grande -justesse les moindres observations, dont il sait tirer des conclusions -frappantes. Telle physionomie, tel attribut, tel vêtement, peut tout à -coup jeter un jour inattendu sur de longues recherches. Les cheveux de -Cérès sont relevés avec un désordre qui ne convient pas à Minerve; la -perte de Proserpine a pour jamais troublé l’âme de sa mère. Minos, fils -et disciple de Jupiter, a, dans les médailles, les mêmes traits que son -père; cependant, la majesté calme de l’un, et l’expression sévère de -l’autre, distinguent le souverain des dieux du juge des hommes. Le torse -est un fragment de la statue d’Hercule divinisé, de celui qui reçoit -d’Hébé la coupe de l’immortalité, tandis que l’Hercule Farnèse ne -possède encore que les attributs d’un mortel; chaque contour du torse, -aussi énergique, mais plus arrondi, caractérise encore la force du -héros, mais du héros qui, placé dans le ciel, est désormais absous des -rudes travaux de la terre. Tout est symbolique dans les arts, et la -nature se montre sous mille apparences diverses dans ces statues, dans -ces tableaux, dans ces poésies, où l’immobilité doit indiquer le -mouvement, où l’extérieur doit révéler le fond de l’âme, où l’existence -d’un instant doit être éternisée. - -Winckelmann a banni des beaux-arts, en Europe, le mélange du goût -antique et du goût moderne. En Allemagne, son influence s’est encore -plus montrée dans la littérature que dans les arts. Nous serons conduits -à examiner par la suite si l’imitation scrupuleuse des anciens est -compatible avec l’originalité naturelle, ou plutôt si nous devons -sacrifier cette originalité naturelle, pour nous astreindre à choisir -des sujets dans lesquels la poésie, comme la peinture, n’ayant pour -modèle rien de vivant, ne peuvent représenter que des statues; mais -cette discussion est étrangère au mérite de Winckelmann; il a fait -connaître en quoi consistait le goût antique dans les beaux-arts; -c’était aux modernes à sentir ce qui leur convenait d’adopter ou de -rejeter à cet égard. Lorsqu’un homme de talent parvient à manifester les -secrets d’une nature antique ou étrangère, il rend service par -l’impulsion qu’il trace: l’émotion reçue doit se transformer en -nous-mêmes: et plus cette émotion est vraie, moins elle inspire une -servile imitation. - -Winckelmann a développé les vrais principes admis maintenant dans les -arts sur l’idéal, sur cette nature perfectionnée dont le type est dans -notre imagination, et non au dehors de nous. L’application de ces -principes à la littérature est singulièrement féconde. - -La poétique de tous les arts est rassemblée sous un même point de vue -dans les écrits de Winckelmann, et tous y ont gagné. On a mieux compris -la poésie par la sculpture, la sculpture par la poésie, et l’on a été -conduit par les arts des Grecs à leur philosophie. La métaphysique -idéaliste, chez les Allemands comme chez les Grecs, a pour origine le -culte de la beauté par excellence, que notre âme seule peut concevoir et -reconnaître; c’est un souvenir du ciel, notre ancienne patrie, que cette -beauté merveilleuse; les chefs-d’œuvre de Phidias, les tragédies de -Sophocle et la doctrine de Platon, s’accordent pour nous en donner la -même idée sous des formes différentes. - - - - -CHAPITRE VII - -_Gœthe._ - - -Ce qui manquait à Klopstock, c’était une imagination créatrice: il -mettait de grandes pensées et de nobles sentiments en beaux vers, mais -il n’était pas ce qu’on peut appeler artiste. Ses inventions sont -faibles, et les couleurs dont il les revêt n’ont presque jamais cette -plénitude de force qu’on aime à rencontrer dans la poésie, et dans tous -les arts qui devaient donner à la fiction l’énergie et l’originalité de -la nature. Klopstock s’égare dans l’idéal: Gœthe ne perd jamais terre, -tout en atteignant aux conceptions les plus sublimes. Il y a dans son -esprit une vigueur que la sensibilité n’a point affaiblie. Gœthe -pourrait représenter la littérature allemande tout entière; non qu’il -n’y ait d’autres écrivains supérieurs à lui, sous quelques rapports, -mais seul il réunit tout ce qui distingue l’esprit allemand, et nul -n’est aussi remarquable par un genre d’imagination dont les Italiens, -les Anglais ni les Français ne peuvent réclamer aucune part. - -Gœthe ayant écrit dans tous les genres, l’examen de ses ouvrages -remplira la plus grande partie des chapitres suivants; mais la -connaissance personnelle de l’homme qui a le plus influé sur la -littérature de son pays sert, ce me semble, à mieux comprendre cette -littérature. - -Gœthe est un homme d’un esprit prodigieux en conversation; et l’on a -beau dire, l’esprit doit savoir causer. On peut présenter quelques -exemples d’hommes de génie taciturnes: la timidité, le malheur, le -dédain ou l’ennui, en sont souvent la cause; mais en général l’étendue -des idées et la chaleur de l’âme doivent inspirer le besoin de se -communiquer aux autres; et ces hommes qui ne veulent pas être jugés par -ce qu’ils disent, pourraient bien ne pas mériter plus d’intérêt pour ce -qu’ils pensent. Quand on sait faire parler Gœthe, il est admirable; son -éloquence est nourrie de pensées; sa plaisanterie est en même temps -pleine de grâce et de philosophie; son imagination est frappée par les -objets extérieurs, comme l’était celle des artistes chez les anciens; et -néanmoins sa raison n’a que trop la maturité de notre temps. Rien ne -trouble la force de sa tête; et les inconvénients même de son caractère, -l’humeur, l’embarras, la contrainte, passent comme des nuages au bas de -la montagne sur le sommet de laquelle son génie est placé. - -Ce qu’on nous raconte de l’entretien de Diderot pourrait donner quelque -idée de celui de Gœthe; mais, si l’on en juge par les écrits de Diderot, -la distance doit être infinie entre ces deux hommes. Diderot est sous le -joug de son esprit; Gœthe domine même son talent: Diderot est affecté, à -force de vouloir faire effet; on aperçoit le dédain du succès dans -Gœthe, à un degré qui plaît singulièrement, alors même qu’on -s’impatiente de sa négligence. Diderot a besoin de suppléer, à force de -philanthropie, aux sentiments religieux qui lui manquent; Gœthe serait -plus volontiers amer que doucereux; mais ce qu’il est avant tout, c’est -naturel; et sans cette qualité, en effet, qu’y a-t-il dans un homme qui -puisse en intéresser un autre? - -Gœthe n’a plus cette ardeur entraînante qui lui inspira _Werther_; mais -la chaleur de ses pensées suffit encore pour tout animer. On dirait -qu’il n’est pas atteint par la vie, et qu’il la décrit seulement en -peintre: il attache plus de prix maintenant aux tableaux qu’il nous -présente qu’aux émotions qu’il éprouve; le temps l’a rendu spectateur. -Quand il avait encore une part active dans les scènes des passions, -quand il souffrait lui-même par le cœur, ses écrits produisaient une -impression plus vive. - -Comme on se fait toujours la poétique de son talent, Gœthe soutient à -présent qu’il faut que l’auteur soit calme, alors même qu’il compose un -ouvrage passionné, et que l’artiste doit conserver son sang-froid pour -agir plus fortement sur l’imagination de ses lecteurs: peut-être -n’aurait-il pas eu cette opinion dans sa première jeunesse; peut-être -alors était-il possédé par son génie, au lieu d’en être le maître; -peut-être sentait-il alors que le sublime et le divin étant momentanés -dans le cœur de l’homme, le poète est inférieur à l’inspiration qui -l’anime, et ne peut la juger sans la perdre. - -Au premier moment on s’étonne de trouver de la froideur et même quelque -chose de raide à l’auteur de _Werther_; mais quand on obtient de lui -qu’il se mette à l’aise, le mouvement de son imagination fait -disparaître en entier la gêne qu’on a d’abord sentie: c’est un homme -dont l’esprit est universel, et impartial parce qu’il est universel; car -il n’y a point d’indifférence dans son impartialité: c’est une double -existence, une double force, une double lumière qui éclaire à la fois -dans toute chose les deux côtés de la question. Quand il s’agit de -penser, rien ne l’arrête, ni son siècle, ni ses habitudes, ni ses -relations; il fait tomber à plomb son regard d’aigle sur les objets -qu’il observe; s’il avait eu une carrière politique, si son âme s’était -développée par les actions, son caractère serait plus décidé, plus -ferme, plus patriote; mais son esprit ne planerait pas si librement sur -toutes les manières de voir; les passions ou les intérêts lui -traceraient une route positive. - -Gœthe se plaît, dans ses écrits comme dans ses discours, à briser les -fils qu’il a tissés lui-même, à déjouer les émotions qu’il excite, à -renverser les statues qu’il a fait admirer. Lorsque dans ses fictions il -inspire de l’intérêt pour un caractère, bientôt il montre les -inconséquences qui doivent en détacher. Il dispose du monde poétique, -comme un conquérant du monde réel, et se croit assez fort pour -introduire, comme la nature, le génie destructeur dans ses propres -ouvrages. S’il n’était pas un homme estimable, on aurait peur d’un genre -de supériorité qui s’élève au-dessus de tout, dégrade et relève, -attendrit et persifle, affirme et doute alternativement, et toujours -avec le même succès. - -J’ai dit que Gœthe possédait à lui seul les traits principaux du génie -allemand; on les trouve tous en lui à un degré éminent: une grande -profondeur d’idées, la grâce qui naît de l’imagination, grâce plus -originale que celle que donne l’esprit de société; enfin une sensibilité -quelquefois fantastique, mais par cela même plus faite pour intéresser -des lecteurs qui cherchent dans les livres de quoi varier leur destinée -monotone, et veulent que la poésie leur tienne lieu d’événements -véritables. Si Gœthe était Français, on le ferait parler du matin au -soir: tous les auteurs contemporains de Diderot allaient puiser des -idées dans son entretien, et lui donnaient une jouissance habituelle par -l’admiration qu’il inspirait. En Allemagne on ne sait pas dépenser son -talent dans la conversation; et si peu de gens, même parmi les plus -distingués, ont l’habitude d’interroger et de répondre, que la société -n’y compte pour presque rien; mais l’influence de Gœthe n’en est pas -moins extraordinaire. Il y a une foule d’hommes en Allemagne qui -croiraient trouver du génie dans l’adresse d’une lettre, si c’était lui -qui l’eût mise. L’admiration pour Gœthe est une espèce de confrérie dont -les mots de ralliement servent à faire connaître les adeptes les uns aux -autres. Quand les étrangers veulent aussi l’admirer, ils sont rejetés -avec dédain, si quelques restrictions laissent supposer qu’ils se sont -permis d’examiner des ouvrages qui gagnent cependant beaucoup à -l’examen. Un homme ne peut exciter un tel fanatisme sans avoir de -grandes facultés pour le bien et pour le mal; car il n’y a que la -puissance, dans quelque genre que ce soit, que les hommes craignent -assez pour l’aimer de cette manière. - - - - -CHAPITRE VIII - -_Schiller._ - - -Schiller était un homme d’un génie rare et d’une bonne foi parfaite; ces -deux qualités devraient être inséparables, au moins dans un homme de -lettres. La pensée ne peut être mise à l’égal de l’action que quand elle -réveille en nous l’image de la vérité; le mensonge est plus dégoûtant -encore dans les écrits que dans la conduite. Les actions, même -trompeuses, restent encore des actions, et l’on sait à quoi se prendre -pour les juger ou pour les haïr; mais les ouvrages ne sont qu’un amas -fastidieux de vaines paroles, quand ils ne partent pas d’une conviction -sincère. - -Il n’y a pas une plus belle carrière que celle des lettres, quand on la -suit comme Schiller. Il est vrai qu’il y a tant de sérieux et de loyauté -dans tout, en Allemagne, que c’est là seulement qu’on peut connaître -d’une manière complète le caractère et les devoirs de chaque vocation. -Néanmoins Schiller était admirable entre tous, par ses vertus autant que -par ses talents. La conscience était sa muse: celle-là n’a pas besoin -d’être invoquée, car on l’entend toujours quand on l’écoute une fois. Il -aimait la poésie, l’art dramatique, l’histoire, la littérature pour -elle-même. Il aurait été résolu à ne point publier ses ouvrages, qu’il y -aurait donné le même soin; et jamais aucune considération tirée, ni du -succès, ni de la mode, ni des préjugés, ni de tout ce qui vient des -autres enfin, n’aurait pu lui faire altérer ses écrits; car ses écrits -étaient lui; ils exprimaient son âme, et il ne concevait pas la -possibilité de changer une expression, si le sentiment intérieur qui -l’inspirait n’était pas changé. Sans doute, Schiller ne pouvait pas être -exempt d’amour-propre. S’il en faut pour aimer la gloire, il en faut -même pour être capable d’une activité quelconque; mais rien ne diffère -autant dans ses conséquences que la vanité et l’amour de la gloire; -l’une tâche d’escamoter le succès; l’autre veut le conquérir; l’une est -inquiète d’elle-même et ruse avec l’opinion; l’autre ne compte que sur -la nature et s’y fie pour tout soumettre. Enfin, au-dessus même de -l’amour de la gloire, il y a encore un sentiment plus pur, l’amour de -la vérité, qui fait des hommes de lettres comme les prêtres guerriers -d’une noble cause; ce sont eux qui désormais doivent garder le feu -sacré, car de faibles femmes ne suffiraient plus comme jadis pour le -défendre. - -C’est une belle chose que l’innocence dans le génie et la candeur dans -la force. Ce qui nuit à l’idée qu’on se fait de la bonté, c’est qu’on la -croit de la faiblesse; mais quand elle est unie au plus haut degré de -lumières et d’énergie, elle nous fait comprendre comment la Bible a pu -nous dire que Dieu fit l’homme à son image. Schiller s’était fait tort, -à son entrée dans le monde, par des égarements d’imagination; mais avec -la force de l’âge il reprit cette pureté sublime qui naît des hautes -pensées. Jamais il n’entrait en négociation avec les mauvais sentiments. -Il vivait, il parlait, il agissait comme si les méchants n’existaient -pas; et quand il les peignait dans ses ouvrages, c’était avec plus -d’exagération et moins de profondeur que s’il les avait vraiment connus. -Les méchants s’offraient à son imagination comme un obstacle, comme un -fléau physique; et peut-être en effet qu’à beaucoup d’égards ils n’ont -pas une nature intellectuelle; l’habitude du vice a changé leur âme en -un instinct perverti. - -Schiller était le meilleur ami, le meilleur père, le meilleur époux; -aucune qualité ne manquait à ce caractère doux et paisible que le talent -seul enflammait; l’amour de la liberté, le respect pour les femmes, -l’enthousiasme des beaux-arts, l’adoration pour la Divinité, animaient -son génie; et dans l’analyse de ses ouvrages, il sera facile de montrer -à quelle vertu ses chefs-d’œuvre se rapportent. On dit beaucoup que -l’esprit peut suppléer à tout; je le crois, dans les écrits où le -savoir-faire domine; mais quand on veut peindre la nature humaine dans -ses orages et dans ses abîmes, l’imagination même ne suffit pas; il faut -avoir une âme que la tempête ait agitée, mais où le ciel soit descendu -pour ramener le calme. - -La première fois que j’ai vu Schiller, c’était dans le salon du duc et -de la duchesse de Weimar, en présence d’une société aussi éclairée -qu’imposante; il lisait très bien le français, mais il ne l’avait jamais -parlé; je soutins avec chaleur la supériorité de notre système -dramatique sur tous les autres; il ne se refusa point à me combattre, et -sans s’inquiéter des difficultés et des lenteurs qu’il éprouvait en -s’exprimant en français, sans redouter non plus l’opinion des auditeurs, -qui était contraire à la sienne, sa conviction intime le fit parler. Je -me servis d’abord, pour le réfuter, des armes françaises, la vivacité et -la plaisanterie; mais bientôt je démêlai, dans ce que disait Schiller, -tant d’idées à travers l’obstacle des mots; je fus si frappée de cette -simplicité de caractère, qui portait un homme de génie à s’engager ainsi -dans une lutte où les paroles manquaient à ses pensées: je le trouvai si -modeste et si insouciant dans ce qui ne concernait que ses propres -succès, si fier et si animé dans la défense de ce qu’il croyait la -vérité, que je lui vouai, dès cet instant, une amitié pleine -d’admiration. - -Atteint, jeune encore, par une maladie sans espoir; ses enfants, sa -femme, qui méritait par mille qualités touchantes l’attachement qu’il -avait pour elle, ont adouci ses derniers moments. Madame de Wollzogen, -une amie digne de le comprendre, lui demanda, quelques heures avant sa -mort, comment il se trouvait: _Toujours plus tranquille_, lui -répondit-il. En effet, n’avait-il pas raison de se confier à la -Divinité, dont il avait secondé le règne sur la terre? n’approchait-il -pas du séjour des justes? n’est-il pas dans ce moment auprès de ses -pareils, et n’a-t-il pas déjà retrouvé les amis qui nous attendent? - - - - -CHAPITRE IX - -_Du style et de la versification dans la langue allemande._ - - -En apprenant la prosodie d’une langue, on entre plus intimement dans -l’esprit de la nation qui la parle, que par quelque genre d’étude que ce -puisse être. De là vient qu’il est amusant de prononcer des mots -étrangers. On s’écoute comme si c’était un autre qui parlât: mais il n’y -a rien de si délicat, de si difficile à saisir que l’accent: on apprend -mille fois plus aisément les airs de musique les plus compliqués, que la -prononciation d’une seule syllabe. Une longue suite d’années, ou les -premières impressions de l’enfance, peuvent seules rendre capable -d’imiter cette prononciation, qui appartient à ce qu’il y a de plus -subtil et de plus indéfinissable dans l’imagination et dans le caractère -national. - -Les dialectes germaniques ont pour origine une langue mère, dans -laquelle ils puisent tous. Cette source commune renouvelle et multiplie -les expressions d’une façon toujours conforme au génie des peuples. Les -nations d’origine latine ne s’enrichissent, pour ainsi dire, que par -l’extérieur; elles doivent avoir recours aux langues mortes, aux -richesses pétrifiées pour étendre leur empire. Il est donc naturel que -les innovations, en fait de mots, leur plaisent moins qu’aux nations qui -font sortir les rejetons d’une tige toujours vivante. Mais les écrivains -français ont besoin d’animer et de colorer leur style par toutes les -hardiesses qu’un sentiment naturel peut leur inspirer, tandis que les -Allemands, au contraire, gagnent à se restreindre. La réserve ne -saurait détruire en eux l’originalité; ils ne courent le risque de la -perdre que par l’excès même de l’abondance. - -L’air que l’on respire a beaucoup d’influence sur les sons que l’on -articule; la diversité du sol et du climat produit dans la même langue -des manières de prononcer très différentes. Quand on se rapproche de la -mer, les mots s’adoucissent; le climat y est plus tempéré; peut-être -aussi que le spectacle habituel de cette image de l’infini porte à la -rêverie, et donne à la prononciation plus de mollesse et d’indolence: -mais quand on s’élève vers les montagnes, l’accent devient plus fort, et -l’on dirait que les habitants de ces lieux élevés veulent se faire -entendre au reste du monde, du haut de leurs tribunes naturelles. On -retrouve dans les dialectes germaniques les traces des diverses -influences que je viens d’indiquer. - -L’allemand est en lui-même une langue aussi primitive, et d’une -construction presque aussi savante que le grec. Ceux qui ont fait des -recherches sur les grandes familles des peuples, ont cru trouver les -raisons historiques de cette ressemblance: toujours est-il vrai qu’on -remarque dans l’allemand un rapport grammatical avec le grec; il en a la -difficulté sans en avoir le charme; car la multitude des consonnes dont -les mots sont composés les rendent plus bruyants que sonores. On dirait -que ces mots sont par eux-mêmes plus forts que ce qu’ils expriment, et -cela donne souvent une monotonie d’énergie au style. Il faut se garder -cependant de vouloir trop adoucir la prononciation allemande: il en -résulte alors un certain gracieux maniéré tout à fait désagréable: on -entend des sons rudes au fond, malgré la gentillesse qu’on essaie d’y -mettre, et ce genre d’affectation déplaît singulièrement. - -J.-J. Rousseau a dit _que les langues du Midi étaient filles de la joie, -et les langues du Nord, du besoin_. L’italien et l’espagnol sont modulés -comme un chant harmonieux; le français est éminemment propre à la -conversation; les débats parlementaires et l’énergie naturelle à la -nation, ont donné à l’anglais quelque chose d’expressif qui supplée à la -prosodie de la langue. L’allemand est plus philosophique de beaucoup que -l’italien, plus poétique par sa hardiesse que le français, plus -favorable au rythme des vers que l’anglais: mais il lui reste encore une -sorte de raideur, qui vient peut-être de ce qu’on ne s’en est guère -servi ni dans la société ni en public. - -La simplicité grammaticale est un des grands avantages des langues -modernes; cette simplicité, fondée sur des principes de logique communs -à toutes les nations, fait qu’on s’entend plus facilement; une étude -très légère suffit pour apprendre l’italien et l’anglais; mais c’est une -science que l’allemand. La période allemande entoure la pensée comme des -serres qui s’ouvrent et se referment pour la saisir. Une construction de -phrases à peu près telle qu’elle existe chez les anciens, s’y est -introduite plus aisément que dans aucun autre dialecte européen; mais -les inversions ne conviennent guère aux langues modernes. Les -terminaisons éclatantes des mots grecs et latins, faisaient sentir quels -étaient parmi les mots ceux qui devaient se joindre ensemble, lors même -qu’ils étaient séparés: les signes des déclinaisons chez les Allemands -sont tellement sourds, qu’on a beaucoup de peine à retrouver les paroles -qui dépendent les unes des autres sous ces uniformes couleurs. - -Lorsque les étrangers se plaignent du travail qu’exige l’étude de -l’allemand, on leur répond qu’il est très facile d’écrire dans cette -langue avec la simplicité de la grammaire française; tandis qu’il est -impossible, en français, d’adopter la période allemande, et qu’ainsi -donc il faut la considérer comme un moyen de plus; mais ce moyen séduit -les écrivains et ils en usent trop. L’allemand est peut-être la seule -langue dans laquelle les vers soient plus faciles à comprendre que la -prose; la phrase poétique, étant nécessairement coupée par la mesure -même du vers, ne saurait se prolonger au delà. - -Sans doute, il y a plus de nuances, plus de liens entre les pensées, -dans ces périodes qui forment un tout, et rassemblent sous un même point -de vue les divers rapports qui tiennent au même sujet; mais, si l’on se -laissait aller à l’enchaînement naturel des différentes pensées entre -elles, on finirait par vouloir les mettre toutes dans une même phrase. -L’esprit humain a besoin de morceler pour comprendre; et l’on risque de -prendre des lueurs pour des vérités, quand les formes mêmes du langage -sont obscures. - -L’art de traduire est poussé plus loin en allemand que dans aucun autre -dialecte européen. Voss a transporté dans sa langue les poètes grecs et -latins avec une étonnante exactitude, et W. Schlegel les poètes anglais, -italiens et espagnols, avec une vérité de coloris dont il n’y avait -point d’exemple avant lui. Lorsque l’allemand se prête à la traduction -de l’anglais, il ne perd pas son caractère naturel, puisque ces langues -sont toutes deux d’origine germanique; mais quelque mérite qu’il y ait -dans la traduction d’Homère par Voss, elle fait de _l’Iliade_ et de -_l’Odyssée_, des poèmes dont le style est grec, bien que les mots soient -allemands. La connaissance de l’antiquité y gagne; l’originalité propre -à l’idiome de chaque nation y perd nécessairement. Il semble que ce soit -une contradiction d’accuser la langue allemande tout à la fois de trop -de flexibilité et de trop de rudesse; mais ce qui se concilie dans les -caractères peut aussi se concilier dans les langues; et souvent dans la -même personne, les inconvénients de la rudesse n’empêchent pas ceux de -la flexibilité. - -Ces défauts se font sentir beaucoup plus rarement dans les vers que dans -la prose, et dans les compositions originales que dans les traductions; -je crois donc qu’on peut dire avec vérité, qu’il n’y a point -aujourd’hui de poésie plus frappante et plus variée que celle des -Allemands. - -La versification est un art singulier, dont l’examen est inépuisable; -les mots qui, dans les rapports ordinaires de la vie, servent seulement -de signe à la pensée, arrivent à notre âme par le rythme des sons -harmonieux, et nous causent une double jouissance, qui naît de la -sensation et de la réflexion réunies; mais si toutes les langues sont -également propres à dire ce que l’on pense, toutes ne le sont pas -également à faire partager ce que l’on éprouve, et les effets de la -poésie tiennent encore plus à la mélodie des paroles qu’aux idées -qu’elles expriment. - -L’allemand est la seule langue moderne qui ait des syllabes longues et -brèves, comme le grec et le latin; tous les autres dialectes européens -sont plus ou moins accentués, mais les vers ne sauraient s’y mesurer à -la manière des anciens d’après la longueur des syllabes: l’accent donne -de l’unité aux phrases comme aux mots, il a du rapport avec la -signification de ce qu’on dit; l’on insiste sur ce qui doit déterminer -le sens, et la prononciation, en faisant ressortir telle ou telle -parole, rapporte tout à l’idée principale. Il n’en est pas ainsi de la -durée musicale des sons dans le langage; elle est bien plus favorable à -la poésie que l’accent, parce qu’elle n’a point d’objet positif et -qu’elle donne seulement un plaisir noble et vague, comme toutes les -jouissances sans but. Chez les anciens, les syllabes étaient scandées -d’après la nature des voyelles et les rapports des sons entre eux, -l’harmonie seule en décidait: en allemand tous les mots accessoires sont -brefs, et c’est la dignité grammaticale, c’est-à-dire l’importance de la -syllabe radicale qui détermine sa quantité; il y a moins de charme dans -cette espèce de prosodie que dans celle des anciens, parce qu’elle tient -plus aux combinaisons abstraites qu’aux sensations involontaires; -néanmoins c’est toujours un grand avantage pour une langue d’avoir dans -sa prosodie de quoi suppléer à la rime. - -C’est une découverte moderne que la rime, elle tient à tout l’ensemble -de nos beaux-arts; et ce serait s’interdire de grands effets que d’y -renoncer; elle est l’image de l’espérance et du souvenir. Un son nous -fait désirer celui qui doit lui répondre, et quand le second retentit, -il nous rappelle celui qui vient de nous échapper. Néanmoins cette -agréable régularité doit nécessairement nuire au naturel dans l’art -dramatique, et à la hardiesse dans le poème épique. On ne saurait guère -se passer de la rime dans les idiomes dont la prosodie est peu marquée; -et cependant la gêne de la construction peut être telle, dans certaines -langues, qu’un poète audacieux et penseur aurait besoin de faire goûter -l’harmonie des vers sans l’asservissement de la rime. Klopstock a banni -les alexandrins de la poésie allemande; il les a remplacés par les -hexamètres et les vers ïambiques non rimés en usage aussi chez les -Anglais, et qui donnent à l’imagination beaucoup de liberté. Les vers -alexandrins convenaient très mal à la langue allemande; on peut s’en -convaincre par les poésies du grand Haller lui-même, quelque mérite -qu’elles aient; une langue dont la prononciation est si forte étourdit -par le retour et l’uniformité des hémistiches. D’ailleurs cette forme de -vers appelle les sentences et les antithèses, et l’esprit allemand est -trop scrupuleux et trop vrai pour se prêter à ces antithèses, qui ne -présentent jamais les idées ni les images dans leur parfaite sincérité, -ni dans leurs plus exactes nuances. L’harmonie des hexamètres, et -surtout des vers ïambiques non rimés, n’est que l’harmonie naturelle -inspirée par le sentiment: c’est une déclamation notée, tandis que le -vers alexandrin impose un certain genre d’expressions et de tournures -dont il est bien difficile de sortir. La composition de ce genre de vers -est un art tout à fait indépendant même du génie poétique; on peut -posséder cet art sans avoir ce génie, et l’on pourrait au contraire -être un grand poète et ne pas se sentir capable de s’astreindre à cette -forme. - -Nos meilleurs poètes lyriques, en France, ce sont peut-être nos grands -prosateurs, Bossuet, Pascal, Fénelon, Buffon, Jean-Jacques, etc. Le -despotisme des alexandrins force souvent à ne point mettre en vers ce -qui serait pourtant de la véritable poésie; tandis que chez les nations -étrangères, la versification étant beaucoup plus facile et plus -naturelle, toutes les pensées poétiques inspirent des vers, et l’on ne -laisse en général à la prose que le raisonnement. On pourrait défier -Racine lui-même de traduire en vers français Pindare, Pétrarque ou -Klopstock, sans dénaturer entièrement leur caractère. Ces poètes ont un -genre d’audace qui ne se trouve guère que dans les langues où l’on peut -réunir tout le charme de la versification à l’originalité que la prose -permet seule en français. - -Un des grands avantages des dialectes germaniques en poésie, c’est la -variété et la beauté de leurs épithètes. L’allemand, sous ce rapport -aussi, peut se comparer au grec; l’on sent dans un seul mot plusieurs -images, comme dans la note fondamentale d’un accord, on entend les -autres sons dont il est composé, ou comme de certaines couleurs -renouvellent en nous la sensation de celles qui en dépendent. L’on ne -dit en français que ce qu’on veut dire, et l’on ne voit point errer -autour des paroles ces nuages à mille formes, qui entourent la poésie -des langues du Nord, et réveillent une foule de souvenirs. A la liberté -de former une seule épithète de deux ou trois, se joint celle d’animer -le langage, en faisant des noms avec les verbes: _le vivre_, _le -vouloir_, _le sentir_, sont des expressions moins abstraites que la vie, -la volonté, le sentiment; et tout ce qui tend à changer la pensée en -action donne toujours plus de mouvement au style. La facilité de -renverser à son gré la construction de la phrase est aussi très -favorable à la poésie, et permet d’exciter, par les moyens variés de la -versification, des impressions analogues à celles de la peinture et de -la musique. Enfin l’esprit général des dialectes teutoniques, c’est -l’indépendance; les écrivains cherchent avant tout à transmettre ce -qu’ils sentent; ils diraient volontiers à la poésie, comme Héloïse à son -amant: _S’il y a un mot plus vrai, plus tendre, plus profond encore pour -exprimer ce que j’éprouve, c’est celui-là que je veux choisir._ Le -souvenir des convenances de société poursuit en France le talent jusque -dans ses émotions les plus intimes; et la crainte du ridicule est l’épée -de Damoclès, qu’aucune fête de l’imagination ne peut faire oublier. - -On parle souvent dans les arts du mérite de la difficulté vaincue; -néanmoins on l’a dit avec raison: _ou cette difficulté ne se sent pas, -et alors elle est nulle, ou elle se sent, et alors elle n’est pas -vaincue_. Les entraves font ressortir l’habileté de l’esprit; mais il y -a souvent dans le vrai génie une sorte de maladresse, semblable, à -quelques égards, à la duperie des belles âmes; et l’on aurait tort de -vouloir l’asservir à des gênes arbitraires, car il s’en tirerait -beaucoup moins bien que des talents du second ordre. - - - - -CHAPITRE X - -_De la poésie._ - - -Ce qui est vraiment divin dans le cœur de l’homme ne peut être défini; -s’il y a des mots pour quelques traits, il n’y en a point pour exprimer -l’ensemble, et surtout le mystère de la véritable beauté dans tous les -genres. Il est difficile de dire ce qui n’est pas de la poésie; mais si -l’on veut comprendre ce qu’elle est, il faut appeler à son secours les -impressions qu’excitent une belle contrée, une musique harmonieuse, le -regard d’un objet chéri, et par-dessus tout un sentiment religieux qui -nous fait éprouver en nous-mêmes la présence de la Divinité. La poésie -est le langage naturel à tous les cultes. La Bible est pleine de poésie. -Homère est plein de religion; ce n’est pas qu’il y ait des fictions dans -la Bible, ni des dogmes dans Homère; mais l’enthousiasme rassemble dans -un même foyer des sentiments divers; l’enthousiasme est l’encens de la -terre vers le ciel, il les réunit l’un à l’autre. - -Le don de révéler par la parole ce qu’on ressent au fond du cœur est -très rare; il y a pourtant de la poésie dans tous les êtres capables -d’affections vives et profondes; l’expression manque à ceux qui ne sont -pas exercés à la trouver. Le poète ne fait, pour ainsi dire, que dégager -le sentiment prisonnier au fond de l’âme; le génie poétique est une -disposition intérieure, de la même nature que celle qui rend capable -d’un généreux sacrifice: c’est rêver l’héroïsme que de composer une -belle ode. Si le talent n’était pas mobile, il inspirerait aussi souvent -les belles actions que les touchantes paroles; car elles partent toutes -également de la conscience du beau, qui se fait sentir en nous-mêmes. - -Un homme d’un esprit supérieur disait que _la prose était factice, et la -poésie naturelle_: en effet, les nations peu civilisées commencent -toujours par la poésie, et, dès qu’une passion forte agite l’âme, les -hommes les plus vulgaires se servent, à leur insu, d’images et de -métaphores; ils appellent à leur secours la nature extérieure pour -exprimer ce qui se passe en eux d’inexprimable. Les gens du peuple sont -beaucoup plus près d’être poètes que les hommes de bonne compagnie; car -la convenance et le persiflage ne sont propres qu’à servir de bornes, -ils ne peuvent rien inspirer. - -Il y a lutte interminable dans ce monde entre la poésie et la prose, et -la plaisanterie doit toujours se mettre du côté de la prose; car c’est -rabattre que de plaisanter. L’esprit de société est cependant très -favorable à la poésie de la grâce et de la gaîté, dont l’Arioste, La -Fontaine, Voltaire, sont les plus brillants modèles. La poésie -dramatique est admirable dans nos premiers écrivains; la poésie -descriptive et surtout la poésie didactique, ont été portées chez les -Français à un très haut degré de perfection; mais il ne paraît pas -qu’ils soient appelés jusqu’à présent à se distinguer dans la poésie -lyrique ou épique, telle que les anciens et les étrangers la conçoivent. - -La poésie lyrique s’exprime au nom de l’auteur même; ce n’est plus dans -un personnage qu’il se transporte, c’est en lui-même qu’il trouve les -divers mouvements dont il est animé: J.-B. Rousseau dans ses _Odes -religieuses_, Racine dans _Athalie_, se sont montrés poètes lyriques; -ils étaient nourris des psaumes et pénétrés d’une foi vive; néanmoins -les difficultés de la langue et de la versification française s’opposent -presque toujours à l’abandon de l’enthousiasme. On peut citer des -strophes admirables dans quelques-unes de nos odes; mais y en a-t-il une -entière, dans laquelle le dieu n’ait point abandonné le poète? De beaux -vers ne sont pas de la poésie; l’inspiration, dans les arts, est une -source inépuisable, qui vivifie depuis la première parole jusqu’à la -dernière: amour, patrie, croyance, tout doit être divinisé dans l’ode, -c’est l’apothéose du sentiment: il faut, pour concevoir la vraie -grandeur de la poésie lyrique, errer par la rêverie dans les régions -éthérées, oublier le bruit de la terre en écoutant l’harmonie céleste, -et considérer l’univers entier comme un symbole des émotions de l’âme. - -L’énigme de la destinée humaine n’est de rien pour la plupart des -hommes; le poète l’a toujours présenté à l’imagination. L’idée de la -mort, qui décourage les esprits vulgaires, rend le génie plus audacieux, -et le mélange des beautés de la nature et des terreurs de la destruction -excite je ne sais quel délire de bonheur et d’effroi, sans lequel l’on -ne peut ni comprendre ni décrire le spectacle de ce monde. La poésie -lyrique ne raconte rien, ne s’astreint en rien à la succession des -temps, ni aux limites des lieux; elle plane sur les pays et sur les -siècles; elle donne de la durée à ce moment sublime, pendant lequel -l’homme s’élève au-dessus des peines et des plaisirs de la vie. Il se -sent au milieu des merveilles du monde comme un être à la fois créateur -et créé, qui doit mourir et qui ne peut cesser d’être, et dont le cœur -tremblant, et fort en même temps, s’enorgueillit en lui-même et se -prosterne devant Dieu. - -Les Allemands, réunissant tout à la fois, ce qui est très rare, -l’imagination et le recueillement contemplatif, sont plus capables que -la plupart des autres nations de la poésie lyrique. Les modernes ne -peuvent se passer d’une certaine profondeur d’idées dont une religion -spiritualiste leur a donné l’habitude; et si cependant cette profondeur -n’était point revêtue d’images, ce ne serait pas de la poésie: il faut -donc que la nature grandisse aux yeux de l’homme, pour qu’il puisse s’en -servir comme de l’emblème de ses pensées. Les bosquets, les fleurs et -les ruisseaux, suffisaient aux poètes du paganisme; la solitude des -forêts, l’Océan sans bornes, le ciel étoilé, peuvent à peine exprimer -l’éternel et l’infini dont l’âme des chrétiens est remplie. - -Les Allemands n’ont pas plus que nous de poème épique; cette admirable -composition ne paraît pas accordée aux modernes, et peut-être n’y a-t-il -que _l’Iliade_ qui réponde entièrement à l’idée qu’on se fait de ce -genre d’ouvrage: il faut, pour le poème épique, un concours singulier de -circonstances qui ne s’est rencontré que chez les Grecs, l’imagination -des temps héroïques et la perfection du langage des temps civilisés. -Dans le moyen âge, l’imagination était forte, mais le langage imparfait; -de nos jours, le langage est pur, mais l’imagination est en défaut. Les -Allemands ont beaucoup d’audace dans les idées et dans le style, et peu -d’invention dans le fond du sujet; leurs essais épiques se rapprochent -presque toujours du genre lyrique. Ceux des Français rentrent plutôt -dans le genre dramatique, et l’on y trouve plus d’intérêt que de -grandeur. Quand il s’agit de plaire au théâtre, l’art de se circonscrire -dans un cadre donné, de deviner le goût des spectateurs et de s’y plier -avec adresse, fait une partie du succès, tandis que rien ne doit tenir -aux circonstances extérieures et passagères, dans la composition d’un -poème épique. Il exige des beautés absolues, des beautés qui frappent le -lecteur solitaire, lorsque ses sentiments sont plus naturels, et son -imagination plus hardie. Celui qui voudrait trop hasarder dans un poème -épique pourrait bien encourir le blâme sévère du bon goût français; mais -celui qui ne hasarderait rien n’en serait pas moins dédaigné. - -Boileau, tout en perfectionnant le goût et la langue, a donné à l’esprit -français, l’on ne saurait le nier, une disposition très défavorable à la -poésie. Il n’a parlé que de ce qu’il fallait éviter, il n’a insisté que -sur des préceptes de raison et de sagesse, qui ont introduit dans la -littérature une sorte de pédanterie très nuisible au sublime élan des -arts. Nous avons en français des chefs-d’œuvre de versification; mais -comment peut-on appeler la versification de la poésie! Traduire en vers -ce qui était fait pour rester en prose, exprimer en dix syllabes, comme -Pope, les jeux de cartes et leurs moindres détails, ou comme les -derniers poèmes qui ont paru chez nous, le trictrac, les échecs, la -chimie: c’est un tour de passe-passe en fait de paroles; c’est composer -avec les mots, comme avec les notes, des sonates sous le nom de poème. - -Il faut cependant une grande connaissance de la langue poétique pour -décrire ainsi noblement les objets qui prêtent le moins à l’imagination, -et l’on a raison d’admirer quelques morceaux détachés de ces galeries de -tableaux; mais les transitions qui les lient entre eux sont -nécessairement prosaïques, comme ce qui se passe dans la tête de -l’écrivain. Il s’est dit:--Je ferai des vers sur ce sujet, puis sur -celui-ci, puis sur celui-là;--et, sans s’en apercevoir, il nous met dans -la confidence de sa manière de travailler. Le véritable poète conçoit, -pour ainsi dire, tout son poème à la fois au fond de son âme; sans les -difficultés du langage, il improviserait, comme la sibylle et les -prophètes, les hymnes saints du génie. Il est ébranlé par ses -conceptions comme par un événement de sa vie; un monde nouveau s’offre à -lui; l’image sublime de chaque situation, de chaque caractère, de chaque -beauté de la nature, frappe ses regards, et son cœur bat pour un bonheur -céleste qui traverse comme un éclair l’obscurité du sort. La poésie est -une possession momentanée de tout ce que notre âme souhaite; le talent -fait disparaître les bornes de l’existence, et change en images -brillantes le vague espoir des mortels. - -Il serait plus aisé de décrire les symptômes du talent que de lui donner -des préceptes; le génie se sent comme l’amour, par la profondeur même de -l’émotion dont il pénètre celui qui en est doué: mais si l’on osait -donner des conseils à ce génie, dont la nature veut être le seul guide, -ce ne seraient pas des conseils purement littéraires qu’on devrait lui -adresser: il faudrait parler aux poètes comme à des citoyens, comme à -des héros; il faudrait leur dire:--Soyez vertueux, soyez croyants, soyez -libres, respectez ce que vous aimez, cherchez l’immortalité dans -l’amour, et la Divinité dans la nature; enfin, sanctifiez votre âme -comme un temple, et l’ange des nobles pensées ne dédaignera pas d’y -apparaître. - - - - -CHAPITRE XI - -_De la poésie classique et de la poésie romantique._ - - -Le nom de _romantique_ a été introduit nouvellement en Allemagne, pour -désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été l’origine, -celle qui est née de la chevalerie et du christianisme. Si l’on n’admet -pas que le paganisme et le christianisme, le Nord et le Midi, -l’antiquité et le moyen âge, la chevalerie et les institutions grecques -et romaines, se sont partagé l’empire de la littérature, l’on ne -parviendra jamais à juger sous un point de vue philosophique le goût -antique et le goût moderne. - -On prend quelquefois le mot classique comme synonyme de perfection. Je -m’en sers ici dans une autre acception, en considérant la poésie -classique comme celle des anciens, et la poésie romantique comme celle -qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques. Cette -division se rapporte également aux deux ères du monde; celle qui a -précédé l’établissement du christianisme, et celle qui l’a suivi. - -On a comparé aussi dans divers ouvrages allemands la poésie antique à la -sculpture, et la poésie romantique à la peinture; enfin, l’on a -caractérisé de toutes les manières la marche de l’esprit humain, passant -des religions matérialistes aux religions spiritualistes, de la nature à -la Divinité. - -La nation française, la plus cultivée des nations latines, penche vers -la poésie classique, imitée des Grecs et des Romains. La nation -anglaise, la plus illustre des nations germaniques, aime la poésie -romantique et chevaleresque, et se glorifie des chefs-d’œuvre qu’elle -possède en ce genre. Je n’examinerai point ici lequel de ces deux genres -de poésie mérite la préférence: il suffit de montrer que la diversité -des goûts, à cet égard, dérive non seulement de causes accidentelles, -mais aussi des sources primitives de l’imagination et de la pensée. - -Il y a dans les poèmes épiques et dans les tragédies des anciens, un -genre de simplicité qui tient à ce que les hommes étaient identifiés à -cette époque avec la nature, et croyaient dépendre du destin, comme elle -dépend de la nécessité. L’homme, réfléchissant peu, portait toujours -l’action de son âme au dehors; la conscience elle-même était figurée par -des objets extérieurs, et les flambeaux des Furies secouaient les -remords sur la tête des coupables. L’événement était tout dans -l’antiquité; le caractère tient plus de place dans les temps modernes; -et cette réflexion inquiète, qui nous dévore souvent comme le vautour de -Prométhée, n’eût semblé que de la folie, au milieu des rapports clairs -et prononcés qui existaient dans l’état civil et social des anciens. - -On ne faisait en Grèce, dans le commencement de l’art, que des statues -isolées; les groupes ont été composés plus tard. On pourrait dire de -même, avec vérité, que dans tous les arts il n’y avait point de groupes: -les objets représentés se succédaient comme dans les bas-reliefs, sans -combinaison, sans complication d’aucun genre. L’homme personnifiait la -nature; des nymphes habitaient les eaux, des hamadryades les forêts: -mais la nature, à son tour, s’emparait de l’homme, et l’on eût dit qu’il -ressemblait au torrent, à la foudre, au volcan, tant il agissait par une -impulsion involontaire, et sans que la réflexion pût en rien altérer -les motifs ni les suites de ses actions. Les anciens avaient, pour -ainsi dire, une âme corporelle, dont tous les mouvements étaient forts, -directs et conséquents; il n’en est pas de même du cœur humain développé -par le christianisme: les modernes ont puisé dans le repentir chrétien -l’habitude de se replier continuellement sur eux-mêmes. - -Mais, pour manifester cette existence tout intérieure, il faut qu’une -grande variété dans les faits présente sous toutes les formes les -nuances infinies de ce qui se passe dans l’âme. Si de nos jours les -beaux-arts étaient astreints à la simplicité des anciens, nous -n’atteindrions pas à la force primitive qui les distingue, et nous -perdrions les émotions intimes et multipliées dont notre âme est -susceptible. La simplicité de l’art, chez les modernes, tournerait -facilement à la froideur et à l’abstraction, tandis que celle des -anciens était pleine de vie. L’honneur et l’amour, la bravoure et la -pitié sont les sentiments qui signalent le christianisme chevaleresque; -et ces dispositions de l’âme ne peuvent se faire voir que par les -dangers, les exploits, les amours, les malheurs, l’intérêt romantique -enfin, qui varie sans cesse les tableaux. Les sources des effets de -l’art sont donc différentes, à beaucoup d’égards, dans la poésie -classique et dans la poésie romantique; dans l’une, c’est le sort qui -règne, dans l’autre, c’est la Providence; le sort ne compte pour rien -les sentiments des hommes, la Providence ne juge les actions que d’après -les sentiments. Comment la poésie ne créerait-elle pas un monde d’une -toute autre nature, quand il faut peindre l’œuvre d’un destin aveugle et -sourd, toujours en lutte avec les mortels, ou cet ordre intelligent -auquel préside un Être suprême, que notre cœur interroge, et qui répond -à notre cœur! - -La poésie païenne doit être simple et saillante comme les objets -extérieurs; la poésie chrétienne a besoin des mille couleurs de -l’arc-en-ciel pour ne pas se perdre dans les nuages. La poésie des -anciens est plus pure comme art, celle des modernes fait verser plus de -larmes; mais la question pour nous n’est pas entre la poésie classique -et la poésie romantique; mais entre l’imitation de l’une et -l’inspiration de l’autre. La littérature des anciens est chez les -modernes une littérature transplantée: la littérature romantique ou -chevaleresque est chez nous indigène, et c’est notre religion et nos -institutions qui l’ont fait éclore. Les écrivains imitateurs des anciens -se sont soumis aux règles du goût les plus sévères; car ne pouvant -consulter ni leur propre nature, ni leurs propres souvenirs, il a fallu -qu’ils se conformassent aux lois d’après lesquelles les chefs-d’œuvre -des anciens peuvent être adaptés à notre goût, bien que toutes les -circonstances politiques et religieuses qui ont donné le jour à ces -chefs-d’œuvre soient changées. Mais ces poésies d’après l’antique, -quelque parfaites qu’elles soient, sont rarement populaires, parce -qu’elles ne tiennent, dans le temps actuel, à rien de national. - -La poésie française, étant la plus classique de toutes les poésies -modernes, est la seule qui ne soit pas répandue parmi le peuple. Les -stances du Tasse sont chantées par les gondoliers de Venise; les -Espagnols et les Portugais de toutes les classes savent par cœur les -vers de Calderon et de Camoëns. Shakespeare est autant admiré par le -peuple en Angleterre que par la classe supérieure. Des poèmes de Gœthe -et de Bürger sont mis en musique, et vous les entendez répéter des bords -du Rhin jusqu’à la Baltique. Nos poètes français sont admirés par tout -ce qu’il y a d’esprits cultivés chez nous et dans le reste de l’Europe; -mais ils sont tout à fait inconnus aux gens du peuple et aux bourgeois -même des villes, parce que les arts en France ne sont pas, comme -ailleurs, natifs du pays même où leurs beautés se développent. - -Quelques critiques français ont prétendu que la littérature des peuples -germaniques était encore dans l’enfance de l’art; cette opinion est tout -à fait fausse; les hommes les plus instruits dans la connaissance des -langues et des ouvrages des anciens n’ignorent certainement pas les -inconvénients et les avantages du genre qu’ils adoptent, ou de celui -qu’ils rejettent; mais leur caractère, leurs habitudes et leurs -raisonnements les ont conduits à préférer la littérature fondée sur les -souvenirs de la chevalerie, sur le merveilleux du moyen-âge, à celle -dont la mythologie des Grecs est la base. La littérature romantique est -la seule qui soit susceptible encore d’être perfectionnée, parce -qu’ayant ses racines dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse -croître et se vivifier de nouveau; elle exprime notre religion; elle -rappelle notre histoire; son origine est ancienne, mais non antique. - -La poésie classique doit passer par les souvenirs du paganisme pour -arriver jusqu’à nous: la poésie des Germains est l’ère chrétienne des -beaux-arts: elle se sert de nos impressions personnelles pour nous -émouvoir: le génie qui l’inspire s’adresse immédiatement à notre cœur, -et semble évoquer notre vie elle-même comme un fantôme, le plus puissant -et le plus terrible de tous. - - - - -CHAPITRE XII - -_Des poèmes allemands._ - - -On doit conclure, ce me semble, des diverses réflexions que contient le -chapitre précédent, qu’il n’y a guère de poésie classique en Allemagne, -soit que l’on considère cette poésie comme imitée des anciens, ou qu’on -entende seulement par ce mot le plus haut degré possible de perfection. -La fécondité de l’imagination des Allemands les appelle à produire -plutôt qu’à corriger; aussi peut-on difficilement citer, dans leur -littérature, des écrits généralement reconnus pour modèles. La langue -n’est pas fixée; le goût change à chaque nouvelle production des hommes -de talent; tout est progressif, tout marche, et le point stationnaire de -perfection n’est point encore atteint; mais est-ce un mal? Chez toutes -les nations où l’on s’est flatté d’y être parvenu, l’on a vu presque -immédiatement après commencer la décadence, et les imitateurs succéder -aux écrivains classiques, comme pour dégoûter d’eux. - -Il y a en Allemagne un aussi grand nombre de poètes qu’en Italie: la -multitude des essais, dans quelque genre que ce soit, indique quel est -le penchant naturel d’une nation. Quand l’amour de l’art y est -universel, les esprits prennent d’eux-mêmes la direction de la poésie, -comme ailleurs celle de la politique, ou des intérêts mercantiles. Il y -avait chez les Grecs une foule de poètes, et rien n’est plus favorable -au génie que d’être environné d’un grand nombre d’hommes qui suivent la -même carrière. Les artistes sont des juges indulgents pour les fautes, -parce qu’ils connaissent les difficultés; mais ce sont aussi des -approbateurs exigeants; il faut de grandes beautés, et des beautés -nouvelles, pour égaler à leurs yeux les chefs-d’œuvre dont ils -s’occupent sans cesse. Les Allemands improvisent, pour ainsi dire, en -écrivant; et cette grande facilité est le véritable signe du talent dans -les beaux-arts; car ils doivent, comme les fleurs du midi, naître sans -culture; le travail les perfectionne, mais l’imagination est abondante -lorsqu’une généreuse nature en a fait don aux hommes. Il est impossible -de citer tous les poètes allemands qui mériteraient un éloge à part; je -me bornerai à considérer seulement, d’une manière générale, les trois -écoles que j’ai déjà distinguées, en indiquant la marche historique de -la littérature allemande. - -Wieland a imité Voltaire dans ses romans; souvent Lucien, qui, sous le -rapport philosophique est le Voltaire de l’antiquité; quelquefois -l’Arioste, et, malheureusement aussi, Crébillon. Il a mis en vers -plusieurs contes de chevalerie, _Gandalin_, _Gérion le Courtois_, -_Obéron_, etc., dans lesquels il y a plus de sensibilité que dans -l’Arioste, mais toujours moins de grâce et de gaîté. L’Allemand ne se -meut pas, sur tous les sujets, avec la légèreté de l’italien; et les -plaisanteries qui conviennent à cette langue, un peu surchargée de -consonnes, ce sont plutôt celles qui tiennent à l’art de caractériser -fortement qu’à celui d’indiquer à demi. _Idris_ et _le Nouvel Amadis_ -sont des contes de fées dans lesquels la vertu des femmes est à chaque -page l’objet de ces éternelles plaisanteries qui ont cessé d’être -immorales à force d’être ennuyeuses. Les contes de chevalerie de Wieland -me semblent beaucoup meilleurs que ses poèmes imités du grec, -_Musarion_, _Endymion_, _Ganymède_, _le Jugement de Pâris_, etc. Les -histoires chevaleresques sont nationales en Allemagne. Le génie naturel -du langage et des poètes se prête à peindre les exploits et les amours -de ces chevaliers et de ces belles, dont les sentiments étaient tout à -la fois si forts et si naïfs, si bienveillants et si décidés; mais en -voulant mettre des grâces modernes dans les sujets grecs, Wieland les a -rendus nécessairement maniérés. Ceux qui prétendent modifier le goût -antique par le goût moderne, ou le goût moderne par le goût antique, -sont presque toujours affectés. Pour être à l’abri de ce danger, il faut -prendre chaque chose pleinement dans sa nature. - -L’_Obéron_ passe en Allemagne presque pour un poème épique. Il est fondé -sur une histoire de chevalerie française, _Huon de Bourdeaux_, dont M. -de Tressan a donné l’extrait; le génie Obéron et la fée Titania, tels -que Shakespeare les a peints, dans sa pièce intitulée _Rêve d’une nuit -d’été_, servent de mythologie à ce poème. Le sujet en est donné par nos -anciens romanciers; mais on ne saurait trop louer la poésie dont Wieland -l’a enrichi. La plaisanterie tirée du merveilleux y est maniée avec -beaucoup de grâce et d’originalité. Huon est envoyé en Palestine, par -suite de diverses aventures, pour demander en mariage la fille du -sultan, et quand le son du cor singulier qu’il possède met en danse tous -les personnages les plus graves qui s’opposent au mariage, on ne se -lasse point de cet effet comique, habilement répété; et mieux le poète a -su peindre le sérieux pédantesque des imans et des vizirs de la cour du -sultan, plus leur danse involontaire amuse les lecteurs. Quand Obéron -emporte sur un char ailé les deux amants dans les airs, l’effroi de ce -prodige est dissipé par la sécurité que l’amour leur inspire. «En vain -la terre, dit le poète, disparaît à leurs yeux; en vain la nuit couvre -l’atmosphère de ses ailes obscures; une lumière céleste rayonne dans -leurs regards pleins de tendresse: leurs âmes se réfléchissent l’une -dans l’autre; la nuit n’est pas la nuit pour eux; l’Élysée les entoure; -le soleil éclaire le fond de leur cœur; et l’amour, à chaque instant, -leur fait voir des objets toujours délicieux et toujours nouveaux». - -La sensibilité ne s’allie guère en général avec le merveilleux; il y a -quelque chose de si sérieux dans les affections de l’âme, qu’on n’aime -pas à les voir compromises au milieu des jeux de l’imagination; mais -Wieland a l’art de réunir ces fictions fantastiques avec des sentiments -vrais, d’une manière qui n’appartient qu’à lui. - -Le baptême de la fille du sultan, qui se fait chrétienne pour épouser -Huon, est encore un morceau de la plus grande beauté; changer de -religion par amour est un peu profane; mais le christianisme est -tellement la religion du cœur, qu’il suffit d’aimer avec dévouement et -pureté pour être déjà converti. Obéron a fait promettre aux deux jeunes -époux de ne pas se donner l’un à l’autre avant leur arrivée à Rome: ils -sont ensemble dans le même vaisseau, et séparés du monde; l’amour les -fait manquer à leur vœu. Alors la tempête se déchaîne, les vents -sifflent, les vagues grondent, et les voiles sont déchirées; la foudre -brise les mâts; les passagers se lamentent, les matelots crient au -secours. Enfin le vaisseau s’entr’ouvre, les flots menacent de tout -engloutir, et la présence de la mort peut à peine arracher les deux -époux au sentiment du bonheur de cette vie. Ils sont précipités dans la -mer: un pouvoir invisible les sauve, et les fait aborder dans une île -inhabitée, où ils trouvent un solitaire que ses malheurs et sa religion -ont conduit dans cette retraite. - -Amanda, l’épouse de Huon, après de longues traverses, met au monde un -fils, et rien n’est ravissant comme le tableau de la maternité dans le -désert: ce nouvel être qui vient animer la solitude, ces regards -incertains de l’enfance, que la tendresse passionnée de la mère cherche -à fixer sur elle, tout est plein de sentiment et de vérité. Les épreuves -auxquelles Obéron et Titania veulent soumettre les deux époux -continuent; mais à la fin leur constance est récompensée. Quoiqu’il y -ait des longueurs dans ce poème, il est impossible de ne pas le -considérer comme un ouvrage charmant, et s’il était bien traduit en vers -français, il serait jugé tel. - -Avant et après Wieland, il y a eu des poètes qui ont essayé d’écrire -dans le genre français et italien: mais ce qu’ils ont fait ne vaut guère -la peine d’être cité: et si la littérature allemande n’avait pas pris un -caractère à elle, sûrement elle ne ferait pas époque dans l’histoire des -beaux-arts. C’est à _la Messiade_ de Klopstock qu’il faut fixer l’époque -de la poésie en Allemagne. - -Le héros de ce poème, selon notre langage mortel, inspire au même degré -l’admiration et la pitié, sans que jamais l’un de ces sentiments soit -affaibli par l’autre. Un poète généreux a dit, en parlant de Louis XVI: - - Jamais tant de respect n’admit tant de pitié[21]. - -Ce vers si touchant et si délicat pourrait exprimer l’attendrissement -que le Messie fait éprouver dans Klopstock. Sans doute le sujet est bien -au-dessus de toutes les inventions du génie; il en faut beaucoup -cependant pour montrer avec tant de sensibilité l’humanité dans l’être -divin, et avec tant de force la divinité dans l’être mortel. Il faut -aussi bien du talent pour exciter l’intérêt et l’anxiété, dans le récit -d’un événement décidé d’avance par une volonté toute-puissante. -Klopstock a su réunir avec beaucoup d’art tout ce que la fatalité des -anciens et la providence des chrétiens peuvent inspirer à la fois de -terreur et d’espérance. - -J’ai parlé ailleurs du caractère d’Abbadona, de ce démon repentant qui -cherche à faire du bien aux hommes: un remords dévorant s’attache à sa -nature immortelle; ses regrets ont le ciel même pour objet, le ciel -qu’il a connu, les célestes sphères qui furent sa demeure: quelle -situation, que ce retour vers la vertu, quand la destinée est -irrévocable! Il manquait aux tourments de l’enfer d’être habité par une -âme redevenue sensible. Notre religion ne nous est pas familière en -poésie, et Klopstock est l’un des poètes modernes qui ont su le mieux -personnifier la spiritualité du christianisme, par des situations et des -tableaux analogues à sa nature. - -Il n’y a qu’un épisode d’amour dans tout l’ouvrage, et c’est un amour -entre deux ressuscités, Cidli et Semida; Jésus-Christ leur a rendu la -vie à tous les deux, et ils s’aiment d’une affection pure et céleste -comme leur nouvelle existence; ils ne se croient plus sujets à la mort; -ils espèrent qu’ils passeront ensemble de la terre au ciel, sans que -l’horrible douleur d’une séparation apparente soit éprouvée par l’un -d’eux. Touchante conception qu’un tel amour, dans un poème religieux! -elle seule pouvait être en harmonie avec l’ensemble de l’ouvrage. Il -faut l’avouer cependant, il résulte un peu de monotonie d’un sujet -continuellement exalté; l’âme se fatigue par trop de contemplation, et -l’auteur aurait quelquefois besoin d’avoir affaire à des lecteurs déjà -ressuscités, comme Cidli et Semida. - -On aurait pu, ce me semble, éviter ce défaut, sans introduire dans _la -Messiade_ rien de profane: il eût mieux valu peut-être prendre pour -sujet la vie entière de Jésus-Christ, que de commencer au moment où ses -ennemis demandent sa mort. L’on aurait pu se servir avec plus d’art des -couleurs de l’Orient pour peindre la Syrie, et caractériser, d’une -manière forte, l’état du genre humain sous l’empire de Rome. Il y a trop -de discours, et des discours trop longs, dans _la Messiade_; l’éloquence -elle-même frappe moins l’imagination qu’une situation, un caractère, un -tableau qui nous laisse quelque chose à deviner. Le Verbe, ou la parole -divine, existait avant la création de l’univers; mais pour les poètes, -il faut que la création précède la parole. - -On a reproché aussi à Klopstock de n’avoir pas fait de ses anges des -portraits assez variés; il est vrai que dans la perfection les -différences sont difficiles à saisir, et que ce sont d’ordinaire les -défauts qui caractérisent les hommes: néanmoins on aurait pu donner plus -de variété à ce grand tableau; enfin, surtout, il n’aurait pas fallu, ce -me semble, ajouter encore dix chants à celui qui termine l’action -principale, la mort du Sauveur. Ces dix chants renferment sans doute de -grandes beautés lyriques; mais quand un ouvrage, quel qu’il soit, excite -l’intérêt dramatique, il doit finir au moment où cet intérêt cesse. Des -réflexions, des sentiments, qu’on lirait ailleurs avec le plus grand -plaisir, lassent presque toujours, lorsqu’un mouvement plus vif les a -précédés. On est pour les livres à peu près comme pour les hommes; on -exige d’eux toujours ce qu’ils nous ont accoutumés à en entendre. - -Il règne dans tout l’ouvrage de Klopstock une âme élevée et sensible; -toutefois les impressions qu’il excite sont trop uniformes, et les -images funèbres y sont trop multipliées. La vie ne va que parce que nous -oublions la mort; et c’est pour cela, sans doute, que cette idée, quand -elle reparaît, cause un frémissement si terrible. Dans _la Messiade_, -comme dans Young, on nous ramène trop souvent au milieu des tombeaux; -c’en serait fait des arts, si l’on se plongeait toujours dans ce genre -de méditation; car il faut un sentiment très énergique de l’existence -pour sentir le monde animé de la poésie. Les païens dans leurs poèmes, -comme sur les bas-reliefs des sépulcres, représentaient toujours des -tableaux variés, et faisaient ainsi de la mort une action de la vie; -mais les pensées vagues et profondes dont les derniers instants des -chrétiens sont environnés, prêtent plus à l’attendrissement qu’aux vives -couleurs de l’imagination. - -Klopstock a composé des odes religieuses, des odes patriotiques, et -d’autres poésies pleines de grâce sur divers sujets. Dans ses odes -religieuses, il sait revêtir d’images visibles les idées sans bornes; -mais quelquefois ce genre de poésie se perd dans l’incommensurable -qu’elle voudrait embrasser. - -Il est difficile de citer tel ou tel vers dans ses odes religieuses, qui -puisse se répéter comme une maxime détachée. La beauté de ces poésies -consiste dans l’impression générale qu’elles produisent. Demanderait-on -à l’homme qui contemple la mer, cette immensité toujours en mouvement et -toujours inépuisable, cette immensité qui semble donner l’idée de tous -les temps présents à la fois, de toutes les successions devenues -simultanées; lui demanderait-on de compter, vague après vague, le -plaisir qu’il éprouve en rêvant sur le rivage? Il en est de même des -méditations religieuses embellies par la poésie; elles sont dignes -d’admiration, si elles inspirent un élan toujours nouveau vers une -destinée toujours plus haute, si l’on se sent meilleur après s’en être -pénétré: c’est là le jugement littéraire qu’il faut porter sur de tels -écrits. - -Parmi les odes de Klopstock, celles qui ont la révolution de France pour -objet ne valent pas la peine d’être citées: le moment présent inspire -presque toujours mal les poètes; il faut qu’ils se placent à la distance -des siècles pour bien juger, et même pour bien peindre: mais ce qui fait -un grand honneur à Klopstock, ce sont ses efforts pour ranimer le -patriotisme chez les Allemands. Parmi les poésies composées dans ce -respectable but, je vais essayer de faire connaître le chant des bardes, -après la mort d’Hermann, que les Romains appellent Arminius: il fut -assassiné par les princes de la Germanie, jaloux de ses succès et de son -pouvoir. - - -_Hermann, chanté par les bardes Werdomar, Kerding et Darmond._ - -«_W._ Sur le rocher de la mousse antique, asseyons-nous, ô bardes! et -chantons l’hymne funèbre. Que nul ne porte ses pas plus loin, que nul ne -regarde sous ces branches, où repose le plus noble fils de la patrie. - -«Il est là, étendu dans son sang, lui, le secret effroi des Romains, -alors même qu’au milieu des danses guerrières et des chants de triomphe, -ils emmenaient sa Thusnelda captive: non, ne regardez pas! Qui pourrait -le voir sans pleurer? et la lyre ne doit pas faire entendre des sons -plaintifs, mais des chants de gloire pour l’immortel. - -«_K._ J’ai encore la blonde chevelure de l’enfance, je n’ai ceint le -glaive qu’en ce jour; mes mains sont, pour la première fois, armées de -la lance et de la lyre, comment pourrais-je chanter Hermann? - -«N’attendez pas trop du jeune homme, ô pères; je veux essuyer avec mes -cheveux dorés mes joues inondées de pleurs, avant d’oser chanter le plus -grand des fils de Mana[22]. - -«_D._ Et moi aussi, je verse des pleurs de rage; non, je ne les -retiendrai pas: coulez, larmes brûlantes, larmes de la fureur, vous -n’êtes pas muettes, vous appelez la vengeance sur des guerriers -perfides; ô mes compagnons! entendez ma malédiction terrible: que nul -des traîtres à la patrie, assassins du héros, ne meure dans les combats! - -«_W._ Voyez-vous le torrent qui s’élance de la montagne, et se précipite -sur ces rochers; il roule avec ses flots des pins déracinés; il les -amène, il les amène pour le bûcher d’Hermann. Bientôt le héros sera -poussière, bientôt il reposera dans la tombe d’argile; mais que sur -cette poussière sainte soit placé le glaive par lequel il a juré la -perte du conquérant. - -«Arrête-toi, esprit du mort, avant de rejoindre ton père Siegmar! tarde -encore, et regarde comme il est plein de toi, le cœur de ton peuple. - -«_K._ Taisons, ô taisons à Thusnelda que son Hermann est ici tout -sanglant. Ne dites pas à cette noble femme, à cette mère désespérée, que -le père de son Thumeliko a cessé de vivre. - -«Qui pourrait le dire à celle qui a déjà marché chargée de fers devant -le char redoutable de l’orgueilleux vainqueur, qui pourrait le dire à -cette infortunée, aurait un cœur de Romain. - -«_D._ Malheureuse fille, quel père t’a donné le jour? Segeste[23], un -traître, qui dans l’ombre aiguisait le fer homicide! Oh! ne le maudissez -pas. Héla[24] déjà l’a marqué de son sceau. - -«_W._ Que le crime de Segeste ne souille point nos chants, et que plutôt -l’éternel oubli étende ses ailes pesantes sur ses cendres; les cordes de -la lyre qui retentissent au nom d’Hermann seraient profanées, si leurs -frémissements accusaient le coupable. Hermann! Hermann! toi, le favori -des cœurs nobles, le chef des plus braves, le sauveur de la patrie, -c’est toi dont nos bardes, en chœur, répètent les louanges aux échos -sombres des mystérieuses forêts. - -«O bataille de Winfeld[25], sœur sanglante de la victoire de Cannes, je -t’ai vue, les cheveux épars, l’œil en feu, les mains sanglantes, -apparaître au milieu des harpes de Walhalla; en vain le fils de Drusus, -pour effacer tes traces, voulait cacher les ossements blanchis des -vaincus dans la vallée de la mort. Nous ne l’avons pas souffert, nous -avons renversé leurs tombeaux, afin que leurs restes épars servissent de -témoignage à ce grand jour; à la fête du printemps, d’âge en âge, ils -entendront les cris de joie des vainqueurs. - -«Il voulait, notre héros, donner encore des compagnons de mort à Varus; -déjà, sans la lenteur jalouse des princes, Cæcina rejoignait son chef. - -«Une pensée plus noble encore roulait dans l’âme ardente d’Hermann: à -minuit, près de l’autel du dieu Thor[26], au milieu des sacrifices, il -se dit en secret:--Je le ferai. - -«Ce dessein le poursuit jusque dans vos jeux, quand la jeunesse -guerrière forme des danses, franchit les épées nues, anime les plaisirs -par les dangers. - -«Le pilote, vainqueur de l’orage, raconte que, dans une île -éloignée[27], la montagne brûlante annonce longtemps d’avance, par de -noirs tourbillons de fumée, la flamme et les rochers terribles qui vont -jaillir de son sein; ainsi, les premiers combats d’Hermann nous -présageaient qu’un jour il traverserait les Alpes, pour descendre dans -la plaine de Rome. - -«C’est là que le héros devait ou périr ou monter au Capitole, et près du -trône de Jupiter, qui tient dans sa main la balance des destinées, -interroger Tibère et les ombres de ses ancêtres sur la justice de leurs -guerres. - -«Mais, pour accomplir son hardi projet, il fallait porter entre tous les -princes l’épée du chef des batailles; alors ses rivaux ont conspiré sa -mort, et maintenant il n’est plus, celui dont le cœur avait conçu la -pensée grande et patriotique. - -«_D._ As-tu recueilli mes larmes brûlantes? as-tu entendu mes accents de -fureur, ô Héla! déesse qui punit? - -«_K._ Voyez dans Walhalla, sous les ombrages sacrés, au milieu des -héros, la palme de la victoire à la main, Siegmar s’avance pour recevoir -son Hermann; le vieillard rajeuni salue le jeune héros; mais un nuage de -tristesse obscurcit son accueil, car Hermann n’ira plus, il n’ira plus -au Capitole interroger Tibère devant le tribunal des dieux». - - * * * * * - -Il y a plusieurs autres poèmes de Klopstock, dans lesquels, de même que -dans celui-ci, il rappelle aux Allemands les hauts faits de leurs -ancêtres les Germains; mais ces souvenirs n’ont presque aucun rapport -avec la nation actuelle. On sent, dans ces poésies, un enthousiasme -vague, un désir qui ne peut atteindre son but; et la moindre chanson -nationale d’un peuple libre cause une émotion plus vraie. Il ne reste -guère de traces de l’histoire ancienne des Germains; l’histoire moderne -est trop divisée et trop confuse pour qu’elle puisse produire des -sentiments populaires: c’est dans leur cœur seul que les Allemands -peuvent trouver la source des chants vraiment patriotiques. - -Klopstock a souvent beaucoup de grâce sur des sujets moins sérieux: sa -grâce tient à l’imagination et à la sensibilité; car dans ses poésies il -n’y a pas beaucoup de ce que nous appelons de l’esprit; le genre lyrique -ne le comporte pas. Dans l’ode sur le rossignol, le poète allemand a su -rajeunir un sujet bien usé, en prêtant à l’oiseau des sentiments si doux -et si vifs pour la nature et pour l’homme, qu’il semble un médiateur -ailé qui porte de l’une à l’autre des tributs de louange et d’amour. Une -ode sur le vin du Rhin est très originale: les rives du Rhin sont pour -les Allemands une image vraiment nationale; ils n’ont rien de plus beau -dans toute leur contrée; les pampres croissent dans les mêmes lieux où -tant d’actions guerrières se sont passées, et le vin de cent années, -contemporain de jours plus glorieux, semble recéler encore la généreuse -chaleur des temps passés. - -Non seulement Klopstock a tiré du christianisme les plus grandes beautés -de ses ouvrages religieux; mais comme il voulait que la littérature de -son pays fût tout à fait indépendante de celle des anciens, il a tâché -de donner à la poésie allemande une mythologie toute nouvelle, empruntée -des Scandinaves. Quelquefois il l’emploie d’une manière trop savante; -mais quelquefois aussi il en a tiré un parti très heureux, et son -imagination a senti les rapports qui existent entre les dieux du Nord et -l’aspect de la nature à laquelle ils président. - -Il y a une ode de lui, charmante, intitulée _l’art de Tialf_, -c’est-à-dire l’art d’aller en patins sur la glace, qu’on dit inventé par -le géant Tialf. Il peint une jeune et belle femme, revêtue d’une -fourrure d’hermine, et placée sur un traîneau en forme de char; les -jeunes gens qui l’entourent font avancer ce char comme l’éclair, en le -poussant légèrement. On choisit pour sentier le torrent glacé qui, -pendant l’hiver, offre la route la plus sûre. Les cheveux des jeunes -hommes sont parsemés des flocons brillants des frimas; les jeunes -filles, à la suite du traîneau, attachent à leurs petits pieds des ailes -d’acier, qui les transportent au loin dans un clin d’œil: le chant des -bardes accompagne cette danse septentrionale; la marche joyeuse passe -sous des ormeaux dont les fleurs sont de neige; on entend craquer le -cristal sous les pas; un instant de terreur trouble la fête; mais -bientôt les cris d’allégresse, la violence de l’exercice, qui doit -conserver au sang la chaleur que lui ravirait le froid de l’air, enfin -la lutte contre le climat, raniment tous les esprits, et l’on arrive au -terme de la course, dans une grande salle illuminée, où le feu, le bal -et les festins, font succéder des plaisirs faciles aux plaisirs conquis -sur les rigueurs mêmes de la nature. - -L’ode à Ébert sur les amis qui ne sont plus, mérite aussi d’être citée. -Klopstock est moins heureux quand il écrit sur l’amour; il a, comme -Dorat, adressé des vers _à sa maîtresse future_, et ce sujet maniéré n’a -pas bien inspiré sa muse: il faut n’avoir pas souffert pour se jouer -avec le sentiment; et quand une personne sérieuse essaie un semblable -jeu, toujours une contrainte secrète l’empêche de s’y montrer naturelle. -On doit compter dans l’école de Klopstock, non comme disciples, mais -comme confrères en poésie, le grand Haller, qu’on ne peut nommer sans -respect; Gessner, et plusieurs autres qui s’approchaient du génie -anglais par la vérité des sentiments, mais qui ne portaient pas encore -l’empreinte vraiment caractéristique de la littérature allemande. - -Klopstock lui-même n’avait pas complètement réussi à donner à -l’Allemagne un poème épique sublime et populaire tout à la fois, tel -qu’un ouvrage de ce genre doit être. La traduction de _l’Iliade_ et de -_l’Odyssée_ par Voss fit connaître Homère, autant qu’une copie calquée -peut rendre l’original; chaque épithète y est conservée, chaque mot y -est mis à la même place, et l’impression de l’ensemble est très grande, -quoiqu’on ne puisse trouver dans l’allemand tout le charme que doit -avoir le grec, la plus belle langue du Midi. Les littérateurs allemands, -qui saisissent avec avidité chaque nouveau genre, s’essayèrent à -composer des poèmes avec la couleur homérique, et _l’Odyssée_, -renfermant beaucoup de détails de la vie privée, parut plus facile à -imiter que _l’Iliade_. - -Le premier essai dans ce genre fut une idylle en trois chants, de Voss -lui-même, intitulée _Louise_; elle est écrite en hexamètres, que tout le -monde s’accorde à trouver admirables; mais la pompe même du vers -hexamètre paraît souvent peu d’accord avec l’extrême naïveté du sujet. -Sans les émotions pures et religieuses qui animent tout le poème, on ne -s’intéresserait guère au très paisible mariage de la fille du _vénérable -pasteur de Grünau_. Homère, fidèle à réunir les épithètes avec les noms, -dit toujours, en parlant de Minerve, _la fille de Jupiter aux yeux -bleus_; de même aussi Voss répète sans cesse le _vénérable pasteur de -Grünau_ (_der ehrwürdige pfarrer von Grünau_). Mais la simplicité -d’Homère ne produit un si grand effet que parce qu’elle est noblement en -contraste avec la grandeur imposante de son héros et du sort qui le -poursuit; tandis que, quand il s’agit d’un pasteur de campagne et de la -très bonne ménagère sa femme, qui marient leur fille à celui qu’elle -aime, la simplicité a moins de mérite. L’on admire beaucoup en Allemagne -les descriptions qui se trouvent dans la _Louise_ de Voss, sur la -manière de faire le café, d’allumer la pipe; ces détails sont présentés -avec beaucoup de talent et de vérité; c’est un tableau flamand très bien -fait: mais il me semble qu’on peut difficilement introduire dans nos -poèmes, comme dans ceux des anciens, les usages communs de la vie: ces -usages chez nous ne sont pas poétiques, et notre civilisation a quelque -chose de bourgeois. Les anciens vivaient toujours à l’air, toujours en -rapport avec la nature, et leur manière d’exister était champêtre, mais -jamais vulgaire. - -Les Allemands mettent trop peu d’importance au sujet d’un poème, et -croient que tout consiste dans la manière dont il est traité. D’abord la -forme donnée par la poésie ne se transporte presque jamais dans une -langue étrangère; et la réputation européenne n’est cependant pas à -dédaigner; d’ailleurs le souvenir des détails les plus intéressants -s’efface quand il n’est point rattaché à une fiction dont l’imagination -puisse se saisir. La pureté touchante, qui est le principal charme du -poème de Voss, se fait sentir surtout, ce me semble, dans la bénédiction -nuptiale du pasteur, en mariant sa fille: «Ma fille, lui dit-il avec une -voix émue, que la bénédiction de Dieu soit avec toi. Aimable et vertueux -enfant, que la bénédiction de Dieu t’accompagne sur la terre et dans le -ciel. J’ai été jeune et je suis devenu vieux, et dans cette vie -incertaine le Tout-Puissant m’a envoyé beaucoup de joie et de douleur. -Qu’il soit béni pour toutes deux! Je vais bientôt reposer sans regret ma -tête blanchie dans le tombeau de mes pères, car ma fille est heureuse; -elle l’est, parce qu’elle sait qu’un Dieu paternel soigne notre âme par -la douleur comme par le plaisir. Quel spectacle plus touchant que celui -de cette jeune et belle fiancée! Dans la simplicité de son cœur, elle -s’appuie sur la main de l’ami qui doit la conduire dans le sentier de la -vie; c’est avec lui que, dans une intimité sainte, elle partagera le -bonheur et l’infortune; c’est celle qui, si Dieu le veut, doit essuyer -la dernière sueur sur le front de son époux mortel. Mon âme était aussi -remplie de pressentiments, lorsque, le jour de mes noces, j’amenai dans -ces lieux ma timide compagne: content, mais sérieux, je lui montrai de -loin la borne de nos champs, la tour de l’église, et l’habitation du -pasteur où nous avons éprouvé tant de biens et de maux. Mon unique -enfant, car il ne me reste que toi, d’autres à qui j’avais donné la vie -dorment là-bas sous le gazon du cimetière; mon unique enfant, tu vas -t’en aller en suivant la route par laquelle je suis venu. La chambre de -ma fille sera déserte; sa place à notre table ne sera plus occupée; -c’est en vain que je prêterai l’oreille à ses pas, à sa voix. Oui, quand -ton époux t’emmènera loin de moi, des sanglots m’échapperont, et mes -yeux mouillés de pleurs te suivront longtemps encore; car je suis homme -et père, et j’aime avec tendresse cette fille qui m’aime aussi -sincèrement. Mais bientôt, réprimant mes larmes, j’élèverai vers le ciel -mes mains suppliantes, et je me prosternerai devant la volonté de Dieu, -qui commande à la femme de quitter sa mère et son père pour suivre son -époux. Va donc en paix, mon enfant, abandonne ta famille et la maison -paternelle; suis le jeune homme qui maintenant te tiendra lieu de ceux à -qui tu dois le jour; sois dans sa maison comme une vigne féconde, -entoure-la de nobles rejetons. Un mariage religieux est la plus belle -des félicités terrestres; mais si le Seigneur ne fonde pas lui-même -l’édifice de l’homme, qu’importent ses vains travaux»? - -Voilà de la vraie simplicité, celle de l’âme, celle qui convient au -peuple comme aux rois, aux pauvres comme aux riches, enfin à toutes les -créatures de Dieu. On se lasse promptement de la poésie descriptive, -quand elle s’applique à des objets qui n’ont rien de grand en eux-mêmes; -mais les sentiments descendent du ciel, et dans quelque humble séjour -que pénètrent leurs rayons, ils ne perdent rien de leur beauté. - -L’extrême admiration qu’inspire Gœthe en Allemagne, a fait donner à son -poème d’_Hermann et Dorothée_ le nom de poème épique; et l’un des hommes -les plus spirituels en tout pays, M. de Humboldt, le frère du célèbre -voyageur, a composé sur ce poème un ouvrage qui contient les remarques -les plus philosophiques et les plus piquantes. _Hermann et Dorothée_ est -traduit en français et en anglais; toutefois on ne peut avoir l’idée, -par la traduction, du charme qui règne dans cet ouvrage: une émotion -douce, mais continuelle se fait sentir depuis le premier vers jusqu’au -dernier, et il y a, dans les moindres détails, une dignité naturelle qui -ne déparerait pas les héros d’Homère. Néanmoins, il faut en convenir, -les personnages et les événements sont de trop peu d’importance; le -sujet suffit à l’intérêt quand on le lit dans l’original; dans la -traduction cet intérêt se dissipe. En fait de poème épique, il me semble -qu’il est permis d’exiger une certaine aristocratie littéraire; la -dignité des personnages et des souvenirs historiques qui s’y rattachent -peuvent seuls élever l’imagination à la hauteur de ce genre d’ouvrage. - -Un poème ancien du treizième siècle, _les Niebelungen_, dont j’ai déjà -parlé, paraît avoir eu dans son temps tous les caractères d’un véritable -poème épique. Les grandes actions du héros de l’Allemagne du Nord, -Sigefroi, assassiné par un roi bourguignon, la vengeance que les siens -en tirèrent dans le camp d’Attila, et qui mit fin au premier royaume de -Bourgogne, sont le sujet de ce poème. Un poème épique n’est presque -jamais l’ouvrage d’un homme, et les siècles mêmes, pour ainsi dire, y -travaillent: le patriotisme, la religion, enfin la totalité de -l’existence d’un peuple, ne peut être mise en action que par -quelques-uns de ces événements immenses que le poète ne crée pas, mais -qui lui apparaissent agrandis par la nuit des temps: les personnages du -poème épique doivent représenter le caractère primitif de la nation. Il -faut trouver en eux le moule indestructible dont est sortie toute -l’histoire. - -Ce qu’il y avait de beau en Allemagne, c’était l’ancienne chevalerie, sa -force, sa loyauté, sa bonhomie, et la rudesse du Nord, qui s’alliait -avec une sensibilité sublime. Ce qu’il y avait aussi de beau, c’était le -christianisme enté sur la mythologie scandinave; cet honneur sauvage que -la foi rendait pur et sacré; ce respect pour les femmes, qui devenait -plus touchant encore par la protection accordée à tous les faibles; cet -enthousiasme de la mort, ce paradis guerrier où la religion la plus -humaine a pris place. Tels sont les éléments d’un poème épique en -Allemagne. Il faut que le génie s’en empare, et qu’il sache, comme -Médée, ranimer par un nouveau sang d’anciens souvenirs. - - - - -CHAPITRE XIII - -_De la poésie allemande._ - - -Les poésies allemandes détachées sont, ce me semble, plus remarquables -encore que les poèmes, et c’est surtout dans ce genre que le cachet de -l’originalité est empreint: il est vrai aussi que les auteurs les plus -cités à cet égard, Gœthe, Schiller, Bürger, etc., sont de l’école -moderne, qui seule porte un caractère vraiment national. Gœthe a plus -d’imagination, Schiller plus de sensibilité, et Bürger est de tous celui -qui possède le talent le plus populaire. En examinant successivement -quelques poésies de ces trois hommes, on se fera mieux l’idée de ce qui -les distingue. Schiller a de l’analogie avec le goût français; toutefois -on ne trouve dans ses poésies détachées rien qui ressemble aux poésies -fugitives de Voltaire; cette élégance de conversation et presque de -manières, transportée dans la poésie, n’appartenait qu’à la France; et -Voltaire, en fait de grâce, était le premier des écrivains français. Il -serait intéressant de comparer les stances de Schiller sur la perte de -la jeunesse, intitulées _l’Idéal_, avec celles de Voltaire: - - Si vous voulez que j’aime encore, - Rendez-moi l’âge des amours, etc. - -On voit, dans le poète français, l’expression d’un regret aimable, dont -les plaisirs de l’amour et les joies de la vie sont l’objet: le poète -allemand pleure la perte de l’enthousiasme et de l’innocente pureté des -pensées du premier âge; et c’est par la poésie et la pensée qu’il se -flatte d’embellir encore le déclin de ses ans. Il n’y a pas dans les -stances de Schiller cette clarté facile et brillante que permet un genre -d’esprit à la portée de tout le monde; mais on y peut puiser des -consolations qui agissent sur l’âme intérieurement. Schiller ne présente -jamais les réflexions les plus profondes que revêtues de nobles images: -il parle à l’homme comme la nature elle-même; car la nature est tout à -la fois penseur et poète. Pour peindre l’idée du temps, elle fait couler -devant nos yeux les flots d’un fleuve inépuisable; et pour que sa -jeunesse éternelle nous fasse songer à notre existence passagère, elle -se revêt de fleurs qui doivent périr, elle fait tomber en automne les -feuilles des arbres que le printemps a vues dans tout leur éclat: la -poésie doit être le miroir terrestre de la Divinité, et réfléchir, par -les couleurs, les sons et les rythmes, toutes les beautés de l’univers. - -La pièce de vers intitulée _la Cloche_ consiste en deux parties -parfaitement distinctes: les strophes en refrain expriment le travail -qui se fait dans la forge, et entre chacune de ces strophes il y a des -vers ravissants sur les circonstances solennelles, ou sur les événements -extraordinaires annoncés par les cloches, tels que la naissance, le -mariage, la mort, l’incendie, la révolte, etc. On pourrait traduire en -français les pensées fortes, les images belles et touchantes -qu’inspirent à Schiller les grandes époques de la destinée humaine; mais -il est impossible d’imiter noblement les strophes en petits vers, et -composées de mots dont le son bizarre et précipité semble faire entendre -les coups redoublés et les pas rapides des ouvriers qui dirigent la lave -brûlante de l’airain. Peut-on avoir l’idée d’un poème de ce genre par -une traduction en prose? c’est lire la musique au lieu de l’entendre; -encore est-il plus aisé de se figurer, par l’imagination, l’effet des -instruments que l’on connaît, que les accords et les contrastes d’un -rythme et d’une langue qu’on ignore. Tantôt la brièveté, régulière du -mètre fait sentir l’activité des forgerons, l’énergie bornée, mais -continue, qui s’exerce dans les occupations matérielles; et tantôt, à -côté de ce bruit dur et fort, l’on entend les chants aériens de -l’enthousiasme et de la mélancolie. - -L’originalité de ce poème est perdue quand on le sépare de l’impression -que produisent une mesure de vers habilement choisie, et des rimes qui -se répondent comme des échos intelligents que la pensée modifie; et -cependant ces effets pittoresques des sons seraient très hasardés en -français. L’ignoble nous menace sans cesse: nous n’avons pas, comme -presque tous les autres peuples, deux langues, celle de la prose et -celle des vers; et il en est des mots comme des personnes, là où les -rangs sont confondus, la familiarité est dangereuse. - -Une autre pièce de Schiller, _Cassandre_, pourrait plus facilement se -traduire en français, quoique le langage poétique y soit d’une grande -hardiesse. Cassandre, au moment où la fête des noces de Polyxène avec -Achille va commencer, est saisie par le pressentiment des malheurs qui -résulteront de cette fête: elle se promène triste et sombre dans les -bois d’Apollon, et se plaint de connaître l’avenir qui trouble toutes -les jouissances. On voit dans cette ode le mal que fait éprouver à un -être mortel la prescience d’un dieu. La douleur de la prophétesse -n’est-elle pas ressentie par tous ceux dont l’esprit est supérieur et le -caractère passionné? Schiller a su montrer, sous une forme toute -poétique, une grande idée morale: c’est que le véritable génie, celui du -sentiment, est victime de lui-même, quand il ne le serait pas des -autres. Il n’y a point d’hymen pour Cassandre, non qu’elle soit -insensible, non qu’elle soit dédaignée; mais son âme pénétrante dépasse -en peu d’instants et la vie et la mort, et ne se reposera que dans le -ciel. - -Je ne finirais point si je voulais parler de toutes les poésies de -Schiller qui renferment des pensées et des beautés nouvelles. Il a fait -sur le départ des Grecs après la prise de Troie, un hymne qu’on pourrait -croire d’un poète d’alors, tant la couleur du temps y est fidèlement -observée. J’examinerai, sous le rapport de l’art dramatique, le talent -admirable des Allemands pour se transporter dans les siècles, dans les -pays, dans les caractères les plus différents du leur: superbe faculté, -sans laquelle les personnages qu’on met en scène ressemblent à des -marionnettes qu’un même fil remue, et qu’une même voix, celle de -l’auteur, fait parler. Schiller mérite surtout d’être admiré comme poète -dramatique: Gœthe est tout seul au premier rang, dans l’art de composer -des élégies, des romances, des stances, etc.; ses poésies détachées ont -un mérite très différent de celles de Voltaire. Le poète français a su -mettre en vers l’esprit de la société la plus brillante; le poète -allemand réveille dans l’âme, par quelques traits rapides, des -impressions solitaires et profondes. - -Gœthe, dans ce genre d’ouvrages, est naturel au suprême degré; non -seulement il est naturel quand il parle d’après ses propres impressions, -mais aussi quand il se transporte dans des pays, des mœurs et des -situations toutes nouvelles, sa poésie prend facilement la couleur des -contrées étrangères; il saisit avec un talent unique ce qui plaît dans -les chansons nationales de chaque peuple; il devient, quand il le veut, -un Grec, un Indien, un Morlaque. Nous avons souvent parlé de ce qui -caractérise les poètes du Nord, la mélancolie et la méditation: Gœthe, -comme tous les hommes de génie, réunit en lui d’étonnants contrastes; on -retrouve dans ses poésies beaucoup de traces du caractère des habitants -du Midi; il est plus en train de l’existence que les septentrionaux; il -sent la nature avec plus de vigueur et de sérénité; son esprit n’en a -pas moins de profondeur, mais son talent a plus de vie; on y trouve un -certain genre de naïveté qui réveille à la fois le souvenir de la -simplicité antique et de celle du moyen âge: ce n’est pas la naïveté de -l’innocence, c’est celle de la force. On aperçoit dans les poésies de -Gœthe qu’il dédaigne une foule d’obstacles, de convenances, de critiques -et d’observations qui pourraient lui être opposées. Il suit son -imagination où elle le mène, et un certain orgueil en masse l’affranchit -des scrupules de l’amour-propre. Gœthe est en poésie un artiste -puissamment maître de la nature, et plus admirable encore quand il -n’achève pas ses tableaux; car ses esquisses renferment toutes le germe -d’une belle fiction: mais ses fictions terminées ne supposent pas -toujours une heureuse esquisse. - -Dans ses élégies, composées à Rome, il ne faut pas chercher des -descriptions de l’Italie; Gœthe ne fait presque jamais ce qu’on attend -de lui, et quand il y a de la pompe dans une idée, elle lui déplaît; il -veut produire de l’effet par une route détournée, et comme à l’insu de -l’auteur et du lecteur. Ses élégies peignent l’effet de l’Italie sur -toute son existence, cette ivresse du bonheur, dont un beau ciel le -pénètre. Il raconte ses plaisirs, même les plus vulgaires, à la manière -de Properce; et de temps en temps quelques beaux souvenirs de la ville -maîtresse du monde donnent à l’imagination un élan d’autant plus vif -qu’elle n’y était pas préparée. - -Une fois il raconte comment il rencontra, dans la campagne de Rome, une -jeune femme qui allaitait son enfant, assise sur un débris de colonne -antique: il voulut la questionner sur les ruines dont sa cabane était -environnée; elle ignorait ce dont il lui parlait; tout entière aux -affections dont son âme était remplie, elle aimait, et le moment présent -existait seul pour elle. - -On lit dans un auteur grec qu’une jeune fille, habile dans l’art de -tresser des fleurs, lutta contre son amant Pausias qui savait les -peindre. Gœthe a composé sur ce sujet une idylle charmante. L’auteur de -cette idylle est aussi celui de _Werther_. Depuis le sentiment qui donne -de la grâce, jusqu’au désespoir qui exalte le génie, Gœthe a parcouru -toutes les nuances de l’amour. - -Après s’être fait grec dans Pausias, Gœthe nous conduit en Asie, par une -romance pleine de charmes, _la Bayadère_. Un dieu de l’Inde (Mahadoeh) -se revêt de la forme mortelle, pour juger des peines et des plaisirs des -hommes, après les avoir éprouvés. Il voyage à travers l’Asie, observe -les grands et le peuple; et comme un soir, au sortir d’une ville, il se -promène sur les bords du Gange, une bayadère l’arrête, et l’engage à se -reposer dans sa demeure. Il y a tant de poésie, une couleur si -orientale, dans la peinture des danses de cette bayadère, des parfums et -des fleurs dont elle s’entoure, qu’on ne peut juger d’après nos mœurs un -tableau qui leur est tout à fait étranger. Le dieu de l’Inde inspire un -amour véritable à cette femme égarée, et, touché du retour vers le bien -qu’une affection sincère doit toujours inspirer, il veut épurer l’âme de -la bayadère par l’épreuve du malheur. - -A son réveil elle trouve son amant mort à ses côtés: les prêtres de -Brahma emportent le corps sans vie que le bûcher doit consumer. La -bayadère veut s’y précipiter avec celui qu’elle aime; mais les prêtres -la repoussent, parce que, n’étant pas son épouse, elle n’a pas le droit -de mourir avec lui. La bayadère, après avoir ressenti toutes les -douleurs de l’amour et de la honte, se précipite dans le bûcher malgré -les brames. Le dieu la reçoit dans ses bras; il s’élance hors des -flammes, et porte au ciel l’objet de sa tendresse qu’il a rendu digne de -son choix. - -Zelter, un musicien original, a mis sur cette romance un air tour à tour -voluptueux et solennel, qui s’accorde singulièrement bien avec les -paroles. Quand on l’entend, on se croit au milieu de l’Inde et de ses -merveilles; et qu’on ne dise pas qu’une romance est un poème trop court -pour produire un tel effet. Les premières notes d’un air, les premiers -vers d’un poème transportent l’imagination dans la contrée et dans le -siècle qu’on veut peindre; mais si quelques mots ont cette puissance, -quelques mots aussi peuvent détruire l’enchantement. Les sorciers jadis -faisaient ou empêchaient les prodiges, à l’aide de quelques paroles -magiques. Il en est de même du poète; il peut évoquer le passé ou faire -reparaître le présent, selon qu’il se sert d’expressions conformes ou -non au temps ou au pays qu’il chante, selon qu’il observe ou néglige les -couleurs locales, et ces petites circonstances ingénieusement inventées, -qui exercent l’esprit, dans la fiction comme dans la réalité, à -découvrir la vérité sans qu’on vous la dise. - -Une autre romance de Gœthe produit un effet délicieux par les moyens les -plus simples: c’est _le Pêcheur_. Un pauvre homme s’assied sur le bord -d’un fleuve, un soir d’été; et, tout en jetant sa ligne, il contemple -l’eau claire et limpide qui vient baigner doucement ses pieds nus. La -nymphe de ce fleuve l’invite à s’y plonger; elle lui peint les délices -de l’onde pendant la chaleur, le plaisir que le soleil trouve à se -rafraîchir la nuit dans la mer, le calme de la lune, quand ses rayons se -reposent et s’endorment au sein des flots; enfin, le pêcheur attiré, -séduit, entraîné, s’avance vers la nymphe, et disparaît pour toujours. -Le fond de cette romance est peu de chose; mais ce qui est ravissant, -c’est l’art de faire sentir le pouvoir mystérieux que peuvent exercer -les phénomènes de la nature. On dit qu’il y a des personnes qui -découvrent les sources cachées sous la terre, par l’agitation nerveuse -qu’elles leur causent: on croit souvent reconnaître dans la poésie -allemande ces miracles de la sympathie entre l’homme et les éléments. Le -poète allemand comprend la nature, non pas seulement en poète, mais en -frère; et l’on dirait que des rapports de famille lui parlent pour -l’air, l’eau, les fleurs, les arbres, enfin pour toutes les beautés -primitives de la création. - -Il n’est personne qui n’ait senti l’attrait indéfinissable que les -vagues font éprouver, soit par le charme de la fraîcheur, soit par -l’ascendant qu’un mouvement uniforme et perpétuel pourrait prendre -insensiblement sur une existence passagère et périssable. La romance de -Gœthe exprime admirablement le plaisir toujours croissant qu’on trouve à -considérer les ondes pures d’un fleuve: le balancement du rythme et de -l’harmonie imite celui des flots, et produit sur l’imagination un effet -analogue. L’âme de la nature se fait connaître à nous de toutes parts et -sous mille formes diverses. La campagne fertile, comme les déserts -abandonnés, la mer, comme les étoiles, sont soumises aux mêmes lois; et -l’homme renferme en lui-même des sensations, des puissances occultes qui -correspondent avec le jour, avec la nuit, avec l’orage: c’est cette -alliance secrète de notre être avec les merveilles de l’univers qui -donne à la poésie sa véritable grandeur. Le poète sait rétablir l’unité -du monde physique avec le monde moral: son imagination forme un lien -entre l’un et l’autre. - -Plusieurs pièces de Gœthe sont remplies de gaîté; mais on y trouve -rarement le genre de plaisanterie auquel nous sommes accoutumés: il est -plutôt frappé par les images que par les ridicules; il saisit avec un -instinct singulier l’originalité des animaux, toujours nouvelle et -toujours la même. _La Ménagerie de Lily_, _le Chant de noce dans le -vieux château_, peignent ces animaux, non comme des hommes, à la manière -de La Fontaine, mais comme des créatures bizarres dans lesquelles la -nature s’est égayée. Gœthe sait aussi trouver dans le merveilleux une -source de plaisanteries d’autant plus aimables qu’aucun but sérieux ne -s’y fait apercevoir. - -Une chanson, intitulée _l’Élève du Sorcier_, mérite d’être citée sous ce -rapport. Le disciple d’un sorcier a entendu son maître murmurer quelques -paroles magiques, à l’aide desquelles il se fait servir par un manche à -balai: il les retient, et commande au balai d’aller lui chercher de -l’eau à la rivière pour laver sa maison. Le balai part et revient, -apporte un seau, puis un autre, puis un autre encore, et toujours ainsi -sans discontinuer. L’élève voudrait l’arrêter, mais il a oublié les mots -dont il faut se servir pour cela: le manche à balai, fidèle à son -office, va toujours à la rivière, et toujours y puise de l’eau, dont il -arrose et bientôt submergera la maison. L’élève, dans sa fureur, prend -une hache, et coupe en deux le manche à balai: alors les deux morceaux -du bâton deviennent deux domestiques au lieu d’un, et vont chercher de -l’eau, et la répandent à l’envi dans les appartements avec plus de zèle -que jamais. L’élève a beau dire des injures à ces stupides bâtons, ils -agissent sans relâche; et la maison eût été perdue si le maître ne fût -pas arrivé à temps pour secourir l’élève, en se moquant de sa ridicule -présomption. L’imitation maladroite des grands secrets de l’art est très -bien peinte dans cette petite scène. - -Il nous reste à parler de la source inépuisable des effets poétiques en -Allemagne, la terreur: les revenants et les sorciers plaisent au peuple -comme aux hommes éclairés: c’est un reste de la mythologie du Nord; -c’est une disposition qu’inspirent assez naturellement les longues nuits -des climats septentrionaux: et d’ailleurs, quoique le christianisme -combatte toutes les craintes non fondées, les superstitions populaires -ont toujours une analogie quelconque avec la religion dominante. Presque -toutes les opinions vraies ont à leur suite une erreur; elle se place -dans l’imagination, comme l’ombre à côté de la réalité: c’est un luxe de -croyance qui s’attache d’ordinaire à la religion comme à l’histoire; je -ne sais pourquoi l’on dédaignerait d’en faire usage. Shakespeare a tiré -des effets prodigieux des spectres et de la magie, et la poésie ne -saurait être populaire quand elle méprise ce qui exerce un empire -irréfléchi sur l’imagination. Le génie et le goût peuvent présider à -l’emploi de ces contes: il faut qu’il y ait d’autant plus de talent dans -la manière de les traiter, que le fond en est vulgaire; mais peut-être -que c’est dans cette réunion seule que consiste la grande puissance d’un -poème. Il est probable que les événements racontés dans _l’Iliade_ et -dans _l’Odyssée_ étaient chantés par les nourrices, avant qu’Homère en -fît le chef-d’œuvre de l’art. - -Bürger est de tous les Allemands celui qui a le mieux saisi cette veine -de superstition qui conduit si loin dans le fond du cœur. Aussi ses -romances sont-elles connues de tout le monde en Allemagne. La plus -fameuse de toutes, _Lénore_, n’est pas, je crois, traduite en français, -ou du moins il serait bien difficile qu’on pût en exprimer tous les -détails, ni par notre prose, ni par nos vers. Une jeune fille s’effraie -de n’avoir point de nouvelles de son amant, parti pour l’armée; la paix -se fait; tous les soldats retournent dans leurs foyers. Les mères -retrouvent leurs fils, les sœurs leurs frères, les époux leurs épouses; -les trompettes guerrières accompagnent les chants de la paix, et la joie -règne dans tous les cœurs. Lénore parcourt en vain les rangs des -guerriers; elle n’y voit point son amant; nul ne peut lui dire ce qu’il -est devenu. Elle se désespère: sa mère voudrait la calmer; mais le jeune -cœur de Lénore se révolte contre la douleur; et, dans son égarement, -elle renie la Providence. Au moment où le blasphème est prononcé, l’on -sent dans l’histoire quelque chose de funeste, et dès cet instant l’âme -est constamment ébranlée. - -A minuit, un chevalier s’arrête à la porte de Lénore: elle entend le -hennissement du cheval et le cliquetis des éperons: le chevalier frappe; -elle descend et reconnaît son amant. Il lui demande de le suivre à -l’instant, car il n’y a pas un moment à perdre, dit-il, avant de -retourner à l’armée. Elle s’élance; il la place derrière lui sur son -cheval, et part avec la promptitude de l’éclair. Il traverse au galop, -pendant la nuit, des pays arides et déserts; la jeune fille est pénétrée -de terreur, et lui demande sans cesse raison de la rapidité de sa -course; le chevalier presse encore plus les pas de son cheval par ses -cris sombres et sourds, et prononce à voix basse ces mots: _les morts -vont vite, les morts vont vite_. Lénore lui répond: _Ah! laisse en paix -les morts!_ Mais toutes les fois qu’elle lui adresse des questions -inquiètes, il lui répète les mêmes paroles funestes. - -En approchant de l’église où il la menait, disait-il, pour s’unir avec -elle, l’hiver et les frimas semblent changer la nature elle-même en un -affreux présage: des prêtres portent en pompe un cercueil, et leur robe -noire traîne lentement sur la neige, linceul de la terre; l’effroi de la -jeune fille augmente, et toujours son amant la rassure avec un mélange -d’ironie et d’insouciance qui fait frémir. Tout ce qu’il dit est -prononcé avec une précipitation monotone, comme si déjà, dans son -langage, l’on ne sentait plus l’accent de la vie; il lui promet de la -conduire dans la demeure étroite et silencieuse où leurs noces doivent -s’accomplir. On voit de loin le cimetière, à côté de la porte de -l’église: le chevalier frappe à cette porte, elle s’ouvre; il s’y -précipite avec son cheval, qu’il fait passer au milieu des pierres -funéraires; alors le chevalier perd par degrés l’apparence d’un être -vivant; il se change en squelette, et la terre s’entr’ouvre pour -engloutir sa maîtresse et lui. - -Je ne me suis assurément pas flattée de faire connaître, par ce récit -abrégé, le mérite étonnant de cette romance: toutes les images, tous les -bruits, en rapport avec la situation de l’âme, sont merveilleusement -exprimés par la poésie: les syllabes, les rimes, tout l’art des paroles -et de leurs sons est employé pour exciter la terreur. La rapidité des -pas du cheval semble plus solennelle et plus lugubre que la lenteur même -d’une marche funèbre. L’énergie avec laquelle le chevalier hâte sa -course, cette pétulance de la mort cause un trouble inexprimable; et -l’on se croit emporté par le fantôme, comme la malheureuse qu’il -entraîne avec lui dans l’abîme. - -Il y a quatre traductions de la romance de Lénore en anglais; mais la -première de toutes, sans comparaison, c’est celle de M. Spencer, le -poète anglais qui connaît le mieux le véritable esprit des langues -étrangères. L’analogie de l’anglais avec l’allemand permet d’y faire -sentir en entier l’originalité du style et de la versification de -Bürger; et non seulement on peut retrouver dans la traduction les mêmes -idées que dans l’original, mais aussi les mêmes sensations; et rien -n’est plus nécessaire pour connaître un ouvrage des beaux-arts. Il -serait difficile d’obtenir le même résultat en français, où rien de -bizarre n’est naturel. - -Bürger a fait une autre romance moins célèbre, mais aussi très -originale, intitulée: _le féroce Chasseur_. Suivi de ses valets et de sa -meute nombreuse, il part pour la chasse un dimanche, au moment où les -cloches du village annoncent le service divin. Un chevalier dont -l’armure est blanche, se présente à lui, et le conjure de ne pas -profaner le jour du Seigneur; un autre chevalier, revêtu d’armes noires, -lui fait honte de se soumettre à des préjugés qui ne conviennent qu’aux -vieillards et aux enfants: le chasseur cède aux mauvaises inspirations; -il part, et arrive près du champ d’une pauvre veuve; elle se jette à ses -pieds pour le supplier de ne pas dévaster la moisson, en traversant les -blés avec sa suite; le chevalier aux armes blanches supplie le chasseur -d’écouter la pitié; le chevalier noir se moque de ce puéril sentiment; -le chasseur prend la férocité pour de l’énergie, et ses chevaux foulent -aux pieds l’espoir du pauvre et de l’orphelin. Enfin, le cerf poursuivi -se réfugie dans la cabane d’un vieil ermite; le chasseur veut y mettre -le feu pour en faire sortir sa proie; l’ermite embrasse ses genoux, il -veut attendrir le furieux qui menace son humble demeure; une dernière -fois le bon génie, sous la forme du chevalier blanc, parle encore; le -mauvais génie, sous celle du chevalier noir, triomphe; le chasseur tue -l’ermite, et tout à coup il est changé en fantôme, et sa propre meute -veut le dévorer. Une superstition populaire a donné lieu à cette -romance: l’on prétend qu’à minuit, dans de certaines saisons de l’année, -on voit au-dessus de la forêt où cet événement doit s’être passé, un -chasseur dans les nuages, poursuivi jusqu’au jour par ses chiens -furieux. - -Ce qu’il y a vraiment de beau dans cette poésie de Bürger, c’est la -peinture de l’ardente volonté du chasseur: elle était d’abord innocente, -comme toutes les facultés de l’âme; mais elle se déprave toujours de -plus en plus, chaque fois qu’il résiste à sa conscience, et cède à ses -passions. Il n’avait d’abord que l’enivrement de la force: il arrive -enfin à celui du crime, et la terre ne peut plus le porter. Les bons et -les mauvais penchants de l’homme sont très bien caractérisés par les -deux chevaliers blanc et noir; les mots, toujours les mêmes, que le -chevalier blanc prononce pour arrêter le chasseur, sont aussi très -ingénieusement combinés. Les anciens et les poètes du moyen âge ont -parfaitement connu l’effroi que cause, dans de certaines circonstances, -le retour des mêmes paroles; il semble qu’on réveille ainsi le sentiment -de l’inflexible nécessité. Les ombres, les oracles, toutes les -puissances surnaturelles, doivent être monotones; ce qui est immuable -est uniforme; et c’est un grand art dans certaines fictions, que -d’imiter, par les paroles, la fixité solennelle que l’imagination se -représente dans l’empire des ténèbres et de la mort. - -On remarque aussi, dans Bürger, une certaine familiarité d’expression -qui ne nuit point à la dignité de la poésie, et qui en augmente -singulièrement l’effet. Quand on parvient à rapprocher de nous la -terreur ou l’admiration, sans affaiblir ni l’une ni l’autre, ces -sentiments deviennent nécessairement beaucoup plus forts: c’est mêler, -dans l’art de peindre, ce que nous voyons tous les jours à ce que nous -ne voyons jamais, et ce qui nous est connu nous fait croire à ce qui -nous étonne. - -Gœthe s’est essayé aussi dans ces sujets, qui effraient à la fois les -enfants et les hommes; mais il y a mis des vues profondes, et qui -donnent pour longtemps à penser. Je vais tâcher de rendre compte de -celle de ses poésies de revenants, la _Fiancée de Corinthe_, qui a le -plus de réputation en Allemagne. Je ne voudrais assurément défendre en -aucune manière ni le but de cette fiction ni la fiction en elle-même; -mais il me semble difficile de n’être pas frappé de l’imagination -qu’elle suppose. - -Deux amis, l’un d’Athènes et l’autre de Corinthe, ont résolu d’unir -ensemble leur fils et leur fille. Le jeune homme part pour aller voir à -Corinthe celle qui lui est promise, et qu’il ne connaît pas encore: -c’était au moment où le christianisme commençait à s’établir. La famille -de l’Athénien a gardé son ancienne religion; celle du Corinthien adopte -la croyance nouvelle; et la mère, pendant une longue maladie, a consacré -sa fille aux autels. La sœur cadette est destinée à remplacer sa sœur -aînée qu’on a faite religieuse. - -Le jeune homme arrive tard dans la maison; toute la famille est -endormie; les valets apportent à souper dans son appartement, et l’y -laissent seul; peu de temps après, un hôte singulier entre chez lui; il -voit s’avancer jusqu’au milieu de la chambre une jeune fille revêtue -d’un voile et d’un habit blanc, le front ceint d’un ruban noir et or, et -quand elle aperçoit le jeune homme, elle recule intimidée, et s’écrie, -en élevant au ciel ses blanches mains:--Hélas! suis-je donc devenue déjà -si étrangère à la maison, dans l’étroite cellule où je suis renfermée, -que j’ignore l’arrivée d’un nouvel hôte? - -Elle veut s’enfuir, le jeune homme la retient; il apprend que c’est elle -qui lui était destinée pour épouse. Leurs pères avaient juré de les -unir; tout autre serment lui paraît nul.--Reste, mon enfant, lui dit-il; -reste, et ne sois pas si pâle d’effroi; partage avec moi les dons de -Cérès et de Bacchus; tu amènes l’amour, et bientôt nous éprouverons -combien nos dieux sont favorables aux plaisirs. Le jeune homme conjure -la jeune fille de se donner à lui. - -«Je n’appartiens plus à la joie, lui répond-elle, le dernier pas est -accompli; la troupe brillante de nos dieux a disparu, et dans cette -maison silencieuse, on n’adore plus qu’un Être invisible dans le ciel, -et qu’un Dieu mourant sur la croix. On ne sacrifie plus des taureaux, ni -des brebis; mais on m’a choisie pour victime humaine. Ma jeunesse et la -nature furent immolées aux autels: éloigne-toi, jeune homme; -éloigne-toi; blanche comme la neige, et glacée comme elle, est la -maîtresse infortunée que ton cœur s’est choisie». - -A l’heure de minuit, qu’on appelle l’heure des spectres, la jeune fille -semble plus à l’aise; elle boit avidement d’un vin couleur de sang, -semblable à celui que prenaient les ombres dans _l’Odyssée_, pour se -retracer leurs souvenirs; mais elle refusa obstinément le moindre -morceau de pain: elle donne une chaîne d’or à celui dont elle devait -être l’épouse, et lui demande une boucle de ses cheveux; le jeune homme, -que ravit la beauté de la jeune fille, la serre dans ses bras avec -transport, mais il ne sent point de cœur battre dans son sein, ses -membres sont glacés.--N’importe, s’écrie-t-il, je saurai te ranimer, -quand le tombeau même t’aurait envoyée vers moi. - -Et alors commence la scène la plus extraordinaire que l’imagination en -délire ait pu se figurer; un mélange d’amour et d’effroi, une union -redoutable de la mort et de la vie. Il y a comme une volupté funèbre -dans ce tableau, où l’amour fait alliance avec la tombe, où la beauté -même ne semble qu’une apparition effrayante. - -Enfin, la mère arrive, et, convaincue qu’une de ses esclaves s’est -introduite chez l’étranger, elle veut se livrer à son juste courroux; -mais tout à coup la jeune fille grandit jusqu’à la voûte comme une -ombre, et reproche à sa mère d’avoir causé sa mort, en lui faisant -prendre le voile.--«Oh! ma mère, ma mère, s’écrie-t-elle d’une voix -sombre, pourquoi troublez-vous cette belle nuit de l’hymen? n’était-ce -pas assez que, si jeune, vous m’eussiez fait couvrir d’un linceul, et -porter dans le tombeau? Une malédiction funeste m’a poussée hors de ma -froide demeure; les chants murmurés par vos prêtres n’ont pas soulagé -mon cœur; le sel et l’eau n’ont point apaisé ma jeunesse: ah! la terre -elle-même ne refroidit point l’amour. - -«Ce jeune homme me fut promis quand le temple serein de Vénus n’était -point encore renversé. Ma mère, deviez-vous manquer à votre parole, pour -obéir à des vœux insensés? Aucun Dieu n’a reçu vos serments, quand vous -avez juré de refuser l’hymen à votre fille. Et toi, beau jeune homme, -maintenant tu ne peux plus vivre; tu languiras dans ces mêmes lieux où -tu as reçu ma chaîne, où j’ai pris une boucle de ta chevelure: demain -tes cheveux blanchiront, et tu ne retrouveras ta jeunesse que dans -l’empire des ombres. - -«Écoute au moins, ma mère, la prière dernière que je t’adresse: ordonne -qu’un bûcher soit préparé; fais ouvrir le cercueil étroit qui me -renferme; conduis les amants au repos à travers les flammes; et quand -l’étincelle brillera, et quand les cendres seront brûlantes, nous nous -hâterons d’aller ensemble rejoindre nos anciens dieux». - -Sans doute un goût pur et sévère doit blâmer beaucoup de choses dans -cette pièce; mais quand on la lit dans l’original, il est impossible de -ne pas admirer l’art avec lequel chaque mot produit une terreur -croissante: chaque mot indique, sans l’expliquer, l’horrible merveilleux -de cette situation. Une histoire, dont rien ne peut donner l’idée, est -peinte avec des détails frappants et naturels, comme s’il s’agissait de -quelque chose qui fût arrivé; et la curiosité est constamment excitée, -sans qu’on voulût sacrifier une seule circonstance pour qu’elle fût plus -tôt satisfaite. - -Néanmoins cette pièce est la seule, parmi les poésies détachées des -auteurs célèbres de l’Allemagne, contre laquelle le goût français eût -quelque chose à redire: dans toutes les autres, les deux nations -paraissent d’accord. Le poète Jacobi a presque dans ses vers le piquant -et la légèreté de Gresset. Mattisson a donné à la poésie descriptive, -dont les traits étaient souvent trop vagues, le caractère d’un tableau -aussi frappant par le coloris que par la ressemblance. Le charme -pénétrant des poésies de Salis fait aimer leur auteur, comme si l’on -était de ses amis. Tiedge est un poète moral et pur, dont les écrits -portent l’âme au sentiment le plus religieux. Enfin, une foule de poètes -devraient encore être cités, s’il était possible d’indiquer tous les -noms dignes de louange, dans un pays où la poésie est si naturelle à -tous les esprits cultivés. - -A.-W. Schlegel, dont les opinions littéraires ont fait tant de bruit en -Allemagne, ne se permet pas dans ses poésies la moindre expression, la -moindre nuance que la théorie du goût le plus sévère pût attaquer. Ses -élégies sur la mort d’une jeune personne, ses stances sur l’union de -l’Église avec les beaux-arts, son élégie sur Rome, sont écrites avec la -délicatesse et la noblesse la plus soutenue. On n’en pourra juger que -bien imparfaitement par les deux exemples que je vais citer; ils -serviront du moins à faire connaître le caractère de ce poète. L’idée du -sonnet, _l’Attachement à la terre_, m’a paru pleine de charme. - -«Souvent l’âme, fortifiée par la contemplation des choses divines, -voudrait déployer ses ailes vers le ciel. Dans le cercle étroit qu’elle -parcourt, son activité lui semble vaine, et sa science du délire; un -désir invincible la presse de s’élancer vers des régions élevées, vers -des sphères plus libres; elle croit qu’au terme de sa carrière un rideau -va se lever pour lui découvrir des scènes de lumière; mais quand la mort -touche son corps périssable, elle jette un regard en arrière, vers les -plaisirs terrestres et vers ses compagnes mortelles. Ainsi, lorsque -jadis Proserpine fut enlevée dans les bras de Pluton, loin des prairies -de la Sicile, enfantine dans ses plaintes, elle pleurait pour les fleurs -qui s’échappaient de son sein». - -La pièce de vers suivante doit perdre encore plus à la traduction que le -sonnet; elle est intitulée _Mélodies de la vie_: le cygne y est mis en -opposition avec l’aigle, l’un comme l’emblème de l’existence -contemplative, l’autre comme l’image de l’existence active: le rythme -du vers change quand le cygne parle et quand l’aigle lui répond, et les -chants de tous les deux sont pourtant renfermés dans la même stance où -la rime les réunit: les véritables beautés de l’harmonie se trouvent -aussi dans cette pièce, non l’harmonie imitative, mais la musique -intérieure de l’âme. L’émotion la trouve sans réfléchir, et le talent -qui réfléchit en fait de la poésie. - -«_Le cygne_: Ma vie tranquille se passe sur les ondes, elle n’y trace -que de légers sillons qui se perdent au loin, et les flots à peine -agités répètent, comme un miroir pur, mon image sans l’altérer. - -«_L’aigle_: Les rochers escarpés sont ma demeure; je plane dans les airs -au milieu de l’orage; à la chasse, dans les combats, dans les dangers, -je me fie à mon vol audacieux. - -«_Le cygne_: L’azur du ciel serein me réjouit, le parfum des plantes -m’attire doucement vers le rivage, quand au coucher du soleil je balance -mes ailes blanches sur les vagues pourprées. - -«_L’aigle_: Je triomphe de la tempête, quand elle déracine les chênes -des forêts, et je demande au tonnerre si c’est avec plaisir qu’il -anéantit. - -«_Le cygne_: Invité par le regard d’Apollon, j’ose aussi me baigner dans -les flots de l’harmonie; et, reposant à ses pieds, j’écoute les chants -qui retentissent dans la vallée de Tempé. - -«_L’aigle_: Je réside sur le trône même de Jupiter; il me fait signe, et -je vais lui chercher la foudre; et pendant mon sommeil, mes ailes -appesanties couvrent le sceptre du souverain de l’univers. - -«_Le cygne_: Mes regards prophétiques contemplent souvent les étoiles et -la voûte azurée qui se réfléchit dans les flots, et le regret le plus -intime m’appelle vers ma patrie, dans le pays des cieux. - -«_L’aigle_: Dès mes jeunes années, c’est avec délices que dans mon vol -j’ai fixé le soleil immortel; je ne puis m’abaisser à la poussière -terrestre, je me sens l’allié des dieux. - -«_Le cygne_: Une douce vie cède volontiers à la mort; quand elle viendra -me dégager de mes liens, et rendre à ma voie sa mélodie, mes chants, -jusqu’à mon dernier souffle, célébreront l’instant solennel. - -«_L’aigle_: L’âme, comme un phénix brillant, s’élève du bûcher, libre et -dévoilée; elle salue sa destinée divine; le flambeau de la mort la -rajeunit[28]». - -C’est une chose digne d’être observée, que le goût des nations, en -général, diffère bien plus dans l’art dramatique que dans toute autre -branche de la littérature. Nous analyserons les motifs de ces -différences dans les chapitres suivants; mais avant d’entrer dans -l’examen du théâtre allemand, quelques observations générales sur le -goût me semblent nécessaires. Je ne le considérerai pas abstraitement -comme une faculté intellectuelle; plusieurs écrivains, et Montesquieu en -particulier, ont épuisé ce sujet. J’indiquerai seulement pourquoi le -goût en littérature est compris d’une manière différente par les -Français et par les nations germaniques. - - - - -CHAPITRE XIV - -_Du goût._ - - -Ceux qui se croient du goût en sont plus orgueilleux que ceux qui se -croient du génie. Le goût est en littérature comme le bon ton en -société; on le considère comme une preuve de la fortune, de la -naissance, ou du moins des habitudes qui tiennent à toutes les deux; -tandis que le génie peut naître dans la tête d’un artisan qui n’aurait -jamais eu de rapport avec la bonne compagnie. Dans tout pays où il y -aura de la vanité, le goût sera mis au premier rang, parce qu’il sépare -les classes, et qu’il est un signe de ralliement entre tous les -individus de la première. Dans tous les pays où s’exercera la puissance -du ridicule, le goût sera compté comme l’un des premiers avantages, car -il sert surtout à connaître ce qu’il faut éviter. Le tact des -convenances est une partie du goût, et c’est une arme excellente pour -parer les coups, entre les divers amours-propres; enfin, il peut arriver -qu’une nation entière se place en aristocratie de bon goût, par rapport -aux autres, et qu’elle soit ou qu’elle se croie la seule bonne compagnie -de l’Europe; et c’est ce qui peut s’appliquer à la France, où l’esprit -de société régnait si éminemment, qu’elle avait quelque excuse pour -cette prétention. - -Mais le goût, dans son application aux beaux-arts, diffère -singulièrement du goût dans son application aux convenances sociales: -lorsqu’il s’agit de forcer les hommes à nous accorder une considération -éphémère comme notre vie, ce qu’on ne fait pas est au moins aussi -nécessaire que ce qu’on fait; car le grand monde est si facilement -hostile, qu’il faut des agréments bien extraordinaires pour qu’il -compense l’avantage de ne donner prise sur soi à personne: mais le goût -en poésie tient à la nature, et doit être créateur comme elle; les -principes de ce goût sont donc tout autres que ceux qui dépendent des -relations de la société. - -C’est la confusion de ces deux genres qui est la cause des jugements si -opposés en littérature; les Français jugent les beaux-arts comme des -convenances, et les Allemands les convenances comme des beaux-arts: dans -les rapports avec la société il faut se défendre, dans les rapports -avec la poésie il faut se livrer. Si vous considérez tout en homme du -monde, vous ne sentirez point la nature; si vous considérez tout en -artiste, vous manquerez du tact que la société seule peut donner. S’il -ne faut transporter dans les arts que l’imitation de la bonne compagnie, -les Français seuls en sont vraiment capables; mais plus de latitude dans -la composition est nécessaire pour remuer fortement l’imagination et -l’âme. Je sais qu’on peut m’objecter avec raison que nos trois grands -tragiques, sans manquer aux règles établies, se sont élevés à la plus -sublime hauteur. Quelques hommes de génie, ayant à moissonner dans un -champ tout nouveau, ont su se rendre illustres, malgré les difficultés -qu’ils avaient à vaincre; mais la cessation des progrès de l’art, depuis -eux, n’est-elle pas une preuve qu’il y a trop de barrières dans la route -qu’ils ont suivie? - -«Le bon goût en littérature est, à quelques égards, comme l’ordre sous -le despotisme; il importe d’examiner à quel prix on l’achète[29]». _En -politique_, disait M. Necker, _il faut toute la liberté qui est -conciliable avec l’ordre_. Je retournerais la maxime, en disant: il -faut, en littérature, tout le goût qui est conciliable avec le génie: -car si l’important dans l’état social, c’est le repos, l’important dans -la littérature, au contraire, c’est l’intérêt, le mouvement, l’émotion, -dont le goût à lui tout seul est souvent l’ennemi. - -On pourrait proposer un traité de paix entre les façons de juger, -artistes et mondaines, des Allemands et des Français. Les Français -devraient s’abstenir de condamner, même une faute de convenance, si elle -avait pour excuse une pensée forte ou un sentiment vrai. Les Allemands -devraient s’interdire tout ce qui offense le goût naturel, tout ce qui -retrace des images que les sensations repoussent: aucune théorie -philosophique, quelque ingénieuse qu’elle soit, ne peut aller contre les -répugnances des sensations, comme aucune poétique des convenances ne -saurait empêcher les émotions involontaires. Les écrivains allemands les -plus spirituels auraient beau soutenir que, pour comprendre la conduite -des filles du roi Lear envers leur père, il faut montrer la barbarie des -temps dans lesquels elles vivaient, et tolérer que le duc de -Cornouailles, excité par Régane, écrase avec son talon, sur le théâtre, -l’œil de Glocester; notre imagination se révoltera toujours contre ce -spectacle, et demandera qu’on arrive à de grandes beautés par d’autres -moyens. Mais les Français aussi dirigeraient toutes leurs critiques -littéraires contre la prédiction des sorcières de Macbeth, l’apparition -de l’ombre de Banquo, etc., qu’on n’en serait pas moins ébranlé jusqu’au -fond de l’âme, par les terribles effets qu’ils voudraient proscrire. - -On ne saurait enseigner le bon goût dans les arts, comme le bon ton en -société; car le bon ton sert à cacher ce qui nous manque, tandis qu’il -faut avant tout, dans les arts, un esprit créateur: le bon goût ne peut -tenir lieu du talent en littérature, car la meilleure preuve de goût, -lorsqu’on n’a pas de talent, serait de ne point écrire. Si l’on osait le -dire, peut-être trouverait-on qu’en France il y a maintenant trop de -freins pour des coursiers si peu fougueux, et qu’en Allemagne beaucoup -d’indépendance littéraire ne produit pas encore des résultats assez -brillants. - - - - -CHAPITRE XV - -_De l’art dramatique._ - - -Le théâtre exerce beaucoup d’empire sur les hommes; une tragédie qui -élève l’âme, une comédie qui peint les mœurs et les caractères, -agissent sur l’esprit d’un peuple presque comme un événement réel; mais -pour obtenir un grand succès sur la scène, il faut avoir étudié le -public auquel on s’adresse, et les motifs de toute espèce sur lesquels -son opinion se fonde. La connaissance des hommes est aussi nécessaire -que l’imagination même à un auteur dramatique; il doit atteindre aux -sentiments d’un intérêt général, sans perdre de vue les rapports -particuliers qui influent sur les spectateurs; c’est la littérature en -action, qu’une pièce de théâtre, et le génie qu’elle exige n’est si -rare, que parce qu’il se compose de l’étonnante réunion du tact des -circonstances et de l’inspiration poétique. Rien ne serait donc plus -absurde que de vouloir à cet égard imposer à toutes les nations le même -système; quand il s’agit d’adapter l’art universel au goût de chaque -pays, l’art immortel aux mœurs du temps, des modifications très -importantes sont inévitables; et de là viennent tant d’opinions diverses -sur ce qui constitue le talent dramatique; dans toutes les autres -branches de la littérature, on est plus facilement d’accord. - -On ne peut nier, ce me semble, que les Français ne soient la nation du -monde la plus habile dans la combinaison des effets du théâtre: ils -l’emportent aussi sur toutes les autres par la dignité des situations et -du style tragique. Mais, tout en reconnaissant cette double supériorité, -on peut éprouver des émotions plus profondes par des ouvrages moins bien -ordonnés; la conception des pièces étrangères est quelquefois plus -frappante et plus hardie, et souvent elle renferme je ne sais quelle -puissance qui parle plus intimement à notre cœur, et touche de plus près -aux sentiments qui nous ont personnellement agités. - -Comme les Français s’ennuient facilement, ils évitent les longueurs en -toutes choses. Les Allemands, en allant au théâtre, ne sacrifient -d’ordinaire qu’une triste partie de jeu, dont les chances monotones -remplissent à peine les heures; ils ne demandent donc pas mieux que de -s’établir tranquillement au spectacle, et de donner à l’auteur tout le -temps qu’il veut pour préparer les événements et développer les -personnages: l’impatience française ne tolère pas cette lenteur. - -Les pièces allemandes ressemblent d’ordinaire aux tableaux des anciens -peintres: les physionomies sont belles, expressives, recueillies; mais -toutes les figures sont sur le même plan, quelquefois confuses, ou -quelquefois placées l’une à côté de l’autre, comme dans les bas-reliefs, -sans être réunies en groupes aux yeux des spectateurs. Les Français -pensent, avec raison, que le théâtre, comme la peinture, doit être -soumis aux lois de la perspective. Si les Allemands étaient habiles dans -l’art dramatique, ils le seraient aussi dans tout le reste; mais en -aucun genre ils ne sont capables même d’une adresse innocente: leur -esprit est pénétrant en ligne droite, les choses belles d’une manière -absolue sont de leur domaine; mais les beautés relatives, celles qui -tiennent à la connaissance des rapports et à la rapidité des moyens, ne -sont pas d’ordinaire du ressort de leurs facultés. - -Il est singulier qu’entre ces deux peuples les Français soient celui qui -exige la gravité la plus soutenue dans le ton de la tragédie; mais c’est -précisément parce que les Français sont plus accessibles à la -plaisanterie qu’ils ne veulent pas y donner lieu, tandis que rien ne -dérange l’imperturbable sérieux des Allemands: c’est toujours dans son -ensemble qu’ils jugent une pièce de théâtre, et ils attendent, pour la -blâmer comme pour l’applaudir, qu’elle soit finie. Les impressions des -Français sont plus promptes; et c’est en vain qu’on les préviendrait -qu’une pièce comique est destinée à faire ressortir une situation -tragique; ils se moqueraient de l’une sans attendre l’autre; chaque -détail doit être pour eux aussi intéressant que le tout: ils ne font pas -crédit d’un moment au plaisir qu’ils attendent des beaux-arts. - -La différence du théâtre français et du théâtre allemand peut -s’expliquer par celle du caractère des deux nations; mais il se joint à -ces différences naturelles des oppositions systématiques dont il importe -de connaître la cause. Ce que j’ai déjà dit sur la poésie classique et -romantique s’applique aussi aux pièces de théâtre. Les tragédies puisées -dans la mythologie sont d’une toute autre nature que les tragédies -historiques; les sujets tirés de la fable étaient si connus, l’intérêt -qu’ils inspiraient était si universel, qu’il suffisait de les indiquer -pour frapper d’avance l’imagination. Ce qu’il y a d’éminemment poétique -dans les tragédies grecques, l’intervention des dieux et l’action de la -fatalité, rend leur marche beaucoup plus facile; le détail des motifs, -le développement des caractères, la diversité des faits, deviennent -moins nécessaires, quand l’événement est expliqué par une puissance -surnaturelle; le miracle abrège tout. Aussi l’action de la tragédie, -chez les Grecs, est-elle d’une étonnante simplicité; la plupart des -événements sont prévus et même annoncés dès le commencement: c’est une -cérémonie religieuse qu’une tragédie grecque. Le spectacle se donnait en -l’honneur des dieux, et des hymnes interrompus par des dialogues et des -récits, peignaient tantôt les dieux cléments, tantôt les dieux -terribles, mais toujours le destin planant sur la vie de l’homme. -Lorsque ces mêmes sujets ont été transportés au théâtre français, nos -grands poètes leur ont donné plus de variété; ils ont multiplié les -incidents, ménagé les surprises, et resserré le nœud. Il fallait en -effet suppléer de quelque manière à l’intérêt national et religieux que -les Grecs prenaient à ces pièces, et que nous n’éprouvions pas; -toutefois, non contents d’animer les pièces grecques, nous avons prêté -aux personnages nos mœurs et nos sentiments, la politique et la -galanterie modernes; et c’est pour cela qu’un si grand nombre -d’étrangers ne conçoivent pas l’admiration que nos chefs-d’œuvre nous -inspirent. En effet, quand on les entend dans une autre langue, quand -ils sont dépouillés de la beauté magique du style, on est surpris du peu -d’émotion qu’ils produisent, et des inconvenances qu’on y trouve; car ce -qui ne s’accorde ni avec le siècle, ni avec les mœurs nationales des -personnages que l’on représente, n’est-il pas aussi une inconvenance? et -n’y a-t-il de ridicule que ce qui ne nous ressemble pas? - -Les pièces dont les sujets sont grecs ne perdent rien à la sévérité de -nos règles dramatiques; mais si nous voulions goûter, comme les Anglais, -le plaisir d’avoir un théâtre historique, d’être intéressés par nos -souvenirs, émus par notre religion, comment serait-il possible de se -conformer rigoureusement, d’une part, aux trois unités, et de l’autre, -au genre de pompe dont on se fait une loi dans nos tragédies? - -C’est une question si rebattue que celle des trois unités, qu’on n’ose -presque pas en reparler; mais de ces trois unités il n’y en a qu’une -d’importante, celle de l’action, et l’on ne peut jamais considérer les -autres que comme lui étant subordonnées. Or, si la vérité de l’action -perd à la nécessité puérile de ne pas changer de lieu, et de se borner à -vingt-quatre heures, imposer cette nécessité, c’est soumettre le génie -dramatique à une gêne dans le genre de celle des acrostiches, gêne qui -sacrifie le fond de l’art à sa forme. - -Voltaire est celui de nos grands poètes tragiques qui a le plus souvent -traité des sujets modernes. Il s’est servi, pour émouvoir, du -christianisme et de la chevalerie; et si l’on est de bonne foi, l’on -conviendra, ce me semble, qu’_Alzire_, _Zaïre_ et _Tancrède_ font verser -plus de larmes que tous les chefs-d’œuvre grecs et romains de notre -théâtre. Dubelloy, avec un talent bien subalterne, est pourtant parvenu -à réveiller des souvenirs français sur la scène française; et quoiqu’il -ne sût point écrire, on éprouve, par ses pièces, un intérêt semblable à -celui que les Grecs devaient ressentir quand ils voyaient représenter -devant eux les faits de leur histoire. Quel parti le génie ne peut-il -pas tirer de cette disposition? Et cependant il n’est presque point -d’événements qui datent de notre ère, dont l’action puisse se passer ou -dans un même jour, ou dans un même lieu; la diversité des faits -qu’entraîne un ordre social plus compliqué, les délicatesses de -sentiment qu’inspire une religion plus tendre, enfin, la vérité de -mœurs, qu’on doit observer dans les tableaux plus rapprochés de nous, -exigent une grande latitude dans les compositions dramatiques. - -On peut citer un exemple plus récent de ce qu’il en coûte pour se -conformer, dans les sujets tirés de l’histoire moderne, à notre -orthodoxie dramatique. _Les Templiers_ de M. Raynouard sont certainement -l’une des pièces les plus dignes de louange qui aient paru depuis -longtemps; cependant qu’y a-t-il de plus étrange que la nécessité où -l’auteur s’est trouvé de représenter l’ordre des Templiers accusé, jugé, -condamné et brûlé, le tout dans vingt-quatre heures? Les tribunaux -révolutionnaires allaient vite; mais quelle que fût leur atroce bonne -volonté, ils ne seraient jamais parvenus à marcher aussi rapidement -qu’une tragédie française. Je pourrais montrer les inconvénients de -l’unité de temps avec non moins d’évidence, dans presque toutes nos -tragédies tirées de l’histoire moderne; mais j’ai choisi la plus -remarquable de préférence, pour faire ressortir ces inconvénients. - -L’un des mots les plus sublimes qu’on puisse entendre au théâtre se -trouve dans cette noble tragédie. A la dernière scène, l’on raconte que -les Templiers chantent des psaumes sur leur bûcher; un messager est -envoyé pour leur apporter leur grâce, que le roi se détermine à leur -accorder; - - Mais il n’était plus temps, les chants avaient cessé. - -C’est ainsi que le poète nous apprend que ces généreux martyrs ont enfin -péri dans les flammes. Dans quelle tragédie païenne pourrait-on trouver -l’expression d’un tel sentiment? et pourquoi les Français seraient-ils -privés au théâtre de tout ce qui est vraiment en harmonie avec eux, -leurs ancêtres et leur croyance? - -Les Français considèrent l’unité de temps et de lieu comme une condition -indispensable de l’illusion théâtrale; les étrangers font consister -cette illusion dans la peinture des caractères, dans la vérité du -langage, et dans l’exacte observation des mœurs du siècle et du pays -qu’on veut peindre. Il faut s’entendre sur le mot d’illusion dans les -arts: puisque nous consentons à croire que des acteurs séparés de nous -par quelques planches, sont des héros grecs morts il y a trois mille -ans, il est bien certain que ce qu’on appelle l’illusion, ce n’est pas -s’imaginer que ce qu’on voit existe véritablement; une tragédie ne peut -nous paraître vraie que par l’émotion qu’elle nous cause. Or, si, par la -nature des circonstances représentées, le changement de lieu et la -prolongation supposée du temps ajoutent à cette émotion, l’illusion en -devient plus vive. - -On se plaint de ce que les plus belles tragédies de Voltaire, _Zaïre_ et -_Tancrède_, sont fondées sur des malentendus; mais comment ne pas avoir -recours aux moyens de l’intrigue, quand les développements sont censés -avoir lieu dans un espace aussi court? l’art dramatique est alors un -tour de force; et pour faire passer les plus grands événements à travers -tant de gênes, il faut une dextérité semblable à celle des charlatans, -qui escamotent aux regards des spectateurs les objets qu’ils leur -présentent. - -Les sujets historiques se prêtent encore moins que les sujets -d’invention aux conditions imposées à nos écrivains: l’étiquette -tragique, qui est de rigueur sur notre théâtre, s’oppose souvent aux -beautés nouvelles dont les pièces tirées de l’histoire moderne seraient -susceptibles. - -Il y a dans les mœurs chevaleresques une simplicité de langage, une -naïveté de sentiment pleine de charme; mais ni ce charme, ni le -pathétique qui résulte du contraste des circonstances communes et des -impressions fortes, ne peut être admis dans nos tragédies: elles exigent -des situations royales en tout, et néanmoins l’intérêt pittoresque du -moyen âge tient à toute cette diversité de scènes et de caractères dont -les romans des troubadours ont fait sortir des effets si touchants. - -La pompe des alexandrins est un plus grand obstacle encore que la -routine même du bon goût à tout changement dans la forme et le fond des -tragédies françaises: on ne peut dire en vers alexandrins qu’on entre ou -qu’on sort, qu’on dort ou qu’on veille, sans qu’il faille chercher pour -cela une tournure poétique; et une foule de sentiments et d’effets sont -bannis du théâtre, non par les règles de la tragédie, mais par -l’exigence même de la versification. Racine est le seul écrivain -français qui, dans la scène de Johas avec Athalie, se soit une fois joué -de ces difficultés: il a su donner une simplicité aussi noble que -naturelle au langage d’un enfant; mais cet admirable effort d’un génie -sans pareil n’empêche pas que les difficultés trop multipliées dans -l’art ne soient souvent un obstacle aux inventions les plus heureuses. - -M. Benjamin Constant, dans la préface si justement admirée qui précède -sa tragédie de _Walstein_, a fait observer que les Allemands peignaient -les caractères dans leurs pièces, et les Français seulement les -passions. Pour peindre les caractères, il faut nécessairement s’écarter -du ton majestueux exclusivement admis dans la tragédie française; car il -est impossible de faire connaître les défauts et les qualités d’un -homme, si ce n’est en le présentant sous divers rapports; le vulgaire, -dans la nature, se mêle souvent au sublime, et quelquefois en relève -l’effet: enfin, on ne peut se figurer l’action d’un caractère que -pendant un espace de temps un peu long, et dans vingt-quatre heures il -ne saurait être vraiment question que d’une catastrophe. L’on soutiendra -peut-être que les catastrophes conviennent mieux au théâtre que les -tableaux nuancés; le mouvement excité par les passions vives plaît à la -plupart des spectateurs plus que l’attention qu’exige l’observation du -cœur humain. C’est le goût national qui seul peut décider de ces -différents systèmes dramatiques; mais il est juste de reconnaître que, -si les étrangers conçoivent l’art théâtral autrement que nous, ce n’est -ni par ignorance, ni par barbarie, mais d’après des réflexions profondes -et qui sont dignes d’être examinées. - -Shakespeare, qu’on veut appeler un barbare, a peut-être un esprit trop -philosophique, une pénétration trop subtile pour le point de vue de la -scène; il juge les caractères avec l’impartialité d’un être supérieur, -et les représente quelquefois avec une ironie presque machiavélique; ses -compositions ont tant de profondeur, que la rapidité de l’action -théâtrale fait perdre une grande partie des idées qu’elles renferment: -sous ce rapport, il vaut mieux lire ses pièces que de les voir. A force -d’esprit, Shakespeare refroidit souvent l’action, et les Français -s’entendent beaucoup mieux à peindre les personnages ainsi que les -décorations, avec ces grands traits qui font effet à distance. Quoi! -dira-t-on, peut-on reprocher à Shakespeare trop de finesse dans les -aperçus, lui qui se permit des situations si terribles? Shakespeare -réunit souvent des qualités et même des défauts contraires; il est -quelquefois en deçà, quelquefois en delà de la sphère de l’art; mais il -possède encore plus la connaissance du cœur humain que celle du théâtre. - -Dans les drames, dans les opéras-comiques et dans les comédies, les -Français montrent une sagacité et une grâce que seuls ils possèdent à ce -degré; et d’un bout de l’Europe à l’autre, on ne joue guère que des -pièces françaises traduites: mais il n’en est pas de même des -tragédies. Comme les règles sévères auxquelles on les soumet font -qu’elles sont toutes plus ou moins renfermées dans un même cercle, elles -ne sauraient se passer de la perfection du style pour être admirées. Si -l’on voulait risquer en France, dans une tragédie, une innovation -quelconque, aussitôt on s’écrierait que c’est un mélodrame; mais -n’importe-t-il pas de savoir pourquoi les mélodrames font plaisir à tant -de gens? En Angleterre, toutes les classes sont également attirées par -les pièces de Shakespeare. Nos plus belles tragédies en France -n’intéressent pas le peuple; sous prétexte d’un goût trop pur et d’un -sentiment trop délicat pour supporter de certaines émotions, on divise -l’art en deux; les mauvaises pièces contiennent des situations -touchantes mal exprimées, et les belles pièces peignent admirablement -des situations souvent froides, à force d’être dignes: nous possédons -peu de tragédies qui puissent ébranler à la fois l’imagination des -hommes de tous les rangs. Ces observations n’ont assurément pas pour -objet le moindre blâme contre nos grands maîtres. Quelques scènes -produisent des impressions plus vives dans les pièces étrangères; mais -rien ne peut être comparé à l’ensemble imposant et bien combiné de nos -chefs-d’œuvre dramatiques: la question seulement est de savoir si, en se -bornant, comme on le fait maintenant, à l’imitation de ces -chefs-d’œuvre, il y en aura jamais de nouveaux. Rien dans la vie ne doit -être stationnaire, et l’art est pétrifié quand il ne change plus. Vingt -ans de révolution ont donné à l’imagination d’autres besoins que ceux -qu’elle éprouvait, quand les romans de Crébillon peignaient l’amour et -la société du temps. Les sujets grecs sont épuisés; un seul homme, -Lemercier, a su mériter encore une nouvelle gloire dans un sujet -antique, Agamemnon; mais la tendance naturelle du siècle, c’est la -tragédie historique. - -Tout est tragédie dans les événements qui intéressent les nations; et -cet immense drame, que le genre humain représente depuis six mille ans, -fournirait des sujets sans nombre pour le théâtre, si l’on donnait plus -de liberté à l’art dramatique. Les règles ne sont que l’itinéraire du -génie; elles nous apprennent seulement que Corneille, Racine et Voltaire -ont passé par là; mais si l’on arrive au but, pourquoi chicaner sur la -route? et le but n’est-il pas d’émouvoir l’âme en l’ennoblissant? - -La curiosité est un des grands mobiles du théâtre: néanmoins l’intérêt -qu’excite la profondeur des affections est le seul inépuisable. On -s’attache à la poésie, qui révèle l’homme à l’homme; on aime à voir -comment la créature semblable à nous se débat avec la souffrance, y -succombe en triomphe, s’abat et se relève sous la puissance du sort. -Dans quelques-unes de nos tragédies, il y a des situations tout aussi -violentes que dans les tragédies anglaises ou allemandes; mais ces -situations ne sont pas présentées dans toute leur force, et quelquefois -c’est par l’affectation qu’on en adoucit l’effet, ou plutôt qu’on -l’efface. L’on sort rarement d’une certaine nature convenue, qui revêt -de ses couleurs les mœurs anciennes comme les mœurs modernes, le crime -comme la vertu, l’assassinat comme la galanterie. Cette nature est belle -et soigneusement parée, mais on s’en fatigue à la longue; et le besoin -de se plonger dans des mystères plus profonds doit s’emparer -invinciblement du génie. - -Il serait donc à désirer qu’on pût sortir de l’enceinte que les -hémistiches et les rimes ont tracée autour de l’art; il faut permettre -plus de hardiesse, il faut exiger plus de connaissance de l’histoire; -car si l’on s’en tient exclusivement à ces copies toujours plus pâles -des mêmes chefs-d’œuvre, on finira par ne plus voir au théâtre que des -marionnettes héroïques, sacrifiant l’amour au devoir, préférant la mort -à l’esclavage, inspirées par l’antithèse, dans leurs actions comme dans -leurs paroles, mais sans aucun rapport avec cette étonnante créature -qu’on appelle l’homme, avec la destinée redoutable qui tour à tour -l’entraîne et le poursuit. - -Les défauts du théâtre allemand sont faciles à remarquer: tout ce qui -tient au manque d’usage du monde, dans les arts comme dans la société, -frappe d’abord les esprits les plus superficiels; mais, pour sentir les -beautés qui viennent de l’âme, il est nécessaire d’apporter dans -l’appréciation des ouvrages qui nous sont présentés un genre de bonhomie -tout à fait d’accord avec une haute supériorité. La moquerie n’est -souvent qu’un sentiment vulgaire traduit en impertinence. La faculté -d’admirer la véritable grandeur, à travers les fautes de goût en -littérature, comme à travers les inconséquences dans la vie, cette -faculté est la seule qui honore celui qui juge. - -En faisant connaître un théâtre fondé sur des principes très différents -des nôtres, je ne prétends assurément, ni que ces principes soient les -meilleurs, ni surtout qu’on doive les adopter en France: mais des -combinaisons étrangères peuvent exciter des idées nouvelles; et quand on -voit de quelle stérilité notre littérature est menacée, il me paraît -difficile de ne pas désirer que nos écrivains reculent un peu les bornes -de la carrière; ne feraient-ils pas bien de devenir à leur tour -conquérants dans l’empire de l’imagination? Il n’en doit guère coûter à -des Français pour suivre un semblable conseil. - - - - -CHAPITRE XVI - -_Des drames de Lessing._ - - -Le théâtre allemand n’existait pas avant Lessing; on n’y jouait que des -traductions ou des imitations des pièces étrangères. Le théâtre a plus -besoin encore que les autres branches de la littérature d’une capitale -où les ressources de la richesse et des arts soient réunies; et tout est -dispersé en Allemagne. Dans une ville il y a des acteurs; dans l’autre, -des auteurs; dans une troisième, des spectateurs; et nulle part un foyer -où tous les moyens soient rassemblés. Lessing employa l’activité -naturelle de son caractère à donner un théâtre national à ses -compatriotes, et il écrivit un journal intitulé _la Dramaturgie_, dans -lequel il examina la plupart des pièces traduites du français, qu’on -représentait en Allemagne: la parfaite justesse d’esprit qu’il montre -dans ses critiques suppose encore plus de philosophie que de -connaissance de l’art. Lessing, en général, pensait comme Diderot sur -l’art dramatique. Il croyait que la sévère régularité des tragédies -françaises s’opposait à ce qu’on pût traiter un grand nombre de sujets -simples et touchants, et qu’il fallait faire des drames pour y suppléer. -Mais Diderot, dans ses pièces, mettait l’affectation du naturel à la -place de l’affectation de convention, tandis que le talent de Lessing -est vraiment simple et sincère. Il a donné le premier aux Allemands -l’honorable impulsion de travailler pour le théâtre d’après leur propre -génie. L’originalité de son caractère se manifeste dans ses pièces: -cependant elles sont soumises aux mêmes principes que les nôtres; leur -forme n’a rien de particulier, et quoiqu’il ne s’embarrassât guère de -l’unité de temps ni de lieu, il ne s’est point élevé, comme Gœthe et -Schiller, à la conception d’un système nouveau. _Minna de Barnhelm_, -_Emilia Galotti_, et _Nathan le Sage_, sont les trois drames de Lessing -qui méritent d’être cités. - -Un officier d’un noble caractère, après avoir reçu plusieurs blessures à -l’armée, se voit tout à coup menacé dans son honneur par un procès -injuste; il ne veut pas laisser voir à la femme qu’il aime, et dont il -est aimé, l’amour qu’il a pour elle, déterminé qu’il est à ne pas lui -faire partager son malheur en l’épousant. Voilà tout le sujet de _Minna -de Barnhelm_. Avec des moyens aussi simples, Lessing a su produire un -grand intérêt; le dialogue est plein d’esprit et de charme, le style -très pur, et chaque personnage se fait si bien connaître, que les -moindres nuances de ses impressions intéressent, comme la confidence -d’un ami. Le caractère d’un vieux sergent, dévoué de toute son âme au -jeune officier qu’on persécute, offre un mélange heureux de gaîté et de -sensibilité: ce genre de rôle réussit toujours au théâtre; la gaîté -plaît davantage quand on est assuré qu’elle ne tient pas à -l’insouciance, et la sensibilité paraît plus naturelle quand elle ne se -montre que par intervalles. Dans cette même pièce il y a un rôle -d’aventurier français tout à fait manqué; il faut avoir la main légère -pour trouver ce qui peut prêter à la moquerie dans les Français; et la -plupart des étrangers ne les ont peints qu’avec des traits lourds et -dont la ressemblance n’est ni délicate ni frappante. - -_Emilia Galotti_ n’est que le sujet de Virginie transporté dans une -circonstance moderne et particulière; ce sont des sentiments trop forts -pour le cadre, c’est une action trop énergique pour qu’on puisse -l’attribuer à un nom inconnu. Lessing avait sans doute un sentiment -d’humeur assez républicain contre les courtisans, car il se complaît -dans la peinture de celui qui veut aider son maître à déshonorer une -jeune fille innocente; ce courtisan, Martinelli, est presque trop vil -pour la vraisemblance, et les traits de sa bassesse n’ont pas assez -d’originalité: l’on sent que Lessing l’a représenté ainsi dans un but -hostile, et rien ne nuit à la beauté d’une fiction comme une intention -quelconque qui n’a pas cette beauté même pour objet. Le personnage du -prince est traité par l’auteur avec plus de finesse; les passions -tumultueuses et la légèreté de caractère, dont la réunion est si funeste -dans un homme puissant, se font sentir dans toute sa conduite; un vieux -ministre lui apporte des papiers parmi lesquels se trouve une sentence -de mort: dans son impatience d’aller voir celle qu’il aime, le prince -est prêt à la signer sans y regarder; le ministre prend un prétexte pour -ne la pas donner, frémissant de voir exercer avec cette irréflexion une -telle puissance. Le rôle de la comtesse Orsina, jeune maîtresse du -prince, qu’il abandonne pour Émilie, est fait avec le plus grand talent; -c’est un mélange de frivolité et de violence qui peut très bien se -rencontrer dans une italienne attachée à une cour. On voit dans cette -femme ce que la société a produit, et ce que cette société même n’a pu -détruire; la nature du midi, combinée avec ce qu’il y a de plus factice -dans le mœurs du grand monde, et le singulier assemblage de la fierté -dans le vice, et de la vanité dans la sensibilité. Une telle peinture ne -pourrait entrer ni dans nos vers, ni dans nos formes convenues, mais -elle n’en est pas moins tragique. - -La scène dans laquelle la comtesse Orsina excite le père d’Émilie à tuer -le prince, pour dérober sa fille à la honte qui la menace, est de la -plus grande beauté; le vice y arme la vertu, la passion y suggère tout -ce que la plus austère sévérité pourrait dire pour enflammer l’honneur -jaloux d’un vieillard; c’est le cœur humain présenté dans une situation -nouvelle, et c’est en cela que consiste le vrai génie dramatique. Le -vieillard prend le poignard, et, ne pouvant assassiner le prince, il -s’en sert pour immoler sa propre fille. Orsina, sans le savoir, est -l’auteur de cette action terrible; elle a gravé ses passagères fureurs -dans une âme profonde, et les plaintes insensées de son amour coupable -ont fait verser le sang innocent. - -On remarque dans les rôles principaux des pièces de Lessing un certain -air de famille, qui ferait croire que c’est lui-même qu’il a peint dans -ses personnages; le major Tellheim, dans _Minna_, Odoard, le père -d’Émilie, et le Templier, dans _Nathan_, ont tous les trois une -sensibilité fière, dont la teinte est misanthropique. - -Le plus beau des ouvrages de Lessing c’est _Nathan le Sage_; on ne peut -voir dans aucune pièce la tolérance religieuse mise en action avec plus -de naturel et de dignité. Un Turc, un Templier et un Juif sont les -principaux personnages de ce drame; la première idée en est puisée dans -le conte des trois Anneaux de Boccace; mais l’ordonnance de l’ouvrage -appartient en entier à Lessing. Le Turc, c’est le sultan Saladin, que -l’histoire représente comme un homme plein de grandeur; le jeune -Templier a dans le caractère toute la sévérité de l’état religieux qu’il -professe, et le Juif est un vieillard qui a acquis une grande fortune -dans le commerce, mais dont les lumières et la bienfaisance rendent les -habitudes généreuses. Il comprend toutes les croyances sincères, et voit -la Divinité dans le cœur de tout homme vertueux. Ce caractère est d’une -admirable simplicité. L’on s’étonne de l’attendrissement qu’il cause, -quoiqu’il ne soit agité ni par des passions vives ni par des -circonstances fortes. Une fois cependant, on veut enlever à Nathan une -jeune fille à laquelle il a servi de père, et qu’il a comblée de soins -depuis sa naissance: la douleur de s’en séparer lui serait amère; et -pour se défendre de l’injustice qui veut la lui ravir, il raconte -comment elle est tombée entre ses mains. - -Les chrétiens immolèrent tous les Juifs à Gaza, et dans la même nuit, -Nathan vit périr sa femme et ses sept enfants; il passa trois jours -prosterné dans la poussière, jurant une haine implacable aux chrétiens; -peu à peu la raison lui revint, et il s’écria: «Il y a pourtant un Dieu; -que sa volonté soit faite»! Dans ce moment, un prêtre vint le prier de -se charger d’un enfant chrétien, orphelin dès le berceau, et le -vieillard hébreu l’adopta. L’attendrissement de Nathan, en faisant ce -récit émeut d’autant plus qu’il cherche à se contenir, et que la pudeur -de la vieillesse lui fait désirer de cacher ce qu’il éprouve. Sa sublime -patience ne se dément point, quoiqu’on le blesse dans sa croyance et -dans sa fierté, en l’accusant comme d’un crime d’avoir élevé Reca dans -la religion juive; et sa justification n’a pour but que d’obtenir le -droit de faire encore du bien à l’enfant qu’il a recueilli. - -La pièce de _Nathan_ est plus attachante encore par la peinture des -caractères que par les situations. Le Templier a dans l’âme quelque -chose de farouche qui vient de la crainte d’être sensible. La -prodigalité orientale de Saladin fait contraste avec l’économie -généreuse de Nathan. Le trésorier du sultan, un derviche vieux et -sévère, l’avertit que ses revenus sont épuisés par ses largesses.--«Je -m’en afflige, dit Saladin, parce que je serai forcé de retrancher de mes -dons; quant à moi, j’aurai toujours ce qui fait toute ma fortune, un -cheval, une épée et un seul Dieu».--Nathan est un ami des hommes; mais -la défaveur dans laquelle le nom de juif l’a fait vivre au milieu de la -société mêle une sorte de dédain pour la nature humaine à l’expression -de sa bonté. Chaque scène ajoute quelques traits piquants et spirituels -au développement de ces divers personnages; mais leurs relations -ensemble ne sont pas assez vives pour exciter une forte émotion. - -A la fin de la pièce, on découvre que le Templier et la fille adoptée -par le Juif sont frère et sœur, et que le sultan est leur oncle. -L’intention de l’auteur a visiblement été de donner dans sa famille -dramatique l’exemple d’une fraternité religieuse plus étendue. Le but -philosophique vers lequel tend toute la pièce en diminue l’intérêt au -théâtre; il est presque impossible qu’il n’y ait pas une certaine -froideur dans un drame qui a pour objet de développer une idée générale, -quelque belle qu’elle soit; cela tient de l’apologue, et l’on dirait que -les personnages ne sont pas là pour leur compte, mais pour servir à -l’avancement des lumières. Sans doute, il n’y a pas de fiction, il n’y a -pas même d’événement réel dont on ne puisse tirer une pensée; mais il -faut que ce soit l’événement qui amène la réflexion, et non pas la -réflexion qui fasse inventer l’événement; l’imagination dans les -beaux-arts doit toujours agir la première. - -Il a paru depuis Lessing un nombre infini de drames en Allemagne; -maintenant on commence à s’en lasser. Le genre mixte du drame ne -s’introduit guère qu’à cause de la contrainte qui existe dans les -tragédies: c’est une espèce de contrebande de l’art; mais lorsque -l’entière liberté est admise, on ne sent plus la nécessité d’avoir -recours aux drames pour faire usage des circonstances simples et -naturelles. Le drame ne conserverait donc qu’un avantage, celui de -peindre, comme les romans, les situations de notre propre vie, les mœurs -du temps où nous vivons; néanmoins, quand on n’entend prononcer au -théâtre que des noms inconnus, on perd l’un des plus grands plaisirs que -la tragédie puisse donner, les souvenirs historiques qu’elle retrace. On -croit trouver plus d’intérêt dans le drame, parce qu’il nous représente -ce que nous voyons tous les jours: mais une imitation trop rapprochée du -vrai n’est pas ce que l’on recherche dans les arts. Le drame est à la -tragédie ce que les figures de cire sont aux statues; il y a trop de -vérité et pas assez d’idéal; c’est trop, si c’est de l’art, et jamais -assez pour que ce soit de la nature. - -Lessing ne peut être considéré comme un auteur dramatique du premier -rang; il s’était occupé de trop d’objets divers pour avoir un grand -talent en quelque genre que ce fût. L’esprit est universel; mais -l’aptitude naturelle à l’un des beaux-arts est nécessairement exclusive. -Lessing était, avant tout, un dialecticien de la plus grande force, et -c’est un obstacle à l’éloquence dramatique, car le sentiment dédaigne -les transitions, les gradations et les motifs; c’est une inspiration -continuelle et spontanée, qui ne peut se rendre compte d’elle-même. -Lessing était bien loin sans doute de la sécheresse philosophique; mais -il avait dans le caractère plus de vivacité que de sensibilité; le génie -dramatique est plus bizarre, plus sombre, plus inattendu que ne pouvait -l’être un homme qui avait consacré la plus grande partie de sa vie au -raisonnement. - - - - -CHAPITRE XVII - -_Les Brigands et Don Carlos, de Schiller._ - - -Schiller, dans sa première jeunesse, avait une verve de talent, une -sorte d’ivresse de pensée qui le dirigeait mal. _La Conjuration de -Fiesque_, _l’Intrigue et l’Amour_, enfin _les Brigands_, qu’on a joués -sur le théâtre français, sont des ouvrages que les principes de l’art -comme ceux de la morale, peuvent réprouver; mais depuis l’âge de -vingt-cinq ans, les écrits de Schiller furent tous purs et sévères. -L’éducation de la vie déprave les hommes légers, et perfectionne ceux -qui réfléchissent. - -_Les Brigands_ ont été traduits en français, mais singulièrement -altérés; d’abord en n’a pas tiré parti de l’époque qui donne un intérêt -historique à cette pièce. La scène se passe dans le quinzième siècle, au -moment où l’on publia dans l’Empire l’édit de paix perpétuelle, qui -défendait tous les défis particuliers. Cet édit fut très avantageux, -sans doute, au repos de l’Allemagne; mais les jeunes gentilshommes, -accoutumés à vivre au milieu des périls et à s’appuyer sur leur force -individuelle, crurent tomber dans une sorte d’inertie honteuse, quand -il fallut se soumettre à l’empire des lois. Rien n’était plus absurde -que cette manière de voir; toutefois, comme les hommes ne sont -d’ordinaire gouvernés que par l’habitude, il est naturel que le mieux -même puisse les révolter, par cela seul que c’est un changement. Le chef -des brigands de Schiller est moins odieux qu’il ne le serait dans le -temps actuel, car il n’y avait pas une bien grande différence entre -l’anarchie féodale sous laquelle il vivait, et l’existence de bandit -qu’il adopte; mais c’est précisément le genre d’excuse que l’auteur lui -donne, qui rend sa pièce plus dangereuse. Elle a produit, il faut en -convenir, un mauvais effet en Allemagne. Des jeunes gens, enthousiastes -du caractère et de la vie du chef des brigands, ont essayé de l’imiter. -Ils honoraient leur goût pour une vie licencieuse du nom d’amour de la -liberté, et se croyaient indignés contre les abus de l’ordre social, -quand ils n’étaient que fatigués de leur situation particulière. Leurs -essais de révolte ne furent que ridicules; néanmoins les tragédies et -les romans ont beaucoup plus d’importance en Allemagne que dans aucun -autre pays. On y fait tout sérieusement, et lire tel ouvrage, ou voir -telle pièce, influe sur le sort de la vie. Ce qu’on admire comme art, on -veut l’introduire dans l’existence réelle. Werther a causé plus de -suicides que la plus belle femme du monde; et la poésie, la philosophie, -l’idéal enfin, ont souvent plus d’empire sur les Allemands que la nature -et les passions même. - -Le sujet des _Brigands_ est comme celui d’un grand nombre de fictions, -qui toutes ont pour origine la parabole de l’Enfant prodigue. Un fils -hypocrite se conduit bien en apparence; un fils coupable a de bons -sentiments, malgré ses fautes. Cette opposition est très belle sous le -point de vue religieux, parce qu’elle nous atteste que Dieu lit dans les -cœurs; mais elle a de grands inconvénients, lorsqu’on veut inspirer trop -d’intérêt pour le fils qui a quitté la maison paternelle. Tous les -jeunes gens dont la tête est mauvaise s’attribuent en conséquence un bon -cœur, et rien n’est plus absurde cependant que de se supposer des -qualités parce qu’on se sent des défauts; cette garantie négative est -très peu certaine, car de ce que l’on manque de raison, il ne s’ensuit -pas du tout qu’on ait de la sensibilité: la folie n’est souvent qu’un -égoïsme impétueux. - -Le rôle du fils hypocrite, tel que Schiller l’a représenté, est beaucoup -trop haïssable. C’est un des défauts des écrivains très jeunes, de -dessiner avec des traits trop brusques; on prend les nuances dans les -tableaux pour de la timidité de caractère, tandis qu’elles sont la -preuve de la maturité du talent. Si les personnages en seconde ligne ne -sont pas peints avec assez de vérité dans la pièce de Schiller, les -passions du chef des brigands y sont exprimées d’une manière admirable. -L’énergie de ce caractère se manifeste tour à tour par l’incrédulité, la -religion, l’amour et la barbarie: ne trouvant point à se placer dans -l’ordre, il se fait jour à travers le crime; l’existence est pour lui -comme une sorte de délire qui s’exalte tantôt par la fureur, et tantôt -par le remords. - -Les scènes d’amour entre la jeune fille et le chef des brigands qui -devait être son époux, sont admirables d’enthousiasme et de sensibilité; -il est peu de situations plus touchantes que celle de cette femme -parfaitement vertueuse, s’intéressant toujours au fond du cœur à celui -qu’elle aimait avant qu’il se fût rendu criminel. Le respect qu’une -femme est accoutumée de ressentir pour l’homme qu’elle aime se change en -une sorte de terreur et de pitié, et l’on dirait que l’infortunée se -flatte encore d’être, dans le ciel, l’ange protecteur de son coupable -ami, alors qu’elle ne peut plus devenir son heureuse compagne sur la -terre. - -On ne peut juger de la pièce de Schiller dans la traduction française. -On n’y a conservé, pour ainsi dire, que la pantomime de l’action; -l’originalité des caractères a disparu, et c’est elle qui seule peut -rendre une fiction vivante; les plus belles tragédies deviendraient des -mélodrames si l’on en ôtait la peinture animée des sentiments et des -passions. La force des événements ne suffit pas pour lier le spectateur -avec les personnages; qu’ils s’aiment ou qu’ils se tuent, peu nous -importe, si l’auteur n’a pas excité notre sympathie pour eux. - -_Don Carlos_ est aussi un ouvrage de la jeunesse de Schiller, et -cependant on le considère comme une composition du premier rang. Ce -sujet de don Carlos est un des plus dramatiques que l’histoire puisse -offrir. Une jeune princesse, fille de Henri II, quitte la France et la -cour brillante et chevaleresque du roi son père, pour s’unir à un vieux -tyran tellement sombre et sévère, que le caractère même des Espagnols -fut altéré par son règne et que, pendant longtemps, la nation porta -l’empreinte de son maître. Don Carlos, fiancé d’abord à Élisabeth, -l’aime encore quoiqu’elle soit devenue sa belle-mère. La réformation et -la révolte des Pays-Bas, ces grands événements politiques, se mêlent à -la catastrophe tragique de la condamnation du fils par le père: -l’intérêt individuel et l’intérêt public se trouvent réunis au plus haut -degré dans cette tragédie. - -Plusieurs écrivains ont traité ce sujet en France; mais on n’a pu, dans -l’ancien régime, le mettre sur le théâtre; on croyait que c’était -manquer d’égards à l’Espagne que de représenter ce fait de son histoire. -On demandait à M. d’Aranda, cet ambassadeur d’Espagne connu par tant de -traits qui prouvent la force de son caractère et les bornes de son -esprit, la permission de faire jouer une tragédie de _Don Carlos_, que -l’auteur venait d’achever, et dont il espérait une grande gloire. _Que -ne prend-il un autre sujet?_ répondit M. d’Aranda.--Monsieur -l’ambassadeur, lui disait-on, faites attention que la pièce est -terminée, que l’auteur y a consacré trois ans de sa vie.--Mais, mon -Dieu, reprenait l’ambassadeur, n’y a-t-il donc que cet événement dans -l’histoire? Qu’il en choisisse un autre.--Jamais on ne put le faire -sortir de cet ingénieux raisonnement, qu’appuyait une volonté forte. - -Les sujets historiques exercent le talent d’une toute autre manière que -les sujets d’invention; néanmoins, il faut peut-être encore plus -d’imagination pour représenter l’histoire dans une tragédie, que pour -créer à volonté les situations et les personnages. Altérer -essentiellement les faits, en les transportant sur la scène, c’est -toujours produire une impression désagréable; on s’attend à la vérité, -et l’on est péniblement surpris quand l’auteur y substitue la fiction -quelconque qu’il lui a plu de choisir; cependant l’histoire a besoin -d’être artistement combinée pour faire effet au théâtre, et il faut -réunir tout à la fois, dans la tragédie, le talent de peindre le vrai et -celui de le rendre poétique. Des difficultés d’un autre genre se -présentent quand l’art dramatique parcourt le vaste champ de -l’invention; on dirait qu’il est plus libre, cependant rien n’est plus -rare que de caractériser assez des personnages inconnus, pour qu’ils -aient autant de consistance que des noms déjà célèbres. Lear, Othello, -Orosmane, Tancrède, ont reçu de Shakespeare et de Voltaire -l’immortalité, sans avoir joui de la vie; toutefois les sujets -d’invention sont d’ordinaire l’écueil du poète par l’indépendance même -qu’ils lui laissent. Les sujets historiques semblent imposer de la gêne; -mais quand on saisit bien le point d’appui qu’offrent de certaines -bornes, la carrière qu’elles tracent et l’élan qu’elles permettent, ces -bornes mêmes sont favorables au talent. La poésie fidèle fait ressortir -la vérité comme le rayon du soleil les couleurs, et donne aux événements -qu’elle retrace l’éclat que les ténèbres du temps leur avaient ravi. - -L’on préfère en Allemagne les tragédies historiques, lorsque l’art s’y -manifeste, comme le _Prophète du passé_[30]. L’auteur qui veut composer -un tel ouvrage doit se transporter tout entier dans le siècle et dans -les mœurs des personnages qu’il représente, et l’on aurait raison de -critiquer plus sévèrement un anachronisme dans les sentiments et dans -les pensées que dans les dates. - -C’est d’après ces principes que quelques personnes ont blâmé Schiller -d’avoir inventé le caractère du marquis de Posa, noble Espagnol, -partisan de la liberté, de la tolérance, passionné pour toutes les idées -nouvelles qui commençaient alors à fermenter en Europe. Je crois qu’on -peut reprocher à Schiller d’avoir fait énoncer ses propres opinions par -le marquis de Posa; mais ce n’est pas, comme on l’a prétendu, l’esprit -philosophique du dix-huitième siècle qu’il lui a donné. Le marquis de -Posa, tel que l’a peint Schiller, est un enthousiaste allemand; et ce -caractère est si étranger à notre temps, qu’on peut aussi bien le croire -du seizième siècle que du nôtre. Une plus grande erreur, peut-être, -c’est de supposer que Philippe II pût écouter longtemps avec plaisir un -tel homme, et qu’il lui ait donné même pour un instant sa confiance. -Posa dit avec raison, en parlant de Philippe II:--«Je faisais d’inutiles -efforts pour exalter son âme, et, dans cette terre refroidie, les fleurs -de ma pensée ne pouvaient prospérer». Mais Philippe II ne se fût jamais -entretenu avec un jeune homme tel que le marquis de Posa. Le vieux fils -de Charles-Quint ne devait voir, dans la jeunesse et l’enthousiasme, que -le tort de la nature et le crime de la réformation; s’il avait pu se -confier un jour à un être généreux, il eût démenti son caractère et -mérité le pardon des siècles. - -Il y a des inconséquences dans le caractère de tous les hommes, même -dans celui des tyrans; mais elles tiennent par des liens invisibles à -leur nature. Dans la pièce de Schiller, une de ces inconséquences est -singulièrement bien saisie. Le duc de Medina-Sidonia, général avancé en -âge, qui a commandé l’invincible _Armada_ dissipée par la flotte -anglaise et les orages, revient, et tout le monde croit que le courroux -de Philippe II va l’anéantir. Les courtisans s’écartent de lui, nul -n’ose l’approcher; il se jette aux genoux de Philippe, et lui dit: -«Sire, vous voyez en moi tout ce qui reste de la flotte et de -l’intrépide armée que vous m’aviez confiées.--Dieu est au-dessus de moi, -répond Philippe; je vous ai envoyé contre des hommes, mais non pas -contre des tempêtes; soyez considéré comme mon digne serviteur». Voilà -de la magnanimité; et cependant à quoi tient-elle? à un certain respect -pour la vieillesse, dans un monarque étonné que la nature se soit permis -de le faire vieux; à l’orgueil, qui ne permet pas à Philippe de -s’attribuer à lui-même ses revers, en s’accusant d’un mauvais choix; à -l’indulgence qu’il se sent pour un homme abaissé par le sort, lui qui -voudrait qu’un joug quelconque courbât tous les genres de fierté, -excepté la sienne; enfin, au caractère même d’un despote, que les -obstacles naturels révoltent moins que la plus faible résistance -volontaire. Cette scène jette une lueur profonde sur le caractère de -Philippe II. - -Sans doute le personnage du marquis de Posa peut être considéré comme -l’œuvre d’un jeune poète qui a besoin de donner son âme à son personnage -favori; mais c’est une belle chose en soi-même que ce caractère pur et -exalté, au milieu d’une cour où le silence et la terreur ne sont -troublés que par le bruit souterrain de l’intrigue. Don Carlos ne peut -être un grand homme; son père doit l’avoir opprimé dès l’enfance: le -marquis de Posa est un intermédiaire qui semble indispensable entre -Philippe et son fils. Don Carlos a tout l’enthousiasme des affections du -cœur; Posa, celui des vertus publiques: l’un devrait être le roi, -l’autre l’ami; et ce déplacement même dans les caractères est une idée -ingénieuse: car serait-il possible que le fils d’un despote sombre et -cruel fût un héros citoyen? où aurait-il appris à estimer les hommes? -Est-ce par son père, qui les méprise, ou par les courtisans de son père, -qui méritent ce mépris? Don Carlos doit être faible pour être bon, et la -place même que son amour tient dans sa vie exclut de son âme toutes les -pensées politiques. Je le répète donc, l’invention du personnage du -marquis de Posa me paraît nécessaire pour représenter dans la pièce les -grands intérêts des nations, et cette force chevaleresque qui se -transformait tout à coup par les lumières du temps en amour de la -liberté. De quelque manière qu’on eût pu modifier ces sentiments, ils ne -convenaient pas au prince royal; ils auraient pris en lui le caractère -de la générosité, et il ne faut pas que la liberté soit jamais -représentée comme un don du pouvoir. - -La gravité cérémonieuse de la cour de Philippe II est caractérisée d’une -manière bien frappante dans la scène d’Élisabeth avec ses dames -d’honneur. Elle demande à l’une d’elles ce qu’elle aime le mieux, du -séjour d’Aranjuez ou de Madrid; la dame d’honneur répond que les reines -d’Espagne ont coutume, depuis des temps immémoriaux, de rester trois -mois à Madrid, et trois mois à Aranjuez. Elle ne se permet pas le -moindre signe de préférence pour un séjour ou pour un autre; elle se -croit faite pour ne rien éprouver, en aucun genre, qui ne lui soit -commandé. Élisabeth demande sa fille; on lui répond que l’heure fixée -pour qu’elle la voie n’est pas encore arrivée. Enfin, le roi paraît, et -il exile pour dix ans cette même dame d’honneur si résignée, parce -qu’elle a laissé la reine une demi-heure seule. - -Philippe II se réconcilie un moment avec don Carlos, et reprend sur lui, -par une parole de bonté, tout l’ascendant paternel.--«Voyez, lui dit -Carlos, les cieux s’abaissent pour assister à la réconciliation d’un -père avec son fils». - -C’est un beau moment que celui où le marquis de Posa, n’espérant plus -échapper à la vengeance de Philippe II, prie Élisabeth de recommander à -don Carlos l’accomplissement des projets qu’ils ont formé ensemble pour -la gloire et le bonheur de la nation espagnole. «Rappelez-lui, dit-il, -quand il sera dans l’âge mûr, rappelez-lui qu’il doit porter respect aux -rêves de sa jeunesse». En effet, quand on avance dans la vie, la -prudence prend à tort le pas sur toutes les autres vertus; on dirait que -tout est folie dans la chaleur de l’âme; et cependant, si l’homme -pouvait la conserver encore quand l’expérience l’éclaire, s’il héritait -du temps sans se courber sous son poids, il n’insulterait jamais aux -vertus exaltées, dont le premier conseil est toujours le sacrifice de -soi-même. - -Le marquis de Posa, par une suite de circonstances trop embrouillées, a -cru servir don Carlos auprès de Philippe, en paraissant le sacrifier à -la fureur de son père. Il n’a pu réussir dans ses projets; le prince est -conduit en prison, le marquis de Posa va l’y trouver, lui explique les -motifs de sa conduite, et, pendant qu’il se justifie, un assassin envoyé -par Philippe II le fait tomber, atteint d’une balle meurtrière, aux -pieds de son ami. La douleur de don Carlos est admirable; il redemande -le compagnon de sa jeunesse à son père qui l’a tué, comme si l’assassin -conservait encore le pouvoir de rendre la vie à sa victime. Les regards -fixés sur ce corps immobile qu’animaient naguère tant de pensés, don -Carlos, condamné lui-même à périr, apprend tout ce qu’est la mort dans -les traits glacés de son ami. - -Il y a dans cette tragédie deux moines, dont les caractères et le genre -de vie sont en contraste: l’un, c’est Domingo, le confesseur du roi; et -l’autre, un prêtre retiré dans un couvent solitaire, à la porte de -Madrid. Domingo n’est qu’un moine intrigant, perfide et courtisan, -confident du duc d’Albe, dont le caractère disparaît nécessairement à -côté de celui de Philippe; car Philippe prend à lui seul tout ce qu’il y -a de beau dans le terrible. Le moine solitaire reçoit, sans les -connaître, don Carlos et Posa, qui se sont donné rendez-vous dans son -couvent, au milieu de leurs plus grandes agitations. Le calme, la -résignation du prieur qui les accueille, produisent un effet touchant. -«A ces murs, dit le pieux solitaire, finit le monde». - -Mais rien dans toute la pièce n’égale l’originalité de l’avant-dernière -scène du cinquième acte, entre le roi et le grand inquisiteur. Philippe, -poursuivi par sa jalouse haine contre son propre fils, et par la terreur -du crime qu’il va commettre, Philippe envie ses pages qui dorment -paisiblement au pied de son lit, tandis que l’enfer de son propre cœur -le prive de tout repos. Il envoie chercher le grand inquisiteur, pour le -consulter sur la condamnation de don Carlos. Ce moine cardinal a -quatre-vingt-dix ans; il est plus âgé que ne le serait Charles-Quint, -dont il a été le précepteur; il est aveugle, et vit dans une solitude -absolue; les seuls espions de l’inquisition viennent lui apporter des -nouvelles de ce qui se passe dans le monde; il s’informe seulement s’il -y a des crimes, des fautes ou des pensées à punir. A ses yeux, Philippe -II, âgé de soixante ans, est encore jeune. Le plus sombre, le plus -prudent des despotes, lui paraît un souverain inconsidéré, dont la -tolérance introduira la réformation en Europe; c’est un homme de bonne -foi, mais tellement desséché par le temps, qu’il apparaît comme un -spectre vivant que la mort a oublié de frapper, parce qu’elle le croyait -depuis longtemps dans le tombeau. - -Il demande compte à Philippe II de la mort du marquis de Posa: il la lui -reproche, parce que c’était à l’inquisition à le faire périr; et, s’il -regrette la victime, c’est parce qu’on l’a privé du droit de l’immoler. -Philippe II l’interroge sur la condamnation de son fils:--«Ferez-vous -passer en moi, lui dit-il, une croyance qui dépouille de son horreur le -meurtre d’un fils»?--Le grand inquisiteur lui répond:--«Pour apaiser -l’éternelle justice, le fils de Dieu mourut sur la croix».--Quel mot! -quelle application sanguinaire du dogme le plus touchant! - -Ce vieillard aveugle fait apparaître avec lui tout un siècle. La terreur -profonde que l’inquisition et le fanatisme même de ce temps devaient -faire peser sur l’Espagne, tout est peint par cette scène laconique et -rapide; nulle éloquence ne pourrait exprimer ainsi une telle foule de -pensées mises habilement en action. - -Je sais que l’on pourrait relever beaucoup d’inconvenances dans la pièce -de _Don Carlos_; mais je ne me suis pas chargée de ce travail, pour -lequel il y a beaucoup de concurrents. Les littérateurs les plus -ordinaires peuvent trouver des fautes de goût dans Shakespeare, -Schiller, Gœthe, etc.; mais, quand il ne s’agit dans les ouvrages de -l’art que de retrancher, cela n’est pas difficile; c’est l’âme et le -talent qu’aucune critique ne peut donner: c’est là ce qu’il faut -respecter partout où l’on le trouve, de quelque nuage que ces rayons -célestes soient environnés. Loin de se réjouir des erreurs du génie, -l’on sent qu’elles diminuent le patrimoine de la race humaine, et les -titres de gloire dont elle s’enorgueillit. L’ange tutélaire que Sterne a -peint avec tant de grâce, ne pourrait-il pas verser une larme sur les -défauts d’un bel ouvrage, comme sur les torts d’une noble vie, afin d’en -effacer le souvenir? - -Je ne m’arrêterai pas davantage sur les pièces de la jeunesse de -Schiller; d’abord, parce qu’elles sont traduites en français, et -secondement, parce qu’il n’y manifeste pas encore ce génie historique -qui l’a fait si justement admirer dans les tragédies de son âge mûr. -_Don Carlos_ même, quoique fondé sur un fait historique, est presque un -ouvrage d’imagination. L’intrigue en est trop compliquée; un personnage -de pure invention, le marquis de Posa, y joue un trop grand rôle; on -dirait que cette tragédie passe entre l’histoire et la poésie, sans -satisfaire entièrement ni l’une ni l’autre: il n’en est certainement pas -ainsi de celles dont je vais essayer de donner une idée. - - - - -CHAPITRE XVIII - -_Walstein et Marie Stuart._ - - -_Walstein_ est la tragédie la plus nationale qui ait été représentée sur -le théâtre allemand; la beauté des vers et la grandeur du sujet -transportèrent d’enthousiasme tous les spectateurs à Weimar, où elle a -d’abord été donnée, et l’Allemagne se flatta de posséder un nouveau -Shakespeare. Lessing, en blâmant le goût français, et en se ralliant à -Diderot dans la manière de concevoir l’art dramatique, avait banni la -poésie du théâtre, et l’on n’y voyait plus que des romans dialogués, où -l’on continuait la vie telle qu’elle est d’ordinaire, en multipliant -seulement sur les planches les événements qui arrivent plus rarement -dans la réalité. - -Schiller imagina de mettre sur la scène une circonstance remarquable de -la guerre de trente ans, de cette guerre civile et religieuse qui a fixé -pour plus d’un siècle, en Allemagne, l’équilibre des deux partis -protestant et catholique. La nation allemande est tellement divisée, -qu’on ne sait jamais si les exploits d’une moitié de cette nation sont -un malheur ou une gloire pour l’autre; néanmoins, le _Walstein_ de -Schiller a fait éprouver à tous un égal enthousiasme. Le même sujet est -partagé en trois pièces différentes; _le Camp de Walstein_, qui est la -première des trois, représente les effets de la guerre sur la masse du -peuple et de l’armée; la seconde, _les Piccolomini_, montre les causes -politiques qui préparèrent les dissensions entre les chefs; et la -troisième, _la mort de Walstein_, est le résultat de l’enthousiasme et -de l’envie que la réputation de Walstein avait excités. - -J’ai vu jouer le prologue, intitulé _le Camp de Walstein_; on se croyait -au milieu d’une armée, et d’une armée de partisans bien plus vive et -bien moins disciplinée que les troupes réglées. Les paysans, les -recrues, les vivandières, les soldats, tout concourait à l’effet de ce -spectacle; l’impression qu’il produit est si guerrière, que lorsqu’on le -donna sur le théâtre de Berlin, devant des officiers qui partaient pour -l’armée, des cris d’enthousiasme se firent entendre de toutes parts. Il -faut une imagination bien puissante dans un homme de lettres pour se -figurer ainsi la vie des camps, l’indépendance, la joie turbulente -excitée par le danger même. L’homme, dégagé de tous ses liens, sans -regrets et sans prévoyance, fait des années un jour, et des jours un -instant; il joue tout ce qu’il possède, obéit au hasard sous la forme de -son général: la mort, toujours présente, le délivre gaîment des soucis -de la vie. Rien n’est plus original, dans le camp de Walstein, que -l’arrivée d’un capucin au milieu de la bande tumultueuse des soldats qui -croient défendre la cause du catholicisme. Le capucin leur prêche la -modération et la justice dans un langage plein de quolibets et de -calembours, et qui ne diffère de celui des camps que par la recherche et -l’usage de quelques paroles latines: l’éloquence bizarre et soldatesque -du prêtre, la religion rude et grossière de ceux qui l’écoutent, tout -cela présente un spectacle de confusion très remarquable. L’état social -en fermentation montre l’homme sous un singulier aspect; ce qu’il a de -sauvage reparaît, et les restes de la civilisation errent comme un -vaisseau brisé sur les vagues agitées. - -_Le camp de Walstein_ est une ingénieuse introduction aux deux autres -pièces; il pénètre d’admiration pour ce général dont les soldats parlent -sans cesse, dans leurs jeux comme dans leurs périls: et quand la -tragédie commence, on conserve l’impression du prologue qui l’a -précédée, comme si l’on avait été témoin de l’histoire que la poésie -doit embellir. - -La seconde des pièces, intitulée _les Piccolomini_, contient les -discordes qui s’élèvent entre l’empereur et son général, entre le -général et ses compagnons d’armes, lorsque le chef de l’armée veut -substituer son ambition personnelle à l’autorité qu’il représente, ainsi -qu’à la cause qu’il soutient. Walstein combattait au nom de l’Autriche, -contre les nations qui voulaient introduire la réformation en Allemagne; -mais, séduit par l’espérance de se créer à lui-même un pouvoir -indépendant, il cherche à s’approprier tous les moyens qu’il devait -faire servir au bien public. Les généraux qui s’opposent à ses désirs ne -les contrarient point par vertu, mais par jalousie; et dans ces cruelles -luttes, tout se trouve, si ce n’est des hommes dévoués à leur opinion, -et se battant pour leur conscience. A qui s’intéresser? dira-t-on: au -tableau de la vérité. Peut-être l’art exige-t-il que ce tableau soit -modifié d’après l’effet théâtral; mais c’est toujours une belle chose -que l’histoire sur la scène. - -Néanmoins Schiller a su créer des personnages faits pour exciter un -intérêt romanesque. Il a peint Max Piccolomini et Thécla comme des -créatures célestes, qui traversent tous les orages des passions -politiques en conservant dans leur âme l’amour et la vérité. Thécla est -la fille de Walstein; Max, le fils du perfide ami qui le trahit. Les -deux amants, malgré leurs pères, malgré le sort, malgré tout, excepté -leurs cœurs, s’aiment, se cherchent et se retrouvent dans la vie et dans -la mort. Ces deux êtres apparaissent au milieu des fureurs de -l’ambition, comme des prédestinés; ce sont de touchantes victimes que -le ciel s’est choisies, et rien n’est beau comme le contraste du -dévouement le plus pur avec les passions des hommes, acharnés sur cette -terre comme sur leur unique partage. - -Il n’y a point de dénouement à la pièce des _Piccolomini_; elle finit -comme une conversation interrompue. Les Français auraient de la peine à -supporter ces deux prologues, l’un burlesque, et l’autre sérieux, qui -préparent la véritable tragédie, _la mort de Walstein_. - -Un écrivain d’un grand talent a resserré la _trilogie_ de Schiller en -une tragédie selon la forme et la régularité françaises. Les éloges et -les critiques dont cet ouvrage a été l’objet nous donneront une occasion -naturelle d’achever de faire connaître les différences qui caractérisent -le système dramatique des Français et des Allemands. On a reproché à -l’écrivain français de n’avoir pas mis assez de poésie dans ses vers. -Les sujets mythologiques permettent tout l’éclat des images et de la -verve lyrique; mais comment pourrait-on admettre, dans un sujet tiré de -l’histoire moderne, la poésie du récit de Théramène? Toute cette pompe -antique convient à la famille de Minos ou d’Agamemnon; elle ne serait -qu’une affectation ridicule dans les pièces d’un autre genre. Il y a des -moments, dans les tragédies historiques, où l’exaltation de l’âme amène -naturellement une poésie plus élevée: telle est, par exemple, la vision -de Walstein[31], sa harangue après la révolte, son monologue avant sa -mort, etc. Toutefois la contexture et le développement de la pièce, en -allemand comme en français, exige un style simple, dans lequel on ne -sente que la pureté du langage, et rarement sa magnificence. Nous -voulons en France qu’on fasse effet, non seulement à chaque scène, mais -à chaque vers, et cela est inconciliable avec la vérité. Rien n’est si -aisé que de composer ce qu’on appelle des vers brillants; il y a des -moules tout faits pour cela; ce qui est difficile, c’est de subordonner -chaque détail à l’ensemble, et de retrouver chaque partie dans le tout, -comme le reflet du tout dans chaque partie. La vivacité française a -donné à la marche des pièces de théâtre un mouvement rapide très -agréable; mais elle nuit à la beauté de l’art quand elle exige des -succès instantanés aux dépens de l’impression générale. - -A côté de cette impatience qui ne tolère aucun retard, il y a une -patience singulière pour tout ce que la convenance exige; et quand un -ennui quelconque est dans l’étiquette des arts, ces mêmes Français, -qu’irritait la moindre lenteur, supportent tout ce qu’on veut par -respect pour l’usage. Par exemple, les expositions en récit sont -indispensables dans les tragédies françaises; et certainement elles ont -beaucoup moins d’intérêt que les expositions en action. On dit que des -spectateurs italiens crièrent une fois, pendant le récit d’une bataille, -qu’on levât la toile du fond, pour qu’ils vissent la bataille elle-même. -On a très souvent ce désir dans nos tragédies, on voudrait assister à ce -qu’on nous raconte. L’auteur du _Walstein_ français a été obligé de -fondre dans sa pièce l’exposition qui se fait d’une manière si originale -par le prologue du camp. La dignité des premières scènes s’accorde -parfaitement avec le ton imposant d’une tragédie française: mais il y a -un genre de mouvement dans l’irrégularité allemande, auquel on ne peut -jamais suppléer. - -On a reproché aussi à l’auteur français le double intérêt qu’inspirent -l’amour d’Alfred (Piccolomini) pour Thécla, et la conspiration de -Walstein. En France, on veut qu’une pièce soit toute d’amour ou toute de -politique, on n’aime pas le mélange des sujets; et depuis quelque temps -surtout, quand il s’agit des affaires d’État, on ne peut concevoir -comment il resterait dans l’âme place pour une autre pensée. Néanmoins -le grand tableau de la conspiration de Walstein n’est complet que par -les malheurs mêmes qui en résultent pour sa famille; il importe de nous -rappeler combien les événements publics peuvent déchirer les affections -privées; et cette manière de présenter la politique comme un monde à -part dont les sentiments sont bannis est immorale, dure et sans effet -dramatique. - -Une circonstance de détail a été blâmée dans la pièce française. -Personne n’a nié que les adieux d’Alfred (Max Piccolomini), en quittant -Walstein et Thécla, ne fussent de la plus grande beauté; mais on s’est -scandalisé de ce qu’on faisait entendre, à cette occasion, de la musique -dans une tragédie: il est assurément très facile de la supprimer; mais -pourquoi donc se refuser à l’effet qu’elle produit? Lorsqu’on entend -cette musique militaire qui appelle au combat, le spectateur partage -l’émotion qu’elle doit causer aux amants, menacés de ne plus se revoir: -la musique fait ressortir la situation; un art nouveau redouble -l’impression qu’un autre art a préparé; les sons et les paroles -ébranlent tour à tour notre imagination et notre cœur. - -Deux scènes aussi tout à fait nouvelles sur notre théâtre ont excité -l’étonnement des lecteurs français: lorsque Alfred (Max) s’est fait -tuer, Thécla demande à l’officier saxon qui en apporte la nouvelle, tous -les détails de cette horrible mort; et quand elle a rassasié son âme de -douleur, elle annonce la résolution qu’elle a prise d’aller vivre et -mourir près du tombeau de son amant. Chaque expression, chaque mot, dans -ces deux scènes, est d’une sensibilité profonde; mais on a prétendu que -l’intérêt dramatique ne pouvait plus exister quand il n’y a plus -d’incertitude. En France, on se hâte, en tout genre, d’en finir avec -l’irréparable. Les Allemands, au contraire, sont plus curieux de ce que -les personnages éprouvent, que de ce qui leur arrive; ils ne craignent -point de s’arrêter sur une situation déterminée comme événement, mais -qui subsiste encore comme souffrance. Il faut plus de poésie, plus de -sensibilité, plus de justesse dans les expressions, pour émouvoir dans -le repos de l’action, que lorsqu’elle excite une anxiété toujours -croissante: on remarque à peine les paroles, quand les faits nous -tiennent en suspens; mais lorsque tout se tait, excepté la douleur, -quand il n’y a plus de changement au dehors, et que l’intérêt s’attache -seulement à ce qui se passe dans l’âme, une nuance d’affectation, un mot -hors de place frapperait, comme un son faux, dans un air simple et -mélancolique. Rien n’échappe alors par le bruit, et tout s’adresse -directement au cœur. - -Enfin la critique la plus universellement répétée contre le _Walstein_ -français, c’est que le caractère de Walstein lui-même est superstitieux, -incertain, irrésolu, et ne s’accorde pas avec le modèle héroïque admis -pour ce genre de rôle. Les Français se privent d’une source infinie -d’effets et d’émotions, en réduisant les caractères tragiques, comme les -notes de musique ou les couleurs du prisme, à quelques traits saillants, -toujours les mêmes; chaque personnage doit se conformer à l’un des -principaux types reconnus. On dirait que chez nous la logique est le -fondement des arts, et cette nature _ondoyante_ dont parle Montaigne, -est bannie de nos tragédies; on n’y admet que des sentiments tout bons -ou tout mauvais, et cependant il n’y a rien qui ne soit mélangé dans -l’âme humaine. - -On raisonne en France sur un personnage tragique comme sur un ministre -d’État, et l’on se plaint de ce qu’il fait ou de ce qu’il ne fait pas, -comme si l’on tenait une gazette à la main pour le juger. Les -inconséquences des passions sont permises sur le théâtre français, mais -non pas les inconséquences des caractères. La passion étant connue plus -ou moins de tous les cœurs, on s’attend à ses égarements, et l’on peut, -en quelque sorte, fixer d’avance ses contradictions mêmes; mais le -caractère a toujours quelque chose d’inattendu, qu’on ne peut renfermer -dans aucune règle. Tantôt il se dirige vers son but, tantôt il s’en -éloigne. Quand on a dit d’un personnage en France:--Il ne sait pas ce -qu’il veut:--on ne s’y intéresse plus; tandis que c’est précisément -l’homme qui ne sait pas ce qu’il veut, dans lequel la nature se montre -avec une force et une indépendance vraiment tragiques. - -Les personnages de Shakespeare font éprouver plusieurs fois dans la même -pièce des impressions tout à fait différentes aux spectateurs. Richard -II, dans les trois premiers actes de la tragédie de ce nom, inspire de -l’aversion et du mépris; mais quand le malheur l’atteint, quand on le -force à céder son trône à son ennemi, au milieu du parlement, sa -situation et son courage arrachent des larmes. On aime cette noblesse -royale qui reparaît dans l’adversité, et la couronne semble planer -encore sur la tête de celui qu’on en dépouille. Il suffit à Shakespeare -de quelques paroles pour disposer de l’âme des auditeurs, et les faire -passer de la haine à la pitié. Les diversités sans nombre du cœur humain -renouvellent sans cesse la source où le talent peut puiser. - -Dans la réalité, pourra-t-on dire, les hommes sont inconséquents et -bizarres, et souvent les plus belles qualités se mêlent à de misérables -défauts; mais de tels caractères ne conviennent pas au théâtre; l’art -dramatique exigeant la rapidité de l’action, l’on ne peut, dans ce -cadre, peindre les hommes que par des traits forts et des circonstances -frappantes. Mais s’ensuit-il cependant qu’il faille se borner à ces -personnages tranchés dans le mal et dans le bien, qui sont comme les -éléments invariables de la plupart de nos tragédies? Quelle influence le -théâtre pourrait-il exercer sur la moralité des spectateurs, si l’on ne -leur faisait voir qu’une nature de convention? Il est vrai que sur ce -terrain factice la vertu triomphe toujours, et le vice est toujours -puni; mais comment cela s’appliquerait-il jamais à ce qui se passe dans -la vie, puisque les hommes qu’on montre sur la scène ne sont pas les -hommes tels qu’ils sont? - -Il serait curieux de voir représenter la pièce de _Walstein_ sur notre -théâtre; et si l’auteur français ne s’était pas si rigoureusement -asservi à la régularité française, ce serait plus curieux encore: mais, -pour bien juger des innovations, il faudrait porter dans les arts une -jeunesse d’âme qui cherchât des plaisirs nouveaux. S’en tenir aux -chefs-d’œuvre anciens est un excellent régime pour le goût, mais non -pour le talent: il faut des impressions inattendues pour l’exciter; les -ouvrages que nous savons par cœur dès l’enfance se changent en -habitudes, et n’ébranlent plus fortement notre imagination. - -_Marie Stuart_ est, ce me semble, de toutes les tragédies allemandes la -plus pathétique et la mieux conçue. Le sort de cette reine, qui commença -sa vie par tant de prospérités, qui perdit son bonheur par tant de -fautes, et que dix-neuf ans de prison conduisirent à l’échafaud, cause -autant de terreur et de pitié qu’Œdipe, Oreste ou Niobé; mais la beauté -même de cette histoire si favorable au génie, écraserait la médiocrité. - -La scène s’ouvre dans le château de Fotheringay, où Marie Stuart est -renfermée. Dix-neuf ans de prison se sont déjà passés, et le tribunal -institué par Élisabeth est au moment de prononcer sur le sort de -l’infortunée reine d’Écosse. La nourrice de Marie se plaint au -commandant de la forteresse des traitements qu’il fait endurer à sa -prisonnière. Le commandant, vivement attaché à la reine Élisabeth, parle -de Marie avec une sévérité cruelle: on voit que c’est un honnête homme, -mais qui juge Marie comme ses ennemis l’ont jugée; il annonce sa mort -prochaine, et cette mort lui paraît juste, parce qu’il croit qu’elle a -conspiré contre Élisabeth. - -J’ai déjà eu l’occasion de parler, à propos de _Walstein_, du grand -avantage des expositions en mouvement. On a essayé les prologues, les -chœurs, les confidents, tous les moyens possibles, pour expliquer sans -ennuyer; et il me semble que le mieux c’est d’entrer d’abord dans -l’action, et de faire connaître le principal personnage par l’effet -qu’il produit sur ceux qui l’environnent. C’est apprendre au spectateur -de quel point de vue il doit regarder ce qui va se passer devant lui; -c’est le lui apprendre sans le lui dire: car un seul mot qui paraît -prononcé pour le public, dans une pièce de théâtre, en détruit -l’illusion. Quand Marie Stuart arrive, on est déjà curieux et ému; on la -connaît, non par un portrait, mais par son influence sur ses amis et sur -ses ennemis. Ce n’est plus un récit qu’on écoute, c’est un événement -dont on est devenu contemporain. - -Le caractère de Marie Stuart est admirablement bien soutenu, et ne cesse -point d’intéresser pendant toute la pièce. Faible, passionnée, -orgueilleuse de sa figure, et repentante de sa vie, on l’aime et on la -blâme. Ses remords et ses fautes font pitié. De toutes parts on aperçoit -l’empire de son admirable beauté, si renommée dans son temps. Un homme -qui veut la sauver ose lui avouer qu’il ne se dévoue pour elle que par -enthousiasme pour ses charmes. Élisabeth en est jalouse; enfin, l’amant -d’Élisabeth, Leicester, est devenu amoureux de Marie, et lui a promis en -secret son appui. L’attrait et l’envie que fait naître la grâce -enchanteresse de l’infortunée rendent sa mort mille fois plus touchante. - -Elle aime Leicester. Cette femme malheureuse éprouve encore le sentiment -qui a déjà plus d’une fois répandu tant d’amertume sur son sort. Sa -beauté, presque surnaturelle, semble la cause et l’excuse de cette -ivresse habituelle du cœur, fatalité de sa vie. - -Le caractère d’Élisabeth excite l’attention d’une manière bien -différente; c’est une peinture toute nouvelle que celle d’une femme -tyran. Les petitesses des femmes en général, leur vanité, leur désir de -plaire, tout ce qui leur vient de l’esclavage, enfin, sert au despotisme -dans Élisabeth; et la dissimulation qui naît de la faiblesse est l’un -des instruments de son pouvoir absolu. Sans doute tous les tyrans sont -dissimulés. Il faut tromper les hommes pour les asservir; on leur doit, -au moins dans ce cas, la politesse du mensonge. Mais ce qui caractérise -Élisabeth, c’est le désir de plaire uni à la volonté la plus despotique, -et tout ce qu’il y a de plus fin dans l’amour-propre d’une femme, -manifesté par les actes les plus violents de l’autorité souveraine. Les -courtisans aussi ont avec une reine un genre de bassesse qui tient de la -galanterie. Ils veulent se persuader qu’ils l’aiment, pour lui obéir -plus noblement, et cacher la crainte servile d’un sujet sous le servage -d’un chevalier. - -Élisabeth était une femme d’un grand génie, l’éclat de son règne en fait -foi: toutefois, dans une tragédie où la mort de Marie est représentée, -on ne peut voir Élisabeth que comme la rivale qui fait assassiner sa -prisonnière; et le crime qu’elle commet est trop atroce pour ne pas -effacer tout le bien qu’on pourrait dire de son génie politique. Ce -serait peut-être une perfection de plus dans Schiller, que d’avoir eu -l’art de rendre Élisabeth moins odieuse, sans diminuer l’intérêt pour -Marie Stuart: car il y a plus de vrai talent dans les contrastes nuancés -que dans les oppositions extrêmes, et la figure principale elle-même -gagne à ce qu’aucun des personnages du tableau dramatique ne lui soit -sacrifié. - -Leicester conjure Élisabeth de voir Marie; il lui propose de s’arrêter, -au milieu d’une chasse, dans le jardin du château de Fotheringay, et de -permettre à Marie de s’y promener. Élisabeth y consent, et le troisième -acte commence par la joie touchante de Marie, en respirant l’air libre -après dix-neuf ans de prison: tous les dangers qu’elle court ont disparu -à ses yeux; en vain sa nourrice cherche à les lui rappeler pour modérer -ses transports, Marie a tout oublié en retrouvant le soleil et la -nature. Elle ressent le bonheur de l’enfance à l’aspect, nouveau pour -elle, des fleurs, des arbres, des oiseaux; et l’ineffable impression de -ces merveilles extérieures, quand on en a été longtemps séparé, se peint -dans l’émotion enivrante de l’infortunée prisonnière. - -Le souvenir de la France vient la charmer. Elle charge les nuages que le -vent du nord semble pousser vers cette heureuse patrie de son choix, -elle les charge de porter à ses amis ses regrets et ses désirs: «Allez, -leur dit-elle, vous, mes seuls messagers, l’air libre vous appartient; -vous n’êtes pas les sujets d’Élisabeth».--Elle aperçoit dans le lointain -un pêcheur qui conduit une frêle barque, et déjà elle se flatte qu’il -pourra la sauver: tout lui semble espérance quand elle a revu le ciel. - -Elle ne sait point encore qu’on l’a laissée sortir afin qu’Élisabeth pût -la rencontrer; elle entend la musique de la chasse, et les plaisirs de -sa jeunesse se retracent à son imagination en l’écoutant. Elle voudrait -monter un cheval fougueux, parcourir, avec la rapidité de l’éclair, les -vallées, et les montagnes; le sentiment du bonheur se réveille en elle, -sans nulle raison, sans nul motif, mais parce qu’il faut que le cœur -respire, et qu’il se ranime quelquefois tout à coup, à l’approche des -plus grands malheurs, comme il y a presque toujours un moment de mieux -avant l’agonie. - -On vient avertir Marie qu’Élisabeth va venir. Elle avait souhaité cette -entrevue; mais quand l’instant approche, tout son être en frémit. -Leicester est avec Élisabeth: ainsi, toutes les passions de Marie sont à -la fois excitées: elle se contient quelque temps; mais l’arrogante -Élisabeth la provoque par ses dédains; et ces deux reines ennemies -finissent par s’abandonner l’une à l’autre à la haine mutuelle qu’elles -ressentent. Élisabeth reproche à Marie ses fautes; Marie lui rappelle -les soupçons de Henri VIII contre sa mère, et ce que l’on a dit de sa -naissance illégitime. Cette scène est singulièrement belle, par cela -même que la fureur fait dépasser aux deux reines les bornes de leur -dignité naturelle. Elles ne sont plus que deux femmes, deux rivales de -figure, bien plus que de puissance; il n’y a plus de souveraine, il n’y -a plus de prisonnière; et bien que l’une puisse envoyer l’autre à -l’échafaud, la plus belle des deux, celle qui se sent la plus faite pour -plaire, jouit encore du plaisir d’humilier la toute puissante Élisabeth -aux yeux de Leicester, aux yeux de l’amant qui leur est si cher à toutes -deux. - -Ce qui ajoute singulièrement aussi à l’effet de cette situation, c’est -la crainte que l’on éprouve pour Marie, à chaque mot de ressentiment qui -lui échappe; et lorsqu’elle s’abandonne à toute sa fureur, ses paroles -injurieuses, dont les suites seront irréparables, font frémir, comme si -l’on était déjà témoin de sa mort. - -Les émissaires du parti catholique veulent assassiner Élisabeth, à son -retour à Londres. Talbot, le plus vertueux des amis de la reine, désarme -l’assassin qui voulait la poignarder, et le peuple demande à grands cris -la mort de Marie. C’est une scène admirable que celle où le chancelier -Burleigh presse Élisabeth de signer la sentence de Marie, tandis que -Talbot, qui vient de sauver la vie de sa souveraine, se jette à ses -pieds pour la conjurer de faire grâce à son ennemie. - -«On vous répète, lui dit-il, que le peuple demande sa mort; on croit -vous plaire par cette feinte violence; on croit vous déterminer à ce que -vous souhaitez; mais prononcez que vous voulez la sauver, et dans -l’instant vous verrez la prétendue nécessité de sa mort s’évanouir: ce -qu’on trouvait juste passera pour injuste, et les mêmes hommes qui -l’accusent prendront hautement sa défense. Vous la craignez vivante: ah! -craignez-la surtout quand elle ne sera plus. C’est alors qu’elle sera -vraiment redoutable; elle renaîtra de son tombeau, comme la déesse de la -discorde, comme l’esprit de la vengeance, pour détourner de vous le cœur -de vos sujets. Ils ne verront plus en elle l’ennemie de leur croyance, -mais la petite-fille de leurs rois. Le peuple appelle avec fureur cette -résolution sanglante; mais il ne la jugera qu’après l’événement. -Traversez alors les rues de Londres, et vous y verrez régner le silence -de la terreur; vous y verrez un autre peuple, une autre Angleterre: ce -ne seront plus ces transports de joie, qui célébraient la sainte équité -dont votre trône était environné; mais la crainte, cette sombre compagne -de la tyrannie, ne vous quittera plus; les rues seront désertes à votre -passage; vous aurez fait ce qu’il y a de plus fort, de plus redoutable. -Quel homme sera sûr de sa propre vie, quand la tête royale de Marie -n’aura point été respectée»! - -La réponse d’Élisabeth à ce discours est d’une adresse bien remarquable; -un homme, dans une pareille situation, aurait certainement employé le -mensonge pour pallier l’injustice; mais Élisabeth fait plus, elle veut -intéresser pour elle-même, en se livrant à la vengeance; elle voudrait -presque obtenir la pitié, en commettant l’action la plus cruelle. Elle a -de la coquetterie sanguinaire, si l’on peut s’exprimer ainsi, et le -caractère de femme se montre à travers celui de tyran. - -«Ah! Talbot, s’écrie Élisabeth, vous m’avez sauvée aujourd’hui, vous -avez détourné de moi le poignard; pourquoi ne le laissiez-vous pas -arriver jusqu’à mon cœur? le combat était fini; et, délivrée de tous mes -doutes, pure de toutes mes fautes, je descendais dans mon paisible -tombeau: croyez-moi, je suis fatiguée du trône et de la vie; si l’une -des deux reines doit tomber pour que l’autre vive (et cela est ainsi, -j’en suis convaincue), pourquoi ne serait-ce pas moi qui résignerais -l’existence? Mon peuple peut choisir, je lui rends son pouvoir; Dieu -m’est témoin que ce n’est pas pour moi, mais pour le bien seul de la -nation que j’ai vécu. Espère-t-on de cette séduisante Stuart, de cette -reine plus jeune, des jours plus heureux? alors je descends du trône, je -retourne dans la solitude de Woodstock, où j’ai passé mon humble -jeunesse, où, loin des vanités de ce monde, je trouvais ma grandeur en -moi-même. Non, je ne suis pas faite pour être souveraine; un maître doit -être dur, et mon cœur est faible. J’ai bien gouverné cette île, tant -qu’il ne s’agissait que de faire des heureux: mais voici la tâche -cruelle imposée par le devoir royal, et je me sens incapable de -l’accomplir». - -A ce mot, Burleigh interrompt Élisabeth, et lui reproche tout ce dont -elle veut être blâmée, sa faiblesse, son indulgence, sa pitié: il semble -courageux, parce qu’il demande à sa souveraine avec force ce qu’elle -désire en secret plus que lui-même. La flatterie brusque réussit en -général mieux que la flatterie obséquieuse, et c’est bien fait aux -courtisans, quand ils le peuvent, de se donner l’air d’être entraînés -dans le moment où ils réfléchissent le plus à ce qu’ils disent. - -Élisabeth signe la sentence, et, seule avec le secrétaire de ses -commandements, la timidité de femme, qui se mêle à la persévérance du -despotisme, lui fait désirer que cet homme subalterne prenne sur lui la -responsabilité de l’action qu’elle a commise: il veut l’ordre positif -d’envoyer cette sentence; elle le refuse, et lui répète qu’il doit faire -son devoir; elle laisse ce malheureux dans une affreuse incertitude, -dont le chancelier Burleigh le tire en lui arrachant le papier -qu’Élisabeth a laissé entre ses mains. - -Leicester est très compromis par les amis de la reine d’Écosse; ils -viennent lui demander de les aider à la sauver. Il découvre qu’il est -accusé auprès d’Élisabeth, et prend tout à coup l’affreux parti -d’abandonner Marie, et de révéler à la reine d’Angleterre, avec -hardiesse et ruse, une partie des secrets qu’il doit à la confiance de -sa malheureuse amie. Malgré tous ces lâches sacrifices, il ne rassure -Élisabeth qu’à demi, et elle exige qu’il conduise lui-même Marie à -l’échafaud, pour prouver qu’il ne l’aime pas. La jalousie de femme se -manifestant par le supplice qu’Élisabeth ordonne comme monarque, doit -inspirer à Leicester une profonde haine pour elle: la reine le fait -trembler, quand par les lois de la nature il devrait être son maître; et -ce contraste singulier produit une situation très originale: mais rien -n’égale le cinquième acte. C’est à Weimar que j’assistai à la -représentation de _Marie Stuart_, et je ne puis penser encore, sans un -profond attendrissement, à l’effet des dernières scènes. - -On voit d’abord paraître les femmes de Marie vêtues de noir, et dans une -morne douleur; sa vieille nourrice, la plus affligée de toutes, porte -ses diamants royaux; elle lui a ordonné de les rassembler, pour qu’elle -pût les distribuer à ses femmes. Le commandant de la prison, suivi de -plusieurs de ses valets, vêtus de noir aussi comme lui, remplissent le -théâtre de deuil. Melvil, autrefois gentilhomme de la cour de Marie, -arrive de Rome en cet instant. Anna, la nourrice de la reine, le reçoit -avec joie; elle lui peint le courage de Marie, qui, tout à coup résignée -à son sort, n’est plus occupée que de son salut, et s’afflige seulement -de ne pas pouvoir obtenir un prêtre de sa religion, pour recevoir de lui -l’absolution de ses fautes et la communion sainte. - -La nourrice raconte comment pendant la nuit la reine et elle avaient -entendu des coups redoublés, et que toutes deux espéraient que c’étaient -leurs amis qui venaient pour les délivrer; mais qu’enfin ils avaient su -que ce bruit était celui que faisaient les ouvriers, en élevant -l’échafaud dans la salle au-dessous d’elles. Melvil demande comment -Marie a supporté cette terrible nouvelle: Anna lui dit que l’épreuve la -plus dure pour elle a été d’apprendre la trahison du comte Leicester, -mais qu’après cette douleur elle a repris le calme et la dignité d’une -reine. - -Les femmes de Marie entrent et sortent, pour exécuter les ordres de leur -maîtresse; l’une d’elles apporte une coupe de vin que Marie a demandé -pour marcher d’un pas plus ferme à l’échafaud. Une autre arrive -chancelante sur la scène, parce qu’à travers la porte de la salle où -l’exécution doit avoir lieu, elle a vu les murs tendus de noir, -l’échafaud, le bloc et la hache. L’effroi toujours croissant du -spectateur est déjà presque à son comble, quand Marie paraît dans toute -la magnificence d’une parure royale, seule vêtue de blanc au milieu de -sa suite en deuil, un crucifix à la main, la couronne sur sa tête, et -déjà rayonnante du pardon céleste que ses malheurs ont obtenu pour elle. - -Marie console ses femmes, dont les sanglots l’émeuvent vivement: -«Pourquoi, leur dit-elle, vous affligez-vous de ce que mon cachot s’est -ouvert? La mort, ce sévère ami, vient à moi, et couvre de ses ailes -noires les fautes de ma vie: le dernier arrêt du sort relève la créature -accablée; je sens de nouveau le diadème sur mon front. Un juste orgueil -est rentré dans mon âme purifiée». - -Marie aperçoit Melvil, et se réjouit de le voir dans ce moment solennel: -elle l’interroge sur ses parents de France, sur ses anciens serviteurs, -et le charge de ses derniers adieux pour tout ce qui lui fut cher. - -«Je bénis, lui dit-elle, le roi très chrétien mon beau-frère, et toute -la royale famille de France; je bénis mon oncle le cardinal, et Henri de -Guise, mon noble cousin; je bénis aussi le saint Père, pour qu’il me -bénisse à son tour, et le roi catholique qui s’est offert généreusement -pour mon sauveur et vengeur. Ils retrouveront tous leur nom dans mon -testament; et de quelque faible valeur que soient les présents de mon -amour, ils voudront bien ne pas les dédaigner». - -Marie se retourne alors vers ses serviteurs, et leur dit: «Je vous ai -recommandés à mon royal frère de France; il aura soin de vous, il vous -donnera une nouvelle patrie. Si ma dernière prière vous est sacrée, ne -restez pas en Angleterre. Que le cœur orgueilleux de l’Anglais ne se -repaisse pas du spectacle de votre malheur; que ceux qui m’ont servie ne -soient pas dans la poussière. Jurez-moi, par l’image du Christ, que dès -que je ne serai plus, vous quitterez pour jamais cette île funeste». - -(Melvil le jure au nom de tous). - -La reine distribue ses diamants à ses femmes, et rien n’est plus -touchant que les détails dans lesquels elle entre sur le caractère de -chacune d’elles, et les conseils qu’elle leur donne pour leur sort -futur. Elle se montre surtout généreuse envers celle dont le mari a été -un traître, en accusant formellement Marie elle-même auprès d’Élisabeth: -elle veut consoler cette femme de ce malheur, et lui prouver qu’elle -n’en conserve aucun ressentiment. - -«Toi, dit-elle à sa nourrice, toi, ma fidèle Anna, l’or et les diamants -ne t’attirent point; mon souvenir est le don le plus précieux que je -puisse te laisser. Prends ce mouchoir que j’ai brodé pour toi dans les -heures de ma tristesse, et que mes larmes ont inondé; tu t’en serviras -pour me bander les yeux, quand il en sera temps; j’attends ce dernier -service de toi. Venez toutes, dit-elle en tendant la main à ses femmes, -venez toutes, et recevez mon dernier adieu: recevez-le, Marguerite, -Alise, Rosamonde; et toi, Gertrude, je sens sur ma main tes lèvres -brûlantes. J’ai été bien haïe, mais aussi bien aimée! Qu’un époux d’une -âme noble rende heureuse ma Gertrude, car un cœur si sensible a besoin -d’amour! Berthe, tu as choisi la meilleure part, tu veux être la chaste -épouse du ciel, hâte-toi d’accomplir ton vœu. Les biens de la terre sont -trompeurs, la destinée de ta reine te l’apprend. C’en est assez, adieu -pour toujours, adieu». - -Marie reste seule avec Melvil, et c’est alors que commence une scène -dont l’effet est bien grand, quoiqu’on puisse la blâmer à plusieurs -égards. La seule douleur qui reste à Marie, après avoir pourvu à tous -les soins terrestres, c’est de ne pouvoir obtenir un prêtre de sa -religion, pour l’assister dans ses derniers moments. Melvil, après avoir -reçu la confidence de ses pieux regrets, lui apprend qu’il a été à Rome, -qu’il y a pris les ordres ecclésiastiques, pour acquérir le droit de -l’absoudre et de la consoler: il découvre sa tête pour lui montrer la -tonsure sacrée, et tire de son sein une hostie que le pape lui-même a -bénie pour elle. - -«Un bonheur céleste, s’écrie la reine, m’est donc encore préparé sur le -seuil même de la mort! Le messager de Dieu descend vers moi, comme un -immortel sur des nuages d’azur: ainsi jadis l’apôtre fut délivré de ses -liens. Et tandis que tous les appuis terrestres m’ont trompée, ni les -verrous, ni les épées n’ont arrêté le secours divin. Vous, jadis mon -serviteur, soyez maintenant le serviteur de Dieu et son saint -interprète; et comme vos genoux se sont courbés devant moi, je me -prosterne maintenant à vos pieds, dans la poussière». - -La belle, la royale Marie se jette aux genoux de Melvil, et son sujet, -revêtu de toute la dignité de l’Église, l’y laisse et l’interroge. - -(Il ne faut pas oublier que Melvil lui-même croyait Marie coupable du -dernier complot qui avait eu lieu contre la vie d’Élisabeth; je dois -dire aussi que la scène suivante est faite seulement pour être lue, et -que, sur la plupart des théâtres de l’Allemagne, on supprime l’acte de -la communion, quand la tragédie de _Marie Stuart_ est représentée). - - MELVIL. - - «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Marie, reine, as-tu - sondé ton cœur, et jures-tu de confesser la vérité devant le Dieu - de vérité? - - MARIE. - - «Mon cœur va s’ouvrir sans mystère devant toi comme devant lui. - - MELVIL. - - «Dis-moi, de quel péché ta conscience t’accuse-t-elle, depuis que - tu as approché pour la dernière fois de la table sainte? - - MARIE. - - «Mon âme a été remplie d’une haine envieuse, et des pensées de - vengeance s’agitaient dans mon sein. Pécheresse, j’implorais le - pardon de Dieu, et je ne pouvais pardonner à mon ennemie. - - MELVIL. - - «Te repens-tu de cette faute, et ta résolution sincère est-elle de - pardonner à tous, avant de quitter ce monde? - - MARIE. - - «Aussi vrai que j’espère la miséricorde de Dieu. - - MELVIL. - - «N’est-il point d’autre tort que tu doives te reprocher? - - MARIE. - - «Ah! ce n’est pas la haine seule qui m’a rendue coupable, j’ai - encore plus offensé le Dieu de bonté par un amour criminel; ce cœur - trop vain s’est laissé séduire par un homme sans foi, qui m’a - trompée et abandonnée. - - MELVIL. - - «Te repens-tu de cette erreur, et ton cœur a-t-il quitté cette - fragile idole pour se tourner vers son Dieu? - - MARIE. - - «Ce fut le plus cruel de mes combats, mais enfin j’ai déchiré ce - dernier lien terrestre. - - MELVIL. - - «De quelle autre faute te sens-tu coupable? - - MARIE. - - «Ah! d’une faute sanglante, depuis longtemps confessée. Mon âme - frémit en approchant du jugement solennel qui m’attend, et les - portes du ciel semblent se couvrir de deuil à mes yeux. J’ai fait - périr le roi mon époux, quand j’ai consenti à donner mon cœur et ma - main au séducteur son meurtrier. Je me suis imposé toutes les - expiations ordonnées par l’Église; mais le ver rongeur du remords - ne me laisse point de repos. - - MELVIL. - - «Ne te reste-t-il rien de plus au fond de l’âme, que tu doives - confesser? - - MARIE. - - «Non, tu sais maintenant tout ce qui pèse sur mon cœur. - - MELVIL. - - «Songe à la présence du scrutateur des pensées, à l’anathème dont - l’Église menace une confession trompeuse: c’est un péché qui donne - la mort éternelle, et que le Saint-Esprit a frappé de sa - malédiction. - - MARIE. - - «Puissé-je obtenir dans mon dernier combat la clémence divine, - aussi vrai qu’en cet instant solennel je ne t’ai rien déguisé! - - MELVIL. - - «Comment! tu caches à ton Dieu le crime pour la punition duquel les - hommes te condamnent: tu ne me parles point de la part que tu as - eue dans la haute trahison des assassins d’Élisabeth; tu subis la - mort terrestre pour cette action; veux-tu donc qu’elle entraîne - aussi la perdition de ton âme? - - MARIE. - - «Je suis près de passer du temps à l’éternité: avant que l’aiguille - de l’heure ait accompli son tour, je me présenterai devant le trône - de mon juge; et, je le répète ici, ma confession est entière. - - MELVIL. - - «Examine-toi bien. Notre cœur est souvent pour nous-mêmes un - confident trompeur: tu as peut-être évité avec adresse le mot qui - te rendait coupable, quoique tu partageasses la volonté du crime; - mais apprends qu’aucun art humain ne peut faire illusion à l’œil de - feu qui regarde dans le fond de l’âme. - - MARIE. - - «J’ai prié tous les princes de se réunir pour m’affranchir de mes - liens, mais jamais je n’ai menacé ni par mes projets, ni par mes - actions, la vie de mon ennemie. - - MELVIL. - - «Quoi! ton secrétaire t’a faussement accusée? - - MARIE. - - «Que Dieu le juge! Ce que je dis est vrai. - - MELVIL. - - «Ainsi donc tu montes sur l’échafaud convaincue de ton innocence? - - MARIE. - - «Dieu m’accorde d’expier par cette mort non méritée le crime dont - ma jeunesse fut coupable! - - MELVIL, _la bénissant_. - - «Que cela soit ainsi, et que ta mort serve à t’absoudre! Tombe sur - l’autel comme une victime résignée. Le sang peut purifier ce que le - sang avait souillé: tu n’es plus coupable maintenant que des fautes - d’une femme, et les faiblesses de l’humanité ne suivent point l’âme - bienheureuse dans le ciel. Je t’annonce donc, en vertu de la - puissance qui m’a été donnée de lier et de délier sur la terre, - l’absolution de tes péchés: _ainsi que tu as cru, qu’il t’arrive_»! - (_Il lui présente l’hostie_). «Prends ce corps, il a été sacrifié - pour toi». (_Il prend la coupe qui est sur la table, il la consacre - avec une prière recueillie, et l’offre à la reine, qui semble - hésiter encore et ne pas oser l’accepter_). «Prends la coupe - remplie de ce sang qui a été répandu pour toi; prends-la, le pape - t’accorde cette grâce au moment de ta mort. C’est le droit suprême - des rois dont tu jouis (_Marie reçoit la coupe_); et comme tu es - maintenant unie mystérieusement avec ton Dieu sur cette terre, - ainsi revêtue d’un éclat angélique, tu le seras dans le séjour de - béatitude, où il n’y aura plus ni faute, ni douleur». (_Il remet la - coupe, entend du bruit au dehors, recouvre sa tête, et va vers la - porte; Marie reste à genoux, plongée dans la méditation_). - - MELVIL. - - «Il vous reste encore une rude épreuve à supporter, Madame: vous - sentez-vous assez de force pour triompher de tous les mouvements - d’amertume et de haine? - - MARIE _se relève_. - - «Je ne crains point de rechute; j’ai sacrifié à Dieu ma haine et - mon amour. - - MELVIL. - - «Préparez-vous donc à recevoir lord Leicester et le chancelier - Burleigh: ils sont là». (_Leicester reste dans l’éloignement, sans - lever les yeux; Burleigh s’avance entre la reine et lui_). - - BURLEIGH. - - «Je viens, lady Stuart, pour recevoir vos derniers ordres. - - MARIE. - - «Je vous en remercie, mylord. - - BURLEIGH. - - «C’est la volonté de la reine, qu’aucune demande équitable ne vous - soit refusée. - - MARIE. - - «Mon testament indique mes derniers souhaits; je l’ai déposé dans - les mains du chevalier Paulet; j’espère qu’il sera fidèlement - exécuté. - - PAULET. - - «Il le sera. - - MARIE. - - «Comme mon corps ne peut pas reposer en terre sainte, je demande - qu’il soit accordé à ce fidèle serviteur de porter mon cœur en - France, auprès des miens. Hélas! il a toujours été là. - - BURLEIGH. - - «Ce sera fait. Ne voulez-vous plus rien? - - MARIE. - - «Portez mon salut de sœur à la reine d’Angleterre; dites-lui que je - lui pardonne ma mort du fond de mon âme. Je me repens d’avoir été - trop vive hier, dans mon entretien avec elle. Que Dieu la conserve - et lui accorde un règne heureux»! (_Dans ce moment le shérif - arrive; Anna et les femmes de Marie entrent avec lui_). «Anna, - calme-toi, le moment est venu, voilà le shérif qui doit me conduire - à la mort. Tout est décidé. Adieu, adieu». (_A Burleigh_). «Je - souhaite que ma fidèle nourrice m’accompagne sur l’échafaud, - milord: accordez-moi ce bienfait. - - BURLEIGH. - - «Je n’ai point de pouvoirs à cet égard. - - MARIE. - - «Quoi! l’on me refuserait cette prière si simple! Qui donc me - rendrait les derniers services? Ce ne peut être la volonté de ma - sœur, qu’on blesse en ma personne le respect dû à une femme. - - BURLEIGH. - - «Aucune femme ne doit monter avec vous sur l’échafaud; ses cris, sa - douleur... - - MARIE. - - «Elle ne fera pas entendre ses plaintes, je suis garant de la force - d’âme de mon Anna. Soyez bon, milord; ne me séparez pas en mourant - de ma fidèle nourrice. Elle m’a reçue dans ses bras sur le seuil de - la vie; que sa douce main me conduise à la mort! - - PAULET. - - «Il faut y consentir. - - BURLEIGH. - - «Soit. - - MARIE. - - «Il ne me reste plus rien à vous demander». (_Elle prend le - crucifix et le baise_). «Mon Rédempteur, mon Sauveur, que tes bras - me reçoivent»! (_Elle se retourne pour partir, et, dans cet - instant, elle rencontre le comte de Leicester; elle tremble, ses - genoux fléchissent; et, près de tomber, le comte de Leicester la - soutient; puis il détourne la tête, et ne peut soutenir sa vue_). - «Vous me tenez parole, comte de Leicester; vous m’aviez promis - votre appui pour sortir de ce cachot, et vous me l’offrez - maintenant». (_Le comte de Leicester semble anéanti; elle continue - avec un accent plein de douceur_). «Oui, Leicester; et ce n’est pas - seulement la liberté que je voulais vous devoir, mais une liberté - qui me devînt plus chère en la tenant de vous. Maintenant que je - suis sur la route de la terre au ciel, et que je vais devenir un - esprit bienheureux, affranchi des affections terrestres, j’ose vous - avouer, sans rougir, la faiblesse dont j’ai triomphé. Adieu, et si - vous le pouvez, vivez heureux. Vous avez voulu plaire à deux - reines, et vous avez trahi le cœur aimant pour obtenir le cœur - orgueilleux. Prosternez-vous aux pieds d’Élisabeth, et puisse votre - récompense ne pas devenir votre punition! Adieu, je n’ai plus de - lien avec la terre». - -Leicester reste seul après le départ de Marie; le sentiment de désespoir -et de honte qui l’accable peut à peine s’exprimer; il entend, il écoute -ce qui se passe dans la salle de l’exécution, et quand elle est -accomplie il tombe sans connaissance. On apprend ensuite qu’il est parti -pour la France, et la douleur qu’Élisabeth éprouve, en perdant celui -qu’elle aime, commence la punition de son crime. - -Je ferai quelques observations sur cette imparfaite analyse d’une pièce, -dans laquelle le charme des vers ajoute beaucoup à tous les autres -genres de mérite. Je ne sais si l’on se permettrait en France de faire -un acte tout entier sur une situation décidée; mais ce repos de la -douleur, qui naît de la privation même de l’espérance, produit les -émotions les plus vraies et les plus profondes. Ce repos solennel permet -au spectateur, comme à la victime, de descendre en lui-même, et d’y -sentir tout ce que révèle le malheur. - -La scène de la confession, et surtout de la communion, serait, avec -raison, tout à fait condamnée; mais ce n’est certes pas comme manquant -d’effet qu’on pourrait la blâmer: le pathétique qui se fonde sur la -religion nationale touche de si près le cœur que rien ne saurait -émouvoir davantage. Le pays le plus catholique, l’Espagne, et son poète -le plus religieux, Caldéron, qui était lui-même entré dans l’état -ecclésiastique, ont admis sur le théâtre les sujets et les cérémonies du -christianisme. - -Il me semble que, sans manquer au respect qu’on doit à la religion -chrétienne, on pourrait se permettre de la faire entrer dans la poésie -et les beaux-arts, dans tout ce qui élève l’âme et embellit la vie. L’en -exclure, c’est imiter ces enfants qui croient ne pouvoir rien faire que -de grave et de triste dans la maison de leur père. Il y a de la religion -dans tout ce qui nous cause une émotion désintéressée; la poésie, -l’amour, la nature et la Divinité se réunissent dans notre cœur, -quelques efforts qu’on fasse pour les séparer; et si l’on interdit au -génie de faire résonner toutes ces cordes à la fois, l’harmonie complète -de l’âme ne se fera jamais sentir. - -Cette reine Marie, que la France a vue si brillante, et l’Angleterre si -malheureuse, a été l’objet de mille poésies diverses, qui célèbrent ses -charmes et son infortune. L’histoire l’a peinte comme assez légère; -Schiller a donné plus de sérieux à son caractère, et le moment dans -lequel il la représente motive bien ce changement. Vingt années de -prison, et même vingt années de vie, de quelque manière qu’elles se -soient passées, sont presque toujours une sévère leçon. - -Les adieux de Marie au comte de Leicester me paraissent l’une des plus -belles situations qui soient au théâtre. Il y a quelque douceur pour -Marie dans cet instant. Elle a pitié de Leicester, tout coupable qu’il -est; elle sent quel souvenir elle lui laisse, et cette vengeance du cœur -est permise. Enfin, au moment de mourir, et de mourir parce qu’il n’a -pas voulu la sauver, elle lui dit encore qu’elle l’aime; et si quelque -chose peut consoler de la séparation terrible à laquelle la mort nous -condamne, c’est la solennité qu’elle donne à nos dernières paroles: -aucun but, aucun espoir ne s’y mêle, et la vérité la plus pure sort de -notre sein avec la vie. - - - - -CHAPITRE XIX - -_Jeanne d’Arc et la Fiancée de Messine._ - - -Schiller, dans une pièce de vers pleine de charme, reproche aux Français -de n’avoir pas montré de reconnaissance pour Jeanne d’Arc. L’une des -plus belles époques de l’histoire, celle où la France et son roi Charles -VII furent délivrés du joug des étrangers, n’a point encore été célébrée -par un écrivain digne d’effacer le souvenir du poème de Voltaire; et -c’est un étranger qui a tâché de rétablir la gloire d’une héroïne -française, d’une héroïne dont le sort malheureux intéresserait pour -elle, quand ses exploits n’exciteraient pas un juste enthousiasme. -Shakespeare devait juger Jeanne d’Arc avec partialité, puisqu’il était -Anglais, et néanmoins il la représente, dans sa pièce historique de -Henri VI, comme une femme inspirée d’abord par le ciel, et corrompue -ensuite par le démon de l’ambition. Ainsi, les Français seuls ont laissé -déshonorer sa mémoire: c’est un grand tort de notre nation que de ne pas -résister à la moquerie, quand elle lui est présentée sous des formes -piquantes. Cependant il y a tant de place dans ce monde, et pour le -sérieux et pour la gaîté, qu’on pourrait se faire une loi de ne pas se -jouer de ce qui est digne de respect, sans se priver, pour cela, de la -liberté de la plaisanterie. - -Le sujet de Jeanne d’Arc étant tout à la fois historique et merveilleux, -Schiller a entremêlé sa pièce de morceaux lyriques, et ce mélange -produit un très bel effet, même à la représentation. Nous n’avons guère -en français que le monologue de _Polyeucte_, ou les chœurs d’_Athalie_ -et d’_Esther_ qui puissent nous en donner l’idée. La poésie dramatique -est inséparable de la situation qu’elle doit peindre; c’est le récit en -action, c’est le débat de l’homme avec le sort. La poésie lyrique -convient presque toujours aux sujets religieux; elle élève l’âme vers le -ciel, elle exprime je ne sais quelle résignation sublime qui nous saisit -souvent au milieu des passions les plus agitées, et nous délivre de nos -inquiétudes personnelles pour nous faire goûter un instant la paix -divine. - -Sans doute, il faut prendre garde que la marche progrèssive de -l’intérêt ne puisse en souffrir; mais le but de l’art dramatique n’est -pas uniquement de nous apprendre si le héros est tué, ou s’il se marie: -le principal objet des événements représentés, c’est de servir à -développer les sentiments et les caractères. Le poète a donc raison de -suspendre quelquefois l’action théâtrale, pour faire entendre la musique -céleste de l’âme. On peut se recueillir dans l’art comme dans la vie, et -planer un moment au-dessus de tout ce qui se passe en nous-mêmes et -autour de nous. - -L’époque historique dans laquelle Jeanne d’Arc a vécu est -particulièrement propre à faire ressortir le caractère français dans -toute sa beauté, lorsqu’une foi inaltérable, un respect sans bornes pour -les femmes, une générosité presque imprudente à la guerre, signalaient -cette nation en Europe. - -Il faut se représenter une jeune fille de seize ans, d’une taille -majestueuse, mais avec des traits encore enfantins, un extérieur -délicat, et n’ayant d’autre force que celle qui lui vient d’en haut: -inspirée par la religion, poète dans ses actions, poète aussi dans ses -paroles, quand l’esprit divin l’anime; montrant dans ses discours tantôt -un génie admirable, tantôt l’ignorance absolue de tout ce que le ciel ne -lui a pas révélé. C’est ainsi que Schiller a conçu le rôle de Jeanne -d’Arc. Il la fait voir d’abord à Vaucouleurs dans l’habitation rustique -de son père, entendant parler des revers de la France, et s’enflammant à -ce récit. Son vieux père blâme sa tristesse, sa rêverie, son -enthousiasme. Il ne pénètre pas le secret de l’extraordinaire, et croit -qu’il y a du mal dans tout ce qu’il n’a pas l’habitude de voir. Un -paysan apporte un casque qu’une Bohémienne lui a remis d’une façon toute -mystérieuse. Jeanne d’Arc s’en saisit, elle le place sur sa tête, et sa -famille elle-même est étonnée de l’expression de ses regards. - -Elle prophétise le triomphe de la France et la défaite de ses ennemis. -Un paysan, esprit fort, lui dit qu’il n’y a plus de miracle dans ce -monde. «Il y en aura encore un, s’écrie-t-elle; une blanche colombe va -paraître; et, avec la hardiesse d’un aigle, elle combattra les vautours -qui déchirent la patrie. Il sera renversé cet orgueilleux duc de -Bourgogne traître à la France; ce Talbot aux cent bras, le fléau du -ciel; ce Salisbury blasphémateur: toutes ces hordes insulaires seront -dispersées comme un troupeau de brebis. Le Seigneur, le Dieu des -combats, sera toujours avec la colombe. Il daignera choisir une créature -tremblante, et triomphera par une faible fille, car il est le -Tout-Puissant». - -Les sœurs de Jeanne d’Arc s’éloignent, et son père lui commande de -s’occuper de ses travaux champêtres, et de rester étrangère à tous ces -grands événements, dont les pauvres bergers ne doivent pas se mêler. Il -sort, Jeanne d’Arc reste seule; et, prête à quitter pour jamais le -séjour de son enfance, un sentiment de regret la saisit. - -«Adieu, dit-elle, vous, contrées qui me fûtes si chères; vous, -montagnes; vous tranquilles et fidèles vallées, adieu! Jeanne d’Arc ne -viendra plus parcourir vos riantes prairies. Vous, fleurs que j’ai -plantées, prospérez loin de moi. Je vous quitte, grotte sombre, -fontaines rafraîchissantes. Écho, toi, la voix pure de la vallée, qui -répondais à mes chants, jamais ces lieux ne me reverront. Vous, l’asile -de toutes mes innocentes joies, je vous laisse pour toujours: que mes -agneaux se dispersent dans les bruyères, un autre troupeau me réclame; -l’esprit saint m’appelle à la sanglante carrière du péril. - -«Ce n’est point un désir vaniteux ni terrestre qui m’attire, c’est la -voix de celui qui s’est montré à Moïse dans le buisson ardent du mont -Horeb, et lui a commandé de résister à Pharaon. C’est lui qui, toujours -favorable aux bergers, appela le jeune David pour combattre le géant. -Il m’a dit aussi:--Pars et rends témoignage à mon nom sur la terre. Tes -membres doivent être renfermés dans le rude airain. Le fer doit couvrir -ton sein délicat. Aucun homme ne doit faire éprouver à ton cœur les -flammes de l’amour. La couronne de l’hyménée n’ornera jamais ta -chevelure. Aucun enfant chéri ne reposera sur ton sein; mais, parmi -toutes les femmes de la terre, tu recevras seule en partage les lauriers -des combats. Quand les plus courageux se lassent, quand l’heure fatale -de la France semble approcher, c’est toi qui porteras mon oriflamme: et -tu abattras les orgueilleux conquérants, comme les épis tombent au jour -de la moisson. Tes exploits changeront la roue de la fortune, tu vas -apporter le salut aux héros de la France, et, dans Reims délivrée, -placer la couronne sur la tête de ton roi. - -«C’est ainsi que le ciel s’est fait entendre à moi. Il m’a envoyé ce -casque comme un signe de sa volonté. La trempe miraculeuse de ce fer me -communique sa force, et l’ardeur des anges guerriers m’enflamme; je vais -me précipiter dans le tourbillon des combats; il m’entraîne avec -l’impétuosité de l’orage. J’entends la voix des héros qui m’appelle; le -cheval belliqueux frappe la terre, et la trompette résonne». - -Cette première scène est un prologue, mais elle est inséparable de la -pièce; il fallait mettre en action l’instant où Jeanne d’Arc prend sa -résolution solennelle: se contenter d’en faire un récit, ce serait ôter -le mouvement et l’impulsion qui transportent le spectateur dans la -disposition qu’exigent les merveilles auxquelles il doit croire. - -La pièce de Jeanne d’Arc marche toujours d’après l’histoire, jusqu’au -couronnement à Reims. Le caractère d’Agnès Sorel est peint avec -élévation et délicatesse; il fait ressortir la pureté de Jeanne d’Arc: -car toutes les qualités de ce monde disparaissent à côté des vertus -vraiment religieuses. Il y a un troisième caractère de femme qu’on -ferait bien de supprimer en entier, c’est celui d’Isabeau de Bavière; il -est grossier, et le contraste est beaucoup trop fort pour produire de -l’effet. Il faut opposer Jeanne d’Arc à Agnès Sorel, l’amour divin à -l’amour terrestre; mais la haine et la perversité, dans une femme, sont -au-dessous de l’art; il se dégrade en les peignant. - -Shakespeare a donné l’idée de la scène dans laquelle Jeanne d’Arc ramène -le duc de Bourgogne à la fidélité qu’il doit à son roi; mais Schiller -l’a exécutée d’une façon admirable. La vierge d’Orléans veut réveiller -dans l’âme du duc cet attachement à la France, qui était si puissant -alors dans tous les généreux habitants de cette belle contrée. - -«Que prétends-tu? lui dit-elle: quel est donc l’ennemi que cherche ton -regard meurtrier? Ce prince que tu veux attaquer est comme toi de la -race royale; tu fus son compagnon d’armes. Son pays est le tien: -moi-même, ne suis-je pas une fille de ta patrie? Nous tous que tu veux -anéantir, ne sommes-nous pas tes amis? Nos bras sont prêts à s’ouvrir -pour te recevoir, nos genoux à se plier humblement devant toi. Notre -épée est sans pointe contre ton cœur; ton aspect nous intimide, et sous -un casque ennemi, nous respectons encore dans tes traits la ressemblance -avec nos rois». - -Le duc de Bourgogne repousse les prières de Jeanne d’Arc, dont il craint -la séduction surnaturelle. - -«Ce n’est point, lui dit-elle, ce n’est point la nécessité qui me courbe -à tes pieds, je n’y viens point comme une suppliante. Regarde autour de -toi. Le camp des Anglais est en cendres, et vos morts couvrent le champ -de bataille; tu entends de toutes parts les trompettes guerrières des -Français: Dieu a décidé, la victoire est à nous. Nous voulons partager -avec notre ami les lauriers que nous avons conquis. Oh! viens avec nous, -noble transfuge; viens, c’est avec nous que tu trouveras la justice et -la victoire: moi, l’envoyée de Dieu, je tends vers toi ma main de sœur. -Je veux, en te sauvant, t’attirer de notre côté. Le ciel est pour la -France. Des anges que tu ne vois pas combattent pour notre roi; ils sont -tous parés de lis. L’étendard de notre noble cause est blanc aussi comme -le lis, et la Vierge pure est son chaste symbole. - - -LE DUC DE BOURGOGNE. - -«Les mots trompeurs du mensonge sont pleins d’artifices; mais le langage -de cette femme est simple comme celui d’un enfant, et si le mauvais -génie l’inspire, il sait lui souffler les paroles de l’innocence: non, -je ne veux plus l’entendre. Aux armes! je me défendrai mieux en la -combattant qu’en l’écoutant. - - -JEANNE. - -«Tu m’accuses de magie! tu crois voir en moi les artifices de l’enfer! -Fonder la paix, réconcilier les haines, est-ce donc là l’œuvre de -l’enfer? La concorde viendrait-elle du séjour des damnés? Qu’y a-t-il -d’innocent, de sacré, d’humainement bon, si ce n’est de se dévouer pour -sa patrie? Depuis quand la nature est-elle si fort en combat avec -elle-même, que le ciel abandonne la bonne cause et que le démon la -défende? Si ce que je te dis est vrai, dans quelle source l’ai-je puisé? -qui fut la compagne de ma vie pastorale? qui donc instruisit la simple -fille d’un berger dans les choses royales? Jamais je ne m’étais -présentée devant les souverains, l’art de la parole m’est étranger; mais -à présent que j’ai besoin de t’émouvoir, une pénétration profonde -m’éclaire; je m’élève aux pensées les plus hautes; la destinée des -empires et des rois apparaît lumineuse à mes regards, et, à peine sortie -de l’enfance, je puis diriger la foudre du ciel contre ton cœur». - -A ces mots le duc de Bourgogne est ému, troublé. Jeanne d’Arc s’en -aperçoit, et s’écrie: «Il a pleuré, il est vaincu; il est à nous». Les -Français inclinent devant lui leurs épées et leurs drapeaux. Charles -VII paraît, et le duc de Bourgogne se précipite à ses pieds. - -Je regrette pour nous que ce ne soit pas un Français qui ait conçu cette -scène; mais que de génie, et surtout que de naturel ne faut-il pas pour -s’identifier ainsi avec tout ce qu’il y a de beau et de vrai dans tous -les pays et dans tous les siècles! - -Talbot, que Schiller représente comme un guerrier athée, intrépide -contre le ciel même, méprisant la mort, bien qu’il la trouve horrible; -Talbot, blessé par Jeanne d’Arc, meurt sur le théâtre en blasphémant. -Peut-être eût-il mieux valu suivre la tradition, qui dit que Jeanne -d’Arc n’avait jamais versé le sang humain, et triomphait sans tuer. Un -critique, d’un goût pur et sévère, a reproché aussi à Schiller d’avoir -montré Jeanne d’Arc sensible à l’amour, au lieu de la faire mourir -martyre, sans qu’aucun sentiment l’eût jamais distraite de sa mission -divine: c’est ainsi qu’il aurait fallu la peindre dans un poème; mais je -ne sais si une âme tout à fait sainte ne produirait pas dans une pièce -de théâtre le même effet que des êtres merveilleux ou allégoriques, dont -on prévoit d’avance toutes les actions, et qui, n’étant point agités par -les passions humaines, ne nous présentent point le combat ni l’intérêt -dramatique. - -Parmi les nobles chevaliers de la cour de France, le preux Dunois -s’empresse le premier à demander à Jeanne d’Arc de l’épouser, et, fidèle -à ses vœux, elle le refuse. Un jeune Montgommery, au milieu d’une -bataille, la supplie de l’épargner, et lui peint la douleur que sa mort -va causer à son père; Jeanne d’Arc rejette sa prière, et montre dans -cette occasion plus d’inflexibilité que son devoir ne l’exige; mais au -moment de frapper un jeune Anglais, Lionel, elle se sent tout à coup -attendrie par sa figure, et l’amour entre dans son cœur. Alors toute sa -puissance est détruite. Un chevalier noir comme le destin lui apparaît -dans le combat, et lui conseille de ne pas aller à Reims. Elle y va -néanmoins; la pompe solennelle du couronnement passe sur le théâtre; -Jeanne d’Arc marche au premier rang, mais ses pas sont chancelants; elle -porte en tremblant l’étendard sacré, et l’on sent que l’esprit divin ne -la protège plus. - -Avant d’entrer dans l’église, elle s’arrête et reste seule sur la scène. -On entend de loin les instruments de fête qui accompagnent la cérémonie -du sacre, et Jeanne d’Arc prononce des plaintes harmonieuses, pendant -que le son des flûtes et des hautbois plane doucement dans les airs. - -«Les armes sont déposées, la tempête de la guerre se tait, les chants et -les danses succèdent aux combats sanguinaires. Des refrains joyeux se -font entendre dans les rues; l’autel et l’église sont parés dans tout -l’éclat d’une fête; des couronnes de fleurs sont suspendues aux -colonnes: cette vaste ville ne contient qu’à peine le nombre des hôtes -étrangers qui se précipitent pour être les témoins de l’allégresse -populaire; un même sentiment remplit tous les cœurs; et ceux que -séparait jadis une haine meurtrière se réunissent maintenant dans la -félicité universelle: celui qui peut se nommer Français en est fier; -l’antique éclat de la couronne est renouvelé, et la France obéit avec -gloire au petit-fils de ses rois. - -«C’est par moi que ce jour magnifique est arrivé, et cependant je ne -partage point le bonheur public. Mon cœur est changé, mon coupable cœur -s’éloigne de cette solennité sainte, et c’est vers le camp des Anglais, -c’est vers nos ennemis que se tournent toutes mes pensées. Je dois me -dérober au cercle joyeux qui m’entoure, pour cacher à tous la faute qui -pèse sur mon cœur. Qui? moi! libératrice de mon pays, animée par le -rayon du ciel, dois-je sentir une flamme terrestre? Moi, guerrière du -Très-Haut, brûler pour l’ennemi de la France! puis-je encore regarder la -chaste lumière du soleil! - -«Hélas! comme cette musique m’enivre! Les sons les plus doux me -rappellent sa voix, et leur enchantement semble m’offrir ses traits. Que -l’orage de la guerre éclate de nouveau; que le bruit des lances -retentisse autour de moi; dans l’ardeur du combat je retrouverai mon -courage; mais ces accords harmonieux s’insinuent dans mon sein, et -changent en mélancolie toutes les puissances de mon cœur. - -«Ah! pourquoi donc ai-je vu ce noble visage? Dès cet instant j’ai été -coupable. Malheureuse! Dieu veut un instrument aveugle; c’est avec des -yeux aveugles que tu devais obéir. Tu l’as regardé, c’en est fait, la -paix de Dieu s’est retirée de toi; et les pièges de l’enfer t’ont -saisie. Ah! simple houlette des bergers, pourquoi vous ai-je échangée -contre une épée? Pourquoi, reine du ciel, m’es-tu jamais apparue? -Pourquoi donc ai-je entendu ta voix dans la forêt des chênes? Reprends -ta couronne, je ne puis la mériter. Oui, je vois le ciel ouvert, je vois -les bienheureux, et mes espérances sont dirigées vers la terre! O Vierge -sainte, tu m’imposas cette vocation cruelle; pouvais-je endurcir ce cœur -que le ciel avait créé pour aimer? Si tu veux manifester ta puissance, -prends pour organes ceux qui, dégagés du péché, habitent dans ta demeure -éternelle; envoie tes esprits immortels et purs, étrangers aux passions -comme aux larmes. Mais ne choisis pas la faible fille, ne choisis point -le cœur sans force d’une bergère. Que me faisaient les destins des -combats et les querelles des rois! Tu as troublé ma vie, tu m’as -entraînée dans les palais des princes, et là j’ai trouvé la séduction et -l’erreur. Ah! ce n’était pas moi qui avais voulu ce sort». - -Ce monologue est un chef-d’œuvre de poésie; un même sentiment ramène -naturellement aux mêmes expressions; et c’est en cela que les vers -s’accordent si bien avec les affections de l’âme: car ils transforment -en une harmonie délicieuse ce qui pourrait paraître monotone dans le -simple langage de la prose. Le trouble de Jeanne d’Arc va toujours -croissant. Les honneurs qu’on lui rend, la reconnaissance qu’on lui -témoigne, rien ne peut la rassurer, quand elle se sent abandonnée par la -main toute-puissante qui l’avait élevée. Enfin, ses funestes -pressentiments s’accomplissent, et de quelle manière! - -Il faut, pour concevoir l’effet terrible de l’accusation de sorcellerie, -se transporter dans les siècles où le soupçon de ce crime mystérieux -planait sur toutes les choses extraordinaires. La croyance au mauvais -principe, telle qu’elle existait alors, supposait la possibilité d’un -culte affreux envers l’enfer; les objets effrayants de la nature en -étaient le symbole, et des signes bizarres le langage. On attribuait à -cette alliance avec le démon toutes les prospérités de la terre dont la -cause n’était pas bien connue. Le mot de magie désignait l’empire du mal -sans bornes, comme la Providence le règne du bonheur infini. Cette -imprécation, _elle est sorcière, il est sorcier_, devenue ridicule de -nos jours, faisait frissonner il y a quelques siècles; tous les liens -les plus sacrés se brisaient quand ces paroles étaient prononcées: nul -courage ne les bravait, et le désordre qu’elles mettaient dans les -esprits était tel, qu’on eût dit que les démons de l’enfer -apparaissaient réellement, quand on croyait les voir apparaître. - -Le malheureux fanatique, père de Jeanne d’Arc, est saisi par la -superstition du temps; et, loin d’être fier de la gloire de sa fille, il -se présente lui-même au milieu des chevaliers et des seigneurs de la -cour, pour accuser Jeanne d’Arc de sorcellerie. A l’instant, tous les -cœurs se glacent d’effroi; les chevaliers, compagnons d’armes de Jeanne -d’Arc, la pressent de se justifier, et elle se tait. Le roi l’interroge, -et elle se tait. L’archevêque la supplie de jurer sur le crucifix -qu’elle est innocente, et elle se tait. Elle ne veut pas se défendre du -crime dont elle est faussement accusée, quand elle se sent coupable d’un -autre crime que son cœur ne peut se pardonner. Le tonnerre se fait -entendre, l’épouvante s’empare du peuple, Jeanne d’Arc est bannie de -l’empire qu’elle vient de sauver. Nul n’ose s’approcher d’elle. La foule -se disperse; l’infortunée sort de la ville; elle erre dans la campagne; -et lorsque, abîmée de fatigue, elle accepte une boisson rafraîchissante, -un enfant qui la reconnaît arrache de ses mains ce faible soulagement. -On dirait que le souffle infernal dont on la croit environnée peut -souiller tout ce qu’elle touche, et précipiter dans l’abîme éternel -quiconque oserait la secourir. Enfin, poursuivie d’asile en asile, la -libératrice de la France tombe au pouvoir de ses ennemis. - -Jusque-là cette _tragédie romantique_, c’est ainsi que Schiller l’a -nommée, est remplie de beautés du premier ordre: on peut bien y trouver -quelques longueurs (jamais les auteurs allemands ne sont exempts de ce -défaut); mais on voit passer devant soi des événements si remarquables, -que l’imagination s’exalte à leur hauteur, et que, ne jugeant plus cette -pièce comme ouvrage de l’art, on considère le merveilleux tableau -qu’elle renferme comme un nouveau reflet de la sainte inspiration de -l’héroïne. Le seul défaut grave qu’on puisse reprocher à ce drame -lyrique, c’est le dénouement: au lieu de prendre celui qui était donné -par l’histoire, Schiller suppose que Jeanne d’Arc, enchaînée par les -Anglais, brise miraculeusement ses fers, va rejoindre le camp des -Français, décide la victoire en leur faveur, et reçoit une blessure -mortelle. Le merveilleux d’invention, à côté du merveilleux transmis par -l’histoire, ôte à ce sujet quelque chose de sa gravité. D’ailleurs, qu’y -avait-il de plus beau que la conduite et les réponses mêmes de Jeanne -d’Arc, lorsqu’elle fut condamnée à Rouen par les grands seigneurs -anglais et les évêques normands? - -L’histoire raconte que cette jeune fille réunit le courage le plus -inébranlable à la douleur la plus touchante; elle pleurait comme une -femme, mais elle se conduisait comme un héros. On l’accusa de s’être -livrée à des pratiques superstitieuses, et elle repoussa cette -inculpation avec les arguments dont une personne éclairée pourrait se -servir de nos jours; mais elle persista toujours à déclarer qu’elle -avait eu des révélations intimes, qui l’avaient décidée dans le choix de -sa carrière. Abattue par l’horreur du supplice qui la menaçait, elle -rendit constamment témoignage devant les Anglais à l’énergie des -Français, aux vertus du roi de France, qui cependant l’avait abandonnée. -Sa mort ne fut ni celle d’un guerrier ni celle d’un martyr; mais, à -travers la douceur et la timidité de son sexe, elle montra dans les -derniers moments une force d’inspiration presque aussi étonnante que -celle dont on l’accusait comme d’une sorcellerie. Quoi qu’il en soit, le -simple récit de sa fin émeut bien plus que le dénouement de Schiller. -Lorsque la poésie veut ajouter à l’éclat d’un personnage historique, il -faut du moins qu’elle lui conserve avec soin la physionomie qui le -caractérise: car la grandeur n’est vraiment frappante que quand on sait -lui donner l’air naturel. Or, dans le sujet de Jeanne d’Arc, c’est le -fait véritable qui non seulement a plus de naturel, mais plus de -grandeur que la fiction. - - * * * * * - -_La Fiancée de Messine_ a été composée d’après un système dramatique -tout à fait différent de celui que Schiller avait suivi jusqu’alors, et -auquel il est heureusement revenu. C’est pour faire admettre les chœurs -sur la scène qu’il a choisi un sujet dans lequel il n’y a de nouveau que -les noms; car c’est, au fond, la même chose que _les Frères ennemis_. -Seulement Schiller a introduit de plus une sœur dont les deux frères -deviennent amoureux, sans savoir qu’elle est leur sœur, et l’un tue -l’autre par jalousie. Cette situation terrible en elle-même est -entremêlée de chœurs qui font partie de la pièce. Ce sont les serviteurs -des deux frères qui interrompent et glacent l’intérêt par leurs -discussions mutuelles. La poésie lyrique qu’ils récitent tous à la fois -est superbe; mais ils n’en sont pas moins, quoi qu’ils disent, des -chœurs de chambellans. Le peuple entier peut seul avoir cette dignité -indépendante, qui lui permet d’être un spectateur impartial. Le chœur -doit représenter la postérité. Si des affections personnelles -l’animaient, il serait nécessairement ridicule; car on ne concevrait pas -comment plusieurs personnes diraient la même chose en même temps, si -leurs voix n’étaient pas censées être l’interprète impossible des -vérités éternelles. - -Schiller, dans la préface qui précède _la Fiancée de Messine_, se plaint -avec raison de ce que nos usages modernes n’ont plus ces formes -populaires qui les rendaient si poétiques chez les anciens. - -«Les palais, dit-il, sont fermés; les tribunaux ne se tiennent plus en -plein air, devant les portes de la ville; les écrits ont pris la place -de la parole vivante; le peuple lui-même, cette masse si forte et si -visible, n’est presque plus qu’une idée abstraite, et les divinités des -mortels n’existent plus que dans leur cœur. Il faut que le poète ouvre -les palais, replace les juges sous la voûte du ciel, relève les statues -des dieux, ranime enfin les images qui partout ont fait place aux -idées». - -Ce désir d’un autre temps, d’un autre pays, est un sentiment poétique. -L’homme religieux a besoin du ciel, et le poète d’une autre terre: mais -on ignore quel culte et quel siècle _la Fiancée de Messine_ nous -représente; elle sort des usages modernes, sans nous placer dans les -temps antiques. Le poète y a mêlé toutes les religions ensemble; et -cette confusion détruit la haute unité de la tragédie, celle de la -destinée qui conduit tout. Les événements sont atroces, et cependant -l’horreur qu’ils inspirent est tranquille. Le dialogue est aussi long, -aussi développé que si l’affaire de tous était de parler en beaux vers; -et qu’on aimât, qu’on fût jaloux, qu’on haït son frère, qu’on le tuât, -sans quitter la sphère des réflexions générales et des sentiments -philosophiques. - -Il y a néanmoins dans _la Fiancée de Messine_ des traces admirables du -beau génie de Schiller. Quand l’un des frères a été tué par son frère -jaloux, on apporte le mort dans le palais de la mère; elle ne sait point -encore qu’elle a perdu son fils, et c’est ainsi que le chœur qui précède -le cercueil le lui annonce: - -«De tout côté le malheur parcourt les villes. Il erre en silence autour -des habitations des hommes: aujourd’hui c’est à celle-ci qu’il frappe, -demain c’est à celle-là; aucune n’est épargnée. Le messager douloureux -et funeste tôt ou tard passera le seuil de la porte où demeure un -vivant. Quand les feuilles tombent dans la saison prescrite, quand les -vieillards affaiblis descendent dans le tombeau, la nature obéit en paix -à ses antiques lois, à son éternel usage, l’homme n’en est point -effrayé; mais sur cette terre, c’est le malheur imprévu qu’il faut -craindre. Le meurtre, d’une main violente, brise les liens les plus -sacrés, et la mort vient enlever dans la barque du Styx le jeune homme -florissant. Quand les nuages amoncelés couvrent le ciel de deuil, quand -le tonnerre retentit dans les abîmes, tous les cœurs sentent la force -redoutable de la destinée; mais la foudre enflammée peut partir des -hauteurs sans nuages, et le malheur s’approche comme un ennemi rusé, au -milieu des jours de fête. - -«N’attache donc point ton cœur à ces biens dont la vie passagère est -ornée. Si tu jouis, apprends à perdre, et si la fortune est avec toi, -songe à la douleur». - -Quand le frère apprend que celle dont il était amoureux, et pour -laquelle il a tué son frère, est sa sœur, son désespoir n’a point de -bornes, et il se résout à mourir. Sa mère veut lui pardonner, sa sœur -lui demande de vivre; mais il se mêle à ses remords un sentiment d’envie -qui le rend encore jaloux de celui qui n’est plus. - -«Ma mère, dit-il, quand le même tombeau renfermera le meurtrier et la -victime, quand une même voûte couvrira nos cendres réunies, ta -malédiction sera désarmée. Tes pleurs couleront également pour tes deux -fils: la mort est un puissant médiateur! elle éteint les flammes de la -colère, elle réconcilie les ennemis, et la pitié se penche comme une -sœur attendrie sur l’urne qu’elle embrasse». - -Sa mère le presse encore de ne pas l’abandonner.--«Non, lui dit-il, je -ne puis vivre avec un cœur brisé. Il faut que je retrouve la joie, et -que je m’unisse avec les esprits libres de l’air. L’envie a empoisonné -ma jeunesse; cependant tu partageais justement ton amour entre nous -deux. Penses-tu que je pusse supporter maintenant l’avantage que tes -regrets donnent à mon frère sur moi? La mort nous sanctifie; dans son -palais indestructible, ce qui était mortel et souillé se change en un -cristal pur et brillant; les erreurs de la misérable humanité -disparaissent. Mon frère serait au-dessus de moi dans ton cœur, comme -les étoiles sont au-dessus de la terre, et l’ancienne rivalité qui nous -a séparés pendant la vie renaîtrait pour me dévorer sans relâche. Il -serait par delà ce monde, il serait dans ton souvenir l’enfant chéri, -l’enfant immortel». - -La jalousie qu’inspire un mort est un sentiment plein de délicatesse et -de vérité. Qui pourrait en effet triompher des regrets? Les vivants -égaleront-ils jamais la beauté de l’image céleste que l’ami qui n’est -plus a laissée dans notre cœur? Ne nous a-t-il pas dit:--Ne m’oubliez -pas.--N’est-il pas là sans défense? Où vit-il sur cette terre, si ce -n’est dans le sanctuaire de notre âme? Et qui, parmi les heureux de ce -monde, s’unirait jamais à nous aussi intimement que son souvenir? - - - - -CHAPITRE XX - -_Guillaume Tell._ - - -Le _Guillaume Tell_ de Schiller est revêtu de ces couleurs vives et -brillantes qui transportent l’imagination dans les contrées pittoresques -où la respectable conjuration du Rütli s’est passée. Dès les premiers -vers, on croit entendre résonner les cors des Alpes. Ces nuages qui -partagent les montagnes, et cachent la terre d’en bas à la terre la plus -voisine du ciel; ces chasseurs de chamois poursuivant leur proie légère -à travers les abîmes; cette vie tout à la fois pastorale et guerrière, -qui combat avec la nature, et reste en paix avec les hommes: tout -inspire un intérêt animé pour la Suisse; et l’unité d’action, dans cette -tragédie, tient à l’art d’avoir fait de la nation même un personnage -dramatique. - -La hardiesse de Tell est brillamment signalée au premier acte de la -pièce. Un malheureux proscrit, que l’un des tyrans subalternes de la -Suisse a dévoué à la mort, veut se sauver de l’autre côté du rivage, où -il peut trouver un asile. L’orage est si violent qu’aucun batelier n’ose -se risquer à traverser le lac pour le conduire. Tell voit sa détresse, -se hasarde avec lui sur les flots, et le fait heureusement aborder à -l’autre rive. Tell est étranger à la conjuration que l’insolence de -Gessler fait naître. Stauffacher, Walther Fürst et Arnold de Melchtal -préparent la révolte. Tell en est le héros, mais non pas l’auteur; il ne -pense point à la politique, il ne songe à la tyrannie que quand elle -trouble sa vie paisible; il la repousse de son bras, quand il éprouve -son atteinte; il la juge, il la condamne à son propre tribunal; mais il -ne conspire pas. - -Arnold de Melchtal, l’un des conjurés, s’est retiré chez Walther; il a -été obligé de quitter son père, pour échapper aux satellites de Gessler; -il s’inquiète de l’avoir laissé seul; il demande avec anxiété de ses -nouvelles, quand tout à coup il apprend que, pour punir le vieillard de -ce que son fils s’est soustrait au décret lancé contre lui, les -barbares, avec un fer brûlant, l’ont privé de la vue. Quel désespoir, -quelle rage peut égaler ce qu’il éprouve! Il faut qu’il se venge. S’il -délivre sa patrie, c’est pour tuer les tyrans qui ont aveuglé son père; -et quand les trois conjurés se lient par le serment solennel de mourir -ou d’affranchir leurs citoyens du joug affreux de Gessler, Arnold -s’écrie: - -«Oh! mon vieux père aveugle, tu ne peux plus voir le jour de la liberté; -mais nos cris de ralliement parviendront jusqu’à toi. Quand des Alpes -aux Alpes des signaux de feu nous appelleront aux armes, tu entendras -tomber les citadelles de la tyrannie. Les Suisses, en se pressant autour -de ta cabane, feront retentir à ton oreille leurs transports de joie, et -les rayons de cette fête pénétreront encore jusque dans la nuit qui -t’environne». - -Le troisième acte est rempli par l’action principale de l’histoire et de -la pièce. Gessler a fait élever un chapeau sur une pique, au milieu de -la place publique, avec ordre que tous les paysans le saluent. Tell -passe devant ce chapeau sans se conformer à la volonté du gouverneur -autrichien; mais, c’est seulement par inadvertance qu’il ne s’y soumet -pas, car il n’était pas dans le caractère de Tell, au moins dans celui -que Schiller lui a donné, de manifester aucune opinion politique: -sauvage et indépendant comme les chevreuils des montagnes, il vivait -libre, mais il ne s’occupait point du droit qu’il avait de l’être. Au -moment où Tell est accusé de n’avoir pas salué le chapeau, Gessler -arrive, portant un faucon sur sa main: déjà cette circonstance fait -tableau et transporte dans le moyen âge. Le pouvoir terrible de Gessler -est singulièrement en contraste avec les mœurs si simples de la Suisse, -et l’on s’étonne de cette tyrannie en plein air, dont les vallées et les -montagnes sont les solitaires témoins. - -On raconte à Gessler la désobéissance de Tell, et Tell s’excuse en -affirmant que ce n’est point avec intention, mais par ignorance, qu’il -n’a point fait le salut commandé. Gessler, toujours irrité, lui dit, -après quelques moments de silence:--Tell, on assure que tu es maître -dans l’art de tirer de l’arbalète, et que jamais ta flèche n’a manqué -d’atteindre au but.--Le fils de Tell, âgé de douze ans, s’écrie, tout -orgueilleux de l’habileté de son père:--Cela est vrai, seigneur; il -perce une pomme sur l’arbre à cent pas.--Est-ce là ton enfant? dit -Gessler:--Oui, seigneur, répond Tell--En as-tu d’autres?--TELL: Deux -garçons, seigneur?--GESSLER: Lequel des deux t’est le plus cher?--TELL: -Tous les deux sont mes enfants.--GESSLER: Hé bien, Tell, puisque tu -perces une pomme sur l’arbre à cent pas, exerce ton talent devant moi; -prends ton arbalète, aussi bien tu l’as déjà dans ta main, et -prépare-toi à tirer une pomme sur la tête de ton fils; mais, je te le -conseille, vise bien; car si tu n’atteins pas ou la pomme ou ton fils, -tu périras.--TELL: Seigneur, quelle action monstrueuse me -commandez-vous! Qui! moi, lancer une flèche contre mon enfant! Non, non, -vous ne le voulez pas, Dieu vous en préserve! ce n’est pas sérieusement, -seigneur, que vous exigez cela d’un père.--GESSLER: Tu tireras la pomme -sur la tête de ton fils; je le demande et je le veux.--TELL: Moi viser -la tête chérie de mon enfant! ah! plutôt mourir.--GESSLER: Tu dois -tirer, ou périr à l’instant même avec ton fils.--TELL: Je serais le -meurtrier de mon fils! Seigneur, vous n’avez pas d’enfants, vous ne -savez point ce qu’il y a dans le cœur d’un père.--GESSLER: Ah Tell! te -voilà tout à coup bien prudent; on m’avait dit que tu étais un rêveur, -que tu aimais l’extraordinaire; hé bien! je t’en donne l’occasion, -essaie ce coup hardi, vraiment digne de toi. - -Tous ceux qui entourent Gessler ont pitié de Tell, et tâchent -d’attendrir le barbare qui le condamne au plus affreux supplice; le -vieillard, grand’père de l’enfant, se jette aux pieds de Gessler; -l’enfant sur la tête duquel la pomme doit être tirée le relève et lui -dit:--Ne vous mettez point à genoux devant cet homme; qu’on me dise -seulement où je dois me placer: je ne crains rien pour moi; mon père -atteint l’oiseau dans son vol, il ne manquera pas son coup quand il -s’agit du cœur de son enfant.--Stauffacher s’avance et dit:--Seigneur, -l’innocence de cet enfant ne vous touche-t-elle pas?--GESSLER: Qu’on -l’attache à ce tilleul.--L’ENFANT: Pourquoi me lier? laissez-moi libre, -je me tiendrai tranquille comme un agneau; mais si l’on veut -m’enchaîner, je me débattrai avec violence.--Rodolphe, l’écuyer de -Gessler, dit à l’enfant:--Consens au moins à ce qu’on te bande les -yeux.--Non, répond l’enfant, non; crois-tu que je redoute le trait qui -va partir de la main de mon père? Je ne sourcillerai pas en l’attendant. -Allons, mon père, montre comme tu sais tirer de l’arc; ils ne le croient -pas, ils se flattent de nous perdre; hé bien, trompe leur méchant -espoir; que la flèche soit lancée, et qu’elle atteigne au but.--Allons. - -L’Enfant se place sous le tilleul, et l’on pose la pomme sur sa tête; -alors les Suisses se pressent de nouveau autour de Gessler pour en -obtenir la grâce de Tell.--Pensais-tu, dit Gessler en s’adressant à -Tell, pensais-tu que tu pourrais te servir impunément des armes -meurtrières? Elles sont dangereuses aussi pour celui qui les porte; ce -droit insolent d’être armé, que les paysans s’arrogent, offense le -maître de ses contrées; celui qui commande doit seul être armé. Vous -vous réjouissez tant de votre arc et de vos flèches, c’est à moi de -vous donner un but pour les exercer.--Faites place, s’écrie Tell, faites -place.--Tous les spectateurs frémissent. Il veut tendre son arc, la -force lui manque; un vertige l’empêche de voir; il conjure Gessler de -lui accorder la mort. Gessler est inflexible. Tell hésite encore -longtemps, dans, une affreuse anxiété: tantôt il regarde Gessler, tantôt -le ciel, puis tout à coup il tire de son carquois une seconde flèche et -la met dans sa ceinture. Il se penche en avant, comme s’il voulait -suivre le trait qu’il lance; la flèche part, le peuple s’écrie:--Vive -l’enfant!--Le fils s’élance dans les bras de son père, et lui dit:--Mon -père, voici la pomme que ta flèche a percée; je savais bien que tu ne me -blesserais pas.--Le père anéanti tombe à terre, tenant son enfant dans -ses bras. Les compagnons de Tell le relèvent, et le félicitent. Gessler -s’approche, et lui demande dans quel dessein il avait préparé une -seconde flèche. Tell refuse de le dire. Gessler insiste. Tell demande -une sauvegarde pour sa vie, s’il répond avec vérité; Gessler l’accorde. -Tell alors, le regardant avec des yeux vengeurs, lui dit:--Je voulais -lancer contre vous cette flèche, si la première avait frappé mon fils; -et, croyez-moi, celle-là ne vous aurait pas manqué.--Gessler, furieux à -ces mots, ordonne que Tell soit conduit en prison. - -Cette scène a, comme on peut le voir, toute la simplicité d’une histoire -racontée dans une ancienne chronique. Tell n’est point représenté comme -un héros de tragédie, il n’avait point voulu braver Gessler: il -ressemble en tout à ce que sont d’ordinaire les paysans de l’Helvétie, -calmes dans leurs habitudes, amis du repos, mais terribles quand on -agite dans leur âme les sentiments que la vie champêtre y tient -assoupis. On voit encore près d’Altorf, dans le canton d’Uri, une statue -de pierre grossièrement travaillée, qui représente Tell et son fils, -après que la pomme a été tirée. Le père tient d’une main son fils, et de -l’autre il presse son arc sur son cœur, pour le remercier de l’avoir si -bien servi. - -Tell est conduit enchaîné sur la même barque dans laquelle Gessler -traverse le lac de Lucerne; l’orage éclate pendant le passage; l’homme -barbare a peur et demande du secours à sa victime: on détache les liens -de Tell, il conduit lui-même la barque au milieu de la tempête, et -s’approchant des rochers il s’élance sur le rivage escarpé. Le récit de -cet événement commence le quatrième acte. A peine arrivé dans sa -demeure, Tell est averti qu’il ne peut espérer d’y vivre en paix avec sa -femme et ses enfants, et c’est alors qu’il prend la résolution de tuer -Gessler. Il n’a point pour but d’affranchir son pays du joug étranger, -il ne sait pas si l’Autriche doit ou non gouverner la Suisse; il sait -qu’un homme a été injuste envers un homme; il sait qu’un père a été -forcé de lancer une flèche près du cœur de son enfant, et il pense que -l’auteur d’un tel forfait doit périr. - -Son monologue est superbe: il frémit du meurtre, et cependant il n’a pas -le moindre doute sur la légitimité de sa résolution. Il compare -l’innocent usage qu’il a fait jusqu’à ce jour de sa flèche, à la chasse -et dans les jeux, avec la sévère action qu’il va commettre: il s’assied -sur un banc de pierre, pour attendre au détour d’un chemin Gessler qui -doit passer.--«Ici, dit-il, s’arrête le pèlerin, qui continue son voyage -après un court repos; le moine pieux qui va pour accomplir sa mission -sainte, le marchand qui vient des pays lointains, et traverse cette -route pour aller à l’autre extrémité du monde: tous poursuivent leur -chemin pour achever leurs affaires, et mon affaire à moi, c’est le -meurtre! Jadis le père ne rentrait jamais dans sa maison sans réjouir -ses enfants, en leur rapportant quelques fleurs des Alpes, un oiseau -rare, un coquillage précieux, tel qu’on en trouve sur les montagnes; et -maintenant ce père est assis sur le rocher, et des pensées de mort -l’occupent; il veut la vie de son ennemi; mais il la veut pour vous, mes -enfants, pour vous protéger, pour vous défendre; c’est pour sauver vos -jours et votre douce innocence qu’il tend son arc vengeur». - -Peu de temps après on aperçoit de loin Gessler descendre de la montagne. -Une malheureuse femme dont il fait languir le mari dans les prisons, se -jette à ses pieds et le conjure de lui accorder sa délivrance; il la -méprise et la repousse: elle insiste encore; elle saisit la bride de son -cheval, et lui demande de l’écraser sous ses pas, ou de lui rendre celui -qu’elle aime. Gessler indigné contre ses plaintes, se reproche de -laisser encore trop de liberté au peuple suisse.--Je veux, dit-il, -briser leur résistance opiniâtre; je veux courber leur audacieux esprit -d’indépendance; je veux publier une loi nouvelle dans ce pays; je -veux...--Comme il prononce ce mot, la flèche mortelle l’atteint; il -tombe en s’écriant:--C’est le trait de Tell.--Tu dois le reconnaître, -s’écrie Tell du haut du rocher.--Les acclamations du peuple se font -bientôt entendre, et les libérateurs de la Suisse remplissent le serment -qu’ils avaient fait de s’affranchir du joug de l’Autriche. - -Il semble que la pièce devrait finir naturellement là, comme celle de -Marie Stuart à sa mort; mais dans l’une et l’autre Schiller a ajouté une -espèce d’appendice ou d’explication, qu’on ne peut plus écouter quand la -catastrophe principale est terminée. Élisabeth reparaît après -l’exécution de Marie; on est témoin de son trouble et de sa douleur en -apprenant le départ de Leicester pour la France. Cette justice poétique -doit se supposer, et non se représenter; le spectateur ne soutient pas -la vue d’Élisabeth, après avoir été témoin des derniers moments de -Marie. Dans _Guillaume Tell_, au cinquième acte, Jean le Parricide, qui -assassina son oncle l’empereur Albert, parce qu’il lui refusait son -héritage, vient, déguisé en moine, demander un asile à Tell; il se -persuade que leurs actions sont pareilles, et Tell le repousse avec -horreur, en lui montrant combien leurs motifs sont différents. C’est -une idée juste et ingénieuse, que de mettre en opposition ces deux -hommes; toutefois ce contraste qui plaît à la lecture, ne réussit point -au théâtre. L’esprit est de très peu de chose dans les effets -dramatiques; il en faut pour les préparer, mais s’il en fallait pour les -sentir, le public même le plus spirituel s’y refuserait. - -On supprime au théâtre l’acte accessoire de Jean le Parricide, et la -toile tombe au moment où la flèche perce le cœur de Gessler. Peu de -temps après la première représentation de Guillaume Tell, le trait -mortel atteignit aussi le digne auteur de ce bel ouvrage. Gessler périt -au moment où les desseins les plus cruels l’occupaient; Schiller n’avait -dans son âme que de généreuses pensées. Ces deux volontés si contraires, -la mort, ennemie de tous les projets de l’homme, les a de même brisées. - - - - -CHAPITRE XXI - -_Gœtz de Berlichingen et le comte d’Egmont._ - - -La carrière dramatique de Gœthe peut être considérée sous deux rapports -différents. Dans les pièces qu’il a faites pour être représentées, il y -a beaucoup de grâce et d’esprit, mais rien de plus. Dans ceux de ses -ouvrages dramatiques, au contraire, qu’il est très difficile de jouer, -on trouve un talent extraordinaire. Il paraît que le génie de Gœthe ne -peut se renfermer dans les limites du théâtre; quand il veut s’y -soumettre, il perd une portion de son originalité, et ne la retrouve -tout entière que quand il peut mêler à son gré tous les genres. Un art, -quel qu’il soit, ne saurait être sans bornes; la peinture, la -sculpture, l’architecture, sont soumises à des lois qui leur sont -particulières, et de même l’art dramatique ne produit de l’effet qu’à de -certaines conditions: ces conditions restreignent quelquefois le -sentiment et la pensée; mais l’ascendant du spectacle est tel sur les -hommes rassemblés, qu’on a tort de ne pas se servir de cette puissance, -sous prétexte qu’elle exige des sacrifices que ne ferait pas -l’imagination livrée à elle-même. Comme il n’y a pas en Allemagne une -capitale où l’on trouve réuni tout ce qu’il faut pour avoir un bon -théâtre, les ouvrages dramatiques sont beaucoup plus souvent lus que -joués: et de là vient que les auteurs composent leurs ouvrages d’après -le point de vue de la lecture, et non pas d’après celui de la scène. - -Gœthe fait presque toujours de nouveaux essais en littérature. Quand le -goût allemand lui paraît pencher vers un excès quelconque, il tente -aussitôt de lui donner une direction opposée. On dirait qu’il administre -l’esprit de ses contemporains comme son empire, et que ses ouvrages sont -des décrets, qui tour à tour autorisent ou bannissent les abus qui -s’introduisent dans l’art. - -Gœthe était fatigué de l’imitation des pièces françaises en Allemagne, -et il avait raison; car un Français même le serait aussi. En conséquence -il composa un drame historique à la manière de Shakespeare, _Gœtz de -Berlichingen_. Cette pièce n’était pas destinée au théâtre; mais on -pouvait cependant la représenter, comme toutes celles de Shakespeare du -même genre. Gœthe a choisi la même époque de l’histoire que Schiller -dans ses _Brigands_; mais, au lieu de montrer un homme qui s’affranchit -de tous les liens de la morale et de la société, il a peint un vieux -chevalier, sous le règne de Maximilien, défendant encore la vie -chevaleresque, et l’existence féodale des seigneurs, qui donnaient tant -d’ascendant à leur valeur personnelle. - -Gœtz de Berlichingen fut surnommé _la Main-de-Fer_, parce que, ayant -perdu sa main droite à la guerre, il s’en fit faire une à ressort, avec -laquelle il saisissait très bien la lance; c’était un chevalier célèbre -dans son temps par son courage et sa loyauté. Ce modèle est heureusement -choisi pour représenter quelle était l’indépendance des nobles, avant -que l’autorité du gouvernement pesât sur tous. Dans le moyen âge, chaque -château était une forteresse, chaque seigneur un souverain. -L’établissement des troupes de ligne et l’invention de l’artillerie -changèrent tout à fait l’ordre social; il s’introduisit une espèce de -force abstraite qu’on nomme État ou Nation; mais les individus perdirent -graduellement toute leur importance. Un caractère tel que celui de Gœtz -dut souffrir de ce changement lorsqu’il s’opéra. - -L’esprit militaire a toujours été plus rude en Allemagne que partout -ailleurs, et c’est là qu’on peut se figurer véritablement ces hommes de -fer dont on voit encore les images dans les arsenaux de l’Empire. -Néanmoins la simplicité des mœurs chevaleresques est peinte dans la -pièce de Gœthe avec beaucoup de charmes. Ce vieux Gœtz, vivant dans les -combats, dormant avec son armure, sans cesse à cheval, ne se reposant -que quand il est assiégé, employant tout pour la guerre, ne voyant -qu’elle; ce vieux Gœtz, dis-je, donne la plus haute idée de l’intérêt et -de l’activité que la vie avait alors. Ses qualités comme ses défauts -sont fortement prononcés; rien n’est plus généreux que son attachement -pour Weislingen, autrefois son ami, depuis son adversaire, et souvent -même traître envers lui. La sensibilité que montre un intrépide -guerrier, remue l’âme d’une façon toute nouvelle; nous avons du temps -pour aimer, dans notre vie oisive; mais ces éclairs d’émotion qui font -lire au fond du cœur, à travers une existence orageuse, causent un -attendrissement profond. On a si peur de rencontrer l’affectation dans -le plus beau don du ciel, dans la sensibilité, que l’on préfère -quelquefois la rudesse elle-même comme garant de la franchise. - -La femme de Gœtz s’offre à l’imagination telle qu’un ancien portrait de -l’école flamande, où le vêtement, le regard, la tranquillité même de -l’attitude, annoncent une femme soumise à son époux, ne connaissant que -lui, n’admirant que lui, et se croyant destinée à le servir, comme il -l’est à la défendre. On voit en contraste avec cette femme par -excellence, une créature tout à fait perverse, Adélaïde, qui séduit -Weislingen, et le fait manquer à ce qu’il avait promis à son ami; elle -l’épouse, et bientôt lui devient infidèle. Elle se fait aimer avec -passion de son page, et trouble ce malheureux jeune homme au point de -l’entraîner à donner à son maître une coupe empoisonnée. Ces traits sont -forts, mais peut-être est-il vrai que, quand les mœurs sont très pures -en général, celle qui s’en écarte est bientôt entièrement corrompue; le -désir de plaire n’est de nos jours qu’un lien d’affection et de -bienveillance; mais dans la vie sévère et domestique d’autrefois, -c’était un égarement qui pouvait entraîner à tous les autres. Cette -criminelle Adélaïde donne lieu à l’une des plus belles scènes de la -pièce, la séance du tribunal secret. - -Des juges mystérieux, inconnus l’un à l’autre, toujours masqués, et se -rassemblant pendant la nuit, punissaient dans le silence, et gravaient -seulement sur le poignard qu’ils enfonçaient dans le sein du coupable ce -mot terrible: TRIBUNAL SECRET. Ils prévenaient le condamné, en faisant -crier trois fois sous les fenêtres de sa maison: _Malheur, malheur, -malheur!_ Alors l’infortuné savait que partout, dans l’étranger, dans -son concitoyen, dans son parent même, il pouvait trouver son meurtrier. -La solitude, la foule, les villes, les campagnes, tout était rempli par -la présence invisible de cette conscience armée qui poursuivait les -criminels. On conçoit comment cette terrible institution pouvait être -nécessaire, dans un temps où chaque homme était fort contre tous, au -lieu que tous doivent être forts contre chacun. Il fallait que la -justice surprît le criminel avant qu’il pût s’en défendre: mais cette -punition, qui planait dans les airs comme une ombre vengeresse, cette -sentence mortelle, que pouvait receler le sein même d’un ami, frappait -d’une invincible terreur. - -C’est encore un beau moment que celui où Gœtz, voulant se défendre dans -son château, ordonne qu’on arrache le plomb de ses fenêtres pour en -faire des balles. Il y a dans cet homme un mépris de l’avenir, et une -intensité de force dans le présent, tout à fait admirables. Enfin Gœtz -voit périr tous ses compagnons d’armes; il reste blessé, captif, et -n’ayant auprès de lui que son épouse et sa sœur. Il n’est plus entouré -que de femmes, lui qui voulait vivre au milieu d’hommes, et d’hommes -indomptables, pour exercer avec eux la puissance de son caractère et de -son bras. Il songe au nom qu’il doit laisser après lui; il réfléchit, -puisqu’il va mourir. Il demande à voir encore une fois le soleil, pense -à Dieu dont il ne s’est point occupé, mais dont il n’a jamais douté, et -meurt courageux et sombre, regrettant la guerre plus que la vie. - -On aime beaucoup cette pièce en Allemagne; les mœurs et les costumes -nationaux de l’ancien temps y sont fidèlement représentés, et tout ce -qui tient à la chevalerie ancienne remue le cœur des Allemands. Gœthe, -le plus insouciant de tous les hommes, parce qu’il est sûr de gouverner -son public, ne s’est pas donné la peine de mettre sa pièce en vers; -c’est le dessin d’un grand tableau, mais un dessin à peine achevé. On -sent dans l’écrivain une telle impatience de tout ce qui pourrait -ressembler à l’affectation, qu’il dédaigne même l’art nécessaire pour -donner une forme durable à ce qu’il compose. Il y a des traits de génie -çà et là dans son drame, comme des coups de pinceau de Michel-Ange; -mais c’est un ouvrage qui laisse ou plutôt qui fait désirer beaucoup de -choses. Le règne de Maximilien, pendant lequel l’événement principal se -passe, n’y est pas assez caractérisé. Enfin, on oserait reprocher à -Gœthe de n’avoir pas mis assez d’imagination dans la forme et dans le -langage de cette pièce. C’est volontairement et par système qu’il s’y -est refusé; il a voulu que ce drame fût la chose même, et il faut que le -charme de l’idéal préside à tout dans les ouvrages dramatiques. Les -personnages des tragédies sont toujours en danger d’être vulgaires ou -factices, et le génie doit les préserver également de l’un et de l’autre -inconvénient. Shakespeare ne cesse pas d’être poète dans ses pièces -historiques, ni Racine d’observer exactement les mœurs des Hébreux, dans -sa tragédie lyrique d’_Athalie_. Le talent dramatique ne saurait se -passer ni de la nature, ni de l’art; l’art ne tient en rien à -l’artifice, c’est une inspiration parfaitement vraie et spontanée, qui -répand sur les circonstances particulières l’harmonie universelle, et -sur les moments passagers la dignité des souvenirs durables. - - * * * * * - -_Le Comte d’Egmont_ me paraît la plus belle des tragédies de Gœthe: il -l’a écrite, sans doute, lorsqu’il composait _Werther_: la même chaleur -d’âme se retrouve dans ces deux ouvrages. La pièce commence au moment où -Philippe II, fatigué de la douceur du gouvernement de Marguerite de -Parme, dans les Pays-Bas, envoie le duc d’Albe pour la remplacer. Le roi -est inquiet de la popularité qu’ont acquise le prince d’Orange et le -comte d’Egmont; il les soupçonne de favoriser en secret les partisans de -la réformation. Tout est réuni pour donner l’idée la plus séduisante du -comte d’Egmont; on le voit adoré de ses soldats, à la tête desquels il a -remporté tant de victoires. La princesse espagnole se fie à sa fidélité, -bien qu’elle sache par lui-même combien il blâme la sévérité dont on use -envers les protestants; les citoyens de la ville de Bruxelles le -considèrent comme le défenseur de leurs libertés auprès du trône; enfin -le prince d’Orange, dont la politique profonde et la prudence -silencieuse sont si connues dans l’histoire, relève encore la généreuse -imprudence du comte d’Egmont, en le suppliant vainement de partir avec -lui avant l’arrivée du duc d’Albe. Le prince d’Orange est un caractère -noble et sage; un dévouement héroïque, mais inconsidéré, peut seul -résister à ses conseils. Le comte d’Egmont ne veut pas abandonner les -habitants de Bruxelles; il se confie à son sort, parce que ses victoires -lui ont appris à compter sur les faveurs de la fortune, et que toujours -il conserve dans les affaires publiques les qualités qui ont rendu sa -vie militaire si brillante. Ces belles et dangereuses qualités -intéressent à sa destinée; on ressent pour lui des craintes que son âme -intrépide ne saurait jamais éprouver; tout l’ensemble de son caractère -est peint avec beaucoup d’art, par l’impression même qu’il produit sur -les diverses personnes dont il est entouré. Il est aisé de tracer un -portrait spirituel du héros d’une pièce; il faut plus de talent pour le -faire agir et parler conformément à ce portrait; il en faut plus encore -pour le faire connaître par l’admiration qu’il inspire aux soldats, au -peuple, aux grands seigneurs, à tous ceux enfin qui se trouvent en -relation avec lui. - -Le comte d’Egmont aime une jeune fille, Clara, née dans la classe des -bourgeois de Bruxelles; il va la voir dans son obscure retraite. Cet -amour tient plus de place dans le cœur de la jeune fille que dans le -sien; l’imagination de Clara est tout entière subjuguée par l’éclat du -comte d’Egmont, par le prestige éblouissant de son héroïque valeur et de -sa brillante renommée. Egmont a dans son amour de la bonté et de la -douceur; il se repose auprès de cette jeune personne des inquiétudes et -des affaires.--«On te parle, lui dit-il, de cet Egmont, silencieux, -sévère, imposant; c’est lui qui doit lutter avec les événements et les -hommes; mais celui qui est simple, aimant, confiant, heureux; cet Egmont -là, Clara, c’est le tien». L’amour d’Egmont pour Clara ne suffirait pas -à l’intérêt de la pièce; mais quand le malheur vient s’y mêler, ce -sentiment, qui ne paraissait que dans le lointain, acquiert une -admirable force. - -On apprend l’arrivée des Espagnols, ayant le duc d’Albe à leur tête; la -terreur que répand ce peuple sévère, au milieu de la nation joyeuse de -Bruxelles, est supérieurement décrite. A l’approche d’un grand orage, -les hommes rentrent dans leurs maisons, les animaux tremblent, les -oiseaux volent près de la terre, et semblent y chercher un asile; la -nature entière se prépare au fléau qui la menace: ainsi l’effroi -s’empare des malheureux habitants de la Flandre. Le duc d’Albe ne veut -point faire arrêter le comte d’Egmont au milieu de Bruxelles; il craint -le soulèvement du peuple, et voudrait attirer sa victime dans son propre -palais, qui domine la ville et touche à la citadelle. Il se sert de son -jeune fils, Ferdinand, pour décider celui qu’il veut perdre à venir chez -lui. Ferdinand est plein d’admiration pour le héros de la Flandre; il ne -soupçonne point les terribles desseins de son père, et montre au comte -d’Egmont un enthousiasme qui persuade à ce franc chevalier que le père -d’un tel fils n’est pas son ennemi. Egmont consent à se rendre chez le -duc d’Albe; le perfide et fidèle représentant de Philippe II l’attend -avec une impatience qui fait frémir; il se met à la fenêtre, et -l’aperçoit de loin, monté sur un superbe cheval qu’il a conquis dans -l’une des batailles dont il est sorti vainqueur. Le duc d’Albe est -rempli d’une cruelle joie, à chaque pas que fait Egmont vers son palais; -il se trouble quand le cheval s’arrête; son misérable cœur bat pour le -crime; et quand Egmont entre dans la cour, il s’écrie:--Un pied dans la -tombe, deux; la grille se referme, il est à moi. - -Le comte d’Egmont paraît; le duc d’Albe s’entretient assez longtemps -avec lui sur le gouvernement des Pays-Bas, et la nécessité d’employer la -rigueur pour contenir les opinions nouvelles. Il n’a plus d’intérêt à -tromper Egmont, et cependant il se plaît dans sa ruse, et veut la -savourer encore quelques instants; à la fin il révolte l’âme généreuse -du comte d’Egmont, et l’irrite par la dispute, pour arracher de lui -quelques paroles violentes. Il veut se donner l’air d’être provoqué, et -de faire par un premier mouvement, ce qu’il a combiné d’avance. D’où -viennent tant de précautions envers l’homme qui est en sa puissance, et -qu’il fera périr dans quelques heures? C’est qu’il y a toujours dans -l’assassin politique un désir confus de se justifier, même auprès de sa -victime; il veut dire quelque chose pour son excuse, alors même que ce -qu’il dit ne peut persuader ni lui-même ni personne. Peut-être aucun -homme n’est-il capable d’aborder le crime sans subterfuge; aussi la -véritable moralité des ouvrages dramatiques ne consiste-t-elle pas dans -la justice poétique dont l’auteur dispose à son gré, et que l’histoire a -si souvent démentie, mais dans l’art de peindre le vice et la vertu de -manière à inspirer la haine pour l’un et l’amour pour l’autre. - -A peine le bruit de l’arrestation du comte d’Egmont est-il répandu dans -Bruxelles, qu’on sait qu’il va périr. Personne ne s’attend plus à la -justice, ses partisans épouvantés n’osent plus dire un mot pour sa -défense; bientôt le soupçon sépare ceux qu’un même intérêt réunit. Une -apparente soumission naît de l’effroi que chacun inspire, en le -ressentant à son tour, et la terreur que tous font éprouver à tous, -cette lâcheté populaire qui succède si vive à l’exaltation, est -admirablement peinte en cette circonstance. - -La seule Clara, cette jeune fille timide, qui ne sortait jamais de sa -maison, vient sur la place publique de Bruxelles, rassemble par ses cris -les citoyens dispersés, et leur rappelle leur enthousiasme pour Egmont, -leur serment de mourir pour lui; tous ceux qui l’entendent frémissent. -«Jeune fille, lui dit un citoyen de Bruxelles, ne parle pas d’Egmont; -son nom donne la mort».--«Moi, s’écrie Clara, je ne prononcerais pas son -nom! ne l’avez-vous pas tous invoqué mille fois? n’est-il pas écrit en -tout lieu? n’ai-je pas vu les étoiles du ciel même en former les lettres -brillantes? Moi, ne pas le nommer! Que faites-vous, hommes honnêtes? -votre esprit est-il troublé, votre raison perdue? Ne me regardez donc -pas avec cet air inquiet et craintif, ne baissez donc pas les yeux avec -effroi: ce que je demande, c’est ce que vous désirez; ma voix n’est-elle -pas la voix de votre cœur? qui de vous, cette nuit même, ne se -prosternera pas devant Dieu pour lui demander la vie d’Egmont? -Interrogez-vous l’un et l’autre; qui de vous, dans sa maison, ne dira -pas: _la liberté d’Egmont ou la mort?_ - - -UN CITOYEN DE BRUXELLES. - -«Dieu nous préserve de vous écouter plus longtemps! il en résulterait -quelque malheur. - -CLARA. - -«Restez, restez! ne vous éloignez point, parce que je parle de celui -au-devant duquel vous vous pressiez avec tant d’ardeur, quand la rumeur -publique annonçait son arrivée, quand chacun s’écriait: _Egmont vient, -il vient_. Alors les habitants des rues par lesquelles il devait passer -s’estimaient heureux: dès qu’on entendait les pas de son cheval, chacun -abandonnait son travail pour courir à sa rencontre, et le rayon qui -partait de son regard colorait d’espérance et de joie vos visages -abattus. Quelques-uns d’entre vous portaient leurs enfants sur le seuil -de la porte, et les élevant dans leurs bras s’écriaient:--Voyez, c’est -le grand Egmont, c’est lui, lui qui vous vaudra des temps plus heureux -que ceux qu’ont supportés vos pauvres pères.--Vos enfants vous -demanderont ce que sont devenus ces temps que vous leur avez promis? Eh -quoi! nous perdons nos moments en paroles, vous êtes oisifs, vous le -trahissez»!--Brackenbourg, l’ami de Clara, la conjure de s’en -aller.--«Que dira votre mère»? s’écrie-t-il. - -CLARA. - -«Penses-tu que je sois un enfant ou une insensée? Non, il faut qu’ils -m’entendent; écoutez-moi, citoyens: Je vois que vous êtes troublés, et -que vous ne pouvez vous-mêmes vous reconnaître à travers les dangers qui -vous menacent; laissez-moi porter vos regards sur le passé, hélas! le -passé d’hier. Songez à l’avenir; pouvez-vous vivre, vous laissera-t-on -vivre? s’il périt. C’est avec lui que s’éteint le dernier souffle de -votre liberté. Que n’était-il pas pour vous! Pour qui s’est-il donc -exposé à des périls sans nombre? Ses blessures, ils les a reçues pour -vous; cette grande âme tout entière occupée de vous, est maintenant -renfermée dans un cachot, et les pièges du meurtre l’environnent; il -pense à vous, il espère peut-être en vous. Il a besoin pour la première -fois de vos secours, lui qui jusqu’à ce jour n’a fait que vous combler -de ses dons. - -UN CITOYEN DE BRUXELLES, _à Brackenbourg_. - -«Éloignez-la; elle nous afflige. - -CLARA. - -«Eh quoi! je n’ai point de force, point de bras habiles aux armes comme -les vôtres; mais j’ai ce qui vous manque, le courage et le mépris du -péril: ne puis-je donc pas vous pénétrer de mon âme? Je veux aller au -milieu de vous: un étendard sans défense a rallié souvent une noble -armée; mon esprit sera comme une flamme en avant de vos pas; -l’enthousiasme, l’amour, réuniront enfin ce peuple chancelant et -dispersé». - -Brackenbourg avertit Clara que l’on aperçoit non loin d’eux des soldats -espagnols qui pourraient l’entendre.--«Mon amie, lui dit-il, voyez dans -quel lieu nous sommes. - -CLARA. - -«Dans quel lieu! sous le ciel, dont la voûte magnifique semblait -s’incliner avec complaisance sur la tête d’Egmont quand il paraissait. -Conduisez-moi dans sa prison, vous connaissez la route du vieux château; -guidez mes pas, je vous suivrai».--Brackenbourg entraîne Clara chez -elle, et sort de nouveau pour s’informer du comte d’Egmont: il revient; -et Clara, dont la dernière résolution est prise, exige qu’il lui raconte -ce qu’il a pu savoir. - -«Est-il condamné? s’écrie-t-elle. - -BRACKENBOURG. - -«Il l’est, je n’en puis douter. - -CLARA. - -«Vit-il encore? - -BRACKENBOURG. - -«Oui. - -CLARA. - -«Et comment peux-tu me l’assurer? la tyrannie tue dans la nuit l’homme -généreux et cache son sang aux yeux de tous. Ce peuple accablé repose, -et rêve qu’il le sauvera; et, pendant ce temps, son âme indignée a déjà -quitté ce monde. Il n’est plus, ne me trompe pas; il n’est plus. - -BRACKENBOURG. - -«Non, je vous le répète, hélas! il vit, parce que les Espagnols -destinent au peuple qu’ils veulent opprimer un effrayant spectacle, un -spectacle qui doit briser tous les cœurs où respire encore la liberté. - -CLARA. - -«Tu peux parler maintenant: moi aussi j’entendrai tranquillement ma -sentence de mort; je m’approche déjà de la région des bienheureux; déjà -la consolation me vient de cette contrée de paix: parle. - -BRACKENBOURG. - -«Les bruits qui circulent et la garde doublée m’ont fait soupçonner -qu’on préparait cette nuit sur la place publique quelque chose de -redoutable. Je suis arrivé par des détours dans une maison dont la -fenêtre donnait sur cette place; le vent agitait les flambeaux qu’un -cercle nombreux de soldats espagnols portaient dans leurs mains; et, -comme je m’efforçais de regarder à travers cette lueur incertaine, -j’aperçois en frémissant un échafaud élevé; plusieurs étaient occupés à -couvrir les planches d’un drap noir, et déjà les marches de l’escalier -étaient revêtues de ce deuil funèbre: on eût dit qu’on célébrait la -consécration d’un sacrifice horrible. Un crucifix blanc, qui brillait -pendant la nuit comme de l’argent, était placé sur l’un des côtés de -l’échafaud. La terrible certitude était là devant mes yeux; mais les -flambeaux par degrés s’éteignirent; bientôt tous les objets disparurent, -et l’œuvre criminelle de la nuit rentra dans le sein des ténèbres». - -Le fils du duc d’Albe découvre qu’on s’est servi de lui pour perdre -Egmont; il veut le sauver à tout prix; Egmont ne lui demande qu’un -service, c’est de protéger Clara, quand il ne sera plus; mais on apprend -qu’elle s’est donné la mort pour ne pas survivre à celui qu’elle aime. -Egmont périt, et l’amer ressentiment de Ferdinand contre son père est la -punition du duc d’Albe, qui, dit-on, n’aima rien sur la terre que ce -fils. - -Il me semble qu’avec quelques changements il serait possible d’adapter -ce plan à la forme française. J’ai passé sous silence quelques scènes -qu’on ne pourrait point introduire sur notre théâtre. D’abord, celle qui -commence la tragédie: des soldats d’Egmont et des bourgeois de Bruxelles -s’entretiennent entre eux de ses exploits; ils racontent, dans un -dialogue naturel et piquant, les principales actions de sa vie, et font -sentir dans leur langage et leurs récits la haute confiance qu’il leur -inspire. C’est ainsi que Shakespeare prépare l’entrée de Jules-César, et -le camp de Walstein est composé dans le même but. Mais nous ne -supporterions pas en France le mélange du ton populaire avec la dignité -tragique, et c’est ce qui donne souvent de la monotonie à nos tragédies -du second ordre. Les mots pompeux et les situations toujours héroïques -sont nécessairement en petit nombre: d’ailleurs l’attendrissement -pénètre rarement jusqu’au fond de l’âme, quand on ne captive pas -l’imagination par des détails simples mais vrais, qui donnent de la vie -aux moindres circonstances. - -Clara est représentée au milieu d’un intérieur singulièrement bourgeois, -sa mère est très vulgaire; celui qui doit l’épouser a pour elle un -sentiment passionné, mais on n’aime pas à se représenter Egmont comme le -rival d’un homme du peuple; tout ce qui entoure Clara sert, il est vrai, -à relever la pureté de son âme; néanmoins on n’admettrait pas en France -dans l’art dramatique l’un des principes de l’art pittoresque, l’ombre -qui fait ressortir la lumière. Comme on voit l’une et l’autre -simultanément dans un tableau, on reçoit tout à la fois l’effet de -toutes deux; il n’en est pas ainsi dans une pièce de théâtre, où -l’action est successive; la scène qui blesse n’est pas tolérée, en -considération du reflet avantageux qu’elle doit jeter sur la scène -suivante; et l’on exige que l’opposition consiste dans des beautés -différentes, mais qui soient toujours des beautés. - -La fin de la tragédie de Gœthe n’est point en harmonie avec l’ensemble; -le comte d’Egmont s’endort quelques instants avant de marcher à -l’échafaud; Clara, qui n’est plus, lui apparaît pendant son sommeil -environnée d’un éclat céleste, et lui annonce que la cause de la liberté -qu’il a servie doit triompher un jour: ce dénoûment merveilleux ne peut -convenir à une pièce historique. Les Allemands, en général, sont -embarrassés lorsqu’il s’agit de finir; et c’est surtout à eux que -pourrait s’appliquer ce proverbe des Chinois: _Quand on a dix pas à -faire, neuf est la moitié du chemin_. L’esprit nécessaire pour terminer -quoi que ce soit, exige une sorte d’habileté et de mesure qui ne -s’accorde guère avec l’imagination vague et indéfinie que les Allemands -manifestent dans tous leurs ouvrages. D’ailleurs il faut de l’art, et -beaucoup d’art, pour trouver un dénoûment, car il y en a rarement dans -la vie; les faits s’enchaînent les uns aux autres, et leurs conséquences -se perdent dans la suite des temps. La connaissance du théâtre seule -apprend à circonscrire l’événement principal, et à faire concourir tous -les accessoires au même but. Mais, combiner les effets semble presque -aux Allemands de l’hypocrisie, et le calcul leur paraît inconciliable -avec l’inspiration. - -Gœthe est cependant de tous leurs écrivains celui qui aurait le plus de -moyens pour accorder ensemble l’habileté de l’esprit avec son audace; -mais il ne daigne pas se donner la peine de ménager les situations -dramatiques de manière à les rendre théâtrales. Quand elles sont belles -en elles-mêmes, il ne s’embarrasse pas du reste. Le public allemand -qu’il a pour spectateur à Weimar, ne demande pas mieux que de l’attendre -et de le deviner; aussi patient, aussi intelligent que le chœur des -Grecs, au lieu d’exiger seulement qu’on l’amuse, comme le font -d’ordinaire les souverains, peuples ou rois, il se mêle lui-même de son -plaisir, en analysant, en expliquant ce qui ne le frappe pas d’abord; un -tel public est lui-même artiste dans ses jugements. - - - - -CHAPITRE XXII - -_Iphigénie en Tauride, Torquato Tasso, etc._ - - -On donnait en Allemagne des drames bourgeois, des mélodrames, des pièces -à grand spectacle, remplies de chevaux et de chevalerie. Gœthe voulut -ramener la littérature à la sévérité de l’antique, et il composa son -_Iphigénie en Tauride_, qui est le chef-d’œuvre de la poésie classique -chez les Allemands. Cette tragédie rappelle le genre d’impression qu’on -reçoit en contemplant les statues grecques; l’action en est si imposante -et si tranquille, qu’alors même que la situation des personnages change, -il y a toujours en eux une sorte de dignité qui fixe dans le souvenir -chaque moment comme durable. - -Le sujet d’_Iphigénie en Tauride_ est si connu, qu’il était difficile de -le traiter d’une manière nouvelle; Gœthe y est parvenu néanmoins, en -donnant un caractère vraiment admirable à son héroïne. L’Antigone de -Sophocle est une sainte, telle qu’une religion plus pure que celle des -anciens pourrait nous la représenter. L’Iphigénie de Gœthe n’a pas moins -de respect pour la vérité qu’Antigone; mais elle réunit le calme d’un -philosophe à la ferveur d’une prêtresse: le chaste culte de Diane et -l’asile d’un temple suffisent à l’existence rêveuse que lui laisse le -regret d’être éloignée de la Grèce. Elle veut adoucir les mœurs du pays -barbare qu’elle habite: et, bien que son nom soit ignoré, elle répand -des bienfaits autour d’elle, en fille du roi des rois. Toutefois elle ne -cesse point de regretter les belles contrées où se passa son enfance, et -son âme est remplie d’une résignation forte et douce, qui tient, pour -ainsi dire, le milieu entre le stoïcisme et le christianisme. Iphigénie -ressemble un peu à la divinité qu’elle sert, et l’imagination se la -représente environnée d’un nuage qui lui dérobe sa patrie. En effet, -l’exil, et l’exil loin de la Grèce, pouvait-il permettre aucune autre -jouissance que celles qu’on trouve en soi-même! Ovide aussi, condamné à -vivre non loin de la Tauride, parlait en vain son harmonieux langage aux -habitants de ces rives désolées: il cherchait en vain les arts, un beau -ciel, et cette sympathie de pensées qui fait goûter avec les -indifférents même quelques-uns des plaisirs de l’amitié. Son génie -retombait sur lui-même, et sa lyre suspendue ne rendait plus que des -accords plaintifs, lugubre accompagnement des vents du nord. - -Aucun ouvrage moderne ne peint mieux, ce me semble, que l’_Iphigénie_ de -Gœthe, la destinée qui pèse sur la race de Tantale, la dignité de ces -malheurs causés par une fatalité invincible. Une crainte religieuse se -fait sentir dans toute cette histoire, et les personnages eux-mêmes -semblent parler prophétiquement, et n’agir que sous la main puissante -des dieux. - -Gœthe a fait de Thoas le bienfaiteur d’Iphigénie. Un homme féroce, tel -que divers auteurs l’ont représenté, n’aurait pu s’accorder avec la -couleur générale de la pièce; il en aurait dérangé l’harmonie. Dans -plusieurs tragédies on met un tyran, comme une espèce de machine qui est -la cause de tout; mais un penseur tel que Gœthe n’aurait jamais mis en -scène un personnage, sans développer son caractère. Or une âme -criminelle est toujours si compliquée, qu’elle ne pouvait entrer dans un -sujet traité d’une manière aussi simple. Thoas aime Iphigénie; il ne -peut se résoudre à s’en séparer, en la laissant retourner en Grèce avec -son frère Oreste. Iphigénie pourrait partir à l’insu de Thoas: elle -débat avec son frère, et avec elle-même, si elle doit se permettre un -tel mensonge, et c’est là tout le nœud de la dernière moitié de la -pièce. Enfin, Iphigénie avoue tout à Thoas, combat sa résistance, et -obtient de lui le mot _adieu_, sur lequel la toile tombe. - -Certainement ce sujet ainsi conçu est pur et noble, et il serait bien à -souhaiter qu’on pût émouvoir les spectateurs, seulement par un scrupule -de délicatesse; mais ce n’est peut-être pas assez pour le théâtre, et -l’on s’intéresse plus à cette pièce quand on la lit que quand on la voit -représenter. C’est l’admiration, et non le pathétique, qui est le -ressort d’une telle tragédie; on croit entendre, en l’écoutant, un chant -d’un poème épique; et le calme qui règne dans tout l’ensemble gagne -presque Oreste lui-même. La reconnaissance d’Iphigénie et d’Oreste n’est -pas la plus animée, mais peut-être la plus poétique qu’il y ait. Les -souvenirs de la famille d’Agamemnon y sont rappelés avec un art -admirable, et l’on croit voir passer devant ses yeux les tableaux dont -l’histoire et la fable ont enrichi l’antiquité. C’est un intérêt aussi -que celui du plus beau langage, et des sentiments les plus élevés. Une -poésie si haute plonge l’âme dans une noble contemplation, qui lui rend -moins nécessaire le mouvement et la diversité dramatiques. - -Parmi le grand nombre des morceaux à citer dans cette pièce, il en est -un dont il n’y a de modèle nulle part: Iphigénie, dans sa douleur, se -rappelle un ancien chant connu dans sa famille, et que sa nourrice lui a -appris dès le berceau; c’est le chant que les Parques font entendre à -Tantale dans l’enfer. Elles lui retracent sa gloire passée, lorsqu’il -était le convive des dieux, à la table d’or. Elles peignent le moment -terrible où il fut précipité de son trône, la punition que les dieux lui -infligèrent, la tranquillité de ces dieux qui planent sur l’univers, et -que les plaintes des enfers ne sauraient ébranler; ces Parques -menaçantes annoncent aux petits-fils de Tantale que les dieux se -détourneront d’eux, parce que leurs traits rappellent ceux de leur -père. Le vieux Tantale entend ce chant funeste dans l’éternelle nuit, -pense à ses enfants, et baisse sa tête coupable. Les images les plus -frappantes, le rythme qui s’accorde le mieux avec les sentiments, -donnent à cette poésie la couleur d’un chant national. C’est le plus -grand effort du talent, que de se familiariser ainsi avec l’antiquité et -de saisir tout à la fois ce qui devait être populaire chez les Grecs, et -ce qui produit, à la distance des siècles, une impression si solennelle. - -L’admiration qu’il est impossible de ne pas ressentir pour l’_Iphigénie_ -de Gœthe, n’est point en contradiction avec ce que j’ai dit sur -l’intérêt plus vif, et l’attendrissement plus intime que les sujets -modernes peuvent faire éprouver. Les mœurs et les religions, dont les -siècles ont effacé la trace, présentent l’homme comme un être idéal qui -touche à peine la terre sur laquelle il marche; mais dans les époques et -dans les faits historiques, dont l’influence subsiste encore, nous -sentons la chaleur de notre existence, et nous voulons des affections -semblables à celles qui nous agitent. - -Il me semble donc que Gœthe n’aurait pas dû mettre dans sa pièce de -_Torquato Tasso_ la même simplicité d’action et le même calme dans les -discours, qui convenaient à son Iphigénie. Ce calme et cette simplicité -pourraient ne paraître que de la froideur et du manque de naturel, dans -un sujet aussi moderne, sous tous les rapports, que le caractère -personnel du Tasse et les intrigues de la cour de Ferrare. - -Gœthe a voulu peindre, dans cette pièce, l’opposition qui existe entre -la poésie et les convenances sociales; entre le caractère d’un poète et -celui d’un homme du monde. Il a montré le mal que fait la protection -d’un prince à l’imagination délicate d’un écrivain, lors même que ce -prince croit aimer les lettres, ou du moins met son orgueil à passer -pour les aimer. Cette opposition entre la nature exaltée et cultivée -par la poésie, et la nature refroidie et dirigée par la politique, est -une idée mère de mille idées. - -Un homme de lettres placé dans une cour, doit se croire d’abord heureux -d’y être; mais il est impossible qu’à la longue il n’éprouve pas -quelques-unes des peines qui rendirent la vie du Tasse si malheureuse. -Le talent qui ne serait pas indompté cesserait d’être du talent; et -cependant il est bien rare que les princes reconnaissent les droits de -l’imagination, et sachent tout à la fois la considérer et la ménager. On -ne pouvait choisir un sujet plus heureux que le Tasse à Ferrare, pour -mettre en évidence les différents caractères d’un poète, d’un homme de -cour, d’une princesse et d’un prince, agissant dans un petit cercle avec -toute l’âpreté d’amour-propre qui remuerait le monde. L’on connaît la -sensibilité maladive du Tasse, et la rudesse polie de son protecteur -Alphonse, qui, tout en professant la plus haute admiration pour ses -écrits, le fit enfermer dans la maison des fous, comme si le génie qui -part de l’âme devait être traité ainsi qu’un talent mécanique, dont on -tire parti en estimant l’œuvre et en dédaignant l’ouvrier. - -Gœthe a peint Léonore d’Este, la sœur du duc de Ferrare, que le poète -aimait en secret, comme appartenant par ses vœux à l’enthousiasme, et -par sa faiblesse à la prudence; il a introduit dans sa pièce un -courtisan sage, selon le monde, qui traite le Tasse avec la supériorité -que l’esprit d’affaires se croit sur l’esprit poétique, et qui l’irrite -par son calme, et par l’habileté qu’il emploie à le blesser sans avoir -précisément tort envers lui. Cet homme de sang-froid conserve son -avantage, en provoquant son ennemi par des manières sèches et -cérémonieuses, qui offensent sans qu’on puisse s’en plaindre. C’est le -grand mal que fait une certaine science du monde; et, dans ce sens, -l’éloquence et l’art de parler diffèrent extrêmement; car pour être -éloquent, il faut dégager le vrai de toutes ses entraves, et pénétrer -jusqu’au fond de l’âme où réside la conviction; mais l’habileté de la -parole consiste, au contraire, dans le talent d’esquiver, de parer -adroitement avec quelques phrases ce qu’on ne veut pas entendre, et de -se servir de ces mêmes armes pour tout indiquer, sans qu’on puisse -jamais vous prouver que vous ayez rien dit. - -Ce genre d’escrime fait beaucoup souffrir une âme vive et vraie. L’homme -qui s’en sert semble votre supérieur, parce qu’il sait vous agiter, -tandis qu’il reste lui-même tranquille; mais il ne faut pas pourtant se -laisser imposer par ces forces négatives. Le calme est beau quand il -vient de l’énergie qui fait supporter ses propres peines; mais quand il -naît de l’indifférence pour celles des autres, ce calme n’est rien -qu’une personnalité dédaigneuse. Il suffit d’une année de séjour dans -une cour ou dans une capitale, pour apprendre très facilement à mettre -de l’adresse et même de la grâce dans l’égoïsme: mais pour être vraiment -digne d’une haute estime, il faudrait réunir en soi, comme dans un bel -ouvrage, des qualités opposées: la connaissance des affaires et l’amour -du beau, la sagesse qu’exigent les rapports avec les hommes, et l’essor -qu’inspire le sentiment des arts. Il est vrai qu’un tel individu en -contiendrait deux; aussi Gœthe dit-il dans sa pièce, que les deux -personnages qu’il met en contraste, le politique et le poète, _sont les -deux moitiés d’un homme_. Mais la sympathie ne peut exister entre ces -deux moitiés, puisqu’il n’y a point de prudence dans le caractère du -_Tasse_, ni de sensibilité dans son concurrent. - -La susceptibilité souffrante des hommes de lettres s’est manifestée dans -Rousseau, dans le Tasse, et plus souvent encore dans les écrivains -allemands. Les écrivains français en ont été plus rarement atteints. -C’est quand on vit beaucoup avec soi-même et dans la solitude qu’on a de -la peine à supporter l’air extérieur. La société est rude à beaucoup -d’égards pour qui n’y est pas fait dès son enfance, et l’ironie du monde -est plus funeste aux gens à talent qu’à tous les autres: l’esprit tout -seul s’en tire mieux. Gœthe aurait pu choisir la vie de Rousseau pour -exemple de cette lutte entre la société telle qu’elle est, et la société -telle qu’une tête poétique la voit ou la désire; mais la situation de -Rousseau prêtait beaucoup moins à l’imagination que celle du Tasse. -Jean-Jacques a traîné un grand génie dans des rapports très subalternes. -Le Tasse, brave comme ses chevaliers, amoureux, aimé, persécuté, -couronné, et, jeune encore, mourant de douleur, à la veille de son -triomphe, est un superbe exemple de toutes les splendeurs et de tous les -revers d’un beau talent. - -Il me semble que dans la pièce du _Tasse_ les couleurs du Midi ne sont -pas assez prononcées; peut-être serait-il très difficile de rendre en -allemand la sensation que produit la langue italienne. Néanmoins c’est -dans les caractères surtout qu’on retrouve les traits de la nature -germanique plutôt qu’italienne. Léonore d’Este est une princesse -allemande. L’analyse de son propre caractère et de ses sentiments, à -laquelle elle se livre sans cesse, n’est point du tout dans l’esprit du -Midi. Là l’imagination ne se replie point sur elle-même, elle avance -sans regarder en arrière. Elle n’examine point la source d’un événement; -elle le combat ou s’y livre, sans en rechercher la cause. - -La Tasse est aussi un poète allemand. Cette impossibilité de se tirer -d’affaire dans toutes les circonstances habituelles de la vie commune, -que Gœthe attribue au Tasse, est un trait de la vie méditative et -renfermée des écrivains du Nord. Les poètes du Midi n’ont pas -d’ordinaire une telle incapacité; ils ont vécu plus souvent hors de la -maison, sur les places publiques; les choses, et surtout les hommes, -leur sont plus familiers. - -Le langage du Tasse, dans la pièce de Gœthe, est souvent trop -métaphysique. La folie de l’auteur de _la Jérusalem_ ne venait pas de -l’abus des réflexions philosophiques, ni de l’examen approfondi de ce -qui se passe au fond du cœur; elle tenait plutôt à l’impression trop -vive des objets extérieurs, à l’enivrement de l’orgueil et de l’amour; -il ne se servait guère de la parole que comme d’un chant harmonieux. Le -secret de son âme n’était point dans ses discours ni dans ses écrits: il -ne s’était point observé lui-même, comment aurait-il pu se révéler aux -autres? D’ailleurs il considérait la poésie comme un art éclatant, et -non comme une confidence intime des sentiments du cœur. Il me semble -manifeste, et par sa nature italienne, et par sa vie, et par ses -lettres, et par les poésies même qu’il a composées dans sa captivité, -que l’impétuosité de ses passions, plutôt que la profondeur de ses -pensées, causait sa mélancolie; il n’y avait pas dans son caractère, -comme dans celui des poètes allemands, ce mélange habituel de réflexion -et d’activité, d’analyse et d’enthousiasme, qui trouble singulièrement -l’existence. - -L’élégance et la dignité du style poétique sont incomparables dans la -pièce du _Tasse_, et Gœthe s’y est montré le Racine de l’Allemagne. Mais -si l’on a reproché à Racine le peu d’intérêt de _Bérénice_, on pourrait, -avec bien plus de raison, blâmer la froideur dramatique du _Tasse_ de -Gœthe: le dessein de l’auteur était d’approfondir les caractères, en -esquissant seulement les situations; mais cela est-il possible? Ces -longs discours pleins d’esprit et d’imagination, que tiennent tour à -tour les différents personnages, dans quelle nature sont-ils pris? qui -parle ainsi de soi-même et de tout? qui épuise à ce point ce qu’on peut -dire, sans qu’il soit question de rien faire? Quand il arrive un peu de -mouvement dans cette pièce, on se sent soulagé de l’attention -continuelle qu’exigent les idées. La scène du duel entre le poète et le -courtisan intéresse vivement; la colère de l’un et l’habileté de l’autre -développent la situation d’une manière piquante. C’est trop exiger des -lecteurs ou des spectateurs, que de leur demander de renoncer à -l’intérêt des circonstances, pour s’attacher uniquement aux images et -aux pensées. Alors il ne faut pas prononcer des noms propres, ni -supposer des scènes, des actes, un commencement, une fin, tout ce qui -rend l’action nécessaire. La contemplation plaît dans le repos; mais -lorsqu’on marche, la lenteur est toujours fatigante. - -Par une singulière vicissitude dans les goûts, les Allemands ont d’abord -attaqué nos écrivains dramatiques, comme transformant en français tous -leurs héros. Ils ont réclamé avec raison la vérité historique, pour -animer les couleurs et vivifier la poésie; puis, tout à coup, ils se -sont lassés de leurs propres succès en ce genre, et ils ont fait des -pièces abstraites, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans lesquelles les -rapports des hommes entre eux sont indiqués d’une manière générale, sans -que le temps, le lieu, ni les individus y soient pour rien. C’est ainsi, -par exemple, que dans _la Fille naturelle_, une autre pièce de Gœthe, -l’auteur appelle ses personnages le duc, le roi, le père, la fille, -etc., sans aucune autre désignation; considérant l’époque pendant -laquelle l’événement se passe, le pays et les noms propres, presque -comme des intérêts de ménage dont la poésie ne doit pas s’occuper. - -Une telle tragédie est véritablement faite pour être jouée dans le -palais d’Odin, où les morts ont coutume de continuer les occupations -qu’ils avaient pendant leur vie; là le chasseur, ombre lui-même, -poursuit l’ombre d’un cerf avec ardeur, et les fantômes des guerriers se -battent sur le terrain des nuages. Il paraît que, pendant quelque temps, -Gœthe s’est tout à fait dégoûté de l’intérêt dans les pièces de théâtre. -L’on en trouvait dans de mauvais ouvrages; il a pensé qu’il fallait le -bannir des bons. Néanmoins, un homme supérieur a tort de dédaigner ce -qui plaît universellement; il ne faut pas qu’il abjure sa ressemblance -avec la nature de tous, s’il veut faire valoir ce qui le distingue. Le -point qu’Archimède cherchait pour soulever le monde est celui par lequel -un génie extraordinaire se rapproche du commun des hommes. Ce point de -contact lui sert à s’élever au-dessus des autres; il doit partir de ce -que nous éprouvons tous, pour arriver à faire sentir ce que lui seul -aperçoit. D’ailleurs, s’il est vrai que le despotisme des convenances -mêle souvent quelque chose de factice aux plus belles tragédies -françaises, il n’y a pas non plus de vérité dans les théories bizarres -de l’esprit systématique. Si l’exagération est maniérée, un certain -genre de calme est aussi une affectation. C’est une supériorité qu’on -s’arroge sur les émotions de l’âme, et qui peut convenir dans la -philosophie, mais point du tout dans l’art dramatique. - -On peut sans crainte adresser ces critiques à Gœthe; car presque tous -ses ouvrages sont composés dans des systèmes différents: tantôt il -s’abandonne à la passion, comme dans _Werther_ et _le Comte d’Egmont_; -une autre fois il ébranle toutes les cordes de l’imagination par ses -poésies fugitives; une autre fois il peint l’histoire avec une vérité -scrupuleuse, comme dans _Gœtz de Berlichingen_; une autre fois il est -naïf comme les anciens, dans _Hermann et Dorothée_. Enfin, il se plonge -avec _Faust_ dans le tourbillon de la vie; puis tout à coup, dans _le -Tasse, la Fille naturelle_, et même dans _Iphigénie_, il conçoit l’art -dramatique comme un monument élevé près des tombeaux. Ses ouvrages ont -alors les belles formes, la splendeur et l’éclat du marbre; mais ils en -ont aussi la froide immobilité. On ne saurait critiquer Gœthe comme un -auteur bon dans tel genre et mauvais dans tel autre. Il ressemble plutôt -à la nature, qui produit tout et de tout; et l’on peut aimer mieux son -climat du midi que son climat du nord, sans méconnaître en lui les -talents qui s’accordent avec ces diverses régions de l’âme. - - - - -CHAPITRE XXIII - -_Faust._ - - -Parmi les pièces des marionnettes, il y en a une intitulée _le Docteur -Faust, ou la Science malheureuse_, qui a fait de tout temps une grande -fortune en Allemagne. Lessing s’en est occupé avant Gœthe. Cette -histoire merveilleuse est une tradition généralement répandue. Plusieurs -auteurs anglais ont écrit sur la vie de ce même docteur Faust, et -quelques-uns même lui attribuent l’invention de l’imprimerie. Son savoir -très profond ne le préserva pas de l’ennui de la vie; il essaya, pour y -échapper, de faire un pacte avec le diable, et le diable finit par -l’emporter. Voilà le premier mot qui a fourni à Gœthe l’étonnant ouvrage -dont je vais essayer de donner l’idée. - -Certes, il ne faut pas y chercher ni le goût, ni la mesure, ni l’art qui -choisit et qui termine; mais si l’imagination pouvait se figurer un -chaos intellectuel, tel que l’on a souvent décrit le chaos matériel, le -_Faust_ de Gœthe devrait avoir été composé à cette époque. On ne saurait -aller au delà, en fait de hardiesse de pensée, et le souvenir qui reste -de cet écrit tient toujours un peu du vertige. Le diable est le héros de -cette pièce; l’auteur ne l’a point conçu comme un fantôme hideux, tel -qu’on a coutume de le représenter aux enfants; il en a fait, si l’on -peut s’exprimer ainsi, le méchant par excellence, auprès duquel tous les -méchants, et celui de Gresset en particulier, ne sont que des novices, -à peine dignes d’être les serviteurs de Méphistophélès (c’est le nom du -démon qui se fait l’ami de Faust). Gœthe a voulu montrer dans ce -personnage, réel et fantastique tout à la fois, la plus amère -plaisanterie que le dédain puisse inspirer, et néanmoins une audace de -gaîté qui amuse. Il y a dans les discours de Méphistophélès une ironie -infernale, qui porte sur la création tout entière, et juge l’univers -comme un mauvais livre dont le diable se fait le censeur. - -Méphistophélès se moque de l’esprit lui-même, comme du plus grand des -ridicules, quand il fait prendre un intérêt sérieux à quoi que ce soit -au monde, et surtout quand il nous donne de la confiance en nos propres -forces. C’est une chose singulière, que la méchanceté suprême et la -sagesse divine s’accordent en ceci; qu’elles reconnaissent également -l’une et l’autre le vide et la faiblesse de tout ce qui existe sur la -terre: mais l’une ne proclame cette vérité que pour dégoûter du bien, et -l’autre que pour élever au-dessus du mal. - -S’il n’y avait dans la pièce de _Faust_ que de la plaisanterie piquante -et philosophique, on pourrait trouver dans plusieurs écrits de Voltaire -un genre d’esprit analogue; mais on sent dans cette pièce une -imagination d’une tout autre nature. Ce n’est pas seulement le monde -moral tel qu’il est qu’on y voit anéanti, mais c’est l’enfer qui est mis -à sa place. Il y a une puissance de sorcellerie, une poésie du mauvais -principe, un enivrement du mal, un égarement de la pensée, qui font -frissonner, rire et pleurer tout à la fois. Il semble que, pour un -moment, le gouvernement de la terre soit entre les mains du démon. Vous -tremblez, parce qu’il est impitoyable; vous riez, parce qu’il humilie -tous les amours-propres satisfaits; vous pleurez, parce que la nature -humaine, ainsi vue des profondeurs de l’enfer, inspire une pitié -douloureuse. - -Milton a fait Satan plus grand que l’homme; Michel-Ange et le Dante lui -ont donné les traits hideux de l’animal, combinés avec la figure -humaine. Le Méphistophélès de Gœthe est un diable civilisé. Il manie -avec art cette moquerie légère en apparence, qui peut si bien s’accorder -avec une grande profondeur de perversité; il traite de niaiserie ou -d’affectation tout ce qui est sensible; sa figure est méchante, basse et -fausse; il a de la gaucherie sans timidité, du dédain sans fierté, -quelque chose de doucereux auprès des femmes, parce que, dans cette -seule circonstance, il a besoin de tromper pour séduire: et, ce qu’il -entend par séduire, c’est servir les passions d’un autre; car il ne peut -même faire semblant d’aimer: c’est la seule dissimulation qui lui soit -impossible. - -Le caractère de Méphistophélès suppose une inépuisable connaissance de -la société, de la nature et du merveilleux. C’est le cauchemar de -l’esprit que cette pièce de _Faust_, mais un cauchemar qui double sa -force. On y trouve la révélation diabolique de l’incrédulité, de celle -qui s’applique à tout ce qu’il peut y avoir de bon dans ce monde; et -peut-être cette révélation serait-elle dangereuse, si les circonstances -amenées par les perfides intentions de Méphistophélès n’inspiraient pas -de l’horreur pour son arrogant langage, et ne faisaient pas connaître la -scélératesse qu’il renferme. - -Faust rassemble dans son caractère toutes les faiblesses de l’humanité: -désir de savoir et fatigue du travail; besoin du succès, satiété du -plaisir. C’est un parfait modèle de l’être changeant et mobile, dont les -sentiments sont plus éphémères encore que la courte vie dont il se -plaint. Faust a plus d’ambition que de force; et cette agitation -intérieure le révolte contre la nature, et le fait recourir à tous les -sortilèges pour échapper aux conditions dures, mais nécessaires, -imposées à l’homme mortel. On le voit, dans la première scène, au -milieu de ses livres et d’un nombre infini d’instruments de physique et -de fioles de chimie. Son père s’occupait aussi des sciences, et lui en a -transmis le goût et l’habitude. Une seule lampe éclaire cette retraite -sombre et Faust étudie sans relâche la nature, et surtout la magie dont -il possède déjà quelques secrets. - -Il veut faire apparaître un des génies créateurs du second ordre; le -génie vient, et lui conseille de ne point s’élever au-dessus de la -sphère de l’esprit humain.--«C’est à nous, lui dit-il, c’est à nous de -nous plonger dans le tumulte de l’activité, dans ces vagues éternelles -de la vie, que la naissance et la mort élèvent et précipitent, -repoussent et ramènent: nous sommes faits pour travailler à l’œuvre que -Dieu nous commande, et dont le temps accomplit la trame. Mais toi, qui -ne peux concevoir que toi-même, toi, qui trembles en approfondissant ta -destinée, et que mon souffle fait tressaillir, laisse-moi, ne me -rappelle plus».--Quand le génie disparaît, un désespoir profond s’empare -de Faust et il veut s’empoisonner. - -«Moi, dit-il, l’image de la Divinité, je me croyais si près de goûter -l’éternelle vérité dans tout l’éclat de sa lumière céleste! je n’étais -déjà plus le fils de la terre; je me sentais l’égal des chérubins, qui, -créateurs à leur tour, peuvent goûter les jouissances de Dieu même. Ah! -combien je dois expier mes pressentiments présomptueux! une parole -foudroyante les a détruits pour jamais. Esprit divin, j’ai eu la force -de t’attirer, mais je n’ai pas eu celle de te retenir. Pendant l’instant -heureux où je t’ai vu, je me sentais à la fois si grand et si petit! -mais tu m’as repoussé violemment dans le sort incertain de l’humanité. - -«Qui m’instruira maintenant? que dois-je éviter? dois-je céder à -l’impulsion qui me presse? nos actions, comme nos souffrances, arrêtent -la marche de la pensée. Des penchants grossiers s’opposent à ce que -l’esprit conçoit de plus magnifique. Quand nous atteignons un certain -bonheur ici-bas, nous traitons d’illusion et de mensonge tout ce qui -vaut mieux que ce bonheur; et les sentiments sublimes que le Créateur -nous avait donnés se perdent dans les intérêts de la terre. D’abord -l’imagination, avec ses ailes hardies, aspire à l’éternité; puis un -petit espace suffit bientôt aux débris de toutes nos espérances -trompées. L’inquiétude s’empare de notre cœur: elle y produit des -douleurs secrètes; elle y détruit le repos et le plaisir. Elle se -présente à nous sous mille formes; tantôt la fortune, tantôt une femme, -des enfants, le poignard, le poison, le feu, la mer, nous agitent. -L’homme tremble devant tout ce qui n’arrivera pas, et pleure sans cesse -ce qu’il n’a point perdu. - -«Non, je ne me suis point comparé à la Divinité; non, je sens ma misère: -c’est à l’insecte que je ressemble. Il s’agite dans la poussière, il se -nourrit d’elle, et le voyageur, en passant, l’écrase et le détruit. - -«N’est-ce pas la poussière en effet, que ces livres dont je suis -environné? Ne suis-je pas enfermé dans le cachot de la science? ces -murs, ces vitraux qui m’entourent, laissent-ils pénétrer seulement -jusqu’à moi la lumière du jour sans l’altérer? Que dois-je faire de ces -innombrables volumes, de ces niaiseries sans fin qui remplissent ma -tête? Y trouverai-je ce qui me manque? Si je parcours ces pages, qu’y -lirai-je? Que partout les hommes se sont tourmentés sur leur sort; que -de temps en temps un heureux a paru, et qu’il a fait le désespoir du -reste de la terre. (_Une tête de mort est sur la table_). Et toi, qui -sembles m’adresser un ricanement si terrible, l’esprit qui habitait -jadis ton cerveau n’a-t-il pas erré comme le mien, n’a-t-il pas cherché -la lumière, et succombé sous le poids des ténèbres: ces machines de tout -genre que mon père avait rassemblées pour servir à ses vains travaux, -ces roues, ces cylindres, ces leviers, me révèleront-ils le secret de la -nature? Non, elle est mystérieuse, bien qu’elle semble se montrer au -jour; et ce qu’elle veut cacher, tous les efforts de la science ne -l’arracheront jamais de son sein. - -«C’est donc vers toi que mes regards sont attirés, liqueur empoisonnée! -Toi qui donnes la mort, je te salue comme une pâle lueur dans la forêt -sombre. En toi j’honore la science et l’esprit de l’homme. Tu es la plus -douce essence des sucs qui procurent le sommeil; tu contiens toutes les -forces qui tuent. Viens à mon secours. Je sens déjà l’agitation de mon -esprit qui se calme; je vais m’élancer dans la haute mer. Les flots -limpides brillent comme un miroir à mes pieds. Un nouveau jour m’appelle -vers l’autre bord. Un char de feu plane déjà sur ma tête; j’y vais -monter; je saurai parcourir les sphères éthérées, et goûter les délices -des cieux. - -«Mais dans mon abaissement, comment les mériter? Oui, je le puis, si je -l’ose, si j’enfonce avec courage ces portes de la mort, devant -lesquelles chacun passe en frémissant. Il est temps de montrer la -dignité de l’homme. Il ne faut plus qu’il tremble au bord de cet abîme, -où son imagination se condamne elle-même à ses propres tourments, et -dont les flammes de l’enfer semblent défendre l’approche. C’est dans -cette coupe d’un pur cristal, que je vais verser le poison mortel. -Hélas! jadis elle servait pour un autre usage: on la passait de main en -main dans les festins joyeux de nos pères, et le convive, en la prenant, -célébrait en vers sa beauté. Coupe dorée! tu me rappelles les nuits -bruyantes de ma jeunesse. Je ne t’offrirai plus à mon voisin, je ne -vanterai plus l’artiste qui sut t’embellir. Une liqueur sombre te -remplit, je l’ai préparée, je la choisis. Ah! qu’elle soit pour moi la -libation solennelle que je consacre au matin d’une nouvelle vie»! - -Au moment où Faust va prendre le poison, il entend les cloches qui -annoncent dans la ville le jour de Pâques, et les chœurs, qui, dans -l’église voisine, célèbrent cette sainte fête. - - LE CHŒUR. - - «Le Christ est ressuscité. Que les mortels dégénérés, faibles et - tremblants, s’en réjouissent! - - FAUST. - - «Comme le bruit imposant de l’airain m’ébranle jusqu’au fond de - l’âme! Quelles voix pures font tomber la coupe empoisonnée de ma - main! Annoncez-vous, cloches retentissantes, la première heure du - jour de Pâques? Vous, chœur! célébrez-vous déjà les chants - consolateurs, ces chants que, dans la nuit du tombeau, les anges - firent entendre, quand ils descendirent du ciel pour commencer la - nouvelle alliance»? - - Le chœur répète une seconde fois: Le Christ, etc. - - FAUST. - - «Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans - la poussière? faites-vous entendre aux humains que vous pouvez - consoler. J’écoute le message que vous m’apportez, mais la foi me - manque pour y croire. Le miracle est l’enfant chéri de la foi. Je - ne puis m’élancer dans la sphère d’où votre auguste nouvelle est - descendue; et cependant, accoutumé dès l’enfance à ces chants, ils - me rappellent à la vie. Autrefois un rayon de l’amour divin - descendait sur moi, pendant la solennité tranquille du dimanche. Le - bourdonnement sourd de la cloche remplissait mon âme du - pressentiment de l’avenir, et ma prière était une jouissance - ardente. Cette même cloche annonçait aussi les jeux de la jeunesse, - et la fête du printemps. Le souvenir ranime en moi les sentiments - enfantins qui nous détournent de la mort. Oh! faites-vous entendre - encore, chants célestes! la terre m’a reconquis». - -Ce moment d’exaltation ne dure pas; Faust est un caractère inconstant, -les passions du monde le reprennent. Il cherche à les satisfaire, il -souhaite de s’y livrer; et le diable, sous le nom de Méphistophélès, -vient et lui promet de le mettre en possession de toutes les jouissances -de la terre; mais en même temps il sait le dégoûter de toutes, car la -vraie méchanceté dessèche tellement l’âme, qu’elle finit par inspirer -une indifférence profonde pour les plaisirs aussi bien que pour les -vertus. - -Méphistophélès conduit Faust chez une sorcière, qui tient à ses ordres -des animaux moitié singes et moitié chats (_Meer-katzen_). On peut -considérer cette scène, à quelques égards, comme la parodie des -Sorcières de Macbeth. Les Sorcières de Macbeth chantent des paroles -mystérieuses, dont les sons extraordinaires font déjà l’effet d’un -sortilège; les Sorcières de Gœthe prononcent aussi des mots bizarres, -dont les consonnances sont artistement multipliées; ces mots excitent -l’imagination à la gaîté, par la singularité même de leur structure; et -le dialogue de cette scène, qui ne serait que burlesque en prose, prend -un caractère plus relevé par le charme de la poésie. - -On croit découvrir, en écoutant le langage comique de ces chats-singes, -quelles seraient les idées des animaux s’ils pouvaient les exprimer, -quelle image grossière et ridicule ils se feraient de la nature et de -l’homme. - -Il n’y a guère d’exemples dans les pièces françaises de ces -plaisanteries fondées sur le merveilleux, les prodiges, les sorcières, -les métamorphoses, etc.: c’est jouer avec la nature, comme dans la -comédie de mœurs on joue avec les hommes. Mais il faut, pour se plaire à -ce comique, n’y point appliquer le raisonnement, et regarder les -plaisirs de l’imagination comme un jeu libre et sans but. Néanmoins ce -jeu n’en est pas pour cela plus facile, car les barrières sont souvent -des appuis; et quand on se livre en littérature à des inventions sans -bornes, il n’y a que l’excès et l’emportement même du talent qui -puissent leur donner quelque mérite; l’union du bizarre et du médiocre -ne serait pas tolérable. - -Méphistophélès conduit Faust dans les sociétés des jeunes gens de toutes -les classes, et subjugue de différentes manières les divers esprits -qu’il rencontre. Il ne les subjugue jamais par l’admiration, mais par -l’étonnement. Il captive toujours par quelque chose d’inattendu et de -dédaigneux dans ses paroles et dans ses actions; car la plupart des -hommes vulgaires font d’autant plus de cas d’un esprit supérieur qu’il -ne se soucie pas d’eux. Un instinct secret leur dit que celui qui les -méprise voit juste. - -Un écolier de Leipzig, sortant de la maison maternelle, et niais comme -on peut l’être à cet âge dans les bons pays de l’Allemagne, vient -consulter Faust sur ses études; Faust prie Méphistophélès de se charger -de lui répondre. Il revêt la robe de docteur, et pendant qu’il attend -l’écolier, il exprime seul son dédain pour Faust. «Cet homme, dit-il, ne -sera jamais qu’à demi pervers, et c’est en vain qu’il se flatte de -parvenir à l’être entièrement». En effet, une maladresse causée par des -regrets invincibles entrave les honnêtes gens, quand ils se détournent -de leur route naturelle, et les hommes radicalement mauvais se moquent -de ces candidats du vice, qui ont bonne intention de faire le mal, mais -qui sont sans talent pour l’accomplir. - -Enfin l’écolier se présente, et rien n’est plus naïf que l’empressement -gauche et confiant de ce jeune Allemand, qui arrive pour la première -fois dans une grande ville, disposé à tout, et ne connaissant rien, -ayant peur et envie de chaque chose qu’il voit; désirant de s’instruire, -souhaitant fort de s’amuser, et s’approchant avec un sourire gracieux de -Méphistophélès, qui le reçoit d’un air froid et moqueur; le contraste -entre la bonhomie tout en dehors de l’un, et l’insolence contenue de -l’autre, est admirablement spirituel. - -Il n’y a pas une connaissance que l’écolier ne voulût acquérir, et ce -qu’il lui convient d’apprendre, dit-il, c’est la science et la nature. -Méphistophélès le félicite de la précision de son plan d’étude. Il -s’amuse à décrire les quatre facultés: la jurisprudence, la médecine, la -philosophie, et la théologie, de manière à embrouiller la tête de -l’écolier pour toujours. Méphistophélès lui fait mille arguments divers, -que l’écolier approuve tous les uns après les autres, mais dont la -conclusion l’étonne, parce qu’il s’attend au sérieux et que le Diable -plaisante toujours. L’écolier de bonne volonté se prépare à -l’admiration, et le résultat de tout ce qu’il entend n’est qu’un dédain -universel. Méphistophélès convient lui-même que le doute vient de -l’enfer, et que les démons, ce sont ceux _qui nient_; mais il exprime le -doute avec un ton décidé, qui, mêlant l’arrogance du caractère à -l’incertitude de la raison, ne laisse de consistance qu’aux mauvais -penchants. Aucune croyance, aucune opinion ne reste fixe dans la tête, -après avoir entendu Méphistophélès, et l’on s’examine soi-même, pour -savoir s’il y a quelque chose de vrai dans ce monde, ou si l’on ne pense -que pour se moquer de tous ceux qui croient penser. - -«Ne doit-il pas toujours y avoir une idée dans un mot? dit -l’écolier.--Oui, si cela se peut, répond Méphistophélès; mais il ne faut -pourtant pas trop se tourmenter là-dessus; car là où les idées manquent, -les mots viennent à propos pour y suppléer». - -L’écolier quelquefois ne comprend pas Méphistophélès, mais n’en a que -plus de respect pour son génie. Avant de le quitter, il le prie d’écrire -quelques lignes sur son _Album_; c’est le livre dans lequel, selon les -bienveillants usages de l’Allemagne, chacun se fait donner une marque de -souvenir par ses amis. Méphistophélès écrit ce que Satan a dit à Ève -pour l’engager à manger le fruit de l’arbre de vie: _Vous serez comme -Dieu, connaissant le bien et le mal_. «Je peux bien, se dit-il à -lui-même, emprunter cette ancienne sentence à mon cousin le serpent; il -y a longtemps qu’on s’en sert dans ma famille». L’écolier reprend son -livre, et s’en va parfaitement satisfait. - -Faust s’ennuie, et Méphistophélès lui conseille de devenir amoureux. Il -le devient en effet d’une jeune fille du peuple, tout à fait innocente -et naïve, qui vit dans la pauvreté avec sa vieille mère. Méphistophélès, -pour introduire Faust auprès d’elle, imagine de faire connaissance avec -une de ses voisines, Marthe, chez laquelle la jeune Marguerite va -quelquefois. Cette femme a son mari dans les pays étrangers, et se -désole de n’en point recevoir de nouvelles; elle serait bien triste de -sa mort, mais au moins voudrait-elle en avoir la certitude; et -Méphistophélès adoucit singulièrement sa douleur, en lui promettant un -extrait mortuaire de son époux, bien en règle, qu’elle pourra, suivant -la coutume, faire publier dans la gazette. - -La pauvre Marguerite est livrée à la puissance du mal; l’esprit infernal -s’acharne sur elle, et la rend coupable, sans lui ôter cette droiture de -cœur qui ne peut trouver de repos que dans la vertu. Un méchant habile -se garde bien de pervertir entièrement les honnêtes gens qu’il veut -gouverner: car son ascendant sur eux se compose des fautes et des -remords qui les troublent tour à tour. Faust, aidé par Méphistophélès, -séduit cette jeune fille, singulièrement simple d’esprit et d’âme. Elle -est pieuse, bien qu’elle soit coupable, et, seule avec Faust, elle lui -demande s’il a de la religion.--«Mon enfant, lui dit-il, tu le sais, je -t’aime. Je donnerais pour toi mon sang et ma vie; je ne voudrais -troubler la foi de personne. N’est-ce pas là tout ce que tu peux -désirer? - - MARGUERITE. - - «Non, il faut croire. - - FAUST. - - «Le faut-il? - - MARGUERITE. - - «Ah! si je pouvais quelque chose sur toi! tu ne respectes pas assez - les saints sacrements. - - FAUST. - - «Je les respecte. - - MARGUERITE. - - «Mais sans en approcher; depuis longtemps, tu ne t’es point - confessé, tu n’as point été à la messe; crois-tu en Dieu? - - FAUST. - - «Ma chère amie, qui ose dire: Je crois en Dieu?--Si tu fais cette - question aux prêtres et aux sages, ils répondront comme s’ils - voulaient se moquer de celui qui les interroge. - - MARGUERITE. - - «Ainsi donc, tu ne crois rien. - - FAUST. - - «N’interprète pas mal ce que je dis, charmante créature: qui peut - nommer la divinité et dire: Je la conçois? qui peut être sensible - et ne pas y croire? Le soutien de cet univers n’embrasse-t-il pas - toi, moi, la nature entière? Le ciel ne s’abaisse-t-il pas en - pavillon sur nos têtes? la terre n’est-elle pas inébranlable sous - nos pieds, et les étoiles éternelles, du haut de leur sphère, ne - nous regardent-elles pas avec amour? Tes yeux ne se - réfléchissent-ils pas dans mes yeux attendris? Un mystère éternel, - invisible et visible, n’attire-t-il pas mon cœur vers le tien? - Remplis ton âme de ce mystère, et quand tu éprouves la félicité - suprême du sentiment, appelle-là, cette félicité, cœur, amour, - Dieu, n’importe. Le sentiment est tout, les noms ne sont qu’un vain - bruit, une vaine fumée, qui obscurcit la clarté des cieux». - - Ce morceau, d’une éloquence inspirée, ne conviendrait pas à la - disposition de Faust, si dans ce moment il n’était pas meilleur, - parce qu’il aime, et si l’intention de l’auteur n’avait pas été, - sans doute, de montrer combien une croyance ferme et positive est - nécessaire, puisque ceux même que la nature a faits sensibles et - bons, n’en sont pas moins capables des plus funestes égarements, - quand ce secours leur manque. - - Faust se lasse de l’amour de Marguerite comme de toutes les - jouissances de la vie; rien n’est plus beau, en allemand, que les - vers dans lesquels il exprime tout à la fois l’enthousiasme de la - science et la satiété du bonheur. - - FAUST, _seul_. - - «Esprit sublime! tu m’as accordé tout ce que je t’ai demandé. Ce - n’est pas en vain que tu as tourné vers moi ton visage entouré de - flammes; tu m’as donné la magique nature pour empire, tu m’as donné - la force de la sentir et d’en jouir. Ce n’est pas une froide - admiration que tu m’as permise, mais une intime connaissance, et tu - m’as fait pénétrer dans le sein de l’univers, comme dans celui d’un - ami; tu as conduit devant moi la troupe variée des vivants, et tu - m’as appris à connaître mes frères dans les habitants des bois, des - airs et des eaux. Quand l’orage gronde dans la forêt, quand il - déracine et renverse les pins gigantesques dont la chute fait - retentir la montagne, tu me guides dans un sûr asile, et tu me - révèles les secrètes merveilles de mon propre cœur. Lorsque la lune - tranquille monte lentement vers les cieux, les ombres argentées des - temps antiques planent à mes yeux sur les rochers, dans les bois, - et semblent m’adoucir le sévère plaisir de la méditation. - - «Mais je le sens, hélas! l’homme ne peut atteindre à rien de - parfait; à côté de ces délices qui me rapprochent des dieux, il - faut que je supporte ce compagnon froid, indifférent, hautain, qui - m’humilie à mes propres yeux, et d’un mot réduit au néant tous les - dons que tu m’as faits. Il allume dans mon sein un feu désordonné - qui m’attire vers la beauté; je passe avec ivresse du désir au - bonheur; mais au sein du bonheur même, bientôt un vague ennui me - fait regretter le désir». - -L’histoire de Marguerite serre douloureusement le cœur. Son état -vulgaire, son esprit borné, tout ce qui la soumet au malheur, sans -qu’elle puisse y résister, inspire encore plus de pitié pour elle. -Gœthe, dans ses romans et dans ses pièces, n’a presque jamais donné des -qualités supérieures aux femmes, mais il peint à merveille le caractère -de faiblesse qui leur rend la protection si nécessaire. Marguerite veut -recevoir chez elle Faust à l’insu de sa mère, et donne à cette pauvre -femme, d’après le conseil de Méphistophélès, une potion assoupissante -qu’elle ne peut supporter, et qui la fait mourir. La coupable Marguerite -devient grosse, sa honte est publique, tout le quartier qu’elle habite -la montre au doigt. Le déshonneur semble avoir plus de prise sur les -personnes d’un rang élevé, et peut-être cependant est-il encore plus -redoutable dans la classe du peuple. Tout est si tranché, si positif, si -irréparable parmi les hommes qui n’ont pour rien des paroles nuancées! -Gœthe saisit admirablement ces mœurs, tout à la fois si près et loin de -nous; il possède au suprême degré l’art d’être parfaitement naturel dans -mille natures différentes. - -Valentin, soldat, frère de Marguerite, arrive de la guerre pour la -revoir; et quand il apprend sa honte, la souffrance qu’il éprouve, et -dont il rougit, se trahit par un langage âpre et touchant à la fois. -L’homme dur en apparence, et sensible au fond de l’âme, cause une -émotion inattendue et poignante. Gœthe a peint avec une admirable vérité -le courage qu’un soldat peut employer contre la douleur morale, contre -cet ennemi nouveau qu’il sent en lui-même, et que ses armes ne sauraient -combattre. Enfin, le besoin de la vengeance le saisit, et porte vers -l’action tous les sentiments qui le dévoraient intérieurement. Il -rencontre Méphistophélès et Faust, au moment où ils vont donner un -concert sous les fenêtres de sa sœur. Valentin provoque Faust, se bat -avec lui, et reçoit une blessure mortelle. Ses adversaires -disparaissent, pour éviter la fureur du peuple. - -Marguerite arrive, demande qui est là tout sanglant sur la terre. Le -peuple lui répond: _Le fils de ta mère_. Et son frère, en mourant, lui -adresse des reproches plus terribles et plus déchirants que jamais la -langue policée n’en pourrait exprimer. La dignité de la tragédie ne -saurait permettre d’enfoncer si avant les traits de la nature dans le -cœur. - -Méphistophélès oblige Faust à quitter la ville, et le désespoir que lui -fait éprouver le sort de Marguerite intéresse à lui de nouveau. - -«Hélas! s’écrie Faust, elle eût été si facilement heureuse! une simple -cabane dans une vallée des Alpes, quelques occupations domestiques, -auraient suffi pour satisfaire ses désirs bornés, et remplir sa douce -vie: mais moi, l’ennemi de Dieu, je n’ai pas eu de repos que je n’eusse -brisé son cœur, et fait tomber en ruines sa pauvre destinée. Ainsi donc -la paix doit lui être ravie pour toujours. Il faut qu’elle soit la -victime de l’enfer. Hé bien! démon, abrège mon angoisse, fais arriver ce -qui doit arriver. Que le sort de cette infortunée s’accomplisse, et -précipite-moi du moins avec elle dans l’abîme». - -L’amertume et le sang-froid de la réponse de Méphistophélès sont -vraiment diaboliques. - -«Comme tu t’enflammes, lui dit-il, comme tu bouillonnes! je ne sais -comment te consoler, et sur mon honneur je me donnerais au diable, si je -ne l’étais pas moi-même: mais penses-tu donc, insensé, que parce que ta -pauvre tête ne voit plus d’issue, il n’y en ait plus véritablement? Vive -celui qui sait tout supporter avec courage! Je t’ai déjà rendu -passablement semblable à moi, et songe, je t’en prie, qu’il n’y a rien -de plus fastidieux dans ce monde qu’un diable qui se désespère». - -Marguerite va seule à l’église, l’unique refuge qui lui reste; une foule -immense remplit le temple, et le service des morts est célébré dans ce -lieu solennel. Marguerite est couverte d’un voile: elle prie avec -ardeur; et lorsqu’elle commence à se flatter de la miséricorde divine, -le mauvais esprit lui parle d’une voix basse et lui dit: - - «Te souviens-tu, Marguerite, de ce temps où tu venais ici te - prosterner devant l’autel? tu étais alors pleine d’innocence, tu - balbutiais timidement les psaumes, et Dieu régnait dans ton cœur. - Marguerite, qu’as-tu fait? que de crimes tu as commis! Viens-tu - prier pour l’âme de ta mère, dont la mort pèse sur ta tête? Sur le - seuil de ta porte, vois-tu quel est ce sang? c’est celui de ton - frère, et ne sens-tu pas s’agiter dans ton sein une créature - infortunée qui te présage déjà de nouvelles douleurs? - - MARGUERITE. - - «Malheur! malheur! comment échapper aux pensées qui naissent dans - mon âme et se soulèvent contre moi? - - LE CHŒUR, _chante dans l’Église_. - - «_Dies iræ, dies illa,_ - _Solvet sæculum in favilla._[32] - - LE MAUVAIS ESPRIT. - - «Le courroux céleste te menace, Marguerite; les trompettes de la - résurrection retentissent: les tombeaux s’ébranlent, et ton cœur va - se réveiller pour sentir les flammes éternelles. - - MARGUERITE. - - «Ah! si je pouvais m’éloigner d’ici! les sons de cet orgue - m’empêchent de respirer, et les chants des prêtres font pénétrer - dans mon âme une émotion qui la déchire. - - LE CHŒUR. - - «_Judex ergo cum sedebit,_ - _Quidquid latet apparebit,_ - _Nil inultum remanebit._[33] - - MARGUERITE. - - «On dirait que ces murs se rapprochent pour m’étouffer; la voûte du - temple m’oppresse: de l’air! de l’air! - - LE MAUVAIS ESPRIT. - - «Cache-toi; le crime et la honte te poursuivent. Tu demandes de - l’air et de la lumière, misérable! qu’en espères-tu? - - LE CHŒUR. - - «_Quid sum miser tunc dicturus?_ - _Quem patronum rogaturus?_ - _Cum vix justus sit securus[34]?_ - - LE MAUVAIS ESPRIT. - - «Les Saints détournent leur visage de ta présence; ils rougiraient - de tendre leurs mains pures vers toi». - - LE CHŒUR. - - _«Quid sum miser tunc dicturus»?_ - - Marguerite crie au secours et s’évanouit. - -Quelle scène! Cette infortunée qui, dans l’asile de la consolation, -trouve le désespoir; cette foule rassemblée, priant Dieu avec confiance, -tandis qu’une malheureuse femme, dans le temple même du Seigneur, -rencontre l’esprit de l’enfer! Les paroles sévères de l’hymne sainte -sont interprétées par l’inflexible méchanceté du mauvais génie. Quel -désordre dans le cœur! que de maux entassés sur une faible pauvre tête! -et quel talent, que celui qui sait ainsi représenter à l’imagination ces -moments où la vie s’allume en nous comme un feu sombre, et jette sur nos -jours passagers la terrible lueur de l’éternité des peines! - -Méphistophélès imagine de transporter Faust dans le sabbat des sorcières -pour le distraire de ses peines; et il y a là une scène dont il est -impossible de donner l’idée, quoiqu’il s’y trouve un grand nombre de -pensées à retenir: ce sont vraiment les Saturnales de l’esprit, que -cette fête du sabbat. La marche de la pièce est suspendue par cet -intermède, et plus on trouve la situation forte, plus il est impossible -de se soumettre même aux inventions du génie, lorsqu’elles interrompent -ainsi l’intérêt. Au milieu du tourbillon de tout ce qu’on peut imaginer -et dire, quand les images et les idées se précipitent, se confondent, et -semblent retomber dans les abîmes dont la raison les a fait sortir, il -vient une scène qui se rattache à la situation d’une manière terrible. -Les conjurations de la magie font apparaître divers tableaux, et tout à -coup Faust s’approche de Méphistophélès, et lui dit: «Ne vois-tu pas -là-bas une jeune fille belle et pâle, qui se tient seule dans -l’éloignement? Elle s’avance lentement, ses pieds semblent attachés -l’un à l’autre; ne trouves-tu pas qu’elle ressemble à Marguerite? - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - «C’est un effet de la magie, rien qu’une illusion. Il n’est pas bon - d’y arrêter tes regards. Ces yeux fixes glacent le sang des hommes. - C’est ainsi que la tête de Méduse changeait jadis en pierre ceux - qui la considéraient. - - FAUST. - - «Il est vrai que cette image a les yeux ouverts comme un mort à qui - les mains d’un ami ne les aurait pas fermés. Voilà le sein sur - lequel j’ai reposé ma tête; voilà les charmes que mon cœur a - possédés. - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - «Insensé! tout cela n’est que de la sorcellerie; chacun dans ce - fantôme croit voir sa bien-aimée. - - FAUST. - - «Quel délire! quelle souffrance! Je ne peux m’éloigner de ce - regard; mais autour de ce beau cou, que signifie ce collier rouge, - large comme le tranchant d’un couteau? - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - «C’est vrai: mais qu’y veux-tu faire? Ne t’abîme pas dans tes - rêveries; viens sur cette montagne, on t’y prépare une fête. - Viens». - -Faust apprend que Marguerite a tué l’enfant qu’elle a mis au jour, -espérant ainsi se dérober à la honte. Son crime a été découvert; on l’a -mise en prison, et le lendemain elle doit périr sur l’échafaud. Faust -maudit Méphistophélès avec fureur; Méphistophélès accuse Faust avec -sang-froid, et lui prouve que c’est lui qui a désiré le mal, et qu’il ne -l’a aidé que parce qu’il l’avait appelé. Une sentence de mort est portée -contre Faust, parce qu’il a tué le frère de Marguerite. Néanmoins, il -s’introduit en secret dans la ville, obtient de Méphistophélès les -moyens de délivrer Marguerite, et pénètre la nuit dans son cachot, dont -il a dérobé les clefs. - -Il l’entend de loin murmurer une chanson qui prouve l’égarement de son -esprit; les paroles de cette chanson sont très vulgaires, et Marguerite -était naturellement pure et délicate. On peint d’ordinaire les folles -comme si la folie s’arrangeait avec les convenances, et donnait -seulement le droit de ne pas finir les phrases commencées, et de briser -à propos le fil des idées; mais cela n’est pas ainsi: le véritable -désordre de l’esprit se montre presque toujours sous des formes -étrangères à la cause même de la folie, et la gaîté des malheureux est -bien plus déchirante que leur douleur. - -Faust entre dans la prison: Marguerite croit qu’on vient la chercher -pour la conduire à la mort. - - MARGUERITE, _se soulevant de son lit de paille, s’écrie_: - - «Ils viennent! ils viennent! oh, que la mort est amère! - - FAUST, _bas_. - - «Doucement, doucement; je vais te délivrer. (_Il s’approche d’elle - pour briser ses fers_). - - MARGUERITE. - - «Si tu es un homme, mon désespoir te touchera. - - FAUST. - - «Plus bas, plus bas; tu éveilleras la garde par tes cris. - - MARGUERITE _se jette à genoux_. - - «Qui t’a donné, barbare, cette puissance sur moi? Il n’est que - minuit: pourquoi viens-tu déjà me chercher? Aie pitié de mes - larmes, laisse-moi vivre encore: demain matin, n’est-ce pas assez - tôt? (_Marguerite se relève_). Je suis pourtant si jeune, si jeune! - et dois-je déjà mourir? J’étais belle aussi: c’est ce qui a fait ma - perte. Mon ami était alors près de moi: il est maintenant bien - loin. Les fleurs de ma guirlande sont dispersées. Ne me prends pas - la main avec tant de violence. Ménage-moi. Ne me laisse pas pleurer - en vain. Jamais, jusqu’à ce jour, je ne t’ai vu. - - FAUST. - - «Comment supporter sa douleur! - - MARGUERITE. - - «Je suis tout à fait en ton pouvoir. Seulement laisse-moi allaiter - mon enfant; je l’ai pressé sur mon cœur toute la nuit. Ils me l’ont - ôté pour m’affliger. N’ont-ils pas prétendu que je l’avais tué? - Jamais je ne redeviendrai ce que j’étais! N’ont-ils pas chanté des - chansons contre moi, ces méchants, que voulaient-ils donc dire? - - FAUST _se jette à ses pieds_. - - «Ton amant est à tes pieds; il vient ouvrir les portes de cette - horrible prison. - - MARGUERITE. - - «Oui, mettons-nous à genoux; appelons les saints à notre secours. - Les cris de l’enfer se font entendre, et les mauvais génies nous - attendent sur le seuil de mon cachot. - - FAUST. - - «Marguerite! Marguerite! - - MARGUERITE, _attentive_. - - «C’était la voix de mon ami. (_Elle se précipite vers Faust, et ses - fers tombent_). Où est-il? Je l’ai entendu m’appeler. Je suis - libre. Personne ne pourra plus me retenir en prison. Je m’appuierai - sur son bras, je me reposerai sur son sein. Il appelle Marguerite: - il est là, devant la porte. Au milieu des hurlements de - l’impitoyable mort, j’entends la douce et touchante harmonie de sa - voix! - - FAUST. - - «Oui, c’est moi, Marguerite! - - MARGUERITE. - - «C’est toi! dis-le encore une fois. (_Elle le serre contre son - cœur_). C’est lui! c’est lui! Qu’est devenue l’angoisse des fers et - de l’échafaud? C’est toi! je suis sauvée! J’aperçois devant moi la - route où je te vis pour la première fois, le jardin si riant où - Marthe et moi nous t’attendions. - - FAUST. - - «Viens, viens. - - MARGUERITE. - - «Il m’est si doux de rester quand tu demeures! Ah! ne t’éloigne - pas! - - FAUST. - - «Hâte-toi; nous payerions bien cher le moindre retard. - - MARGUERITE. - - «Quoi! tu ne réponds point à mes embrassements? Mon ami, il y a si - peu de temps que nous nous sommes quittés! As-tu donc déjà - désappris à me serrer contre ton cœur? Jadis tes paroles, tes - regards appelaient sur moi tout le ciel! Embrasse-moi, de grâce; - embrasse-moi! Ton cœur est donc froid et muet? Qu’as-tu fait de ton - amour? qui me l’a ravi? - - FAUST. - - «Viens, suis-moi, chère amie: prends courage: je t’aime avec - transport; mais suis-moi, c’est ma seule prière. - - MARGUERITE. - - «Es-tu bien Faust? Es-tu bien toi? - - FAUST. - - «Oui, sans doute; oui, viens. - - MARGUERITE. - - «Tu me délivres de mes chaînes, tu me reprends de nouveau dans tes - bras. D’où vient que tu n’as pas horreur de Marguerite? Sais-tu - bien, mon ami, sais-tu bien qui tu délivres? - - FAUST. - - «Viens, viens; déjà la nuit est moins profonde. - - MARGUERITE. - - «Ma mère! c’est moi qui l’ai tuée! Mon enfant! c’est moi qui l’ai - noyé! N’appartenait-il pas à toi comme à moi? Est-il donc vrai, - Faust, que je te voie? N’est-ce pas un rêve? Donne-moi ta main, ta - main chérie. O ciel! elle est humide. Essuie-la. Je crois qu’il y a - du sang! Cache-moi ton épée; où est mon frère? Je t’en prie, - cache-la-moi. - - FAUST. - - «Laisse donc dans l’oubli l’irréparable passé; tu me fais mourir. - - MARGUERITE. - - «Non, il faut que tu restes. Je veux te décrire les tombeaux que tu - feras préparer dès demain. Il faut donner la meilleure place à ma - mère; mon frère doit être près d’elle. Moi, tu me mettras un peu - plus loin; mais cependant pas trop loin, et mon enfant à droite, - sur mon sein: mais personne ne doit reposer à mes côtés. J’aurais - voulu que tu fusses près de moi; mais c’était un bonheur doux et - pur, il ne m’appartient plus. Je me sens entraînée vers toi, et il - me semble que tu me repousses avec violence; cependant tes regards - sont pleins de tendresse et de bonté. - - FAUST. - - «Ah! si tu me reconnais, viens. - - MARGUERITE. - - «Où donc irais-je? - - FAUST. - - «Tu seras libre. - - MARGUERITE. - - «La tombe est là dehors. La mort épie mes pas. Viens; mais - conduis-moi dans la demeure éternelle: je ne puis aller que là. Tu - veux partir? mon ami! si je pouvais... - - FAUST. - - «Tu le peux, si tu le veux; les portes sont ouvertes. - - MARGUERITE. - - «Je n’ose pas sortir; il n’est plus pour moi d’espérance. Que me - sert-il de fuir? Mes persécuteurs m’attendent. Mendier est si - misérable, et surtout avec une mauvaise conscience! Il est triste - aussi d’errer dans l’étranger; et d’ailleurs partout ils me - saisiront. - - FAUST. - - «Je resterai près de toi. - - MARGUERITE. - - «Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars, suis le chemin qui - borde le ruisseau; traverse le sentier qui conduit à la forêt, à - gauche, près de l’écluse, dans l’étang; saisis-le tout de suite: il - tendra ses mains vers le ciel; des convulsions les agitent. - Sauve-le! sauve-le! - - FAUST. - - «Reprends tes sens; encore un pas, et tu n’as plus rien à craindre. - - MARGUERITE. - - «Si seulement nous avions déjà passé la montagne... l’air est si - froid près de la fontaine. Là, ma mère est assise sur un rocher, et - sa vieille tête est branlante. Elle ne m’appelle pas; elle ne me - fait pas signe de venir: seulement ses yeux sont appesantis; elle - ne s’éveillera plus. Autrefois, nous nous réjouissions quand elle - dormait... Ah! quel souvenir! - - FAUST. - - «Puisque tu n’écoutes pas mes prières, je veux t’entraîner malgré - toi. - - MARGUERITE. - - «Laisse-moi. Non, je ne souffrirai point la violence; ne me saisis - pas ainsi avec ta force meurtrière. Ah! je n’ai que trop fait ce - que tu as voulu. - - FAUST. - - «Le jour paraît, chère amie! chère amie! - - MARGUERITE. - - «Oui, bientôt il fera jour; mon dernier jour pénètre dans ce - cachot; il vient pour célébrer mes noces éternelles: ne dis à - personne que tu as vu Marguerite cette nuit. Malheur à ma couronne! - elle est flétrie: nous nous reverrons, mais non pas dans les fêtes. - La foule va se presser, le bruit sera confus; la place, les rues - suffiront à peine à la multitude. La cloche sonne, le signal est - donné. Ils vont lier mes mains, bander mes yeux; je monterai sur - l’échafaud sanglant, et le tranchant du fer tombera sur ma tête... - Ah! le monde est déjà silencieux comme le tombeau. - - FAUST. - - «Ciel! pourquoi donc suis-je né? - - MÉPHISTOPHÉLÈS _paraît à la porte_. - - «Hâtez-vous, ou vous êtes perdus: vos délais, vos incertitudes sont - funestes; mes cheveux frissonnent; le froid du matin se fait - sentir. - - MARGUERITE. - - «Qui sort ainsi de la terre? C’est lui, c’est lui; renvoyez-le. - Que ferait-il dans le saint lieu? C’est moi qu’il veut enlever. - - FAUST. - - «Il faut que tu vives. - - MARGUERITE. - - «Tribunal de Dieu, je m’abandonne à toi! - - MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_. - - «Viens, viens, où je te livre à la mort avec elle. - - MARGUERITE. - - «Père céleste, je suis à toi; et vous, anges, sauvez-moi, troupes - sacrées, entourez-moi, défendez-moi. Faust, c’est ton sort qui - m’afflige... - - MÉPHISTOPHÉLÈS. - - «Elle est jugée. - - DES VOIX DU CIEL S’ÉCRIENT: - - «Elle est sauvée. - - MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_. - - «Suis-moi. - -(_Méphistophélès disparaît avec Faust; on entend encore dans le -fond du cachot la voix de Marguerite qui rappelle vainement -son ami_). - - «Faust! Faust!» - -La pièce est interrompue après ces mots. L’intention de l’auteur est -sans doute que Marguerite périsse, et que Dieu lui pardonne; que la vie -de Faust soit sauvée, mais que son âme soit perdue. - -Il faut suppléer par l’imagination au charme qu’une très belle poésie -doit ajouter aux scènes que j’ai essayé de traduire; il y a toujours -dans l’art de la versification un genre de mérite reconnu de tout le -monde, et qui est indépendant du sujet auquel il est appliqué. Dans la -pièce de Faust, le rythme change suivant la situation, et la variété -brillante qui en résulte est admirable. La langue allemande présente un -plus grand nombre de combinaisons que la nôtre, et Gœthe semble les -avoir toutes employées pour exprimer, avec les sons comme avec les -images, la singulière exaltation d’ironie et d’enthousiasme, de -tristesse et de gaîté, qui l’a porté à composer cet ouvrage. Il serait -véritablement trop naïf de supposer qu’un tel homme ne sache pas toutes -les fautes de goût qu’on peut reprocher à sa pièce; mais il est curieux -de connaître les motifs qui l’ont déterminé à les y laisser, ou plutôt à -les y mettre. - -Gœthe ne s’est astreint, dans cet ouvrage, à aucun genre; ce n’est ni -une tragédie, ni un roman. L’auteur a voulu abjurer dans cette -composition toute manière sobre de penser et d’écrire: on y trouverait -quelque rapport avec Aristophane, si les traits du pathétique de -Shakespeare n’y mêlaient des beautés d’un tout autre genre. Faust -étonne, émeut, attendrit; mais il ne laisse pas une douce impression -dans l’âme. Quoique la présomption et le vice y soient cruellement -punis, on ne sent pas dans cette punition une main bienfaisante; on -dirait que le mauvais principe dirige lui-même la vengeance contre le -crime qu’il fait commettre; et le remords, tel qu’il est peint dans -cette pièce, semble venir de l’enfer aussi bien que la faute. - -La croyance aux mauvais esprits se retrouve dans un grand nombre de -poésies allemandes; la nature du nord s’accorde assez bien avec cette -terreur; il est donc beaucoup moins ridicule en Allemagne, que cela ne -le serait en France, de se servir du diable dans les fictions. A ne -considérer toutes ces idées que sous le rapport littéraire, il est -certain que notre imagination se figure quelque chose qui répond à -l’idée d’un mauvais génie, soit dans le cœur humain, soit dans la -nature: l’homme fait quelquefois le mal d’une manière, pour ainsi dire, -désintéressée, sans but et même contre son but, et seulement pour -satisfaire une certaine âpreté intérieure, qui donne le besoin de nuire. -Il y avait à côté des divinités du paganisme d’autres divinités de la -race des Titans, qui représentaient les forces révoltées de la nature; -et dans le christianisme, on dirait que les mauvais penchants de l’âme -sont personnifiés sous la forme des démons. - -Il est impossible de lire _Faust_ sans qu’il excite la pensée de mille -manières différentes: on se querelle avec l’auteur, on l’accuse, on le -justifie, mais il fait réfléchir sur tout, et, pour emprunter le langage -d’un savant naïf du moyen âge, _sur quelque chose de plus que tout_[35]. -Les critiques dont un tel ouvrage doit être l’objet sont faciles à -prévoir, ou plutôt c’est le genre même de cet ouvrage qui peut encourir -la censure, plus encore que la manière dont il est traité; car une telle -composition doit être jugée comme un rêve; et si le bon goût veillait -toujours à la porte d’ivoire des songes, pour les obliger à prendre la -forme convenue, rarement ils frapperaient l’imagination. - -La pièce de _Faust_ cependant n’est certes pas un bon modèle. Soit -qu’elle puisse être considérée comme l’œuvre du délire de l’esprit, ou -de la satiété de la raison, il est à désirer que de telles productions -ne se renouvellent pas; mais quand un génie tel que celui de Gœthe -s’affranchit de toutes les entraves, la foule de ses pensées est si -grande, que de toutes parts elles dépassent et renversent les bornes de -l’art. - - -FIN DU TOME PREMIER. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -DU TOME PREMIER - - -NOTICE SUR MADAME DE STAËL 1 - -PRÉFACE 3 - -OBSERVATIONS GÉNÉRALES 11 - - -PREMIÈRE PARTIE - -DE L’ALLEMAGNE ET DES MŒURS DES ALLEMANDS: - -CHAPITRE Iᵉʳ. De l’aspect de l’Allemagne 17 - -CHAP. II. Des mœurs et du caractère des Allemands 20 - -CHAP. III. Les femmes 32 - -CHAP. IV. De l’influence de l’esprit de chevalerie sur -l’amour et l’honneur 35 - -CHAP. V. De l’Allemagne méridionale 40 - -CHAP. VI. De l’Autriche 42 - -CHAP. VII. Vienne 48 - -CHAP. VIII. De la société 55 - -CHAP. IX. Des étrangers qui veulent imiter l’esprit français 57 - -CHAP. X. De la sottise dédaigneuse et de la médiocrité -bienveillante 63 - -CHAP. XI. De l’esprit de conversation 65 - -CHAP. XII. De la langue allemande, dans ses rapports avec -l’esprit de conversation 77 - -CHAP. XIII. De l’Allemagne du Nord 81 - -CHAP. XIV. La Saxe 85 - -CHAP. XV. Weimar 89 - -CHAP. XVI. La Prusse 91 - -CHAP. XVII. Berlin 98 - -CHAP. XVIII. Des universités allemandes 102 - -CHAP. XIX. Des institutions particulières d’éducation et -de bienfaisance 109 - -CHAP. XX. La fête d’Interlaken 118 - - -SECONDE PARTIE - -DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS: - -CHAPITRE Iᵉʳ. Pourquoi les Français ne rendent-ils pas -justice à la littérature allemande 125 - -CHAP. II. Du jugement qu’on porte en Angleterre sur la -littérature allemande 130 - -CHAP. III. Des principales époques de la littérature allemande 134 - -CHAP. IV. Wieland 138 - -CHAP. V. Klopstock 141 - -CHAP. VI. Lessing et Winckelmann 147 - -CHAP. VII. Gœthe 153 - -CHAP. VIII. Schiller 157 - -CHAP. IX. Du style et de la versification dans la langue -allemande 161 - -CHAP. X. De la poésie 168 - -CHAP. XI. De la poésie classique et de la poésie romantique 174 - -CHAP. XII. Des poèmes allemands 178 - -CHAP. XIII. De la poésie allemande 196 - -CHAP. XIV. Du goût 215 - -CHAP. XV. De l’art dramatique 218 - -CHAP. XVI. Des drames de Lessing 229 - -CHAP. XVII. Les Brigands et Don Carlos, de Schiller 236 - -CHAP. XVIII. Walstein et Marie Stuart 247 - -CHAP. XIX. Jeanne d’Arc et la Fiancée de Messine 274 - -CHAP. XX. Guillaume Tell 290 - -CHAP. XXI. Gœtz de Berlichingen et le comte d’Egmont 297 - -CHAP. XXII. Iphigénie en Tauride, Torquato Tasso, etc. 312 - -CHAP. XXIII. Faust 322 - - -4493-5-11.--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cⁱᵉ. - - -NOTES: - -[1] Préfet de Loir-et-Cher. - -[2] Le but de ce post-scriptum était de m’interdire les ports de la -Manche. - -[3] Ces guillemets indiquent les phrases dont les censeurs de Paris -avaient exigé la suppression. Dans le second volume, ils ne trouvèrent -rien de répréhensible, mais les chapitres du troisième sur -l’Enthousiasme, et surtout la dernière phrase de l’ouvrage, n’obtinrent -pas leur approbation. J’étais prête à me soumettre à leurs critiques -d’une façon négative, c’est-à-dire, en retranchant sans jamais rien -ajouter; mais les gendarmes envoyés par le ministre de la police firent -l’office de censeurs d’une façon plus brutale, en mettant le livre -entier en pièces. - -[4] Phrase supprimée par les censeurs. - -[5] Je n’ai pas besoin de dire que c’était l’Angleterre que je voulais -désigner par ces paroles; mais quand les noms propres ne sont pas -articulés, la plupart des censeurs, hommes éclairés, se font un plaisir -de ne pas comprendre. Il n’en est pas de même de la police; elle a une -sorte d’instinct vraiment remarquable contre les idées libérales, sous -quelque forme qu’elles se présentent, et dans ce genre elle dépiste, -comme un habile chien de chasse, tout ce qui pourrait réveiller dans -l’esprit des Français leur ancien amour pour les lumières et la liberté. - -[6] M. de Lacretelle - -[7] Ce chapitre sur l’Autriche a été écrit dans l’année 1808. - -[8] Supprimé par la censure. - -[9] Supprimé par la censure. - -[10] Supprimé par la censure. - -[11] Supprimé par la censure. - -[12] Supprimé par la censure sous prétexte qu’il y avait tant de bonheur -à Paris maintenant, qu’on n’avait pas besoin de s’en passer. - -[13] Supprimé par la censure. - -[14] Supprimé par la censure. - -[15] Supprimé par la censure. Je luttai pendant plusieurs jours, pour -obtenir la liberté de rendre cet hommage au prince Louis, et je -représentai que c’était relever la gloire des Français que de louer la -bravoure de ceux qu’ils avaient vaincus; mais il parut plus simple aux -censeurs de ne rien permettre en ce genre. - -[16] On peut en voir une esquisse dans l’ouvrage que M. de Villers vient -de publier sur ce sujet. On trouve toujours M. de Villers à la tête de -toutes les opinions nobles et généreuses; et il semble appelé, par la -grâce de son esprit et la profondeur de ses études, à représenter la -France en Allemagne, et l’Allemagne en France. - -[17] Ces paroles étaient le refrain d’un chant plein de grâce et de -talent, composé pour cette fête. L’auteur de ce chant, c’est madame -Harmès, très connue en Allemagne par ses écrits, sous le nom de madame -de Berlepsch. - -[18] Les poètes anglais de notre temps, sans s’être concertés avec les -Allemands, ont adopté le même système. La poésie didactique fait place -aux fictions du moyen âge, aux couleurs pourprées de l’Orient; le -raisonnement et même l’éloquence ne sauraient suffire à un art -essentiellement créateur. - -[19] Le chêne est l’emblème de la poésie patriotique, et le palmier -celui de la poésie religieuse, qui vient de l’Orient. - -[20] J’ai érigé un monument plus durable que l’airain... le souvenir de -mon nom sera ineffaçable. - -[21] M. de Sabran. - -[22] Mana, l’un des héros tutélaires de la nation germanique. - -[23] Segeste, auteur de la conspiration qui fit périr Hermann. - -[24] Héla, la divinité de l’Enfer. - -[25] Nom donné par les Germains à la bataille qu’ils gagnèrent contre -Varus. - -[26] Le dieu de la guerre. - -[27] L’Islande. - -[28] Chez les anciens, l’aigle qui s’envolait du bûcher était l’emblème -de l’immortalité de l’âme, et souvent même de l’apothéose. - -[29] Supprimé par la censure. - -[30] Expression de Frédéric Schlegel sur la pénétration d’un grand -historien. - -[31] - - Il est, pour les mortels, des jours mystérieux, - Où, des liens du corps notre âme dégagée, - Au sein de l’avenir est tout à coup plongée, - Et saisit, je ne sais par quel heureux effort, - Le droit inattendu d’interroger le sort. - La nuit qui précéda la sanglante journée, - Qui du héros du Nord trancha la destinée, - Je veillais au milieu des guerriers endormis; - Un trouble involontaire agitait mes esprits. - Je parcourus le camp. On voyait dans la plaine - Briller des feux lointains la lumière incertaine. - Les appels de la garde et les pas des chevaux, - Troublaient seuls, d’un bruit sourd, l’universel repos. - Le vent qui gémissait à travers les vallées, - Agitait lentement nos tentes ébranlées. - Les astres, à regret, perçant l’obscurité, - Versaient sur nos drapeaux une pâle clarté. - Que de mortels, me dis-je, à ma voix obéissent! - Qu’avec empressement sous mon ordre ils fléchissent! - Ils ont, sur mes succès, placé tout leur espoir. - Mais, si le sort jaloux m’arrachait le pouvoir, - Que bientôt je verrais s’évanouir leur zèle! - En est-il un du moins qui me restât fidèle! - Ah! s’il en est un seul, je t’invoque, ô destin! - Daigne me l’indiquer par un signe certain. - - (WALSTEIN, par M. Benjamin Constant de Rebecque. - Acte II, Scène 1ʳᵉ, page 43). - - -[32] Il viendra le jour de la colère, et le siècle sera réduit en -cendres. - -[33] Quand le Juge suprême paraîtra, il découvrira tout ce qui est -caché, et rien ne pourra demeurer impuni. - -[34] Malheureux! que dirai-je alors? A quel protecteur m’adresserai-je, -lorsqu’à peine le juste peut se croire sauvé? - -[35] De omnibus rebus et quibusdam aliis. - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'ALLEMAGNE; T.1 *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Charavay) -</p> - -<hr /> -<p class="c">AUXERRE-PARIS.—IMPRIMERIE A. LANIER</p> -<hr /> - -<p class="cb"><span class="smcap">Mᵐᵉ de STAËL</span><br /></p> - -<hr /> - -<h1><small>DE</small><br /> -<br /> -L’Allemagne<br /> -</h1> - -<hr /> - -<p class="c"> -<i>TOME PREMIER</i><br /> -<br /> -<img src="images/colophon.png" -width="100" -alt="" /> -<br /> -<br /> -PARIS<br /> -ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br /> -26, RUE RACINE, 26<br /> -<i>Tous Droits réservés</i><br /> -<span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span></p> - -<h3><a name="NOTICE_SUR_MADAME_DE_STAEL" id="NOTICE_SUR_MADAME_DE_STAEL"></a><i>NOTICE SUR MADAME DE STAËL</i></h3> - -<p><i>Anne-Louise-Germaine Necker, née à Paris en 1766, était -la fille du célèbre ministre français; sa mère douée d’un -caractère très ferme l’éleva sévèrement, et, jeune enfant, -l’admit dans son salon à entendre les conversations sérieuses -et instructives de gens tels que Buffon, Marmontel, Grimm, etc.</i></p> - -<p><i>En 1785 elle avait épousé le baron de Staël-Holstein, -diplomate suédois, qui devint ambassadeur à Paris, mais -cette union ne fut pas heureuse.</i></p> - -<p><i>Le début de Mᵐᵉ de Staël dans la littérature date de 1788 -par des</i> Lettres sur J.-J. Rousseau, <i>où elle montre un grand -enthousiasme pour le philosophe genevois</i>.</p> - -<p><i>Lorsqu’éclata la Révolution, elle accepta d’abord les réformes -avec admiration, mais bientôt son ardeur se refroidit, -et elle présenta même un plan d’évasion des Tuileries. En -1792 et l’année suivante, après la mort du roi, elle présenta -au gouvernement révolutionnaire une défense en faveur de -Marie-Antoinette. Après le 9 thermidor, elle publia une brochure -qui fut remarquée</i>: Réflexions sur la paix adressées à -M. Pitt et aux Français. <i>Sous le Directoire, elle exerça, par -son salon et par ses écrits, une grande influence, soutint les -directeurs, et fit rentrer Talleyrand aux affaires. Elle était -l’âme du</i> Cercle constitutionnel <i>dont Benjamin Constant était -l’orateur. De bonne heure elle avait pressenti Bonaparte et -son ambition, aussi le Premier Consul l’exila, en 1802, à -quarante lieues de Paris; mais elle préféra se retirer en -Allemagne, à Weimar, où elle connut Gœthe, Wieland et -Schiller.</i></p> - -<p><i>La mort de son père, pour qui elle professait un véritable -culte, la rappela à Coppet en 1804. Pour se distraire de sa -douleur, elle voyagea en Italie et y composa</i> Corinne, <i>son -<span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span>célèbre roman. Cette œuvre indisposa vivement Napoléon, qui -en composa lui-même, dit-on, une critique insérée au</i> Moniteur. -<i>Retournée en Allemagne en 1808, Mᵐᵉ de Staël mit la -dernière main à son livre</i> de l’Allemagne. <i>Elle vint incognito -à Paris pour en surveiller l’impression; mais Fouché, -le chef de la police, eut vent de l’affaire. Le livre fut livré -au pilon et ne put être réimprimé qu’en 1814. Quant à -Mᵐᵉ de Staël, elle reçut l’ordre de quitter Paris dans les -trois jours. Le gouvernement impérial rendit la prison de -Coppet de plus en plus étroite et eut soin d’en éloigner -tous les amis de Mᵐᵉ de Staël. Celle-ci réussit cependant -à s’échapper en 1812. Dès lors elle habita successivement -Vienne, Moscou, Saint-Pétersbourg, la Suède et enfin Londres, -suscitant partout la coalition contre Napoléon, et poursuivant -la revendication d’une somme de deux millions due -à son père, somme qui lui fut restituée par le gouvernement -de Louis XVIII.</i></p> - -<p><i>Elle ne rentra en France qu’en 1815 et mourut à Paris -deux ans après, au retour d’un dernier voyage en Italie, où -elle avait été pour rétablir sa santé. On apprit alors qu’elle -s’était remariée, mais secrètement, avec M. de Rocca, jeune -officier qu’elle avait connu à Genève. De son premier mariage -elle avait eu trois enfants, deux fils et une fille. Celle-ci -épousa M. de Broglie, pair de France. Des deux fils, l’un -mourut fort jeune; l’autre, le baron de Staël (1790-1827), -s’occupa d’agronomie, d’études philanthropiques et donna une -édition des</i> Œuvres <i>de sa mère.</i></p> - -<p><i>Mᵐᵉ de Staël peut passer comme un de nos plus grands -écrivains; on trouve chez elle de la profondeur et une érudition -variée, jointes à beaucoup de finesse et à une grande -connaissance du monde. Outre les œuvres déjà citées, il convient -d’ajouter:</i> Delphine <i>(1802)</i>; Considérations sur la -Révolution française <i>(1818), et plusieurs brochures qui ne -furent pas étrangères au ressentiment de Napoléon à son -égard.</i><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span></p> - -<h3><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h3> - -<p class="rt"> -<i>Ce 1ᵉʳ octobre 1813.</i><br /> -</p> - -<p>En 1810, je donnai le manuscrit de cet ouvrage sur l’Allemagne -au libraire qui avait imprimé <i>Corinne</i>. Comme j’y manifestais -les mêmes opinions, et que j’y gardais le même silence sur -le gouvernement actuel des Français que dans mes écrits précédents, -je me flattai qu’il me serait aussi permis de le publier; -toutefois, peu de jours après l’envoi de mon manuscrit, il parut -un décret sur la liberté de la presse d’une nature très singulière; -il y était dit, «qu’aucun ouvrage ne pourrait être imprimé -sans avoir été examiné par des censeurs». Soit; on était accoutumé -en France, sous l’ancien régime, à se soumettre à la censure; -l’esprit public marchait alors dans le sens de la liberté et -rendait une telle gêne peu redoutable; mais un petit article, à -la fin du nouveau règlement, disait que «lorsque les censeurs -auraient examiné un ouvrage et permis sa publication, les -libraires seraient en effet autorisés à l’imprimer, mais que le -ministre de la police aurait alors le droit de le supprimer tout -entier, s’il le jugeait convenable». Ce qui veut dire, que telles -ou telles formes seraient adoptées, jusqu’à ce qu’on jugeât à -propos de ne plus les suivre: une loi n’était pas nécessaire -pour décréter l’absence des lois, il valait mieux s’en tenir au -simple fait du pouvoir absolu.</p> - -<p>Mon libraire cependant prit sur lui la responsabilité de la -publication de mon livre, en le soumettant à la censure, et -notre accord fut ainsi conclu. Je vins à quarante lieues de Paris -pour suivre l’impression de cet ouvrage, et c’est là que pour la -dernière fois j’ai respiré l’air de France. Je m’étais interdit dans -ce livre, comme on le verra, toute réflexion sur l’état politique -de l’Allemagne; je me supposais à cinquante années du temps -présent, mais le temps présent ne permet pas qu’on l’oublie. -Plusieurs censeurs examinèrent mon manuscrit; ils supprimèrent -les diverses phrases que j’ai rétablies, en les désignant par<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span> -des notes; enfin, à ces phrases près, ils permirent l’impression -du livre tel que je le publie maintenant, car je n’ai cru devoir y -rien changer. Il me semble curieux de montrer quel est un -ouvrage qui peut attirer maintenant en France sur la tête de son -auteur la persécution la plus cruelle.</p> - -<p>Au moment où cet ouvrage allait paraître, et lorsqu’on avait -déjà tiré les dix mille exemplaires de la première édition, le -ministre de la police, connu sous le nom du général Savary, -envoya ses gendarmes chez le libraire, avec ordre de mettre en -pièces toute l’édition, et d’établir des sentinelles aux diverses -issues du magasin, dans la crainte qu’un seul exemplaire de ce -dangereux écrit ne pût s’échapper. Un commissaire de police fut -chargé de surveiller cette expédition, dans laquelle le général -Savary obtint aisément la victoire; et ce pauvre commissaire -est, dit-on, mort des fatigues qu’il a éprouvées, en s’assurant -avec trop de détail de la destruction d’un si grand nombre de -volumes, ou plutôt de leur transformation en un carton parfaitement -blanc, sur lequel aucune trace de la raison humaine n’est -restée; la valeur intrinsèque de ce carton, estimée à vingt louis, -est le seul dédommagement que le libraire ait obtenu du général -ministre.</p> - -<p>Au moment où l’on anéantissait mon livre à Paris, je reçus à -la campagne l’ordre de livrer la copie sur laquelle on l’avait -imprimé, et de quitter la France dans les vingt-quatre heures. -Je ne connais guère que les conscrits, à qui vingt-quatre heures -suffisent pour se mettre en voyage; j’écrivis donc au ministre -de la police qu’il me fallait huit jours pour faire venir de l’argent -et ma voiture. Voici la lettre qu’il me répondit:</p> - -<div class="blockquot"> -<p class="c">POLICE GÉNÉRALE</p> - -<p class="c">CABINET DU MINISTRE</p> - -<p class="rt"> -<i>Paris, 3 octobre 1810.</i><br /> -</p> - -<p>«J’ai reçu, madame, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de -m’écrire. Monsieur votre fils a dû vous apprendre que je ne -voyais pas d’inconvénients à ce que vous retardassiez votre -départ de sept à huit jours: je désire qu’ils suffisent aux arran<span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span>gements -qui vous restent à prendre, parce que je ne puis vous -en accorder davantage.</p> - -<p>«Il ne faut point rechercher la cause de l’ordre que je vous -ai signifié dans le silence que vous avez gardé à l’égard de -l’empereur dans votre dernier ouvrage, ce serait une erreur; il -ne pouvait pas y trouver de place qui fût digne de lui; mais -votre exil est une conséquence naturelle de la marche que vous -suivez constamment depuis plusieurs années. Il m’a paru que -l’air de ce pays-ci ne vous convenait point, et nous n’en sommes -pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples -que vous admirez.</p> - -<p>«Votre dernier ouvrage n’est point français; c’est moi qui en -ai arrêté l’impression. Je regrette la perte qu’il va faire éprouver -au libraire, mais il ne m’est pas possible de le laisser paraître.</p> - -<p>«Vous savez, madame, qu’il ne vous avait été permis de sortir -de Coppet que parce que vous aviez exprimé le désir de passer -en Amérique. Si mon prédécesseur vous a laissé habiter le département -de Loir-et-Cher, vous n’avez pas dû regarder cette -tolérance comme une révocation des dispositions qui avaient été -arrêtées à votre égard. Aujourd’hui vous m’obligez à les faire -exécuter strictement, et il ne faut vous en prendre qu’à vous-même.</p> - -<p>«Je mande à M. Corbigny<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> de tenir la main à l’exécution de -l’ordre que je lui ai donné, lorsque le délai que je vous accorde -sera expiré.</p> - -<p>«Je suis aux regrets, madame, que vous m’ayez contraint de -commencer ma correspondance avec vous par une mesure de -rigueur; il m’aurait été plus agréable de n’avoir qu’à vous -offrir des témoignages de la haute considération avec laquelle -j’ai l’honneur d’être,</p> - -<p class="rt"> -«<span class="smcap">Madame</span>,<br /> -«Votre très humble et très obéissant serviteur,<br /> -<i>Signé</i>: <span class="smcap">le duc de ROVIGO</span>.<br /> -</p> - -<p class="nind"> -<i>Madame de Staël.</i><br /> -</p> - -<p>«<i>P.-S.</i>—J’ai des raisons, madame, pour vous indiquer les<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span> -ports de Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme -étant les seuls ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer: -je vous invite à me faire connaître celui que vous aurez -choisi<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>».</p> -</div> - -<hr /> - -<p>J’ajouterai quelques réflexions à cette lettre déjà, ce me semble, -assez curieuse par elle-même.—Il m’a paru, dit le général -Savary, que <i>l’air de ce pays ne vous convenait pas</i>; quelle gracieuse -manière d’annoncer à une femme alors, hélas! mère de -trois enfants, à la fille d’un homme qui a servi la France avec -tant de foi, qu’on la bannit, à jamais, du lieu de sa naissance, -sans qu’il lui soit permis de réclamer d’aucune manière contre -une peine réputée la plus cruelle après la condamnation à -mort! Il existe un vaudeville français dans lequel un huissier, -se vantant de sa politesse envers ceux qu’il conduit en prison, -dit:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Aussi je suis aimé de tous ceux que j’arrête.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">Je ne sais si telle était l’intention du général Savary.</p> - -<p>Il ajoute que <i>les Français n’en sont pas réduits à prendre pour -modèles les peuples que j’admire</i>. Ces peuples, ce sont les Anglais -d’abord, et, à plusieurs égards, les Allemands. Toutefois je -ne crois pas qu’on puisse m’accuser de ne pas aimer la France. -Je n’ai que trop montré le regret d’un séjour où je conserve -tant d’objets d’affection, où ceux qui me sont chers me plaisent -tant! Mais de cet attachement peut-être trop vif pour une contrée -si brillante et pour ses spirituels habitants, il ne s’ensuivait -point qu’il dût m’être interdit d’admirer l’Angleterre. On l’a vue, -comme un chevalier armé pour la défense de l’ordre social, préserver -l’Europe pendant dix années de l’anarchie, et pendant dix -autres du despotisme. Son heureuse constitution fut, au commencement -de la révolution, le but des espérances et des efforts -des Français; mon âme en est restée où la leur était alors.<span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span></p> - -<p>A mon retour dans la terre de mon père, le préfet de Genève -me défendit de m’en éloigner à plus de quatre lieues. Je me -permis un jour d’aller jusqu’à dix, dans le simple but d’une -promenade; aussitôt les gendarmes coururent après moi, l’on -défendit au maître de poste de me donner des chevaux, et l’on -eût dit que le salut de l’État dépendait d’une aussi faible existence -que la mienne. Je me résignai cependant encore à cet -emprisonnement dans toute sa rigueur, quand un dernier coup -me le rendit tout à fait insupportable. Quelques-uns de mes -amis furent exilés, parce qu’ils avaient eu la générosité de venir -me voir; c’en était trop: porter avec soi la contagion du malheur, -ne pas oser se rapprocher de ceux qu’on aime, craindre -de leur écrire, de prononcer leur nom, être l’objet tour à tour, -ou des preuves d’affection qui font trembler pour ceux qui -vous les donnent, ou des bassesses raffinées que la terreur -inspire, c’était une situation à laquelle il fallait se soustraire si -l’on voulait encore vivre!</p> - -<p>On me disait, pour adoucir mon chagrin, que ces persécutions -continuelles étaient une preuve de l’importance qu’on attachait -à moi; j’aurais pu répondre que je n’avais mérité</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">Mais je ne me laissai point aller aux consolations données à -mon amour-propre, car je savais qu’il n’est personne maintenant -en France, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, -qui ne puisse être trouvé digne d’être rendu malheureux. On -me tourmenta dans tous les intérêts de ma vie, dans tous les -points sensibles de mon caractère, et l’autorité condescendit à se -donner la peine de me bien connaître pour mieux me faire -souffrir. Ne pouvant donc désarmer cette autorité par le simple -sacrifice de mon talent, et résolue à ne lui en pas offrir le servage, -je crus sentir au fond de mon cœur ce que m’aurait conseillé -mon père, et je partis.</p> - -<p>Il m’importe, je le crois, de faire connaître au public ce livre -calomnié, ce livre, source de tant de peines: et quoique le général -Savary m’ait déclaré dans sa lettre que mon ouvrage -<i>n’était pas français</i>, comme je me garde bien de voir en lui le<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span> -représentant de la France, c’est aux Français tels que je les ai -connus que j’adresserai avec confiance un écrit où j’ai tâché, -selon mes forces, de relever la gloire des travaux de l’esprit -humain.</p> - -<p>L’Allemagne, par sa situation géographique, peut être considérée -comme le cœur de l’Europe, et la grande association -continentale ne saurait retrouver son indépendance que par -celle de ce pays. La différence des langues, les limites naturelles, -les souvenirs d’une même histoire, tout contribue à créer -parmi les hommes ces grands individus qu’on appelle des nations; -de certaines proportions leur sont nécessaires pour exister, -de certaines qualités les distinguent; et si l’Allemagne était -réunie à la France, il s’ensuivrait aussi que la France serait -réunie à l’Allemagne, et que les Français de Hambourg, comme -les Français de Rome, altéreraient par degrés le caractère des -compatriotes de Henri IV: les vaincus, à la longue, modifieraient -les vainqueurs, et tous finiraient par y perdre.</p> - -<p>J’ai dit dans mon ouvrage que les Allemands <i>n’étaient pas -une nation</i>; et certes ils donnent au monde maintenant d’héroïques -démentis à cette crainte. Mais ne voit-on pas cependant -quelques pays germaniques s’exposer, en combattant contre -leurs compatriotes, au mépris de leurs alliés mêmes, les Français? -Ces auxiliaires, dont on hésite à prononcer le nom, comme -s’il était temps encore de le cacher à la postérité; ces auxiliaires, -dis-je, ne sont conduits ni par l’opinion ni même par -l’intérêt, encore moins par l’honneur; mais une peur imprévoyante -a précipité leurs gouvernements vers le plus fort, sans -réfléchir qu’ils étaient eux-mêmes la cause de cette force devant -laquelle ils se prosternaient.</p> - -<p>Les Espagnols, à qui l’on peut appliquer ce beau vers anglais -de Southey:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">And those who suffer bravely save mankind,<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind"><i>et ceux qui souffrent bravement sauvent l’espèce humaine</i>; les -Espagnols se sont vus réduits à ne posséder que Cadix, et ils -n’auraient pas plus consenti alors au joug des étrangers, que -depuis qu’ils ont atteint la barrière des Pyrénées, et qu’ils sont<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> -défendus par le caractère antique et le génie moderne de lord -Wellington. Mais, pour accomplir ces grandes choses, il fallait -une persévérance que l’événement ne saurait décourager. Les -Allemands ont eu souvent le tort de se laisser convaincre par les -revers. Les individus doivent se résigner à la destinée, mais -jamais les nations; car ce sont elles qui seules peuvent commander -à cette destinée: une volonté de plus, et le malheur -serait dompté.</p> - -<p>La soumission d’un peuple à un autre est contre nature. Qui -croirait maintenant à la possibilité d’entamer l’Espagne, la -Russie, l’Angleterre, la France? Pourquoi n’en serait-il pas de -même de l’Allemagne? Si les Allemands pouvaient encore -être asservis, leur infortune déchirerait le cœur; mais on serait -toujours tenté de leur dire, comme mademoiselle de Mancini à -Louis XIV: <i>Vous êtes roi, sire, et vous pleurez!</i>—Vous êtes -une nation, et vous pleurez!</p> - -<p>Le tableau de la littérature et de la philosophie semble bien -étranger au moment actuel; cependant il sera peut-être doux à -cette pauvre et noble Allemagne de se rappeler ses richesses -intellectuelles au milieu des ravages de la guerre. Il y a trois -ans que je désignais la Prusse et les pays du Nord qui l’environnent -comme <i>la patrie de la pensée</i>; en combien d’actions -généreuses cette pensée ne s’est-elle pas transformée! ce que -les philosophes mettaient en système s’accomplit, et l’indépendance -de l’âme fondera celle des États.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span>  </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span>  </p> - -<h3><a name="OBSERVATIONS_GENERALES" id="OBSERVATIONS_GENERALES"></a>OBSERVATIONS GÉNÉRALES</h3> - -<p>On peut rapporter l’origine des principales nations de -l’Europe à trois grandes races différentes: la race latine, la -race germanique, et la race esclavonne. Les Italiens, les -Français, les Espagnols et les Portugais ont reçu des -Romains leur civilisation et leur langage; les Allemands, -les Suisses, les Anglais, les Suédois, les Danois et les Hollandais -sont des peuples teutoniques; enfin, parmi les Esclavons, -les Polonais et les Russes occupent le premier rang. -Les nations dont la culture intellectuelle est d’origine -latine, sont plus anciennement civilisées que les autres; -elles ont pour la plupart hérité de l’habile sagacité des -Romains dans le maniement des affaires de ce monde. Des -institutions sociales, fondées sur la religion païenne, ont -précédé chez elles l’établissement du christianisme; et quand -les peuples du Nord sont venus les conquérir, ces peuples -ont adopté, à beaucoup d’égards, les mœurs du pays dont -ils étaient les vainqueurs.</p> - -<p>Ces observations doivent sans doute être modifiées d’après -les climats, les gouvernements et les faits de chaque histoire. -La puissance ecclésiastique a laissé des traces ineffaçables -en Italie. Les longues guerres avec les Arabes ont fortifié -les habitudes militaires et l’esprit entreprenant des -Espagnols; mais en général cette partie de l’Europe, dont -les langues dérivent du latin, et qui a été initiée de bonne -heure dans la politique de Rome, porte le caractère d’une -vieille civilisation qui, dans l’origine, était païenne. On y -trouve moins de penchant pour les idées abstraites que chez<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> -les nations germaniques; on s’y entend mieux aux plaisirs -et aux intérêts terrestres, et ces peuples, comme leurs instituteurs, -les Romains, savent seuls pratiquer l’art de la -domination.</p> - -<p>Les nations germaniques ont presque toujours résisté au -joug des Romains; elles ont été civilisées plus tard, et seulement -par le christianisme; elles ont passé immédiatement -d’une sorte de barbarie à la société chrétienne: les temps -de la chevalerie, l’esprit du moyen âge sont leurs souvenirs -les plus vifs; et quoique les savants de ces pays aient étudié -les auteurs grecs et latins, plus même que ne l’ont fait les -nations latines, le génie naturel aux écrivains allemands est -d’une couleur ancienne plutôt qu’antique; leur imagination -se plaît dans les vieilles tours, dans les créneaux, au milieu -des guerriers, des sorcières et des revenants; et les mystères -d’une nature rêveuse et solitaire forment le principal -charme de leurs poésies.</p> - -<p>L’analogie qui existe entre les nations teutoniques ne saurait -être méconnue. La dignité sociale que les Anglais doivent -à leur constitution leur assure, il est vrai, parmi ces -nations, une supériorité décidée; néanmoins les mêmes -traits de caractère se retrouvent constamment parmi les -divers peuples d’origine germanique. L’indépendance et la -loyauté signalèrent de tout temps ces peuples; ils ont été -toujours bons et fidèles, et c’est à cause de cela même peut-être -que leurs écrits portent une empreinte de mélancolie; -car il arrive souvent aux nations, comme aux individus, de -souffrir pour leurs vertus.</p> - -<p>La civilisation des Esclavons ayant été plus moderne et -plus précipitée que celle des autres peuples, on voit plutôt -en eux jusqu’à présent l’imitation que l’originalité: ce qu’ils -ont d’européen est français; ce qu’ils ont d’asiatique est -trop peu développé pour que leurs écrivains puissent encore -manifester le véritable caractère qui leur serait naturel. Il<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span> -n’y a donc dans l’Europe littéraire que deux grandes divisions -très marquées; la littérature imitée des anciens, et -celle qui doit sa naissance à l’esprit du moyen âge; la littérature -qui, dans son origine, a reçu du paganisme sa couleur -et son charme, et la littérature dont l’impulsion et le -développement appartiennent à une religion essentiellement -spiritualiste.</p> - -<p>On pourrait dire avec raison que les Français et les Allemands -sont aux deux extrémités de la chaîne morale, puisque -les uns considèrent les objets extérieurs comme le mobile -de toutes les idées, et les autres, les idées comme le -mobile de toutes les impressions. Ces deux nations cependant -s’accordent assez bien sous les rapports sociaux; mais -il n’en est point de plus opposées dans leur système littéraire -et philosophique. L’Allemagne intellectuelle n’est -presque pas connue de la France: bien peu d’hommes de -lettres parmi nous s’en sont occupés. Il est vrai qu’un beaucoup -plus grand nombre la juge. Cette agréable légèreté, -qui fait prononcer sur ce qu’on ignore, peut avoir de l’élégance -quand on parle, mais non quand on écrit. Les Allemands -ont le tort de mettre souvent dans la conversation ce -qui ne convient qu’aux livres; les Français ont quelquefois -aussi celui de mettre dans les livres ce qui ne convient qu’à -la conversation; et nous avons tellement épuisé tout ce qui -est superficiel que, même pour la grâce, et surtout pour la -variété, il faudrait, ce me semble, essayer d’un peu plus de -profondeur.</p> - -<p>J’ai donc cru qu’il pouvait y avoir quelques avantages à -faire connaître le pays de l’Europe où l’étude et la méditation -ont été portées si loin qu’on peut le considérer comme -la patrie de la pensée. Les réflexions que le pays et les -livres m’ont suggérées seront partagées en quatre sections. -La première traitera de l’Allemagne et des mœurs des Allemands; -la seconde, de la littérature et des arts; la troisième,<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span> -de la philosophie et de la morale; la quatrième, de la religion -et de l’enthousiasme. Ces divers sujets se mêlent nécessairement -les uns avec les autres. Le caractère national -influe sur la littérature; la littérature et la philosophie sur la -religion; et l’ensemble peut seul faire connaître en entier -chaque partie; mais il fallait cependant se soumettre à une -division apparente pour rassembler à la fin tous les rayons -dans le même foyer.</p> - -<p>Je ne me dissimule point que je vais exposer, en littérature -comme en philosophie, des opinions étrangères à celles -qui règnent en France; mais soit qu’elles paraissent justes -ou non, soit qu’on les adopte ou qu’on les combatte, elles -donnent toujours à penser. «Car nous n’en sommes pas, -j’imagine, à vouloir élever autour de la France littéraire la -grande muraille de la Chine, pour empêcher les idées du -dehors d’y pénétrer<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>».</p> - -<p>Il est impossible que les écrivains allemands, ces hommes -les plus instruits et les plus méditatifs de l’Europe, ne méritent -pas qu’on accorde un moment d’attention à leur littérature -et à leur philosophie. On oppose à l’une qu’elle n’est -pas de bon goût, et à l’autre qu’elle est pleine de folies. Il -se pourrait qu’une littérature ne fût pas conforme à notre -législation du bon goût, et qu’elle contînt des idées nouvelles -dont nous puissions nous enrichir en les modifiant -à notre manière. C’est ainsi que les Grecs nous ont valu -Racine, et Shakespeare plusieurs des tragédies de Voltaire. -La stérilité dont notre littérature est menacée ferait croire<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> -que l’esprit français lui-même a besoin maintenant d’être -renouvelé par une sève plus vigoureuse; et comme l’élégance -de la société nous préservera toujours de certaines -fautes, il nous importe surtout de retrouver la source des -grandes beautés.</p> - -<p>Après avoir repoussé la littérature des Allemands au nom -du bon goût, on croit pouvoir aussi se débarrasser de leur -philosophie au nom de la raison. Le bon goût et la raison -sont des paroles qu’il est toujours agréable de prononcer, -même au hasard; mais peut-on de bonne foi se persuader -que des écrivains d’une érudition immense, et qui connaissent -tous les livres français aussi bien que nous-mêmes, -s’occupent depuis vingt années de pures absurdités?</p> - -<p>Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions -nouvelles d’impiété, et les siècles incrédules les accusent -non moins facilement de folie. Dans le seizième siècle, -Galilée a été livré à l’inquisition pour avoir dit que la terre -tournait; et dans le dix-huitième, quelques-uns ont voulu -faire passer J.-J. Rousseau pour un dévot fanatique. Les -opinions qui diffèrent de l’esprit dominant, quel qu’il soit, -scandalisent toujours le vulgaire: l’étude et l’examen peuvent -seuls donner cette libéralité de jugement, sans laquelle -il est impossible d’acquérir des lumières nouvelles, ou de -conserver même celles qu’on a; car on se soumet à de certaines -idées reçues, non comme à des vérités, mais comme -au pouvoir; et c’est ainsi que la raison humaine s’habitue à -la servitude, dans le champ même de la littérature et de la -philosophie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span>  </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span>  </p> - -<h1>DE L’ALLEMAGNE</h1> - -<hr style="width:100%;" /> - -<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE<br /><br /> -DE L’ALLEMAGNE ET DES MŒURS DES ALLEMANDS.</h2> - -<hr /> - -<h3><a name="CHAPITRE_I-a" id="CHAPITRE_I-a"></a>CHAPITRE PREMIER<br /><br /> -<i>De l’aspect de l’Allemagne.</i></h3> - -<p>La multitude et l’étendue des forêts indiquent une civilisation -encore nouvelle: le vieux sol du Midi ne conserve -presque plus d’arbres, et le soleil tombe à plomb sur la terre -dépouillée par les hommes. L’Allemagne offre encore quelques -traces d’une nature non habitée. Depuis les Alpes -jusqu’à la mer, entre le Rhin et le Danube, vous voyez un -pays couvert de chênes et de sapins, traversé par des -fleuves d’une imposante beauté, et coupé par des montagnes -dont l’aspect est très pittoresque; mais de vastes bruyères, -des sables, des routes souvent négligées, un climat sévère, -remplissent d’abord l’âme de tristesse; et ce n’est qu’à la -longue qu’on découvre ce qui peut attacher à ce séjour.</p> - -<p>Le midi de l’Allemagne est très bien cultivé; cependant<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> -il y a toujours dans les plus belles contrées de ce pays quelque -chose de sérieux, qui fait plutôt penser au travail qu’aux -plaisirs, aux vertus des habitants qu’aux charmes de la -nature.</p> - -<p>Les débris des châteaux forts, qu’on aperçoit sur le haut des -montagnes, les maisons bâties de terre, les fenêtres étroites, -les neiges qui, pendant l’hiver, couvrent des plaines à perte -de vue, causent une impression pénible. Je ne sais quoi de -silencieux, dans la nature et dans les hommes, resserre -d’abord le cœur. Il semble que le temps marche là plus lentement -qu’ailleurs, que la végétation ne se presse pas plus -dans le sol que les idées dans la tête des hommes, et que -les sillons réguliers du laboureur y sont tracés sur une terre -pesante.</p> - -<p>Néanmoins, quand on a surmonté ces sensations irréfléchies, -le pays et les habitants offrent à l’observation quelque -chose d’intéressant et de poétique: vous sentez que des -âmes et des imaginations douces ont embelli ces campagnes. -Les grands chemins sont plantés d’arbres fruitiers, placés -là pour rafraîchir le voyageur. Les paysages dont le Rhin -est entouré sont superbes presque partout; on dirait que ce -fleuve est le génie tutélaire de l’Allemagne; ses flots sont -purs, rapides et majestueux comme la vie d’un ancien -héros: le Danube se divise en plusieurs branches; les ondes -de l’Elbe et de la Sprée se troublent facilement par l’orage; -le Rhin seul est presque inaltérable. Les contrées qu’il traverse -paraissent tout à la fois si sérieuses et si variées, si -fertiles et si solitaires, qu’on serait tenté de croire que c’est -lui-même qui les a cultivées, et que les hommes d’à présent -n’y sont pour rien. Ce fleuve raconte, en passant, les hauts -faits des temps jadis, et l’ombre d’Arminius semble errer -encore sur ces rivages escarpés.</p> - -<p>Les monuments gothiques sont les seuls remarquables -en Allemagne; ces monuments rappellent les siècles de la<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span> -chevalerie; dans presque toutes les villes, les musées publics -conservent des restes de ces temps-là. On dirait que les habitants -du Nord, vainqueurs du monde, en partant de la -Germanie, y ont laissé leurs souvenirs sous diverses formes, -et que le pays tout entier ressemble au séjour d’un grand -peuple qui depuis longtemps l’a quitté. Il y a dans la plupart -des arsenaux des villes allemandes, des figures de -chevaliers en bois peint, revêtus de leur armure; le casque, -le bouclier, les cuissards, les éperons, tout est selon l’ancien -usage, et l’on se promène au milieu de ces morts debout, -dont les bras levés semblent prêts à frapper leurs adversaires, -qui tiennent aussi de même leurs lances en arrêt. -Cette image immobile d’actions jadis si vives cause une -impression pénible. C’est ainsi qu’après les tremblements -de terre on a retrouvé des hommes engloutis qui avaient -gardé pendant longtemps encore le dernier geste de leur -dernière pensée.</p> - -<p>L’architecture moderne, en Allemagne, n’offre rien qui -mérite d’être cité; mais les villes sont en général bien -bâties, et les propriétaires les embellissent avec une sorte -de soin plein de bonhomie. Les maisons, dans plusieurs -villes, sont peintes en dehors de diverses couleurs: on y -voit des figures de saints, des ornements de tout genre, dont -le goût n’est assurément pas parfait, mais qui varient -l’aspect des habitations et semblent indiquer un désir bienveillant -de plaire à ses concitoyens et aux étrangers. L’éclat -et la splendeur d’un palais servent à l’amour-propre de -celui qui le possède; mais la décoration soignée, la parure -et la bonne intention des petites demeures ont quelque -chose d’hospitalier.</p> - -<p>Les jardins sont presque aussi beaux dans quelques parties -de l’Allemagne qu’en Angleterre; le luxe des jardins -suppose toujours qu’on aime la nature. En Angleterre, des -maisons très simples sont bâties au milieu des parcs les<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> -plus magnifiques; le propriétaire néglige sa demeure et -pare avec soin la campagne. Cette magnificence et cette -simplicité réunies n’existent sûrement pas au même -degré en Allemagne; cependant, à travers le manque de -fortune et l’orgueil féodal, on aperçoit en tout un certain -amour du beau qui, tôt ou tard, doit donner du goût et -de la grâce, puisqu’il en est la véritable source. Souvent, -au milieu des superbes jardins des princes allemands, -l’on place des harpes éoliennes près des grottes entourées -de fleurs, afin que le vent transporte dans les airs des sons -et des parfums tout ensemble. L’imagination des habitants -du Nord tâche ainsi de se composer une nature d’Italie; -et pendant les jours brillants d’un été rapide, l’on parvient -quelquefois à s’y tromper.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_II-a" id="CHAPITRE_II-a"></a>CHAPITRE II<br /><br /> -<i>Des mœurs et du caractère des Allemands.</i></h3> - -<p>Quelques traits principaux peuvent seuls convenir également -à toute la nation allemande; car les diversités de ce -pays sont telles, qu’on ne sait comment réunir sous un -même point de vue des religions, des gouvernements, des -climats, des peuples mêmes si différents. L’Allemagne du -Midi est, à beaucoup d’égards, tout autre que celle du Nord; -les villes de commerce ne ressemblent point aux villes -célèbres par leurs universités; les petits États diffèrent sensiblement -des deux grandes monarchies, la Prusse et -l’Autriche. L’Allemagne était une fédération aristocratique; -cet empire n’avait point un centre commun de lumières et -d’esprit public; il ne formait pas une nation compacte, et -le lien manquait au faisceau. Cette division de l’Allemagne,<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span> -funeste à sa force politique, était cependant très favorable -aux essais de tout genre que pouvait tenter le génie et -l’imagination. Il y avait une sorte d’anarchie douce et paisible, -en fait d’opinions littéraires et métaphysiques, qui -permettait à chaque homme le développement entier de sa -manière de voir individuelle.</p> - -<p>Comme il n’existe point de capitale où se rassemble la -bonne compagnie de toute l’Allemagne, l’esprit de société y -exerce peu de pouvoir; l’empire du goût et l’arme du ridicule -y sont sans influence. La plupart des écrivains et des -penseurs travaillent dans la solitude, ou seulement entourés -d’un petit cercle qu’ils dominent. Ils se laissent aller, chacun -séparément, à tout ce que leur inspire une imagination -sans contrainte; et si l’on peut apercevoir quelques traces -de l’ascendant de la mode en Allemagne, c’est par le désir -que chacun éprouve de se montrer tout à fait différent des -autres. En France, au contraire, chacun aspire à mériter ce -que Montesquieu disait de Voltaire: <i>Il a plus que personne -l’esprit que tout le monde a</i>. Les écrivains allemands imiteraient -plus volontiers encore les étrangers que leurs compatriotes.</p> - -<p>En littérature, comme en politique, les Allemands ont -trop de considération pour les étrangers, et pas assez de -préjugés nationaux. C’est une qualité dans les individus que -l’abnégation de soi-même et l’estime des autres; mais le -patriotisme des nations doit être égoïste. La fierté des Anglais -sert puissamment à leur existence politique; la bonne -opinion que les Français ont d’eux-mêmes a toujours beaucoup -contribué à leur ascendant sur l’Europe; le noble -orgueil des Espagnols les a rendus jadis souverains d’une -portion du monde. Les Allemands sont Saxons, Prussiens, -Bavarois, Autrichiens; mais le caractère germanique, sur -lequel devrait se fonder la force de tous, est morcelé comme -la terre même qui a tant de différents maîtres.<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span></p> - -<p>J’examinerai séparément l’Allemagne du Midi et celle du -Nord: mais je me bornerai maintenant aux réflexions qui -conviennent à la nation entière. Les Allemands ont en général -de la sincérité et de la fidélité; ils ne manquent presque -jamais à leur parole, et la tromperie leur est étrangère. -Si ce défaut s’introduisait jamais en Allemagne, ce ne pourrait -être que par l’envie d’imiter les étrangers, de se montrer -aussi habile qu’eux, et surtout de n’être pas leur dupe; -mais le bon sens et le bon cœur ramèneraient bientôt les -Allemands à sentir qu’on n’est fort que par sa propre -nature, et que l’habitude de l’honnêteté rend tout à fait -incapable, même quand on le veut, de se servir de la ruse. -Il faut, pour tirer parti de l’immoralité, être armé tout à -fait à la légère, et ne pas porter en soi-même une conscience -et des scrupules qui vous arrêtent à moitié chemin, -et vous font éprouver d’autant plus vivement le regret d’avoir -quitté l’ancienne route, qu’il vous est impossible d’avancer -hardiment dans la nouvelle.</p> - -<p>Il est aisé, je le crois, de démontrer que, sans la morale, -tout est hasard et ténèbres. Néanmoins on a vu souvent chez -les nations latines une politique singulièrement adroite dans -l’art de s’affranchir de tous les devoirs; mais on peut le dire -à la gloire de la nation allemande, elle a presque l’incapacité -de cette souplesse hardie qui fait plier toutes les vérités -pour tous les intérêts, et sacrifie tous les engagements à -tous les calculs. Ses défauts, comme ses qualités, la soumettent -à l’honorable nécessité de la justice.</p> - -<p>La puissance du travail et de la réflexion est aussi l’un des -traits distinctifs de la nation allemande. Elle est naturellement -littéraire et philosophique; toutefois la séparation des -classes, qui est plus prononcée en Allemagne que partout -ailleurs, parce que la société n’en adoucit pas les nuances, -nuit à quelques égards à l’esprit proprement dit. Les nobles -y ont trop peu d’idées, et les gens de lettres trop peu d’habi<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span>tude -des affaires. L’esprit est un mélange de la connaissance -des choses et des hommes; et la société où l’on agit sans -but, et pourtant avec intérêt, est précisément ce qui développe -le mieux les facultés les plus opposées. C’est l’imagination, -plus que l’esprit, qui caractérise les Allemands. -J.-P. Richter, l’un de leurs écrivains les plus distingués, a -dit que <i>l’empire de la mer était aux Anglais, celui de la terre -aux Français, et celui de l’air aux Allemands</i>: en effet, on -aurait besoin, en Allemagne, de donner un centre et des -bornes à cette éminente faculté de penser, qui s’élève et se -perd dans le vague, pénètre et disparaît dans la profondeur, -s’anéantit à force d’impartialité, se confond à force d’analyse, -enfin manque de certains défauts qui puissent servir de circonscription -à ses qualités.</p> - -<p>On a beaucoup de peine à s’accoutumer, en sortant de -France, à la lenteur et à l’inertie du peuple allemand; il ne -se presse jamais, il trouve des obstacles à tout; vous entendez -dire en Allemagne <i>c’est impossible</i>, cent fois contre une -en France. Quand il est question d’agir, les Allemands ne -savent pas lutter avec les difficultés; et leur respect pour la -puissance vient plus encore de ce qu’elle ressemble à la -destinée, que d’aucun motif intéressé. Les gens du peuple -ont des formes assez grossières, surtout quand on veut heurter -leur manière d’être habituelle; ils auraient naturellement, -plus que les nobles, cette sainte antipathie pour les -mœurs, les coutumes et les langues étrangères, qui fortifie -dans tous les pays le lien national. L’argent qu’on leur offre -ne dérange pas leur façon d’agir, la peur ne les en détourne -pas; ils sont très capables enfin de cette fixité en toutes -choses, qui est une excellente donnée pour la morale; car -l’homme que la crainte et plus encore l’espérance mettent -sans cesse en mouvement, passe aisément d’une opinion à -l’autre, quand son intérêt l’exige.</p> - -<p>Dès que l’on s’élève un peu au-dessus de la dernière<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> -classe du peuple en Allemagne, on s’aperçoit aisément de -cette vie intime, de cette poésie de l’âme qui caractérise les -Allemands. Les habitants des villes et des campagnes, les -soldats et les laboureurs, savent presque tous la musique; -il m’est arrivé d’entrer dans de pauvres maisons noircies -par la fumée de tabac, et d’entendre tout à coup non seulement -la maîtresse, mais le maître du logis, improviser sur -le clavecin, comme les Italiens improvisent en vers. L’on a -soin, presque partout, que, les jours de marché, il y ait des -joueurs d’instruments à vent sur le balcon de l’hôtel-de-ville -qui domine la place publique: les paysans des environs -participent ainsi à la douce jouissance du premier des arts. -Les écoliers se promènent dans les rues, le dimanche, en -chantant les psaumes en chœur. On raconte que Luther fit -souvent partie de ce chœur, dans sa première jeunesse. -J’étais à Eisenach, petite ville de Saxe, un jour d’hiver si -froid, que les rues mêmes étaient encombrées de neige; je -vis une longue suite de jeunes gens en manteau noir, qui -traversaient la ville en célébrant les louanges de Dieu. Il n’y -avait qu’eux dans la rue, car la rigueur des frimas en écartait -tout le monde, et ces voix, presque aussi harmonieuses -que celles du midi, en se faisant entendre au milieu d’une -nature si sévère, causaient d’autant plus d’attendrissement. -Les habitants de la ville n’osaient, par ce froid terrible, -ouvrir leurs fenêtres; mais on apercevait, derrière les vitraux, -des visages tristes ou sereins, jeunes ou vieux, qui recevaient -avec joie les consolations religieuses que leur offrait -cette douce mélodie.</p> - -<p>Les pauvres Bohèmes, alors qu’ils voyagent, suivis de leurs -femmes et de leurs enfants, portent sur leur dos une mauvaise -harpe, d’un bois grossier, dont ils tirent des sons -harmonieux. Ils en jouent quand ils se reposent au pied -d’un arbre, sur les grands chemins, ou lorsque auprès des -maisons de poste ils tâchent d’intéresser les voyageurs par<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span> -le concert ambulant de leur famille errante. Les troupeaux, -en Autriche, sont gardés par des bergers qui jouent des airs -charmants sur des instruments simples et sonores. Ces airs -s’accordent parfaitement avec l’impression douce et rêveuse -que produit la campagne.</p> - -<p>La musique instrumentale est aussi généralement cultivée -en Allemagne que la musique vocale en Italie; la nature a -plus fait à cet égard, comme à tant d’autres, pour l’Italie -que pour l’Allemagne; il faut du travail pour la musique -instrumentale, tandis que le ciel du Midi suffit pour rendre -les voix belles: mais néanmoins les hommes de la classe -laborieuse ne pourraient jamais donner à la musique le -temps qu’il faut pour l’apprendre, s’ils n’étaient organisés -pour la savoir. Les peuples naturellement musiciens reçoivent, -par l’harmonie, des sensations et des idées que leur -situation rétrécie et leurs occupations vulgaires ne leur permettraient -pas de connaître autrement.</p> - -<p>Les paysannes et les servantes, qui n’ont pas assez d’argent -pour se parer, ornent leur tête et leurs bras de quelques -fleurs, pour qu’au moins l’imagination ait sa part dans leur -vêtement: d’autres un peu plus riches mettent les jours de -fête un bonnet d’étoffe d’or d’assez mauvais goût, et qui contraste -avec la simplicité du reste de leur costume; mais ce -bonnet, que leur mères ont aussi porté, rappelle les anciennes -mœurs; et la parure cérémonieuse avec laquelle les -femmes du peuple honorent le dimanche a quelque chose -de grave qui intéresse en leur faveur.</p> - -<p>Il faut aussi savoir gré aux Allemands de la bonne volonté -qu’ils témoignent par les révérences respectueuses et la politesse -remplie de formalités que les étrangers ont si souvent -tournées en ridicule. Ils auraient aisément pu remplacer, -par des manières froides et indifférentes, la grâce et l’élégance -qu’on les accusait de ne pouvoir atteindre: le dédain -impose toujours silence à la moquerie; car c’est surtout aux<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span> -efforts inutiles qu’elle s’attache; mais les caractères bienveillants -aiment mieux s’exposer à la plaisanterie que de -s’en préserver par l’air hautain et contenu qu’il est si facile -à tout le monde de se donner.</p> - -<p>On est frappé sans cesse, en Allemagne, du contraste qui -existe entre les sentiments et les habitudes, entre les talents -et les goûts: la civilisation et la nature semblent ne s’être pas -encore bien amalgamées ensemble. Quelquefois les hommes -très vrais sont affectés dans leurs expressions et dans leur -physionomie, comme s’ils avaient quelque chose à cacher: -quelquefois au contraire la douceur de l’âme n’empêche pas -la rudesse dans les manières: souvent même cette opposition -va plus loin encore, et la faiblesse du caractère se fait -voir à travers un langage et des formes dures. L’enthousiasme -pour les arts et la poésie se réunit à des habitudes -assez vulgaires dans la vie sociale. Il n’est point de pays où les -hommes de lettres, où les jeunes gens qui étudient dans les -universités, connaissent mieux les langues anciennes de l’antiquité; -mais il n’en est point toutefois où les usages surannés -subsistent plus généralement encore. Les souvenirs de -la Grèce, le goût des beaux-arts, semblent y être arrivés par -correspondance; mais les institutions féodales, les vieilles -coutumes des Germains y sont toujours en honneur, quoique, -malheureusement pour la puissance militaire du pays, -elles n’y aient plus la même force.</p> - -<p>Il n’est point d’assemblage plus bizarre que l’aspect guerrier -de l’Allemagne entière, les soldats que l’on rencontre à -chaque pas, et le genre de vie casanier qu’on y mène. On y -craint les fatigues et les intempéries de l’air, comme si la -nation n’était composée que de négociants ou d’hommes de -lettres; et toutes les institutions cependant tendent et doivent -tendre à donner à la nation des habitudes militaires. -Quand les peuples du Nord bravent les inconvénients de -leur climat, ils s’endurcissent singulièrement contre tous les<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span> -genres de maux: le soldat russe en est la preuve. Mais quand -le climat n’est qu’à demi rigoureux, et qu’il est encore possible -d’échapper aux injures du ciel par des précautions domestiques, -ces précautions mêmes rendent les hommes plus -sensibles aux souffrances physiques de la guerre.</p> - -<p>Les poêles, la bière et la fumée de tabac forment autour -des gens du peuple, en Allemagne, une sorte d’atmosphère -lourde et chaude dont ils n’aiment pas à sortir. Cette atmosphère -nuit à l’activité, qui est au moins aussi nécessaire à la -guerre que le courage; les résolutions sont lentes, le découragement -est facile, parce qu’une existence d’ordinaire assez -triste ne donne pas beaucoup de confiance dans la fortune. -L’habitude d’une manière d’être paisible et réglée -prépare si mal aux chances multipliées du hasard, qu’on se -soumet plus volontiers à la mort qui vient avec méthode -qu’à la vie aventureuse.</p> - -<p>La démarcation des classes, beaucoup plus positive en Allemagne -qu’elle ne l’était en France, devait anéantir l’esprit -militaire parmi les bourgeois: cette démarcation n’a dans -le fait rien d’offensant; car, je le répète, la bonhomie se -mêle à tout en Allemagne, même à l’orgueil aristocratique; -et les différences de rang se réduisent à quelques privilèges -de cour, à quelques assemblées qui ne donnent pas assez de -plaisir pour mériter de grands regrets: rien n’est amer, -dans quelque rapport que ce puisse être, lorsque la société, -et par elle le ridicule, ont peu de puissance. Les hommes ne -peuvent se faire un véritable mal à l’âme que par la fausseté -ou la moquerie: dans un pays sérieux et vrai, il y a toujours -de la justice et du bonheur. Mais la barrière qui séparait, -en Allemagne, les nobles des citoyens, rendait nécessairement -la nation entière moins belliqueuse.</p> - -<p>L’imagination, qui est la qualité dominante de l’Allemagne -artiste et littéraire, inspire la crainte du péril, si l’on ne -combat pas ce mouvement naturel par l’ascendant de l’opi<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span>nion -et l’exaltation de l’honneur. En France déjà même -autrefois, le goût de la guerre était universel; et les gens du -peuple risquaient volontiers leur vie, comme un moyen de -l’agiter, et d’en sentir moins le poids. C’est une grande question -de savoir si les affections domestiques, l’habitude de la -réflexion, la douceur même de l’âme, ne portent pas à redouter -la mort; mais si toute la force d’un État consiste dans -son esprit militaire, il importe d’examiner quelles sont les -causes qui ont affaibli cet esprit dans la nation allemande.</p> - -<p>Trois mobiles principaux conduisent d’ordinaire les hommes -au combat: l’amour de la patrie et de la liberté, -l’amour de la gloire, et le fanatisme de la religion. Il n’y a -point un grand amour pour la patrie dans un empire divisé -depuis plusieurs siècles, où les Allemands combattaient contre -les Allemands, presque toujours excités par une impulsion -étrangère: l’amour de la gloire n’a pas beaucoup de vivacité -là où il n’y a point de centre, point de capital, point de société. -L’espèce d’impartialité, luxe de la justice, qui caractérise -les Allemands, les rend beaucoup plus susceptibles -de s’enflammer pour les pensées abstraites que pour les intérêts -de la vie; le général qui perd une bataille est plus sûr -d’obtenir l’indulgence que celui qui la gagne ne l’est d’être -vivement applaudi; entre les succès et les revers, il n’y a pas -assez de différence au milieu d’un tel peuple pour animer -vivement l’ambition.</p> - -<p>La religion vit, en Allemagne, au fond des cœurs, mais -elle y a maintenant un caractère de rêverie et d’indépendance -qui n’inspire pas l’énergie nécessaire aux sentiments -exclusifs. Le même isolement d’opinions, d’individus et -d’États, si nuisible à la force de l’empire germanique, se -retrouve aussi dans la religion: un grand nombre de sectes -diverses partagent l’Allemagne; et la religion catholique -elle-même, qui, par sa nature, exerce une discipline uniforme -et sévère, est interprétée cependant par chacun à sa<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span> -manière. Le lien politique et social des peuples, un même -gouvernement, un même culte, les mêmes lois, les mêmes -intérêts, une littérature classique, une opinion dominante, -rien de tout cela n’existe chez les Allemands; chaque État -en est plus indépendant, chaque science mieux cultivée; -mais la nation entière est tellement subdivisée, qu’on ne -sait à quelle partie de l’empire ce nom même de nation doit -être accordé.</p> - -<p>L’amour de la liberté n’est point développé chez les Allemands; -ils n’ont appris ni par la jouissance, ni par la privation, -le prix qu’on peut y attacher. Il y a plusieurs exemples -de gouvernements fédératifs qui donnent à l’esprit -public autant de force que l’unité dans le gouvernement; -mais ce sont des associations d’États égaux et de citoyens -libres. La fédération allemande était composée de forts et -de faibles, de citoyens et de serfs, de rivaux et même -d’ennemis; c’étaient d’anciens éléments combinés par les -circonstances, et respectés par les hommes.</p> - -<p>La nation est persévérante et juste; et son équité et sa -loyauté empêchent qu’aucune institution, fût-elle vicieuse, -ne puisse y faire de mal. Louis de Bavière, partant pour -l’armée, confia l’administration de ses États à son rival, Frédéric -le Beau, alors son prisonnier, et il se trouva bien de -cette confiance qui, dans ce temps, n’étonna personne. -Avec de telles vertus, on ne craignait pas les inconvénients -de la faiblesse, ou de la complication des lois; la probité des -individus y suppléait.</p> - -<p>L’indépendance même dont on jouissait en Allemagne, -sous presque tous les rapports, rendait les Allemands indifférents -à la liberté: l’indépendance est un bien, la liberté -une garantie; et précisément parce que personne n’était -froissé en Allemagne, ni dans ses droits, ni dans ses jouissances, -on ne sentait pas le besoin d’un ordre de choses -qui maintînt ce bonheur. Les tribunaux de l’empire pro<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span>mettaient -une justice sûre, quoique lente, contre tout acte -arbitraire; et la modération des souverains et la sagesse de -leurs peuples ne donnaient presque jamais lieu à des réclamations: -on ne croyait donc pas avoir besoin de fortifications -constitutionnelles, quand on ne voyait point d’agresseurs.</p> - -<p>On a raison de s’étonner que le code féodal ait subsisté -presque sans altération parmi des hommes si éclairés; mais -comme dans l’exécution de ces lois défectueuses en elles-mêmes -il n’y avait point d’injustice, l’égalité dans l’application -consolait de l’inégalité dans le principe. Les vieilles -chartes, les anciens privilèges de chaque ville, toute cette -histoire de famille qui fait le charme et la gloire des petits -États, était singulièrement chère aux Allemands; mais ils -négligeaient la grande puissance nationale qu’il importait -tant de fonder, au milieu des colosses européens.</p> - -<p>Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu -capables de réussir dans tout ce qui exige de l’adresse et de -l’habileté: tout les inquiète, tout les embarrasse, et ils ont -autant besoin de méthode dans les actions que d’indépendance -dans les idées. Les Français, au contraire, considèrent -les actions avec la liberté de l’art, et les idées avec l’asservissement -de l’usage. Les Allemands, qui ne peuvent souffrir -le joug des règles en littérature, voudraient que tout -leur fût tracé d’avance en fait de conduite. Ils ne savent pas -traiter avec les hommes; et moins on leur donne à cet égard -l’occasion de se décider par eux-mêmes, plus ils sont satisfaits.</p> - -<p>Les institutions politiques peuvent seules former le caractère -d’une nation; la nature du gouvernement de l’Allemagne -était presque en opposition avec les lumières philosophiques -des Allemands. De là vient qu’ils réunissent la plus -grande audace de pensée au caractère le plus obéissant. La -prééminence de l’état militaire et les distinctions de rang<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> -les ont accoutumés à la soumission la plus exacte dans les -rapports de la vie sociale; ce n’est pas servilité, c’est régularité -chez eux que l’obéissance; ils sont scrupuleux dans -l’accomplissement des ordres qu’ils reçoivent, comme si -tout ordre était un devoir.</p> - -<p>Les hommes éclairés de l’Allemagne se disputent avec -vivacité le domaine des spéculations, et ne souffrent dans ce -genre aucune entrave; mais ils abandonnent assez volontiers -aux puissants de la terre tout le réel de la vie. «Ce -réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des acquéreurs -qui portent ensuite le trouble et la gêne dans l’empire même -de l’imagination<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>». L’esprit des Allemands et leur caractère -paraissent n’avoir aucune communication ensemble: l’un -ne peut souffrir de bornes, l’autre se soumet à tous les -jougs; l’un est très entreprenant, l’autre très timide; enfin, -les lumières de l’un donnent rarement de la force à l’autre, -et cela s’explique facilement. L’étendue des connaissances -dans les temps modernes ne fait qu’affaiblir le caractère, -quand il n’est pas fortifié par l’habitude des affaires et -l’exercice de la volonté. Tout voir et tout comprendre est -une grande raison d’incertitude; et l’énergie de l’action ne -se développe que dans ces contrées libres et puissantes, où -les sentiments patriotiques sont dans l’âme comme le sang -dans les veines, et ne se glacent qu’avec la vie<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span></p> - -<h3><a name="CHAPITRE_III-a" id="CHAPITRE_III-a"></a>CHAPITRE III<br /><br /> -<i>Les femmes.</i></h3> - -<p>La nature et la société donnent aux femmes une grande -habitude de souffrir, et l’on ne saurait nier, ce me semble, -que de nos jours elles ne vaillent, en général, mieux que les -hommes. Dans une époque où le mal universel est l’égoïsme, -les hommes, auxquels tous les intérêts positifs se rapportent, -doivent avoir moins de générosité, moins de sensibilité -que les femmes; elles ne tiennent à la vie que par les liens -du cœur, et lorsqu’elles s’égarent, c’est encore par un sentiment -qu’elles sont entraînées: leur personnalité est toujours -à deux, tandis que celle de l’homme n’a que lui-même -pour but. On leur rend hommage par les affections qu’elles -inspirent, mais celles qu’elles accordent sont presque toujours -des sacrifices. La plus belle des vertus, le dévouement, -est leur jouissance et leur destinée; nul bonheur ne peut -exister pour elles que par le reflet de la gloire et des prospérités -d’un autre: enfin, vivre hors de soi-même, soit par -les idées, soit par les sentiments, soit surtout par les vertus, -donne à l’âme un sentiment habituel d’élévation.</p> - -<p>Dans les pays où les hommes sont appelés par les institutions -politiques à exercer toutes les vertus militaires et -civiles qu’inspire l’amour de la patrie, ils reprennent la -supériorité qui leur appartient; ils rentrent avec éclat dans -leurs droits de maîtres du monde: mais lorsqu’ils sont -condamnés de quelque manière à l’oisiveté, ou à la servitude, -ils tombent d’autant plus bas qu’ils devaient s’élever -plus haut. La destinée des femmes reste toujours la même, -c’est leur âme seule qui la fait, les circonstances politiques -n’y influent en rien. Lorsque les hommes ne savent pas, ou ne<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> -peuvent pas employer dignement et noblement leur vie, la -nature se venge sur eux des dons mêmes qu’ils en ont -reçus; l’activité du corps ne sert plus qu’à la paresse de -l’esprit, la force de l’âme devient de la rudesse; et le jour -se passe dans des exercices et des amusements vulgaires, -les chevaux, la chasse, les festins, qui conviendraient comme -délassement, mais qui abrutissent comme occupations. Pendant -ce temps, les femmes cultivent leur esprit, et le sentiment -et la rêverie conservent dans leur âme l’image de -tout ce qui est noble et beau.</p> - -<p>Les femmes allemandes ont un charme qui leur est tout à fait -particulier, un son de voix touchant, des cheveux blonds, un -teint éblouissant; elles sont modestes, mais moins timides -que les Anglaises; on voit qu’elles ont rencontré moins -souvent des hommes qui leur fussent supérieurs, et qu’elles -ont d’ailleurs moins à craindre les jugements sévères du -public. Elles cherchent à plaire par la sensibilité, à intéresser -par l’imagination; la langue de la poésie et des -beaux-arts leur est connue; elles font de la coquetterie -avec de l’enthousiasme, comme on en fait en France avec -de l’esprit et de la plaisanterie. La loyauté parfaite qui distingue -le caractère des Allemands rend l’amour moins -dangereux pour le bonheur des femmes, et peut-être s’approchent-elles -de ce sentiment avec plus de confiance, -parce qu’il est revêtu de couleurs romanesques, et que -le dédain et l’infidélité y sont moins à redouter qu’ailleurs.</p> - -<p>L’amour est une religion en Allemagne, mais une religion -poétique, qui tolère trop volontiers tout ce que la -sensibilité peut excuser. On ne saurait le nier, la facilité du -divorce, dans les provinces protestantes, porte atteinte à la -sainteté du mariage. On y change aussi paisiblement d’époux -que s’il s’agissait d’arranger les incidents d’un drame; le -bon naturel des hommes et des femmes fait qu’on ne mêle -point d’amertume à ces faciles ruptures, et, comme il y a<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> -chez les Allemands plus d’imagination que de vraie passion, -les événements les plus bizarres s’y passent avec une tranquillité -singulière; cependant, c’est ainsi que les mœurs et -le caractère perdent toute consistance; l’esprit paradoxal -ébranle les institutions les plus sacrées, et l’on n’y a sur -aucun sujet des règles assez fixes.</p> - -<p>On peut se moquer avec raison des ridicules de quelques -femmes allemandes, qui s’exaltent sans cesse jusqu’à l’affectation, -et dont les doucereuses expressions effacent tout ce -que l’esprit et le caractère peuvent avoir de piquant et de -prononcé; elles ne sont pas franches, sans pourtant être -fausses; seulement elles ne voient ni ne jugent rien avec -vérité, et les événements réels passent devant leurs yeux -comme de la fantasmagorie. Quand il leur arrive d’être -légères, elles conservent encore la teinte de <i>sentimentalité</i> -qui est en honneur dans leur pays. Une femme allemande -disait avec une expression mélancolique: «Je ne sais à quoi -cela tient, mais les absents me passent de l’âme». Une -Française aurait exprimé cette idée plus gaîment, mais le -fond eût été le même.</p> - -<p>Ces ridicules, qui font exception, n’empêchent pas que -parmi les femmes allemandes il n’y en ait beaucoup dont -les sentiments sont vrais et les manières simples. Leur éducation -soignée et la pureté d’âme qui leur est naturelle, -rendent l’empire qu’elles exercent doux et soutenu; elles -vous inspirent chaque jour plus d’intérêt pour tout ce qui -est grand et généreux, plus de confiance dans tous les -genres d’espoir, et savent repousser l’aride ironie qui -souffle un vent de mort sur les jouissances du cœur. Néanmoins -on trouve très rarement chez les Allemandes la rapidité -d’esprit qui anime l’entretien et met en mouvement -toutes les idées; ce genre de plaisir ne se rencontre guère -que dans les sociétés de Paris les plus piquantes et les plus -spirituelles. Il faut l’élite d’une capitale française pour<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> -donner ce rare amusement: partout ailleurs on ne trouve -d’ordinaire que de l’éloquence en public, ou du charme dans -l’intimité. La conversation, comme talent, n’existe qu’en -France; dans les autres pays, elle ne sert qu’à la politesse, -à la discussion ou à l’amitié: en France, c’est un art auquel -l’imagination et l’âme sont sans doute fort nécessaires, -mais qui a pourtant aussi, quand on le veut, des secrets -pour suppléer à l’absence de l’une et de l’autre.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_IV-a" id="CHAPITRE_IV-a"></a>CHAPITRE IV<br /><br /> -<i>De l’influence de l’esprit de chevalerie sur l’amour et l’honneur.</i></h3> - -<p>La chevalerie est pour les modernes ce que les temps -héroïques étaient pour les anciens; tous les nobles souvenirs -des nations européennes s’y rattachent. A toutes les -grandes époques de l’histoire, les hommes ont eu pour -principe universel d’action un enthousiasme quelconque. -Ceux qu’on appelait des héros, dans les siècles les plus -reculés, avaient pour but de civiliser la terre; les traditions -confuses qui nous les représentent comme domptant les -monstres des forêts, font sans doute allusion aux premiers -périls dont la société naissante était menacée, et dont les -soutiens de son organisation encore nouvelle la préservaient. -Vint ensuite l’enthousiasme de la patrie: il inspira tout ce -qui s’est fait de grand et de beau chez les Grecs et chez les -Romains: cet enthousiasme s’affaiblit quand il n’y eut plus -de patrie, et peu de siècles après la chevalerie lui succéda. -La chevalerie consistait dans la défense du faible, dans la -loyauté des combats, dans le mépris de la ruse, dans cette<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span> -charité chrétienne qui cherchait à mêler l’humanité même -à la guerre, dans tous les sentiments enfin qui substituèrent -le culte de l’honneur à l’esprit féroce des armes. C’est dans -le Nord que la chevalerie prit naissance, mais c’est dans le -midi de la France qu’elle s’est embellie par le charme de -la poésie et de l’amour. Les Germains avaient de tout temps -respecté les femmes, mais ce furent les Français qui cherchèrent -à leur plaire; les Allemands avaient aussi leurs -chanteurs d’amour (<i>Minnesinger</i>), mais rien ne peut être -comparé à nos trouvères et à nos troubadours; et c’était -peut-être à cette source que nous devions puiser une littérature -vraiment nationale. L’esprit de la mythologie du -Nord avait beaucoup plus de rapport que le paganisme des -anciens Gaulois avec le christianisme, et néanmoins il n’est -point de pays où les chrétiens aient été de plus nobles -chevaliers, et les chevaliers de meilleurs chrétiens qu’en -France.</p> - -<p>Les croisades réunirent les gentilshommes de tous les -pays, et firent de l’esprit de chevalerie comme une sorte de -patriotisme européen, qui remplissait du même sentiment -toutes les âmes. Le régime féodal, cette institution politique -triste et sévère, mais qui consolidait, à quelques égards, -l’esprit de la chevalerie, en le transformant en lois, le régime -féodal, dis-je, s’est maintenu en Allemagne jusqu’à nos -jours: il a été détruit en France par le cardinal de Richelieu, -et, depuis cette époque jusqu’à la Révolution, les Français -ont tout à fait manqué d’une source d’enthousiasme. -Je sais qu’on dira que l’amour de leurs rois en était une; -mais en supposant qu’un tel sentiment pût suffire à une -nation, il tient tellement à la personne même du souverain, -que pendant le règne du régent et de Louis XV, il eût été difficile, -je pense, qu’il fît faire rien de grand aux Français. L’esprit -de chevalerie, qui brillait encore par étincelles sous Louis XIV, -s’éteignit après lui, et fut remplacé, comme le dit un histo<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span>rien -piquant et spirituel<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, par <i>l’esprit de fatuité</i>, qui lui est -entièrement opposé. Loin de protéger les femmes, la fatuité -cherche à les perdre; loin de dédaigner la ruse, elle s’en -sert contre ces êtres faibles qu’elle s’enorgueillit de tromper, -et met la profanation dans l’amour à la place du culte.</p> - -<p>Le courage même, qui servait jadis de garant à la loyauté, -ne fut plus qu’un moyen brillant de s’en affranchir; car il -n’importait pas d’être vrai, mais il fallait seulement tuer en -duel celui qui aurait prétendu qu’on ne l’était pas; et l’empire -de la société, dans le grand monde, fit disparaître la -plupart des vertus de la chevalerie. La France se trouvait -alors sans aucun genre d’enthousiasme; et comme il en faut -un aux nations pour ne pas se corrompre et se dissoudre, -c’est sans doute ce besoin naturel qui tourna, dès le milieu -du dernier siècle, tous les esprits vers l’amour de la liberté.</p> - -<p>La marche philosophique du genre humain paraît donc -devoir se diviser en quatre ères différentes: les temps héroïques, -qui fondèrent la civilisation; le patriotisme, qui fit la -gloire de l’antiquité; la chevalerie, qui fut la religion guerrière -de l’Europe; et l’amour de la liberté, dont l’histoire a -commencé vers l’époque de la réformation.</p> - -<p>L’Allemagne, si l’on en excepte quelques cours avides -d’imiter la France, ne fut point atteinte par la fatuité, l’immoralité -et l’incrédulité, qui, depuis la régence, avaient -altéré le caractère naturel des Français. La féodalité conservait -encore chez les Allemands des maximes de chevalerie. -On s’y battait en duel, il est vrai, moins souvent qu’en -France, parce que la nation germanique n’est pas aussi vive -que la nation française, et que toutes les classes du peuple -ne participent pas, comme en France, au sentiment de la -bravoure; mais l’opinion publique était plus sévère en général -sur tout ce qui tenait à la probité. Si un homme avait<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> -manqué de quelque manière aux lois de la morale, dix duels -par jour ne l’auraient relevé dans l’estime de personne. On -a vu beaucoup d’hommes de bonne compagnie, en France, -qui, accusés d’une action condamnable, répondaient: <i>Il se -peut que cela soit mal, mais personne, du moins, n’osera me -le dire en face.</i> Il n’y a point de propos qui suppose une plus -grande dépravation; car où en serait la société humaine, -s’il suffisait de se tuer les uns les autres pour avoir le droit -de se faire d’ailleurs tout le mal possible; de manquer à sa -parole, de mentir, pourvu qu’on n’osât pas vous dire: «Vous -en avez menti»; enfin, de séparer la loyauté de la bravoure, -et de transformer le courage en un moyen d’impunité sociale?</p> - -<p>Depuis que l’esprit chevaleresque s’était éteint en France, -depuis qu’il n’y avait plus de Godefroy, de Saint Louis, de -Bayard qui protégeassent la faiblesse, et se crussent liés -par une parole comme par des chaînes indissolubles, j’oserai -dire, contre l’opinion reçue, que la France a peut-être -été, de tous les pays du monde, celui où les femmes étaient -le moins heureuses par le cœur. On appelait la France le -paradis des femmes, parce qu’elles y jouissaient d’une -grande liberté; mais cette liberté même venait de la facilité -avec laquelle on se détachait d’elles. Le Turc qui renferme -sa femme, lui prouve au moins par là qu’elle est nécessaire -à son bonheur: l’homme à bonnes fortunes, tel que le dernier -siècle nous en a fourni tant d’exemples, choisit les femmes -pour victimes de sa vanité; et cette vanité ne consiste -pas seulement à les séduire, mais à les abandonner. Il faut -qu’il puisse indiquer avec des paroles légères et inattaquables -en elles-mêmes, que telle femme l’a aimé et qu’il ne -s’en soucie plus. «Mon amour-propre me crie: <i>Fais-la mourir -de chagrin</i>», disait un ami du baron de Bezenval, et cet -ami lui parut très regrettable, quand une mort prématurée -l’empêcha de suivre ce beau dessein. <i>On se lasse de tout, mon -ange</i>, écrit M. de La Clos, dans un roman qui fait frémir par<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span> -les raffinements d’immoralité qu’il décèle. Enfin, dans ces -temps où l’on prétendait que l’amour régnait en France, il -me semble que la galanterie mettait les femmes, pour ainsi -dire, hors la loi. Quand leur règne d’un moment était passé, -il n’y avait pour elles ni générosité, ni reconnaissance, ni -même pitié. L’on contrefaisait les accents de l’amour pour -les faire tomber dans le piège, comme le crocodile qui imite -la voix des enfants pour attirer leurs mères.</p> - -<p>Louis XIV, si vanté par sa galanterie chevaleresque, ne se -montra-t-il pas le plus dur des hommes, dans sa conduite -envers la femme dont il avait été le plus aimé, madame de -La Vallière? Les détails qu’on en lit dans les mémoires de -Madame sont affreux. Il navra de douleur l’âme infortunée -qui n’avait respiré que pour lui, et vingt années de larmes -au pied de la croix purent à peine cicatriser les blessures -que le cruel dédain du monarque avait faites. Rien n’est si -barbare que la vanité; et comme la société, le bon ton, la -mode, le succès, mettent singulièrement en jeu cette vanité, -il n’est aucun pays où le bonheur des femmes soit plus en -danger que celui où tout dépend de ce qu’on appelle l’opinion, -et où chacun apprend des autres ce qu’il est de bon -goût de sentir.</p> - -<p>Il faut l’avouer, les femmes ont fini par prendre part à -l’immoralité qui détruisait leur véritable empire: en valant -moins, elles ont moins souffert. Cependant, à quelques exceptions -près, la vertu des femmes dépend toujours de la -conduite des hommes. La prétendue légèreté des femmes -vient de ce qu’elles ont peur d’être abandonnées: elles se -précipitent dans la honte par crainte de l’outrage.</p> - -<p>L’amour est une passion beaucoup plus sérieuse en Allemagne -qu’en France. La poésie, les beaux-arts, la philosophie -même, et la religion, ont fait de ce sentiment un culte -terrestre qui répand un noble charme sur la vie. Il n’y a -point eu dans ce pays, comme en France, des écrits licen<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span>cieux -qui circulaient dans toutes les classes, et détruisaient -le sentiment chez les gens du monde, et la moralité chez -les gens du peuple. Les Allemands ont cependant, il faut en -convenir, plus d’imagination que de sensibilité; et leur -loyauté seule répond de leur constance. Les Français, en -général, respectent les devoirs positifs; les Allemands se -croient plus engagés par les affections que par les devoirs. -Ce que nous avons dit sur la facilité du divorce en est la -preuve; chez eux l’amour est plus sacré que le mariage. -C’est par une honorable délicatesse, sans doute, qu’ils sont -surtout fidèles aux promesses que les lois ne garantissent -pas: mais celles que les lois garantissent sont plus importantes -pour l’ordre social.</p> - -<p>L’esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, -pour ainsi dire passivement; ils sont incapables de tromper, -et leur loyauté se retrouve dans tous les rapports intimes; -mais cette énergie sévère, qui commandait aux hommes -tant de sacrifices, aux femmes tant de vertus, et faisait de la -vie entière une œuvre sainte où dominait toujours la même -pensée, cette énergie chevaleresque des temps jadis n’a -laissé dans l’Allemagne qu’une empreinte effacée. Rien de -grand ne s’y fera désormais que par l’impulsion libérale qui -a succédé dans l’Europe à la chevalerie.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_V-a" id="CHAPITRE_V-a"></a>CHAPITRE V<br /><br /> -<i>De l’Allemagne méridionale.</i></h3> - -<p>Il était assez généralement reconnu qu’il n’y avait de littérature -que dans le nord de l’Allemagne, et que les habitants -du midi se livraient aux jouissances de la vie physique, -pendant que les contrées septentrionales goûtaient<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span> -plus exclusivement celles de l’âme. Beaucoup d’hommes de -génie sont nés dans le midi, mais ils se sont formés dans le -nord. On trouve non loin de la Baltique les plus beaux établissements, -les savants et les hommes de lettres les plus -distingués; et depuis Weimar jusqu’à Kœnigsberg, depuis -Kœnigsberg jusqu’à Copenhague, les brouillards et les frimas -semblent l’élément naturel des hommes d’une imagination -forte et profonde.</p> - -<p>Il n’est point de pays qui ait plus besoin que l’Allemagne -de s’occuper de littérature; car la société y offrant peu de -charmes, et les individus n’ayant pas pour la plupart cette -grâce et cette vivacité que donne la nature dans les pays -chauds, il en résulte que les Allemands ne sont aimables -que quand ils sont supérieurs, et qu’il leur faut du génie -pour avoir beaucoup d’esprit.</p> - -<p>La Franconie, la Souabe et la Bavière, avant la réunion -illustre de l’académie actuelle à Munich, étaient des pays -singulièrement lourds et monotones: point d’arts, la musique -exceptée, peu de littérature; un accent rude qui se -prêtait difficilement à la prononciation des langues latines; -point de société; de grandes réunions qui ressemblaient à -des cérémonies plutôt qu’à des plaisirs; une politesse obséquieuse -envers une aristocratie sans élégance; de la bonté, -de la loyauté dans toutes les classes; mais une certaine raideur -souriante, qui ôte tout à la fois l’aisance et la dignité. -On ne doit donc pas s’étonner des jugements qu’on a portés, -des plaisanteries qu’on a faites sur l’ennui de l’Allemagne. -Il n’y a que les villes littéraires qui puissent vraiment intéresser, -dans un pays où la société n’est rien, et la nature -peu de chose.</p> - -<p>On aurait peut-être cultivé les lettres dans le midi de -l’Allemagne avec autant de succès que dans le nord, si les -souverains avaient mis à ce genre d’étude un véritable intérêt; -cependant, il faut en convenir, les climats tempérés<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> -sont plus propres à la société qu’à la poésie. Lorsque le -climat n’est ni sévère ni beau, quand on vit sans avoir rien -à craindre ni à espérer du ciel, on ne s’occupe guère que -des intérêts positifs de l’existence. Ce sont les délices du -Midi, ou les rigueurs du Nord, qui ébranlent fortement -l’imagination. Soit qu’on lutte contre la nature ou qu’on -s’enivre de ses dons, la puissance de la création n’en est -pas moins forte, et réveille en nous le sentiment des beaux-arts, -ou l’instinct des mystères de l’âme.</p> - -<p>L’Allemagne méridionale, tempérée sous tous les rapports, -se maintient dans un état de bien-être monotone, singulièrement -nuisible à l’activité des affaires comme à celle de -la pensée. Le plus vif désir des habitants de cette contrée -paisible et féconde, c’est de continuer à exister comme ils -existent; et que fait-on avec ce seul désir? Il ne suffit pas -même pour conserver ce dont on se contente.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_VI-a" id="CHAPITRE_VI-a"></a>CHAPITRE VI<br /><br /> -<i>De l’Autriche</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</h3> - -<p>Les littérateurs du nord de l’Allemagne ont accusé l’Autriche -de négliger les sciences et les lettres; on a même fort -exagéré l’espèce de gêne que la censure y établissait. S’il -n’y a pas eu de grands hommes dans la carrière littéraire -en Autriche, ce n’est pas autant à la contrainte qu’au manque -d’émulation qu’il faut l’attribuer.</p> - -<p>C’est un pays si calme, un pays où l’aisance est si tranquillement -assurée à toutes les classes de citoyens, qu’on -n’y pense pas beaucoup aux jouissances intellectuelles. On<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span> -y fait plus pour le devoir que pour la gloire; les récompenses -de l’opinion y sont si ternes, et ses punitions si douces, -que, sans le mobile de la conscience, il n’y aurait pas de -raison pour agir vivement dans aucun sens.</p> - -<p>Les exploits militaires devaient être l’intérêt principal -des habitants d’une monarchie qui s’est illustrée par des -guerres continuelles; et cependant la nation autrichienne -s’était tellement livrée au repos et aux douceurs de la vie, -que les événements publics eux-mêmes n’y faisaient pas -grand bruit, jusqu’au moment où ils pouvaient réveiller le -patriotisme; et ce sentiment est calme dans un pays où il -n’y a que du bonheur. L’on trouve en Autriche beaucoup de -choses excellentes, mais peu d’hommes vraiment supérieurs, -car il n’y est pas fort utile de valoir mieux qu’un autre; on -n’est pas envié pour cela, mais oublié, ce qui décourage -encore plus. L’ambition persiste dans le désir d’obtenir des -places, le génie se lasse de lui-même; le génie, au milieu -de la société, est une douleur, une fièvre intérieure, dont il -faudrait se faire traiter comme d’un mal, si les récompenses -de la gloire n’en adoucissaient pas les peines.</p> - -<p>En Autriche et dans le reste de l’Allemagne, on plaide -toujours par écrit, et jamais à haute voix. Les prédicateurs -sont suivis, parce qu’on observe les pratiques de religion; -mais ils n’attirent point par leur éloquence; les spectacles -sont extrêmement négligés, surtout la tragédie. L’administration -est conduite avec beaucoup de sagesse et de justice; -mais il y a tant de méthode en tout, qu’à peine si l’on peut -s’apercevoir de l’influence des hommes. Les affaires se -traitent d’après un certain ordre de numéros que rien au -monde ne dérange. Des règles invariables en décident, et -tout se passe dans un silence profond; ce silence n’est pas -l’effet de la terreur, car, que peut-on craindre dans un pays -où les vertus du monarque et les principes de l’équité dirigent -tout? mais le profond repos des esprits comme des<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span> -âmes ôte tout intérêt à la parole. Le crime ou le génie, -l’intolérance ou l’enthousiasme, les passions ou l’héroïsme -ne troublent ni n’exaltent l’existence. Le cabinet autrichien -a passé dans le dernier siècle pour très astucieux; ce qui -ne s’accorde guère avec le caractère allemand en général; -mais souvent on prend pour une politique profonde ce qui -n’est que l’alternative de l’ambition et de la faiblesse. L’histoire -attribue presque toujours aux individus comme aux -gouvernements plus de combinaison qu’ils n’en ont eu.</p> - -<p>L’Autriche, réunissant dans son sein des peuples très -divers, tels que les Bohêmes, les Hongrois, etc., n’a point -cette unité si nécessaire à une monarchie; néanmoins la -grande modération des maîtres de l’État a fait depuis longtemps -un lien pour tous de l’attachement à un seul. L’empereur -d’Allemagne était tout à la fois souverain de son -propre pays, et chef constitutionnel de l’empire. Sous ce -dernier rapport, il avait à ménager des intérêts divers et -des lois établies, et prenait, comme magistrat impérial, une -habitude de justice et de prudence qu’il reportait ensuite -dans le gouvernement de ses États héréditaires. La nation -bohême et hongroise, les Tyroliens et les Flamands, qui -composaient autrefois la monarchie, ont tous plus de vivacité -naturelle que les véritables Autrichiens; ceux-ci s’occupent -sans cesse de l’art de modérer, au lieu de celui d’encourager. -Un gouvernement équitable, une terre fertile, une -nation riche et sage, tout devait leur faire croire qu’il ne -fallait que se maintenir pour être bien, et qu’on n’avait -besoin en aucun genre du secours extraordinaire des talents -supérieurs. On peut s’en passer en effet dans les temps paisibles -de l’histoire; mais que faire sans eux dans les grandes -luttes?</p> - -<p>L’esprit du catholicisme qui dominait à Vienne, quoique -toujours avec sagesse, avait pourtant écarté, sous le règne -de Marie-Thérèse, ce qu’on appelait les lumières du dix-<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span>huitième -siècle. Joseph II vint ensuite, et prodigua toutes -ces lumières à un État qui n’était préparé ni au bien ni au -mal qu’elles peuvent faire. Il réussit momentanément dans -ce qu’il voulait, parce qu’il ne rencontra point en Autriche -de passion vive, ni pour ni contre ses désirs; «mais après -sa mort il ne resta rien de ce qu’il avait établi<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>», parce -que rien ne dure que ce qui vient progressivement.</p> - -<p>L’industrie, le bien vivre et les jouissances domestiques -sont les intérêts principaux de l’Autriche; malgré la gloire -qu’elle s’est acquise par la persévérance et la valeur de ses -troupes, l’esprit militaire n’a pas vraiment pénétré dans -toutes les classes de la nation. Ses armées sont pour elle -comme des forteresses ambulantes, mais il n’y a guère plus -d’émulation dans cette carrière que dans toutes les autres; -les officiers les plus probes sont en même temps les plus -braves; ils y ont d’autant plus de mérite, qu’il en résulte -rarement pour eux un avancement brillant et rapide. On se -fait presque un scrupule en Autriche de favoriser les hommes -supérieurs, et l’on aurait pu croire quelquefois que le gouvernement -voulait pousser l’équité plus loin que la nature, -et traiter d’une égale manière le talent et la médiocrité.</p> - -<p>L’absence d’émulation a sans doute un avantage, c’est -qu’elle apaise la vanité; mais souvent aussi la fierté même -s’en ressent, et l’on finit par n’avoir plus qu’un orgueil -commode, auquel l’extérieur seul suffit en tout.</p> - -<p>C’était aussi, ce me semble, un mauvais système que -d’interdire l’entrée des livres étrangers. Si l’on pouvait conserver -dans un pays l’énergie du treizième et du quatorzième -siècle, en le garantissant des écrits du dix-huitième, ce serait -peut-être un grand bien; mais comme il faut nécessairement -que les opinions et les lumières de l’Europe pénètrent<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span> -au milieu d’une monarchie qui est au centre même de cette -Europe, c’est un inconvénient de ne les y laisser arriver -qu’à demi; car ce sont les plus mauvais écrits qui se -font jour. Les livres remplis de plaisanteries immorales et -de principes égoïstes amusent le vulgaire, et sont toujours -connus de lui: et les lois prohibitives n’ont tout leur effet -que contre les ouvrages philosophiques, qui élèvent l’âme -et étendent les idées. La contrainte que ces lois imposent est -précisément ce qu’il faut pour favoriser la paresse de l’esprit, -mais non pour conserver l’innocence du cœur.</p> - -<p>Dans un pays où tout mouvement est difficile; dans un -pays où tout inspire une tranquillité profonde, le plus léger -obstacle suffit pour ne rien faire, pour ne rien écrire, et, si -l’on le veut même, pour ne rien penser. Qu’y a-t-il de mieux -que le bonheur? dira-t-on. Il faut savoir néanmoins ce qu’on -entend par ce mot. Le bonheur consiste-t-il dans les facultés -qu’on développe, ou dans celles qu’on étouffe? Sans -doute un gouvernement est toujours digne d’estime, quand -il n’abuse point de son pouvoir, et ne sacrifie jamais la justice -à son intérêt; mais la félicité du sommeil est trompeuse; -de grands revers peuvent la troubler; et pour tenir -plus aisément et plus doucement les rênes, il ne faut pas -engourdir les coursiers.</p> - -<p>Une nation peut très facilement se contenter des biens -communs de la vie, le repos et l’aisance; et des penseurs -superficiels prétendront que tout l’art social se borne à donner -au peuple ces biens. Il en faut pourtant de plus nobles -pour se croire une patrie. Le sentiment patriotique se compose -des souvenirs que les grands hommes ont laissés, de -l’admiration qu’inspirent les chefs-d’œuvre du génie national, -enfin de l’amour que l’on ressent pour les institutions, -la religion et la gloire de son pays. Toutes ces richesses de -l’âme sont les seules que ravirait un joug étranger; mais si -l’on s’en tenait uniquement aux jouissances matérielles, le<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> -même sol, quel que fut son maître, ne pourrait-il pas toujours -les procurer?</p> - -<p>L’on craignait à tort, dans le dernier siècle, en Autriche, -que la culture des lettres n’affaiblît l’esprit militaire. Rodolphe -de Habsbourg détacha de son cou la chaîne d’or qu’il -portait, pour en décorer un poète alors célèbre. Maximilien -fit écrire un poème sous sa dictée. Charles-Quint savait -et cultivait presque toutes les langues. Il y avait jadis sur la -plupart des trônes de l’Europe des souverains instruits dans -tous les genres, et qui trouvaient dans les connaissances littéraires -une nouvelle source de grandeur d’âme. Ce ne sont -ni les lettres ni les sciences qui nuiront jamais à l’énergie -du caractère. L’éloquence rend plus brave, la bravoure rend -plus éloquent; tout ce qui fait battre le cœur pour une idée -généreuse, double la véritable force de l’homme, sa volonté: -mais l’égoïsme systématique, dans lequel on comprend -quelquefois sa famille comme un appendice de soi-même, -mais la philosophie, vulgaire au fond, quelque élégante -qu’elle soit dans les formes, qui porte à dédaigner tout ce -qu’on appelle des illusions, c’est-à-dire le dévouement et -l’enthousiasme; voilà le genre de lumière redoutable pour -les vertus nationales, voilà celles cependant que la censure -ne saurait écarter d’un pays entouré par l’atmosphère du -dix-huitième siècle: l’on ne peut échapper à ce qu’il y a de -pervers dans les écrits qu’en laissant arriver de toutes parts -ce qu’ils contiennent de grand et de libre.</p> - -<p>On défendait à Vienne de représenter Don Carlos, parce -qu’on ne voulait pas y tolérer son amour pour Elisabeth. -Dans Jeanne d’Arc, de Schiller, on faisait d’Agnès Sorel la -femme légitime de Charles VII. Il n’était pas permis à la -bibliothèque publique de donner à lire l’Esprit des Lois: -mais, au milieu de cette gêne, les romans de Crébillon circulaient -dans les mains de tout le monde; les ouvrages licencieux -entraient, les ouvrages sérieux étaient seuls arrêtés.<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span></p> - -<p>Le mal que peuvent faire les mauvais livres n’est corrigé -que par les bons; les inconvénients des lumières ne sont -évités que par un plus haut degré de lumières. Il y a deux -routes à prendre en toutes choses: retrancher ce qui est -dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y résister. -Le second moyen est le seul qui convienne à l’époque où -nous vivons; car l’innocence ne pouvant être de nos jours -la compagne de l’ignorance, celle-ci ne fait que du mal. -Tant de paroles ont été dites, tant de sophismes répétés, -qu’il faut beaucoup savoir pour bien juger, et les temps sont -passés où l’on s’en tenait en fait d’idées au patrimoine de -ses pères. On doit donc songer, non à repousser les lumières, -mais à les rendre complètes, pour que leurs rayons -brisés ne présentent point de fausses lueurs. Un gouvernement -ne saurait prétendre à dérober à une grande nation -la connaissance de l’esprit qui règne dans son siècle; cet -esprit renferme des éléments de force et de grandeur dont -on peut user avec succès quand on ne craint pas d’aborder -hardiment toutes les questions: on trouve alors dans les -vérités éternelles des ressources contre les erreurs passagères, -et dans la liberté même le maintien de l’ordre et -l’accroissement de la puissance.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_VII-a" id="CHAPITRE_VII-a"></a>CHAPITRE VII<br /><br /> -<i>Vienne.</i></h3> - -<p>Vienne est située dans une plaine, au milieu de plusieurs -collines pittoresques. Le Danube, qui la traverse et l’entoure, -se partage en diverses branches qui forment des îles fort -agréables; mais le fleuve lui-même perd de sa dignité dans -tous ces détours, et il ne produit pas l’impression que pro<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span>met -son antique renommée. Vienne est une vieille ville assez -petite, mais environnée de faubourgs très spacieux; on -prétend que la ville, renfermée dans les fortifications, n’est -pas plus grande qu’elle ne l’était quand Richard Cœur de -Lion fut mis en prison non loin de ses portes. Les rues y -sont étroites comme en Italie; les palais rappellent un peu -ceux de Florence; enfin rien n’y ressemble au reste de l’Allemagne, -si ce n’est quelques édifices gothiques qui retracent -le moyen âge à l’imagination.</p> - -<p>Le premier de ces édifices est la tour de Saint-Étienne: -elle s’élève au-dessus de toutes les églises de Vienne, et domine -majestueusement la bonne et paisible ville dont elle -a vu passer les générations et la gloire. Il fallut deux siècles, -dit-on, pour achever cette tour, commencée en 1100; toute -l’histoire d’Autriche s’y rattache de quelque manière. Aucun -édifice ne peut être aussi patriotique qu’une église; c’est le -seul dans lequel toutes les classes de la nation se réunissent, -le seul qui rappelle non seulement les événements publics, -mais les pensées secrètes, les affections intimes que les -chefs et les citoyens ont apportées dans son enceinte. Le -temple de la divinité semble présent comme elle aux siècles -écoulés.</p> - -<p>Le tombeau du prince Eugène est le seul qui, depuis -longtemps, ait été placé dans cette église; il y attend d’autres -héros. Comme je m’en approchais, je vis attaché à l’une -des colonnes qui l’entourent un petit papier sur lequel il -était écrit <i>qu’une jeune femme demandait qu’on priât pour -elle pendant sa maladie</i>. Le nom de cette jeune femme -n’était point indiqué; c’était un être malheureux qui s’adressait -à des êtres inconnus, non pour des secours, mais pour -des prières; et tout cela se passait à côté d’un illustre mort -qui avait pitié peut-être aussi du pauvre vivant. C’est un -usage pieux des catholiques, et que nous devrions imiter, -de laisser les églises toujours ouvertes; il y a tant de mo<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span>ments -où l’on éprouve le besoin de cet asile! et jamais on -n’y entre sans ressentir une émotion qui fait du bien à l’âme, -et lui rend, comme par une ablution sainte, sa force et sa -pureté.</p> - -<p>Il n’est point de grande ville qui n’ait un édifice, une promenade, -une merveille quelconque de l’art ou de la nature, -à laquelle les souvenirs de l’enfance se rattachent. Il me -semble que le <i>Prater</i> doit avoir pour les habitants de Vienne -un charme de ce genre; on ne trouve nulle part, si près -d’une capitale, une promenade qui puisse faire jouir ainsi -des beautés d’une nature tout à la fois agreste et soignée. -Une forêt majestueuse se prolonge jusqu’aux bords du Danube: -l’on voit de loin des troupeaux de cerfs traverser la -prairie; ils reviennent chaque matin; ils s’enfuient chaque -soir, quand l’affluence des promeneurs trouble leur solitude. -Le spectacle qui n’a lieu à Paris que trois jours de l’année, -sur la route de Longchamp, se renouvelle constamment à -Vienne, dans la belle saison. C’est une coutume italienne -que cette promenade de tous les jours à la même heure. -Une telle régularité serait impossible dans un pays où les -plaisirs sont aussi variés qu’à Paris; mais les Viennois, -quoi qu’il arrive, pourraient difficilement s’en déshabituer. -Il faut convenir que c’est un coup d’œil charmant que toute -cette nation citadine réunie sous l’ombrage d’arbres magnifiques, -et sur les gazons dont le Danube entretient la verdure. -La bonne compagnie en voiture, le peuple à pied; se rassemblent -là chaque soir. Dans ce sage pays, l’on traite les -plaisirs comme les devoirs, et l’on a de même l’avantage de -ne s’en lasser jamais, quelque uniformes qu’ils soient. On -porte dans la dissipation autant d’exactitude que dans les -affaires, et l’on perd son temps aussi méthodiquement qu’on -l’emploie.</p> - -<p>Si vous entrez dans une des redoutes où il y a des bals -pour les bourgeois, les jours de fêtes, vous verrez des hom<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span>mes -et des femmes exécuter gravement, l’un vis-à-vis de -l’autre, les pas d’un menuet dont ils se sont imposé l’amusement; -la foule sépare souvent le couple dansant, et cependant -il continue, comme s’il dansait pour l’acquit de sa -conscience; chacun des deux va tout seul à droite et à gauche, -en avant, en arrière, sans s’embarrasser de l’autre, qui -figure aussi scrupuleusement, de son côté: de temps en -temps seulement ils poussent un petit cri de joie, et -rentrent tout de suite après dans le sérieux de leur plaisir.</p> - -<p>C’est surtout au Prater qu’on est frappé de l’aisance et de -la prospérité du peuple de Vienne. Cette ville a la réputation -de consommer en nourriture plus que toute autre ville -d’une population égale, et ce genre de supériorité un peu -vulgaire ne lui est pas contesté. On voit des familles entières -de bourgeois et d’artisans, qui partent à cinq heures du -soir pour aller au Prater faire un goûter champêtre aussi -substantiel que le dîner d’un autre pays, et l’argent qu’ils -peuvent dépenser là prouve assez combien ils sont laborieux -et doucement gouvernés. Le soir, des milliers d’hommes reviennent, -tenant par la main leurs femmes et leurs enfants; -aucun désordre, aucune querelle ne trouble cette multitude -dont on entend à peine la voix, tant sa joie est silencieuse! -Ce silence cependant ne vient d’aucune disposition triste de -l’âme, c’est plutôt un certain bien-être physique, qui, dans -le midi de l’Allemagne, fait rêver aux sensations, comme -dans le nord aux idées. L’existence végétative du midi de -l’Allemagne a quelques rapports avec l’existence contemplative -du nord: il y a du repos, de la paresse et de la réflexion -dans l’une et l’autre.</p> - -<p>Si vous supposiez une aussi nombreuse réunion de Parisiens -dans un même lieu, l’air étincellerait de bon mots, de -plaisanteries, de disputes, et jamais un Français n’aurait un -plaisir où l’amour-propre ne pût se faire place de quelque -manière.<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span></p> - -<p>Les grands seigneurs se promènent avec des chevaux et -des voitures très magnifiques et de fort bon goût; tout leur -amusement consiste à reconnaître dans une allée du Prater -ceux qu’ils viennent de quitter dans un salon; mais la diversité -des objets empêche de suivre aucune pensée, et la -plupart des hommes se complaisent à dissiper ainsi les réflexions -qui les importunent. Ces grands seigneurs de -Vienne, les plus illustres et les plus riches de l’Europe, -n’abusent d’aucun de leurs avantages; ils laissent de misérables -fiacres arrêter leurs brillants équipages. L’empereur -et ses frères se rangent tranquillement aussi à la file, et veulent -être considérés, dans leurs amusements, comme de simples -particuliers; ils n’usent de leurs droits que quand ils remplissent -leurs devoirs. L’on aperçoit souvent au milieu de -toute cette foule des costumes orientaux, hongrois et polonais -qui réveillent l’imagination, et de distance en distance -une musique harmonieuse donne à ce rassemblement l’air -d’une fête paisible, où chacun jouit de soi-même sans s’inquiéter -de son voisin.</p> - -<p>Jamais on ne rencontre un mendiant au milieu de cette -réunion, on n’en voit point à Vienne; les établissements de -charité sont administrés avec beaucoup d’ordre et de libéralité; -la bienfaisance particulière et publique est dirigée -avec un grand esprit de justice, et le peuple lui-même, ayant -en générai plus d’industrie et d’intelligence commerciale -que dans le reste de l’Allemagne, conduit bien sa propre -destinée. Il y a très peu d’exemples en Autriche de crimes -qui méritent la mort; tout enfin dans ce pays porte l’empreinte -d’un gouvernement paternel, sage et religieux. Les -bases de l’édifice social sont bonnes et respectables, mais il -y manque «un faîte et des colonnes, pour que la gloire et -le génie puissent y avoir un temple<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>».<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span></p> - -<p>J’étais à Vienne, en 1808, lorsque l’empereur François II -épousa sa cousine germaine, la fille de l’archiduc de Milan -et de l’archiduchesse Béatrix, la dernière princesse de cette -maison d’Este que l’Arioste et le Tasse ont tant célébrée. -L’archiduc Ferdinand et sa noble épouse se sont vus tous -les deux privés de leurs États par les vicissitudes de la guerre, -et la jeune impératrice, élevée «dans ces temps cruels<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>» -réunissait sur sa tête le double intérêt de la grandeur et de -l’infortune. C’était une union que l’inclination avait déterminée, -et dans laquelle aucune convenance politique n’était -entrée, bien que l’on ne pût en contracter une plus honorable. -On éprouvait à la fois des sentiments de sympathie et -de respect pour les affections de famille qui rapprochaient -ce mariage de nous, et pour le rang illustre qui l’en éloignait. -Un jeune prince, archevêque de Waizen, donnait la -bénédiction nuptiale à sa sœur et à son souverain; la mère -de l’impératrice, dont les vertus et les lumières exercent le -plus puissant empire sur ses enfants, devint en un instant -sujette de sa fille, et marchait derrière elle avec un mélange -de déférence et de dignité, qui rappelait tout à la fois les -droits de la couronne et ceux de la nature. Les frères de -l’empereur et de l’impératrice, tous employés dans l’armée -ou dans l’administration, tous, dans des degrés différents, -également voués au bien public, l’accompagnaient à l’autel, -et l’église était remplie par les grands de l’État, les femmes, -les filles et les mères des plus anciens gentilshommes de la -noblesse teutonique. On n’avait rien fait de nouveau pour la -fête; il suffisait à sa pompe de montrer ce que chacun possédait. -Les parures mêmes des femmes étaient héréditaires, -et les diamants substitués dans chaque famille consacraient -les souvenirs du passé à l’ornement de la jeunesse: les temps -anciens étaient présents à tout, et l’on jouissait d’une ma<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span>gnificence -que les siècles avaient préparée, mais qui ne coûtait -point de nouveaux sacrifices au peuple.</p> - -<p>Les amusements qui succédèrent à la consécration du -mariage avaient presque autant de dignité que la cérémonie -elle-même. Ce n’est point ainsi que les particuliers doivent -donner des fêtes, mais il convient peut-être de retrouver -dans tout ce que font les rois l’empreinte sévère de leur -auguste destinée. Non loin de cette église, autour de laquelle -les canons et les fanfares annonçaient l’alliance renouvelée -de la maison d’Este avec la maison d’Habsbourg, l’on voit -l’asile qui renferme depuis deux siècles les tombeaux des -empereurs d’Autriche et de leur famille. C’est là, dans le -caveau des capucins, que Marie-Thérèse, pendant trente -années, entendait la messe en présence même du sépulcre -qu’elle avait fait préparer pour elle, à côté de son époux. -Cette illustre Marie-Thérèse avait tant souffert dans les premiers -jours de sa jeunesse, que le pieux sentiment de l’instabilité -de la vie ne la quitta jamais, au milieu même de -ses grandeurs. Il y a beaucoup d’exemples d’une dévotion -sérieuse et constante parmi les souverains de la terre; -comme ils n’obéissent qu’à la mort, son irrésistible pouvoir -les frappe davantage. Les difficultés de la vie se placent -entre nous et la tombe; tout est aplani pour les rois jusqu’au -terme, et cela même le rend plus visible à leurs -yeux.</p> - -<p>Les fêtes conduisent naturellement à réfléchir sur les -tombeaux; de tout temps la poésie s’est plu à rapprocher -ces images, et le sort aussi est un terrible poète qui ne les -a que trop souvent réunies.<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span></p> - -<h3><a name="CHAPITRE_VIII-a" id="CHAPITRE_VIII-a"></a>CHAPITRE VIII<br /><br /> -<i>De la Société.</i></h3> - -<p>Les riches et les nobles n’habitent presque jamais les -faubourgs de Vienne, et l’on est rapproché les uns des -autres comme dans une petite ville, quoique l’on y ait -d’ailleurs tous les avantages d’une grande capitale. Ces -faciles communications, au milieu des jouissances de la -fortune et du luxe, rendent la vie habituelle très commode, -et le cadre de la société, si l’on peut s’exprimer ainsi, c’est-à-dire -les habitudes, les usages et les manières, sont extrêmement -agréables. On parle dans l’étranger de l’étiquette -sévère et de l’orgueil aristocratique des grands seigneurs -autrichiens; cette accusation n’est pas fondée; il y a de la -simplicité, de la politesse, et surtout de la loyauté dans la -bonne compagnie de Vienne; et le même esprit de justice -et de régularité qui dirige les affaires importantes se retrouve -encore dans les plus petites circonstances. On y est fidèle à -des invitations de dîner et de souper, comme on le serait à -des engagements essentiels; et les faux airs qui font consister -l’élégance dans le mépris des égards ne s’y sont point -introduits. Cependant l’un des principaux désavantages de -la société de Vienne, c’est que les nobles et les hommes de -lettres ne se mêlent point ensemble. L’orgueil des nobles -n’en est pas la cause; mais comme on ne compte pas beaucoup -d’écrivains distingués à Vienne, et qu’on y lit assez -peu, chacun vit dans sa coterie, parce qu’il n’y a que des -coteries au milieu d’un pays où les idées générales et les -intérêts publics ont si peu d’occasion de se développer. Il -résulte de cette séparation des classes que les gens de lettres -manquent de grâce, et que les gens du monde acquièrent -rarement de l’instruction.<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span></p> - -<p>L’exactitude de la politesse, qui est à quelques égards une -vertu, puisqu’elle exige souvent des sacrifices, a introduit -dans Vienne les plus ennuyeux usages possibles. Toute la -bonne compagnie se transporte en masse d’un salon à -l’autre, trois ou quatre fois par semaine. On perd un certain -temps pour la toilette nécessaire dans ces grandes réunions; -on en perd dans la rue, on en perd sur les escaliers, -en attendant que le tour de sa voiture arrive, on en perd -en restant trois heures à table; et il est impossible, dans -ces assemblées nombreuses, de rien entendre qui sorte du -cercle des phrases convenues. C’est une habile invention de -la médiocrité pour annuler les facultés de l’esprit que cette -exhibition journalière de tous les individus les uns aux -autres. S’il était reconnu qu’il faut considérer la pensée -comme une maladie contre laquelle un régime régulier est -nécessaire, on ne saurait rien imaginer de mieux qu’un -genre de distraction à la fois étourdissant et insipide: une -telle distraction ne permet de suivre aucune idée, et transforme -le langage en un gazouillement qui peut être appris -aux hommes comme à des oiseaux.</p> - -<p>J’ai vu représenter à Vienne une pièce dans laquelle Arlequin -arrivait revêtu d’une grande robe et d’une magnifique -perruque, et tout à coup il s’escamotait lui-même, laissait -debout sa robe et sa perruque pour figurer à sa place, et -s’en allait vivre ailleurs; on serait tenté de proposer ce tour -de passe-passe à ceux qui fréquentent les grandes assemblées. -On n’y va point pour rencontrer l’objet auquel on -désirerait de plaire; la sévérité des mœurs et la tranquillité -de l’âme concentrent, en Autriche, les affections au sein de -sa famille. On n’y va point par ambition, car tout se passe -avec tant de régularité dans ce pays, que l’intrigue y a peu -de prise, et ce n’est pas d’ailleurs au milieu de la société -qu’elle pourrait trouver à s’exercer. Ces visites et ces cercles -sont imaginés pour que tous fassent la même chose à la<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> -même heure; on préfère ainsi l’ennui qu’on partage avec -ses semblables à l’amusement qu’on serait forcé de se créer -chez soi.</p> - -<p>Les grandes assemblées, les grands dîners ont aussi lieu -dans d’autres villes; mais comme on y rencontre d’ordinaire -tous les individus remarquables du pays où l’on est, il y a -plus de moyens d’échapper à ces formules de conversation, -qui, dans de semblables réunions, succèdent aux révérences, -et les continuent en paroles. La société ne sert point en -Autriche, comme en France, à développer l’esprit ni à l’animer; -elle ne laisse dans la tête que du bruit et du vide: -aussi les hommes les plus spirituels du pays ont-ils soin, -pour la plupart, de s’en éloigner; les femmes seules y -paraissent, et l’on est étonné de l’esprit qu’elles ont, malgré -le genre de vie qu’elles mènent. Les étrangers apprécient -l’agrément de leur entretien; mais ce qu’on rencontre -le moins dans les salons de la capitale de l’Allemagne, -ce sont des Allemands.</p> - -<p>L’on peut se plaire dans la société de Vienne, par la sûreté, -l’élégance et la noblesse des manières que les femmes y -font régner; mais il y manque quelque chose à dire, quelque -chose à faire, un but, un intérêt. On voudrait que le -jour fût différent de la veille, sans que pourtant cette variété -brisât la chaîne des affections et des habitudes. La monotonie, -dans la retraite, tranquillise l’âme; la monotonie, dans le -grand monde, fatigue l’esprit.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_IX-a" id="CHAPITRE_IX-a"></a>CHAPITRE IX<br /><br /> -<i>Des étrangers qui veulent imiter l’esprit français.</i></h3> - -<p>La destruction de l’esprit féodal et de l’ancienne vie de -château qui en était la conséquence, a introduit beaucoup<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> -de loisir parmi les nobles; ce loisir leur a rendu très nécessaire -l’amusement de la société; et comme les Français sont -passés maîtres dans l’art de causer, ils se sont rendus souverains -de l’opinion européenne, ou plutôt de la mode, qui -contrefait si bien l’opinion. Depuis le règne de Louis XIV, -toute la bonne compagnie du continent, l’Espagne et l’Italie -exceptées, a mis son amour-propre dans l’imitation des -Français. En Angleterre, il existe un objet constant de conversation, -les intérêts politiques, qui sont les intérêts de -chacun et de tous; dans le Midi il n’y a point de société: le -soleil, l’amour et les beaux-arts remplissent la vie. A Paris, -on s’entretient assez généralement de littérature; et les -spectacles, qui se renouvellent sans cesse, donnent lieu à -des observations ingénieuses et spirituelles. Mais dans la -plupart des autres grandes villes, le seul sujet dont on ait -l’occasion de parler, ce sont des anecdotes et des observations -journalières sur les personnes dont la bonne compagnie -se compose. C’est un commérage ennobli par les grands -noms qu’on prononce, mais qui a pourtant le même fond -que celui des gens du peuple; car à l’élégance des formes -près, ils parlent également tout le jour sur leurs voisins et -sur leurs voisines.</p> - -<p>L’objet vraiment libéral de la conversation, ce sont les -idées et les faits d’un intérêt universel. La médisance habituelle, -dont le loisir des salons et la stérilité de l’esprit font -une espèce de nécessité, peut être plus ou moins modifiée -par la bonté du caractère; mais il en reste toujours assez -pour qu’à chaque pas, à chaque mot, on entende autour de -soi le bourdonnement des petits propos qui pourraient, -comme les mouches, inquiéter même le lion. En France, -on se sert de la terrible arme du ridicule pour se combattre -mutuellement et conquérir le terrain sur lequel on -espère des succès d’amour-propre; ailleurs un certain -bavardage indolent use l’esprit, et décourage des efforts<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span> -énergiques, dans quelque genre que ce puisse être.</p> - -<p>Un entretien aimable, alors même qu’il porte sur des -riens, et que la grâce seule des expressions en fait le charme, -cause encore beaucoup de plaisir; on peut l’affirmer sans -impertinence, les Français sont presque seuls capables de -ce genre d’entretien. C’est un exercice dangereux, mais -piquant, dans lequel il faut se jouer de tous les sujets, -comme d’une balle lancée qui doit revenir à temps dans la -main du joueur.</p> - -<p>Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français, affectent -plus d’immoralité, et sont plus frivoles qu’eux, de peur -que le sérieux ne manque de grâce, et que les sentiments -ou les pensées n’aient pas l’accent parisien.</p> - -<p>Les Autrichiens, en général, ont tout à la fois trop de raideur -et de sincérité pour rechercher les manières d’être -étrangères. Cependant ils ne sont pas encore assez Allemands, -ils ne connaissent pas assez la littérature allemande; -on croit trop à Vienne qu’il est de bon goût de ne parler -que français; tandis que la gloire et même l’agrément de -chaque pays consistent toujours dans le caractère et l’esprit -national.</p> - -<p>Les Français ont fait peur à l’Europe, mais surtout à l’Allemagne, -par leur habileté dans l’art de saisir et de montrer -le ridicule: il y avait je ne sais quelle puissance magique -dans le mot d’élégance et de grâce, qui irritait singulièrement -l’amour-propre. On dirait que les sentiments, les actions, -la vie enfin, devaient, avant tout, être soumis à cette -législation très subtile de l’usage du monde, qui est comme -un traité entre l’amour-propre des individus et celui de la -société même, un traité dans lequel les vanités respectives -se sont fait une constitution républicaine, où l’ostracisme -s’exerce contre tout ce qui est fort et prononcé. Ces formes, -ces convenances légères en apparence, et despotiques dans -le fond, disposent de l’existence entière; elles ont miné par<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> -degrés l’amour, l’enthousiasme, la religion, tout, hors -l’égoïsme, que l’ironie ne peut atteindre, parce qu’il ne s’expose -qu’au blâme et non à la moquerie.</p> - -<p>L’esprit allemand s’accorde beaucoup moins que tout autre -avec cette frivolité calculée; il est presque nul à la superficie; -il a besoin d’approfondir pour comprendre; il ne -saisit rien au vol, et les Allemands auraient beau, ce qui -certes serait bien dommage, se désabuser des qualités et des -sentiments dont ils sont doués, que la perte du fond ne les -rendrait pas plus légers dans les formes, et qu’ils seraient -plutôt des Allemands sans mérite que des Français aimables.</p> - -<p>Il ne faut pas en conclure pour cela que la grâce leur soit -interdite; l’imagination et la sensibilité leur en donnent, -quand ils se livrent à leurs dispositions naturelles. Leur -gaieté, et ils en ont, surtout en Autriche, n’a pas le moindre -rapport avec la gaieté française; les farces tyroliennes, qui -amusent à Vienne les grands seigneurs comme le peuple, -ressemblent beaucoup plus à la bouffonnerie des Italiens qu’à -la moquerie des Français. Elles consistent dans des scènes -comiques fortement caractérisées, et qui représentent la nature -humaine avec vérité, mais non la société avec finesse. -Toutefois cette gaieté, telle qu’elle est, vaut encore mieux que -l’imitation d’une grâce étrangère: on peut très bien se passer -de cette grâce, mais en ce genre la perfection seule est -quelque chose. «L’ascendant des manières des Français a -préparé peut-être les étrangers à les croire invincibles. Il n’y -a qu’un moyen de résister à cet ascendant: ce sont des habitudes -et des mœurs nationales très décidées<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>». Dès qu’on -cherche à ressembler aux Français, ils l’emportent en tout -sur tous. Les Anglais, ne redoutant point le ridicule que les -Français savent si bien donner, se sont avisés quelquefois de -retourner la moquerie contre ses maîtres; et loin que les<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> -manières anglaises parussent disgracieuses, même en France, -les Français tant imités imitaient à leur tour, et l’Angleterre -a été pendant longtemps aussi à la mode à Paris que -Paris partout ailleurs.</p> - -<p>Les Allemands pourraient se créer une société d’un genre -très instructif, et tout à fait analogue à leurs goûts et à leur -caractère. Vienne, étant la capitale de l’Allemagne, celle où -l’on trouve le plus facilement réuni tout ce qui fait l’agrément -de la vie, aurait pu rendre sous ce rapport de grands -services à l’esprit allemand, si les étrangers n’avaient pas -dominé presque exclusivement la bonne compagnie. La plupart -des Autrichiens, qui ne savaient pas se prêter à la langue -et aux coutumes françaises, ne vivaient point du tout -dans le monde; il en résultait qu’ils ne s’adoucissaient point -par l’entretien des femmes, et restaient à la fois timides et -rudes, dédaignant tout ce qu’on appelle la grâce, et craignant -cependant en secret d’en manquer: sous prétexte des -occupations militaires, ils ne cultivaient point leur esprit, -et ils négligeaient souvent ces occupations mêmes, parce -qu’ils n’entendaient jamais rien qui pût leur faire sentir le -prix et le charme de la gloire. Ils croyaient se montrer bons -Allemands en s’éloignant d’une société où les étrangers seuls -avaient l’avantage, et jamais ils ne songeaient à s’en former -une capable de développer leur esprit et leur âme.</p> - -<p>Les Polonais et les Russes, qui faisaient le charme de la -société de Vienne, ne parlaient que français, et contribuaient -à en écarter la langue allemande. Les Polonaises ont des -manières très séduisantes; elles mêlent l’imagination orientale -à la souplesse et à la vivacité de l’esprit français. Néanmoins, -même chez les nations esclavones, les plus flexibles -de toutes, l’imitation du genre français est très souvent fatigante: -les vers français des Polonais et des Russes ressemblent, -à quelques exceptions près, aux vers latins du moyen -âge. Une langue étrangère est toujours, sous beaucoup de<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span> -rapports, une langue morte. Les vers français sont à la fois -ce qu’il y a de plus facile et de plus difficile à faire. Lier l’un -à l’autre des hémistiches si bien accoutumés à se trouver -ensemble, ce n’est qu’un travail de mémoire; mais il faut -avoir respiré l’air d’un pays, pensé, joui, souffert dans sa -langue, pour peindre en poésie ce qu’on éprouve. Les étrangers, -qui mettent avant tout leur amour-propre à parler -correctement le français, n’osent pas juger nos écrivains autrement -que les autorités littéraires ne les jugent, de peur -de passer pour ne pas les comprendre. Ils vantent le style -plus que les idées, parce que les idées appartiennent à toutes -les nations, et que les Français seuls sont juges du style -dans leur langue.</p> - -<p>Si vous rencontrez un vrai Français, vous trouvez du plaisir -à parler avec lui sur la littérature française; vous vous -sentez chez vous, et vous vous entretenez de vos affaires ensemble; -mais un étranger <i>francisé</i> ne se permet pas une -opinion ni une phrase qui ne soit orthodoxe, et le plus -souvent c’est une vieille orthodoxie qu’il prend pour l’opinion -du jour. L’on en est encore, dans plusieurs pays du -Nord, aux anecdotes de la cour de Louis XIV. Les étrangers, -imitateurs des Français, racontent les querelles de mademoiselle -de Fontanges et de madame de Montespan, avec -un détail qui serait fatigant quand il s’agirait d’un événement -de la veille. Cette érudition de boudoir, cet attachement -opiniâtre à quelques idées reçues, parce qu’on ne saurait -pas trop comment renouveler sa provision en ce genre, -tout cela est fastidieux et même nuisible; car la véritable -force d’un pays, c’est son caractère naturel; et l’imitation -des étrangers, sous quelque rapport que ce soit, est un défaut -de patriotisme.</p> - -<p>Les Français hommes d’esprit, lorsqu’ils voyagent, n’aiment -point à rencontrer parmi les étrangers l’esprit français, -et recherchent surtout les hommes qui réunissent l’ori<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span>ginalité -nationale à l’originalité individuelle. Les marchandes -de modes, en France, envoient aux colonies, dans l’Allemagne -et dans le Nord, ce qu’elles appellent vulgairement <i>le -fonds de boutique</i>; et cependant elles recherchent avec le -plus grand soin les habits nationaux de ces mêmes pays, et -les regardent avec raison comme des modèles très élégants. -Ce qui est vrai pour la parure l’est également pour l’esprit. -Nous avons une cargaison de madrigaux, de calembours, -de vaudevilles, que nous faisons passer à l’étranger, quand -on n’en fait plus rien en France; mais les Français eux-mêmes -n’estiment, dans les littératures étrangères, que -les beautés indigènes. Il n’y a point de nature, point de vie -dans l’imitation: et l’on pourrait appliquer, en général, à -tous ces esprits, à tous ces ouvrages imités du français, -l’éloge que Roland, dans l’Arioste, fait de sa jument qu’il -traîne après lui: <i>Elle réunit</i>, dit-il, <i>toutes les qualités imaginables, -mais elle a pourtant un défaut, c’est qu’elle est -morte</i>.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_X-a" id="CHAPITRE_X-a"></a>CHAPITRE X<br /><br /> -<i>De la sottise dédaigneuse et de la médiocrité bienveillante.</i></h3> - -<p>En tout pays, la supériorité d’esprit et d’âme est fort -rare, et c’est par cela même qu’elle conserve le nom de supériorité; -ainsi donc, pour juger du caractère d’une nation, -c’est la masse commune qu’il faut examiner. Les gens de -génie sont toujours compatriotes entre eux; mais pour sentir -vraiment la différence des Français et des Allemands, l’on -doit s’attacher à connaître la multitude dont les deux nations -se composent. Un Français sait encore parler lors -même qu’il n’a point d’idées; un Allemand en a toujours<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> -dans sa tête un peu plus qu’il n’en saurait exprimer. On -peut s’amuser avec un Français, même quand il manque -d’esprit. Il vous raconte tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a vu, -le bien qu’il pense de lui, les éloges qu’il a reçus, les grands seigneurs -qu’il connaît, les succès qu’il espère. Un Allemand, s’il -ne pense pas, ne peut rien dire, et s’embarrasse dans les formes -qu’il voudrait rendre polies, et qui mettent mal à l’aise les autres -et lui. La sottise, en France, est animée, mais dédaigneuse. -Elle se vante de ne pas comprendre, pour peu qu’on exige -d’elle quelque attention, et croit nuire à ce qu’elle n’entend -pas, en affirmant que c’est obscur. L’opinion du pays étant -que le succès décide de tout, les sots mêmes, en qualité de -spectateurs, croient influer sur le mérite intrinsèque des -choses, en ne les applaudissant pas, et se donner ainsi plus -d’importance. Les hommes médiocres, en Allemagne, au -contraire, sont pleins de bonne volonté; ils rougiraient de -ne pouvoir s’élever à la hauteur des pensées d’un écrivain -célèbre; et loin de se considérer comme juges, ils aspirent -à devenir disciples.</p> - -<p>Il y a sur chaque sujet tant de phrases toutes faites en -France, qu’un sot, avec leur secours, parle quelque temps -assez bien, et ressemble même momentanément à un -homme d’esprit; en Allemagne, un ignorant n’oserait énoncer -son avis sur rien avec confiance, car aucune opinion -n’étant admise comme incontestable, on ne peut en avancer -aucune sans être en état de la défendre; aussi les gens médiocres -sont-ils pour la plupart silencieux, et ne répandent-ils -d’autre agrément dans la société que celui d’une bienveillance -aimable. En Allemagne, les hommes distingués -seuls savent causer, tandis qu’en France tout le monde s’en -tire. Les hommes supérieurs en France sont indulgents, les -hommes supérieurs en Allemagne sont très sévères; mais -en revanche les sots chez les Français sont dénigrants et -jaloux, et les Allemands, quelque bornés qu’ils soient,<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span> -savent encore se montrer encourageants et admirateurs. Les -idées qui circulent en Allemagne sur divers sujets sont nouvelles -et souvent bizarres; il arrive de là que ceux qui les -répètent paraissent avoir pendant quelque temps une sorte -de profondeur usurpée. En France, c’est par les manières -qu’on fait illusion sur ce qu’on vaut. Ces manières sont -agréables, mais uniformes, et la discipline du bon ton -achève de leur ôter ce qu’elles pourraient avoir de varié.</p> - -<p>Un homme d’esprit me racontait qu’un soir, dans un bal -masqué, il passa devant une glace, et que, ne sachant comment -se distinguer lui-même, au milieu de tous ceux qui -portaient un domino pareil au sien, il se fit un signe de tête -pour se reconnaître; on en peut dire autant de la parure -que l’esprit revêt dans le monde; on se confond presque -avec les autres, tant le caractère véritable de chacun se -montre peu! La sottise se trouve bien de cette confusion, et -voudrait en profiter pour contester le vrai mérite. La bêtise -et la sottise diffèrent essentiellement en ceci, que les bêtes -se soumettent volontiers à la nature, et que les sots se flattent -toujours de dominer la société.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XI-a" id="CHAPITRE_XI-a"></a>CHAPITRE XI<br /><br /> -<i>De l’esprit de conversation.</i></h3> - -<p>En Orient, quand on n’a rien à se dire, on fume du tabac -de rose ensemble, et de temps en temps on se salue les -bras croisés sur la poitrine, pour se donner un témoignage -d’amitié; mais dans l’Occident on a voulu se parler tout le -jour, et le foyer de l’âme s’est souvent dissipé dans ces -entretiens où l’amour-propre est sans cesse en mouvement<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> -pour faire effet tout de suite, et selon le goût du moment et -du cercle où l’on se trouve.</p> - -<p>Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde où -l’esprit et le goût de la conversation sont le plus généralement -répandus; et ce qu’on appelle le mal du pays, ce -regret indéfinissable de la patrie, qui est indépendant des -amis même qu’on y a laissés, s’applique particulièrement à -ce plaisir de causer, que les Français ne retrouvent nulle -part au même degré que chez eux. Volney raconte que des -Français émigrés voulaient, pendant la révolution, établir -une colonie et défricher des terres en Amérique; mais de -temps en temps ils quittaient toutes leurs occupations pour -aller, disaient-ils, <i>causer à la ville</i>; et cette ville, la Nouvelle-Orléans, -était à six cents lieues de leur demeure. -Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de -causer: la parole n’y est pas seulement, comme ailleurs, un -moyen de se communiquer ses idées, ses sentiments et ses -affaires, mais c’est un instrument dont on aime à jouer, et -qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques -peuples, et les liqueurs fortes chez quelques autres.</p> - -<p>Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation -animée ne consiste pas précisément dans le sujet de cette -conversation; les idées ni les connaissances qu’on peut y -développer n’en sont pas le principal intérêt; c’est une certaine -manière d’agir les uns sur les autres, de se faire plaisir -réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu’on -pense, de jouir à l’instant de soi-même, d’être applaudi -sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances -par l’accent, le geste, le regard, enfin de produire à -volonté comme une sorte d’électricité qui fait jaillir des -étincelles, soulage les uns de l’excès même de leur vivacité, -et réveille les autres d’une apathie pénible.</p> - -<p>Rien n’est plus étranger à ce talent que le caractère et le -genre d’esprit des Allemands; ils veulent un résultat sérieux<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span> -en tout. Bacon a dit que <i>la conversation n’était pas un chemin -qui conduisait à la maison, mais un sentier où l’on se promenait -au hasard avec plaisir</i>. Les Allemands donnent à chaque -chose le temps nécessaire, mais le nécessaire en fait de -conversation, c’est l’amusement; si l’on dépasse cette mesure -l’on tombe dans la discussion, dans l’entretien sérieux, -qui est plutôt une occupation utile qu’un art agréable. Il -faut l’avouer aussi, le goût et l’enivrement de l’esprit de -société rendent singulièrement incapable d’application et -d’étude, et les qualités des Allemands tiennent peut-être -sous quelques rapports à l’absence même de cet esprit.</p> - -<p>Les anciennes formules de politesse qui sont encore en -vigueur dans presque toute l’Allemagne, s’opposent à -l’aisance et à la familiarité de la conversation; le titre le -plus mince, et pourtant le plus long à prononcer, y est -donné et répété vingt fois dans le même repas; il faut offrir -de tous les mets, de tous les vins avec un soin, avec une -insistance qui fatigue mortellement les étrangers. Il y a de -la bonhomie au fond de tous ces usages; mais ils ne subsisteraient -pas un instant dans un pays où l’on pourrait hasarder -la plaisanterie sans offenser la susceptibilité; et comment -néanmoins peut-il y avoir de la grâce et du charme en -société, si l’on n’y permet pas cette douce moquerie qui -délasse l’esprit, et donne à la bienveillance elle-même une -façon piquante de s’exprimer?</p> - -<p>Le cours des idées, depuis un siècle, a été tout à fait -dirigé par la conversation. On pensait pour parler, on parlait -pour être applaudi, et tout ce qui ne pouvait pas se dire -semblait être de trop dans l’âme. C’est une disposition très -agréable que le désir de plaire; mais elle diffère pourtant -beaucoup du besoin d’être aimé: le désir de plaire rend -dépendant de l’opinion, le besoin d’être aimé en affranchit: -on pourrait désirer de plaire à ceux même à qui l’on ferait -beaucoup de mal, et c’est précisément ce qu’on appelle de<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span> -la coquetterie; cette coquetterie n’appartient pas exclusivement -aux femmes; il y en a dans toutes les manières qui -servent à témoigner plus d’affection qu’on n’en éprouve -réellement. La loyauté des Allemands ne leur permet rien -de semblable; ils prennent la grâce au pied de la lettre, ils -considèrent le charme de l’expression comme un engagement -pour la conduite, et de là vient leur susceptibilité; -car ils n’entendent pas un mot sans en tirer une conséquence, -et ne conçoivent pas qu’on puisse traiter la parole -en art libéral, qui n’a ni but ni résultat si ce n’est le plaisir -qu’on y trouve. L’esprit de conversation a quelquefois l’inconvénient -d’altérer la sincérité du caractère; ce n’est pas -une tromperie combinée, mais improvisée, si l’on peut -s’exprimer ainsi. Les Français ont mis dans ce genre une -gaîté qui les rend aimables, mais il n’en est pas moins certain -que ce qu’il y a de plus sacré dans ce monde a été -ébranlé par la grâce, du moins par celle qui n’attache de -l’importance à rien, et tourne tout en ridicule.</p> - -<p>Les bons mots des Français ont été cités d’un bout de l’Europe -à l’autre: de tout temps ils ont montré leur brillante valeur, -et soulagé leurs chagrins d’une façon vive et piquante; -de tout temps ils ont eu besoin les uns des autres, comme -d’auditeurs alternatifs qui s’encourageaient mutuellement; -de tout temps ils ont excellé dans l’art de ce qu’il faut dire, -et même de ce qu’il faut taire, quand un grand intérêt -l’emporte sur leur vivacité naturelle; de tout temps ils ont -eu le talent de vivre vite, d’abréger les longs discours, de -faire place aux successeurs avides de parler à leur tour; de -tout temps, enfin, ils ont su ne prendre du sentiment et de -la pensée que ce qu’il en faut pour animer l’entretien, sans -lasser le frivole intérêt qu’on a d’ordinaire les uns pour les -autres.</p> - -<p>Les Français parlent toujours légèrement de leurs -malheurs, dans la crainte d’ennuyer leurs amis; ils devinent<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span> -la fatigue qu’ils pourraient causer, par celle dont ils seraient -susceptibles: ils se hâtent de montrer élégamment de -l’insouciance pour leur propre sort, afin d’en avoir l’honneur -au lieu d’en recevoir l’exemple. Le désir de paraître aimable -conseille de prendre une expression de gaîté, quelle que soit -la disposition intérieure de l’âme; la physionomie influe -par degrés sur ce qu’on éprouve, et ce qu’on fait pour plaire -aux autres émousse bientôt en soi-même ce qu’on ressent.</p> - -<p>«Une femme d’esprit a dit que Paris <i>était le lieu du -monde où l’on pouvait le mieux se passer du bonheur</i><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>»; -c’est sous ce rapport qu’il convient si bien à la pauvre espèce -humaine; mais rien ne saurait faire qu’une ville d’Allemagne -devînt Paris, ni que les Allemands pussent, sans se -gâter entièrement, recevoir comme nous le bienfait de la -distraction. A force de s’échapper à eux-mêmes ils finiraient -par ne plus se retrouver.</p> - -<p>Le talent et l’habitude de la société servent beaucoup à -faire connaître les hommes: pour réussir en parlant, il -faut observer avec perspicacité l’impression qu’on produit -à chaque instant sur eux, celle qu’ils veulent nous cacher, -celle qu’ils cherchent à nous exagérer, la satisfaction contenue -des uns, le sourire forcé des autres; on voit passer -sur le front de ceux qui nous écoutent des blâmes à demi -formés, qu’on peut éviter en se hâtant de les dissiper avant -que l’amour-propre y soit engagé. L’on y voit naître aussi -l’approbation qu’il faut fortifier, sans cependant exiger d’elle -plus qu’elle ne veut donner. Il n’est point d’arène où la -vanité se montre sous des formes plus variées que dans la -conversation.</p> - -<p>J’ai connu un homme que les louanges agitaient au point -que, quand on lui en donnait, il exagérait ce qu’il venait de<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> -dire, et s’efforçait tellement d’ajouter à son succès, qu’il -finissait toujours par le perdre. Je n’osais pas l’applaudir, de -peur de le porter à l’affectation, et qu’il ne se rendît ridicule -par le bon cœur de son amour-propre. Un autre craignait -tellement d’avoir l’air de désirer de faire effet, qu’il -laissait tomber ses paroles négligemment et dédaigneusement. -Sa feinte indolence trahissait seulement une prétention -de plus, celle de n’en point avoir. Quand la vanité se -montre, elle est bienveillante; quand elle se cache, la -crainte d’être découverte la rend amère, et elle affecte l’indifférence, -la satiété, enfin tout ce qui peut persuader aux -autres qu’elle n’a pas besoin d’eux. Ces différentes combinaisons -sont amusantes pour l’observateur, et l’on s’étonne -toujours que l’amour-propre ne prenne pas la route si -simple d’avouer naturellement le désir de plaire, et d’employer -autant qu’il est possible la grâce et la vérité pour y -parvenir.</p> - -<p>Le tact qu’exige la société, le besoin qu’elle donne de se -mettre à la portée des différents esprits, tout ce travail de -la pensée, dans ses rapports avec les hommes, serait certainement -utile, à beaucoup d’égards, aux Allemands, en -leur donnant plus de mesure, de finesse et d’habileté; mais -dans ce talent de causer, il y a une sorte d’adresse qui fait -perdre toujours quelque chose à l’inflexibilité de la morale; -si l’on pouvait se passer de tout ce qui tient à l’art de -ménager les hommes, le caractère en aurait sûrement plus -de grandeur et d’énergie.</p> - -<p>Les Français sont les plus habiles diplomates de l’Europe, -et ces hommes, qu’on accuse d’indiscrétion et d’impertinence, -savent mieux que personne cacher un secret, et captiver -ceux dont ils ont besoin. Ils ne déplaisent jamais que -quand ils le veulent, c’est-à-dire, quand leur vanité croit -trouver mieux son compte dans le dédain que dans l’obligeance. -L’esprit de conversation a singulièrement développé<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> -chez les Français l’esprit plus sérieux des négociations politiques. -Il n’est point d’ambassadeur étranger qui pût lutter -contre eux en ce genre, à moins que, mettant absolument -de côté toute prétention à la finesse, il n’allât droit en -affaires, comme celui qui se battrait sans savoir l’escrime.</p> - -<p>Les rapports des différentes classes entre elles étaient -aussi très propres à développer en France la sagacité, la -mesure et la convenance de l’esprit de société. Les rangs -n’y étaient point marqués d’une manière positive, et les -prétentions s’agitaient sans cesse dans l’espace incertain -que chacun pouvait tour à tour ou conquérir ou perdre. Les -droits du tiers-état, des parlements, de la noblesse, la puissance -même du roi, rien n’était déterminé d’une façon invariable; -tout se passait, pour ainsi dire, en adresse de -conversation: on esquivait les difficultés les plus graves par -les nuances délicates des paroles et des manières, et l’on -arrivait rarement à se heurter ou à se céder, tant on évitait -avec soin l’un et l’autre! Les grandes familles avaient aussi -entre elles des prétentions jamais déclarées et toujours sous-entendues, -et ce vague excitait beaucoup plus la vanité que des -rangs marqués n’auraient pu le faire. Il fallait étudier tout -ce dont se composait l’existence d’un homme ou d’une -femme, pour savoir le genre d’égards qu’on leur devait; -l’arbitraire, sous toutes les formes, a toujours été dans les -habitudes, les mœurs et les lois de la France: de là vient que -les Français ont eu, si l’on peut s’exprimer ainsi, une si -grande pédanterie de frivolité; les bases principales n’étant -point affermies, on voulait donner de la consistance aux -moindres détails. En Angleterre, on permet l’originalité -aux individus, tant la masse est bien réglée! En France, il -semble que l’esprit d’imitation soit comme un lien social, et -que tout serait en désordre si ce lien ne suppléait pas à -l’instabilité des institutions.</p> - -<p>En Allemagne, chacun est à son rang, à sa place, comme<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span> -à son poste, et l’on n’a pas besoin de tournures habiles, de -parenthèses, de demi-mots, pour exprimer les avantages -de naissance ou de titre que l’on se croit sur son voisin. -La bonne compagnie, en Allemagne, c’est la cour; en -France, c’étaient tous ceux qui pouvaient se mettre sur un -pied d’égalité avec elle, et tous pouvaient l’espérer, et tous -aussi pouvaient craindre de n’y jamais parvenir. Il en résultait -que chacun voulait avoir les manières de cette société-là. -En Allemagne, un diplôme vous y faisait entrer; en France, -une faute de goût vous en faisait sortir; et l’on était encore -plus empressé de ressembler aux gens du monde, que de se -distinguer dans ce monde même par sa valeur personnelle.</p> - -<p>Une puissance aristocratique, le bon ton et l’élégance, -l’emportait sur l’énergie, la profondeur, la sensibilité, l’esprit -même. Elle disait à l’énergie:—Vous mettez trop -d’intérêt aux personnes et aux choses;—à la profondeur:—Vous -me prenez trop de temps;—à la sensibilité:—Vous -êtes trop exclusive;—à l’esprit enfin:—Vous êtes une -distinction trop individuelle.—Il fallait des avantages qui -tinssent plus aux manières qu’aux idées, et il importait de -reconnaître dans un homme, plutôt la classe dont il était -que le mérite qu’il possédait. Cette espèce d’égalité dans -l’inégalité est très favorable aux gens médiocres, car elle -doit nécessairement détruire toute originalité dans la façon -de voir et de s’exprimer. Le modèle choisi est noble, -agréable et de bon goût, mais il est le même pour tous. C’est -un point de réunion que ce modèle; chacun, en s’y conformant, -se croit plus en société avec ses semblables. Un Français -s’ennuierait d’être seul de son avis comme d’être seul -dans sa chambre.</p> - -<p>On aurait tort d’accuser les Français de flatter la puissance -par les calculs ordinaires qui inspirent cette flatterie; -ils vont où tout le monde va, disgrâce ou crédit, n’importe: -si quelques-uns se font passer pour la foule, ils sont bien<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> -sûrs qu’elle y viendra réellement. On a fait la révolution de -France, en 1789, en envoyant un courrier qui, d’un village à -l’autre, criait: <i>armez-vous, car le village voisin s’est armé</i>; -et tout le monde se trouva levé contre tout le monde, ou -plutôt contre personne. Si l’on répandait le bruit que telle -manière de voir est universellement reçue, l’on obtiendrait -l’unanimité, malgré le sentiment intime de chacun; l’on se -garderait alors, pour ainsi dire, le secret de la comédie, -car chacun avouerait séparément que tous ont tort. Dans -les scrutins secrets, on a vu des députés donner leur boule -blanche ou noire contre leur opinion, seulement parce -qu’ils croyaient la majorité dans un sens différent du leur, -et qu’<i>ils ne voulaient pas</i>, disaient-ils, <i>perdre leur voix</i>.</p> - -<p>C’est par ce besoin social de penser comme tout le monde -qu’on a pu s’expliquer, pendant la révolution, le contraste -du courage à la guerre et de la pusillanimité dans la carrière -civile. Il n’y a qu’une manière de voir sur le courage -militaire; mais l’opinion publique peut être égarée relativement -à la conduite qu’on doit suivre dans les affaires -politiques. Le blâme de ceux qui vous entourent, la solitude, -l’abandon vous menacent, si vous ne suivez pas le -parti dominant; tandis qu’il n’y a dans les armées que l’alternative -de la mort et du succès, situation charmante pour -des Français, qui ne craignent point l’une et aiment passionnément -l’autre. Mettez la mode, c’est-à-dire les applaudissements, -du côté du danger, et vous verrez les Français -le braver sous toutes ses formes; l’esprit de sociabilité -existe en France depuis le premier rang jusqu’au dernier: -il faut s’entendre approuver par ce qui nous environne; on -ne veut s’exposer, à aucun prix, au blâme ou au ridicule, -car dans un pays où causer a tant d’influence, le bruit des -paroles couvre souvent la voix de la conscience.</p> - -<p>On connaît l’histoire de cet homme qui commença par -louer avec transport une actrice qu’il venait d’entendre; il<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span> -aperçut un sourire sur les lèvres des assistants, il modifia -son éloge; l’opiniâtre sourire ne cessa point, et la crainte -de la moquerie finit par lui faire dire: <i>Ma foi! la pauvre -diablesse a fait ce qu’elle a pu.</i> Les triomphes de la plaisanterie -se renouvellent sans cesse en France; dans un temps -il convient d’être religieux, dans un autre de ne l’être pas; -dans un temps d’aimer sa femme, dans un autre de ne pas -paraître avec elle. Il a existé même des moments où l’on -eût craint de passer pour niais si l’on avait montré de l’humanité, -et cette terreur du ridicule qui, dans les premières -classes, ne se manifeste d’ordinaire que par la vanité, s’est -traduite en férocité dans les dernières.</p> - -<p>Quel mal cet esprit d’imitation ne ferait-il pas parmi les -Allemands! Leur supériorité consiste dans l’indépendance -de l’esprit, dans l’amour de la retraite, dans l’originalité -individuelle. Les Français ne sont tout-puissants qu’en -masse, et leurs hommes de génie eux-mêmes prennent toujours -leur point d’appui dans les opinions reçues, quand -ils veulent s’élancer au delà. Enfin, l’impatience du caractère -français, si piquante en conversation, ôterait aux Allemands -le charme principal de leur imagination naturelle, -cette rêverie calme, cette vue profonde, qui s’aide du temps -et de la persévérance pour tout découvrir.</p> - -<p>Ces qualités sont presque incompatibles avec la vivacité -d’esprit; et cependant cette vivacité est surtout ce qui rend -aimable en conversation. Lorsqu’une discussion s’appesantit, -lorsqu’un conte s’allonge, il vous prend je ne sais quelle -impatience, semblable à celle qu’on éprouve quand un musicien -ralentit trop la mesure d’un air. On peut être fatigant, -néanmoins, à force de vivacité, comme on l’est par -trop de lenteur. J’ai connu un homme de beaucoup d’esprit, -mais tellement impatient, qu’il donnait à tous ceux qui causaient -avec lui l’inquiétude que doivent éprouver les gens -prolixes, quand ils s’aperçoivent qu’ils fatiguent. Cet homme<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span> -sautait sur sa chaise pendant qu’on lui parlait, achevait les -phrases des autres, dans la crainte qu’elles ne se prolongeassent; -il inquiétait d’abord, et finissait par lasser en -étourdissant: car quelque vite qu’on aille en fait de conversation, -quand il n’y a plus moyen de retrancher que sur le -nécessaire, les pensées et les sentiments oppressent, faute -d’espace pour les exprimer.</p> - -<p>Toutes les manières d’abréger le temps ne l’épargnent -pas, et l’on peut mettre des longueurs dans une seule phrase, -si l’on y laisse du vide; le talent de rédiger sa pensée brillamment -et rapidement est ce qui réussit le plus en société; -on n’a pas le temps d’y rien attendre. Nulle réflexion, nulle -complaisance ne peut faire qu’on s’y amuse de ce qui -n’amuse pas. Il faut exercer là l’esprit de conquête et le despotisme -du succès: car le fond et le but étant peu de chose, -on ne peut pas se consoler du revers par la pureté des -motifs, et la bonne intention n’est de rien en fait d’esprit.</p> - -<p>Le talent de conter, l’un des grands charmes de la conversation, -est très rare en Allemagne; les auditeurs y sont -trop complaisants, ils ne s’ennuient pas assez vite, et les -conteurs, se fiant à la patience des auditeurs, s’établissent -trop à leur aise dans les récits. En France, celui qui parle -est un usurpateur, qui se sent entouré de rivaux jaloux, et -veut se maintenir à force de succès; en Allemagne, c’est un -possesseur légitime qui peut user paisiblement de ses droits -reconnus.</p> - -<p>Les Allemands réussissent mieux dans les contes poétiques -que dans les contes épigrammatiques: quand il faut -parler à l’imagination, les détails peuvent plaire, ils rendent -le tableau plus vrai: mais quand il s’agit de rapporter un -bon mot, on ne saurait trop abréger les préambules. La -plaisanterie allège pour un moment le poids de la vie: -vous aimez à voir un homme, votre semblable, se jouer -ainsi du fardeau qui vous accable, et bientôt, animé par lui,<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> -vous le soulevez à votre tour; mais quand vous sentez de -l’effort ou de la langueur dans ce qui devrait être un amusement, -vous en êtes plus fatigué que du sérieux même, -dont les résultats au moins vous intéressent.</p> - -<p>La bonne foi du caractère allemand est aussi peut-être -un obstacle à l’art de conter; les Allemands ont plutôt la -gaîté du caractère que celle de l’esprit; ils sont gais comme -ils sont honnêtes, pour la satisfaction de leur propre conscience, -et rient de ce qu’ils disent, longtemps avant même -d’avoir songé à en faire rire les autres.</p> - -<p>Rien ne saurait égaler, au contraire, le charme d’un récit -fait par un Français spirituel et de bon goût. Il prévoit tout, -il ménage tout, et cependant il ne sacrifie point ce qui -pourrait exciter l’intérêt. Sa physionomie, moins prononcée -que celle des Italiens, indique la gaîté, sans rien faire perdre -à la dignité du maintien et des manières; il s’arrête -quand il le faut, et jamais il n’épuise même l’amusement; -il s’anime, et néanmoins il tient toujours en main les rênes -de son esprit, pour le conduire sûrement et rapidement; -bientôt aussi les auditeurs se mêlent de l’entretien, il fait -valoir alors à son tour ceux qui viennent de l’applaudir; il -ne laisse point passer une expression heureuse sans la relever, -une plaisanterie piquante sans la sentir, et pour un -moment du moins l’on se plaît, et l’on jouit les uns des -autres, comme si tout était concorde, union et sympathie -dans le monde.</p> - -<p>Les Allemands feraient bien de profiter, sous des rapports -essentiels, de quelques-uns des avantages de l’esprit social -en France: ils devraient apprendre des Français à se montrer -moins irritables dans les petites circonstances, afin de -réserver toute leur force pour les grandes; ils devraient -apprendre des Français à ne pas confondre l’opiniâtreté -avec l’énergie, la rudesse avec la fermeté; ils devraient -aussi, lorsqu’ils sont capables du dévouement entier de leur<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> -vie, ne pas la rattraper en détail par une sorte de personnalité -minutieuse, que ne se permettrait pas le véritable -égoïsme; enfin, ils devraient puiser dans l’art même de la -conversation l’habitude de répandre dans leurs livres cette -clarté qui les mettrait à la portée du plus grand nombre, -ce talent d’abréger, inventé par les peuples qui s’amusent, -bien plutôt que par ceux qui s’occupent, et ce respect pour -de certaines convenances, qui ne porte pas à sacrifier la -nature, mais à ménager l’imagination. Ils perfectionneraient -leur manière d’écrire par quelques-unes des observations -que le talent de parler fait naître: mais ils auraient -tort de prétendre à ce talent tel que les Français le possèdent.</p> - -<p>Une grande ville qui servirait de point de ralliement -serait utile à l’Allemagne, pour rassembler les moyens -d’étude, augmenter les ressources des arts, exciter l’émulation; -mais si cette capitale développait chez les Allemands -le goût des plaisirs de la société dans toute leur élégance, -ils y perdraient la bonne foi scrupuleuse, le travail solitaire, -l’indépendance audacieuse qui les distinguent dans la carrière -littéraire et philosophique; enfin, ils changeraient -leurs habitudes de recueillement contre un mouvement -extérieur dont ils n’acquerraient jamais la grâce et la -dextérité.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XII-a" id="CHAPITRE_XII-a"></a>CHAPITRE XII<br /><br /> -<i>De la langue allemande dans ses rapports avec l’esprit de conversation.</i></h3> - -<p>En étudiant l’esprit et le caractère d’une langue, on -apprend l’histoire philosophique des opinions, des mœurs<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> -et des habitudes nationales; et les modifications que subit le -langage doivent jeter de grandes lumières sur la marche -de la pensée; mais une telle analyse serait nécessairement -très métaphysique, et demanderait une foule de connaissances -qui nous manquent presque toujours dans les langues -étrangères, et souvent même dans la nôtre. Il faut donc -s’en tenir à l’impression générale que produit l’idiome -d’une nation dans son état actuel. Le Français, ayant été -parlé plus qu’aucun autre dialecte européen, est à la fois -poli par l’usage et acéré pour le but. Aucune langue n’est -plus claire et plus rapide, n’indique plus légèrement et -n’explique plus nettement ce qu’on veut dire. L’allemand -se prête beaucoup moins à la précision et à la rapidité de -la conversation. Par la nature même de sa construction -grammaticale, le sens n’est ordinairement compris qu’à la -fin de la phrase. Ainsi, le plaisir d’interrompre, qui rend la -discussion si animée en France, et force à dire si vite ce -qu’il importe de faire entendre, ce plaisir ne peut exister en -Allemagne; car les commencements de phrase ne signifient -rien sans la fin; il faut laisser à chacun tout l’espace qu’il -lui convient de prendre; cela vaut mieux pour le fond des -choses, c’est aussi plus civil, mais moins piquant.</p> - -<p>La politesse allemande est plus cordiale, mais moins -nuancée que la politesse française; il y a plus d’égards -pour le rang et plus de précautions en tout. En France, on -flatte plus qu’on ne ménage, et, comme on a l’art de tout -indiquer, on approche beaucoup plus volontiers des sujets -les plus délicats. L’allemand est une langue très brillante -en poésie, très abondante en métaphysique, mais très positive -en conversation. La langue française, au contraire, -n’est vraiment riche que dans les tournures qui expriment -les rapports les plus déliés de la société. Elle est pauvre et -circonscrite dans tout ce qui tient à l’imagination et à la -philosophie. Les Allemands craignent plus de faire de la<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span> -peine qu’ils n’ont envie de plaire. De là vient qu’ils ont -soumis autant qu’ils ont pu la politesse à des règles; et -leur langue, si hardie dans les livres, est singulièrement -asservie en conversation, par toutes les formules dont elle -est surchargée.</p> - -<p>Je me rappelle d’avoir assisté, en Saxe, à une leçon de -métaphysique d’un philosophe célèbre qui citait toujours le -baron de Leibnitz, et jamais l’entraînement du discours ne -pouvait l’engager à supprimer ce titre de baron, qui n’allait -guère avec le nom d’un grand homme mort depuis près -d’un siècle.</p> - -<p>L’allemand convient mieux à la poésie qu’à la prose, et à -la prose écrite qu’à la prose parlée; c’est un instrument qui -sert très bien quand on veut tout peindre ou tout dire: mais -on ne peut pas glisser avec l’allemand, comme avec le français, -sur les divers sujets qui se présentent. Si l’on voulait -faire aller les mots allemands du train de la conversation -française, on leur ôterait toute grâce et toute dignité. Le -mérite des Allemands, c’est de bien remplir le temps: le -talent des Français, c’est de le faire oublier.</p> - -<p>Quoique le sens des périodes allemandes ne s’explique -souvent qu’à la fin, la construction ne permet pas toujours -de terminer une phrase par l’expression la plus piquante; -et c’est cependant un des grands moyens de faire effet -en conversation. L’on entend rarement parmi les Allemands -ce qu’on appelle des bons mots: ce sont les pensées mêmes, -et non l’éclat qu’on leur donne, qu’il faut admirer.</p> - -<p>Les Allemands trouvent une sorte de charlatanisme dans -l’expression brillante, et prennent plutôt l’expression abstraite, -parce qu’elle est plus scrupuleuse et s’approche -davantage de l’essence même du vrai; mais la conversation -ne doit donner aucune peine, ni pour comprendre ni pour -parler. Dès que l’entretien ne porte pas sur les intérêts -communs de la vie, et qu’on entre dans la sphère des idées,<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span> -la conversation en Allemagne devient trop métaphysique; -il n’y a pas assez d’intermédiaire entre ce qui est vulgaire et -ce qui est sublime; et c’est cependant dans cet intermédiaire -que s’exerce l’art de causer.</p> - -<p>La langue allemande a une gaîté qui lui est propre; la -société ne l’a point rendue timide, et les bonnes mœurs -l’ont laissée pure; mais c’est une gaîté nationale à la portée -de toutes les classes. Les sons bizarres des mots, leur antique -naïveté, donnent à la plaisanterie quelque chose de pittoresque, -dont le peuple peut s’amuser aussi bien que les -gens du monde. Les Allemands sont moins gênés que nous -dans le choix des expressions, parce que, leur langue -n’ayant pas été aussi fréquemment employée dans la conversation -du grand monde, elle ne se compose pas, comme -la nôtre, de mots qu’un hasard, une application, une allusion, -rendent ridicules, de mots enfin qui, ayant subi toutes -les aventures de la société, sont proscrits injustement -peut-être, mais ne sauraient plus être admis. La colère s’est -souvent exprimée en allemand, mais on n’en a pas fait -l’arme du persiflage; et les paroles dont on se sert sont -encore dans toute leur vérité et dans toute leur force; c’est -une facilité de plus: mais aussi l’on peut exprimer avec le -français mille observations fines, et se permettre mille tours -d’adresse dont la langue allemande est jusqu’à présent incapable.</p> - -<p>Il faut se mesurer avec les idées en allemand, avec les -personnes en français; il faut creuser à l’aide de l’allemand, -il faut arriver au but en parlant français; l’un doit peindre -la nature, et l’autre la société. Gœthe fait dire dans son -roman de <i>Wilhelm Meister</i>, à une femme allemande, qu’elle -s’aperçut que son amant voulait la quitter, parce qu’il lui -écrivait en français. Il y a bien des phrases en effet dans -notre langue, pour dire en même temps et ne pas dire, pour -faire espérer sans promettre, pour promettre même sans<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span> -se lier. L’allemand est moins flexible, et il fait bien de rester -tel, car rien n’inspire plus de dégoût que cette langue -tudesque, quand elle est employée aux mensonges, de quelque -nature qu’ils soient. Sa construction traînante, ses consonnes -multipliées, sa grammaire savante, ne lui permettent -aucune grâce dans la souplesse; et l’on dirait qu’elle -se raidit d’elle-même contre l’intention de celui qui la parle, -dès qu’on veut la faire servir à trahir la vérité.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XIII-a" id="CHAPITRE_XIII-a"></a>CHAPITRE XIII<br /><br /> -<i>De l’Allemagne du Nord.</i></h3> - -<p>Les premières impressions qu’on reçoit en arrivant dans -le nord de l’Allemagne, surtout au milieu de l’hiver, sont -extrêmement tristes; et je ne suis pas étonné que ces -impressions aient empêché la plupart des Français que -l’exil a conduits dans ce pays, de l’observer sans prévention. -Cette frontière du Rhin est solennelle; on craint, en la -passant, de s’entendre prononcer ce mot terrible: <i>Vous êtes -hors de France.</i> C’est en vain que l’esprit juge avec impartialité -le pays qui nous a vus naître, nos affections ne s’en -détachent jamais; et quand on est contraint à le quitter, -l’existence semble déracinée, on se devient comme étranger -à soi-même. Les plus simples usages, comme les relations les -plus intimes; les intérêts les plus graves, comme les moindres -plaisirs, tout était de la patrie; tout n’en est plus. On -ne rencontre personne qui puisse vous parler d’autrefois, -personne qui vous atteste l’identité des jours passés avec les -jours actuels; la destinée recommence, sans que la confiance -des premières années se renouvelle; l’on change de monde, -sans avoir changé de cœur. Ainsi l’exil condamne à se sur<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span>vivre; -les adieux, les séparations, tout est comme à l’instant -de la mort, et l’on y assiste cependant avec les forces -entières de la vie.</p> - -<p>J’étais, il y a six ans, sur les bords du Rhin, attendant la -barque qui devait me conduire à l’autre rive; le temps était -froid, le ciel obscur, et tout me semblait un présage funeste. -Quand la douleur agite violemment notre âme, on ne peut -se persuader que la nature y soit indifférente; il est permis à -l’homme d’attribuer quelque puissance à ses peines; ce -n’est pas de l’orgueil, c’est de la confiance dans la céleste -pitié. Je m’inquiétais pour mes enfants, quoiqu’ils ne fussent -pas encore dans l’âge de sentir ces émotions de l’âme -qui répandent l’effroi sur tous les objets extérieurs. Mes domestiques -français s’impatientaient de la lenteur allemande, -et s’étonnaient de n’être pas compris quand ils parlaient la -seule langue qu’ils crussent admise dans les pays civilisés. -Il y avait dans notre bac une vieille femme allemande, -assise sur une charrette; elle ne voulait pas en descendre -même pour traverser le fleuve.—Vous êtes bien tranquille! -lui dis-je.—Oui, me répondit-elle, pourquoi faire du bruit?—Ces -simples mots me frappèrent; en effet, <i>pourquoi faire -du bruit?</i> Mais quand des générations entières traverseraient -la vie en silence, le malheur et la mort ne les observeraient -pas moins, et sauraient de même les atteindre.</p> - -<p>En arrivant sur le rivage opposé, j’entendis le cor des -postillons, dont les sons aigus et faux semblaient annoncer -un triste départ vers un triste séjour. La terre était couverte -de neige; des petites fenêtres, dont les maisons sont percées, -sortaient les têtes de quelques habitants, que le bruit -d’une voiture arrachait à leurs monotones occupations; une -espèce de bascule, qui fait mouvoir la poutre avec laquelle -on ferme la barrière, dispense celui qui demande le péage -aux voyageurs de sortir de sa maison pour recevoir l’argent -qu’on doit lui payer. Tout est calculé pour être immobile;<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> -et l’homme qui pense, comme celui dont l’existence n’est -que matérielle, dédaignent tous les deux également la distraction -du dehors.</p> - -<p>Les campagnes désertes, les maisons noircies par la fumée, -les églises gothiques, semblent préparées pour les contes de -sorcières ou de revenants. Les villes de commerce, en Allemagne, -sont grandes et bien bâties; mais elles ne donnent -aucune idée de ce qui fait la gloire et l’intérêt de ce pays, -l’esprit littéraire et philosophique. Les intérêts mercantiles -suffisent pour développer l’intelligence des Français, et l’on -peut trouver encore quelque amusement de société, en -France, dans une ville purement commerçante; mais les -Allemands, éminemment capables des études abstraites, -traitent les affaires, quand ils s’en occupent, avec tant de -méthode et de pesanteur, qu’ils n’en tirent presque jamais -aucune idée générale. Ils portent dans le commerce la loyauté -qui les distingue; mais ils se donnent tellement tout entiers -à ce qu’ils font, qu’il ne cherchent plus alors dans la société -qu’un loisir jovial, et disent de temps en temps quelques -grosses plaisanteries, seulement pour se divertir eux-mêmes. -De telles plaisanteries accablent les Français de tristesse; -car on se résigne bien plutôt à l’ennui sous des formes graves -et monotones, qu’à cet ennui badin qui vient poser -lourdement et familièrement <i>la patte</i> sur l’épaule.</p> - -<p>Les Allemands ont beaucoup d’universalité dans l’esprit, -en littérature et en philosophie, mais nullement dans les -affaires. Ils les considèrent toujours partiellement, et s’en -occupent d’une façon presque mécanique. C’est le contraire -en France; l’esprit des affaires y a beaucoup d’étendue, et -l’on n’y permet pas l’universalité en littérature ni en philosophie. -Si un savant était poète, si un poète était savant, ils -deviendraient suspects chez nous aux savants et aux poètes; -mais il n’est pas rare de rencontrer dans le plus simple -négociant des aperçus lumineux sur les intérêts politiques<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> -et militaires de son pays. De là vient qu’en France il y a un -plus grand nombre de gens d’esprit, et un moins grand -nombre de penseurs. En France, on étudie les hommes; en -Allemagne, les livres. Des facultés ordinaires suffisent pour -intéresser en parlant des hommes; il faut presque du génie -pour faire retrouver l’âme et le mouvement dans les livres. -L’Allemagne ne peut attacher que ceux qui s’occupent des -faits passés et des idées abstraites. Le présent et le réel appartiennent -à la France, et, jusqu’à nouvel ordre, elle ne -paraît pas disposée à y renoncer.</p> - -<p>Je ne cherche pas, ce me semble, à dissimuler les inconvénients -de l’Allemagne. Ces petites villes du nord elles-mêmes, -où l’on trouve des hommes d’une si haute conception, -n’offrent souvent aucun genre d’amusement; point de -spectacle, peu de société; le temps y tombe goutte à goutte, -et n’interrompt par aucun bruit la réflexion solitaire. Les -plus petites villes d’Angleterre tiennent à un état libre, -envoient des députés pour traiter les intérêts de la nation. -Les plus petites villes de France sont en relation avec la capitale, -où tant de merveilles sont réunies. Les plus petites -villes d’Italie jouissent du ciel et des beaux-arts, dont les -rayons se répandent sur toute la contrée. Dans le nord de -l’Allemagne, il n’y a point de gouvernement représentatif, -point de grande capitale; et la sévérité du climat, la médiocrité -de la fortune, le sérieux du caractère, rendraient l’existence -très pesante si la force de la pensée ne s’était pas -affranchie de toutes ces circonstances insipides et bornées. -Les Allemands ont su se créer une république des lettres -animée et indépendante. Ils ont suppléé à l’intérêt des événements -par l’intérêt des idées. Ils se passent de centre, -parce que tous tendent vers un même but, et leur imagination -multiplie le petit nombre de beautés que les arts et la -nature peuvent leur offrir.</p> - -<p>Les citoyens de cette république idéale, dégagés pour la<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> -plupart de toute espèce de rapports avec les affaires publiques -et particulières, travaillent dans l’obscurité comme les -mineurs; et, placés comme eux au milieu des trésors ensevelis, -ils exploitent en silence les richesses intellectuelles -du genre humain.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XIV-a" id="CHAPITRE_XIV-a"></a>CHAPITRE XIV<br /><br /> -<i>La Saxe.</i></h3> - -<p>Depuis la réformation, les princes de la maison de Saxe -ont toujours accordé aux lettres la plus noble des protections, -l’indépendance. On peut dire hardiment que dans -aucun pays de la terre il n’existe autant d’instruction qu’en -Saxe et dans le nord de l’Allemagne. C’est là qu’est né le -protestantisme, et l’esprit d’examen s’y est soutenu depuis -ce temps avec vigueur.</p> - -<p>Pendant le dernier siècle, les électeurs de Saxe ont été -catholiques; et, quoiqu’ils soient restés fidèles au serment -qui les obligeait à respecter le culte de leurs sujets, cette -différence de religion entre le peuple et ses maîtres a donné -moins d’unité politique à l’État. Les électeurs rois de Pologne -ont aimé les arts plus que la littérature, qu’ils ne gênaient -pas, mais qui leur était étrangère. La musique est -cultivée généralement en Saxe; la galerie de Dresde rassemble -des chefs-d’œuvre qui doivent animer les artistes. -La nature, aux environs de la capitale, est très pittoresque, -mais la société n’y offre pas de vifs plaisirs; l’élégance d’une -cour n’y prend point, l’étiquette seule peut aisément s’y établir.</p> - -<p>On peut juger par la quantité d’ouvrages qui se vendent à<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> -Leipzig, combien les livres allemands ont de lecteurs; les -ouvriers de toutes les classes, les tailleurs de pierre mêmes, -se reposent de leurs travaux un livre à la main. On ne saurait -s’imaginer en France à quel point les lumières sont -répandues en Allemagne. J’ai vu des aubergistes, des commis -de barrière, qui connaissaient la littérature française. -On trouve jusque dans les villages des professeurs de grec -et de latin. Il n’y a pas de petite ville qui ne renferme une -assez bonne bibliothèque, et presque partout on peut citer -quelques hommes recommandables par leurs talents et par -leurs connaissances. Si l’on se mettait à comparer, sous ce -rapport, les provinces de France avec l’Allemagne, on croirait -que les deux pays sont à trois siècles de distance l’un de -l’autre. Paris, réunissant dans son sein l’élite de l’empire, -ôte tout intérêt à tout le reste.</p> - -<p>Picard et Kotzebue ont composé deux pièces très jolies, -intitulées toutes deux <i>la Petite Ville</i>. Picard représente les -habitants de la province cherchant sans cesse à imiter Paris, -et Kotzebue les bourgeois d’une petite ville, enchantés et -fiers du lieu qu’ils habitent, et qu’ils croient incomparable. -La différence des ridicules donne toujours l’idée de la différence -des mœurs. En Allemagne, chaque séjour est un empire -pour celui qui y réside; son imagination, ses études, -ou seulement sa bonhomie l’agrandit à ses yeux; chacun -sait y tirer de soi-même le meilleur parti possible. L’importance -qu’on met à tout prête à la plaisanterie; mais cette -importance même donne du prix aux petites ressources. En -France, on ne s’intéresse qu’à Paris, et l’on a raison, car -c’est toute la France; et qui n’aurait vécu qu’en province -n’aurait pas la moindre idée de ce qui caractérise cet -illustre pays.</p> - -<p>Les hommes distingués de l’Allemagne, n’étant point rassemblés -dans une même ville, ne se voient presque pas, et -ne communiquent entre eux que par leurs écrits; chacun se<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> -fait sa route à soi-même, et découvre sans cesse des contrées -nouvelles dans la vaste région de l’antiquité, de la -métaphysique et de la science. Ce qu’on appelle étudier en -Allemagne est vraiment une chose admirable: quinze heures -par jour de solitude et de travail, pendant des années -entières, paraissent une manière d’exister toute naturelle; -l’ennui même de la société fait aimer la vie retirée.</p> - -<p>La liberté de la presse la plus illimitée existait en Saxe; -mais elle n’avait aucun danger pour le gouvernement, parce -que l’esprit des hommes de lettres ne se tournait pas vers -l’examen des institutions politiques: la solitude porte à se -livrer aux spéculations abstraites, ou à la poésie: il faut -vivre dans le foyer des passions humaines pour sentir le -besoin de s’en servir et de les diriger. Les écrivains allemands -ne s’occupaient que de théories, d’érudition, de -recherches littéraires et philosophiques; et les puissants de -ce monde n’ont rien à craindre de tout cela. D’ailleurs, -quoique le gouvernement de la Saxe ne fût pas libre de -droit, c’est-à-dire représentatif, il l’était de fait, par les -habitudes du pays et la modération des princes.</p> - -<p>La bonne foi des habitants était telle, qu’à Leipzig un -propriétaire ayant mis sur un pommier, qu’il avait planté -au bord de la promenade publique, un écriteau pour demander -qu’on ne lui en prît pas les fruits, on ne lui en vola -pas un seul pendant dix ans. J’ai vu ce pommier avec un -sentiment de respect; il eût été l’arbre des Hespérides, qu’on -n’eût pas plus touché à son or qu’à ses fleurs.</p> - -<p>La Saxe était d’une tranquillité profonde; on y faisait -quelquefois du bruit pour quelques idées, mais sans songer -à leur application. On eût dit que penser et agir ne devaient -avoir aucun rapport ensemble, et que la vérité ressemblait, -chez les Allemands, à la statue de Mercure nommée Hermès, -qui n’a ni mains pour saisir, ni pieds pour avancer. Il -n’est rien pourtant de si respectable que ces conquêtes pai<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span>sibles -de la réflexion, qui occupaient sans cesse des hommes -isolés, sans fortune, sans pouvoir, et liés entre eux -seulement par le culte de la pensée.</p> - -<p>En France, on ne s’est presque jamais occupé des vérités -abstraites que dans leur rapport avec la pratique. Perfectionner -l’administration, encourager la population par une -sage économie politique, tel était l’objet des travaux des -philosophes, principalement dans le dernier siècle. Cette -manière d’employer son temps est aussi fort respectable; -mais, dans l’échelle des pensées, la dignité de l’espèce -humaine importe plus que son bonheur, et surtout que son -accroissement: multiplier les naissances sans ennoblir la -destinée, c’est préparer seulement une fête plus somptueuse -à la mort.</p> - -<p>Les villes littéraires de Saxe sont celles où l’on voit régner -le plus de bienveillance et de simplicité. On a considéré -partout ailleurs les lettres comme un apanage du luxe; en -Allemagne elles semblent l’exclure. Les goûts qu’elles inspirent -donnent une sorte de candeur et de timidité qui fait -aimer la vie domestique: ce n’est pas que la vanité d’auteur -n’ait un caractère très prononcé chez les Allemands, -mais elle ne s’attache point aux succès de société. Le plus -petit écrivain en veut à la postérité; et, se déployant à son -aise dans l’espace des méditations sans bornes, il est moins -froissé par les hommes, et s’aigrit moins contre eux. Toutefois, -les hommes de lettres et les hommes d’affaires sont -trop séparés en Saxe pour qu’il s’y manifeste un véritable -esprit public. Il résulte de cette séparation, que les uns ont -une trop grande ignorance des choses pour exercer aucun -ascendant sur le pays, et que les autres se font gloire d’un -certain machiavélisme docile, qui sourit aux sentiments -généreux, comme à l’enfance, et semble leur indiquer -qu’ils ne sont pas de ce monde.<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span></p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XV-a" id="CHAPITRE_XV-a"></a>CHAPITRE XV<br /><br /> -<i>Weimar.</i></h3> - -<p>De toutes les principautés de l’Allemagne, il n’en est point -qui fasse mieux sentir que Weimar les avantages d’un petit -pays, quand son chef est un homme de beaucoup d’esprit, et -qu’au milieu de ses sujets il peut chercher à plaire sans -cesser d’être obéi. C’est une société particulière qu’un tel -État, et l’on y tient tous les uns aux autres par des rapports -intimes. La duchesse Louise de Saxe-Weimar est le véritable -modèle d’une femme destinée par la nature au rang le -plus illustre: sans prétention, comme sans faiblesse, elle -inspire au même degré la confiance et le respect; et -l’héroïsme des temps chevaleresques est entré dans son -âme, sans lui rien ôter de la douceur de son sexe. Les -talents militaires du duc sont universellement estimés, et sa -conversation piquante et réfléchie rappelle sans cesse qu’il -a été formé par le grand Frédéric; c’est son esprit et celui -de sa mère qui ont attiré les hommes de lettres les plus -distingués à Weimar. L’Allemagne, pour la première fois, -eut une capitale littéraire; mais comme cette capitale était -en même temps une très petite ville, elle n’avait d’ascendant -que par ses lumières; car la mode, qui amène toujours -l’uniformité dans tout, ne pouvait partir d’un cercle -aussi étroit.</p> - -<p>Herder venait de mourir quand je suis arrivée à Weimar; -mais Wieland, Gœthe et Schiller y étaient encore. Je peindrai -chacun de ces hommes séparément, dans la section -suivante; je les peindrai surtout par leurs ouvrages, car -leurs livres ressemblent parfaitement à leur caractère et à<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> -leur entretien. Cet accord très rare est une preuve de sincérité: -quand on a pour premier but, en écrivant, de faire -effet sur les autres, on ne se montre jamais à eux tel qu’on -est réellement; mais quand on écrit pour satisfaire à l’inspiration -intérieure dont l’âme est saisie, on fait connaître -par ses écrits, même sans le vouloir, jusques aux moindres -nuances de sa manière d’être et de penser.</p> - -<p>Le séjour des petites villes m’a toujours paru très ennuyeux. -L’esprit des hommes s’y rétrécit, le cœur des femmes s’y -glace; on y vit tellement en présence les uns des autres, -qu’on est oppressé par ses semblables; ce n’est plus cette -opinion à distance, qui vous anime et retentit de loin comme -le bruit de la gloire; c’est un examen minutieux de toutes -les actions de votre vie, une observation de chaque détail, -qui rend incapable de comprendre l’ensemble de votre -caractère; et plus on a d’indépendance et d’élévation, -moins on peut respirer à travers tous ces petits barreaux. -Cette pénible gêne n’existait point à Weimar, ce n’était -point une petite ville, mais un grand château; un cercle -choisi s’entretenait avec intérêt de chaque production nouvelle -des arts. Des femmes, disciples aimables de quelques -hommes supérieurs, s’occupaient sans cesse des ouvrages -littéraires, comme des événements publics les plus importants. -On appelait l’univers à soi par la lecture et l’étude; -on échappait par l’étendue de la pensée aux bornes des circonstances; -en réfléchissant souvent ensemble sur les -grandes questions que fait naître la destinée commune à -tous, on oubliait les anecdotes particulières de chacun. On -ne rencontrait aucun de ces merveilleux de province, qui -prennent si facilement le dédain pour de la grâce, et -l’affectation pour de l’élégance.</p> - -<p>Dans la même principauté, à côté de la première réunion -littéraire de l’Allemagne, se trouvait Iéna, l’un des foyers de -science les plus remarquables. Un espace bien resserré<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> -rassemblait ainsi d’étonnantes lumières en tout genre.</p> - -<p>L’imagination, constamment excitée à Weimar par l’entretien -des poètes, éprouvait moins le besoin des distractions -extérieures; ces distractions soulagent du fardeau de l’existence, -mais elles en dissipent souvent les forces. On menait -dans cette campagne, appelée ville, une vie régulière, occupée -et sérieuse; on pouvait s’en fatiguer quelquefois, mais -on n’y dégradait pas son esprit par des intérêts futiles et -vulgaires; et si l’on manquait de plaisirs, on ne sentait pas -du moins déchoir ses facultés.</p> - -<p>Le seul luxe du prince, c’est un jardin ravissant, et on lui -sait gré de cette jouissance populaire, qu’il partage avec -tous les habitants de la ville. Le théâtre, dont je parlerai -dans la seconde partie de cet ouvrage, est dirigé par le plus -grand poète de l’Allemagne, Gœthe; et ce spectacle intéresse -assez tout le monde pour préserver de ces assemblées -qui mettent en évidence les ennuis cachés. On appelait -Weimar l’Athènes de l’Allemagne, et c’était, en effet, le seul -lieu dans lequel l’intérêt des beaux-arts fût pour ainsi dire -national, et servît de lien fraternel entre les rangs divers. -Une cour libérale recherchait habituellement la société des -hommes de lettres; et la littérature gagnait singulièrement -à l’influence du bon goût qui régnait dans cette cour. L’on -pouvait juger, par ce petit cercle, du bon effet que produirait -en Allemagne un tel mélange, s’il était généralement -adopté.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XVI-a" id="CHAPITRE_XVI-a"></a>CHAPITRE XVI<br /><br /> -<i>La Prusse.</i></h3> - -<p>Il faut étudier le caractère de Frédéric II, quand on veut -connaître la Prusse. Un homme a créé cet empire que la<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span> -nature n’avait point favorisé, et qui n’est devenu une puissance -que parce qu’un guerrier en a été le maître. Il y a -deux hommes très distincts dans Frédéric II: un Allemand -par la nature, et un Français par l’éducation. Tout ce que -l’Allemand a fait dans un royaume allemand y a laissé -des traces durables; tout ce que le Français a tenté n’a -point germé d’une manière féconde.</p> - -<p>Frédéric II était formé par la philosophie française du -dix-huitième siècle: cette philosophie fait du mal aux nations, -lorsqu’elle tarit en elles la source de l’enthousiasme; -mais quand il existe telle chose qu’un monarque absolu, -il est à souhaiter que des principes libéraux tempèrent en -lui l’action du despotisme. Frédéric introduisit la liberté -de penser dans le nord de l’Allemagne; la réformation y -avait amené l’examen, mais non pas la tolérance; et, par -un contraste singulier, on ne permettait d’examiner qu’en -prescrivant impérieusement d’avance le résultat de cet examen. -Frédéric mit en honneur la liberté de parler et d’écrire, -soit par ces plaisanteries piquantes et spirituelles qui ont -tant de pouvoir sur les hommes quand elles viennent d’un -roi, soit par son exemple, plus puissant encore; car il ne -punit jamais ceux qui disaient ou imprimaient du mal de -lui, et il montra dans presque toutes ses actions la philosophie -dont il professait les principes. Il établit dans l’administration -un ordre et une économie qui ont fait la force -intérieure de la Prusse, malgré tous ses désavantages naturels. -Il n’est point de roi qui se soit montré aussi simple -que lui dans sa vie privée, et même dans sa cour: il se -croyait chargé de ménager, autant qu’il était possible, l’argent -de ses sujets. Il avait en toutes choses un sentiment -de justice que les malheurs de sa jeunesse et la dureté de -son père avaient gravé dans son cœur. Ce sentiment est -peut-être le plus rare de tous dans les conquérants, car ils -aiment mieux être généreux que justes; parce que la jus<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span>tice -suppose un rapport quelconque d’égalité avec les autres.</p> - -<p>Frédéric avait rendu les tribunaux si indépendants, que, -pendant sa vie, et sous le règne de ses successeurs, on les -a vus souvent décider en faveur des sujets contre le roi, -dans des procès qui tenaient à des intérêts politiques. Il est -vrai qu’il serait presque impossible, en Allemagne, d’introduire -l’injustice dans les tribunaux. Les Allemands sont -assez disposés à se faire des systèmes pour abandonner la -politique à l’arbitraire; mais quand il s’agit de jurisprudence -ou d’administration, on ne peut faire entrer dans leur -tête d’autres principes que ceux de la justice. Leur esprit -de méthode, même sans parler de la droiture de leur cœur, -réclame l’équité comme mettant de l’ordre dans tout. Néanmoins, -il faut louer Frédéric de sa probité dans le gouvernement -intérieur de son pays: c’est un de ses premiers -titres à l’admiration de la postérité.</p> - -<p>Frédéric n’était point sensible, mais il avait de la bonté; -or, les qualités universelles sont celles qui conviennent le -mieux aux souverains. Néanmoins, cette bonté de Frédéric -était inquiétante comme celle du lion, et l’on sentait la -griffe du pouvoir, même au milieu de la grâce et de la -coquetterie de l’esprit le plus aimable. Les hommes d’un -caractère indépendant ont eu de la peine à se soumettre à -la liberté que ce maître croyait donner, à la familiarité -qu’il croyait permettre; et, tout en l’admirant, ils sentaient -qu’ils respiraient mieux loin de lui.</p> - -<p>Le grand malheur de Frédéric fut de n’avoir point assez -de respect pour la religion ni pour les mœurs. Ses goûts -étaient cyniques. Bien que l’amour de la gloire ait donné -de l’élévation à ses pensées, sa manière licencieuse de -s’exprimer sur les objets les plus sacrés était cause que ses -vertus même n’inspiraient pas de confiance: on en jouissait, -on les approuvait, mais on les croyait un calcul. Tout -semblait devoir être de la politique dans Frédéric; ainsi<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span> -donc, ce qu’il faisait de bien rendait l’état du pays meilleur, -mais ne perfectionnait pas la moralité de la nation. Il affichait -l’incrédulité, et se moquait de la vertu des femmes: -et rien ne s’accordait moins avec le caractère allemand que -cette manière de penser. Frédéric, en affranchissant ses -sujets de ce qu’il appelait les préjugés, éteignait en eux le -patriotisme: car, pour s’attacher aux pays naturellement -sombres et stériles, il faut qu’il y règne des opinions et -des principes d’une grande sévérité. Dans ces contrées -sablonneuses, où la terre ne produit que des sapins et des -bruyères, la force de l’homme consiste dans son âme; et si -vous lui ôtez ce qui fait la vie de cette âme, les sentiments -religieux, il n’aura plus que du dégoût pour sa triste patrie.</p> - -<p>Le penchant de Frédéric pour la guerre peut être excusé -par de grands motifs politiques. Son royaume, tel qu’il le -reçut de son père, ne pouvait subsister, et c’est presque -pour le conserver qu’il l’agrandit. Il avait deux millions et -demi de sujets en arrivant au trône, il en laissa six à sa -mort.</p> - -<p>Le besoin qu’il avait de l’armée l’empêcha d’encourager -dans la nation un esprit public dont l’énergie et l’unité fussent -imposantes. Le gouvernement de Frédéric était fondé -sur la force militaire et la justice civile: il les conciliait -l’une et l’autre par sa sagesse; mais il était difficile de -mêler ensemble deux esprits d’une nature si opposée. Frédéric -voulait que ses soldats fussent des machines militaires, -aveuglément soumises, et que ses sujets fussent des citoyens -éclairés capables de patriotisme. Il n’établit point dans les -villes de Prusse des autorités secondaires, des municipalités -telles qu’il en existait dans le reste de l’Allemagne, de peur -que l’action immédiate du service militaire ne pût être -arrêtée par elles: et cependant il souhaitait qu’il y eût -assez d’esprit de liberté dans son empire pour que l’obéissance -y parût volontaire. Il voulait que l’état militaire fût<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> -le premier de tous, puisque c’était celui qui lui était le plus -nécessaire; mais il aurait désiré que l’état civil se maintînt -indépendant à côté de la force. Frédéric, enfin, voulait rencontrer -partout des appuis, mais nulle part des obstacles.</p> - -<p>L’amalgame merveilleux de toutes les classes de la société -ne s’obtient guère que par l’empire de la loi, la même pour -tous. Un homme peut faire marcher ensemble des éléments -opposés, mais «à sa mort ils se séparent<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.» L’ascendant -de Frédéric, entretenu par la sagesse de ses successeurs, -s’est manifesté quelque temps encore; cependant on sentait -toujours en Prusse les deux nations qui en composaient -mal une seule; l’armée, et l’état civil. Les préjugés nobiliaires -subsistaient à côté des principes libéraux les plus -prononcés. Enfin, l’image de la Prusse offrait un double -aspect, comme celle de Janus; l’un militaire, et l’autre -philosophe.</p> - -<p>Un des plus grands torts de Frédéric fut de se prêter au -partage de la Pologne. La Silésie avait été acquise par les -armes, la Pologne fut une conquête machiavélique, «et -l’on ne pouvait jamais espérer que des sujets ainsi dérobés -fussent fidèles à l’escamoteur qui se disait leur souverain<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>». -D’ailleurs, les Allemands et les Esclavons ne sauraient -s’unir entre eux par des liens indissolubles; et quand une -nation admet dans son sein pour sujets des étrangers ennemis, -elle se fait presque autant de mal que quand elle les -reçoit pour maîtres; car il n’y a plus dans le corps politique -cet ensemble qui personnifie l’État et constitue le patriotisme.</p> - -<p>Ces observations sur la Prusse portent toutes sur les -moyens qu’elle avait de se maintenir et de se défendre: -car rien, dans le gouvernement intérieur, n’y nuisait à l’in<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span>dépendance -et à la sécurité; c’était l’un des pays de l’Europe -où l’on honorait le plus les lumières; où la liberté de fait, -si ce n’est de droit, était le plus scrupuleusement respectée. -Je n’ai pas rencontré dans toute la Prusse un seul individu -qui se plaignît d’actes arbitraires dans le gouvernement, et -cependant il n’y aurait pas eu le moindre danger à s’en -plaindre; mais quand dans un état social le bonheur lui-même -n’est, pour ainsi dire, qu’un accident heureux, et -qu’il n’est pas fondé sur des institutions durables, qui garantissent -à l’espèce humaine sa force et sa dignité, le patriotisme -a peu de persévérance, et l’on abandonne facilement -au hasard les avantages qu’on croit ne devoir qu’à lui. Frédéric -II, l’un des plus beaux dons de ce hasard, qui semblait -veiller sur la Prusse, avait su se faire aimer sincèrement -dans son pays, et depuis qu’il n’est plus, on le chérit -autant que pendant sa vie. Toutefois le sort de la Prusse -n’a que trop appris ce que c’est que l’influence même d’un -grand homme, alors que durant son règne il ne travaille -point généreusement à se rendre utile: la nation tout -entière s’en reposait sur son roi de son principe d’existence, -et semblait devoir finir avec lui.</p> - -<p>Frédéric II aurait voulu que la littérature française fût la -seule de ses États. Il ne faisait aucun cas de la littérature -allemande. Sans doute elle n’était pas de son temps à beaucoup -près aussi remarquable qu’à présent; mais il faut qu’un -prince allemand encourage tout ce qui est allemand. Frédéric -avait le projet de rendre Berlin un peu semblable à Paris, -et se flattait de trouver dans les réfugiés français quelques -écrivains assez distingués pour avoir une littérature -française. Une telle espérance devait nécessairement être -trompée; les cultures factices ne prospèrent jamais; quelques -individus peuvent lutter contre les difficultés que présentent -les choses; mais les grandes masses suivent toujours -la pente naturelle. Frédéric a fait un mal véritable à son<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span> -pays en professant du mépris pour le génie des Allemands. -Il en est résulté que le corps germanique a souvent conçu -d’injustes soupçons contre la Prusse.</p> - -<p>Plusieurs écrivains allemands, justement célèbres, se -firent connaître vers la fin du règne de Frédéric; mais l’opinion -défavorable que ce grand monarque avait conçue dans -sa jeunesse contre la littérature de son pays, ne s’effaça -point, et il composa peu d’années avant sa mort un petit -écrit, dans lequel il propose, entre autres changements, -d’ajouter une voyelle à la fin de chaque verbe pour adoucir -la langue tudesque. Cet Allemand masqué en italien produirait -le plus comique effet du monde; mais nul monarque, -même en Orient, n’aurait assez de puissance pour influer -ainsi, non sur le sens, mais sur le son de chaque mot qui se -prononcerait dans son empire.</p> - -<p>Klopstock a noblement reproché à Frédéric de négliger -les muses allemandes, qui, à son insu, s’essayaient à proclamer -sa gloire. Frédéric n’a pas du tout deviné ce que sont -les Allemands en littérature et en philosophie; il ne les -croyait pas inventeurs. Il voulait discipliner les hommes de -lettres comme ses armées. «Il faut, écrivait-il en mauvais -allemand, dans ses instructions à l’académie, se conformer -à la méthode de Boerhaave dans la médecine, à celle de -Locke dans la métaphysique, et à celle de Thomasius pour -l’histoire naturelle». Ses conseils n’ont pas été suivis. Il -ne se doutait guère que de tous les hommes les Allemands -étaient ceux qu’on pouvait le moins assujettir à la routine -littéraire et philosophique: rien n’annonçait en eux l’audace -qu’ils ont montrée depuis dans le champ de l’abstraction.</p> - -<p>Frédéric considérait ses sujets comme des étrangers, et -les hommes d’esprit français comme ses compatriotes. Rien -n’était plus naturel, il faut en convenir, que de se laisser -séduire par tout ce qu’il y avait de brillant et de solide dans<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span> -les écrivains français à cette époque; néanmoins Frédéric -aurait contribué plus efficacement encore à la gloire de son -pays, s’il avait compris et développé les facultés particulières -à la nation qu’il gouvernait. Mais comment résister à -l’influence de son temps, et quel est l’homme dont le génie -même n’est pas à beaucoup d’égards l’ouvrage de son -siècle?</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XVII-a" id="CHAPITRE_XVII-a"></a>CHAPITRE XVII<br /><br /> -<i>Berlin.</i></h3> - -<p>Berlin est une grande ville, dont les rues sont très larges, -parfaitement bien alignées, les maisons belles, et l’ensemble -régulier: mais comme il n’y a pas longtemps qu’elle -est rebâtie, on n’y voit rien qui retrace les temps antérieurs. -Aucun monument gothique ne subsiste au milieu des habitations -modernes; et ce pays nouvellement formé n’est gêné -par l’ancien en aucun genre. Que peut-il y avoir de -mieux, dira-t-on, soit pour les édifices, soit pour les institutions, -que de n’être pas embarrassé par des ruines? Je sens -que j’aimerais en Amérique les nouvelles villes et les nouvelles -lois: la nature et la liberté y parlent assez à l’âme -pour qu’on n’y ait pas besoin de souvenirs; mais sur notre -vieille terre il faut du passé. Berlin, cette ville toute moderne, -quelque belle qu’elle soit, ne fait pas une impression -assez sérieuse; on n’y aperçoit point l’empreinte de l’histoire -du pays, ni du caractère des habitants, et ces magnifiques -demeures, nouvellement construites, ne semblent -destinées qu’aux rassemblements commodes des plaisirs et -de l’industrie. Les plus beaux palais de Berlin sont bâtis en<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> -briques; on trouverait à peine une pierre de taille dans les -arcs de triomphe. La capitale de la Prusse ressemble à la -Prusse elle-même; les édifices et les institutions y ont âge -d’homme, et rien de plus, parce qu’un homme seul en est -l’auteur.</p> - -<p>La cour, présidée par une reine belle et vertueuse, était -imposante et simple tout à la fois; la famille royale, qui se -répandait volontiers dans la société, savait se mêler noblement -à la nation, et s’identifiait dans tous les cœurs avec la -patrie. Le roi avait su fixer à Berlin J. de Müller, Ancillon, -Fichte, Humboldt, Hufeland, une foule d’hommes distingués -dans des genres différents; enfin tous les éléments d’une -société charmante et d’une nation forte étaient là: mais ces -éléments n’étaient point encore combinés ni réunis. L’esprit -réussissait cependant d’une façon plus générale à Berlin -qu’à Vienne; le héros du pays, Frédéric, ayant été un -homme prodigieusement spirituel, le reflet de son nom faisait -encore aimer tout ce qui pouvait lui ressembler. Marie-Thérèse -n’a point donné une impulsion semblable aux -Viennois, et ce qui dans Joseph ressemblait à de l’esprit, les -en a dégoûtés.</p> - -<p>Aucun spectacle en Allemagne n’égalait celui de Berlin. -Cette ville, étant au centre du nord de l’Allemagne, peut être -considérée comme le foyer de ses lumières. On y cultive les -sciences et les lettres, et dans les dîners d’hommes, chez les ministres -et ailleurs, on ne s’astreint point à la séparation de -rang si nuisible à l’Allemagne, et l’on sait rassembler les -gens de talent de toutes les classes. Cet heureux mélange ne -s’étend pas encore néanmoins jusqu’à la société des femmes: -il en est quelques-unes dont les qualités et les agréments -attirent autour d’elles tout ce qui se distingue; mais -en général, à Berlin comme dans le reste de l’Allemagne, la -société des femmes n’est pas bien amalgamée avec celle des -hommes. Le grand charme de la vie sociale, en France,<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> -consiste dans l’art de concilier parfaitement ensemble les -avantages que l’esprit des femmes et celui des hommes -réunis peuvent apporter dans la conversation. A Berlin, les -hommes ne causent guère qu’entre eux; l’état militaire leur -donne une certaine rudesse qui leur inspire le besoin de ne -pas se gêner pour les femmes.</p> - -<p>Quand il y a, comme en Angleterre, de grands intérêts -politiques à discuter, les sociétés d’hommes sont toujours -animées par un noble intérêt commun: mais dans les pays -où il n’y a pas de gouvernement représentatif, la présence -des femmes est nécessaire pour maintenir tous les sentiments -de délicatesse et de pureté, sans lesquels l’amour du -beau doit se perdre. L’influence des femmes est plus salutaire -aux guerriers qu’aux citoyens; le règne de la loi se -passe mieux d’elles que celui de l’honneur; car ce sont elles -seules qui conservent l’esprit chevaleresque dans une monarchie -purement militaire. L’ancienne France a dû tout -son éclat à cette puissance de l’opinion publique, dont l’ascendant -des femmes était la cause.</p> - -<p>Il n’y avait qu’un très petit nombre d’hommes dans les -sociétés à Berlin, ce qui gâte presque toujours ceux qui s’y -trouvent, en leur ôtant l’inquiétude et le besoin de plaire. -Les officiers qui obtenaient un congé pour venir passer quelques -mois à la ville, n’y cherchaient que la danse et le jeu. -Le mélange des deux langues nuisait à la conversation, et -les grandes assemblées n’offraient pas plus d’intérêt à Berlin -qu’à Vienne: on doit trouver même dans tout ce qui -tient aux manières, plus d’usage du monde à Vienne qu’à -Berlin. Néanmoins la liberté de la presse, la réunion des -hommes d’esprit, la connaissance de la littérature et de la -langue allemande, qui s’était généralement répandue dans -les derniers temps, faisaient de Berlin la vraie capitale de -l’Allemagne nouvelle, de l’Allemagne éclairée. Les réfugiés -français affaiblissaient un peu l’impulsion toute allemande<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> -dont Berlin est susceptible; ils conservaient encore un respect -superstitieux pour le siècle de Louis XIV; leurs idées -sur la littérature se flétrissaient et se pétrifiaient, à distance -du pays d’où elles étaient tirées; mais en général Berlin aurait -pris un grand ascendant sur l’esprit public en Allemagne, -si l’on n’avait pas conservé, je le répète, du ressentiment -contre le dédain que Frédéric avait montré pour la -nation germanique.</p> - -<p>Les écrivains philosophes ont eu souvent d’injustes préjugés -contre la Prusse; ils ne voyaient en elle qu’une vaste -caserne, et c’était sous ce rapport qu’elle valait le moins: ce -qui doit intéresser à ce pays, ce sont les lumières, l’esprit -de justice et les sentiments d’indépendance qu’on rencontre -dans une foule d’individus de toutes les classes; mais le lien -de ces belles qualités n’était pas encore formé. L’État, nouvellement -constitué, ne reposait ni sur le temps ni sur le -peuple.</p> - -<p>Les punitions humiliantes, généralement admises parmi -les troupes allemandes, froissaient l’honneur dans l’âme des -soldats. Les habitudes militaires ont plutôt nui que servi à -l’esprit guerrier des Prussiens; ces habitudes étaient fondées -sur de vieilles méthodes qui séparaient l’armée de la -nation, tandis que, de nos jours, il n’y a de véritable force -que dans le caractère national. Ce caractère en Prusse est -plus noble et plus exalté que les derniers événements ne -pourraient le faire supposer; «et l’ardent héroïsme du malheureux -prince Louis doit jeter encore quelque gloire sur -ses compagnons d’armes<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>».<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span></p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XVIII-a" id="CHAPITRE_XVIII-a"></a>CHAPITRE XVIII<br /><br /> -<i>Des universités allemandes.</i></h3> - -<p>Tout le nord de l’Allemagne est rempli d’universités les -plus savantes de l’Europe. Dans aucun pays, pas même en -Angleterre, il n’y a autant de moyens de s’instruire et de -perfectionner ses facultés. A quoi tient donc que la nation -manque d’énergie, et qu’elle paraisse en général lourde et -bornée, quoiqu’elle renferme un petit nombre d’hommes -peut-être les plus spirituels de l’Europe? C’est à la nature -des gouvernements, et non à l’éducation, qu’il faut attribuer -ce singulier contraste. L’éducation intellectuelle est -parfaite en Allemagne, mais tout s’y passe en théorie: -l’éducation pratique dépend uniquement des affaires; c’est -par l’action seule que le caractère acquiert la fermeté nécessaire -pour se guider dans la conduite de la vie. Le caractère -est un instinct; il tient de plus près à la nature que -l’esprit, et néanmoins les circonstances donnent seules aux -hommes l’occasion de le développer. Les gouvernements -sont les vrais instituteurs des peuples; et l’éducation publique -elle-même, quelque bonne qu’elle soit, peut former des -hommes de lettres, mais non des citoyens, des guerriers, ou -des hommes d’État.</p> - -<p>En Allemagne, le génie philosophique va plus loin que -partout ailleurs; rien ne l’arrête, et l’absence même de -carrière politique, si funeste à la masse, donne encore plus -de liberté aux penseurs. Mais une distance immense sépare -les esprits du premier et du second ordre, parce qu’il n’y a -point d’intérêt, ni d’objet d’activité, pour les hommes qui -ne s’élèvent pas à la hauteur des conceptions les plus vastes.<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span> -Celui qui ne s’occupe pas de l’univers, en Allemagne, n’a -vraiment rien à faire.</p> - -<p>Les universités allemandes ont une ancienne réputation -qui date de plusieurs siècles avant la réformation. Depuis -cette époque, les universités protestantes sont incontestablement -supérieures aux universités catholiques, et toute la -gloire littéraire de l’Allemagne tient à ces institutions<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>. Les -universités anglaises ont singulièrement contribué à répandre -parmi les Anglais cette connaissance des langues et de -la littérature ancienne, qui donne aux orateurs et aux hommes -d’État en Angleterre une instruction si libérale et si -brillante. Il est de bon goût de savoir autre chose que les affaires, -quand on le sait bien: et, d’ailleurs, l’éloquence des -nations libres se rattache à l’histoire des Grecs et des Romains, -comme à celle d’anciens compatriotes. Mais les universités -allemandes, quoique fondées sur des principes analogues -à ceux d’Angleterre, en diffèrent à beaucoup d’égards: -la foule des étudiants qui se réunissaient à Gœttingue, -Halle, Iéna, etc., formaient presque un corps libre dans -l’État: les écoliers riches et pauvres ne se distinguaient entre -eux que par leur mérite personnel, et les étrangers, qui -venaient de tous les coins du monde, se soumettaient avec -plaisir à cette égalité que la supériorité naturelle pouvait -seule altérer.</p> - -<p>Il y avait de l’indépendance, et même de l’esprit militaire, -parmi les étudiants; et si, en sortant de l’université, -ils avaient pu se vouer aux intérêts publics, leur éducation -eût été très favorable à l’énergie du caractère: mais ils rentraient -dans les habitudes monotones et casanières qui do<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span>minent -en Allemagne, et perdaient par degrés l’élan et la -résolution que la vie de l’université leur avait inspirés; il ne -leur en restait qu’une instruction très étendue.</p> - -<p>Dans chaque université allemande plusieurs professeurs -étaient en concurrence pour chaque branche d’enseignement; -ainsi, les maîtres avaient eux-mêmes de l’émulation, -intéressés qu’ils étaient à l’emporter les uns sur les autres, -en attirant un plus grand nombre d’écoliers. Ceux qui se -destinaient à telle ou telle carrière en particulier, la médecine, -le droit, etc., se trouvaient naturellement appelés à -s’instruire sur d’autres sujets; et de là vient l’universalité de -connaissances que l’on remarque dans presque tous les -hommes instruits de l’Allemagne. Les universités possédaient -des biens en propre, comme le clergé; elles avaient -une juridiction à elles; et c’est une belle idée de nos pères -que d’avoir rendu les établissements d’éducation tout à fait -libres. L’âge mûr peut se soumettre aux circonstances; -mais à l’entrée de la vie, au moins, le jeune homme doit -puiser ses idées dans une source non altérée.</p> - -<p>L’étude des langues, qui fait la base de l’instruction en -Allemagne, est beaucoup plus favorable aux progrès des facultés -dans l’enfance, que celles des mathématiques ou des -sciences physiques. Pascal, ce grand géomètre, dont la pensée -profonde planait sur la science dont il s’occupait spécialement, -comme sur toutes les autres, a reconnu lui-même -les défauts inséparables des esprits formés d’abord par les -mathématiques: cette étude, dans le premier âge, n’exerce -que le mécanisme de l’intelligence; les enfants que l’on occupe -de si bonne heure à calculer, perdent toute cette sève -de l’imagination, alors si belle et si féconde, et n’acquièrent -point à la place une justesse d’esprit transcendante: car -l’arithmétique et l’algèbre se bornent à nous apprendre de -mille manières des propositions toujours identiques. Les -problèmes de la vie sont plus compliqués; aucun n’est posi<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span>tif, -aucun n’est absolu: il faut deviner, il faut choisir, à -l’aide d’aperçus et de suppositions qui n’ont aucun rapport -avec la marche infaillible du calcul.</p> - -<p>Les vérités démontrées ne conduisent point aux vérités -probables, les seules qui servent de guides dans les affaires, -comme dans les arts, comme dans la société. Il y a -sans doute un point où les mathématiques elles-mêmes -exigent cette puissance lumineuse de l’invention, sans laquelle -on ne peut pénétrer dans les secrets de la nature: au -sommet de la pensée, l’imagination d’Homère et celle de -Newton semblent se réunir; mais combien d’enfants sans -génie pour les mathématiques, ne consacrent-ils pas tout -leur temps à cette science! On n’exerce chez eux qu’une -seule faculté, tandis qu’il faut développer tout l’être moral, -dans une époque où l’on peut si facilement déranger l’âme -comme le corps, en ne fortifiant qu’une partie.</p> - -<p>Rien n’est moins applicable à la vie qu’un raisonnement -mathématique. Une proposition, en fait de chiffres, est décidément -fausse ou vraie; sous tous les autres rapports le -vrai se mêle avec le faux d’une telle manière, que souvent -l’instinct peut seul nous décider entre des motifs divers, -quelquefois aussi puissants d’un côté que de l’autre. L’étude -des mathématiques, habituant à la certitude, irrite contre -toutes les opinions opposées à la nôtre; tandis que ce qu’il -y a de plus important pour la conduite de ce monde, c’est -d’apprendre les autres, c’est-à-dire de concevoir tout ce -qui les porte à penser et à sentir autrement que nous. Les -mathématiques induisent à ne tenir compte que de ce qui -est prouvé; tandis que les vérités primitives, celles que le -sentiment et le génie saisissent, ne sont pas susceptibles de -démonstration.</p> - -<p>Enfin les mathématiques, soumettant tout au calcul, inspirent -trop de respect pour la force; et cette énergie sublime -qui ne compte pour rien les obstacles et se plaît dans<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span> -les sacrifices, s’accorde difficilement avec le genre de raison -que développent les combinaisons algébriques.</p> - -<p>Il me semble donc que, pour l’avantage de la morale, aussi -bien que pour celui de l’esprit, il vaut mieux placer l’étude -des mathématiques dans son temps, et comme une portion -de l’instruction totale, mais non en faire la base de l’éducation, -et par conséquent le principe déterminant du caractère -et de l’âme.</p> - -<p>Parmi les systèmes d’éducation, il en est aussi qui conseillent -de commencer l’enseignement par les sciences naturelles; -elles ne sont dans l’enfance qu’un simple divertissement; ce -sont des hochets savants qui accoutument à s’amuser avec -méthode et à étudier superficiellement. On s’est imaginé -qu’il fallait, autant qu’on le pouvait, épargner de la peine -aux enfants, changer en délassement toutes leurs études, -leur donner de bonne heure des collections d’histoire naturelle -pour jouets, des expériences de physique pour spectacle. -Il me semble que cela aussi est un système erroné. S’il -était possible qu’un enfant apprît bien quelque chose en -s’amusant, je regretterais encore pour lui le développement -d’une faculté, l’attention, faculté qui est beaucoup plus essentielle -qu’une connaissance de plus. Je sais qu’on me -dira que les mathématiques rendent particulièrement appliqué; -mais elles n’habituent pas à rassembler, à apprécier, -à concentrer: l’attention qu’elles exigent est, pour -ainsi dire, en ligne droite: l’esprit humain agit en mathématiques -comme un ressort qui suit une direction toujours -la même.</p> - -<p>L’éducation faite en s’amusant disperse la pensée; la -peine en tout genre est un des grands secrets de la nature: -l’esprit de l’enfant doit s’accoutumer aux efforts de l’étude, -comme notre âme à la souffrance. Le perfectionnement du -premier âge tient au travail, comme le perfectionnement du -second à la douleur: il est à souhaiter sans doute que les<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> -parents et la destinée n’abusent pas trop de ce double secret; -mais il n’y a d’important, à toutes les époques de la -vie, que ce qui agit sur le centre même de l’existence, et -l’on considère trop souvent l’être moral en détail. Vous enseignerez -avec des tableaux, avec des cartes, une quantité -de choses à votre enfant; mais vous ne lui apprendrez pas -à apprendre; et l’habitude de s’amuser, que vous dirigez -sur les sciences, suivra bientôt un autre cours, quand l’enfant -ne sera plus dans votre dépendance.</p> - -<p>Ce n’est donc pas sans raison que l’étude des langues anciennes -et modernes a été la base de tous les établissements -d’éducation qui ont formé les hommes les plus capables en -Europe: le sens d’une phrase dans une langue étrangère est -à la fois un problème grammatical et intellectuel; ce problème -est tout à fait proportionné à l’intelligence de l’enfant: -d’abord il n’entend que les mots, puis il s’élève jusqu’à -la conception de la phrase; et bientôt après le charme de -l’expression, sa force, son harmonie, tout ce qui se trouve -enfin dans le langage de l’homme, se fait sentir par degrés -à l’enfant qui traduit. Il s’essaie tout seul avec les difficultés -que lui présentent deux langues à la fois; il s’introduit dans -les idées successivement, compare et combine divers genres -d’analogies et de vraisemblances; et l’activité spontanée de -l’esprit, la seule qui développe vraiment la faculté de penser, -est vivement excitée par cette étude. Le nombre des -facultés qu’elle fait mouvoir à la fois lui donne l’avantage -sur tout autre travail, et l’on est trop heureux d’employer la -mémoire flexible de l’enfant à retenir un genre de connaissances, -sans lequel il serait borné toute sa vie au cercle -de sa propre nation, cercle étroit comme tout ce qui est -exclusif.</p> - -<p>L’étude de la grammaire exige la même suite et la même -force d’attention que les mathématiques, mais elle tient de -beaucoup plus près à la pensée. La grammaire lie les idées<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span> -l’une à l’autre, comme le calcul enchaîne les chiffres; la -logique grammaticale est aussi précise que celle de l’algèbre, -et cependant elle s’applique à tout ce qu’il y a de vivant -dans notre esprit: les mots sont en même temps des chiffres -et des images; ils sont esclaves et libres, soumis à la -discipline de la syntaxe, et tout-puissants par leur signification -naturelle; ainsi l’on trouve dans la métaphysique de la -grammaire l’exactitude du raisonnement et l’indépendance -de la pensée réunies ensemble; tout a passé par les mots et -tout s’y retrouve quand on sait les examiner: les langues -sont inépuisables pour l’enfant comme pour l’homme, et -chacun en peut tirer tout ce dont il a besoin.</p> - -<p>L’impartialité naturelle à l’esprit des Allemands les porte à -s’occuper des littératures étrangères, et l’on ne trouve guère -d’hommes un peu au-dessus de la classe commune, en Allemagne, -à qui la lecture de plusieurs langues ne soit familière. -En sortant des écoles on sait déjà d’ordinaire très bien -le latin et même le grec. <i>L’éducation des universités allemandes</i>, -dit un écrivain français, <i>commence où finit celle de -plusieurs nations de l’Europe</i>. Non seulement les professeurs -sont des hommes d’une instruction étonnante, mais ce qui -les distingue surtout, c’est un enseignement très scrupuleux. -En Allemagne, on met de la conscience dans tout, et rien -en effet ne peut s’en passer. Si l’on examine le cours de la -destinée humaine, on verra que la légèreté peut conduire à -tout ce qu’il y a de mauvais dans ce monde. Il n’y a que -l’enfance dans qui la légèreté soit un charme; il semble que -le Créateur tienne encore l’enfant par la main, et l’aide à -marcher doucement sur les nuages de la vie. Mais quand le -temps livre l’homme à lui-même, ce n’est que dans le -sérieux de son âme qu’il trouve des pensées, des sentiments -et des vertus.<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span></p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XIX-a" id="CHAPITRE_XIX-a"></a>CHAPITRE XIX<br /><br /> -<i>Des institutions particulières d’éducation et de bienfaisance.</i></h3> - -<p>Il paraîtra d’abord inconséquent de louer l’ancienne méthode, -qui faisait de l’étude des langues la base de l’éducation, -et de considérer l’école de Pestalozzi comme l’une des -meilleures institutions de notre siècle; je crois cependant -que ces deux manières de voir peuvent se concilier. De -toutes les études, celle qui donne chez Pestalozzi les résultats -les plus brillants, ce sont les mathématiques. Mais il me -paraît que sa méthode pourrait s’appliquer à plusieurs -autres parties de l’instruction, et qu’elle y ferait faire des -progrès sûrs et rapides. Rousseau a senti que les enfants, -avant l’âge de douze à treize ans, n’avaient point l’intelligence -nécessaire pour les études qu’on exigeait d’eux, ou -plutôt pour la méthode d’enseignement à laquelle on les -soumettait. Ils répétaient sans comprendre, ils travaillaient -sans s’instruire; et ne recueillaient souvent de l’éducation -que l’habitude de faire leur tâche sans la concevoir, et -d’esquiver le pouvoir du maître par la ruse de l’écolier. -Tout ce que Rousseau a dit contre cette éducation routinière -est parfaitement vrai; mais, comme il arrive souvent, ce -qu’il propose comme remède est encore plus mauvais que le -mal.</p> - -<p>Un enfant qui, d’après le système de Rousseau, n’aurait -rien appris jusqu’à l’âge de douze ans, aurait perdu six -années précieuses de sa vie; ses organes intellectuels -n’acquerraient jamais la flexibilité que l’exercice, dès la -première enfance, pouvait seul leur donner. Les habitudes -d’oisiveté seraient tellement enracinées en lui, qu’on le ren<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span>drait -bien plus malheureux en lui parlant de travail, pour -la première fois, à l’âge de douze ans, qu’en l’accoutumant -depuis qu’il existe à le regarder comme une condition -nécessaire de la vie. D’ailleurs, l’espèce de soin que Rousseau -exige de l’instituteur, pour suppléer à l’instruction, et -pour la faire arriver par la nécessité, obligerait chaque -homme à consacrer sa vie entière à l’éducation d’un autre, -et les grands-pères seuls se trouveraient libres de commencer -une carrière personnelle. De tels projets sont chimériques, -tandis que la méthode de Pestalozzi est réelle, applicable, -et peut avoir une grande influence sur la marche -future de l’esprit humain.</p> - -<p>Rousseau dit avec raison que les enfants ne comprennent -pas ce qu’ils apprennent, et il en conclut qu’ils ne doivent -rien apprendre. Pestalozzi a profondément étudié ce qui fait -que les enfants ne comprennent pas, et sa méthode simplifie -et gradue les idées de telle manière qu’elles sont mises à la -portée de l’enfance, et que l’esprit de cet âge arrive sans se -fatiguer aux résultats les plus profonds. En passant avec -exactitude par tous les degrés du raisonnement, Pestalozzi -met l’enfant en état de découvrir lui-même ce qu’on veut -lui enseigner.</p> - -<p>Il n’y a point d’à peu près dans la méthode de Pestalozzi: -on entend bien, ou l’on n’entend pas: car toutes les propositions -se touchent de si près, que le second raisonnement -est toujours la conséquence immédiate du premier. Rousseau -a dit que l’on fatiguait la tête des enfants par les -études que l’on exigeait d’eux; Pestalozzi les conduit toujours -par une route si facile et si positive, qu’il ne leur en -coûte pas plus de s’initier dans les sciences les plus abstraites, -que dans les occupations les plus simples; chaque -pas dans ces sciences est aussi aisé, par rapport à l’antécédent, -que la conséquence la plus naturelle tirée des circonstances -les plus ordinaires. Ce qui lasse les enfants, c’est<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> -de leur faire sauter les intermédiaires, de les faire avancer -sans qu’ils sachent ce qu’ils croient avoir appris. Il y a dans -leur tête alors une sorte de confusion qui leur rend tout -examen redoutable, et leur inspire un invincible dégoût -pour le travail. Il n’existe pas de trace de ces inconvénients -chez Pestalozzi: les enfants s’amusent de leurs études, non -pas qu’on leur en fasse un jeu, ce qui, comme je l’ai déjà -dit, met l’ennui dans le plaisir et la frivolité dans l’étude; -mais parce qu’ils goûtent dès l’enfance le plaisir des hommes -faits, savoir, comprendre, et terminer ce dont ils sont -chargés.</p> - -<p>La méthode de Pestalozzi, comme tout ce qui est vraiment -bon, n’est pas une découverte entièrement nouvelle, -mais une application éclairée et persévérante de vérités -déjà connues. La patience, l’observation, et l’étude philosophique -des procédés de l’esprit humain, lui ont fait connaître -ce qu’il y a d’élémentaire dans les pensées, et de successif -dans leur développement; et il a poussé plus loin qu’un -autre la théorie et la pratique de la gradation dans l’enseignement. -On a appliqué avec succès sa méthode à la grammaire, -à la géographie, à la musique; mais il serait fort à -désirer que les professeurs distingués qui ont adopté ses -principes, les fissent servir à tous les genres de connaissances. -Celle de l’histoire en particulier n’est pas encore bien -conçue. On n’a point observé la gradation des impressions -dans la littérature, comme celle des problèmes dans les -sciences. Enfin, il reste beaucoup de choses à faire pour -porter au plus haut point l’éducation, c’est-à-dire, l’art de -se placer en arrière de ce qu’on sait pour le faire comprendre -aux autres.</p> - -<p>Pestalozzi se sert de la géométrie pour apprendre aux -enfants le calcul arithmétique; c’était aussi la méthode des -anciens. La géométrie parle plus à l’imagination que les -mathématiques abstraites. C’est bien fait de réunir autant<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> -qu’il est possible la précision de l’enseignement à la vivacité -des impressions, si l’on veut se rendre maître de l’esprit -humain tout entier; car ce n’est pas la profondeur même -de la science, mais l’obscurité dans la manière de la présenter, -qui seule peut empêcher les enfants de la saisir: ils -comprennent tout de degré en degré: l’essentiel est de -mesurer les progrès sur la marche de la raison dans l’enfance. -Cette marche lente, mais sûre, conduit aussi loin qu’il -est possible, dès qu’on s’astreint à ne la jamais hâter.</p> - -<p>C’est chez Pestalozzi un spectacle attachant et singulier, -que ces visages d’enfants dont les traits arrondis, vagues et -délicats, prennent naturellement une expression réfléchie: -ils sont attentifs par eux-mêmes, et considèrent leurs études -comme un homme d’un âge mûr s’occuperait de ses propres -affaires. Une chose remarquable, c’est que ni la punition ni -la récompense ne sont nécessaires pour les exciter dans leurs -travaux. C’est peut-être la première fois qu’une école de -cent cinquante enfants va sans le ressort de l’émulation et -de la crainte. Combien de mauvais sentiments sont épargnés -à l’homme, quand on éloigne de son cœur la jalousie -et l’humiliation, quand il ne voit point dans ses camarades -des rivaux, ni dans ses maîtres des juges! Rousseau voulait -soumettre l’enfant à la loi de la destinée; Pestalozzi -crée lui-même cette destinée, pendant le cours de l’éducation -de l’enfant, et dirige ses décrets pour son bonheur et -son perfectionnement. L’enfant se sent libre, parce qu’il -se plaît dans l’ordre général qui l’entoure, et dont l’égalité -parfaite n’est point dérangée même par les talents plus ou -moins distingués de quelques-uns. Il ne s’agit pas là de succès, -mais de progrès vers un but auquel tous tendent avec -une même bonne foi. Les écoliers deviennent maîtres quand -ils en savent plus que leurs camarades; les maîtres redeviennent -écoliers quand ils trouvent quelques imperfections -dans leur méthode, et recommencent leur propre éduca<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span>tion -pour mieux juger des difficultés de l’enseignement.</p> - -<p>On craint assez généralement que la méthode de Pestalozzi -n’étouffe l’imagination, et ne s’oppose à l’originalité de -l’esprit; il est difficile qu’il y ait une éducation pour le -génie, et ce n’est guère que la nature et le gouvernement -qui l’inspirent ou l’excitent. Mais ce ne peut être un obstacle -au génie, que des connaissances primitives parfaitement -claires et sûres; elles donnent à l’esprit un genre de -fermeté qui lui rend ensuite faciles toutes les études les -plus hautes. Il faut considérer l’école de Pestalozzi comme -bornée jusqu’à présent à l’enfance. L’éducation qu’il donne -n’est définitive que pour les gens du peuple; mais c’est par -cela même qu’elle peut exercer une influence très salutaire -sur l’esprit national. L’éducation, pour les hommes riches, -doit être partagée en deux époques: dans la première, les -enfants sont guidés par leurs maîtres; dans la seconde, ils -s’instruisent volontairement, et cette éducation de choix, -c’est dans les grandes universités qu’il faut la recevoir. -L’instruction qu’on acquiert chez Pestalozzi donne à chaque -homme, de quelque classe qu’il soit, une base sur laquelle -il peut bâtir à son gré la chaumière du pauvre ou les -palais des rois.</p> - -<p>On aurait tort si l’on croyait en France qu’il n’y a rien -de bon à prendre dans l’école de Pestalozzi, que sa méthode -rapide pour apprendre à calculer. Pestalozzi lui-même n’est -pas mathématicien; il sait mal les langues; il n’a que le -génie et l’instinct du développement intérieur de l’intelligence -des enfants; il voit quel chemin leur pensée suit pour -arriver au but. Cette loyauté de caractère, qui répand un si -noble calme sur les affections du cœur, Pestalozzi l’a jugée -nécessaire aussi dans les opérations de l’esprit. Il pense -qu’il y a un plaisir de moralité dans des études complètes. -En effet, nous voyons sans cesse que les connaissances superficielles -inspirent une sorte d’arrogance dédaigneuse, qui<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> -fait repousser comme inutile, ou dangereux, ou ridicule, -tout ce qu’on ne sait pas. Nous voyons aussi que ces connaissances -superficielles obligent à cacher habilement ce -qu’on ignore. La candeur souffre de tous ces défauts d’instruction, -dont on ne peut s’empêcher d’être honteux. Savoir -parfaitement ce qu’on sait, donne un repos à l’esprit, qui -ressemble à la satisfaction de la conscience. La bonne foi -de Pestalozzi, cette bonne foi portée dans la sphère de -l’intelligence, et qui traite avec les idées aussi scrupuleusement -qu’avec les hommes, est le principal mérite de son -école; c’est par là qu’il rassemble autour de lui des hommes -consacrés au bien-être des enfants d’une façon tout à fait -désintéressée. Quand, dans un établissement public, aucun -des calculs personnels des chefs n’est satisfait, il faut chercher -le mobile de cet établissement dans leur amour de la -vertu: les jouissances qu’elle donne peuvent seules se -passer de trésors et de pouvoir.</p> - -<p>On n’imiterait point l’institut de Pestalozzi en transportant -ailleurs sa méthode d’enseignement; il faut établir avec -elle la persévérance dans les maîtres, la simplicité dans les -écoliers, la régularité dans le genre de vie, enfin surtout, -les sentiments religieux qui animent cette école. Les pratiques -du culte n’y sont pas suivies avec plus d’exactitude -qu’ailleurs; mais tout s’y passe au nom de la Divinité, au -nom de ce sentiment élevé, noble et pur, qui est la religion -habituelle du cœur. La vérité, la bonté, la confiance, l’affection, -entourent les enfants; c’est dans cette atmosphère qu’ils -vivent, et, pour quelque temps du moins, ils restent étrangers -à toutes les passions haineuses, à tous les préjugés -orgueilleux du monde. Un éloquent philosophe, Fichte, a -dit <i>qu’il attendait la régénération de la nation allemande de -l’institut de Pestalozzi</i>: il faut convenir au moins qu’une -révolution fondée sur de pareils moyens ne serait ni violente -ni rapide; car l’éducation, quelque bonne qu’elle<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span> -puisse être, n’est rien en comparaison de l’influence des -événements publics: l’instruction perce goutte à goutte le -rocher, mais le torrent l’enlève en un jour.</p> - -<p>Il faut rendre surtout hommage à Pestalozzi, pour le soin -qu’il a pris de mettre son institut à la portée des personnes -sans fortune, en réduisant le prix de sa pension autant qu’il -était possible. Il s’est constamment occupé de la classe des -pauvres, et veut lui assurer le bienfait des lumières pures et -de l’instruction solide. Les ouvrages de Pestalozzi sont, sous -ce rapport, une lecture très curieuse: il a fait des romans dans -lesquels les situations de la vie des gens du peuple sont -peintes avec un intérêt, une vérité et une moralité parfaites. -Les sentiments qu’il exprime dans ces écrits sont, pour -ainsi dire, aussi élémentaires que les principes de sa méthode. -On est étonné de pleurer pour un mot, pour un détail -si simple, si vulgaire même, que la profondeur seule des -émotions le relève. Les gens du peuple sont un état intermédiaire -entre les sauvages et les hommes civilisés; quand -ils sont vertueux, ils ont un genre d’innocence et de bonté -qui ne peut se rencontrer dans le monde. La société pèse -sur eux, ils luttent avec la nature, et leur confiance en Dieu -est plus animée, plus constante que celle des riches. Sans -cesse menacés par le malheur, recourant sans cesse à la -prière, inquiets chaque jour, sauvés chaque soir, les pauvres -se sentent sous la main immédiate de celui qui protège ce -que les hommes ont délaissé, et leur probité, quand ils en -ont, est singulièrement scrupuleuse.</p> - -<p>Je me rappelle, dans un roman de Pestalozzi, la restitution -de quelques pommes de terre par un enfant qui les -avait volées: sa grand’mère mourante lui ordonne de les -reporter au propriétaire du jardin où il les a prises, et -cette scène attendrit jusqu’au fond du cœur. Ce pauvre -crime, si l’on peut s’exprimer ainsi, causant de tels remords; -la solennité de la mort, à travers les misères de la<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> -vie, la vieillesse et l’enfance rapprochées par la voix de -Dieu, qui parle également à l’une et à l’autre, tout cela fait -mal, et bien mal: car dans nos fictions poétiques, les pompes -de la destinée soulagent un peu de la pitié que causent -les revers; mais l’on croit voir dans ces romans populaires -une faible lampe éclairer une petite cabane, et la bonté de -l’âme ressort au milieu de toutes les douleurs qui la mettent -à l’épreuve.</p> - -<p>L’art du dessin pouvant être considéré sous des rapports -d’utilité, l’on peut dire que, parmi les arts d’agrément, le -seul introduit dans l’école de Pestalozzi, c’est la musique, et -il faut le louer encore de ce choix. Il y a tout un ordre de sentiments, -je dirais même tout un ordre de vertus, qui appartiennent -à la connaissance, ou du moins au goût de la -musique; et c’est une grande barbarie que de priver de -telles impressions une portion nombreuse de la race -humaine. Les anciens prétendaient que les nations avaient -été civilisées par la musique, et cette allégorie a un sens -très profond; car il faut toujours supposer que le lien de la -société s’est formé par la sympathie ou par l’intérêt, et -certes la première origine est plus noble que l’autre.</p> - -<p>Pestalozzi n’est pas le seul, dans la Suisse allemande, qui -s’occupe avec zèle de cultiver l’âme du peuple: c’est sous -ce rapport que l’établissement de M. de Fellemberg m’a -frappée. Beaucoup de gens y sont venus chercher de nouvelles -lumières sur l’agriculture, et l’on dit qu’à cet égard -ils ont été satisfaits; mais ce qui mérite principalement -l’estime des amis de l’humanité, c’est le soin que prend -M. de Fellemberg de l’éducation des gens du peuple; il fait -instruire, selon la méthode de Pestalozzi, les maîtres d’école -des villages, afin qu’ils enseignent à leur tour les enfants; -les ouvriers qui labourent ses terres apprennent la musique -des psaumes, et bientôt on entendra dans la campagne les -louanges divines chantées avec des voix simples, mais har<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span>monieuses, -qui célèbreront à la fois la nature et son auteur. -Enfin M. de Fellemberg cherche, par tous les moyens possibles, -à former entre la classe inférieure et la nôtre un lien -libéral, un lien qui ne soit pas uniquement fondé sur les -intérêts pécuniaires des riches et des pauvres.</p> - -<p>L’exemple de l’Angleterre et de l’Amérique nous apprend -qu’il suffit des institutions libres pour développer l’intelligence -et la sagesse du peuple; mais c’est un pas de plus -que de lui donner par delà le nécessaire, en fait d’instruction. -Le nécessaire en tout genre a quelque chose de révoltant -quand ce sont les possesseurs du superflu qui le mesurent. -Ce n’est pas assez de s’occuper des gens du peuple -sous un point de vue d’utilité, il faut aussi qu’ils participent -aux jouissances de l’imagination et du cœur. C’est dans le -même esprit que des philanthropes très éclairés se sont -occupés de la mendicité à Hambourg. Ils n’ont mis dans -leurs établissements de charité, ni despotisme, ni spéculation -économique; ils ont voulu que les hommes malheureux -souhaitassent eux-mêmes le travail qu’on leur demande, -autant que les bienfaits qu’on leur accorde. Comme ils ne -faisaient point des pauvres un moyen, mais un but, ils ne -leur ont pas ordonné l’occupation, mais ils la leur ont fait -désirer. Sans cesse on voit, dans les différents comptes rendus -de ces établissements de charité, qu’il importait bien -plus à leurs fondateurs de rendre les hommes meilleurs, -que de les rendre plus utiles; et c’est ce haut point de vue -philosophique qui caractérise l’esprit de sagesse et de -liberté de cette ancienne ville hanséatique.</p> - -<p>Il y a beaucoup de bienfaisance dans le monde, et celui -qui n’est pas capable de servir ses semblables par le sacrifice -de son temps et de ses penchants, leur fait volontiers -du bien avec de l’argent: c’est toujours quelque chose, et -nulle vertu n’est à dédaigner. Mais la masse considérable -des aumônes particulières n’est point sagement dirigée<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> -dans la plupart des pays, et l’un des services les plus éminents -que le baron de Voght et ses excellents compatriotes -aient rendus à l’humanité, c’est de montrer que sans nouveaux -sacrifices, sans que l’État intervînt, la bienfaisance -particulière suffisait au soulagement du malheur. Ce qui -s’opère par les individus convient singulièrement à l’Allemagne, -où chaque chose, prise séparément, vaut mieux que -l’ensemble.</p> - -<p>Les entreprises charitables doivent prospérer dans la ville -de Hambourg; il y a tant de moralité parmi ses habitants, -que pendant longtemps on y a payé les impôts dans une -espèce de tronc, sans que jamais personne surveillât ce -qu’on y portait: ces impôts devaient être proportionnés à la -fortune de chacun, et, calcul fait, ils ont toujours été scrupuleusement -acquittés. Ne croit-on pas raconter un trait de -l’âge d’or, si toutefois dans l’âge d’or il y avait des richesses -privées et des impôts publics? On ne saurait assez admirer -combien, sous le rapport de l’enseignement comme sous -celui de l’administration, la bonne foi rend tout facile. On -devrait bien lui accorder tous les honneurs qu’obtient l’habileté; -car en résultat elle s’entend mieux même aux affaires -de ce monde.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XX-a" id="CHAPITRE_XX-a"></a>CHAPITRE XX<br /><br /> -<i>La fête d’Interlaken.</i></h3> - -<p>Il faut attribuer au caractère germanique une grande partie -des vertus de la Suisse allemande. Néanmoins il y a plus -d’esprit public en Suisse qu’en Allemagne, plus de patrio<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span>tisme, -plus d’énergie, plus d’accord dans les opinions et les -sentiments; mais aussi la petitesse des États et la pauvreté -du pays n’y excitent en aucune manière le génie; on y -trouve bien moins de savants et de penseurs que dans le -nord de l’Allemagne, où le relâchement même des liens politiques -donne l’essor à toutes les nobles rêveries, à tous les -systèmes hardis qui ne sont point soumis à la nature des -choses. Les Suisses ne sont pas une nation poétique, et l’on -s’étonne, avec raison, que l’admirable aspect de leur contrée -n’ait pas enflammé davantage leur imagination. Toutefois -un peuple religieux et libre est toujours susceptible d’un -genre d’enthousiasme, et les occupations matérielles de la -vie ne sauraient l’étouffer entièrement. Si l’on en avait pu -douter, on s’en serait convaincu par la fête des bergers, qui -a été célébrée l’année dernière, au milieu des lacs, en mémoire -du fondateur de Berne.</p> - -<p>Cette ville de Berne mérite plus que jamais le respect et -l’intérêt des voyageurs: il semble que depuis ses derniers -malheurs elle ait repris toutes ses vertus avec une ardeur -nouvelle, et qu’en perdant ses trésors elle ait redoublé de -largesse envers les infortunés. Ses établissements de charité -sont peut-être les mieux soignés de l’Europe: l’hôpital est -l’édifice le plus beau, le seul magnifique de la ville. Sur la -porte est écrite cette inscription: <span class="smcap">Christo in pauperibus</span>, <i>au -Christ dans les pauvres</i>. Il n’en est point de plus admirable. -La religion chrétienne ne nous a-t-elle pas dit que c’était -pour ceux qui souffrent que le Christ était descendu sur la -terre? et qui de nous, dans quelque époque de sa vie, n’est -pas un de ces pauvres en bonheur, en espérances, un de -ces infortunés, enfin, qu’on doit soulager au nom de Dieu?</p> - -<p>Tout, dans la ville et le canton de Berne, porte l’empreinte -d’un ordre sérieux et calme, d’un gouvernement digne et -paternel. Un air de probité se fait sentir dans chaque objet -que l’on aperçoit; on se croit en famille au milieu de deux<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span> -cent mille hommes, que l’on appelle nobles, bourgeois ou -paysans, mais qui sont tous également dévoués à la patrie.</p> - -<p>Pour aller à la fête, il fallait s’embarquer sur l’un de ces -lacs dans lesquels les beautés de la nature se réfléchissent, -et qui semblent placés au pied des Alpes pour en multiplier -les ravissants aspects. Un temps orageux nous dérobait la -vue distincte des montagnes; mais, confondues avec les -nuages, elles n’en étaient que plus redoutables. La tempête -grossissait, et bien qu’un sentiment de terreur s’emparât de -mon âme, j’aimais cette foudre du ciel qui confond l’orgueil -de l’homme. Nous nous reposâmes un moment dans une -espèce de grotte, avant de nous hasarder à traverser la partie -du lac de Thun, qui est entourée de rochers inabordables. -C’est dans un lieu pareil que Guillaume Tell sut braver les -abîmes, et s’attacher à des écueils pour échapper à ses tyrans. -Nous aperçûmes alors dans le lointain cette montagne -qui porte le nom de Vierge (<i>Jungfrau</i>), parce qu’aucun -voyageur n’a jamais pu gravir jusqu’à son sommet: elle est -moins haute que le Mont-Blanc, et cependant elle inspire -plus de respect, parce qu’on la sait inaccessible.</p> - -<p>Nous arrivâmes à Unterseen, et le bruit de l’Aar qui -tombe en cascades autour de cette petite ville, disposait -l’âme à des impressions rêveuses. Les étrangers, en grand -nombre, étaient logés dans des maisons de paysans fort -propres, mais rustiques. Il était assez piquant de voir se promener -dans les rues d’Unterseen de jeunes Parisiens tout à -coup transportés dans les vallées de la Suisse; ils n’entendaient -plus que le bruit des torrents; ils ne voyaient plus -que des montagnes, et cherchaient si dans ces lieux solitaires -ils pourraient s’ennuyer assez pour retourner avec plus -de plaisir encore dans le monde.</p> - -<p>On a beaucoup parlé d’un air joué par les cors des Alpes, -et dont les Suisses recevaient une impression si vive qu’ils<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> -quittaient leurs régiments, quand ils l’entendaient, pour retourner -dans leur patrie. On conçoit l’effet que peut produire -cet air quand l’écho des montagnes le répète; mais il -est fait pour retentir dans l’éloignement; de près, il ne cause -pas une sensation très agréable. S’il était chanté par des -voix italiennes, l’imagination en serait tout à fait enivrée; -mais peut-être que ce plaisir ferait naître des idées étrangères -à la simplicité du pays. On y souhaiterait les arts, la -poésie, l’amour, tandis qu’il faut pouvoir s’y contenter du -repos et de la vie champêtre.</p> - -<p>Le soir qui précéda la fête, on alluma des feux sur les -montagnes; c’est ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse -se donnèrent le signal de leur sainte conspiration. Ces feux, -placés sur les sommets, ressemblaient à la lune, lorsqu’elle -se lève derrière les montagnes, et qu’elle se montre à la fois -ardente et paisible. On eût dit que des astres nouveaux venaient -assister au plus touchant spectacle que notre monde -puisse encore offrir. L’un de ces signaux enflammés semblait -placé dans le ciel, d’où il éclairait les ruines du château -d’Unspunnen, autrefois possédé par Berthold, le fondateur -de Berne, en mémoire de qui se donnait la fête. Des -ténèbres profondes environnaient ce point lumineux, et les -montagnes, qui pendant la nuit ressemblent à de grands -fantômes, apparaissaient comme l’ombre gigantesque des -morts qu’on voulait célébrer.</p> - -<p>Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il -fallait que la nature répondît à l’attendrissement de tous les -cœurs. L’enceinte choisie pour les jeux est entourée de collines -parsemées d’arbres, et des montagnes à perte de vue -sont derrière ces collines. Tous les spectateurs, au nombre -de près de six mille, s’assirent sur les hauteurs en pente, et -les couleurs variées des habillements ressemblaient dans -l’éloignement à des fleurs répandues sur la prairie. Jamais -un aspect plus riant ne put annoncer une fête; mais quand<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span> -les regards s’élevaient, des rochers suspendus semblaient, -comme la destinée, menacer les humains au milieu de leurs -plaisirs. Cependant s’il est une joie de l’âme assez pure pour -ne pas provoquer le sort, c’était celle-là.</p> - -<p>Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit -venir de loin la procession de la fête, procession solennelle -en effet, puisqu’elle était consacrée au culte du passé. Une -musique agréable l’accompagnait; les magistrats paraissaient -à la tête des paysans; les jeunes paysannes étaient -vêtues selon le costume ancien et pittoresque de chaque -canton; les hallebardes et les bannières de chaque vallée -étaient portées en avant de la marche par des hommes à -cheveux blancs, habillés précisément comme on l’était il y a -cinq siècles, lors de la conjuration du Rutli. Une émotion -profonde s’emparait de l’âme, en voyant ces drapeaux si -pacifiques qui avaient pour gardiens des vieillards. Le vieux -temps était représenté par ces hommes âgés pour nous, mais -si jeunes en présence des siècles! Je ne sais quel air de -confiance dans tous ces êtres faibles touchait profondément, -parce que cette confiance ne leur était inspirée que par la -loyauté de leur âme. Les yeux se remplissaient de larmes au -milieu de la fête, comme dans ces jours heureux et mélancoliques -où l’on célèbre la convalescence de ce qu’on aime.</p> - -<p>Enfin les jeux commencèrent, et les hommes de la vallée -et les hommes de la montagne montrèrent, en soulevant -d’énormes poids, en luttant les uns contre les autres, une -agilité et une force de corps très remarquables. Cette force -rendait autrefois les nations plus militaires; aujourd’hui -que la tactique et l’artillerie disposent du sort des armées, -on ne voit dans ces exercices que des jeux agricoles. La -terre est mieux cultivée par des hommes si robustes; mais -la guerre ne se fait qu’à l’aide de la discipline et du nombre, -et les mouvements même de l’âme ont moins d’empire sur -la destinée humaine, depuis que les individus ont disparu<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span> -dans les masses, et que le genre humain semble dirigé, -comme la nature inanimée, par des lois mécaniques.</p> - -<p>Après que les jeux furent terminés, et que le bon bailli -du lieu eut distribué les prix aux vainqueurs, on dîna sous -des tentes, et l’on chanta des vers à l’honneur de la tranquille -félicité des Suisses. On faisait passer à la ronde pendant -le repas des coupes en bois, sur lesquelles étaient -sculptés Guillaume Tell et les trois fondateurs de la liberté -helvétique. On buvait avec transport au repos, à l’ordre, à -l’indépendance; et le patriotisme du bonheur s’exprimait -avec une cordialité qui pénétrait toutes les âmes.</p> - -<p>«Les prairies sont aussi fleuries que jadis, les montagnes -aussi verdoyantes: quand toute la nature sourit, le -cœur seul de l’homme pourrait-il n’être qu’un désert<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>»?</p> - -<p>Non, sans doute, il ne l’était pas; il s’épanouissait avec -confiance au milieu de cette belle contrée, en présence de -ces hommes respectables, animés tous par les sentiments -les plus purs. Un pays pauvre, d’une étendue très bornée, -sans luxe, sans éclat, sans puissance, est chéri par -ses habitants comme un ami qui cache ses vertus dans -l’ombre, et les consacre toutes au bonheur de ceux qui -l’aiment. Depuis cinq siècles que dure la prospérité de -la Suisse, on compte plutôt de sages générations que de -grands hommes. Il n’y a point de place pour l’exception -quand l’ensemble est si heureux. On dirait que les ancêtres -de cette nation règnent encore au milieu d’elle: toujours -elle les respecte, les imite et les recommence. La simplicité -des mœurs et l’attachement aux anciennes coutumes, la -sagesse et l’uniformité dans la manière de vivre, rapprochent -de nous le passé, et nous rendent l’avenir présent.<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> -Une histoire, toujours la même, ne semble qu’un seul -moment dont la durée est de plusieurs siècles.</p> - -<p>La vie coule dans ces vallées comme les rivières qui les -traversent; ce sont des ondes nouvelles, mais qui suivent -le même cours: puissent-ils n’être point interrompus! -puisse la même fête être souvent célébrée au pied de ces -mêmes montagnes! L’étranger les admire comme une -merveille, l’Helvétien les chérit comme un asile où les -magistrats et les pères soignent ensemble les citoyens et les -enfants.<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p> - -<h2><a name="SECONDE_PARTIE" id="SECONDE_PARTIE"></a>SECONDE PARTIE<br /><br /> -DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS.</h2> - -<hr /> - -<h3><a name="CHAPITRE_I-b" id="CHAPITRE_I-b"></a>CHAPITRE PREMIER<br /><br /> -<i>Pourquoi les Français ne rendent-ils pas justice à la littérature allemande?</i></h3> - -<p>Je pourrais répondre d’une manière fort simple à cette -question, en disant que très peu de personnes en France -savent l’allemand, et que les beautés de cette langue, surtout -en poésie, ne peuvent être traduites en français. -Les langues teutoniques se traduisent facilement entre -elles; il en est de même des langues latines: mais celles-ci -ne sauraient rendre la poésie des peuples germaniques. -Une musique composée pour un instrument n’est point exécutée -avec succès sur un instrument d’un autre genre. -D’ailleurs, la littérature allemande n’existe guère dans toute -son originalité qu’à dater de quarante à cinquante ans; et -les Français, depuis vingt années, sont tellement préoccupés -par les événements politiques, que toutes leurs études -en littérature ont été suspendues.</p> - -<p>Ce serait toutefois traiter bien superficiellement la question, -que de s’en tenir à dire que les Français sont injustes<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> -envers la littérature allemande, parce qu’ils ne la connaissent -pas; ils ont, il est vrai, des préjugés contre elle, -mais ces préjugés tiennent au sentiment confus des différences -prononcées qui existent entre la manière de voir et -de sentir des deux nations.</p> - -<p>En Allemagne, il n’y a de goût fixe sur rien, tout est -indépendant, tout est individuel. L’on juge d’un ouvrage -par l’impression qu’on en reçoit, et jamais par les règles, -puisqu’il n’y en a point de généralement admises: chaque -auteur est libre de se créer une sphère nouvelle. En France, -la plupart des lecteurs ne veulent jamais être émus, ni -même s’amuser aux dépens de leur conscience littéraire: le -scrupule s’est réfugié là. Un auteur allemand forme son -public; en France, le public commande aux auteurs. -Comme on trouve en France un beaucoup plus grand nombre -de gens d’esprit qu’en Allemagne, le public y est beaucoup -plus imposant, tandis que les écrivains allemands, -éminemment élevés au-dessus de leurs juges, les gouvernent -au lieu d’en recevoir la loi. De là vient que ces écrivains -ne se perfectionnent guère par la critique; l’impatience -des lecteurs, ou celle des spectateurs, ne les oblige point à -retrancher les longueurs de leurs ouvrages, et rarement ils -s’arrêtent à temps, parce qu’un auteur, ne se lassant presque -jamais de ses propres conceptions, ne peut être averti que -par les autres du moment où elles cessent d’intéresser. Les -Français pensent et vivent dans les autres, au moins sous -le rapport de l’amour-propre; et l’on sent, dans la plupart -de leurs ouvrages, que le principal but n’est pas l’objet -qu’ils traitent, mais l’effet qu’ils produisent. Les écrivains -français sont toujours en société, alors même qu’ils composent; -car ils ne perdent pas de vue les jugements, les -moqueries et le goût à la mode, c’est-à-dire l’autorité littéraire -sous laquelle on vit, à telle ou telle époque.</p> - -<p>La première condition pour écrire, c’est une manière de<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> -sentir vive et forte. Les personnes qui étudient dans les -autres ce qu’elles doivent éprouver, et ce qu’il leur est permis -de dire, littérairement parlant, n’existent pas. Sans -doute, nos écrivains de génie (et quelle nation en possède -plus que la France!) ne se sont asservis qu’aux liens qui -ne nuisaient pas à leur originalité; mais il faut comparer -les deux pays en masse, et dans le temps actuel, pour connaître -à quoi tient leur difficulté de s’entendre.</p> - -<p>En France, on ne lit guère un ouvrage que pour en parler; -en Allemagne, où l’on vit presque seul, on veut que l’ouvrage -même tienne compagnie; et quelle société de l’âme -peut-on faire avec un livre qui ne serait lui-même que -l’écho de la société! dans le silence de la retraite, rien ne -semble plus triste que l’esprit du monde. L’homme solitaire -a besoin qu’une émotion intime lui tienne lieu du -mouvement extérieur qui lui manque.</p> - -<p>La clarté passe en France pour l’un des premiers mérites -d’un écrivain; car il s’agit, avant tout, de ne pas se donner -de la peine et d’attraper, en lisant le matin, ce qui fait -briller le soir en causant. Mais les Allemands savent que la -clarté ne peut jamais être qu’un mérite relatif: un livre est -clair selon le sujet et selon le lecteur. Montesquieu ne peut -être compris aussi facilement que Voltaire, et néanmoins il -est aussi lucide que l’objet de ses méditations le permet. -Sans doute, il faut porter la lumière dans la profondeur; -mais ceux qui s’en tiennent aux grâces de l’esprit, et aux -jeux des paroles, sont bien plus sûrs d’être compris: ils -n’approchent d’aucun mystère, comment donc seraient-ils -obscurs? Les Allemands, par un défaut opposé, se plaisent -dans les ténèbres; souvent ils remettent dans la nuit ce qui -était au jour, plutôt que de suivre la route battue; ils ont -un tel dégoût pour les idées communes, que, lorsqu’ils se -trouvent dans la nécessité de les retracer, ils les environnent -d’une métaphysique abstraite qui peut les faire croire<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> -nouvelles jusqu’à ce qu’on les ait reconnues. Les écrivains -allemands ne se gênent point avec leurs lecteurs; leurs -ouvrages étant reçus et commentés comme des oracles, ils -peuvent les entourer d’autant de nuages qu’il leur plaît; -la patience ne manquera point pour écarter ces nuages; -mais il faut qu’à la fin on aperçoive une divinité: car ce -que les Allemands tolèrent le moins, c’est l’attente trompée; -leurs efforts mêmes et leur persévérance leur rendent les -grands résultats nécessaires. Dès qu’il n’y a pas dans un -livre des pensées fortes et nouvelles, il est bien vite dédaigné; -et si le talent fait tout pardonner, l’on n’apprécie -guère les divers genres d’adresse par lesquelles on peut -essayer d’y suppléer.</p> - -<p>La prose des Allemands est souvent trop négligée. L’on -attache beaucoup plus d’importance au style en France -qu’en Allemagne; c’est une suite naturelle de l’intérêt qu’on -met à la parole, et du prix qu’elle doit avoir dans un pays -où la société domine. Tous les hommes d’un peu d’esprit -sont juges de la justesse et de la convenance de telle ou -telle phrase, tandis qu’il faut beaucoup d’attention et -d’étude pour saisir l’ensemble et l’enchaînement d’un ouvrage. -D’ailleurs les expressions prêtent bien plus à la plaisanterie -que les pensées, et dans tout ce qui tient aux mots, -l’on rit avant d’avoir réfléchi. Cependant, la beauté du style -n’est point, il faut en convenir, un avantage purement extérieur; -car les sentiments vrais inspirent presque toujours -les expressions les plus nobles et les plus justes; et, s’il est -permis d’être indulgent pour le style d’un écrit philosophique, -on ne doit pas l’être pour celui d’une composition -littéraire; dans la sphère des beaux-arts, la forme appartient -autant à l’âme que le sujet même.</p> - -<p>L’art dramatique offre un exemple frappant des facultés -distinctes des deux peuples. Tout ce qui se rapporte à l’action, -à l’intrigue, à l’intérêt des événements, est mille fois<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> -mieux combiné, mille fois mieux conçu chez les Français; -tout ce qui tient au développement des impressions du cœur, -aux orages secrets des passions fortes, est beaucoup plus -approfondi chez les Allemands.</p> - -<p>Il faut, pour que les hommes supérieurs de l’un et de -l’autre pays atteignent au plus haut point de perfection, -que le Français soit religieux, et que l’Allemand soit un peu -mondain. La piété s’oppose à la dissipation d’âme, qui est -le défaut et la grâce de la nation française; la connaissance -des hommes et de la société donnerait aux Allemands, en -littérature, le goût et la dextérité qui leur manquent. Les -écrivains des deux pays sont injustes les uns envers les -autres: les Français cependant se rendent plus coupables à -cet égard que les Allemands; ils jugent sans connaître, ou -n’examinent qu’avec un parti pris: les Allemands sont plus -impartiaux. L’étendue des connaissances fait passer sous -les yeux tant de manières de voir diverses, qu’elle donne à -l’esprit la tolérance qui naît de l’universalité.</p> - -<p>Les Français gagneraient plus néanmoins à concevoir le -génie allemand que les Allemands à se soumettre au bon -goût français. Toutes les fois que de nos jours, on a pu faire -entrer dans la régularité française un peu de sève étrangère, -les Français y ont applaudi avec transport. J.-J. Rousseau, -Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, etc., dans -quelques-uns de leurs ouvrages, sont tous, même à leur -insu, de l’école germanique, c’est-à-dire, qu’ils ne puisent -leur talent que dans le fond de leur âme. Mais si l’on voulait -discipliner les écrivains allemands d’après les lois prohibitives -de la littérature française, ils ne sauraient comment -naviguer au milieu des écueils qu’on leur aurait indiqués; -ils regretteraient la pleine mer, et leur esprit serait -plus troublé qu’éclairé. Il ne s’ensuit pas qu’ils doivent tout -hasarder, et qu’ils ne feraient pas bien de s’imposer quelquefois -des bornes; mais il leur importe de les placer<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> -d’après leur manière de voir. Il faut, pour leur faire adopter -de certaines restrictions nécessaires, remonter au principe -de ces restrictions, sans jamais employer l’autorité du -ridicule contre laquelle ils sont tout à fait révoltés.</p> - -<p>Les hommes de génie de tous les pays sont faits pour se -comprendre et pour s’estimer; mais le vulgaire des écrivains -et des lecteurs allemands et français rappelle cette -fable de La Fontaine, où la cigogne ne peut manger dans -le plat, ni le renard dans la bouteille. Le contraste le plus -parfait se fait voir entre les esprits développés dans la solitude -et ceux qui sont formés par la société. Les impressions -du dehors et le recueillement de l’âme, la connaissance des -hommes et l’étude des idées abstraites, l’action et la théorie -donnent des résultats tout à fait opposés. La littérature, les -arts, la philosophie, la religion des deux peuples, attestent -cette différence; et l’éternelle barrière du Rhin sépare deux -régions intellectuelles qui, non moins que les deux contrées, -sont étrangères l’une à l’autre.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_II-b" id="CHAPITRE_II-b"></a>CHAPITRE II<br /><br /> -<i>Du jugement qu’on porte en Angleterre sur la littérature allemande.</i></h3> - -<p>La littérature allemande est beaucoup plus connue en -Angleterre qu’en France. On y étudie davantage les langues -étrangères, et les Allemands ont plus de rapports naturels -avec les Anglais qu’avec les Français; cependant il y a des -préjugés, même en Angleterre, contre la philosophie et la<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span> -littérature des Allemands. Il peut être intéressant d’en examiner -la cause.</p> - -<p>Le goût de la société, le plaisir et l’intérêt de la conversation -ne sont point ce qui forme les esprits en Angleterre: -les affaires, le parlement, l’administration, remplissent -toutes les têtes, et les intérêts politiques sont le principal -objet des méditations. Les Anglais veulent à tout des résultats -immédiatement applicables, et de là naissent leurs -préventions contre une philosophie qui a pour objet le beau -plutôt que l’utile.</p> - -<p>Les Anglais ne séparent point, il est vrai, la dignité de -l’utilité, et toujours ils sont prêts, quand il le faut, à sacrifier -ce qui est utile à ce qui est honorable; mais ils ne se -prêtent pas volontiers, comme il est dit dans <i>Hamlet</i>, à ces -<i>conversations avec l’air</i>, dont les Allemands sont très épris. -La philosophie des Anglais est dirigée vers les résultats -avantageux au bien-être de l’humanité. Les Allemands s’occupent -de la vérité pour elle-même, sans penser au parti -que les hommes peuvent en tirer. La nature de leurs gouvernements -ne leur ayant point offert des occasions grandes -et belles de mériter la gloire et de servir la patrie, ils s’attachent -en tout genre à la contemplation, et cherchent dans -le ciel l’espace que leur étroite destinée leur refuse sur la -terre. Ils se plaisent dans l’idéal, parce qu’il n’y a rien dans -l’état actuel des choses qui parle à leur imagination. Les -Anglais s’honorent avec raison de tout ce qu’ils possèdent, -de tout ce qu’ils sont, de tout ce qu’ils peuvent être; ils -placent leur admiration et leur amour sur leurs lois, leurs -mœurs et leur culte. Ces nobles sentiments donnent à l’âme -plus de force et d’énergie; mais la pensée va peut-être -encore plus loin, quand elle n’a point de bornes, ni même -de but déterminé, et que, sans cesse en rapport avec l’immense -et l’infini, aucun intérêt ne la ramène aux choses de -ce monde.<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span></p> - -<p>Toutes les fois qu’une idée se consolide, c’est-à-dire qu’elle -se change en institution, rien de mieux que d’en examiner -attentivement les résultats et les conséquences, de la circonscrire -et de la fixer: mais quand il s’agit d’une théorie, -il faut la considérer en elle-même; il n’est plus question de -pratique, il n’est plus question d’utilité; et la recherche de -la vérité dans la philosophie, comme l’imagination dans -la poésie, doit être indépendante de toute entrave.</p> - -<p>Les Allemands sont comme les éclaireurs de l’armée de -l’esprit humain; ils essaient des routes nouvelles, ils tentent -des moyens inconnus; comment ne serait-on pas curieux -de savoir ce qu’ils disent, au retour de leurs excursions -dans l’infini? Les Anglais, qui ont tant d’originalité dans le -caractère, redoutent néanmoins assez généralement les -nouveaux systèmes. La sagesse d’esprit leur a fait tant de -bien dans les affaires de la vie, qu’ils aiment à la retrouver -dans les études intellectuelles; et c’est là cependant que -l’audace est inséparable du génie. Le génie, pourvu qu’il -respecte la religion et la morale, doit aller aussi loin qu’il -veut: c’est l’empire de la pensée qu’il agrandit.</p> - -<p>La littérature, en Allemagne, est tellement empreinte de -la philosophie dominante, que l’éloignement qu’on aurait -pour l’une pourrait influer sur le jugement qu’on porterait -sur l’autre: cependant les Anglais, depuis quelque temps, -traduisent avec plaisir les poètes allemands et ne méconnaissent -point l’analogie qui doit résulter d’une même origine. -Il y a plus de sensibilité dans la poésie anglaise, et -plus d’imagination dans la poésie allemande. Les affections -domestiques exerçant un grand empire sur le cœur des -Anglais, leur poésie se sent de la délicatesse et de la fixité -de ces affections: les Allemands, plus indépendants en tout, -parce qu’ils ne portent l’empreinte d’aucune institution -politique, peignent les sentiments comme les idées, à travers -des nuages: on dirait que l’univers vacille devant leurs<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span> -yeux, et l’incertitude même de leurs regards multiplie les -objets dont leur talent peut se servir.</p> - -<p>Le principe de la terreur, qui est un des grands moyens -de la poésie allemande, a moins d’ascendant sur l’imagination -des Anglais de nos jours; ils décrivent la nature avec -charme, mais elle n’agit plus sur eux comme une puissance -redoutable qui renferme dans son sein les fantômes, les -présages, et tient chez les modernes la même place que la -destinée parmi les anciens. L’imagination, en Angleterre, -est presque toujours inspirée par la sensibilité; l’imagination -des Allemands est quelquefois rude et bizarre: la religion -de l’Angleterre est plus sévère, celle de l’Allemagne -est plus vague; et la poésie des nations doit nécessairement -porter l’empreinte de leurs sentiments religieux. La convenance -ne règne point dans les arts en Angleterre comme -en France; cependant l’opinion publique y a plus d’empire -qu’en Allemagne; l’unité nationale en est la cause. Les -Anglais veulent mettre d’accord en toutes choses les actions -et les principes; c’est un peuple sage et bien ordonné, qui -a compris dans la sagesse la gloire, et dans l’ordre la liberté: -les Allemands, n’ayant fait que rêver l’une et l’autre, ont -examiné les idées indépendamment de leur application, et -se sont ainsi nécessairement élevés plus haut en théorie.</p> - -<p>Les littérateurs allemands actuels se montrent (ce qui doit -paraître singulier) beaucoup plus opposés que les Anglais à -l’introduction des réflexions philosophiques dans la poésie. -Les premiers génies de la littérature anglaise, il est vrai, -Shakespeare, Milton, Dryden dans ses odes, etc., sont des -poètes qui ne se livrent point à l’esprit de raisonnement; -mais Pope et plusieurs autres doivent être considérés -comme didactiques et moralistes. Les Allemands se sont -refaits jeunes, les Anglais sont devenus mûrs<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>. Les Alle<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span>mands -professent une doctrine qui tend à ranimer l’enthousiasme -dans les arts comme dans la philosophie, et il -faut les louer s’ils la maintiennent; car le siècle pèse aussi -sur eux, et il n’en est point où l’on soit plus enclin à dédaigner -ce qui n’est que beau; il n’en est point où l’on répète -plus souvent cette question, la plus vulgaire de toutes: <i>à -quoi bon?</i></p> - -<h3><a name="CHAPITRE_III-b" id="CHAPITRE_III-b"></a>CHAPITRE III<br /><br /> -<i>Des principales époques de la littérature allemande.</i></h3> - -<p>La littérature allemande n’a point eu ce qu’on a coutume -d’appeler un siècle d’or, c’est-à-dire une époque où les progrès -des lettres sont encouragés par la protection des chefs -de l’État. Léon X, en Italie, Louis XIV, en France, et dans -les temps anciens, Périclès et Auguste, ont donné leur nom -à leur siècle. On peut aussi considérer le règne de la reine Anne -comme l’époque la plus brillante de la littérature anglaise: -mais cette nation, qui existe par elle-même, n’a jamais dû -ses grands hommes à ses rois. L’Allemagne était divisée; -elle ne trouvait dans l’Autriche aucun amour pour les lettres, -et dans Frédéric II, qui était à lui seul toute la Prusse, aucun -intérêt pour les écrivains allemands; les lettres en Allemagne -n’ont donc jamais été réunies dans un centre, et n’ont point -trouvé d’appui dans l’État. Peut-être la littérature a-t-elle dû<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> -à cet isolement comme à cette indépendance, plus d’originalité -et d’énergie.</p> - -<p>«On a vu, dit Schiller, la poésie, dédaignée par le plus -grand des fils de la patrie, par Frédéric, s’éloigner du trône -puissant qui ne la protégeait pas; mais elle osa se dire allemande; -mais elle se sentit fière de créer elle-même sa -gloire. Les chants des bardes germains retentirent sur le -sommet des montagnes, se précipitèrent comme un torrent -dans les vallées; le poète indépendant ne reconnut pour loi -que les impressions de son âme, et pour souverain que son -génie».</p> - -<p>Il a dû résulter cependant de ce que les hommes de lettres -allemands n’ont point été encouragés par le gouvernement, -que pendant longtemps ils ont fait des essais individuels -dans les sens les plus opposés, et qu’ils sont arrivés -tard à l’époque vraiment remarquable de leur littérature.</p> - -<p>La langue allemande, depuis mille ans, a été cultivée -d’abord par les moines, puis par les chevaliers, puis par les -artisans, tels que Hans-Sachs, Sébastien Brand, et d’autres, -à l’approche de la réformation; et dernièrement enfin par -les savants, qui en ont fait un langage propre à toutes les -subtilités de la pensée.</p> - -<p>En examinant les ouvrages dont se compose la littérature -allemande, on y retrouve, suivant le génie de l’auteur, les -traces de ces différentes cultures, comme on voit dans les -montagnes les couches des minéraux divers que les révolutions -de la terre y ont apportés. Le style change presque entièrement -de nature suivant l’écrivain, et les étrangers ont -besoin de faire une nouvelle étude, à chaque livre nouveau -qu’ils veulent comprendre.</p> - -<p>Les Allemands ont eu, comme la plupart des nations de -l’Europe, du temps de la chevalerie, des troubadours et des -guerriers qui chantaient l’amour et les combats. On vient de -retrouver un poème épique intitulé <i>les Niebelungen</i>, et composé<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> -dans le treizième siècle. On y voit l’héroïsme et la fidélité qui -distinguaient les hommes d’alors, lorsque tout était vrai, fort, -et décidé comme les couleurs primitives de la nature. L’allemand, -dans ce poème, est plus clair et plus simple qu’à présent; -les idées générales ne s’y étaient point encore introduites, -et l’on ne faisait que raconter des traits de caractère. La nation -germanique pouvait être considérée alors comme la -plus belliqueuse de toutes les nations européennes, et ses -anciennes traditions ne parlent que des châteaux-forts, et des -belles maîtresses pour lesquelles on donnait sa vie. Lorsque -Maximilien essaya plus tard de ranimer la chevalerie, -l’esprit humain n’avait plus cette tendance, et déjà commençaient -les querelles religieuses, qui tournent la pensée -vers la métaphysique, et placent la force de l’âme dans les -opinions plutôt que dans les exploits.</p> - -<p>Luther perfectionna singulièrement sa langue, en la faisant -servir aux discussions théologiques: sa traduction des -Psaumes et de la Bible est encore un beau modèle. La vérité -et la concision poétique qu’il donne à son style sont -tout à fait conformes au génie de l’Allemand, et le son -même des mots a je ne sais quelle franchise énergique sur -laquelle on se repose avec confiance. Les guerres politiques -et religieuses, où les Allemands avaient le malheur de se -combattre les uns les autres, détournèrent les esprits de la -littérature: et quand on s’en s’occupa de nouveau, ce fut -sous les auspices du siècle de Louis XIV, à l’époque où le -désir d’imiter les Français s’empara de la plupart des cours -et des écrivains de l’Europe.</p> - -<p>Les ouvrages de Hagedorn, de Gellert, de Weiss, etc., -n’étaient que du français appesanti; rien d’original, rien qui fût -conforme au génie naturel de la nation. Ces auteurs voulaient -atteindre à la grâce française, sans que leur genre de vie ni -leurs habitudes leur en donnassent l’inspiration; ils s’asservissaient -à la règle, sans avoir ni l’élégance, ni le goût, qui<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span> -peuvent donner de l’agrément à ce despotisme même. Une -autre école succéda bientôt à l’école française, et ce fut dans -la Suisse allemande qu’elle s’éleva; cette école était d’abord -fondée sur l’imitation des écrivains anglais. Bodmer, appuyé -par l’exemple du grand Haller, tacha de démontrer que la -littérature anglaise s’accordait mieux avec le génie des Allemands -que la littérature française. Gottsched, un savant -sans goût et sans génie, combattit cette opinion. Il jaillit -une grande lumière de la dispute de ces deux écoles. Quelques -hommes alors commencèrent à se frayer une route -par eux-mêmes. Klopstock tint le premier rang dans -l’école anglaise, comme Wieland dans l’école française; mais -Klopstock ouvrit une carrière nouvelle à ses successeurs -tandis que Wieland fut à la fois le premier et le dernier -dans l’école française du dix-huitième siècle: le premier, -parce que nul n’a pu dans ce genre s’égaler à lui; le dernier, -parce qu’après lui les écrivains allemands suivirent -une route tout à fait différente.</p> - -<p>Comme il y a dans toutes les nations teutoniques des -étincelles de ce feu sacré que le temps a recouvert de -cendre, Klopstock, en imitant d’abord les Anglais, parvint -à réveiller l’imagination et le caractère particuliers aux Allemands; -et presqu’au même moment, Winkelmann dans -les arts, Lessing dans la critique, et Gœthe dans la poésie, -fondèrent une véritable école allemande, si toutefois on -peut appeler de ce nom ce qui admet autant de différences -qu’il y a d’individus et de talents divers. J’examinerai -séparément la poésie, l’art dramatique, les romans et -l’histoire; mais chaque homme de génie formant, pour -ainsi dire, une école à part en Allemagne, il m’a semblé nécessaire -de commencer par faire connaître les traits principaux -qui distinguent chaque écrivain en particulier, et de -caractériser personnellement les hommes de lettres les plus -célèbres, avant d’analyser leurs ouvrages.<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span></p> - -<h3><a name="CHAPITRE_IV-b" id="CHAPITRE_IV-b"></a>CHAPITRE IV<br /><br /> -<i>Wieland.</i></h3> - -<p>De tous les Allemands qui ont écrit dans le genre français, -Wieland est le seul dont les ouvrages aient du génie; -et quoiqu’il ait presque toujours imité les littératures étrangères, -on ne peut méconnaître les grands services qu’il a -rendus à sa propre littérature, en perfectionnant sa langue, -en lui donnant une versification plus facile et plus harmonieuse.</p> - -<p>Il y avait en Allemagne une foule d’écrivains qui tâchaient -de suivre les traces de la littérature française du siècle de -Louis XIV; Wieland est le premier qui ait introduit avec -succès celle du dix-huitième siècle. Dans ses écrits en prose, -il a quelques rapports avec Voltaire, et dans ses poésies, -avec l’Arioste. Mais ces rapports, qui sont volontaires, n’empêchent -pas que sa nature au fond ne soit tout à fait allemande. -Wieland est infiniment plus instruit que Voltaire; il -a étudié les anciens d’une façon plus érudite qu’aucun poète -ne l’a fait en France. Les défauts, comme les qualités de -Wieland, ne lui permettent pas de donner à ses écrits la -grâce et la légèreté françaises.</p> - -<p>Dans ses romans philosophiques, <i>Agathon</i>, <i>Pérégrinus -Protée</i>, il arrive tout de suite à l’analyse, à la discussion, à -la métaphysique; il se fait un devoir d’y mêler ce qu’on -appelle communément <i>des fleurs</i>; mais l’on sent que son -penchant naturel serait d’approfondir tous les sujets qu’il -essaie de parcourir. Le sérieux et la gaîté sont l’un et -l’autre trop prononcés, dans les romans de Wieland, pour<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> -être réunis; car, en toute chose, les contrastes sont piquants, -mais les extrêmes opposés fatiguent.</p> - -<p>Il faut, pour imiter Voltaire, une insouciance moqueuse -et philosophique qui rende indifférent à tout, excepté à la -manière piquante d’exprimer cette insouciance. Jamais un -Allemand ne peut arriver à cette brillante liberté de plaisanterie; -la vérité l’attache trop, il veut savoir et expliquer -ce que les choses sont, et lors même qu’il adopte des opinions -condamnables, un repentir secret ralentit sa marche -malgré lui. La philosophie épicurienne ne convient pas à -l’esprit des Allemands; ils donnent à cette philosophie un -caractère dogmatique, tandis qu’elle n’est séduisante que -lorsqu’elle se présente sous des formes légères: dès qu’on -lui prête des principes, elle déplaît à tous également.</p> - -<p>Les ouvrages de Wieland en vers ont beaucoup plus de -grâce et d’originalité que ses écrits en prose: l’<i>Obéron</i> et -les autres poèmes dont je parlerai à part, sont pleins de -charme et d’imagination. On a cependant reproché à Wieland -d’avoir traité l’amour avec trop peu de sévérité, et il doit -être ainsi jugé chez ces Germains qui respectent encore un -peu les femmes, à la manière de leurs ancêtres; mais quels -qu’aient été les écarts d’imagination que Wieland se soit -permis, on ne peut s’empêcher de reconnaître en lui une -sensibilité véritable; il a souvent eu bonne ou mauvaise -intention de plaisanter sur l’amour, mais une nature -sérieuse l’empêche de s’y livrer hardiment; il ressemble à -ce prophète qui bénit au lieu de maudire; il finit par s’attendrir, -en commençant par l’ironie.</p> - -<p>L’entretien de Wieland a beaucoup de charme, précisément -parce que ses qualités naturelles sont en opposition -avec sa philosophie. Ce désaccord peut lui nuire comme -écrivain, mais rend sa société très piquante: il est animé, -enthousiaste, et comme tous les hommes de génie, jeune -encore dans sa vieillesse; et cependant il veut être scep<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span>tique, -et s’impatiente quand on se sert de sa belle imagination -même pour le porter à la croyance. Naturellement -bienveillant, il est néanmoins susceptible d’humeur; quelquefois -parce qu’il n’est pas content de lui, quelquefois -parce qu’il n’est pas content des autres: il n’est pas -content de lui, parce qu’il voudrait arriver à un degré de -perfection dans la manière d’exprimer ses pensées, -à laquelle les choses et les mots ne se prêtent pas; il -ne veut pas s’en tenir à ces à peu près qui conviennent -mieux à l’art de causer que la perfection même: il est quelquefois -mécontent des autres, parce que sa doctrine un peu -relâchée et ses sentiments exaltés ne sont pas faciles à concilier -ensemble. Il y a en lui un poète allemand et un philosophe -français, qui se fâchent alternativement l’un pour -l’autre; mais ses colères cependant sont très douces à supporter; -et sa conversation, remplie d’idées et de connaissances, -servirait de fonds à l’entretien de beaucoup d’hommes -d’esprit en divers genres.</p> - -<p>Les nouveaux écrivains, qui ont exclu de la littérature -allemande toute influence étrangère, ont été souvent injustes -envers Wieland: c’est lui dont les ouvrages, même -dans la traduction, ont excité l’intérêt de toute l’Europe; -c’est lui qui a fait servir la science de l’antiquité au charme -de la littérature; c’est lui qui a donné, dans les vers, à sa -langue féconde, mais rude, une flexibilité musicale et gracieuse; -il est vrai cependant qu’il n’était pas avantageux à -son pays que ses écrits eussent des imitateurs: l’originalité -nationale vaut mieux, et l’on devait, tout en reconnaissant -Wieland pour un grand maître, souhaiter qu’il n’eût pas de -disciples.<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span></p> - -<h3><a name="CHAPITRE_V-b" id="CHAPITRE_V-b"></a>CHAPITRE V<br /><br /> -<i>Klopstock.</i></h3> - -<p>Il y a eu en Allemagne beaucoup plus d’hommes remarquables -dans l’école anglaise que dans l’école française. -Parmi les écrivains formés par la littérature anglaise, il -faut compter d’abord cet admirable Haller, dont le génie -poétique le servit si efficacement, comme savant, en lui -inspirant plus d’enthousiasme pour la nature, et des vues -plus générales sur ses phénomènes; Gessner, que l’on goûte -en France, plus même qu’en Allemagne; Gleim, Ramler, -etc., et avant eux tous Klopstock.</p> - -<p>Son génie s’était enflammé par la lecture de Milton et de -Young; mais c’est avec lui que l’école vraiment allemande -a commencé. Il exprime d’une manière fort heureuse, dans -une de ses odes, l’émulation des deux muses.</p> - -<p>«J’ai vu.... Oh! dites-moi, était-ce le présent, ou contemplais-je -l’avenir? J’ai vu la muse de la Germanie entrer -en lice avec la muse anglaise, s’élancer pleine d’ardeur à la -victoire.</p> - -<p>«Deux termes élevés à l’extrémité de la carrière se distinguaient -à peine, l’un ombragé de chêne, l’autre entouré -de palmiers<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> - -<p>«Accoutumée à de tels combats, la muse d’Albion descendit -fièrement dans l’arène; elle reconnut ce champ<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> -qu’elle parcourut déjà, dans sa lutte sublime avec le fils de -Méon, avec le chantre du Capitole.</p> - -<p>«Elle vit sa rivale, jeune, tremblante; mais son tremblement -était noble: l’ardeur de la victoire colorait son visage, -et sa chevelure d’or flottait sur ses épaules.</p> - -<p>«Déjà, retenant à peine sa respiration pressée dans son -sein ému, elle croyait entendre la trompette, elle dévorait -l’arène, elle se penchait vers le terme.</p> - -<p>«Fière d’une telle rivale, plus fière d’elle-même, la noble -anglaise mesure d’un regard la fille de Thuiskon. Oui, je -m’en souviens, dit-elle, dans les forêts de chênes, près des -bardes antiques, ensemble nous naquîmes.</p> - -<p>«Mais on m’avait dit que tu n’étais plus. Pardonne, ô -muse! si tu revis pour l’immortalité, pardonne-moi de ne -l’apprendre qu’à cette heure... Cependant je le saurai mieux -au but.</p> - -<p>«Il est là... le vois-tu dans ce lointain? par delà le chêne -vois-tu les palmes, peux-tu discerner la couronne? Tu te -tais... Oh! ce fier silence, ce courage contenu, ce regard de -feu fixé sur la terre... je le connais.</p> - -<p>«Cependant... pense encore avant le dangereux signal, -pense... n’est-ce pas moi qui déjà luttai contre la muse des -Thermopyles, contre celle des Sept Collines?</p> - -<p>«Elle dit: le moment décisif est venu, le héraut s’approche: -O fille d’Albion! s’écria la muse de la Germanie, je -t’aime, en t’admirant je t’aime... mais l’immortalité, les -palmes me sont encore plus chères que toi. Saisis cette couronne, -si ton génie le veut; mais qu’il me soit permis de la -partager avec toi.</p> - -<p>«Comme mon cœur bat!... Dieux immortels... si même -j’arrivais plus tôt au but sublime... oh! alors tu me suivras -de près... ton souffle agitera mes cheveux flottants.</p> - -<p>«Tout à coup la trompette retentit, elles volent avec la -rapidité de l’aigle, un nuage de poussière s’élève sur la vaste<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span> -carrière; je les vis près du chêne, mais le nuage s’épaissit, -et bientôt je les perdis de vue».</p> - -<p>C’est ainsi que finit l’ode, et il y a de la grâce à ne pas -désigner le vainqueur.</p> - -<p>Je renvoie au chapitre sur la poésie allemande l’examen -des ouvrages de Klopstock, sous le point de vue littéraire, -et je me borne à les indiquer maintenant comme des actions -de sa vie. Tous ses ouvrages ont eu pour but, ou de réveiller -le patriotisme dans son pays, ou de célébrer la religion: si -la poésie avait ses saints, Klopstock devrait être compté -comme l’un des premiers.</p> - -<p>La plupart de ses odes peuvent être considérées comme des -psaumes chrétiens: c’est le David du Nouveau Testament, que -Klopstock; mais ce qui honore surtout son caractère, sans -parler de son génie, c’est l’hymne religieuse, sous la forme -d’un poème épique, à laquelle il a consacré vingt années, <i>la -Messiade</i>. Les chrétiens possédaient deux poèmes, <i>l’Enfer</i>, -du Dante, et <i>le Paradis Perdu</i>, de Milton: l’un était plein -d’images et de fantômes, comme la religion extérieure des -Italiens. Milton, qui avait vécu au milieu des guerres civiles, -excellait surtout dans la peinture des caractères, et son -Satan est un factieux gigantesque, armé contre la monarchie -du ciel. Klopstock a conçu le sentiment chrétien dans -toute sa pureté; c’est au divin Sauveur des hommes que son -âme a été consacrée. Les Pères de l’Église ont inspiré le -Dante; la Bible, Milton: les plus grandes beautés du poème -de Klopstock sont puisées dans le Nouveau Testament; il -sait faire ressortir de la simplicité divine de l’Évangile, un -charme de poésie qui n’en altère point la pureté.</p> - -<p>Lorsqu’on commence ce poème, on croit entrer dans une -grande église, au milieu de laquelle un orgue se fait entendre, -et l’attendrissement et le recueillement qu’inspirent -les temples du Seigneur, s’emparent de l’âme en lisant <i>la -Messiade</i>.<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span></p> - -<p>Klopstock se proposa, dès sa jeunesse, ce poème pour but -de son existence: il me semble que les hommes s’acquitteraient -tous dignement envers la vie, si, dans un genre -quelconque, un noble objet, une grande idée, signalaient -leur passage sur la terre; et c’est déjà une preuve honorable -de caractère que de diriger vers une même entreprise -les rayons épars de ses facultés, et les résultats de ses -travaux. De quelque manière qu’on juge les beautés et les -défauts de <i>la Messiade</i>, on devrait en lire souvent quelques -vers: la lecture entière de l’ouvrage peut fatiguer; mais -chaque fois qu’on y revient, l’on respire comme un parfum -de l’âme, qui fait sentir de l’attrait pour toutes les choses -célestes.</p> - -<p>Après de longs travaux, après un grand nombre d’années, -Klopstock enfin termina son poème. Horace, Ovide, etc., -ont exprimé de diverses manières le noble orgueil qui leur -répondait de la durée immortelle de leurs ouvrages: <i>Exegi -monumentum æere perennius</i>: et, <i>nomenque erit indelebile -nostrum</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. Un sentiment d’une toute autre nature pénétra -l’âme de Klopstock quand <i>la Messiade</i> fut achevée. Il l’exprime -ainsi dans l’ode au Rédempteur, qui est à la fin de -son poème.</p> - -<p>«Je l’espérais de toi, ô Médiateur céleste! j’ai chanté le -cantique de la nouvelle alliance. La redoutable carrière est -parcourue, et tu m’as pardonné mes pas chancelants.</p> - -<p>«Reconnaissance, sentiment éternel, brûlant, exalté, fais -retentir les accords de ma harpe; hâte-toi; mon cœur est -inondé de joie, et je verse des pleurs de ravissement.</p> - -<p>«Je ne demande aucune récompense; n’ai-je pas déjà -goûté les plaisirs des anges, puisque j’ai chanté mon Dieu? -L’émotion pénétra mon âme jusque dans ses profondeurs,<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span> -et ce qu’il y a de plus intime en mon être fut ébranlé.</p> - -<p>«Le ciel et la terre disparurent à mes regards; mais bientôt -l’orage se calma: le souffle de ma vie ressemblait à l’air -pur et serein d’un jour de printemps.</p> - -<p>«Ah! que je suis récompensé! n’ai-je pas vu couler les -larmes des chrétiens? et dans un autre monde, peut-être -m’accueilleront-ils encore avec ces célestes larmes!</p> - -<p>«J’ai senti aussi les joies humaines; mon cœur, je voudrais -en vain te le cacher, mon cœur fut animé par l’ambition -de la gloire: dans ma jeunesse, il battit pour elle; -maintenant, il bat encore, mais d’un mouvement plus contenu.</p> - -<p>«Ton apôtre n’a-t-il pas dit aux fidèles: <i>Que tout ce qui -est vertueux et digne de louange soit l’objet de vos pensées!</i>... -C’est cette flamme céleste que j’ai choisie pour guide; elle -apparaît au-devant de mes pas, et montre à mon œil ambitieux -une route plus sainte.</p> - -<p>«C’est par elle que le prestige des plaisirs terrestres ne -m’a point trompé; quand j’étais près de m’égarer, le souvenir -des heures saintes où mon âme fut initiée, les douces voix -des anges, leurs harpes, leurs concerts me rappelèrent à -moi-même.</p> - -<p>«Je suis au bout, oui, j’y suis arrivé, et je tremble de -bonheur; ainsi (pour parler humainement des choses célestes), -ainsi nous serons émus, quand nous nous trouverons -un jour auprès de celui qui mourut et ressuscita pour nous.</p> - -<p>«C’est mon Seigneur et mon Dieu dont la main puissante -m’a conduit à ce but, à travers les tombeaux; il m’a donné -la force et le courage contre la mort qui s’approchait; et des -dangers inconnus, mais terribles, furent écartés du poète -que protégeait le bouclier céleste.</p> - -<p>«J’ai terminé le chant de la nouvelle alliance; la redoutable -carrière est parcourue. O Médiateur céleste, je l’espérais -de toi!»<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span></p> - -<p>Ce mélange d’enthousiasme poétique et de confiance -religieuse inspire l’admiration et l’attendrissement tout ensemble. -Les talents s’adressaient jadis à des divinités de la -Fable. Klopstock les a consacrés, ces talents, à Dieu même; -et, par l’heureuse union de la religion chrétienne et de la -poésie, il montre aux Allemands comment ils peuvent avoir -des beaux-arts qui leur appartiennent, et ne relèvent pas -seulement des anciens en vassaux imitateurs.</p> - -<p>Ceux qui ont connu Klopstock le respectent autant qu’ils -l’admirent. La religion, la liberté, l’amour, ont occupé -toutes ses pensées; il professa la religion par l’accomplissement -de tous ses devoirs; il abdiqua la cause même de la -liberté, quand le sang innocent l’eut souillée, et la fidélité -consacra les attachements de son cœur. Jamais il ne s’appuya -de son imagination pour justifier aucun écart; elle exaltait -son âme, sans l’égarer.</p> - -<p>On dit que sa conversation était pleine d’esprit et même -de goût; qu’il aimait l’entretien des femmes, et surtout celui -des Françaises, et qu’il était bon juge de ce genre d’agréments -que la pédanterie réprouve. Je le crois facilement; -car il y a toujours quelque chose d’universel dans le génie, -et peut-être même tient-il par des rapports secrets à la -grâce, du moins à celle que donne la nature.</p> - -<p>Combien un tel homme était loin de l’envie, de l’égoïsme, -des fureurs de vanité, dont plusieurs écrivains se sont excusés -au nom de leurs talents! S’ils en avaient eu davantage, -aucun de ces défauts ne les aurait agités. On est orgueilleux, -irritable, étonné de soi-même, quand un peu d’esprit vient -se mêler à la médiocrité du caractère; mais le vrai génie -inspire de la reconnaissance et de la modestie: car on sent -qui l’a donné, et l’on sent aussi quelles bornes celui qui l’a -donné y a mises.</p> - -<p>On trouve dans la seconde partie de <i>la Messiade</i>, un très -beau morceau sur la mort de Marie, sœur de Marthe et de<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span> -Lazare, et désignée dans l’Evangile comme l’image de la -vertu contemplative. Lazare, qui a reçu de Jésus-Christ une -seconde fois la vie, dit adieu à sa sœur avec un mélange de -douleur et de confiance profondément sensible. Klopstock a -fait des derniers moments de Marie un tableau de la mort -du juste. Lorsqu’à son tour il était aussi sur son lit de mort, -il répétait d’une voix expirante ses vers sur Marie; il se les -rappelait, à travers les ombres du cercueil, et les prononçait -tout bas, pour s’exhorter lui-même à bien mourir: -ainsi, les sentiments exprimés par le jeune homme étaient -assez purs pour consoler le vieillard.</p> - -<p>Ah! qu’il est beau, le talent, quand on ne l’a jamais profané, -quand il n’a servi qu’à révéler aux hommes, sous la -forme attrayante des beaux-arts, les sentiments généreux -et les espérances religieuses obscurcies au fond de leur -cœur!</p> - -<p>Ce même chant de la mort de Marie fut lu à la cérémonie -funèbre de l’enterrement de Klopstock. Le poète était vieux -quand il cessa de vivre; mais l’homme vertueux saisissait -déjà les palmes immortelles qui rajeunissent l’existence, et -fleurissent sur les tombeaux. Tous les habitants de Hambourg -rendirent au patriarche de la littérature les honneurs -qu’on n’accorde guère ailleurs qu’au rang ou au pouvoir, et -les mânes de Klopstock reçurent la récompense que méritait -sa belle vie.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_VI-b" id="CHAPITRE_VI-b"></a>CHAPITRE VI<br /><br /> -<i>Lessing et Winckelmann.</i></h3> - -<p>La littérature allemande est peut-être la seule qui ait -commencé par la critique; partout ailleurs la critique est<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span> -venue après les chefs-d’œuvre: mais en Allemagne elle les -a produits. L’époque où les lettres y ont eu le plus d’éclat -est cause de cette différence. Diverses nations s’étant illustrées -depuis plusieurs siècles dans l’art d’écrire, les Allemands -arrivèrent après toutes les autres, et crurent n’avoir -rien de mieux à faire que de suivre la route déjà tracée; il -fallait donc que la critique écartât d’abord l’imitation, pour -faire place à l’originalité. Lessing écrivit en prose avec une -netteté et une précision tout à fait nouvelles: la profondeur -des pensées embarrasse souvent le style des écrivains de la -nouvelle école; Lessing, non moins profond, avait quelque -chose d’âpre dans le caractère, qui lui faisait trouver les paroles -les plus précises et les plus mordantes. Lessing était -toujours animé dans ses écrits par un mouvement hostile -contre les opinions qu’il attaquait, et l’humeur donne du -relief aux idées.</p> - -<p>Il s’occupa tour à tour du théâtre, de la philosophie, des -antiquités, de la théologie, poursuivant partout la vérité, -comme un chasseur qui trouve encore plus de plaisir dans -la course que dans le but. Son style a quelque rapport avec -la concision vive et brillante des Français; il tendait à rendre -l’allemand classique: les écrivains de la nouvelle école -embrassent plus de pensées à la fois, mais Lessing doit être -plus généralement admiré; c’est un esprit neuf et hardi, et -qui reste néanmoins à la portée du commun des hommes; -sa manière de voir est allemande, sa manière de s’exprimer -européenne. Dialecticien spirituel et serré dans ses arguments, -l’enthousiasme pour le beau remplissait cependant -le fond de son âme; il avait une ardeur sans flamme, une -véhémence philosophique toujours active, et qui produisait, -par des coups redoublés, des effets durables.</p> - -<p>Lessing analysa le théâtre français, alors généralement à -la mode dans son pays, et prétendit que le théâtre anglais -avait plus de rapport avec le génie de ses compatriotes.<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> -Dans ses jugements sur <i>Mérope</i>, <i>Zaïre</i>, <i>Sémiramis</i> et <i>Rodogune</i>, -ce n’est point telle ou telle invraisemblance particulière -qu’il relève; il s’attaque à la sincérité des sentiments -et des caractères, et prend à partie les personnages de ces -fictions comme des êtres réels: sa critique est un traité sur -le cœur humain, autant qu’une poétique théâtrale. Pour apprécier -avec justice les observations de Lessing sur le système -dramatique en général, il faut examiner, comme nous -le ferons dans les chapitres suivants, les principales différences -de la manière de voir des Français et des Allemands -à cet égard. Mais ce qui importe à l’histoire de la littérature, -c’est qu’un Allemand ait eu le courage de critiquer un grand -écrivain français, et de plaisanter avec esprit le prince des -moqueurs, Voltaire lui-même.</p> - -<p>C’était beaucoup pour une nation sous le poids de l’anathème -qui lui refusait le goût et la grâce, de s’entendre dire -qu’il existait dans chaque pays un goût national, une grâce -naturelle, et que la gloire littéraire pouvait s’acquérir par -des chemins divers. Les écrits de Lessing donnèrent une -impulsion nouvelle; on lut Shakespeare, on osa se dire -Allemand en Allemagne, et les droits de l’originalité s’établirent -à la place du joug de la correction.</p> - -<p>Lessing a composé des pièces de théâtre et des ouvrages -philosophiques qui méritent d’être examinés à part; il faut -toujours considérer les auteurs allemands sous plusieurs -points de vue. Comme ils sont encore plus distingués par la -faculté de penser que par le talent, ils ne se vouent point -exclusivement à tel ou tel genre; la réflexion les attire successivement -dans des carrières différentes.</p> - -<p>Parmi les écrits de Lessing, l’un des plus remarquables, -c’est le <i>Laocoon</i>; il caractérise les sujets qui conviennent à -la poésie et à la peinture, avec autant de philosophie dans -les principes que de sagacité dans les exemples. Toutefois, -l’homme qui fit une véritable révolution en Allemagne dans<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> -la manière de considérer les arts, et par les arts la littérature, -c’est Winckelmann; je parlerai de lui ailleurs sous le -rapport de son influence sur les arts; mais la beauté de son -style est telle, qu’il doit être mis au premier rang des écrivains -allemands.</p> - -<p>Cet homme, qui n’avait connu d’abord l’antiquité que par -les livres, voulut aller considérer ses nobles restes; il se -sentit attiré vers le Midi avec ardeur; on retrouve encore -souvent dans les imaginations allemandes quelques traces -de cet amour du soleil, de cette fatigue du Nord qui entraîna -les peuples septentrionaux dans les contrées méridionales. -Un beau ciel fait naître des sentiments semblables à l’amour -de la patrie. Quand Winckelmann, après un long séjour en -Italie, revint en Allemagne, l’aspect de la neige, des toits -pointus qu’elle couvre, et des maisons enfumées, le remplissait -de tristesse. Il lui semblait qu’il ne pouvait plus -goûter les arts, quand il ne respirait plus l’air qui les a fait -naître. Quelle éloquence contemplative dans ce qu’il écrit -sur l’Apollon du Belvédère, sur le Laocoon! Son style est -calme et majestueux comme l’objet qu’il considère. Il donne -à l’art d’écrire l’imposante dignité des monuments, et sa -description produit la même sensation que la statue. Nul, -avant lui, n’avait réuni des observations exactes et profondes -à une admiration si pleine de vie; c’est ainsi seulement -qu’on peut comprendre les beaux-arts. Il faut que l’attention -qu’ils excitent vienne de l’amour, et qu’on découvre -dans les chefs-d’œuvre du talent, comme dans les traits d’un -être chéri, mille charmes révélés par les sentiments qu’ils -inspirent.</p> - -<p>Des poètes, avant Winckelmann, avaient étudié les tragédies -des Grecs, pour les adapter à nos théâtres. On connaissait -des érudits qu’on pouvait consulter comme des livres; -mais personne ne s’était fait, pour ainsi dire, païen pour -pénétrer l’antiquité. Winckelmann a les défauts et les avan<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span>tages -d’un Grec amateur des arts, et l’on sent, dans ses -écrits, le culte de la beauté, tel qu’il existait chez un peuple -où, si souvent, elle obtint les honneurs de l’apothéose.</p> - -<p>L’imagination et l’érudition prêtaient également à Winckelmann -leurs lumières différentes; on était persuadé jusqu’à -lui qu’elles s’excluaient mutuellement. Il a fait voir que, -pour deviner les anciens, l’une était aussi nécessaire que -l’autre. On ne peut donner de la vie aux objets de l’art que -par la connaissance intime du pays et de l’époque dans -laquelle ils ont existé. Les traits vagues ne captivent point -l’intérêt. Pour animer les récits et les fictions dont les -siècles passés sont le théâtre, il faut que l’érudition même -seconde l’imagination, et la rende, s’il est possible, témoin -de ce qu’elle doit peindre, et contemporaine de ce qu’elle -raconte.</p> - -<p>Zadig devinait, par quelques traces confuses, par quelques -mots à demi déchirés, des circonstances qu’il déduisait -toutes des plus légers indices. C’est ainsi qu’il faut prendre -l’érudition pour guide à travers l’antiquité; les vestiges -qu’on aperçoit sont interrompus, effacés, difficiles à saisir: -mais, en s’aidant à la fois de l’imagination et de l’étude, on -recompose le temps, et l’on refait la vie.</p> - -<p>Quand les tribunaux sont appelés à décider sur l’existence -d’un fait, c’est quelquefois une légère circonstance qui les -éclaire. L’imagination est, à cet égard, comme un juge; un -mot, un usage, une allusion saisie dans les ouvrages des -anciens, lui sert de lueur pour arriver à la connaissance de -la vérité toute entière.</p> - -<p>Winckelmann sut appliquer à l’examen des monuments -des arts l’esprit de jugement qui sert à la connaissance des -hommes; il étudie la physionomie d’une statue comme celle -d’un être vivant. Il saisit avec une grande justesse les moindres -observations, dont il sait tirer des conclusions frappantes. -Telle physionomie, tel attribut, tel vêtement, peut<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span> -tout à coup jeter un jour inattendu sur de longues recherches. -Les cheveux de Cérès sont relevés avec un désordre -qui ne convient pas à Minerve; la perte de Proserpine a -pour jamais troublé l’âme de sa mère. Minos, fils et disciple -de Jupiter, a, dans les médailles, les mêmes traits que -son père; cependant, la majesté calme de l’un, et l’expression -sévère de l’autre, distinguent le souverain des dieux du -juge des hommes. Le torse est un fragment de la statue -d’Hercule divinisé, de celui qui reçoit d’Hébé la coupe de -l’immortalité, tandis que l’Hercule Farnèse ne possède -encore que les attributs d’un mortel; chaque contour du -torse, aussi énergique, mais plus arrondi, caractérise encore -la force du héros, mais du héros qui, placé dans le ciel, est -désormais absous des rudes travaux de la terre. Tout est -symbolique dans les arts, et la nature se montre sous mille -apparences diverses dans ces statues, dans ces tableaux, -dans ces poésies, où l’immobilité doit indiquer le mouvement, -où l’extérieur doit révéler le fond de l’âme, où l’existence -d’un instant doit être éternisée.</p> - -<p>Winckelmann a banni des beaux-arts, en Europe, le mélange -du goût antique et du goût moderne. En Allemagne, -son influence s’est encore plus montrée dans la littérature -que dans les arts. Nous serons conduits à examiner par la -suite si l’imitation scrupuleuse des anciens est compatible -avec l’originalité naturelle, ou plutôt si nous devons sacrifier -cette originalité naturelle, pour nous astreindre à choisir -des sujets dans lesquels la poésie, comme la peinture, -n’ayant pour modèle rien de vivant, ne peuvent représenter -que des statues; mais cette discussion est étrangère au -mérite de Winckelmann; il a fait connaître en quoi consistait -le goût antique dans les beaux-arts; c’était aux modernes -à sentir ce qui leur convenait d’adopter ou de rejeter -à cet égard. Lorsqu’un homme de talent parvient à manifester -les secrets d’une nature antique ou étrangère, il rend<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span> -service par l’impulsion qu’il trace: l’émotion reçue doit se -transformer en nous-mêmes: et plus cette émotion est vraie, -moins elle inspire une servile imitation.</p> - -<p>Winckelmann a développé les vrais principes admis maintenant -dans les arts sur l’idéal, sur cette nature perfectionnée -dont le type est dans notre imagination, et non au -dehors de nous. L’application de ces principes à la littérature -est singulièrement féconde.</p> - -<p>La poétique de tous les arts est rassemblée sous un même -point de vue dans les écrits de Winckelmann, et tous y ont -gagné. On a mieux compris la poésie par la sculpture, la -sculpture par la poésie, et l’on a été conduit par les arts des -Grecs à leur philosophie. La métaphysique idéaliste, chez -les Allemands comme chez les Grecs, a pour origine le culte -de la beauté par excellence, que notre âme seule peut concevoir -et reconnaître; c’est un souvenir du ciel, notre ancienne -patrie, que cette beauté merveilleuse; les chefs-d’œuvre -de Phidias, les tragédies de Sophocle et la doctrine -de Platon, s’accordent pour nous en donner la même idée -sous des formes différentes.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_VII-b" id="CHAPITRE_VII-b"></a>CHAPITRE VII<br /><br /> -<i>Gœthe.</i></h3> - -<p>Ce qui manquait à Klopstock, c’était une imagination -créatrice: il mettait de grandes pensées et de nobles sentiments -en beaux vers, mais il n’était pas ce qu’on peut -appeler artiste. Ses inventions sont faibles, et les couleurs -dont il les revêt n’ont presque jamais cette plénitude de<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span> -force qu’on aime à rencontrer dans la poésie, et dans tous -les arts qui devaient donner à la fiction l’énergie et l’originalité -de la nature. Klopstock s’égare dans l’idéal: Gœthe -ne perd jamais terre, tout en atteignant aux conceptions les -plus sublimes. Il y a dans son esprit une vigueur que la -sensibilité n’a point affaiblie. Gœthe pourrait représenter la -littérature allemande tout entière; non qu’il n’y ait d’autres -écrivains supérieurs à lui, sous quelques rapports, mais seul -il réunit tout ce qui distingue l’esprit allemand, et nul n’est -aussi remarquable par un genre d’imagination dont les -Italiens, les Anglais ni les Français ne peuvent réclamer aucune -part.</p> - -<p>Gœthe ayant écrit dans tous les genres, l’examen de ses -ouvrages remplira la plus grande partie des chapitres suivants; -mais la connaissance personnelle de l’homme qui a -le plus influé sur la littérature de son pays sert, ce me -semble, à mieux comprendre cette littérature.</p> - -<p>Gœthe est un homme d’un esprit prodigieux en conversation; -et l’on a beau dire, l’esprit doit savoir causer. On peut -présenter quelques exemples d’hommes de génie taciturnes: -la timidité, le malheur, le dédain ou l’ennui, en sont souvent -la cause; mais en général l’étendue des idées et la -chaleur de l’âme doivent inspirer le besoin de se communiquer -aux autres; et ces hommes qui ne veulent pas être -jugés par ce qu’ils disent, pourraient bien ne pas mériter -plus d’intérêt pour ce qu’ils pensent. Quand on sait faire -parler Gœthe, il est admirable; son éloquence est nourrie -de pensées; sa plaisanterie est en même temps pleine de -grâce et de philosophie; son imagination est frappée par -les objets extérieurs, comme l’était celle des artistes chez -les anciens; et néanmoins sa raison n’a que trop la maturité -de notre temps. Rien ne trouble la force de sa tête; et -les inconvénients même de son caractère, l’humeur, l’embarras, -la contrainte, passent comme des nuages au bas de<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span> -la montagne sur le sommet de laquelle son génie est placé.</p> - -<p>Ce qu’on nous raconte de l’entretien de Diderot pourrait -donner quelque idée de celui de Gœthe; mais, si l’on en -juge par les écrits de Diderot, la distance doit être infinie -entre ces deux hommes. Diderot est sous le joug de son -esprit; Gœthe domine même son talent: Diderot est affecté, -à force de vouloir faire effet; on aperçoit le dédain du succès -dans Gœthe, à un degré qui plaît singulièrement, alors -même qu’on s’impatiente de sa négligence. Diderot a besoin -de suppléer, à force de philanthropie, aux sentiments religieux -qui lui manquent; Gœthe serait plus volontiers amer -que doucereux; mais ce qu’il est avant tout, c’est naturel; -et sans cette qualité, en effet, qu’y a-t-il dans un homme -qui puisse en intéresser un autre?</p> - -<p>Gœthe n’a plus cette ardeur entraînante qui lui inspira -<i>Werther</i>; mais la chaleur de ses pensées suffit encore pour -tout animer. On dirait qu’il n’est pas atteint par la vie, et -qu’il la décrit seulement en peintre: il attache plus de prix -maintenant aux tableaux qu’il nous présente qu’aux émotions -qu’il éprouve; le temps l’a rendu spectateur. Quand -il avait encore une part active dans les scènes des passions, -quand il souffrait lui-même par le cœur, ses écrits produisaient -une impression plus vive.</p> - -<p>Comme on se fait toujours la poétique de son talent, -Gœthe soutient à présent qu’il faut que l’auteur soit calme, -alors même qu’il compose un ouvrage passionné, et que -l’artiste doit conserver son sang-froid pour agir plus fortement -sur l’imagination de ses lecteurs: peut-être n’aurait-il -pas eu cette opinion dans sa première jeunesse; peut-être -alors était-il possédé par son génie, au lieu d’en être le -maître; peut-être sentait-il alors que le sublime et le divin -étant momentanés dans le cœur de l’homme, le poète est -inférieur à l’inspiration qui l’anime, et ne peut la juger sans -la perdre.<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span></p> - -<p>Au premier moment on s’étonne de trouver de la froideur -et même quelque chose de raide à l’auteur de <i>Werther</i>; -mais quand on obtient de lui qu’il se mette à l’aise, le mouvement -de son imagination fait disparaître en entier la gêne -qu’on a d’abord sentie: c’est un homme dont l’esprit est -universel, et impartial parce qu’il est universel; car il n’y -a point d’indifférence dans son impartialité: c’est une double -existence, une double force, une double lumière qui éclaire -à la fois dans toute chose les deux côtés de la question. -Quand il s’agit de penser, rien ne l’arrête, ni son siècle, ni -ses habitudes, ni ses relations; il fait tomber à plomb son -regard d’aigle sur les objets qu’il observe; s’il avait eu une -carrière politique, si son âme s’était développée par les -actions, son caractère serait plus décidé, plus ferme, plus -patriote; mais son esprit ne planerait pas si librement sur -toutes les manières de voir; les passions ou les intérêts lui -traceraient une route positive.</p> - -<p>Gœthe se plaît, dans ses écrits comme dans ses discours, -à briser les fils qu’il a tissés lui-même, à déjouer les émotions -qu’il excite, à renverser les statues qu’il a fait admirer. -Lorsque dans ses fictions il inspire de l’intérêt pour un -caractère, bientôt il montre les inconséquences qui doivent -en détacher. Il dispose du monde poétique, comme un conquérant -du monde réel, et se croit assez fort pour introduire, -comme la nature, le génie destructeur dans ses propres -ouvrages. S’il n’était pas un homme estimable, on -aurait peur d’un genre de supériorité qui s’élève au-dessus -de tout, dégrade et relève, attendrit et persifle, affirme et -doute alternativement, et toujours avec le même succès.</p> - -<p>J’ai dit que Gœthe possédait à lui seul les traits principaux -du génie allemand; on les trouve tous en lui à un degré -éminent: une grande profondeur d’idées, la grâce qui naît -de l’imagination, grâce plus originale que celle que donne -l’esprit de société; enfin une sensibilité quelquefois fantas<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span>tique, -mais par cela même plus faite pour intéresser des -lecteurs qui cherchent dans les livres de quoi varier leur -destinée monotone, et veulent que la poésie leur tienne -lieu d’événements véritables. Si Gœthe était Français, on le -ferait parler du matin au soir: tous les auteurs contemporains -de Diderot allaient puiser des idées dans son entretien, -et lui donnaient une jouissance habituelle par l’admiration -qu’il inspirait. En Allemagne on ne sait pas dépenser -son talent dans la conversation; et si peu de gens, même -parmi les plus distingués, ont l’habitude d’interroger et de -répondre, que la société n’y compte pour presque rien; -mais l’influence de Gœthe n’en est pas moins extraordinaire. -Il y a une foule d’hommes en Allemagne qui croiraient -trouver du génie dans l’adresse d’une lettre, si c’était lui -qui l’eût mise. L’admiration pour Gœthe est une espèce de -confrérie dont les mots de ralliement servent à faire connaître -les adeptes les uns aux autres. Quand les étrangers -veulent aussi l’admirer, ils sont rejetés avec dédain, si quelques -restrictions laissent supposer qu’ils se sont permis d’examiner -des ouvrages qui gagnent cependant beaucoup à l’examen. -Un homme ne peut exciter un tel fanatisme sans avoir -de grandes facultés pour le bien et pour le mal; car il n’y -a que la puissance, dans quelque genre que ce soit, que les -hommes craignent assez pour l’aimer de cette manière.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_VIII-b" id="CHAPITRE_VIII-b"></a>CHAPITRE VIII<br /><br /> -<i>Schiller.</i></h3> - -<p>Schiller était un homme d’un génie rare et d’une bonne -foi parfaite; ces deux qualités devraient être inséparables,<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span> -au moins dans un homme de lettres. La pensée ne peut être -mise à l’égal de l’action que quand elle réveille en nous -l’image de la vérité; le mensonge est plus dégoûtant encore -dans les écrits que dans la conduite. Les actions, même -trompeuses, restent encore des actions, et l’on sait à quoi -se prendre pour les juger ou pour les haïr; mais les ouvrages -ne sont qu’un amas fastidieux de vaines paroles, quand -ils ne partent pas d’une conviction sincère.</p> - -<p>Il n’y a pas une plus belle carrière que celle des lettres, -quand on la suit comme Schiller. Il est vrai qu’il y a tant -de sérieux et de loyauté dans tout, en Allemagne, que c’est -là seulement qu’on peut connaître d’une manière complète -le caractère et les devoirs de chaque vocation. Néanmoins -Schiller était admirable entre tous, par ses vertus autant -que par ses talents. La conscience était sa muse: celle-là -n’a pas besoin d’être invoquée, car on l’entend toujours -quand on l’écoute une fois. Il aimait la poésie, l’art dramatique, -l’histoire, la littérature pour elle-même. Il aurait -été résolu à ne point publier ses ouvrages, qu’il y aurait -donné le même soin; et jamais aucune considération tirée, -ni du succès, ni de la mode, ni des préjugés, ni de tout ce -qui vient des autres enfin, n’aurait pu lui faire altérer ses -écrits; car ses écrits étaient lui; ils exprimaient son âme, -et il ne concevait pas la possibilité de changer une expression, -si le sentiment intérieur qui l’inspirait n’était pas -changé. Sans doute, Schiller ne pouvait pas être exempt -d’amour-propre. S’il en faut pour aimer la gloire, il en faut -même pour être capable d’une activité quelconque; mais -rien ne diffère autant dans ses conséquences que la vanité -et l’amour de la gloire; l’une tâche d’escamoter le succès; -l’autre veut le conquérir; l’une est inquiète d’elle-même et -ruse avec l’opinion; l’autre ne compte que sur la nature et -s’y fie pour tout soumettre. Enfin, au-dessus même de -l’amour de la gloire, il y a encore un sentiment plus pur,<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span> -l’amour de la vérité, qui fait des hommes de lettres comme -les prêtres guerriers d’une noble cause; ce sont eux qui -désormais doivent garder le feu sacré, car de faibles femmes -ne suffiraient plus comme jadis pour le défendre.</p> - -<p>C’est une belle chose que l’innocence dans le génie et la -candeur dans la force. Ce qui nuit à l’idée qu’on se fait de -la bonté, c’est qu’on la croit de la faiblesse; mais quand -elle est unie au plus haut degré de lumières et d’énergie, -elle nous fait comprendre comment la Bible a pu nous dire -que Dieu fit l’homme à son image. Schiller s’était fait tort, -à son entrée dans le monde, par des égarements d’imagination; -mais avec la force de l’âge il reprit cette pureté -sublime qui naît des hautes pensées. Jamais il n’entrait en -négociation avec les mauvais sentiments. Il vivait, il parlait, -il agissait comme si les méchants n’existaient pas; et quand -il les peignait dans ses ouvrages, c’était avec plus d’exagération -et moins de profondeur que s’il les avait vraiment -connus. Les méchants s’offraient à son imagination comme -un obstacle, comme un fléau physique; et peut-être en effet -qu’à beaucoup d’égards ils n’ont pas une nature intellectuelle; -l’habitude du vice a changé leur âme en un instinct perverti.</p> - -<p>Schiller était le meilleur ami, le meilleur père, le meilleur -époux; aucune qualité ne manquait à ce caractère doux et -paisible que le talent seul enflammait; l’amour de la liberté, -le respect pour les femmes, l’enthousiasme des beaux-arts, -l’adoration pour la Divinité, animaient son génie; et dans -l’analyse de ses ouvrages, il sera facile de montrer à quelle -vertu ses chefs-d’œuvre se rapportent. On dit beaucoup que -l’esprit peut suppléer à tout; je le crois, dans les écrits où -le savoir-faire domine; mais quand on veut peindre la nature -humaine dans ses orages et dans ses abîmes, l’imagination -même ne suffit pas; il faut avoir une âme que la tempête -ait agitée, mais où le ciel soit descendu pour ramener le -calme.<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span></p> - -<p>La première fois que j’ai vu Schiller, c’était dans le salon -du duc et de la duchesse de Weimar, en présence d’une -société aussi éclairée qu’imposante; il lisait très bien le -français, mais il ne l’avait jamais parlé; je soutins avec -chaleur la supériorité de notre système dramatique sur tous -les autres; il ne se refusa point à me combattre, et sans -s’inquiéter des difficultés et des lenteurs qu’il éprouvait en -s’exprimant en français, sans redouter non plus l’opinion -des auditeurs, qui était contraire à la sienne, sa conviction -intime le fit parler. Je me servis d’abord, pour le réfuter, -des armes françaises, la vivacité et la plaisanterie; mais -bientôt je démêlai, dans ce que disait Schiller, tant d’idées -à travers l’obstacle des mots; je fus si frappée de cette simplicité -de caractère, qui portait un homme de génie à s’engager -ainsi dans une lutte où les paroles manquaient à ses -pensées: je le trouvai si modeste et si insouciant dans ce -qui ne concernait que ses propres succès, si fier et si animé -dans la défense de ce qu’il croyait la vérité, que je lui vouai, -dès cet instant, une amitié pleine d’admiration.</p> - -<p>Atteint, jeune encore, par une maladie sans espoir; ses -enfants, sa femme, qui méritait par mille qualités touchantes -l’attachement qu’il avait pour elle, ont adouci ses derniers -moments. Madame de Wollzogen, une amie digne de -le comprendre, lui demanda, quelques heures avant sa mort, -comment il se trouvait: <i>Toujours plus tranquille</i>, lui répondit-il. -En effet, n’avait-il pas raison de se confier à la -Divinité, dont il avait secondé le règne sur la terre? n’approchait-il -pas du séjour des justes? n’est-il pas dans ce -moment auprès de ses pareils, et n’a-t-il pas déjà retrouvé -les amis qui nous attendent?<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span></p> - -<h3><a name="CHAPITRE_IX-b" id="CHAPITRE_IX-b"></a>CHAPITRE IX<br /><br /> -<i>Du style et de la versification dans la langue allemande.</i></h3> - -<p>En apprenant la prosodie d’une langue, on entre plus -intimement dans l’esprit de la nation qui la parle, que par -quelque genre d’étude que ce puisse être. De là vient qu’il -est amusant de prononcer des mots étrangers. On s’écoute -comme si c’était un autre qui parlât: mais il n’y a rien de -si délicat, de si difficile à saisir que l’accent: on apprend -mille fois plus aisément les airs de musique les plus compliqués, -que la prononciation d’une seule syllabe. Une -longue suite d’années, ou les premières impressions de -l’enfance, peuvent seules rendre capable d’imiter cette -prononciation, qui appartient à ce qu’il y a de plus subtil -et de plus indéfinissable dans l’imagination et dans le caractère -national.</p> - -<p>Les dialectes germaniques ont pour origine une langue -mère, dans laquelle ils puisent tous. Cette source commune -renouvelle et multiplie les expressions d’une façon toujours -conforme au génie des peuples. Les nations d’origine latine -ne s’enrichissent, pour ainsi dire, que par l’extérieur; elles -doivent avoir recours aux langues mortes, aux richesses -pétrifiées pour étendre leur empire. Il est donc naturel que -les innovations, en fait de mots, leur plaisent moins qu’aux -nations qui font sortir les rejetons d’une tige toujours -vivante. Mais les écrivains français ont besoin d’animer et de -colorer leur style par toutes les hardiesses qu’un sentiment -naturel peut leur inspirer, tandis que les Allemands, au contraire, -gagnent à se restreindre. La réserve ne saurait<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> -détruire en eux l’originalité; ils ne courent le risque de la -perdre que par l’excès même de l’abondance.</p> - -<p>L’air que l’on respire a beaucoup d’influence sur les sons -que l’on articule; la diversité du sol et du climat produit -dans la même langue des manières de prononcer très différentes. -Quand on se rapproche de la mer, les mots s’adoucissent; -le climat y est plus tempéré; peut-être aussi que -le spectacle habituel de cette image de l’infini porte à la -rêverie, et donne à la prononciation plus de mollesse et -d’indolence: mais quand on s’élève vers les montagnes, -l’accent devient plus fort, et l’on dirait que les habitants de -ces lieux élevés veulent se faire entendre au reste du -monde, du haut de leurs tribunes naturelles. On retrouve -dans les dialectes germaniques les traces des diverses influences -que je viens d’indiquer.</p> - -<p>L’allemand est en lui-même une langue aussi primitive, -et d’une construction presque aussi savante que le grec. -Ceux qui ont fait des recherches sur les grandes familles -des peuples, ont cru trouver les raisons historiques de cette -ressemblance: toujours est-il vrai qu’on remarque dans l’allemand -un rapport grammatical avec le grec; il en a la difficulté -sans en avoir le charme; car la multitude des consonnes -dont les mots sont composés les rendent plus -bruyants que sonores. On dirait que ces mots sont par eux-mêmes -plus forts que ce qu’ils expriment, et cela donne -souvent une monotonie d’énergie au style. Il faut se garder -cependant de vouloir trop adoucir la prononciation allemande: -il en résulte alors un certain gracieux maniéré tout -à fait désagréable: on entend des sons rudes au fond, malgré -la gentillesse qu’on essaie d’y mettre, et ce genre d’affectation -déplaît singulièrement.</p> - -<p>J.-J. Rousseau a dit <i>que les langues du Midi étaient filles de -la joie, et les langues du Nord, du besoin</i>. L’italien et l’espagnol -sont modulés comme un chant harmonieux; le fran<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span>çais -est éminemment propre à la conversation; les débats -parlementaires et l’énergie naturelle à la nation, ont donné -à l’anglais quelque chose d’expressif qui supplée à la prosodie -de la langue. L’allemand est plus philosophique de -beaucoup que l’italien, plus poétique par sa hardiesse que le -français, plus favorable au rythme des vers que l’anglais: -mais il lui reste encore une sorte de raideur, qui vient peut-être -de ce qu’on ne s’en est guère servi ni dans la société ni -en public.</p> - -<p>La simplicité grammaticale est un des grands avantages -des langues modernes; cette simplicité, fondée sur des principes -de logique communs à toutes les nations, fait qu’on -s’entend plus facilement; une étude très légère suffit pour -apprendre l’italien et l’anglais; mais c’est une science que -l’allemand. La période allemande entoure la pensée comme -des serres qui s’ouvrent et se referment pour la saisir. Une -construction de phrases à peu près telle qu’elle existe chez -les anciens, s’y est introduite plus aisément que dans -aucun autre dialecte européen; mais les inversions ne conviennent -guère aux langues modernes. Les terminaisons -éclatantes des mots grecs et latins, faisaient sentir quels -étaient parmi les mots ceux qui devaient se joindre ensemble, -lors même qu’ils étaient séparés: les signes des déclinaisons -chez les Allemands sont tellement sourds, qu’on a -beaucoup de peine à retrouver les paroles qui dépendent les -unes des autres sous ces uniformes couleurs.</p> - -<p>Lorsque les étrangers se plaignent du travail qu’exige -l’étude de l’allemand, on leur répond qu’il est très facile -d’écrire dans cette langue avec la simplicité de la grammaire -française; tandis qu’il est impossible, en français, -d’adopter la période allemande, et qu’ainsi donc il faut la -considérer comme un moyen de plus; mais ce moyen séduit -les écrivains et ils en usent trop. L’allemand est peut-être -la seule langue dans laquelle les vers soient plus faciles à<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span> -comprendre que la prose; la phrase poétique, étant nécessairement -coupée par la mesure même du vers, ne saurait -se prolonger au delà.</p> - -<p>Sans doute, il y a plus de nuances, plus de liens entre les -pensées, dans ces périodes qui forment un tout, et rassemblent -sous un même point de vue les divers rapports qui -tiennent au même sujet; mais, si l’on se laissait aller à l’enchaînement -naturel des différentes pensées entre elles, on -finirait par vouloir les mettre toutes dans une même phrase. -L’esprit humain a besoin de morceler pour comprendre; et -l’on risque de prendre des lueurs pour des vérités, quand les -formes mêmes du langage sont obscures.</p> - -<p>L’art de traduire est poussé plus loin en allemand que -dans aucun autre dialecte européen. Voss a transporté dans -sa langue les poètes grecs et latins avec une étonnante exactitude, -et W. Schlegel les poètes anglais, italiens et espagnols, -avec une vérité de coloris dont il n’y avait point -d’exemple avant lui. Lorsque l’allemand se prête à la traduction -de l’anglais, il ne perd pas son caractère naturel, -puisque ces langues sont toutes deux d’origine germanique; -mais quelque mérite qu’il y ait dans la traduction d’Homère -par Voss, elle fait de <i>l’Iliade</i> et de <i>l’Odyssée</i>, des poèmes -dont le style est grec, bien que les mots soient allemands. -La connaissance de l’antiquité y gagne; l’originalité propre -à l’idiome de chaque nation y perd nécessairement. Il semble -que ce soit une contradiction d’accuser la langue allemande -tout à la fois de trop de flexibilité et de trop de rudesse; -mais ce qui se concilie dans les caractères peut aussi -se concilier dans les langues; et souvent dans la même personne, -les inconvénients de la rudesse n’empêchent pas ceux -de la flexibilité.</p> - -<p>Ces défauts se font sentir beaucoup plus rarement dans -les vers que dans la prose, et dans les compositions originales -que dans les traductions; je crois donc qu’on peut<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span> -dire avec vérité, qu’il n’y a point aujourd’hui de poésie plus -frappante et plus variée que celle des Allemands.</p> - -<p>La versification est un art singulier, dont l’examen est -inépuisable; les mots qui, dans les rapports ordinaires de -la vie, servent seulement de signe à la pensée, arrivent à -notre âme par le rythme des sons harmonieux, et nous causent -une double jouissance, qui naît de la sensation et de la -réflexion réunies; mais si toutes les langues sont également -propres à dire ce que l’on pense, toutes ne le sont pas -également à faire partager ce que l’on éprouve, et les effets -de la poésie tiennent encore plus à la mélodie des paroles -qu’aux idées qu’elles expriment.</p> - -<p>L’allemand est la seule langue moderne qui ait des syllabes -longues et brèves, comme le grec et le latin; tous les -autres dialectes européens sont plus ou moins accentués, -mais les vers ne sauraient s’y mesurer à la manière des anciens -d’après la longueur des syllabes: l’accent donne de -l’unité aux phrases comme aux mots, il a du rapport avec -la signification de ce qu’on dit; l’on insiste sur ce qui doit -déterminer le sens, et la prononciation, en faisant ressortir -telle ou telle parole, rapporte tout à l’idée principale. Il n’en -est pas ainsi de la durée musicale des sons dans le langage; -elle est bien plus favorable à la poésie que l’accent, parce -qu’elle n’a point d’objet positif et qu’elle donne seulement -un plaisir noble et vague, comme toutes les -jouissances sans but. Chez les anciens, les syllabes -étaient scandées d’après la nature des voyelles et les -rapports des sons entre eux, l’harmonie seule en décidait: -en allemand tous les mots accessoires sont brefs, et -c’est la dignité grammaticale, c’est-à-dire l’importance de la -syllabe radicale qui détermine sa quantité; il y a moins de -charme dans cette espèce de prosodie que dans celle des -anciens, parce qu’elle tient plus aux combinaisons abstraites -qu’aux sensations involontaires; néanmoins c’est toujours<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span> -un grand avantage pour une langue d’avoir dans sa prosodie -de quoi suppléer à la rime.</p> - -<p>C’est une découverte moderne que la rime, elle tient à -tout l’ensemble de nos beaux-arts; et ce serait s’interdire de -grands effets que d’y renoncer; elle est l’image de l’espérance -et du souvenir. Un son nous fait désirer celui qui doit -lui répondre, et quand le second retentit, il nous rappelle -celui qui vient de nous échapper. Néanmoins cette agréable -régularité doit nécessairement nuire au naturel dans l’art -dramatique, et à la hardiesse dans le poème épique. On ne -saurait guère se passer de la rime dans les idiomes dont la -prosodie est peu marquée; et cependant la gêne de la construction -peut être telle, dans certaines langues, qu’un poète -audacieux et penseur aurait besoin de faire goûter l’harmonie -des vers sans l’asservissement de la rime. Klopstock a -banni les alexandrins de la poésie allemande; il les a remplacés -par les hexamètres et les vers ïambiques non rimés en -usage aussi chez les Anglais, et qui donnent à l’imagination -beaucoup de liberté. Les vers alexandrins convenaient très -mal à la langue allemande; on peut s’en convaincre par les -poésies du grand Haller lui-même, quelque mérite qu’elles -aient; une langue dont la prononciation est si forte étourdit -par le retour et l’uniformité des hémistiches. D’ailleurs -cette forme de vers appelle les sentences et les antithèses, -et l’esprit allemand est trop scrupuleux et trop vrai pour se -prêter à ces antithèses, qui ne présentent jamais les idées ni -les images dans leur parfaite sincérité, ni dans leurs plus -exactes nuances. L’harmonie des hexamètres, et surtout des -vers ïambiques non rimés, n’est que l’harmonie naturelle -inspirée par le sentiment: c’est une déclamation notée, -tandis que le vers alexandrin impose un certain genre d’expressions -et de tournures dont il est bien difficile de sortir. -La composition de ce genre de vers est un art tout à fait indépendant -même du génie poétique; on peut posséder cet<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span> -art sans avoir ce génie, et l’on pourrait au contraire être un -grand poète et ne pas se sentir capable de s’astreindre à -cette forme.</p> - -<p>Nos meilleurs poètes lyriques, en France, ce sont peut-être -nos grands prosateurs, Bossuet, Pascal, Fénelon, Buffon, -Jean-Jacques, etc. Le despotisme des alexandrins force -souvent à ne point mettre en vers ce qui serait pourtant de -la véritable poésie; tandis que chez les nations étrangères, -la versification étant beaucoup plus facile et plus naturelle, -toutes les pensées poétiques inspirent des vers, et l’on ne -laisse en général à la prose que le raisonnement. On pourrait -défier Racine lui-même de traduire en vers français Pindare, -Pétrarque ou Klopstock, sans dénaturer entièrement -leur caractère. Ces poètes ont un genre d’audace qui ne se -trouve guère que dans les langues où l’on peut réunir tout -le charme de la versification à l’originalité que la prose permet -seule en français.</p> - -<p>Un des grands avantages des dialectes germaniques en -poésie, c’est la variété et la beauté de leurs épithètes. L’allemand, -sous ce rapport aussi, peut se comparer au grec; -l’on sent dans un seul mot plusieurs images, comme dans -la note fondamentale d’un accord, on entend les autres sons -dont il est composé, ou comme de certaines couleurs renouvellent -en nous la sensation de celles qui en dépendent. -L’on ne dit en français que ce qu’on veut dire, et l’on ne -voit point errer autour des paroles ces nuages à mille formes, -qui entourent la poésie des langues du Nord, et réveillent -une foule de souvenirs. A la liberté de former une -seule épithète de deux ou trois, se joint celle d’animer le -langage, en faisant des noms avec les verbes: <i>le vivre</i>, <i>le -vouloir</i>, <i>le sentir</i>, sont des expressions moins abstraites que -la vie, la volonté, le sentiment; et tout ce qui tend à changer -la pensée en action donne toujours plus de mouvement -au style. La facilité de renverser à son gré la construction<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span> -de la phrase est aussi très favorable à la poésie, et permet -d’exciter, par les moyens variés de la versification, des impressions -analogues à celles de la peinture et de la musique. -Enfin l’esprit général des dialectes teutoniques, c’est -l’indépendance; les écrivains cherchent avant tout à transmettre -ce qu’ils sentent; ils diraient volontiers à la poésie, -comme Héloïse à son amant: <i>S’il y a un mot plus vrai, plus -tendre, plus profond encore pour exprimer ce que j’éprouve, -c’est celui-là que je veux choisir.</i> Le souvenir des convenances -de société poursuit en France le talent jusque dans ses émotions -les plus intimes; et la crainte du ridicule est l’épée de -Damoclès, qu’aucune fête de l’imagination ne peut faire -oublier.</p> - -<p>On parle souvent dans les arts du mérite de la difficulté -vaincue; néanmoins on l’a dit avec raison: <i>ou cette difficulté -ne se sent pas, et alors elle est nulle, ou elle se sent, et alors -elle n’est pas vaincue</i>. Les entraves font ressortir l’habileté -de l’esprit; mais il y a souvent dans le vrai génie une sorte -de maladresse, semblable, à quelques égards, à la duperie -des belles âmes; et l’on aurait tort de vouloir l’asservir à des -gênes arbitraires, car il s’en tirerait beaucoup moins bien -que des talents du second ordre.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_X-b" id="CHAPITRE_X-b"></a>CHAPITRE X<br /><br /> -<i>De la poésie.</i></h3> - -<p>Ce qui est vraiment divin dans le cœur de l’homme ne -peut être défini; s’il y a des mots pour quelques -traits, il n’y en a point pour exprimer l’ensemble, et sur<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span>tout -le mystère de la véritable beauté dans tous les genres. -Il est difficile de dire ce qui n’est pas de la poésie; mais si -l’on veut comprendre ce qu’elle est, il faut appeler à son secours -les impressions qu’excitent une belle contrée, une musique -harmonieuse, le regard d’un objet chéri, et par-dessus -tout un sentiment religieux qui nous fait éprouver en -nous-mêmes la présence de la Divinité. La poésie est le langage -naturel à tous les cultes. La Bible est pleine de poésie. -Homère est plein de religion; ce n’est pas qu’il y ait des fictions -dans la Bible, ni des dogmes dans Homère; mais l’enthousiasme -rassemble dans un même foyer des sentiments -divers; l’enthousiasme est l’encens de la terre vers le ciel, il -les réunit l’un à l’autre.</p> - -<p>Le don de révéler par la parole ce qu’on ressent au -fond du cœur est très rare; il y a pourtant de la poésie dans -tous les êtres capables d’affections vives et profondes; l’expression -manque à ceux qui ne sont pas exercés à la trouver. -Le poète ne fait, pour ainsi dire, que dégager le sentiment -prisonnier au fond de l’âme; le génie poétique est une -disposition intérieure, de la même nature que celle qui rend -capable d’un généreux sacrifice: c’est rêver l’héroïsme que -de composer une belle ode. Si le talent n’était pas mobile, -il inspirerait aussi souvent les belles actions que les -touchantes paroles; car elles partent toutes également -de la conscience du beau, qui se fait sentir en nous-mêmes.</p> - -<p>Un homme d’un esprit supérieur disait que <i>la prose était -factice, et la poésie naturelle</i>: en effet, les nations peu civilisées -commencent toujours par la poésie, et, dès qu’une -passion forte agite l’âme, les hommes les plus vulgaires -se servent, à leur insu, d’images et de métaphores; ils -appellent à leur secours la nature extérieure pour exprimer -ce qui se passe en eux d’inexprimable. Les gens du -peuple sont beaucoup plus près d’être poètes que les<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span> -hommes de bonne compagnie; car la convenance et le -persiflage ne sont propres qu’à servir de bornes, ils ne -peuvent rien inspirer.</p> - -<p>Il y a lutte interminable dans ce monde entre la poésie et -la prose, et la plaisanterie doit toujours se mettre du côté -de la prose; car c’est rabattre que de plaisanter. L’esprit de -société est cependant très favorable à la poésie de la grâce -et de la gaîté, dont l’Arioste, La Fontaine, Voltaire, sont -les plus brillants modèles. La poésie dramatique est admirable -dans nos premiers écrivains; la poésie descriptive et -surtout la poésie didactique, ont été portées chez les Français -à un très haut degré de perfection; mais il ne paraît -pas qu’ils soient appelés jusqu’à présent à se distinguer -dans la poésie lyrique ou épique, telle que les anciens et -les étrangers la conçoivent.</p> - -<p>La poésie lyrique s’exprime au nom de l’auteur même; -ce n’est plus dans un personnage qu’il se transporte, c’est en -lui-même qu’il trouve les divers mouvements dont il est -animé: J.-B. Rousseau dans ses <i>Odes religieuses</i>, Racine -dans <i>Athalie</i>, se sont montrés poètes lyriques; ils étaient -nourris des psaumes et pénétrés d’une foi vive; néanmoins -les difficultés de la langue et de la versification française -s’opposent presque toujours à l’abandon de l’enthousiasme. -On peut citer des strophes admirables dans quelques-unes -de nos odes; mais y en a-t-il une entière, dans laquelle le -dieu n’ait point abandonné le poète? De beaux vers ne sont -pas de la poésie; l’inspiration, dans les arts, est une source -inépuisable, qui vivifie depuis la première parole jusqu’à la -dernière: amour, patrie, croyance, tout doit être divinisé -dans l’ode, c’est l’apothéose du sentiment: il faut, pour -concevoir la vraie grandeur de la poésie lyrique, errer par -la rêverie dans les régions éthérées, oublier le bruit de la -terre en écoutant l’harmonie céleste, et considérer l’univers -entier comme un symbole des émotions de l’âme.<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span></p> - -<p>L’énigme de la destinée humaine n’est de rien pour la -plupart des hommes; le poète l’a toujours présenté à l’imagination. -L’idée de la mort, qui décourage les esprits vulgaires, -rend le génie plus audacieux, et le mélange des beautés -de la nature et des terreurs de la destruction excite je ne -sais quel délire de bonheur et d’effroi, sans lequel l’on ne -peut ni comprendre ni décrire le spectacle de ce monde. La -poésie lyrique ne raconte rien, ne s’astreint en rien à la succession -des temps, ni aux limites des lieux; elle plane sur -les pays et sur les siècles; elle donne de la durée à ce moment -sublime, pendant lequel l’homme s’élève au-dessus des peines -et des plaisirs de la vie. Il se sent au milieu des merveilles -du monde comme un être à la fois créateur et créé, -qui doit mourir et qui ne peut cesser d’être, et dont le cœur -tremblant, et fort en même temps, s’enorgueillit en lui-même -et se prosterne devant Dieu.</p> - -<p>Les Allemands, réunissant tout à la fois, ce qui est très -rare, l’imagination et le recueillement contemplatif, sont -plus capables que la plupart des autres nations de la poésie -lyrique. Les modernes ne peuvent se passer d’une certaine -profondeur d’idées dont une religion spiritualiste leur a -donné l’habitude; et si cependant cette profondeur n’était -point revêtue d’images, ce ne serait pas de la poésie: il -faut donc que la nature grandisse aux yeux de l’homme, -pour qu’il puisse s’en servir comme de l’emblème de ses -pensées. Les bosquets, les fleurs et les ruisseaux, suffisaient -aux poètes du paganisme; la solitude des forêts, l’Océan -sans bornes, le ciel étoilé, peuvent à peine exprimer l’éternel -et l’infini dont l’âme des chrétiens est remplie.</p> - -<p>Les Allemands n’ont pas plus que nous de poème épique; -cette admirable composition ne paraît pas accordée aux -modernes, et peut-être n’y a-t-il que <i>l’Iliade</i> qui réponde -entièrement à l’idée qu’on se fait de ce genre d’ouvrage: il -faut, pour le poème épique, un concours singulier de cir<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span>constances -qui ne s’est rencontré que chez les Grecs, l’imagination -des temps héroïques et la perfection du langage -des temps civilisés. Dans le moyen âge, l’imagination était -forte, mais le langage imparfait; de nos jours, le langage -est pur, mais l’imagination est en défaut. Les Allemands -ont beaucoup d’audace dans les idées et dans le style, et -peu d’invention dans le fond du sujet; leurs essais épiques -se rapprochent presque toujours du genre lyrique. Ceux -des Français rentrent plutôt dans le genre dramatique, et -l’on y trouve plus d’intérêt que de grandeur. Quand il s’agit -de plaire au théâtre, l’art de se circonscrire dans un cadre -donné, de deviner le goût des spectateurs et de s’y plier -avec adresse, fait une partie du succès, tandis que rien ne -doit tenir aux circonstances extérieures et passagères, dans -la composition d’un poème épique. Il exige des beautés -absolues, des beautés qui frappent le lecteur solitaire, lorsque -ses sentiments sont plus naturels, et son imagination -plus hardie. Celui qui voudrait trop hasarder dans un -poème épique pourrait bien encourir le blâme sévère du -bon goût français; mais celui qui ne hasarderait rien n’en -serait pas moins dédaigné.</p> - -<p>Boileau, tout en perfectionnant le goût et la langue, a -donné à l’esprit français, l’on ne saurait le nier, une disposition -très défavorable à la poésie. Il n’a parlé que de ce -qu’il fallait éviter, il n’a insisté que sur des préceptes de -raison et de sagesse, qui ont introduit dans la littérature -une sorte de pédanterie très nuisible au sublime élan des -arts. Nous avons en français des chefs-d’œuvre de versification; -mais comment peut-on appeler la versification de la -poésie! Traduire en vers ce qui était fait pour rester en -prose, exprimer en dix syllabes, comme Pope, les jeux de -cartes et leurs moindres détails, ou comme les derniers -poèmes qui ont paru chez nous, le trictrac, les échecs, la -chimie: c’est un tour de passe-passe en fait de paroles;<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> -c’est composer avec les mots, comme avec les notes, des -sonates sous le nom de poème.</p> - -<p>Il faut cependant une grande connaissance de la langue -poétique pour décrire ainsi noblement les objets qui prêtent -le moins à l’imagination, et l’on a raison d’admirer quelques -morceaux détachés de ces galeries de tableaux; mais les -transitions qui les lient entre eux sont nécessairement prosaïques, -comme ce qui se passe dans la tête de l’écrivain. Il -s’est dit:—Je ferai des vers sur ce sujet, puis sur celui-ci, -puis sur celui-là;—et, sans s’en apercevoir, il nous met -dans la confidence de sa manière de travailler. Le véritable -poète conçoit, pour ainsi dire, tout son poème à la fois au -fond de son âme; sans les difficultés du langage, il improviserait, -comme la sibylle et les prophètes, les hymnes -saints du génie. Il est ébranlé par ses conceptions comme -par un événement de sa vie; un monde nouveau s’offre à -lui; l’image sublime de chaque situation, de chaque caractère, -de chaque beauté de la nature, frappe ses regards, et -son cœur bat pour un bonheur céleste qui traverse comme -un éclair l’obscurité du sort. La poésie est une possession -momentanée de tout ce que notre âme souhaite; le talent -fait disparaître les bornes de l’existence, et change en images -brillantes le vague espoir des mortels.</p> - -<p>Il serait plus aisé de décrire les symptômes du talent que -de lui donner des préceptes; le génie se sent comme -l’amour, par la profondeur même de l’émotion dont il -pénètre celui qui en est doué: mais si l’on osait donner des -conseils à ce génie, dont la nature veut être le seul guide, -ce ne seraient pas des conseils purement littéraires qu’on -devrait lui adresser: il faudrait parler aux poètes comme à -des citoyens, comme à des héros; il faudrait leur dire:—Soyez -vertueux, soyez croyants, soyez libres, respectez ce -que vous aimez, cherchez l’immortalité dans l’amour, et la -Divinité dans la nature; enfin, sanctifiez votre âme comme<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span> -un temple, et l’ange des nobles pensées ne dédaignera pas -d’y apparaître.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XI-b" id="CHAPITRE_XI-b"></a>CHAPITRE XI<br /><br /> -<i>De la poésie classique et de la poésie romantique.</i></h3> - -<p>Le nom de <i>romantique</i> a été introduit nouvellement en -Allemagne, pour désigner la poésie dont les chants des -troubadours ont été l’origine, celle qui est née de la chevalerie -et du christianisme. Si l’on n’admet pas que le paganisme -et le christianisme, le Nord et le Midi, l’antiquité et -le moyen âge, la chevalerie et les institutions grecques et -romaines, se sont partagé l’empire de la littérature, l’on ne -parviendra jamais à juger sous un point de vue philosophique -le goût antique et le goût moderne.</p> - -<p>On prend quelquefois le mot classique comme synonyme -de perfection. Je m’en sers ici dans une autre acception, en -considérant la poésie classique comme celle des anciens, et -la poésie romantique comme celle qui tient de quelque -manière aux traditions chevaleresques. Cette division se -rapporte également aux deux ères du monde; celle qui a -précédé l’établissement du christianisme, et celle qui l’a -suivi.</p> - -<p>On a comparé aussi dans divers ouvrages allemands la -poésie antique à la sculpture, et la poésie romantique à la -peinture; enfin, l’on a caractérisé de toutes les manières la -marche de l’esprit humain, passant des religions matérialistes -aux religions spiritualistes, de la nature à la Divinité.</p> - -<p>La nation française, la plus cultivée des nations latines,<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> -penche vers la poésie classique, imitée des Grecs et des -Romains. La nation anglaise, la plus illustre des nations -germaniques, aime la poésie romantique et chevaleresque, -et se glorifie des chefs-d’œuvre qu’elle possède en ce genre. -Je n’examinerai point ici lequel de ces deux genres de poésie -mérite la préférence: il suffit de montrer que la diversité -des goûts, à cet égard, dérive non seulement de causes -accidentelles, mais aussi des sources primitives de l’imagination -et de la pensée.</p> - -<p>Il y a dans les poèmes épiques et dans les tragédies des -anciens, un genre de simplicité qui tient à ce que les hommes -étaient identifiés à cette époque avec la nature, et -croyaient dépendre du destin, comme elle dépend de la -nécessité. L’homme, réfléchissant peu, portait toujours -l’action de son âme au dehors; la conscience elle-même -était figurée par des objets extérieurs, et les flambeaux des -Furies secouaient les remords sur la tête des coupables. -L’événement était tout dans l’antiquité; le caractère tient -plus de place dans les temps modernes; et cette réflexion -inquiète, qui nous dévore souvent comme le vautour de -Prométhée, n’eût semblé que de la folie, au milieu des -rapports clairs et prononcés qui existaient dans l’état civil -et social des anciens.</p> - -<p>On ne faisait en Grèce, dans le commencement de l’art, -que des statues isolées; les groupes ont été composés plus -tard. On pourrait dire de même, avec vérité, que dans tous -les arts il n’y avait point de groupes: les objets représentés -se succédaient comme dans les bas-reliefs, sans combinaison, -sans complication d’aucun genre. L’homme personnifiait -la nature; des nymphes habitaient les eaux, des hamadryades -les forêts: mais la nature, à son tour, s’emparait -de l’homme, et l’on eût dit qu’il ressemblait au torrent, à -la foudre, au volcan, tant il agissait par une impulsion involontaire, -et sans que la réflexion pût en rien altérer les<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span> -motifs ni les suites de ses actions. Les anciens avaient, pour -ainsi dire, une âme corporelle, dont tous les mouvements -étaient forts, directs et conséquents; il n’en est pas de même -du cœur humain développé par le christianisme: les modernes -ont puisé dans le repentir chrétien l’habitude de se -replier continuellement sur eux-mêmes.</p> - -<p>Mais, pour manifester cette existence tout intérieure, il -faut qu’une grande variété dans les faits présente sous -toutes les formes les nuances infinies de ce qui se passe dans -l’âme. Si de nos jours les beaux-arts étaient astreints à la -simplicité des anciens, nous n’atteindrions pas à la force primitive -qui les distingue, et nous perdrions les émotions intimes -et multipliées dont notre âme est susceptible. La simplicité -de l’art, chez les modernes, tournerait facilement à -la froideur et à l’abstraction, tandis que celle des anciens -était pleine de vie. L’honneur et l’amour, la bravoure et la -pitié sont les sentiments qui signalent le christianisme chevaleresque; -et ces dispositions de l’âme ne peuvent se faire -voir que par les dangers, les exploits, les amours, les malheurs, -l’intérêt romantique enfin, qui varie sans cesse les -tableaux. Les sources des effets de l’art sont donc différentes, -à beaucoup d’égards, dans la poésie classique et dans -la poésie romantique; dans l’une, c’est le sort qui règne, dans -l’autre, c’est la Providence; le sort ne compte pour rien les -sentiments des hommes, la Providence ne juge les actions -que d’après les sentiments. Comment la poésie ne créerait-elle -pas un monde d’une toute autre nature, quand il faut -peindre l’œuvre d’un destin aveugle et sourd, toujours en -lutte avec les mortels, ou cet ordre intelligent auquel préside -un Être suprême, que notre cœur interroge, et qui répond -à notre cœur!</p> - -<p>La poésie païenne doit être simple et saillante comme les -objets extérieurs; la poésie chrétienne a besoin des mille -couleurs de l’arc-en-ciel pour ne pas se perdre dans les<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span> -nuages. La poésie des anciens est plus pure comme art, celle -des modernes fait verser plus de larmes; mais la question -pour nous n’est pas entre la poésie classique et la poésie -romantique; mais entre l’imitation de l’une et l’inspiration -de l’autre. La littérature des anciens est chez les modernes -une littérature transplantée: la littérature romantique ou -chevaleresque est chez nous indigène, et c’est notre religion -et nos institutions qui l’ont fait éclore. Les écrivains imitateurs -des anciens se sont soumis aux règles du goût les plus -sévères; car ne pouvant consulter ni leur propre nature, ni -leurs propres souvenirs, il a fallu qu’ils se conformassent -aux lois d’après lesquelles les chefs-d’œuvre des anciens -peuvent être adaptés à notre goût, bien que toutes les circonstances -politiques et religieuses qui ont donné le jour à -ces chefs-d’œuvre soient changées. Mais ces poésies d’après -l’antique, quelque parfaites qu’elles soient, sont rarement -populaires, parce qu’elles ne tiennent, dans le temps actuel, -à rien de national.</p> - -<p>La poésie française, étant la plus classique de toutes les -poésies modernes, est la seule qui ne soit pas répandue parmi -le peuple. Les stances du Tasse sont chantées par les gondoliers -de Venise; les Espagnols et les Portugais de toutes -les classes savent par cœur les vers de Calderon et de Camoëns. -Shakespeare est autant admiré par le peuple en Angleterre -que par la classe supérieure. Des poèmes de Gœthe -et de Bürger sont mis en musique, et vous les entendez répéter -des bords du Rhin jusqu’à la Baltique. Nos poètes -français sont admirés par tout ce qu’il y a d’esprits cultivés -chez nous et dans le reste de l’Europe; mais ils sont tout à -fait inconnus aux gens du peuple et aux bourgeois même -des villes, parce que les arts en France ne sont pas, comme -ailleurs, natifs du pays même où leurs beautés se développent.</p> - -<p>Quelques critiques français ont prétendu que la littéra<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span>ture -des peuples germaniques était encore dans l’enfance de -l’art; cette opinion est tout à fait fausse; les hommes les -plus instruits dans la connaissance des langues et des ouvrages -des anciens n’ignorent certainement pas les inconvénients -et les avantages du genre qu’ils adoptent, ou de celui -qu’ils rejettent; mais leur caractère, leurs habitudes et -leurs raisonnements les ont conduits à préférer la littérature -fondée sur les souvenirs de la chevalerie, sur le merveilleux -du moyen-âge, à celle dont la mythologie des Grecs est la -base. La littérature romantique est la seule qui soit susceptible -encore d’être perfectionnée, parce qu’ayant ses racines -dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse croître et -se vivifier de nouveau; elle exprime notre religion; elle -rappelle notre histoire; son origine est ancienne, mais non -antique.</p> - -<p>La poésie classique doit passer par les souvenirs du paganisme -pour arriver jusqu’à nous: la poésie des Germains -est l’ère chrétienne des beaux-arts: elle se sert de nos impressions -personnelles pour nous émouvoir: le génie qui -l’inspire s’adresse immédiatement à notre cœur, et semble -évoquer notre vie elle-même comme un fantôme, le plus -puissant et le plus terrible de tous.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XII-b" id="CHAPITRE_XII-b"></a>CHAPITRE XII<br /><br /> -<i>Des poèmes allemands.</i></h3> - -<p>On doit conclure, ce me semble, des diverses réflexions -que contient le chapitre précédent, qu’il n’y a guère de -poésie classique en Allemagne, soit que l’on considère cette<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span> -poésie comme imitée des anciens, ou qu’on entende seulement -par ce mot le plus haut degré possible de perfection. -La fécondité de l’imagination des Allemands les appelle à -produire plutôt qu’à corriger; aussi peut-on difficilement -citer, dans leur littérature, des écrits généralement reconnus -pour modèles. La langue n’est pas fixée; le goût change -à chaque nouvelle production des hommes de talent; tout -est progressif, tout marche, et le point stationnaire de perfection -n’est point encore atteint; mais est-ce un mal? Chez -toutes les nations où l’on s’est flatté d’y être parvenu, l’on a -vu presque immédiatement après commencer la décadence, -et les imitateurs succéder aux écrivains classiques, comme -pour dégoûter d’eux.</p> - -<p>Il y a en Allemagne un aussi grand nombre de poètes -qu’en Italie: la multitude des essais, dans quelque genre que -ce soit, indique quel est le penchant naturel d’une nation. -Quand l’amour de l’art y est universel, les esprits prennent -d’eux-mêmes la direction de la poésie, comme ailleurs celle -de la politique, ou des intérêts mercantiles. Il y avait chez -les Grecs une foule de poètes, et rien n’est plus favorable -au génie que d’être environné d’un grand nombre d’hommes -qui suivent la même carrière. Les artistes sont des juges -indulgents pour les fautes, parce qu’ils connaissent les -difficultés; mais ce sont aussi des approbateurs exigeants; -il faut de grandes beautés, et des beautés nouvelles, pour -égaler à leurs yeux les chefs-d’œuvre dont ils s’occupent -sans cesse. Les Allemands improvisent, pour ainsi dire, en -écrivant; et cette grande facilité est le véritable signe du -talent dans les beaux-arts; car ils doivent, comme les fleurs -du midi, naître sans culture; le travail les perfectionne, mais -l’imagination est abondante lorsqu’une généreuse nature en -a fait don aux hommes. Il est impossible de citer tous les -poètes allemands qui mériteraient un éloge à part; je me -bornerai à considérer seulement, d’une manière générale,<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span> -les trois écoles que j’ai déjà distinguées, en indiquant la -marche historique de la littérature allemande.</p> - -<p>Wieland a imité Voltaire dans ses romans; souvent Lucien, -qui, sous le rapport philosophique est le Voltaire de -l’antiquité; quelquefois l’Arioste, et, malheureusement aussi, -Crébillon. Il a mis en vers plusieurs contes de chevalerie, -<i>Gandalin</i>, <i>Gérion le Courtois</i>, <i>Obéron</i>, etc., dans lesquels il -y a plus de sensibilité que dans l’Arioste, mais toujours -moins de grâce et de gaîté. L’Allemand ne se meut pas, sur -tous les sujets, avec la légèreté de l’italien; et les plaisanteries -qui conviennent à cette langue, un peu surchargée de -consonnes, ce sont plutôt celles qui tiennent à l’art de caractériser -fortement qu’à celui d’indiquer à demi. <i>Idris</i> et <i>le -Nouvel Amadis</i> sont des contes de fées dans lesquels la vertu -des femmes est à chaque page l’objet de ces éternelles plaisanteries -qui ont cessé d’être immorales à force d’être ennuyeuses. -Les contes de chevalerie de Wieland me semblent -beaucoup meilleurs que ses poèmes imités du grec, <i>Musarion</i>, -<i>Endymion</i>, <i>Ganymède</i>, <i>le Jugement de Pâris</i>, etc. Les -histoires chevaleresques sont nationales en Allemagne. Le -génie naturel du langage et des poètes se prête à peindre les -exploits et les amours de ces chevaliers et de ces belles, -dont les sentiments étaient tout à la fois si forts et si naïfs, -si bienveillants et si décidés; mais en voulant mettre des -grâces modernes dans les sujets grecs, Wieland les a rendus -nécessairement maniérés. Ceux qui prétendent modifier le -goût antique par le goût moderne, ou le goût moderne par -le goût antique, sont presque toujours affectés. Pour être à -l’abri de ce danger, il faut prendre chaque chose pleinement -dans sa nature.</p> - -<p>L’<i>Obéron</i> passe en Allemagne presque pour un poème -épique. Il est fondé sur une histoire de chevalerie française, -<i>Huon de Bourdeaux</i>, dont M. de Tressan a donné l’extrait; -le génie Obéron et la fée Titania, tels que Shakespeare les<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span> -a peints, dans sa pièce intitulée <i>Rêve d’une nuit d’été</i>, servent -de mythologie à ce poème. Le sujet en est donné par -nos anciens romanciers; mais on ne saurait trop louer la -poésie dont Wieland l’a enrichi. La plaisanterie tirée du -merveilleux y est maniée avec beaucoup de grâce et d’originalité. -Huon est envoyé en Palestine, par suite de diverses -aventures, pour demander en mariage la fille du sultan, et -quand le son du cor singulier qu’il possède met en danse -tous les personnages les plus graves qui s’opposent au mariage, -on ne se lasse point de cet effet comique, habilement -répété; et mieux le poète a su peindre le sérieux pédantesque -des imans et des vizirs de la cour du sultan, plus leur -danse involontaire amuse les lecteurs. Quand Obéron emporte -sur un char ailé les deux amants dans les airs, l’effroi de -ce prodige est dissipé par la sécurité que l’amour leur inspire. -«En vain la terre, dit le poète, disparaît à leurs yeux; -en vain la nuit couvre l’atmosphère de ses ailes obscures; -une lumière céleste rayonne dans leurs regards pleins de -tendresse: leurs âmes se réfléchissent l’une dans l’autre; la -nuit n’est pas la nuit pour eux; l’Élysée les entoure; le soleil -éclaire le fond de leur cœur; et l’amour, à chaque instant, -leur fait voir des objets toujours délicieux et toujours -nouveaux».</p> - -<p>La sensibilité ne s’allie guère en général avec le merveilleux; -il y a quelque chose de si sérieux dans les affections -de l’âme, qu’on n’aime pas à les voir compromises au -milieu des jeux de l’imagination; mais Wieland a l’art de -réunir ces fictions fantastiques avec des sentiments vrais, -d’une manière qui n’appartient qu’à lui.</p> - -<p>Le baptême de la fille du sultan, qui se fait chrétienne -pour épouser Huon, est encore un morceau de la plus grande -beauté; changer de religion par amour est un peu profane; -mais le christianisme est tellement la religion du cœur, qu’il -suffit d’aimer avec dévouement et pureté pour être déjà con<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span>verti. -Obéron a fait promettre aux deux jeunes époux de ne pas -se donner l’un à l’autre avant leur arrivée à Rome: ils sont ensemble -dans le même vaisseau, et séparés du monde; l’amour -les fait manquer à leur vœu. Alors la tempête se déchaîne, les -vents sifflent, les vagues grondent, et les voiles sont déchirées; -la foudre brise les mâts; les passagers se lamentent, -les matelots crient au secours. Enfin le vaisseau s’entr’ouvre, -les flots menacent de tout engloutir, et la présence de la -mort peut à peine arracher les deux époux au sentiment du -bonheur de cette vie. Ils sont précipités dans la mer: un -pouvoir invisible les sauve, et les fait aborder dans une île -inhabitée, où ils trouvent un solitaire que ses malheurs et -sa religion ont conduit dans cette retraite.</p> - -<p>Amanda, l’épouse de Huon, après de longues traverses, -met au monde un fils, et rien n’est ravissant comme le -tableau de la maternité dans le désert: ce nouvel être qui -vient animer la solitude, ces regards incertains de l’enfance, -que la tendresse passionnée de la mère cherche à fixer sur -elle, tout est plein de sentiment et de vérité. Les épreuves -auxquelles Obéron et Titania veulent soumettre les deux -époux continuent; mais à la fin leur constance est récompensée. -Quoiqu’il y ait des longueurs dans ce poème, il est -impossible de ne pas le considérer comme un ouvrage charmant, -et s’il était bien traduit en vers français, il serait -jugé tel.</p> - -<p>Avant et après Wieland, il y a eu des poètes qui ont -essayé d’écrire dans le genre français et italien: mais ce -qu’ils ont fait ne vaut guère la peine d’être cité: et si la -littérature allemande n’avait pas pris un caractère à elle, -sûrement elle ne ferait pas époque dans l’histoire des beaux-arts. -C’est à <i>la Messiade</i> de Klopstock qu’il faut fixer l’époque -de la poésie en Allemagne.</p> - -<p>Le héros de ce poème, selon notre langage mortel, inspire -au même degré l’admiration et la pitié, sans que jamais<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span> -l’un de ces sentiments soit affaibli par l’autre. Un poète -généreux a dit, en parlant de Louis XVI:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Jamais tant de respect n’admit tant de pitié<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">Ce vers si touchant et si délicat pourrait exprimer l’attendrissement -que le Messie fait éprouver dans Klopstock. Sans -doute le sujet est bien au-dessus de toutes les inventions du génie; -il en faut beaucoup cependant pour montrer avec tant de -sensibilité l’humanité dans l’être divin, et avec tant de force la -divinité dans l’être mortel. Il faut aussi bien du talent pour -exciter l’intérêt et l’anxiété, dans le récit d’un événement -décidé d’avance par une volonté toute-puissante. Klopstock -a su réunir avec beaucoup d’art tout ce que la fatalité des -anciens et la providence des chrétiens peuvent inspirer à la -fois de terreur et d’espérance.</p> - -<p>J’ai parlé ailleurs du caractère d’Abbadona, de ce démon -repentant qui cherche à faire du bien aux hommes: un -remords dévorant s’attache à sa nature immortelle; ses -regrets ont le ciel même pour objet, le ciel qu’il a connu, -les célestes sphères qui furent sa demeure: quelle situation, -que ce retour vers la vertu, quand la destinée est irrévocable! -Il manquait aux tourments de l’enfer d’être habité -par une âme redevenue sensible. Notre religion ne nous est -pas familière en poésie, et Klopstock est l’un des poètes -modernes qui ont su le mieux personnifier la spiritualité -du christianisme, par des situations et des tableaux analogues -à sa nature.</p> - -<p>Il n’y a qu’un épisode d’amour dans tout l’ouvrage, et -c’est un amour entre deux ressuscités, Cidli et Semida; -Jésus-Christ leur a rendu la vie à tous les deux, et ils s’aiment -d’une affection pure et céleste comme leur nouvelle -existence; ils ne se croient plus sujets à la mort; ils espè<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span>rent -qu’ils passeront ensemble de la terre au ciel, sans que -l’horrible douleur d’une séparation apparente soit éprouvée -par l’un d’eux. Touchante conception qu’un tel amour, dans -un poème religieux! elle seule pouvait être en harmonie -avec l’ensemble de l’ouvrage. Il faut l’avouer cependant, il -résulte un peu de monotonie d’un sujet continuellement -exalté; l’âme se fatigue par trop de contemplation, et l’auteur -aurait quelquefois besoin d’avoir affaire à des lecteurs -déjà ressuscités, comme Cidli et Semida.</p> - -<p>On aurait pu, ce me semble, éviter ce défaut, sans introduire -dans <i>la Messiade</i> rien de profane: il eût mieux valu -peut-être prendre pour sujet la vie entière de Jésus-Christ, -que de commencer au moment où ses ennemis demandent -sa mort. L’on aurait pu se servir avec plus d’art des couleurs -de l’Orient pour peindre la Syrie, et caractériser, -d’une manière forte, l’état du genre humain sous l’empire -de Rome. Il y a trop de discours, et des discours trop longs, -dans <i>la Messiade</i>; l’éloquence elle-même frappe moins l’imagination -qu’une situation, un caractère, un tableau qui -nous laisse quelque chose à deviner. Le Verbe, ou la parole -divine, existait avant la création de l’univers; mais pour les -poètes, il faut que la création précède la parole.</p> - -<p>On a reproché aussi à Klopstock de n’avoir pas fait de ses -anges des portraits assez variés; il est vrai que dans la perfection -les différences sont difficiles à saisir, et que ce sont -d’ordinaire les défauts qui caractérisent les hommes: néanmoins -on aurait pu donner plus de variété à ce grand -tableau; enfin, surtout, il n’aurait pas fallu, ce me semble, -ajouter encore dix chants à celui qui termine l’action principale, -la mort du Sauveur. Ces dix chants renferment sans -doute de grandes beautés lyriques; mais quand un ouvrage, -quel qu’il soit, excite l’intérêt dramatique, il doit finir au -moment où cet intérêt cesse. Des réflexions, des sentiments, -qu’on lirait ailleurs avec le plus grand plaisir, lassent<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span> -presque toujours, lorsqu’un mouvement plus vif les a précédés. -On est pour les livres à peu près comme pour les -hommes; on exige d’eux toujours ce qu’ils nous ont accoutumés -à en entendre.</p> - -<p>Il règne dans tout l’ouvrage de Klopstock une âme élevée -et sensible; toutefois les impressions qu’il excite sont trop -uniformes, et les images funèbres y sont trop multipliées. -La vie ne va que parce que nous oublions la mort; et c’est -pour cela, sans doute, que cette idée, quand elle reparaît, -cause un frémissement si terrible. Dans <i>la Messiade</i>, comme -dans Young, on nous ramène trop souvent au milieu des -tombeaux; c’en serait fait des arts, si l’on se plongeait toujours -dans ce genre de méditation; car il faut un sentiment -très énergique de l’existence pour sentir le monde animé -de la poésie. Les païens dans leurs poèmes, comme sur les -bas-reliefs des sépulcres, représentaient toujours des tableaux -variés, et faisaient ainsi de la mort une action de -la vie; mais les pensées vagues et profondes dont les derniers -instants des chrétiens sont environnés, prêtent plus -à l’attendrissement qu’aux vives couleurs de l’imagination.</p> - -<p>Klopstock a composé des odes religieuses, des odes patriotiques, -et d’autres poésies pleines de grâce sur divers -sujets. Dans ses odes religieuses, il sait revêtir d’images -visibles les idées sans bornes; mais quelquefois ce genre -de poésie se perd dans l’incommensurable qu’elle voudrait -embrasser.</p> - -<p>Il est difficile de citer tel ou tel vers dans ses odes religieuses, -qui puisse se répéter comme une maxime détachée. -La beauté de ces poésies consiste dans l’impression générale -qu’elles produisent. Demanderait-on à l’homme qui -contemple la mer, cette immensité toujours en mouvement -et toujours inépuisable, cette immensité qui semble donner -l’idée de tous les temps présents à la fois, de toutes les -successions devenues simultanées; lui demanderait-on de<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> -compter, vague après vague, le plaisir qu’il éprouve en -rêvant sur le rivage? Il en est de même des méditations religieuses -embellies par la poésie; elles sont dignes d’admiration, -si elles inspirent un élan toujours nouveau vers une -destinée toujours plus haute, si l’on se sent meilleur après -s’en être pénétré: c’est là le jugement littéraire qu’il faut -porter sur de tels écrits.</p> - -<p>Parmi les odes de Klopstock, celles qui ont la révolution -de France pour objet ne valent pas la peine d’être citées: -le moment présent inspire presque toujours mal les poètes; -il faut qu’ils se placent à la distance des siècles pour bien -juger, et même pour bien peindre: mais ce qui fait un -grand honneur à Klopstock, ce sont ses efforts pour ranimer -le patriotisme chez les Allemands. Parmi les poésies -composées dans ce respectable but, je vais essayer de faire -connaître le chant des bardes, après la mort d’Hermann, -que les Romains appellent Arminius: il fut assassiné par -les princes de la Germanie, jaloux de ses succès et de son -pouvoir.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<i>Hermann, chanté par les bardes Werdomar, -Kerding et Darmond.</i></div></div> -</div> - -<p>«<i>W.</i> Sur le rocher de la mousse antique, asseyons-nous, -ô bardes! et chantons l’hymne funèbre. Que nul ne porte -ses pas plus loin, que nul ne regarde sous ces branches, où -repose le plus noble fils de la patrie.</p> - -<p>«Il est là, étendu dans son sang, lui, le secret effroi des -Romains, alors même qu’au milieu des danses guerrières et -des chants de triomphe, ils emmenaient sa Thusnelda captive: -non, ne regardez pas! Qui pourrait le voir sans -pleurer? et la lyre ne doit pas faire entendre des sons plaintifs, -mais des chants de gloire pour l’immortel.<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span></p> - -<p>«<i>K.</i> J’ai encore la blonde chevelure de l’enfance, je n’ai -ceint le glaive qu’en ce jour; mes mains sont, pour la première -fois, armées de la lance et de la lyre, comment pourrais-je -chanter Hermann?</p> - -<p>«N’attendez pas trop du jeune homme, ô pères; je veux -essuyer avec mes cheveux dorés mes joues inondées de -pleurs, avant d’oser chanter le plus grand des fils de Mana<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> - -<p>«<i>D.</i> Et moi aussi, je verse des pleurs de rage; non, je -ne les retiendrai pas: coulez, larmes brûlantes, larmes de -la fureur, vous n’êtes pas muettes, vous appelez la vengeance -sur des guerriers perfides; ô mes compagnons! entendez -ma malédiction terrible: que nul des traîtres à la patrie, -assassins du héros, ne meure dans les combats!</p> - -<p>«<i>W.</i> Voyez-vous le torrent qui s’élance de la montagne, -et se précipite sur ces rochers; il roule avec ses flots des -pins déracinés; il les amène, il les amène pour le bûcher -d’Hermann. Bientôt le héros sera poussière, bientôt il reposera -dans la tombe d’argile; mais que sur cette poussière -sainte soit placé le glaive par lequel il a juré la perte du -conquérant.</p> - -<p>«Arrête-toi, esprit du mort, avant de rejoindre ton père -Siegmar! tarde encore, et regarde comme il est plein de toi, -le cœur de ton peuple.</p> - -<p>«<i>K.</i> Taisons, ô taisons à Thusnelda que son Hermann est -ici tout sanglant. Ne dites pas à cette noble femme, à cette -mère désespérée, que le père de son Thumeliko a cessé de -vivre.</p> - -<p>«Qui pourrait le dire à celle qui a déjà marché chargée -de fers devant le char redoutable de l’orgueilleux vainqueur, -qui pourrait le dire à cette infortunée, aurait un cœur de -Romain.</p> - -<p>«<i>D.</i> Malheureuse fille, quel père t’a donné le jour?<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span> -Segeste<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, un traître, qui dans l’ombre aiguisait le fer homicide! -Oh! ne le maudissez pas. Héla<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> déjà l’a marqué de -son sceau.</p> - -<p>«<i>W.</i> Que le crime de Segeste ne souille point nos chants, -et que plutôt l’éternel oubli étende ses ailes pesantes sur ses -cendres; les cordes de la lyre qui retentissent au nom -d’Hermann seraient profanées, si leurs frémissements accusaient -le coupable. Hermann! Hermann! toi, le favori des -cœurs nobles, le chef des plus braves, le sauveur de la -patrie, c’est toi dont nos bardes, en chœur, répètent les -louanges aux échos sombres des mystérieuses forêts.</p> - -<p>«O bataille de Winfeld<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, sœur sanglante de la victoire de -Cannes, je t’ai vue, les cheveux épars, l’œil en feu, les mains -sanglantes, apparaître au milieu des harpes de Walhalla; -en vain le fils de Drusus, pour effacer tes traces, voulait -cacher les ossements blanchis des vaincus dans la vallée de -la mort. Nous ne l’avons pas souffert, nous avons renversé -leurs tombeaux, afin que leurs restes épars servissent de -témoignage à ce grand jour; à la fête du printemps, d’âge -en âge, ils entendront les cris de joie des vainqueurs.</p> - -<p>«Il voulait, notre héros, donner encore des compagnons -de mort à Varus; déjà, sans la lenteur jalouse des princes, -Cæcina rejoignait son chef.</p> - -<p>«Une pensée plus noble encore roulait dans l’âme -ardente d’Hermann: à minuit, près de l’autel du dieu -Thor<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>, au milieu des sacrifices, il se dit en secret:—Je le -ferai.</p> - -<p>«Ce dessein le poursuit jusque dans vos jeux, quand la<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span> -jeunesse guerrière forme des danses, franchit les épées nues, -anime les plaisirs par les dangers.</p> - -<p>«Le pilote, vainqueur de l’orage, raconte que, dans une -île éloignée<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, la montagne brûlante annonce longtemps -d’avance, par de noirs tourbillons de fumée, la flamme et -les rochers terribles qui vont jaillir de son sein; ainsi, les -premiers combats d’Hermann nous présageaient qu’un jour -il traverserait les Alpes, pour descendre dans la plaine de -Rome.</p> - -<p>«C’est là que le héros devait ou périr ou monter au Capitole, -et près du trône de Jupiter, qui tient dans sa main la -balance des destinées, interroger Tibère et les ombres de -ses ancêtres sur la justice de leurs guerres.</p> - -<p>«Mais, pour accomplir son hardi projet, il fallait porter -entre tous les princes l’épée du chef des batailles; alors ses -rivaux ont conspiré sa mort, et maintenant il n’est plus, -celui dont le cœur avait conçu la pensée grande et patriotique.</p> - -<p>«<i>D.</i> As-tu recueilli mes larmes brûlantes? as-tu entendu -mes accents de fureur, ô Héla! déesse qui punit?</p> - -<p>«<i>K.</i> Voyez dans Walhalla, sous les ombrages sacrés, au -milieu des héros, la palme de la victoire à la main, Siegmar -s’avance pour recevoir son Hermann; le vieillard -rajeuni salue le jeune héros; mais un nuage de tristesse -obscurcit son accueil, car Hermann n’ira plus, il n’ira plus -au Capitole interroger Tibère devant le tribunal des dieux».</p> - -<p> </p> - -<p>Il y a plusieurs autres poèmes de Klopstock, dans lesquels, -de même que dans celui-ci, il rappelle aux Allemands -les hauts faits de leurs ancêtres les Germains; mais ces souvenirs -n’ont presque aucun rapport avec la nation actuelle.<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> -On sent, dans ces poésies, un enthousiasme vague, un désir -qui ne peut atteindre son but; et la moindre chanson -nationale d’un peuple libre cause une émotion plus vraie. Il -ne reste guère de traces de l’histoire ancienne des Germains; -l’histoire moderne est trop divisée et trop confuse -pour qu’elle puisse produire des sentiments populaires: -c’est dans leur cœur seul que les Allemands peuvent trouver -la source des chants vraiment patriotiques.</p> - -<p>Klopstock a souvent beaucoup de grâce sur des sujets -moins sérieux: sa grâce tient à l’imagination et à la sensibilité; -car dans ses poésies il n’y a pas beaucoup de ce que -nous appelons de l’esprit; le genre lyrique ne le comporte -pas. Dans l’ode sur le rossignol, le poète allemand a su -rajeunir un sujet bien usé, en prêtant à l’oiseau des sentiments -si doux et si vifs pour la nature et pour l’homme, -qu’il semble un médiateur ailé qui porte de l’une à l’autre -des tributs de louange et d’amour. Une ode sur le vin du -Rhin est très originale: les rives du Rhin sont pour les -Allemands une image vraiment nationale; ils n’ont rien de -plus beau dans toute leur contrée; les pampres croissent -dans les mêmes lieux où tant d’actions guerrières se sont -passées, et le vin de cent années, contemporain de jours -plus glorieux, semble recéler encore la généreuse chaleur -des temps passés.</p> - -<p>Non seulement Klopstock a tiré du christianisme les plus -grandes beautés de ses ouvrages religieux; mais comme il -voulait que la littérature de son pays fût tout à fait indépendante -de celle des anciens, il a tâché de donner à la poésie -allemande une mythologie toute nouvelle, empruntée des -Scandinaves. Quelquefois il l’emploie d’une manière trop -savante; mais quelquefois aussi il en a tiré un parti très -heureux, et son imagination a senti les rapports qui existent -entre les dieux du Nord et l’aspect de la nature à laquelle ils -président.<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span></p> - -<p>Il y a une ode de lui, charmante, intitulée <i>l’art de Tialf</i>, -c’est-à-dire l’art d’aller en patins sur la glace, qu’on dit -inventé par le géant Tialf. Il peint une jeune et belle femme, -revêtue d’une fourrure d’hermine, et placée sur un traîneau -en forme de char; les jeunes gens qui l’entourent font avancer -ce char comme l’éclair, en le poussant légèrement. On -choisit pour sentier le torrent glacé qui, pendant l’hiver, -offre la route la plus sûre. Les cheveux des jeunes hommes -sont parsemés des flocons brillants des frimas; les jeunes -filles, à la suite du traîneau, attachent à leurs petits pieds -des ailes d’acier, qui les transportent au loin dans un clin -d’œil: le chant des bardes accompagne cette danse septentrionale; -la marche joyeuse passe sous des ormeaux dont -les fleurs sont de neige; on entend craquer le cristal sous -les pas; un instant de terreur trouble la fête; mais bientôt -les cris d’allégresse, la violence de l’exercice, qui doit conserver -au sang la chaleur que lui ravirait le froid de l’air, -enfin la lutte contre le climat, raniment tous les esprits, et -l’on arrive au terme de la course, dans une grande salle -illuminée, où le feu, le bal et les festins, font succéder des -plaisirs faciles aux plaisirs conquis sur les rigueurs mêmes -de la nature.</p> - -<p>L’ode à Ébert sur les amis qui ne sont plus, mérite aussi -d’être citée. Klopstock est moins heureux quand il écrit sur -l’amour; il a, comme Dorat, adressé des vers <i>à sa maîtresse -future</i>, et ce sujet maniéré n’a pas bien inspiré sa muse: il -faut n’avoir pas souffert pour se jouer avec le sentiment; et -quand une personne sérieuse essaie un semblable jeu, toujours -une contrainte secrète l’empêche de s’y montrer naturelle. -On doit compter dans l’école de Klopstock, non -comme disciples, mais comme confrères en poésie, le grand -Haller, qu’on ne peut nommer sans respect; Gessner, et -plusieurs autres qui s’approchaient du génie anglais par la -vérité des sentiments, mais qui ne portaient pas encore<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span> -l’empreinte vraiment caractéristique de la littérature allemande.</p> - -<p>Klopstock lui-même n’avait pas complètement réussi à -donner à l’Allemagne un poème épique sublime et populaire -tout à la fois, tel qu’un ouvrage de ce genre doit être. -La traduction de <i>l’Iliade</i> et de <i>l’Odyssée</i> par Voss fit connaître -Homère, autant qu’une copie calquée peut rendre -l’original; chaque épithète y est conservée, chaque mot y -est mis à la même place, et l’impression de l’ensemble est -très grande, quoiqu’on ne puisse trouver dans l’allemand -tout le charme que doit avoir le grec, la plus belle langue -du Midi. Les littérateurs allemands, qui saisissent avec avidité -chaque nouveau genre, s’essayèrent à composer des -poèmes avec la couleur homérique, et <i>l’Odyssée</i>, renfermant -beaucoup de détails de la vie privée, parut plus facile à imiter -que <i>l’Iliade</i>.</p> - -<p>Le premier essai dans ce genre fut une idylle en trois -chants, de Voss lui-même, intitulée <i>Louise</i>; elle est écrite -en hexamètres, que tout le monde s’accorde à trouver -admirables; mais la pompe même du vers hexamètre paraît -souvent peu d’accord avec l’extrême naïveté du sujet. Sans -les émotions pures et religieuses qui animent tout le poème, -on ne s’intéresserait guère au très paisible mariage de la -fille du <i>vénérable pasteur de Grünau</i>. Homère, fidèle à réunir -les épithètes avec les noms, dit toujours, en parlant de -Minerve, <i>la fille de Jupiter aux yeux bleus</i>; de même aussi -Voss répète sans cesse le <i>vénérable pasteur de Grünau</i> (<i>der -ehrwürdige pfarrer von Grünau</i>). Mais la simplicité d’Homère -ne produit un si grand effet que parce qu’elle est noblement -en contraste avec la grandeur imposante de son héros et du -sort qui le poursuit; tandis que, quand il s’agit d’un pasteur -de campagne et de la très bonne ménagère sa femme, -qui marient leur fille à celui qu’elle aime, la simplicité a -moins de mérite. L’on admire beaucoup en Allemagne les<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> -descriptions qui se trouvent dans la <i>Louise</i> de Voss, sur la -manière de faire le café, d’allumer la pipe; ces détails sont -présentés avec beaucoup de talent et de vérité; c’est un -tableau flamand très bien fait: mais il me semble qu’on -peut difficilement introduire dans nos poèmes, comme dans -ceux des anciens, les usages communs de la vie: ces usages -chez nous ne sont pas poétiques, et notre civilisation a -quelque chose de bourgeois. Les anciens vivaient toujours à -l’air, toujours en rapport avec la nature, et leur manière -d’exister était champêtre, mais jamais vulgaire.</p> - -<p>Les Allemands mettent trop peu d’importance au sujet -d’un poème, et croient que tout consiste dans la manière -dont il est traité. D’abord la forme donnée par la poésie ne -se transporte presque jamais dans une langue étrangère; et -la réputation européenne n’est cependant pas à dédaigner; -d’ailleurs le souvenir des détails les plus intéressants -s’efface quand il n’est point rattaché à une fiction dont -l’imagination puisse se saisir. La pureté touchante, qui est -le principal charme du poème de Voss, se fait sentir surtout, -ce me semble, dans la bénédiction nuptiale du pasteur, en -mariant sa fille: «Ma fille, lui dit-il avec une voix émue, -que la bénédiction de Dieu soit avec toi. Aimable et vertueux -enfant, que la bénédiction de Dieu t’accompagne sur la -terre et dans le ciel. J’ai été jeune et je suis devenu vieux, -et dans cette vie incertaine le Tout-Puissant m’a envoyé -beaucoup de joie et de douleur. Qu’il soit béni pour toutes -deux! Je vais bientôt reposer sans regret ma tête blanchie -dans le tombeau de mes pères, car ma fille est heureuse; -elle l’est, parce qu’elle sait qu’un Dieu paternel soigne notre -âme par la douleur comme par le plaisir. Quel spectacle -plus touchant que celui de cette jeune et belle fiancée! Dans -la simplicité de son cœur, elle s’appuie sur la main de l’ami -qui doit la conduire dans le sentier de la vie; c’est avec lui -que, dans une intimité sainte, elle partagera le bonheur et<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span> -l’infortune; c’est celle qui, si Dieu le veut, doit essuyer la -dernière sueur sur le front de son époux mortel. Mon âme -était aussi remplie de pressentiments, lorsque, le jour de -mes noces, j’amenai dans ces lieux ma timide compagne: -content, mais sérieux, je lui montrai de loin la borne de nos -champs, la tour de l’église, et l’habitation du pasteur où nous -avons éprouvé tant de biens et de maux. Mon unique enfant, -car il ne me reste que toi, d’autres à qui j’avais donné la -vie dorment là-bas sous le gazon du cimetière; mon unique -enfant, tu vas t’en aller en suivant la route par laquelle je -suis venu. La chambre de ma fille sera déserte; sa place -à notre table ne sera plus occupée; c’est en vain que je -prêterai l’oreille à ses pas, à sa voix. Oui, quand ton -époux t’emmènera loin de moi, des sanglots m’échapperont, -et mes yeux mouillés de pleurs te suivront longtemps encore; -car je suis homme et père, et j’aime avec tendresse cette -fille qui m’aime aussi sincèrement. Mais bientôt, réprimant -mes larmes, j’élèverai vers le ciel mes mains suppliantes, -et je me prosternerai devant la volonté de Dieu, -qui commande à la femme de quitter sa mère et son père -pour suivre son époux. Va donc en paix, mon enfant, -abandonne ta famille et la maison paternelle; suis le -jeune homme qui maintenant te tiendra lieu de ceux à qui -tu dois le jour; sois dans sa maison comme une vigne féconde, -entoure-la de nobles rejetons. Un mariage religieux -est la plus belle des félicités terrestres; mais si le Seigneur -ne fonde pas lui-même l’édifice de l’homme, qu’importent -ses vains travaux»?</p> - -<p>Voilà de la vraie simplicité, celle de l’âme, celle qui convient -au peuple comme aux rois, aux pauvres comme aux -riches, enfin à toutes les créatures de Dieu. On se lasse -promptement de la poésie descriptive, quand elle s’applique -à des objets qui n’ont rien de grand en eux-mêmes; mais -les sentiments descendent du ciel, et dans quelque humble<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span> -séjour que pénètrent leurs rayons, ils ne perdent rien de -leur beauté.</p> - -<p>L’extrême admiration qu’inspire Gœthe en Allemagne, a -fait donner à son poème d’<i>Hermann et Dorothée</i> le nom de -poème épique; et l’un des hommes les plus spirituels en -tout pays, M. de Humboldt, le frère du célèbre voyageur, a -composé sur ce poème un ouvrage qui contient les remarques -les plus philosophiques et les plus piquantes. <i>Hermann -et Dorothée</i> est traduit en français et en anglais; toutefois -on ne peut avoir l’idée, par la traduction, du charme qui -règne dans cet ouvrage: une émotion douce, mais continuelle -se fait sentir depuis le premier vers jusqu’au dernier, -et il y a, dans les moindres détails, une dignité naturelle -qui ne déparerait pas les héros d’Homère. Néanmoins, -il faut en convenir, les personnages et les événements sont -de trop peu d’importance; le sujet suffit à l’intérêt quand -on le lit dans l’original; dans la traduction cet intérêt se dissipe. -En fait de poème épique, il me semble qu’il est permis -d’exiger une certaine aristocratie littéraire; la dignité des -personnages et des souvenirs historiques qui s’y rattachent -peuvent seuls élever l’imagination à la hauteur de ce genre -d’ouvrage.</p> - -<p>Un poème ancien du treizième siècle, <i>les Niebelungen</i>, dont -j’ai déjà parlé, paraît avoir eu dans son temps tous les -caractères d’un véritable poème épique. Les grandes actions -du héros de l’Allemagne du Nord, Sigefroi, assassiné par un -roi bourguignon, la vengeance que les siens en tirèrent dans -le camp d’Attila, et qui mit fin au premier royaume de -Bourgogne, sont le sujet de ce poème. Un poème épique -n’est presque jamais l’ouvrage d’un homme, et les siècles -mêmes, pour ainsi dire, y travaillent: le patriotisme, la religion, -enfin la totalité de l’existence d’un peuple, ne peut -être mise en action que par quelques-uns de ces événements -immenses que le poète ne crée pas, mais qui lui apparais<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span>sent -agrandis par la nuit des temps: les personnages du -poème épique doivent représenter le caractère primitif de -la nation. Il faut trouver en eux le moule indestructible -dont est sortie toute l’histoire.</p> - -<p>Ce qu’il y avait de beau en Allemagne, c’était l’ancienne -chevalerie, sa force, sa loyauté, sa bonhomie, et la rudesse -du Nord, qui s’alliait avec une sensibilité sublime. Ce qu’il -y avait aussi de beau, c’était le christianisme enté sur la -mythologie scandinave; cet honneur sauvage que la foi rendait -pur et sacré; ce respect pour les femmes, qui devenait -plus touchant encore par la protection accordée à tous les -faibles; cet enthousiasme de la mort, ce paradis guerrier -où la religion la plus humaine a pris place. Tels sont les -éléments d’un poème épique en Allemagne. Il faut que le -génie s’en empare, et qu’il sache, comme Médée, ranimer -par un nouveau sang d’anciens souvenirs.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XIII-b" id="CHAPITRE_XIII-b"></a>CHAPITRE XIII<br /><br /> -<i>De la poésie allemande.</i></h3> - -<p>Les poésies allemandes détachées sont, ce me semble, -plus remarquables encore que les poèmes, et c’est surtout -dans ce genre que le cachet de l’originalité est empreint: -il est vrai aussi que les auteurs les plus cités à cet égard, -Gœthe, Schiller, Bürger, etc., sont de l’école moderne, qui -seule porte un caractère vraiment national. Gœthe a plus d’imagination, -Schiller plus de sensibilité, et Bürger est de tous -celui qui possède le talent le plus populaire. En examinant<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span> -successivement quelques poésies de ces trois hommes, on se -fera mieux l’idée de ce qui les distingue. Schiller a de l’analogie -avec le goût français; toutefois on ne trouve dans ses -poésies détachées rien qui ressemble aux poésies fugitives -de Voltaire; cette élégance de conversation et presque de -manières, transportée dans la poésie, n’appartenait qu’à la -France; et Voltaire, en fait de grâce, était le premier des -écrivains français. Il serait intéressant de comparer les -stances de Schiller sur la perte de la jeunesse, intitulées -<i>l’Idéal</i>, avec celles de Voltaire:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Si vous voulez que j’aime encore,<br /></span> -<span class="i0">Rendez-moi l’âge des amours, etc.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>On voit, dans le poète français, l’expression d’un regret -aimable, dont les plaisirs de l’amour et les joies de la vie -sont l’objet: le poète allemand pleure la perte de l’enthousiasme -et de l’innocente pureté des pensées du premier âge; -et c’est par la poésie et la pensée qu’il se flatte d’embellir -encore le déclin de ses ans. Il n’y a pas dans les stances de -Schiller cette clarté facile et brillante que permet un genre -d’esprit à la portée de tout le monde; mais on y peut puiser -des consolations qui agissent sur l’âme intérieurement. -Schiller ne présente jamais les réflexions les plus profondes -que revêtues de nobles images: il parle à l’homme comme -la nature elle-même; car la nature est tout à la fois penseur -et poète. Pour peindre l’idée du temps, elle fait couler -devant nos yeux les flots d’un fleuve inépuisable; et pour que sa -jeunesse éternelle nous fasse songer à notre existence passagère, -elle se revêt de fleurs qui doivent périr, elle fait tomber -en automne les feuilles des arbres que le printemps a -vues dans tout leur éclat: la poésie doit être le miroir terrestre -de la Divinité, et réfléchir, par les couleurs, les sons -et les rythmes, toutes les beautés de l’univers.<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span></p> - -<p>La pièce de vers intitulée <i>la Cloche</i> consiste en deux parties -parfaitement distinctes: les strophes en refrain expriment -le travail qui se fait dans la forge, et entre chacune -de ces strophes il y a des vers ravissants sur les circonstances -solennelles, ou sur les événements extraordinaires -annoncés par les cloches, tels que la naissance, le mariage, -la mort, l’incendie, la révolte, etc. On pourrait traduire en -français les pensées fortes, les images belles et touchantes -qu’inspirent à Schiller les grandes époques de la destinée -humaine; mais il est impossible d’imiter noblement les -strophes en petits vers, et composées de mots dont le son -bizarre et précipité semble faire entendre les coups redoublés -et les pas rapides des ouvriers qui dirigent la lave brûlante -de l’airain. Peut-on avoir l’idée d’un poème de ce -genre par une traduction en prose? c’est lire la musique au -lieu de l’entendre; encore est-il plus aisé de se figurer, par -l’imagination, l’effet des instruments que l’on connaît, que -les accords et les contrastes d’un rythme et d’une langue -qu’on ignore. Tantôt la brièveté, régulière du mètre fait -sentir l’activité des forgerons, l’énergie bornée, mais continue, -qui s’exerce dans les occupations matérielles; et tantôt, -à côté de ce bruit dur et fort, l’on entend les chants aériens -de l’enthousiasme et de la mélancolie.</p> - -<p>L’originalité de ce poème est perdue quand on le sépare -de l’impression que produisent une mesure de vers habilement -choisie, et des rimes qui se répondent comme des -échos intelligents que la pensée modifie; et cependant ces -effets pittoresques des sons seraient très hasardés en français. -L’ignoble nous menace sans cesse: nous n’avons pas, -comme presque tous les autres peuples, deux langues, celle -de la prose et celle des vers; et il en est des mots comme -des personnes, là où les rangs sont confondus, la familiarité -est dangereuse.</p> - -<p>Une autre pièce de Schiller, <i>Cassandre</i>, pourrait plus faci<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span>lement -se traduire en français, quoique le langage poétique -y soit d’une grande hardiesse. Cassandre, au moment où -la fête des noces de Polyxène avec Achille va commencer, -est saisie par le pressentiment des malheurs qui résulteront -de cette fête: elle se promène triste et sombre dans -les bois d’Apollon, et se plaint de connaître l’avenir qui -trouble toutes les jouissances. On voit dans cette ode le mal -que fait éprouver à un être mortel la prescience d’un dieu. -La douleur de la prophétesse n’est-elle pas ressentie par -tous ceux dont l’esprit est supérieur et le caractère passionné? -Schiller a su montrer, sous une forme toute poétique, -une grande idée morale: c’est que le véritable génie, -celui du sentiment, est victime de lui-même, quand il ne le -serait pas des autres. Il n’y a point d’hymen pour Cassandre, -non qu’elle soit insensible, non qu’elle soit dédaignée; mais -son âme pénétrante dépasse en peu d’instants et la vie et -la mort, et ne se reposera que dans le ciel.</p> - -<p>Je ne finirais point si je voulais parler de toutes les poésies -de Schiller qui renferment des pensées et des beautés -nouvelles. Il a fait sur le départ des Grecs après la prise de -Troie, un hymne qu’on pourrait croire d’un poète d’alors, -tant la couleur du temps y est fidèlement observée. J’examinerai, -sous le rapport de l’art dramatique, le talent admirable -des Allemands pour se transporter dans les siècles, -dans les pays, dans les caractères les plus différents du leur: -superbe faculté, sans laquelle les personnages qu’on met en -scène ressemblent à des marionnettes qu’un même fil -remue, et qu’une même voix, celle de l’auteur, fait parler. -Schiller mérite surtout d’être admiré comme poète dramatique: -Gœthe est tout seul au premier rang, dans l’art de -composer des élégies, des romances, des stances, etc.; ses -poésies détachées ont un mérite très différent de celles de -Voltaire. Le poète français a su mettre en vers l’esprit de la -société la plus brillante; le poète allemand réveille dans<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span> -l’âme, par quelques traits rapides, des impressions solitaires -et profondes.</p> - -<p>Gœthe, dans ce genre d’ouvrages, est naturel au suprême -degré; non seulement il est naturel quand il parle d’après -ses propres impressions, mais aussi quand il se transporte -dans des pays, des mœurs et des situations toutes nouvelles, -sa poésie prend facilement la couleur des contrées étrangères; -il saisit avec un talent unique ce qui plaît dans les -chansons nationales de chaque peuple; il devient, quand il -le veut, un Grec, un Indien, un Morlaque. Nous avons souvent -parlé de ce qui caractérise les poètes du Nord, la -mélancolie et la méditation: Gœthe, comme tous les hommes -de génie, réunit en lui d’étonnants contrastes; on retrouve -dans ses poésies beaucoup de traces du caractère des habitants -du Midi; il est plus en train de l’existence que les -septentrionaux; il sent la nature avec plus de vigueur et -de sérénité; son esprit n’en a pas moins de profondeur, -mais son talent a plus de vie; on y trouve un certain genre -de naïveté qui réveille à la fois le souvenir de la simplicité -antique et de celle du moyen âge: ce n’est pas la naïveté -de l’innocence, c’est celle de la force. On aperçoit dans les -poésies de Gœthe qu’il dédaigne une foule d’obstacles, de -convenances, de critiques et d’observations qui pourraient -lui être opposées. Il suit son imagination où elle le mène, -et un certain orgueil en masse l’affranchit des scrupules de -l’amour-propre. Gœthe est en poésie un artiste puissamment -maître de la nature, et plus admirable encore quand -il n’achève pas ses tableaux; car ses esquisses renferment -toutes le germe d’une belle fiction: mais ses fictions terminées -ne supposent pas toujours une heureuse esquisse.</p> - -<p>Dans ses élégies, composées à Rome, il ne faut pas chercher -des descriptions de l’Italie; Gœthe ne fait presque -jamais ce qu’on attend de lui, et quand il y a de la pompe -dans une idée, elle lui déplaît; il veut produire de l’effet<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span> -par une route détournée, et comme à l’insu de l’auteur et -du lecteur. Ses élégies peignent l’effet de l’Italie sur toute -son existence, cette ivresse du bonheur, dont un beau ciel -le pénètre. Il raconte ses plaisirs, même les plus vulgaires, -à la manière de Properce; et de temps en temps quelques -beaux souvenirs de la ville maîtresse du monde donnent à -l’imagination un élan d’autant plus vif qu’elle n’y était pas -préparée.</p> - -<p>Une fois il raconte comment il rencontra, dans la campagne -de Rome, une jeune femme qui allaitait son enfant, -assise sur un débris de colonne antique: il voulut la questionner -sur les ruines dont sa cabane était environnée; elle -ignorait ce dont il lui parlait; tout entière aux affections -dont son âme était remplie, elle aimait, et le moment présent -existait seul pour elle.</p> - -<p>On lit dans un auteur grec qu’une jeune fille, habile dans -l’art de tresser des fleurs, lutta contre son amant Pausias -qui savait les peindre. Gœthe a composé sur ce sujet une -idylle charmante. L’auteur de cette idylle est aussi celui de -<i>Werther</i>. Depuis le sentiment qui donne de la grâce, jusqu’au -désespoir qui exalte le génie, Gœthe a parcouru toutes les -nuances de l’amour.</p> - -<p>Après s’être fait grec dans Pausias, Gœthe nous conduit -en Asie, par une romance pleine de charmes, <i>la Bayadère</i>. -Un dieu de l’Inde (Mahadoeh) se revêt de la forme mortelle, -pour juger des peines et des plaisirs des hommes, après les -avoir éprouvés. Il voyage à travers l’Asie, observe les grands -et le peuple; et comme un soir, au sortir d’une ville, il se -promène sur les bords du Gange, une bayadère l’arrête, et -l’engage à se reposer dans sa demeure. Il y a tant de poésie, -une couleur si orientale, dans la peinture des danses de -cette bayadère, des parfums et des fleurs dont elle s’entoure, -qu’on ne peut juger d’après nos mœurs un tableau qui leur -est tout à fait étranger. Le dieu de l’Inde inspire un amour<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> -véritable à cette femme égarée, et, touché du retour vers -le bien qu’une affection sincère doit toujours inspirer, il -veut épurer l’âme de la bayadère par l’épreuve du malheur.</p> - -<p>A son réveil elle trouve son amant mort à ses côtés: les -prêtres de Brahma emportent le corps sans vie que le bûcher -doit consumer. La bayadère veut s’y précipiter avec celui -qu’elle aime; mais les prêtres la repoussent, parce que, -n’étant pas son épouse, elle n’a pas le droit de mourir avec -lui. La bayadère, après avoir ressenti toutes les douleurs de -l’amour et de la honte, se précipite dans le bûcher malgré -les brames. Le dieu la reçoit dans ses bras; il s’élance hors -des flammes, et porte au ciel l’objet de sa tendresse qu’il a -rendu digne de son choix.</p> - -<p>Zelter, un musicien original, a mis sur cette romance un -air tour à tour voluptueux et solennel, qui s’accorde singulièrement -bien avec les paroles. Quand on l’entend, on se -croit au milieu de l’Inde et de ses merveilles; et qu’on ne -dise pas qu’une romance est un poème trop court pour -produire un tel effet. Les premières notes d’un air, les premiers -vers d’un poème transportent l’imagination dans la -contrée et dans le siècle qu’on veut peindre; mais si quelques -mots ont cette puissance, quelques mots aussi peuvent -détruire l’enchantement. Les sorciers jadis faisaient ou -empêchaient les prodiges, à l’aide de quelques paroles -magiques. Il en est de même du poète; il peut évoquer le -passé ou faire reparaître le présent, selon qu’il se sert d’expressions -conformes ou non au temps ou au pays qu’il -chante, selon qu’il observe ou néglige les couleurs locales, -et ces petites circonstances ingénieusement inventées, qui -exercent l’esprit, dans la fiction comme dans la réalité, à -découvrir la vérité sans qu’on vous la dise.</p> - -<p>Une autre romance de Gœthe produit un effet délicieux -par les moyens les plus simples: c’est <i>le Pêcheur</i>. Un pauvre -homme s’assied sur le bord d’un fleuve, un soir d’été;<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> -et, tout en jetant sa ligne, il contemple l’eau claire et limpide -qui vient baigner doucement ses pieds nus. La nymphe -de ce fleuve l’invite à s’y plonger; elle lui peint les délices -de l’onde pendant la chaleur, le plaisir que le soleil trouve -à se rafraîchir la nuit dans la mer, le calme de la lune, -quand ses rayons se reposent et s’endorment au sein des -flots; enfin, le pêcheur attiré, séduit, entraîné, s’avance vers -la nymphe, et disparaît pour toujours. Le fond de cette -romance est peu de chose; mais ce qui est ravissant, c’est -l’art de faire sentir le pouvoir mystérieux que peuvent -exercer les phénomènes de la nature. On dit qu’il y a des -personnes qui découvrent les sources cachées sous la terre, -par l’agitation nerveuse qu’elles leur causent: on croit souvent -reconnaître dans la poésie allemande ces miracles de -la sympathie entre l’homme et les éléments. Le poète allemand -comprend la nature, non pas seulement en poète, -mais en frère; et l’on dirait que des rapports de famille lui -parlent pour l’air, l’eau, les fleurs, les arbres, enfin pour -toutes les beautés primitives de la création.</p> - -<p>Il n’est personne qui n’ait senti l’attrait indéfinissable que -les vagues font éprouver, soit par le charme de la fraîcheur, -soit par l’ascendant qu’un mouvement uniforme et perpétuel -pourrait prendre insensiblement sur une existence passagère -et périssable. La romance de Gœthe exprime admirablement -le plaisir toujours croissant qu’on trouve à considérer -les ondes pures d’un fleuve: le balancement du -rythme et de l’harmonie imite celui des flots, et produit -sur l’imagination un effet analogue. L’âme de la nature se -fait connaître à nous de toutes parts et sous mille formes -diverses. La campagne fertile, comme les déserts abandonnés, -la mer, comme les étoiles, sont soumises aux mêmes -lois; et l’homme renferme en lui-même des sensations, des -puissances occultes qui correspondent avec le jour, avec la -nuit, avec l’orage: c’est cette alliance secrète de notre être<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span> -avec les merveilles de l’univers qui donne à la poésie sa -véritable grandeur. Le poète sait rétablir l’unité du monde -physique avec le monde moral: son imagination forme un -lien entre l’un et l’autre.</p> - -<p>Plusieurs pièces de Gœthe sont remplies de gaîté; mais -on y trouve rarement le genre de plaisanterie auquel nous -sommes accoutumés: il est plutôt frappé par les images que -par les ridicules; il saisit avec un instinct singulier l’originalité -des animaux, toujours nouvelle et toujours la même. -<i>La Ménagerie de Lily</i>, <i>le Chant de noce dans le vieux château</i>, -peignent ces animaux, non comme des hommes, à la -manière de La Fontaine, mais comme des créatures bizarres -dans lesquelles la nature s’est égayée. Gœthe sait aussi -trouver dans le merveilleux une source de plaisanteries d’autant -plus aimables qu’aucun but sérieux ne s’y fait apercevoir.</p> - -<p>Une chanson, intitulée <i>l’Élève du Sorcier</i>, mérite d’être -citée sous ce rapport. Le disciple d’un sorcier a entendu son -maître murmurer quelques paroles magiques, à l’aide desquelles -il se fait servir par un manche à balai: il les retient, -et commande au balai d’aller lui chercher de l’eau à la -rivière pour laver sa maison. Le balai part et revient, apporte -un seau, puis un autre, puis un autre encore, et toujours -ainsi sans discontinuer. L’élève voudrait l’arrêter, -mais il a oublié les mots dont il faut se servir pour cela: le -manche à balai, fidèle à son office, va toujours à la rivière, -et toujours y puise de l’eau, dont il arrose et bientôt submergera -la maison. L’élève, dans sa fureur, prend une -hache, et coupe en deux le manche à balai: alors les deux -morceaux du bâton deviennent deux domestiques au lieu -d’un, et vont chercher de l’eau, et la répandent à l’envi -dans les appartements avec plus de zèle que jamais. L’élève -a beau dire des injures à ces stupides bâtons, ils agissent -sans relâche; et la maison eût été perdue si le maître ne<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span> -fût pas arrivé à temps pour secourir l’élève, en se moquant -de sa ridicule présomption. L’imitation maladroite des -grands secrets de l’art est très bien peinte dans cette petite -scène.</p> - -<p>Il nous reste à parler de la source inépuisable des effets -poétiques en Allemagne, la terreur: les revenants et les -sorciers plaisent au peuple comme aux hommes éclairés: -c’est un reste de la mythologie du Nord; c’est une disposition -qu’inspirent assez naturellement les longues nuits des -climats septentrionaux: et d’ailleurs, quoique le christianisme -combatte toutes les craintes non fondées, les superstitions -populaires ont toujours une analogie quelconque avec -la religion dominante. Presque toutes les opinions vraies -ont à leur suite une erreur; elle se place dans l’imagination, -comme l’ombre à côté de la réalité: c’est un luxe de -croyance qui s’attache d’ordinaire à la religion comme à -l’histoire; je ne sais pourquoi l’on dédaignerait d’en faire -usage. Shakespeare a tiré des effets prodigieux des spectres -et de la magie, et la poésie ne saurait être populaire quand -elle méprise ce qui exerce un empire irréfléchi sur l’imagination. -Le génie et le goût peuvent présider à l’emploi de -ces contes: il faut qu’il y ait d’autant plus de talent dans la -manière de les traiter, que le fond en est vulgaire; mais -peut-être que c’est dans cette réunion seule que consiste la -grande puissance d’un poème. Il est probable que les événements -racontés dans <i>l’Iliade</i> et dans <i>l’Odyssée</i> étaient -chantés par les nourrices, avant qu’Homère en fît le chef-d’œuvre -de l’art.</p> - -<p>Bürger est de tous les Allemands celui qui a le mieux -saisi cette veine de superstition qui conduit si loin dans le -fond du cœur. Aussi ses romances sont-elles connues de -tout le monde en Allemagne. La plus fameuse de toutes, -<i>Lénore</i>, n’est pas, je crois, traduite en français, ou du moins -il serait bien difficile qu’on pût en exprimer tous les détails,<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span> -ni par notre prose, ni par nos vers. Une jeune fille s’effraie -de n’avoir point de nouvelles de son amant, parti pour -l’armée; la paix se fait; tous les soldats retournent dans -leurs foyers. Les mères retrouvent leurs fils, les sœurs leurs -frères, les époux leurs épouses; les trompettes guerrières -accompagnent les chants de la paix, et la joie règne dans -tous les cœurs. Lénore parcourt en vain les rangs des guerriers; -elle n’y voit point son amant; nul ne peut lui dire ce -qu’il est devenu. Elle se désespère: sa mère voudrait la -calmer; mais le jeune cœur de Lénore se révolte contre la -douleur; et, dans son égarement, elle renie la Providence. -Au moment où le blasphème est prononcé, l’on sent dans -l’histoire quelque chose de funeste, et dès cet instant l’âme -est constamment ébranlée.</p> - -<p>A minuit, un chevalier s’arrête à la porte de Lénore: elle -entend le hennissement du cheval et le cliquetis des éperons: -le chevalier frappe; elle descend et reconnaît son -amant. Il lui demande de le suivre à l’instant, car il n’y a -pas un moment à perdre, dit-il, avant de retourner à l’armée. -Elle s’élance; il la place derrière lui sur son cheval, -et part avec la promptitude de l’éclair. Il traverse au galop, -pendant la nuit, des pays arides et déserts; la jeune fille -est pénétrée de terreur, et lui demande sans cesse raison de -la rapidité de sa course; le chevalier presse encore plus les -pas de son cheval par ses cris sombres et sourds, et prononce -à voix basse ces mots: <i>les morts vont vite, les morts -vont vite</i>. Lénore lui répond: <i>Ah! laisse en paix les morts!</i> -Mais toutes les fois qu’elle lui adresse des questions inquiètes, -il lui répète les mêmes paroles funestes.</p> - -<p>En approchant de l’église où il la menait, disait-il, pour -s’unir avec elle, l’hiver et les frimas semblent changer la -nature elle-même en un affreux présage: des prêtres portent -en pompe un cercueil, et leur robe noire traîne lentement -sur la neige, linceul de la terre; l’effroi de la jeune<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span> -fille augmente, et toujours son amant la rassure avec un -mélange d’ironie et d’insouciance qui fait frémir. Tout ce -qu’il dit est prononcé avec une précipitation monotone, -comme si déjà, dans son langage, l’on ne sentait plus l’accent -de la vie; il lui promet de la conduire dans la demeure -étroite et silencieuse où leurs noces doivent s’accomplir. -On voit de loin le cimetière, à côté de la porte de -l’église: le chevalier frappe à cette porte, elle s’ouvre; il -s’y précipite avec son cheval, qu’il fait passer au milieu -des pierres funéraires; alors le chevalier perd par degrés -l’apparence d’un être vivant; il se change en squelette, -et la terre s’entr’ouvre pour engloutir sa maîtresse et -lui.</p> - -<p>Je ne me suis assurément pas flattée de faire connaître, -par ce récit abrégé, le mérite étonnant de cette romance: -toutes les images, tous les bruits, en rapport avec la situation -de l’âme, sont merveilleusement exprimés par la poésie: -les syllabes, les rimes, tout l’art des paroles et de leurs -sons est employé pour exciter la terreur. La rapidité des -pas du cheval semble plus solennelle et plus lugubre que la -lenteur même d’une marche funèbre. L’énergie avec laquelle -le chevalier hâte sa course, cette pétulance de la -mort cause un trouble inexprimable; et l’on se croit emporté -par le fantôme, comme la malheureuse qu’il entraîne -avec lui dans l’abîme.</p> - -<p>Il y a quatre traductions de la romance de Lénore en anglais; -mais la première de toutes, sans comparaison, c’est -celle de M. Spencer, le poète anglais qui connaît le mieux -le véritable esprit des langues étrangères. L’analogie de -l’anglais avec l’allemand permet d’y faire sentir en entier -l’originalité du style et de la versification de Bürger; et non -seulement on peut retrouver dans la traduction les mêmes -idées que dans l’original, mais aussi les mêmes sensations; -et rien n’est plus nécessaire pour connaître un ouvrage des<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span> -beaux-arts. Il serait difficile d’obtenir le même résultat en -français, où rien de bizarre n’est naturel.</p> - -<p>Bürger a fait une autre romance moins célèbre, mais aussi -très originale, intitulée: <i>le féroce Chasseur</i>. Suivi de ses valets -et de sa meute nombreuse, il part pour la chasse un -dimanche, au moment où les cloches du village annoncent -le service divin. Un chevalier dont l’armure est blanche, -se présente à lui, et le conjure de ne pas profaner le jour -du Seigneur; un autre chevalier, revêtu d’armes noires, lui -fait honte de se soumettre à des préjugés qui ne conviennent -qu’aux vieillards et aux enfants: le chasseur cède -aux mauvaises inspirations; il part, et arrive près du champ -d’une pauvre veuve; elle se jette à ses pieds pour le supplier -de ne pas dévaster la moisson, en traversant les blés -avec sa suite; le chevalier aux armes blanches supplie le -chasseur d’écouter la pitié; le chevalier noir se moque de ce -puéril sentiment; le chasseur prend la férocité pour de -l’énergie, et ses chevaux foulent aux pieds l’espoir du pauvre -et de l’orphelin. Enfin, le cerf poursuivi se réfugie dans -la cabane d’un vieil ermite; le chasseur veut y mettre le feu -pour en faire sortir sa proie; l’ermite embrasse ses genoux, -il veut attendrir le furieux qui menace son humble demeure; -une dernière fois le bon génie, sous la forme du chevalier -blanc, parle encore; le mauvais génie, sous celle du chevalier -noir, triomphe; le chasseur tue l’ermite, et tout à coup -il est changé en fantôme, et sa propre meute veut le dévorer. -Une superstition populaire a donné lieu à cette romance: -l’on prétend qu’à minuit, dans de certaines saisons de l’année, -on voit au-dessus de la forêt où cet événement doit -s’être passé, un chasseur dans les nuages, poursuivi jusqu’au -jour par ses chiens furieux.</p> - -<p>Ce qu’il y a vraiment de beau dans cette poésie de Bürger, -c’est la peinture de l’ardente volonté du chasseur: elle était -d’abord innocente, comme toutes les facultés de l’âme; mais<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span> -elle se déprave toujours de plus en plus, chaque fois qu’il -résiste à sa conscience, et cède à ses passions. Il n’avait -d’abord que l’enivrement de la force: il arrive enfin à celui -du crime, et la terre ne peut plus le porter. Les bons et les -mauvais penchants de l’homme sont très bien caractérisés -par les deux chevaliers blanc et noir; les mots, toujours les -mêmes, que le chevalier blanc prononce pour arrêter le -chasseur, sont aussi très ingénieusement combinés. Les anciens -et les poètes du moyen âge ont parfaitement connu -l’effroi que cause, dans de certaines circonstances, le retour -des mêmes paroles; il semble qu’on réveille ainsi le -sentiment de l’inflexible nécessité. Les ombres, les oracles, -toutes les puissances surnaturelles, doivent être monotones; -ce qui est immuable est uniforme; et c’est un grand art -dans certaines fictions, que d’imiter, par les paroles, la fixité -solennelle que l’imagination se représente dans l’empire des -ténèbres et de la mort.</p> - -<p>On remarque aussi, dans Bürger, une certaine familiarité -d’expression qui ne nuit point à la dignité de la poésie, et qui en -augmente singulièrement l’effet. Quand on parvient à rapprocher -de nous la terreur ou l’admiration, sans affaiblir ni -l’une ni l’autre, ces sentiments deviennent nécessairement -beaucoup plus forts: c’est mêler, dans l’art de peindre, ce que -nous voyons tous les jours à ce que nous ne voyons jamais, -et ce qui nous est connu nous fait croire à ce qui nous étonne.</p> - -<p>Gœthe s’est essayé aussi dans ces sujets, qui effraient à la -fois les enfants et les hommes; mais il y a mis des vues -profondes, et qui donnent pour longtemps à penser. Je vais -tâcher de rendre compte de celle de ses poésies de revenants, -la <i>Fiancée de Corinthe</i>, qui a le plus de réputation en -Allemagne. Je ne voudrais assurément défendre en aucune -manière ni le but de cette fiction ni la fiction en elle-même; -mais il me semble difficile de n’être pas frappé de l’imagination -qu’elle suppose.<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span></p> - -<p>Deux amis, l’un d’Athènes et l’autre de Corinthe, ont résolu -d’unir ensemble leur fils et leur fille. Le jeune homme -part pour aller voir à Corinthe celle qui lui est promise, et -qu’il ne connaît pas encore: c’était au moment où le christianisme -commençait à s’établir. La famille de l’Athénien a -gardé son ancienne religion; celle du Corinthien adopte la -croyance nouvelle; et la mère, pendant une longue maladie, -a consacré sa fille aux autels. La sœur cadette est destinée -à remplacer sa sœur aînée qu’on a faite religieuse.</p> - -<p>Le jeune homme arrive tard dans la maison; toute la famille -est endormie; les valets apportent à souper dans son -appartement, et l’y laissent seul; peu de temps après, un -hôte singulier entre chez lui; il voit s’avancer jusqu’au milieu -de la chambre une jeune fille revêtue d’un voile et d’un -habit blanc, le front ceint d’un ruban noir et or, et quand -elle aperçoit le jeune homme, elle recule intimidée, et -s’écrie, en élevant au ciel ses blanches mains:—Hélas! -suis-je donc devenue déjà si étrangère à la maison, dans -l’étroite cellule où je suis renfermée, que j’ignore l’arrivée -d’un nouvel hôte?</p> - -<p>Elle veut s’enfuir, le jeune homme la retient; il apprend -que c’est elle qui lui était destinée pour épouse. Leurs pères -avaient juré de les unir; tout autre serment lui paraît nul.—Reste, -mon enfant, lui dit-il; reste, et ne sois pas si pâle -d’effroi; partage avec moi les dons de Cérès et de Bacchus; -tu amènes l’amour, et bientôt nous éprouverons combien -nos dieux sont favorables aux plaisirs. Le jeune homme -conjure la jeune fille de se donner à lui.</p> - -<p>«Je n’appartiens plus à la joie, lui répond-elle, le dernier -pas est accompli; la troupe brillante de nos dieux a disparu, -et dans cette maison silencieuse, on n’adore plus qu’un -Être invisible dans le ciel, et qu’un Dieu mourant sur la -croix. On ne sacrifie plus des taureaux, ni des brebis; mais -on m’a choisie pour victime humaine. Ma jeunesse et la na<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span>ture -furent immolées aux autels: éloigne-toi, jeune homme; -éloigne-toi; blanche comme la neige, et glacée comme elle, -est la maîtresse infortunée que ton cœur s’est choisie».</p> - -<p>A l’heure de minuit, qu’on appelle l’heure des spectres, la -jeune fille semble plus à l’aise; elle boit avidement d’un vin -couleur de sang, semblable à celui que prenaient les ombres -dans <i>l’Odyssée</i>, pour se retracer leurs souvenirs; mais -elle refusa obstinément le moindre morceau de pain: elle -donne une chaîne d’or à celui dont elle devait être l’épouse, -et lui demande une boucle de ses cheveux; le jeune homme, -que ravit la beauté de la jeune fille, la serre dans ses bras -avec transport, mais il ne sent point de cœur battre dans -son sein, ses membres sont glacés.—N’importe, s’écrie-t-il, -je saurai te ranimer, quand le tombeau même t’aurait envoyée -vers moi.</p> - -<p>Et alors commence la scène la plus extraordinaire que -l’imagination en délire ait pu se figurer; un mélange -d’amour et d’effroi, une union redoutable de la mort et de -la vie. Il y a comme une volupté funèbre dans ce tableau, -où l’amour fait alliance avec la tombe, où la beauté même -ne semble qu’une apparition effrayante.</p> - -<p>Enfin, la mère arrive, et, convaincue qu’une de ses esclaves -s’est introduite chez l’étranger, elle veut se livrer à son -juste courroux; mais tout à coup la jeune fille grandit jusqu’à -la voûte comme une ombre, et reproche à sa mère -d’avoir causé sa mort, en lui faisant prendre le voile.—«Oh! -ma mère, ma mère, s’écrie-t-elle d’une voix sombre, -pourquoi troublez-vous cette belle nuit de l’hymen? n’était-ce -pas assez que, si jeune, vous m’eussiez fait couvrir d’un -linceul, et porter dans le tombeau? Une malédiction funeste -m’a poussée hors de ma froide demeure; les chants murmurés -par vos prêtres n’ont pas soulagé mon cœur; le sel -et l’eau n’ont point apaisé ma jeunesse: ah! la terre elle-même -ne refroidit point l’amour.<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span></p> - -<p>«Ce jeune homme me fut promis quand le temple serein -de Vénus n’était point encore renversé. Ma mère, deviez-vous -manquer à votre parole, pour obéir à des vœux insensés? -Aucun Dieu n’a reçu vos serments, quand vous avez juré de -refuser l’hymen à votre fille. Et toi, beau jeune homme, -maintenant tu ne peux plus vivre; tu languiras dans ces -mêmes lieux où tu as reçu ma chaîne, où j’ai pris une boucle -de ta chevelure: demain tes cheveux blanchiront, et tu -ne retrouveras ta jeunesse que dans l’empire des ombres.</p> - -<p>«Écoute au moins, ma mère, la prière dernière que je -t’adresse: ordonne qu’un bûcher soit préparé; fais ouvrir le -cercueil étroit qui me renferme; conduis les amants au -repos à travers les flammes; et quand l’étincelle brillera, et -quand les cendres seront brûlantes, nous nous hâterons -d’aller ensemble rejoindre nos anciens dieux».</p> - -<p>Sans doute un goût pur et sévère doit blâmer beaucoup -de choses dans cette pièce; mais quand on la lit dans l’original, -il est impossible de ne pas admirer l’art avec lequel -chaque mot produit une terreur croissante: chaque mot indique, -sans l’expliquer, l’horrible merveilleux de cette situation. -Une histoire, dont rien ne peut donner l’idée, est -peinte avec des détails frappants et naturels, comme s’il -s’agissait de quelque chose qui fût arrivé; et la curiosité est -constamment excitée, sans qu’on voulût sacrifier une seule -circonstance pour qu’elle fût plus tôt satisfaite.</p> - -<p>Néanmoins cette pièce est la seule, parmi les poésies détachées -des auteurs célèbres de l’Allemagne, contre laquelle -le goût français eût quelque chose à redire: dans toutes les -autres, les deux nations paraissent d’accord. Le poète Jacobi -a presque dans ses vers le piquant et la légèreté de -Gresset. Mattisson a donné à la poésie descriptive, dont les -traits étaient souvent trop vagues, le caractère d’un tableau -aussi frappant par le coloris que par la ressemblance. Le -charme pénétrant des poésies de Salis fait aimer leur au<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span>teur, -comme si l’on était de ses amis. Tiedge est un poète -moral et pur, dont les écrits portent l’âme au sentiment le -plus religieux. Enfin, une foule de poètes devraient encore -être cités, s’il était possible d’indiquer tous les noms dignes -de louange, dans un pays où la poésie est si naturelle à tous -les esprits cultivés.</p> - -<p>A.-W. Schlegel, dont les opinions littéraires ont fait tant -de bruit en Allemagne, ne se permet pas dans ses poésies la -moindre expression, la moindre nuance que la théorie du -goût le plus sévère pût attaquer. Ses élégies sur la mort -d’une jeune personne, ses stances sur l’union de l’Église -avec les beaux-arts, son élégie sur Rome, sont écrites avec -la délicatesse et la noblesse la plus soutenue. On n’en pourra -juger que bien imparfaitement par les deux exemples que -je vais citer; ils serviront du moins à faire connaître le -caractère de ce poète. L’idée du sonnet, <i>l’Attachement à la -terre</i>, m’a paru pleine de charme.</p> - -<p>«Souvent l’âme, fortifiée par la contemplation des choses -divines, voudrait déployer ses ailes vers le ciel. Dans le cercle -étroit qu’elle parcourt, son activité lui semble vaine, et -sa science du délire; un désir invincible la presse de s’élancer -vers des régions élevées, vers des sphères plus libres; -elle croit qu’au terme de sa carrière un rideau va se lever -pour lui découvrir des scènes de lumière; mais quand la -mort touche son corps périssable, elle jette un regard en -arrière, vers les plaisirs terrestres et vers ses compagnes -mortelles. Ainsi, lorsque jadis Proserpine fut enlevée dans -les bras de Pluton, loin des prairies de la Sicile, enfantine -dans ses plaintes, elle pleurait pour les fleurs qui s’échappaient -de son sein».</p> - -<p>La pièce de vers suivante doit perdre encore plus à la traduction -que le sonnet; elle est intitulée <i>Mélodies de la vie</i>: -le cygne y est mis en opposition avec l’aigle, l’un comme -l’emblème de l’existence contemplative, l’autre comme<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> -l’image de l’existence active: le rythme du vers change -quand le cygne parle et quand l’aigle lui répond, et les -chants de tous les deux sont pourtant renfermés dans la -même stance où la rime les réunit: les véritables beautés -de l’harmonie se trouvent aussi dans cette pièce, non l’harmonie -imitative, mais la musique intérieure de l’âme. -L’émotion la trouve sans réfléchir, et le talent qui réfléchit -en fait de la poésie.</p> - -<p>«<i>Le cygne</i>: Ma vie tranquille se passe sur les ondes, elle -n’y trace que de légers sillons qui se perdent au loin, et les -flots à peine agités répètent, comme un miroir pur, mon -image sans l’altérer.</p> - -<p>«<i>L’aigle</i>: Les rochers escarpés sont ma demeure; je plane -dans les airs au milieu de l’orage; à la chasse, dans les -combats, dans les dangers, je me fie à mon vol audacieux.</p> - -<p>«<i>Le cygne</i>: L’azur du ciel serein me réjouit, le parfum des -plantes m’attire doucement vers le rivage, quand au coucher -du soleil je balance mes ailes blanches sur les vagues pourprées.</p> - -<p>«<i>L’aigle</i>: Je triomphe de la tempête, quand elle déracine -les chênes des forêts, et je demande au tonnerre si c’est avec -plaisir qu’il anéantit.</p> - -<p>«<i>Le cygne</i>: Invité par le regard d’Apollon, j’ose aussi me -baigner dans les flots de l’harmonie; et, reposant à ses -pieds, j’écoute les chants qui retentissent dans la vallée de -Tempé.</p> - -<p>«<i>L’aigle</i>: Je réside sur le trône même de Jupiter; il me -fait signe, et je vais lui chercher la foudre; et pendant mon -sommeil, mes ailes appesanties couvrent le sceptre du souverain -de l’univers.</p> - -<p>«<i>Le cygne</i>: Mes regards prophétiques contemplent souvent -les étoiles et la voûte azurée qui se réfléchit dans les flots, et -le regret le plus intime m’appelle vers ma patrie, dans le -pays des cieux.<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span></p> - -<p>«<i>L’aigle</i>: Dès mes jeunes années, c’est avec délices que -dans mon vol j’ai fixé le soleil immortel; je ne puis m’abaisser -à la poussière terrestre, je me sens l’allié des dieux.</p> - -<p>«<i>Le cygne</i>: Une douce vie cède volontiers à la mort; -quand elle viendra me dégager de mes liens, et rendre à -ma voie sa mélodie, mes chants, jusqu’à mon dernier souffle, -célébreront l’instant solennel.</p> - -<p>«<i>L’aigle</i>: L’âme, comme un phénix brillant, s’élève du -bûcher, libre et dévoilée; elle salue sa destinée divine; le -flambeau de la mort la rajeunit<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>».</p> - -<p>C’est une chose digne d’être observée, que le goût des -nations, en général, diffère bien plus dans l’art dramatique -que dans toute autre branche de la littérature. Nous analyserons -les motifs de ces différences dans les chapitres suivants; -mais avant d’entrer dans l’examen du théâtre allemand, -quelques observations générales sur le goût me -semblent nécessaires. Je ne le considérerai pas abstraitement -comme une faculté intellectuelle; plusieurs écrivains, et -Montesquieu en particulier, ont épuisé ce sujet. J’indiquerai -seulement pourquoi le goût en littérature est compris d’une -manière différente par les Français et par les nations germaniques.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XIV-b" id="CHAPITRE_XIV-b"></a>CHAPITRE XIV<br /><br /> -<i>Du goût.</i></h3> - -<p>Ceux qui se croient du goût en sont plus orgueilleux que -ceux qui se croient du génie. Le goût est en littérature<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span> -comme le bon ton en société; on le considère comme une -preuve de la fortune, de la naissance, ou du moins des habitudes -qui tiennent à toutes les deux; tandis que le génie -peut naître dans la tête d’un artisan qui n’aurait jamais eu -de rapport avec la bonne compagnie. Dans tout pays où il -y aura de la vanité, le goût sera mis au premier rang, parce -qu’il sépare les classes, et qu’il est un signe de ralliement -entre tous les individus de la première. Dans tous les pays -où s’exercera la puissance du ridicule, le goût sera compté -comme l’un des premiers avantages, car il sert surtout à -connaître ce qu’il faut éviter. Le tact des convenances est -une partie du goût, et c’est une arme excellente pour parer -les coups, entre les divers amours-propres; enfin, il peut -arriver qu’une nation entière se place en aristocratie de bon -goût, par rapport aux autres, et qu’elle soit ou qu’elle se -croie la seule bonne compagnie de l’Europe; et c’est ce qui -peut s’appliquer à la France, où l’esprit de société régnait -si éminemment, qu’elle avait quelque excuse pour cette -prétention.</p> - -<p>Mais le goût, dans son application aux beaux-arts, diffère -singulièrement du goût dans son application aux convenances -sociales: lorsqu’il s’agit de forcer les hommes à nous -accorder une considération éphémère comme notre vie, ce -qu’on ne fait pas est au moins aussi nécessaire que ce qu’on -fait; car le grand monde est si facilement hostile, qu’il faut -des agréments bien extraordinaires pour qu’il compense -l’avantage de ne donner prise sur soi à personne: mais le -goût en poésie tient à la nature, et doit être créateur comme -elle; les principes de ce goût sont donc tout autres que ceux -qui dépendent des relations de la société.</p> - -<p>C’est la confusion de ces deux genres qui est la cause des -jugements si opposés en littérature; les Français jugent les -beaux-arts comme des convenances, et les Allemands les -convenances comme des beaux-arts: dans les rapports avec<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span> -la société il faut se défendre, dans les rapports avec la poésie -il faut se livrer. Si vous considérez tout en homme du -monde, vous ne sentirez point la nature; si vous considérez -tout en artiste, vous manquerez du tact que la société seule -peut donner. S’il ne faut transporter dans les arts que l’imitation -de la bonne compagnie, les Français seuls en sont -vraiment capables; mais plus de latitude dans la composition -est nécessaire pour remuer fortement l’imagination et l’âme. -Je sais qu’on peut m’objecter avec raison que nos trois -grands tragiques, sans manquer aux règles établies, se sont -élevés à la plus sublime hauteur. Quelques hommes de -génie, ayant à moissonner dans un champ tout nouveau, ont -su se rendre illustres, malgré les difficultés qu’ils avaient à -vaincre; mais la cessation des progrès de l’art, depuis eux, -n’est-elle pas une preuve qu’il y a trop de barrières dans la -route qu’ils ont suivie?</p> - -<p>«Le bon goût en littérature est, à quelques égards, -comme l’ordre sous le despotisme; il importe d’examiner à -quel prix on l’achète<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>». <i>En politique</i>, disait M. Necker, <i>il -faut toute la liberté qui est conciliable avec l’ordre</i>. Je retournerais -la maxime, en disant: il faut, en littérature, tout le -goût qui est conciliable avec le génie: car si l’important dans -l’état social, c’est le repos, l’important dans la littérature, -au contraire, c’est l’intérêt, le mouvement, l’émotion, dont -le goût à lui tout seul est souvent l’ennemi.</p> - -<p>On pourrait proposer un traité de paix entre les façons de -juger, artistes et mondaines, des Allemands et des Français. -Les Français devraient s’abstenir de condamner, même une -faute de convenance, si elle avait pour excuse une pensée -forte ou un sentiment vrai. Les Allemands devraient s’interdire -tout ce qui offense le goût naturel, tout ce qui retrace -des images que les sensations repoussent: aucune théorie<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span> -philosophique, quelque ingénieuse qu’elle soit, ne peut aller -contre les répugnances des sensations, comme aucune poétique -des convenances ne saurait empêcher les émotions -involontaires. Les écrivains allemands les plus spirituels -auraient beau soutenir que, pour comprendre la conduite -des filles du roi Lear envers leur père, il faut montrer la -barbarie des temps dans lesquels elles vivaient, et tolérer -que le duc de Cornouailles, excité par Régane, écrase avec -son talon, sur le théâtre, l’œil de Glocester; notre imagination -se révoltera toujours contre ce spectacle, et demandera -qu’on arrive à de grandes beautés par d’autres moyens. -Mais les Français aussi dirigeraient toutes leurs critiques littéraires -contre la prédiction des sorcières de Macbeth, l’apparition -de l’ombre de Banquo, etc., qu’on n’en serait pas -moins ébranlé jusqu’au fond de l’âme, par les terribles effets -qu’ils voudraient proscrire.</p> - -<p>On ne saurait enseigner le bon goût dans les arts, comme -le bon ton en société; car le bon ton sert à cacher ce qui -nous manque, tandis qu’il faut avant tout, dans les arts, un -esprit créateur: le bon goût ne peut tenir lieu du talent en -littérature, car la meilleure preuve de goût, lorsqu’on n’a -pas de talent, serait de ne point écrire. Si l’on osait le dire, -peut-être trouverait-on qu’en France il y a maintenant trop -de freins pour des coursiers si peu fougueux, et qu’en Allemagne -beaucoup d’indépendance littéraire ne produit pas -encore des résultats assez brillants.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XV-b" id="CHAPITRE_XV-b"></a>CHAPITRE XV<br /><br /> -<i>De l’art dramatique.</i></h3> - -<p>Le théâtre exerce beaucoup d’empire sur les hommes; une -tragédie qui élève l’âme, une comédie qui peint les mœurs<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span> -et les caractères, agissent sur l’esprit d’un peuple presque -comme un événement réel; mais pour obtenir un grand succès -sur la scène, il faut avoir étudié le public auquel on -s’adresse, et les motifs de toute espèce sur lesquels son -opinion se fonde. La connaissance des hommes est aussi -nécessaire que l’imagination même à un auteur dramatique; -il doit atteindre aux sentiments d’un intérêt général, sans -perdre de vue les rapports particuliers qui influent sur les -spectateurs; c’est la littérature en action, qu’une pièce de -théâtre, et le génie qu’elle exige n’est si rare, que parce -qu’il se compose de l’étonnante réunion du tact des circonstances -et de l’inspiration poétique. Rien ne serait donc plus -absurde que de vouloir à cet égard imposer à toutes les nations -le même système; quand il s’agit d’adapter l’art universel -au goût de chaque pays, l’art immortel aux mœurs -du temps, des modifications très importantes sont inévitables; -et de là viennent tant d’opinions diverses sur ce qui -constitue le talent dramatique; dans toutes les autres branches -de la littérature, on est plus facilement d’accord.</p> - -<p>On ne peut nier, ce me semble, que les Français ne soient -la nation du monde la plus habile dans la combinaison des -effets du théâtre: ils l’emportent aussi sur toutes les autres -par la dignité des situations et du style tragique. Mais, tout -en reconnaissant cette double supériorité, on peut éprouver -des émotions plus profondes par des ouvrages moins bien -ordonnés; la conception des pièces étrangères est quelquefois -plus frappante et plus hardie, et souvent elle renferme je -ne sais quelle puissance qui parle plus intimement à notre -cœur, et touche de plus près aux sentiments qui nous ont -personnellement agités.</p> - -<p>Comme les Français s’ennuient facilement, ils évitent les -longueurs en toutes choses. Les Allemands, en allant au -théâtre, ne sacrifient d’ordinaire qu’une triste partie de jeu, -dont les chances monotones remplissent à peine les heures;<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span> -ils ne demandent donc pas mieux que de s’établir tranquillement -au spectacle, et de donner à l’auteur tout le temps -qu’il veut pour préparer les événements et développer les -personnages: l’impatience française ne tolère pas cette -lenteur.</p> - -<p>Les pièces allemandes ressemblent d’ordinaire aux tableaux -des anciens peintres: les physionomies sont belles, -expressives, recueillies; mais toutes les figures sont sur le -même plan, quelquefois confuses, ou quelquefois placées -l’une à côté de l’autre, comme dans les bas-reliefs, sans être -réunies en groupes aux yeux des spectateurs. Les Français -pensent, avec raison, que le théâtre, comme la peinture, -doit être soumis aux lois de la perspective. Si les Allemands -étaient habiles dans l’art dramatique, ils le seraient aussi -dans tout le reste; mais en aucun genre ils ne sont capables -même d’une adresse innocente: leur esprit est pénétrant en -ligne droite, les choses belles d’une manière absolue sont de -leur domaine; mais les beautés relatives, celles qui tiennent -à la connaissance des rapports et à la rapidité des moyens, -ne sont pas d’ordinaire du ressort de leurs facultés.</p> - -<p>Il est singulier qu’entre ces deux peuples les Français -soient celui qui exige la gravité la plus soutenue dans le ton -de la tragédie; mais c’est précisément parce que les Français -sont plus accessibles à la plaisanterie qu’ils ne veulent -pas y donner lieu, tandis que rien ne dérange l’imperturbable -sérieux des Allemands: c’est toujours dans son ensemble -qu’ils jugent une pièce de théâtre, et ils attendent, -pour la blâmer comme pour l’applaudir, qu’elle soit finie. -Les impressions des Français sont plus promptes; et c’est -en vain qu’on les préviendrait qu’une pièce comique est destinée -à faire ressortir une situation tragique; ils se moqueraient -de l’une sans attendre l’autre; chaque détail doit être -pour eux aussi intéressant que le tout: ils ne font pas crédit -d’un moment au plaisir qu’ils attendent des beaux-arts.<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span></p> - -<p>La différence du théâtre français et du théâtre allemand -peut s’expliquer par celle du caractère des deux nations; -mais il se joint à ces différences naturelles des oppositions -systématiques dont il importe de connaître la cause. Ce -que j’ai déjà dit sur la poésie classique et romantique s’applique -aussi aux pièces de théâtre. Les tragédies puisées -dans la mythologie sont d’une toute autre nature que les -tragédies historiques; les sujets tirés de la fable étaient si -connus, l’intérêt qu’ils inspiraient était si universel, qu’il -suffisait de les indiquer pour frapper d’avance l’imagination. -Ce qu’il y a d’éminemment poétique dans les tragédies -grecques, l’intervention des dieux et l’action de la fatalité, -rend leur marche beaucoup plus facile; le détail des motifs, -le développement des caractères, la diversité des faits, deviennent -moins nécessaires, quand l’événement est expliqué -par une puissance surnaturelle; le miracle abrège tout. -Aussi l’action de la tragédie, chez les Grecs, est-elle d’une -étonnante simplicité; la plupart des événements sont prévus -et même annoncés dès le commencement: c’est une -cérémonie religieuse qu’une tragédie grecque. Le spectacle -se donnait en l’honneur des dieux, et des hymnes interrompus -par des dialogues et des récits, peignaient tantôt -les dieux cléments, tantôt les dieux terribles, mais toujours -le destin planant sur la vie de l’homme. Lorsque ces mêmes -sujets ont été transportés au théâtre français, nos grands -poètes leur ont donné plus de variété; ils ont multiplié les -incidents, ménagé les surprises, et resserré le nœud. Il fallait -en effet suppléer de quelque manière à l’intérêt national -et religieux que les Grecs prenaient à ces pièces, et que -nous n’éprouvions pas; toutefois, non contents d’animer les -pièces grecques, nous avons prêté aux personnages nos -mœurs et nos sentiments, la politique et la galanterie modernes; -et c’est pour cela qu’un si grand nombre d’étrangers -ne conçoivent pas l’admiration que nos chefs-d’œuvre nous<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> -inspirent. En effet, quand on les entend dans une autre langue, -quand ils sont dépouillés de la beauté magique du style, -on est surpris du peu d’émotion qu’ils produisent, et des inconvenances -qu’on y trouve; car ce qui ne s’accorde ni avec -le siècle, ni avec les mœurs nationales des personnages que -l’on représente, n’est-il pas aussi une inconvenance? et -n’y a-t-il de ridicule que ce qui ne nous ressemble pas?</p> - -<p>Les pièces dont les sujets sont grecs ne perdent rien à la -sévérité de nos règles dramatiques; mais si nous voulions -goûter, comme les Anglais, le plaisir d’avoir un théâtre historique, -d’être intéressés par nos souvenirs, émus par notre -religion, comment serait-il possible de se conformer rigoureusement, -d’une part, aux trois unités, et de l’autre, au -genre de pompe dont on se fait une loi dans nos tragédies?</p> - -<p>C’est une question si rebattue que celle des trois unités, -qu’on n’ose presque pas en reparler; mais de ces trois unités -il n’y en a qu’une d’importante, celle de l’action, et l’on -ne peut jamais considérer les autres que comme lui étant -subordonnées. Or, si la vérité de l’action perd à la nécessité -puérile de ne pas changer de lieu, et de se borner à vingt-quatre -heures, imposer cette nécessité, c’est soumettre le -génie dramatique à une gêne dans le genre de celle des -acrostiches, gêne qui sacrifie le fond de l’art à sa forme.</p> - -<p>Voltaire est celui de nos grands poètes tragiques qui a le -plus souvent traité des sujets modernes. Il s’est servi, pour -émouvoir, du christianisme et de la chevalerie; et si l’on est -de bonne foi, l’on conviendra, ce me semble, qu’<i>Alzire</i>, -<i>Zaïre</i> et <i>Tancrède</i> font verser plus de larmes que tous les -chefs-d’œuvre grecs et romains de notre théâtre. Dubelloy, -avec un talent bien subalterne, est pourtant parvenu à réveiller -des souvenirs français sur la scène française; et quoiqu’il -ne sût point écrire, on éprouve, par ses pièces, un intérêt -semblable à celui que les Grecs devaient ressentir -quand ils voyaient représenter devant eux les faits de leur<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span> -histoire. Quel parti le génie ne peut-il pas tirer de cette disposition? -Et cependant il n’est presque point d’événements -qui datent de notre ère, dont l’action puisse se passer ou -dans un même jour, ou dans un même lieu; la diversité des -faits qu’entraîne un ordre social plus compliqué, les délicatesses -de sentiment qu’inspire une religion plus tendre, enfin, -la vérité de mœurs, qu’on doit observer dans les tableaux -plus rapprochés de nous, exigent une grande latitude dans -les compositions dramatiques.</p> - -<p>On peut citer un exemple plus récent de ce qu’il en coûte -pour se conformer, dans les sujets tirés de l’histoire moderne, -à notre orthodoxie dramatique. <i>Les Templiers</i> de -M. Raynouard sont certainement l’une des pièces les plus -dignes de louange qui aient paru depuis longtemps; cependant -qu’y a-t-il de plus étrange que la nécessité où l’auteur -s’est trouvé de représenter l’ordre des Templiers accusé, -jugé, condamné et brûlé, le tout dans vingt-quatre heures? -Les tribunaux révolutionnaires allaient vite; mais quelle -que fût leur atroce bonne volonté, ils ne seraient jamais -parvenus à marcher aussi rapidement qu’une tragédie française. -Je pourrais montrer les inconvénients de l’unité de -temps avec non moins d’évidence, dans presque toutes nos -tragédies tirées de l’histoire moderne; mais j’ai choisi la -plus remarquable de préférence, pour faire ressortir ces -inconvénients.</p> - -<p>L’un des mots les plus sublimes qu’on puisse entendre au -théâtre se trouve dans cette noble tragédie. A la dernière -scène, l’on raconte que les Templiers chantent des psaumes -sur leur bûcher; un messager est envoyé pour leur apporter -leur grâce, que le roi se détermine à leur accorder;</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Mais il n’était plus temps, les chants avaient cessé.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>C’est ainsi que le poète nous apprend que ces généreux -martyrs ont enfin péri dans les flammes. Dans quelle tra<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span>gédie -païenne pourrait-on trouver l’expression d’un tel sentiment? -et pourquoi les Français seraient-ils privés au -théâtre de tout ce qui est vraiment en harmonie avec eux, -leurs ancêtres et leur croyance?</p> - -<p>Les Français considèrent l’unité de temps et de lieu -comme une condition indispensable de l’illusion théâtrale; -les étrangers font consister cette illusion dans la peinture -des caractères, dans la vérité du langage, et dans l’exacte -observation des mœurs du siècle et du pays qu’on veut -peindre. Il faut s’entendre sur le mot d’illusion dans les -arts: puisque nous consentons à croire que des acteurs -séparés de nous par quelques planches, sont des héros grecs -morts il y a trois mille ans, il est bien certain que ce qu’on -appelle l’illusion, ce n’est pas s’imaginer que ce qu’on voit -existe véritablement; une tragédie ne peut nous paraître -vraie que par l’émotion qu’elle nous cause. Or, si, par la -nature des circonstances représentées, le changement de lieu -et la prolongation supposée du temps ajoutent à cette émotion, -l’illusion en devient plus vive.</p> - -<p>On se plaint de ce que les plus belles tragédies de Voltaire, -<i>Zaïre</i> et <i>Tancrède</i>, sont fondées sur des malentendus; -mais comment ne pas avoir recours aux moyens de l’intrigue, -quand les développements sont censés avoir lieu -dans un espace aussi court? l’art dramatique est alors un -tour de force; et pour faire passer les plus grands événements -à travers tant de gênes, il faut une dextérité semblable -à celle des charlatans, qui escamotent aux regards -des spectateurs les objets qu’ils leur présentent.</p> - -<p>Les sujets historiques se prêtent encore moins que les -sujets d’invention aux conditions imposées à nos écrivains: -l’étiquette tragique, qui est de rigueur sur notre théâtre, -s’oppose souvent aux beautés nouvelles dont les pièces -tirées de l’histoire moderne seraient susceptibles.</p> - -<p>Il y a dans les mœurs chevaleresques une simplicité de<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span> -langage, une naïveté de sentiment pleine de charme; mais -ni ce charme, ni le pathétique qui résulte du contraste des -circonstances communes et des impressions fortes, ne peut -être admis dans nos tragédies: elles exigent des situations -royales en tout, et néanmoins l’intérêt pittoresque du -moyen âge tient à toute cette diversité de scènes et de caractères -dont les romans des troubadours ont fait sortir des -effets si touchants.</p> - -<p>La pompe des alexandrins est un plus grand obstacle -encore que la routine même du bon goût à tout changement -dans la forme et le fond des tragédies françaises: on -ne peut dire en vers alexandrins qu’on entre ou qu’on sort, -qu’on dort ou qu’on veille, sans qu’il faille chercher pour -cela une tournure poétique; et une foule de sentiments et -d’effets sont bannis du théâtre, non par les règles de la tragédie, -mais par l’exigence même de la versification. Racine -est le seul écrivain français qui, dans la scène de Johas -avec Athalie, se soit une fois joué de ces difficultés: il a su -donner une simplicité aussi noble que naturelle au langage -d’un enfant; mais cet admirable effort d’un génie sans -pareil n’empêche pas que les difficultés trop multipliées -dans l’art ne soient souvent un obstacle aux inventions les -plus heureuses.</p> - -<p>M. Benjamin Constant, dans la préface si justement admirée -qui précède sa tragédie de <i>Walstein</i>, a fait observer -que les Allemands peignaient les caractères dans leurs -pièces, et les Français seulement les passions. Pour peindre -les caractères, il faut nécessairement s’écarter du ton majestueux -exclusivement admis dans la tragédie française; -car il est impossible de faire connaître les défauts et les -qualités d’un homme, si ce n’est en le présentant sous -divers rapports; le vulgaire, dans la nature, se mêle souvent -au sublime, et quelquefois en relève l’effet: enfin, on -ne peut se figurer l’action d’un caractère que pendant un<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span> -espace de temps un peu long, et dans vingt-quatre heures -il ne saurait être vraiment question que d’une catastrophe. -L’on soutiendra peut-être que les catastrophes conviennent -mieux au théâtre que les tableaux nuancés; le mouvement -excité par les passions vives plaît à la plupart des spectateurs -plus que l’attention qu’exige l’observation du cœur -humain. C’est le goût national qui seul peut décider de ces -différents systèmes dramatiques; mais il est juste de reconnaître -que, si les étrangers conçoivent l’art théâtral autrement -que nous, ce n’est ni par ignorance, ni par barbarie, -mais d’après des réflexions profondes et qui sont dignes -d’être examinées.</p> - -<p>Shakespeare, qu’on veut appeler un barbare, a peut-être -un esprit trop philosophique, une pénétration trop subtile -pour le point de vue de la scène; il juge les caractères avec -l’impartialité d’un être supérieur, et les représente quelquefois -avec une ironie presque machiavélique; ses compositions -ont tant de profondeur, que la rapidité de l’action -théâtrale fait perdre une grande partie des idées qu’elles -renferment: sous ce rapport, il vaut mieux lire ses pièces -que de les voir. A force d’esprit, Shakespeare refroidit souvent -l’action, et les Français s’entendent beaucoup mieux à -peindre les personnages ainsi que les décorations, avec ces -grands traits qui font effet à distance. Quoi! dira-t-on, -peut-on reprocher à Shakespeare trop de finesse dans les -aperçus, lui qui se permit des situations si terribles? Shakespeare -réunit souvent des qualités et même des défauts -contraires; il est quelquefois en deçà, quelquefois en delà -de la sphère de l’art; mais il possède encore plus la connaissance -du cœur humain que celle du théâtre.</p> - -<p>Dans les drames, dans les opéras-comiques et dans les -comédies, les Français montrent une sagacité et une grâce -que seuls ils possèdent à ce degré; et d’un bout de l’Europe -à l’autre, on ne joue guère que des pièces françaises<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span> -traduites: mais il n’en est pas de même des tragédies. -Comme les règles sévères auxquelles on les soumet font -qu’elles sont toutes plus ou moins renfermées dans un -même cercle, elles ne sauraient se passer de la perfection -du style pour être admirées. Si l’on voulait risquer en -France, dans une tragédie, une innovation quelconque, -aussitôt on s’écrierait que c’est un mélodrame; mais n’importe-t-il -pas de savoir pourquoi les mélodrames font plaisir -à tant de gens? En Angleterre, toutes les classes sont également -attirées par les pièces de Shakespeare. Nos plus -belles tragédies en France n’intéressent pas le peuple; sous -prétexte d’un goût trop pur et d’un sentiment trop délicat -pour supporter de certaines émotions, on divise l’art en -deux; les mauvaises pièces contiennent des situations touchantes -mal exprimées, et les belles pièces peignent admirablement -des situations souvent froides, à force d’être -dignes: nous possédons peu de tragédies qui puissent -ébranler à la fois l’imagination des hommes de tous les rangs. -Ces observations n’ont assurément pas pour objet le -moindre blâme contre nos grands maîtres. Quelques scènes -produisent des impressions plus vives dans les pièces étrangères; -mais rien ne peut être comparé à l’ensemble imposant -et bien combiné de nos chefs-d’œuvre dramatiques: la -question seulement est de savoir si, en se bornant, comme -on le fait maintenant, à l’imitation de ces chefs-d’œuvre, -il y en aura jamais de nouveaux. Rien dans la vie ne doit -être stationnaire, et l’art est pétrifié quand il ne change -plus. Vingt ans de révolution ont donné à l’imagination -d’autres besoins que ceux qu’elle éprouvait, quand les -romans de Crébillon peignaient l’amour et la société du -temps. Les sujets grecs sont épuisés; un seul homme, Lemercier, -a su mériter encore une nouvelle gloire dans un -sujet antique, Agamemnon; mais la tendance naturelle du -siècle, c’est la tragédie historique.<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span></p> - -<p>Tout est tragédie dans les événements qui intéressent les -nations; et cet immense drame, que le genre humain représente -depuis six mille ans, fournirait des sujets sans nombre -pour le théâtre, si l’on donnait plus de liberté à l’art dramatique. -Les règles ne sont que l’itinéraire du génie; elles -nous apprennent seulement que Corneille, Racine et Voltaire -ont passé par là; mais si l’on arrive au but, pourquoi -chicaner sur la route? et le but n’est-il pas d’émouvoir -l’âme en l’ennoblissant?</p> - -<p>La curiosité est un des grands mobiles du théâtre: néanmoins -l’intérêt qu’excite la profondeur des affections est le -seul inépuisable. On s’attache à la poésie, qui révèle -l’homme à l’homme; on aime à voir comment la créature -semblable à nous se débat avec la souffrance, y succombe -en triomphe, s’abat et se relève sous la puissance du sort. -Dans quelques-unes de nos tragédies, il y a des situations -tout aussi violentes que dans les tragédies anglaises ou allemandes; -mais ces situations ne sont pas présentées dans -toute leur force, et quelquefois c’est par l’affectation qu’on en -adoucit l’effet, ou plutôt qu’on l’efface. L’on sort rarement -d’une certaine nature convenue, qui revêt de ses couleurs -les mœurs anciennes comme les mœurs modernes, le crime -comme la vertu, l’assassinat comme la galanterie. Cette -nature est belle et soigneusement parée, mais on s’en fatigue -à la longue; et le besoin de se plonger dans des mystères -plus profonds doit s’emparer invinciblement du génie.</p> - -<p>Il serait donc à désirer qu’on pût sortir de l’enceinte que -les hémistiches et les rimes ont tracée autour de l’art; il -faut permettre plus de hardiesse, il faut exiger plus de connaissance -de l’histoire; car si l’on s’en tient exclusivement -à ces copies toujours plus pâles des mêmes chefs-d’œuvre, -on finira par ne plus voir au théâtre que des marionnettes -héroïques, sacrifiant l’amour au devoir, préférant la mort -à l’esclavage, inspirées par l’antithèse, dans leurs actions<span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span> -comme dans leurs paroles, mais sans aucun rapport avec -cette étonnante créature qu’on appelle l’homme, avec la -destinée redoutable qui tour à tour l’entraîne et le poursuit.</p> - -<p>Les défauts du théâtre allemand sont faciles à remarquer: -tout ce qui tient au manque d’usage du monde, dans les -arts comme dans la société, frappe d’abord les esprits les -plus superficiels; mais, pour sentir les beautés qui viennent -de l’âme, il est nécessaire d’apporter dans l’appréciation -des ouvrages qui nous sont présentés un genre de bonhomie -tout à fait d’accord avec une haute supériorité. La moquerie -n’est souvent qu’un sentiment vulgaire traduit en -impertinence. La faculté d’admirer la véritable grandeur, à -travers les fautes de goût en littérature, comme à travers -les inconséquences dans la vie, cette faculté est la seule qui -honore celui qui juge.</p> - -<p>En faisant connaître un théâtre fondé sur des principes -très différents des nôtres, je ne prétends assurément, ni que -ces principes soient les meilleurs, ni surtout qu’on doive les -adopter en France: mais des combinaisons étrangères peuvent -exciter des idées nouvelles; et quand on voit de quelle -stérilité notre littérature est menacée, il me paraît difficile -de ne pas désirer que nos écrivains reculent un peu les -bornes de la carrière; ne feraient-ils pas bien de devenir à -leur tour conquérants dans l’empire de l’imagination? Il -n’en doit guère coûter à des Français pour suivre un semblable -conseil.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XVI-b" id="CHAPITRE_XVI-b"></a>CHAPITRE XVI<br /><br /> -<i>Des drames de Lessing.</i></h3> - -<p>Le théâtre allemand n’existait pas avant Lessing; on n’y -jouait que des traductions ou des imitations des pièces<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span> -étrangères. Le théâtre a plus besoin encore que les autres -branches de la littérature d’une capitale où les ressources -de la richesse et des arts soient réunies; et tout est dispersé -en Allemagne. Dans une ville il y a des acteurs; dans l’autre, -des auteurs; dans une troisième, des spectateurs; et -nulle part un foyer où tous les moyens soient rassemblés. -Lessing employa l’activité naturelle de son caractère à donner -un théâtre national à ses compatriotes, et il écrivit un -journal intitulé <i>la Dramaturgie</i>, dans lequel il examina la -plupart des pièces traduites du français, qu’on représentait -en Allemagne: la parfaite justesse d’esprit qu’il montre dans -ses critiques suppose encore plus de philosophie que de -connaissance de l’art. Lessing, en général, pensait comme -Diderot sur l’art dramatique. Il croyait que la sévère régularité -des tragédies françaises s’opposait à ce qu’on pût traiter -un grand nombre de sujets simples et touchants, et qu’il -fallait faire des drames pour y suppléer. Mais Diderot, dans -ses pièces, mettait l’affectation du naturel à la place de -l’affectation de convention, tandis que le talent de Lessing est -vraiment simple et sincère. Il a donné le premier aux Allemands -l’honorable impulsion de travailler pour le théâtre -d’après leur propre génie. L’originalité de son caractère -se manifeste dans ses pièces: cependant elles sont soumises -aux mêmes principes que les nôtres; leur forme n’a -rien de particulier, et quoiqu’il ne s’embarrassât guère de -l’unité de temps ni de lieu, il ne s’est point élevé, comme -Gœthe et Schiller, à la conception d’un système nouveau. -<i>Minna de Barnhelm</i>, <i>Emilia Galotti</i>, et <i>Nathan le Sage</i>, sont -les trois drames de Lessing qui méritent d’être cités.</p> - -<p>Un officier d’un noble caractère, après avoir reçu plusieurs -blessures à l’armée, se voit tout à coup menacé dans son -honneur par un procès injuste; il ne veut pas laisser voir à -la femme qu’il aime, et dont il est aimé, l’amour qu’il a -pour elle, déterminé qu’il est à ne pas lui faire partager son<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span> -malheur en l’épousant. Voilà tout le sujet de <i>Minna de -Barnhelm</i>. Avec des moyens aussi simples, Lessing a su -produire un grand intérêt; le dialogue est plein d’esprit et -de charme, le style très pur, et chaque personnage se fait -si bien connaître, que les moindres nuances de ses impressions -intéressent, comme la confidence d’un ami. Le caractère -d’un vieux sergent, dévoué de toute son âme au jeune -officier qu’on persécute, offre un mélange heureux de gaîté -et de sensibilité: ce genre de rôle réussit toujours au théâtre; -la gaîté plaît davantage quand on est assuré qu’elle ne -tient pas à l’insouciance, et la sensibilité paraît plus naturelle -quand elle ne se montre que par intervalles. Dans -cette même pièce il y a un rôle d’aventurier français tout à -fait manqué; il faut avoir la main légère pour trouver ce -qui peut prêter à la moquerie dans les Français; et la plupart -des étrangers ne les ont peints qu’avec des traits -lourds et dont la ressemblance n’est ni délicate ni frappante.</p> - -<p><i>Emilia Galotti</i> n’est que le sujet de Virginie transporté -dans une circonstance moderne et particulière; ce sont des -sentiments trop forts pour le cadre, c’est une action trop -énergique pour qu’on puisse l’attribuer à un nom inconnu. -Lessing avait sans doute un sentiment d’humeur assez républicain -contre les courtisans, car il se complaît dans la peinture -de celui qui veut aider son maître à déshonorer une -jeune fille innocente; ce courtisan, Martinelli, est presque -trop vil pour la vraisemblance, et les traits de sa bassesse -n’ont pas assez d’originalité: l’on sent que Lessing l’a représenté -ainsi dans un but hostile, et rien ne nuit à la beauté -d’une fiction comme une intention quelconque qui n’a -pas cette beauté même pour objet. Le personnage du -prince est traité par l’auteur avec plus de finesse; les passions -tumultueuses et la légèreté de caractère, dont la réunion -est si funeste dans un homme puissant, se font sentir<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span> -dans toute sa conduite; un vieux ministre lui apporte des -papiers parmi lesquels se trouve une sentence de mort: -dans son impatience d’aller voir celle qu’il aime, le prince -est prêt à la signer sans y regarder; le ministre prend un -prétexte pour ne la pas donner, frémissant de voir exercer -avec cette irréflexion une telle puissance. Le rôle de la comtesse -Orsina, jeune maîtresse du prince, qu’il abandonne -pour Émilie, est fait avec le plus grand talent; c’est un -mélange de frivolité et de violence qui peut très bien se -rencontrer dans une italienne attachée à une cour. On voit -dans cette femme ce que la société a produit, et ce que -cette société même n’a pu détruire; la nature du midi, combinée -avec ce qu’il y a de plus factice dans le mœurs du -grand monde, et le singulier assemblage de la fierté dans -le vice, et de la vanité dans la sensibilité. Une telle peinture -ne pourrait entrer ni dans nos vers, ni dans nos formes -convenues, mais elle n’en est pas moins tragique.</p> - -<p>La scène dans laquelle la comtesse Orsina excite le père -d’Émilie à tuer le prince, pour dérober sa fille à la honte -qui la menace, est de la plus grande beauté; le vice y arme -la vertu, la passion y suggère tout ce que la plus austère -sévérité pourrait dire pour enflammer l’honneur jaloux d’un -vieillard; c’est le cœur humain présenté dans une situation -nouvelle, et c’est en cela que consiste le vrai génie dramatique. -Le vieillard prend le poignard, et, ne pouvant assassiner -le prince, il s’en sert pour immoler sa propre fille. -Orsina, sans le savoir, est l’auteur de cette action terrible; -elle a gravé ses passagères fureurs dans une âme profonde, -et les plaintes insensées de son amour coupable ont fait verser -le sang innocent.</p> - -<p>On remarque dans les rôles principaux des pièces de Lessing -un certain air de famille, qui ferait croire que c’est lui-même -qu’il a peint dans ses personnages; le major Tellheim, -dans <i>Minna</i>, Odoard, le père d’Émilie, et le Templier,<span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span> -dans <i>Nathan</i>, ont tous les trois une sensibilité fière, dont la -teinte est misanthropique.</p> - -<p>Le plus beau des ouvrages de Lessing c’est <i>Nathan le -Sage</i>; on ne peut voir dans aucune pièce la tolérance religieuse -mise en action avec plus de naturel et de dignité. -Un Turc, un Templier et un Juif sont les principaux personnages -de ce drame; la première idée en est puisée dans -le conte des trois Anneaux de Boccace; mais l’ordonnance de -l’ouvrage appartient en entier à Lessing. Le Turc, c’est le -sultan Saladin, que l’histoire représente comme un homme -plein de grandeur; le jeune Templier a dans le caractère -toute la sévérité de l’état religieux qu’il professe, et le Juif -est un vieillard qui a acquis une grande fortune dans le -commerce, mais dont les lumières et la bienfaisance rendent -les habitudes généreuses. Il comprend toutes les -croyances sincères, et voit la Divinité dans le cœur de tout -homme vertueux. Ce caractère est d’une admirable simplicité. -L’on s’étonne de l’attendrissement qu’il cause, quoiqu’il -ne soit agité ni par des passions vives ni par des circonstances -fortes. Une fois cependant, on veut enlever à -Nathan une jeune fille à laquelle il a servi de père, et qu’il -a comblée de soins depuis sa naissance: la douleur de s’en -séparer lui serait amère; et pour se défendre de l’injustice -qui veut la lui ravir, il raconte comment elle est tombée -entre ses mains.</p> - -<p>Les chrétiens immolèrent tous les Juifs à Gaza, et dans la -même nuit, Nathan vit périr sa femme et ses sept enfants; -il passa trois jours prosterné dans la poussière, jurant une -haine implacable aux chrétiens; peu à peu la raison lui -revint, et il s’écria: «Il y a pourtant un Dieu; que sa volonté -soit faite»! Dans ce moment, un prêtre vint le prier de se -charger d’un enfant chrétien, orphelin dès le berceau, et le -vieillard hébreu l’adopta. L’attendrissement de Nathan, en -faisant ce récit émeut d’autant plus qu’il cherche à se con<span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span>tenir, -et que la pudeur de la vieillesse lui fait désirer de -cacher ce qu’il éprouve. Sa sublime patience ne se dément -point, quoiqu’on le blesse dans sa croyance et dans sa -fierté, en l’accusant comme d’un crime d’avoir élevé Reca -dans la religion juive; et sa justification n’a pour but que -d’obtenir le droit de faire encore du bien à l’enfant qu’il a -recueilli.</p> - -<p>La pièce de <i>Nathan</i> est plus attachante encore par la -peinture des caractères que par les situations. Le Templier -a dans l’âme quelque chose de farouche qui vient de la -crainte d’être sensible. La prodigalité orientale de Saladin -fait contraste avec l’économie généreuse de Nathan. Le trésorier -du sultan, un derviche vieux et sévère, l’avertit que -ses revenus sont épuisés par ses largesses.—«Je m’en -afflige, dit Saladin, parce que je serai forcé de retrancher -de mes dons; quant à moi, j’aurai toujours ce qui fait toute -ma fortune, un cheval, une épée et un seul Dieu».—Nathan -est un ami des hommes; mais la défaveur dans -laquelle le nom de juif l’a fait vivre au milieu de la société -mêle une sorte de dédain pour la nature humaine à l’expression -de sa bonté. Chaque scène ajoute quelques traits -piquants et spirituels au développement de ces divers personnages; -mais leurs relations ensemble ne sont pas assez -vives pour exciter une forte émotion.</p> - -<p>A la fin de la pièce, on découvre que le Templier et la -fille adoptée par le Juif sont frère et sœur, et que le sultan -est leur oncle. L’intention de l’auteur a visiblement été de -donner dans sa famille dramatique l’exemple d’une fraternité -religieuse plus étendue. Le but philosophique vers -lequel tend toute la pièce en diminue l’intérêt au théâtre; -il est presque impossible qu’il n’y ait pas une certaine froideur -dans un drame qui a pour objet de développer une -idée générale, quelque belle qu’elle soit; cela tient de l’apologue, -et l’on dirait que les personnages ne sont pas là pour<span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span> -leur compte, mais pour servir à l’avancement des lumières. -Sans doute, il n’y a pas de fiction, il n’y a pas même d’événement -réel dont on ne puisse tirer une pensée; mais il -faut que ce soit l’événement qui amène la réflexion, et non -pas la réflexion qui fasse inventer l’événement; l’imagination -dans les beaux-arts doit toujours agir la première.</p> - -<p>Il a paru depuis Lessing un nombre infini de drames en -Allemagne; maintenant on commence à s’en lasser. Le -genre mixte du drame ne s’introduit guère qu’à cause de la -contrainte qui existe dans les tragédies: c’est une espèce -de contrebande de l’art; mais lorsque l’entière liberté est -admise, on ne sent plus la nécessité d’avoir recours aux -drames pour faire usage des circonstances simples et naturelles. -Le drame ne conserverait donc qu’un avantage, celui -de peindre, comme les romans, les situations de notre propre -vie, les mœurs du temps où nous vivons; néanmoins, -quand on n’entend prononcer au théâtre que des noms inconnus, -on perd l’un des plus grands plaisirs que la tragédie -puisse donner, les souvenirs historiques qu’elle retrace. -On croit trouver plus d’intérêt dans le drame, parce qu’il -nous représente ce que nous voyons tous les jours: mais -une imitation trop rapprochée du vrai n’est pas ce que l’on -recherche dans les arts. Le drame est à la tragédie ce que -les figures de cire sont aux statues; il y a trop de vérité et -pas assez d’idéal; c’est trop, si c’est de l’art, et jamais assez -pour que ce soit de la nature.</p> - -<p>Lessing ne peut être considéré comme un auteur dramatique -du premier rang; il s’était occupé de trop d’objets -divers pour avoir un grand talent en quelque genre que ce -fût. L’esprit est universel; mais l’aptitude naturelle à l’un -des beaux-arts est nécessairement exclusive. Lessing était, -avant tout, un dialecticien de la plus grande force, et c’est -un obstacle à l’éloquence dramatique, car le sentiment -dédaigne les transitions, les gradations et les motifs; c’est<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span> -une inspiration continuelle et spontanée, qui ne peut se -rendre compte d’elle-même. Lessing était bien loin sans -doute de la sécheresse philosophique; mais il avait dans le -caractère plus de vivacité que de sensibilité; le génie dramatique -est plus bizarre, plus sombre, plus inattendu que -ne pouvait l’être un homme qui avait consacré la plus -grande partie de sa vie au raisonnement.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XVII-b" id="CHAPITRE_XVII-b"></a>CHAPITRE XVII<br /><br /> -<i>Les Brigands et Don Carlos, de Schiller.</i></h3> - -<p>Schiller, dans sa première jeunesse, avait une verve de -talent, une sorte d’ivresse de pensée qui le dirigeait mal. -<i>La Conjuration de Fiesque</i>, <i>l’Intrigue et l’Amour</i>, enfin <i>les -Brigands</i>, qu’on a joués sur le théâtre français, sont des -ouvrages que les principes de l’art comme ceux de la -morale, peuvent réprouver; mais depuis l’âge de vingt-cinq -ans, les écrits de Schiller furent tous purs et sévères. L’éducation -de la vie déprave les hommes légers, et perfectionne -ceux qui réfléchissent.</p> - -<p><i>Les Brigands</i> ont été traduits en français, mais singulièrement -altérés; d’abord en n’a pas tiré parti de l’époque qui -donne un intérêt historique à cette pièce. La scène se passe -dans le quinzième siècle, au moment où l’on publia dans -l’Empire l’édit de paix perpétuelle, qui défendait tous les -défis particuliers. Cet édit fut très avantageux, sans doute, -au repos de l’Allemagne; mais les jeunes gentilshommes, -accoutumés à vivre au milieu des périls et à s’appuyer sur -leur force individuelle, crurent tomber dans une sorte<span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span> -d’inertie honteuse, quand il fallut se soumettre à l’empire -des lois. Rien n’était plus absurde que cette manière de -voir; toutefois, comme les hommes ne sont d’ordinaire gouvernés -que par l’habitude, il est naturel que le mieux même -puisse les révolter, par cela seul que c’est un changement. -Le chef des brigands de Schiller est moins odieux qu’il ne le -serait dans le temps actuel, car il n’y avait pas une bien -grande différence entre l’anarchie féodale sous laquelle il -vivait, et l’existence de bandit qu’il adopte; mais c’est précisément -le genre d’excuse que l’auteur lui donne, qui rend -sa pièce plus dangereuse. Elle a produit, il faut en convenir, -un mauvais effet en Allemagne. Des jeunes gens, -enthousiastes du caractère et de la vie du chef des brigands, -ont essayé de l’imiter. Ils honoraient leur goût pour une vie -licencieuse du nom d’amour de la liberté, et se croyaient -indignés contre les abus de l’ordre social, quand ils n’étaient -que fatigués de leur situation particulière. Leurs essais de -révolte ne furent que ridicules; néanmoins les tragédies et -les romans ont beaucoup plus d’importance en Allemagne -que dans aucun autre pays. On y fait tout sérieusement, et -lire tel ouvrage, ou voir telle pièce, influe sur le sort de la -vie. Ce qu’on admire comme art, on veut l’introduire dans -l’existence réelle. Werther a causé plus de suicides que la -plus belle femme du monde; et la poésie, la philosophie, -l’idéal enfin, ont souvent plus d’empire sur les Allemands -que la nature et les passions même.</p> - -<p>Le sujet des <i>Brigands</i> est comme celui d’un grand nombre -de fictions, qui toutes ont pour origine la parabole de -l’Enfant prodigue. Un fils hypocrite se conduit bien en -apparence; un fils coupable a de bons sentiments, malgré -ses fautes. Cette opposition est très belle sous le point de -vue religieux, parce qu’elle nous atteste que Dieu lit dans -les cœurs; mais elle a de grands inconvénients, lorsqu’on -veut inspirer trop d’intérêt pour le fils qui a quitté la mai<span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span>son -paternelle. Tous les jeunes gens dont la tête est mauvaise -s’attribuent en conséquence un bon cœur, et rien n’est -plus absurde cependant que de se supposer des qualités -parce qu’on se sent des défauts; cette garantie négative est -très peu certaine, car de ce que l’on manque de raison, il -ne s’ensuit pas du tout qu’on ait de la sensibilité: la folie -n’est souvent qu’un égoïsme impétueux.</p> - -<p>Le rôle du fils hypocrite, tel que Schiller l’a représenté, -est beaucoup trop haïssable. C’est un des défauts des écrivains -très jeunes, de dessiner avec des traits trop brusques; -on prend les nuances dans les tableaux pour de la timidité -de caractère, tandis qu’elles sont la preuve de la maturité -du talent. Si les personnages en seconde ligne ne sont pas -peints avec assez de vérité dans la pièce de Schiller, les -passions du chef des brigands y sont exprimées d’une -manière admirable. L’énergie de ce caractère se manifeste -tour à tour par l’incrédulité, la religion, l’amour et la barbarie: -ne trouvant point à se placer dans l’ordre, il se fait -jour à travers le crime; l’existence est pour lui comme une -sorte de délire qui s’exalte tantôt par la fureur, et tantôt par -le remords.</p> - -<p>Les scènes d’amour entre la jeune fille et le chef des brigands -qui devait être son époux, sont admirables d’enthousiasme -et de sensibilité; il est peu de situations plus touchantes -que celle de cette femme parfaitement vertueuse, -s’intéressant toujours au fond du cœur à celui qu’elle aimait -avant qu’il se fût rendu criminel. Le respect qu’une femme -est accoutumée de ressentir pour l’homme qu’elle aime -se change en une sorte de terreur et de pitié, et l’on dirait -que l’infortunée se flatte encore d’être, dans le ciel, l’ange -protecteur de son coupable ami, alors qu’elle ne peut plus -devenir son heureuse compagne sur la terre.</p> - -<p>On ne peut juger de la pièce de Schiller dans la traduction -française. On n’y a conservé, pour ainsi dire, que la<span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239">{239}</a></span> -pantomime de l’action; l’originalité des caractères a disparu, -et c’est elle qui seule peut rendre une fiction vivante; les -plus belles tragédies deviendraient des mélodrames si l’on -en ôtait la peinture animée des sentiments et des passions. -La force des événements ne suffit pas pour lier le spectateur -avec les personnages; qu’ils s’aiment ou qu’ils se tuent, -peu nous importe, si l’auteur n’a pas excité notre sympathie -pour eux.</p> - -<p><i>Don Carlos</i> est aussi un ouvrage de la jeunesse de Schiller, -et cependant on le considère comme une composition du -premier rang. Ce sujet de don Carlos est un des plus dramatiques -que l’histoire puisse offrir. Une jeune princesse, -fille de Henri II, quitte la France et la cour brillante et -chevaleresque du roi son père, pour s’unir à un vieux tyran -tellement sombre et sévère, que le caractère même des -Espagnols fut altéré par son règne et que, pendant longtemps, -la nation porta l’empreinte de son maître. Don -Carlos, fiancé d’abord à Élisabeth, l’aime encore quoiqu’elle -soit devenue sa belle-mère. La réformation et la révolte -des Pays-Bas, ces grands événements politiques, se mêlent -à la catastrophe tragique de la condamnation du fils par le -père: l’intérêt individuel et l’intérêt public se trouvent réunis -au plus haut degré dans cette tragédie.</p> - -<p>Plusieurs écrivains ont traité ce sujet en France; mais on -n’a pu, dans l’ancien régime, le mettre sur le théâtre; on -croyait que c’était manquer d’égards à l’Espagne que -de représenter ce fait de son histoire. On demandait à -M. d’Aranda, cet ambassadeur d’Espagne connu par tant de -traits qui prouvent la force de son caractère et les bornes -de son esprit, la permission de faire jouer une tragédie de -<i>Don Carlos</i>, que l’auteur venait d’achever, et dont il espérait -une grande gloire. <i>Que ne prend-il un autre sujet?</i> -répondit M. d’Aranda.—Monsieur l’ambassadeur, lui -disait-on, faites attention que la pièce est terminée, que<span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240">{240}</a></span> -l’auteur y a consacré trois ans de sa vie.—Mais, mon Dieu, -reprenait l’ambassadeur, n’y a-t-il donc que cet événement -dans l’histoire? Qu’il en choisisse un autre.—Jamais on -ne put le faire sortir de cet ingénieux raisonnement, qu’appuyait -une volonté forte.</p> - -<p>Les sujets historiques exercent le talent d’une toute autre -manière que les sujets d’invention; néanmoins, il faut peut-être -encore plus d’imagination pour représenter l’histoire -dans une tragédie, que pour créer à volonté les situations -et les personnages. Altérer essentiellement les faits, en les -transportant sur la scène, c’est toujours produire une -impression désagréable; on s’attend à la vérité, et l’on est -péniblement surpris quand l’auteur y substitue la fiction -quelconque qu’il lui a plu de choisir; cependant l’histoire -a besoin d’être artistement combinée pour faire effet au -théâtre, et il faut réunir tout à la fois, dans la tragédie, le -talent de peindre le vrai et celui de le rendre poétique. Des -difficultés d’un autre genre se présentent quand l’art dramatique -parcourt le vaste champ de l’invention; on dirait -qu’il est plus libre, cependant rien n’est plus rare que de -caractériser assez des personnages inconnus, pour qu’ils -aient autant de consistance que des noms déjà célèbres. -Lear, Othello, Orosmane, Tancrède, ont reçu de Shakespeare -et de Voltaire l’immortalité, sans avoir joui de la vie; -toutefois les sujets d’invention sont d’ordinaire l’écueil du -poète par l’indépendance même qu’ils lui laissent. Les sujets -historiques semblent imposer de la gêne; mais quand on -saisit bien le point d’appui qu’offrent de certaines bornes, -la carrière qu’elles tracent et l’élan qu’elles permettent, ces -bornes mêmes sont favorables au talent. La poésie fidèle -fait ressortir la vérité comme le rayon du soleil les couleurs, -et donne aux événements qu’elle retrace l’éclat que les -ténèbres du temps leur avaient ravi.</p> - -<p>L’on préfère en Allemagne les tragédies historiques,<span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241">{241}</a></span> -lorsque l’art s’y manifeste, comme le <i>Prophète du passé</i><a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. -L’auteur qui veut composer un tel ouvrage doit se transporter -tout entier dans le siècle et dans les mœurs des personnages -qu’il représente, et l’on aurait raison de critiquer -plus sévèrement un anachronisme dans les sentiments et -dans les pensées que dans les dates.</p> - -<p>C’est d’après ces principes que quelques personnes ont -blâmé Schiller d’avoir inventé le caractère du marquis de -Posa, noble Espagnol, partisan de la liberté, de la tolérance, -passionné pour toutes les idées nouvelles qui commençaient -alors à fermenter en Europe. Je crois qu’on peut reprocher -à Schiller d’avoir fait énoncer ses propres opinions par le -marquis de Posa; mais ce n’est pas, comme on l’a prétendu, -l’esprit philosophique du dix-huitième siècle qu’il lui a donné. -Le marquis de Posa, tel que l’a peint Schiller, est un enthousiaste -allemand; et ce caractère est si étranger à notre -temps, qu’on peut aussi bien le croire du seizième siècle que -du nôtre. Une plus grande erreur, peut-être, c’est de supposer -que Philippe II pût écouter longtemps avec plaisir -un tel homme, et qu’il lui ait donné même pour un instant -sa confiance. Posa dit avec raison, en parlant de Philippe II:—«Je -faisais d’inutiles efforts pour exalter son âme, et, -dans cette terre refroidie, les fleurs de ma pensée ne pouvaient -prospérer». Mais Philippe II ne se fût jamais entretenu -avec un jeune homme tel que le marquis de Posa. Le -vieux fils de Charles-Quint ne devait voir, dans la jeunesse -et l’enthousiasme, que le tort de la nature et le crime de la -réformation; s’il avait pu se confier un jour à un être généreux, -il eût démenti son caractère et mérité le pardon des -siècles.</p> - -<p>Il y a des inconséquences dans le caractère de tous les<span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242">{242}</a></span> -hommes, même dans celui des tyrans; mais elles tiennent -par des liens invisibles à leur nature. Dans la pièce de -Schiller, une de ces inconséquences est singulièrement bien -saisie. Le duc de Medina-Sidonia, général avancé en âge, -qui a commandé l’invincible <i>Armada</i> dissipée par la flotte -anglaise et les orages, revient, et tout le monde croit que le -courroux de Philippe II va l’anéantir. Les courtisans s’écartent -de lui, nul n’ose l’approcher; il se jette aux genoux de -Philippe, et lui dit: «Sire, vous voyez en moi tout ce qui -reste de la flotte et de l’intrépide armée que vous m’aviez -confiées.—Dieu est au-dessus de moi, répond Philippe; -je vous ai envoyé contre des hommes, mais non pas contre -des tempêtes; soyez considéré comme mon digne serviteur». -Voilà de la magnanimité; et cependant à quoi tient-elle? à -un certain respect pour la vieillesse, dans un monarque -étonné que la nature se soit permis de le faire vieux; à -l’orgueil, qui ne permet pas à Philippe de s’attribuer à lui-même -ses revers, en s’accusant d’un mauvais choix; à l’indulgence -qu’il se sent pour un homme abaissé par le sort, -lui qui voudrait qu’un joug quelconque courbât tous les -genres de fierté, excepté la sienne; enfin, au caractère -même d’un despote, que les obstacles naturels révoltent -moins que la plus faible résistance volontaire. Cette scène -jette une lueur profonde sur le caractère de Philippe II.</p> - -<p>Sans doute le personnage du marquis de Posa peut être -considéré comme l’œuvre d’un jeune poète qui a besoin de -donner son âme à son personnage favori; mais c’est une -belle chose en soi-même que ce caractère pur et exalté, au -milieu d’une cour où le silence et la terreur ne sont troublés -que par le bruit souterrain de l’intrigue. Don Carlos ne -peut être un grand homme; son père doit l’avoir opprimé -dès l’enfance: le marquis de Posa est un intermédiaire qui -semble indispensable entre Philippe et son fils. Don Carlos -a tout l’enthousiasme des affections du cœur; Posa, celui des<span class="pagenum"><a name="page_243" id="page_243">{243}</a></span> -vertus publiques: l’un devrait être le roi, l’autre l’ami; et -ce déplacement même dans les caractères est une idée -ingénieuse: car serait-il possible que le fils d’un despote -sombre et cruel fût un héros citoyen? où aurait-il appris -à estimer les hommes? Est-ce par son père, qui les méprise, -ou par les courtisans de son père, qui méritent ce mépris? -Don Carlos doit être faible pour être bon, et la place même -que son amour tient dans sa vie exclut de son âme toutes -les pensées politiques. Je le répète donc, l’invention du personnage -du marquis de Posa me paraît nécessaire pour -représenter dans la pièce les grands intérêts des nations, et -cette force chevaleresque qui se transformait tout à coup -par les lumières du temps en amour de la liberté. De quelque -manière qu’on eût pu modifier ces sentiments, ils ne -convenaient pas au prince royal; ils auraient pris en lui le -caractère de la générosité, et il ne faut pas que la liberté -soit jamais représentée comme un don du pouvoir.</p> - -<p>La gravité cérémonieuse de la cour de Philippe II est caractérisée -d’une manière bien frappante dans la scène d’Élisabeth -avec ses dames d’honneur. Elle demande à l’une -d’elles ce qu’elle aime le mieux, du séjour d’Aranjuez ou de -Madrid; la dame d’honneur répond que les reines d’Espagne -ont coutume, depuis des temps immémoriaux, de rester -trois mois à Madrid, et trois mois à Aranjuez. Elle ne se -permet pas le moindre signe de préférence pour un séjour -ou pour un autre; elle se croit faite pour ne rien éprouver, -en aucun genre, qui ne lui soit commandé. Élisabeth -demande sa fille; on lui répond que l’heure fixée pour qu’elle -la voie n’est pas encore arrivée. Enfin, le roi paraît, et il -exile pour dix ans cette même dame d’honneur si résignée, -parce qu’elle a laissé la reine une demi-heure seule.</p> - -<p>Philippe II se réconcilie un moment avec don Carlos, et -reprend sur lui, par une parole de bonté, tout l’ascendant -paternel.—«Voyez, lui dit Carlos, les cieux s’abaissent<span class="pagenum"><a name="page_244" id="page_244">{244}</a></span> -pour assister à la réconciliation d’un père avec son fils».</p> - -<p>C’est un beau moment que celui où le marquis de Posa, -n’espérant plus échapper à la vengeance de Philippe II, prie -Élisabeth de recommander à don Carlos l’accomplissement -des projets qu’ils ont formé ensemble pour la gloire et le -bonheur de la nation espagnole. «Rappelez-lui, dit-il, quand -il sera dans l’âge mûr, rappelez-lui qu’il doit porter respect -aux rêves de sa jeunesse». En effet, quand on avance dans -la vie, la prudence prend à tort le pas sur toutes les autres -vertus; on dirait que tout est folie dans la chaleur de l’âme; -et cependant, si l’homme pouvait la conserver encore -quand l’expérience l’éclaire, s’il héritait du temps sans se -courber sous son poids, il n’insulterait jamais aux vertus -exaltées, dont le premier conseil est toujours le sacrifice de -soi-même.</p> - -<p>Le marquis de Posa, par une suite de circonstances trop -embrouillées, a cru servir don Carlos auprès de Philippe, -en paraissant le sacrifier à la fureur de son père. Il n’a pu -réussir dans ses projets; le prince est conduit en prison, le -marquis de Posa va l’y trouver, lui explique les motifs de -sa conduite, et, pendant qu’il se justifie, un assassin envoyé -par Philippe II le fait tomber, atteint d’une balle meurtrière, -aux pieds de son ami. La douleur de don Carlos est -admirable; il redemande le compagnon de sa jeunesse à -son père qui l’a tué, comme si l’assassin conservait encore -le pouvoir de rendre la vie à sa victime. Les regards fixés -sur ce corps immobile qu’animaient naguère tant de pensés, -don Carlos, condamné lui-même à périr, apprend tout -ce qu’est la mort dans les traits glacés de son ami.</p> - -<p>Il y a dans cette tragédie deux moines, dont les caractères -et le genre de vie sont en contraste: l’un, c’est Domingo, le -confesseur du roi; et l’autre, un prêtre retiré dans un couvent -solitaire, à la porte de Madrid. Domingo n’est qu’un -moine intrigant, perfide et courtisan, confident du duc<span class="pagenum"><a name="page_245" id="page_245">{245}</a></span> -d’Albe, dont le caractère disparaît nécessairement à côté de -celui de Philippe; car Philippe prend à lui seul tout ce qu’il -y a de beau dans le terrible. Le moine solitaire reçoit, sans -les connaître, don Carlos et Posa, qui se sont donné rendez-vous -dans son couvent, au milieu de leurs plus grandes agitations. -Le calme, la résignation du prieur qui les accueille, -produisent un effet touchant. «A ces murs, dit le pieux solitaire, -finit le monde».</p> - -<p>Mais rien dans toute la pièce n’égale l’originalité de -l’avant-dernière scène du cinquième acte, entre le roi et le -grand inquisiteur. Philippe, poursuivi par sa jalouse haine -contre son propre fils, et par la terreur du crime qu’il va -commettre, Philippe envie ses pages qui dorment paisiblement -au pied de son lit, tandis que l’enfer de son propre -cœur le prive de tout repos. Il envoie chercher le grand inquisiteur, -pour le consulter sur la condamnation de don -Carlos. Ce moine cardinal a quatre-vingt-dix ans; il est plus -âgé que ne le serait Charles-Quint, dont il a été le précepteur; -il est aveugle, et vit dans une solitude absolue; les seuls -espions de l’inquisition viennent lui apporter des nouvelles -de ce qui se passe dans le monde; il s’informe seulement -s’il y a des crimes, des fautes ou des pensées à punir. A ses -yeux, Philippe II, âgé de soixante ans, est encore jeune. Le -plus sombre, le plus prudent des despotes, lui paraît un -souverain inconsidéré, dont la tolérance introduira la réformation -en Europe; c’est un homme de bonne foi, mais tellement -desséché par le temps, qu’il apparaît comme un -spectre vivant que la mort a oublié de frapper, parce qu’elle -le croyait depuis longtemps dans le tombeau.</p> - -<p>Il demande compte à Philippe II de la mort du marquis -de Posa: il la lui reproche, parce que c’était à l’inquisition -à le faire périr; et, s’il regrette la victime, c’est parce qu’on -l’a privé du droit de l’immoler. Philippe II l’interroge sur la -condamnation de son fils:—«Ferez-vous passer en moi,<span class="pagenum"><a name="page_246" id="page_246">{246}</a></span> -lui dit-il, une croyance qui dépouille de son horreur le -meurtre d’un fils»?—Le grand inquisiteur lui répond:—«Pour -apaiser l’éternelle justice, le fils de Dieu mourut -sur la croix».—Quel mot! quelle application sanguinaire -du dogme le plus touchant!</p> - -<p>Ce vieillard aveugle fait apparaître avec lui tout un siècle. -La terreur profonde que l’inquisition et le fanatisme même -de ce temps devaient faire peser sur l’Espagne, tout est -peint par cette scène laconique et rapide; nulle éloquence -ne pourrait exprimer ainsi une telle foule de pensées mises -habilement en action.</p> - -<p>Je sais que l’on pourrait relever beaucoup d’inconvenances -dans la pièce de <i>Don Carlos</i>; mais je ne me suis pas -chargée de ce travail, pour lequel il y a beaucoup de concurrents. -Les littérateurs les plus ordinaires peuvent trouver -des fautes de goût dans Shakespeare, Schiller, Gœthe, etc.; -mais, quand il ne s’agit dans les ouvrages de l’art que de -retrancher, cela n’est pas difficile; c’est l’âme et le talent -qu’aucune critique ne peut donner: c’est là ce qu’il faut -respecter partout où l’on le trouve, de quelque nuage que -ces rayons célestes soient environnés. Loin de se réjouir des -erreurs du génie, l’on sent qu’elles diminuent le patrimoine -de la race humaine, et les titres de gloire dont elle s’enorgueillit. -L’ange tutélaire que Sterne a peint avec tant de -grâce, ne pourrait-il pas verser une larme sur les défauts -d’un bel ouvrage, comme sur les torts d’une noble vie, afin -d’en effacer le souvenir?</p> - -<p>Je ne m’arrêterai pas davantage sur les pièces de la jeunesse -de Schiller; d’abord, parce qu’elles sont traduites en -français, et secondement, parce qu’il n’y manifeste pas -encore ce génie historique qui l’a fait si justement admirer -dans les tragédies de son âge mûr. <i>Don Carlos</i> même, quoique -fondé sur un fait historique, est presque un ouvrage -d’imagination. L’intrigue en est trop compliquée; un per<span class="pagenum"><a name="page_247" id="page_247">{247}</a></span>sonnage -de pure invention, le marquis de Posa, y joue un -trop grand rôle; on dirait que cette tragédie passe entre -l’histoire et la poésie, sans satisfaire entièrement ni l’une ni -l’autre: il n’en est certainement pas ainsi de celles dont je -vais essayer de donner une idée.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XVIII-b" id="CHAPITRE_XVIII-b"></a>CHAPITRE XVIII<br /><br /> -<i>Walstein et Marie Stuart.</i></h3> - -<p><i>Walstein</i> est la tragédie la plus nationale qui ait été -représentée sur le théâtre allemand; la beauté des vers et -la grandeur du sujet transportèrent d’enthousiasme tous les -spectateurs à Weimar, où elle a d’abord été donnée, et -l’Allemagne se flatta de posséder un nouveau Shakespeare. -Lessing, en blâmant le goût français, et en se ralliant à -Diderot dans la manière de concevoir l’art dramatique, avait -banni la poésie du théâtre, et l’on n’y voyait plus que des -romans dialogués, où l’on continuait la vie telle qu’elle est -d’ordinaire, en multipliant seulement sur les planches les -événements qui arrivent plus rarement dans la réalité.</p> - -<p>Schiller imagina de mettre sur la scène une circonstance -remarquable de la guerre de trente ans, de cette guerre -civile et religieuse qui a fixé pour plus d’un siècle, en Allemagne, -l’équilibre des deux partis protestant et catholique. -La nation allemande est tellement divisée, qu’on ne sait -jamais si les exploits d’une moitié de cette nation sont un -malheur ou une gloire pour l’autre; néanmoins, le <i>Walstein</i> -de Schiller a fait éprouver à tous un égal enthousiasme. Le -même sujet est partagé en trois pièces différentes; <i>le Camp<span class="pagenum"><a name="page_248" id="page_248">{248}</a></span> -de Walstein</i>, qui est la première des trois, représente les -effets de la guerre sur la masse du peuple et de l’armée; la -seconde, <i>les Piccolomini</i>, montre les causes politiques qui -préparèrent les dissensions entre les chefs; et la troisième, -<i>la mort de Walstein</i>, est le résultat de l’enthousiasme et de -l’envie que la réputation de Walstein avait excités.</p> - -<p>J’ai vu jouer le prologue, intitulé <i>le Camp de Walstein</i>; on -se croyait au milieu d’une armée, et d’une armée de partisans -bien plus vive et bien moins disciplinée que les troupes -réglées. Les paysans, les recrues, les vivandières, les soldats, -tout concourait à l’effet de ce spectacle; l’impression qu’il -produit est si guerrière, que lorsqu’on le donna sur le théâtre -de Berlin, devant des officiers qui partaient pour l’armée, -des cris d’enthousiasme se firent entendre de toutes parts. -Il faut une imagination bien puissante dans un homme de -lettres pour se figurer ainsi la vie des camps, l’indépendance, -la joie turbulente excitée par le danger même. -L’homme, dégagé de tous ses liens, sans regrets et sans -prévoyance, fait des années un jour, et des jours un instant; -il joue tout ce qu’il possède, obéit au hasard sous la forme -de son général: la mort, toujours présente, le délivre gaîment -des soucis de la vie. Rien n’est plus original, dans le -camp de Walstein, que l’arrivée d’un capucin au milieu de -la bande tumultueuse des soldats qui croient défendre la -cause du catholicisme. Le capucin leur prêche la modération -et la justice dans un langage plein de quolibets et de -calembours, et qui ne diffère de celui des camps que par la -recherche et l’usage de quelques paroles latines: l’éloquence -bizarre et soldatesque du prêtre, la religion rude et grossière -de ceux qui l’écoutent, tout cela présente un spectacle de -confusion très remarquable. L’état social en fermentation -montre l’homme sous un singulier aspect; ce qu’il a de sauvage -reparaît, et les restes de la civilisation errent comme -un vaisseau brisé sur les vagues agitées.<span class="pagenum"><a name="page_249" id="page_249">{249}</a></span></p> - -<p><i>Le camp de Walstein</i> est une ingénieuse introduction aux -deux autres pièces; il pénètre d’admiration pour ce général -dont les soldats parlent sans cesse, dans leurs jeux -comme dans leurs périls: et quand la tragédie commence, -on conserve l’impression du prologue qui l’a précédée, -comme si l’on avait été témoin de l’histoire que la poésie -doit embellir.</p> - -<p>La seconde des pièces, intitulée <i>les Piccolomini</i>, contient -les discordes qui s’élèvent entre l’empereur et son général, -entre le général et ses compagnons d’armes, lorsque le chef -de l’armée veut substituer son ambition personnelle à l’autorité -qu’il représente, ainsi qu’à la cause qu’il soutient. -Walstein combattait au nom de l’Autriche, contre les nations -qui voulaient introduire la réformation en Allemagne; -mais, séduit par l’espérance de se créer à lui-même un -pouvoir indépendant, il cherche à s’approprier tous les -moyens qu’il devait faire servir au bien public. Les généraux -qui s’opposent à ses désirs ne les contrarient point par -vertu, mais par jalousie; et dans ces cruelles luttes, tout se -trouve, si ce n’est des hommes dévoués à leur opinion, et se -battant pour leur conscience. A qui s’intéresser? dira-t-on: -au tableau de la vérité. Peut-être l’art exige-t-il que ce tableau -soit modifié d’après l’effet théâtral; mais c’est toujours -une belle chose que l’histoire sur la scène.</p> - -<p>Néanmoins Schiller a su créer des personnages faits pour -exciter un intérêt romanesque. Il a peint Max Piccolomini -et Thécla comme des créatures célestes, qui traversent tous -les orages des passions politiques en conservant dans leur -âme l’amour et la vérité. Thécla est la fille de Walstein; -Max, le fils du perfide ami qui le trahit. Les deux amants, -malgré leurs pères, malgré le sort, malgré tout, excepté -leurs cœurs, s’aiment, se cherchent et se retrouvent dans -la vie et dans la mort. Ces deux êtres apparaissent au milieu -des fureurs de l’ambition, comme des prédestinés; ce<span class="pagenum"><a name="page_250" id="page_250">{250}</a></span> -sont de touchantes victimes que le ciel s’est choisies, et rien -n’est beau comme le contraste du dévouement le plus pur -avec les passions des hommes, acharnés sur cette terre -comme sur leur unique partage.</p> - -<p>Il n’y a point de dénouement à la pièce des <i>Piccolomini</i>; -elle finit comme une conversation interrompue. Les Français -auraient de la peine à supporter ces deux prologues, -l’un burlesque, et l’autre sérieux, qui préparent la véritable -tragédie, <i>la mort de Walstein</i>.</p> - -<p>Un écrivain d’un grand talent a resserré la <i>trilogie</i> de -Schiller en une tragédie selon la forme et la régularité -françaises. Les éloges et les critiques dont cet ouvrage a été -l’objet nous donneront une occasion naturelle d’achever de -faire connaître les différences qui caractérisent le système -dramatique des Français et des Allemands. On a reproché à -l’écrivain français de n’avoir pas mis assez de poésie dans -ses vers. Les sujets mythologiques permettent tout l’éclat -des images et de la verve lyrique; mais comment pourrait-on -admettre, dans un sujet tiré de l’histoire moderne, la -poésie du récit de Théramène? Toute cette pompe antique -convient à la famille de Minos ou d’Agamemnon; elle ne -serait qu’une affectation ridicule dans les pièces d’un autre -genre. Il y a des moments, dans les tragédies historiques, -où l’exaltation de l’âme amène naturellement une poésie -plus élevée: telle est, par exemple, la vision de Walstein<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>,<span class="pagenum"><a name="page_251" id="page_251">{251}</a></span> -sa harangue après la révolte, son monologue avant sa mort, -etc. Toutefois la contexture et le développement de la pièce, -en allemand comme en français, exige un style simple, -dans lequel on ne sente que la pureté du langage, et rarement -sa magnificence. Nous voulons en France qu’on fasse -effet, non seulement à chaque scène, mais à chaque vers, et -cela est inconciliable avec la vérité. Rien n’est si aisé que -de composer ce qu’on appelle des vers brillants; il y a des -moules tout faits pour cela; ce qui est difficile, c’est de subordonner -chaque détail à l’ensemble, et de retrouver chaque -partie dans le tout, comme le reflet du tout dans chaque -partie. La vivacité française a donné à la marche des -pièces de théâtre un mouvement rapide très agréable; mais -elle nuit à la beauté de l’art quand elle exige des succès instantanés -aux dépens de l’impression générale.</p> - -<p>A côté de cette impatience qui ne tolère aucun retard, il -y a une patience singulière pour tout ce que la convenance -exige; et quand un ennui quelconque est dans l’étiquette -des arts, ces mêmes Français, qu’irritait la moindre lenteur, -supportent tout ce qu’on veut par respect pour l’usage. -Par exemple, les expositions en récit sont indispensables -dans les tragédies françaises; et certainement elles ont beau<span class="pagenum"><a name="page_252" id="page_252">{252}</a></span>coup -moins d’intérêt que les expositions en action. On dit -que des spectateurs italiens crièrent une fois, pendant le récit -d’une bataille, qu’on levât la toile du fond, pour qu’ils -vissent la bataille elle-même. On a très souvent ce désir -dans nos tragédies, on voudrait assister à ce qu’on nous raconte. -L’auteur du <i>Walstein</i> français a été obligé de fondre -dans sa pièce l’exposition qui se fait d’une manière si originale -par le prologue du camp. La dignité des premières -scènes s’accorde parfaitement avec le ton imposant d’une -tragédie française: mais il y a un genre de mouvement -dans l’irrégularité allemande, auquel on ne peut jamais -suppléer.</p> - -<p>On a reproché aussi à l’auteur français le double intérêt -qu’inspirent l’amour d’Alfred (Piccolomini) pour Thécla, et -la conspiration de Walstein. En France, on veut qu’une -pièce soit toute d’amour ou toute de politique, on n’aime -pas le mélange des sujets; et depuis quelque temps surtout, -quand il s’agit des affaires d’État, on ne peut concevoir -comment il resterait dans l’âme place pour une autre pensée. -Néanmoins le grand tableau de la conspiration de Walstein -n’est complet que par les malheurs mêmes qui en résultent -pour sa famille; il importe de nous rappeler combien -les événements publics peuvent déchirer les affections -privées; et cette manière de présenter la politique comme -un monde à part dont les sentiments sont bannis est immorale, -dure et sans effet dramatique.</p> - -<p>Une circonstance de détail a été blâmée dans la pièce -française. Personne n’a nié que les adieux d’Alfred (Max -Piccolomini), en quittant Walstein et Thécla, ne fussent de -la plus grande beauté; mais on s’est scandalisé de ce qu’on -faisait entendre, à cette occasion, de la musique dans une -tragédie: il est assurément très facile de la supprimer; -mais pourquoi donc se refuser à l’effet qu’elle produit? -Lorsqu’on entend cette musique militaire qui appelle au<span class="pagenum"><a name="page_253" id="page_253">{253}</a></span> -combat, le spectateur partage l’émotion qu’elle doit causer -aux amants, menacés de ne plus se revoir: la musique fait -ressortir la situation; un art nouveau redouble l’impression -qu’un autre art a préparé; les sons et les paroles ébranlent -tour à tour notre imagination et notre cœur.</p> - -<p>Deux scènes aussi tout à fait nouvelles sur notre théâtre -ont excité l’étonnement des lecteurs français: lorsque Alfred -(Max) s’est fait tuer, Thécla demande à l’officier saxon -qui en apporte la nouvelle, tous les détails de cette horrible -mort; et quand elle a rassasié son âme de douleur, elle -annonce la résolution qu’elle a prise d’aller vivre et mourir -près du tombeau de son amant. Chaque expression, chaque -mot, dans ces deux scènes, est d’une sensibilité profonde; -mais on a prétendu que l’intérêt dramatique ne pouvait plus -exister quand il n’y a plus d’incertitude. En France, on se -hâte, en tout genre, d’en finir avec l’irréparable. Les Allemands, -au contraire, sont plus curieux de ce que les personnages -éprouvent, que de ce qui leur arrive; ils ne craignent -point de s’arrêter sur une situation déterminée comme -événement, mais qui subsiste encore comme souffrance. Il -faut plus de poésie, plus de sensibilité, plus de justesse -dans les expressions, pour émouvoir dans le repos de l’action, -que lorsqu’elle excite une anxiété toujours croissante: -on remarque à peine les paroles, quand les faits nous tiennent -en suspens; mais lorsque tout se tait, excepté la douleur, -quand il n’y a plus de changement au dehors, et que -l’intérêt s’attache seulement à ce qui se passe dans l’âme, -une nuance d’affectation, un mot hors de place frapperait, -comme un son faux, dans un air simple et mélancolique. -Rien n’échappe alors par le bruit, et tout s’adresse directement -au cœur.</p> - -<p>Enfin la critique la plus universellement répétée contre le -<i>Walstein</i> français, c’est que le caractère de Walstein lui-même -est superstitieux, incertain, irrésolu, et ne s’accorde<span class="pagenum"><a name="page_254" id="page_254">{254}</a></span> -pas avec le modèle héroïque admis pour ce genre de rôle. -Les Français se privent d’une source infinie d’effets et d’émotions, -en réduisant les caractères tragiques, comme les -notes de musique ou les couleurs du prisme, à quelques -traits saillants, toujours les mêmes; chaque personnage -doit se conformer à l’un des principaux types reconnus. On -dirait que chez nous la logique est le fondement des arts, et -cette nature <i>ondoyante</i> dont parle Montaigne, est bannie de -nos tragédies; on n’y admet que des sentiments tout bons -ou tout mauvais, et cependant il n’y a rien qui ne soit mélangé -dans l’âme humaine.</p> - -<p>On raisonne en France sur un personnage tragique -comme sur un ministre d’État, et l’on se plaint de ce qu’il -fait ou de ce qu’il ne fait pas, comme si l’on tenait une gazette -à la main pour le juger. Les inconséquences des passions -sont permises sur le théâtre français, mais non pas -les inconséquences des caractères. La passion étant connue -plus ou moins de tous les cœurs, on s’attend à ses égarements, -et l’on peut, en quelque sorte, fixer d’avance ses -contradictions mêmes; mais le caractère a toujours quelque -chose d’inattendu, qu’on ne peut renfermer dans aucune -règle. Tantôt il se dirige vers son but, tantôt il s’en éloigne. -Quand on a dit d’un personnage en France:—Il ne sait -pas ce qu’il veut:—on ne s’y intéresse plus; tandis que -c’est précisément l’homme qui ne sait pas ce qu’il veut, -dans lequel la nature se montre avec une force et une indépendance -vraiment tragiques.</p> - -<p>Les personnages de Shakespeare font éprouver plusieurs -fois dans la même pièce des impressions tout à fait différentes -aux spectateurs. Richard II, dans les trois premiers -actes de la tragédie de ce nom, inspire de l’aversion et du mépris; -mais quand le malheur l’atteint, quand on le force à -céder son trône à son ennemi, au milieu du parlement, sa situation -et son courage arrachent des larmes. On aime cette no<span class="pagenum"><a name="page_255" id="page_255">{255}</a></span>blesse -royale qui reparaît dans l’adversité, et la couronne -semble planer encore sur la tête de celui qu’on en dépouille. -Il suffit à Shakespeare de quelques paroles pour disposer de -l’âme des auditeurs, et les faire passer de la haine à la pitié. -Les diversités sans nombre du cœur humain renouvellent -sans cesse la source où le talent peut puiser.</p> - -<p>Dans la réalité, pourra-t-on dire, les hommes sont inconséquents -et bizarres, et souvent les plus belles qualités se -mêlent à de misérables défauts; mais de tels caractères ne -conviennent pas au théâtre; l’art dramatique exigeant la rapidité -de l’action, l’on ne peut, dans ce cadre, peindre les -hommes que par des traits forts et des circonstances frappantes. -Mais s’ensuit-il cependant qu’il faille se borner à ces -personnages tranchés dans le mal et dans le bien, qui sont -comme les éléments invariables de la plupart de nos tragédies? -Quelle influence le théâtre pourrait-il exercer sur la -moralité des spectateurs, si l’on ne leur faisait voir qu’une -nature de convention? Il est vrai que sur ce terrain factice -la vertu triomphe toujours, et le vice est toujours puni; -mais comment cela s’appliquerait-il jamais à ce qui se passe -dans la vie, puisque les hommes qu’on montre sur la scène -ne sont pas les hommes tels qu’ils sont?</p> - -<p>Il serait curieux de voir représenter la pièce de <i>Walstein</i> -sur notre théâtre; et si l’auteur français ne s’était pas si rigoureusement -asservi à la régularité française, ce serait plus -curieux encore: mais, pour bien juger des innovations, il -faudrait porter dans les arts une jeunesse d’âme qui cherchât -des plaisirs nouveaux. S’en tenir aux chefs-d’œuvre anciens -est un excellent régime pour le goût, mais non pour le -talent: il faut des impressions inattendues pour l’exciter; -les ouvrages que nous savons par cœur dès l’enfance se -changent en habitudes, et n’ébranlent plus fortement notre -imagination.</p> - -<p><i>Marie Stuart</i> est, ce me semble, de toutes les tragédies al<span class="pagenum"><a name="page_256" id="page_256">{256}</a></span>lemandes -la plus pathétique et la mieux conçue. Le sort de -cette reine, qui commença sa vie par tant de prospérités, qui -perdit son bonheur par tant de fautes, et que dix-neuf ans de -prison conduisirent à l’échafaud, cause autant de terreur et -de pitié qu’Œdipe, Oreste ou Niobé; mais la beauté même -de cette histoire si favorable au génie, écraserait la médiocrité.</p> - -<p>La scène s’ouvre dans le château de Fotheringay, où Marie -Stuart est renfermée. Dix-neuf ans de prison se sont déjà -passés, et le tribunal institué par Élisabeth est au moment -de prononcer sur le sort de l’infortunée reine d’Écosse. La -nourrice de Marie se plaint au commandant de la forteresse -des traitements qu’il fait endurer à sa prisonnière. Le commandant, -vivement attaché à la reine Élisabeth, parle de -Marie avec une sévérité cruelle: on voit que c’est un honnête -homme, mais qui juge Marie comme ses ennemis l’ont -jugée; il annonce sa mort prochaine, et cette mort lui -paraît juste, parce qu’il croit qu’elle a conspiré contre Élisabeth.</p> - -<p>J’ai déjà eu l’occasion de parler, à propos de <i>Walstein</i>, du -grand avantage des expositions en mouvement. On a essayé -les prologues, les chœurs, les confidents, tous les moyens -possibles, pour expliquer sans ennuyer; et il me semble que -le mieux c’est d’entrer d’abord dans l’action, et de faire connaître -le principal personnage par l’effet qu’il produit sur -ceux qui l’environnent. C’est apprendre au spectateur de -quel point de vue il doit regarder ce qui va se passer devant -lui; c’est le lui apprendre sans le lui dire: car un seul mot -qui paraît prononcé pour le public, dans une pièce de théâtre, -en détruit l’illusion. Quand Marie Stuart arrive, on est déjà -curieux et ému; on la connaît, non par un portrait, mais -par son influence sur ses amis et sur ses ennemis. Ce n’est -plus un récit qu’on écoute, c’est un événement dont on est -devenu contemporain.<span class="pagenum"><a name="page_257" id="page_257">{257}</a></span></p> - -<p>Le caractère de Marie Stuart est admirablement bien soutenu, -et ne cesse point d’intéresser pendant toute la pièce. -Faible, passionnée, orgueilleuse de sa figure, et repentante -de sa vie, on l’aime et on la blâme. Ses remords et ses -fautes font pitié. De toutes parts on aperçoit l’empire de son -admirable beauté, si renommée dans son temps. Un homme -qui veut la sauver ose lui avouer qu’il ne se dévoue pour -elle que par enthousiasme pour ses charmes. Élisabeth en -est jalouse; enfin, l’amant d’Élisabeth, Leicester, est devenu -amoureux de Marie, et lui a promis en secret son appui. -L’attrait et l’envie que fait naître la grâce enchanteresse -de l’infortunée rendent sa mort mille fois plus touchante.</p> - -<p>Elle aime Leicester. Cette femme malheureuse éprouve -encore le sentiment qui a déjà plus d’une fois répandu tant -d’amertume sur son sort. Sa beauté, presque surnaturelle, -semble la cause et l’excuse de cette ivresse habituelle du -cœur, fatalité de sa vie.</p> - -<p>Le caractère d’Élisabeth excite l’attention d’une manière -bien différente; c’est une peinture toute nouvelle que celle -d’une femme tyran. Les petitesses des femmes en général, -leur vanité, leur désir de plaire, tout ce qui leur vient de -l’esclavage, enfin, sert au despotisme dans Élisabeth; et la -dissimulation qui naît de la faiblesse est l’un des instruments -de son pouvoir absolu. Sans doute tous les tyrans -sont dissimulés. Il faut tromper les hommes pour les asservir; -on leur doit, au moins dans ce cas, la politesse du mensonge. -Mais ce qui caractérise Élisabeth, c’est le désir de -plaire uni à la volonté la plus despotique, et tout ce qu’il y a -de plus fin dans l’amour-propre d’une femme, manifesté par -les actes les plus violents de l’autorité souveraine. Les courtisans -aussi ont avec une reine un genre de bassesse qui -tient de la galanterie. Ils veulent se persuader qu’ils l’aiment, -pour lui obéir plus noblement, et cacher la crainte servile -d’un sujet sous le servage d’un chevalier.<span class="pagenum"><a name="page_258" id="page_258">{258}</a></span></p> - -<p>Élisabeth était une femme d’un grand génie, l’éclat de -son règne en fait foi: toutefois, dans une tragédie où la mort -de Marie est représentée, on ne peut voir Élisabeth que -comme la rivale qui fait assassiner sa prisonnière; et le -crime qu’elle commet est trop atroce pour ne pas effacer tout -le bien qu’on pourrait dire de son génie politique. Ce serait -peut-être une perfection de plus dans Schiller, que d’avoir -eu l’art de rendre Élisabeth moins odieuse, sans diminuer -l’intérêt pour Marie Stuart: car il y a plus de vrai talent dans -les contrastes nuancés que dans les oppositions extrêmes, -et la figure principale elle-même gagne à ce qu’aucun des -personnages du tableau dramatique ne lui soit sacrifié.</p> - -<p>Leicester conjure Élisabeth de voir Marie; il lui propose de -s’arrêter, au milieu d’une chasse, dans le jardin du château -de Fotheringay, et de permettre à Marie de s’y promener. -Élisabeth y consent, et le troisième acte commence par la -joie touchante de Marie, en respirant l’air libre après dix-neuf -ans de prison: tous les dangers qu’elle court ont disparu -à ses yeux; en vain sa nourrice cherche à les lui rappeler -pour modérer ses transports, Marie a tout oublié en -retrouvant le soleil et la nature. Elle ressent le bonheur de -l’enfance à l’aspect, nouveau pour elle, des fleurs, des arbres, -des oiseaux; et l’ineffable impression de ces merveilles -extérieures, quand on en a été longtemps séparé, se peint -dans l’émotion enivrante de l’infortunée prisonnière.</p> - -<p>Le souvenir de la France vient la charmer. Elle charge -les nuages que le vent du nord semble pousser vers cette -heureuse patrie de son choix, elle les charge de porter à ses -amis ses regrets et ses désirs: «Allez, leur dit-elle, vous, -mes seuls messagers, l’air libre vous appartient; vous -n’êtes pas les sujets d’Élisabeth».—Elle aperçoit dans -le lointain un pêcheur qui conduit une frêle barque, et déjà -elle se flatte qu’il pourra la sauver: tout lui semble espérance -quand elle a revu le ciel.<span class="pagenum"><a name="page_259" id="page_259">{259}</a></span></p> - -<p>Elle ne sait point encore qu’on l’a laissée sortir afin -qu’Élisabeth pût la rencontrer; elle entend la musique de la -chasse, et les plaisirs de sa jeunesse se retracent à son imagination -en l’écoutant. Elle voudrait monter un cheval fougueux, -parcourir, avec la rapidité de l’éclair, les vallées, -et les montagnes; le sentiment du bonheur se réveille -en elle, sans nulle raison, sans nul motif, mais parce qu’il -faut que le cœur respire, et qu’il se ranime quelquefois tout -à coup, à l’approche des plus grands malheurs, comme -il y a presque toujours un moment de mieux avant -l’agonie.</p> - -<p>On vient avertir Marie qu’Élisabeth va venir. Elle avait -souhaité cette entrevue; mais quand l’instant approche, tout -son être en frémit. Leicester est avec Élisabeth: ainsi, toutes -les passions de Marie sont à la fois excitées: elle se contient -quelque temps; mais l’arrogante Élisabeth la provoque -par ses dédains; et ces deux reines ennemies finissent par -s’abandonner l’une à l’autre à la haine mutuelle qu’elles -ressentent. Élisabeth reproche à Marie ses fautes; Marie lui -rappelle les soupçons de Henri VIII contre sa mère, et ce que -l’on a dit de sa naissance illégitime. Cette scène est singulièrement -belle, par cela même que la fureur fait dépasser -aux deux reines les bornes de leur dignité naturelle. Elles ne -sont plus que deux femmes, deux rivales de figure, bien plus -que de puissance; il n’y a plus de souveraine, il n’y a plus -de prisonnière; et bien que l’une puisse envoyer l’autre à -l’échafaud, la plus belle des deux, celle qui se sent la plus -faite pour plaire, jouit encore du plaisir d’humilier la toute puissante -Élisabeth aux yeux de Leicester, aux yeux de -l’amant qui leur est si cher à toutes deux.</p> - -<p>Ce qui ajoute singulièrement aussi à l’effet de cette situation, -c’est la crainte que l’on éprouve pour Marie, à chaque -mot de ressentiment qui lui échappe; et lorsqu’elle s’abandonne -à toute sa fureur, ses paroles injurieuses, dont les<span class="pagenum"><a name="page_260" id="page_260">{260}</a></span> -suites seront irréparables, font frémir, comme si l’on était -déjà témoin de sa mort.</p> - -<p>Les émissaires du parti catholique veulent assassiner -Élisabeth, à son retour à Londres. Talbot, le plus vertueux -des amis de la reine, désarme l’assassin qui voulait la poignarder, -et le peuple demande à grands cris la mort de Marie. -C’est une scène admirable que celle où le chancelier -Burleigh presse Élisabeth de signer la sentence de Marie, -tandis que Talbot, qui vient de sauver la vie de sa souveraine, -se jette à ses pieds pour la conjurer de faire grâce à -son ennemie.</p> - -<p>«On vous répète, lui dit-il, que le peuple demande sa -mort; on croit vous plaire par cette feinte violence; on croit -vous déterminer à ce que vous souhaitez; mais prononcez -que vous voulez la sauver, et dans l’instant vous verrez la -prétendue nécessité de sa mort s’évanouir: ce qu’on trouvait -juste passera pour injuste, et les mêmes hommes qui -l’accusent prendront hautement sa défense. Vous la craignez -vivante: ah! craignez-la surtout quand elle ne sera -plus. C’est alors qu’elle sera vraiment redoutable; elle renaîtra -de son tombeau, comme la déesse de la discorde, -comme l’esprit de la vengeance, pour détourner de vous le -cœur de vos sujets. Ils ne verront plus en elle l’ennemie de -leur croyance, mais la petite-fille de leurs rois. Le peuple -appelle avec fureur cette résolution sanglante; mais il ne la -jugera qu’après l’événement. Traversez alors les rues de -Londres, et vous y verrez régner le silence de la terreur; -vous y verrez un autre peuple, une autre Angleterre: ce ne -seront plus ces transports de joie, qui célébraient la sainte -équité dont votre trône était environné; mais la crainte, -cette sombre compagne de la tyrannie, ne vous quittera -plus; les rues seront désertes à votre passage; vous -aurez fait ce qu’il y a de plus fort, de plus redoutable. -Quel homme sera sûr de sa propre vie, quand<span class="pagenum"><a name="page_261" id="page_261">{261}</a></span> -la tête royale de Marie n’aura point été respectée»!</p> - -<p>La réponse d’Élisabeth à ce discours est d’une adresse -bien remarquable; un homme, dans une pareille situation, -aurait certainement employé le mensonge pour pallier l’injustice; -mais Élisabeth fait plus, elle veut intéresser pour -elle-même, en se livrant à la vengeance; elle voudrait presque -obtenir la pitié, en commettant l’action la plus cruelle. Elle a -de la coquetterie sanguinaire, si l’on peut s’exprimer ainsi, -et le caractère de femme se montre à travers celui de tyran.</p> - -<p>«Ah! Talbot, s’écrie Élisabeth, vous m’avez sauvée aujourd’hui, -vous avez détourné de moi le poignard; pourquoi -ne le laissiez-vous pas arriver jusqu’à mon cœur? le combat -était fini; et, délivrée de tous mes doutes, pure de toutes -mes fautes, je descendais dans mon paisible tombeau: -croyez-moi, je suis fatiguée du trône et de la vie; si l’une -des deux reines doit tomber pour que l’autre vive (et cela -est ainsi, j’en suis convaincue), pourquoi ne serait-ce pas -moi qui résignerais l’existence? Mon peuple peut choisir, je -lui rends son pouvoir; Dieu m’est témoin que ce n’est pas -pour moi, mais pour le bien seul de la nation que j’ai vécu. -Espère-t-on de cette séduisante Stuart, de cette reine plus -jeune, des jours plus heureux? alors je descends du trône, -je retourne dans la solitude de Woodstock, où j’ai passé -mon humble jeunesse, où, loin des vanités de ce monde, je -trouvais ma grandeur en moi-même. Non, je ne suis pas -faite pour être souveraine; un maître doit être dur, et mon -cœur est faible. J’ai bien gouverné cette île, tant qu’il ne -s’agissait que de faire des heureux: mais voici la tâche -cruelle imposée par le devoir royal, et je me sens incapable -de l’accomplir».</p> - -<p>A ce mot, Burleigh interrompt Élisabeth, et lui reproche -tout ce dont elle veut être blâmée, sa faiblesse, son indulgence, -sa pitié: il semble courageux, parce qu’il demande à -sa souveraine avec force ce qu’elle désire en secret plus que<span class="pagenum"><a name="page_262" id="page_262">{262}</a></span> -lui-même. La flatterie brusque réussit en général mieux que -la flatterie obséquieuse, et c’est bien fait aux courtisans, -quand ils le peuvent, de se donner l’air d’être entraînés -dans le moment où ils réfléchissent le plus à ce qu’ils disent.</p> - -<p>Élisabeth signe la sentence, et, seule avec le secrétaire -de ses commandements, la timidité de femme, qui se mêle -à la persévérance du despotisme, lui fait désirer que cet -homme subalterne prenne sur lui la responsabilité de l’action -qu’elle a commise: il veut l’ordre positif d’envoyer cette -sentence; elle le refuse, et lui répète qu’il doit faire son devoir; -elle laisse ce malheureux dans une affreuse incertitude, -dont le chancelier Burleigh le tire en lui arrachant le -papier qu’Élisabeth a laissé entre ses mains.</p> - -<p>Leicester est très compromis par les amis de la reine -d’Écosse; ils viennent lui demander de les aider à la sauver. -Il découvre qu’il est accusé auprès d’Élisabeth, et prend -tout à coup l’affreux parti d’abandonner Marie, et de révéler -à la reine d’Angleterre, avec hardiesse et ruse, une partie -des secrets qu’il doit à la confiance de sa malheureuse amie. -Malgré tous ces lâches sacrifices, il ne rassure Élisabeth qu’à -demi, et elle exige qu’il conduise lui-même Marie à l’échafaud, -pour prouver qu’il ne l’aime pas. La jalousie de femme -se manifestant par le supplice qu’Élisabeth ordonne comme -monarque, doit inspirer à Leicester une profonde haine pour -elle: la reine le fait trembler, quand par les lois de la nature -il devrait être son maître; et ce contraste singulier produit -une situation très originale: mais rien n’égale le cinquième -acte. C’est à Weimar que j’assistai à la représentation -de <i>Marie Stuart</i>, et je ne puis penser encore, sans un profond -attendrissement, à l’effet des dernières scènes.</p> - -<p>On voit d’abord paraître les femmes de Marie vêtues de noir, -et dans une morne douleur; sa vieille nourrice, la plus affligée -de toutes, porte ses diamants royaux; elle lui a ordonné -de les rassembler, pour qu’elle pût les distribuer à ses<span class="pagenum"><a name="page_263" id="page_263">{263}</a></span> -femmes. Le commandant de la prison, suivi de plusieurs de -ses valets, vêtus de noir aussi comme lui, remplissent le -théâtre de deuil. Melvil, autrefois gentilhomme de la cour -de Marie, arrive de Rome en cet instant. Anna, la nourrice -de la reine, le reçoit avec joie; elle lui peint le courage de -Marie, qui, tout à coup résignée à son sort, n’est plus occupée -que de son salut, et s’afflige seulement de ne pas pouvoir -obtenir un prêtre de sa religion, pour recevoir de lui -l’absolution de ses fautes et la communion sainte.</p> - -<p>La nourrice raconte comment pendant la nuit la reine et -elle avaient entendu des coups redoublés, et que toutes deux -espéraient que c’étaient leurs amis qui venaient pour les délivrer; -mais qu’enfin ils avaient su que ce bruit était celui que -faisaient les ouvriers, en élevant l’échafaud dans la salle -au-dessous d’elles. Melvil demande comment Marie a supporté -cette terrible nouvelle: Anna lui dit que l’épreuve la -plus dure pour elle a été d’apprendre la trahison du comte -Leicester, mais qu’après cette douleur elle a repris le calme -et la dignité d’une reine.</p> - -<p>Les femmes de Marie entrent et sortent, pour exécuter -les ordres de leur maîtresse; l’une d’elles apporte une coupe -de vin que Marie a demandé pour marcher d’un pas plus -ferme à l’échafaud. Une autre arrive chancelante sur la -scène, parce qu’à travers la porte de la salle où l’exécution -doit avoir lieu, elle a vu les murs tendus de noir, l’échafaud, -le bloc et la hache. L’effroi toujours croissant du spectateur -est déjà presque à son comble, quand Marie paraît dans -toute la magnificence d’une parure royale, seule vêtue de -blanc au milieu de sa suite en deuil, un crucifix à la main, -la couronne sur sa tête, et déjà rayonnante du pardon céleste -que ses malheurs ont obtenu pour elle.</p> - -<p>Marie console ses femmes, dont les sanglots l’émeuvent -vivement: «Pourquoi, leur dit-elle, vous affligez-vous de ce -que mon cachot s’est ouvert? La mort, ce sévère ami, vient<span class="pagenum"><a name="page_264" id="page_264">{264}</a></span> -à moi, et couvre de ses ailes noires les fautes de ma vie: le -dernier arrêt du sort relève la créature accablée; je sens de -nouveau le diadème sur mon front. Un juste orgueil est -rentré dans mon âme purifiée».</p> - -<p>Marie aperçoit Melvil, et se réjouit de le voir dans ce moment -solennel: elle l’interroge sur ses parents de France, sur -ses anciens serviteurs, et le charge de ses derniers adieux -pour tout ce qui lui fut cher.</p> - -<p>«Je bénis, lui dit-elle, le roi très chrétien mon beau-frère, -et toute la royale famille de France; je bénis mon -oncle le cardinal, et Henri de Guise, mon noble cousin; je -bénis aussi le saint Père, pour qu’il me bénisse à son tour, -et le roi catholique qui s’est offert généreusement pour mon -sauveur et vengeur. Ils retrouveront tous leur nom dans mon -testament; et de quelque faible valeur que soient les présents -de mon amour, ils voudront bien ne pas les dédaigner».</p> - -<p>Marie se retourne alors vers ses serviteurs, et leur dit: -«Je vous ai recommandés à mon royal frère de France; il -aura soin de vous, il vous donnera une nouvelle patrie. Si -ma dernière prière vous est sacrée, ne restez pas en Angleterre. -Que le cœur orgueilleux de l’Anglais ne se repaisse pas -du spectacle de votre malheur; que ceux qui m’ont servie -ne soient pas dans la poussière. Jurez-moi, par l’image -du Christ, que dès que je ne serai plus, vous quitterez pour -jamais cette île funeste».</p> - -<p>(Melvil le jure au nom de tous).</p> - -<p>La reine distribue ses diamants à ses femmes, et rien n’est -plus touchant que les détails dans lesquels elle entre sur le -caractère de chacune d’elles, et les conseils qu’elle leur donne -pour leur sort futur. Elle se montre surtout généreuse envers -celle dont le mari a été un traître, en accusant formellement -Marie elle-même auprès d’Élisabeth: elle veut consoler -cette femme de ce malheur, et lui prouver qu’elle n’en -conserve aucun ressentiment.<span class="pagenum"><a name="page_265" id="page_265">{265}</a></span></p> - -<p>«Toi, dit-elle à sa nourrice, toi, ma fidèle Anna, l’or et -les diamants ne t’attirent point; mon souvenir est le don le -plus précieux que je puisse te laisser. Prends ce mouchoir -que j’ai brodé pour toi dans les heures de ma tristesse, et -que mes larmes ont inondé; tu t’en serviras pour me bander -les yeux, quand il en sera temps; j’attends ce dernier service -de toi. Venez toutes, dit-elle en tendant la main à ses -femmes, venez toutes, et recevez mon dernier adieu: recevez-le, -Marguerite, Alise, Rosamonde; et toi, Gertrude, je -sens sur ma main tes lèvres brûlantes. J’ai été bien haïe, -mais aussi bien aimée! Qu’un époux d’une âme noble rende -heureuse ma Gertrude, car un cœur si sensible a besoin -d’amour! Berthe, tu as choisi la meilleure part, tu veux être -la chaste épouse du ciel, hâte-toi d’accomplir ton vœu. Les -biens de la terre sont trompeurs, la destinée de ta reine te -l’apprend. C’en est assez, adieu pour toujours, adieu».</p> - -<p>Marie reste seule avec Melvil, et c’est alors que commence -une scène dont l’effet est bien grand, quoiqu’on puisse la -blâmer à plusieurs égards. La seule douleur qui reste à -Marie, après avoir pourvu à tous les soins terrestres, c’est de -ne pouvoir obtenir un prêtre de sa religion, pour l’assister -dans ses derniers moments. Melvil, après avoir reçu la confidence -de ses pieux regrets, lui apprend qu’il a été à Rome, -qu’il y a pris les ordres ecclésiastiques, pour acquérir le droit -de l’absoudre et de la consoler: il découvre sa tête pour lui -montrer la tonsure sacrée, et tire de son sein une hostie que -le pape lui-même a bénie pour elle.</p> - -<p>«Un bonheur céleste, s’écrie la reine, m’est donc encore -préparé sur le seuil même de la mort! Le messager de Dieu -descend vers moi, comme un immortel sur des nuages -d’azur: ainsi jadis l’apôtre fut délivré de ses liens. Et tandis -que tous les appuis terrestres m’ont trompée, ni les verrous, -ni les épées n’ont arrêté le secours divin. Vous, jadis mon -serviteur, soyez maintenant le serviteur de Dieu et son saint<span class="pagenum"><a name="page_266" id="page_266">{266}</a></span> -interprète; et comme vos genoux se sont courbés devant moi, -je me prosterne maintenant à vos pieds, dans la poussière».</p> - -<p>La belle, la royale Marie se jette aux genoux de Melvil, -et son sujet, revêtu de toute la dignité de l’Église, l’y laisse -et l’interroge.</p> - -<p>(Il ne faut pas oublier que Melvil lui-même croyait Marie -coupable du dernier complot qui avait eu lieu contre la vie -d’Élisabeth; je dois dire aussi que la scène suivante est faite -seulement pour être lue, et que, sur la plupart des théâtres -de l’Allemagne, on supprime l’acte de la communion, quand -la tragédie de <i>Marie Stuart</i> est représentée).</p> - -<div class="blockquot"><p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Marie, -reine, as-tu sondé ton cœur, et jures-tu de confesser la vérité -devant le Dieu de vérité?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Mon cœur va s’ouvrir sans mystère devant toi comme -devant lui.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«Dis-moi, de quel péché ta conscience t’accuse-t-elle, -depuis que tu as approché pour la dernière fois de la table -sainte?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Mon âme a été remplie d’une haine envieuse, et des -pensées de vengeance s’agitaient dans mon sein. Pécheresse, -j’implorais le pardon de Dieu, et je ne pouvais pardonner à -mon ennemie.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«Te repens-tu de cette faute, et ta résolution sincère -est-elle de pardonner à tous, avant de quitter ce monde?<span class="pagenum"><a name="page_267" id="page_267">{267}</a></span></p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Aussi vrai que j’espère la miséricorde de Dieu.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«N’est-il point d’autre tort que tu doives te reprocher?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Ah! ce n’est pas la haine seule qui m’a rendue coupable, -j’ai encore plus offensé le Dieu de bonté par un amour -criminel; ce cœur trop vain s’est laissé séduire par un -homme sans foi, qui m’a trompée et abandonnée.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«Te repens-tu de cette erreur, et ton cœur a-t-il quitté -cette fragile idole pour se tourner vers son Dieu?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Ce fut le plus cruel de mes combats, mais enfin j’ai déchiré -ce dernier lien terrestre.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«De quelle autre faute te sens-tu coupable?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Ah! d’une faute sanglante, depuis longtemps confessée. -Mon âme frémit en approchant du jugement solennel qui -m’attend, et les portes du ciel semblent se couvrir de deuil -à mes yeux. J’ai fait périr le roi mon époux, quand j’ai consenti -à donner mon cœur et ma main au séducteur son -meurtrier. Je me suis imposé toutes les expiations ordonnées -par l’Église; mais le ver rongeur du remords ne me -laisse point de repos.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«Ne te reste-t-il rien de plus au fond de l’âme, que tu -doives confesser?<span class="pagenum"><a name="page_268" id="page_268">{268}</a></span></p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Non, tu sais maintenant tout ce qui pèse sur mon cœur.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«Songe à la présence du scrutateur des pensées, à l’anathème -dont l’Église menace une confession trompeuse: c’est -un péché qui donne la mort éternelle, et que le Saint-Esprit -a frappé de sa malédiction.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Puissé-je obtenir dans mon dernier combat la clémence -divine, aussi vrai qu’en cet instant solennel je ne t’ai rien -déguisé!</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«Comment! tu caches à ton Dieu le crime pour la punition -duquel les hommes te condamnent: tu ne me parles -point de la part que tu as eue dans la haute trahison des -assassins d’Élisabeth; tu subis la mort terrestre pour cette -action; veux-tu donc qu’elle entraîne aussi la perdition de -ton âme?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Je suis près de passer du temps à l’éternité: avant que -l’aiguille de l’heure ait accompli son tour, je me présenterai -devant le trône de mon juge; et, je le répète ici, ma confession -est entière.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«Examine-toi bien. Notre cœur est souvent pour nous-mêmes -un confident trompeur: tu as peut-être évité avec -adresse le mot qui te rendait coupable, quoique tu partageasses -la volonté du crime; mais apprends qu’aucun art -humain ne peut faire illusion à l’œil de feu qui regarde dans -le fond de l’âme.<span class="pagenum"><a name="page_269" id="page_269">{269}</a></span></p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«J’ai prié tous les princes de se réunir pour m’affranchir -de mes liens, mais jamais je n’ai menacé ni par mes projets, -ni par mes actions, la vie de mon ennemie.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«Quoi! ton secrétaire t’a faussement accusée?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Que Dieu le juge! Ce que je dis est vrai.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«Ainsi donc tu montes sur l’échafaud convaincue de ton -innocence?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Dieu m’accorde d’expier par cette mort non méritée le -crime dont ma jeunesse fut coupable!</p> - -<p><span class="smcap">Melvil</span>, <i>la bénissant</i>.</p> - -<p>«Que cela soit ainsi, et que ta mort serve à t’absoudre! -Tombe sur l’autel comme une victime résignée. Le sang -peut purifier ce que le sang avait souillé: tu n’es plus coupable -maintenant que des fautes d’une femme, et les faiblesses -de l’humanité ne suivent point l’âme bienheureuse -dans le ciel. Je t’annonce donc, en vertu de la puissance qui -m’a été donnée de lier et de délier sur la terre, l’absolution -de tes péchés: <i>ainsi que tu as cru, qu’il t’arrive</i>»! (<i>Il lui présente -l’hostie</i>). «Prends ce corps, il a été sacrifié pour toi». -(<i>Il prend la coupe qui est sur la table, il la consacre avec une -prière recueillie, et l’offre à la reine, qui semble hésiter encore -et ne pas oser l’accepter</i>). «Prends la coupe remplie de ce -sang qui a été répandu pour toi; prends-la, le pape t’accorde -cette grâce au moment de ta mort. C’est le droit suprême -des rois dont tu jouis (<i>Marie reçoit la coupe</i>); et comme tu<span class="pagenum"><a name="page_270" id="page_270">{270}</a></span> -es maintenant unie mystérieusement avec ton Dieu sur -cette terre, ainsi revêtue d’un éclat angélique, tu le seras -dans le séjour de béatitude, où il n’y aura plus ni faute, ni -douleur». (<i>Il remet la coupe, entend du bruit au dehors, recouvre -sa tête, et va vers la porte; Marie reste à genoux, plongée -dans la méditation</i>).</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«Il vous reste encore une rude épreuve à supporter, Madame: -vous sentez-vous assez de force pour triompher de -tous les mouvements d’amertume et de haine?</p> - -<p><span class="smcap">Marie</span> <i>se relève</i>.</p> - -<p>«Je ne crains point de rechute; j’ai sacrifié à Dieu ma -haine et mon amour.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Melvil.</span></p> - -<p>«Préparez-vous donc à recevoir lord Leicester et le chancelier -Burleigh: ils sont là». (<i>Leicester reste dans l’éloignement, -sans lever les yeux; Burleigh s’avance entre la reine et -lui</i>).</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Burleigh.</span></p> - -<p>«Je viens, lady Stuart, pour recevoir vos derniers ordres.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Je vous en remercie, mylord.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Burleigh.</span></p> - -<p>«C’est la volonté de la reine, qu’aucune demande équitable -ne vous soit refusée.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Mon testament indique mes derniers souhaits; je l’ai -déposé dans les mains du chevalier Paulet; j’espère qu’il -sera fidèlement exécuté.<span class="pagenum"><a name="page_271" id="page_271">{271}</a></span></p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Paulet.</span></p> - -<p>«Il le sera.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Comme mon corps ne peut pas reposer en terre sainte, -je demande qu’il soit accordé à ce fidèle serviteur de porter -mon cœur en France, auprès des miens. Hélas! il a toujours -été là.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Burleigh.</span></p> - -<p>«Ce sera fait. Ne voulez-vous plus rien?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Portez mon salut de sœur à la reine d’Angleterre; dites-lui -que je lui pardonne ma mort du fond de mon âme. Je -me repens d’avoir été trop vive hier, dans mon entretien -avec elle. Que Dieu la conserve et lui accorde un règne heureux»! -(<i>Dans ce moment le shérif arrive; Anna et les femmes -de Marie entrent avec lui</i>). «Anna, calme-toi, le moment -est venu, voilà le shérif qui doit me conduire à la mort. -Tout est décidé. Adieu, adieu». (<i>A Burleigh</i>). «Je souhaite -que ma fidèle nourrice m’accompagne sur l’échafaud, milord: -accordez-moi ce bienfait.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Burleigh.</span></p> - -<p>«Je n’ai point de pouvoirs à cet égard.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Quoi! l’on me refuserait cette prière si simple! Qui donc -me rendrait les derniers services? Ce ne peut être la volonté -de ma sœur, qu’on blesse en ma personne le respect dû à -une femme.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Burleigh.</span></p> - -<p>«Aucune femme ne doit monter avec vous sur l’échafaud; -ses cris, sa douleur...<span class="pagenum"><a name="page_272" id="page_272">{272}</a></span></p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Elle ne fera pas entendre ses plaintes, je suis garant de -la force d’âme de mon Anna. Soyez bon, milord; ne me séparez -pas en mourant de ma fidèle nourrice. Elle m’a reçue -dans ses bras sur le seuil de la vie; que sa douce main me -conduise à la mort!</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Paulet.</span></p> - -<p>«Il faut y consentir.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Burleigh.</span></p> - -<p>«Soit.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marie.</span></p> - -<p>«Il ne me reste plus rien à vous demander». (<i>Elle prend -le crucifix et le baise</i>). «Mon Rédempteur, mon Sauveur, que -tes bras me reçoivent»! (<i>Elle se retourne pour partir, et, -dans cet instant, elle rencontre le comte de Leicester; elle tremble, -ses genoux fléchissent; et, près de tomber, le comte de -Leicester la soutient; puis il détourne la tête, et ne peut soutenir -sa vue</i>). «Vous me tenez parole, comte de Leicester; -vous m’aviez promis votre appui pour sortir de ce cachot, -et vous me l’offrez maintenant». (<i>Le comte de Leicester semble -anéanti; elle continue avec un accent plein de douceur</i>). -«Oui, Leicester; et ce n’est pas seulement la liberté que je -voulais vous devoir, mais une liberté qui me devînt plus -chère en la tenant de vous. Maintenant que je suis sur la -route de la terre au ciel, et que je vais devenir un esprit -bienheureux, affranchi des affections terrestres, j’ose vous -avouer, sans rougir, la faiblesse dont j’ai triomphé. Adieu, -et si vous le pouvez, vivez heureux. Vous avez voulu plaire -à deux reines, et vous avez trahi le cœur aimant pour obtenir -le cœur orgueilleux. Prosternez-vous aux pieds d’Élisabeth, -et puisse votre récompense ne pas devenir votre punition! -Adieu, je n’ai plus de lien avec la terre».</p></div><p><span class="pagenum"><a name="page_273" id="page_273">{273}</a></span></p> - -<p>Leicester reste seul après le départ de Marie; le sentiment -de désespoir et de honte qui l’accable peut à peine -s’exprimer; il entend, il écoute ce qui se passe dans la salle -de l’exécution, et quand elle est accomplie il tombe sans -connaissance. On apprend ensuite qu’il est parti pour la -France, et la douleur qu’Élisabeth éprouve, en perdant -celui qu’elle aime, commence la punition de son crime.</p> - -<p>Je ferai quelques observations sur cette imparfaite analyse -d’une pièce, dans laquelle le charme des vers ajoute -beaucoup à tous les autres genres de mérite. Je ne sais si -l’on se permettrait en France de faire un acte tout entier -sur une situation décidée; mais ce repos de la douleur, qui -naît de la privation même de l’espérance, produit les émotions -les plus vraies et les plus profondes. Ce repos solennel -permet au spectateur, comme à la victime, de descendre -en lui-même, et d’y sentir tout ce que révèle le -malheur.</p> - -<p>La scène de la confession, et surtout de la communion, -serait, avec raison, tout à fait condamnée; mais ce n’est -certes pas comme manquant d’effet qu’on pourrait la blâmer: -le pathétique qui se fonde sur la religion nationale -touche de si près le cœur que rien ne saurait émouvoir -davantage. Le pays le plus catholique, l’Espagne, et son -poète le plus religieux, Caldéron, qui était lui-même entré -dans l’état ecclésiastique, ont admis sur le théâtre les sujets -et les cérémonies du christianisme.</p> - -<p>Il me semble que, sans manquer au respect qu’on doit à -la religion chrétienne, on pourrait se permettre de la faire -entrer dans la poésie et les beaux-arts, dans tout ce qui -élève l’âme et embellit la vie. L’en exclure, c’est imiter ces -enfants qui croient ne pouvoir rien faire que de grave et de -triste dans la maison de leur père. Il y a de la religion dans -tout ce qui nous cause une émotion désintéressée; la poésie, -l’amour, la nature et la Divinité se réunissent dans notre<span class="pagenum"><a name="page_274" id="page_274">{274}</a></span> -cœur, quelques efforts qu’on fasse pour les séparer; -et si l’on interdit au génie de faire résonner toutes ces -cordes à la fois, l’harmonie complète de l’âme ne se fera -jamais sentir.</p> - -<p>Cette reine Marie, que la France a vue si brillante, et -l’Angleterre si malheureuse, a été l’objet de mille poésies -diverses, qui célèbrent ses charmes et son infortune. L’histoire -l’a peinte comme assez légère; Schiller a donné plus -de sérieux à son caractère, et le moment dans lequel il la -représente motive bien ce changement. Vingt années de -prison, et même vingt années de vie, de quelque manière -qu’elles se soient passées, sont presque toujours une sévère -leçon.</p> - -<p>Les adieux de Marie au comte de Leicester me paraissent -l’une des plus belles situations qui soient au théâtre. Il y a -quelque douceur pour Marie dans cet instant. Elle a pitié -de Leicester, tout coupable qu’il est; elle sent quel souvenir -elle lui laisse, et cette vengeance du cœur est permise. -Enfin, au moment de mourir, et de mourir parce qu’il n’a -pas voulu la sauver, elle lui dit encore qu’elle l’aime; et si -quelque chose peut consoler de la séparation terrible à -laquelle la mort nous condamne, c’est la solennité qu’elle -donne à nos dernières paroles: aucun but, aucun espoir -ne s’y mêle, et la vérité la plus pure sort de notre sein avec -la vie.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XIX-b" id="CHAPITRE_XIX-b"></a>CHAPITRE XIX<br /><br /> -<i>Jeanne d’Arc et la Fiancée de Messine.</i></h3> - -<p>Schiller, dans une pièce de vers pleine de charme, reproche -aux Français de n’avoir pas montré de reconnaissance<span class="pagenum"><a name="page_275" id="page_275">{275}</a></span> -pour Jeanne d’Arc. L’une des plus belles époques de l’histoire, -celle où la France et son roi Charles VII furent délivrés -du joug des étrangers, n’a point encore été célébrée -par un écrivain digne d’effacer le souvenir du poème de -Voltaire; et c’est un étranger qui a tâché de rétablir la gloire -d’une héroïne française, d’une héroïne dont le sort malheureux -intéresserait pour elle, quand ses exploits n’exciteraient -pas un juste enthousiasme. Shakespeare devait juger -Jeanne d’Arc avec partialité, puisqu’il était Anglais, et -néanmoins il la représente, dans sa pièce historique de -Henri VI, comme une femme inspirée d’abord par le ciel, et -corrompue ensuite par le démon de l’ambition. Ainsi, les -Français seuls ont laissé déshonorer sa mémoire: c’est un -grand tort de notre nation que de ne pas résister à la -moquerie, quand elle lui est présentée sous des formes -piquantes. Cependant il y a tant de place dans ce monde, et -pour le sérieux et pour la gaîté, qu’on pourrait se faire une -loi de ne pas se jouer de ce qui est digne de respect, sans -se priver, pour cela, de la liberté de la plaisanterie.</p> - -<p>Le sujet de Jeanne d’Arc étant tout à la fois historique et -merveilleux, Schiller a entremêlé sa pièce de morceaux -lyriques, et ce mélange produit un très bel effet, même à la -représentation. Nous n’avons guère en français que le monologue -de <i>Polyeucte</i>, ou les chœurs d’<i>Athalie</i> et d’<i>Esther</i> -qui puissent nous en donner l’idée. La poésie dramatique est -inséparable de la situation qu’elle doit peindre; c’est le -récit en action, c’est le débat de l’homme avec le sort. La -poésie lyrique convient presque toujours aux sujets religieux; -elle élève l’âme vers le ciel, elle exprime je ne sais -quelle résignation sublime qui nous saisit souvent au milieu -des passions les plus agitées, et nous délivre de nos inquiétudes -personnelles pour nous faire goûter un instant la paix -divine.</p> - -<p>Sans doute, il faut prendre garde que la marche progrès<span class="pagenum"><a name="page_276" id="page_276">{276}</a></span>sive -de l’intérêt ne puisse en souffrir; mais le but de l’art -dramatique n’est pas uniquement de nous apprendre si le -héros est tué, ou s’il se marie: le principal objet des événements -représentés, c’est de servir à développer les sentiments -et les caractères. Le poète a donc raison de suspendre -quelquefois l’action théâtrale, pour faire entendre la -musique céleste de l’âme. On peut se recueillir dans l’art -comme dans la vie, et planer un moment au-dessus de -tout ce qui se passe en nous-mêmes et autour de nous.</p> - -<p>L’époque historique dans laquelle Jeanne d’Arc a vécu -est particulièrement propre à faire ressortir le caractère -français dans toute sa beauté, lorsqu’une foi inaltérable, un -respect sans bornes pour les femmes, une générosité -presque imprudente à la guerre, signalaient cette nation en -Europe.</p> - -<p>Il faut se représenter une jeune fille de seize ans, d’une -taille majestueuse, mais avec des traits encore enfantins, -un extérieur délicat, et n’ayant d’autre force que celle qui -lui vient d’en haut: inspirée par la religion, poète dans ses -actions, poète aussi dans ses paroles, quand l’esprit divin -l’anime; montrant dans ses discours tantôt un génie admirable, -tantôt l’ignorance absolue de tout ce que le ciel ne -lui a pas révélé. C’est ainsi que Schiller a conçu le rôle de -Jeanne d’Arc. Il la fait voir d’abord à Vaucouleurs dans -l’habitation rustique de son père, entendant parler des -revers de la France, et s’enflammant à ce récit. Son vieux -père blâme sa tristesse, sa rêverie, son enthousiasme. Il ne -pénètre pas le secret de l’extraordinaire, et croit qu’il y a -du mal dans tout ce qu’il n’a pas l’habitude de voir. Un -paysan apporte un casque qu’une Bohémienne lui a remis -d’une façon toute mystérieuse. Jeanne d’Arc s’en saisit, elle -le place sur sa tête, et sa famille elle-même est étonnée de -l’expression de ses regards.</p> - -<p>Elle prophétise le triomphe de la France et la défaite de<span class="pagenum"><a name="page_277" id="page_277">{277}</a></span> -ses ennemis. Un paysan, esprit fort, lui dit qu’il n’y a plus -de miracle dans ce monde. «Il y en aura encore un, s’écrie-t-elle; -une blanche colombe va paraître; et, avec la hardiesse -d’un aigle, elle combattra les vautours qui déchirent -la patrie. Il sera renversé cet orgueilleux duc de Bourgogne -traître à la France; ce Talbot aux cent bras, le fléau du -ciel; ce Salisbury blasphémateur: toutes ces hordes insulaires -seront dispersées comme un troupeau de brebis. Le -Seigneur, le Dieu des combats, sera toujours avec la -colombe. Il daignera choisir une créature tremblante, et -triomphera par une faible fille, car il est le Tout-Puissant».</p> - -<p>Les sœurs de Jeanne d’Arc s’éloignent, et son père lui -commande de s’occuper de ses travaux champêtres, et de -rester étrangère à tous ces grands événements, dont les -pauvres bergers ne doivent pas se mêler. Il sort, Jeanne -d’Arc reste seule; et, prête à quitter pour jamais le séjour -de son enfance, un sentiment de regret la saisit.</p> - -<p>«Adieu, dit-elle, vous, contrées qui me fûtes si chères; -vous, montagnes; vous tranquilles et fidèles vallées, adieu! -Jeanne d’Arc ne viendra plus parcourir vos riantes prairies. -Vous, fleurs que j’ai plantées, prospérez loin de moi. Je vous -quitte, grotte sombre, fontaines rafraîchissantes. Écho, -toi, la voix pure de la vallée, qui répondais à mes chants, -jamais ces lieux ne me reverront. Vous, l’asile de toutes -mes innocentes joies, je vous laisse pour toujours: que mes -agneaux se dispersent dans les bruyères, un autre troupeau -me réclame; l’esprit saint m’appelle à la sanglante carrière -du péril.</p> - -<p>«Ce n’est point un désir vaniteux ni terrestre qui -m’attire, c’est la voix de celui qui s’est montré à Moïse -dans le buisson ardent du mont Horeb, et lui a commandé -de résister à Pharaon. C’est lui qui, toujours favorable -aux bergers, appela le jeune David pour combattre<span class="pagenum"><a name="page_278" id="page_278">{278}</a></span> -le géant. Il m’a dit aussi:—Pars et rends témoignage à -mon nom sur la terre. Tes membres doivent être renfermés -dans le rude airain. Le fer doit couvrir ton sein délicat. -Aucun homme ne doit faire éprouver à ton cœur les flammes -de l’amour. La couronne de l’hyménée n’ornera jamais ta -chevelure. Aucun enfant chéri ne reposera sur ton sein; -mais, parmi toutes les femmes de la terre, tu recevras seule -en partage les lauriers des combats. Quand les plus courageux -se lassent, quand l’heure fatale de la France semble -approcher, c’est toi qui porteras mon oriflamme: et tu abattras -les orgueilleux conquérants, comme les épis tombent au -jour de la moisson. Tes exploits changeront la roue de la -fortune, tu vas apporter le salut aux héros de la France, et, -dans Reims délivrée, placer la couronne sur la tête de ton roi.</p> - -<p>«C’est ainsi que le ciel s’est fait entendre à moi. Il m’a -envoyé ce casque comme un signe de sa volonté. La trempe -miraculeuse de ce fer me communique sa force, et l’ardeur -des anges guerriers m’enflamme; je vais me précipiter dans -le tourbillon des combats; il m’entraîne avec l’impétuosité -de l’orage. J’entends la voix des héros qui m’appelle; le -cheval belliqueux frappe la terre, et la trompette résonne».</p> - -<p>Cette première scène est un prologue, mais elle est inséparable -de la pièce; il fallait mettre en action l’instant où -Jeanne d’Arc prend sa résolution solennelle: se contenter -d’en faire un récit, ce serait ôter le mouvement et l’impulsion -qui transportent le spectateur dans la disposition -qu’exigent les merveilles auxquelles il doit croire.</p> - -<p>La pièce de Jeanne d’Arc marche toujours d’après l’histoire, -jusqu’au couronnement à Reims. Le caractère d’Agnès -Sorel est peint avec élévation et délicatesse; il fait ressortir -la pureté de Jeanne d’Arc: car toutes les qualités de ce -monde disparaissent à côté des vertus vraiment religieuses. -Il y a un troisième caractère de femme qu’on ferait bien de -supprimer en entier, c’est celui d’Isabeau de Bavière; il est<span class="pagenum"><a name="page_279" id="page_279">{279}</a></span> -grossier, et le contraste est beaucoup trop fort pour produire -de l’effet. Il faut opposer Jeanne d’Arc à Agnès Sorel, -l’amour divin à l’amour terrestre; mais la haine et la perversité, -dans une femme, sont au-dessous de l’art; il se -dégrade en les peignant.</p> - -<p>Shakespeare a donné l’idée de la scène dans laquelle -Jeanne d’Arc ramène le duc de Bourgogne à la fidélité qu’il -doit à son roi; mais Schiller l’a exécutée d’une façon admirable. -La vierge d’Orléans veut réveiller dans l’âme du duc -cet attachement à la France, qui était si puissant alors dans -tous les généreux habitants de cette belle contrée.</p> - -<p>«Que prétends-tu? lui dit-elle: quel est donc l’ennemi -que cherche ton regard meurtrier? Ce prince que tu veux -attaquer est comme toi de la race royale; tu fus son compagnon -d’armes. Son pays est le tien: moi-même, ne suis-je -pas une fille de ta patrie? Nous tous que tu veux anéantir, -ne sommes-nous pas tes amis? Nos bras sont prêts à s’ouvrir -pour te recevoir, nos genoux à se plier humblement -devant toi. Notre épée est sans pointe contre ton cœur; ton -aspect nous intimide, et sous un casque ennemi, nous respectons -encore dans tes traits la ressemblance avec nos -rois».</p> - -<p>Le duc de Bourgogne repousse les prières de Jeanne -d’Arc, dont il craint la séduction surnaturelle.</p> - -<p>«Ce n’est point, lui dit-elle, ce n’est point la nécessité -qui me courbe à tes pieds, je n’y viens point comme une -suppliante. Regarde autour de toi. Le camp des Anglais est -en cendres, et vos morts couvrent le champ de bataille; tu -entends de toutes parts les trompettes guerrières des Français: -Dieu a décidé, la victoire est à nous. Nous voulons -partager avec notre ami les lauriers que nous avons conquis. -Oh! viens avec nous, noble transfuge; viens, c’est avec -nous que tu trouveras la justice et la victoire: moi, l’envoyée -de Dieu, je tends vers toi ma main de sœur. Je veux,<span class="pagenum"><a name="page_280" id="page_280">{280}</a></span> -en te sauvant, t’attirer de notre côté. Le ciel est pour la -France. Des anges que tu ne vois pas combattent pour notre -roi; ils sont tous parés de lis. L’étendard de notre noble -cause est blanc aussi comme le lis, et la Vierge pure est son -chaste symbole.</p> - -<p class="chead">LE DUC DE BOURGOGNE.</p> - -<p>«Les mots trompeurs du mensonge sont pleins d’artifices; -mais le langage de cette femme est simple comme celui -d’un enfant, et si le mauvais génie l’inspire, il sait lui souffler -les paroles de l’innocence: non, je ne veux plus l’entendre. -Aux armes! je me défendrai mieux en la combattant -qu’en l’écoutant.</p> - -<p class="chead">JEANNE.</p> - -<p>«Tu m’accuses de magie! tu crois voir en moi les artifices -de l’enfer! Fonder la paix, réconcilier les haines, est-ce -donc là l’œuvre de l’enfer? La concorde viendrait-elle du -séjour des damnés? Qu’y a-t-il d’innocent, de sacré, d’humainement -bon, si ce n’est de se dévouer pour sa patrie? -Depuis quand la nature est-elle si fort en combat avec elle-même, -que le ciel abandonne la bonne cause et que le -démon la défende? Si ce que je te dis est vrai, dans quelle -source l’ai-je puisé? qui fut la compagne de ma vie pastorale? -qui donc instruisit la simple fille d’un berger dans les -choses royales? Jamais je ne m’étais présentée devant les -souverains, l’art de la parole m’est étranger; mais à présent -que j’ai besoin de t’émouvoir, une pénétration profonde -m’éclaire; je m’élève aux pensées les plus hautes; la destinée -des empires et des rois apparaît lumineuse à mes -regards, et, à peine sortie de l’enfance, je puis diriger la -foudre du ciel contre ton cœur».</p> - -<p>A ces mots le duc de Bourgogne est ému, troublé. Jeanne -d’Arc s’en aperçoit, et s’écrie: «Il a pleuré, il est vaincu; il -est à nous». Les Français inclinent devant lui leurs épées et<span class="pagenum"><a name="page_281" id="page_281">{281}</a></span> -leurs drapeaux. Charles VII paraît, et le duc de Bourgogne -se précipite à ses pieds.</p> - -<p>Je regrette pour nous que ce ne soit pas un Français qui -ait conçu cette scène; mais que de génie, et surtout que de -naturel ne faut-il pas pour s’identifier ainsi avec tout ce -qu’il y a de beau et de vrai dans tous les pays et dans tous -les siècles!</p> - -<p>Talbot, que Schiller représente comme un guerrier athée, -intrépide contre le ciel même, méprisant la mort, bien qu’il -la trouve horrible; Talbot, blessé par Jeanne d’Arc, meurt -sur le théâtre en blasphémant. Peut-être eût-il mieux valu -suivre la tradition, qui dit que Jeanne d’Arc n’avait jamais -versé le sang humain, et triomphait sans tuer. Un critique, -d’un goût pur et sévère, a reproché aussi à Schiller d’avoir -montré Jeanne d’Arc sensible à l’amour, au lieu de la faire -mourir martyre, sans qu’aucun sentiment l’eût jamais distraite -de sa mission divine: c’est ainsi qu’il aurait fallu la -peindre dans un poème; mais je ne sais si une âme tout à -fait sainte ne produirait pas dans une pièce de théâtre le -même effet que des êtres merveilleux ou allégoriques, dont -on prévoit d’avance toutes les actions, et qui, n’étant point -agités par les passions humaines, ne nous présentent point -le combat ni l’intérêt dramatique.</p> - -<p>Parmi les nobles chevaliers de la cour de France, le preux -Dunois s’empresse le premier à demander à Jeanne d’Arc -de l’épouser, et, fidèle à ses vœux, elle le refuse. Un jeune -Montgommery, au milieu d’une bataille, la supplie de -l’épargner, et lui peint la douleur que sa mort va causer à -son père; Jeanne d’Arc rejette sa prière, et montre dans -cette occasion plus d’inflexibilité que son devoir ne l’exige; -mais au moment de frapper un jeune Anglais, Lionel, elle -se sent tout à coup attendrie par sa figure, et l’amour entre -dans son cœur. Alors toute sa puissance est détruite. Un -chevalier noir comme le destin lui apparaît dans le combat,<span class="pagenum"><a name="page_282" id="page_282">{282}</a></span> -et lui conseille de ne pas aller à Reims. Elle y va néanmoins; -la pompe solennelle du couronnement passe sur le -théâtre; Jeanne d’Arc marche au premier rang, mais ses -pas sont chancelants; elle porte en tremblant l’étendard -sacré, et l’on sent que l’esprit divin ne la protège plus.</p> - -<p>Avant d’entrer dans l’église, elle s’arrête et reste seule sur -la scène. On entend de loin les instruments de fête qui -accompagnent la cérémonie du sacre, et Jeanne d’Arc prononce -des plaintes harmonieuses, pendant que le son des -flûtes et des hautbois plane doucement dans les airs.</p> - -<p>«Les armes sont déposées, la tempête de la guerre se -tait, les chants et les danses succèdent aux combats sanguinaires. -Des refrains joyeux se font entendre dans les -rues; l’autel et l’église sont parés dans tout l’éclat d’une -fête; des couronnes de fleurs sont suspendues aux colonnes: -cette vaste ville ne contient qu’à peine le nombre des hôtes -étrangers qui se précipitent pour être les témoins de l’allégresse -populaire; un même sentiment remplit tous les -cœurs; et ceux que séparait jadis une haine meurtrière se -réunissent maintenant dans la félicité universelle: celui qui -peut se nommer Français en est fier; l’antique éclat de la -couronne est renouvelé, et la France obéit avec gloire au -petit-fils de ses rois.</p> - -<p>«C’est par moi que ce jour magnifique est arrivé, et -cependant je ne partage point le bonheur public. Mon cœur -est changé, mon coupable cœur s’éloigne de cette solennité -sainte, et c’est vers le camp des Anglais, c’est vers nos -ennemis que se tournent toutes mes pensées. Je dois me -dérober au cercle joyeux qui m’entoure, pour cacher à tous -la faute qui pèse sur mon cœur. Qui? moi! libératrice de -mon pays, animée par le rayon du ciel, dois-je sentir une -flamme terrestre? Moi, guerrière du Très-Haut, brûler pour -l’ennemi de la France! puis-je encore regarder la chaste -lumière du soleil!<span class="pagenum"><a name="page_283" id="page_283">{283}</a></span></p> - -<p>«Hélas! comme cette musique m’enivre! Les sons les -plus doux me rappellent sa voix, et leur enchantement -semble m’offrir ses traits. Que l’orage de la guerre éclate de -nouveau; que le bruit des lances retentisse autour de moi; -dans l’ardeur du combat je retrouverai mon courage; mais -ces accords harmonieux s’insinuent dans mon sein, et -changent en mélancolie toutes les puissances de mon cœur.</p> - -<p>«Ah! pourquoi donc ai-je vu ce noble visage? Dès cet -instant j’ai été coupable. Malheureuse! Dieu veut un instrument -aveugle; c’est avec des yeux aveugles que tu devais -obéir. Tu l’as regardé, c’en est fait, la paix de Dieu s’est -retirée de toi; et les pièges de l’enfer t’ont saisie. Ah! simple -houlette des bergers, pourquoi vous ai-je échangée contre -une épée? Pourquoi, reine du ciel, m’es-tu jamais -apparue? Pourquoi donc ai-je entendu ta voix dans la forêt -des chênes? Reprends ta couronne, je ne puis la mériter. -Oui, je vois le ciel ouvert, je vois les bienheureux, et mes -espérances sont dirigées vers la terre! O Vierge sainte, tu -m’imposas cette vocation cruelle; pouvais-je endurcir ce cœur -que le ciel avait créé pour aimer? Si tu veux manifester ta -puissance, prends pour organes ceux qui, dégagés du péché, -habitent dans ta demeure éternelle; envoie tes esprits immortels -et purs, étrangers aux passions comme aux larmes. -Mais ne choisis pas la faible fille, ne choisis point le cœur -sans force d’une bergère. Que me faisaient les destins des -combats et les querelles des rois! Tu as troublé ma vie, tu -m’as entraînée dans les palais des princes, et là j’ai trouvé -la séduction et l’erreur. Ah! ce n’était pas moi qui avais -voulu ce sort».</p> - -<p>Ce monologue est un chef-d’œuvre de poésie; un même -sentiment ramène naturellement aux mêmes expressions; et -c’est en cela que les vers s’accordent si bien avec les affections -de l’âme: car ils transforment en une harmonie délicieuse -ce qui pourrait paraître monotone dans le simple<span class="pagenum"><a name="page_284" id="page_284">{284}</a></span> -langage de la prose. Le trouble de Jeanne d’Arc va toujours -croissant. Les honneurs qu’on lui rend, la reconnaissance -qu’on lui témoigne, rien ne peut la rassurer, quand elle se -sent abandonnée par la main toute-puissante qui l’avait élevée. -Enfin, ses funestes pressentiments s’accomplissent, et -de quelle manière!</p> - -<p>Il faut, pour concevoir l’effet terrible de l’accusation de -sorcellerie, se transporter dans les siècles où le soupçon de -ce crime mystérieux planait sur toutes les choses extraordinaires. -La croyance au mauvais principe, telle qu’elle existait -alors, supposait la possibilité d’un culte affreux envers -l’enfer; les objets effrayants de la nature en étaient le symbole, -et des signes bizarres le langage. On attribuait à cette -alliance avec le démon toutes les prospérités de la terre dont -la cause n’était pas bien connue. Le mot de magie désignait -l’empire du mal sans bornes, comme la Providence le règne -du bonheur infini. Cette imprécation, <i>elle est sorcière, il est -sorcier</i>, devenue ridicule de nos jours, faisait frissonner il y -a quelques siècles; tous les liens les plus sacrés se brisaient -quand ces paroles étaient prononcées: nul courage ne les -bravait, et le désordre qu’elles mettaient dans les esprits -était tel, qu’on eût dit que les démons de l’enfer apparaissaient -réellement, quand on croyait les voir apparaître.</p> - -<p>Le malheureux fanatique, père de Jeanne d’Arc, est saisi -par la superstition du temps; et, loin d’être fier de la gloire -de sa fille, il se présente lui-même au milieu des chevaliers -et des seigneurs de la cour, pour accuser Jeanne d’Arc de -sorcellerie. A l’instant, tous les cœurs se glacent d’effroi; les -chevaliers, compagnons d’armes de Jeanne d’Arc, la pressent -de se justifier, et elle se tait. Le roi l’interroge, et elle -se tait. L’archevêque la supplie de jurer sur le crucifix -qu’elle est innocente, et elle se tait. Elle ne veut pas se défendre -du crime dont elle est faussement accusée, quand elle -se sent coupable d’un autre crime que son cœur ne peut se<span class="pagenum"><a name="page_285" id="page_285">{285}</a></span> -pardonner. Le tonnerre se fait entendre, l’épouvante s’empare -du peuple, Jeanne d’Arc est bannie de l’empire qu’elle -vient de sauver. Nul n’ose s’approcher d’elle. La foule se -disperse; l’infortunée sort de la ville; elle erre dans la campagne; -et lorsque, abîmée de fatigue, elle accepte une boisson -rafraîchissante, un enfant qui la reconnaît arrache de -ses mains ce faible soulagement. On dirait que le souffle -infernal dont on la croit environnée peut souiller tout ce -qu’elle touche, et précipiter dans l’abîme éternel quiconque -oserait la secourir. Enfin, poursuivie d’asile en asile, la libératrice -de la France tombe au pouvoir de ses ennemis.</p> - -<p>Jusque-là cette <i>tragédie romantique</i>, c’est ainsi que Schiller -l’a nommée, est remplie de beautés du premier ordre: on -peut bien y trouver quelques longueurs (jamais les auteurs -allemands ne sont exempts de ce défaut); mais on voit passer -devant soi des événements si remarquables, que l’imagination -s’exalte à leur hauteur, et que, ne jugeant plus cette -pièce comme ouvrage de l’art, on considère le merveilleux -tableau qu’elle renferme comme un nouveau reflet de la -sainte inspiration de l’héroïne. Le seul défaut grave qu’on -puisse reprocher à ce drame lyrique, c’est le dénouement: -au lieu de prendre celui qui était donné par l’histoire, Schiller -suppose que Jeanne d’Arc, enchaînée par les Anglais, -brise miraculeusement ses fers, va rejoindre le camp des -Français, décide la victoire en leur faveur, et reçoit une -blessure mortelle. Le merveilleux d’invention, à côté du -merveilleux transmis par l’histoire, ôte à ce sujet quelque -chose de sa gravité. D’ailleurs, qu’y avait-il de plus beau que -la conduite et les réponses mêmes de Jeanne d’Arc, lorsqu’elle -fut condamnée à Rouen par les grands seigneurs anglais -et les évêques normands?</p> - -<p>L’histoire raconte que cette jeune fille réunit le courage le -plus inébranlable à la douleur la plus touchante; elle pleurait -comme une femme, mais elle se conduisait comme un<span class="pagenum"><a name="page_286" id="page_286">{286}</a></span> -héros. On l’accusa de s’être livrée à des pratiques superstitieuses, -et elle repoussa cette inculpation avec les arguments -dont une personne éclairée pourrait se servir de nos jours; -mais elle persista toujours à déclarer qu’elle avait eu des -révélations intimes, qui l’avaient décidée dans le choix de sa -carrière. Abattue par l’horreur du supplice qui la menaçait, -elle rendit constamment témoignage devant les Anglais -à l’énergie des Français, aux vertus du roi de France, qui -cependant l’avait abandonnée. Sa mort ne fut ni celle d’un -guerrier ni celle d’un martyr; mais, à travers la douceur et -la timidité de son sexe, elle montra dans les derniers moments -une force d’inspiration presque aussi étonnante que -celle dont on l’accusait comme d’une sorcellerie. Quoi qu’il en -soit, le simple récit de sa fin émeut bien plus que le dénouement -de Schiller. Lorsque la poésie veut ajouter à l’éclat -d’un personnage historique, il faut du moins qu’elle lui conserve -avec soin la physionomie qui le caractérise: car la -grandeur n’est vraiment frappante que quand on sait lui -donner l’air naturel. Or, dans le sujet de Jeanne d’Arc, -c’est le fait véritable qui non seulement a plus de naturel, -mais plus de grandeur que la fiction.</p> - -<p> </p> - -<p><i>La Fiancée de Messine</i> a été composée d’après un système -dramatique tout à fait différent de celui que Schiller avait -suivi jusqu’alors, et auquel il est heureusement revenu. -C’est pour faire admettre les chœurs sur la scène qu’il a -choisi un sujet dans lequel il n’y a de nouveau que les -noms; car c’est, au fond, la même chose que <i>les Frères ennemis</i>. -Seulement Schiller a introduit de plus une sœur -dont les deux frères deviennent amoureux, sans savoir -qu’elle est leur sœur, et l’un tue l’autre par jalousie. Cette -situation terrible en elle-même est entremêlée de chœurs qui -font partie de la pièce. Ce sont les serviteurs des deux frères<span class="pagenum"><a name="page_287" id="page_287">{287}</a></span> -qui interrompent et glacent l’intérêt par leurs discussions -mutuelles. La poésie lyrique qu’ils récitent tous à la fois est -superbe; mais ils n’en sont pas moins, quoi qu’ils disent, -des chœurs de chambellans. Le peuple entier peut seul avoir -cette dignité indépendante, qui lui permet d’être un spectateur -impartial. Le chœur doit représenter la postérité. Si -des affections personnelles l’animaient, il serait nécessairement -ridicule; car on ne concevrait pas comment plusieurs -personnes diraient la même chose en même temps, si leurs -voix n’étaient pas censées être l’interprète impossible des -vérités éternelles.</p> - -<p>Schiller, dans la préface qui précède <i>la Fiancée de Messine</i>, -se plaint avec raison de ce que nos usages modernes n’ont -plus ces formes populaires qui les rendaient si poétiques -chez les anciens.</p> - -<p>«Les palais, dit-il, sont fermés; les tribunaux ne se tiennent -plus en plein air, devant les portes de la ville; les écrits -ont pris la place de la parole vivante; le peuple lui-même, cette -masse si forte et si visible, n’est presque plus qu’une idée abstraite, -et les divinités des mortels n’existent plus que dans -leur cœur. Il faut que le poète ouvre les palais, replace les -juges sous la voûte du ciel, relève les statues des dieux, ranime -enfin les images qui partout ont fait place aux idées».</p> - -<p>Ce désir d’un autre temps, d’un autre pays, est un sentiment -poétique. L’homme religieux a besoin du ciel, et le -poète d’une autre terre: mais on ignore quel culte et quel -siècle <i>la Fiancée de Messine</i> nous représente; elle sort des -usages modernes, sans nous placer dans les temps antiques. -Le poète y a mêlé toutes les religions ensemble; et cette -confusion détruit la haute unité de la tragédie, celle de la -destinée qui conduit tout. Les événements sont atroces, et -cependant l’horreur qu’ils inspirent est tranquille. Le dialogue -est aussi long, aussi développé que si l’affaire de tous était -de parler en beaux vers; et qu’on aimât, qu’on fût jaloux,<span class="pagenum"><a name="page_288" id="page_288">{288}</a></span> -qu’on haït son frère, qu’on le tuât, sans quitter la sphère des -réflexions générales et des sentiments philosophiques.</p> - -<p>Il y a néanmoins dans <i>la Fiancée de Messine</i> des traces -admirables du beau génie de Schiller. Quand l’un des frères -a été tué par son frère jaloux, on apporte le mort dans le -palais de la mère; elle ne sait point encore qu’elle a perdu -son fils, et c’est ainsi que le chœur qui précède le cercueil -le lui annonce:</p> - -<p>«De tout côté le malheur parcourt les villes. Il erre en -silence autour des habitations des hommes: aujourd’hui -c’est à celle-ci qu’il frappe, demain c’est à celle-là; aucune -n’est épargnée. Le messager douloureux et funeste tôt ou -tard passera le seuil de la porte où demeure un vivant. -Quand les feuilles tombent dans la saison prescrite, quand -les vieillards affaiblis descendent dans le tombeau, la nature -obéit en paix à ses antiques lois, à son éternel usage, -l’homme n’en est point effrayé; mais sur cette terre, c’est le -malheur imprévu qu’il faut craindre. Le meurtre, d’une main -violente, brise les liens les plus sacrés, et la mort vient enlever -dans la barque du Styx le jeune homme florissant. -Quand les nuages amoncelés couvrent le ciel de deuil, quand -le tonnerre retentit dans les abîmes, tous les cœurs sentent -la force redoutable de la destinée; mais la foudre enflammée -peut partir des hauteurs sans nuages, et le malheur s’approche -comme un ennemi rusé, au milieu des jours de fête.</p> - -<p>«N’attache donc point ton cœur à ces biens dont la vie -passagère est ornée. Si tu jouis, apprends à perdre, et si la -fortune est avec toi, songe à la douleur».</p> - -<p>Quand le frère apprend que celle dont il était amoureux, -et pour laquelle il a tué son frère, est sa sœur, son désespoir -n’a point de bornes, et il se résout à mourir. Sa mère -veut lui pardonner, sa sœur lui demande de vivre; mais il -se mêle à ses remords un sentiment d’envie qui le rend encore -jaloux de celui qui n’est plus.<span class="pagenum"><a name="page_289" id="page_289">{289}</a></span></p> - -<p>«Ma mère, dit-il, quand le même tombeau renfermera -le meurtrier et la victime, quand une même voûte couvrira -nos cendres réunies, ta malédiction sera désarmée. Tes -pleurs couleront également pour tes deux fils: la mort est -un puissant médiateur! elle éteint les flammes de la colère, -elle réconcilie les ennemis, et la pitié se penche comme une -sœur attendrie sur l’urne qu’elle embrasse».</p> - -<p>Sa mère le presse encore de ne pas l’abandonner.—«Non, -lui dit-il, je ne puis vivre avec un cœur brisé. Il faut -que je retrouve la joie, et que je m’unisse avec les esprits libres -de l’air. L’envie a empoisonné ma jeunesse; cependant -tu partageais justement ton amour entre nous deux. Penses-tu -que je pusse supporter maintenant l’avantage que tes -regrets donnent à mon frère sur moi? La mort nous sanctifie; -dans son palais indestructible, ce qui était mortel et -souillé se change en un cristal pur et brillant; les erreurs -de la misérable humanité disparaissent. Mon frère serait -au-dessus de moi dans ton cœur, comme les étoiles sont au-dessus -de la terre, et l’ancienne rivalité qui nous a séparés -pendant la vie renaîtrait pour me dévorer sans relâche. Il -serait par delà ce monde, il serait dans ton souvenir l’enfant -chéri, l’enfant immortel».</p> - -<p>La jalousie qu’inspire un mort est un sentiment plein de -délicatesse et de vérité. Qui pourrait en effet triompher -des regrets? Les vivants égaleront-ils jamais la beauté de -l’image céleste que l’ami qui n’est plus a laissée dans -notre cœur? Ne nous a-t-il pas dit:—Ne m’oubliez pas.—N’est-il -pas là sans défense? Où vit-il sur cette terre, -si ce n’est dans le sanctuaire de notre âme? Et qui, parmi -les heureux de ce monde, s’unirait jamais à nous aussi intimement -que son souvenir?<span class="pagenum"><a name="page_290" id="page_290">{290}</a></span></p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XX-b" id="CHAPITRE_XX-b"></a>CHAPITRE XX<br /><br /> -<i>Guillaume Tell.</i></h3> - -<p>Le <i>Guillaume Tell</i> de Schiller est revêtu de ces couleurs -vives et brillantes qui transportent l’imagination dans les -contrées pittoresques où la respectable conjuration du Rütli -s’est passée. Dès les premiers vers, on croit entendre résonner -les cors des Alpes. Ces nuages qui partagent les -montagnes, et cachent la terre d’en bas à la terre la plus -voisine du ciel; ces chasseurs de chamois poursuivant leur -proie légère à travers les abîmes; cette vie tout à la fois pastorale -et guerrière, qui combat avec la nature, et reste en -paix avec les hommes: tout inspire un intérêt animé pour -la Suisse; et l’unité d’action, dans cette tragédie, tient -à l’art d’avoir fait de la nation même un personnage dramatique.</p> - -<p>La hardiesse de Tell est brillamment signalée au premier -acte de la pièce. Un malheureux proscrit, que l’un des tyrans -subalternes de la Suisse a dévoué à la mort, veut se -sauver de l’autre côté du rivage, où il peut trouver un asile. -L’orage est si violent qu’aucun batelier n’ose se risquer à -traverser le lac pour le conduire. Tell voit sa détresse, se -hasarde avec lui sur les flots, et le fait heureusement aborder -à l’autre rive. Tell est étranger à la conjuration que l’insolence -de Gessler fait naître. Stauffacher, Walther Fürst et -Arnold de Melchtal préparent la révolte. Tell en est le héros, -mais non pas l’auteur; il ne pense point à la politique, -il ne songe à la tyrannie que quand elle trouble sa vie -paisible; il la repousse de son bras, quand il éprouve son<span class="pagenum"><a name="page_291" id="page_291">{291}</a></span> -atteinte; il la juge, il la condamne à son propre tribunal; -mais il ne conspire pas.</p> - -<p>Arnold de Melchtal, l’un des conjurés, s’est retiré chez -Walther; il a été obligé de quitter son père, pour échapper -aux satellites de Gessler; il s’inquiète de l’avoir laissé seul; il -demande avec anxiété de ses nouvelles, quand tout à coup -il apprend que, pour punir le vieillard de ce que son fils -s’est soustrait au décret lancé contre lui, les barbares, avec -un fer brûlant, l’ont privé de la vue. Quel désespoir, quelle -rage peut égaler ce qu’il éprouve! Il faut qu’il se venge. S’il -délivre sa patrie, c’est pour tuer les tyrans qui ont aveuglé -son père; et quand les trois conjurés se lient par le serment -solennel de mourir ou d’affranchir leurs citoyens du joug -affreux de Gessler, Arnold s’écrie:</p> - -<p>«Oh! mon vieux père aveugle, tu ne peux plus voir le -jour de la liberté; mais nos cris de ralliement parviendront -jusqu’à toi. Quand des Alpes aux Alpes des signaux de feu -nous appelleront aux armes, tu entendras tomber les citadelles -de la tyrannie. Les Suisses, en se pressant autour de -ta cabane, feront retentir à ton oreille leurs transports de -joie, et les rayons de cette fête pénétreront encore jusque -dans la nuit qui t’environne».</p> - -<p>Le troisième acte est rempli par l’action principale de l’histoire -et de la pièce. Gessler a fait élever un chapeau sur une -pique, au milieu de la place publique, avec ordre que tous -les paysans le saluent. Tell passe devant ce chapeau sans se -conformer à la volonté du gouverneur autrichien; mais, -c’est seulement par inadvertance qu’il ne s’y soumet pas, car -il n’était pas dans le caractère de Tell, au moins dans celui -que Schiller lui a donné, de manifester aucune opinion politique: -sauvage et indépendant comme les chevreuils des -montagnes, il vivait libre, mais il ne s’occupait point du droit -qu’il avait de l’être. Au moment où Tell est accusé de n’avoir -pas salué le chapeau, Gessler arrive, portant un faucon<span class="pagenum"><a name="page_292" id="page_292">{292}</a></span> -sur sa main: déjà cette circonstance fait tableau et transporte -dans le moyen âge. Le pouvoir terrible de Gessler est -singulièrement en contraste avec les mœurs si simples de la -Suisse, et l’on s’étonne de cette tyrannie en plein air, dont -les vallées et les montagnes sont les solitaires témoins.</p> - -<p>On raconte à Gessler la désobéissance de Tell, et Tell -s’excuse en affirmant que ce n’est point avec intention, -mais par ignorance, qu’il n’a point fait le salut commandé. -Gessler, toujours irrité, lui dit, après quelques moments de -silence:—Tell, on assure que tu es maître dans l’art de tirer -de l’arbalète, et que jamais ta flèche n’a manqué d’atteindre -au but.—Le fils de Tell, âgé de douze ans, s’écrie, -tout orgueilleux de l’habileté de son père:—Cela est vrai, -seigneur; il perce une pomme sur l’arbre à cent pas.—Est-ce -là ton enfant? dit Gessler:—Oui, seigneur, répond Tell—En -as-tu d’autres?—<span class="smcap">Tell</span>: Deux garçons, seigneur?—<span class="smcap">Gessler</span>: -Lequel des deux t’est le plus cher?—<span class="smcap">Tell</span>: Tous -les deux sont mes enfants.—<span class="smcap">Gessler</span>: Hé bien, Tell, puisque -tu perces une pomme sur l’arbre à cent pas, exerce ton -talent devant moi; prends ton arbalète, aussi bien tu l’as -déjà dans ta main, et prépare-toi à tirer une pomme sur la -tête de ton fils; mais, je te le conseille, vise bien; car si tu -n’atteins pas ou la pomme ou ton fils, tu périras.—<span class="smcap">Tell</span>: -Seigneur, quelle action monstrueuse me commandez-vous! -Qui! moi, lancer une flèche contre mon enfant! Non, non, -vous ne le voulez pas, Dieu vous en préserve! ce n’est pas -sérieusement, seigneur, que vous exigez cela d’un père.—<span class="smcap">Gessler</span>: -Tu tireras la pomme sur la tête de ton fils; je le demande -et je le veux.—<span class="smcap">Tell</span>: Moi viser la tête chérie de mon -enfant! ah! plutôt mourir.—<span class="smcap">Gessler</span>: Tu dois tirer, ou périr -à l’instant même avec ton fils.—<span class="smcap">Tell</span>: Je serais le meurtrier -de mon fils! Seigneur, vous n’avez pas d’enfants, vous ne -savez point ce qu’il y a dans le cœur d’un père.—<span class="smcap">Gessler</span>: -Ah Tell! te voilà tout à coup bien prudent; on m’avait dit<span class="pagenum"><a name="page_293" id="page_293">{293}</a></span> -que tu étais un rêveur, que tu aimais l’extraordinaire; hé -bien! je t’en donne l’occasion, essaie ce coup hardi, vraiment -digne de toi.</p> - -<p>Tous ceux qui entourent Gessler ont pitié de Tell, et tâchent -d’attendrir le barbare qui le condamne au plus affreux -supplice; le vieillard, grand’père de l’enfant, se jette aux -pieds de Gessler; l’enfant sur la tête duquel la pomme doit -être tirée le relève et lui dit:—Ne vous mettez point à genoux -devant cet homme; qu’on me dise seulement où je -dois me placer: je ne crains rien pour moi; mon père atteint -l’oiseau dans son vol, il ne manquera pas son coup -quand il s’agit du cœur de son enfant.—Stauffacher s’avance -et dit:—Seigneur, l’innocence de cet enfant ne vous touche-t-elle -pas?—<span class="smcap">Gessler</span>: Qu’on l’attache à ce tilleul.—<span class="smcap">L’Enfant</span>: -Pourquoi me lier? laissez-moi libre, je me tiendrai -tranquille comme un agneau; mais si l’on veut m’enchaîner, -je me débattrai avec violence.—Rodolphe, l’écuyer -de Gessler, dit à l’enfant:—Consens au moins à ce qu’on -te bande les yeux.—Non, répond l’enfant, non; crois-tu -que je redoute le trait qui va partir de la main de mon père? -Je ne sourcillerai pas en l’attendant. Allons, mon père, montre -comme tu sais tirer de l’arc; ils ne le croient pas, ils se -flattent de nous perdre; hé bien, trompe leur méchant espoir; -que la flèche soit lancée, et qu’elle atteigne au -but.—Allons.</p> - -<p>L’Enfant se place sous le tilleul, et l’on pose la pomme -sur sa tête; alors les Suisses se pressent de nouveau autour -de Gessler pour en obtenir la grâce de Tell.—Pensais-tu, -dit Gessler en s’adressant à Tell, pensais-tu que tu pourrais -te servir impunément des armes meurtrières? Elles sont -dangereuses aussi pour celui qui les porte; ce droit insolent -d’être armé, que les paysans s’arrogent, offense le maître de -ses contrées; celui qui commande doit seul être armé. Vous -vous réjouissez tant de votre arc et de vos flèches, c’est à<span class="pagenum"><a name="page_294" id="page_294">{294}</a></span> -moi de vous donner un but pour les exercer.—Faites place, -s’écrie Tell, faites place.—Tous les spectateurs frémissent. -Il veut tendre son arc, la force lui manque; un vertige l’empêche -de voir; il conjure Gessler de lui accorder la mort. -Gessler est inflexible. Tell hésite encore longtemps, dans, -une affreuse anxiété: tantôt il regarde Gessler, tantôt le -ciel, puis tout à coup il tire de son carquois une seconde -flèche et la met dans sa ceinture. Il se penche en avant, -comme s’il voulait suivre le trait qu’il lance; la flèche part, -le peuple s’écrie:—Vive l’enfant!—Le fils s’élance dans -les bras de son père, et lui dit:—Mon père, voici la pomme -que ta flèche a percée; je savais bien que tu ne me blesserais -pas.—Le père anéanti tombe à terre, tenant son enfant -dans ses bras. Les compagnons de Tell le relèvent, et -le félicitent. Gessler s’approche, et lui demande dans quel -dessein il avait préparé une seconde flèche. Tell refuse de -le dire. Gessler insiste. Tell demande une sauvegarde pour -sa vie, s’il répond avec vérité; Gessler l’accorde. Tell alors, -le regardant avec des yeux vengeurs, lui dit:—Je voulais -lancer contre vous cette flèche, si la première avait frappé -mon fils; et, croyez-moi, celle-là ne vous aurait pas manqué.—Gessler, -furieux à ces mots, ordonne que Tell soit -conduit en prison.</p> - -<p>Cette scène a, comme on peut le voir, toute la simplicité -d’une histoire racontée dans une ancienne chronique. Tell -n’est point représenté comme un héros de tragédie, il -n’avait point voulu braver Gessler: il ressemble en tout à ce -que sont d’ordinaire les paysans de l’Helvétie, calmes dans -leurs habitudes, amis du repos, mais terribles quand on -agite dans leur âme les sentiments que la vie champêtre y -tient assoupis. On voit encore près d’Altorf, dans le canton -d’Uri, une statue de pierre grossièrement travaillée, qui représente -Tell et son fils, après que la pomme a été tirée. -Le père tient d’une main son fils, et de l’autre il presse son<span class="pagenum"><a name="page_295" id="page_295">{295}</a></span> -arc sur son cœur, pour le remercier de l’avoir si bien servi.</p> - -<p>Tell est conduit enchaîné sur la même barque dans laquelle -Gessler traverse le lac de Lucerne; l’orage éclate pendant -le passage; l’homme barbare a peur et demande du -secours à sa victime: on détache les liens de Tell, il conduit -lui-même la barque au milieu de la tempête, et s’approchant -des rochers il s’élance sur le rivage escarpé. Le -récit de cet événement commence le quatrième acte. A peine -arrivé dans sa demeure, Tell est averti qu’il ne peut espérer -d’y vivre en paix avec sa femme et ses enfants, et c’est -alors qu’il prend la résolution de tuer Gessler. Il n’a point -pour but d’affranchir son pays du joug étranger, il ne sait -pas si l’Autriche doit ou non gouverner la Suisse; il sait -qu’un homme a été injuste envers un homme; il sait qu’un -père a été forcé de lancer une flèche près du cœur de son -enfant, et il pense que l’auteur d’un tel forfait doit périr.</p> - -<p>Son monologue est superbe: il frémit du meurtre, et cependant -il n’a pas le moindre doute sur la légitimité de sa -résolution. Il compare l’innocent usage qu’il a fait jusqu’à -ce jour de sa flèche, à la chasse et dans les jeux, avec la sévère -action qu’il va commettre: il s’assied sur un banc de -pierre, pour attendre au détour d’un chemin Gessler qui doit -passer.—«Ici, dit-il, s’arrête le pèlerin, qui continue son -voyage après un court repos; le moine pieux qui va pour -accomplir sa mission sainte, le marchand qui vient des pays -lointains, et traverse cette route pour aller à l’autre extrémité -du monde: tous poursuivent leur chemin pour achever -leurs affaires, et mon affaire à moi, c’est le meurtre! Jadis -le père ne rentrait jamais dans sa maison sans réjouir ses -enfants, en leur rapportant quelques fleurs des Alpes, un -oiseau rare, un coquillage précieux, tel qu’on en trouve sur -les montagnes; et maintenant ce père est assis sur le rocher, -et des pensées de mort l’occupent; il veut la vie de -son ennemi; mais il la veut pour vous, mes enfants, pour<span class="pagenum"><a name="page_296" id="page_296">{296}</a></span> -vous protéger, pour vous défendre; c’est pour sauver vos -jours et votre douce innocence qu’il tend son arc vengeur».</p> - -<p>Peu de temps après on aperçoit de loin Gessler descendre -de la montagne. Une malheureuse femme dont il fait languir -le mari dans les prisons, se jette à ses pieds et le conjure -de lui accorder sa délivrance; il la méprise et la repousse: -elle insiste encore; elle saisit la bride de son cheval, -et lui demande de l’écraser sous ses pas, ou de lui rendre -celui qu’elle aime. Gessler indigné contre ses plaintes, -se reproche de laisser encore trop de liberté au peuple -suisse.—Je veux, dit-il, briser leur résistance opiniâtre; -je veux courber leur audacieux esprit d’indépendance; je -veux publier une loi nouvelle dans ce pays; je veux...—Comme -il prononce ce mot, la flèche mortelle l’atteint; il -tombe en s’écriant:—C’est le trait de Tell.—Tu dois le -reconnaître, s’écrie Tell du haut du rocher.—Les acclamations -du peuple se font bientôt entendre, et les libérateurs -de la Suisse remplissent le serment qu’ils avaient fait -de s’affranchir du joug de l’Autriche.</p> - -<p>Il semble que la pièce devrait finir naturellement là, -comme celle de Marie Stuart à sa mort; mais dans l’une et -l’autre Schiller a ajouté une espèce d’appendice ou d’explication, -qu’on ne peut plus écouter quand la catastrophe -principale est terminée. Élisabeth reparaît après l’exécution -de Marie; on est témoin de son trouble et de sa douleur en -apprenant le départ de Leicester pour la France. Cette justice -poétique doit se supposer, et non se représenter; le -spectateur ne soutient pas la vue d’Élisabeth, après avoir -été témoin des derniers moments de Marie. Dans <i>Guillaume -Tell</i>, au cinquième acte, Jean le Parricide, qui assassina son -oncle l’empereur Albert, parce qu’il lui refusait son héritage, -vient, déguisé en moine, demander un asile à Tell; il -se persuade que leurs actions sont pareilles, et Tell le repousse -avec horreur, en lui montrant combien leurs motifs<span class="pagenum"><a name="page_297" id="page_297">{297}</a></span> -sont différents. C’est une idée juste et ingénieuse, que de -mettre en opposition ces deux hommes; toutefois ce contraste -qui plaît à la lecture, ne réussit point au théâtre. L’esprit -est de très peu de chose dans les effets dramatiques; -il en faut pour les préparer, mais s’il en fallait pour les -sentir, le public même le plus spirituel s’y refuserait.</p> - -<p>On supprime au théâtre l’acte accessoire de Jean le Parricide, -et la toile tombe au moment où la flèche perce le -cœur de Gessler. Peu de temps après la première représentation -de Guillaume Tell, le trait mortel atteignit aussi le -digne auteur de ce bel ouvrage. Gessler périt au moment -où les desseins les plus cruels l’occupaient; Schiller n’avait -dans son âme que de généreuses pensées. Ces deux volontés -si contraires, la mort, ennemie de tous les projets de -l’homme, les a de même brisées.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XXI-b" id="CHAPITRE_XXI-b"></a>CHAPITRE XXI<br /><br /> -<i>Gœtz de Berlichingen et le comte d’Egmont.</i></h3> - -<p>La carrière dramatique de Gœthe peut être considérée -sous deux rapports différents. Dans les pièces qu’il a faites -pour être représentées, il y a beaucoup de grâce et d’esprit, -mais rien de plus. Dans ceux de ses ouvrages dramatiques, -au contraire, qu’il est très difficile de jouer, on trouve un -talent extraordinaire. Il paraît que le génie de Gœthe ne -peut se renfermer dans les limites du théâtre; quand il -veut s’y soumettre, il perd une portion de son originalité, et -ne la retrouve tout entière que quand il peut mêler à son -gré tous les genres. Un art, quel qu’il soit, ne saurait être<span class="pagenum"><a name="page_298" id="page_298">{298}</a></span> -sans bornes; la peinture, la sculpture, l’architecture, sont -soumises à des lois qui leur sont particulières, et de même -l’art dramatique ne produit de l’effet qu’à de certaines conditions: -ces conditions restreignent quelquefois le sentiment -et la pensée; mais l’ascendant du spectacle est tel sur -les hommes rassemblés, qu’on a tort de ne pas se servir de -cette puissance, sous prétexte qu’elle exige des sacrifices -que ne ferait pas l’imagination livrée à elle-même. Comme -il n’y a pas en Allemagne une capitale où l’on trouve réuni -tout ce qu’il faut pour avoir un bon théâtre, les ouvrages -dramatiques sont beaucoup plus souvent lus que joués: et -de là vient que les auteurs composent leurs ouvrages d’après -le point de vue de la lecture, et non pas d’après celui de la -scène.</p> - -<p>Gœthe fait presque toujours de nouveaux essais en littérature. -Quand le goût allemand lui paraît pencher vers un -excès quelconque, il tente aussitôt de lui donner une direction -opposée. On dirait qu’il administre l’esprit de ses contemporains -comme son empire, et que ses ouvrages sont -des décrets, qui tour à tour autorisent ou bannissent les -abus qui s’introduisent dans l’art.</p> - -<p>Gœthe était fatigué de l’imitation des pièces françaises en -Allemagne, et il avait raison; car un Français même le -serait aussi. En conséquence il composa un drame historique -à la manière de Shakespeare, <i>Gœtz de Berlichingen</i>. -Cette pièce n’était pas destinée au théâtre; mais on pouvait -cependant la représenter, comme toutes celles de Shakespeare -du même genre. Gœthe a choisi la même époque -de l’histoire que Schiller dans ses <i>Brigands</i>; mais, au lieu -de montrer un homme qui s’affranchit de tous les liens de -la morale et de la société, il a peint un vieux chevalier, -sous le règne de Maximilien, défendant encore la vie chevaleresque, -et l’existence féodale des seigneurs, qui donnaient -tant d’ascendant à leur valeur personnelle.<span class="pagenum"><a name="page_299" id="page_299">{299}</a></span></p> - -<p>Gœtz de Berlichingen fut surnommé <i>la Main-de-Fer</i>, parce -que, ayant perdu sa main droite à la guerre, il s’en fit faire -une à ressort, avec laquelle il saisissait très bien la lance; -c’était un chevalier célèbre dans son temps par son courage -et sa loyauté. Ce modèle est heureusement choisi pour -représenter quelle était l’indépendance des nobles, avant -que l’autorité du gouvernement pesât sur tous. Dans le -moyen âge, chaque château était une forteresse, chaque -seigneur un souverain. L’établissement des troupes de ligne -et l’invention de l’artillerie changèrent tout à fait l’ordre -social; il s’introduisit une espèce de force abstraite qu’on -nomme État ou Nation; mais les individus perdirent graduellement -toute leur importance. Un caractère tel que celui -de Gœtz dut souffrir de ce changement lorsqu’il s’opéra.</p> - -<p>L’esprit militaire a toujours été plus rude en Allemagne -que partout ailleurs, et c’est là qu’on peut se figurer véritablement -ces hommes de fer dont on voit encore les images -dans les arsenaux de l’Empire. Néanmoins la simplicité des -mœurs chevaleresques est peinte dans la pièce de Gœthe -avec beaucoup de charmes. Ce vieux Gœtz, vivant dans les -combats, dormant avec son armure, sans cesse à cheval, ne -se reposant que quand il est assiégé, employant tout pour -la guerre, ne voyant qu’elle; ce vieux Gœtz, dis-je, donne -la plus haute idée de l’intérêt et de l’activité que la vie avait -alors. Ses qualités comme ses défauts sont fortement prononcés; -rien n’est plus généreux que son attachement pour -Weislingen, autrefois son ami, depuis son adversaire, et -souvent même traître envers lui. La sensibilité que montre -un intrépide guerrier, remue l’âme d’une façon toute nouvelle; -nous avons du temps pour aimer, dans notre vie -oisive; mais ces éclairs d’émotion qui font lire au fond du -cœur, à travers une existence orageuse, causent un attendrissement -profond. On a si peur de rencontrer l’affectation -dans le plus beau don du ciel, dans la sensibilité, que l’on<span class="pagenum"><a name="page_300" id="page_300">{300}</a></span> -préfère quelquefois la rudesse elle-même comme garant de -la franchise.</p> - -<p>La femme de Gœtz s’offre à l’imagination telle qu’un -ancien portrait de l’école flamande, où le vêtement, le -regard, la tranquillité même de l’attitude, annoncent une -femme soumise à son époux, ne connaissant que lui, n’admirant -que lui, et se croyant destinée à le servir, comme il -l’est à la défendre. On voit en contraste avec cette femme -par excellence, une créature tout à fait perverse, Adélaïde, -qui séduit Weislingen, et le fait manquer à ce qu’il avait -promis à son ami; elle l’épouse, et bientôt lui devient infidèle. -Elle se fait aimer avec passion de son page, et trouble -ce malheureux jeune homme au point de l’entraîner à donner -à son maître une coupe empoisonnée. Ces traits sont -forts, mais peut-être est-il vrai que, quand les mœurs sont -très pures en général, celle qui s’en écarte est bientôt entièrement -corrompue; le désir de plaire n’est de nos jours -qu’un lien d’affection et de bienveillance; mais dans la vie -sévère et domestique d’autrefois, c’était un égarement qui -pouvait entraîner à tous les autres. Cette criminelle Adélaïde -donne lieu à l’une des plus belles scènes de la pièce, -la séance du tribunal secret.</p> - -<p>Des juges mystérieux, inconnus l’un à l’autre, toujours -masqués, et se rassemblant pendant la nuit, punissaient -dans le silence, et gravaient seulement sur le poignard qu’ils -enfonçaient dans le sein du coupable ce mot terrible: <small>TRIBUNAL -SECRET</small>. Ils prévenaient le condamné, en faisant crier -trois fois sous les fenêtres de sa maison: <i>Malheur, malheur, -malheur!</i> Alors l’infortuné savait que partout, dans l’étranger, -dans son concitoyen, dans son parent même, il pouvait -trouver son meurtrier. La solitude, la foule, les villes, -les campagnes, tout était rempli par la présence invisible -de cette conscience armée qui poursuivait les criminels. On -conçoit comment cette terrible institution pouvait être néces<span class="pagenum"><a name="page_301" id="page_301">{301}</a></span>saire, -dans un temps où chaque homme était fort contre -tous, au lieu que tous doivent être forts contre chacun. Il -fallait que la justice surprît le criminel avant qu’il pût s’en -défendre: mais cette punition, qui planait dans les airs -comme une ombre vengeresse, cette sentence mortelle, que -pouvait receler le sein même d’un ami, frappait d’une -invincible terreur.</p> - -<p>C’est encore un beau moment que celui où Gœtz, voulant -se défendre dans son château, ordonne qu’on arrache le -plomb de ses fenêtres pour en faire des balles. Il y a dans -cet homme un mépris de l’avenir, et une intensité de force -dans le présent, tout à fait admirables. Enfin Gœtz voit -périr tous ses compagnons d’armes; il reste blessé, captif, -et n’ayant auprès de lui que son épouse et sa sœur. Il n’est -plus entouré que de femmes, lui qui voulait vivre au milieu -d’hommes, et d’hommes indomptables, pour exercer avec -eux la puissance de son caractère et de son bras. Il songe -au nom qu’il doit laisser après lui; il réfléchit, puisqu’il va -mourir. Il demande à voir encore une fois le soleil, pense à -Dieu dont il ne s’est point occupé, mais dont il n’a jamais -douté, et meurt courageux et sombre, regrettant la guerre -plus que la vie.</p> - -<p>On aime beaucoup cette pièce en Allemagne; les mœurs -et les costumes nationaux de l’ancien temps y sont fidèlement -représentés, et tout ce qui tient à la chevalerie -ancienne remue le cœur des Allemands. Gœthe, le plus -insouciant de tous les hommes, parce qu’il est sûr de gouverner -son public, ne s’est pas donné la peine de mettre sa -pièce en vers; c’est le dessin d’un grand tableau, mais un dessin -à peine achevé. On sent dans l’écrivain une telle impatience -de tout ce qui pourrait ressembler à l’affectation, qu’il dédaigne -même l’art nécessaire pour donner une forme durable à -ce qu’il compose. Il y a des traits de génie çà et là dans son -drame, comme des coups de pinceau de Michel-Ange; mais<span class="pagenum"><a name="page_302" id="page_302">{302}</a></span> -c’est un ouvrage qui laisse ou plutôt qui fait désirer beaucoup -de choses. Le règne de Maximilien, pendant lequel l’événement -principal se passe, n’y est pas assez caractérisé. Enfin, -on oserait reprocher à Gœthe de n’avoir pas mis assez -d’imagination dans la forme et dans le langage de cette -pièce. C’est volontairement et par système qu’il s’y est -refusé; il a voulu que ce drame fût la chose même, et il -faut que le charme de l’idéal préside à tout dans les ouvrages -dramatiques. Les personnages des tragédies sont toujours -en danger d’être vulgaires ou factices, et le génie doit les -préserver également de l’un et de l’autre inconvénient. Shakespeare -ne cesse pas d’être poète dans ses pièces historiques, -ni Racine d’observer exactement les mœurs des -Hébreux, dans sa tragédie lyrique d’<i>Athalie</i>. Le talent dramatique -ne saurait se passer ni de la nature, ni de l’art; -l’art ne tient en rien à l’artifice, c’est une inspiration parfaitement -vraie et spontanée, qui répand sur les circonstances -particulières l’harmonie universelle, et sur les moments -passagers la dignité des souvenirs durables.</p> - -<hr style="width: 45%;" /> - -<p><i>Le Comte d’Egmont</i> me paraît la plus belle des tragédies -de Gœthe: il l’a écrite, sans doute, lorsqu’il composait -<i>Werther</i>: la même chaleur d’âme se retrouve dans ces deux -ouvrages. La pièce commence au moment où Philippe II, -fatigué de la douceur du gouvernement de Marguerite de -Parme, dans les Pays-Bas, envoie le duc d’Albe pour la -remplacer. Le roi est inquiet de la popularité qu’ont acquise -le prince d’Orange et le comte d’Egmont; il les soupçonne -de favoriser en secret les partisans de la réformation. Tout -est réuni pour donner l’idée la plus séduisante du comte -d’Egmont; on le voit adoré de ses soldats, à la tête desquels -il a remporté tant de victoires. La princesse espagnole se -fie à sa fidélité, bien qu’elle sache par lui-même combien il -blâme la sévérité dont on use envers les protestants; les<span class="pagenum"><a name="page_303" id="page_303">{303}</a></span> -citoyens de la ville de Bruxelles le considèrent comme le -défenseur de leurs libertés auprès du trône; enfin le prince -d’Orange, dont la politique profonde et la prudence silencieuse -sont si connues dans l’histoire, relève encore la généreuse -imprudence du comte d’Egmont, en le suppliant vainement -de partir avec lui avant l’arrivée du duc d’Albe. Le -prince d’Orange est un caractère noble et sage; un dévouement -héroïque, mais inconsidéré, peut seul résister à ses -conseils. Le comte d’Egmont ne veut pas abandonner les -habitants de Bruxelles; il se confie à son sort, parce que ses -victoires lui ont appris à compter sur les faveurs de la fortune, -et que toujours il conserve dans les affaires publiques -les qualités qui ont rendu sa vie militaire si brillante. Ces -belles et dangereuses qualités intéressent à sa destinée; on -ressent pour lui des craintes que son âme intrépide ne saurait -jamais éprouver; tout l’ensemble de son caractère est -peint avec beaucoup d’art, par l’impression même qu’il produit -sur les diverses personnes dont il est entouré. Il est aisé -de tracer un portrait spirituel du héros d’une pièce; il faut -plus de talent pour le faire agir et parler conformément à -ce portrait; il en faut plus encore pour le faire connaître par -l’admiration qu’il inspire aux soldats, au peuple, aux -grands seigneurs, à tous ceux enfin qui se trouvent en relation -avec lui.</p> - -<p>Le comte d’Egmont aime une jeune fille, Clara, née dans -la classe des bourgeois de Bruxelles; il va la voir dans son -obscure retraite. Cet amour tient plus de place dans le cœur -de la jeune fille que dans le sien; l’imagination de Clara est -tout entière subjuguée par l’éclat du comte d’Egmont, par -le prestige éblouissant de son héroïque valeur et de sa brillante -renommée. Egmont a dans son amour de la bonté et -de la douceur; il se repose auprès de cette jeune personne -des inquiétudes et des affaires.—«On te parle, lui dit-il, de -cet Egmont, silencieux, sévère, imposant; c’est lui qui doit<span class="pagenum"><a name="page_304" id="page_304">{304}</a></span> -lutter avec les événements et les hommes; mais celui qui -est simple, aimant, confiant, heureux; cet Egmont là, -Clara, c’est le tien». L’amour d’Egmont pour Clara ne -suffirait pas à l’intérêt de la pièce; mais quand le malheur -vient s’y mêler, ce sentiment, qui ne paraissait que dans le -lointain, acquiert une admirable force.</p> - -<p>On apprend l’arrivée des Espagnols, ayant le duc d’Albe à -leur tête; la terreur que répand ce peuple sévère, au milieu -de la nation joyeuse de Bruxelles, est supérieurement décrite. -A l’approche d’un grand orage, les hommes rentrent -dans leurs maisons, les animaux tremblent, les oiseaux -volent près de la terre, et semblent y chercher un asile; la -nature entière se prépare au fléau qui la menace: ainsi -l’effroi s’empare des malheureux habitants de la Flandre. Le -duc d’Albe ne veut point faire arrêter le comte d’Egmont au -milieu de Bruxelles; il craint le soulèvement du peuple, et -voudrait attirer sa victime dans son propre palais, qui -domine la ville et touche à la citadelle. Il se sert de son -jeune fils, Ferdinand, pour décider celui qu’il veut perdre à -venir chez lui. Ferdinand est plein d’admiration pour le -héros de la Flandre; il ne soupçonne point les terribles desseins -de son père, et montre au comte d’Egmont un enthousiasme -qui persuade à ce franc chevalier que le père d’un -tel fils n’est pas son ennemi. Egmont consent à se rendre -chez le duc d’Albe; le perfide et fidèle représentant de -Philippe II l’attend avec une impatience qui fait frémir; il -se met à la fenêtre, et l’aperçoit de loin, monté sur un superbe -cheval qu’il a conquis dans l’une des batailles dont il -est sorti vainqueur. Le duc d’Albe est rempli d’une cruelle -joie, à chaque pas que fait Egmont vers son palais; il se -trouble quand le cheval s’arrête; son misérable cœur bat -pour le crime; et quand Egmont entre dans la cour, il -s’écrie:—Un pied dans la tombe, deux; la grille se referme, -il est à moi.<span class="pagenum"><a name="page_305" id="page_305">{305}</a></span></p> - -<p>Le comte d’Egmont paraît; le duc d’Albe s’entretient assez -longtemps avec lui sur le gouvernement des Pays-Bas, et -la nécessité d’employer la rigueur pour contenir les opinions -nouvelles. Il n’a plus d’intérêt à tromper Egmont, et -cependant il se plaît dans sa ruse, et veut la savourer encore -quelques instants; à la fin il révolte l’âme généreuse du -comte d’Egmont, et l’irrite par la dispute, pour arracher de -lui quelques paroles violentes. Il veut se donner l’air d’être -provoqué, et de faire par un premier mouvement, ce qu’il a -combiné d’avance. D’où viennent tant de précautions envers -l’homme qui est en sa puissance, et qu’il fera périr dans -quelques heures? C’est qu’il y a toujours dans l’assassin -politique un désir confus de se justifier, même auprès de sa -victime; il veut dire quelque chose pour son excuse, alors -même que ce qu’il dit ne peut persuader ni lui-même ni -personne. Peut-être aucun homme n’est-il capable d’aborder -le crime sans subterfuge; aussi la véritable moralité des ouvrages -dramatiques ne consiste-t-elle pas dans la justice -poétique dont l’auteur dispose à son gré, et que l’histoire a -si souvent démentie, mais dans l’art de peindre le vice et la -vertu de manière à inspirer la haine pour l’un et l’amour -pour l’autre.</p> - -<p>A peine le bruit de l’arrestation du comte d’Egmont est-il -répandu dans Bruxelles, qu’on sait qu’il va périr. Personne -ne s’attend plus à la justice, ses partisans épouvantés -n’osent plus dire un mot pour sa défense; bientôt le soupçon -sépare ceux qu’un même intérêt réunit. Une apparente -soumission naît de l’effroi que chacun inspire, en le ressentant -à son tour, et la terreur que tous font éprouver à tous, -cette lâcheté populaire qui succède si vive à l’exaltation, est -admirablement peinte en cette circonstance.</p> - -<p>La seule Clara, cette jeune fille timide, qui ne sortait jamais -de sa maison, vient sur la place publique de Bruxelles, -rassemble par ses cris les citoyens dispersés, et leur rappelle<span class="pagenum"><a name="page_306" id="page_306">{306}</a></span> -leur enthousiasme pour Egmont, leur serment de mourir -pour lui; tous ceux qui l’entendent frémissent. «Jeune fille, -lui dit un citoyen de Bruxelles, ne parle pas d’Egmont; son -nom donne la mort».—«Moi, s’écrie Clara, je ne prononcerais -pas son nom! ne l’avez-vous pas tous invoqué mille -fois? n’est-il pas écrit en tout lieu? n’ai-je pas vu les étoiles -du ciel même en former les lettres brillantes? Moi, ne pas -le nommer! Que faites-vous, hommes honnêtes? votre esprit -est-il troublé, votre raison perdue? Ne me regardez -donc pas avec cet air inquiet et craintif, ne baissez donc pas -les yeux avec effroi: ce que je demande, c’est ce que vous -désirez; ma voix n’est-elle pas la voix de votre cœur? qui -de vous, cette nuit même, ne se prosternera pas devant -Dieu pour lui demander la vie d’Egmont? Interrogez-vous -l’un et l’autre; qui de vous, dans sa maison, ne dira pas: <i>la -liberté d’Egmont ou la mort?</i></p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Un Citoyen de Bruxelles.</span></p> - -<p>«Dieu nous préserve de vous écouter plus longtemps! il -en résulterait quelque malheur.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Clara.</span></p> - -<p>«Restez, restez! ne vous éloignez point, parce que je -parle de celui au-devant duquel vous vous pressiez avec tant -d’ardeur, quand la rumeur publique annonçait son arrivée, -quand chacun s’écriait: <i>Egmont vient, il vient</i>. Alors les habitants -des rues par lesquelles il devait passer s’estimaient -heureux: dès qu’on entendait les pas de son cheval, chacun -abandonnait son travail pour courir à sa rencontre, et le -rayon qui partait de son regard colorait d’espérance et de -joie vos visages abattus. Quelques-uns d’entre vous portaient -leurs enfants sur le seuil de la porte, et les élevant -dans leurs bras s’écriaient:—Voyez, c’est le grand Egmont, -c’est lui, lui qui vous vaudra des temps plus heureux -que ceux qu’ont supportés vos pauvres pères.—Vos enfants<span class="pagenum"><a name="page_307" id="page_307">{307}</a></span> -vous demanderont ce que sont devenus ces temps que vous -leur avez promis? Eh quoi! nous perdons nos moments en -paroles, vous êtes oisifs, vous le trahissez»!—Brackenbourg, -l’ami de Clara, la conjure de s’en aller.—«Que -dira votre mère»? s’écrie-t-il.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Clara.</span></p> - -<p>«Penses-tu que je sois un enfant ou une insensée? Non, -il faut qu’ils m’entendent; écoutez-moi, citoyens: Je vois -que vous êtes troublés, et que vous ne pouvez vous-mêmes -vous reconnaître à travers les dangers qui vous menacent; -laissez-moi porter vos regards sur le passé, hélas! le passé -d’hier. Songez à l’avenir; pouvez-vous vivre, vous laissera-t-on -vivre? s’il périt. C’est avec lui que s’éteint le dernier -souffle de votre liberté. Que n’était-il pas pour vous! Pour -qui s’est-il donc exposé à des périls sans nombre? Ses blessures, -ils les a reçues pour vous; cette grande âme tout entière -occupée de vous, est maintenant renfermée dans un -cachot, et les pièges du meurtre l’environnent; il pense à -vous, il espère peut-être en vous. Il a besoin pour la première -fois de vos secours, lui qui jusqu’à ce jour n’a fait que -vous combler de ses dons.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Un Citoyen de Bruxelles</span>, <i>à Brackenbourg</i>.</p> - -<p>«Éloignez-la; elle nous afflige.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Clara.</span></p> - -<p>«Eh quoi! je n’ai point de force, point de bras habiles -aux armes comme les vôtres; mais j’ai ce qui vous manque, -le courage et le mépris du péril: ne puis-je donc pas vous -pénétrer de mon âme? Je veux aller au milieu de vous: un -étendard sans défense a rallié souvent une noble armée; -mon esprit sera comme une flamme en avant de vos pas; -l’enthousiasme, l’amour, réuniront enfin ce peuple chancelant -et dispersé».<span class="pagenum"><a name="page_308" id="page_308">{308}</a></span></p> - -<p>Brackenbourg avertit Clara que l’on aperçoit non loin -d’eux des soldats espagnols qui pourraient l’entendre.—«Mon -amie, lui dit-il, voyez dans quel lieu nous sommes.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Clara.</span></p> - -<p>«Dans quel lieu! sous le ciel, dont la voûte magnifique -semblait s’incliner avec complaisance sur la tête d’Egmont -quand il paraissait. Conduisez-moi dans sa prison, vous connaissez -la route du vieux château; guidez mes pas, je vous -suivrai».—Brackenbourg entraîne Clara chez elle, et sort -de nouveau pour s’informer du comte d’Egmont: il revient; -et Clara, dont la dernière résolution est prise, exige qu’il -lui raconte ce qu’il a pu savoir.</p> - -<p>«Est-il condamné? s’écrie-t-elle.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Brackenbourg.</span></p> - -<p>«Il l’est, je n’en puis douter.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Clara.</span></p> - -<p>«Vit-il encore?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Brackenbourg.</span></p> - -<p>«Oui.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Clara.</span></p> - -<p>«Et comment peux-tu me l’assurer? la tyrannie tue dans -la nuit l’homme généreux et cache son sang aux yeux de -tous. Ce peuple accablé repose, et rêve qu’il le sauvera; et, -pendant ce temps, son âme indignée a déjà quitté ce monde. -Il n’est plus, ne me trompe pas; il n’est plus.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Brackenbourg.</span></p> - -<p>«Non, je vous le répète, hélas! il vit, parce que les Espagnols -destinent au peuple qu’ils veulent opprimer un effrayant -spectacle, un spectacle qui doit briser tous les cœurs -où respire encore la liberté.<span class="pagenum"><a name="page_309" id="page_309">{309}</a></span></p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Clara.</span></p> - -<p>«Tu peux parler maintenant: moi aussi j’entendrai -tranquillement ma sentence de mort; je m’approche déjà -de la région des bienheureux; déjà la consolation me vient -de cette contrée de paix: parle.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Brackenbourg.</span></p> - -<p>«Les bruits qui circulent et la garde doublée m’ont fait -soupçonner qu’on préparait cette nuit sur la place publique -quelque chose de redoutable. Je suis arrivé par des détours -dans une maison dont la fenêtre donnait sur cette place; le -vent agitait les flambeaux qu’un cercle nombreux de soldats -espagnols portaient dans leurs mains; et, comme je m’efforçais -de regarder à travers cette lueur incertaine, j’aperçois -en frémissant un échafaud élevé; plusieurs étaient -occupés à couvrir les planches d’un drap noir, et déjà les -marches de l’escalier étaient revêtues de ce deuil funèbre: -on eût dit qu’on célébrait la consécration d’un sacrifice horrible. -Un crucifix blanc, qui brillait pendant la nuit comme -de l’argent, était placé sur l’un des côtés de l’échafaud. La -terrible certitude était là devant mes yeux; mais les flambeaux -par degrés s’éteignirent; bientôt tous les objets disparurent, -et l’œuvre criminelle de la nuit rentra dans le sein -des ténèbres».</p> - -<p>Le fils du duc d’Albe découvre qu’on s’est servi de lui -pour perdre Egmont; il veut le sauver à tout prix; Egmont -ne lui demande qu’un service, c’est de protéger Clara, quand -il ne sera plus; mais on apprend qu’elle s’est donné la -mort pour ne pas survivre à celui qu’elle aime. Egmont -périt, et l’amer ressentiment de Ferdinand contre son père -est la punition du duc d’Albe, qui, dit-on, n’aima rien sur la -terre que ce fils.</p> - -<p>Il me semble qu’avec quelques changements il serait -possible d’adapter ce plan à la forme française. J’ai passé<span class="pagenum"><a name="page_310" id="page_310">{310}</a></span> -sous silence quelques scènes qu’on ne pourrait point introduire -sur notre théâtre. D’abord, celle qui commence la -tragédie: des soldats d’Egmont et des bourgeois de Bruxelles -s’entretiennent entre eux de ses exploits; ils racontent, -dans un dialogue naturel et piquant, les principales actions -de sa vie, et font sentir dans leur langage et leurs récits -la haute confiance qu’il leur inspire. C’est ainsi que Shakespeare -prépare l’entrée de Jules-César, et le camp de Walstein -est composé dans le même but. Mais nous ne supporterions -pas en France le mélange du ton populaire avec la -dignité tragique, et c’est ce qui donne souvent de la monotonie -à nos tragédies du second ordre. Les mots pompeux -et les situations toujours héroïques sont nécessairement en -petit nombre: d’ailleurs l’attendrissement pénètre rarement -jusqu’au fond de l’âme, quand on ne captive pas l’imagination -par des détails simples mais vrais, qui donnent de la -vie aux moindres circonstances.</p> - -<p>Clara est représentée au milieu d’un intérieur singulièrement -bourgeois, sa mère est très vulgaire; celui qui doit -l’épouser a pour elle un sentiment passionné, mais on -n’aime pas à se représenter Egmont comme le rival d’un -homme du peuple; tout ce qui entoure Clara sert, il est -vrai, à relever la pureté de son âme; néanmoins on n’admettrait -pas en France dans l’art dramatique l’un des principes -de l’art pittoresque, l’ombre qui fait ressortir la -lumière. Comme on voit l’une et l’autre simultanément dans -un tableau, on reçoit tout à la fois l’effet de toutes deux; -il n’en est pas ainsi dans une pièce de théâtre, où l’action -est successive; la scène qui blesse n’est pas tolérée, en considération -du reflet avantageux qu’elle doit jeter sur la scène -suivante; et l’on exige que l’opposition consiste dans des -beautés différentes, mais qui soient toujours des beautés.</p> - -<p>La fin de la tragédie de Gœthe n’est point en harmonie -avec l’ensemble; le comte d’Egmont s’endort quelques<span class="pagenum"><a name="page_311" id="page_311">{311}</a></span> -instants avant de marcher à l’échafaud; Clara, qui n’est -plus, lui apparaît pendant son sommeil environnée d’un -éclat céleste, et lui annonce que la cause de la liberté qu’il -a servie doit triompher un jour: ce dénoûment merveilleux -ne peut convenir à une pièce historique. Les Allemands, en -général, sont embarrassés lorsqu’il s’agit de finir; et c’est -surtout à eux que pourrait s’appliquer ce proverbe des -Chinois: <i>Quand on a dix pas à faire, neuf est la moitié du -chemin</i>. L’esprit nécessaire pour terminer quoi que ce soit, -exige une sorte d’habileté et de mesure qui ne s’accorde -guère avec l’imagination vague et indéfinie que les Allemands -manifestent dans tous leurs ouvrages. D’ailleurs il faut de -l’art, et beaucoup d’art, pour trouver un dénoûment, car il -y en a rarement dans la vie; les faits s’enchaînent les uns -aux autres, et leurs conséquences se perdent dans la suite -des temps. La connaissance du théâtre seule apprend à -circonscrire l’événement principal, et à faire concourir tous -les accessoires au même but. Mais, combiner les effets -semble presque aux Allemands de l’hypocrisie, et le calcul -leur paraît inconciliable avec l’inspiration.</p> - -<p>Gœthe est cependant de tous leurs écrivains celui qui aurait -le plus de moyens pour accorder ensemble l’habileté de -l’esprit avec son audace; mais il ne daigne pas se donner -la peine de ménager les situations dramatiques de manière -à les rendre théâtrales. Quand elles sont belles en elles-mêmes, -il ne s’embarrasse pas du reste. Le public allemand -qu’il a pour spectateur à Weimar, ne demande pas mieux -que de l’attendre et de le deviner; aussi patient, aussi -intelligent que le chœur des Grecs, au lieu d’exiger seulement -qu’on l’amuse, comme le font d’ordinaire les souverains, -peuples ou rois, il se mêle lui-même de son plaisir, -en analysant, en expliquant ce qui ne le frappe pas -d’abord; un tel public est lui-même artiste dans ses jugements.<span class="pagenum"><a name="page_312" id="page_312">{312}</a></span></p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XXII-b" id="CHAPITRE_XXII-b"></a>CHAPITRE XXII<br /><br /> -<i>Iphigénie en Tauride, Torquato Tasso, etc.</i></h3> - -<p>On donnait en Allemagne des drames bourgeois, des -mélodrames, des pièces à grand spectacle, remplies de chevaux -et de chevalerie. Gœthe voulut ramener la littérature -à la sévérité de l’antique, et il composa son <i>Iphigénie en -Tauride</i>, qui est le chef-d’œuvre de la poésie classique chez -les Allemands. Cette tragédie rappelle le genre d’impression -qu’on reçoit en contemplant les statues grecques; l’action -en est si imposante et si tranquille, qu’alors même que la -situation des personnages change, il y a toujours en eux -une sorte de dignité qui fixe dans le souvenir chaque -moment comme durable.</p> - -<p>Le sujet d’<i>Iphigénie en Tauride</i> est si connu, qu’il était -difficile de le traiter d’une manière nouvelle; Gœthe y est -parvenu néanmoins, en donnant un caractère vraiment -admirable à son héroïne. L’Antigone de Sophocle est une -sainte, telle qu’une religion plus pure que celle des anciens -pourrait nous la représenter. L’Iphigénie de Gœthe n’a pas -moins de respect pour la vérité qu’Antigone; mais elle -réunit le calme d’un philosophe à la ferveur d’une prêtresse: -le chaste culte de Diane et l’asile d’un temple suffisent à -l’existence rêveuse que lui laisse le regret d’être éloignée de -la Grèce. Elle veut adoucir les mœurs du pays barbare qu’elle -habite: et, bien que son nom soit ignoré, elle répand des -bienfaits autour d’elle, en fille du roi des rois. Toutefois elle -ne cesse point de regretter les belles contrées où se passa -son enfance, et son âme est remplie d’une résignation forte<span class="pagenum"><a name="page_313" id="page_313">{313}</a></span> -et douce, qui tient, pour ainsi dire, le milieu entre le stoïcisme -et le christianisme. Iphigénie ressemble un peu à la -divinité qu’elle sert, et l’imagination se la représente environnée -d’un nuage qui lui dérobe sa patrie. En effet, l’exil, -et l’exil loin de la Grèce, pouvait-il permettre aucune autre -jouissance que celles qu’on trouve en soi-même! Ovide aussi, -condamné à vivre non loin de la Tauride, parlait en vain son -harmonieux langage aux habitants de ces rives désolées: il -cherchait en vain les arts, un beau ciel, et cette sympathie -de pensées qui fait goûter avec les indifférents même quelques-uns -des plaisirs de l’amitié. Son génie retombait sur -lui-même, et sa lyre suspendue ne rendait plus que des -accords plaintifs, lugubre accompagnement des vents du -nord.</p> - -<p>Aucun ouvrage moderne ne peint mieux, ce me semble, -que l’<i>Iphigénie</i> de Gœthe, la destinée qui pèse sur la race -de Tantale, la dignité de ces malheurs causés par une fatalité -invincible. Une crainte religieuse se fait sentir dans -toute cette histoire, et les personnages eux-mêmes semblent -parler prophétiquement, et n’agir que sous la main -puissante des dieux.</p> - -<p>Gœthe a fait de Thoas le bienfaiteur d’Iphigénie. Un -homme féroce, tel que divers auteurs l’ont représenté, -n’aurait pu s’accorder avec la couleur générale de la pièce; -il en aurait dérangé l’harmonie. Dans plusieurs tragédies -on met un tyran, comme une espèce de machine qui est la -cause de tout; mais un penseur tel que Gœthe n’aurait -jamais mis en scène un personnage, sans développer son -caractère. Or une âme criminelle est toujours si compliquée, -qu’elle ne pouvait entrer dans un sujet traité d’une manière -aussi simple. Thoas aime Iphigénie; il ne peut se -résoudre à s’en séparer, en la laissant retourner en Grèce -avec son frère Oreste. Iphigénie pourrait partir à l’insu de -Thoas: elle débat avec son frère, et avec elle-même, si elle<span class="pagenum"><a name="page_314" id="page_314">{314}</a></span> -doit se permettre un tel mensonge, et c’est là tout le nœud -de la dernière moitié de la pièce. Enfin, Iphigénie avoue -tout à Thoas, combat sa résistance, et obtient de lui le mot -<i>adieu</i>, sur lequel la toile tombe.</p> - -<p>Certainement ce sujet ainsi conçu est pur et noble, et il -serait bien à souhaiter qu’on pût émouvoir les spectateurs, -seulement par un scrupule de délicatesse; mais ce n’est -peut-être pas assez pour le théâtre, et l’on s’intéresse plus -à cette pièce quand on la lit que quand on la voit représenter. -C’est l’admiration, et non le pathétique, qui est le ressort -d’une telle tragédie; on croit entendre, en l’écoutant, un -chant d’un poème épique; et le calme qui règne dans tout -l’ensemble gagne presque Oreste lui-même. La reconnaissance -d’Iphigénie et d’Oreste n’est pas la plus animée, mais -peut-être la plus poétique qu’il y ait. Les souvenirs de la -famille d’Agamemnon y sont rappelés avec un art admirable, -et l’on croit voir passer devant ses yeux les tableaux dont -l’histoire et la fable ont enrichi l’antiquité. C’est un intérêt -aussi que celui du plus beau langage, et des sentiments les plus -élevés. Une poésie si haute plonge l’âme dans une noble -contemplation, qui lui rend moins nécessaire le mouvement -et la diversité dramatiques.</p> - -<p>Parmi le grand nombre des morceaux à citer dans cette -pièce, il en est un dont il n’y a de modèle nulle part: -Iphigénie, dans sa douleur, se rappelle un ancien chant -connu dans sa famille, et que sa nourrice lui a appris dès -le berceau; c’est le chant que les Parques font entendre à -Tantale dans l’enfer. Elles lui retracent sa gloire passée, -lorsqu’il était le convive des dieux, à la table d’or. Elles -peignent le moment terrible où il fut précipité de son trône, -la punition que les dieux lui infligèrent, la tranquillité de -ces dieux qui planent sur l’univers, et que les plaintes des -enfers ne sauraient ébranler; ces Parques menaçantes -annoncent aux petits-fils de Tantale que les dieux se dé<span class="pagenum"><a name="page_315" id="page_315">{315}</a></span>tourneront -d’eux, parce que leurs traits rappellent ceux de -leur père. Le vieux Tantale entend ce chant funeste dans -l’éternelle nuit, pense à ses enfants, et baisse sa tête coupable. -Les images les plus frappantes, le rythme qui s’accorde -le mieux avec les sentiments, donnent à cette poésie la couleur -d’un chant national. C’est le plus grand effort du talent, -que de se familiariser ainsi avec l’antiquité et de saisir tout à -la fois ce qui devait être populaire chez les Grecs, et ce qui produit, -à la distance des siècles, une impression si solennelle.</p> - -<p>L’admiration qu’il est impossible de ne pas ressentir pour -l’<i>Iphigénie</i> de Gœthe, n’est point en contradiction avec ce -que j’ai dit sur l’intérêt plus vif, et l’attendrissement plus -intime que les sujets modernes peuvent faire éprouver. Les -mœurs et les religions, dont les siècles ont effacé la trace, -présentent l’homme comme un être idéal qui touche à -peine la terre sur laquelle il marche; mais dans les époques -et dans les faits historiques, dont l’influence subsiste encore, -nous sentons la chaleur de notre existence, et nous voulons -des affections semblables à celles qui nous agitent.</p> - -<p>Il me semble donc que Gœthe n’aurait pas dû mettre -dans sa pièce de <i>Torquato Tasso</i> la même simplicité d’action -et le même calme dans les discours, qui convenaient à son -Iphigénie. Ce calme et cette simplicité pourraient ne paraître -que de la froideur et du manque de naturel, dans un -sujet aussi moderne, sous tous les rapports, que le caractère -personnel du Tasse et les intrigues de la cour de -Ferrare.</p> - -<p>Gœthe a voulu peindre, dans cette pièce, l’opposition qui -existe entre la poésie et les convenances sociales; entre le -caractère d’un poète et celui d’un homme du monde. Il a -montré le mal que fait la protection d’un prince à l’imagination -délicate d’un écrivain, lors même que ce prince croit -aimer les lettres, ou du moins met son orgueil à passer pour -les aimer. Cette opposition entre la nature exaltée et culti<span class="pagenum"><a name="page_316" id="page_316">{316}</a></span>vée -par la poésie, et la nature refroidie et dirigée par la -politique, est une idée mère de mille idées.</p> - -<p>Un homme de lettres placé dans une cour, doit se croire -d’abord heureux d’y être; mais il est impossible qu’à la -longue il n’éprouve pas quelques-unes des peines qui -rendirent la vie du Tasse si malheureuse. Le talent qui ne -serait pas indompté cesserait d’être du talent; et cependant -il est bien rare que les princes reconnaissent les -droits de l’imagination, et sachent tout à la fois la considérer -et la ménager. On ne pouvait choisir un sujet plus -heureux que le Tasse à Ferrare, pour mettre en évidence -les différents caractères d’un poète, d’un homme de cour, -d’une princesse et d’un prince, agissant dans un petit -cercle avec toute l’âpreté d’amour-propre qui remuerait le -monde. L’on connaît la sensibilité maladive du Tasse, et la -rudesse polie de son protecteur Alphonse, qui, tout en -professant la plus haute admiration pour ses écrits, le fit -enfermer dans la maison des fous, comme si le génie qui -part de l’âme devait être traité ainsi qu’un talent mécanique, -dont on tire parti en estimant l’œuvre et en dédaignant -l’ouvrier.</p> - -<p>Gœthe a peint Léonore d’Este, la sœur du duc de Ferrare, -que le poète aimait en secret, comme appartenant par ses -vœux à l’enthousiasme, et par sa faiblesse à la prudence; il -a introduit dans sa pièce un courtisan sage, selon le monde, -qui traite le Tasse avec la supériorité que l’esprit d’affaires -se croit sur l’esprit poétique, et qui l’irrite par son calme, -et par l’habileté qu’il emploie à le blesser sans avoir précisément -tort envers lui. Cet homme de sang-froid conserve -son avantage, en provoquant son ennemi par des manières -sèches et cérémonieuses, qui offensent sans qu’on puisse -s’en plaindre. C’est le grand mal que fait une certaine -science du monde; et, dans ce sens, l’éloquence et l’art de -parler diffèrent extrêmement; car pour être éloquent, il<span class="pagenum"><a name="page_317" id="page_317">{317}</a></span> -faut dégager le vrai de toutes ses entraves, et pénétrer jusqu’au -fond de l’âme où réside la conviction; mais l’habileté de -la parole consiste, au contraire, dans le talent d’esquiver, -de parer adroitement avec quelques phrases ce qu’on ne -veut pas entendre, et de se servir de ces mêmes armes pour -tout indiquer, sans qu’on puisse jamais vous prouver que -vous ayez rien dit.</p> - -<p>Ce genre d’escrime fait beaucoup souffrir une âme vive et -vraie. L’homme qui s’en sert semble votre supérieur, parce -qu’il sait vous agiter, tandis qu’il reste lui-même tranquille; -mais il ne faut pas pourtant se laisser imposer par ces -forces négatives. Le calme est beau quand il vient de l’énergie -qui fait supporter ses propres peines; mais quand il naît de -l’indifférence pour celles des autres, ce calme n’est rien -qu’une personnalité dédaigneuse. Il suffit d’une année de -séjour dans une cour ou dans une capitale, pour apprendre -très facilement à mettre de l’adresse et même de la grâce -dans l’égoïsme: mais pour être vraiment digne d’une haute -estime, il faudrait réunir en soi, comme dans un bel ouvrage, -des qualités opposées: la connaissance des affaires -et l’amour du beau, la sagesse qu’exigent les rapports avec -les hommes, et l’essor qu’inspire le sentiment des arts. Il -est vrai qu’un tel individu en contiendrait deux; aussi -Gœthe dit-il dans sa pièce, que les deux personnages qu’il -met en contraste, le politique et le poète, <i>sont les deux -moitiés d’un homme</i>. Mais la sympathie ne peut exister -entre ces deux moitiés, puisqu’il n’y a point de prudence -dans le caractère du <i>Tasse</i>, ni de sensibilité dans son concurrent.</p> - -<p>La susceptibilité souffrante des hommes de lettres s’est -manifestée dans Rousseau, dans le Tasse, et plus souvent -encore dans les écrivains allemands. Les écrivains français -en ont été plus rarement atteints. C’est quand on vit beaucoup -avec soi-même et dans la solitude qu’on a de la peine<span class="pagenum"><a name="page_318" id="page_318">{318}</a></span> -à supporter l’air extérieur. La société est rude à beaucoup -d’égards pour qui n’y est pas fait dès son enfance, et l’ironie -du monde est plus funeste aux gens à talent qu’à tous les -autres: l’esprit tout seul s’en tire mieux. Gœthe aurait pu -choisir la vie de Rousseau pour exemple de cette lutte entre -la société telle qu’elle est, et la société telle qu’une tête -poétique la voit ou la désire; mais la situation de Rousseau -prêtait beaucoup moins à l’imagination que celle du Tasse. -Jean-Jacques a traîné un grand génie dans des rapports -très subalternes. Le Tasse, brave comme ses chevaliers, -amoureux, aimé, persécuté, couronné, et, jeune encore, -mourant de douleur, à la veille de son triomphe, est un -superbe exemple de toutes les splendeurs et de tous les -revers d’un beau talent.</p> - -<p>Il me semble que dans la pièce du <i>Tasse</i> les couleurs du -Midi ne sont pas assez prononcées; peut-être serait-il très -difficile de rendre en allemand la sensation que produit la -langue italienne. Néanmoins c’est dans les caractères surtout -qu’on retrouve les traits de la nature germanique plutôt -qu’italienne. Léonore d’Este est une princesse allemande. -L’analyse de son propre caractère et de ses sentiments, à -laquelle elle se livre sans cesse, n’est point du tout dans -l’esprit du Midi. Là l’imagination ne se replie point sur -elle-même, elle avance sans regarder en arrière. Elle n’examine -point la source d’un événement; elle le combat ou s’y -livre, sans en rechercher la cause.</p> - -<p>La Tasse est aussi un poète allemand. Cette impossibilité -de se tirer d’affaire dans toutes les circonstances habituelles -de la vie commune, que Gœthe attribue au Tasse, est un -trait de la vie méditative et renfermée des écrivains du -Nord. Les poètes du Midi n’ont pas d’ordinaire une telle incapacité; -ils ont vécu plus souvent hors de la maison, sur -les places publiques; les choses, et surtout les hommes, -leur sont plus familiers.<span class="pagenum"><a name="page_319" id="page_319">{319}</a></span></p> - -<p>Le langage du Tasse, dans la pièce de Gœthe, est souvent -trop métaphysique. La folie de l’auteur de <i>la Jérusalem</i> ne -venait pas de l’abus des réflexions philosophiques, ni de -l’examen approfondi de ce qui se passe au fond du cœur; -elle tenait plutôt à l’impression trop vive des objets extérieurs, -à l’enivrement de l’orgueil et de l’amour; il ne se -servait guère de la parole que comme d’un chant harmonieux. -Le secret de son âme n’était point dans ses discours -ni dans ses écrits: il ne s’était point observé lui-même, -comment aurait-il pu se révéler aux autres? D’ailleurs il -considérait la poésie comme un art éclatant, et non comme -une confidence intime des sentiments du cœur. Il me semble -manifeste, et par sa nature italienne, et par sa vie, et -par ses lettres, et par les poésies même qu’il a composées -dans sa captivité, que l’impétuosité de ses passions, plutôt -que la profondeur de ses pensées, causait sa mélancolie; -il n’y avait pas dans son caractère, comme dans celui des -poètes allemands, ce mélange habituel de réflexion et d’activité, -d’analyse et d’enthousiasme, qui trouble singulièrement -l’existence.</p> - -<p>L’élégance et la dignité du style poétique sont incomparables -dans la pièce du <i>Tasse</i>, et Gœthe s’y est montré le -Racine de l’Allemagne. Mais si l’on a reproché à Racine le -peu d’intérêt de <i>Bérénice</i>, on pourrait, avec bien plus de raison, -blâmer la froideur dramatique du <i>Tasse</i> de Gœthe: le -dessein de l’auteur était d’approfondir les caractères, en esquissant -seulement les situations; mais cela est-il possible? -Ces longs discours pleins d’esprit et d’imagination, que -tiennent tour à tour les différents personnages, dans quelle -nature sont-ils pris? qui parle ainsi de soi-même et de tout? -qui épuise à ce point ce qu’on peut dire, sans qu’il soit -question de rien faire? Quand il arrive un peu de mouvement -dans cette pièce, on se sent soulagé de l’attention -continuelle qu’exigent les idées. La scène du duel entre le<span class="pagenum"><a name="page_320" id="page_320">{320}</a></span> -poète et le courtisan intéresse vivement; la colère de l’un -et l’habileté de l’autre développent la situation d’une manière -piquante. C’est trop exiger des lecteurs ou des spectateurs, -que de leur demander de renoncer à l’intérêt des -circonstances, pour s’attacher uniquement aux images et -aux pensées. Alors il ne faut pas prononcer des noms propres, -ni supposer des scènes, des actes, un commencement, -une fin, tout ce qui rend l’action nécessaire. La contemplation -plaît dans le repos; mais lorsqu’on marche, la lenteur -est toujours fatigante.</p> - -<p>Par une singulière vicissitude dans les goûts, les Allemands -ont d’abord attaqué nos écrivains dramatiques, -comme transformant en français tous leurs héros. Ils ont -réclamé avec raison la vérité historique, pour animer les -couleurs et vivifier la poésie; puis, tout à coup, ils se sont -lassés de leurs propres succès en ce genre, et ils ont fait -des pièces abstraites, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans lesquelles -les rapports des hommes entre eux sont indiqués -d’une manière générale, sans que le temps, le lieu, ni les -individus y soient pour rien. C’est ainsi, par exemple, que -dans <i>la Fille naturelle</i>, une autre pièce de Gœthe, l’auteur -appelle ses personnages le duc, le roi, le père, la fille, etc., -sans aucune autre désignation; considérant l’époque pendant -laquelle l’événement se passe, le pays et les noms propres, -presque comme des intérêts de ménage dont la poésie -ne doit pas s’occuper.</p> - -<p>Une telle tragédie est véritablement faite pour être jouée -dans le palais d’Odin, où les morts ont coutume de continuer -les occupations qu’ils avaient pendant leur vie; là le -chasseur, ombre lui-même, poursuit l’ombre d’un cerf avec -ardeur, et les fantômes des guerriers se battent sur le terrain -des nuages. Il paraît que, pendant quelque temps, Gœthe -s’est tout à fait dégoûté de l’intérêt dans les pièces de -théâtre. L’on en trouvait dans de mauvais ouvrages; il a<span class="pagenum"><a name="page_321" id="page_321">{321}</a></span> -pensé qu’il fallait le bannir des bons. Néanmoins, un homme -supérieur a tort de dédaigner ce qui plaît universellement; -il ne faut pas qu’il abjure sa ressemblance avec la nature de -tous, s’il veut faire valoir ce qui le distingue. Le point -qu’Archimède cherchait pour soulever le monde est celui -par lequel un génie extraordinaire se rapproche du commun -des hommes. Ce point de contact lui sert à s’élever au-dessus -des autres; il doit partir de ce que nous éprouvons -tous, pour arriver à faire sentir ce que lui seul aperçoit. -D’ailleurs, s’il est vrai que le despotisme des convenances -mêle souvent quelque chose de factice aux plus belles tragédies -françaises, il n’y a pas non plus de vérité dans les -théories bizarres de l’esprit systématique. Si l’exagération -est maniérée, un certain genre de calme est aussi une affectation. -C’est une supériorité qu’on s’arroge sur les émotions -de l’âme, et qui peut convenir dans la philosophie, mais -point du tout dans l’art dramatique.</p> - -<p>On peut sans crainte adresser ces critiques à Gœthe; car -presque tous ses ouvrages sont composés dans des systèmes -différents: tantôt il s’abandonne à la passion, comme dans -<i>Werther</i> et <i>le Comte d’Egmont</i>; une autre fois il ébranle -toutes les cordes de l’imagination par ses poésies fugitives; -une autre fois il peint l’histoire avec une vérité scrupuleuse, -comme dans <i>Gœtz de Berlichingen</i>; une autre fois il est naïf -comme les anciens, dans <i>Hermann et Dorothée</i>. Enfin, il se -plonge avec <i>Faust</i> dans le tourbillon de la vie; puis tout à -coup, dans <i>le Tasse, la Fille naturelle</i>, et même dans <i>Iphigénie</i>, -il conçoit l’art dramatique comme un monument -élevé près des tombeaux. Ses ouvrages ont alors les belles -formes, la splendeur et l’éclat du marbre; mais ils en ont -aussi la froide immobilité. On ne saurait critiquer Gœthe -comme un auteur bon dans tel genre et mauvais dans tel -autre. Il ressemble plutôt à la nature, qui produit tout et -de tout; et l’on peut aimer mieux son climat du midi que<span class="pagenum"><a name="page_322" id="page_322">{322}</a></span> -son climat du nord, sans méconnaître en lui les talents qui -s’accordent avec ces diverses régions de l’âme.</p> - -<h3><a name="CHAPITRE_XXIII-b" id="CHAPITRE_XXIII-b"></a>CHAPITRE XXIII<br /><br /> -<i>Faust.</i></h3> - -<p>Parmi les pièces des marionnettes, il y en a une intitulée -<i>le Docteur Faust, ou la Science malheureuse</i>, qui a fait de -tout temps une grande fortune en Allemagne. Lessing s’en -est occupé avant Gœthe. Cette histoire merveilleuse est une -tradition généralement répandue. Plusieurs auteurs anglais -ont écrit sur la vie de ce même docteur Faust, et quelques-uns -même lui attribuent l’invention de l’imprimerie. Son -savoir très profond ne le préserva pas de l’ennui de la vie; -il essaya, pour y échapper, de faire un pacte avec le diable, -et le diable finit par l’emporter. Voilà le premier mot qui a -fourni à Gœthe l’étonnant ouvrage dont je vais essayer de -donner l’idée.</p> - -<p>Certes, il ne faut pas y chercher ni le goût, ni la mesure, -ni l’art qui choisit et qui termine; mais si l’imagination -pouvait se figurer un chaos intellectuel, tel que l’on a souvent -décrit le chaos matériel, le <i>Faust</i> de Gœthe devrait -avoir été composé à cette époque. On ne saurait aller au -delà, en fait de hardiesse de pensée, et le souvenir qui reste -de cet écrit tient toujours un peu du vertige. Le diable est -le héros de cette pièce; l’auteur ne l’a point conçu comme -un fantôme hideux, tel qu’on a coutume de le représenter -aux enfants; il en a fait, si l’on peut s’exprimer ainsi, le -méchant par excellence, auprès duquel tous les méchants,<span class="pagenum"><a name="page_323" id="page_323">{323}</a></span> -et celui de Gresset en particulier, ne sont que des novices, -à peine dignes d’être les serviteurs de Méphistophélès (c’est -le nom du démon qui se fait l’ami de Faust). Gœthe a voulu -montrer dans ce personnage, réel et fantastique tout à la -fois, la plus amère plaisanterie que le dédain puisse inspirer, -et néanmoins une audace de gaîté qui amuse. Il y a dans -les discours de Méphistophélès une ironie infernale, qui -porte sur la création tout entière, et juge l’univers comme -un mauvais livre dont le diable se fait le censeur.</p> - -<p>Méphistophélès se moque de l’esprit lui-même, comme -du plus grand des ridicules, quand il fait prendre un intérêt -sérieux à quoi que ce soit au monde, et surtout quand il -nous donne de la confiance en nos propres forces. C’est une -chose singulière, que la méchanceté suprême et la sagesse -divine s’accordent en ceci; qu’elles reconnaissent également -l’une et l’autre le vide et la faiblesse de tout ce qui -existe sur la terre: mais l’une ne proclame cette vérité que -pour dégoûter du bien, et l’autre que pour élever au-dessus -du mal.</p> - -<p>S’il n’y avait dans la pièce de <i>Faust</i> que de la plaisanterie -piquante et philosophique, on pourrait trouver dans plusieurs -écrits de Voltaire un genre d’esprit analogue; mais -on sent dans cette pièce une imagination d’une tout autre -nature. Ce n’est pas seulement le monde moral tel qu’il est -qu’on y voit anéanti, mais c’est l’enfer qui est mis à sa -place. Il y a une puissance de sorcellerie, une poésie du -mauvais principe, un enivrement du mal, un égarement de -la pensée, qui font frissonner, rire et pleurer tout à la fois. -Il semble que, pour un moment, le gouvernement de la -terre soit entre les mains du démon. Vous tremblez, parce -qu’il est impitoyable; vous riez, parce qu’il humilie tous les -amours-propres satisfaits; vous pleurez, parce que la nature -humaine, ainsi vue des profondeurs de l’enfer, inspire une -pitié douloureuse.<span class="pagenum"><a name="page_324" id="page_324">{324}</a></span></p> - -<p>Milton a fait Satan plus grand que l’homme; Michel-Ange -et le Dante lui ont donné les traits hideux de l’animal, -combinés avec la figure humaine. Le Méphistophélès de -Gœthe est un diable civilisé. Il manie avec art cette moquerie -légère en apparence, qui peut si bien s’accorder avec -une grande profondeur de perversité; il traite de niaiserie -ou d’affectation tout ce qui est sensible; sa figure est méchante, -basse et fausse; il a de la gaucherie sans timidité, -du dédain sans fierté, quelque chose de doucereux auprès -des femmes, parce que, dans cette seule circonstance, il a -besoin de tromper pour séduire: et, ce qu’il entend par séduire, -c’est servir les passions d’un autre; car il ne peut -même faire semblant d’aimer: c’est la seule dissimulation -qui lui soit impossible.</p> - -<p>Le caractère de Méphistophélès suppose une inépuisable -connaissance de la société, de la nature et du merveilleux. -C’est le cauchemar de l’esprit que cette pièce de <i>Faust</i>, -mais un cauchemar qui double sa force. On y trouve la révélation -diabolique de l’incrédulité, de celle qui s’applique à -tout ce qu’il peut y avoir de bon dans ce monde; et peut-être -cette révélation serait-elle dangereuse, si les circonstances -amenées par les perfides intentions de Méphistophélès -n’inspiraient pas de l’horreur pour son arrogant langage, -et ne faisaient pas connaître la scélératesse qu’il renferme.</p> - -<p>Faust rassemble dans son caractère toutes les faiblesses -de l’humanité: désir de savoir et fatigue du travail; besoin -du succès, satiété du plaisir. C’est un parfait modèle de -l’être changeant et mobile, dont les sentiments sont plus -éphémères encore que la courte vie dont il se plaint. Faust -a plus d’ambition que de force; et cette agitation intérieure -le révolte contre la nature, et le fait recourir à tous les sortilèges -pour échapper aux conditions dures, mais nécessaires, -imposées à l’homme mortel. On le voit, dans la pre<span class="pagenum"><a name="page_325" id="page_325">{325}</a></span>mière -scène, au milieu de ses livres et d’un nombre infini -d’instruments de physique et de fioles de chimie. Son père -s’occupait aussi des sciences, et lui en a transmis le goût et -l’habitude. Une seule lampe éclaire cette retraite sombre et -Faust étudie sans relâche la nature, et surtout la magie -dont il possède déjà quelques secrets.</p> - -<p>Il veut faire apparaître un des génies créateurs du second -ordre; le génie vient, et lui conseille de ne point s’élever au-dessus -de la sphère de l’esprit humain.—«C’est à nous, -lui dit-il, c’est à nous de nous plonger dans le tumulte de -l’activité, dans ces vagues éternelles de la vie, que la naissance -et la mort élèvent et précipitent, repoussent et ramènent: -nous sommes faits pour travailler à l’œuvre que Dieu -nous commande, et dont le temps accomplit la trame. Mais -toi, qui ne peux concevoir que toi-même, toi, qui trembles -en approfondissant ta destinée, et que mon souffle fait tressaillir, -laisse-moi, ne me rappelle plus».—Quand le génie -disparaît, un désespoir profond s’empare de Faust et il -veut s’empoisonner.</p> - -<p>«Moi, dit-il, l’image de la Divinité, je me croyais si près -de goûter l’éternelle vérité dans tout l’éclat de sa lumière -céleste! je n’étais déjà plus le fils de la terre; je me sentais -l’égal des chérubins, qui, créateurs à leur tour, peuvent -goûter les jouissances de Dieu même. Ah! combien je dois -expier mes pressentiments présomptueux! une parole foudroyante -les a détruits pour jamais. Esprit divin, j’ai eu la -force de t’attirer, mais je n’ai pas eu celle de te retenir. -Pendant l’instant heureux où je t’ai vu, je me sentais à la -fois si grand et si petit! mais tu m’as repoussé violemment -dans le sort incertain de l’humanité.</p> - -<p>«Qui m’instruira maintenant? que dois-je éviter? dois-je -céder à l’impulsion qui me presse? nos actions, comme nos -souffrances, arrêtent la marche de la pensée. Des penchants -grossiers s’opposent à ce que l’esprit conçoit de plus ma<span class="pagenum"><a name="page_326" id="page_326">{326}</a></span>gnifique. -Quand nous atteignons un certain bonheur ici-bas, -nous traitons d’illusion et de mensonge tout ce qui -vaut mieux que ce bonheur; et les sentiments sublimes que -le Créateur nous avait donnés se perdent dans les intérêts -de la terre. D’abord l’imagination, avec ses ailes hardies, aspire -à l’éternité; puis un petit espace suffit bientôt aux débris -de toutes nos espérances trompées. L’inquiétude s’empare -de notre cœur: elle y produit des douleurs secrètes; -elle y détruit le repos et le plaisir. Elle se présente à nous -sous mille formes; tantôt la fortune, tantôt une femme, des -enfants, le poignard, le poison, le feu, la mer, nous agitent. -L’homme tremble devant tout ce qui n’arrivera pas, et -pleure sans cesse ce qu’il n’a point perdu.</p> - -<p>«Non, je ne me suis point comparé à la Divinité; non, je -sens ma misère: c’est à l’insecte que je ressemble. Il s’agite -dans la poussière, il se nourrit d’elle, et le voyageur, en passant, -l’écrase et le détruit.</p> - -<p>«N’est-ce pas la poussière en effet, que ces livres dont je -suis environné? Ne suis-je pas enfermé dans le cachot de la -science? ces murs, ces vitraux qui m’entourent, laissent-ils -pénétrer seulement jusqu’à moi la lumière du jour sans l’altérer? -Que dois-je faire de ces innombrables volumes, de ces -niaiseries sans fin qui remplissent ma tête? Y trouverai-je -ce qui me manque? Si je parcours ces pages, qu’y lirai-je? -Que partout les hommes se sont tourmentés sur leur sort; -que de temps en temps un heureux a paru, et qu’il a fait le -désespoir du reste de la terre. (<i>Une tête de mort est sur la table</i>). -Et toi, qui sembles m’adresser un ricanement si terrible, -l’esprit qui habitait jadis ton cerveau n’a-t-il pas erré -comme le mien, n’a-t-il pas cherché la lumière, et succombé -sous le poids des ténèbres: ces machines de tout -genre que mon père avait rassemblées pour servir à ses -vains travaux, ces roues, ces cylindres, ces leviers, me révèleront-ils -le secret de la nature? Non, elle est mystérieuse,<span class="pagenum"><a name="page_327" id="page_327">{327}</a></span> -bien qu’elle semble se montrer au jour; et ce qu’elle veut -cacher, tous les efforts de la science ne l’arracheront jamais -de son sein.</p> - -<p>«C’est donc vers toi que mes regards sont attirés, liqueur -empoisonnée! Toi qui donnes la mort, je te salue comme -une pâle lueur dans la forêt sombre. En toi j’honore la -science et l’esprit de l’homme. Tu es la plus douce essence -des sucs qui procurent le sommeil; tu contiens toutes les -forces qui tuent. Viens à mon secours. Je sens déjà l’agitation -de mon esprit qui se calme; je vais m’élancer dans la -haute mer. Les flots limpides brillent comme un miroir à -mes pieds. Un nouveau jour m’appelle vers l’autre bord. Un -char de feu plane déjà sur ma tête; j’y vais monter; je saurai -parcourir les sphères éthérées, et goûter les délices des -cieux.</p> - -<p>«Mais dans mon abaissement, comment les mériter? Oui, -je le puis, si je l’ose, si j’enfonce avec courage ces portes de -la mort, devant lesquelles chacun passe en frémissant. Il est -temps de montrer la dignité de l’homme. Il ne faut plus -qu’il tremble au bord de cet abîme, où son imagination se -condamne elle-même à ses propres tourments, et dont les -flammes de l’enfer semblent défendre l’approche. C’est dans -cette coupe d’un pur cristal, que je vais verser le poison mortel. -Hélas! jadis elle servait pour un autre usage: on la passait -de main en main dans les festins joyeux de nos pères, et le -convive, en la prenant, célébrait en vers sa beauté. Coupe -dorée! tu me rappelles les nuits bruyantes de ma jeunesse. -Je ne t’offrirai plus à mon voisin, je ne vanterai plus l’artiste -qui sut t’embellir. Une liqueur sombre te remplit, je -l’ai préparée, je la choisis. Ah! qu’elle soit pour moi la libation -solennelle que je consacre au matin d’une nouvelle -vie»!</p> - -<p>Au moment où Faust va prendre le poison, il entend les -cloches qui annoncent dans la ville le jour de Pâques, et les<span class="pagenum"><a name="page_328" id="page_328">{328}</a></span> -chœurs, qui, dans l’église voisine, célèbrent cette sainte -fête.</p> - -<div class="blockquot"><p class="chead"><span class="smcap">Le Chœur.</span></p> - -<p>«Le Christ est ressuscité. Que les mortels dégénérés, faibles -et tremblants, s’en réjouissent!</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Comme le bruit imposant de l’airain m’ébranle jusqu’au -fond de l’âme! Quelles voix pures font tomber la coupe -empoisonnée de ma main! Annoncez-vous, cloches retentissantes, -la première heure du jour de Pâques? Vous, chœur! -célébrez-vous déjà les chants consolateurs, ces chants que, -dans la nuit du tombeau, les anges firent entendre, quand -ils descendirent du ciel pour commencer la nouvelle alliance»?</p> - -<p>Le chœur répète une seconde fois: Le Christ, etc.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous -dans la poussière? faites-vous entendre aux humains -que vous pouvez consoler. J’écoute le message que -vous m’apportez, mais la foi me manque pour y croire. Le -miracle est l’enfant chéri de la foi. Je ne puis m’élancer -dans la sphère d’où votre auguste nouvelle est descendue; et -cependant, accoutumé dès l’enfance à ces chants, ils me rappellent -à la vie. Autrefois un rayon de l’amour divin descendait -sur moi, pendant la solennité tranquille du dimanche. -Le bourdonnement sourd de la cloche remplissait mon âme -du pressentiment de l’avenir, et ma prière était une jouissance -ardente. Cette même cloche annonçait aussi les jeux de la -jeunesse, et la fête du printemps. Le souvenir ranime en -moi les sentiments enfantins qui nous détournent de la -mort. Oh! faites-vous entendre encore, chants célestes! la -terre m’a reconquis».</p></div><p><span class="pagenum"><a name="page_329" id="page_329">{329}</a></span></p> - -<p>Ce moment d’exaltation ne dure pas; Faust est un caractère -inconstant, les passions du monde le reprennent. Il -cherche à les satisfaire, il souhaite de s’y livrer; et le diable, -sous le nom de Méphistophélès, vient et lui promet de le -mettre en possession de toutes les jouissances de la terre; -mais en même temps il sait le dégoûter de toutes, car la -vraie méchanceté dessèche tellement l’âme, qu’elle finit par -inspirer une indifférence profonde pour les plaisirs aussi -bien que pour les vertus.</p> - -<p>Méphistophélès conduit Faust chez une sorcière, qui tient -à ses ordres des animaux moitié singes et moitié chats -(<i>Meer-katzen</i>). On peut considérer cette scène, à quelques -égards, comme la parodie des Sorcières de Macbeth. Les -Sorcières de Macbeth chantent des paroles mystérieuses, -dont les sons extraordinaires font déjà l’effet d’un sortilège; -les Sorcières de Gœthe prononcent aussi des mots bizarres, -dont les consonnances sont artistement multipliées; ces -mots excitent l’imagination à la gaîté, par la singularité -même de leur structure; et le dialogue de cette scène, qui -ne serait que burlesque en prose, prend un caractère plus -relevé par le charme de la poésie.</p> - -<p>On croit découvrir, en écoutant le langage comique de -ces chats-singes, quelles seraient les idées des animaux s’ils -pouvaient les exprimer, quelle image grossière et ridicule -ils se feraient de la nature et de l’homme.</p> - -<p>Il n’y a guère d’exemples dans les pièces françaises de -ces plaisanteries fondées sur le merveilleux, les prodiges, -les sorcières, les métamorphoses, etc.: c’est jouer avec la -nature, comme dans la comédie de mœurs on joue avec les -hommes. Mais il faut, pour se plaire à ce comique, n’y point -appliquer le raisonnement, et regarder les plaisirs de l’imagination -comme un jeu libre et sans but. Néanmoins ce jeu -n’en est pas pour cela plus facile, car les barrières sont souvent -des appuis; et quand on se livre en littérature à des<span class="pagenum"><a name="page_330" id="page_330">{330}</a></span> -inventions sans bornes, il n’y a que l’excès et l’emportement -même du talent qui puissent leur donner quelque -mérite; l’union du bizarre et du médiocre ne serait pas -tolérable.</p> - -<p>Méphistophélès conduit Faust dans les sociétés des jeunes -gens de toutes les classes, et subjugue de différentes manières -les divers esprits qu’il rencontre. Il ne les subjugue -jamais par l’admiration, mais par l’étonnement. Il captive -toujours par quelque chose d’inattendu et de dédaigneux -dans ses paroles et dans ses actions; car la plupart des -hommes vulgaires font d’autant plus de cas d’un esprit -supérieur qu’il ne se soucie pas d’eux. Un instinct secret -leur dit que celui qui les méprise voit juste.</p> - -<p>Un écolier de Leipzig, sortant de la maison maternelle, -et niais comme on peut l’être à cet âge dans les bons pays -de l’Allemagne, vient consulter Faust sur ses études; Faust -prie Méphistophélès de se charger de lui répondre. Il revêt -la robe de docteur, et pendant qu’il attend l’écolier, il -exprime seul son dédain pour Faust. «Cet homme, dit-il, -ne sera jamais qu’à demi pervers, et c’est en vain qu’il se -flatte de parvenir à l’être entièrement». En effet, une -maladresse causée par des regrets invincibles entrave les -honnêtes gens, quand ils se détournent de leur route naturelle, -et les hommes radicalement mauvais se moquent de -ces candidats du vice, qui ont bonne intention de faire le -mal, mais qui sont sans talent pour l’accomplir.</p> - -<p>Enfin l’écolier se présente, et rien n’est plus naïf que -l’empressement gauche et confiant de ce jeune Allemand, -qui arrive pour la première fois dans une grande ville, disposé -à tout, et ne connaissant rien, ayant peur et envie de -chaque chose qu’il voit; désirant de s’instruire, souhaitant -fort de s’amuser, et s’approchant avec un sourire gracieux -de Méphistophélès, qui le reçoit d’un air froid et moqueur; -le contraste entre la bonhomie tout en dehors de l’un, et<span class="pagenum"><a name="page_331" id="page_331">{331}</a></span> -l’insolence contenue de l’autre, est admirablement spirituel.</p> - -<p>Il n’y a pas une connaissance que l’écolier ne voulût acquérir, -et ce qu’il lui convient d’apprendre, dit-il, c’est la science -et la nature. Méphistophélès le félicite de la précision de son -plan d’étude. Il s’amuse à décrire les quatre facultés: la jurisprudence, -la médecine, la philosophie, et la théologie, de -manière à embrouiller la tête de l’écolier pour toujours. Méphistophélès -lui fait mille arguments divers, que l’écolier approuve -tous les uns après les autres, mais dont la conclusion -l’étonne, parce qu’il s’attend au sérieux et que le Diable plaisante -toujours. L’écolier de bonne volonté se prépare à l’admiration, -et le résultat de tout ce qu’il entend n’est qu’un -dédain universel. Méphistophélès convient lui-même que le -doute vient de l’enfer, et que les démons, ce sont ceux <i>qui -nient</i>; mais il exprime le doute avec un ton décidé, qui, mêlant -l’arrogance du caractère à l’incertitude de la raison, ne laisse -de consistance qu’aux mauvais penchants. Aucune croyance, -aucune opinion ne reste fixe dans la tête, après avoir entendu -Méphistophélès, et l’on s’examine soi-même, pour savoir -s’il y a quelque chose de vrai dans ce monde, ou si l’on ne -pense que pour se moquer de tous ceux qui croient penser.</p> - -<p>«Ne doit-il pas toujours y avoir une idée dans un mot? -dit l’écolier.—Oui, si cela se peut, répond Méphistophélès; -mais il ne faut pourtant pas trop se tourmenter là-dessus; -car là où les idées manquent, les mots viennent à propos -pour y suppléer».</p> - -<p>L’écolier quelquefois ne comprend pas Méphistophélès, -mais n’en a que plus de respect pour son génie. Avant de le -quitter, il le prie d’écrire quelques lignes sur son <i>Album</i>; c’est -le livre dans lequel, selon les bienveillants usages de l’Allemagne, -chacun se fait donner une marque de souvenir par -ses amis. Méphistophélès écrit ce que Satan a dit à Ève pour -l’engager à manger le fruit de l’arbre de vie: <i>Vous serez -comme Dieu, connaissant le bien et le mal</i>. «Je peux bien,<span class="pagenum"><a name="page_332" id="page_332">{332}</a></span> -se dit-il à lui-même, emprunter cette ancienne sentence à -mon cousin le serpent; il y a longtemps qu’on s’en sert -dans ma famille». L’écolier reprend son livre, et s’en va -parfaitement satisfait.</p> - -<p>Faust s’ennuie, et Méphistophélès lui conseille de devenir -amoureux. Il le devient en effet d’une jeune fille du peuple, -tout à fait innocente et naïve, qui vit dans la pauvreté avec -sa vieille mère. Méphistophélès, pour introduire Faust -auprès d’elle, imagine de faire connaissance avec une de -ses voisines, Marthe, chez laquelle la jeune Marguerite va -quelquefois. Cette femme a son mari dans les pays étrangers, -et se désole de n’en point recevoir de nouvelles; elle -serait bien triste de sa mort, mais au moins voudrait-elle -en avoir la certitude; et Méphistophélès adoucit singulièrement -sa douleur, en lui promettant un extrait mortuaire de -son époux, bien en règle, qu’elle pourra, suivant la coutume, -faire publier dans la gazette.</p> - -<p>La pauvre Marguerite est livrée à la puissance du mal; -l’esprit infernal s’acharne sur elle, et la rend coupable, sans -lui ôter cette droiture de cœur qui ne peut trouver de repos -que dans la vertu. Un méchant habile se garde bien de -pervertir entièrement les honnêtes gens qu’il veut gouverner: -car son ascendant sur eux se compose des fautes et -des remords qui les troublent tour à tour. Faust, aidé par -Méphistophélès, séduit cette jeune fille, singulièrement -simple d’esprit et d’âme. Elle est pieuse, bien qu’elle soit -coupable, et, seule avec Faust, elle lui demande s’il a de la -religion.—«Mon enfant, lui dit-il, tu le sais, je t’aime. Je -donnerais pour toi mon sang et ma vie; je ne voudrais -troubler la foi de personne. N’est-ce pas là tout ce que tu -peux désirer?</p> - -<div class="blockquot"><p class="chead2">MARGUERITE.</p> - -<p>«Non, il faut croire.<span class="pagenum"><a name="page_333" id="page_333">{333}</a></span></p> - -<p class="chead2">FAUST.</p> - -<p>«Le faut-il?</p> - -<p class="chead2">MARGUERITE.</p> - -<p>«Ah! si je pouvais quelque chose sur toi! tu ne respectes -pas assez les saints sacrements.</p> - -<p class="chead2">FAUST.</p> - -<p>«Je les respecte.</p> - -<p class="chead2">MARGUERITE.</p> - -<p>«Mais sans en approcher; depuis longtemps, tu ne t’es -point confessé, tu n’as point été à la messe; crois-tu en -Dieu?</p> - -<p class="chead2">FAUST.</p> - -<p>«Ma chère amie, qui ose dire: Je crois en Dieu?—Si -tu fais cette question aux prêtres et aux sages, ils répondront -comme s’ils voulaient se moquer de celui qui les -interroge.</p> - -<p class="chead2">MARGUERITE.</p> - -<p>«Ainsi donc, tu ne crois rien.</p> - -<p class="chead2">FAUST.</p> - -<p>«N’interprète pas mal ce que je dis, charmante créature: -qui peut nommer la divinité et dire: Je la conçois? qui -peut être sensible et ne pas y croire? Le soutien de cet univers -n’embrasse-t-il pas toi, moi, la nature entière? Le ciel -ne s’abaisse-t-il pas en pavillon sur nos têtes? la terre n’est-elle -pas inébranlable sous nos pieds, et les étoiles éternelles, -du haut de leur sphère, ne nous regardent-elles pas avec -amour? Tes yeux ne se réfléchissent-ils pas dans mes yeux -attendris? Un mystère éternel, invisible et visible, n’attire-t-il -pas mon cœur vers le tien? Remplis ton âme de ce mystère, -et quand tu éprouves la félicité suprême du sentiment,<span class="pagenum"><a name="page_334" id="page_334">{334}</a></span> -appelle-là, cette félicité, cœur, amour, Dieu, n’importe. Le -sentiment est tout, les noms ne sont qu’un vain bruit, une -vaine fumée, qui obscurcit la clarté des cieux».</p> - -<p>Ce morceau, d’une éloquence inspirée, ne conviendrait -pas à la disposition de Faust, si dans ce moment il n’était -pas meilleur, parce qu’il aime, et si l’intention de l’auteur -n’avait pas été, sans doute, de montrer combien une -croyance ferme et positive est nécessaire, puisque ceux -même que la nature a faits sensibles et bons, n’en sont pas -moins capables des plus funestes égarements, quand ce -secours leur manque.</p> - -<p>Faust se lasse de l’amour de Marguerite comme de toutes -les jouissances de la vie; rien n’est plus beau, en allemand, -que les vers dans lesquels il exprime tout à la fois l’enthousiasme -de la science et la satiété du bonheur.</p> - -<p class="chead2">FAUST, <i>seul</i>.</p> - -<p>«Esprit sublime! tu m’as accordé tout ce que je t’ai -demandé. Ce n’est pas en vain que tu as tourné vers moi -ton visage entouré de flammes; tu m’as donné la magique -nature pour empire, tu m’as donné la force de la sentir et -d’en jouir. Ce n’est pas une froide admiration que tu m’as -permise, mais une intime connaissance, et tu m’as fait -pénétrer dans le sein de l’univers, comme dans celui d’un -ami; tu as conduit devant moi la troupe variée des vivants, -et tu m’as appris à connaître mes frères dans les habitants -des bois, des airs et des eaux. Quand l’orage gronde dans la -forêt, quand il déracine et renverse les pins gigantesques -dont la chute fait retentir la montagne, tu me guides dans -un sûr asile, et tu me révèles les secrètes merveilles de mon -propre cœur. Lorsque la lune tranquille monte lentement -vers les cieux, les ombres argentées des temps antiques -planent à mes yeux sur les rochers, dans les bois, et semblent -m’adoucir le sévère plaisir de la méditation.<span class="pagenum"><a name="page_335" id="page_335">{335}</a></span></p> - -<p>«Mais je le sens, hélas! l’homme ne peut atteindre à rien -de parfait; à côté de ces délices qui me rapprochent des -dieux, il faut que je supporte ce compagnon froid, indifférent, -hautain, qui m’humilie à mes propres yeux, et d’un -mot réduit au néant tous les dons que tu m’as faits. Il -allume dans mon sein un feu désordonné qui m’attire vers -la beauté; je passe avec ivresse du désir au bonheur; mais -au sein du bonheur même, bientôt un vague ennui me fait -regretter le désir».</p></div> - -<p>L’histoire de Marguerite serre douloureusement le cœur. -Son état vulgaire, son esprit borné, tout ce qui la soumet -au malheur, sans qu’elle puisse y résister, inspire encore -plus de pitié pour elle. Gœthe, dans ses romans et dans -ses pièces, n’a presque jamais donné des qualités supérieures -aux femmes, mais il peint à merveille le caractère -de faiblesse qui leur rend la protection si nécessaire. Marguerite -veut recevoir chez elle Faust à l’insu de sa mère, et -donne à cette pauvre femme, d’après le conseil de Méphistophélès, -une potion assoupissante qu’elle ne peut supporter, -et qui la fait mourir. La coupable Marguerite devient -grosse, sa honte est publique, tout le quartier qu’elle habite -la montre au doigt. Le déshonneur semble avoir plus de -prise sur les personnes d’un rang élevé, et peut-être cependant -est-il encore plus redoutable dans la classe du peuple. -Tout est si tranché, si positif, si irréparable parmi les -hommes qui n’ont pour rien des paroles nuancées! Gœthe -saisit admirablement ces mœurs, tout à la fois si près et loin -de nous; il possède au suprême degré l’art d’être parfaitement -naturel dans mille natures différentes.</p> - -<p>Valentin, soldat, frère de Marguerite, arrive de la guerre -pour la revoir; et quand il apprend sa honte, la souffrance -qu’il éprouve, et dont il rougit, se trahit par un langage -âpre et touchant à la fois. L’homme dur en apparence,<span class="pagenum"><a name="page_336" id="page_336">{336}</a></span> -et sensible au fond de l’âme, cause une émotion inattendue -et poignante. Gœthe a peint avec une admirable vérité le -courage qu’un soldat peut employer contre la douleur -morale, contre cet ennemi nouveau qu’il sent en lui-même, -et que ses armes ne sauraient combattre. Enfin, le besoin -de la vengeance le saisit, et porte vers l’action tous les sentiments -qui le dévoraient intérieurement. Il rencontre -Méphistophélès et Faust, au moment où ils vont donner un -concert sous les fenêtres de sa sœur. Valentin provoque -Faust, se bat avec lui, et reçoit une blessure mortelle. Ses -adversaires disparaissent, pour éviter la fureur du peuple.</p> - -<p>Marguerite arrive, demande qui est là tout sanglant sur -la terre. Le peuple lui répond: <i>Le fils de ta mère</i>. Et son -frère, en mourant, lui adresse des reproches plus terribles -et plus déchirants que jamais la langue policée n’en pourrait -exprimer. La dignité de la tragédie ne saurait permettre -d’enfoncer si avant les traits de la nature dans le cœur.</p> - -<p>Méphistophélès oblige Faust à quitter la ville, et le désespoir -que lui fait éprouver le sort de Marguerite intéresse à -lui de nouveau.</p> - -<p>«Hélas! s’écrie Faust, elle eût été si facilement heureuse! -une simple cabane dans une vallée des Alpes, quelques occupations -domestiques, auraient suffi pour satisfaire ses -désirs bornés, et remplir sa douce vie: mais moi, l’ennemi -de Dieu, je n’ai pas eu de repos que je n’eusse brisé son -cœur, et fait tomber en ruines sa pauvre destinée. Ainsi -donc la paix doit lui être ravie pour toujours. Il faut qu’elle -soit la victime de l’enfer. Hé bien! démon, abrège mon -angoisse, fais arriver ce qui doit arriver. Que le sort de cette -infortunée s’accomplisse, et précipite-moi du moins avec -elle dans l’abîme».</p> - -<p>L’amertume et le sang-froid de la réponse de Méphistophélès -sont vraiment diaboliques.</p> - -<p>«Comme tu t’enflammes, lui dit-il, comme tu bouillonnes!<span class="pagenum"><a name="page_337" id="page_337">{337}</a></span> -je ne sais comment te consoler, et sur mon honneur je me -donnerais au diable, si je ne l’étais pas moi-même: mais -penses-tu donc, insensé, que parce que ta pauvre tête ne -voit plus d’issue, il n’y en ait plus véritablement? Vive -celui qui sait tout supporter avec courage! Je t’ai déjà rendu -passablement semblable à moi, et songe, je t’en prie, qu’il -n’y a rien de plus fastidieux dans ce monde qu’un diable -qui se désespère».</p> - -<p>Marguerite va seule à l’église, l’unique refuge qui lui -reste; une foule immense remplit le temple, et le service -des morts est célébré dans ce lieu solennel. Marguerite est -couverte d’un voile: elle prie avec ardeur; et lorsqu’elle -commence à se flatter de la miséricorde divine, le mauvais -esprit lui parle d’une voix basse et lui dit:</p> - -<div class="blockquot"><p>«Te souviens-tu, Marguerite, de ce temps où tu venais -ici te prosterner devant l’autel? tu étais alors pleine d’innocence, -tu balbutiais timidement les psaumes, et Dieu régnait -dans ton cœur. Marguerite, qu’as-tu fait? que de crimes tu -as commis! Viens-tu prier pour l’âme de ta mère, dont la -mort pèse sur ta tête? Sur le seuil de ta porte, vois-tu quel -est ce sang? c’est celui de ton frère, et ne sens-tu pas -s’agiter dans ton sein une créature infortunée qui te présage -déjà de nouvelles douleurs?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Malheur! malheur! comment échapper aux pensées qui -naissent dans mon âme et se soulèvent contre moi?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Le Chœur</span>, <i>chante dans l’Église</i>.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«<i>Dies iræ, dies illa,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Solvet sæculum in favilla.</i><a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="chead"><span class="smcap">Le Mauvais Esprit.</span></p> - -<p>«Le courroux céleste te menace, Marguerite; les trom<span class="pagenum"><a name="page_338" id="page_338">{338}</a></span>pettes -de la résurrection retentissent: les tombeaux s’ébranlent, -et ton cœur va se réveiller pour sentir les flammes -éternelles.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Ah! si je pouvais m’éloigner d’ici! les sons de cet orgue -m’empêchent de respirer, et les chants des prêtres font -pénétrer dans mon âme une émotion qui la déchire.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Le Chœur.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«<i>Judex ergo cum sedebit,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Quidquid latet apparebit,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Nil inultum remanebit.</i><a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«On dirait que ces murs se rapprochent pour m’étouffer; -la voûte du temple m’oppresse: de l’air! de l’air!</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Le Mauvais Esprit.</span></p> - -<p>«Cache-toi; le crime et la honte te poursuivent. Tu -demandes de l’air et de la lumière, misérable! qu’en espères-tu?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Le Chœur.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«<i>Quid sum miser tunc dicturus?</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Quem patronum rogaturus?</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Cum vix justus sit securus<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>?</i><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="chead"><span class="smcap">Le Mauvais Esprit.</span></p> - -<p>«Les Saints détournent leur visage de ta présence; ils -rougiraient de tendre leurs mains pures vers toi».<span class="pagenum"><a name="page_339" id="page_339">{339}</a></span></p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Le Chœur.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<i>«Quid sum miser tunc dicturus»?</i></div> -</div></div> - -<p>Marguerite crie au secours et s’évanouit.</p></div> - -<p>Quelle scène! Cette infortunée qui, dans l’asile de la -consolation, trouve le désespoir; cette foule rassemblée, -priant Dieu avec confiance, tandis qu’une malheureuse -femme, dans le temple même du Seigneur, rencontre l’esprit -de l’enfer! Les paroles sévères de l’hymne sainte sont interprétées -par l’inflexible méchanceté du mauvais génie. Quel -désordre dans le cœur! que de maux entassés sur une faible -pauvre tête! et quel talent, que celui qui sait ainsi représenter -à l’imagination ces moments où la vie s’allume en -nous comme un feu sombre, et jette sur nos jours passagers -la terrible lueur de l’éternité des peines!</p> - -<p>Méphistophélès imagine de transporter Faust dans le -sabbat des sorcières pour le distraire de ses peines; et il y a -là une scène dont il est impossible de donner l’idée, quoiqu’il -s’y trouve un grand nombre de pensées à retenir: ce sont -vraiment les Saturnales de l’esprit, que cette fête du sabbat. -La marche de la pièce est suspendue par cet intermède, et -plus on trouve la situation forte, plus il est impossible de se -soumettre même aux inventions du génie, lorsqu’elles interrompent -ainsi l’intérêt. Au milieu du tourbillon de tout ce -qu’on peut imaginer et dire, quand les images et les idées -se précipitent, se confondent, et semblent retomber dans -les abîmes dont la raison les a fait sortir, il vient une scène -qui se rattache à la situation d’une manière terrible. Les -conjurations de la magie font apparaître divers tableaux, et -tout à coup Faust s’approche de Méphistophélès, et lui dit: -«Ne vois-tu pas là-bas une jeune fille belle et pâle, qui se -tient seule dans l’éloignement? Elle s’avance lentement,<span class="pagenum"><a name="page_340" id="page_340">{340}</a></span> -ses pieds semblent attachés l’un à l’autre; ne trouves-tu pas -qu’elle ressemble à Marguerite?</p> - -<div class="blockquot"><p class="chead"><span class="smcap">Méphistophélès.</span></p> - -<p>«C’est un effet de la magie, rien qu’une illusion. Il n’est -pas bon d’y arrêter tes regards. Ces yeux fixes glacent le -sang des hommes. C’est ainsi que la tête de Méduse changeait -jadis en pierre ceux qui la considéraient.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Il est vrai que cette image a les yeux ouverts comme un -mort à qui les mains d’un ami ne les aurait pas fermés. -Voilà le sein sur lequel j’ai reposé ma tête; voilà les charmes -que mon cœur a possédés.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Méphistophélès.</span></p> - -<p>«Insensé! tout cela n’est que de la sorcellerie; chacun -dans ce fantôme croit voir sa bien-aimée.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Quel délire! quelle souffrance! Je ne peux m’éloigner -de ce regard; mais autour de ce beau cou, que signifie ce -collier rouge, large comme le tranchant d’un couteau?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Méphistophélès.</span></p> - -<p>«C’est vrai: mais qu’y veux-tu faire? Ne t’abîme pas dans -tes rêveries; viens sur cette montagne, on t’y prépare une -fête. Viens».</p></div> - -<p>Faust apprend que Marguerite a tué l’enfant qu’elle a mis -au jour, espérant ainsi se dérober à la honte. Son crime a -été découvert; on l’a mise en prison, et le lendemain elle -doit périr sur l’échafaud. Faust maudit Méphistophélès avec -fureur; Méphistophélès accuse Faust avec sang-froid, et lui -prouve que c’est lui qui a désiré le mal, et qu’il ne l’a aidé -que parce qu’il l’avait appelé. Une sentence de mort est -portée contre Faust, parce qu’il a tué le frère de Marguerite.<span class="pagenum"><a name="page_341" id="page_341">{341}</a></span> -Néanmoins, il s’introduit en secret dans la ville, obtient de -Méphistophélès les moyens de délivrer Marguerite, et pénètre -la nuit dans son cachot, dont il a dérobé les clefs.</p> - -<p>Il l’entend de loin murmurer une chanson qui prouve -l’égarement de son esprit; les paroles de cette chanson sont -très vulgaires, et Marguerite était naturellement pure et délicate. -On peint d’ordinaire les folles comme si la folie s’arrangeait -avec les convenances, et donnait seulement le droit -de ne pas finir les phrases commencées, et de briser à propos -le fil des idées; mais cela n’est pas ainsi: le véritable -désordre de l’esprit se montre presque toujours sous des -formes étrangères à la cause même de la folie, et la gaîté -des malheureux est bien plus déchirante que leur douleur.</p> - -<p>Faust entre dans la prison: Marguerite croit qu’on vient -la chercher pour la conduire à la mort.</p> - -<div class="blockquot"><p class="chead"><span class="smcap">Marguerite</span>, <i>se soulevant de son lit de paille, s’écrie</i>:</p> - -<p>«Ils viennent! ils viennent! oh, que la mort est amère!</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust</span>, <i>bas</i>.</p> - -<p>«Doucement, doucement; je vais te délivrer. (<i>Il s’approche -d’elle pour briser ses fers</i>).</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Si tu es un homme, mon désespoir te touchera.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Plus bas, plus bas; tu éveilleras la garde par tes cris.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite</span> <i>se jette à genoux</i>.</p> - -<p>«Qui t’a donné, barbare, cette puissance sur moi? Il n’est -que minuit: pourquoi viens-tu déjà me chercher? Aie pitié -de mes larmes, laisse-moi vivre encore: demain matin, -n’est-ce pas assez tôt? (<i>Marguerite se relève</i>). Je suis pourtant -si jeune, si jeune! et dois-je déjà mourir? J’étais belle -aussi: c’est ce qui a fait ma perte. Mon ami était alors près -de moi: il est maintenant bien loin. Les fleurs de ma guir<span class="pagenum"><a name="page_342" id="page_342">{342}</a></span>lande -sont dispersées. Ne me prends pas la main avec tant -de violence. Ménage-moi. Ne me laisse pas pleurer en vain. -Jamais, jusqu’à ce jour, je ne t’ai vu.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Comment supporter sa douleur!</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Je suis tout à fait en ton pouvoir. Seulement laisse-moi -allaiter mon enfant; je l’ai pressé sur mon cœur toute la -nuit. Ils me l’ont ôté pour m’affliger. N’ont-ils pas prétendu -que je l’avais tué? Jamais je ne redeviendrai ce que j’étais! -N’ont-ils pas chanté des chansons contre moi, ces méchants, -que voulaient-ils donc dire?</p> - -<p><span class="smcap">Faust</span> <i>se jette à ses pieds</i>.</p> - -<p>«Ton amant est à tes pieds; il vient ouvrir les portes de -cette horrible prison.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Oui, mettons-nous à genoux; appelons les saints à notre -secours. Les cris de l’enfer se font entendre, et les mauvais -génies nous attendent sur le seuil de mon cachot.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Marguerite! Marguerite!</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite</span>, <i>attentive</i>.</p> - -<p>«C’était la voix de mon ami. (<i>Elle se précipite vers Faust, -et ses fers tombent</i>). Où est-il? Je l’ai entendu m’appeler. Je -suis libre. Personne ne pourra plus me retenir en prison. -Je m’appuierai sur son bras, je me reposerai sur son sein. -Il appelle Marguerite: il est là, devant la porte. Au milieu -des hurlements de l’impitoyable mort, j’entends la douce et -touchante harmonie de sa voix!</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Oui, c’est moi, Marguerite!<span class="pagenum"><a name="page_343" id="page_343">{343}</a></span></p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«C’est toi! dis-le encore une fois. (<i>Elle le serre contre son -cœur</i>). C’est lui! c’est lui! Qu’est devenue l’angoisse des fers -et de l’échafaud? C’est toi! je suis sauvée! J’aperçois devant -moi la route où je te vis pour la première fois, le jardin si -riant où Marthe et moi nous t’attendions.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Viens, viens.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Il m’est si doux de rester quand tu demeures! Ah! ne -t’éloigne pas!</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Hâte-toi; nous payerions bien cher le moindre retard.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Quoi! tu ne réponds point à mes embrassements? Mon -ami, il y a si peu de temps que nous nous sommes quittés! -As-tu donc déjà désappris à me serrer contre ton cœur? Jadis -tes paroles, tes regards appelaient sur moi tout le ciel! Embrasse-moi, -de grâce; embrasse-moi! Ton cœur est donc -froid et muet? Qu’as-tu fait de ton amour? qui me l’a ravi?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Viens, suis-moi, chère amie: prends courage: je t’aime -avec transport; mais suis-moi, c’est ma seule prière.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Es-tu bien Faust? Es-tu bien toi?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Oui, sans doute; oui, viens.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Tu me délivres de mes chaînes, tu me reprends de nou<span class="pagenum"><a name="page_344" id="page_344">{344}</a></span>veau -dans tes bras. D’où vient que tu n’as pas horreur de -Marguerite? Sais-tu bien, mon ami, sais-tu bien qui tu délivres?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Viens, viens; déjà la nuit est moins profonde.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Ma mère! c’est moi qui l’ai tuée! Mon enfant! c’est moi -qui l’ai noyé! N’appartenait-il pas à toi comme à moi? Est-il -donc vrai, Faust, que je te voie? N’est-ce pas un rêve? -Donne-moi ta main, ta main chérie. O ciel! elle est humide. -Essuie-la. Je crois qu’il y a du sang! Cache-moi ton épée; -où est mon frère? Je t’en prie, cache-la-moi.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Laisse donc dans l’oubli l’irréparable passé; tu me fais -mourir.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Non, il faut que tu restes. Je veux te décrire les tombeaux -que tu feras préparer dès demain. Il faut donner la -meilleure place à ma mère; mon frère doit être près -d’elle. Moi, tu me mettras un peu plus loin; mais cependant -pas trop loin, et mon enfant à droite, sur mon sein: -mais personne ne doit reposer à mes côtés. J’aurais voulu -que tu fusses près de moi; mais c’était un bonheur doux -et pur, il ne m’appartient plus. Je me sens entraînée vers -toi, et il me semble que tu me repousses avec violence; -cependant tes regards sont pleins de tendresse et de bonté.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Ah! si tu me reconnais, viens.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Où donc irais-je?<span class="pagenum"><a name="page_345" id="page_345">{345}</a></span></p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Tu seras libre.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«La tombe est là dehors. La mort épie mes pas. Viens; -mais conduis-moi dans la demeure éternelle: je ne puis -aller que là. Tu veux partir? mon ami! si je pouvais...</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Tu le peux, si tu le veux; les portes sont ouvertes.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Je n’ose pas sortir; il n’est plus pour moi d’espérance. -Que me sert-il de fuir? Mes persécuteurs m’attendent. -Mendier est si misérable, et surtout avec une mauvaise conscience! -Il est triste aussi d’errer dans l’étranger; et d’ailleurs -partout ils me saisiront.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Je resterai près de toi.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars, suis le chemin -qui borde le ruisseau; traverse le sentier qui conduit -à la forêt, à gauche, près de l’écluse, dans l’étang; saisis-le -tout de suite: il tendra ses mains vers le ciel; des convulsions -les agitent. Sauve-le! sauve-le!</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Reprends tes sens; encore un pas, et tu n’as plus rien à -craindre.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Si seulement nous avions déjà passé la montagne... -l’air est si froid près de la fontaine. Là, ma mère est assise -sur un rocher, et sa vieille tête est branlante. Elle ne m’appelle -pas; elle ne me fait pas signe de venir: seulement<span class="pagenum"><a name="page_346" id="page_346">{346}</a></span> -ses yeux sont appesantis; elle ne s’éveillera plus. Autrefois, -nous nous réjouissions quand elle dormait... Ah! quel souvenir!</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Puisque tu n’écoutes pas mes prières, je veux t’entraîner -malgré toi.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Laisse-moi. Non, je ne souffrirai point la violence; ne -me saisis pas ainsi avec ta force meurtrière. Ah! je n’ai que -trop fait ce que tu as voulu.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Le jour paraît, chère amie! chère amie!</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Oui, bientôt il fera jour; mon dernier jour pénètre -dans ce cachot; il vient pour célébrer mes noces éternelles: -ne dis à personne que tu as vu Marguerite cette nuit. Malheur -à ma couronne! elle est flétrie: nous nous reverrons, -mais non pas dans les fêtes. La foule va se presser, le bruit -sera confus; la place, les rues suffiront à peine à la multitude. -La cloche sonne, le signal est donné. Ils vont lier -mes mains, bander mes yeux; je monterai sur l’échafaud -sanglant, et le tranchant du fer tombera sur ma tête... Ah! -le monde est déjà silencieux comme le tombeau.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Ciel! pourquoi donc suis-je né?</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Méphistophélès</span> <i>paraît à la porte</i>.</p> - -<p>«Hâtez-vous, ou vous êtes perdus: vos délais, vos incertitudes -sont funestes; mes cheveux frissonnent; le froid -du matin se fait sentir.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Qui sort ainsi de la terre? C’est lui, c’est lui; ren<span class="pagenum"><a name="page_347" id="page_347">{347}</a></span>voyez-le. -Que ferait-il dans le saint lieu? C’est moi qu’il -veut enlever.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Faust.</span></p> - -<p>«Il faut que tu vives.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Tribunal de Dieu, je m’abandonne à toi!</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Méphistophélès</span>, <i>à Faust</i>.</p> - -<p>«Viens, viens, où je te livre à la mort avec elle.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Marguerite.</span></p> - -<p>«Père céleste, je suis à toi; et vous, anges, sauvez-moi, -troupes sacrées, entourez-moi, défendez-moi. Faust, c’est -ton sort qui m’afflige...</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Méphistophélès.</span></p> - -<p>«Elle est jugée.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Des voix du ciel s’écrient</span>:</p> - -<p>«Elle est sauvée.</p> - -<p class="chead"><span class="smcap">Méphistophélès</span>, <i>à Faust</i>.</p> - -<p>«Suis-moi.</p> - -<p class="hang"> -(<i>Méphistophélès disparaît avec Faust; on entend encore dans le<br /> -fond du cachot la voix de Marguerite qui rappelle vainement<br /> -son ami</i>).<br /> -</p> - -<p>«Faust! Faust!»</p></div> - -<p>La pièce est interrompue après ces mots. L’intention de -l’auteur est sans doute que Marguerite périsse, et que Dieu -lui pardonne; que la vie de Faust soit sauvée, mais que son -âme soit perdue.</p> - -<p>Il faut suppléer par l’imagination au charme qu’une très -belle poésie doit ajouter aux scènes que j’ai essayé de traduire; -il y a toujours dans l’art de la versification un genre<span class="pagenum"><a name="page_348" id="page_348">{348}</a></span> -de mérite reconnu de tout le monde, et qui est indépendant -du sujet auquel il est appliqué. Dans la pièce de -Faust, le rythme change suivant la situation, et la variété -brillante qui en résulte est admirable. La langue allemande -présente un plus grand nombre de combinaisons que la -nôtre, et Gœthe semble les avoir toutes employées pour -exprimer, avec les sons comme avec les images, la singulière -exaltation d’ironie et d’enthousiasme, de tristesse et -de gaîté, qui l’a porté à composer cet ouvrage. Il serait véritablement -trop naïf de supposer qu’un tel homme ne sache -pas toutes les fautes de goût qu’on peut reprocher à sa -pièce; mais il est curieux de connaître les motifs qui l’ont -déterminé à les y laisser, ou plutôt à les y mettre.</p> - -<p>Gœthe ne s’est astreint, dans cet ouvrage, à aucun genre; -ce n’est ni une tragédie, ni un roman. L’auteur a voulu -abjurer dans cette composition toute manière sobre de -penser et d’écrire: on y trouverait quelque rapport avec -Aristophane, si les traits du pathétique de Shakespeare n’y -mêlaient des beautés d’un tout autre genre. Faust étonne, -émeut, attendrit; mais il ne laisse pas une douce impression -dans l’âme. Quoique la présomption et le vice y soient -cruellement punis, on ne sent pas dans cette punition une -main bienfaisante; on dirait que le mauvais principe dirige -lui-même la vengeance contre le crime qu’il fait commettre; -et le remords, tel qu’il est peint dans cette pièce, semble -venir de l’enfer aussi bien que la faute.</p> - -<p>La croyance aux mauvais esprits se retrouve dans un -grand nombre de poésies allemandes; la nature du nord -s’accorde assez bien avec cette terreur; il est donc beaucoup -moins ridicule en Allemagne, que cela ne le serait en -France, de se servir du diable dans les fictions. A ne considérer -toutes ces idées que sous le rapport littéraire, il est -certain que notre imagination se figure quelque chose qui -répond à l’idée d’un mauvais génie, soit dans le cœur hu<span class="pagenum"><a name="page_349" id="page_349">{349}</a></span>main, -soit dans la nature: l’homme fait quelquefois le mal -d’une manière, pour ainsi dire, désintéressée, sans but et -même contre son but, et seulement pour satisfaire une -certaine âpreté intérieure, qui donne le besoin de nuire. Il -y avait à côté des divinités du paganisme d’autres divinités -de la race des Titans, qui représentaient les forces révoltées -de la nature; et dans le christianisme, on dirait que les -mauvais penchants de l’âme sont personnifiés sous la forme -des démons.</p> - -<p>Il est impossible de lire <i>Faust</i> sans qu’il excite la pensée -de mille manières différentes: on se querelle avec l’auteur, -on l’accuse, on le justifie, mais il fait réfléchir sur tout, et, -pour emprunter le langage d’un savant naïf du moyen âge, -<i>sur quelque chose de plus que tout</i><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. Les critiques dont un -tel ouvrage doit être l’objet sont faciles à prévoir, ou plutôt -c’est le genre même de cet ouvrage qui peut encourir la -censure, plus encore que la manière dont il est traité; car -une telle composition doit être jugée comme un rêve; et si -le bon goût veillait toujours à la porte d’ivoire des songes, -pour les obliger à prendre la forme convenue, rarement ils -frapperaient l’imagination.</p> - -<p>La pièce de <i>Faust</i> cependant n’est certes pas un bon -modèle. Soit qu’elle puisse être considérée comme l’œuvre -du délire de l’esprit, ou de la satiété de la raison, il est à -désirer que de telles productions ne se renouvellent pas; -mais quand un génie tel que celui de Gœthe s’affranchit de -toutes les entraves, la foule de ses pensées est si grande, -que de toutes parts elles dépassent et renversent les bornes de -l’art.</p> - -<p class="fint">FIN DU TOME PREMIER.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_350" id="page_350">{350}</a></span>  </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_351" id="page_351">{351}</a></span>  </p> - -<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES<br /><br /> -DU TOME PREMIER</h2> - -<table cellpadding="3"> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap"><a href="#NOTICE_SUR_MADAME_DE_STAEL">Notice sur Madame de Staël</a></span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_1">1</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap"><a href="#PREFACE">Préface</a></span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_3">3</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap"><a href="#OBSERVATIONS_GENERALES">Observations générales</a></span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_11">11</a></td></tr> - -<tr><th colspan="2">PREMIÈRE PARTIE</th></tr> - -<tr><td><span class="smcap">De l’Allemagne et des mœurs des Allemands</span>:</td><td></td></tr> -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chapitre</span> <a href="#CHAPITRE_I-a">Iᵉʳ. De l’aspect de l’Allemagne</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_17">17</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_II-a">II. Des mœurs et du caractère des Allemands</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_20">20</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_III-a">III. Les femmes</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_32">32</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_IV-a">IV. De l’influence de l’esprit de chevalerie sur l’amour et l’honneur</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_35">35</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_V-a">V. De l’Allemagne méridionale</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_40">40</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_VI-a">VI. De l’Autriche</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_42">42</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_VII-a">VII. Vienne</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_48">48</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_VIII-a">VIII. De la société</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_55">55</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_IX-a">IX. Des étrangers qui veulent imiter l’esprit français</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_57">57</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_X-a">X. De la sottise dédaigneuse et de la médiocrité bienveillante</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_63">63</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XI-a">XI. De l’esprit de conversation</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_65">65</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XII-a">XII. De la langue allemande, dans ses rapports avec l’esprit de conversation</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_77">77</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XIII-a">XIII. De l’Allemagne du Nord</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_81">81</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XIV-a">XIV. La Saxe</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_85">85</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XV-a">XV. Weimar</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_89">89</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XVI-a">XVI. La Prusse</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_91">91</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XVII-a">XVII. Berlin</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_98">98</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XVIII-a">XVIII. Des universités allemandes</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_102">102</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XIX-a">XIX. Des institutions particulières d’éducation et de bienfaisance</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_109">109</a> -<span class="pagenum"><a name="page_352" id="page_352">{352}</a></span></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XX-a">XX. La fête d’Interlaken</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_118">118</a></td></tr> - -<tr><th colspan="2">SECONDE PARTIE</th></tr> - -<tr><td><span class="smcap">De la littérature et des arts</span>:</td><td></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chapitre</span> <a href="#CHAPITRE_I-b">Iᵉʳ. Pourquoi les Français ne rendent-ils pas justice à la littérature allemande</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_125">125</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_II-b">II. Du jugement qu’on porte en Angleterre sur la littérature allemande</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_130">130</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_III-b">III. Des principales époques de la littérature allemande</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_134">134</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_IV-b">IV. Wieland</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_138">138</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_V-b">V. Klopstock</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_141">141</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_VI-b">VI. Lessing et Winckelmann</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_147">147</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_VII-b">VII. Gœthe</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_153">153</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_VIII-b">VIII. Schiller</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_157">157</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_IX-b">IX. Du style et de la versification dans la langue allemande</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_161">161</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_X-b">X. De la poésie</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_168">168</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XI-b">XI. De la poésie classique et de la poésie romantique</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_174">174</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XII-b">XII. Des poèmes allemands</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_178">178</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XIII-b">XIII. De la poésie allemande</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_196">196</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XIV-b">XIV. Du goût</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_215">215</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XV-b">XV. De l’art dramatique</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_218">218</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XVI-b">XVI. Des drames de Lessing</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_229">229</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XVII-b">XVII. Les Brigands et Don Carlos, de Schiller</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_236">236</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XVIII-b">XVIII. Walstein et Marie Stuart</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_247">247</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XIX-b">XIX. Jeanne d’Arc et la Fiancée de Messine</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_274">274</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XX-b">XX. Guillaume Tell</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_290">290</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XXI-b">XXI. Gœtz de Berlichingen et le comte d’Egmont</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_297">297</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XXII-b">XXII. Iphigénie en Tauride, Torquato Tasso, etc.</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_312">312</a></td></tr> - -<tr><td class="pdd"><span class="smcap">Chap.</span> <a href="#CHAPITRE_XXIII-b">XXIII. Faust</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_322">322</a></td></tr> -</table> - -<p class="fint">4493-5-11.—Paris.—Imp. Hemmerlé et Cⁱᵉ.</p> - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Préfet de Loir-et-Cher.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Le but de ce post-scriptum était de m’interdire les ports de la -Manche.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ces guillemets indiquent les phrases dont les censeurs de Paris -avaient exigé la suppression. Dans le second volume, ils ne trouvèrent -rien de répréhensible, mais les chapitres du troisième sur -l’Enthousiasme, et surtout la dernière phrase de l’ouvrage, n’obtinrent -pas leur approbation. J’étais prête à me soumettre à leurs critiques -d’une façon négative, c’est-à-dire, en retranchant sans jamais -rien ajouter; mais les gendarmes envoyés par le ministre de la -police firent l’office de censeurs d’une façon plus brutale, en mettant -le livre entier en pièces.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Phrase supprimée par les censeurs.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Je n’ai pas besoin de dire que c’était l’Angleterre que je voulais -désigner par ces paroles; mais quand les noms propres ne sont pas -articulés, la plupart des censeurs, hommes éclairés, se font un plaisir -de ne pas comprendre. Il n’en est pas de même de la police; elle -a une sorte d’instinct vraiment remarquable contre les idées libérales, -sous quelque forme qu’elles se présentent, et dans ce genre -elle dépiste, comme un habile chien de chasse, tout ce qui pourrait -réveiller dans l’esprit des Français leur ancien amour pour les -lumières et la liberté.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> M. de Lacretelle</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Ce chapitre sur l’Autriche a été écrit dans l’année 1808.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Supprimé par la censure.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Supprimé par la censure.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Supprimé par la censure.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Supprimé par la censure.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Supprimé par la censure sous prétexte qu’il y avait tant de -bonheur à Paris maintenant, qu’on n’avait pas besoin de s’en passer.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Supprimé par la censure.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Supprimé par la censure.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Supprimé par la censure. Je luttai pendant plusieurs jours, pour -obtenir la liberté de rendre cet hommage au prince Louis, et je -représentai que c’était relever la gloire des Français que de louer la -bravoure de ceux qu’ils avaient vaincus; mais il parut plus simple -aux censeurs de ne rien permettre en ce genre.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> On peut en voir une esquisse dans l’ouvrage que M. de Villers -vient de publier sur ce sujet. On trouve toujours M. de Villers à la -tête de toutes les opinions nobles et généreuses; et il semble appelé, -par la grâce de son esprit et la profondeur de ses études, à représenter -la France en Allemagne, et l’Allemagne en France.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Ces paroles étaient le refrain d’un chant plein de grâce et de -talent, composé pour cette fête. L’auteur de ce chant, c’est madame -Harmès, très connue en Allemagne par ses écrits, sous le nom de -madame de Berlepsch.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Les poètes anglais de notre temps, sans s’être concertés avec les -Allemands, ont adopté le même système. La poésie didactique fait -place aux fictions du moyen âge, aux couleurs pourprées de l’Orient; -le raisonnement et même l’éloquence ne sauraient suffire à un art -essentiellement créateur.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Le chêne est l’emblème de la poésie patriotique, et le palmier -celui de la poésie religieuse, qui vient de l’Orient.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> J’ai érigé un monument plus durable que l’airain... le souvenir -de mon nom sera ineffaçable.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> M. de Sabran.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Mana, l’un des héros tutélaires de la nation germanique.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Segeste, auteur de la conspiration qui fit périr Hermann.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Héla, la divinité de l’Enfer.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Nom donné par les Germains à la bataille qu’ils gagnèrent contre -Varus.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Le dieu de la guerre.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> L’Islande.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Chez les anciens, l’aigle qui s’envolait du bûcher était l’emblème -de l’immortalité de l’âme, et souvent même de l’apothéose.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Supprimé par la censure.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Expression de Frédéric Schlegel sur la pénétration d’un grand -historien.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Il est, pour les mortels, des jours mystérieux,<br /></span> -<span class="i0">Où, des liens du corps notre âme dégagée,<br /></span> -<span class="i0">Au sein de l’avenir est tout à coup plongée,<br /></span> -<span class="i0">Et saisit, je ne sais par quel heureux effort,<br /></span> -<span class="i0">Le droit inattendu d’interroger le sort.<br /></span> -<span class="i0">La nuit qui précéda la sanglante journée,<br /></span> -<span class="i0">Qui du héros du Nord trancha la destinée,<br /></span> -<span class="i0">Je veillais au milieu des guerriers endormis;<br /></span> -<span class="i0">Un trouble involontaire agitait mes esprits.<br /></span> -<span class="i0">Je parcourus le camp. On voyait dans la plaine<br /></span> -<span class="i0">Briller des feux lointains la lumière incertaine.<br /></span> -<span class="i0">Les appels de la garde et les pas des chevaux,<br /></span> -<span class="i0">Troublaient seuls, d’un bruit sourd, l’universel repos.<br /></span> -<span class="i0">Le vent qui gémissait à travers les vallées,<br /></span> -<span class="i0">Agitait lentement nos tentes ébranlées.<br /></span> -<span class="i0">Les astres, à regret, perçant l’obscurité,<br /></span> -<span class="i0">Versaient sur nos drapeaux une pâle clarté.<br /></span> -<span class="i0">Que de mortels, me dis-je, à ma voix obéissent!<br /></span> -<span class="i0">Qu’avec empressement sous mon ordre ils fléchissent!<br /></span> -<span class="i0">Ils ont, sur mes succès, placé tout leur espoir.<br /></span> -<span class="i0">Mais, si le sort jaloux m’arrachait le pouvoir,<br /></span> -<span class="i0">Que bientôt je verrais s’évanouir leur zèle!<br /></span> -<span class="i0">En est-il un du moins qui me restât fidèle!<br /></span> -<span class="i0">Ah! s’il en est un seul, je t’invoque, ô destin!<br /></span> -<span class="i0">Daigne me l’indiquer par un signe certain.<br /></span> -<span class="i0"> <br /></span> -<span class="i2">(<span class="smcap">Walstein</span>, par M. Benjamin Constant de Rebecque.<br /></span> -<span class="i4">Acte <span class="smcap">II</span>, Scène 1ʳᵉ, page 43).<br /></span> -</div></div> -</div> - -</div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Il viendra le jour de la colère, et le siècle sera réduit en cendres.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Quand le Juge suprême paraîtra, il découvrira tout ce qui est -caché, et rien ne pourra demeurer impuni.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Malheureux! que dirai-je alors? A quel protecteur m’adresserai-je, -lorsqu’à peine le juste peut se croire sauvé?</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> De omnibus rebus et quibusdam aliis.</p></div> - -</div> -<hr class="full" /> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'ALLEMAGNE; T.1 ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> diff --git a/old/66924-h/images/colophon.png b/old/66924-h/images/colophon.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 5f04b17..0000000 --- a/old/66924-h/images/colophon.png +++ /dev/null diff --git a/old/66924-h/images/cover.jpg b/old/66924-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2e5b9ce..0000000 --- a/old/66924-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/66924-h/images/signa.png b/old/66924-h/images/signa.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 7f30b8f..0000000 --- a/old/66924-h/images/signa.png +++ /dev/null |
