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-The Project Gutenberg eBook of De l'Allemagne; t.1, by Germaine de
-Staël-Holstein
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: De l'Allemagne; t.1
-
-Author: Germaine de Staël-Holstein
-
-Release Date: December 11, 2021 [eBook #66924]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'ALLEMAGNE; T.1 ***
-
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-
- DE
-
- L’ALLEMAGNE
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- [Illustration]
-
- (Autographe de Mᵐᵉ de Staël, communiqué par M. Charavay)
-
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- AUXERRE-PARIS.--IMPRIMERIE A. LANIER
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- Mᵐᵉ DE STAËL
-
-
- DE
-
- L’Allemagne
-
-
- _TOME PREMIER_
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
-
- 26, RUE RACINE, 26
-
- _Tous Droits réservés_
-
-
-
-
- _NOTICE SUR MADAME DE STAËL_
-
-
-_Anne-Louise-Germaine Necker, née à Paris en 1766, était la fille du
-célèbre ministre français; sa mère douée d’un caractère très ferme
-l’éleva sévèrement, et, jeune enfant, l’admit dans son salon à entendre
-les conversations sérieuses et instructives de gens tels que Buffon,
-Marmontel, Grimm, etc._
-
-_En 1785 elle avait épousé le baron de Staël-Holstein, diplomate
-suédois, qui devint ambassadeur à Paris, mais cette union ne fut pas
-heureuse._
-
-_Le début de Mᵐᵉ de Staël dans la littérature date de 1788 par des_
-Lettres sur J.-J. Rousseau, _où elle montre un grand enthousiasme pour
-le philosophe genevois_.
-
-_Lorsqu’éclata la Révolution, elle accepta d’abord les réformes avec
-admiration, mais bientôt son ardeur se refroidit, et elle présenta même
-un plan d’évasion des Tuileries. En 1792 et l’année suivante, après la
-mort du roi, elle présenta au gouvernement révolutionnaire une défense
-en faveur de Marie-Antoinette. Après le 9 thermidor, elle publia une
-brochure qui fut remarquée_: Réflexions sur la paix adressées à M. Pitt
-et aux Français. _Sous le Directoire, elle exerça, par son salon et par
-ses écrits, une grande influence, soutint les directeurs, et fit rentrer
-Talleyrand aux affaires. Elle était l’âme du_ Cercle constitutionnel
-_dont Benjamin Constant était l’orateur. De bonne heure elle avait
-pressenti Bonaparte et son ambition, aussi le Premier Consul l’exila, en
-1802, à quarante lieues de Paris; mais elle préféra se retirer en
-Allemagne, à Weimar, où elle connut Gœthe, Wieland et Schiller._
-
-_La mort de son père, pour qui elle professait un véritable culte, la
-rappela à Coppet en 1804. Pour se distraire de sa douleur, elle voyagea
-en Italie et y composa_ Corinne, _son célèbre roman. Cette œuvre
-indisposa vivement Napoléon, qui en composa lui-même, dit-on, une
-critique insérée au_ Moniteur. _Retournée en Allemagne en 1808, Mᵐᵉ de
-Staël mit la dernière main à son livre_ de l’Allemagne. _Elle vint
-incognito à Paris pour en surveiller l’impression; mais Fouché, le chef
-de la police, eut vent de l’affaire. Le livre fut livré au pilon et ne
-put être réimprimé qu’en 1814. Quant à Mᵐᵉ de Staël, elle reçut l’ordre
-de quitter Paris dans les trois jours. Le gouvernement impérial rendit
-la prison de Coppet de plus en plus étroite et eut soin d’en éloigner
-tous les amis de Mᵐᵉ de Staël. Celle-ci réussit cependant à s’échapper
-en 1812. Dès lors elle habita successivement Vienne, Moscou,
-Saint-Pétersbourg, la Suède et enfin Londres, suscitant partout la
-coalition contre Napoléon, et poursuivant la revendication d’une somme
-de deux millions due à son père, somme qui lui fut restituée par le
-gouvernement de Louis XVIII._
-
-_Elle ne rentra en France qu’en 1815 et mourut à Paris deux ans après,
-au retour d’un dernier voyage en Italie, où elle avait été pour rétablir
-sa santé. On apprit alors qu’elle s’était remariée, mais secrètement,
-avec M. de Rocca, jeune officier qu’elle avait connu à Genève. De son
-premier mariage elle avait eu trois enfants, deux fils et une fille.
-Celle-ci épousa M. de Broglie, pair de France. Des deux fils, l’un
-mourut fort jeune; l’autre, le baron de Staël (1790-1827), s’occupa
-d’agronomie, d’études philanthropiques et donna une édition des_ Œuvres
-_de sa mère._
-
-_Mᵐᵉ de Staël peut passer comme un de nos plus grands écrivains; on
-trouve chez elle de la profondeur et une érudition variée, jointes à
-beaucoup de finesse et à une grande connaissance du monde. Outre les
-œuvres déjà citées, il convient d’ajouter:_ Delphine _(1802)_;
-Considérations sur la Révolution française _(1818), et plusieurs
-brochures qui ne furent pas étrangères au ressentiment de Napoléon à son
-égard._
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-_Ce 1ᵉʳ octobre 1813._
-
-En 1810, je donnai le manuscrit de cet ouvrage sur l’Allemagne au
-libraire qui avait imprimé _Corinne_. Comme j’y manifestais les mêmes
-opinions, et que j’y gardais le même silence sur le gouvernement actuel
-des Français que dans mes écrits précédents, je me flattai qu’il me
-serait aussi permis de le publier; toutefois, peu de jours après l’envoi
-de mon manuscrit, il parut un décret sur la liberté de la presse d’une
-nature très singulière; il y était dit, «qu’aucun ouvrage ne pourrait
-être imprimé sans avoir été examiné par des censeurs». Soit; on était
-accoutumé en France, sous l’ancien régime, à se soumettre à la censure;
-l’esprit public marchait alors dans le sens de la liberté et rendait une
-telle gêne peu redoutable; mais un petit article, à la fin du nouveau
-règlement, disait que «lorsque les censeurs auraient examiné un ouvrage
-et permis sa publication, les libraires seraient en effet autorisés à
-l’imprimer, mais que le ministre de la police aurait alors le droit de
-le supprimer tout entier, s’il le jugeait convenable». Ce qui veut dire,
-que telles ou telles formes seraient adoptées, jusqu’à ce qu’on jugeât à
-propos de ne plus les suivre: une loi n’était pas nécessaire pour
-décréter l’absence des lois, il valait mieux s’en tenir au simple fait
-du pouvoir absolu.
-
-Mon libraire cependant prit sur lui la responsabilité de la publication
-de mon livre, en le soumettant à la censure, et notre accord fut ainsi
-conclu. Je vins à quarante lieues de Paris pour suivre l’impression de
-cet ouvrage, et c’est là que pour la dernière fois j’ai respiré l’air de
-France. Je m’étais interdit dans ce livre, comme on le verra, toute
-réflexion sur l’état politique de l’Allemagne; je me supposais à
-cinquante années du temps présent, mais le temps présent ne permet pas
-qu’on l’oublie. Plusieurs censeurs examinèrent mon manuscrit; ils
-supprimèrent les diverses phrases que j’ai rétablies, en les désignant
-par des notes; enfin, à ces phrases près, ils permirent l’impression du
-livre tel que je le publie maintenant, car je n’ai cru devoir y rien
-changer. Il me semble curieux de montrer quel est un ouvrage qui peut
-attirer maintenant en France sur la tête de son auteur la persécution la
-plus cruelle.
-
-Au moment où cet ouvrage allait paraître, et lorsqu’on avait déjà tiré
-les dix mille exemplaires de la première édition, le ministre de la
-police, connu sous le nom du général Savary, envoya ses gendarmes chez
-le libraire, avec ordre de mettre en pièces toute l’édition, et
-d’établir des sentinelles aux diverses issues du magasin, dans la
-crainte qu’un seul exemplaire de ce dangereux écrit ne pût s’échapper.
-Un commissaire de police fut chargé de surveiller cette expédition, dans
-laquelle le général Savary obtint aisément la victoire; et ce pauvre
-commissaire est, dit-on, mort des fatigues qu’il a éprouvées, en
-s’assurant avec trop de détail de la destruction d’un si grand nombre de
-volumes, ou plutôt de leur transformation en un carton parfaitement
-blanc, sur lequel aucune trace de la raison humaine n’est restée; la
-valeur intrinsèque de ce carton, estimée à vingt louis, est le seul
-dédommagement que le libraire ait obtenu du général ministre.
-
-Au moment où l’on anéantissait mon livre à Paris, je reçus à la campagne
-l’ordre de livrer la copie sur laquelle on l’avait imprimé, et de
-quitter la France dans les vingt-quatre heures. Je ne connais guère que
-les conscrits, à qui vingt-quatre heures suffisent pour se mettre en
-voyage; j’écrivis donc au ministre de la police qu’il me fallait huit
-jours pour faire venir de l’argent et ma voiture. Voici la lettre qu’il
-me répondit:
-
-
-POLICE GÉNÉRALE
-
-CABINET DU MINISTRE
-
-_Paris, 3 octobre 1810._
-
-«J’ai reçu, madame, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de
-m’écrire. Monsieur votre fils a dû vous apprendre que je ne voyais pas
-d’inconvénients à ce que vous retardassiez votre départ de sept à huit
-jours: je désire qu’ils suffisent aux arrangements qui vous restent à
-prendre, parce que je ne puis vous en accorder davantage.
-
-«Il ne faut point rechercher la cause de l’ordre que je vous ai signifié
-dans le silence que vous avez gardé à l’égard de l’empereur dans votre
-dernier ouvrage, ce serait une erreur; il ne pouvait pas y trouver de
-place qui fût digne de lui; mais votre exil est une conséquence
-naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis plusieurs
-années. Il m’a paru que l’air de ce pays-ci ne vous convenait point, et
-nous n’en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les
-peuples que vous admirez.
-
-«Votre dernier ouvrage n’est point français; c’est moi qui en ai arrêté
-l’impression. Je regrette la perte qu’il va faire éprouver au libraire,
-mais il ne m’est pas possible de le laisser paraître.
-
-«Vous savez, madame, qu’il ne vous avait été permis de sortir de Coppet
-que parce que vous aviez exprimé le désir de passer en Amérique. Si mon
-prédécesseur vous a laissé habiter le département de Loir-et-Cher, vous
-n’avez pas dû regarder cette tolérance comme une révocation des
-dispositions qui avaient été arrêtées à votre égard. Aujourd’hui vous
-m’obligez à les faire exécuter strictement, et il ne faut vous en
-prendre qu’à vous-même.
-
-«Je mande à M. Corbigny[1] de tenir la main à l’exécution de l’ordre que
-je lui ai donné, lorsque le délai que je vous accorde sera expiré.
-
-«Je suis aux regrets, madame, que vous m’ayez contraint de commencer ma
-correspondance avec vous par une mesure de rigueur; il m’aurait été plus
-agréable de n’avoir qu’à vous offrir des témoignages de la haute
-considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être,
-
-«MADAME,
-«Votre très humble et très obéissant serviteur,
-_Signé_: LE DUC DE ROVIGO.
-
-_Madame de Staël._
-
-«_P.-S._--J’ai des raisons, madame, pour vous indiquer les ports de
-Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les seuls ports
-dans lesquels vous pouvez vous embarquer: je vous invite à me faire
-connaître celui que vous aurez choisi[2]».
-
-
- * * * * *
-
-J’ajouterai quelques réflexions à cette lettre déjà, ce me semble, assez
-curieuse par elle-même.--Il m’a paru, dit le général Savary, que _l’air
-de ce pays ne vous convenait pas_; quelle gracieuse manière d’annoncer à
-une femme alors, hélas! mère de trois enfants, à la fille d’un homme qui
-a servi la France avec tant de foi, qu’on la bannit, à jamais, du lieu
-de sa naissance, sans qu’il lui soit permis de réclamer d’aucune manière
-contre une peine réputée la plus cruelle après la condamnation à mort!
-Il existe un vaudeville français dans lequel un huissier, se vantant de
-sa politesse envers ceux qu’il conduit en prison, dit:
-
- Aussi je suis aimé de tous ceux que j’arrête.
-
-Je ne sais si telle était l’intention du général Savary.
-
-Il ajoute que _les Français n’en sont pas réduits à prendre pour modèles
-les peuples que j’admire_. Ces peuples, ce sont les Anglais d’abord, et,
-à plusieurs égards, les Allemands. Toutefois je ne crois pas qu’on
-puisse m’accuser de ne pas aimer la France. Je n’ai que trop montré le
-regret d’un séjour où je conserve tant d’objets d’affection, où ceux qui
-me sont chers me plaisent tant! Mais de cet attachement peut-être trop
-vif pour une contrée si brillante et pour ses spirituels habitants, il
-ne s’ensuivait point qu’il dût m’être interdit d’admirer l’Angleterre.
-On l’a vue, comme un chevalier armé pour la défense de l’ordre social,
-préserver l’Europe pendant dix années de l’anarchie, et pendant dix
-autres du despotisme. Son heureuse constitution fut, au commencement de
-la révolution, le but des espérances et des efforts des Français; mon
-âme en est restée où la leur était alors.
-
-A mon retour dans la terre de mon père, le préfet de Genève me défendit
-de m’en éloigner à plus de quatre lieues. Je me permis un jour d’aller
-jusqu’à dix, dans le simple but d’une promenade; aussitôt les gendarmes
-coururent après moi, l’on défendit au maître de poste de me donner des
-chevaux, et l’on eût dit que le salut de l’État dépendait d’une aussi
-faible existence que la mienne. Je me résignai cependant encore à cet
-emprisonnement dans toute sa rigueur, quand un dernier coup me le rendit
-tout à fait insupportable. Quelques-uns de mes amis furent exilés, parce
-qu’ils avaient eu la générosité de venir me voir; c’en était trop:
-porter avec soi la contagion du malheur, ne pas oser se rapprocher de
-ceux qu’on aime, craindre de leur écrire, de prononcer leur nom, être
-l’objet tour à tour, ou des preuves d’affection qui font trembler pour
-ceux qui vous les donnent, ou des bassesses raffinées que la terreur
-inspire, c’était une situation à laquelle il fallait se soustraire si
-l’on voulait encore vivre!
-
-On me disait, pour adoucir mon chagrin, que ces persécutions
-continuelles étaient une preuve de l’importance qu’on attachait à moi;
-j’aurais pu répondre que je n’avais mérité
-
- Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.
-
-Mais je ne me laissai point aller aux consolations données à mon
-amour-propre, car je savais qu’il n’est personne maintenant en France,
-depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, qui ne puisse être trouvé
-digne d’être rendu malheureux. On me tourmenta dans tous les intérêts de
-ma vie, dans tous les points sensibles de mon caractère, et l’autorité
-condescendit à se donner la peine de me bien connaître pour mieux me
-faire souffrir. Ne pouvant donc désarmer cette autorité par le simple
-sacrifice de mon talent, et résolue à ne lui en pas offrir le servage,
-je crus sentir au fond de mon cœur ce que m’aurait conseillé mon père,
-et je partis.
-
-Il m’importe, je le crois, de faire connaître au public ce livre
-calomnié, ce livre, source de tant de peines: et quoique le général
-Savary m’ait déclaré dans sa lettre que mon ouvrage _n’était pas
-français_, comme je me garde bien de voir en lui le représentant de la
-France, c’est aux Français tels que je les ai connus que j’adresserai
-avec confiance un écrit où j’ai tâché, selon mes forces, de relever la
-gloire des travaux de l’esprit humain.
-
-L’Allemagne, par sa situation géographique, peut être considérée comme
-le cœur de l’Europe, et la grande association continentale ne saurait
-retrouver son indépendance que par celle de ce pays. La différence des
-langues, les limites naturelles, les souvenirs d’une même histoire, tout
-contribue à créer parmi les hommes ces grands individus qu’on appelle
-des nations; de certaines proportions leur sont nécessaires pour
-exister, de certaines qualités les distinguent; et si l’Allemagne était
-réunie à la France, il s’ensuivrait aussi que la France serait réunie à
-l’Allemagne, et que les Français de Hambourg, comme les Français de
-Rome, altéreraient par degrés le caractère des compatriotes de Henri IV:
-les vaincus, à la longue, modifieraient les vainqueurs, et tous
-finiraient par y perdre.
-
-J’ai dit dans mon ouvrage que les Allemands _n’étaient pas une nation_;
-et certes ils donnent au monde maintenant d’héroïques démentis à cette
-crainte. Mais ne voit-on pas cependant quelques pays germaniques
-s’exposer, en combattant contre leurs compatriotes, au mépris de leurs
-alliés mêmes, les Français? Ces auxiliaires, dont on hésite à prononcer
-le nom, comme s’il était temps encore de le cacher à la postérité; ces
-auxiliaires, dis-je, ne sont conduits ni par l’opinion ni même par
-l’intérêt, encore moins par l’honneur; mais une peur imprévoyante a
-précipité leurs gouvernements vers le plus fort, sans réfléchir qu’ils
-étaient eux-mêmes la cause de cette force devant laquelle ils se
-prosternaient.
-
-Les Espagnols, à qui l’on peut appliquer ce beau vers anglais de
-Southey:
-
- And those who suffer bravely save mankind,
-
-_et ceux qui souffrent bravement sauvent l’espèce humaine_; les
-Espagnols se sont vus réduits à ne posséder que Cadix, et ils n’auraient
-pas plus consenti alors au joug des étrangers, que depuis qu’ils ont
-atteint la barrière des Pyrénées, et qu’ils sont défendus par le
-caractère antique et le génie moderne de lord Wellington. Mais, pour
-accomplir ces grandes choses, il fallait une persévérance que
-l’événement ne saurait décourager. Les Allemands ont eu souvent le tort
-de se laisser convaincre par les revers. Les individus doivent se
-résigner à la destinée, mais jamais les nations; car ce sont elles qui
-seules peuvent commander à cette destinée: une volonté de plus, et le
-malheur serait dompté.
-
-La soumission d’un peuple à un autre est contre nature. Qui croirait
-maintenant à la possibilité d’entamer l’Espagne, la Russie,
-l’Angleterre, la France? Pourquoi n’en serait-il pas de même de
-l’Allemagne? Si les Allemands pouvaient encore être asservis, leur
-infortune déchirerait le cœur; mais on serait toujours tenté de leur
-dire, comme mademoiselle de Mancini à Louis XIV: _Vous êtes roi, sire,
-et vous pleurez!_--Vous êtes une nation, et vous pleurez!
-
-Le tableau de la littérature et de la philosophie semble bien étranger
-au moment actuel; cependant il sera peut-être doux à cette pauvre et
-noble Allemagne de se rappeler ses richesses intellectuelles au milieu
-des ravages de la guerre. Il y a trois ans que je désignais la Prusse et
-les pays du Nord qui l’environnent comme _la patrie de la pensée_; en
-combien d’actions généreuses cette pensée ne s’est-elle pas transformée!
-ce que les philosophes mettaient en système s’accomplit, et
-l’indépendance de l’âme fondera celle des États.
-
-
-
-
-OBSERVATIONS GÉNÉRALES
-
-
-On peut rapporter l’origine des principales nations de l’Europe à trois
-grandes races différentes: la race latine, la race germanique, et la
-race esclavonne. Les Italiens, les Français, les Espagnols et les
-Portugais ont reçu des Romains leur civilisation et leur langage; les
-Allemands, les Suisses, les Anglais, les Suédois, les Danois et les
-Hollandais sont des peuples teutoniques; enfin, parmi les Esclavons, les
-Polonais et les Russes occupent le premier rang. Les nations dont la
-culture intellectuelle est d’origine latine, sont plus anciennement
-civilisées que les autres; elles ont pour la plupart hérité de l’habile
-sagacité des Romains dans le maniement des affaires de ce monde. Des
-institutions sociales, fondées sur la religion païenne, ont précédé chez
-elles l’établissement du christianisme; et quand les peuples du Nord
-sont venus les conquérir, ces peuples ont adopté, à beaucoup d’égards,
-les mœurs du pays dont ils étaient les vainqueurs.
-
-Ces observations doivent sans doute être modifiées d’après les climats,
-les gouvernements et les faits de chaque histoire. La puissance
-ecclésiastique a laissé des traces ineffaçables en Italie. Les longues
-guerres avec les Arabes ont fortifié les habitudes militaires et
-l’esprit entreprenant des Espagnols; mais en général cette partie de
-l’Europe, dont les langues dérivent du latin, et qui a été initiée de
-bonne heure dans la politique de Rome, porte le caractère d’une vieille
-civilisation qui, dans l’origine, était païenne. On y trouve moins de
-penchant pour les idées abstraites que chez les nations germaniques; on
-s’y entend mieux aux plaisirs et aux intérêts terrestres, et ces
-peuples, comme leurs instituteurs, les Romains, savent seuls pratiquer
-l’art de la domination.
-
-Les nations germaniques ont presque toujours résisté au joug des
-Romains; elles ont été civilisées plus tard, et seulement par le
-christianisme; elles ont passé immédiatement d’une sorte de barbarie à
-la société chrétienne: les temps de la chevalerie, l’esprit du moyen âge
-sont leurs souvenirs les plus vifs; et quoique les savants de ces pays
-aient étudié les auteurs grecs et latins, plus même que ne l’ont fait
-les nations latines, le génie naturel aux écrivains allemands est d’une
-couleur ancienne plutôt qu’antique; leur imagination se plaît dans les
-vieilles tours, dans les créneaux, au milieu des guerriers, des
-sorcières et des revenants; et les mystères d’une nature rêveuse et
-solitaire forment le principal charme de leurs poésies.
-
-L’analogie qui existe entre les nations teutoniques ne saurait être
-méconnue. La dignité sociale que les Anglais doivent à leur constitution
-leur assure, il est vrai, parmi ces nations, une supériorité décidée;
-néanmoins les mêmes traits de caractère se retrouvent constamment parmi
-les divers peuples d’origine germanique. L’indépendance et la loyauté
-signalèrent de tout temps ces peuples; ils ont été toujours bons et
-fidèles, et c’est à cause de cela même peut-être que leurs écrits
-portent une empreinte de mélancolie; car il arrive souvent aux nations,
-comme aux individus, de souffrir pour leurs vertus.
-
-La civilisation des Esclavons ayant été plus moderne et plus précipitée
-que celle des autres peuples, on voit plutôt en eux jusqu’à présent
-l’imitation que l’originalité: ce qu’ils ont d’européen est français; ce
-qu’ils ont d’asiatique est trop peu développé pour que leurs écrivains
-puissent encore manifester le véritable caractère qui leur serait
-naturel. Il n’y a donc dans l’Europe littéraire que deux grandes
-divisions très marquées; la littérature imitée des anciens, et celle qui
-doit sa naissance à l’esprit du moyen âge; la littérature qui, dans son
-origine, a reçu du paganisme sa couleur et son charme, et la littérature
-dont l’impulsion et le développement appartiennent à une religion
-essentiellement spiritualiste.
-
-On pourrait dire avec raison que les Français et les Allemands sont aux
-deux extrémités de la chaîne morale, puisque les uns considèrent les
-objets extérieurs comme le mobile de toutes les idées, et les autres,
-les idées comme le mobile de toutes les impressions. Ces deux nations
-cependant s’accordent assez bien sous les rapports sociaux; mais il n’en
-est point de plus opposées dans leur système littéraire et
-philosophique. L’Allemagne intellectuelle n’est presque pas connue de la
-France: bien peu d’hommes de lettres parmi nous s’en sont occupés. Il
-est vrai qu’un beaucoup plus grand nombre la juge. Cette agréable
-légèreté, qui fait prononcer sur ce qu’on ignore, peut avoir de
-l’élégance quand on parle, mais non quand on écrit. Les Allemands ont le
-tort de mettre souvent dans la conversation ce qui ne convient qu’aux
-livres; les Français ont quelquefois aussi celui de mettre dans les
-livres ce qui ne convient qu’à la conversation; et nous avons tellement
-épuisé tout ce qui est superficiel que, même pour la grâce, et surtout
-pour la variété, il faudrait, ce me semble, essayer d’un peu plus de
-profondeur.
-
-J’ai donc cru qu’il pouvait y avoir quelques avantages à faire connaître
-le pays de l’Europe où l’étude et la méditation ont été portées si loin
-qu’on peut le considérer comme la patrie de la pensée. Les réflexions
-que le pays et les livres m’ont suggérées seront partagées en quatre
-sections. La première traitera de l’Allemagne et des mœurs des
-Allemands; la seconde, de la littérature et des arts; la troisième, de
-la philosophie et de la morale; la quatrième, de la religion et de
-l’enthousiasme. Ces divers sujets se mêlent nécessairement les uns avec
-les autres. Le caractère national influe sur la littérature; la
-littérature et la philosophie sur la religion; et l’ensemble peut seul
-faire connaître en entier chaque partie; mais il fallait cependant se
-soumettre à une division apparente pour rassembler à la fin tous les
-rayons dans le même foyer.
-
-Je ne me dissimule point que je vais exposer, en littérature comme en
-philosophie, des opinions étrangères à celles qui règnent en France;
-mais soit qu’elles paraissent justes ou non, soit qu’on les adopte ou
-qu’on les combatte, elles donnent toujours à penser. «Car nous n’en
-sommes pas, j’imagine, à vouloir élever autour de la France littéraire
-la grande muraille de la Chine, pour empêcher les idées du dehors d’y
-pénétrer[3]».
-
-Il est impossible que les écrivains allemands, ces hommes les plus
-instruits et les plus méditatifs de l’Europe, ne méritent pas qu’on
-accorde un moment d’attention à leur littérature et à leur philosophie.
-On oppose à l’une qu’elle n’est pas de bon goût, et à l’autre qu’elle
-est pleine de folies. Il se pourrait qu’une littérature ne fût pas
-conforme à notre législation du bon goût, et qu’elle contînt des idées
-nouvelles dont nous puissions nous enrichir en les modifiant à notre
-manière. C’est ainsi que les Grecs nous ont valu Racine, et Shakespeare
-plusieurs des tragédies de Voltaire. La stérilité dont notre littérature
-est menacée ferait croire que l’esprit français lui-même a besoin
-maintenant d’être renouvelé par une sève plus vigoureuse; et comme
-l’élégance de la société nous préservera toujours de certaines fautes,
-il nous importe surtout de retrouver la source des grandes beautés.
-
-Après avoir repoussé la littérature des Allemands au nom du bon goût, on
-croit pouvoir aussi se débarrasser de leur philosophie au nom de la
-raison. Le bon goût et la raison sont des paroles qu’il est toujours
-agréable de prononcer, même au hasard; mais peut-on de bonne foi se
-persuader que des écrivains d’une érudition immense, et qui connaissent
-tous les livres français aussi bien que nous-mêmes, s’occupent depuis
-vingt années de pures absurdités?
-
-Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions nouvelles
-d’impiété, et les siècles incrédules les accusent non moins facilement
-de folie. Dans le seizième siècle, Galilée a été livré à l’inquisition
-pour avoir dit que la terre tournait; et dans le dix-huitième,
-quelques-uns ont voulu faire passer J.-J. Rousseau pour un dévot
-fanatique. Les opinions qui diffèrent de l’esprit dominant, quel qu’il
-soit, scandalisent toujours le vulgaire: l’étude et l’examen peuvent
-seuls donner cette libéralité de jugement, sans laquelle il est
-impossible d’acquérir des lumières nouvelles, ou de conserver même
-celles qu’on a; car on se soumet à de certaines idées reçues, non comme
-à des vérités, mais comme au pouvoir; et c’est ainsi que la raison
-humaine s’habitue à la servitude, dans le champ même de la littérature
-et de la philosophie.
-
-
-
-
-DE L’ALLEMAGNE
-
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-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-DE L’ALLEMAGNE ET DES MŒURS DES ALLEMANDS.
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-CHAPITRE PREMIER
-
-_De l’aspect de l’Allemagne._
-
-
-La multitude et l’étendue des forêts indiquent une civilisation encore
-nouvelle: le vieux sol du Midi ne conserve presque plus d’arbres, et le
-soleil tombe à plomb sur la terre dépouillée par les hommes. L’Allemagne
-offre encore quelques traces d’une nature non habitée. Depuis les Alpes
-jusqu’à la mer, entre le Rhin et le Danube, vous voyez un pays couvert
-de chênes et de sapins, traversé par des fleuves d’une imposante beauté,
-et coupé par des montagnes dont l’aspect est très pittoresque; mais de
-vastes bruyères, des sables, des routes souvent négligées, un climat
-sévère, remplissent d’abord l’âme de tristesse; et ce n’est qu’à la
-longue qu’on découvre ce qui peut attacher à ce séjour.
-
-Le midi de l’Allemagne est très bien cultivé; cependant il y a toujours
-dans les plus belles contrées de ce pays quelque chose de sérieux, qui
-fait plutôt penser au travail qu’aux plaisirs, aux vertus des habitants
-qu’aux charmes de la nature.
-
-Les débris des châteaux forts, qu’on aperçoit sur le haut des montagnes,
-les maisons bâties de terre, les fenêtres étroites, les neiges qui,
-pendant l’hiver, couvrent des plaines à perte de vue, causent une
-impression pénible. Je ne sais quoi de silencieux, dans la nature et
-dans les hommes, resserre d’abord le cœur. Il semble que le temps marche
-là plus lentement qu’ailleurs, que la végétation ne se presse pas plus
-dans le sol que les idées dans la tête des hommes, et que les sillons
-réguliers du laboureur y sont tracés sur une terre pesante.
-
-Néanmoins, quand on a surmonté ces sensations irréfléchies, le pays et
-les habitants offrent à l’observation quelque chose d’intéressant et de
-poétique: vous sentez que des âmes et des imaginations douces ont
-embelli ces campagnes. Les grands chemins sont plantés d’arbres
-fruitiers, placés là pour rafraîchir le voyageur. Les paysages dont le
-Rhin est entouré sont superbes presque partout; on dirait que ce fleuve
-est le génie tutélaire de l’Allemagne; ses flots sont purs, rapides et
-majestueux comme la vie d’un ancien héros: le Danube se divise en
-plusieurs branches; les ondes de l’Elbe et de la Sprée se troublent
-facilement par l’orage; le Rhin seul est presque inaltérable. Les
-contrées qu’il traverse paraissent tout à la fois si sérieuses et si
-variées, si fertiles et si solitaires, qu’on serait tenté de croire que
-c’est lui-même qui les a cultivées, et que les hommes d’à présent n’y
-sont pour rien. Ce fleuve raconte, en passant, les hauts faits des temps
-jadis, et l’ombre d’Arminius semble errer encore sur ces rivages
-escarpés.
-
-Les monuments gothiques sont les seuls remarquables en Allemagne; ces
-monuments rappellent les siècles de la chevalerie; dans presque toutes
-les villes, les musées publics conservent des restes de ces temps-là. On
-dirait que les habitants du Nord, vainqueurs du monde, en partant de la
-Germanie, y ont laissé leurs souvenirs sous diverses formes, et que le
-pays tout entier ressemble au séjour d’un grand peuple qui depuis
-longtemps l’a quitté. Il y a dans la plupart des arsenaux des villes
-allemandes, des figures de chevaliers en bois peint, revêtus de leur
-armure; le casque, le bouclier, les cuissards, les éperons, tout est
-selon l’ancien usage, et l’on se promène au milieu de ces morts debout,
-dont les bras levés semblent prêts à frapper leurs adversaires, qui
-tiennent aussi de même leurs lances en arrêt. Cette image immobile
-d’actions jadis si vives cause une impression pénible. C’est ainsi
-qu’après les tremblements de terre on a retrouvé des hommes engloutis
-qui avaient gardé pendant longtemps encore le dernier geste de leur
-dernière pensée.
-
-L’architecture moderne, en Allemagne, n’offre rien qui mérite d’être
-cité; mais les villes sont en général bien bâties, et les propriétaires
-les embellissent avec une sorte de soin plein de bonhomie. Les maisons,
-dans plusieurs villes, sont peintes en dehors de diverses couleurs: on y
-voit des figures de saints, des ornements de tout genre, dont le goût
-n’est assurément pas parfait, mais qui varient l’aspect des habitations
-et semblent indiquer un désir bienveillant de plaire à ses concitoyens
-et aux étrangers. L’éclat et la splendeur d’un palais servent à
-l’amour-propre de celui qui le possède; mais la décoration soignée, la
-parure et la bonne intention des petites demeures ont quelque chose
-d’hospitalier.
-
-Les jardins sont presque aussi beaux dans quelques parties de
-l’Allemagne qu’en Angleterre; le luxe des jardins suppose toujours qu’on
-aime la nature. En Angleterre, des maisons très simples sont bâties au
-milieu des parcs les plus magnifiques; le propriétaire néglige sa
-demeure et pare avec soin la campagne. Cette magnificence et cette
-simplicité réunies n’existent sûrement pas au même degré en Allemagne;
-cependant, à travers le manque de fortune et l’orgueil féodal, on
-aperçoit en tout un certain amour du beau qui, tôt ou tard, doit donner
-du goût et de la grâce, puisqu’il en est la véritable source. Souvent,
-au milieu des superbes jardins des princes allemands, l’on place des
-harpes éoliennes près des grottes entourées de fleurs, afin que le vent
-transporte dans les airs des sons et des parfums tout ensemble.
-L’imagination des habitants du Nord tâche ainsi de se composer une
-nature d’Italie; et pendant les jours brillants d’un été rapide, l’on
-parvient quelquefois à s’y tromper.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-_Des mœurs et du caractère des Allemands._
-
-
-Quelques traits principaux peuvent seuls convenir également à toute la
-nation allemande; car les diversités de ce pays sont telles, qu’on ne
-sait comment réunir sous un même point de vue des religions, des
-gouvernements, des climats, des peuples mêmes si différents. L’Allemagne
-du Midi est, à beaucoup d’égards, tout autre que celle du Nord; les
-villes de commerce ne ressemblent point aux villes célèbres par leurs
-universités; les petits États diffèrent sensiblement des deux grandes
-monarchies, la Prusse et l’Autriche. L’Allemagne était une fédération
-aristocratique; cet empire n’avait point un centre commun de lumières et
-d’esprit public; il ne formait pas une nation compacte, et le lien
-manquait au faisceau. Cette division de l’Allemagne, funeste à sa force
-politique, était cependant très favorable aux essais de tout genre que
-pouvait tenter le génie et l’imagination. Il y avait une sorte
-d’anarchie douce et paisible, en fait d’opinions littéraires et
-métaphysiques, qui permettait à chaque homme le développement entier de
-sa manière de voir individuelle.
-
-Comme il n’existe point de capitale où se rassemble la bonne compagnie
-de toute l’Allemagne, l’esprit de société y exerce peu de pouvoir;
-l’empire du goût et l’arme du ridicule y sont sans influence. La plupart
-des écrivains et des penseurs travaillent dans la solitude, ou seulement
-entourés d’un petit cercle qu’ils dominent. Ils se laissent aller,
-chacun séparément, à tout ce que leur inspire une imagination sans
-contrainte; et si l’on peut apercevoir quelques traces de l’ascendant de
-la mode en Allemagne, c’est par le désir que chacun éprouve de se
-montrer tout à fait différent des autres. En France, au contraire,
-chacun aspire à mériter ce que Montesquieu disait de Voltaire: _Il a
-plus que personne l’esprit que tout le monde a_. Les écrivains allemands
-imiteraient plus volontiers encore les étrangers que leurs compatriotes.
-
-En littérature, comme en politique, les Allemands ont trop de
-considération pour les étrangers, et pas assez de préjugés nationaux.
-C’est une qualité dans les individus que l’abnégation de soi-même et
-l’estime des autres; mais le patriotisme des nations doit être égoïste.
-La fierté des Anglais sert puissamment à leur existence politique; la
-bonne opinion que les Français ont d’eux-mêmes a toujours beaucoup
-contribué à leur ascendant sur l’Europe; le noble orgueil des Espagnols
-les a rendus jadis souverains d’une portion du monde. Les Allemands sont
-Saxons, Prussiens, Bavarois, Autrichiens; mais le caractère germanique,
-sur lequel devrait se fonder la force de tous, est morcelé comme la
-terre même qui a tant de différents maîtres.
-
-J’examinerai séparément l’Allemagne du Midi et celle du Nord: mais je me
-bornerai maintenant aux réflexions qui conviennent à la nation entière.
-Les Allemands ont en général de la sincérité et de la fidélité; ils ne
-manquent presque jamais à leur parole, et la tromperie leur est
-étrangère. Si ce défaut s’introduisait jamais en Allemagne, ce ne
-pourrait être que par l’envie d’imiter les étrangers, de se montrer
-aussi habile qu’eux, et surtout de n’être pas leur dupe; mais le bon
-sens et le bon cœur ramèneraient bientôt les Allemands à sentir qu’on
-n’est fort que par sa propre nature, et que l’habitude de l’honnêteté
-rend tout à fait incapable, même quand on le veut, de se servir de la
-ruse. Il faut, pour tirer parti de l’immoralité, être armé tout à fait à
-la légère, et ne pas porter en soi-même une conscience et des scrupules
-qui vous arrêtent à moitié chemin, et vous font éprouver d’autant plus
-vivement le regret d’avoir quitté l’ancienne route, qu’il vous est
-impossible d’avancer hardiment dans la nouvelle.
-
-Il est aisé, je le crois, de démontrer que, sans la morale, tout est
-hasard et ténèbres. Néanmoins on a vu souvent chez les nations latines
-une politique singulièrement adroite dans l’art de s’affranchir de tous
-les devoirs; mais on peut le dire à la gloire de la nation allemande,
-elle a presque l’incapacité de cette souplesse hardie qui fait plier
-toutes les vérités pour tous les intérêts, et sacrifie tous les
-engagements à tous les calculs. Ses défauts, comme ses qualités, la
-soumettent à l’honorable nécessité de la justice.
-
-La puissance du travail et de la réflexion est aussi l’un des traits
-distinctifs de la nation allemande. Elle est naturellement littéraire et
-philosophique; toutefois la séparation des classes, qui est plus
-prononcée en Allemagne que partout ailleurs, parce que la société n’en
-adoucit pas les nuances, nuit à quelques égards à l’esprit proprement
-dit. Les nobles y ont trop peu d’idées, et les gens de lettres trop peu
-d’habitude des affaires. L’esprit est un mélange de la connaissance des
-choses et des hommes; et la société où l’on agit sans but, et pourtant
-avec intérêt, est précisément ce qui développe le mieux les facultés les
-plus opposées. C’est l’imagination, plus que l’esprit, qui caractérise
-les Allemands. J.-P. Richter, l’un de leurs écrivains les plus
-distingués, a dit que _l’empire de la mer était aux Anglais, celui de la
-terre aux Français, et celui de l’air aux Allemands_: en effet, on
-aurait besoin, en Allemagne, de donner un centre et des bornes à cette
-éminente faculté de penser, qui s’élève et se perd dans le vague,
-pénètre et disparaît dans la profondeur, s’anéantit à force
-d’impartialité, se confond à force d’analyse, enfin manque de certains
-défauts qui puissent servir de circonscription à ses qualités.
-
-On a beaucoup de peine à s’accoutumer, en sortant de France, à la
-lenteur et à l’inertie du peuple allemand; il ne se presse jamais, il
-trouve des obstacles à tout; vous entendez dire en Allemagne _c’est
-impossible_, cent fois contre une en France. Quand il est question
-d’agir, les Allemands ne savent pas lutter avec les difficultés; et leur
-respect pour la puissance vient plus encore de ce qu’elle ressemble à la
-destinée, que d’aucun motif intéressé. Les gens du peuple ont des formes
-assez grossières, surtout quand on veut heurter leur manière d’être
-habituelle; ils auraient naturellement, plus que les nobles, cette
-sainte antipathie pour les mœurs, les coutumes et les langues
-étrangères, qui fortifie dans tous les pays le lien national. L’argent
-qu’on leur offre ne dérange pas leur façon d’agir, la peur ne les en
-détourne pas; ils sont très capables enfin de cette fixité en toutes
-choses, qui est une excellente donnée pour la morale; car l’homme que la
-crainte et plus encore l’espérance mettent sans cesse en mouvement,
-passe aisément d’une opinion à l’autre, quand son intérêt l’exige.
-
-Dès que l’on s’élève un peu au-dessus de la dernière classe du peuple
-en Allemagne, on s’aperçoit aisément de cette vie intime, de cette
-poésie de l’âme qui caractérise les Allemands. Les habitants des villes
-et des campagnes, les soldats et les laboureurs, savent presque tous la
-musique; il m’est arrivé d’entrer dans de pauvres maisons noircies par
-la fumée de tabac, et d’entendre tout à coup non seulement la maîtresse,
-mais le maître du logis, improviser sur le clavecin, comme les Italiens
-improvisent en vers. L’on a soin, presque partout, que, les jours de
-marché, il y ait des joueurs d’instruments à vent sur le balcon de
-l’hôtel-de-ville qui domine la place publique: les paysans des environs
-participent ainsi à la douce jouissance du premier des arts. Les
-écoliers se promènent dans les rues, le dimanche, en chantant les
-psaumes en chœur. On raconte que Luther fit souvent partie de ce chœur,
-dans sa première jeunesse. J’étais à Eisenach, petite ville de Saxe, un
-jour d’hiver si froid, que les rues mêmes étaient encombrées de neige;
-je vis une longue suite de jeunes gens en manteau noir, qui traversaient
-la ville en célébrant les louanges de Dieu. Il n’y avait qu’eux dans la
-rue, car la rigueur des frimas en écartait tout le monde, et ces voix,
-presque aussi harmonieuses que celles du midi, en se faisant entendre au
-milieu d’une nature si sévère, causaient d’autant plus
-d’attendrissement. Les habitants de la ville n’osaient, par ce froid
-terrible, ouvrir leurs fenêtres; mais on apercevait, derrière les
-vitraux, des visages tristes ou sereins, jeunes ou vieux, qui recevaient
-avec joie les consolations religieuses que leur offrait cette douce
-mélodie.
-
-Les pauvres Bohèmes, alors qu’ils voyagent, suivis de leurs femmes et de
-leurs enfants, portent sur leur dos une mauvaise harpe, d’un bois
-grossier, dont ils tirent des sons harmonieux. Ils en jouent quand ils
-se reposent au pied d’un arbre, sur les grands chemins, ou lorsque
-auprès des maisons de poste ils tâchent d’intéresser les voyageurs par
-le concert ambulant de leur famille errante. Les troupeaux, en Autriche,
-sont gardés par des bergers qui jouent des airs charmants sur des
-instruments simples et sonores. Ces airs s’accordent parfaitement avec
-l’impression douce et rêveuse que produit la campagne.
-
-La musique instrumentale est aussi généralement cultivée en Allemagne
-que la musique vocale en Italie; la nature a plus fait à cet égard,
-comme à tant d’autres, pour l’Italie que pour l’Allemagne; il faut du
-travail pour la musique instrumentale, tandis que le ciel du Midi suffit
-pour rendre les voix belles: mais néanmoins les hommes de la classe
-laborieuse ne pourraient jamais donner à la musique le temps qu’il faut
-pour l’apprendre, s’ils n’étaient organisés pour la savoir. Les peuples
-naturellement musiciens reçoivent, par l’harmonie, des sensations et des
-idées que leur situation rétrécie et leurs occupations vulgaires ne leur
-permettraient pas de connaître autrement.
-
-Les paysannes et les servantes, qui n’ont pas assez d’argent pour se
-parer, ornent leur tête et leurs bras de quelques fleurs, pour qu’au
-moins l’imagination ait sa part dans leur vêtement: d’autres un peu plus
-riches mettent les jours de fête un bonnet d’étoffe d’or d’assez mauvais
-goût, et qui contraste avec la simplicité du reste de leur costume; mais
-ce bonnet, que leur mères ont aussi porté, rappelle les anciennes mœurs;
-et la parure cérémonieuse avec laquelle les femmes du peuple honorent le
-dimanche a quelque chose de grave qui intéresse en leur faveur.
-
-Il faut aussi savoir gré aux Allemands de la bonne volonté qu’ils
-témoignent par les révérences respectueuses et la politesse remplie de
-formalités que les étrangers ont si souvent tournées en ridicule. Ils
-auraient aisément pu remplacer, par des manières froides et
-indifférentes, la grâce et l’élégance qu’on les accusait de ne pouvoir
-atteindre: le dédain impose toujours silence à la moquerie; car c’est
-surtout aux efforts inutiles qu’elle s’attache; mais les caractères
-bienveillants aiment mieux s’exposer à la plaisanterie que de s’en
-préserver par l’air hautain et contenu qu’il est si facile à tout le
-monde de se donner.
-
-On est frappé sans cesse, en Allemagne, du contraste qui existe entre
-les sentiments et les habitudes, entre les talents et les goûts: la
-civilisation et la nature semblent ne s’être pas encore bien amalgamées
-ensemble. Quelquefois les hommes très vrais sont affectés dans leurs
-expressions et dans leur physionomie, comme s’ils avaient quelque chose
-à cacher: quelquefois au contraire la douceur de l’âme n’empêche pas la
-rudesse dans les manières: souvent même cette opposition va plus loin
-encore, et la faiblesse du caractère se fait voir à travers un langage
-et des formes dures. L’enthousiasme pour les arts et la poésie se réunit
-à des habitudes assez vulgaires dans la vie sociale. Il n’est point de
-pays où les hommes de lettres, où les jeunes gens qui étudient dans les
-universités, connaissent mieux les langues anciennes de l’antiquité;
-mais il n’en est point toutefois où les usages surannés subsistent plus
-généralement encore. Les souvenirs de la Grèce, le goût des beaux-arts,
-semblent y être arrivés par correspondance; mais les institutions
-féodales, les vieilles coutumes des Germains y sont toujours en honneur,
-quoique, malheureusement pour la puissance militaire du pays, elles n’y
-aient plus la même force.
-
-Il n’est point d’assemblage plus bizarre que l’aspect guerrier de
-l’Allemagne entière, les soldats que l’on rencontre à chaque pas, et le
-genre de vie casanier qu’on y mène. On y craint les fatigues et les
-intempéries de l’air, comme si la nation n’était composée que de
-négociants ou d’hommes de lettres; et toutes les institutions cependant
-tendent et doivent tendre à donner à la nation des habitudes militaires.
-Quand les peuples du Nord bravent les inconvénients de leur climat, ils
-s’endurcissent singulièrement contre tous les genres de maux: le soldat
-russe en est la preuve. Mais quand le climat n’est qu’à demi rigoureux,
-et qu’il est encore possible d’échapper aux injures du ciel par des
-précautions domestiques, ces précautions mêmes rendent les hommes plus
-sensibles aux souffrances physiques de la guerre.
-
-Les poêles, la bière et la fumée de tabac forment autour des gens du
-peuple, en Allemagne, une sorte d’atmosphère lourde et chaude dont ils
-n’aiment pas à sortir. Cette atmosphère nuit à l’activité, qui est au
-moins aussi nécessaire à la guerre que le courage; les résolutions sont
-lentes, le découragement est facile, parce qu’une existence d’ordinaire
-assez triste ne donne pas beaucoup de confiance dans la fortune.
-L’habitude d’une manière d’être paisible et réglée prépare si mal aux
-chances multipliées du hasard, qu’on se soumet plus volontiers à la mort
-qui vient avec méthode qu’à la vie aventureuse.
-
-La démarcation des classes, beaucoup plus positive en Allemagne qu’elle
-ne l’était en France, devait anéantir l’esprit militaire parmi les
-bourgeois: cette démarcation n’a dans le fait rien d’offensant; car, je
-le répète, la bonhomie se mêle à tout en Allemagne, même à l’orgueil
-aristocratique; et les différences de rang se réduisent à quelques
-privilèges de cour, à quelques assemblées qui ne donnent pas assez de
-plaisir pour mériter de grands regrets: rien n’est amer, dans quelque
-rapport que ce puisse être, lorsque la société, et par elle le ridicule,
-ont peu de puissance. Les hommes ne peuvent se faire un véritable mal à
-l’âme que par la fausseté ou la moquerie: dans un pays sérieux et vrai,
-il y a toujours de la justice et du bonheur. Mais la barrière qui
-séparait, en Allemagne, les nobles des citoyens, rendait nécessairement
-la nation entière moins belliqueuse.
-
-L’imagination, qui est la qualité dominante de l’Allemagne artiste et
-littéraire, inspire la crainte du péril, si l’on ne combat pas ce
-mouvement naturel par l’ascendant de l’opinion et l’exaltation de
-l’honneur. En France déjà même autrefois, le goût de la guerre était
-universel; et les gens du peuple risquaient volontiers leur vie, comme
-un moyen de l’agiter, et d’en sentir moins le poids. C’est une grande
-question de savoir si les affections domestiques, l’habitude de la
-réflexion, la douceur même de l’âme, ne portent pas à redouter la mort;
-mais si toute la force d’un État consiste dans son esprit militaire, il
-importe d’examiner quelles sont les causes qui ont affaibli cet esprit
-dans la nation allemande.
-
-Trois mobiles principaux conduisent d’ordinaire les hommes au combat:
-l’amour de la patrie et de la liberté, l’amour de la gloire, et le
-fanatisme de la religion. Il n’y a point un grand amour pour la patrie
-dans un empire divisé depuis plusieurs siècles, où les Allemands
-combattaient contre les Allemands, presque toujours excités par une
-impulsion étrangère: l’amour de la gloire n’a pas beaucoup de vivacité
-là où il n’y a point de centre, point de capital, point de société.
-L’espèce d’impartialité, luxe de la justice, qui caractérise les
-Allemands, les rend beaucoup plus susceptibles de s’enflammer pour les
-pensées abstraites que pour les intérêts de la vie; le général qui perd
-une bataille est plus sûr d’obtenir l’indulgence que celui qui la gagne
-ne l’est d’être vivement applaudi; entre les succès et les revers, il
-n’y a pas assez de différence au milieu d’un tel peuple pour animer
-vivement l’ambition.
-
-La religion vit, en Allemagne, au fond des cœurs, mais elle y a
-maintenant un caractère de rêverie et d’indépendance qui n’inspire pas
-l’énergie nécessaire aux sentiments exclusifs. Le même isolement
-d’opinions, d’individus et d’États, si nuisible à la force de l’empire
-germanique, se retrouve aussi dans la religion: un grand nombre de
-sectes diverses partagent l’Allemagne; et la religion catholique
-elle-même, qui, par sa nature, exerce une discipline uniforme et sévère,
-est interprétée cependant par chacun à sa manière. Le lien politique et
-social des peuples, un même gouvernement, un même culte, les mêmes lois,
-les mêmes intérêts, une littérature classique, une opinion dominante,
-rien de tout cela n’existe chez les Allemands; chaque État en est plus
-indépendant, chaque science mieux cultivée; mais la nation entière est
-tellement subdivisée, qu’on ne sait à quelle partie de l’empire ce nom
-même de nation doit être accordé.
-
-L’amour de la liberté n’est point développé chez les Allemands; ils
-n’ont appris ni par la jouissance, ni par la privation, le prix qu’on
-peut y attacher. Il y a plusieurs exemples de gouvernements fédératifs
-qui donnent à l’esprit public autant de force que l’unité dans le
-gouvernement; mais ce sont des associations d’États égaux et de citoyens
-libres. La fédération allemande était composée de forts et de faibles,
-de citoyens et de serfs, de rivaux et même d’ennemis; c’étaient
-d’anciens éléments combinés par les circonstances, et respectés par les
-hommes.
-
-La nation est persévérante et juste; et son équité et sa loyauté
-empêchent qu’aucune institution, fût-elle vicieuse, ne puisse y faire de
-mal. Louis de Bavière, partant pour l’armée, confia l’administration de
-ses États à son rival, Frédéric le Beau, alors son prisonnier, et il se
-trouva bien de cette confiance qui, dans ce temps, n’étonna personne.
-Avec de telles vertus, on ne craignait pas les inconvénients de la
-faiblesse, ou de la complication des lois; la probité des individus y
-suppléait.
-
-L’indépendance même dont on jouissait en Allemagne, sous presque tous
-les rapports, rendait les Allemands indifférents à la liberté:
-l’indépendance est un bien, la liberté une garantie; et précisément
-parce que personne n’était froissé en Allemagne, ni dans ses droits, ni
-dans ses jouissances, on ne sentait pas le besoin d’un ordre de choses
-qui maintînt ce bonheur. Les tribunaux de l’empire promettaient une
-justice sûre, quoique lente, contre tout acte arbitraire; et la
-modération des souverains et la sagesse de leurs peuples ne donnaient
-presque jamais lieu à des réclamations: on ne croyait donc pas avoir
-besoin de fortifications constitutionnelles, quand on ne voyait point
-d’agresseurs.
-
-On a raison de s’étonner que le code féodal ait subsisté presque sans
-altération parmi des hommes si éclairés; mais comme dans l’exécution de
-ces lois défectueuses en elles-mêmes il n’y avait point d’injustice,
-l’égalité dans l’application consolait de l’inégalité dans le principe.
-Les vieilles chartes, les anciens privilèges de chaque ville, toute
-cette histoire de famille qui fait le charme et la gloire des petits
-États, était singulièrement chère aux Allemands; mais ils négligeaient
-la grande puissance nationale qu’il importait tant de fonder, au milieu
-des colosses européens.
-
-Les Allemands, à quelques exceptions près, sont peu capables de réussir
-dans tout ce qui exige de l’adresse et de l’habileté: tout les inquiète,
-tout les embarrasse, et ils ont autant besoin de méthode dans les
-actions que d’indépendance dans les idées. Les Français, au contraire,
-considèrent les actions avec la liberté de l’art, et les idées avec
-l’asservissement de l’usage. Les Allemands, qui ne peuvent souffrir le
-joug des règles en littérature, voudraient que tout leur fût tracé
-d’avance en fait de conduite. Ils ne savent pas traiter avec les hommes;
-et moins on leur donne à cet égard l’occasion de se décider par
-eux-mêmes, plus ils sont satisfaits.
-
-Les institutions politiques peuvent seules former le caractère d’une
-nation; la nature du gouvernement de l’Allemagne était presque en
-opposition avec les lumières philosophiques des Allemands. De là vient
-qu’ils réunissent la plus grande audace de pensée au caractère le plus
-obéissant. La prééminence de l’état militaire et les distinctions de
-rang les ont accoutumés à la soumission la plus exacte dans les
-rapports de la vie sociale; ce n’est pas servilité, c’est régularité
-chez eux que l’obéissance; ils sont scrupuleux dans l’accomplissement
-des ordres qu’ils reçoivent, comme si tout ordre était un devoir.
-
-Les hommes éclairés de l’Allemagne se disputent avec vivacité le domaine
-des spéculations, et ne souffrent dans ce genre aucune entrave; mais ils
-abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le réel de
-la vie. «Ce réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des acquéreurs
-qui portent ensuite le trouble et la gêne dans l’empire même de
-l’imagination[4]». L’esprit des Allemands et leur caractère paraissent
-n’avoir aucune communication ensemble: l’un ne peut souffrir de bornes,
-l’autre se soumet à tous les jougs; l’un est très entreprenant, l’autre
-très timide; enfin, les lumières de l’un donnent rarement de la force à
-l’autre, et cela s’explique facilement. L’étendue des connaissances dans
-les temps modernes ne fait qu’affaiblir le caractère, quand il n’est pas
-fortifié par l’habitude des affaires et l’exercice de la volonté. Tout
-voir et tout comprendre est une grande raison d’incertitude; et
-l’énergie de l’action ne se développe que dans ces contrées libres et
-puissantes, où les sentiments patriotiques sont dans l’âme comme le sang
-dans les veines, et ne se glacent qu’avec la vie[5].
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-_Les femmes._
-
-
-La nature et la société donnent aux femmes une grande habitude de
-souffrir, et l’on ne saurait nier, ce me semble, que de nos jours elles
-ne vaillent, en général, mieux que les hommes. Dans une époque où le mal
-universel est l’égoïsme, les hommes, auxquels tous les intérêts positifs
-se rapportent, doivent avoir moins de générosité, moins de sensibilité
-que les femmes; elles ne tiennent à la vie que par les liens du cœur, et
-lorsqu’elles s’égarent, c’est encore par un sentiment qu’elles sont
-entraînées: leur personnalité est toujours à deux, tandis que celle de
-l’homme n’a que lui-même pour but. On leur rend hommage par les
-affections qu’elles inspirent, mais celles qu’elles accordent sont
-presque toujours des sacrifices. La plus belle des vertus, le
-dévouement, est leur jouissance et leur destinée; nul bonheur ne peut
-exister pour elles que par le reflet de la gloire et des prospérités
-d’un autre: enfin, vivre hors de soi-même, soit par les idées, soit par
-les sentiments, soit surtout par les vertus, donne à l’âme un sentiment
-habituel d’élévation.
-
-Dans les pays où les hommes sont appelés par les institutions politiques
-à exercer toutes les vertus militaires et civiles qu’inspire l’amour de
-la patrie, ils reprennent la supériorité qui leur appartient; ils
-rentrent avec éclat dans leurs droits de maîtres du monde: mais
-lorsqu’ils sont condamnés de quelque manière à l’oisiveté, ou à la
-servitude, ils tombent d’autant plus bas qu’ils devaient s’élever plus
-haut. La destinée des femmes reste toujours la même, c’est leur âme
-seule qui la fait, les circonstances politiques n’y influent en rien.
-Lorsque les hommes ne savent pas, ou ne peuvent pas employer dignement
-et noblement leur vie, la nature se venge sur eux des dons mêmes qu’ils
-en ont reçus; l’activité du corps ne sert plus qu’à la paresse de
-l’esprit, la force de l’âme devient de la rudesse; et le jour se passe
-dans des exercices et des amusements vulgaires, les chevaux, la chasse,
-les festins, qui conviendraient comme délassement, mais qui abrutissent
-comme occupations. Pendant ce temps, les femmes cultivent leur esprit,
-et le sentiment et la rêverie conservent dans leur âme l’image de tout
-ce qui est noble et beau.
-
-Les femmes allemandes ont un charme qui leur est tout à fait
-particulier, un son de voix touchant, des cheveux blonds, un teint
-éblouissant; elles sont modestes, mais moins timides que les Anglaises;
-on voit qu’elles ont rencontré moins souvent des hommes qui leur fussent
-supérieurs, et qu’elles ont d’ailleurs moins à craindre les jugements
-sévères du public. Elles cherchent à plaire par la sensibilité, à
-intéresser par l’imagination; la langue de la poésie et des beaux-arts
-leur est connue; elles font de la coquetterie avec de l’enthousiasme,
-comme on en fait en France avec de l’esprit et de la plaisanterie. La
-loyauté parfaite qui distingue le caractère des Allemands rend l’amour
-moins dangereux pour le bonheur des femmes, et peut-être
-s’approchent-elles de ce sentiment avec plus de confiance, parce qu’il
-est revêtu de couleurs romanesques, et que le dédain et l’infidélité y
-sont moins à redouter qu’ailleurs.
-
-L’amour est une religion en Allemagne, mais une religion poétique, qui
-tolère trop volontiers tout ce que la sensibilité peut excuser. On ne
-saurait le nier, la facilité du divorce, dans les provinces
-protestantes, porte atteinte à la sainteté du mariage. On y change aussi
-paisiblement d’époux que s’il s’agissait d’arranger les incidents d’un
-drame; le bon naturel des hommes et des femmes fait qu’on ne mêle point
-d’amertume à ces faciles ruptures, et, comme il y a chez les Allemands
-plus d’imagination que de vraie passion, les événements les plus
-bizarres s’y passent avec une tranquillité singulière; cependant, c’est
-ainsi que les mœurs et le caractère perdent toute consistance; l’esprit
-paradoxal ébranle les institutions les plus sacrées, et l’on n’y a sur
-aucun sujet des règles assez fixes.
-
-On peut se moquer avec raison des ridicules de quelques femmes
-allemandes, qui s’exaltent sans cesse jusqu’à l’affectation, et dont les
-doucereuses expressions effacent tout ce que l’esprit et le caractère
-peuvent avoir de piquant et de prononcé; elles ne sont pas franches,
-sans pourtant être fausses; seulement elles ne voient ni ne jugent rien
-avec vérité, et les événements réels passent devant leurs yeux comme de
-la fantasmagorie. Quand il leur arrive d’être légères, elles conservent
-encore la teinte de _sentimentalité_ qui est en honneur dans leur pays.
-Une femme allemande disait avec une expression mélancolique: «Je ne sais
-à quoi cela tient, mais les absents me passent de l’âme». Une Française
-aurait exprimé cette idée plus gaîment, mais le fond eût été le même.
-
-Ces ridicules, qui font exception, n’empêchent pas que parmi les femmes
-allemandes il n’y en ait beaucoup dont les sentiments sont vrais et les
-manières simples. Leur éducation soignée et la pureté d’âme qui leur est
-naturelle, rendent l’empire qu’elles exercent doux et soutenu; elles
-vous inspirent chaque jour plus d’intérêt pour tout ce qui est grand et
-généreux, plus de confiance dans tous les genres d’espoir, et savent
-repousser l’aride ironie qui souffle un vent de mort sur les jouissances
-du cœur. Néanmoins on trouve très rarement chez les Allemandes la
-rapidité d’esprit qui anime l’entretien et met en mouvement toutes les
-idées; ce genre de plaisir ne se rencontre guère que dans les sociétés
-de Paris les plus piquantes et les plus spirituelles. Il faut l’élite
-d’une capitale française pour donner ce rare amusement: partout
-ailleurs on ne trouve d’ordinaire que de l’éloquence en public, ou du
-charme dans l’intimité. La conversation, comme talent, n’existe qu’en
-France; dans les autres pays, elle ne sert qu’à la politesse, à la
-discussion ou à l’amitié: en France, c’est un art auquel l’imagination
-et l’âme sont sans doute fort nécessaires, mais qui a pourtant aussi,
-quand on le veut, des secrets pour suppléer à l’absence de l’une et de
-l’autre.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-_De l’influence de l’esprit de chevalerie sur l’amour et l’honneur._
-
-
-La chevalerie est pour les modernes ce que les temps héroïques étaient
-pour les anciens; tous les nobles souvenirs des nations européennes s’y
-rattachent. A toutes les grandes époques de l’histoire, les hommes ont
-eu pour principe universel d’action un enthousiasme quelconque. Ceux
-qu’on appelait des héros, dans les siècles les plus reculés, avaient
-pour but de civiliser la terre; les traditions confuses qui nous les
-représentent comme domptant les monstres des forêts, font sans doute
-allusion aux premiers périls dont la société naissante était menacée, et
-dont les soutiens de son organisation encore nouvelle la préservaient.
-Vint ensuite l’enthousiasme de la patrie: il inspira tout ce qui s’est
-fait de grand et de beau chez les Grecs et chez les Romains: cet
-enthousiasme s’affaiblit quand il n’y eut plus de patrie, et peu de
-siècles après la chevalerie lui succéda. La chevalerie consistait dans
-la défense du faible, dans la loyauté des combats, dans le mépris de la
-ruse, dans cette charité chrétienne qui cherchait à mêler l’humanité
-même à la guerre, dans tous les sentiments enfin qui substituèrent le
-culte de l’honneur à l’esprit féroce des armes. C’est dans le Nord que
-la chevalerie prit naissance, mais c’est dans le midi de la France
-qu’elle s’est embellie par le charme de la poésie et de l’amour. Les
-Germains avaient de tout temps respecté les femmes, mais ce furent les
-Français qui cherchèrent à leur plaire; les Allemands avaient aussi
-leurs chanteurs d’amour (_Minnesinger_), mais rien ne peut être comparé
-à nos trouvères et à nos troubadours; et c’était peut-être à cette
-source que nous devions puiser une littérature vraiment nationale.
-L’esprit de la mythologie du Nord avait beaucoup plus de rapport que le
-paganisme des anciens Gaulois avec le christianisme, et néanmoins il
-n’est point de pays où les chrétiens aient été de plus nobles
-chevaliers, et les chevaliers de meilleurs chrétiens qu’en France.
-
-Les croisades réunirent les gentilshommes de tous les pays, et firent de
-l’esprit de chevalerie comme une sorte de patriotisme européen, qui
-remplissait du même sentiment toutes les âmes. Le régime féodal, cette
-institution politique triste et sévère, mais qui consolidait, à quelques
-égards, l’esprit de la chevalerie, en le transformant en lois, le régime
-féodal, dis-je, s’est maintenu en Allemagne jusqu’à nos jours: il a été
-détruit en France par le cardinal de Richelieu, et, depuis cette époque
-jusqu’à la Révolution, les Français ont tout à fait manqué d’une source
-d’enthousiasme. Je sais qu’on dira que l’amour de leurs rois en était
-une; mais en supposant qu’un tel sentiment pût suffire à une nation, il
-tient tellement à la personne même du souverain, que pendant le règne du
-régent et de Louis XV, il eût été difficile, je pense, qu’il fît faire
-rien de grand aux Français. L’esprit de chevalerie, qui brillait encore
-par étincelles sous Louis XIV, s’éteignit après lui, et fut remplacé,
-comme le dit un historien piquant et spirituel[6], par _l’esprit de
-fatuité_, qui lui est entièrement opposé. Loin de protéger les femmes,
-la fatuité cherche à les perdre; loin de dédaigner la ruse, elle s’en
-sert contre ces êtres faibles qu’elle s’enorgueillit de tromper, et met
-la profanation dans l’amour à la place du culte.
-
-Le courage même, qui servait jadis de garant à la loyauté, ne fut plus
-qu’un moyen brillant de s’en affranchir; car il n’importait pas d’être
-vrai, mais il fallait seulement tuer en duel celui qui aurait prétendu
-qu’on ne l’était pas; et l’empire de la société, dans le grand monde,
-fit disparaître la plupart des vertus de la chevalerie. La France se
-trouvait alors sans aucun genre d’enthousiasme; et comme il en faut un
-aux nations pour ne pas se corrompre et se dissoudre, c’est sans doute
-ce besoin naturel qui tourna, dès le milieu du dernier siècle, tous les
-esprits vers l’amour de la liberté.
-
-La marche philosophique du genre humain paraît donc devoir se diviser en
-quatre ères différentes: les temps héroïques, qui fondèrent la
-civilisation; le patriotisme, qui fit la gloire de l’antiquité; la
-chevalerie, qui fut la religion guerrière de l’Europe; et l’amour de la
-liberté, dont l’histoire a commencé vers l’époque de la réformation.
-
-L’Allemagne, si l’on en excepte quelques cours avides d’imiter la
-France, ne fut point atteinte par la fatuité, l’immoralité et
-l’incrédulité, qui, depuis la régence, avaient altéré le caractère
-naturel des Français. La féodalité conservait encore chez les Allemands
-des maximes de chevalerie. On s’y battait en duel, il est vrai, moins
-souvent qu’en France, parce que la nation germanique n’est pas aussi
-vive que la nation française, et que toutes les classes du peuple ne
-participent pas, comme en France, au sentiment de la bravoure; mais
-l’opinion publique était plus sévère en général sur tout ce qui tenait à
-la probité. Si un homme avait manqué de quelque manière aux lois de la
-morale, dix duels par jour ne l’auraient relevé dans l’estime de
-personne. On a vu beaucoup d’hommes de bonne compagnie, en France, qui,
-accusés d’une action condamnable, répondaient: _Il se peut que cela soit
-mal, mais personne, du moins, n’osera me le dire en face._ Il n’y a
-point de propos qui suppose une plus grande dépravation; car où en
-serait la société humaine, s’il suffisait de se tuer les uns les autres
-pour avoir le droit de se faire d’ailleurs tout le mal possible; de
-manquer à sa parole, de mentir, pourvu qu’on n’osât pas vous dire: «Vous
-en avez menti»; enfin, de séparer la loyauté de la bravoure, et de
-transformer le courage en un moyen d’impunité sociale?
-
-Depuis que l’esprit chevaleresque s’était éteint en France, depuis qu’il
-n’y avait plus de Godefroy, de Saint Louis, de Bayard qui protégeassent
-la faiblesse, et se crussent liés par une parole comme par des chaînes
-indissolubles, j’oserai dire, contre l’opinion reçue, que la France a
-peut-être été, de tous les pays du monde, celui où les femmes étaient le
-moins heureuses par le cœur. On appelait la France le paradis des
-femmes, parce qu’elles y jouissaient d’une grande liberté; mais cette
-liberté même venait de la facilité avec laquelle on se détachait
-d’elles. Le Turc qui renferme sa femme, lui prouve au moins par là
-qu’elle est nécessaire à son bonheur: l’homme à bonnes fortunes, tel que
-le dernier siècle nous en a fourni tant d’exemples, choisit les femmes
-pour victimes de sa vanité; et cette vanité ne consiste pas seulement à
-les séduire, mais à les abandonner. Il faut qu’il puisse indiquer avec
-des paroles légères et inattaquables en elles-mêmes, que telle femme l’a
-aimé et qu’il ne s’en soucie plus. «Mon amour-propre me crie: _Fais-la
-mourir de chagrin_», disait un ami du baron de Bezenval, et cet ami lui
-parut très regrettable, quand une mort prématurée l’empêcha de suivre ce
-beau dessein. _On se lasse de tout, mon ange_, écrit M. de La Clos, dans
-un roman qui fait frémir par les raffinements d’immoralité qu’il
-décèle. Enfin, dans ces temps où l’on prétendait que l’amour régnait en
-France, il me semble que la galanterie mettait les femmes, pour ainsi
-dire, hors la loi. Quand leur règne d’un moment était passé, il n’y
-avait pour elles ni générosité, ni reconnaissance, ni même pitié. L’on
-contrefaisait les accents de l’amour pour les faire tomber dans le
-piège, comme le crocodile qui imite la voix des enfants pour attirer
-leurs mères.
-
-Louis XIV, si vanté par sa galanterie chevaleresque, ne se montra-t-il
-pas le plus dur des hommes, dans sa conduite envers la femme dont il
-avait été le plus aimé, madame de La Vallière? Les détails qu’on en lit
-dans les mémoires de Madame sont affreux. Il navra de douleur l’âme
-infortunée qui n’avait respiré que pour lui, et vingt années de larmes
-au pied de la croix purent à peine cicatriser les blessures que le cruel
-dédain du monarque avait faites. Rien n’est si barbare que la vanité; et
-comme la société, le bon ton, la mode, le succès, mettent singulièrement
-en jeu cette vanité, il n’est aucun pays où le bonheur des femmes soit
-plus en danger que celui où tout dépend de ce qu’on appelle l’opinion,
-et où chacun apprend des autres ce qu’il est de bon goût de sentir.
-
-Il faut l’avouer, les femmes ont fini par prendre part à l’immoralité
-qui détruisait leur véritable empire: en valant moins, elles ont moins
-souffert. Cependant, à quelques exceptions près, la vertu des femmes
-dépend toujours de la conduite des hommes. La prétendue légèreté des
-femmes vient de ce qu’elles ont peur d’être abandonnées: elles se
-précipitent dans la honte par crainte de l’outrage.
-
-L’amour est une passion beaucoup plus sérieuse en Allemagne qu’en
-France. La poésie, les beaux-arts, la philosophie même, et la religion,
-ont fait de ce sentiment un culte terrestre qui répand un noble charme
-sur la vie. Il n’y a point eu dans ce pays, comme en France, des écrits
-licencieux qui circulaient dans toutes les classes, et détruisaient le
-sentiment chez les gens du monde, et la moralité chez les gens du
-peuple. Les Allemands ont cependant, il faut en convenir, plus
-d’imagination que de sensibilité; et leur loyauté seule répond de leur
-constance. Les Français, en général, respectent les devoirs positifs;
-les Allemands se croient plus engagés par les affections que par les
-devoirs. Ce que nous avons dit sur la facilité du divorce en est la
-preuve; chez eux l’amour est plus sacré que le mariage. C’est par une
-honorable délicatesse, sans doute, qu’ils sont surtout fidèles aux
-promesses que les lois ne garantissent pas: mais celles que les lois
-garantissent sont plus importantes pour l’ordre social.
-
-L’esprit de chevalerie règne encore chez les Allemands, pour ainsi dire
-passivement; ils sont incapables de tromper, et leur loyauté se retrouve
-dans tous les rapports intimes; mais cette énergie sévère, qui
-commandait aux hommes tant de sacrifices, aux femmes tant de vertus, et
-faisait de la vie entière une œuvre sainte où dominait toujours la même
-pensée, cette énergie chevaleresque des temps jadis n’a laissé dans
-l’Allemagne qu’une empreinte effacée. Rien de grand ne s’y fera
-désormais que par l’impulsion libérale qui a succédé dans l’Europe à la
-chevalerie.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-_De l’Allemagne méridionale._
-
-
-Il était assez généralement reconnu qu’il n’y avait de littérature que
-dans le nord de l’Allemagne, et que les habitants du midi se livraient
-aux jouissances de la vie physique, pendant que les contrées
-septentrionales goûtaient plus exclusivement celles de l’âme. Beaucoup
-d’hommes de génie sont nés dans le midi, mais ils se sont formés dans le
-nord. On trouve non loin de la Baltique les plus beaux établissements,
-les savants et les hommes de lettres les plus distingués; et depuis
-Weimar jusqu’à Kœnigsberg, depuis Kœnigsberg jusqu’à Copenhague, les
-brouillards et les frimas semblent l’élément naturel des hommes d’une
-imagination forte et profonde.
-
-Il n’est point de pays qui ait plus besoin que l’Allemagne de s’occuper
-de littérature; car la société y offrant peu de charmes, et les
-individus n’ayant pas pour la plupart cette grâce et cette vivacité que
-donne la nature dans les pays chauds, il en résulte que les Allemands ne
-sont aimables que quand ils sont supérieurs, et qu’il leur faut du génie
-pour avoir beaucoup d’esprit.
-
-La Franconie, la Souabe et la Bavière, avant la réunion illustre de
-l’académie actuelle à Munich, étaient des pays singulièrement lourds et
-monotones: point d’arts, la musique exceptée, peu de littérature; un
-accent rude qui se prêtait difficilement à la prononciation des langues
-latines; point de société; de grandes réunions qui ressemblaient à des
-cérémonies plutôt qu’à des plaisirs; une politesse obséquieuse envers
-une aristocratie sans élégance; de la bonté, de la loyauté dans toutes
-les classes; mais une certaine raideur souriante, qui ôte tout à la fois
-l’aisance et la dignité. On ne doit donc pas s’étonner des jugements
-qu’on a portés, des plaisanteries qu’on a faites sur l’ennui de
-l’Allemagne. Il n’y a que les villes littéraires qui puissent vraiment
-intéresser, dans un pays où la société n’est rien, et la nature peu de
-chose.
-
-On aurait peut-être cultivé les lettres dans le midi de l’Allemagne avec
-autant de succès que dans le nord, si les souverains avaient mis à ce
-genre d’étude un véritable intérêt; cependant, il faut en convenir, les
-climats tempérés sont plus propres à la société qu’à la poésie. Lorsque
-le climat n’est ni sévère ni beau, quand on vit sans avoir rien à
-craindre ni à espérer du ciel, on ne s’occupe guère que des intérêts
-positifs de l’existence. Ce sont les délices du Midi, ou les rigueurs du
-Nord, qui ébranlent fortement l’imagination. Soit qu’on lutte contre la
-nature ou qu’on s’enivre de ses dons, la puissance de la création n’en
-est pas moins forte, et réveille en nous le sentiment des beaux-arts, ou
-l’instinct des mystères de l’âme.
-
-L’Allemagne méridionale, tempérée sous tous les rapports, se maintient
-dans un état de bien-être monotone, singulièrement nuisible à l’activité
-des affaires comme à celle de la pensée. Le plus vif désir des habitants
-de cette contrée paisible et féconde, c’est de continuer à exister comme
-ils existent; et que fait-on avec ce seul désir? Il ne suffit pas même
-pour conserver ce dont on se contente.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-_De l’Autriche_[7].
-
-
-Les littérateurs du nord de l’Allemagne ont accusé l’Autriche de
-négliger les sciences et les lettres; on a même fort exagéré l’espèce de
-gêne que la censure y établissait. S’il n’y a pas eu de grands hommes
-dans la carrière littéraire en Autriche, ce n’est pas autant à la
-contrainte qu’au manque d’émulation qu’il faut l’attribuer.
-
-C’est un pays si calme, un pays où l’aisance est si tranquillement
-assurée à toutes les classes de citoyens, qu’on n’y pense pas beaucoup
-aux jouissances intellectuelles. On y fait plus pour le devoir que pour
-la gloire; les récompenses de l’opinion y sont si ternes, et ses
-punitions si douces, que, sans le mobile de la conscience, il n’y aurait
-pas de raison pour agir vivement dans aucun sens.
-
-Les exploits militaires devaient être l’intérêt principal des habitants
-d’une monarchie qui s’est illustrée par des guerres continuelles; et
-cependant la nation autrichienne s’était tellement livrée au repos et
-aux douceurs de la vie, que les événements publics eux-mêmes n’y
-faisaient pas grand bruit, jusqu’au moment où ils pouvaient réveiller le
-patriotisme; et ce sentiment est calme dans un pays où il n’y a que du
-bonheur. L’on trouve en Autriche beaucoup de choses excellentes, mais
-peu d’hommes vraiment supérieurs, car il n’y est pas fort utile de
-valoir mieux qu’un autre; on n’est pas envié pour cela, mais oublié, ce
-qui décourage encore plus. L’ambition persiste dans le désir d’obtenir
-des places, le génie se lasse de lui-même; le génie, au milieu de la
-société, est une douleur, une fièvre intérieure, dont il faudrait se
-faire traiter comme d’un mal, si les récompenses de la gloire n’en
-adoucissaient pas les peines.
-
-En Autriche et dans le reste de l’Allemagne, on plaide toujours par
-écrit, et jamais à haute voix. Les prédicateurs sont suivis, parce qu’on
-observe les pratiques de religion; mais ils n’attirent point par leur
-éloquence; les spectacles sont extrêmement négligés, surtout la
-tragédie. L’administration est conduite avec beaucoup de sagesse et de
-justice; mais il y a tant de méthode en tout, qu’à peine si l’on peut
-s’apercevoir de l’influence des hommes. Les affaires se traitent d’après
-un certain ordre de numéros que rien au monde ne dérange. Des règles
-invariables en décident, et tout se passe dans un silence profond; ce
-silence n’est pas l’effet de la terreur, car, que peut-on craindre dans
-un pays où les vertus du monarque et les principes de l’équité dirigent
-tout? mais le profond repos des esprits comme des âmes ôte tout intérêt
-à la parole. Le crime ou le génie, l’intolérance ou l’enthousiasme, les
-passions ou l’héroïsme ne troublent ni n’exaltent l’existence. Le
-cabinet autrichien a passé dans le dernier siècle pour très astucieux;
-ce qui ne s’accorde guère avec le caractère allemand en général; mais
-souvent on prend pour une politique profonde ce qui n’est que
-l’alternative de l’ambition et de la faiblesse. L’histoire attribue
-presque toujours aux individus comme aux gouvernements plus de
-combinaison qu’ils n’en ont eu.
-
-L’Autriche, réunissant dans son sein des peuples très divers, tels que
-les Bohêmes, les Hongrois, etc., n’a point cette unité si nécessaire à
-une monarchie; néanmoins la grande modération des maîtres de l’État a
-fait depuis longtemps un lien pour tous de l’attachement à un seul.
-L’empereur d’Allemagne était tout à la fois souverain de son propre
-pays, et chef constitutionnel de l’empire. Sous ce dernier rapport, il
-avait à ménager des intérêts divers et des lois établies, et prenait,
-comme magistrat impérial, une habitude de justice et de prudence qu’il
-reportait ensuite dans le gouvernement de ses États héréditaires. La
-nation bohême et hongroise, les Tyroliens et les Flamands, qui
-composaient autrefois la monarchie, ont tous plus de vivacité naturelle
-que les véritables Autrichiens; ceux-ci s’occupent sans cesse de l’art
-de modérer, au lieu de celui d’encourager. Un gouvernement équitable,
-une terre fertile, une nation riche et sage, tout devait leur faire
-croire qu’il ne fallait que se maintenir pour être bien, et qu’on
-n’avait besoin en aucun genre du secours extraordinaire des talents
-supérieurs. On peut s’en passer en effet dans les temps paisibles de
-l’histoire; mais que faire sans eux dans les grandes luttes?
-
-L’esprit du catholicisme qui dominait à Vienne, quoique toujours avec
-sagesse, avait pourtant écarté, sous le règne de Marie-Thérèse, ce qu’on
-appelait les lumières du dix-huitième siècle. Joseph II vint ensuite,
-et prodigua toutes ces lumières à un État qui n’était préparé ni au bien
-ni au mal qu’elles peuvent faire. Il réussit momentanément dans ce qu’il
-voulait, parce qu’il ne rencontra point en Autriche de passion vive, ni
-pour ni contre ses désirs; «mais après sa mort il ne resta rien de ce
-qu’il avait établi[8]», parce que rien ne dure que ce qui vient
-progressivement.
-
-L’industrie, le bien vivre et les jouissances domestiques sont les
-intérêts principaux de l’Autriche; malgré la gloire qu’elle s’est
-acquise par la persévérance et la valeur de ses troupes, l’esprit
-militaire n’a pas vraiment pénétré dans toutes les classes de la nation.
-Ses armées sont pour elle comme des forteresses ambulantes, mais il n’y
-a guère plus d’émulation dans cette carrière que dans toutes les autres;
-les officiers les plus probes sont en même temps les plus braves; ils y
-ont d’autant plus de mérite, qu’il en résulte rarement pour eux un
-avancement brillant et rapide. On se fait presque un scrupule en
-Autriche de favoriser les hommes supérieurs, et l’on aurait pu croire
-quelquefois que le gouvernement voulait pousser l’équité plus loin que
-la nature, et traiter d’une égale manière le talent et la médiocrité.
-
-L’absence d’émulation a sans doute un avantage, c’est qu’elle apaise la
-vanité; mais souvent aussi la fierté même s’en ressent, et l’on finit
-par n’avoir plus qu’un orgueil commode, auquel l’extérieur seul suffit
-en tout.
-
-C’était aussi, ce me semble, un mauvais système que d’interdire l’entrée
-des livres étrangers. Si l’on pouvait conserver dans un pays l’énergie
-du treizième et du quatorzième siècle, en le garantissant des écrits du
-dix-huitième, ce serait peut-être un grand bien; mais comme il faut
-nécessairement que les opinions et les lumières de l’Europe pénètrent
-au milieu d’une monarchie qui est au centre même de cette Europe, c’est
-un inconvénient de ne les y laisser arriver qu’à demi; car ce sont les
-plus mauvais écrits qui se font jour. Les livres remplis de
-plaisanteries immorales et de principes égoïstes amusent le vulgaire, et
-sont toujours connus de lui: et les lois prohibitives n’ont tout leur
-effet que contre les ouvrages philosophiques, qui élèvent l’âme et
-étendent les idées. La contrainte que ces lois imposent est précisément
-ce qu’il faut pour favoriser la paresse de l’esprit, mais non pour
-conserver l’innocence du cœur.
-
-Dans un pays où tout mouvement est difficile; dans un pays où tout
-inspire une tranquillité profonde, le plus léger obstacle suffit pour ne
-rien faire, pour ne rien écrire, et, si l’on le veut même, pour ne rien
-penser. Qu’y a-t-il de mieux que le bonheur? dira-t-on. Il faut savoir
-néanmoins ce qu’on entend par ce mot. Le bonheur consiste-t-il dans les
-facultés qu’on développe, ou dans celles qu’on étouffe? Sans doute un
-gouvernement est toujours digne d’estime, quand il n’abuse point de son
-pouvoir, et ne sacrifie jamais la justice à son intérêt; mais la
-félicité du sommeil est trompeuse; de grands revers peuvent la troubler;
-et pour tenir plus aisément et plus doucement les rênes, il ne faut pas
-engourdir les coursiers.
-
-Une nation peut très facilement se contenter des biens communs de la
-vie, le repos et l’aisance; et des penseurs superficiels prétendront que
-tout l’art social se borne à donner au peuple ces biens. Il en faut
-pourtant de plus nobles pour se croire une patrie. Le sentiment
-patriotique se compose des souvenirs que les grands hommes ont laissés,
-de l’admiration qu’inspirent les chefs-d’œuvre du génie national, enfin
-de l’amour que l’on ressent pour les institutions, la religion et la
-gloire de son pays. Toutes ces richesses de l’âme sont les seules que
-ravirait un joug étranger; mais si l’on s’en tenait uniquement aux
-jouissances matérielles, le même sol, quel que fut son maître, ne
-pourrait-il pas toujours les procurer?
-
-L’on craignait à tort, dans le dernier siècle, en Autriche, que la
-culture des lettres n’affaiblît l’esprit militaire. Rodolphe de
-Habsbourg détacha de son cou la chaîne d’or qu’il portait, pour en
-décorer un poète alors célèbre. Maximilien fit écrire un poème sous sa
-dictée. Charles-Quint savait et cultivait presque toutes les langues. Il
-y avait jadis sur la plupart des trônes de l’Europe des souverains
-instruits dans tous les genres, et qui trouvaient dans les connaissances
-littéraires une nouvelle source de grandeur d’âme. Ce ne sont ni les
-lettres ni les sciences qui nuiront jamais à l’énergie du caractère.
-L’éloquence rend plus brave, la bravoure rend plus éloquent; tout ce qui
-fait battre le cœur pour une idée généreuse, double la véritable force
-de l’homme, sa volonté: mais l’égoïsme systématique, dans lequel on
-comprend quelquefois sa famille comme un appendice de soi-même, mais la
-philosophie, vulgaire au fond, quelque élégante qu’elle soit dans les
-formes, qui porte à dédaigner tout ce qu’on appelle des illusions,
-c’est-à-dire le dévouement et l’enthousiasme; voilà le genre de lumière
-redoutable pour les vertus nationales, voilà celles cependant que la
-censure ne saurait écarter d’un pays entouré par l’atmosphère du
-dix-huitième siècle: l’on ne peut échapper à ce qu’il y a de pervers
-dans les écrits qu’en laissant arriver de toutes parts ce qu’ils
-contiennent de grand et de libre.
-
-On défendait à Vienne de représenter Don Carlos, parce qu’on ne voulait
-pas y tolérer son amour pour Elisabeth. Dans Jeanne d’Arc, de Schiller,
-on faisait d’Agnès Sorel la femme légitime de Charles VII. Il n’était
-pas permis à la bibliothèque publique de donner à lire l’Esprit des
-Lois: mais, au milieu de cette gêne, les romans de Crébillon circulaient
-dans les mains de tout le monde; les ouvrages licencieux entraient, les
-ouvrages sérieux étaient seuls arrêtés.
-
-Le mal que peuvent faire les mauvais livres n’est corrigé que par les
-bons; les inconvénients des lumières ne sont évités que par un plus haut
-degré de lumières. Il y a deux routes à prendre en toutes choses:
-retrancher ce qui est dangereux, ou donner des forces nouvelles pour y
-résister. Le second moyen est le seul qui convienne à l’époque où nous
-vivons; car l’innocence ne pouvant être de nos jours la compagne de
-l’ignorance, celle-ci ne fait que du mal. Tant de paroles ont été dites,
-tant de sophismes répétés, qu’il faut beaucoup savoir pour bien juger,
-et les temps sont passés où l’on s’en tenait en fait d’idées au
-patrimoine de ses pères. On doit donc songer, non à repousser les
-lumières, mais à les rendre complètes, pour que leurs rayons brisés ne
-présentent point de fausses lueurs. Un gouvernement ne saurait prétendre
-à dérober à une grande nation la connaissance de l’esprit qui règne dans
-son siècle; cet esprit renferme des éléments de force et de grandeur
-dont on peut user avec succès quand on ne craint pas d’aborder hardiment
-toutes les questions: on trouve alors dans les vérités éternelles des
-ressources contre les erreurs passagères, et dans la liberté même le
-maintien de l’ordre et l’accroissement de la puissance.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-_Vienne._
-
-
-Vienne est située dans une plaine, au milieu de plusieurs collines
-pittoresques. Le Danube, qui la traverse et l’entoure, se partage en
-diverses branches qui forment des îles fort agréables; mais le fleuve
-lui-même perd de sa dignité dans tous ces détours, et il ne produit pas
-l’impression que promet son antique renommée. Vienne est une vieille
-ville assez petite, mais environnée de faubourgs très spacieux; on
-prétend que la ville, renfermée dans les fortifications, n’est pas plus
-grande qu’elle ne l’était quand Richard Cœur de Lion fut mis en prison
-non loin de ses portes. Les rues y sont étroites comme en Italie; les
-palais rappellent un peu ceux de Florence; enfin rien n’y ressemble au
-reste de l’Allemagne, si ce n’est quelques édifices gothiques qui
-retracent le moyen âge à l’imagination.
-
-Le premier de ces édifices est la tour de Saint-Étienne: elle s’élève
-au-dessus de toutes les églises de Vienne, et domine majestueusement la
-bonne et paisible ville dont elle a vu passer les générations et la
-gloire. Il fallut deux siècles, dit-on, pour achever cette tour,
-commencée en 1100; toute l’histoire d’Autriche s’y rattache de quelque
-manière. Aucun édifice ne peut être aussi patriotique qu’une église;
-c’est le seul dans lequel toutes les classes de la nation se réunissent,
-le seul qui rappelle non seulement les événements publics, mais les
-pensées secrètes, les affections intimes que les chefs et les citoyens
-ont apportées dans son enceinte. Le temple de la divinité semble présent
-comme elle aux siècles écoulés.
-
-Le tombeau du prince Eugène est le seul qui, depuis longtemps, ait été
-placé dans cette église; il y attend d’autres héros. Comme je m’en
-approchais, je vis attaché à l’une des colonnes qui l’entourent un petit
-papier sur lequel il était écrit _qu’une jeune femme demandait qu’on
-priât pour elle pendant sa maladie_. Le nom de cette jeune femme n’était
-point indiqué; c’était un être malheureux qui s’adressait à des êtres
-inconnus, non pour des secours, mais pour des prières; et tout cela se
-passait à côté d’un illustre mort qui avait pitié peut-être aussi du
-pauvre vivant. C’est un usage pieux des catholiques, et que nous
-devrions imiter, de laisser les églises toujours ouvertes; il y a tant
-de moments où l’on éprouve le besoin de cet asile! et jamais on n’y
-entre sans ressentir une émotion qui fait du bien à l’âme, et lui rend,
-comme par une ablution sainte, sa force et sa pureté.
-
-Il n’est point de grande ville qui n’ait un édifice, une promenade, une
-merveille quelconque de l’art ou de la nature, à laquelle les souvenirs
-de l’enfance se rattachent. Il me semble que le _Prater_ doit avoir pour
-les habitants de Vienne un charme de ce genre; on ne trouve nulle part,
-si près d’une capitale, une promenade qui puisse faire jouir ainsi des
-beautés d’une nature tout à la fois agreste et soignée. Une forêt
-majestueuse se prolonge jusqu’aux bords du Danube: l’on voit de loin des
-troupeaux de cerfs traverser la prairie; ils reviennent chaque matin;
-ils s’enfuient chaque soir, quand l’affluence des promeneurs trouble
-leur solitude. Le spectacle qui n’a lieu à Paris que trois jours de
-l’année, sur la route de Longchamp, se renouvelle constamment à Vienne,
-dans la belle saison. C’est une coutume italienne que cette promenade de
-tous les jours à la même heure. Une telle régularité serait impossible
-dans un pays où les plaisirs sont aussi variés qu’à Paris; mais les
-Viennois, quoi qu’il arrive, pourraient difficilement s’en déshabituer.
-Il faut convenir que c’est un coup d’œil charmant que toute cette nation
-citadine réunie sous l’ombrage d’arbres magnifiques, et sur les gazons
-dont le Danube entretient la verdure. La bonne compagnie en voiture, le
-peuple à pied; se rassemblent là chaque soir. Dans ce sage pays, l’on
-traite les plaisirs comme les devoirs, et l’on a de même l’avantage de
-ne s’en lasser jamais, quelque uniformes qu’ils soient. On porte dans la
-dissipation autant d’exactitude que dans les affaires, et l’on perd son
-temps aussi méthodiquement qu’on l’emploie.
-
-Si vous entrez dans une des redoutes où il y a des bals pour les
-bourgeois, les jours de fêtes, vous verrez des hommes et des femmes
-exécuter gravement, l’un vis-à-vis de l’autre, les pas d’un menuet dont
-ils se sont imposé l’amusement; la foule sépare souvent le couple
-dansant, et cependant il continue, comme s’il dansait pour l’acquit de
-sa conscience; chacun des deux va tout seul à droite et à gauche, en
-avant, en arrière, sans s’embarrasser de l’autre, qui figure aussi
-scrupuleusement, de son côté: de temps en temps seulement ils poussent
-un petit cri de joie, et rentrent tout de suite après dans le sérieux de
-leur plaisir.
-
-C’est surtout au Prater qu’on est frappé de l’aisance et de la
-prospérité du peuple de Vienne. Cette ville a la réputation de consommer
-en nourriture plus que toute autre ville d’une population égale, et ce
-genre de supériorité un peu vulgaire ne lui est pas contesté. On voit
-des familles entières de bourgeois et d’artisans, qui partent à cinq
-heures du soir pour aller au Prater faire un goûter champêtre aussi
-substantiel que le dîner d’un autre pays, et l’argent qu’ils peuvent
-dépenser là prouve assez combien ils sont laborieux et doucement
-gouvernés. Le soir, des milliers d’hommes reviennent, tenant par la main
-leurs femmes et leurs enfants; aucun désordre, aucune querelle ne
-trouble cette multitude dont on entend à peine la voix, tant sa joie est
-silencieuse! Ce silence cependant ne vient d’aucune disposition triste
-de l’âme, c’est plutôt un certain bien-être physique, qui, dans le midi
-de l’Allemagne, fait rêver aux sensations, comme dans le nord aux idées.
-L’existence végétative du midi de l’Allemagne a quelques rapports avec
-l’existence contemplative du nord: il y a du repos, de la paresse et de
-la réflexion dans l’une et l’autre.
-
-Si vous supposiez une aussi nombreuse réunion de Parisiens dans un même
-lieu, l’air étincellerait de bon mots, de plaisanteries, de disputes, et
-jamais un Français n’aurait un plaisir où l’amour-propre ne pût se faire
-place de quelque manière.
-
-Les grands seigneurs se promènent avec des chevaux et des voitures très
-magnifiques et de fort bon goût; tout leur amusement consiste à
-reconnaître dans une allée du Prater ceux qu’ils viennent de quitter
-dans un salon; mais la diversité des objets empêche de suivre aucune
-pensée, et la plupart des hommes se complaisent à dissiper ainsi les
-réflexions qui les importunent. Ces grands seigneurs de Vienne, les plus
-illustres et les plus riches de l’Europe, n’abusent d’aucun de leurs
-avantages; ils laissent de misérables fiacres arrêter leurs brillants
-équipages. L’empereur et ses frères se rangent tranquillement aussi à la
-file, et veulent être considérés, dans leurs amusements, comme de
-simples particuliers; ils n’usent de leurs droits que quand ils
-remplissent leurs devoirs. L’on aperçoit souvent au milieu de toute
-cette foule des costumes orientaux, hongrois et polonais qui réveillent
-l’imagination, et de distance en distance une musique harmonieuse donne
-à ce rassemblement l’air d’une fête paisible, où chacun jouit de
-soi-même sans s’inquiéter de son voisin.
-
-Jamais on ne rencontre un mendiant au milieu de cette réunion, on n’en
-voit point à Vienne; les établissements de charité sont administrés avec
-beaucoup d’ordre et de libéralité; la bienfaisance particulière et
-publique est dirigée avec un grand esprit de justice, et le peuple
-lui-même, ayant en générai plus d’industrie et d’intelligence
-commerciale que dans le reste de l’Allemagne, conduit bien sa propre
-destinée. Il y a très peu d’exemples en Autriche de crimes qui méritent
-la mort; tout enfin dans ce pays porte l’empreinte d’un gouvernement
-paternel, sage et religieux. Les bases de l’édifice social sont bonnes
-et respectables, mais il y manque «un faîte et des colonnes, pour que la
-gloire et le génie puissent y avoir un temple[9]».
-
-J’étais à Vienne, en 1808, lorsque l’empereur François II épousa sa
-cousine germaine, la fille de l’archiduc de Milan et de l’archiduchesse
-Béatrix, la dernière princesse de cette maison d’Este que l’Arioste et
-le Tasse ont tant célébrée. L’archiduc Ferdinand et sa noble épouse se
-sont vus tous les deux privés de leurs États par les vicissitudes de la
-guerre, et la jeune impératrice, élevée «dans ces temps cruels[10]»
-réunissait sur sa tête le double intérêt de la grandeur et de
-l’infortune. C’était une union que l’inclination avait déterminée, et
-dans laquelle aucune convenance politique n’était entrée, bien que l’on
-ne pût en contracter une plus honorable. On éprouvait à la fois des
-sentiments de sympathie et de respect pour les affections de famille qui
-rapprochaient ce mariage de nous, et pour le rang illustre qui l’en
-éloignait. Un jeune prince, archevêque de Waizen, donnait la bénédiction
-nuptiale à sa sœur et à son souverain; la mère de l’impératrice, dont
-les vertus et les lumières exercent le plus puissant empire sur ses
-enfants, devint en un instant sujette de sa fille, et marchait derrière
-elle avec un mélange de déférence et de dignité, qui rappelait tout à la
-fois les droits de la couronne et ceux de la nature. Les frères de
-l’empereur et de l’impératrice, tous employés dans l’armée ou dans
-l’administration, tous, dans des degrés différents, également voués au
-bien public, l’accompagnaient à l’autel, et l’église était remplie par
-les grands de l’État, les femmes, les filles et les mères des plus
-anciens gentilshommes de la noblesse teutonique. On n’avait rien fait de
-nouveau pour la fête; il suffisait à sa pompe de montrer ce que chacun
-possédait. Les parures mêmes des femmes étaient héréditaires, et les
-diamants substitués dans chaque famille consacraient les souvenirs du
-passé à l’ornement de la jeunesse: les temps anciens étaient présents à
-tout, et l’on jouissait d’une magnificence que les siècles avaient
-préparée, mais qui ne coûtait point de nouveaux sacrifices au peuple.
-
-Les amusements qui succédèrent à la consécration du mariage avaient
-presque autant de dignité que la cérémonie elle-même. Ce n’est point
-ainsi que les particuliers doivent donner des fêtes, mais il convient
-peut-être de retrouver dans tout ce que font les rois l’empreinte sévère
-de leur auguste destinée. Non loin de cette église, autour de laquelle
-les canons et les fanfares annonçaient l’alliance renouvelée de la
-maison d’Este avec la maison d’Habsbourg, l’on voit l’asile qui renferme
-depuis deux siècles les tombeaux des empereurs d’Autriche et de leur
-famille. C’est là, dans le caveau des capucins, que Marie-Thérèse,
-pendant trente années, entendait la messe en présence même du sépulcre
-qu’elle avait fait préparer pour elle, à côté de son époux. Cette
-illustre Marie-Thérèse avait tant souffert dans les premiers jours de sa
-jeunesse, que le pieux sentiment de l’instabilité de la vie ne la quitta
-jamais, au milieu même de ses grandeurs. Il y a beaucoup d’exemples
-d’une dévotion sérieuse et constante parmi les souverains de la terre;
-comme ils n’obéissent qu’à la mort, son irrésistible pouvoir les frappe
-davantage. Les difficultés de la vie se placent entre nous et la tombe;
-tout est aplani pour les rois jusqu’au terme, et cela même le rend plus
-visible à leurs yeux.
-
-Les fêtes conduisent naturellement à réfléchir sur les tombeaux; de tout
-temps la poésie s’est plu à rapprocher ces images, et le sort aussi est
-un terrible poète qui ne les a que trop souvent réunies.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-_De la Société._
-
-
-Les riches et les nobles n’habitent presque jamais les faubourgs de
-Vienne, et l’on est rapproché les uns des autres comme dans une petite
-ville, quoique l’on y ait d’ailleurs tous les avantages d’une grande
-capitale. Ces faciles communications, au milieu des jouissances de la
-fortune et du luxe, rendent la vie habituelle très commode, et le cadre
-de la société, si l’on peut s’exprimer ainsi, c’est-à-dire les
-habitudes, les usages et les manières, sont extrêmement agréables. On
-parle dans l’étranger de l’étiquette sévère et de l’orgueil
-aristocratique des grands seigneurs autrichiens; cette accusation n’est
-pas fondée; il y a de la simplicité, de la politesse, et surtout de la
-loyauté dans la bonne compagnie de Vienne; et le même esprit de justice
-et de régularité qui dirige les affaires importantes se retrouve encore
-dans les plus petites circonstances. On y est fidèle à des invitations
-de dîner et de souper, comme on le serait à des engagements essentiels;
-et les faux airs qui font consister l’élégance dans le mépris des égards
-ne s’y sont point introduits. Cependant l’un des principaux désavantages
-de la société de Vienne, c’est que les nobles et les hommes de lettres
-ne se mêlent point ensemble. L’orgueil des nobles n’en est pas la cause;
-mais comme on ne compte pas beaucoup d’écrivains distingués à Vienne, et
-qu’on y lit assez peu, chacun vit dans sa coterie, parce qu’il n’y a que
-des coteries au milieu d’un pays où les idées générales et les intérêts
-publics ont si peu d’occasion de se développer. Il résulte de cette
-séparation des classes que les gens de lettres manquent de grâce, et que
-les gens du monde acquièrent rarement de l’instruction.
-
-L’exactitude de la politesse, qui est à quelques égards une vertu,
-puisqu’elle exige souvent des sacrifices, a introduit dans Vienne les
-plus ennuyeux usages possibles. Toute la bonne compagnie se transporte
-en masse d’un salon à l’autre, trois ou quatre fois par semaine. On perd
-un certain temps pour la toilette nécessaire dans ces grandes réunions;
-on en perd dans la rue, on en perd sur les escaliers, en attendant que
-le tour de sa voiture arrive, on en perd en restant trois heures à
-table; et il est impossible, dans ces assemblées nombreuses, de rien
-entendre qui sorte du cercle des phrases convenues. C’est une habile
-invention de la médiocrité pour annuler les facultés de l’esprit que
-cette exhibition journalière de tous les individus les uns aux autres.
-S’il était reconnu qu’il faut considérer la pensée comme une maladie
-contre laquelle un régime régulier est nécessaire, on ne saurait rien
-imaginer de mieux qu’un genre de distraction à la fois étourdissant et
-insipide: une telle distraction ne permet de suivre aucune idée, et
-transforme le langage en un gazouillement qui peut être appris aux
-hommes comme à des oiseaux.
-
-J’ai vu représenter à Vienne une pièce dans laquelle Arlequin arrivait
-revêtu d’une grande robe et d’une magnifique perruque, et tout à coup il
-s’escamotait lui-même, laissait debout sa robe et sa perruque pour
-figurer à sa place, et s’en allait vivre ailleurs; on serait tenté de
-proposer ce tour de passe-passe à ceux qui fréquentent les grandes
-assemblées. On n’y va point pour rencontrer l’objet auquel on désirerait
-de plaire; la sévérité des mœurs et la tranquillité de l’âme
-concentrent, en Autriche, les affections au sein de sa famille. On n’y
-va point par ambition, car tout se passe avec tant de régularité dans ce
-pays, que l’intrigue y a peu de prise, et ce n’est pas d’ailleurs au
-milieu de la société qu’elle pourrait trouver à s’exercer. Ces visites
-et ces cercles sont imaginés pour que tous fassent la même chose à la
-même heure; on préfère ainsi l’ennui qu’on partage avec ses semblables à
-l’amusement qu’on serait forcé de se créer chez soi.
-
-Les grandes assemblées, les grands dîners ont aussi lieu dans d’autres
-villes; mais comme on y rencontre d’ordinaire tous les individus
-remarquables du pays où l’on est, il y a plus de moyens d’échapper à ces
-formules de conversation, qui, dans de semblables réunions, succèdent
-aux révérences, et les continuent en paroles. La société ne sert point
-en Autriche, comme en France, à développer l’esprit ni à l’animer; elle
-ne laisse dans la tête que du bruit et du vide: aussi les hommes les
-plus spirituels du pays ont-ils soin, pour la plupart, de s’en éloigner;
-les femmes seules y paraissent, et l’on est étonné de l’esprit qu’elles
-ont, malgré le genre de vie qu’elles mènent. Les étrangers apprécient
-l’agrément de leur entretien; mais ce qu’on rencontre le moins dans les
-salons de la capitale de l’Allemagne, ce sont des Allemands.
-
-L’on peut se plaire dans la société de Vienne, par la sûreté, l’élégance
-et la noblesse des manières que les femmes y font régner; mais il y
-manque quelque chose à dire, quelque chose à faire, un but, un intérêt.
-On voudrait que le jour fût différent de la veille, sans que pourtant
-cette variété brisât la chaîne des affections et des habitudes. La
-monotonie, dans la retraite, tranquillise l’âme; la monotonie, dans le
-grand monde, fatigue l’esprit.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-_Des étrangers qui veulent imiter l’esprit français._
-
-
-La destruction de l’esprit féodal et de l’ancienne vie de château qui en
-était la conséquence, a introduit beaucoup de loisir parmi les nobles;
-ce loisir leur a rendu très nécessaire l’amusement de la société; et
-comme les Français sont passés maîtres dans l’art de causer, ils se sont
-rendus souverains de l’opinion européenne, ou plutôt de la mode, qui
-contrefait si bien l’opinion. Depuis le règne de Louis XIV, toute la
-bonne compagnie du continent, l’Espagne et l’Italie exceptées, a mis son
-amour-propre dans l’imitation des Français. En Angleterre, il existe un
-objet constant de conversation, les intérêts politiques, qui sont les
-intérêts de chacun et de tous; dans le Midi il n’y a point de société:
-le soleil, l’amour et les beaux-arts remplissent la vie. A Paris, on
-s’entretient assez généralement de littérature; et les spectacles, qui
-se renouvellent sans cesse, donnent lieu à des observations ingénieuses
-et spirituelles. Mais dans la plupart des autres grandes villes, le seul
-sujet dont on ait l’occasion de parler, ce sont des anecdotes et des
-observations journalières sur les personnes dont la bonne compagnie se
-compose. C’est un commérage ennobli par les grands noms qu’on prononce,
-mais qui a pourtant le même fond que celui des gens du peuple; car à
-l’élégance des formes près, ils parlent également tout le jour sur leurs
-voisins et sur leurs voisines.
-
-L’objet vraiment libéral de la conversation, ce sont les idées et les
-faits d’un intérêt universel. La médisance habituelle, dont le loisir
-des salons et la stérilité de l’esprit font une espèce de nécessité,
-peut être plus ou moins modifiée par la bonté du caractère; mais il en
-reste toujours assez pour qu’à chaque pas, à chaque mot, on entende
-autour de soi le bourdonnement des petits propos qui pourraient, comme
-les mouches, inquiéter même le lion. En France, on se sert de la
-terrible arme du ridicule pour se combattre mutuellement et conquérir le
-terrain sur lequel on espère des succès d’amour-propre; ailleurs un
-certain bavardage indolent use l’esprit, et décourage des efforts
-énergiques, dans quelque genre que ce puisse être.
-
-Un entretien aimable, alors même qu’il porte sur des riens, et que la
-grâce seule des expressions en fait le charme, cause encore beaucoup de
-plaisir; on peut l’affirmer sans impertinence, les Français sont presque
-seuls capables de ce genre d’entretien. C’est un exercice dangereux,
-mais piquant, dans lequel il faut se jouer de tous les sujets, comme
-d’une balle lancée qui doit revenir à temps dans la main du joueur.
-
-Les étrangers, quand ils veulent imiter les Français, affectent plus
-d’immoralité, et sont plus frivoles qu’eux, de peur que le sérieux ne
-manque de grâce, et que les sentiments ou les pensées n’aient pas
-l’accent parisien.
-
-Les Autrichiens, en général, ont tout à la fois trop de raideur et de
-sincérité pour rechercher les manières d’être étrangères. Cependant ils
-ne sont pas encore assez Allemands, ils ne connaissent pas assez la
-littérature allemande; on croit trop à Vienne qu’il est de bon goût de
-ne parler que français; tandis que la gloire et même l’agrément de
-chaque pays consistent toujours dans le caractère et l’esprit national.
-
-Les Français ont fait peur à l’Europe, mais surtout à l’Allemagne, par
-leur habileté dans l’art de saisir et de montrer le ridicule: il y avait
-je ne sais quelle puissance magique dans le mot d’élégance et de grâce,
-qui irritait singulièrement l’amour-propre. On dirait que les
-sentiments, les actions, la vie enfin, devaient, avant tout, être soumis
-à cette législation très subtile de l’usage du monde, qui est comme un
-traité entre l’amour-propre des individus et celui de la société même,
-un traité dans lequel les vanités respectives se sont fait une
-constitution républicaine, où l’ostracisme s’exerce contre tout ce qui
-est fort et prononcé. Ces formes, ces convenances légères en apparence,
-et despotiques dans le fond, disposent de l’existence entière; elles ont
-miné par degrés l’amour, l’enthousiasme, la religion, tout, hors
-l’égoïsme, que l’ironie ne peut atteindre, parce qu’il ne s’expose qu’au
-blâme et non à la moquerie.
-
-L’esprit allemand s’accorde beaucoup moins que tout autre avec cette
-frivolité calculée; il est presque nul à la superficie; il a besoin
-d’approfondir pour comprendre; il ne saisit rien au vol, et les
-Allemands auraient beau, ce qui certes serait bien dommage, se désabuser
-des qualités et des sentiments dont ils sont doués, que la perte du fond
-ne les rendrait pas plus légers dans les formes, et qu’ils seraient
-plutôt des Allemands sans mérite que des Français aimables.
-
-Il ne faut pas en conclure pour cela que la grâce leur soit interdite;
-l’imagination et la sensibilité leur en donnent, quand ils se livrent à
-leurs dispositions naturelles. Leur gaieté, et ils en ont, surtout en
-Autriche, n’a pas le moindre rapport avec la gaieté française; les
-farces tyroliennes, qui amusent à Vienne les grands seigneurs comme le
-peuple, ressemblent beaucoup plus à la bouffonnerie des Italiens qu’à la
-moquerie des Français. Elles consistent dans des scènes comiques
-fortement caractérisées, et qui représentent la nature humaine avec
-vérité, mais non la société avec finesse. Toutefois cette gaieté, telle
-qu’elle est, vaut encore mieux que l’imitation d’une grâce étrangère: on
-peut très bien se passer de cette grâce, mais en ce genre la perfection
-seule est quelque chose. «L’ascendant des manières des Français a
-préparé peut-être les étrangers à les croire invincibles. Il n’y a qu’un
-moyen de résister à cet ascendant: ce sont des habitudes et des mœurs
-nationales très décidées[11]». Dès qu’on cherche à ressembler aux
-Français, ils l’emportent en tout sur tous. Les Anglais, ne redoutant
-point le ridicule que les Français savent si bien donner, se sont avisés
-quelquefois de retourner la moquerie contre ses maîtres; et loin que
-les manières anglaises parussent disgracieuses, même en France, les
-Français tant imités imitaient à leur tour, et l’Angleterre a été
-pendant longtemps aussi à la mode à Paris que Paris partout ailleurs.
-
-Les Allemands pourraient se créer une société d’un genre très
-instructif, et tout à fait analogue à leurs goûts et à leur caractère.
-Vienne, étant la capitale de l’Allemagne, celle où l’on trouve le plus
-facilement réuni tout ce qui fait l’agrément de la vie, aurait pu rendre
-sous ce rapport de grands services à l’esprit allemand, si les étrangers
-n’avaient pas dominé presque exclusivement la bonne compagnie. La
-plupart des Autrichiens, qui ne savaient pas se prêter à la langue et
-aux coutumes françaises, ne vivaient point du tout dans le monde; il en
-résultait qu’ils ne s’adoucissaient point par l’entretien des femmes, et
-restaient à la fois timides et rudes, dédaignant tout ce qu’on appelle
-la grâce, et craignant cependant en secret d’en manquer: sous prétexte
-des occupations militaires, ils ne cultivaient point leur esprit, et ils
-négligeaient souvent ces occupations mêmes, parce qu’ils n’entendaient
-jamais rien qui pût leur faire sentir le prix et le charme de la gloire.
-Ils croyaient se montrer bons Allemands en s’éloignant d’une société où
-les étrangers seuls avaient l’avantage, et jamais ils ne songeaient à
-s’en former une capable de développer leur esprit et leur âme.
-
-Les Polonais et les Russes, qui faisaient le charme de la société de
-Vienne, ne parlaient que français, et contribuaient à en écarter la
-langue allemande. Les Polonaises ont des manières très séduisantes;
-elles mêlent l’imagination orientale à la souplesse et à la vivacité de
-l’esprit français. Néanmoins, même chez les nations esclavones, les plus
-flexibles de toutes, l’imitation du genre français est très souvent
-fatigante: les vers français des Polonais et des Russes ressemblent, à
-quelques exceptions près, aux vers latins du moyen âge. Une langue
-étrangère est toujours, sous beaucoup de rapports, une langue morte.
-Les vers français sont à la fois ce qu’il y a de plus facile et de plus
-difficile à faire. Lier l’un à l’autre des hémistiches si bien
-accoutumés à se trouver ensemble, ce n’est qu’un travail de mémoire;
-mais il faut avoir respiré l’air d’un pays, pensé, joui, souffert dans
-sa langue, pour peindre en poésie ce qu’on éprouve. Les étrangers, qui
-mettent avant tout leur amour-propre à parler correctement le français,
-n’osent pas juger nos écrivains autrement que les autorités littéraires
-ne les jugent, de peur de passer pour ne pas les comprendre. Ils vantent
-le style plus que les idées, parce que les idées appartiennent à toutes
-les nations, et que les Français seuls sont juges du style dans leur
-langue.
-
-Si vous rencontrez un vrai Français, vous trouvez du plaisir à parler
-avec lui sur la littérature française; vous vous sentez chez vous, et
-vous vous entretenez de vos affaires ensemble; mais un étranger
-_francisé_ ne se permet pas une opinion ni une phrase qui ne soit
-orthodoxe, et le plus souvent c’est une vieille orthodoxie qu’il prend
-pour l’opinion du jour. L’on en est encore, dans plusieurs pays du Nord,
-aux anecdotes de la cour de Louis XIV. Les étrangers, imitateurs des
-Français, racontent les querelles de mademoiselle de Fontanges et de
-madame de Montespan, avec un détail qui serait fatigant quand il
-s’agirait d’un événement de la veille. Cette érudition de boudoir, cet
-attachement opiniâtre à quelques idées reçues, parce qu’on ne saurait
-pas trop comment renouveler sa provision en ce genre, tout cela est
-fastidieux et même nuisible; car la véritable force d’un pays, c’est son
-caractère naturel; et l’imitation des étrangers, sous quelque rapport
-que ce soit, est un défaut de patriotisme.
-
-Les Français hommes d’esprit, lorsqu’ils voyagent, n’aiment point à
-rencontrer parmi les étrangers l’esprit français, et recherchent surtout
-les hommes qui réunissent l’originalité nationale à l’originalité
-individuelle. Les marchandes de modes, en France, envoient aux colonies,
-dans l’Allemagne et dans le Nord, ce qu’elles appellent vulgairement _le
-fonds de boutique_; et cependant elles recherchent avec le plus grand
-soin les habits nationaux de ces mêmes pays, et les regardent avec
-raison comme des modèles très élégants. Ce qui est vrai pour la parure
-l’est également pour l’esprit. Nous avons une cargaison de madrigaux, de
-calembours, de vaudevilles, que nous faisons passer à l’étranger, quand
-on n’en fait plus rien en France; mais les Français eux-mêmes
-n’estiment, dans les littératures étrangères, que les beautés indigènes.
-Il n’y a point de nature, point de vie dans l’imitation: et l’on
-pourrait appliquer, en général, à tous ces esprits, à tous ces ouvrages
-imités du français, l’éloge que Roland, dans l’Arioste, fait de sa
-jument qu’il traîne après lui: _Elle réunit_, dit-il, _toutes les
-qualités imaginables, mais elle a pourtant un défaut, c’est qu’elle est
-morte_.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-_De la sottise dédaigneuse et de la médiocrité bienveillante._
-
-
-En tout pays, la supériorité d’esprit et d’âme est fort rare, et c’est
-par cela même qu’elle conserve le nom de supériorité; ainsi donc, pour
-juger du caractère d’une nation, c’est la masse commune qu’il faut
-examiner. Les gens de génie sont toujours compatriotes entre eux; mais
-pour sentir vraiment la différence des Français et des Allemands, l’on
-doit s’attacher à connaître la multitude dont les deux nations se
-composent. Un Français sait encore parler lors même qu’il n’a point
-d’idées; un Allemand en a toujours dans sa tête un peu plus qu’il n’en
-saurait exprimer. On peut s’amuser avec un Français, même quand il
-manque d’esprit. Il vous raconte tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a
-vu, le bien qu’il pense de lui, les éloges qu’il a reçus, les grands
-seigneurs qu’il connaît, les succès qu’il espère. Un Allemand, s’il ne
-pense pas, ne peut rien dire, et s’embarrasse dans les formes qu’il
-voudrait rendre polies, et qui mettent mal à l’aise les autres et lui.
-La sottise, en France, est animée, mais dédaigneuse. Elle se vante de ne
-pas comprendre, pour peu qu’on exige d’elle quelque attention, et croit
-nuire à ce qu’elle n’entend pas, en affirmant que c’est obscur.
-L’opinion du pays étant que le succès décide de tout, les sots mêmes, en
-qualité de spectateurs, croient influer sur le mérite intrinsèque des
-choses, en ne les applaudissant pas, et se donner ainsi plus
-d’importance. Les hommes médiocres, en Allemagne, au contraire, sont
-pleins de bonne volonté; ils rougiraient de ne pouvoir s’élever à la
-hauteur des pensées d’un écrivain célèbre; et loin de se considérer
-comme juges, ils aspirent à devenir disciples.
-
-Il y a sur chaque sujet tant de phrases toutes faites en France, qu’un
-sot, avec leur secours, parle quelque temps assez bien, et ressemble
-même momentanément à un homme d’esprit; en Allemagne, un ignorant
-n’oserait énoncer son avis sur rien avec confiance, car aucune opinion
-n’étant admise comme incontestable, on ne peut en avancer aucune sans
-être en état de la défendre; aussi les gens médiocres sont-ils pour la
-plupart silencieux, et ne répandent-ils d’autre agrément dans la société
-que celui d’une bienveillance aimable. En Allemagne, les hommes
-distingués seuls savent causer, tandis qu’en France tout le monde s’en
-tire. Les hommes supérieurs en France sont indulgents, les hommes
-supérieurs en Allemagne sont très sévères; mais en revanche les sots
-chez les Français sont dénigrants et jaloux, et les Allemands, quelque
-bornés qu’ils soient, savent encore se montrer encourageants et
-admirateurs. Les idées qui circulent en Allemagne sur divers sujets sont
-nouvelles et souvent bizarres; il arrive de là que ceux qui les répètent
-paraissent avoir pendant quelque temps une sorte de profondeur usurpée.
-En France, c’est par les manières qu’on fait illusion sur ce qu’on vaut.
-Ces manières sont agréables, mais uniformes, et la discipline du bon ton
-achève de leur ôter ce qu’elles pourraient avoir de varié.
-
-Un homme d’esprit me racontait qu’un soir, dans un bal masqué, il passa
-devant une glace, et que, ne sachant comment se distinguer lui-même, au
-milieu de tous ceux qui portaient un domino pareil au sien, il se fit un
-signe de tête pour se reconnaître; on en peut dire autant de la parure
-que l’esprit revêt dans le monde; on se confond presque avec les autres,
-tant le caractère véritable de chacun se montre peu! La sottise se
-trouve bien de cette confusion, et voudrait en profiter pour contester
-le vrai mérite. La bêtise et la sottise diffèrent essentiellement en
-ceci, que les bêtes se soumettent volontiers à la nature, et que les
-sots se flattent toujours de dominer la société.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-_De l’esprit de conversation._
-
-
-En Orient, quand on n’a rien à se dire, on fume du tabac de rose
-ensemble, et de temps en temps on se salue les bras croisés sur la
-poitrine, pour se donner un témoignage d’amitié; mais dans l’Occident on
-a voulu se parler tout le jour, et le foyer de l’âme s’est souvent
-dissipé dans ces entretiens où l’amour-propre est sans cesse en
-mouvement pour faire effet tout de suite, et selon le goût du moment et
-du cercle où l’on se trouve.
-
-Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde où l’esprit et le
-goût de la conversation sont le plus généralement répandus; et ce qu’on
-appelle le mal du pays, ce regret indéfinissable de la patrie, qui est
-indépendant des amis même qu’on y a laissés, s’applique particulièrement
-à ce plaisir de causer, que les Français ne retrouvent nulle part au
-même degré que chez eux. Volney raconte que des Français émigrés
-voulaient, pendant la révolution, établir une colonie et défricher des
-terres en Amérique; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs
-occupations pour aller, disaient-ils, _causer à la ville_; et cette
-ville, la Nouvelle-Orléans, était à six cents lieues de leur demeure.
-Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de causer: la
-parole n’y est pas seulement, comme ailleurs, un moyen de se communiquer
-ses idées, ses sentiments et ses affaires, mais c’est un instrument dont
-on aime à jouer, et qui ranime les esprits, comme la musique chez
-quelques peuples, et les liqueurs fortes chez quelques autres.
-
-Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne
-consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation; les idées
-ni les connaissances qu’on peut y développer n’en sont pas le principal
-intérêt; c’est une certaine manière d’agir les uns sur les autres, de se
-faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu’on
-pense, de jouir à l’instant de soi-même, d’être applaudi sans travail,
-de manifester son esprit dans toutes les nuances par l’accent, le geste,
-le regard, enfin de produire à volonté comme une sorte d’électricité qui
-fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l’excès même de leur
-vivacité, et réveille les autres d’une apathie pénible.
-
-Rien n’est plus étranger à ce talent que le caractère et le genre
-d’esprit des Allemands; ils veulent un résultat sérieux en tout. Bacon
-a dit que _la conversation n’était pas un chemin qui conduisait à la
-maison, mais un sentier où l’on se promenait au hasard avec plaisir_.
-Les Allemands donnent à chaque chose le temps nécessaire, mais le
-nécessaire en fait de conversation, c’est l’amusement; si l’on dépasse
-cette mesure l’on tombe dans la discussion, dans l’entretien sérieux,
-qui est plutôt une occupation utile qu’un art agréable. Il faut l’avouer
-aussi, le goût et l’enivrement de l’esprit de société rendent
-singulièrement incapable d’application et d’étude, et les qualités des
-Allemands tiennent peut-être sous quelques rapports à l’absence même de
-cet esprit.
-
-Les anciennes formules de politesse qui sont encore en vigueur dans
-presque toute l’Allemagne, s’opposent à l’aisance et à la familiarité de
-la conversation; le titre le plus mince, et pourtant le plus long à
-prononcer, y est donné et répété vingt fois dans le même repas; il faut
-offrir de tous les mets, de tous les vins avec un soin, avec une
-insistance qui fatigue mortellement les étrangers. Il y a de la bonhomie
-au fond de tous ces usages; mais ils ne subsisteraient pas un instant
-dans un pays où l’on pourrait hasarder la plaisanterie sans offenser la
-susceptibilité; et comment néanmoins peut-il y avoir de la grâce et du
-charme en société, si l’on n’y permet pas cette douce moquerie qui
-délasse l’esprit, et donne à la bienveillance elle-même une façon
-piquante de s’exprimer?
-
-Le cours des idées, depuis un siècle, a été tout à fait dirigé par la
-conversation. On pensait pour parler, on parlait pour être applaudi, et
-tout ce qui ne pouvait pas se dire semblait être de trop dans l’âme.
-C’est une disposition très agréable que le désir de plaire; mais elle
-diffère pourtant beaucoup du besoin d’être aimé: le désir de plaire rend
-dépendant de l’opinion, le besoin d’être aimé en affranchit: on pourrait
-désirer de plaire à ceux même à qui l’on ferait beaucoup de mal, et
-c’est précisément ce qu’on appelle de la coquetterie; cette coquetterie
-n’appartient pas exclusivement aux femmes; il y en a dans toutes les
-manières qui servent à témoigner plus d’affection qu’on n’en éprouve
-réellement. La loyauté des Allemands ne leur permet rien de semblable;
-ils prennent la grâce au pied de la lettre, ils considèrent le charme de
-l’expression comme un engagement pour la conduite, et de là vient leur
-susceptibilité; car ils n’entendent pas un mot sans en tirer une
-conséquence, et ne conçoivent pas qu’on puisse traiter la parole en art
-libéral, qui n’a ni but ni résultat si ce n’est le plaisir qu’on y
-trouve. L’esprit de conversation a quelquefois l’inconvénient d’altérer
-la sincérité du caractère; ce n’est pas une tromperie combinée, mais
-improvisée, si l’on peut s’exprimer ainsi. Les Français ont mis dans ce
-genre une gaîté qui les rend aimables, mais il n’en est pas moins
-certain que ce qu’il y a de plus sacré dans ce monde a été ébranlé par
-la grâce, du moins par celle qui n’attache de l’importance à rien, et
-tourne tout en ridicule.
-
-Les bons mots des Français ont été cités d’un bout de l’Europe à
-l’autre: de tout temps ils ont montré leur brillante valeur, et soulagé
-leurs chagrins d’une façon vive et piquante; de tout temps ils ont eu
-besoin les uns des autres, comme d’auditeurs alternatifs qui
-s’encourageaient mutuellement; de tout temps ils ont excellé dans l’art
-de ce qu’il faut dire, et même de ce qu’il faut taire, quand un grand
-intérêt l’emporte sur leur vivacité naturelle; de tout temps ils ont eu
-le talent de vivre vite, d’abréger les longs discours, de faire place
-aux successeurs avides de parler à leur tour; de tout temps, enfin, ils
-ont su ne prendre du sentiment et de la pensée que ce qu’il en faut pour
-animer l’entretien, sans lasser le frivole intérêt qu’on a d’ordinaire
-les uns pour les autres.
-
-Les Français parlent toujours légèrement de leurs malheurs, dans la
-crainte d’ennuyer leurs amis; ils devinent la fatigue qu’ils pourraient
-causer, par celle dont ils seraient susceptibles: ils se hâtent de
-montrer élégamment de l’insouciance pour leur propre sort, afin d’en
-avoir l’honneur au lieu d’en recevoir l’exemple. Le désir de paraître
-aimable conseille de prendre une expression de gaîté, quelle que soit la
-disposition intérieure de l’âme; la physionomie influe par degrés sur ce
-qu’on éprouve, et ce qu’on fait pour plaire aux autres émousse bientôt
-en soi-même ce qu’on ressent.
-
-«Une femme d’esprit a dit que Paris _était le lieu du monde où l’on
-pouvait le mieux se passer du bonheur_[12]»; c’est sous ce rapport qu’il
-convient si bien à la pauvre espèce humaine; mais rien ne saurait faire
-qu’une ville d’Allemagne devînt Paris, ni que les Allemands pussent,
-sans se gâter entièrement, recevoir comme nous le bienfait de la
-distraction. A force de s’échapper à eux-mêmes ils finiraient par ne
-plus se retrouver.
-
-Le talent et l’habitude de la société servent beaucoup à faire connaître
-les hommes: pour réussir en parlant, il faut observer avec perspicacité
-l’impression qu’on produit à chaque instant sur eux, celle qu’ils
-veulent nous cacher, celle qu’ils cherchent à nous exagérer, la
-satisfaction contenue des uns, le sourire forcé des autres; on voit
-passer sur le front de ceux qui nous écoutent des blâmes à demi formés,
-qu’on peut éviter en se hâtant de les dissiper avant que l’amour-propre
-y soit engagé. L’on y voit naître aussi l’approbation qu’il faut
-fortifier, sans cependant exiger d’elle plus qu’elle ne veut donner. Il
-n’est point d’arène où la vanité se montre sous des formes plus variées
-que dans la conversation.
-
-J’ai connu un homme que les louanges agitaient au point que, quand on
-lui en donnait, il exagérait ce qu’il venait de dire, et s’efforçait
-tellement d’ajouter à son succès, qu’il finissait toujours par le
-perdre. Je n’osais pas l’applaudir, de peur de le porter à
-l’affectation, et qu’il ne se rendît ridicule par le bon cœur de son
-amour-propre. Un autre craignait tellement d’avoir l’air de désirer de
-faire effet, qu’il laissait tomber ses paroles négligemment et
-dédaigneusement. Sa feinte indolence trahissait seulement une prétention
-de plus, celle de n’en point avoir. Quand la vanité se montre, elle est
-bienveillante; quand elle se cache, la crainte d’être découverte la rend
-amère, et elle affecte l’indifférence, la satiété, enfin tout ce qui
-peut persuader aux autres qu’elle n’a pas besoin d’eux. Ces différentes
-combinaisons sont amusantes pour l’observateur, et l’on s’étonne
-toujours que l’amour-propre ne prenne pas la route si simple d’avouer
-naturellement le désir de plaire, et d’employer autant qu’il est
-possible la grâce et la vérité pour y parvenir.
-
-Le tact qu’exige la société, le besoin qu’elle donne de se mettre à la
-portée des différents esprits, tout ce travail de la pensée, dans ses
-rapports avec les hommes, serait certainement utile, à beaucoup
-d’égards, aux Allemands, en leur donnant plus de mesure, de finesse et
-d’habileté; mais dans ce talent de causer, il y a une sorte d’adresse
-qui fait perdre toujours quelque chose à l’inflexibilité de la morale;
-si l’on pouvait se passer de tout ce qui tient à l’art de ménager les
-hommes, le caractère en aurait sûrement plus de grandeur et d’énergie.
-
-Les Français sont les plus habiles diplomates de l’Europe, et ces
-hommes, qu’on accuse d’indiscrétion et d’impertinence, savent mieux que
-personne cacher un secret, et captiver ceux dont ils ont besoin. Ils ne
-déplaisent jamais que quand ils le veulent, c’est-à-dire, quand leur
-vanité croit trouver mieux son compte dans le dédain que dans
-l’obligeance. L’esprit de conversation a singulièrement développé chez
-les Français l’esprit plus sérieux des négociations politiques. Il n’est
-point d’ambassadeur étranger qui pût lutter contre eux en ce genre, à
-moins que, mettant absolument de côté toute prétention à la finesse, il
-n’allât droit en affaires, comme celui qui se battrait sans savoir
-l’escrime.
-
-Les rapports des différentes classes entre elles étaient aussi très
-propres à développer en France la sagacité, la mesure et la convenance
-de l’esprit de société. Les rangs n’y étaient point marqués d’une
-manière positive, et les prétentions s’agitaient sans cesse dans
-l’espace incertain que chacun pouvait tour à tour ou conquérir ou
-perdre. Les droits du tiers-état, des parlements, de la noblesse, la
-puissance même du roi, rien n’était déterminé d’une façon invariable;
-tout se passait, pour ainsi dire, en adresse de conversation: on
-esquivait les difficultés les plus graves par les nuances délicates des
-paroles et des manières, et l’on arrivait rarement à se heurter ou à se
-céder, tant on évitait avec soin l’un et l’autre! Les grandes familles
-avaient aussi entre elles des prétentions jamais déclarées et toujours
-sous-entendues, et ce vague excitait beaucoup plus la vanité que des
-rangs marqués n’auraient pu le faire. Il fallait étudier tout ce dont se
-composait l’existence d’un homme ou d’une femme, pour savoir le genre
-d’égards qu’on leur devait; l’arbitraire, sous toutes les formes, a
-toujours été dans les habitudes, les mœurs et les lois de la France: de
-là vient que les Français ont eu, si l’on peut s’exprimer ainsi, une si
-grande pédanterie de frivolité; les bases principales n’étant point
-affermies, on voulait donner de la consistance aux moindres détails. En
-Angleterre, on permet l’originalité aux individus, tant la masse est
-bien réglée! En France, il semble que l’esprit d’imitation soit comme un
-lien social, et que tout serait en désordre si ce lien ne suppléait pas
-à l’instabilité des institutions.
-
-En Allemagne, chacun est à son rang, à sa place, comme à son poste, et
-l’on n’a pas besoin de tournures habiles, de parenthèses, de demi-mots,
-pour exprimer les avantages de naissance ou de titre que l’on se croit
-sur son voisin. La bonne compagnie, en Allemagne, c’est la cour; en
-France, c’étaient tous ceux qui pouvaient se mettre sur un pied
-d’égalité avec elle, et tous pouvaient l’espérer, et tous aussi
-pouvaient craindre de n’y jamais parvenir. Il en résultait que chacun
-voulait avoir les manières de cette société-là. En Allemagne, un diplôme
-vous y faisait entrer; en France, une faute de goût vous en faisait
-sortir; et l’on était encore plus empressé de ressembler aux gens du
-monde, que de se distinguer dans ce monde même par sa valeur
-personnelle.
-
-Une puissance aristocratique, le bon ton et l’élégance, l’emportait sur
-l’énergie, la profondeur, la sensibilité, l’esprit même. Elle disait à
-l’énergie:--Vous mettez trop d’intérêt aux personnes et aux choses;--à
-la profondeur:--Vous me prenez trop de temps;--à la sensibilité:--Vous
-êtes trop exclusive;--à l’esprit enfin:--Vous êtes une distinction trop
-individuelle.--Il fallait des avantages qui tinssent plus aux manières
-qu’aux idées, et il importait de reconnaître dans un homme, plutôt la
-classe dont il était que le mérite qu’il possédait. Cette espèce
-d’égalité dans l’inégalité est très favorable aux gens médiocres, car
-elle doit nécessairement détruire toute originalité dans la façon de
-voir et de s’exprimer. Le modèle choisi est noble, agréable et de bon
-goût, mais il est le même pour tous. C’est un point de réunion que ce
-modèle; chacun, en s’y conformant, se croit plus en société avec ses
-semblables. Un Français s’ennuierait d’être seul de son avis comme
-d’être seul dans sa chambre.
-
-On aurait tort d’accuser les Français de flatter la puissance par les
-calculs ordinaires qui inspirent cette flatterie; ils vont où tout le
-monde va, disgrâce ou crédit, n’importe: si quelques-uns se font passer
-pour la foule, ils sont bien sûrs qu’elle y viendra réellement. On a
-fait la révolution de France, en 1789, en envoyant un courrier qui, d’un
-village à l’autre, criait: _armez-vous, car le village voisin s’est
-armé_; et tout le monde se trouva levé contre tout le monde, ou plutôt
-contre personne. Si l’on répandait le bruit que telle manière de voir
-est universellement reçue, l’on obtiendrait l’unanimité, malgré le
-sentiment intime de chacun; l’on se garderait alors, pour ainsi dire, le
-secret de la comédie, car chacun avouerait séparément que tous ont tort.
-Dans les scrutins secrets, on a vu des députés donner leur boule blanche
-ou noire contre leur opinion, seulement parce qu’ils croyaient la
-majorité dans un sens différent du leur, et qu’_ils ne voulaient pas_,
-disaient-ils, _perdre leur voix_.
-
-C’est par ce besoin social de penser comme tout le monde qu’on a pu
-s’expliquer, pendant la révolution, le contraste du courage à la guerre
-et de la pusillanimité dans la carrière civile. Il n’y a qu’une manière
-de voir sur le courage militaire; mais l’opinion publique peut être
-égarée relativement à la conduite qu’on doit suivre dans les affaires
-politiques. Le blâme de ceux qui vous entourent, la solitude, l’abandon
-vous menacent, si vous ne suivez pas le parti dominant; tandis qu’il n’y
-a dans les armées que l’alternative de la mort et du succès, situation
-charmante pour des Français, qui ne craignent point l’une et aiment
-passionnément l’autre. Mettez la mode, c’est-à-dire les
-applaudissements, du côté du danger, et vous verrez les Français le
-braver sous toutes ses formes; l’esprit de sociabilité existe en France
-depuis le premier rang jusqu’au dernier: il faut s’entendre approuver
-par ce qui nous environne; on ne veut s’exposer, à aucun prix, au blâme
-ou au ridicule, car dans un pays où causer a tant d’influence, le bruit
-des paroles couvre souvent la voix de la conscience.
-
-On connaît l’histoire de cet homme qui commença par louer avec transport
-une actrice qu’il venait d’entendre; il aperçut un sourire sur les
-lèvres des assistants, il modifia son éloge; l’opiniâtre sourire ne
-cessa point, et la crainte de la moquerie finit par lui faire dire: _Ma
-foi! la pauvre diablesse a fait ce qu’elle a pu._ Les triomphes de la
-plaisanterie se renouvellent sans cesse en France; dans un temps il
-convient d’être religieux, dans un autre de ne l’être pas; dans un temps
-d’aimer sa femme, dans un autre de ne pas paraître avec elle. Il a
-existé même des moments où l’on eût craint de passer pour niais si l’on
-avait montré de l’humanité, et cette terreur du ridicule qui, dans les
-premières classes, ne se manifeste d’ordinaire que par la vanité, s’est
-traduite en férocité dans les dernières.
-
-Quel mal cet esprit d’imitation ne ferait-il pas parmi les Allemands!
-Leur supériorité consiste dans l’indépendance de l’esprit, dans l’amour
-de la retraite, dans l’originalité individuelle. Les Français ne sont
-tout-puissants qu’en masse, et leurs hommes de génie eux-mêmes prennent
-toujours leur point d’appui dans les opinions reçues, quand ils veulent
-s’élancer au delà. Enfin, l’impatience du caractère français, si
-piquante en conversation, ôterait aux Allemands le charme principal de
-leur imagination naturelle, cette rêverie calme, cette vue profonde, qui
-s’aide du temps et de la persévérance pour tout découvrir.
-
-Ces qualités sont presque incompatibles avec la vivacité d’esprit; et
-cependant cette vivacité est surtout ce qui rend aimable en
-conversation. Lorsqu’une discussion s’appesantit, lorsqu’un conte
-s’allonge, il vous prend je ne sais quelle impatience, semblable à celle
-qu’on éprouve quand un musicien ralentit trop la mesure d’un air. On
-peut être fatigant, néanmoins, à force de vivacité, comme on l’est par
-trop de lenteur. J’ai connu un homme de beaucoup d’esprit, mais
-tellement impatient, qu’il donnait à tous ceux qui causaient avec lui
-l’inquiétude que doivent éprouver les gens prolixes, quand ils
-s’aperçoivent qu’ils fatiguent. Cet homme sautait sur sa chaise pendant
-qu’on lui parlait, achevait les phrases des autres, dans la crainte
-qu’elles ne se prolongeassent; il inquiétait d’abord, et finissait par
-lasser en étourdissant: car quelque vite qu’on aille en fait de
-conversation, quand il n’y a plus moyen de retrancher que sur le
-nécessaire, les pensées et les sentiments oppressent, faute d’espace
-pour les exprimer.
-
-Toutes les manières d’abréger le temps ne l’épargnent pas, et l’on peut
-mettre des longueurs dans une seule phrase, si l’on y laisse du vide; le
-talent de rédiger sa pensée brillamment et rapidement est ce qui réussit
-le plus en société; on n’a pas le temps d’y rien attendre. Nulle
-réflexion, nulle complaisance ne peut faire qu’on s’y amuse de ce qui
-n’amuse pas. Il faut exercer là l’esprit de conquête et le despotisme du
-succès: car le fond et le but étant peu de chose, on ne peut pas se
-consoler du revers par la pureté des motifs, et la bonne intention n’est
-de rien en fait d’esprit.
-
-Le talent de conter, l’un des grands charmes de la conversation, est
-très rare en Allemagne; les auditeurs y sont trop complaisants, ils ne
-s’ennuient pas assez vite, et les conteurs, se fiant à la patience des
-auditeurs, s’établissent trop à leur aise dans les récits. En France,
-celui qui parle est un usurpateur, qui se sent entouré de rivaux jaloux,
-et veut se maintenir à force de succès; en Allemagne, c’est un
-possesseur légitime qui peut user paisiblement de ses droits reconnus.
-
-Les Allemands réussissent mieux dans les contes poétiques que dans les
-contes épigrammatiques: quand il faut parler à l’imagination, les
-détails peuvent plaire, ils rendent le tableau plus vrai: mais quand il
-s’agit de rapporter un bon mot, on ne saurait trop abréger les
-préambules. La plaisanterie allège pour un moment le poids de la vie:
-vous aimez à voir un homme, votre semblable, se jouer ainsi du fardeau
-qui vous accable, et bientôt, animé par lui, vous le soulevez à votre
-tour; mais quand vous sentez de l’effort ou de la langueur dans ce qui
-devrait être un amusement, vous en êtes plus fatigué que du sérieux
-même, dont les résultats au moins vous intéressent.
-
-La bonne foi du caractère allemand est aussi peut-être un obstacle à
-l’art de conter; les Allemands ont plutôt la gaîté du caractère que
-celle de l’esprit; ils sont gais comme ils sont honnêtes, pour la
-satisfaction de leur propre conscience, et rient de ce qu’ils disent,
-longtemps avant même d’avoir songé à en faire rire les autres.
-
-Rien ne saurait égaler, au contraire, le charme d’un récit fait par un
-Français spirituel et de bon goût. Il prévoit tout, il ménage tout, et
-cependant il ne sacrifie point ce qui pourrait exciter l’intérêt. Sa
-physionomie, moins prononcée que celle des Italiens, indique la gaîté,
-sans rien faire perdre à la dignité du maintien et des manières; il
-s’arrête quand il le faut, et jamais il n’épuise même l’amusement; il
-s’anime, et néanmoins il tient toujours en main les rênes de son esprit,
-pour le conduire sûrement et rapidement; bientôt aussi les auditeurs se
-mêlent de l’entretien, il fait valoir alors à son tour ceux qui viennent
-de l’applaudir; il ne laisse point passer une expression heureuse sans
-la relever, une plaisanterie piquante sans la sentir, et pour un moment
-du moins l’on se plaît, et l’on jouit les uns des autres, comme si tout
-était concorde, union et sympathie dans le monde.
-
-Les Allemands feraient bien de profiter, sous des rapports essentiels,
-de quelques-uns des avantages de l’esprit social en France: ils
-devraient apprendre des Français à se montrer moins irritables dans les
-petites circonstances, afin de réserver toute leur force pour les
-grandes; ils devraient apprendre des Français à ne pas confondre
-l’opiniâtreté avec l’énergie, la rudesse avec la fermeté; ils devraient
-aussi, lorsqu’ils sont capables du dévouement entier de leur vie, ne
-pas la rattraper en détail par une sorte de personnalité minutieuse, que
-ne se permettrait pas le véritable égoïsme; enfin, ils devraient puiser
-dans l’art même de la conversation l’habitude de répandre dans leurs
-livres cette clarté qui les mettrait à la portée du plus grand nombre,
-ce talent d’abréger, inventé par les peuples qui s’amusent, bien plutôt
-que par ceux qui s’occupent, et ce respect pour de certaines
-convenances, qui ne porte pas à sacrifier la nature, mais à ménager
-l’imagination. Ils perfectionneraient leur manière d’écrire par
-quelques-unes des observations que le talent de parler fait naître: mais
-ils auraient tort de prétendre à ce talent tel que les Français le
-possèdent.
-
-Une grande ville qui servirait de point de ralliement serait utile à
-l’Allemagne, pour rassembler les moyens d’étude, augmenter les
-ressources des arts, exciter l’émulation; mais si cette capitale
-développait chez les Allemands le goût des plaisirs de la société dans
-toute leur élégance, ils y perdraient la bonne foi scrupuleuse, le
-travail solitaire, l’indépendance audacieuse qui les distinguent dans la
-carrière littéraire et philosophique; enfin, ils changeraient leurs
-habitudes de recueillement contre un mouvement extérieur dont ils
-n’acquerraient jamais la grâce et la dextérité.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-_De la langue allemande dans ses rapports avec l’esprit de
-conversation._
-
-
-En étudiant l’esprit et le caractère d’une langue, on apprend l’histoire
-philosophique des opinions, des mœurs et des habitudes nationales; et
-les modifications que subit le langage doivent jeter de grandes lumières
-sur la marche de la pensée; mais une telle analyse serait nécessairement
-très métaphysique, et demanderait une foule de connaissances qui nous
-manquent presque toujours dans les langues étrangères, et souvent même
-dans la nôtre. Il faut donc s’en tenir à l’impression générale que
-produit l’idiome d’une nation dans son état actuel. Le Français, ayant
-été parlé plus qu’aucun autre dialecte européen, est à la fois poli par
-l’usage et acéré pour le but. Aucune langue n’est plus claire et plus
-rapide, n’indique plus légèrement et n’explique plus nettement ce qu’on
-veut dire. L’allemand se prête beaucoup moins à la précision et à la
-rapidité de la conversation. Par la nature même de sa construction
-grammaticale, le sens n’est ordinairement compris qu’à la fin de la
-phrase. Ainsi, le plaisir d’interrompre, qui rend la discussion si
-animée en France, et force à dire si vite ce qu’il importe de faire
-entendre, ce plaisir ne peut exister en Allemagne; car les commencements
-de phrase ne signifient rien sans la fin; il faut laisser à chacun tout
-l’espace qu’il lui convient de prendre; cela vaut mieux pour le fond des
-choses, c’est aussi plus civil, mais moins piquant.
-
-La politesse allemande est plus cordiale, mais moins nuancée que la
-politesse française; il y a plus d’égards pour le rang et plus de
-précautions en tout. En France, on flatte plus qu’on ne ménage, et,
-comme on a l’art de tout indiquer, on approche beaucoup plus volontiers
-des sujets les plus délicats. L’allemand est une langue très brillante
-en poésie, très abondante en métaphysique, mais très positive en
-conversation. La langue française, au contraire, n’est vraiment riche
-que dans les tournures qui expriment les rapports les plus déliés de la
-société. Elle est pauvre et circonscrite dans tout ce qui tient à
-l’imagination et à la philosophie. Les Allemands craignent plus de faire
-de la peine qu’ils n’ont envie de plaire. De là vient qu’ils ont soumis
-autant qu’ils ont pu la politesse à des règles; et leur langue, si
-hardie dans les livres, est singulièrement asservie en conversation, par
-toutes les formules dont elle est surchargée.
-
-Je me rappelle d’avoir assisté, en Saxe, à une leçon de métaphysique
-d’un philosophe célèbre qui citait toujours le baron de Leibnitz, et
-jamais l’entraînement du discours ne pouvait l’engager à supprimer ce
-titre de baron, qui n’allait guère avec le nom d’un grand homme mort
-depuis près d’un siècle.
-
-L’allemand convient mieux à la poésie qu’à la prose, et à la prose
-écrite qu’à la prose parlée; c’est un instrument qui sert très bien
-quand on veut tout peindre ou tout dire: mais on ne peut pas glisser
-avec l’allemand, comme avec le français, sur les divers sujets qui se
-présentent. Si l’on voulait faire aller les mots allemands du train de
-la conversation française, on leur ôterait toute grâce et toute dignité.
-Le mérite des Allemands, c’est de bien remplir le temps: le talent des
-Français, c’est de le faire oublier.
-
-Quoique le sens des périodes allemandes ne s’explique souvent qu’à la
-fin, la construction ne permet pas toujours de terminer une phrase par
-l’expression la plus piquante; et c’est cependant un des grands moyens
-de faire effet en conversation. L’on entend rarement parmi les Allemands
-ce qu’on appelle des bons mots: ce sont les pensées mêmes, et non
-l’éclat qu’on leur donne, qu’il faut admirer.
-
-Les Allemands trouvent une sorte de charlatanisme dans l’expression
-brillante, et prennent plutôt l’expression abstraite, parce qu’elle est
-plus scrupuleuse et s’approche davantage de l’essence même du vrai; mais
-la conversation ne doit donner aucune peine, ni pour comprendre ni pour
-parler. Dès que l’entretien ne porte pas sur les intérêts communs de la
-vie, et qu’on entre dans la sphère des idées, la conversation en
-Allemagne devient trop métaphysique; il n’y a pas assez d’intermédiaire
-entre ce qui est vulgaire et ce qui est sublime; et c’est cependant dans
-cet intermédiaire que s’exerce l’art de causer.
-
-La langue allemande a une gaîté qui lui est propre; la société ne l’a
-point rendue timide, et les bonnes mœurs l’ont laissée pure; mais c’est
-une gaîté nationale à la portée de toutes les classes. Les sons bizarres
-des mots, leur antique naïveté, donnent à la plaisanterie quelque chose
-de pittoresque, dont le peuple peut s’amuser aussi bien que les gens du
-monde. Les Allemands sont moins gênés que nous dans le choix des
-expressions, parce que, leur langue n’ayant pas été aussi fréquemment
-employée dans la conversation du grand monde, elle ne se compose pas,
-comme la nôtre, de mots qu’un hasard, une application, une allusion,
-rendent ridicules, de mots enfin qui, ayant subi toutes les aventures de
-la société, sont proscrits injustement peut-être, mais ne sauraient plus
-être admis. La colère s’est souvent exprimée en allemand, mais on n’en a
-pas fait l’arme du persiflage; et les paroles dont on se sert sont
-encore dans toute leur vérité et dans toute leur force; c’est une
-facilité de plus: mais aussi l’on peut exprimer avec le français mille
-observations fines, et se permettre mille tours d’adresse dont la langue
-allemande est jusqu’à présent incapable.
-
-Il faut se mesurer avec les idées en allemand, avec les personnes en
-français; il faut creuser à l’aide de l’allemand, il faut arriver au but
-en parlant français; l’un doit peindre la nature, et l’autre la société.
-Gœthe fait dire dans son roman de _Wilhelm Meister_, à une femme
-allemande, qu’elle s’aperçut que son amant voulait la quitter, parce
-qu’il lui écrivait en français. Il y a bien des phrases en effet dans
-notre langue, pour dire en même temps et ne pas dire, pour faire espérer
-sans promettre, pour promettre même sans se lier. L’allemand est moins
-flexible, et il fait bien de rester tel, car rien n’inspire plus de
-dégoût que cette langue tudesque, quand elle est employée aux mensonges,
-de quelque nature qu’ils soient. Sa construction traînante, ses
-consonnes multipliées, sa grammaire savante, ne lui permettent aucune
-grâce dans la souplesse; et l’on dirait qu’elle se raidit d’elle-même
-contre l’intention de celui qui la parle, dès qu’on veut la faire servir
-à trahir la vérité.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-_De l’Allemagne du Nord._
-
-
-Les premières impressions qu’on reçoit en arrivant dans le nord de
-l’Allemagne, surtout au milieu de l’hiver, sont extrêmement tristes; et
-je ne suis pas étonné que ces impressions aient empêché la plupart des
-Français que l’exil a conduits dans ce pays, de l’observer sans
-prévention. Cette frontière du Rhin est solennelle; on craint, en la
-passant, de s’entendre prononcer ce mot terrible: _Vous êtes hors de
-France._ C’est en vain que l’esprit juge avec impartialité le pays qui
-nous a vus naître, nos affections ne s’en détachent jamais; et quand on
-est contraint à le quitter, l’existence semble déracinée, on se devient
-comme étranger à soi-même. Les plus simples usages, comme les relations
-les plus intimes; les intérêts les plus graves, comme les moindres
-plaisirs, tout était de la patrie; tout n’en est plus. On ne rencontre
-personne qui puisse vous parler d’autrefois, personne qui vous atteste
-l’identité des jours passés avec les jours actuels; la destinée
-recommence, sans que la confiance des premières années se renouvelle;
-l’on change de monde, sans avoir changé de cœur. Ainsi l’exil condamne à
-se survivre; les adieux, les séparations, tout est comme à l’instant de
-la mort, et l’on y assiste cependant avec les forces entières de la vie.
-
-J’étais, il y a six ans, sur les bords du Rhin, attendant la barque qui
-devait me conduire à l’autre rive; le temps était froid, le ciel obscur,
-et tout me semblait un présage funeste. Quand la douleur agite
-violemment notre âme, on ne peut se persuader que la nature y soit
-indifférente; il est permis à l’homme d’attribuer quelque puissance à
-ses peines; ce n’est pas de l’orgueil, c’est de la confiance dans la
-céleste pitié. Je m’inquiétais pour mes enfants, quoiqu’ils ne fussent
-pas encore dans l’âge de sentir ces émotions de l’âme qui répandent
-l’effroi sur tous les objets extérieurs. Mes domestiques français
-s’impatientaient de la lenteur allemande, et s’étonnaient de n’être pas
-compris quand ils parlaient la seule langue qu’ils crussent admise dans
-les pays civilisés. Il y avait dans notre bac une vieille femme
-allemande, assise sur une charrette; elle ne voulait pas en descendre
-même pour traverser le fleuve.--Vous êtes bien tranquille! lui
-dis-je.--Oui, me répondit-elle, pourquoi faire du bruit?--Ces simples
-mots me frappèrent; en effet, _pourquoi faire du bruit?_ Mais quand des
-générations entières traverseraient la vie en silence, le malheur et la
-mort ne les observeraient pas moins, et sauraient de même les atteindre.
-
-En arrivant sur le rivage opposé, j’entendis le cor des postillons, dont
-les sons aigus et faux semblaient annoncer un triste départ vers un
-triste séjour. La terre était couverte de neige; des petites fenêtres,
-dont les maisons sont percées, sortaient les têtes de quelques
-habitants, que le bruit d’une voiture arrachait à leurs monotones
-occupations; une espèce de bascule, qui fait mouvoir la poutre avec
-laquelle on ferme la barrière, dispense celui qui demande le péage aux
-voyageurs de sortir de sa maison pour recevoir l’argent qu’on doit lui
-payer. Tout est calculé pour être immobile; et l’homme qui pense, comme
-celui dont l’existence n’est que matérielle, dédaignent tous les deux
-également la distraction du dehors.
-
-Les campagnes désertes, les maisons noircies par la fumée, les églises
-gothiques, semblent préparées pour les contes de sorcières ou de
-revenants. Les villes de commerce, en Allemagne, sont grandes et bien
-bâties; mais elles ne donnent aucune idée de ce qui fait la gloire et
-l’intérêt de ce pays, l’esprit littéraire et philosophique. Les intérêts
-mercantiles suffisent pour développer l’intelligence des Français, et
-l’on peut trouver encore quelque amusement de société, en France, dans
-une ville purement commerçante; mais les Allemands, éminemment capables
-des études abstraites, traitent les affaires, quand ils s’en occupent,
-avec tant de méthode et de pesanteur, qu’ils n’en tirent presque jamais
-aucune idée générale. Ils portent dans le commerce la loyauté qui les
-distingue; mais ils se donnent tellement tout entiers à ce qu’ils font,
-qu’il ne cherchent plus alors dans la société qu’un loisir jovial, et
-disent de temps en temps quelques grosses plaisanteries, seulement pour
-se divertir eux-mêmes. De telles plaisanteries accablent les Français de
-tristesse; car on se résigne bien plutôt à l’ennui sous des formes
-graves et monotones, qu’à cet ennui badin qui vient poser lourdement et
-familièrement _la patte_ sur l’épaule.
-
-Les Allemands ont beaucoup d’universalité dans l’esprit, en littérature
-et en philosophie, mais nullement dans les affaires. Ils les considèrent
-toujours partiellement, et s’en occupent d’une façon presque mécanique.
-C’est le contraire en France; l’esprit des affaires y a beaucoup
-d’étendue, et l’on n’y permet pas l’universalité en littérature ni en
-philosophie. Si un savant était poète, si un poète était savant, ils
-deviendraient suspects chez nous aux savants et aux poètes; mais il
-n’est pas rare de rencontrer dans le plus simple négociant des aperçus
-lumineux sur les intérêts politiques et militaires de son pays. De là
-vient qu’en France il y a un plus grand nombre de gens d’esprit, et un
-moins grand nombre de penseurs. En France, on étudie les hommes; en
-Allemagne, les livres. Des facultés ordinaires suffisent pour intéresser
-en parlant des hommes; il faut presque du génie pour faire retrouver
-l’âme et le mouvement dans les livres. L’Allemagne ne peut attacher que
-ceux qui s’occupent des faits passés et des idées abstraites. Le présent
-et le réel appartiennent à la France, et, jusqu’à nouvel ordre, elle ne
-paraît pas disposée à y renoncer.
-
-Je ne cherche pas, ce me semble, à dissimuler les inconvénients de
-l’Allemagne. Ces petites villes du nord elles-mêmes, où l’on trouve des
-hommes d’une si haute conception, n’offrent souvent aucun genre
-d’amusement; point de spectacle, peu de société; le temps y tombe goutte
-à goutte, et n’interrompt par aucun bruit la réflexion solitaire. Les
-plus petites villes d’Angleterre tiennent à un état libre, envoient des
-députés pour traiter les intérêts de la nation. Les plus petites villes
-de France sont en relation avec la capitale, où tant de merveilles sont
-réunies. Les plus petites villes d’Italie jouissent du ciel et des
-beaux-arts, dont les rayons se répandent sur toute la contrée. Dans le
-nord de l’Allemagne, il n’y a point de gouvernement représentatif, point
-de grande capitale; et la sévérité du climat, la médiocrité de la
-fortune, le sérieux du caractère, rendraient l’existence très pesante si
-la force de la pensée ne s’était pas affranchie de toutes ces
-circonstances insipides et bornées. Les Allemands ont su se créer une
-république des lettres animée et indépendante. Ils ont suppléé à
-l’intérêt des événements par l’intérêt des idées. Ils se passent de
-centre, parce que tous tendent vers un même but, et leur imagination
-multiplie le petit nombre de beautés que les arts et la nature peuvent
-leur offrir.
-
-Les citoyens de cette république idéale, dégagés pour la plupart de
-toute espèce de rapports avec les affaires publiques et particulières,
-travaillent dans l’obscurité comme les mineurs; et, placés comme eux au
-milieu des trésors ensevelis, ils exploitent en silence les richesses
-intellectuelles du genre humain.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-_La Saxe._
-
-
-Depuis la réformation, les princes de la maison de Saxe ont toujours
-accordé aux lettres la plus noble des protections, l’indépendance. On
-peut dire hardiment que dans aucun pays de la terre il n’existe autant
-d’instruction qu’en Saxe et dans le nord de l’Allemagne. C’est là qu’est
-né le protestantisme, et l’esprit d’examen s’y est soutenu depuis ce
-temps avec vigueur.
-
-Pendant le dernier siècle, les électeurs de Saxe ont été catholiques;
-et, quoiqu’ils soient restés fidèles au serment qui les obligeait à
-respecter le culte de leurs sujets, cette différence de religion entre
-le peuple et ses maîtres a donné moins d’unité politique à l’État. Les
-électeurs rois de Pologne ont aimé les arts plus que la littérature,
-qu’ils ne gênaient pas, mais qui leur était étrangère. La musique est
-cultivée généralement en Saxe; la galerie de Dresde rassemble des
-chefs-d’œuvre qui doivent animer les artistes. La nature, aux environs
-de la capitale, est très pittoresque, mais la société n’y offre pas de
-vifs plaisirs; l’élégance d’une cour n’y prend point, l’étiquette seule
-peut aisément s’y établir.
-
-On peut juger par la quantité d’ouvrages qui se vendent à Leipzig,
-combien les livres allemands ont de lecteurs; les ouvriers de toutes les
-classes, les tailleurs de pierre mêmes, se reposent de leurs travaux un
-livre à la main. On ne saurait s’imaginer en France à quel point les
-lumières sont répandues en Allemagne. J’ai vu des aubergistes, des
-commis de barrière, qui connaissaient la littérature française. On
-trouve jusque dans les villages des professeurs de grec et de latin. Il
-n’y a pas de petite ville qui ne renferme une assez bonne bibliothèque,
-et presque partout on peut citer quelques hommes recommandables par
-leurs talents et par leurs connaissances. Si l’on se mettait à comparer,
-sous ce rapport, les provinces de France avec l’Allemagne, on croirait
-que les deux pays sont à trois siècles de distance l’un de l’autre.
-Paris, réunissant dans son sein l’élite de l’empire, ôte tout intérêt à
-tout le reste.
-
-Picard et Kotzebue ont composé deux pièces très jolies, intitulées
-toutes deux _la Petite Ville_. Picard représente les habitants de la
-province cherchant sans cesse à imiter Paris, et Kotzebue les bourgeois
-d’une petite ville, enchantés et fiers du lieu qu’ils habitent, et
-qu’ils croient incomparable. La différence des ridicules donne toujours
-l’idée de la différence des mœurs. En Allemagne, chaque séjour est un
-empire pour celui qui y réside; son imagination, ses études, ou
-seulement sa bonhomie l’agrandit à ses yeux; chacun sait y tirer de
-soi-même le meilleur parti possible. L’importance qu’on met à tout prête
-à la plaisanterie; mais cette importance même donne du prix aux petites
-ressources. En France, on ne s’intéresse qu’à Paris, et l’on a raison,
-car c’est toute la France; et qui n’aurait vécu qu’en province n’aurait
-pas la moindre idée de ce qui caractérise cet illustre pays.
-
-Les hommes distingués de l’Allemagne, n’étant point rassemblés dans une
-même ville, ne se voient presque pas, et ne communiquent entre eux que
-par leurs écrits; chacun se fait sa route à soi-même, et découvre sans
-cesse des contrées nouvelles dans la vaste région de l’antiquité, de la
-métaphysique et de la science. Ce qu’on appelle étudier en Allemagne est
-vraiment une chose admirable: quinze heures par jour de solitude et de
-travail, pendant des années entières, paraissent une manière d’exister
-toute naturelle; l’ennui même de la société fait aimer la vie retirée.
-
-La liberté de la presse la plus illimitée existait en Saxe; mais elle
-n’avait aucun danger pour le gouvernement, parce que l’esprit des hommes
-de lettres ne se tournait pas vers l’examen des institutions politiques:
-la solitude porte à se livrer aux spéculations abstraites, ou à la
-poésie: il faut vivre dans le foyer des passions humaines pour sentir le
-besoin de s’en servir et de les diriger. Les écrivains allemands ne
-s’occupaient que de théories, d’érudition, de recherches littéraires et
-philosophiques; et les puissants de ce monde n’ont rien à craindre de
-tout cela. D’ailleurs, quoique le gouvernement de la Saxe ne fût pas
-libre de droit, c’est-à-dire représentatif, il l’était de fait, par les
-habitudes du pays et la modération des princes.
-
-La bonne foi des habitants était telle, qu’à Leipzig un propriétaire
-ayant mis sur un pommier, qu’il avait planté au bord de la promenade
-publique, un écriteau pour demander qu’on ne lui en prît pas les fruits,
-on ne lui en vola pas un seul pendant dix ans. J’ai vu ce pommier avec
-un sentiment de respect; il eût été l’arbre des Hespérides, qu’on n’eût
-pas plus touché à son or qu’à ses fleurs.
-
-La Saxe était d’une tranquillité profonde; on y faisait quelquefois du
-bruit pour quelques idées, mais sans songer à leur application. On eût
-dit que penser et agir ne devaient avoir aucun rapport ensemble, et que
-la vérité ressemblait, chez les Allemands, à la statue de Mercure nommée
-Hermès, qui n’a ni mains pour saisir, ni pieds pour avancer. Il n’est
-rien pourtant de si respectable que ces conquêtes paisibles de la
-réflexion, qui occupaient sans cesse des hommes isolés, sans fortune,
-sans pouvoir, et liés entre eux seulement par le culte de la pensée.
-
-En France, on ne s’est presque jamais occupé des vérités abstraites que
-dans leur rapport avec la pratique. Perfectionner l’administration,
-encourager la population par une sage économie politique, tel était
-l’objet des travaux des philosophes, principalement dans le dernier
-siècle. Cette manière d’employer son temps est aussi fort respectable;
-mais, dans l’échelle des pensées, la dignité de l’espèce humaine importe
-plus que son bonheur, et surtout que son accroissement: multiplier les
-naissances sans ennoblir la destinée, c’est préparer seulement une fête
-plus somptueuse à la mort.
-
-Les villes littéraires de Saxe sont celles où l’on voit régner le plus
-de bienveillance et de simplicité. On a considéré partout ailleurs les
-lettres comme un apanage du luxe; en Allemagne elles semblent l’exclure.
-Les goûts qu’elles inspirent donnent une sorte de candeur et de timidité
-qui fait aimer la vie domestique: ce n’est pas que la vanité d’auteur
-n’ait un caractère très prononcé chez les Allemands, mais elle ne
-s’attache point aux succès de société. Le plus petit écrivain en veut à
-la postérité; et, se déployant à son aise dans l’espace des méditations
-sans bornes, il est moins froissé par les hommes, et s’aigrit moins
-contre eux. Toutefois, les hommes de lettres et les hommes d’affaires
-sont trop séparés en Saxe pour qu’il s’y manifeste un véritable esprit
-public. Il résulte de cette séparation, que les uns ont une trop grande
-ignorance des choses pour exercer aucun ascendant sur le pays, et que
-les autres se font gloire d’un certain machiavélisme docile, qui sourit
-aux sentiments généreux, comme à l’enfance, et semble leur indiquer
-qu’ils ne sont pas de ce monde.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-_Weimar._
-
-
-De toutes les principautés de l’Allemagne, il n’en est point qui fasse
-mieux sentir que Weimar les avantages d’un petit pays, quand son chef
-est un homme de beaucoup d’esprit, et qu’au milieu de ses sujets il peut
-chercher à plaire sans cesser d’être obéi. C’est une société
-particulière qu’un tel État, et l’on y tient tous les uns aux autres par
-des rapports intimes. La duchesse Louise de Saxe-Weimar est le véritable
-modèle d’une femme destinée par la nature au rang le plus illustre: sans
-prétention, comme sans faiblesse, elle inspire au même degré la
-confiance et le respect; et l’héroïsme des temps chevaleresques est
-entré dans son âme, sans lui rien ôter de la douceur de son sexe. Les
-talents militaires du duc sont universellement estimés, et sa
-conversation piquante et réfléchie rappelle sans cesse qu’il a été formé
-par le grand Frédéric; c’est son esprit et celui de sa mère qui ont
-attiré les hommes de lettres les plus distingués à Weimar. L’Allemagne,
-pour la première fois, eut une capitale littéraire; mais comme cette
-capitale était en même temps une très petite ville, elle n’avait
-d’ascendant que par ses lumières; car la mode, qui amène toujours
-l’uniformité dans tout, ne pouvait partir d’un cercle aussi étroit.
-
-Herder venait de mourir quand je suis arrivée à Weimar; mais Wieland,
-Gœthe et Schiller y étaient encore. Je peindrai chacun de ces hommes
-séparément, dans la section suivante; je les peindrai surtout par leurs
-ouvrages, car leurs livres ressemblent parfaitement à leur caractère et
-à leur entretien. Cet accord très rare est une preuve de sincérité:
-quand on a pour premier but, en écrivant, de faire effet sur les autres,
-on ne se montre jamais à eux tel qu’on est réellement; mais quand on
-écrit pour satisfaire à l’inspiration intérieure dont l’âme est saisie,
-on fait connaître par ses écrits, même sans le vouloir, jusques aux
-moindres nuances de sa manière d’être et de penser.
-
-Le séjour des petites villes m’a toujours paru très ennuyeux. L’esprit
-des hommes s’y rétrécit, le cœur des femmes s’y glace; on y vit
-tellement en présence les uns des autres, qu’on est oppressé par ses
-semblables; ce n’est plus cette opinion à distance, qui vous anime et
-retentit de loin comme le bruit de la gloire; c’est un examen minutieux
-de toutes les actions de votre vie, une observation de chaque détail,
-qui rend incapable de comprendre l’ensemble de votre caractère; et plus
-on a d’indépendance et d’élévation, moins on peut respirer à travers
-tous ces petits barreaux. Cette pénible gêne n’existait point à Weimar,
-ce n’était point une petite ville, mais un grand château; un cercle
-choisi s’entretenait avec intérêt de chaque production nouvelle des
-arts. Des femmes, disciples aimables de quelques hommes supérieurs,
-s’occupaient sans cesse des ouvrages littéraires, comme des événements
-publics les plus importants. On appelait l’univers à soi par la lecture
-et l’étude; on échappait par l’étendue de la pensée aux bornes des
-circonstances; en réfléchissant souvent ensemble sur les grandes
-questions que fait naître la destinée commune à tous, on oubliait les
-anecdotes particulières de chacun. On ne rencontrait aucun de ces
-merveilleux de province, qui prennent si facilement le dédain pour de la
-grâce, et l’affectation pour de l’élégance.
-
-Dans la même principauté, à côté de la première réunion littéraire de
-l’Allemagne, se trouvait Iéna, l’un des foyers de science les plus
-remarquables. Un espace bien resserré rassemblait ainsi d’étonnantes
-lumières en tout genre.
-
-L’imagination, constamment excitée à Weimar par l’entretien des poètes,
-éprouvait moins le besoin des distractions extérieures; ces distractions
-soulagent du fardeau de l’existence, mais elles en dissipent souvent les
-forces. On menait dans cette campagne, appelée ville, une vie régulière,
-occupée et sérieuse; on pouvait s’en fatiguer quelquefois, mais on n’y
-dégradait pas son esprit par des intérêts futiles et vulgaires; et si
-l’on manquait de plaisirs, on ne sentait pas du moins déchoir ses
-facultés.
-
-Le seul luxe du prince, c’est un jardin ravissant, et on lui sait gré de
-cette jouissance populaire, qu’il partage avec tous les habitants de la
-ville. Le théâtre, dont je parlerai dans la seconde partie de cet
-ouvrage, est dirigé par le plus grand poète de l’Allemagne, Gœthe; et ce
-spectacle intéresse assez tout le monde pour préserver de ces assemblées
-qui mettent en évidence les ennuis cachés. On appelait Weimar l’Athènes
-de l’Allemagne, et c’était, en effet, le seul lieu dans lequel l’intérêt
-des beaux-arts fût pour ainsi dire national, et servît de lien fraternel
-entre les rangs divers. Une cour libérale recherchait habituellement la
-société des hommes de lettres; et la littérature gagnait singulièrement
-à l’influence du bon goût qui régnait dans cette cour. L’on pouvait
-juger, par ce petit cercle, du bon effet que produirait en Allemagne un
-tel mélange, s’il était généralement adopté.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-_La Prusse._
-
-
-Il faut étudier le caractère de Frédéric II, quand on veut connaître la
-Prusse. Un homme a créé cet empire que la nature n’avait point
-favorisé, et qui n’est devenu une puissance que parce qu’un guerrier en
-a été le maître. Il y a deux hommes très distincts dans Frédéric II: un
-Allemand par la nature, et un Français par l’éducation. Tout ce que
-l’Allemand a fait dans un royaume allemand y a laissé des traces
-durables; tout ce que le Français a tenté n’a point germé d’une manière
-féconde.
-
-Frédéric II était formé par la philosophie française du dix-huitième
-siècle: cette philosophie fait du mal aux nations, lorsqu’elle tarit en
-elles la source de l’enthousiasme; mais quand il existe telle chose
-qu’un monarque absolu, il est à souhaiter que des principes libéraux
-tempèrent en lui l’action du despotisme. Frédéric introduisit la liberté
-de penser dans le nord de l’Allemagne; la réformation y avait amené
-l’examen, mais non pas la tolérance; et, par un contraste singulier, on
-ne permettait d’examiner qu’en prescrivant impérieusement d’avance le
-résultat de cet examen. Frédéric mit en honneur la liberté de parler et
-d’écrire, soit par ces plaisanteries piquantes et spirituelles qui ont
-tant de pouvoir sur les hommes quand elles viennent d’un roi, soit par
-son exemple, plus puissant encore; car il ne punit jamais ceux qui
-disaient ou imprimaient du mal de lui, et il montra dans presque toutes
-ses actions la philosophie dont il professait les principes. Il établit
-dans l’administration un ordre et une économie qui ont fait la force
-intérieure de la Prusse, malgré tous ses désavantages naturels. Il n’est
-point de roi qui se soit montré aussi simple que lui dans sa vie privée,
-et même dans sa cour: il se croyait chargé de ménager, autant qu’il
-était possible, l’argent de ses sujets. Il avait en toutes choses un
-sentiment de justice que les malheurs de sa jeunesse et la dureté de son
-père avaient gravé dans son cœur. Ce sentiment est peut-être le plus
-rare de tous dans les conquérants, car ils aiment mieux être généreux
-que justes; parce que la justice suppose un rapport quelconque
-d’égalité avec les autres.
-
-Frédéric avait rendu les tribunaux si indépendants, que, pendant sa vie,
-et sous le règne de ses successeurs, on les a vus souvent décider en
-faveur des sujets contre le roi, dans des procès qui tenaient à des
-intérêts politiques. Il est vrai qu’il serait presque impossible, en
-Allemagne, d’introduire l’injustice dans les tribunaux. Les Allemands
-sont assez disposés à se faire des systèmes pour abandonner la politique
-à l’arbitraire; mais quand il s’agit de jurisprudence ou
-d’administration, on ne peut faire entrer dans leur tête d’autres
-principes que ceux de la justice. Leur esprit de méthode, même sans
-parler de la droiture de leur cœur, réclame l’équité comme mettant de
-l’ordre dans tout. Néanmoins, il faut louer Frédéric de sa probité dans
-le gouvernement intérieur de son pays: c’est un de ses premiers titres à
-l’admiration de la postérité.
-
-Frédéric n’était point sensible, mais il avait de la bonté; or, les
-qualités universelles sont celles qui conviennent le mieux aux
-souverains. Néanmoins, cette bonté de Frédéric était inquiétante comme
-celle du lion, et l’on sentait la griffe du pouvoir, même au milieu de
-la grâce et de la coquetterie de l’esprit le plus aimable. Les hommes
-d’un caractère indépendant ont eu de la peine à se soumettre à la
-liberté que ce maître croyait donner, à la familiarité qu’il croyait
-permettre; et, tout en l’admirant, ils sentaient qu’ils respiraient
-mieux loin de lui.
-
-Le grand malheur de Frédéric fut de n’avoir point assez de respect pour
-la religion ni pour les mœurs. Ses goûts étaient cyniques. Bien que
-l’amour de la gloire ait donné de l’élévation à ses pensées, sa manière
-licencieuse de s’exprimer sur les objets les plus sacrés était cause que
-ses vertus même n’inspiraient pas de confiance: on en jouissait, on les
-approuvait, mais on les croyait un calcul. Tout semblait devoir être de
-la politique dans Frédéric; ainsi donc, ce qu’il faisait de bien
-rendait l’état du pays meilleur, mais ne perfectionnait pas la moralité
-de la nation. Il affichait l’incrédulité, et se moquait de la vertu des
-femmes: et rien ne s’accordait moins avec le caractère allemand que
-cette manière de penser. Frédéric, en affranchissant ses sujets de ce
-qu’il appelait les préjugés, éteignait en eux le patriotisme: car, pour
-s’attacher aux pays naturellement sombres et stériles, il faut qu’il y
-règne des opinions et des principes d’une grande sévérité. Dans ces
-contrées sablonneuses, où la terre ne produit que des sapins et des
-bruyères, la force de l’homme consiste dans son âme; et si vous lui ôtez
-ce qui fait la vie de cette âme, les sentiments religieux, il n’aura
-plus que du dégoût pour sa triste patrie.
-
-Le penchant de Frédéric pour la guerre peut être excusé par de grands
-motifs politiques. Son royaume, tel qu’il le reçut de son père, ne
-pouvait subsister, et c’est presque pour le conserver qu’il l’agrandit.
-Il avait deux millions et demi de sujets en arrivant au trône, il en
-laissa six à sa mort.
-
-Le besoin qu’il avait de l’armée l’empêcha d’encourager dans la nation
-un esprit public dont l’énergie et l’unité fussent imposantes. Le
-gouvernement de Frédéric était fondé sur la force militaire et la
-justice civile: il les conciliait l’une et l’autre par sa sagesse; mais
-il était difficile de mêler ensemble deux esprits d’une nature si
-opposée. Frédéric voulait que ses soldats fussent des machines
-militaires, aveuglément soumises, et que ses sujets fussent des citoyens
-éclairés capables de patriotisme. Il n’établit point dans les villes de
-Prusse des autorités secondaires, des municipalités telles qu’il en
-existait dans le reste de l’Allemagne, de peur que l’action immédiate du
-service militaire ne pût être arrêtée par elles: et cependant il
-souhaitait qu’il y eût assez d’esprit de liberté dans son empire pour
-que l’obéissance y parût volontaire. Il voulait que l’état militaire
-fût le premier de tous, puisque c’était celui qui lui était le plus
-nécessaire; mais il aurait désiré que l’état civil se maintînt
-indépendant à côté de la force. Frédéric, enfin, voulait rencontrer
-partout des appuis, mais nulle part des obstacles.
-
-L’amalgame merveilleux de toutes les classes de la société ne s’obtient
-guère que par l’empire de la loi, la même pour tous. Un homme peut faire
-marcher ensemble des éléments opposés, mais «à sa mort ils se
-séparent[13].» L’ascendant de Frédéric, entretenu par la sagesse de ses
-successeurs, s’est manifesté quelque temps encore; cependant on sentait
-toujours en Prusse les deux nations qui en composaient mal une seule;
-l’armée, et l’état civil. Les préjugés nobiliaires subsistaient à côté
-des principes libéraux les plus prononcés. Enfin, l’image de la Prusse
-offrait un double aspect, comme celle de Janus; l’un militaire, et
-l’autre philosophe.
-
-Un des plus grands torts de Frédéric fut de se prêter au partage de la
-Pologne. La Silésie avait été acquise par les armes, la Pologne fut une
-conquête machiavélique, «et l’on ne pouvait jamais espérer que des
-sujets ainsi dérobés fussent fidèles à l’escamoteur qui se disait leur
-souverain[14]». D’ailleurs, les Allemands et les Esclavons ne sauraient
-s’unir entre eux par des liens indissolubles; et quand une nation admet
-dans son sein pour sujets des étrangers ennemis, elle se fait presque
-autant de mal que quand elle les reçoit pour maîtres; car il n’y a plus
-dans le corps politique cet ensemble qui personnifie l’État et constitue
-le patriotisme.
-
-Ces observations sur la Prusse portent toutes sur les moyens qu’elle
-avait de se maintenir et de se défendre: car rien, dans le gouvernement
-intérieur, n’y nuisait à l’indépendance et à la sécurité; c’était l’un
-des pays de l’Europe où l’on honorait le plus les lumières; où la
-liberté de fait, si ce n’est de droit, était le plus scrupuleusement
-respectée. Je n’ai pas rencontré dans toute la Prusse un seul individu
-qui se plaignît d’actes arbitraires dans le gouvernement, et cependant
-il n’y aurait pas eu le moindre danger à s’en plaindre; mais quand dans
-un état social le bonheur lui-même n’est, pour ainsi dire, qu’un
-accident heureux, et qu’il n’est pas fondé sur des institutions
-durables, qui garantissent à l’espèce humaine sa force et sa dignité, le
-patriotisme a peu de persévérance, et l’on abandonne facilement au
-hasard les avantages qu’on croit ne devoir qu’à lui. Frédéric II, l’un
-des plus beaux dons de ce hasard, qui semblait veiller sur la Prusse,
-avait su se faire aimer sincèrement dans son pays, et depuis qu’il n’est
-plus, on le chérit autant que pendant sa vie. Toutefois le sort de la
-Prusse n’a que trop appris ce que c’est que l’influence même d’un grand
-homme, alors que durant son règne il ne travaille point généreusement à
-se rendre utile: la nation tout entière s’en reposait sur son roi de son
-principe d’existence, et semblait devoir finir avec lui.
-
-Frédéric II aurait voulu que la littérature française fût la seule de
-ses États. Il ne faisait aucun cas de la littérature allemande. Sans
-doute elle n’était pas de son temps à beaucoup près aussi remarquable
-qu’à présent; mais il faut qu’un prince allemand encourage tout ce qui
-est allemand. Frédéric avait le projet de rendre Berlin un peu semblable
-à Paris, et se flattait de trouver dans les réfugiés français quelques
-écrivains assez distingués pour avoir une littérature française. Une
-telle espérance devait nécessairement être trompée; les cultures
-factices ne prospèrent jamais; quelques individus peuvent lutter contre
-les difficultés que présentent les choses; mais les grandes masses
-suivent toujours la pente naturelle. Frédéric a fait un mal véritable à
-son pays en professant du mépris pour le génie des Allemands. Il en est
-résulté que le corps germanique a souvent conçu d’injustes soupçons
-contre la Prusse.
-
-Plusieurs écrivains allemands, justement célèbres, se firent connaître
-vers la fin du règne de Frédéric; mais l’opinion défavorable que ce
-grand monarque avait conçue dans sa jeunesse contre la littérature de
-son pays, ne s’effaça point, et il composa peu d’années avant sa mort un
-petit écrit, dans lequel il propose, entre autres changements, d’ajouter
-une voyelle à la fin de chaque verbe pour adoucir la langue tudesque.
-Cet Allemand masqué en italien produirait le plus comique effet du
-monde; mais nul monarque, même en Orient, n’aurait assez de puissance
-pour influer ainsi, non sur le sens, mais sur le son de chaque mot qui
-se prononcerait dans son empire.
-
-Klopstock a noblement reproché à Frédéric de négliger les muses
-allemandes, qui, à son insu, s’essayaient à proclamer sa gloire.
-Frédéric n’a pas du tout deviné ce que sont les Allemands en littérature
-et en philosophie; il ne les croyait pas inventeurs. Il voulait
-discipliner les hommes de lettres comme ses armées. «Il faut,
-écrivait-il en mauvais allemand, dans ses instructions à l’académie, se
-conformer à la méthode de Boerhaave dans la médecine, à celle de Locke
-dans la métaphysique, et à celle de Thomasius pour l’histoire
-naturelle». Ses conseils n’ont pas été suivis. Il ne se doutait guère
-que de tous les hommes les Allemands étaient ceux qu’on pouvait le moins
-assujettir à la routine littéraire et philosophique: rien n’annonçait en
-eux l’audace qu’ils ont montrée depuis dans le champ de l’abstraction.
-
-Frédéric considérait ses sujets comme des étrangers, et les hommes
-d’esprit français comme ses compatriotes. Rien n’était plus naturel, il
-faut en convenir, que de se laisser séduire par tout ce qu’il y avait de
-brillant et de solide dans les écrivains français à cette époque;
-néanmoins Frédéric aurait contribué plus efficacement encore à la gloire
-de son pays, s’il avait compris et développé les facultés particulières
-à la nation qu’il gouvernait. Mais comment résister à l’influence de son
-temps, et quel est l’homme dont le génie même n’est pas à beaucoup
-d’égards l’ouvrage de son siècle?
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-_Berlin._
-
-
-Berlin est une grande ville, dont les rues sont très larges,
-parfaitement bien alignées, les maisons belles, et l’ensemble régulier:
-mais comme il n’y a pas longtemps qu’elle est rebâtie, on n’y voit rien
-qui retrace les temps antérieurs. Aucun monument gothique ne subsiste au
-milieu des habitations modernes; et ce pays nouvellement formé n’est
-gêné par l’ancien en aucun genre. Que peut-il y avoir de mieux,
-dira-t-on, soit pour les édifices, soit pour les institutions, que de
-n’être pas embarrassé par des ruines? Je sens que j’aimerais en Amérique
-les nouvelles villes et les nouvelles lois: la nature et la liberté y
-parlent assez à l’âme pour qu’on n’y ait pas besoin de souvenirs; mais
-sur notre vieille terre il faut du passé. Berlin, cette ville toute
-moderne, quelque belle qu’elle soit, ne fait pas une impression assez
-sérieuse; on n’y aperçoit point l’empreinte de l’histoire du pays, ni du
-caractère des habitants, et ces magnifiques demeures, nouvellement
-construites, ne semblent destinées qu’aux rassemblements commodes des
-plaisirs et de l’industrie. Les plus beaux palais de Berlin sont bâtis
-en briques; on trouverait à peine une pierre de taille dans les arcs de
-triomphe. La capitale de la Prusse ressemble à la Prusse elle-même; les
-édifices et les institutions y ont âge d’homme, et rien de plus, parce
-qu’un homme seul en est l’auteur.
-
-La cour, présidée par une reine belle et vertueuse, était imposante et
-simple tout à la fois; la famille royale, qui se répandait volontiers
-dans la société, savait se mêler noblement à la nation, et s’identifiait
-dans tous les cœurs avec la patrie. Le roi avait su fixer à Berlin J. de
-Müller, Ancillon, Fichte, Humboldt, Hufeland, une foule d’hommes
-distingués dans des genres différents; enfin tous les éléments d’une
-société charmante et d’une nation forte étaient là: mais ces éléments
-n’étaient point encore combinés ni réunis. L’esprit réussissait
-cependant d’une façon plus générale à Berlin qu’à Vienne; le héros du
-pays, Frédéric, ayant été un homme prodigieusement spirituel, le reflet
-de son nom faisait encore aimer tout ce qui pouvait lui ressembler.
-Marie-Thérèse n’a point donné une impulsion semblable aux Viennois, et
-ce qui dans Joseph ressemblait à de l’esprit, les en a dégoûtés.
-
-Aucun spectacle en Allemagne n’égalait celui de Berlin. Cette ville,
-étant au centre du nord de l’Allemagne, peut être considérée comme le
-foyer de ses lumières. On y cultive les sciences et les lettres, et dans
-les dîners d’hommes, chez les ministres et ailleurs, on ne s’astreint
-point à la séparation de rang si nuisible à l’Allemagne, et l’on sait
-rassembler les gens de talent de toutes les classes. Cet heureux mélange
-ne s’étend pas encore néanmoins jusqu’à la société des femmes: il en est
-quelques-unes dont les qualités et les agréments attirent autour d’elles
-tout ce qui se distingue; mais en général, à Berlin comme dans le reste
-de l’Allemagne, la société des femmes n’est pas bien amalgamée avec
-celle des hommes. Le grand charme de la vie sociale, en France,
-consiste dans l’art de concilier parfaitement ensemble les avantages que
-l’esprit des femmes et celui des hommes réunis peuvent apporter dans la
-conversation. A Berlin, les hommes ne causent guère qu’entre eux; l’état
-militaire leur donne une certaine rudesse qui leur inspire le besoin de
-ne pas se gêner pour les femmes.
-
-Quand il y a, comme en Angleterre, de grands intérêts politiques à
-discuter, les sociétés d’hommes sont toujours animées par un noble
-intérêt commun: mais dans les pays où il n’y a pas de gouvernement
-représentatif, la présence des femmes est nécessaire pour maintenir tous
-les sentiments de délicatesse et de pureté, sans lesquels l’amour du
-beau doit se perdre. L’influence des femmes est plus salutaire aux
-guerriers qu’aux citoyens; le règne de la loi se passe mieux d’elles que
-celui de l’honneur; car ce sont elles seules qui conservent l’esprit
-chevaleresque dans une monarchie purement militaire. L’ancienne France a
-dû tout son éclat à cette puissance de l’opinion publique, dont
-l’ascendant des femmes était la cause.
-
-Il n’y avait qu’un très petit nombre d’hommes dans les sociétés à
-Berlin, ce qui gâte presque toujours ceux qui s’y trouvent, en leur
-ôtant l’inquiétude et le besoin de plaire. Les officiers qui obtenaient
-un congé pour venir passer quelques mois à la ville, n’y cherchaient que
-la danse et le jeu. Le mélange des deux langues nuisait à la
-conversation, et les grandes assemblées n’offraient pas plus d’intérêt à
-Berlin qu’à Vienne: on doit trouver même dans tout ce qui tient aux
-manières, plus d’usage du monde à Vienne qu’à Berlin. Néanmoins la
-liberté de la presse, la réunion des hommes d’esprit, la connaissance de
-la littérature et de la langue allemande, qui s’était généralement
-répandue dans les derniers temps, faisaient de Berlin la vraie capitale
-de l’Allemagne nouvelle, de l’Allemagne éclairée. Les réfugiés français
-affaiblissaient un peu l’impulsion toute allemande dont Berlin est
-susceptible; ils conservaient encore un respect superstitieux pour le
-siècle de Louis XIV; leurs idées sur la littérature se flétrissaient et
-se pétrifiaient, à distance du pays d’où elles étaient tirées; mais en
-général Berlin aurait pris un grand ascendant sur l’esprit public en
-Allemagne, si l’on n’avait pas conservé, je le répète, du ressentiment
-contre le dédain que Frédéric avait montré pour la nation germanique.
-
-Les écrivains philosophes ont eu souvent d’injustes préjugés contre la
-Prusse; ils ne voyaient en elle qu’une vaste caserne, et c’était sous ce
-rapport qu’elle valait le moins: ce qui doit intéresser à ce pays, ce
-sont les lumières, l’esprit de justice et les sentiments d’indépendance
-qu’on rencontre dans une foule d’individus de toutes les classes; mais
-le lien de ces belles qualités n’était pas encore formé. L’État,
-nouvellement constitué, ne reposait ni sur le temps ni sur le peuple.
-
-Les punitions humiliantes, généralement admises parmi les troupes
-allemandes, froissaient l’honneur dans l’âme des soldats. Les habitudes
-militaires ont plutôt nui que servi à l’esprit guerrier des Prussiens;
-ces habitudes étaient fondées sur de vieilles méthodes qui séparaient
-l’armée de la nation, tandis que, de nos jours, il n’y a de véritable
-force que dans le caractère national. Ce caractère en Prusse est plus
-noble et plus exalté que les derniers événements ne pourraient le faire
-supposer; «et l’ardent héroïsme du malheureux prince Louis doit jeter
-encore quelque gloire sur ses compagnons d’armes[15]».
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-_Des universités allemandes._
-
-
-Tout le nord de l’Allemagne est rempli d’universités les plus savantes
-de l’Europe. Dans aucun pays, pas même en Angleterre, il n’y a autant de
-moyens de s’instruire et de perfectionner ses facultés. A quoi tient
-donc que la nation manque d’énergie, et qu’elle paraisse en général
-lourde et bornée, quoiqu’elle renferme un petit nombre d’hommes
-peut-être les plus spirituels de l’Europe? C’est à la nature des
-gouvernements, et non à l’éducation, qu’il faut attribuer ce singulier
-contraste. L’éducation intellectuelle est parfaite en Allemagne, mais
-tout s’y passe en théorie: l’éducation pratique dépend uniquement des
-affaires; c’est par l’action seule que le caractère acquiert la fermeté
-nécessaire pour se guider dans la conduite de la vie. Le caractère est
-un instinct; il tient de plus près à la nature que l’esprit, et
-néanmoins les circonstances donnent seules aux hommes l’occasion de le
-développer. Les gouvernements sont les vrais instituteurs des peuples;
-et l’éducation publique elle-même, quelque bonne qu’elle soit, peut
-former des hommes de lettres, mais non des citoyens, des guerriers, ou
-des hommes d’État.
-
-En Allemagne, le génie philosophique va plus loin que partout ailleurs;
-rien ne l’arrête, et l’absence même de carrière politique, si funeste à
-la masse, donne encore plus de liberté aux penseurs. Mais une distance
-immense sépare les esprits du premier et du second ordre, parce qu’il
-n’y a point d’intérêt, ni d’objet d’activité, pour les hommes qui ne
-s’élèvent pas à la hauteur des conceptions les plus vastes. Celui qui
-ne s’occupe pas de l’univers, en Allemagne, n’a vraiment rien à faire.
-
-Les universités allemandes ont une ancienne réputation qui date de
-plusieurs siècles avant la réformation. Depuis cette époque, les
-universités protestantes sont incontestablement supérieures aux
-universités catholiques, et toute la gloire littéraire de l’Allemagne
-tient à ces institutions[16]. Les universités anglaises ont
-singulièrement contribué à répandre parmi les Anglais cette connaissance
-des langues et de la littérature ancienne, qui donne aux orateurs et aux
-hommes d’État en Angleterre une instruction si libérale et si brillante.
-Il est de bon goût de savoir autre chose que les affaires, quand on le
-sait bien: et, d’ailleurs, l’éloquence des nations libres se rattache à
-l’histoire des Grecs et des Romains, comme à celle d’anciens
-compatriotes. Mais les universités allemandes, quoique fondées sur des
-principes analogues à ceux d’Angleterre, en diffèrent à beaucoup
-d’égards: la foule des étudiants qui se réunissaient à Gœttingue, Halle,
-Iéna, etc., formaient presque un corps libre dans l’État: les écoliers
-riches et pauvres ne se distinguaient entre eux que par leur mérite
-personnel, et les étrangers, qui venaient de tous les coins du monde, se
-soumettaient avec plaisir à cette égalité que la supériorité naturelle
-pouvait seule altérer.
-
-Il y avait de l’indépendance, et même de l’esprit militaire, parmi les
-étudiants; et si, en sortant de l’université, ils avaient pu se vouer
-aux intérêts publics, leur éducation eût été très favorable à l’énergie
-du caractère: mais ils rentraient dans les habitudes monotones et
-casanières qui dominent en Allemagne, et perdaient par degrés l’élan et
-la résolution que la vie de l’université leur avait inspirés; il ne leur
-en restait qu’une instruction très étendue.
-
-Dans chaque université allemande plusieurs professeurs étaient en
-concurrence pour chaque branche d’enseignement; ainsi, les maîtres
-avaient eux-mêmes de l’émulation, intéressés qu’ils étaient à l’emporter
-les uns sur les autres, en attirant un plus grand nombre d’écoliers.
-Ceux qui se destinaient à telle ou telle carrière en particulier, la
-médecine, le droit, etc., se trouvaient naturellement appelés à
-s’instruire sur d’autres sujets; et de là vient l’universalité de
-connaissances que l’on remarque dans presque tous les hommes instruits
-de l’Allemagne. Les universités possédaient des biens en propre, comme
-le clergé; elles avaient une juridiction à elles; et c’est une belle
-idée de nos pères que d’avoir rendu les établissements d’éducation tout
-à fait libres. L’âge mûr peut se soumettre aux circonstances; mais à
-l’entrée de la vie, au moins, le jeune homme doit puiser ses idées dans
-une source non altérée.
-
-L’étude des langues, qui fait la base de l’instruction en Allemagne, est
-beaucoup plus favorable aux progrès des facultés dans l’enfance, que
-celles des mathématiques ou des sciences physiques. Pascal, ce grand
-géomètre, dont la pensée profonde planait sur la science dont il
-s’occupait spécialement, comme sur toutes les autres, a reconnu lui-même
-les défauts inséparables des esprits formés d’abord par les
-mathématiques: cette étude, dans le premier âge, n’exerce que le
-mécanisme de l’intelligence; les enfants que l’on occupe de si bonne
-heure à calculer, perdent toute cette sève de l’imagination, alors si
-belle et si féconde, et n’acquièrent point à la place une justesse
-d’esprit transcendante: car l’arithmétique et l’algèbre se bornent à
-nous apprendre de mille manières des propositions toujours identiques.
-Les problèmes de la vie sont plus compliqués; aucun n’est positif,
-aucun n’est absolu: il faut deviner, il faut choisir, à l’aide d’aperçus
-et de suppositions qui n’ont aucun rapport avec la marche infaillible du
-calcul.
-
-Les vérités démontrées ne conduisent point aux vérités probables, les
-seules qui servent de guides dans les affaires, comme dans les arts,
-comme dans la société. Il y a sans doute un point où les mathématiques
-elles-mêmes exigent cette puissance lumineuse de l’invention, sans
-laquelle on ne peut pénétrer dans les secrets de la nature: au sommet de
-la pensée, l’imagination d’Homère et celle de Newton semblent se réunir;
-mais combien d’enfants sans génie pour les mathématiques, ne
-consacrent-ils pas tout leur temps à cette science! On n’exerce chez eux
-qu’une seule faculté, tandis qu’il faut développer tout l’être moral,
-dans une époque où l’on peut si facilement déranger l’âme comme le
-corps, en ne fortifiant qu’une partie.
-
-Rien n’est moins applicable à la vie qu’un raisonnement mathématique.
-Une proposition, en fait de chiffres, est décidément fausse ou vraie;
-sous tous les autres rapports le vrai se mêle avec le faux d’une telle
-manière, que souvent l’instinct peut seul nous décider entre des motifs
-divers, quelquefois aussi puissants d’un côté que de l’autre. L’étude
-des mathématiques, habituant à la certitude, irrite contre toutes les
-opinions opposées à la nôtre; tandis que ce qu’il y a de plus important
-pour la conduite de ce monde, c’est d’apprendre les autres, c’est-à-dire
-de concevoir tout ce qui les porte à penser et à sentir autrement que
-nous. Les mathématiques induisent à ne tenir compte que de ce qui est
-prouvé; tandis que les vérités primitives, celles que le sentiment et le
-génie saisissent, ne sont pas susceptibles de démonstration.
-
-Enfin les mathématiques, soumettant tout au calcul, inspirent trop de
-respect pour la force; et cette énergie sublime qui ne compte pour rien
-les obstacles et se plaît dans les sacrifices, s’accorde difficilement
-avec le genre de raison que développent les combinaisons algébriques.
-
-Il me semble donc que, pour l’avantage de la morale, aussi bien que pour
-celui de l’esprit, il vaut mieux placer l’étude des mathématiques dans
-son temps, et comme une portion de l’instruction totale, mais non en
-faire la base de l’éducation, et par conséquent le principe déterminant
-du caractère et de l’âme.
-
-Parmi les systèmes d’éducation, il en est aussi qui conseillent de
-commencer l’enseignement par les sciences naturelles; elles ne sont dans
-l’enfance qu’un simple divertissement; ce sont des hochets savants qui
-accoutument à s’amuser avec méthode et à étudier superficiellement. On
-s’est imaginé qu’il fallait, autant qu’on le pouvait, épargner de la
-peine aux enfants, changer en délassement toutes leurs études, leur
-donner de bonne heure des collections d’histoire naturelle pour jouets,
-des expériences de physique pour spectacle. Il me semble que cela aussi
-est un système erroné. S’il était possible qu’un enfant apprît bien
-quelque chose en s’amusant, je regretterais encore pour lui le
-développement d’une faculté, l’attention, faculté qui est beaucoup plus
-essentielle qu’une connaissance de plus. Je sais qu’on me dira que les
-mathématiques rendent particulièrement appliqué; mais elles n’habituent
-pas à rassembler, à apprécier, à concentrer: l’attention qu’elles
-exigent est, pour ainsi dire, en ligne droite: l’esprit humain agit en
-mathématiques comme un ressort qui suit une direction toujours la même.
-
-L’éducation faite en s’amusant disperse la pensée; la peine en tout
-genre est un des grands secrets de la nature: l’esprit de l’enfant doit
-s’accoutumer aux efforts de l’étude, comme notre âme à la souffrance. Le
-perfectionnement du premier âge tient au travail, comme le
-perfectionnement du second à la douleur: il est à souhaiter sans doute
-que les parents et la destinée n’abusent pas trop de ce double secret;
-mais il n’y a d’important, à toutes les époques de la vie, que ce qui
-agit sur le centre même de l’existence, et l’on considère trop souvent
-l’être moral en détail. Vous enseignerez avec des tableaux, avec des
-cartes, une quantité de choses à votre enfant; mais vous ne lui
-apprendrez pas à apprendre; et l’habitude de s’amuser, que vous dirigez
-sur les sciences, suivra bientôt un autre cours, quand l’enfant ne sera
-plus dans votre dépendance.
-
-Ce n’est donc pas sans raison que l’étude des langues anciennes et
-modernes a été la base de tous les établissements d’éducation qui ont
-formé les hommes les plus capables en Europe: le sens d’une phrase dans
-une langue étrangère est à la fois un problème grammatical et
-intellectuel; ce problème est tout à fait proportionné à l’intelligence
-de l’enfant: d’abord il n’entend que les mots, puis il s’élève jusqu’à
-la conception de la phrase; et bientôt après le charme de l’expression,
-sa force, son harmonie, tout ce qui se trouve enfin dans le langage de
-l’homme, se fait sentir par degrés à l’enfant qui traduit. Il s’essaie
-tout seul avec les difficultés que lui présentent deux langues à la
-fois; il s’introduit dans les idées successivement, compare et combine
-divers genres d’analogies et de vraisemblances; et l’activité spontanée
-de l’esprit, la seule qui développe vraiment la faculté de penser, est
-vivement excitée par cette étude. Le nombre des facultés qu’elle fait
-mouvoir à la fois lui donne l’avantage sur tout autre travail, et l’on
-est trop heureux d’employer la mémoire flexible de l’enfant à retenir un
-genre de connaissances, sans lequel il serait borné toute sa vie au
-cercle de sa propre nation, cercle étroit comme tout ce qui est
-exclusif.
-
-L’étude de la grammaire exige la même suite et la même force d’attention
-que les mathématiques, mais elle tient de beaucoup plus près à la
-pensée. La grammaire lie les idées l’une à l’autre, comme le calcul
-enchaîne les chiffres; la logique grammaticale est aussi précise que
-celle de l’algèbre, et cependant elle s’applique à tout ce qu’il y a de
-vivant dans notre esprit: les mots sont en même temps des chiffres et
-des images; ils sont esclaves et libres, soumis à la discipline de la
-syntaxe, et tout-puissants par leur signification naturelle; ainsi l’on
-trouve dans la métaphysique de la grammaire l’exactitude du raisonnement
-et l’indépendance de la pensée réunies ensemble; tout a passé par les
-mots et tout s’y retrouve quand on sait les examiner: les langues sont
-inépuisables pour l’enfant comme pour l’homme, et chacun en peut tirer
-tout ce dont il a besoin.
-
-L’impartialité naturelle à l’esprit des Allemands les porte à s’occuper
-des littératures étrangères, et l’on ne trouve guère d’hommes un peu
-au-dessus de la classe commune, en Allemagne, à qui la lecture de
-plusieurs langues ne soit familière. En sortant des écoles on sait déjà
-d’ordinaire très bien le latin et même le grec. _L’éducation des
-universités allemandes_, dit un écrivain français, _commence où finit
-celle de plusieurs nations de l’Europe_. Non seulement les professeurs
-sont des hommes d’une instruction étonnante, mais ce qui les distingue
-surtout, c’est un enseignement très scrupuleux. En Allemagne, on met de
-la conscience dans tout, et rien en effet ne peut s’en passer. Si l’on
-examine le cours de la destinée humaine, on verra que la légèreté peut
-conduire à tout ce qu’il y a de mauvais dans ce monde. Il n’y a que
-l’enfance dans qui la légèreté soit un charme; il semble que le Créateur
-tienne encore l’enfant par la main, et l’aide à marcher doucement sur
-les nuages de la vie. Mais quand le temps livre l’homme à lui-même, ce
-n’est que dans le sérieux de son âme qu’il trouve des pensées, des
-sentiments et des vertus.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-_Des institutions particulières d’éducation et de bienfaisance._
-
-
-Il paraîtra d’abord inconséquent de louer l’ancienne méthode, qui
-faisait de l’étude des langues la base de l’éducation, et de considérer
-l’école de Pestalozzi comme l’une des meilleures institutions de notre
-siècle; je crois cependant que ces deux manières de voir peuvent se
-concilier. De toutes les études, celle qui donne chez Pestalozzi les
-résultats les plus brillants, ce sont les mathématiques. Mais il me
-paraît que sa méthode pourrait s’appliquer à plusieurs autres parties de
-l’instruction, et qu’elle y ferait faire des progrès sûrs et rapides.
-Rousseau a senti que les enfants, avant l’âge de douze à treize ans,
-n’avaient point l’intelligence nécessaire pour les études qu’on exigeait
-d’eux, ou plutôt pour la méthode d’enseignement à laquelle on les
-soumettait. Ils répétaient sans comprendre, ils travaillaient sans
-s’instruire; et ne recueillaient souvent de l’éducation que l’habitude
-de faire leur tâche sans la concevoir, et d’esquiver le pouvoir du
-maître par la ruse de l’écolier. Tout ce que Rousseau a dit contre cette
-éducation routinière est parfaitement vrai; mais, comme il arrive
-souvent, ce qu’il propose comme remède est encore plus mauvais que le
-mal.
-
-Un enfant qui, d’après le système de Rousseau, n’aurait rien appris
-jusqu’à l’âge de douze ans, aurait perdu six années précieuses de sa
-vie; ses organes intellectuels n’acquerraient jamais la flexibilité que
-l’exercice, dès la première enfance, pouvait seul leur donner. Les
-habitudes d’oisiveté seraient tellement enracinées en lui, qu’on le
-rendrait bien plus malheureux en lui parlant de travail, pour la
-première fois, à l’âge de douze ans, qu’en l’accoutumant depuis qu’il
-existe à le regarder comme une condition nécessaire de la vie.
-D’ailleurs, l’espèce de soin que Rousseau exige de l’instituteur, pour
-suppléer à l’instruction, et pour la faire arriver par la nécessité,
-obligerait chaque homme à consacrer sa vie entière à l’éducation d’un
-autre, et les grands-pères seuls se trouveraient libres de commencer une
-carrière personnelle. De tels projets sont chimériques, tandis que la
-méthode de Pestalozzi est réelle, applicable, et peut avoir une grande
-influence sur la marche future de l’esprit humain.
-
-Rousseau dit avec raison que les enfants ne comprennent pas ce qu’ils
-apprennent, et il en conclut qu’ils ne doivent rien apprendre.
-Pestalozzi a profondément étudié ce qui fait que les enfants ne
-comprennent pas, et sa méthode simplifie et gradue les idées de telle
-manière qu’elles sont mises à la portée de l’enfance, et que l’esprit de
-cet âge arrive sans se fatiguer aux résultats les plus profonds. En
-passant avec exactitude par tous les degrés du raisonnement, Pestalozzi
-met l’enfant en état de découvrir lui-même ce qu’on veut lui enseigner.
-
-Il n’y a point d’à peu près dans la méthode de Pestalozzi: on entend
-bien, ou l’on n’entend pas: car toutes les propositions se touchent de
-si près, que le second raisonnement est toujours la conséquence
-immédiate du premier. Rousseau a dit que l’on fatiguait la tête des
-enfants par les études que l’on exigeait d’eux; Pestalozzi les conduit
-toujours par une route si facile et si positive, qu’il ne leur en coûte
-pas plus de s’initier dans les sciences les plus abstraites, que dans
-les occupations les plus simples; chaque pas dans ces sciences est aussi
-aisé, par rapport à l’antécédent, que la conséquence la plus naturelle
-tirée des circonstances les plus ordinaires. Ce qui lasse les enfants,
-c’est de leur faire sauter les intermédiaires, de les faire avancer
-sans qu’ils sachent ce qu’ils croient avoir appris. Il y a dans leur
-tête alors une sorte de confusion qui leur rend tout examen redoutable,
-et leur inspire un invincible dégoût pour le travail. Il n’existe pas de
-trace de ces inconvénients chez Pestalozzi: les enfants s’amusent de
-leurs études, non pas qu’on leur en fasse un jeu, ce qui, comme je l’ai
-déjà dit, met l’ennui dans le plaisir et la frivolité dans l’étude; mais
-parce qu’ils goûtent dès l’enfance le plaisir des hommes faits, savoir,
-comprendre, et terminer ce dont ils sont chargés.
-
-La méthode de Pestalozzi, comme tout ce qui est vraiment bon, n’est pas
-une découverte entièrement nouvelle, mais une application éclairée et
-persévérante de vérités déjà connues. La patience, l’observation, et
-l’étude philosophique des procédés de l’esprit humain, lui ont fait
-connaître ce qu’il y a d’élémentaire dans les pensées, et de successif
-dans leur développement; et il a poussé plus loin qu’un autre la théorie
-et la pratique de la gradation dans l’enseignement. On a appliqué avec
-succès sa méthode à la grammaire, à la géographie, à la musique; mais il
-serait fort à désirer que les professeurs distingués qui ont adopté ses
-principes, les fissent servir à tous les genres de connaissances. Celle
-de l’histoire en particulier n’est pas encore bien conçue. On n’a point
-observé la gradation des impressions dans la littérature, comme celle
-des problèmes dans les sciences. Enfin, il reste beaucoup de choses à
-faire pour porter au plus haut point l’éducation, c’est-à-dire, l’art de
-se placer en arrière de ce qu’on sait pour le faire comprendre aux
-autres.
-
-Pestalozzi se sert de la géométrie pour apprendre aux enfants le calcul
-arithmétique; c’était aussi la méthode des anciens. La géométrie parle
-plus à l’imagination que les mathématiques abstraites. C’est bien fait
-de réunir autant qu’il est possible la précision de l’enseignement à la
-vivacité des impressions, si l’on veut se rendre maître de l’esprit
-humain tout entier; car ce n’est pas la profondeur même de la science,
-mais l’obscurité dans la manière de la présenter, qui seule peut
-empêcher les enfants de la saisir: ils comprennent tout de degré en
-degré: l’essentiel est de mesurer les progrès sur la marche de la raison
-dans l’enfance. Cette marche lente, mais sûre, conduit aussi loin qu’il
-est possible, dès qu’on s’astreint à ne la jamais hâter.
-
-C’est chez Pestalozzi un spectacle attachant et singulier, que ces
-visages d’enfants dont les traits arrondis, vagues et délicats, prennent
-naturellement une expression réfléchie: ils sont attentifs par
-eux-mêmes, et considèrent leurs études comme un homme d’un âge mûr
-s’occuperait de ses propres affaires. Une chose remarquable, c’est que
-ni la punition ni la récompense ne sont nécessaires pour les exciter
-dans leurs travaux. C’est peut-être la première fois qu’une école de
-cent cinquante enfants va sans le ressort de l’émulation et de la
-crainte. Combien de mauvais sentiments sont épargnés à l’homme, quand on
-éloigne de son cœur la jalousie et l’humiliation, quand il ne voit point
-dans ses camarades des rivaux, ni dans ses maîtres des juges! Rousseau
-voulait soumettre l’enfant à la loi de la destinée; Pestalozzi crée
-lui-même cette destinée, pendant le cours de l’éducation de l’enfant, et
-dirige ses décrets pour son bonheur et son perfectionnement. L’enfant se
-sent libre, parce qu’il se plaît dans l’ordre général qui l’entoure, et
-dont l’égalité parfaite n’est point dérangée même par les talents plus
-ou moins distingués de quelques-uns. Il ne s’agit pas là de succès, mais
-de progrès vers un but auquel tous tendent avec une même bonne foi. Les
-écoliers deviennent maîtres quand ils en savent plus que leurs
-camarades; les maîtres redeviennent écoliers quand ils trouvent quelques
-imperfections dans leur méthode, et recommencent leur propre éducation
-pour mieux juger des difficultés de l’enseignement.
-
-On craint assez généralement que la méthode de Pestalozzi n’étouffe
-l’imagination, et ne s’oppose à l’originalité de l’esprit; il est
-difficile qu’il y ait une éducation pour le génie, et ce n’est guère que
-la nature et le gouvernement qui l’inspirent ou l’excitent. Mais ce ne
-peut être un obstacle au génie, que des connaissances primitives
-parfaitement claires et sûres; elles donnent à l’esprit un genre de
-fermeté qui lui rend ensuite faciles toutes les études les plus hautes.
-Il faut considérer l’école de Pestalozzi comme bornée jusqu’à présent à
-l’enfance. L’éducation qu’il donne n’est définitive que pour les gens du
-peuple; mais c’est par cela même qu’elle peut exercer une influence très
-salutaire sur l’esprit national. L’éducation, pour les hommes riches,
-doit être partagée en deux époques: dans la première, les enfants sont
-guidés par leurs maîtres; dans la seconde, ils s’instruisent
-volontairement, et cette éducation de choix, c’est dans les grandes
-universités qu’il faut la recevoir. L’instruction qu’on acquiert chez
-Pestalozzi donne à chaque homme, de quelque classe qu’il soit, une base
-sur laquelle il peut bâtir à son gré la chaumière du pauvre ou les
-palais des rois.
-
-On aurait tort si l’on croyait en France qu’il n’y a rien de bon à
-prendre dans l’école de Pestalozzi, que sa méthode rapide pour apprendre
-à calculer. Pestalozzi lui-même n’est pas mathématicien; il sait mal les
-langues; il n’a que le génie et l’instinct du développement intérieur de
-l’intelligence des enfants; il voit quel chemin leur pensée suit pour
-arriver au but. Cette loyauté de caractère, qui répand un si noble calme
-sur les affections du cœur, Pestalozzi l’a jugée nécessaire aussi dans
-les opérations de l’esprit. Il pense qu’il y a un plaisir de moralité
-dans des études complètes. En effet, nous voyons sans cesse que les
-connaissances superficielles inspirent une sorte d’arrogance
-dédaigneuse, qui fait repousser comme inutile, ou dangereux, ou
-ridicule, tout ce qu’on ne sait pas. Nous voyons aussi que ces
-connaissances superficielles obligent à cacher habilement ce qu’on
-ignore. La candeur souffre de tous ces défauts d’instruction, dont on ne
-peut s’empêcher d’être honteux. Savoir parfaitement ce qu’on sait, donne
-un repos à l’esprit, qui ressemble à la satisfaction de la conscience.
-La bonne foi de Pestalozzi, cette bonne foi portée dans la sphère de
-l’intelligence, et qui traite avec les idées aussi scrupuleusement
-qu’avec les hommes, est le principal mérite de son école; c’est par là
-qu’il rassemble autour de lui des hommes consacrés au bien-être des
-enfants d’une façon tout à fait désintéressée. Quand, dans un
-établissement public, aucun des calculs personnels des chefs n’est
-satisfait, il faut chercher le mobile de cet établissement dans leur
-amour de la vertu: les jouissances qu’elle donne peuvent seules se
-passer de trésors et de pouvoir.
-
-On n’imiterait point l’institut de Pestalozzi en transportant ailleurs
-sa méthode d’enseignement; il faut établir avec elle la persévérance
-dans les maîtres, la simplicité dans les écoliers, la régularité dans le
-genre de vie, enfin surtout, les sentiments religieux qui animent cette
-école. Les pratiques du culte n’y sont pas suivies avec plus
-d’exactitude qu’ailleurs; mais tout s’y passe au nom de la Divinité, au
-nom de ce sentiment élevé, noble et pur, qui est la religion habituelle
-du cœur. La vérité, la bonté, la confiance, l’affection, entourent les
-enfants; c’est dans cette atmosphère qu’ils vivent, et, pour quelque
-temps du moins, ils restent étrangers à toutes les passions haineuses, à
-tous les préjugés orgueilleux du monde. Un éloquent philosophe, Fichte,
-a dit _qu’il attendait la régénération de la nation allemande de
-l’institut de Pestalozzi_: il faut convenir au moins qu’une révolution
-fondée sur de pareils moyens ne serait ni violente ni rapide; car
-l’éducation, quelque bonne qu’elle puisse être, n’est rien en
-comparaison de l’influence des événements publics: l’instruction perce
-goutte à goutte le rocher, mais le torrent l’enlève en un jour.
-
-Il faut rendre surtout hommage à Pestalozzi, pour le soin qu’il a pris
-de mettre son institut à la portée des personnes sans fortune, en
-réduisant le prix de sa pension autant qu’il était possible. Il s’est
-constamment occupé de la classe des pauvres, et veut lui assurer le
-bienfait des lumières pures et de l’instruction solide. Les ouvrages de
-Pestalozzi sont, sous ce rapport, une lecture très curieuse: il a fait
-des romans dans lesquels les situations de la vie des gens du peuple
-sont peintes avec un intérêt, une vérité et une moralité parfaites. Les
-sentiments qu’il exprime dans ces écrits sont, pour ainsi dire, aussi
-élémentaires que les principes de sa méthode. On est étonné de pleurer
-pour un mot, pour un détail si simple, si vulgaire même, que la
-profondeur seule des émotions le relève. Les gens du peuple sont un état
-intermédiaire entre les sauvages et les hommes civilisés; quand ils sont
-vertueux, ils ont un genre d’innocence et de bonté qui ne peut se
-rencontrer dans le monde. La société pèse sur eux, ils luttent avec la
-nature, et leur confiance en Dieu est plus animée, plus constante que
-celle des riches. Sans cesse menacés par le malheur, recourant sans
-cesse à la prière, inquiets chaque jour, sauvés chaque soir, les pauvres
-se sentent sous la main immédiate de celui qui protège ce que les hommes
-ont délaissé, et leur probité, quand ils en ont, est singulièrement
-scrupuleuse.
-
-Je me rappelle, dans un roman de Pestalozzi, la restitution de quelques
-pommes de terre par un enfant qui les avait volées: sa grand’mère
-mourante lui ordonne de les reporter au propriétaire du jardin où il les
-a prises, et cette scène attendrit jusqu’au fond du cœur. Ce pauvre
-crime, si l’on peut s’exprimer ainsi, causant de tels remords; la
-solennité de la mort, à travers les misères de la vie, la vieillesse et
-l’enfance rapprochées par la voix de Dieu, qui parle également à l’une
-et à l’autre, tout cela fait mal, et bien mal: car dans nos fictions
-poétiques, les pompes de la destinée soulagent un peu de la pitié que
-causent les revers; mais l’on croit voir dans ces romans populaires une
-faible lampe éclairer une petite cabane, et la bonté de l’âme ressort au
-milieu de toutes les douleurs qui la mettent à l’épreuve.
-
-L’art du dessin pouvant être considéré sous des rapports d’utilité, l’on
-peut dire que, parmi les arts d’agrément, le seul introduit dans l’école
-de Pestalozzi, c’est la musique, et il faut le louer encore de ce choix.
-Il y a tout un ordre de sentiments, je dirais même tout un ordre de
-vertus, qui appartiennent à la connaissance, ou du moins au goût de la
-musique; et c’est une grande barbarie que de priver de telles
-impressions une portion nombreuse de la race humaine. Les anciens
-prétendaient que les nations avaient été civilisées par la musique, et
-cette allégorie a un sens très profond; car il faut toujours supposer
-que le lien de la société s’est formé par la sympathie ou par l’intérêt,
-et certes la première origine est plus noble que l’autre.
-
-Pestalozzi n’est pas le seul, dans la Suisse allemande, qui s’occupe
-avec zèle de cultiver l’âme du peuple: c’est sous ce rapport que
-l’établissement de M. de Fellemberg m’a frappée. Beaucoup de gens y sont
-venus chercher de nouvelles lumières sur l’agriculture, et l’on dit qu’à
-cet égard ils ont été satisfaits; mais ce qui mérite principalement
-l’estime des amis de l’humanité, c’est le soin que prend M. de
-Fellemberg de l’éducation des gens du peuple; il fait instruire, selon
-la méthode de Pestalozzi, les maîtres d’école des villages, afin qu’ils
-enseignent à leur tour les enfants; les ouvriers qui labourent ses
-terres apprennent la musique des psaumes, et bientôt on entendra dans la
-campagne les louanges divines chantées avec des voix simples, mais
-harmonieuses, qui célèbreront à la fois la nature et son auteur. Enfin
-M. de Fellemberg cherche, par tous les moyens possibles, à former entre
-la classe inférieure et la nôtre un lien libéral, un lien qui ne soit
-pas uniquement fondé sur les intérêts pécuniaires des riches et des
-pauvres.
-
-L’exemple de l’Angleterre et de l’Amérique nous apprend qu’il suffit des
-institutions libres pour développer l’intelligence et la sagesse du
-peuple; mais c’est un pas de plus que de lui donner par delà le
-nécessaire, en fait d’instruction. Le nécessaire en tout genre a quelque
-chose de révoltant quand ce sont les possesseurs du superflu qui le
-mesurent. Ce n’est pas assez de s’occuper des gens du peuple sous un
-point de vue d’utilité, il faut aussi qu’ils participent aux jouissances
-de l’imagination et du cœur. C’est dans le même esprit que des
-philanthropes très éclairés se sont occupés de la mendicité à Hambourg.
-Ils n’ont mis dans leurs établissements de charité, ni despotisme, ni
-spéculation économique; ils ont voulu que les hommes malheureux
-souhaitassent eux-mêmes le travail qu’on leur demande, autant que les
-bienfaits qu’on leur accorde. Comme ils ne faisaient point des pauvres
-un moyen, mais un but, ils ne leur ont pas ordonné l’occupation, mais
-ils la leur ont fait désirer. Sans cesse on voit, dans les différents
-comptes rendus de ces établissements de charité, qu’il importait bien
-plus à leurs fondateurs de rendre les hommes meilleurs, que de les
-rendre plus utiles; et c’est ce haut point de vue philosophique qui
-caractérise l’esprit de sagesse et de liberté de cette ancienne ville
-hanséatique.
-
-Il y a beaucoup de bienfaisance dans le monde, et celui qui n’est pas
-capable de servir ses semblables par le sacrifice de son temps et de ses
-penchants, leur fait volontiers du bien avec de l’argent: c’est toujours
-quelque chose, et nulle vertu n’est à dédaigner. Mais la masse
-considérable des aumônes particulières n’est point sagement dirigée
-dans la plupart des pays, et l’un des services les plus éminents que le
-baron de Voght et ses excellents compatriotes aient rendus à l’humanité,
-c’est de montrer que sans nouveaux sacrifices, sans que l’État
-intervînt, la bienfaisance particulière suffisait au soulagement du
-malheur. Ce qui s’opère par les individus convient singulièrement à
-l’Allemagne, où chaque chose, prise séparément, vaut mieux que
-l’ensemble.
-
-Les entreprises charitables doivent prospérer dans la ville de Hambourg;
-il y a tant de moralité parmi ses habitants, que pendant longtemps on y
-a payé les impôts dans une espèce de tronc, sans que jamais personne
-surveillât ce qu’on y portait: ces impôts devaient être proportionnés à
-la fortune de chacun, et, calcul fait, ils ont toujours été
-scrupuleusement acquittés. Ne croit-on pas raconter un trait de l’âge
-d’or, si toutefois dans l’âge d’or il y avait des richesses privées et
-des impôts publics? On ne saurait assez admirer combien, sous le rapport
-de l’enseignement comme sous celui de l’administration, la bonne foi
-rend tout facile. On devrait bien lui accorder tous les honneurs
-qu’obtient l’habileté; car en résultat elle s’entend mieux même aux
-affaires de ce monde.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-_La fête d’Interlaken._
-
-
-Il faut attribuer au caractère germanique une grande partie des vertus
-de la Suisse allemande. Néanmoins il y a plus d’esprit public en Suisse
-qu’en Allemagne, plus de patriotisme, plus d’énergie, plus d’accord
-dans les opinions et les sentiments; mais aussi la petitesse des États
-et la pauvreté du pays n’y excitent en aucune manière le génie; on y
-trouve bien moins de savants et de penseurs que dans le nord de
-l’Allemagne, où le relâchement même des liens politiques donne l’essor à
-toutes les nobles rêveries, à tous les systèmes hardis qui ne sont point
-soumis à la nature des choses. Les Suisses ne sont pas une nation
-poétique, et l’on s’étonne, avec raison, que l’admirable aspect de leur
-contrée n’ait pas enflammé davantage leur imagination. Toutefois un
-peuple religieux et libre est toujours susceptible d’un genre
-d’enthousiasme, et les occupations matérielles de la vie ne sauraient
-l’étouffer entièrement. Si l’on en avait pu douter, on s’en serait
-convaincu par la fête des bergers, qui a été célébrée l’année dernière,
-au milieu des lacs, en mémoire du fondateur de Berne.
-
-Cette ville de Berne mérite plus que jamais le respect et l’intérêt des
-voyageurs: il semble que depuis ses derniers malheurs elle ait repris
-toutes ses vertus avec une ardeur nouvelle, et qu’en perdant ses trésors
-elle ait redoublé de largesse envers les infortunés. Ses établissements
-de charité sont peut-être les mieux soignés de l’Europe: l’hôpital est
-l’édifice le plus beau, le seul magnifique de la ville. Sur la porte est
-écrite cette inscription: CHRISTO IN PAUPERIBUS, _au Christ dans les
-pauvres_. Il n’en est point de plus admirable. La religion chrétienne ne
-nous a-t-elle pas dit que c’était pour ceux qui souffrent que le Christ
-était descendu sur la terre? et qui de nous, dans quelque époque de sa
-vie, n’est pas un de ces pauvres en bonheur, en espérances, un de ces
-infortunés, enfin, qu’on doit soulager au nom de Dieu?
-
-Tout, dans la ville et le canton de Berne, porte l’empreinte d’un ordre
-sérieux et calme, d’un gouvernement digne et paternel. Un air de probité
-se fait sentir dans chaque objet que l’on aperçoit; on se croit en
-famille au milieu de deux cent mille hommes, que l’on appelle nobles,
-bourgeois ou paysans, mais qui sont tous également dévoués à la patrie.
-
-Pour aller à la fête, il fallait s’embarquer sur l’un de ces lacs dans
-lesquels les beautés de la nature se réfléchissent, et qui semblent
-placés au pied des Alpes pour en multiplier les ravissants aspects. Un
-temps orageux nous dérobait la vue distincte des montagnes; mais,
-confondues avec les nuages, elles n’en étaient que plus redoutables. La
-tempête grossissait, et bien qu’un sentiment de terreur s’emparât de mon
-âme, j’aimais cette foudre du ciel qui confond l’orgueil de l’homme.
-Nous nous reposâmes un moment dans une espèce de grotte, avant de nous
-hasarder à traverser la partie du lac de Thun, qui est entourée de
-rochers inabordables. C’est dans un lieu pareil que Guillaume Tell sut
-braver les abîmes, et s’attacher à des écueils pour échapper à ses
-tyrans. Nous aperçûmes alors dans le lointain cette montagne qui porte
-le nom de Vierge (_Jungfrau_), parce qu’aucun voyageur n’a jamais pu
-gravir jusqu’à son sommet: elle est moins haute que le Mont-Blanc, et
-cependant elle inspire plus de respect, parce qu’on la sait
-inaccessible.
-
-Nous arrivâmes à Unterseen, et le bruit de l’Aar qui tombe en cascades
-autour de cette petite ville, disposait l’âme à des impressions
-rêveuses. Les étrangers, en grand nombre, étaient logés dans des maisons
-de paysans fort propres, mais rustiques. Il était assez piquant de voir
-se promener dans les rues d’Unterseen de jeunes Parisiens tout à coup
-transportés dans les vallées de la Suisse; ils n’entendaient plus que le
-bruit des torrents; ils ne voyaient plus que des montagnes, et
-cherchaient si dans ces lieux solitaires ils pourraient s’ennuyer assez
-pour retourner avec plus de plaisir encore dans le monde.
-
-On a beaucoup parlé d’un air joué par les cors des Alpes, et dont les
-Suisses recevaient une impression si vive qu’ils quittaient leurs
-régiments, quand ils l’entendaient, pour retourner dans leur patrie. On
-conçoit l’effet que peut produire cet air quand l’écho des montagnes le
-répète; mais il est fait pour retentir dans l’éloignement; de près, il
-ne cause pas une sensation très agréable. S’il était chanté par des voix
-italiennes, l’imagination en serait tout à fait enivrée; mais peut-être
-que ce plaisir ferait naître des idées étrangères à la simplicité du
-pays. On y souhaiterait les arts, la poésie, l’amour, tandis qu’il faut
-pouvoir s’y contenter du repos et de la vie champêtre.
-
-Le soir qui précéda la fête, on alluma des feux sur les montagnes; c’est
-ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse se donnèrent le signal de
-leur sainte conspiration. Ces feux, placés sur les sommets,
-ressemblaient à la lune, lorsqu’elle se lève derrière les montagnes, et
-qu’elle se montre à la fois ardente et paisible. On eût dit que des
-astres nouveaux venaient assister au plus touchant spectacle que notre
-monde puisse encore offrir. L’un de ces signaux enflammés semblait placé
-dans le ciel, d’où il éclairait les ruines du château d’Unspunnen,
-autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne, en mémoire de qui
-se donnait la fête. Des ténèbres profondes environnaient ce point
-lumineux, et les montagnes, qui pendant la nuit ressemblent à de grands
-fantômes, apparaissaient comme l’ombre gigantesque des morts qu’on
-voulait célébrer.
-
-Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il fallait que
-la nature répondît à l’attendrissement de tous les cœurs. L’enceinte
-choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées d’arbres, et
-des montagnes à perte de vue sont derrière ces collines. Tous les
-spectateurs, au nombre de près de six mille, s’assirent sur les hauteurs
-en pente, et les couleurs variées des habillements ressemblaient dans
-l’éloignement à des fleurs répandues sur la prairie. Jamais un aspect
-plus riant ne put annoncer une fête; mais quand les regards
-s’élevaient, des rochers suspendus semblaient, comme la destinée,
-menacer les humains au milieu de leurs plaisirs. Cependant s’il est une
-joie de l’âme assez pure pour ne pas provoquer le sort, c’était
-celle-là.
-
-Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit venir de loin
-la procession de la fête, procession solennelle en effet, puisqu’elle
-était consacrée au culte du passé. Une musique agréable l’accompagnait;
-les magistrats paraissaient à la tête des paysans; les jeunes paysannes
-étaient vêtues selon le costume ancien et pittoresque de chaque canton;
-les hallebardes et les bannières de chaque vallée étaient portées en
-avant de la marche par des hommes à cheveux blancs, habillés précisément
-comme on l’était il y a cinq siècles, lors de la conjuration du Rutli.
-Une émotion profonde s’emparait de l’âme, en voyant ces drapeaux si
-pacifiques qui avaient pour gardiens des vieillards. Le vieux temps
-était représenté par ces hommes âgés pour nous, mais si jeunes en
-présence des siècles! Je ne sais quel air de confiance dans tous ces
-êtres faibles touchait profondément, parce que cette confiance ne leur
-était inspirée que par la loyauté de leur âme. Les yeux se remplissaient
-de larmes au milieu de la fête, comme dans ces jours heureux et
-mélancoliques où l’on célèbre la convalescence de ce qu’on aime.
-
-Enfin les jeux commencèrent, et les hommes de la vallée et les hommes de
-la montagne montrèrent, en soulevant d’énormes poids, en luttant les uns
-contre les autres, une agilité et une force de corps très remarquables.
-Cette force rendait autrefois les nations plus militaires; aujourd’hui
-que la tactique et l’artillerie disposent du sort des armées, on ne voit
-dans ces exercices que des jeux agricoles. La terre est mieux cultivée
-par des hommes si robustes; mais la guerre ne se fait qu’à l’aide de la
-discipline et du nombre, et les mouvements même de l’âme ont moins
-d’empire sur la destinée humaine, depuis que les individus ont disparu
-dans les masses, et que le genre humain semble dirigé, comme la nature
-inanimée, par des lois mécaniques.
-
-Après que les jeux furent terminés, et que le bon bailli du lieu eut
-distribué les prix aux vainqueurs, on dîna sous des tentes, et l’on
-chanta des vers à l’honneur de la tranquille félicité des Suisses. On
-faisait passer à la ronde pendant le repas des coupes en bois, sur
-lesquelles étaient sculptés Guillaume Tell et les trois fondateurs de la
-liberté helvétique. On buvait avec transport au repos, à l’ordre, à
-l’indépendance; et le patriotisme du bonheur s’exprimait avec une
-cordialité qui pénétrait toutes les âmes.
-
-«Les prairies sont aussi fleuries que jadis, les montagnes aussi
-verdoyantes: quand toute la nature sourit, le cœur seul de l’homme
-pourrait-il n’être qu’un désert[17]»?
-
-Non, sans doute, il ne l’était pas; il s’épanouissait avec confiance au
-milieu de cette belle contrée, en présence de ces hommes respectables,
-animés tous par les sentiments les plus purs. Un pays pauvre, d’une
-étendue très bornée, sans luxe, sans éclat, sans puissance, est chéri
-par ses habitants comme un ami qui cache ses vertus dans l’ombre, et les
-consacre toutes au bonheur de ceux qui l’aiment. Depuis cinq siècles que
-dure la prospérité de la Suisse, on compte plutôt de sages générations
-que de grands hommes. Il n’y a point de place pour l’exception quand
-l’ensemble est si heureux. On dirait que les ancêtres de cette nation
-règnent encore au milieu d’elle: toujours elle les respecte, les imite
-et les recommence. La simplicité des mœurs et l’attachement aux
-anciennes coutumes, la sagesse et l’uniformité dans la manière de vivre,
-rapprochent de nous le passé, et nous rendent l’avenir présent. Une
-histoire, toujours la même, ne semble qu’un seul moment dont la durée
-est de plusieurs siècles.
-
-La vie coule dans ces vallées comme les rivières qui les traversent; ce
-sont des ondes nouvelles, mais qui suivent le même cours: puissent-ils
-n’être point interrompus! puisse la même fête être souvent célébrée au
-pied de ces mêmes montagnes! L’étranger les admire comme une merveille,
-l’Helvétien les chérit comme un asile où les magistrats et les pères
-soignent ensemble les citoyens et les enfants.
-
-
-
-
-SECONDE PARTIE
-
-DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-_Pourquoi les Français ne rendent-ils pas justice à la littérature
-allemande?_
-
-
-Je pourrais répondre d’une manière fort simple à cette question, en
-disant que très peu de personnes en France savent l’allemand, et que les
-beautés de cette langue, surtout en poésie, ne peuvent être traduites en
-français. Les langues teutoniques se traduisent facilement entre elles;
-il en est de même des langues latines: mais celles-ci ne sauraient
-rendre la poésie des peuples germaniques. Une musique composée pour un
-instrument n’est point exécutée avec succès sur un instrument d’un autre
-genre. D’ailleurs, la littérature allemande n’existe guère dans toute
-son originalité qu’à dater de quarante à cinquante ans; et les Français,
-depuis vingt années, sont tellement préoccupés par les événements
-politiques, que toutes leurs études en littérature ont été suspendues.
-
-Ce serait toutefois traiter bien superficiellement la question, que de
-s’en tenir à dire que les Français sont injustes envers la littérature
-allemande, parce qu’ils ne la connaissent pas; ils ont, il est vrai, des
-préjugés contre elle, mais ces préjugés tiennent au sentiment confus des
-différences prononcées qui existent entre la manière de voir et de
-sentir des deux nations.
-
-En Allemagne, il n’y a de goût fixe sur rien, tout est indépendant, tout
-est individuel. L’on juge d’un ouvrage par l’impression qu’on en reçoit,
-et jamais par les règles, puisqu’il n’y en a point de généralement
-admises: chaque auteur est libre de se créer une sphère nouvelle. En
-France, la plupart des lecteurs ne veulent jamais être émus, ni même
-s’amuser aux dépens de leur conscience littéraire: le scrupule s’est
-réfugié là. Un auteur allemand forme son public; en France, le public
-commande aux auteurs. Comme on trouve en France un beaucoup plus grand
-nombre de gens d’esprit qu’en Allemagne, le public y est beaucoup plus
-imposant, tandis que les écrivains allemands, éminemment élevés
-au-dessus de leurs juges, les gouvernent au lieu d’en recevoir la loi.
-De là vient que ces écrivains ne se perfectionnent guère par la
-critique; l’impatience des lecteurs, ou celle des spectateurs, ne les
-oblige point à retrancher les longueurs de leurs ouvrages, et rarement
-ils s’arrêtent à temps, parce qu’un auteur, ne se lassant presque jamais
-de ses propres conceptions, ne peut être averti que par les autres du
-moment où elles cessent d’intéresser. Les Français pensent et vivent
-dans les autres, au moins sous le rapport de l’amour-propre; et l’on
-sent, dans la plupart de leurs ouvrages, que le principal but n’est pas
-l’objet qu’ils traitent, mais l’effet qu’ils produisent. Les écrivains
-français sont toujours en société, alors même qu’ils composent; car ils
-ne perdent pas de vue les jugements, les moqueries et le goût à la mode,
-c’est-à-dire l’autorité littéraire sous laquelle on vit, à telle ou
-telle époque.
-
-La première condition pour écrire, c’est une manière de sentir vive et
-forte. Les personnes qui étudient dans les autres ce qu’elles doivent
-éprouver, et ce qu’il leur est permis de dire, littérairement parlant,
-n’existent pas. Sans doute, nos écrivains de génie (et quelle nation en
-possède plus que la France!) ne se sont asservis qu’aux liens qui ne
-nuisaient pas à leur originalité; mais il faut comparer les deux pays en
-masse, et dans le temps actuel, pour connaître à quoi tient leur
-difficulté de s’entendre.
-
-En France, on ne lit guère un ouvrage que pour en parler; en Allemagne,
-où l’on vit presque seul, on veut que l’ouvrage même tienne compagnie;
-et quelle société de l’âme peut-on faire avec un livre qui ne serait
-lui-même que l’écho de la société! dans le silence de la retraite, rien
-ne semble plus triste que l’esprit du monde. L’homme solitaire a besoin
-qu’une émotion intime lui tienne lieu du mouvement extérieur qui lui
-manque.
-
-La clarté passe en France pour l’un des premiers mérites d’un écrivain;
-car il s’agit, avant tout, de ne pas se donner de la peine et
-d’attraper, en lisant le matin, ce qui fait briller le soir en causant.
-Mais les Allemands savent que la clarté ne peut jamais être qu’un mérite
-relatif: un livre est clair selon le sujet et selon le lecteur.
-Montesquieu ne peut être compris aussi facilement que Voltaire, et
-néanmoins il est aussi lucide que l’objet de ses méditations le permet.
-Sans doute, il faut porter la lumière dans la profondeur; mais ceux qui
-s’en tiennent aux grâces de l’esprit, et aux jeux des paroles, sont bien
-plus sûrs d’être compris: ils n’approchent d’aucun mystère, comment donc
-seraient-ils obscurs? Les Allemands, par un défaut opposé, se plaisent
-dans les ténèbres; souvent ils remettent dans la nuit ce qui était au
-jour, plutôt que de suivre la route battue; ils ont un tel dégoût pour
-les idées communes, que, lorsqu’ils se trouvent dans la nécessité de les
-retracer, ils les environnent d’une métaphysique abstraite qui peut les
-faire croire nouvelles jusqu’à ce qu’on les ait reconnues. Les
-écrivains allemands ne se gênent point avec leurs lecteurs; leurs
-ouvrages étant reçus et commentés comme des oracles, ils peuvent les
-entourer d’autant de nuages qu’il leur plaît; la patience ne manquera
-point pour écarter ces nuages; mais il faut qu’à la fin on aperçoive une
-divinité: car ce que les Allemands tolèrent le moins, c’est l’attente
-trompée; leurs efforts mêmes et leur persévérance leur rendent les
-grands résultats nécessaires. Dès qu’il n’y a pas dans un livre des
-pensées fortes et nouvelles, il est bien vite dédaigné; et si le talent
-fait tout pardonner, l’on n’apprécie guère les divers genres d’adresse
-par lesquelles on peut essayer d’y suppléer.
-
-La prose des Allemands est souvent trop négligée. L’on attache beaucoup
-plus d’importance au style en France qu’en Allemagne; c’est une suite
-naturelle de l’intérêt qu’on met à la parole, et du prix qu’elle doit
-avoir dans un pays où la société domine. Tous les hommes d’un peu
-d’esprit sont juges de la justesse et de la convenance de telle ou telle
-phrase, tandis qu’il faut beaucoup d’attention et d’étude pour saisir
-l’ensemble et l’enchaînement d’un ouvrage. D’ailleurs les expressions
-prêtent bien plus à la plaisanterie que les pensées, et dans tout ce qui
-tient aux mots, l’on rit avant d’avoir réfléchi. Cependant, la beauté du
-style n’est point, il faut en convenir, un avantage purement extérieur;
-car les sentiments vrais inspirent presque toujours les expressions les
-plus nobles et les plus justes; et, s’il est permis d’être indulgent
-pour le style d’un écrit philosophique, on ne doit pas l’être pour celui
-d’une composition littéraire; dans la sphère des beaux-arts, la forme
-appartient autant à l’âme que le sujet même.
-
-L’art dramatique offre un exemple frappant des facultés distinctes des
-deux peuples. Tout ce qui se rapporte à l’action, à l’intrigue, à
-l’intérêt des événements, est mille fois mieux combiné, mille fois
-mieux conçu chez les Français; tout ce qui tient au développement des
-impressions du cœur, aux orages secrets des passions fortes, est
-beaucoup plus approfondi chez les Allemands.
-
-Il faut, pour que les hommes supérieurs de l’un et de l’autre pays
-atteignent au plus haut point de perfection, que le Français soit
-religieux, et que l’Allemand soit un peu mondain. La piété s’oppose à la
-dissipation d’âme, qui est le défaut et la grâce de la nation française;
-la connaissance des hommes et de la société donnerait aux Allemands, en
-littérature, le goût et la dextérité qui leur manquent. Les écrivains
-des deux pays sont injustes les uns envers les autres: les Français
-cependant se rendent plus coupables à cet égard que les Allemands; ils
-jugent sans connaître, ou n’examinent qu’avec un parti pris: les
-Allemands sont plus impartiaux. L’étendue des connaissances fait passer
-sous les yeux tant de manières de voir diverses, qu’elle donne à
-l’esprit la tolérance qui naît de l’universalité.
-
-Les Français gagneraient plus néanmoins à concevoir le génie allemand
-que les Allemands à se soumettre au bon goût français. Toutes les fois
-que de nos jours, on a pu faire entrer dans la régularité française un
-peu de sève étrangère, les Français y ont applaudi avec transport. J.-J.
-Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, etc., dans
-quelques-uns de leurs ouvrages, sont tous, même à leur insu, de l’école
-germanique, c’est-à-dire, qu’ils ne puisent leur talent que dans le fond
-de leur âme. Mais si l’on voulait discipliner les écrivains allemands
-d’après les lois prohibitives de la littérature française, ils ne
-sauraient comment naviguer au milieu des écueils qu’on leur aurait
-indiqués; ils regretteraient la pleine mer, et leur esprit serait plus
-troublé qu’éclairé. Il ne s’ensuit pas qu’ils doivent tout hasarder, et
-qu’ils ne feraient pas bien de s’imposer quelquefois des bornes; mais il
-leur importe de les placer d’après leur manière de voir. Il faut, pour
-leur faire adopter de certaines restrictions nécessaires, remonter au
-principe de ces restrictions, sans jamais employer l’autorité du
-ridicule contre laquelle ils sont tout à fait révoltés.
-
-Les hommes de génie de tous les pays sont faits pour se comprendre et
-pour s’estimer; mais le vulgaire des écrivains et des lecteurs allemands
-et français rappelle cette fable de La Fontaine, où la cigogne ne peut
-manger dans le plat, ni le renard dans la bouteille. Le contraste le
-plus parfait se fait voir entre les esprits développés dans la solitude
-et ceux qui sont formés par la société. Les impressions du dehors et le
-recueillement de l’âme, la connaissance des hommes et l’étude des idées
-abstraites, l’action et la théorie donnent des résultats tout à fait
-opposés. La littérature, les arts, la philosophie, la religion des deux
-peuples, attestent cette différence; et l’éternelle barrière du Rhin
-sépare deux régions intellectuelles qui, non moins que les deux
-contrées, sont étrangères l’une à l’autre.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-_Du jugement qu’on porte en Angleterre sur la littérature allemande._
-
-
-La littérature allemande est beaucoup plus connue en Angleterre qu’en
-France. On y étudie davantage les langues étrangères, et les Allemands
-ont plus de rapports naturels avec les Anglais qu’avec les Français;
-cependant il y a des préjugés, même en Angleterre, contre la philosophie
-et la littérature des Allemands. Il peut être intéressant d’en examiner
-la cause.
-
-Le goût de la société, le plaisir et l’intérêt de la conversation ne
-sont point ce qui forme les esprits en Angleterre: les affaires, le
-parlement, l’administration, remplissent toutes les têtes, et les
-intérêts politiques sont le principal objet des méditations. Les Anglais
-veulent à tout des résultats immédiatement applicables, et de là
-naissent leurs préventions contre une philosophie qui a pour objet le
-beau plutôt que l’utile.
-
-Les Anglais ne séparent point, il est vrai, la dignité de l’utilité, et
-toujours ils sont prêts, quand il le faut, à sacrifier ce qui est utile
-à ce qui est honorable; mais ils ne se prêtent pas volontiers, comme il
-est dit dans _Hamlet_, à ces _conversations avec l’air_, dont les
-Allemands sont très épris. La philosophie des Anglais est dirigée vers
-les résultats avantageux au bien-être de l’humanité. Les Allemands
-s’occupent de la vérité pour elle-même, sans penser au parti que les
-hommes peuvent en tirer. La nature de leurs gouvernements ne leur ayant
-point offert des occasions grandes et belles de mériter la gloire et de
-servir la patrie, ils s’attachent en tout genre à la contemplation, et
-cherchent dans le ciel l’espace que leur étroite destinée leur refuse
-sur la terre. Ils se plaisent dans l’idéal, parce qu’il n’y a rien dans
-l’état actuel des choses qui parle à leur imagination. Les Anglais
-s’honorent avec raison de tout ce qu’ils possèdent, de tout ce qu’ils
-sont, de tout ce qu’ils peuvent être; ils placent leur admiration et
-leur amour sur leurs lois, leurs mœurs et leur culte. Ces nobles
-sentiments donnent à l’âme plus de force et d’énergie; mais la pensée va
-peut-être encore plus loin, quand elle n’a point de bornes, ni même de
-but déterminé, et que, sans cesse en rapport avec l’immense et l’infini,
-aucun intérêt ne la ramène aux choses de ce monde.
-
-Toutes les fois qu’une idée se consolide, c’est-à-dire qu’elle se change
-en institution, rien de mieux que d’en examiner attentivement les
-résultats et les conséquences, de la circonscrire et de la fixer: mais
-quand il s’agit d’une théorie, il faut la considérer en elle-même; il
-n’est plus question de pratique, il n’est plus question d’utilité; et la
-recherche de la vérité dans la philosophie, comme l’imagination dans la
-poésie, doit être indépendante de toute entrave.
-
-Les Allemands sont comme les éclaireurs de l’armée de l’esprit humain;
-ils essaient des routes nouvelles, ils tentent des moyens inconnus;
-comment ne serait-on pas curieux de savoir ce qu’ils disent, au retour
-de leurs excursions dans l’infini? Les Anglais, qui ont tant
-d’originalité dans le caractère, redoutent néanmoins assez généralement
-les nouveaux systèmes. La sagesse d’esprit leur a fait tant de bien dans
-les affaires de la vie, qu’ils aiment à la retrouver dans les études
-intellectuelles; et c’est là cependant que l’audace est inséparable du
-génie. Le génie, pourvu qu’il respecte la religion et la morale, doit
-aller aussi loin qu’il veut: c’est l’empire de la pensée qu’il agrandit.
-
-La littérature, en Allemagne, est tellement empreinte de la philosophie
-dominante, que l’éloignement qu’on aurait pour l’une pourrait influer
-sur le jugement qu’on porterait sur l’autre: cependant les Anglais,
-depuis quelque temps, traduisent avec plaisir les poètes allemands et ne
-méconnaissent point l’analogie qui doit résulter d’une même origine. Il
-y a plus de sensibilité dans la poésie anglaise, et plus d’imagination
-dans la poésie allemande. Les affections domestiques exerçant un grand
-empire sur le cœur des Anglais, leur poésie se sent de la délicatesse et
-de la fixité de ces affections: les Allemands, plus indépendants en
-tout, parce qu’ils ne portent l’empreinte d’aucune institution
-politique, peignent les sentiments comme les idées, à travers des
-nuages: on dirait que l’univers vacille devant leurs yeux, et
-l’incertitude même de leurs regards multiplie les objets dont leur
-talent peut se servir.
-
-Le principe de la terreur, qui est un des grands moyens de la poésie
-allemande, a moins d’ascendant sur l’imagination des Anglais de nos
-jours; ils décrivent la nature avec charme, mais elle n’agit plus sur
-eux comme une puissance redoutable qui renferme dans son sein les
-fantômes, les présages, et tient chez les modernes la même place que la
-destinée parmi les anciens. L’imagination, en Angleterre, est presque
-toujours inspirée par la sensibilité; l’imagination des Allemands est
-quelquefois rude et bizarre: la religion de l’Angleterre est plus
-sévère, celle de l’Allemagne est plus vague; et la poésie des nations
-doit nécessairement porter l’empreinte de leurs sentiments religieux. La
-convenance ne règne point dans les arts en Angleterre comme en France;
-cependant l’opinion publique y a plus d’empire qu’en Allemagne; l’unité
-nationale en est la cause. Les Anglais veulent mettre d’accord en toutes
-choses les actions et les principes; c’est un peuple sage et bien
-ordonné, qui a compris dans la sagesse la gloire, et dans l’ordre la
-liberté: les Allemands, n’ayant fait que rêver l’une et l’autre, ont
-examiné les idées indépendamment de leur application, et se sont ainsi
-nécessairement élevés plus haut en théorie.
-
-Les littérateurs allemands actuels se montrent (ce qui doit paraître
-singulier) beaucoup plus opposés que les Anglais à l’introduction des
-réflexions philosophiques dans la poésie. Les premiers génies de la
-littérature anglaise, il est vrai, Shakespeare, Milton, Dryden dans ses
-odes, etc., sont des poètes qui ne se livrent point à l’esprit de
-raisonnement; mais Pope et plusieurs autres doivent être considérés
-comme didactiques et moralistes. Les Allemands se sont refaits jeunes,
-les Anglais sont devenus mûrs[18]. Les Allemands professent une
-doctrine qui tend à ranimer l’enthousiasme dans les arts comme dans la
-philosophie, et il faut les louer s’ils la maintiennent; car le siècle
-pèse aussi sur eux, et il n’en est point où l’on soit plus enclin à
-dédaigner ce qui n’est que beau; il n’en est point où l’on répète plus
-souvent cette question, la plus vulgaire de toutes: _à quoi bon?_
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-_Des principales époques de la littérature allemande._
-
-
-La littérature allemande n’a point eu ce qu’on a coutume d’appeler un
-siècle d’or, c’est-à-dire une époque où les progrès des lettres sont
-encouragés par la protection des chefs de l’État. Léon X, en Italie,
-Louis XIV, en France, et dans les temps anciens, Périclès et Auguste,
-ont donné leur nom à leur siècle. On peut aussi considérer le règne de
-la reine Anne comme l’époque la plus brillante de la littérature
-anglaise: mais cette nation, qui existe par elle-même, n’a jamais dû ses
-grands hommes à ses rois. L’Allemagne était divisée; elle ne trouvait
-dans l’Autriche aucun amour pour les lettres, et dans Frédéric II, qui
-était à lui seul toute la Prusse, aucun intérêt pour les écrivains
-allemands; les lettres en Allemagne n’ont donc jamais été réunies dans
-un centre, et n’ont point trouvé d’appui dans l’État. Peut-être la
-littérature a-t-elle dû à cet isolement comme à cette indépendance,
-plus d’originalité et d’énergie.
-
-«On a vu, dit Schiller, la poésie, dédaignée par le plus grand des fils
-de la patrie, par Frédéric, s’éloigner du trône puissant qui ne la
-protégeait pas; mais elle osa se dire allemande; mais elle se sentit
-fière de créer elle-même sa gloire. Les chants des bardes germains
-retentirent sur le sommet des montagnes, se précipitèrent comme un
-torrent dans les vallées; le poète indépendant ne reconnut pour loi que
-les impressions de son âme, et pour souverain que son génie».
-
-Il a dû résulter cependant de ce que les hommes de lettres allemands
-n’ont point été encouragés par le gouvernement, que pendant longtemps
-ils ont fait des essais individuels dans les sens les plus opposés, et
-qu’ils sont arrivés tard à l’époque vraiment remarquable de leur
-littérature.
-
-La langue allemande, depuis mille ans, a été cultivée d’abord par les
-moines, puis par les chevaliers, puis par les artisans, tels que
-Hans-Sachs, Sébastien Brand, et d’autres, à l’approche de la
-réformation; et dernièrement enfin par les savants, qui en ont fait un
-langage propre à toutes les subtilités de la pensée.
-
-En examinant les ouvrages dont se compose la littérature allemande, on y
-retrouve, suivant le génie de l’auteur, les traces de ces différentes
-cultures, comme on voit dans les montagnes les couches des minéraux
-divers que les révolutions de la terre y ont apportés. Le style change
-presque entièrement de nature suivant l’écrivain, et les étrangers ont
-besoin de faire une nouvelle étude, à chaque livre nouveau qu’ils
-veulent comprendre.
-
-Les Allemands ont eu, comme la plupart des nations de l’Europe, du temps
-de la chevalerie, des troubadours et des guerriers qui chantaient
-l’amour et les combats. On vient de retrouver un poème épique intitulé
-_les Niebelungen_, et composé dans le treizième siècle. On y voit
-l’héroïsme et la fidélité qui distinguaient les hommes d’alors, lorsque
-tout était vrai, fort, et décidé comme les couleurs primitives de la
-nature. L’allemand, dans ce poème, est plus clair et plus simple qu’à
-présent; les idées générales ne s’y étaient point encore introduites, et
-l’on ne faisait que raconter des traits de caractère. La nation
-germanique pouvait être considérée alors comme la plus belliqueuse de
-toutes les nations européennes, et ses anciennes traditions ne parlent
-que des châteaux-forts, et des belles maîtresses pour lesquelles on
-donnait sa vie. Lorsque Maximilien essaya plus tard de ranimer la
-chevalerie, l’esprit humain n’avait plus cette tendance, et déjà
-commençaient les querelles religieuses, qui tournent la pensée vers la
-métaphysique, et placent la force de l’âme dans les opinions plutôt que
-dans les exploits.
-
-Luther perfectionna singulièrement sa langue, en la faisant servir aux
-discussions théologiques: sa traduction des Psaumes et de la Bible est
-encore un beau modèle. La vérité et la concision poétique qu’il donne à
-son style sont tout à fait conformes au génie de l’Allemand, et le son
-même des mots a je ne sais quelle franchise énergique sur laquelle on se
-repose avec confiance. Les guerres politiques et religieuses, où les
-Allemands avaient le malheur de se combattre les uns les autres,
-détournèrent les esprits de la littérature: et quand on s’en s’occupa de
-nouveau, ce fut sous les auspices du siècle de Louis XIV, à l’époque où
-le désir d’imiter les Français s’empara de la plupart des cours et des
-écrivains de l’Europe.
-
-Les ouvrages de Hagedorn, de Gellert, de Weiss, etc., n’étaient que du
-français appesanti; rien d’original, rien qui fût conforme au génie
-naturel de la nation. Ces auteurs voulaient atteindre à la grâce
-française, sans que leur genre de vie ni leurs habitudes leur en
-donnassent l’inspiration; ils s’asservissaient à la règle, sans avoir ni
-l’élégance, ni le goût, qui peuvent donner de l’agrément à ce
-despotisme même. Une autre école succéda bientôt à l’école française, et
-ce fut dans la Suisse allemande qu’elle s’éleva; cette école était
-d’abord fondée sur l’imitation des écrivains anglais. Bodmer, appuyé par
-l’exemple du grand Haller, tacha de démontrer que la littérature
-anglaise s’accordait mieux avec le génie des Allemands que la
-littérature française. Gottsched, un savant sans goût et sans génie,
-combattit cette opinion. Il jaillit une grande lumière de la dispute de
-ces deux écoles. Quelques hommes alors commencèrent à se frayer une
-route par eux-mêmes. Klopstock tint le premier rang dans l’école
-anglaise, comme Wieland dans l’école française; mais Klopstock ouvrit
-une carrière nouvelle à ses successeurs tandis que Wieland fut à la fois
-le premier et le dernier dans l’école française du dix-huitième siècle:
-le premier, parce que nul n’a pu dans ce genre s’égaler à lui; le
-dernier, parce qu’après lui les écrivains allemands suivirent une route
-tout à fait différente.
-
-Comme il y a dans toutes les nations teutoniques des étincelles de ce
-feu sacré que le temps a recouvert de cendre, Klopstock, en imitant
-d’abord les Anglais, parvint à réveiller l’imagination et le caractère
-particuliers aux Allemands; et presqu’au même moment, Winkelmann dans
-les arts, Lessing dans la critique, et Gœthe dans la poésie, fondèrent
-une véritable école allemande, si toutefois on peut appeler de ce nom ce
-qui admet autant de différences qu’il y a d’individus et de talents
-divers. J’examinerai séparément la poésie, l’art dramatique, les romans
-et l’histoire; mais chaque homme de génie formant, pour ainsi dire, une
-école à part en Allemagne, il m’a semblé nécessaire de commencer par
-faire connaître les traits principaux qui distinguent chaque écrivain en
-particulier, et de caractériser personnellement les hommes de lettres
-les plus célèbres, avant d’analyser leurs ouvrages.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-_Wieland._
-
-
-De tous les Allemands qui ont écrit dans le genre français, Wieland est
-le seul dont les ouvrages aient du génie; et quoiqu’il ait presque
-toujours imité les littératures étrangères, on ne peut méconnaître les
-grands services qu’il a rendus à sa propre littérature, en
-perfectionnant sa langue, en lui donnant une versification plus facile
-et plus harmonieuse.
-
-Il y avait en Allemagne une foule d’écrivains qui tâchaient de suivre
-les traces de la littérature française du siècle de Louis XIV; Wieland
-est le premier qui ait introduit avec succès celle du dix-huitième
-siècle. Dans ses écrits en prose, il a quelques rapports avec Voltaire,
-et dans ses poésies, avec l’Arioste. Mais ces rapports, qui sont
-volontaires, n’empêchent pas que sa nature au fond ne soit tout à fait
-allemande. Wieland est infiniment plus instruit que Voltaire; il a
-étudié les anciens d’une façon plus érudite qu’aucun poète ne l’a fait
-en France. Les défauts, comme les qualités de Wieland, ne lui permettent
-pas de donner à ses écrits la grâce et la légèreté françaises.
-
-Dans ses romans philosophiques, _Agathon_, _Pérégrinus Protée_, il
-arrive tout de suite à l’analyse, à la discussion, à la métaphysique; il
-se fait un devoir d’y mêler ce qu’on appelle communément _des fleurs_;
-mais l’on sent que son penchant naturel serait d’approfondir tous les
-sujets qu’il essaie de parcourir. Le sérieux et la gaîté sont l’un et
-l’autre trop prononcés, dans les romans de Wieland, pour être réunis;
-car, en toute chose, les contrastes sont piquants, mais les extrêmes
-opposés fatiguent.
-
-Il faut, pour imiter Voltaire, une insouciance moqueuse et philosophique
-qui rende indifférent à tout, excepté à la manière piquante d’exprimer
-cette insouciance. Jamais un Allemand ne peut arriver à cette brillante
-liberté de plaisanterie; la vérité l’attache trop, il veut savoir et
-expliquer ce que les choses sont, et lors même qu’il adopte des opinions
-condamnables, un repentir secret ralentit sa marche malgré lui. La
-philosophie épicurienne ne convient pas à l’esprit des Allemands; ils
-donnent à cette philosophie un caractère dogmatique, tandis qu’elle
-n’est séduisante que lorsqu’elle se présente sous des formes légères:
-dès qu’on lui prête des principes, elle déplaît à tous également.
-
-Les ouvrages de Wieland en vers ont beaucoup plus de grâce et
-d’originalité que ses écrits en prose: l’_Obéron_ et les autres poèmes
-dont je parlerai à part, sont pleins de charme et d’imagination. On a
-cependant reproché à Wieland d’avoir traité l’amour avec trop peu de
-sévérité, et il doit être ainsi jugé chez ces Germains qui respectent
-encore un peu les femmes, à la manière de leurs ancêtres; mais quels
-qu’aient été les écarts d’imagination que Wieland se soit permis, on ne
-peut s’empêcher de reconnaître en lui une sensibilité véritable; il a
-souvent eu bonne ou mauvaise intention de plaisanter sur l’amour, mais
-une nature sérieuse l’empêche de s’y livrer hardiment; il ressemble à ce
-prophète qui bénit au lieu de maudire; il finit par s’attendrir, en
-commençant par l’ironie.
-
-L’entretien de Wieland a beaucoup de charme, précisément parce que ses
-qualités naturelles sont en opposition avec sa philosophie. Ce désaccord
-peut lui nuire comme écrivain, mais rend sa société très piquante: il
-est animé, enthousiaste, et comme tous les hommes de génie, jeune encore
-dans sa vieillesse; et cependant il veut être sceptique, et
-s’impatiente quand on se sert de sa belle imagination même pour le
-porter à la croyance. Naturellement bienveillant, il est néanmoins
-susceptible d’humeur; quelquefois parce qu’il n’est pas content de lui,
-quelquefois parce qu’il n’est pas content des autres: il n’est pas
-content de lui, parce qu’il voudrait arriver à un degré de perfection
-dans la manière d’exprimer ses pensées, à laquelle les choses et les
-mots ne se prêtent pas; il ne veut pas s’en tenir à ces à peu près qui
-conviennent mieux à l’art de causer que la perfection même: il est
-quelquefois mécontent des autres, parce que sa doctrine un peu relâchée
-et ses sentiments exaltés ne sont pas faciles à concilier ensemble. Il y
-a en lui un poète allemand et un philosophe français, qui se fâchent
-alternativement l’un pour l’autre; mais ses colères cependant sont très
-douces à supporter; et sa conversation, remplie d’idées et de
-connaissances, servirait de fonds à l’entretien de beaucoup d’hommes
-d’esprit en divers genres.
-
-Les nouveaux écrivains, qui ont exclu de la littérature allemande toute
-influence étrangère, ont été souvent injustes envers Wieland: c’est lui
-dont les ouvrages, même dans la traduction, ont excité l’intérêt de
-toute l’Europe; c’est lui qui a fait servir la science de l’antiquité au
-charme de la littérature; c’est lui qui a donné, dans les vers, à sa
-langue féconde, mais rude, une flexibilité musicale et gracieuse; il est
-vrai cependant qu’il n’était pas avantageux à son pays que ses écrits
-eussent des imitateurs: l’originalité nationale vaut mieux, et l’on
-devait, tout en reconnaissant Wieland pour un grand maître, souhaiter
-qu’il n’eût pas de disciples.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-_Klopstock._
-
-
-Il y a eu en Allemagne beaucoup plus d’hommes remarquables dans l’école
-anglaise que dans l’école française. Parmi les écrivains formés par la
-littérature anglaise, il faut compter d’abord cet admirable Haller, dont
-le génie poétique le servit si efficacement, comme savant, en lui
-inspirant plus d’enthousiasme pour la nature, et des vues plus générales
-sur ses phénomènes; Gessner, que l’on goûte en France, plus même qu’en
-Allemagne; Gleim, Ramler, etc., et avant eux tous Klopstock.
-
-Son génie s’était enflammé par la lecture de Milton et de Young; mais
-c’est avec lui que l’école vraiment allemande a commencé. Il exprime
-d’une manière fort heureuse, dans une de ses odes, l’émulation des deux
-muses.
-
-«J’ai vu.... Oh! dites-moi, était-ce le présent, ou contemplais-je
-l’avenir? J’ai vu la muse de la Germanie entrer en lice avec la muse
-anglaise, s’élancer pleine d’ardeur à la victoire.
-
-«Deux termes élevés à l’extrémité de la carrière se distinguaient à
-peine, l’un ombragé de chêne, l’autre entouré de palmiers[19].
-
-«Accoutumée à de tels combats, la muse d’Albion descendit fièrement dans
-l’arène; elle reconnut ce champ qu’elle parcourut déjà, dans sa lutte
-sublime avec le fils de Méon, avec le chantre du Capitole.
-
-«Elle vit sa rivale, jeune, tremblante; mais son tremblement était
-noble: l’ardeur de la victoire colorait son visage, et sa chevelure d’or
-flottait sur ses épaules.
-
-«Déjà, retenant à peine sa respiration pressée dans son sein ému, elle
-croyait entendre la trompette, elle dévorait l’arène, elle se penchait
-vers le terme.
-
-«Fière d’une telle rivale, plus fière d’elle-même, la noble anglaise
-mesure d’un regard la fille de Thuiskon. Oui, je m’en souviens,
-dit-elle, dans les forêts de chênes, près des bardes antiques, ensemble
-nous naquîmes.
-
-«Mais on m’avait dit que tu n’étais plus. Pardonne, ô muse! si tu revis
-pour l’immortalité, pardonne-moi de ne l’apprendre qu’à cette heure...
-Cependant je le saurai mieux au but.
-
-«Il est là... le vois-tu dans ce lointain? par delà le chêne vois-tu les
-palmes, peux-tu discerner la couronne? Tu te tais... Oh! ce fier
-silence, ce courage contenu, ce regard de feu fixé sur la terre... je le
-connais.
-
-«Cependant... pense encore avant le dangereux signal, pense... n’est-ce
-pas moi qui déjà luttai contre la muse des Thermopyles, contre celle des
-Sept Collines?
-
-«Elle dit: le moment décisif est venu, le héraut s’approche: O fille
-d’Albion! s’écria la muse de la Germanie, je t’aime, en t’admirant je
-t’aime... mais l’immortalité, les palmes me sont encore plus chères que
-toi. Saisis cette couronne, si ton génie le veut; mais qu’il me soit
-permis de la partager avec toi.
-
-«Comme mon cœur bat!... Dieux immortels... si même j’arrivais plus tôt
-au but sublime... oh! alors tu me suivras de près... ton souffle agitera
-mes cheveux flottants.
-
-«Tout à coup la trompette retentit, elles volent avec la rapidité de
-l’aigle, un nuage de poussière s’élève sur la vaste carrière; je les
-vis près du chêne, mais le nuage s’épaissit, et bientôt je les perdis de
-vue».
-
-C’est ainsi que finit l’ode, et il y a de la grâce à ne pas désigner le
-vainqueur.
-
-Je renvoie au chapitre sur la poésie allemande l’examen des ouvrages de
-Klopstock, sous le point de vue littéraire, et je me borne à les
-indiquer maintenant comme des actions de sa vie. Tous ses ouvrages ont
-eu pour but, ou de réveiller le patriotisme dans son pays, ou de
-célébrer la religion: si la poésie avait ses saints, Klopstock devrait
-être compté comme l’un des premiers.
-
-La plupart de ses odes peuvent être considérées comme des psaumes
-chrétiens: c’est le David du Nouveau Testament, que Klopstock; mais ce
-qui honore surtout son caractère, sans parler de son génie, c’est
-l’hymne religieuse, sous la forme d’un poème épique, à laquelle il a
-consacré vingt années, _la Messiade_. Les chrétiens possédaient deux
-poèmes, _l’Enfer_, du Dante, et _le Paradis Perdu_, de Milton: l’un
-était plein d’images et de fantômes, comme la religion extérieure des
-Italiens. Milton, qui avait vécu au milieu des guerres civiles,
-excellait surtout dans la peinture des caractères, et son Satan est un
-factieux gigantesque, armé contre la monarchie du ciel. Klopstock a
-conçu le sentiment chrétien dans toute sa pureté; c’est au divin Sauveur
-des hommes que son âme a été consacrée. Les Pères de l’Église ont
-inspiré le Dante; la Bible, Milton: les plus grandes beautés du poème de
-Klopstock sont puisées dans le Nouveau Testament; il sait faire
-ressortir de la simplicité divine de l’Évangile, un charme de poésie qui
-n’en altère point la pureté.
-
-Lorsqu’on commence ce poème, on croit entrer dans une grande église, au
-milieu de laquelle un orgue se fait entendre, et l’attendrissement et le
-recueillement qu’inspirent les temples du Seigneur, s’emparent de l’âme
-en lisant _la Messiade_.
-
-Klopstock se proposa, dès sa jeunesse, ce poème pour but de son
-existence: il me semble que les hommes s’acquitteraient tous dignement
-envers la vie, si, dans un genre quelconque, un noble objet, une grande
-idée, signalaient leur passage sur la terre; et c’est déjà une preuve
-honorable de caractère que de diriger vers une même entreprise les
-rayons épars de ses facultés, et les résultats de ses travaux. De
-quelque manière qu’on juge les beautés et les défauts de _la Messiade_,
-on devrait en lire souvent quelques vers: la lecture entière de
-l’ouvrage peut fatiguer; mais chaque fois qu’on y revient, l’on respire
-comme un parfum de l’âme, qui fait sentir de l’attrait pour toutes les
-choses célestes.
-
-Après de longs travaux, après un grand nombre d’années, Klopstock enfin
-termina son poème. Horace, Ovide, etc., ont exprimé de diverses manières
-le noble orgueil qui leur répondait de la durée immortelle de leurs
-ouvrages: _Exegi monumentum æere perennius_: et, _nomenque erit
-indelebile nostrum_[20]. Un sentiment d’une toute autre nature pénétra
-l’âme de Klopstock quand _la Messiade_ fut achevée. Il l’exprime ainsi
-dans l’ode au Rédempteur, qui est à la fin de son poème.
-
-«Je l’espérais de toi, ô Médiateur céleste! j’ai chanté le cantique de
-la nouvelle alliance. La redoutable carrière est parcourue, et tu m’as
-pardonné mes pas chancelants.
-
-«Reconnaissance, sentiment éternel, brûlant, exalté, fais retentir les
-accords de ma harpe; hâte-toi; mon cœur est inondé de joie, et je verse
-des pleurs de ravissement.
-
-«Je ne demande aucune récompense; n’ai-je pas déjà goûté les plaisirs
-des anges, puisque j’ai chanté mon Dieu? L’émotion pénétra mon âme
-jusque dans ses profondeurs, et ce qu’il y a de plus intime en mon être
-fut ébranlé.
-
-«Le ciel et la terre disparurent à mes regards; mais bientôt l’orage se
-calma: le souffle de ma vie ressemblait à l’air pur et serein d’un jour
-de printemps.
-
-«Ah! que je suis récompensé! n’ai-je pas vu couler les larmes des
-chrétiens? et dans un autre monde, peut-être m’accueilleront-ils encore
-avec ces célestes larmes!
-
-«J’ai senti aussi les joies humaines; mon cœur, je voudrais en vain te
-le cacher, mon cœur fut animé par l’ambition de la gloire: dans ma
-jeunesse, il battit pour elle; maintenant, il bat encore, mais d’un
-mouvement plus contenu.
-
-«Ton apôtre n’a-t-il pas dit aux fidèles: _Que tout ce qui est vertueux
-et digne de louange soit l’objet de vos pensées!_... C’est cette flamme
-céleste que j’ai choisie pour guide; elle apparaît au-devant de mes pas,
-et montre à mon œil ambitieux une route plus sainte.
-
-«C’est par elle que le prestige des plaisirs terrestres ne m’a point
-trompé; quand j’étais près de m’égarer, le souvenir des heures saintes
-où mon âme fut initiée, les douces voix des anges, leurs harpes, leurs
-concerts me rappelèrent à moi-même.
-
-«Je suis au bout, oui, j’y suis arrivé, et je tremble de bonheur; ainsi
-(pour parler humainement des choses célestes), ainsi nous serons émus,
-quand nous nous trouverons un jour auprès de celui qui mourut et
-ressuscita pour nous.
-
-«C’est mon Seigneur et mon Dieu dont la main puissante m’a conduit à ce
-but, à travers les tombeaux; il m’a donné la force et le courage contre
-la mort qui s’approchait; et des dangers inconnus, mais terribles,
-furent écartés du poète que protégeait le bouclier céleste.
-
-«J’ai terminé le chant de la nouvelle alliance; la redoutable carrière
-est parcourue. O Médiateur céleste, je l’espérais de toi!»
-
-Ce mélange d’enthousiasme poétique et de confiance religieuse inspire
-l’admiration et l’attendrissement tout ensemble. Les talents
-s’adressaient jadis à des divinités de la Fable. Klopstock les a
-consacrés, ces talents, à Dieu même; et, par l’heureuse union de la
-religion chrétienne et de la poésie, il montre aux Allemands comment ils
-peuvent avoir des beaux-arts qui leur appartiennent, et ne relèvent pas
-seulement des anciens en vassaux imitateurs.
-
-Ceux qui ont connu Klopstock le respectent autant qu’ils l’admirent. La
-religion, la liberté, l’amour, ont occupé toutes ses pensées; il
-professa la religion par l’accomplissement de tous ses devoirs; il
-abdiqua la cause même de la liberté, quand le sang innocent l’eut
-souillée, et la fidélité consacra les attachements de son cœur. Jamais
-il ne s’appuya de son imagination pour justifier aucun écart; elle
-exaltait son âme, sans l’égarer.
-
-On dit que sa conversation était pleine d’esprit et même de goût; qu’il
-aimait l’entretien des femmes, et surtout celui des Françaises, et qu’il
-était bon juge de ce genre d’agréments que la pédanterie réprouve. Je le
-crois facilement; car il y a toujours quelque chose d’universel dans le
-génie, et peut-être même tient-il par des rapports secrets à la grâce,
-du moins à celle que donne la nature.
-
-Combien un tel homme était loin de l’envie, de l’égoïsme, des fureurs de
-vanité, dont plusieurs écrivains se sont excusés au nom de leurs
-talents! S’ils en avaient eu davantage, aucun de ces défauts ne les
-aurait agités. On est orgueilleux, irritable, étonné de soi-même, quand
-un peu d’esprit vient se mêler à la médiocrité du caractère; mais le
-vrai génie inspire de la reconnaissance et de la modestie: car on sent
-qui l’a donné, et l’on sent aussi quelles bornes celui qui l’a donné y a
-mises.
-
-On trouve dans la seconde partie de _la Messiade_, un très beau morceau
-sur la mort de Marie, sœur de Marthe et de Lazare, et désignée dans
-l’Evangile comme l’image de la vertu contemplative. Lazare, qui a reçu
-de Jésus-Christ une seconde fois la vie, dit adieu à sa sœur avec un
-mélange de douleur et de confiance profondément sensible. Klopstock a
-fait des derniers moments de Marie un tableau de la mort du juste.
-Lorsqu’à son tour il était aussi sur son lit de mort, il répétait d’une
-voix expirante ses vers sur Marie; il se les rappelait, à travers les
-ombres du cercueil, et les prononçait tout bas, pour s’exhorter lui-même
-à bien mourir: ainsi, les sentiments exprimés par le jeune homme étaient
-assez purs pour consoler le vieillard.
-
-Ah! qu’il est beau, le talent, quand on ne l’a jamais profané, quand il
-n’a servi qu’à révéler aux hommes, sous la forme attrayante des
-beaux-arts, les sentiments généreux et les espérances religieuses
-obscurcies au fond de leur cœur!
-
-Ce même chant de la mort de Marie fut lu à la cérémonie funèbre de
-l’enterrement de Klopstock. Le poète était vieux quand il cessa de
-vivre; mais l’homme vertueux saisissait déjà les palmes immortelles qui
-rajeunissent l’existence, et fleurissent sur les tombeaux. Tous les
-habitants de Hambourg rendirent au patriarche de la littérature les
-honneurs qu’on n’accorde guère ailleurs qu’au rang ou au pouvoir, et les
-mânes de Klopstock reçurent la récompense que méritait sa belle vie.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-_Lessing et Winckelmann._
-
-
-La littérature allemande est peut-être la seule qui ait commencé par la
-critique; partout ailleurs la critique est venue après les
-chefs-d’œuvre: mais en Allemagne elle les a produits. L’époque où les
-lettres y ont eu le plus d’éclat est cause de cette différence. Diverses
-nations s’étant illustrées depuis plusieurs siècles dans l’art d’écrire,
-les Allemands arrivèrent après toutes les autres, et crurent n’avoir
-rien de mieux à faire que de suivre la route déjà tracée; il fallait
-donc que la critique écartât d’abord l’imitation, pour faire place à
-l’originalité. Lessing écrivit en prose avec une netteté et une
-précision tout à fait nouvelles: la profondeur des pensées embarrasse
-souvent le style des écrivains de la nouvelle école; Lessing, non moins
-profond, avait quelque chose d’âpre dans le caractère, qui lui faisait
-trouver les paroles les plus précises et les plus mordantes. Lessing
-était toujours animé dans ses écrits par un mouvement hostile contre les
-opinions qu’il attaquait, et l’humeur donne du relief aux idées.
-
-Il s’occupa tour à tour du théâtre, de la philosophie, des antiquités,
-de la théologie, poursuivant partout la vérité, comme un chasseur qui
-trouve encore plus de plaisir dans la course que dans le but. Son style
-a quelque rapport avec la concision vive et brillante des Français; il
-tendait à rendre l’allemand classique: les écrivains de la nouvelle
-école embrassent plus de pensées à la fois, mais Lessing doit être plus
-généralement admiré; c’est un esprit neuf et hardi, et qui reste
-néanmoins à la portée du commun des hommes; sa manière de voir est
-allemande, sa manière de s’exprimer européenne. Dialecticien spirituel
-et serré dans ses arguments, l’enthousiasme pour le beau remplissait
-cependant le fond de son âme; il avait une ardeur sans flamme, une
-véhémence philosophique toujours active, et qui produisait, par des
-coups redoublés, des effets durables.
-
-Lessing analysa le théâtre français, alors généralement à la mode dans
-son pays, et prétendit que le théâtre anglais avait plus de rapport avec
-le génie de ses compatriotes. Dans ses jugements sur _Mérope_, _Zaïre_,
-_Sémiramis_ et _Rodogune_, ce n’est point telle ou telle invraisemblance
-particulière qu’il relève; il s’attaque à la sincérité des sentiments et
-des caractères, et prend à partie les personnages de ces fictions comme
-des êtres réels: sa critique est un traité sur le cœur humain, autant
-qu’une poétique théâtrale. Pour apprécier avec justice les observations
-de Lessing sur le système dramatique en général, il faut examiner, comme
-nous le ferons dans les chapitres suivants, les principales différences
-de la manière de voir des Français et des Allemands à cet égard. Mais ce
-qui importe à l’histoire de la littérature, c’est qu’un Allemand ait eu
-le courage de critiquer un grand écrivain français, et de plaisanter
-avec esprit le prince des moqueurs, Voltaire lui-même.
-
-C’était beaucoup pour une nation sous le poids de l’anathème qui lui
-refusait le goût et la grâce, de s’entendre dire qu’il existait dans
-chaque pays un goût national, une grâce naturelle, et que la gloire
-littéraire pouvait s’acquérir par des chemins divers. Les écrits de
-Lessing donnèrent une impulsion nouvelle; on lut Shakespeare, on osa se
-dire Allemand en Allemagne, et les droits de l’originalité s’établirent
-à la place du joug de la correction.
-
-Lessing a composé des pièces de théâtre et des ouvrages philosophiques
-qui méritent d’être examinés à part; il faut toujours considérer les
-auteurs allemands sous plusieurs points de vue. Comme ils sont encore
-plus distingués par la faculté de penser que par le talent, ils ne se
-vouent point exclusivement à tel ou tel genre; la réflexion les attire
-successivement dans des carrières différentes.
-
-Parmi les écrits de Lessing, l’un des plus remarquables, c’est le
-_Laocoon_; il caractérise les sujets qui conviennent à la poésie et à la
-peinture, avec autant de philosophie dans les principes que de sagacité
-dans les exemples. Toutefois, l’homme qui fit une véritable révolution
-en Allemagne dans la manière de considérer les arts, et par les arts la
-littérature, c’est Winckelmann; je parlerai de lui ailleurs sous le
-rapport de son influence sur les arts; mais la beauté de son style est
-telle, qu’il doit être mis au premier rang des écrivains allemands.
-
-Cet homme, qui n’avait connu d’abord l’antiquité que par les livres,
-voulut aller considérer ses nobles restes; il se sentit attiré vers le
-Midi avec ardeur; on retrouve encore souvent dans les imaginations
-allemandes quelques traces de cet amour du soleil, de cette fatigue du
-Nord qui entraîna les peuples septentrionaux dans les contrées
-méridionales. Un beau ciel fait naître des sentiments semblables à
-l’amour de la patrie. Quand Winckelmann, après un long séjour en Italie,
-revint en Allemagne, l’aspect de la neige, des toits pointus qu’elle
-couvre, et des maisons enfumées, le remplissait de tristesse. Il lui
-semblait qu’il ne pouvait plus goûter les arts, quand il ne respirait
-plus l’air qui les a fait naître. Quelle éloquence contemplative dans ce
-qu’il écrit sur l’Apollon du Belvédère, sur le Laocoon! Son style est
-calme et majestueux comme l’objet qu’il considère. Il donne à l’art
-d’écrire l’imposante dignité des monuments, et sa description produit la
-même sensation que la statue. Nul, avant lui, n’avait réuni des
-observations exactes et profondes à une admiration si pleine de vie;
-c’est ainsi seulement qu’on peut comprendre les beaux-arts. Il faut que
-l’attention qu’ils excitent vienne de l’amour, et qu’on découvre dans
-les chefs-d’œuvre du talent, comme dans les traits d’un être chéri,
-mille charmes révélés par les sentiments qu’ils inspirent.
-
-Des poètes, avant Winckelmann, avaient étudié les tragédies des Grecs,
-pour les adapter à nos théâtres. On connaissait des érudits qu’on
-pouvait consulter comme des livres; mais personne ne s’était fait, pour
-ainsi dire, païen pour pénétrer l’antiquité. Winckelmann a les défauts
-et les avantages d’un Grec amateur des arts, et l’on sent, dans ses
-écrits, le culte de la beauté, tel qu’il existait chez un peuple où, si
-souvent, elle obtint les honneurs de l’apothéose.
-
-L’imagination et l’érudition prêtaient également à Winckelmann leurs
-lumières différentes; on était persuadé jusqu’à lui qu’elles
-s’excluaient mutuellement. Il a fait voir que, pour deviner les anciens,
-l’une était aussi nécessaire que l’autre. On ne peut donner de la vie
-aux objets de l’art que par la connaissance intime du pays et de
-l’époque dans laquelle ils ont existé. Les traits vagues ne captivent
-point l’intérêt. Pour animer les récits et les fictions dont les siècles
-passés sont le théâtre, il faut que l’érudition même seconde
-l’imagination, et la rende, s’il est possible, témoin de ce qu’elle doit
-peindre, et contemporaine de ce qu’elle raconte.
-
-Zadig devinait, par quelques traces confuses, par quelques mots à demi
-déchirés, des circonstances qu’il déduisait toutes des plus légers
-indices. C’est ainsi qu’il faut prendre l’érudition pour guide à travers
-l’antiquité; les vestiges qu’on aperçoit sont interrompus, effacés,
-difficiles à saisir: mais, en s’aidant à la fois de l’imagination et de
-l’étude, on recompose le temps, et l’on refait la vie.
-
-Quand les tribunaux sont appelés à décider sur l’existence d’un fait,
-c’est quelquefois une légère circonstance qui les éclaire. L’imagination
-est, à cet égard, comme un juge; un mot, un usage, une allusion saisie
-dans les ouvrages des anciens, lui sert de lueur pour arriver à la
-connaissance de la vérité toute entière.
-
-Winckelmann sut appliquer à l’examen des monuments des arts l’esprit de
-jugement qui sert à la connaissance des hommes; il étudie la physionomie
-d’une statue comme celle d’un être vivant. Il saisit avec une grande
-justesse les moindres observations, dont il sait tirer des conclusions
-frappantes. Telle physionomie, tel attribut, tel vêtement, peut tout à
-coup jeter un jour inattendu sur de longues recherches. Les cheveux de
-Cérès sont relevés avec un désordre qui ne convient pas à Minerve; la
-perte de Proserpine a pour jamais troublé l’âme de sa mère. Minos, fils
-et disciple de Jupiter, a, dans les médailles, les mêmes traits que son
-père; cependant, la majesté calme de l’un, et l’expression sévère de
-l’autre, distinguent le souverain des dieux du juge des hommes. Le torse
-est un fragment de la statue d’Hercule divinisé, de celui qui reçoit
-d’Hébé la coupe de l’immortalité, tandis que l’Hercule Farnèse ne
-possède encore que les attributs d’un mortel; chaque contour du torse,
-aussi énergique, mais plus arrondi, caractérise encore la force du
-héros, mais du héros qui, placé dans le ciel, est désormais absous des
-rudes travaux de la terre. Tout est symbolique dans les arts, et la
-nature se montre sous mille apparences diverses dans ces statues, dans
-ces tableaux, dans ces poésies, où l’immobilité doit indiquer le
-mouvement, où l’extérieur doit révéler le fond de l’âme, où l’existence
-d’un instant doit être éternisée.
-
-Winckelmann a banni des beaux-arts, en Europe, le mélange du goût
-antique et du goût moderne. En Allemagne, son influence s’est encore
-plus montrée dans la littérature que dans les arts. Nous serons conduits
-à examiner par la suite si l’imitation scrupuleuse des anciens est
-compatible avec l’originalité naturelle, ou plutôt si nous devons
-sacrifier cette originalité naturelle, pour nous astreindre à choisir
-des sujets dans lesquels la poésie, comme la peinture, n’ayant pour
-modèle rien de vivant, ne peuvent représenter que des statues; mais
-cette discussion est étrangère au mérite de Winckelmann; il a fait
-connaître en quoi consistait le goût antique dans les beaux-arts;
-c’était aux modernes à sentir ce qui leur convenait d’adopter ou de
-rejeter à cet égard. Lorsqu’un homme de talent parvient à manifester les
-secrets d’une nature antique ou étrangère, il rend service par
-l’impulsion qu’il trace: l’émotion reçue doit se transformer en
-nous-mêmes: et plus cette émotion est vraie, moins elle inspire une
-servile imitation.
-
-Winckelmann a développé les vrais principes admis maintenant dans les
-arts sur l’idéal, sur cette nature perfectionnée dont le type est dans
-notre imagination, et non au dehors de nous. L’application de ces
-principes à la littérature est singulièrement féconde.
-
-La poétique de tous les arts est rassemblée sous un même point de vue
-dans les écrits de Winckelmann, et tous y ont gagné. On a mieux compris
-la poésie par la sculpture, la sculpture par la poésie, et l’on a été
-conduit par les arts des Grecs à leur philosophie. La métaphysique
-idéaliste, chez les Allemands comme chez les Grecs, a pour origine le
-culte de la beauté par excellence, que notre âme seule peut concevoir et
-reconnaître; c’est un souvenir du ciel, notre ancienne patrie, que cette
-beauté merveilleuse; les chefs-d’œuvre de Phidias, les tragédies de
-Sophocle et la doctrine de Platon, s’accordent pour nous en donner la
-même idée sous des formes différentes.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-_Gœthe._
-
-
-Ce qui manquait à Klopstock, c’était une imagination créatrice: il
-mettait de grandes pensées et de nobles sentiments en beaux vers, mais
-il n’était pas ce qu’on peut appeler artiste. Ses inventions sont
-faibles, et les couleurs dont il les revêt n’ont presque jamais cette
-plénitude de force qu’on aime à rencontrer dans la poésie, et dans tous
-les arts qui devaient donner à la fiction l’énergie et l’originalité de
-la nature. Klopstock s’égare dans l’idéal: Gœthe ne perd jamais terre,
-tout en atteignant aux conceptions les plus sublimes. Il y a dans son
-esprit une vigueur que la sensibilité n’a point affaiblie. Gœthe
-pourrait représenter la littérature allemande tout entière; non qu’il
-n’y ait d’autres écrivains supérieurs à lui, sous quelques rapports,
-mais seul il réunit tout ce qui distingue l’esprit allemand, et nul
-n’est aussi remarquable par un genre d’imagination dont les Italiens,
-les Anglais ni les Français ne peuvent réclamer aucune part.
-
-Gœthe ayant écrit dans tous les genres, l’examen de ses ouvrages
-remplira la plus grande partie des chapitres suivants; mais la
-connaissance personnelle de l’homme qui a le plus influé sur la
-littérature de son pays sert, ce me semble, à mieux comprendre cette
-littérature.
-
-Gœthe est un homme d’un esprit prodigieux en conversation; et l’on a
-beau dire, l’esprit doit savoir causer. On peut présenter quelques
-exemples d’hommes de génie taciturnes: la timidité, le malheur, le
-dédain ou l’ennui, en sont souvent la cause; mais en général l’étendue
-des idées et la chaleur de l’âme doivent inspirer le besoin de se
-communiquer aux autres; et ces hommes qui ne veulent pas être jugés par
-ce qu’ils disent, pourraient bien ne pas mériter plus d’intérêt pour ce
-qu’ils pensent. Quand on sait faire parler Gœthe, il est admirable; son
-éloquence est nourrie de pensées; sa plaisanterie est en même temps
-pleine de grâce et de philosophie; son imagination est frappée par les
-objets extérieurs, comme l’était celle des artistes chez les anciens; et
-néanmoins sa raison n’a que trop la maturité de notre temps. Rien ne
-trouble la force de sa tête; et les inconvénients même de son caractère,
-l’humeur, l’embarras, la contrainte, passent comme des nuages au bas de
-la montagne sur le sommet de laquelle son génie est placé.
-
-Ce qu’on nous raconte de l’entretien de Diderot pourrait donner quelque
-idée de celui de Gœthe; mais, si l’on en juge par les écrits de Diderot,
-la distance doit être infinie entre ces deux hommes. Diderot est sous le
-joug de son esprit; Gœthe domine même son talent: Diderot est affecté, à
-force de vouloir faire effet; on aperçoit le dédain du succès dans
-Gœthe, à un degré qui plaît singulièrement, alors même qu’on
-s’impatiente de sa négligence. Diderot a besoin de suppléer, à force de
-philanthropie, aux sentiments religieux qui lui manquent; Gœthe serait
-plus volontiers amer que doucereux; mais ce qu’il est avant tout, c’est
-naturel; et sans cette qualité, en effet, qu’y a-t-il dans un homme qui
-puisse en intéresser un autre?
-
-Gœthe n’a plus cette ardeur entraînante qui lui inspira _Werther_; mais
-la chaleur de ses pensées suffit encore pour tout animer. On dirait
-qu’il n’est pas atteint par la vie, et qu’il la décrit seulement en
-peintre: il attache plus de prix maintenant aux tableaux qu’il nous
-présente qu’aux émotions qu’il éprouve; le temps l’a rendu spectateur.
-Quand il avait encore une part active dans les scènes des passions,
-quand il souffrait lui-même par le cœur, ses écrits produisaient une
-impression plus vive.
-
-Comme on se fait toujours la poétique de son talent, Gœthe soutient à
-présent qu’il faut que l’auteur soit calme, alors même qu’il compose un
-ouvrage passionné, et que l’artiste doit conserver son sang-froid pour
-agir plus fortement sur l’imagination de ses lecteurs: peut-être
-n’aurait-il pas eu cette opinion dans sa première jeunesse; peut-être
-alors était-il possédé par son génie, au lieu d’en être le maître;
-peut-être sentait-il alors que le sublime et le divin étant momentanés
-dans le cœur de l’homme, le poète est inférieur à l’inspiration qui
-l’anime, et ne peut la juger sans la perdre.
-
-Au premier moment on s’étonne de trouver de la froideur et même quelque
-chose de raide à l’auteur de _Werther_; mais quand on obtient de lui
-qu’il se mette à l’aise, le mouvement de son imagination fait
-disparaître en entier la gêne qu’on a d’abord sentie: c’est un homme
-dont l’esprit est universel, et impartial parce qu’il est universel; car
-il n’y a point d’indifférence dans son impartialité: c’est une double
-existence, une double force, une double lumière qui éclaire à la fois
-dans toute chose les deux côtés de la question. Quand il s’agit de
-penser, rien ne l’arrête, ni son siècle, ni ses habitudes, ni ses
-relations; il fait tomber à plomb son regard d’aigle sur les objets
-qu’il observe; s’il avait eu une carrière politique, si son âme s’était
-développée par les actions, son caractère serait plus décidé, plus
-ferme, plus patriote; mais son esprit ne planerait pas si librement sur
-toutes les manières de voir; les passions ou les intérêts lui
-traceraient une route positive.
-
-Gœthe se plaît, dans ses écrits comme dans ses discours, à briser les
-fils qu’il a tissés lui-même, à déjouer les émotions qu’il excite, à
-renverser les statues qu’il a fait admirer. Lorsque dans ses fictions il
-inspire de l’intérêt pour un caractère, bientôt il montre les
-inconséquences qui doivent en détacher. Il dispose du monde poétique,
-comme un conquérant du monde réel, et se croit assez fort pour
-introduire, comme la nature, le génie destructeur dans ses propres
-ouvrages. S’il n’était pas un homme estimable, on aurait peur d’un genre
-de supériorité qui s’élève au-dessus de tout, dégrade et relève,
-attendrit et persifle, affirme et doute alternativement, et toujours
-avec le même succès.
-
-J’ai dit que Gœthe possédait à lui seul les traits principaux du génie
-allemand; on les trouve tous en lui à un degré éminent: une grande
-profondeur d’idées, la grâce qui naît de l’imagination, grâce plus
-originale que celle que donne l’esprit de société; enfin une sensibilité
-quelquefois fantastique, mais par cela même plus faite pour intéresser
-des lecteurs qui cherchent dans les livres de quoi varier leur destinée
-monotone, et veulent que la poésie leur tienne lieu d’événements
-véritables. Si Gœthe était Français, on le ferait parler du matin au
-soir: tous les auteurs contemporains de Diderot allaient puiser des
-idées dans son entretien, et lui donnaient une jouissance habituelle par
-l’admiration qu’il inspirait. En Allemagne on ne sait pas dépenser son
-talent dans la conversation; et si peu de gens, même parmi les plus
-distingués, ont l’habitude d’interroger et de répondre, que la société
-n’y compte pour presque rien; mais l’influence de Gœthe n’en est pas
-moins extraordinaire. Il y a une foule d’hommes en Allemagne qui
-croiraient trouver du génie dans l’adresse d’une lettre, si c’était lui
-qui l’eût mise. L’admiration pour Gœthe est une espèce de confrérie dont
-les mots de ralliement servent à faire connaître les adeptes les uns aux
-autres. Quand les étrangers veulent aussi l’admirer, ils sont rejetés
-avec dédain, si quelques restrictions laissent supposer qu’ils se sont
-permis d’examiner des ouvrages qui gagnent cependant beaucoup à
-l’examen. Un homme ne peut exciter un tel fanatisme sans avoir de
-grandes facultés pour le bien et pour le mal; car il n’y a que la
-puissance, dans quelque genre que ce soit, que les hommes craignent
-assez pour l’aimer de cette manière.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-_Schiller._
-
-
-Schiller était un homme d’un génie rare et d’une bonne foi parfaite; ces
-deux qualités devraient être inséparables, au moins dans un homme de
-lettres. La pensée ne peut être mise à l’égal de l’action que quand elle
-réveille en nous l’image de la vérité; le mensonge est plus dégoûtant
-encore dans les écrits que dans la conduite. Les actions, même
-trompeuses, restent encore des actions, et l’on sait à quoi se prendre
-pour les juger ou pour les haïr; mais les ouvrages ne sont qu’un amas
-fastidieux de vaines paroles, quand ils ne partent pas d’une conviction
-sincère.
-
-Il n’y a pas une plus belle carrière que celle des lettres, quand on la
-suit comme Schiller. Il est vrai qu’il y a tant de sérieux et de loyauté
-dans tout, en Allemagne, que c’est là seulement qu’on peut connaître
-d’une manière complète le caractère et les devoirs de chaque vocation.
-Néanmoins Schiller était admirable entre tous, par ses vertus autant que
-par ses talents. La conscience était sa muse: celle-là n’a pas besoin
-d’être invoquée, car on l’entend toujours quand on l’écoute une fois. Il
-aimait la poésie, l’art dramatique, l’histoire, la littérature pour
-elle-même. Il aurait été résolu à ne point publier ses ouvrages, qu’il y
-aurait donné le même soin; et jamais aucune considération tirée, ni du
-succès, ni de la mode, ni des préjugés, ni de tout ce qui vient des
-autres enfin, n’aurait pu lui faire altérer ses écrits; car ses écrits
-étaient lui; ils exprimaient son âme, et il ne concevait pas la
-possibilité de changer une expression, si le sentiment intérieur qui
-l’inspirait n’était pas changé. Sans doute, Schiller ne pouvait pas être
-exempt d’amour-propre. S’il en faut pour aimer la gloire, il en faut
-même pour être capable d’une activité quelconque; mais rien ne diffère
-autant dans ses conséquences que la vanité et l’amour de la gloire;
-l’une tâche d’escamoter le succès; l’autre veut le conquérir; l’une est
-inquiète d’elle-même et ruse avec l’opinion; l’autre ne compte que sur
-la nature et s’y fie pour tout soumettre. Enfin, au-dessus même de
-l’amour de la gloire, il y a encore un sentiment plus pur, l’amour de
-la vérité, qui fait des hommes de lettres comme les prêtres guerriers
-d’une noble cause; ce sont eux qui désormais doivent garder le feu
-sacré, car de faibles femmes ne suffiraient plus comme jadis pour le
-défendre.
-
-C’est une belle chose que l’innocence dans le génie et la candeur dans
-la force. Ce qui nuit à l’idée qu’on se fait de la bonté, c’est qu’on la
-croit de la faiblesse; mais quand elle est unie au plus haut degré de
-lumières et d’énergie, elle nous fait comprendre comment la Bible a pu
-nous dire que Dieu fit l’homme à son image. Schiller s’était fait tort,
-à son entrée dans le monde, par des égarements d’imagination; mais avec
-la force de l’âge il reprit cette pureté sublime qui naît des hautes
-pensées. Jamais il n’entrait en négociation avec les mauvais sentiments.
-Il vivait, il parlait, il agissait comme si les méchants n’existaient
-pas; et quand il les peignait dans ses ouvrages, c’était avec plus
-d’exagération et moins de profondeur que s’il les avait vraiment connus.
-Les méchants s’offraient à son imagination comme un obstacle, comme un
-fléau physique; et peut-être en effet qu’à beaucoup d’égards ils n’ont
-pas une nature intellectuelle; l’habitude du vice a changé leur âme en
-un instinct perverti.
-
-Schiller était le meilleur ami, le meilleur père, le meilleur époux;
-aucune qualité ne manquait à ce caractère doux et paisible que le talent
-seul enflammait; l’amour de la liberté, le respect pour les femmes,
-l’enthousiasme des beaux-arts, l’adoration pour la Divinité, animaient
-son génie; et dans l’analyse de ses ouvrages, il sera facile de montrer
-à quelle vertu ses chefs-d’œuvre se rapportent. On dit beaucoup que
-l’esprit peut suppléer à tout; je le crois, dans les écrits où le
-savoir-faire domine; mais quand on veut peindre la nature humaine dans
-ses orages et dans ses abîmes, l’imagination même ne suffit pas; il faut
-avoir une âme que la tempête ait agitée, mais où le ciel soit descendu
-pour ramener le calme.
-
-La première fois que j’ai vu Schiller, c’était dans le salon du duc et
-de la duchesse de Weimar, en présence d’une société aussi éclairée
-qu’imposante; il lisait très bien le français, mais il ne l’avait jamais
-parlé; je soutins avec chaleur la supériorité de notre système
-dramatique sur tous les autres; il ne se refusa point à me combattre, et
-sans s’inquiéter des difficultés et des lenteurs qu’il éprouvait en
-s’exprimant en français, sans redouter non plus l’opinion des auditeurs,
-qui était contraire à la sienne, sa conviction intime le fit parler. Je
-me servis d’abord, pour le réfuter, des armes françaises, la vivacité et
-la plaisanterie; mais bientôt je démêlai, dans ce que disait Schiller,
-tant d’idées à travers l’obstacle des mots; je fus si frappée de cette
-simplicité de caractère, qui portait un homme de génie à s’engager ainsi
-dans une lutte où les paroles manquaient à ses pensées: je le trouvai si
-modeste et si insouciant dans ce qui ne concernait que ses propres
-succès, si fier et si animé dans la défense de ce qu’il croyait la
-vérité, que je lui vouai, dès cet instant, une amitié pleine
-d’admiration.
-
-Atteint, jeune encore, par une maladie sans espoir; ses enfants, sa
-femme, qui méritait par mille qualités touchantes l’attachement qu’il
-avait pour elle, ont adouci ses derniers moments. Madame de Wollzogen,
-une amie digne de le comprendre, lui demanda, quelques heures avant sa
-mort, comment il se trouvait: _Toujours plus tranquille_, lui
-répondit-il. En effet, n’avait-il pas raison de se confier à la
-Divinité, dont il avait secondé le règne sur la terre? n’approchait-il
-pas du séjour des justes? n’est-il pas dans ce moment auprès de ses
-pareils, et n’a-t-il pas déjà retrouvé les amis qui nous attendent?
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-_Du style et de la versification dans la langue allemande._
-
-
-En apprenant la prosodie d’une langue, on entre plus intimement dans
-l’esprit de la nation qui la parle, que par quelque genre d’étude que ce
-puisse être. De là vient qu’il est amusant de prononcer des mots
-étrangers. On s’écoute comme si c’était un autre qui parlât: mais il n’y
-a rien de si délicat, de si difficile à saisir que l’accent: on apprend
-mille fois plus aisément les airs de musique les plus compliqués, que la
-prononciation d’une seule syllabe. Une longue suite d’années, ou les
-premières impressions de l’enfance, peuvent seules rendre capable
-d’imiter cette prononciation, qui appartient à ce qu’il y a de plus
-subtil et de plus indéfinissable dans l’imagination et dans le caractère
-national.
-
-Les dialectes germaniques ont pour origine une langue mère, dans
-laquelle ils puisent tous. Cette source commune renouvelle et multiplie
-les expressions d’une façon toujours conforme au génie des peuples. Les
-nations d’origine latine ne s’enrichissent, pour ainsi dire, que par
-l’extérieur; elles doivent avoir recours aux langues mortes, aux
-richesses pétrifiées pour étendre leur empire. Il est donc naturel que
-les innovations, en fait de mots, leur plaisent moins qu’aux nations qui
-font sortir les rejetons d’une tige toujours vivante. Mais les écrivains
-français ont besoin d’animer et de colorer leur style par toutes les
-hardiesses qu’un sentiment naturel peut leur inspirer, tandis que les
-Allemands, au contraire, gagnent à se restreindre. La réserve ne
-saurait détruire en eux l’originalité; ils ne courent le risque de la
-perdre que par l’excès même de l’abondance.
-
-L’air que l’on respire a beaucoup d’influence sur les sons que l’on
-articule; la diversité du sol et du climat produit dans la même langue
-des manières de prononcer très différentes. Quand on se rapproche de la
-mer, les mots s’adoucissent; le climat y est plus tempéré; peut-être
-aussi que le spectacle habituel de cette image de l’infini porte à la
-rêverie, et donne à la prononciation plus de mollesse et d’indolence:
-mais quand on s’élève vers les montagnes, l’accent devient plus fort, et
-l’on dirait que les habitants de ces lieux élevés veulent se faire
-entendre au reste du monde, du haut de leurs tribunes naturelles. On
-retrouve dans les dialectes germaniques les traces des diverses
-influences que je viens d’indiquer.
-
-L’allemand est en lui-même une langue aussi primitive, et d’une
-construction presque aussi savante que le grec. Ceux qui ont fait des
-recherches sur les grandes familles des peuples, ont cru trouver les
-raisons historiques de cette ressemblance: toujours est-il vrai qu’on
-remarque dans l’allemand un rapport grammatical avec le grec; il en a la
-difficulté sans en avoir le charme; car la multitude des consonnes dont
-les mots sont composés les rendent plus bruyants que sonores. On dirait
-que ces mots sont par eux-mêmes plus forts que ce qu’ils expriment, et
-cela donne souvent une monotonie d’énergie au style. Il faut se garder
-cependant de vouloir trop adoucir la prononciation allemande: il en
-résulte alors un certain gracieux maniéré tout à fait désagréable: on
-entend des sons rudes au fond, malgré la gentillesse qu’on essaie d’y
-mettre, et ce genre d’affectation déplaît singulièrement.
-
-J.-J. Rousseau a dit _que les langues du Midi étaient filles de la joie,
-et les langues du Nord, du besoin_. L’italien et l’espagnol sont modulés
-comme un chant harmonieux; le français est éminemment propre à la
-conversation; les débats parlementaires et l’énergie naturelle à la
-nation, ont donné à l’anglais quelque chose d’expressif qui supplée à la
-prosodie de la langue. L’allemand est plus philosophique de beaucoup que
-l’italien, plus poétique par sa hardiesse que le français, plus
-favorable au rythme des vers que l’anglais: mais il lui reste encore une
-sorte de raideur, qui vient peut-être de ce qu’on ne s’en est guère
-servi ni dans la société ni en public.
-
-La simplicité grammaticale est un des grands avantages des langues
-modernes; cette simplicité, fondée sur des principes de logique communs
-à toutes les nations, fait qu’on s’entend plus facilement; une étude
-très légère suffit pour apprendre l’italien et l’anglais; mais c’est une
-science que l’allemand. La période allemande entoure la pensée comme des
-serres qui s’ouvrent et se referment pour la saisir. Une construction de
-phrases à peu près telle qu’elle existe chez les anciens, s’y est
-introduite plus aisément que dans aucun autre dialecte européen; mais
-les inversions ne conviennent guère aux langues modernes. Les
-terminaisons éclatantes des mots grecs et latins, faisaient sentir quels
-étaient parmi les mots ceux qui devaient se joindre ensemble, lors même
-qu’ils étaient séparés: les signes des déclinaisons chez les Allemands
-sont tellement sourds, qu’on a beaucoup de peine à retrouver les paroles
-qui dépendent les unes des autres sous ces uniformes couleurs.
-
-Lorsque les étrangers se plaignent du travail qu’exige l’étude de
-l’allemand, on leur répond qu’il est très facile d’écrire dans cette
-langue avec la simplicité de la grammaire française; tandis qu’il est
-impossible, en français, d’adopter la période allemande, et qu’ainsi
-donc il faut la considérer comme un moyen de plus; mais ce moyen séduit
-les écrivains et ils en usent trop. L’allemand est peut-être la seule
-langue dans laquelle les vers soient plus faciles à comprendre que la
-prose; la phrase poétique, étant nécessairement coupée par la mesure
-même du vers, ne saurait se prolonger au delà.
-
-Sans doute, il y a plus de nuances, plus de liens entre les pensées,
-dans ces périodes qui forment un tout, et rassemblent sous un même point
-de vue les divers rapports qui tiennent au même sujet; mais, si l’on se
-laissait aller à l’enchaînement naturel des différentes pensées entre
-elles, on finirait par vouloir les mettre toutes dans une même phrase.
-L’esprit humain a besoin de morceler pour comprendre; et l’on risque de
-prendre des lueurs pour des vérités, quand les formes mêmes du langage
-sont obscures.
-
-L’art de traduire est poussé plus loin en allemand que dans aucun autre
-dialecte européen. Voss a transporté dans sa langue les poètes grecs et
-latins avec une étonnante exactitude, et W. Schlegel les poètes anglais,
-italiens et espagnols, avec une vérité de coloris dont il n’y avait
-point d’exemple avant lui. Lorsque l’allemand se prête à la traduction
-de l’anglais, il ne perd pas son caractère naturel, puisque ces langues
-sont toutes deux d’origine germanique; mais quelque mérite qu’il y ait
-dans la traduction d’Homère par Voss, elle fait de _l’Iliade_ et de
-_l’Odyssée_, des poèmes dont le style est grec, bien que les mots soient
-allemands. La connaissance de l’antiquité y gagne; l’originalité propre
-à l’idiome de chaque nation y perd nécessairement. Il semble que ce soit
-une contradiction d’accuser la langue allemande tout à la fois de trop
-de flexibilité et de trop de rudesse; mais ce qui se concilie dans les
-caractères peut aussi se concilier dans les langues; et souvent dans la
-même personne, les inconvénients de la rudesse n’empêchent pas ceux de
-la flexibilité.
-
-Ces défauts se font sentir beaucoup plus rarement dans les vers que dans
-la prose, et dans les compositions originales que dans les traductions;
-je crois donc qu’on peut dire avec vérité, qu’il n’y a point
-aujourd’hui de poésie plus frappante et plus variée que celle des
-Allemands.
-
-La versification est un art singulier, dont l’examen est inépuisable;
-les mots qui, dans les rapports ordinaires de la vie, servent seulement
-de signe à la pensée, arrivent à notre âme par le rythme des sons
-harmonieux, et nous causent une double jouissance, qui naît de la
-sensation et de la réflexion réunies; mais si toutes les langues sont
-également propres à dire ce que l’on pense, toutes ne le sont pas
-également à faire partager ce que l’on éprouve, et les effets de la
-poésie tiennent encore plus à la mélodie des paroles qu’aux idées
-qu’elles expriment.
-
-L’allemand est la seule langue moderne qui ait des syllabes longues et
-brèves, comme le grec et le latin; tous les autres dialectes européens
-sont plus ou moins accentués, mais les vers ne sauraient s’y mesurer à
-la manière des anciens d’après la longueur des syllabes: l’accent donne
-de l’unité aux phrases comme aux mots, il a du rapport avec la
-signification de ce qu’on dit; l’on insiste sur ce qui doit déterminer
-le sens, et la prononciation, en faisant ressortir telle ou telle
-parole, rapporte tout à l’idée principale. Il n’en est pas ainsi de la
-durée musicale des sons dans le langage; elle est bien plus favorable à
-la poésie que l’accent, parce qu’elle n’a point d’objet positif et
-qu’elle donne seulement un plaisir noble et vague, comme toutes les
-jouissances sans but. Chez les anciens, les syllabes étaient scandées
-d’après la nature des voyelles et les rapports des sons entre eux,
-l’harmonie seule en décidait: en allemand tous les mots accessoires sont
-brefs, et c’est la dignité grammaticale, c’est-à-dire l’importance de la
-syllabe radicale qui détermine sa quantité; il y a moins de charme dans
-cette espèce de prosodie que dans celle des anciens, parce qu’elle tient
-plus aux combinaisons abstraites qu’aux sensations involontaires;
-néanmoins c’est toujours un grand avantage pour une langue d’avoir dans
-sa prosodie de quoi suppléer à la rime.
-
-C’est une découverte moderne que la rime, elle tient à tout l’ensemble
-de nos beaux-arts; et ce serait s’interdire de grands effets que d’y
-renoncer; elle est l’image de l’espérance et du souvenir. Un son nous
-fait désirer celui qui doit lui répondre, et quand le second retentit,
-il nous rappelle celui qui vient de nous échapper. Néanmoins cette
-agréable régularité doit nécessairement nuire au naturel dans l’art
-dramatique, et à la hardiesse dans le poème épique. On ne saurait guère
-se passer de la rime dans les idiomes dont la prosodie est peu marquée;
-et cependant la gêne de la construction peut être telle, dans certaines
-langues, qu’un poète audacieux et penseur aurait besoin de faire goûter
-l’harmonie des vers sans l’asservissement de la rime. Klopstock a banni
-les alexandrins de la poésie allemande; il les a remplacés par les
-hexamètres et les vers ïambiques non rimés en usage aussi chez les
-Anglais, et qui donnent à l’imagination beaucoup de liberté. Les vers
-alexandrins convenaient très mal à la langue allemande; on peut s’en
-convaincre par les poésies du grand Haller lui-même, quelque mérite
-qu’elles aient; une langue dont la prononciation est si forte étourdit
-par le retour et l’uniformité des hémistiches. D’ailleurs cette forme de
-vers appelle les sentences et les antithèses, et l’esprit allemand est
-trop scrupuleux et trop vrai pour se prêter à ces antithèses, qui ne
-présentent jamais les idées ni les images dans leur parfaite sincérité,
-ni dans leurs plus exactes nuances. L’harmonie des hexamètres, et
-surtout des vers ïambiques non rimés, n’est que l’harmonie naturelle
-inspirée par le sentiment: c’est une déclamation notée, tandis que le
-vers alexandrin impose un certain genre d’expressions et de tournures
-dont il est bien difficile de sortir. La composition de ce genre de vers
-est un art tout à fait indépendant même du génie poétique; on peut
-posséder cet art sans avoir ce génie, et l’on pourrait au contraire
-être un grand poète et ne pas se sentir capable de s’astreindre à cette
-forme.
-
-Nos meilleurs poètes lyriques, en France, ce sont peut-être nos grands
-prosateurs, Bossuet, Pascal, Fénelon, Buffon, Jean-Jacques, etc. Le
-despotisme des alexandrins force souvent à ne point mettre en vers ce
-qui serait pourtant de la véritable poésie; tandis que chez les nations
-étrangères, la versification étant beaucoup plus facile et plus
-naturelle, toutes les pensées poétiques inspirent des vers, et l’on ne
-laisse en général à la prose que le raisonnement. On pourrait défier
-Racine lui-même de traduire en vers français Pindare, Pétrarque ou
-Klopstock, sans dénaturer entièrement leur caractère. Ces poètes ont un
-genre d’audace qui ne se trouve guère que dans les langues où l’on peut
-réunir tout le charme de la versification à l’originalité que la prose
-permet seule en français.
-
-Un des grands avantages des dialectes germaniques en poésie, c’est la
-variété et la beauté de leurs épithètes. L’allemand, sous ce rapport
-aussi, peut se comparer au grec; l’on sent dans un seul mot plusieurs
-images, comme dans la note fondamentale d’un accord, on entend les
-autres sons dont il est composé, ou comme de certaines couleurs
-renouvellent en nous la sensation de celles qui en dépendent. L’on ne
-dit en français que ce qu’on veut dire, et l’on ne voit point errer
-autour des paroles ces nuages à mille formes, qui entourent la poésie
-des langues du Nord, et réveillent une foule de souvenirs. A la liberté
-de former une seule épithète de deux ou trois, se joint celle d’animer
-le langage, en faisant des noms avec les verbes: _le vivre_, _le
-vouloir_, _le sentir_, sont des expressions moins abstraites que la vie,
-la volonté, le sentiment; et tout ce qui tend à changer la pensée en
-action donne toujours plus de mouvement au style. La facilité de
-renverser à son gré la construction de la phrase est aussi très
-favorable à la poésie, et permet d’exciter, par les moyens variés de la
-versification, des impressions analogues à celles de la peinture et de
-la musique. Enfin l’esprit général des dialectes teutoniques, c’est
-l’indépendance; les écrivains cherchent avant tout à transmettre ce
-qu’ils sentent; ils diraient volontiers à la poésie, comme Héloïse à son
-amant: _S’il y a un mot plus vrai, plus tendre, plus profond encore pour
-exprimer ce que j’éprouve, c’est celui-là que je veux choisir._ Le
-souvenir des convenances de société poursuit en France le talent jusque
-dans ses émotions les plus intimes; et la crainte du ridicule est l’épée
-de Damoclès, qu’aucune fête de l’imagination ne peut faire oublier.
-
-On parle souvent dans les arts du mérite de la difficulté vaincue;
-néanmoins on l’a dit avec raison: _ou cette difficulté ne se sent pas,
-et alors elle est nulle, ou elle se sent, et alors elle n’est pas
-vaincue_. Les entraves font ressortir l’habileté de l’esprit; mais il y
-a souvent dans le vrai génie une sorte de maladresse, semblable, à
-quelques égards, à la duperie des belles âmes; et l’on aurait tort de
-vouloir l’asservir à des gênes arbitraires, car il s’en tirerait
-beaucoup moins bien que des talents du second ordre.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-_De la poésie._
-
-
-Ce qui est vraiment divin dans le cœur de l’homme ne peut être défini;
-s’il y a des mots pour quelques traits, il n’y en a point pour exprimer
-l’ensemble, et surtout le mystère de la véritable beauté dans tous les
-genres. Il est difficile de dire ce qui n’est pas de la poésie; mais si
-l’on veut comprendre ce qu’elle est, il faut appeler à son secours les
-impressions qu’excitent une belle contrée, une musique harmonieuse, le
-regard d’un objet chéri, et par-dessus tout un sentiment religieux qui
-nous fait éprouver en nous-mêmes la présence de la Divinité. La poésie
-est le langage naturel à tous les cultes. La Bible est pleine de poésie.
-Homère est plein de religion; ce n’est pas qu’il y ait des fictions dans
-la Bible, ni des dogmes dans Homère; mais l’enthousiasme rassemble dans
-un même foyer des sentiments divers; l’enthousiasme est l’encens de la
-terre vers le ciel, il les réunit l’un à l’autre.
-
-Le don de révéler par la parole ce qu’on ressent au fond du cœur est
-très rare; il y a pourtant de la poésie dans tous les êtres capables
-d’affections vives et profondes; l’expression manque à ceux qui ne sont
-pas exercés à la trouver. Le poète ne fait, pour ainsi dire, que dégager
-le sentiment prisonnier au fond de l’âme; le génie poétique est une
-disposition intérieure, de la même nature que celle qui rend capable
-d’un généreux sacrifice: c’est rêver l’héroïsme que de composer une
-belle ode. Si le talent n’était pas mobile, il inspirerait aussi souvent
-les belles actions que les touchantes paroles; car elles partent toutes
-également de la conscience du beau, qui se fait sentir en nous-mêmes.
-
-Un homme d’un esprit supérieur disait que _la prose était factice, et la
-poésie naturelle_: en effet, les nations peu civilisées commencent
-toujours par la poésie, et, dès qu’une passion forte agite l’âme, les
-hommes les plus vulgaires se servent, à leur insu, d’images et de
-métaphores; ils appellent à leur secours la nature extérieure pour
-exprimer ce qui se passe en eux d’inexprimable. Les gens du peuple sont
-beaucoup plus près d’être poètes que les hommes de bonne compagnie; car
-la convenance et le persiflage ne sont propres qu’à servir de bornes,
-ils ne peuvent rien inspirer.
-
-Il y a lutte interminable dans ce monde entre la poésie et la prose, et
-la plaisanterie doit toujours se mettre du côté de la prose; car c’est
-rabattre que de plaisanter. L’esprit de société est cependant très
-favorable à la poésie de la grâce et de la gaîté, dont l’Arioste, La
-Fontaine, Voltaire, sont les plus brillants modèles. La poésie
-dramatique est admirable dans nos premiers écrivains; la poésie
-descriptive et surtout la poésie didactique, ont été portées chez les
-Français à un très haut degré de perfection; mais il ne paraît pas
-qu’ils soient appelés jusqu’à présent à se distinguer dans la poésie
-lyrique ou épique, telle que les anciens et les étrangers la conçoivent.
-
-La poésie lyrique s’exprime au nom de l’auteur même; ce n’est plus dans
-un personnage qu’il se transporte, c’est en lui-même qu’il trouve les
-divers mouvements dont il est animé: J.-B. Rousseau dans ses _Odes
-religieuses_, Racine dans _Athalie_, se sont montrés poètes lyriques;
-ils étaient nourris des psaumes et pénétrés d’une foi vive; néanmoins
-les difficultés de la langue et de la versification française s’opposent
-presque toujours à l’abandon de l’enthousiasme. On peut citer des
-strophes admirables dans quelques-unes de nos odes; mais y en a-t-il une
-entière, dans laquelle le dieu n’ait point abandonné le poète? De beaux
-vers ne sont pas de la poésie; l’inspiration, dans les arts, est une
-source inépuisable, qui vivifie depuis la première parole jusqu’à la
-dernière: amour, patrie, croyance, tout doit être divinisé dans l’ode,
-c’est l’apothéose du sentiment: il faut, pour concevoir la vraie
-grandeur de la poésie lyrique, errer par la rêverie dans les régions
-éthérées, oublier le bruit de la terre en écoutant l’harmonie céleste,
-et considérer l’univers entier comme un symbole des émotions de l’âme.
-
-L’énigme de la destinée humaine n’est de rien pour la plupart des
-hommes; le poète l’a toujours présenté à l’imagination. L’idée de la
-mort, qui décourage les esprits vulgaires, rend le génie plus audacieux,
-et le mélange des beautés de la nature et des terreurs de la destruction
-excite je ne sais quel délire de bonheur et d’effroi, sans lequel l’on
-ne peut ni comprendre ni décrire le spectacle de ce monde. La poésie
-lyrique ne raconte rien, ne s’astreint en rien à la succession des
-temps, ni aux limites des lieux; elle plane sur les pays et sur les
-siècles; elle donne de la durée à ce moment sublime, pendant lequel
-l’homme s’élève au-dessus des peines et des plaisirs de la vie. Il se
-sent au milieu des merveilles du monde comme un être à la fois créateur
-et créé, qui doit mourir et qui ne peut cesser d’être, et dont le cœur
-tremblant, et fort en même temps, s’enorgueillit en lui-même et se
-prosterne devant Dieu.
-
-Les Allemands, réunissant tout à la fois, ce qui est très rare,
-l’imagination et le recueillement contemplatif, sont plus capables que
-la plupart des autres nations de la poésie lyrique. Les modernes ne
-peuvent se passer d’une certaine profondeur d’idées dont une religion
-spiritualiste leur a donné l’habitude; et si cependant cette profondeur
-n’était point revêtue d’images, ce ne serait pas de la poésie: il faut
-donc que la nature grandisse aux yeux de l’homme, pour qu’il puisse s’en
-servir comme de l’emblème de ses pensées. Les bosquets, les fleurs et
-les ruisseaux, suffisaient aux poètes du paganisme; la solitude des
-forêts, l’Océan sans bornes, le ciel étoilé, peuvent à peine exprimer
-l’éternel et l’infini dont l’âme des chrétiens est remplie.
-
-Les Allemands n’ont pas plus que nous de poème épique; cette admirable
-composition ne paraît pas accordée aux modernes, et peut-être n’y a-t-il
-que _l’Iliade_ qui réponde entièrement à l’idée qu’on se fait de ce
-genre d’ouvrage: il faut, pour le poème épique, un concours singulier de
-circonstances qui ne s’est rencontré que chez les Grecs, l’imagination
-des temps héroïques et la perfection du langage des temps civilisés.
-Dans le moyen âge, l’imagination était forte, mais le langage imparfait;
-de nos jours, le langage est pur, mais l’imagination est en défaut. Les
-Allemands ont beaucoup d’audace dans les idées et dans le style, et peu
-d’invention dans le fond du sujet; leurs essais épiques se rapprochent
-presque toujours du genre lyrique. Ceux des Français rentrent plutôt
-dans le genre dramatique, et l’on y trouve plus d’intérêt que de
-grandeur. Quand il s’agit de plaire au théâtre, l’art de se circonscrire
-dans un cadre donné, de deviner le goût des spectateurs et de s’y plier
-avec adresse, fait une partie du succès, tandis que rien ne doit tenir
-aux circonstances extérieures et passagères, dans la composition d’un
-poème épique. Il exige des beautés absolues, des beautés qui frappent le
-lecteur solitaire, lorsque ses sentiments sont plus naturels, et son
-imagination plus hardie. Celui qui voudrait trop hasarder dans un poème
-épique pourrait bien encourir le blâme sévère du bon goût français; mais
-celui qui ne hasarderait rien n’en serait pas moins dédaigné.
-
-Boileau, tout en perfectionnant le goût et la langue, a donné à l’esprit
-français, l’on ne saurait le nier, une disposition très défavorable à la
-poésie. Il n’a parlé que de ce qu’il fallait éviter, il n’a insisté que
-sur des préceptes de raison et de sagesse, qui ont introduit dans la
-littérature une sorte de pédanterie très nuisible au sublime élan des
-arts. Nous avons en français des chefs-d’œuvre de versification; mais
-comment peut-on appeler la versification de la poésie! Traduire en vers
-ce qui était fait pour rester en prose, exprimer en dix syllabes, comme
-Pope, les jeux de cartes et leurs moindres détails, ou comme les
-derniers poèmes qui ont paru chez nous, le trictrac, les échecs, la
-chimie: c’est un tour de passe-passe en fait de paroles; c’est composer
-avec les mots, comme avec les notes, des sonates sous le nom de poème.
-
-Il faut cependant une grande connaissance de la langue poétique pour
-décrire ainsi noblement les objets qui prêtent le moins à l’imagination,
-et l’on a raison d’admirer quelques morceaux détachés de ces galeries de
-tableaux; mais les transitions qui les lient entre eux sont
-nécessairement prosaïques, comme ce qui se passe dans la tête de
-l’écrivain. Il s’est dit:--Je ferai des vers sur ce sujet, puis sur
-celui-ci, puis sur celui-là;--et, sans s’en apercevoir, il nous met dans
-la confidence de sa manière de travailler. Le véritable poète conçoit,
-pour ainsi dire, tout son poème à la fois au fond de son âme; sans les
-difficultés du langage, il improviserait, comme la sibylle et les
-prophètes, les hymnes saints du génie. Il est ébranlé par ses
-conceptions comme par un événement de sa vie; un monde nouveau s’offre à
-lui; l’image sublime de chaque situation, de chaque caractère, de chaque
-beauté de la nature, frappe ses regards, et son cœur bat pour un bonheur
-céleste qui traverse comme un éclair l’obscurité du sort. La poésie est
-une possession momentanée de tout ce que notre âme souhaite; le talent
-fait disparaître les bornes de l’existence, et change en images
-brillantes le vague espoir des mortels.
-
-Il serait plus aisé de décrire les symptômes du talent que de lui donner
-des préceptes; le génie se sent comme l’amour, par la profondeur même de
-l’émotion dont il pénètre celui qui en est doué: mais si l’on osait
-donner des conseils à ce génie, dont la nature veut être le seul guide,
-ce ne seraient pas des conseils purement littéraires qu’on devrait lui
-adresser: il faudrait parler aux poètes comme à des citoyens, comme à
-des héros; il faudrait leur dire:--Soyez vertueux, soyez croyants, soyez
-libres, respectez ce que vous aimez, cherchez l’immortalité dans
-l’amour, et la Divinité dans la nature; enfin, sanctifiez votre âme
-comme un temple, et l’ange des nobles pensées ne dédaignera pas d’y
-apparaître.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-_De la poésie classique et de la poésie romantique._
-
-
-Le nom de _romantique_ a été introduit nouvellement en Allemagne, pour
-désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été l’origine,
-celle qui est née de la chevalerie et du christianisme. Si l’on n’admet
-pas que le paganisme et le christianisme, le Nord et le Midi,
-l’antiquité et le moyen âge, la chevalerie et les institutions grecques
-et romaines, se sont partagé l’empire de la littérature, l’on ne
-parviendra jamais à juger sous un point de vue philosophique le goût
-antique et le goût moderne.
-
-On prend quelquefois le mot classique comme synonyme de perfection. Je
-m’en sers ici dans une autre acception, en considérant la poésie
-classique comme celle des anciens, et la poésie romantique comme celle
-qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques. Cette
-division se rapporte également aux deux ères du monde; celle qui a
-précédé l’établissement du christianisme, et celle qui l’a suivi.
-
-On a comparé aussi dans divers ouvrages allemands la poésie antique à la
-sculpture, et la poésie romantique à la peinture; enfin, l’on a
-caractérisé de toutes les manières la marche de l’esprit humain, passant
-des religions matérialistes aux religions spiritualistes, de la nature à
-la Divinité.
-
-La nation française, la plus cultivée des nations latines, penche vers
-la poésie classique, imitée des Grecs et des Romains. La nation
-anglaise, la plus illustre des nations germaniques, aime la poésie
-romantique et chevaleresque, et se glorifie des chefs-d’œuvre qu’elle
-possède en ce genre. Je n’examinerai point ici lequel de ces deux genres
-de poésie mérite la préférence: il suffit de montrer que la diversité
-des goûts, à cet égard, dérive non seulement de causes accidentelles,
-mais aussi des sources primitives de l’imagination et de la pensée.
-
-Il y a dans les poèmes épiques et dans les tragédies des anciens, un
-genre de simplicité qui tient à ce que les hommes étaient identifiés à
-cette époque avec la nature, et croyaient dépendre du destin, comme elle
-dépend de la nécessité. L’homme, réfléchissant peu, portait toujours
-l’action de son âme au dehors; la conscience elle-même était figurée par
-des objets extérieurs, et les flambeaux des Furies secouaient les
-remords sur la tête des coupables. L’événement était tout dans
-l’antiquité; le caractère tient plus de place dans les temps modernes;
-et cette réflexion inquiète, qui nous dévore souvent comme le vautour de
-Prométhée, n’eût semblé que de la folie, au milieu des rapports clairs
-et prononcés qui existaient dans l’état civil et social des anciens.
-
-On ne faisait en Grèce, dans le commencement de l’art, que des statues
-isolées; les groupes ont été composés plus tard. On pourrait dire de
-même, avec vérité, que dans tous les arts il n’y avait point de groupes:
-les objets représentés se succédaient comme dans les bas-reliefs, sans
-combinaison, sans complication d’aucun genre. L’homme personnifiait la
-nature; des nymphes habitaient les eaux, des hamadryades les forêts:
-mais la nature, à son tour, s’emparait de l’homme, et l’on eût dit qu’il
-ressemblait au torrent, à la foudre, au volcan, tant il agissait par une
-impulsion involontaire, et sans que la réflexion pût en rien altérer
-les motifs ni les suites de ses actions. Les anciens avaient, pour
-ainsi dire, une âme corporelle, dont tous les mouvements étaient forts,
-directs et conséquents; il n’en est pas de même du cœur humain développé
-par le christianisme: les modernes ont puisé dans le repentir chrétien
-l’habitude de se replier continuellement sur eux-mêmes.
-
-Mais, pour manifester cette existence tout intérieure, il faut qu’une
-grande variété dans les faits présente sous toutes les formes les
-nuances infinies de ce qui se passe dans l’âme. Si de nos jours les
-beaux-arts étaient astreints à la simplicité des anciens, nous
-n’atteindrions pas à la force primitive qui les distingue, et nous
-perdrions les émotions intimes et multipliées dont notre âme est
-susceptible. La simplicité de l’art, chez les modernes, tournerait
-facilement à la froideur et à l’abstraction, tandis que celle des
-anciens était pleine de vie. L’honneur et l’amour, la bravoure et la
-pitié sont les sentiments qui signalent le christianisme chevaleresque;
-et ces dispositions de l’âme ne peuvent se faire voir que par les
-dangers, les exploits, les amours, les malheurs, l’intérêt romantique
-enfin, qui varie sans cesse les tableaux. Les sources des effets de
-l’art sont donc différentes, à beaucoup d’égards, dans la poésie
-classique et dans la poésie romantique; dans l’une, c’est le sort qui
-règne, dans l’autre, c’est la Providence; le sort ne compte pour rien
-les sentiments des hommes, la Providence ne juge les actions que d’après
-les sentiments. Comment la poésie ne créerait-elle pas un monde d’une
-toute autre nature, quand il faut peindre l’œuvre d’un destin aveugle et
-sourd, toujours en lutte avec les mortels, ou cet ordre intelligent
-auquel préside un Être suprême, que notre cœur interroge, et qui répond
-à notre cœur!
-
-La poésie païenne doit être simple et saillante comme les objets
-extérieurs; la poésie chrétienne a besoin des mille couleurs de
-l’arc-en-ciel pour ne pas se perdre dans les nuages. La poésie des
-anciens est plus pure comme art, celle des modernes fait verser plus de
-larmes; mais la question pour nous n’est pas entre la poésie classique
-et la poésie romantique; mais entre l’imitation de l’une et
-l’inspiration de l’autre. La littérature des anciens est chez les
-modernes une littérature transplantée: la littérature romantique ou
-chevaleresque est chez nous indigène, et c’est notre religion et nos
-institutions qui l’ont fait éclore. Les écrivains imitateurs des anciens
-se sont soumis aux règles du goût les plus sévères; car ne pouvant
-consulter ni leur propre nature, ni leurs propres souvenirs, il a fallu
-qu’ils se conformassent aux lois d’après lesquelles les chefs-d’œuvre
-des anciens peuvent être adaptés à notre goût, bien que toutes les
-circonstances politiques et religieuses qui ont donné le jour à ces
-chefs-d’œuvre soient changées. Mais ces poésies d’après l’antique,
-quelque parfaites qu’elles soient, sont rarement populaires, parce
-qu’elles ne tiennent, dans le temps actuel, à rien de national.
-
-La poésie française, étant la plus classique de toutes les poésies
-modernes, est la seule qui ne soit pas répandue parmi le peuple. Les
-stances du Tasse sont chantées par les gondoliers de Venise; les
-Espagnols et les Portugais de toutes les classes savent par cœur les
-vers de Calderon et de Camoëns. Shakespeare est autant admiré par le
-peuple en Angleterre que par la classe supérieure. Des poèmes de Gœthe
-et de Bürger sont mis en musique, et vous les entendez répéter des bords
-du Rhin jusqu’à la Baltique. Nos poètes français sont admirés par tout
-ce qu’il y a d’esprits cultivés chez nous et dans le reste de l’Europe;
-mais ils sont tout à fait inconnus aux gens du peuple et aux bourgeois
-même des villes, parce que les arts en France ne sont pas, comme
-ailleurs, natifs du pays même où leurs beautés se développent.
-
-Quelques critiques français ont prétendu que la littérature des peuples
-germaniques était encore dans l’enfance de l’art; cette opinion est tout
-à fait fausse; les hommes les plus instruits dans la connaissance des
-langues et des ouvrages des anciens n’ignorent certainement pas les
-inconvénients et les avantages du genre qu’ils adoptent, ou de celui
-qu’ils rejettent; mais leur caractère, leurs habitudes et leurs
-raisonnements les ont conduits à préférer la littérature fondée sur les
-souvenirs de la chevalerie, sur le merveilleux du moyen-âge, à celle
-dont la mythologie des Grecs est la base. La littérature romantique est
-la seule qui soit susceptible encore d’être perfectionnée, parce
-qu’ayant ses racines dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse
-croître et se vivifier de nouveau; elle exprime notre religion; elle
-rappelle notre histoire; son origine est ancienne, mais non antique.
-
-La poésie classique doit passer par les souvenirs du paganisme pour
-arriver jusqu’à nous: la poésie des Germains est l’ère chrétienne des
-beaux-arts: elle se sert de nos impressions personnelles pour nous
-émouvoir: le génie qui l’inspire s’adresse immédiatement à notre cœur,
-et semble évoquer notre vie elle-même comme un fantôme, le plus puissant
-et le plus terrible de tous.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-_Des poèmes allemands._
-
-
-On doit conclure, ce me semble, des diverses réflexions que contient le
-chapitre précédent, qu’il n’y a guère de poésie classique en Allemagne,
-soit que l’on considère cette poésie comme imitée des anciens, ou qu’on
-entende seulement par ce mot le plus haut degré possible de perfection.
-La fécondité de l’imagination des Allemands les appelle à produire
-plutôt qu’à corriger; aussi peut-on difficilement citer, dans leur
-littérature, des écrits généralement reconnus pour modèles. La langue
-n’est pas fixée; le goût change à chaque nouvelle production des hommes
-de talent; tout est progressif, tout marche, et le point stationnaire de
-perfection n’est point encore atteint; mais est-ce un mal? Chez toutes
-les nations où l’on s’est flatté d’y être parvenu, l’on a vu presque
-immédiatement après commencer la décadence, et les imitateurs succéder
-aux écrivains classiques, comme pour dégoûter d’eux.
-
-Il y a en Allemagne un aussi grand nombre de poètes qu’en Italie: la
-multitude des essais, dans quelque genre que ce soit, indique quel est
-le penchant naturel d’une nation. Quand l’amour de l’art y est
-universel, les esprits prennent d’eux-mêmes la direction de la poésie,
-comme ailleurs celle de la politique, ou des intérêts mercantiles. Il y
-avait chez les Grecs une foule de poètes, et rien n’est plus favorable
-au génie que d’être environné d’un grand nombre d’hommes qui suivent la
-même carrière. Les artistes sont des juges indulgents pour les fautes,
-parce qu’ils connaissent les difficultés; mais ce sont aussi des
-approbateurs exigeants; il faut de grandes beautés, et des beautés
-nouvelles, pour égaler à leurs yeux les chefs-d’œuvre dont ils
-s’occupent sans cesse. Les Allemands improvisent, pour ainsi dire, en
-écrivant; et cette grande facilité est le véritable signe du talent dans
-les beaux-arts; car ils doivent, comme les fleurs du midi, naître sans
-culture; le travail les perfectionne, mais l’imagination est abondante
-lorsqu’une généreuse nature en a fait don aux hommes. Il est impossible
-de citer tous les poètes allemands qui mériteraient un éloge à part; je
-me bornerai à considérer seulement, d’une manière générale, les trois
-écoles que j’ai déjà distinguées, en indiquant la marche historique de
-la littérature allemande.
-
-Wieland a imité Voltaire dans ses romans; souvent Lucien, qui, sous le
-rapport philosophique est le Voltaire de l’antiquité; quelquefois
-l’Arioste, et, malheureusement aussi, Crébillon. Il a mis en vers
-plusieurs contes de chevalerie, _Gandalin_, _Gérion le Courtois_,
-_Obéron_, etc., dans lesquels il y a plus de sensibilité que dans
-l’Arioste, mais toujours moins de grâce et de gaîté. L’Allemand ne se
-meut pas, sur tous les sujets, avec la légèreté de l’italien; et les
-plaisanteries qui conviennent à cette langue, un peu surchargée de
-consonnes, ce sont plutôt celles qui tiennent à l’art de caractériser
-fortement qu’à celui d’indiquer à demi. _Idris_ et _le Nouvel Amadis_
-sont des contes de fées dans lesquels la vertu des femmes est à chaque
-page l’objet de ces éternelles plaisanteries qui ont cessé d’être
-immorales à force d’être ennuyeuses. Les contes de chevalerie de Wieland
-me semblent beaucoup meilleurs que ses poèmes imités du grec,
-_Musarion_, _Endymion_, _Ganymède_, _le Jugement de Pâris_, etc. Les
-histoires chevaleresques sont nationales en Allemagne. Le génie naturel
-du langage et des poètes se prête à peindre les exploits et les amours
-de ces chevaliers et de ces belles, dont les sentiments étaient tout à
-la fois si forts et si naïfs, si bienveillants et si décidés; mais en
-voulant mettre des grâces modernes dans les sujets grecs, Wieland les a
-rendus nécessairement maniérés. Ceux qui prétendent modifier le goût
-antique par le goût moderne, ou le goût moderne par le goût antique,
-sont presque toujours affectés. Pour être à l’abri de ce danger, il faut
-prendre chaque chose pleinement dans sa nature.
-
-L’_Obéron_ passe en Allemagne presque pour un poème épique. Il est fondé
-sur une histoire de chevalerie française, _Huon de Bourdeaux_, dont M.
-de Tressan a donné l’extrait; le génie Obéron et la fée Titania, tels
-que Shakespeare les a peints, dans sa pièce intitulée _Rêve d’une nuit
-d’été_, servent de mythologie à ce poème. Le sujet en est donné par nos
-anciens romanciers; mais on ne saurait trop louer la poésie dont Wieland
-l’a enrichi. La plaisanterie tirée du merveilleux y est maniée avec
-beaucoup de grâce et d’originalité. Huon est envoyé en Palestine, par
-suite de diverses aventures, pour demander en mariage la fille du
-sultan, et quand le son du cor singulier qu’il possède met en danse tous
-les personnages les plus graves qui s’opposent au mariage, on ne se
-lasse point de cet effet comique, habilement répété; et mieux le poète a
-su peindre le sérieux pédantesque des imans et des vizirs de la cour du
-sultan, plus leur danse involontaire amuse les lecteurs. Quand Obéron
-emporte sur un char ailé les deux amants dans les airs, l’effroi de ce
-prodige est dissipé par la sécurité que l’amour leur inspire. «En vain
-la terre, dit le poète, disparaît à leurs yeux; en vain la nuit couvre
-l’atmosphère de ses ailes obscures; une lumière céleste rayonne dans
-leurs regards pleins de tendresse: leurs âmes se réfléchissent l’une
-dans l’autre; la nuit n’est pas la nuit pour eux; l’Élysée les entoure;
-le soleil éclaire le fond de leur cœur; et l’amour, à chaque instant,
-leur fait voir des objets toujours délicieux et toujours nouveaux».
-
-La sensibilité ne s’allie guère en général avec le merveilleux; il y a
-quelque chose de si sérieux dans les affections de l’âme, qu’on n’aime
-pas à les voir compromises au milieu des jeux de l’imagination; mais
-Wieland a l’art de réunir ces fictions fantastiques avec des sentiments
-vrais, d’une manière qui n’appartient qu’à lui.
-
-Le baptême de la fille du sultan, qui se fait chrétienne pour épouser
-Huon, est encore un morceau de la plus grande beauté; changer de
-religion par amour est un peu profane; mais le christianisme est
-tellement la religion du cœur, qu’il suffit d’aimer avec dévouement et
-pureté pour être déjà converti. Obéron a fait promettre aux deux jeunes
-époux de ne pas se donner l’un à l’autre avant leur arrivée à Rome: ils
-sont ensemble dans le même vaisseau, et séparés du monde; l’amour les
-fait manquer à leur vœu. Alors la tempête se déchaîne, les vents
-sifflent, les vagues grondent, et les voiles sont déchirées; la foudre
-brise les mâts; les passagers se lamentent, les matelots crient au
-secours. Enfin le vaisseau s’entr’ouvre, les flots menacent de tout
-engloutir, et la présence de la mort peut à peine arracher les deux
-époux au sentiment du bonheur de cette vie. Ils sont précipités dans la
-mer: un pouvoir invisible les sauve, et les fait aborder dans une île
-inhabitée, où ils trouvent un solitaire que ses malheurs et sa religion
-ont conduit dans cette retraite.
-
-Amanda, l’épouse de Huon, après de longues traverses, met au monde un
-fils, et rien n’est ravissant comme le tableau de la maternité dans le
-désert: ce nouvel être qui vient animer la solitude, ces regards
-incertains de l’enfance, que la tendresse passionnée de la mère cherche
-à fixer sur elle, tout est plein de sentiment et de vérité. Les épreuves
-auxquelles Obéron et Titania veulent soumettre les deux époux
-continuent; mais à la fin leur constance est récompensée. Quoiqu’il y
-ait des longueurs dans ce poème, il est impossible de ne pas le
-considérer comme un ouvrage charmant, et s’il était bien traduit en vers
-français, il serait jugé tel.
-
-Avant et après Wieland, il y a eu des poètes qui ont essayé d’écrire
-dans le genre français et italien: mais ce qu’ils ont fait ne vaut guère
-la peine d’être cité: et si la littérature allemande n’avait pas pris un
-caractère à elle, sûrement elle ne ferait pas époque dans l’histoire des
-beaux-arts. C’est à _la Messiade_ de Klopstock qu’il faut fixer l’époque
-de la poésie en Allemagne.
-
-Le héros de ce poème, selon notre langage mortel, inspire au même degré
-l’admiration et la pitié, sans que jamais l’un de ces sentiments soit
-affaibli par l’autre. Un poète généreux a dit, en parlant de Louis XVI:
-
- Jamais tant de respect n’admit tant de pitié[21].
-
-Ce vers si touchant et si délicat pourrait exprimer l’attendrissement
-que le Messie fait éprouver dans Klopstock. Sans doute le sujet est bien
-au-dessus de toutes les inventions du génie; il en faut beaucoup
-cependant pour montrer avec tant de sensibilité l’humanité dans l’être
-divin, et avec tant de force la divinité dans l’être mortel. Il faut
-aussi bien du talent pour exciter l’intérêt et l’anxiété, dans le récit
-d’un événement décidé d’avance par une volonté toute-puissante.
-Klopstock a su réunir avec beaucoup d’art tout ce que la fatalité des
-anciens et la providence des chrétiens peuvent inspirer à la fois de
-terreur et d’espérance.
-
-J’ai parlé ailleurs du caractère d’Abbadona, de ce démon repentant qui
-cherche à faire du bien aux hommes: un remords dévorant s’attache à sa
-nature immortelle; ses regrets ont le ciel même pour objet, le ciel
-qu’il a connu, les célestes sphères qui furent sa demeure: quelle
-situation, que ce retour vers la vertu, quand la destinée est
-irrévocable! Il manquait aux tourments de l’enfer d’être habité par une
-âme redevenue sensible. Notre religion ne nous est pas familière en
-poésie, et Klopstock est l’un des poètes modernes qui ont su le mieux
-personnifier la spiritualité du christianisme, par des situations et des
-tableaux analogues à sa nature.
-
-Il n’y a qu’un épisode d’amour dans tout l’ouvrage, et c’est un amour
-entre deux ressuscités, Cidli et Semida; Jésus-Christ leur a rendu la
-vie à tous les deux, et ils s’aiment d’une affection pure et céleste
-comme leur nouvelle existence; ils ne se croient plus sujets à la mort;
-ils espèrent qu’ils passeront ensemble de la terre au ciel, sans que
-l’horrible douleur d’une séparation apparente soit éprouvée par l’un
-d’eux. Touchante conception qu’un tel amour, dans un poème religieux!
-elle seule pouvait être en harmonie avec l’ensemble de l’ouvrage. Il
-faut l’avouer cependant, il résulte un peu de monotonie d’un sujet
-continuellement exalté; l’âme se fatigue par trop de contemplation, et
-l’auteur aurait quelquefois besoin d’avoir affaire à des lecteurs déjà
-ressuscités, comme Cidli et Semida.
-
-On aurait pu, ce me semble, éviter ce défaut, sans introduire dans _la
-Messiade_ rien de profane: il eût mieux valu peut-être prendre pour
-sujet la vie entière de Jésus-Christ, que de commencer au moment où ses
-ennemis demandent sa mort. L’on aurait pu se servir avec plus d’art des
-couleurs de l’Orient pour peindre la Syrie, et caractériser, d’une
-manière forte, l’état du genre humain sous l’empire de Rome. Il y a trop
-de discours, et des discours trop longs, dans _la Messiade_; l’éloquence
-elle-même frappe moins l’imagination qu’une situation, un caractère, un
-tableau qui nous laisse quelque chose à deviner. Le Verbe, ou la parole
-divine, existait avant la création de l’univers; mais pour les poètes,
-il faut que la création précède la parole.
-
-On a reproché aussi à Klopstock de n’avoir pas fait de ses anges des
-portraits assez variés; il est vrai que dans la perfection les
-différences sont difficiles à saisir, et que ce sont d’ordinaire les
-défauts qui caractérisent les hommes: néanmoins on aurait pu donner plus
-de variété à ce grand tableau; enfin, surtout, il n’aurait pas fallu, ce
-me semble, ajouter encore dix chants à celui qui termine l’action
-principale, la mort du Sauveur. Ces dix chants renferment sans doute de
-grandes beautés lyriques; mais quand un ouvrage, quel qu’il soit, excite
-l’intérêt dramatique, il doit finir au moment où cet intérêt cesse. Des
-réflexions, des sentiments, qu’on lirait ailleurs avec le plus grand
-plaisir, lassent presque toujours, lorsqu’un mouvement plus vif les a
-précédés. On est pour les livres à peu près comme pour les hommes; on
-exige d’eux toujours ce qu’ils nous ont accoutumés à en entendre.
-
-Il règne dans tout l’ouvrage de Klopstock une âme élevée et sensible;
-toutefois les impressions qu’il excite sont trop uniformes, et les
-images funèbres y sont trop multipliées. La vie ne va que parce que nous
-oublions la mort; et c’est pour cela, sans doute, que cette idée, quand
-elle reparaît, cause un frémissement si terrible. Dans _la Messiade_,
-comme dans Young, on nous ramène trop souvent au milieu des tombeaux;
-c’en serait fait des arts, si l’on se plongeait toujours dans ce genre
-de méditation; car il faut un sentiment très énergique de l’existence
-pour sentir le monde animé de la poésie. Les païens dans leurs poèmes,
-comme sur les bas-reliefs des sépulcres, représentaient toujours des
-tableaux variés, et faisaient ainsi de la mort une action de la vie;
-mais les pensées vagues et profondes dont les derniers instants des
-chrétiens sont environnés, prêtent plus à l’attendrissement qu’aux vives
-couleurs de l’imagination.
-
-Klopstock a composé des odes religieuses, des odes patriotiques, et
-d’autres poésies pleines de grâce sur divers sujets. Dans ses odes
-religieuses, il sait revêtir d’images visibles les idées sans bornes;
-mais quelquefois ce genre de poésie se perd dans l’incommensurable
-qu’elle voudrait embrasser.
-
-Il est difficile de citer tel ou tel vers dans ses odes religieuses, qui
-puisse se répéter comme une maxime détachée. La beauté de ces poésies
-consiste dans l’impression générale qu’elles produisent. Demanderait-on
-à l’homme qui contemple la mer, cette immensité toujours en mouvement et
-toujours inépuisable, cette immensité qui semble donner l’idée de tous
-les temps présents à la fois, de toutes les successions devenues
-simultanées; lui demanderait-on de compter, vague après vague, le
-plaisir qu’il éprouve en rêvant sur le rivage? Il en est de même des
-méditations religieuses embellies par la poésie; elles sont dignes
-d’admiration, si elles inspirent un élan toujours nouveau vers une
-destinée toujours plus haute, si l’on se sent meilleur après s’en être
-pénétré: c’est là le jugement littéraire qu’il faut porter sur de tels
-écrits.
-
-Parmi les odes de Klopstock, celles qui ont la révolution de France pour
-objet ne valent pas la peine d’être citées: le moment présent inspire
-presque toujours mal les poètes; il faut qu’ils se placent à la distance
-des siècles pour bien juger, et même pour bien peindre: mais ce qui fait
-un grand honneur à Klopstock, ce sont ses efforts pour ranimer le
-patriotisme chez les Allemands. Parmi les poésies composées dans ce
-respectable but, je vais essayer de faire connaître le chant des bardes,
-après la mort d’Hermann, que les Romains appellent Arminius: il fut
-assassiné par les princes de la Germanie, jaloux de ses succès et de son
-pouvoir.
-
-
-_Hermann, chanté par les bardes Werdomar, Kerding et Darmond._
-
-«_W._ Sur le rocher de la mousse antique, asseyons-nous, ô bardes! et
-chantons l’hymne funèbre. Que nul ne porte ses pas plus loin, que nul ne
-regarde sous ces branches, où repose le plus noble fils de la patrie.
-
-«Il est là, étendu dans son sang, lui, le secret effroi des Romains,
-alors même qu’au milieu des danses guerrières et des chants de triomphe,
-ils emmenaient sa Thusnelda captive: non, ne regardez pas! Qui pourrait
-le voir sans pleurer? et la lyre ne doit pas faire entendre des sons
-plaintifs, mais des chants de gloire pour l’immortel.
-
-«_K._ J’ai encore la blonde chevelure de l’enfance, je n’ai ceint le
-glaive qu’en ce jour; mes mains sont, pour la première fois, armées de
-la lance et de la lyre, comment pourrais-je chanter Hermann?
-
-«N’attendez pas trop du jeune homme, ô pères; je veux essuyer avec mes
-cheveux dorés mes joues inondées de pleurs, avant d’oser chanter le plus
-grand des fils de Mana[22].
-
-«_D._ Et moi aussi, je verse des pleurs de rage; non, je ne les
-retiendrai pas: coulez, larmes brûlantes, larmes de la fureur, vous
-n’êtes pas muettes, vous appelez la vengeance sur des guerriers
-perfides; ô mes compagnons! entendez ma malédiction terrible: que nul
-des traîtres à la patrie, assassins du héros, ne meure dans les combats!
-
-«_W._ Voyez-vous le torrent qui s’élance de la montagne, et se précipite
-sur ces rochers; il roule avec ses flots des pins déracinés; il les
-amène, il les amène pour le bûcher d’Hermann. Bientôt le héros sera
-poussière, bientôt il reposera dans la tombe d’argile; mais que sur
-cette poussière sainte soit placé le glaive par lequel il a juré la
-perte du conquérant.
-
-«Arrête-toi, esprit du mort, avant de rejoindre ton père Siegmar! tarde
-encore, et regarde comme il est plein de toi, le cœur de ton peuple.
-
-«_K._ Taisons, ô taisons à Thusnelda que son Hermann est ici tout
-sanglant. Ne dites pas à cette noble femme, à cette mère désespérée, que
-le père de son Thumeliko a cessé de vivre.
-
-«Qui pourrait le dire à celle qui a déjà marché chargée de fers devant
-le char redoutable de l’orgueilleux vainqueur, qui pourrait le dire à
-cette infortunée, aurait un cœur de Romain.
-
-«_D._ Malheureuse fille, quel père t’a donné le jour? Segeste[23], un
-traître, qui dans l’ombre aiguisait le fer homicide! Oh! ne le maudissez
-pas. Héla[24] déjà l’a marqué de son sceau.
-
-«_W._ Que le crime de Segeste ne souille point nos chants, et que plutôt
-l’éternel oubli étende ses ailes pesantes sur ses cendres; les cordes de
-la lyre qui retentissent au nom d’Hermann seraient profanées, si leurs
-frémissements accusaient le coupable. Hermann! Hermann! toi, le favori
-des cœurs nobles, le chef des plus braves, le sauveur de la patrie,
-c’est toi dont nos bardes, en chœur, répètent les louanges aux échos
-sombres des mystérieuses forêts.
-
-«O bataille de Winfeld[25], sœur sanglante de la victoire de Cannes, je
-t’ai vue, les cheveux épars, l’œil en feu, les mains sanglantes,
-apparaître au milieu des harpes de Walhalla; en vain le fils de Drusus,
-pour effacer tes traces, voulait cacher les ossements blanchis des
-vaincus dans la vallée de la mort. Nous ne l’avons pas souffert, nous
-avons renversé leurs tombeaux, afin que leurs restes épars servissent de
-témoignage à ce grand jour; à la fête du printemps, d’âge en âge, ils
-entendront les cris de joie des vainqueurs.
-
-«Il voulait, notre héros, donner encore des compagnons de mort à Varus;
-déjà, sans la lenteur jalouse des princes, Cæcina rejoignait son chef.
-
-«Une pensée plus noble encore roulait dans l’âme ardente d’Hermann: à
-minuit, près de l’autel du dieu Thor[26], au milieu des sacrifices, il
-se dit en secret:--Je le ferai.
-
-«Ce dessein le poursuit jusque dans vos jeux, quand la jeunesse
-guerrière forme des danses, franchit les épées nues, anime les plaisirs
-par les dangers.
-
-«Le pilote, vainqueur de l’orage, raconte que, dans une île
-éloignée[27], la montagne brûlante annonce longtemps d’avance, par de
-noirs tourbillons de fumée, la flamme et les rochers terribles qui vont
-jaillir de son sein; ainsi, les premiers combats d’Hermann nous
-présageaient qu’un jour il traverserait les Alpes, pour descendre dans
-la plaine de Rome.
-
-«C’est là que le héros devait ou périr ou monter au Capitole, et près du
-trône de Jupiter, qui tient dans sa main la balance des destinées,
-interroger Tibère et les ombres de ses ancêtres sur la justice de leurs
-guerres.
-
-«Mais, pour accomplir son hardi projet, il fallait porter entre tous les
-princes l’épée du chef des batailles; alors ses rivaux ont conspiré sa
-mort, et maintenant il n’est plus, celui dont le cœur avait conçu la
-pensée grande et patriotique.
-
-«_D._ As-tu recueilli mes larmes brûlantes? as-tu entendu mes accents de
-fureur, ô Héla! déesse qui punit?
-
-«_K._ Voyez dans Walhalla, sous les ombrages sacrés, au milieu des
-héros, la palme de la victoire à la main, Siegmar s’avance pour recevoir
-son Hermann; le vieillard rajeuni salue le jeune héros; mais un nuage de
-tristesse obscurcit son accueil, car Hermann n’ira plus, il n’ira plus
-au Capitole interroger Tibère devant le tribunal des dieux».
-
- * * * * *
-
-Il y a plusieurs autres poèmes de Klopstock, dans lesquels, de même que
-dans celui-ci, il rappelle aux Allemands les hauts faits de leurs
-ancêtres les Germains; mais ces souvenirs n’ont presque aucun rapport
-avec la nation actuelle. On sent, dans ces poésies, un enthousiasme
-vague, un désir qui ne peut atteindre son but; et la moindre chanson
-nationale d’un peuple libre cause une émotion plus vraie. Il ne reste
-guère de traces de l’histoire ancienne des Germains; l’histoire moderne
-est trop divisée et trop confuse pour qu’elle puisse produire des
-sentiments populaires: c’est dans leur cœur seul que les Allemands
-peuvent trouver la source des chants vraiment patriotiques.
-
-Klopstock a souvent beaucoup de grâce sur des sujets moins sérieux: sa
-grâce tient à l’imagination et à la sensibilité; car dans ses poésies il
-n’y a pas beaucoup de ce que nous appelons de l’esprit; le genre lyrique
-ne le comporte pas. Dans l’ode sur le rossignol, le poète allemand a su
-rajeunir un sujet bien usé, en prêtant à l’oiseau des sentiments si doux
-et si vifs pour la nature et pour l’homme, qu’il semble un médiateur
-ailé qui porte de l’une à l’autre des tributs de louange et d’amour. Une
-ode sur le vin du Rhin est très originale: les rives du Rhin sont pour
-les Allemands une image vraiment nationale; ils n’ont rien de plus beau
-dans toute leur contrée; les pampres croissent dans les mêmes lieux où
-tant d’actions guerrières se sont passées, et le vin de cent années,
-contemporain de jours plus glorieux, semble recéler encore la généreuse
-chaleur des temps passés.
-
-Non seulement Klopstock a tiré du christianisme les plus grandes beautés
-de ses ouvrages religieux; mais comme il voulait que la littérature de
-son pays fût tout à fait indépendante de celle des anciens, il a tâché
-de donner à la poésie allemande une mythologie toute nouvelle, empruntée
-des Scandinaves. Quelquefois il l’emploie d’une manière trop savante;
-mais quelquefois aussi il en a tiré un parti très heureux, et son
-imagination a senti les rapports qui existent entre les dieux du Nord et
-l’aspect de la nature à laquelle ils président.
-
-Il y a une ode de lui, charmante, intitulée _l’art de Tialf_,
-c’est-à-dire l’art d’aller en patins sur la glace, qu’on dit inventé par
-le géant Tialf. Il peint une jeune et belle femme, revêtue d’une
-fourrure d’hermine, et placée sur un traîneau en forme de char; les
-jeunes gens qui l’entourent font avancer ce char comme l’éclair, en le
-poussant légèrement. On choisit pour sentier le torrent glacé qui,
-pendant l’hiver, offre la route la plus sûre. Les cheveux des jeunes
-hommes sont parsemés des flocons brillants des frimas; les jeunes
-filles, à la suite du traîneau, attachent à leurs petits pieds des ailes
-d’acier, qui les transportent au loin dans un clin d’œil: le chant des
-bardes accompagne cette danse septentrionale; la marche joyeuse passe
-sous des ormeaux dont les fleurs sont de neige; on entend craquer le
-cristal sous les pas; un instant de terreur trouble la fête; mais
-bientôt les cris d’allégresse, la violence de l’exercice, qui doit
-conserver au sang la chaleur que lui ravirait le froid de l’air, enfin
-la lutte contre le climat, raniment tous les esprits, et l’on arrive au
-terme de la course, dans une grande salle illuminée, où le feu, le bal
-et les festins, font succéder des plaisirs faciles aux plaisirs conquis
-sur les rigueurs mêmes de la nature.
-
-L’ode à Ébert sur les amis qui ne sont plus, mérite aussi d’être citée.
-Klopstock est moins heureux quand il écrit sur l’amour; il a, comme
-Dorat, adressé des vers _à sa maîtresse future_, et ce sujet maniéré n’a
-pas bien inspiré sa muse: il faut n’avoir pas souffert pour se jouer
-avec le sentiment; et quand une personne sérieuse essaie un semblable
-jeu, toujours une contrainte secrète l’empêche de s’y montrer naturelle.
-On doit compter dans l’école de Klopstock, non comme disciples, mais
-comme confrères en poésie, le grand Haller, qu’on ne peut nommer sans
-respect; Gessner, et plusieurs autres qui s’approchaient du génie
-anglais par la vérité des sentiments, mais qui ne portaient pas encore
-l’empreinte vraiment caractéristique de la littérature allemande.
-
-Klopstock lui-même n’avait pas complètement réussi à donner à
-l’Allemagne un poème épique sublime et populaire tout à la fois, tel
-qu’un ouvrage de ce genre doit être. La traduction de _l’Iliade_ et de
-_l’Odyssée_ par Voss fit connaître Homère, autant qu’une copie calquée
-peut rendre l’original; chaque épithète y est conservée, chaque mot y
-est mis à la même place, et l’impression de l’ensemble est très grande,
-quoiqu’on ne puisse trouver dans l’allemand tout le charme que doit
-avoir le grec, la plus belle langue du Midi. Les littérateurs allemands,
-qui saisissent avec avidité chaque nouveau genre, s’essayèrent à
-composer des poèmes avec la couleur homérique, et _l’Odyssée_,
-renfermant beaucoup de détails de la vie privée, parut plus facile à
-imiter que _l’Iliade_.
-
-Le premier essai dans ce genre fut une idylle en trois chants, de Voss
-lui-même, intitulée _Louise_; elle est écrite en hexamètres, que tout le
-monde s’accorde à trouver admirables; mais la pompe même du vers
-hexamètre paraît souvent peu d’accord avec l’extrême naïveté du sujet.
-Sans les émotions pures et religieuses qui animent tout le poème, on ne
-s’intéresserait guère au très paisible mariage de la fille du _vénérable
-pasteur de Grünau_. Homère, fidèle à réunir les épithètes avec les noms,
-dit toujours, en parlant de Minerve, _la fille de Jupiter aux yeux
-bleus_; de même aussi Voss répète sans cesse le _vénérable pasteur de
-Grünau_ (_der ehrwürdige pfarrer von Grünau_). Mais la simplicité
-d’Homère ne produit un si grand effet que parce qu’elle est noblement en
-contraste avec la grandeur imposante de son héros et du sort qui le
-poursuit; tandis que, quand il s’agit d’un pasteur de campagne et de la
-très bonne ménagère sa femme, qui marient leur fille à celui qu’elle
-aime, la simplicité a moins de mérite. L’on admire beaucoup en Allemagne
-les descriptions qui se trouvent dans la _Louise_ de Voss, sur la
-manière de faire le café, d’allumer la pipe; ces détails sont présentés
-avec beaucoup de talent et de vérité; c’est un tableau flamand très bien
-fait: mais il me semble qu’on peut difficilement introduire dans nos
-poèmes, comme dans ceux des anciens, les usages communs de la vie: ces
-usages chez nous ne sont pas poétiques, et notre civilisation a quelque
-chose de bourgeois. Les anciens vivaient toujours à l’air, toujours en
-rapport avec la nature, et leur manière d’exister était champêtre, mais
-jamais vulgaire.
-
-Les Allemands mettent trop peu d’importance au sujet d’un poème, et
-croient que tout consiste dans la manière dont il est traité. D’abord la
-forme donnée par la poésie ne se transporte presque jamais dans une
-langue étrangère; et la réputation européenne n’est cependant pas à
-dédaigner; d’ailleurs le souvenir des détails les plus intéressants
-s’efface quand il n’est point rattaché à une fiction dont l’imagination
-puisse se saisir. La pureté touchante, qui est le principal charme du
-poème de Voss, se fait sentir surtout, ce me semble, dans la bénédiction
-nuptiale du pasteur, en mariant sa fille: «Ma fille, lui dit-il avec une
-voix émue, que la bénédiction de Dieu soit avec toi. Aimable et vertueux
-enfant, que la bénédiction de Dieu t’accompagne sur la terre et dans le
-ciel. J’ai été jeune et je suis devenu vieux, et dans cette vie
-incertaine le Tout-Puissant m’a envoyé beaucoup de joie et de douleur.
-Qu’il soit béni pour toutes deux! Je vais bientôt reposer sans regret ma
-tête blanchie dans le tombeau de mes pères, car ma fille est heureuse;
-elle l’est, parce qu’elle sait qu’un Dieu paternel soigne notre âme par
-la douleur comme par le plaisir. Quel spectacle plus touchant que celui
-de cette jeune et belle fiancée! Dans la simplicité de son cœur, elle
-s’appuie sur la main de l’ami qui doit la conduire dans le sentier de la
-vie; c’est avec lui que, dans une intimité sainte, elle partagera le
-bonheur et l’infortune; c’est celle qui, si Dieu le veut, doit essuyer
-la dernière sueur sur le front de son époux mortel. Mon âme était aussi
-remplie de pressentiments, lorsque, le jour de mes noces, j’amenai dans
-ces lieux ma timide compagne: content, mais sérieux, je lui montrai de
-loin la borne de nos champs, la tour de l’église, et l’habitation du
-pasteur où nous avons éprouvé tant de biens et de maux. Mon unique
-enfant, car il ne me reste que toi, d’autres à qui j’avais donné la vie
-dorment là-bas sous le gazon du cimetière; mon unique enfant, tu vas
-t’en aller en suivant la route par laquelle je suis venu. La chambre de
-ma fille sera déserte; sa place à notre table ne sera plus occupée;
-c’est en vain que je prêterai l’oreille à ses pas, à sa voix. Oui, quand
-ton époux t’emmènera loin de moi, des sanglots m’échapperont, et mes
-yeux mouillés de pleurs te suivront longtemps encore; car je suis homme
-et père, et j’aime avec tendresse cette fille qui m’aime aussi
-sincèrement. Mais bientôt, réprimant mes larmes, j’élèverai vers le ciel
-mes mains suppliantes, et je me prosternerai devant la volonté de Dieu,
-qui commande à la femme de quitter sa mère et son père pour suivre son
-époux. Va donc en paix, mon enfant, abandonne ta famille et la maison
-paternelle; suis le jeune homme qui maintenant te tiendra lieu de ceux à
-qui tu dois le jour; sois dans sa maison comme une vigne féconde,
-entoure-la de nobles rejetons. Un mariage religieux est la plus belle
-des félicités terrestres; mais si le Seigneur ne fonde pas lui-même
-l’édifice de l’homme, qu’importent ses vains travaux»?
-
-Voilà de la vraie simplicité, celle de l’âme, celle qui convient au
-peuple comme aux rois, aux pauvres comme aux riches, enfin à toutes les
-créatures de Dieu. On se lasse promptement de la poésie descriptive,
-quand elle s’applique à des objets qui n’ont rien de grand en eux-mêmes;
-mais les sentiments descendent du ciel, et dans quelque humble séjour
-que pénètrent leurs rayons, ils ne perdent rien de leur beauté.
-
-L’extrême admiration qu’inspire Gœthe en Allemagne, a fait donner à son
-poème d’_Hermann et Dorothée_ le nom de poème épique; et l’un des hommes
-les plus spirituels en tout pays, M. de Humboldt, le frère du célèbre
-voyageur, a composé sur ce poème un ouvrage qui contient les remarques
-les plus philosophiques et les plus piquantes. _Hermann et Dorothée_ est
-traduit en français et en anglais; toutefois on ne peut avoir l’idée,
-par la traduction, du charme qui règne dans cet ouvrage: une émotion
-douce, mais continuelle se fait sentir depuis le premier vers jusqu’au
-dernier, et il y a, dans les moindres détails, une dignité naturelle qui
-ne déparerait pas les héros d’Homère. Néanmoins, il faut en convenir,
-les personnages et les événements sont de trop peu d’importance; le
-sujet suffit à l’intérêt quand on le lit dans l’original; dans la
-traduction cet intérêt se dissipe. En fait de poème épique, il me semble
-qu’il est permis d’exiger une certaine aristocratie littéraire; la
-dignité des personnages et des souvenirs historiques qui s’y rattachent
-peuvent seuls élever l’imagination à la hauteur de ce genre d’ouvrage.
-
-Un poème ancien du treizième siècle, _les Niebelungen_, dont j’ai déjà
-parlé, paraît avoir eu dans son temps tous les caractères d’un véritable
-poème épique. Les grandes actions du héros de l’Allemagne du Nord,
-Sigefroi, assassiné par un roi bourguignon, la vengeance que les siens
-en tirèrent dans le camp d’Attila, et qui mit fin au premier royaume de
-Bourgogne, sont le sujet de ce poème. Un poème épique n’est presque
-jamais l’ouvrage d’un homme, et les siècles mêmes, pour ainsi dire, y
-travaillent: le patriotisme, la religion, enfin la totalité de
-l’existence d’un peuple, ne peut être mise en action que par
-quelques-uns de ces événements immenses que le poète ne crée pas, mais
-qui lui apparaissent agrandis par la nuit des temps: les personnages du
-poème épique doivent représenter le caractère primitif de la nation. Il
-faut trouver en eux le moule indestructible dont est sortie toute
-l’histoire.
-
-Ce qu’il y avait de beau en Allemagne, c’était l’ancienne chevalerie, sa
-force, sa loyauté, sa bonhomie, et la rudesse du Nord, qui s’alliait
-avec une sensibilité sublime. Ce qu’il y avait aussi de beau, c’était le
-christianisme enté sur la mythologie scandinave; cet honneur sauvage que
-la foi rendait pur et sacré; ce respect pour les femmes, qui devenait
-plus touchant encore par la protection accordée à tous les faibles; cet
-enthousiasme de la mort, ce paradis guerrier où la religion la plus
-humaine a pris place. Tels sont les éléments d’un poème épique en
-Allemagne. Il faut que le génie s’en empare, et qu’il sache, comme
-Médée, ranimer par un nouveau sang d’anciens souvenirs.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-_De la poésie allemande._
-
-
-Les poésies allemandes détachées sont, ce me semble, plus remarquables
-encore que les poèmes, et c’est surtout dans ce genre que le cachet de
-l’originalité est empreint: il est vrai aussi que les auteurs les plus
-cités à cet égard, Gœthe, Schiller, Bürger, etc., sont de l’école
-moderne, qui seule porte un caractère vraiment national. Gœthe a plus
-d’imagination, Schiller plus de sensibilité, et Bürger est de tous celui
-qui possède le talent le plus populaire. En examinant successivement
-quelques poésies de ces trois hommes, on se fera mieux l’idée de ce qui
-les distingue. Schiller a de l’analogie avec le goût français; toutefois
-on ne trouve dans ses poésies détachées rien qui ressemble aux poésies
-fugitives de Voltaire; cette élégance de conversation et presque de
-manières, transportée dans la poésie, n’appartenait qu’à la France; et
-Voltaire, en fait de grâce, était le premier des écrivains français. Il
-serait intéressant de comparer les stances de Schiller sur la perte de
-la jeunesse, intitulées _l’Idéal_, avec celles de Voltaire:
-
- Si vous voulez que j’aime encore,
- Rendez-moi l’âge des amours, etc.
-
-On voit, dans le poète français, l’expression d’un regret aimable, dont
-les plaisirs de l’amour et les joies de la vie sont l’objet: le poète
-allemand pleure la perte de l’enthousiasme et de l’innocente pureté des
-pensées du premier âge; et c’est par la poésie et la pensée qu’il se
-flatte d’embellir encore le déclin de ses ans. Il n’y a pas dans les
-stances de Schiller cette clarté facile et brillante que permet un genre
-d’esprit à la portée de tout le monde; mais on y peut puiser des
-consolations qui agissent sur l’âme intérieurement. Schiller ne présente
-jamais les réflexions les plus profondes que revêtues de nobles images:
-il parle à l’homme comme la nature elle-même; car la nature est tout à
-la fois penseur et poète. Pour peindre l’idée du temps, elle fait couler
-devant nos yeux les flots d’un fleuve inépuisable; et pour que sa
-jeunesse éternelle nous fasse songer à notre existence passagère, elle
-se revêt de fleurs qui doivent périr, elle fait tomber en automne les
-feuilles des arbres que le printemps a vues dans tout leur éclat: la
-poésie doit être le miroir terrestre de la Divinité, et réfléchir, par
-les couleurs, les sons et les rythmes, toutes les beautés de l’univers.
-
-La pièce de vers intitulée _la Cloche_ consiste en deux parties
-parfaitement distinctes: les strophes en refrain expriment le travail
-qui se fait dans la forge, et entre chacune de ces strophes il y a des
-vers ravissants sur les circonstances solennelles, ou sur les événements
-extraordinaires annoncés par les cloches, tels que la naissance, le
-mariage, la mort, l’incendie, la révolte, etc. On pourrait traduire en
-français les pensées fortes, les images belles et touchantes
-qu’inspirent à Schiller les grandes époques de la destinée humaine; mais
-il est impossible d’imiter noblement les strophes en petits vers, et
-composées de mots dont le son bizarre et précipité semble faire entendre
-les coups redoublés et les pas rapides des ouvriers qui dirigent la lave
-brûlante de l’airain. Peut-on avoir l’idée d’un poème de ce genre par
-une traduction en prose? c’est lire la musique au lieu de l’entendre;
-encore est-il plus aisé de se figurer, par l’imagination, l’effet des
-instruments que l’on connaît, que les accords et les contrastes d’un
-rythme et d’une langue qu’on ignore. Tantôt la brièveté, régulière du
-mètre fait sentir l’activité des forgerons, l’énergie bornée, mais
-continue, qui s’exerce dans les occupations matérielles; et tantôt, à
-côté de ce bruit dur et fort, l’on entend les chants aériens de
-l’enthousiasme et de la mélancolie.
-
-L’originalité de ce poème est perdue quand on le sépare de l’impression
-que produisent une mesure de vers habilement choisie, et des rimes qui
-se répondent comme des échos intelligents que la pensée modifie; et
-cependant ces effets pittoresques des sons seraient très hasardés en
-français. L’ignoble nous menace sans cesse: nous n’avons pas, comme
-presque tous les autres peuples, deux langues, celle de la prose et
-celle des vers; et il en est des mots comme des personnes, là où les
-rangs sont confondus, la familiarité est dangereuse.
-
-Une autre pièce de Schiller, _Cassandre_, pourrait plus facilement se
-traduire en français, quoique le langage poétique y soit d’une grande
-hardiesse. Cassandre, au moment où la fête des noces de Polyxène avec
-Achille va commencer, est saisie par le pressentiment des malheurs qui
-résulteront de cette fête: elle se promène triste et sombre dans les
-bois d’Apollon, et se plaint de connaître l’avenir qui trouble toutes
-les jouissances. On voit dans cette ode le mal que fait éprouver à un
-être mortel la prescience d’un dieu. La douleur de la prophétesse
-n’est-elle pas ressentie par tous ceux dont l’esprit est supérieur et le
-caractère passionné? Schiller a su montrer, sous une forme toute
-poétique, une grande idée morale: c’est que le véritable génie, celui du
-sentiment, est victime de lui-même, quand il ne le serait pas des
-autres. Il n’y a point d’hymen pour Cassandre, non qu’elle soit
-insensible, non qu’elle soit dédaignée; mais son âme pénétrante dépasse
-en peu d’instants et la vie et la mort, et ne se reposera que dans le
-ciel.
-
-Je ne finirais point si je voulais parler de toutes les poésies de
-Schiller qui renferment des pensées et des beautés nouvelles. Il a fait
-sur le départ des Grecs après la prise de Troie, un hymne qu’on pourrait
-croire d’un poète d’alors, tant la couleur du temps y est fidèlement
-observée. J’examinerai, sous le rapport de l’art dramatique, le talent
-admirable des Allemands pour se transporter dans les siècles, dans les
-pays, dans les caractères les plus différents du leur: superbe faculté,
-sans laquelle les personnages qu’on met en scène ressemblent à des
-marionnettes qu’un même fil remue, et qu’une même voix, celle de
-l’auteur, fait parler. Schiller mérite surtout d’être admiré comme poète
-dramatique: Gœthe est tout seul au premier rang, dans l’art de composer
-des élégies, des romances, des stances, etc.; ses poésies détachées ont
-un mérite très différent de celles de Voltaire. Le poète français a su
-mettre en vers l’esprit de la société la plus brillante; le poète
-allemand réveille dans l’âme, par quelques traits rapides, des
-impressions solitaires et profondes.
-
-Gœthe, dans ce genre d’ouvrages, est naturel au suprême degré; non
-seulement il est naturel quand il parle d’après ses propres impressions,
-mais aussi quand il se transporte dans des pays, des mœurs et des
-situations toutes nouvelles, sa poésie prend facilement la couleur des
-contrées étrangères; il saisit avec un talent unique ce qui plaît dans
-les chansons nationales de chaque peuple; il devient, quand il le veut,
-un Grec, un Indien, un Morlaque. Nous avons souvent parlé de ce qui
-caractérise les poètes du Nord, la mélancolie et la méditation: Gœthe,
-comme tous les hommes de génie, réunit en lui d’étonnants contrastes; on
-retrouve dans ses poésies beaucoup de traces du caractère des habitants
-du Midi; il est plus en train de l’existence que les septentrionaux; il
-sent la nature avec plus de vigueur et de sérénité; son esprit n’en a
-pas moins de profondeur, mais son talent a plus de vie; on y trouve un
-certain genre de naïveté qui réveille à la fois le souvenir de la
-simplicité antique et de celle du moyen âge: ce n’est pas la naïveté de
-l’innocence, c’est celle de la force. On aperçoit dans les poésies de
-Gœthe qu’il dédaigne une foule d’obstacles, de convenances, de critiques
-et d’observations qui pourraient lui être opposées. Il suit son
-imagination où elle le mène, et un certain orgueil en masse l’affranchit
-des scrupules de l’amour-propre. Gœthe est en poésie un artiste
-puissamment maître de la nature, et plus admirable encore quand il
-n’achève pas ses tableaux; car ses esquisses renferment toutes le germe
-d’une belle fiction: mais ses fictions terminées ne supposent pas
-toujours une heureuse esquisse.
-
-Dans ses élégies, composées à Rome, il ne faut pas chercher des
-descriptions de l’Italie; Gœthe ne fait presque jamais ce qu’on attend
-de lui, et quand il y a de la pompe dans une idée, elle lui déplaît; il
-veut produire de l’effet par une route détournée, et comme à l’insu de
-l’auteur et du lecteur. Ses élégies peignent l’effet de l’Italie sur
-toute son existence, cette ivresse du bonheur, dont un beau ciel le
-pénètre. Il raconte ses plaisirs, même les plus vulgaires, à la manière
-de Properce; et de temps en temps quelques beaux souvenirs de la ville
-maîtresse du monde donnent à l’imagination un élan d’autant plus vif
-qu’elle n’y était pas préparée.
-
-Une fois il raconte comment il rencontra, dans la campagne de Rome, une
-jeune femme qui allaitait son enfant, assise sur un débris de colonne
-antique: il voulut la questionner sur les ruines dont sa cabane était
-environnée; elle ignorait ce dont il lui parlait; tout entière aux
-affections dont son âme était remplie, elle aimait, et le moment présent
-existait seul pour elle.
-
-On lit dans un auteur grec qu’une jeune fille, habile dans l’art de
-tresser des fleurs, lutta contre son amant Pausias qui savait les
-peindre. Gœthe a composé sur ce sujet une idylle charmante. L’auteur de
-cette idylle est aussi celui de _Werther_. Depuis le sentiment qui donne
-de la grâce, jusqu’au désespoir qui exalte le génie, Gœthe a parcouru
-toutes les nuances de l’amour.
-
-Après s’être fait grec dans Pausias, Gœthe nous conduit en Asie, par une
-romance pleine de charmes, _la Bayadère_. Un dieu de l’Inde (Mahadoeh)
-se revêt de la forme mortelle, pour juger des peines et des plaisirs des
-hommes, après les avoir éprouvés. Il voyage à travers l’Asie, observe
-les grands et le peuple; et comme un soir, au sortir d’une ville, il se
-promène sur les bords du Gange, une bayadère l’arrête, et l’engage à se
-reposer dans sa demeure. Il y a tant de poésie, une couleur si
-orientale, dans la peinture des danses de cette bayadère, des parfums et
-des fleurs dont elle s’entoure, qu’on ne peut juger d’après nos mœurs un
-tableau qui leur est tout à fait étranger. Le dieu de l’Inde inspire un
-amour véritable à cette femme égarée, et, touché du retour vers le bien
-qu’une affection sincère doit toujours inspirer, il veut épurer l’âme de
-la bayadère par l’épreuve du malheur.
-
-A son réveil elle trouve son amant mort à ses côtés: les prêtres de
-Brahma emportent le corps sans vie que le bûcher doit consumer. La
-bayadère veut s’y précipiter avec celui qu’elle aime; mais les prêtres
-la repoussent, parce que, n’étant pas son épouse, elle n’a pas le droit
-de mourir avec lui. La bayadère, après avoir ressenti toutes les
-douleurs de l’amour et de la honte, se précipite dans le bûcher malgré
-les brames. Le dieu la reçoit dans ses bras; il s’élance hors des
-flammes, et porte au ciel l’objet de sa tendresse qu’il a rendu digne de
-son choix.
-
-Zelter, un musicien original, a mis sur cette romance un air tour à tour
-voluptueux et solennel, qui s’accorde singulièrement bien avec les
-paroles. Quand on l’entend, on se croit au milieu de l’Inde et de ses
-merveilles; et qu’on ne dise pas qu’une romance est un poème trop court
-pour produire un tel effet. Les premières notes d’un air, les premiers
-vers d’un poème transportent l’imagination dans la contrée et dans le
-siècle qu’on veut peindre; mais si quelques mots ont cette puissance,
-quelques mots aussi peuvent détruire l’enchantement. Les sorciers jadis
-faisaient ou empêchaient les prodiges, à l’aide de quelques paroles
-magiques. Il en est de même du poète; il peut évoquer le passé ou faire
-reparaître le présent, selon qu’il se sert d’expressions conformes ou
-non au temps ou au pays qu’il chante, selon qu’il observe ou néglige les
-couleurs locales, et ces petites circonstances ingénieusement inventées,
-qui exercent l’esprit, dans la fiction comme dans la réalité, à
-découvrir la vérité sans qu’on vous la dise.
-
-Une autre romance de Gœthe produit un effet délicieux par les moyens les
-plus simples: c’est _le Pêcheur_. Un pauvre homme s’assied sur le bord
-d’un fleuve, un soir d’été; et, tout en jetant sa ligne, il contemple
-l’eau claire et limpide qui vient baigner doucement ses pieds nus. La
-nymphe de ce fleuve l’invite à s’y plonger; elle lui peint les délices
-de l’onde pendant la chaleur, le plaisir que le soleil trouve à se
-rafraîchir la nuit dans la mer, le calme de la lune, quand ses rayons se
-reposent et s’endorment au sein des flots; enfin, le pêcheur attiré,
-séduit, entraîné, s’avance vers la nymphe, et disparaît pour toujours.
-Le fond de cette romance est peu de chose; mais ce qui est ravissant,
-c’est l’art de faire sentir le pouvoir mystérieux que peuvent exercer
-les phénomènes de la nature. On dit qu’il y a des personnes qui
-découvrent les sources cachées sous la terre, par l’agitation nerveuse
-qu’elles leur causent: on croit souvent reconnaître dans la poésie
-allemande ces miracles de la sympathie entre l’homme et les éléments. Le
-poète allemand comprend la nature, non pas seulement en poète, mais en
-frère; et l’on dirait que des rapports de famille lui parlent pour
-l’air, l’eau, les fleurs, les arbres, enfin pour toutes les beautés
-primitives de la création.
-
-Il n’est personne qui n’ait senti l’attrait indéfinissable que les
-vagues font éprouver, soit par le charme de la fraîcheur, soit par
-l’ascendant qu’un mouvement uniforme et perpétuel pourrait prendre
-insensiblement sur une existence passagère et périssable. La romance de
-Gœthe exprime admirablement le plaisir toujours croissant qu’on trouve à
-considérer les ondes pures d’un fleuve: le balancement du rythme et de
-l’harmonie imite celui des flots, et produit sur l’imagination un effet
-analogue. L’âme de la nature se fait connaître à nous de toutes parts et
-sous mille formes diverses. La campagne fertile, comme les déserts
-abandonnés, la mer, comme les étoiles, sont soumises aux mêmes lois; et
-l’homme renferme en lui-même des sensations, des puissances occultes qui
-correspondent avec le jour, avec la nuit, avec l’orage: c’est cette
-alliance secrète de notre être avec les merveilles de l’univers qui
-donne à la poésie sa véritable grandeur. Le poète sait rétablir l’unité
-du monde physique avec le monde moral: son imagination forme un lien
-entre l’un et l’autre.
-
-Plusieurs pièces de Gœthe sont remplies de gaîté; mais on y trouve
-rarement le genre de plaisanterie auquel nous sommes accoutumés: il est
-plutôt frappé par les images que par les ridicules; il saisit avec un
-instinct singulier l’originalité des animaux, toujours nouvelle et
-toujours la même. _La Ménagerie de Lily_, _le Chant de noce dans le
-vieux château_, peignent ces animaux, non comme des hommes, à la manière
-de La Fontaine, mais comme des créatures bizarres dans lesquelles la
-nature s’est égayée. Gœthe sait aussi trouver dans le merveilleux une
-source de plaisanteries d’autant plus aimables qu’aucun but sérieux ne
-s’y fait apercevoir.
-
-Une chanson, intitulée _l’Élève du Sorcier_, mérite d’être citée sous ce
-rapport. Le disciple d’un sorcier a entendu son maître murmurer quelques
-paroles magiques, à l’aide desquelles il se fait servir par un manche à
-balai: il les retient, et commande au balai d’aller lui chercher de
-l’eau à la rivière pour laver sa maison. Le balai part et revient,
-apporte un seau, puis un autre, puis un autre encore, et toujours ainsi
-sans discontinuer. L’élève voudrait l’arrêter, mais il a oublié les mots
-dont il faut se servir pour cela: le manche à balai, fidèle à son
-office, va toujours à la rivière, et toujours y puise de l’eau, dont il
-arrose et bientôt submergera la maison. L’élève, dans sa fureur, prend
-une hache, et coupe en deux le manche à balai: alors les deux morceaux
-du bâton deviennent deux domestiques au lieu d’un, et vont chercher de
-l’eau, et la répandent à l’envi dans les appartements avec plus de zèle
-que jamais. L’élève a beau dire des injures à ces stupides bâtons, ils
-agissent sans relâche; et la maison eût été perdue si le maître ne fût
-pas arrivé à temps pour secourir l’élève, en se moquant de sa ridicule
-présomption. L’imitation maladroite des grands secrets de l’art est très
-bien peinte dans cette petite scène.
-
-Il nous reste à parler de la source inépuisable des effets poétiques en
-Allemagne, la terreur: les revenants et les sorciers plaisent au peuple
-comme aux hommes éclairés: c’est un reste de la mythologie du Nord;
-c’est une disposition qu’inspirent assez naturellement les longues nuits
-des climats septentrionaux: et d’ailleurs, quoique le christianisme
-combatte toutes les craintes non fondées, les superstitions populaires
-ont toujours une analogie quelconque avec la religion dominante. Presque
-toutes les opinions vraies ont à leur suite une erreur; elle se place
-dans l’imagination, comme l’ombre à côté de la réalité: c’est un luxe de
-croyance qui s’attache d’ordinaire à la religion comme à l’histoire; je
-ne sais pourquoi l’on dédaignerait d’en faire usage. Shakespeare a tiré
-des effets prodigieux des spectres et de la magie, et la poésie ne
-saurait être populaire quand elle méprise ce qui exerce un empire
-irréfléchi sur l’imagination. Le génie et le goût peuvent présider à
-l’emploi de ces contes: il faut qu’il y ait d’autant plus de talent dans
-la manière de les traiter, que le fond en est vulgaire; mais peut-être
-que c’est dans cette réunion seule que consiste la grande puissance d’un
-poème. Il est probable que les événements racontés dans _l’Iliade_ et
-dans _l’Odyssée_ étaient chantés par les nourrices, avant qu’Homère en
-fît le chef-d’œuvre de l’art.
-
-Bürger est de tous les Allemands celui qui a le mieux saisi cette veine
-de superstition qui conduit si loin dans le fond du cœur. Aussi ses
-romances sont-elles connues de tout le monde en Allemagne. La plus
-fameuse de toutes, _Lénore_, n’est pas, je crois, traduite en français,
-ou du moins il serait bien difficile qu’on pût en exprimer tous les
-détails, ni par notre prose, ni par nos vers. Une jeune fille s’effraie
-de n’avoir point de nouvelles de son amant, parti pour l’armée; la paix
-se fait; tous les soldats retournent dans leurs foyers. Les mères
-retrouvent leurs fils, les sœurs leurs frères, les époux leurs épouses;
-les trompettes guerrières accompagnent les chants de la paix, et la joie
-règne dans tous les cœurs. Lénore parcourt en vain les rangs des
-guerriers; elle n’y voit point son amant; nul ne peut lui dire ce qu’il
-est devenu. Elle se désespère: sa mère voudrait la calmer; mais le jeune
-cœur de Lénore se révolte contre la douleur; et, dans son égarement,
-elle renie la Providence. Au moment où le blasphème est prononcé, l’on
-sent dans l’histoire quelque chose de funeste, et dès cet instant l’âme
-est constamment ébranlée.
-
-A minuit, un chevalier s’arrête à la porte de Lénore: elle entend le
-hennissement du cheval et le cliquetis des éperons: le chevalier frappe;
-elle descend et reconnaît son amant. Il lui demande de le suivre à
-l’instant, car il n’y a pas un moment à perdre, dit-il, avant de
-retourner à l’armée. Elle s’élance; il la place derrière lui sur son
-cheval, et part avec la promptitude de l’éclair. Il traverse au galop,
-pendant la nuit, des pays arides et déserts; la jeune fille est pénétrée
-de terreur, et lui demande sans cesse raison de la rapidité de sa
-course; le chevalier presse encore plus les pas de son cheval par ses
-cris sombres et sourds, et prononce à voix basse ces mots: _les morts
-vont vite, les morts vont vite_. Lénore lui répond: _Ah! laisse en paix
-les morts!_ Mais toutes les fois qu’elle lui adresse des questions
-inquiètes, il lui répète les mêmes paroles funestes.
-
-En approchant de l’église où il la menait, disait-il, pour s’unir avec
-elle, l’hiver et les frimas semblent changer la nature elle-même en un
-affreux présage: des prêtres portent en pompe un cercueil, et leur robe
-noire traîne lentement sur la neige, linceul de la terre; l’effroi de la
-jeune fille augmente, et toujours son amant la rassure avec un mélange
-d’ironie et d’insouciance qui fait frémir. Tout ce qu’il dit est
-prononcé avec une précipitation monotone, comme si déjà, dans son
-langage, l’on ne sentait plus l’accent de la vie; il lui promet de la
-conduire dans la demeure étroite et silencieuse où leurs noces doivent
-s’accomplir. On voit de loin le cimetière, à côté de la porte de
-l’église: le chevalier frappe à cette porte, elle s’ouvre; il s’y
-précipite avec son cheval, qu’il fait passer au milieu des pierres
-funéraires; alors le chevalier perd par degrés l’apparence d’un être
-vivant; il se change en squelette, et la terre s’entr’ouvre pour
-engloutir sa maîtresse et lui.
-
-Je ne me suis assurément pas flattée de faire connaître, par ce récit
-abrégé, le mérite étonnant de cette romance: toutes les images, tous les
-bruits, en rapport avec la situation de l’âme, sont merveilleusement
-exprimés par la poésie: les syllabes, les rimes, tout l’art des paroles
-et de leurs sons est employé pour exciter la terreur. La rapidité des
-pas du cheval semble plus solennelle et plus lugubre que la lenteur même
-d’une marche funèbre. L’énergie avec laquelle le chevalier hâte sa
-course, cette pétulance de la mort cause un trouble inexprimable; et
-l’on se croit emporté par le fantôme, comme la malheureuse qu’il
-entraîne avec lui dans l’abîme.
-
-Il y a quatre traductions de la romance de Lénore en anglais; mais la
-première de toutes, sans comparaison, c’est celle de M. Spencer, le
-poète anglais qui connaît le mieux le véritable esprit des langues
-étrangères. L’analogie de l’anglais avec l’allemand permet d’y faire
-sentir en entier l’originalité du style et de la versification de
-Bürger; et non seulement on peut retrouver dans la traduction les mêmes
-idées que dans l’original, mais aussi les mêmes sensations; et rien
-n’est plus nécessaire pour connaître un ouvrage des beaux-arts. Il
-serait difficile d’obtenir le même résultat en français, où rien de
-bizarre n’est naturel.
-
-Bürger a fait une autre romance moins célèbre, mais aussi très
-originale, intitulée: _le féroce Chasseur_. Suivi de ses valets et de sa
-meute nombreuse, il part pour la chasse un dimanche, au moment où les
-cloches du village annoncent le service divin. Un chevalier dont
-l’armure est blanche, se présente à lui, et le conjure de ne pas
-profaner le jour du Seigneur; un autre chevalier, revêtu d’armes noires,
-lui fait honte de se soumettre à des préjugés qui ne conviennent qu’aux
-vieillards et aux enfants: le chasseur cède aux mauvaises inspirations;
-il part, et arrive près du champ d’une pauvre veuve; elle se jette à ses
-pieds pour le supplier de ne pas dévaster la moisson, en traversant les
-blés avec sa suite; le chevalier aux armes blanches supplie le chasseur
-d’écouter la pitié; le chevalier noir se moque de ce puéril sentiment;
-le chasseur prend la férocité pour de l’énergie, et ses chevaux foulent
-aux pieds l’espoir du pauvre et de l’orphelin. Enfin, le cerf poursuivi
-se réfugie dans la cabane d’un vieil ermite; le chasseur veut y mettre
-le feu pour en faire sortir sa proie; l’ermite embrasse ses genoux, il
-veut attendrir le furieux qui menace son humble demeure; une dernière
-fois le bon génie, sous la forme du chevalier blanc, parle encore; le
-mauvais génie, sous celle du chevalier noir, triomphe; le chasseur tue
-l’ermite, et tout à coup il est changé en fantôme, et sa propre meute
-veut le dévorer. Une superstition populaire a donné lieu à cette
-romance: l’on prétend qu’à minuit, dans de certaines saisons de l’année,
-on voit au-dessus de la forêt où cet événement doit s’être passé, un
-chasseur dans les nuages, poursuivi jusqu’au jour par ses chiens
-furieux.
-
-Ce qu’il y a vraiment de beau dans cette poésie de Bürger, c’est la
-peinture de l’ardente volonté du chasseur: elle était d’abord innocente,
-comme toutes les facultés de l’âme; mais elle se déprave toujours de
-plus en plus, chaque fois qu’il résiste à sa conscience, et cède à ses
-passions. Il n’avait d’abord que l’enivrement de la force: il arrive
-enfin à celui du crime, et la terre ne peut plus le porter. Les bons et
-les mauvais penchants de l’homme sont très bien caractérisés par les
-deux chevaliers blanc et noir; les mots, toujours les mêmes, que le
-chevalier blanc prononce pour arrêter le chasseur, sont aussi très
-ingénieusement combinés. Les anciens et les poètes du moyen âge ont
-parfaitement connu l’effroi que cause, dans de certaines circonstances,
-le retour des mêmes paroles; il semble qu’on réveille ainsi le sentiment
-de l’inflexible nécessité. Les ombres, les oracles, toutes les
-puissances surnaturelles, doivent être monotones; ce qui est immuable
-est uniforme; et c’est un grand art dans certaines fictions, que
-d’imiter, par les paroles, la fixité solennelle que l’imagination se
-représente dans l’empire des ténèbres et de la mort.
-
-On remarque aussi, dans Bürger, une certaine familiarité d’expression
-qui ne nuit point à la dignité de la poésie, et qui en augmente
-singulièrement l’effet. Quand on parvient à rapprocher de nous la
-terreur ou l’admiration, sans affaiblir ni l’une ni l’autre, ces
-sentiments deviennent nécessairement beaucoup plus forts: c’est mêler,
-dans l’art de peindre, ce que nous voyons tous les jours à ce que nous
-ne voyons jamais, et ce qui nous est connu nous fait croire à ce qui
-nous étonne.
-
-Gœthe s’est essayé aussi dans ces sujets, qui effraient à la fois les
-enfants et les hommes; mais il y a mis des vues profondes, et qui
-donnent pour longtemps à penser. Je vais tâcher de rendre compte de
-celle de ses poésies de revenants, la _Fiancée de Corinthe_, qui a le
-plus de réputation en Allemagne. Je ne voudrais assurément défendre en
-aucune manière ni le but de cette fiction ni la fiction en elle-même;
-mais il me semble difficile de n’être pas frappé de l’imagination
-qu’elle suppose.
-
-Deux amis, l’un d’Athènes et l’autre de Corinthe, ont résolu d’unir
-ensemble leur fils et leur fille. Le jeune homme part pour aller voir à
-Corinthe celle qui lui est promise, et qu’il ne connaît pas encore:
-c’était au moment où le christianisme commençait à s’établir. La famille
-de l’Athénien a gardé son ancienne religion; celle du Corinthien adopte
-la croyance nouvelle; et la mère, pendant une longue maladie, a consacré
-sa fille aux autels. La sœur cadette est destinée à remplacer sa sœur
-aînée qu’on a faite religieuse.
-
-Le jeune homme arrive tard dans la maison; toute la famille est
-endormie; les valets apportent à souper dans son appartement, et l’y
-laissent seul; peu de temps après, un hôte singulier entre chez lui; il
-voit s’avancer jusqu’au milieu de la chambre une jeune fille revêtue
-d’un voile et d’un habit blanc, le front ceint d’un ruban noir et or, et
-quand elle aperçoit le jeune homme, elle recule intimidée, et s’écrie,
-en élevant au ciel ses blanches mains:--Hélas! suis-je donc devenue déjà
-si étrangère à la maison, dans l’étroite cellule où je suis renfermée,
-que j’ignore l’arrivée d’un nouvel hôte?
-
-Elle veut s’enfuir, le jeune homme la retient; il apprend que c’est elle
-qui lui était destinée pour épouse. Leurs pères avaient juré de les
-unir; tout autre serment lui paraît nul.--Reste, mon enfant, lui dit-il;
-reste, et ne sois pas si pâle d’effroi; partage avec moi les dons de
-Cérès et de Bacchus; tu amènes l’amour, et bientôt nous éprouverons
-combien nos dieux sont favorables aux plaisirs. Le jeune homme conjure
-la jeune fille de se donner à lui.
-
-«Je n’appartiens plus à la joie, lui répond-elle, le dernier pas est
-accompli; la troupe brillante de nos dieux a disparu, et dans cette
-maison silencieuse, on n’adore plus qu’un Être invisible dans le ciel,
-et qu’un Dieu mourant sur la croix. On ne sacrifie plus des taureaux, ni
-des brebis; mais on m’a choisie pour victime humaine. Ma jeunesse et la
-nature furent immolées aux autels: éloigne-toi, jeune homme;
-éloigne-toi; blanche comme la neige, et glacée comme elle, est la
-maîtresse infortunée que ton cœur s’est choisie».
-
-A l’heure de minuit, qu’on appelle l’heure des spectres, la jeune fille
-semble plus à l’aise; elle boit avidement d’un vin couleur de sang,
-semblable à celui que prenaient les ombres dans _l’Odyssée_, pour se
-retracer leurs souvenirs; mais elle refusa obstinément le moindre
-morceau de pain: elle donne une chaîne d’or à celui dont elle devait
-être l’épouse, et lui demande une boucle de ses cheveux; le jeune homme,
-que ravit la beauté de la jeune fille, la serre dans ses bras avec
-transport, mais il ne sent point de cœur battre dans son sein, ses
-membres sont glacés.--N’importe, s’écrie-t-il, je saurai te ranimer,
-quand le tombeau même t’aurait envoyée vers moi.
-
-Et alors commence la scène la plus extraordinaire que l’imagination en
-délire ait pu se figurer; un mélange d’amour et d’effroi, une union
-redoutable de la mort et de la vie. Il y a comme une volupté funèbre
-dans ce tableau, où l’amour fait alliance avec la tombe, où la beauté
-même ne semble qu’une apparition effrayante.
-
-Enfin, la mère arrive, et, convaincue qu’une de ses esclaves s’est
-introduite chez l’étranger, elle veut se livrer à son juste courroux;
-mais tout à coup la jeune fille grandit jusqu’à la voûte comme une
-ombre, et reproche à sa mère d’avoir causé sa mort, en lui faisant
-prendre le voile.--«Oh! ma mère, ma mère, s’écrie-t-elle d’une voix
-sombre, pourquoi troublez-vous cette belle nuit de l’hymen? n’était-ce
-pas assez que, si jeune, vous m’eussiez fait couvrir d’un linceul, et
-porter dans le tombeau? Une malédiction funeste m’a poussée hors de ma
-froide demeure; les chants murmurés par vos prêtres n’ont pas soulagé
-mon cœur; le sel et l’eau n’ont point apaisé ma jeunesse: ah! la terre
-elle-même ne refroidit point l’amour.
-
-«Ce jeune homme me fut promis quand le temple serein de Vénus n’était
-point encore renversé. Ma mère, deviez-vous manquer à votre parole, pour
-obéir à des vœux insensés? Aucun Dieu n’a reçu vos serments, quand vous
-avez juré de refuser l’hymen à votre fille. Et toi, beau jeune homme,
-maintenant tu ne peux plus vivre; tu languiras dans ces mêmes lieux où
-tu as reçu ma chaîne, où j’ai pris une boucle de ta chevelure: demain
-tes cheveux blanchiront, et tu ne retrouveras ta jeunesse que dans
-l’empire des ombres.
-
-«Écoute au moins, ma mère, la prière dernière que je t’adresse: ordonne
-qu’un bûcher soit préparé; fais ouvrir le cercueil étroit qui me
-renferme; conduis les amants au repos à travers les flammes; et quand
-l’étincelle brillera, et quand les cendres seront brûlantes, nous nous
-hâterons d’aller ensemble rejoindre nos anciens dieux».
-
-Sans doute un goût pur et sévère doit blâmer beaucoup de choses dans
-cette pièce; mais quand on la lit dans l’original, il est impossible de
-ne pas admirer l’art avec lequel chaque mot produit une terreur
-croissante: chaque mot indique, sans l’expliquer, l’horrible merveilleux
-de cette situation. Une histoire, dont rien ne peut donner l’idée, est
-peinte avec des détails frappants et naturels, comme s’il s’agissait de
-quelque chose qui fût arrivé; et la curiosité est constamment excitée,
-sans qu’on voulût sacrifier une seule circonstance pour qu’elle fût plus
-tôt satisfaite.
-
-Néanmoins cette pièce est la seule, parmi les poésies détachées des
-auteurs célèbres de l’Allemagne, contre laquelle le goût français eût
-quelque chose à redire: dans toutes les autres, les deux nations
-paraissent d’accord. Le poète Jacobi a presque dans ses vers le piquant
-et la légèreté de Gresset. Mattisson a donné à la poésie descriptive,
-dont les traits étaient souvent trop vagues, le caractère d’un tableau
-aussi frappant par le coloris que par la ressemblance. Le charme
-pénétrant des poésies de Salis fait aimer leur auteur, comme si l’on
-était de ses amis. Tiedge est un poète moral et pur, dont les écrits
-portent l’âme au sentiment le plus religieux. Enfin, une foule de poètes
-devraient encore être cités, s’il était possible d’indiquer tous les
-noms dignes de louange, dans un pays où la poésie est si naturelle à
-tous les esprits cultivés.
-
-A.-W. Schlegel, dont les opinions littéraires ont fait tant de bruit en
-Allemagne, ne se permet pas dans ses poésies la moindre expression, la
-moindre nuance que la théorie du goût le plus sévère pût attaquer. Ses
-élégies sur la mort d’une jeune personne, ses stances sur l’union de
-l’Église avec les beaux-arts, son élégie sur Rome, sont écrites avec la
-délicatesse et la noblesse la plus soutenue. On n’en pourra juger que
-bien imparfaitement par les deux exemples que je vais citer; ils
-serviront du moins à faire connaître le caractère de ce poète. L’idée du
-sonnet, _l’Attachement à la terre_, m’a paru pleine de charme.
-
-«Souvent l’âme, fortifiée par la contemplation des choses divines,
-voudrait déployer ses ailes vers le ciel. Dans le cercle étroit qu’elle
-parcourt, son activité lui semble vaine, et sa science du délire; un
-désir invincible la presse de s’élancer vers des régions élevées, vers
-des sphères plus libres; elle croit qu’au terme de sa carrière un rideau
-va se lever pour lui découvrir des scènes de lumière; mais quand la mort
-touche son corps périssable, elle jette un regard en arrière, vers les
-plaisirs terrestres et vers ses compagnes mortelles. Ainsi, lorsque
-jadis Proserpine fut enlevée dans les bras de Pluton, loin des prairies
-de la Sicile, enfantine dans ses plaintes, elle pleurait pour les fleurs
-qui s’échappaient de son sein».
-
-La pièce de vers suivante doit perdre encore plus à la traduction que le
-sonnet; elle est intitulée _Mélodies de la vie_: le cygne y est mis en
-opposition avec l’aigle, l’un comme l’emblème de l’existence
-contemplative, l’autre comme l’image de l’existence active: le rythme
-du vers change quand le cygne parle et quand l’aigle lui répond, et les
-chants de tous les deux sont pourtant renfermés dans la même stance où
-la rime les réunit: les véritables beautés de l’harmonie se trouvent
-aussi dans cette pièce, non l’harmonie imitative, mais la musique
-intérieure de l’âme. L’émotion la trouve sans réfléchir, et le talent
-qui réfléchit en fait de la poésie.
-
-«_Le cygne_: Ma vie tranquille se passe sur les ondes, elle n’y trace
-que de légers sillons qui se perdent au loin, et les flots à peine
-agités répètent, comme un miroir pur, mon image sans l’altérer.
-
-«_L’aigle_: Les rochers escarpés sont ma demeure; je plane dans les airs
-au milieu de l’orage; à la chasse, dans les combats, dans les dangers,
-je me fie à mon vol audacieux.
-
-«_Le cygne_: L’azur du ciel serein me réjouit, le parfum des plantes
-m’attire doucement vers le rivage, quand au coucher du soleil je balance
-mes ailes blanches sur les vagues pourprées.
-
-«_L’aigle_: Je triomphe de la tempête, quand elle déracine les chênes
-des forêts, et je demande au tonnerre si c’est avec plaisir qu’il
-anéantit.
-
-«_Le cygne_: Invité par le regard d’Apollon, j’ose aussi me baigner dans
-les flots de l’harmonie; et, reposant à ses pieds, j’écoute les chants
-qui retentissent dans la vallée de Tempé.
-
-«_L’aigle_: Je réside sur le trône même de Jupiter; il me fait signe, et
-je vais lui chercher la foudre; et pendant mon sommeil, mes ailes
-appesanties couvrent le sceptre du souverain de l’univers.
-
-«_Le cygne_: Mes regards prophétiques contemplent souvent les étoiles et
-la voûte azurée qui se réfléchit dans les flots, et le regret le plus
-intime m’appelle vers ma patrie, dans le pays des cieux.
-
-«_L’aigle_: Dès mes jeunes années, c’est avec délices que dans mon vol
-j’ai fixé le soleil immortel; je ne puis m’abaisser à la poussière
-terrestre, je me sens l’allié des dieux.
-
-«_Le cygne_: Une douce vie cède volontiers à la mort; quand elle viendra
-me dégager de mes liens, et rendre à ma voie sa mélodie, mes chants,
-jusqu’à mon dernier souffle, célébreront l’instant solennel.
-
-«_L’aigle_: L’âme, comme un phénix brillant, s’élève du bûcher, libre et
-dévoilée; elle salue sa destinée divine; le flambeau de la mort la
-rajeunit[28]».
-
-C’est une chose digne d’être observée, que le goût des nations, en
-général, diffère bien plus dans l’art dramatique que dans toute autre
-branche de la littérature. Nous analyserons les motifs de ces
-différences dans les chapitres suivants; mais avant d’entrer dans
-l’examen du théâtre allemand, quelques observations générales sur le
-goût me semblent nécessaires. Je ne le considérerai pas abstraitement
-comme une faculté intellectuelle; plusieurs écrivains, et Montesquieu en
-particulier, ont épuisé ce sujet. J’indiquerai seulement pourquoi le
-goût en littérature est compris d’une manière différente par les
-Français et par les nations germaniques.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-_Du goût._
-
-
-Ceux qui se croient du goût en sont plus orgueilleux que ceux qui se
-croient du génie. Le goût est en littérature comme le bon ton en
-société; on le considère comme une preuve de la fortune, de la
-naissance, ou du moins des habitudes qui tiennent à toutes les deux;
-tandis que le génie peut naître dans la tête d’un artisan qui n’aurait
-jamais eu de rapport avec la bonne compagnie. Dans tout pays où il y
-aura de la vanité, le goût sera mis au premier rang, parce qu’il sépare
-les classes, et qu’il est un signe de ralliement entre tous les
-individus de la première. Dans tous les pays où s’exercera la puissance
-du ridicule, le goût sera compté comme l’un des premiers avantages, car
-il sert surtout à connaître ce qu’il faut éviter. Le tact des
-convenances est une partie du goût, et c’est une arme excellente pour
-parer les coups, entre les divers amours-propres; enfin, il peut arriver
-qu’une nation entière se place en aristocratie de bon goût, par rapport
-aux autres, et qu’elle soit ou qu’elle se croie la seule bonne compagnie
-de l’Europe; et c’est ce qui peut s’appliquer à la France, où l’esprit
-de société régnait si éminemment, qu’elle avait quelque excuse pour
-cette prétention.
-
-Mais le goût, dans son application aux beaux-arts, diffère
-singulièrement du goût dans son application aux convenances sociales:
-lorsqu’il s’agit de forcer les hommes à nous accorder une considération
-éphémère comme notre vie, ce qu’on ne fait pas est au moins aussi
-nécessaire que ce qu’on fait; car le grand monde est si facilement
-hostile, qu’il faut des agréments bien extraordinaires pour qu’il
-compense l’avantage de ne donner prise sur soi à personne: mais le goût
-en poésie tient à la nature, et doit être créateur comme elle; les
-principes de ce goût sont donc tout autres que ceux qui dépendent des
-relations de la société.
-
-C’est la confusion de ces deux genres qui est la cause des jugements si
-opposés en littérature; les Français jugent les beaux-arts comme des
-convenances, et les Allemands les convenances comme des beaux-arts: dans
-les rapports avec la société il faut se défendre, dans les rapports
-avec la poésie il faut se livrer. Si vous considérez tout en homme du
-monde, vous ne sentirez point la nature; si vous considérez tout en
-artiste, vous manquerez du tact que la société seule peut donner. S’il
-ne faut transporter dans les arts que l’imitation de la bonne compagnie,
-les Français seuls en sont vraiment capables; mais plus de latitude dans
-la composition est nécessaire pour remuer fortement l’imagination et
-l’âme. Je sais qu’on peut m’objecter avec raison que nos trois grands
-tragiques, sans manquer aux règles établies, se sont élevés à la plus
-sublime hauteur. Quelques hommes de génie, ayant à moissonner dans un
-champ tout nouveau, ont su se rendre illustres, malgré les difficultés
-qu’ils avaient à vaincre; mais la cessation des progrès de l’art, depuis
-eux, n’est-elle pas une preuve qu’il y a trop de barrières dans la route
-qu’ils ont suivie?
-
-«Le bon goût en littérature est, à quelques égards, comme l’ordre sous
-le despotisme; il importe d’examiner à quel prix on l’achète[29]». _En
-politique_, disait M. Necker, _il faut toute la liberté qui est
-conciliable avec l’ordre_. Je retournerais la maxime, en disant: il
-faut, en littérature, tout le goût qui est conciliable avec le génie:
-car si l’important dans l’état social, c’est le repos, l’important dans
-la littérature, au contraire, c’est l’intérêt, le mouvement, l’émotion,
-dont le goût à lui tout seul est souvent l’ennemi.
-
-On pourrait proposer un traité de paix entre les façons de juger,
-artistes et mondaines, des Allemands et des Français. Les Français
-devraient s’abstenir de condamner, même une faute de convenance, si elle
-avait pour excuse une pensée forte ou un sentiment vrai. Les Allemands
-devraient s’interdire tout ce qui offense le goût naturel, tout ce qui
-retrace des images que les sensations repoussent: aucune théorie
-philosophique, quelque ingénieuse qu’elle soit, ne peut aller contre les
-répugnances des sensations, comme aucune poétique des convenances ne
-saurait empêcher les émotions involontaires. Les écrivains allemands les
-plus spirituels auraient beau soutenir que, pour comprendre la conduite
-des filles du roi Lear envers leur père, il faut montrer la barbarie des
-temps dans lesquels elles vivaient, et tolérer que le duc de
-Cornouailles, excité par Régane, écrase avec son talon, sur le théâtre,
-l’œil de Glocester; notre imagination se révoltera toujours contre ce
-spectacle, et demandera qu’on arrive à de grandes beautés par d’autres
-moyens. Mais les Français aussi dirigeraient toutes leurs critiques
-littéraires contre la prédiction des sorcières de Macbeth, l’apparition
-de l’ombre de Banquo, etc., qu’on n’en serait pas moins ébranlé jusqu’au
-fond de l’âme, par les terribles effets qu’ils voudraient proscrire.
-
-On ne saurait enseigner le bon goût dans les arts, comme le bon ton en
-société; car le bon ton sert à cacher ce qui nous manque, tandis qu’il
-faut avant tout, dans les arts, un esprit créateur: le bon goût ne peut
-tenir lieu du talent en littérature, car la meilleure preuve de goût,
-lorsqu’on n’a pas de talent, serait de ne point écrire. Si l’on osait le
-dire, peut-être trouverait-on qu’en France il y a maintenant trop de
-freins pour des coursiers si peu fougueux, et qu’en Allemagne beaucoup
-d’indépendance littéraire ne produit pas encore des résultats assez
-brillants.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-_De l’art dramatique._
-
-
-Le théâtre exerce beaucoup d’empire sur les hommes; une tragédie qui
-élève l’âme, une comédie qui peint les mœurs et les caractères,
-agissent sur l’esprit d’un peuple presque comme un événement réel; mais
-pour obtenir un grand succès sur la scène, il faut avoir étudié le
-public auquel on s’adresse, et les motifs de toute espèce sur lesquels
-son opinion se fonde. La connaissance des hommes est aussi nécessaire
-que l’imagination même à un auteur dramatique; il doit atteindre aux
-sentiments d’un intérêt général, sans perdre de vue les rapports
-particuliers qui influent sur les spectateurs; c’est la littérature en
-action, qu’une pièce de théâtre, et le génie qu’elle exige n’est si
-rare, que parce qu’il se compose de l’étonnante réunion du tact des
-circonstances et de l’inspiration poétique. Rien ne serait donc plus
-absurde que de vouloir à cet égard imposer à toutes les nations le même
-système; quand il s’agit d’adapter l’art universel au goût de chaque
-pays, l’art immortel aux mœurs du temps, des modifications très
-importantes sont inévitables; et de là viennent tant d’opinions diverses
-sur ce qui constitue le talent dramatique; dans toutes les autres
-branches de la littérature, on est plus facilement d’accord.
-
-On ne peut nier, ce me semble, que les Français ne soient la nation du
-monde la plus habile dans la combinaison des effets du théâtre: ils
-l’emportent aussi sur toutes les autres par la dignité des situations et
-du style tragique. Mais, tout en reconnaissant cette double supériorité,
-on peut éprouver des émotions plus profondes par des ouvrages moins bien
-ordonnés; la conception des pièces étrangères est quelquefois plus
-frappante et plus hardie, et souvent elle renferme je ne sais quelle
-puissance qui parle plus intimement à notre cœur, et touche de plus près
-aux sentiments qui nous ont personnellement agités.
-
-Comme les Français s’ennuient facilement, ils évitent les longueurs en
-toutes choses. Les Allemands, en allant au théâtre, ne sacrifient
-d’ordinaire qu’une triste partie de jeu, dont les chances monotones
-remplissent à peine les heures; ils ne demandent donc pas mieux que de
-s’établir tranquillement au spectacle, et de donner à l’auteur tout le
-temps qu’il veut pour préparer les événements et développer les
-personnages: l’impatience française ne tolère pas cette lenteur.
-
-Les pièces allemandes ressemblent d’ordinaire aux tableaux des anciens
-peintres: les physionomies sont belles, expressives, recueillies; mais
-toutes les figures sont sur le même plan, quelquefois confuses, ou
-quelquefois placées l’une à côté de l’autre, comme dans les bas-reliefs,
-sans être réunies en groupes aux yeux des spectateurs. Les Français
-pensent, avec raison, que le théâtre, comme la peinture, doit être
-soumis aux lois de la perspective. Si les Allemands étaient habiles dans
-l’art dramatique, ils le seraient aussi dans tout le reste; mais en
-aucun genre ils ne sont capables même d’une adresse innocente: leur
-esprit est pénétrant en ligne droite, les choses belles d’une manière
-absolue sont de leur domaine; mais les beautés relatives, celles qui
-tiennent à la connaissance des rapports et à la rapidité des moyens, ne
-sont pas d’ordinaire du ressort de leurs facultés.
-
-Il est singulier qu’entre ces deux peuples les Français soient celui qui
-exige la gravité la plus soutenue dans le ton de la tragédie; mais c’est
-précisément parce que les Français sont plus accessibles à la
-plaisanterie qu’ils ne veulent pas y donner lieu, tandis que rien ne
-dérange l’imperturbable sérieux des Allemands: c’est toujours dans son
-ensemble qu’ils jugent une pièce de théâtre, et ils attendent, pour la
-blâmer comme pour l’applaudir, qu’elle soit finie. Les impressions des
-Français sont plus promptes; et c’est en vain qu’on les préviendrait
-qu’une pièce comique est destinée à faire ressortir une situation
-tragique; ils se moqueraient de l’une sans attendre l’autre; chaque
-détail doit être pour eux aussi intéressant que le tout: ils ne font pas
-crédit d’un moment au plaisir qu’ils attendent des beaux-arts.
-
-La différence du théâtre français et du théâtre allemand peut
-s’expliquer par celle du caractère des deux nations; mais il se joint à
-ces différences naturelles des oppositions systématiques dont il importe
-de connaître la cause. Ce que j’ai déjà dit sur la poésie classique et
-romantique s’applique aussi aux pièces de théâtre. Les tragédies puisées
-dans la mythologie sont d’une toute autre nature que les tragédies
-historiques; les sujets tirés de la fable étaient si connus, l’intérêt
-qu’ils inspiraient était si universel, qu’il suffisait de les indiquer
-pour frapper d’avance l’imagination. Ce qu’il y a d’éminemment poétique
-dans les tragédies grecques, l’intervention des dieux et l’action de la
-fatalité, rend leur marche beaucoup plus facile; le détail des motifs,
-le développement des caractères, la diversité des faits, deviennent
-moins nécessaires, quand l’événement est expliqué par une puissance
-surnaturelle; le miracle abrège tout. Aussi l’action de la tragédie,
-chez les Grecs, est-elle d’une étonnante simplicité; la plupart des
-événements sont prévus et même annoncés dès le commencement: c’est une
-cérémonie religieuse qu’une tragédie grecque. Le spectacle se donnait en
-l’honneur des dieux, et des hymnes interrompus par des dialogues et des
-récits, peignaient tantôt les dieux cléments, tantôt les dieux
-terribles, mais toujours le destin planant sur la vie de l’homme.
-Lorsque ces mêmes sujets ont été transportés au théâtre français, nos
-grands poètes leur ont donné plus de variété; ils ont multiplié les
-incidents, ménagé les surprises, et resserré le nœud. Il fallait en
-effet suppléer de quelque manière à l’intérêt national et religieux que
-les Grecs prenaient à ces pièces, et que nous n’éprouvions pas;
-toutefois, non contents d’animer les pièces grecques, nous avons prêté
-aux personnages nos mœurs et nos sentiments, la politique et la
-galanterie modernes; et c’est pour cela qu’un si grand nombre
-d’étrangers ne conçoivent pas l’admiration que nos chefs-d’œuvre nous
-inspirent. En effet, quand on les entend dans une autre langue, quand
-ils sont dépouillés de la beauté magique du style, on est surpris du peu
-d’émotion qu’ils produisent, et des inconvenances qu’on y trouve; car ce
-qui ne s’accorde ni avec le siècle, ni avec les mœurs nationales des
-personnages que l’on représente, n’est-il pas aussi une inconvenance? et
-n’y a-t-il de ridicule que ce qui ne nous ressemble pas?
-
-Les pièces dont les sujets sont grecs ne perdent rien à la sévérité de
-nos règles dramatiques; mais si nous voulions goûter, comme les Anglais,
-le plaisir d’avoir un théâtre historique, d’être intéressés par nos
-souvenirs, émus par notre religion, comment serait-il possible de se
-conformer rigoureusement, d’une part, aux trois unités, et de l’autre,
-au genre de pompe dont on se fait une loi dans nos tragédies?
-
-C’est une question si rebattue que celle des trois unités, qu’on n’ose
-presque pas en reparler; mais de ces trois unités il n’y en a qu’une
-d’importante, celle de l’action, et l’on ne peut jamais considérer les
-autres que comme lui étant subordonnées. Or, si la vérité de l’action
-perd à la nécessité puérile de ne pas changer de lieu, et de se borner à
-vingt-quatre heures, imposer cette nécessité, c’est soumettre le génie
-dramatique à une gêne dans le genre de celle des acrostiches, gêne qui
-sacrifie le fond de l’art à sa forme.
-
-Voltaire est celui de nos grands poètes tragiques qui a le plus souvent
-traité des sujets modernes. Il s’est servi, pour émouvoir, du
-christianisme et de la chevalerie; et si l’on est de bonne foi, l’on
-conviendra, ce me semble, qu’_Alzire_, _Zaïre_ et _Tancrède_ font verser
-plus de larmes que tous les chefs-d’œuvre grecs et romains de notre
-théâtre. Dubelloy, avec un talent bien subalterne, est pourtant parvenu
-à réveiller des souvenirs français sur la scène française; et quoiqu’il
-ne sût point écrire, on éprouve, par ses pièces, un intérêt semblable à
-celui que les Grecs devaient ressentir quand ils voyaient représenter
-devant eux les faits de leur histoire. Quel parti le génie ne peut-il
-pas tirer de cette disposition? Et cependant il n’est presque point
-d’événements qui datent de notre ère, dont l’action puisse se passer ou
-dans un même jour, ou dans un même lieu; la diversité des faits
-qu’entraîne un ordre social plus compliqué, les délicatesses de
-sentiment qu’inspire une religion plus tendre, enfin, la vérité de
-mœurs, qu’on doit observer dans les tableaux plus rapprochés de nous,
-exigent une grande latitude dans les compositions dramatiques.
-
-On peut citer un exemple plus récent de ce qu’il en coûte pour se
-conformer, dans les sujets tirés de l’histoire moderne, à notre
-orthodoxie dramatique. _Les Templiers_ de M. Raynouard sont certainement
-l’une des pièces les plus dignes de louange qui aient paru depuis
-longtemps; cependant qu’y a-t-il de plus étrange que la nécessité où
-l’auteur s’est trouvé de représenter l’ordre des Templiers accusé, jugé,
-condamné et brûlé, le tout dans vingt-quatre heures? Les tribunaux
-révolutionnaires allaient vite; mais quelle que fût leur atroce bonne
-volonté, ils ne seraient jamais parvenus à marcher aussi rapidement
-qu’une tragédie française. Je pourrais montrer les inconvénients de
-l’unité de temps avec non moins d’évidence, dans presque toutes nos
-tragédies tirées de l’histoire moderne; mais j’ai choisi la plus
-remarquable de préférence, pour faire ressortir ces inconvénients.
-
-L’un des mots les plus sublimes qu’on puisse entendre au théâtre se
-trouve dans cette noble tragédie. A la dernière scène, l’on raconte que
-les Templiers chantent des psaumes sur leur bûcher; un messager est
-envoyé pour leur apporter leur grâce, que le roi se détermine à leur
-accorder;
-
- Mais il n’était plus temps, les chants avaient cessé.
-
-C’est ainsi que le poète nous apprend que ces généreux martyrs ont enfin
-péri dans les flammes. Dans quelle tragédie païenne pourrait-on trouver
-l’expression d’un tel sentiment? et pourquoi les Français seraient-ils
-privés au théâtre de tout ce qui est vraiment en harmonie avec eux,
-leurs ancêtres et leur croyance?
-
-Les Français considèrent l’unité de temps et de lieu comme une condition
-indispensable de l’illusion théâtrale; les étrangers font consister
-cette illusion dans la peinture des caractères, dans la vérité du
-langage, et dans l’exacte observation des mœurs du siècle et du pays
-qu’on veut peindre. Il faut s’entendre sur le mot d’illusion dans les
-arts: puisque nous consentons à croire que des acteurs séparés de nous
-par quelques planches, sont des héros grecs morts il y a trois mille
-ans, il est bien certain que ce qu’on appelle l’illusion, ce n’est pas
-s’imaginer que ce qu’on voit existe véritablement; une tragédie ne peut
-nous paraître vraie que par l’émotion qu’elle nous cause. Or, si, par la
-nature des circonstances représentées, le changement de lieu et la
-prolongation supposée du temps ajoutent à cette émotion, l’illusion en
-devient plus vive.
-
-On se plaint de ce que les plus belles tragédies de Voltaire, _Zaïre_ et
-_Tancrède_, sont fondées sur des malentendus; mais comment ne pas avoir
-recours aux moyens de l’intrigue, quand les développements sont censés
-avoir lieu dans un espace aussi court? l’art dramatique est alors un
-tour de force; et pour faire passer les plus grands événements à travers
-tant de gênes, il faut une dextérité semblable à celle des charlatans,
-qui escamotent aux regards des spectateurs les objets qu’ils leur
-présentent.
-
-Les sujets historiques se prêtent encore moins que les sujets
-d’invention aux conditions imposées à nos écrivains: l’étiquette
-tragique, qui est de rigueur sur notre théâtre, s’oppose souvent aux
-beautés nouvelles dont les pièces tirées de l’histoire moderne seraient
-susceptibles.
-
-Il y a dans les mœurs chevaleresques une simplicité de langage, une
-naïveté de sentiment pleine de charme; mais ni ce charme, ni le
-pathétique qui résulte du contraste des circonstances communes et des
-impressions fortes, ne peut être admis dans nos tragédies: elles exigent
-des situations royales en tout, et néanmoins l’intérêt pittoresque du
-moyen âge tient à toute cette diversité de scènes et de caractères dont
-les romans des troubadours ont fait sortir des effets si touchants.
-
-La pompe des alexandrins est un plus grand obstacle encore que la
-routine même du bon goût à tout changement dans la forme et le fond des
-tragédies françaises: on ne peut dire en vers alexandrins qu’on entre ou
-qu’on sort, qu’on dort ou qu’on veille, sans qu’il faille chercher pour
-cela une tournure poétique; et une foule de sentiments et d’effets sont
-bannis du théâtre, non par les règles de la tragédie, mais par
-l’exigence même de la versification. Racine est le seul écrivain
-français qui, dans la scène de Johas avec Athalie, se soit une fois joué
-de ces difficultés: il a su donner une simplicité aussi noble que
-naturelle au langage d’un enfant; mais cet admirable effort d’un génie
-sans pareil n’empêche pas que les difficultés trop multipliées dans
-l’art ne soient souvent un obstacle aux inventions les plus heureuses.
-
-M. Benjamin Constant, dans la préface si justement admirée qui précède
-sa tragédie de _Walstein_, a fait observer que les Allemands peignaient
-les caractères dans leurs pièces, et les Français seulement les
-passions. Pour peindre les caractères, il faut nécessairement s’écarter
-du ton majestueux exclusivement admis dans la tragédie française; car il
-est impossible de faire connaître les défauts et les qualités d’un
-homme, si ce n’est en le présentant sous divers rapports; le vulgaire,
-dans la nature, se mêle souvent au sublime, et quelquefois en relève
-l’effet: enfin, on ne peut se figurer l’action d’un caractère que
-pendant un espace de temps un peu long, et dans vingt-quatre heures il
-ne saurait être vraiment question que d’une catastrophe. L’on soutiendra
-peut-être que les catastrophes conviennent mieux au théâtre que les
-tableaux nuancés; le mouvement excité par les passions vives plaît à la
-plupart des spectateurs plus que l’attention qu’exige l’observation du
-cœur humain. C’est le goût national qui seul peut décider de ces
-différents systèmes dramatiques; mais il est juste de reconnaître que,
-si les étrangers conçoivent l’art théâtral autrement que nous, ce n’est
-ni par ignorance, ni par barbarie, mais d’après des réflexions profondes
-et qui sont dignes d’être examinées.
-
-Shakespeare, qu’on veut appeler un barbare, a peut-être un esprit trop
-philosophique, une pénétration trop subtile pour le point de vue de la
-scène; il juge les caractères avec l’impartialité d’un être supérieur,
-et les représente quelquefois avec une ironie presque machiavélique; ses
-compositions ont tant de profondeur, que la rapidité de l’action
-théâtrale fait perdre une grande partie des idées qu’elles renferment:
-sous ce rapport, il vaut mieux lire ses pièces que de les voir. A force
-d’esprit, Shakespeare refroidit souvent l’action, et les Français
-s’entendent beaucoup mieux à peindre les personnages ainsi que les
-décorations, avec ces grands traits qui font effet à distance. Quoi!
-dira-t-on, peut-on reprocher à Shakespeare trop de finesse dans les
-aperçus, lui qui se permit des situations si terribles? Shakespeare
-réunit souvent des qualités et même des défauts contraires; il est
-quelquefois en deçà, quelquefois en delà de la sphère de l’art; mais il
-possède encore plus la connaissance du cœur humain que celle du théâtre.
-
-Dans les drames, dans les opéras-comiques et dans les comédies, les
-Français montrent une sagacité et une grâce que seuls ils possèdent à ce
-degré; et d’un bout de l’Europe à l’autre, on ne joue guère que des
-pièces françaises traduites: mais il n’en est pas de même des
-tragédies. Comme les règles sévères auxquelles on les soumet font
-qu’elles sont toutes plus ou moins renfermées dans un même cercle, elles
-ne sauraient se passer de la perfection du style pour être admirées. Si
-l’on voulait risquer en France, dans une tragédie, une innovation
-quelconque, aussitôt on s’écrierait que c’est un mélodrame; mais
-n’importe-t-il pas de savoir pourquoi les mélodrames font plaisir à tant
-de gens? En Angleterre, toutes les classes sont également attirées par
-les pièces de Shakespeare. Nos plus belles tragédies en France
-n’intéressent pas le peuple; sous prétexte d’un goût trop pur et d’un
-sentiment trop délicat pour supporter de certaines émotions, on divise
-l’art en deux; les mauvaises pièces contiennent des situations
-touchantes mal exprimées, et les belles pièces peignent admirablement
-des situations souvent froides, à force d’être dignes: nous possédons
-peu de tragédies qui puissent ébranler à la fois l’imagination des
-hommes de tous les rangs. Ces observations n’ont assurément pas pour
-objet le moindre blâme contre nos grands maîtres. Quelques scènes
-produisent des impressions plus vives dans les pièces étrangères; mais
-rien ne peut être comparé à l’ensemble imposant et bien combiné de nos
-chefs-d’œuvre dramatiques: la question seulement est de savoir si, en se
-bornant, comme on le fait maintenant, à l’imitation de ces
-chefs-d’œuvre, il y en aura jamais de nouveaux. Rien dans la vie ne doit
-être stationnaire, et l’art est pétrifié quand il ne change plus. Vingt
-ans de révolution ont donné à l’imagination d’autres besoins que ceux
-qu’elle éprouvait, quand les romans de Crébillon peignaient l’amour et
-la société du temps. Les sujets grecs sont épuisés; un seul homme,
-Lemercier, a su mériter encore une nouvelle gloire dans un sujet
-antique, Agamemnon; mais la tendance naturelle du siècle, c’est la
-tragédie historique.
-
-Tout est tragédie dans les événements qui intéressent les nations; et
-cet immense drame, que le genre humain représente depuis six mille ans,
-fournirait des sujets sans nombre pour le théâtre, si l’on donnait plus
-de liberté à l’art dramatique. Les règles ne sont que l’itinéraire du
-génie; elles nous apprennent seulement que Corneille, Racine et Voltaire
-ont passé par là; mais si l’on arrive au but, pourquoi chicaner sur la
-route? et le but n’est-il pas d’émouvoir l’âme en l’ennoblissant?
-
-La curiosité est un des grands mobiles du théâtre: néanmoins l’intérêt
-qu’excite la profondeur des affections est le seul inépuisable. On
-s’attache à la poésie, qui révèle l’homme à l’homme; on aime à voir
-comment la créature semblable à nous se débat avec la souffrance, y
-succombe en triomphe, s’abat et se relève sous la puissance du sort.
-Dans quelques-unes de nos tragédies, il y a des situations tout aussi
-violentes que dans les tragédies anglaises ou allemandes; mais ces
-situations ne sont pas présentées dans toute leur force, et quelquefois
-c’est par l’affectation qu’on en adoucit l’effet, ou plutôt qu’on
-l’efface. L’on sort rarement d’une certaine nature convenue, qui revêt
-de ses couleurs les mœurs anciennes comme les mœurs modernes, le crime
-comme la vertu, l’assassinat comme la galanterie. Cette nature est belle
-et soigneusement parée, mais on s’en fatigue à la longue; et le besoin
-de se plonger dans des mystères plus profonds doit s’emparer
-invinciblement du génie.
-
-Il serait donc à désirer qu’on pût sortir de l’enceinte que les
-hémistiches et les rimes ont tracée autour de l’art; il faut permettre
-plus de hardiesse, il faut exiger plus de connaissance de l’histoire;
-car si l’on s’en tient exclusivement à ces copies toujours plus pâles
-des mêmes chefs-d’œuvre, on finira par ne plus voir au théâtre que des
-marionnettes héroïques, sacrifiant l’amour au devoir, préférant la mort
-à l’esclavage, inspirées par l’antithèse, dans leurs actions comme dans
-leurs paroles, mais sans aucun rapport avec cette étonnante créature
-qu’on appelle l’homme, avec la destinée redoutable qui tour à tour
-l’entraîne et le poursuit.
-
-Les défauts du théâtre allemand sont faciles à remarquer: tout ce qui
-tient au manque d’usage du monde, dans les arts comme dans la société,
-frappe d’abord les esprits les plus superficiels; mais, pour sentir les
-beautés qui viennent de l’âme, il est nécessaire d’apporter dans
-l’appréciation des ouvrages qui nous sont présentés un genre de bonhomie
-tout à fait d’accord avec une haute supériorité. La moquerie n’est
-souvent qu’un sentiment vulgaire traduit en impertinence. La faculté
-d’admirer la véritable grandeur, à travers les fautes de goût en
-littérature, comme à travers les inconséquences dans la vie, cette
-faculté est la seule qui honore celui qui juge.
-
-En faisant connaître un théâtre fondé sur des principes très différents
-des nôtres, je ne prétends assurément, ni que ces principes soient les
-meilleurs, ni surtout qu’on doive les adopter en France: mais des
-combinaisons étrangères peuvent exciter des idées nouvelles; et quand on
-voit de quelle stérilité notre littérature est menacée, il me paraît
-difficile de ne pas désirer que nos écrivains reculent un peu les bornes
-de la carrière; ne feraient-ils pas bien de devenir à leur tour
-conquérants dans l’empire de l’imagination? Il n’en doit guère coûter à
-des Français pour suivre un semblable conseil.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-_Des drames de Lessing._
-
-
-Le théâtre allemand n’existait pas avant Lessing; on n’y jouait que des
-traductions ou des imitations des pièces étrangères. Le théâtre a plus
-besoin encore que les autres branches de la littérature d’une capitale
-où les ressources de la richesse et des arts soient réunies; et tout est
-dispersé en Allemagne. Dans une ville il y a des acteurs; dans l’autre,
-des auteurs; dans une troisième, des spectateurs; et nulle part un foyer
-où tous les moyens soient rassemblés. Lessing employa l’activité
-naturelle de son caractère à donner un théâtre national à ses
-compatriotes, et il écrivit un journal intitulé _la Dramaturgie_, dans
-lequel il examina la plupart des pièces traduites du français, qu’on
-représentait en Allemagne: la parfaite justesse d’esprit qu’il montre
-dans ses critiques suppose encore plus de philosophie que de
-connaissance de l’art. Lessing, en général, pensait comme Diderot sur
-l’art dramatique. Il croyait que la sévère régularité des tragédies
-françaises s’opposait à ce qu’on pût traiter un grand nombre de sujets
-simples et touchants, et qu’il fallait faire des drames pour y suppléer.
-Mais Diderot, dans ses pièces, mettait l’affectation du naturel à la
-place de l’affectation de convention, tandis que le talent de Lessing
-est vraiment simple et sincère. Il a donné le premier aux Allemands
-l’honorable impulsion de travailler pour le théâtre d’après leur propre
-génie. L’originalité de son caractère se manifeste dans ses pièces:
-cependant elles sont soumises aux mêmes principes que les nôtres; leur
-forme n’a rien de particulier, et quoiqu’il ne s’embarrassât guère de
-l’unité de temps ni de lieu, il ne s’est point élevé, comme Gœthe et
-Schiller, à la conception d’un système nouveau. _Minna de Barnhelm_,
-_Emilia Galotti_, et _Nathan le Sage_, sont les trois drames de Lessing
-qui méritent d’être cités.
-
-Un officier d’un noble caractère, après avoir reçu plusieurs blessures à
-l’armée, se voit tout à coup menacé dans son honneur par un procès
-injuste; il ne veut pas laisser voir à la femme qu’il aime, et dont il
-est aimé, l’amour qu’il a pour elle, déterminé qu’il est à ne pas lui
-faire partager son malheur en l’épousant. Voilà tout le sujet de _Minna
-de Barnhelm_. Avec des moyens aussi simples, Lessing a su produire un
-grand intérêt; le dialogue est plein d’esprit et de charme, le style
-très pur, et chaque personnage se fait si bien connaître, que les
-moindres nuances de ses impressions intéressent, comme la confidence
-d’un ami. Le caractère d’un vieux sergent, dévoué de toute son âme au
-jeune officier qu’on persécute, offre un mélange heureux de gaîté et de
-sensibilité: ce genre de rôle réussit toujours au théâtre; la gaîté
-plaît davantage quand on est assuré qu’elle ne tient pas à
-l’insouciance, et la sensibilité paraît plus naturelle quand elle ne se
-montre que par intervalles. Dans cette même pièce il y a un rôle
-d’aventurier français tout à fait manqué; il faut avoir la main légère
-pour trouver ce qui peut prêter à la moquerie dans les Français; et la
-plupart des étrangers ne les ont peints qu’avec des traits lourds et
-dont la ressemblance n’est ni délicate ni frappante.
-
-_Emilia Galotti_ n’est que le sujet de Virginie transporté dans une
-circonstance moderne et particulière; ce sont des sentiments trop forts
-pour le cadre, c’est une action trop énergique pour qu’on puisse
-l’attribuer à un nom inconnu. Lessing avait sans doute un sentiment
-d’humeur assez républicain contre les courtisans, car il se complaît
-dans la peinture de celui qui veut aider son maître à déshonorer une
-jeune fille innocente; ce courtisan, Martinelli, est presque trop vil
-pour la vraisemblance, et les traits de sa bassesse n’ont pas assez
-d’originalité: l’on sent que Lessing l’a représenté ainsi dans un but
-hostile, et rien ne nuit à la beauté d’une fiction comme une intention
-quelconque qui n’a pas cette beauté même pour objet. Le personnage du
-prince est traité par l’auteur avec plus de finesse; les passions
-tumultueuses et la légèreté de caractère, dont la réunion est si funeste
-dans un homme puissant, se font sentir dans toute sa conduite; un vieux
-ministre lui apporte des papiers parmi lesquels se trouve une sentence
-de mort: dans son impatience d’aller voir celle qu’il aime, le prince
-est prêt à la signer sans y regarder; le ministre prend un prétexte pour
-ne la pas donner, frémissant de voir exercer avec cette irréflexion une
-telle puissance. Le rôle de la comtesse Orsina, jeune maîtresse du
-prince, qu’il abandonne pour Émilie, est fait avec le plus grand talent;
-c’est un mélange de frivolité et de violence qui peut très bien se
-rencontrer dans une italienne attachée à une cour. On voit dans cette
-femme ce que la société a produit, et ce que cette société même n’a pu
-détruire; la nature du midi, combinée avec ce qu’il y a de plus factice
-dans le mœurs du grand monde, et le singulier assemblage de la fierté
-dans le vice, et de la vanité dans la sensibilité. Une telle peinture ne
-pourrait entrer ni dans nos vers, ni dans nos formes convenues, mais
-elle n’en est pas moins tragique.
-
-La scène dans laquelle la comtesse Orsina excite le père d’Émilie à tuer
-le prince, pour dérober sa fille à la honte qui la menace, est de la
-plus grande beauté; le vice y arme la vertu, la passion y suggère tout
-ce que la plus austère sévérité pourrait dire pour enflammer l’honneur
-jaloux d’un vieillard; c’est le cœur humain présenté dans une situation
-nouvelle, et c’est en cela que consiste le vrai génie dramatique. Le
-vieillard prend le poignard, et, ne pouvant assassiner le prince, il
-s’en sert pour immoler sa propre fille. Orsina, sans le savoir, est
-l’auteur de cette action terrible; elle a gravé ses passagères fureurs
-dans une âme profonde, et les plaintes insensées de son amour coupable
-ont fait verser le sang innocent.
-
-On remarque dans les rôles principaux des pièces de Lessing un certain
-air de famille, qui ferait croire que c’est lui-même qu’il a peint dans
-ses personnages; le major Tellheim, dans _Minna_, Odoard, le père
-d’Émilie, et le Templier, dans _Nathan_, ont tous les trois une
-sensibilité fière, dont la teinte est misanthropique.
-
-Le plus beau des ouvrages de Lessing c’est _Nathan le Sage_; on ne peut
-voir dans aucune pièce la tolérance religieuse mise en action avec plus
-de naturel et de dignité. Un Turc, un Templier et un Juif sont les
-principaux personnages de ce drame; la première idée en est puisée dans
-le conte des trois Anneaux de Boccace; mais l’ordonnance de l’ouvrage
-appartient en entier à Lessing. Le Turc, c’est le sultan Saladin, que
-l’histoire représente comme un homme plein de grandeur; le jeune
-Templier a dans le caractère toute la sévérité de l’état religieux qu’il
-professe, et le Juif est un vieillard qui a acquis une grande fortune
-dans le commerce, mais dont les lumières et la bienfaisance rendent les
-habitudes généreuses. Il comprend toutes les croyances sincères, et voit
-la Divinité dans le cœur de tout homme vertueux. Ce caractère est d’une
-admirable simplicité. L’on s’étonne de l’attendrissement qu’il cause,
-quoiqu’il ne soit agité ni par des passions vives ni par des
-circonstances fortes. Une fois cependant, on veut enlever à Nathan une
-jeune fille à laquelle il a servi de père, et qu’il a comblée de soins
-depuis sa naissance: la douleur de s’en séparer lui serait amère; et
-pour se défendre de l’injustice qui veut la lui ravir, il raconte
-comment elle est tombée entre ses mains.
-
-Les chrétiens immolèrent tous les Juifs à Gaza, et dans la même nuit,
-Nathan vit périr sa femme et ses sept enfants; il passa trois jours
-prosterné dans la poussière, jurant une haine implacable aux chrétiens;
-peu à peu la raison lui revint, et il s’écria: «Il y a pourtant un Dieu;
-que sa volonté soit faite»! Dans ce moment, un prêtre vint le prier de
-se charger d’un enfant chrétien, orphelin dès le berceau, et le
-vieillard hébreu l’adopta. L’attendrissement de Nathan, en faisant ce
-récit émeut d’autant plus qu’il cherche à se contenir, et que la pudeur
-de la vieillesse lui fait désirer de cacher ce qu’il éprouve. Sa sublime
-patience ne se dément point, quoiqu’on le blesse dans sa croyance et
-dans sa fierté, en l’accusant comme d’un crime d’avoir élevé Reca dans
-la religion juive; et sa justification n’a pour but que d’obtenir le
-droit de faire encore du bien à l’enfant qu’il a recueilli.
-
-La pièce de _Nathan_ est plus attachante encore par la peinture des
-caractères que par les situations. Le Templier a dans l’âme quelque
-chose de farouche qui vient de la crainte d’être sensible. La
-prodigalité orientale de Saladin fait contraste avec l’économie
-généreuse de Nathan. Le trésorier du sultan, un derviche vieux et
-sévère, l’avertit que ses revenus sont épuisés par ses largesses.--«Je
-m’en afflige, dit Saladin, parce que je serai forcé de retrancher de mes
-dons; quant à moi, j’aurai toujours ce qui fait toute ma fortune, un
-cheval, une épée et un seul Dieu».--Nathan est un ami des hommes; mais
-la défaveur dans laquelle le nom de juif l’a fait vivre au milieu de la
-société mêle une sorte de dédain pour la nature humaine à l’expression
-de sa bonté. Chaque scène ajoute quelques traits piquants et spirituels
-au développement de ces divers personnages; mais leurs relations
-ensemble ne sont pas assez vives pour exciter une forte émotion.
-
-A la fin de la pièce, on découvre que le Templier et la fille adoptée
-par le Juif sont frère et sœur, et que le sultan est leur oncle.
-L’intention de l’auteur a visiblement été de donner dans sa famille
-dramatique l’exemple d’une fraternité religieuse plus étendue. Le but
-philosophique vers lequel tend toute la pièce en diminue l’intérêt au
-théâtre; il est presque impossible qu’il n’y ait pas une certaine
-froideur dans un drame qui a pour objet de développer une idée générale,
-quelque belle qu’elle soit; cela tient de l’apologue, et l’on dirait que
-les personnages ne sont pas là pour leur compte, mais pour servir à
-l’avancement des lumières. Sans doute, il n’y a pas de fiction, il n’y a
-pas même d’événement réel dont on ne puisse tirer une pensée; mais il
-faut que ce soit l’événement qui amène la réflexion, et non pas la
-réflexion qui fasse inventer l’événement; l’imagination dans les
-beaux-arts doit toujours agir la première.
-
-Il a paru depuis Lessing un nombre infini de drames en Allemagne;
-maintenant on commence à s’en lasser. Le genre mixte du drame ne
-s’introduit guère qu’à cause de la contrainte qui existe dans les
-tragédies: c’est une espèce de contrebande de l’art; mais lorsque
-l’entière liberté est admise, on ne sent plus la nécessité d’avoir
-recours aux drames pour faire usage des circonstances simples et
-naturelles. Le drame ne conserverait donc qu’un avantage, celui de
-peindre, comme les romans, les situations de notre propre vie, les mœurs
-du temps où nous vivons; néanmoins, quand on n’entend prononcer au
-théâtre que des noms inconnus, on perd l’un des plus grands plaisirs que
-la tragédie puisse donner, les souvenirs historiques qu’elle retrace. On
-croit trouver plus d’intérêt dans le drame, parce qu’il nous représente
-ce que nous voyons tous les jours: mais une imitation trop rapprochée du
-vrai n’est pas ce que l’on recherche dans les arts. Le drame est à la
-tragédie ce que les figures de cire sont aux statues; il y a trop de
-vérité et pas assez d’idéal; c’est trop, si c’est de l’art, et jamais
-assez pour que ce soit de la nature.
-
-Lessing ne peut être considéré comme un auteur dramatique du premier
-rang; il s’était occupé de trop d’objets divers pour avoir un grand
-talent en quelque genre que ce fût. L’esprit est universel; mais
-l’aptitude naturelle à l’un des beaux-arts est nécessairement exclusive.
-Lessing était, avant tout, un dialecticien de la plus grande force, et
-c’est un obstacle à l’éloquence dramatique, car le sentiment dédaigne
-les transitions, les gradations et les motifs; c’est une inspiration
-continuelle et spontanée, qui ne peut se rendre compte d’elle-même.
-Lessing était bien loin sans doute de la sécheresse philosophique; mais
-il avait dans le caractère plus de vivacité que de sensibilité; le génie
-dramatique est plus bizarre, plus sombre, plus inattendu que ne pouvait
-l’être un homme qui avait consacré la plus grande partie de sa vie au
-raisonnement.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-_Les Brigands et Don Carlos, de Schiller._
-
-
-Schiller, dans sa première jeunesse, avait une verve de talent, une
-sorte d’ivresse de pensée qui le dirigeait mal. _La Conjuration de
-Fiesque_, _l’Intrigue et l’Amour_, enfin _les Brigands_, qu’on a joués
-sur le théâtre français, sont des ouvrages que les principes de l’art
-comme ceux de la morale, peuvent réprouver; mais depuis l’âge de
-vingt-cinq ans, les écrits de Schiller furent tous purs et sévères.
-L’éducation de la vie déprave les hommes légers, et perfectionne ceux
-qui réfléchissent.
-
-_Les Brigands_ ont été traduits en français, mais singulièrement
-altérés; d’abord en n’a pas tiré parti de l’époque qui donne un intérêt
-historique à cette pièce. La scène se passe dans le quinzième siècle, au
-moment où l’on publia dans l’Empire l’édit de paix perpétuelle, qui
-défendait tous les défis particuliers. Cet édit fut très avantageux,
-sans doute, au repos de l’Allemagne; mais les jeunes gentilshommes,
-accoutumés à vivre au milieu des périls et à s’appuyer sur leur force
-individuelle, crurent tomber dans une sorte d’inertie honteuse, quand
-il fallut se soumettre à l’empire des lois. Rien n’était plus absurde
-que cette manière de voir; toutefois, comme les hommes ne sont
-d’ordinaire gouvernés que par l’habitude, il est naturel que le mieux
-même puisse les révolter, par cela seul que c’est un changement. Le chef
-des brigands de Schiller est moins odieux qu’il ne le serait dans le
-temps actuel, car il n’y avait pas une bien grande différence entre
-l’anarchie féodale sous laquelle il vivait, et l’existence de bandit
-qu’il adopte; mais c’est précisément le genre d’excuse que l’auteur lui
-donne, qui rend sa pièce plus dangereuse. Elle a produit, il faut en
-convenir, un mauvais effet en Allemagne. Des jeunes gens, enthousiastes
-du caractère et de la vie du chef des brigands, ont essayé de l’imiter.
-Ils honoraient leur goût pour une vie licencieuse du nom d’amour de la
-liberté, et se croyaient indignés contre les abus de l’ordre social,
-quand ils n’étaient que fatigués de leur situation particulière. Leurs
-essais de révolte ne furent que ridicules; néanmoins les tragédies et
-les romans ont beaucoup plus d’importance en Allemagne que dans aucun
-autre pays. On y fait tout sérieusement, et lire tel ouvrage, ou voir
-telle pièce, influe sur le sort de la vie. Ce qu’on admire comme art, on
-veut l’introduire dans l’existence réelle. Werther a causé plus de
-suicides que la plus belle femme du monde; et la poésie, la philosophie,
-l’idéal enfin, ont souvent plus d’empire sur les Allemands que la nature
-et les passions même.
-
-Le sujet des _Brigands_ est comme celui d’un grand nombre de fictions,
-qui toutes ont pour origine la parabole de l’Enfant prodigue. Un fils
-hypocrite se conduit bien en apparence; un fils coupable a de bons
-sentiments, malgré ses fautes. Cette opposition est très belle sous le
-point de vue religieux, parce qu’elle nous atteste que Dieu lit dans les
-cœurs; mais elle a de grands inconvénients, lorsqu’on veut inspirer trop
-d’intérêt pour le fils qui a quitté la maison paternelle. Tous les
-jeunes gens dont la tête est mauvaise s’attribuent en conséquence un bon
-cœur, et rien n’est plus absurde cependant que de se supposer des
-qualités parce qu’on se sent des défauts; cette garantie négative est
-très peu certaine, car de ce que l’on manque de raison, il ne s’ensuit
-pas du tout qu’on ait de la sensibilité: la folie n’est souvent qu’un
-égoïsme impétueux.
-
-Le rôle du fils hypocrite, tel que Schiller l’a représenté, est beaucoup
-trop haïssable. C’est un des défauts des écrivains très jeunes, de
-dessiner avec des traits trop brusques; on prend les nuances dans les
-tableaux pour de la timidité de caractère, tandis qu’elles sont la
-preuve de la maturité du talent. Si les personnages en seconde ligne ne
-sont pas peints avec assez de vérité dans la pièce de Schiller, les
-passions du chef des brigands y sont exprimées d’une manière admirable.
-L’énergie de ce caractère se manifeste tour à tour par l’incrédulité, la
-religion, l’amour et la barbarie: ne trouvant point à se placer dans
-l’ordre, il se fait jour à travers le crime; l’existence est pour lui
-comme une sorte de délire qui s’exalte tantôt par la fureur, et tantôt
-par le remords.
-
-Les scènes d’amour entre la jeune fille et le chef des brigands qui
-devait être son époux, sont admirables d’enthousiasme et de sensibilité;
-il est peu de situations plus touchantes que celle de cette femme
-parfaitement vertueuse, s’intéressant toujours au fond du cœur à celui
-qu’elle aimait avant qu’il se fût rendu criminel. Le respect qu’une
-femme est accoutumée de ressentir pour l’homme qu’elle aime se change en
-une sorte de terreur et de pitié, et l’on dirait que l’infortunée se
-flatte encore d’être, dans le ciel, l’ange protecteur de son coupable
-ami, alors qu’elle ne peut plus devenir son heureuse compagne sur la
-terre.
-
-On ne peut juger de la pièce de Schiller dans la traduction française.
-On n’y a conservé, pour ainsi dire, que la pantomime de l’action;
-l’originalité des caractères a disparu, et c’est elle qui seule peut
-rendre une fiction vivante; les plus belles tragédies deviendraient des
-mélodrames si l’on en ôtait la peinture animée des sentiments et des
-passions. La force des événements ne suffit pas pour lier le spectateur
-avec les personnages; qu’ils s’aiment ou qu’ils se tuent, peu nous
-importe, si l’auteur n’a pas excité notre sympathie pour eux.
-
-_Don Carlos_ est aussi un ouvrage de la jeunesse de Schiller, et
-cependant on le considère comme une composition du premier rang. Ce
-sujet de don Carlos est un des plus dramatiques que l’histoire puisse
-offrir. Une jeune princesse, fille de Henri II, quitte la France et la
-cour brillante et chevaleresque du roi son père, pour s’unir à un vieux
-tyran tellement sombre et sévère, que le caractère même des Espagnols
-fut altéré par son règne et que, pendant longtemps, la nation porta
-l’empreinte de son maître. Don Carlos, fiancé d’abord à Élisabeth,
-l’aime encore quoiqu’elle soit devenue sa belle-mère. La réformation et
-la révolte des Pays-Bas, ces grands événements politiques, se mêlent à
-la catastrophe tragique de la condamnation du fils par le père:
-l’intérêt individuel et l’intérêt public se trouvent réunis au plus haut
-degré dans cette tragédie.
-
-Plusieurs écrivains ont traité ce sujet en France; mais on n’a pu, dans
-l’ancien régime, le mettre sur le théâtre; on croyait que c’était
-manquer d’égards à l’Espagne que de représenter ce fait de son histoire.
-On demandait à M. d’Aranda, cet ambassadeur d’Espagne connu par tant de
-traits qui prouvent la force de son caractère et les bornes de son
-esprit, la permission de faire jouer une tragédie de _Don Carlos_, que
-l’auteur venait d’achever, et dont il espérait une grande gloire. _Que
-ne prend-il un autre sujet?_ répondit M. d’Aranda.--Monsieur
-l’ambassadeur, lui disait-on, faites attention que la pièce est
-terminée, que l’auteur y a consacré trois ans de sa vie.--Mais, mon
-Dieu, reprenait l’ambassadeur, n’y a-t-il donc que cet événement dans
-l’histoire? Qu’il en choisisse un autre.--Jamais on ne put le faire
-sortir de cet ingénieux raisonnement, qu’appuyait une volonté forte.
-
-Les sujets historiques exercent le talent d’une toute autre manière que
-les sujets d’invention; néanmoins, il faut peut-être encore plus
-d’imagination pour représenter l’histoire dans une tragédie, que pour
-créer à volonté les situations et les personnages. Altérer
-essentiellement les faits, en les transportant sur la scène, c’est
-toujours produire une impression désagréable; on s’attend à la vérité,
-et l’on est péniblement surpris quand l’auteur y substitue la fiction
-quelconque qu’il lui a plu de choisir; cependant l’histoire a besoin
-d’être artistement combinée pour faire effet au théâtre, et il faut
-réunir tout à la fois, dans la tragédie, le talent de peindre le vrai et
-celui de le rendre poétique. Des difficultés d’un autre genre se
-présentent quand l’art dramatique parcourt le vaste champ de
-l’invention; on dirait qu’il est plus libre, cependant rien n’est plus
-rare que de caractériser assez des personnages inconnus, pour qu’ils
-aient autant de consistance que des noms déjà célèbres. Lear, Othello,
-Orosmane, Tancrède, ont reçu de Shakespeare et de Voltaire
-l’immortalité, sans avoir joui de la vie; toutefois les sujets
-d’invention sont d’ordinaire l’écueil du poète par l’indépendance même
-qu’ils lui laissent. Les sujets historiques semblent imposer de la gêne;
-mais quand on saisit bien le point d’appui qu’offrent de certaines
-bornes, la carrière qu’elles tracent et l’élan qu’elles permettent, ces
-bornes mêmes sont favorables au talent. La poésie fidèle fait ressortir
-la vérité comme le rayon du soleil les couleurs, et donne aux événements
-qu’elle retrace l’éclat que les ténèbres du temps leur avaient ravi.
-
-L’on préfère en Allemagne les tragédies historiques, lorsque l’art s’y
-manifeste, comme le _Prophète du passé_[30]. L’auteur qui veut composer
-un tel ouvrage doit se transporter tout entier dans le siècle et dans
-les mœurs des personnages qu’il représente, et l’on aurait raison de
-critiquer plus sévèrement un anachronisme dans les sentiments et dans
-les pensées que dans les dates.
-
-C’est d’après ces principes que quelques personnes ont blâmé Schiller
-d’avoir inventé le caractère du marquis de Posa, noble Espagnol,
-partisan de la liberté, de la tolérance, passionné pour toutes les idées
-nouvelles qui commençaient alors à fermenter en Europe. Je crois qu’on
-peut reprocher à Schiller d’avoir fait énoncer ses propres opinions par
-le marquis de Posa; mais ce n’est pas, comme on l’a prétendu, l’esprit
-philosophique du dix-huitième siècle qu’il lui a donné. Le marquis de
-Posa, tel que l’a peint Schiller, est un enthousiaste allemand; et ce
-caractère est si étranger à notre temps, qu’on peut aussi bien le croire
-du seizième siècle que du nôtre. Une plus grande erreur, peut-être,
-c’est de supposer que Philippe II pût écouter longtemps avec plaisir un
-tel homme, et qu’il lui ait donné même pour un instant sa confiance.
-Posa dit avec raison, en parlant de Philippe II:--«Je faisais d’inutiles
-efforts pour exalter son âme, et, dans cette terre refroidie, les fleurs
-de ma pensée ne pouvaient prospérer». Mais Philippe II ne se fût jamais
-entretenu avec un jeune homme tel que le marquis de Posa. Le vieux fils
-de Charles-Quint ne devait voir, dans la jeunesse et l’enthousiasme, que
-le tort de la nature et le crime de la réformation; s’il avait pu se
-confier un jour à un être généreux, il eût démenti son caractère et
-mérité le pardon des siècles.
-
-Il y a des inconséquences dans le caractère de tous les hommes, même
-dans celui des tyrans; mais elles tiennent par des liens invisibles à
-leur nature. Dans la pièce de Schiller, une de ces inconséquences est
-singulièrement bien saisie. Le duc de Medina-Sidonia, général avancé en
-âge, qui a commandé l’invincible _Armada_ dissipée par la flotte
-anglaise et les orages, revient, et tout le monde croit que le courroux
-de Philippe II va l’anéantir. Les courtisans s’écartent de lui, nul
-n’ose l’approcher; il se jette aux genoux de Philippe, et lui dit:
-«Sire, vous voyez en moi tout ce qui reste de la flotte et de
-l’intrépide armée que vous m’aviez confiées.--Dieu est au-dessus de moi,
-répond Philippe; je vous ai envoyé contre des hommes, mais non pas
-contre des tempêtes; soyez considéré comme mon digne serviteur». Voilà
-de la magnanimité; et cependant à quoi tient-elle? à un certain respect
-pour la vieillesse, dans un monarque étonné que la nature se soit permis
-de le faire vieux; à l’orgueil, qui ne permet pas à Philippe de
-s’attribuer à lui-même ses revers, en s’accusant d’un mauvais choix; à
-l’indulgence qu’il se sent pour un homme abaissé par le sort, lui qui
-voudrait qu’un joug quelconque courbât tous les genres de fierté,
-excepté la sienne; enfin, au caractère même d’un despote, que les
-obstacles naturels révoltent moins que la plus faible résistance
-volontaire. Cette scène jette une lueur profonde sur le caractère de
-Philippe II.
-
-Sans doute le personnage du marquis de Posa peut être considéré comme
-l’œuvre d’un jeune poète qui a besoin de donner son âme à son personnage
-favori; mais c’est une belle chose en soi-même que ce caractère pur et
-exalté, au milieu d’une cour où le silence et la terreur ne sont
-troublés que par le bruit souterrain de l’intrigue. Don Carlos ne peut
-être un grand homme; son père doit l’avoir opprimé dès l’enfance: le
-marquis de Posa est un intermédiaire qui semble indispensable entre
-Philippe et son fils. Don Carlos a tout l’enthousiasme des affections du
-cœur; Posa, celui des vertus publiques: l’un devrait être le roi,
-l’autre l’ami; et ce déplacement même dans les caractères est une idée
-ingénieuse: car serait-il possible que le fils d’un despote sombre et
-cruel fût un héros citoyen? où aurait-il appris à estimer les hommes?
-Est-ce par son père, qui les méprise, ou par les courtisans de son père,
-qui méritent ce mépris? Don Carlos doit être faible pour être bon, et la
-place même que son amour tient dans sa vie exclut de son âme toutes les
-pensées politiques. Je le répète donc, l’invention du personnage du
-marquis de Posa me paraît nécessaire pour représenter dans la pièce les
-grands intérêts des nations, et cette force chevaleresque qui se
-transformait tout à coup par les lumières du temps en amour de la
-liberté. De quelque manière qu’on eût pu modifier ces sentiments, ils ne
-convenaient pas au prince royal; ils auraient pris en lui le caractère
-de la générosité, et il ne faut pas que la liberté soit jamais
-représentée comme un don du pouvoir.
-
-La gravité cérémonieuse de la cour de Philippe II est caractérisée d’une
-manière bien frappante dans la scène d’Élisabeth avec ses dames
-d’honneur. Elle demande à l’une d’elles ce qu’elle aime le mieux, du
-séjour d’Aranjuez ou de Madrid; la dame d’honneur répond que les reines
-d’Espagne ont coutume, depuis des temps immémoriaux, de rester trois
-mois à Madrid, et trois mois à Aranjuez. Elle ne se permet pas le
-moindre signe de préférence pour un séjour ou pour un autre; elle se
-croit faite pour ne rien éprouver, en aucun genre, qui ne lui soit
-commandé. Élisabeth demande sa fille; on lui répond que l’heure fixée
-pour qu’elle la voie n’est pas encore arrivée. Enfin, le roi paraît, et
-il exile pour dix ans cette même dame d’honneur si résignée, parce
-qu’elle a laissé la reine une demi-heure seule.
-
-Philippe II se réconcilie un moment avec don Carlos, et reprend sur lui,
-par une parole de bonté, tout l’ascendant paternel.--«Voyez, lui dit
-Carlos, les cieux s’abaissent pour assister à la réconciliation d’un
-père avec son fils».
-
-C’est un beau moment que celui où le marquis de Posa, n’espérant plus
-échapper à la vengeance de Philippe II, prie Élisabeth de recommander à
-don Carlos l’accomplissement des projets qu’ils ont formé ensemble pour
-la gloire et le bonheur de la nation espagnole. «Rappelez-lui, dit-il,
-quand il sera dans l’âge mûr, rappelez-lui qu’il doit porter respect aux
-rêves de sa jeunesse». En effet, quand on avance dans la vie, la
-prudence prend à tort le pas sur toutes les autres vertus; on dirait que
-tout est folie dans la chaleur de l’âme; et cependant, si l’homme
-pouvait la conserver encore quand l’expérience l’éclaire, s’il héritait
-du temps sans se courber sous son poids, il n’insulterait jamais aux
-vertus exaltées, dont le premier conseil est toujours le sacrifice de
-soi-même.
-
-Le marquis de Posa, par une suite de circonstances trop embrouillées, a
-cru servir don Carlos auprès de Philippe, en paraissant le sacrifier à
-la fureur de son père. Il n’a pu réussir dans ses projets; le prince est
-conduit en prison, le marquis de Posa va l’y trouver, lui explique les
-motifs de sa conduite, et, pendant qu’il se justifie, un assassin envoyé
-par Philippe II le fait tomber, atteint d’une balle meurtrière, aux
-pieds de son ami. La douleur de don Carlos est admirable; il redemande
-le compagnon de sa jeunesse à son père qui l’a tué, comme si l’assassin
-conservait encore le pouvoir de rendre la vie à sa victime. Les regards
-fixés sur ce corps immobile qu’animaient naguère tant de pensés, don
-Carlos, condamné lui-même à périr, apprend tout ce qu’est la mort dans
-les traits glacés de son ami.
-
-Il y a dans cette tragédie deux moines, dont les caractères et le genre
-de vie sont en contraste: l’un, c’est Domingo, le confesseur du roi; et
-l’autre, un prêtre retiré dans un couvent solitaire, à la porte de
-Madrid. Domingo n’est qu’un moine intrigant, perfide et courtisan,
-confident du duc d’Albe, dont le caractère disparaît nécessairement à
-côté de celui de Philippe; car Philippe prend à lui seul tout ce qu’il y
-a de beau dans le terrible. Le moine solitaire reçoit, sans les
-connaître, don Carlos et Posa, qui se sont donné rendez-vous dans son
-couvent, au milieu de leurs plus grandes agitations. Le calme, la
-résignation du prieur qui les accueille, produisent un effet touchant.
-«A ces murs, dit le pieux solitaire, finit le monde».
-
-Mais rien dans toute la pièce n’égale l’originalité de l’avant-dernière
-scène du cinquième acte, entre le roi et le grand inquisiteur. Philippe,
-poursuivi par sa jalouse haine contre son propre fils, et par la terreur
-du crime qu’il va commettre, Philippe envie ses pages qui dorment
-paisiblement au pied de son lit, tandis que l’enfer de son propre cœur
-le prive de tout repos. Il envoie chercher le grand inquisiteur, pour le
-consulter sur la condamnation de don Carlos. Ce moine cardinal a
-quatre-vingt-dix ans; il est plus âgé que ne le serait Charles-Quint,
-dont il a été le précepteur; il est aveugle, et vit dans une solitude
-absolue; les seuls espions de l’inquisition viennent lui apporter des
-nouvelles de ce qui se passe dans le monde; il s’informe seulement s’il
-y a des crimes, des fautes ou des pensées à punir. A ses yeux, Philippe
-II, âgé de soixante ans, est encore jeune. Le plus sombre, le plus
-prudent des despotes, lui paraît un souverain inconsidéré, dont la
-tolérance introduira la réformation en Europe; c’est un homme de bonne
-foi, mais tellement desséché par le temps, qu’il apparaît comme un
-spectre vivant que la mort a oublié de frapper, parce qu’elle le croyait
-depuis longtemps dans le tombeau.
-
-Il demande compte à Philippe II de la mort du marquis de Posa: il la lui
-reproche, parce que c’était à l’inquisition à le faire périr; et, s’il
-regrette la victime, c’est parce qu’on l’a privé du droit de l’immoler.
-Philippe II l’interroge sur la condamnation de son fils:--«Ferez-vous
-passer en moi, lui dit-il, une croyance qui dépouille de son horreur le
-meurtre d’un fils»?--Le grand inquisiteur lui répond:--«Pour apaiser
-l’éternelle justice, le fils de Dieu mourut sur la croix».--Quel mot!
-quelle application sanguinaire du dogme le plus touchant!
-
-Ce vieillard aveugle fait apparaître avec lui tout un siècle. La terreur
-profonde que l’inquisition et le fanatisme même de ce temps devaient
-faire peser sur l’Espagne, tout est peint par cette scène laconique et
-rapide; nulle éloquence ne pourrait exprimer ainsi une telle foule de
-pensées mises habilement en action.
-
-Je sais que l’on pourrait relever beaucoup d’inconvenances dans la pièce
-de _Don Carlos_; mais je ne me suis pas chargée de ce travail, pour
-lequel il y a beaucoup de concurrents. Les littérateurs les plus
-ordinaires peuvent trouver des fautes de goût dans Shakespeare,
-Schiller, Gœthe, etc.; mais, quand il ne s’agit dans les ouvrages de
-l’art que de retrancher, cela n’est pas difficile; c’est l’âme et le
-talent qu’aucune critique ne peut donner: c’est là ce qu’il faut
-respecter partout où l’on le trouve, de quelque nuage que ces rayons
-célestes soient environnés. Loin de se réjouir des erreurs du génie,
-l’on sent qu’elles diminuent le patrimoine de la race humaine, et les
-titres de gloire dont elle s’enorgueillit. L’ange tutélaire que Sterne a
-peint avec tant de grâce, ne pourrait-il pas verser une larme sur les
-défauts d’un bel ouvrage, comme sur les torts d’une noble vie, afin d’en
-effacer le souvenir?
-
-Je ne m’arrêterai pas davantage sur les pièces de la jeunesse de
-Schiller; d’abord, parce qu’elles sont traduites en français, et
-secondement, parce qu’il n’y manifeste pas encore ce génie historique
-qui l’a fait si justement admirer dans les tragédies de son âge mûr.
-_Don Carlos_ même, quoique fondé sur un fait historique, est presque un
-ouvrage d’imagination. L’intrigue en est trop compliquée; un personnage
-de pure invention, le marquis de Posa, y joue un trop grand rôle; on
-dirait que cette tragédie passe entre l’histoire et la poésie, sans
-satisfaire entièrement ni l’une ni l’autre: il n’en est certainement pas
-ainsi de celles dont je vais essayer de donner une idée.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-_Walstein et Marie Stuart._
-
-
-_Walstein_ est la tragédie la plus nationale qui ait été représentée sur
-le théâtre allemand; la beauté des vers et la grandeur du sujet
-transportèrent d’enthousiasme tous les spectateurs à Weimar, où elle a
-d’abord été donnée, et l’Allemagne se flatta de posséder un nouveau
-Shakespeare. Lessing, en blâmant le goût français, et en se ralliant à
-Diderot dans la manière de concevoir l’art dramatique, avait banni la
-poésie du théâtre, et l’on n’y voyait plus que des romans dialogués, où
-l’on continuait la vie telle qu’elle est d’ordinaire, en multipliant
-seulement sur les planches les événements qui arrivent plus rarement
-dans la réalité.
-
-Schiller imagina de mettre sur la scène une circonstance remarquable de
-la guerre de trente ans, de cette guerre civile et religieuse qui a fixé
-pour plus d’un siècle, en Allemagne, l’équilibre des deux partis
-protestant et catholique. La nation allemande est tellement divisée,
-qu’on ne sait jamais si les exploits d’une moitié de cette nation sont
-un malheur ou une gloire pour l’autre; néanmoins, le _Walstein_ de
-Schiller a fait éprouver à tous un égal enthousiasme. Le même sujet est
-partagé en trois pièces différentes; _le Camp de Walstein_, qui est la
-première des trois, représente les effets de la guerre sur la masse du
-peuple et de l’armée; la seconde, _les Piccolomini_, montre les causes
-politiques qui préparèrent les dissensions entre les chefs; et la
-troisième, _la mort de Walstein_, est le résultat de l’enthousiasme et
-de l’envie que la réputation de Walstein avait excités.
-
-J’ai vu jouer le prologue, intitulé _le Camp de Walstein_; on se croyait
-au milieu d’une armée, et d’une armée de partisans bien plus vive et
-bien moins disciplinée que les troupes réglées. Les paysans, les
-recrues, les vivandières, les soldats, tout concourait à l’effet de ce
-spectacle; l’impression qu’il produit est si guerrière, que lorsqu’on le
-donna sur le théâtre de Berlin, devant des officiers qui partaient pour
-l’armée, des cris d’enthousiasme se firent entendre de toutes parts. Il
-faut une imagination bien puissante dans un homme de lettres pour se
-figurer ainsi la vie des camps, l’indépendance, la joie turbulente
-excitée par le danger même. L’homme, dégagé de tous ses liens, sans
-regrets et sans prévoyance, fait des années un jour, et des jours un
-instant; il joue tout ce qu’il possède, obéit au hasard sous la forme de
-son général: la mort, toujours présente, le délivre gaîment des soucis
-de la vie. Rien n’est plus original, dans le camp de Walstein, que
-l’arrivée d’un capucin au milieu de la bande tumultueuse des soldats qui
-croient défendre la cause du catholicisme. Le capucin leur prêche la
-modération et la justice dans un langage plein de quolibets et de
-calembours, et qui ne diffère de celui des camps que par la recherche et
-l’usage de quelques paroles latines: l’éloquence bizarre et soldatesque
-du prêtre, la religion rude et grossière de ceux qui l’écoutent, tout
-cela présente un spectacle de confusion très remarquable. L’état social
-en fermentation montre l’homme sous un singulier aspect; ce qu’il a de
-sauvage reparaît, et les restes de la civilisation errent comme un
-vaisseau brisé sur les vagues agitées.
-
-_Le camp de Walstein_ est une ingénieuse introduction aux deux autres
-pièces; il pénètre d’admiration pour ce général dont les soldats parlent
-sans cesse, dans leurs jeux comme dans leurs périls: et quand la
-tragédie commence, on conserve l’impression du prologue qui l’a
-précédée, comme si l’on avait été témoin de l’histoire que la poésie
-doit embellir.
-
-La seconde des pièces, intitulée _les Piccolomini_, contient les
-discordes qui s’élèvent entre l’empereur et son général, entre le
-général et ses compagnons d’armes, lorsque le chef de l’armée veut
-substituer son ambition personnelle à l’autorité qu’il représente, ainsi
-qu’à la cause qu’il soutient. Walstein combattait au nom de l’Autriche,
-contre les nations qui voulaient introduire la réformation en Allemagne;
-mais, séduit par l’espérance de se créer à lui-même un pouvoir
-indépendant, il cherche à s’approprier tous les moyens qu’il devait
-faire servir au bien public. Les généraux qui s’opposent à ses désirs ne
-les contrarient point par vertu, mais par jalousie; et dans ces cruelles
-luttes, tout se trouve, si ce n’est des hommes dévoués à leur opinion,
-et se battant pour leur conscience. A qui s’intéresser? dira-t-on: au
-tableau de la vérité. Peut-être l’art exige-t-il que ce tableau soit
-modifié d’après l’effet théâtral; mais c’est toujours une belle chose
-que l’histoire sur la scène.
-
-Néanmoins Schiller a su créer des personnages faits pour exciter un
-intérêt romanesque. Il a peint Max Piccolomini et Thécla comme des
-créatures célestes, qui traversent tous les orages des passions
-politiques en conservant dans leur âme l’amour et la vérité. Thécla est
-la fille de Walstein; Max, le fils du perfide ami qui le trahit. Les
-deux amants, malgré leurs pères, malgré le sort, malgré tout, excepté
-leurs cœurs, s’aiment, se cherchent et se retrouvent dans la vie et dans
-la mort. Ces deux êtres apparaissent au milieu des fureurs de
-l’ambition, comme des prédestinés; ce sont de touchantes victimes que
-le ciel s’est choisies, et rien n’est beau comme le contraste du
-dévouement le plus pur avec les passions des hommes, acharnés sur cette
-terre comme sur leur unique partage.
-
-Il n’y a point de dénouement à la pièce des _Piccolomini_; elle finit
-comme une conversation interrompue. Les Français auraient de la peine à
-supporter ces deux prologues, l’un burlesque, et l’autre sérieux, qui
-préparent la véritable tragédie, _la mort de Walstein_.
-
-Un écrivain d’un grand talent a resserré la _trilogie_ de Schiller en
-une tragédie selon la forme et la régularité françaises. Les éloges et
-les critiques dont cet ouvrage a été l’objet nous donneront une occasion
-naturelle d’achever de faire connaître les différences qui caractérisent
-le système dramatique des Français et des Allemands. On a reproché à
-l’écrivain français de n’avoir pas mis assez de poésie dans ses vers.
-Les sujets mythologiques permettent tout l’éclat des images et de la
-verve lyrique; mais comment pourrait-on admettre, dans un sujet tiré de
-l’histoire moderne, la poésie du récit de Théramène? Toute cette pompe
-antique convient à la famille de Minos ou d’Agamemnon; elle ne serait
-qu’une affectation ridicule dans les pièces d’un autre genre. Il y a des
-moments, dans les tragédies historiques, où l’exaltation de l’âme amène
-naturellement une poésie plus élevée: telle est, par exemple, la vision
-de Walstein[31], sa harangue après la révolte, son monologue avant sa
-mort, etc. Toutefois la contexture et le développement de la pièce, en
-allemand comme en français, exige un style simple, dans lequel on ne
-sente que la pureté du langage, et rarement sa magnificence. Nous
-voulons en France qu’on fasse effet, non seulement à chaque scène, mais
-à chaque vers, et cela est inconciliable avec la vérité. Rien n’est si
-aisé que de composer ce qu’on appelle des vers brillants; il y a des
-moules tout faits pour cela; ce qui est difficile, c’est de subordonner
-chaque détail à l’ensemble, et de retrouver chaque partie dans le tout,
-comme le reflet du tout dans chaque partie. La vivacité française a
-donné à la marche des pièces de théâtre un mouvement rapide très
-agréable; mais elle nuit à la beauté de l’art quand elle exige des
-succès instantanés aux dépens de l’impression générale.
-
-A côté de cette impatience qui ne tolère aucun retard, il y a une
-patience singulière pour tout ce que la convenance exige; et quand un
-ennui quelconque est dans l’étiquette des arts, ces mêmes Français,
-qu’irritait la moindre lenteur, supportent tout ce qu’on veut par
-respect pour l’usage. Par exemple, les expositions en récit sont
-indispensables dans les tragédies françaises; et certainement elles ont
-beaucoup moins d’intérêt que les expositions en action. On dit que des
-spectateurs italiens crièrent une fois, pendant le récit d’une bataille,
-qu’on levât la toile du fond, pour qu’ils vissent la bataille elle-même.
-On a très souvent ce désir dans nos tragédies, on voudrait assister à ce
-qu’on nous raconte. L’auteur du _Walstein_ français a été obligé de
-fondre dans sa pièce l’exposition qui se fait d’une manière si originale
-par le prologue du camp. La dignité des premières scènes s’accorde
-parfaitement avec le ton imposant d’une tragédie française: mais il y a
-un genre de mouvement dans l’irrégularité allemande, auquel on ne peut
-jamais suppléer.
-
-On a reproché aussi à l’auteur français le double intérêt qu’inspirent
-l’amour d’Alfred (Piccolomini) pour Thécla, et la conspiration de
-Walstein. En France, on veut qu’une pièce soit toute d’amour ou toute de
-politique, on n’aime pas le mélange des sujets; et depuis quelque temps
-surtout, quand il s’agit des affaires d’État, on ne peut concevoir
-comment il resterait dans l’âme place pour une autre pensée. Néanmoins
-le grand tableau de la conspiration de Walstein n’est complet que par
-les malheurs mêmes qui en résultent pour sa famille; il importe de nous
-rappeler combien les événements publics peuvent déchirer les affections
-privées; et cette manière de présenter la politique comme un monde à
-part dont les sentiments sont bannis est immorale, dure et sans effet
-dramatique.
-
-Une circonstance de détail a été blâmée dans la pièce française.
-Personne n’a nié que les adieux d’Alfred (Max Piccolomini), en quittant
-Walstein et Thécla, ne fussent de la plus grande beauté; mais on s’est
-scandalisé de ce qu’on faisait entendre, à cette occasion, de la musique
-dans une tragédie: il est assurément très facile de la supprimer; mais
-pourquoi donc se refuser à l’effet qu’elle produit? Lorsqu’on entend
-cette musique militaire qui appelle au combat, le spectateur partage
-l’émotion qu’elle doit causer aux amants, menacés de ne plus se revoir:
-la musique fait ressortir la situation; un art nouveau redouble
-l’impression qu’un autre art a préparé; les sons et les paroles
-ébranlent tour à tour notre imagination et notre cœur.
-
-Deux scènes aussi tout à fait nouvelles sur notre théâtre ont excité
-l’étonnement des lecteurs français: lorsque Alfred (Max) s’est fait
-tuer, Thécla demande à l’officier saxon qui en apporte la nouvelle, tous
-les détails de cette horrible mort; et quand elle a rassasié son âme de
-douleur, elle annonce la résolution qu’elle a prise d’aller vivre et
-mourir près du tombeau de son amant. Chaque expression, chaque mot, dans
-ces deux scènes, est d’une sensibilité profonde; mais on a prétendu que
-l’intérêt dramatique ne pouvait plus exister quand il n’y a plus
-d’incertitude. En France, on se hâte, en tout genre, d’en finir avec
-l’irréparable. Les Allemands, au contraire, sont plus curieux de ce que
-les personnages éprouvent, que de ce qui leur arrive; ils ne craignent
-point de s’arrêter sur une situation déterminée comme événement, mais
-qui subsiste encore comme souffrance. Il faut plus de poésie, plus de
-sensibilité, plus de justesse dans les expressions, pour émouvoir dans
-le repos de l’action, que lorsqu’elle excite une anxiété toujours
-croissante: on remarque à peine les paroles, quand les faits nous
-tiennent en suspens; mais lorsque tout se tait, excepté la douleur,
-quand il n’y a plus de changement au dehors, et que l’intérêt s’attache
-seulement à ce qui se passe dans l’âme, une nuance d’affectation, un mot
-hors de place frapperait, comme un son faux, dans un air simple et
-mélancolique. Rien n’échappe alors par le bruit, et tout s’adresse
-directement au cœur.
-
-Enfin la critique la plus universellement répétée contre le _Walstein_
-français, c’est que le caractère de Walstein lui-même est superstitieux,
-incertain, irrésolu, et ne s’accorde pas avec le modèle héroïque admis
-pour ce genre de rôle. Les Français se privent d’une source infinie
-d’effets et d’émotions, en réduisant les caractères tragiques, comme les
-notes de musique ou les couleurs du prisme, à quelques traits saillants,
-toujours les mêmes; chaque personnage doit se conformer à l’un des
-principaux types reconnus. On dirait que chez nous la logique est le
-fondement des arts, et cette nature _ondoyante_ dont parle Montaigne,
-est bannie de nos tragédies; on n’y admet que des sentiments tout bons
-ou tout mauvais, et cependant il n’y a rien qui ne soit mélangé dans
-l’âme humaine.
-
-On raisonne en France sur un personnage tragique comme sur un ministre
-d’État, et l’on se plaint de ce qu’il fait ou de ce qu’il ne fait pas,
-comme si l’on tenait une gazette à la main pour le juger. Les
-inconséquences des passions sont permises sur le théâtre français, mais
-non pas les inconséquences des caractères. La passion étant connue plus
-ou moins de tous les cœurs, on s’attend à ses égarements, et l’on peut,
-en quelque sorte, fixer d’avance ses contradictions mêmes; mais le
-caractère a toujours quelque chose d’inattendu, qu’on ne peut renfermer
-dans aucune règle. Tantôt il se dirige vers son but, tantôt il s’en
-éloigne. Quand on a dit d’un personnage en France:--Il ne sait pas ce
-qu’il veut:--on ne s’y intéresse plus; tandis que c’est précisément
-l’homme qui ne sait pas ce qu’il veut, dans lequel la nature se montre
-avec une force et une indépendance vraiment tragiques.
-
-Les personnages de Shakespeare font éprouver plusieurs fois dans la même
-pièce des impressions tout à fait différentes aux spectateurs. Richard
-II, dans les trois premiers actes de la tragédie de ce nom, inspire de
-l’aversion et du mépris; mais quand le malheur l’atteint, quand on le
-force à céder son trône à son ennemi, au milieu du parlement, sa
-situation et son courage arrachent des larmes. On aime cette noblesse
-royale qui reparaît dans l’adversité, et la couronne semble planer
-encore sur la tête de celui qu’on en dépouille. Il suffit à Shakespeare
-de quelques paroles pour disposer de l’âme des auditeurs, et les faire
-passer de la haine à la pitié. Les diversités sans nombre du cœur humain
-renouvellent sans cesse la source où le talent peut puiser.
-
-Dans la réalité, pourra-t-on dire, les hommes sont inconséquents et
-bizarres, et souvent les plus belles qualités se mêlent à de misérables
-défauts; mais de tels caractères ne conviennent pas au théâtre; l’art
-dramatique exigeant la rapidité de l’action, l’on ne peut, dans ce
-cadre, peindre les hommes que par des traits forts et des circonstances
-frappantes. Mais s’ensuit-il cependant qu’il faille se borner à ces
-personnages tranchés dans le mal et dans le bien, qui sont comme les
-éléments invariables de la plupart de nos tragédies? Quelle influence le
-théâtre pourrait-il exercer sur la moralité des spectateurs, si l’on ne
-leur faisait voir qu’une nature de convention? Il est vrai que sur ce
-terrain factice la vertu triomphe toujours, et le vice est toujours
-puni; mais comment cela s’appliquerait-il jamais à ce qui se passe dans
-la vie, puisque les hommes qu’on montre sur la scène ne sont pas les
-hommes tels qu’ils sont?
-
-Il serait curieux de voir représenter la pièce de _Walstein_ sur notre
-théâtre; et si l’auteur français ne s’était pas si rigoureusement
-asservi à la régularité française, ce serait plus curieux encore: mais,
-pour bien juger des innovations, il faudrait porter dans les arts une
-jeunesse d’âme qui cherchât des plaisirs nouveaux. S’en tenir aux
-chefs-d’œuvre anciens est un excellent régime pour le goût, mais non
-pour le talent: il faut des impressions inattendues pour l’exciter; les
-ouvrages que nous savons par cœur dès l’enfance se changent en
-habitudes, et n’ébranlent plus fortement notre imagination.
-
-_Marie Stuart_ est, ce me semble, de toutes les tragédies allemandes la
-plus pathétique et la mieux conçue. Le sort de cette reine, qui commença
-sa vie par tant de prospérités, qui perdit son bonheur par tant de
-fautes, et que dix-neuf ans de prison conduisirent à l’échafaud, cause
-autant de terreur et de pitié qu’Œdipe, Oreste ou Niobé; mais la beauté
-même de cette histoire si favorable au génie, écraserait la médiocrité.
-
-La scène s’ouvre dans le château de Fotheringay, où Marie Stuart est
-renfermée. Dix-neuf ans de prison se sont déjà passés, et le tribunal
-institué par Élisabeth est au moment de prononcer sur le sort de
-l’infortunée reine d’Écosse. La nourrice de Marie se plaint au
-commandant de la forteresse des traitements qu’il fait endurer à sa
-prisonnière. Le commandant, vivement attaché à la reine Élisabeth, parle
-de Marie avec une sévérité cruelle: on voit que c’est un honnête homme,
-mais qui juge Marie comme ses ennemis l’ont jugée; il annonce sa mort
-prochaine, et cette mort lui paraît juste, parce qu’il croit qu’elle a
-conspiré contre Élisabeth.
-
-J’ai déjà eu l’occasion de parler, à propos de _Walstein_, du grand
-avantage des expositions en mouvement. On a essayé les prologues, les
-chœurs, les confidents, tous les moyens possibles, pour expliquer sans
-ennuyer; et il me semble que le mieux c’est d’entrer d’abord dans
-l’action, et de faire connaître le principal personnage par l’effet
-qu’il produit sur ceux qui l’environnent. C’est apprendre au spectateur
-de quel point de vue il doit regarder ce qui va se passer devant lui;
-c’est le lui apprendre sans le lui dire: car un seul mot qui paraît
-prononcé pour le public, dans une pièce de théâtre, en détruit
-l’illusion. Quand Marie Stuart arrive, on est déjà curieux et ému; on la
-connaît, non par un portrait, mais par son influence sur ses amis et sur
-ses ennemis. Ce n’est plus un récit qu’on écoute, c’est un événement
-dont on est devenu contemporain.
-
-Le caractère de Marie Stuart est admirablement bien soutenu, et ne cesse
-point d’intéresser pendant toute la pièce. Faible, passionnée,
-orgueilleuse de sa figure, et repentante de sa vie, on l’aime et on la
-blâme. Ses remords et ses fautes font pitié. De toutes parts on aperçoit
-l’empire de son admirable beauté, si renommée dans son temps. Un homme
-qui veut la sauver ose lui avouer qu’il ne se dévoue pour elle que par
-enthousiasme pour ses charmes. Élisabeth en est jalouse; enfin, l’amant
-d’Élisabeth, Leicester, est devenu amoureux de Marie, et lui a promis en
-secret son appui. L’attrait et l’envie que fait naître la grâce
-enchanteresse de l’infortunée rendent sa mort mille fois plus touchante.
-
-Elle aime Leicester. Cette femme malheureuse éprouve encore le sentiment
-qui a déjà plus d’une fois répandu tant d’amertume sur son sort. Sa
-beauté, presque surnaturelle, semble la cause et l’excuse de cette
-ivresse habituelle du cœur, fatalité de sa vie.
-
-Le caractère d’Élisabeth excite l’attention d’une manière bien
-différente; c’est une peinture toute nouvelle que celle d’une femme
-tyran. Les petitesses des femmes en général, leur vanité, leur désir de
-plaire, tout ce qui leur vient de l’esclavage, enfin, sert au despotisme
-dans Élisabeth; et la dissimulation qui naît de la faiblesse est l’un
-des instruments de son pouvoir absolu. Sans doute tous les tyrans sont
-dissimulés. Il faut tromper les hommes pour les asservir; on leur doit,
-au moins dans ce cas, la politesse du mensonge. Mais ce qui caractérise
-Élisabeth, c’est le désir de plaire uni à la volonté la plus despotique,
-et tout ce qu’il y a de plus fin dans l’amour-propre d’une femme,
-manifesté par les actes les plus violents de l’autorité souveraine. Les
-courtisans aussi ont avec une reine un genre de bassesse qui tient de la
-galanterie. Ils veulent se persuader qu’ils l’aiment, pour lui obéir
-plus noblement, et cacher la crainte servile d’un sujet sous le servage
-d’un chevalier.
-
-Élisabeth était une femme d’un grand génie, l’éclat de son règne en fait
-foi: toutefois, dans une tragédie où la mort de Marie est représentée,
-on ne peut voir Élisabeth que comme la rivale qui fait assassiner sa
-prisonnière; et le crime qu’elle commet est trop atroce pour ne pas
-effacer tout le bien qu’on pourrait dire de son génie politique. Ce
-serait peut-être une perfection de plus dans Schiller, que d’avoir eu
-l’art de rendre Élisabeth moins odieuse, sans diminuer l’intérêt pour
-Marie Stuart: car il y a plus de vrai talent dans les contrastes nuancés
-que dans les oppositions extrêmes, et la figure principale elle-même
-gagne à ce qu’aucun des personnages du tableau dramatique ne lui soit
-sacrifié.
-
-Leicester conjure Élisabeth de voir Marie; il lui propose de s’arrêter,
-au milieu d’une chasse, dans le jardin du château de Fotheringay, et de
-permettre à Marie de s’y promener. Élisabeth y consent, et le troisième
-acte commence par la joie touchante de Marie, en respirant l’air libre
-après dix-neuf ans de prison: tous les dangers qu’elle court ont disparu
-à ses yeux; en vain sa nourrice cherche à les lui rappeler pour modérer
-ses transports, Marie a tout oublié en retrouvant le soleil et la
-nature. Elle ressent le bonheur de l’enfance à l’aspect, nouveau pour
-elle, des fleurs, des arbres, des oiseaux; et l’ineffable impression de
-ces merveilles extérieures, quand on en a été longtemps séparé, se peint
-dans l’émotion enivrante de l’infortunée prisonnière.
-
-Le souvenir de la France vient la charmer. Elle charge les nuages que le
-vent du nord semble pousser vers cette heureuse patrie de son choix,
-elle les charge de porter à ses amis ses regrets et ses désirs: «Allez,
-leur dit-elle, vous, mes seuls messagers, l’air libre vous appartient;
-vous n’êtes pas les sujets d’Élisabeth».--Elle aperçoit dans le lointain
-un pêcheur qui conduit une frêle barque, et déjà elle se flatte qu’il
-pourra la sauver: tout lui semble espérance quand elle a revu le ciel.
-
-Elle ne sait point encore qu’on l’a laissée sortir afin qu’Élisabeth pût
-la rencontrer; elle entend la musique de la chasse, et les plaisirs de
-sa jeunesse se retracent à son imagination en l’écoutant. Elle voudrait
-monter un cheval fougueux, parcourir, avec la rapidité de l’éclair, les
-vallées, et les montagnes; le sentiment du bonheur se réveille en elle,
-sans nulle raison, sans nul motif, mais parce qu’il faut que le cœur
-respire, et qu’il se ranime quelquefois tout à coup, à l’approche des
-plus grands malheurs, comme il y a presque toujours un moment de mieux
-avant l’agonie.
-
-On vient avertir Marie qu’Élisabeth va venir. Elle avait souhaité cette
-entrevue; mais quand l’instant approche, tout son être en frémit.
-Leicester est avec Élisabeth: ainsi, toutes les passions de Marie sont à
-la fois excitées: elle se contient quelque temps; mais l’arrogante
-Élisabeth la provoque par ses dédains; et ces deux reines ennemies
-finissent par s’abandonner l’une à l’autre à la haine mutuelle qu’elles
-ressentent. Élisabeth reproche à Marie ses fautes; Marie lui rappelle
-les soupçons de Henri VIII contre sa mère, et ce que l’on a dit de sa
-naissance illégitime. Cette scène est singulièrement belle, par cela
-même que la fureur fait dépasser aux deux reines les bornes de leur
-dignité naturelle. Elles ne sont plus que deux femmes, deux rivales de
-figure, bien plus que de puissance; il n’y a plus de souveraine, il n’y
-a plus de prisonnière; et bien que l’une puisse envoyer l’autre à
-l’échafaud, la plus belle des deux, celle qui se sent la plus faite pour
-plaire, jouit encore du plaisir d’humilier la toute puissante Élisabeth
-aux yeux de Leicester, aux yeux de l’amant qui leur est si cher à toutes
-deux.
-
-Ce qui ajoute singulièrement aussi à l’effet de cette situation, c’est
-la crainte que l’on éprouve pour Marie, à chaque mot de ressentiment qui
-lui échappe; et lorsqu’elle s’abandonne à toute sa fureur, ses paroles
-injurieuses, dont les suites seront irréparables, font frémir, comme si
-l’on était déjà témoin de sa mort.
-
-Les émissaires du parti catholique veulent assassiner Élisabeth, à son
-retour à Londres. Talbot, le plus vertueux des amis de la reine, désarme
-l’assassin qui voulait la poignarder, et le peuple demande à grands cris
-la mort de Marie. C’est une scène admirable que celle où le chancelier
-Burleigh presse Élisabeth de signer la sentence de Marie, tandis que
-Talbot, qui vient de sauver la vie de sa souveraine, se jette à ses
-pieds pour la conjurer de faire grâce à son ennemie.
-
-«On vous répète, lui dit-il, que le peuple demande sa mort; on croit
-vous plaire par cette feinte violence; on croit vous déterminer à ce que
-vous souhaitez; mais prononcez que vous voulez la sauver, et dans
-l’instant vous verrez la prétendue nécessité de sa mort s’évanouir: ce
-qu’on trouvait juste passera pour injuste, et les mêmes hommes qui
-l’accusent prendront hautement sa défense. Vous la craignez vivante: ah!
-craignez-la surtout quand elle ne sera plus. C’est alors qu’elle sera
-vraiment redoutable; elle renaîtra de son tombeau, comme la déesse de la
-discorde, comme l’esprit de la vengeance, pour détourner de vous le cœur
-de vos sujets. Ils ne verront plus en elle l’ennemie de leur croyance,
-mais la petite-fille de leurs rois. Le peuple appelle avec fureur cette
-résolution sanglante; mais il ne la jugera qu’après l’événement.
-Traversez alors les rues de Londres, et vous y verrez régner le silence
-de la terreur; vous y verrez un autre peuple, une autre Angleterre: ce
-ne seront plus ces transports de joie, qui célébraient la sainte équité
-dont votre trône était environné; mais la crainte, cette sombre compagne
-de la tyrannie, ne vous quittera plus; les rues seront désertes à votre
-passage; vous aurez fait ce qu’il y a de plus fort, de plus redoutable.
-Quel homme sera sûr de sa propre vie, quand la tête royale de Marie
-n’aura point été respectée»!
-
-La réponse d’Élisabeth à ce discours est d’une adresse bien remarquable;
-un homme, dans une pareille situation, aurait certainement employé le
-mensonge pour pallier l’injustice; mais Élisabeth fait plus, elle veut
-intéresser pour elle-même, en se livrant à la vengeance; elle voudrait
-presque obtenir la pitié, en commettant l’action la plus cruelle. Elle a
-de la coquetterie sanguinaire, si l’on peut s’exprimer ainsi, et le
-caractère de femme se montre à travers celui de tyran.
-
-«Ah! Talbot, s’écrie Élisabeth, vous m’avez sauvée aujourd’hui, vous
-avez détourné de moi le poignard; pourquoi ne le laissiez-vous pas
-arriver jusqu’à mon cœur? le combat était fini; et, délivrée de tous mes
-doutes, pure de toutes mes fautes, je descendais dans mon paisible
-tombeau: croyez-moi, je suis fatiguée du trône et de la vie; si l’une
-des deux reines doit tomber pour que l’autre vive (et cela est ainsi,
-j’en suis convaincue), pourquoi ne serait-ce pas moi qui résignerais
-l’existence? Mon peuple peut choisir, je lui rends son pouvoir; Dieu
-m’est témoin que ce n’est pas pour moi, mais pour le bien seul de la
-nation que j’ai vécu. Espère-t-on de cette séduisante Stuart, de cette
-reine plus jeune, des jours plus heureux? alors je descends du trône, je
-retourne dans la solitude de Woodstock, où j’ai passé mon humble
-jeunesse, où, loin des vanités de ce monde, je trouvais ma grandeur en
-moi-même. Non, je ne suis pas faite pour être souveraine; un maître doit
-être dur, et mon cœur est faible. J’ai bien gouverné cette île, tant
-qu’il ne s’agissait que de faire des heureux: mais voici la tâche
-cruelle imposée par le devoir royal, et je me sens incapable de
-l’accomplir».
-
-A ce mot, Burleigh interrompt Élisabeth, et lui reproche tout ce dont
-elle veut être blâmée, sa faiblesse, son indulgence, sa pitié: il semble
-courageux, parce qu’il demande à sa souveraine avec force ce qu’elle
-désire en secret plus que lui-même. La flatterie brusque réussit en
-général mieux que la flatterie obséquieuse, et c’est bien fait aux
-courtisans, quand ils le peuvent, de se donner l’air d’être entraînés
-dans le moment où ils réfléchissent le plus à ce qu’ils disent.
-
-Élisabeth signe la sentence, et, seule avec le secrétaire de ses
-commandements, la timidité de femme, qui se mêle à la persévérance du
-despotisme, lui fait désirer que cet homme subalterne prenne sur lui la
-responsabilité de l’action qu’elle a commise: il veut l’ordre positif
-d’envoyer cette sentence; elle le refuse, et lui répète qu’il doit faire
-son devoir; elle laisse ce malheureux dans une affreuse incertitude,
-dont le chancelier Burleigh le tire en lui arrachant le papier
-qu’Élisabeth a laissé entre ses mains.
-
-Leicester est très compromis par les amis de la reine d’Écosse; ils
-viennent lui demander de les aider à la sauver. Il découvre qu’il est
-accusé auprès d’Élisabeth, et prend tout à coup l’affreux parti
-d’abandonner Marie, et de révéler à la reine d’Angleterre, avec
-hardiesse et ruse, une partie des secrets qu’il doit à la confiance de
-sa malheureuse amie. Malgré tous ces lâches sacrifices, il ne rassure
-Élisabeth qu’à demi, et elle exige qu’il conduise lui-même Marie à
-l’échafaud, pour prouver qu’il ne l’aime pas. La jalousie de femme se
-manifestant par le supplice qu’Élisabeth ordonne comme monarque, doit
-inspirer à Leicester une profonde haine pour elle: la reine le fait
-trembler, quand par les lois de la nature il devrait être son maître; et
-ce contraste singulier produit une situation très originale: mais rien
-n’égale le cinquième acte. C’est à Weimar que j’assistai à la
-représentation de _Marie Stuart_, et je ne puis penser encore, sans un
-profond attendrissement, à l’effet des dernières scènes.
-
-On voit d’abord paraître les femmes de Marie vêtues de noir, et dans une
-morne douleur; sa vieille nourrice, la plus affligée de toutes, porte
-ses diamants royaux; elle lui a ordonné de les rassembler, pour qu’elle
-pût les distribuer à ses femmes. Le commandant de la prison, suivi de
-plusieurs de ses valets, vêtus de noir aussi comme lui, remplissent le
-théâtre de deuil. Melvil, autrefois gentilhomme de la cour de Marie,
-arrive de Rome en cet instant. Anna, la nourrice de la reine, le reçoit
-avec joie; elle lui peint le courage de Marie, qui, tout à coup résignée
-à son sort, n’est plus occupée que de son salut, et s’afflige seulement
-de ne pas pouvoir obtenir un prêtre de sa religion, pour recevoir de lui
-l’absolution de ses fautes et la communion sainte.
-
-La nourrice raconte comment pendant la nuit la reine et elle avaient
-entendu des coups redoublés, et que toutes deux espéraient que c’étaient
-leurs amis qui venaient pour les délivrer; mais qu’enfin ils avaient su
-que ce bruit était celui que faisaient les ouvriers, en élevant
-l’échafaud dans la salle au-dessous d’elles. Melvil demande comment
-Marie a supporté cette terrible nouvelle: Anna lui dit que l’épreuve la
-plus dure pour elle a été d’apprendre la trahison du comte Leicester,
-mais qu’après cette douleur elle a repris le calme et la dignité d’une
-reine.
-
-Les femmes de Marie entrent et sortent, pour exécuter les ordres de leur
-maîtresse; l’une d’elles apporte une coupe de vin que Marie a demandé
-pour marcher d’un pas plus ferme à l’échafaud. Une autre arrive
-chancelante sur la scène, parce qu’à travers la porte de la salle où
-l’exécution doit avoir lieu, elle a vu les murs tendus de noir,
-l’échafaud, le bloc et la hache. L’effroi toujours croissant du
-spectateur est déjà presque à son comble, quand Marie paraît dans toute
-la magnificence d’une parure royale, seule vêtue de blanc au milieu de
-sa suite en deuil, un crucifix à la main, la couronne sur sa tête, et
-déjà rayonnante du pardon céleste que ses malheurs ont obtenu pour elle.
-
-Marie console ses femmes, dont les sanglots l’émeuvent vivement:
-«Pourquoi, leur dit-elle, vous affligez-vous de ce que mon cachot s’est
-ouvert? La mort, ce sévère ami, vient à moi, et couvre de ses ailes
-noires les fautes de ma vie: le dernier arrêt du sort relève la créature
-accablée; je sens de nouveau le diadème sur mon front. Un juste orgueil
-est rentré dans mon âme purifiée».
-
-Marie aperçoit Melvil, et se réjouit de le voir dans ce moment solennel:
-elle l’interroge sur ses parents de France, sur ses anciens serviteurs,
-et le charge de ses derniers adieux pour tout ce qui lui fut cher.
-
-«Je bénis, lui dit-elle, le roi très chrétien mon beau-frère, et toute
-la royale famille de France; je bénis mon oncle le cardinal, et Henri de
-Guise, mon noble cousin; je bénis aussi le saint Père, pour qu’il me
-bénisse à son tour, et le roi catholique qui s’est offert généreusement
-pour mon sauveur et vengeur. Ils retrouveront tous leur nom dans mon
-testament; et de quelque faible valeur que soient les présents de mon
-amour, ils voudront bien ne pas les dédaigner».
-
-Marie se retourne alors vers ses serviteurs, et leur dit: «Je vous ai
-recommandés à mon royal frère de France; il aura soin de vous, il vous
-donnera une nouvelle patrie. Si ma dernière prière vous est sacrée, ne
-restez pas en Angleterre. Que le cœur orgueilleux de l’Anglais ne se
-repaisse pas du spectacle de votre malheur; que ceux qui m’ont servie ne
-soient pas dans la poussière. Jurez-moi, par l’image du Christ, que dès
-que je ne serai plus, vous quitterez pour jamais cette île funeste».
-
-(Melvil le jure au nom de tous).
-
-La reine distribue ses diamants à ses femmes, et rien n’est plus
-touchant que les détails dans lesquels elle entre sur le caractère de
-chacune d’elles, et les conseils qu’elle leur donne pour leur sort
-futur. Elle se montre surtout généreuse envers celle dont le mari a été
-un traître, en accusant formellement Marie elle-même auprès d’Élisabeth:
-elle veut consoler cette femme de ce malheur, et lui prouver qu’elle
-n’en conserve aucun ressentiment.
-
-«Toi, dit-elle à sa nourrice, toi, ma fidèle Anna, l’or et les diamants
-ne t’attirent point; mon souvenir est le don le plus précieux que je
-puisse te laisser. Prends ce mouchoir que j’ai brodé pour toi dans les
-heures de ma tristesse, et que mes larmes ont inondé; tu t’en serviras
-pour me bander les yeux, quand il en sera temps; j’attends ce dernier
-service de toi. Venez toutes, dit-elle en tendant la main à ses femmes,
-venez toutes, et recevez mon dernier adieu: recevez-le, Marguerite,
-Alise, Rosamonde; et toi, Gertrude, je sens sur ma main tes lèvres
-brûlantes. J’ai été bien haïe, mais aussi bien aimée! Qu’un époux d’une
-âme noble rende heureuse ma Gertrude, car un cœur si sensible a besoin
-d’amour! Berthe, tu as choisi la meilleure part, tu veux être la chaste
-épouse du ciel, hâte-toi d’accomplir ton vœu. Les biens de la terre sont
-trompeurs, la destinée de ta reine te l’apprend. C’en est assez, adieu
-pour toujours, adieu».
-
-Marie reste seule avec Melvil, et c’est alors que commence une scène
-dont l’effet est bien grand, quoiqu’on puisse la blâmer à plusieurs
-égards. La seule douleur qui reste à Marie, après avoir pourvu à tous
-les soins terrestres, c’est de ne pouvoir obtenir un prêtre de sa
-religion, pour l’assister dans ses derniers moments. Melvil, après avoir
-reçu la confidence de ses pieux regrets, lui apprend qu’il a été à Rome,
-qu’il y a pris les ordres ecclésiastiques, pour acquérir le droit de
-l’absoudre et de la consoler: il découvre sa tête pour lui montrer la
-tonsure sacrée, et tire de son sein une hostie que le pape lui-même a
-bénie pour elle.
-
-«Un bonheur céleste, s’écrie la reine, m’est donc encore préparé sur le
-seuil même de la mort! Le messager de Dieu descend vers moi, comme un
-immortel sur des nuages d’azur: ainsi jadis l’apôtre fut délivré de ses
-liens. Et tandis que tous les appuis terrestres m’ont trompée, ni les
-verrous, ni les épées n’ont arrêté le secours divin. Vous, jadis mon
-serviteur, soyez maintenant le serviteur de Dieu et son saint
-interprète; et comme vos genoux se sont courbés devant moi, je me
-prosterne maintenant à vos pieds, dans la poussière».
-
-La belle, la royale Marie se jette aux genoux de Melvil, et son sujet,
-revêtu de toute la dignité de l’Église, l’y laisse et l’interroge.
-
-(Il ne faut pas oublier que Melvil lui-même croyait Marie coupable du
-dernier complot qui avait eu lieu contre la vie d’Élisabeth; je dois
-dire aussi que la scène suivante est faite seulement pour être lue, et
-que, sur la plupart des théâtres de l’Allemagne, on supprime l’acte de
-la communion, quand la tragédie de _Marie Stuart_ est représentée).
-
- MELVIL.
-
- «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Marie, reine, as-tu
- sondé ton cœur, et jures-tu de confesser la vérité devant le Dieu
- de vérité?
-
- MARIE.
-
- «Mon cœur va s’ouvrir sans mystère devant toi comme devant lui.
-
- MELVIL.
-
- «Dis-moi, de quel péché ta conscience t’accuse-t-elle, depuis que
- tu as approché pour la dernière fois de la table sainte?
-
- MARIE.
-
- «Mon âme a été remplie d’une haine envieuse, et des pensées de
- vengeance s’agitaient dans mon sein. Pécheresse, j’implorais le
- pardon de Dieu, et je ne pouvais pardonner à mon ennemie.
-
- MELVIL.
-
- «Te repens-tu de cette faute, et ta résolution sincère est-elle de
- pardonner à tous, avant de quitter ce monde?
-
- MARIE.
-
- «Aussi vrai que j’espère la miséricorde de Dieu.
-
- MELVIL.
-
- «N’est-il point d’autre tort que tu doives te reprocher?
-
- MARIE.
-
- «Ah! ce n’est pas la haine seule qui m’a rendue coupable, j’ai
- encore plus offensé le Dieu de bonté par un amour criminel; ce cœur
- trop vain s’est laissé séduire par un homme sans foi, qui m’a
- trompée et abandonnée.
-
- MELVIL.
-
- «Te repens-tu de cette erreur, et ton cœur a-t-il quitté cette
- fragile idole pour se tourner vers son Dieu?
-
- MARIE.
-
- «Ce fut le plus cruel de mes combats, mais enfin j’ai déchiré ce
- dernier lien terrestre.
-
- MELVIL.
-
- «De quelle autre faute te sens-tu coupable?
-
- MARIE.
-
- «Ah! d’une faute sanglante, depuis longtemps confessée. Mon âme
- frémit en approchant du jugement solennel qui m’attend, et les
- portes du ciel semblent se couvrir de deuil à mes yeux. J’ai fait
- périr le roi mon époux, quand j’ai consenti à donner mon cœur et ma
- main au séducteur son meurtrier. Je me suis imposé toutes les
- expiations ordonnées par l’Église; mais le ver rongeur du remords
- ne me laisse point de repos.
-
- MELVIL.
-
- «Ne te reste-t-il rien de plus au fond de l’âme, que tu doives
- confesser?
-
- MARIE.
-
- «Non, tu sais maintenant tout ce qui pèse sur mon cœur.
-
- MELVIL.
-
- «Songe à la présence du scrutateur des pensées, à l’anathème dont
- l’Église menace une confession trompeuse: c’est un péché qui donne
- la mort éternelle, et que le Saint-Esprit a frappé de sa
- malédiction.
-
- MARIE.
-
- «Puissé-je obtenir dans mon dernier combat la clémence divine,
- aussi vrai qu’en cet instant solennel je ne t’ai rien déguisé!
-
- MELVIL.
-
- «Comment! tu caches à ton Dieu le crime pour la punition duquel les
- hommes te condamnent: tu ne me parles point de la part que tu as
- eue dans la haute trahison des assassins d’Élisabeth; tu subis la
- mort terrestre pour cette action; veux-tu donc qu’elle entraîne
- aussi la perdition de ton âme?
-
- MARIE.
-
- «Je suis près de passer du temps à l’éternité: avant que l’aiguille
- de l’heure ait accompli son tour, je me présenterai devant le trône
- de mon juge; et, je le répète ici, ma confession est entière.
-
- MELVIL.
-
- «Examine-toi bien. Notre cœur est souvent pour nous-mêmes un
- confident trompeur: tu as peut-être évité avec adresse le mot qui
- te rendait coupable, quoique tu partageasses la volonté du crime;
- mais apprends qu’aucun art humain ne peut faire illusion à l’œil de
- feu qui regarde dans le fond de l’âme.
-
- MARIE.
-
- «J’ai prié tous les princes de se réunir pour m’affranchir de mes
- liens, mais jamais je n’ai menacé ni par mes projets, ni par mes
- actions, la vie de mon ennemie.
-
- MELVIL.
-
- «Quoi! ton secrétaire t’a faussement accusée?
-
- MARIE.
-
- «Que Dieu le juge! Ce que je dis est vrai.
-
- MELVIL.
-
- «Ainsi donc tu montes sur l’échafaud convaincue de ton innocence?
-
- MARIE.
-
- «Dieu m’accorde d’expier par cette mort non méritée le crime dont
- ma jeunesse fut coupable!
-
- MELVIL, _la bénissant_.
-
- «Que cela soit ainsi, et que ta mort serve à t’absoudre! Tombe sur
- l’autel comme une victime résignée. Le sang peut purifier ce que le
- sang avait souillé: tu n’es plus coupable maintenant que des fautes
- d’une femme, et les faiblesses de l’humanité ne suivent point l’âme
- bienheureuse dans le ciel. Je t’annonce donc, en vertu de la
- puissance qui m’a été donnée de lier et de délier sur la terre,
- l’absolution de tes péchés: _ainsi que tu as cru, qu’il t’arrive_»!
- (_Il lui présente l’hostie_). «Prends ce corps, il a été sacrifié
- pour toi». (_Il prend la coupe qui est sur la table, il la consacre
- avec une prière recueillie, et l’offre à la reine, qui semble
- hésiter encore et ne pas oser l’accepter_). «Prends la coupe
- remplie de ce sang qui a été répandu pour toi; prends-la, le pape
- t’accorde cette grâce au moment de ta mort. C’est le droit suprême
- des rois dont tu jouis (_Marie reçoit la coupe_); et comme tu es
- maintenant unie mystérieusement avec ton Dieu sur cette terre,
- ainsi revêtue d’un éclat angélique, tu le seras dans le séjour de
- béatitude, où il n’y aura plus ni faute, ni douleur». (_Il remet la
- coupe, entend du bruit au dehors, recouvre sa tête, et va vers la
- porte; Marie reste à genoux, plongée dans la méditation_).
-
- MELVIL.
-
- «Il vous reste encore une rude épreuve à supporter, Madame: vous
- sentez-vous assez de force pour triompher de tous les mouvements
- d’amertume et de haine?
-
- MARIE _se relève_.
-
- «Je ne crains point de rechute; j’ai sacrifié à Dieu ma haine et
- mon amour.
-
- MELVIL.
-
- «Préparez-vous donc à recevoir lord Leicester et le chancelier
- Burleigh: ils sont là». (_Leicester reste dans l’éloignement, sans
- lever les yeux; Burleigh s’avance entre la reine et lui_).
-
- BURLEIGH.
-
- «Je viens, lady Stuart, pour recevoir vos derniers ordres.
-
- MARIE.
-
- «Je vous en remercie, mylord.
-
- BURLEIGH.
-
- «C’est la volonté de la reine, qu’aucune demande équitable ne vous
- soit refusée.
-
- MARIE.
-
- «Mon testament indique mes derniers souhaits; je l’ai déposé dans
- les mains du chevalier Paulet; j’espère qu’il sera fidèlement
- exécuté.
-
- PAULET.
-
- «Il le sera.
-
- MARIE.
-
- «Comme mon corps ne peut pas reposer en terre sainte, je demande
- qu’il soit accordé à ce fidèle serviteur de porter mon cœur en
- France, auprès des miens. Hélas! il a toujours été là.
-
- BURLEIGH.
-
- «Ce sera fait. Ne voulez-vous plus rien?
-
- MARIE.
-
- «Portez mon salut de sœur à la reine d’Angleterre; dites-lui que je
- lui pardonne ma mort du fond de mon âme. Je me repens d’avoir été
- trop vive hier, dans mon entretien avec elle. Que Dieu la conserve
- et lui accorde un règne heureux»! (_Dans ce moment le shérif
- arrive; Anna et les femmes de Marie entrent avec lui_). «Anna,
- calme-toi, le moment est venu, voilà le shérif qui doit me conduire
- à la mort. Tout est décidé. Adieu, adieu». (_A Burleigh_). «Je
- souhaite que ma fidèle nourrice m’accompagne sur l’échafaud,
- milord: accordez-moi ce bienfait.
-
- BURLEIGH.
-
- «Je n’ai point de pouvoirs à cet égard.
-
- MARIE.
-
- «Quoi! l’on me refuserait cette prière si simple! Qui donc me
- rendrait les derniers services? Ce ne peut être la volonté de ma
- sœur, qu’on blesse en ma personne le respect dû à une femme.
-
- BURLEIGH.
-
- «Aucune femme ne doit monter avec vous sur l’échafaud; ses cris, sa
- douleur...
-
- MARIE.
-
- «Elle ne fera pas entendre ses plaintes, je suis garant de la force
- d’âme de mon Anna. Soyez bon, milord; ne me séparez pas en mourant
- de ma fidèle nourrice. Elle m’a reçue dans ses bras sur le seuil de
- la vie; que sa douce main me conduise à la mort!
-
- PAULET.
-
- «Il faut y consentir.
-
- BURLEIGH.
-
- «Soit.
-
- MARIE.
-
- «Il ne me reste plus rien à vous demander». (_Elle prend le
- crucifix et le baise_). «Mon Rédempteur, mon Sauveur, que tes bras
- me reçoivent»! (_Elle se retourne pour partir, et, dans cet
- instant, elle rencontre le comte de Leicester; elle tremble, ses
- genoux fléchissent; et, près de tomber, le comte de Leicester la
- soutient; puis il détourne la tête, et ne peut soutenir sa vue_).
- «Vous me tenez parole, comte de Leicester; vous m’aviez promis
- votre appui pour sortir de ce cachot, et vous me l’offrez
- maintenant». (_Le comte de Leicester semble anéanti; elle continue
- avec un accent plein de douceur_). «Oui, Leicester; et ce n’est pas
- seulement la liberté que je voulais vous devoir, mais une liberté
- qui me devînt plus chère en la tenant de vous. Maintenant que je
- suis sur la route de la terre au ciel, et que je vais devenir un
- esprit bienheureux, affranchi des affections terrestres, j’ose vous
- avouer, sans rougir, la faiblesse dont j’ai triomphé. Adieu, et si
- vous le pouvez, vivez heureux. Vous avez voulu plaire à deux
- reines, et vous avez trahi le cœur aimant pour obtenir le cœur
- orgueilleux. Prosternez-vous aux pieds d’Élisabeth, et puisse votre
- récompense ne pas devenir votre punition! Adieu, je n’ai plus de
- lien avec la terre».
-
-Leicester reste seul après le départ de Marie; le sentiment de désespoir
-et de honte qui l’accable peut à peine s’exprimer; il entend, il écoute
-ce qui se passe dans la salle de l’exécution, et quand elle est
-accomplie il tombe sans connaissance. On apprend ensuite qu’il est parti
-pour la France, et la douleur qu’Élisabeth éprouve, en perdant celui
-qu’elle aime, commence la punition de son crime.
-
-Je ferai quelques observations sur cette imparfaite analyse d’une pièce,
-dans laquelle le charme des vers ajoute beaucoup à tous les autres
-genres de mérite. Je ne sais si l’on se permettrait en France de faire
-un acte tout entier sur une situation décidée; mais ce repos de la
-douleur, qui naît de la privation même de l’espérance, produit les
-émotions les plus vraies et les plus profondes. Ce repos solennel permet
-au spectateur, comme à la victime, de descendre en lui-même, et d’y
-sentir tout ce que révèle le malheur.
-
-La scène de la confession, et surtout de la communion, serait, avec
-raison, tout à fait condamnée; mais ce n’est certes pas comme manquant
-d’effet qu’on pourrait la blâmer: le pathétique qui se fonde sur la
-religion nationale touche de si près le cœur que rien ne saurait
-émouvoir davantage. Le pays le plus catholique, l’Espagne, et son poète
-le plus religieux, Caldéron, qui était lui-même entré dans l’état
-ecclésiastique, ont admis sur le théâtre les sujets et les cérémonies du
-christianisme.
-
-Il me semble que, sans manquer au respect qu’on doit à la religion
-chrétienne, on pourrait se permettre de la faire entrer dans la poésie
-et les beaux-arts, dans tout ce qui élève l’âme et embellit la vie. L’en
-exclure, c’est imiter ces enfants qui croient ne pouvoir rien faire que
-de grave et de triste dans la maison de leur père. Il y a de la religion
-dans tout ce qui nous cause une émotion désintéressée; la poésie,
-l’amour, la nature et la Divinité se réunissent dans notre cœur,
-quelques efforts qu’on fasse pour les séparer; et si l’on interdit au
-génie de faire résonner toutes ces cordes à la fois, l’harmonie complète
-de l’âme ne se fera jamais sentir.
-
-Cette reine Marie, que la France a vue si brillante, et l’Angleterre si
-malheureuse, a été l’objet de mille poésies diverses, qui célèbrent ses
-charmes et son infortune. L’histoire l’a peinte comme assez légère;
-Schiller a donné plus de sérieux à son caractère, et le moment dans
-lequel il la représente motive bien ce changement. Vingt années de
-prison, et même vingt années de vie, de quelque manière qu’elles se
-soient passées, sont presque toujours une sévère leçon.
-
-Les adieux de Marie au comte de Leicester me paraissent l’une des plus
-belles situations qui soient au théâtre. Il y a quelque douceur pour
-Marie dans cet instant. Elle a pitié de Leicester, tout coupable qu’il
-est; elle sent quel souvenir elle lui laisse, et cette vengeance du cœur
-est permise. Enfin, au moment de mourir, et de mourir parce qu’il n’a
-pas voulu la sauver, elle lui dit encore qu’elle l’aime; et si quelque
-chose peut consoler de la séparation terrible à laquelle la mort nous
-condamne, c’est la solennité qu’elle donne à nos dernières paroles:
-aucun but, aucun espoir ne s’y mêle, et la vérité la plus pure sort de
-notre sein avec la vie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-_Jeanne d’Arc et la Fiancée de Messine._
-
-
-Schiller, dans une pièce de vers pleine de charme, reproche aux Français
-de n’avoir pas montré de reconnaissance pour Jeanne d’Arc. L’une des
-plus belles époques de l’histoire, celle où la France et son roi Charles
-VII furent délivrés du joug des étrangers, n’a point encore été célébrée
-par un écrivain digne d’effacer le souvenir du poème de Voltaire; et
-c’est un étranger qui a tâché de rétablir la gloire d’une héroïne
-française, d’une héroïne dont le sort malheureux intéresserait pour
-elle, quand ses exploits n’exciteraient pas un juste enthousiasme.
-Shakespeare devait juger Jeanne d’Arc avec partialité, puisqu’il était
-Anglais, et néanmoins il la représente, dans sa pièce historique de
-Henri VI, comme une femme inspirée d’abord par le ciel, et corrompue
-ensuite par le démon de l’ambition. Ainsi, les Français seuls ont laissé
-déshonorer sa mémoire: c’est un grand tort de notre nation que de ne pas
-résister à la moquerie, quand elle lui est présentée sous des formes
-piquantes. Cependant il y a tant de place dans ce monde, et pour le
-sérieux et pour la gaîté, qu’on pourrait se faire une loi de ne pas se
-jouer de ce qui est digne de respect, sans se priver, pour cela, de la
-liberté de la plaisanterie.
-
-Le sujet de Jeanne d’Arc étant tout à la fois historique et merveilleux,
-Schiller a entremêlé sa pièce de morceaux lyriques, et ce mélange
-produit un très bel effet, même à la représentation. Nous n’avons guère
-en français que le monologue de _Polyeucte_, ou les chœurs d’_Athalie_
-et d’_Esther_ qui puissent nous en donner l’idée. La poésie dramatique
-est inséparable de la situation qu’elle doit peindre; c’est le récit en
-action, c’est le débat de l’homme avec le sort. La poésie lyrique
-convient presque toujours aux sujets religieux; elle élève l’âme vers le
-ciel, elle exprime je ne sais quelle résignation sublime qui nous saisit
-souvent au milieu des passions les plus agitées, et nous délivre de nos
-inquiétudes personnelles pour nous faire goûter un instant la paix
-divine.
-
-Sans doute, il faut prendre garde que la marche progrèssive de
-l’intérêt ne puisse en souffrir; mais le but de l’art dramatique n’est
-pas uniquement de nous apprendre si le héros est tué, ou s’il se marie:
-le principal objet des événements représentés, c’est de servir à
-développer les sentiments et les caractères. Le poète a donc raison de
-suspendre quelquefois l’action théâtrale, pour faire entendre la musique
-céleste de l’âme. On peut se recueillir dans l’art comme dans la vie, et
-planer un moment au-dessus de tout ce qui se passe en nous-mêmes et
-autour de nous.
-
-L’époque historique dans laquelle Jeanne d’Arc a vécu est
-particulièrement propre à faire ressortir le caractère français dans
-toute sa beauté, lorsqu’une foi inaltérable, un respect sans bornes pour
-les femmes, une générosité presque imprudente à la guerre, signalaient
-cette nation en Europe.
-
-Il faut se représenter une jeune fille de seize ans, d’une taille
-majestueuse, mais avec des traits encore enfantins, un extérieur
-délicat, et n’ayant d’autre force que celle qui lui vient d’en haut:
-inspirée par la religion, poète dans ses actions, poète aussi dans ses
-paroles, quand l’esprit divin l’anime; montrant dans ses discours tantôt
-un génie admirable, tantôt l’ignorance absolue de tout ce que le ciel ne
-lui a pas révélé. C’est ainsi que Schiller a conçu le rôle de Jeanne
-d’Arc. Il la fait voir d’abord à Vaucouleurs dans l’habitation rustique
-de son père, entendant parler des revers de la France, et s’enflammant à
-ce récit. Son vieux père blâme sa tristesse, sa rêverie, son
-enthousiasme. Il ne pénètre pas le secret de l’extraordinaire, et croit
-qu’il y a du mal dans tout ce qu’il n’a pas l’habitude de voir. Un
-paysan apporte un casque qu’une Bohémienne lui a remis d’une façon toute
-mystérieuse. Jeanne d’Arc s’en saisit, elle le place sur sa tête, et sa
-famille elle-même est étonnée de l’expression de ses regards.
-
-Elle prophétise le triomphe de la France et la défaite de ses ennemis.
-Un paysan, esprit fort, lui dit qu’il n’y a plus de miracle dans ce
-monde. «Il y en aura encore un, s’écrie-t-elle; une blanche colombe va
-paraître; et, avec la hardiesse d’un aigle, elle combattra les vautours
-qui déchirent la patrie. Il sera renversé cet orgueilleux duc de
-Bourgogne traître à la France; ce Talbot aux cent bras, le fléau du
-ciel; ce Salisbury blasphémateur: toutes ces hordes insulaires seront
-dispersées comme un troupeau de brebis. Le Seigneur, le Dieu des
-combats, sera toujours avec la colombe. Il daignera choisir une créature
-tremblante, et triomphera par une faible fille, car il est le
-Tout-Puissant».
-
-Les sœurs de Jeanne d’Arc s’éloignent, et son père lui commande de
-s’occuper de ses travaux champêtres, et de rester étrangère à tous ces
-grands événements, dont les pauvres bergers ne doivent pas se mêler. Il
-sort, Jeanne d’Arc reste seule; et, prête à quitter pour jamais le
-séjour de son enfance, un sentiment de regret la saisit.
-
-«Adieu, dit-elle, vous, contrées qui me fûtes si chères; vous,
-montagnes; vous tranquilles et fidèles vallées, adieu! Jeanne d’Arc ne
-viendra plus parcourir vos riantes prairies. Vous, fleurs que j’ai
-plantées, prospérez loin de moi. Je vous quitte, grotte sombre,
-fontaines rafraîchissantes. Écho, toi, la voix pure de la vallée, qui
-répondais à mes chants, jamais ces lieux ne me reverront. Vous, l’asile
-de toutes mes innocentes joies, je vous laisse pour toujours: que mes
-agneaux se dispersent dans les bruyères, un autre troupeau me réclame;
-l’esprit saint m’appelle à la sanglante carrière du péril.
-
-«Ce n’est point un désir vaniteux ni terrestre qui m’attire, c’est la
-voix de celui qui s’est montré à Moïse dans le buisson ardent du mont
-Horeb, et lui a commandé de résister à Pharaon. C’est lui qui, toujours
-favorable aux bergers, appela le jeune David pour combattre le géant.
-Il m’a dit aussi:--Pars et rends témoignage à mon nom sur la terre. Tes
-membres doivent être renfermés dans le rude airain. Le fer doit couvrir
-ton sein délicat. Aucun homme ne doit faire éprouver à ton cœur les
-flammes de l’amour. La couronne de l’hyménée n’ornera jamais ta
-chevelure. Aucun enfant chéri ne reposera sur ton sein; mais, parmi
-toutes les femmes de la terre, tu recevras seule en partage les lauriers
-des combats. Quand les plus courageux se lassent, quand l’heure fatale
-de la France semble approcher, c’est toi qui porteras mon oriflamme: et
-tu abattras les orgueilleux conquérants, comme les épis tombent au jour
-de la moisson. Tes exploits changeront la roue de la fortune, tu vas
-apporter le salut aux héros de la France, et, dans Reims délivrée,
-placer la couronne sur la tête de ton roi.
-
-«C’est ainsi que le ciel s’est fait entendre à moi. Il m’a envoyé ce
-casque comme un signe de sa volonté. La trempe miraculeuse de ce fer me
-communique sa force, et l’ardeur des anges guerriers m’enflamme; je vais
-me précipiter dans le tourbillon des combats; il m’entraîne avec
-l’impétuosité de l’orage. J’entends la voix des héros qui m’appelle; le
-cheval belliqueux frappe la terre, et la trompette résonne».
-
-Cette première scène est un prologue, mais elle est inséparable de la
-pièce; il fallait mettre en action l’instant où Jeanne d’Arc prend sa
-résolution solennelle: se contenter d’en faire un récit, ce serait ôter
-le mouvement et l’impulsion qui transportent le spectateur dans la
-disposition qu’exigent les merveilles auxquelles il doit croire.
-
-La pièce de Jeanne d’Arc marche toujours d’après l’histoire, jusqu’au
-couronnement à Reims. Le caractère d’Agnès Sorel est peint avec
-élévation et délicatesse; il fait ressortir la pureté de Jeanne d’Arc:
-car toutes les qualités de ce monde disparaissent à côté des vertus
-vraiment religieuses. Il y a un troisième caractère de femme qu’on
-ferait bien de supprimer en entier, c’est celui d’Isabeau de Bavière; il
-est grossier, et le contraste est beaucoup trop fort pour produire de
-l’effet. Il faut opposer Jeanne d’Arc à Agnès Sorel, l’amour divin à
-l’amour terrestre; mais la haine et la perversité, dans une femme, sont
-au-dessous de l’art; il se dégrade en les peignant.
-
-Shakespeare a donné l’idée de la scène dans laquelle Jeanne d’Arc ramène
-le duc de Bourgogne à la fidélité qu’il doit à son roi; mais Schiller
-l’a exécutée d’une façon admirable. La vierge d’Orléans veut réveiller
-dans l’âme du duc cet attachement à la France, qui était si puissant
-alors dans tous les généreux habitants de cette belle contrée.
-
-«Que prétends-tu? lui dit-elle: quel est donc l’ennemi que cherche ton
-regard meurtrier? Ce prince que tu veux attaquer est comme toi de la
-race royale; tu fus son compagnon d’armes. Son pays est le tien:
-moi-même, ne suis-je pas une fille de ta patrie? Nous tous que tu veux
-anéantir, ne sommes-nous pas tes amis? Nos bras sont prêts à s’ouvrir
-pour te recevoir, nos genoux à se plier humblement devant toi. Notre
-épée est sans pointe contre ton cœur; ton aspect nous intimide, et sous
-un casque ennemi, nous respectons encore dans tes traits la ressemblance
-avec nos rois».
-
-Le duc de Bourgogne repousse les prières de Jeanne d’Arc, dont il craint
-la séduction surnaturelle.
-
-«Ce n’est point, lui dit-elle, ce n’est point la nécessité qui me courbe
-à tes pieds, je n’y viens point comme une suppliante. Regarde autour de
-toi. Le camp des Anglais est en cendres, et vos morts couvrent le champ
-de bataille; tu entends de toutes parts les trompettes guerrières des
-Français: Dieu a décidé, la victoire est à nous. Nous voulons partager
-avec notre ami les lauriers que nous avons conquis. Oh! viens avec nous,
-noble transfuge; viens, c’est avec nous que tu trouveras la justice et
-la victoire: moi, l’envoyée de Dieu, je tends vers toi ma main de sœur.
-Je veux, en te sauvant, t’attirer de notre côté. Le ciel est pour la
-France. Des anges que tu ne vois pas combattent pour notre roi; ils sont
-tous parés de lis. L’étendard de notre noble cause est blanc aussi comme
-le lis, et la Vierge pure est son chaste symbole.
-
-
-LE DUC DE BOURGOGNE.
-
-«Les mots trompeurs du mensonge sont pleins d’artifices; mais le langage
-de cette femme est simple comme celui d’un enfant, et si le mauvais
-génie l’inspire, il sait lui souffler les paroles de l’innocence: non,
-je ne veux plus l’entendre. Aux armes! je me défendrai mieux en la
-combattant qu’en l’écoutant.
-
-
-JEANNE.
-
-«Tu m’accuses de magie! tu crois voir en moi les artifices de l’enfer!
-Fonder la paix, réconcilier les haines, est-ce donc là l’œuvre de
-l’enfer? La concorde viendrait-elle du séjour des damnés? Qu’y a-t-il
-d’innocent, de sacré, d’humainement bon, si ce n’est de se dévouer pour
-sa patrie? Depuis quand la nature est-elle si fort en combat avec
-elle-même, que le ciel abandonne la bonne cause et que le démon la
-défende? Si ce que je te dis est vrai, dans quelle source l’ai-je puisé?
-qui fut la compagne de ma vie pastorale? qui donc instruisit la simple
-fille d’un berger dans les choses royales? Jamais je ne m’étais
-présentée devant les souverains, l’art de la parole m’est étranger; mais
-à présent que j’ai besoin de t’émouvoir, une pénétration profonde
-m’éclaire; je m’élève aux pensées les plus hautes; la destinée des
-empires et des rois apparaît lumineuse à mes regards, et, à peine sortie
-de l’enfance, je puis diriger la foudre du ciel contre ton cœur».
-
-A ces mots le duc de Bourgogne est ému, troublé. Jeanne d’Arc s’en
-aperçoit, et s’écrie: «Il a pleuré, il est vaincu; il est à nous». Les
-Français inclinent devant lui leurs épées et leurs drapeaux. Charles
-VII paraît, et le duc de Bourgogne se précipite à ses pieds.
-
-Je regrette pour nous que ce ne soit pas un Français qui ait conçu cette
-scène; mais que de génie, et surtout que de naturel ne faut-il pas pour
-s’identifier ainsi avec tout ce qu’il y a de beau et de vrai dans tous
-les pays et dans tous les siècles!
-
-Talbot, que Schiller représente comme un guerrier athée, intrépide
-contre le ciel même, méprisant la mort, bien qu’il la trouve horrible;
-Talbot, blessé par Jeanne d’Arc, meurt sur le théâtre en blasphémant.
-Peut-être eût-il mieux valu suivre la tradition, qui dit que Jeanne
-d’Arc n’avait jamais versé le sang humain, et triomphait sans tuer. Un
-critique, d’un goût pur et sévère, a reproché aussi à Schiller d’avoir
-montré Jeanne d’Arc sensible à l’amour, au lieu de la faire mourir
-martyre, sans qu’aucun sentiment l’eût jamais distraite de sa mission
-divine: c’est ainsi qu’il aurait fallu la peindre dans un poème; mais je
-ne sais si une âme tout à fait sainte ne produirait pas dans une pièce
-de théâtre le même effet que des êtres merveilleux ou allégoriques, dont
-on prévoit d’avance toutes les actions, et qui, n’étant point agités par
-les passions humaines, ne nous présentent point le combat ni l’intérêt
-dramatique.
-
-Parmi les nobles chevaliers de la cour de France, le preux Dunois
-s’empresse le premier à demander à Jeanne d’Arc de l’épouser, et, fidèle
-à ses vœux, elle le refuse. Un jeune Montgommery, au milieu d’une
-bataille, la supplie de l’épargner, et lui peint la douleur que sa mort
-va causer à son père; Jeanne d’Arc rejette sa prière, et montre dans
-cette occasion plus d’inflexibilité que son devoir ne l’exige; mais au
-moment de frapper un jeune Anglais, Lionel, elle se sent tout à coup
-attendrie par sa figure, et l’amour entre dans son cœur. Alors toute sa
-puissance est détruite. Un chevalier noir comme le destin lui apparaît
-dans le combat, et lui conseille de ne pas aller à Reims. Elle y va
-néanmoins; la pompe solennelle du couronnement passe sur le théâtre;
-Jeanne d’Arc marche au premier rang, mais ses pas sont chancelants; elle
-porte en tremblant l’étendard sacré, et l’on sent que l’esprit divin ne
-la protège plus.
-
-Avant d’entrer dans l’église, elle s’arrête et reste seule sur la scène.
-On entend de loin les instruments de fête qui accompagnent la cérémonie
-du sacre, et Jeanne d’Arc prononce des plaintes harmonieuses, pendant
-que le son des flûtes et des hautbois plane doucement dans les airs.
-
-«Les armes sont déposées, la tempête de la guerre se tait, les chants et
-les danses succèdent aux combats sanguinaires. Des refrains joyeux se
-font entendre dans les rues; l’autel et l’église sont parés dans tout
-l’éclat d’une fête; des couronnes de fleurs sont suspendues aux
-colonnes: cette vaste ville ne contient qu’à peine le nombre des hôtes
-étrangers qui se précipitent pour être les témoins de l’allégresse
-populaire; un même sentiment remplit tous les cœurs; et ceux que
-séparait jadis une haine meurtrière se réunissent maintenant dans la
-félicité universelle: celui qui peut se nommer Français en est fier;
-l’antique éclat de la couronne est renouvelé, et la France obéit avec
-gloire au petit-fils de ses rois.
-
-«C’est par moi que ce jour magnifique est arrivé, et cependant je ne
-partage point le bonheur public. Mon cœur est changé, mon coupable cœur
-s’éloigne de cette solennité sainte, et c’est vers le camp des Anglais,
-c’est vers nos ennemis que se tournent toutes mes pensées. Je dois me
-dérober au cercle joyeux qui m’entoure, pour cacher à tous la faute qui
-pèse sur mon cœur. Qui? moi! libératrice de mon pays, animée par le
-rayon du ciel, dois-je sentir une flamme terrestre? Moi, guerrière du
-Très-Haut, brûler pour l’ennemi de la France! puis-je encore regarder la
-chaste lumière du soleil!
-
-«Hélas! comme cette musique m’enivre! Les sons les plus doux me
-rappellent sa voix, et leur enchantement semble m’offrir ses traits. Que
-l’orage de la guerre éclate de nouveau; que le bruit des lances
-retentisse autour de moi; dans l’ardeur du combat je retrouverai mon
-courage; mais ces accords harmonieux s’insinuent dans mon sein, et
-changent en mélancolie toutes les puissances de mon cœur.
-
-«Ah! pourquoi donc ai-je vu ce noble visage? Dès cet instant j’ai été
-coupable. Malheureuse! Dieu veut un instrument aveugle; c’est avec des
-yeux aveugles que tu devais obéir. Tu l’as regardé, c’en est fait, la
-paix de Dieu s’est retirée de toi; et les pièges de l’enfer t’ont
-saisie. Ah! simple houlette des bergers, pourquoi vous ai-je échangée
-contre une épée? Pourquoi, reine du ciel, m’es-tu jamais apparue?
-Pourquoi donc ai-je entendu ta voix dans la forêt des chênes? Reprends
-ta couronne, je ne puis la mériter. Oui, je vois le ciel ouvert, je vois
-les bienheureux, et mes espérances sont dirigées vers la terre! O Vierge
-sainte, tu m’imposas cette vocation cruelle; pouvais-je endurcir ce cœur
-que le ciel avait créé pour aimer? Si tu veux manifester ta puissance,
-prends pour organes ceux qui, dégagés du péché, habitent dans ta demeure
-éternelle; envoie tes esprits immortels et purs, étrangers aux passions
-comme aux larmes. Mais ne choisis pas la faible fille, ne choisis point
-le cœur sans force d’une bergère. Que me faisaient les destins des
-combats et les querelles des rois! Tu as troublé ma vie, tu m’as
-entraînée dans les palais des princes, et là j’ai trouvé la séduction et
-l’erreur. Ah! ce n’était pas moi qui avais voulu ce sort».
-
-Ce monologue est un chef-d’œuvre de poésie; un même sentiment ramène
-naturellement aux mêmes expressions; et c’est en cela que les vers
-s’accordent si bien avec les affections de l’âme: car ils transforment
-en une harmonie délicieuse ce qui pourrait paraître monotone dans le
-simple langage de la prose. Le trouble de Jeanne d’Arc va toujours
-croissant. Les honneurs qu’on lui rend, la reconnaissance qu’on lui
-témoigne, rien ne peut la rassurer, quand elle se sent abandonnée par la
-main toute-puissante qui l’avait élevée. Enfin, ses funestes
-pressentiments s’accomplissent, et de quelle manière!
-
-Il faut, pour concevoir l’effet terrible de l’accusation de sorcellerie,
-se transporter dans les siècles où le soupçon de ce crime mystérieux
-planait sur toutes les choses extraordinaires. La croyance au mauvais
-principe, telle qu’elle existait alors, supposait la possibilité d’un
-culte affreux envers l’enfer; les objets effrayants de la nature en
-étaient le symbole, et des signes bizarres le langage. On attribuait à
-cette alliance avec le démon toutes les prospérités de la terre dont la
-cause n’était pas bien connue. Le mot de magie désignait l’empire du mal
-sans bornes, comme la Providence le règne du bonheur infini. Cette
-imprécation, _elle est sorcière, il est sorcier_, devenue ridicule de
-nos jours, faisait frissonner il y a quelques siècles; tous les liens
-les plus sacrés se brisaient quand ces paroles étaient prononcées: nul
-courage ne les bravait, et le désordre qu’elles mettaient dans les
-esprits était tel, qu’on eût dit que les démons de l’enfer
-apparaissaient réellement, quand on croyait les voir apparaître.
-
-Le malheureux fanatique, père de Jeanne d’Arc, est saisi par la
-superstition du temps; et, loin d’être fier de la gloire de sa fille, il
-se présente lui-même au milieu des chevaliers et des seigneurs de la
-cour, pour accuser Jeanne d’Arc de sorcellerie. A l’instant, tous les
-cœurs se glacent d’effroi; les chevaliers, compagnons d’armes de Jeanne
-d’Arc, la pressent de se justifier, et elle se tait. Le roi l’interroge,
-et elle se tait. L’archevêque la supplie de jurer sur le crucifix
-qu’elle est innocente, et elle se tait. Elle ne veut pas se défendre du
-crime dont elle est faussement accusée, quand elle se sent coupable d’un
-autre crime que son cœur ne peut se pardonner. Le tonnerre se fait
-entendre, l’épouvante s’empare du peuple, Jeanne d’Arc est bannie de
-l’empire qu’elle vient de sauver. Nul n’ose s’approcher d’elle. La foule
-se disperse; l’infortunée sort de la ville; elle erre dans la campagne;
-et lorsque, abîmée de fatigue, elle accepte une boisson rafraîchissante,
-un enfant qui la reconnaît arrache de ses mains ce faible soulagement.
-On dirait que le souffle infernal dont on la croit environnée peut
-souiller tout ce qu’elle touche, et précipiter dans l’abîme éternel
-quiconque oserait la secourir. Enfin, poursuivie d’asile en asile, la
-libératrice de la France tombe au pouvoir de ses ennemis.
-
-Jusque-là cette _tragédie romantique_, c’est ainsi que Schiller l’a
-nommée, est remplie de beautés du premier ordre: on peut bien y trouver
-quelques longueurs (jamais les auteurs allemands ne sont exempts de ce
-défaut); mais on voit passer devant soi des événements si remarquables,
-que l’imagination s’exalte à leur hauteur, et que, ne jugeant plus cette
-pièce comme ouvrage de l’art, on considère le merveilleux tableau
-qu’elle renferme comme un nouveau reflet de la sainte inspiration de
-l’héroïne. Le seul défaut grave qu’on puisse reprocher à ce drame
-lyrique, c’est le dénouement: au lieu de prendre celui qui était donné
-par l’histoire, Schiller suppose que Jeanne d’Arc, enchaînée par les
-Anglais, brise miraculeusement ses fers, va rejoindre le camp des
-Français, décide la victoire en leur faveur, et reçoit une blessure
-mortelle. Le merveilleux d’invention, à côté du merveilleux transmis par
-l’histoire, ôte à ce sujet quelque chose de sa gravité. D’ailleurs, qu’y
-avait-il de plus beau que la conduite et les réponses mêmes de Jeanne
-d’Arc, lorsqu’elle fut condamnée à Rouen par les grands seigneurs
-anglais et les évêques normands?
-
-L’histoire raconte que cette jeune fille réunit le courage le plus
-inébranlable à la douleur la plus touchante; elle pleurait comme une
-femme, mais elle se conduisait comme un héros. On l’accusa de s’être
-livrée à des pratiques superstitieuses, et elle repoussa cette
-inculpation avec les arguments dont une personne éclairée pourrait se
-servir de nos jours; mais elle persista toujours à déclarer qu’elle
-avait eu des révélations intimes, qui l’avaient décidée dans le choix de
-sa carrière. Abattue par l’horreur du supplice qui la menaçait, elle
-rendit constamment témoignage devant les Anglais à l’énergie des
-Français, aux vertus du roi de France, qui cependant l’avait abandonnée.
-Sa mort ne fut ni celle d’un guerrier ni celle d’un martyr; mais, à
-travers la douceur et la timidité de son sexe, elle montra dans les
-derniers moments une force d’inspiration presque aussi étonnante que
-celle dont on l’accusait comme d’une sorcellerie. Quoi qu’il en soit, le
-simple récit de sa fin émeut bien plus que le dénouement de Schiller.
-Lorsque la poésie veut ajouter à l’éclat d’un personnage historique, il
-faut du moins qu’elle lui conserve avec soin la physionomie qui le
-caractérise: car la grandeur n’est vraiment frappante que quand on sait
-lui donner l’air naturel. Or, dans le sujet de Jeanne d’Arc, c’est le
-fait véritable qui non seulement a plus de naturel, mais plus de
-grandeur que la fiction.
-
- * * * * *
-
-_La Fiancée de Messine_ a été composée d’après un système dramatique
-tout à fait différent de celui que Schiller avait suivi jusqu’alors, et
-auquel il est heureusement revenu. C’est pour faire admettre les chœurs
-sur la scène qu’il a choisi un sujet dans lequel il n’y a de nouveau que
-les noms; car c’est, au fond, la même chose que _les Frères ennemis_.
-Seulement Schiller a introduit de plus une sœur dont les deux frères
-deviennent amoureux, sans savoir qu’elle est leur sœur, et l’un tue
-l’autre par jalousie. Cette situation terrible en elle-même est
-entremêlée de chœurs qui font partie de la pièce. Ce sont les serviteurs
-des deux frères qui interrompent et glacent l’intérêt par leurs
-discussions mutuelles. La poésie lyrique qu’ils récitent tous à la fois
-est superbe; mais ils n’en sont pas moins, quoi qu’ils disent, des
-chœurs de chambellans. Le peuple entier peut seul avoir cette dignité
-indépendante, qui lui permet d’être un spectateur impartial. Le chœur
-doit représenter la postérité. Si des affections personnelles
-l’animaient, il serait nécessairement ridicule; car on ne concevrait pas
-comment plusieurs personnes diraient la même chose en même temps, si
-leurs voix n’étaient pas censées être l’interprète impossible des
-vérités éternelles.
-
-Schiller, dans la préface qui précède _la Fiancée de Messine_, se plaint
-avec raison de ce que nos usages modernes n’ont plus ces formes
-populaires qui les rendaient si poétiques chez les anciens.
-
-«Les palais, dit-il, sont fermés; les tribunaux ne se tiennent plus en
-plein air, devant les portes de la ville; les écrits ont pris la place
-de la parole vivante; le peuple lui-même, cette masse si forte et si
-visible, n’est presque plus qu’une idée abstraite, et les divinités des
-mortels n’existent plus que dans leur cœur. Il faut que le poète ouvre
-les palais, replace les juges sous la voûte du ciel, relève les statues
-des dieux, ranime enfin les images qui partout ont fait place aux
-idées».
-
-Ce désir d’un autre temps, d’un autre pays, est un sentiment poétique.
-L’homme religieux a besoin du ciel, et le poète d’une autre terre: mais
-on ignore quel culte et quel siècle _la Fiancée de Messine_ nous
-représente; elle sort des usages modernes, sans nous placer dans les
-temps antiques. Le poète y a mêlé toutes les religions ensemble; et
-cette confusion détruit la haute unité de la tragédie, celle de la
-destinée qui conduit tout. Les événements sont atroces, et cependant
-l’horreur qu’ils inspirent est tranquille. Le dialogue est aussi long,
-aussi développé que si l’affaire de tous était de parler en beaux vers;
-et qu’on aimât, qu’on fût jaloux, qu’on haït son frère, qu’on le tuât,
-sans quitter la sphère des réflexions générales et des sentiments
-philosophiques.
-
-Il y a néanmoins dans _la Fiancée de Messine_ des traces admirables du
-beau génie de Schiller. Quand l’un des frères a été tué par son frère
-jaloux, on apporte le mort dans le palais de la mère; elle ne sait point
-encore qu’elle a perdu son fils, et c’est ainsi que le chœur qui précède
-le cercueil le lui annonce:
-
-«De tout côté le malheur parcourt les villes. Il erre en silence autour
-des habitations des hommes: aujourd’hui c’est à celle-ci qu’il frappe,
-demain c’est à celle-là; aucune n’est épargnée. Le messager douloureux
-et funeste tôt ou tard passera le seuil de la porte où demeure un
-vivant. Quand les feuilles tombent dans la saison prescrite, quand les
-vieillards affaiblis descendent dans le tombeau, la nature obéit en paix
-à ses antiques lois, à son éternel usage, l’homme n’en est point
-effrayé; mais sur cette terre, c’est le malheur imprévu qu’il faut
-craindre. Le meurtre, d’une main violente, brise les liens les plus
-sacrés, et la mort vient enlever dans la barque du Styx le jeune homme
-florissant. Quand les nuages amoncelés couvrent le ciel de deuil, quand
-le tonnerre retentit dans les abîmes, tous les cœurs sentent la force
-redoutable de la destinée; mais la foudre enflammée peut partir des
-hauteurs sans nuages, et le malheur s’approche comme un ennemi rusé, au
-milieu des jours de fête.
-
-«N’attache donc point ton cœur à ces biens dont la vie passagère est
-ornée. Si tu jouis, apprends à perdre, et si la fortune est avec toi,
-songe à la douleur».
-
-Quand le frère apprend que celle dont il était amoureux, et pour
-laquelle il a tué son frère, est sa sœur, son désespoir n’a point de
-bornes, et il se résout à mourir. Sa mère veut lui pardonner, sa sœur
-lui demande de vivre; mais il se mêle à ses remords un sentiment d’envie
-qui le rend encore jaloux de celui qui n’est plus.
-
-«Ma mère, dit-il, quand le même tombeau renfermera le meurtrier et la
-victime, quand une même voûte couvrira nos cendres réunies, ta
-malédiction sera désarmée. Tes pleurs couleront également pour tes deux
-fils: la mort est un puissant médiateur! elle éteint les flammes de la
-colère, elle réconcilie les ennemis, et la pitié se penche comme une
-sœur attendrie sur l’urne qu’elle embrasse».
-
-Sa mère le presse encore de ne pas l’abandonner.--«Non, lui dit-il, je
-ne puis vivre avec un cœur brisé. Il faut que je retrouve la joie, et
-que je m’unisse avec les esprits libres de l’air. L’envie a empoisonné
-ma jeunesse; cependant tu partageais justement ton amour entre nous
-deux. Penses-tu que je pusse supporter maintenant l’avantage que tes
-regrets donnent à mon frère sur moi? La mort nous sanctifie; dans son
-palais indestructible, ce qui était mortel et souillé se change en un
-cristal pur et brillant; les erreurs de la misérable humanité
-disparaissent. Mon frère serait au-dessus de moi dans ton cœur, comme
-les étoiles sont au-dessus de la terre, et l’ancienne rivalité qui nous
-a séparés pendant la vie renaîtrait pour me dévorer sans relâche. Il
-serait par delà ce monde, il serait dans ton souvenir l’enfant chéri,
-l’enfant immortel».
-
-La jalousie qu’inspire un mort est un sentiment plein de délicatesse et
-de vérité. Qui pourrait en effet triompher des regrets? Les vivants
-égaleront-ils jamais la beauté de l’image céleste que l’ami qui n’est
-plus a laissée dans notre cœur? Ne nous a-t-il pas dit:--Ne m’oubliez
-pas.--N’est-il pas là sans défense? Où vit-il sur cette terre, si ce
-n’est dans le sanctuaire de notre âme? Et qui, parmi les heureux de ce
-monde, s’unirait jamais à nous aussi intimement que son souvenir?
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-_Guillaume Tell._
-
-
-Le _Guillaume Tell_ de Schiller est revêtu de ces couleurs vives et
-brillantes qui transportent l’imagination dans les contrées pittoresques
-où la respectable conjuration du Rütli s’est passée. Dès les premiers
-vers, on croit entendre résonner les cors des Alpes. Ces nuages qui
-partagent les montagnes, et cachent la terre d’en bas à la terre la plus
-voisine du ciel; ces chasseurs de chamois poursuivant leur proie légère
-à travers les abîmes; cette vie tout à la fois pastorale et guerrière,
-qui combat avec la nature, et reste en paix avec les hommes: tout
-inspire un intérêt animé pour la Suisse; et l’unité d’action, dans cette
-tragédie, tient à l’art d’avoir fait de la nation même un personnage
-dramatique.
-
-La hardiesse de Tell est brillamment signalée au premier acte de la
-pièce. Un malheureux proscrit, que l’un des tyrans subalternes de la
-Suisse a dévoué à la mort, veut se sauver de l’autre côté du rivage, où
-il peut trouver un asile. L’orage est si violent qu’aucun batelier n’ose
-se risquer à traverser le lac pour le conduire. Tell voit sa détresse,
-se hasarde avec lui sur les flots, et le fait heureusement aborder à
-l’autre rive. Tell est étranger à la conjuration que l’insolence de
-Gessler fait naître. Stauffacher, Walther Fürst et Arnold de Melchtal
-préparent la révolte. Tell en est le héros, mais non pas l’auteur; il ne
-pense point à la politique, il ne songe à la tyrannie que quand elle
-trouble sa vie paisible; il la repousse de son bras, quand il éprouve
-son atteinte; il la juge, il la condamne à son propre tribunal; mais il
-ne conspire pas.
-
-Arnold de Melchtal, l’un des conjurés, s’est retiré chez Walther; il a
-été obligé de quitter son père, pour échapper aux satellites de Gessler;
-il s’inquiète de l’avoir laissé seul; il demande avec anxiété de ses
-nouvelles, quand tout à coup il apprend que, pour punir le vieillard de
-ce que son fils s’est soustrait au décret lancé contre lui, les
-barbares, avec un fer brûlant, l’ont privé de la vue. Quel désespoir,
-quelle rage peut égaler ce qu’il éprouve! Il faut qu’il se venge. S’il
-délivre sa patrie, c’est pour tuer les tyrans qui ont aveuglé son père;
-et quand les trois conjurés se lient par le serment solennel de mourir
-ou d’affranchir leurs citoyens du joug affreux de Gessler, Arnold
-s’écrie:
-
-«Oh! mon vieux père aveugle, tu ne peux plus voir le jour de la liberté;
-mais nos cris de ralliement parviendront jusqu’à toi. Quand des Alpes
-aux Alpes des signaux de feu nous appelleront aux armes, tu entendras
-tomber les citadelles de la tyrannie. Les Suisses, en se pressant autour
-de ta cabane, feront retentir à ton oreille leurs transports de joie, et
-les rayons de cette fête pénétreront encore jusque dans la nuit qui
-t’environne».
-
-Le troisième acte est rempli par l’action principale de l’histoire et de
-la pièce. Gessler a fait élever un chapeau sur une pique, au milieu de
-la place publique, avec ordre que tous les paysans le saluent. Tell
-passe devant ce chapeau sans se conformer à la volonté du gouverneur
-autrichien; mais, c’est seulement par inadvertance qu’il ne s’y soumet
-pas, car il n’était pas dans le caractère de Tell, au moins dans celui
-que Schiller lui a donné, de manifester aucune opinion politique:
-sauvage et indépendant comme les chevreuils des montagnes, il vivait
-libre, mais il ne s’occupait point du droit qu’il avait de l’être. Au
-moment où Tell est accusé de n’avoir pas salué le chapeau, Gessler
-arrive, portant un faucon sur sa main: déjà cette circonstance fait
-tableau et transporte dans le moyen âge. Le pouvoir terrible de Gessler
-est singulièrement en contraste avec les mœurs si simples de la Suisse,
-et l’on s’étonne de cette tyrannie en plein air, dont les vallées et les
-montagnes sont les solitaires témoins.
-
-On raconte à Gessler la désobéissance de Tell, et Tell s’excuse en
-affirmant que ce n’est point avec intention, mais par ignorance, qu’il
-n’a point fait le salut commandé. Gessler, toujours irrité, lui dit,
-après quelques moments de silence:--Tell, on assure que tu es maître
-dans l’art de tirer de l’arbalète, et que jamais ta flèche n’a manqué
-d’atteindre au but.--Le fils de Tell, âgé de douze ans, s’écrie, tout
-orgueilleux de l’habileté de son père:--Cela est vrai, seigneur; il
-perce une pomme sur l’arbre à cent pas.--Est-ce là ton enfant? dit
-Gessler:--Oui, seigneur, répond Tell--En as-tu d’autres?--TELL: Deux
-garçons, seigneur?--GESSLER: Lequel des deux t’est le plus cher?--TELL:
-Tous les deux sont mes enfants.--GESSLER: Hé bien, Tell, puisque tu
-perces une pomme sur l’arbre à cent pas, exerce ton talent devant moi;
-prends ton arbalète, aussi bien tu l’as déjà dans ta main, et
-prépare-toi à tirer une pomme sur la tête de ton fils; mais, je te le
-conseille, vise bien; car si tu n’atteins pas ou la pomme ou ton fils,
-tu périras.--TELL: Seigneur, quelle action monstrueuse me
-commandez-vous! Qui! moi, lancer une flèche contre mon enfant! Non, non,
-vous ne le voulez pas, Dieu vous en préserve! ce n’est pas sérieusement,
-seigneur, que vous exigez cela d’un père.--GESSLER: Tu tireras la pomme
-sur la tête de ton fils; je le demande et je le veux.--TELL: Moi viser
-la tête chérie de mon enfant! ah! plutôt mourir.--GESSLER: Tu dois
-tirer, ou périr à l’instant même avec ton fils.--TELL: Je serais le
-meurtrier de mon fils! Seigneur, vous n’avez pas d’enfants, vous ne
-savez point ce qu’il y a dans le cœur d’un père.--GESSLER: Ah Tell! te
-voilà tout à coup bien prudent; on m’avait dit que tu étais un rêveur,
-que tu aimais l’extraordinaire; hé bien! je t’en donne l’occasion,
-essaie ce coup hardi, vraiment digne de toi.
-
-Tous ceux qui entourent Gessler ont pitié de Tell, et tâchent
-d’attendrir le barbare qui le condamne au plus affreux supplice; le
-vieillard, grand’père de l’enfant, se jette aux pieds de Gessler;
-l’enfant sur la tête duquel la pomme doit être tirée le relève et lui
-dit:--Ne vous mettez point à genoux devant cet homme; qu’on me dise
-seulement où je dois me placer: je ne crains rien pour moi; mon père
-atteint l’oiseau dans son vol, il ne manquera pas son coup quand il
-s’agit du cœur de son enfant.--Stauffacher s’avance et dit:--Seigneur,
-l’innocence de cet enfant ne vous touche-t-elle pas?--GESSLER: Qu’on
-l’attache à ce tilleul.--L’ENFANT: Pourquoi me lier? laissez-moi libre,
-je me tiendrai tranquille comme un agneau; mais si l’on veut
-m’enchaîner, je me débattrai avec violence.--Rodolphe, l’écuyer de
-Gessler, dit à l’enfant:--Consens au moins à ce qu’on te bande les
-yeux.--Non, répond l’enfant, non; crois-tu que je redoute le trait qui
-va partir de la main de mon père? Je ne sourcillerai pas en l’attendant.
-Allons, mon père, montre comme tu sais tirer de l’arc; ils ne le croient
-pas, ils se flattent de nous perdre; hé bien, trompe leur méchant
-espoir; que la flèche soit lancée, et qu’elle atteigne au but.--Allons.
-
-L’Enfant se place sous le tilleul, et l’on pose la pomme sur sa tête;
-alors les Suisses se pressent de nouveau autour de Gessler pour en
-obtenir la grâce de Tell.--Pensais-tu, dit Gessler en s’adressant à
-Tell, pensais-tu que tu pourrais te servir impunément des armes
-meurtrières? Elles sont dangereuses aussi pour celui qui les porte; ce
-droit insolent d’être armé, que les paysans s’arrogent, offense le
-maître de ses contrées; celui qui commande doit seul être armé. Vous
-vous réjouissez tant de votre arc et de vos flèches, c’est à moi de
-vous donner un but pour les exercer.--Faites place, s’écrie Tell, faites
-place.--Tous les spectateurs frémissent. Il veut tendre son arc, la
-force lui manque; un vertige l’empêche de voir; il conjure Gessler de
-lui accorder la mort. Gessler est inflexible. Tell hésite encore
-longtemps, dans, une affreuse anxiété: tantôt il regarde Gessler, tantôt
-le ciel, puis tout à coup il tire de son carquois une seconde flèche et
-la met dans sa ceinture. Il se penche en avant, comme s’il voulait
-suivre le trait qu’il lance; la flèche part, le peuple s’écrie:--Vive
-l’enfant!--Le fils s’élance dans les bras de son père, et lui dit:--Mon
-père, voici la pomme que ta flèche a percée; je savais bien que tu ne me
-blesserais pas.--Le père anéanti tombe à terre, tenant son enfant dans
-ses bras. Les compagnons de Tell le relèvent, et le félicitent. Gessler
-s’approche, et lui demande dans quel dessein il avait préparé une
-seconde flèche. Tell refuse de le dire. Gessler insiste. Tell demande
-une sauvegarde pour sa vie, s’il répond avec vérité; Gessler l’accorde.
-Tell alors, le regardant avec des yeux vengeurs, lui dit:--Je voulais
-lancer contre vous cette flèche, si la première avait frappé mon fils;
-et, croyez-moi, celle-là ne vous aurait pas manqué.--Gessler, furieux à
-ces mots, ordonne que Tell soit conduit en prison.
-
-Cette scène a, comme on peut le voir, toute la simplicité d’une histoire
-racontée dans une ancienne chronique. Tell n’est point représenté comme
-un héros de tragédie, il n’avait point voulu braver Gessler: il
-ressemble en tout à ce que sont d’ordinaire les paysans de l’Helvétie,
-calmes dans leurs habitudes, amis du repos, mais terribles quand on
-agite dans leur âme les sentiments que la vie champêtre y tient
-assoupis. On voit encore près d’Altorf, dans le canton d’Uri, une statue
-de pierre grossièrement travaillée, qui représente Tell et son fils,
-après que la pomme a été tirée. Le père tient d’une main son fils, et de
-l’autre il presse son arc sur son cœur, pour le remercier de l’avoir si
-bien servi.
-
-Tell est conduit enchaîné sur la même barque dans laquelle Gessler
-traverse le lac de Lucerne; l’orage éclate pendant le passage; l’homme
-barbare a peur et demande du secours à sa victime: on détache les liens
-de Tell, il conduit lui-même la barque au milieu de la tempête, et
-s’approchant des rochers il s’élance sur le rivage escarpé. Le récit de
-cet événement commence le quatrième acte. A peine arrivé dans sa
-demeure, Tell est averti qu’il ne peut espérer d’y vivre en paix avec sa
-femme et ses enfants, et c’est alors qu’il prend la résolution de tuer
-Gessler. Il n’a point pour but d’affranchir son pays du joug étranger,
-il ne sait pas si l’Autriche doit ou non gouverner la Suisse; il sait
-qu’un homme a été injuste envers un homme; il sait qu’un père a été
-forcé de lancer une flèche près du cœur de son enfant, et il pense que
-l’auteur d’un tel forfait doit périr.
-
-Son monologue est superbe: il frémit du meurtre, et cependant il n’a pas
-le moindre doute sur la légitimité de sa résolution. Il compare
-l’innocent usage qu’il a fait jusqu’à ce jour de sa flèche, à la chasse
-et dans les jeux, avec la sévère action qu’il va commettre: il s’assied
-sur un banc de pierre, pour attendre au détour d’un chemin Gessler qui
-doit passer.--«Ici, dit-il, s’arrête le pèlerin, qui continue son voyage
-après un court repos; le moine pieux qui va pour accomplir sa mission
-sainte, le marchand qui vient des pays lointains, et traverse cette
-route pour aller à l’autre extrémité du monde: tous poursuivent leur
-chemin pour achever leurs affaires, et mon affaire à moi, c’est le
-meurtre! Jadis le père ne rentrait jamais dans sa maison sans réjouir
-ses enfants, en leur rapportant quelques fleurs des Alpes, un oiseau
-rare, un coquillage précieux, tel qu’on en trouve sur les montagnes; et
-maintenant ce père est assis sur le rocher, et des pensées de mort
-l’occupent; il veut la vie de son ennemi; mais il la veut pour vous, mes
-enfants, pour vous protéger, pour vous défendre; c’est pour sauver vos
-jours et votre douce innocence qu’il tend son arc vengeur».
-
-Peu de temps après on aperçoit de loin Gessler descendre de la montagne.
-Une malheureuse femme dont il fait languir le mari dans les prisons, se
-jette à ses pieds et le conjure de lui accorder sa délivrance; il la
-méprise et la repousse: elle insiste encore; elle saisit la bride de son
-cheval, et lui demande de l’écraser sous ses pas, ou de lui rendre celui
-qu’elle aime. Gessler indigné contre ses plaintes, se reproche de
-laisser encore trop de liberté au peuple suisse.--Je veux, dit-il,
-briser leur résistance opiniâtre; je veux courber leur audacieux esprit
-d’indépendance; je veux publier une loi nouvelle dans ce pays; je
-veux...--Comme il prononce ce mot, la flèche mortelle l’atteint; il
-tombe en s’écriant:--C’est le trait de Tell.--Tu dois le reconnaître,
-s’écrie Tell du haut du rocher.--Les acclamations du peuple se font
-bientôt entendre, et les libérateurs de la Suisse remplissent le serment
-qu’ils avaient fait de s’affranchir du joug de l’Autriche.
-
-Il semble que la pièce devrait finir naturellement là, comme celle de
-Marie Stuart à sa mort; mais dans l’une et l’autre Schiller a ajouté une
-espèce d’appendice ou d’explication, qu’on ne peut plus écouter quand la
-catastrophe principale est terminée. Élisabeth reparaît après
-l’exécution de Marie; on est témoin de son trouble et de sa douleur en
-apprenant le départ de Leicester pour la France. Cette justice poétique
-doit se supposer, et non se représenter; le spectateur ne soutient pas
-la vue d’Élisabeth, après avoir été témoin des derniers moments de
-Marie. Dans _Guillaume Tell_, au cinquième acte, Jean le Parricide, qui
-assassina son oncle l’empereur Albert, parce qu’il lui refusait son
-héritage, vient, déguisé en moine, demander un asile à Tell; il se
-persuade que leurs actions sont pareilles, et Tell le repousse avec
-horreur, en lui montrant combien leurs motifs sont différents. C’est
-une idée juste et ingénieuse, que de mettre en opposition ces deux
-hommes; toutefois ce contraste qui plaît à la lecture, ne réussit point
-au théâtre. L’esprit est de très peu de chose dans les effets
-dramatiques; il en faut pour les préparer, mais s’il en fallait pour les
-sentir, le public même le plus spirituel s’y refuserait.
-
-On supprime au théâtre l’acte accessoire de Jean le Parricide, et la
-toile tombe au moment où la flèche perce le cœur de Gessler. Peu de
-temps après la première représentation de Guillaume Tell, le trait
-mortel atteignit aussi le digne auteur de ce bel ouvrage. Gessler périt
-au moment où les desseins les plus cruels l’occupaient; Schiller n’avait
-dans son âme que de généreuses pensées. Ces deux volontés si contraires,
-la mort, ennemie de tous les projets de l’homme, les a de même brisées.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-_Gœtz de Berlichingen et le comte d’Egmont._
-
-
-La carrière dramatique de Gœthe peut être considérée sous deux rapports
-différents. Dans les pièces qu’il a faites pour être représentées, il y
-a beaucoup de grâce et d’esprit, mais rien de plus. Dans ceux de ses
-ouvrages dramatiques, au contraire, qu’il est très difficile de jouer,
-on trouve un talent extraordinaire. Il paraît que le génie de Gœthe ne
-peut se renfermer dans les limites du théâtre; quand il veut s’y
-soumettre, il perd une portion de son originalité, et ne la retrouve
-tout entière que quand il peut mêler à son gré tous les genres. Un art,
-quel qu’il soit, ne saurait être sans bornes; la peinture, la
-sculpture, l’architecture, sont soumises à des lois qui leur sont
-particulières, et de même l’art dramatique ne produit de l’effet qu’à de
-certaines conditions: ces conditions restreignent quelquefois le
-sentiment et la pensée; mais l’ascendant du spectacle est tel sur les
-hommes rassemblés, qu’on a tort de ne pas se servir de cette puissance,
-sous prétexte qu’elle exige des sacrifices que ne ferait pas
-l’imagination livrée à elle-même. Comme il n’y a pas en Allemagne une
-capitale où l’on trouve réuni tout ce qu’il faut pour avoir un bon
-théâtre, les ouvrages dramatiques sont beaucoup plus souvent lus que
-joués: et de là vient que les auteurs composent leurs ouvrages d’après
-le point de vue de la lecture, et non pas d’après celui de la scène.
-
-Gœthe fait presque toujours de nouveaux essais en littérature. Quand le
-goût allemand lui paraît pencher vers un excès quelconque, il tente
-aussitôt de lui donner une direction opposée. On dirait qu’il administre
-l’esprit de ses contemporains comme son empire, et que ses ouvrages sont
-des décrets, qui tour à tour autorisent ou bannissent les abus qui
-s’introduisent dans l’art.
-
-Gœthe était fatigué de l’imitation des pièces françaises en Allemagne,
-et il avait raison; car un Français même le serait aussi. En conséquence
-il composa un drame historique à la manière de Shakespeare, _Gœtz de
-Berlichingen_. Cette pièce n’était pas destinée au théâtre; mais on
-pouvait cependant la représenter, comme toutes celles de Shakespeare du
-même genre. Gœthe a choisi la même époque de l’histoire que Schiller
-dans ses _Brigands_; mais, au lieu de montrer un homme qui s’affranchit
-de tous les liens de la morale et de la société, il a peint un vieux
-chevalier, sous le règne de Maximilien, défendant encore la vie
-chevaleresque, et l’existence féodale des seigneurs, qui donnaient tant
-d’ascendant à leur valeur personnelle.
-
-Gœtz de Berlichingen fut surnommé _la Main-de-Fer_, parce que, ayant
-perdu sa main droite à la guerre, il s’en fit faire une à ressort, avec
-laquelle il saisissait très bien la lance; c’était un chevalier célèbre
-dans son temps par son courage et sa loyauté. Ce modèle est heureusement
-choisi pour représenter quelle était l’indépendance des nobles, avant
-que l’autorité du gouvernement pesât sur tous. Dans le moyen âge, chaque
-château était une forteresse, chaque seigneur un souverain.
-L’établissement des troupes de ligne et l’invention de l’artillerie
-changèrent tout à fait l’ordre social; il s’introduisit une espèce de
-force abstraite qu’on nomme État ou Nation; mais les individus perdirent
-graduellement toute leur importance. Un caractère tel que celui de Gœtz
-dut souffrir de ce changement lorsqu’il s’opéra.
-
-L’esprit militaire a toujours été plus rude en Allemagne que partout
-ailleurs, et c’est là qu’on peut se figurer véritablement ces hommes de
-fer dont on voit encore les images dans les arsenaux de l’Empire.
-Néanmoins la simplicité des mœurs chevaleresques est peinte dans la
-pièce de Gœthe avec beaucoup de charmes. Ce vieux Gœtz, vivant dans les
-combats, dormant avec son armure, sans cesse à cheval, ne se reposant
-que quand il est assiégé, employant tout pour la guerre, ne voyant
-qu’elle; ce vieux Gœtz, dis-je, donne la plus haute idée de l’intérêt et
-de l’activité que la vie avait alors. Ses qualités comme ses défauts
-sont fortement prononcés; rien n’est plus généreux que son attachement
-pour Weislingen, autrefois son ami, depuis son adversaire, et souvent
-même traître envers lui. La sensibilité que montre un intrépide
-guerrier, remue l’âme d’une façon toute nouvelle; nous avons du temps
-pour aimer, dans notre vie oisive; mais ces éclairs d’émotion qui font
-lire au fond du cœur, à travers une existence orageuse, causent un
-attendrissement profond. On a si peur de rencontrer l’affectation dans
-le plus beau don du ciel, dans la sensibilité, que l’on préfère
-quelquefois la rudesse elle-même comme garant de la franchise.
-
-La femme de Gœtz s’offre à l’imagination telle qu’un ancien portrait de
-l’école flamande, où le vêtement, le regard, la tranquillité même de
-l’attitude, annoncent une femme soumise à son époux, ne connaissant que
-lui, n’admirant que lui, et se croyant destinée à le servir, comme il
-l’est à la défendre. On voit en contraste avec cette femme par
-excellence, une créature tout à fait perverse, Adélaïde, qui séduit
-Weislingen, et le fait manquer à ce qu’il avait promis à son ami; elle
-l’épouse, et bientôt lui devient infidèle. Elle se fait aimer avec
-passion de son page, et trouble ce malheureux jeune homme au point de
-l’entraîner à donner à son maître une coupe empoisonnée. Ces traits sont
-forts, mais peut-être est-il vrai que, quand les mœurs sont très pures
-en général, celle qui s’en écarte est bientôt entièrement corrompue; le
-désir de plaire n’est de nos jours qu’un lien d’affection et de
-bienveillance; mais dans la vie sévère et domestique d’autrefois,
-c’était un égarement qui pouvait entraîner à tous les autres. Cette
-criminelle Adélaïde donne lieu à l’une des plus belles scènes de la
-pièce, la séance du tribunal secret.
-
-Des juges mystérieux, inconnus l’un à l’autre, toujours masqués, et se
-rassemblant pendant la nuit, punissaient dans le silence, et gravaient
-seulement sur le poignard qu’ils enfonçaient dans le sein du coupable ce
-mot terrible: TRIBUNAL SECRET. Ils prévenaient le condamné, en faisant
-crier trois fois sous les fenêtres de sa maison: _Malheur, malheur,
-malheur!_ Alors l’infortuné savait que partout, dans l’étranger, dans
-son concitoyen, dans son parent même, il pouvait trouver son meurtrier.
-La solitude, la foule, les villes, les campagnes, tout était rempli par
-la présence invisible de cette conscience armée qui poursuivait les
-criminels. On conçoit comment cette terrible institution pouvait être
-nécessaire, dans un temps où chaque homme était fort contre tous, au
-lieu que tous doivent être forts contre chacun. Il fallait que la
-justice surprît le criminel avant qu’il pût s’en défendre: mais cette
-punition, qui planait dans les airs comme une ombre vengeresse, cette
-sentence mortelle, que pouvait receler le sein même d’un ami, frappait
-d’une invincible terreur.
-
-C’est encore un beau moment que celui où Gœtz, voulant se défendre dans
-son château, ordonne qu’on arrache le plomb de ses fenêtres pour en
-faire des balles. Il y a dans cet homme un mépris de l’avenir, et une
-intensité de force dans le présent, tout à fait admirables. Enfin Gœtz
-voit périr tous ses compagnons d’armes; il reste blessé, captif, et
-n’ayant auprès de lui que son épouse et sa sœur. Il n’est plus entouré
-que de femmes, lui qui voulait vivre au milieu d’hommes, et d’hommes
-indomptables, pour exercer avec eux la puissance de son caractère et de
-son bras. Il songe au nom qu’il doit laisser après lui; il réfléchit,
-puisqu’il va mourir. Il demande à voir encore une fois le soleil, pense
-à Dieu dont il ne s’est point occupé, mais dont il n’a jamais douté, et
-meurt courageux et sombre, regrettant la guerre plus que la vie.
-
-On aime beaucoup cette pièce en Allemagne; les mœurs et les costumes
-nationaux de l’ancien temps y sont fidèlement représentés, et tout ce
-qui tient à la chevalerie ancienne remue le cœur des Allemands. Gœthe,
-le plus insouciant de tous les hommes, parce qu’il est sûr de gouverner
-son public, ne s’est pas donné la peine de mettre sa pièce en vers;
-c’est le dessin d’un grand tableau, mais un dessin à peine achevé. On
-sent dans l’écrivain une telle impatience de tout ce qui pourrait
-ressembler à l’affectation, qu’il dédaigne même l’art nécessaire pour
-donner une forme durable à ce qu’il compose. Il y a des traits de génie
-çà et là dans son drame, comme des coups de pinceau de Michel-Ange;
-mais c’est un ouvrage qui laisse ou plutôt qui fait désirer beaucoup de
-choses. Le règne de Maximilien, pendant lequel l’événement principal se
-passe, n’y est pas assez caractérisé. Enfin, on oserait reprocher à
-Gœthe de n’avoir pas mis assez d’imagination dans la forme et dans le
-langage de cette pièce. C’est volontairement et par système qu’il s’y
-est refusé; il a voulu que ce drame fût la chose même, et il faut que le
-charme de l’idéal préside à tout dans les ouvrages dramatiques. Les
-personnages des tragédies sont toujours en danger d’être vulgaires ou
-factices, et le génie doit les préserver également de l’un et de l’autre
-inconvénient. Shakespeare ne cesse pas d’être poète dans ses pièces
-historiques, ni Racine d’observer exactement les mœurs des Hébreux, dans
-sa tragédie lyrique d’_Athalie_. Le talent dramatique ne saurait se
-passer ni de la nature, ni de l’art; l’art ne tient en rien à
-l’artifice, c’est une inspiration parfaitement vraie et spontanée, qui
-répand sur les circonstances particulières l’harmonie universelle, et
-sur les moments passagers la dignité des souvenirs durables.
-
- * * * * *
-
-_Le Comte d’Egmont_ me paraît la plus belle des tragédies de Gœthe: il
-l’a écrite, sans doute, lorsqu’il composait _Werther_: la même chaleur
-d’âme se retrouve dans ces deux ouvrages. La pièce commence au moment où
-Philippe II, fatigué de la douceur du gouvernement de Marguerite de
-Parme, dans les Pays-Bas, envoie le duc d’Albe pour la remplacer. Le roi
-est inquiet de la popularité qu’ont acquise le prince d’Orange et le
-comte d’Egmont; il les soupçonne de favoriser en secret les partisans de
-la réformation. Tout est réuni pour donner l’idée la plus séduisante du
-comte d’Egmont; on le voit adoré de ses soldats, à la tête desquels il a
-remporté tant de victoires. La princesse espagnole se fie à sa fidélité,
-bien qu’elle sache par lui-même combien il blâme la sévérité dont on use
-envers les protestants; les citoyens de la ville de Bruxelles le
-considèrent comme le défenseur de leurs libertés auprès du trône; enfin
-le prince d’Orange, dont la politique profonde et la prudence
-silencieuse sont si connues dans l’histoire, relève encore la généreuse
-imprudence du comte d’Egmont, en le suppliant vainement de partir avec
-lui avant l’arrivée du duc d’Albe. Le prince d’Orange est un caractère
-noble et sage; un dévouement héroïque, mais inconsidéré, peut seul
-résister à ses conseils. Le comte d’Egmont ne veut pas abandonner les
-habitants de Bruxelles; il se confie à son sort, parce que ses victoires
-lui ont appris à compter sur les faveurs de la fortune, et que toujours
-il conserve dans les affaires publiques les qualités qui ont rendu sa
-vie militaire si brillante. Ces belles et dangereuses qualités
-intéressent à sa destinée; on ressent pour lui des craintes que son âme
-intrépide ne saurait jamais éprouver; tout l’ensemble de son caractère
-est peint avec beaucoup d’art, par l’impression même qu’il produit sur
-les diverses personnes dont il est entouré. Il est aisé de tracer un
-portrait spirituel du héros d’une pièce; il faut plus de talent pour le
-faire agir et parler conformément à ce portrait; il en faut plus encore
-pour le faire connaître par l’admiration qu’il inspire aux soldats, au
-peuple, aux grands seigneurs, à tous ceux enfin qui se trouvent en
-relation avec lui.
-
-Le comte d’Egmont aime une jeune fille, Clara, née dans la classe des
-bourgeois de Bruxelles; il va la voir dans son obscure retraite. Cet
-amour tient plus de place dans le cœur de la jeune fille que dans le
-sien; l’imagination de Clara est tout entière subjuguée par l’éclat du
-comte d’Egmont, par le prestige éblouissant de son héroïque valeur et de
-sa brillante renommée. Egmont a dans son amour de la bonté et de la
-douceur; il se repose auprès de cette jeune personne des inquiétudes et
-des affaires.--«On te parle, lui dit-il, de cet Egmont, silencieux,
-sévère, imposant; c’est lui qui doit lutter avec les événements et les
-hommes; mais celui qui est simple, aimant, confiant, heureux; cet Egmont
-là, Clara, c’est le tien». L’amour d’Egmont pour Clara ne suffirait pas
-à l’intérêt de la pièce; mais quand le malheur vient s’y mêler, ce
-sentiment, qui ne paraissait que dans le lointain, acquiert une
-admirable force.
-
-On apprend l’arrivée des Espagnols, ayant le duc d’Albe à leur tête; la
-terreur que répand ce peuple sévère, au milieu de la nation joyeuse de
-Bruxelles, est supérieurement décrite. A l’approche d’un grand orage,
-les hommes rentrent dans leurs maisons, les animaux tremblent, les
-oiseaux volent près de la terre, et semblent y chercher un asile; la
-nature entière se prépare au fléau qui la menace: ainsi l’effroi
-s’empare des malheureux habitants de la Flandre. Le duc d’Albe ne veut
-point faire arrêter le comte d’Egmont au milieu de Bruxelles; il craint
-le soulèvement du peuple, et voudrait attirer sa victime dans son propre
-palais, qui domine la ville et touche à la citadelle. Il se sert de son
-jeune fils, Ferdinand, pour décider celui qu’il veut perdre à venir chez
-lui. Ferdinand est plein d’admiration pour le héros de la Flandre; il ne
-soupçonne point les terribles desseins de son père, et montre au comte
-d’Egmont un enthousiasme qui persuade à ce franc chevalier que le père
-d’un tel fils n’est pas son ennemi. Egmont consent à se rendre chez le
-duc d’Albe; le perfide et fidèle représentant de Philippe II l’attend
-avec une impatience qui fait frémir; il se met à la fenêtre, et
-l’aperçoit de loin, monté sur un superbe cheval qu’il a conquis dans
-l’une des batailles dont il est sorti vainqueur. Le duc d’Albe est
-rempli d’une cruelle joie, à chaque pas que fait Egmont vers son palais;
-il se trouble quand le cheval s’arrête; son misérable cœur bat pour le
-crime; et quand Egmont entre dans la cour, il s’écrie:--Un pied dans la
-tombe, deux; la grille se referme, il est à moi.
-
-Le comte d’Egmont paraît; le duc d’Albe s’entretient assez longtemps
-avec lui sur le gouvernement des Pays-Bas, et la nécessité d’employer la
-rigueur pour contenir les opinions nouvelles. Il n’a plus d’intérêt à
-tromper Egmont, et cependant il se plaît dans sa ruse, et veut la
-savourer encore quelques instants; à la fin il révolte l’âme généreuse
-du comte d’Egmont, et l’irrite par la dispute, pour arracher de lui
-quelques paroles violentes. Il veut se donner l’air d’être provoqué, et
-de faire par un premier mouvement, ce qu’il a combiné d’avance. D’où
-viennent tant de précautions envers l’homme qui est en sa puissance, et
-qu’il fera périr dans quelques heures? C’est qu’il y a toujours dans
-l’assassin politique un désir confus de se justifier, même auprès de sa
-victime; il veut dire quelque chose pour son excuse, alors même que ce
-qu’il dit ne peut persuader ni lui-même ni personne. Peut-être aucun
-homme n’est-il capable d’aborder le crime sans subterfuge; aussi la
-véritable moralité des ouvrages dramatiques ne consiste-t-elle pas dans
-la justice poétique dont l’auteur dispose à son gré, et que l’histoire a
-si souvent démentie, mais dans l’art de peindre le vice et la vertu de
-manière à inspirer la haine pour l’un et l’amour pour l’autre.
-
-A peine le bruit de l’arrestation du comte d’Egmont est-il répandu dans
-Bruxelles, qu’on sait qu’il va périr. Personne ne s’attend plus à la
-justice, ses partisans épouvantés n’osent plus dire un mot pour sa
-défense; bientôt le soupçon sépare ceux qu’un même intérêt réunit. Une
-apparente soumission naît de l’effroi que chacun inspire, en le
-ressentant à son tour, et la terreur que tous font éprouver à tous,
-cette lâcheté populaire qui succède si vive à l’exaltation, est
-admirablement peinte en cette circonstance.
-
-La seule Clara, cette jeune fille timide, qui ne sortait jamais de sa
-maison, vient sur la place publique de Bruxelles, rassemble par ses cris
-les citoyens dispersés, et leur rappelle leur enthousiasme pour Egmont,
-leur serment de mourir pour lui; tous ceux qui l’entendent frémissent.
-«Jeune fille, lui dit un citoyen de Bruxelles, ne parle pas d’Egmont;
-son nom donne la mort».--«Moi, s’écrie Clara, je ne prononcerais pas son
-nom! ne l’avez-vous pas tous invoqué mille fois? n’est-il pas écrit en
-tout lieu? n’ai-je pas vu les étoiles du ciel même en former les lettres
-brillantes? Moi, ne pas le nommer! Que faites-vous, hommes honnêtes?
-votre esprit est-il troublé, votre raison perdue? Ne me regardez donc
-pas avec cet air inquiet et craintif, ne baissez donc pas les yeux avec
-effroi: ce que je demande, c’est ce que vous désirez; ma voix n’est-elle
-pas la voix de votre cœur? qui de vous, cette nuit même, ne se
-prosternera pas devant Dieu pour lui demander la vie d’Egmont?
-Interrogez-vous l’un et l’autre; qui de vous, dans sa maison, ne dira
-pas: _la liberté d’Egmont ou la mort?_
-
-
-UN CITOYEN DE BRUXELLES.
-
-«Dieu nous préserve de vous écouter plus longtemps! il en résulterait
-quelque malheur.
-
-CLARA.
-
-«Restez, restez! ne vous éloignez point, parce que je parle de celui
-au-devant duquel vous vous pressiez avec tant d’ardeur, quand la rumeur
-publique annonçait son arrivée, quand chacun s’écriait: _Egmont vient,
-il vient_. Alors les habitants des rues par lesquelles il devait passer
-s’estimaient heureux: dès qu’on entendait les pas de son cheval, chacun
-abandonnait son travail pour courir à sa rencontre, et le rayon qui
-partait de son regard colorait d’espérance et de joie vos visages
-abattus. Quelques-uns d’entre vous portaient leurs enfants sur le seuil
-de la porte, et les élevant dans leurs bras s’écriaient:--Voyez, c’est
-le grand Egmont, c’est lui, lui qui vous vaudra des temps plus heureux
-que ceux qu’ont supportés vos pauvres pères.--Vos enfants vous
-demanderont ce que sont devenus ces temps que vous leur avez promis? Eh
-quoi! nous perdons nos moments en paroles, vous êtes oisifs, vous le
-trahissez»!--Brackenbourg, l’ami de Clara, la conjure de s’en
-aller.--«Que dira votre mère»? s’écrie-t-il.
-
-CLARA.
-
-«Penses-tu que je sois un enfant ou une insensée? Non, il faut qu’ils
-m’entendent; écoutez-moi, citoyens: Je vois que vous êtes troublés, et
-que vous ne pouvez vous-mêmes vous reconnaître à travers les dangers qui
-vous menacent; laissez-moi porter vos regards sur le passé, hélas! le
-passé d’hier. Songez à l’avenir; pouvez-vous vivre, vous laissera-t-on
-vivre? s’il périt. C’est avec lui que s’éteint le dernier souffle de
-votre liberté. Que n’était-il pas pour vous! Pour qui s’est-il donc
-exposé à des périls sans nombre? Ses blessures, ils les a reçues pour
-vous; cette grande âme tout entière occupée de vous, est maintenant
-renfermée dans un cachot, et les pièges du meurtre l’environnent; il
-pense à vous, il espère peut-être en vous. Il a besoin pour la première
-fois de vos secours, lui qui jusqu’à ce jour n’a fait que vous combler
-de ses dons.
-
-UN CITOYEN DE BRUXELLES, _à Brackenbourg_.
-
-«Éloignez-la; elle nous afflige.
-
-CLARA.
-
-«Eh quoi! je n’ai point de force, point de bras habiles aux armes comme
-les vôtres; mais j’ai ce qui vous manque, le courage et le mépris du
-péril: ne puis-je donc pas vous pénétrer de mon âme? Je veux aller au
-milieu de vous: un étendard sans défense a rallié souvent une noble
-armée; mon esprit sera comme une flamme en avant de vos pas;
-l’enthousiasme, l’amour, réuniront enfin ce peuple chancelant et
-dispersé».
-
-Brackenbourg avertit Clara que l’on aperçoit non loin d’eux des soldats
-espagnols qui pourraient l’entendre.--«Mon amie, lui dit-il, voyez dans
-quel lieu nous sommes.
-
-CLARA.
-
-«Dans quel lieu! sous le ciel, dont la voûte magnifique semblait
-s’incliner avec complaisance sur la tête d’Egmont quand il paraissait.
-Conduisez-moi dans sa prison, vous connaissez la route du vieux château;
-guidez mes pas, je vous suivrai».--Brackenbourg entraîne Clara chez
-elle, et sort de nouveau pour s’informer du comte d’Egmont: il revient;
-et Clara, dont la dernière résolution est prise, exige qu’il lui raconte
-ce qu’il a pu savoir.
-
-«Est-il condamné? s’écrie-t-elle.
-
-BRACKENBOURG.
-
-«Il l’est, je n’en puis douter.
-
-CLARA.
-
-«Vit-il encore?
-
-BRACKENBOURG.
-
-«Oui.
-
-CLARA.
-
-«Et comment peux-tu me l’assurer? la tyrannie tue dans la nuit l’homme
-généreux et cache son sang aux yeux de tous. Ce peuple accablé repose,
-et rêve qu’il le sauvera; et, pendant ce temps, son âme indignée a déjà
-quitté ce monde. Il n’est plus, ne me trompe pas; il n’est plus.
-
-BRACKENBOURG.
-
-«Non, je vous le répète, hélas! il vit, parce que les Espagnols
-destinent au peuple qu’ils veulent opprimer un effrayant spectacle, un
-spectacle qui doit briser tous les cœurs où respire encore la liberté.
-
-CLARA.
-
-«Tu peux parler maintenant: moi aussi j’entendrai tranquillement ma
-sentence de mort; je m’approche déjà de la région des bienheureux; déjà
-la consolation me vient de cette contrée de paix: parle.
-
-BRACKENBOURG.
-
-«Les bruits qui circulent et la garde doublée m’ont fait soupçonner
-qu’on préparait cette nuit sur la place publique quelque chose de
-redoutable. Je suis arrivé par des détours dans une maison dont la
-fenêtre donnait sur cette place; le vent agitait les flambeaux qu’un
-cercle nombreux de soldats espagnols portaient dans leurs mains; et,
-comme je m’efforçais de regarder à travers cette lueur incertaine,
-j’aperçois en frémissant un échafaud élevé; plusieurs étaient occupés à
-couvrir les planches d’un drap noir, et déjà les marches de l’escalier
-étaient revêtues de ce deuil funèbre: on eût dit qu’on célébrait la
-consécration d’un sacrifice horrible. Un crucifix blanc, qui brillait
-pendant la nuit comme de l’argent, était placé sur l’un des côtés de
-l’échafaud. La terrible certitude était là devant mes yeux; mais les
-flambeaux par degrés s’éteignirent; bientôt tous les objets disparurent,
-et l’œuvre criminelle de la nuit rentra dans le sein des ténèbres».
-
-Le fils du duc d’Albe découvre qu’on s’est servi de lui pour perdre
-Egmont; il veut le sauver à tout prix; Egmont ne lui demande qu’un
-service, c’est de protéger Clara, quand il ne sera plus; mais on apprend
-qu’elle s’est donné la mort pour ne pas survivre à celui qu’elle aime.
-Egmont périt, et l’amer ressentiment de Ferdinand contre son père est la
-punition du duc d’Albe, qui, dit-on, n’aima rien sur la terre que ce
-fils.
-
-Il me semble qu’avec quelques changements il serait possible d’adapter
-ce plan à la forme française. J’ai passé sous silence quelques scènes
-qu’on ne pourrait point introduire sur notre théâtre. D’abord, celle qui
-commence la tragédie: des soldats d’Egmont et des bourgeois de Bruxelles
-s’entretiennent entre eux de ses exploits; ils racontent, dans un
-dialogue naturel et piquant, les principales actions de sa vie, et font
-sentir dans leur langage et leurs récits la haute confiance qu’il leur
-inspire. C’est ainsi que Shakespeare prépare l’entrée de Jules-César, et
-le camp de Walstein est composé dans le même but. Mais nous ne
-supporterions pas en France le mélange du ton populaire avec la dignité
-tragique, et c’est ce qui donne souvent de la monotonie à nos tragédies
-du second ordre. Les mots pompeux et les situations toujours héroïques
-sont nécessairement en petit nombre: d’ailleurs l’attendrissement
-pénètre rarement jusqu’au fond de l’âme, quand on ne captive pas
-l’imagination par des détails simples mais vrais, qui donnent de la vie
-aux moindres circonstances.
-
-Clara est représentée au milieu d’un intérieur singulièrement bourgeois,
-sa mère est très vulgaire; celui qui doit l’épouser a pour elle un
-sentiment passionné, mais on n’aime pas à se représenter Egmont comme le
-rival d’un homme du peuple; tout ce qui entoure Clara sert, il est vrai,
-à relever la pureté de son âme; néanmoins on n’admettrait pas en France
-dans l’art dramatique l’un des principes de l’art pittoresque, l’ombre
-qui fait ressortir la lumière. Comme on voit l’une et l’autre
-simultanément dans un tableau, on reçoit tout à la fois l’effet de
-toutes deux; il n’en est pas ainsi dans une pièce de théâtre, où
-l’action est successive; la scène qui blesse n’est pas tolérée, en
-considération du reflet avantageux qu’elle doit jeter sur la scène
-suivante; et l’on exige que l’opposition consiste dans des beautés
-différentes, mais qui soient toujours des beautés.
-
-La fin de la tragédie de Gœthe n’est point en harmonie avec l’ensemble;
-le comte d’Egmont s’endort quelques instants avant de marcher à
-l’échafaud; Clara, qui n’est plus, lui apparaît pendant son sommeil
-environnée d’un éclat céleste, et lui annonce que la cause de la liberté
-qu’il a servie doit triompher un jour: ce dénoûment merveilleux ne peut
-convenir à une pièce historique. Les Allemands, en général, sont
-embarrassés lorsqu’il s’agit de finir; et c’est surtout à eux que
-pourrait s’appliquer ce proverbe des Chinois: _Quand on a dix pas à
-faire, neuf est la moitié du chemin_. L’esprit nécessaire pour terminer
-quoi que ce soit, exige une sorte d’habileté et de mesure qui ne
-s’accorde guère avec l’imagination vague et indéfinie que les Allemands
-manifestent dans tous leurs ouvrages. D’ailleurs il faut de l’art, et
-beaucoup d’art, pour trouver un dénoûment, car il y en a rarement dans
-la vie; les faits s’enchaînent les uns aux autres, et leurs conséquences
-se perdent dans la suite des temps. La connaissance du théâtre seule
-apprend à circonscrire l’événement principal, et à faire concourir tous
-les accessoires au même but. Mais, combiner les effets semble presque
-aux Allemands de l’hypocrisie, et le calcul leur paraît inconciliable
-avec l’inspiration.
-
-Gœthe est cependant de tous leurs écrivains celui qui aurait le plus de
-moyens pour accorder ensemble l’habileté de l’esprit avec son audace;
-mais il ne daigne pas se donner la peine de ménager les situations
-dramatiques de manière à les rendre théâtrales. Quand elles sont belles
-en elles-mêmes, il ne s’embarrasse pas du reste. Le public allemand
-qu’il a pour spectateur à Weimar, ne demande pas mieux que de l’attendre
-et de le deviner; aussi patient, aussi intelligent que le chœur des
-Grecs, au lieu d’exiger seulement qu’on l’amuse, comme le font
-d’ordinaire les souverains, peuples ou rois, il se mêle lui-même de son
-plaisir, en analysant, en expliquant ce qui ne le frappe pas d’abord; un
-tel public est lui-même artiste dans ses jugements.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-_Iphigénie en Tauride, Torquato Tasso, etc._
-
-
-On donnait en Allemagne des drames bourgeois, des mélodrames, des pièces
-à grand spectacle, remplies de chevaux et de chevalerie. Gœthe voulut
-ramener la littérature à la sévérité de l’antique, et il composa son
-_Iphigénie en Tauride_, qui est le chef-d’œuvre de la poésie classique
-chez les Allemands. Cette tragédie rappelle le genre d’impression qu’on
-reçoit en contemplant les statues grecques; l’action en est si imposante
-et si tranquille, qu’alors même que la situation des personnages change,
-il y a toujours en eux une sorte de dignité qui fixe dans le souvenir
-chaque moment comme durable.
-
-Le sujet d’_Iphigénie en Tauride_ est si connu, qu’il était difficile de
-le traiter d’une manière nouvelle; Gœthe y est parvenu néanmoins, en
-donnant un caractère vraiment admirable à son héroïne. L’Antigone de
-Sophocle est une sainte, telle qu’une religion plus pure que celle des
-anciens pourrait nous la représenter. L’Iphigénie de Gœthe n’a pas moins
-de respect pour la vérité qu’Antigone; mais elle réunit le calme d’un
-philosophe à la ferveur d’une prêtresse: le chaste culte de Diane et
-l’asile d’un temple suffisent à l’existence rêveuse que lui laisse le
-regret d’être éloignée de la Grèce. Elle veut adoucir les mœurs du pays
-barbare qu’elle habite: et, bien que son nom soit ignoré, elle répand
-des bienfaits autour d’elle, en fille du roi des rois. Toutefois elle ne
-cesse point de regretter les belles contrées où se passa son enfance, et
-son âme est remplie d’une résignation forte et douce, qui tient, pour
-ainsi dire, le milieu entre le stoïcisme et le christianisme. Iphigénie
-ressemble un peu à la divinité qu’elle sert, et l’imagination se la
-représente environnée d’un nuage qui lui dérobe sa patrie. En effet,
-l’exil, et l’exil loin de la Grèce, pouvait-il permettre aucune autre
-jouissance que celles qu’on trouve en soi-même! Ovide aussi, condamné à
-vivre non loin de la Tauride, parlait en vain son harmonieux langage aux
-habitants de ces rives désolées: il cherchait en vain les arts, un beau
-ciel, et cette sympathie de pensées qui fait goûter avec les
-indifférents même quelques-uns des plaisirs de l’amitié. Son génie
-retombait sur lui-même, et sa lyre suspendue ne rendait plus que des
-accords plaintifs, lugubre accompagnement des vents du nord.
-
-Aucun ouvrage moderne ne peint mieux, ce me semble, que l’_Iphigénie_ de
-Gœthe, la destinée qui pèse sur la race de Tantale, la dignité de ces
-malheurs causés par une fatalité invincible. Une crainte religieuse se
-fait sentir dans toute cette histoire, et les personnages eux-mêmes
-semblent parler prophétiquement, et n’agir que sous la main puissante
-des dieux.
-
-Gœthe a fait de Thoas le bienfaiteur d’Iphigénie. Un homme féroce, tel
-que divers auteurs l’ont représenté, n’aurait pu s’accorder avec la
-couleur générale de la pièce; il en aurait dérangé l’harmonie. Dans
-plusieurs tragédies on met un tyran, comme une espèce de machine qui est
-la cause de tout; mais un penseur tel que Gœthe n’aurait jamais mis en
-scène un personnage, sans développer son caractère. Or une âme
-criminelle est toujours si compliquée, qu’elle ne pouvait entrer dans un
-sujet traité d’une manière aussi simple. Thoas aime Iphigénie; il ne
-peut se résoudre à s’en séparer, en la laissant retourner en Grèce avec
-son frère Oreste. Iphigénie pourrait partir à l’insu de Thoas: elle
-débat avec son frère, et avec elle-même, si elle doit se permettre un
-tel mensonge, et c’est là tout le nœud de la dernière moitié de la
-pièce. Enfin, Iphigénie avoue tout à Thoas, combat sa résistance, et
-obtient de lui le mot _adieu_, sur lequel la toile tombe.
-
-Certainement ce sujet ainsi conçu est pur et noble, et il serait bien à
-souhaiter qu’on pût émouvoir les spectateurs, seulement par un scrupule
-de délicatesse; mais ce n’est peut-être pas assez pour le théâtre, et
-l’on s’intéresse plus à cette pièce quand on la lit que quand on la voit
-représenter. C’est l’admiration, et non le pathétique, qui est le
-ressort d’une telle tragédie; on croit entendre, en l’écoutant, un chant
-d’un poème épique; et le calme qui règne dans tout l’ensemble gagne
-presque Oreste lui-même. La reconnaissance d’Iphigénie et d’Oreste n’est
-pas la plus animée, mais peut-être la plus poétique qu’il y ait. Les
-souvenirs de la famille d’Agamemnon y sont rappelés avec un art
-admirable, et l’on croit voir passer devant ses yeux les tableaux dont
-l’histoire et la fable ont enrichi l’antiquité. C’est un intérêt aussi
-que celui du plus beau langage, et des sentiments les plus élevés. Une
-poésie si haute plonge l’âme dans une noble contemplation, qui lui rend
-moins nécessaire le mouvement et la diversité dramatiques.
-
-Parmi le grand nombre des morceaux à citer dans cette pièce, il en est
-un dont il n’y a de modèle nulle part: Iphigénie, dans sa douleur, se
-rappelle un ancien chant connu dans sa famille, et que sa nourrice lui a
-appris dès le berceau; c’est le chant que les Parques font entendre à
-Tantale dans l’enfer. Elles lui retracent sa gloire passée, lorsqu’il
-était le convive des dieux, à la table d’or. Elles peignent le moment
-terrible où il fut précipité de son trône, la punition que les dieux lui
-infligèrent, la tranquillité de ces dieux qui planent sur l’univers, et
-que les plaintes des enfers ne sauraient ébranler; ces Parques
-menaçantes annoncent aux petits-fils de Tantale que les dieux se
-détourneront d’eux, parce que leurs traits rappellent ceux de leur
-père. Le vieux Tantale entend ce chant funeste dans l’éternelle nuit,
-pense à ses enfants, et baisse sa tête coupable. Les images les plus
-frappantes, le rythme qui s’accorde le mieux avec les sentiments,
-donnent à cette poésie la couleur d’un chant national. C’est le plus
-grand effort du talent, que de se familiariser ainsi avec l’antiquité et
-de saisir tout à la fois ce qui devait être populaire chez les Grecs, et
-ce qui produit, à la distance des siècles, une impression si solennelle.
-
-L’admiration qu’il est impossible de ne pas ressentir pour l’_Iphigénie_
-de Gœthe, n’est point en contradiction avec ce que j’ai dit sur
-l’intérêt plus vif, et l’attendrissement plus intime que les sujets
-modernes peuvent faire éprouver. Les mœurs et les religions, dont les
-siècles ont effacé la trace, présentent l’homme comme un être idéal qui
-touche à peine la terre sur laquelle il marche; mais dans les époques et
-dans les faits historiques, dont l’influence subsiste encore, nous
-sentons la chaleur de notre existence, et nous voulons des affections
-semblables à celles qui nous agitent.
-
-Il me semble donc que Gœthe n’aurait pas dû mettre dans sa pièce de
-_Torquato Tasso_ la même simplicité d’action et le même calme dans les
-discours, qui convenaient à son Iphigénie. Ce calme et cette simplicité
-pourraient ne paraître que de la froideur et du manque de naturel, dans
-un sujet aussi moderne, sous tous les rapports, que le caractère
-personnel du Tasse et les intrigues de la cour de Ferrare.
-
-Gœthe a voulu peindre, dans cette pièce, l’opposition qui existe entre
-la poésie et les convenances sociales; entre le caractère d’un poète et
-celui d’un homme du monde. Il a montré le mal que fait la protection
-d’un prince à l’imagination délicate d’un écrivain, lors même que ce
-prince croit aimer les lettres, ou du moins met son orgueil à passer
-pour les aimer. Cette opposition entre la nature exaltée et cultivée
-par la poésie, et la nature refroidie et dirigée par la politique, est
-une idée mère de mille idées.
-
-Un homme de lettres placé dans une cour, doit se croire d’abord heureux
-d’y être; mais il est impossible qu’à la longue il n’éprouve pas
-quelques-unes des peines qui rendirent la vie du Tasse si malheureuse.
-Le talent qui ne serait pas indompté cesserait d’être du talent; et
-cependant il est bien rare que les princes reconnaissent les droits de
-l’imagination, et sachent tout à la fois la considérer et la ménager. On
-ne pouvait choisir un sujet plus heureux que le Tasse à Ferrare, pour
-mettre en évidence les différents caractères d’un poète, d’un homme de
-cour, d’une princesse et d’un prince, agissant dans un petit cercle avec
-toute l’âpreté d’amour-propre qui remuerait le monde. L’on connaît la
-sensibilité maladive du Tasse, et la rudesse polie de son protecteur
-Alphonse, qui, tout en professant la plus haute admiration pour ses
-écrits, le fit enfermer dans la maison des fous, comme si le génie qui
-part de l’âme devait être traité ainsi qu’un talent mécanique, dont on
-tire parti en estimant l’œuvre et en dédaignant l’ouvrier.
-
-Gœthe a peint Léonore d’Este, la sœur du duc de Ferrare, que le poète
-aimait en secret, comme appartenant par ses vœux à l’enthousiasme, et
-par sa faiblesse à la prudence; il a introduit dans sa pièce un
-courtisan sage, selon le monde, qui traite le Tasse avec la supériorité
-que l’esprit d’affaires se croit sur l’esprit poétique, et qui l’irrite
-par son calme, et par l’habileté qu’il emploie à le blesser sans avoir
-précisément tort envers lui. Cet homme de sang-froid conserve son
-avantage, en provoquant son ennemi par des manières sèches et
-cérémonieuses, qui offensent sans qu’on puisse s’en plaindre. C’est le
-grand mal que fait une certaine science du monde; et, dans ce sens,
-l’éloquence et l’art de parler diffèrent extrêmement; car pour être
-éloquent, il faut dégager le vrai de toutes ses entraves, et pénétrer
-jusqu’au fond de l’âme où réside la conviction; mais l’habileté de la
-parole consiste, au contraire, dans le talent d’esquiver, de parer
-adroitement avec quelques phrases ce qu’on ne veut pas entendre, et de
-se servir de ces mêmes armes pour tout indiquer, sans qu’on puisse
-jamais vous prouver que vous ayez rien dit.
-
-Ce genre d’escrime fait beaucoup souffrir une âme vive et vraie. L’homme
-qui s’en sert semble votre supérieur, parce qu’il sait vous agiter,
-tandis qu’il reste lui-même tranquille; mais il ne faut pas pourtant se
-laisser imposer par ces forces négatives. Le calme est beau quand il
-vient de l’énergie qui fait supporter ses propres peines; mais quand il
-naît de l’indifférence pour celles des autres, ce calme n’est rien
-qu’une personnalité dédaigneuse. Il suffit d’une année de séjour dans
-une cour ou dans une capitale, pour apprendre très facilement à mettre
-de l’adresse et même de la grâce dans l’égoïsme: mais pour être vraiment
-digne d’une haute estime, il faudrait réunir en soi, comme dans un bel
-ouvrage, des qualités opposées: la connaissance des affaires et l’amour
-du beau, la sagesse qu’exigent les rapports avec les hommes, et l’essor
-qu’inspire le sentiment des arts. Il est vrai qu’un tel individu en
-contiendrait deux; aussi Gœthe dit-il dans sa pièce, que les deux
-personnages qu’il met en contraste, le politique et le poète, _sont les
-deux moitiés d’un homme_. Mais la sympathie ne peut exister entre ces
-deux moitiés, puisqu’il n’y a point de prudence dans le caractère du
-_Tasse_, ni de sensibilité dans son concurrent.
-
-La susceptibilité souffrante des hommes de lettres s’est manifestée dans
-Rousseau, dans le Tasse, et plus souvent encore dans les écrivains
-allemands. Les écrivains français en ont été plus rarement atteints.
-C’est quand on vit beaucoup avec soi-même et dans la solitude qu’on a de
-la peine à supporter l’air extérieur. La société est rude à beaucoup
-d’égards pour qui n’y est pas fait dès son enfance, et l’ironie du monde
-est plus funeste aux gens à talent qu’à tous les autres: l’esprit tout
-seul s’en tire mieux. Gœthe aurait pu choisir la vie de Rousseau pour
-exemple de cette lutte entre la société telle qu’elle est, et la société
-telle qu’une tête poétique la voit ou la désire; mais la situation de
-Rousseau prêtait beaucoup moins à l’imagination que celle du Tasse.
-Jean-Jacques a traîné un grand génie dans des rapports très subalternes.
-Le Tasse, brave comme ses chevaliers, amoureux, aimé, persécuté,
-couronné, et, jeune encore, mourant de douleur, à la veille de son
-triomphe, est un superbe exemple de toutes les splendeurs et de tous les
-revers d’un beau talent.
-
-Il me semble que dans la pièce du _Tasse_ les couleurs du Midi ne sont
-pas assez prononcées; peut-être serait-il très difficile de rendre en
-allemand la sensation que produit la langue italienne. Néanmoins c’est
-dans les caractères surtout qu’on retrouve les traits de la nature
-germanique plutôt qu’italienne. Léonore d’Este est une princesse
-allemande. L’analyse de son propre caractère et de ses sentiments, à
-laquelle elle se livre sans cesse, n’est point du tout dans l’esprit du
-Midi. Là l’imagination ne se replie point sur elle-même, elle avance
-sans regarder en arrière. Elle n’examine point la source d’un événement;
-elle le combat ou s’y livre, sans en rechercher la cause.
-
-La Tasse est aussi un poète allemand. Cette impossibilité de se tirer
-d’affaire dans toutes les circonstances habituelles de la vie commune,
-que Gœthe attribue au Tasse, est un trait de la vie méditative et
-renfermée des écrivains du Nord. Les poètes du Midi n’ont pas
-d’ordinaire une telle incapacité; ils ont vécu plus souvent hors de la
-maison, sur les places publiques; les choses, et surtout les hommes,
-leur sont plus familiers.
-
-Le langage du Tasse, dans la pièce de Gœthe, est souvent trop
-métaphysique. La folie de l’auteur de _la Jérusalem_ ne venait pas de
-l’abus des réflexions philosophiques, ni de l’examen approfondi de ce
-qui se passe au fond du cœur; elle tenait plutôt à l’impression trop
-vive des objets extérieurs, à l’enivrement de l’orgueil et de l’amour;
-il ne se servait guère de la parole que comme d’un chant harmonieux. Le
-secret de son âme n’était point dans ses discours ni dans ses écrits: il
-ne s’était point observé lui-même, comment aurait-il pu se révéler aux
-autres? D’ailleurs il considérait la poésie comme un art éclatant, et
-non comme une confidence intime des sentiments du cœur. Il me semble
-manifeste, et par sa nature italienne, et par sa vie, et par ses
-lettres, et par les poésies même qu’il a composées dans sa captivité,
-que l’impétuosité de ses passions, plutôt que la profondeur de ses
-pensées, causait sa mélancolie; il n’y avait pas dans son caractère,
-comme dans celui des poètes allemands, ce mélange habituel de réflexion
-et d’activité, d’analyse et d’enthousiasme, qui trouble singulièrement
-l’existence.
-
-L’élégance et la dignité du style poétique sont incomparables dans la
-pièce du _Tasse_, et Gœthe s’y est montré le Racine de l’Allemagne. Mais
-si l’on a reproché à Racine le peu d’intérêt de _Bérénice_, on pourrait,
-avec bien plus de raison, blâmer la froideur dramatique du _Tasse_ de
-Gœthe: le dessein de l’auteur était d’approfondir les caractères, en
-esquissant seulement les situations; mais cela est-il possible? Ces
-longs discours pleins d’esprit et d’imagination, que tiennent tour à
-tour les différents personnages, dans quelle nature sont-ils pris? qui
-parle ainsi de soi-même et de tout? qui épuise à ce point ce qu’on peut
-dire, sans qu’il soit question de rien faire? Quand il arrive un peu de
-mouvement dans cette pièce, on se sent soulagé de l’attention
-continuelle qu’exigent les idées. La scène du duel entre le poète et le
-courtisan intéresse vivement; la colère de l’un et l’habileté de l’autre
-développent la situation d’une manière piquante. C’est trop exiger des
-lecteurs ou des spectateurs, que de leur demander de renoncer à
-l’intérêt des circonstances, pour s’attacher uniquement aux images et
-aux pensées. Alors il ne faut pas prononcer des noms propres, ni
-supposer des scènes, des actes, un commencement, une fin, tout ce qui
-rend l’action nécessaire. La contemplation plaît dans le repos; mais
-lorsqu’on marche, la lenteur est toujours fatigante.
-
-Par une singulière vicissitude dans les goûts, les Allemands ont d’abord
-attaqué nos écrivains dramatiques, comme transformant en français tous
-leurs héros. Ils ont réclamé avec raison la vérité historique, pour
-animer les couleurs et vivifier la poésie; puis, tout à coup, ils se
-sont lassés de leurs propres succès en ce genre, et ils ont fait des
-pièces abstraites, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans lesquelles les
-rapports des hommes entre eux sont indiqués d’une manière générale, sans
-que le temps, le lieu, ni les individus y soient pour rien. C’est ainsi,
-par exemple, que dans _la Fille naturelle_, une autre pièce de Gœthe,
-l’auteur appelle ses personnages le duc, le roi, le père, la fille,
-etc., sans aucune autre désignation; considérant l’époque pendant
-laquelle l’événement se passe, le pays et les noms propres, presque
-comme des intérêts de ménage dont la poésie ne doit pas s’occuper.
-
-Une telle tragédie est véritablement faite pour être jouée dans le
-palais d’Odin, où les morts ont coutume de continuer les occupations
-qu’ils avaient pendant leur vie; là le chasseur, ombre lui-même,
-poursuit l’ombre d’un cerf avec ardeur, et les fantômes des guerriers se
-battent sur le terrain des nuages. Il paraît que, pendant quelque temps,
-Gœthe s’est tout à fait dégoûté de l’intérêt dans les pièces de théâtre.
-L’on en trouvait dans de mauvais ouvrages; il a pensé qu’il fallait le
-bannir des bons. Néanmoins, un homme supérieur a tort de dédaigner ce
-qui plaît universellement; il ne faut pas qu’il abjure sa ressemblance
-avec la nature de tous, s’il veut faire valoir ce qui le distingue. Le
-point qu’Archimède cherchait pour soulever le monde est celui par lequel
-un génie extraordinaire se rapproche du commun des hommes. Ce point de
-contact lui sert à s’élever au-dessus des autres; il doit partir de ce
-que nous éprouvons tous, pour arriver à faire sentir ce que lui seul
-aperçoit. D’ailleurs, s’il est vrai que le despotisme des convenances
-mêle souvent quelque chose de factice aux plus belles tragédies
-françaises, il n’y a pas non plus de vérité dans les théories bizarres
-de l’esprit systématique. Si l’exagération est maniérée, un certain
-genre de calme est aussi une affectation. C’est une supériorité qu’on
-s’arroge sur les émotions de l’âme, et qui peut convenir dans la
-philosophie, mais point du tout dans l’art dramatique.
-
-On peut sans crainte adresser ces critiques à Gœthe; car presque tous
-ses ouvrages sont composés dans des systèmes différents: tantôt il
-s’abandonne à la passion, comme dans _Werther_ et _le Comte d’Egmont_;
-une autre fois il ébranle toutes les cordes de l’imagination par ses
-poésies fugitives; une autre fois il peint l’histoire avec une vérité
-scrupuleuse, comme dans _Gœtz de Berlichingen_; une autre fois il est
-naïf comme les anciens, dans _Hermann et Dorothée_. Enfin, il se plonge
-avec _Faust_ dans le tourbillon de la vie; puis tout à coup, dans _le
-Tasse, la Fille naturelle_, et même dans _Iphigénie_, il conçoit l’art
-dramatique comme un monument élevé près des tombeaux. Ses ouvrages ont
-alors les belles formes, la splendeur et l’éclat du marbre; mais ils en
-ont aussi la froide immobilité. On ne saurait critiquer Gœthe comme un
-auteur bon dans tel genre et mauvais dans tel autre. Il ressemble plutôt
-à la nature, qui produit tout et de tout; et l’on peut aimer mieux son
-climat du midi que son climat du nord, sans méconnaître en lui les
-talents qui s’accordent avec ces diverses régions de l’âme.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-_Faust._
-
-
-Parmi les pièces des marionnettes, il y en a une intitulée _le Docteur
-Faust, ou la Science malheureuse_, qui a fait de tout temps une grande
-fortune en Allemagne. Lessing s’en est occupé avant Gœthe. Cette
-histoire merveilleuse est une tradition généralement répandue. Plusieurs
-auteurs anglais ont écrit sur la vie de ce même docteur Faust, et
-quelques-uns même lui attribuent l’invention de l’imprimerie. Son savoir
-très profond ne le préserva pas de l’ennui de la vie; il essaya, pour y
-échapper, de faire un pacte avec le diable, et le diable finit par
-l’emporter. Voilà le premier mot qui a fourni à Gœthe l’étonnant ouvrage
-dont je vais essayer de donner l’idée.
-
-Certes, il ne faut pas y chercher ni le goût, ni la mesure, ni l’art qui
-choisit et qui termine; mais si l’imagination pouvait se figurer un
-chaos intellectuel, tel que l’on a souvent décrit le chaos matériel, le
-_Faust_ de Gœthe devrait avoir été composé à cette époque. On ne saurait
-aller au delà, en fait de hardiesse de pensée, et le souvenir qui reste
-de cet écrit tient toujours un peu du vertige. Le diable est le héros de
-cette pièce; l’auteur ne l’a point conçu comme un fantôme hideux, tel
-qu’on a coutume de le représenter aux enfants; il en a fait, si l’on
-peut s’exprimer ainsi, le méchant par excellence, auprès duquel tous les
-méchants, et celui de Gresset en particulier, ne sont que des novices,
-à peine dignes d’être les serviteurs de Méphistophélès (c’est le nom du
-démon qui se fait l’ami de Faust). Gœthe a voulu montrer dans ce
-personnage, réel et fantastique tout à la fois, la plus amère
-plaisanterie que le dédain puisse inspirer, et néanmoins une audace de
-gaîté qui amuse. Il y a dans les discours de Méphistophélès une ironie
-infernale, qui porte sur la création tout entière, et juge l’univers
-comme un mauvais livre dont le diable se fait le censeur.
-
-Méphistophélès se moque de l’esprit lui-même, comme du plus grand des
-ridicules, quand il fait prendre un intérêt sérieux à quoi que ce soit
-au monde, et surtout quand il nous donne de la confiance en nos propres
-forces. C’est une chose singulière, que la méchanceté suprême et la
-sagesse divine s’accordent en ceci; qu’elles reconnaissent également
-l’une et l’autre le vide et la faiblesse de tout ce qui existe sur la
-terre: mais l’une ne proclame cette vérité que pour dégoûter du bien, et
-l’autre que pour élever au-dessus du mal.
-
-S’il n’y avait dans la pièce de _Faust_ que de la plaisanterie piquante
-et philosophique, on pourrait trouver dans plusieurs écrits de Voltaire
-un genre d’esprit analogue; mais on sent dans cette pièce une
-imagination d’une tout autre nature. Ce n’est pas seulement le monde
-moral tel qu’il est qu’on y voit anéanti, mais c’est l’enfer qui est mis
-à sa place. Il y a une puissance de sorcellerie, une poésie du mauvais
-principe, un enivrement du mal, un égarement de la pensée, qui font
-frissonner, rire et pleurer tout à la fois. Il semble que, pour un
-moment, le gouvernement de la terre soit entre les mains du démon. Vous
-tremblez, parce qu’il est impitoyable; vous riez, parce qu’il humilie
-tous les amours-propres satisfaits; vous pleurez, parce que la nature
-humaine, ainsi vue des profondeurs de l’enfer, inspire une pitié
-douloureuse.
-
-Milton a fait Satan plus grand que l’homme; Michel-Ange et le Dante lui
-ont donné les traits hideux de l’animal, combinés avec la figure
-humaine. Le Méphistophélès de Gœthe est un diable civilisé. Il manie
-avec art cette moquerie légère en apparence, qui peut si bien s’accorder
-avec une grande profondeur de perversité; il traite de niaiserie ou
-d’affectation tout ce qui est sensible; sa figure est méchante, basse et
-fausse; il a de la gaucherie sans timidité, du dédain sans fierté,
-quelque chose de doucereux auprès des femmes, parce que, dans cette
-seule circonstance, il a besoin de tromper pour séduire: et, ce qu’il
-entend par séduire, c’est servir les passions d’un autre; car il ne peut
-même faire semblant d’aimer: c’est la seule dissimulation qui lui soit
-impossible.
-
-Le caractère de Méphistophélès suppose une inépuisable connaissance de
-la société, de la nature et du merveilleux. C’est le cauchemar de
-l’esprit que cette pièce de _Faust_, mais un cauchemar qui double sa
-force. On y trouve la révélation diabolique de l’incrédulité, de celle
-qui s’applique à tout ce qu’il peut y avoir de bon dans ce monde; et
-peut-être cette révélation serait-elle dangereuse, si les circonstances
-amenées par les perfides intentions de Méphistophélès n’inspiraient pas
-de l’horreur pour son arrogant langage, et ne faisaient pas connaître la
-scélératesse qu’il renferme.
-
-Faust rassemble dans son caractère toutes les faiblesses de l’humanité:
-désir de savoir et fatigue du travail; besoin du succès, satiété du
-plaisir. C’est un parfait modèle de l’être changeant et mobile, dont les
-sentiments sont plus éphémères encore que la courte vie dont il se
-plaint. Faust a plus d’ambition que de force; et cette agitation
-intérieure le révolte contre la nature, et le fait recourir à tous les
-sortilèges pour échapper aux conditions dures, mais nécessaires,
-imposées à l’homme mortel. On le voit, dans la première scène, au
-milieu de ses livres et d’un nombre infini d’instruments de physique et
-de fioles de chimie. Son père s’occupait aussi des sciences, et lui en a
-transmis le goût et l’habitude. Une seule lampe éclaire cette retraite
-sombre et Faust étudie sans relâche la nature, et surtout la magie dont
-il possède déjà quelques secrets.
-
-Il veut faire apparaître un des génies créateurs du second ordre; le
-génie vient, et lui conseille de ne point s’élever au-dessus de la
-sphère de l’esprit humain.--«C’est à nous, lui dit-il, c’est à nous de
-nous plonger dans le tumulte de l’activité, dans ces vagues éternelles
-de la vie, que la naissance et la mort élèvent et précipitent,
-repoussent et ramènent: nous sommes faits pour travailler à l’œuvre que
-Dieu nous commande, et dont le temps accomplit la trame. Mais toi, qui
-ne peux concevoir que toi-même, toi, qui trembles en approfondissant ta
-destinée, et que mon souffle fait tressaillir, laisse-moi, ne me
-rappelle plus».--Quand le génie disparaît, un désespoir profond s’empare
-de Faust et il veut s’empoisonner.
-
-«Moi, dit-il, l’image de la Divinité, je me croyais si près de goûter
-l’éternelle vérité dans tout l’éclat de sa lumière céleste! je n’étais
-déjà plus le fils de la terre; je me sentais l’égal des chérubins, qui,
-créateurs à leur tour, peuvent goûter les jouissances de Dieu même. Ah!
-combien je dois expier mes pressentiments présomptueux! une parole
-foudroyante les a détruits pour jamais. Esprit divin, j’ai eu la force
-de t’attirer, mais je n’ai pas eu celle de te retenir. Pendant l’instant
-heureux où je t’ai vu, je me sentais à la fois si grand et si petit!
-mais tu m’as repoussé violemment dans le sort incertain de l’humanité.
-
-«Qui m’instruira maintenant? que dois-je éviter? dois-je céder à
-l’impulsion qui me presse? nos actions, comme nos souffrances, arrêtent
-la marche de la pensée. Des penchants grossiers s’opposent à ce que
-l’esprit conçoit de plus magnifique. Quand nous atteignons un certain
-bonheur ici-bas, nous traitons d’illusion et de mensonge tout ce qui
-vaut mieux que ce bonheur; et les sentiments sublimes que le Créateur
-nous avait donnés se perdent dans les intérêts de la terre. D’abord
-l’imagination, avec ses ailes hardies, aspire à l’éternité; puis un
-petit espace suffit bientôt aux débris de toutes nos espérances
-trompées. L’inquiétude s’empare de notre cœur: elle y produit des
-douleurs secrètes; elle y détruit le repos et le plaisir. Elle se
-présente à nous sous mille formes; tantôt la fortune, tantôt une femme,
-des enfants, le poignard, le poison, le feu, la mer, nous agitent.
-L’homme tremble devant tout ce qui n’arrivera pas, et pleure sans cesse
-ce qu’il n’a point perdu.
-
-«Non, je ne me suis point comparé à la Divinité; non, je sens ma misère:
-c’est à l’insecte que je ressemble. Il s’agite dans la poussière, il se
-nourrit d’elle, et le voyageur, en passant, l’écrase et le détruit.
-
-«N’est-ce pas la poussière en effet, que ces livres dont je suis
-environné? Ne suis-je pas enfermé dans le cachot de la science? ces
-murs, ces vitraux qui m’entourent, laissent-ils pénétrer seulement
-jusqu’à moi la lumière du jour sans l’altérer? Que dois-je faire de ces
-innombrables volumes, de ces niaiseries sans fin qui remplissent ma
-tête? Y trouverai-je ce qui me manque? Si je parcours ces pages, qu’y
-lirai-je? Que partout les hommes se sont tourmentés sur leur sort; que
-de temps en temps un heureux a paru, et qu’il a fait le désespoir du
-reste de la terre. (_Une tête de mort est sur la table_). Et toi, qui
-sembles m’adresser un ricanement si terrible, l’esprit qui habitait
-jadis ton cerveau n’a-t-il pas erré comme le mien, n’a-t-il pas cherché
-la lumière, et succombé sous le poids des ténèbres: ces machines de tout
-genre que mon père avait rassemblées pour servir à ses vains travaux,
-ces roues, ces cylindres, ces leviers, me révèleront-ils le secret de la
-nature? Non, elle est mystérieuse, bien qu’elle semble se montrer au
-jour; et ce qu’elle veut cacher, tous les efforts de la science ne
-l’arracheront jamais de son sein.
-
-«C’est donc vers toi que mes regards sont attirés, liqueur empoisonnée!
-Toi qui donnes la mort, je te salue comme une pâle lueur dans la forêt
-sombre. En toi j’honore la science et l’esprit de l’homme. Tu es la plus
-douce essence des sucs qui procurent le sommeil; tu contiens toutes les
-forces qui tuent. Viens à mon secours. Je sens déjà l’agitation de mon
-esprit qui se calme; je vais m’élancer dans la haute mer. Les flots
-limpides brillent comme un miroir à mes pieds. Un nouveau jour m’appelle
-vers l’autre bord. Un char de feu plane déjà sur ma tête; j’y vais
-monter; je saurai parcourir les sphères éthérées, et goûter les délices
-des cieux.
-
-«Mais dans mon abaissement, comment les mériter? Oui, je le puis, si je
-l’ose, si j’enfonce avec courage ces portes de la mort, devant
-lesquelles chacun passe en frémissant. Il est temps de montrer la
-dignité de l’homme. Il ne faut plus qu’il tremble au bord de cet abîme,
-où son imagination se condamne elle-même à ses propres tourments, et
-dont les flammes de l’enfer semblent défendre l’approche. C’est dans
-cette coupe d’un pur cristal, que je vais verser le poison mortel.
-Hélas! jadis elle servait pour un autre usage: on la passait de main en
-main dans les festins joyeux de nos pères, et le convive, en la prenant,
-célébrait en vers sa beauté. Coupe dorée! tu me rappelles les nuits
-bruyantes de ma jeunesse. Je ne t’offrirai plus à mon voisin, je ne
-vanterai plus l’artiste qui sut t’embellir. Une liqueur sombre te
-remplit, je l’ai préparée, je la choisis. Ah! qu’elle soit pour moi la
-libation solennelle que je consacre au matin d’une nouvelle vie»!
-
-Au moment où Faust va prendre le poison, il entend les cloches qui
-annoncent dans la ville le jour de Pâques, et les chœurs, qui, dans
-l’église voisine, célèbrent cette sainte fête.
-
- LE CHŒUR.
-
- «Le Christ est ressuscité. Que les mortels dégénérés, faibles et
- tremblants, s’en réjouissent!
-
- FAUST.
-
- «Comme le bruit imposant de l’airain m’ébranle jusqu’au fond de
- l’âme! Quelles voix pures font tomber la coupe empoisonnée de ma
- main! Annoncez-vous, cloches retentissantes, la première heure du
- jour de Pâques? Vous, chœur! célébrez-vous déjà les chants
- consolateurs, ces chants que, dans la nuit du tombeau, les anges
- firent entendre, quand ils descendirent du ciel pour commencer la
- nouvelle alliance»?
-
- Le chœur répète une seconde fois: Le Christ, etc.
-
- FAUST.
-
- «Chants célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans
- la poussière? faites-vous entendre aux humains que vous pouvez
- consoler. J’écoute le message que vous m’apportez, mais la foi me
- manque pour y croire. Le miracle est l’enfant chéri de la foi. Je
- ne puis m’élancer dans la sphère d’où votre auguste nouvelle est
- descendue; et cependant, accoutumé dès l’enfance à ces chants, ils
- me rappellent à la vie. Autrefois un rayon de l’amour divin
- descendait sur moi, pendant la solennité tranquille du dimanche. Le
- bourdonnement sourd de la cloche remplissait mon âme du
- pressentiment de l’avenir, et ma prière était une jouissance
- ardente. Cette même cloche annonçait aussi les jeux de la jeunesse,
- et la fête du printemps. Le souvenir ranime en moi les sentiments
- enfantins qui nous détournent de la mort. Oh! faites-vous entendre
- encore, chants célestes! la terre m’a reconquis».
-
-Ce moment d’exaltation ne dure pas; Faust est un caractère inconstant,
-les passions du monde le reprennent. Il cherche à les satisfaire, il
-souhaite de s’y livrer; et le diable, sous le nom de Méphistophélès,
-vient et lui promet de le mettre en possession de toutes les jouissances
-de la terre; mais en même temps il sait le dégoûter de toutes, car la
-vraie méchanceté dessèche tellement l’âme, qu’elle finit par inspirer
-une indifférence profonde pour les plaisirs aussi bien que pour les
-vertus.
-
-Méphistophélès conduit Faust chez une sorcière, qui tient à ses ordres
-des animaux moitié singes et moitié chats (_Meer-katzen_). On peut
-considérer cette scène, à quelques égards, comme la parodie des
-Sorcières de Macbeth. Les Sorcières de Macbeth chantent des paroles
-mystérieuses, dont les sons extraordinaires font déjà l’effet d’un
-sortilège; les Sorcières de Gœthe prononcent aussi des mots bizarres,
-dont les consonnances sont artistement multipliées; ces mots excitent
-l’imagination à la gaîté, par la singularité même de leur structure; et
-le dialogue de cette scène, qui ne serait que burlesque en prose, prend
-un caractère plus relevé par le charme de la poésie.
-
-On croit découvrir, en écoutant le langage comique de ces chats-singes,
-quelles seraient les idées des animaux s’ils pouvaient les exprimer,
-quelle image grossière et ridicule ils se feraient de la nature et de
-l’homme.
-
-Il n’y a guère d’exemples dans les pièces françaises de ces
-plaisanteries fondées sur le merveilleux, les prodiges, les sorcières,
-les métamorphoses, etc.: c’est jouer avec la nature, comme dans la
-comédie de mœurs on joue avec les hommes. Mais il faut, pour se plaire à
-ce comique, n’y point appliquer le raisonnement, et regarder les
-plaisirs de l’imagination comme un jeu libre et sans but. Néanmoins ce
-jeu n’en est pas pour cela plus facile, car les barrières sont souvent
-des appuis; et quand on se livre en littérature à des inventions sans
-bornes, il n’y a que l’excès et l’emportement même du talent qui
-puissent leur donner quelque mérite; l’union du bizarre et du médiocre
-ne serait pas tolérable.
-
-Méphistophélès conduit Faust dans les sociétés des jeunes gens de toutes
-les classes, et subjugue de différentes manières les divers esprits
-qu’il rencontre. Il ne les subjugue jamais par l’admiration, mais par
-l’étonnement. Il captive toujours par quelque chose d’inattendu et de
-dédaigneux dans ses paroles et dans ses actions; car la plupart des
-hommes vulgaires font d’autant plus de cas d’un esprit supérieur qu’il
-ne se soucie pas d’eux. Un instinct secret leur dit que celui qui les
-méprise voit juste.
-
-Un écolier de Leipzig, sortant de la maison maternelle, et niais comme
-on peut l’être à cet âge dans les bons pays de l’Allemagne, vient
-consulter Faust sur ses études; Faust prie Méphistophélès de se charger
-de lui répondre. Il revêt la robe de docteur, et pendant qu’il attend
-l’écolier, il exprime seul son dédain pour Faust. «Cet homme, dit-il, ne
-sera jamais qu’à demi pervers, et c’est en vain qu’il se flatte de
-parvenir à l’être entièrement». En effet, une maladresse causée par des
-regrets invincibles entrave les honnêtes gens, quand ils se détournent
-de leur route naturelle, et les hommes radicalement mauvais se moquent
-de ces candidats du vice, qui ont bonne intention de faire le mal, mais
-qui sont sans talent pour l’accomplir.
-
-Enfin l’écolier se présente, et rien n’est plus naïf que l’empressement
-gauche et confiant de ce jeune Allemand, qui arrive pour la première
-fois dans une grande ville, disposé à tout, et ne connaissant rien,
-ayant peur et envie de chaque chose qu’il voit; désirant de s’instruire,
-souhaitant fort de s’amuser, et s’approchant avec un sourire gracieux de
-Méphistophélès, qui le reçoit d’un air froid et moqueur; le contraste
-entre la bonhomie tout en dehors de l’un, et l’insolence contenue de
-l’autre, est admirablement spirituel.
-
-Il n’y a pas une connaissance que l’écolier ne voulût acquérir, et ce
-qu’il lui convient d’apprendre, dit-il, c’est la science et la nature.
-Méphistophélès le félicite de la précision de son plan d’étude. Il
-s’amuse à décrire les quatre facultés: la jurisprudence, la médecine, la
-philosophie, et la théologie, de manière à embrouiller la tête de
-l’écolier pour toujours. Méphistophélès lui fait mille arguments divers,
-que l’écolier approuve tous les uns après les autres, mais dont la
-conclusion l’étonne, parce qu’il s’attend au sérieux et que le Diable
-plaisante toujours. L’écolier de bonne volonté se prépare à
-l’admiration, et le résultat de tout ce qu’il entend n’est qu’un dédain
-universel. Méphistophélès convient lui-même que le doute vient de
-l’enfer, et que les démons, ce sont ceux _qui nient_; mais il exprime le
-doute avec un ton décidé, qui, mêlant l’arrogance du caractère à
-l’incertitude de la raison, ne laisse de consistance qu’aux mauvais
-penchants. Aucune croyance, aucune opinion ne reste fixe dans la tête,
-après avoir entendu Méphistophélès, et l’on s’examine soi-même, pour
-savoir s’il y a quelque chose de vrai dans ce monde, ou si l’on ne pense
-que pour se moquer de tous ceux qui croient penser.
-
-«Ne doit-il pas toujours y avoir une idée dans un mot? dit
-l’écolier.--Oui, si cela se peut, répond Méphistophélès; mais il ne faut
-pourtant pas trop se tourmenter là-dessus; car là où les idées manquent,
-les mots viennent à propos pour y suppléer».
-
-L’écolier quelquefois ne comprend pas Méphistophélès, mais n’en a que
-plus de respect pour son génie. Avant de le quitter, il le prie d’écrire
-quelques lignes sur son _Album_; c’est le livre dans lequel, selon les
-bienveillants usages de l’Allemagne, chacun se fait donner une marque de
-souvenir par ses amis. Méphistophélès écrit ce que Satan a dit à Ève
-pour l’engager à manger le fruit de l’arbre de vie: _Vous serez comme
-Dieu, connaissant le bien et le mal_. «Je peux bien, se dit-il à
-lui-même, emprunter cette ancienne sentence à mon cousin le serpent; il
-y a longtemps qu’on s’en sert dans ma famille». L’écolier reprend son
-livre, et s’en va parfaitement satisfait.
-
-Faust s’ennuie, et Méphistophélès lui conseille de devenir amoureux. Il
-le devient en effet d’une jeune fille du peuple, tout à fait innocente
-et naïve, qui vit dans la pauvreté avec sa vieille mère. Méphistophélès,
-pour introduire Faust auprès d’elle, imagine de faire connaissance avec
-une de ses voisines, Marthe, chez laquelle la jeune Marguerite va
-quelquefois. Cette femme a son mari dans les pays étrangers, et se
-désole de n’en point recevoir de nouvelles; elle serait bien triste de
-sa mort, mais au moins voudrait-elle en avoir la certitude; et
-Méphistophélès adoucit singulièrement sa douleur, en lui promettant un
-extrait mortuaire de son époux, bien en règle, qu’elle pourra, suivant
-la coutume, faire publier dans la gazette.
-
-La pauvre Marguerite est livrée à la puissance du mal; l’esprit infernal
-s’acharne sur elle, et la rend coupable, sans lui ôter cette droiture de
-cœur qui ne peut trouver de repos que dans la vertu. Un méchant habile
-se garde bien de pervertir entièrement les honnêtes gens qu’il veut
-gouverner: car son ascendant sur eux se compose des fautes et des
-remords qui les troublent tour à tour. Faust, aidé par Méphistophélès,
-séduit cette jeune fille, singulièrement simple d’esprit et d’âme. Elle
-est pieuse, bien qu’elle soit coupable, et, seule avec Faust, elle lui
-demande s’il a de la religion.--«Mon enfant, lui dit-il, tu le sais, je
-t’aime. Je donnerais pour toi mon sang et ma vie; je ne voudrais
-troubler la foi de personne. N’est-ce pas là tout ce que tu peux
-désirer?
-
- MARGUERITE.
-
- «Non, il faut croire.
-
- FAUST.
-
- «Le faut-il?
-
- MARGUERITE.
-
- «Ah! si je pouvais quelque chose sur toi! tu ne respectes pas assez
- les saints sacrements.
-
- FAUST.
-
- «Je les respecte.
-
- MARGUERITE.
-
- «Mais sans en approcher; depuis longtemps, tu ne t’es point
- confessé, tu n’as point été à la messe; crois-tu en Dieu?
-
- FAUST.
-
- «Ma chère amie, qui ose dire: Je crois en Dieu?--Si tu fais cette
- question aux prêtres et aux sages, ils répondront comme s’ils
- voulaient se moquer de celui qui les interroge.
-
- MARGUERITE.
-
- «Ainsi donc, tu ne crois rien.
-
- FAUST.
-
- «N’interprète pas mal ce que je dis, charmante créature: qui peut
- nommer la divinité et dire: Je la conçois? qui peut être sensible
- et ne pas y croire? Le soutien de cet univers n’embrasse-t-il pas
- toi, moi, la nature entière? Le ciel ne s’abaisse-t-il pas en
- pavillon sur nos têtes? la terre n’est-elle pas inébranlable sous
- nos pieds, et les étoiles éternelles, du haut de leur sphère, ne
- nous regardent-elles pas avec amour? Tes yeux ne se
- réfléchissent-ils pas dans mes yeux attendris? Un mystère éternel,
- invisible et visible, n’attire-t-il pas mon cœur vers le tien?
- Remplis ton âme de ce mystère, et quand tu éprouves la félicité
- suprême du sentiment, appelle-là, cette félicité, cœur, amour,
- Dieu, n’importe. Le sentiment est tout, les noms ne sont qu’un vain
- bruit, une vaine fumée, qui obscurcit la clarté des cieux».
-
- Ce morceau, d’une éloquence inspirée, ne conviendrait pas à la
- disposition de Faust, si dans ce moment il n’était pas meilleur,
- parce qu’il aime, et si l’intention de l’auteur n’avait pas été,
- sans doute, de montrer combien une croyance ferme et positive est
- nécessaire, puisque ceux même que la nature a faits sensibles et
- bons, n’en sont pas moins capables des plus funestes égarements,
- quand ce secours leur manque.
-
- Faust se lasse de l’amour de Marguerite comme de toutes les
- jouissances de la vie; rien n’est plus beau, en allemand, que les
- vers dans lesquels il exprime tout à la fois l’enthousiasme de la
- science et la satiété du bonheur.
-
- FAUST, _seul_.
-
- «Esprit sublime! tu m’as accordé tout ce que je t’ai demandé. Ce
- n’est pas en vain que tu as tourné vers moi ton visage entouré de
- flammes; tu m’as donné la magique nature pour empire, tu m’as donné
- la force de la sentir et d’en jouir. Ce n’est pas une froide
- admiration que tu m’as permise, mais une intime connaissance, et tu
- m’as fait pénétrer dans le sein de l’univers, comme dans celui d’un
- ami; tu as conduit devant moi la troupe variée des vivants, et tu
- m’as appris à connaître mes frères dans les habitants des bois, des
- airs et des eaux. Quand l’orage gronde dans la forêt, quand il
- déracine et renverse les pins gigantesques dont la chute fait
- retentir la montagne, tu me guides dans un sûr asile, et tu me
- révèles les secrètes merveilles de mon propre cœur. Lorsque la lune
- tranquille monte lentement vers les cieux, les ombres argentées des
- temps antiques planent à mes yeux sur les rochers, dans les bois,
- et semblent m’adoucir le sévère plaisir de la méditation.
-
- «Mais je le sens, hélas! l’homme ne peut atteindre à rien de
- parfait; à côté de ces délices qui me rapprochent des dieux, il
- faut que je supporte ce compagnon froid, indifférent, hautain, qui
- m’humilie à mes propres yeux, et d’un mot réduit au néant tous les
- dons que tu m’as faits. Il allume dans mon sein un feu désordonné
- qui m’attire vers la beauté; je passe avec ivresse du désir au
- bonheur; mais au sein du bonheur même, bientôt un vague ennui me
- fait regretter le désir».
-
-L’histoire de Marguerite serre douloureusement le cœur. Son état
-vulgaire, son esprit borné, tout ce qui la soumet au malheur, sans
-qu’elle puisse y résister, inspire encore plus de pitié pour elle.
-Gœthe, dans ses romans et dans ses pièces, n’a presque jamais donné des
-qualités supérieures aux femmes, mais il peint à merveille le caractère
-de faiblesse qui leur rend la protection si nécessaire. Marguerite veut
-recevoir chez elle Faust à l’insu de sa mère, et donne à cette pauvre
-femme, d’après le conseil de Méphistophélès, une potion assoupissante
-qu’elle ne peut supporter, et qui la fait mourir. La coupable Marguerite
-devient grosse, sa honte est publique, tout le quartier qu’elle habite
-la montre au doigt. Le déshonneur semble avoir plus de prise sur les
-personnes d’un rang élevé, et peut-être cependant est-il encore plus
-redoutable dans la classe du peuple. Tout est si tranché, si positif, si
-irréparable parmi les hommes qui n’ont pour rien des paroles nuancées!
-Gœthe saisit admirablement ces mœurs, tout à la fois si près et loin de
-nous; il possède au suprême degré l’art d’être parfaitement naturel dans
-mille natures différentes.
-
-Valentin, soldat, frère de Marguerite, arrive de la guerre pour la
-revoir; et quand il apprend sa honte, la souffrance qu’il éprouve, et
-dont il rougit, se trahit par un langage âpre et touchant à la fois.
-L’homme dur en apparence, et sensible au fond de l’âme, cause une
-émotion inattendue et poignante. Gœthe a peint avec une admirable vérité
-le courage qu’un soldat peut employer contre la douleur morale, contre
-cet ennemi nouveau qu’il sent en lui-même, et que ses armes ne sauraient
-combattre. Enfin, le besoin de la vengeance le saisit, et porte vers
-l’action tous les sentiments qui le dévoraient intérieurement. Il
-rencontre Méphistophélès et Faust, au moment où ils vont donner un
-concert sous les fenêtres de sa sœur. Valentin provoque Faust, se bat
-avec lui, et reçoit une blessure mortelle. Ses adversaires
-disparaissent, pour éviter la fureur du peuple.
-
-Marguerite arrive, demande qui est là tout sanglant sur la terre. Le
-peuple lui répond: _Le fils de ta mère_. Et son frère, en mourant, lui
-adresse des reproches plus terribles et plus déchirants que jamais la
-langue policée n’en pourrait exprimer. La dignité de la tragédie ne
-saurait permettre d’enfoncer si avant les traits de la nature dans le
-cœur.
-
-Méphistophélès oblige Faust à quitter la ville, et le désespoir que lui
-fait éprouver le sort de Marguerite intéresse à lui de nouveau.
-
-«Hélas! s’écrie Faust, elle eût été si facilement heureuse! une simple
-cabane dans une vallée des Alpes, quelques occupations domestiques,
-auraient suffi pour satisfaire ses désirs bornés, et remplir sa douce
-vie: mais moi, l’ennemi de Dieu, je n’ai pas eu de repos que je n’eusse
-brisé son cœur, et fait tomber en ruines sa pauvre destinée. Ainsi donc
-la paix doit lui être ravie pour toujours. Il faut qu’elle soit la
-victime de l’enfer. Hé bien! démon, abrège mon angoisse, fais arriver ce
-qui doit arriver. Que le sort de cette infortunée s’accomplisse, et
-précipite-moi du moins avec elle dans l’abîme».
-
-L’amertume et le sang-froid de la réponse de Méphistophélès sont
-vraiment diaboliques.
-
-«Comme tu t’enflammes, lui dit-il, comme tu bouillonnes! je ne sais
-comment te consoler, et sur mon honneur je me donnerais au diable, si je
-ne l’étais pas moi-même: mais penses-tu donc, insensé, que parce que ta
-pauvre tête ne voit plus d’issue, il n’y en ait plus véritablement? Vive
-celui qui sait tout supporter avec courage! Je t’ai déjà rendu
-passablement semblable à moi, et songe, je t’en prie, qu’il n’y a rien
-de plus fastidieux dans ce monde qu’un diable qui se désespère».
-
-Marguerite va seule à l’église, l’unique refuge qui lui reste; une foule
-immense remplit le temple, et le service des morts est célébré dans ce
-lieu solennel. Marguerite est couverte d’un voile: elle prie avec
-ardeur; et lorsqu’elle commence à se flatter de la miséricorde divine,
-le mauvais esprit lui parle d’une voix basse et lui dit:
-
- «Te souviens-tu, Marguerite, de ce temps où tu venais ici te
- prosterner devant l’autel? tu étais alors pleine d’innocence, tu
- balbutiais timidement les psaumes, et Dieu régnait dans ton cœur.
- Marguerite, qu’as-tu fait? que de crimes tu as commis! Viens-tu
- prier pour l’âme de ta mère, dont la mort pèse sur ta tête? Sur le
- seuil de ta porte, vois-tu quel est ce sang? c’est celui de ton
- frère, et ne sens-tu pas s’agiter dans ton sein une créature
- infortunée qui te présage déjà de nouvelles douleurs?
-
- MARGUERITE.
-
- «Malheur! malheur! comment échapper aux pensées qui naissent dans
- mon âme et se soulèvent contre moi?
-
- LE CHŒUR, _chante dans l’Église_.
-
- «_Dies iræ, dies illa,_
- _Solvet sæculum in favilla._[32]
-
- LE MAUVAIS ESPRIT.
-
- «Le courroux céleste te menace, Marguerite; les trompettes de la
- résurrection retentissent: les tombeaux s’ébranlent, et ton cœur va
- se réveiller pour sentir les flammes éternelles.
-
- MARGUERITE.
-
- «Ah! si je pouvais m’éloigner d’ici! les sons de cet orgue
- m’empêchent de respirer, et les chants des prêtres font pénétrer
- dans mon âme une émotion qui la déchire.
-
- LE CHŒUR.
-
- «_Judex ergo cum sedebit,_
- _Quidquid latet apparebit,_
- _Nil inultum remanebit._[33]
-
- MARGUERITE.
-
- «On dirait que ces murs se rapprochent pour m’étouffer; la voûte du
- temple m’oppresse: de l’air! de l’air!
-
- LE MAUVAIS ESPRIT.
-
- «Cache-toi; le crime et la honte te poursuivent. Tu demandes de
- l’air et de la lumière, misérable! qu’en espères-tu?
-
- LE CHŒUR.
-
- «_Quid sum miser tunc dicturus?_
- _Quem patronum rogaturus?_
- _Cum vix justus sit securus[34]?_
-
- LE MAUVAIS ESPRIT.
-
- «Les Saints détournent leur visage de ta présence; ils rougiraient
- de tendre leurs mains pures vers toi».
-
- LE CHŒUR.
-
- _«Quid sum miser tunc dicturus»?_
-
- Marguerite crie au secours et s’évanouit.
-
-Quelle scène! Cette infortunée qui, dans l’asile de la consolation,
-trouve le désespoir; cette foule rassemblée, priant Dieu avec confiance,
-tandis qu’une malheureuse femme, dans le temple même du Seigneur,
-rencontre l’esprit de l’enfer! Les paroles sévères de l’hymne sainte
-sont interprétées par l’inflexible méchanceté du mauvais génie. Quel
-désordre dans le cœur! que de maux entassés sur une faible pauvre tête!
-et quel talent, que celui qui sait ainsi représenter à l’imagination ces
-moments où la vie s’allume en nous comme un feu sombre, et jette sur nos
-jours passagers la terrible lueur de l’éternité des peines!
-
-Méphistophélès imagine de transporter Faust dans le sabbat des sorcières
-pour le distraire de ses peines; et il y a là une scène dont il est
-impossible de donner l’idée, quoiqu’il s’y trouve un grand nombre de
-pensées à retenir: ce sont vraiment les Saturnales de l’esprit, que
-cette fête du sabbat. La marche de la pièce est suspendue par cet
-intermède, et plus on trouve la situation forte, plus il est impossible
-de se soumettre même aux inventions du génie, lorsqu’elles interrompent
-ainsi l’intérêt. Au milieu du tourbillon de tout ce qu’on peut imaginer
-et dire, quand les images et les idées se précipitent, se confondent, et
-semblent retomber dans les abîmes dont la raison les a fait sortir, il
-vient une scène qui se rattache à la situation d’une manière terrible.
-Les conjurations de la magie font apparaître divers tableaux, et tout à
-coup Faust s’approche de Méphistophélès, et lui dit: «Ne vois-tu pas
-là-bas une jeune fille belle et pâle, qui se tient seule dans
-l’éloignement? Elle s’avance lentement, ses pieds semblent attachés
-l’un à l’autre; ne trouves-tu pas qu’elle ressemble à Marguerite?
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- «C’est un effet de la magie, rien qu’une illusion. Il n’est pas bon
- d’y arrêter tes regards. Ces yeux fixes glacent le sang des hommes.
- C’est ainsi que la tête de Méduse changeait jadis en pierre ceux
- qui la considéraient.
-
- FAUST.
-
- «Il est vrai que cette image a les yeux ouverts comme un mort à qui
- les mains d’un ami ne les aurait pas fermés. Voilà le sein sur
- lequel j’ai reposé ma tête; voilà les charmes que mon cœur a
- possédés.
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- «Insensé! tout cela n’est que de la sorcellerie; chacun dans ce
- fantôme croit voir sa bien-aimée.
-
- FAUST.
-
- «Quel délire! quelle souffrance! Je ne peux m’éloigner de ce
- regard; mais autour de ce beau cou, que signifie ce collier rouge,
- large comme le tranchant d’un couteau?
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- «C’est vrai: mais qu’y veux-tu faire? Ne t’abîme pas dans tes
- rêveries; viens sur cette montagne, on t’y prépare une fête.
- Viens».
-
-Faust apprend que Marguerite a tué l’enfant qu’elle a mis au jour,
-espérant ainsi se dérober à la honte. Son crime a été découvert; on l’a
-mise en prison, et le lendemain elle doit périr sur l’échafaud. Faust
-maudit Méphistophélès avec fureur; Méphistophélès accuse Faust avec
-sang-froid, et lui prouve que c’est lui qui a désiré le mal, et qu’il ne
-l’a aidé que parce qu’il l’avait appelé. Une sentence de mort est portée
-contre Faust, parce qu’il a tué le frère de Marguerite. Néanmoins, il
-s’introduit en secret dans la ville, obtient de Méphistophélès les
-moyens de délivrer Marguerite, et pénètre la nuit dans son cachot, dont
-il a dérobé les clefs.
-
-Il l’entend de loin murmurer une chanson qui prouve l’égarement de son
-esprit; les paroles de cette chanson sont très vulgaires, et Marguerite
-était naturellement pure et délicate. On peint d’ordinaire les folles
-comme si la folie s’arrangeait avec les convenances, et donnait
-seulement le droit de ne pas finir les phrases commencées, et de briser
-à propos le fil des idées; mais cela n’est pas ainsi: le véritable
-désordre de l’esprit se montre presque toujours sous des formes
-étrangères à la cause même de la folie, et la gaîté des malheureux est
-bien plus déchirante que leur douleur.
-
-Faust entre dans la prison: Marguerite croit qu’on vient la chercher
-pour la conduire à la mort.
-
- MARGUERITE, _se soulevant de son lit de paille, s’écrie_:
-
- «Ils viennent! ils viennent! oh, que la mort est amère!
-
- FAUST, _bas_.
-
- «Doucement, doucement; je vais te délivrer. (_Il s’approche d’elle
- pour briser ses fers_).
-
- MARGUERITE.
-
- «Si tu es un homme, mon désespoir te touchera.
-
- FAUST.
-
- «Plus bas, plus bas; tu éveilleras la garde par tes cris.
-
- MARGUERITE _se jette à genoux_.
-
- «Qui t’a donné, barbare, cette puissance sur moi? Il n’est que
- minuit: pourquoi viens-tu déjà me chercher? Aie pitié de mes
- larmes, laisse-moi vivre encore: demain matin, n’est-ce pas assez
- tôt? (_Marguerite se relève_). Je suis pourtant si jeune, si jeune!
- et dois-je déjà mourir? J’étais belle aussi: c’est ce qui a fait ma
- perte. Mon ami était alors près de moi: il est maintenant bien
- loin. Les fleurs de ma guirlande sont dispersées. Ne me prends pas
- la main avec tant de violence. Ménage-moi. Ne me laisse pas pleurer
- en vain. Jamais, jusqu’à ce jour, je ne t’ai vu.
-
- FAUST.
-
- «Comment supporter sa douleur!
-
- MARGUERITE.
-
- «Je suis tout à fait en ton pouvoir. Seulement laisse-moi allaiter
- mon enfant; je l’ai pressé sur mon cœur toute la nuit. Ils me l’ont
- ôté pour m’affliger. N’ont-ils pas prétendu que je l’avais tué?
- Jamais je ne redeviendrai ce que j’étais! N’ont-ils pas chanté des
- chansons contre moi, ces méchants, que voulaient-ils donc dire?
-
- FAUST _se jette à ses pieds_.
-
- «Ton amant est à tes pieds; il vient ouvrir les portes de cette
- horrible prison.
-
- MARGUERITE.
-
- «Oui, mettons-nous à genoux; appelons les saints à notre secours.
- Les cris de l’enfer se font entendre, et les mauvais génies nous
- attendent sur le seuil de mon cachot.
-
- FAUST.
-
- «Marguerite! Marguerite!
-
- MARGUERITE, _attentive_.
-
- «C’était la voix de mon ami. (_Elle se précipite vers Faust, et ses
- fers tombent_). Où est-il? Je l’ai entendu m’appeler. Je suis
- libre. Personne ne pourra plus me retenir en prison. Je m’appuierai
- sur son bras, je me reposerai sur son sein. Il appelle Marguerite:
- il est là, devant la porte. Au milieu des hurlements de
- l’impitoyable mort, j’entends la douce et touchante harmonie de sa
- voix!
-
- FAUST.
-
- «Oui, c’est moi, Marguerite!
-
- MARGUERITE.
-
- «C’est toi! dis-le encore une fois. (_Elle le serre contre son
- cœur_). C’est lui! c’est lui! Qu’est devenue l’angoisse des fers et
- de l’échafaud? C’est toi! je suis sauvée! J’aperçois devant moi la
- route où je te vis pour la première fois, le jardin si riant où
- Marthe et moi nous t’attendions.
-
- FAUST.
-
- «Viens, viens.
-
- MARGUERITE.
-
- «Il m’est si doux de rester quand tu demeures! Ah! ne t’éloigne
- pas!
-
- FAUST.
-
- «Hâte-toi; nous payerions bien cher le moindre retard.
-
- MARGUERITE.
-
- «Quoi! tu ne réponds point à mes embrassements? Mon ami, il y a si
- peu de temps que nous nous sommes quittés! As-tu donc déjà
- désappris à me serrer contre ton cœur? Jadis tes paroles, tes
- regards appelaient sur moi tout le ciel! Embrasse-moi, de grâce;
- embrasse-moi! Ton cœur est donc froid et muet? Qu’as-tu fait de ton
- amour? qui me l’a ravi?
-
- FAUST.
-
- «Viens, suis-moi, chère amie: prends courage: je t’aime avec
- transport; mais suis-moi, c’est ma seule prière.
-
- MARGUERITE.
-
- «Es-tu bien Faust? Es-tu bien toi?
-
- FAUST.
-
- «Oui, sans doute; oui, viens.
-
- MARGUERITE.
-
- «Tu me délivres de mes chaînes, tu me reprends de nouveau dans tes
- bras. D’où vient que tu n’as pas horreur de Marguerite? Sais-tu
- bien, mon ami, sais-tu bien qui tu délivres?
-
- FAUST.
-
- «Viens, viens; déjà la nuit est moins profonde.
-
- MARGUERITE.
-
- «Ma mère! c’est moi qui l’ai tuée! Mon enfant! c’est moi qui l’ai
- noyé! N’appartenait-il pas à toi comme à moi? Est-il donc vrai,
- Faust, que je te voie? N’est-ce pas un rêve? Donne-moi ta main, ta
- main chérie. O ciel! elle est humide. Essuie-la. Je crois qu’il y a
- du sang! Cache-moi ton épée; où est mon frère? Je t’en prie,
- cache-la-moi.
-
- FAUST.
-
- «Laisse donc dans l’oubli l’irréparable passé; tu me fais mourir.
-
- MARGUERITE.
-
- «Non, il faut que tu restes. Je veux te décrire les tombeaux que tu
- feras préparer dès demain. Il faut donner la meilleure place à ma
- mère; mon frère doit être près d’elle. Moi, tu me mettras un peu
- plus loin; mais cependant pas trop loin, et mon enfant à droite,
- sur mon sein: mais personne ne doit reposer à mes côtés. J’aurais
- voulu que tu fusses près de moi; mais c’était un bonheur doux et
- pur, il ne m’appartient plus. Je me sens entraînée vers toi, et il
- me semble que tu me repousses avec violence; cependant tes regards
- sont pleins de tendresse et de bonté.
-
- FAUST.
-
- «Ah! si tu me reconnais, viens.
-
- MARGUERITE.
-
- «Où donc irais-je?
-
- FAUST.
-
- «Tu seras libre.
-
- MARGUERITE.
-
- «La tombe est là dehors. La mort épie mes pas. Viens; mais
- conduis-moi dans la demeure éternelle: je ne puis aller que là. Tu
- veux partir? mon ami! si je pouvais...
-
- FAUST.
-
- «Tu le peux, si tu le veux; les portes sont ouvertes.
-
- MARGUERITE.
-
- «Je n’ose pas sortir; il n’est plus pour moi d’espérance. Que me
- sert-il de fuir? Mes persécuteurs m’attendent. Mendier est si
- misérable, et surtout avec une mauvaise conscience! Il est triste
- aussi d’errer dans l’étranger; et d’ailleurs partout ils me
- saisiront.
-
- FAUST.
-
- «Je resterai près de toi.
-
- MARGUERITE.
-
- «Vite, vite, sauve ton pauvre enfant. Pars, suis le chemin qui
- borde le ruisseau; traverse le sentier qui conduit à la forêt, à
- gauche, près de l’écluse, dans l’étang; saisis-le tout de suite: il
- tendra ses mains vers le ciel; des convulsions les agitent.
- Sauve-le! sauve-le!
-
- FAUST.
-
- «Reprends tes sens; encore un pas, et tu n’as plus rien à craindre.
-
- MARGUERITE.
-
- «Si seulement nous avions déjà passé la montagne... l’air est si
- froid près de la fontaine. Là, ma mère est assise sur un rocher, et
- sa vieille tête est branlante. Elle ne m’appelle pas; elle ne me
- fait pas signe de venir: seulement ses yeux sont appesantis; elle
- ne s’éveillera plus. Autrefois, nous nous réjouissions quand elle
- dormait... Ah! quel souvenir!
-
- FAUST.
-
- «Puisque tu n’écoutes pas mes prières, je veux t’entraîner malgré
- toi.
-
- MARGUERITE.
-
- «Laisse-moi. Non, je ne souffrirai point la violence; ne me saisis
- pas ainsi avec ta force meurtrière. Ah! je n’ai que trop fait ce
- que tu as voulu.
-
- FAUST.
-
- «Le jour paraît, chère amie! chère amie!
-
- MARGUERITE.
-
- «Oui, bientôt il fera jour; mon dernier jour pénètre dans ce
- cachot; il vient pour célébrer mes noces éternelles: ne dis à
- personne que tu as vu Marguerite cette nuit. Malheur à ma couronne!
- elle est flétrie: nous nous reverrons, mais non pas dans les fêtes.
- La foule va se presser, le bruit sera confus; la place, les rues
- suffiront à peine à la multitude. La cloche sonne, le signal est
- donné. Ils vont lier mes mains, bander mes yeux; je monterai sur
- l’échafaud sanglant, et le tranchant du fer tombera sur ma tête...
- Ah! le monde est déjà silencieux comme le tombeau.
-
- FAUST.
-
- «Ciel! pourquoi donc suis-je né?
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS _paraît à la porte_.
-
- «Hâtez-vous, ou vous êtes perdus: vos délais, vos incertitudes sont
- funestes; mes cheveux frissonnent; le froid du matin se fait
- sentir.
-
- MARGUERITE.
-
- «Qui sort ainsi de la terre? C’est lui, c’est lui; renvoyez-le.
- Que ferait-il dans le saint lieu? C’est moi qu’il veut enlever.
-
- FAUST.
-
- «Il faut que tu vives.
-
- MARGUERITE.
-
- «Tribunal de Dieu, je m’abandonne à toi!
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_.
-
- «Viens, viens, où je te livre à la mort avec elle.
-
- MARGUERITE.
-
- «Père céleste, je suis à toi; et vous, anges, sauvez-moi, troupes
- sacrées, entourez-moi, défendez-moi. Faust, c’est ton sort qui
- m’afflige...
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
- «Elle est jugée.
-
- DES VOIX DU CIEL S’ÉCRIENT:
-
- «Elle est sauvée.
-
- MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_.
-
- «Suis-moi.
-
-(_Méphistophélès disparaît avec Faust; on entend encore dans le
-fond du cachot la voix de Marguerite qui rappelle vainement
-son ami_).
-
- «Faust! Faust!»
-
-La pièce est interrompue après ces mots. L’intention de l’auteur est
-sans doute que Marguerite périsse, et que Dieu lui pardonne; que la vie
-de Faust soit sauvée, mais que son âme soit perdue.
-
-Il faut suppléer par l’imagination au charme qu’une très belle poésie
-doit ajouter aux scènes que j’ai essayé de traduire; il y a toujours
-dans l’art de la versification un genre de mérite reconnu de tout le
-monde, et qui est indépendant du sujet auquel il est appliqué. Dans la
-pièce de Faust, le rythme change suivant la situation, et la variété
-brillante qui en résulte est admirable. La langue allemande présente un
-plus grand nombre de combinaisons que la nôtre, et Gœthe semble les
-avoir toutes employées pour exprimer, avec les sons comme avec les
-images, la singulière exaltation d’ironie et d’enthousiasme, de
-tristesse et de gaîté, qui l’a porté à composer cet ouvrage. Il serait
-véritablement trop naïf de supposer qu’un tel homme ne sache pas toutes
-les fautes de goût qu’on peut reprocher à sa pièce; mais il est curieux
-de connaître les motifs qui l’ont déterminé à les y laisser, ou plutôt à
-les y mettre.
-
-Gœthe ne s’est astreint, dans cet ouvrage, à aucun genre; ce n’est ni
-une tragédie, ni un roman. L’auteur a voulu abjurer dans cette
-composition toute manière sobre de penser et d’écrire: on y trouverait
-quelque rapport avec Aristophane, si les traits du pathétique de
-Shakespeare n’y mêlaient des beautés d’un tout autre genre. Faust
-étonne, émeut, attendrit; mais il ne laisse pas une douce impression
-dans l’âme. Quoique la présomption et le vice y soient cruellement
-punis, on ne sent pas dans cette punition une main bienfaisante; on
-dirait que le mauvais principe dirige lui-même la vengeance contre le
-crime qu’il fait commettre; et le remords, tel qu’il est peint dans
-cette pièce, semble venir de l’enfer aussi bien que la faute.
-
-La croyance aux mauvais esprits se retrouve dans un grand nombre de
-poésies allemandes; la nature du nord s’accorde assez bien avec cette
-terreur; il est donc beaucoup moins ridicule en Allemagne, que cela ne
-le serait en France, de se servir du diable dans les fictions. A ne
-considérer toutes ces idées que sous le rapport littéraire, il est
-certain que notre imagination se figure quelque chose qui répond à
-l’idée d’un mauvais génie, soit dans le cœur humain, soit dans la
-nature: l’homme fait quelquefois le mal d’une manière, pour ainsi dire,
-désintéressée, sans but et même contre son but, et seulement pour
-satisfaire une certaine âpreté intérieure, qui donne le besoin de nuire.
-Il y avait à côté des divinités du paganisme d’autres divinités de la
-race des Titans, qui représentaient les forces révoltées de la nature;
-et dans le christianisme, on dirait que les mauvais penchants de l’âme
-sont personnifiés sous la forme des démons.
-
-Il est impossible de lire _Faust_ sans qu’il excite la pensée de mille
-manières différentes: on se querelle avec l’auteur, on l’accuse, on le
-justifie, mais il fait réfléchir sur tout, et, pour emprunter le langage
-d’un savant naïf du moyen âge, _sur quelque chose de plus que tout_[35].
-Les critiques dont un tel ouvrage doit être l’objet sont faciles à
-prévoir, ou plutôt c’est le genre même de cet ouvrage qui peut encourir
-la censure, plus encore que la manière dont il est traité; car une telle
-composition doit être jugée comme un rêve; et si le bon goût veillait
-toujours à la porte d’ivoire des songes, pour les obliger à prendre la
-forme convenue, rarement ils frapperaient l’imagination.
-
-La pièce de _Faust_ cependant n’est certes pas un bon modèle. Soit
-qu’elle puisse être considérée comme l’œuvre du délire de l’esprit, ou
-de la satiété de la raison, il est à désirer que de telles productions
-ne se renouvellent pas; mais quand un génie tel que celui de Gœthe
-s’affranchit de toutes les entraves, la foule de ses pensées est si
-grande, que de toutes parts elles dépassent et renversent les bornes de
-l’art.
-
-
-FIN DU TOME PREMIER.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-DU TOME PREMIER
-
-
-NOTICE SUR MADAME DE STAËL 1
-
-PRÉFACE 3
-
-OBSERVATIONS GÉNÉRALES 11
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-DE L’ALLEMAGNE ET DES MŒURS DES ALLEMANDS:
-
-CHAPITRE Iᵉʳ. De l’aspect de l’Allemagne 17
-
-CHAP. II. Des mœurs et du caractère des Allemands 20
-
-CHAP. III. Les femmes 32
-
-CHAP. IV. De l’influence de l’esprit de chevalerie sur
-l’amour et l’honneur 35
-
-CHAP. V. De l’Allemagne méridionale 40
-
-CHAP. VI. De l’Autriche 42
-
-CHAP. VII. Vienne 48
-
-CHAP. VIII. De la société 55
-
-CHAP. IX. Des étrangers qui veulent imiter l’esprit français 57
-
-CHAP. X. De la sottise dédaigneuse et de la médiocrité
-bienveillante 63
-
-CHAP. XI. De l’esprit de conversation 65
-
-CHAP. XII. De la langue allemande, dans ses rapports avec
-l’esprit de conversation 77
-
-CHAP. XIII. De l’Allemagne du Nord 81
-
-CHAP. XIV. La Saxe 85
-
-CHAP. XV. Weimar 89
-
-CHAP. XVI. La Prusse 91
-
-CHAP. XVII. Berlin 98
-
-CHAP. XVIII. Des universités allemandes 102
-
-CHAP. XIX. Des institutions particulières d’éducation et
-de bienfaisance 109
-
-CHAP. XX. La fête d’Interlaken 118
-
-
-SECONDE PARTIE
-
-DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS:
-
-CHAPITRE Iᵉʳ. Pourquoi les Français ne rendent-ils pas
-justice à la littérature allemande 125
-
-CHAP. II. Du jugement qu’on porte en Angleterre sur la
-littérature allemande 130
-
-CHAP. III. Des principales époques de la littérature allemande 134
-
-CHAP. IV. Wieland 138
-
-CHAP. V. Klopstock 141
-
-CHAP. VI. Lessing et Winckelmann 147
-
-CHAP. VII. Gœthe 153
-
-CHAP. VIII. Schiller 157
-
-CHAP. IX. Du style et de la versification dans la langue
-allemande 161
-
-CHAP. X. De la poésie 168
-
-CHAP. XI. De la poésie classique et de la poésie romantique 174
-
-CHAP. XII. Des poèmes allemands 178
-
-CHAP. XIII. De la poésie allemande 196
-
-CHAP. XIV. Du goût 215
-
-CHAP. XV. De l’art dramatique 218
-
-CHAP. XVI. Des drames de Lessing 229
-
-CHAP. XVII. Les Brigands et Don Carlos, de Schiller 236
-
-CHAP. XVIII. Walstein et Marie Stuart 247
-
-CHAP. XIX. Jeanne d’Arc et la Fiancée de Messine 274
-
-CHAP. XX. Guillaume Tell 290
-
-CHAP. XXI. Gœtz de Berlichingen et le comte d’Egmont 297
-
-CHAP. XXII. Iphigénie en Tauride, Torquato Tasso, etc. 312
-
-CHAP. XXIII. Faust 322
-
-
-4493-5-11.--Paris.--Imp. Hemmerlé et Cⁱᵉ.
-
-
-NOTES:
-
-[1] Préfet de Loir-et-Cher.
-
-[2] Le but de ce post-scriptum était de m’interdire les ports de la
-Manche.
-
-[3] Ces guillemets indiquent les phrases dont les censeurs de Paris
-avaient exigé la suppression. Dans le second volume, ils ne trouvèrent
-rien de répréhensible, mais les chapitres du troisième sur
-l’Enthousiasme, et surtout la dernière phrase de l’ouvrage, n’obtinrent
-pas leur approbation. J’étais prête à me soumettre à leurs critiques
-d’une façon négative, c’est-à-dire, en retranchant sans jamais rien
-ajouter; mais les gendarmes envoyés par le ministre de la police firent
-l’office de censeurs d’une façon plus brutale, en mettant le livre
-entier en pièces.
-
-[4] Phrase supprimée par les censeurs.
-
-[5] Je n’ai pas besoin de dire que c’était l’Angleterre que je voulais
-désigner par ces paroles; mais quand les noms propres ne sont pas
-articulés, la plupart des censeurs, hommes éclairés, se font un plaisir
-de ne pas comprendre. Il n’en est pas de même de la police; elle a une
-sorte d’instinct vraiment remarquable contre les idées libérales, sous
-quelque forme qu’elles se présentent, et dans ce genre elle dépiste,
-comme un habile chien de chasse, tout ce qui pourrait réveiller dans
-l’esprit des Français leur ancien amour pour les lumières et la liberté.
-
-[6] M. de Lacretelle
-
-[7] Ce chapitre sur l’Autriche a été écrit dans l’année 1808.
-
-[8] Supprimé par la censure.
-
-[9] Supprimé par la censure.
-
-[10] Supprimé par la censure.
-
-[11] Supprimé par la censure.
-
-[12] Supprimé par la censure sous prétexte qu’il y avait tant de bonheur
-à Paris maintenant, qu’on n’avait pas besoin de s’en passer.
-
-[13] Supprimé par la censure.
-
-[14] Supprimé par la censure.
-
-[15] Supprimé par la censure. Je luttai pendant plusieurs jours, pour
-obtenir la liberté de rendre cet hommage au prince Louis, et je
-représentai que c’était relever la gloire des Français que de louer la
-bravoure de ceux qu’ils avaient vaincus; mais il parut plus simple aux
-censeurs de ne rien permettre en ce genre.
-
-[16] On peut en voir une esquisse dans l’ouvrage que M. de Villers vient
-de publier sur ce sujet. On trouve toujours M. de Villers à la tête de
-toutes les opinions nobles et généreuses; et il semble appelé, par la
-grâce de son esprit et la profondeur de ses études, à représenter la
-France en Allemagne, et l’Allemagne en France.
-
-[17] Ces paroles étaient le refrain d’un chant plein de grâce et de
-talent, composé pour cette fête. L’auteur de ce chant, c’est madame
-Harmès, très connue en Allemagne par ses écrits, sous le nom de madame
-de Berlepsch.
-
-[18] Les poètes anglais de notre temps, sans s’être concertés avec les
-Allemands, ont adopté le même système. La poésie didactique fait place
-aux fictions du moyen âge, aux couleurs pourprées de l’Orient; le
-raisonnement et même l’éloquence ne sauraient suffire à un art
-essentiellement créateur.
-
-[19] Le chêne est l’emblème de la poésie patriotique, et le palmier
-celui de la poésie religieuse, qui vient de l’Orient.
-
-[20] J’ai érigé un monument plus durable que l’airain... le souvenir de
-mon nom sera ineffaçable.
-
-[21] M. de Sabran.
-
-[22] Mana, l’un des héros tutélaires de la nation germanique.
-
-[23] Segeste, auteur de la conspiration qui fit périr Hermann.
-
-[24] Héla, la divinité de l’Enfer.
-
-[25] Nom donné par les Germains à la bataille qu’ils gagnèrent contre
-Varus.
-
-[26] Le dieu de la guerre.
-
-[27] L’Islande.
-
-[28] Chez les anciens, l’aigle qui s’envolait du bûcher était l’emblème
-de l’immortalité de l’âme, et souvent même de l’apothéose.
-
-[29] Supprimé par la censure.
-
-[30] Expression de Frédéric Schlegel sur la pénétration d’un grand
-historien.
-
-[31]
-
- Il est, pour les mortels, des jours mystérieux,
- Où, des liens du corps notre âme dégagée,
- Au sein de l’avenir est tout à coup plongée,
- Et saisit, je ne sais par quel heureux effort,
- Le droit inattendu d’interroger le sort.
- La nuit qui précéda la sanglante journée,
- Qui du héros du Nord trancha la destinée,
- Je veillais au milieu des guerriers endormis;
- Un trouble involontaire agitait mes esprits.
- Je parcourus le camp. On voyait dans la plaine
- Briller des feux lointains la lumière incertaine.
- Les appels de la garde et les pas des chevaux,
- Troublaient seuls, d’un bruit sourd, l’universel repos.
- Le vent qui gémissait à travers les vallées,
- Agitait lentement nos tentes ébranlées.
- Les astres, à regret, perçant l’obscurité,
- Versaient sur nos drapeaux une pâle clarté.
- Que de mortels, me dis-je, à ma voix obéissent!
- Qu’avec empressement sous mon ordre ils fléchissent!
- Ils ont, sur mes succès, placé tout leur espoir.
- Mais, si le sort jaloux m’arrachait le pouvoir,
- Que bientôt je verrais s’évanouir leur zèle!
- En est-il un du moins qui me restât fidèle!
- Ah! s’il en est un seul, je t’invoque, ô destin!
- Daigne me l’indiquer par un signe certain.
-
- (WALSTEIN, par M. Benjamin Constant de Rebecque.
- Acte II, Scène 1ʳᵉ, page 43).
-
-
-[32] Il viendra le jour de la colère, et le siècle sera réduit en
-cendres.
-
-[33] Quand le Juge suprême paraîtra, il découvrira tout ce qui est
-caché, et rien ne pourra demeurer impuni.
-
-[34] Malheureux! que dirai-je alors? A quel protecteur m’adresserai-je,
-lorsqu’à peine le juste peut se croire sauvé?
-
-[35] De omnibus rebus et quibusdam aliis.
-
-
-
-
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