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+The Project Gutenberg EBook of Discours civiques de Danton
+by Georges Jacques Danton
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+Title: Discours civiques de Danton
+
+Author: Georges Jacques Danton
+
+Release Date: October, 2004 [EBook #6691]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on January 13, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, DISCOURS CIVIQUES DE DANTON ***
+
+
+
+
+Produced by Sergio Cangiano, Carlo Traverso, Charles Franks, and the Online
+Distributed Proofreading Team. Images courtesy of the Bibliothèque Nationale
+de France, http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+Discours Civiques
+
+de
+
+Danton
+
+avec une introduction et des notes
+
+par
+
+Hector Fleischmann
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+INTRODUCTION
+
+1792
+
+I. Sur les devoirs de l'homme public (novembre 1791)
+II. Sur les mesures révolutionnaires (26 août 1792)
+III. Sur la patrie en danger (2 septembre 1792)
+IV. Sur le rôle de la Convention (21 septembre 1792)
+V. Sur le choix des juges (22 septembre 1792)
+VI. Justification civique (25 septembre 1792)
+VII. Contre Roland (29 octobre 1792)
+VIII. Pour la liberté des opinions religieuses (7 novembre 1792)
+
+1793
+
+IX. Procès de Louis XVI (janvier 1793)
+X. Pour Lepeletier et contre Roland (21 janvier 1793)
+XI. Sur la réunion de la Belgique à la France (31 janvier 1793)
+XII. Sur les secours à envoyer à Dumouriez (8 mars 1793)
+XIII. Sur la libération des prisonniers pour dettes (9 mars 1793)
+XIV. Sur les devoirs de chacun envers la patrie en danger (10 mars
+ 1793)
+XV. Sur l'institution d'un tribunal révolutionnaire (10 mars 1793)
+XVI. Sur la démission de Beurnonville (11 mars 1793)
+XVII. Sur le gouvernement révolutionnaire (27 mars 1793)
+XVIII. Justification de sa conduite en Belgique (30 mars 1793)
+XIX. Sur la trahison de Dumouriez et la mission en Belgique (1er avril
+ 1793)
+XX. Sur le Comité de Salut public (3 avril 1793)
+XXI. Sur le prix du pain (5 avril 1793)
+XXII. Sur le droit de pétition du peuple (10 avril 1793)
+XXIII. Sur la peine de mort contre ceux qui transigent avec l'ennemi
+ (13 avril 1793)
+XXIV. Sur la tolérance des cultes 19 avril 1793)
+XXV. Sur un nouvel impôt et de nouvelles levées (27 avril 1793)
+XXVI. Autre discours sur le droit de pétition du peuple (1er mai 1793)
+XXVII. Sur l'envoi de nouvelles troupes en Vendée (8 mai 1793)
+XXVIII. Sur une nouvelle loi pour protéger la représentation nationale
+ (24 mai 1793)
+XXIX. Pour le peuple de Paris (26 mai 1793)
+XXX. Contre la Commission des Douze (27 mai 1793)
+XXXI. Autre discours contre la Commission des Douze (3l mai 1793)
+XXXII. Sur la chute des Girondins (13 juin 1793)
+XXXIII. Contre les assignats royaux (31 Juillet 1793)
+XXXIV. Discours pour que le Comité de Salut public soit érigé en
+ gouvernement provisoire, (ler août 1793)
+XXXV. Sur les suspects (l2 août 1793)
+XXXVI. Sur l'instruction gratuite et obligatoire (13 août 1793)
+XXXVII. Sur les créanciers de la liste civile et les réquisitions
+ départementales (14 août 1793)
+XXXVIII. Sur de nouvelles mesures révolutionnaires (4 septembre 1793)
+XXXIX. Sur les secours à accorder aux prêtres sans ressources (22
+ novembre 1793)
+XL. Contre les mascarades antireligieuses et sur la conspiration de
+ l'étranger (26 novembre 1793)
+XLI. Sur l'instruction publique (26 novembre 1793)
+XLII. Sur les arrêtés des représentants en mission en matière
+ financière (1er décembre 1793)
+XLIII. Défense aux Jacobins (3 décembre 1793)
+XLIV. Sur les mesures à prendre contre les suspects (7 décembre 1793)
+XLV. Sur l'instruction publique (12 décembre 1793)
+
+1794
+
+XLVI. Sur l'égalité des citoyens devant les mesures révolutionnaires
+ (23 Janvier 1794)
+XLVII. Pour le Père Duchesne et Ronsin (2 février 1794)
+XLVIII. Sur l'abolition de l'esclavage (6 février 1794)
+XLIX. Sur les fonctionnaires publics soumis à l'examen du Comité de
+ Salut public (9 mars 1794)
+L. Sur la dignité de la Convention (19 mars 1794)
+
+
+MÉMOIRE, écrit en mil huit cent quarante-six, par les deux fils de
+ Danton, le conventionnel, pour détruire les accusations de
+ vénalité contre leur père
+
+
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+
+Voici le seul orateur populaire de la Révolution.
+
+De tous ceux qui, à la Constituante, à la Législative ou à la
+Convention, ont occupé la tribune et mérité le laurier de l'éloquence,
+Danton est le seul dont la parole trouva un écho dans la rue et dans
+le coeur du peuple. C'est véritablement l'homme de la parole
+révolutionnaire, de la parole d'insurrection. Que l'éloquence
+noblement ordonnée d'un Mirabeau et les discours froids et électriques
+d'un Robespierre, soient davantage prisés que les harangues hagardes
+et tonnantes de Danton, c'est là un phénomène qui ne saurait rien
+avoir de surprenant. Si les deux premiers de ces orateurs ont pu
+léguer à la postérité des discours qui demeurent le testament
+politique d'une époque, c'est qu'ils furent rédigés pour cette
+postérité qui les accueille. Pour Danton rien de pareil. S'il atteste
+quelquefois cette postérité, qui oublie en lui l'orateur pour le
+meneur, c'est par pur effet oratoire, parce qu'il se souvient, lui
+aussi, des classiques dont il est nourri, et ce n'est qu'un incident
+rare. Ce n'est pas à cela qu'il prétend. Il ne sait point "prévoir la
+gloire de si loin". Il est l'homme de l'heure dangereuse, l'homme de
+la patrie en danger; l'homme de l'insurrection. "Je suis un homme de
+Révolution [Note: ÉDOUARD FLEURY. Etudes révolutionnaires: Camille
+Desmoulins et Roch Mercandier (la presse révolutionnaire), p. 47;
+Paris, 1852]", lui fait-on dire. Et c'est vrai. Telles, ses harangues
+n'aspirent point à se survivre. Que sa parole soit utile et écoutée à
+l'heure où il la prononce, c'est son seul désir et il estime son
+devoir accompli.
+
+On conçoit ce que cette théorie, admirable en pratique, d'abnégation
+et de courage civique, peut avoir de défectueux pour la renommée
+oratoire de l'homme qui en fait sa règle de conduite, sa ligne
+politique. Nous verrons, plus loin, que ce n'est pas le seul sacrifice
+fait par Danton à sa patrie.
+
+Ces principes qu'il proclame, qu'il met en oeuvre, sont la meilleure
+critique de son éloquence. "Ses harangues sont contre toutes les
+règles de la rhétorique: ses métaphores n'ont presque jamais rien de
+grec ou de latin (quoiqu'il aimât à parler le latin). Il est moderne,
+actuel" [Note: F.A. AULARD. Études et leçons sur la Révolution
+française, tome 1, p. 183; Paris, Félix Alcan, 1893.], dit M. Aulard
+qui lui a consacré de profondes et judicieuses études. C'est là le
+résultat de son caractère politique, et c'est ainsi qu'il se trouve
+chez Danton désormais inséparable de son éloquence. Homme d'action
+avant tout, il méprise quelque peu les longs discours inutiles.
+Apathie déconcertante chez lui. En effet, il semble bien, qu'avocat,
+nourri dans la basoche, coutumier de toutes les chicanes, et surtout
+de ces effroyables chicanes judiciaires de l'ancien régime, il ait dû
+prendre l'habitude de les écouter en silence, quitte à foncer ensuite,
+tète baissée, sur l'adversaire. Mais peut-être est-ce de les avoir
+trop souvent écoutés, ces beaux discours construits selon les méthodes
+de la plus rigoureuse rhétorique, qu'il se révèle leur ennemi le jour
+où la basoche le lâche et fait de l'avocat aux Conseils du Roi
+l'émeutier formidable rué à l'assaut des vieilles monarchies? Sans
+doute, mais c'est surtout parce qu'il n'est point l'homme de la
+chicane et des tergiversations, parce que, mêlé à la tourmente la plus
+extraordinaire de l'histoire, il comprend, avec le coup d'oeil de
+l'homme d'État qu'il fut dès le premier jour, le besoin, l'obligation
+d'agir et d'agir vite. Qui ne compose point avec sa conscience, ne
+compose point avec les événements. Cela fait qu'au lendemain d'une
+nuit démente, encore poudreux, de la bagarre, un avocat se trouve
+ministre de la Justice.
+
+Se sent-il capable d'assumer cette lourde charge? Est-il préparé à la
+terrible et souveraine fonction? Le sait-il? Il ne discute point avec
+lui-même et accepte. Il sait qu'il est avocat du peuple, qu'il
+appartient au peuple. Il accepte parce qu'il faut vaincre, et vaincre
+sur-le-champ.[Note: "Mon ami Danton est devenu ministre de la Justice
+par la grâce du canon: cette journée sanglante devait finir, pour nous
+deux surtout, par être élevés ou hissés ensemble. Il l'a dit à
+l'Assemblée nationale: Si j'eusse été vaincu, je serais
+criminel." Lettre de Camille Desmoulins à son père, 15 août 1792.
+Oeuvres de Camille Desmoulins, recueillies et publiées d'après les
+textes originaux par M. Jules Claretie, tome II, p. 367-369; Paris,
+Pasquelle, 1906.]
+
+Cet homme-là n'est point l'homme de la mûre réflexion, et de là ses
+fautes. Il accepte l'inspiration du moment, pourvu, toutefois, qu'elle
+s'accorde avec l'idéal politique que, dès les premiers jours, il s'est
+proposé d'atteindre.
+
+Il n'a point, comme Mirabeau, le génie de la facilité, cette abondance
+méridionale que parent les plus belles fleurs de l'esprit, de
+l'intelligence et de la réminiscence. Mirabeau, c'est un phénomène
+d'assimilation, extraordinaire écho des pensées d'autrui qu'il fond et
+dénature magnifiquement au creuset de sa mémoire, une manière de
+Bossuet du plagiat que nul sujet ne trouve pris au dépourvu.
+
+Danton, lui, avoue simplement son ignorance en certaines matières. "Je
+ne me connais pas grandement en finances", disait-il un jour [Note:
+Séance de la Convention, du 31 juillet 1793.] et il parle cinq
+minutes. Mirabeau eût parlé cinq heures. Il n'a point non plus, comme
+Robespierre, ce don de l'axiome géométrique, cette logique froide qui
+tombe comme le couperet, établit, ordonne, institue, promulgue et ne
+discute pas. Quand cela coule des minces lèvres de l'avocat d'Arras,
+droit et rigide à la tribune, on ne songe pas que durant des nuits il
+s'est penché sur son papier, livrant bataille au mot rebelle, acharné
+sur la métaphore, raturant, recommençant, en proie a toutes les affres
+du style. Or, Danton n'écrit rien [Note: P. AULARD, oevr. cit., tome
+I, p. 172.]. Paresse, a-t-on dit? Peut-être. Il reconnaît: "Je n'ai
+point de correspondance." [Note: Séance de la Convention, du 21 août
+1793.]. C'est l'aveu implicite de ses improvisations répétées. Qui
+n'écrit point de lettres ne rédige point de discours. C'est chose
+laissée à l'Incorruptible et à l'Ami du Peuple. Ce n'est point
+davantage à Marat qu'on peut le comparer. L'éloquence de celui-ci a
+quelque chose de forcené et de lamentatoire, une ardeur d'apostolat
+révolutionnaire et de charité, de vengeur et d'implorant à la fois. Ce
+sont bien des plaintes où passé, suivant la saisissante expression de
+M. Vellay, l'ombre désespérée de Cassandre. [Note: La Correspondance
+de Marat, recueillie et publiée par Charles Vellay, intr. xxii; Paris,
+Fasquelle, 1896.] Chez Danton, rien de tout cela. Et à qui le comparer
+sinon qu'à lui?
+
+Dans son style on entend marcher les événements. Ils enflent son
+éloquence, la font hagarde, furieuse, furibonde; chez lui la parole
+bat le rappel et bondit armée. Aussi, point de longs discours. Toute
+colère tombe, tout enthousiasme faiblit. Les grandes harangues ne sont
+point faites de ces passions extrêmes. Si pourtant on les retrouve
+dans chacun des discours de Danton, c'est que de jour en jour elles se
+chargent de ranimer une vigueur peut-être fléchissante, quand, à
+Arcis-sur-Aube, il oublie l'orage qui secoue son pays pour le foyer
+qui l'attend, le sourire de son fils, la présence de sa mère, l'amour
+de sa femme, la beauté molle et onduleuse des vifs paysages champenois
+qui portent alors à l'idylle et à l'églogue ce grand coeur aimant.
+Mais que Danton reprenne pied a Paris, qu'il se sente aux semelles ce
+pavé brûlant du 14 juillet et du 10 août, que l'amour du peuple et de
+la patrie prenne le pas sur l'amour et le souvenir du pays natal,
+c'est alors Antée. Il tonne à la tribune, il tonne aux Jacobins, il
+tonne aux armées, il tonne dans la rue. Et ce sont les lambeaux
+heurtés et déchirés de ce tonnerre qu'il lègue à la postérité.
+
+Ses discours sont des exemples, des leçons d'honnêteté, de foi, de
+civisme et surtout de courage. Quand il se sent parler d'abondance,
+sur des sujets qui lui sont étrangers, il a comme une excuse à faire.
+"Je suis savant dans le bonheur de mon pays", dit-il. [Note: Séance de
+la Convention, du 31 juillet 1793.] Cela, c'est pour lui la suprême
+excuse et le suprême devoir. Son pays, le peuple, deux choses qui
+priment tout. Entre ces deux pôles son éloquence bondit, sur chacun
+d'eux sa parole pose le pied et ouvre les ailes. Et quelle parole! Au
+moment où Paris et la France vivent dans une atmosphère qui sent la
+poudre, la poussière des camps, il ne faut point être surpris de
+trouver dans les discours de Danton comme un refrain de Marseillaise
+en prose. Sa métaphore, au bruit du canon et du tocsin, devient
+guerrière et marque le pas avec les sections en marche, avec les
+volontaires levés à l'appel de la patrie en danger. Elle devient
+audacieuse, extrême, comme le jour où, dans l'enthousiasme de la
+Convention, d'abord abattue par la trahison de Dumouriez, il déclare à
+ses accusateurs: "Je me suis retranché dans la citadelle de la raison;
+j'en sortirai avec le canon de la vérité et je pulvériserai les
+scélérats qui ont voulu m'accuser." [Note: Séance de la Convention, du
+1er avril 1793.] Cela, Robespierre ne l'eût point écrit et dit. C'est
+chez Danton un mépris de la froide et élégante sobriété, mais faut-il
+conclure de là que c'était simplement de l'ignorance? Cette absence
+des formes classiques du discours et de la recherche du langage, c'est
+à la fièvre des événements, à la violence de la lutte qu'il faut
+l'attribuer, déclare un de ses plus courageux biographes. [Note: Dr
+ROBINET. Danton, mém. sur sa vie privée, p. 67; Paris, 1884.] On peut
+le croire. Mais pour quiconque considère Danton à l'action, cette
+excuse est inutile. Son oeuvre politique explique son éloquence. Si
+elle roule ces scories, ces éclats de rudes rocs, c'est qu'il méprise
+les rhéteurs, c'est, encore une fois, et il faut bien le répéter,
+parce qu'il a la religion de l'action; et ce culte seul domine chez
+lui. Il ne va point pour ce jusqu'à la grossièreté, cette grossièreté
+de jouisseur, de grand mangeur, de matérialiste, qu'on lui attribue si
+volontiers. "Aucune de ses harangues ne fournit d'indices de cette
+grossièreté", dit le Dr Robinet. [Note: Ibid., p. 67.] Et quand même
+cela eût été, quand même elles eussent eu cette violence et cette
+exagération que demande le peuple à ses orateurs, en quoi
+diminueraient-elles la mémoire du Conventionnel?" Je porte dans mon
+caractère une bonne portion de gaieté française", a-t-il répondu.
+[Note: Séance de la Convention, du 16 mars 1794.] Mais cette gaieté
+française, c'est celle-là même du pays de Rabelais. Si Pantagruel est
+grossier, Danton a cette grossièreté-là.
+
+Il sait qu'on ne parle point au peuple comme on parle à des magistrats
+ou a des législateurs, qu'il faut au peuple le langage rude, simple,
+franc et net du peuple. Paris n'a-t-il point bâillé à l'admirable
+morceau de froid lyrisme et de noble éloquence de Robespierre pour la
+fête de l'Être Suprême? C'est en vain que, sur les gradins du Tribunal
+révolutionnaire, Vergniaud déroula les plus harmonieuses périodes
+classiques d'une défense à la grande façon. Mais Danton n'eut à dire
+que quelques mots, à sa manière, et la salle se dressa tout à coup
+vers lui, contre la Convention. Il fallut le bâillon d'un décret pour
+museler le grand dogue qui allait réveiller la conscience populaire.
+
+Là seul fut l'art de Danton. La Révolution venait d'en bas, il
+descendit vers elle et ne demeura pas, comme Maximilien Robespierre, à
+la place où elle l'avait trouvé. Par là, il sut mieux être l'écho des
+désirs, des besoins, le cri vivant de l'héroïsme exaspéré, le tonnerre
+de la colère portée à son summum. Il fut la Révolution tout entière,
+avec ses haines françaises, ses fureurs, ses espoirs et ses illusions.
+Robespierre, au contraire, la domina toujours et, jacobin, resta
+aristocrate parmi les jacobins. Derrière la guillotine du 10 thermidor
+s'érige la Minerve antique, porteuse du glaive et des tables d'airain.
+Derrière la guillotine du 16 germinal se dresse la France blessée,
+échevelée et libre, la France de 93. Ne cherchons pas plus loin. De là
+la popularité de Danton; de là l'hostilité haineuse où le peuple roula
+le cadavre sacrifié par la canaille de thermidor à l'idéal jacobin et
+français.
+
+
+
+
+II
+
+
+La Patrie! Point de discours où le mot ne revienne. La Patrie, la
+France, la République; point de plus haut idéal proposé à ses efforts,
+à son courage, à son civisme. Il aime son pays, non point avec cette
+fureur jalouse qui fait du patriotisme un monopole à exploiter, il
+l'aime avec respect, avec admiration. Il s'incline devant cette terre
+où fut le berceau de la liberté, il s'agenouille devant cette patrie
+qui, aux nations asservies, donne l'exemple de la libération. C'est
+bien ainsi qu'il se révèle comme imbu de l'esprit des encyclopédistes
+[Note: F. AULARD, oevr. cit., tome I, p. 181.], comme le représentant
+politique le plus accrédité de l'école de l'Encyclopédie. [Note:
+ANTONIN DUBOST. Danton et la politique contemporaine, p. 48; Paris,
+Fasquelle, 1880.] Le peuple qui, le premier, conquit sur la tyrannie
+la sainte liberté est à ses yeux le premier peuple de l'univers. Il
+est de ce peuple, lui. De là son orgueil, son amour, sa dévotion.
+Jamais homme n'aima sa race avec autant de fierté et de fougue; jamais
+citoyen ne consentit tant de sacrifices à son idéal. En effet, Danton
+n'avait pas comme un Fouché, un Lebon, un Tallien, à se tailler une
+existence nouvelle dans le régime nouveau; au contraire. Pourvu d'une
+charge fructueuse, au sommet de ce Tiers État qui était alors autre
+chose et plus que notre grande bourgeoisie contemporaine, la
+Révolution ne pouvait que lui apporter la ruine d'une existence
+laborieuse mais confortable, aisée, paisible. Elle vint, cette
+Révolution attendue, espérée, souhaitée, elle vint et cet homme fut à
+elle. Il aimait son foyer, cela nous le savons, on l'a prouvé,
+démontré; il quitta ce foyer, et il fut à la chose publique. Nous
+connaissons les angoisses de sa femme pendant la nuit du 10 août.
+Cette femme, il l'aimait, il l'aima au point de la faire exhumer, huit
+jours après sa mort, pour lui donner le baiser suprême de l'adieu; et
+pourtant, il laissa là sa femme pour se donner à la neuve République.
+Il quitta tout, sa vieille mère (et il l'adorait, on le sait), son
+foyer, pour courir dans la Belgique enflammer le courage des
+volontaires. Dans tout cela il apportait un esprit d'abnégation sans
+exemple. Il sacrifiait sa mémoire, sa gloire, son nom, son honneur à
+la Patrie. "Que m'importe d'être appelé buveur de sang, pourvu que la
+patrie soit sauvée!" Et il la sauvait. Il était féroce, oui, à la
+tribune, quand il parlait des ennemis de son pays. Il en appelait aux
+mesures violentes, extrêmes, au nom de son amour pour la France. Il
+était terrible parce qu'il aimait la Patrie avant l'humanité.
+
+Et pourtant, on l'a dit, cet homme "sous des formes âprement
+révolutionnaires, cachait des pensées d'ordre social et d'union entre
+les patriotes". Qui, aujourd'hui, après les savants travaux de feu A.
+Bougeart [Note: ALFRED BOUGEART. Danton, documents authentiques pour
+servir à l'histoire de la Révolution française; 1861, in-8°.] et du Dr
+Robinet, ne saurait souscrire a cette opinion d'Henri Martin? Son
+idéal, en effet, était l'ordre, la concorde entre les républicains.
+Jusque dans son dernier discours à la Convention, alors que déjà à
+l'horizon en déroute montait l'aube radieuse et terrible du 16
+germinal, alors encore il faisait appel à la concorde, à la
+fraternité, à l'ordre. Sorti de la classe qui l'avait vu naître, il ne
+pouvait être un anarchiste, un destructeur de toute harmonie. Il
+aimait trop son pays pour n'avoir point l'orgueil de construire sur
+les ruines de la monarchie la cité nouvelle promise au labeur et à
+l'effort de la race libérée. Était-il propre à cette tâche? L'ouvrier
+de la première heure aurait-il moins de mérite que celui de la
+dernière? "C'était un homme bien extraordinaire, fait pour tout",
+disait de lui l'empereur exilé, revenu au jacobinisme auquel il avait
+dû de retrouver une France neuve. [Note: BARON GOURGAUD. Journal
+inédit de Sainte-Hélène (1815-1818), avec préface et notes de MM. le
+vicomte de Grouchy et Antoine Guillois.]
+
+La réorganisation, l'organisation faudrait-il dire, fut son grand but.
+Qu'on lise ces discours, on y verra cette préoccupation constante:
+satisfaire les besoins de la République, les devancer, l'organiser.
+Cela, certes, est indéniable.
+
+Ainsi que Carnot organisa la victoire, il médita d'organiser la
+République. Ce qui est non moins incontestable, c'est que le temps et
+les moyens lui firent défaut, et que, lassé du trop grand effort
+donné, son courage fléchit. Le jour où il souhaita le repos fut la
+veille de sa ruine.
+
+Son programme politique, M. Antonin Dubost l'a exposé avec une sobre
+netteté dans son bel ouvrage sur la politique dantoniste. "Repousser
+l'invasion étrangère, écrit-il, briser les dernières résistances
+rétrogrades et constituer un gouvernement républicain en le fondant
+sur le concours de toutes les nuances du parti progressif,
+indépendamment de toutes vues particulières, de tout système
+quelconque, dans l'unique but de permettre au pays de poursuivre son
+libre développement intellectuel, moral et pratique entravé depuis si
+longtemps par la coalition rétrograde; mettre au service de cette
+oeuvre une énergie terrible, nécessaire pour conquérir notre
+indépendance nationale et pour rompre les fils de la conspiration
+royaliste, et une opiniâtreté comme on n'en avait pas encore vu à
+établir entre tous les républicains un accord étroit sans lequel la
+fondation de la république était impossible, tel était le programme de
+Danton à son entrée au pouvoir. Ce programme, il en a poursuivi
+l'application jusqu'à son dernier jour, à travers des résistances
+inouïes et avec un esprit de suite, une souplesse, une appropriation
+des moyens aux circonstances qui étonneront toujours des hommes doués
+de quelque aptitude politique." [Note: ANTONIN DUBOST, vol. cit., p.
+56.]
+
+Ces moyens, on le sait, furent souvent violents, mais ici encore ils
+étaient, reprenons l'expression de M. Dubost, appropriés aux
+circonstances. Or, jamais pays ne se trouva en pareille crise, en
+présence de telles circonstances. Terribles, elles durent être
+combattues terriblement. À la Terreur prussienne répondit la Terreur
+française. L'arme se retourna contre ceux qui la brandissaient. C'est
+là l'explication et la justification--nous ne disons pas excuse,--du
+système. Cette explication est vieille, nul ne l'ignore, mais c'est la
+seule qui puisse être donnée, c'est la seule qui ait été combattue.
+
+En effet, enlevez à la Terreur la justification des circonstances, et
+c'est là un régime de folie et de sauvagerie. Thème facile aux
+déclarations réactionnaires, on ne s'arrête que là. C'est un argument
+qui semble péremptoire et sans réplique; le lieu commun qui autorise
+les pires arguties et fait condamner, pêle-mêle, Danton, Robespierre,
+Fouquier-Tinville, Carrier, Lebon et Saint-Just. Cette réprobation,
+Danton, par anticipation, l'assuma. Il consentit à charger sa mémoire
+de ce qui pouvait sembler violent, excessif et inexorable dans les
+mesures qu'il proposait.
+
+Le salut de la Patrie primait sa justification devant la postérité.
+
+Or, il n'échappe à quiconque étudie avec son âme, avec sa raison,
+l'heure de cette crise, que c'est précisément là qu'il importe de
+chercher la glorification de Danton. Ces mesures contre les suspects,
+le tribunal révolutionnaire, l'impôt sur les grosses fortunes, la
+Terreur enfin, ce fut lui qui la proposa. Et la Terreur sauva la
+France. Si quelque bien-être et quelque liberté sont notre partage
+aujourd'hui dans le domaine politique et matériel, c'est à la Terreur
+que nous les devons. La responsabilité était terrible. Danton l'assuma
+devant l'Histoire, courageusement, franchement, sans arrière-pensée,
+car, on l'a avoué, l'ombre de la trahison et de la lâcheté effrayait
+cet homme. [Note: Mémoires de R. Levasseur (de la Sarthe), tome II.]
+Il se révéla l'incarnation vibrante et vivante de la défense nationale
+à l'heure la plus tragique de la race française.
+
+Cette défense, la Terreur l'assura à l'intérieur et à l'extérieur. À
+l'instant même où elle triomphait de toutes résistances, Danton
+faiblit. Pour la première fois il recula, il se sentit fléchir sous
+l'énorme poids de cette responsabilité et il douta de lui-même et de
+la justice de la postérité. Et celui que Garat appelait un grand
+seigneur de la Sans-culotterie [Note: Louis BLANC, Histoire de là
+Révolution française, t. VII, p. 97.] eut comme honte de ce qui lui
+allait assurer une indéfectible gloire. Et c'est l'heure que la
+réaction guette, dans cette noble et courageuse vie, pour lui impartir
+sa dédaigneuse indulgence; c'est l'heure où elle est tentée d'absoudre
+Danton des coups qu'il lui porta, au nom d'une clémence qui ne fut
+chez lui que de la lassitude.
+
+
+
+
+III
+
+
+C'est contre cet outrageant éloge de la clémence de Danton qu'il faut
+défendre sa mémoire. La réaction honore en lui la victime de la pitié
+et de Robespierre. C'est pour avoir tenté d'arrêter la marche de la
+Terreur qu'il succomba, répète le thème habituel des apologistes
+malgré eux.
+
+Il faut bien le dire: pour faire tomber Danton, il ne fallut que
+Danton lui-même, et, si cette mort fut le crime de Maximilien, elle
+fut aussi son devoir.
+
+La Gironde abattue, Danton se trouva en présence de deux partis réunis
+cependant par les mêmes intérêts: les Hébertistes à la Commune, les
+Montagnards à la Convention. Entre eux point de place pour les
+modérés, ce modéré fût-il Danton. Il revenait, lui, de sa ferme
+d'Arcis-sur-Aube, de cette maison paysanne dont le calme et le repos
+demeuraient son seul regret dans la terrible lutte. Il estimait avoir
+fait son devoir jusqu'au bout, il estimait peut-être aussi que la
+Révolution était au terme de son évolution, qu'elle était désormais
+établie sur des bases indestructibles. On sait quelles illusions
+c'étaient là en 1794. Pourtant Danton y crut, il y crut pour l'amour
+du repos, par lassitude.
+
+Il s'arrêta alors qu'il eût fallu continuer la rude marche, il
+s'arrêta alors que la Patrie demandait un dernier effort. Son
+influence était puissante encore; vers cette grande tête ravagée et
+illuminée se tournaient un grand nombre de regards sur les bancs de la
+Montagne. De cette bouche éloquente, pleine d'éclats éteints, de
+foudres muettes, pouvait venir le mot d'ordre fatal. La lassitude de
+Danton pouvait être prise par les Dantonistes comme une réprobation;
+un mot de fatigue pouvait être interprété comme un ordre de recul.
+Reculer, c'était condamner la Terreur, la paralyser au moment de son
+dernier effort. Et c'est ici que le devoir de Maximilien s'imposa: il
+lui fallut choisir de la Révolution ou de Danton. Il choisit. C'est ce
+devoir qu'on lui impute comme un crime.
+
+Et pourtant! pourtant, oui, c'était un crime, cet austère, atroce et
+formidable Devoir! L'homme qu'il fallait frapper au nom du progrès
+révolutionnaire parce qu'il devenait un danger, cet homme avait
+réveillé l'énergie guerrière de la France, cet homme avait, pour
+appeler à la défense du sol, trouvé des mots qui avaient emporté et
+déchiré le coeur du peuple, il avait été son incarnation, son écho, sa
+bouche d'airain. Cet homme avait proposé tout ce qui avait sauvé la
+Patrie et c'était au nom de ces mêmes mesures qu'il importait de le
+frapper. Et il fut frappé.
+
+Robespierre ne se résigna point à l'atroce tâche avec la joie sauvage,
+la cruauté froide et la facilité dont on charge sa mémoire. Un de ceux
+qui se décidèrent à abattre Danton sans discuter, Vadier, ce même
+Vadier qui disait: "Nous allons vider ce Turbot farci!", Vadier
+reconnut plus tard qu'il lui avait, au contraire, fallu vaincre
+l'opposition de Robespierre, le retard que l'Incorruptible apportait à
+se décider pour l'arrestation de son ancien ami. Non point qu'il n'en
+avait pas compris la nécessité, nous venons de montrer que pour
+l'inflexibilité de Robespierre la chose était un devoir, mais parce
+qu'il lui répugnait d'arracher de son coeur le souvenir de l'amour que
+Danton avait porté à la patrie. Cet aveu de Vadier fut consigné par
+Taschereau-Fargues, dans une brochure devenue rare, où, rapportant les
+détails de l'arrestation, il ajoute: "Pourquoi ne dirai-je point que
+cela fut un assassinat médité, préparé de longue main, lorsque deux
+jours après cette séance où présidait le crime, le représentant
+Vadier, me racontant toutes les circonstances de cet événement, finit
+par me dire: que Saint-Just, par son entêtement, avait failli
+occasionner la chute des membres des deux comités, car il voulait,
+ajouta-t-il, que les accusés fussent présents lorsqu'il aurait lu le
+rapport à la Convention nationale; et telle était son opiniâtreté que,
+voyant notre opposition formelle, il jeta de rage son chapeau dans le
+feu, et nous planta là. Robespierre était aussi de son avis; il
+craignait qu'en faisant arrêter préalablement ces députés, celle
+démarche ne fût tôt ou tard répréhensible; mais, comme la peur était
+un argument irrésistible auprès de lui, je me servis de cette arme
+pour le combattre: Tu peux courir la chance d'être guillotiné, si tel
+est ton plaisir; pour moi, je veux éviter ce danger, en les faisant
+arrêter sur-le-champ, car il ne faut point se faire illusion sur le
+parti que nous devons prendre; tout se réduit à ces mots: Si nous ne
+les faisons point guillotiner, nous le serons nous-mêmes." [Note:
+P.-A. Taschereau.--Fargues à Maximilien Robespierre aux Enfers; Paris,
+an III, p. 16.--Cité dans les Annales révolutionnaires, n° 1,
+janvier-mars 1908, p. 101.]
+
+L'hésitation de Robespierre vaincue, Danton était perdu.
+
+L'accusation contre Danton compléta le crime. C'était le compléter,
+l'aggraver, en effet, que d'élever contre lui le reproche de la
+vénalité. De source girondine, le grief fut repris par les
+Montagnards; et il a fallu attendre près d'un siècle pour en laver la
+mémoire outragée et blasphémée de Danton. Mais le premier pas fait,
+les autres ne coûtèrent guère et on sait jusqu'où Saint-Just alla. Ici
+point d'excuse. Cette haute et pure figure se voile tout à coup,
+s'efface et il ne demeure qu'un faussaire odieux, celui qui donnera,
+dans le dos de Danton, le coup de couteau dont il ne se relèvera pas.
+Fouquier-Tinville, dans son dernier mémoire justificatif, a éclairé
+les dessous de cette terrible machination, il a dit d'où était venu le
+coup, on a reconnu la main... Hélas! la main qui, à Strasbourg et sur
+le Rhin, signa les plus brillantes et les plus enflammées des
+proclamations jacobines!
+
+Au 9 thermidor, quand, immobile, muet, déchu, Saint-Just se tient
+debout devant la tribune où Robespierre lance son dernier appel à la
+raison française, dans le tumulte hurlant de la Convention déchaînée,
+peut-être, devinant l'expiation, Saint-Just se remémora-t-il les
+suprêmes paroles de Danton au Tribunal révolutionnaire: "Et toi,
+Saint-Just, tu répondras à la postérité de la diffamation lancée
+contre le meilleur ami du peuple, contre son plus ardent défenseur!"
+[Note: Bulletin du Tribunal révolutionnaire, 4e partie, n° 21.]
+
+Et c'est ce qui fait cette jeune et noble gloire un peu moins grande
+et un peu moins pure.
+
+
+
+
+IV
+
+
+L'improvisation, si elle nuisit à la pureté littéraire des discours de
+Danton, eut encore d'autres désavantages pour lui. Elle nous les
+laissa incomplets, souvent dénaturés et altérés. Rares sont ceux-là
+qui nous sont parvenus dans leur ensemble. Alors que des orateurs
+comme Vergniaud et Robespierre prenaient soin d'écrire leurs discours
+et d'en corriger les épreuves au Moniteur, Danton dédaignait de s'en
+préoccuper. Il ne demandait point pour ses paroles la consécration de
+l'avenir, et il avait à leur égard la manière de mépris et de dédain
+dont il usait envers ses accusateurs. C'est pourquoi beaucoup de ces
+discours sont à jamais perdus. Ceux qui demeurent nous sont arrivés
+par les versions du Moniteur et du Lorgotachygraphe. Elles offrent
+entre elles des variantes que M. Aulard avait déjà signalées. Entre
+les deux nous avions à choisir. C'est à celle du Moniteur que nous
+nous sommes arrêté. Outre son caractère officiel,--dénaturé, nous le
+savons bien, mais officiel quand même,--elle offre au lecteur,
+désireux de restituer le discours donné à son ensemble, la facilité de
+se retrouver plus aisément.
+
+Tel discours publié ici, nous ne le dissimulons pas, prend un
+caractère singulièrement plus significatif lu dans le compte rendu
+d'une séance. Mais cette qualité devenait un défaut pour quelques
+autres qu'elle privait de leur cohésion, de l'enchaînement logique des
+périodes. C'est pourquoi nous nous sommes décidé à supprimer, à moins
+d'une nécessité impérieuse, tout ce qui pouvait en contrarier la
+lecture, telles les interruptions sans importance, tels les
+applaudissements, ce qui, enfin, n'avait en aucune manière modifié la
+suite du discours.
+
+Nous avons, au contraire, scrupuleusement respecté tout ce qui avait
+décidé l'orateur à répondre sur-le-champ aux observations présentées.
+C'est le cas où nous nous sommes trouvé pour la séance où Danton
+s'expliqua sur ses relations avec Dumouriez, et quelques autres
+encore. Un choix, d'autre part, s'imposait parmi tous les discours du
+conventionnel. Ce n'est pas à l'ensemble de son oeuvre oratoire que
+nous avons prétendu ici, et d'ailleurs, il serait à coup sûr
+impossible de le reconstituer rigoureusement.
+
+Ce choix, la matière même des discours nous le facilita
+singulièrement. Tous les sujets de quelque importance furent discutés
+et traités par Danton avec assez d'abondance. L'obligation de
+reproduire les discours où il exposa ses vues politiques, le plus
+complètement et le plus longuement, s'imposait donc. Ce fut d'ailleurs
+la méthode dont se servit, en 1886, A. Vermorel, pour réunir quelques
+discours du conventionnel sous le titre: Oeuvres de Danton, comme il
+avait recueilli celles de Saint-Just, de Robespierre, de Mirabeau et
+de Desmoulins. Ce fut la seule tentative faite pour réunir les
+discours du ministre du 10 août; mais, outre les erreurs de dates
+assez sérieuses, Vermorel n'avait pris aucun soin de résumer ou de
+donner la brève physionomie des séances où les discours publiés furent
+prononcés. Nous avons essayé de combler cette lacune, d'éclairer ainsi
+certains passages qui pouvaient sembler obscurs. Enfin, nous avons cru
+utile de joindre à ce volume le mémoire justificatif rédigé par les
+fils Danton contre les accusations de vénalité portées contre leur
+père. Cette pièce curieuse publiée par le Dr. Robinet dans son mémoire
+sur la vie privée du conventionnel méritait d'être reproduite, tant à
+cause de la haute mémoire qu'elle défend, qu'à cause de la
+personnalité de ses signataires. C'est une réponse précise, modérée et
+de noble ton, qui a le mérite de prouver, par des pièces écrites, et
+authentiques, la probité de celui qui mourut, suivant le mot de M.
+Aulard, pur de sang, pur d'argent.
+
+Restitués ainsi dans leur ensemble, ces discours de Danton
+apparaîtront comme de belles leçons de civisme et de pur patriotisme.
+Jamais amour pour la terre natale ne brûla d'un feu plus égal, plus
+haut; jamais patriotisme ne s'affirma avec plus de persévérance et
+plus de foi en le pays; jamais homme ne légua à l'histoire une plus
+vaste espérance dans les glorieuses destinées de la Révolution.
+
+
+
+
+
+ANNÉE 1792
+
+
+
+
+I
+
+SUR LES DEVOIRS DE L'HOMME PUBLIC
+
+(Novembre 1791)
+
+
+Nommé administrateur du département de Paris le 31 janvier 1791,
+Danton occupa cette fonction pendant presque toute cette année. Il ne
+s'en démit qu'à la fin de novembre pour prendre le poste de substitut
+du procureur de la Commune, auquel le Dix Août devait l'arracher pour
+le faire ministre. La vigueur déployée par lui dans ce poste prépara
+les voies de la grande journée fatale à la Monarchie, et le discours
+qu'il prononça, lors de son installation, le fit aisément prévoir.
+C'est le programme des devoirs de l'homme public qu'il y expose dans
+cette harangue mûrement réfléchie et qui, si elle n'a pas toute la
+flamme de ses éclatantes improvisations de 93, se fait cependant
+remarquer par une audace de pensée assez rare, au début du grand
+conflit national, dans les rangs des magistrats du peuple. Vermorel,
+qui la publia d'après le texte donné par Fréron dans "L'Orateur du
+Peuple", lui donne la date de novembre 1792 (p. 109). C'est en
+novembre 1791 qu'il convient de la rétablir.
+
+ * * * * *
+
+Monsieur le Maire et Messieurs,
+
+Dans une circonstance qui ne fut pas un des moments de sa gloire, un
+homme dont le nom doit être à jamais célèbre dans l'histoire de la
+Révolution disait: qu'il savait bien qu'il n'y avait pas loin du
+Capitole à la roche Tarpéienne; et moi, vers la même époque à peu
+près, lorsqu'une sorte de plébiscite m'écarta de l'enceinte de cette
+assemblée où m'appelait une section de la capitale, je répondais à
+ceux qui attribuaient à l'affaiblissement de l'énergie des citoyens ce
+qui n'était que l'effet d'une erreur éphémère, qu'il n'y avait pas
+loin, pour un homme pur, de l'ostracisme suggéré aux premières
+fonctions de la chose publique. L'événement justifie aujourd'hui ma
+pensée; l'opinion, non ce vain bruit qu'une faction de quelques mois
+ne fait régner qu'autant qu'elle-même, l'opinion indestructible, celle
+qui se fonde sur des faits qu'on ne peut longtemps obscurcir, cette
+opinion qui n'accorde point d'amnistie aux traîtres, et dont le
+tribunal suprême, casse les jugements des sots et les décrets des
+juges vendus à la tyrannie, cette opinion me rappelle du fond de ma
+retraite, où j'allais cultiver cette métairie qui, quoique obscure et
+acquise avec le remboursement notoire d'une charge qui n'existe plus,
+n'en a pas moins été érigée par mes détracteurs en domaines immenses,
+payés par je ne sais quels agents de l'Angleterre et de la Prusse.
+
+Je dois prendre place au milieu de vous, messieurs, puisque tel est le
+voeu des amis de la liberté et de la constitution; je le
+dois--d'autant plus que ce n'est pas dans le moment où la patrie est
+menacée de toutes parts qu'il est permis de refuser un poste qui peut
+avoir ses dangers comme celui d'une sentinelle avancée. Je serais
+entré silencieusement ici dans la carrière qui m'est ouverte, après
+avoir dédaigné pendant tout le cours de la Révolution de repousser
+aucune des calomnies sans nombre dont j'ai été assiégé, je ne me
+permettrais pas de parler un seul instant de moi, j'attendrais ma
+juste réputation de mes actions et du temps, si les fonctions
+déléguées auxquelles je vais me livrer ne changeaient pas entièrement
+ma position. Comme individu, je méprise les traits qu'on me lance, ils
+ne me paraissent qu'un vain sifflement; devenu homme du peuple, je
+dois, sinon répondre à tout, parce qu'il est des choses dont il serait
+absurde de s'occuper, mais au moins lutter corps à corps avec
+quiconque semblera m'attaquer avec une sorte de bonne foi. Paris,
+ainsi que la France entière, se compose de trois classes; l'une
+ennemie de toute liberté, de toute égalité, de toute constitution, et
+digne de tous les maux dont elle a accablé, dont elle voudrait encore
+accabler la nation; celle-là je ne veux point lui parler, je ne veux
+que la combattre à outrance jusqu'à la mort; la seconde est l'élite
+des amis ardents, des coopérateurs, des plus fermes soutiens de notre
+Révolution, c'est elle qui a constamment voulu que je sois ici; je ne
+dois non plus rien dire, elle m'a jugé, je ne la tromperai jamais dans
+son attente: la troisième, aussi nombreuse que bien intentionnée, veut
+également la liberté, mais elle en craint les orages; elle ne hait pas
+ses défenseurs qu'elle secondera toujours dans les moments de périls,
+mais elle condamne souvent leur énergie, qu'elle croit habituellement
+ou déplacée ou dangereuse; c'est à cette classe de citoyens que je
+respecte, lors même qu'elle prête une oreille trop facile aux
+insinuations perfides de ceux qui cachent sous le masque de la
+modération l'atrocité de leurs desseins; c'est, dis-je, à ces citoyens
+que je dois, comme magistrat du peuple, me faire bien connaître par
+une profession de foi solennelle de mes principes politiques.
+
+La nature m'a donné en partage les formes athlétiques et la
+physionomie âpre de la liberté. Exempt du malheur d'être né d'une de
+ces races privilégiées suivant nos vieilles institutions, et par cela
+même presque toujours abâtardies, j'ai conservé, en créant seul mon
+existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un
+seul instant, soit dans ma vie privée, soit dans la profession que
+j'avais embrassée, de prouver que je savais allier le sang-froid de la
+raison à la chaleur de l'âme et à la fermeté du caractère. Si, dès les
+premiers jours de notre régénération, j'ai éprouvé tous les
+bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti à paraître exagéré
+pour n'être jamais faible, si je me suis attiré une première
+proscription pour avoir dit hautement ce qu'étaient ces hommes qui
+voulaient faire le procès à la Révolution, pour avoir défendu ceux
+qu'on appelait les énergumènes de la liberté, c'est que je vis ce
+qu'on devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les
+serpents de l'aristocratie.
+
+Si j'ai été toujours irrévocablement attaché à la cause du peuple, si
+je n'ai pas partagé l'opinion d'une foule de citoyens, bien
+intentionnés sans doute, sur des hommes dent la vie politique me
+semblait d'une versatilité bien dangereuse, si j'ai interpellé face à
+face, et aussi publiquement que loyalement, quelques-uns de ces hommes
+qui se croyaient les pivots de notre Révolution; si j'ai voulu qu'ils
+s'expliquassent sur ce que mes relations avec eux m'avait fait
+découvrir de fallacieux dans leurs projets, c'est que j'ai toujours
+été convaincu qu'il importait au peuple de lui faire connaître ce
+qu'il devait craindre de personnages assez habiles pour se tenir
+perpétuellement en situation de passer, suivant le cours des
+événements, dans le parti qui offrirait à leur ambition les plus
+hautes destinées; c'est que j'ai cru encore qu'il était digne de moi
+de m'expliquer en présence de ces mêmes hommes, de leur dire ma pensée
+tout entière, lors même que je prévoyais bien qu'ils se
+dédommageraient de leur silence en me faisant peindre par leurs
+créatures avec les plus noires couleurs, et en me préparant de
+nouvelles persécutions.
+
+Si, fort de ma cause, qui était celle de la nation, j'ai préféré les
+dangers d'une seconde proscription judiciaire, fondée non pas même sur
+ma participation chimérique a une pétition trop tragiquement célèbre,
+mais sur je ne sais quel conte misérable de pistolets emportés en ma
+présence, de la chambre d'un militaire, dans une journée à jamais
+mémorable, c'est que j'agis constamment d'après les lois éternelles de
+la justice, c'est que je suis incapable de conserver des relations qui
+deviennent impures, et d'associer mon nom à ceux qui ne craignent pas
+d'apostasier la religion du peuple qu'ils avaient d'abord défendu.
+
+Voilà quelle fut ma vie.
+
+Voici, messieurs, ce qu'elle sera désormais.
+
+J'ai été nommé pour concourir au maintien de la Constitution, pour
+faire exécuter les lois jurées par la nation; eh bien, je tiendrai mes
+serments, je remplirai mes devoirs, je maintiendrai de tout mon
+pouvoir la Constitution, rien que la Constitution, puisque ce sera
+défendre tout à la fois l'égalité, la liberté et le peuple. Celui qui
+m'a précédé dans les fonctions que je vais remplir a dit qu'en
+l'appelant au ministère le roi donnait une nouvelle preuve de son
+attachement à la Constitution; le peuple, en me choisissant, veut
+aussi fortement, au moins, la Constitution; il a donc bien secondé les
+intentions du roi? Puissions-nous avoir dit, mon prédécesseur et moi,
+deux éternelles vérités! Les archives du monde attestent que jamais
+peuple lié à ses propres lois, à une royauté constitutionnelle, n'a
+rompu le premier ses serments; les nations ne changent ou ne modifient
+jamais leurs gouvernements que quand l'excès de l'oppression les y
+contraint; la royauté constitutionnelle peut durer plus de siècles en
+France que n'en a duré la royauté despotique.
+
+Ce ne sont pas les philosophes, eux qui ne font que des systèmes, qui
+ébranlent les empires; les vils flatteurs des rois, ceux qui
+tyrannisent en leurs noms le peuple, et qui l'affament, travaillent
+plus sûrement à faire désirer un autre gouvernement que tous les
+philanthropes qui publient leurs idées sur la liberté absolue. La
+nation française est devenue plus fière sans cesser d'être plus
+généreuse. Après avoir brisé ses fers, elle a conservé la royauté sans
+la craindre, et l'a épurée sans la haïr. Que la royauté respecte un
+peuple dans lequel de longues oppressions n'ont point détruit le
+penchant à être confiant, et souvent trop confiant; qu'elle livre
+elle-même à la vengeance des lois tous les conspirateurs sans
+exception et tous ces valets de conspiration qui se font donner par
+les rois des acomptes sur des contre-révolutions chimériques,
+auxquelles ils veulent ensuite recruter, si je puis parler ainsi, des
+partisans à crédit. Que la royauté se montre sincèrement enfin l'amie
+de la liberté, _sa souveraine_, alors elle s'assurera une durée
+pareille à celle de la nation elle-même, alors on verra que les
+citoyens qui ne sont accusés d'être au _delà de la Constitution_ que
+par ceux mêmes qui sont évidemment en deçà, que ces citoyens, quelle
+que soit leur théorie arbitraire sur la liberté, ne cherchent point a
+rompre le pacte social; qu'ils ne veulent pas, pour un mieux idéal,
+renverser un ordre de choses fondé sur l'égalité, la justice et la
+liberté. Oui, messieurs, je dois le répéter, quelles qu'aient été mes
+opinions individuelles lors de la révision de la Constitution, _sur
+les choses et sur les hommes_, maintenant qu'elle est jurée,
+j'appellerai à grands cris la mort sur le premier qui lèverait un bras
+sacrilège pour l'attaquer, fût-ce mon frère, mon ami, fût-ce mon
+propre fils; tels sont mes sentiments.
+
+La volonté générale du peuple français, manifestée aussi
+solennellement que son adhésion a la Constitution, sera toujours ma
+loi suprême. J'ai consacré ma vie tout entière à ce peuple qu'on
+n'attaquera plus, qu'on ne trahira plus impunément, et qui purgera
+bientôt la terre de tous les tyrans, s'ils ne renoncent pas à la ligue
+qu'ils ont formée contre lui. Je périrai, s'il le faut, pour défendre
+sa cause; lui seul aura mes derniers voeux, lui seul les mérite; ses
+lumières et son courage l'ont tiré de l'abjection du néant; ses
+lumières et son courage le rendront éternel.
+
+
+
+
+II
+
+SUR LES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES
+
+(28 août 1792)
+
+
+Dans la séance du 28 août de la Législative, Danton, ministre de la
+Justice, monta à la tribune pour exposer les mesures révolutionnaires
+qu'il semblait important de prendre. Merlin (de Thionville) convertit
+la proposition en motion que la Législative vota et qui, le lendemain,
+fut mise à exécution. Les barrières furent fermées à 2 heures, et les
+visites domiciliaires durèrent jusqu'à l'aube.
+
+ * * * * *
+
+Le pouvoir exécutif provisoire m'a chargé d'entretenir l'Assemblée
+nationale des mesures qu'il a prises pour le salut de l'Empire. Je
+motiverai ces mesures en ministre du peuple, en ministre
+révolutionnaire. L'ennemi menace le royaume, mais l'ennemi n'a pris
+que Longwy. Si les commissaires de l'Assemblée n'avaient pas contrarié
+par erreur les opérations du pouvoir exécutif, déjà l'armée remise à
+Kellermann se serait concertée avec celle de Dumouriez. Vous voyez que
+nos dangers sont exagérés.
+
+Il faut que l'armée se montré digne de la nation. C'est par une
+convulsion que nous avons renversé le despotisme; c'est par une grande
+convulsion nationale que nous ferons rétrograder les despotes.
+Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simulée de Lafayette, il
+faut faire une guerre plus terrible. Il est temps de dire an peuple
+qu'il doit se précipiter en masse sur les ennemis.
+
+Telle est notre situation que tout ce qui peut matériellement servir a
+notre salut doit y concourir. Le pouvoir exécutif va nommer des
+commissaires pour aller exercer dans les départements l'influence de
+l'opinion. Il a pensé que vous deviez en nommer aussi pour les
+accompagner, afin que la réunion des représentants des deux pouvoirs
+produise un effet plus salutaire et plus prompt.
+
+Nous vous proposons de déclarer que chaque municipalité sera autorisée
+à prendre l'élite des hommes bien équipés qu'elle possède. On a
+jusqu'à ce moment fermé les portes de la capitale et on a eu raison;
+il était important de se saisir des traîtres; mais, y en eût-il 30.000
+à arrêter, il faut qu'ils soient arrêtés demain, et que demain Paris
+communique avec la France entière. Nous demandons que vous nous
+autorisiez à faire faire des visites domiciliaires.
+
+Il doit y avoir dans Paris 80.000 fusils en état. Eh bien! il faut que
+ceux qui sont armés volent aux frontières. Comment les peuples qui ont
+conquis la liberté l'ont-ils conservée? Ils ont volé à l'ennemi, ils
+ne l'ont point attendu. Que dirait la France, si Paris dans la stupeur
+attendait l'arrivée des ennemis? Le peuple français a voulu être
+libre; il le sera. Bientôt des forces nombreuses seront rendues ici.
+On mettra a la disposition des municipalités tout ce qui sera
+nécessaire, en prenant l'engagement d'indemniser les possesseurs. Tout
+appartient à la patrie, quand la patrie est en danger.
+
+
+
+
+III
+
+SUR LA PATRIE EN DANGER
+
+(2 septembre 1792)
+
+
+Le matin du 2 septembre on apprit à Paris, après les premiers succès
+de Brunswick et la capitulation de Longwy, l'investissement de Verdun.
+Une émotion et une fureur extraordinaires s'emparèrent de la capitale,
+et tandis que Danton tonnait à la tribune, le peuple se vengeait, sur
+les suspects des prisons, des malheurs de la patrie. "Il me semble,
+écrit avec raison M. Aulard, que cette véhémente harangue peut être
+considérée comme un des efforts les plus remarquables de Danton pour
+empêcher les massacres".[Note: F.-A. AULARD. _Études et Leçons sur la
+Révolution française_, t. II, p. 54; Paris, Félix Alcan, 1898.] Elles
+ne les empêcha point, mais assura, du moins, la gloire à son auteur.
+
+ * * * * *
+
+Il est satisfaisant, pour les ministres du peuple libre, d'avoir à lui
+annoncer que la patrie va être sauvée. Tout s'émeut, tout s'ébranle,
+tout brûle de combattre.
+
+Vous savez que Verdun n'est point encore au pouvoir de nos ennemis.
+Vous savez que la garnison a promis d'immoler le premier qui
+proposerait de se rendre.
+
+Une partie du peuple va se porter aux frontières, une autre va creuser
+des retranchements, et la troisième, avec des piques, défendra
+l'intérieur de nos villes. Paris va seconder ces grands efforts. Les
+commissaires de la Commune vont proclamer, d'une manière solennelle,
+l'invitation aux citoyens de s'armer et de marcher pour la défense de
+la patrie. C'est en ce moment, messieurs, que vous pouvez déclarez que
+la capitale a bien mérité de la France entière. C'est en ce moment que
+l'Assemblée nationale va devenir un véritable comité de guerre. Nous
+demandons que vous _concouriez avec nous_ à diriger le mouvement
+sublime du peuple, en nommant des commissaires qui nous seconderont
+dans ces grandes mesures. Nous demandons que quiconque refusera de
+servir de sa personne, ou de remettre ses armes, sera puni de mort.
+
+Nous demandons qu'il soit fait une instruction aux citoyens pour
+diriger leurs mouvements. Nous demandons qu'il soit envoyé des
+courriers dans tous les départements pour avertir des décrets que vous
+aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal
+d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les
+vaincre, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de
+l'audace, et la France est sauvée [Note: Texte du Moniteur.--Celui du
+_Journal des Débats et de Décrets_ offre quelques légères variantes.].
+
+
+
+
+IV
+
+SUR LE ROLE DE LA CONVENTION
+
+(21 septembre 1792)
+
+
+Paris nomma, le 8 septembre, Danton représentant à la Convention
+nationale. Dès longtemps son choix entre la fonction de ministre et
+celle de député était fait. "Il n'hésitera pas un moment à quitter le
+ministère pour être représentant du peuple", écrivait le 26 août
+Camille Desmoulins à son père. [Note: _Oeuvres de Camille Demoulins_,
+recueillies et publiées d'après les textes originaux, par M. Jules
+Claretie, t. II, p. 369; Paris, Fasquelle.] Le 21 septembre, dans la
+deuxième séance de la Convention nationale, Danton donna sa démission
+du ministère. Il indiqua, en outre, dans son discours, le véritable
+rôle de la Convention et les devoirs qu'elle assumait devant le peuple
+dont elle était l'émanation. Improvisation brève et nerveuse, inspirée
+des mêmes sentiments qui dictèrent celle sur les mesures
+révolutionnaires.
+
+ * * * * *
+
+Avant d'exprimer mon opinion sur le premier acte [Note: L'abolition de
+la royauté.] que doit faire l'Assemblée nationale, qu'il me soit
+permis de résigner dans son sein les fonctions qui m'avaient été
+déléguées par l'Assemblée législative. Je les ai reçues au bruit du
+canon, dont les citoyens de la capitale foudroyèrent le despotisme.
+Maintenant que la jonction des armées est faite, que la jonction des
+représentants du peuple est opérée, je ne dois plus reconnaître mes
+fonctions premières; je ne suis plus qu'un mandataire du peuple, et
+c'est en cette qualité que je vais parler. On vous a proposé des
+serments; il faut, en effet, qu'en entrant dans la vaste carrière que
+vous avez a parcourir, vous appreniez au peuple, par une déclaration
+solennelle, quels sont les sentiments et les principes qui présideront
+à vos travaux.
+
+Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement,
+nominativement acceptée par la majorité des assemblées primaires.
+Voilà ce que vous devez déclarer au peuple. Les vains fantômes de
+dictature, les idées extravagantes de triumvirat, toutes ces
+absurdités inventées pour effrayer le peuple disparaissent alors,
+puisque rien ne sera constitutionnel que ce qui aura été accepté par
+le peuple. Après cette déclaration, vous en devez faire une autre qui
+n'est pas moins importante pour la liberté et pour la tranquillité
+publique. Jusqu'ici on a agité le peuple, parce qu'il fallait lui
+donner l'éveil contre les tyrans. Maintenant il _faut que les lois
+soient aussi terribles contre ceux qui y porteraient atteinte_, que le
+peuple l'a été en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent
+tous les coupables pour que le peuple n'ait plus rien à désirer. On a
+paru croire, d'excellents citoyens ont pu présumer que des amis
+ardents de la liberté pouvaient nuire à l'ordre social en exagérant
+les principes eh bien, abjurons ici toute exagération; déclarons que
+toutes les propriétés territoriales, individuelles et industrielles
+seront éternellement maintenues. Souvenons-nous ensuite que nous avons
+tout à revoir, tout à recréer; que la déclaration des droits elle-même
+n'est pas sans tache, et qu'elle doit passer à la révision d'un peuple
+vraiment libre.
+
+
+
+
+V
+
+SUR LE CHOIX DES JUGES
+
+(22 septembre 1792)
+
+
+Après être intervenu dans le conflit entre la population d'Orléans et
+ses officiers municipaux royalistes, Danton prit part, dans la séance
+du 22 septembre, à la discussion des réformes à opérer dans le système
+judiciaire. Ce discours est particulièrement remarquable en ce sens
+que c'est un des rares où l'avocat ait passé devant le citoyen, sans
+toutefois l'oublier. La Convention décida que les juges pourraient
+être choisis parmi toutes les classes des citoyens.
+
+ * * * * *
+
+Je ne crois pas que vous deviez dans ce moment changer l'ordre
+judiciaire; mais je pense seulement que vous devez étendre la faculté
+des choix. Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une
+aristocratie révoltante; si le peuple est forcé de choisir parmi ces
+hommes, _il ne saura où reposer sa confiance_. Je pense que si l'on
+pouvait, au contraire, établir dans les élections un principe
+d'exclusion, ce devrait être contre ces hommes de loi qui jusqu'ici se
+sont arrogé un privilège exclusif, qui a été une des grandes plaies du
+genre humain. Que le peuple choisisse à son gré les hommes à talents
+qui mériteront sa confiance. Il ne se plaindra pas quand il aura
+choisi à son gré. Au lieu qu'il aura sans cesse le droit de s'insurger
+contre des hommes entachés d'aristocratie que vous l'auriez forcé de
+choisir.
+
+Élevez-vous à la hauteur des grandes considérations. Le peuple ne veut
+point de ses ennemis dans les emplois publics; laissez-lui donc la
+faculté de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un état de juger
+les hommes étaient comme les prêtres; les uns et les autres ont
+éternellement trompé le peuple. La justice doit se rendre par les
+simples lois de la raison. Et moi aussi, je connais les formes; et si
+l'on défend l'ancien régime judiciaire, je prends l'engagement de
+combattre en détail, pied à pied, ceux qui se montreront les
+sectateurs de ce régime [Note: Quelques conventionnels s'étant, en cet
+endroit, opposés à la proposition de Danton, il continua, développant
+ses arguments en faveur de la libre élection de tous les citoyens au
+poste de juge.].
+
+Il s'agit de savoir s'il y a de graves inconvénients à décréter que le
+peuple pourra choisir indistinctement, parmi tous les citoyens, les
+hommes qu'il croira les plus capables d'appliquer la justice. Je
+répondrai froidement et sans flagornerie pour le peuple aux
+observations de M. Chassey. Il lui est échappé un aveu bien précieux;
+il vous a dit que, comme membre du tribunal de cassation, il avait vu
+arriver à ce tribunal une multitude de procès extrêmement entortillés,
+et tous viciés par des violations de forme. Comment se fait-il qu'il
+convient que les praticiens sont détestables, même en forme, et que
+cependant il veut que le peuple ne prenne que des praticiens. Il vous
+a dit ensuite: plus les lois actuelles sont compliquées, plus il faut
+que les hommes chargés de les appliquer soient versés dans l'étude de
+ces lois.
+
+Je dois vous dire, moi, que ces hommes infiniment versés dans l'étude
+des lois sont extrêmement rares, que ceux qui se sont glissés dans la
+composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a
+parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et même
+d'huissiers; eh bien, ces mêmes hommes, loin d'avoir une connaissance
+approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science,
+loin d'être utile, est infiniment funeste. D'ailleurs on m'a mal
+interprété; je n'ai pas proposé d'exclure les hommes de loi des
+tribunaux, mais seulement de supprimer l'espèce de privilège exclusif
+qu'ils se sont arrogé jusqu'à présent. Le peuple élira sans doute tous
+les citoyens de cette classe, qui unissent le patriotisme aux
+connaissances, mais, à défaut d'hommes de loi patriotes, ne doit-il
+pas pouvoir élire d'autres citoyens? Le préopinant, qui a appuyé, en
+partie les observations de M. Chassey, a reconnu lui-même la nécessité
+de placer un prud'homme dans la composition des tribunaux, d'y placer
+un citoyen, un homme de bon sens, reconnu pour tel dans son canton,
+pour réprimer l'esprit de dubitation qu'ont souvent les hommes
+barbouillés de la science de la justice.
+
+En un mot, après avoir pesé ces vérités, attachez-vous surtout à
+celle-ci: le peuple a le droit de vous dire: tel homme est ennemi du
+nouvel ordre des choses, il a signé une pétition contre les sociétés
+populaires, il a adressé à l'ancien pouvoir exécutif des pétitions
+flagorneuses; il a sacrifié nos intérêts à la cour, je ne puis lui
+accorder ma confiance. Beaucoup de juges, en effet, qui n'étaient pas
+très experts en mouvements politiques, ne prévoyaient pas la
+Révolution et la République naissante; ils correspondaient avec le
+pouvoir exécutif, ils lui envoyaient une foule de pièces qui
+prouvaient leur incivisme: et, par une fatalité bien singulière ces
+pièces envoyées à M. Joly, ministre de la tyrannie, ont tombé entre
+les mains du ministre du peuple. C'est alors que je me suis convaincu
+plus que jamais de la nécessité d'exclure cette classe d'hommes des
+tribunaux; en un mot, il n'y a aucun inconvénient grave, puisque le
+peuple pourra réélire tous les hommes de loi qui sont dignes de sa
+confiance.
+
+
+
+
+VI
+
+JUSTIFICATION CIVIQUE
+
+(25 septembre 1792)
+
+
+Le plus vif enthousiasme accueillit, le 25 septembre, ce discours de
+Danton. Sous les attaques de Lasource, l'accusant de former, avec
+Marat et Robespierre, un triumvirat aspirant à la dictature, le grand
+orateur civique se réveilla. On sait que Marat reconnut lui-même qu'il
+était l'auteur de la proposition d'un triumvirat. Robespierre, Danton,
+disait-il, en "ont constamment improuvé l'idée ". Il est à remarquer
+que ce discours de Danton contient, en germe, le décret du 1er avril
+suivant qui dépouilla les députés suspects de leur inviolabilité
+[Note: _Moniteur_ du jeudi 4 avril 1793, p. 94.]. C'est toutefois,
+malgré sa fougueuse violence oratoire, un bel et pathétique appel à la
+concorde.
+
+ * * * * *
+
+C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la
+République française, que celui qui amène entre nous une explication
+fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui
+veuille dominer despotiquement les représentants du peuple, sa tête
+tombera aussitôt qu'il sera démasqué. On parle de dictature, de
+triumvirat. Cette imputation ne doit pas être une imputation vague et
+indéterminée; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferai, moi,
+cette imputation dût-elle faire tomber la tête de mon meilleur ami. Ce
+n'est pas la députation de Paris prise collectivement qu'il faut
+inculper; je ne chercherai pas non plus à justifier chacun de ses
+membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai
+donc que de moi.
+
+Je suis prêt à vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis
+trois ans, j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la
+liberté. Pendant la durée de mon ministère, j'ai employé toute la
+vigueur de mon caractère, j'ai apporté dans le conseil toute
+l'activité et tout le zèle d'un citoyen embrasé de l'amour de son
+pays. S'il y a quelqu'un qui puisse m'accuser a cet égard, qu'il se
+lève et qu'il parle. Il existe, il est vrai, dans la députation de
+Paris, un homme dont les opinions sont, pour le parti républicain, ce
+qu'étaient celles de Royou pour le parti aristocratique; c'est Marat.
+Assez et trop longtemps l'on m'a accusé d'être l'auteur des écrits de
+cet homme. J'invoque le témoignage du citoyen qui vous préside [Note:
+Pétion avait été, dès la première séance, élu président par 235 voix.
+(_Procès-verbal de la Convention national_, tome I.)]. Il lut, votre
+président, la lettre menaçante qui m'a été adressée par ce citoyen; il
+a été témoin d'une altercation qui a eu lieu, entre lui et moi à la
+mairie. Mais j'attribue ces exagérations aux vexations que ce citoyen
+a éprouvées. Je crois que les souterrains dans lesquels il a été
+enfermé, ont ulcéré son âme... Il est très vrai que d'excellents
+citoyens ont pu être républicains par excès, il faut en convenir; mais
+n'accusons pas pour quelques individus exagérés une députation tout
+entière. Quant à moi, je n'appartiens pas à Paris; je suis né dans un
+département vers lequel je tourne toujours mes regards avec un
+sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient à tel ou tel
+département, il appartient à la France entière. Faisons donc tourner
+cette discussion au profit de l'intérêt public.
+
+Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui
+voudraient détruire la liberté publique. Eh bien! portons-la, cette
+loi, portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se
+déclarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais après
+avoir posé ces bases qui garantissent le règne de l'égalité,
+anéantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On prétend qu'il
+est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la
+France; faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine
+de mort contre les auteurs. La France doit être un tout indivisible.
+Elle doit avoir unité de représentation. Les citoyens de Marseille
+veulent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la
+peine de mort contre quiconque voudrait détruire l'unité en France, et
+je propose de décréter que la Convention nationale pose pour base du
+gouvernement qu'elle va établir l'unité de représentation et
+d'exécution. Ce ne sera pas sans frémir que les Autrichiens
+apprendront cette sainte harmonie; alors, je vous jure, nos ennemis
+sont morts.
+
+
+
+
+VII
+
+CONTRE ROLAND
+
+(29 octobre 1792)
+
+
+Danton mis en cause dès le 10 octobre par la Gironde au sujet de la
+gestion des fonds du ministère, et ce malgré qu'il eût rendu ses
+comptes le 6, trouva l'occasion, dans la séance du 29 octobre,
+d'attaquer de front ses calomniateurs. Ce fut le rapport de Roland qui
+le lui fournit. Tandis qu'il s'opposait énergiquement à l'envoi de
+cette pièce hypocrite et mensongère aux départements, il défendait
+Robespierre. Il n'avait pas oublié l'accusation de Lasource et c'est
+comme la seconde partie de son discours du 25 septembre précédent
+qu'il prononça le 29 octobre.
+
+ * * * * *
+
+J'ai peine à concevoir comment l'Assemblée hésiterait à fixer
+décidément à un jour prochain la discussion que nécessite le rapport
+du ministre. Il est temps enfin que nous sachions de qui nous sommes
+les collègues; il est temps que nos collègues sachent ce qu'ils
+doivent penser de nous. On ne peut se dissimuler qu'il existe dans
+l'Assemblée un grand germe de défiance entre ceux qui la composent....
+Si j'ai dit une vérité que vous sentez tous, laissez m'en donc tirer
+les conséquences. Eh bien, ces défiances, il faut qu'elles cessent; et
+s'il y a un coupable parmi nous, il faut que vous en fassiez justice.
+Je déclare à la Convention et à la nation entière que je n'aime point
+l'individu Marat; je dis avec franchise que j'ai fait l'expérience de
+son tempérament: non seulement il est volcanique et acariâtre, mais
+insociable. Après un tel aveu qu'il me soit permis de dire que, moi
+aussi, je suis sans parti et sans faction. Si quelqu'un peut prouver
+que je tiens à une faction, qu'il me confonde à l'instant.... Si, au
+contraire, il est vrai que ma pensée soit à moi, que je sois fortement
+décidé à mourir plutôt que d'être cause d'un déchirement ou d'une
+tendance à un déchirement dans la République, je demande à énoncer ma
+pensée tout entière sur notre situation politique actuelle.
+
+Sans doute il est beau que la philanthropie, qu'un sentiment
+d'humanité fasse gémir le ministre de l'Intérieur et tous les grands
+citoyens sur les malheurs inséparables d'une grande révolution, sans
+doute on a le droit de réclamer toute la rigueur de la justice
+nationale contre ceux qui auraient évidemment servi leurs passions
+particulières au lieu de servir la Révolution et la liberté. Mais
+comment se fait-il qu'un ministre qui ne peut pas ignorer les
+circonstances qui ont amené les événements dont il vous a entretenus
+oublie les principes et les vérités qu'un autre ministre vous a
+développés sur ces mêmes événements. [Note: Danton entend désigner
+Garat qui était précédemment intervenu.] Rappelez-vous ce que le
+ministre actuel de la Justice vous a dit sur ces malheurs inséparables
+de la Révolution. Je ne ferai point d'autre réponse au ministre de
+l'Intérieur. Si chacun de nous, si tout républicain a le droit
+d'invoquer la justice contre ceux qui n'auraient excité des troubles
+révolutionnaires que pour assouvir des vengeances particulières, je
+dis qu'on ne peut pas se dissimuler non plus que jamais trône n'a été
+fracassé sans que ses éclats blessassent quelques bons citoyens; que
+jamais révolution complète n'a été opérée sans que cette vaste
+démolition de l'ordre de choses existant n'ait été funeste à
+quelqu'un; qu'il ne faut donc pas imputer, ni à la cité de Paris, ni à
+celles qui auraient pu présenter les mêmes désastres, ce qui est
+peut-être l'effet de quelques vengeances particulières dont je ne nie
+pas l'existence; mais ce qui est bien plus probablement la suite de
+cette commotion générale, de cette fièvre nationale qui a produit les
+miracles dont s'étonnera la postérité. Je dis donc que le ministre a
+cédé à un sentiment que je respecte, mais que son amour passionné pour
+l'ordre et les lois lui a fait voir sous la couleur de l'esprit de
+faction et de grands complots d'État, ce qui n'est peut-être que la
+réunion de petites et misérables intrigues dans leur objet comme dans
+leurs moyens. Pénétrez-vous de cette vérité qu'il ne peut exister de
+faction dans une république; il y a des passions qui se cachent; il y
+a des crimes particuliers; mais il n'y a pas de ces complots vastes
+et particuliers qui puissent porter atteinte à la liberté. Et où sont
+donc ces hommes qu'on accuse comme des conjurés, comme des prétendants
+à la dictature ou au triumvirat? Qu'on les nomme? Oui, nous devons
+réunir nos efforts pour faire cesser l'agitation de quelques
+ressentiments et de quelques prétentions personnelles, plutôt que de
+nous effrayer par de vains et chimériques complots dont on serait bien
+embarrassé d'avoir à prouver l'existence. Je provoque donc une
+explication franche sur les défiances qui nous divisent, je demande
+que la discussion sur le Mémoire du ministre soit ajournée à jour
+fixe, parce que je désire que les faits soient approfondis, et que la
+Convention prenne des mesures contre ceux qui peuvent être coupables.
+
+J'observe que c'est avec raison qu'on a réclamé contre l'envoi aux
+départements de lettres qui inculpent indirectement les membres de
+cette Assemblée, et je déclare que tous ceux qui parlent de la faction
+Robespierre sont à mes yeux ou des hommes prévenus ou de mauvais
+citoyens. Que tous ceux qui ne partagent pas mon opinion me la
+laissent établir avant de la juger. Je n'ai accusé personne et je suis
+prêt à repousser toutes les accusations. C'est parce que je m'en sens
+la force et que je suis inattaquable que je demande la discussion pour
+lundi prochain. Je la demande pour lundi, parce qu'il faut que les
+membres qui veulent accuser s'assurent de leurs matériaux et puissent
+rassembler leurs pièces, et pour que ceux qui se trouvent en état de
+les réfuter puissent préparer leurs développements et repousser à leur
+tour des imputations calomnieuses. Ainsi, les bons citoyens qui ne
+cherchent que la lumière, qui veulent connaître les choses et les
+hommes, sauront bientôt à qui ils doivent leur haine, ou la fraternité
+qui seule peut donner à la Convention cette marche sublime qui
+marquera sa carrière.
+
+
+
+
+VIII
+
+POUR LA LIBERTÉ DES OPINIONS RELIGIEUSES
+
+(7 novembre 1792)
+
+
+Danton dont la politique n'eut jamais rien de dogmatique, dont le
+civisme s'alliait avec la tolérance, intervint plusieurs fois dans les
+discussions religieuses à la Convention. Dans le cas présent, en
+parlant en faveur des prêtres, il parlait aussi en faveur de la
+liberté des opinions religieuses, et une fois encore son patriotisme,
+éclairé et prévoyant, lui dictait cette intervention. Avec la
+suppression brusque du culte il prévoyait des troubles, la guerre
+civile, les mille maux que créent des citoyens violemment heurtés dans
+la liberté de leur conscience. En outre, l'encyclopédiste révélait là
+ses théories les plus chères, en déclarant que "c'est un crime de
+lèse-nation que d'ôter au peuple des hommes dans lesquels il peut
+trouver encore quelques consolations". Il est difficile de ne point
+rendre hommage à la noblesse de cette pensée.
+
+ * * * * *
+
+Je viens ajouter quelques idées à celles qu'a développées le
+préopinant. Sans doute il est douloureux pour les représentants du
+peuple de voir que leur caractère est plus indignement, plus
+insolemment outragé par le peuple lui-même que par ce Lafayette,
+complice des attentats du despotisme. On ne peut se dissimuler que les
+partisans du royalisme, les fanatiques et les scélérats qui,
+malheureusement pour l'espèce humaine, se trouvent dissémines sur tous
+les points de la République, ne rendent la liberté déplorable. Il y a
+eu une violation infâme, il faut la réprimer; il faut sévir contré
+ceux qui, prétextant la souveraineté nationale, attaquent cette
+souveraineté et se souillent de tous les crimes. Il y a des individus
+bien coupables, car qui peut excuser celui qui veut agiter la France?
+N'avez-vous pas déclaré que la Constitution serait présentée à
+l'acceptation du peuple? Mais il faut se défier d'une idée jetée dans
+cette Assemblée. On a dit qu'il ne fallait pas que les prêtres fussent
+salariés par le trésor public. On s'est appuyé sur des idées
+philosophiques qui me sont chères; car je ne connais d'autre bien que
+celui de l'univers, d'autre culte que celui de la justice et de la
+liberté. Mais l'homme maltraité de la fortune cherche des jouissances
+éventuelles; quand il voit un homme riche se livrer à tous ses goûts,
+caresser tous ses désirs, tandis que ses besoins à lui sont restreints
+au plus étroit nécessaire, alors il croit, et cette idée est
+consolante pour lui, il croit que dans une autre vie ses jouissances
+se multiplieront en proportion de ses privations dans celle-ci. Quand
+vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de morale qui auront
+fait pénétrer la lumière auprès des chaumières, alors il sera bon de
+parler au peuple morale et philosophie. Mais jusque-là il est barbare,
+c'est un crime de lèse-nation que d'ôter au peuple des hommes dans
+lesquels il peut trouver encore quelques consolations. Je penserais
+donc qu'il serait utile que la Convention fit une adresse pour
+persuader au peuple qu'elle ne veut rien détruire, mais tout
+perfectionner; que si elle poursuit le fanatisme, c'est parce qu'elle
+veut la liberté des opinions religieuses. Il est encore un objet qui
+mérite l'attention et qui exige la prompte décision de l'Assemblée. Le
+jugement du ci-devant roi est attendu avec impatience; d'une part, le
+républicain est indigné de ce que ce procès semble interminable; de
+l'autre, le royaliste s'agite en tous sens, et comme il a encore des
+moyens de finances et qu'il conserve son orgueil accoutumé, vous
+verrez au grand scandale et au grand malheur de la France, ces deux
+partis s'entrechoquer encore. S'il faut des sacrifices d'argent, si
+les millions mis à la disposition du ministre ne suffisent pas, il
+faut lui en donner de nouveaux; mais plus vous prendrez de précautions
+sages, plus aussi doit éclater votre justice contre les agitateurs.
+Ainsi, d'une part, assurance au peuple qu'il lui sera fourni des blés,
+accélération du jugement du ci-devant roi, et déploiement des forces
+nationales contre les scélérats qui voudraient amener la famine au
+milieu de l'abondance: telles sont les conclusions que je vous
+propose, et que je crois les seules utiles.
+
+
+
+
+
+ANNÉE 1793
+
+
+
+
+IX
+
+PROCÈS DE LOUIS XVI
+
+(Janvier 1793)
+
+
+Après les succès de Dumouriez contre les forces prussiennes, la
+majorité girondine du Conseil exécutif décida, sur les instances du
+général, l'envahissement des Pays-Bas! Le 1er décembre 1792, Danton
+partit, avec Lacroix, rejoindre les armées, sur l'ordre de la
+Convention. Le 14 janvier il revenait à Paris et, le surlendemain,
+prenait part aux débats du procès du Roi. Parlant sur la question du
+jugement, il demanda qu'il fût rendu à la simple Majorité.
+
+ * * * * *
+
+On a prétendu que telle était l'importance de cette question, qu'il ne
+suffisait pas qu'on la vidât dans la forme ordinaire. Je demande
+pourquoi, quand c'est par une simple majorité qu'on a prononcé sur le
+sort de la nation entière, quand on n'a pas même pensé à soulever
+cette question lorsqu'il s'est agi d'abolir la royauté, on veut
+prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur avec des formes
+plus sévères et plus solennelles. Nous prononçons comme représentant
+par provision la souveraineté. Je demande si, quand une loi pénale est
+portée contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si
+vous avez quelques scrupules à lui donner son exécution immédiate? Je
+demande si vous n'avez pas voté à la majorité absolue seulement la
+république, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu
+des combats ne coule pas définitivement? Les complices de Louis
+n'ont-ils pas subi immédiatement la peine sans aucun recours au peuple
+et en vertu de l'arrêt d'un tribunal extraordinaire? Celui qui a été
+l'âme de ces complots mérite-t-il une exception? Vous êtes envoyés par
+le peuple pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits,
+mais comme représentants: vous ne pouvez dénaturer votre caractère; je
+demande qu'on passe à l'ordre du jour sur la proposition de Lehardy;
+je me motive et sur les principes et sur ce que vous avez déjà pris
+deux délibérations à la simple majorité.
+
+ * * * * *
+
+Présent lors de l'appel nominal sur la troisième question; "Quelle
+peine Louis Capet, ci-devant roi des Français, a-t-il encourue?", il
+vota la mort, motivant en ces termes son opinion:
+
+ * * * * *
+
+Je ne suis point de cette foule d'hommes d'État qui ignorent qu'on ne
+compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne frappe les rois
+qu'à la tête, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre de ceux de
+l'Europe que par la force de nos armes. Je vote pour la mort du tyran.
+
+ * * * * *
+
+Son intervention dans la séance du 17 janvier fut marquée d'un
+incident assez vif. Le président ayant annoncé l'arrivée d'une lettre
+des défenseurs de Louis XVI et d'une missive du ministre d'Espagne en
+faveur du monarque, Garan-Coulon prit la parole et dès le premier mot
+fut interrompu par Danton. Louvet s'écria, de sa place: "Tu n'es pas
+encore roi, Danton!" A ce grief girondin habituel, les rumeurs
+éclatèrent, tandis que Louvet continuait: "Quel est donc ce privilège?
+Je demande que le premier qui interrompra soit rappelé à l'ordre." A
+cette impertinence de l'auteur de Faublas, Danton riposta: "Je demande
+que l'insolent qui dit que je ne suis pas roi encore soit rappelé à
+l'ordre du jour avec censure..." Et s'adressant à Garan-Coulon, il
+ajouta: "Puisque Garan prétend avoir demandé la parole avant moi, je
+la lui cède." Garan ayant parlé en faveur de l'audition des défenseurs
+du Roi, Danton prit la parole pour appuyer cet avis, et s'élever en
+termes vigoureux et éloquents contre la prétention du ministre
+d'Espagne: Je consens à ce que les défenseurs de Louis soient entendus
+après que le décret aura été prononcé, persuadé qu'ils n'ont rien de
+nouveau à vous apprendre, et qu'ils ne vous apportent point de pièces
+capables de faire changer votre détermination. Quant à l'Espagne, je
+l'avouerai, je suis étonné de l'audace d'une puissance qui ne craint
+pas de prétendre à exercer son influence sur votre délibération. Si
+tout le monde était de mon avis, on voterait à l'instant, pour cela
+seul, la guerre à l'Espagne. Quoi! on ne reconnaît pas notre
+République et l'on veut lui dicter des lois? On ne la reconnaît pas,
+et l'on veut lui imposer des conditions, participer au jugement que
+ses représentants vont rendre? Cependant qu'on entende si on le veut
+cet ambassadeur, mais que le président lui fasse une réponse digne du
+peuple dont il sera l'organe et qu'il lui dise que les vainqueurs de
+Jemmapes ne démentiront pas la gloire qu'ils ont acquise, et qu'ils
+retrouveront, pour exterminer tous les rois de l'Europe conjurés
+contre nous, les forces qui déjà les ont fait vaincre. Défiez-vous,
+citoyens, des machinations qu'on ne va cesser d'employer pour vous
+faire changer de détermination; on ne négligera aucun moyen; tantôt,
+pour obtenir des délais, on prétextera un motif politique; tantôt une
+négociation importante ou à entreprendre ou prête à terminer. Rejetez,
+rejetez, citoyens, toute proposition honteuse; point de transaction
+avec la tyrannie; soyez dignes du peuple qui vous a donné sa confiance
+et qui jugerait ses représentants, si ses représentants l'avaient
+trahi.
+
+Dans la nuit du 17 au 18 janvier, alors que Vergniaud avait déjà
+prononcé l'arrêt condamnant par 366 voix Louis XVI à la peine de mort,
+la Convention décida de délibérer sur la question: Y aura-t-il sursis,
+oui ou non, à l'exécution du décret gui condamne Louis Capet? L'appel
+nominal commencé, malgré la fatigue de l'Assemblée, à huit heures et
+demie, se termina vers minuit. On sait que, par 380 voix contre 310,
+ce sursis fut rejeté. Tallien avait demandé à la Convention de décider
+sur-le-champ de la question du sursis. Danton était intervenu aux
+débats dans ces termes:
+
+On vous a parlé d'humanité, mais on en a réclamé les droits d'une
+manière dérisoire... Il ne faut pas décréter, en sommeillant, les plus
+chers intérêts de la patrie. Je déclare que ce ne sera ni par la
+lassitude, ni par la terreur qu'on parviendra à entraîner la
+Convention nationale à statuer, dans la précipitation d'une
+délibération irréfléchie, sur une question à laquelle la vie d'un
+homme et le salut public sont également attachés. Vous avez appris le
+danger des délibérations soudaines; et certes, pour la question qui
+nous occupe, vous avez besoin d'être préparés par des méditations
+profondément suivies. La question qui vous reste à résoudre est une
+des plus importantes. Un de vos membres, Thomas Payne, a une opinion
+importante à vous communiquer. Peut-être ne sera-t-il pas sans
+importance d'apprendre de lui ce qu'en Angleterre... (_Murmures.) Je
+n'examine point comment on peut flatter le peuple, en adulant en lui
+un sentiment qui n'est peut-être que celui d'une curiosité atroce. Les
+véritables amis du peuple sont à mes yeux ceux qui veulent prendre
+toutes les mesures nécessaires pour que le sang du peuple ne coule
+pas, que la source de ses larmes soit tarie, que son opinion soit
+ramenée aux véritables principes de la morale, de la justice et de la
+raison. Je demande donc la question préalable sur la proposition de
+Tallien; et que, si cette proposition était mise aux voix, elle ne pût
+l'être que par l'appel nominal.
+
+
+
+
+X
+
+POUR LEPELETIER ET CONTRE ROLAND
+
+(21 janvier 1793)
+
+
+Le dimanche 20 janvier, dans le sous-sol du restaurant Teisier, au
+Palais-Royal, un ancien garde du corps nommé Deparis, tua d'un coup de
+sabre Michel Lepeletier de Saint-Fargeau. Dans sa séance du 21, la
+Convention décida d'accorder à ce dernier les honneurs du Panthéon,
+tandis que, désireux de frapper les contre-révolutionnaires qu'ils
+présumaient être les instigateurs de l'assassinat, plusieurs députés
+demandaient des visites domiciliaires pareilles à celles-là mêmes que
+Danton demanda le 28 août 1892. S'associant à la première proposition,
+Danton s'éleva contre la seconde. La Convention ordonna néanmoins la
+mesure, qui fut exécutée dans la nuit qui suivit. On retrouvera dans
+ce beau et rude discours du conventionnel un nouvel écho de la lutte
+contre la Gironde. Elle allait bientôt atteindre son paroxysme et
+proscrire toute clémence. Mais une fois encore l'amour de la patrie
+passa avant toute querelle politique, et jamais plus belle profession
+de foi patriotique ne fut mêlée à plus d'abnégation.
+
+ * * * * *
+
+Ce qui honore le plus les Français, c'est que dans des moments de
+vengeance le peuple ait surtout respecté ses représentants. Que
+deviendrions-nous, si, au milieu des doutes que l'on jette sur une
+partie de cette assemblée, l'homme qui a péri victime des assassins
+n'était pas patriote! O Lepeletier, ta mort servira la République; je
+l'envie, ta mort. Vous demandez pour lui les honneurs du Panthéon;
+mais il a déjà recueilli les palmes du martyre de la Liberté. Le moyen
+d'honorer sa mémoire, c'est de jurer que nous ne nous quitterons pas
+sans avoir donné une Constitution à la République. Qu'il me sera doux
+de vous prouver que je suis étranger à toutes les passions!
+
+Je ne suis point l'accusateur de Pétion; à mon sens il eut des torts.
+Pétion peut avoir été faible; mais, je l'avoue avec douleur, bientôt
+la France ne saura plus sur qui reposer sa confiance. Quant aux
+attentats dont nous avons tous gémi, l'on aurait dû vous dire
+clairement que nulle puissance n'aurait pu les arrêter. Ils étaient la
+suite de cette rage révolutionnaire qui animait tous les esprits. Les
+hommes qui connaissent le mieux ces événements terribles furent
+convaincus que ces actes étaient la suite nécessaire de la fureur d'un
+peuple qui n'avait jamais obtenu justice. J'adjure tous ceux qui me
+connaissent de dire si je suis un buveur de sang, si je n'ai pas
+employé tous les moyens de conserver la paix dans le conseil exécutif.
+Je prends à témoin Brissot lui-même. N'ai-je pas montré une extrême
+déférence pour un vieillard dont le caractère est opiniâtre, et qui
+aurait dû au contraire épuiser tous les moyens de douceur pour
+rétablir le calme? Roland, dont je n'accuse pas les intentions, répute
+scélérats tous ceux qui ne partagent pas ses opinions. Je demande pour
+le bien de la République qu'il ne soit plus ministre; je désire le
+salut public, vous ne pouvez suspecter mes intentions. Roland, ayant
+craint d'être frappé d'un mandat dans des temps trop fameux, voit
+partout des complots; il s'imagine que Paris veut s'attribuer une
+espèce d'autorité sur les autres communes. C'est là sa grande erreur.
+Il a concouru à animer les départements contre Paris, qui est la ville
+de tous. On a demandé une force départementale pour environner la
+Convention. Eh bien, cette garde n'aura pas plus tôt séjourné dans
+Paris, qu'elle y prendra l'esprit du peuple. En doutez-vous
+maintenant? Je puis attester sans acrimonie que j'ai acquis la
+conviction que Roland a fait circuler des écrits qui disent que Paris
+veut dominer la République.
+
+Quant aux visites domiciliaires, je m'oppose à cette mesure dans son
+plein, dans un moment où la nation s'élève avec force contre le bill
+rendu contre les étrangers; mais il vous faut un comité de sûreté
+générale qui jouisse de la plénitude de votre confiance; lorsque les
+deux tiers des membres de ce conseil tiendront les fils d'un complot,
+qu'ils puissent se faire ouvrir les maisons.
+
+Maintenant que le tyran n'est plus, tournons toute notre énergie,
+toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre à l'Europe. Il
+faut, pour épargner les sueurs et le sang de nos concitoyens,
+développer la prodigalité nationale. Vos armées ont fait des prodiges
+dans un moment déplorable, que ne feront-elles pas quand elles seront
+bien secondées? Chacun de nos soldats croit qu'il vaut deux cents
+esclaves. Si on leur disait d'aller à Vienne, ils iraient à Vienne ou
+à la mort. Citoyens, prenez les reines d'une grande nation,
+élevez-vous à sa hauteur, organisez le ministère, qu'il soit
+immédiatement nommé par le peuple.
+
+Un autre ministère est entre les mains d'un bon citoyen, mais il passe
+ses forces; je ne demande pas qu'on le ravisse à ses fonctions, mais
+qu'elles soient partagées.
+
+Quant à moi, je ne suis pas fait pour venger des passions
+personnelles, je n'ai que celle de mourir pour mon pays; je voudrais,
+an prix, de mon sang, rendre à la patrie le défenseur qu'elle a perdu.
+
+
+
+
+XI
+
+SUR LA RÉUNION DE LA BELGIOUE A LA FRANCE
+
+(31 janvier 1793)
+
+
+Les premiers succès de Dumouriez dans les Pays-Bas causèrent un
+enthousiasme indescriptible. La théorie girondine de la propagande
+révolutionnaire armée recevait sa sanction. Danton monta à la tribune
+dans la séance du 31 janvier, comprenant tout le parti que pouvait
+tirer la jeune République de l'annexion de la Belgique au moment où,
+sur ce territoire, se livrait une guerre décisive. Le soir même,
+Danton partait pour les frontières. On sait que c'est durant ce voyage
+que mourut, le l0 février 1793, sa première femme Antoinette-Gabrielle
+Charpentier.
+
+ * * * * *
+
+Ce n'est pas en mon nom seulement, c'est au nom des patriotes belges,
+du peuple belge, que je viens demander aussi la réunion de la
+Belgique. Je ne demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre
+raison, mais tout aux intérêts de la République Française. N'avez-vous
+pas préjugé cette réunion quand vous avez décrété une organisation
+provisoire de la Belgique. Vous avez tout consommé par cela seul que
+vous avez dit aux amis de la liberté: organisez-vous comme nous.
+C'était dire: nous accepterons votre réunion si vous la proposez. Eh
+bien, ils la proposent aujourd'hui. Les limites de la France sont
+marquées par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points:
+à l'Océan, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées. On nous menace des rois!
+Vous leur avez jeté le gant, ce gant est la tête d'un roi, c'est le
+signal de leur mort prochaine. On vous menace de l'Angleterre! Les
+tyrans de l'Angleterre sont morts. Vous avez la plénitude de la
+puissance nationale. Le jour où la Convention nommera des commissaires
+pour savoir ce qu'il y a dans chaque commune d'hommes et d'armes, elle
+aura tous les Français. Quant à la Belgique, l'homme du peuple, le
+cultivateur veulent la réunion. Lorsque nous leur déclarâmes qu'ils
+avaient le pouvoir de voter, ils sentirent que l'exclusion ne portait
+que sur les ennemis du peuple, et ils demandèrent l'exclusion de votre
+décret. Nous avons été obligés de donner la protection de la force
+armée au receveur des contributions auquel le peuple demandait la
+restitution des anciens impôts. Sont-ils mûrs, ces hommes-là? De cette
+réunion dépend le sort de la République dans la Belgique. Ce n'est que
+parce que les patriotes pusillanimes doutent de cette réunion, que
+votre décret du 15 a éprouvé des oppositions. Mais prononcez-la et
+alors vous ferez exécuter les lois françaises, et alors les
+aristocrates, nobles et prêtres, purgeront la terre de la liberté.
+Cette purgation opérée, nous aurons des hommes, des armes de plus. La
+réunion décrétée, vous trouverez dans les Belges des républicains
+dignes de vous, qui feront mordre la poussière aux despotes. Je
+conclus donc à la réunion de la Belgique.
+
+
+
+
+XII
+
+SUR LES SECOURS A ENVOYER A DUMOURIEZ
+
+(8 mars 1793)
+
+
+La trahison de Dumouriez fut précédée des revers qui amenèrent par la
+suite, au lendemain de sa convention avec Mack, l'évacuation de la
+Belgique par les armées françaises. Danton, au cours de sa mission,
+eut l'occasion de voir et de juger les déplorables résultats de la
+campagne. Au moment où il revenait à Paris, avec Lacroix,
+l'avant-garde de l'armée abandonnait Liège à l'ennemi. La Convention
+décréta les mesures proposées par Danton dans ce discours:
+
+ * * * * *
+
+Nous avons plusieurs fois fait l'expérience que tel est le caractère
+français, qu'il lui faut des dangers pour trouver toute sou énergie.
+Eh bien, ce moment est arrivé. Oui, il faut dire à la France entière:
+"Si vous ne volez pas au secours de vos frères de la Belgique, si
+Dumouriez est enveloppé en Hollande, si son armée était obligée de
+mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs incalculables
+d'un pareil événement? La fortune publique anéantie, la mort de
+600.000 Français pourraient en être la suite!"
+
+Citoyens, vous n'avez pas une minute à perdre; je ne vous propose pas
+en ce moment des mesures générales pour les départements, votre comité
+de défense vous fera demain son rapport. Mais nous ne devons pas
+attendre notre salut uniquement de la loi sur le recrutement; son
+exécution sera nécessairement lente, et des résultats tardifs ne sont
+pas ceux qui conviennent à l'imminence du danger qui nous menace. Il
+faut que Paris, cette cité célèbre et tant calomniée, il faut que
+cette cité qu'on aurait renversée pour servir nos ennemis qui
+redoutent son brûlant civisme contribue par son exemple à sauver la
+patrie. Je dis que cette ville est encore appelée à donner à la France
+l'impulsion qui, l'année dernière, a enfanté nos triomphes. Comment se
+fait-il que vous n'ayez pas senti que, s'il est bon de faire les lois
+avec maturité, on ne fait bien la guerre qu'avec enthousiasme? Toutes
+les mesures dilatoires, tout moyen tardif de recruter détruit cet
+enthousiasme, et reste souvent sans succès. Vous voyez déjà quels en
+sont les misérables effets.
+
+Tous les Français veulent être libres. Ils se sont constitués en
+gardes nationales. Aux termes de leur serments, ils doivent tous
+marcher quand la patrie réclame leur secours.
+
+Je demande, par forme de mesure provisoire, que la Convention nomme
+des commissaires qui, ce soir, se rendront dans toutes les sections de
+Paris, convoqueront les citoyens, leur feront prendre les armes, et
+les engageront, au nom de la liberté et de leurs serments, à voter la
+défense de la Belgique. La France entière sentira le contre-coup de
+cette impulsion salutaire. Nos armées recevront de prompts renforts;
+et, il faut le dire ici, les généraux ne sont pas aussi répréhensibles
+que quelques personnes ont paru le croire. Nous leur avions promis
+qu'au 1er février l'armée de la Belgique recevrait un renfort de
+30.000 hommes. Rien ne leur est arrivé. Il y a trois mois qu'à notre
+premier voyage dans la Belgique ils nous dirent que leur position
+militaire était détestable, et que, sans un renfort considérable,
+s'ils étaient attaqués au printemps, ils seraient peut-être forcés
+d'évacuer la Belgique entière. Hâtons-nous de réparer nos fautes. Que
+ce premier avantage de nos ennemis soit, comme celui de l'année
+dernière, le signal du réveil de la nation. Qu'une armée, conservant
+l'Escaut, donne la main à Dumouriez, et les ennemis seront dispersés.
+Si nous avons perdu Aix-la-Chapelle, nous trouverons en Hollande des
+magasins immenses qui nous appartiennent.
+
+Dumouriez réunit au génie du général l'art d'échauffer et d'encourager
+le soldat. Nous avons entendu l'armée battue le demander à grands
+cris. L'histoire jugera ses talents, ses passions et ses vices; mais
+ce qui est certain, c'est qu'il est intéressé à la splendeur de la
+République. S'il est secondé, si une armée lui prête la main, il saura
+faire repentir nos ennemis de leurs premiers succès.
+
+Je demande que des commissaires soient nommés à l'instant.
+
+
+
+
+XIII
+
+SUR LA LIBÉRATION DES PRISONNIERS POUR DETTES
+
+(9 mars 1793)
+
+
+Ce fut une des mesures les plus humaines que celle réclamée par Danton
+dans ce discours. Avocat, il comprenait tout l'odieux du système;
+patriote, il en sentait tout l'absurde au moment où la défense de la
+République exigeait toutes les énergies, toutes les forces vives de la
+nation. La Convention s'associa à l'unanimité à la généreuse
+proposition de l'ancien ministre.
+
+ * * * * *
+
+Non sans doute, citoyens, l'espoir de vos commissaires ne sera pas
+déçu. Oui, vos ennemis, les ennemis de la liberté seront exterminés,
+parce que vos efforts ne vont point se ralentir. Vous serez dignes
+d'être les régulateurs de l'énergie nationale. Vos commissaires, en se
+disséminant sur toutes les parties de la République, vont répéter aux
+Français que la grande querelle qui s'est élevée entre le despotisme
+et la liberté va être enfin terminée. Le peuple français sera vengé:
+c'est à nous qu'il appartient de mettre le monde politique en
+harmonie, de créer des lois concordantes avec cette harmonie. Mais
+avant de vous entretenir de ces grands objets, je viens vous demander
+la déclaration d'un principe trop longtemps méconnu, l'abolition d'une
+erreur funeste, la destruction de la tyrannie de la richesse sur la
+misère. Si la mesure que je propose est adoptée, bientôt ce Pitt, le
+Breteuil de la diplomatie anglaise, et ce Burke, l'abbé Maury du
+Parlement britannique, qui donnent aujourd'hui au peuple anglais une
+impulsion si contraire à la liberté, seront anéantis.
+
+Que demandez-vous? Vous voulez que tous les Français s'arment pour la
+défense commune. Eh bien, il est une classe d'hommes qu'aucun crime
+n'a souillés, qui a des bras, mais qui n'a pas de liberté, c'est celle
+des malheureux détenus pour dettes; c'est une honte pour l'humanité,
+pour la philosophie, qu'un homme, en recevant de l'argent, puisse
+hypothéquer et sa personne et sa sûreté.
+
+Je pourrais démontrer que la déclaration du principe que je proclame
+est favorable à la cupidité même, car l'expérience prouve que celui
+qui prêtait ne prenait aucune garantie pécuniaire, parce qu'il pouvait
+disposer de la personne de son débiteur; mais qu'importent ces
+considérations mercantiles? Elles ne doivent pas influer sur une
+grande nation. Les principes sont éternels, et tout Français ne peut
+être privé de sa liberté que pour avoir forfait à la société.
+
+Que les propriétaires ne s'alarment pas. Sans doute quelques individus
+se sont portés à des excès; mais la nation, toujours juste, respectera
+les propriétés. Respectez la misère, et la misère respectera
+l'opulence. Ne soyons jamais coupables envers les malheureux, et le
+malheureux, qui a plus d'âme que le riche, ne sera jamais coupable.
+
+Je demande que la Convention nationale déclare que tout citoyen
+français, emprisonné pour dettes, sera mis en liberté, parce qu'un tel
+emprisonnement est contraire à la saine morale, aux droits de l'homme,
+aux vrais principes de la liberté.
+
+
+
+
+XIV
+
+SUR LES DEVOIRS DE CHACUN ENVERS LA PATRIE EN DANGER
+
+(10 mars 1793)
+
+
+L'émotion des terribles nouvelles pesait sur la Convention dans la
+séance du 10 mars. L'ennemi occupait Liège et forçait à la levée du
+siège de Maëstricht. Le découragement avait succédée l'enthousiasme
+des premiers jours. Nous tenons le discours que Danton prononça à
+cette occasion pour le plus admirable morceau d'éloquence civique.
+Jamais appel plus vibrant, plus électrique ne fut lancé à la nation
+par l'homme qui s'effaçait devant le danger de la patrie. Le dédain
+qu'il eut toujours pour sa défense personnelle se manifeste une fois
+encore ici: "Que m'importe d'être appelé buveur de sang!....
+Conquérons la liberté!" Vingt jours plus tard, la trahison de
+Dumouriez était chose faite.
+
+ * * * * *
+
+Les considérations générales qui vous ont été présentées sont vraies;
+mais il s'agit moins en ce moment d'examiner les causes des événements
+désastreux qui peuvent nous frapper, que d'y appliquer promptement le
+remède. Quand l'édifice est en feu, je ne m'attache pas aux fripons
+qui enlèvent les meubles, j'éteins l'incendie. Je dis que vous devez
+être convaincus plus que jamais, par la lecture des dépêches de
+Dumouriez, que vous n'avez pas un instant à perdre pour sauver la
+République.
+
+Dumouriez avait conçu un plan qui honore son génie. Je dois lui rendre
+même une justice bien plus éclatante que celle que je lui rendis
+dernièrement. Il y a trois mois qu'il a annoncé au pouvoir exécutif, à
+votre comité de défense générale, que, si nous n'avions pas assez
+d'audace pour envahir la Hollande au milieu de l'hiver, pour déclarer
+sur-le-champ la guerre à l'Angleterre, qui nous la faisait depuis
+longtemps, nous doublerons les difficultés de la campagne, en laissant
+aux forces ennemies le temps de se déployer. Puisque l'on a méconnu ce
+trait de génie, il faut réparer nos fautes.
+
+Dumouriez ne s'est pas découragé; il est au milieu de la Hollande, il
+y trouvera des munitions; pour renverser tous nos ennemis, il ne lui
+faut que des Français, et la France est remplie de citoyens.
+Voulons-nous être libres? Si nous ne le voulons plus, périssons, car
+nous l'avions juré. Si nous le voulons, marchons tous pour défendre
+notre indépendance. Nos ennemis font leurs derniers efforts.
+
+Pitt sent bien qu'ayant tout à perdre, il n'a rien à épargner. Prenons
+la Hollande, et Carthagène est détruite, et l'Angleterre ne peut plus
+vivre que pour la liberté.... Que la Hollande soit conquise à la
+liberté, et l'aristocratie commerciale elle-même, qui domine en ce
+moment le peuple anglais, s'élèvera contre le gouvernement qui l'aura
+entraînée dans cette guerre du despotisme contre un peuple libre. Elle
+renversera ce ministère stupide qui a cru que les talents de l'ancien
+régime pouvaient étouffer le génie de la liberté qui plane sur la
+France. Ce ministère renversé par l'intérêt du commerce, le parti de
+la liberté se montrera, car il n'est pas mort; et si vous saisissez
+vos devoirs, si vos commissaires partent à l'instant, si vous donnez
+la main à l'étranger qui soupire après la destruction de toute espèce
+de tyrannie, la France est sauvée et le monde est libre.
+
+Faites donc partir vos commissaires: soutenez-les par votre énergie;
+qu'ils partent ce soir, cette nuit même; qu'ils disent à la classe
+opulente: il faut que l'aristocratie de l'Europe, succombant sous nos
+efforts, paye notre dette, ou que vous la payiez; le peuple n'a que du
+sang; il le prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses.
+Voyez, citoyens, les belles destinées qui vous attendent. Quoi! vous
+avez une nation entière pour levier, la raison pour point d'appui, et
+vous n'avez pas encore bouleversé le monde. Il faut pour cela du
+caractère, et la vérité est qu'on en a manqué. Je mets de côté toutes
+les passions, elles me sont toutes parfaitement étrangères, excepté
+celle du bien public. Dans des circonstances plus difficiles, quand
+l'ennemi était aux portes de Paris, j'ai dit à ceux qui gouvernaient
+alors: Vos discussions sont misérables, je ne connais que l'ennemi.
+
+Vous qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de
+vous occuper du salut de la République, je vous répudie tous comme
+traîtres à la patrie. Je vous mets tous sur la même ligne. Je leur
+disais: Eh que m'importe ma réputation! que la France soit libre et
+que mon nom soit flétri! Que m'importe d'être appelé buveur de sang!
+Eh bien, buvons le sang des ennemis de l'humanité, s'il le faut;
+combattons, conquérons la liberté.
+
+On parait craindre que le départ des commissaires affaiblisse l'un ou
+l'autre parti de la Convention. Vaines terreurs! Portez votre énergie
+partout. Le plus beau ministère est d'annoncer au peuple que la dette
+terrible qui pèse sur lui sera desséchée aux dépens de ses ennemis, ou
+que le riche la paiera avant peu. La situation nationale est cruelle;
+le signe représentatif n'est plus en équilibre dans la circulation; la
+journée de l'ouvrier est au-dessous du nécessaire; il faut un grand
+moyen correctif. Conquérons la Hollande; ranimons en Angleterre le
+parti républicain; faisons marcher la France, et nous irons glorieux à
+la postérité. Remplissez ces grandes destinées; point de débats; point
+de querelles, et la patrie est sauvée.
+
+ * * * * *
+
+Danton, outre le discours sur le Tribunal révolutionnaire que l'on
+trouvera plus loin, intervint dans les débats de cette séance pour
+demander la comparution, à la barre de la Convention, du général
+Stengel qui, né sujet palatin, se refusait à porter les armes contre
+sa patrie et demandait à être employé dans un autre poste.
+
+ * * * * *
+
+Je suis bien éloigné de croire Stengel républicain; je ne crois pas
+qu'il doive commander nos armées. Mais je pense qu'avant de le
+décréter d'accusation, il faut qu'il vous soit fait un rapport ou que
+vous l'entendiez vous-mêmes à la barre. Il faut de la raison et de
+l'inflexibilité; il faut que l'impunité, portée jusqu'à présent trop
+loin, cesse; mais il ne faut pas porter de décret d'accusation au
+hasard. Je demande que le ministre de la guerre soit chargé de faire
+traduire à la barre Stengel et Lanoue.
+
+ * * * * *
+
+La Convention décréta que Stengel et Lanoue comparaîtraient à sa
+barre.
+
+
+
+
+XV
+
+SUR L'INSTITUTION D'UN TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
+
+(10 mars 1793)
+
+
+La conspiration de l'ennemi intérieur se combinant avec les dangers
+extérieurs exigeait des mesures sévères, terribles. Tandis que la
+nation armée se portait aux frontières, il importait d'empêcher, au
+lendemain de possibles désastres, le retour des événements sanglants
+qui avaient marqué les premiers jours de septembre, au lendemain de
+l'invasion. C'est dans cet esprit que Danton proposa la création d'un
+tribunal révolutionnaire.
+
+ * * * * *
+
+Je somme tous les bons citoyens de ne pas quitter leurs postes. (_Tous
+les membres se remettent en place, un calme profond règne dans toute
+l'Assemblée_.) Quoi, citoyens! au moment où notre position est telle,
+que si Maranda était battu, et cela n'est pas impossible, Dumouriez
+enveloppé serait obligé de mettre bas les armes, vous pourriez vous
+séparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose
+publique? Je sens à quel point il est important de prendre des mesures
+judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires; car c'est pour
+eux que ce tribunal est nécessaire; c'est pour eux que ce tribunal
+doit suppléer au tribunal suprême de la vengeance du peuple. Les
+ennemis de la liberté lèvent un front audacieux; partout confondus,
+ils sont partout provocateurs. En voyant le citoyen honnête occupé
+dans ses foyers, l'artisan occupé dans ses ateliers, ils ont la
+stupidité de se croire en majorité: eh bien, arrachez-les vous-mêmes à
+la vengeance populaire, l'humanité vous l'ordonne.
+
+Rien n'est plus difficile que de définir un crime politique; mais si
+un homme du peuple, pour un crime particulier, en reçoit à l'instant
+le châtiment; s'il est si difficile d'atteindre un crime politique,
+n'est-il pas nécessaire que des lois extraordinaires, prises hors du
+corps social, épouvantent les rebelles et atteignent les coupables?
+Ici le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures
+terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un
+tribunal révolutionnaire. L'histoire atteste cette vérité; et
+puisqu'on a osé, dans cette Assemblée, rappeler ces journées
+sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que
+si un tribunal eût alors existé, le peuple auquel on a si souvent, si
+cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je
+dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui ont été les témoins
+de ces terribles événements, que nulle puissance humaine n'était dans
+le cas d'arrêter le débordement de la vengeance nationale. Profitons
+des fautes de nos prédécesseurs.
+
+Faisons ce que n'a pas fait l'Assemblée législative; soyons terribles
+pour dispenser le peuple de l'être; organisons un tribunal, non pas
+bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que
+le glaive de la loi pèse sur la tête de tous ses ennemis.
+
+Ce grand oeuvre terminé, je vous rappelle aux armes, aux commissaires
+que vous devez faire partir, au ministère que vous devez organiser;
+car nous ne pouvons le dissimuler, il nous faut des ministres; et
+celui de la marine, par exemple, dans un pays où tout peut être créé,
+parce que tous les éléments s'y trouvent, avec toutes les qualités
+d'un bon citoyen, n'a pas créé de marine; nos frégates ne sont pas
+sorties et l'Angleterre enlève nos corsaires. Eh bien, le moment est
+arrivé, soyons prodigues d'hommes et d'argent; déployons tous les
+moyens de la puissance nationale, mais ne mettons la direction de ces
+moyens qu'entre les mains d'hommes dont le contact nécessaire et
+habituel avec vous vous assure l'ensemble et l'exécution des mesures
+que vous avez combinées pour le salut de la République. Vous n'êtes
+pas un corps constitué, car vous pouvez tout constituer vous-mêmes.
+Prenez-y garde, citoyens, vous répondez au peuple de nos armées, de
+son sang, de ses assignats; car si ses défaites atténuaient tellement
+la valeur de cette monnaie que les moyens d'existence fussent anéantis
+dans ses mains, qui pourrait arrêter les effets de son ressentiment et
+de sa vengeance? Si, dès le moment que je vous l'ai demandé, vous
+eussiez fait le développement de forces nécessaires, aujourd'hui
+l'ennemi serait repoussé loin de nos frontières.
+
+Je demande donc que le tribunal révolutionnaire soit organisé, séance
+tenante, que le pouvoir exécutif, dans la nouvelle organisation,
+reçoive les moyens d'action et d'énergie qui lui sont nécessaires. Je
+ne demande pas que rien soit désorganisé, je ne propose que des moyens
+d'amélioration.
+
+Je demande que la Convention juge mes raisonnements et méprise les
+qualifications injurieuses et flétrissantes qu'on ose me donner. Je
+demande qu'aussitôt que les mesures de sûreté générale seront prises,
+vos commissaires partent à l'instant, qu'on ne reproduise plus
+l'objection qu'ils siègent dans tel ou tel côté de cette salle. Qu'ils
+se répandent dans les départements, qu'ils y échauffent les citoyens,
+qu'ils y raniment l'amour de la liberté, et que, s'ils ont regret de
+ne pas participer à des décrets utiles, ou de ne pouvoir s'opposer à
+des décrets mauvais, ils se souviennent que leur absence a été le
+salut de la patrie.
+
+Je me résume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du
+pouvoir exécutif; demain, mouvement militaire; que, demain, vos
+commissaires soient partis; que la France entière se lève, coure aux
+armes, marche à l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la
+Belgique soit libre; que le commerce d'Angleterre soit ruiné; que les
+amis de la liberté triomphent de cette contrée; que nos armes,
+partout victorieuses, apportent aux peuples la délivrance et le
+bonheur; que le monde soit vengé.
+
+
+
+
+XVI
+
+SUR LA DÉMISSION DE BEURNONVILLE
+
+(11 mars 1793)
+
+
+Nommé ministre de la Guerre le 4 février 1793, Beurnonville donna sa
+démission le 11 mars suivant. A ce propos, plusieurs membres de la
+Convention voulurent lui demander les motifs de son départ. Danton s'y
+opposa, insistant dans son discours sur la cohésion et l'unité
+réclamées par le gouvernement républicain, faisant appel au civisme de
+tous pour le salut public. On sait qu'envoyé à la suite de sa
+démission auprès de Dumouriez, Beurnonville fut livré par lui aux
+Autrichiens qui le retinrent en otage jusqu'au 12 brumaire an IV.
+
+ * * * * *
+
+Avant de rendre au ministre de la Guerre la justice que lui doit tout
+Français qui aime son pays, et qui sait apprécier ceux qui ont
+combattu vaillamment pour lui, je dois cette déclaration positive de
+mes principes et de mes sentiments: que, s'il est dans mes opinions
+que la nature des choses et les circonstances exigent que la
+Convention se réserve la faculté de prendre partout, et même dans son
+sein, des ministres, je déclare en même temps, et je le jure par la
+patrie, que, moi, je n'accepterai jamais une place dans le ministère,
+tant que j'aurai l'honneur d'être membre de la Convention nationale.
+Je le déclare, dis-je, sans fausse modestie; car, je l'avoue, je crois
+valoir un autre citoyen français. Je le déclare avec le désir ardent
+que mon opinion individuelle ne devienne pas celle de tous mes
+collègues; car je tiens pour incontestable que vous feriez une chose
+funeste à la chose publique, si vous ne vous réserviez pas cette
+faculté. Après un tel aveu, je vous somme tous, citoyens, de descendre
+dans le fond de votre conscience. Quel est celui d'entre vous qui ne
+sent pas la nécessité d'une plus grande cohésion, de rapports plus
+directs, d'un rapprochement plus immédiat, plus quotidien, entre les
+agents du pouvoir exécutif révolutionnaire, chargé de défendre la
+liberté contre toute l'Europe, et vous qui êtes chargés de la
+direction suprême de la législation civile et de la défense de là
+République? Vous avez la nation à votre disposition, vous êtes une
+Convention nationale, vous n'êtes pas un corps constitué, mais un
+corps chargé de constituer tous les pouvoirs, de fonder tous les
+principes de notre République; vous n'en violerez donc aucun, rien ne
+sera renversé, si, exerçant toute la latitude de vos pouvoirs, vous
+prenez le talent partout où il existe pour le placer partout où il
+peut être utile. Si je me récuse dans les choix que vous pourrez
+faire, c'est que, dans mon poste, je me crois encore utile à pousser,
+à faire marcher la Révolution; c'est que je me réserve encore la
+faculté de dénoncer les ministres qui, par malveillance et par
+impéritie, trahiraient notre confiance. Ainsi mettons-nous donc bien
+tous dans la tête que presque tous, que tous, nous voulons le salut
+public. Que les défiances particulières ne nous arrêtent pas dans
+notre marche, puisque nous avons un but commun. Quant à moi, je ne
+calomnierai jamais personne; je suis sans fiel, non par vertu, mais
+par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère.... Je n'en ai
+pas besoin; ainsi je ne puis être suspect, même à ceux qui ont fait
+profession de me haïr. Je vous rappelle à l'infinité de vos devoirs.
+Je n'entends pas désorganiser le ministère; je ne parle pas de la
+nécessité de prendre des ministres dans votre sein, mais de la
+nécessité de vous en réserver la faculté.
+
+---J'arrive à la discussion particulière qui s'est élevée sur la
+lettre de démission envoyée par le ministre de la Guerre.
+
+On veut lui demander les motifs de sa démission: certes, jamais on ne
+pourra dire que c'est par faiblesse. Celui qui a combattu si bien les
+ennemis, braverait l'erreur populaire avec le même courage; il
+mourrait à son poste sans sourciller; tel est Beurnonville, tel nous
+devons le proclamer. Mais la nature, variée dans ses faveurs,
+distribue aux hommes différents genres de talents; tel est capable de
+commander une armée, d'échauffer le soldat, de maintenir la discipline
+qui n'a pas les formes populaires conciliatrices, nécessaires dans les
+circonstances critiques et orageuses, quand on veut le bien. Celui qui
+donne sa démission a dû se consulter sous ces différents rapports; il
+ne serait pas même de la dignité de la Convention de lui faire les
+questions qu'on propose. Beurnonville a su se juger; il peut encore
+vaincre nos ennemis sur le champ de bataille; mais il n'a pas les
+formes familières qui, dans les places administratives, appellent la
+confiance des hommes peu éclairés; car le peuple est ombrageux, et
+l'expérience de nos révolutions lui a bien acquis le droit de craindre
+pour sa liberté.
+
+Je ne doute pas que Beurnonville n'ait géré en bon citoyen; il doit
+être excepté de la rigueur de la loi qui défend à tout ministre de
+quitter Paris, avant d'avoir rendu ses comptes; et nous ne perdrons
+pas l'espérance de voir Beurnonville allant aux armées, y conduisant
+des renforts, remporter avec elles de nouveaux triomphes.
+
+
+
+
+XVII
+
+SUR LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE
+
+(27 mars 1793)
+
+
+Créé le 10 mars, le Tribunal criminel extraordinaire n'était pas
+encore entré en activité. Danton s'éleva avec force contre ce retard
+et rappela dans son discours les devoirs assumés par le gouvernement
+révolutionnaire. Le lendemain, 28 mars, la Convention décrétait que le
+Tribunal entrerait en activité le même jour et pour ce l'autorisait à
+juger au nombre de dix jurés.
+
+ * * * * *
+
+Je déclare avoir recommandé aux ministres d'excellents patriotes,
+d'excellents révolutionnaires. Il n'y a aucune loi qui puisse ôter à
+un représentant du peuple sa pensée. La loi ancienne qu'on veut
+rappeler était absurde; elle a été révoquée par la révolution. Il faut
+enfin que la Convention nationale soit un corps révolutionnaire; il
+faut qu'elle soit peuple; il est temps qu'elle déclare la guerre aux
+ennemis intérieurs. Quoi! la guerre civile est allumée de toutes
+parts, et la Convention reste immobile! Un tribunal révolutionnaire a
+été créé qui devait punir tous les conspirateurs, et ce tribunal n'est
+pas encore en activité! Que dira donc ce peuple! car il est prêt à se
+lever en masse; il le doit, il le sent. Il dira: Quoi donc! des
+passions misérables agitent nos représentants, et cependant les
+contre-révolutionnaires tuent la liberté.
+
+Je dois enfin vous dire la vérité, je vous la dirai sans mélange; que
+m'importent toutes les chimères que l'on peut répandre contre moi,
+pourvu que je puisse servir la patrie! Oui, citoyens; vous ne faites
+pas votre devoir. Vous dites que le peuple est égaré; mais pourquoi
+vous éloignez-vous de ce peuple? Rapprochez-vous de lui, il entendra
+la voix de la raison. La révolution ne peut marcher, ne peut être
+consolidée qu'avec le peuple. Le peuple en est l'instrument, c'est à
+vous de vous en servir. En vain dites-vous que les sociétés populaires
+fourmillent de dénonciateurs absurdes, de dénonciateurs atroces. Eh
+bien, que n'y allez-vous? Une nation en révolution est comme l'airain
+qui bout et se régénère dans le creuset. La statue de la liberté n'est
+pas fondue. Ce métal bouillonne; si vous n'en surveillez le fourneau,
+vous serez tous brûlés. Comment se fait-il que vous ne sentiez pas que
+c'est aujourd'hui qu'il faut que la Convention décrète que tout homme
+du peuple aura une pique aux frais de la nation. Les riches la
+paieront, ils la paieront en vertu d'une loi; les propriétés ne seront
+pas violées. Il faut décréter encore que, dans les départements où la
+révolution s'est manifestée, quiconque a l'audace d'appeler cette
+contre-révolution sera mis hors la loi. A Rome, Valerius Publicola eut
+le courage de proposer une loi qui portait peine de mort contre
+quiconque appellerait la tyrannie. Eh bien, moi, je déclare que,
+puisque dans les rues, dans les places publiques, les patriotes sont
+insultés; puisque, dans les spectacles, on applaudit avec fureur aux
+applications qui se rapportent avec les malheurs de la patrie; je
+déclare, dis-je, que quiconque oserait appeler la destruction de la
+liberté, ne périra que de ma main, dusse-je après porter ma tête sur
+l'échafaud, heureux d'avoir donné un exemple de vertu à ma patrie. Je
+demande qu'on passe à l'ordre du jour sur la motion qui m'a donné lieu
+de parler. Je demande que, dans toute la République, un citoyen ait
+une pique aux frais de la nation. Je demande que le tribunal
+extraordinaire soit mis en activité. Je demande que la Convention
+déclare au peuple français, à l'Europe, à l'univers qu'elle est un
+corps révolutionnaire, qu'elle est résolue de maintenir la liberté,
+d'étouffer les serpents qui déchirent le sein de la patrie.
+
+Montrez-vous révolutionnaires; montrez-vous peuple, et alors la
+liberté n'est plus en péril. Les nations qui veulent être grandes
+doivent, comme les héros, être élevées à l'école du malheur. Sans
+doute nous avons eu des revers; mais si, au mois de septembre, on vous
+eût dit: "la tête du tyran tombera sous le glaive des lois, l'ennemi
+sera chassé du territoire de la République; 100.000 hommes seront à
+Mayence; nous aurons une armée à Tournai", vous eussiez vu la liberté
+triomphante. Eh bien, telle est encore notre position. Nous avons
+perdu un temps précieux. Il faut le réparer. On a cru que la
+révolution était faite. On a crié aux factieux. Eh bien, ce sont ces
+factieux qui tombent sous le poignard des assassins.
+
+Et toi, Lepeletier, quand tu périssais victime de ta haine pour les
+tyrans, on criait aussi que tu étais un factieux. Il faut sortir de
+cette léthargie politique. Marseille sait déjà que Paris n'a jamais
+voulu opprimer la République, n'a jamais voulu que la liberté.
+Marseille s'est déclarée la montagne de la République. Elle se
+gonflera, cette montagne, elle roulera les rochers de la liberté, et
+les ennemis de la liberté seront écrasés. Je ne veux pas rappeler de
+fâcheux débats. Je ne veux pas faire l'historique des haines dirigées
+contre les patriotes. Je ne dirai qu'un mot.
+
+Je vous dirai que Roland écrivait à Dumouriez (et c'est ce général qui
+nous a montré la lettre, à Lacroix et à moi): "Il faut vous liguer
+avec nous pour écraser ce parti de Paris, et surtout ce Danton." Jugez
+si une imagination frappée au point de tracer de pareils tableaux a dû
+avoir une grande influence sur toute la République. Mais tirons le
+rideau sur le passé. Il faut nous réunir. C'est cette réunion qui
+devrait établir la liberté d'un pôle à l'autre, aux deux tropiques et
+sur la ligne de la Convention. Je ne demande pas d'ambassades
+particulières. Quant à moi, je fais serment de mourir pour défendre
+mon plus cruel ennemi. Je demande que ce sentiment sacré enflamme
+toutes les âmes. Il faut tuer les ennemis intérieurs pour triompher
+des ennemis extérieurs. Vous deviendrez victimes de vos passions ou de
+votre ignorance, si vous ne sauvez la République. La République, elle
+est immortelle! L'ennemi pourra bien faire encore quelques progrès; il
+pourrait prendre encore quelques-unes de nos places, mais il s'y
+consumerait lui-même. Que nos échecs tournent à notre avantage! que le
+Français, en touchant la terre de son pays, comme le géant de la
+fable, reprenne de nouvelles forces.
+
+J'insiste sur ce qui est plus qu'une loi, sur ce que la nécessité vous
+commande, soyez peuple. Que tout homme qui porte encore dans son coeur
+une étincelle de liberté, ne s'éloigne pas du peuple. Nous ne sommes
+pas ses pères, nous sommes ses enfants. Exposons-lui nos besoins et
+ses ressources, disons qu'il sera inviolable, s'il veut être uni.
+Qu'on se rappelle l'époque mémorable et terrible du mois d'août.
+Toutes les passions se croisaient. Paris ne voulait pas sortir de ses
+murs. J'ai, moi, car il faut bien quelquefois se citer, j'ai amené le
+conseil exécutif à se réunir à la mairie avec tous les magistrats du
+peuple. Le peuple vit notre réunion, il la seconda, et l'ennemi a été
+vaincu. Si on se réunit, si on aime les sociétés populaires, si on y
+assiste, malgré ce qu'il peut y avoir en elles de défectueux, car il
+n'y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force,
+redeviendra victorieuse, et bientôt les despotes se repentiront de ces
+triomphes éphémères qui n'auront été que plus funestes pour eux.
+
+
+
+
+XVIII
+
+JUSTIFICATION DE SA CONDUITE EN BELGIQUE
+
+(30 mars 1793)
+
+
+Dans la séance du 30 mars, un membre [Note: Le Moniteur du 1er avril,
+n° 91, qui rend compte de la séance du 30 mars ne donne pas le nom de
+ce membre.] de la Convention demanda l'exécution du décret ordonnant à
+Danton de rendre compte de l'état de la Belgique au moment de son
+départ. "Il importe, ajoutait-il, que nous connaissions toutes les
+opérations de nos commissaires Gironde contre le conventionnel". Il
+demanda aussitôt la parole et prononça ce long discours où il se
+justifia d'une façon éclatante des reproches sournois et hypocrites
+que Mme Roland réédita depuis dans son libelle.
+
+ * * * * *
+
+Citoyens, vous aviez, par un décret, ordonné que, Camus et moi, seuls
+des commissaires près l'armée de la Belgique, qui se trouvent
+actuellement dans la Convention, rendions compte de ce que nous avions
+vu et fait dans la Belgique. Le changement des circonstances, les
+lettres nouvelles parvenues à votre Comité de défense générale, ont
+rendu ce rapport moins important, quant à ce qui concerne la situation
+des armées, puisque cette situation a changé; elles ont nécessité des
+mesures provisoires que vous avez décrétées. J'étais prêt et je le
+suis encore à m'expliquer amplement, et sur l'historique de la
+Belgique, et sur les généraux, et sur l'armée, et sur la conduite des
+commissaires. Il est temps que tout soit connu. Si la saine raison, si
+le salut de la patrie et celui de l'armée a obligé vos commissaires
+d'être en quelque sorte stationnaires, aujourd'hui le temps de bannir
+toute espèce de politique est arrivé; il l'est d'autant plus que je
+m'aperçois qu'on a insinué dans l'Assemblée que les malheurs de la
+Belgique pouvaient avoir été plus ou moins amenés par l'influence, les
+fautes et même les crimes de vos commissaires.
+
+Eh bien, je prends à cette tribune l'engagement solennel de tout dire,
+de tout révéler, de répondre à tout. J'appellerai tous les
+contradicteurs possibles d'un bout de la République à l'autre;
+j'appellerai le Conseil exécutif, les commissaires nationaux;
+j'appellerai tous mes collègues en témoignage. Et après cette vaste
+explication, quand on aura bien sondé l'abîme dans lequel on a voulu
+nous plonger, on reconnaîtra que ceux-là qui ont travaillé la réunion,
+qui ont demandé des renforts, qui se sont empressés de vous annoncer
+nos échecs pour hâter l'envoi des secours, s'ils n'obtiennent pas
+l'honorable fruit de leurs travaux, sont au moins bien fortement in
+inculpables. Je rendrai, je pourrai me tromper sur quelques détails,
+les comptes qui me sont demandés; mais je puis annoncer à l'avance
+qu'il y aura unanimité dans le témoignage de vos commissaires sur les
+principaux objets de ces rapports.
+
+Je demande que la séance de demain soit consacrée à un rapport
+préliminaire, car il y aura beaucoup de personnes a entendre, beaucoup
+de chefs à interroger. On verra si nous avons manqué d'amour pour le
+peuple, lorsque nous n'avons pas voulu tout à coup priver l'armée des
+talents militaires dont elle avait besoin, dans des hommes dont
+cependant nous combattions les opinions politiques, ou si nous n'avons
+pas au contraire sauvé cette armée.
+
+On verra, par exemple, que, si nous avions donné à cette fameuse
+lettre qui a été lue partout, excepté dans cette enceinte, les suites
+que nous aurions pu lui donner, dès qu'elle nous a été connue, on
+verra que, si nous n'avions pas, dans cette circonstance, mis dans
+notre conduite la prudence que nous dictaient les événements, l'armée,
+dénuée de chefs, se serait repliée sur nos frontières avec un tel
+désordre, que l'ennemi serait entré avec elle dans nos places fortes.
+
+Je ne demande ni grâce, ni indulgence. J'ai fait mon devoir dans ce
+moment de nouvelle révolution, comme je l'ai fait au 10 août. Et, à
+cet égard, comme je viens d'entendre des hommes qui, sans doute sans
+connaître les faits, mettant en avant des opinions dictées par la
+prévention, me disent que je rende mes comptes, je déclare que j'ai
+rendu les miens et que je suis prêt à les rendre encore. Je demande
+que le Conseil exécutif soit consulté sur toutes les parties de ma
+conduite ministérielle. Qu'on me mette en opposition avec ce ci-devant
+ministre qui, par des réticences, a voulu jeter des soupçons sur moi.
+
+J'ai fait quelques instants le sacrifice de ma réputation pour mieux
+payer mon contingent à la République, en ne m'occupant que de la
+servir. Mais j'appelle aujourd'hui sur moi toutes les explications,
+tous les genres d'accusation, car je suis résolu à tout dire.
+
+Ainsi préparez-vous à être aussi francs jusque dans vos haines, et
+francs dans vos passions, car je les attends. Toutes ces discussions
+pourront peut-être tourner encore au profit de la chose publique. Nos
+maux viennent de nos divisions; eh bien, connaissons-nous tous. Car
+comment se fait-il qu'une portion des représentants du peuple traite
+l'autre de conjurés? Que ceux-ci accusent les premiers de vouloir les
+faire massacrer? Il a été un temps pour les passions; elles sont
+malheureusement dans l'ordre de la nature; mais il faut enfin que tout
+s'explique, que tout le monde se juge et se reconnaisse. Le peuple, il
+faut le dire, ne sait plus où reposer sa confiance; faites donc que
+l'on sache si vous êtes un composé de deux partis, une assemblée
+d'hommes travaillés de soupçons respectifs, ou si vous tendez tous au
+salut de la patrie. Voulez-vous la réunion? Concourez d'un commun
+accord aux mesures sévères et fermes que réclame le peuple indigné des
+trahisons dont il a été si longtemps victime. Instruisez, armez les
+citoyens; ce n'est pas assez d'avoir des armées aux frontières, il
+faut au sein de la République une colonne centrale qui fasse front aux
+ennemis du dedans, pour reporter ensuite la guerre au dehors.
+
+Non seulement je répondrai catégoriquement aux inculpations qui m'ont
+été et me seront faites ici, dans cette Assemblée qui a l'univers pour
+galerie, mais je dirai tout ce que je sais sur les opérations de la
+Belgique, persuadé que la connaissance approfondie du mal peut seule
+nous en faire découvrir le remède. Ainsi, s'il est un seul d'entre
+vous qui ait le moindre soupçon sur ma conduite, comme ministre; s'il
+en est un seul qui désire des comptes itératifs, lorsque déjà toutes
+les pièces sont déposées dans vos comités; s'il en est un seul qui ait
+des soupçons sur mon administration, relativement aux dépenses
+secrètes de révolution, qu'il monte demain à la tribune, que tout se
+découvre, que tout soit mis à nu, et, libres de défiances, nous
+passerons ensuite à l'examen de notre situation politique [Note: A.
+AULARD (_Oeuvr. cit._, tome I, p. 137 et suiv.) a prouvé, pièces en
+mains, que, contrairement à l'assertion de la femme Roland et de
+presque tous les historiens, Danton avait rendu les comptes de son
+ministère dans la séance de la Convention du 6 octobre 1792.].
+
+Ces défiances, quand on veut se rapprocher, sont-elles donc si
+difficiles à faire disparaître? Je le dis, il s'en faut qu'il y ait
+dans cette Assemblée les conspirations qu'on se prête. Trop longtemps,
+il est vrai, un amour mutuel de vengeance, inspiré par les
+préventions, a retardé la marche de la Convention, et diminué son
+énergie, en la divisant souvent. Telle opinion forte a été repoussée
+par tel ou tel coté, par cela seul qu'elle ne lui appartenait pas.
+Qu'enfin donc le danger vous rallie. Songez que vous vous trouvez dans
+la crise la plus terrible; vous avez une armée entièrement
+désorganisée, et c'est la plus importante, car d'elle dépendait le
+salut public, si le vaste projet de ruiner en Hollande le commerce de
+l'Angleterre eût réussi. Il faut connaître ceux qui peuvent avoir
+trempé dans la conspiration qui a fait manquer ce projet; les têtes de
+ceux qui ont influé, soit comme généraux, soit comme représentants du
+peuple sur le sort de cette armée, ces têtes doivent tomber les
+premières.
+
+D'accord sur les bases de la conduite que nous devons tenir, nous le
+serons facilement sur les résultats. Interrogeons, entendons,
+comparons, tirons la vérité du chaos; alors nous saurons distinguer ce
+qui appartient aux passions et ce qui est le fruit des erreurs; nous
+connaîtrons où a été la véritable politique nationale, l'amour de son
+pays, et l'on ne dira plus qu'un tel est un ambitieux, un usurpateur,
+parce qu'il a un tempérament plus chaud et des formes plus robustes.
+Non, la France ne sera pas ré asservie, elle pourra être embranlée,
+mais le peuple, comme le Jupiter de l'Olympe, d'un seul signe fera
+rentrer dans le néant tous les ennemis.
+
+Je demande que demain le Conseil exécutif nous fasse un rapport
+préliminaire; je demande à m'expliquer ensuite, car le peuple doit
+être instruit de tout. Les nouvelles reçues hier des armées
+transpirent déjà. C'est en soulevant petit à petit le voile, c'est en
+renonçant aux palliatifs que nous préviendrons l'explosion que
+pourrait produire l'excès de mécontentement. Je demande que le Conseil
+exécutif, pièces en main, nous rende compte de ses différents agents.
+Que la vérité colore le civisme et le courage; que nous ayons encore
+l'espoir de sauver la République, et de ramener à un centre commun
+ceux qui se sont un moment laissé égarer par leurs passions.
+
+Citoyens, nous n'avons pas un instant à perdre. L'Europe entière
+pousse fortement la conspiration. Vous voyez que ceux-là qui ont
+prêché plus persévéramment la nécessité du recrutement qui s'opère
+enfin pour le salut de la République; que ceux qui ont demandé le
+tribunal révolutionnaire; que ceux qui ont provoqué l'envoi des
+commissaires dans les départements pour y souffler l'esprit public,
+sont présentés presque comme des conspirateurs. On se plaint de
+misérables détails. Et des corps administratifs n'ont-ils pas demandé
+ma tète? Ma tète!.... elle est encore là, elle y restera. Que chacun
+emploie celle qu'il a reçue de la nature, non pour servir de petites
+passions, mais pour servir la République.
+
+Je somme celui qui pourrait me supposer des projets d'ambition, de
+dilapidation, de forfaiture quelconque, de s'expliquer demain
+franchement sur ces soupçons, sous peine d'être réputé calomniateur.
+Cependant je vous en atteste tous, dès le commencement de la
+Révolution, j'ai été peint sous les couleurs les plus odieuses.
+
+Je suis resté inébranlable, j'ai marché à pas fermes vers la liberté.
+On verra qui touchera au terme où le peuple arrivera, après avoir
+écrasé tous les ennemis. Mais puisque aujourd'hui l'union, et par
+conséquent une confiance réciproque, nous est nécessaire, je demande à
+entrer, après le rapport du Conseil exécutif, dans toutes explications
+qu'on jugera.
+
+
+
+
+XIX
+
+SUR LA TRAHISON DE DUMOURIEZ ET LA MISSION EN BELGIQUE
+
+(1er avril 1793)
+
+
+La trahison de Dumouriez, dont les opérations avaient, à plusieurs
+reprises, été défendues par Danton, créa pour celui-ci une nouvelle
+source d'accusations. Après un discours de Cambacérès, au nom du
+Comité de défense générale, une défense de Sillery, réclamant l'examen
+de ses papiers pour se disculper d'une complicité supposée avec
+Dumouriez, et quelques mots de Fonfrède et de Robespierre, Penières
+monta à la tribune pour dénoncer un fait que le Moniteur (n° 93)
+relate en ces termes:
+
+PENIÈRES.--Quelques jours après l'arrivée de Danton et de Delacroix de
+la Belgique, une lettre écrite par Dumouriez fut envoyée au Comité de
+défense générale, sans avoir été lue à l'Assemblée. (PLUSIEURS
+MEMBRES.--Cela n'est pas vrai!) La lettre fut apportée au Comité de
+défense générale, où Danton fut appelé pour en entendre la lecture;
+Bréard, qui était alors président, dit qu'il était de son devoir d'en
+donner connaissance à l'Assemblée. Delacroix lui répondit en ces
+termes: "Quant à moi, si j'étais président, je ne balancerais pas un
+moment à exposer ma responsabilité, et la lettre ne serait pas lue;
+car si un décret d'accusation devait être porté contre Dumouriez,
+j'aimerais mieux que ma tête tombât que la sienne: Dumouriez est utile
+à l'armée." Après cette explication, il fut arrêté que le lendemain on
+ferait renvoyer cette lettre au comité, sans en faire la lecture.
+Après que ce renvoi fut décrété, Danton nous dit qu'il repartirait
+avec Delacroix et qu'il promettait de faire rétracter Dumouriez; et il
+ajouta que, dans le cas où Dumouriez s'y refuserait, il demanderait
+lui-même le décret d'accusation contre lui. Qu'est-il arrivé? Danton,
+de retour de la Belgique, ne se présenta ni à l'Assemblée ni au
+comité. Je lui demande en ce moment: pourquoi, ayant promis de faire
+rétracter Dumouriez, et ne l'ayant pas fait, n'a-t-il pas demandé
+contre lui le décret d'accusation.
+
+ * * * * *
+
+Bréard ayant, en quelques mots, expliqué son rôle en cet incident,
+Danton monta à la tribune pour justifier sa conduite envers Dumouriez,
+sa mission en Belgique, et confondre ses calomniateurs. A plusieurs
+reprises son discours fut interrompu. Force nous est donc de suivre le
+texte du Moniteur (n° 93 et 94) pour donner une physionomie exacte de
+la séance, et de reproduire toutes les interruptions pour suivre la
+défense de Danton.
+
+
+ * * * * *
+
+Je commence par bien préciser l'interpellation faite, elle se réduit à
+ceci: "Vous avez dit, Danton, que, si vous ne parveniez pas à faire
+écrire a Dumouriez une lettre qui détruisit l'effet de la première,
+vous demanderiez contre lui le décret d'accusation. Cette lettre
+n'ayant point eu lieu, pourquoi n'avez-vous pas tenu votre promesse?"
+
+Voilà la manière dont je suis interpellé. Je vais donner les
+éclaircissements qui me sont demandés. D'abord, j'ai fait ce que
+j'avais annoncé: la Convention a reçu une lettre par laquelle
+Dumouriez demandait qu'il ne fût fait de rapport sur sa première
+qu'après que la Convention aurait entendu les renseignements que
+devaient lui donner ses commissaires. Cette lettre ne nous satisfit
+pas, et, après avoir conféré avec lui, nous acquîmes la conviction
+qu'il n'y avait plus rien à attendre de Dumouriez pour la République.
+
+Arrivé à Paris à neuf heures du soir, je ne vins pas au comité; mais
+le lendemain j'ai dit que Dumouriez était devenu tellement atroce,
+qu'il avait dit que la Convention était composée de trois cents
+imbéciles et de quatre cents brigands. J'ai demandé que tout fût
+dévoilé; ainsi tous ceux qui s'y sont trouvés ont dû voir que mon avis
+était qu'il fallait arracher Dumouriez à son armée.
+
+Mais ce fait ne suffit pas, il importe que la Convention et la nation
+entière sachent la conduite qu'ont tenue vos commissaires à l'égard de
+Dumouriez, et il est étrange que ceux qui, constamment, ont été en
+opposition de principes avec lui soient aujourd'hui accusés comme ses
+complices.
+
+Qu'a voulu Dumouriez? Établir un système financier dans la Belgique.
+Qu'a voulu Dumouriez? Point de réunion. Quels sont ceux qui ont fait
+les réunions? Vos commissaires. La réunion du Hainaut, dit Dumouriez,
+s'est faite à coups de sabre. Ce sont vos commissaires qui l'ont
+faite. C'est nous que Dumouriez accuse des malheurs de la Belgique;
+c'est nous qu'il accuse d'avoir fait couler le sang dans le Hainaut
+et, par une fatalité inconcevable, c'est nous qu'on accuse de protéger
+Dumouriez!
+
+J'ai dit que Dumouriez avait conçu un plan superbe d'invasion de la
+Hollande: si ce plan eût réussi, il aurait peut-être épargné bien des
+crimes à Dumouriez; peut-être l'aurait-il voulu faire tourner a son
+profit; mais l'Angleterre n'en aurait pas été moins abaissée et la
+Hollande conquise.
+
+Voilà le système de Dumouriez: Dumouriez se plaint des sociétés
+populaires et du tribunal extraordinaire; il dit que bientôt Danton
+n'aura plus de crédit que dans la banlieue de Paris.
+
+UNE VOIX.--Ce sont les décrets de l'Assemblée, et non vous.
+
+On m'observe que je suis dans l'erreur; je passe à un autre fait plus
+important: c'est que Dumouriez a dit à l'armée que si Danton et
+Delacroix y reparaissaient, il les ferait arrêter. Citoyens, les faits
+parlent d'eux-mêmes; on voit facilement que la commission a fait son
+devoir.
+
+Dumouriez s'est rendu criminel, mais ses complices seront bientôt
+connus. J'ai déjà annoncé que Dumouriez a été égaré par les impulsions
+qu'il a reçues de Paris, et qu'il était aigri par les écrits qui
+présentaient les citoyens les plus énergiques comme des scélérats. La
+plupart de ces écrits sont sortis de cette enceinte; je demande que la
+Convention nomme une commission pour débrouiller ce chaos et pour
+connaître les auteurs de ce complot. Quand on verra comment nous avons
+combattu les projets de Dumouriez, quand on verra que vous avez
+ratifié tous les arrêtés que nous avons pris, il ne restera plus aucun
+soupçon sur notre conduite.
+
+Citoyens, ce n'est point assez de découvrir d'où viennent nos maux; il
+faut leur appliquer un remède immédiat. Vous avez, il est vrai,
+ordonné un recrutement, mais cette mesure est trop lente; je crois que
+l'Assemblée doit nommer un comité de la guerre, chargé de créer une
+armée improvisée. Les ennemis veulent se porter sur Paris; leur
+complice vous l'a dévoilé; je demande qu'il soit pris des mesures pour
+qu'un camp de cinquante mille hommes soit formé à vingt lieues de
+Paris; ce camp fera échouer les projets de nos ennemis, et pourra au
+besoin servir a compléter les armées. Je demande aussi que mes
+collègues dans la Belgique soient rappelés sur-le-champ.
+
+PLUSIEURS MEMBRES.--Cela est fait.
+
+Je demande enfin que le Conseil exécutif rende un compte exact de nos
+opérations dans la Belgique: l'Assemblée acquerra les lumières qui lui
+sont nécessaires, et elle verra que nous avons toujours été en
+contradiction avec Dumouriez.
+
+Si vos commissaires avaient fait enlever Dumouriez au moment où il
+était à la tète de son armée, on aurait rejeté sur eux la
+désorganisation de cette armée. Vos commissaires, quoique investis
+d'un grand pouvoir, n'ont rien pour assurer le succès de leurs
+opérations; les soldats ne nous prennent, en arrivant aux armées, que
+pour de simples secrétaires de commission; il aurait fallu que la
+Convention donnât à ceux qu'elle charge de promulguer ses lois à la
+tête des armées une sorte de décoration moitié civile et moitié
+militaire.
+
+Que pouvaient faire de plus vos commissaires, sinon de dire: il y a
+urgence, il faut arracher promptement Dumouriez de la tête de son
+armée? Si nous avions voulu employer la force, elle nous eût manqué;
+car quel général, au moment où Dumouriez exécutait sa retraite, et
+lorsqu'il était entouré d'une armée qui lui était dévouée, eût voulu
+exécuter nos ordres? Dumouriez était constamment jour et nuit à
+cheval, et jamais il n'y a eu deux lieues de retraite sans un combat:
+ainsi il nous était impossible de le faire arrêter. Nous avons fait
+notre devoir, et j'appelle sur ma tête toutes les dénonciations, sûr
+que ma tête loin de tomber sera la tête de Méduse qui fera trembler
+tous les aristocrates.
+
+LASOURCE.--Ce n'est point une accusation formelle que je vais porter
+contre Danton; mais ce sont des conjectures que je vais soumettre à
+l'Assemblée. Je ne sais point déguiser ce que je pense, ainsi je vais
+dire franchement l'idée que la conduite de Delacroix et de Danton a
+fait naître dans mon esprit.
+
+Dumouriez a ourdi un plan de contre-révolution; l'a-t-il ourdi seul,
+oui ou non?
+
+Danton a dit qu'il n'avait pu, qu'il n'avait osé sévir contre
+Dumouriez, parce qu'au moment où il se battait, aucun officier général
+n'aurait voulu exécuter ses ordres. Je réponds à Danton qu'il est bien
+étonnant qu'il n'ait osé prendre aucune mesure contre Dumouriez,
+tandis qu'il nous a dit que l'armée était tellement républicaine, que,
+malgré la confiance qu'elle avait dans son général, si elle lisait
+dans un journal que Dumouriez a été décrété d'accusation, elle
+l'amènerait elle-même à la barre de l'Assemblée.
+
+Danton vient de dire qu'il avait assuré le comité que la République
+n'avait rien à espérer de Dumouriez. J'observe à l'Assemblée que
+Dumouriez avait perdu la tête en politique, mais qu'il conservait tous
+ses talents militaires; alors Robespierre demanda que la conduite de
+Dumouriez fût examinée; Danton s'y opposa et dit qu'il ne fallait
+prendre aucune mesure contre lui avant que la retraite de la Belgique
+fût entièrement effectuée. Son opinion fut adoptée.
+
+Voilà les faits, voici comme je raisonne.
+
+MAURE.--Je demande à dire un fait, c'est qu'on a proposé d'envoyer
+Gensonné qui avait tout pouvoir sur Dumouriez, afin de traiter avec
+lui du salut de la patrie.
+
+PLUSIEURS MEMBRES.--C'est vrai.
+
+LASOURCE.--Voici comment je raisonne. Je dis qu'il y avait un plan de
+formé pour rétablir la royauté, et que Dumouriez était à la tête de ce
+plan. Que fallait-il faire pour le faire réussir? Il fallait maintenir
+Dumouriez à la tête de son armée. Danton est venu à la tribune, et a
+fait le plus grand éloge de Dumouriez. S'il y avait un plan de formé
+pour faire réussir les projets de Dumouriez, que fallait-il faire? Il
+fallait se populariser. Qu'a fait Delacroix? Delacroix, en arrivant de
+la Belgique, a affecté un patriotisme exagéré dont jusqu'à ce moment
+il n'avait donné aucun exemple. (_De violents murmures se font
+entendre_.) Et pour mieux dire, Delacroix se déclara Montagnard.
+L'avait-il fait jusqu'alors? Non. Il tonna contre les citoyens qui ont
+voté l'appel au peuple et contre ceux qu'on désigne sous le nom
+d'hommes d'État. L'avait-il fait jusqu'alors? Non.
+
+Pour faire réussir la conspiration tramée par Dumouriez, il fallait
+acquérir la confiance populaire, il fallait tenir les deux extrémités
+du fil. Delacroix reste dans la Belgique; Danton vient ici; il y vient
+pour prendre des mesures de sûreté générale; il assiste au comité, il
+se tait.
+
+DANTON.--Cela est faux!
+
+PLUSIEURS VOIX.--C'est faux!
+
+LASOURCE.--Ensuite Danton, interpellé de rendre compte des motifs qui
+lui ont fait abandonner la Belgique, parle d'une manière
+insignifiante. Comment se fait-il qu'après avoir rendu son compte
+Danton reste à Paris? Avait-il donné sa démission? Non. Si son
+intention était de ne pas retourner dans la Belgique, il fallait qu'il
+le dit, afin que l'Assemblée le remplaçât; et dans le cas contraire,
+il devait y retourner.
+
+Pour faire réussir la conspiration de Dumouriez, que fallait-il faire?
+Il fallait faire perdre à la Convention la confiance publique. Que
+fait Danton? Danton paraît à la tribune, et là il reproche à
+l'Assemblée d'être au-dessous de ses devoirs; il annonce une nouvelle
+insurrection; il dit que le peuple est prêt à se lever, et cependant
+le peuple était tranquille. Il n'y avait pas de marche plus sûre pour
+amener Dumouriez à ses fins que de ravaler la Convention et de faire
+valoir Dumouriez; c'est ce qu'a fait Danton.
+
+Pour protéger la conspiration, il fallait exagérer les dangers de la
+patrie, c'est ce qu'ont fait Delacroix et Danton. On savait qu'en
+parlant de revers, il en résulterait deux choses: la première, que les
+âmes timides se cacheraient; la seconde, que le peuple, en fureur de
+se voir trahi, se porterait à des mouvements qu'il est impossible de
+retenir.
+
+En criant sans cesse contre la faction des hommes d'État, ne
+semble-t-il pas qu'on se ménageait un mouvement, tandis que Dumouriez
+se serait avancé à la tête de son armée?
+
+Citoyens, voilà les nuages que j'ai vus dans la conduite de vos
+commissaires. Je demande, comme Danton, que vous nommiez une
+commission ad hoc pour examiner les faits et découvrir les coupables.
+Cela fait, je vous propose une mesure de salut public. Je crois que la
+conduite de Dumouriez, mal connue de son armée, pourrait produire
+quelques mouvements funestes. Il faut qu'elle et la France entière
+sachent les mesures que vous avez prises; car Dumouriez est, comme le
+fut jadis Lafayette, l'idole de la République. (_De violents murmures
+et des cris_: Non, non! s'élèvent dans toutes les parties de la
+salle.) Pour les inquiétudes que nos revers ont pu faire naître dans
+l'âme des Français, il faut que la nation sache que, si l'armée a été
+battue, c'est qu'elle a été trahie; il faut que la nation sache que,
+tant que son général a voulu la liberté, l'armée a marché à des
+triomphes.
+
+Je termine par une observation: vous voyez maintenant à découvert le
+projet de ceux qui parlaient au peuple de couper des têtes, vous voyez
+s'ils ne voulaient pas la royauté. Je sais bien que le peuple ne la
+voulait pas, mais il était trompé. On lui parle sans cesse de se
+lever. Eh bien! peuple français, lève-toi, suis le conseil de tes
+perfides ennemis, forge-toi des chaînes, car c'est la liberté qu'on
+veut perdre, et non pas quelques membres de la Convention.
+
+Et vous, mes collègues, souvenez-vous que le sort de la liberté est
+entre vos mains; souvenez-vous que le peuple veut la justice. Il a vu
+assez longtemps le Capitole et le trône, il veut voir maintenant la
+roche Tarpéienne et l'échafaud. (_Applaudissements_.) Le tribunal que
+vous avez créé ne marche pas encore; je demande:
+
+1° Qu'il rende compte tous les trois jours des procès qu'il a jugés et
+de ceux qu'il instruit; de cette manière on saura s'il a fait justice.
+
+2° Je demande que les citoyens Égalité et Sillery, qui sont inculpés,
+mais que je suis loin de croire coupables, soient mis en état
+d'arrestation chez eux.
+
+3° Je demande que la commission demandée par Danton soit à l'instant
+organisée.
+
+4° Que le procès-verbal qui vous a été lu soit imprimé, envoyé aux
+départements et aux armées, qu'une adresse soit jointe a ce
+procès-verbal; ce moyen est puissant; car, lorsque le peuple voit une
+adresse de l'Assemblée nationale, il croit voir un oracle. Je demande
+enfin, pour prouver à la nation que nous ne capitulerons jamais avec
+un tyran, que chacun d'entre nous prenne l'engagement de donner la
+mort à celui qui tenterait de se faire roi ou dictateur. (_Une
+acclamation unanime se fait entendre. Les applaudissements et les
+cris_: Oui, oui! se répètent à plusieurs reprises. L'assemblée entière
+est levée; tout les membres, dont l'attitude du serment, répètent
+celui de Lasource. Les tribunes applaudissent.)
+
+BIROTEAU.--Je demande la parole pour un fait personnel.
+
+Au comité de défense générale, où l'on agita les moyens de sauver la
+patrie, Fabre d'Eglantine, qu'on connaît très lié avec Danton, qui,
+dans une séance précédente, avait fait son éloge, Fabre d'Églantine,
+dis-je, annonce qu'il avait un moyen de sauver la République, mais
+qu'il n'osait pas en faire part, attendu qu'on calomniait sans cesse
+les opinions. On le rassura, en lui disant que les opinions étaient
+libres, et que d'ailleurs tout ce qui se disait au comité y demeurait
+enseveli. Alors Fabre d'Églantine à mots couverts proposa un roi. (_De
+violents murmures se font entendre_.)
+
+PLUSIEURS MEMBRES s'écrient à la fois:--Cela n'est pas vrai!
+
+DANTON.--C'est une scélératesse: vous avez pris la défense du roi, et
+vous voulez rejeter vos crimes sur nous.
+
+BIROTEAU.--Je vais rendre les propres paroles de Fabre avec la réponse
+qu'on lui fit. Il dit: (_De nouveaux murmures s'élèvent_.)
+
+DELMAS.--Je demande la parole au nom du salut public.
+
+Citoyens, je me suis recueilli; j'ai écouté tout ce qui a été dit à
+cette tribune. Mon opinion est que l'explication qu'on provoque dans
+ce moment doit perdre la République. Le peuple vous a envoyés pour
+sauver la chose publique; vous le pouvez; mais il faut éloigner cette
+explication; et moi aussi j'ai des soupçons, mais ce n'est pas le
+moment de les éclaircir.
+
+Je demande que l'on nomme la commission proposée par Lasource; qu'on
+la charge de recueillir tous les faits, et ensuite on les fera
+connaître au peuple français.
+
+DANTON.--Je somme Cambon, sans personnalités, sans s'écarter de la
+proposition qui vient d'être décrétée, de s'expliquer sur un fait
+d'argent, sur cent mille écus qu'on annonce avoir été remis à Danton
+et à Delacroix, et de dire la conduite que la commission a tenue
+relativement à la réunion....
+
+ * * * * *
+
+La proposition de Delmas est adoptée unanimement.
+
+ * * * * *
+
+PLUSIEURS VOIX.--Le renvoi à la commission!
+
+Cette proposition est décrétée.
+
+Danton retourne à sa place; toute l'extrême gauche se lève, et
+l'invite à retourner à la tribune pour être entendu. (_Des
+applaudissements s'élèvent dans les tribunes et se prolongent pendant
+quelques instants_.) Danton s'élance à la tribune. (_Les
+applaudissements des tribunes continuent avec ceux d'une grande partie
+de l'Assemblée_.)_
+
+Le président se couvre pour rétablir l'ordre et le silence. (_Le calme
+renaît_.)
+
+LE PRÉSIDENT.--Citoyens, je demande la parole, et je vous prie de
+m'écouter en silence.
+
+Différentes propositions ont été faites: on avait provoqué une
+explication sur des faits qui inculpaient des membres de la
+Convention. Delmas a demandé la nomination d'une commission chargée
+d'examiner les faits et d'en rendre compte à l'Assemblée. Cette
+proposition a été adoptée à l'unanimité. Danton s'y était rendu,
+maintenant il demande la parole pour des explications; je consulte
+l'Assemblée.
+
+TOUTE LA PARTIE GAUCHE.--Non, non! il a la parole de droit.
+
+Un grand nombre de membres de l'autre côté réclament avec la même
+chaleur le maintien du décret.--(_L'Assemblée est longtemps agitée_.)
+
+LASOURCE.--Je demande que Danton soit entendu, et je déclare qu'il
+n'est entré dans mon procédé aucune passion.
+
+LE PRÉSIDENT.--Citoyens, dans cette crise affligeante le voeu de
+l'Assemblée ne sera pas équivoque. Je vais le prendre.
+
+L'Assemblée, consultée, accorde la parole à Danton, à une très grande
+majorité.
+
+DANTON.--Je dois commencer par vous rendre hommage comme vraiment amis
+du salut du peuple, citoyens qui êtes placés à cette montagne (_se
+tournant vers l'amphithéâtre de l'extrémité gauche_); vous avez mieux
+jugé que moi. J'ai cru longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de
+mon caractère, je devais tempérer les moyens que la nature m'a
+départis; je devais employer dans les circonstances difficiles où m'a
+placé ma mission la modération que m'ont paru commander les
+événements. Vous m'accusiez de faiblesse, vous aviez raison, je le
+reconnais devant la France entière. Nous, faits pour dénoncer ceux
+qui, par impéritie ou scélératesse, ont constamment voulu que le tyran
+échappât au glaive de la loi.... (_Un très grand nombre de membres se
+lèvent en criant_: Oui, oui! _et en indiquant du geste les membres
+placés dans la partie droite.--Des rumeurs et des récriminations
+violentes s'élèvent dans cette partie_.) Eh bien! ce sont ces
+mêmes hommes.... (_Les murmures continuent à la droite de la
+tribune.--L'orateur se tournant vers les interrupteurs_.) Vous me
+répondrez, vous me répondrez.... Citoyens, ce sont, dis-je, ces mêmes
+hommes qui prennent aujourd'hui l'attitude insolente de
+dénonciateurs.... (_Grangeneuve interrompt.--Les murmures d'une
+grande partie de l'Assemblée couvrent sa voix_.)
+
+GRANGENEUVE.--Je demande à faire une interpellation à Danton....
+
+UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Vous n'avez pas la parole.... A l'Abbaye!
+
+DANTON.--Et d'abord, avant que d'entrer aussi à mon tour dans des
+rapprochements, je vais répondre. Que vous a dit Lasource? Quelle que
+soit l'origine de son roman, qu'il soit le fruit de son imagination ou
+la suggestion d'hommes adroits.... (_De nouveaux murmures s'élèvent
+dans la partie de la salle à la droite de la tribune_.)
+
+ALBITTE.--Nous avons tranquillement écouté Lasource, soyez tranquilles
+à votre tour.
+
+DANTON.--Soit que cet homme, dont on s'est emparé plusieurs fois dans
+l'Assemblée législative, ait voulu préparer, ce que j'aime à ne pas
+croire, le poison de la calomnie contre moi, pour le faire circuler
+pendant l'intervalle qui s'écoulera entre sa dénonciation et le
+rapport général qui doit vous être fait sur cette affaire, je
+n'examine pas maintenant ses intentions. Mais que vous a-t-il dit?
+Qu'à mon retour de la Belgique, je ne me suis pas présenté au Comité
+de défense générale; il en a menti: plusieurs de mes collègues m'ont
+cru arrivé vingt-quatre heures avant mon retour effectif, pensant que
+j'étais parti le jour même de l'arrêté de la commission; je ne suis
+arrivé que le vendredi 29, à huit heures du soir. Fatigué de ma course
+et du séjour que j'ai fait à l'armée, on ne pouvait exiger que je me
+transportasse immédiatement au comité. Je sais que les soupçons de
+l'inculpation m'ont précédé. On a représenté vos commissaires comme
+les causes de la désorganisation de l'armée. Nous, désorganisateurs!
+nous, qui avons rallié les soldats français, nous, qui avons fait
+déloger l'ennemi de plusieurs postes importants! Ah! sans doute tel a
+dit que nous étions venus pour sonner l'alarme, qui, s'il eût été
+témoin de notre conduite, vous aurait dit que nous étions faits pour
+braver le canon autrichien, comme nous braverons les complots et les
+calomnies des ennemis de la liberté.
+
+J'en viens à la première inculpation de Lasource. En arrivant, je
+n'étais pas même instruit qu'il dût y avoir comité ce jour-là. Me
+fera-t-on un crime d'avoir été retenu quelques heures chez moi pour
+réparer mes forces affaiblies par le voyage et par la nécessité de
+manger? Dès le lendemain, je suis allé au comité; et quand on vous a
+dit que je n'y ai donné que de faibles détails, on a encore menti.
+J'adjure tous mes collègues qui étaient présents à cette séance: j'ai
+dit que Dumouriez regardait la Convention comme un composé de trois
+cents hommes stupides et de quatre cents scélérats. "Que peut faire
+pour la République, ai-je ajouté, un homme dont l'imagination est
+frappée de pareilles idées? Arrachons-le à son armée." (_L'orateur se
+tournant vers l'extrémité gauche de la salle_.) N'est-ce pas cela que
+j'ai dit? (_Plusieurs voix._--Oui! oui!)
+
+II y a plus. Camus, qu'on ne soupçonnera pas d'être mon partisan
+individuel, a fait un récit qui a coupé le mien; et ici j'adjure
+encore mes collègues. Il a fait un rapport dont les détails se sont
+trouvés presque identiques avec le mien. (_Plusieurs voix._--Cela est
+vrai!)
+
+Ainsi, il est résulté de ce que nous avons dit en commun un rapport
+effectif au comité.
+
+Lasource trouve étrange que je sois resté à Paris, tandis que ma
+mission me rappelait dans la Belgique; il cherche à faire croire à des
+intelligences entre Delacroix et moi, dont l'un serait resté à
+l'armée, et l'autre à Paris, pour diriger à la fois les deux fils de
+la conspiration.
+
+Lasource n'est pas de bonne foi; Lasource sait bien que je ne devais
+partir qu'autant que j'aurais des mesures à porter avec moi; que
+j'avais demandé et déclaré que je voulais rendre compte à la
+Convention de ce que je savais. Il n'y a donc dans ma présence ici
+aucun rapport avec les événements de la Belgique, aucun délit, rien
+qui puisse faire soupçonner une connivence. Lasource vous a dit:
+"Danton et Delacroix ont proclamé que, si un décret d'accusation était
+porté contre Dumouriez, il s'exécuterait, et qu'il suffirait que le
+décret fût connu par les papiers publics pour que l'armée l'exécutât
+elle-même. Comment donc ces mêmes commissaires n'ont-ils pas fait
+arrêter Dumouriez?...." Je ne nie pas le propos cité par Lasource;
+mais avions-nous ce décret d'accusation dont j'ai parlé? Pouvions-nous
+prendre la résolution d'enlever Dumouriez; lorsque nous n'étions à
+l'armée que Delacroix et moi, lorsque la commission n'était pas
+rassemblée? Nous nous sommes rendus vers la commission, et c'est elle
+qui a exigé que Delacroix retournât vers l'état-major, et qui a jugé
+qu'il y aurait du danger, pour la retraite même de l'armée, à enlever
+Dumouriez. Comment se fait il donc qu'on me reproche, à moi individu,
+ce qui est du fait de la commission? La correspondance des
+commissaires prouve qu'ils n'ont pu se saisir de l'individu Dumouriez.
+Qu'auraient-ils donc fait en notre place, ceux qui nous accusent? eux
+qui ont signé des taxes, quoiqu'il y eût un décret contraire. (_On
+applaudit dans une grande partie de l'Assemblée_.)
+
+Je dois dire un fait qui s'est passé dans le Comité même de défense
+générale. C'est que, lorsque je déclarai que je croyais du danger à ce
+qu'on lût la lettre de Dumouriez, et à s'exposer d'engager un combat
+au milieu d'une armée en retraite, en présence de l'ennemi, je
+proposai cependant des mesures pour que l'on parvînt à se saisir du
+général, au moment où on pourrait le faire sans inconvénient. Je
+demandai que les amis même de Dumouriez, que Guadet, Gensonné se
+rendissent à l'armée; que, pour lui ôter toute défiance, les
+commissaires fussent pris dans les deux partis de la Convention, et
+que par là il fût prouvé en même temps que, quelles que soient les
+passions qui vous divisent, vous êtes unanimes pour ne jamais
+consentir à recevoir la loi d'un seul homme. (_On applaudit._) Ou nous
+le guérirons momentanément, leur disais-je, ou nous le garrotterons.
+Je demande si l'homme qui proférait ces paroles peut être accusé
+d'avoir eu des _ménagements_ pour Dumouriez.
+
+Quels sont ceux qui ont pris constamment des ménagements? Qu'on
+consulte les canaux de l'opinion, qu'on examiné ce qu'on
+disait partout, par exemple dans le journal qui s'intitule
+_Patriote-français_. On y disait que Dumouriez était _loin d'associer
+ses lauriers aux cyprès du 2 septembre_. C'est contre moi qu'on
+excitait Dumouriez. Jamais on n'a eu la pensée de nous associer dans
+les mêmes complots; nous ne voulions pas prendre sur nous la
+responsabilité de l'enlèvement de Dumouriez; mais je demande si l'on
+ne m'a pas vu déjouer constamment la politique de ce général, ses
+projets de finances, les projets d'ambition qu'il pouvait avoir sur la
+Belgique; je les ai constamment mis à jour. Je le demande à Cambon; il
+dira, par exemple, la conduite que j'ai tenue relativement aux 300.000
+livres de dépenses qui ont été secrètement faites dans la Belgique.
+
+Et aujourd'hui, parce que j'ai été trop sage et trop circonspect,
+parce qu'on a eu l'art de répandre que j'avais un parti, que je
+voulais être _dictateur_, parce que je n'ai pas voulu, en répondant à
+mes adversaires, produire de trop rudes combats, occasionner des
+déchirements dans cette assemblée, on m'accuse de mépriser et d'avilir
+la Convention.
+
+Avilir la Convention! Et qui plus que moi a constamment cherché à
+relever sa dignité, à fortifier son autorité? N'ai-je pas parlé de mes
+ennemis même avec une sorte de respect? (_Se tournant vers la partie
+droite._) Je vous interpelle, vous qui m'accusez sans cesse....
+
+PLUSIEURS VOIX.--Tout à l'heure vous venez de prouver votre respect.
+
+Tout à l'heure, cela est vrai; ce que vous me reprochez est exact;
+mais pourquoi ai-je abandonné le système du silence et de la
+modération? parce qu'il est un terme à la prudence, parce que quand on
+se sent attaqué par ceux-là mêmes qui devraient s'applaudir de ma
+circonspection, il est permis d'attaquer à son tour et de sortir des
+limites de la patience. (_On applaudit dans une grande partie de
+l'Assemblée._)
+
+Mais comment se fait-il que l'on m'impute à crime la conduite d'un de
+mes collègues? Oui, sans doute, j'aime Delacroix; on l'inculpe parce
+qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement, je
+le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et les
+projets de ceux qui ont cherché à sauver le tyran. (_De violents
+murmures s'élèvent dans la partie droite.--Les plus vifs
+applaudissements éclatent dans une grande partie du côté opposé et
+dans les tribunes._)
+
+Quelques voix s'élèvent pour demander que Danton soit rappelé à
+l'ordre.
+
+DUHEM.--Oui, c'est vrai, on a conspiré chez Roland, et je connais le
+nom des conspirateurs.
+
+MAURE.--C'est Barbaroux, c'est Brissot, c'est Guadet.
+
+DANTON.--Parce que Delacroix s'est écarté du fédéralisme et du système
+perfide de l'appel au peuple; parce que, lorsque après l'époque de la
+mort de Lepeletier, on lui demanda s'il voulait que la Convention
+quittât Paris, il fit sa profession de foi, en répondant: "J'ai vu
+qu'on a armé de préventions tous les départements contre Paris, je ne
+suis pas des vôtres." On a inculpé Delacroix, parce que, patriote
+courageux, sa manière de voter dans l'Assemblée a toujours été
+conséquente à la conduite qu'il a tenue dans la grande affaire du
+tyran. Il semble aujourd'hui que, moi, j'en aie fait mon second en
+conjuration. Ne sont-ce pas là les conséquences, les aperçus jetés en
+avant par Lasource? (_Plusieurs voix à la droite de la tribune:_ Oui,
+oui!--_Une autre voix_: Ne parlez pas tant, mais répondez!) Eh! que
+voulez-vous que je réponde? J'ai d'abord réfuté pleinement les détails
+de Lasource: j'ai démontré que j'avais rendu au Comité de défense
+générale le compte que je lui devais, qu'il y avait identité entre mon
+rapport et celui de Camus qui n'a été qu'un prolongement du mien; que,
+si Dumouriez n'a pas été déjà amené pieds et poings liés à la
+Convention, ce ménagement n'est pas de mon fait. J'ai répondu enfin
+assez pour satisfaire tout homme de bonne foi (_plusieurs voix dans
+l'extrémité gauche_: Oui, oui!); et certes, bientôt je tirerai la
+lumière de ce chaos.
+
+Les vérités s'amoncelleront et se dérouleront devant vous. Je ne suis
+pas en peine de ma justification.
+
+Mais tout en applaudissant à cette commission que vous venez
+d'instituer, je dirai qu'il est assez étrange que ceux qui ont fait la
+réunion contre Dumouriez; qui, tout en rendant hommage à ses talents
+militaires, ont combattu ses opinions politiques, se trouvent être
+ceux contre lesquels cette commission paraît être principalement
+dirigée.
+
+Nous, vouloir un roi! Encore une fois, les plus grandes vérités, les
+plus grandes probabilités morales restent seules pour les nations. Il
+n'y a que ceux qui ont eu la stupidité, la lâcheté de vouloir ménager
+un roi qui peuvent être soupçonnés de vouloir rétablir un trône; il
+n'y a, au contraire, que ceux qui constamment ont cherché à exaspérer
+Dumouriez contre les sociétés populaires et contre la majorité de la
+Convention; il n'y a que ceux qui ont présenté notre empressement à
+venir demander des secours pour une armée délabrée comme une
+pusillanimité; il n'y a que ceux qui ont manifestement voulu punir
+Paris de son civisme, armer contre lui les départements.... (_Un grand
+nombre de membres se levant, et indiquant du geste la partie droite_:
+Oui, oui, ils l'ont voulu!)
+
+MARAT.--Et leurs petits soupers!
+
+DANTON.--Il n'y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec
+Dumouriez quand il était à Paris.... (_On applaudit dans une grande
+partie de la salle._)
+
+MARAT.--Lasource!.... Lasource en était.... Oh! je dénoncerai tous les
+traîtres.
+
+DANTON.--Oui, eux seuls sont les complices de la conjuration. (_De
+vifs applaudissements s'élèvent à l'extrémité gauche et dans les
+tribunes._) Et c'est moi qu'on accuse!.... moi!.... Je ne crains rien
+de Dumouriez, ni de tous ceux avec qui j'ai été en relation. Que
+Dumouriez produise une seule ligne de moi qui puisse donner lieu à
+l'ombre d'une inculpation, et je livre ma tête.
+
+MARAT.--Il a vu les lettres de Gensonné.... C'est Gensonné qui était
+en relation intime avec Dumouriez.
+
+GENSONNÉ.--Danton, j'interpelle votre bonne foi. Vous avez dit avoir
+vu la minute de mes lettres, dites ce qu'elles contenaient.
+
+DANTON.--Je ne parle pas textuellement de vos lettres, je n'ai point
+parlé de vous; je reviens à ce qui me concerne.
+
+J'ai, moi, quelques lettres de Dumouriez: elles prouveront qu'il a été
+obligé de me rendre justice; elles prouveront qu'il n'y avait nulle
+identité entre son système politique et le mien: c'est à ceux qui ont
+voulu le fédéralisme....
+
+PLUSIEURS VOIX.--Nommez-les!
+
+MARAT (_se tournant vers les membres de la partie droite_).--Non, vous
+ne parviendrez pas à égorger la patrie!
+
+DANTON.--Voulez-vous que je dise quels sont ceux que je désigne?
+
+UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui!
+
+DANTON.--Écoutez!
+
+MARAT (_se tournant vers la partie droite_).--Écoutez!
+
+DANTON.--Voulez-vous entendre un mot qui paye pour tous?
+
+LES MÊMES CRIS S'ÉLÈVENT.--Oui, oui!
+
+DANTON.--Eh bien! je crois qu'il n'est plus de trêve entre la
+Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les
+lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés dans la France.
+(_Un grand nombre de membres de la partie gauche se lèvent
+simultanément, et applaudissent.--Plusieurs voix se font entendre_:
+Nous sauverons la patrie!)
+
+Eh! qui pourrait se dispenser de proférer ces vérités, quand, malgré
+la conduite immobile que j'ai tenue dans cette assemblée; quand vous
+représentez ceux qui ont le plus de sang-froid et de courage comme des
+ambitieux; quand, tout en semblant me caresser, vous me couvrez de
+calomnies; quand beaucoup d'hommes, qui me rendent justice
+individuellement, me présentent à la France entière dans leur
+correspondance comme voulant ruiner la liberté de mon pays? Cent
+projets absurdes de cette nature ne m'ont-ils pas été successivement
+prêtés? Mais jamais la calomnie n'a été conséquente dans ses systèmes,
+elle s'est repliée de cent façons sur mon compte, cent fois elle s'est
+contredite. Des le commencement de la Révolution, j'avais fait mon
+devoir, et vous vous rappelez que je fus alors calomnié, j'ai été de
+quelque utilité à mon pays, lorsqu'à la révolution du 10 août,
+Dumouriez lui-même reconnaît que j'avais apporté du courage dans le
+conseil, et que je n'avais pas peu contribué à nos succès. Aujourd'hui
+les homélies misérables d'un vieillard cauteleux, reconnu tel, ont été
+le texte de nouvelles inculpations; et puisqu'on veut des faits, je
+vais vous en dire sur Roland. Tel est l'excès de son délire, et Garat
+lui-même m'a dit que ce vieillard avait tellement perdu la tête, qu'il
+ne voyait que la mort; qu'il croyait tous les citoyens prêts à la
+frapper; qu'il dit un jour, en parlant de son ami, qu'il avait
+lui-même porté au ministère: _Je ne mourrai que de la main de Pache,
+depuis qu'il se met à la tête des factieux de Paris...._ Eh bien!
+quand Paris périra, il n'y aura plus de République. Paris est le
+centre constitué et naturel de la France libre. C'est le centre des
+lumières.
+
+On nous accuse d'être les factieux de Paris. Eh bien! nous avons
+déroulé notre vie devant la nation, elle a été celle d'hommes qui ont
+marché d'un pas ferme vers la révolution. Les projets criminels qu'on
+m'impute, les épithètes de scélérats, tout a été prodigué contre nous,
+et l'on espère maintenant nous effrayer? Oh! non. (_De vifs
+applaudissements éclatent dans l'extrémité gauche de la salle; ils
+sont suivis de ceux des tribunes.--Plusieurs membres demandent
+qu'elles soient rappelées au respect qu'elles doivent à l'Assemblée._)
+Eh bien! les tribunes de Marseille ont aussi applaudi à la
+Montagne.... J'ai vu depuis la Révolution, depuis que le peuple
+français a des représentants, j'ai vu se répéter les misérables
+absurdités que je viens d'entendre débiter ici. Je sais que le peuple
+n'est pas dans les tribunes, qu'il ne s'y en trouve qu'une petite
+portion, que les Maury, les Cazalès et tous les partisans du
+despotisme calomniaient aussi les citoyens des tribunes.
+
+Il fut un temps où vous vouliez une garde départementale. (_Quelques
+murmures se font entendre._)
+
+On voulait l'opposer aux citoyens égarés par la faction de Paris. Eh
+bien! vous avez reconnu que ces mêmes citoyens des départements, que
+vous appeliez ici, lorsqu'ils ont été à leur tour placés dans les
+tribunes, n'ont pas manifesté d'autres sentiments que le peuple de
+Paris, peuple instruit, peuple qui juge bien ceux qui le servent (_On
+applaudit dans les tribunes et dans une très grande partis de
+l'Assemblée_); peuple qui se compose de citoyens pris dans tous les
+départements; peuple exercé aussi à discerner quels sont ceux qui
+prostituent leurs talents; peuple qui voit bien que qui combat avec la
+Montagne ne peut pas servir les projets d'Orléans. (_Mêmes
+applaudissements._) Le projet lâche et stupide qu'on avait conçu
+d'armer la fureur populaire contre les Jacobins, contre vos
+commissaires, contre moi, parce que j'avais annoncé que Dumouriez
+avait des talents militaires, et qu'il avait fait un coup de génie en
+accélérant l'entreprise de la Hollande: ce projet vient sans doute de
+ceux qui ont voulu faire massacrer les patriotes; car il n'y a que les
+patriotes qu'on égorge.
+
+UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui.
+
+MARAT.--Lepeletier et Léonard Bourdon.
+
+DANTON.--Eh bien! leurs projets seront toujours déçus, le peuple ne
+s'y méprendra pas. J'attends tranquillement et impassiblement le
+résultat de cette commission. Je me suis justifié de l'inculpation de
+n'avoir pas parlé de Dumouriez. J'ai prouvé que j'avais le projet
+d'envoyer dans la Belgique une commission composée de tous les partis
+pour se saisir, soit de l'esprit, soit de la personne de Dumouriez.
+
+MARAT.--Oui, c'était bon, envoyez-y Lasource?
+
+DANTON.--J'ai prouvé, puisqu'on me demande des preuves pour répondre à
+de simples aperçus de Lasource que, si je suis resté à Paris, ce n'a
+été en contravention à aucun de vos décrets. J'ai prouvé qu'il est
+absurde de dire que le séjour prolongé de Delacroix dans la Belgique
+était concerté avec ma présence ici, puisque l'un et l'autre nous
+avons suivi les ordres de la totalité de la commission; que, si la
+commission est coupable, il faut s'adresser à elle et la juger sur des
+pièces après l'avoir entendue; mais qu'il n'y a aucune inculpation
+individuelle à faire contre moi. J'ai prouvé qu'il était lâche et
+absurde de dire que moi, Danton, j'ai reçu cent mille écus pour
+travailler la Belgique. N'est-ce pas Dumouriez qui, comme Lasource,
+m'accuse d'avoir opéré à coups de sabre la réunion? Ce n'est pas moi
+qui ai dirigé les dépenses qu'a entraînées l'exécution du décret du 13
+décembre. Ces dépenses ont été nécessitées pour déjouer les prêtres
+fanatiques qui salariaient le peuple malheureux; ce n'est pas à moi
+qu'il faut en demander compte, c'est à Lebrun.
+
+CAMBON.--Ces cent mille écus sont tout simplement les dépenses
+indispensablement nécessaires pour l'exécution du décret du 15
+décembre.
+
+DANTON.--Je prouverai subséquemment que je suis un révolutionnaire
+immuable, que je résisterai à toutes les atteintes, et je vous prie,
+citoyens (_se tournant vers les membres de la partie gauche_), d'en
+accepter l'augure. J'aurai la satisfaction de voir la nation entière
+se lever en masse pour combattre les ennemis extérieurs, et en même
+temps pour adhérer aux mesures que vous avez décrétées sur mes
+propositions.
+
+A-t-on pu croire un instant, a-t-on eu la stupidité de croire que,
+moi, je me sois coalisé avec Dumouriez? Contre qui Dumouriez
+s'élève-t-il? Contre le tribunal révolutionnaire: c'est moi qui ai
+provoqué l'établissement de ce tribunal. Dumouriez veut dissoudre la
+Convention. Quand on a proposé, dans le même objet, la convocation des
+assemblées primaires, ne m'y suis-je pas opposé? Si j'avais été
+d'accord avec Dumouriez, aurais-je combattu ses projets de finances
+sur la Belgique? Aurais-je déjoué son projet de rétablissement des
+trois États? Les citoyens de Mons, de Liège, de Bruxelles, diront si
+je n'ai pas été redoutable aux aristocrates, autant exécré par eux
+qu'ils méritent de l'être: ils vous diront qui servait les projets de
+Dumouriez, de moi ou de ceux qui le vantaient dans les papiers
+publics, ou de ceux qui exagéraient les troubles de Paris, et
+publiaient que des massacres avaient lieu dans la rue des Lombards.
+
+Tous les citoyens vous diront: quel fut son crime? c'est d'avoir
+défendu Paris.
+
+A qui Dumouriez déclare-t-il la guerre? aux sociétés populaires. Qui
+de nous a dit que sans les sociétés populaires, sans le peuple en
+masse, nous ne pourrions nous sauver? De telles mesures
+coïncident-elles avec celles de Dumouriez, ou la complicité ne
+serait-elle pas plutôt de la part de ceux qui ont calomnié à l'avance
+les commissaires pour faire manquer leur mission? (_Applaudissements._)
+Qui a pressé l'envoi des commissaires? Qui a accéléré le recrutement,
+le complètement des armées. C'est moi! moi, je le déclare à toute la
+France, qui ai le plus puissamment agi sur ce complètement. Ai-je,
+moi, comme Dumouriez, calomnié les soldats de la liberté qui courent
+en foule pour recueillir les débris de nos armées? N'ai-je pas dit que
+j'avais vu ces hommes intrépides porter aux armées le civisme qu'ils
+avaient puisé dans l'intérieur? N'ai-je pas dit que cette portion de
+l'armée, qui, depuis qu'elle habitait sur une terre étrangère, ne
+montrait plus la même vigueur, reprendrait, comme le géant de la
+fable, en posant le pied sur la terre de la liberté, toute l'énergie
+républicaine? Est-ce là le langage de celui qui aurait voulu tout
+désorganiser? N'ai-je pas montré la conduite d'un citoyen qui voulait
+vous tenir en mesure contre toute l'Europe?
+
+Qu'on cesse donc de reproduire des fantômes et des chimères qui ne
+résisteront pas à la lumière et aux explications.
+
+Je demande que la commission se mette sur-le-champ en activité,
+qu'elle examine la conduite de chaque député depuis l'ouverture de la
+Convention. Je demande qu'elle ait caractère surtout pour examiner la
+conduite de ceux qui, postérieurement au décret pour l'indivisibilité
+de la République, ont manoeuvré pour la détruire; de ceux qui, après
+la rejection de leur système pour l'appel au peuple, nous ont
+calomniés; et si, ce que je crois, il y a ici une majorité vraiment
+républicaine, elle en fera justice. Je demande qu'elle examine la
+conduite de ceux qui ont empoisonné l'opinion publique dans tous les
+départements. On verra ce qu'on doit penser de ces hommes qui ont été
+assez audacieux pour notifier à une administration qu'elle devait
+arrêter des commissaires de la Convention; de ces hommes qui ont voulu
+constituer des citoyens, des administrateurs, juges des députés que
+vous avez envoyés dans les départements pour y réchauffer l'esprit
+public et y accélérer le recrutement. On verra quels sont ceux qui,
+après avoir été assez audacieux pour transiger avec la royauté, après
+avoir désespéré, comme ils en sont convenus, de l'énergie populaire,
+ont voulu sauver les débris de la royauté! car on ne peut trop le
+répéter, ceux qui ont voulu sauver l'individu, ont par la même eu
+intention de donner de grandes espérances au royalisme.
+(_Applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée._) Tout
+s'éclaircira; alors on ne sera plus dupe de ce raisonnement par lequel
+on cherche à insinuer qu'on n'a voulu détruire un trône que pour en
+établir un autre. Quiconque auprès des rois est convaincu d'avoir
+voulu frapper un d'eux, est pour tous un ennemi mortel.
+
+UNE VOIX.--Et Cromwell?.... (_Des murmures s'élèvent dans une partie
+de l'Assemblée._)
+
+DANTON, _se tournant vers l'interlocuteur._--Vous êtes bien scélérat
+de me dire que je ressemble à Cromwell. Je vous cite devant la nation.
+(_Un grand nombre de voix s'élèvent simultanément pour demander que
+l'interrupteur soit censuré; d'autres, pour qu'il soit envoyé à
+l'Abbaye._)
+
+Oui, je demande que le vil scélérat qui a eu l'impudeur de dire que je
+suis un Cromwell soit puni, qu'il soit traduit à l'Abbaye. (_On
+applaudit._) Et si, en dédaignant d'insister sur la justice que j'ai
+le droit de réclamer, si je poursuis mon raisonnement, je dis que,
+quand j'ai posé en principe que quiconque a frappé un roi à la tête,
+devient l'objet de l'exécration de tous les rois, j'ai établi une
+vérité qui ne pourrait être contestée. (_Plusieurs voix_--C'est vrai!)
+
+Eh bien! croyez-vous que ce Cromwell dont vous me parlez ait été l'ami
+des rois?
+
+UNE VOIX.--Il a été roi lui-même!
+
+DANTON.--Il a été craint, parce qu'il a été le plus fort. Ici ceux qui
+ont frappé le tyran de la France seront craints aussi. Ils seront
+d'autant plus craints que la liberté s'est engraissée du sang du
+tyran. Ils seront craints, parce que la nation est avec eux. Cromwell
+n'a été souffert par les rois que parce qu'il a travaillé avec eux. Eh
+bien! je vous interpelle tous. (_Se tournant vers les membres de la
+partie gauche._) Est-ce la terreur, est-ce l'envie d'avoir un roi qui
+vous a fait proscrire le tyran? (_L'Assemblée presque unanime_: Non,
+non!) Si donc ce n'est que le sentiment profond de vos devoirs qui a
+dicté mon arrêt de mort, si vous avez cru sauver le peuple, et faire
+en cela ce que la nation avait droit d'attendre de ses mandataires,
+ralliez-vous (_S'adressant à la même partie de l'Assemblée_), vous qui
+avez prononcé l'arrêt du tyran contre les lâches (_indignant du geste
+les membres de la partie droite_) qui ont voulu l'épargner (_Une
+partie de l'Assemblée applaudit_); serrez-vous; appelez le peuple à se
+réunir en armes contre l'ennemi du dehors, et à écraser celui du
+dedans, et confondez, par la vigueur et l'immobilité de votre
+caractère, tous les scélérats, tous les modérés (_L'orateur,
+s'adressant toujours à la partie gauche, et indiquant quelquefois du
+geste les membres du côté opposé_), tous ceux qui vous ont calomniés
+dans les départements. Plus de composition avec eux! ( _Vifs
+applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée et dés tribunes._)
+Reconnaissez-le tous, vous qui n'avez jamais su tirer de votre
+situation politique dans la nation le parti que vous auriez pu en
+tirer; qu'enfin justice vous soit rendue. Vous voyez, par la situation
+où je me trouve en ce moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes,
+et de déclarer la guerre à tous vos ennemis, quels qu'ils soient.
+(_Mêmes applaudissements_) Il faut former une phalange indomptable. Ce
+n'est pas vous, puisque vous aimez les sociétés populaires et le
+peuple, ce n'est pas vous qui voudrez un roi. (_Les applaudissements
+recommencent._--Non, non!_s'écrie-t-on avec force dans la grande
+majorité de l'Assemblée._) C'est à vous à en ôter l'idée à ceux qui
+ont machiné pour conserver l'ancien tyran. Je marche à la République;
+marchons-y de concert, nous verrons qui de nous ou de nos détracteurs
+atteindra le but.
+
+Après avoir démontré que, loin d'avoir été jamais d'accord avec
+Dumouriez, il nous accuse textuellement d'avoir fait la réunion à
+coups de sabre, qu'il a dit publiquement qu'il nous ferait arrêter,
+qu'il était impossible à Delacroix et à moi, qui ne sommes pas la
+commission, de l'arracher à son armée; après avoir répondu à tout;
+après avoir rempli cette tâche de manière à satisfaire tout homme
+sensé et de bonne foi, je demande que la commission des six, que vous
+venez d'instituer, examine non seulement la conduite de ceux qui vous
+ont calomniés, qui ont machiné contre l'indivisibilité de la
+République, mais de ceux encore qui ont cherché à sauver le tyran
+(_Nouveaux applaudissements d'une partie de l'Assemblée et des
+tribunes_), enfin de tous les coupables qui ont voulu ruiner la
+liberté, et l'on verra si je redoute les accusateurs.
+
+Je me suis retranché dans la citadelle de la raison; j'en sortirai
+avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les scélérats qui ont
+voulu m'accuser. (_Danton descend de la tribune au milieu des plus
+vifs applaudissements d'une très grande partie de l'Assemblée et des
+citoyens. Plusieurs membres de l'extrémité gauche se précipitent vers
+lui pour l'embrasser. Les applaudissements se prolongent._)
+
+
+
+
+XX
+
+SUR LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC
+
+(3 avril 1793)
+
+
+Dans la séance permanente de la Convention, commencée le mercredi 3
+avril, au matin, Isnard proposa, au nom du Comité de défense générale,
+la création d'un nouveau comité d'exécution composé de neuf membres
+chargés de remplir les fonctions qui étaient attribuées au Conseil
+exécutif, et de prendre toutes les mesures de défense générale que
+pouvaient nécessiter les circonstances. Danton, tout en adoptant le
+principe, en fit renvoyer le projet de décret au lendemain. Dans sa
+séance du vendredi 5 avril, la Convention élut les neuf membres de ce
+premier Comité de Salut public: Barère, Delmas, Bréard, Cambon, Jean
+Debry, Danton, Guyton, Treilhard, Lacroix (_Moniteur_, no. 98).
+
+ * * * * *
+
+Je demande aussi la parole pour une motion d'ordre.
+
+Quelle qu'ait été la divergence des opinions, il n'en est pas moins
+vrai que la majorité de la Convention veut la République. Nous voulons
+repousser et anéantir la conjuration des rois; nous sentons que telle
+est la nature des circonstances, telle est la grandeur du péril qui
+nous menace, qu'il nous faut un développement extraordinaire de forces
+et de mesures de salut public; nous cherchons à établir une agence
+funeste pour les rois; nous sentons que, pour créer des armées,
+trouver de nouveaux chefs, il faut un pouvoir nouveau toujours dans la
+main de la Convention, et qu'elle puisse anéantir à volonté; mais je
+pense que ce plan doit être médité, approfondi. Je crois qu'une
+République, tout en proscrivant les dictateurs et les triumvirs, n'en
+a pas moins le pouvoir et même le devoir de créer une autorité
+terrible. Telle est la violence de la tempête qui agite le vaisseau de
+l'État, qu'il est impossible pour le sauver, d'agir avec les seuls
+principes de l'art. Écartons toute idée d'usurpation. Eh! qui donc
+pourrait être usurpateur? Vous voyez que cet homme qui avait remporté
+quelques victoires va appeler contre lui toutes les forces des
+Français. Déjà le département où il est né demande sa tête.
+Rapprochons-nous, rapprochons-nous fraternellement; il y va du salut
+de tous. Si la conjuration triomphe, elle proscrira tout ce qui aura
+porté le nom de patriote, quelles qu'ai en été les nuances. Je demande
+le renvoi du projet de décret, et l'ajournement à demain.
+
+
+
+
+XXI
+
+SUR LE PRIX DU PAIN
+
+(5 avril 1793)
+
+
+Sur la proposition de Lacroix (de l'Eure) la Convention décida, dans
+sa séance du vendredi 5 avril, de ne plus admettre aucun ci-devant
+privilégié, soit comme officier, soit comme volontaire, dans les
+armées révolutionnaires. Danton demanda la création d'une garde
+nationale payée par la nation, comme suite logique du précédent
+décret. A cette proposition il ajouta celle de l'abaissement du prix
+du pain. "Ces deux propositions, dit le Moniteur (n° 99), sont
+adoptées au milieu des applaudissements de toute l'Assemblée."
+
+ * * * * *
+
+Le décret que vous venez de rendre annoncera à la nation et à
+l'univers entier quel est le grand moyen d'éterniser la République;
+c'est d'appeler le peuple à sa défense. Vous allez avoir une armée de
+sans-culottes; mais ce n'est pas assez; il faut que, tandis que vous
+irez combattre les ennemis de l'extérieur, les aristocrates de
+l'intérieur soient mis sous la pique des sans-culottes. Je demande
+qu'il soit créé une garde du peuple qui sera salariée par la nation.
+Nous serons bien défendus, quand nous le serons par les sans-culottes.
+J'ai une autre proposition à faire; il faut que dans toute la France
+le prix du pain soit dans une juste proportion avec le salaire du
+pauvre: ce qui excédera sera payé par le riche (_On applaudit_). Par
+ce seul décret, vous assurerez au peuple et son existence et sa
+dignité; vous l'attacherez à la révolution; vous acquerrez son estime
+et son amour. Il dira: nos représentants nous ont donné du pain; ils
+ont plus fait qu'aucun de nos anciens rois. Je demande que vous
+mettiez aux voix les deux propositions que j'ai faites, et qu'elles
+soient renvoyées au Comité pour vous en présenter la rédaction.
+
+
+
+
+
+XXII
+
+SUR LE DROIT DE PÉTITION DU PEUPLE
+
+(10 avril 1793)
+
+
+Ce discours de Danton fut la réponse à une motion de Pétion tendant à
+traduire en tribunal révolutionnaire le président et les secrétaires
+de la Section de la Halle-aux-Blés. Cette section avait demandé, par
+une pétition répandue dans Paris, le décret d'accusation contre
+Roland.
+
+ * * * * *
+
+C'est une vérité incontestable, que vous n'avez pas le droit d'exiger
+du peuple ou d'une portion du peuple plus de sagesse que vous n'en
+avez vous-mêmes. Le peuple n'a-t-il pas le droit de sentir des
+bouillonnements qui le conduisent à un délire patriotique, lorsque
+cette tribune semble continuellement être une arène de gladiateurs?
+N'ai-je pas été moi-même, tout à l'heure, assiégé à cette tribune? Ne
+m'a-t-on pas dit que je voulais être dictateur?.... Je vais examiner
+froidement le projet de décret présenté par Pétion; je n'y mettrai
+aucune passion, moi; je conserverai mon immobilité, quels que soient
+les flots d'indignation qui me pressent en tous sens. Je sais quel
+sera le dénouement de ce grand drame; le peuple restera libre; je veux
+la République, je prouverai que je marche constamment à ce but. La
+proposition de Pétion est insignifiante. On sait que dans plusieurs
+départements on a demandé tour à tour la tête des membres qui
+siégeaient dans l'un ou l'autre des côtés de la salle. N'a-t-on pas
+aussi demandé la mienne? Tous les jours il arrive des pétitions plus
+ou moins exagérées; mais il faut les juger par le fond. J'en appelle à
+Pétion lui-même. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il se trouve dans les
+orages populaires. Il sait bien que lorsqu'un peuple brise sa
+monarchie pour arriver à la République, il dépasse son but par la
+force de projection qu'il s'est donnée. Que doit faire la
+représentation nationale. Profiter de ces excès mêmes. Dans la
+première Assemblée constituante, Marat n'était ni moins terrible aux
+aristocrates, ni moins odieux aux modérés. Eh bien! Marat y trouva des
+défenseurs; il disait aussi que la majorité était mauvaise, et elle
+l'était. Ce n'est pas que je croie qu'il en soit de même de cette
+assemblée. Mais que devez-vous répondre au peuple quand il vous dit
+des vérités sévères? Vous devez lui répondre en sauvant la République.
+Et depuis quand vous doit-on des éloges? Etes-vous à la fin de votre
+mission? On parle des calomniateurs: la calomnie dans un État vraiment
+libre n'est rien pour l'homme qui a conscience intime de son devoir.
+Encore une fois, tout ce qui a rapport à la calomnie ne peut être la
+base d'une délibération dans la Convention. Il existe des lois, des
+tribunaux; que ceux qui croient devoir poursuivre cette adresse, l'y
+poursuivent. Oui, je le déclare, vous seriez indignes de votre
+mission, si vous n'aviez pas constamment devant les yeux ces grands
+objets: vaincre les ennemis, rétablir l'ordre dans l'intérieur, et
+faire une bonne constitution. Nous la voulons tous, la France la veut;
+elle sera d'autant plus belle qu'elle sera née au milieu des orages de
+la liberté; ainsi un peuple de l'antiquité construisait ses murs, en
+tenant d'une main la truelle, et de l'autre l'épée pour repousser les
+ennemis. N'allons pas nous faire la guerre, animer les sections, les
+mettre en délibération sur des calomnies, tandis que nous devons
+concentrer leur énergie pour la diriger contre les Autrichiens.... Que
+l'on ne vienne donc plus nous apporter des dénonciations exagérées,
+comme si l'on craignait la mort. Voilà l'exemple que vous donnez! Vous
+voulez sévir contre le peuple, et vous êtes plus virulents que lui! Je
+demande la question préalable et le rapport du Comité de Salut public.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+SUR LA PEINE DE MORT CONTRE CEUX QUI TRANSIGENT AVEC L'ENNEMI
+
+
+(13 avril 1793)
+
+
+Robespierre demanda, dans la séance du 13 avril, de décréter la peine
+de mort contre quiconque proposerait, de quelque manière que ce soit,
+de transiger avec les ennemis. Danton appuya Robespierre tout en
+présentant une autre rédaction que la Convention adopta dans la même
+séance, malgré l'opposition de Barbaroux.
+
+ * * * * *
+
+Il faut bien saisir le véritable objet de la motion qui vient d'être
+faite, et ne pas lui donner une étendue que n'a pas voulu lui
+attribuer son auteur. Je demande qu'elle soit ainsi posée: "La peine
+de mort est décrétée contre quiconque proposerait à la République de
+transiger avec des ennemis qui, pour préliminaire, ne reconnaîtraient
+pas la souveraineté du peuple." II est temps, citoyens, que la
+Convention nationale fasse connaître à l'Europe que la France sait
+allier à la politique les vertus républicaines. Vous avez rendu, dans
+un moment d'enthousiasme, un décret dont le motif était beau sans
+doute, puisque vous vous êtes obligés à donner protection aux peuples
+qui voudraient résister à l'oppression de leurs tyrans. Ce décret
+semblerait vous engager à secourir quelques patriotes qui voudraient
+faire une révolution en Chine. Il faut, avant tout, songer à la
+conservation de notre corps politique, et fonder la grandeur
+française. Que la République s'affermisse, et la France, par ses
+lumières et son énergie, fera attraction sur tous les peuples.
+
+Mais voyez ce que votre position a d'avantageux malgré les revers que
+nous avons éprouvés. La trahison de Dumouriez nous donne l'occasion de
+faire un nouveau scrutin épuratoire de l'armée. L'ennemi va être forcé
+de reconnaître que la nation veut absolument la liberté, puisqu'un
+général victorieux qui avait promis à nos ennemis de leur livrer et
+son armée tout entière et une partie de la nation ne leur a porté que
+son _misérable individu_. Citoyens, c'est le génie de la liberté qui a
+lancé le char de la révolution. Le peuple tout entier le tire, et il
+s'arrêtera aux termes de la raison. Décrétons que nous ne nous
+mêlerons pas de ce qui se passe chez nos voisins; mais décrétons aussi
+que la République vivra, et condamnons à mort celui qui proposerait
+une transaction autre que celle qui aurait pour base les principes de
+notre liberté.
+
+
+
+
+XXIV
+
+SUR LA TOLÉRANCE DES CULTES
+
+(19 avril 1793)
+
+
+A propos de la discussion sur l'article IX de la Déclaration des
+droits de l'homme [Note: Cet article était ainsi conçu: "Tout homme
+est libre dans l'exercice de son culte." (_Moniteur_, n° 111.)], lu
+par Barère, dans la séance du vendredi 19 avril, Danton prit la parole
+après quelques mots de Vergniaud.
+
+ * * * * *
+
+Rien ne doit plus nous faire préjuger le salut de la patrie que la
+disposition actuelle. Nous avons paru divisés entre nous, mais au
+moment où nous nous occupons du bonheur des hommes nous sommes
+d'accord.
+
+Vergniaud vient de vous dire de bien grandes et d'éternelles vérités.
+L'Assemblée constituante, embarrassée par un roi, par les préjugés qui
+enchaînaient encore la nation, par l'intolérance qui s'était établie,
+n'a pu heurter de front les principes reçus, et a fait encore beaucoup
+pour la liberté en consacrant celui de la tolérance. Aujourd'hui le
+terrain de la liberté est déblayé, nous devons au peuple français de
+donner à son gouvernement des bases éternelles et pures! Oui! nous
+leur dirons: Français, vous avez la liberté d'adorer la divinité qui
+vous paraît digne de vos hommages; la liberté de culte que vos lois
+peuvent avoir pour objet ne peut être que la liberté de la réunion des
+individus assemblés pour rendre, à leur manière, hommage à la
+divinité. Une telle liberté ne peut être atteinte que par des lois
+réglementaires et de police; or, sans doute, vous ne voudrez pas
+insérer dans une déclaration des droits une loi réglementaire. Le
+droit de la liberté du culte, droit sacré, sera protégé par vos lois,
+qui, en harmonie avec les principes, n'auront pour but que de les
+garantir. La raison humaine ne peut rétrograder; nous sommes trop
+avancés pour que le peuple puisse croire n'avoir pas la liberté de son
+culte, parce qu'il ne verra pas le principe de cette liberté gravé sur
+la table de vos lois.
+
+Si la superstition semble encore avoir quelque part aux mouvements qui
+agitent la République, c'est que la politique de nos ennemis l'a
+toujours employée; mais regardez que partout le peuple, dégagé des
+impulsions de la malveillance, reconnaît que quiconque veut
+s'interposer entre lui et la divinité est un imposteur. Partout on a
+demandé la déportation des prêtres fanatiques et rebelles. Gardez-vous
+de mal présumer de la raison nationale; gardez-vous d'insérer un
+article qui contiendrait cette présomption injuste; en passant à
+l'ordre du jour, adoptez une espèce de question préalable sur les
+prêtres qui vous honore aux yeux de vos concitoyens et de la
+postérité.
+
+GENSONNÉ.--Les principes développés pour retirer l'article me
+paraissent incontestables, je conviens qu'il ne doit pas se trouver
+dans la Déclaration des droits; il trouvera sa place dans le chapitre
+particulier de la Constitution, destiné à poser les bases
+fondamentales de la liberté civile.
+
+_(On demande à aller aux voix.)_
+
+DURAND-MAILLANE.--Écoutons tout le monde.
+
+DANTON.--Eussions-nous ici un cardinal je voudrais qu'il fût entendu.
+
+
+
+
+XXV
+
+SUR UN NOUVEL IMPOT ET DE NOUVELLES LEVÉES
+
+(27 avril 1793)
+
+
+Cambon ayant, dans la séance du 27 avril, donné connaissance de
+l'heureux résultat des mesures prises par les commissaires du
+département de l'Hérault, la Convention décréta la mention honorable
+au procès-verbal pour le mémoire lu par Cambon, et l'envoi aux
+départements. Danton monta aussitôt à la tribune pour demander
+l'application à Paris et à la France entière de ces mêmes mesures. Il
+conclut en demandant une nouvelle levée de 20.000 hommes à envoyer en
+Vendée. "La proposition de Danton est décrétée à l'unanimité."
+(_Moniteur_, n° 119.)
+
+ * * * * *
+
+Vous venez de décréter la mention honorable de ce qu'a cru faire pour
+le salut public le département de l'Hérault. Ce décret autorise la
+République entière à adopter les mêmes mesures; car votre décret
+ratifie celles qu'on vient de vous faire connaître. Si partout les
+mêmes mesures sont adoptées, la République est sauvée; on ne traitera
+plus d'agitateurs et d'anarchistes les amis ardents de la liberté,
+ceux qui mettent la nation en mouvement, et l'on dira: Honneur aux
+agitateurs qui tournent la vigueur du peuple contre ses ennemis. Quand
+le temple de la liberté sera assis, le peuple saura bien le décorer.
+Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un dur
+esclavage! mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares après
+avoir fondé la liberté; nous l'embellirons. Les despotes nous
+porteront envie; mais tant que le vaisseau de l'État est battu par la
+tempête, ce qui est à chacun est à tous.
+
+On ne parle plus de lois agraires; le peuple est plus sage que ses
+calomniateurs ne le prétendent, et le peuple en masse a plus de génie
+que beaucoup qui se croient des grands hommes. Dans un peuple on ne
+compte pas plus les grands hommes que les grands arbres dans une vaste
+forêt. On a cru que le peuple voulait la loi agraire; cette idée
+pourrait faire naître des soupçons sur les mesures adoptées par le
+département de l'Hérault; sans doute, on empoisonnera ses intentions
+et ses arrêtés; il a, dit-on, imposé les riches; mais, citoyens,
+imposer les riches, c'est les servir; c'est un véritable avantage pour
+eux qu'un sacrifice considérable; plus le sacrifice sera grand sur
+l'usufruit, plus le fonds de la propriété est garanti contre
+l'envahissement des ennemis. C'est un appel à tout homme qui a les
+moyens de sauver la République. Cet appel est juste. Ce qu'a fait le
+département de l'Hérault, Paris et toute la France veulent le faire.
+
+Voyez la ressource que la France se procure. Paris a un luxe et des
+richesses considérables; eh bien, par ce décret, cette éponge va être
+pressée. Et, par une singularité satisfaisante, il va se trouver que
+le peuple fera la révolution aux dépens de ses ennemis intérieurs. Ces
+ennemis eux-mêmes apprendront le prix de la liberté; ils désireront la
+posséder lorsqu'ils reconnaîtront qu'elle aura conservé leurs
+jouissances. Paris, en faisant un appel aux capitalistes, fournira son
+contingent, il nous donnera les moyens d'étouffer les troubles de la
+Vendée; car, à quelque prix que ce soit, il faut que nous étouffions
+ces troubles. À cela seul tient votre tranquillité extérieure. Déjà
+les départements du Nord ont appris aux despotes coalisés que votre
+territoire ne pouvait être entamé; et bientôt peut-être vous
+apprendrez la dissolution de cette ligue formidable de rois; car, en
+s'unissant contre vous, ils n'ont pas oublié leur vieille haine et
+leurs prétentions respectives, et peut-être, si le conseil exécutif
+eût eu plus de latitude dans ses moyens, cette ligue serait
+entièrement dissoute.
+
+Il faut donc diriger Paris sur la Vendée; il faut que les hommes
+requis dans cette ville pour former le camp de réserve se portent sur
+la Vendée. Cette mesure prise, les rebelles se dissiperont, et, comme
+les Autrichiens, commenceront à se retrancher eux-mêmes, comme
+eux-mêmes à cette heure sont en quelque sorte assiégés. Si le foyer
+des discordes civiles est éteint, on nous demandera la paix, et nous
+la ferons honorablement.
+
+Je demande que la Convention nationale décrète que sur les forces
+additionnelles au recrutement voté par les départements, 20.000 hommes
+seront portés par le ministre de la guerre sur les départements de la
+Vendée, de la Mayenne et de la Loire.
+
+
+
+
+XXVI
+
+AUTRE DISCOURS SUR LE DROIT DE PÉTITION
+
+(1er mai 1793)
+
+
+Une députation du faubourg Saint-Antoine vint, le 1er mai, réclamer à
+la barre de la Convention le _maximum_, un impôt sur les riches et le
+départ des troupes de Paris aux frontières. Ayant exposé ces mesures,
+les orateurs conclurent: "Si vous ne les adoptez pas, nous vous
+déclarons... que nous sommes en état d'insurrection; dix mille hommes
+sont à la porte de la salle...." (_Moniteur_, n° 123). Boyer-Fonfrède
+ayant, après un assez vif débat, demandé l'arrestation des
+pétitionnaires, Danton intervint en leur faveur, comme il était déjà
+intervenu, précédemment, le 10 avril. La Convention, revenue au calme,
+adopta la proposition de Danton.
+
+ * * * * *
+
+Sans doute, la Convention nationale peut éprouver un mouvement
+d'indignation quand on lui dit qu'elle n'a rien fait pour la liberté;
+je suis loin de désapprouver ce sentiment; je sais que la Convention
+peut répondre qu'elle a frappé le tyran, qu'elle a déjoué les projets
+d'un ambitieux, qu'elle a créé un tribunal révolutionnaire pour juger
+les ennemis de la patrie, enfin, qu'elle dirige l'énergie française
+contre les révoltés; voilà ce que nous avons fait. Mais ce n'est pas
+par un sentiment d'indignation que nous devons prononcer sur une
+pétition bonne en elle-même. Je sais qu'on distingue la pétition du
+dernier paragraphe, mais on aurait dû considérer ce qu'était la
+plénitude du droit de pétition. Lorsqu'on répète souvent ici que nous
+sommes incapables de sauver la chose publique, ce n'est pas un crime
+de dire que, si telles mesures ne sont pas adoptées, la nation a le
+droit de s'insurger....
+
+PLUSIEURS VOIX.--Les pétitionnaires ne sont pas la nation.
+
+DANTON.--On conviendra sans doute que la volonté générale ne peut se
+composer en masse que de volontés individuelles. Si vous m'accordez
+cela, je dis que tout Français a le droit de dire que, si telle mesure
+n'est pas adoptée, le peuple a le droit de se lever en masse. Ce n'est
+pas que je ne sois convaincu que de mauvais citoyens égarent le
+peuple, ce n'est pas que j'approuve la pétition qui vous a été
+présentée; mais j'examine le droit de pétition en lui-même, et je dis
+que cet asile devrait être sacré, que personne ne devrait se permettre
+d'insulter un pétitionnaire, et qu'un simple individu devrait être
+respecté par les représentants du peuple comme le peuple tout entier.
+_(Quelques rumeurs.)_ Je ne tirerais pas cette conséquence de ce que
+je viens de dire, que vous assuriez l'impunité à quiconque semblerait
+être un conspirateur dangereux, dont l'arrestation serait nécessaire à
+l'intérêt public; mais je dis que, quand il est probable que le crime
+d'un individu ne consiste que dans des phrases mal digérées, vous
+devez vous respecter vous-mêmes. Si la Convention sentait sa force,
+elle dirait avec dignité et non avec passion, à ceux qui viennent lui
+demander des comptes et lui déclarer qu'ils sont dans un état
+d'insurrection: "Voilà ce que nous avons fait, et vous, citoyens, qui
+croyez avoir l'initiative de l'insurrection, la hache de la justice
+est là pour vous frapper si vous êtes coupables." Voilà comme vous
+devez leur répondre. Les habitants du faubourg Saint-Antoine vous ont
+dit qu'ils vous feraient un rempart de leur corps; après cette
+déclaration, comment n'avez-vous pas répondu aux pétitionnaires:
+"Citoyens, vous avez été dans l'erreur", ou bien: "Si vous êtes
+coupables, la loi est là pour vous punir." Je demande l'ordre du jour,
+et j'observe que, quand il sera notoire que la Convention a passé à
+l'ordre du jour motivé sur l'explication qui lui a été donnée, il n'y
+aura pas de pusillanimité dans sa conduite; croyez qu'un pareil décret
+produira plus d'effet sur l'âme des citoyens qu'un décret de rigueur.
+Je demande qu'en accordant les honneurs de la séance aux
+pétitionnaires, l'Assemblée passe à l'ordre du jour sur le tout.
+
+
+
+
+XXVII
+
+SUR L'ENVOI DE NOUVELLES TROUPES EN VENDÉE
+
+(8 mai 1793)
+
+
+Au moment où la guerre de Vendée redoublait de violence, l'envoi de
+nouvelles troupes fut décidé. A propos de leur départ, Danton revint à
+l'idée d'appliquer de nouveaux impôts sur les riches demeurés à Paris.
+L'inspiration de ce discours du 8 mai fut la même que celle qui dicta
+la harangue fougueuse du 27 avril; le conventionnel y suit strictement
+la même ligne de politique intérieure.
+
+ * * * * *
+
+C'est une vérité puisée dans l'histoire et dans le coeur humain,
+qu'une grande nation en révolution, ou même en guerre civile, n'en est
+pas moins redoutable à ses ennemis. Ainsi donc, loin de nous effrayer
+de notre situation, nous n'y devons voir que le développement de
+l'énergie nationale, que nous pouvons tourner encore au profit de la
+liberté. La France entière va s'ébranler. Douze mille hommes de troupe
+de ligne, tirés de vos armées où ils seront aussitôt remplacés par des
+recrues, vont s'acheminer vers la Vendée. Avec cette force va se
+joindre la force parisienne. Eh bien, combinons avec ces moyens de
+puissance les moyens politiques. C'est de faire connaître à ceux que
+des traîtres ont égarés, que la nation ne veut pas verser leur sang,
+mais qu'elle veut les éclairer et les rendre à la patrie.
+
+Les despotes ne sont pas toujours malhabiles dans leurs moyens. Dans
+la Belgique, l'empereur traite les peuples avec la plus grande
+douceur, et semble même flatter ceux qui s'étaient déclarés contre lui
+avec le plus d'énergie; pourquoi n'agirions-nous pas de même pour
+rendre des hommes à la liberté? Il faut donc créer une commission
+ayant pouvoir de faire grâce à ceux des rebelles qui se soumettraient
+volontairement avant l'action de la force armée.
+
+Cette mesure prise, il faut faire marcher la force de Paris. Deux
+choses se sont un moment opposées à son recrutement: les intrigues des
+aristocrates et les inquiétudes des patriotes eux-mêmes. Ceux-ci n'ont
+pas considéré que Paris a une arrière-garde bien formidable; elle est
+composée de 150.000 citoyens que leurs occupations quotidiennes ont
+éloignés jusqu'ici des affaires publiques, mais que vous devez engager
+à se porter dans les sections, sauf à les indemniser de la perte de
+temps qu'ils essuieront. Ce sont ces citoyens qui, dans un grand jour,
+se débordant sur nos ennemis, les feront disparaître de la terre de la
+liberté.
+
+Que le riche paye, puisqu'il n'est pas digne, le plus souvent, de
+combattre pour la liberté; qu'il paye largement et que l'homme du
+peuple marche dans la Vendée.
+
+Il y a telle section où se trouvent des groupes de capitalistes, il
+n'est pas juste que ces citoyens profitent seuls de ce qui sortira de
+ces éponges. Il faut que la Convention nationale nomme deux
+commissaires par sections pour s'informer de l'état du recrutement.
+Dans les sections où le contingent est complet, ils annonceront que
+l'on répartira également les contributions des riches. Dans les
+sections qui, dans trois jours, n'auront point fourni leur contingent,
+ils assembleront les citoyens et les feront tirer au sort.
+
+Ce mode, je le sais, a des inconvénients, mais il en a moins encore
+que tous les autres. Il est un décret que vous avez rendu en principe
+et dont je demande l'exécution pratique. Vous avez ordonné la
+formation d'une garde soldée dans toutes les grandes villes. Cette
+institution soulagera les citoyens que n'a pas favorisés la fortune.
+
+Je demande qu'elle soit promptement organisée, et j'annonce à la
+Convention nationale qu'après avoir opéré le recrutement de Paris, si
+elle veut revenir à l'unité d'action, si elle veut mettre à
+contribution les malheurs même de la patrie, elle verra que les
+machinations de nos ennemis pour soulever la France n'auront servi
+qu'à son triomphe. La force nationale va se développer; si vous savez
+diriger son énergie, la patrie sera sauvée, et vous verrez les rois
+coalisés vous proposer une paix honorable.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+SUR UNE NOUVELLE LOI POUR PROTÉGER LA REPRÉSENTATION NATIONALE
+
+(24 mai 1793)
+
+
+[Note: Vermorel qui donne, p. 51, 58, quelques fragments de ce
+discours lui attribue la date du 23 mai 1793. La réédition du Moniteur
+(p. 467) donne en effet cette date: vendredi, 23 mai. Mais c'est là
+une erreur certaine, car ce vendredi était le 24 mai. La manchette de
+ce numéro (n° 146) porte d'ailleurs: Dimanche 26 mai 1793.]
+
+La chute de la Gironde était proche. Sentant le terrain lui manquer
+sous les pieds, elle fit proposer un décret dont l'article 1er était
+ainsi rédigé: "La Convention nationale met sous la sauvegarde spéciale
+des bons citoyens la fortune publique, la représentation nationale et
+la ville de Paris." (_Moniteur_, n° 145.) Ce décret émanait de la
+Commission des Douze et avait été soutenu par Vigée, Vergniaud et
+Boyer-Fonfrède. Sans le combattre entièrement, Danton s'opposa
+cependant à son adoption immédiate. Le décret fut adopté dans la même
+séance. C'était un des suprêmes triomphes de la Gironde.
+
+ * * * * *
+
+L'objet de cet article n'a rien de mauvais en soi. Sans doute la
+représentation nationale a besoin d'être sous la sauvegarde de la
+nation. Mais comment se fait-il que vous soyez assez dominés par les
+circonstances pour décréter aujourd'hui ce qui se trouve dans toutes
+vos lois? Sans doute, l'aristocratie menace de renverser la liberté,
+mais quand les périls sont communs à tous, il est indigne de nous de
+faire des lois pour nous seuls, lorsque nous trouvons notre sûreté
+dans celles qui protègent tous les citoyens. Je dis donc que décréter
+ce qu'on vous propose, c'est décréter la peur.
+
+---Eh bien! j'ai peur, moi!....
+
+DANTON.--Je ne m'oppose pas à ce que l'on prenne des mesures pour
+rassurer chaque individu qui craint pour sa sûreté; je ne m'oppose pas
+à ce que vous donniez une garde de crainte au citoyen qui tremble ici.
+Mais la Convention nationale peut-elle annoncer à la République
+qu'elle se laisse dominer par la peur. Remarquez bien jusqu'à quel
+point cette crainte est ridicule. Le comité vous annonce qu'il y a des
+dispositions portant qu'on a voulu attenter à la représentation
+nationale. On sait bien qu'il existe à Paris une multitude
+d'aristocrates, d'agents soudoyés par les puissances; mais les lois
+ont pourvu à tout; on dit qu'elles ne s'exécutent pas; mais une preuve
+qu'elles s'exécutent, c'est que la Convention nationale est intacte,
+et que, si un de ses membres a péri, il était du nombre de ceux qui ne
+tremblent pas. Remarquez bien que l'esprit public des citoyens de
+Paris qu'on a tant calomniés....
+
+UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Cela est faux! la preuve en est dans le
+projet qu'on Propose!
+
+DANTON.--Je ne dis pas que ce soit calomnier Paris que de proposer le
+projet de décret qui vous est présenté; mais on a calomnié Paris, en
+demandant une force départementale; car, dans une ville comme Paris,
+où la population présente une masse si imposante, la force des bons
+citoyens est assez grande pour terrasser les ennemis de la liberté. Je
+dis que, si, dans la réunion dont on a parlé, il s'est trouvé des
+hommes assez pervers pour proposer de porter atteinte à la
+représentation nationale, cette proposition a été vivement repoussée,
+et que si ces hommes sont saisis et peuvent être livrés à la justice,
+ils ne trouveront point ici de défenseurs. On a cherché aussi à
+inculper le maire de Paris, et à le rendre, pour ainsi dire, complice
+de ces hommes vendus ou traîtres; mais l'on n'a pas dit que, si le
+maire de Paris n'était pas venu vous instruire de ce qui s'était
+passé, c'est qu'il était venu en rendre compte au Comité du Salut
+public, qui devait vous en instruire. Ainsi donc, quand il est
+démontré que les propositions qui ont été faites ont été rejetées avec
+horreur; quand Paris est prêt à s'armer contre tous les traîtres qu'il
+renferme pour protéger la Convention nationale, il est absurde de
+créer une loi nouvelle; pour protéger la représentation nationale, il
+ne s'agit que de diriger l'action des lois existantes contre le vrai
+coupable. Encore une fois, je ne combats pas le fond du projet, mais
+je dis qu'il se trouve dans les lois préexistantes. Ne faisons donc
+rien par peur; ne faisons rien pour nous-mêmes; ne nous attachons
+qu'aux considérations nationales; ne nous laissons point diriger par
+les passions. Prenez garde qu'après avoir créé une commission pour
+rechercher les complots qui se trament dans Paris, on ne vous demande
+s'il ne conviendrait pas d'en créer aussi une pour rechercher les
+crimes de ceux qui ont cherché à égarer l'esprit des départements. Je
+ne demande qu'une chose, c'est que les membres qui proposent ce projet
+se dépouillent de toutes leurs haines. Il faut que les criminels
+soient bien connus, et il est de votre sagesse d'attendre un rapport
+préliminaire sur le tout.
+
+
+
+
+XXIX
+
+POUR LE PEUPLE DE PARIS
+
+(26 mai 1793)
+
+
+L'attitude du président Isnard donna lieu, dans la séance de la
+Convention du 26 mai, à de violents incidents. Répondant à une
+députation de la Commune, il prononça les mots, devenus fameux depuis:
+"Si, par ces insurrections toujours renaissantes, il arrivait qu'on
+portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au
+nom de la France entière, Paris serait anéanti! Bientôt on chercherait
+sur les rives de la Seine si Paris a existé." Danton, se levant, cria:
+"Président, je demande la parole sur votre réponse!" Appuyé par la
+gauche, il allait la prendre quand Cambon monta à la tribune pour
+donner lecture d'une lettre du général Lamorlière. A cette lecture
+succéda une députation de la section des Gardes-Françaises, venant
+présenter son contingent. Cette fois la réponse du président fut
+patriotique et modérée. Après les honneurs de la séance, décernés à
+des pétitionnaires de la section de l'Unité, Danton monta à la tribune
+pour protester du civisme du peuple de Paris et contre les parole
+d'Isnard.
+
+ * * * * *
+
+Si le président eût présenté l'olivier de la paix à la Commune avec
+autant d'art qu'il a présenté le signal du combat aux guerriers qui
+viennent de défiler ici, j'aurais applaudi à sa réponse; mais je dois
+examiner quel peut être l'effet politique de son discours. Assez et
+trop longtemps on a calomnié Paris en masse. (_On applaudit dans la
+partie gauche et dans les tribunes. Il s'élève de violents murmures
+dans la partie droite_.)
+
+PLUSIEURS VOIX.--Non, ce n'est pas Paris qu'on accuse, mais les
+scélérats qui s'y trouvent.
+
+DANTON.--Voulez-vous constater que je me suis trompé?
+
+ON GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui!
+
+DANTON.--Ce n'est pas pour disculper Paris que je me suis présenté à
+cette tribune, il n'en a pas besoin. Mais c'est pour la République
+entière. Il importe de détruire auprès des départements les
+impressions défavorables que pourrait faire la réponse du président.
+Quelle est cette imprécation du président contre Paris? Il est assez
+étrange qu'on vienne présenter la dévastation que feraient de Paris
+tous les départements, si cette ville se rendait coupable.... (Oui,
+_s'écrient un grand nombre de voix_, ils le feraient.--_On murmure
+dans l'extrême gauche_.) Je me connais aussi, moi, en figures
+oratoires. (_Murmures dans la partie droite_.) Il entre dans la
+réponse du président un sentiment d'amertume. Pourquoi supposer qu'un
+jour on cherchera vainement sur les rives de la Seine si Paris a
+existé? Loin d'un président de pareils sentiments, il ne lui
+appartient que de présenter des idées consolantes. Il est bon que la
+République sache que Paris ne déviera jamais des principes; qu'après
+avoir détruit le trône d'un tyran couvert de crimes, il ne le relèvera
+pas pour y asseoir un nouveau despote. Que l'on sache aussi que les
+représentants du peuple marchent entre deux écueils; ceux qui servent
+un parti lui apportent leurs vices comme leurs vertus. Si dans le
+parti qui sert le peuple il se trouve des coupables, le peuple saura
+les punir; mais faites attention à cette grande vérité, c'est que,
+s'il fallait choisir entre deux excès, il vaudrait mieux se jeter du
+côté de la liberté que rebrousser vers l'esclavage. En reprenant ce
+qu'il y a de blâmable, il n'y a plus partout que des républicains.
+
+Depuis quelque temps les patriotes sont opprimés dans les sections. Je
+connais l'insolence des ennemis du peuple; ils ne jouiront pas
+longtemps de leur avantage; bientôt les aristocrates, fidèles aux
+sentiments de fureur qui les animent, vexeraient tout ce qui a porté
+le caractère de la liberté; mais le peuple détrompé les fera rentrer
+dans le néant. Qu'avons-nous à faire, nous, législateurs, qui sommes
+au centre des événements? Réprimons tous les audacieux; mais
+tournons-nous d'abord vers l'aristocrate, car il ne changera pas.
+
+Vous, hommes ardents, qui servez le peuple, qui êtes attachés à sa
+cause, ne vous effrayez pas de voir arriver une sorte de modérantisme
+perfide; unissez la prudence à l'énergie qui vous caractérise, tous
+les ennemis du peuple seront écrasés.
+
+Parmi les bons citoyens, il y en a de trop impétueux, mais pourquoi
+leur faire un crime d'une énergie qu'ils emploient à servir le peuple?
+S'il n'y avait pas eu des hommes ardents, si le peuple lui-même
+n'avait pas été violent, il n'y aurait pas eu de révolution.
+
+Je reviens à mon premier objet: je ne veux exaspérer personne parce
+que j'ai le sentiment de ma force en défendant la raison. Sans faire
+mon apologie, je défie de me prouver un crime. Je demande que l'on
+renvoie devant le tribunal révolutionnaire ceux qui auront conspiré
+contre la Convention; et moi, je demande à y être renvoyé le premier,
+si je suis trouvé coupable. On a répété souvent que je n'avais pas
+rendu mes comptes. J'ai eu 400.000 livres à ma disposition pour des
+dépenses secrètes; j'ai rendu compte de l'emploi que j'en ai fait; que
+ceux qui m'ont fait des reproches les parcourent avant de me
+calomnier. Une somme de 100.000 livres avait été remise entre mes
+mains pour faire marcher la Révolution. Cette somme devait être
+employée d'après l'avis du Conseil exécutif; il connaît l'emploi que
+j'en ai fait; il a, lui, rendu ses comptes.
+
+PLUSIEURS VOIX.--Ce n'est pas la question!
+
+DANTON.--Je reviens à ce que souhaite la Convention; il faut réunir
+les Départements; il faut bien se garder de les aigrir contre Paris!
+Quoi! cette cité immense, qui se renouvelle tous les jours, porterait
+atteinte à la représentation nationale! Paris, qui a brisé le premier
+le sceptre de fer, violerait l'Arche sainte qui lui est confiée! Non;
+Paris aime la Révolution; Paris, par les sacrifices qu'il a faits à la
+liberté, mérite les embrassements de tous les Français. Ces sentiments
+sont les vôtres, eh bien! manifestez-les; faites imprimer la réponse
+de votre président, en déclarant que Paris n'a jamais cessé de bien
+mériter de la République, puisque la municipalité.... (_Il s'élève de
+violents murmures dans une grande partie de la salle_). Puisque la
+majorité de Paris a bien mérité.... (_On applaudit dans toutes les
+parties de la salle_), et cette majorité, c'est la presque totalité de
+Paris. (_Mêmes applaudissements_). Par cette déclaration, la nation
+saura apprécier la proposition qui a été faite de transporter le siège
+de la Convention dans une autre ville. Tous les départements auront de
+Paris l'opinion qu'ils doivent en avoir, et qu'ils en ont réellement.
+Paris, je le répète, sera toujours digne d'être le dépositaire de la
+représentation générale. Mon esprit sent que, partout où vous irez,
+vous y trouverez des passions, parce que vous y porterez les vôtres.
+Paris sera bien connu; le petit nombre de conspirateurs qu'il renferme
+sera puni. Le peuple français, quelles que soient vos opinions, se
+sauvera lui-même, s'il le faut, puisque tous les jours il remporte des
+victoires sur les ennemis, malgré nos dissensions. Le masque arraché à
+ceux qui jouent le patriotisme et qui servent de rempart aux
+aristocrates, la France se lèvera et terrassera ses ennemis.
+
+
+
+
+XXX
+
+CONTRE LA COMMISSION DES DOUZE
+
+(27 mai 1793)
+
+
+L'arrestation d'Hébert, ordonnée par la Commission des Douze, créa une
+vive effervescence à la Commune. Dans la séance du lundi 27 mai, une
+députation de la section de la cité vint demander la traduction des
+Douze devant le Tribunal Révolutionnaire. Isnard, qui présidait,
+répondit: "Citoyens, la Convention nationale pardonne à l'égarement de
+votre jeunesse...." Un indescriptible tumulte s'ensuivit.
+Robespierre, Bourdon (de l'Oise), Henri Larivière, tentèrent en vain
+d'obtenir la parole. Le président s'étant couvert au milieu du
+tumulte, Danton s'écria sur une observation de Delacroix
+(d'Eure-et-Loir): "Je vous le déclare, tant d'impudence commence à
+nous perdre; nous vous résisterons! "Et toute l'extrême gauche cria
+avec lui: "Nous vous résisterons!" La droite demanda l'insertion de la
+phrase de Danton au procès-verbal. "Oui, dit Danton, je la demande
+moi-même." Et il monta à la tribune:
+
+ * * * * *
+
+Je déclare à la Convention et à tout le peuple français que si l'on
+persiste à retenir dans les fers des citoyens qui ne sont que présumés
+coupables, dont tout le crime est un excès de patriotisme; si l'on
+refuse constamment la parole à ceux qui veulent les défendre; je
+déclare, dis-je, que, s'il y a ici cent bons citoyens, nous
+résisterons.
+
+Je déclare en mon propre nom, et je signerai cette déclaration, que le
+refus de la parole à Robespierre est une lâche tyrannie. Je déclare à
+la France entière que vous avez mis souvent en liberté des gens plus
+que suspects sur de simples réclamations, et que vous retenez dans les
+fers des citoyens d'un civisme reconnu, qu'on les tient en charte
+privée, sans vouloir faire aucun rapport....
+
+PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--C'est faux, le rapporteur de la
+Commission des Douze a demandé la parole.
+
+DANTON.--Tout membre de l'Assemblée a le droit de parler sur et contre
+la Commission des Douze. C'est un préalable d'autant plus nécessaire,
+que cette Commission des Douze tourne les armes qu'on a mises dans ses
+mains contre les meilleurs citoyens; cette commission est d'autant
+plus funeste qu'elle arrache à leurs fonctions des magistrats du
+peuple.
+
+PLUSIEURS VOIX.--Et les commissaires envoyés dans les départements!
+
+DANTON.--Vos commissaires, vous les entendrez.... Si vous vous
+obstinez à refuser la parole à un représentant du peuple qui veut
+parler en faveur d'un patriote jeté dans les fers, je déclare que je
+proteste contre votre tyrannie, contre votre despotisme. Le peuple
+français jugera.
+
+ * * * * *
+
+Dans cette même séance Danton reprit la parole après la déclaration du
+ministre de l'Intérieur, protestant une fois encore de sa soif de
+paix, de son désir de concorde.
+
+ * * * * *
+
+Je demande que le ministre me réponde; je me flatte que de cette
+grande lutte sortira la vérité, comme des éclats de la foudre sort la
+sérénité de l'air; il faut que la nation sache quels sont ceux qui
+veulent la tranquillité. Je ne connaissais pas le ministre de
+l'Intérieur; je n'avais jamais eu de relation avec lui. Je le somme de
+déclarer, et cette déclaration m'importe dans les circonstances où
+nous nous trouvons, dans un moment où un député (c'est Brissot) a fait
+contre moi une sanglante diatribe; dans le moment où le produit d'une
+charge que j'avais est travestie en une fortune immense.... (_Il
+s'élève de violents murmures dans la partie droite_.) Il est bon que
+l'on sache quelle est ma vie.
+
+PLUSIEURS VOIX DANS LA PARTIE DROITE.--Ne nous parlez pas de vous, de
+votre guerre avec Brissot.
+
+DANTON.--C'est par ce que le Comité de Salut public a été accusé de
+favoriser les mouvements de Paris qu'il faut que je m'explique....
+
+PLUSIEURS MEMBRES.--On ne dit pas cela.
+
+DANTON.--Voilà ces amis de l'ordre qui ne veulent pas entendre la
+vérité, que l'on juge par là quels sont ceux qui veulent l'anarchie.
+J'interpelle le ministre de l'Intérieur de dire si je n'ai pas été
+plusieurs fois chez lui pour l'engager à calmer les troubles, à unir
+les départements, à faire cesser les préventions qu'on leur avait
+inspirées contre Paris; j'interpelle le ministre de dire, si depuis la
+révolution, je ne l'ai pas invité à apaiser toutes les haines, si je
+ne lui ai pas dit: "je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutôt
+que tel autre; mais que vous prêchiez l'union." Il est des hommes qui
+ne peuvent pas se dépouiller d'un ressentiment. Pour moi, la nature
+m'a fait impétueux, mais exempt de haine. Je l'interpelle de dire s'il
+n'a pas reconnu que les prétendus amis de l'ordre étaient la cause de
+toutes les divisions, s'il n'a pas reconnu que les citoyens les plus
+exagérés sont les plus amis de l'ordre et de la paix. Que le ministre
+réponde.
+
+
+
+
+XXXI
+
+AUTRE DISCOURS CONTRE LA COMMISSION DES DOUZE
+
+(31 mai 1793)
+
+
+Tandis que grondait le canon de l'insurrection de la journée fatale
+pour la Gironde, Danton, intervenant dans la discussion sur l'émeute
+dénoncée par Vergniaud, reprit son réquisitoire contre la Commission
+des Douze et demanda sa suppression. Il interrompit le président
+Mallarmé, lui disant: "Faites donc justice, avant tout, de la
+Commission!" Après un court débat sur la question de priorité, il
+monta à la tribune.
+
+ * * * * *
+
+J'ai demandé la parole pour motiver la priorité en faveur de la motion
+de Thuriot. [Note: "C'est l'anéantissement de la Commission que je
+sollicite," avait dit Thuriot (_Moniteur_, p. 152).] Il ne sera pas
+difficile de faire voir que cette motion est d'un ordre supérieur à
+celle même demander le commandant à la barre. Il faut que Paris ait
+justice de la Commission; elle n'existe pas comme la Convention. Vous
+avez créé une Commission impolitique....
+
+PLUSIEURS VOIX.--Nous ne savons pas cela....
+
+DANTON.--Vous ne le savez pas? il faut donc vous le rappeler.
+
+Oui, votre Commission a mérité l'indignation populaire. Rappelez-vous
+mon discours à ce sujet, ce discours trop modéré. Elle a jeté dans les
+fers des magistrats du peuple, par cela seul qu'ils avaient combattu,
+dans des feuilles, cet esprit de modérantisme que la France veut tuer
+pour sauver la République. Je ne prétends pas inculper ni disculper la
+Commission, il faudra la juger sur un rapport et sur leur défense.
+
+Pourquoi avez-vous ordonné l'élargissement de ces fonctionnaires
+publics? Vous y avez été engagés sur le rapport d'un homme que vous ne
+respectez pas, d'un homme que la nature a créé doux, sans passions, le
+ministre de l'Intérieur. Il s'est expliqué clairement, textuellement,
+avec développement, sur le compte d'un des magistrats du peuple. En
+ordonnant de le relâcher, vous avez été convaincus que la Commission
+avait mal agi sous le rapport politique. C'est sous ce rapport que
+j'en demande, non pas la cassation, car il faut un rapport, mais la
+suppression.
+
+Vous l'avez créée, non pour elle, mais pour vous. Si elle est
+coupable, vous en ferez un exemple terrible qui effrayera tous ceux
+qui ne respectent pas le peuple, même dans son exagération
+révolutionnaire. Le canon a tonné, mais Paris n'a voulu donner qu'un
+grand signal pour vous apporter ses représentations; si Paris, par une
+convention trop solennelle, trop retentissante, n'a voulu qu'avertir
+tous les citoyens de vous demander une justice éclatante, Paris a
+encore bien mérité de la patrie. Je dis donc que, si vous êtes
+législateurs politiques, loin de blâmer cette explosion, vous la
+tournerez au profit de la chose publique, d'abord en réformant vos
+erreurs, en cassant votre Commission. Ce n'est qu'à ceux qui ont reçu
+quelques talents politiques que je m'adresse, et non à ces hommes
+stupides qui ne savent faire parler que leurs passions. Je leur dis:
+"Considérez la grandeur de votre but, c'est de sauver le peuple de ses
+ennemis, des aristocrates, de le sauver de sa propre colère." Sous le
+rapport politique, la Commission a été assez dépourvue de sens pour
+prendre de nouveaux arrêtés et de les notifier au maire de Paris, qui
+a en la prudence de répondre qu'il consulterait la Convention. Je
+demande la suppression de la Commission, et le jugement de la conduite
+particulière de ses membres. Vous les croyez irréprochables; moi je
+crois qu'ils ont servi leurs ressentiments. Il faut que ce chaos
+s'éclaircisse; mais il faut donner justice au peuple.
+
+QUELQUES VOIX.--Quel peuple?
+
+DANTON.--Quel peuple, dites-vous? ce peuple est immense, ce peuple est
+la sentinelle avancée de la République. Tous les départements haïssent
+fortement la tyrannie. Tous les départements exècrent ce lâche
+modérantisme qui ramène la tyrannie. Tous les départements en un jour
+de gloire pour Paris avoueront ce grand mouvement qui exterminera tous
+les ennemis de la liberté. Tous les départements applaudiront à votre
+sagesse, quand vous aurez fait disparaître une Commission impolitique.
+Je serai le premier à rendre une justice éclatante à ces hommes
+courageux qui ont fait retentir les airs.... (_Les tribunes
+applaudissent_.)
+
+Je vous engage, vous, représentants du peuple, à vous montrer
+impassibles; faites tourner au profit de la patrie cette énergie que
+de mauvais citoyens seuls pourraient présenter comme funeste. Et si
+quelques hommes, vraiment dangereux, n'importe à quel parti ils
+appartiennent, voulaient prolonger un mouvement devenu inutile, quand
+vous aurez fait justice, Paris lui-même les fera rentrer dans le
+néant; je demande froidement la suppression pure et simple de la
+Commission sous le rapport politique seul, sans rien préjuger, ni
+pour, ni contre; ensuite vous entendrez le commandant général, vous
+prendrez connaissance de ce qui est relatif à ce grand mouvement, et
+vous finirez par vous conduire en hommes qui ne s'effraient pas des
+dangers.
+
+PALLES.--Nous savons bien que ce n'est qu'un simulacre, les citoyens
+courent sans savoir pourquoi.
+
+DANTON.--Vous sentez que, s'il est vrai que ce ne soit qu'un
+simulacre, quand il s'agit de la liberté de quelques magistrats, le
+peuple fera pour sa liberté une insurrection entière. Je demande que,
+pour mettre fin à tant de débats fâcheux, que, pour marcher à la
+Constitution qui doit comprimer toutes les passions, vous mettiez aux
+voix par l'appel nominal la révocation de la Commission.
+
+
+
+
+XXXII
+
+SUR LA CHUTE DES GIRONDINS
+
+(13 juin 1793_) [Note: Une autre erreur de Vermorel, p. 203, donne à
+ce discours la date du 14 juin. Le n° 167 du _Moniteur_, qui le
+rapporte, spécifie qu'il fut prononcé dans la séance du jeudi 13 juin,
+dans la discussion sur les arrêtés des administrations de l'Eure et du
+Calvados.]
+
+
+Danton n'intervint dans la discussion des troubles du Calvados, à la
+Convention, que pour rallier ses collègues au parti national. Après
+avoir fait l'apologie de l'insurrection du 31 mai, il leur demanda de
+s'expliquer "loyalement" à cet égard et de songer aux dangers de la
+patrie.
+
+ * * * * *
+
+Nous touchons au moment de fonder véritablement la liberté française,
+en donnant à la France une Constitution républicaine. C'est au moment
+d'une grande production que les corps politiques comme les corps
+physiques paraissent toujours menacés d'une destruction prochaine.
+Nous sommes entourés d'orages, la foudre gronde. Eh bien, c'est du
+milieu de ses éclats que sortira l'ouvrage qui immortalisera la nation
+française. Rappelez-vous, citoyens, ce qui s'est passé du temps de la
+conspiration de Lafayette. Nous semblions être dans la position dans
+laquelle nous nous trouvons aujourd'hui. Rappelez-vous ce qu'était
+alors Paris; les patriotes étaient opprimés, proscrits partout; nous
+étions menacés des plus grands malheurs. C'est aujourd'hui la même
+position; il semble qu'il n'y ait de périls que pour ceux qui ont créé
+la liberté. Lafayette et sa faction furent bientôt démasqués:
+aujourd'hui les nouveaux ennemis du peuple se sont trahis eux-mêmes,
+ils ont fui, ils ont changé de nom, de qualité, ils ont pris de faux
+passeports. Ce Brissot, ce coryphée de la secte impie qui va être
+étouffée, cet homme qui vantait son courage et son indigence en
+m'accusant d'être couvert d'or, n'est plus qu'un misérable qui ne peut
+échapper au glaive des lois, et dont le peuple a déjà fait justice en
+l'arrêtant comme un conspirateur. On dit que l'insurrection de Paris
+cause des mouvements dans les départements; je le déclare à la face de
+l'univers, ces événements feront la gloire de cette superbe cité; je
+le proclame à la face de la France, sans les canons du 31 mai, sans
+l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la
+loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur nous; je l'ai
+appelée, moi, cette insurrection, lorsque j'ai dit que, s'il y avait
+dans la Convention cent hommes qui me ressemblassent, nous
+résisterions à l'oppression, nous fonderions la liberté sur des bases
+inébranlables.
+
+Rappelez-vous qu'on a dit que l'agitation qui règne dans les
+départements ne s'était manifestée que depuis les événements qui se
+sont passés ici. Eh bien, il y a des pièces qui constatent qu'avant le
+31 mai les départements avaient envoyé une circulaire pour faire une
+fédération et se coaliser.
+
+Que nous reste-t-il à faire? A nous identifier avec le peuple de
+Paris, avec tous les bons citoyens, à faire le récit de tout ce qui
+s'est passé. On sait que moi, plus que tout autre, j'ai été menacé des
+baïonnettes, qu'on les a appuyées sur ma poitrine; on sait que nous
+avons couvert de nos corps ceux qui se croyaient en danger. Non, les
+habitants de Paris n'en voulaient pas à la liberté d'aucun
+représentant du peuple; ils ont pris l'attitude qui leur convenait;
+ils se sont mis en insurrection. Que les adresses envoyées des
+départements pour calomnier Paris ne vous épouvantent pas; elles sont
+l'ouvrage de quelques intrigants et non celui des citoyens des
+départements: rappelez-vous qu'il en est venu de semblables contre
+Paris en faveur du tyran. Paris est le centre où tout vient aboutir;
+Paris sera le foyer qui recevra tous les rayons du patriotisme
+français, et en brûlera tous les ennemis. Je demande que vous vous
+expliquiez loyalement sur l'insurrection qui a eu de si heureux
+résultats. Le peuple voit que ces hommes qu'on avait accusés de
+vouloir se gorger du sang du peuple ont plus fait depuis huit jours
+pour le bonheur du peuple que la Convention, tourmentée par des
+intrigants, n'en avait pu faire depuis son existence. Voilà le
+résultat qu'il faut présenter au peuple des départements: il est bon,
+il applaudira à vos sages mesures. Les hommes criminels qui ont fui
+ont répandu des terreurs partout sur leur passage; ils ont tout
+exagéré, tout amplifié; mais le peuple détrompé réagira plus
+fortement, et se vengera sur ceux qui l'ont trompé.
+
+Quant à la question qui nous occupe, je crois qu'il faut prendre des
+mesures générales pour tous les départements; il faut qu'il soit
+accordé vingt-quatre heures aux administrateurs qui auraient pu être
+égarés, sans cependant donner une amnistie aux agitateurs. Il faut
+que, dans les départements où les Communes patriotes luttent contre
+des administrateurs aristocrates, ces administrateurs soient destitués
+et remplacés par de vrais républicains. Je demande enfin que la
+Convention déclare que, sans l'insurrection du 31 mai, il n'y aurait
+plus de liberté.
+
+Citoyens, pas de faiblesse; faites cette déclaration solennelle au
+peuple Français; dites-lui qu'on veut encore le retour des nobles;
+dites-lui que la horde scélérate vient de prouver qu'elle ne voulait
+pas de constitution; dites-lui de prononcer entre la Montagne et cette
+faction; dites aux citoyens français: "Rentrez dans vos droits
+imprescriptibles; serrez-vous autour de la Convention; préparez-vous à
+accepter la constitution qu'elle va vous présenter; cette
+constitution qui, comme je l'ai déjà dit, est une batterie qui fait un
+feu à mitraille contre les ennemis de la liberté, et qui les écrasera
+tous; préparez une force armée, mais que ce soit contre les ennemis de
+la Vendée. Étouffez la rébellion de cette partie de la France et vous
+aurez la paix."
+
+Le peuple, instruit sur cette dernière époque de la Révolution, ne se
+laissera plus surprendre. On n'entendra plus de calomnies contre une
+ville qui a créé la liberté, qui ne périra pas avec elle, mais qui
+triomphera avec la liberté, et passera avec elle à l'immortalité.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+CONTRE LES ASSIGNATS ROYAUX
+
+(31 juillet 1793)
+
+
+Cambon, dans cette séance du 31 juillet, proposa à la Convention de
+démonétiser les assignats royaux d'une valeur au-dessus de cent
+livres, tout en gardant la valeur de ceux de cinquante livres. Sur
+cette proposition, Bazire demanda la question préalable. Danton se
+rangea à l'avis de Cambon, dont la Convention en cette même séance
+adopta le décret.
+
+ * * * * *
+
+Je demande à parler contre l'ajournement.... Je combats la question
+préalable demandée par Bazire. Il y a plus de six mois que j'ai dit
+ici qu'il y a trop de signes représentatifs en circulation; il faut
+que ceux qui possèdent immensément payent la dette nationale. Quels
+sont ceux qui supportent la misère publique, qui versent leur sang
+pour la liberté, qui combattent l'aristocratie financière et
+bourgeoise? ce sont ceux qui n'ont pas en leur pouvoir un assignat
+royal de cent livres. Frappez, que vous importent les clameurs des
+aristocrates; lorsque le bien sort en masse de la mesure que vous
+prenez, vous obtenez la bénédiction nationale. On a dit que cette loi
+aurait un effet rétroactif, c'est ici une loi politique, et toutes les
+lois politiques qui ont rasé le despotisme n'ont-elles pas en un effet
+rétroactif? Qui de vous peut les blâmer?
+
+On a dit que celui qui n'a qu'un assignat de cent livres sera grevé,
+parce qu'il sera obligé de vendre son assignat. Je réponds qu'il y
+gagnera, car les denrées baisseront; d'ailleurs, ce ne sont pas les
+hommes de la Révolution qui ont ces assignats. Soyez comme la nature,
+elle voit la conservation de l'espèce; ne regardez pas les individus.
+Si le despotisme triomphait, il ferait disparaître tous les signes de
+la liberté. Eh bien, ne souillez pas les yeux des amis de la liberté
+de l'image du tyran dont la tête est tombée sous le glaive de la loi.
+Les despotes de l'Europe diront: "Quelle est cette nation puissante
+qui par un seul décret améliore la fortune publique, soulage le
+peuple, fait revivre le crédit national, et prépare de nouveaux moyens
+de combattre les ennemis?" Cette mesure n'est pas nouvelle, Cambon l'a
+longtemps méditée; il est de votre devoir de l'adopter; si vous ne
+l'adoptez pas, la discussion qui vient d'avoir lieu produira des
+inconvénients qui peuvent être attachés à la loi, et n'en présentera
+aucun avantage. Je ne me connais pas grandement en finances, mais je
+suis savant dans le bonheur de mon pays. Les riches frémissent de ce
+décret; mais je sais que ce qui est funeste à ces gens est avantageux
+pour le peuple. Le renchérissement des denrées vient de la trop grande
+masse d'assignats en circulation; que l'éponge nationale épuise cette
+grande masse, l'équilibre se rétablira. Je demande que la proposition
+de Cambon soit adoptée.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+DISCOURS POUR QUE LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC SOIT ÉRIGÉ EN GOUVERNEMENT
+PROVISOIRE
+
+(1er août 1793)
+
+
+Ce discours est un des plus importants de la carrière politique de
+Danton. C'est de lui que sortit la dictature jacobine et terroriste
+qui souleva la France et lui assura la victoire. Danton, président
+depuis le 25 juillet, descendit du fauteuil à la tribune pour le
+prononcer après une motion violente de Couthon. Ce dernier, après
+avoir déclaré: "Le gouvernement anglais nous fait une guerre
+d'assassins", demanda à la Convention d'infliger aux Français plaçant
+des fonds à Londres une amende égale à celle de l'argent déposé, et
+d'obliger les déposants, sous peine de la même amende, à déclarer
+leurs dépôts dans le mois suivant la publication du décret proposé. Le
+discours de Danton suivit aussitôt cette motion.
+
+ * * * * *
+
+J'appuie d'autant plus ces propositions que le moment est arrivé
+d'être politique. Sans doute un peuple républicain ne fait pas la
+guerre à ses ennemis par la corruption, l'assassinat et le poison.
+Mais le vaisseau de la raison doit avoir son gouvernail, c'est la
+saine politique. Nous n'aurons de succès que lorsque la Convention, se
+rappelant que l'établissement du Comité de Salut public est une des
+conquêtes de la liberté, donnera à cette institution l'énergie et le
+développement dont elle peut être susceptible. Il a, en effet, rendu
+assez de services pour qu'elle perfectionne ce genre de gouvernement.
+N'en doutez pas, ce Cobourg qui s'avance sur votre territoire rend le
+plus grand service à la République. Les mêmes circonstances que
+l'année dernière se reproduisent aujourd'hui; les mêmes dangers nous
+menacent.... Mais le peuple n'est point usé, puisqu'il a accepté la
+Constitution; j'en jure par l'enthousiasme sublime qu'elle vient de
+produire. Il a, par cette acceptation, contracté l'engagement de se
+déborder tout entier contre les ennemis. Eh bien, soyons terribles,
+faisons la guerre en lions. Pourquoi n'établissons-nous pas un
+gouvernement provisoire qui seconde, par de puissantes mesures,
+l'énergie nationale? Je le déclare, je n'entrerai dans aucun comité
+responsable. Je conserverai ma pensée tout entière, et la faculté de
+stimuler sans cesse ceux qui gouvernent, mais je vous donne un
+conseil, j'espère que vous en profiterez. Il nous faut les mêmes
+moyens qu'emploie Pitt, à l'exception de ceux du crime. Si vous
+eussiez, il y a deux mois, éclairé les départements sur la situation
+de Paris; si vous eussiez répandu partout le tableau fidèle de votre
+conduite; si le ministre de l'Intérieur se fût montré grand et ferme,
+et qu'il eût fait pour la Révolution ce que Roland a fait contre elle,
+le fédéralisme et l'intrigue n'auraient pas excité de mouvements dans
+les départements. Mais rien ne se fait. Le gouvernement ne dispose
+d'aucun moyen politique.
+
+Il faut donc, en attendant que la Constitution soit en activité et
+pour qu'elle puisse l'être, que votre Comité de Salut public soit
+érigé en gouvernement provisoire; que les ministres ne soient que les
+premiers agents de ce Comité de gouvernement.
+
+Je sais qu'on objectera que les membres de la Convention ne doivent
+pas être responsables. J'ai déjà dit que vous êtes responsables de la
+liberté, et que si vous la sauvez, et alors seulement, vous obtiendrez
+les bénédictions du peuple. Il doit être mis à la disposition de ce
+Comité de gouvernement les fonds nécessaires pour les dépenses
+politiques auxquelles nous obligent les perfidies de nos ennemis. La
+raison peut être servie à moindres frais que la perfidie; ce Comité
+pourra enfin mettre à exécution des mesures provisoires fortes, avant
+leur publicité.
+
+N'arrachons point en ce moment aux travaux de la campagne les bras
+nécessaires à la récolte. Prenons une première mesure, c'est de faire
+un inventaire rigoureux de tous les grains. Pitt n'a pas seulement
+joué sur nos finances; il a accaparé, il a exporté nos denrées. Il
+faudrait avant tout assurer tous les Français que, si le ciel et la
+terre nous ont si bien servis, nous n'aurons plus à craindre la
+disette factice dans une année d'abondance. Il faudra, après la
+récolte, que chaque commune fournisse un contingent d'hommes qui
+s'enrôleront d'autant plus volontiers que le terme de la campagne
+approche. Chez un peuple qui veut être libre, il faut que la nation
+entière marche quand sa liberté est menacée. L'ennemi n'a encore vu
+que l'avant-garde nationale. Qu'il sente enfin le poids des efforts
+réunis de cette superbe nation. Nous donnons au monde un exemple
+qu'aucun peuple n'a donné encore. La nation française aura voulu
+individuellement, et par écrit, le gouvernement qu'elle a adopté; et
+périsse un peuple qui ne saurait pas défendre un gouvernement aussi
+solennellement juré!
+
+Remarquez que dans la Vendée on fait la guerre avec plus d'énergie que
+nous. On fait marcher de force les indifférents. Nous qui stipulons
+pour les générations futures; nous que l'univers contemple; nous qui,
+même en périssant tous, laisserions des noms illustres, comment se
+fait-il que nous envisageons dans une froide inaction les dangers qui
+nous menacent? Comment n'avons-nous pas déjà entraîné sur les
+frontières une masse immense de citoyens? Déjà dans plusieurs
+départements le peuple s'est indigné de cette mollesse, et a demandé
+que le tocsin du réveil général fût sonné. Le peuple a plus d'énergie
+que vous. La liberté est toujours partie de sa base. Si vous vous
+montrez dignes de lui, il vous suivra; et vos ennemis seront
+exterminés.
+
+Je demande que la Convention érige en gouvernement provisoire son
+Comité de Salut public; que les ministres ne soient que les premiers
+commis de ce gouvernement provisoire; qu'il soit mis 50 millions à la
+disposition de ce gouvernement, qui en rendra compte à la fin de sa
+session, mais qui aura la faculté de les employer tous en un jour,
+s'il le juge utile.
+
+Une immense prodigalité pour la cause de la liberté est un placement à
+usure. Soyons donc grands et politiques partout. Nous avons dans la
+France une foule de traîtres à découvrir et à déjouer. Eh bien, un
+gouvernement adroit aurait une foule d'agents: et remarquez que c'est
+par ce moyen que vous avez découvert plusieurs correspondances
+précieuses. Ajoutez à la force des armes, au développement de la force
+nationale, tous les moyens additionnels que les bons esprits peuvent
+vous suggérer. Il ne faut pas que l'orgueilleux ministre d'un despote
+surpasse en génie et en moyens ceux qui sont chargés de régénérer le
+monde.
+
+Je demande, au nom de la postérité, car si vous ne tenez pas d'une
+main ferme les rênes du gouvernement, vous affaiblissez plusieurs
+générations par l'épuisement de la population; enfin vous les
+condamneriez à la servitude et à la misère; je demande, dis-je, que
+vous adoptiez sans délai ma proposition.
+
+Après, vous prendrez une mesure pour inventorier toutes les moissons.
+Vous ferez surveiller les transports, afin que rien ne puisse
+s'écouler par les ports ou par les frontières. Vous ferez faire aussi
+l'inventaire des armes. À partir d'aujourd'hui vous mettrez à la
+disposition du gouvernement 400 millions pour fondre des canons, faire
+des fusils et des piques. Dans toutes les villes un peu considérables,
+l'enclume ne doit être frappée que pour la fabrication du fer que vous
+devez tourner contre vos ennemis. Dès que la moisson sera finie, vous
+prendrez dans chaque commune une force additionnelle, et vous verrez
+que rien n'est désespéré. Au moins à présent, vous êtes purgés des
+intrigants; vous n'êtes plus gênés dans votre marche; vous n'êtes plus
+tiraillés par les factions; et nos ennemis ne peuvent plus se vanter,
+comme Dumouriez, d'êtres maîtres d'une partie de la Convention. Le
+peuple a confiance en vous. Soyez grands et dignes de lui; car si
+votre faiblesse vous empêchait de le sauver, il se sauverait sans vous
+et l'opprobre vous resterait.
+
+ * * * * *
+
+Après une courte intervention de Saint-André, de Cambon et de Barère,
+Danton, répondant à ce dernier offrant sa démission de membre d'un
+comité chargé du maniement des fonds, dit:
+
+ * * * * *
+
+Ce n'est pas être homme public que de craindre la calomnie. Lorsque
+l'année dernière, dans le conseil exécutif, je pris seul sur ma
+responsabilité les moyens nécessaires pour donner la grande impulsion,
+pour faire marcher la nation sur les frontières; je me dis: qu'on me
+calomnie, je le prévois, il ne m'importe; dût mon nom être flétri, je
+sauverai la liberté. Aujourd'hui la question est de savoir s'il est
+bon que le Comité de gouvernement ait des moyens de finances, des
+agents, etc., etc. Je demande qu'il ait à sa disposition 50 millions,
+avec cet amendement, que les fonds resteront à la trésorerie nationale
+et n'en seront tirés que sur des arrêtés du Comité.
+
+ * * * * *
+
+Robespierre, Couthon, Lacroix et Thiriot prirent ensuite part à la
+discussion, qui fut clôturée par cette déclaration de Danton:
+
+ * * * * *
+
+Je déclare que, puisqu'on a laissé à moi seul le poids de la
+proposition que je n'ai faite qu'après avoir eu l'avis de plusieurs de
+mes collègues, même des membres du Comité de salut public, je déclare,
+comme étant un de ceux qui ont toujours été les plus calomniés, que je
+n'accepterai jamais de fonctions dans ce Comité; j'en jure par la
+liberté de ma patrie.
+
+
+
+
+XXXV
+
+SUR LES SUSPECTS
+
+(12 août 1793)
+
+
+Les Assemblées primaires envoyèrent à la Convention nationale une
+pétition que celle-ci accueillit dans sa séance du 12 août.
+L'arrestation des suspects y était demandée sur tout le territoire de
+la République. Danton appuya la demande et proposa, en outre, de
+conférer aux commissaires des assemblées primaires le droit de mettre
+en réquisition 400.000 hommes contre les ennemis du Nord.
+
+ * * * * *
+
+Les députés des assemblées primaires viennent d'exercer parmi nous
+l'initiative de la terreur contre les ennemis de l'intérieur.
+Répondons à leurs voeux; non, pas d'amnistie à aucun traître. L'homme
+juste ne fait point de grâce au méchant. Signalons la vengeance
+populaire par le glaive de la loi sur les conspirateurs de
+l'intérieur; mais sachons donc mettre à profit cette mémorable
+journée. On vous a dit qu'il fallait se lever en masse; oui, sans
+doute, mais il faut que ce soit avec ordre.
+
+C'est une belle idée que celle que Barère vient de nous donner, quand
+il vous a dit que les commissaires des assemblées primaires devaient
+être des espèces de représentants du peuple, chargés d'exciter
+l'énergie des citoyens pour la défense de la constitution. Si chacun
+d'eux pousse à l'ennemi vingt hommes armés, et ils doivent être à peu
+près huit mille commissaires, la patrie est sauvée. Je demande qu'on
+les investisse de la qualité nécessaire pour faire cet appel au
+peuple; que, de concert avec les autorités constituées et les bons
+citoyens, ils soient chargés de faire l'inventaire des grains, des
+armes, la réquisition des hommes, et que le Comité de salut public
+dirige ce sublime mouvement. C'est à coups de canon qu'il faut
+signifier la constitution à nos ennemis. J'ai bien remarqué l'énergie
+des hommes que les sections nationales nous ont envoyés, j'ai la
+conviction qu'ils vont tous jurer de donner, en retournant dans leurs
+foyers, cette impulsion à leurs concitoyens.
+
+Je demande donc qu'on mette en état d'arrestation tous les hommes
+vraiment suspects; mais que cette mesure s'exécute avec plus
+d'intelligence que jusqu'à présent, où, au lien de saisir les grands
+scélérats, les vrais conspirateurs, on a arrêté des hommes plus
+qu'insignifiants. Ne demandez pas qu'on les mène à l'ennemi, ils
+seraient dans nos armées plus dangereux qu'utiles. Enfermons-les, ils
+seront nos otages. Je demande que la Convention nationale, qui doit
+être maintenant pénétrée de toute sa dignité, car elle vient d'être
+revêtue de toute la force nationale, je demande qu'elle décrète
+qu'elle investit les commissaires des assemblées primaires du droit de
+dresser l'état des armes, des subsistances, des munitions, et de
+mettre en réquisition 400.000 hommes contre nos ennemis du Nord.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+SUR L'INSTRUCTION GRATUITE ET OBLIGATOIRE
+
+(13 août 1793)
+
+
+C'est dans ce discours qu'on a, fort heureusement, pris une des
+épigraphes qui ornent la statue de Danton. C'est que jamais plus
+nobles paroles et plus nobles pensées ne furent exprimées dans la
+grande tourmente révolutionnaire. C'est à elles que la démocratie
+moderne doit l'instruction dont elle jouit.
+
+ * * * * *
+
+Citoyens, après la gloire de donner la liberté à la France, après
+celle de vaincre ses ennemis, il n'en est pas de plus grande que de
+préparer aux générations futures une éducation digne de la liberté;
+tel fut le but que Lepeletier se proposa. Il partit de ce principe que
+tout ce qui est bon pour la société doit être adopté par ceux qui ont
+pris part au contrat social. Or, s'il est bon d'éclairer les hommes,
+notre collègue, assassiné par la tyrannie, mérita bien de l'humanité.
+Mais que doit faire le législateur? Il doit concilier ce qui convient
+aux principes et ce qui convient aux circonstances. On a dit contre le
+plan que l'amour paternel s'oppose à son exécution: sans doute il faut
+respecter la nature même dans ses écarts. Mais, si nous ne décrétons
+pas l'éducation impérative, nous ne devons pas priver les enfants du
+pauvre de l'éducation.
+
+La plus grande objection est celle de la finance; mais j'ai déjà dit
+qu'il n'y a point de dépense réelle là où est le bon emploi pour
+l'intérêt public, et j'ajoute ce principe, que l'enfant du peuple sera
+élevé aux dépens du superflu des hommes à fortunes scandaleuses. C'est
+à vous, républicains célèbres, que j'en appelle; mettez ici tout le
+feu de votre imagination, mettez-y toute l'énergie de votre caractère,
+c'est le peuple qu'il faut doter de l'éducation nationale. Quand vous
+semez dans le vaste champ de la République, vous ne devez pas compter
+le prix de cette semence. Après le pain, l'éducation est le premier
+besoin du peuple. Je demande qu'on pose la question: sera-t-il formé
+aux dépens de la nation des établissements où chaque citoyen aura la
+faculté d'envoyer ses enfants pour l'instruction publique?
+
+Après une intervention de Charlier, Guyomard et Robespierre, Danton
+continua:
+
+C'est aux moines, cette espèce misérable, c'est au siècle de Louis
+XIV, où les hommes étaient grands par leurs connaissances, que nous
+devons le siècle de la philosophie, c'est-à-dire de la raison mise à
+la portée du peuple; c'est aux jésuites, qui se sont perdus par leur
+ambition politique, que nous devons ces élans sublimes qui font naître
+l'admiration. La République était dans les esprits vingt ans au moins
+avant sa proclamation. Corneille faisait des épîtres dédicatoires à
+Montoron, mais Corneille avait fait le Cid, Cinna; Corneille avait
+parlé en Romain, et celui qui avait dit: "Pour être plus qu'un roi, tu
+te crois quelque chose", était un vrai républicain.
+
+Allons donc à l'instruction commune; tout se rétrécit dans l'éducation
+domestique, tout s'agrandit dans l'éducation commune. On a fait une
+objection en présentant le tableau des affections paternelles; et moi
+aussi, je suis père, et plus que les aristocrates qui s'opposent à
+l'éducation commune, car ils ne sont pas sûrs de leur paternité. Eh
+bien, quand je considère ma personne relativement au bien général, je
+me sens élevé; mon fils ne m'appartient pas, il est à la République;
+c'est à elle à lui dicter ses devoirs pour qu'il la serve bien.
+
+On a dit qu'il répugnerait aux coeurs des cultivateurs de faire le
+sacrifice de leurs enfants. Eh bien, ne les contraignez pas,
+laissez-leur-en la faculté seulement. Qu'il y ait des classes où il
+n'enverra ses enfants que le dimanche seulement, s'il le veut. Il faut
+que les institutions forment les moeurs. Si vous attendiez pour l'État
+une régénération absolue, vous n'auriez jamais d'instruction. Il est
+nécessaire que chaque homme puisse développer les moyens moraux qu'il
+a reçus de la nature. Vous devez avoir pour cela des maisons communes,
+facultatives, et ne point vous arrêter à toutes les considérations
+secondaires. Le riche payera, et il ne perdra rien s'il veut profiter
+de l'instruction pour son fils. Je demande que, sauf les modifications
+nécessaires, vous décrétiez qu'il y aura des établissements nationaux
+où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des
+classes où les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux
+pourront les envoyer s'instruire.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+SUR LES CRÉANCIERS DE LA LISTE CIVILE ET LES RÉQUISITIONS
+DÉPARTEMENTALES
+
+(14 août 1793)
+
+
+Mallarmé, dans la séance du 14 août, proposa à la Convention de payer
+aux boulanger, boucher et autres employés de la liste civile ce qui
+leur demeurait dû. Il n'exceptait de cette mesure que les créanciers
+ayant prêté de l'argent "au ci-devant roi pour l'aider à étouffer la
+liberté naissante". (_Moniteur_, n° 227.) Danton s'opposa en ces
+termes à la proposition de Mallarmé:
+
+ * * * * *
+
+Il doit paraître étonnant à tout bon républicain que l'on propose de
+payer les créanciers de la ci-devant liste civile, tandis que le
+décret qui accorde des indemnités aux femmes et enfants des citoyens
+qui versent leur sang pour la patrie reste sans exécution. Aucun homme
+de bonne foi ne peut disconvenir que les créanciers de la liste civile
+ne fussent les complices du tyran dans le projet qu'il avait formé
+d'écraser le peuple français. La distinction faite par Mallarmé est
+nulle pour des hommes clairvoyants. On sait qu'il y avait des
+aristocrates qui prêtaient des sommes d'argent au tyran, duquel ils
+recevaient des reconnaissances portant qu'ils lui avaient fourni telle
+quantité de telle ou telle marchandise. Je demande que la Convention
+décrète que la nation ne paiera aucun créancier du ci-devant roi. Je
+demande aussi que la liste de ses créanciers soit imprimée, afin que
+le peuple les connaisse.
+
+ * * * * * Les propositions de Danton furent adoptées. Barère
+monta aussitôt à la tribune et demanda, au nom du Comité de salut
+public, d'étendre les devoirs des envoyés des assemblées primaires et
+de les charger de faire un appel au peuple. Danton proposa de les
+obliger, en outre, à de nouvelles réquisitions.
+
+ * * * * *
+
+En parlant à l'énergie nationale, en faisant appel au peuple, je crois
+que vous avez pris une grande mesure, et le Comité de salut public a
+fait un rapport digne de lui, en faisant le tableau des dangers que
+court la patrie, et des ressources qu'elle a, en parlant des
+sacrifices que devaient faire les riches, mais il ne nous a pas tout
+dit. Si les tyrans mettaient notre liberté en danger, nous les
+surpasserions en audace, nous dévasterions le sol français avant
+qu'ils pussent le parcourir, et les riches, ces vils égoïstes,
+seraient les premiers la proie de la fureur populaire. Vous qui
+m'entendez, répétez ce langage à ces mêmes riches de vos communes;
+dites-leur: "Qu'espérez-vous, malheureux? Voyez ce que serait la
+France si l'ennemi l'envahissait, prenez le système le plus favorable.
+Une régence conduite par un imbécile, le gouvernement d'un mineur,
+l'ambition des puissances étrangères, le morcellement du territoire
+dévoreraient vos biens; vous perdriez plus par l'esclavage que par
+tous les sacrifices que vous pourriez faire pour soutenir la liberté."
+
+Il faut qu'au nom de la Convention nationale, qui a la foudre
+populaire entre les mains, il faut que les envoyés des assemblées
+primaires, là où l'enthousiasme ne produira pas ce qu'on a droit d'en
+attendre, fassent des réquisitions à la première classe. En réunissant
+la chaleur de l'apostolat de la liberté à la rigueur de la loi, nous
+obtiendrons pour résultat une grande masse de forces. Je demande que
+la Convention donne des pouvoirs plus positifs et plus étendus aux
+commissaires des assemblées primaires, et qu'ils puissent faire
+marcher la première classe en réquisition. Je demande qu'il soit nommé
+des commissaires pris dans le sein de la Convention pour se concerter
+avec les délégués des assemblées primaires, afin d'armer cette force
+nationale, de pourvoir à sa subsistance, et de la diriger vers un même
+but. Les tyrans, en apprenant ce mouvement sublime, seront saisis
+d'effroi, et la terreur que répandra la marche de cette grande masse
+nous en fera justice. Je demande que mes propositions soient mises aux
+voix et adoptées.
+
+ * * * * *
+
+"Les propositions de Danton sont décrétées au milieu des
+applaudissements." (_Moniteur_, n° 227.)
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+SUR DE NOUVELLES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES
+
+(4 septembre 1793)
+
+
+C'est, une nouvelle fois, le plus vif amour du peuple qui inspira ce
+discours de Danton en réponse à la dénonciation de Bazire d'une
+contre-révolution sectionnaire. Grâce à lui, une indemnité de deux
+francs par jour fut accordée aux citoyens assistant aux assemblées de
+sections. Ce ne fut que par un décret du 4 fructidor an II que cette
+mesure fut abolie. Les propositions de Danton furent toutes trois
+adoptées dans cette séance.
+
+ * * * * *
+
+Je pense comme plusieurs membres, notamment comme Billaud-Varennes,
+qu'il faut savoir mettre à profit l'élan sublime de ce peuple qui se
+presse autour de nous. Je sais que, quand le peuple présente ses
+besoins, qu'il offre de marcher contre ses ennemis, il ne faut prendre
+d'autres mesures que celles qu'il présente lui-même, car c'est le
+génie national qui les a dictées. Je pense qu'il sera bon que le
+comité fasse son rapport, qu'il calcule et qu'il propose les moyens
+d'exécution; mais je vois aussi qu'il n'y a aucun inconvénient à
+décréter à l'instant même une armée révolutionnaire. Élargissons, s'il
+se peut, ces mesures.
+
+Vous venez de proclamer à la face de la France qu'elle est encore en
+vraie révolution active; et bien, il faut la consommer, cette
+révolution. Ne vous effrayez point des mouvements que pourront tenter
+les contre-révolutionnaires de Paris. Sans doute ils voudraient
+éteindre le feu de la liberté dans son foyer le plus ardent, mais la
+masse immense des vrais patriotes, des sans-culottes, qui cent fois
+ont terrassé leurs ennemis, existe encore; elle est prête à
+s'ébranler: sachez la diriger, et elle confondra encore et déjouera
+toutes les manoeuvres. Ce n'est pas assez d'une armée révolutionnaire,
+soyez révolutionnaires vous-mêmes. Songez que les hommes industrieux
+qui vivent du prix de leurs sueurs ne peuvent aller dans les sections.
+Décrétez donc deux grandes assemblées de sections par semaine, que
+l'homme du peuple qui assistera à ces assemblées politiques ait une
+juste rétribution pour le temps qu'elles enlèveront à son travail.
+
+Il est bon encore que nous annoncions à tous nos ennemis que nous
+voulons être continuellement et complètement en mesure contre eux.
+Vous avez décrété 30 millions à la disposition du ministre de la
+Guerre pour des fabrications d'armes; décrétez que ces fabrications
+extraordinaires ne cesseront que quand la nation aura donné à chaque
+citoyen un fusil. Annonçons la ferme résolution d'avoir autant de
+fusils et presque autant de canons que de sans-culottes. Que ce soit
+la République qui mette le fusil dans la main du citoyen, du vrai
+patriote; qu'elle lui dise: "La patrie te confie cette arme pour sa
+défense; tu la représenteras tous les mois et quand tu en seras requis
+par l'autorité nationale." Qu'un fusil soit la chose la plus sacrée
+parmi nous; qu'on perde plutôt la vie que son fusil. Je demande donc
+que vous décrétiez au moins cent millions pour faire des armes de
+toute nature; car si nous avions eu des armes nous aurions tous
+marché. C'est le besoin d'armes qui nous enchaîne. Jamais la patrie en
+danger ne manquera de citoyens.
+
+Mais il reste à punir et l'ennemi intérieur que vous tenez, et celui
+que vous avez à saisir. Il faut que le tribunal révolutionnaire soit
+divisé en un assez grand nombre de sections pour que tous les jours un
+aristocrate, un scélérat paie de sa tête ses forfaits.
+
+1° Je demande donc qu'on mette aux voix d'abord la proposition de
+Billaud.
+
+2° Qu'on décrète également que les sections de Paris s'assembleront
+extraordinairement les dimanches et les jeudis, et que tout citoyen
+faisant partie de ces assemblées, qui voudra, attendu ses besoins,
+réclamer une indemnité, la recevra, à raison de 40 sols par assemblée.
+
+3° Qu'il soit décrété par la Convention qu'elle met a la disposition
+du ministre de la Guerre 100 millions pour des fabrications d'armes,
+et notamment pour des fusils; que ces manufactures extraordinaires
+reçoivent tous les encouragements et les additions nécessaires, et
+qu'elles ne cessent leurs travaux que quand la France aura donné à
+chaque citoyen un fusil.
+
+Je demande enfin qu'il soit fait un rapport sur le mode d'augmenter de
+plus en plus l'action du tribunal révolutionnaire. Que le peuple voie
+tomber ses ennemis, qu'il voie que la Convention s'occupe de ses
+besoins. Le peuple est grand, et il vous en donne en cet instant même
+une preuve remarquable: c'est que, quoi qu'il ait souffert de la
+disette factice machinée pour le mener à la contre-révolution, il a
+senti qu'il souffrait pour sa propre cause; et, sous le despotisme, il
+aurait exterminé tous les gouvernements.
+
+Tel est le caractère du Français éclairé par quatre années de
+révolutions.
+
+Hommage vous soit rendu, peuple sublime! A la grandeur vous joignez la
+Persévérance; vous voulez la liberté avec obstination; vous jeûnez
+pour la liberté, vous devez l'acquérir. Nous marcherons avec vous, vos
+ennemis seront confondus, vous serez libres!
+
+
+
+
+XXXIX
+
+SUR LES SECOURS À ACCORDER AUX PRÊTRES SANS RESSOURCES
+
+(22 novembre 1793)
+
+
+Dans la séance de la Convention du 22 novembre fut discutée la
+question des secours à accorder aux prêtres réfractaires. Danton, avec
+une générosité égale à sa tolérance, proposa de secourir même ceux qui
+s'étaient montrés rebelles à la loi, et ce en raison même du véritable
+esprit révolutionnaire.
+
+ * * * * *
+
+Sachez, citoyens, que vos ennemis ont mis à profit pour vous perdre
+jusqu'à la philosophie qui vous dirige; ils ont cru qu'en accueillant
+les prêtres que la raison porte à abandonner leur état, vous
+persécuteriez ceux qui sont aveuglés par le bandeau de l'erreur. Le
+peuple est aussi juste qu'éclairé. L'Assemblée ne veut salarier aucun
+culte, mais elle exècre la persécution et ne ferme point l'oreille aux
+cris de l'humanité. Citoyens, accordez des secours à tous les prêtres;
+mais que ceux qui sont encore dans l'âge de prendre un état ne
+puissent prétendre aux secours de la nation après s'être procuré les
+moyens de subsister. Si Pitt a pensé que l'abolition du fanatisme
+serait un obstacle à votre rentrée en Belgique par la persécution que
+vous ferez éprouver aux prêtres, qu'il soit détrompé, et qu'il
+apprenne à respecter une nation généreuse qu'il n'a cessé de
+calomnier. Citoyens, il faut concilier la politique avec la saine
+raison: apprenez que si vous ôtez aux prêtres les moyens de subsister,
+vous les réduisez à l'alternative, ou de mourir de faim, ou de se
+réunir avec les rebelles de la Vendée. Soyez persuadés que tout
+prêtre, observant le cours de la raison, se hâtera d'alléger le
+fardeau de la République en devenant utile à lui-même, et que ceux qui
+voudront encore secouer les torches de la discorde seront arrêtés par
+le peuple qui écrase tous ses ennemis sous le char de la Révolution.
+Je demande l'économie du sang des hommes; je demande que la Convention
+soit juste envers ceux qui ne sont pas signalés comme les ennemis du
+peuple. Citoyens, n'y eût-il qu'un seul prêtre qui, privé de son état,
+se trouve sans ressources, vous lui devez de quoi vivre; soyez justes,
+politiques, grands comme le peuple: au milieu de sa fureur vengeresse,
+il ne s'écarte jamais de la justice; il la veut. Proclamez-la en son
+nom, et vous recevrez ses applaudissements.
+
+
+
+
+XL
+
+CONTRE LES MASCARADES ANTIRELIGIEUSES ET SUR LA CONSPIRATION DE
+L'ÉTRANGER
+
+(26 novembre 1793)
+
+
+Plusieurs des séances de la Convention avaient vu défiler à la barre
+des députations venant offrir les dépouilles des églises, et des
+ecclésiastiques venant déposer leurs lettres de prêtrise. Danton
+s'éleva avec force contre ces _mascarades antireligieuses_, et,
+rappelant les différents besoins et désirs du peuple, demanda plus
+d'activité dans les mesures révolutionnaires et la lecture du rapport
+sur la conspiration de l'étranger ourdie par le baron Jean de Batz.
+
+ * * * * *
+
+Il y a un décret qui porte que les prêtres qui abdiqueront iront
+porter leur renonciation au comité. Je demande l'exécution de ce
+décret, car je ne doute pas qu'ils ne viennent successivement abjurer
+l'imposture. Il ne faut pas tant s'extasier sur la démarche d'hommes
+qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons nous engouer pour
+personne. Si nous n'avons pas honoré le prêtre de l'erreur et du
+fanatisme, nous ne voulons pas non plus honorer le prêtre de
+l'incrédulité: nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y ait
+plus de mascarades antireligieuses dans le sein de la Convention. Que
+les individus qui voudront déposer sur l'autel de la patrie les
+dépouilles de l'Église ne s'en fassent plus un jeu ni un trophée.
+Notre mission n'est pas de recevoir sans cesse des députations qui
+répètent toujours les mêmes mots. Il est un terme à tout, même aux
+félicitations. Je demande qu'on pose la barrière.
+
+Il faut que les comités préparent un rapport sur ce qu'on appelle une
+conspiration de l'étranger. Il faut nous préparer à donner du ton et
+de l'énergie au gouvernement. Le peuple veut, et il a raison, que la
+terreur soit à l'ordre du jour. Mais il veut que la terreur soit
+reportée à son vrai but, c'est-à-dire contre les aristocrates, contre
+les égoïstes, contre les conspirateurs, contre les traîtres amis de
+l'étranger. Le peuple ne veut pas que celui qui n'a pas reçu de la
+nature une grande force d'énergie, mais qui sert la patrie de tous ses
+moyens, quelque faibles qu'ils soient, non, le peuple ne veut pas
+qu'il tremble.
+
+Un tyran, après avoir terrassé la Ligue, disait à un des chefs qu'il
+avait vaincus, en le faisant suer [Note: Et non "tuer" comme Vermorel,
+p. 230, l'imprime.]: "Je ne veux pas d'autre vengeance de vous." Le
+temps n'est pas venu où le peuple pourra se montrer clément. Le temps
+de l'inflexibilité et des vengeances nationales n'est point passé; il
+faut un nerf puissant, un nerf terrible au peuple. Ce nerf est le sien
+propre, puisque, d'un souffle, il peut créer et détruire ses
+magistrats, ses représentants. Nous ne sommes, sous le rapport
+politique, qu'une commission nationale que le peuple encourage par ses
+applaudissements.
+
+Le peuple veut, après avoir fondé la République, que nous essayions
+tous les moyens qui pourront donner plus de force et d'action au
+gouvernement républicain.
+
+Que chacun de vous médite donc tous les jours ces grands objets. Il
+faut que le Comité de salut public se dégage de beaucoup de détails,
+pour se livrer tout entier à ces importantes méditations. Donnons
+enfin des résultats au peuple. Depuis longtemps c'est le peuple qui
+fait toutes les grandes choses. Certes, il est beau que ses
+représentants s'humilient devant sa puissance souveraine. Mais il
+serait plus beau qu'ils s'associassent à sa gloire, qu'ils prévinssent
+et dirigeassent ses mouvements immortels. Je demande que le Comité de
+salut public, réuni à celui de sûreté générale, fasse un prompt
+rapport sur la conspiration dénoncée, et sur les moyens de donner une
+action grande et forte au gouvernement provisoire.
+
+ * * * * *
+
+Fayau étant intervenu pour observer que, Danton ayant parlé de
+clémence, le moment était peut-être mal choisi pour montrer de
+l'indulgence envers les ennemis de la patrie, Danton répondit:
+
+ * * * * *
+
+Je demande à relever un fait. Il est faux que j'aie dit qu'il fallait
+que le peuple se portât à l'indulgence; j'ai dit au contraire que le
+temps de l'inflexibilité et des vengeances nationales n'était point
+passé. Je veux que la terreur soit à l'ordre du jour; je veux des
+peines plus fortes, des châtiments plus effrayants contre les ennemis
+de la liberté, mais je veux qu'ils ne portent que sur eux seuls.
+
+ * * * * *
+
+Une nouvelle observation de Fayau reprocha à Danton d'avoir parlé du
+gouvernement républicain comme d'un essai. Danton conclut:
+
+ * * * * *
+
+Je ne conçois pas qu'on puisse ainsi dénaturer mes idées. Il est
+encore faux que j'aie parlé d'un essai de gouvernement républicain. Et
+moi aussi, je suis républicain, républicain impérissable. La
+Constitution est décrétée et acceptée. Je n'ai parlé que du
+gouvernement provisoire; j'ai voulu tourner l'attention de mes
+collègues vers les lois de détail nécessaires pour parvenir à
+l'exécution de cette Constitution républicaine.
+
+
+
+
+XLI
+
+SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE
+
+(26 novembre 1793)
+
+
+À plusieurs reprises Danton revint sur la question de l'instruction
+publique. Dans cette même séance de la Convention il demanda
+l'institution de fêtes publiques et nationales, notamment à l'Être
+suprême, idée que Robespierre devait faire sienne quelques mois plus
+tard.
+
+ * * * * *
+
+Dans ce moment où la superstition succombe pour faire place à la
+raison, vous devez donner une centralité à l'instruction publique,
+comme vous en avez donné une au gouvernement. Sans doute vous
+disséminerez dans les départements des maisons où la jeunesse sera
+instruite dans les grands principes de la raison et de la liberté;
+mais le peuple entier doit célébrer les grandes actions qui auront
+honoré notre révolution. Il faut qu'il se réunisse dans un vaste
+temple, et je demande que les artistes les plus distingués concourent
+pour l'élévation de cet édifice, où, à un jour indiqué, seront
+célébrés des jeux nationaux. Si la Grèce eut ses jeux olympiques, la
+France solennisera aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des
+fêtes dans lesquelles il offrira l'encens à l'Être suprême, au maître
+de la nature; car nous n'avons pas voulu anéantir le règne de la
+superstition, pour établir le règne de l'athéisme.
+
+Citoyens, que le berceau de la liberté soit encore le centre des fêtes
+nationales. Je demande que la Convention consacre le Champ-de-Mars aux
+jeux nationaux, qu'elle ordonne d'y élever un temple où les Français
+puissent se réunir en grand nombre. Cette réunion alimentera l'amour
+sacré de la liberté, et augmentera les ressorts de l'énergie
+nationale; c'est par de tels établissements que nous vaincrons
+l'univers. Des enfants vous demandent d'organiser l'instruction
+publique; c'est le pain de la raison, vous le leur devez; c'est la
+raison, ce sont les lumières qui font la guerre aux vices. Notre
+révolution est fondée sur la justice, elle doit être consolidée par
+les lumières. Donnons des armes à ceux qui peuvent les porter, de
+l'instruction à la jeunesse, et des fêtes nationales au peuple.
+
+
+
+
+XLII
+
+SUR LES ARRÊTÉS DES REPRÉSENTANTS EN MISSION EN MATIÈRE FINANCIÈRE
+
+(1er décembre 1793)
+
+
+Dans la séance du 1er décembre, la Convention décréta sur certains
+arrêtés rigoureux pris en matière financière, soit sur l'or, soit sur
+les assignats, par des représentants en mission. Danton s'éleva contre
+l'arbitraire possible de pareilles manoeuvres.
+
+ * * * * *
+
+Cambon nous a fait une déclaration solennelle et qu'il faut répéter;
+c'est que nous avons au trésor public de l'or, de quoi acquérir du
+pain et des armes, autant que le commerce neutre pourra nous en
+fournir. D'après cela, nous ne devons rien faire précipitamment en
+matière de finances. C'est toujours avec circonspection que nous
+devons toucher à ce qui a sauvé la République. Quelque intérêt
+qu'eussent tous nos ennemis à faire tomber l'assignat, il est resté,
+parce que sa valeur a pour base le sol entier de la République. Nous
+pourrons examiner à loisir, et méditer mûrement la théorie du comité.
+J'en ai raisonné avec Cambon. Je lui ai développé des inconvénients
+graves dont il est convenu avec moi. N'oublions jamais qu'en pareille
+matière des résultats faux compromettraient la liberté.
+
+Cambon nous a apporté des faits. Des représentants du peuple ont rendu
+des lois de mort pour l'argent. Nous ne saurions nous montrer assez
+sévères sur de pareilles mesures, et surtout à l'égard de nos
+collègues. Maintenant que le fédéralisme est brisé, les mesures
+révolutionnaires doivent être une conséquence nécessaire de nos lois
+positives. La Convention a senti l'utilité d'un supplément de mesures
+révolutionnaires; elle l'a décrété: dès ce moment, tout homme qui se
+fait ultra-révolutionnaire donnera des résultats aussi dangereux que
+pourrait le faire le contre-révolutionnaire décidé. Je dis donc que
+nous devons manifester la plus vive indignation pour tout ce qui
+excédera les bornes que je viens d'établir.
+
+Déclarons que nul n'aura le droit de faire arbitrairement la loi à un
+citoyen; défendons contre toute atteinte ce principe: que la loi
+n'émane que de la Convention, qui seule a reçu du peuple la faculté
+législative; rappelons ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes
+intentions sans doute, ont pris les mesures qu'on nous a rapportées,
+et que nul représentant du peuple ne prenne désormais d'arrêté qu'en
+concordance avec nos décrets révolutionnaires, avec les principes de
+la liberté, et d'après les instructions qui lui seront transmises par
+le Comité de salut public. Rappelons-nous que si c'est avec la pique
+que l'on renverse, c'est avec le compas de la raison et du génie qu'on
+peut élever et consolider l'édifice de la société. Le peuple nous
+félicite chaque jour sur nos travaux; il nous a signifié de rester à
+notre poste: c'est parce que nous avons fait notre devoir.
+Rendons-nous de plus en plus dignes de la confiance dont il s'empresse
+de nous investir; faisons seuls la loi et que nul ne nous la donne.
+J'insiste sur le rappel et l'improbation des commissaires qui ont pris
+l'arrêté qui vous a été dénoncé.
+
+Enfin je demande que le Comité de salut public soit chargé de notifier
+à tous les représentants du peuple qui sont en commission, qu'ils ne
+pourront prendre aucune mesure qu'en conséquence de vos lois
+révolutionnaires et des instructions qui leur seront données.
+
+ * * * * *
+
+Fayau, ayant parlé en faveur des mesures révolutionnaires extrêmes
+nécessitées dans certains départements, fit observer que le Comité de
+salut public en pouvait juger, puisque les représentants en mission
+lui communiquaient leurs arrêtés dans les vingt-quatre heures. Danton
+répondit, et, quoique admettant les motifs de Fayau, il en contesta
+l'urgence tout en demandant une application rigoureuse des mesures
+révolutionnaires:
+
+ * * * * *
+
+Je suis d'accord sur l'action prolongée et nécessaire du mouvement et
+de la force révolutionnaires. Le Comité de salut public examinera
+celles qui seront nécessaires et utiles; et s'il est utile d'ordonner
+la remise de l'or et de l'argent, sous peine de mort, nous le
+ratifierons, et le peuple le ratifiera avec nous; mais le principe que
+j'ai posé n'en est pas moins constant: c'est au Comité de salut public
+à diriger les mesures révolutionnaires sans les resserrer; ainsi tout
+commissaire peut arrêter les individus, les imposer même, telle est
+mon intention. Non seulement je ne demande point le ralentissement des
+mesures révolutionnaires, mais je me propose d'en présenter qui
+frapperont et plus fort et plus juste; car, dans la République, il y a
+un tas d'intrigants et de conspirateurs véritables qui ont échappé au
+bras national, qui en a atteint de moins coupables qu'eux. Oui, nous
+voulons marcher révolutionnairement, dût le sol de la République
+s'anéantir; mais, après avoir donné tout à la vigueur, donnons
+beaucoup à la sagesse; c'est de la constitution de ces deux éléments
+que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie.
+
+ * * * * *
+
+Dans cette même séance, un citoyen venu à la barre commença la lecture
+d'une apologie rimée de Jean-Paul Marat, que Danton interrompit avec
+véhémence:
+
+ * * * * *
+
+Et moi aussi j'ai défendu Marat contre ses ennemis, et moi aussi j'ai
+apprécié les vertus de ce républicain; mais, après avoir fait son
+apothéose patriotique, il est inutile d'entendre tous les jours son
+éloge funèbre et des discours ampoulés sur le même sujet; il vous faut
+des travaux et non pas des discours. Je demande que le pétitionnaire
+dise clairement et sans emphase l'objet de sa pétition.
+
+
+
+
+XLIII
+
+DÉFENSE AUX JACOBINS
+
+(3 décembre 1793)
+
+
+A la séance des Jacobins du 3 décembre, un membre ayant demandé que la
+Convention fût invitée à fournir des locaux aux sociétés populaires
+n'en possédant point encore fut combattu par Danton. Coupé (de l'Oise)
+accusa Danton de modérantisme et lui fit le reproche de vouloir
+paralyser la Révolution. L'accusé improvisa aussitôt sa défense:
+
+ * * * * *
+
+Coupé a voulu empoisonner mon opinion. Certes, jamais je n'ai prétendu
+proposer de rompre le nerf révolutionnaire, puisque j'ai dit que la
+Constitution devait dormir pendant que le peuple était occupé à
+frapper ses ennemis. Les principes que j'ai énoncés portent sur
+l'indépendance des sociétés populaires de toute espèce d'autorité.
+C'est d'après ce motif que j'ai soutenu que les sociétés populaires ne
+devaient avoir recours à personne pour solliciter des localités
+(_sic_). J'ai entendu des rumeurs. Déjà des dénonciations graves ont
+été dirigées contre moi; je demande enfin à me justifier aux yeux du
+peuple, auquel il ne sera pas difficile de faire reconnaître mon
+innocence et mon amour pour la liberté. Je somme tous ceux, qui ont pu
+concevoir contre moi des motifs de défiance, de préciser leurs
+accusations, car je veux y répondre en public. J'ai éprouvé une forte
+défaveur en paraissant à la tribune. Ai-je donc perdu ces traits qui
+caractérisent la figure d'un homme libre? Ne suis-je plus ce même
+homme qui s'est trouvé à vos côtés dans les moments de crise? Ne
+suis-je pas celui que vous avez souvent embrassé comme votre ami, et
+qui doit mourir avec vous? Ne suis-je pas l'homme qui à été accablé de
+persécution? J'ai été un des plus intrépides défenseurs de Marat.
+J'évoquerai l'ombre de l'Ami du peuple pour ma justification. Vous
+serez étonné, quand je vous ferai connaître ma conduite privée, de
+voir que la fortune colossale que mes ennemis et les vôtres m'ont
+prêtée se réduit à la petite portion de biens que j'ai toujours eue.
+Je défie les malveillants de fournir contre moi la preuve d'aucun
+crime. Tous leurs efforts ne pourront m'ébranler. Je veux rester
+debout avec le peuple. Vous me jugerez en sa présence. Je ne
+déchirerai pas plus la page de mon histoire que vous ne déchirerez la
+vôtre, qui doivent immortaliser les fastes de la liberté.
+
+ * * * * *
+
+Le _Moniteur_ ne donne pas la suite du discours de Danton, et la
+résume en ces mots: "L'orateur, après plusieurs morceaux violents
+prononcés avec une abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous
+les traits, termine par demander qu'il soit nommé une commission de
+douze membres chargés d'examiner les accusations dirigées contre lui,
+afin qu'il puisse y répondre en présence du peuple. Robespierre monta
+ensuite à la tribune pour justifier Danton qui, à la fin de la séance,
+reçut l'accolade fraternelle, au milieu des applaudissements les plus
+flatteurs".
+
+
+
+
+XLIV
+
+SUR LES MESURES A PRENDRE CONTRE LES SUSPECTS
+
+(7 décembre 1793)
+
+
+Sur la proposition de Couthon, la Convention décréta, le 7 décembre,
+que les comités révolutionnaires prenant des mesures de sûreté contre
+les suspects non compris dans la loi du 17 septembre 1793 motiveraient
+ces mesures sur un registre particulier. Danton y ajouta une
+proposition qui fut adoptée.
+
+ * * * * *
+
+Il faut nous convaincre d'une vérité politique, c'est que, parmi les
+personnes arrêtées, il en est de trois classes, les unes qui méritent
+la mort, un grand nombre dont la République doit s'assurer, et
+quelques-unes sans doute qu'on peut relaxer sans danger pour elle.
+Mais il vaudrait mieux, au lieu d'affaiblir le ressort révolutionnaire,
+lui donner plus de nerf et de vigueur. Avant que nous en venions à des
+mesures combinées, je demande un décret révolutionnaire que je crois
+instant. J'ai eu, pendant ma convalescence, la preuve que des
+aristocrates, des nobles extrêmement riches, qui ont leurs fils chez
+l'étranger, se trouvent seulement arrêtés comme suspects, et jouissent
+d'une fortune qu'il est juste de faire servir à la défense de la
+liberté qu'ils ont compromise. Je demande que vous décrétiez que tout
+individu qui a des fils émigrés, et qui ne prouvera pas qu'il a été
+ardent patriote, et qu'il a fait tout au monde pour empêcher leur
+émigration, ne soit plus que pensionnaire de l'État, et que tous ses
+biens soient acquis à la République.
+
+
+
+
+XLV
+
+SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE
+
+(12 décembre 1793)
+
+
+Ces observations de Danton, dans la séance du 12 décembre, complètent
+les précédents discours sur l'instruction publique.
+
+ * * * * *
+
+Il est temps de rétablir ce grand principe qu'on semble méconnaître:
+que les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à
+leurs parents. Personne plus que moi ne respecte la nature. Mais
+l'intérêt social exige que là seulement doivent se réunir les
+affections. Qui me répondra que les enfants, travaillés par l'égoïsme
+des pères, ne deviennent dangereux pour la République? Nous avons
+assez fait pour les affections, nous devons dire aux parents: nous ne
+vous arrachons pas vos enfants; mais vous ne pouvez les soustraire à
+l'influence nationale.
+
+Et que doit donc nous importer la raison d'un individu devant la
+raison Nationale? Qui de nous ignore les dangers que peut produire cet
+isolement Perpétuel? C'est dans les écoles nationales que l'enfant
+doit sucer le lait républicain. La République est une et indivisible.
+L'instruction publique doit aussi se rapporter à ce centre d'unité. A
+qui d'ailleurs accorderions-nous cette faculté de s'isoler? C'est au
+riche seul. Et que dira le pauvre, contre lequel peut-être on élèvera
+des serpents? J'appuie donc l'amendement proposé.
+
+
+
+
+
+ANNÉE 1794
+
+
+
+
+XLVI
+
+SUR L'ÉGALITÉ DES CITOYENS DEVANT LES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES
+
+(23 janvier 1794)
+
+
+Les commissaires de la section Mucius Scævola avaient fait une
+perquisition chez M. Duplessis, beau-père de Camille Desmoulins. Ils
+étaient partis en emportant une partie de sa bibliothèque. Camille
+vint réclamer à la Convention contre cet acte d'arbitraire. Danton,
+malgré son amitié, s'éleva contre lui au nom de l'égalité de tous les
+citoyens, membres de la Convention ou non, devant les mesures de salut
+public.
+
+ * * * * *
+
+Je m'oppose à l'espèce de distinction, de privilège, qui semblerait
+accordé au beau-père de Desmoulins. Je veux que la Convention ne
+s'occupe que d'affaires générales. Si l'on veut un rapport pour ce
+citoyen, il en faut aussi pour tous les autres. Je m'élève contre la
+priorité de date qu'on cherche à lui donner à leur préjudice. Il
+s'agit d'ailleurs de savoir si le Comité de sûreté générale n'est pas
+tellement surchargé d'affaires qu'il trouve à peine le temps de
+s'occuper de réclamations particulières.
+
+Une révolution ne peut se faire géométriquement. Les bons citoyens qui
+souffrent pour la liberté doivent se consoler par ce grand et sublime
+motif. Personne n'a plus que moi demandé les comités révolutionnaires;
+c'est sur ma proposition qu'ils ont été établis. Vous avez voulu créer
+une espèce de dictature patriotique des citoyens les plus dévoués à la
+liberté, sur ceux qui se sont rendus suspects. Ils ont été élevés dans
+un moment où le fédéralisme prédominait. Il a fallu, il faut encore
+les maintenir dans toute leur force; mais prenons garde aux deux
+écueils contre lesquels nous pourrions nous briser. Si nous faisions
+trop pour la justice, nous donnerions peut-être dans le modérantisme,
+et prêterions des armes à nos ennemis. Il faut que la justice soit
+rendue de manière à ne point atténuer la sévérité de nos mesures.
+
+Lorsqu'une révolution marche vers son terme quoiqu'elle ne soit pas
+encore consolidée, lorsque la République obtient des triomphes, que
+ses ennemis sont battus, il se trouve une foule de patriotes tardifs
+et de fraîche date; il s'élève des luttes de passions, des
+préventions, des haines particulières, et souvent les vrais, les
+constants patriotes sont écrasés par ces nouveaux venus. Mais enfin,
+là où les résultats sont pour la liberté par des mesures générales,
+gardons-nous de les accuser. Il vaudrait mieux outrer la liberté et la
+Révolution, que de donner à nos ennemis la moindre espérance de
+rétroaction. N'est-elle pas bien puissante, cette nation? N'a-t-elle
+pas le droit comme la force d'ajouter à ses mesures contre les
+aristocrates, et de dissiper les erreurs élevées contre les ennemis de
+la patrie? Au moment où la Convention peut, sans inconvénient pour la
+chose publique, faire justice à un citoyen, elle violerait ses droits,
+si elle ne s'empressait de le faire.
+
+La réclamation de mon collègue est juste en elle-même, mais elle
+ferait naître un décret indigne de nous. Si nous devions accorder une
+priorité, elle appartiendrait aux citoyens qui ne trouvent pas, dans
+leur fortune et dans leurs connaissances avec des membres de la
+Convention, des espérances et des ressources au milieu de leur
+malheur; ce serait aux malheureux, aux nécessiteux, qu'il faudrait
+d'abord tendre les mains. Je demande que la Convention médite les
+moyens de rendre justice à toutes les victimes des mesures et
+arrestations arbitraires, sans nuire à l'action du gouvernement
+révolutionnaire. Je me garderai bien d'en prescrire ici les moyens. Je
+demande le renvoi de cette question à la méditation du Comité de
+sûreté générale, qui se concertera avec le Comité de salut public;
+qu'il soit fait un rapport à la Convention, et qu'il soit suivi d'une
+discussion large et approfondie; car toutes les discussions de la
+Convention ont eu pour résultat le triomphe de la liberté.
+
+La Convention n'a eu de succès que parce qu'elle a été peuple; elle
+restera Peuple; elle cherchera et suivra sans cesse l'opinion qui doit
+décréter toutes les lois que vous proclamez. En approfondissant ces
+grandes questions, vous obtiendrez, je l'espère, des résultats qui
+satisferont la justice et l'humanité.
+
+
+
+
+XLVII
+
+POUR LE PÈRE DUCHESNE ET RONSIN
+
+(2 février 1794)
+
+
+Dans la nuit du 19 décembre 1793, Hébert et Ronsin avaient été
+arrêtés. Le Comité de sûreté générale proposa à la Convention, le 2
+février, de décréter leur mise en liberté. Lecointre, Philippeaux et
+Bourdon (de l'Oise) s'opposèrent à cette mesure que Danton réclama en
+ce discours:
+
+ * * * * *
+
+Ce devrait être un principe incontestable parmi les patriotes que, par
+provision, on ne traitât pas comme suspects des vétérans
+révolutionnaires qui, de l'aveu public, ont rendu des services
+constants à la liberté. Je sais que le caractère violent et impétueux
+de Vincent et de Ronsin a pu leur donner des torts particuliers
+vis-à-vis de tel ou tel individu; mais, de même que dans toutes les
+grandes affaires, je conserverai l'inaltérabilité de mon opinion, et
+que j'accuserai mon meilleur ami si ma conscience me dit qu'il est
+coupable, de même je veux aujourd'hui défendre Ronsin et Vincent
+contre des préventions que je pourrais reprocher à quelques-uns de mes
+collègues, et contre des faits énoncés postérieurement à l'arrestation
+de deux détenus, ou bien antérieurement, mais alors peu soigneusement
+conservés dans les circonstances dont on les a environnés. Car enfin,
+sur ces derniers, vous venez d'entendre l'explication de Levasseur;
+quant aux autres, quelles probabilités les accompagnent? combien de
+signataires en attestent la vérité? qui les garantit à celui qui a
+signé la dénonciation? Lui-même est-il témoin et témoin oculaire? Si
+aucun des signataires n'a été le témoin de ce qu'il a avancé, s'il n'a
+que de simples soupçons, je répète qu'il est très dangereux et très
+impolitique d'assigner comme suspect un homme qui a rendu de grands
+services à la révolution.
+
+Je suppose que Ronsin et Vincent, s'abandonnant aussi à des
+préventions individuelles, voulussent voir dans les erreurs où
+Philippeaux a pu tomber, le plan formé d'une contre-révolution;
+immuable, comme je le suis, je déclare que je n'examinerais que les
+faits, et que je laisserais de côté le caractère qu'on aurait voulu
+leur donner.
+
+Ainsi donc, quand je considère que rien, en effet, n'est parvenu au
+Comité de sûreté générale contre Vincent et Ronsin, que, d'un autre
+côté, je vois une dénonciation signée d'un seul individu, qui
+peut-être ne déclare qu'un ouï-dire, je rentre alors dans mes
+fonctions de législateur; je me rappelle le principe que je posais
+tout à l'heure, qui est qu'il faut être bien sûr des faits pour prêter
+des intentions contre-révolutionnaires à des amis ardents de la
+liberté, ou pour donner à leurs erreurs un caractère de gravité qu'on
+ne supporterait pas pour les siennes propres. Je dis alors qu'il faut
+être aussi prompt à démêler les intentions évidentes d'un aristocrate
+qu'à rechercher le véritable délit d'un patriote; je dis ce que je
+disais à Fabre lui-même lorsqu'il arracha à la Convention le décret
+d'arrestation contre Vincent et Ronsin: "vous prétendez que la
+Convention a été grande lorsqu'elle a rendu ce décret, et moi je
+soutiens qu'elle a eu seulement une bonne intention et qu'il la
+fallait bien éclairer".
+
+Ainsi je défends Ronsin et Vincent contre des préventions, de même que
+je défendrai Fabre et mes autres collègues, tant qu'on n'aura pas
+porté dans mon âme une conviction contraire à celle que j'en ai.
+L'exubérance de chaleur qui nous a mis à la hauteur des circonstances,
+et qui nous a donné la force de déterminer les événements et de les
+faire tourner au profit de la liberté, ne doit pas devenir profitable
+aux ennemis de la liberté! Mon plus cruel ennemi, s'il avait été utile
+à la République, trouverait en moi un défenseur ardent quand il serait
+arrêté, parce que je me défierais d'autant plus de mes préventions
+qu'il aurait été plus patriote.
+
+Je crois Philippeaux profondément convaincu de ce qu'il avance, sans
+que pour cela je partage son opinion; mais, ne voyant pas de danger
+pour la liberté dans l'élargissement de deux citoyens qui, comme lui
+et comme nous, veulent la République, je suis convaincu qu'il ne s'y
+opposera pas; qu'il se contentera d'épier leur conduite et de saisir
+les occasions de prouver ce qu'il avance; à plus forte raison la
+Convention, ne voyant pas de danger dans la mesure que lui propose le
+Comité de sûreté générale, doit se hâter de l'adopter.
+
+Si, quand il fallait être électrisé autant qu'il était possible pour
+opérer et maintenir la révolution; si, quand il a fallu surpasser en
+chaleur et en énergie tout ce que l'histoire rapporte de tous les
+peuples de la terre; si, alors, j'avais vu un seul moment de douceur,
+même envers les patriotes, j'aurais dit: notre énergie baisse, notre
+chaleur diminue. Ici, je vois que la Convention a toujours été ferme,
+inexorable envers ceux qui ont été opposés à l'établissement de la
+liberté; elle doit être aujourd'hui bienveillante envers ceux qui
+l'ont servie, et ne pas se départir de ce système qu'elle ne soit
+convaincue qu'il blesse la justice. Je crois qu'il importe à tous que
+l'avis du Comité soit adopté; préparez-vous à être plus que jamais
+impassibles envers vos vieux ennemis, difficiles à accuser vos anciens
+amis. Voilà, je déclare, ma profession de foi, et j'invite mes
+collègues à la faire dans leur coeur. Je jure de me dépouiller
+éternellement de toute passion, lorsque j'aurai à prononcer sur les
+opinions, sur les écrits, sur les actions de ceux qui ont servi la
+cause du peuple et de la liberté. J'ajoute qu'il ne faut pas oublier
+qu'un premier tort conduit toujours à un plus grand. Faisons d'avance
+cesser ce genre de division que nos ennemis, sans doute, cherchent à
+jeter au milieu de nous; que l'acte de justice que vous allez faire
+soit un germe d'espérance jeté dans le coeur des citoyens qui, comme
+Vincent et Ronsin, ont souffert un instant pour la cause commune, et
+nous verrons naître pour la liberté des jours aussi brillants et aussi
+purs que vous lui en avez déjà donné de victorieux.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+SUR L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE
+
+(6 février 1794)
+
+
+C'est en alliant l'humanité aux principes politiques que Danton
+appuya, le 6 février, l'abolition de l'esclavage.
+
+Il voyait dans cette mesure généreuse, digne du nouveau régime, un des
+moyens d'abattre l'Angleterre ennemie. "C'est aujourd'hui que
+l'Anglais est mort", dit-il, persuadé que la liberté était le meilleur
+adversaire à opposer à la tyrannie.
+
+ * * * * *
+
+Représentants du peuple français, jusqu'ici nous n'avions décrété la
+liberté qu'en égoïstes et pour nous seuls. Mais aujourd'hui nous
+proclamons à la face de l'univers, et les générations futures
+trouveront leur gloire dans ce décret, nous proclamons la liberté
+universelle. Hier, lorsque le président donna le baiser fraternel aux
+députés de couleur, je vis le moment où la Convention devait décréter
+la liberté de nos frères. La séance était trop nombreuse. La
+Convention vient de faire son devoir. Mais après avoir accordé le
+bienfait de la liberté, il faut que nous en soyons pour ainsi dire les
+modérateurs. Renvoyons au Comité de salut public et des colonies, pour
+combiner les moyens de rendre ce décret utile à l'humanité, sans aucun
+danger pour elle.
+
+Nous avions déshonoré noire gloire en tronquant nos travaux. Les
+grands principes développés par le vertueux Las Cases avaient été
+méconnus. Nous travaillons pour les générations futures, lançons la
+liberté dans les colonies: c'est aujourd'hui que l'Anglais est mort.
+En jetant la liberté dans le Nouveau Monde, elle y portera des fruits
+abondants, elle y poussera des racines profondes. En vain Pitt et ses
+complices voudront par des considérations politiques écarter la
+jouissance de ce bienfait, ils vont être entraînés dans le néant, la
+France va reprendre le rang et l'influence que lui assurent son
+énergie, son sol et sa population. Nous jouirons nous-mêmes de notre
+générosité, mais nous ne l'entendrons point au delà des bornes de la
+sagesse. Nous abattrons les tyrans comme nous avons écrasé les hommes
+perfides qui voulaient faire rétrograder la révolution. Ne perdons
+point notre énergie, lançons nos frégates, soyons sûrs des
+bénédictions de l'univers et de la postérité, et décrétons le renvoi
+des mesures à l'examen du Comité.
+
+
+
+
+XLIX
+
+SUR LES FONCTIONNAIRES PUBLICS SOUMIS A L'EXAMEN DU COMITÉ DE SALUT
+PUBLIC
+
+(9 mars 1794)
+
+
+Bouchotte était accusé devant la Convention. Danton, intervenant aux
+débats, réclama l'examen de la conduite de tous les fonctionnaires
+publics. L'homme qui seize jours plus tard devait mourir jetait un
+suprême appel à la confiance en le Comité:
+
+ * * * * *
+
+La représentation nationale, appuyée de la force du peuple, déjouera
+tous les complots. Celui qui devait, ces jours derniers, perdre la
+liberté est déjà presque en totalité anéanti. Le peuple et la
+Convention veulent que tous les coupables soient punis de mort. Mais
+la Convention doit prendre une marche digne d'elle. Prenez garde qu'en
+marchant par saccade, on ne confonde le vrai patriote avec ceux qui
+s'étaient couverts du masque du patriotisme pour assassiner le peuple.
+Le décret dont on vient de lire la rédaction n'est rien; il s'agit de
+dire au Comité de salut public: examinez le complot dans toutes ses
+ramifications; scrutez la conduite de tous les fonctionnaires publics;
+voyez si leur mollesse ou leur négligence a concouru, même malgré eux,
+à favoriser les conspirateurs. Un homme qui affectait l'empire de la
+guerre se trouve au nombre des coupables. Eh bien, le ministre est, à
+mon opinion, dans le cas d'être accusé de s'être au moins laissé
+paralyser. Le Comité de salut public veille jour et nuit; que les
+membres de la Convention s'unissent tous; que les révolutionnaires qui
+ont les premiers parlé de République, face à face, avec Lafayette,
+apportent ici leur tête et leurs bras pour servir la patrie. Nous
+sommes tous responsables au peuple de sa liberté. Français, ne vous
+effrayez pas, la liberté doit bouillonner jusqu'à ce que l'écume soit
+sortie.
+
+Nos comités sont l'avant-garde politique; les armées doivent vaincre
+quand l'avant-garde est en surveillance. Jamais la République ne fut,
+à mon sens, plus grande. Voici le nouveau temps marqué pour cette
+sublime révolution. Il fallait vaincre ceux qui singeaient le
+patriotisme pour tuer la liberté; nous les avons vaincus.
+
+Je demande que le Comité de salut public se concerte avec celui de
+sûreté générale pour examiner la conduite de tous les fonctionnaires.
+Il faut que chacun de nous se prononce. J'ai demandé le premier le
+gouvernement révolutionnaire. On rejeta d'abord mon idée, on l'a
+adoptée ensuite; ce gouvernement révolutionnaire a sauvé la
+République; ce gouvernement, c'est vous.
+
+Union, vigilance, méditation, parmi les membres de la Convention.
+
+
+
+
+L
+
+SUR LA DIGNITÉ DE LA CONVENTION
+
+(19 mars 1794)
+
+
+Dans cette même séance de la Convention, Pache vint, avec le conseil
+général, protester de son dévouement au gouvernement. Ruhl, qui
+présidait, lui reprocha de venir "un peu tard faire cette
+protestation". L'inscription de cette réponse au procès-verbal ayant
+été demandée par quelques membres, Danton protesta au nom de la
+dignité de la Convention nationale. Ce fut son dernier discours.
+
+ * * * * *
+
+Je demande la parole sur cette proposition. La représentation
+nationale doit toujours avoir une marche digne d'elle. Elle ne doit
+pas avilir un corps entier, et frapper d'une prévention collective une
+administration collective, parce que quelques individus de ce corps
+peuvent être coupables. Si nous ne réglons pas nos mouvements, nous
+pouvons confondre des patriotes énergiques avec des scélérats qui
+n'avaient que le masque de patriotisme. Je suis convaincu que la
+grande majorité du conseil général de la Commune de Paris est digne de
+toute la confiance du peuple et de ses représentants; qu'elle est
+composée d'excellents patriotes, d'ardents révolutionnaires.
+
+J'aime à saisir cette occasion pour lui faire individuellement hommage
+de mon estime. Le conseil général est venu déclarer qu'il fait cause
+commune avec vous. Le président de la Convention a senti vivement sa
+dignité; la réponse qu'il a faite est, par le sens qu'elle renferme et
+par l'intention dans laquelle elle est rédigée, digne de la majesté du
+peuple que nous représentons. L'accent patriarcal et le ton solennel
+dont il l'a prononcée, donnaient à ces paroles un caractère plus
+auguste encore. Cependant ne devons-nous pas craindre, dans ce moment,
+que les malveillants n'abusent des expressions de Ruhl, dont
+l'intention ne nous est point suspecte, et qui ne veut sûrement pas
+que des citoyens qui viennent se mettre dans les rangs, sous les
+drapeaux du peuple et de la liberté, remportent de notre sein la
+moindre amertume? Au nom de la patrie, ne laissons pas aucune prise à
+la dissension. Si jamais, quand nous serons vainqueurs, et déjà la
+victoire nous est assurée, si jamais des passions particulières
+pouvaient prévaloir sur l'amour de la patrie, si elles tentaient de
+creuser un nouvel abîme pour la liberté, je voudrais m'y précipiter
+tout le premier. Mais loin de nous tout ressentiment....
+
+Le temps est venu où l'on ne jugera plus que les actions. Les masques
+tombent, les masques ne séduiront plus. On ne confondra plus ceux qui
+veulent égorger les patriotes avec les véritables magistrats du
+peuple, qui sont peuple eux-mêmes. N'y eût-il parmi tous les
+magistrats qu'un seul homme qui eût fait son devoir, il faudrait tout
+souffrir plutôt que de lui faire boire le calice d'amertume; mais ici
+on ne doute pas du patriotisme de la plus grande majorité de la
+Commune. Le président lui a fait une réponse où règne une sévère
+justice; mais elle peut être mal interprétée. Épargnons à la Commune
+la douleur de croire qu'elle a été censurée avec aigreur.
+
+LE PRÉSIDENT.--Je vais répondre à la tribune; viens, mon cher
+collègue, occupe toi-même le fauteuil.
+
+DANTON.--Président, ne demande pas que je monte au fauteuil, tu
+l'occupes dignement. Ma pensée est pure; si mes expressions l'ont mal
+rendue, pardonne-moi une inconséquence involontaire; je te
+pardonnerais moi-même une pareille erreur. Vois en moi un frère qui a
+exprimé librement son opinion.
+
+_Ruhl descend de la tribune et se jette dans les bras de Danton. Cette
+scène excite le plus vif enthousiasme dans l'Assemblée_.
+
+
+
+
+
+MÉMOIRE
+
+ÉCRIT EN MIL HUIT CENT QUARANTE-SIX PAR LES DEUX FILS DE DANTON, LE
+CONVENTIONNEL, POUR DÉTRUIRE LES ACCUSATIONS DE VÉNALITÉ CONTRE LEUR
+PÈRE
+
+
+
+
+MÉMOIRE DES FILS DE DANTON
+
+
+Rien au monde ne nous est plus cher que la mémoire de notre père. Elle
+a été, elle est encore tous les jours calomniée, outragée d'une
+manière affreuse; aussi notre désir le plus ardent a-t-il toujours été
+de voir l'histoire lui rendre justice.
+
+Georges-Jacques Danton, notre père, se maria deux fois. Il épousa
+d'abord, en juin 1787, Antoinette-Gabrielle Charpentier, qui mourut le
+10 février 1793. Dans le cours de la même année 1793, nous ne
+pourrions pas indiquer l'époque précise, il épousa en secondes noces
+Mlle Sophie Gély, qui vivait encore il y a deux ans (nous ne savons
+pas si elle est morte depuis). Notre père, en mourant, ne laissa que
+deux fils issus de son premier mariage. Nous sommes nés, l'un le 18
+juin 1790, et l'autre le 17 février 1792. Notre père mourut le 5 avril
+1794; nous n'avons donc pas pu avoir le bonheur de recevoir ses
+enseignements, ses confidences, d'être initiés à ses pensées, à ses
+projets. Au moment de sa mort, tout chez lui a été saisi, confisqué,
+et plus tard aucun de ses papiers, à l'exception de ses titres de
+propriété, ne nous a été rendu. Nous avons été élevés par M.
+François-Jérôme Charpentier, notre grand-père maternel et notre
+tuteur. Il ne parlait jamais sans attendrissement de Danton, son
+gendre. M. Charpentier, qui habitait Paris, y mourut en 1804, à une
+époque où, sans doute, il nous trouvait encore trop jeunes pour que
+nous puissions bien apprécier ce qu'il aurait pu nous raconter de la
+vie politique de notre père, car il s'abstint de nous en parler. Du
+reste, il avait environ quatre-vingts ans quand il mourut, et, dans
+ses dernières années, son esprit paraissait beaucoup plus occupé de
+son avenir dans un autre monde que de ce qui s'était passé dans
+celui-ci. Après la mort de notre grand-père Charpentier, M. Victor
+Charpentier, son fils, fut nommé notre tuteur. Il mourut en 1810.
+Quoiqu'il habitât Paris, nous revînmes en 1805 à Arcis, pour ne plus
+le quitter. La fin de notre enfance et le commencement de notre
+jeunesse s'y écoulèrent auprès de la mère de notre père. Elle était
+affaiblie par l'âge, les infirmités et les chagrins. C'était toujours
+les yeux remplis de larmes qu'elle nous entretenait de son fils, des
+innombrables témoignages d'affection qu'il lui avait donnés, des
+tendres caresses dont il l'accablait. Elle fit de fréquents voyages à
+Paris; il aimait tant à la voir à ses côtés! Il avait en elle une
+confiance entière; elle en était digne, et, s'il eût eu des secrets,
+elle les eût connus, et nous les eussions connus par elle. Très
+souvent, elle nous parlait de la Révolution; mais, en embrasser tout
+l'ensemble d'un seul coup d'oeil, en apprécier les causes, en suivre
+la marche, en juger les hommes et les événements, en distinguer tous
+les partis, deviner leur but, démêler les fils qui les faisaient agir,
+tout cela n'était pas chose facile, on en conviendra: aussi, quoique
+la mère de Danton eût beaucoup d'intelligence et d'esprit, on ne sera
+pas surpris que, d'après ses récits, nous n'ayons jamais connu la
+Révolution que d'une manière extrêmement confuse.
+
+Jusqu'ici nous n'avons parlé que des choses qui se rapportent à nous;
+cela, de notre part, peut paraître ridicule, mais cesse véritablement
+de l'être quand on considère qu'il nous a fallu entrer dans ces
+explications pour faire comprendre comment il se fait que nous,
+enfants de Danton, nous ne puissions pas donner le moindre
+éclaircissement sur aucun des grands événements dans lesquels il a
+figuré. Sa mère, d'accord avec tous ceux qui nous ont si souvent parlé
+de lui pour l'avoir connu, et que notre position sociale ne fera,
+certes, pas suspecter de flatterie, sa mère nous l'a toujours dépeint
+comme le plus honnête homme que l'on puisse rencontrer, comme l'homme
+le plus aimant, le plus franc, le plus loyal, le plus désintéressé, le
+plus généreux, le plus dévoué à ses parents, à ses amis, à son pays
+natal et à sa patrie. Quoi d'étonnant, nous dira-t-on? Dans la bouche
+d'une mère, que prouve un pareil éloge? Rien, sinon qu'elle adorait
+son fils. On ajoutera: Est-ce que, pour juger un homme, la postérité
+devra s'en rapporter aux déclarations de la mère et des fils de cet
+homme? Non, sans doute, elle ne le devra pas, nous en convenons. Mais
+aussi, pour juger ce même homme, devra-t-elle s'en rapporter aux
+déclarations de ses ennemis? Elle ne le devra pas davantage. Et
+pourtant, que ferait-elle, si, pour juger Danton, elle ne consultait
+que les Mémoires de ceux qu'il a toujours combattus?
+
+Justifier la vie politique de notre père, défendre sa mémoire, c'est
+pour nous un devoir sacré. Pourquoi ne l'avons-nous pas rempli? C'est
+parce que nous n'avons eu en notre possession aucun document,
+absolument aucun, et que nous ne pourrions mettre en avant que des
+allégations sans preuves écrites; mais nous allons réfuter une
+accusation excessivement grave qui se rattache à sa vie privée. Nous
+croyons qu'il nous sera facile de le faire victorieusement, car nos
+principaux arguments auront pour base des actes authentiques.
+
+Voici cette accusation. On a reproché à Danton d'avoir exploité la
+Révolution pour amasser scandaleusement une fortune énorme. Nous
+allons prouver d'une manière incontestable, que c'est à très grand
+tort qu'on lui a adressé ce reproche. Pour atteindre ce but, nous
+allons comparer l'état de sa fortune au commencement de la Révolution
+avec l'état de sa fortune au moment de sa mort.
+
+Au moment où la Révolution éclata, notre père était avocat aux
+conseils du roi. C'est un fait dont il n'est pas nécessaire de fournir
+la preuve: ses ennemis eux-mêmes ne le contestent pas. Nous ne pouvons
+pas établir d'une manière précise et certaine ce qu'il possédait à
+cette époque. Cependant nous disons que, s'il ne possédait rien autre
+chose (ce qui n'est pas prouvé), _il possédait au moins sa charge_, et
+voici sur ce point notre raisonnement:
+
+1° Quelques notes qui sont en notre possession nous prouvent que
+Jacques Danton, notre grand-père, décédé à Arcis, le 24 février 1762,
+laissa des immeubles sur le finage de Plancy et sur celui d'Arcis; il
+est donc présumable que notre père, né le 26 octobre 1759, et par
+conséquent resté mineur en très bas âge, a dû posséder un patrimoine
+quelconque, si modique qu'on veuille le supposer.
+
+2° Si, avant la Révolution, on pouvait être reçu avocat quand on avait
+vingt et un ans accomplis (ce que nous ignorons), notre père aura pu
+être avocat vers 1780; en admettant qu'il fallût avoir vingt-cinq ans,
+il aura pu être avocat vers la fin de 1784. Il devint ensuite avocat
+aux conseils du roi en 1787; il était donc possible que, avant 1789,
+il eût déjà fait quelques bénéfices, tant comme avocat au Parlement,
+que comme avocat aux conseils, et que, sur ces bénéfices, il eût fait
+quelques économies.
+
+3° Il y a lieu de penser qu'en épousant notre mère, il reçut une dot
+quelconque. Eh bien, nous avons toujours cru qu'il paya sa charge aux
+conseils du roi, tant avec cette dot qu'avec le peu d'économies qu'il
+pouvait avoir faites sur ce qu'il avait pu gagner d'abord comme avocat
+au Parlement, ensuite comme avocat aux conseils, et qu'avec le peu de
+patrimoine qu'il devait posséder. Vous faites une supposition, nous
+dira-t-on? C'est vrai, c'est une supposition, puisque nous n'apportons
+pas les preuves de ce que nous venons d'avancer; mais si ses ennemis
+ne veulent pas admettre avec nous que notre supposition soit une
+réalité, il faudra que, de leur côté, ils supposent que notre père
+n'avait pas le moindre patrimoine, qu'il n'avait fait aucun bénéfice,
+tant en qualité d'avocat au Parlement qu'en qualité d'avocat aux
+conseils; que, s'il avait fait des bénéfices il n'avait pas fait
+d'économies; enfin qu'ils supposent que sa femme en l'épousant ne lui
+a pas apporté de dot. A moins qu'ils ne prouvent tout cela, ils feront
+aussi une supposition. Or, nous le demandons à toutes les personnes
+qui sont de bonne foi et sans prévention, notre supposition est-elle
+plus vraisemblable que celle des ennemis de notre père? Oui, sans
+doute. Nous l'admettons donc comme un fait prouvé, et nous disons:
+Danton n'était pas riche au commencement de la Révolution, mais, s'il
+ne possédait rien autre chose (ce qui n'est pas prouvé), il possédait
+au moins sa charge d'avocat aux conseils du roi. Maintenant Danton
+est-il riche au moment de sa mort? c'est ce que nous allons examiner.
+
+Nous allons établir que ce qu'il possédait au moment de sa mort
+n'était que l'équivalent à peu près de sa charge d'avocat aux
+conseils. Nous n'avons jamais su s'il a été fait des actes de partage
+de son patrimoine et de celui de ses femmes, ni si, au moment de la
+confiscation de ses biens, il en a été dressé inventaire, mais nous
+savons très bien et très exactement ce que nous avons recueilli de sa
+succession, et nous allons le dire, sans rester dans le vague sur
+aucun point, car c'est ici que, comme nous l'avons annoncé, nos
+arguments vont être basés sur des actes authentiques.
+
+Nous ferons observer que l'état que nous allons donner comprend sans
+distinction ce qui vient de notre père et de notre mère.
+
+Une loi de février 1791 ordonna que le prix des charges et offices
+supprimés serait remboursé par l'État aux titulaires. La charge que
+Danton possédait était de ce nombre. Nous n'avons jamais su, pas même
+approximativement, combien elle lui avait coûté. Il en reçut le
+remboursement sans doute, car précisément vers cette époque, il
+commença à acheter des immeubles dont voici le détail:
+
+Le 24 mars 1791, il achète aux enchères, moyennant quarante-huit mille
+deux cents livres, un bien national provenant du clergé, consistant en
+une ferme appelée Nuisement, située sur le finage de Chassericourt,
+canton de Chavanges, arrondissement d'Arcis, département de l'Aube, à
+sept lieues d'Arcis. Le titre de propriété de cette ferme n'est plus
+entre nos mains, en voici la raison: afin de payer le prix
+d'acquisition d'une filature de coton, nous avons vendu cette ferme à
+M. Nicolas Marcheré-Lavigne, par acte passé par-devant maître Jeannet,
+notaire à Arcis, en date du vingt-trois juillet mil huit cent treize,
+moyennant quarante-trois mille cinq cents francs, savoir trente mille
+francs portés au contrat, et treize mille francs que nous avons reçus
+en billets. Nous avons remis le titre de propriété à l'acquéreur.
+Danton avait acheté cette ferme la somme de quarante-huit mille deux
+cents livres, ci...... 48.200 liv.
+
+12 avril 91.--Il achète aux enchères du district d'Arcis, par
+l'entremise de maître Jacques Jeannet-Boursier, son mandataire et son
+cousin, moyennant quinze cent soixante quinze livres, qu'il paye le
+vingt du même mois, un bien national provenant du clergé consistant en
+une pièce de prés contenant un arpent quatre denrées, situé sur le
+finage du Chêne, lieu dit Villieu, ci...... 1.575 liv.
+
+12 avril 91.--Il achète encore aux enchères du district d'Arcis, par
+l'entremise de maître Jeannet-Boursier, moyennant six mille sept cent
+vingt-cinq livres, qu'il paya le lendemain, un bien national provenant
+du clergé, consistant en une pièce de pré et saussaie contenant huit
+arpents, situé sur le finage de Torcy-le-Petit, lieu dit Linglé,
+ci...... 6.725 liv.
+
+13 avril 91.--Mademoiselle Marie-Madeleine Piot de Courcelles,
+demeurant à Courcelles, par acte passé ce jour-là par-devant maître
+Odin, notaire à Troyes, vend à Georges-Jacques Danton, administrateur
+du département de Paris, ce acceptant M. Jeannet-Boursier, moyennant
+vingt-cinq mille trois cents livres qu'il paye comptant, un bien
+patrimonial n'ayant absolument rien de seigneurial, malgré les
+apparences qui pourraient résulter du nom de la venderesse, et
+consistant en une maison, cour, jardin, canal, enclos et dépendances,
+situés à Arcis-sur-Aube, place du Grand-Pont, le tout contenant
+environ neuf arpents, trois denrées, quatorze carreaux, ci...... 25.300
+liv.
+
+Nota.--Voilà la modeste propriété que les ennemis de Danton décoraient
+du nom pompeux de sa terre d'Arcis, par dérision peut-être, mais
+plutôt pour le dépopulariser et jeter sur lui de l'odieux en faisant
+croire que, devenu tout à coup assez riche pour acheter et pour payer
+la terre d'Arcis, Danton, le républicain, n'avait pas mieux demandé
+que de se substituer à son seigneur. La vérité est que la terre
+d'Arcis (et il n'y en a qu'une, consistant en un château avec
+dépendances considérables) n'a pas cessé un instant depuis plus d'un
+siècle d'appartenir à la famille de la Briffe, qui en possède
+plusieurs. Depuis l'an 1840 seulement, cette famille a vendu les
+dépendances et n'a gardé que le château avec son parc.
+
+28 octobre 91.--Il achète, non par un mandataire, mais par lui-même,
+de M. Béon-Jeannet, par acte passé par-devant maître Finot, notaire à
+Arcis, moyennant deux mille deux cent cinquante livres qu'il paye
+comptant, un bien patrimonial consistant en cinq petites pièces de
+bois, situées sur le finage d'Arcis et sur celui du Chêne, et
+contenant ensemble deux arpents, deux denrées, ci...... 2.250 liv.
+
+7 novembre 91.--Il achète de M. Gilbert-Lasnier, par acte passé
+par-devant maître Finot, notaire à Arcis, moyennant deux cent quarante
+livres qu'il paye comptant, une denrée, vingt-cinq carreaux de jardin,
+pour agrandir la propriété qu'il a acquise de mademoiselle Piot,
+ci...... 240 liv.
+
+Par le même acte il achète aussi, moyennant quatre cent soixante
+livres qu'il paye aussi comptant, deux denrées de bois que plus tard
+(le 3 avril 93), il donne en échange d'une denrée, soixante-quatre
+carreaux de bois, qu'il réunit à la propriété de mademoiselle Piot,
+ci...... 460 liv.
+
+8 novembre 91.--Il achète de M. Bouquet-Béon, par acte passé
+par-devant maître Finot, notaire à Arcis, moyennant deux cent dix
+livres qu'il ne paye que le 10 juin 1793, un jardin dont la contenance
+n'est pas indiquée et qu'il réunit à la propriété de mademoiselle
+Piot, ci...... 210 liv.
+
+Total du prix de toutes les acquisitions d'immeubles faites par Danton
+en mil sept cent quatre-vingt onze: quatre-vingt-quatre mille neuf
+cent soixante livres, ci...... 84.960 liv.
+
+On doit remarquer qu'il est présumable que la plus grande partie de
+ces acquisitions a dû être payée en assignats, qui, à cette époque,
+perdaient déjà de leur valeur et dont, par conséquent, la valeur
+nominale était supérieure à leur valeur réelle en argent, d'où il
+résulterait que le prix réel en argent des immeubles ci-dessus
+indiqués aurait été inférieur à 84.960 livres.
+
+Depuis cette dernière acquisition du 8 novembre 1791 jusqu'à sa mort,
+Danton ne fit plus aucune acquisition importante. Il acheta
+successivement en 1792 et 1793 un nombre assez considérable de
+parcelles très peu étendues et dont nous croyons inutile de donner ici
+le détail qui, par sa longueur et par le peu d'importance de chaque
+article, deviendrait fastidieux (nous pourrions le fournir s'il en
+était besoin). Il fit aussi des échanges. Nous pensons qu'il suffit de
+dire que, en ajoutant ces parcelles à ce que Danton avait acheté en
+1791, on trouve que les immeubles qui, au moment de sa mort,
+dépendaient tant de sa succession que de celle de notre mère, et qui
+nous sont parvenus, se composaient de ce qui suit, savoir:
+
+1° De la ferme de Nuisement (vendue par nous le 23 juillet 1813);
+
+2° De sa modeste et vieille maison d'Arcis, avec sa dépendance, le
+tout contenant non plus 9 arpents, 3 denrées, 14 carreaux (ou bien 4
+hectares, 23 ares, 24 centiares) seulement, comme au 13 avril 1791,
+époque où il en fit l'acquisition de mademoiselle Piot, mais par suite
+des additions qu'il y avait faites, 17 arpents, 3 denrées, 52 carreaux
+(ou bien 786 ares, 23);
+
+3° De 19 arpents, 7 denrées, 41 carreaux (808 ares, 06) de pré et
+saussaie;
+
+4° De 8 arpents, 1 denrée, 57 carreaux (369 ares, 96) de bois;
+
+5° De 2 denrées, 40 carreaux (14 ares, 07) de terre située dans
+l'enceinte d'Arcis.
+
+Nous déclarons à qui voudra l'entendre et au besoin nous déclarons
+_sous la foi du serment_, que nous n'avons recueilli de la succession
+de Georges-Jacques Danton, notre père, et d'Antoinette-Gabrielle
+Charpentier, notre mère, rien, absolument rien autre chose que les
+immeubles dont nous venons de donner l'état, que quelques portraits de
+famille et le buste en plâtre de notre mère, lesquels, longtemps après
+la mort de notre second tuteur, nous furent remis par son épouse, et
+que quelques effets mobiliers qui ne méritent pas qu'on en fasse
+l'énumération ni la description; mais que nous n'en avons recueilli
+aucune somme d'argent, aucune créance, en un mot rien de ce qu'on
+appelle valeurs mobilières, à l'exception pourtant d'une rente de 100
+francs 5 p. 100 dont MM. Defrance et Détape, receveurs de rentes à
+Paris, rue Chabannais, n° 6, ont opéré la vente pour nous le 18 juin
+1825, rente qui avait été achetée pour nous par l'un de nos tuteurs.
+
+Nous n'avons recueilli que cela de la succession de notre père et de
+notre mère; il est donc évident qu'ils ne possédaient rien autre
+chose, ni dans le département de l'Aube, ni ailleurs.
+
+Si nous possédons aujourd'hui quelques immeubles qui ne fassent pas
+partie de l'état qui précède, c'est que nous les avons achetés ou bien
+que nous les avons eus en partage de la succession de Jeanne-Madeleine
+Camut, notre grand'mère, décédée à Arcis au mois d'octobre 1813, veuve
+en premières noces de Jacques Danton, notre grand-père, et, en
+secondes noces de Jean Recordain, qu'elle avait épousé en 1770. Les
+livres de l'enregistrement et les matrices cadastrales peuvent fournir
+la preuve de ce que nous venons d'avancer.
+
+On pourra nous faire une objection qui mérite une réponse; on pourra
+nous dire: "Vous n'avez recueilli de la succession de votre père et de
+votre mère que les immeubles et les meubles dont vous venez de faire
+la déclaration, mais cela ne prouve pas que la fortune de votre père,
+au moment de sa mort, ne se composât que de ces seuls objets; car sa
+condamnation ayant entraîné la confiscation de tous ses biens sans
+exception, la République a pu en vendre et en a peut-être vendu pour
+des sommes considérables. Vous n'avez peut-être recueilli que ce
+qu'elle n'a pas vendu."
+
+Voici notre réponse:
+
+Les meubles et les immeubles confisqués à la mort de notre père dans
+le département de l'Aube et non vendus, furent remis en notre
+possession par un arrêté de l'administration de ce département, en
+date du 24 germinal an IV (13 avril 1796), arrêté dont nous avons une
+copie sous les yeux, arrêté pris en conséquence d'une pétition
+présentée par notre tuteur, arrêté basé sur la loi du 14 floréal an
+III (3 mai 1795), qui consacre le principe de la restitution des biens
+des condamnés par les tribunaux et les commissions révolutionnaires,
+basé sur la loi du 21 prairial an III (9 juin 1796), qui lève le
+séquestre sur ces biens et en règle le mode de restitution; enfin,
+arrêté basé sur la loi du 13 thermidor an III (31 juillet 1795), dont
+il ne rappelle pas les dispositions.
+
+L'administration du département de l'Aube, dans la même délibération,
+arrête que le produit des meubles et des immeubles qui ont été vendus
+et des intérêts qui ont été perçus depuis le 14 floréal an III (3 mai
+1795), montant à la somme de douze mille quatre cent cinq livres
+quatre sous quatre deniers, sera restitué à notre tuteur, en bons au
+porteur admissibles en payement de domaines nationaux provenant
+d'émigrés seulement. Nous ne savons pas si notre tuteur reçut ces bons
+au porteur; s'il les reçut, quel usage il en fit; nous savons
+seulement qu'il n'acheta pas de biens d'émigrés. Il résulte évidemment
+de cet arrêté de l'administration du département de l'Aube, que dans
+ce département le produit des meubles et immeubles provenant de Danton
+et vendus au profit de la République, ne s'est pas élevé au-dessus de
+12,405 livres 4 sous 4 deniers. C'était le total de l'état de
+réclamation présenté par notre tuteur dans sa pétition, et tout le
+monde pensera, comme nous, qu'il n'aura pas manqué de faire valoir
+tous nos droits. On peut remarquer que dans cet arrêté il est dit que
+ces 12.405 livres sont le montant du produit des meubles et des
+immeubles vendus, et des intérêts qui ont été perçus depuis le 14
+floréal an III (3 mai 1795); ces 12.405 livres ne se composaient donc
+pas en entier du prix des meubles et des immeubles vendus; les
+_intérêts_ perçus y entraient donc pour quelque chose, sans que
+nous sachions pour quelle somme. Nous avons entre les mains les
+expéditions de vingt procès-verbaux qui constatent que le 11 messidor
+an II (29 juin 1794) il a été vendu, moyennant cinq mille sept cent
+vingt-cinq livres, vingt pièces de terre labourable contenant ensemble
+environ onze arpents, deux denrées (ou bien 506 ares, 70), situées sur
+les finages d'Arcis, de la Villette, de Saint-Étienne et de Torcy. En
+a-t-il été vendu un plus grand nombre? Nous l'ignorons. Mais cela ne
+fait que 5.725 livres, sur les 12.405 dont la restitution à notre
+profit a été ordonnée. De quoi se composaient les 6.680 restants?
+Était-ce du prix de meubles et d'immeubles vendus, ou d'intérêts
+perçus? Nous n'en savons rien, mais peu importe. Les 12.405 livres, si
+on le veut, provenaient en entier du prix d'immeubles vendus;
+admettons-le. Dans ce cas, pour avoir le total de ce que notre père
+possédait au moment de sa mort, il faudrait ajouter 12.405 livres à ce
+que nous avons recueilli de sa succession. Mais, si d'un côté on doit
+ajouter 12.405 livres, d'un autre côté on doit retrancher 16.065
+livres qui restaient dues aux personnes qui ont vendu a notre père les
+immeubles dont nous avons hérité. Nous pourrions, s'il était
+nécessaire, fournir le détail de ces 16.065 livres avec pièces à
+l'appui. Elles ont été payées plus tard par notre tuteur, et, pour les
+payer, il n'aura pas manqué sans doute de faire emploi, autant qu'il
+aura pu, des 12.405 livres de bons an porteur dont la restitution
+avait été ordonnée à notre profit, par l'arrêté de l'administration du
+département de l'Aube, en date du 24 germinal an IV.
+
+Il est donc établi d'abord que, dans le département de l'Aube, le prix
+des meubles et des immeubles qui ont été vendus n'a pas pu s'élever
+au-dessus de 12.405 livres; ensuite que notre père, au moment de sa
+mort, devait encore 16.065 livres sur le prix d'acquisition des
+immeubles qu'il y possédait.
+
+Voilà pour ce qui concerne le département de l'Aube. Notre tuteur
+a-t-il eu à faire, pour notre compte, des réclamations dans quelques
+autres départements? C'est possible, il est même présumable qu'il en a
+eu à faire relativement à des objets mobiliers; il était trop soigneux
+de nos intérêts pour que nous puissions croire qu'il ait négligé
+quelque chose de ce qui s'y rattachait. Mais les sommes dont il a dû
+obtenir la restitution ont été sans doute peu considérables, car il
+n'en est rien parvenu jusqu'à nous dans la succession de notre père.
+D'un autre côté, s'il eût possédé des immeubles dans les départements
+autres que celui de l'Aube, il fût arrivé de deux choses l'une: 1° ou
+bien ces immeubles n'eussent pas été vendus; alors nous les
+posséderions encore aujourd'hui, puisque, à l'exception de la ferme de
+Nuisement, dont nous avons parlé, nous n'avons jamais vendu
+d'immeubles; eh bien, nous n'en possédons aucun hors du département de
+l'Aube; 2° ou bien ils eussent été vendus par la République à son
+profit; dans ce cas, la République nous en eût plus tard restitué le
+prix, comme elle l'a fait pour ceux qui ont été vendus dans le
+département de l'Aube, et nous eussions retrouvé ce prix dans la
+succession de notre père, soit en valeurs immobilières achetées par
+nos tuteurs, pour emploi, soit en valeurs mobilières. Eh bien, nous
+l'avons déclaré précédemment, nous n'avons presque rien recueilli en
+valeurs mobilières; et, en immeubles, nous n'en avons recueilli aucun
+qui n'ait été acheté du vivant de notre père, et qui ne fasse partie
+de l'état que nous avons fourni.
+
+Nous croyons avoir répondu complètement et victorieusement à
+l'objection précédemment faite.
+
+Notre raisonnement était donc logique quand nous disions: nous n'avons
+recueilli que cela de la succession de notre père et de notre mère, il
+est donc évident qu'ils ne possédaient rien autre chose, ni dans le
+département de l'Aube, ni ailleurs. Toutefois, nous ferons remarquer
+que, en raisonnant ainsi, nous avons fait abstraction et des 12.405
+livres qu'il eût fallu ajouter à leur avoir, et des 16.065 livres
+qu'il eût fallu retrancher pour établir un compte rigoureusement
+exact.
+
+Nous avons prouvé d'abord que, si Danton n'était pas riche an
+commencement de la Révolution, il possédait au moins sa charge
+d'avocat aux conseils du Roi; ensuite, par l'état que nous avons
+établi de sa fortune au moment de sa mort, nous avons prouvé qu'on
+peut regarder ce qu'il possédait à ce moment comme étant à peu près
+l'équivalent de sa charge, dont il avait reçu le remboursement. Si
+nous avons prouvé tout cela (comme nous n'en doutons pas); nous avons
+prouvé aussi que c'est à très grand tort qu'on lui a reproché d'avoir
+exploité la Révolution pour amasser une fortune énorme et scandaleuse.
+Certes, on en conviendra, il a bien pu parvenir au degré d'_opulence_
+qu'il avait atteint sans se rendre coupable des actes infâmes, des
+monstrueux et innombrables forfaits que les atroces calomnies de nos
+ennemis et l'odieux et inique rapport de Saint-Just lui ont si
+perfidement et si faussement imputés.
+
+Maintenant nous allons citer quelques faits authentiques qui pourront
+faire apprécier la bonté de son coeur. Nous avons vu précédemment que
+ce fut en mars et en avril 1791 qu'il acheta la majeure partie, on
+pourrait même dire la presque totalité des immeubles qu'il possédait
+quand il mourut.
+
+Voici un des sentiments qui agitaient son coeur en mars et en avril
+1791. Il désirait augmenter la modeste aisance de sa mère, de sa bonne
+mère qu'il adorait. Veut-on savoir ce qu'il s'empressa de faire à son
+entrée en jouissance de ces immeubles qu'il venait d'acheter? Jetons
+un regard sur l'acte que nous tenons dans les mains. Il a été passé le
+15 avril 1791 (deux jours après la vente faite à Danton par Mlle Piot)
+par-devant Me Odin qui en a gardé la minute, et Me Étienne son
+collègue, notaires à Troyes. Danton y fait donation entre vifs, pure,
+simple et irrévocable, à sa mère, de six cents livres de rentes
+annuelles et viagères, payables de six mois en six mois, dont les
+premiers six mois payables au 15 octobre 1791. Sur cette rente de 600
+livres, Danton veut qu'en cas de décès de sa mère, 400 livres soient
+réversibles sur M. Jean Recordain, son mari (M. Recordain était un
+homme fort aisé lorsqu'il épousa la mère de Danton; il était
+extrêmement bon; sa bonté allait même jusqu'a la faiblesse, puisque,
+par sa complaisance pour de prétendus amis dont il avait endossé des
+billets, il perdit une grande partie de ce qu'il avait apporté en
+mariage; néanmoins, c'était un si excellent homme, il avait toujours
+été si bon pour les enfants de Jacques Danton, qu'ils le regardaient
+tous comme leur véritable père; aussi Danton, son beau-fils, avait-il
+pour lui beaucoup d'affection). Le vif désir que ressent Danton de
+donner aux donataires des marques certaines de son amitié pour eux,
+est la seule cause de cette donation. Cette rente viagère est à
+prendre sur la maison et sur ses dépendances, situées à Arcis, que
+Danton vient d'acquérir le 13 avril 1791. Tel fut son premier acte de
+prise de possession.
+
+On remarquera que cette propriété, au moment où mademoiselle Piot la
+vendit, était louée par elle à plusieurs locataires qui lui payaient
+ensemble la somme de 600 livres annuellement. Si Danton eût été riche
+et surtout aussi riche que ses ennemis ont voulu le faire croire, son
+grand coeur ne se fût pas contenté de faire à sa mère une pension si
+modique. Pour faire cette donation, Danton aurait pu attendre qu'il
+vint à Arcis, mais il était si pressé d'obéir au sentiment d'amour
+filial qu'il éprouvait que, dès le 17 mars 1791, il avait donné à cet
+effet une procuration spéciale à M. Jeannet-Bourcier, qui exécuta son
+mandat deux jours après avoir acheté pour Danton la propriété de
+mademoiselle Piot. Aussitôt que la maison était devenue vacante et
+disponible, Danton, qui aimait tant à être entouré de sa famille,
+avait voulu que sa mère et son beau-père vinssent l'habiter, ainsi que
+M. Menuel, sa femme et leurs enfants. (M. Menuel avait épousé la soeur
+aînée de Danton.)
+
+Au 6 août 1792, Danton était à Arcis; on était à la veille d'un grand
+événement qu'il prévoyait sans doute. Au Milieu des mille pensées qui
+doivent alors l'agiter, au milieu de l'inquiétude que doivent lui
+causer les périls auxquels il va s'exposer, quelle idée prédomine,
+quelle crainte vient l'atteindre? Il pense à sa mère, il craint de
+n'avoir pas suffisamment assuré son sort et sa tranquillité; en voici
+la preuve dans cet acte passé le 4 août 1792 par-devant Me Pinot,
+notaire à Arcis. Q'y lit-on? "Danton voulant donner à sa mère des
+preuves des sentiments de respect et de tendresse qu'il a toujours eus
+pour elle, il lui assure, sa vie durant, une habitation convenable et
+commode, lui fait donation entre-vifs, pure, simple et irrévocable, de
+l'usufruit de telles parts et portions qu'elle voudra choisir dans la
+maison et dépendances situées a Arcis, rue des Ponts, qu'il a acquise
+de mademoiselle Piot de Courcelles, et dans laquelle maison, sa mère
+fait alors sa demeure, et de l'usufruit de trois denrées de terrain à
+prendre dans tel endroit du terrain qu'elle voudra choisir, pour jouir
+desdits objets à compter du jour de la donation." Si M. Jean Recordain
+survit à sa femme, donation lui est faite par le même acte de
+l'usufruit de la moitié des objets qu'aura choisis et dont aura joui
+sa femme.
+
+Nous n'avons pas connaissance que Danton ait jamais fait d'autres
+dispositions en faveur de sa mère ni de son beau-père. Nous le
+répétons, si Danton eût été riche, et surtout s'il eût été aussi riche
+que ses ennemis ont voulu le faire croire, son grand coeur ne se fût
+pas contenté de faire à sa mère et à son beau-père des dons si
+modiques; nous sommes intimement persuadés que sa générosité envers
+eux eût été en proportion de sa fortune.
+
+Voici encore une pièce, peu importante en elle-même à la vérité, mais
+qui honore Danton et qui prouve sa bonté; c'est une pétition en date
+du 30 thermidor an II (17 août 1794), adressée aux citoyens
+administrateurs du département de Paris, par Marguerite Hariot (veuve
+de Jacques Geoffroy, charpentier à Arcis), qui expose que, par acte
+passé devant Me Finot, notaire à Arcis, le 11 décembre 1791, Danton,
+dont elle était la nourrice, lui avait assuré et constitué une rente
+viagère de cent livres dont elle devait commencer à jouir à partir du
+jour du décès de Danton, ajoutant que, de son vivant, il ne bornerait
+pas sa générosité à cette somme. Elle demande, en conséquence, que les
+administrateurs du département de Paris ordonnent que cette rente
+viagère lui soit payée à compter du jour du décès et que le principal
+en soit prélevé sur ses biens confisqués au profit de la République.
+Nous ne savons pas ce qui fut ordonné. Cette brave femme que notre
+père ne manquait jamais d'embrasser avec effusion et à plusieurs
+reprises chaque fois qu'il venait à Arcis, ne lui survécut que pendant
+peu d'années.
+
+La recherche que nous avons faite dans les papiers qui nous sont
+restés de la succession de notre grand'mère Recordain, papiers dont
+nous ne pouvons pas avoir la totalité, ne nous a fourni que ces trois
+pièces _authentiques_ qui témoignent en faveur de la bonté de Danton
+dans sa vie privée. Quant aux traditions orales que nous avons pu
+recueillir, elle sont en petit nombre et trop peu caractéristiques
+pour être rapportées. Nous dirons seulement que Danton aimait beaucoup
+la vie champêtre et les plaisirs qu'elle peut procurer. Il ne venait à
+Arcis que pour y jouir, au milieu de sa famille et de ses amis, du
+repos, du calme et des amusements de la campagne. Il disait dans son
+langage sans recherche, à madame Recordain, en l'embrassant: "Ma bonne
+mère, quand aurai-je le bonheur de venir demeurer auprès de vous pour
+né plus vous quitter, et n'ayant plus à penser qu'à planter mes
+choux?"
+
+Nous ne savons pas s'il avait des ennemis ici, nous ne lui en avons
+jamais connu aucun. On nous a très souvent parlé de lui avec éloge;
+mais nous n'avons jamais entendu prononcer un mot qui lui fût
+injurieux, ni même défavorable, pas même quand nous étions au collège;
+là pourtant les enfants, incapables de juger la portée de ce qu'ils
+disent, n'hésitent pas, dans une querelle occasionnée par le motif le
+plus frivole, à s'adresser les reproches les plus durs et les plus
+outrageants. Nos condisciples n'avaient donc jamais entendu attaquer
+la mémoire de notre père. Il n'avait donc pas d'ennemis dans son pays.
+
+Nous croyons ne pas devoir omettre une anecdote qui se rapporte à sa
+vie politique. Nous la tenons d'un de nos amis qui l'a souvent entendu
+raconter par son père, M. Doulet, homme très recommandable et très
+digne de foi, qui, sous l'Empire, fut longtemps maire de la ville
+d'Arcis. Danton était à Arcis dans le mois de novembre 1793. Un jour,
+tandis qu'il se promenait dans son jardin avec M. Doulet, arrive vers
+eux une troisième personne marchant à grands pas, tenant un papier à
+la main (c'était un journal) et qui, aussitôt qu'elle fut à portée de
+se faire entendre, s'écrie: Bonne nouvelle! bonne nouvelle! et elle
+s'approche.--Quelle nouvelle? dit Danton.--Tiens, lis! les Girondins
+sont condamnés et exécutés, répond la personne qui venait
+d'arriver.--Et tu appelles cela une bonne nouvelle, malheureux?
+s'écrie Danton à son tour, Danton, dont les yeux s'emplissent aussitôt
+de larmes. La mort des Girondins une bonne nouvelle? Misérable!--Sans
+doute, répond son interlocuteur, n'était-ce pas des factieux?--Des
+factieux, dit Danton. Est-ce que nous ne sommes pas des factieux? Nous
+méritons tous la mort autant que les Girondins; nous subirons tous,
+les uns après les autres, le même sort qu'eux. Ce fut ainsi que
+Danton, le Montagnard, accueillit la personne qui vint annoncer la
+mort des Girondins, auxquels tant d'autres, en sa place, n'eussent pas
+manqué de garder rancune.
+
+Avec une âme comme la sienne, il est impossible de ne pas être un
+honnête homme, nos coeurs nous le disent, et jamais rien n'ébranlera
+une de nos plus fermes et de nos plus douces croyances en ce monde,
+celle de devoir la vie à un père qui fut non seulement un homme
+d'esprit, de génie, d'un grand courage, grand orateur, grand citoyen,
+aimant sincèrement et passionnément son pays, mais qui fut avant tout
+un homme probe. Que n'avons-nous son éloquence pour faire passer dans
+l'esprit de nos citoyens nos convictions, et pour leur faire partager
+nos sentiments!
+
+Mais la tâche; qu'à notre grand regret nous ne remplissons pas, parce
+qu'elle est au-dessus de nos forces et de nos talents, d'autres plus
+puissants et plus capables la rempliront. Mieux vaudrait mourir à
+l'instant que d'en perdre l'espérance. Oui, Danton, un jour toutes lés
+calomnies accumulées sur toi par l'erreur, par l'envie, par la haine,
+viendront expirer aux pieds de la vérité mise à nu par des orateurs,
+par des écrivains consciencieux, impartiaux, éclairés, éloquents. Oui,
+un jour la France reconnaîtra que tous tes actes politiques ont pris
+naissance dans de louables sentiments, dans ton ardent amour pour
+elle, dans le plus violent désir de son salut et du triomphe de la
+liberté! Oui, un jour la France appréciera toute l'immensité de ton
+dévouement qui te porta _jusqu'à vouloir lui faire le sacrifice de ta
+mémoire_: sacrifice cent fois, mille fois plus grand que celui de la
+vie! Dévouement sans exemple dans l'histoire! La France aujourd'hui si
+belle, si florissante, te placera alors au rang qui t'appartient parmi
+ses enfants généreux, magnanimes, dont les efforts intrépides, inouïs,
+sont parvenus à lui ouvrir, au milieu de difficultés et de dangers
+innombrables, un chemin à la liberté, à la gloire, au bonheur. Un
+jour, enfin, Danton, justice complète sera rendue à ta mémoire!
+Puissent tes fils, avant de descendre dans la tombe, voir ce beau
+jour, ce jour tant désiré!
+
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, DISCOURS CIVIQUES DE DANTON ***
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+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
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+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
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+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
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+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
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+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04
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+Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
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+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
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+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
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+10000 2004 January*
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