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diff --git a/old/7dscs10.txt b/old/7dscs10.txt new file mode 100644 index 0000000..763e557 --- /dev/null +++ b/old/7dscs10.txt @@ -0,0 +1,6747 @@ +The Project Gutenberg EBook of Discours civiques de Danton +by Georges Jacques Danton + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. 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Images courtesy of the Bibliothèque Nationale +de France, http://gallica.bnf.fr + + + +Discours Civiques + +de + +Danton + +avec une introduction et des notes + +par + +Hector Fleischmann + + + + + +TABLE DES MATIERES + + +INTRODUCTION + +1792 + +I. Sur les devoirs de l'homme public (novembre 1791) +II. Sur les mesures revolutionnaires (26 aout 1792) +III. Sur la patrie en danger (2 septembre 1792) +IV. Sur le role de la Convention (21 septembre 1792) +V. Sur le choix des juges (22 septembre 1792) +VI. Justification civique (25 septembre 1792) +VII. Contre Roland (29 octobre 1792) +VIII. Pour la liberte des opinions religieuses (7 novembre 1792) + +1793 + +IX. Proces de Louis XVI (janvier 1793) +X. Pour Lepeletier et contre Roland (21 janvier 1793) +XI. Sur la reunion de la Belgique a la France (31 janvier 1793) +XII. Sur les secours a envoyer a Dumouriez (8 mars 1793) +XIII. Sur la liberation des prisonniers pour dettes (9 mars 1793) +XIV. Sur les devoirs de chacun envers la patrie en danger (10 mars + 1793) +XV. Sur l'institution d'un tribunal revolutionnaire (10 mars 1793) +XVI. Sur la demission de Beurnonville (11 mars 1793) +XVII. Sur le gouvernement revolutionnaire (27 mars 1793) +XVIII. Justification de sa conduite en Belgique (30 mars 1793) +XIX. Sur la trahison de Dumouriez et la mission en Belgique (1er avril + 1793) +XX. Sur le Comite de Salut public (3 avril 1793) +XXI. Sur le prix du pain (5 avril 1793) +XXII. Sur le droit de petition du peuple (10 avril 1793) +XXIII. Sur la peine de mort contre ceux qui transigent avec l'ennemi + (13 avril 1793) +XXIV. Sur la tolerance des cultes 19 avril 1793) +XXV. Sur un nouvel impot et de nouvelles levees (27 avril 1793) +XXVI. Autre discours sur le droit de petition du peuple (1er mai 1793) +XXVII. Sur l'envoi de nouvelles troupes en Vendee (8 mai 1793) +XXVIII. Sur une nouvelle loi pour proteger la representation nationale + (24 mai 1793) +XXIX. Pour le peuple de Paris (26 mai 1793) +XXX. Contre la Commission des Douze (27 mai 1793) +XXXI. Autre discours contre la Commission des Douze (3l mai 1793) +XXXII. Sur la chute des Girondins (13 juin 1793) +XXXIII. Contre les assignats royaux (31 Juillet 1793) +XXXIV. Discours pour que le Comite de Salut public soit erige en + gouvernement provisoire, (ler aout 1793) +XXXV. Sur les suspects (l2 aout 1793) +XXXVI. Sur l'instruction gratuite et obligatoire (13 aout 1793) +XXXVII. Sur les creanciers de la liste civile et les requisitions + departementales (14 aout 1793) +XXXVIII. Sur de nouvelles mesures revolutionnaires (4 septembre 1793) +XXXIX. Sur les secours a accorder aux pretres sans ressources (22 + novembre 1793) +XL. Contre les mascarades antireligieuses et sur la conspiration de + l'etranger (26 novembre 1793) +XLI. Sur l'instruction publique (26 novembre 1793) +XLII. Sur les arretes des representants en mission en matiere + financiere (1er decembre 1793) +XLIII. Defense aux Jacobins (3 decembre 1793) +XLIV. Sur les mesures a prendre contre les suspects (7 decembre 1793) +XLV. Sur l'instruction publique (12 decembre 1793) + +1794 + +XLVI. Sur l'egalite des citoyens devant les mesures revolutionnaires + (23 Janvier 1794) +XLVII. Pour le Pere Duchesne et Ronsin (2 fevrier 1794) +XLVIII. Sur l'abolition de l'esclavage (6 fevrier 1794) +XLIX. Sur les fonctionnaires publics soumis a l'examen du Comite de + Salut public (9 mars 1794) +L. Sur la dignite de la Convention (19 mars 1794) + + +MEMOIRE, ecrit en mil huit cent quarante-six, par les deux fils de + Danton, le conventionnel, pour detruire les accusations de + venalite contre leur pere + + + + + + +INTRODUCTION + + +I + + +Voici le seul orateur populaire de la Revolution. + +De tous ceux qui, a la Constituante, a la Legislative ou a la +Convention, ont occupe la tribune et merite le laurier de l'eloquence, +Danton est le seul dont la parole trouva un echo dans la rue et dans +le coeur du peuple. C'est veritablement l'homme de la parole +revolutionnaire, de la parole d'insurrection. Que l'eloquence +noblement ordonnee d'un Mirabeau et les discours froids et electriques +d'un Robespierre, soient davantage prises que les harangues hagardes +et tonnantes de Danton, c'est la un phenomene qui ne saurait rien +avoir de surprenant. Si les deux premiers de ces orateurs ont pu +leguer a la posterite des discours qui demeurent le testament +politique d'une epoque, c'est qu'ils furent rediges pour cette +posterite qui les accueille. Pour Danton rien de pareil. S'il atteste +quelquefois cette posterite, qui oublie en lui l'orateur pour le +meneur, c'est par pur effet oratoire, parce qu'il se souvient, lui +aussi, des classiques dont il est nourri, et ce n'est qu'un incident +rare. Ce n'est pas a cela qu'il pretend. Il ne sait point "prevoir la +gloire de si loin". Il est l'homme de l'heure dangereuse, l'homme de +la patrie en danger; l'homme de l'insurrection. "Je suis un homme de +Revolution [Note: EDOUARD FLEURY. Etudes revolutionnaires: Camille +Desmoulins et Roch Mercandier (la presse revolutionnaire), p. 47; +Paris, 1852]", lui fait-on dire. Et c'est vrai. Telles, ses harangues +n'aspirent point a se survivre. Que sa parole soit utile et ecoutee a +l'heure ou il la prononce, c'est son seul desir et il estime son +devoir accompli. + +On concoit ce que cette theorie, admirable en pratique, d'abnegation +et de courage civique, peut avoir de defectueux pour la renommee +oratoire de l'homme qui en fait sa regle de conduite, sa ligne +politique. Nous verrons, plus loin, que ce n'est pas le seul sacrifice +fait par Danton a sa patrie. + +Ces principes qu'il proclame, qu'il met en oeuvre, sont la meilleure +critique de son eloquence. "Ses harangues sont contre toutes les +regles de la rhetorique: ses metaphores n'ont presque jamais rien de +grec ou de latin (quoiqu'il aimat a parler le latin). Il est moderne, +actuel" [Note: F.A. AULARD. Etudes et lecons sur la Revolution +francaise, tome 1, p. 183; Paris, Felix Alcan, 1893.], dit M. Aulard +qui lui a consacre de profondes et judicieuses etudes. C'est la le +resultat de son caractere politique, et c'est ainsi qu'il se trouve +chez Danton desormais inseparable de son eloquence. Homme d'action +avant tout, il meprise quelque peu les longs discours inutiles. +Apathie deconcertante chez lui. En effet, il semble bien, qu'avocat, +nourri dans la basoche, coutumier de toutes les chicanes, et surtout +de ces effroyables chicanes judiciaires de l'ancien regime, il ait du +prendre l'habitude de les ecouter en silence, quitte a foncer ensuite, +tete baissee, sur l'adversaire. Mais peut-etre est-ce de les avoir +trop souvent ecoutes, ces beaux discours construits selon les methodes +de la plus rigoureuse rhetorique, qu'il se revele leur ennemi le jour +ou la basoche le lache et fait de l'avocat aux Conseils du Roi +l'emeutier formidable rue a l'assaut des vieilles monarchies? Sans +doute, mais c'est surtout parce qu'il n'est point l'homme de la +chicane et des tergiversations, parce que, mele a la tourmente la plus +extraordinaire de l'histoire, il comprend, avec le coup d'oeil de +l'homme d'Etat qu'il fut des le premier jour, le besoin, l'obligation +d'agir et d'agir vite. Qui ne compose point avec sa conscience, ne +compose point avec les evenements. Cela fait qu'au lendemain d'une +nuit demente, encore poudreux, de la bagarre, un avocat se trouve +ministre de la Justice. + +Se sent-il capable d'assumer cette lourde charge? Est-il prepare a la +terrible et souveraine fonction? Le sait-il? Il ne discute point avec +lui-meme et accepte. Il sait qu'il est avocat du peuple, qu'il +appartient au peuple. Il accepte parce qu'il faut vaincre, et vaincre +sur-le-champ.[Note: "Mon ami Danton est devenu ministre de la Justice +par la grace du canon: cette journee sanglante devait finir, pour nous +deux surtout, par etre eleves ou hisses ensemble. Il l'a dit a +l'Assemblee nationale: Si j'eusse ete vaincu, je serais +criminel." Lettre de Camille Desmoulins a son pere, 15 aout 1792. +Oeuvres de Camille Desmoulins, recueillies et publiees d'apres les +textes originaux par M. Jules Claretie, tome II, p. 367-369; Paris, +Pasquelle, 1906.] + +Cet homme-la n'est point l'homme de la mure reflexion, et de la ses +fautes. Il accepte l'inspiration du moment, pourvu, toutefois, qu'elle +s'accorde avec l'ideal politique que, des les premiers jours, il s'est +propose d'atteindre. + +Il n'a point, comme Mirabeau, le genie de la facilite, cette abondance +meridionale que parent les plus belles fleurs de l'esprit, de +l'intelligence et de la reminiscence. Mirabeau, c'est un phenomene +d'assimilation, extraordinaire echo des pensees d'autrui qu'il fond et +denature magnifiquement au creuset de sa memoire, une maniere de +Bossuet du plagiat que nul sujet ne trouve pris au depourvu. + +Danton, lui, avoue simplement son ignorance en certaines matieres. "Je +ne me connais pas grandement en finances", disait-il un jour [Note: +Seance de la Convention, du 31 juillet 1793.] et il parle cinq +minutes. Mirabeau eut parle cinq heures. Il n'a point non plus, comme +Robespierre, ce don de l'axiome geometrique, cette logique froide qui +tombe comme le couperet, etablit, ordonne, institue, promulgue et ne +discute pas. Quand cela coule des minces levres de l'avocat d'Arras, +droit et rigide a la tribune, on ne songe pas que durant des nuits il +s'est penche sur son papier, livrant bataille au mot rebelle, acharne +sur la metaphore, raturant, recommencant, en proie a toutes les affres +du style. Or, Danton n'ecrit rien [Note: P. AULARD, oevr. cit., tome +I, p. 172.]. Paresse, a-t-on dit? Peut-etre. Il reconnait: "Je n'ai +point de correspondance." [Note: Seance de la Convention, du 21 aout +1793.]. C'est l'aveu implicite de ses improvisations repetees. Qui +n'ecrit point de lettres ne redige point de discours. C'est chose +laissee a l'Incorruptible et a l'Ami du Peuple. Ce n'est point +davantage a Marat qu'on peut le comparer. L'eloquence de celui-ci a +quelque chose de forcene et de lamentatoire, une ardeur d'apostolat +revolutionnaire et de charite, de vengeur et d'implorant a la fois. Ce +sont bien des plaintes ou passe, suivant la saisissante expression de +M. Vellay, l'ombre desesperee de Cassandre. [Note: La Correspondance +de Marat, recueillie et publiee par Charles Vellay, intr. xxii; Paris, +Fasquelle, 1896.] Chez Danton, rien de tout cela. Et a qui le comparer +sinon qu'a lui? + +Dans son style on entend marcher les evenements. Ils enflent son +eloquence, la font hagarde, furieuse, furibonde; chez lui la parole +bat le rappel et bondit armee. Aussi, point de longs discours. Toute +colere tombe, tout enthousiasme faiblit. Les grandes harangues ne sont +point faites de ces passions extremes. Si pourtant on les retrouve +dans chacun des discours de Danton, c'est que de jour en jour elles se +chargent de ranimer une vigueur peut-etre flechissante, quand, a +Arcis-sur-Aube, il oublie l'orage qui secoue son pays pour le foyer +qui l'attend, le sourire de son fils, la presence de sa mere, l'amour +de sa femme, la beaute molle et onduleuse des vifs paysages champenois +qui portent alors a l'idylle et a l'eglogue ce grand coeur aimant. +Mais que Danton reprenne pied a Paris, qu'il se sente aux semelles ce +pave brulant du 14 juillet et du 10 aout, que l'amour du peuple et de +la patrie prenne le pas sur l'amour et le souvenir du pays natal, +c'est alors Antee. Il tonne a la tribune, il tonne aux Jacobins, il +tonne aux armees, il tonne dans la rue. Et ce sont les lambeaux +heurtes et dechires de ce tonnerre qu'il legue a la posterite. + +Ses discours sont des exemples, des lecons d'honnetete, de foi, de +civisme et surtout de courage. Quand il se sent parler d'abondance, +sur des sujets qui lui sont etrangers, il a comme une excuse a faire. +"Je suis savant dans le bonheur de mon pays", dit-il. [Note: Seance de +la Convention, du 31 juillet 1793.] Cela, c'est pour lui la supreme +excuse et le supreme devoir. Son pays, le peuple, deux choses qui +priment tout. Entre ces deux poles son eloquence bondit, sur chacun +d'eux sa parole pose le pied et ouvre les ailes. Et quelle parole! Au +moment ou Paris et la France vivent dans une atmosphere qui sent la +poudre, la poussiere des camps, il ne faut point etre surpris de +trouver dans les discours de Danton comme un refrain de Marseillaise +en prose. Sa metaphore, au bruit du canon et du tocsin, devient +guerriere et marque le pas avec les sections en marche, avec les +volontaires leves a l'appel de la patrie en danger. Elle devient +audacieuse, extreme, comme le jour ou, dans l'enthousiasme de la +Convention, d'abord abattue par la trahison de Dumouriez, il declare a +ses accusateurs: "Je me suis retranche dans la citadelle de la raison; +j'en sortirai avec le canon de la verite et je pulveriserai les +scelerats qui ont voulu m'accuser." [Note: Seance de la Convention, du +1er avril 1793.] Cela, Robespierre ne l'eut point ecrit et dit. C'est +chez Danton un mepris de la froide et elegante sobriete, mais faut-il +conclure de la que c'etait simplement de l'ignorance? Cette absence +des formes classiques du discours et de la recherche du langage, c'est +a la fievre des evenements, a la violence de la lutte qu'il faut +l'attribuer, declare un de ses plus courageux biographes. [Note: Dr +ROBINET. Danton, mem. sur sa vie privee, p. 67; Paris, 1884.] On peut +le croire. Mais pour quiconque considere Danton a l'action, cette +excuse est inutile. Son oeuvre politique explique son eloquence. Si +elle roule ces scories, ces eclats de rudes rocs, c'est qu'il meprise +les rheteurs, c'est, encore une fois, et il faut bien le repeter, +parce qu'il a la religion de l'action; et ce culte seul domine chez +lui. Il ne va point pour ce jusqu'a la grossierete, cette grossierete +de jouisseur, de grand mangeur, de materialiste, qu'on lui attribue si +volontiers. "Aucune de ses harangues ne fournit d'indices de cette +grossierete", dit le Dr Robinet. [Note: Ibid., p. 67.] Et quand meme +cela eut ete, quand meme elles eussent eu cette violence et cette +exageration que demande le peuple a ses orateurs, en quoi +diminueraient-elles la memoire du Conventionnel?" Je porte dans mon +caractere une bonne portion de gaiete francaise", a-t-il repondu. +[Note: Seance de la Convention, du 16 mars 1794.] Mais cette gaiete +francaise, c'est celle-la meme du pays de Rabelais. Si Pantagruel est +grossier, Danton a cette grossierete-la. + +Il sait qu'on ne parle point au peuple comme on parle a des magistrats +ou a des legislateurs, qu'il faut au peuple le langage rude, simple, +franc et net du peuple. Paris n'a-t-il point baille a l'admirable +morceau de froid lyrisme et de noble eloquence de Robespierre pour la +fete de l'Etre Supreme? C'est en vain que, sur les gradins du Tribunal +revolutionnaire, Vergniaud deroula les plus harmonieuses periodes +classiques d'une defense a la grande facon. Mais Danton n'eut a dire +que quelques mots, a sa maniere, et la salle se dressa tout a coup +vers lui, contre la Convention. Il fallut le baillon d'un decret pour +museler le grand dogue qui allait reveiller la conscience populaire. + +La seul fut l'art de Danton. La Revolution venait d'en bas, il +descendit vers elle et ne demeura pas, comme Maximilien Robespierre, a +la place ou elle l'avait trouve. Par la, il sut mieux etre l'echo des +desirs, des besoins, le cri vivant de l'heroisme exaspere, le tonnerre +de la colere portee a son summum. Il fut la Revolution tout entiere, +avec ses haines francaises, ses fureurs, ses espoirs et ses illusions. +Robespierre, au contraire, la domina toujours et, jacobin, resta +aristocrate parmi les jacobins. Derriere la guillotine du 10 thermidor +s'erige la Minerve antique, porteuse du glaive et des tables d'airain. +Derriere la guillotine du 16 germinal se dresse la France blessee, +echevelee et libre, la France de 93. Ne cherchons pas plus loin. De la +la popularite de Danton; de la l'hostilite haineuse ou le peuple roula +le cadavre sacrifie par la canaille de thermidor a l'ideal jacobin et +francais. + + + + +II + + +La Patrie! Point de discours ou le mot ne revienne. La Patrie, la +France, la Republique; point de plus haut ideal propose a ses efforts, +a son courage, a son civisme. Il aime son pays, non point avec cette +fureur jalouse qui fait du patriotisme un monopole a exploiter, il +l'aime avec respect, avec admiration. Il s'incline devant cette terre +ou fut le berceau de la liberte, il s'agenouille devant cette patrie +qui, aux nations asservies, donne l'exemple de la liberation. C'est +bien ainsi qu'il se revele comme imbu de l'esprit des encyclopedistes +[Note: F. AULARD, oevr. cit., tome I, p. 181.], comme le representant +politique le plus accredite de l'ecole de l'Encyclopedie. [Note: +ANTONIN DUBOST. Danton et la politique contemporaine, p. 48; Paris, +Fasquelle, 1880.] Le peuple qui, le premier, conquit sur la tyrannie +la sainte liberte est a ses yeux le premier peuple de l'univers. Il +est de ce peuple, lui. De la son orgueil, son amour, sa devotion. +Jamais homme n'aima sa race avec autant de fierte et de fougue; jamais +citoyen ne consentit tant de sacrifices a son ideal. En effet, Danton +n'avait pas comme un Fouche, un Lebon, un Tallien, a se tailler une +existence nouvelle dans le regime nouveau; au contraire. Pourvu d'une +charge fructueuse, au sommet de ce Tiers Etat qui etait alors autre +chose et plus que notre grande bourgeoisie contemporaine, la +Revolution ne pouvait que lui apporter la ruine d'une existence +laborieuse mais confortable, aisee, paisible. Elle vint, cette +Revolution attendue, esperee, souhaitee, elle vint et cet homme fut a +elle. Il aimait son foyer, cela nous le savons, on l'a prouve, +demontre; il quitta ce foyer, et il fut a la chose publique. Nous +connaissons les angoisses de sa femme pendant la nuit du 10 aout. +Cette femme, il l'aimait, il l'aima au point de la faire exhumer, huit +jours apres sa mort, pour lui donner le baiser supreme de l'adieu; et +pourtant, il laissa la sa femme pour se donner a la neuve Republique. +Il quitta tout, sa vieille mere (et il l'adorait, on le sait), son +foyer, pour courir dans la Belgique enflammer le courage des +volontaires. Dans tout cela il apportait un esprit d'abnegation sans +exemple. Il sacrifiait sa memoire, sa gloire, son nom, son honneur a +la Patrie. "Que m'importe d'etre appele buveur de sang, pourvu que la +patrie soit sauvee!" Et il la sauvait. Il etait feroce, oui, a la +tribune, quand il parlait des ennemis de son pays. Il en appelait aux +mesures violentes, extremes, au nom de son amour pour la France. Il +etait terrible parce qu'il aimait la Patrie avant l'humanite. + +Et pourtant, on l'a dit, cet homme "sous des formes aprement +revolutionnaires, cachait des pensees d'ordre social et d'union entre +les patriotes". Qui, aujourd'hui, apres les savants travaux de feu A. +Bougeart [Note: ALFRED BOUGEART. Danton, documents authentiques pour +servir a l'histoire de la Revolution francaise; 1861, in-8 deg..] et du Dr +Robinet, ne saurait souscrire a cette opinion d'Henri Martin? Son +ideal, en effet, etait l'ordre, la concorde entre les republicains. +Jusque dans son dernier discours a la Convention, alors que deja a +l'horizon en deroute montait l'aube radieuse et terrible du 16 +germinal, alors encore il faisait appel a la concorde, a la +fraternite, a l'ordre. Sorti de la classe qui l'avait vu naitre, il ne +pouvait etre un anarchiste, un destructeur de toute harmonie. Il +aimait trop son pays pour n'avoir point l'orgueil de construire sur +les ruines de la monarchie la cite nouvelle promise au labeur et a +l'effort de la race liberee. Etait-il propre a cette tache? L'ouvrier +de la premiere heure aurait-il moins de merite que celui de la +derniere? "C'etait un homme bien extraordinaire, fait pour tout", +disait de lui l'empereur exile, revenu au jacobinisme auquel il avait +du de retrouver une France neuve. [Note: BARON GOURGAUD. Journal +inedit de Sainte-Helene (1815-1818), avec preface et notes de MM. le +vicomte de Grouchy et Antoine Guillois.] + +La reorganisation, l'organisation faudrait-il dire, fut son grand but. +Qu'on lise ces discours, on y verra cette preoccupation constante: +satisfaire les besoins de la Republique, les devancer, l'organiser. +Cela, certes, est indeniable. + +Ainsi que Carnot organisa la victoire, il medita d'organiser la +Republique. Ce qui est non moins incontestable, c'est que le temps et +les moyens lui firent defaut, et que, lasse du trop grand effort +donne, son courage flechit. Le jour ou il souhaita le repos fut la +veille de sa ruine. + +Son programme politique, M. Antonin Dubost l'a expose avec une sobre +nettete dans son bel ouvrage sur la politique dantoniste. "Repousser +l'invasion etrangere, ecrit-il, briser les dernieres resistances +retrogrades et constituer un gouvernement republicain en le fondant +sur le concours de toutes les nuances du parti progressif, +independamment de toutes vues particulieres, de tout systeme +quelconque, dans l'unique but de permettre au pays de poursuivre son +libre developpement intellectuel, moral et pratique entrave depuis si +longtemps par la coalition retrograde; mettre au service de cette +oeuvre une energie terrible, necessaire pour conquerir notre +independance nationale et pour rompre les fils de la conspiration +royaliste, et une opiniatrete comme on n'en avait pas encore vu a +etablir entre tous les republicains un accord etroit sans lequel la +fondation de la republique etait impossible, tel etait le programme de +Danton a son entree au pouvoir. Ce programme, il en a poursuivi +l'application jusqu'a son dernier jour, a travers des resistances +inouies et avec un esprit de suite, une souplesse, une appropriation +des moyens aux circonstances qui etonneront toujours des hommes doues +de quelque aptitude politique." [Note: ANTONIN DUBOST, vol. cit., p. +56.] + +Ces moyens, on le sait, furent souvent violents, mais ici encore ils +etaient, reprenons l'expression de M. Dubost, appropries aux +circonstances. Or, jamais pays ne se trouva en pareille crise, en +presence de telles circonstances. Terribles, elles durent etre +combattues terriblement. A la Terreur prussienne repondit la Terreur +francaise. L'arme se retourna contre ceux qui la brandissaient. C'est +la l'explication et la justification--nous ne disons pas excuse,--du +systeme. Cette explication est vieille, nul ne l'ignore, mais c'est la +seule qui puisse etre donnee, c'est la seule qui ait ete combattue. + +En effet, enlevez a la Terreur la justification des circonstances, et +c'est la un regime de folie et de sauvagerie. Theme facile aux +declarations reactionnaires, on ne s'arrete que la. C'est un argument +qui semble peremptoire et sans replique; le lieu commun qui autorise +les pires arguties et fait condamner, pele-mele, Danton, Robespierre, +Fouquier-Tinville, Carrier, Lebon et Saint-Just. Cette reprobation, +Danton, par anticipation, l'assuma. Il consentit a charger sa memoire +de ce qui pouvait sembler violent, excessif et inexorable dans les +mesures qu'il proposait. + +Le salut de la Patrie primait sa justification devant la posterite. + +Or, il n'echappe a quiconque etudie avec son ame, avec sa raison, +l'heure de cette crise, que c'est precisement la qu'il importe de +chercher la glorification de Danton. Ces mesures contre les suspects, +le tribunal revolutionnaire, l'impot sur les grosses fortunes, la +Terreur enfin, ce fut lui qui la proposa. Et la Terreur sauva la +France. Si quelque bien-etre et quelque liberte sont notre partage +aujourd'hui dans le domaine politique et materiel, c'est a la Terreur +que nous les devons. La responsabilite etait terrible. Danton l'assuma +devant l'Histoire, courageusement, franchement, sans arriere-pensee, +car, on l'a avoue, l'ombre de la trahison et de la lachete effrayait +cet homme. [Note: Memoires de R. Levasseur (de la Sarthe), tome II.] +Il se revela l'incarnation vibrante et vivante de la defense nationale +a l'heure la plus tragique de la race francaise. + +Cette defense, la Terreur l'assura a l'interieur et a l'exterieur. A +l'instant meme ou elle triomphait de toutes resistances, Danton +faiblit. Pour la premiere fois il recula, il se sentit flechir sous +l'enorme poids de cette responsabilite et il douta de lui-meme et de +la justice de la posterite. Et celui que Garat appelait un grand +seigneur de la Sans-culotterie [Note: Louis BLANC, Histoire de la +Revolution francaise, t. VII, p. 97.] eut comme honte de ce qui lui +allait assurer une indefectible gloire. Et c'est l'heure que la +reaction guette, dans cette noble et courageuse vie, pour lui impartir +sa dedaigneuse indulgence; c'est l'heure ou elle est tentee d'absoudre +Danton des coups qu'il lui porta, au nom d'une clemence qui ne fut +chez lui que de la lassitude. + + + + +III + + +C'est contre cet outrageant eloge de la clemence de Danton qu'il faut +defendre sa memoire. La reaction honore en lui la victime de la pitie +et de Robespierre. C'est pour avoir tente d'arreter la marche de la +Terreur qu'il succomba, repete le theme habituel des apologistes +malgre eux. + +Il faut bien le dire: pour faire tomber Danton, il ne fallut que +Danton lui-meme, et, si cette mort fut le crime de Maximilien, elle +fut aussi son devoir. + +La Gironde abattue, Danton se trouva en presence de deux partis reunis +cependant par les memes interets: les Hebertistes a la Commune, les +Montagnards a la Convention. Entre eux point de place pour les +moderes, ce modere fut-il Danton. Il revenait, lui, de sa ferme +d'Arcis-sur-Aube, de cette maison paysanne dont le calme et le repos +demeuraient son seul regret dans la terrible lutte. Il estimait avoir +fait son devoir jusqu'au bout, il estimait peut-etre aussi que la +Revolution etait au terme de son evolution, qu'elle etait desormais +etablie sur des bases indestructibles. On sait quelles illusions +c'etaient la en 1794. Pourtant Danton y crut, il y crut pour l'amour +du repos, par lassitude. + +Il s'arreta alors qu'il eut fallu continuer la rude marche, il +s'arreta alors que la Patrie demandait un dernier effort. Son +influence etait puissante encore; vers cette grande tete ravagee et +illuminee se tournaient un grand nombre de regards sur les bancs de la +Montagne. De cette bouche eloquente, pleine d'eclats eteints, de +foudres muettes, pouvait venir le mot d'ordre fatal. La lassitude de +Danton pouvait etre prise par les Dantonistes comme une reprobation; +un mot de fatigue pouvait etre interprete comme un ordre de recul. +Reculer, c'etait condamner la Terreur, la paralyser au moment de son +dernier effort. Et c'est ici que le devoir de Maximilien s'imposa: il +lui fallut choisir de la Revolution ou de Danton. Il choisit. C'est ce +devoir qu'on lui impute comme un crime. + +Et pourtant! pourtant, oui, c'etait un crime, cet austere, atroce et +formidable Devoir! L'homme qu'il fallait frapper au nom du progres +revolutionnaire parce qu'il devenait un danger, cet homme avait +reveille l'energie guerriere de la France, cet homme avait, pour +appeler a la defense du sol, trouve des mots qui avaient emporte et +dechire le coeur du peuple, il avait ete son incarnation, son echo, sa +bouche d'airain. Cet homme avait propose tout ce qui avait sauve la +Patrie et c'etait au nom de ces memes mesures qu'il importait de le +frapper. Et il fut frappe. + +Robespierre ne se resigna point a l'atroce tache avec la joie sauvage, +la cruaute froide et la facilite dont on charge sa memoire. Un de ceux +qui se deciderent a abattre Danton sans discuter, Vadier, ce meme +Vadier qui disait: "Nous allons vider ce Turbot farci!", Vadier +reconnut plus tard qu'il lui avait, au contraire, fallu vaincre +l'opposition de Robespierre, le retard que l'Incorruptible apportait a +se decider pour l'arrestation de son ancien ami. Non point qu'il n'en +avait pas compris la necessite, nous venons de montrer que pour +l'inflexibilite de Robespierre la chose etait un devoir, mais parce +qu'il lui repugnait d'arracher de son coeur le souvenir de l'amour que +Danton avait porte a la patrie. Cet aveu de Vadier fut consigne par +Taschereau-Fargues, dans une brochure devenue rare, ou, rapportant les +details de l'arrestation, il ajoute: "Pourquoi ne dirai-je point que +cela fut un assassinat medite, prepare de longue main, lorsque deux +jours apres cette seance ou presidait le crime, le representant +Vadier, me racontant toutes les circonstances de cet evenement, finit +par me dire: que Saint-Just, par son entetement, avait failli +occasionner la chute des membres des deux comites, car il voulait, +ajouta-t-il, que les accuses fussent presents lorsqu'il aurait lu le +rapport a la Convention nationale; et telle etait son opiniatrete que, +voyant notre opposition formelle, il jeta de rage son chapeau dans le +feu, et nous planta la. Robespierre etait aussi de son avis; il +craignait qu'en faisant arreter prealablement ces deputes, celle +demarche ne fut tot ou tard reprehensible; mais, comme la peur etait +un argument irresistible aupres de lui, je me servis de cette arme +pour le combattre: Tu peux courir la chance d'etre guillotine, si tel +est ton plaisir; pour moi, je veux eviter ce danger, en les faisant +arreter sur-le-champ, car il ne faut point se faire illusion sur le +parti que nous devons prendre; tout se reduit a ces mots: Si nous ne +les faisons point guillotiner, nous le serons nous-memes." [Note: +P.-A. Taschereau.--Fargues a Maximilien Robespierre aux Enfers; Paris, +an III, p. 16.--Cite dans les Annales revolutionnaires, n deg. 1, +janvier-mars 1908, p. 101.] + +L'hesitation de Robespierre vaincue, Danton etait perdu. + +L'accusation contre Danton completa le crime. C'etait le completer, +l'aggraver, en effet, que d'elever contre lui le reproche de la +venalite. De source girondine, le grief fut repris par les +Montagnards; et il a fallu attendre pres d'un siecle pour en laver la +memoire outragee et blasphemee de Danton. Mais le premier pas fait, +les autres ne couterent guere et on sait jusqu'ou Saint-Just alla. Ici +point d'excuse. Cette haute et pure figure se voile tout a coup, +s'efface et il ne demeure qu'un faussaire odieux, celui qui donnera, +dans le dos de Danton, le coup de couteau dont il ne se relevera pas. +Fouquier-Tinville, dans son dernier memoire justificatif, a eclaire +les dessous de cette terrible machination, il a dit d'ou etait venu le +coup, on a reconnu la main... Helas! la main qui, a Strasbourg et sur +le Rhin, signa les plus brillantes et les plus enflammees des +proclamations jacobines! + +Au 9 thermidor, quand, immobile, muet, dechu, Saint-Just se tient +debout devant la tribune ou Robespierre lance son dernier appel a la +raison francaise, dans le tumulte hurlant de la Convention dechainee, +peut-etre, devinant l'expiation, Saint-Just se rememora-t-il les +supremes paroles de Danton au Tribunal revolutionnaire: "Et toi, +Saint-Just, tu repondras a la posterite de la diffamation lancee +contre le meilleur ami du peuple, contre son plus ardent defenseur!" +[Note: Bulletin du Tribunal revolutionnaire, 4e partie, n deg. 21.] + +Et c'est ce qui fait cette jeune et noble gloire un peu moins grande +et un peu moins pure. + + + + +IV + + +L'improvisation, si elle nuisit a la purete litteraire des discours de +Danton, eut encore d'autres desavantages pour lui. Elle nous les +laissa incomplets, souvent denatures et alteres. Rares sont ceux-la +qui nous sont parvenus dans leur ensemble. Alors que des orateurs +comme Vergniaud et Robespierre prenaient soin d'ecrire leurs discours +et d'en corriger les epreuves au Moniteur, Danton dedaignait de s'en +preoccuper. Il ne demandait point pour ses paroles la consecration de +l'avenir, et il avait a leur egard la maniere de mepris et de dedain +dont il usait envers ses accusateurs. C'est pourquoi beaucoup de ces +discours sont a jamais perdus. Ceux qui demeurent nous sont arrives +par les versions du Moniteur et du Lorgotachygraphe. Elles offrent +entre elles des variantes que M. Aulard avait deja signalees. Entre +les deux nous avions a choisir. C'est a celle du Moniteur que nous +nous sommes arrete. Outre son caractere officiel,--denature, nous le +savons bien, mais officiel quand meme,--elle offre au lecteur, +desireux de restituer le discours donne a son ensemble, la facilite de +se retrouver plus aisement. + +Tel discours publie ici, nous ne le dissimulons pas, prend un +caractere singulierement plus significatif lu dans le compte rendu +d'une seance. Mais cette qualite devenait un defaut pour quelques +autres qu'elle privait de leur cohesion, de l'enchainement logique des +periodes. C'est pourquoi nous nous sommes decide a supprimer, a moins +d'une necessite imperieuse, tout ce qui pouvait en contrarier la +lecture, telles les interruptions sans importance, tels les +applaudissements, ce qui, enfin, n'avait en aucune maniere modifie la +suite du discours. + +Nous avons, au contraire, scrupuleusement respecte tout ce qui avait +decide l'orateur a repondre sur-le-champ aux observations presentees. +C'est le cas ou nous nous sommes trouve pour la seance ou Danton +s'expliqua sur ses relations avec Dumouriez, et quelques autres +encore. Un choix, d'autre part, s'imposait parmi tous les discours du +conventionnel. Ce n'est pas a l'ensemble de son oeuvre oratoire que +nous avons pretendu ici, et d'ailleurs, il serait a coup sur +impossible de le reconstituer rigoureusement. + +Ce choix, la matiere meme des discours nous le facilita +singulierement. Tous les sujets de quelque importance furent discutes +et traites par Danton avec assez d'abondance. L'obligation de +reproduire les discours ou il exposa ses vues politiques, le plus +completement et le plus longuement, s'imposait donc. Ce fut d'ailleurs +la methode dont se servit, en 1886, A. Vermorel, pour reunir quelques +discours du conventionnel sous le titre: Oeuvres de Danton, comme il +avait recueilli celles de Saint-Just, de Robespierre, de Mirabeau et +de Desmoulins. Ce fut la seule tentative faite pour reunir les +discours du ministre du 10 aout; mais, outre les erreurs de dates +assez serieuses, Vermorel n'avait pris aucun soin de resumer ou de +donner la breve physionomie des seances ou les discours publies furent +prononces. Nous avons essaye de combler cette lacune, d'eclairer ainsi +certains passages qui pouvaient sembler obscurs. Enfin, nous avons cru +utile de joindre a ce volume le memoire justificatif redige par les +fils Danton contre les accusations de venalite portees contre leur +pere. Cette piece curieuse publiee par le Dr. Robinet dans son memoire +sur la vie privee du conventionnel meritait d'etre reproduite, tant a +cause de la haute memoire qu'elle defend, qu'a cause de la +personnalite de ses signataires. C'est une reponse precise, moderee et +de noble ton, qui a le merite de prouver, par des pieces ecrites, et +authentiques, la probite de celui qui mourut, suivant le mot de M. +Aulard, pur de sang, pur d'argent. + +Restitues ainsi dans leur ensemble, ces discours de Danton +apparaitront comme de belles lecons de civisme et de pur patriotisme. +Jamais amour pour la terre natale ne brula d'un feu plus egal, plus +haut; jamais patriotisme ne s'affirma avec plus de perseverance et +plus de foi en le pays; jamais homme ne legua a l'histoire une plus +vaste esperance dans les glorieuses destinees de la Revolution. + + + + + +ANNEE 1792 + + + + +I + +SUR LES DEVOIRS DE L'HOMME PUBLIC + +(Novembre 1791) + + +Nomme administrateur du departement de Paris le 31 janvier 1791, +Danton occupa cette fonction pendant presque toute cette annee. Il ne +s'en demit qu'a la fin de novembre pour prendre le poste de substitut +du procureur de la Commune, auquel le Dix Aout devait l'arracher pour +le faire ministre. La vigueur deployee par lui dans ce poste prepara +les voies de la grande journee fatale a la Monarchie, et le discours +qu'il prononca, lors de son installation, le fit aisement prevoir. +C'est le programme des devoirs de l'homme public qu'il y expose dans +cette harangue murement reflechie et qui, si elle n'a pas toute la +flamme de ses eclatantes improvisations de 93, se fait cependant +remarquer par une audace de pensee assez rare, au debut du grand +conflit national, dans les rangs des magistrats du peuple. Vermorel, +qui la publia d'apres le texte donne par Freron dans "L'Orateur du +Peuple", lui donne la date de novembre 1792 (p. 109). C'est en +novembre 1791 qu'il convient de la retablir. + + * * * * * + +Monsieur le Maire et Messieurs, + +Dans une circonstance qui ne fut pas un des moments de sa gloire, un +homme dont le nom doit etre a jamais celebre dans l'histoire de la +Revolution disait: qu'il savait bien qu'il n'y avait pas loin du +Capitole a la roche Tarpeienne; et moi, vers la meme epoque a peu +pres, lorsqu'une sorte de plebiscite m'ecarta de l'enceinte de cette +assemblee ou m'appelait une section de la capitale, je repondais a +ceux qui attribuaient a l'affaiblissement de l'energie des citoyens ce +qui n'etait que l'effet d'une erreur ephemere, qu'il n'y avait pas +loin, pour un homme pur, de l'ostracisme suggere aux premieres +fonctions de la chose publique. L'evenement justifie aujourd'hui ma +pensee; l'opinion, non ce vain bruit qu'une faction de quelques mois +ne fait regner qu'autant qu'elle-meme, l'opinion indestructible, celle +qui se fonde sur des faits qu'on ne peut longtemps obscurcir, cette +opinion qui n'accorde point d'amnistie aux traitres, et dont le +tribunal supreme, casse les jugements des sots et les decrets des +juges vendus a la tyrannie, cette opinion me rappelle du fond de ma +retraite, ou j'allais cultiver cette metairie qui, quoique obscure et +acquise avec le remboursement notoire d'une charge qui n'existe plus, +n'en a pas moins ete erigee par mes detracteurs en domaines immenses, +payes par je ne sais quels agents de l'Angleterre et de la Prusse. + +Je dois prendre place au milieu de vous, messieurs, puisque tel est le +voeu des amis de la liberte et de la constitution; je le +dois--d'autant plus que ce n'est pas dans le moment ou la patrie est +menacee de toutes parts qu'il est permis de refuser un poste qui peut +avoir ses dangers comme celui d'une sentinelle avancee. Je serais +entre silencieusement ici dans la carriere qui m'est ouverte, apres +avoir dedaigne pendant tout le cours de la Revolution de repousser +aucune des calomnies sans nombre dont j'ai ete assiege, je ne me +permettrais pas de parler un seul instant de moi, j'attendrais ma +juste reputation de mes actions et du temps, si les fonctions +deleguees auxquelles je vais me livrer ne changeaient pas entierement +ma position. Comme individu, je meprise les traits qu'on me lance, ils +ne me paraissent qu'un vain sifflement; devenu homme du peuple, je +dois, sinon repondre a tout, parce qu'il est des choses dont il serait +absurde de s'occuper, mais au moins lutter corps a corps avec +quiconque semblera m'attaquer avec une sorte de bonne foi. Paris, +ainsi que la France entiere, se compose de trois classes; l'une +ennemie de toute liberte, de toute egalite, de toute constitution, et +digne de tous les maux dont elle a accable, dont elle voudrait encore +accabler la nation; celle-la je ne veux point lui parler, je ne veux +que la combattre a outrance jusqu'a la mort; la seconde est l'elite +des amis ardents, des cooperateurs, des plus fermes soutiens de notre +Revolution, c'est elle qui a constamment voulu que je sois ici; je ne +dois non plus rien dire, elle m'a juge, je ne la tromperai jamais dans +son attente: la troisieme, aussi nombreuse que bien intentionnee, veut +egalement la liberte, mais elle en craint les orages; elle ne hait pas +ses defenseurs qu'elle secondera toujours dans les moments de perils, +mais elle condamne souvent leur energie, qu'elle croit habituellement +ou deplacee ou dangereuse; c'est a cette classe de citoyens que je +respecte, lors meme qu'elle prete une oreille trop facile aux +insinuations perfides de ceux qui cachent sous le masque de la +moderation l'atrocite de leurs desseins; c'est, dis-je, a ces citoyens +que je dois, comme magistrat du peuple, me faire bien connaitre par +une profession de foi solennelle de mes principes politiques. + +La nature m'a donne en partage les formes athletiques et la +physionomie apre de la liberte. Exempt du malheur d'etre ne d'une de +ces races privilegiees suivant nos vieilles institutions, et par cela +meme presque toujours abatardies, j'ai conserve, en creant seul mon +existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un +seul instant, soit dans ma vie privee, soit dans la profession que +j'avais embrassee, de prouver que je savais allier le sang-froid de la +raison a la chaleur de l'ame et a la fermete du caractere. Si, des les +premiers jours de notre regeneration, j'ai eprouve tous les +bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti a paraitre exagere +pour n'etre jamais faible, si je me suis attire une premiere +proscription pour avoir dit hautement ce qu'etaient ces hommes qui +voulaient faire le proces a la Revolution, pour avoir defendu ceux +qu'on appelait les energumenes de la liberte, c'est que je vis ce +qu'on devait attendre des traitres qui protegeaient ouvertement les +serpents de l'aristocratie. + +Si j'ai ete toujours irrevocablement attache a la cause du peuple, si +je n'ai pas partage l'opinion d'une foule de citoyens, bien +intentionnes sans doute, sur des hommes dent la vie politique me +semblait d'une versatilite bien dangereuse, si j'ai interpelle face a +face, et aussi publiquement que loyalement, quelques-uns de ces hommes +qui se croyaient les pivots de notre Revolution; si j'ai voulu qu'ils +s'expliquassent sur ce que mes relations avec eux m'avait fait +decouvrir de fallacieux dans leurs projets, c'est que j'ai toujours +ete convaincu qu'il importait au peuple de lui faire connaitre ce +qu'il devait craindre de personnages assez habiles pour se tenir +perpetuellement en situation de passer, suivant le cours des +evenements, dans le parti qui offrirait a leur ambition les plus +hautes destinees; c'est que j'ai cru encore qu'il etait digne de moi +de m'expliquer en presence de ces memes hommes, de leur dire ma pensee +tout entiere, lors meme que je prevoyais bien qu'ils se +dedommageraient de leur silence en me faisant peindre par leurs +creatures avec les plus noires couleurs, et en me preparant de +nouvelles persecutions. + +Si, fort de ma cause, qui etait celle de la nation, j'ai prefere les +dangers d'une seconde proscription judiciaire, fondee non pas meme sur +ma participation chimerique a une petition trop tragiquement celebre, +mais sur je ne sais quel conte miserable de pistolets emportes en ma +presence, de la chambre d'un militaire, dans une journee a jamais +memorable, c'est que j'agis constamment d'apres les lois eternelles de +la justice, c'est que je suis incapable de conserver des relations qui +deviennent impures, et d'associer mon nom a ceux qui ne craignent pas +d'apostasier la religion du peuple qu'ils avaient d'abord defendu. + +Voila quelle fut ma vie. + +Voici, messieurs, ce qu'elle sera desormais. + +J'ai ete nomme pour concourir au maintien de la Constitution, pour +faire executer les lois jurees par la nation; eh bien, je tiendrai mes +serments, je remplirai mes devoirs, je maintiendrai de tout mon +pouvoir la Constitution, rien que la Constitution, puisque ce sera +defendre tout a la fois l'egalite, la liberte et le peuple. Celui qui +m'a precede dans les fonctions que je vais remplir a dit qu'en +l'appelant au ministere le roi donnait une nouvelle preuve de son +attachement a la Constitution; le peuple, en me choisissant, veut +aussi fortement, au moins, la Constitution; il a donc bien seconde les +intentions du roi? Puissions-nous avoir dit, mon predecesseur et moi, +deux eternelles verites! Les archives du monde attestent que jamais +peuple lie a ses propres lois, a une royaute constitutionnelle, n'a +rompu le premier ses serments; les nations ne changent ou ne modifient +jamais leurs gouvernements que quand l'exces de l'oppression les y +contraint; la royaute constitutionnelle peut durer plus de siecles en +France que n'en a dure la royaute despotique. + +Ce ne sont pas les philosophes, eux qui ne font que des systemes, qui +ebranlent les empires; les vils flatteurs des rois, ceux qui +tyrannisent en leurs noms le peuple, et qui l'affament, travaillent +plus surement a faire desirer un autre gouvernement que tous les +philanthropes qui publient leurs idees sur la liberte absolue. La +nation francaise est devenue plus fiere sans cesser d'etre plus +genereuse. Apres avoir brise ses fers, elle a conserve la royaute sans +la craindre, et l'a epuree sans la hair. Que la royaute respecte un +peuple dans lequel de longues oppressions n'ont point detruit le +penchant a etre confiant, et souvent trop confiant; qu'elle livre +elle-meme a la vengeance des lois tous les conspirateurs sans +exception et tous ces valets de conspiration qui se font donner par +les rois des acomptes sur des contre-revolutions chimeriques, +auxquelles ils veulent ensuite recruter, si je puis parler ainsi, des +partisans a credit. Que la royaute se montre sincerement enfin l'amie +de la liberte, _sa souveraine_, alors elle s'assurera une duree +pareille a celle de la nation elle-meme, alors on verra que les +citoyens qui ne sont accuses d'etre au _dela de la Constitution_ que +par ceux memes qui sont evidemment en deca, que ces citoyens, quelle +que soit leur theorie arbitraire sur la liberte, ne cherchent point a +rompre le pacte social; qu'ils ne veulent pas, pour un mieux ideal, +renverser un ordre de choses fonde sur l'egalite, la justice et la +liberte. Oui, messieurs, je dois le repeter, quelles qu'aient ete mes +opinions individuelles lors de la revision de la Constitution, _sur +les choses et sur les hommes_, maintenant qu'elle est juree, +j'appellerai a grands cris la mort sur le premier qui leverait un bras +sacrilege pour l'attaquer, fut-ce mon frere, mon ami, fut-ce mon +propre fils; tels sont mes sentiments. + +La volonte generale du peuple francais, manifestee aussi +solennellement que son adhesion a la Constitution, sera toujours ma +loi supreme. J'ai consacre ma vie tout entiere a ce peuple qu'on +n'attaquera plus, qu'on ne trahira plus impunement, et qui purgera +bientot la terre de tous les tyrans, s'ils ne renoncent pas a la ligue +qu'ils ont formee contre lui. Je perirai, s'il le faut, pour defendre +sa cause; lui seul aura mes derniers voeux, lui seul les merite; ses +lumieres et son courage l'ont tire de l'abjection du neant; ses +lumieres et son courage le rendront eternel. + + + + +II + +SUR LES MESURES REVOLUTIONNAIRES + +(28 aout 1792) + + +Dans la seance du 28 aout de la Legislative, Danton, ministre de la +Justice, monta a la tribune pour exposer les mesures revolutionnaires +qu'il semblait important de prendre. Merlin (de Thionville) convertit +la proposition en motion que la Legislative vota et qui, le lendemain, +fut mise a execution. Les barrieres furent fermees a 2 heures, et les +visites domiciliaires durerent jusqu'a l'aube. + + * * * * * + +Le pouvoir executif provisoire m'a charge d'entretenir l'Assemblee +nationale des mesures qu'il a prises pour le salut de l'Empire. Je +motiverai ces mesures en ministre du peuple, en ministre +revolutionnaire. L'ennemi menace le royaume, mais l'ennemi n'a pris +que Longwy. Si les commissaires de l'Assemblee n'avaient pas contrarie +par erreur les operations du pouvoir executif, deja l'armee remise a +Kellermann se serait concertee avec celle de Dumouriez. Vous voyez que +nos dangers sont exageres. + +Il faut que l'armee se montre digne de la nation. C'est par une +convulsion que nous avons renverse le despotisme; c'est par une grande +convulsion nationale que nous ferons retrograder les despotes. +Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simulee de Lafayette, il +faut faire une guerre plus terrible. Il est temps de dire an peuple +qu'il doit se precipiter en masse sur les ennemis. + +Telle est notre situation que tout ce qui peut materiellement servir a +notre salut doit y concourir. Le pouvoir executif va nommer des +commissaires pour aller exercer dans les departements l'influence de +l'opinion. Il a pense que vous deviez en nommer aussi pour les +accompagner, afin que la reunion des representants des deux pouvoirs +produise un effet plus salutaire et plus prompt. + +Nous vous proposons de declarer que chaque municipalite sera autorisee +a prendre l'elite des hommes bien equipes qu'elle possede. On a +jusqu'a ce moment ferme les portes de la capitale et on a eu raison; +il etait important de se saisir des traitres; mais, y en eut-il 30.000 +a arreter, il faut qu'ils soient arretes demain, et que demain Paris +communique avec la France entiere. Nous demandons que vous nous +autorisiez a faire faire des visites domiciliaires. + +Il doit y avoir dans Paris 80.000 fusils en etat. Eh bien! il faut que +ceux qui sont armes volent aux frontieres. Comment les peuples qui ont +conquis la liberte l'ont-ils conservee? Ils ont vole a l'ennemi, ils +ne l'ont point attendu. Que dirait la France, si Paris dans la stupeur +attendait l'arrivee des ennemis? Le peuple francais a voulu etre +libre; il le sera. Bientot des forces nombreuses seront rendues ici. +On mettra a la disposition des municipalites tout ce qui sera +necessaire, en prenant l'engagement d'indemniser les possesseurs. Tout +appartient a la patrie, quand la patrie est en danger. + + + + +III + +SUR LA PATRIE EN DANGER + +(2 septembre 1792) + + +Le matin du 2 septembre on apprit a Paris, apres les premiers succes +de Brunswick et la capitulation de Longwy, l'investissement de Verdun. +Une emotion et une fureur extraordinaires s'emparerent de la capitale, +et tandis que Danton tonnait a la tribune, le peuple se vengeait, sur +les suspects des prisons, des malheurs de la patrie. "Il me semble, +ecrit avec raison M. Aulard, que cette vehemente harangue peut etre +consideree comme un des efforts les plus remarquables de Danton pour +empecher les massacres".[Note: F.-A. AULARD. _Etudes et Lecons sur la +Revolution francaise_, t. II, p. 54; Paris, Felix Alcan, 1898.] Elles +ne les empecha point, mais assura, du moins, la gloire a son auteur. + + * * * * * + +Il est satisfaisant, pour les ministres du peuple libre, d'avoir a lui +annoncer que la patrie va etre sauvee. Tout s'emeut, tout s'ebranle, +tout brule de combattre. + +Vous savez que Verdun n'est point encore au pouvoir de nos ennemis. +Vous savez que la garnison a promis d'immoler le premier qui +proposerait de se rendre. + +Une partie du peuple va se porter aux frontieres, une autre va creuser +des retranchements, et la troisieme, avec des piques, defendra +l'interieur de nos villes. Paris va seconder ces grands efforts. Les +commissaires de la Commune vont proclamer, d'une maniere solennelle, +l'invitation aux citoyens de s'armer et de marcher pour la defense de +la patrie. C'est en ce moment, messieurs, que vous pouvez declarez que +la capitale a bien merite de la France entiere. C'est en ce moment que +l'Assemblee nationale va devenir un veritable comite de guerre. Nous +demandons que vous _concouriez avec nous_ a diriger le mouvement +sublime du peuple, en nommant des commissaires qui nous seconderont +dans ces grandes mesures. Nous demandons que quiconque refusera de +servir de sa personne, ou de remettre ses armes, sera puni de mort. + +Nous demandons qu'il soit fait une instruction aux citoyens pour +diriger leurs mouvements. Nous demandons qu'il soit envoye des +courriers dans tous les departements pour avertir des decrets que vous +aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal +d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les +vaincre, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de +l'audace, et la France est sauvee [Note: Texte du Moniteur.--Celui du +_Journal des Debats et de Decrets_ offre quelques legeres variantes.]. + + + + +IV + +SUR LE ROLE DE LA CONVENTION + +(21 septembre 1792) + + +Paris nomma, le 8 septembre, Danton representant a la Convention +nationale. Des longtemps son choix entre la fonction de ministre et +celle de depute etait fait. "Il n'hesitera pas un moment a quitter le +ministere pour etre representant du peuple", ecrivait le 26 aout +Camille Desmoulins a son pere. [Note: _Oeuvres de Camille Demoulins_, +recueillies et publiees d'apres les textes originaux, par M. Jules +Claretie, t. II, p. 369; Paris, Fasquelle.] Le 21 septembre, dans la +deuxieme seance de la Convention nationale, Danton donna sa demission +du ministere. Il indiqua, en outre, dans son discours, le veritable +role de la Convention et les devoirs qu'elle assumait devant le peuple +dont elle etait l'emanation. Improvisation breve et nerveuse, inspiree +des memes sentiments qui dicterent celle sur les mesures +revolutionnaires. + + * * * * * + +Avant d'exprimer mon opinion sur le premier acte [Note: L'abolition de +la royaute.] que doit faire l'Assemblee nationale, qu'il me soit +permis de resigner dans son sein les fonctions qui m'avaient ete +deleguees par l'Assemblee legislative. Je les ai recues au bruit du +canon, dont les citoyens de la capitale foudroyerent le despotisme. +Maintenant que la jonction des armees est faite, que la jonction des +representants du peuple est operee, je ne dois plus reconnaitre mes +fonctions premieres; je ne suis plus qu'un mandataire du peuple, et +c'est en cette qualite que je vais parler. On vous a propose des +serments; il faut, en effet, qu'en entrant dans la vaste carriere que +vous avez a parcourir, vous appreniez au peuple, par une declaration +solennelle, quels sont les sentiments et les principes qui presideront +a vos travaux. + +Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement, +nominativement acceptee par la majorite des assemblees primaires. +Voila ce que vous devez declarer au peuple. Les vains fantomes de +dictature, les idees extravagantes de triumvirat, toutes ces +absurdites inventees pour effrayer le peuple disparaissent alors, +puisque rien ne sera constitutionnel que ce qui aura ete accepte par +le peuple. Apres cette declaration, vous en devez faire une autre qui +n'est pas moins importante pour la liberte et pour la tranquillite +publique. Jusqu'ici on a agite le peuple, parce qu'il fallait lui +donner l'eveil contre les tyrans. Maintenant il _faut que les lois +soient aussi terribles contre ceux qui y porteraient atteinte_, que le +peuple l'a ete en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent +tous les coupables pour que le peuple n'ait plus rien a desirer. On a +paru croire, d'excellents citoyens ont pu presumer que des amis +ardents de la liberte pouvaient nuire a l'ordre social en exagerant +les principes eh bien, abjurons ici toute exageration; declarons que +toutes les proprietes territoriales, individuelles et industrielles +seront eternellement maintenues. Souvenons-nous ensuite que nous avons +tout a revoir, tout a recreer; que la declaration des droits elle-meme +n'est pas sans tache, et qu'elle doit passer a la revision d'un peuple +vraiment libre. + + + + +V + +SUR LE CHOIX DES JUGES + +(22 septembre 1792) + + +Apres etre intervenu dans le conflit entre la population d'Orleans et +ses officiers municipaux royalistes, Danton prit part, dans la seance +du 22 septembre, a la discussion des reformes a operer dans le systeme +judiciaire. Ce discours est particulierement remarquable en ce sens +que c'est un des rares ou l'avocat ait passe devant le citoyen, sans +toutefois l'oublier. La Convention decida que les juges pourraient +etre choisis parmi toutes les classes des citoyens. + + * * * * * + +Je ne crois pas que vous deviez dans ce moment changer l'ordre +judiciaire; mais je pense seulement que vous devez etendre la faculte +des choix. Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une +aristocratie revoltante; si le peuple est force de choisir parmi ces +hommes, _il ne saura ou reposer sa confiance_. Je pense que si l'on +pouvait, au contraire, etablir dans les elections un principe +d'exclusion, ce devrait etre contre ces hommes de loi qui jusqu'ici se +sont arroge un privilege exclusif, qui a ete une des grandes plaies du +genre humain. Que le peuple choisisse a son gre les hommes a talents +qui meriteront sa confiance. Il ne se plaindra pas quand il aura +choisi a son gre. Au lieu qu'il aura sans cesse le droit de s'insurger +contre des hommes entaches d'aristocratie que vous l'auriez force de +choisir. + +Elevez-vous a la hauteur des grandes considerations. Le peuple ne veut +point de ses ennemis dans les emplois publics; laissez-lui donc la +faculte de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un etat de juger +les hommes etaient comme les pretres; les uns et les autres ont +eternellement trompe le peuple. La justice doit se rendre par les +simples lois de la raison. Et moi aussi, je connais les formes; et si +l'on defend l'ancien regime judiciaire, je prends l'engagement de +combattre en detail, pied a pied, ceux qui se montreront les +sectateurs de ce regime [Note: Quelques conventionnels s'etant, en cet +endroit, opposes a la proposition de Danton, il continua, developpant +ses arguments en faveur de la libre election de tous les citoyens au +poste de juge.]. + +Il s'agit de savoir s'il y a de graves inconvenients a decreter que le +peuple pourra choisir indistinctement, parmi tous les citoyens, les +hommes qu'il croira les plus capables d'appliquer la justice. Je +repondrai froidement et sans flagornerie pour le peuple aux +observations de M. Chassey. Il lui est echappe un aveu bien precieux; +il vous a dit que, comme membre du tribunal de cassation, il avait vu +arriver a ce tribunal une multitude de proces extremement entortilles, +et tous vicies par des violations de forme. Comment se fait-il qu'il +convient que les praticiens sont detestables, meme en forme, et que +cependant il veut que le peuple ne prenne que des praticiens. Il vous +a dit ensuite: plus les lois actuelles sont compliquees, plus il faut +que les hommes charges de les appliquer soient verses dans l'etude de +ces lois. + +Je dois vous dire, moi, que ces hommes infiniment verses dans l'etude +des lois sont extremement rares, que ceux qui se sont glisses dans la +composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a +parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et meme +d'huissiers; eh bien, ces memes hommes, loin d'avoir une connaissance +approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science, +loin d'etre utile, est infiniment funeste. D'ailleurs on m'a mal +interprete; je n'ai pas propose d'exclure les hommes de loi des +tribunaux, mais seulement de supprimer l'espece de privilege exclusif +qu'ils se sont arroge jusqu'a present. Le peuple elira sans doute tous +les citoyens de cette classe, qui unissent le patriotisme aux +connaissances, mais, a defaut d'hommes de loi patriotes, ne doit-il +pas pouvoir elire d'autres citoyens? Le preopinant, qui a appuye, en +partie les observations de M. Chassey, a reconnu lui-meme la necessite +de placer un prud'homme dans la composition des tribunaux, d'y placer +un citoyen, un homme de bon sens, reconnu pour tel dans son canton, +pour reprimer l'esprit de dubitation qu'ont souvent les hommes +barbouilles de la science de la justice. + +En un mot, apres avoir pese ces verites, attachez-vous surtout a +celle-ci: le peuple a le droit de vous dire: tel homme est ennemi du +nouvel ordre des choses, il a signe une petition contre les societes +populaires, il a adresse a l'ancien pouvoir executif des petitions +flagorneuses; il a sacrifie nos interets a la cour, je ne puis lui +accorder ma confiance. Beaucoup de juges, en effet, qui n'etaient pas +tres experts en mouvements politiques, ne prevoyaient pas la +Revolution et la Republique naissante; ils correspondaient avec le +pouvoir executif, ils lui envoyaient une foule de pieces qui +prouvaient leur incivisme: et, par une fatalite bien singuliere ces +pieces envoyees a M. Joly, ministre de la tyrannie, ont tombe entre +les mains du ministre du peuple. C'est alors que je me suis convaincu +plus que jamais de la necessite d'exclure cette classe d'hommes des +tribunaux; en un mot, il n'y a aucun inconvenient grave, puisque le +peuple pourra reelire tous les hommes de loi qui sont dignes de sa +confiance. + + + + +VI + +JUSTIFICATION CIVIQUE + +(25 septembre 1792) + + +Le plus vif enthousiasme accueillit, le 25 septembre, ce discours de +Danton. Sous les attaques de Lasource, l'accusant de former, avec +Marat et Robespierre, un triumvirat aspirant a la dictature, le grand +orateur civique se reveilla. On sait que Marat reconnut lui-meme qu'il +etait l'auteur de la proposition d'un triumvirat. Robespierre, Danton, +disait-il, en "ont constamment improuve l'idee ". Il est a remarquer +que ce discours de Danton contient, en germe, le decret du 1er avril +suivant qui depouilla les deputes suspects de leur inviolabilite +[Note: _Moniteur_ du jeudi 4 avril 1793, p. 94.]. C'est toutefois, +malgre sa fougueuse violence oratoire, un bel et pathetique appel a la +concorde. + + * * * * * + +C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la +Republique francaise, que celui qui amene entre nous une explication +fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui +veuille dominer despotiquement les representants du peuple, sa tete +tombera aussitot qu'il sera demasque. On parle de dictature, de +triumvirat. Cette imputation ne doit pas etre une imputation vague et +indeterminee; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferai, moi, +cette imputation dut-elle faire tomber la tete de mon meilleur ami. Ce +n'est pas la deputation de Paris prise collectivement qu'il faut +inculper; je ne chercherai pas non plus a justifier chacun de ses +membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai +donc que de moi. + +Je suis pret a vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis +trois ans, j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la +liberte. Pendant la duree de mon ministere, j'ai employe toute la +vigueur de mon caractere, j'ai apporte dans le conseil toute +l'activite et tout le zele d'un citoyen embrase de l'amour de son +pays. S'il y a quelqu'un qui puisse m'accuser a cet egard, qu'il se +leve et qu'il parle. Il existe, il est vrai, dans la deputation de +Paris, un homme dont les opinions sont, pour le parti republicain, ce +qu'etaient celles de Royou pour le parti aristocratique; c'est Marat. +Assez et trop longtemps l'on m'a accuse d'etre l'auteur des ecrits de +cet homme. J'invoque le temoignage du citoyen qui vous preside [Note: +Petion avait ete, des la premiere seance, elu president par 235 voix. +(_Proces-verbal de la Convention national_, tome I.)]. Il lut, votre +president, la lettre menacante qui m'a ete adressee par ce citoyen; il +a ete temoin d'une altercation qui a eu lieu, entre lui et moi a la +mairie. Mais j'attribue ces exagerations aux vexations que ce citoyen +a eprouvees. Je crois que les souterrains dans lesquels il a ete +enferme, ont ulcere son ame... Il est tres vrai que d'excellents +citoyens ont pu etre republicains par exces, il faut en convenir; mais +n'accusons pas pour quelques individus exageres une deputation tout +entiere. Quant a moi, je n'appartiens pas a Paris; je suis ne dans un +departement vers lequel je tourne toujours mes regards avec un +sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient a tel ou tel +departement, il appartient a la France entiere. Faisons donc tourner +cette discussion au profit de l'interet public. + +Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui +voudraient detruire la liberte publique. Eh bien! portons-la, cette +loi, portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se +declarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais apres +avoir pose ces bases qui garantissent le regne de l'egalite, +aneantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On pretend qu'il +est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la +France; faisons disparaitre ces idees absurdes, en prononcant la peine +de mort contre les auteurs. La France doit etre un tout indivisible. +Elle doit avoir unite de representation. Les citoyens de Marseille +veulent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la +peine de mort contre quiconque voudrait detruire l'unite en France, et +je propose de decreter que la Convention nationale pose pour base du +gouvernement qu'elle va etablir l'unite de representation et +d'execution. Ce ne sera pas sans fremir que les Autrichiens +apprendront cette sainte harmonie; alors, je vous jure, nos ennemis +sont morts. + + + + +VII + +CONTRE ROLAND + +(29 octobre 1792) + + +Danton mis en cause des le 10 octobre par la Gironde au sujet de la +gestion des fonds du ministere, et ce malgre qu'il eut rendu ses +comptes le 6, trouva l'occasion, dans la seance du 29 octobre, +d'attaquer de front ses calomniateurs. Ce fut le rapport de Roland qui +le lui fournit. Tandis qu'il s'opposait energiquement a l'envoi de +cette piece hypocrite et mensongere aux departements, il defendait +Robespierre. Il n'avait pas oublie l'accusation de Lasource et c'est +comme la seconde partie de son discours du 25 septembre precedent +qu'il prononca le 29 octobre. + + * * * * * + +J'ai peine a concevoir comment l'Assemblee hesiterait a fixer +decidement a un jour prochain la discussion que necessite le rapport +du ministre. Il est temps enfin que nous sachions de qui nous sommes +les collegues; il est temps que nos collegues sachent ce qu'ils +doivent penser de nous. On ne peut se dissimuler qu'il existe dans +l'Assemblee un grand germe de defiance entre ceux qui la composent.... +Si j'ai dit une verite que vous sentez tous, laissez m'en donc tirer +les consequences. Eh bien, ces defiances, il faut qu'elles cessent; et +s'il y a un coupable parmi nous, il faut que vous en fassiez justice. +Je declare a la Convention et a la nation entiere que je n'aime point +l'individu Marat; je dis avec franchise que j'ai fait l'experience de +son temperament: non seulement il est volcanique et acariatre, mais +insociable. Apres un tel aveu qu'il me soit permis de dire que, moi +aussi, je suis sans parti et sans faction. Si quelqu'un peut prouver +que je tiens a une faction, qu'il me confonde a l'instant.... Si, au +contraire, il est vrai que ma pensee soit a moi, que je sois fortement +decide a mourir plutot que d'etre cause d'un dechirement ou d'une +tendance a un dechirement dans la Republique, je demande a enoncer ma +pensee tout entiere sur notre situation politique actuelle. + +Sans doute il est beau que la philanthropie, qu'un sentiment +d'humanite fasse gemir le ministre de l'Interieur et tous les grands +citoyens sur les malheurs inseparables d'une grande revolution, sans +doute on a le droit de reclamer toute la rigueur de la justice +nationale contre ceux qui auraient evidemment servi leurs passions +particulieres au lieu de servir la Revolution et la liberte. Mais +comment se fait-il qu'un ministre qui ne peut pas ignorer les +circonstances qui ont amene les evenements dont il vous a entretenus +oublie les principes et les verites qu'un autre ministre vous a +developpes sur ces memes evenements. [Note: Danton entend designer +Garat qui etait precedemment intervenu.] Rappelez-vous ce que le +ministre actuel de la Justice vous a dit sur ces malheurs inseparables +de la Revolution. Je ne ferai point d'autre reponse au ministre de +l'Interieur. Si chacun de nous, si tout republicain a le droit +d'invoquer la justice contre ceux qui n'auraient excite des troubles +revolutionnaires que pour assouvir des vengeances particulieres, je +dis qu'on ne peut pas se dissimuler non plus que jamais trone n'a ete +fracasse sans que ses eclats blessassent quelques bons citoyens; que +jamais revolution complete n'a ete operee sans que cette vaste +demolition de l'ordre de choses existant n'ait ete funeste a +quelqu'un; qu'il ne faut donc pas imputer, ni a la cite de Paris, ni a +celles qui auraient pu presenter les memes desastres, ce qui est +peut-etre l'effet de quelques vengeances particulieres dont je ne nie +pas l'existence; mais ce qui est bien plus probablement la suite de +cette commotion generale, de cette fievre nationale qui a produit les +miracles dont s'etonnera la posterite. Je dis donc que le ministre a +cede a un sentiment que je respecte, mais que son amour passionne pour +l'ordre et les lois lui a fait voir sous la couleur de l'esprit de +faction et de grands complots d'Etat, ce qui n'est peut-etre que la +reunion de petites et miserables intrigues dans leur objet comme dans +leurs moyens. Penetrez-vous de cette verite qu'il ne peut exister de +faction dans une republique; il y a des passions qui se cachent; il y +a des crimes particuliers; mais il n'y a pas de ces complots vastes +et particuliers qui puissent porter atteinte a la liberte. Et ou sont +donc ces hommes qu'on accuse comme des conjures, comme des pretendants +a la dictature ou au triumvirat? Qu'on les nomme? Oui, nous devons +reunir nos efforts pour faire cesser l'agitation de quelques +ressentiments et de quelques pretentions personnelles, plutot que de +nous effrayer par de vains et chimeriques complots dont on serait bien +embarrasse d'avoir a prouver l'existence. Je provoque donc une +explication franche sur les defiances qui nous divisent, je demande +que la discussion sur le Memoire du ministre soit ajournee a jour +fixe, parce que je desire que les faits soient approfondis, et que la +Convention prenne des mesures contre ceux qui peuvent etre coupables. + +J'observe que c'est avec raison qu'on a reclame contre l'envoi aux +departements de lettres qui inculpent indirectement les membres de +cette Assemblee, et je declare que tous ceux qui parlent de la faction +Robespierre sont a mes yeux ou des hommes prevenus ou de mauvais +citoyens. Que tous ceux qui ne partagent pas mon opinion me la +laissent etablir avant de la juger. Je n'ai accuse personne et je suis +pret a repousser toutes les accusations. C'est parce que je m'en sens +la force et que je suis inattaquable que je demande la discussion pour +lundi prochain. Je la demande pour lundi, parce qu'il faut que les +membres qui veulent accuser s'assurent de leurs materiaux et puissent +rassembler leurs pieces, et pour que ceux qui se trouvent en etat de +les refuter puissent preparer leurs developpements et repousser a leur +tour des imputations calomnieuses. Ainsi, les bons citoyens qui ne +cherchent que la lumiere, qui veulent connaitre les choses et les +hommes, sauront bientot a qui ils doivent leur haine, ou la fraternite +qui seule peut donner a la Convention cette marche sublime qui +marquera sa carriere. + + + + +VIII + +POUR LA LIBERTE DES OPINIONS RELIGIEUSES + +(7 novembre 1792) + + +Danton dont la politique n'eut jamais rien de dogmatique, dont le +civisme s'alliait avec la tolerance, intervint plusieurs fois dans les +discussions religieuses a la Convention. Dans le cas present, en +parlant en faveur des pretres, il parlait aussi en faveur de la +liberte des opinions religieuses, et une fois encore son patriotisme, +eclaire et prevoyant, lui dictait cette intervention. Avec la +suppression brusque du culte il prevoyait des troubles, la guerre +civile, les mille maux que creent des citoyens violemment heurtes dans +la liberte de leur conscience. En outre, l'encyclopediste revelait la +ses theories les plus cheres, en declarant que "c'est un crime de +lese-nation que d'oter au peuple des hommes dans lesquels il peut +trouver encore quelques consolations". Il est difficile de ne point +rendre hommage a la noblesse de cette pensee. + + * * * * * + +Je viens ajouter quelques idees a celles qu'a developpees le +preopinant. Sans doute il est douloureux pour les representants du +peuple de voir que leur caractere est plus indignement, plus +insolemment outrage par le peuple lui-meme que par ce Lafayette, +complice des attentats du despotisme. On ne peut se dissimuler que les +partisans du royalisme, les fanatiques et les scelerats qui, +malheureusement pour l'espece humaine, se trouvent dissemines sur tous +les points de la Republique, ne rendent la liberte deplorable. Il y a +eu une violation infame, il faut la reprimer; il faut sevir contre +ceux qui, pretextant la souverainete nationale, attaquent cette +souverainete et se souillent de tous les crimes. Il y a des individus +bien coupables, car qui peut excuser celui qui veut agiter la France? +N'avez-vous pas declare que la Constitution serait presentee a +l'acceptation du peuple? Mais il faut se defier d'une idee jetee dans +cette Assemblee. On a dit qu'il ne fallait pas que les pretres fussent +salaries par le tresor public. On s'est appuye sur des idees +philosophiques qui me sont cheres; car je ne connais d'autre bien que +celui de l'univers, d'autre culte que celui de la justice et de la +liberte. Mais l'homme maltraite de la fortune cherche des jouissances +eventuelles; quand il voit un homme riche se livrer a tous ses gouts, +caresser tous ses desirs, tandis que ses besoins a lui sont restreints +au plus etroit necessaire, alors il croit, et cette idee est +consolante pour lui, il croit que dans une autre vie ses jouissances +se multiplieront en proportion de ses privations dans celle-ci. Quand +vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de morale qui auront +fait penetrer la lumiere aupres des chaumieres, alors il sera bon de +parler au peuple morale et philosophie. Mais jusque-la il est barbare, +c'est un crime de lese-nation que d'oter au peuple des hommes dans +lesquels il peut trouver encore quelques consolations. Je penserais +donc qu'il serait utile que la Convention fit une adresse pour +persuader au peuple qu'elle ne veut rien detruire, mais tout +perfectionner; que si elle poursuit le fanatisme, c'est parce qu'elle +veut la liberte des opinions religieuses. Il est encore un objet qui +merite l'attention et qui exige la prompte decision de l'Assemblee. Le +jugement du ci-devant roi est attendu avec impatience; d'une part, le +republicain est indigne de ce que ce proces semble interminable; de +l'autre, le royaliste s'agite en tous sens, et comme il a encore des +moyens de finances et qu'il conserve son orgueil accoutume, vous +verrez au grand scandale et au grand malheur de la France, ces deux +partis s'entrechoquer encore. S'il faut des sacrifices d'argent, si +les millions mis a la disposition du ministre ne suffisent pas, il +faut lui en donner de nouveaux; mais plus vous prendrez de precautions +sages, plus aussi doit eclater votre justice contre les agitateurs. +Ainsi, d'une part, assurance au peuple qu'il lui sera fourni des bles, +acceleration du jugement du ci-devant roi, et deploiement des forces +nationales contre les scelerats qui voudraient amener la famine au +milieu de l'abondance: telles sont les conclusions que je vous +propose, et que je crois les seules utiles. + + + + + +ANNEE 1793 + + + + +IX + +PROCES DE LOUIS XVI + +(Janvier 1793) + + +Apres les succes de Dumouriez contre les forces prussiennes, la +majorite girondine du Conseil executif decida, sur les instances du +general, l'envahissement des Pays-Bas! Le 1er decembre 1792, Danton +partit, avec Lacroix, rejoindre les armees, sur l'ordre de la +Convention. Le 14 janvier il revenait a Paris et, le surlendemain, +prenait part aux debats du proces du Roi. Parlant sur la question du +jugement, il demanda qu'il fut rendu a la simple Majorite. + + * * * * * + +On a pretendu que telle etait l'importance de cette question, qu'il ne +suffisait pas qu'on la vidat dans la forme ordinaire. Je demande +pourquoi, quand c'est par une simple majorite qu'on a prononce sur le +sort de la nation entiere, quand on n'a pas meme pense a soulever +cette question lorsqu'il s'est agi d'abolir la royaute, on veut +prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur avec des formes +plus severes et plus solennelles. Nous prononcons comme representant +par provision la souverainete. Je demande si, quand une loi penale est +portee contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si +vous avez quelques scrupules a lui donner son execution immediate? Je +demande si vous n'avez pas vote a la majorite absolue seulement la +republique, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu +des combats ne coule pas definitivement? Les complices de Louis +n'ont-ils pas subi immediatement la peine sans aucun recours au peuple +et en vertu de l'arret d'un tribunal extraordinaire? Celui qui a ete +l'ame de ces complots merite-t-il une exception? Vous etes envoyes par +le peuple pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits, +mais comme representants: vous ne pouvez denaturer votre caractere; je +demande qu'on passe a l'ordre du jour sur la proposition de Lehardy; +je me motive et sur les principes et sur ce que vous avez deja pris +deux deliberations a la simple majorite. + + * * * * * + +Present lors de l'appel nominal sur la troisieme question; "Quelle +peine Louis Capet, ci-devant roi des Francais, a-t-il encourue?", il +vota la mort, motivant en ces termes son opinion: + + * * * * * + +Je ne suis point de cette foule d'hommes d'Etat qui ignorent qu'on ne +compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne frappe les rois +qu'a la tete, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre de ceux de +l'Europe que par la force de nos armes. Je vote pour la mort du tyran. + + * * * * * + +Son intervention dans la seance du 17 janvier fut marquee d'un +incident assez vif. Le president ayant annonce l'arrivee d'une lettre +des defenseurs de Louis XVI et d'une missive du ministre d'Espagne en +faveur du monarque, Garan-Coulon prit la parole et des le premier mot +fut interrompu par Danton. Louvet s'ecria, de sa place: "Tu n'es pas +encore roi, Danton!" A ce grief girondin habituel, les rumeurs +eclaterent, tandis que Louvet continuait: "Quel est donc ce privilege? +Je demande que le premier qui interrompra soit rappele a l'ordre." A +cette impertinence de l'auteur de Faublas, Danton riposta: "Je demande +que l'insolent qui dit que je ne suis pas roi encore soit rappele a +l'ordre du jour avec censure..." Et s'adressant a Garan-Coulon, il +ajouta: "Puisque Garan pretend avoir demande la parole avant moi, je +la lui cede." Garan ayant parle en faveur de l'audition des defenseurs +du Roi, Danton prit la parole pour appuyer cet avis, et s'elever en +termes vigoureux et eloquents contre la pretention du ministre +d'Espagne: Je consens a ce que les defenseurs de Louis soient entendus +apres que le decret aura ete prononce, persuade qu'ils n'ont rien de +nouveau a vous apprendre, et qu'ils ne vous apportent point de pieces +capables de faire changer votre determination. Quant a l'Espagne, je +l'avouerai, je suis etonne de l'audace d'une puissance qui ne craint +pas de pretendre a exercer son influence sur votre deliberation. Si +tout le monde etait de mon avis, on voterait a l'instant, pour cela +seul, la guerre a l'Espagne. Quoi! on ne reconnait pas notre +Republique et l'on veut lui dicter des lois? On ne la reconnait pas, +et l'on veut lui imposer des conditions, participer au jugement que +ses representants vont rendre? Cependant qu'on entende si on le veut +cet ambassadeur, mais que le president lui fasse une reponse digne du +peuple dont il sera l'organe et qu'il lui dise que les vainqueurs de +Jemmapes ne dementiront pas la gloire qu'ils ont acquise, et qu'ils +retrouveront, pour exterminer tous les rois de l'Europe conjures +contre nous, les forces qui deja les ont fait vaincre. Defiez-vous, +citoyens, des machinations qu'on ne va cesser d'employer pour vous +faire changer de determination; on ne negligera aucun moyen; tantot, +pour obtenir des delais, on pretextera un motif politique; tantot une +negociation importante ou a entreprendre ou prete a terminer. Rejetez, +rejetez, citoyens, toute proposition honteuse; point de transaction +avec la tyrannie; soyez dignes du peuple qui vous a donne sa confiance +et qui jugerait ses representants, si ses representants l'avaient +trahi. + +Dans la nuit du 17 au 18 janvier, alors que Vergniaud avait deja +prononce l'arret condamnant par 366 voix Louis XVI a la peine de mort, +la Convention decida de deliberer sur la question: Y aura-t-il sursis, +oui ou non, a l'execution du decret gui condamne Louis Capet? L'appel +nominal commence, malgre la fatigue de l'Assemblee, a huit heures et +demie, se termina vers minuit. On sait que, par 380 voix contre 310, +ce sursis fut rejete. Tallien avait demande a la Convention de decider +sur-le-champ de la question du sursis. Danton etait intervenu aux +debats dans ces termes: + +On vous a parle d'humanite, mais on en a reclame les droits d'une +maniere derisoire... Il ne faut pas decreter, en sommeillant, les plus +chers interets de la patrie. Je declare que ce ne sera ni par la +lassitude, ni par la terreur qu'on parviendra a entrainer la +Convention nationale a statuer, dans la precipitation d'une +deliberation irreflechie, sur une question a laquelle la vie d'un +homme et le salut public sont egalement attaches. Vous avez appris le +danger des deliberations soudaines; et certes, pour la question qui +nous occupe, vous avez besoin d'etre prepares par des meditations +profondement suivies. La question qui vous reste a resoudre est une +des plus importantes. Un de vos membres, Thomas Payne, a une opinion +importante a vous communiquer. Peut-etre ne sera-t-il pas sans +importance d'apprendre de lui ce qu'en Angleterre... (_Murmures.) Je +n'examine point comment on peut flatter le peuple, en adulant en lui +un sentiment qui n'est peut-etre que celui d'une curiosite atroce. Les +veritables amis du peuple sont a mes yeux ceux qui veulent prendre +toutes les mesures necessaires pour que le sang du peuple ne coule +pas, que la source de ses larmes soit tarie, que son opinion soit +ramenee aux veritables principes de la morale, de la justice et de la +raison. Je demande donc la question prealable sur la proposition de +Tallien; et que, si cette proposition etait mise aux voix, elle ne put +l'etre que par l'appel nominal. + + + + +X + +POUR LEPELETIER ET CONTRE ROLAND + +(21 janvier 1793) + + +Le dimanche 20 janvier, dans le sous-sol du restaurant Teisier, au +Palais-Royal, un ancien garde du corps nomme Deparis, tua d'un coup de +sabre Michel Lepeletier de Saint-Fargeau. Dans sa seance du 21, la +Convention decida d'accorder a ce dernier les honneurs du Pantheon, +tandis que, desireux de frapper les contre-revolutionnaires qu'ils +presumaient etre les instigateurs de l'assassinat, plusieurs deputes +demandaient des visites domiciliaires pareilles a celles-la memes que +Danton demanda le 28 aout 1892. S'associant a la premiere proposition, +Danton s'eleva contre la seconde. La Convention ordonna neanmoins la +mesure, qui fut executee dans la nuit qui suivit. On retrouvera dans +ce beau et rude discours du conventionnel un nouvel echo de la lutte +contre la Gironde. Elle allait bientot atteindre son paroxysme et +proscrire toute clemence. Mais une fois encore l'amour de la patrie +passa avant toute querelle politique, et jamais plus belle profession +de foi patriotique ne fut melee a plus d'abnegation. + + * * * * * + +Ce qui honore le plus les Francais, c'est que dans des moments de +vengeance le peuple ait surtout respecte ses representants. Que +deviendrions-nous, si, au milieu des doutes que l'on jette sur une +partie de cette assemblee, l'homme qui a peri victime des assassins +n'etait pas patriote! O Lepeletier, ta mort servira la Republique; je +l'envie, ta mort. Vous demandez pour lui les honneurs du Pantheon; +mais il a deja recueilli les palmes du martyre de la Liberte. Le moyen +d'honorer sa memoire, c'est de jurer que nous ne nous quitterons pas +sans avoir donne une Constitution a la Republique. Qu'il me sera doux +de vous prouver que je suis etranger a toutes les passions! + +Je ne suis point l'accusateur de Petion; a mon sens il eut des torts. +Petion peut avoir ete faible; mais, je l'avoue avec douleur, bientot +la France ne saura plus sur qui reposer sa confiance. Quant aux +attentats dont nous avons tous gemi, l'on aurait du vous dire +clairement que nulle puissance n'aurait pu les arreter. Ils etaient la +suite de cette rage revolutionnaire qui animait tous les esprits. Les +hommes qui connaissent le mieux ces evenements terribles furent +convaincus que ces actes etaient la suite necessaire de la fureur d'un +peuple qui n'avait jamais obtenu justice. J'adjure tous ceux qui me +connaissent de dire si je suis un buveur de sang, si je n'ai pas +employe tous les moyens de conserver la paix dans le conseil executif. +Je prends a temoin Brissot lui-meme. N'ai-je pas montre une extreme +deference pour un vieillard dont le caractere est opiniatre, et qui +aurait du au contraire epuiser tous les moyens de douceur pour +retablir le calme? Roland, dont je n'accuse pas les intentions, repute +scelerats tous ceux qui ne partagent pas ses opinions. Je demande pour +le bien de la Republique qu'il ne soit plus ministre; je desire le +salut public, vous ne pouvez suspecter mes intentions. Roland, ayant +craint d'etre frappe d'un mandat dans des temps trop fameux, voit +partout des complots; il s'imagine que Paris veut s'attribuer une +espece d'autorite sur les autres communes. C'est la sa grande erreur. +Il a concouru a animer les departements contre Paris, qui est la ville +de tous. On a demande une force departementale pour environner la +Convention. Eh bien, cette garde n'aura pas plus tot sejourne dans +Paris, qu'elle y prendra l'esprit du peuple. En doutez-vous +maintenant? Je puis attester sans acrimonie que j'ai acquis la +conviction que Roland a fait circuler des ecrits qui disent que Paris +veut dominer la Republique. + +Quant aux visites domiciliaires, je m'oppose a cette mesure dans son +plein, dans un moment ou la nation s'eleve avec force contre le bill +rendu contre les etrangers; mais il vous faut un comite de surete +generale qui jouisse de la plenitude de votre confiance; lorsque les +deux tiers des membres de ce conseil tiendront les fils d'un complot, +qu'ils puissent se faire ouvrir les maisons. + +Maintenant que le tyran n'est plus, tournons toute notre energie, +toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre a l'Europe. Il +faut, pour epargner les sueurs et le sang de nos concitoyens, +developper la prodigalite nationale. Vos armees ont fait des prodiges +dans un moment deplorable, que ne feront-elles pas quand elles seront +bien secondees? Chacun de nos soldats croit qu'il vaut deux cents +esclaves. Si on leur disait d'aller a Vienne, ils iraient a Vienne ou +a la mort. Citoyens, prenez les reines d'une grande nation, +elevez-vous a sa hauteur, organisez le ministere, qu'il soit +immediatement nomme par le peuple. + +Un autre ministere est entre les mains d'un bon citoyen, mais il passe +ses forces; je ne demande pas qu'on le ravisse a ses fonctions, mais +qu'elles soient partagees. + +Quant a moi, je ne suis pas fait pour venger des passions +personnelles, je n'ai que celle de mourir pour mon pays; je voudrais, +an prix, de mon sang, rendre a la patrie le defenseur qu'elle a perdu. + + + + +XI + +SUR LA REUNION DE LA BELGIOUE A LA FRANCE + +(31 janvier 1793) + + +Les premiers succes de Dumouriez dans les Pays-Bas causerent un +enthousiasme indescriptible. La theorie girondine de la propagande +revolutionnaire armee recevait sa sanction. Danton monta a la tribune +dans la seance du 31 janvier, comprenant tout le parti que pouvait +tirer la jeune Republique de l'annexion de la Belgique au moment ou, +sur ce territoire, se livrait une guerre decisive. Le soir meme, +Danton partait pour les frontieres. On sait que c'est durant ce voyage +que mourut, le l0 fevrier 1793, sa premiere femme Antoinette-Gabrielle +Charpentier. + + * * * * * + +Ce n'est pas en mon nom seulement, c'est au nom des patriotes belges, +du peuple belge, que je viens demander aussi la reunion de la +Belgique. Je ne demande rien a votre enthousiasme, mais tout a votre +raison, mais tout aux interets de la Republique Francaise. N'avez-vous +pas prejuge cette reunion quand vous avez decrete une organisation +provisoire de la Belgique. Vous avez tout consomme par cela seul que +vous avez dit aux amis de la liberte: organisez-vous comme nous. +C'etait dire: nous accepterons votre reunion si vous la proposez. Eh +bien, ils la proposent aujourd'hui. Les limites de la France sont +marquees par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points: +a l'Ocean, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrenees. On nous menace des rois! +Vous leur avez jete le gant, ce gant est la tete d'un roi, c'est le +signal de leur mort prochaine. On vous menace de l'Angleterre! Les +tyrans de l'Angleterre sont morts. Vous avez la plenitude de la +puissance nationale. Le jour ou la Convention nommera des commissaires +pour savoir ce qu'il y a dans chaque commune d'hommes et d'armes, elle +aura tous les Francais. Quant a la Belgique, l'homme du peuple, le +cultivateur veulent la reunion. Lorsque nous leur declarames qu'ils +avaient le pouvoir de voter, ils sentirent que l'exclusion ne portait +que sur les ennemis du peuple, et ils demanderent l'exclusion de votre +decret. Nous avons ete obliges de donner la protection de la force +armee au receveur des contributions auquel le peuple demandait la +restitution des anciens impots. Sont-ils murs, ces hommes-la? De cette +reunion depend le sort de la Republique dans la Belgique. Ce n'est que +parce que les patriotes pusillanimes doutent de cette reunion, que +votre decret du 15 a eprouve des oppositions. Mais prononcez-la et +alors vous ferez executer les lois francaises, et alors les +aristocrates, nobles et pretres, purgeront la terre de la liberte. +Cette purgation operee, nous aurons des hommes, des armes de plus. La +reunion decretee, vous trouverez dans les Belges des republicains +dignes de vous, qui feront mordre la poussiere aux despotes. Je +conclus donc a la reunion de la Belgique. + + + + +XII + +SUR LES SECOURS A ENVOYER A DUMOURIEZ + +(8 mars 1793) + + +La trahison de Dumouriez fut precedee des revers qui amenerent par la +suite, au lendemain de sa convention avec Mack, l'evacuation de la +Belgique par les armees francaises. Danton, au cours de sa mission, +eut l'occasion de voir et de juger les deplorables resultats de la +campagne. Au moment ou il revenait a Paris, avec Lacroix, +l'avant-garde de l'armee abandonnait Liege a l'ennemi. La Convention +decreta les mesures proposees par Danton dans ce discours: + + * * * * * + +Nous avons plusieurs fois fait l'experience que tel est le caractere +francais, qu'il lui faut des dangers pour trouver toute sou energie. +Eh bien, ce moment est arrive. Oui, il faut dire a la France entiere: +"Si vous ne volez pas au secours de vos freres de la Belgique, si +Dumouriez est enveloppe en Hollande, si son armee etait obligee de +mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs incalculables +d'un pareil evenement? La fortune publique aneantie, la mort de +600.000 Francais pourraient en etre la suite!" + +Citoyens, vous n'avez pas une minute a perdre; je ne vous propose pas +en ce moment des mesures generales pour les departements, votre comite +de defense vous fera demain son rapport. Mais nous ne devons pas +attendre notre salut uniquement de la loi sur le recrutement; son +execution sera necessairement lente, et des resultats tardifs ne sont +pas ceux qui conviennent a l'imminence du danger qui nous menace. Il +faut que Paris, cette cite celebre et tant calomniee, il faut que +cette cite qu'on aurait renversee pour servir nos ennemis qui +redoutent son brulant civisme contribue par son exemple a sauver la +patrie. Je dis que cette ville est encore appelee a donner a la France +l'impulsion qui, l'annee derniere, a enfante nos triomphes. Comment se +fait-il que vous n'ayez pas senti que, s'il est bon de faire les lois +avec maturite, on ne fait bien la guerre qu'avec enthousiasme? Toutes +les mesures dilatoires, tout moyen tardif de recruter detruit cet +enthousiasme, et reste souvent sans succes. Vous voyez deja quels en +sont les miserables effets. + +Tous les Francais veulent etre libres. Ils se sont constitues en +gardes nationales. Aux termes de leur serments, ils doivent tous +marcher quand la patrie reclame leur secours. + +Je demande, par forme de mesure provisoire, que la Convention nomme +des commissaires qui, ce soir, se rendront dans toutes les sections de +Paris, convoqueront les citoyens, leur feront prendre les armes, et +les engageront, au nom de la liberte et de leurs serments, a voter la +defense de la Belgique. La France entiere sentira le contre-coup de +cette impulsion salutaire. Nos armees recevront de prompts renforts; +et, il faut le dire ici, les generaux ne sont pas aussi reprehensibles +que quelques personnes ont paru le croire. Nous leur avions promis +qu'au 1er fevrier l'armee de la Belgique recevrait un renfort de +30.000 hommes. Rien ne leur est arrive. Il y a trois mois qu'a notre +premier voyage dans la Belgique ils nous dirent que leur position +militaire etait detestable, et que, sans un renfort considerable, +s'ils etaient attaques au printemps, ils seraient peut-etre forces +d'evacuer la Belgique entiere. Hatons-nous de reparer nos fautes. Que +ce premier avantage de nos ennemis soit, comme celui de l'annee +derniere, le signal du reveil de la nation. Qu'une armee, conservant +l'Escaut, donne la main a Dumouriez, et les ennemis seront disperses. +Si nous avons perdu Aix-la-Chapelle, nous trouverons en Hollande des +magasins immenses qui nous appartiennent. + +Dumouriez reunit au genie du general l'art d'echauffer et d'encourager +le soldat. Nous avons entendu l'armee battue le demander a grands +cris. L'histoire jugera ses talents, ses passions et ses vices; mais +ce qui est certain, c'est qu'il est interesse a la splendeur de la +Republique. S'il est seconde, si une armee lui prete la main, il saura +faire repentir nos ennemis de leurs premiers succes. + +Je demande que des commissaires soient nommes a l'instant. + + + + +XIII + +SUR LA LIBERATION DES PRISONNIERS POUR DETTES + +(9 mars 1793) + + +Ce fut une des mesures les plus humaines que celle reclamee par Danton +dans ce discours. Avocat, il comprenait tout l'odieux du systeme; +patriote, il en sentait tout l'absurde au moment ou la defense de la +Republique exigeait toutes les energies, toutes les forces vives de la +nation. La Convention s'associa a l'unanimite a la genereuse +proposition de l'ancien ministre. + + * * * * * + +Non sans doute, citoyens, l'espoir de vos commissaires ne sera pas +decu. Oui, vos ennemis, les ennemis de la liberte seront extermines, +parce que vos efforts ne vont point se ralentir. Vous serez dignes +d'etre les regulateurs de l'energie nationale. Vos commissaires, en se +disseminant sur toutes les parties de la Republique, vont repeter aux +Francais que la grande querelle qui s'est elevee entre le despotisme +et la liberte va etre enfin terminee. Le peuple francais sera venge: +c'est a nous qu'il appartient de mettre le monde politique en +harmonie, de creer des lois concordantes avec cette harmonie. Mais +avant de vous entretenir de ces grands objets, je viens vous demander +la declaration d'un principe trop longtemps meconnu, l'abolition d'une +erreur funeste, la destruction de la tyrannie de la richesse sur la +misere. Si la mesure que je propose est adoptee, bientot ce Pitt, le +Breteuil de la diplomatie anglaise, et ce Burke, l'abbe Maury du +Parlement britannique, qui donnent aujourd'hui au peuple anglais une +impulsion si contraire a la liberte, seront aneantis. + +Que demandez-vous? Vous voulez que tous les Francais s'arment pour la +defense commune. Eh bien, il est une classe d'hommes qu'aucun crime +n'a souilles, qui a des bras, mais qui n'a pas de liberte, c'est celle +des malheureux detenus pour dettes; c'est une honte pour l'humanite, +pour la philosophie, qu'un homme, en recevant de l'argent, puisse +hypothequer et sa personne et sa surete. + +Je pourrais demontrer que la declaration du principe que je proclame +est favorable a la cupidite meme, car l'experience prouve que celui +qui pretait ne prenait aucune garantie pecuniaire, parce qu'il pouvait +disposer de la personne de son debiteur; mais qu'importent ces +considerations mercantiles? Elles ne doivent pas influer sur une +grande nation. Les principes sont eternels, et tout Francais ne peut +etre prive de sa liberte que pour avoir forfait a la societe. + +Que les proprietaires ne s'alarment pas. Sans doute quelques individus +se sont portes a des exces; mais la nation, toujours juste, respectera +les proprietes. Respectez la misere, et la misere respectera +l'opulence. Ne soyons jamais coupables envers les malheureux, et le +malheureux, qui a plus d'ame que le riche, ne sera jamais coupable. + +Je demande que la Convention nationale declare que tout citoyen +francais, emprisonne pour dettes, sera mis en liberte, parce qu'un tel +emprisonnement est contraire a la saine morale, aux droits de l'homme, +aux vrais principes de la liberte. + + + + +XIV + +SUR LES DEVOIRS DE CHACUN ENVERS LA PATRIE EN DANGER + +(10 mars 1793) + + +L'emotion des terribles nouvelles pesait sur la Convention dans la +seance du 10 mars. L'ennemi occupait Liege et forcait a la levee du +siege de Maestricht. Le decouragement avait succedee l'enthousiasme +des premiers jours. Nous tenons le discours que Danton prononca a +cette occasion pour le plus admirable morceau d'eloquence civique. +Jamais appel plus vibrant, plus electrique ne fut lance a la nation +par l'homme qui s'effacait devant le danger de la patrie. Le dedain +qu'il eut toujours pour sa defense personnelle se manifeste une fois +encore ici: "Que m'importe d'etre appele buveur de sang!.... +Conquerons la liberte!" Vingt jours plus tard, la trahison de +Dumouriez etait chose faite. + + * * * * * + +Les considerations generales qui vous ont ete presentees sont vraies; +mais il s'agit moins en ce moment d'examiner les causes des evenements +desastreux qui peuvent nous frapper, que d'y appliquer promptement le +remede. Quand l'edifice est en feu, je ne m'attache pas aux fripons +qui enlevent les meubles, j'eteins l'incendie. Je dis que vous devez +etre convaincus plus que jamais, par la lecture des depeches de +Dumouriez, que vous n'avez pas un instant a perdre pour sauver la +Republique. + +Dumouriez avait concu un plan qui honore son genie. Je dois lui rendre +meme une justice bien plus eclatante que celle que je lui rendis +dernierement. Il y a trois mois qu'il a annonce au pouvoir executif, a +votre comite de defense generale, que, si nous n'avions pas assez +d'audace pour envahir la Hollande au milieu de l'hiver, pour declarer +sur-le-champ la guerre a l'Angleterre, qui nous la faisait depuis +longtemps, nous doublerons les difficultes de la campagne, en laissant +aux forces ennemies le temps de se deployer. Puisque l'on a meconnu ce +trait de genie, il faut reparer nos fautes. + +Dumouriez ne s'est pas decourage; il est au milieu de la Hollande, il +y trouvera des munitions; pour renverser tous nos ennemis, il ne lui +faut que des Francais, et la France est remplie de citoyens. +Voulons-nous etre libres? Si nous ne le voulons plus, perissons, car +nous l'avions jure. Si nous le voulons, marchons tous pour defendre +notre independance. Nos ennemis font leurs derniers efforts. + +Pitt sent bien qu'ayant tout a perdre, il n'a rien a epargner. Prenons +la Hollande, et Carthagene est detruite, et l'Angleterre ne peut plus +vivre que pour la liberte.... Que la Hollande soit conquise a la +liberte, et l'aristocratie commerciale elle-meme, qui domine en ce +moment le peuple anglais, s'elevera contre le gouvernement qui l'aura +entrainee dans cette guerre du despotisme contre un peuple libre. Elle +renversera ce ministere stupide qui a cru que les talents de l'ancien +regime pouvaient etouffer le genie de la liberte qui plane sur la +France. Ce ministere renverse par l'interet du commerce, le parti de +la liberte se montrera, car il n'est pas mort; et si vous saisissez +vos devoirs, si vos commissaires partent a l'instant, si vous donnez +la main a l'etranger qui soupire apres la destruction de toute espece +de tyrannie, la France est sauvee et le monde est libre. + +Faites donc partir vos commissaires: soutenez-les par votre energie; +qu'ils partent ce soir, cette nuit meme; qu'ils disent a la classe +opulente: il faut que l'aristocratie de l'Europe, succombant sous nos +efforts, paye notre dette, ou que vous la payiez; le peuple n'a que du +sang; il le prodigue. Allons, miserables, prodiguez vos richesses. +Voyez, citoyens, les belles destinees qui vous attendent. Quoi! vous +avez une nation entiere pour levier, la raison pour point d'appui, et +vous n'avez pas encore bouleverse le monde. Il faut pour cela du +caractere, et la verite est qu'on en a manque. Je mets de cote toutes +les passions, elles me sont toutes parfaitement etrangeres, excepte +celle du bien public. Dans des circonstances plus difficiles, quand +l'ennemi etait aux portes de Paris, j'ai dit a ceux qui gouvernaient +alors: Vos discussions sont miserables, je ne connais que l'ennemi. + +Vous qui me fatiguez de vos contestations particulieres, au lieu de +vous occuper du salut de la Republique, je vous repudie tous comme +traitres a la patrie. Je vous mets tous sur la meme ligne. Je leur +disais: Eh que m'importe ma reputation! que la France soit libre et +que mon nom soit fletri! Que m'importe d'etre appele buveur de sang! +Eh bien, buvons le sang des ennemis de l'humanite, s'il le faut; +combattons, conquerons la liberte. + +On parait craindre que le depart des commissaires affaiblisse l'un ou +l'autre parti de la Convention. Vaines terreurs! Portez votre energie +partout. Le plus beau ministere est d'annoncer au peuple que la dette +terrible qui pese sur lui sera dessechee aux depens de ses ennemis, ou +que le riche la paiera avant peu. La situation nationale est cruelle; +le signe representatif n'est plus en equilibre dans la circulation; la +journee de l'ouvrier est au-dessous du necessaire; il faut un grand +moyen correctif. Conquerons la Hollande; ranimons en Angleterre le +parti republicain; faisons marcher la France, et nous irons glorieux a +la posterite. Remplissez ces grandes destinees; point de debats; point +de querelles, et la patrie est sauvee. + + * * * * * + +Danton, outre le discours sur le Tribunal revolutionnaire que l'on +trouvera plus loin, intervint dans les debats de cette seance pour +demander la comparution, a la barre de la Convention, du general +Stengel qui, ne sujet palatin, se refusait a porter les armes contre +sa patrie et demandait a etre employe dans un autre poste. + + * * * * * + +Je suis bien eloigne de croire Stengel republicain; je ne crois pas +qu'il doive commander nos armees. Mais je pense qu'avant de le +decreter d'accusation, il faut qu'il vous soit fait un rapport ou que +vous l'entendiez vous-memes a la barre. Il faut de la raison et de +l'inflexibilite; il faut que l'impunite, portee jusqu'a present trop +loin, cesse; mais il ne faut pas porter de decret d'accusation au +hasard. Je demande que le ministre de la guerre soit charge de faire +traduire a la barre Stengel et Lanoue. + + * * * * * + +La Convention decreta que Stengel et Lanoue comparaitraient a sa +barre. + + + + +XV + +SUR L'INSTITUTION D'UN TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE + +(10 mars 1793) + + +La conspiration de l'ennemi interieur se combinant avec les dangers +exterieurs exigeait des mesures severes, terribles. Tandis que la +nation armee se portait aux frontieres, il importait d'empecher, au +lendemain de possibles desastres, le retour des evenements sanglants +qui avaient marque les premiers jours de septembre, au lendemain de +l'invasion. C'est dans cet esprit que Danton proposa la creation d'un +tribunal revolutionnaire. + + * * * * * + +Je somme tous les bons citoyens de ne pas quitter leurs postes. (_Tous +les membres se remettent en place, un calme profond regne dans toute +l'Assemblee_.) Quoi, citoyens! au moment ou notre position est telle, +que si Maranda etait battu, et cela n'est pas impossible, Dumouriez +enveloppe serait oblige de mettre bas les armes, vous pourriez vous +separer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose +publique? Je sens a quel point il est important de prendre des mesures +judiciaires qui punissent les contre-revolutionnaires; car c'est pour +eux que ce tribunal est necessaire; c'est pour eux que ce tribunal +doit suppleer au tribunal supreme de la vengeance du peuple. Les +ennemis de la liberte levent un front audacieux; partout confondus, +ils sont partout provocateurs. En voyant le citoyen honnete occupe +dans ses foyers, l'artisan occupe dans ses ateliers, ils ont la +stupidite de se croire en majorite: eh bien, arrachez-les vous-memes a +la vengeance populaire, l'humanite vous l'ordonne. + +Rien n'est plus difficile que de definir un crime politique; mais si +un homme du peuple, pour un crime particulier, en recoit a l'instant +le chatiment; s'il est si difficile d'atteindre un crime politique, +n'est-il pas necessaire que des lois extraordinaires, prises hors du +corps social, epouvantent les rebelles et atteignent les coupables? +Ici le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures +terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un +tribunal revolutionnaire. L'histoire atteste cette verite; et +puisqu'on a ose, dans cette Assemblee, rappeler ces journees +sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gemi, je dirai, moi, que +si un tribunal eut alors existe, le peuple auquel on a si souvent, si +cruellement reproche ces journees, ne les aurait pas ensanglantees; je +dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui ont ete les temoins +de ces terribles evenements, que nulle puissance humaine n'etait dans +le cas d'arreter le debordement de la vengeance nationale. Profitons +des fautes de nos predecesseurs. + +Faisons ce que n'a pas fait l'Assemblee legislative; soyons terribles +pour dispenser le peuple de l'etre; organisons un tribunal, non pas +bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que +le glaive de la loi pese sur la tete de tous ses ennemis. + +Ce grand oeuvre termine, je vous rappelle aux armes, aux commissaires +que vous devez faire partir, au ministere que vous devez organiser; +car nous ne pouvons le dissimuler, il nous faut des ministres; et +celui de la marine, par exemple, dans un pays ou tout peut etre cree, +parce que tous les elements s'y trouvent, avec toutes les qualites +d'un bon citoyen, n'a pas cree de marine; nos fregates ne sont pas +sorties et l'Angleterre enleve nos corsaires. Eh bien, le moment est +arrive, soyons prodigues d'hommes et d'argent; deployons tous les +moyens de la puissance nationale, mais ne mettons la direction de ces +moyens qu'entre les mains d'hommes dont le contact necessaire et +habituel avec vous vous assure l'ensemble et l'execution des mesures +que vous avez combinees pour le salut de la Republique. Vous n'etes +pas un corps constitue, car vous pouvez tout constituer vous-memes. +Prenez-y garde, citoyens, vous repondez au peuple de nos armees, de +son sang, de ses assignats; car si ses defaites attenuaient tellement +la valeur de cette monnaie que les moyens d'existence fussent aneantis +dans ses mains, qui pourrait arreter les effets de son ressentiment et +de sa vengeance? Si, des le moment que je vous l'ai demande, vous +eussiez fait le developpement de forces necessaires, aujourd'hui +l'ennemi serait repousse loin de nos frontieres. + +Je demande donc que le tribunal revolutionnaire soit organise, seance +tenante, que le pouvoir executif, dans la nouvelle organisation, +recoive les moyens d'action et d'energie qui lui sont necessaires. Je +ne demande pas que rien soit desorganise, je ne propose que des moyens +d'amelioration. + +Je demande que la Convention juge mes raisonnements et meprise les +qualifications injurieuses et fletrissantes qu'on ose me donner. Je +demande qu'aussitot que les mesures de surete generale seront prises, +vos commissaires partent a l'instant, qu'on ne reproduise plus +l'objection qu'ils siegent dans tel ou tel cote de cette salle. Qu'ils +se repandent dans les departements, qu'ils y echauffent les citoyens, +qu'ils y raniment l'amour de la liberte, et que, s'ils ont regret de +ne pas participer a des decrets utiles, ou de ne pouvoir s'opposer a +des decrets mauvais, ils se souviennent que leur absence a ete le +salut de la patrie. + +Je me resume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du +pouvoir executif; demain, mouvement militaire; que, demain, vos +commissaires soient partis; que la France entiere se leve, coure aux +armes, marche a l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la +Belgique soit libre; que le commerce d'Angleterre soit ruine; que les +amis de la liberte triomphent de cette contree; que nos armes, +partout victorieuses, apportent aux peuples la delivrance et le +bonheur; que le monde soit venge. + + + + +XVI + +SUR LA DEMISSION DE BEURNONVILLE + +(11 mars 1793) + + +Nomme ministre de la Guerre le 4 fevrier 1793, Beurnonville donna sa +demission le 11 mars suivant. A ce propos, plusieurs membres de la +Convention voulurent lui demander les motifs de son depart. Danton s'y +opposa, insistant dans son discours sur la cohesion et l'unite +reclamees par le gouvernement republicain, faisant appel au civisme de +tous pour le salut public. On sait qu'envoye a la suite de sa +demission aupres de Dumouriez, Beurnonville fut livre par lui aux +Autrichiens qui le retinrent en otage jusqu'au 12 brumaire an IV. + + * * * * * + +Avant de rendre au ministre de la Guerre la justice que lui doit tout +Francais qui aime son pays, et qui sait apprecier ceux qui ont +combattu vaillamment pour lui, je dois cette declaration positive de +mes principes et de mes sentiments: que, s'il est dans mes opinions +que la nature des choses et les circonstances exigent que la +Convention se reserve la faculte de prendre partout, et meme dans son +sein, des ministres, je declare en meme temps, et je le jure par la +patrie, que, moi, je n'accepterai jamais une place dans le ministere, +tant que j'aurai l'honneur d'etre membre de la Convention nationale. +Je le declare, dis-je, sans fausse modestie; car, je l'avoue, je crois +valoir un autre citoyen francais. Je le declare avec le desir ardent +que mon opinion individuelle ne devienne pas celle de tous mes +collegues; car je tiens pour incontestable que vous feriez une chose +funeste a la chose publique, si vous ne vous reserviez pas cette +faculte. Apres un tel aveu, je vous somme tous, citoyens, de descendre +dans le fond de votre conscience. Quel est celui d'entre vous qui ne +sent pas la necessite d'une plus grande cohesion, de rapports plus +directs, d'un rapprochement plus immediat, plus quotidien, entre les +agents du pouvoir executif revolutionnaire, charge de defendre la +liberte contre toute l'Europe, et vous qui etes charges de la +direction supreme de la legislation civile et de la defense de la +Republique? Vous avez la nation a votre disposition, vous etes une +Convention nationale, vous n'etes pas un corps constitue, mais un +corps charge de constituer tous les pouvoirs, de fonder tous les +principes de notre Republique; vous n'en violerez donc aucun, rien ne +sera renverse, si, exercant toute la latitude de vos pouvoirs, vous +prenez le talent partout ou il existe pour le placer partout ou il +peut etre utile. Si je me recuse dans les choix que vous pourrez +faire, c'est que, dans mon poste, je me crois encore utile a pousser, +a faire marcher la Revolution; c'est que je me reserve encore la +faculte de denoncer les ministres qui, par malveillance et par +imperitie, trahiraient notre confiance. Ainsi mettons-nous donc bien +tous dans la tete que presque tous, que tous, nous voulons le salut +public. Que les defiances particulieres ne nous arretent pas dans +notre marche, puisque nous avons un but commun. Quant a moi, je ne +calomnierai jamais personne; je suis sans fiel, non par vertu, mais +par temperament. La haine est etrangere a mon caractere.... Je n'en ai +pas besoin; ainsi je ne puis etre suspect, meme a ceux qui ont fait +profession de me hair. Je vous rappelle a l'infinite de vos devoirs. +Je n'entends pas desorganiser le ministere; je ne parle pas de la +necessite de prendre des ministres dans votre sein, mais de la +necessite de vous en reserver la faculte. + +---J'arrive a la discussion particuliere qui s'est elevee sur la +lettre de demission envoyee par le ministre de la Guerre. + +On veut lui demander les motifs de sa demission: certes, jamais on ne +pourra dire que c'est par faiblesse. Celui qui a combattu si bien les +ennemis, braverait l'erreur populaire avec le meme courage; il +mourrait a son poste sans sourciller; tel est Beurnonville, tel nous +devons le proclamer. Mais la nature, variee dans ses faveurs, +distribue aux hommes differents genres de talents; tel est capable de +commander une armee, d'echauffer le soldat, de maintenir la discipline +qui n'a pas les formes populaires conciliatrices, necessaires dans les +circonstances critiques et orageuses, quand on veut le bien. Celui qui +donne sa demission a du se consulter sous ces differents rapports; il +ne serait pas meme de la dignite de la Convention de lui faire les +questions qu'on propose. Beurnonville a su se juger; il peut encore +vaincre nos ennemis sur le champ de bataille; mais il n'a pas les +formes familieres qui, dans les places administratives, appellent la +confiance des hommes peu eclaires; car le peuple est ombrageux, et +l'experience de nos revolutions lui a bien acquis le droit de craindre +pour sa liberte. + +Je ne doute pas que Beurnonville n'ait gere en bon citoyen; il doit +etre excepte de la rigueur de la loi qui defend a tout ministre de +quitter Paris, avant d'avoir rendu ses comptes; et nous ne perdrons +pas l'esperance de voir Beurnonville allant aux armees, y conduisant +des renforts, remporter avec elles de nouveaux triomphes. + + + + +XVII + +SUR LE GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE + +(27 mars 1793) + + +Cree le 10 mars, le Tribunal criminel extraordinaire n'etait pas +encore entre en activite. Danton s'eleva avec force contre ce retard +et rappela dans son discours les devoirs assumes par le gouvernement +revolutionnaire. Le lendemain, 28 mars, la Convention decretait que le +Tribunal entrerait en activite le meme jour et pour ce l'autorisait a +juger au nombre de dix jures. + + * * * * * + +Je declare avoir recommande aux ministres d'excellents patriotes, +d'excellents revolutionnaires. Il n'y a aucune loi qui puisse oter a +un representant du peuple sa pensee. La loi ancienne qu'on veut +rappeler etait absurde; elle a ete revoquee par la revolution. Il faut +enfin que la Convention nationale soit un corps revolutionnaire; il +faut qu'elle soit peuple; il est temps qu'elle declare la guerre aux +ennemis interieurs. Quoi! la guerre civile est allumee de toutes +parts, et la Convention reste immobile! Un tribunal revolutionnaire a +ete cree qui devait punir tous les conspirateurs, et ce tribunal n'est +pas encore en activite! Que dira donc ce peuple! car il est pret a se +lever en masse; il le doit, il le sent. Il dira: Quoi donc! des +passions miserables agitent nos representants, et cependant les +contre-revolutionnaires tuent la liberte. + +Je dois enfin vous dire la verite, je vous la dirai sans melange; que +m'importent toutes les chimeres que l'on peut repandre contre moi, +pourvu que je puisse servir la patrie! Oui, citoyens; vous ne faites +pas votre devoir. Vous dites que le peuple est egare; mais pourquoi +vous eloignez-vous de ce peuple? Rapprochez-vous de lui, il entendra +la voix de la raison. La revolution ne peut marcher, ne peut etre +consolidee qu'avec le peuple. Le peuple en est l'instrument, c'est a +vous de vous en servir. En vain dites-vous que les societes populaires +fourmillent de denonciateurs absurdes, de denonciateurs atroces. Eh +bien, que n'y allez-vous? Une nation en revolution est comme l'airain +qui bout et se regenere dans le creuset. La statue de la liberte n'est +pas fondue. Ce metal bouillonne; si vous n'en surveillez le fourneau, +vous serez tous brules. Comment se fait-il que vous ne sentiez pas que +c'est aujourd'hui qu'il faut que la Convention decrete que tout homme +du peuple aura une pique aux frais de la nation. Les riches la +paieront, ils la paieront en vertu d'une loi; les proprietes ne seront +pas violees. Il faut decreter encore que, dans les departements ou la +revolution s'est manifestee, quiconque a l'audace d'appeler cette +contre-revolution sera mis hors la loi. A Rome, Valerius Publicola eut +le courage de proposer une loi qui portait peine de mort contre +quiconque appellerait la tyrannie. Eh bien, moi, je declare que, +puisque dans les rues, dans les places publiques, les patriotes sont +insultes; puisque, dans les spectacles, on applaudit avec fureur aux +applications qui se rapportent avec les malheurs de la patrie; je +declare, dis-je, que quiconque oserait appeler la destruction de la +liberte, ne perira que de ma main, dusse-je apres porter ma tete sur +l'echafaud, heureux d'avoir donne un exemple de vertu a ma patrie. Je +demande qu'on passe a l'ordre du jour sur la motion qui m'a donne lieu +de parler. Je demande que, dans toute la Republique, un citoyen ait +une pique aux frais de la nation. Je demande que le tribunal +extraordinaire soit mis en activite. Je demande que la Convention +declare au peuple francais, a l'Europe, a l'univers qu'elle est un +corps revolutionnaire, qu'elle est resolue de maintenir la liberte, +d'etouffer les serpents qui dechirent le sein de la patrie. + +Montrez-vous revolutionnaires; montrez-vous peuple, et alors la +liberte n'est plus en peril. Les nations qui veulent etre grandes +doivent, comme les heros, etre elevees a l'ecole du malheur. Sans +doute nous avons eu des revers; mais si, au mois de septembre, on vous +eut dit: "la tete du tyran tombera sous le glaive des lois, l'ennemi +sera chasse du territoire de la Republique; 100.000 hommes seront a +Mayence; nous aurons une armee a Tournai", vous eussiez vu la liberte +triomphante. Eh bien, telle est encore notre position. Nous avons +perdu un temps precieux. Il faut le reparer. On a cru que la +revolution etait faite. On a crie aux factieux. Eh bien, ce sont ces +factieux qui tombent sous le poignard des assassins. + +Et toi, Lepeletier, quand tu perissais victime de ta haine pour les +tyrans, on criait aussi que tu etais un factieux. Il faut sortir de +cette lethargie politique. Marseille sait deja que Paris n'a jamais +voulu opprimer la Republique, n'a jamais voulu que la liberte. +Marseille s'est declaree la montagne de la Republique. Elle se +gonflera, cette montagne, elle roulera les rochers de la liberte, et +les ennemis de la liberte seront ecrases. Je ne veux pas rappeler de +facheux debats. Je ne veux pas faire l'historique des haines dirigees +contre les patriotes. Je ne dirai qu'un mot. + +Je vous dirai que Roland ecrivait a Dumouriez (et c'est ce general qui +nous a montre la lettre, a Lacroix et a moi): "Il faut vous liguer +avec nous pour ecraser ce parti de Paris, et surtout ce Danton." Jugez +si une imagination frappee au point de tracer de pareils tableaux a du +avoir une grande influence sur toute la Republique. Mais tirons le +rideau sur le passe. Il faut nous reunir. C'est cette reunion qui +devrait etablir la liberte d'un pole a l'autre, aux deux tropiques et +sur la ligne de la Convention. Je ne demande pas d'ambassades +particulieres. Quant a moi, je fais serment de mourir pour defendre +mon plus cruel ennemi. Je demande que ce sentiment sacre enflamme +toutes les ames. Il faut tuer les ennemis interieurs pour triompher +des ennemis exterieurs. Vous deviendrez victimes de vos passions ou de +votre ignorance, si vous ne sauvez la Republique. La Republique, elle +est immortelle! L'ennemi pourra bien faire encore quelques progres; il +pourrait prendre encore quelques-unes de nos places, mais il s'y +consumerait lui-meme. Que nos echecs tournent a notre avantage! que le +Francais, en touchant la terre de son pays, comme le geant de la +fable, reprenne de nouvelles forces. + +J'insiste sur ce qui est plus qu'une loi, sur ce que la necessite vous +commande, soyez peuple. Que tout homme qui porte encore dans son coeur +une etincelle de liberte, ne s'eloigne pas du peuple. Nous ne sommes +pas ses peres, nous sommes ses enfants. Exposons-lui nos besoins et +ses ressources, disons qu'il sera inviolable, s'il veut etre uni. +Qu'on se rappelle l'epoque memorable et terrible du mois d'aout. +Toutes les passions se croisaient. Paris ne voulait pas sortir de ses +murs. J'ai, moi, car il faut bien quelquefois se citer, j'ai amene le +conseil executif a se reunir a la mairie avec tous les magistrats du +peuple. Le peuple vit notre reunion, il la seconda, et l'ennemi a ete +vaincu. Si on se reunit, si on aime les societes populaires, si on y +assiste, malgre ce qu'il peut y avoir en elles de defectueux, car il +n'y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force, +redeviendra victorieuse, et bientot les despotes se repentiront de ces +triomphes ephemeres qui n'auront ete que plus funestes pour eux. + + + + +XVIII + +JUSTIFICATION DE SA CONDUITE EN BELGIQUE + +(30 mars 1793) + + +Dans la seance du 30 mars, un membre [Note: Le Moniteur du 1er avril, +n deg. 91, qui rend compte de la seance du 30 mars ne donne pas le nom de +ce membre.] de la Convention demanda l'execution du decret ordonnant a +Danton de rendre compte de l'etat de la Belgique au moment de son +depart. "Il importe, ajoutait-il, que nous connaissions toutes les +operations de nos commissaires Gironde contre le conventionnel". Il +demanda aussitot la parole et prononca ce long discours ou il se +justifia d'une facon eclatante des reproches sournois et hypocrites +que Mme Roland reedita depuis dans son libelle. + + * * * * * + +Citoyens, vous aviez, par un decret, ordonne que, Camus et moi, seuls +des commissaires pres l'armee de la Belgique, qui se trouvent +actuellement dans la Convention, rendions compte de ce que nous avions +vu et fait dans la Belgique. Le changement des circonstances, les +lettres nouvelles parvenues a votre Comite de defense generale, ont +rendu ce rapport moins important, quant a ce qui concerne la situation +des armees, puisque cette situation a change; elles ont necessite des +mesures provisoires que vous avez decretees. J'etais pret et je le +suis encore a m'expliquer amplement, et sur l'historique de la +Belgique, et sur les generaux, et sur l'armee, et sur la conduite des +commissaires. Il est temps que tout soit connu. Si la saine raison, si +le salut de la patrie et celui de l'armee a oblige vos commissaires +d'etre en quelque sorte stationnaires, aujourd'hui le temps de bannir +toute espece de politique est arrive; il l'est d'autant plus que je +m'apercois qu'on a insinue dans l'Assemblee que les malheurs de la +Belgique pouvaient avoir ete plus ou moins amenes par l'influence, les +fautes et meme les crimes de vos commissaires. + +Eh bien, je prends a cette tribune l'engagement solennel de tout dire, +de tout reveler, de repondre a tout. J'appellerai tous les +contradicteurs possibles d'un bout de la Republique a l'autre; +j'appellerai le Conseil executif, les commissaires nationaux; +j'appellerai tous mes collegues en temoignage. Et apres cette vaste +explication, quand on aura bien sonde l'abime dans lequel on a voulu +nous plonger, on reconnaitra que ceux-la qui ont travaille la reunion, +qui ont demande des renforts, qui se sont empresses de vous annoncer +nos echecs pour hater l'envoi des secours, s'ils n'obtiennent pas +l'honorable fruit de leurs travaux, sont au moins bien fortement in +inculpables. Je rendrai, je pourrai me tromper sur quelques details, +les comptes qui me sont demandes; mais je puis annoncer a l'avance +qu'il y aura unanimite dans le temoignage de vos commissaires sur les +principaux objets de ces rapports. + +Je demande que la seance de demain soit consacree a un rapport +preliminaire, car il y aura beaucoup de personnes a entendre, beaucoup +de chefs a interroger. On verra si nous avons manque d'amour pour le +peuple, lorsque nous n'avons pas voulu tout a coup priver l'armee des +talents militaires dont elle avait besoin, dans des hommes dont +cependant nous combattions les opinions politiques, ou si nous n'avons +pas au contraire sauve cette armee. + +On verra, par exemple, que, si nous avions donne a cette fameuse +lettre qui a ete lue partout, excepte dans cette enceinte, les suites +que nous aurions pu lui donner, des qu'elle nous a ete connue, on +verra que, si nous n'avions pas, dans cette circonstance, mis dans +notre conduite la prudence que nous dictaient les evenements, l'armee, +denuee de chefs, se serait repliee sur nos frontieres avec un tel +desordre, que l'ennemi serait entre avec elle dans nos places fortes. + +Je ne demande ni grace, ni indulgence. J'ai fait mon devoir dans ce +moment de nouvelle revolution, comme je l'ai fait au 10 aout. Et, a +cet egard, comme je viens d'entendre des hommes qui, sans doute sans +connaitre les faits, mettant en avant des opinions dictees par la +prevention, me disent que je rende mes comptes, je declare que j'ai +rendu les miens et que je suis pret a les rendre encore. Je demande +que le Conseil executif soit consulte sur toutes les parties de ma +conduite ministerielle. Qu'on me mette en opposition avec ce ci-devant +ministre qui, par des reticences, a voulu jeter des soupcons sur moi. + +J'ai fait quelques instants le sacrifice de ma reputation pour mieux +payer mon contingent a la Republique, en ne m'occupant que de la +servir. Mais j'appelle aujourd'hui sur moi toutes les explications, +tous les genres d'accusation, car je suis resolu a tout dire. + +Ainsi preparez-vous a etre aussi francs jusque dans vos haines, et +francs dans vos passions, car je les attends. Toutes ces discussions +pourront peut-etre tourner encore au profit de la chose publique. Nos +maux viennent de nos divisions; eh bien, connaissons-nous tous. Car +comment se fait-il qu'une portion des representants du peuple traite +l'autre de conjures? Que ceux-ci accusent les premiers de vouloir les +faire massacrer? Il a ete un temps pour les passions; elles sont +malheureusement dans l'ordre de la nature; mais il faut enfin que tout +s'explique, que tout le monde se juge et se reconnaisse. Le peuple, il +faut le dire, ne sait plus ou reposer sa confiance; faites donc que +l'on sache si vous etes un compose de deux partis, une assemblee +d'hommes travailles de soupcons respectifs, ou si vous tendez tous au +salut de la patrie. Voulez-vous la reunion? Concourez d'un commun +accord aux mesures severes et fermes que reclame le peuple indigne des +trahisons dont il a ete si longtemps victime. Instruisez, armez les +citoyens; ce n'est pas assez d'avoir des armees aux frontieres, il +faut au sein de la Republique une colonne centrale qui fasse front aux +ennemis du dedans, pour reporter ensuite la guerre au dehors. + +Non seulement je repondrai categoriquement aux inculpations qui m'ont +ete et me seront faites ici, dans cette Assemblee qui a l'univers pour +galerie, mais je dirai tout ce que je sais sur les operations de la +Belgique, persuade que la connaissance approfondie du mal peut seule +nous en faire decouvrir le remede. Ainsi, s'il est un seul d'entre +vous qui ait le moindre soupcon sur ma conduite, comme ministre; s'il +en est un seul qui desire des comptes iteratifs, lorsque deja toutes +les pieces sont deposees dans vos comites; s'il en est un seul qui ait +des soupcons sur mon administration, relativement aux depenses +secretes de revolution, qu'il monte demain a la tribune, que tout se +decouvre, que tout soit mis a nu, et, libres de defiances, nous +passerons ensuite a l'examen de notre situation politique [Note: A. +AULARD (_Oeuvr. cit._, tome I, p. 137 et suiv.) a prouve, pieces en +mains, que, contrairement a l'assertion de la femme Roland et de +presque tous les historiens, Danton avait rendu les comptes de son +ministere dans la seance de la Convention du 6 octobre 1792.]. + +Ces defiances, quand on veut se rapprocher, sont-elles donc si +difficiles a faire disparaitre? Je le dis, il s'en faut qu'il y ait +dans cette Assemblee les conspirations qu'on se prete. Trop longtemps, +il est vrai, un amour mutuel de vengeance, inspire par les +preventions, a retarde la marche de la Convention, et diminue son +energie, en la divisant souvent. Telle opinion forte a ete repoussee +par tel ou tel cote, par cela seul qu'elle ne lui appartenait pas. +Qu'enfin donc le danger vous rallie. Songez que vous vous trouvez dans +la crise la plus terrible; vous avez une armee entierement +desorganisee, et c'est la plus importante, car d'elle dependait le +salut public, si le vaste projet de ruiner en Hollande le commerce de +l'Angleterre eut reussi. Il faut connaitre ceux qui peuvent avoir +trempe dans la conspiration qui a fait manquer ce projet; les tetes de +ceux qui ont influe, soit comme generaux, soit comme representants du +peuple sur le sort de cette armee, ces tetes doivent tomber les +premieres. + +D'accord sur les bases de la conduite que nous devons tenir, nous le +serons facilement sur les resultats. Interrogeons, entendons, +comparons, tirons la verite du chaos; alors nous saurons distinguer ce +qui appartient aux passions et ce qui est le fruit des erreurs; nous +connaitrons ou a ete la veritable politique nationale, l'amour de son +pays, et l'on ne dira plus qu'un tel est un ambitieux, un usurpateur, +parce qu'il a un temperament plus chaud et des formes plus robustes. +Non, la France ne sera pas re asservie, elle pourra etre embranlee, +mais le peuple, comme le Jupiter de l'Olympe, d'un seul signe fera +rentrer dans le neant tous les ennemis. + +Je demande que demain le Conseil executif nous fasse un rapport +preliminaire; je demande a m'expliquer ensuite, car le peuple doit +etre instruit de tout. Les nouvelles recues hier des armees +transpirent deja. C'est en soulevant petit a petit le voile, c'est en +renoncant aux palliatifs que nous previendrons l'explosion que +pourrait produire l'exces de mecontentement. Je demande que le Conseil +executif, pieces en main, nous rende compte de ses differents agents. +Que la verite colore le civisme et le courage; que nous ayons encore +l'espoir de sauver la Republique, et de ramener a un centre commun +ceux qui se sont un moment laisse egarer par leurs passions. + +Citoyens, nous n'avons pas un instant a perdre. L'Europe entiere +pousse fortement la conspiration. Vous voyez que ceux-la qui ont +preche plus perseveramment la necessite du recrutement qui s'opere +enfin pour le salut de la Republique; que ceux qui ont demande le +tribunal revolutionnaire; que ceux qui ont provoque l'envoi des +commissaires dans les departements pour y souffler l'esprit public, +sont presentes presque comme des conspirateurs. On se plaint de +miserables details. Et des corps administratifs n'ont-ils pas demande +ma tete? Ma tete!.... elle est encore la, elle y restera. Que chacun +emploie celle qu'il a recue de la nature, non pour servir de petites +passions, mais pour servir la Republique. + +Je somme celui qui pourrait me supposer des projets d'ambition, de +dilapidation, de forfaiture quelconque, de s'expliquer demain +franchement sur ces soupcons, sous peine d'etre repute calomniateur. +Cependant je vous en atteste tous, des le commencement de la +Revolution, j'ai ete peint sous les couleurs les plus odieuses. + +Je suis reste inebranlable, j'ai marche a pas fermes vers la liberte. +On verra qui touchera au terme ou le peuple arrivera, apres avoir +ecrase tous les ennemis. Mais puisque aujourd'hui l'union, et par +consequent une confiance reciproque, nous est necessaire, je demande a +entrer, apres le rapport du Conseil executif, dans toutes explications +qu'on jugera. + + + + +XIX + +SUR LA TRAHISON DE DUMOURIEZ ET LA MISSION EN BELGIQUE + +(1er avril 1793) + + +La trahison de Dumouriez, dont les operations avaient, a plusieurs +reprises, ete defendues par Danton, crea pour celui-ci une nouvelle +source d'accusations. Apres un discours de Cambaceres, au nom du +Comite de defense generale, une defense de Sillery, reclamant l'examen +de ses papiers pour se disculper d'une complicite supposee avec +Dumouriez, et quelques mots de Fonfrede et de Robespierre, Penieres +monta a la tribune pour denoncer un fait que le Moniteur (n deg. 93) +relate en ces termes: + +PENIERES.--Quelques jours apres l'arrivee de Danton et de Delacroix de +la Belgique, une lettre ecrite par Dumouriez fut envoyee au Comite de +defense generale, sans avoir ete lue a l'Assemblee. (PLUSIEURS +MEMBRES.--Cela n'est pas vrai!) La lettre fut apportee au Comite de +defense generale, ou Danton fut appele pour en entendre la lecture; +Breard, qui etait alors president, dit qu'il etait de son devoir d'en +donner connaissance a l'Assemblee. Delacroix lui repondit en ces +termes: "Quant a moi, si j'etais president, je ne balancerais pas un +moment a exposer ma responsabilite, et la lettre ne serait pas lue; +car si un decret d'accusation devait etre porte contre Dumouriez, +j'aimerais mieux que ma tete tombat que la sienne: Dumouriez est utile +a l'armee." Apres cette explication, il fut arrete que le lendemain on +ferait renvoyer cette lettre au comite, sans en faire la lecture. +Apres que ce renvoi fut decrete, Danton nous dit qu'il repartirait +avec Delacroix et qu'il promettait de faire retracter Dumouriez; et il +ajouta que, dans le cas ou Dumouriez s'y refuserait, il demanderait +lui-meme le decret d'accusation contre lui. Qu'est-il arrive? Danton, +de retour de la Belgique, ne se presenta ni a l'Assemblee ni au +comite. Je lui demande en ce moment: pourquoi, ayant promis de faire +retracter Dumouriez, et ne l'ayant pas fait, n'a-t-il pas demande +contre lui le decret d'accusation. + + * * * * * + +Breard ayant, en quelques mots, explique son role en cet incident, +Danton monta a la tribune pour justifier sa conduite envers Dumouriez, +sa mission en Belgique, et confondre ses calomniateurs. A plusieurs +reprises son discours fut interrompu. Force nous est donc de suivre le +texte du Moniteur (n deg. 93 et 94) pour donner une physionomie exacte de +la seance, et de reproduire toutes les interruptions pour suivre la +defense de Danton. + + + * * * * * + +Je commence par bien preciser l'interpellation faite, elle se reduit a +ceci: "Vous avez dit, Danton, que, si vous ne parveniez pas a faire +ecrire a Dumouriez une lettre qui detruisit l'effet de la premiere, +vous demanderiez contre lui le decret d'accusation. Cette lettre +n'ayant point eu lieu, pourquoi n'avez-vous pas tenu votre promesse?" + +Voila la maniere dont je suis interpelle. Je vais donner les +eclaircissements qui me sont demandes. D'abord, j'ai fait ce que +j'avais annonce: la Convention a recu une lettre par laquelle +Dumouriez demandait qu'il ne fut fait de rapport sur sa premiere +qu'apres que la Convention aurait entendu les renseignements que +devaient lui donner ses commissaires. Cette lettre ne nous satisfit +pas, et, apres avoir confere avec lui, nous acquimes la conviction +qu'il n'y avait plus rien a attendre de Dumouriez pour la Republique. + +Arrive a Paris a neuf heures du soir, je ne vins pas au comite; mais +le lendemain j'ai dit que Dumouriez etait devenu tellement atroce, +qu'il avait dit que la Convention etait composee de trois cents +imbeciles et de quatre cents brigands. J'ai demande que tout fut +devoile; ainsi tous ceux qui s'y sont trouves ont du voir que mon avis +etait qu'il fallait arracher Dumouriez a son armee. + +Mais ce fait ne suffit pas, il importe que la Convention et la nation +entiere sachent la conduite qu'ont tenue vos commissaires a l'egard de +Dumouriez, et il est etrange que ceux qui, constamment, ont ete en +opposition de principes avec lui soient aujourd'hui accuses comme ses +complices. + +Qu'a voulu Dumouriez? Etablir un systeme financier dans la Belgique. +Qu'a voulu Dumouriez? Point de reunion. Quels sont ceux qui ont fait +les reunions? Vos commissaires. La reunion du Hainaut, dit Dumouriez, +s'est faite a coups de sabre. Ce sont vos commissaires qui l'ont +faite. C'est nous que Dumouriez accuse des malheurs de la Belgique; +c'est nous qu'il accuse d'avoir fait couler le sang dans le Hainaut +et, par une fatalite inconcevable, c'est nous qu'on accuse de proteger +Dumouriez! + +J'ai dit que Dumouriez avait concu un plan superbe d'invasion de la +Hollande: si ce plan eut reussi, il aurait peut-etre epargne bien des +crimes a Dumouriez; peut-etre l'aurait-il voulu faire tourner a son +profit; mais l'Angleterre n'en aurait pas ete moins abaissee et la +Hollande conquise. + +Voila le systeme de Dumouriez: Dumouriez se plaint des societes +populaires et du tribunal extraordinaire; il dit que bientot Danton +n'aura plus de credit que dans la banlieue de Paris. + +UNE VOIX.--Ce sont les decrets de l'Assemblee, et non vous. + +On m'observe que je suis dans l'erreur; je passe a un autre fait plus +important: c'est que Dumouriez a dit a l'armee que si Danton et +Delacroix y reparaissaient, il les ferait arreter. Citoyens, les faits +parlent d'eux-memes; on voit facilement que la commission a fait son +devoir. + +Dumouriez s'est rendu criminel, mais ses complices seront bientot +connus. J'ai deja annonce que Dumouriez a ete egare par les impulsions +qu'il a recues de Paris, et qu'il etait aigri par les ecrits qui +presentaient les citoyens les plus energiques comme des scelerats. La +plupart de ces ecrits sont sortis de cette enceinte; je demande que la +Convention nomme une commission pour debrouiller ce chaos et pour +connaitre les auteurs de ce complot. Quand on verra comment nous avons +combattu les projets de Dumouriez, quand on verra que vous avez +ratifie tous les arretes que nous avons pris, il ne restera plus aucun +soupcon sur notre conduite. + +Citoyens, ce n'est point assez de decouvrir d'ou viennent nos maux; il +faut leur appliquer un remede immediat. Vous avez, il est vrai, +ordonne un recrutement, mais cette mesure est trop lente; je crois que +l'Assemblee doit nommer un comite de la guerre, charge de creer une +armee improvisee. Les ennemis veulent se porter sur Paris; leur +complice vous l'a devoile; je demande qu'il soit pris des mesures pour +qu'un camp de cinquante mille hommes soit forme a vingt lieues de +Paris; ce camp fera echouer les projets de nos ennemis, et pourra au +besoin servir a completer les armees. Je demande aussi que mes +collegues dans la Belgique soient rappeles sur-le-champ. + +PLUSIEURS MEMBRES.--Cela est fait. + +Je demande enfin que le Conseil executif rende un compte exact de nos +operations dans la Belgique: l'Assemblee acquerra les lumieres qui lui +sont necessaires, et elle verra que nous avons toujours ete en +contradiction avec Dumouriez. + +Si vos commissaires avaient fait enlever Dumouriez au moment ou il +etait a la tete de son armee, on aurait rejete sur eux la +desorganisation de cette armee. Vos commissaires, quoique investis +d'un grand pouvoir, n'ont rien pour assurer le succes de leurs +operations; les soldats ne nous prennent, en arrivant aux armees, que +pour de simples secretaires de commission; il aurait fallu que la +Convention donnat a ceux qu'elle charge de promulguer ses lois a la +tete des armees une sorte de decoration moitie civile et moitie +militaire. + +Que pouvaient faire de plus vos commissaires, sinon de dire: il y a +urgence, il faut arracher promptement Dumouriez de la tete de son +armee? Si nous avions voulu employer la force, elle nous eut manque; +car quel general, au moment ou Dumouriez executait sa retraite, et +lorsqu'il etait entoure d'une armee qui lui etait devouee, eut voulu +executer nos ordres? Dumouriez etait constamment jour et nuit a +cheval, et jamais il n'y a eu deux lieues de retraite sans un combat: +ainsi il nous etait impossible de le faire arreter. Nous avons fait +notre devoir, et j'appelle sur ma tete toutes les denonciations, sur +que ma tete loin de tomber sera la tete de Meduse qui fera trembler +tous les aristocrates. + +LASOURCE.--Ce n'est point une accusation formelle que je vais porter +contre Danton; mais ce sont des conjectures que je vais soumettre a +l'Assemblee. Je ne sais point deguiser ce que je pense, ainsi je vais +dire franchement l'idee que la conduite de Delacroix et de Danton a +fait naitre dans mon esprit. + +Dumouriez a ourdi un plan de contre-revolution; l'a-t-il ourdi seul, +oui ou non? + +Danton a dit qu'il n'avait pu, qu'il n'avait ose sevir contre +Dumouriez, parce qu'au moment ou il se battait, aucun officier general +n'aurait voulu executer ses ordres. Je reponds a Danton qu'il est bien +etonnant qu'il n'ait ose prendre aucune mesure contre Dumouriez, +tandis qu'il nous a dit que l'armee etait tellement republicaine, que, +malgre la confiance qu'elle avait dans son general, si elle lisait +dans un journal que Dumouriez a ete decrete d'accusation, elle +l'amenerait elle-meme a la barre de l'Assemblee. + +Danton vient de dire qu'il avait assure le comite que la Republique +n'avait rien a esperer de Dumouriez. J'observe a l'Assemblee que +Dumouriez avait perdu la tete en politique, mais qu'il conservait tous +ses talents militaires; alors Robespierre demanda que la conduite de +Dumouriez fut examinee; Danton s'y opposa et dit qu'il ne fallait +prendre aucune mesure contre lui avant que la retraite de la Belgique +fut entierement effectuee. Son opinion fut adoptee. + +Voila les faits, voici comme je raisonne. + +MAURE.--Je demande a dire un fait, c'est qu'on a propose d'envoyer +Gensonne qui avait tout pouvoir sur Dumouriez, afin de traiter avec +lui du salut de la patrie. + +PLUSIEURS MEMBRES.--C'est vrai. + +LASOURCE.--Voici comment je raisonne. Je dis qu'il y avait un plan de +forme pour retablir la royaute, et que Dumouriez etait a la tete de ce +plan. Que fallait-il faire pour le faire reussir? Il fallait maintenir +Dumouriez a la tete de son armee. Danton est venu a la tribune, et a +fait le plus grand eloge de Dumouriez. S'il y avait un plan de forme +pour faire reussir les projets de Dumouriez, que fallait-il faire? Il +fallait se populariser. Qu'a fait Delacroix? Delacroix, en arrivant de +la Belgique, a affecte un patriotisme exagere dont jusqu'a ce moment +il n'avait donne aucun exemple. (_De violents murmures se font +entendre_.) Et pour mieux dire, Delacroix se declara Montagnard. +L'avait-il fait jusqu'alors? Non. Il tonna contre les citoyens qui ont +vote l'appel au peuple et contre ceux qu'on designe sous le nom +d'hommes d'Etat. L'avait-il fait jusqu'alors? Non. + +Pour faire reussir la conspiration tramee par Dumouriez, il fallait +acquerir la confiance populaire, il fallait tenir les deux extremites +du fil. Delacroix reste dans la Belgique; Danton vient ici; il y vient +pour prendre des mesures de surete generale; il assiste au comite, il +se tait. + +DANTON.--Cela est faux! + +PLUSIEURS VOIX.--C'est faux! + +LASOURCE.--Ensuite Danton, interpelle de rendre compte des motifs qui +lui ont fait abandonner la Belgique, parle d'une maniere +insignifiante. Comment se fait-il qu'apres avoir rendu son compte +Danton reste a Paris? Avait-il donne sa demission? Non. Si son +intention etait de ne pas retourner dans la Belgique, il fallait qu'il +le dit, afin que l'Assemblee le remplacat; et dans le cas contraire, +il devait y retourner. + +Pour faire reussir la conspiration de Dumouriez, que fallait-il faire? +Il fallait faire perdre a la Convention la confiance publique. Que +fait Danton? Danton parait a la tribune, et la il reproche a +l'Assemblee d'etre au-dessous de ses devoirs; il annonce une nouvelle +insurrection; il dit que le peuple est pret a se lever, et cependant +le peuple etait tranquille. Il n'y avait pas de marche plus sure pour +amener Dumouriez a ses fins que de ravaler la Convention et de faire +valoir Dumouriez; c'est ce qu'a fait Danton. + +Pour proteger la conspiration, il fallait exagerer les dangers de la +patrie, c'est ce qu'ont fait Delacroix et Danton. On savait qu'en +parlant de revers, il en resulterait deux choses: la premiere, que les +ames timides se cacheraient; la seconde, que le peuple, en fureur de +se voir trahi, se porterait a des mouvements qu'il est impossible de +retenir. + +En criant sans cesse contre la faction des hommes d'Etat, ne +semble-t-il pas qu'on se menageait un mouvement, tandis que Dumouriez +se serait avance a la tete de son armee? + +Citoyens, voila les nuages que j'ai vus dans la conduite de vos +commissaires. Je demande, comme Danton, que vous nommiez une +commission ad hoc pour examiner les faits et decouvrir les coupables. +Cela fait, je vous propose une mesure de salut public. Je crois que la +conduite de Dumouriez, mal connue de son armee, pourrait produire +quelques mouvements funestes. Il faut qu'elle et la France entiere +sachent les mesures que vous avez prises; car Dumouriez est, comme le +fut jadis Lafayette, l'idole de la Republique. (_De violents murmures +et des cris_: Non, non! s'elevent dans toutes les parties de la +salle.) Pour les inquietudes que nos revers ont pu faire naitre dans +l'ame des Francais, il faut que la nation sache que, si l'armee a ete +battue, c'est qu'elle a ete trahie; il faut que la nation sache que, +tant que son general a voulu la liberte, l'armee a marche a des +triomphes. + +Je termine par une observation: vous voyez maintenant a decouvert le +projet de ceux qui parlaient au peuple de couper des tetes, vous voyez +s'ils ne voulaient pas la royaute. Je sais bien que le peuple ne la +voulait pas, mais il etait trompe. On lui parle sans cesse de se +lever. Eh bien! peuple francais, leve-toi, suis le conseil de tes +perfides ennemis, forge-toi des chaines, car c'est la liberte qu'on +veut perdre, et non pas quelques membres de la Convention. + +Et vous, mes collegues, souvenez-vous que le sort de la liberte est +entre vos mains; souvenez-vous que le peuple veut la justice. Il a vu +assez longtemps le Capitole et le trone, il veut voir maintenant la +roche Tarpeienne et l'echafaud. (_Applaudissements_.) Le tribunal que +vous avez cree ne marche pas encore; je demande: + +1 deg. Qu'il rende compte tous les trois jours des proces qu'il a juges et +de ceux qu'il instruit; de cette maniere on saura s'il a fait justice. + +2 deg. Je demande que les citoyens Egalite et Sillery, qui sont inculpes, +mais que je suis loin de croire coupables, soient mis en etat +d'arrestation chez eux. + +3 deg. Je demande que la commission demandee par Danton soit a l'instant +organisee. + +4 deg. Que le proces-verbal qui vous a ete lu soit imprime, envoye aux +departements et aux armees, qu'une adresse soit jointe a ce +proces-verbal; ce moyen est puissant; car, lorsque le peuple voit une +adresse de l'Assemblee nationale, il croit voir un oracle. Je demande +enfin, pour prouver a la nation que nous ne capitulerons jamais avec +un tyran, que chacun d'entre nous prenne l'engagement de donner la +mort a celui qui tenterait de se faire roi ou dictateur. (_Une +acclamation unanime se fait entendre. Les applaudissements et les +cris_: Oui, oui! se repetent a plusieurs reprises. L'assemblee entiere +est levee; tout les membres, dont l'attitude du serment, repetent +celui de Lasource. Les tribunes applaudissent.) + +BIROTEAU.--Je demande la parole pour un fait personnel. + +Au comite de defense generale, ou l'on agita les moyens de sauver la +patrie, Fabre d'Eglantine, qu'on connait tres lie avec Danton, qui, +dans une seance precedente, avait fait son eloge, Fabre d'Eglantine, +dis-je, annonce qu'il avait un moyen de sauver la Republique, mais +qu'il n'osait pas en faire part, attendu qu'on calomniait sans cesse +les opinions. On le rassura, en lui disant que les opinions etaient +libres, et que d'ailleurs tout ce qui se disait au comite y demeurait +enseveli. Alors Fabre d'Eglantine a mots couverts proposa un roi. (_De +violents murmures se font entendre_.) + +PLUSIEURS MEMBRES s'ecrient a la fois:--Cela n'est pas vrai! + +DANTON.--C'est une sceleratesse: vous avez pris la defense du roi, et +vous voulez rejeter vos crimes sur nous. + +BIROTEAU.--Je vais rendre les propres paroles de Fabre avec la reponse +qu'on lui fit. Il dit: (_De nouveaux murmures s'elevent_.) + +DELMAS.--Je demande la parole au nom du salut public. + +Citoyens, je me suis recueilli; j'ai ecoute tout ce qui a ete dit a +cette tribune. Mon opinion est que l'explication qu'on provoque dans +ce moment doit perdre la Republique. Le peuple vous a envoyes pour +sauver la chose publique; vous le pouvez; mais il faut eloigner cette +explication; et moi aussi j'ai des soupcons, mais ce n'est pas le +moment de les eclaircir. + +Je demande que l'on nomme la commission proposee par Lasource; qu'on +la charge de recueillir tous les faits, et ensuite on les fera +connaitre au peuple francais. + +DANTON.--Je somme Cambon, sans personnalites, sans s'ecarter de la +proposition qui vient d'etre decretee, de s'expliquer sur un fait +d'argent, sur cent mille ecus qu'on annonce avoir ete remis a Danton +et a Delacroix, et de dire la conduite que la commission a tenue +relativement a la reunion.... + + * * * * * + +La proposition de Delmas est adoptee unanimement. + + * * * * * + +PLUSIEURS VOIX.--Le renvoi a la commission! + +Cette proposition est decretee. + +Danton retourne a sa place; toute l'extreme gauche se leve, et +l'invite a retourner a la tribune pour etre entendu. (_Des +applaudissements s'elevent dans les tribunes et se prolongent pendant +quelques instants_.) Danton s'elance a la tribune. (_Les +applaudissements des tribunes continuent avec ceux d'une grande partie +de l'Assemblee_.)_ + +Le president se couvre pour retablir l'ordre et le silence. (_Le calme +renait_.) + +LE PRESIDENT.--Citoyens, je demande la parole, et je vous prie de +m'ecouter en silence. + +Differentes propositions ont ete faites: on avait provoque une +explication sur des faits qui inculpaient des membres de la +Convention. Delmas a demande la nomination d'une commission chargee +d'examiner les faits et d'en rendre compte a l'Assemblee. Cette +proposition a ete adoptee a l'unanimite. Danton s'y etait rendu, +maintenant il demande la parole pour des explications; je consulte +l'Assemblee. + +TOUTE LA PARTIE GAUCHE.--Non, non! il a la parole de droit. + +Un grand nombre de membres de l'autre cote reclament avec la meme +chaleur le maintien du decret.--(_L'Assemblee est longtemps agitee_.) + +LASOURCE.--Je demande que Danton soit entendu, et je declare qu'il +n'est entre dans mon procede aucune passion. + +LE PRESIDENT.--Citoyens, dans cette crise affligeante le voeu de +l'Assemblee ne sera pas equivoque. Je vais le prendre. + +L'Assemblee, consultee, accorde la parole a Danton, a une tres grande +majorite. + +DANTON.--Je dois commencer par vous rendre hommage comme vraiment amis +du salut du peuple, citoyens qui etes places a cette montagne (_se +tournant vers l'amphitheatre de l'extremite gauche_); vous avez mieux +juge que moi. J'ai cru longtemps que, quelle que fut l'impetuosite de +mon caractere, je devais temperer les moyens que la nature m'a +departis; je devais employer dans les circonstances difficiles ou m'a +place ma mission la moderation que m'ont paru commander les +evenements. Vous m'accusiez de faiblesse, vous aviez raison, je le +reconnais devant la France entiere. Nous, faits pour denoncer ceux +qui, par imperitie ou sceleratesse, ont constamment voulu que le tyran +echappat au glaive de la loi.... (_Un tres grand nombre de membres se +levent en criant_: Oui, oui! _et en indiquant du geste les membres +places dans la partie droite.--Des rumeurs et des recriminations +violentes s'elevent dans cette partie_.) Eh bien! ce sont ces +memes hommes.... (_Les murmures continuent a la droite de la +tribune.--L'orateur se tournant vers les interrupteurs_.) Vous me +repondrez, vous me repondrez.... Citoyens, ce sont, dis-je, ces memes +hommes qui prennent aujourd'hui l'attitude insolente de +denonciateurs.... (_Grangeneuve interrompt.--Les murmures d'une +grande partie de l'Assemblee couvrent sa voix_.) + +GRANGENEUVE.--Je demande a faire une interpellation a Danton.... + +UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Vous n'avez pas la parole.... A l'Abbaye! + +DANTON.--Et d'abord, avant que d'entrer aussi a mon tour dans des +rapprochements, je vais repondre. Que vous a dit Lasource? Quelle que +soit l'origine de son roman, qu'il soit le fruit de son imagination ou +la suggestion d'hommes adroits.... (_De nouveaux murmures s'elevent +dans la partie de la salle a la droite de la tribune_.) + +ALBITTE.--Nous avons tranquillement ecoute Lasource, soyez tranquilles +a votre tour. + +DANTON.--Soit que cet homme, dont on s'est empare plusieurs fois dans +l'Assemblee legislative, ait voulu preparer, ce que j'aime a ne pas +croire, le poison de la calomnie contre moi, pour le faire circuler +pendant l'intervalle qui s'ecoulera entre sa denonciation et le +rapport general qui doit vous etre fait sur cette affaire, je +n'examine pas maintenant ses intentions. Mais que vous a-t-il dit? +Qu'a mon retour de la Belgique, je ne me suis pas presente au Comite +de defense generale; il en a menti: plusieurs de mes collegues m'ont +cru arrive vingt-quatre heures avant mon retour effectif, pensant que +j'etais parti le jour meme de l'arrete de la commission; je ne suis +arrive que le vendredi 29, a huit heures du soir. Fatigue de ma course +et du sejour que j'ai fait a l'armee, on ne pouvait exiger que je me +transportasse immediatement au comite. Je sais que les soupcons de +l'inculpation m'ont precede. On a represente vos commissaires comme +les causes de la desorganisation de l'armee. Nous, desorganisateurs! +nous, qui avons rallie les soldats francais, nous, qui avons fait +deloger l'ennemi de plusieurs postes importants! Ah! sans doute tel a +dit que nous etions venus pour sonner l'alarme, qui, s'il eut ete +temoin de notre conduite, vous aurait dit que nous etions faits pour +braver le canon autrichien, comme nous braverons les complots et les +calomnies des ennemis de la liberte. + +J'en viens a la premiere inculpation de Lasource. En arrivant, je +n'etais pas meme instruit qu'il dut y avoir comite ce jour-la. Me +fera-t-on un crime d'avoir ete retenu quelques heures chez moi pour +reparer mes forces affaiblies par le voyage et par la necessite de +manger? Des le lendemain, je suis alle au comite; et quand on vous a +dit que je n'y ai donne que de faibles details, on a encore menti. +J'adjure tous mes collegues qui etaient presents a cette seance: j'ai +dit que Dumouriez regardait la Convention comme un compose de trois +cents hommes stupides et de quatre cents scelerats. "Que peut faire +pour la Republique, ai-je ajoute, un homme dont l'imagination est +frappee de pareilles idees? Arrachons-le a son armee." (_L'orateur se +tournant vers l'extremite gauche de la salle_.) N'est-ce pas cela que +j'ai dit? (_Plusieurs voix._--Oui! oui!) + +II y a plus. Camus, qu'on ne soupconnera pas d'etre mon partisan +individuel, a fait un recit qui a coupe le mien; et ici j'adjure +encore mes collegues. Il a fait un rapport dont les details se sont +trouves presque identiques avec le mien. (_Plusieurs voix._--Cela est +vrai!) + +Ainsi, il est resulte de ce que nous avons dit en commun un rapport +effectif au comite. + +Lasource trouve etrange que je sois reste a Paris, tandis que ma +mission me rappelait dans la Belgique; il cherche a faire croire a des +intelligences entre Delacroix et moi, dont l'un serait reste a +l'armee, et l'autre a Paris, pour diriger a la fois les deux fils de +la conspiration. + +Lasource n'est pas de bonne foi; Lasource sait bien que je ne devais +partir qu'autant que j'aurais des mesures a porter avec moi; que +j'avais demande et declare que je voulais rendre compte a la +Convention de ce que je savais. Il n'y a donc dans ma presence ici +aucun rapport avec les evenements de la Belgique, aucun delit, rien +qui puisse faire soupconner une connivence. Lasource vous a dit: +"Danton et Delacroix ont proclame que, si un decret d'accusation etait +porte contre Dumouriez, il s'executerait, et qu'il suffirait que le +decret fut connu par les papiers publics pour que l'armee l'executat +elle-meme. Comment donc ces memes commissaires n'ont-ils pas fait +arreter Dumouriez?...." Je ne nie pas le propos cite par Lasource; +mais avions-nous ce decret d'accusation dont j'ai parle? Pouvions-nous +prendre la resolution d'enlever Dumouriez; lorsque nous n'etions a +l'armee que Delacroix et moi, lorsque la commission n'etait pas +rassemblee? Nous nous sommes rendus vers la commission, et c'est elle +qui a exige que Delacroix retournat vers l'etat-major, et qui a juge +qu'il y aurait du danger, pour la retraite meme de l'armee, a enlever +Dumouriez. Comment se fait il donc qu'on me reproche, a moi individu, +ce qui est du fait de la commission? La correspondance des +commissaires prouve qu'ils n'ont pu se saisir de l'individu Dumouriez. +Qu'auraient-ils donc fait en notre place, ceux qui nous accusent? eux +qui ont signe des taxes, quoiqu'il y eut un decret contraire. (_On +applaudit dans une grande partie de l'Assemblee_.) + +Je dois dire un fait qui s'est passe dans le Comite meme de defense +generale. C'est que, lorsque je declarai que je croyais du danger a ce +qu'on lut la lettre de Dumouriez, et a s'exposer d'engager un combat +au milieu d'une armee en retraite, en presence de l'ennemi, je +proposai cependant des mesures pour que l'on parvint a se saisir du +general, au moment ou on pourrait le faire sans inconvenient. Je +demandai que les amis meme de Dumouriez, que Guadet, Gensonne se +rendissent a l'armee; que, pour lui oter toute defiance, les +commissaires fussent pris dans les deux partis de la Convention, et +que par la il fut prouve en meme temps que, quelles que soient les +passions qui vous divisent, vous etes unanimes pour ne jamais +consentir a recevoir la loi d'un seul homme. (_On applaudit._) Ou nous +le guerirons momentanement, leur disais-je, ou nous le garrotterons. +Je demande si l'homme qui proferait ces paroles peut etre accuse +d'avoir eu des _menagements_ pour Dumouriez. + +Quels sont ceux qui ont pris constamment des menagements? Qu'on +consulte les canaux de l'opinion, qu'on examine ce qu'on +disait partout, par exemple dans le journal qui s'intitule +_Patriote-francais_. On y disait que Dumouriez etait _loin d'associer +ses lauriers aux cypres du 2 septembre_. C'est contre moi qu'on +excitait Dumouriez. Jamais on n'a eu la pensee de nous associer dans +les memes complots; nous ne voulions pas prendre sur nous la +responsabilite de l'enlevement de Dumouriez; mais je demande si l'on +ne m'a pas vu dejouer constamment la politique de ce general, ses +projets de finances, les projets d'ambition qu'il pouvait avoir sur la +Belgique; je les ai constamment mis a jour. Je le demande a Cambon; il +dira, par exemple, la conduite que j'ai tenue relativement aux 300.000 +livres de depenses qui ont ete secretement faites dans la Belgique. + +Et aujourd'hui, parce que j'ai ete trop sage et trop circonspect, +parce qu'on a eu l'art de repandre que j'avais un parti, que je +voulais etre _dictateur_, parce que je n'ai pas voulu, en repondant a +mes adversaires, produire de trop rudes combats, occasionner des +dechirements dans cette assemblee, on m'accuse de mepriser et d'avilir +la Convention. + +Avilir la Convention! Et qui plus que moi a constamment cherche a +relever sa dignite, a fortifier son autorite? N'ai-je pas parle de mes +ennemis meme avec une sorte de respect? (_Se tournant vers la partie +droite._) Je vous interpelle, vous qui m'accusez sans cesse.... + +PLUSIEURS VOIX.--Tout a l'heure vous venez de prouver votre respect. + +Tout a l'heure, cela est vrai; ce que vous me reprochez est exact; +mais pourquoi ai-je abandonne le systeme du silence et de la +moderation? parce qu'il est un terme a la prudence, parce que quand on +se sent attaque par ceux-la memes qui devraient s'applaudir de ma +circonspection, il est permis d'attaquer a son tour et de sortir des +limites de la patience. (_On applaudit dans une grande partie de +l'Assemblee._) + +Mais comment se fait-il que l'on m'impute a crime la conduite d'un de +mes collegues? Oui, sans doute, j'aime Delacroix; on l'inculpe parce +qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement, je +le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et les +projets de ceux qui ont cherche a sauver le tyran. (_De violents +murmures s'elevent dans la partie droite.--Les plus vifs +applaudissements eclatent dans une grande partie du cote oppose et +dans les tribunes._) + +Quelques voix s'elevent pour demander que Danton soit rappele a +l'ordre. + +DUHEM.--Oui, c'est vrai, on a conspire chez Roland, et je connais le +nom des conspirateurs. + +MAURE.--C'est Barbaroux, c'est Brissot, c'est Guadet. + +DANTON.--Parce que Delacroix s'est ecarte du federalisme et du systeme +perfide de l'appel au peuple; parce que, lorsque apres l'epoque de la +mort de Lepeletier, on lui demanda s'il voulait que la Convention +quittat Paris, il fit sa profession de foi, en repondant: "J'ai vu +qu'on a arme de preventions tous les departements contre Paris, je ne +suis pas des votres." On a inculpe Delacroix, parce que, patriote +courageux, sa maniere de voter dans l'Assemblee a toujours ete +consequente a la conduite qu'il a tenue dans la grande affaire du +tyran. Il semble aujourd'hui que, moi, j'en aie fait mon second en +conjuration. Ne sont-ce pas la les consequences, les apercus jetes en +avant par Lasource? (_Plusieurs voix a la droite de la tribune:_ Oui, +oui!--_Une autre voix_: Ne parlez pas tant, mais repondez!) Eh! que +voulez-vous que je reponde? J'ai d'abord refute pleinement les details +de Lasource: j'ai demontre que j'avais rendu au Comite de defense +generale le compte que je lui devais, qu'il y avait identite entre mon +rapport et celui de Camus qui n'a ete qu'un prolongement du mien; que, +si Dumouriez n'a pas ete deja amene pieds et poings lies a la +Convention, ce menagement n'est pas de mon fait. J'ai repondu enfin +assez pour satisfaire tout homme de bonne foi (_plusieurs voix dans +l'extremite gauche_: Oui, oui!); et certes, bientot je tirerai la +lumiere de ce chaos. + +Les verites s'amoncelleront et se derouleront devant vous. Je ne suis +pas en peine de ma justification. + +Mais tout en applaudissant a cette commission que vous venez +d'instituer, je dirai qu'il est assez etrange que ceux qui ont fait la +reunion contre Dumouriez; qui, tout en rendant hommage a ses talents +militaires, ont combattu ses opinions politiques, se trouvent etre +ceux contre lesquels cette commission parait etre principalement +dirigee. + +Nous, vouloir un roi! Encore une fois, les plus grandes verites, les +plus grandes probabilites morales restent seules pour les nations. Il +n'y a que ceux qui ont eu la stupidite, la lachete de vouloir menager +un roi qui peuvent etre soupconnes de vouloir retablir un trone; il +n'y a, au contraire, que ceux qui constamment ont cherche a exasperer +Dumouriez contre les societes populaires et contre la majorite de la +Convention; il n'y a que ceux qui ont presente notre empressement a +venir demander des secours pour une armee delabree comme une +pusillanimite; il n'y a que ceux qui ont manifestement voulu punir +Paris de son civisme, armer contre lui les departements.... (_Un grand +nombre de membres se levant, et indiquant du geste la partie droite_: +Oui, oui, ils l'ont voulu!) + +MARAT.--Et leurs petits soupers! + +DANTON.--Il n'y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec +Dumouriez quand il etait a Paris.... (_On applaudit dans une grande +partie de la salle._) + +MARAT.--Lasource!.... Lasource en etait.... Oh! je denoncerai tous les +traitres. + +DANTON.--Oui, eux seuls sont les complices de la conjuration. (_De +vifs applaudissements s'elevent a l'extremite gauche et dans les +tribunes._) Et c'est moi qu'on accuse!.... moi!.... Je ne crains rien +de Dumouriez, ni de tous ceux avec qui j'ai ete en relation. Que +Dumouriez produise une seule ligne de moi qui puisse donner lieu a +l'ombre d'une inculpation, et je livre ma tete. + +MARAT.--Il a vu les lettres de Gensonne.... C'est Gensonne qui etait +en relation intime avec Dumouriez. + +GENSONNE.--Danton, j'interpelle votre bonne foi. Vous avez dit avoir +vu la minute de mes lettres, dites ce qu'elles contenaient. + +DANTON.--Je ne parle pas textuellement de vos lettres, je n'ai point +parle de vous; je reviens a ce qui me concerne. + +J'ai, moi, quelques lettres de Dumouriez: elles prouveront qu'il a ete +oblige de me rendre justice; elles prouveront qu'il n'y avait nulle +identite entre son systeme politique et le mien: c'est a ceux qui ont +voulu le federalisme.... + +PLUSIEURS VOIX.--Nommez-les! + +MARAT (_se tournant vers les membres de la partie droite_).--Non, vous +ne parviendrez pas a egorger la patrie! + +DANTON.--Voulez-vous que je dise quels sont ceux que je designe? + +UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui! + +DANTON.--Ecoutez! + +MARAT (_se tournant vers la partie droite_).--Ecoutez! + +DANTON.--Voulez-vous entendre un mot qui paye pour tous? + +LES MEMES CRIS S'ELEVENT.--Oui, oui! + +DANTON.--Eh bien! je crois qu'il n'est plus de treve entre la +Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les +laches qui, en voulant le sauver, nous ont calomnies dans la France. +(_Un grand nombre de membres de la partie gauche se levent +simultanement, et applaudissent.--Plusieurs voix se font entendre_: +Nous sauverons la patrie!) + +Eh! qui pourrait se dispenser de proferer ces verites, quand, malgre +la conduite immobile que j'ai tenue dans cette assemblee; quand vous +representez ceux qui ont le plus de sang-froid et de courage comme des +ambitieux; quand, tout en semblant me caresser, vous me couvrez de +calomnies; quand beaucoup d'hommes, qui me rendent justice +individuellement, me presentent a la France entiere dans leur +correspondance comme voulant ruiner la liberte de mon pays? Cent +projets absurdes de cette nature ne m'ont-ils pas ete successivement +pretes? Mais jamais la calomnie n'a ete consequente dans ses systemes, +elle s'est repliee de cent facons sur mon compte, cent fois elle s'est +contredite. Des le commencement de la Revolution, j'avais fait mon +devoir, et vous vous rappelez que je fus alors calomnie, j'ai ete de +quelque utilite a mon pays, lorsqu'a la revolution du 10 aout, +Dumouriez lui-meme reconnait que j'avais apporte du courage dans le +conseil, et que je n'avais pas peu contribue a nos succes. Aujourd'hui +les homelies miserables d'un vieillard cauteleux, reconnu tel, ont ete +le texte de nouvelles inculpations; et puisqu'on veut des faits, je +vais vous en dire sur Roland. Tel est l'exces de son delire, et Garat +lui-meme m'a dit que ce vieillard avait tellement perdu la tete, qu'il +ne voyait que la mort; qu'il croyait tous les citoyens prets a la +frapper; qu'il dit un jour, en parlant de son ami, qu'il avait +lui-meme porte au ministere: _Je ne mourrai que de la main de Pache, +depuis qu'il se met a la tete des factieux de Paris...._ Eh bien! +quand Paris perira, il n'y aura plus de Republique. Paris est le +centre constitue et naturel de la France libre. C'est le centre des +lumieres. + +On nous accuse d'etre les factieux de Paris. Eh bien! nous avons +deroule notre vie devant la nation, elle a ete celle d'hommes qui ont +marche d'un pas ferme vers la revolution. Les projets criminels qu'on +m'impute, les epithetes de scelerats, tout a ete prodigue contre nous, +et l'on espere maintenant nous effrayer? Oh! non. (_De vifs +applaudissements eclatent dans l'extremite gauche de la salle; ils +sont suivis de ceux des tribunes.--Plusieurs membres demandent +qu'elles soient rappelees au respect qu'elles doivent a l'Assemblee._) +Eh bien! les tribunes de Marseille ont aussi applaudi a la +Montagne.... J'ai vu depuis la Revolution, depuis que le peuple +francais a des representants, j'ai vu se repeter les miserables +absurdites que je viens d'entendre debiter ici. Je sais que le peuple +n'est pas dans les tribunes, qu'il ne s'y en trouve qu'une petite +portion, que les Maury, les Cazales et tous les partisans du +despotisme calomniaient aussi les citoyens des tribunes. + +Il fut un temps ou vous vouliez une garde departementale. (_Quelques +murmures se font entendre._) + +On voulait l'opposer aux citoyens egares par la faction de Paris. Eh +bien! vous avez reconnu que ces memes citoyens des departements, que +vous appeliez ici, lorsqu'ils ont ete a leur tour places dans les +tribunes, n'ont pas manifeste d'autres sentiments que le peuple de +Paris, peuple instruit, peuple qui juge bien ceux qui le servent (_On +applaudit dans les tribunes et dans une tres grande partis de +l'Assemblee_); peuple qui se compose de citoyens pris dans tous les +departements; peuple exerce aussi a discerner quels sont ceux qui +prostituent leurs talents; peuple qui voit bien que qui combat avec la +Montagne ne peut pas servir les projets d'Orleans. (_Memes +applaudissements._) Le projet lache et stupide qu'on avait concu +d'armer la fureur populaire contre les Jacobins, contre vos +commissaires, contre moi, parce que j'avais annonce que Dumouriez +avait des talents militaires, et qu'il avait fait un coup de genie en +accelerant l'entreprise de la Hollande: ce projet vient sans doute de +ceux qui ont voulu faire massacrer les patriotes; car il n'y a que les +patriotes qu'on egorge. + +UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui. + +MARAT.--Lepeletier et Leonard Bourdon. + +DANTON.--Eh bien! leurs projets seront toujours decus, le peuple ne +s'y meprendra pas. J'attends tranquillement et impassiblement le +resultat de cette commission. Je me suis justifie de l'inculpation de +n'avoir pas parle de Dumouriez. J'ai prouve que j'avais le projet +d'envoyer dans la Belgique une commission composee de tous les partis +pour se saisir, soit de l'esprit, soit de la personne de Dumouriez. + +MARAT.--Oui, c'etait bon, envoyez-y Lasource? + +DANTON.--J'ai prouve, puisqu'on me demande des preuves pour repondre a +de simples apercus de Lasource que, si je suis reste a Paris, ce n'a +ete en contravention a aucun de vos decrets. J'ai prouve qu'il est +absurde de dire que le sejour prolonge de Delacroix dans la Belgique +etait concerte avec ma presence ici, puisque l'un et l'autre nous +avons suivi les ordres de la totalite de la commission; que, si la +commission est coupable, il faut s'adresser a elle et la juger sur des +pieces apres l'avoir entendue; mais qu'il n'y a aucune inculpation +individuelle a faire contre moi. J'ai prouve qu'il etait lache et +absurde de dire que moi, Danton, j'ai recu cent mille ecus pour +travailler la Belgique. N'est-ce pas Dumouriez qui, comme Lasource, +m'accuse d'avoir opere a coups de sabre la reunion? Ce n'est pas moi +qui ai dirige les depenses qu'a entrainees l'execution du decret du 13 +decembre. Ces depenses ont ete necessitees pour dejouer les pretres +fanatiques qui salariaient le peuple malheureux; ce n'est pas a moi +qu'il faut en demander compte, c'est a Lebrun. + +CAMBON.--Ces cent mille ecus sont tout simplement les depenses +indispensablement necessaires pour l'execution du decret du 15 +decembre. + +DANTON.--Je prouverai subsequemment que je suis un revolutionnaire +immuable, que je resisterai a toutes les atteintes, et je vous prie, +citoyens (_se tournant vers les membres de la partie gauche_), d'en +accepter l'augure. J'aurai la satisfaction de voir la nation entiere +se lever en masse pour combattre les ennemis exterieurs, et en meme +temps pour adherer aux mesures que vous avez decretees sur mes +propositions. + +A-t-on pu croire un instant, a-t-on eu la stupidite de croire que, +moi, je me sois coalise avec Dumouriez? Contre qui Dumouriez +s'eleve-t-il? Contre le tribunal revolutionnaire: c'est moi qui ai +provoque l'etablissement de ce tribunal. Dumouriez veut dissoudre la +Convention. Quand on a propose, dans le meme objet, la convocation des +assemblees primaires, ne m'y suis-je pas oppose? Si j'avais ete +d'accord avec Dumouriez, aurais-je combattu ses projets de finances +sur la Belgique? Aurais-je dejoue son projet de retablissement des +trois Etats? Les citoyens de Mons, de Liege, de Bruxelles, diront si +je n'ai pas ete redoutable aux aristocrates, autant execre par eux +qu'ils meritent de l'etre: ils vous diront qui servait les projets de +Dumouriez, de moi ou de ceux qui le vantaient dans les papiers +publics, ou de ceux qui exageraient les troubles de Paris, et +publiaient que des massacres avaient lieu dans la rue des Lombards. + +Tous les citoyens vous diront: quel fut son crime? c'est d'avoir +defendu Paris. + +A qui Dumouriez declare-t-il la guerre? aux societes populaires. Qui +de nous a dit que sans les societes populaires, sans le peuple en +masse, nous ne pourrions nous sauver? De telles mesures +coincident-elles avec celles de Dumouriez, ou la complicite ne +serait-elle pas plutot de la part de ceux qui ont calomnie a l'avance +les commissaires pour faire manquer leur mission? (_Applaudissements._) +Qui a presse l'envoi des commissaires? Qui a accelere le recrutement, +le completement des armees. C'est moi! moi, je le declare a toute la +France, qui ai le plus puissamment agi sur ce completement. Ai-je, +moi, comme Dumouriez, calomnie les soldats de la liberte qui courent +en foule pour recueillir les debris de nos armees? N'ai-je pas dit que +j'avais vu ces hommes intrepides porter aux armees le civisme qu'ils +avaient puise dans l'interieur? N'ai-je pas dit que cette portion de +l'armee, qui, depuis qu'elle habitait sur une terre etrangere, ne +montrait plus la meme vigueur, reprendrait, comme le geant de la +fable, en posant le pied sur la terre de la liberte, toute l'energie +republicaine? Est-ce la le langage de celui qui aurait voulu tout +desorganiser? N'ai-je pas montre la conduite d'un citoyen qui voulait +vous tenir en mesure contre toute l'Europe? + +Qu'on cesse donc de reproduire des fantomes et des chimeres qui ne +resisteront pas a la lumiere et aux explications. + +Je demande que la commission se mette sur-le-champ en activite, +qu'elle examine la conduite de chaque depute depuis l'ouverture de la +Convention. Je demande qu'elle ait caractere surtout pour examiner la +conduite de ceux qui, posterieurement au decret pour l'indivisibilite +de la Republique, ont manoeuvre pour la detruire; de ceux qui, apres +la rejection de leur systeme pour l'appel au peuple, nous ont +calomnies; et si, ce que je crois, il y a ici une majorite vraiment +republicaine, elle en fera justice. Je demande qu'elle examine la +conduite de ceux qui ont empoisonne l'opinion publique dans tous les +departements. On verra ce qu'on doit penser de ces hommes qui ont ete +assez audacieux pour notifier a une administration qu'elle devait +arreter des commissaires de la Convention; de ces hommes qui ont voulu +constituer des citoyens, des administrateurs, juges des deputes que +vous avez envoyes dans les departements pour y rechauffer l'esprit +public et y accelerer le recrutement. On verra quels sont ceux qui, +apres avoir ete assez audacieux pour transiger avec la royaute, apres +avoir desespere, comme ils en sont convenus, de l'energie populaire, +ont voulu sauver les debris de la royaute! car on ne peut trop le +repeter, ceux qui ont voulu sauver l'individu, ont par la meme eu +intention de donner de grandes esperances au royalisme. +(_Applaudissements d'une grande partie de l'Assemblee._) Tout +s'eclaircira; alors on ne sera plus dupe de ce raisonnement par lequel +on cherche a insinuer qu'on n'a voulu detruire un trone que pour en +etablir un autre. Quiconque aupres des rois est convaincu d'avoir +voulu frapper un d'eux, est pour tous un ennemi mortel. + +UNE VOIX.--Et Cromwell?.... (_Des murmures s'elevent dans une partie +de l'Assemblee._) + +DANTON, _se tournant vers l'interlocuteur._--Vous etes bien scelerat +de me dire que je ressemble a Cromwell. Je vous cite devant la nation. +(_Un grand nombre de voix s'elevent simultanement pour demander que +l'interrupteur soit censure; d'autres, pour qu'il soit envoye a +l'Abbaye._) + +Oui, je demande que le vil scelerat qui a eu l'impudeur de dire que je +suis un Cromwell soit puni, qu'il soit traduit a l'Abbaye. (_On +applaudit._) Et si, en dedaignant d'insister sur la justice que j'ai +le droit de reclamer, si je poursuis mon raisonnement, je dis que, +quand j'ai pose en principe que quiconque a frappe un roi a la tete, +devient l'objet de l'execration de tous les rois, j'ai etabli une +verite qui ne pourrait etre contestee. (_Plusieurs voix_--C'est vrai!) + +Eh bien! croyez-vous que ce Cromwell dont vous me parlez ait ete l'ami +des rois? + +UNE VOIX.--Il a ete roi lui-meme! + +DANTON.--Il a ete craint, parce qu'il a ete le plus fort. Ici ceux qui +ont frappe le tyran de la France seront craints aussi. Ils seront +d'autant plus craints que la liberte s'est engraissee du sang du +tyran. Ils seront craints, parce que la nation est avec eux. Cromwell +n'a ete souffert par les rois que parce qu'il a travaille avec eux. Eh +bien! je vous interpelle tous. (_Se tournant vers les membres de la +partie gauche._) Est-ce la terreur, est-ce l'envie d'avoir un roi qui +vous a fait proscrire le tyran? (_L'Assemblee presque unanime_: Non, +non!) Si donc ce n'est que le sentiment profond de vos devoirs qui a +dicte mon arret de mort, si vous avez cru sauver le peuple, et faire +en cela ce que la nation avait droit d'attendre de ses mandataires, +ralliez-vous (_S'adressant a la meme partie de l'Assemblee_), vous qui +avez prononce l'arret du tyran contre les laches (_indignant du geste +les membres de la partie droite_) qui ont voulu l'epargner (_Une +partie de l'Assemblee applaudit_); serrez-vous; appelez le peuple a se +reunir en armes contre l'ennemi du dehors, et a ecraser celui du +dedans, et confondez, par la vigueur et l'immobilite de votre +caractere, tous les scelerats, tous les moderes (_L'orateur, +s'adressant toujours a la partie gauche, et indiquant quelquefois du +geste les membres du cote oppose_), tous ceux qui vous ont calomnies +dans les departements. Plus de composition avec eux! ( _Vifs +applaudissements d'une grande partie de l'Assemblee et des tribunes._) +Reconnaissez-le tous, vous qui n'avez jamais su tirer de votre +situation politique dans la nation le parti que vous auriez pu en +tirer; qu'enfin justice vous soit rendue. Vous voyez, par la situation +ou je me trouve en ce moment, la necessite ou vous etes d'etre fermes, +et de declarer la guerre a tous vos ennemis, quels qu'ils soient. +(_Memes applaudissements_) Il faut former une phalange indomptable. Ce +n'est pas vous, puisque vous aimez les societes populaires et le +peuple, ce n'est pas vous qui voudrez un roi. (_Les applaudissements +recommencent._--Non, non!_s'ecrie-t-on avec force dans la grande +majorite de l'Assemblee._) C'est a vous a en oter l'idee a ceux qui +ont machine pour conserver l'ancien tyran. Je marche a la Republique; +marchons-y de concert, nous verrons qui de nous ou de nos detracteurs +atteindra le but. + +Apres avoir demontre que, loin d'avoir ete jamais d'accord avec +Dumouriez, il nous accuse textuellement d'avoir fait la reunion a +coups de sabre, qu'il a dit publiquement qu'il nous ferait arreter, +qu'il etait impossible a Delacroix et a moi, qui ne sommes pas la +commission, de l'arracher a son armee; apres avoir repondu a tout; +apres avoir rempli cette tache de maniere a satisfaire tout homme +sense et de bonne foi, je demande que la commission des six, que vous +venez d'instituer, examine non seulement la conduite de ceux qui vous +ont calomnies, qui ont machine contre l'indivisibilite de la +Republique, mais de ceux encore qui ont cherche a sauver le tyran +(_Nouveaux applaudissements d'une partie de l'Assemblee et des +tribunes_), enfin de tous les coupables qui ont voulu ruiner la +liberte, et l'on verra si je redoute les accusateurs. + +Je me suis retranche dans la citadelle de la raison; j'en sortirai +avec le canon de la verite, et je pulveriserai les scelerats qui ont +voulu m'accuser. (_Danton descend de la tribune au milieu des plus +vifs applaudissements d'une tres grande partie de l'Assemblee et des +citoyens. Plusieurs membres de l'extremite gauche se precipitent vers +lui pour l'embrasser. Les applaudissements se prolongent._) + + + + +XX + +SUR LE COMITE DE SALUT PUBLIC + +(3 avril 1793) + + +Dans la seance permanente de la Convention, commencee le mercredi 3 +avril, au matin, Isnard proposa, au nom du Comite de defense generale, +la creation d'un nouveau comite d'execution compose de neuf membres +charges de remplir les fonctions qui etaient attribuees au Conseil +executif, et de prendre toutes les mesures de defense generale que +pouvaient necessiter les circonstances. Danton, tout en adoptant le +principe, en fit renvoyer le projet de decret au lendemain. Dans sa +seance du vendredi 5 avril, la Convention elut les neuf membres de ce +premier Comite de Salut public: Barere, Delmas, Breard, Cambon, Jean +Debry, Danton, Guyton, Treilhard, Lacroix (_Moniteur_, no. 98). + + * * * * * + +Je demande aussi la parole pour une motion d'ordre. + +Quelle qu'ait ete la divergence des opinions, il n'en est pas moins +vrai que la majorite de la Convention veut la Republique. Nous voulons +repousser et aneantir la conjuration des rois; nous sentons que telle +est la nature des circonstances, telle est la grandeur du peril qui +nous menace, qu'il nous faut un developpement extraordinaire de forces +et de mesures de salut public; nous cherchons a etablir une agence +funeste pour les rois; nous sentons que, pour creer des armees, +trouver de nouveaux chefs, il faut un pouvoir nouveau toujours dans la +main de la Convention, et qu'elle puisse aneantir a volonte; mais je +pense que ce plan doit etre medite, approfondi. Je crois qu'une +Republique, tout en proscrivant les dictateurs et les triumvirs, n'en +a pas moins le pouvoir et meme le devoir de creer une autorite +terrible. Telle est la violence de la tempete qui agite le vaisseau de +l'Etat, qu'il est impossible pour le sauver, d'agir avec les seuls +principes de l'art. Ecartons toute idee d'usurpation. Eh! qui donc +pourrait etre usurpateur? Vous voyez que cet homme qui avait remporte +quelques victoires va appeler contre lui toutes les forces des +Francais. Deja le departement ou il est ne demande sa tete. +Rapprochons-nous, rapprochons-nous fraternellement; il y va du salut +de tous. Si la conjuration triomphe, elle proscrira tout ce qui aura +porte le nom de patriote, quelles qu'ai en ete les nuances. Je demande +le renvoi du projet de decret, et l'ajournement a demain. + + + + +XXI + +SUR LE PRIX DU PAIN + +(5 avril 1793) + + +Sur la proposition de Lacroix (de l'Eure) la Convention decida, dans +sa seance du vendredi 5 avril, de ne plus admettre aucun ci-devant +privilegie, soit comme officier, soit comme volontaire, dans les +armees revolutionnaires. Danton demanda la creation d'une garde +nationale payee par la nation, comme suite logique du precedent +decret. A cette proposition il ajouta celle de l'abaissement du prix +du pain. "Ces deux propositions, dit le Moniteur (n deg. 99), sont +adoptees au milieu des applaudissements de toute l'Assemblee." + + * * * * * + +Le decret que vous venez de rendre annoncera a la nation et a +l'univers entier quel est le grand moyen d'eterniser la Republique; +c'est d'appeler le peuple a sa defense. Vous allez avoir une armee de +sans-culottes; mais ce n'est pas assez; il faut que, tandis que vous +irez combattre les ennemis de l'exterieur, les aristocrates de +l'interieur soient mis sous la pique des sans-culottes. Je demande +qu'il soit cree une garde du peuple qui sera salariee par la nation. +Nous serons bien defendus, quand nous le serons par les sans-culottes. +J'ai une autre proposition a faire; il faut que dans toute la France +le prix du pain soit dans une juste proportion avec le salaire du +pauvre: ce qui excedera sera paye par le riche (_On applaudit_). Par +ce seul decret, vous assurerez au peuple et son existence et sa +dignite; vous l'attacherez a la revolution; vous acquerrez son estime +et son amour. Il dira: nos representants nous ont donne du pain; ils +ont plus fait qu'aucun de nos anciens rois. Je demande que vous +mettiez aux voix les deux propositions que j'ai faites, et qu'elles +soient renvoyees au Comite pour vous en presenter la redaction. + + + + + +XXII + +SUR LE DROIT DE PETITION DU PEUPLE + +(10 avril 1793) + + +Ce discours de Danton fut la reponse a une motion de Petion tendant a +traduire en tribunal revolutionnaire le president et les secretaires +de la Section de la Halle-aux-Bles. Cette section avait demande, par +une petition repandue dans Paris, le decret d'accusation contre +Roland. + + * * * * * + +C'est une verite incontestable, que vous n'avez pas le droit d'exiger +du peuple ou d'une portion du peuple plus de sagesse que vous n'en +avez vous-memes. Le peuple n'a-t-il pas le droit de sentir des +bouillonnements qui le conduisent a un delire patriotique, lorsque +cette tribune semble continuellement etre une arene de gladiateurs? +N'ai-je pas ete moi-meme, tout a l'heure, assiege a cette tribune? Ne +m'a-t-on pas dit que je voulais etre dictateur?.... Je vais examiner +froidement le projet de decret presente par Petion; je n'y mettrai +aucune passion, moi; je conserverai mon immobilite, quels que soient +les flots d'indignation qui me pressent en tous sens. Je sais quel +sera le denouement de ce grand drame; le peuple restera libre; je veux +la Republique, je prouverai que je marche constamment a ce but. La +proposition de Petion est insignifiante. On sait que dans plusieurs +departements on a demande tour a tour la tete des membres qui +siegeaient dans l'un ou l'autre des cotes de la salle. N'a-t-on pas +aussi demande la mienne? Tous les jours il arrive des petitions plus +ou moins exagerees; mais il faut les juger par le fond. J'en appelle a +Petion lui-meme. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il se trouve dans les +orages populaires. Il sait bien que lorsqu'un peuple brise sa +monarchie pour arriver a la Republique, il depasse son but par la +force de projection qu'il s'est donnee. Que doit faire la +representation nationale. Profiter de ces exces memes. Dans la +premiere Assemblee constituante, Marat n'etait ni moins terrible aux +aristocrates, ni moins odieux aux moderes. Eh bien! Marat y trouva des +defenseurs; il disait aussi que la majorite etait mauvaise, et elle +l'etait. Ce n'est pas que je croie qu'il en soit de meme de cette +assemblee. Mais que devez-vous repondre au peuple quand il vous dit +des verites severes? Vous devez lui repondre en sauvant la Republique. +Et depuis quand vous doit-on des eloges? Etes-vous a la fin de votre +mission? On parle des calomniateurs: la calomnie dans un Etat vraiment +libre n'est rien pour l'homme qui a conscience intime de son devoir. +Encore une fois, tout ce qui a rapport a la calomnie ne peut etre la +base d'une deliberation dans la Convention. Il existe des lois, des +tribunaux; que ceux qui croient devoir poursuivre cette adresse, l'y +poursuivent. Oui, je le declare, vous seriez indignes de votre +mission, si vous n'aviez pas constamment devant les yeux ces grands +objets: vaincre les ennemis, retablir l'ordre dans l'interieur, et +faire une bonne constitution. Nous la voulons tous, la France la veut; +elle sera d'autant plus belle qu'elle sera nee au milieu des orages de +la liberte; ainsi un peuple de l'antiquite construisait ses murs, en +tenant d'une main la truelle, et de l'autre l'epee pour repousser les +ennemis. N'allons pas nous faire la guerre, animer les sections, les +mettre en deliberation sur des calomnies, tandis que nous devons +concentrer leur energie pour la diriger contre les Autrichiens.... Que +l'on ne vienne donc plus nous apporter des denonciations exagerees, +comme si l'on craignait la mort. Voila l'exemple que vous donnez! Vous +voulez sevir contre le peuple, et vous etes plus virulents que lui! Je +demande la question prealable et le rapport du Comite de Salut public. + + + + +XXIII + + +SUR LA PEINE DE MORT CONTRE CEUX QUI TRANSIGENT AVEC L'ENNEMI + + +(13 avril 1793) + + +Robespierre demanda, dans la seance du 13 avril, de decreter la peine +de mort contre quiconque proposerait, de quelque maniere que ce soit, +de transiger avec les ennemis. Danton appuya Robespierre tout en +presentant une autre redaction que la Convention adopta dans la meme +seance, malgre l'opposition de Barbaroux. + + * * * * * + +Il faut bien saisir le veritable objet de la motion qui vient d'etre +faite, et ne pas lui donner une etendue que n'a pas voulu lui +attribuer son auteur. Je demande qu'elle soit ainsi posee: "La peine +de mort est decretee contre quiconque proposerait a la Republique de +transiger avec des ennemis qui, pour preliminaire, ne reconnaitraient +pas la souverainete du peuple." II est temps, citoyens, que la +Convention nationale fasse connaitre a l'Europe que la France sait +allier a la politique les vertus republicaines. Vous avez rendu, dans +un moment d'enthousiasme, un decret dont le motif etait beau sans +doute, puisque vous vous etes obliges a donner protection aux peuples +qui voudraient resister a l'oppression de leurs tyrans. Ce decret +semblerait vous engager a secourir quelques patriotes qui voudraient +faire une revolution en Chine. Il faut, avant tout, songer a la +conservation de notre corps politique, et fonder la grandeur +francaise. Que la Republique s'affermisse, et la France, par ses +lumieres et son energie, fera attraction sur tous les peuples. + +Mais voyez ce que votre position a d'avantageux malgre les revers que +nous avons eprouves. La trahison de Dumouriez nous donne l'occasion de +faire un nouveau scrutin epuratoire de l'armee. L'ennemi va etre force +de reconnaitre que la nation veut absolument la liberte, puisqu'un +general victorieux qui avait promis a nos ennemis de leur livrer et +son armee tout entiere et une partie de la nation ne leur a porte que +son _miserable individu_. Citoyens, c'est le genie de la liberte qui a +lance le char de la revolution. Le peuple tout entier le tire, et il +s'arretera aux termes de la raison. Decretons que nous ne nous +melerons pas de ce qui se passe chez nos voisins; mais decretons aussi +que la Republique vivra, et condamnons a mort celui qui proposerait +une transaction autre que celle qui aurait pour base les principes de +notre liberte. + + + + +XXIV + +SUR LA TOLERANCE DES CULTES + +(19 avril 1793) + + +A propos de la discussion sur l'article IX de la Declaration des +droits de l'homme [Note: Cet article etait ainsi concu: "Tout homme +est libre dans l'exercice de son culte." (_Moniteur_, n deg. 111.)], lu +par Barere, dans la seance du vendredi 19 avril, Danton prit la parole +apres quelques mots de Vergniaud. + + * * * * * + +Rien ne doit plus nous faire prejuger le salut de la patrie que la +disposition actuelle. Nous avons paru divises entre nous, mais au +moment ou nous nous occupons du bonheur des hommes nous sommes +d'accord. + +Vergniaud vient de vous dire de bien grandes et d'eternelles verites. +L'Assemblee constituante, embarrassee par un roi, par les prejuges qui +enchainaient encore la nation, par l'intolerance qui s'etait etablie, +n'a pu heurter de front les principes recus, et a fait encore beaucoup +pour la liberte en consacrant celui de la tolerance. Aujourd'hui le +terrain de la liberte est deblaye, nous devons au peuple francais de +donner a son gouvernement des bases eternelles et pures! Oui! nous +leur dirons: Francais, vous avez la liberte d'adorer la divinite qui +vous parait digne de vos hommages; la liberte de culte que vos lois +peuvent avoir pour objet ne peut etre que la liberte de la reunion des +individus assembles pour rendre, a leur maniere, hommage a la +divinite. Une telle liberte ne peut etre atteinte que par des lois +reglementaires et de police; or, sans doute, vous ne voudrez pas +inserer dans une declaration des droits une loi reglementaire. Le +droit de la liberte du culte, droit sacre, sera protege par vos lois, +qui, en harmonie avec les principes, n'auront pour but que de les +garantir. La raison humaine ne peut retrograder; nous sommes trop +avances pour que le peuple puisse croire n'avoir pas la liberte de son +culte, parce qu'il ne verra pas le principe de cette liberte grave sur +la table de vos lois. + +Si la superstition semble encore avoir quelque part aux mouvements qui +agitent la Republique, c'est que la politique de nos ennemis l'a +toujours employee; mais regardez que partout le peuple, degage des +impulsions de la malveillance, reconnait que quiconque veut +s'interposer entre lui et la divinite est un imposteur. Partout on a +demande la deportation des pretres fanatiques et rebelles. Gardez-vous +de mal presumer de la raison nationale; gardez-vous d'inserer un +article qui contiendrait cette presomption injuste; en passant a +l'ordre du jour, adoptez une espece de question prealable sur les +pretres qui vous honore aux yeux de vos concitoyens et de la +posterite. + +GENSONNE.--Les principes developpes pour retirer l'article me +paraissent incontestables, je conviens qu'il ne doit pas se trouver +dans la Declaration des droits; il trouvera sa place dans le chapitre +particulier de la Constitution, destine a poser les bases +fondamentales de la liberte civile. + +_(On demande a aller aux voix.)_ + +DURAND-MAILLANE.--Ecoutons tout le monde. + +DANTON.--Eussions-nous ici un cardinal je voudrais qu'il fut entendu. + + + + +XXV + +SUR UN NOUVEL IMPOT ET DE NOUVELLES LEVEES + +(27 avril 1793) + + +Cambon ayant, dans la seance du 27 avril, donne connaissance de +l'heureux resultat des mesures prises par les commissaires du +departement de l'Herault, la Convention decreta la mention honorable +au proces-verbal pour le memoire lu par Cambon, et l'envoi aux +departements. Danton monta aussitot a la tribune pour demander +l'application a Paris et a la France entiere de ces memes mesures. Il +conclut en demandant une nouvelle levee de 20.000 hommes a envoyer en +Vendee. "La proposition de Danton est decretee a l'unanimite." +(_Moniteur_, n deg. 119.) + + * * * * * + +Vous venez de decreter la mention honorable de ce qu'a cru faire pour +le salut public le departement de l'Herault. Ce decret autorise la +Republique entiere a adopter les memes mesures; car votre decret +ratifie celles qu'on vient de vous faire connaitre. Si partout les +memes mesures sont adoptees, la Republique est sauvee; on ne traitera +plus d'agitateurs et d'anarchistes les amis ardents de la liberte, +ceux qui mettent la nation en mouvement, et l'on dira: Honneur aux +agitateurs qui tournent la vigueur du peuple contre ses ennemis. Quand +le temple de la liberte sera assis, le peuple saura bien le decorer. +Perisse plutot le sol de la France que de retourner sous un dur +esclavage! mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares apres +avoir fonde la liberte; nous l'embellirons. Les despotes nous +porteront envie; mais tant que le vaisseau de l'Etat est battu par la +tempete, ce qui est a chacun est a tous. + +On ne parle plus de lois agraires; le peuple est plus sage que ses +calomniateurs ne le pretendent, et le peuple en masse a plus de genie +que beaucoup qui se croient des grands hommes. Dans un peuple on ne +compte pas plus les grands hommes que les grands arbres dans une vaste +foret. On a cru que le peuple voulait la loi agraire; cette idee +pourrait faire naitre des soupcons sur les mesures adoptees par le +departement de l'Herault; sans doute, on empoisonnera ses intentions +et ses arretes; il a, dit-on, impose les riches; mais, citoyens, +imposer les riches, c'est les servir; c'est un veritable avantage pour +eux qu'un sacrifice considerable; plus le sacrifice sera grand sur +l'usufruit, plus le fonds de la propriete est garanti contre +l'envahissement des ennemis. C'est un appel a tout homme qui a les +moyens de sauver la Republique. Cet appel est juste. Ce qu'a fait le +departement de l'Herault, Paris et toute la France veulent le faire. + +Voyez la ressource que la France se procure. Paris a un luxe et des +richesses considerables; eh bien, par ce decret, cette eponge va etre +pressee. Et, par une singularite satisfaisante, il va se trouver que +le peuple fera la revolution aux depens de ses ennemis interieurs. Ces +ennemis eux-memes apprendront le prix de la liberte; ils desireront la +posseder lorsqu'ils reconnaitront qu'elle aura conserve leurs +jouissances. Paris, en faisant un appel aux capitalistes, fournira son +contingent, il nous donnera les moyens d'etouffer les troubles de la +Vendee; car, a quelque prix que ce soit, il faut que nous etouffions +ces troubles. A cela seul tient votre tranquillite exterieure. Deja +les departements du Nord ont appris aux despotes coalises que votre +territoire ne pouvait etre entame; et bientot peut-etre vous +apprendrez la dissolution de cette ligue formidable de rois; car, en +s'unissant contre vous, ils n'ont pas oublie leur vieille haine et +leurs pretentions respectives, et peut-etre, si le conseil executif +eut eu plus de latitude dans ses moyens, cette ligue serait +entierement dissoute. + +Il faut donc diriger Paris sur la Vendee; il faut que les hommes +requis dans cette ville pour former le camp de reserve se portent sur +la Vendee. Cette mesure prise, les rebelles se dissiperont, et, comme +les Autrichiens, commenceront a se retrancher eux-memes, comme +eux-memes a cette heure sont en quelque sorte assieges. Si le foyer +des discordes civiles est eteint, on nous demandera la paix, et nous +la ferons honorablement. + +Je demande que la Convention nationale decrete que sur les forces +additionnelles au recrutement vote par les departements, 20.000 hommes +seront portes par le ministre de la guerre sur les departements de la +Vendee, de la Mayenne et de la Loire. + + + + +XXVI + +AUTRE DISCOURS SUR LE DROIT DE PETITION + +(1er mai 1793) + + +Une deputation du faubourg Saint-Antoine vint, le 1er mai, reclamer a +la barre de la Convention le _maximum_, un impot sur les riches et le +depart des troupes de Paris aux frontieres. Ayant expose ces mesures, +les orateurs conclurent: "Si vous ne les adoptez pas, nous vous +declarons... que nous sommes en etat d'insurrection; dix mille hommes +sont a la porte de la salle...." (_Moniteur_, n deg. 123). Boyer-Fonfrede +ayant, apres un assez vif debat, demande l'arrestation des +petitionnaires, Danton intervint en leur faveur, comme il etait deja +intervenu, precedemment, le 10 avril. La Convention, revenue au calme, +adopta la proposition de Danton. + + * * * * * + +Sans doute, la Convention nationale peut eprouver un mouvement +d'indignation quand on lui dit qu'elle n'a rien fait pour la liberte; +je suis loin de desapprouver ce sentiment; je sais que la Convention +peut repondre qu'elle a frappe le tyran, qu'elle a dejoue les projets +d'un ambitieux, qu'elle a cree un tribunal revolutionnaire pour juger +les ennemis de la patrie, enfin, qu'elle dirige l'energie francaise +contre les revoltes; voila ce que nous avons fait. Mais ce n'est pas +par un sentiment d'indignation que nous devons prononcer sur une +petition bonne en elle-meme. Je sais qu'on distingue la petition du +dernier paragraphe, mais on aurait du considerer ce qu'etait la +plenitude du droit de petition. Lorsqu'on repete souvent ici que nous +sommes incapables de sauver la chose publique, ce n'est pas un crime +de dire que, si telles mesures ne sont pas adoptees, la nation a le +droit de s'insurger.... + +PLUSIEURS VOIX.--Les petitionnaires ne sont pas la nation. + +DANTON.--On conviendra sans doute que la volonte generale ne peut se +composer en masse que de volontes individuelles. Si vous m'accordez +cela, je dis que tout Francais a le droit de dire que, si telle mesure +n'est pas adoptee, le peuple a le droit de se lever en masse. Ce n'est +pas que je ne sois convaincu que de mauvais citoyens egarent le +peuple, ce n'est pas que j'approuve la petition qui vous a ete +presentee; mais j'examine le droit de petition en lui-meme, et je dis +que cet asile devrait etre sacre, que personne ne devrait se permettre +d'insulter un petitionnaire, et qu'un simple individu devrait etre +respecte par les representants du peuple comme le peuple tout entier. +_(Quelques rumeurs.)_ Je ne tirerais pas cette consequence de ce que +je viens de dire, que vous assuriez l'impunite a quiconque semblerait +etre un conspirateur dangereux, dont l'arrestation serait necessaire a +l'interet public; mais je dis que, quand il est probable que le crime +d'un individu ne consiste que dans des phrases mal digerees, vous +devez vous respecter vous-memes. Si la Convention sentait sa force, +elle dirait avec dignite et non avec passion, a ceux qui viennent lui +demander des comptes et lui declarer qu'ils sont dans un etat +d'insurrection: "Voila ce que nous avons fait, et vous, citoyens, qui +croyez avoir l'initiative de l'insurrection, la hache de la justice +est la pour vous frapper si vous etes coupables." Voila comme vous +devez leur repondre. Les habitants du faubourg Saint-Antoine vous ont +dit qu'ils vous feraient un rempart de leur corps; apres cette +declaration, comment n'avez-vous pas repondu aux petitionnaires: +"Citoyens, vous avez ete dans l'erreur", ou bien: "Si vous etes +coupables, la loi est la pour vous punir." Je demande l'ordre du jour, +et j'observe que, quand il sera notoire que la Convention a passe a +l'ordre du jour motive sur l'explication qui lui a ete donnee, il n'y +aura pas de pusillanimite dans sa conduite; croyez qu'un pareil decret +produira plus d'effet sur l'ame des citoyens qu'un decret de rigueur. +Je demande qu'en accordant les honneurs de la seance aux +petitionnaires, l'Assemblee passe a l'ordre du jour sur le tout. + + + + +XXVII + +SUR L'ENVOI DE NOUVELLES TROUPES EN VENDEE + +(8 mai 1793) + + +Au moment ou la guerre de Vendee redoublait de violence, l'envoi de +nouvelles troupes fut decide. A propos de leur depart, Danton revint a +l'idee d'appliquer de nouveaux impots sur les riches demeures a Paris. +L'inspiration de ce discours du 8 mai fut la meme que celle qui dicta +la harangue fougueuse du 27 avril; le conventionnel y suit strictement +la meme ligne de politique interieure. + + * * * * * + +C'est une verite puisee dans l'histoire et dans le coeur humain, +qu'une grande nation en revolution, ou meme en guerre civile, n'en est +pas moins redoutable a ses ennemis. Ainsi donc, loin de nous effrayer +de notre situation, nous n'y devons voir que le developpement de +l'energie nationale, que nous pouvons tourner encore au profit de la +liberte. La France entiere va s'ebranler. Douze mille hommes de troupe +de ligne, tires de vos armees ou ils seront aussitot remplaces par des +recrues, vont s'acheminer vers la Vendee. Avec cette force va se +joindre la force parisienne. Eh bien, combinons avec ces moyens de +puissance les moyens politiques. C'est de faire connaitre a ceux que +des traitres ont egares, que la nation ne veut pas verser leur sang, +mais qu'elle veut les eclairer et les rendre a la patrie. + +Les despotes ne sont pas toujours malhabiles dans leurs moyens. Dans +la Belgique, l'empereur traite les peuples avec la plus grande +douceur, et semble meme flatter ceux qui s'etaient declares contre lui +avec le plus d'energie; pourquoi n'agirions-nous pas de meme pour +rendre des hommes a la liberte? Il faut donc creer une commission +ayant pouvoir de faire grace a ceux des rebelles qui se soumettraient +volontairement avant l'action de la force armee. + +Cette mesure prise, il faut faire marcher la force de Paris. Deux +choses se sont un moment opposees a son recrutement: les intrigues des +aristocrates et les inquietudes des patriotes eux-memes. Ceux-ci n'ont +pas considere que Paris a une arriere-garde bien formidable; elle est +composee de 150.000 citoyens que leurs occupations quotidiennes ont +eloignes jusqu'ici des affaires publiques, mais que vous devez engager +a se porter dans les sections, sauf a les indemniser de la perte de +temps qu'ils essuieront. Ce sont ces citoyens qui, dans un grand jour, +se debordant sur nos ennemis, les feront disparaitre de la terre de la +liberte. + +Que le riche paye, puisqu'il n'est pas digne, le plus souvent, de +combattre pour la liberte; qu'il paye largement et que l'homme du +peuple marche dans la Vendee. + +Il y a telle section ou se trouvent des groupes de capitalistes, il +n'est pas juste que ces citoyens profitent seuls de ce qui sortira de +ces eponges. Il faut que la Convention nationale nomme deux +commissaires par sections pour s'informer de l'etat du recrutement. +Dans les sections ou le contingent est complet, ils annonceront que +l'on repartira egalement les contributions des riches. Dans les +sections qui, dans trois jours, n'auront point fourni leur contingent, +ils assembleront les citoyens et les feront tirer au sort. + +Ce mode, je le sais, a des inconvenients, mais il en a moins encore +que tous les autres. Il est un decret que vous avez rendu en principe +et dont je demande l'execution pratique. Vous avez ordonne la +formation d'une garde soldee dans toutes les grandes villes. Cette +institution soulagera les citoyens que n'a pas favorises la fortune. + +Je demande qu'elle soit promptement organisee, et j'annonce a la +Convention nationale qu'apres avoir opere le recrutement de Paris, si +elle veut revenir a l'unite d'action, si elle veut mettre a +contribution les malheurs meme de la patrie, elle verra que les +machinations de nos ennemis pour soulever la France n'auront servi +qu'a son triomphe. La force nationale va se developper; si vous savez +diriger son energie, la patrie sera sauvee, et vous verrez les rois +coalises vous proposer une paix honorable. + + + + +XXVIII + +SUR UNE NOUVELLE LOI POUR PROTEGER LA REPRESENTATION NATIONALE + +(24 mai 1793) + + +[Note: Vermorel qui donne, p. 51, 58, quelques fragments de ce +discours lui attribue la date du 23 mai 1793. La reedition du Moniteur +(p. 467) donne en effet cette date: vendredi, 23 mai. Mais c'est la +une erreur certaine, car ce vendredi etait le 24 mai. La manchette de +ce numero (n deg. 146) porte d'ailleurs: Dimanche 26 mai 1793.] + +La chute de la Gironde etait proche. Sentant le terrain lui manquer +sous les pieds, elle fit proposer un decret dont l'article 1er etait +ainsi redige: "La Convention nationale met sous la sauvegarde speciale +des bons citoyens la fortune publique, la representation nationale et +la ville de Paris." (_Moniteur_, n deg. 145.) Ce decret emanait de la +Commission des Douze et avait ete soutenu par Vigee, Vergniaud et +Boyer-Fonfrede. Sans le combattre entierement, Danton s'opposa +cependant a son adoption immediate. Le decret fut adopte dans la meme +seance. C'etait un des supremes triomphes de la Gironde. + + * * * * * + +L'objet de cet article n'a rien de mauvais en soi. Sans doute la +representation nationale a besoin d'etre sous la sauvegarde de la +nation. Mais comment se fait-il que vous soyez assez domines par les +circonstances pour decreter aujourd'hui ce qui se trouve dans toutes +vos lois? Sans doute, l'aristocratie menace de renverser la liberte, +mais quand les perils sont communs a tous, il est indigne de nous de +faire des lois pour nous seuls, lorsque nous trouvons notre surete +dans celles qui protegent tous les citoyens. Je dis donc que decreter +ce qu'on vous propose, c'est decreter la peur. + +---Eh bien! j'ai peur, moi!.... + +DANTON.--Je ne m'oppose pas a ce que l'on prenne des mesures pour +rassurer chaque individu qui craint pour sa surete; je ne m'oppose pas +a ce que vous donniez une garde de crainte au citoyen qui tremble ici. +Mais la Convention nationale peut-elle annoncer a la Republique +qu'elle se laisse dominer par la peur. Remarquez bien jusqu'a quel +point cette crainte est ridicule. Le comite vous annonce qu'il y a des +dispositions portant qu'on a voulu attenter a la representation +nationale. On sait bien qu'il existe a Paris une multitude +d'aristocrates, d'agents soudoyes par les puissances; mais les lois +ont pourvu a tout; on dit qu'elles ne s'executent pas; mais une preuve +qu'elles s'executent, c'est que la Convention nationale est intacte, +et que, si un de ses membres a peri, il etait du nombre de ceux qui ne +tremblent pas. Remarquez bien que l'esprit public des citoyens de +Paris qu'on a tant calomnies.... + +UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Cela est faux! la preuve en est dans le +projet qu'on Propose! + +DANTON.--Je ne dis pas que ce soit calomnier Paris que de proposer le +projet de decret qui vous est presente; mais on a calomnie Paris, en +demandant une force departementale; car, dans une ville comme Paris, +ou la population presente une masse si imposante, la force des bons +citoyens est assez grande pour terrasser les ennemis de la liberte. Je +dis que, si, dans la reunion dont on a parle, il s'est trouve des +hommes assez pervers pour proposer de porter atteinte a la +representation nationale, cette proposition a ete vivement repoussee, +et que si ces hommes sont saisis et peuvent etre livres a la justice, +ils ne trouveront point ici de defenseurs. On a cherche aussi a +inculper le maire de Paris, et a le rendre, pour ainsi dire, complice +de ces hommes vendus ou traitres; mais l'on n'a pas dit que, si le +maire de Paris n'etait pas venu vous instruire de ce qui s'etait +passe, c'est qu'il etait venu en rendre compte au Comite du Salut +public, qui devait vous en instruire. Ainsi donc, quand il est +demontre que les propositions qui ont ete faites ont ete rejetees avec +horreur; quand Paris est pret a s'armer contre tous les traitres qu'il +renferme pour proteger la Convention nationale, il est absurde de +creer une loi nouvelle; pour proteger la representation nationale, il +ne s'agit que de diriger l'action des lois existantes contre le vrai +coupable. Encore une fois, je ne combats pas le fond du projet, mais +je dis qu'il se trouve dans les lois preexistantes. Ne faisons donc +rien par peur; ne faisons rien pour nous-memes; ne nous attachons +qu'aux considerations nationales; ne nous laissons point diriger par +les passions. Prenez garde qu'apres avoir cree une commission pour +rechercher les complots qui se trament dans Paris, on ne vous demande +s'il ne conviendrait pas d'en creer aussi une pour rechercher les +crimes de ceux qui ont cherche a egarer l'esprit des departements. Je +ne demande qu'une chose, c'est que les membres qui proposent ce projet +se depouillent de toutes leurs haines. Il faut que les criminels +soient bien connus, et il est de votre sagesse d'attendre un rapport +preliminaire sur le tout. + + + + +XXIX + +POUR LE PEUPLE DE PARIS + +(26 mai 1793) + + +L'attitude du president Isnard donna lieu, dans la seance de la +Convention du 26 mai, a de violents incidents. Repondant a une +deputation de la Commune, il prononca les mots, devenus fameux depuis: +"Si, par ces insurrections toujours renaissantes, il arrivait qu'on +portat atteinte a la representation nationale, je vous le declare au +nom de la France entiere, Paris serait aneanti! Bientot on chercherait +sur les rives de la Seine si Paris a existe." Danton, se levant, cria: +"President, je demande la parole sur votre reponse!" Appuye par la +gauche, il allait la prendre quand Cambon monta a la tribune pour +donner lecture d'une lettre du general Lamorliere. A cette lecture +succeda une deputation de la section des Gardes-Francaises, venant +presenter son contingent. Cette fois la reponse du president fut +patriotique et moderee. Apres les honneurs de la seance, decernes a +des petitionnaires de la section de l'Unite, Danton monta a la tribune +pour protester du civisme du peuple de Paris et contre les parole +d'Isnard. + + * * * * * + +Si le president eut presente l'olivier de la paix a la Commune avec +autant d'art qu'il a presente le signal du combat aux guerriers qui +viennent de defiler ici, j'aurais applaudi a sa reponse; mais je dois +examiner quel peut etre l'effet politique de son discours. Assez et +trop longtemps on a calomnie Paris en masse. (_On applaudit dans la +partie gauche et dans les tribunes. Il s'eleve de violents murmures +dans la partie droite_.) + +PLUSIEURS VOIX.--Non, ce n'est pas Paris qu'on accuse, mais les +scelerats qui s'y trouvent. + +DANTON.--Voulez-vous constater que je me suis trompe? + +ON GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui! + +DANTON.--Ce n'est pas pour disculper Paris que je me suis presente a +cette tribune, il n'en a pas besoin. Mais c'est pour la Republique +entiere. Il importe de detruire aupres des departements les +impressions defavorables que pourrait faire la reponse du president. +Quelle est cette imprecation du president contre Paris? Il est assez +etrange qu'on vienne presenter la devastation que feraient de Paris +tous les departements, si cette ville se rendait coupable.... (Oui, +_s'ecrient un grand nombre de voix_, ils le feraient.--_On murmure +dans l'extreme gauche_.) Je me connais aussi, moi, en figures +oratoires. (_Murmures dans la partie droite_.) Il entre dans la +reponse du president un sentiment d'amertume. Pourquoi supposer qu'un +jour on cherchera vainement sur les rives de la Seine si Paris a +existe? Loin d'un president de pareils sentiments, il ne lui +appartient que de presenter des idees consolantes. Il est bon que la +Republique sache que Paris ne deviera jamais des principes; qu'apres +avoir detruit le trone d'un tyran couvert de crimes, il ne le relevera +pas pour y asseoir un nouveau despote. Que l'on sache aussi que les +representants du peuple marchent entre deux ecueils; ceux qui servent +un parti lui apportent leurs vices comme leurs vertus. Si dans le +parti qui sert le peuple il se trouve des coupables, le peuple saura +les punir; mais faites attention a cette grande verite, c'est que, +s'il fallait choisir entre deux exces, il vaudrait mieux se jeter du +cote de la liberte que rebrousser vers l'esclavage. En reprenant ce +qu'il y a de blamable, il n'y a plus partout que des republicains. + +Depuis quelque temps les patriotes sont opprimes dans les sections. Je +connais l'insolence des ennemis du peuple; ils ne jouiront pas +longtemps de leur avantage; bientot les aristocrates, fideles aux +sentiments de fureur qui les animent, vexeraient tout ce qui a porte +le caractere de la liberte; mais le peuple detrompe les fera rentrer +dans le neant. Qu'avons-nous a faire, nous, legislateurs, qui sommes +au centre des evenements? Reprimons tous les audacieux; mais +tournons-nous d'abord vers l'aristocrate, car il ne changera pas. + +Vous, hommes ardents, qui servez le peuple, qui etes attaches a sa +cause, ne vous effrayez pas de voir arriver une sorte de moderantisme +perfide; unissez la prudence a l'energie qui vous caracterise, tous +les ennemis du peuple seront ecrases. + +Parmi les bons citoyens, il y en a de trop impetueux, mais pourquoi +leur faire un crime d'une energie qu'ils emploient a servir le peuple? +S'il n'y avait pas eu des hommes ardents, si le peuple lui-meme +n'avait pas ete violent, il n'y aurait pas eu de revolution. + +Je reviens a mon premier objet: je ne veux exasperer personne parce +que j'ai le sentiment de ma force en defendant la raison. Sans faire +mon apologie, je defie de me prouver un crime. Je demande que l'on +renvoie devant le tribunal revolutionnaire ceux qui auront conspire +contre la Convention; et moi, je demande a y etre renvoye le premier, +si je suis trouve coupable. On a repete souvent que je n'avais pas +rendu mes comptes. J'ai eu 400.000 livres a ma disposition pour des +depenses secretes; j'ai rendu compte de l'emploi que j'en ai fait; que +ceux qui m'ont fait des reproches les parcourent avant de me +calomnier. Une somme de 100.000 livres avait ete remise entre mes +mains pour faire marcher la Revolution. Cette somme devait etre +employee d'apres l'avis du Conseil executif; il connait l'emploi que +j'en ai fait; il a, lui, rendu ses comptes. + +PLUSIEURS VOIX.--Ce n'est pas la question! + +DANTON.--Je reviens a ce que souhaite la Convention; il faut reunir +les Departements; il faut bien se garder de les aigrir contre Paris! +Quoi! cette cite immense, qui se renouvelle tous les jours, porterait +atteinte a la representation nationale! Paris, qui a brise le premier +le sceptre de fer, violerait l'Arche sainte qui lui est confiee! Non; +Paris aime la Revolution; Paris, par les sacrifices qu'il a faits a la +liberte, merite les embrassements de tous les Francais. Ces sentiments +sont les votres, eh bien! manifestez-les; faites imprimer la reponse +de votre president, en declarant que Paris n'a jamais cesse de bien +meriter de la Republique, puisque la municipalite.... (_Il s'eleve de +violents murmures dans une grande partie de la salle_). Puisque la +majorite de Paris a bien merite.... (_On applaudit dans toutes les +parties de la salle_), et cette majorite, c'est la presque totalite de +Paris. (_Memes applaudissements_). Par cette declaration, la nation +saura apprecier la proposition qui a ete faite de transporter le siege +de la Convention dans une autre ville. Tous les departements auront de +Paris l'opinion qu'ils doivent en avoir, et qu'ils en ont reellement. +Paris, je le repete, sera toujours digne d'etre le depositaire de la +representation generale. Mon esprit sent que, partout ou vous irez, +vous y trouverez des passions, parce que vous y porterez les votres. +Paris sera bien connu; le petit nombre de conspirateurs qu'il renferme +sera puni. Le peuple francais, quelles que soient vos opinions, se +sauvera lui-meme, s'il le faut, puisque tous les jours il remporte des +victoires sur les ennemis, malgre nos dissensions. Le masque arrache a +ceux qui jouent le patriotisme et qui servent de rempart aux +aristocrates, la France se levera et terrassera ses ennemis. + + + + +XXX + +CONTRE LA COMMISSION DES DOUZE + +(27 mai 1793) + + +L'arrestation d'Hebert, ordonnee par la Commission des Douze, crea une +vive effervescence a la Commune. Dans la seance du lundi 27 mai, une +deputation de la section de la cite vint demander la traduction des +Douze devant le Tribunal Revolutionnaire. Isnard, qui presidait, +repondit: "Citoyens, la Convention nationale pardonne a l'egarement de +votre jeunesse...." Un indescriptible tumulte s'ensuivit. +Robespierre, Bourdon (de l'Oise), Henri Lariviere, tenterent en vain +d'obtenir la parole. Le president s'etant couvert au milieu du +tumulte, Danton s'ecria sur une observation de Delacroix +(d'Eure-et-Loir): "Je vous le declare, tant d'impudence commence a +nous perdre; nous vous resisterons! "Et toute l'extreme gauche cria +avec lui: "Nous vous resisterons!" La droite demanda l'insertion de la +phrase de Danton au proces-verbal. "Oui, dit Danton, je la demande +moi-meme." Et il monta a la tribune: + + * * * * * + +Je declare a la Convention et a tout le peuple francais que si l'on +persiste a retenir dans les fers des citoyens qui ne sont que presumes +coupables, dont tout le crime est un exces de patriotisme; si l'on +refuse constamment la parole a ceux qui veulent les defendre; je +declare, dis-je, que, s'il y a ici cent bons citoyens, nous +resisterons. + +Je declare en mon propre nom, et je signerai cette declaration, que le +refus de la parole a Robespierre est une lache tyrannie. Je declare a +la France entiere que vous avez mis souvent en liberte des gens plus +que suspects sur de simples reclamations, et que vous retenez dans les +fers des citoyens d'un civisme reconnu, qu'on les tient en charte +privee, sans vouloir faire aucun rapport.... + +PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--C'est faux, le rapporteur de la +Commission des Douze a demande la parole. + +DANTON.--Tout membre de l'Assemblee a le droit de parler sur et contre +la Commission des Douze. C'est un prealable d'autant plus necessaire, +que cette Commission des Douze tourne les armes qu'on a mises dans ses +mains contre les meilleurs citoyens; cette commission est d'autant +plus funeste qu'elle arrache a leurs fonctions des magistrats du +peuple. + +PLUSIEURS VOIX.--Et les commissaires envoyes dans les departements! + +DANTON.--Vos commissaires, vous les entendrez.... Si vous vous +obstinez a refuser la parole a un representant du peuple qui veut +parler en faveur d'un patriote jete dans les fers, je declare que je +proteste contre votre tyrannie, contre votre despotisme. Le peuple +francais jugera. + + * * * * * + +Dans cette meme seance Danton reprit la parole apres la declaration du +ministre de l'Interieur, protestant une fois encore de sa soif de +paix, de son desir de concorde. + + * * * * * + +Je demande que le ministre me reponde; je me flatte que de cette +grande lutte sortira la verite, comme des eclats de la foudre sort la +serenite de l'air; il faut que la nation sache quels sont ceux qui +veulent la tranquillite. Je ne connaissais pas le ministre de +l'Interieur; je n'avais jamais eu de relation avec lui. Je le somme de +declarer, et cette declaration m'importe dans les circonstances ou +nous nous trouvons, dans un moment ou un depute (c'est Brissot) a fait +contre moi une sanglante diatribe; dans le moment ou le produit d'une +charge que j'avais est travestie en une fortune immense.... (_Il +s'eleve de violents murmures dans la partie droite_.) Il est bon que +l'on sache quelle est ma vie. + +PLUSIEURS VOIX DANS LA PARTIE DROITE.--Ne nous parlez pas de vous, de +votre guerre avec Brissot. + +DANTON.--C'est par ce que le Comite de Salut public a ete accuse de +favoriser les mouvements de Paris qu'il faut que je m'explique.... + +PLUSIEURS MEMBRES.--On ne dit pas cela. + +DANTON.--Voila ces amis de l'ordre qui ne veulent pas entendre la +verite, que l'on juge par la quels sont ceux qui veulent l'anarchie. +J'interpelle le ministre de l'Interieur de dire si je n'ai pas ete +plusieurs fois chez lui pour l'engager a calmer les troubles, a unir +les departements, a faire cesser les preventions qu'on leur avait +inspirees contre Paris; j'interpelle le ministre de dire, si depuis la +revolution, je ne l'ai pas invite a apaiser toutes les haines, si je +ne lui ai pas dit: "je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutot +que tel autre; mais que vous prechiez l'union." Il est des hommes qui +ne peuvent pas se depouiller d'un ressentiment. Pour moi, la nature +m'a fait impetueux, mais exempt de haine. Je l'interpelle de dire s'il +n'a pas reconnu que les pretendus amis de l'ordre etaient la cause de +toutes les divisions, s'il n'a pas reconnu que les citoyens les plus +exageres sont les plus amis de l'ordre et de la paix. Que le ministre +reponde. + + + + +XXXI + +AUTRE DISCOURS CONTRE LA COMMISSION DES DOUZE + +(31 mai 1793) + + +Tandis que grondait le canon de l'insurrection de la journee fatale +pour la Gironde, Danton, intervenant dans la discussion sur l'emeute +denoncee par Vergniaud, reprit son requisitoire contre la Commission +des Douze et demanda sa suppression. Il interrompit le president +Mallarme, lui disant: "Faites donc justice, avant tout, de la +Commission!" Apres un court debat sur la question de priorite, il +monta a la tribune. + + * * * * * + +J'ai demande la parole pour motiver la priorite en faveur de la motion +de Thuriot. [Note: "C'est l'aneantissement de la Commission que je +sollicite," avait dit Thuriot (_Moniteur_, p. 152).] Il ne sera pas +difficile de faire voir que cette motion est d'un ordre superieur a +celle meme demander le commandant a la barre. Il faut que Paris ait +justice de la Commission; elle n'existe pas comme la Convention. Vous +avez cree une Commission impolitique.... + +PLUSIEURS VOIX.--Nous ne savons pas cela.... + +DANTON.--Vous ne le savez pas? il faut donc vous le rappeler. + +Oui, votre Commission a merite l'indignation populaire. Rappelez-vous +mon discours a ce sujet, ce discours trop modere. Elle a jete dans les +fers des magistrats du peuple, par cela seul qu'ils avaient combattu, +dans des feuilles, cet esprit de moderantisme que la France veut tuer +pour sauver la Republique. Je ne pretends pas inculper ni disculper la +Commission, il faudra la juger sur un rapport et sur leur defense. + +Pourquoi avez-vous ordonne l'elargissement de ces fonctionnaires +publics? Vous y avez ete engages sur le rapport d'un homme que vous ne +respectez pas, d'un homme que la nature a cree doux, sans passions, le +ministre de l'Interieur. Il s'est explique clairement, textuellement, +avec developpement, sur le compte d'un des magistrats du peuple. En +ordonnant de le relacher, vous avez ete convaincus que la Commission +avait mal agi sous le rapport politique. C'est sous ce rapport que +j'en demande, non pas la cassation, car il faut un rapport, mais la +suppression. + +Vous l'avez creee, non pour elle, mais pour vous. Si elle est +coupable, vous en ferez un exemple terrible qui effrayera tous ceux +qui ne respectent pas le peuple, meme dans son exageration +revolutionnaire. Le canon a tonne, mais Paris n'a voulu donner qu'un +grand signal pour vous apporter ses representations; si Paris, par une +convention trop solennelle, trop retentissante, n'a voulu qu'avertir +tous les citoyens de vous demander une justice eclatante, Paris a +encore bien merite de la patrie. Je dis donc que, si vous etes +legislateurs politiques, loin de blamer cette explosion, vous la +tournerez au profit de la chose publique, d'abord en reformant vos +erreurs, en cassant votre Commission. Ce n'est qu'a ceux qui ont recu +quelques talents politiques que je m'adresse, et non a ces hommes +stupides qui ne savent faire parler que leurs passions. Je leur dis: +"Considerez la grandeur de votre but, c'est de sauver le peuple de ses +ennemis, des aristocrates, de le sauver de sa propre colere." Sous le +rapport politique, la Commission a ete assez depourvue de sens pour +prendre de nouveaux arretes et de les notifier au maire de Paris, qui +a en la prudence de repondre qu'il consulterait la Convention. Je +demande la suppression de la Commission, et le jugement de la conduite +particuliere de ses membres. Vous les croyez irreprochables; moi je +crois qu'ils ont servi leurs ressentiments. Il faut que ce chaos +s'eclaircisse; mais il faut donner justice au peuple. + +QUELQUES VOIX.--Quel peuple? + +DANTON.--Quel peuple, dites-vous? ce peuple est immense, ce peuple est +la sentinelle avancee de la Republique. Tous les departements haissent +fortement la tyrannie. Tous les departements execrent ce lache +moderantisme qui ramene la tyrannie. Tous les departements en un jour +de gloire pour Paris avoueront ce grand mouvement qui exterminera tous +les ennemis de la liberte. Tous les departements applaudiront a votre +sagesse, quand vous aurez fait disparaitre une Commission impolitique. +Je serai le premier a rendre une justice eclatante a ces hommes +courageux qui ont fait retentir les airs.... (_Les tribunes +applaudissent_.) + +Je vous engage, vous, representants du peuple, a vous montrer +impassibles; faites tourner au profit de la patrie cette energie que +de mauvais citoyens seuls pourraient presenter comme funeste. Et si +quelques hommes, vraiment dangereux, n'importe a quel parti ils +appartiennent, voulaient prolonger un mouvement devenu inutile, quand +vous aurez fait justice, Paris lui-meme les fera rentrer dans le +neant; je demande froidement la suppression pure et simple de la +Commission sous le rapport politique seul, sans rien prejuger, ni +pour, ni contre; ensuite vous entendrez le commandant general, vous +prendrez connaissance de ce qui est relatif a ce grand mouvement, et +vous finirez par vous conduire en hommes qui ne s'effraient pas des +dangers. + +PALLES.--Nous savons bien que ce n'est qu'un simulacre, les citoyens +courent sans savoir pourquoi. + +DANTON.--Vous sentez que, s'il est vrai que ce ne soit qu'un +simulacre, quand il s'agit de la liberte de quelques magistrats, le +peuple fera pour sa liberte une insurrection entiere. Je demande que, +pour mettre fin a tant de debats facheux, que, pour marcher a la +Constitution qui doit comprimer toutes les passions, vous mettiez aux +voix par l'appel nominal la revocation de la Commission. + + + + +XXXII + +SUR LA CHUTE DES GIRONDINS + +(13 juin 1793_) [Note: Une autre erreur de Vermorel, p. 203, donne a +ce discours la date du 14 juin. Le n deg. 167 du _Moniteur_, qui le +rapporte, specifie qu'il fut prononce dans la seance du jeudi 13 juin, +dans la discussion sur les arretes des administrations de l'Eure et du +Calvados.] + + +Danton n'intervint dans la discussion des troubles du Calvados, a la +Convention, que pour rallier ses collegues au parti national. Apres +avoir fait l'apologie de l'insurrection du 31 mai, il leur demanda de +s'expliquer "loyalement" a cet egard et de songer aux dangers de la +patrie. + + * * * * * + +Nous touchons au moment de fonder veritablement la liberte francaise, +en donnant a la France une Constitution republicaine. C'est au moment +d'une grande production que les corps politiques comme les corps +physiques paraissent toujours menaces d'une destruction prochaine. +Nous sommes entoures d'orages, la foudre gronde. Eh bien, c'est du +milieu de ses eclats que sortira l'ouvrage qui immortalisera la nation +francaise. Rappelez-vous, citoyens, ce qui s'est passe du temps de la +conspiration de Lafayette. Nous semblions etre dans la position dans +laquelle nous nous trouvons aujourd'hui. Rappelez-vous ce qu'etait +alors Paris; les patriotes etaient opprimes, proscrits partout; nous +etions menaces des plus grands malheurs. C'est aujourd'hui la meme +position; il semble qu'il n'y ait de perils que pour ceux qui ont cree +la liberte. Lafayette et sa faction furent bientot demasques: +aujourd'hui les nouveaux ennemis du peuple se sont trahis eux-memes, +ils ont fui, ils ont change de nom, de qualite, ils ont pris de faux +passeports. Ce Brissot, ce coryphee de la secte impie qui va etre +etouffee, cet homme qui vantait son courage et son indigence en +m'accusant d'etre couvert d'or, n'est plus qu'un miserable qui ne peut +echapper au glaive des lois, et dont le peuple a deja fait justice en +l'arretant comme un conspirateur. On dit que l'insurrection de Paris +cause des mouvements dans les departements; je le declare a la face de +l'univers, ces evenements feront la gloire de cette superbe cite; je +le proclame a la face de la France, sans les canons du 31 mai, sans +l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la +loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur nous; je l'ai +appelee, moi, cette insurrection, lorsque j'ai dit que, s'il y avait +dans la Convention cent hommes qui me ressemblassent, nous +resisterions a l'oppression, nous fonderions la liberte sur des bases +inebranlables. + +Rappelez-vous qu'on a dit que l'agitation qui regne dans les +departements ne s'etait manifestee que depuis les evenements qui se +sont passes ici. Eh bien, il y a des pieces qui constatent qu'avant le +31 mai les departements avaient envoye une circulaire pour faire une +federation et se coaliser. + +Que nous reste-t-il a faire? A nous identifier avec le peuple de +Paris, avec tous les bons citoyens, a faire le recit de tout ce qui +s'est passe. On sait que moi, plus que tout autre, j'ai ete menace des +baionnettes, qu'on les a appuyees sur ma poitrine; on sait que nous +avons couvert de nos corps ceux qui se croyaient en danger. Non, les +habitants de Paris n'en voulaient pas a la liberte d'aucun +representant du peuple; ils ont pris l'attitude qui leur convenait; +ils se sont mis en insurrection. Que les adresses envoyees des +departements pour calomnier Paris ne vous epouvantent pas; elles sont +l'ouvrage de quelques intrigants et non celui des citoyens des +departements: rappelez-vous qu'il en est venu de semblables contre +Paris en faveur du tyran. Paris est le centre ou tout vient aboutir; +Paris sera le foyer qui recevra tous les rayons du patriotisme +francais, et en brulera tous les ennemis. Je demande que vous vous +expliquiez loyalement sur l'insurrection qui a eu de si heureux +resultats. Le peuple voit que ces hommes qu'on avait accuses de +vouloir se gorger du sang du peuple ont plus fait depuis huit jours +pour le bonheur du peuple que la Convention, tourmentee par des +intrigants, n'en avait pu faire depuis son existence. Voila le +resultat qu'il faut presenter au peuple des departements: il est bon, +il applaudira a vos sages mesures. Les hommes criminels qui ont fui +ont repandu des terreurs partout sur leur passage; ils ont tout +exagere, tout amplifie; mais le peuple detrompe reagira plus +fortement, et se vengera sur ceux qui l'ont trompe. + +Quant a la question qui nous occupe, je crois qu'il faut prendre des +mesures generales pour tous les departements; il faut qu'il soit +accorde vingt-quatre heures aux administrateurs qui auraient pu etre +egares, sans cependant donner une amnistie aux agitateurs. Il faut +que, dans les departements ou les Communes patriotes luttent contre +des administrateurs aristocrates, ces administrateurs soient destitues +et remplaces par de vrais republicains. Je demande enfin que la +Convention declare que, sans l'insurrection du 31 mai, il n'y aurait +plus de liberte. + +Citoyens, pas de faiblesse; faites cette declaration solennelle au +peuple Francais; dites-lui qu'on veut encore le retour des nobles; +dites-lui que la horde scelerate vient de prouver qu'elle ne voulait +pas de constitution; dites-lui de prononcer entre la Montagne et cette +faction; dites aux citoyens francais: "Rentrez dans vos droits +imprescriptibles; serrez-vous autour de la Convention; preparez-vous a +accepter la constitution qu'elle va vous presenter; cette +constitution qui, comme je l'ai deja dit, est une batterie qui fait un +feu a mitraille contre les ennemis de la liberte, et qui les ecrasera +tous; preparez une force armee, mais que ce soit contre les ennemis de +la Vendee. Etouffez la rebellion de cette partie de la France et vous +aurez la paix." + +Le peuple, instruit sur cette derniere epoque de la Revolution, ne se +laissera plus surprendre. On n'entendra plus de calomnies contre une +ville qui a cree la liberte, qui ne perira pas avec elle, mais qui +triomphera avec la liberte, et passera avec elle a l'immortalite. + + + + +XXXIII + +CONTRE LES ASSIGNATS ROYAUX + +(31 juillet 1793) + + +Cambon, dans cette seance du 31 juillet, proposa a la Convention de +demonetiser les assignats royaux d'une valeur au-dessus de cent +livres, tout en gardant la valeur de ceux de cinquante livres. Sur +cette proposition, Bazire demanda la question prealable. Danton se +rangea a l'avis de Cambon, dont la Convention en cette meme seance +adopta le decret. + + * * * * * + +Je demande a parler contre l'ajournement.... Je combats la question +prealable demandee par Bazire. Il y a plus de six mois que j'ai dit +ici qu'il y a trop de signes representatifs en circulation; il faut +que ceux qui possedent immensement payent la dette nationale. Quels +sont ceux qui supportent la misere publique, qui versent leur sang +pour la liberte, qui combattent l'aristocratie financiere et +bourgeoise? ce sont ceux qui n'ont pas en leur pouvoir un assignat +royal de cent livres. Frappez, que vous importent les clameurs des +aristocrates; lorsque le bien sort en masse de la mesure que vous +prenez, vous obtenez la benediction nationale. On a dit que cette loi +aurait un effet retroactif, c'est ici une loi politique, et toutes les +lois politiques qui ont rase le despotisme n'ont-elles pas en un effet +retroactif? Qui de vous peut les blamer? + +On a dit que celui qui n'a qu'un assignat de cent livres sera greve, +parce qu'il sera oblige de vendre son assignat. Je reponds qu'il y +gagnera, car les denrees baisseront; d'ailleurs, ce ne sont pas les +hommes de la Revolution qui ont ces assignats. Soyez comme la nature, +elle voit la conservation de l'espece; ne regardez pas les individus. +Si le despotisme triomphait, il ferait disparaitre tous les signes de +la liberte. Eh bien, ne souillez pas les yeux des amis de la liberte +de l'image du tyran dont la tete est tombee sous le glaive de la loi. +Les despotes de l'Europe diront: "Quelle est cette nation puissante +qui par un seul decret ameliore la fortune publique, soulage le +peuple, fait revivre le credit national, et prepare de nouveaux moyens +de combattre les ennemis?" Cette mesure n'est pas nouvelle, Cambon l'a +longtemps meditee; il est de votre devoir de l'adopter; si vous ne +l'adoptez pas, la discussion qui vient d'avoir lieu produira des +inconvenients qui peuvent etre attaches a la loi, et n'en presentera +aucun avantage. Je ne me connais pas grandement en finances, mais je +suis savant dans le bonheur de mon pays. Les riches fremissent de ce +decret; mais je sais que ce qui est funeste a ces gens est avantageux +pour le peuple. Le rencherissement des denrees vient de la trop grande +masse d'assignats en circulation; que l'eponge nationale epuise cette +grande masse, l'equilibre se retablira. Je demande que la proposition +de Cambon soit adoptee. + + + + +XXXIV + +DISCOURS POUR QUE LE COMITE DE SALUT PUBLIC SOIT ERIGE EN GOUVERNEMENT +PROVISOIRE + +(1er aout 1793) + + +Ce discours est un des plus importants de la carriere politique de +Danton. C'est de lui que sortit la dictature jacobine et terroriste +qui souleva la France et lui assura la victoire. Danton, president +depuis le 25 juillet, descendit du fauteuil a la tribune pour le +prononcer apres une motion violente de Couthon. Ce dernier, apres +avoir declare: "Le gouvernement anglais nous fait une guerre +d'assassins", demanda a la Convention d'infliger aux Francais placant +des fonds a Londres une amende egale a celle de l'argent depose, et +d'obliger les deposants, sous peine de la meme amende, a declarer +leurs depots dans le mois suivant la publication du decret propose. Le +discours de Danton suivit aussitot cette motion. + + * * * * * + +J'appuie d'autant plus ces propositions que le moment est arrive +d'etre politique. Sans doute un peuple republicain ne fait pas la +guerre a ses ennemis par la corruption, l'assassinat et le poison. +Mais le vaisseau de la raison doit avoir son gouvernail, c'est la +saine politique. Nous n'aurons de succes que lorsque la Convention, se +rappelant que l'etablissement du Comite de Salut public est une des +conquetes de la liberte, donnera a cette institution l'energie et le +developpement dont elle peut etre susceptible. Il a, en effet, rendu +assez de services pour qu'elle perfectionne ce genre de gouvernement. +N'en doutez pas, ce Cobourg qui s'avance sur votre territoire rend le +plus grand service a la Republique. Les memes circonstances que +l'annee derniere se reproduisent aujourd'hui; les memes dangers nous +menacent.... Mais le peuple n'est point use, puisqu'il a accepte la +Constitution; j'en jure par l'enthousiasme sublime qu'elle vient de +produire. Il a, par cette acceptation, contracte l'engagement de se +deborder tout entier contre les ennemis. Eh bien, soyons terribles, +faisons la guerre en lions. Pourquoi n'etablissons-nous pas un +gouvernement provisoire qui seconde, par de puissantes mesures, +l'energie nationale? Je le declare, je n'entrerai dans aucun comite +responsable. Je conserverai ma pensee tout entiere, et la faculte de +stimuler sans cesse ceux qui gouvernent, mais je vous donne un +conseil, j'espere que vous en profiterez. Il nous faut les memes +moyens qu'emploie Pitt, a l'exception de ceux du crime. Si vous +eussiez, il y a deux mois, eclaire les departements sur la situation +de Paris; si vous eussiez repandu partout le tableau fidele de votre +conduite; si le ministre de l'Interieur se fut montre grand et ferme, +et qu'il eut fait pour la Revolution ce que Roland a fait contre elle, +le federalisme et l'intrigue n'auraient pas excite de mouvements dans +les departements. Mais rien ne se fait. Le gouvernement ne dispose +d'aucun moyen politique. + +Il faut donc, en attendant que la Constitution soit en activite et +pour qu'elle puisse l'etre, que votre Comite de Salut public soit +erige en gouvernement provisoire; que les ministres ne soient que les +premiers agents de ce Comite de gouvernement. + +Je sais qu'on objectera que les membres de la Convention ne doivent +pas etre responsables. J'ai deja dit que vous etes responsables de la +liberte, et que si vous la sauvez, et alors seulement, vous obtiendrez +les benedictions du peuple. Il doit etre mis a la disposition de ce +Comite de gouvernement les fonds necessaires pour les depenses +politiques auxquelles nous obligent les perfidies de nos ennemis. La +raison peut etre servie a moindres frais que la perfidie; ce Comite +pourra enfin mettre a execution des mesures provisoires fortes, avant +leur publicite. + +N'arrachons point en ce moment aux travaux de la campagne les bras +necessaires a la recolte. Prenons une premiere mesure, c'est de faire +un inventaire rigoureux de tous les grains. Pitt n'a pas seulement +joue sur nos finances; il a accapare, il a exporte nos denrees. Il +faudrait avant tout assurer tous les Francais que, si le ciel et la +terre nous ont si bien servis, nous n'aurons plus a craindre la +disette factice dans une annee d'abondance. Il faudra, apres la +recolte, que chaque commune fournisse un contingent d'hommes qui +s'enroleront d'autant plus volontiers que le terme de la campagne +approche. Chez un peuple qui veut etre libre, il faut que la nation +entiere marche quand sa liberte est menacee. L'ennemi n'a encore vu +que l'avant-garde nationale. Qu'il sente enfin le poids des efforts +reunis de cette superbe nation. Nous donnons au monde un exemple +qu'aucun peuple n'a donne encore. La nation francaise aura voulu +individuellement, et par ecrit, le gouvernement qu'elle a adopte; et +perisse un peuple qui ne saurait pas defendre un gouvernement aussi +solennellement jure! + +Remarquez que dans la Vendee on fait la guerre avec plus d'energie que +nous. On fait marcher de force les indifferents. Nous qui stipulons +pour les generations futures; nous que l'univers contemple; nous qui, +meme en perissant tous, laisserions des noms illustres, comment se +fait-il que nous envisageons dans une froide inaction les dangers qui +nous menacent? Comment n'avons-nous pas deja entraine sur les +frontieres une masse immense de citoyens? Deja dans plusieurs +departements le peuple s'est indigne de cette mollesse, et a demande +que le tocsin du reveil general fut sonne. Le peuple a plus d'energie +que vous. La liberte est toujours partie de sa base. Si vous vous +montrez dignes de lui, il vous suivra; et vos ennemis seront +extermines. + +Je demande que la Convention erige en gouvernement provisoire son +Comite de Salut public; que les ministres ne soient que les premiers +commis de ce gouvernement provisoire; qu'il soit mis 50 millions a la +disposition de ce gouvernement, qui en rendra compte a la fin de sa +session, mais qui aura la faculte de les employer tous en un jour, +s'il le juge utile. + +Une immense prodigalite pour la cause de la liberte est un placement a +usure. Soyons donc grands et politiques partout. Nous avons dans la +France une foule de traitres a decouvrir et a dejouer. Eh bien, un +gouvernement adroit aurait une foule d'agents: et remarquez que c'est +par ce moyen que vous avez decouvert plusieurs correspondances +precieuses. Ajoutez a la force des armes, au developpement de la force +nationale, tous les moyens additionnels que les bons esprits peuvent +vous suggerer. Il ne faut pas que l'orgueilleux ministre d'un despote +surpasse en genie et en moyens ceux qui sont charges de regenerer le +monde. + +Je demande, au nom de la posterite, car si vous ne tenez pas d'une +main ferme les renes du gouvernement, vous affaiblissez plusieurs +generations par l'epuisement de la population; enfin vous les +condamneriez a la servitude et a la misere; je demande, dis-je, que +vous adoptiez sans delai ma proposition. + +Apres, vous prendrez une mesure pour inventorier toutes les moissons. +Vous ferez surveiller les transports, afin que rien ne puisse +s'ecouler par les ports ou par les frontieres. Vous ferez faire aussi +l'inventaire des armes. A partir d'aujourd'hui vous mettrez a la +disposition du gouvernement 400 millions pour fondre des canons, faire +des fusils et des piques. Dans toutes les villes un peu considerables, +l'enclume ne doit etre frappee que pour la fabrication du fer que vous +devez tourner contre vos ennemis. Des que la moisson sera finie, vous +prendrez dans chaque commune une force additionnelle, et vous verrez +que rien n'est desespere. Au moins a present, vous etes purges des +intrigants; vous n'etes plus genes dans votre marche; vous n'etes plus +tirailles par les factions; et nos ennemis ne peuvent plus se vanter, +comme Dumouriez, d'etres maitres d'une partie de la Convention. Le +peuple a confiance en vous. Soyez grands et dignes de lui; car si +votre faiblesse vous empechait de le sauver, il se sauverait sans vous +et l'opprobre vous resterait. + + * * * * * + +Apres une courte intervention de Saint-Andre, de Cambon et de Barere, +Danton, repondant a ce dernier offrant sa demission de membre d'un +comite charge du maniement des fonds, dit: + + * * * * * + +Ce n'est pas etre homme public que de craindre la calomnie. Lorsque +l'annee derniere, dans le conseil executif, je pris seul sur ma +responsabilite les moyens necessaires pour donner la grande impulsion, +pour faire marcher la nation sur les frontieres; je me dis: qu'on me +calomnie, je le prevois, il ne m'importe; dut mon nom etre fletri, je +sauverai la liberte. Aujourd'hui la question est de savoir s'il est +bon que le Comite de gouvernement ait des moyens de finances, des +agents, etc., etc. Je demande qu'il ait a sa disposition 50 millions, +avec cet amendement, que les fonds resteront a la tresorerie nationale +et n'en seront tires que sur des arretes du Comite. + + * * * * * + +Robespierre, Couthon, Lacroix et Thiriot prirent ensuite part a la +discussion, qui fut cloturee par cette declaration de Danton: + + * * * * * + +Je declare que, puisqu'on a laisse a moi seul le poids de la +proposition que je n'ai faite qu'apres avoir eu l'avis de plusieurs de +mes collegues, meme des membres du Comite de salut public, je declare, +comme etant un de ceux qui ont toujours ete les plus calomnies, que je +n'accepterai jamais de fonctions dans ce Comite; j'en jure par la +liberte de ma patrie. + + + + +XXXV + +SUR LES SUSPECTS + +(12 aout 1793) + + +Les Assemblees primaires envoyerent a la Convention nationale une +petition que celle-ci accueillit dans sa seance du 12 aout. +L'arrestation des suspects y etait demandee sur tout le territoire de +la Republique. Danton appuya la demande et proposa, en outre, de +conferer aux commissaires des assemblees primaires le droit de mettre +en requisition 400.000 hommes contre les ennemis du Nord. + + * * * * * + +Les deputes des assemblees primaires viennent d'exercer parmi nous +l'initiative de la terreur contre les ennemis de l'interieur. +Repondons a leurs voeux; non, pas d'amnistie a aucun traitre. L'homme +juste ne fait point de grace au mechant. Signalons la vengeance +populaire par le glaive de la loi sur les conspirateurs de +l'interieur; mais sachons donc mettre a profit cette memorable +journee. On vous a dit qu'il fallait se lever en masse; oui, sans +doute, mais il faut que ce soit avec ordre. + +C'est une belle idee que celle que Barere vient de nous donner, quand +il vous a dit que les commissaires des assemblees primaires devaient +etre des especes de representants du peuple, charges d'exciter +l'energie des citoyens pour la defense de la constitution. Si chacun +d'eux pousse a l'ennemi vingt hommes armes, et ils doivent etre a peu +pres huit mille commissaires, la patrie est sauvee. Je demande qu'on +les investisse de la qualite necessaire pour faire cet appel au +peuple; que, de concert avec les autorites constituees et les bons +citoyens, ils soient charges de faire l'inventaire des grains, des +armes, la requisition des hommes, et que le Comite de salut public +dirige ce sublime mouvement. C'est a coups de canon qu'il faut +signifier la constitution a nos ennemis. J'ai bien remarque l'energie +des hommes que les sections nationales nous ont envoyes, j'ai la +conviction qu'ils vont tous jurer de donner, en retournant dans leurs +foyers, cette impulsion a leurs concitoyens. + +Je demande donc qu'on mette en etat d'arrestation tous les hommes +vraiment suspects; mais que cette mesure s'execute avec plus +d'intelligence que jusqu'a present, ou, au lien de saisir les grands +scelerats, les vrais conspirateurs, on a arrete des hommes plus +qu'insignifiants. Ne demandez pas qu'on les mene a l'ennemi, ils +seraient dans nos armees plus dangereux qu'utiles. Enfermons-les, ils +seront nos otages. Je demande que la Convention nationale, qui doit +etre maintenant penetree de toute sa dignite, car elle vient d'etre +revetue de toute la force nationale, je demande qu'elle decrete +qu'elle investit les commissaires des assemblees primaires du droit de +dresser l'etat des armes, des subsistances, des munitions, et de +mettre en requisition 400.000 hommes contre nos ennemis du Nord. + + + + +XXXVI + +SUR L'INSTRUCTION GRATUITE ET OBLIGATOIRE + +(13 aout 1793) + + +C'est dans ce discours qu'on a, fort heureusement, pris une des +epigraphes qui ornent la statue de Danton. C'est que jamais plus +nobles paroles et plus nobles pensees ne furent exprimees dans la +grande tourmente revolutionnaire. C'est a elles que la democratie +moderne doit l'instruction dont elle jouit. + + * * * * * + +Citoyens, apres la gloire de donner la liberte a la France, apres +celle de vaincre ses ennemis, il n'en est pas de plus grande que de +preparer aux generations futures une education digne de la liberte; +tel fut le but que Lepeletier se proposa. Il partit de ce principe que +tout ce qui est bon pour la societe doit etre adopte par ceux qui ont +pris part au contrat social. Or, s'il est bon d'eclairer les hommes, +notre collegue, assassine par la tyrannie, merita bien de l'humanite. +Mais que doit faire le legislateur? Il doit concilier ce qui convient +aux principes et ce qui convient aux circonstances. On a dit contre le +plan que l'amour paternel s'oppose a son execution: sans doute il faut +respecter la nature meme dans ses ecarts. Mais, si nous ne decretons +pas l'education imperative, nous ne devons pas priver les enfants du +pauvre de l'education. + +La plus grande objection est celle de la finance; mais j'ai deja dit +qu'il n'y a point de depense reelle la ou est le bon emploi pour +l'interet public, et j'ajoute ce principe, que l'enfant du peuple sera +eleve aux depens du superflu des hommes a fortunes scandaleuses. C'est +a vous, republicains celebres, que j'en appelle; mettez ici tout le +feu de votre imagination, mettez-y toute l'energie de votre caractere, +c'est le peuple qu'il faut doter de l'education nationale. Quand vous +semez dans le vaste champ de la Republique, vous ne devez pas compter +le prix de cette semence. Apres le pain, l'education est le premier +besoin du peuple. Je demande qu'on pose la question: sera-t-il forme +aux depens de la nation des etablissements ou chaque citoyen aura la +faculte d'envoyer ses enfants pour l'instruction publique? + +Apres une intervention de Charlier, Guyomard et Robespierre, Danton +continua: + +C'est aux moines, cette espece miserable, c'est au siecle de Louis +XIV, ou les hommes etaient grands par leurs connaissances, que nous +devons le siecle de la philosophie, c'est-a-dire de la raison mise a +la portee du peuple; c'est aux jesuites, qui se sont perdus par leur +ambition politique, que nous devons ces elans sublimes qui font naitre +l'admiration. La Republique etait dans les esprits vingt ans au moins +avant sa proclamation. Corneille faisait des epitres dedicatoires a +Montoron, mais Corneille avait fait le Cid, Cinna; Corneille avait +parle en Romain, et celui qui avait dit: "Pour etre plus qu'un roi, tu +te crois quelque chose", etait un vrai republicain. + +Allons donc a l'instruction commune; tout se retrecit dans l'education +domestique, tout s'agrandit dans l'education commune. On a fait une +objection en presentant le tableau des affections paternelles; et moi +aussi, je suis pere, et plus que les aristocrates qui s'opposent a +l'education commune, car ils ne sont pas surs de leur paternite. Eh +bien, quand je considere ma personne relativement au bien general, je +me sens eleve; mon fils ne m'appartient pas, il est a la Republique; +c'est a elle a lui dicter ses devoirs pour qu'il la serve bien. + +On a dit qu'il repugnerait aux coeurs des cultivateurs de faire le +sacrifice de leurs enfants. Eh bien, ne les contraignez pas, +laissez-leur-en la faculte seulement. Qu'il y ait des classes ou il +n'enverra ses enfants que le dimanche seulement, s'il le veut. Il faut +que les institutions forment les moeurs. Si vous attendiez pour l'Etat +une regeneration absolue, vous n'auriez jamais d'instruction. Il est +necessaire que chaque homme puisse developper les moyens moraux qu'il +a recus de la nature. Vous devez avoir pour cela des maisons communes, +facultatives, et ne point vous arreter a toutes les considerations +secondaires. Le riche payera, et il ne perdra rien s'il veut profiter +de l'instruction pour son fils. Je demande que, sauf les modifications +necessaires, vous decretiez qu'il y aura des etablissements nationaux +ou les enfants seront instruits, nourris et loges gratuitement, et des +classes ou les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux +pourront les envoyer s'instruire. + + + + +XXXVII + +SUR LES CREANCIERS DE LA LISTE CIVILE ET LES REQUISITIONS +DEPARTEMENTALES + +(14 aout 1793) + + +Mallarme, dans la seance du 14 aout, proposa a la Convention de payer +aux boulanger, boucher et autres employes de la liste civile ce qui +leur demeurait du. Il n'exceptait de cette mesure que les creanciers +ayant prete de l'argent "au ci-devant roi pour l'aider a etouffer la +liberte naissante". (_Moniteur_, n deg. 227.) Danton s'opposa en ces +termes a la proposition de Mallarme: + + * * * * * + +Il doit paraitre etonnant a tout bon republicain que l'on propose de +payer les creanciers de la ci-devant liste civile, tandis que le +decret qui accorde des indemnites aux femmes et enfants des citoyens +qui versent leur sang pour la patrie reste sans execution. Aucun homme +de bonne foi ne peut disconvenir que les creanciers de la liste civile +ne fussent les complices du tyran dans le projet qu'il avait forme +d'ecraser le peuple francais. La distinction faite par Mallarme est +nulle pour des hommes clairvoyants. On sait qu'il y avait des +aristocrates qui pretaient des sommes d'argent au tyran, duquel ils +recevaient des reconnaissances portant qu'ils lui avaient fourni telle +quantite de telle ou telle marchandise. Je demande que la Convention +decrete que la nation ne paiera aucun creancier du ci-devant roi. Je +demande aussi que la liste de ses creanciers soit imprimee, afin que +le peuple les connaisse. + + * * * * * Les propositions de Danton furent adoptees. Barere +monta aussitot a la tribune et demanda, au nom du Comite de salut +public, d'etendre les devoirs des envoyes des assemblees primaires et +de les charger de faire un appel au peuple. Danton proposa de les +obliger, en outre, a de nouvelles requisitions. + + * * * * * + +En parlant a l'energie nationale, en faisant appel au peuple, je crois +que vous avez pris une grande mesure, et le Comite de salut public a +fait un rapport digne de lui, en faisant le tableau des dangers que +court la patrie, et des ressources qu'elle a, en parlant des +sacrifices que devaient faire les riches, mais il ne nous a pas tout +dit. Si les tyrans mettaient notre liberte en danger, nous les +surpasserions en audace, nous devasterions le sol francais avant +qu'ils pussent le parcourir, et les riches, ces vils egoistes, +seraient les premiers la proie de la fureur populaire. Vous qui +m'entendez, repetez ce langage a ces memes riches de vos communes; +dites-leur: "Qu'esperez-vous, malheureux? Voyez ce que serait la +France si l'ennemi l'envahissait, prenez le systeme le plus favorable. +Une regence conduite par un imbecile, le gouvernement d'un mineur, +l'ambition des puissances etrangeres, le morcellement du territoire +devoreraient vos biens; vous perdriez plus par l'esclavage que par +tous les sacrifices que vous pourriez faire pour soutenir la liberte." + +Il faut qu'au nom de la Convention nationale, qui a la foudre +populaire entre les mains, il faut que les envoyes des assemblees +primaires, la ou l'enthousiasme ne produira pas ce qu'on a droit d'en +attendre, fassent des requisitions a la premiere classe. En reunissant +la chaleur de l'apostolat de la liberte a la rigueur de la loi, nous +obtiendrons pour resultat une grande masse de forces. Je demande que +la Convention donne des pouvoirs plus positifs et plus etendus aux +commissaires des assemblees primaires, et qu'ils puissent faire +marcher la premiere classe en requisition. Je demande qu'il soit nomme +des commissaires pris dans le sein de la Convention pour se concerter +avec les delegues des assemblees primaires, afin d'armer cette force +nationale, de pourvoir a sa subsistance, et de la diriger vers un meme +but. Les tyrans, en apprenant ce mouvement sublime, seront saisis +d'effroi, et la terreur que repandra la marche de cette grande masse +nous en fera justice. Je demande que mes propositions soient mises aux +voix et adoptees. + + * * * * * + +"Les propositions de Danton sont decretees au milieu des +applaudissements." (_Moniteur_, n deg. 227.) + + + + +XXXVIII + +SUR DE NOUVELLES MESURES REVOLUTIONNAIRES + +(4 septembre 1793) + + +C'est, une nouvelle fois, le plus vif amour du peuple qui inspira ce +discours de Danton en reponse a la denonciation de Bazire d'une +contre-revolution sectionnaire. Grace a lui, une indemnite de deux +francs par jour fut accordee aux citoyens assistant aux assemblees de +sections. Ce ne fut que par un decret du 4 fructidor an II que cette +mesure fut abolie. Les propositions de Danton furent toutes trois +adoptees dans cette seance. + + * * * * * + +Je pense comme plusieurs membres, notamment comme Billaud-Varennes, +qu'il faut savoir mettre a profit l'elan sublime de ce peuple qui se +presse autour de nous. Je sais que, quand le peuple presente ses +besoins, qu'il offre de marcher contre ses ennemis, il ne faut prendre +d'autres mesures que celles qu'il presente lui-meme, car c'est le +genie national qui les a dictees. Je pense qu'il sera bon que le +comite fasse son rapport, qu'il calcule et qu'il propose les moyens +d'execution; mais je vois aussi qu'il n'y a aucun inconvenient a +decreter a l'instant meme une armee revolutionnaire. Elargissons, s'il +se peut, ces mesures. + +Vous venez de proclamer a la face de la France qu'elle est encore en +vraie revolution active; et bien, il faut la consommer, cette +revolution. Ne vous effrayez point des mouvements que pourront tenter +les contre-revolutionnaires de Paris. Sans doute ils voudraient +eteindre le feu de la liberte dans son foyer le plus ardent, mais la +masse immense des vrais patriotes, des sans-culottes, qui cent fois +ont terrasse leurs ennemis, existe encore; elle est prete a +s'ebranler: sachez la diriger, et elle confondra encore et dejouera +toutes les manoeuvres. Ce n'est pas assez d'une armee revolutionnaire, +soyez revolutionnaires vous-memes. Songez que les hommes industrieux +qui vivent du prix de leurs sueurs ne peuvent aller dans les sections. +Decretez donc deux grandes assemblees de sections par semaine, que +l'homme du peuple qui assistera a ces assemblees politiques ait une +juste retribution pour le temps qu'elles enleveront a son travail. + +Il est bon encore que nous annoncions a tous nos ennemis que nous +voulons etre continuellement et completement en mesure contre eux. +Vous avez decrete 30 millions a la disposition du ministre de la +Guerre pour des fabrications d'armes; decretez que ces fabrications +extraordinaires ne cesseront que quand la nation aura donne a chaque +citoyen un fusil. Annoncons la ferme resolution d'avoir autant de +fusils et presque autant de canons que de sans-culottes. Que ce soit +la Republique qui mette le fusil dans la main du citoyen, du vrai +patriote; qu'elle lui dise: "La patrie te confie cette arme pour sa +defense; tu la representeras tous les mois et quand tu en seras requis +par l'autorite nationale." Qu'un fusil soit la chose la plus sacree +parmi nous; qu'on perde plutot la vie que son fusil. Je demande donc +que vous decretiez au moins cent millions pour faire des armes de +toute nature; car si nous avions eu des armes nous aurions tous +marche. C'est le besoin d'armes qui nous enchaine. Jamais la patrie en +danger ne manquera de citoyens. + +Mais il reste a punir et l'ennemi interieur que vous tenez, et celui +que vous avez a saisir. Il faut que le tribunal revolutionnaire soit +divise en un assez grand nombre de sections pour que tous les jours un +aristocrate, un scelerat paie de sa tete ses forfaits. + +1 deg. Je demande donc qu'on mette aux voix d'abord la proposition de +Billaud. + +2 deg. Qu'on decrete egalement que les sections de Paris s'assembleront +extraordinairement les dimanches et les jeudis, et que tout citoyen +faisant partie de ces assemblees, qui voudra, attendu ses besoins, +reclamer une indemnite, la recevra, a raison de 40 sols par assemblee. + +3 deg. Qu'il soit decrete par la Convention qu'elle met a la disposition +du ministre de la Guerre 100 millions pour des fabrications d'armes, +et notamment pour des fusils; que ces manufactures extraordinaires +recoivent tous les encouragements et les additions necessaires, et +qu'elles ne cessent leurs travaux que quand la France aura donne a +chaque citoyen un fusil. + +Je demande enfin qu'il soit fait un rapport sur le mode d'augmenter de +plus en plus l'action du tribunal revolutionnaire. Que le peuple voie +tomber ses ennemis, qu'il voie que la Convention s'occupe de ses +besoins. Le peuple est grand, et il vous en donne en cet instant meme +une preuve remarquable: c'est que, quoi qu'il ait souffert de la +disette factice machinee pour le mener a la contre-revolution, il a +senti qu'il souffrait pour sa propre cause; et, sous le despotisme, il +aurait extermine tous les gouvernements. + +Tel est le caractere du Francais eclaire par quatre annees de +revolutions. + +Hommage vous soit rendu, peuple sublime! A la grandeur vous joignez la +Perseverance; vous voulez la liberte avec obstination; vous jeunez +pour la liberte, vous devez l'acquerir. Nous marcherons avec vous, vos +ennemis seront confondus, vous serez libres! + + + + +XXXIX + +SUR LES SECOURS A ACCORDER AUX PRETRES SANS RESSOURCES + +(22 novembre 1793) + + +Dans la seance de la Convention du 22 novembre fut discutee la +question des secours a accorder aux pretres refractaires. Danton, avec +une generosite egale a sa tolerance, proposa de secourir meme ceux qui +s'etaient montres rebelles a la loi, et ce en raison meme du veritable +esprit revolutionnaire. + + * * * * * + +Sachez, citoyens, que vos ennemis ont mis a profit pour vous perdre +jusqu'a la philosophie qui vous dirige; ils ont cru qu'en accueillant +les pretres que la raison porte a abandonner leur etat, vous +persecuteriez ceux qui sont aveugles par le bandeau de l'erreur. Le +peuple est aussi juste qu'eclaire. L'Assemblee ne veut salarier aucun +culte, mais elle execre la persecution et ne ferme point l'oreille aux +cris de l'humanite. Citoyens, accordez des secours a tous les pretres; +mais que ceux qui sont encore dans l'age de prendre un etat ne +puissent pretendre aux secours de la nation apres s'etre procure les +moyens de subsister. Si Pitt a pense que l'abolition du fanatisme +serait un obstacle a votre rentree en Belgique par la persecution que +vous ferez eprouver aux pretres, qu'il soit detrompe, et qu'il +apprenne a respecter une nation genereuse qu'il n'a cesse de +calomnier. Citoyens, il faut concilier la politique avec la saine +raison: apprenez que si vous otez aux pretres les moyens de subsister, +vous les reduisez a l'alternative, ou de mourir de faim, ou de se +reunir avec les rebelles de la Vendee. Soyez persuades que tout +pretre, observant le cours de la raison, se hatera d'alleger le +fardeau de la Republique en devenant utile a lui-meme, et que ceux qui +voudront encore secouer les torches de la discorde seront arretes par +le peuple qui ecrase tous ses ennemis sous le char de la Revolution. +Je demande l'economie du sang des hommes; je demande que la Convention +soit juste envers ceux qui ne sont pas signales comme les ennemis du +peuple. Citoyens, n'y eut-il qu'un seul pretre qui, prive de son etat, +se trouve sans ressources, vous lui devez de quoi vivre; soyez justes, +politiques, grands comme le peuple: au milieu de sa fureur vengeresse, +il ne s'ecarte jamais de la justice; il la veut. Proclamez-la en son +nom, et vous recevrez ses applaudissements. + + + + +XL + +CONTRE LES MASCARADES ANTIRELIGIEUSES ET SUR LA CONSPIRATION DE +L'ETRANGER + +(26 novembre 1793) + + +Plusieurs des seances de la Convention avaient vu defiler a la barre +des deputations venant offrir les depouilles des eglises, et des +ecclesiastiques venant deposer leurs lettres de pretrise. Danton +s'eleva avec force contre ces _mascarades antireligieuses_, et, +rappelant les differents besoins et desirs du peuple, demanda plus +d'activite dans les mesures revolutionnaires et la lecture du rapport +sur la conspiration de l'etranger ourdie par le baron Jean de Batz. + + * * * * * + +Il y a un decret qui porte que les pretres qui abdiqueront iront +porter leur renonciation au comite. Je demande l'execution de ce +decret, car je ne doute pas qu'ils ne viennent successivement abjurer +l'imposture. Il ne faut pas tant s'extasier sur la demarche d'hommes +qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons nous engouer pour +personne. Si nous n'avons pas honore le pretre de l'erreur et du +fanatisme, nous ne voulons pas non plus honorer le pretre de +l'incredulite: nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y ait +plus de mascarades antireligieuses dans le sein de la Convention. Que +les individus qui voudront deposer sur l'autel de la patrie les +depouilles de l'Eglise ne s'en fassent plus un jeu ni un trophee. +Notre mission n'est pas de recevoir sans cesse des deputations qui +repetent toujours les memes mots. Il est un terme a tout, meme aux +felicitations. Je demande qu'on pose la barriere. + +Il faut que les comites preparent un rapport sur ce qu'on appelle une +conspiration de l'etranger. Il faut nous preparer a donner du ton et +de l'energie au gouvernement. Le peuple veut, et il a raison, que la +terreur soit a l'ordre du jour. Mais il veut que la terreur soit +reportee a son vrai but, c'est-a-dire contre les aristocrates, contre +les egoistes, contre les conspirateurs, contre les traitres amis de +l'etranger. Le peuple ne veut pas que celui qui n'a pas recu de la +nature une grande force d'energie, mais qui sert la patrie de tous ses +moyens, quelque faibles qu'ils soient, non, le peuple ne veut pas +qu'il tremble. + +Un tyran, apres avoir terrasse la Ligue, disait a un des chefs qu'il +avait vaincus, en le faisant suer [Note: Et non "tuer" comme Vermorel, +p. 230, l'imprime.]: "Je ne veux pas d'autre vengeance de vous." Le +temps n'est pas venu ou le peuple pourra se montrer clement. Le temps +de l'inflexibilite et des vengeances nationales n'est point passe; il +faut un nerf puissant, un nerf terrible au peuple. Ce nerf est le sien +propre, puisque, d'un souffle, il peut creer et detruire ses +magistrats, ses representants. Nous ne sommes, sous le rapport +politique, qu'une commission nationale que le peuple encourage par ses +applaudissements. + +Le peuple veut, apres avoir fonde la Republique, que nous essayions +tous les moyens qui pourront donner plus de force et d'action au +gouvernement republicain. + +Que chacun de vous medite donc tous les jours ces grands objets. Il +faut que le Comite de salut public se degage de beaucoup de details, +pour se livrer tout entier a ces importantes meditations. Donnons +enfin des resultats au peuple. Depuis longtemps c'est le peuple qui +fait toutes les grandes choses. Certes, il est beau que ses +representants s'humilient devant sa puissance souveraine. Mais il +serait plus beau qu'ils s'associassent a sa gloire, qu'ils previnssent +et dirigeassent ses mouvements immortels. Je demande que le Comite de +salut public, reuni a celui de surete generale, fasse un prompt +rapport sur la conspiration denoncee, et sur les moyens de donner une +action grande et forte au gouvernement provisoire. + + * * * * * + +Fayau etant intervenu pour observer que, Danton ayant parle de +clemence, le moment etait peut-etre mal choisi pour montrer de +l'indulgence envers les ennemis de la patrie, Danton repondit: + + * * * * * + +Je demande a relever un fait. Il est faux que j'aie dit qu'il fallait +que le peuple se portat a l'indulgence; j'ai dit au contraire que le +temps de l'inflexibilite et des vengeances nationales n'etait point +passe. Je veux que la terreur soit a l'ordre du jour; je veux des +peines plus fortes, des chatiments plus effrayants contre les ennemis +de la liberte, mais je veux qu'ils ne portent que sur eux seuls. + + * * * * * + +Une nouvelle observation de Fayau reprocha a Danton d'avoir parle du +gouvernement republicain comme d'un essai. Danton conclut: + + * * * * * + +Je ne concois pas qu'on puisse ainsi denaturer mes idees. Il est +encore faux que j'aie parle d'un essai de gouvernement republicain. Et +moi aussi, je suis republicain, republicain imperissable. La +Constitution est decretee et acceptee. Je n'ai parle que du +gouvernement provisoire; j'ai voulu tourner l'attention de mes +collegues vers les lois de detail necessaires pour parvenir a +l'execution de cette Constitution republicaine. + + + + +XLI + +SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE + +(26 novembre 1793) + + +A plusieurs reprises Danton revint sur la question de l'instruction +publique. Dans cette meme seance de la Convention il demanda +l'institution de fetes publiques et nationales, notamment a l'Etre +supreme, idee que Robespierre devait faire sienne quelques mois plus +tard. + + * * * * * + +Dans ce moment ou la superstition succombe pour faire place a la +raison, vous devez donner une centralite a l'instruction publique, +comme vous en avez donne une au gouvernement. Sans doute vous +disseminerez dans les departements des maisons ou la jeunesse sera +instruite dans les grands principes de la raison et de la liberte; +mais le peuple entier doit celebrer les grandes actions qui auront +honore notre revolution. Il faut qu'il se reunisse dans un vaste +temple, et je demande que les artistes les plus distingues concourent +pour l'elevation de cet edifice, ou, a un jour indique, seront +celebres des jeux nationaux. Si la Grece eut ses jeux olympiques, la +France solennisera aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des +fetes dans lesquelles il offrira l'encens a l'Etre supreme, au maitre +de la nature; car nous n'avons pas voulu aneantir le regne de la +superstition, pour etablir le regne de l'atheisme. + +Citoyens, que le berceau de la liberte soit encore le centre des fetes +nationales. Je demande que la Convention consacre le Champ-de-Mars aux +jeux nationaux, qu'elle ordonne d'y elever un temple ou les Francais +puissent se reunir en grand nombre. Cette reunion alimentera l'amour +sacre de la liberte, et augmentera les ressorts de l'energie +nationale; c'est par de tels etablissements que nous vaincrons +l'univers. Des enfants vous demandent d'organiser l'instruction +publique; c'est le pain de la raison, vous le leur devez; c'est la +raison, ce sont les lumieres qui font la guerre aux vices. Notre +revolution est fondee sur la justice, elle doit etre consolidee par +les lumieres. Donnons des armes a ceux qui peuvent les porter, de +l'instruction a la jeunesse, et des fetes nationales au peuple. + + + + +XLII + +SUR LES ARRETES DES REPRESENTANTS EN MISSION EN MATIERE FINANCIERE + +(1er decembre 1793) + + +Dans la seance du 1er decembre, la Convention decreta sur certains +arretes rigoureux pris en matiere financiere, soit sur l'or, soit sur +les assignats, par des representants en mission. Danton s'eleva contre +l'arbitraire possible de pareilles manoeuvres. + + * * * * * + +Cambon nous a fait une declaration solennelle et qu'il faut repeter; +c'est que nous avons au tresor public de l'or, de quoi acquerir du +pain et des armes, autant que le commerce neutre pourra nous en +fournir. D'apres cela, nous ne devons rien faire precipitamment en +matiere de finances. C'est toujours avec circonspection que nous +devons toucher a ce qui a sauve la Republique. Quelque interet +qu'eussent tous nos ennemis a faire tomber l'assignat, il est reste, +parce que sa valeur a pour base le sol entier de la Republique. Nous +pourrons examiner a loisir, et mediter murement la theorie du comite. +J'en ai raisonne avec Cambon. Je lui ai developpe des inconvenients +graves dont il est convenu avec moi. N'oublions jamais qu'en pareille +matiere des resultats faux compromettraient la liberte. + +Cambon nous a apporte des faits. Des representants du peuple ont rendu +des lois de mort pour l'argent. Nous ne saurions nous montrer assez +severes sur de pareilles mesures, et surtout a l'egard de nos +collegues. Maintenant que le federalisme est brise, les mesures +revolutionnaires doivent etre une consequence necessaire de nos lois +positives. La Convention a senti l'utilite d'un supplement de mesures +revolutionnaires; elle l'a decrete: des ce moment, tout homme qui se +fait ultra-revolutionnaire donnera des resultats aussi dangereux que +pourrait le faire le contre-revolutionnaire decide. Je dis donc que +nous devons manifester la plus vive indignation pour tout ce qui +excedera les bornes que je viens d'etablir. + +Declarons que nul n'aura le droit de faire arbitrairement la loi a un +citoyen; defendons contre toute atteinte ce principe: que la loi +n'emane que de la Convention, qui seule a recu du peuple la faculte +legislative; rappelons ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes +intentions sans doute, ont pris les mesures qu'on nous a rapportees, +et que nul representant du peuple ne prenne desormais d'arrete qu'en +concordance avec nos decrets revolutionnaires, avec les principes de +la liberte, et d'apres les instructions qui lui seront transmises par +le Comite de salut public. Rappelons-nous que si c'est avec la pique +que l'on renverse, c'est avec le compas de la raison et du genie qu'on +peut elever et consolider l'edifice de la societe. Le peuple nous +felicite chaque jour sur nos travaux; il nous a signifie de rester a +notre poste: c'est parce que nous avons fait notre devoir. +Rendons-nous de plus en plus dignes de la confiance dont il s'empresse +de nous investir; faisons seuls la loi et que nul ne nous la donne. +J'insiste sur le rappel et l'improbation des commissaires qui ont pris +l'arrete qui vous a ete denonce. + +Enfin je demande que le Comite de salut public soit charge de notifier +a tous les representants du peuple qui sont en commission, qu'ils ne +pourront prendre aucune mesure qu'en consequence de vos lois +revolutionnaires et des instructions qui leur seront donnees. + + * * * * * + +Fayau, ayant parle en faveur des mesures revolutionnaires extremes +necessitees dans certains departements, fit observer que le Comite de +salut public en pouvait juger, puisque les representants en mission +lui communiquaient leurs arretes dans les vingt-quatre heures. Danton +repondit, et, quoique admettant les motifs de Fayau, il en contesta +l'urgence tout en demandant une application rigoureuse des mesures +revolutionnaires: + + * * * * * + +Je suis d'accord sur l'action prolongee et necessaire du mouvement et +de la force revolutionnaires. Le Comite de salut public examinera +celles qui seront necessaires et utiles; et s'il est utile d'ordonner +la remise de l'or et de l'argent, sous peine de mort, nous le +ratifierons, et le peuple le ratifiera avec nous; mais le principe que +j'ai pose n'en est pas moins constant: c'est au Comite de salut public +a diriger les mesures revolutionnaires sans les resserrer; ainsi tout +commissaire peut arreter les individus, les imposer meme, telle est +mon intention. Non seulement je ne demande point le ralentissement des +mesures revolutionnaires, mais je me propose d'en presenter qui +frapperont et plus fort et plus juste; car, dans la Republique, il y a +un tas d'intrigants et de conspirateurs veritables qui ont echappe au +bras national, qui en a atteint de moins coupables qu'eux. Oui, nous +voulons marcher revolutionnairement, dut le sol de la Republique +s'aneantir; mais, apres avoir donne tout a la vigueur, donnons +beaucoup a la sagesse; c'est de la constitution de ces deux elements +que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie. + + * * * * * + +Dans cette meme seance, un citoyen venu a la barre commenca la lecture +d'une apologie rimee de Jean-Paul Marat, que Danton interrompit avec +vehemence: + + * * * * * + +Et moi aussi j'ai defendu Marat contre ses ennemis, et moi aussi j'ai +apprecie les vertus de ce republicain; mais, apres avoir fait son +apotheose patriotique, il est inutile d'entendre tous les jours son +eloge funebre et des discours ampoules sur le meme sujet; il vous faut +des travaux et non pas des discours. Je demande que le petitionnaire +dise clairement et sans emphase l'objet de sa petition. + + + + +XLIII + +DEFENSE AUX JACOBINS + +(3 decembre 1793) + + +A la seance des Jacobins du 3 decembre, un membre ayant demande que la +Convention fut invitee a fournir des locaux aux societes populaires +n'en possedant point encore fut combattu par Danton. Coupe (de l'Oise) +accusa Danton de moderantisme et lui fit le reproche de vouloir +paralyser la Revolution. L'accuse improvisa aussitot sa defense: + + * * * * * + +Coupe a voulu empoisonner mon opinion. Certes, jamais je n'ai pretendu +proposer de rompre le nerf revolutionnaire, puisque j'ai dit que la +Constitution devait dormir pendant que le peuple etait occupe a +frapper ses ennemis. Les principes que j'ai enonces portent sur +l'independance des societes populaires de toute espece d'autorite. +C'est d'apres ce motif que j'ai soutenu que les societes populaires ne +devaient avoir recours a personne pour solliciter des localites +(_sic_). J'ai entendu des rumeurs. Deja des denonciations graves ont +ete dirigees contre moi; je demande enfin a me justifier aux yeux du +peuple, auquel il ne sera pas difficile de faire reconnaitre mon +innocence et mon amour pour la liberte. Je somme tous ceux, qui ont pu +concevoir contre moi des motifs de defiance, de preciser leurs +accusations, car je veux y repondre en public. J'ai eprouve une forte +defaveur en paraissant a la tribune. Ai-je donc perdu ces traits qui +caracterisent la figure d'un homme libre? Ne suis-je plus ce meme +homme qui s'est trouve a vos cotes dans les moments de crise? Ne +suis-je pas celui que vous avez souvent embrasse comme votre ami, et +qui doit mourir avec vous? Ne suis-je pas l'homme qui a ete accable de +persecution? J'ai ete un des plus intrepides defenseurs de Marat. +J'evoquerai l'ombre de l'Ami du peuple pour ma justification. Vous +serez etonne, quand je vous ferai connaitre ma conduite privee, de +voir que la fortune colossale que mes ennemis et les votres m'ont +pretee se reduit a la petite portion de biens que j'ai toujours eue. +Je defie les malveillants de fournir contre moi la preuve d'aucun +crime. Tous leurs efforts ne pourront m'ebranler. Je veux rester +debout avec le peuple. Vous me jugerez en sa presence. Je ne +dechirerai pas plus la page de mon histoire que vous ne dechirerez la +votre, qui doivent immortaliser les fastes de la liberte. + + * * * * * + +Le _Moniteur_ ne donne pas la suite du discours de Danton, et la +resume en ces mots: "L'orateur, apres plusieurs morceaux violents +prononces avec une abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous +les traits, termine par demander qu'il soit nomme une commission de +douze membres charges d'examiner les accusations dirigees contre lui, +afin qu'il puisse y repondre en presence du peuple. Robespierre monta +ensuite a la tribune pour justifier Danton qui, a la fin de la seance, +recut l'accolade fraternelle, au milieu des applaudissements les plus +flatteurs". + + + + +XLIV + +SUR LES MESURES A PRENDRE CONTRE LES SUSPECTS + +(7 decembre 1793) + + +Sur la proposition de Couthon, la Convention decreta, le 7 decembre, +que les comites revolutionnaires prenant des mesures de surete contre +les suspects non compris dans la loi du 17 septembre 1793 motiveraient +ces mesures sur un registre particulier. Danton y ajouta une +proposition qui fut adoptee. + + * * * * * + +Il faut nous convaincre d'une verite politique, c'est que, parmi les +personnes arretees, il en est de trois classes, les unes qui meritent +la mort, un grand nombre dont la Republique doit s'assurer, et +quelques-unes sans doute qu'on peut relaxer sans danger pour elle. +Mais il vaudrait mieux, au lieu d'affaiblir le ressort revolutionnaire, +lui donner plus de nerf et de vigueur. Avant que nous en venions a des +mesures combinees, je demande un decret revolutionnaire que je crois +instant. J'ai eu, pendant ma convalescence, la preuve que des +aristocrates, des nobles extremement riches, qui ont leurs fils chez +l'etranger, se trouvent seulement arretes comme suspects, et jouissent +d'une fortune qu'il est juste de faire servir a la defense de la +liberte qu'ils ont compromise. Je demande que vous decretiez que tout +individu qui a des fils emigres, et qui ne prouvera pas qu'il a ete +ardent patriote, et qu'il a fait tout au monde pour empecher leur +emigration, ne soit plus que pensionnaire de l'Etat, et que tous ses +biens soient acquis a la Republique. + + + + +XLV + +SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE + +(12 decembre 1793) + + +Ces observations de Danton, dans la seance du 12 decembre, completent +les precedents discours sur l'instruction publique. + + * * * * * + +Il est temps de retablir ce grand principe qu'on semble meconnaitre: +que les enfants appartiennent a la Republique avant d'appartenir a +leurs parents. Personne plus que moi ne respecte la nature. Mais +l'interet social exige que la seulement doivent se reunir les +affections. Qui me repondra que les enfants, travailles par l'egoisme +des peres, ne deviennent dangereux pour la Republique? Nous avons +assez fait pour les affections, nous devons dire aux parents: nous ne +vous arrachons pas vos enfants; mais vous ne pouvez les soustraire a +l'influence nationale. + +Et que doit donc nous importer la raison d'un individu devant la +raison Nationale? Qui de nous ignore les dangers que peut produire cet +isolement Perpetuel? C'est dans les ecoles nationales que l'enfant +doit sucer le lait republicain. La Republique est une et indivisible. +L'instruction publique doit aussi se rapporter a ce centre d'unite. A +qui d'ailleurs accorderions-nous cette faculte de s'isoler? C'est au +riche seul. Et que dira le pauvre, contre lequel peut-etre on elevera +des serpents? J'appuie donc l'amendement propose. + + + + + +ANNEE 1794 + + + + +XLVI + +SUR L'EGALITE DES CITOYENS DEVANT LES MESURES REVOLUTIONNAIRES + +(23 janvier 1794) + + +Les commissaires de la section Mucius Scaevola avaient fait une +perquisition chez M. Duplessis, beau-pere de Camille Desmoulins. Ils +etaient partis en emportant une partie de sa bibliotheque. Camille +vint reclamer a la Convention contre cet acte d'arbitraire. Danton, +malgre son amitie, s'eleva contre lui au nom de l'egalite de tous les +citoyens, membres de la Convention ou non, devant les mesures de salut +public. + + * * * * * + +Je m'oppose a l'espece de distinction, de privilege, qui semblerait +accorde au beau-pere de Desmoulins. Je veux que la Convention ne +s'occupe que d'affaires generales. Si l'on veut un rapport pour ce +citoyen, il en faut aussi pour tous les autres. Je m'eleve contre la +priorite de date qu'on cherche a lui donner a leur prejudice. Il +s'agit d'ailleurs de savoir si le Comite de surete generale n'est pas +tellement surcharge d'affaires qu'il trouve a peine le temps de +s'occuper de reclamations particulieres. + +Une revolution ne peut se faire geometriquement. Les bons citoyens qui +souffrent pour la liberte doivent se consoler par ce grand et sublime +motif. Personne n'a plus que moi demande les comites revolutionnaires; +c'est sur ma proposition qu'ils ont ete etablis. Vous avez voulu creer +une espece de dictature patriotique des citoyens les plus devoues a la +liberte, sur ceux qui se sont rendus suspects. Ils ont ete eleves dans +un moment ou le federalisme predominait. Il a fallu, il faut encore +les maintenir dans toute leur force; mais prenons garde aux deux +ecueils contre lesquels nous pourrions nous briser. Si nous faisions +trop pour la justice, nous donnerions peut-etre dans le moderantisme, +et preterions des armes a nos ennemis. Il faut que la justice soit +rendue de maniere a ne point attenuer la severite de nos mesures. + +Lorsqu'une revolution marche vers son terme quoiqu'elle ne soit pas +encore consolidee, lorsque la Republique obtient des triomphes, que +ses ennemis sont battus, il se trouve une foule de patriotes tardifs +et de fraiche date; il s'eleve des luttes de passions, des +preventions, des haines particulieres, et souvent les vrais, les +constants patriotes sont ecrases par ces nouveaux venus. Mais enfin, +la ou les resultats sont pour la liberte par des mesures generales, +gardons-nous de les accuser. Il vaudrait mieux outrer la liberte et la +Revolution, que de donner a nos ennemis la moindre esperance de +retroaction. N'est-elle pas bien puissante, cette nation? N'a-t-elle +pas le droit comme la force d'ajouter a ses mesures contre les +aristocrates, et de dissiper les erreurs elevees contre les ennemis de +la patrie? Au moment ou la Convention peut, sans inconvenient pour la +chose publique, faire justice a un citoyen, elle violerait ses droits, +si elle ne s'empressait de le faire. + +La reclamation de mon collegue est juste en elle-meme, mais elle +ferait naitre un decret indigne de nous. Si nous devions accorder une +priorite, elle appartiendrait aux citoyens qui ne trouvent pas, dans +leur fortune et dans leurs connaissances avec des membres de la +Convention, des esperances et des ressources au milieu de leur +malheur; ce serait aux malheureux, aux necessiteux, qu'il faudrait +d'abord tendre les mains. Je demande que la Convention medite les +moyens de rendre justice a toutes les victimes des mesures et +arrestations arbitraires, sans nuire a l'action du gouvernement +revolutionnaire. Je me garderai bien d'en prescrire ici les moyens. Je +demande le renvoi de cette question a la meditation du Comite de +surete generale, qui se concertera avec le Comite de salut public; +qu'il soit fait un rapport a la Convention, et qu'il soit suivi d'une +discussion large et approfondie; car toutes les discussions de la +Convention ont eu pour resultat le triomphe de la liberte. + +La Convention n'a eu de succes que parce qu'elle a ete peuple; elle +restera Peuple; elle cherchera et suivra sans cesse l'opinion qui doit +decreter toutes les lois que vous proclamez. En approfondissant ces +grandes questions, vous obtiendrez, je l'espere, des resultats qui +satisferont la justice et l'humanite. + + + + +XLVII + +POUR LE PERE DUCHESNE ET RONSIN + +(2 fevrier 1794) + + +Dans la nuit du 19 decembre 1793, Hebert et Ronsin avaient ete +arretes. Le Comite de surete generale proposa a la Convention, le 2 +fevrier, de decreter leur mise en liberte. Lecointre, Philippeaux et +Bourdon (de l'Oise) s'opposerent a cette mesure que Danton reclama en +ce discours: + + * * * * * + +Ce devrait etre un principe incontestable parmi les patriotes que, par +provision, on ne traitat pas comme suspects des veterans +revolutionnaires qui, de l'aveu public, ont rendu des services +constants a la liberte. Je sais que le caractere violent et impetueux +de Vincent et de Ronsin a pu leur donner des torts particuliers +vis-a-vis de tel ou tel individu; mais, de meme que dans toutes les +grandes affaires, je conserverai l'inalterabilite de mon opinion, et +que j'accuserai mon meilleur ami si ma conscience me dit qu'il est +coupable, de meme je veux aujourd'hui defendre Ronsin et Vincent +contre des preventions que je pourrais reprocher a quelques-uns de mes +collegues, et contre des faits enonces posterieurement a l'arrestation +de deux detenus, ou bien anterieurement, mais alors peu soigneusement +conserves dans les circonstances dont on les a environnes. Car enfin, +sur ces derniers, vous venez d'entendre l'explication de Levasseur; +quant aux autres, quelles probabilites les accompagnent? combien de +signataires en attestent la verite? qui les garantit a celui qui a +signe la denonciation? Lui-meme est-il temoin et temoin oculaire? Si +aucun des signataires n'a ete le temoin de ce qu'il a avance, s'il n'a +que de simples soupcons, je repete qu'il est tres dangereux et tres +impolitique d'assigner comme suspect un homme qui a rendu de grands +services a la revolution. + +Je suppose que Ronsin et Vincent, s'abandonnant aussi a des +preventions individuelles, voulussent voir dans les erreurs ou +Philippeaux a pu tomber, le plan forme d'une contre-revolution; +immuable, comme je le suis, je declare que je n'examinerais que les +faits, et que je laisserais de cote le caractere qu'on aurait voulu +leur donner. + +Ainsi donc, quand je considere que rien, en effet, n'est parvenu au +Comite de surete generale contre Vincent et Ronsin, que, d'un autre +cote, je vois une denonciation signee d'un seul individu, qui +peut-etre ne declare qu'un oui-dire, je rentre alors dans mes +fonctions de legislateur; je me rappelle le principe que je posais +tout a l'heure, qui est qu'il faut etre bien sur des faits pour preter +des intentions contre-revolutionnaires a des amis ardents de la +liberte, ou pour donner a leurs erreurs un caractere de gravite qu'on +ne supporterait pas pour les siennes propres. Je dis alors qu'il faut +etre aussi prompt a demeler les intentions evidentes d'un aristocrate +qu'a rechercher le veritable delit d'un patriote; je dis ce que je +disais a Fabre lui-meme lorsqu'il arracha a la Convention le decret +d'arrestation contre Vincent et Ronsin: "vous pretendez que la +Convention a ete grande lorsqu'elle a rendu ce decret, et moi je +soutiens qu'elle a eu seulement une bonne intention et qu'il la +fallait bien eclairer". + +Ainsi je defends Ronsin et Vincent contre des preventions, de meme que +je defendrai Fabre et mes autres collegues, tant qu'on n'aura pas +porte dans mon ame une conviction contraire a celle que j'en ai. +L'exuberance de chaleur qui nous a mis a la hauteur des circonstances, +et qui nous a donne la force de determiner les evenements et de les +faire tourner au profit de la liberte, ne doit pas devenir profitable +aux ennemis de la liberte! Mon plus cruel ennemi, s'il avait ete utile +a la Republique, trouverait en moi un defenseur ardent quand il serait +arrete, parce que je me defierais d'autant plus de mes preventions +qu'il aurait ete plus patriote. + +Je crois Philippeaux profondement convaincu de ce qu'il avance, sans +que pour cela je partage son opinion; mais, ne voyant pas de danger +pour la liberte dans l'elargissement de deux citoyens qui, comme lui +et comme nous, veulent la Republique, je suis convaincu qu'il ne s'y +opposera pas; qu'il se contentera d'epier leur conduite et de saisir +les occasions de prouver ce qu'il avance; a plus forte raison la +Convention, ne voyant pas de danger dans la mesure que lui propose le +Comite de surete generale, doit se hater de l'adopter. + +Si, quand il fallait etre electrise autant qu'il etait possible pour +operer et maintenir la revolution; si, quand il a fallu surpasser en +chaleur et en energie tout ce que l'histoire rapporte de tous les +peuples de la terre; si, alors, j'avais vu un seul moment de douceur, +meme envers les patriotes, j'aurais dit: notre energie baisse, notre +chaleur diminue. Ici, je vois que la Convention a toujours ete ferme, +inexorable envers ceux qui ont ete opposes a l'etablissement de la +liberte; elle doit etre aujourd'hui bienveillante envers ceux qui +l'ont servie, et ne pas se departir de ce systeme qu'elle ne soit +convaincue qu'il blesse la justice. Je crois qu'il importe a tous que +l'avis du Comite soit adopte; preparez-vous a etre plus que jamais +impassibles envers vos vieux ennemis, difficiles a accuser vos anciens +amis. Voila, je declare, ma profession de foi, et j'invite mes +collegues a la faire dans leur coeur. Je jure de me depouiller +eternellement de toute passion, lorsque j'aurai a prononcer sur les +opinions, sur les ecrits, sur les actions de ceux qui ont servi la +cause du peuple et de la liberte. J'ajoute qu'il ne faut pas oublier +qu'un premier tort conduit toujours a un plus grand. Faisons d'avance +cesser ce genre de division que nos ennemis, sans doute, cherchent a +jeter au milieu de nous; que l'acte de justice que vous allez faire +soit un germe d'esperance jete dans le coeur des citoyens qui, comme +Vincent et Ronsin, ont souffert un instant pour la cause commune, et +nous verrons naitre pour la liberte des jours aussi brillants et aussi +purs que vous lui en avez deja donne de victorieux. + + + + +XLVIII + +SUR L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE + +(6 fevrier 1794) + + +C'est en alliant l'humanite aux principes politiques que Danton +appuya, le 6 fevrier, l'abolition de l'esclavage. + +Il voyait dans cette mesure genereuse, digne du nouveau regime, un des +moyens d'abattre l'Angleterre ennemie. "C'est aujourd'hui que +l'Anglais est mort", dit-il, persuade que la liberte etait le meilleur +adversaire a opposer a la tyrannie. + + * * * * * + +Representants du peuple francais, jusqu'ici nous n'avions decrete la +liberte qu'en egoistes et pour nous seuls. Mais aujourd'hui nous +proclamons a la face de l'univers, et les generations futures +trouveront leur gloire dans ce decret, nous proclamons la liberte +universelle. Hier, lorsque le president donna le baiser fraternel aux +deputes de couleur, je vis le moment ou la Convention devait decreter +la liberte de nos freres. La seance etait trop nombreuse. La +Convention vient de faire son devoir. Mais apres avoir accorde le +bienfait de la liberte, il faut que nous en soyons pour ainsi dire les +moderateurs. Renvoyons au Comite de salut public et des colonies, pour +combiner les moyens de rendre ce decret utile a l'humanite, sans aucun +danger pour elle. + +Nous avions deshonore noire gloire en tronquant nos travaux. Les +grands principes developpes par le vertueux Las Cases avaient ete +meconnus. Nous travaillons pour les generations futures, lancons la +liberte dans les colonies: c'est aujourd'hui que l'Anglais est mort. +En jetant la liberte dans le Nouveau Monde, elle y portera des fruits +abondants, elle y poussera des racines profondes. En vain Pitt et ses +complices voudront par des considerations politiques ecarter la +jouissance de ce bienfait, ils vont etre entraines dans le neant, la +France va reprendre le rang et l'influence que lui assurent son +energie, son sol et sa population. Nous jouirons nous-memes de notre +generosite, mais nous ne l'entendrons point au dela des bornes de la +sagesse. Nous abattrons les tyrans comme nous avons ecrase les hommes +perfides qui voulaient faire retrograder la revolution. Ne perdons +point notre energie, lancons nos fregates, soyons surs des +benedictions de l'univers et de la posterite, et decretons le renvoi +des mesures a l'examen du Comite. + + + + +XLIX + +SUR LES FONCTIONNAIRES PUBLICS SOUMIS A L'EXAMEN DU COMITE DE SALUT +PUBLIC + +(9 mars 1794) + + +Bouchotte etait accuse devant la Convention. Danton, intervenant aux +debats, reclama l'examen de la conduite de tous les fonctionnaires +publics. L'homme qui seize jours plus tard devait mourir jetait un +supreme appel a la confiance en le Comite: + + * * * * * + +La representation nationale, appuyee de la force du peuple, dejouera +tous les complots. Celui qui devait, ces jours derniers, perdre la +liberte est deja presque en totalite aneanti. Le peuple et la +Convention veulent que tous les coupables soient punis de mort. Mais +la Convention doit prendre une marche digne d'elle. Prenez garde qu'en +marchant par saccade, on ne confonde le vrai patriote avec ceux qui +s'etaient couverts du masque du patriotisme pour assassiner le peuple. +Le decret dont on vient de lire la redaction n'est rien; il s'agit de +dire au Comite de salut public: examinez le complot dans toutes ses +ramifications; scrutez la conduite de tous les fonctionnaires publics; +voyez si leur mollesse ou leur negligence a concouru, meme malgre eux, +a favoriser les conspirateurs. Un homme qui affectait l'empire de la +guerre se trouve au nombre des coupables. Eh bien, le ministre est, a +mon opinion, dans le cas d'etre accuse de s'etre au moins laisse +paralyser. Le Comite de salut public veille jour et nuit; que les +membres de la Convention s'unissent tous; que les revolutionnaires qui +ont les premiers parle de Republique, face a face, avec Lafayette, +apportent ici leur tete et leurs bras pour servir la patrie. Nous +sommes tous responsables au peuple de sa liberte. Francais, ne vous +effrayez pas, la liberte doit bouillonner jusqu'a ce que l'ecume soit +sortie. + +Nos comites sont l'avant-garde politique; les armees doivent vaincre +quand l'avant-garde est en surveillance. Jamais la Republique ne fut, +a mon sens, plus grande. Voici le nouveau temps marque pour cette +sublime revolution. Il fallait vaincre ceux qui singeaient le +patriotisme pour tuer la liberte; nous les avons vaincus. + +Je demande que le Comite de salut public se concerte avec celui de +surete generale pour examiner la conduite de tous les fonctionnaires. +Il faut que chacun de nous se prononce. J'ai demande le premier le +gouvernement revolutionnaire. On rejeta d'abord mon idee, on l'a +adoptee ensuite; ce gouvernement revolutionnaire a sauve la +Republique; ce gouvernement, c'est vous. + +Union, vigilance, meditation, parmi les membres de la Convention. + + + + +L + +SUR LA DIGNITE DE LA CONVENTION + +(19 mars 1794) + + +Dans cette meme seance de la Convention, Pache vint, avec le conseil +general, protester de son devouement au gouvernement. Ruhl, qui +presidait, lui reprocha de venir "un peu tard faire cette +protestation". L'inscription de cette reponse au proces-verbal ayant +ete demandee par quelques membres, Danton protesta au nom de la +dignite de la Convention nationale. Ce fut son dernier discours. + + * * * * * + +Je demande la parole sur cette proposition. La representation +nationale doit toujours avoir une marche digne d'elle. Elle ne doit +pas avilir un corps entier, et frapper d'une prevention collective une +administration collective, parce que quelques individus de ce corps +peuvent etre coupables. Si nous ne reglons pas nos mouvements, nous +pouvons confondre des patriotes energiques avec des scelerats qui +n'avaient que le masque de patriotisme. Je suis convaincu que la +grande majorite du conseil general de la Commune de Paris est digne de +toute la confiance du peuple et de ses representants; qu'elle est +composee d'excellents patriotes, d'ardents revolutionnaires. + +J'aime a saisir cette occasion pour lui faire individuellement hommage +de mon estime. Le conseil general est venu declarer qu'il fait cause +commune avec vous. Le president de la Convention a senti vivement sa +dignite; la reponse qu'il a faite est, par le sens qu'elle renferme et +par l'intention dans laquelle elle est redigee, digne de la majeste du +peuple que nous representons. L'accent patriarcal et le ton solennel +dont il l'a prononcee, donnaient a ces paroles un caractere plus +auguste encore. Cependant ne devons-nous pas craindre, dans ce moment, +que les malveillants n'abusent des expressions de Ruhl, dont +l'intention ne nous est point suspecte, et qui ne veut surement pas +que des citoyens qui viennent se mettre dans les rangs, sous les +drapeaux du peuple et de la liberte, remportent de notre sein la +moindre amertume? Au nom de la patrie, ne laissons pas aucune prise a +la dissension. Si jamais, quand nous serons vainqueurs, et deja la +victoire nous est assuree, si jamais des passions particulieres +pouvaient prevaloir sur l'amour de la patrie, si elles tentaient de +creuser un nouvel abime pour la liberte, je voudrais m'y precipiter +tout le premier. Mais loin de nous tout ressentiment.... + +Le temps est venu ou l'on ne jugera plus que les actions. Les masques +tombent, les masques ne seduiront plus. On ne confondra plus ceux qui +veulent egorger les patriotes avec les veritables magistrats du +peuple, qui sont peuple eux-memes. N'y eut-il parmi tous les +magistrats qu'un seul homme qui eut fait son devoir, il faudrait tout +souffrir plutot que de lui faire boire le calice d'amertume; mais ici +on ne doute pas du patriotisme de la plus grande majorite de la +Commune. Le president lui a fait une reponse ou regne une severe +justice; mais elle peut etre mal interpretee. Epargnons a la Commune +la douleur de croire qu'elle a ete censuree avec aigreur. + +LE PRESIDENT.--Je vais repondre a la tribune; viens, mon cher +collegue, occupe toi-meme le fauteuil. + +DANTON.--President, ne demande pas que je monte au fauteuil, tu +l'occupes dignement. Ma pensee est pure; si mes expressions l'ont mal +rendue, pardonne-moi une inconsequence involontaire; je te +pardonnerais moi-meme une pareille erreur. Vois en moi un frere qui a +exprime librement son opinion. + +_Ruhl descend de la tribune et se jette dans les bras de Danton. Cette +scene excite le plus vif enthousiasme dans l'Assemblee_. + + + + + +MEMOIRE + +ECRIT EN MIL HUIT CENT QUARANTE-SIX PAR LES DEUX FILS DE DANTON, LE +CONVENTIONNEL, POUR DETRUIRE LES ACCUSATIONS DE VENALITE CONTRE LEUR +PERE + + + + +MEMOIRE DES FILS DE DANTON + + +Rien au monde ne nous est plus cher que la memoire de notre pere. Elle +a ete, elle est encore tous les jours calomniee, outragee d'une +maniere affreuse; aussi notre desir le plus ardent a-t-il toujours ete +de voir l'histoire lui rendre justice. + +Georges-Jacques Danton, notre pere, se maria deux fois. Il epousa +d'abord, en juin 1787, Antoinette-Gabrielle Charpentier, qui mourut le +10 fevrier 1793. Dans le cours de la meme annee 1793, nous ne +pourrions pas indiquer l'epoque precise, il epousa en secondes noces +Mlle Sophie Gely, qui vivait encore il y a deux ans (nous ne savons +pas si elle est morte depuis). Notre pere, en mourant, ne laissa que +deux fils issus de son premier mariage. Nous sommes nes, l'un le 18 +juin 1790, et l'autre le 17 fevrier 1792. Notre pere mourut le 5 avril +1794; nous n'avons donc pas pu avoir le bonheur de recevoir ses +enseignements, ses confidences, d'etre inities a ses pensees, a ses +projets. Au moment de sa mort, tout chez lui a ete saisi, confisque, +et plus tard aucun de ses papiers, a l'exception de ses titres de +propriete, ne nous a ete rendu. Nous avons ete eleves par M. +Francois-Jerome Charpentier, notre grand-pere maternel et notre +tuteur. Il ne parlait jamais sans attendrissement de Danton, son +gendre. M. Charpentier, qui habitait Paris, y mourut en 1804, a une +epoque ou, sans doute, il nous trouvait encore trop jeunes pour que +nous puissions bien apprecier ce qu'il aurait pu nous raconter de la +vie politique de notre pere, car il s'abstint de nous en parler. Du +reste, il avait environ quatre-vingts ans quand il mourut, et, dans +ses dernieres annees, son esprit paraissait beaucoup plus occupe de +son avenir dans un autre monde que de ce qui s'etait passe dans +celui-ci. Apres la mort de notre grand-pere Charpentier, M. Victor +Charpentier, son fils, fut nomme notre tuteur. Il mourut en 1810. +Quoiqu'il habitat Paris, nous revinmes en 1805 a Arcis, pour ne plus +le quitter. La fin de notre enfance et le commencement de notre +jeunesse s'y ecoulerent aupres de la mere de notre pere. Elle etait +affaiblie par l'age, les infirmites et les chagrins. C'etait toujours +les yeux remplis de larmes qu'elle nous entretenait de son fils, des +innombrables temoignages d'affection qu'il lui avait donnes, des +tendres caresses dont il l'accablait. Elle fit de frequents voyages a +Paris; il aimait tant a la voir a ses cotes! Il avait en elle une +confiance entiere; elle en etait digne, et, s'il eut eu des secrets, +elle les eut connus, et nous les eussions connus par elle. Tres +souvent, elle nous parlait de la Revolution; mais, en embrasser tout +l'ensemble d'un seul coup d'oeil, en apprecier les causes, en suivre +la marche, en juger les hommes et les evenements, en distinguer tous +les partis, deviner leur but, demeler les fils qui les faisaient agir, +tout cela n'etait pas chose facile, on en conviendra: aussi, quoique +la mere de Danton eut beaucoup d'intelligence et d'esprit, on ne sera +pas surpris que, d'apres ses recits, nous n'ayons jamais connu la +Revolution que d'une maniere extremement confuse. + +Jusqu'ici nous n'avons parle que des choses qui se rapportent a nous; +cela, de notre part, peut paraitre ridicule, mais cesse veritablement +de l'etre quand on considere qu'il nous a fallu entrer dans ces +explications pour faire comprendre comment il se fait que nous, +enfants de Danton, nous ne puissions pas donner le moindre +eclaircissement sur aucun des grands evenements dans lesquels il a +figure. Sa mere, d'accord avec tous ceux qui nous ont si souvent parle +de lui pour l'avoir connu, et que notre position sociale ne fera, +certes, pas suspecter de flatterie, sa mere nous l'a toujours depeint +comme le plus honnete homme que l'on puisse rencontrer, comme l'homme +le plus aimant, le plus franc, le plus loyal, le plus desinteresse, le +plus genereux, le plus devoue a ses parents, a ses amis, a son pays +natal et a sa patrie. Quoi d'etonnant, nous dira-t-on? Dans la bouche +d'une mere, que prouve un pareil eloge? Rien, sinon qu'elle adorait +son fils. On ajoutera: Est-ce que, pour juger un homme, la posterite +devra s'en rapporter aux declarations de la mere et des fils de cet +homme? Non, sans doute, elle ne le devra pas, nous en convenons. Mais +aussi, pour juger ce meme homme, devra-t-elle s'en rapporter aux +declarations de ses ennemis? Elle ne le devra pas davantage. Et +pourtant, que ferait-elle, si, pour juger Danton, elle ne consultait +que les Memoires de ceux qu'il a toujours combattus? + +Justifier la vie politique de notre pere, defendre sa memoire, c'est +pour nous un devoir sacre. Pourquoi ne l'avons-nous pas rempli? C'est +parce que nous n'avons eu en notre possession aucun document, +absolument aucun, et que nous ne pourrions mettre en avant que des +allegations sans preuves ecrites; mais nous allons refuter une +accusation excessivement grave qui se rattache a sa vie privee. Nous +croyons qu'il nous sera facile de le faire victorieusement, car nos +principaux arguments auront pour base des actes authentiques. + +Voici cette accusation. On a reproche a Danton d'avoir exploite la +Revolution pour amasser scandaleusement une fortune enorme. Nous +allons prouver d'une maniere incontestable, que c'est a tres grand +tort qu'on lui a adresse ce reproche. Pour atteindre ce but, nous +allons comparer l'etat de sa fortune au commencement de la Revolution +avec l'etat de sa fortune au moment de sa mort. + +Au moment ou la Revolution eclata, notre pere etait avocat aux +conseils du roi. C'est un fait dont il n'est pas necessaire de fournir +la preuve: ses ennemis eux-memes ne le contestent pas. Nous ne pouvons +pas etablir d'une maniere precise et certaine ce qu'il possedait a +cette epoque. Cependant nous disons que, s'il ne possedait rien autre +chose (ce qui n'est pas prouve), _il possedait au moins sa charge_, et +voici sur ce point notre raisonnement: + +1 deg. Quelques notes qui sont en notre possession nous prouvent que +Jacques Danton, notre grand-pere, decede a Arcis, le 24 fevrier 1762, +laissa des immeubles sur le finage de Plancy et sur celui d'Arcis; il +est donc presumable que notre pere, ne le 26 octobre 1759, et par +consequent reste mineur en tres bas age, a du posseder un patrimoine +quelconque, si modique qu'on veuille le supposer. + +2 deg. Si, avant la Revolution, on pouvait etre recu avocat quand on avait +vingt et un ans accomplis (ce que nous ignorons), notre pere aura pu +etre avocat vers 1780; en admettant qu'il fallut avoir vingt-cinq ans, +il aura pu etre avocat vers la fin de 1784. Il devint ensuite avocat +aux conseils du roi en 1787; il etait donc possible que, avant 1789, +il eut deja fait quelques benefices, tant comme avocat au Parlement, +que comme avocat aux conseils, et que, sur ces benefices, il eut fait +quelques economies. + +3 deg. Il y a lieu de penser qu'en epousant notre mere, il recut une dot +quelconque. Eh bien, nous avons toujours cru qu'il paya sa charge aux +conseils du roi, tant avec cette dot qu'avec le peu d'economies qu'il +pouvait avoir faites sur ce qu'il avait pu gagner d'abord comme avocat +au Parlement, ensuite comme avocat aux conseils, et qu'avec le peu de +patrimoine qu'il devait posseder. Vous faites une supposition, nous +dira-t-on? C'est vrai, c'est une supposition, puisque nous n'apportons +pas les preuves de ce que nous venons d'avancer; mais si ses ennemis +ne veulent pas admettre avec nous que notre supposition soit une +realite, il faudra que, de leur cote, ils supposent que notre pere +n'avait pas le moindre patrimoine, qu'il n'avait fait aucun benefice, +tant en qualite d'avocat au Parlement qu'en qualite d'avocat aux +conseils; que, s'il avait fait des benefices il n'avait pas fait +d'economies; enfin qu'ils supposent que sa femme en l'epousant ne lui +a pas apporte de dot. A moins qu'ils ne prouvent tout cela, ils feront +aussi une supposition. Or, nous le demandons a toutes les personnes +qui sont de bonne foi et sans prevention, notre supposition est-elle +plus vraisemblable que celle des ennemis de notre pere? Oui, sans +doute. Nous l'admettons donc comme un fait prouve, et nous disons: +Danton n'etait pas riche au commencement de la Revolution, mais, s'il +ne possedait rien autre chose (ce qui n'est pas prouve), il possedait +au moins sa charge d'avocat aux conseils du roi. Maintenant Danton +est-il riche au moment de sa mort? c'est ce que nous allons examiner. + +Nous allons etablir que ce qu'il possedait au moment de sa mort +n'etait que l'equivalent a peu pres de sa charge d'avocat aux +conseils. Nous n'avons jamais su s'il a ete fait des actes de partage +de son patrimoine et de celui de ses femmes, ni si, au moment de la +confiscation de ses biens, il en a ete dresse inventaire, mais nous +savons tres bien et tres exactement ce que nous avons recueilli de sa +succession, et nous allons le dire, sans rester dans le vague sur +aucun point, car c'est ici que, comme nous l'avons annonce, nos +arguments vont etre bases sur des actes authentiques. + +Nous ferons observer que l'etat que nous allons donner comprend sans +distinction ce qui vient de notre pere et de notre mere. + +Une loi de fevrier 1791 ordonna que le prix des charges et offices +supprimes serait rembourse par l'Etat aux titulaires. La charge que +Danton possedait etait de ce nombre. Nous n'avons jamais su, pas meme +approximativement, combien elle lui avait coute. Il en recut le +remboursement sans doute, car precisement vers cette epoque, il +commenca a acheter des immeubles dont voici le detail: + +Le 24 mars 1791, il achete aux encheres, moyennant quarante-huit mille +deux cents livres, un bien national provenant du clerge, consistant en +une ferme appelee Nuisement, situee sur le finage de Chassericourt, +canton de Chavanges, arrondissement d'Arcis, departement de l'Aube, a +sept lieues d'Arcis. Le titre de propriete de cette ferme n'est plus +entre nos mains, en voici la raison: afin de payer le prix +d'acquisition d'une filature de coton, nous avons vendu cette ferme a +M. Nicolas Marchere-Lavigne, par acte passe par-devant maitre Jeannet, +notaire a Arcis, en date du vingt-trois juillet mil huit cent treize, +moyennant quarante-trois mille cinq cents francs, savoir trente mille +francs portes au contrat, et treize mille francs que nous avons recus +en billets. Nous avons remis le titre de propriete a l'acquereur. +Danton avait achete cette ferme la somme de quarante-huit mille deux +cents livres, ci...... 48.200 liv. + +12 avril 91.--Il achete aux encheres du district d'Arcis, par +l'entremise de maitre Jacques Jeannet-Boursier, son mandataire et son +cousin, moyennant quinze cent soixante quinze livres, qu'il paye le +vingt du meme mois, un bien national provenant du clerge consistant en +une piece de pres contenant un arpent quatre denrees, situe sur le +finage du Chene, lieu dit Villieu, ci...... 1.575 liv. + +12 avril 91.--Il achete encore aux encheres du district d'Arcis, par +l'entremise de maitre Jeannet-Boursier, moyennant six mille sept cent +vingt-cinq livres, qu'il paya le lendemain, un bien national provenant +du clerge, consistant en une piece de pre et saussaie contenant huit +arpents, situe sur le finage de Torcy-le-Petit, lieu dit Lingle, +ci...... 6.725 liv. + +13 avril 91.--Mademoiselle Marie-Madeleine Piot de Courcelles, +demeurant a Courcelles, par acte passe ce jour-la par-devant maitre +Odin, notaire a Troyes, vend a Georges-Jacques Danton, administrateur +du departement de Paris, ce acceptant M. Jeannet-Boursier, moyennant +vingt-cinq mille trois cents livres qu'il paye comptant, un bien +patrimonial n'ayant absolument rien de seigneurial, malgre les +apparences qui pourraient resulter du nom de la venderesse, et +consistant en une maison, cour, jardin, canal, enclos et dependances, +situes a Arcis-sur-Aube, place du Grand-Pont, le tout contenant +environ neuf arpents, trois denrees, quatorze carreaux, ci...... 25.300 +liv. + +Nota.--Voila la modeste propriete que les ennemis de Danton decoraient +du nom pompeux de sa terre d'Arcis, par derision peut-etre, mais +plutot pour le depopulariser et jeter sur lui de l'odieux en faisant +croire que, devenu tout a coup assez riche pour acheter et pour payer +la terre d'Arcis, Danton, le republicain, n'avait pas mieux demande +que de se substituer a son seigneur. La verite est que la terre +d'Arcis (et il n'y en a qu'une, consistant en un chateau avec +dependances considerables) n'a pas cesse un instant depuis plus d'un +siecle d'appartenir a la famille de la Briffe, qui en possede +plusieurs. Depuis l'an 1840 seulement, cette famille a vendu les +dependances et n'a garde que le chateau avec son parc. + +28 octobre 91.--Il achete, non par un mandataire, mais par lui-meme, +de M. Beon-Jeannet, par acte passe par-devant maitre Finot, notaire a +Arcis, moyennant deux mille deux cent cinquante livres qu'il paye +comptant, un bien patrimonial consistant en cinq petites pieces de +bois, situees sur le finage d'Arcis et sur celui du Chene, et +contenant ensemble deux arpents, deux denrees, ci...... 2.250 liv. + +7 novembre 91.--Il achete de M. Gilbert-Lasnier, par acte passe +par-devant maitre Finot, notaire a Arcis, moyennant deux cent quarante +livres qu'il paye comptant, une denree, vingt-cinq carreaux de jardin, +pour agrandir la propriete qu'il a acquise de mademoiselle Piot, +ci...... 240 liv. + +Par le meme acte il achete aussi, moyennant quatre cent soixante +livres qu'il paye aussi comptant, deux denrees de bois que plus tard +(le 3 avril 93), il donne en echange d'une denree, soixante-quatre +carreaux de bois, qu'il reunit a la propriete de mademoiselle Piot, +ci...... 460 liv. + +8 novembre 91.--Il achete de M. Bouquet-Beon, par acte passe +par-devant maitre Finot, notaire a Arcis, moyennant deux cent dix +livres qu'il ne paye que le 10 juin 1793, un jardin dont la contenance +n'est pas indiquee et qu'il reunit a la propriete de mademoiselle +Piot, ci...... 210 liv. + +Total du prix de toutes les acquisitions d'immeubles faites par Danton +en mil sept cent quatre-vingt onze: quatre-vingt-quatre mille neuf +cent soixante livres, ci...... 84.960 liv. + +On doit remarquer qu'il est presumable que la plus grande partie de +ces acquisitions a du etre payee en assignats, qui, a cette epoque, +perdaient deja de leur valeur et dont, par consequent, la valeur +nominale etait superieure a leur valeur reelle en argent, d'ou il +resulterait que le prix reel en argent des immeubles ci-dessus +indiques aurait ete inferieur a 84.960 livres. + +Depuis cette derniere acquisition du 8 novembre 1791 jusqu'a sa mort, +Danton ne fit plus aucune acquisition importante. Il acheta +successivement en 1792 et 1793 un nombre assez considerable de +parcelles tres peu etendues et dont nous croyons inutile de donner ici +le detail qui, par sa longueur et par le peu d'importance de chaque +article, deviendrait fastidieux (nous pourrions le fournir s'il en +etait besoin). Il fit aussi des echanges. Nous pensons qu'il suffit de +dire que, en ajoutant ces parcelles a ce que Danton avait achete en +1791, on trouve que les immeubles qui, au moment de sa mort, +dependaient tant de sa succession que de celle de notre mere, et qui +nous sont parvenus, se composaient de ce qui suit, savoir: + +1 deg. De la ferme de Nuisement (vendue par nous le 23 juillet 1813); + +2 deg. De sa modeste et vieille maison d'Arcis, avec sa dependance, le +tout contenant non plus 9 arpents, 3 denrees, 14 carreaux (ou bien 4 +hectares, 23 ares, 24 centiares) seulement, comme au 13 avril 1791, +epoque ou il en fit l'acquisition de mademoiselle Piot, mais par suite +des additions qu'il y avait faites, 17 arpents, 3 denrees, 52 carreaux +(ou bien 786 ares, 23); + +3 deg. De 19 arpents, 7 denrees, 41 carreaux (808 ares, 06) de pre et +saussaie; + +4 deg. De 8 arpents, 1 denree, 57 carreaux (369 ares, 96) de bois; + +5 deg. De 2 denrees, 40 carreaux (14 ares, 07) de terre situee dans +l'enceinte d'Arcis. + +Nous declarons a qui voudra l'entendre et au besoin nous declarons +_sous la foi du serment_, que nous n'avons recueilli de la succession +de Georges-Jacques Danton, notre pere, et d'Antoinette-Gabrielle +Charpentier, notre mere, rien, absolument rien autre chose que les +immeubles dont nous venons de donner l'etat, que quelques portraits de +famille et le buste en platre de notre mere, lesquels, longtemps apres +la mort de notre second tuteur, nous furent remis par son epouse, et +que quelques effets mobiliers qui ne meritent pas qu'on en fasse +l'enumeration ni la description; mais que nous n'en avons recueilli +aucune somme d'argent, aucune creance, en un mot rien de ce qu'on +appelle valeurs mobilieres, a l'exception pourtant d'une rente de 100 +francs 5 p. 100 dont MM. Defrance et Detape, receveurs de rentes a +Paris, rue Chabannais, n deg. 6, ont opere la vente pour nous le 18 juin +1825, rente qui avait ete achetee pour nous par l'un de nos tuteurs. + +Nous n'avons recueilli que cela de la succession de notre pere et de +notre mere; il est donc evident qu'ils ne possedaient rien autre +chose, ni dans le departement de l'Aube, ni ailleurs. + +Si nous possedons aujourd'hui quelques immeubles qui ne fassent pas +partie de l'etat qui precede, c'est que nous les avons achetes ou bien +que nous les avons eus en partage de la succession de Jeanne-Madeleine +Camut, notre grand'mere, decedee a Arcis au mois d'octobre 1813, veuve +en premieres noces de Jacques Danton, notre grand-pere, et, en +secondes noces de Jean Recordain, qu'elle avait epouse en 1770. Les +livres de l'enregistrement et les matrices cadastrales peuvent fournir +la preuve de ce que nous venons d'avancer. + +On pourra nous faire une objection qui merite une reponse; on pourra +nous dire: "Vous n'avez recueilli de la succession de votre pere et de +votre mere que les immeubles et les meubles dont vous venez de faire +la declaration, mais cela ne prouve pas que la fortune de votre pere, +au moment de sa mort, ne se composat que de ces seuls objets; car sa +condamnation ayant entraine la confiscation de tous ses biens sans +exception, la Republique a pu en vendre et en a peut-etre vendu pour +des sommes considerables. Vous n'avez peut-etre recueilli que ce +qu'elle n'a pas vendu." + +Voici notre reponse: + +Les meubles et les immeubles confisques a la mort de notre pere dans +le departement de l'Aube et non vendus, furent remis en notre +possession par un arrete de l'administration de ce departement, en +date du 24 germinal an IV (13 avril 1796), arrete dont nous avons une +copie sous les yeux, arrete pris en consequence d'une petition +presentee par notre tuteur, arrete base sur la loi du 14 floreal an +III (3 mai 1795), qui consacre le principe de la restitution des biens +des condamnes par les tribunaux et les commissions revolutionnaires, +base sur la loi du 21 prairial an III (9 juin 1796), qui leve le +sequestre sur ces biens et en regle le mode de restitution; enfin, +arrete base sur la loi du 13 thermidor an III (31 juillet 1795), dont +il ne rappelle pas les dispositions. + +L'administration du departement de l'Aube, dans la meme deliberation, +arrete que le produit des meubles et des immeubles qui ont ete vendus +et des interets qui ont ete percus depuis le 14 floreal an III (3 mai +1795), montant a la somme de douze mille quatre cent cinq livres +quatre sous quatre deniers, sera restitue a notre tuteur, en bons au +porteur admissibles en payement de domaines nationaux provenant +d'emigres seulement. Nous ne savons pas si notre tuteur recut ces bons +au porteur; s'il les recut, quel usage il en fit; nous savons +seulement qu'il n'acheta pas de biens d'emigres. Il resulte evidemment +de cet arrete de l'administration du departement de l'Aube, que dans +ce departement le produit des meubles et immeubles provenant de Danton +et vendus au profit de la Republique, ne s'est pas eleve au-dessus de +12,405 livres 4 sous 4 deniers. C'etait le total de l'etat de +reclamation presente par notre tuteur dans sa petition, et tout le +monde pensera, comme nous, qu'il n'aura pas manque de faire valoir +tous nos droits. On peut remarquer que dans cet arrete il est dit que +ces 12.405 livres sont le montant du produit des meubles et des +immeubles vendus, et des interets qui ont ete percus depuis le 14 +floreal an III (3 mai 1795); ces 12.405 livres ne se composaient donc +pas en entier du prix des meubles et des immeubles vendus; les +_interets_ percus y entraient donc pour quelque chose, sans que +nous sachions pour quelle somme. Nous avons entre les mains les +expeditions de vingt proces-verbaux qui constatent que le 11 messidor +an II (29 juin 1794) il a ete vendu, moyennant cinq mille sept cent +vingt-cinq livres, vingt pieces de terre labourable contenant ensemble +environ onze arpents, deux denrees (ou bien 506 ares, 70), situees sur +les finages d'Arcis, de la Villette, de Saint-Etienne et de Torcy. En +a-t-il ete vendu un plus grand nombre? Nous l'ignorons. Mais cela ne +fait que 5.725 livres, sur les 12.405 dont la restitution a notre +profit a ete ordonnee. De quoi se composaient les 6.680 restants? +Etait-ce du prix de meubles et d'immeubles vendus, ou d'interets +percus? Nous n'en savons rien, mais peu importe. Les 12.405 livres, si +on le veut, provenaient en entier du prix d'immeubles vendus; +admettons-le. Dans ce cas, pour avoir le total de ce que notre pere +possedait au moment de sa mort, il faudrait ajouter 12.405 livres a ce +que nous avons recueilli de sa succession. Mais, si d'un cote on doit +ajouter 12.405 livres, d'un autre cote on doit retrancher 16.065 +livres qui restaient dues aux personnes qui ont vendu a notre pere les +immeubles dont nous avons herite. Nous pourrions, s'il etait +necessaire, fournir le detail de ces 16.065 livres avec pieces a +l'appui. Elles ont ete payees plus tard par notre tuteur, et, pour les +payer, il n'aura pas manque sans doute de faire emploi, autant qu'il +aura pu, des 12.405 livres de bons an porteur dont la restitution +avait ete ordonnee a notre profit, par l'arrete de l'administration du +departement de l'Aube, en date du 24 germinal an IV. + +Il est donc etabli d'abord que, dans le departement de l'Aube, le prix +des meubles et des immeubles qui ont ete vendus n'a pas pu s'elever +au-dessus de 12.405 livres; ensuite que notre pere, au moment de sa +mort, devait encore 16.065 livres sur le prix d'acquisition des +immeubles qu'il y possedait. + +Voila pour ce qui concerne le departement de l'Aube. Notre tuteur +a-t-il eu a faire, pour notre compte, des reclamations dans quelques +autres departements? C'est possible, il est meme presumable qu'il en a +eu a faire relativement a des objets mobiliers; il etait trop soigneux +de nos interets pour que nous puissions croire qu'il ait neglige +quelque chose de ce qui s'y rattachait. Mais les sommes dont il a du +obtenir la restitution ont ete sans doute peu considerables, car il +n'en est rien parvenu jusqu'a nous dans la succession de notre pere. +D'un autre cote, s'il eut possede des immeubles dans les departements +autres que celui de l'Aube, il fut arrive de deux choses l'une: 1 deg. ou +bien ces immeubles n'eussent pas ete vendus; alors nous les +possederions encore aujourd'hui, puisque, a l'exception de la ferme de +Nuisement, dont nous avons parle, nous n'avons jamais vendu +d'immeubles; eh bien, nous n'en possedons aucun hors du departement de +l'Aube; 2 deg. ou bien ils eussent ete vendus par la Republique a son +profit; dans ce cas, la Republique nous en eut plus tard restitue le +prix, comme elle l'a fait pour ceux qui ont ete vendus dans le +departement de l'Aube, et nous eussions retrouve ce prix dans la +succession de notre pere, soit en valeurs immobilieres achetees par +nos tuteurs, pour emploi, soit en valeurs mobilieres. Eh bien, nous +l'avons declare precedemment, nous n'avons presque rien recueilli en +valeurs mobilieres; et, en immeubles, nous n'en avons recueilli aucun +qui n'ait ete achete du vivant de notre pere, et qui ne fasse partie +de l'etat que nous avons fourni. + +Nous croyons avoir repondu completement et victorieusement a +l'objection precedemment faite. + +Notre raisonnement etait donc logique quand nous disions: nous n'avons +recueilli que cela de la succession de notre pere et de notre mere, il +est donc evident qu'ils ne possedaient rien autre chose, ni dans le +departement de l'Aube, ni ailleurs. Toutefois, nous ferons remarquer +que, en raisonnant ainsi, nous avons fait abstraction et des 12.405 +livres qu'il eut fallu ajouter a leur avoir, et des 16.065 livres +qu'il eut fallu retrancher pour etablir un compte rigoureusement +exact. + +Nous avons prouve d'abord que, si Danton n'etait pas riche an +commencement de la Revolution, il possedait au moins sa charge +d'avocat aux conseils du Roi; ensuite, par l'etat que nous avons +etabli de sa fortune au moment de sa mort, nous avons prouve qu'on +peut regarder ce qu'il possedait a ce moment comme etant a peu pres +l'equivalent de sa charge, dont il avait recu le remboursement. Si +nous avons prouve tout cela (comme nous n'en doutons pas); nous avons +prouve aussi que c'est a tres grand tort qu'on lui a reproche d'avoir +exploite la Revolution pour amasser une fortune enorme et scandaleuse. +Certes, on en conviendra, il a bien pu parvenir au degre d'_opulence_ +qu'il avait atteint sans se rendre coupable des actes infames, des +monstrueux et innombrables forfaits que les atroces calomnies de nos +ennemis et l'odieux et inique rapport de Saint-Just lui ont si +perfidement et si faussement imputes. + +Maintenant nous allons citer quelques faits authentiques qui pourront +faire apprecier la bonte de son coeur. Nous avons vu precedemment que +ce fut en mars et en avril 1791 qu'il acheta la majeure partie, on +pourrait meme dire la presque totalite des immeubles qu'il possedait +quand il mourut. + +Voici un des sentiments qui agitaient son coeur en mars et en avril +1791. Il desirait augmenter la modeste aisance de sa mere, de sa bonne +mere qu'il adorait. Veut-on savoir ce qu'il s'empressa de faire a son +entree en jouissance de ces immeubles qu'il venait d'acheter? Jetons +un regard sur l'acte que nous tenons dans les mains. Il a ete passe le +15 avril 1791 (deux jours apres la vente faite a Danton par Mlle Piot) +par-devant Me Odin qui en a garde la minute, et Me Etienne son +collegue, notaires a Troyes. Danton y fait donation entre vifs, pure, +simple et irrevocable, a sa mere, de six cents livres de rentes +annuelles et viageres, payables de six mois en six mois, dont les +premiers six mois payables au 15 octobre 1791. Sur cette rente de 600 +livres, Danton veut qu'en cas de deces de sa mere, 400 livres soient +reversibles sur M. Jean Recordain, son mari (M. Recordain etait un +homme fort aise lorsqu'il epousa la mere de Danton; il etait +extremement bon; sa bonte allait meme jusqu'a la faiblesse, puisque, +par sa complaisance pour de pretendus amis dont il avait endosse des +billets, il perdit une grande partie de ce qu'il avait apporte en +mariage; neanmoins, c'etait un si excellent homme, il avait toujours +ete si bon pour les enfants de Jacques Danton, qu'ils le regardaient +tous comme leur veritable pere; aussi Danton, son beau-fils, avait-il +pour lui beaucoup d'affection). Le vif desir que ressent Danton de +donner aux donataires des marques certaines de son amitie pour eux, +est la seule cause de cette donation. Cette rente viagere est a +prendre sur la maison et sur ses dependances, situees a Arcis, que +Danton vient d'acquerir le 13 avril 1791. Tel fut son premier acte de +prise de possession. + +On remarquera que cette propriete, au moment ou mademoiselle Piot la +vendit, etait louee par elle a plusieurs locataires qui lui payaient +ensemble la somme de 600 livres annuellement. Si Danton eut ete riche +et surtout aussi riche que ses ennemis ont voulu le faire croire, son +grand coeur ne se fut pas contente de faire a sa mere une pension si +modique. Pour faire cette donation, Danton aurait pu attendre qu'il +vint a Arcis, mais il etait si presse d'obeir au sentiment d'amour +filial qu'il eprouvait que, des le 17 mars 1791, il avait donne a cet +effet une procuration speciale a M. Jeannet-Bourcier, qui executa son +mandat deux jours apres avoir achete pour Danton la propriete de +mademoiselle Piot. Aussitot que la maison etait devenue vacante et +disponible, Danton, qui aimait tant a etre entoure de sa famille, +avait voulu que sa mere et son beau-pere vinssent l'habiter, ainsi que +M. Menuel, sa femme et leurs enfants. (M. Menuel avait epouse la soeur +ainee de Danton.) + +Au 6 aout 1792, Danton etait a Arcis; on etait a la veille d'un grand +evenement qu'il prevoyait sans doute. Au Milieu des mille pensees qui +doivent alors l'agiter, au milieu de l'inquietude que doivent lui +causer les perils auxquels il va s'exposer, quelle idee predomine, +quelle crainte vient l'atteindre? Il pense a sa mere, il craint de +n'avoir pas suffisamment assure son sort et sa tranquillite; en voici +la preuve dans cet acte passe le 4 aout 1792 par-devant Me Pinot, +notaire a Arcis. Q'y lit-on? "Danton voulant donner a sa mere des +preuves des sentiments de respect et de tendresse qu'il a toujours eus +pour elle, il lui assure, sa vie durant, une habitation convenable et +commode, lui fait donation entre-vifs, pure, simple et irrevocable, de +l'usufruit de telles parts et portions qu'elle voudra choisir dans la +maison et dependances situees a Arcis, rue des Ponts, qu'il a acquise +de mademoiselle Piot de Courcelles, et dans laquelle maison, sa mere +fait alors sa demeure, et de l'usufruit de trois denrees de terrain a +prendre dans tel endroit du terrain qu'elle voudra choisir, pour jouir +desdits objets a compter du jour de la donation." Si M. Jean Recordain +survit a sa femme, donation lui est faite par le meme acte de +l'usufruit de la moitie des objets qu'aura choisis et dont aura joui +sa femme. + +Nous n'avons pas connaissance que Danton ait jamais fait d'autres +dispositions en faveur de sa mere ni de son beau-pere. Nous le +repetons, si Danton eut ete riche, et surtout s'il eut ete aussi riche +que ses ennemis ont voulu le faire croire, son grand coeur ne se fut +pas contente de faire a sa mere et a son beau-pere des dons si +modiques; nous sommes intimement persuades que sa generosite envers +eux eut ete en proportion de sa fortune. + +Voici encore une piece, peu importante en elle-meme a la verite, mais +qui honore Danton et qui prouve sa bonte; c'est une petition en date +du 30 thermidor an II (17 aout 1794), adressee aux citoyens +administrateurs du departement de Paris, par Marguerite Hariot (veuve +de Jacques Geoffroy, charpentier a Arcis), qui expose que, par acte +passe devant Me Finot, notaire a Arcis, le 11 decembre 1791, Danton, +dont elle etait la nourrice, lui avait assure et constitue une rente +viagere de cent livres dont elle devait commencer a jouir a partir du +jour du deces de Danton, ajoutant que, de son vivant, il ne bornerait +pas sa generosite a cette somme. Elle demande, en consequence, que les +administrateurs du departement de Paris ordonnent que cette rente +viagere lui soit payee a compter du jour du deces et que le principal +en soit preleve sur ses biens confisques au profit de la Republique. +Nous ne savons pas ce qui fut ordonne. Cette brave femme que notre +pere ne manquait jamais d'embrasser avec effusion et a plusieurs +reprises chaque fois qu'il venait a Arcis, ne lui survecut que pendant +peu d'annees. + +La recherche que nous avons faite dans les papiers qui nous sont +restes de la succession de notre grand'mere Recordain, papiers dont +nous ne pouvons pas avoir la totalite, ne nous a fourni que ces trois +pieces _authentiques_ qui temoignent en faveur de la bonte de Danton +dans sa vie privee. Quant aux traditions orales que nous avons pu +recueillir, elle sont en petit nombre et trop peu caracteristiques +pour etre rapportees. Nous dirons seulement que Danton aimait beaucoup +la vie champetre et les plaisirs qu'elle peut procurer. Il ne venait a +Arcis que pour y jouir, au milieu de sa famille et de ses amis, du +repos, du calme et des amusements de la campagne. Il disait dans son +langage sans recherche, a madame Recordain, en l'embrassant: "Ma bonne +mere, quand aurai-je le bonheur de venir demeurer aupres de vous pour +ne plus vous quitter, et n'ayant plus a penser qu'a planter mes +choux?" + +Nous ne savons pas s'il avait des ennemis ici, nous ne lui en avons +jamais connu aucun. On nous a tres souvent parle de lui avec eloge; +mais nous n'avons jamais entendu prononcer un mot qui lui fut +injurieux, ni meme defavorable, pas meme quand nous etions au college; +la pourtant les enfants, incapables de juger la portee de ce qu'ils +disent, n'hesitent pas, dans une querelle occasionnee par le motif le +plus frivole, a s'adresser les reproches les plus durs et les plus +outrageants. Nos condisciples n'avaient donc jamais entendu attaquer +la memoire de notre pere. Il n'avait donc pas d'ennemis dans son pays. + +Nous croyons ne pas devoir omettre une anecdote qui se rapporte a sa +vie politique. Nous la tenons d'un de nos amis qui l'a souvent entendu +raconter par son pere, M. Doulet, homme tres recommandable et tres +digne de foi, qui, sous l'Empire, fut longtemps maire de la ville +d'Arcis. Danton etait a Arcis dans le mois de novembre 1793. Un jour, +tandis qu'il se promenait dans son jardin avec M. Doulet, arrive vers +eux une troisieme personne marchant a grands pas, tenant un papier a +la main (c'etait un journal) et qui, aussitot qu'elle fut a portee de +se faire entendre, s'ecrie: Bonne nouvelle! bonne nouvelle! et elle +s'approche.--Quelle nouvelle? dit Danton.--Tiens, lis! les Girondins +sont condamnes et executes, repond la personne qui venait +d'arriver.--Et tu appelles cela une bonne nouvelle, malheureux? +s'ecrie Danton a son tour, Danton, dont les yeux s'emplissent aussitot +de larmes. La mort des Girondins une bonne nouvelle? Miserable!--Sans +doute, repond son interlocuteur, n'etait-ce pas des factieux?--Des +factieux, dit Danton. Est-ce que nous ne sommes pas des factieux? Nous +meritons tous la mort autant que les Girondins; nous subirons tous, +les uns apres les autres, le meme sort qu'eux. Ce fut ainsi que +Danton, le Montagnard, accueillit la personne qui vint annoncer la +mort des Girondins, auxquels tant d'autres, en sa place, n'eussent pas +manque de garder rancune. + +Avec une ame comme la sienne, il est impossible de ne pas etre un +honnete homme, nos coeurs nous le disent, et jamais rien n'ebranlera +une de nos plus fermes et de nos plus douces croyances en ce monde, +celle de devoir la vie a un pere qui fut non seulement un homme +d'esprit, de genie, d'un grand courage, grand orateur, grand citoyen, +aimant sincerement et passionnement son pays, mais qui fut avant tout +un homme probe. Que n'avons-nous son eloquence pour faire passer dans +l'esprit de nos citoyens nos convictions, et pour leur faire partager +nos sentiments! + +Mais la tache; qu'a notre grand regret nous ne remplissons pas, parce +qu'elle est au-dessus de nos forces et de nos talents, d'autres plus +puissants et plus capables la rempliront. Mieux vaudrait mourir a +l'instant que d'en perdre l'esperance. Oui, Danton, un jour toutes les +calomnies accumulees sur toi par l'erreur, par l'envie, par la haine, +viendront expirer aux pieds de la verite mise a nu par des orateurs, +par des ecrivains consciencieux, impartiaux, eclaires, eloquents. Oui, +un jour la France reconnaitra que tous tes actes politiques ont pris +naissance dans de louables sentiments, dans ton ardent amour pour +elle, dans le plus violent desir de son salut et du triomphe de la +liberte! Oui, un jour la France appreciera toute l'immensite de ton +devouement qui te porta _jusqu'a vouloir lui faire le sacrifice de ta +memoire_: sacrifice cent fois, mille fois plus grand que celui de la +vie! Devouement sans exemple dans l'histoire! La France aujourd'hui si +belle, si florissante, te placera alors au rang qui t'appartient parmi +ses enfants genereux, magnanimes, dont les efforts intrepides, inouis, +sont parvenus a lui ouvrir, au milieu de difficultes et de dangers +innombrables, un chemin a la liberte, a la gloire, au bonheur. Un +jour, enfin, Danton, justice complete sera rendue a ta memoire! +Puissent tes fils, avant de descendre dans la tombe, voir ce beau +jour, ce jour tant desire! + + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, DISCOURS CIVIQUES DE DANTON *** + +This file should be named 7dscs10.txt or 7dscs10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7dscs11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7dscs10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext04 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext04 + +Or /etext03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. 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Images courtesy of the Bibliothèque Nationale +de France, http://gallica.bnf.fr + + + +Discours Civiques + +de + +Danton + +avec une introduction et des notes + +par + +Hector Fleischmann + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +INTRODUCTION + +1792 + +I. Sur les devoirs de l'homme public (novembre 1791) +II. Sur les mesures révolutionnaires (26 août 1792) +III. Sur la patrie en danger (2 septembre 1792) +IV. Sur le rôle de la Convention (21 septembre 1792) +V. Sur le choix des juges (22 septembre 1792) +VI. Justification civique (25 septembre 1792) +VII. Contre Roland (29 octobre 1792) +VIII. Pour la liberté des opinions religieuses (7 novembre 1792) + +1793 + +IX. Procès de Louis XVI (janvier 1793) +X. Pour Lepeletier et contre Roland (21 janvier 1793) +XI. Sur la réunion de la Belgique à la France (31 janvier 1793) +XII. Sur les secours à envoyer à Dumouriez (8 mars 1793) +XIII. Sur la libération des prisonniers pour dettes (9 mars 1793) +XIV. Sur les devoirs de chacun envers la patrie en danger (10 mars + 1793) +XV. Sur l'institution d'un tribunal révolutionnaire (10 mars 1793) +XVI. Sur la démission de Beurnonville (11 mars 1793) +XVII. Sur le gouvernement révolutionnaire (27 mars 1793) +XVIII. Justification de sa conduite en Belgique (30 mars 1793) +XIX. Sur la trahison de Dumouriez et la mission en Belgique (1er avril + 1793) +XX. Sur le Comité de Salut public (3 avril 1793) +XXI. Sur le prix du pain (5 avril 1793) +XXII. Sur le droit de pétition du peuple (10 avril 1793) +XXIII. Sur la peine de mort contre ceux qui transigent avec l'ennemi + (13 avril 1793) +XXIV. Sur la tolérance des cultes 19 avril 1793) +XXV. Sur un nouvel impôt et de nouvelles levées (27 avril 1793) +XXVI. Autre discours sur le droit de pétition du peuple (1er mai 1793) +XXVII. Sur l'envoi de nouvelles troupes en Vendée (8 mai 1793) +XXVIII. Sur une nouvelle loi pour protéger la représentation nationale + (24 mai 1793) +XXIX. Pour le peuple de Paris (26 mai 1793) +XXX. Contre la Commission des Douze (27 mai 1793) +XXXI. Autre discours contre la Commission des Douze (3l mai 1793) +XXXII. Sur la chute des Girondins (13 juin 1793) +XXXIII. Contre les assignats royaux (31 Juillet 1793) +XXXIV. Discours pour que le Comité de Salut public soit érigé en + gouvernement provisoire, (ler août 1793) +XXXV. Sur les suspects (l2 août 1793) +XXXVI. Sur l'instruction gratuite et obligatoire (13 août 1793) +XXXVII. Sur les créanciers de la liste civile et les réquisitions + départementales (14 août 1793) +XXXVIII. Sur de nouvelles mesures révolutionnaires (4 septembre 1793) +XXXIX. Sur les secours à accorder aux prêtres sans ressources (22 + novembre 1793) +XL. Contre les mascarades antireligieuses et sur la conspiration de + l'étranger (26 novembre 1793) +XLI. Sur l'instruction publique (26 novembre 1793) +XLII. Sur les arrêtés des représentants en mission en matière + financière (1er décembre 1793) +XLIII. Défense aux Jacobins (3 décembre 1793) +XLIV. Sur les mesures à prendre contre les suspects (7 décembre 1793) +XLV. Sur l'instruction publique (12 décembre 1793) + +1794 + +XLVI. Sur l'égalité des citoyens devant les mesures révolutionnaires + (23 Janvier 1794) +XLVII. Pour le Père Duchesne et Ronsin (2 février 1794) +XLVIII. Sur l'abolition de l'esclavage (6 février 1794) +XLIX. Sur les fonctionnaires publics soumis à l'examen du Comité de + Salut public (9 mars 1794) +L. Sur la dignité de la Convention (19 mars 1794) + + +MÉMOIRE, écrit en mil huit cent quarante-six, par les deux fils de + Danton, le conventionnel, pour détruire les accusations de + vénalité contre leur père + + + + + + +INTRODUCTION + + +I + + +Voici le seul orateur populaire de la Révolution. + +De tous ceux qui, à la Constituante, à la Législative ou à la +Convention, ont occupé la tribune et mérité le laurier de l'éloquence, +Danton est le seul dont la parole trouva un écho dans la rue et dans +le coeur du peuple. C'est véritablement l'homme de la parole +révolutionnaire, de la parole d'insurrection. Que l'éloquence +noblement ordonnée d'un Mirabeau et les discours froids et électriques +d'un Robespierre, soient davantage prisés que les harangues hagardes +et tonnantes de Danton, c'est là un phénomène qui ne saurait rien +avoir de surprenant. Si les deux premiers de ces orateurs ont pu +léguer à la postérité des discours qui demeurent le testament +politique d'une époque, c'est qu'ils furent rédigés pour cette +postérité qui les accueille. Pour Danton rien de pareil. S'il atteste +quelquefois cette postérité, qui oublie en lui l'orateur pour le +meneur, c'est par pur effet oratoire, parce qu'il se souvient, lui +aussi, des classiques dont il est nourri, et ce n'est qu'un incident +rare. Ce n'est pas à cela qu'il prétend. Il ne sait point "prévoir la +gloire de si loin". Il est l'homme de l'heure dangereuse, l'homme de +la patrie en danger; l'homme de l'insurrection. "Je suis un homme de +Révolution [Note: ÉDOUARD FLEURY. Etudes révolutionnaires: Camille +Desmoulins et Roch Mercandier (la presse révolutionnaire), p. 47; +Paris, 1852]", lui fait-on dire. Et c'est vrai. Telles, ses harangues +n'aspirent point à se survivre. Que sa parole soit utile et écoutée à +l'heure où il la prononce, c'est son seul désir et il estime son +devoir accompli. + +On conçoit ce que cette théorie, admirable en pratique, d'abnégation +et de courage civique, peut avoir de défectueux pour la renommée +oratoire de l'homme qui en fait sa règle de conduite, sa ligne +politique. Nous verrons, plus loin, que ce n'est pas le seul sacrifice +fait par Danton à sa patrie. + +Ces principes qu'il proclame, qu'il met en oeuvre, sont la meilleure +critique de son éloquence. "Ses harangues sont contre toutes les +règles de la rhétorique: ses métaphores n'ont presque jamais rien de +grec ou de latin (quoiqu'il aimât à parler le latin). Il est moderne, +actuel" [Note: F.A. AULARD. Études et leçons sur la Révolution +française, tome 1, p. 183; Paris, Félix Alcan, 1893.], dit M. Aulard +qui lui a consacré de profondes et judicieuses études. C'est là le +résultat de son caractère politique, et c'est ainsi qu'il se trouve +chez Danton désormais inséparable de son éloquence. Homme d'action +avant tout, il méprise quelque peu les longs discours inutiles. +Apathie déconcertante chez lui. En effet, il semble bien, qu'avocat, +nourri dans la basoche, coutumier de toutes les chicanes, et surtout +de ces effroyables chicanes judiciaires de l'ancien régime, il ait dû +prendre l'habitude de les écouter en silence, quitte à foncer ensuite, +tète baissée, sur l'adversaire. Mais peut-être est-ce de les avoir +trop souvent écoutés, ces beaux discours construits selon les méthodes +de la plus rigoureuse rhétorique, qu'il se révèle leur ennemi le jour +où la basoche le lâche et fait de l'avocat aux Conseils du Roi +l'émeutier formidable rué à l'assaut des vieilles monarchies? Sans +doute, mais c'est surtout parce qu'il n'est point l'homme de la +chicane et des tergiversations, parce que, mêlé à la tourmente la plus +extraordinaire de l'histoire, il comprend, avec le coup d'oeil de +l'homme d'État qu'il fut dès le premier jour, le besoin, l'obligation +d'agir et d'agir vite. Qui ne compose point avec sa conscience, ne +compose point avec les événements. Cela fait qu'au lendemain d'une +nuit démente, encore poudreux, de la bagarre, un avocat se trouve +ministre de la Justice. + +Se sent-il capable d'assumer cette lourde charge? Est-il préparé à la +terrible et souveraine fonction? Le sait-il? Il ne discute point avec +lui-même et accepte. Il sait qu'il est avocat du peuple, qu'il +appartient au peuple. Il accepte parce qu'il faut vaincre, et vaincre +sur-le-champ.[Note: "Mon ami Danton est devenu ministre de la Justice +par la grâce du canon: cette journée sanglante devait finir, pour nous +deux surtout, par être élevés ou hissés ensemble. Il l'a dit à +l'Assemblée nationale: Si j'eusse été vaincu, je serais +criminel." Lettre de Camille Desmoulins à son père, 15 août 1792. +Oeuvres de Camille Desmoulins, recueillies et publiées d'après les +textes originaux par M. Jules Claretie, tome II, p. 367-369; Paris, +Pasquelle, 1906.] + +Cet homme-là n'est point l'homme de la mûre réflexion, et de là ses +fautes. Il accepte l'inspiration du moment, pourvu, toutefois, qu'elle +s'accorde avec l'idéal politique que, dès les premiers jours, il s'est +proposé d'atteindre. + +Il n'a point, comme Mirabeau, le génie de la facilité, cette abondance +méridionale que parent les plus belles fleurs de l'esprit, de +l'intelligence et de la réminiscence. Mirabeau, c'est un phénomène +d'assimilation, extraordinaire écho des pensées d'autrui qu'il fond et +dénature magnifiquement au creuset de sa mémoire, une manière de +Bossuet du plagiat que nul sujet ne trouve pris au dépourvu. + +Danton, lui, avoue simplement son ignorance en certaines matières. "Je +ne me connais pas grandement en finances", disait-il un jour [Note: +Séance de la Convention, du 31 juillet 1793.] et il parle cinq +minutes. Mirabeau eût parlé cinq heures. Il n'a point non plus, comme +Robespierre, ce don de l'axiome géométrique, cette logique froide qui +tombe comme le couperet, établit, ordonne, institue, promulgue et ne +discute pas. Quand cela coule des minces lèvres de l'avocat d'Arras, +droit et rigide à la tribune, on ne songe pas que durant des nuits il +s'est penché sur son papier, livrant bataille au mot rebelle, acharné +sur la métaphore, raturant, recommençant, en proie a toutes les affres +du style. Or, Danton n'écrit rien [Note: P. AULARD, oevr. cit., tome +I, p. 172.]. Paresse, a-t-on dit? Peut-être. Il reconnaît: "Je n'ai +point de correspondance." [Note: Séance de la Convention, du 21 août +1793.]. C'est l'aveu implicite de ses improvisations répétées. Qui +n'écrit point de lettres ne rédige point de discours. C'est chose +laissée à l'Incorruptible et à l'Ami du Peuple. Ce n'est point +davantage à Marat qu'on peut le comparer. L'éloquence de celui-ci a +quelque chose de forcené et de lamentatoire, une ardeur d'apostolat +révolutionnaire et de charité, de vengeur et d'implorant à la fois. Ce +sont bien des plaintes où passé, suivant la saisissante expression de +M. Vellay, l'ombre désespérée de Cassandre. [Note: La Correspondance +de Marat, recueillie et publiée par Charles Vellay, intr. xxii; Paris, +Fasquelle, 1896.] Chez Danton, rien de tout cela. Et à qui le comparer +sinon qu'à lui? + +Dans son style on entend marcher les événements. Ils enflent son +éloquence, la font hagarde, furieuse, furibonde; chez lui la parole +bat le rappel et bondit armée. Aussi, point de longs discours. Toute +colère tombe, tout enthousiasme faiblit. Les grandes harangues ne sont +point faites de ces passions extrêmes. Si pourtant on les retrouve +dans chacun des discours de Danton, c'est que de jour en jour elles se +chargent de ranimer une vigueur peut-être fléchissante, quand, à +Arcis-sur-Aube, il oublie l'orage qui secoue son pays pour le foyer +qui l'attend, le sourire de son fils, la présence de sa mère, l'amour +de sa femme, la beauté molle et onduleuse des vifs paysages champenois +qui portent alors à l'idylle et à l'églogue ce grand coeur aimant. +Mais que Danton reprenne pied a Paris, qu'il se sente aux semelles ce +pavé brûlant du 14 juillet et du 10 août, que l'amour du peuple et de +la patrie prenne le pas sur l'amour et le souvenir du pays natal, +c'est alors Antée. Il tonne à la tribune, il tonne aux Jacobins, il +tonne aux armées, il tonne dans la rue. Et ce sont les lambeaux +heurtés et déchirés de ce tonnerre qu'il lègue à la postérité. + +Ses discours sont des exemples, des leçons d'honnêteté, de foi, de +civisme et surtout de courage. Quand il se sent parler d'abondance, +sur des sujets qui lui sont étrangers, il a comme une excuse à faire. +"Je suis savant dans le bonheur de mon pays", dit-il. [Note: Séance de +la Convention, du 31 juillet 1793.] Cela, c'est pour lui la suprême +excuse et le suprême devoir. Son pays, le peuple, deux choses qui +priment tout. Entre ces deux pôles son éloquence bondit, sur chacun +d'eux sa parole pose le pied et ouvre les ailes. Et quelle parole! Au +moment où Paris et la France vivent dans une atmosphère qui sent la +poudre, la poussière des camps, il ne faut point être surpris de +trouver dans les discours de Danton comme un refrain de Marseillaise +en prose. Sa métaphore, au bruit du canon et du tocsin, devient +guerrière et marque le pas avec les sections en marche, avec les +volontaires levés à l'appel de la patrie en danger. Elle devient +audacieuse, extrême, comme le jour où, dans l'enthousiasme de la +Convention, d'abord abattue par la trahison de Dumouriez, il déclare à +ses accusateurs: "Je me suis retranché dans la citadelle de la raison; +j'en sortirai avec le canon de la vérité et je pulvériserai les +scélérats qui ont voulu m'accuser." [Note: Séance de la Convention, du +1er avril 1793.] Cela, Robespierre ne l'eût point écrit et dit. C'est +chez Danton un mépris de la froide et élégante sobriété, mais faut-il +conclure de là que c'était simplement de l'ignorance? Cette absence +des formes classiques du discours et de la recherche du langage, c'est +à la fièvre des événements, à la violence de la lutte qu'il faut +l'attribuer, déclare un de ses plus courageux biographes. [Note: Dr +ROBINET. Danton, mém. sur sa vie privée, p. 67; Paris, 1884.] On peut +le croire. Mais pour quiconque considère Danton à l'action, cette +excuse est inutile. Son oeuvre politique explique son éloquence. Si +elle roule ces scories, ces éclats de rudes rocs, c'est qu'il méprise +les rhéteurs, c'est, encore une fois, et il faut bien le répéter, +parce qu'il a la religion de l'action; et ce culte seul domine chez +lui. Il ne va point pour ce jusqu'à la grossièreté, cette grossièreté +de jouisseur, de grand mangeur, de matérialiste, qu'on lui attribue si +volontiers. "Aucune de ses harangues ne fournit d'indices de cette +grossièreté", dit le Dr Robinet. [Note: Ibid., p. 67.] Et quand même +cela eût été, quand même elles eussent eu cette violence et cette +exagération que demande le peuple à ses orateurs, en quoi +diminueraient-elles la mémoire du Conventionnel?" Je porte dans mon +caractère une bonne portion de gaieté française", a-t-il répondu. +[Note: Séance de la Convention, du 16 mars 1794.] Mais cette gaieté +française, c'est celle-là même du pays de Rabelais. Si Pantagruel est +grossier, Danton a cette grossièreté-là. + +Il sait qu'on ne parle point au peuple comme on parle à des magistrats +ou a des législateurs, qu'il faut au peuple le langage rude, simple, +franc et net du peuple. Paris n'a-t-il point bâillé à l'admirable +morceau de froid lyrisme et de noble éloquence de Robespierre pour la +fête de l'Être Suprême? C'est en vain que, sur les gradins du Tribunal +révolutionnaire, Vergniaud déroula les plus harmonieuses périodes +classiques d'une défense à la grande façon. Mais Danton n'eut à dire +que quelques mots, à sa manière, et la salle se dressa tout à coup +vers lui, contre la Convention. Il fallut le bâillon d'un décret pour +museler le grand dogue qui allait réveiller la conscience populaire. + +Là seul fut l'art de Danton. La Révolution venait d'en bas, il +descendit vers elle et ne demeura pas, comme Maximilien Robespierre, à +la place où elle l'avait trouvé. Par là, il sut mieux être l'écho des +désirs, des besoins, le cri vivant de l'héroïsme exaspéré, le tonnerre +de la colère portée à son summum. Il fut la Révolution tout entière, +avec ses haines françaises, ses fureurs, ses espoirs et ses illusions. +Robespierre, au contraire, la domina toujours et, jacobin, resta +aristocrate parmi les jacobins. Derrière la guillotine du 10 thermidor +s'érige la Minerve antique, porteuse du glaive et des tables d'airain. +Derrière la guillotine du 16 germinal se dresse la France blessée, +échevelée et libre, la France de 93. Ne cherchons pas plus loin. De là +la popularité de Danton; de là l'hostilité haineuse où le peuple roula +le cadavre sacrifié par la canaille de thermidor à l'idéal jacobin et +français. + + + + +II + + +La Patrie! Point de discours où le mot ne revienne. La Patrie, la +France, la République; point de plus haut idéal proposé à ses efforts, +à son courage, à son civisme. Il aime son pays, non point avec cette +fureur jalouse qui fait du patriotisme un monopole à exploiter, il +l'aime avec respect, avec admiration. Il s'incline devant cette terre +où fut le berceau de la liberté, il s'agenouille devant cette patrie +qui, aux nations asservies, donne l'exemple de la libération. C'est +bien ainsi qu'il se révèle comme imbu de l'esprit des encyclopédistes +[Note: F. AULARD, oevr. cit., tome I, p. 181.], comme le représentant +politique le plus accrédité de l'école de l'Encyclopédie. [Note: +ANTONIN DUBOST. Danton et la politique contemporaine, p. 48; Paris, +Fasquelle, 1880.] Le peuple qui, le premier, conquit sur la tyrannie +la sainte liberté est à ses yeux le premier peuple de l'univers. Il +est de ce peuple, lui. De là son orgueil, son amour, sa dévotion. +Jamais homme n'aima sa race avec autant de fierté et de fougue; jamais +citoyen ne consentit tant de sacrifices à son idéal. En effet, Danton +n'avait pas comme un Fouché, un Lebon, un Tallien, à se tailler une +existence nouvelle dans le régime nouveau; au contraire. Pourvu d'une +charge fructueuse, au sommet de ce Tiers État qui était alors autre +chose et plus que notre grande bourgeoisie contemporaine, la +Révolution ne pouvait que lui apporter la ruine d'une existence +laborieuse mais confortable, aisée, paisible. Elle vint, cette +Révolution attendue, espérée, souhaitée, elle vint et cet homme fut à +elle. Il aimait son foyer, cela nous le savons, on l'a prouvé, +démontré; il quitta ce foyer, et il fut à la chose publique. Nous +connaissons les angoisses de sa femme pendant la nuit du 10 août. +Cette femme, il l'aimait, il l'aima au point de la faire exhumer, huit +jours après sa mort, pour lui donner le baiser suprême de l'adieu; et +pourtant, il laissa là sa femme pour se donner à la neuve République. +Il quitta tout, sa vieille mère (et il l'adorait, on le sait), son +foyer, pour courir dans la Belgique enflammer le courage des +volontaires. Dans tout cela il apportait un esprit d'abnégation sans +exemple. Il sacrifiait sa mémoire, sa gloire, son nom, son honneur à +la Patrie. "Que m'importe d'être appelé buveur de sang, pourvu que la +patrie soit sauvée!" Et il la sauvait. Il était féroce, oui, à la +tribune, quand il parlait des ennemis de son pays. Il en appelait aux +mesures violentes, extrêmes, au nom de son amour pour la France. Il +était terrible parce qu'il aimait la Patrie avant l'humanité. + +Et pourtant, on l'a dit, cet homme "sous des formes âprement +révolutionnaires, cachait des pensées d'ordre social et d'union entre +les patriotes". Qui, aujourd'hui, après les savants travaux de feu A. +Bougeart [Note: ALFRED BOUGEART. Danton, documents authentiques pour +servir à l'histoire de la Révolution française; 1861, in-8°.] et du Dr +Robinet, ne saurait souscrire a cette opinion d'Henri Martin? Son +idéal, en effet, était l'ordre, la concorde entre les républicains. +Jusque dans son dernier discours à la Convention, alors que déjà à +l'horizon en déroute montait l'aube radieuse et terrible du 16 +germinal, alors encore il faisait appel à la concorde, à la +fraternité, à l'ordre. Sorti de la classe qui l'avait vu naître, il ne +pouvait être un anarchiste, un destructeur de toute harmonie. Il +aimait trop son pays pour n'avoir point l'orgueil de construire sur +les ruines de la monarchie la cité nouvelle promise au labeur et à +l'effort de la race libérée. Était-il propre à cette tâche? L'ouvrier +de la première heure aurait-il moins de mérite que celui de la +dernière? "C'était un homme bien extraordinaire, fait pour tout", +disait de lui l'empereur exilé, revenu au jacobinisme auquel il avait +dû de retrouver une France neuve. [Note: BARON GOURGAUD. Journal +inédit de Sainte-Hélène (1815-1818), avec préface et notes de MM. le +vicomte de Grouchy et Antoine Guillois.] + +La réorganisation, l'organisation faudrait-il dire, fut son grand but. +Qu'on lise ces discours, on y verra cette préoccupation constante: +satisfaire les besoins de la République, les devancer, l'organiser. +Cela, certes, est indéniable. + +Ainsi que Carnot organisa la victoire, il médita d'organiser la +République. Ce qui est non moins incontestable, c'est que le temps et +les moyens lui firent défaut, et que, lassé du trop grand effort +donné, son courage fléchit. Le jour où il souhaita le repos fut la +veille de sa ruine. + +Son programme politique, M. Antonin Dubost l'a exposé avec une sobre +netteté dans son bel ouvrage sur la politique dantoniste. "Repousser +l'invasion étrangère, écrit-il, briser les dernières résistances +rétrogrades et constituer un gouvernement républicain en le fondant +sur le concours de toutes les nuances du parti progressif, +indépendamment de toutes vues particulières, de tout système +quelconque, dans l'unique but de permettre au pays de poursuivre son +libre développement intellectuel, moral et pratique entravé depuis si +longtemps par la coalition rétrograde; mettre au service de cette +oeuvre une énergie terrible, nécessaire pour conquérir notre +indépendance nationale et pour rompre les fils de la conspiration +royaliste, et une opiniâtreté comme on n'en avait pas encore vu à +établir entre tous les républicains un accord étroit sans lequel la +fondation de la république était impossible, tel était le programme de +Danton à son entrée au pouvoir. Ce programme, il en a poursuivi +l'application jusqu'à son dernier jour, à travers des résistances +inouïes et avec un esprit de suite, une souplesse, une appropriation +des moyens aux circonstances qui étonneront toujours des hommes doués +de quelque aptitude politique." [Note: ANTONIN DUBOST, vol. cit., p. +56.] + +Ces moyens, on le sait, furent souvent violents, mais ici encore ils +étaient, reprenons l'expression de M. Dubost, appropriés aux +circonstances. Or, jamais pays ne se trouva en pareille crise, en +présence de telles circonstances. Terribles, elles durent être +combattues terriblement. À la Terreur prussienne répondit la Terreur +française. L'arme se retourna contre ceux qui la brandissaient. C'est +là l'explication et la justification--nous ne disons pas excuse,--du +système. Cette explication est vieille, nul ne l'ignore, mais c'est la +seule qui puisse être donnée, c'est la seule qui ait été combattue. + +En effet, enlevez à la Terreur la justification des circonstances, et +c'est là un régime de folie et de sauvagerie. Thème facile aux +déclarations réactionnaires, on ne s'arrête que là. C'est un argument +qui semble péremptoire et sans réplique; le lieu commun qui autorise +les pires arguties et fait condamner, pêle-mêle, Danton, Robespierre, +Fouquier-Tinville, Carrier, Lebon et Saint-Just. Cette réprobation, +Danton, par anticipation, l'assuma. Il consentit à charger sa mémoire +de ce qui pouvait sembler violent, excessif et inexorable dans les +mesures qu'il proposait. + +Le salut de la Patrie primait sa justification devant la postérité. + +Or, il n'échappe à quiconque étudie avec son âme, avec sa raison, +l'heure de cette crise, que c'est précisément là qu'il importe de +chercher la glorification de Danton. Ces mesures contre les suspects, +le tribunal révolutionnaire, l'impôt sur les grosses fortunes, la +Terreur enfin, ce fut lui qui la proposa. Et la Terreur sauva la +France. Si quelque bien-être et quelque liberté sont notre partage +aujourd'hui dans le domaine politique et matériel, c'est à la Terreur +que nous les devons. La responsabilité était terrible. Danton l'assuma +devant l'Histoire, courageusement, franchement, sans arrière-pensée, +car, on l'a avoué, l'ombre de la trahison et de la lâcheté effrayait +cet homme. [Note: Mémoires de R. Levasseur (de la Sarthe), tome II.] +Il se révéla l'incarnation vibrante et vivante de la défense nationale +à l'heure la plus tragique de la race française. + +Cette défense, la Terreur l'assura à l'intérieur et à l'extérieur. À +l'instant même où elle triomphait de toutes résistances, Danton +faiblit. Pour la première fois il recula, il se sentit fléchir sous +l'énorme poids de cette responsabilité et il douta de lui-même et de +la justice de la postérité. Et celui que Garat appelait un grand +seigneur de la Sans-culotterie [Note: Louis BLANC, Histoire de là +Révolution française, t. VII, p. 97.] eut comme honte de ce qui lui +allait assurer une indéfectible gloire. Et c'est l'heure que la +réaction guette, dans cette noble et courageuse vie, pour lui impartir +sa dédaigneuse indulgence; c'est l'heure où elle est tentée d'absoudre +Danton des coups qu'il lui porta, au nom d'une clémence qui ne fut +chez lui que de la lassitude. + + + + +III + + +C'est contre cet outrageant éloge de la clémence de Danton qu'il faut +défendre sa mémoire. La réaction honore en lui la victime de la pitié +et de Robespierre. C'est pour avoir tenté d'arrêter la marche de la +Terreur qu'il succomba, répète le thème habituel des apologistes +malgré eux. + +Il faut bien le dire: pour faire tomber Danton, il ne fallut que +Danton lui-même, et, si cette mort fut le crime de Maximilien, elle +fut aussi son devoir. + +La Gironde abattue, Danton se trouva en présence de deux partis réunis +cependant par les mêmes intérêts: les Hébertistes à la Commune, les +Montagnards à la Convention. Entre eux point de place pour les +modérés, ce modéré fût-il Danton. Il revenait, lui, de sa ferme +d'Arcis-sur-Aube, de cette maison paysanne dont le calme et le repos +demeuraient son seul regret dans la terrible lutte. Il estimait avoir +fait son devoir jusqu'au bout, il estimait peut-être aussi que la +Révolution était au terme de son évolution, qu'elle était désormais +établie sur des bases indestructibles. On sait quelles illusions +c'étaient là en 1794. Pourtant Danton y crut, il y crut pour l'amour +du repos, par lassitude. + +Il s'arrêta alors qu'il eût fallu continuer la rude marche, il +s'arrêta alors que la Patrie demandait un dernier effort. Son +influence était puissante encore; vers cette grande tête ravagée et +illuminée se tournaient un grand nombre de regards sur les bancs de la +Montagne. De cette bouche éloquente, pleine d'éclats éteints, de +foudres muettes, pouvait venir le mot d'ordre fatal. La lassitude de +Danton pouvait être prise par les Dantonistes comme une réprobation; +un mot de fatigue pouvait être interprété comme un ordre de recul. +Reculer, c'était condamner la Terreur, la paralyser au moment de son +dernier effort. Et c'est ici que le devoir de Maximilien s'imposa: il +lui fallut choisir de la Révolution ou de Danton. Il choisit. C'est ce +devoir qu'on lui impute comme un crime. + +Et pourtant! pourtant, oui, c'était un crime, cet austère, atroce et +formidable Devoir! L'homme qu'il fallait frapper au nom du progrès +révolutionnaire parce qu'il devenait un danger, cet homme avait +réveillé l'énergie guerrière de la France, cet homme avait, pour +appeler à la défense du sol, trouvé des mots qui avaient emporté et +déchiré le coeur du peuple, il avait été son incarnation, son écho, sa +bouche d'airain. Cet homme avait proposé tout ce qui avait sauvé la +Patrie et c'était au nom de ces mêmes mesures qu'il importait de le +frapper. Et il fut frappé. + +Robespierre ne se résigna point à l'atroce tâche avec la joie sauvage, +la cruauté froide et la facilité dont on charge sa mémoire. Un de ceux +qui se décidèrent à abattre Danton sans discuter, Vadier, ce même +Vadier qui disait: "Nous allons vider ce Turbot farci!", Vadier +reconnut plus tard qu'il lui avait, au contraire, fallu vaincre +l'opposition de Robespierre, le retard que l'Incorruptible apportait à +se décider pour l'arrestation de son ancien ami. Non point qu'il n'en +avait pas compris la nécessité, nous venons de montrer que pour +l'inflexibilité de Robespierre la chose était un devoir, mais parce +qu'il lui répugnait d'arracher de son coeur le souvenir de l'amour que +Danton avait porté à la patrie. Cet aveu de Vadier fut consigné par +Taschereau-Fargues, dans une brochure devenue rare, où, rapportant les +détails de l'arrestation, il ajoute: "Pourquoi ne dirai-je point que +cela fut un assassinat médité, préparé de longue main, lorsque deux +jours après cette séance où présidait le crime, le représentant +Vadier, me racontant toutes les circonstances de cet événement, finit +par me dire: que Saint-Just, par son entêtement, avait failli +occasionner la chute des membres des deux comités, car il voulait, +ajouta-t-il, que les accusés fussent présents lorsqu'il aurait lu le +rapport à la Convention nationale; et telle était son opiniâtreté que, +voyant notre opposition formelle, il jeta de rage son chapeau dans le +feu, et nous planta là. Robespierre était aussi de son avis; il +craignait qu'en faisant arrêter préalablement ces députés, celle +démarche ne fût tôt ou tard répréhensible; mais, comme la peur était +un argument irrésistible auprès de lui, je me servis de cette arme +pour le combattre: Tu peux courir la chance d'être guillotiné, si tel +est ton plaisir; pour moi, je veux éviter ce danger, en les faisant +arrêter sur-le-champ, car il ne faut point se faire illusion sur le +parti que nous devons prendre; tout se réduit à ces mots: Si nous ne +les faisons point guillotiner, nous le serons nous-mêmes." [Note: +P.-A. Taschereau.--Fargues à Maximilien Robespierre aux Enfers; Paris, +an III, p. 16.--Cité dans les Annales révolutionnaires, n° 1, +janvier-mars 1908, p. 101.] + +L'hésitation de Robespierre vaincue, Danton était perdu. + +L'accusation contre Danton compléta le crime. C'était le compléter, +l'aggraver, en effet, que d'élever contre lui le reproche de la +vénalité. De source girondine, le grief fut repris par les +Montagnards; et il a fallu attendre près d'un siècle pour en laver la +mémoire outragée et blasphémée de Danton. Mais le premier pas fait, +les autres ne coûtèrent guère et on sait jusqu'où Saint-Just alla. Ici +point d'excuse. Cette haute et pure figure se voile tout à coup, +s'efface et il ne demeure qu'un faussaire odieux, celui qui donnera, +dans le dos de Danton, le coup de couteau dont il ne se relèvera pas. +Fouquier-Tinville, dans son dernier mémoire justificatif, a éclairé +les dessous de cette terrible machination, il a dit d'où était venu le +coup, on a reconnu la main... Hélas! la main qui, à Strasbourg et sur +le Rhin, signa les plus brillantes et les plus enflammées des +proclamations jacobines! + +Au 9 thermidor, quand, immobile, muet, déchu, Saint-Just se tient +debout devant la tribune où Robespierre lance son dernier appel à la +raison française, dans le tumulte hurlant de la Convention déchaînée, +peut-être, devinant l'expiation, Saint-Just se remémora-t-il les +suprêmes paroles de Danton au Tribunal révolutionnaire: "Et toi, +Saint-Just, tu répondras à la postérité de la diffamation lancée +contre le meilleur ami du peuple, contre son plus ardent défenseur!" +[Note: Bulletin du Tribunal révolutionnaire, 4e partie, n° 21.] + +Et c'est ce qui fait cette jeune et noble gloire un peu moins grande +et un peu moins pure. + + + + +IV + + +L'improvisation, si elle nuisit à la pureté littéraire des discours de +Danton, eut encore d'autres désavantages pour lui. Elle nous les +laissa incomplets, souvent dénaturés et altérés. Rares sont ceux-là +qui nous sont parvenus dans leur ensemble. Alors que des orateurs +comme Vergniaud et Robespierre prenaient soin d'écrire leurs discours +et d'en corriger les épreuves au Moniteur, Danton dédaignait de s'en +préoccuper. Il ne demandait point pour ses paroles la consécration de +l'avenir, et il avait à leur égard la manière de mépris et de dédain +dont il usait envers ses accusateurs. C'est pourquoi beaucoup de ces +discours sont à jamais perdus. Ceux qui demeurent nous sont arrivés +par les versions du Moniteur et du Lorgotachygraphe. Elles offrent +entre elles des variantes que M. Aulard avait déjà signalées. Entre +les deux nous avions à choisir. C'est à celle du Moniteur que nous +nous sommes arrêté. Outre son caractère officiel,--dénaturé, nous le +savons bien, mais officiel quand même,--elle offre au lecteur, +désireux de restituer le discours donné à son ensemble, la facilité de +se retrouver plus aisément. + +Tel discours publié ici, nous ne le dissimulons pas, prend un +caractère singulièrement plus significatif lu dans le compte rendu +d'une séance. Mais cette qualité devenait un défaut pour quelques +autres qu'elle privait de leur cohésion, de l'enchaînement logique des +périodes. C'est pourquoi nous nous sommes décidé à supprimer, à moins +d'une nécessité impérieuse, tout ce qui pouvait en contrarier la +lecture, telles les interruptions sans importance, tels les +applaudissements, ce qui, enfin, n'avait en aucune manière modifié la +suite du discours. + +Nous avons, au contraire, scrupuleusement respecté tout ce qui avait +décidé l'orateur à répondre sur-le-champ aux observations présentées. +C'est le cas où nous nous sommes trouvé pour la séance où Danton +s'expliqua sur ses relations avec Dumouriez, et quelques autres +encore. Un choix, d'autre part, s'imposait parmi tous les discours du +conventionnel. Ce n'est pas à l'ensemble de son oeuvre oratoire que +nous avons prétendu ici, et d'ailleurs, il serait à coup sûr +impossible de le reconstituer rigoureusement. + +Ce choix, la matière même des discours nous le facilita +singulièrement. Tous les sujets de quelque importance furent discutés +et traités par Danton avec assez d'abondance. L'obligation de +reproduire les discours où il exposa ses vues politiques, le plus +complètement et le plus longuement, s'imposait donc. Ce fut d'ailleurs +la méthode dont se servit, en 1886, A. Vermorel, pour réunir quelques +discours du conventionnel sous le titre: Oeuvres de Danton, comme il +avait recueilli celles de Saint-Just, de Robespierre, de Mirabeau et +de Desmoulins. Ce fut la seule tentative faite pour réunir les +discours du ministre du 10 août; mais, outre les erreurs de dates +assez sérieuses, Vermorel n'avait pris aucun soin de résumer ou de +donner la brève physionomie des séances où les discours publiés furent +prononcés. Nous avons essayé de combler cette lacune, d'éclairer ainsi +certains passages qui pouvaient sembler obscurs. Enfin, nous avons cru +utile de joindre à ce volume le mémoire justificatif rédigé par les +fils Danton contre les accusations de vénalité portées contre leur +père. Cette pièce curieuse publiée par le Dr. Robinet dans son mémoire +sur la vie privée du conventionnel méritait d'être reproduite, tant à +cause de la haute mémoire qu'elle défend, qu'à cause de la +personnalité de ses signataires. C'est une réponse précise, modérée et +de noble ton, qui a le mérite de prouver, par des pièces écrites, et +authentiques, la probité de celui qui mourut, suivant le mot de M. +Aulard, pur de sang, pur d'argent. + +Restitués ainsi dans leur ensemble, ces discours de Danton +apparaîtront comme de belles leçons de civisme et de pur patriotisme. +Jamais amour pour la terre natale ne brûla d'un feu plus égal, plus +haut; jamais patriotisme ne s'affirma avec plus de persévérance et +plus de foi en le pays; jamais homme ne légua à l'histoire une plus +vaste espérance dans les glorieuses destinées de la Révolution. + + + + + +ANNÉE 1792 + + + + +I + +SUR LES DEVOIRS DE L'HOMME PUBLIC + +(Novembre 1791) + + +Nommé administrateur du département de Paris le 31 janvier 1791, +Danton occupa cette fonction pendant presque toute cette année. Il ne +s'en démit qu'à la fin de novembre pour prendre le poste de substitut +du procureur de la Commune, auquel le Dix Août devait l'arracher pour +le faire ministre. La vigueur déployée par lui dans ce poste prépara +les voies de la grande journée fatale à la Monarchie, et le discours +qu'il prononça, lors de son installation, le fit aisément prévoir. +C'est le programme des devoirs de l'homme public qu'il y expose dans +cette harangue mûrement réfléchie et qui, si elle n'a pas toute la +flamme de ses éclatantes improvisations de 93, se fait cependant +remarquer par une audace de pensée assez rare, au début du grand +conflit national, dans les rangs des magistrats du peuple. Vermorel, +qui la publia d'après le texte donné par Fréron dans "L'Orateur du +Peuple", lui donne la date de novembre 1792 (p. 109). C'est en +novembre 1791 qu'il convient de la rétablir. + + * * * * * + +Monsieur le Maire et Messieurs, + +Dans une circonstance qui ne fut pas un des moments de sa gloire, un +homme dont le nom doit être à jamais célèbre dans l'histoire de la +Révolution disait: qu'il savait bien qu'il n'y avait pas loin du +Capitole à la roche Tarpéienne; et moi, vers la même époque à peu +près, lorsqu'une sorte de plébiscite m'écarta de l'enceinte de cette +assemblée où m'appelait une section de la capitale, je répondais à +ceux qui attribuaient à l'affaiblissement de l'énergie des citoyens ce +qui n'était que l'effet d'une erreur éphémère, qu'il n'y avait pas +loin, pour un homme pur, de l'ostracisme suggéré aux premières +fonctions de la chose publique. L'événement justifie aujourd'hui ma +pensée; l'opinion, non ce vain bruit qu'une faction de quelques mois +ne fait régner qu'autant qu'elle-même, l'opinion indestructible, celle +qui se fonde sur des faits qu'on ne peut longtemps obscurcir, cette +opinion qui n'accorde point d'amnistie aux traîtres, et dont le +tribunal suprême, casse les jugements des sots et les décrets des +juges vendus à la tyrannie, cette opinion me rappelle du fond de ma +retraite, où j'allais cultiver cette métairie qui, quoique obscure et +acquise avec le remboursement notoire d'une charge qui n'existe plus, +n'en a pas moins été érigée par mes détracteurs en domaines immenses, +payés par je ne sais quels agents de l'Angleterre et de la Prusse. + +Je dois prendre place au milieu de vous, messieurs, puisque tel est le +voeu des amis de la liberté et de la constitution; je le +dois--d'autant plus que ce n'est pas dans le moment où la patrie est +menacée de toutes parts qu'il est permis de refuser un poste qui peut +avoir ses dangers comme celui d'une sentinelle avancée. Je serais +entré silencieusement ici dans la carrière qui m'est ouverte, après +avoir dédaigné pendant tout le cours de la Révolution de repousser +aucune des calomnies sans nombre dont j'ai été assiégé, je ne me +permettrais pas de parler un seul instant de moi, j'attendrais ma +juste réputation de mes actions et du temps, si les fonctions +déléguées auxquelles je vais me livrer ne changeaient pas entièrement +ma position. Comme individu, je méprise les traits qu'on me lance, ils +ne me paraissent qu'un vain sifflement; devenu homme du peuple, je +dois, sinon répondre à tout, parce qu'il est des choses dont il serait +absurde de s'occuper, mais au moins lutter corps à corps avec +quiconque semblera m'attaquer avec une sorte de bonne foi. Paris, +ainsi que la France entière, se compose de trois classes; l'une +ennemie de toute liberté, de toute égalité, de toute constitution, et +digne de tous les maux dont elle a accablé, dont elle voudrait encore +accabler la nation; celle-là je ne veux point lui parler, je ne veux +que la combattre à outrance jusqu'à la mort; la seconde est l'élite +des amis ardents, des coopérateurs, des plus fermes soutiens de notre +Révolution, c'est elle qui a constamment voulu que je sois ici; je ne +dois non plus rien dire, elle m'a jugé, je ne la tromperai jamais dans +son attente: la troisième, aussi nombreuse que bien intentionnée, veut +également la liberté, mais elle en craint les orages; elle ne hait pas +ses défenseurs qu'elle secondera toujours dans les moments de périls, +mais elle condamne souvent leur énergie, qu'elle croit habituellement +ou déplacée ou dangereuse; c'est à cette classe de citoyens que je +respecte, lors même qu'elle prête une oreille trop facile aux +insinuations perfides de ceux qui cachent sous le masque de la +modération l'atrocité de leurs desseins; c'est, dis-je, à ces citoyens +que je dois, comme magistrat du peuple, me faire bien connaître par +une profession de foi solennelle de mes principes politiques. + +La nature m'a donné en partage les formes athlétiques et la +physionomie âpre de la liberté. Exempt du malheur d'être né d'une de +ces races privilégiées suivant nos vieilles institutions, et par cela +même presque toujours abâtardies, j'ai conservé, en créant seul mon +existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un +seul instant, soit dans ma vie privée, soit dans la profession que +j'avais embrassée, de prouver que je savais allier le sang-froid de la +raison à la chaleur de l'âme et à la fermeté du caractère. Si, dès les +premiers jours de notre régénération, j'ai éprouvé tous les +bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti à paraître exagéré +pour n'être jamais faible, si je me suis attiré une première +proscription pour avoir dit hautement ce qu'étaient ces hommes qui +voulaient faire le procès à la Révolution, pour avoir défendu ceux +qu'on appelait les énergumènes de la liberté, c'est que je vis ce +qu'on devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les +serpents de l'aristocratie. + +Si j'ai été toujours irrévocablement attaché à la cause du peuple, si +je n'ai pas partagé l'opinion d'une foule de citoyens, bien +intentionnés sans doute, sur des hommes dent la vie politique me +semblait d'une versatilité bien dangereuse, si j'ai interpellé face à +face, et aussi publiquement que loyalement, quelques-uns de ces hommes +qui se croyaient les pivots de notre Révolution; si j'ai voulu qu'ils +s'expliquassent sur ce que mes relations avec eux m'avait fait +découvrir de fallacieux dans leurs projets, c'est que j'ai toujours +été convaincu qu'il importait au peuple de lui faire connaître ce +qu'il devait craindre de personnages assez habiles pour se tenir +perpétuellement en situation de passer, suivant le cours des +événements, dans le parti qui offrirait à leur ambition les plus +hautes destinées; c'est que j'ai cru encore qu'il était digne de moi +de m'expliquer en présence de ces mêmes hommes, de leur dire ma pensée +tout entière, lors même que je prévoyais bien qu'ils se +dédommageraient de leur silence en me faisant peindre par leurs +créatures avec les plus noires couleurs, et en me préparant de +nouvelles persécutions. + +Si, fort de ma cause, qui était celle de la nation, j'ai préféré les +dangers d'une seconde proscription judiciaire, fondée non pas même sur +ma participation chimérique a une pétition trop tragiquement célèbre, +mais sur je ne sais quel conte misérable de pistolets emportés en ma +présence, de la chambre d'un militaire, dans une journée à jamais +mémorable, c'est que j'agis constamment d'après les lois éternelles de +la justice, c'est que je suis incapable de conserver des relations qui +deviennent impures, et d'associer mon nom à ceux qui ne craignent pas +d'apostasier la religion du peuple qu'ils avaient d'abord défendu. + +Voilà quelle fut ma vie. + +Voici, messieurs, ce qu'elle sera désormais. + +J'ai été nommé pour concourir au maintien de la Constitution, pour +faire exécuter les lois jurées par la nation; eh bien, je tiendrai mes +serments, je remplirai mes devoirs, je maintiendrai de tout mon +pouvoir la Constitution, rien que la Constitution, puisque ce sera +défendre tout à la fois l'égalité, la liberté et le peuple. Celui qui +m'a précédé dans les fonctions que je vais remplir a dit qu'en +l'appelant au ministère le roi donnait une nouvelle preuve de son +attachement à la Constitution; le peuple, en me choisissant, veut +aussi fortement, au moins, la Constitution; il a donc bien secondé les +intentions du roi? Puissions-nous avoir dit, mon prédécesseur et moi, +deux éternelles vérités! Les archives du monde attestent que jamais +peuple lié à ses propres lois, à une royauté constitutionnelle, n'a +rompu le premier ses serments; les nations ne changent ou ne modifient +jamais leurs gouvernements que quand l'excès de l'oppression les y +contraint; la royauté constitutionnelle peut durer plus de siècles en +France que n'en a duré la royauté despotique. + +Ce ne sont pas les philosophes, eux qui ne font que des systèmes, qui +ébranlent les empires; les vils flatteurs des rois, ceux qui +tyrannisent en leurs noms le peuple, et qui l'affament, travaillent +plus sûrement à faire désirer un autre gouvernement que tous les +philanthropes qui publient leurs idées sur la liberté absolue. La +nation française est devenue plus fière sans cesser d'être plus +généreuse. Après avoir brisé ses fers, elle a conservé la royauté sans +la craindre, et l'a épurée sans la haïr. Que la royauté respecte un +peuple dans lequel de longues oppressions n'ont point détruit le +penchant à être confiant, et souvent trop confiant; qu'elle livre +elle-même à la vengeance des lois tous les conspirateurs sans +exception et tous ces valets de conspiration qui se font donner par +les rois des acomptes sur des contre-révolutions chimériques, +auxquelles ils veulent ensuite recruter, si je puis parler ainsi, des +partisans à crédit. Que la royauté se montre sincèrement enfin l'amie +de la liberté, _sa souveraine_, alors elle s'assurera une durée +pareille à celle de la nation elle-même, alors on verra que les +citoyens qui ne sont accusés d'être au _delà de la Constitution_ que +par ceux mêmes qui sont évidemment en deçà, que ces citoyens, quelle +que soit leur théorie arbitraire sur la liberté, ne cherchent point a +rompre le pacte social; qu'ils ne veulent pas, pour un mieux idéal, +renverser un ordre de choses fondé sur l'égalité, la justice et la +liberté. Oui, messieurs, je dois le répéter, quelles qu'aient été mes +opinions individuelles lors de la révision de la Constitution, _sur +les choses et sur les hommes_, maintenant qu'elle est jurée, +j'appellerai à grands cris la mort sur le premier qui lèverait un bras +sacrilège pour l'attaquer, fût-ce mon frère, mon ami, fût-ce mon +propre fils; tels sont mes sentiments. + +La volonté générale du peuple français, manifestée aussi +solennellement que son adhésion a la Constitution, sera toujours ma +loi suprême. J'ai consacré ma vie tout entière à ce peuple qu'on +n'attaquera plus, qu'on ne trahira plus impunément, et qui purgera +bientôt la terre de tous les tyrans, s'ils ne renoncent pas à la ligue +qu'ils ont formée contre lui. Je périrai, s'il le faut, pour défendre +sa cause; lui seul aura mes derniers voeux, lui seul les mérite; ses +lumières et son courage l'ont tiré de l'abjection du néant; ses +lumières et son courage le rendront éternel. + + + + +II + +SUR LES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES + +(28 août 1792) + + +Dans la séance du 28 août de la Législative, Danton, ministre de la +Justice, monta à la tribune pour exposer les mesures révolutionnaires +qu'il semblait important de prendre. Merlin (de Thionville) convertit +la proposition en motion que la Législative vota et qui, le lendemain, +fut mise à exécution. Les barrières furent fermées à 2 heures, et les +visites domiciliaires durèrent jusqu'à l'aube. + + * * * * * + +Le pouvoir exécutif provisoire m'a chargé d'entretenir l'Assemblée +nationale des mesures qu'il a prises pour le salut de l'Empire. Je +motiverai ces mesures en ministre du peuple, en ministre +révolutionnaire. L'ennemi menace le royaume, mais l'ennemi n'a pris +que Longwy. Si les commissaires de l'Assemblée n'avaient pas contrarié +par erreur les opérations du pouvoir exécutif, déjà l'armée remise à +Kellermann se serait concertée avec celle de Dumouriez. Vous voyez que +nos dangers sont exagérés. + +Il faut que l'armée se montré digne de la nation. C'est par une +convulsion que nous avons renversé le despotisme; c'est par une grande +convulsion nationale que nous ferons rétrograder les despotes. +Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simulée de Lafayette, il +faut faire une guerre plus terrible. Il est temps de dire an peuple +qu'il doit se précipiter en masse sur les ennemis. + +Telle est notre situation que tout ce qui peut matériellement servir a +notre salut doit y concourir. Le pouvoir exécutif va nommer des +commissaires pour aller exercer dans les départements l'influence de +l'opinion. Il a pensé que vous deviez en nommer aussi pour les +accompagner, afin que la réunion des représentants des deux pouvoirs +produise un effet plus salutaire et plus prompt. + +Nous vous proposons de déclarer que chaque municipalité sera autorisée +à prendre l'élite des hommes bien équipés qu'elle possède. On a +jusqu'à ce moment fermé les portes de la capitale et on a eu raison; +il était important de se saisir des traîtres; mais, y en eût-il 30.000 +à arrêter, il faut qu'ils soient arrêtés demain, et que demain Paris +communique avec la France entière. Nous demandons que vous nous +autorisiez à faire faire des visites domiciliaires. + +Il doit y avoir dans Paris 80.000 fusils en état. Eh bien! il faut que +ceux qui sont armés volent aux frontières. Comment les peuples qui ont +conquis la liberté l'ont-ils conservée? Ils ont volé à l'ennemi, ils +ne l'ont point attendu. Que dirait la France, si Paris dans la stupeur +attendait l'arrivée des ennemis? Le peuple français a voulu être +libre; il le sera. Bientôt des forces nombreuses seront rendues ici. +On mettra a la disposition des municipalités tout ce qui sera +nécessaire, en prenant l'engagement d'indemniser les possesseurs. Tout +appartient à la patrie, quand la patrie est en danger. + + + + +III + +SUR LA PATRIE EN DANGER + +(2 septembre 1792) + + +Le matin du 2 septembre on apprit à Paris, après les premiers succès +de Brunswick et la capitulation de Longwy, l'investissement de Verdun. +Une émotion et une fureur extraordinaires s'emparèrent de la capitale, +et tandis que Danton tonnait à la tribune, le peuple se vengeait, sur +les suspects des prisons, des malheurs de la patrie. "Il me semble, +écrit avec raison M. Aulard, que cette véhémente harangue peut être +considérée comme un des efforts les plus remarquables de Danton pour +empêcher les massacres".[Note: F.-A. AULARD. _Études et Leçons sur la +Révolution française_, t. II, p. 54; Paris, Félix Alcan, 1898.] Elles +ne les empêcha point, mais assura, du moins, la gloire à son auteur. + + * * * * * + +Il est satisfaisant, pour les ministres du peuple libre, d'avoir à lui +annoncer que la patrie va être sauvée. Tout s'émeut, tout s'ébranle, +tout brûle de combattre. + +Vous savez que Verdun n'est point encore au pouvoir de nos ennemis. +Vous savez que la garnison a promis d'immoler le premier qui +proposerait de se rendre. + +Une partie du peuple va se porter aux frontières, une autre va creuser +des retranchements, et la troisième, avec des piques, défendra +l'intérieur de nos villes. Paris va seconder ces grands efforts. Les +commissaires de la Commune vont proclamer, d'une manière solennelle, +l'invitation aux citoyens de s'armer et de marcher pour la défense de +la patrie. C'est en ce moment, messieurs, que vous pouvez déclarez que +la capitale a bien mérité de la France entière. C'est en ce moment que +l'Assemblée nationale va devenir un véritable comité de guerre. Nous +demandons que vous _concouriez avec nous_ à diriger le mouvement +sublime du peuple, en nommant des commissaires qui nous seconderont +dans ces grandes mesures. Nous demandons que quiconque refusera de +servir de sa personne, ou de remettre ses armes, sera puni de mort. + +Nous demandons qu'il soit fait une instruction aux citoyens pour +diriger leurs mouvements. Nous demandons qu'il soit envoyé des +courriers dans tous les départements pour avertir des décrets que vous +aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal +d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les +vaincre, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de +l'audace, et la France est sauvée [Note: Texte du Moniteur.--Celui du +_Journal des Débats et de Décrets_ offre quelques légères variantes.]. + + + + +IV + +SUR LE ROLE DE LA CONVENTION + +(21 septembre 1792) + + +Paris nomma, le 8 septembre, Danton représentant à la Convention +nationale. Dès longtemps son choix entre la fonction de ministre et +celle de député était fait. "Il n'hésitera pas un moment à quitter le +ministère pour être représentant du peuple", écrivait le 26 août +Camille Desmoulins à son père. [Note: _Oeuvres de Camille Demoulins_, +recueillies et publiées d'après les textes originaux, par M. Jules +Claretie, t. II, p. 369; Paris, Fasquelle.] Le 21 septembre, dans la +deuxième séance de la Convention nationale, Danton donna sa démission +du ministère. Il indiqua, en outre, dans son discours, le véritable +rôle de la Convention et les devoirs qu'elle assumait devant le peuple +dont elle était l'émanation. Improvisation brève et nerveuse, inspirée +des mêmes sentiments qui dictèrent celle sur les mesures +révolutionnaires. + + * * * * * + +Avant d'exprimer mon opinion sur le premier acte [Note: L'abolition de +la royauté.] que doit faire l'Assemblée nationale, qu'il me soit +permis de résigner dans son sein les fonctions qui m'avaient été +déléguées par l'Assemblée législative. Je les ai reçues au bruit du +canon, dont les citoyens de la capitale foudroyèrent le despotisme. +Maintenant que la jonction des armées est faite, que la jonction des +représentants du peuple est opérée, je ne dois plus reconnaître mes +fonctions premières; je ne suis plus qu'un mandataire du peuple, et +c'est en cette qualité que je vais parler. On vous a proposé des +serments; il faut, en effet, qu'en entrant dans la vaste carrière que +vous avez a parcourir, vous appreniez au peuple, par une déclaration +solennelle, quels sont les sentiments et les principes qui présideront +à vos travaux. + +Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement, +nominativement acceptée par la majorité des assemblées primaires. +Voilà ce que vous devez déclarer au peuple. Les vains fantômes de +dictature, les idées extravagantes de triumvirat, toutes ces +absurdités inventées pour effrayer le peuple disparaissent alors, +puisque rien ne sera constitutionnel que ce qui aura été accepté par +le peuple. Après cette déclaration, vous en devez faire une autre qui +n'est pas moins importante pour la liberté et pour la tranquillité +publique. Jusqu'ici on a agité le peuple, parce qu'il fallait lui +donner l'éveil contre les tyrans. Maintenant il _faut que les lois +soient aussi terribles contre ceux qui y porteraient atteinte_, que le +peuple l'a été en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent +tous les coupables pour que le peuple n'ait plus rien à désirer. On a +paru croire, d'excellents citoyens ont pu présumer que des amis +ardents de la liberté pouvaient nuire à l'ordre social en exagérant +les principes eh bien, abjurons ici toute exagération; déclarons que +toutes les propriétés territoriales, individuelles et industrielles +seront éternellement maintenues. Souvenons-nous ensuite que nous avons +tout à revoir, tout à recréer; que la déclaration des droits elle-même +n'est pas sans tache, et qu'elle doit passer à la révision d'un peuple +vraiment libre. + + + + +V + +SUR LE CHOIX DES JUGES + +(22 septembre 1792) + + +Après être intervenu dans le conflit entre la population d'Orléans et +ses officiers municipaux royalistes, Danton prit part, dans la séance +du 22 septembre, à la discussion des réformes à opérer dans le système +judiciaire. Ce discours est particulièrement remarquable en ce sens +que c'est un des rares où l'avocat ait passé devant le citoyen, sans +toutefois l'oublier. La Convention décida que les juges pourraient +être choisis parmi toutes les classes des citoyens. + + * * * * * + +Je ne crois pas que vous deviez dans ce moment changer l'ordre +judiciaire; mais je pense seulement que vous devez étendre la faculté +des choix. Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une +aristocratie révoltante; si le peuple est forcé de choisir parmi ces +hommes, _il ne saura où reposer sa confiance_. Je pense que si l'on +pouvait, au contraire, établir dans les élections un principe +d'exclusion, ce devrait être contre ces hommes de loi qui jusqu'ici se +sont arrogé un privilège exclusif, qui a été une des grandes plaies du +genre humain. Que le peuple choisisse à son gré les hommes à talents +qui mériteront sa confiance. Il ne se plaindra pas quand il aura +choisi à son gré. Au lieu qu'il aura sans cesse le droit de s'insurger +contre des hommes entachés d'aristocratie que vous l'auriez forcé de +choisir. + +Élevez-vous à la hauteur des grandes considérations. Le peuple ne veut +point de ses ennemis dans les emplois publics; laissez-lui donc la +faculté de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un état de juger +les hommes étaient comme les prêtres; les uns et les autres ont +éternellement trompé le peuple. La justice doit se rendre par les +simples lois de la raison. Et moi aussi, je connais les formes; et si +l'on défend l'ancien régime judiciaire, je prends l'engagement de +combattre en détail, pied à pied, ceux qui se montreront les +sectateurs de ce régime [Note: Quelques conventionnels s'étant, en cet +endroit, opposés à la proposition de Danton, il continua, développant +ses arguments en faveur de la libre élection de tous les citoyens au +poste de juge.]. + +Il s'agit de savoir s'il y a de graves inconvénients à décréter que le +peuple pourra choisir indistinctement, parmi tous les citoyens, les +hommes qu'il croira les plus capables d'appliquer la justice. Je +répondrai froidement et sans flagornerie pour le peuple aux +observations de M. Chassey. Il lui est échappé un aveu bien précieux; +il vous a dit que, comme membre du tribunal de cassation, il avait vu +arriver à ce tribunal une multitude de procès extrêmement entortillés, +et tous viciés par des violations de forme. Comment se fait-il qu'il +convient que les praticiens sont détestables, même en forme, et que +cependant il veut que le peuple ne prenne que des praticiens. Il vous +a dit ensuite: plus les lois actuelles sont compliquées, plus il faut +que les hommes chargés de les appliquer soient versés dans l'étude de +ces lois. + +Je dois vous dire, moi, que ces hommes infiniment versés dans l'étude +des lois sont extrêmement rares, que ceux qui se sont glissés dans la +composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a +parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et même +d'huissiers; eh bien, ces mêmes hommes, loin d'avoir une connaissance +approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science, +loin d'être utile, est infiniment funeste. D'ailleurs on m'a mal +interprété; je n'ai pas proposé d'exclure les hommes de loi des +tribunaux, mais seulement de supprimer l'espèce de privilège exclusif +qu'ils se sont arrogé jusqu'à présent. Le peuple élira sans doute tous +les citoyens de cette classe, qui unissent le patriotisme aux +connaissances, mais, à défaut d'hommes de loi patriotes, ne doit-il +pas pouvoir élire d'autres citoyens? Le préopinant, qui a appuyé, en +partie les observations de M. Chassey, a reconnu lui-même la nécessité +de placer un prud'homme dans la composition des tribunaux, d'y placer +un citoyen, un homme de bon sens, reconnu pour tel dans son canton, +pour réprimer l'esprit de dubitation qu'ont souvent les hommes +barbouillés de la science de la justice. + +En un mot, après avoir pesé ces vérités, attachez-vous surtout à +celle-ci: le peuple a le droit de vous dire: tel homme est ennemi du +nouvel ordre des choses, il a signé une pétition contre les sociétés +populaires, il a adressé à l'ancien pouvoir exécutif des pétitions +flagorneuses; il a sacrifié nos intérêts à la cour, je ne puis lui +accorder ma confiance. Beaucoup de juges, en effet, qui n'étaient pas +très experts en mouvements politiques, ne prévoyaient pas la +Révolution et la République naissante; ils correspondaient avec le +pouvoir exécutif, ils lui envoyaient une foule de pièces qui +prouvaient leur incivisme: et, par une fatalité bien singulière ces +pièces envoyées à M. Joly, ministre de la tyrannie, ont tombé entre +les mains du ministre du peuple. C'est alors que je me suis convaincu +plus que jamais de la nécessité d'exclure cette classe d'hommes des +tribunaux; en un mot, il n'y a aucun inconvénient grave, puisque le +peuple pourra réélire tous les hommes de loi qui sont dignes de sa +confiance. + + + + +VI + +JUSTIFICATION CIVIQUE + +(25 septembre 1792) + + +Le plus vif enthousiasme accueillit, le 25 septembre, ce discours de +Danton. Sous les attaques de Lasource, l'accusant de former, avec +Marat et Robespierre, un triumvirat aspirant à la dictature, le grand +orateur civique se réveilla. On sait que Marat reconnut lui-même qu'il +était l'auteur de la proposition d'un triumvirat. Robespierre, Danton, +disait-il, en "ont constamment improuvé l'idée ". Il est à remarquer +que ce discours de Danton contient, en germe, le décret du 1er avril +suivant qui dépouilla les députés suspects de leur inviolabilité +[Note: _Moniteur_ du jeudi 4 avril 1793, p. 94.]. C'est toutefois, +malgré sa fougueuse violence oratoire, un bel et pathétique appel à la +concorde. + + * * * * * + +C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la +République française, que celui qui amène entre nous une explication +fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui +veuille dominer despotiquement les représentants du peuple, sa tête +tombera aussitôt qu'il sera démasqué. On parle de dictature, de +triumvirat. Cette imputation ne doit pas être une imputation vague et +indéterminée; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferai, moi, +cette imputation dût-elle faire tomber la tête de mon meilleur ami. Ce +n'est pas la députation de Paris prise collectivement qu'il faut +inculper; je ne chercherai pas non plus à justifier chacun de ses +membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai +donc que de moi. + +Je suis prêt à vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis +trois ans, j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la +liberté. Pendant la durée de mon ministère, j'ai employé toute la +vigueur de mon caractère, j'ai apporté dans le conseil toute +l'activité et tout le zèle d'un citoyen embrasé de l'amour de son +pays. S'il y a quelqu'un qui puisse m'accuser a cet égard, qu'il se +lève et qu'il parle. Il existe, il est vrai, dans la députation de +Paris, un homme dont les opinions sont, pour le parti républicain, ce +qu'étaient celles de Royou pour le parti aristocratique; c'est Marat. +Assez et trop longtemps l'on m'a accusé d'être l'auteur des écrits de +cet homme. J'invoque le témoignage du citoyen qui vous préside [Note: +Pétion avait été, dès la première séance, élu président par 235 voix. +(_Procès-verbal de la Convention national_, tome I.)]. Il lut, votre +président, la lettre menaçante qui m'a été adressée par ce citoyen; il +a été témoin d'une altercation qui a eu lieu, entre lui et moi à la +mairie. Mais j'attribue ces exagérations aux vexations que ce citoyen +a éprouvées. Je crois que les souterrains dans lesquels il a été +enfermé, ont ulcéré son âme... Il est très vrai que d'excellents +citoyens ont pu être républicains par excès, il faut en convenir; mais +n'accusons pas pour quelques individus exagérés une députation tout +entière. Quant à moi, je n'appartiens pas à Paris; je suis né dans un +département vers lequel je tourne toujours mes regards avec un +sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient à tel ou tel +département, il appartient à la France entière. Faisons donc tourner +cette discussion au profit de l'intérêt public. + +Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui +voudraient détruire la liberté publique. Eh bien! portons-la, cette +loi, portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se +déclarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais après +avoir posé ces bases qui garantissent le règne de l'égalité, +anéantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On prétend qu'il +est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la +France; faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine +de mort contre les auteurs. La France doit être un tout indivisible. +Elle doit avoir unité de représentation. Les citoyens de Marseille +veulent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la +peine de mort contre quiconque voudrait détruire l'unité en France, et +je propose de décréter que la Convention nationale pose pour base du +gouvernement qu'elle va établir l'unité de représentation et +d'exécution. Ce ne sera pas sans frémir que les Autrichiens +apprendront cette sainte harmonie; alors, je vous jure, nos ennemis +sont morts. + + + + +VII + +CONTRE ROLAND + +(29 octobre 1792) + + +Danton mis en cause dès le 10 octobre par la Gironde au sujet de la +gestion des fonds du ministère, et ce malgré qu'il eût rendu ses +comptes le 6, trouva l'occasion, dans la séance du 29 octobre, +d'attaquer de front ses calomniateurs. Ce fut le rapport de Roland qui +le lui fournit. Tandis qu'il s'opposait énergiquement à l'envoi de +cette pièce hypocrite et mensongère aux départements, il défendait +Robespierre. Il n'avait pas oublié l'accusation de Lasource et c'est +comme la seconde partie de son discours du 25 septembre précédent +qu'il prononça le 29 octobre. + + * * * * * + +J'ai peine à concevoir comment l'Assemblée hésiterait à fixer +décidément à un jour prochain la discussion que nécessite le rapport +du ministre. Il est temps enfin que nous sachions de qui nous sommes +les collègues; il est temps que nos collègues sachent ce qu'ils +doivent penser de nous. On ne peut se dissimuler qu'il existe dans +l'Assemblée un grand germe de défiance entre ceux qui la composent.... +Si j'ai dit une vérité que vous sentez tous, laissez m'en donc tirer +les conséquences. Eh bien, ces défiances, il faut qu'elles cessent; et +s'il y a un coupable parmi nous, il faut que vous en fassiez justice. +Je déclare à la Convention et à la nation entière que je n'aime point +l'individu Marat; je dis avec franchise que j'ai fait l'expérience de +son tempérament: non seulement il est volcanique et acariâtre, mais +insociable. Après un tel aveu qu'il me soit permis de dire que, moi +aussi, je suis sans parti et sans faction. Si quelqu'un peut prouver +que je tiens à une faction, qu'il me confonde à l'instant.... Si, au +contraire, il est vrai que ma pensée soit à moi, que je sois fortement +décidé à mourir plutôt que d'être cause d'un déchirement ou d'une +tendance à un déchirement dans la République, je demande à énoncer ma +pensée tout entière sur notre situation politique actuelle. + +Sans doute il est beau que la philanthropie, qu'un sentiment +d'humanité fasse gémir le ministre de l'Intérieur et tous les grands +citoyens sur les malheurs inséparables d'une grande révolution, sans +doute on a le droit de réclamer toute la rigueur de la justice +nationale contre ceux qui auraient évidemment servi leurs passions +particulières au lieu de servir la Révolution et la liberté. Mais +comment se fait-il qu'un ministre qui ne peut pas ignorer les +circonstances qui ont amené les événements dont il vous a entretenus +oublie les principes et les vérités qu'un autre ministre vous a +développés sur ces mêmes événements. [Note: Danton entend désigner +Garat qui était précédemment intervenu.] Rappelez-vous ce que le +ministre actuel de la Justice vous a dit sur ces malheurs inséparables +de la Révolution. Je ne ferai point d'autre réponse au ministre de +l'Intérieur. Si chacun de nous, si tout républicain a le droit +d'invoquer la justice contre ceux qui n'auraient excité des troubles +révolutionnaires que pour assouvir des vengeances particulières, je +dis qu'on ne peut pas se dissimuler non plus que jamais trône n'a été +fracassé sans que ses éclats blessassent quelques bons citoyens; que +jamais révolution complète n'a été opérée sans que cette vaste +démolition de l'ordre de choses existant n'ait été funeste à +quelqu'un; qu'il ne faut donc pas imputer, ni à la cité de Paris, ni à +celles qui auraient pu présenter les mêmes désastres, ce qui est +peut-être l'effet de quelques vengeances particulières dont je ne nie +pas l'existence; mais ce qui est bien plus probablement la suite de +cette commotion générale, de cette fièvre nationale qui a produit les +miracles dont s'étonnera la postérité. Je dis donc que le ministre a +cédé à un sentiment que je respecte, mais que son amour passionné pour +l'ordre et les lois lui a fait voir sous la couleur de l'esprit de +faction et de grands complots d'État, ce qui n'est peut-être que la +réunion de petites et misérables intrigues dans leur objet comme dans +leurs moyens. Pénétrez-vous de cette vérité qu'il ne peut exister de +faction dans une république; il y a des passions qui se cachent; il y +a des crimes particuliers; mais il n'y a pas de ces complots vastes +et particuliers qui puissent porter atteinte à la liberté. Et où sont +donc ces hommes qu'on accuse comme des conjurés, comme des prétendants +à la dictature ou au triumvirat? Qu'on les nomme? Oui, nous devons +réunir nos efforts pour faire cesser l'agitation de quelques +ressentiments et de quelques prétentions personnelles, plutôt que de +nous effrayer par de vains et chimériques complots dont on serait bien +embarrassé d'avoir à prouver l'existence. Je provoque donc une +explication franche sur les défiances qui nous divisent, je demande +que la discussion sur le Mémoire du ministre soit ajournée à jour +fixe, parce que je désire que les faits soient approfondis, et que la +Convention prenne des mesures contre ceux qui peuvent être coupables. + +J'observe que c'est avec raison qu'on a réclamé contre l'envoi aux +départements de lettres qui inculpent indirectement les membres de +cette Assemblée, et je déclare que tous ceux qui parlent de la faction +Robespierre sont à mes yeux ou des hommes prévenus ou de mauvais +citoyens. Que tous ceux qui ne partagent pas mon opinion me la +laissent établir avant de la juger. Je n'ai accusé personne et je suis +prêt à repousser toutes les accusations. C'est parce que je m'en sens +la force et que je suis inattaquable que je demande la discussion pour +lundi prochain. Je la demande pour lundi, parce qu'il faut que les +membres qui veulent accuser s'assurent de leurs matériaux et puissent +rassembler leurs pièces, et pour que ceux qui se trouvent en état de +les réfuter puissent préparer leurs développements et repousser à leur +tour des imputations calomnieuses. Ainsi, les bons citoyens qui ne +cherchent que la lumière, qui veulent connaître les choses et les +hommes, sauront bientôt à qui ils doivent leur haine, ou la fraternité +qui seule peut donner à la Convention cette marche sublime qui +marquera sa carrière. + + + + +VIII + +POUR LA LIBERTÉ DES OPINIONS RELIGIEUSES + +(7 novembre 1792) + + +Danton dont la politique n'eut jamais rien de dogmatique, dont le +civisme s'alliait avec la tolérance, intervint plusieurs fois dans les +discussions religieuses à la Convention. Dans le cas présent, en +parlant en faveur des prêtres, il parlait aussi en faveur de la +liberté des opinions religieuses, et une fois encore son patriotisme, +éclairé et prévoyant, lui dictait cette intervention. Avec la +suppression brusque du culte il prévoyait des troubles, la guerre +civile, les mille maux que créent des citoyens violemment heurtés dans +la liberté de leur conscience. En outre, l'encyclopédiste révélait là +ses théories les plus chères, en déclarant que "c'est un crime de +lèse-nation que d'ôter au peuple des hommes dans lesquels il peut +trouver encore quelques consolations". Il est difficile de ne point +rendre hommage à la noblesse de cette pensée. + + * * * * * + +Je viens ajouter quelques idées à celles qu'a développées le +préopinant. Sans doute il est douloureux pour les représentants du +peuple de voir que leur caractère est plus indignement, plus +insolemment outragé par le peuple lui-même que par ce Lafayette, +complice des attentats du despotisme. On ne peut se dissimuler que les +partisans du royalisme, les fanatiques et les scélérats qui, +malheureusement pour l'espèce humaine, se trouvent dissémines sur tous +les points de la République, ne rendent la liberté déplorable. Il y a +eu une violation infâme, il faut la réprimer; il faut sévir contré +ceux qui, prétextant la souveraineté nationale, attaquent cette +souveraineté et se souillent de tous les crimes. Il y a des individus +bien coupables, car qui peut excuser celui qui veut agiter la France? +N'avez-vous pas déclaré que la Constitution serait présentée à +l'acceptation du peuple? Mais il faut se défier d'une idée jetée dans +cette Assemblée. On a dit qu'il ne fallait pas que les prêtres fussent +salariés par le trésor public. On s'est appuyé sur des idées +philosophiques qui me sont chères; car je ne connais d'autre bien que +celui de l'univers, d'autre culte que celui de la justice et de la +liberté. Mais l'homme maltraité de la fortune cherche des jouissances +éventuelles; quand il voit un homme riche se livrer à tous ses goûts, +caresser tous ses désirs, tandis que ses besoins à lui sont restreints +au plus étroit nécessaire, alors il croit, et cette idée est +consolante pour lui, il croit que dans une autre vie ses jouissances +se multiplieront en proportion de ses privations dans celle-ci. Quand +vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de morale qui auront +fait pénétrer la lumière auprès des chaumières, alors il sera bon de +parler au peuple morale et philosophie. Mais jusque-là il est barbare, +c'est un crime de lèse-nation que d'ôter au peuple des hommes dans +lesquels il peut trouver encore quelques consolations. Je penserais +donc qu'il serait utile que la Convention fit une adresse pour +persuader au peuple qu'elle ne veut rien détruire, mais tout +perfectionner; que si elle poursuit le fanatisme, c'est parce qu'elle +veut la liberté des opinions religieuses. Il est encore un objet qui +mérite l'attention et qui exige la prompte décision de l'Assemblée. Le +jugement du ci-devant roi est attendu avec impatience; d'une part, le +républicain est indigné de ce que ce procès semble interminable; de +l'autre, le royaliste s'agite en tous sens, et comme il a encore des +moyens de finances et qu'il conserve son orgueil accoutumé, vous +verrez au grand scandale et au grand malheur de la France, ces deux +partis s'entrechoquer encore. S'il faut des sacrifices d'argent, si +les millions mis à la disposition du ministre ne suffisent pas, il +faut lui en donner de nouveaux; mais plus vous prendrez de précautions +sages, plus aussi doit éclater votre justice contre les agitateurs. +Ainsi, d'une part, assurance au peuple qu'il lui sera fourni des blés, +accélération du jugement du ci-devant roi, et déploiement des forces +nationales contre les scélérats qui voudraient amener la famine au +milieu de l'abondance: telles sont les conclusions que je vous +propose, et que je crois les seules utiles. + + + + + +ANNÉE 1793 + + + + +IX + +PROCÈS DE LOUIS XVI + +(Janvier 1793) + + +Après les succès de Dumouriez contre les forces prussiennes, la +majorité girondine du Conseil exécutif décida, sur les instances du +général, l'envahissement des Pays-Bas! Le 1er décembre 1792, Danton +partit, avec Lacroix, rejoindre les armées, sur l'ordre de la +Convention. Le 14 janvier il revenait à Paris et, le surlendemain, +prenait part aux débats du procès du Roi. Parlant sur la question du +jugement, il demanda qu'il fût rendu à la simple Majorité. + + * * * * * + +On a prétendu que telle était l'importance de cette question, qu'il ne +suffisait pas qu'on la vidât dans la forme ordinaire. Je demande +pourquoi, quand c'est par une simple majorité qu'on a prononcé sur le +sort de la nation entière, quand on n'a pas même pensé à soulever +cette question lorsqu'il s'est agi d'abolir la royauté, on veut +prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur avec des formes +plus sévères et plus solennelles. Nous prononçons comme représentant +par provision la souveraineté. Je demande si, quand une loi pénale est +portée contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si +vous avez quelques scrupules à lui donner son exécution immédiate? Je +demande si vous n'avez pas voté à la majorité absolue seulement la +république, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu +des combats ne coule pas définitivement? Les complices de Louis +n'ont-ils pas subi immédiatement la peine sans aucun recours au peuple +et en vertu de l'arrêt d'un tribunal extraordinaire? Celui qui a été +l'âme de ces complots mérite-t-il une exception? Vous êtes envoyés par +le peuple pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits, +mais comme représentants: vous ne pouvez dénaturer votre caractère; je +demande qu'on passe à l'ordre du jour sur la proposition de Lehardy; +je me motive et sur les principes et sur ce que vous avez déjà pris +deux délibérations à la simple majorité. + + * * * * * + +Présent lors de l'appel nominal sur la troisième question; "Quelle +peine Louis Capet, ci-devant roi des Français, a-t-il encourue?", il +vota la mort, motivant en ces termes son opinion: + + * * * * * + +Je ne suis point de cette foule d'hommes d'État qui ignorent qu'on ne +compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne frappe les rois +qu'à la tête, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre de ceux de +l'Europe que par la force de nos armes. Je vote pour la mort du tyran. + + * * * * * + +Son intervention dans la séance du 17 janvier fut marquée d'un +incident assez vif. Le président ayant annoncé l'arrivée d'une lettre +des défenseurs de Louis XVI et d'une missive du ministre d'Espagne en +faveur du monarque, Garan-Coulon prit la parole et dès le premier mot +fut interrompu par Danton. Louvet s'écria, de sa place: "Tu n'es pas +encore roi, Danton!" A ce grief girondin habituel, les rumeurs +éclatèrent, tandis que Louvet continuait: "Quel est donc ce privilège? +Je demande que le premier qui interrompra soit rappelé à l'ordre." A +cette impertinence de l'auteur de Faublas, Danton riposta: "Je demande +que l'insolent qui dit que je ne suis pas roi encore soit rappelé à +l'ordre du jour avec censure..." Et s'adressant à Garan-Coulon, il +ajouta: "Puisque Garan prétend avoir demandé la parole avant moi, je +la lui cède." Garan ayant parlé en faveur de l'audition des défenseurs +du Roi, Danton prit la parole pour appuyer cet avis, et s'élever en +termes vigoureux et éloquents contre la prétention du ministre +d'Espagne: Je consens à ce que les défenseurs de Louis soient entendus +après que le décret aura été prononcé, persuadé qu'ils n'ont rien de +nouveau à vous apprendre, et qu'ils ne vous apportent point de pièces +capables de faire changer votre détermination. Quant à l'Espagne, je +l'avouerai, je suis étonné de l'audace d'une puissance qui ne craint +pas de prétendre à exercer son influence sur votre délibération. Si +tout le monde était de mon avis, on voterait à l'instant, pour cela +seul, la guerre à l'Espagne. Quoi! on ne reconnaît pas notre +République et l'on veut lui dicter des lois? On ne la reconnaît pas, +et l'on veut lui imposer des conditions, participer au jugement que +ses représentants vont rendre? Cependant qu'on entende si on le veut +cet ambassadeur, mais que le président lui fasse une réponse digne du +peuple dont il sera l'organe et qu'il lui dise que les vainqueurs de +Jemmapes ne démentiront pas la gloire qu'ils ont acquise, et qu'ils +retrouveront, pour exterminer tous les rois de l'Europe conjurés +contre nous, les forces qui déjà les ont fait vaincre. Défiez-vous, +citoyens, des machinations qu'on ne va cesser d'employer pour vous +faire changer de détermination; on ne négligera aucun moyen; tantôt, +pour obtenir des délais, on prétextera un motif politique; tantôt une +négociation importante ou à entreprendre ou prête à terminer. Rejetez, +rejetez, citoyens, toute proposition honteuse; point de transaction +avec la tyrannie; soyez dignes du peuple qui vous a donné sa confiance +et qui jugerait ses représentants, si ses représentants l'avaient +trahi. + +Dans la nuit du 17 au 18 janvier, alors que Vergniaud avait déjà +prononcé l'arrêt condamnant par 366 voix Louis XVI à la peine de mort, +la Convention décida de délibérer sur la question: Y aura-t-il sursis, +oui ou non, à l'exécution du décret gui condamne Louis Capet? L'appel +nominal commencé, malgré la fatigue de l'Assemblée, à huit heures et +demie, se termina vers minuit. On sait que, par 380 voix contre 310, +ce sursis fut rejeté. Tallien avait demandé à la Convention de décider +sur-le-champ de la question du sursis. Danton était intervenu aux +débats dans ces termes: + +On vous a parlé d'humanité, mais on en a réclamé les droits d'une +manière dérisoire... Il ne faut pas décréter, en sommeillant, les plus +chers intérêts de la patrie. Je déclare que ce ne sera ni par la +lassitude, ni par la terreur qu'on parviendra à entraîner la +Convention nationale à statuer, dans la précipitation d'une +délibération irréfléchie, sur une question à laquelle la vie d'un +homme et le salut public sont également attachés. Vous avez appris le +danger des délibérations soudaines; et certes, pour la question qui +nous occupe, vous avez besoin d'être préparés par des méditations +profondément suivies. La question qui vous reste à résoudre est une +des plus importantes. Un de vos membres, Thomas Payne, a une opinion +importante à vous communiquer. Peut-être ne sera-t-il pas sans +importance d'apprendre de lui ce qu'en Angleterre... (_Murmures.) Je +n'examine point comment on peut flatter le peuple, en adulant en lui +un sentiment qui n'est peut-être que celui d'une curiosité atroce. Les +véritables amis du peuple sont à mes yeux ceux qui veulent prendre +toutes les mesures nécessaires pour que le sang du peuple ne coule +pas, que la source de ses larmes soit tarie, que son opinion soit +ramenée aux véritables principes de la morale, de la justice et de la +raison. Je demande donc la question préalable sur la proposition de +Tallien; et que, si cette proposition était mise aux voix, elle ne pût +l'être que par l'appel nominal. + + + + +X + +POUR LEPELETIER ET CONTRE ROLAND + +(21 janvier 1793) + + +Le dimanche 20 janvier, dans le sous-sol du restaurant Teisier, au +Palais-Royal, un ancien garde du corps nommé Deparis, tua d'un coup de +sabre Michel Lepeletier de Saint-Fargeau. Dans sa séance du 21, la +Convention décida d'accorder à ce dernier les honneurs du Panthéon, +tandis que, désireux de frapper les contre-révolutionnaires qu'ils +présumaient être les instigateurs de l'assassinat, plusieurs députés +demandaient des visites domiciliaires pareilles à celles-là mêmes que +Danton demanda le 28 août 1892. S'associant à la première proposition, +Danton s'éleva contre la seconde. La Convention ordonna néanmoins la +mesure, qui fut exécutée dans la nuit qui suivit. On retrouvera dans +ce beau et rude discours du conventionnel un nouvel écho de la lutte +contre la Gironde. Elle allait bientôt atteindre son paroxysme et +proscrire toute clémence. Mais une fois encore l'amour de la patrie +passa avant toute querelle politique, et jamais plus belle profession +de foi patriotique ne fut mêlée à plus d'abnégation. + + * * * * * + +Ce qui honore le plus les Français, c'est que dans des moments de +vengeance le peuple ait surtout respecté ses représentants. Que +deviendrions-nous, si, au milieu des doutes que l'on jette sur une +partie de cette assemblée, l'homme qui a péri victime des assassins +n'était pas patriote! O Lepeletier, ta mort servira la République; je +l'envie, ta mort. Vous demandez pour lui les honneurs du Panthéon; +mais il a déjà recueilli les palmes du martyre de la Liberté. Le moyen +d'honorer sa mémoire, c'est de jurer que nous ne nous quitterons pas +sans avoir donné une Constitution à la République. Qu'il me sera doux +de vous prouver que je suis étranger à toutes les passions! + +Je ne suis point l'accusateur de Pétion; à mon sens il eut des torts. +Pétion peut avoir été faible; mais, je l'avoue avec douleur, bientôt +la France ne saura plus sur qui reposer sa confiance. Quant aux +attentats dont nous avons tous gémi, l'on aurait dû vous dire +clairement que nulle puissance n'aurait pu les arrêter. Ils étaient la +suite de cette rage révolutionnaire qui animait tous les esprits. Les +hommes qui connaissent le mieux ces événements terribles furent +convaincus que ces actes étaient la suite nécessaire de la fureur d'un +peuple qui n'avait jamais obtenu justice. J'adjure tous ceux qui me +connaissent de dire si je suis un buveur de sang, si je n'ai pas +employé tous les moyens de conserver la paix dans le conseil exécutif. +Je prends à témoin Brissot lui-même. N'ai-je pas montré une extrême +déférence pour un vieillard dont le caractère est opiniâtre, et qui +aurait dû au contraire épuiser tous les moyens de douceur pour +rétablir le calme? Roland, dont je n'accuse pas les intentions, répute +scélérats tous ceux qui ne partagent pas ses opinions. Je demande pour +le bien de la République qu'il ne soit plus ministre; je désire le +salut public, vous ne pouvez suspecter mes intentions. Roland, ayant +craint d'être frappé d'un mandat dans des temps trop fameux, voit +partout des complots; il s'imagine que Paris veut s'attribuer une +espèce d'autorité sur les autres communes. C'est là sa grande erreur. +Il a concouru à animer les départements contre Paris, qui est la ville +de tous. On a demandé une force départementale pour environner la +Convention. Eh bien, cette garde n'aura pas plus tôt séjourné dans +Paris, qu'elle y prendra l'esprit du peuple. En doutez-vous +maintenant? Je puis attester sans acrimonie que j'ai acquis la +conviction que Roland a fait circuler des écrits qui disent que Paris +veut dominer la République. + +Quant aux visites domiciliaires, je m'oppose à cette mesure dans son +plein, dans un moment où la nation s'élève avec force contre le bill +rendu contre les étrangers; mais il vous faut un comité de sûreté +générale qui jouisse de la plénitude de votre confiance; lorsque les +deux tiers des membres de ce conseil tiendront les fils d'un complot, +qu'ils puissent se faire ouvrir les maisons. + +Maintenant que le tyran n'est plus, tournons toute notre énergie, +toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre à l'Europe. Il +faut, pour épargner les sueurs et le sang de nos concitoyens, +développer la prodigalité nationale. Vos armées ont fait des prodiges +dans un moment déplorable, que ne feront-elles pas quand elles seront +bien secondées? Chacun de nos soldats croit qu'il vaut deux cents +esclaves. Si on leur disait d'aller à Vienne, ils iraient à Vienne ou +à la mort. Citoyens, prenez les reines d'une grande nation, +élevez-vous à sa hauteur, organisez le ministère, qu'il soit +immédiatement nommé par le peuple. + +Un autre ministère est entre les mains d'un bon citoyen, mais il passe +ses forces; je ne demande pas qu'on le ravisse à ses fonctions, mais +qu'elles soient partagées. + +Quant à moi, je ne suis pas fait pour venger des passions +personnelles, je n'ai que celle de mourir pour mon pays; je voudrais, +an prix, de mon sang, rendre à la patrie le défenseur qu'elle a perdu. + + + + +XI + +SUR LA RÉUNION DE LA BELGIOUE A LA FRANCE + +(31 janvier 1793) + + +Les premiers succès de Dumouriez dans les Pays-Bas causèrent un +enthousiasme indescriptible. La théorie girondine de la propagande +révolutionnaire armée recevait sa sanction. Danton monta à la tribune +dans la séance du 31 janvier, comprenant tout le parti que pouvait +tirer la jeune République de l'annexion de la Belgique au moment où, +sur ce territoire, se livrait une guerre décisive. Le soir même, +Danton partait pour les frontières. On sait que c'est durant ce voyage +que mourut, le l0 février 1793, sa première femme Antoinette-Gabrielle +Charpentier. + + * * * * * + +Ce n'est pas en mon nom seulement, c'est au nom des patriotes belges, +du peuple belge, que je viens demander aussi la réunion de la +Belgique. Je ne demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre +raison, mais tout aux intérêts de la République Française. N'avez-vous +pas préjugé cette réunion quand vous avez décrété une organisation +provisoire de la Belgique. Vous avez tout consommé par cela seul que +vous avez dit aux amis de la liberté: organisez-vous comme nous. +C'était dire: nous accepterons votre réunion si vous la proposez. Eh +bien, ils la proposent aujourd'hui. Les limites de la France sont +marquées par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points: +à l'Océan, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées. On nous menace des rois! +Vous leur avez jeté le gant, ce gant est la tête d'un roi, c'est le +signal de leur mort prochaine. On vous menace de l'Angleterre! Les +tyrans de l'Angleterre sont morts. Vous avez la plénitude de la +puissance nationale. Le jour où la Convention nommera des commissaires +pour savoir ce qu'il y a dans chaque commune d'hommes et d'armes, elle +aura tous les Français. Quant à la Belgique, l'homme du peuple, le +cultivateur veulent la réunion. Lorsque nous leur déclarâmes qu'ils +avaient le pouvoir de voter, ils sentirent que l'exclusion ne portait +que sur les ennemis du peuple, et ils demandèrent l'exclusion de votre +décret. Nous avons été obligés de donner la protection de la force +armée au receveur des contributions auquel le peuple demandait la +restitution des anciens impôts. Sont-ils mûrs, ces hommes-là? De cette +réunion dépend le sort de la République dans la Belgique. Ce n'est que +parce que les patriotes pusillanimes doutent de cette réunion, que +votre décret du 15 a éprouvé des oppositions. Mais prononcez-la et +alors vous ferez exécuter les lois françaises, et alors les +aristocrates, nobles et prêtres, purgeront la terre de la liberté. +Cette purgation opérée, nous aurons des hommes, des armes de plus. La +réunion décrétée, vous trouverez dans les Belges des républicains +dignes de vous, qui feront mordre la poussière aux despotes. Je +conclus donc à la réunion de la Belgique. + + + + +XII + +SUR LES SECOURS A ENVOYER A DUMOURIEZ + +(8 mars 1793) + + +La trahison de Dumouriez fut précédée des revers qui amenèrent par la +suite, au lendemain de sa convention avec Mack, l'évacuation de la +Belgique par les armées françaises. Danton, au cours de sa mission, +eut l'occasion de voir et de juger les déplorables résultats de la +campagne. Au moment où il revenait à Paris, avec Lacroix, +l'avant-garde de l'armée abandonnait Liège à l'ennemi. La Convention +décréta les mesures proposées par Danton dans ce discours: + + * * * * * + +Nous avons plusieurs fois fait l'expérience que tel est le caractère +français, qu'il lui faut des dangers pour trouver toute sou énergie. +Eh bien, ce moment est arrivé. Oui, il faut dire à la France entière: +"Si vous ne volez pas au secours de vos frères de la Belgique, si +Dumouriez est enveloppé en Hollande, si son armée était obligée de +mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs incalculables +d'un pareil événement? La fortune publique anéantie, la mort de +600.000 Français pourraient en être la suite!" + +Citoyens, vous n'avez pas une minute à perdre; je ne vous propose pas +en ce moment des mesures générales pour les départements, votre comité +de défense vous fera demain son rapport. Mais nous ne devons pas +attendre notre salut uniquement de la loi sur le recrutement; son +exécution sera nécessairement lente, et des résultats tardifs ne sont +pas ceux qui conviennent à l'imminence du danger qui nous menace. Il +faut que Paris, cette cité célèbre et tant calomniée, il faut que +cette cité qu'on aurait renversée pour servir nos ennemis qui +redoutent son brûlant civisme contribue par son exemple à sauver la +patrie. Je dis que cette ville est encore appelée à donner à la France +l'impulsion qui, l'année dernière, a enfanté nos triomphes. Comment se +fait-il que vous n'ayez pas senti que, s'il est bon de faire les lois +avec maturité, on ne fait bien la guerre qu'avec enthousiasme? Toutes +les mesures dilatoires, tout moyen tardif de recruter détruit cet +enthousiasme, et reste souvent sans succès. Vous voyez déjà quels en +sont les misérables effets. + +Tous les Français veulent être libres. Ils se sont constitués en +gardes nationales. Aux termes de leur serments, ils doivent tous +marcher quand la patrie réclame leur secours. + +Je demande, par forme de mesure provisoire, que la Convention nomme +des commissaires qui, ce soir, se rendront dans toutes les sections de +Paris, convoqueront les citoyens, leur feront prendre les armes, et +les engageront, au nom de la liberté et de leurs serments, à voter la +défense de la Belgique. La France entière sentira le contre-coup de +cette impulsion salutaire. Nos armées recevront de prompts renforts; +et, il faut le dire ici, les généraux ne sont pas aussi répréhensibles +que quelques personnes ont paru le croire. Nous leur avions promis +qu'au 1er février l'armée de la Belgique recevrait un renfort de +30.000 hommes. Rien ne leur est arrivé. Il y a trois mois qu'à notre +premier voyage dans la Belgique ils nous dirent que leur position +militaire était détestable, et que, sans un renfort considérable, +s'ils étaient attaqués au printemps, ils seraient peut-être forcés +d'évacuer la Belgique entière. Hâtons-nous de réparer nos fautes. Que +ce premier avantage de nos ennemis soit, comme celui de l'année +dernière, le signal du réveil de la nation. Qu'une armée, conservant +l'Escaut, donne la main à Dumouriez, et les ennemis seront dispersés. +Si nous avons perdu Aix-la-Chapelle, nous trouverons en Hollande des +magasins immenses qui nous appartiennent. + +Dumouriez réunit au génie du général l'art d'échauffer et d'encourager +le soldat. Nous avons entendu l'armée battue le demander à grands +cris. L'histoire jugera ses talents, ses passions et ses vices; mais +ce qui est certain, c'est qu'il est intéressé à la splendeur de la +République. S'il est secondé, si une armée lui prête la main, il saura +faire repentir nos ennemis de leurs premiers succès. + +Je demande que des commissaires soient nommés à l'instant. + + + + +XIII + +SUR LA LIBÉRATION DES PRISONNIERS POUR DETTES + +(9 mars 1793) + + +Ce fut une des mesures les plus humaines que celle réclamée par Danton +dans ce discours. Avocat, il comprenait tout l'odieux du système; +patriote, il en sentait tout l'absurde au moment où la défense de la +République exigeait toutes les énergies, toutes les forces vives de la +nation. La Convention s'associa à l'unanimité à la généreuse +proposition de l'ancien ministre. + + * * * * * + +Non sans doute, citoyens, l'espoir de vos commissaires ne sera pas +déçu. Oui, vos ennemis, les ennemis de la liberté seront exterminés, +parce que vos efforts ne vont point se ralentir. Vous serez dignes +d'être les régulateurs de l'énergie nationale. Vos commissaires, en se +disséminant sur toutes les parties de la République, vont répéter aux +Français que la grande querelle qui s'est élevée entre le despotisme +et la liberté va être enfin terminée. Le peuple français sera vengé: +c'est à nous qu'il appartient de mettre le monde politique en +harmonie, de créer des lois concordantes avec cette harmonie. Mais +avant de vous entretenir de ces grands objets, je viens vous demander +la déclaration d'un principe trop longtemps méconnu, l'abolition d'une +erreur funeste, la destruction de la tyrannie de la richesse sur la +misère. Si la mesure que je propose est adoptée, bientôt ce Pitt, le +Breteuil de la diplomatie anglaise, et ce Burke, l'abbé Maury du +Parlement britannique, qui donnent aujourd'hui au peuple anglais une +impulsion si contraire à la liberté, seront anéantis. + +Que demandez-vous? Vous voulez que tous les Français s'arment pour la +défense commune. Eh bien, il est une classe d'hommes qu'aucun crime +n'a souillés, qui a des bras, mais qui n'a pas de liberté, c'est celle +des malheureux détenus pour dettes; c'est une honte pour l'humanité, +pour la philosophie, qu'un homme, en recevant de l'argent, puisse +hypothéquer et sa personne et sa sûreté. + +Je pourrais démontrer que la déclaration du principe que je proclame +est favorable à la cupidité même, car l'expérience prouve que celui +qui prêtait ne prenait aucune garantie pécuniaire, parce qu'il pouvait +disposer de la personne de son débiteur; mais qu'importent ces +considérations mercantiles? Elles ne doivent pas influer sur une +grande nation. Les principes sont éternels, et tout Français ne peut +être privé de sa liberté que pour avoir forfait à la société. + +Que les propriétaires ne s'alarment pas. Sans doute quelques individus +se sont portés à des excès; mais la nation, toujours juste, respectera +les propriétés. Respectez la misère, et la misère respectera +l'opulence. Ne soyons jamais coupables envers les malheureux, et le +malheureux, qui a plus d'âme que le riche, ne sera jamais coupable. + +Je demande que la Convention nationale déclare que tout citoyen +français, emprisonné pour dettes, sera mis en liberté, parce qu'un tel +emprisonnement est contraire à la saine morale, aux droits de l'homme, +aux vrais principes de la liberté. + + + + +XIV + +SUR LES DEVOIRS DE CHACUN ENVERS LA PATRIE EN DANGER + +(10 mars 1793) + + +L'émotion des terribles nouvelles pesait sur la Convention dans la +séance du 10 mars. L'ennemi occupait Liège et forçait à la levée du +siège de Maëstricht. Le découragement avait succédée l'enthousiasme +des premiers jours. Nous tenons le discours que Danton prononça à +cette occasion pour le plus admirable morceau d'éloquence civique. +Jamais appel plus vibrant, plus électrique ne fut lancé à la nation +par l'homme qui s'effaçait devant le danger de la patrie. Le dédain +qu'il eut toujours pour sa défense personnelle se manifeste une fois +encore ici: "Que m'importe d'être appelé buveur de sang!.... +Conquérons la liberté!" Vingt jours plus tard, la trahison de +Dumouriez était chose faite. + + * * * * * + +Les considérations générales qui vous ont été présentées sont vraies; +mais il s'agit moins en ce moment d'examiner les causes des événements +désastreux qui peuvent nous frapper, que d'y appliquer promptement le +remède. Quand l'édifice est en feu, je ne m'attache pas aux fripons +qui enlèvent les meubles, j'éteins l'incendie. Je dis que vous devez +être convaincus plus que jamais, par la lecture des dépêches de +Dumouriez, que vous n'avez pas un instant à perdre pour sauver la +République. + +Dumouriez avait conçu un plan qui honore son génie. Je dois lui rendre +même une justice bien plus éclatante que celle que je lui rendis +dernièrement. Il y a trois mois qu'il a annoncé au pouvoir exécutif, à +votre comité de défense générale, que, si nous n'avions pas assez +d'audace pour envahir la Hollande au milieu de l'hiver, pour déclarer +sur-le-champ la guerre à l'Angleterre, qui nous la faisait depuis +longtemps, nous doublerons les difficultés de la campagne, en laissant +aux forces ennemies le temps de se déployer. Puisque l'on a méconnu ce +trait de génie, il faut réparer nos fautes. + +Dumouriez ne s'est pas découragé; il est au milieu de la Hollande, il +y trouvera des munitions; pour renverser tous nos ennemis, il ne lui +faut que des Français, et la France est remplie de citoyens. +Voulons-nous être libres? Si nous ne le voulons plus, périssons, car +nous l'avions juré. Si nous le voulons, marchons tous pour défendre +notre indépendance. Nos ennemis font leurs derniers efforts. + +Pitt sent bien qu'ayant tout à perdre, il n'a rien à épargner. Prenons +la Hollande, et Carthagène est détruite, et l'Angleterre ne peut plus +vivre que pour la liberté.... Que la Hollande soit conquise à la +liberté, et l'aristocratie commerciale elle-même, qui domine en ce +moment le peuple anglais, s'élèvera contre le gouvernement qui l'aura +entraînée dans cette guerre du despotisme contre un peuple libre. Elle +renversera ce ministère stupide qui a cru que les talents de l'ancien +régime pouvaient étouffer le génie de la liberté qui plane sur la +France. Ce ministère renversé par l'intérêt du commerce, le parti de +la liberté se montrera, car il n'est pas mort; et si vous saisissez +vos devoirs, si vos commissaires partent à l'instant, si vous donnez +la main à l'étranger qui soupire après la destruction de toute espèce +de tyrannie, la France est sauvée et le monde est libre. + +Faites donc partir vos commissaires: soutenez-les par votre énergie; +qu'ils partent ce soir, cette nuit même; qu'ils disent à la classe +opulente: il faut que l'aristocratie de l'Europe, succombant sous nos +efforts, paye notre dette, ou que vous la payiez; le peuple n'a que du +sang; il le prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses. +Voyez, citoyens, les belles destinées qui vous attendent. Quoi! vous +avez une nation entière pour levier, la raison pour point d'appui, et +vous n'avez pas encore bouleversé le monde. Il faut pour cela du +caractère, et la vérité est qu'on en a manqué. Je mets de côté toutes +les passions, elles me sont toutes parfaitement étrangères, excepté +celle du bien public. Dans des circonstances plus difficiles, quand +l'ennemi était aux portes de Paris, j'ai dit à ceux qui gouvernaient +alors: Vos discussions sont misérables, je ne connais que l'ennemi. + +Vous qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de +vous occuper du salut de la République, je vous répudie tous comme +traîtres à la patrie. Je vous mets tous sur la même ligne. Je leur +disais: Eh que m'importe ma réputation! que la France soit libre et +que mon nom soit flétri! Que m'importe d'être appelé buveur de sang! +Eh bien, buvons le sang des ennemis de l'humanité, s'il le faut; +combattons, conquérons la liberté. + +On parait craindre que le départ des commissaires affaiblisse l'un ou +l'autre parti de la Convention. Vaines terreurs! Portez votre énergie +partout. Le plus beau ministère est d'annoncer au peuple que la dette +terrible qui pèse sur lui sera desséchée aux dépens de ses ennemis, ou +que le riche la paiera avant peu. La situation nationale est cruelle; +le signe représentatif n'est plus en équilibre dans la circulation; la +journée de l'ouvrier est au-dessous du nécessaire; il faut un grand +moyen correctif. Conquérons la Hollande; ranimons en Angleterre le +parti républicain; faisons marcher la France, et nous irons glorieux à +la postérité. Remplissez ces grandes destinées; point de débats; point +de querelles, et la patrie est sauvée. + + * * * * * + +Danton, outre le discours sur le Tribunal révolutionnaire que l'on +trouvera plus loin, intervint dans les débats de cette séance pour +demander la comparution, à la barre de la Convention, du général +Stengel qui, né sujet palatin, se refusait à porter les armes contre +sa patrie et demandait à être employé dans un autre poste. + + * * * * * + +Je suis bien éloigné de croire Stengel républicain; je ne crois pas +qu'il doive commander nos armées. Mais je pense qu'avant de le +décréter d'accusation, il faut qu'il vous soit fait un rapport ou que +vous l'entendiez vous-mêmes à la barre. Il faut de la raison et de +l'inflexibilité; il faut que l'impunité, portée jusqu'à présent trop +loin, cesse; mais il ne faut pas porter de décret d'accusation au +hasard. Je demande que le ministre de la guerre soit chargé de faire +traduire à la barre Stengel et Lanoue. + + * * * * * + +La Convention décréta que Stengel et Lanoue comparaîtraient à sa +barre. + + + + +XV + +SUR L'INSTITUTION D'UN TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE + +(10 mars 1793) + + +La conspiration de l'ennemi intérieur se combinant avec les dangers +extérieurs exigeait des mesures sévères, terribles. Tandis que la +nation armée se portait aux frontières, il importait d'empêcher, au +lendemain de possibles désastres, le retour des événements sanglants +qui avaient marqué les premiers jours de septembre, au lendemain de +l'invasion. C'est dans cet esprit que Danton proposa la création d'un +tribunal révolutionnaire. + + * * * * * + +Je somme tous les bons citoyens de ne pas quitter leurs postes. (_Tous +les membres se remettent en place, un calme profond règne dans toute +l'Assemblée_.) Quoi, citoyens! au moment où notre position est telle, +que si Maranda était battu, et cela n'est pas impossible, Dumouriez +enveloppé serait obligé de mettre bas les armes, vous pourriez vous +séparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose +publique? Je sens à quel point il est important de prendre des mesures +judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires; car c'est pour +eux que ce tribunal est nécessaire; c'est pour eux que ce tribunal +doit suppléer au tribunal suprême de la vengeance du peuple. Les +ennemis de la liberté lèvent un front audacieux; partout confondus, +ils sont partout provocateurs. En voyant le citoyen honnête occupé +dans ses foyers, l'artisan occupé dans ses ateliers, ils ont la +stupidité de se croire en majorité: eh bien, arrachez-les vous-mêmes à +la vengeance populaire, l'humanité vous l'ordonne. + +Rien n'est plus difficile que de définir un crime politique; mais si +un homme du peuple, pour un crime particulier, en reçoit à l'instant +le châtiment; s'il est si difficile d'atteindre un crime politique, +n'est-il pas nécessaire que des lois extraordinaires, prises hors du +corps social, épouvantent les rebelles et atteignent les coupables? +Ici le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures +terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un +tribunal révolutionnaire. L'histoire atteste cette vérité; et +puisqu'on a osé, dans cette Assemblée, rappeler ces journées +sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que +si un tribunal eût alors existé, le peuple auquel on a si souvent, si +cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je +dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui ont été les témoins +de ces terribles événements, que nulle puissance humaine n'était dans +le cas d'arrêter le débordement de la vengeance nationale. Profitons +des fautes de nos prédécesseurs. + +Faisons ce que n'a pas fait l'Assemblée législative; soyons terribles +pour dispenser le peuple de l'être; organisons un tribunal, non pas +bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que +le glaive de la loi pèse sur la tête de tous ses ennemis. + +Ce grand oeuvre terminé, je vous rappelle aux armes, aux commissaires +que vous devez faire partir, au ministère que vous devez organiser; +car nous ne pouvons le dissimuler, il nous faut des ministres; et +celui de la marine, par exemple, dans un pays où tout peut être créé, +parce que tous les éléments s'y trouvent, avec toutes les qualités +d'un bon citoyen, n'a pas créé de marine; nos frégates ne sont pas +sorties et l'Angleterre enlève nos corsaires. Eh bien, le moment est +arrivé, soyons prodigues d'hommes et d'argent; déployons tous les +moyens de la puissance nationale, mais ne mettons la direction de ces +moyens qu'entre les mains d'hommes dont le contact nécessaire et +habituel avec vous vous assure l'ensemble et l'exécution des mesures +que vous avez combinées pour le salut de la République. Vous n'êtes +pas un corps constitué, car vous pouvez tout constituer vous-mêmes. +Prenez-y garde, citoyens, vous répondez au peuple de nos armées, de +son sang, de ses assignats; car si ses défaites atténuaient tellement +la valeur de cette monnaie que les moyens d'existence fussent anéantis +dans ses mains, qui pourrait arrêter les effets de son ressentiment et +de sa vengeance? Si, dès le moment que je vous l'ai demandé, vous +eussiez fait le développement de forces nécessaires, aujourd'hui +l'ennemi serait repoussé loin de nos frontières. + +Je demande donc que le tribunal révolutionnaire soit organisé, séance +tenante, que le pouvoir exécutif, dans la nouvelle organisation, +reçoive les moyens d'action et d'énergie qui lui sont nécessaires. Je +ne demande pas que rien soit désorganisé, je ne propose que des moyens +d'amélioration. + +Je demande que la Convention juge mes raisonnements et méprise les +qualifications injurieuses et flétrissantes qu'on ose me donner. Je +demande qu'aussitôt que les mesures de sûreté générale seront prises, +vos commissaires partent à l'instant, qu'on ne reproduise plus +l'objection qu'ils siègent dans tel ou tel côté de cette salle. Qu'ils +se répandent dans les départements, qu'ils y échauffent les citoyens, +qu'ils y raniment l'amour de la liberté, et que, s'ils ont regret de +ne pas participer à des décrets utiles, ou de ne pouvoir s'opposer à +des décrets mauvais, ils se souviennent que leur absence a été le +salut de la patrie. + +Je me résume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du +pouvoir exécutif; demain, mouvement militaire; que, demain, vos +commissaires soient partis; que la France entière se lève, coure aux +armes, marche à l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la +Belgique soit libre; que le commerce d'Angleterre soit ruiné; que les +amis de la liberté triomphent de cette contrée; que nos armes, +partout victorieuses, apportent aux peuples la délivrance et le +bonheur; que le monde soit vengé. + + + + +XVI + +SUR LA DÉMISSION DE BEURNONVILLE + +(11 mars 1793) + + +Nommé ministre de la Guerre le 4 février 1793, Beurnonville donna sa +démission le 11 mars suivant. A ce propos, plusieurs membres de la +Convention voulurent lui demander les motifs de son départ. Danton s'y +opposa, insistant dans son discours sur la cohésion et l'unité +réclamées par le gouvernement républicain, faisant appel au civisme de +tous pour le salut public. On sait qu'envoyé à la suite de sa +démission auprès de Dumouriez, Beurnonville fut livré par lui aux +Autrichiens qui le retinrent en otage jusqu'au 12 brumaire an IV. + + * * * * * + +Avant de rendre au ministre de la Guerre la justice que lui doit tout +Français qui aime son pays, et qui sait apprécier ceux qui ont +combattu vaillamment pour lui, je dois cette déclaration positive de +mes principes et de mes sentiments: que, s'il est dans mes opinions +que la nature des choses et les circonstances exigent que la +Convention se réserve la faculté de prendre partout, et même dans son +sein, des ministres, je déclare en même temps, et je le jure par la +patrie, que, moi, je n'accepterai jamais une place dans le ministère, +tant que j'aurai l'honneur d'être membre de la Convention nationale. +Je le déclare, dis-je, sans fausse modestie; car, je l'avoue, je crois +valoir un autre citoyen français. Je le déclare avec le désir ardent +que mon opinion individuelle ne devienne pas celle de tous mes +collègues; car je tiens pour incontestable que vous feriez une chose +funeste à la chose publique, si vous ne vous réserviez pas cette +faculté. Après un tel aveu, je vous somme tous, citoyens, de descendre +dans le fond de votre conscience. Quel est celui d'entre vous qui ne +sent pas la nécessité d'une plus grande cohésion, de rapports plus +directs, d'un rapprochement plus immédiat, plus quotidien, entre les +agents du pouvoir exécutif révolutionnaire, chargé de défendre la +liberté contre toute l'Europe, et vous qui êtes chargés de la +direction suprême de la législation civile et de la défense de là +République? Vous avez la nation à votre disposition, vous êtes une +Convention nationale, vous n'êtes pas un corps constitué, mais un +corps chargé de constituer tous les pouvoirs, de fonder tous les +principes de notre République; vous n'en violerez donc aucun, rien ne +sera renversé, si, exerçant toute la latitude de vos pouvoirs, vous +prenez le talent partout où il existe pour le placer partout où il +peut être utile. Si je me récuse dans les choix que vous pourrez +faire, c'est que, dans mon poste, je me crois encore utile à pousser, +à faire marcher la Révolution; c'est que je me réserve encore la +faculté de dénoncer les ministres qui, par malveillance et par +impéritie, trahiraient notre confiance. Ainsi mettons-nous donc bien +tous dans la tête que presque tous, que tous, nous voulons le salut +public. Que les défiances particulières ne nous arrêtent pas dans +notre marche, puisque nous avons un but commun. Quant à moi, je ne +calomnierai jamais personne; je suis sans fiel, non par vertu, mais +par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère.... Je n'en ai +pas besoin; ainsi je ne puis être suspect, même à ceux qui ont fait +profession de me haïr. Je vous rappelle à l'infinité de vos devoirs. +Je n'entends pas désorganiser le ministère; je ne parle pas de la +nécessité de prendre des ministres dans votre sein, mais de la +nécessité de vous en réserver la faculté. + +---J'arrive à la discussion particulière qui s'est élevée sur la +lettre de démission envoyée par le ministre de la Guerre. + +On veut lui demander les motifs de sa démission: certes, jamais on ne +pourra dire que c'est par faiblesse. Celui qui a combattu si bien les +ennemis, braverait l'erreur populaire avec le même courage; il +mourrait à son poste sans sourciller; tel est Beurnonville, tel nous +devons le proclamer. Mais la nature, variée dans ses faveurs, +distribue aux hommes différents genres de talents; tel est capable de +commander une armée, d'échauffer le soldat, de maintenir la discipline +qui n'a pas les formes populaires conciliatrices, nécessaires dans les +circonstances critiques et orageuses, quand on veut le bien. Celui qui +donne sa démission a dû se consulter sous ces différents rapports; il +ne serait pas même de la dignité de la Convention de lui faire les +questions qu'on propose. Beurnonville a su se juger; il peut encore +vaincre nos ennemis sur le champ de bataille; mais il n'a pas les +formes familières qui, dans les places administratives, appellent la +confiance des hommes peu éclairés; car le peuple est ombrageux, et +l'expérience de nos révolutions lui a bien acquis le droit de craindre +pour sa liberté. + +Je ne doute pas que Beurnonville n'ait géré en bon citoyen; il doit +être excepté de la rigueur de la loi qui défend à tout ministre de +quitter Paris, avant d'avoir rendu ses comptes; et nous ne perdrons +pas l'espérance de voir Beurnonville allant aux armées, y conduisant +des renforts, remporter avec elles de nouveaux triomphes. + + + + +XVII + +SUR LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE + +(27 mars 1793) + + +Créé le 10 mars, le Tribunal criminel extraordinaire n'était pas +encore entré en activité. Danton s'éleva avec force contre ce retard +et rappela dans son discours les devoirs assumés par le gouvernement +révolutionnaire. Le lendemain, 28 mars, la Convention décrétait que le +Tribunal entrerait en activité le même jour et pour ce l'autorisait à +juger au nombre de dix jurés. + + * * * * * + +Je déclare avoir recommandé aux ministres d'excellents patriotes, +d'excellents révolutionnaires. Il n'y a aucune loi qui puisse ôter à +un représentant du peuple sa pensée. La loi ancienne qu'on veut +rappeler était absurde; elle a été révoquée par la révolution. Il faut +enfin que la Convention nationale soit un corps révolutionnaire; il +faut qu'elle soit peuple; il est temps qu'elle déclare la guerre aux +ennemis intérieurs. Quoi! la guerre civile est allumée de toutes +parts, et la Convention reste immobile! Un tribunal révolutionnaire a +été créé qui devait punir tous les conspirateurs, et ce tribunal n'est +pas encore en activité! Que dira donc ce peuple! car il est prêt à se +lever en masse; il le doit, il le sent. Il dira: Quoi donc! des +passions misérables agitent nos représentants, et cependant les +contre-révolutionnaires tuent la liberté. + +Je dois enfin vous dire la vérité, je vous la dirai sans mélange; que +m'importent toutes les chimères que l'on peut répandre contre moi, +pourvu que je puisse servir la patrie! Oui, citoyens; vous ne faites +pas votre devoir. Vous dites que le peuple est égaré; mais pourquoi +vous éloignez-vous de ce peuple? Rapprochez-vous de lui, il entendra +la voix de la raison. La révolution ne peut marcher, ne peut être +consolidée qu'avec le peuple. Le peuple en est l'instrument, c'est à +vous de vous en servir. En vain dites-vous que les sociétés populaires +fourmillent de dénonciateurs absurdes, de dénonciateurs atroces. Eh +bien, que n'y allez-vous? Une nation en révolution est comme l'airain +qui bout et se régénère dans le creuset. La statue de la liberté n'est +pas fondue. Ce métal bouillonne; si vous n'en surveillez le fourneau, +vous serez tous brûlés. Comment se fait-il que vous ne sentiez pas que +c'est aujourd'hui qu'il faut que la Convention décrète que tout homme +du peuple aura une pique aux frais de la nation. Les riches la +paieront, ils la paieront en vertu d'une loi; les propriétés ne seront +pas violées. Il faut décréter encore que, dans les départements où la +révolution s'est manifestée, quiconque a l'audace d'appeler cette +contre-révolution sera mis hors la loi. A Rome, Valerius Publicola eut +le courage de proposer une loi qui portait peine de mort contre +quiconque appellerait la tyrannie. Eh bien, moi, je déclare que, +puisque dans les rues, dans les places publiques, les patriotes sont +insultés; puisque, dans les spectacles, on applaudit avec fureur aux +applications qui se rapportent avec les malheurs de la patrie; je +déclare, dis-je, que quiconque oserait appeler la destruction de la +liberté, ne périra que de ma main, dusse-je après porter ma tête sur +l'échafaud, heureux d'avoir donné un exemple de vertu à ma patrie. Je +demande qu'on passe à l'ordre du jour sur la motion qui m'a donné lieu +de parler. Je demande que, dans toute la République, un citoyen ait +une pique aux frais de la nation. Je demande que le tribunal +extraordinaire soit mis en activité. Je demande que la Convention +déclare au peuple français, à l'Europe, à l'univers qu'elle est un +corps révolutionnaire, qu'elle est résolue de maintenir la liberté, +d'étouffer les serpents qui déchirent le sein de la patrie. + +Montrez-vous révolutionnaires; montrez-vous peuple, et alors la +liberté n'est plus en péril. Les nations qui veulent être grandes +doivent, comme les héros, être élevées à l'école du malheur. Sans +doute nous avons eu des revers; mais si, au mois de septembre, on vous +eût dit: "la tête du tyran tombera sous le glaive des lois, l'ennemi +sera chassé du territoire de la République; 100.000 hommes seront à +Mayence; nous aurons une armée à Tournai", vous eussiez vu la liberté +triomphante. Eh bien, telle est encore notre position. Nous avons +perdu un temps précieux. Il faut le réparer. On a cru que la +révolution était faite. On a crié aux factieux. Eh bien, ce sont ces +factieux qui tombent sous le poignard des assassins. + +Et toi, Lepeletier, quand tu périssais victime de ta haine pour les +tyrans, on criait aussi que tu étais un factieux. Il faut sortir de +cette léthargie politique. Marseille sait déjà que Paris n'a jamais +voulu opprimer la République, n'a jamais voulu que la liberté. +Marseille s'est déclarée la montagne de la République. Elle se +gonflera, cette montagne, elle roulera les rochers de la liberté, et +les ennemis de la liberté seront écrasés. Je ne veux pas rappeler de +fâcheux débats. Je ne veux pas faire l'historique des haines dirigées +contre les patriotes. Je ne dirai qu'un mot. + +Je vous dirai que Roland écrivait à Dumouriez (et c'est ce général qui +nous a montré la lettre, à Lacroix et à moi): "Il faut vous liguer +avec nous pour écraser ce parti de Paris, et surtout ce Danton." Jugez +si une imagination frappée au point de tracer de pareils tableaux a dû +avoir une grande influence sur toute la République. Mais tirons le +rideau sur le passé. Il faut nous réunir. C'est cette réunion qui +devrait établir la liberté d'un pôle à l'autre, aux deux tropiques et +sur la ligne de la Convention. Je ne demande pas d'ambassades +particulières. Quant à moi, je fais serment de mourir pour défendre +mon plus cruel ennemi. Je demande que ce sentiment sacré enflamme +toutes les âmes. Il faut tuer les ennemis intérieurs pour triompher +des ennemis extérieurs. Vous deviendrez victimes de vos passions ou de +votre ignorance, si vous ne sauvez la République. La République, elle +est immortelle! L'ennemi pourra bien faire encore quelques progrès; il +pourrait prendre encore quelques-unes de nos places, mais il s'y +consumerait lui-même. Que nos échecs tournent à notre avantage! que le +Français, en touchant la terre de son pays, comme le géant de la +fable, reprenne de nouvelles forces. + +J'insiste sur ce qui est plus qu'une loi, sur ce que la nécessité vous +commande, soyez peuple. Que tout homme qui porte encore dans son coeur +une étincelle de liberté, ne s'éloigne pas du peuple. Nous ne sommes +pas ses pères, nous sommes ses enfants. Exposons-lui nos besoins et +ses ressources, disons qu'il sera inviolable, s'il veut être uni. +Qu'on se rappelle l'époque mémorable et terrible du mois d'août. +Toutes les passions se croisaient. Paris ne voulait pas sortir de ses +murs. J'ai, moi, car il faut bien quelquefois se citer, j'ai amené le +conseil exécutif à se réunir à la mairie avec tous les magistrats du +peuple. Le peuple vit notre réunion, il la seconda, et l'ennemi a été +vaincu. Si on se réunit, si on aime les sociétés populaires, si on y +assiste, malgré ce qu'il peut y avoir en elles de défectueux, car il +n'y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force, +redeviendra victorieuse, et bientôt les despotes se repentiront de ces +triomphes éphémères qui n'auront été que plus funestes pour eux. + + + + +XVIII + +JUSTIFICATION DE SA CONDUITE EN BELGIQUE + +(30 mars 1793) + + +Dans la séance du 30 mars, un membre [Note: Le Moniteur du 1er avril, +n° 91, qui rend compte de la séance du 30 mars ne donne pas le nom de +ce membre.] de la Convention demanda l'exécution du décret ordonnant à +Danton de rendre compte de l'état de la Belgique au moment de son +départ. "Il importe, ajoutait-il, que nous connaissions toutes les +opérations de nos commissaires Gironde contre le conventionnel". Il +demanda aussitôt la parole et prononça ce long discours où il se +justifia d'une façon éclatante des reproches sournois et hypocrites +que Mme Roland réédita depuis dans son libelle. + + * * * * * + +Citoyens, vous aviez, par un décret, ordonné que, Camus et moi, seuls +des commissaires près l'armée de la Belgique, qui se trouvent +actuellement dans la Convention, rendions compte de ce que nous avions +vu et fait dans la Belgique. Le changement des circonstances, les +lettres nouvelles parvenues à votre Comité de défense générale, ont +rendu ce rapport moins important, quant à ce qui concerne la situation +des armées, puisque cette situation a changé; elles ont nécessité des +mesures provisoires que vous avez décrétées. J'étais prêt et je le +suis encore à m'expliquer amplement, et sur l'historique de la +Belgique, et sur les généraux, et sur l'armée, et sur la conduite des +commissaires. Il est temps que tout soit connu. Si la saine raison, si +le salut de la patrie et celui de l'armée a obligé vos commissaires +d'être en quelque sorte stationnaires, aujourd'hui le temps de bannir +toute espèce de politique est arrivé; il l'est d'autant plus que je +m'aperçois qu'on a insinué dans l'Assemblée que les malheurs de la +Belgique pouvaient avoir été plus ou moins amenés par l'influence, les +fautes et même les crimes de vos commissaires. + +Eh bien, je prends à cette tribune l'engagement solennel de tout dire, +de tout révéler, de répondre à tout. J'appellerai tous les +contradicteurs possibles d'un bout de la République à l'autre; +j'appellerai le Conseil exécutif, les commissaires nationaux; +j'appellerai tous mes collègues en témoignage. Et après cette vaste +explication, quand on aura bien sondé l'abîme dans lequel on a voulu +nous plonger, on reconnaîtra que ceux-là qui ont travaillé la réunion, +qui ont demandé des renforts, qui se sont empressés de vous annoncer +nos échecs pour hâter l'envoi des secours, s'ils n'obtiennent pas +l'honorable fruit de leurs travaux, sont au moins bien fortement in +inculpables. Je rendrai, je pourrai me tromper sur quelques détails, +les comptes qui me sont demandés; mais je puis annoncer à l'avance +qu'il y aura unanimité dans le témoignage de vos commissaires sur les +principaux objets de ces rapports. + +Je demande que la séance de demain soit consacrée à un rapport +préliminaire, car il y aura beaucoup de personnes a entendre, beaucoup +de chefs à interroger. On verra si nous avons manqué d'amour pour le +peuple, lorsque nous n'avons pas voulu tout à coup priver l'armée des +talents militaires dont elle avait besoin, dans des hommes dont +cependant nous combattions les opinions politiques, ou si nous n'avons +pas au contraire sauvé cette armée. + +On verra, par exemple, que, si nous avions donné à cette fameuse +lettre qui a été lue partout, excepté dans cette enceinte, les suites +que nous aurions pu lui donner, dès qu'elle nous a été connue, on +verra que, si nous n'avions pas, dans cette circonstance, mis dans +notre conduite la prudence que nous dictaient les événements, l'armée, +dénuée de chefs, se serait repliée sur nos frontières avec un tel +désordre, que l'ennemi serait entré avec elle dans nos places fortes. + +Je ne demande ni grâce, ni indulgence. J'ai fait mon devoir dans ce +moment de nouvelle révolution, comme je l'ai fait au 10 août. Et, à +cet égard, comme je viens d'entendre des hommes qui, sans doute sans +connaître les faits, mettant en avant des opinions dictées par la +prévention, me disent que je rende mes comptes, je déclare que j'ai +rendu les miens et que je suis prêt à les rendre encore. Je demande +que le Conseil exécutif soit consulté sur toutes les parties de ma +conduite ministérielle. Qu'on me mette en opposition avec ce ci-devant +ministre qui, par des réticences, a voulu jeter des soupçons sur moi. + +J'ai fait quelques instants le sacrifice de ma réputation pour mieux +payer mon contingent à la République, en ne m'occupant que de la +servir. Mais j'appelle aujourd'hui sur moi toutes les explications, +tous les genres d'accusation, car je suis résolu à tout dire. + +Ainsi préparez-vous à être aussi francs jusque dans vos haines, et +francs dans vos passions, car je les attends. Toutes ces discussions +pourront peut-être tourner encore au profit de la chose publique. Nos +maux viennent de nos divisions; eh bien, connaissons-nous tous. Car +comment se fait-il qu'une portion des représentants du peuple traite +l'autre de conjurés? Que ceux-ci accusent les premiers de vouloir les +faire massacrer? Il a été un temps pour les passions; elles sont +malheureusement dans l'ordre de la nature; mais il faut enfin que tout +s'explique, que tout le monde se juge et se reconnaisse. Le peuple, il +faut le dire, ne sait plus où reposer sa confiance; faites donc que +l'on sache si vous êtes un composé de deux partis, une assemblée +d'hommes travaillés de soupçons respectifs, ou si vous tendez tous au +salut de la patrie. Voulez-vous la réunion? Concourez d'un commun +accord aux mesures sévères et fermes que réclame le peuple indigné des +trahisons dont il a été si longtemps victime. Instruisez, armez les +citoyens; ce n'est pas assez d'avoir des armées aux frontières, il +faut au sein de la République une colonne centrale qui fasse front aux +ennemis du dedans, pour reporter ensuite la guerre au dehors. + +Non seulement je répondrai catégoriquement aux inculpations qui m'ont +été et me seront faites ici, dans cette Assemblée qui a l'univers pour +galerie, mais je dirai tout ce que je sais sur les opérations de la +Belgique, persuadé que la connaissance approfondie du mal peut seule +nous en faire découvrir le remède. Ainsi, s'il est un seul d'entre +vous qui ait le moindre soupçon sur ma conduite, comme ministre; s'il +en est un seul qui désire des comptes itératifs, lorsque déjà toutes +les pièces sont déposées dans vos comités; s'il en est un seul qui ait +des soupçons sur mon administration, relativement aux dépenses +secrètes de révolution, qu'il monte demain à la tribune, que tout se +découvre, que tout soit mis à nu, et, libres de défiances, nous +passerons ensuite à l'examen de notre situation politique [Note: A. +AULARD (_Oeuvr. cit._, tome I, p. 137 et suiv.) a prouvé, pièces en +mains, que, contrairement à l'assertion de la femme Roland et de +presque tous les historiens, Danton avait rendu les comptes de son +ministère dans la séance de la Convention du 6 octobre 1792.]. + +Ces défiances, quand on veut se rapprocher, sont-elles donc si +difficiles à faire disparaître? Je le dis, il s'en faut qu'il y ait +dans cette Assemblée les conspirations qu'on se prête. Trop longtemps, +il est vrai, un amour mutuel de vengeance, inspiré par les +préventions, a retardé la marche de la Convention, et diminué son +énergie, en la divisant souvent. Telle opinion forte a été repoussée +par tel ou tel coté, par cela seul qu'elle ne lui appartenait pas. +Qu'enfin donc le danger vous rallie. Songez que vous vous trouvez dans +la crise la plus terrible; vous avez une armée entièrement +désorganisée, et c'est la plus importante, car d'elle dépendait le +salut public, si le vaste projet de ruiner en Hollande le commerce de +l'Angleterre eût réussi. Il faut connaître ceux qui peuvent avoir +trempé dans la conspiration qui a fait manquer ce projet; les têtes de +ceux qui ont influé, soit comme généraux, soit comme représentants du +peuple sur le sort de cette armée, ces têtes doivent tomber les +premières. + +D'accord sur les bases de la conduite que nous devons tenir, nous le +serons facilement sur les résultats. Interrogeons, entendons, +comparons, tirons la vérité du chaos; alors nous saurons distinguer ce +qui appartient aux passions et ce qui est le fruit des erreurs; nous +connaîtrons où a été la véritable politique nationale, l'amour de son +pays, et l'on ne dira plus qu'un tel est un ambitieux, un usurpateur, +parce qu'il a un tempérament plus chaud et des formes plus robustes. +Non, la France ne sera pas ré asservie, elle pourra être embranlée, +mais le peuple, comme le Jupiter de l'Olympe, d'un seul signe fera +rentrer dans le néant tous les ennemis. + +Je demande que demain le Conseil exécutif nous fasse un rapport +préliminaire; je demande à m'expliquer ensuite, car le peuple doit +être instruit de tout. Les nouvelles reçues hier des armées +transpirent déjà. C'est en soulevant petit à petit le voile, c'est en +renonçant aux palliatifs que nous préviendrons l'explosion que +pourrait produire l'excès de mécontentement. Je demande que le Conseil +exécutif, pièces en main, nous rende compte de ses différents agents. +Que la vérité colore le civisme et le courage; que nous ayons encore +l'espoir de sauver la République, et de ramener à un centre commun +ceux qui se sont un moment laissé égarer par leurs passions. + +Citoyens, nous n'avons pas un instant à perdre. L'Europe entière +pousse fortement la conspiration. Vous voyez que ceux-là qui ont +prêché plus persévéramment la nécessité du recrutement qui s'opère +enfin pour le salut de la République; que ceux qui ont demandé le +tribunal révolutionnaire; que ceux qui ont provoqué l'envoi des +commissaires dans les départements pour y souffler l'esprit public, +sont présentés presque comme des conspirateurs. On se plaint de +misérables détails. Et des corps administratifs n'ont-ils pas demandé +ma tète? Ma tète!.... elle est encore là, elle y restera. Que chacun +emploie celle qu'il a reçue de la nature, non pour servir de petites +passions, mais pour servir la République. + +Je somme celui qui pourrait me supposer des projets d'ambition, de +dilapidation, de forfaiture quelconque, de s'expliquer demain +franchement sur ces soupçons, sous peine d'être réputé calomniateur. +Cependant je vous en atteste tous, dès le commencement de la +Révolution, j'ai été peint sous les couleurs les plus odieuses. + +Je suis resté inébranlable, j'ai marché à pas fermes vers la liberté. +On verra qui touchera au terme où le peuple arrivera, après avoir +écrasé tous les ennemis. Mais puisque aujourd'hui l'union, et par +conséquent une confiance réciproque, nous est nécessaire, je demande à +entrer, après le rapport du Conseil exécutif, dans toutes explications +qu'on jugera. + + + + +XIX + +SUR LA TRAHISON DE DUMOURIEZ ET LA MISSION EN BELGIQUE + +(1er avril 1793) + + +La trahison de Dumouriez, dont les opérations avaient, à plusieurs +reprises, été défendues par Danton, créa pour celui-ci une nouvelle +source d'accusations. Après un discours de Cambacérès, au nom du +Comité de défense générale, une défense de Sillery, réclamant l'examen +de ses papiers pour se disculper d'une complicité supposée avec +Dumouriez, et quelques mots de Fonfrède et de Robespierre, Penières +monta à la tribune pour dénoncer un fait que le Moniteur (n° 93) +relate en ces termes: + +PENIÈRES.--Quelques jours après l'arrivée de Danton et de Delacroix de +la Belgique, une lettre écrite par Dumouriez fut envoyée au Comité de +défense générale, sans avoir été lue à l'Assemblée. (PLUSIEURS +MEMBRES.--Cela n'est pas vrai!) La lettre fut apportée au Comité de +défense générale, où Danton fut appelé pour en entendre la lecture; +Bréard, qui était alors président, dit qu'il était de son devoir d'en +donner connaissance à l'Assemblée. Delacroix lui répondit en ces +termes: "Quant à moi, si j'étais président, je ne balancerais pas un +moment à exposer ma responsabilité, et la lettre ne serait pas lue; +car si un décret d'accusation devait être porté contre Dumouriez, +j'aimerais mieux que ma tête tombât que la sienne: Dumouriez est utile +à l'armée." Après cette explication, il fut arrêté que le lendemain on +ferait renvoyer cette lettre au comité, sans en faire la lecture. +Après que ce renvoi fut décrété, Danton nous dit qu'il repartirait +avec Delacroix et qu'il promettait de faire rétracter Dumouriez; et il +ajouta que, dans le cas où Dumouriez s'y refuserait, il demanderait +lui-même le décret d'accusation contre lui. Qu'est-il arrivé? Danton, +de retour de la Belgique, ne se présenta ni à l'Assemblée ni au +comité. Je lui demande en ce moment: pourquoi, ayant promis de faire +rétracter Dumouriez, et ne l'ayant pas fait, n'a-t-il pas demandé +contre lui le décret d'accusation. + + * * * * * + +Bréard ayant, en quelques mots, expliqué son rôle en cet incident, +Danton monta à la tribune pour justifier sa conduite envers Dumouriez, +sa mission en Belgique, et confondre ses calomniateurs. A plusieurs +reprises son discours fut interrompu. Force nous est donc de suivre le +texte du Moniteur (n° 93 et 94) pour donner une physionomie exacte de +la séance, et de reproduire toutes les interruptions pour suivre la +défense de Danton. + + + * * * * * + +Je commence par bien préciser l'interpellation faite, elle se réduit à +ceci: "Vous avez dit, Danton, que, si vous ne parveniez pas à faire +écrire a Dumouriez une lettre qui détruisit l'effet de la première, +vous demanderiez contre lui le décret d'accusation. Cette lettre +n'ayant point eu lieu, pourquoi n'avez-vous pas tenu votre promesse?" + +Voilà la manière dont je suis interpellé. Je vais donner les +éclaircissements qui me sont demandés. D'abord, j'ai fait ce que +j'avais annoncé: la Convention a reçu une lettre par laquelle +Dumouriez demandait qu'il ne fût fait de rapport sur sa première +qu'après que la Convention aurait entendu les renseignements que +devaient lui donner ses commissaires. Cette lettre ne nous satisfit +pas, et, après avoir conféré avec lui, nous acquîmes la conviction +qu'il n'y avait plus rien à attendre de Dumouriez pour la République. + +Arrivé à Paris à neuf heures du soir, je ne vins pas au comité; mais +le lendemain j'ai dit que Dumouriez était devenu tellement atroce, +qu'il avait dit que la Convention était composée de trois cents +imbéciles et de quatre cents brigands. J'ai demandé que tout fût +dévoilé; ainsi tous ceux qui s'y sont trouvés ont dû voir que mon avis +était qu'il fallait arracher Dumouriez à son armée. + +Mais ce fait ne suffit pas, il importe que la Convention et la nation +entière sachent la conduite qu'ont tenue vos commissaires à l'égard de +Dumouriez, et il est étrange que ceux qui, constamment, ont été en +opposition de principes avec lui soient aujourd'hui accusés comme ses +complices. + +Qu'a voulu Dumouriez? Établir un système financier dans la Belgique. +Qu'a voulu Dumouriez? Point de réunion. Quels sont ceux qui ont fait +les réunions? Vos commissaires. La réunion du Hainaut, dit Dumouriez, +s'est faite à coups de sabre. Ce sont vos commissaires qui l'ont +faite. C'est nous que Dumouriez accuse des malheurs de la Belgique; +c'est nous qu'il accuse d'avoir fait couler le sang dans le Hainaut +et, par une fatalité inconcevable, c'est nous qu'on accuse de protéger +Dumouriez! + +J'ai dit que Dumouriez avait conçu un plan superbe d'invasion de la +Hollande: si ce plan eût réussi, il aurait peut-être épargné bien des +crimes à Dumouriez; peut-être l'aurait-il voulu faire tourner a son +profit; mais l'Angleterre n'en aurait pas été moins abaissée et la +Hollande conquise. + +Voilà le système de Dumouriez: Dumouriez se plaint des sociétés +populaires et du tribunal extraordinaire; il dit que bientôt Danton +n'aura plus de crédit que dans la banlieue de Paris. + +UNE VOIX.--Ce sont les décrets de l'Assemblée, et non vous. + +On m'observe que je suis dans l'erreur; je passe à un autre fait plus +important: c'est que Dumouriez a dit à l'armée que si Danton et +Delacroix y reparaissaient, il les ferait arrêter. Citoyens, les faits +parlent d'eux-mêmes; on voit facilement que la commission a fait son +devoir. + +Dumouriez s'est rendu criminel, mais ses complices seront bientôt +connus. J'ai déjà annoncé que Dumouriez a été égaré par les impulsions +qu'il a reçues de Paris, et qu'il était aigri par les écrits qui +présentaient les citoyens les plus énergiques comme des scélérats. La +plupart de ces écrits sont sortis de cette enceinte; je demande que la +Convention nomme une commission pour débrouiller ce chaos et pour +connaître les auteurs de ce complot. Quand on verra comment nous avons +combattu les projets de Dumouriez, quand on verra que vous avez +ratifié tous les arrêtés que nous avons pris, il ne restera plus aucun +soupçon sur notre conduite. + +Citoyens, ce n'est point assez de découvrir d'où viennent nos maux; il +faut leur appliquer un remède immédiat. Vous avez, il est vrai, +ordonné un recrutement, mais cette mesure est trop lente; je crois que +l'Assemblée doit nommer un comité de la guerre, chargé de créer une +armée improvisée. Les ennemis veulent se porter sur Paris; leur +complice vous l'a dévoilé; je demande qu'il soit pris des mesures pour +qu'un camp de cinquante mille hommes soit formé à vingt lieues de +Paris; ce camp fera échouer les projets de nos ennemis, et pourra au +besoin servir a compléter les armées. Je demande aussi que mes +collègues dans la Belgique soient rappelés sur-le-champ. + +PLUSIEURS MEMBRES.--Cela est fait. + +Je demande enfin que le Conseil exécutif rende un compte exact de nos +opérations dans la Belgique: l'Assemblée acquerra les lumières qui lui +sont nécessaires, et elle verra que nous avons toujours été en +contradiction avec Dumouriez. + +Si vos commissaires avaient fait enlever Dumouriez au moment où il +était à la tète de son armée, on aurait rejeté sur eux la +désorganisation de cette armée. Vos commissaires, quoique investis +d'un grand pouvoir, n'ont rien pour assurer le succès de leurs +opérations; les soldats ne nous prennent, en arrivant aux armées, que +pour de simples secrétaires de commission; il aurait fallu que la +Convention donnât à ceux qu'elle charge de promulguer ses lois à la +tête des armées une sorte de décoration moitié civile et moitié +militaire. + +Que pouvaient faire de plus vos commissaires, sinon de dire: il y a +urgence, il faut arracher promptement Dumouriez de la tête de son +armée? Si nous avions voulu employer la force, elle nous eût manqué; +car quel général, au moment où Dumouriez exécutait sa retraite, et +lorsqu'il était entouré d'une armée qui lui était dévouée, eût voulu +exécuter nos ordres? Dumouriez était constamment jour et nuit à +cheval, et jamais il n'y a eu deux lieues de retraite sans un combat: +ainsi il nous était impossible de le faire arrêter. Nous avons fait +notre devoir, et j'appelle sur ma tête toutes les dénonciations, sûr +que ma tête loin de tomber sera la tête de Méduse qui fera trembler +tous les aristocrates. + +LASOURCE.--Ce n'est point une accusation formelle que je vais porter +contre Danton; mais ce sont des conjectures que je vais soumettre à +l'Assemblée. Je ne sais point déguiser ce que je pense, ainsi je vais +dire franchement l'idée que la conduite de Delacroix et de Danton a +fait naître dans mon esprit. + +Dumouriez a ourdi un plan de contre-révolution; l'a-t-il ourdi seul, +oui ou non? + +Danton a dit qu'il n'avait pu, qu'il n'avait osé sévir contre +Dumouriez, parce qu'au moment où il se battait, aucun officier général +n'aurait voulu exécuter ses ordres. Je réponds à Danton qu'il est bien +étonnant qu'il n'ait osé prendre aucune mesure contre Dumouriez, +tandis qu'il nous a dit que l'armée était tellement républicaine, que, +malgré la confiance qu'elle avait dans son général, si elle lisait +dans un journal que Dumouriez a été décrété d'accusation, elle +l'amènerait elle-même à la barre de l'Assemblée. + +Danton vient de dire qu'il avait assuré le comité que la République +n'avait rien à espérer de Dumouriez. J'observe à l'Assemblée que +Dumouriez avait perdu la tête en politique, mais qu'il conservait tous +ses talents militaires; alors Robespierre demanda que la conduite de +Dumouriez fût examinée; Danton s'y opposa et dit qu'il ne fallait +prendre aucune mesure contre lui avant que la retraite de la Belgique +fût entièrement effectuée. Son opinion fut adoptée. + +Voilà les faits, voici comme je raisonne. + +MAURE.--Je demande à dire un fait, c'est qu'on a proposé d'envoyer +Gensonné qui avait tout pouvoir sur Dumouriez, afin de traiter avec +lui du salut de la patrie. + +PLUSIEURS MEMBRES.--C'est vrai. + +LASOURCE.--Voici comment je raisonne. Je dis qu'il y avait un plan de +formé pour rétablir la royauté, et que Dumouriez était à la tête de ce +plan. Que fallait-il faire pour le faire réussir? Il fallait maintenir +Dumouriez à la tête de son armée. Danton est venu à la tribune, et a +fait le plus grand éloge de Dumouriez. S'il y avait un plan de formé +pour faire réussir les projets de Dumouriez, que fallait-il faire? Il +fallait se populariser. Qu'a fait Delacroix? Delacroix, en arrivant de +la Belgique, a affecté un patriotisme exagéré dont jusqu'à ce moment +il n'avait donné aucun exemple. (_De violents murmures se font +entendre_.) Et pour mieux dire, Delacroix se déclara Montagnard. +L'avait-il fait jusqu'alors? Non. Il tonna contre les citoyens qui ont +voté l'appel au peuple et contre ceux qu'on désigne sous le nom +d'hommes d'État. L'avait-il fait jusqu'alors? Non. + +Pour faire réussir la conspiration tramée par Dumouriez, il fallait +acquérir la confiance populaire, il fallait tenir les deux extrémités +du fil. Delacroix reste dans la Belgique; Danton vient ici; il y vient +pour prendre des mesures de sûreté générale; il assiste au comité, il +se tait. + +DANTON.--Cela est faux! + +PLUSIEURS VOIX.--C'est faux! + +LASOURCE.--Ensuite Danton, interpellé de rendre compte des motifs qui +lui ont fait abandonner la Belgique, parle d'une manière +insignifiante. Comment se fait-il qu'après avoir rendu son compte +Danton reste à Paris? Avait-il donné sa démission? Non. Si son +intention était de ne pas retourner dans la Belgique, il fallait qu'il +le dit, afin que l'Assemblée le remplaçât; et dans le cas contraire, +il devait y retourner. + +Pour faire réussir la conspiration de Dumouriez, que fallait-il faire? +Il fallait faire perdre à la Convention la confiance publique. Que +fait Danton? Danton paraît à la tribune, et là il reproche à +l'Assemblée d'être au-dessous de ses devoirs; il annonce une nouvelle +insurrection; il dit que le peuple est prêt à se lever, et cependant +le peuple était tranquille. Il n'y avait pas de marche plus sûre pour +amener Dumouriez à ses fins que de ravaler la Convention et de faire +valoir Dumouriez; c'est ce qu'a fait Danton. + +Pour protéger la conspiration, il fallait exagérer les dangers de la +patrie, c'est ce qu'ont fait Delacroix et Danton. On savait qu'en +parlant de revers, il en résulterait deux choses: la première, que les +âmes timides se cacheraient; la seconde, que le peuple, en fureur de +se voir trahi, se porterait à des mouvements qu'il est impossible de +retenir. + +En criant sans cesse contre la faction des hommes d'État, ne +semble-t-il pas qu'on se ménageait un mouvement, tandis que Dumouriez +se serait avancé à la tête de son armée? + +Citoyens, voilà les nuages que j'ai vus dans la conduite de vos +commissaires. Je demande, comme Danton, que vous nommiez une +commission ad hoc pour examiner les faits et découvrir les coupables. +Cela fait, je vous propose une mesure de salut public. Je crois que la +conduite de Dumouriez, mal connue de son armée, pourrait produire +quelques mouvements funestes. Il faut qu'elle et la France entière +sachent les mesures que vous avez prises; car Dumouriez est, comme le +fut jadis Lafayette, l'idole de la République. (_De violents murmures +et des cris_: Non, non! s'élèvent dans toutes les parties de la +salle.) Pour les inquiétudes que nos revers ont pu faire naître dans +l'âme des Français, il faut que la nation sache que, si l'armée a été +battue, c'est qu'elle a été trahie; il faut que la nation sache que, +tant que son général a voulu la liberté, l'armée a marché à des +triomphes. + +Je termine par une observation: vous voyez maintenant à découvert le +projet de ceux qui parlaient au peuple de couper des têtes, vous voyez +s'ils ne voulaient pas la royauté. Je sais bien que le peuple ne la +voulait pas, mais il était trompé. On lui parle sans cesse de se +lever. Eh bien! peuple français, lève-toi, suis le conseil de tes +perfides ennemis, forge-toi des chaînes, car c'est la liberté qu'on +veut perdre, et non pas quelques membres de la Convention. + +Et vous, mes collègues, souvenez-vous que le sort de la liberté est +entre vos mains; souvenez-vous que le peuple veut la justice. Il a vu +assez longtemps le Capitole et le trône, il veut voir maintenant la +roche Tarpéienne et l'échafaud. (_Applaudissements_.) Le tribunal que +vous avez créé ne marche pas encore; je demande: + +1° Qu'il rende compte tous les trois jours des procès qu'il a jugés et +de ceux qu'il instruit; de cette manière on saura s'il a fait justice. + +2° Je demande que les citoyens Égalité et Sillery, qui sont inculpés, +mais que je suis loin de croire coupables, soient mis en état +d'arrestation chez eux. + +3° Je demande que la commission demandée par Danton soit à l'instant +organisée. + +4° Que le procès-verbal qui vous a été lu soit imprimé, envoyé aux +départements et aux armées, qu'une adresse soit jointe a ce +procès-verbal; ce moyen est puissant; car, lorsque le peuple voit une +adresse de l'Assemblée nationale, il croit voir un oracle. Je demande +enfin, pour prouver à la nation que nous ne capitulerons jamais avec +un tyran, que chacun d'entre nous prenne l'engagement de donner la +mort à celui qui tenterait de se faire roi ou dictateur. (_Une +acclamation unanime se fait entendre. Les applaudissements et les +cris_: Oui, oui! se répètent à plusieurs reprises. L'assemblée entière +est levée; tout les membres, dont l'attitude du serment, répètent +celui de Lasource. Les tribunes applaudissent.) + +BIROTEAU.--Je demande la parole pour un fait personnel. + +Au comité de défense générale, où l'on agita les moyens de sauver la +patrie, Fabre d'Eglantine, qu'on connaît très lié avec Danton, qui, +dans une séance précédente, avait fait son éloge, Fabre d'Églantine, +dis-je, annonce qu'il avait un moyen de sauver la République, mais +qu'il n'osait pas en faire part, attendu qu'on calomniait sans cesse +les opinions. On le rassura, en lui disant que les opinions étaient +libres, et que d'ailleurs tout ce qui se disait au comité y demeurait +enseveli. Alors Fabre d'Églantine à mots couverts proposa un roi. (_De +violents murmures se font entendre_.) + +PLUSIEURS MEMBRES s'écrient à la fois:--Cela n'est pas vrai! + +DANTON.--C'est une scélératesse: vous avez pris la défense du roi, et +vous voulez rejeter vos crimes sur nous. + +BIROTEAU.--Je vais rendre les propres paroles de Fabre avec la réponse +qu'on lui fit. Il dit: (_De nouveaux murmures s'élèvent_.) + +DELMAS.--Je demande la parole au nom du salut public. + +Citoyens, je me suis recueilli; j'ai écouté tout ce qui a été dit à +cette tribune. Mon opinion est que l'explication qu'on provoque dans +ce moment doit perdre la République. Le peuple vous a envoyés pour +sauver la chose publique; vous le pouvez; mais il faut éloigner cette +explication; et moi aussi j'ai des soupçons, mais ce n'est pas le +moment de les éclaircir. + +Je demande que l'on nomme la commission proposée par Lasource; qu'on +la charge de recueillir tous les faits, et ensuite on les fera +connaître au peuple français. + +DANTON.--Je somme Cambon, sans personnalités, sans s'écarter de la +proposition qui vient d'être décrétée, de s'expliquer sur un fait +d'argent, sur cent mille écus qu'on annonce avoir été remis à Danton +et à Delacroix, et de dire la conduite que la commission a tenue +relativement à la réunion.... + + * * * * * + +La proposition de Delmas est adoptée unanimement. + + * * * * * + +PLUSIEURS VOIX.--Le renvoi à la commission! + +Cette proposition est décrétée. + +Danton retourne à sa place; toute l'extrême gauche se lève, et +l'invite à retourner à la tribune pour être entendu. (_Des +applaudissements s'élèvent dans les tribunes et se prolongent pendant +quelques instants_.) Danton s'élance à la tribune. (_Les +applaudissements des tribunes continuent avec ceux d'une grande partie +de l'Assemblée_.)_ + +Le président se couvre pour rétablir l'ordre et le silence. (_Le calme +renaît_.) + +LE PRÉSIDENT.--Citoyens, je demande la parole, et je vous prie de +m'écouter en silence. + +Différentes propositions ont été faites: on avait provoqué une +explication sur des faits qui inculpaient des membres de la +Convention. Delmas a demandé la nomination d'une commission chargée +d'examiner les faits et d'en rendre compte à l'Assemblée. Cette +proposition a été adoptée à l'unanimité. Danton s'y était rendu, +maintenant il demande la parole pour des explications; je consulte +l'Assemblée. + +TOUTE LA PARTIE GAUCHE.--Non, non! il a la parole de droit. + +Un grand nombre de membres de l'autre côté réclament avec la même +chaleur le maintien du décret.--(_L'Assemblée est longtemps agitée_.) + +LASOURCE.--Je demande que Danton soit entendu, et je déclare qu'il +n'est entré dans mon procédé aucune passion. + +LE PRÉSIDENT.--Citoyens, dans cette crise affligeante le voeu de +l'Assemblée ne sera pas équivoque. Je vais le prendre. + +L'Assemblée, consultée, accorde la parole à Danton, à une très grande +majorité. + +DANTON.--Je dois commencer par vous rendre hommage comme vraiment amis +du salut du peuple, citoyens qui êtes placés à cette montagne (_se +tournant vers l'amphithéâtre de l'extrémité gauche_); vous avez mieux +jugé que moi. J'ai cru longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de +mon caractère, je devais tempérer les moyens que la nature m'a +départis; je devais employer dans les circonstances difficiles où m'a +placé ma mission la modération que m'ont paru commander les +événements. Vous m'accusiez de faiblesse, vous aviez raison, je le +reconnais devant la France entière. Nous, faits pour dénoncer ceux +qui, par impéritie ou scélératesse, ont constamment voulu que le tyran +échappât au glaive de la loi.... (_Un très grand nombre de membres se +lèvent en criant_: Oui, oui! _et en indiquant du geste les membres +placés dans la partie droite.--Des rumeurs et des récriminations +violentes s'élèvent dans cette partie_.) Eh bien! ce sont ces +mêmes hommes.... (_Les murmures continuent à la droite de la +tribune.--L'orateur se tournant vers les interrupteurs_.) Vous me +répondrez, vous me répondrez.... Citoyens, ce sont, dis-je, ces mêmes +hommes qui prennent aujourd'hui l'attitude insolente de +dénonciateurs.... (_Grangeneuve interrompt.--Les murmures d'une +grande partie de l'Assemblée couvrent sa voix_.) + +GRANGENEUVE.--Je demande à faire une interpellation à Danton.... + +UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Vous n'avez pas la parole.... A l'Abbaye! + +DANTON.--Et d'abord, avant que d'entrer aussi à mon tour dans des +rapprochements, je vais répondre. Que vous a dit Lasource? Quelle que +soit l'origine de son roman, qu'il soit le fruit de son imagination ou +la suggestion d'hommes adroits.... (_De nouveaux murmures s'élèvent +dans la partie de la salle à la droite de la tribune_.) + +ALBITTE.--Nous avons tranquillement écouté Lasource, soyez tranquilles +à votre tour. + +DANTON.--Soit que cet homme, dont on s'est emparé plusieurs fois dans +l'Assemblée législative, ait voulu préparer, ce que j'aime à ne pas +croire, le poison de la calomnie contre moi, pour le faire circuler +pendant l'intervalle qui s'écoulera entre sa dénonciation et le +rapport général qui doit vous être fait sur cette affaire, je +n'examine pas maintenant ses intentions. Mais que vous a-t-il dit? +Qu'à mon retour de la Belgique, je ne me suis pas présenté au Comité +de défense générale; il en a menti: plusieurs de mes collègues m'ont +cru arrivé vingt-quatre heures avant mon retour effectif, pensant que +j'étais parti le jour même de l'arrêté de la commission; je ne suis +arrivé que le vendredi 29, à huit heures du soir. Fatigué de ma course +et du séjour que j'ai fait à l'armée, on ne pouvait exiger que je me +transportasse immédiatement au comité. Je sais que les soupçons de +l'inculpation m'ont précédé. On a représenté vos commissaires comme +les causes de la désorganisation de l'armée. Nous, désorganisateurs! +nous, qui avons rallié les soldats français, nous, qui avons fait +déloger l'ennemi de plusieurs postes importants! Ah! sans doute tel a +dit que nous étions venus pour sonner l'alarme, qui, s'il eût été +témoin de notre conduite, vous aurait dit que nous étions faits pour +braver le canon autrichien, comme nous braverons les complots et les +calomnies des ennemis de la liberté. + +J'en viens à la première inculpation de Lasource. En arrivant, je +n'étais pas même instruit qu'il dût y avoir comité ce jour-là. Me +fera-t-on un crime d'avoir été retenu quelques heures chez moi pour +réparer mes forces affaiblies par le voyage et par la nécessité de +manger? Dès le lendemain, je suis allé au comité; et quand on vous a +dit que je n'y ai donné que de faibles détails, on a encore menti. +J'adjure tous mes collègues qui étaient présents à cette séance: j'ai +dit que Dumouriez regardait la Convention comme un composé de trois +cents hommes stupides et de quatre cents scélérats. "Que peut faire +pour la République, ai-je ajouté, un homme dont l'imagination est +frappée de pareilles idées? Arrachons-le à son armée." (_L'orateur se +tournant vers l'extrémité gauche de la salle_.) N'est-ce pas cela que +j'ai dit? (_Plusieurs voix._--Oui! oui!) + +II y a plus. Camus, qu'on ne soupçonnera pas d'être mon partisan +individuel, a fait un récit qui a coupé le mien; et ici j'adjure +encore mes collègues. Il a fait un rapport dont les détails se sont +trouvés presque identiques avec le mien. (_Plusieurs voix._--Cela est +vrai!) + +Ainsi, il est résulté de ce que nous avons dit en commun un rapport +effectif au comité. + +Lasource trouve étrange que je sois resté à Paris, tandis que ma +mission me rappelait dans la Belgique; il cherche à faire croire à des +intelligences entre Delacroix et moi, dont l'un serait resté à +l'armée, et l'autre à Paris, pour diriger à la fois les deux fils de +la conspiration. + +Lasource n'est pas de bonne foi; Lasource sait bien que je ne devais +partir qu'autant que j'aurais des mesures à porter avec moi; que +j'avais demandé et déclaré que je voulais rendre compte à la +Convention de ce que je savais. Il n'y a donc dans ma présence ici +aucun rapport avec les événements de la Belgique, aucun délit, rien +qui puisse faire soupçonner une connivence. Lasource vous a dit: +"Danton et Delacroix ont proclamé que, si un décret d'accusation était +porté contre Dumouriez, il s'exécuterait, et qu'il suffirait que le +décret fût connu par les papiers publics pour que l'armée l'exécutât +elle-même. Comment donc ces mêmes commissaires n'ont-ils pas fait +arrêter Dumouriez?...." Je ne nie pas le propos cité par Lasource; +mais avions-nous ce décret d'accusation dont j'ai parlé? Pouvions-nous +prendre la résolution d'enlever Dumouriez; lorsque nous n'étions à +l'armée que Delacroix et moi, lorsque la commission n'était pas +rassemblée? Nous nous sommes rendus vers la commission, et c'est elle +qui a exigé que Delacroix retournât vers l'état-major, et qui a jugé +qu'il y aurait du danger, pour la retraite même de l'armée, à enlever +Dumouriez. Comment se fait il donc qu'on me reproche, à moi individu, +ce qui est du fait de la commission? La correspondance des +commissaires prouve qu'ils n'ont pu se saisir de l'individu Dumouriez. +Qu'auraient-ils donc fait en notre place, ceux qui nous accusent? eux +qui ont signé des taxes, quoiqu'il y eût un décret contraire. (_On +applaudit dans une grande partie de l'Assemblée_.) + +Je dois dire un fait qui s'est passé dans le Comité même de défense +générale. C'est que, lorsque je déclarai que je croyais du danger à ce +qu'on lût la lettre de Dumouriez, et à s'exposer d'engager un combat +au milieu d'une armée en retraite, en présence de l'ennemi, je +proposai cependant des mesures pour que l'on parvînt à se saisir du +général, au moment où on pourrait le faire sans inconvénient. Je +demandai que les amis même de Dumouriez, que Guadet, Gensonné se +rendissent à l'armée; que, pour lui ôter toute défiance, les +commissaires fussent pris dans les deux partis de la Convention, et +que par là il fût prouvé en même temps que, quelles que soient les +passions qui vous divisent, vous êtes unanimes pour ne jamais +consentir à recevoir la loi d'un seul homme. (_On applaudit._) Ou nous +le guérirons momentanément, leur disais-je, ou nous le garrotterons. +Je demande si l'homme qui proférait ces paroles peut être accusé +d'avoir eu des _ménagements_ pour Dumouriez. + +Quels sont ceux qui ont pris constamment des ménagements? Qu'on +consulte les canaux de l'opinion, qu'on examiné ce qu'on +disait partout, par exemple dans le journal qui s'intitule +_Patriote-français_. On y disait que Dumouriez était _loin d'associer +ses lauriers aux cyprès du 2 septembre_. C'est contre moi qu'on +excitait Dumouriez. Jamais on n'a eu la pensée de nous associer dans +les mêmes complots; nous ne voulions pas prendre sur nous la +responsabilité de l'enlèvement de Dumouriez; mais je demande si l'on +ne m'a pas vu déjouer constamment la politique de ce général, ses +projets de finances, les projets d'ambition qu'il pouvait avoir sur la +Belgique; je les ai constamment mis à jour. Je le demande à Cambon; il +dira, par exemple, la conduite que j'ai tenue relativement aux 300.000 +livres de dépenses qui ont été secrètement faites dans la Belgique. + +Et aujourd'hui, parce que j'ai été trop sage et trop circonspect, +parce qu'on a eu l'art de répandre que j'avais un parti, que je +voulais être _dictateur_, parce que je n'ai pas voulu, en répondant à +mes adversaires, produire de trop rudes combats, occasionner des +déchirements dans cette assemblée, on m'accuse de mépriser et d'avilir +la Convention. + +Avilir la Convention! Et qui plus que moi a constamment cherché à +relever sa dignité, à fortifier son autorité? N'ai-je pas parlé de mes +ennemis même avec une sorte de respect? (_Se tournant vers la partie +droite._) Je vous interpelle, vous qui m'accusez sans cesse.... + +PLUSIEURS VOIX.--Tout à l'heure vous venez de prouver votre respect. + +Tout à l'heure, cela est vrai; ce que vous me reprochez est exact; +mais pourquoi ai-je abandonné le système du silence et de la +modération? parce qu'il est un terme à la prudence, parce que quand on +se sent attaqué par ceux-là mêmes qui devraient s'applaudir de ma +circonspection, il est permis d'attaquer à son tour et de sortir des +limites de la patience. (_On applaudit dans une grande partie de +l'Assemblée._) + +Mais comment se fait-il que l'on m'impute à crime la conduite d'un de +mes collègues? Oui, sans doute, j'aime Delacroix; on l'inculpe parce +qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement, je +le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et les +projets de ceux qui ont cherché à sauver le tyran. (_De violents +murmures s'élèvent dans la partie droite.--Les plus vifs +applaudissements éclatent dans une grande partie du côté opposé et +dans les tribunes._) + +Quelques voix s'élèvent pour demander que Danton soit rappelé à +l'ordre. + +DUHEM.--Oui, c'est vrai, on a conspiré chez Roland, et je connais le +nom des conspirateurs. + +MAURE.--C'est Barbaroux, c'est Brissot, c'est Guadet. + +DANTON.--Parce que Delacroix s'est écarté du fédéralisme et du système +perfide de l'appel au peuple; parce que, lorsque après l'époque de la +mort de Lepeletier, on lui demanda s'il voulait que la Convention +quittât Paris, il fit sa profession de foi, en répondant: "J'ai vu +qu'on a armé de préventions tous les départements contre Paris, je ne +suis pas des vôtres." On a inculpé Delacroix, parce que, patriote +courageux, sa manière de voter dans l'Assemblée a toujours été +conséquente à la conduite qu'il a tenue dans la grande affaire du +tyran. Il semble aujourd'hui que, moi, j'en aie fait mon second en +conjuration. Ne sont-ce pas là les conséquences, les aperçus jetés en +avant par Lasource? (_Plusieurs voix à la droite de la tribune:_ Oui, +oui!--_Une autre voix_: Ne parlez pas tant, mais répondez!) Eh! que +voulez-vous que je réponde? J'ai d'abord réfuté pleinement les détails +de Lasource: j'ai démontré que j'avais rendu au Comité de défense +générale le compte que je lui devais, qu'il y avait identité entre mon +rapport et celui de Camus qui n'a été qu'un prolongement du mien; que, +si Dumouriez n'a pas été déjà amené pieds et poings liés à la +Convention, ce ménagement n'est pas de mon fait. J'ai répondu enfin +assez pour satisfaire tout homme de bonne foi (_plusieurs voix dans +l'extrémité gauche_: Oui, oui!); et certes, bientôt je tirerai la +lumière de ce chaos. + +Les vérités s'amoncelleront et se dérouleront devant vous. Je ne suis +pas en peine de ma justification. + +Mais tout en applaudissant à cette commission que vous venez +d'instituer, je dirai qu'il est assez étrange que ceux qui ont fait la +réunion contre Dumouriez; qui, tout en rendant hommage à ses talents +militaires, ont combattu ses opinions politiques, se trouvent être +ceux contre lesquels cette commission paraît être principalement +dirigée. + +Nous, vouloir un roi! Encore une fois, les plus grandes vérités, les +plus grandes probabilités morales restent seules pour les nations. Il +n'y a que ceux qui ont eu la stupidité, la lâcheté de vouloir ménager +un roi qui peuvent être soupçonnés de vouloir rétablir un trône; il +n'y a, au contraire, que ceux qui constamment ont cherché à exaspérer +Dumouriez contre les sociétés populaires et contre la majorité de la +Convention; il n'y a que ceux qui ont présenté notre empressement à +venir demander des secours pour une armée délabrée comme une +pusillanimité; il n'y a que ceux qui ont manifestement voulu punir +Paris de son civisme, armer contre lui les départements.... (_Un grand +nombre de membres se levant, et indiquant du geste la partie droite_: +Oui, oui, ils l'ont voulu!) + +MARAT.--Et leurs petits soupers! + +DANTON.--Il n'y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec +Dumouriez quand il était à Paris.... (_On applaudit dans une grande +partie de la salle._) + +MARAT.--Lasource!.... Lasource en était.... Oh! je dénoncerai tous les +traîtres. + +DANTON.--Oui, eux seuls sont les complices de la conjuration. (_De +vifs applaudissements s'élèvent à l'extrémité gauche et dans les +tribunes._) Et c'est moi qu'on accuse!.... moi!.... Je ne crains rien +de Dumouriez, ni de tous ceux avec qui j'ai été en relation. Que +Dumouriez produise une seule ligne de moi qui puisse donner lieu à +l'ombre d'une inculpation, et je livre ma tête. + +MARAT.--Il a vu les lettres de Gensonné.... C'est Gensonné qui était +en relation intime avec Dumouriez. + +GENSONNÉ.--Danton, j'interpelle votre bonne foi. Vous avez dit avoir +vu la minute de mes lettres, dites ce qu'elles contenaient. + +DANTON.--Je ne parle pas textuellement de vos lettres, je n'ai point +parlé de vous; je reviens à ce qui me concerne. + +J'ai, moi, quelques lettres de Dumouriez: elles prouveront qu'il a été +obligé de me rendre justice; elles prouveront qu'il n'y avait nulle +identité entre son système politique et le mien: c'est à ceux qui ont +voulu le fédéralisme.... + +PLUSIEURS VOIX.--Nommez-les! + +MARAT (_se tournant vers les membres de la partie droite_).--Non, vous +ne parviendrez pas à égorger la patrie! + +DANTON.--Voulez-vous que je dise quels sont ceux que je désigne? + +UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui! + +DANTON.--Écoutez! + +MARAT (_se tournant vers la partie droite_).--Écoutez! + +DANTON.--Voulez-vous entendre un mot qui paye pour tous? + +LES MÊMES CRIS S'ÉLÈVENT.--Oui, oui! + +DANTON.--Eh bien! je crois qu'il n'est plus de trêve entre la +Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les +lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés dans la France. +(_Un grand nombre de membres de la partie gauche se lèvent +simultanément, et applaudissent.--Plusieurs voix se font entendre_: +Nous sauverons la patrie!) + +Eh! qui pourrait se dispenser de proférer ces vérités, quand, malgré +la conduite immobile que j'ai tenue dans cette assemblée; quand vous +représentez ceux qui ont le plus de sang-froid et de courage comme des +ambitieux; quand, tout en semblant me caresser, vous me couvrez de +calomnies; quand beaucoup d'hommes, qui me rendent justice +individuellement, me présentent à la France entière dans leur +correspondance comme voulant ruiner la liberté de mon pays? Cent +projets absurdes de cette nature ne m'ont-ils pas été successivement +prêtés? Mais jamais la calomnie n'a été conséquente dans ses systèmes, +elle s'est repliée de cent façons sur mon compte, cent fois elle s'est +contredite. Des le commencement de la Révolution, j'avais fait mon +devoir, et vous vous rappelez que je fus alors calomnié, j'ai été de +quelque utilité à mon pays, lorsqu'à la révolution du 10 août, +Dumouriez lui-même reconnaît que j'avais apporté du courage dans le +conseil, et que je n'avais pas peu contribué à nos succès. Aujourd'hui +les homélies misérables d'un vieillard cauteleux, reconnu tel, ont été +le texte de nouvelles inculpations; et puisqu'on veut des faits, je +vais vous en dire sur Roland. Tel est l'excès de son délire, et Garat +lui-même m'a dit que ce vieillard avait tellement perdu la tête, qu'il +ne voyait que la mort; qu'il croyait tous les citoyens prêts à la +frapper; qu'il dit un jour, en parlant de son ami, qu'il avait +lui-même porté au ministère: _Je ne mourrai que de la main de Pache, +depuis qu'il se met à la tête des factieux de Paris...._ Eh bien! +quand Paris périra, il n'y aura plus de République. Paris est le +centre constitué et naturel de la France libre. C'est le centre des +lumières. + +On nous accuse d'être les factieux de Paris. Eh bien! nous avons +déroulé notre vie devant la nation, elle a été celle d'hommes qui ont +marché d'un pas ferme vers la révolution. Les projets criminels qu'on +m'impute, les épithètes de scélérats, tout a été prodigué contre nous, +et l'on espère maintenant nous effrayer? Oh! non. (_De vifs +applaudissements éclatent dans l'extrémité gauche de la salle; ils +sont suivis de ceux des tribunes.--Plusieurs membres demandent +qu'elles soient rappelées au respect qu'elles doivent à l'Assemblée._) +Eh bien! les tribunes de Marseille ont aussi applaudi à la +Montagne.... J'ai vu depuis la Révolution, depuis que le peuple +français a des représentants, j'ai vu se répéter les misérables +absurdités que je viens d'entendre débiter ici. Je sais que le peuple +n'est pas dans les tribunes, qu'il ne s'y en trouve qu'une petite +portion, que les Maury, les Cazalès et tous les partisans du +despotisme calomniaient aussi les citoyens des tribunes. + +Il fut un temps où vous vouliez une garde départementale. (_Quelques +murmures se font entendre._) + +On voulait l'opposer aux citoyens égarés par la faction de Paris. Eh +bien! vous avez reconnu que ces mêmes citoyens des départements, que +vous appeliez ici, lorsqu'ils ont été à leur tour placés dans les +tribunes, n'ont pas manifesté d'autres sentiments que le peuple de +Paris, peuple instruit, peuple qui juge bien ceux qui le servent (_On +applaudit dans les tribunes et dans une très grande partis de +l'Assemblée_); peuple qui se compose de citoyens pris dans tous les +départements; peuple exercé aussi à discerner quels sont ceux qui +prostituent leurs talents; peuple qui voit bien que qui combat avec la +Montagne ne peut pas servir les projets d'Orléans. (_Mêmes +applaudissements._) Le projet lâche et stupide qu'on avait conçu +d'armer la fureur populaire contre les Jacobins, contre vos +commissaires, contre moi, parce que j'avais annoncé que Dumouriez +avait des talents militaires, et qu'il avait fait un coup de génie en +accélérant l'entreprise de la Hollande: ce projet vient sans doute de +ceux qui ont voulu faire massacrer les patriotes; car il n'y a que les +patriotes qu'on égorge. + +UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui. + +MARAT.--Lepeletier et Léonard Bourdon. + +DANTON.--Eh bien! leurs projets seront toujours déçus, le peuple ne +s'y méprendra pas. J'attends tranquillement et impassiblement le +résultat de cette commission. Je me suis justifié de l'inculpation de +n'avoir pas parlé de Dumouriez. J'ai prouvé que j'avais le projet +d'envoyer dans la Belgique une commission composée de tous les partis +pour se saisir, soit de l'esprit, soit de la personne de Dumouriez. + +MARAT.--Oui, c'était bon, envoyez-y Lasource? + +DANTON.--J'ai prouvé, puisqu'on me demande des preuves pour répondre à +de simples aperçus de Lasource que, si je suis resté à Paris, ce n'a +été en contravention à aucun de vos décrets. J'ai prouvé qu'il est +absurde de dire que le séjour prolongé de Delacroix dans la Belgique +était concerté avec ma présence ici, puisque l'un et l'autre nous +avons suivi les ordres de la totalité de la commission; que, si la +commission est coupable, il faut s'adresser à elle et la juger sur des +pièces après l'avoir entendue; mais qu'il n'y a aucune inculpation +individuelle à faire contre moi. J'ai prouvé qu'il était lâche et +absurde de dire que moi, Danton, j'ai reçu cent mille écus pour +travailler la Belgique. N'est-ce pas Dumouriez qui, comme Lasource, +m'accuse d'avoir opéré à coups de sabre la réunion? Ce n'est pas moi +qui ai dirigé les dépenses qu'a entraînées l'exécution du décret du 13 +décembre. Ces dépenses ont été nécessitées pour déjouer les prêtres +fanatiques qui salariaient le peuple malheureux; ce n'est pas à moi +qu'il faut en demander compte, c'est à Lebrun. + +CAMBON.--Ces cent mille écus sont tout simplement les dépenses +indispensablement nécessaires pour l'exécution du décret du 15 +décembre. + +DANTON.--Je prouverai subséquemment que je suis un révolutionnaire +immuable, que je résisterai à toutes les atteintes, et je vous prie, +citoyens (_se tournant vers les membres de la partie gauche_), d'en +accepter l'augure. J'aurai la satisfaction de voir la nation entière +se lever en masse pour combattre les ennemis extérieurs, et en même +temps pour adhérer aux mesures que vous avez décrétées sur mes +propositions. + +A-t-on pu croire un instant, a-t-on eu la stupidité de croire que, +moi, je me sois coalisé avec Dumouriez? Contre qui Dumouriez +s'élève-t-il? Contre le tribunal révolutionnaire: c'est moi qui ai +provoqué l'établissement de ce tribunal. Dumouriez veut dissoudre la +Convention. Quand on a proposé, dans le même objet, la convocation des +assemblées primaires, ne m'y suis-je pas opposé? Si j'avais été +d'accord avec Dumouriez, aurais-je combattu ses projets de finances +sur la Belgique? Aurais-je déjoué son projet de rétablissement des +trois États? Les citoyens de Mons, de Liège, de Bruxelles, diront si +je n'ai pas été redoutable aux aristocrates, autant exécré par eux +qu'ils méritent de l'être: ils vous diront qui servait les projets de +Dumouriez, de moi ou de ceux qui le vantaient dans les papiers +publics, ou de ceux qui exagéraient les troubles de Paris, et +publiaient que des massacres avaient lieu dans la rue des Lombards. + +Tous les citoyens vous diront: quel fut son crime? c'est d'avoir +défendu Paris. + +A qui Dumouriez déclare-t-il la guerre? aux sociétés populaires. Qui +de nous a dit que sans les sociétés populaires, sans le peuple en +masse, nous ne pourrions nous sauver? De telles mesures +coïncident-elles avec celles de Dumouriez, ou la complicité ne +serait-elle pas plutôt de la part de ceux qui ont calomnié à l'avance +les commissaires pour faire manquer leur mission? (_Applaudissements._) +Qui a pressé l'envoi des commissaires? Qui a accéléré le recrutement, +le complètement des armées. C'est moi! moi, je le déclare à toute la +France, qui ai le plus puissamment agi sur ce complètement. Ai-je, +moi, comme Dumouriez, calomnié les soldats de la liberté qui courent +en foule pour recueillir les débris de nos armées? N'ai-je pas dit que +j'avais vu ces hommes intrépides porter aux armées le civisme qu'ils +avaient puisé dans l'intérieur? N'ai-je pas dit que cette portion de +l'armée, qui, depuis qu'elle habitait sur une terre étrangère, ne +montrait plus la même vigueur, reprendrait, comme le géant de la +fable, en posant le pied sur la terre de la liberté, toute l'énergie +républicaine? Est-ce là le langage de celui qui aurait voulu tout +désorganiser? N'ai-je pas montré la conduite d'un citoyen qui voulait +vous tenir en mesure contre toute l'Europe? + +Qu'on cesse donc de reproduire des fantômes et des chimères qui ne +résisteront pas à la lumière et aux explications. + +Je demande que la commission se mette sur-le-champ en activité, +qu'elle examine la conduite de chaque député depuis l'ouverture de la +Convention. Je demande qu'elle ait caractère surtout pour examiner la +conduite de ceux qui, postérieurement au décret pour l'indivisibilité +de la République, ont manoeuvré pour la détruire; de ceux qui, après +la rejection de leur système pour l'appel au peuple, nous ont +calomniés; et si, ce que je crois, il y a ici une majorité vraiment +républicaine, elle en fera justice. Je demande qu'elle examine la +conduite de ceux qui ont empoisonné l'opinion publique dans tous les +départements. On verra ce qu'on doit penser de ces hommes qui ont été +assez audacieux pour notifier à une administration qu'elle devait +arrêter des commissaires de la Convention; de ces hommes qui ont voulu +constituer des citoyens, des administrateurs, juges des députés que +vous avez envoyés dans les départements pour y réchauffer l'esprit +public et y accélérer le recrutement. On verra quels sont ceux qui, +après avoir été assez audacieux pour transiger avec la royauté, après +avoir désespéré, comme ils en sont convenus, de l'énergie populaire, +ont voulu sauver les débris de la royauté! car on ne peut trop le +répéter, ceux qui ont voulu sauver l'individu, ont par la même eu +intention de donner de grandes espérances au royalisme. +(_Applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée._) Tout +s'éclaircira; alors on ne sera plus dupe de ce raisonnement par lequel +on cherche à insinuer qu'on n'a voulu détruire un trône que pour en +établir un autre. Quiconque auprès des rois est convaincu d'avoir +voulu frapper un d'eux, est pour tous un ennemi mortel. + +UNE VOIX.--Et Cromwell?.... (_Des murmures s'élèvent dans une partie +de l'Assemblée._) + +DANTON, _se tournant vers l'interlocuteur._--Vous êtes bien scélérat +de me dire que je ressemble à Cromwell. Je vous cite devant la nation. +(_Un grand nombre de voix s'élèvent simultanément pour demander que +l'interrupteur soit censuré; d'autres, pour qu'il soit envoyé à +l'Abbaye._) + +Oui, je demande que le vil scélérat qui a eu l'impudeur de dire que je +suis un Cromwell soit puni, qu'il soit traduit à l'Abbaye. (_On +applaudit._) Et si, en dédaignant d'insister sur la justice que j'ai +le droit de réclamer, si je poursuis mon raisonnement, je dis que, +quand j'ai posé en principe que quiconque a frappé un roi à la tête, +devient l'objet de l'exécration de tous les rois, j'ai établi une +vérité qui ne pourrait être contestée. (_Plusieurs voix_--C'est vrai!) + +Eh bien! croyez-vous que ce Cromwell dont vous me parlez ait été l'ami +des rois? + +UNE VOIX.--Il a été roi lui-même! + +DANTON.--Il a été craint, parce qu'il a été le plus fort. Ici ceux qui +ont frappé le tyran de la France seront craints aussi. Ils seront +d'autant plus craints que la liberté s'est engraissée du sang du +tyran. Ils seront craints, parce que la nation est avec eux. Cromwell +n'a été souffert par les rois que parce qu'il a travaillé avec eux. Eh +bien! je vous interpelle tous. (_Se tournant vers les membres de la +partie gauche._) Est-ce la terreur, est-ce l'envie d'avoir un roi qui +vous a fait proscrire le tyran? (_L'Assemblée presque unanime_: Non, +non!) Si donc ce n'est que le sentiment profond de vos devoirs qui a +dicté mon arrêt de mort, si vous avez cru sauver le peuple, et faire +en cela ce que la nation avait droit d'attendre de ses mandataires, +ralliez-vous (_S'adressant à la même partie de l'Assemblée_), vous qui +avez prononcé l'arrêt du tyran contre les lâches (_indignant du geste +les membres de la partie droite_) qui ont voulu l'épargner (_Une +partie de l'Assemblée applaudit_); serrez-vous; appelez le peuple à se +réunir en armes contre l'ennemi du dehors, et à écraser celui du +dedans, et confondez, par la vigueur et l'immobilité de votre +caractère, tous les scélérats, tous les modérés (_L'orateur, +s'adressant toujours à la partie gauche, et indiquant quelquefois du +geste les membres du côté opposé_), tous ceux qui vous ont calomniés +dans les départements. Plus de composition avec eux! ( _Vifs +applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée et dés tribunes._) +Reconnaissez-le tous, vous qui n'avez jamais su tirer de votre +situation politique dans la nation le parti que vous auriez pu en +tirer; qu'enfin justice vous soit rendue. Vous voyez, par la situation +où je me trouve en ce moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes, +et de déclarer la guerre à tous vos ennemis, quels qu'ils soient. +(_Mêmes applaudissements_) Il faut former une phalange indomptable. Ce +n'est pas vous, puisque vous aimez les sociétés populaires et le +peuple, ce n'est pas vous qui voudrez un roi. (_Les applaudissements +recommencent._--Non, non!_s'écrie-t-on avec force dans la grande +majorité de l'Assemblée._) C'est à vous à en ôter l'idée à ceux qui +ont machiné pour conserver l'ancien tyran. Je marche à la République; +marchons-y de concert, nous verrons qui de nous ou de nos détracteurs +atteindra le but. + +Après avoir démontré que, loin d'avoir été jamais d'accord avec +Dumouriez, il nous accuse textuellement d'avoir fait la réunion à +coups de sabre, qu'il a dit publiquement qu'il nous ferait arrêter, +qu'il était impossible à Delacroix et à moi, qui ne sommes pas la +commission, de l'arracher à son armée; après avoir répondu à tout; +après avoir rempli cette tâche de manière à satisfaire tout homme +sensé et de bonne foi, je demande que la commission des six, que vous +venez d'instituer, examine non seulement la conduite de ceux qui vous +ont calomniés, qui ont machiné contre l'indivisibilité de la +République, mais de ceux encore qui ont cherché à sauver le tyran +(_Nouveaux applaudissements d'une partie de l'Assemblée et des +tribunes_), enfin de tous les coupables qui ont voulu ruiner la +liberté, et l'on verra si je redoute les accusateurs. + +Je me suis retranché dans la citadelle de la raison; j'en sortirai +avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les scélérats qui ont +voulu m'accuser. (_Danton descend de la tribune au milieu des plus +vifs applaudissements d'une très grande partie de l'Assemblée et des +citoyens. Plusieurs membres de l'extrémité gauche se précipitent vers +lui pour l'embrasser. Les applaudissements se prolongent._) + + + + +XX + +SUR LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC + +(3 avril 1793) + + +Dans la séance permanente de la Convention, commencée le mercredi 3 +avril, au matin, Isnard proposa, au nom du Comité de défense générale, +la création d'un nouveau comité d'exécution composé de neuf membres +chargés de remplir les fonctions qui étaient attribuées au Conseil +exécutif, et de prendre toutes les mesures de défense générale que +pouvaient nécessiter les circonstances. Danton, tout en adoptant le +principe, en fit renvoyer le projet de décret au lendemain. Dans sa +séance du vendredi 5 avril, la Convention élut les neuf membres de ce +premier Comité de Salut public: Barère, Delmas, Bréard, Cambon, Jean +Debry, Danton, Guyton, Treilhard, Lacroix (_Moniteur_, no. 98). + + * * * * * + +Je demande aussi la parole pour une motion d'ordre. + +Quelle qu'ait été la divergence des opinions, il n'en est pas moins +vrai que la majorité de la Convention veut la République. Nous voulons +repousser et anéantir la conjuration des rois; nous sentons que telle +est la nature des circonstances, telle est la grandeur du péril qui +nous menace, qu'il nous faut un développement extraordinaire de forces +et de mesures de salut public; nous cherchons à établir une agence +funeste pour les rois; nous sentons que, pour créer des armées, +trouver de nouveaux chefs, il faut un pouvoir nouveau toujours dans la +main de la Convention, et qu'elle puisse anéantir à volonté; mais je +pense que ce plan doit être médité, approfondi. Je crois qu'une +République, tout en proscrivant les dictateurs et les triumvirs, n'en +a pas moins le pouvoir et même le devoir de créer une autorité +terrible. Telle est la violence de la tempête qui agite le vaisseau de +l'État, qu'il est impossible pour le sauver, d'agir avec les seuls +principes de l'art. Écartons toute idée d'usurpation. Eh! qui donc +pourrait être usurpateur? Vous voyez que cet homme qui avait remporté +quelques victoires va appeler contre lui toutes les forces des +Français. Déjà le département où il est né demande sa tête. +Rapprochons-nous, rapprochons-nous fraternellement; il y va du salut +de tous. Si la conjuration triomphe, elle proscrira tout ce qui aura +porté le nom de patriote, quelles qu'ai en été les nuances. Je demande +le renvoi du projet de décret, et l'ajournement à demain. + + + + +XXI + +SUR LE PRIX DU PAIN + +(5 avril 1793) + + +Sur la proposition de Lacroix (de l'Eure) la Convention décida, dans +sa séance du vendredi 5 avril, de ne plus admettre aucun ci-devant +privilégié, soit comme officier, soit comme volontaire, dans les +armées révolutionnaires. Danton demanda la création d'une garde +nationale payée par la nation, comme suite logique du précédent +décret. A cette proposition il ajouta celle de l'abaissement du prix +du pain. "Ces deux propositions, dit le Moniteur (n° 99), sont +adoptées au milieu des applaudissements de toute l'Assemblée." + + * * * * * + +Le décret que vous venez de rendre annoncera à la nation et à +l'univers entier quel est le grand moyen d'éterniser la République; +c'est d'appeler le peuple à sa défense. Vous allez avoir une armée de +sans-culottes; mais ce n'est pas assez; il faut que, tandis que vous +irez combattre les ennemis de l'extérieur, les aristocrates de +l'intérieur soient mis sous la pique des sans-culottes. Je demande +qu'il soit créé une garde du peuple qui sera salariée par la nation. +Nous serons bien défendus, quand nous le serons par les sans-culottes. +J'ai une autre proposition à faire; il faut que dans toute la France +le prix du pain soit dans une juste proportion avec le salaire du +pauvre: ce qui excédera sera payé par le riche (_On applaudit_). Par +ce seul décret, vous assurerez au peuple et son existence et sa +dignité; vous l'attacherez à la révolution; vous acquerrez son estime +et son amour. Il dira: nos représentants nous ont donné du pain; ils +ont plus fait qu'aucun de nos anciens rois. Je demande que vous +mettiez aux voix les deux propositions que j'ai faites, et qu'elles +soient renvoyées au Comité pour vous en présenter la rédaction. + + + + + +XXII + +SUR LE DROIT DE PÉTITION DU PEUPLE + +(10 avril 1793) + + +Ce discours de Danton fut la réponse à une motion de Pétion tendant à +traduire en tribunal révolutionnaire le président et les secrétaires +de la Section de la Halle-aux-Blés. Cette section avait demandé, par +une pétition répandue dans Paris, le décret d'accusation contre +Roland. + + * * * * * + +C'est une vérité incontestable, que vous n'avez pas le droit d'exiger +du peuple ou d'une portion du peuple plus de sagesse que vous n'en +avez vous-mêmes. Le peuple n'a-t-il pas le droit de sentir des +bouillonnements qui le conduisent à un délire patriotique, lorsque +cette tribune semble continuellement être une arène de gladiateurs? +N'ai-je pas été moi-même, tout à l'heure, assiégé à cette tribune? Ne +m'a-t-on pas dit que je voulais être dictateur?.... Je vais examiner +froidement le projet de décret présenté par Pétion; je n'y mettrai +aucune passion, moi; je conserverai mon immobilité, quels que soient +les flots d'indignation qui me pressent en tous sens. Je sais quel +sera le dénouement de ce grand drame; le peuple restera libre; je veux +la République, je prouverai que je marche constamment à ce but. La +proposition de Pétion est insignifiante. On sait que dans plusieurs +départements on a demandé tour à tour la tête des membres qui +siégeaient dans l'un ou l'autre des côtés de la salle. N'a-t-on pas +aussi demandé la mienne? Tous les jours il arrive des pétitions plus +ou moins exagérées; mais il faut les juger par le fond. J'en appelle à +Pétion lui-même. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il se trouve dans les +orages populaires. Il sait bien que lorsqu'un peuple brise sa +monarchie pour arriver à la République, il dépasse son but par la +force de projection qu'il s'est donnée. Que doit faire la +représentation nationale. Profiter de ces excès mêmes. Dans la +première Assemblée constituante, Marat n'était ni moins terrible aux +aristocrates, ni moins odieux aux modérés. Eh bien! Marat y trouva des +défenseurs; il disait aussi que la majorité était mauvaise, et elle +l'était. Ce n'est pas que je croie qu'il en soit de même de cette +assemblée. Mais que devez-vous répondre au peuple quand il vous dit +des vérités sévères? Vous devez lui répondre en sauvant la République. +Et depuis quand vous doit-on des éloges? Etes-vous à la fin de votre +mission? On parle des calomniateurs: la calomnie dans un État vraiment +libre n'est rien pour l'homme qui a conscience intime de son devoir. +Encore une fois, tout ce qui a rapport à la calomnie ne peut être la +base d'une délibération dans la Convention. Il existe des lois, des +tribunaux; que ceux qui croient devoir poursuivre cette adresse, l'y +poursuivent. Oui, je le déclare, vous seriez indignes de votre +mission, si vous n'aviez pas constamment devant les yeux ces grands +objets: vaincre les ennemis, rétablir l'ordre dans l'intérieur, et +faire une bonne constitution. Nous la voulons tous, la France la veut; +elle sera d'autant plus belle qu'elle sera née au milieu des orages de +la liberté; ainsi un peuple de l'antiquité construisait ses murs, en +tenant d'une main la truelle, et de l'autre l'épée pour repousser les +ennemis. N'allons pas nous faire la guerre, animer les sections, les +mettre en délibération sur des calomnies, tandis que nous devons +concentrer leur énergie pour la diriger contre les Autrichiens.... Que +l'on ne vienne donc plus nous apporter des dénonciations exagérées, +comme si l'on craignait la mort. Voilà l'exemple que vous donnez! Vous +voulez sévir contre le peuple, et vous êtes plus virulents que lui! Je +demande la question préalable et le rapport du Comité de Salut public. + + + + +XXIII + + +SUR LA PEINE DE MORT CONTRE CEUX QUI TRANSIGENT AVEC L'ENNEMI + + +(13 avril 1793) + + +Robespierre demanda, dans la séance du 13 avril, de décréter la peine +de mort contre quiconque proposerait, de quelque manière que ce soit, +de transiger avec les ennemis. Danton appuya Robespierre tout en +présentant une autre rédaction que la Convention adopta dans la même +séance, malgré l'opposition de Barbaroux. + + * * * * * + +Il faut bien saisir le véritable objet de la motion qui vient d'être +faite, et ne pas lui donner une étendue que n'a pas voulu lui +attribuer son auteur. Je demande qu'elle soit ainsi posée: "La peine +de mort est décrétée contre quiconque proposerait à la République de +transiger avec des ennemis qui, pour préliminaire, ne reconnaîtraient +pas la souveraineté du peuple." II est temps, citoyens, que la +Convention nationale fasse connaître à l'Europe que la France sait +allier à la politique les vertus républicaines. Vous avez rendu, dans +un moment d'enthousiasme, un décret dont le motif était beau sans +doute, puisque vous vous êtes obligés à donner protection aux peuples +qui voudraient résister à l'oppression de leurs tyrans. Ce décret +semblerait vous engager à secourir quelques patriotes qui voudraient +faire une révolution en Chine. Il faut, avant tout, songer à la +conservation de notre corps politique, et fonder la grandeur +française. Que la République s'affermisse, et la France, par ses +lumières et son énergie, fera attraction sur tous les peuples. + +Mais voyez ce que votre position a d'avantageux malgré les revers que +nous avons éprouvés. La trahison de Dumouriez nous donne l'occasion de +faire un nouveau scrutin épuratoire de l'armée. L'ennemi va être forcé +de reconnaître que la nation veut absolument la liberté, puisqu'un +général victorieux qui avait promis à nos ennemis de leur livrer et +son armée tout entière et une partie de la nation ne leur a porté que +son _misérable individu_. Citoyens, c'est le génie de la liberté qui a +lancé le char de la révolution. Le peuple tout entier le tire, et il +s'arrêtera aux termes de la raison. Décrétons que nous ne nous +mêlerons pas de ce qui se passe chez nos voisins; mais décrétons aussi +que la République vivra, et condamnons à mort celui qui proposerait +une transaction autre que celle qui aurait pour base les principes de +notre liberté. + + + + +XXIV + +SUR LA TOLÉRANCE DES CULTES + +(19 avril 1793) + + +A propos de la discussion sur l'article IX de la Déclaration des +droits de l'homme [Note: Cet article était ainsi conçu: "Tout homme +est libre dans l'exercice de son culte." (_Moniteur_, n° 111.)], lu +par Barère, dans la séance du vendredi 19 avril, Danton prit la parole +après quelques mots de Vergniaud. + + * * * * * + +Rien ne doit plus nous faire préjuger le salut de la patrie que la +disposition actuelle. Nous avons paru divisés entre nous, mais au +moment où nous nous occupons du bonheur des hommes nous sommes +d'accord. + +Vergniaud vient de vous dire de bien grandes et d'éternelles vérités. +L'Assemblée constituante, embarrassée par un roi, par les préjugés qui +enchaînaient encore la nation, par l'intolérance qui s'était établie, +n'a pu heurter de front les principes reçus, et a fait encore beaucoup +pour la liberté en consacrant celui de la tolérance. Aujourd'hui le +terrain de la liberté est déblayé, nous devons au peuple français de +donner à son gouvernement des bases éternelles et pures! Oui! nous +leur dirons: Français, vous avez la liberté d'adorer la divinité qui +vous paraît digne de vos hommages; la liberté de culte que vos lois +peuvent avoir pour objet ne peut être que la liberté de la réunion des +individus assemblés pour rendre, à leur manière, hommage à la +divinité. Une telle liberté ne peut être atteinte que par des lois +réglementaires et de police; or, sans doute, vous ne voudrez pas +insérer dans une déclaration des droits une loi réglementaire. Le +droit de la liberté du culte, droit sacré, sera protégé par vos lois, +qui, en harmonie avec les principes, n'auront pour but que de les +garantir. La raison humaine ne peut rétrograder; nous sommes trop +avancés pour que le peuple puisse croire n'avoir pas la liberté de son +culte, parce qu'il ne verra pas le principe de cette liberté gravé sur +la table de vos lois. + +Si la superstition semble encore avoir quelque part aux mouvements qui +agitent la République, c'est que la politique de nos ennemis l'a +toujours employée; mais regardez que partout le peuple, dégagé des +impulsions de la malveillance, reconnaît que quiconque veut +s'interposer entre lui et la divinité est un imposteur. Partout on a +demandé la déportation des prêtres fanatiques et rebelles. Gardez-vous +de mal présumer de la raison nationale; gardez-vous d'insérer un +article qui contiendrait cette présomption injuste; en passant à +l'ordre du jour, adoptez une espèce de question préalable sur les +prêtres qui vous honore aux yeux de vos concitoyens et de la +postérité. + +GENSONNÉ.--Les principes développés pour retirer l'article me +paraissent incontestables, je conviens qu'il ne doit pas se trouver +dans la Déclaration des droits; il trouvera sa place dans le chapitre +particulier de la Constitution, destiné à poser les bases +fondamentales de la liberté civile. + +_(On demande à aller aux voix.)_ + +DURAND-MAILLANE.--Écoutons tout le monde. + +DANTON.--Eussions-nous ici un cardinal je voudrais qu'il fût entendu. + + + + +XXV + +SUR UN NOUVEL IMPOT ET DE NOUVELLES LEVÉES + +(27 avril 1793) + + +Cambon ayant, dans la séance du 27 avril, donné connaissance de +l'heureux résultat des mesures prises par les commissaires du +département de l'Hérault, la Convention décréta la mention honorable +au procès-verbal pour le mémoire lu par Cambon, et l'envoi aux +départements. Danton monta aussitôt à la tribune pour demander +l'application à Paris et à la France entière de ces mêmes mesures. Il +conclut en demandant une nouvelle levée de 20.000 hommes à envoyer en +Vendée. "La proposition de Danton est décrétée à l'unanimité." +(_Moniteur_, n° 119.) + + * * * * * + +Vous venez de décréter la mention honorable de ce qu'a cru faire pour +le salut public le département de l'Hérault. Ce décret autorise la +République entière à adopter les mêmes mesures; car votre décret +ratifie celles qu'on vient de vous faire connaître. Si partout les +mêmes mesures sont adoptées, la République est sauvée; on ne traitera +plus d'agitateurs et d'anarchistes les amis ardents de la liberté, +ceux qui mettent la nation en mouvement, et l'on dira: Honneur aux +agitateurs qui tournent la vigueur du peuple contre ses ennemis. Quand +le temple de la liberté sera assis, le peuple saura bien le décorer. +Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un dur +esclavage! mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares après +avoir fondé la liberté; nous l'embellirons. Les despotes nous +porteront envie; mais tant que le vaisseau de l'État est battu par la +tempête, ce qui est à chacun est à tous. + +On ne parle plus de lois agraires; le peuple est plus sage que ses +calomniateurs ne le prétendent, et le peuple en masse a plus de génie +que beaucoup qui se croient des grands hommes. Dans un peuple on ne +compte pas plus les grands hommes que les grands arbres dans une vaste +forêt. On a cru que le peuple voulait la loi agraire; cette idée +pourrait faire naître des soupçons sur les mesures adoptées par le +département de l'Hérault; sans doute, on empoisonnera ses intentions +et ses arrêtés; il a, dit-on, imposé les riches; mais, citoyens, +imposer les riches, c'est les servir; c'est un véritable avantage pour +eux qu'un sacrifice considérable; plus le sacrifice sera grand sur +l'usufruit, plus le fonds de la propriété est garanti contre +l'envahissement des ennemis. C'est un appel à tout homme qui a les +moyens de sauver la République. Cet appel est juste. Ce qu'a fait le +département de l'Hérault, Paris et toute la France veulent le faire. + +Voyez la ressource que la France se procure. Paris a un luxe et des +richesses considérables; eh bien, par ce décret, cette éponge va être +pressée. Et, par une singularité satisfaisante, il va se trouver que +le peuple fera la révolution aux dépens de ses ennemis intérieurs. Ces +ennemis eux-mêmes apprendront le prix de la liberté; ils désireront la +posséder lorsqu'ils reconnaîtront qu'elle aura conservé leurs +jouissances. Paris, en faisant un appel aux capitalistes, fournira son +contingent, il nous donnera les moyens d'étouffer les troubles de la +Vendée; car, à quelque prix que ce soit, il faut que nous étouffions +ces troubles. À cela seul tient votre tranquillité extérieure. Déjà +les départements du Nord ont appris aux despotes coalisés que votre +territoire ne pouvait être entamé; et bientôt peut-être vous +apprendrez la dissolution de cette ligue formidable de rois; car, en +s'unissant contre vous, ils n'ont pas oublié leur vieille haine et +leurs prétentions respectives, et peut-être, si le conseil exécutif +eût eu plus de latitude dans ses moyens, cette ligue serait +entièrement dissoute. + +Il faut donc diriger Paris sur la Vendée; il faut que les hommes +requis dans cette ville pour former le camp de réserve se portent sur +la Vendée. Cette mesure prise, les rebelles se dissiperont, et, comme +les Autrichiens, commenceront à se retrancher eux-mêmes, comme +eux-mêmes à cette heure sont en quelque sorte assiégés. Si le foyer +des discordes civiles est éteint, on nous demandera la paix, et nous +la ferons honorablement. + +Je demande que la Convention nationale décrète que sur les forces +additionnelles au recrutement voté par les départements, 20.000 hommes +seront portés par le ministre de la guerre sur les départements de la +Vendée, de la Mayenne et de la Loire. + + + + +XXVI + +AUTRE DISCOURS SUR LE DROIT DE PÉTITION + +(1er mai 1793) + + +Une députation du faubourg Saint-Antoine vint, le 1er mai, réclamer à +la barre de la Convention le _maximum_, un impôt sur les riches et le +départ des troupes de Paris aux frontières. Ayant exposé ces mesures, +les orateurs conclurent: "Si vous ne les adoptez pas, nous vous +déclarons... que nous sommes en état d'insurrection; dix mille hommes +sont à la porte de la salle...." (_Moniteur_, n° 123). Boyer-Fonfrède +ayant, après un assez vif débat, demandé l'arrestation des +pétitionnaires, Danton intervint en leur faveur, comme il était déjà +intervenu, précédemment, le 10 avril. La Convention, revenue au calme, +adopta la proposition de Danton. + + * * * * * + +Sans doute, la Convention nationale peut éprouver un mouvement +d'indignation quand on lui dit qu'elle n'a rien fait pour la liberté; +je suis loin de désapprouver ce sentiment; je sais que la Convention +peut répondre qu'elle a frappé le tyran, qu'elle a déjoué les projets +d'un ambitieux, qu'elle a créé un tribunal révolutionnaire pour juger +les ennemis de la patrie, enfin, qu'elle dirige l'énergie française +contre les révoltés; voilà ce que nous avons fait. Mais ce n'est pas +par un sentiment d'indignation que nous devons prononcer sur une +pétition bonne en elle-même. Je sais qu'on distingue la pétition du +dernier paragraphe, mais on aurait dû considérer ce qu'était la +plénitude du droit de pétition. Lorsqu'on répète souvent ici que nous +sommes incapables de sauver la chose publique, ce n'est pas un crime +de dire que, si telles mesures ne sont pas adoptées, la nation a le +droit de s'insurger.... + +PLUSIEURS VOIX.--Les pétitionnaires ne sont pas la nation. + +DANTON.--On conviendra sans doute que la volonté générale ne peut se +composer en masse que de volontés individuelles. Si vous m'accordez +cela, je dis que tout Français a le droit de dire que, si telle mesure +n'est pas adoptée, le peuple a le droit de se lever en masse. Ce n'est +pas que je ne sois convaincu que de mauvais citoyens égarent le +peuple, ce n'est pas que j'approuve la pétition qui vous a été +présentée; mais j'examine le droit de pétition en lui-même, et je dis +que cet asile devrait être sacré, que personne ne devrait se permettre +d'insulter un pétitionnaire, et qu'un simple individu devrait être +respecté par les représentants du peuple comme le peuple tout entier. +_(Quelques rumeurs.)_ Je ne tirerais pas cette conséquence de ce que +je viens de dire, que vous assuriez l'impunité à quiconque semblerait +être un conspirateur dangereux, dont l'arrestation serait nécessaire à +l'intérêt public; mais je dis que, quand il est probable que le crime +d'un individu ne consiste que dans des phrases mal digérées, vous +devez vous respecter vous-mêmes. Si la Convention sentait sa force, +elle dirait avec dignité et non avec passion, à ceux qui viennent lui +demander des comptes et lui déclarer qu'ils sont dans un état +d'insurrection: "Voilà ce que nous avons fait, et vous, citoyens, qui +croyez avoir l'initiative de l'insurrection, la hache de la justice +est là pour vous frapper si vous êtes coupables." Voilà comme vous +devez leur répondre. Les habitants du faubourg Saint-Antoine vous ont +dit qu'ils vous feraient un rempart de leur corps; après cette +déclaration, comment n'avez-vous pas répondu aux pétitionnaires: +"Citoyens, vous avez été dans l'erreur", ou bien: "Si vous êtes +coupables, la loi est là pour vous punir." Je demande l'ordre du jour, +et j'observe que, quand il sera notoire que la Convention a passé à +l'ordre du jour motivé sur l'explication qui lui a été donnée, il n'y +aura pas de pusillanimité dans sa conduite; croyez qu'un pareil décret +produira plus d'effet sur l'âme des citoyens qu'un décret de rigueur. +Je demande qu'en accordant les honneurs de la séance aux +pétitionnaires, l'Assemblée passe à l'ordre du jour sur le tout. + + + + +XXVII + +SUR L'ENVOI DE NOUVELLES TROUPES EN VENDÉE + +(8 mai 1793) + + +Au moment où la guerre de Vendée redoublait de violence, l'envoi de +nouvelles troupes fut décidé. A propos de leur départ, Danton revint à +l'idée d'appliquer de nouveaux impôts sur les riches demeurés à Paris. +L'inspiration de ce discours du 8 mai fut la même que celle qui dicta +la harangue fougueuse du 27 avril; le conventionnel y suit strictement +la même ligne de politique intérieure. + + * * * * * + +C'est une vérité puisée dans l'histoire et dans le coeur humain, +qu'une grande nation en révolution, ou même en guerre civile, n'en est +pas moins redoutable à ses ennemis. Ainsi donc, loin de nous effrayer +de notre situation, nous n'y devons voir que le développement de +l'énergie nationale, que nous pouvons tourner encore au profit de la +liberté. La France entière va s'ébranler. Douze mille hommes de troupe +de ligne, tirés de vos armées où ils seront aussitôt remplacés par des +recrues, vont s'acheminer vers la Vendée. Avec cette force va se +joindre la force parisienne. Eh bien, combinons avec ces moyens de +puissance les moyens politiques. C'est de faire connaître à ceux que +des traîtres ont égarés, que la nation ne veut pas verser leur sang, +mais qu'elle veut les éclairer et les rendre à la patrie. + +Les despotes ne sont pas toujours malhabiles dans leurs moyens. Dans +la Belgique, l'empereur traite les peuples avec la plus grande +douceur, et semble même flatter ceux qui s'étaient déclarés contre lui +avec le plus d'énergie; pourquoi n'agirions-nous pas de même pour +rendre des hommes à la liberté? Il faut donc créer une commission +ayant pouvoir de faire grâce à ceux des rebelles qui se soumettraient +volontairement avant l'action de la force armée. + +Cette mesure prise, il faut faire marcher la force de Paris. Deux +choses se sont un moment opposées à son recrutement: les intrigues des +aristocrates et les inquiétudes des patriotes eux-mêmes. Ceux-ci n'ont +pas considéré que Paris a une arrière-garde bien formidable; elle est +composée de 150.000 citoyens que leurs occupations quotidiennes ont +éloignés jusqu'ici des affaires publiques, mais que vous devez engager +à se porter dans les sections, sauf à les indemniser de la perte de +temps qu'ils essuieront. Ce sont ces citoyens qui, dans un grand jour, +se débordant sur nos ennemis, les feront disparaître de la terre de la +liberté. + +Que le riche paye, puisqu'il n'est pas digne, le plus souvent, de +combattre pour la liberté; qu'il paye largement et que l'homme du +peuple marche dans la Vendée. + +Il y a telle section où se trouvent des groupes de capitalistes, il +n'est pas juste que ces citoyens profitent seuls de ce qui sortira de +ces éponges. Il faut que la Convention nationale nomme deux +commissaires par sections pour s'informer de l'état du recrutement. +Dans les sections où le contingent est complet, ils annonceront que +l'on répartira également les contributions des riches. Dans les +sections qui, dans trois jours, n'auront point fourni leur contingent, +ils assembleront les citoyens et les feront tirer au sort. + +Ce mode, je le sais, a des inconvénients, mais il en a moins encore +que tous les autres. Il est un décret que vous avez rendu en principe +et dont je demande l'exécution pratique. Vous avez ordonné la +formation d'une garde soldée dans toutes les grandes villes. Cette +institution soulagera les citoyens que n'a pas favorisés la fortune. + +Je demande qu'elle soit promptement organisée, et j'annonce à la +Convention nationale qu'après avoir opéré le recrutement de Paris, si +elle veut revenir à l'unité d'action, si elle veut mettre à +contribution les malheurs même de la patrie, elle verra que les +machinations de nos ennemis pour soulever la France n'auront servi +qu'à son triomphe. La force nationale va se développer; si vous savez +diriger son énergie, la patrie sera sauvée, et vous verrez les rois +coalisés vous proposer une paix honorable. + + + + +XXVIII + +SUR UNE NOUVELLE LOI POUR PROTÉGER LA REPRÉSENTATION NATIONALE + +(24 mai 1793) + + +[Note: Vermorel qui donne, p. 51, 58, quelques fragments de ce +discours lui attribue la date du 23 mai 1793. La réédition du Moniteur +(p. 467) donne en effet cette date: vendredi, 23 mai. Mais c'est là +une erreur certaine, car ce vendredi était le 24 mai. La manchette de +ce numéro (n° 146) porte d'ailleurs: Dimanche 26 mai 1793.] + +La chute de la Gironde était proche. Sentant le terrain lui manquer +sous les pieds, elle fit proposer un décret dont l'article 1er était +ainsi rédigé: "La Convention nationale met sous la sauvegarde spéciale +des bons citoyens la fortune publique, la représentation nationale et +la ville de Paris." (_Moniteur_, n° 145.) Ce décret émanait de la +Commission des Douze et avait été soutenu par Vigée, Vergniaud et +Boyer-Fonfrède. Sans le combattre entièrement, Danton s'opposa +cependant à son adoption immédiate. Le décret fut adopté dans la même +séance. C'était un des suprêmes triomphes de la Gironde. + + * * * * * + +L'objet de cet article n'a rien de mauvais en soi. Sans doute la +représentation nationale a besoin d'être sous la sauvegarde de la +nation. Mais comment se fait-il que vous soyez assez dominés par les +circonstances pour décréter aujourd'hui ce qui se trouve dans toutes +vos lois? Sans doute, l'aristocratie menace de renverser la liberté, +mais quand les périls sont communs à tous, il est indigne de nous de +faire des lois pour nous seuls, lorsque nous trouvons notre sûreté +dans celles qui protègent tous les citoyens. Je dis donc que décréter +ce qu'on vous propose, c'est décréter la peur. + +---Eh bien! j'ai peur, moi!.... + +DANTON.--Je ne m'oppose pas à ce que l'on prenne des mesures pour +rassurer chaque individu qui craint pour sa sûreté; je ne m'oppose pas +à ce que vous donniez une garde de crainte au citoyen qui tremble ici. +Mais la Convention nationale peut-elle annoncer à la République +qu'elle se laisse dominer par la peur. Remarquez bien jusqu'à quel +point cette crainte est ridicule. Le comité vous annonce qu'il y a des +dispositions portant qu'on a voulu attenter à la représentation +nationale. On sait bien qu'il existe à Paris une multitude +d'aristocrates, d'agents soudoyés par les puissances; mais les lois +ont pourvu à tout; on dit qu'elles ne s'exécutent pas; mais une preuve +qu'elles s'exécutent, c'est que la Convention nationale est intacte, +et que, si un de ses membres a péri, il était du nombre de ceux qui ne +tremblent pas. Remarquez bien que l'esprit public des citoyens de +Paris qu'on a tant calomniés.... + +UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Cela est faux! la preuve en est dans le +projet qu'on Propose! + +DANTON.--Je ne dis pas que ce soit calomnier Paris que de proposer le +projet de décret qui vous est présenté; mais on a calomnié Paris, en +demandant une force départementale; car, dans une ville comme Paris, +où la population présente une masse si imposante, la force des bons +citoyens est assez grande pour terrasser les ennemis de la liberté. Je +dis que, si, dans la réunion dont on a parlé, il s'est trouvé des +hommes assez pervers pour proposer de porter atteinte à la +représentation nationale, cette proposition a été vivement repoussée, +et que si ces hommes sont saisis et peuvent être livrés à la justice, +ils ne trouveront point ici de défenseurs. On a cherché aussi à +inculper le maire de Paris, et à le rendre, pour ainsi dire, complice +de ces hommes vendus ou traîtres; mais l'on n'a pas dit que, si le +maire de Paris n'était pas venu vous instruire de ce qui s'était +passé, c'est qu'il était venu en rendre compte au Comité du Salut +public, qui devait vous en instruire. Ainsi donc, quand il est +démontré que les propositions qui ont été faites ont été rejetées avec +horreur; quand Paris est prêt à s'armer contre tous les traîtres qu'il +renferme pour protéger la Convention nationale, il est absurde de +créer une loi nouvelle; pour protéger la représentation nationale, il +ne s'agit que de diriger l'action des lois existantes contre le vrai +coupable. Encore une fois, je ne combats pas le fond du projet, mais +je dis qu'il se trouve dans les lois préexistantes. Ne faisons donc +rien par peur; ne faisons rien pour nous-mêmes; ne nous attachons +qu'aux considérations nationales; ne nous laissons point diriger par +les passions. Prenez garde qu'après avoir créé une commission pour +rechercher les complots qui se trament dans Paris, on ne vous demande +s'il ne conviendrait pas d'en créer aussi une pour rechercher les +crimes de ceux qui ont cherché à égarer l'esprit des départements. Je +ne demande qu'une chose, c'est que les membres qui proposent ce projet +se dépouillent de toutes leurs haines. Il faut que les criminels +soient bien connus, et il est de votre sagesse d'attendre un rapport +préliminaire sur le tout. + + + + +XXIX + +POUR LE PEUPLE DE PARIS + +(26 mai 1793) + + +L'attitude du président Isnard donna lieu, dans la séance de la +Convention du 26 mai, à de violents incidents. Répondant à une +députation de la Commune, il prononça les mots, devenus fameux depuis: +"Si, par ces insurrections toujours renaissantes, il arrivait qu'on +portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au +nom de la France entière, Paris serait anéanti! Bientôt on chercherait +sur les rives de la Seine si Paris a existé." Danton, se levant, cria: +"Président, je demande la parole sur votre réponse!" Appuyé par la +gauche, il allait la prendre quand Cambon monta à la tribune pour +donner lecture d'une lettre du général Lamorlière. A cette lecture +succéda une députation de la section des Gardes-Françaises, venant +présenter son contingent. Cette fois la réponse du président fut +patriotique et modérée. Après les honneurs de la séance, décernés à +des pétitionnaires de la section de l'Unité, Danton monta à la tribune +pour protester du civisme du peuple de Paris et contre les parole +d'Isnard. + + * * * * * + +Si le président eût présenté l'olivier de la paix à la Commune avec +autant d'art qu'il a présenté le signal du combat aux guerriers qui +viennent de défiler ici, j'aurais applaudi à sa réponse; mais je dois +examiner quel peut être l'effet politique de son discours. Assez et +trop longtemps on a calomnié Paris en masse. (_On applaudit dans la +partie gauche et dans les tribunes. Il s'élève de violents murmures +dans la partie droite_.) + +PLUSIEURS VOIX.--Non, ce n'est pas Paris qu'on accuse, mais les +scélérats qui s'y trouvent. + +DANTON.--Voulez-vous constater que je me suis trompé? + +ON GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui! + +DANTON.--Ce n'est pas pour disculper Paris que je me suis présenté à +cette tribune, il n'en a pas besoin. Mais c'est pour la République +entière. Il importe de détruire auprès des départements les +impressions défavorables que pourrait faire la réponse du président. +Quelle est cette imprécation du président contre Paris? Il est assez +étrange qu'on vienne présenter la dévastation que feraient de Paris +tous les départements, si cette ville se rendait coupable.... (Oui, +_s'écrient un grand nombre de voix_, ils le feraient.--_On murmure +dans l'extrême gauche_.) Je me connais aussi, moi, en figures +oratoires. (_Murmures dans la partie droite_.) Il entre dans la +réponse du président un sentiment d'amertume. Pourquoi supposer qu'un +jour on cherchera vainement sur les rives de la Seine si Paris a +existé? Loin d'un président de pareils sentiments, il ne lui +appartient que de présenter des idées consolantes. Il est bon que la +République sache que Paris ne déviera jamais des principes; qu'après +avoir détruit le trône d'un tyran couvert de crimes, il ne le relèvera +pas pour y asseoir un nouveau despote. Que l'on sache aussi que les +représentants du peuple marchent entre deux écueils; ceux qui servent +un parti lui apportent leurs vices comme leurs vertus. Si dans le +parti qui sert le peuple il se trouve des coupables, le peuple saura +les punir; mais faites attention à cette grande vérité, c'est que, +s'il fallait choisir entre deux excès, il vaudrait mieux se jeter du +côté de la liberté que rebrousser vers l'esclavage. En reprenant ce +qu'il y a de blâmable, il n'y a plus partout que des républicains. + +Depuis quelque temps les patriotes sont opprimés dans les sections. Je +connais l'insolence des ennemis du peuple; ils ne jouiront pas +longtemps de leur avantage; bientôt les aristocrates, fidèles aux +sentiments de fureur qui les animent, vexeraient tout ce qui a porté +le caractère de la liberté; mais le peuple détrompé les fera rentrer +dans le néant. Qu'avons-nous à faire, nous, législateurs, qui sommes +au centre des événements? Réprimons tous les audacieux; mais +tournons-nous d'abord vers l'aristocrate, car il ne changera pas. + +Vous, hommes ardents, qui servez le peuple, qui êtes attachés à sa +cause, ne vous effrayez pas de voir arriver une sorte de modérantisme +perfide; unissez la prudence à l'énergie qui vous caractérise, tous +les ennemis du peuple seront écrasés. + +Parmi les bons citoyens, il y en a de trop impétueux, mais pourquoi +leur faire un crime d'une énergie qu'ils emploient à servir le peuple? +S'il n'y avait pas eu des hommes ardents, si le peuple lui-même +n'avait pas été violent, il n'y aurait pas eu de révolution. + +Je reviens à mon premier objet: je ne veux exaspérer personne parce +que j'ai le sentiment de ma force en défendant la raison. Sans faire +mon apologie, je défie de me prouver un crime. Je demande que l'on +renvoie devant le tribunal révolutionnaire ceux qui auront conspiré +contre la Convention; et moi, je demande à y être renvoyé le premier, +si je suis trouvé coupable. On a répété souvent que je n'avais pas +rendu mes comptes. J'ai eu 400.000 livres à ma disposition pour des +dépenses secrètes; j'ai rendu compte de l'emploi que j'en ai fait; que +ceux qui m'ont fait des reproches les parcourent avant de me +calomnier. Une somme de 100.000 livres avait été remise entre mes +mains pour faire marcher la Révolution. Cette somme devait être +employée d'après l'avis du Conseil exécutif; il connaît l'emploi que +j'en ai fait; il a, lui, rendu ses comptes. + +PLUSIEURS VOIX.--Ce n'est pas la question! + +DANTON.--Je reviens à ce que souhaite la Convention; il faut réunir +les Départements; il faut bien se garder de les aigrir contre Paris! +Quoi! cette cité immense, qui se renouvelle tous les jours, porterait +atteinte à la représentation nationale! Paris, qui a brisé le premier +le sceptre de fer, violerait l'Arche sainte qui lui est confiée! Non; +Paris aime la Révolution; Paris, par les sacrifices qu'il a faits à la +liberté, mérite les embrassements de tous les Français. Ces sentiments +sont les vôtres, eh bien! manifestez-les; faites imprimer la réponse +de votre président, en déclarant que Paris n'a jamais cessé de bien +mériter de la République, puisque la municipalité.... (_Il s'élève de +violents murmures dans une grande partie de la salle_). Puisque la +majorité de Paris a bien mérité.... (_On applaudit dans toutes les +parties de la salle_), et cette majorité, c'est la presque totalité de +Paris. (_Mêmes applaudissements_). Par cette déclaration, la nation +saura apprécier la proposition qui a été faite de transporter le siège +de la Convention dans une autre ville. Tous les départements auront de +Paris l'opinion qu'ils doivent en avoir, et qu'ils en ont réellement. +Paris, je le répète, sera toujours digne d'être le dépositaire de la +représentation générale. Mon esprit sent que, partout où vous irez, +vous y trouverez des passions, parce que vous y porterez les vôtres. +Paris sera bien connu; le petit nombre de conspirateurs qu'il renferme +sera puni. Le peuple français, quelles que soient vos opinions, se +sauvera lui-même, s'il le faut, puisque tous les jours il remporte des +victoires sur les ennemis, malgré nos dissensions. Le masque arraché à +ceux qui jouent le patriotisme et qui servent de rempart aux +aristocrates, la France se lèvera et terrassera ses ennemis. + + + + +XXX + +CONTRE LA COMMISSION DES DOUZE + +(27 mai 1793) + + +L'arrestation d'Hébert, ordonnée par la Commission des Douze, créa une +vive effervescence à la Commune. Dans la séance du lundi 27 mai, une +députation de la section de la cité vint demander la traduction des +Douze devant le Tribunal Révolutionnaire. Isnard, qui présidait, +répondit: "Citoyens, la Convention nationale pardonne à l'égarement de +votre jeunesse...." Un indescriptible tumulte s'ensuivit. +Robespierre, Bourdon (de l'Oise), Henri Larivière, tentèrent en vain +d'obtenir la parole. Le président s'étant couvert au milieu du +tumulte, Danton s'écria sur une observation de Delacroix +(d'Eure-et-Loir): "Je vous le déclare, tant d'impudence commence à +nous perdre; nous vous résisterons! "Et toute l'extrême gauche cria +avec lui: "Nous vous résisterons!" La droite demanda l'insertion de la +phrase de Danton au procès-verbal. "Oui, dit Danton, je la demande +moi-même." Et il monta à la tribune: + + * * * * * + +Je déclare à la Convention et à tout le peuple français que si l'on +persiste à retenir dans les fers des citoyens qui ne sont que présumés +coupables, dont tout le crime est un excès de patriotisme; si l'on +refuse constamment la parole à ceux qui veulent les défendre; je +déclare, dis-je, que, s'il y a ici cent bons citoyens, nous +résisterons. + +Je déclare en mon propre nom, et je signerai cette déclaration, que le +refus de la parole à Robespierre est une lâche tyrannie. Je déclare à +la France entière que vous avez mis souvent en liberté des gens plus +que suspects sur de simples réclamations, et que vous retenez dans les +fers des citoyens d'un civisme reconnu, qu'on les tient en charte +privée, sans vouloir faire aucun rapport.... + +PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--C'est faux, le rapporteur de la +Commission des Douze a demandé la parole. + +DANTON.--Tout membre de l'Assemblée a le droit de parler sur et contre +la Commission des Douze. C'est un préalable d'autant plus nécessaire, +que cette Commission des Douze tourne les armes qu'on a mises dans ses +mains contre les meilleurs citoyens; cette commission est d'autant +plus funeste qu'elle arrache à leurs fonctions des magistrats du +peuple. + +PLUSIEURS VOIX.--Et les commissaires envoyés dans les départements! + +DANTON.--Vos commissaires, vous les entendrez.... Si vous vous +obstinez à refuser la parole à un représentant du peuple qui veut +parler en faveur d'un patriote jeté dans les fers, je déclare que je +proteste contre votre tyrannie, contre votre despotisme. Le peuple +français jugera. + + * * * * * + +Dans cette même séance Danton reprit la parole après la déclaration du +ministre de l'Intérieur, protestant une fois encore de sa soif de +paix, de son désir de concorde. + + * * * * * + +Je demande que le ministre me réponde; je me flatte que de cette +grande lutte sortira la vérité, comme des éclats de la foudre sort la +sérénité de l'air; il faut que la nation sache quels sont ceux qui +veulent la tranquillité. Je ne connaissais pas le ministre de +l'Intérieur; je n'avais jamais eu de relation avec lui. Je le somme de +déclarer, et cette déclaration m'importe dans les circonstances où +nous nous trouvons, dans un moment où un député (c'est Brissot) a fait +contre moi une sanglante diatribe; dans le moment où le produit d'une +charge que j'avais est travestie en une fortune immense.... (_Il +s'élève de violents murmures dans la partie droite_.) Il est bon que +l'on sache quelle est ma vie. + +PLUSIEURS VOIX DANS LA PARTIE DROITE.--Ne nous parlez pas de vous, de +votre guerre avec Brissot. + +DANTON.--C'est par ce que le Comité de Salut public a été accusé de +favoriser les mouvements de Paris qu'il faut que je m'explique.... + +PLUSIEURS MEMBRES.--On ne dit pas cela. + +DANTON.--Voilà ces amis de l'ordre qui ne veulent pas entendre la +vérité, que l'on juge par là quels sont ceux qui veulent l'anarchie. +J'interpelle le ministre de l'Intérieur de dire si je n'ai pas été +plusieurs fois chez lui pour l'engager à calmer les troubles, à unir +les départements, à faire cesser les préventions qu'on leur avait +inspirées contre Paris; j'interpelle le ministre de dire, si depuis la +révolution, je ne l'ai pas invité à apaiser toutes les haines, si je +ne lui ai pas dit: "je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutôt +que tel autre; mais que vous prêchiez l'union." Il est des hommes qui +ne peuvent pas se dépouiller d'un ressentiment. Pour moi, la nature +m'a fait impétueux, mais exempt de haine. Je l'interpelle de dire s'il +n'a pas reconnu que les prétendus amis de l'ordre étaient la cause de +toutes les divisions, s'il n'a pas reconnu que les citoyens les plus +exagérés sont les plus amis de l'ordre et de la paix. Que le ministre +réponde. + + + + +XXXI + +AUTRE DISCOURS CONTRE LA COMMISSION DES DOUZE + +(31 mai 1793) + + +Tandis que grondait le canon de l'insurrection de la journée fatale +pour la Gironde, Danton, intervenant dans la discussion sur l'émeute +dénoncée par Vergniaud, reprit son réquisitoire contre la Commission +des Douze et demanda sa suppression. Il interrompit le président +Mallarmé, lui disant: "Faites donc justice, avant tout, de la +Commission!" Après un court débat sur la question de priorité, il +monta à la tribune. + + * * * * * + +J'ai demandé la parole pour motiver la priorité en faveur de la motion +de Thuriot. [Note: "C'est l'anéantissement de la Commission que je +sollicite," avait dit Thuriot (_Moniteur_, p. 152).] Il ne sera pas +difficile de faire voir que cette motion est d'un ordre supérieur à +celle même demander le commandant à la barre. Il faut que Paris ait +justice de la Commission; elle n'existe pas comme la Convention. Vous +avez créé une Commission impolitique.... + +PLUSIEURS VOIX.--Nous ne savons pas cela.... + +DANTON.--Vous ne le savez pas? il faut donc vous le rappeler. + +Oui, votre Commission a mérité l'indignation populaire. Rappelez-vous +mon discours à ce sujet, ce discours trop modéré. Elle a jeté dans les +fers des magistrats du peuple, par cela seul qu'ils avaient combattu, +dans des feuilles, cet esprit de modérantisme que la France veut tuer +pour sauver la République. Je ne prétends pas inculper ni disculper la +Commission, il faudra la juger sur un rapport et sur leur défense. + +Pourquoi avez-vous ordonné l'élargissement de ces fonctionnaires +publics? Vous y avez été engagés sur le rapport d'un homme que vous ne +respectez pas, d'un homme que la nature a créé doux, sans passions, le +ministre de l'Intérieur. Il s'est expliqué clairement, textuellement, +avec développement, sur le compte d'un des magistrats du peuple. En +ordonnant de le relâcher, vous avez été convaincus que la Commission +avait mal agi sous le rapport politique. C'est sous ce rapport que +j'en demande, non pas la cassation, car il faut un rapport, mais la +suppression. + +Vous l'avez créée, non pour elle, mais pour vous. Si elle est +coupable, vous en ferez un exemple terrible qui effrayera tous ceux +qui ne respectent pas le peuple, même dans son exagération +révolutionnaire. Le canon a tonné, mais Paris n'a voulu donner qu'un +grand signal pour vous apporter ses représentations; si Paris, par une +convention trop solennelle, trop retentissante, n'a voulu qu'avertir +tous les citoyens de vous demander une justice éclatante, Paris a +encore bien mérité de la patrie. Je dis donc que, si vous êtes +législateurs politiques, loin de blâmer cette explosion, vous la +tournerez au profit de la chose publique, d'abord en réformant vos +erreurs, en cassant votre Commission. Ce n'est qu'à ceux qui ont reçu +quelques talents politiques que je m'adresse, et non à ces hommes +stupides qui ne savent faire parler que leurs passions. Je leur dis: +"Considérez la grandeur de votre but, c'est de sauver le peuple de ses +ennemis, des aristocrates, de le sauver de sa propre colère." Sous le +rapport politique, la Commission a été assez dépourvue de sens pour +prendre de nouveaux arrêtés et de les notifier au maire de Paris, qui +a en la prudence de répondre qu'il consulterait la Convention. Je +demande la suppression de la Commission, et le jugement de la conduite +particulière de ses membres. Vous les croyez irréprochables; moi je +crois qu'ils ont servi leurs ressentiments. Il faut que ce chaos +s'éclaircisse; mais il faut donner justice au peuple. + +QUELQUES VOIX.--Quel peuple? + +DANTON.--Quel peuple, dites-vous? ce peuple est immense, ce peuple est +la sentinelle avancée de la République. Tous les départements haïssent +fortement la tyrannie. Tous les départements exècrent ce lâche +modérantisme qui ramène la tyrannie. Tous les départements en un jour +de gloire pour Paris avoueront ce grand mouvement qui exterminera tous +les ennemis de la liberté. Tous les départements applaudiront à votre +sagesse, quand vous aurez fait disparaître une Commission impolitique. +Je serai le premier à rendre une justice éclatante à ces hommes +courageux qui ont fait retentir les airs.... (_Les tribunes +applaudissent_.) + +Je vous engage, vous, représentants du peuple, à vous montrer +impassibles; faites tourner au profit de la patrie cette énergie que +de mauvais citoyens seuls pourraient présenter comme funeste. Et si +quelques hommes, vraiment dangereux, n'importe à quel parti ils +appartiennent, voulaient prolonger un mouvement devenu inutile, quand +vous aurez fait justice, Paris lui-même les fera rentrer dans le +néant; je demande froidement la suppression pure et simple de la +Commission sous le rapport politique seul, sans rien préjuger, ni +pour, ni contre; ensuite vous entendrez le commandant général, vous +prendrez connaissance de ce qui est relatif à ce grand mouvement, et +vous finirez par vous conduire en hommes qui ne s'effraient pas des +dangers. + +PALLES.--Nous savons bien que ce n'est qu'un simulacre, les citoyens +courent sans savoir pourquoi. + +DANTON.--Vous sentez que, s'il est vrai que ce ne soit qu'un +simulacre, quand il s'agit de la liberté de quelques magistrats, le +peuple fera pour sa liberté une insurrection entière. Je demande que, +pour mettre fin à tant de débats fâcheux, que, pour marcher à la +Constitution qui doit comprimer toutes les passions, vous mettiez aux +voix par l'appel nominal la révocation de la Commission. + + + + +XXXII + +SUR LA CHUTE DES GIRONDINS + +(13 juin 1793_) [Note: Une autre erreur de Vermorel, p. 203, donne à +ce discours la date du 14 juin. Le n° 167 du _Moniteur_, qui le +rapporte, spécifie qu'il fut prononcé dans la séance du jeudi 13 juin, +dans la discussion sur les arrêtés des administrations de l'Eure et du +Calvados.] + + +Danton n'intervint dans la discussion des troubles du Calvados, à la +Convention, que pour rallier ses collègues au parti national. Après +avoir fait l'apologie de l'insurrection du 31 mai, il leur demanda de +s'expliquer "loyalement" à cet égard et de songer aux dangers de la +patrie. + + * * * * * + +Nous touchons au moment de fonder véritablement la liberté française, +en donnant à la France une Constitution républicaine. C'est au moment +d'une grande production que les corps politiques comme les corps +physiques paraissent toujours menacés d'une destruction prochaine. +Nous sommes entourés d'orages, la foudre gronde. Eh bien, c'est du +milieu de ses éclats que sortira l'ouvrage qui immortalisera la nation +française. Rappelez-vous, citoyens, ce qui s'est passé du temps de la +conspiration de Lafayette. Nous semblions être dans la position dans +laquelle nous nous trouvons aujourd'hui. Rappelez-vous ce qu'était +alors Paris; les patriotes étaient opprimés, proscrits partout; nous +étions menacés des plus grands malheurs. C'est aujourd'hui la même +position; il semble qu'il n'y ait de périls que pour ceux qui ont créé +la liberté. Lafayette et sa faction furent bientôt démasqués: +aujourd'hui les nouveaux ennemis du peuple se sont trahis eux-mêmes, +ils ont fui, ils ont changé de nom, de qualité, ils ont pris de faux +passeports. Ce Brissot, ce coryphée de la secte impie qui va être +étouffée, cet homme qui vantait son courage et son indigence en +m'accusant d'être couvert d'or, n'est plus qu'un misérable qui ne peut +échapper au glaive des lois, et dont le peuple a déjà fait justice en +l'arrêtant comme un conspirateur. On dit que l'insurrection de Paris +cause des mouvements dans les départements; je le déclare à la face de +l'univers, ces événements feront la gloire de cette superbe cité; je +le proclame à la face de la France, sans les canons du 31 mai, sans +l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la +loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur nous; je l'ai +appelée, moi, cette insurrection, lorsque j'ai dit que, s'il y avait +dans la Convention cent hommes qui me ressemblassent, nous +résisterions à l'oppression, nous fonderions la liberté sur des bases +inébranlables. + +Rappelez-vous qu'on a dit que l'agitation qui règne dans les +départements ne s'était manifestée que depuis les événements qui se +sont passés ici. Eh bien, il y a des pièces qui constatent qu'avant le +31 mai les départements avaient envoyé une circulaire pour faire une +fédération et se coaliser. + +Que nous reste-t-il à faire? A nous identifier avec le peuple de +Paris, avec tous les bons citoyens, à faire le récit de tout ce qui +s'est passé. On sait que moi, plus que tout autre, j'ai été menacé des +baïonnettes, qu'on les a appuyées sur ma poitrine; on sait que nous +avons couvert de nos corps ceux qui se croyaient en danger. Non, les +habitants de Paris n'en voulaient pas à la liberté d'aucun +représentant du peuple; ils ont pris l'attitude qui leur convenait; +ils se sont mis en insurrection. Que les adresses envoyées des +départements pour calomnier Paris ne vous épouvantent pas; elles sont +l'ouvrage de quelques intrigants et non celui des citoyens des +départements: rappelez-vous qu'il en est venu de semblables contre +Paris en faveur du tyran. Paris est le centre où tout vient aboutir; +Paris sera le foyer qui recevra tous les rayons du patriotisme +français, et en brûlera tous les ennemis. Je demande que vous vous +expliquiez loyalement sur l'insurrection qui a eu de si heureux +résultats. Le peuple voit que ces hommes qu'on avait accusés de +vouloir se gorger du sang du peuple ont plus fait depuis huit jours +pour le bonheur du peuple que la Convention, tourmentée par des +intrigants, n'en avait pu faire depuis son existence. Voilà le +résultat qu'il faut présenter au peuple des départements: il est bon, +il applaudira à vos sages mesures. Les hommes criminels qui ont fui +ont répandu des terreurs partout sur leur passage; ils ont tout +exagéré, tout amplifié; mais le peuple détrompé réagira plus +fortement, et se vengera sur ceux qui l'ont trompé. + +Quant à la question qui nous occupe, je crois qu'il faut prendre des +mesures générales pour tous les départements; il faut qu'il soit +accordé vingt-quatre heures aux administrateurs qui auraient pu être +égarés, sans cependant donner une amnistie aux agitateurs. Il faut +que, dans les départements où les Communes patriotes luttent contre +des administrateurs aristocrates, ces administrateurs soient destitués +et remplacés par de vrais républicains. Je demande enfin que la +Convention déclare que, sans l'insurrection du 31 mai, il n'y aurait +plus de liberté. + +Citoyens, pas de faiblesse; faites cette déclaration solennelle au +peuple Français; dites-lui qu'on veut encore le retour des nobles; +dites-lui que la horde scélérate vient de prouver qu'elle ne voulait +pas de constitution; dites-lui de prononcer entre la Montagne et cette +faction; dites aux citoyens français: "Rentrez dans vos droits +imprescriptibles; serrez-vous autour de la Convention; préparez-vous à +accepter la constitution qu'elle va vous présenter; cette +constitution qui, comme je l'ai déjà dit, est une batterie qui fait un +feu à mitraille contre les ennemis de la liberté, et qui les écrasera +tous; préparez une force armée, mais que ce soit contre les ennemis de +la Vendée. Étouffez la rébellion de cette partie de la France et vous +aurez la paix." + +Le peuple, instruit sur cette dernière époque de la Révolution, ne se +laissera plus surprendre. On n'entendra plus de calomnies contre une +ville qui a créé la liberté, qui ne périra pas avec elle, mais qui +triomphera avec la liberté, et passera avec elle à l'immortalité. + + + + +XXXIII + +CONTRE LES ASSIGNATS ROYAUX + +(31 juillet 1793) + + +Cambon, dans cette séance du 31 juillet, proposa à la Convention de +démonétiser les assignats royaux d'une valeur au-dessus de cent +livres, tout en gardant la valeur de ceux de cinquante livres. Sur +cette proposition, Bazire demanda la question préalable. Danton se +rangea à l'avis de Cambon, dont la Convention en cette même séance +adopta le décret. + + * * * * * + +Je demande à parler contre l'ajournement.... Je combats la question +préalable demandée par Bazire. Il y a plus de six mois que j'ai dit +ici qu'il y a trop de signes représentatifs en circulation; il faut +que ceux qui possèdent immensément payent la dette nationale. Quels +sont ceux qui supportent la misère publique, qui versent leur sang +pour la liberté, qui combattent l'aristocratie financière et +bourgeoise? ce sont ceux qui n'ont pas en leur pouvoir un assignat +royal de cent livres. Frappez, que vous importent les clameurs des +aristocrates; lorsque le bien sort en masse de la mesure que vous +prenez, vous obtenez la bénédiction nationale. On a dit que cette loi +aurait un effet rétroactif, c'est ici une loi politique, et toutes les +lois politiques qui ont rasé le despotisme n'ont-elles pas en un effet +rétroactif? Qui de vous peut les blâmer? + +On a dit que celui qui n'a qu'un assignat de cent livres sera grevé, +parce qu'il sera obligé de vendre son assignat. Je réponds qu'il y +gagnera, car les denrées baisseront; d'ailleurs, ce ne sont pas les +hommes de la Révolution qui ont ces assignats. Soyez comme la nature, +elle voit la conservation de l'espèce; ne regardez pas les individus. +Si le despotisme triomphait, il ferait disparaître tous les signes de +la liberté. Eh bien, ne souillez pas les yeux des amis de la liberté +de l'image du tyran dont la tête est tombée sous le glaive de la loi. +Les despotes de l'Europe diront: "Quelle est cette nation puissante +qui par un seul décret améliore la fortune publique, soulage le +peuple, fait revivre le crédit national, et prépare de nouveaux moyens +de combattre les ennemis?" Cette mesure n'est pas nouvelle, Cambon l'a +longtemps méditée; il est de votre devoir de l'adopter; si vous ne +l'adoptez pas, la discussion qui vient d'avoir lieu produira des +inconvénients qui peuvent être attachés à la loi, et n'en présentera +aucun avantage. Je ne me connais pas grandement en finances, mais je +suis savant dans le bonheur de mon pays. Les riches frémissent de ce +décret; mais je sais que ce qui est funeste à ces gens est avantageux +pour le peuple. Le renchérissement des denrées vient de la trop grande +masse d'assignats en circulation; que l'éponge nationale épuise cette +grande masse, l'équilibre se rétablira. Je demande que la proposition +de Cambon soit adoptée. + + + + +XXXIV + +DISCOURS POUR QUE LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC SOIT ÉRIGÉ EN GOUVERNEMENT +PROVISOIRE + +(1er août 1793) + + +Ce discours est un des plus importants de la carrière politique de +Danton. C'est de lui que sortit la dictature jacobine et terroriste +qui souleva la France et lui assura la victoire. Danton, président +depuis le 25 juillet, descendit du fauteuil à la tribune pour le +prononcer après une motion violente de Couthon. Ce dernier, après +avoir déclaré: "Le gouvernement anglais nous fait une guerre +d'assassins", demanda à la Convention d'infliger aux Français plaçant +des fonds à Londres une amende égale à celle de l'argent déposé, et +d'obliger les déposants, sous peine de la même amende, à déclarer +leurs dépôts dans le mois suivant la publication du décret proposé. Le +discours de Danton suivit aussitôt cette motion. + + * * * * * + +J'appuie d'autant plus ces propositions que le moment est arrivé +d'être politique. Sans doute un peuple républicain ne fait pas la +guerre à ses ennemis par la corruption, l'assassinat et le poison. +Mais le vaisseau de la raison doit avoir son gouvernail, c'est la +saine politique. Nous n'aurons de succès que lorsque la Convention, se +rappelant que l'établissement du Comité de Salut public est une des +conquêtes de la liberté, donnera à cette institution l'énergie et le +développement dont elle peut être susceptible. Il a, en effet, rendu +assez de services pour qu'elle perfectionne ce genre de gouvernement. +N'en doutez pas, ce Cobourg qui s'avance sur votre territoire rend le +plus grand service à la République. Les mêmes circonstances que +l'année dernière se reproduisent aujourd'hui; les mêmes dangers nous +menacent.... Mais le peuple n'est point usé, puisqu'il a accepté la +Constitution; j'en jure par l'enthousiasme sublime qu'elle vient de +produire. Il a, par cette acceptation, contracté l'engagement de se +déborder tout entier contre les ennemis. Eh bien, soyons terribles, +faisons la guerre en lions. Pourquoi n'établissons-nous pas un +gouvernement provisoire qui seconde, par de puissantes mesures, +l'énergie nationale? Je le déclare, je n'entrerai dans aucun comité +responsable. Je conserverai ma pensée tout entière, et la faculté de +stimuler sans cesse ceux qui gouvernent, mais je vous donne un +conseil, j'espère que vous en profiterez. Il nous faut les mêmes +moyens qu'emploie Pitt, à l'exception de ceux du crime. Si vous +eussiez, il y a deux mois, éclairé les départements sur la situation +de Paris; si vous eussiez répandu partout le tableau fidèle de votre +conduite; si le ministre de l'Intérieur se fût montré grand et ferme, +et qu'il eût fait pour la Révolution ce que Roland a fait contre elle, +le fédéralisme et l'intrigue n'auraient pas excité de mouvements dans +les départements. Mais rien ne se fait. Le gouvernement ne dispose +d'aucun moyen politique. + +Il faut donc, en attendant que la Constitution soit en activité et +pour qu'elle puisse l'être, que votre Comité de Salut public soit +érigé en gouvernement provisoire; que les ministres ne soient que les +premiers agents de ce Comité de gouvernement. + +Je sais qu'on objectera que les membres de la Convention ne doivent +pas être responsables. J'ai déjà dit que vous êtes responsables de la +liberté, et que si vous la sauvez, et alors seulement, vous obtiendrez +les bénédictions du peuple. Il doit être mis à la disposition de ce +Comité de gouvernement les fonds nécessaires pour les dépenses +politiques auxquelles nous obligent les perfidies de nos ennemis. La +raison peut être servie à moindres frais que la perfidie; ce Comité +pourra enfin mettre à exécution des mesures provisoires fortes, avant +leur publicité. + +N'arrachons point en ce moment aux travaux de la campagne les bras +nécessaires à la récolte. Prenons une première mesure, c'est de faire +un inventaire rigoureux de tous les grains. Pitt n'a pas seulement +joué sur nos finances; il a accaparé, il a exporté nos denrées. Il +faudrait avant tout assurer tous les Français que, si le ciel et la +terre nous ont si bien servis, nous n'aurons plus à craindre la +disette factice dans une année d'abondance. Il faudra, après la +récolte, que chaque commune fournisse un contingent d'hommes qui +s'enrôleront d'autant plus volontiers que le terme de la campagne +approche. Chez un peuple qui veut être libre, il faut que la nation +entière marche quand sa liberté est menacée. L'ennemi n'a encore vu +que l'avant-garde nationale. Qu'il sente enfin le poids des efforts +réunis de cette superbe nation. Nous donnons au monde un exemple +qu'aucun peuple n'a donné encore. La nation française aura voulu +individuellement, et par écrit, le gouvernement qu'elle a adopté; et +périsse un peuple qui ne saurait pas défendre un gouvernement aussi +solennellement juré! + +Remarquez que dans la Vendée on fait la guerre avec plus d'énergie que +nous. On fait marcher de force les indifférents. Nous qui stipulons +pour les générations futures; nous que l'univers contemple; nous qui, +même en périssant tous, laisserions des noms illustres, comment se +fait-il que nous envisageons dans une froide inaction les dangers qui +nous menacent? Comment n'avons-nous pas déjà entraîné sur les +frontières une masse immense de citoyens? Déjà dans plusieurs +départements le peuple s'est indigné de cette mollesse, et a demandé +que le tocsin du réveil général fût sonné. Le peuple a plus d'énergie +que vous. La liberté est toujours partie de sa base. Si vous vous +montrez dignes de lui, il vous suivra; et vos ennemis seront +exterminés. + +Je demande que la Convention érige en gouvernement provisoire son +Comité de Salut public; que les ministres ne soient que les premiers +commis de ce gouvernement provisoire; qu'il soit mis 50 millions à la +disposition de ce gouvernement, qui en rendra compte à la fin de sa +session, mais qui aura la faculté de les employer tous en un jour, +s'il le juge utile. + +Une immense prodigalité pour la cause de la liberté est un placement à +usure. Soyons donc grands et politiques partout. Nous avons dans la +France une foule de traîtres à découvrir et à déjouer. Eh bien, un +gouvernement adroit aurait une foule d'agents: et remarquez que c'est +par ce moyen que vous avez découvert plusieurs correspondances +précieuses. Ajoutez à la force des armes, au développement de la force +nationale, tous les moyens additionnels que les bons esprits peuvent +vous suggérer. Il ne faut pas que l'orgueilleux ministre d'un despote +surpasse en génie et en moyens ceux qui sont chargés de régénérer le +monde. + +Je demande, au nom de la postérité, car si vous ne tenez pas d'une +main ferme les rênes du gouvernement, vous affaiblissez plusieurs +générations par l'épuisement de la population; enfin vous les +condamneriez à la servitude et à la misère; je demande, dis-je, que +vous adoptiez sans délai ma proposition. + +Après, vous prendrez une mesure pour inventorier toutes les moissons. +Vous ferez surveiller les transports, afin que rien ne puisse +s'écouler par les ports ou par les frontières. Vous ferez faire aussi +l'inventaire des armes. À partir d'aujourd'hui vous mettrez à la +disposition du gouvernement 400 millions pour fondre des canons, faire +des fusils et des piques. Dans toutes les villes un peu considérables, +l'enclume ne doit être frappée que pour la fabrication du fer que vous +devez tourner contre vos ennemis. Dès que la moisson sera finie, vous +prendrez dans chaque commune une force additionnelle, et vous verrez +que rien n'est désespéré. Au moins à présent, vous êtes purgés des +intrigants; vous n'êtes plus gênés dans votre marche; vous n'êtes plus +tiraillés par les factions; et nos ennemis ne peuvent plus se vanter, +comme Dumouriez, d'êtres maîtres d'une partie de la Convention. Le +peuple a confiance en vous. Soyez grands et dignes de lui; car si +votre faiblesse vous empêchait de le sauver, il se sauverait sans vous +et l'opprobre vous resterait. + + * * * * * + +Après une courte intervention de Saint-André, de Cambon et de Barère, +Danton, répondant à ce dernier offrant sa démission de membre d'un +comité chargé du maniement des fonds, dit: + + * * * * * + +Ce n'est pas être homme public que de craindre la calomnie. Lorsque +l'année dernière, dans le conseil exécutif, je pris seul sur ma +responsabilité les moyens nécessaires pour donner la grande impulsion, +pour faire marcher la nation sur les frontières; je me dis: qu'on me +calomnie, je le prévois, il ne m'importe; dût mon nom être flétri, je +sauverai la liberté. Aujourd'hui la question est de savoir s'il est +bon que le Comité de gouvernement ait des moyens de finances, des +agents, etc., etc. Je demande qu'il ait à sa disposition 50 millions, +avec cet amendement, que les fonds resteront à la trésorerie nationale +et n'en seront tirés que sur des arrêtés du Comité. + + * * * * * + +Robespierre, Couthon, Lacroix et Thiriot prirent ensuite part à la +discussion, qui fut clôturée par cette déclaration de Danton: + + * * * * * + +Je déclare que, puisqu'on a laissé à moi seul le poids de la +proposition que je n'ai faite qu'après avoir eu l'avis de plusieurs de +mes collègues, même des membres du Comité de salut public, je déclare, +comme étant un de ceux qui ont toujours été les plus calomniés, que je +n'accepterai jamais de fonctions dans ce Comité; j'en jure par la +liberté de ma patrie. + + + + +XXXV + +SUR LES SUSPECTS + +(12 août 1793) + + +Les Assemblées primaires envoyèrent à la Convention nationale une +pétition que celle-ci accueillit dans sa séance du 12 août. +L'arrestation des suspects y était demandée sur tout le territoire de +la République. Danton appuya la demande et proposa, en outre, de +conférer aux commissaires des assemblées primaires le droit de mettre +en réquisition 400.000 hommes contre les ennemis du Nord. + + * * * * * + +Les députés des assemblées primaires viennent d'exercer parmi nous +l'initiative de la terreur contre les ennemis de l'intérieur. +Répondons à leurs voeux; non, pas d'amnistie à aucun traître. L'homme +juste ne fait point de grâce au méchant. Signalons la vengeance +populaire par le glaive de la loi sur les conspirateurs de +l'intérieur; mais sachons donc mettre à profit cette mémorable +journée. On vous a dit qu'il fallait se lever en masse; oui, sans +doute, mais il faut que ce soit avec ordre. + +C'est une belle idée que celle que Barère vient de nous donner, quand +il vous a dit que les commissaires des assemblées primaires devaient +être des espèces de représentants du peuple, chargés d'exciter +l'énergie des citoyens pour la défense de la constitution. Si chacun +d'eux pousse à l'ennemi vingt hommes armés, et ils doivent être à peu +près huit mille commissaires, la patrie est sauvée. Je demande qu'on +les investisse de la qualité nécessaire pour faire cet appel au +peuple; que, de concert avec les autorités constituées et les bons +citoyens, ils soient chargés de faire l'inventaire des grains, des +armes, la réquisition des hommes, et que le Comité de salut public +dirige ce sublime mouvement. C'est à coups de canon qu'il faut +signifier la constitution à nos ennemis. J'ai bien remarqué l'énergie +des hommes que les sections nationales nous ont envoyés, j'ai la +conviction qu'ils vont tous jurer de donner, en retournant dans leurs +foyers, cette impulsion à leurs concitoyens. + +Je demande donc qu'on mette en état d'arrestation tous les hommes +vraiment suspects; mais que cette mesure s'exécute avec plus +d'intelligence que jusqu'à présent, où, au lien de saisir les grands +scélérats, les vrais conspirateurs, on a arrêté des hommes plus +qu'insignifiants. Ne demandez pas qu'on les mène à l'ennemi, ils +seraient dans nos armées plus dangereux qu'utiles. Enfermons-les, ils +seront nos otages. Je demande que la Convention nationale, qui doit +être maintenant pénétrée de toute sa dignité, car elle vient d'être +revêtue de toute la force nationale, je demande qu'elle décrète +qu'elle investit les commissaires des assemblées primaires du droit de +dresser l'état des armes, des subsistances, des munitions, et de +mettre en réquisition 400.000 hommes contre nos ennemis du Nord. + + + + +XXXVI + +SUR L'INSTRUCTION GRATUITE ET OBLIGATOIRE + +(13 août 1793) + + +C'est dans ce discours qu'on a, fort heureusement, pris une des +épigraphes qui ornent la statue de Danton. C'est que jamais plus +nobles paroles et plus nobles pensées ne furent exprimées dans la +grande tourmente révolutionnaire. C'est à elles que la démocratie +moderne doit l'instruction dont elle jouit. + + * * * * * + +Citoyens, après la gloire de donner la liberté à la France, après +celle de vaincre ses ennemis, il n'en est pas de plus grande que de +préparer aux générations futures une éducation digne de la liberté; +tel fut le but que Lepeletier se proposa. Il partit de ce principe que +tout ce qui est bon pour la société doit être adopté par ceux qui ont +pris part au contrat social. Or, s'il est bon d'éclairer les hommes, +notre collègue, assassiné par la tyrannie, mérita bien de l'humanité. +Mais que doit faire le législateur? Il doit concilier ce qui convient +aux principes et ce qui convient aux circonstances. On a dit contre le +plan que l'amour paternel s'oppose à son exécution: sans doute il faut +respecter la nature même dans ses écarts. Mais, si nous ne décrétons +pas l'éducation impérative, nous ne devons pas priver les enfants du +pauvre de l'éducation. + +La plus grande objection est celle de la finance; mais j'ai déjà dit +qu'il n'y a point de dépense réelle là où est le bon emploi pour +l'intérêt public, et j'ajoute ce principe, que l'enfant du peuple sera +élevé aux dépens du superflu des hommes à fortunes scandaleuses. C'est +à vous, républicains célèbres, que j'en appelle; mettez ici tout le +feu de votre imagination, mettez-y toute l'énergie de votre caractère, +c'est le peuple qu'il faut doter de l'éducation nationale. Quand vous +semez dans le vaste champ de la République, vous ne devez pas compter +le prix de cette semence. Après le pain, l'éducation est le premier +besoin du peuple. Je demande qu'on pose la question: sera-t-il formé +aux dépens de la nation des établissements où chaque citoyen aura la +faculté d'envoyer ses enfants pour l'instruction publique? + +Après une intervention de Charlier, Guyomard et Robespierre, Danton +continua: + +C'est aux moines, cette espèce misérable, c'est au siècle de Louis +XIV, où les hommes étaient grands par leurs connaissances, que nous +devons le siècle de la philosophie, c'est-à-dire de la raison mise à +la portée du peuple; c'est aux jésuites, qui se sont perdus par leur +ambition politique, que nous devons ces élans sublimes qui font naître +l'admiration. La République était dans les esprits vingt ans au moins +avant sa proclamation. Corneille faisait des épîtres dédicatoires à +Montoron, mais Corneille avait fait le Cid, Cinna; Corneille avait +parlé en Romain, et celui qui avait dit: "Pour être plus qu'un roi, tu +te crois quelque chose", était un vrai républicain. + +Allons donc à l'instruction commune; tout se rétrécit dans l'éducation +domestique, tout s'agrandit dans l'éducation commune. On a fait une +objection en présentant le tableau des affections paternelles; et moi +aussi, je suis père, et plus que les aristocrates qui s'opposent à +l'éducation commune, car ils ne sont pas sûrs de leur paternité. Eh +bien, quand je considère ma personne relativement au bien général, je +me sens élevé; mon fils ne m'appartient pas, il est à la République; +c'est à elle à lui dicter ses devoirs pour qu'il la serve bien. + +On a dit qu'il répugnerait aux coeurs des cultivateurs de faire le +sacrifice de leurs enfants. Eh bien, ne les contraignez pas, +laissez-leur-en la faculté seulement. Qu'il y ait des classes où il +n'enverra ses enfants que le dimanche seulement, s'il le veut. Il faut +que les institutions forment les moeurs. Si vous attendiez pour l'État +une régénération absolue, vous n'auriez jamais d'instruction. Il est +nécessaire que chaque homme puisse développer les moyens moraux qu'il +a reçus de la nature. Vous devez avoir pour cela des maisons communes, +facultatives, et ne point vous arrêter à toutes les considérations +secondaires. Le riche payera, et il ne perdra rien s'il veut profiter +de l'instruction pour son fils. Je demande que, sauf les modifications +nécessaires, vous décrétiez qu'il y aura des établissements nationaux +où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des +classes où les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux +pourront les envoyer s'instruire. + + + + +XXXVII + +SUR LES CRÉANCIERS DE LA LISTE CIVILE ET LES RÉQUISITIONS +DÉPARTEMENTALES + +(14 août 1793) + + +Mallarmé, dans la séance du 14 août, proposa à la Convention de payer +aux boulanger, boucher et autres employés de la liste civile ce qui +leur demeurait dû. Il n'exceptait de cette mesure que les créanciers +ayant prêté de l'argent "au ci-devant roi pour l'aider à étouffer la +liberté naissante". (_Moniteur_, n° 227.) Danton s'opposa en ces +termes à la proposition de Mallarmé: + + * * * * * + +Il doit paraître étonnant à tout bon républicain que l'on propose de +payer les créanciers de la ci-devant liste civile, tandis que le +décret qui accorde des indemnités aux femmes et enfants des citoyens +qui versent leur sang pour la patrie reste sans exécution. Aucun homme +de bonne foi ne peut disconvenir que les créanciers de la liste civile +ne fussent les complices du tyran dans le projet qu'il avait formé +d'écraser le peuple français. La distinction faite par Mallarmé est +nulle pour des hommes clairvoyants. On sait qu'il y avait des +aristocrates qui prêtaient des sommes d'argent au tyran, duquel ils +recevaient des reconnaissances portant qu'ils lui avaient fourni telle +quantité de telle ou telle marchandise. Je demande que la Convention +décrète que la nation ne paiera aucun créancier du ci-devant roi. Je +demande aussi que la liste de ses créanciers soit imprimée, afin que +le peuple les connaisse. + + * * * * * Les propositions de Danton furent adoptées. Barère +monta aussitôt à la tribune et demanda, au nom du Comité de salut +public, d'étendre les devoirs des envoyés des assemblées primaires et +de les charger de faire un appel au peuple. Danton proposa de les +obliger, en outre, à de nouvelles réquisitions. + + * * * * * + +En parlant à l'énergie nationale, en faisant appel au peuple, je crois +que vous avez pris une grande mesure, et le Comité de salut public a +fait un rapport digne de lui, en faisant le tableau des dangers que +court la patrie, et des ressources qu'elle a, en parlant des +sacrifices que devaient faire les riches, mais il ne nous a pas tout +dit. Si les tyrans mettaient notre liberté en danger, nous les +surpasserions en audace, nous dévasterions le sol français avant +qu'ils pussent le parcourir, et les riches, ces vils égoïstes, +seraient les premiers la proie de la fureur populaire. Vous qui +m'entendez, répétez ce langage à ces mêmes riches de vos communes; +dites-leur: "Qu'espérez-vous, malheureux? Voyez ce que serait la +France si l'ennemi l'envahissait, prenez le système le plus favorable. +Une régence conduite par un imbécile, le gouvernement d'un mineur, +l'ambition des puissances étrangères, le morcellement du territoire +dévoreraient vos biens; vous perdriez plus par l'esclavage que par +tous les sacrifices que vous pourriez faire pour soutenir la liberté." + +Il faut qu'au nom de la Convention nationale, qui a la foudre +populaire entre les mains, il faut que les envoyés des assemblées +primaires, là où l'enthousiasme ne produira pas ce qu'on a droit d'en +attendre, fassent des réquisitions à la première classe. En réunissant +la chaleur de l'apostolat de la liberté à la rigueur de la loi, nous +obtiendrons pour résultat une grande masse de forces. Je demande que +la Convention donne des pouvoirs plus positifs et plus étendus aux +commissaires des assemblées primaires, et qu'ils puissent faire +marcher la première classe en réquisition. Je demande qu'il soit nommé +des commissaires pris dans le sein de la Convention pour se concerter +avec les délégués des assemblées primaires, afin d'armer cette force +nationale, de pourvoir à sa subsistance, et de la diriger vers un même +but. Les tyrans, en apprenant ce mouvement sublime, seront saisis +d'effroi, et la terreur que répandra la marche de cette grande masse +nous en fera justice. Je demande que mes propositions soient mises aux +voix et adoptées. + + * * * * * + +"Les propositions de Danton sont décrétées au milieu des +applaudissements." (_Moniteur_, n° 227.) + + + + +XXXVIII + +SUR DE NOUVELLES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES + +(4 septembre 1793) + + +C'est, une nouvelle fois, le plus vif amour du peuple qui inspira ce +discours de Danton en réponse à la dénonciation de Bazire d'une +contre-révolution sectionnaire. Grâce à lui, une indemnité de deux +francs par jour fut accordée aux citoyens assistant aux assemblées de +sections. Ce ne fut que par un décret du 4 fructidor an II que cette +mesure fut abolie. Les propositions de Danton furent toutes trois +adoptées dans cette séance. + + * * * * * + +Je pense comme plusieurs membres, notamment comme Billaud-Varennes, +qu'il faut savoir mettre à profit l'élan sublime de ce peuple qui se +presse autour de nous. Je sais que, quand le peuple présente ses +besoins, qu'il offre de marcher contre ses ennemis, il ne faut prendre +d'autres mesures que celles qu'il présente lui-même, car c'est le +génie national qui les a dictées. Je pense qu'il sera bon que le +comité fasse son rapport, qu'il calcule et qu'il propose les moyens +d'exécution; mais je vois aussi qu'il n'y a aucun inconvénient à +décréter à l'instant même une armée révolutionnaire. Élargissons, s'il +se peut, ces mesures. + +Vous venez de proclamer à la face de la France qu'elle est encore en +vraie révolution active; et bien, il faut la consommer, cette +révolution. Ne vous effrayez point des mouvements que pourront tenter +les contre-révolutionnaires de Paris. Sans doute ils voudraient +éteindre le feu de la liberté dans son foyer le plus ardent, mais la +masse immense des vrais patriotes, des sans-culottes, qui cent fois +ont terrassé leurs ennemis, existe encore; elle est prête à +s'ébranler: sachez la diriger, et elle confondra encore et déjouera +toutes les manoeuvres. Ce n'est pas assez d'une armée révolutionnaire, +soyez révolutionnaires vous-mêmes. Songez que les hommes industrieux +qui vivent du prix de leurs sueurs ne peuvent aller dans les sections. +Décrétez donc deux grandes assemblées de sections par semaine, que +l'homme du peuple qui assistera à ces assemblées politiques ait une +juste rétribution pour le temps qu'elles enlèveront à son travail. + +Il est bon encore que nous annoncions à tous nos ennemis que nous +voulons être continuellement et complètement en mesure contre eux. +Vous avez décrété 30 millions à la disposition du ministre de la +Guerre pour des fabrications d'armes; décrétez que ces fabrications +extraordinaires ne cesseront que quand la nation aura donné à chaque +citoyen un fusil. Annonçons la ferme résolution d'avoir autant de +fusils et presque autant de canons que de sans-culottes. Que ce soit +la République qui mette le fusil dans la main du citoyen, du vrai +patriote; qu'elle lui dise: "La patrie te confie cette arme pour sa +défense; tu la représenteras tous les mois et quand tu en seras requis +par l'autorité nationale." Qu'un fusil soit la chose la plus sacrée +parmi nous; qu'on perde plutôt la vie que son fusil. Je demande donc +que vous décrétiez au moins cent millions pour faire des armes de +toute nature; car si nous avions eu des armes nous aurions tous +marché. C'est le besoin d'armes qui nous enchaîne. Jamais la patrie en +danger ne manquera de citoyens. + +Mais il reste à punir et l'ennemi intérieur que vous tenez, et celui +que vous avez à saisir. Il faut que le tribunal révolutionnaire soit +divisé en un assez grand nombre de sections pour que tous les jours un +aristocrate, un scélérat paie de sa tête ses forfaits. + +1° Je demande donc qu'on mette aux voix d'abord la proposition de +Billaud. + +2° Qu'on décrète également que les sections de Paris s'assembleront +extraordinairement les dimanches et les jeudis, et que tout citoyen +faisant partie de ces assemblées, qui voudra, attendu ses besoins, +réclamer une indemnité, la recevra, à raison de 40 sols par assemblée. + +3° Qu'il soit décrété par la Convention qu'elle met a la disposition +du ministre de la Guerre 100 millions pour des fabrications d'armes, +et notamment pour des fusils; que ces manufactures extraordinaires +reçoivent tous les encouragements et les additions nécessaires, et +qu'elles ne cessent leurs travaux que quand la France aura donné à +chaque citoyen un fusil. + +Je demande enfin qu'il soit fait un rapport sur le mode d'augmenter de +plus en plus l'action du tribunal révolutionnaire. Que le peuple voie +tomber ses ennemis, qu'il voie que la Convention s'occupe de ses +besoins. Le peuple est grand, et il vous en donne en cet instant même +une preuve remarquable: c'est que, quoi qu'il ait souffert de la +disette factice machinée pour le mener à la contre-révolution, il a +senti qu'il souffrait pour sa propre cause; et, sous le despotisme, il +aurait exterminé tous les gouvernements. + +Tel est le caractère du Français éclairé par quatre années de +révolutions. + +Hommage vous soit rendu, peuple sublime! A la grandeur vous joignez la +Persévérance; vous voulez la liberté avec obstination; vous jeûnez +pour la liberté, vous devez l'acquérir. Nous marcherons avec vous, vos +ennemis seront confondus, vous serez libres! + + + + +XXXIX + +SUR LES SECOURS À ACCORDER AUX PRÊTRES SANS RESSOURCES + +(22 novembre 1793) + + +Dans la séance de la Convention du 22 novembre fut discutée la +question des secours à accorder aux prêtres réfractaires. Danton, avec +une générosité égale à sa tolérance, proposa de secourir même ceux qui +s'étaient montrés rebelles à la loi, et ce en raison même du véritable +esprit révolutionnaire. + + * * * * * + +Sachez, citoyens, que vos ennemis ont mis à profit pour vous perdre +jusqu'à la philosophie qui vous dirige; ils ont cru qu'en accueillant +les prêtres que la raison porte à abandonner leur état, vous +persécuteriez ceux qui sont aveuglés par le bandeau de l'erreur. Le +peuple est aussi juste qu'éclairé. L'Assemblée ne veut salarier aucun +culte, mais elle exècre la persécution et ne ferme point l'oreille aux +cris de l'humanité. Citoyens, accordez des secours à tous les prêtres; +mais que ceux qui sont encore dans l'âge de prendre un état ne +puissent prétendre aux secours de la nation après s'être procuré les +moyens de subsister. Si Pitt a pensé que l'abolition du fanatisme +serait un obstacle à votre rentrée en Belgique par la persécution que +vous ferez éprouver aux prêtres, qu'il soit détrompé, et qu'il +apprenne à respecter une nation généreuse qu'il n'a cessé de +calomnier. Citoyens, il faut concilier la politique avec la saine +raison: apprenez que si vous ôtez aux prêtres les moyens de subsister, +vous les réduisez à l'alternative, ou de mourir de faim, ou de se +réunir avec les rebelles de la Vendée. Soyez persuadés que tout +prêtre, observant le cours de la raison, se hâtera d'alléger le +fardeau de la République en devenant utile à lui-même, et que ceux qui +voudront encore secouer les torches de la discorde seront arrêtés par +le peuple qui écrase tous ses ennemis sous le char de la Révolution. +Je demande l'économie du sang des hommes; je demande que la Convention +soit juste envers ceux qui ne sont pas signalés comme les ennemis du +peuple. Citoyens, n'y eût-il qu'un seul prêtre qui, privé de son état, +se trouve sans ressources, vous lui devez de quoi vivre; soyez justes, +politiques, grands comme le peuple: au milieu de sa fureur vengeresse, +il ne s'écarte jamais de la justice; il la veut. Proclamez-la en son +nom, et vous recevrez ses applaudissements. + + + + +XL + +CONTRE LES MASCARADES ANTIRELIGIEUSES ET SUR LA CONSPIRATION DE +L'ÉTRANGER + +(26 novembre 1793) + + +Plusieurs des séances de la Convention avaient vu défiler à la barre +des députations venant offrir les dépouilles des églises, et des +ecclésiastiques venant déposer leurs lettres de prêtrise. Danton +s'éleva avec force contre ces _mascarades antireligieuses_, et, +rappelant les différents besoins et désirs du peuple, demanda plus +d'activité dans les mesures révolutionnaires et la lecture du rapport +sur la conspiration de l'étranger ourdie par le baron Jean de Batz. + + * * * * * + +Il y a un décret qui porte que les prêtres qui abdiqueront iront +porter leur renonciation au comité. Je demande l'exécution de ce +décret, car je ne doute pas qu'ils ne viennent successivement abjurer +l'imposture. Il ne faut pas tant s'extasier sur la démarche d'hommes +qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons nous engouer pour +personne. Si nous n'avons pas honoré le prêtre de l'erreur et du +fanatisme, nous ne voulons pas non plus honorer le prêtre de +l'incrédulité: nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y ait +plus de mascarades antireligieuses dans le sein de la Convention. Que +les individus qui voudront déposer sur l'autel de la patrie les +dépouilles de l'Église ne s'en fassent plus un jeu ni un trophée. +Notre mission n'est pas de recevoir sans cesse des députations qui +répètent toujours les mêmes mots. Il est un terme à tout, même aux +félicitations. Je demande qu'on pose la barrière. + +Il faut que les comités préparent un rapport sur ce qu'on appelle une +conspiration de l'étranger. Il faut nous préparer à donner du ton et +de l'énergie au gouvernement. Le peuple veut, et il a raison, que la +terreur soit à l'ordre du jour. Mais il veut que la terreur soit +reportée à son vrai but, c'est-à-dire contre les aristocrates, contre +les égoïstes, contre les conspirateurs, contre les traîtres amis de +l'étranger. Le peuple ne veut pas que celui qui n'a pas reçu de la +nature une grande force d'énergie, mais qui sert la patrie de tous ses +moyens, quelque faibles qu'ils soient, non, le peuple ne veut pas +qu'il tremble. + +Un tyran, après avoir terrassé la Ligue, disait à un des chefs qu'il +avait vaincus, en le faisant suer [Note: Et non "tuer" comme Vermorel, +p. 230, l'imprime.]: "Je ne veux pas d'autre vengeance de vous." Le +temps n'est pas venu où le peuple pourra se montrer clément. Le temps +de l'inflexibilité et des vengeances nationales n'est point passé; il +faut un nerf puissant, un nerf terrible au peuple. Ce nerf est le sien +propre, puisque, d'un souffle, il peut créer et détruire ses +magistrats, ses représentants. Nous ne sommes, sous le rapport +politique, qu'une commission nationale que le peuple encourage par ses +applaudissements. + +Le peuple veut, après avoir fondé la République, que nous essayions +tous les moyens qui pourront donner plus de force et d'action au +gouvernement républicain. + +Que chacun de vous médite donc tous les jours ces grands objets. Il +faut que le Comité de salut public se dégage de beaucoup de détails, +pour se livrer tout entier à ces importantes méditations. Donnons +enfin des résultats au peuple. Depuis longtemps c'est le peuple qui +fait toutes les grandes choses. Certes, il est beau que ses +représentants s'humilient devant sa puissance souveraine. Mais il +serait plus beau qu'ils s'associassent à sa gloire, qu'ils prévinssent +et dirigeassent ses mouvements immortels. Je demande que le Comité de +salut public, réuni à celui de sûreté générale, fasse un prompt +rapport sur la conspiration dénoncée, et sur les moyens de donner une +action grande et forte au gouvernement provisoire. + + * * * * * + +Fayau étant intervenu pour observer que, Danton ayant parlé de +clémence, le moment était peut-être mal choisi pour montrer de +l'indulgence envers les ennemis de la patrie, Danton répondit: + + * * * * * + +Je demande à relever un fait. Il est faux que j'aie dit qu'il fallait +que le peuple se portât à l'indulgence; j'ai dit au contraire que le +temps de l'inflexibilité et des vengeances nationales n'était point +passé. Je veux que la terreur soit à l'ordre du jour; je veux des +peines plus fortes, des châtiments plus effrayants contre les ennemis +de la liberté, mais je veux qu'ils ne portent que sur eux seuls. + + * * * * * + +Une nouvelle observation de Fayau reprocha à Danton d'avoir parlé du +gouvernement républicain comme d'un essai. Danton conclut: + + * * * * * + +Je ne conçois pas qu'on puisse ainsi dénaturer mes idées. Il est +encore faux que j'aie parlé d'un essai de gouvernement républicain. Et +moi aussi, je suis républicain, républicain impérissable. La +Constitution est décrétée et acceptée. Je n'ai parlé que du +gouvernement provisoire; j'ai voulu tourner l'attention de mes +collègues vers les lois de détail nécessaires pour parvenir à +l'exécution de cette Constitution républicaine. + + + + +XLI + +SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE + +(26 novembre 1793) + + +À plusieurs reprises Danton revint sur la question de l'instruction +publique. Dans cette même séance de la Convention il demanda +l'institution de fêtes publiques et nationales, notamment à l'Être +suprême, idée que Robespierre devait faire sienne quelques mois plus +tard. + + * * * * * + +Dans ce moment où la superstition succombe pour faire place à la +raison, vous devez donner une centralité à l'instruction publique, +comme vous en avez donné une au gouvernement. Sans doute vous +disséminerez dans les départements des maisons où la jeunesse sera +instruite dans les grands principes de la raison et de la liberté; +mais le peuple entier doit célébrer les grandes actions qui auront +honoré notre révolution. Il faut qu'il se réunisse dans un vaste +temple, et je demande que les artistes les plus distingués concourent +pour l'élévation de cet édifice, où, à un jour indiqué, seront +célébrés des jeux nationaux. Si la Grèce eut ses jeux olympiques, la +France solennisera aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des +fêtes dans lesquelles il offrira l'encens à l'Être suprême, au maître +de la nature; car nous n'avons pas voulu anéantir le règne de la +superstition, pour établir le règne de l'athéisme. + +Citoyens, que le berceau de la liberté soit encore le centre des fêtes +nationales. Je demande que la Convention consacre le Champ-de-Mars aux +jeux nationaux, qu'elle ordonne d'y élever un temple où les Français +puissent se réunir en grand nombre. Cette réunion alimentera l'amour +sacré de la liberté, et augmentera les ressorts de l'énergie +nationale; c'est par de tels établissements que nous vaincrons +l'univers. Des enfants vous demandent d'organiser l'instruction +publique; c'est le pain de la raison, vous le leur devez; c'est la +raison, ce sont les lumières qui font la guerre aux vices. Notre +révolution est fondée sur la justice, elle doit être consolidée par +les lumières. Donnons des armes à ceux qui peuvent les porter, de +l'instruction à la jeunesse, et des fêtes nationales au peuple. + + + + +XLII + +SUR LES ARRÊTÉS DES REPRÉSENTANTS EN MISSION EN MATIÈRE FINANCIÈRE + +(1er décembre 1793) + + +Dans la séance du 1er décembre, la Convention décréta sur certains +arrêtés rigoureux pris en matière financière, soit sur l'or, soit sur +les assignats, par des représentants en mission. Danton s'éleva contre +l'arbitraire possible de pareilles manoeuvres. + + * * * * * + +Cambon nous a fait une déclaration solennelle et qu'il faut répéter; +c'est que nous avons au trésor public de l'or, de quoi acquérir du +pain et des armes, autant que le commerce neutre pourra nous en +fournir. D'après cela, nous ne devons rien faire précipitamment en +matière de finances. C'est toujours avec circonspection que nous +devons toucher à ce qui a sauvé la République. Quelque intérêt +qu'eussent tous nos ennemis à faire tomber l'assignat, il est resté, +parce que sa valeur a pour base le sol entier de la République. Nous +pourrons examiner à loisir, et méditer mûrement la théorie du comité. +J'en ai raisonné avec Cambon. Je lui ai développé des inconvénients +graves dont il est convenu avec moi. N'oublions jamais qu'en pareille +matière des résultats faux compromettraient la liberté. + +Cambon nous a apporté des faits. Des représentants du peuple ont rendu +des lois de mort pour l'argent. Nous ne saurions nous montrer assez +sévères sur de pareilles mesures, et surtout à l'égard de nos +collègues. Maintenant que le fédéralisme est brisé, les mesures +révolutionnaires doivent être une conséquence nécessaire de nos lois +positives. La Convention a senti l'utilité d'un supplément de mesures +révolutionnaires; elle l'a décrété: dès ce moment, tout homme qui se +fait ultra-révolutionnaire donnera des résultats aussi dangereux que +pourrait le faire le contre-révolutionnaire décidé. Je dis donc que +nous devons manifester la plus vive indignation pour tout ce qui +excédera les bornes que je viens d'établir. + +Déclarons que nul n'aura le droit de faire arbitrairement la loi à un +citoyen; défendons contre toute atteinte ce principe: que la loi +n'émane que de la Convention, qui seule a reçu du peuple la faculté +législative; rappelons ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes +intentions sans doute, ont pris les mesures qu'on nous a rapportées, +et que nul représentant du peuple ne prenne désormais d'arrêté qu'en +concordance avec nos décrets révolutionnaires, avec les principes de +la liberté, et d'après les instructions qui lui seront transmises par +le Comité de salut public. Rappelons-nous que si c'est avec la pique +que l'on renverse, c'est avec le compas de la raison et du génie qu'on +peut élever et consolider l'édifice de la société. Le peuple nous +félicite chaque jour sur nos travaux; il nous a signifié de rester à +notre poste: c'est parce que nous avons fait notre devoir. +Rendons-nous de plus en plus dignes de la confiance dont il s'empresse +de nous investir; faisons seuls la loi et que nul ne nous la donne. +J'insiste sur le rappel et l'improbation des commissaires qui ont pris +l'arrêté qui vous a été dénoncé. + +Enfin je demande que le Comité de salut public soit chargé de notifier +à tous les représentants du peuple qui sont en commission, qu'ils ne +pourront prendre aucune mesure qu'en conséquence de vos lois +révolutionnaires et des instructions qui leur seront données. + + * * * * * + +Fayau, ayant parlé en faveur des mesures révolutionnaires extrêmes +nécessitées dans certains départements, fit observer que le Comité de +salut public en pouvait juger, puisque les représentants en mission +lui communiquaient leurs arrêtés dans les vingt-quatre heures. Danton +répondit, et, quoique admettant les motifs de Fayau, il en contesta +l'urgence tout en demandant une application rigoureuse des mesures +révolutionnaires: + + * * * * * + +Je suis d'accord sur l'action prolongée et nécessaire du mouvement et +de la force révolutionnaires. Le Comité de salut public examinera +celles qui seront nécessaires et utiles; et s'il est utile d'ordonner +la remise de l'or et de l'argent, sous peine de mort, nous le +ratifierons, et le peuple le ratifiera avec nous; mais le principe que +j'ai posé n'en est pas moins constant: c'est au Comité de salut public +à diriger les mesures révolutionnaires sans les resserrer; ainsi tout +commissaire peut arrêter les individus, les imposer même, telle est +mon intention. Non seulement je ne demande point le ralentissement des +mesures révolutionnaires, mais je me propose d'en présenter qui +frapperont et plus fort et plus juste; car, dans la République, il y a +un tas d'intrigants et de conspirateurs véritables qui ont échappé au +bras national, qui en a atteint de moins coupables qu'eux. Oui, nous +voulons marcher révolutionnairement, dût le sol de la République +s'anéantir; mais, après avoir donné tout à la vigueur, donnons +beaucoup à la sagesse; c'est de la constitution de ces deux éléments +que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie. + + * * * * * + +Dans cette même séance, un citoyen venu à la barre commença la lecture +d'une apologie rimée de Jean-Paul Marat, que Danton interrompit avec +véhémence: + + * * * * * + +Et moi aussi j'ai défendu Marat contre ses ennemis, et moi aussi j'ai +apprécié les vertus de ce républicain; mais, après avoir fait son +apothéose patriotique, il est inutile d'entendre tous les jours son +éloge funèbre et des discours ampoulés sur le même sujet; il vous faut +des travaux et non pas des discours. Je demande que le pétitionnaire +dise clairement et sans emphase l'objet de sa pétition. + + + + +XLIII + +DÉFENSE AUX JACOBINS + +(3 décembre 1793) + + +A la séance des Jacobins du 3 décembre, un membre ayant demandé que la +Convention fût invitée à fournir des locaux aux sociétés populaires +n'en possédant point encore fut combattu par Danton. Coupé (de l'Oise) +accusa Danton de modérantisme et lui fit le reproche de vouloir +paralyser la Révolution. L'accusé improvisa aussitôt sa défense: + + * * * * * + +Coupé a voulu empoisonner mon opinion. Certes, jamais je n'ai prétendu +proposer de rompre le nerf révolutionnaire, puisque j'ai dit que la +Constitution devait dormir pendant que le peuple était occupé à +frapper ses ennemis. Les principes que j'ai énoncés portent sur +l'indépendance des sociétés populaires de toute espèce d'autorité. +C'est d'après ce motif que j'ai soutenu que les sociétés populaires ne +devaient avoir recours à personne pour solliciter des localités +(_sic_). J'ai entendu des rumeurs. Déjà des dénonciations graves ont +été dirigées contre moi; je demande enfin à me justifier aux yeux du +peuple, auquel il ne sera pas difficile de faire reconnaître mon +innocence et mon amour pour la liberté. Je somme tous ceux, qui ont pu +concevoir contre moi des motifs de défiance, de préciser leurs +accusations, car je veux y répondre en public. J'ai éprouvé une forte +défaveur en paraissant à la tribune. Ai-je donc perdu ces traits qui +caractérisent la figure d'un homme libre? Ne suis-je plus ce même +homme qui s'est trouvé à vos côtés dans les moments de crise? Ne +suis-je pas celui que vous avez souvent embrassé comme votre ami, et +qui doit mourir avec vous? Ne suis-je pas l'homme qui à été accablé de +persécution? J'ai été un des plus intrépides défenseurs de Marat. +J'évoquerai l'ombre de l'Ami du peuple pour ma justification. Vous +serez étonné, quand je vous ferai connaître ma conduite privée, de +voir que la fortune colossale que mes ennemis et les vôtres m'ont +prêtée se réduit à la petite portion de biens que j'ai toujours eue. +Je défie les malveillants de fournir contre moi la preuve d'aucun +crime. Tous leurs efforts ne pourront m'ébranler. Je veux rester +debout avec le peuple. Vous me jugerez en sa présence. Je ne +déchirerai pas plus la page de mon histoire que vous ne déchirerez la +vôtre, qui doivent immortaliser les fastes de la liberté. + + * * * * * + +Le _Moniteur_ ne donne pas la suite du discours de Danton, et la +résume en ces mots: "L'orateur, après plusieurs morceaux violents +prononcés avec une abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous +les traits, termine par demander qu'il soit nommé une commission de +douze membres chargés d'examiner les accusations dirigées contre lui, +afin qu'il puisse y répondre en présence du peuple. Robespierre monta +ensuite à la tribune pour justifier Danton qui, à la fin de la séance, +reçut l'accolade fraternelle, au milieu des applaudissements les plus +flatteurs". + + + + +XLIV + +SUR LES MESURES A PRENDRE CONTRE LES SUSPECTS + +(7 décembre 1793) + + +Sur la proposition de Couthon, la Convention décréta, le 7 décembre, +que les comités révolutionnaires prenant des mesures de sûreté contre +les suspects non compris dans la loi du 17 septembre 1793 motiveraient +ces mesures sur un registre particulier. Danton y ajouta une +proposition qui fut adoptée. + + * * * * * + +Il faut nous convaincre d'une vérité politique, c'est que, parmi les +personnes arrêtées, il en est de trois classes, les unes qui méritent +la mort, un grand nombre dont la République doit s'assurer, et +quelques-unes sans doute qu'on peut relaxer sans danger pour elle. +Mais il vaudrait mieux, au lieu d'affaiblir le ressort révolutionnaire, +lui donner plus de nerf et de vigueur. Avant que nous en venions à des +mesures combinées, je demande un décret révolutionnaire que je crois +instant. J'ai eu, pendant ma convalescence, la preuve que des +aristocrates, des nobles extrêmement riches, qui ont leurs fils chez +l'étranger, se trouvent seulement arrêtés comme suspects, et jouissent +d'une fortune qu'il est juste de faire servir à la défense de la +liberté qu'ils ont compromise. Je demande que vous décrétiez que tout +individu qui a des fils émigrés, et qui ne prouvera pas qu'il a été +ardent patriote, et qu'il a fait tout au monde pour empêcher leur +émigration, ne soit plus que pensionnaire de l'État, et que tous ses +biens soient acquis à la République. + + + + +XLV + +SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE + +(12 décembre 1793) + + +Ces observations de Danton, dans la séance du 12 décembre, complètent +les précédents discours sur l'instruction publique. + + * * * * * + +Il est temps de rétablir ce grand principe qu'on semble méconnaître: +que les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à +leurs parents. Personne plus que moi ne respecte la nature. Mais +l'intérêt social exige que là seulement doivent se réunir les +affections. Qui me répondra que les enfants, travaillés par l'égoïsme +des pères, ne deviennent dangereux pour la République? Nous avons +assez fait pour les affections, nous devons dire aux parents: nous ne +vous arrachons pas vos enfants; mais vous ne pouvez les soustraire à +l'influence nationale. + +Et que doit donc nous importer la raison d'un individu devant la +raison Nationale? Qui de nous ignore les dangers que peut produire cet +isolement Perpétuel? C'est dans les écoles nationales que l'enfant +doit sucer le lait républicain. La République est une et indivisible. +L'instruction publique doit aussi se rapporter à ce centre d'unité. A +qui d'ailleurs accorderions-nous cette faculté de s'isoler? C'est au +riche seul. Et que dira le pauvre, contre lequel peut-être on élèvera +des serpents? J'appuie donc l'amendement proposé. + + + + + +ANNÉE 1794 + + + + +XLVI + +SUR L'ÉGALITÉ DES CITOYENS DEVANT LES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES + +(23 janvier 1794) + + +Les commissaires de la section Mucius Scævola avaient fait une +perquisition chez M. Duplessis, beau-père de Camille Desmoulins. Ils +étaient partis en emportant une partie de sa bibliothèque. Camille +vint réclamer à la Convention contre cet acte d'arbitraire. Danton, +malgré son amitié, s'éleva contre lui au nom de l'égalité de tous les +citoyens, membres de la Convention ou non, devant les mesures de salut +public. + + * * * * * + +Je m'oppose à l'espèce de distinction, de privilège, qui semblerait +accordé au beau-père de Desmoulins. Je veux que la Convention ne +s'occupe que d'affaires générales. Si l'on veut un rapport pour ce +citoyen, il en faut aussi pour tous les autres. Je m'élève contre la +priorité de date qu'on cherche à lui donner à leur préjudice. Il +s'agit d'ailleurs de savoir si le Comité de sûreté générale n'est pas +tellement surchargé d'affaires qu'il trouve à peine le temps de +s'occuper de réclamations particulières. + +Une révolution ne peut se faire géométriquement. Les bons citoyens qui +souffrent pour la liberté doivent se consoler par ce grand et sublime +motif. Personne n'a plus que moi demandé les comités révolutionnaires; +c'est sur ma proposition qu'ils ont été établis. Vous avez voulu créer +une espèce de dictature patriotique des citoyens les plus dévoués à la +liberté, sur ceux qui se sont rendus suspects. Ils ont été élevés dans +un moment où le fédéralisme prédominait. Il a fallu, il faut encore +les maintenir dans toute leur force; mais prenons garde aux deux +écueils contre lesquels nous pourrions nous briser. Si nous faisions +trop pour la justice, nous donnerions peut-être dans le modérantisme, +et prêterions des armes à nos ennemis. Il faut que la justice soit +rendue de manière à ne point atténuer la sévérité de nos mesures. + +Lorsqu'une révolution marche vers son terme quoiqu'elle ne soit pas +encore consolidée, lorsque la République obtient des triomphes, que +ses ennemis sont battus, il se trouve une foule de patriotes tardifs +et de fraîche date; il s'élève des luttes de passions, des +préventions, des haines particulières, et souvent les vrais, les +constants patriotes sont écrasés par ces nouveaux venus. Mais enfin, +là où les résultats sont pour la liberté par des mesures générales, +gardons-nous de les accuser. Il vaudrait mieux outrer la liberté et la +Révolution, que de donner à nos ennemis la moindre espérance de +rétroaction. N'est-elle pas bien puissante, cette nation? N'a-t-elle +pas le droit comme la force d'ajouter à ses mesures contre les +aristocrates, et de dissiper les erreurs élevées contre les ennemis de +la patrie? Au moment où la Convention peut, sans inconvénient pour la +chose publique, faire justice à un citoyen, elle violerait ses droits, +si elle ne s'empressait de le faire. + +La réclamation de mon collègue est juste en elle-même, mais elle +ferait naître un décret indigne de nous. Si nous devions accorder une +priorité, elle appartiendrait aux citoyens qui ne trouvent pas, dans +leur fortune et dans leurs connaissances avec des membres de la +Convention, des espérances et des ressources au milieu de leur +malheur; ce serait aux malheureux, aux nécessiteux, qu'il faudrait +d'abord tendre les mains. Je demande que la Convention médite les +moyens de rendre justice à toutes les victimes des mesures et +arrestations arbitraires, sans nuire à l'action du gouvernement +révolutionnaire. Je me garderai bien d'en prescrire ici les moyens. Je +demande le renvoi de cette question à la méditation du Comité de +sûreté générale, qui se concertera avec le Comité de salut public; +qu'il soit fait un rapport à la Convention, et qu'il soit suivi d'une +discussion large et approfondie; car toutes les discussions de la +Convention ont eu pour résultat le triomphe de la liberté. + +La Convention n'a eu de succès que parce qu'elle a été peuple; elle +restera Peuple; elle cherchera et suivra sans cesse l'opinion qui doit +décréter toutes les lois que vous proclamez. En approfondissant ces +grandes questions, vous obtiendrez, je l'espère, des résultats qui +satisferont la justice et l'humanité. + + + + +XLVII + +POUR LE PÈRE DUCHESNE ET RONSIN + +(2 février 1794) + + +Dans la nuit du 19 décembre 1793, Hébert et Ronsin avaient été +arrêtés. Le Comité de sûreté générale proposa à la Convention, le 2 +février, de décréter leur mise en liberté. Lecointre, Philippeaux et +Bourdon (de l'Oise) s'opposèrent à cette mesure que Danton réclama en +ce discours: + + * * * * * + +Ce devrait être un principe incontestable parmi les patriotes que, par +provision, on ne traitât pas comme suspects des vétérans +révolutionnaires qui, de l'aveu public, ont rendu des services +constants à la liberté. Je sais que le caractère violent et impétueux +de Vincent et de Ronsin a pu leur donner des torts particuliers +vis-à-vis de tel ou tel individu; mais, de même que dans toutes les +grandes affaires, je conserverai l'inaltérabilité de mon opinion, et +que j'accuserai mon meilleur ami si ma conscience me dit qu'il est +coupable, de même je veux aujourd'hui défendre Ronsin et Vincent +contre des préventions que je pourrais reprocher à quelques-uns de mes +collègues, et contre des faits énoncés postérieurement à l'arrestation +de deux détenus, ou bien antérieurement, mais alors peu soigneusement +conservés dans les circonstances dont on les a environnés. Car enfin, +sur ces derniers, vous venez d'entendre l'explication de Levasseur; +quant aux autres, quelles probabilités les accompagnent? combien de +signataires en attestent la vérité? qui les garantit à celui qui a +signé la dénonciation? Lui-même est-il témoin et témoin oculaire? Si +aucun des signataires n'a été le témoin de ce qu'il a avancé, s'il n'a +que de simples soupçons, je répète qu'il est très dangereux et très +impolitique d'assigner comme suspect un homme qui a rendu de grands +services à la révolution. + +Je suppose que Ronsin et Vincent, s'abandonnant aussi à des +préventions individuelles, voulussent voir dans les erreurs où +Philippeaux a pu tomber, le plan formé d'une contre-révolution; +immuable, comme je le suis, je déclare que je n'examinerais que les +faits, et que je laisserais de côté le caractère qu'on aurait voulu +leur donner. + +Ainsi donc, quand je considère que rien, en effet, n'est parvenu au +Comité de sûreté générale contre Vincent et Ronsin, que, d'un autre +côté, je vois une dénonciation signée d'un seul individu, qui +peut-être ne déclare qu'un ouï-dire, je rentre alors dans mes +fonctions de législateur; je me rappelle le principe que je posais +tout à l'heure, qui est qu'il faut être bien sûr des faits pour prêter +des intentions contre-révolutionnaires à des amis ardents de la +liberté, ou pour donner à leurs erreurs un caractère de gravité qu'on +ne supporterait pas pour les siennes propres. Je dis alors qu'il faut +être aussi prompt à démêler les intentions évidentes d'un aristocrate +qu'à rechercher le véritable délit d'un patriote; je dis ce que je +disais à Fabre lui-même lorsqu'il arracha à la Convention le décret +d'arrestation contre Vincent et Ronsin: "vous prétendez que la +Convention a été grande lorsqu'elle a rendu ce décret, et moi je +soutiens qu'elle a eu seulement une bonne intention et qu'il la +fallait bien éclairer". + +Ainsi je défends Ronsin et Vincent contre des préventions, de même que +je défendrai Fabre et mes autres collègues, tant qu'on n'aura pas +porté dans mon âme une conviction contraire à celle que j'en ai. +L'exubérance de chaleur qui nous a mis à la hauteur des circonstances, +et qui nous a donné la force de déterminer les événements et de les +faire tourner au profit de la liberté, ne doit pas devenir profitable +aux ennemis de la liberté! Mon plus cruel ennemi, s'il avait été utile +à la République, trouverait en moi un défenseur ardent quand il serait +arrêté, parce que je me défierais d'autant plus de mes préventions +qu'il aurait été plus patriote. + +Je crois Philippeaux profondément convaincu de ce qu'il avance, sans +que pour cela je partage son opinion; mais, ne voyant pas de danger +pour la liberté dans l'élargissement de deux citoyens qui, comme lui +et comme nous, veulent la République, je suis convaincu qu'il ne s'y +opposera pas; qu'il se contentera d'épier leur conduite et de saisir +les occasions de prouver ce qu'il avance; à plus forte raison la +Convention, ne voyant pas de danger dans la mesure que lui propose le +Comité de sûreté générale, doit se hâter de l'adopter. + +Si, quand il fallait être électrisé autant qu'il était possible pour +opérer et maintenir la révolution; si, quand il a fallu surpasser en +chaleur et en énergie tout ce que l'histoire rapporte de tous les +peuples de la terre; si, alors, j'avais vu un seul moment de douceur, +même envers les patriotes, j'aurais dit: notre énergie baisse, notre +chaleur diminue. Ici, je vois que la Convention a toujours été ferme, +inexorable envers ceux qui ont été opposés à l'établissement de la +liberté; elle doit être aujourd'hui bienveillante envers ceux qui +l'ont servie, et ne pas se départir de ce système qu'elle ne soit +convaincue qu'il blesse la justice. Je crois qu'il importe à tous que +l'avis du Comité soit adopté; préparez-vous à être plus que jamais +impassibles envers vos vieux ennemis, difficiles à accuser vos anciens +amis. Voilà, je déclare, ma profession de foi, et j'invite mes +collègues à la faire dans leur coeur. Je jure de me dépouiller +éternellement de toute passion, lorsque j'aurai à prononcer sur les +opinions, sur les écrits, sur les actions de ceux qui ont servi la +cause du peuple et de la liberté. J'ajoute qu'il ne faut pas oublier +qu'un premier tort conduit toujours à un plus grand. Faisons d'avance +cesser ce genre de division que nos ennemis, sans doute, cherchent à +jeter au milieu de nous; que l'acte de justice que vous allez faire +soit un germe d'espérance jeté dans le coeur des citoyens qui, comme +Vincent et Ronsin, ont souffert un instant pour la cause commune, et +nous verrons naître pour la liberté des jours aussi brillants et aussi +purs que vous lui en avez déjà donné de victorieux. + + + + +XLVIII + +SUR L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE + +(6 février 1794) + + +C'est en alliant l'humanité aux principes politiques que Danton +appuya, le 6 février, l'abolition de l'esclavage. + +Il voyait dans cette mesure généreuse, digne du nouveau régime, un des +moyens d'abattre l'Angleterre ennemie. "C'est aujourd'hui que +l'Anglais est mort", dit-il, persuadé que la liberté était le meilleur +adversaire à opposer à la tyrannie. + + * * * * * + +Représentants du peuple français, jusqu'ici nous n'avions décrété la +liberté qu'en égoïstes et pour nous seuls. Mais aujourd'hui nous +proclamons à la face de l'univers, et les générations futures +trouveront leur gloire dans ce décret, nous proclamons la liberté +universelle. Hier, lorsque le président donna le baiser fraternel aux +députés de couleur, je vis le moment où la Convention devait décréter +la liberté de nos frères. La séance était trop nombreuse. La +Convention vient de faire son devoir. Mais après avoir accordé le +bienfait de la liberté, il faut que nous en soyons pour ainsi dire les +modérateurs. Renvoyons au Comité de salut public et des colonies, pour +combiner les moyens de rendre ce décret utile à l'humanité, sans aucun +danger pour elle. + +Nous avions déshonoré noire gloire en tronquant nos travaux. Les +grands principes développés par le vertueux Las Cases avaient été +méconnus. Nous travaillons pour les générations futures, lançons la +liberté dans les colonies: c'est aujourd'hui que l'Anglais est mort. +En jetant la liberté dans le Nouveau Monde, elle y portera des fruits +abondants, elle y poussera des racines profondes. En vain Pitt et ses +complices voudront par des considérations politiques écarter la +jouissance de ce bienfait, ils vont être entraînés dans le néant, la +France va reprendre le rang et l'influence que lui assurent son +énergie, son sol et sa population. Nous jouirons nous-mêmes de notre +générosité, mais nous ne l'entendrons point au delà des bornes de la +sagesse. Nous abattrons les tyrans comme nous avons écrasé les hommes +perfides qui voulaient faire rétrograder la révolution. Ne perdons +point notre énergie, lançons nos frégates, soyons sûrs des +bénédictions de l'univers et de la postérité, et décrétons le renvoi +des mesures à l'examen du Comité. + + + + +XLIX + +SUR LES FONCTIONNAIRES PUBLICS SOUMIS A L'EXAMEN DU COMITÉ DE SALUT +PUBLIC + +(9 mars 1794) + + +Bouchotte était accusé devant la Convention. Danton, intervenant aux +débats, réclama l'examen de la conduite de tous les fonctionnaires +publics. L'homme qui seize jours plus tard devait mourir jetait un +suprême appel à la confiance en le Comité: + + * * * * * + +La représentation nationale, appuyée de la force du peuple, déjouera +tous les complots. Celui qui devait, ces jours derniers, perdre la +liberté est déjà presque en totalité anéanti. Le peuple et la +Convention veulent que tous les coupables soient punis de mort. Mais +la Convention doit prendre une marche digne d'elle. Prenez garde qu'en +marchant par saccade, on ne confonde le vrai patriote avec ceux qui +s'étaient couverts du masque du patriotisme pour assassiner le peuple. +Le décret dont on vient de lire la rédaction n'est rien; il s'agit de +dire au Comité de salut public: examinez le complot dans toutes ses +ramifications; scrutez la conduite de tous les fonctionnaires publics; +voyez si leur mollesse ou leur négligence a concouru, même malgré eux, +à favoriser les conspirateurs. Un homme qui affectait l'empire de la +guerre se trouve au nombre des coupables. Eh bien, le ministre est, à +mon opinion, dans le cas d'être accusé de s'être au moins laissé +paralyser. Le Comité de salut public veille jour et nuit; que les +membres de la Convention s'unissent tous; que les révolutionnaires qui +ont les premiers parlé de République, face à face, avec Lafayette, +apportent ici leur tête et leurs bras pour servir la patrie. Nous +sommes tous responsables au peuple de sa liberté. Français, ne vous +effrayez pas, la liberté doit bouillonner jusqu'à ce que l'écume soit +sortie. + +Nos comités sont l'avant-garde politique; les armées doivent vaincre +quand l'avant-garde est en surveillance. Jamais la République ne fut, +à mon sens, plus grande. Voici le nouveau temps marqué pour cette +sublime révolution. Il fallait vaincre ceux qui singeaient le +patriotisme pour tuer la liberté; nous les avons vaincus. + +Je demande que le Comité de salut public se concerte avec celui de +sûreté générale pour examiner la conduite de tous les fonctionnaires. +Il faut que chacun de nous se prononce. J'ai demandé le premier le +gouvernement révolutionnaire. On rejeta d'abord mon idée, on l'a +adoptée ensuite; ce gouvernement révolutionnaire a sauvé la +République; ce gouvernement, c'est vous. + +Union, vigilance, méditation, parmi les membres de la Convention. + + + + +L + +SUR LA DIGNITÉ DE LA CONVENTION + +(19 mars 1794) + + +Dans cette même séance de la Convention, Pache vint, avec le conseil +général, protester de son dévouement au gouvernement. Ruhl, qui +présidait, lui reprocha de venir "un peu tard faire cette +protestation". L'inscription de cette réponse au procès-verbal ayant +été demandée par quelques membres, Danton protesta au nom de la +dignité de la Convention nationale. Ce fut son dernier discours. + + * * * * * + +Je demande la parole sur cette proposition. La représentation +nationale doit toujours avoir une marche digne d'elle. Elle ne doit +pas avilir un corps entier, et frapper d'une prévention collective une +administration collective, parce que quelques individus de ce corps +peuvent être coupables. Si nous ne réglons pas nos mouvements, nous +pouvons confondre des patriotes énergiques avec des scélérats qui +n'avaient que le masque de patriotisme. Je suis convaincu que la +grande majorité du conseil général de la Commune de Paris est digne de +toute la confiance du peuple et de ses représentants; qu'elle est +composée d'excellents patriotes, d'ardents révolutionnaires. + +J'aime à saisir cette occasion pour lui faire individuellement hommage +de mon estime. Le conseil général est venu déclarer qu'il fait cause +commune avec vous. Le président de la Convention a senti vivement sa +dignité; la réponse qu'il a faite est, par le sens qu'elle renferme et +par l'intention dans laquelle elle est rédigée, digne de la majesté du +peuple que nous représentons. L'accent patriarcal et le ton solennel +dont il l'a prononcée, donnaient à ces paroles un caractère plus +auguste encore. Cependant ne devons-nous pas craindre, dans ce moment, +que les malveillants n'abusent des expressions de Ruhl, dont +l'intention ne nous est point suspecte, et qui ne veut sûrement pas +que des citoyens qui viennent se mettre dans les rangs, sous les +drapeaux du peuple et de la liberté, remportent de notre sein la +moindre amertume? Au nom de la patrie, ne laissons pas aucune prise à +la dissension. Si jamais, quand nous serons vainqueurs, et déjà la +victoire nous est assurée, si jamais des passions particulières +pouvaient prévaloir sur l'amour de la patrie, si elles tentaient de +creuser un nouvel abîme pour la liberté, je voudrais m'y précipiter +tout le premier. Mais loin de nous tout ressentiment.... + +Le temps est venu où l'on ne jugera plus que les actions. Les masques +tombent, les masques ne séduiront plus. On ne confondra plus ceux qui +veulent égorger les patriotes avec les véritables magistrats du +peuple, qui sont peuple eux-mêmes. N'y eût-il parmi tous les +magistrats qu'un seul homme qui eût fait son devoir, il faudrait tout +souffrir plutôt que de lui faire boire le calice d'amertume; mais ici +on ne doute pas du patriotisme de la plus grande majorité de la +Commune. Le président lui a fait une réponse où règne une sévère +justice; mais elle peut être mal interprétée. Épargnons à la Commune +la douleur de croire qu'elle a été censurée avec aigreur. + +LE PRÉSIDENT.--Je vais répondre à la tribune; viens, mon cher +collègue, occupe toi-même le fauteuil. + +DANTON.--Président, ne demande pas que je monte au fauteuil, tu +l'occupes dignement. Ma pensée est pure; si mes expressions l'ont mal +rendue, pardonne-moi une inconséquence involontaire; je te +pardonnerais moi-même une pareille erreur. Vois en moi un frère qui a +exprimé librement son opinion. + +_Ruhl descend de la tribune et se jette dans les bras de Danton. Cette +scène excite le plus vif enthousiasme dans l'Assemblée_. + + + + + +MÉMOIRE + +ÉCRIT EN MIL HUIT CENT QUARANTE-SIX PAR LES DEUX FILS DE DANTON, LE +CONVENTIONNEL, POUR DÉTRUIRE LES ACCUSATIONS DE VÉNALITÉ CONTRE LEUR +PÈRE + + + + +MÉMOIRE DES FILS DE DANTON + + +Rien au monde ne nous est plus cher que la mémoire de notre père. Elle +a été, elle est encore tous les jours calomniée, outragée d'une +manière affreuse; aussi notre désir le plus ardent a-t-il toujours été +de voir l'histoire lui rendre justice. + +Georges-Jacques Danton, notre père, se maria deux fois. Il épousa +d'abord, en juin 1787, Antoinette-Gabrielle Charpentier, qui mourut le +10 février 1793. Dans le cours de la même année 1793, nous ne +pourrions pas indiquer l'époque précise, il épousa en secondes noces +Mlle Sophie Gély, qui vivait encore il y a deux ans (nous ne savons +pas si elle est morte depuis). Notre père, en mourant, ne laissa que +deux fils issus de son premier mariage. Nous sommes nés, l'un le 18 +juin 1790, et l'autre le 17 février 1792. Notre père mourut le 5 avril +1794; nous n'avons donc pas pu avoir le bonheur de recevoir ses +enseignements, ses confidences, d'être initiés à ses pensées, à ses +projets. Au moment de sa mort, tout chez lui a été saisi, confisqué, +et plus tard aucun de ses papiers, à l'exception de ses titres de +propriété, ne nous a été rendu. Nous avons été élevés par M. +François-Jérôme Charpentier, notre grand-père maternel et notre +tuteur. Il ne parlait jamais sans attendrissement de Danton, son +gendre. M. Charpentier, qui habitait Paris, y mourut en 1804, à une +époque où, sans doute, il nous trouvait encore trop jeunes pour que +nous puissions bien apprécier ce qu'il aurait pu nous raconter de la +vie politique de notre père, car il s'abstint de nous en parler. Du +reste, il avait environ quatre-vingts ans quand il mourut, et, dans +ses dernières années, son esprit paraissait beaucoup plus occupé de +son avenir dans un autre monde que de ce qui s'était passé dans +celui-ci. Après la mort de notre grand-père Charpentier, M. Victor +Charpentier, son fils, fut nommé notre tuteur. Il mourut en 1810. +Quoiqu'il habitât Paris, nous revînmes en 1805 à Arcis, pour ne plus +le quitter. La fin de notre enfance et le commencement de notre +jeunesse s'y écoulèrent auprès de la mère de notre père. Elle était +affaiblie par l'âge, les infirmités et les chagrins. C'était toujours +les yeux remplis de larmes qu'elle nous entretenait de son fils, des +innombrables témoignages d'affection qu'il lui avait donnés, des +tendres caresses dont il l'accablait. Elle fit de fréquents voyages à +Paris; il aimait tant à la voir à ses côtés! Il avait en elle une +confiance entière; elle en était digne, et, s'il eût eu des secrets, +elle les eût connus, et nous les eussions connus par elle. Très +souvent, elle nous parlait de la Révolution; mais, en embrasser tout +l'ensemble d'un seul coup d'oeil, en apprécier les causes, en suivre +la marche, en juger les hommes et les événements, en distinguer tous +les partis, deviner leur but, démêler les fils qui les faisaient agir, +tout cela n'était pas chose facile, on en conviendra: aussi, quoique +la mère de Danton eût beaucoup d'intelligence et d'esprit, on ne sera +pas surpris que, d'après ses récits, nous n'ayons jamais connu la +Révolution que d'une manière extrêmement confuse. + +Jusqu'ici nous n'avons parlé que des choses qui se rapportent à nous; +cela, de notre part, peut paraître ridicule, mais cesse véritablement +de l'être quand on considère qu'il nous a fallu entrer dans ces +explications pour faire comprendre comment il se fait que nous, +enfants de Danton, nous ne puissions pas donner le moindre +éclaircissement sur aucun des grands événements dans lesquels il a +figuré. Sa mère, d'accord avec tous ceux qui nous ont si souvent parlé +de lui pour l'avoir connu, et que notre position sociale ne fera, +certes, pas suspecter de flatterie, sa mère nous l'a toujours dépeint +comme le plus honnête homme que l'on puisse rencontrer, comme l'homme +le plus aimant, le plus franc, le plus loyal, le plus désintéressé, le +plus généreux, le plus dévoué à ses parents, à ses amis, à son pays +natal et à sa patrie. Quoi d'étonnant, nous dira-t-on? Dans la bouche +d'une mère, que prouve un pareil éloge? Rien, sinon qu'elle adorait +son fils. On ajoutera: Est-ce que, pour juger un homme, la postérité +devra s'en rapporter aux déclarations de la mère et des fils de cet +homme? Non, sans doute, elle ne le devra pas, nous en convenons. Mais +aussi, pour juger ce même homme, devra-t-elle s'en rapporter aux +déclarations de ses ennemis? Elle ne le devra pas davantage. Et +pourtant, que ferait-elle, si, pour juger Danton, elle ne consultait +que les Mémoires de ceux qu'il a toujours combattus? + +Justifier la vie politique de notre père, défendre sa mémoire, c'est +pour nous un devoir sacré. Pourquoi ne l'avons-nous pas rempli? C'est +parce que nous n'avons eu en notre possession aucun document, +absolument aucun, et que nous ne pourrions mettre en avant que des +allégations sans preuves écrites; mais nous allons réfuter une +accusation excessivement grave qui se rattache à sa vie privée. Nous +croyons qu'il nous sera facile de le faire victorieusement, car nos +principaux arguments auront pour base des actes authentiques. + +Voici cette accusation. On a reproché à Danton d'avoir exploité la +Révolution pour amasser scandaleusement une fortune énorme. Nous +allons prouver d'une manière incontestable, que c'est à très grand +tort qu'on lui a adressé ce reproche. Pour atteindre ce but, nous +allons comparer l'état de sa fortune au commencement de la Révolution +avec l'état de sa fortune au moment de sa mort. + +Au moment où la Révolution éclata, notre père était avocat aux +conseils du roi. C'est un fait dont il n'est pas nécessaire de fournir +la preuve: ses ennemis eux-mêmes ne le contestent pas. Nous ne pouvons +pas établir d'une manière précise et certaine ce qu'il possédait à +cette époque. Cependant nous disons que, s'il ne possédait rien autre +chose (ce qui n'est pas prouvé), _il possédait au moins sa charge_, et +voici sur ce point notre raisonnement: + +1° Quelques notes qui sont en notre possession nous prouvent que +Jacques Danton, notre grand-père, décédé à Arcis, le 24 février 1762, +laissa des immeubles sur le finage de Plancy et sur celui d'Arcis; il +est donc présumable que notre père, né le 26 octobre 1759, et par +conséquent resté mineur en très bas âge, a dû posséder un patrimoine +quelconque, si modique qu'on veuille le supposer. + +2° Si, avant la Révolution, on pouvait être reçu avocat quand on avait +vingt et un ans accomplis (ce que nous ignorons), notre père aura pu +être avocat vers 1780; en admettant qu'il fallût avoir vingt-cinq ans, +il aura pu être avocat vers la fin de 1784. Il devint ensuite avocat +aux conseils du roi en 1787; il était donc possible que, avant 1789, +il eût déjà fait quelques bénéfices, tant comme avocat au Parlement, +que comme avocat aux conseils, et que, sur ces bénéfices, il eût fait +quelques économies. + +3° Il y a lieu de penser qu'en épousant notre mère, il reçut une dot +quelconque. Eh bien, nous avons toujours cru qu'il paya sa charge aux +conseils du roi, tant avec cette dot qu'avec le peu d'économies qu'il +pouvait avoir faites sur ce qu'il avait pu gagner d'abord comme avocat +au Parlement, ensuite comme avocat aux conseils, et qu'avec le peu de +patrimoine qu'il devait posséder. Vous faites une supposition, nous +dira-t-on? C'est vrai, c'est une supposition, puisque nous n'apportons +pas les preuves de ce que nous venons d'avancer; mais si ses ennemis +ne veulent pas admettre avec nous que notre supposition soit une +réalité, il faudra que, de leur côté, ils supposent que notre père +n'avait pas le moindre patrimoine, qu'il n'avait fait aucun bénéfice, +tant en qualité d'avocat au Parlement qu'en qualité d'avocat aux +conseils; que, s'il avait fait des bénéfices il n'avait pas fait +d'économies; enfin qu'ils supposent que sa femme en l'épousant ne lui +a pas apporté de dot. A moins qu'ils ne prouvent tout cela, ils feront +aussi une supposition. Or, nous le demandons à toutes les personnes +qui sont de bonne foi et sans prévention, notre supposition est-elle +plus vraisemblable que celle des ennemis de notre père? Oui, sans +doute. Nous l'admettons donc comme un fait prouvé, et nous disons: +Danton n'était pas riche au commencement de la Révolution, mais, s'il +ne possédait rien autre chose (ce qui n'est pas prouvé), il possédait +au moins sa charge d'avocat aux conseils du roi. Maintenant Danton +est-il riche au moment de sa mort? c'est ce que nous allons examiner. + +Nous allons établir que ce qu'il possédait au moment de sa mort +n'était que l'équivalent à peu près de sa charge d'avocat aux +conseils. Nous n'avons jamais su s'il a été fait des actes de partage +de son patrimoine et de celui de ses femmes, ni si, au moment de la +confiscation de ses biens, il en a été dressé inventaire, mais nous +savons très bien et très exactement ce que nous avons recueilli de sa +succession, et nous allons le dire, sans rester dans le vague sur +aucun point, car c'est ici que, comme nous l'avons annoncé, nos +arguments vont être basés sur des actes authentiques. + +Nous ferons observer que l'état que nous allons donner comprend sans +distinction ce qui vient de notre père et de notre mère. + +Une loi de février 1791 ordonna que le prix des charges et offices +supprimés serait remboursé par l'État aux titulaires. La charge que +Danton possédait était de ce nombre. Nous n'avons jamais su, pas même +approximativement, combien elle lui avait coûté. Il en reçut le +remboursement sans doute, car précisément vers cette époque, il +commença à acheter des immeubles dont voici le détail: + +Le 24 mars 1791, il achète aux enchères, moyennant quarante-huit mille +deux cents livres, un bien national provenant du clergé, consistant en +une ferme appelée Nuisement, située sur le finage de Chassericourt, +canton de Chavanges, arrondissement d'Arcis, département de l'Aube, à +sept lieues d'Arcis. Le titre de propriété de cette ferme n'est plus +entre nos mains, en voici la raison: afin de payer le prix +d'acquisition d'une filature de coton, nous avons vendu cette ferme à +M. Nicolas Marcheré-Lavigne, par acte passé par-devant maître Jeannet, +notaire à Arcis, en date du vingt-trois juillet mil huit cent treize, +moyennant quarante-trois mille cinq cents francs, savoir trente mille +francs portés au contrat, et treize mille francs que nous avons reçus +en billets. Nous avons remis le titre de propriété à l'acquéreur. +Danton avait acheté cette ferme la somme de quarante-huit mille deux +cents livres, ci...... 48.200 liv. + +12 avril 91.--Il achète aux enchères du district d'Arcis, par +l'entremise de maître Jacques Jeannet-Boursier, son mandataire et son +cousin, moyennant quinze cent soixante quinze livres, qu'il paye le +vingt du même mois, un bien national provenant du clergé consistant en +une pièce de prés contenant un arpent quatre denrées, situé sur le +finage du Chêne, lieu dit Villieu, ci...... 1.575 liv. + +12 avril 91.--Il achète encore aux enchères du district d'Arcis, par +l'entremise de maître Jeannet-Boursier, moyennant six mille sept cent +vingt-cinq livres, qu'il paya le lendemain, un bien national provenant +du clergé, consistant en une pièce de pré et saussaie contenant huit +arpents, situé sur le finage de Torcy-le-Petit, lieu dit Linglé, +ci...... 6.725 liv. + +13 avril 91.--Mademoiselle Marie-Madeleine Piot de Courcelles, +demeurant à Courcelles, par acte passé ce jour-là par-devant maître +Odin, notaire à Troyes, vend à Georges-Jacques Danton, administrateur +du département de Paris, ce acceptant M. Jeannet-Boursier, moyennant +vingt-cinq mille trois cents livres qu'il paye comptant, un bien +patrimonial n'ayant absolument rien de seigneurial, malgré les +apparences qui pourraient résulter du nom de la venderesse, et +consistant en une maison, cour, jardin, canal, enclos et dépendances, +situés à Arcis-sur-Aube, place du Grand-Pont, le tout contenant +environ neuf arpents, trois denrées, quatorze carreaux, ci...... 25.300 +liv. + +Nota.--Voilà la modeste propriété que les ennemis de Danton décoraient +du nom pompeux de sa terre d'Arcis, par dérision peut-être, mais +plutôt pour le dépopulariser et jeter sur lui de l'odieux en faisant +croire que, devenu tout à coup assez riche pour acheter et pour payer +la terre d'Arcis, Danton, le républicain, n'avait pas mieux demandé +que de se substituer à son seigneur. La vérité est que la terre +d'Arcis (et il n'y en a qu'une, consistant en un château avec +dépendances considérables) n'a pas cessé un instant depuis plus d'un +siècle d'appartenir à la famille de la Briffe, qui en possède +plusieurs. Depuis l'an 1840 seulement, cette famille a vendu les +dépendances et n'a gardé que le château avec son parc. + +28 octobre 91.--Il achète, non par un mandataire, mais par lui-même, +de M. Béon-Jeannet, par acte passé par-devant maître Finot, notaire à +Arcis, moyennant deux mille deux cent cinquante livres qu'il paye +comptant, un bien patrimonial consistant en cinq petites pièces de +bois, situées sur le finage d'Arcis et sur celui du Chêne, et +contenant ensemble deux arpents, deux denrées, ci...... 2.250 liv. + +7 novembre 91.--Il achète de M. Gilbert-Lasnier, par acte passé +par-devant maître Finot, notaire à Arcis, moyennant deux cent quarante +livres qu'il paye comptant, une denrée, vingt-cinq carreaux de jardin, +pour agrandir la propriété qu'il a acquise de mademoiselle Piot, +ci...... 240 liv. + +Par le même acte il achète aussi, moyennant quatre cent soixante +livres qu'il paye aussi comptant, deux denrées de bois que plus tard +(le 3 avril 93), il donne en échange d'une denrée, soixante-quatre +carreaux de bois, qu'il réunit à la propriété de mademoiselle Piot, +ci...... 460 liv. + +8 novembre 91.--Il achète de M. Bouquet-Béon, par acte passé +par-devant maître Finot, notaire à Arcis, moyennant deux cent dix +livres qu'il ne paye que le 10 juin 1793, un jardin dont la contenance +n'est pas indiquée et qu'il réunit à la propriété de mademoiselle +Piot, ci...... 210 liv. + +Total du prix de toutes les acquisitions d'immeubles faites par Danton +en mil sept cent quatre-vingt onze: quatre-vingt-quatre mille neuf +cent soixante livres, ci...... 84.960 liv. + +On doit remarquer qu'il est présumable que la plus grande partie de +ces acquisitions a dû être payée en assignats, qui, à cette époque, +perdaient déjà de leur valeur et dont, par conséquent, la valeur +nominale était supérieure à leur valeur réelle en argent, d'où il +résulterait que le prix réel en argent des immeubles ci-dessus +indiqués aurait été inférieur à 84.960 livres. + +Depuis cette dernière acquisition du 8 novembre 1791 jusqu'à sa mort, +Danton ne fit plus aucune acquisition importante. Il acheta +successivement en 1792 et 1793 un nombre assez considérable de +parcelles très peu étendues et dont nous croyons inutile de donner ici +le détail qui, par sa longueur et par le peu d'importance de chaque +article, deviendrait fastidieux (nous pourrions le fournir s'il en +était besoin). Il fit aussi des échanges. Nous pensons qu'il suffit de +dire que, en ajoutant ces parcelles à ce que Danton avait acheté en +1791, on trouve que les immeubles qui, au moment de sa mort, +dépendaient tant de sa succession que de celle de notre mère, et qui +nous sont parvenus, se composaient de ce qui suit, savoir: + +1° De la ferme de Nuisement (vendue par nous le 23 juillet 1813); + +2° De sa modeste et vieille maison d'Arcis, avec sa dépendance, le +tout contenant non plus 9 arpents, 3 denrées, 14 carreaux (ou bien 4 +hectares, 23 ares, 24 centiares) seulement, comme au 13 avril 1791, +époque où il en fit l'acquisition de mademoiselle Piot, mais par suite +des additions qu'il y avait faites, 17 arpents, 3 denrées, 52 carreaux +(ou bien 786 ares, 23); + +3° De 19 arpents, 7 denrées, 41 carreaux (808 ares, 06) de pré et +saussaie; + +4° De 8 arpents, 1 denrée, 57 carreaux (369 ares, 96) de bois; + +5° De 2 denrées, 40 carreaux (14 ares, 07) de terre située dans +l'enceinte d'Arcis. + +Nous déclarons à qui voudra l'entendre et au besoin nous déclarons +_sous la foi du serment_, que nous n'avons recueilli de la succession +de Georges-Jacques Danton, notre père, et d'Antoinette-Gabrielle +Charpentier, notre mère, rien, absolument rien autre chose que les +immeubles dont nous venons de donner l'état, que quelques portraits de +famille et le buste en plâtre de notre mère, lesquels, longtemps après +la mort de notre second tuteur, nous furent remis par son épouse, et +que quelques effets mobiliers qui ne méritent pas qu'on en fasse +l'énumération ni la description; mais que nous n'en avons recueilli +aucune somme d'argent, aucune créance, en un mot rien de ce qu'on +appelle valeurs mobilières, à l'exception pourtant d'une rente de 100 +francs 5 p. 100 dont MM. Defrance et Détape, receveurs de rentes à +Paris, rue Chabannais, n° 6, ont opéré la vente pour nous le 18 juin +1825, rente qui avait été achetée pour nous par l'un de nos tuteurs. + +Nous n'avons recueilli que cela de la succession de notre père et de +notre mère; il est donc évident qu'ils ne possédaient rien autre +chose, ni dans le département de l'Aube, ni ailleurs. + +Si nous possédons aujourd'hui quelques immeubles qui ne fassent pas +partie de l'état qui précède, c'est que nous les avons achetés ou bien +que nous les avons eus en partage de la succession de Jeanne-Madeleine +Camut, notre grand'mère, décédée à Arcis au mois d'octobre 1813, veuve +en premières noces de Jacques Danton, notre grand-père, et, en +secondes noces de Jean Recordain, qu'elle avait épousé en 1770. Les +livres de l'enregistrement et les matrices cadastrales peuvent fournir +la preuve de ce que nous venons d'avancer. + +On pourra nous faire une objection qui mérite une réponse; on pourra +nous dire: "Vous n'avez recueilli de la succession de votre père et de +votre mère que les immeubles et les meubles dont vous venez de faire +la déclaration, mais cela ne prouve pas que la fortune de votre père, +au moment de sa mort, ne se composât que de ces seuls objets; car sa +condamnation ayant entraîné la confiscation de tous ses biens sans +exception, la République a pu en vendre et en a peut-être vendu pour +des sommes considérables. Vous n'avez peut-être recueilli que ce +qu'elle n'a pas vendu." + +Voici notre réponse: + +Les meubles et les immeubles confisqués à la mort de notre père dans +le département de l'Aube et non vendus, furent remis en notre +possession par un arrêté de l'administration de ce département, en +date du 24 germinal an IV (13 avril 1796), arrêté dont nous avons une +copie sous les yeux, arrêté pris en conséquence d'une pétition +présentée par notre tuteur, arrêté basé sur la loi du 14 floréal an +III (3 mai 1795), qui consacre le principe de la restitution des biens +des condamnés par les tribunaux et les commissions révolutionnaires, +basé sur la loi du 21 prairial an III (9 juin 1796), qui lève le +séquestre sur ces biens et en règle le mode de restitution; enfin, +arrêté basé sur la loi du 13 thermidor an III (31 juillet 1795), dont +il ne rappelle pas les dispositions. + +L'administration du département de l'Aube, dans la même délibération, +arrête que le produit des meubles et des immeubles qui ont été vendus +et des intérêts qui ont été perçus depuis le 14 floréal an III (3 mai +1795), montant à la somme de douze mille quatre cent cinq livres +quatre sous quatre deniers, sera restitué à notre tuteur, en bons au +porteur admissibles en payement de domaines nationaux provenant +d'émigrés seulement. Nous ne savons pas si notre tuteur reçut ces bons +au porteur; s'il les reçut, quel usage il en fit; nous savons +seulement qu'il n'acheta pas de biens d'émigrés. Il résulte évidemment +de cet arrêté de l'administration du département de l'Aube, que dans +ce département le produit des meubles et immeubles provenant de Danton +et vendus au profit de la République, ne s'est pas élevé au-dessus de +12,405 livres 4 sous 4 deniers. C'était le total de l'état de +réclamation présenté par notre tuteur dans sa pétition, et tout le +monde pensera, comme nous, qu'il n'aura pas manqué de faire valoir +tous nos droits. On peut remarquer que dans cet arrêté il est dit que +ces 12.405 livres sont le montant du produit des meubles et des +immeubles vendus, et des intérêts qui ont été perçus depuis le 14 +floréal an III (3 mai 1795); ces 12.405 livres ne se composaient donc +pas en entier du prix des meubles et des immeubles vendus; les +_intérêts_ perçus y entraient donc pour quelque chose, sans que +nous sachions pour quelle somme. Nous avons entre les mains les +expéditions de vingt procès-verbaux qui constatent que le 11 messidor +an II (29 juin 1794) il a été vendu, moyennant cinq mille sept cent +vingt-cinq livres, vingt pièces de terre labourable contenant ensemble +environ onze arpents, deux denrées (ou bien 506 ares, 70), situées sur +les finages d'Arcis, de la Villette, de Saint-Étienne et de Torcy. En +a-t-il été vendu un plus grand nombre? Nous l'ignorons. Mais cela ne +fait que 5.725 livres, sur les 12.405 dont la restitution à notre +profit a été ordonnée. De quoi se composaient les 6.680 restants? +Était-ce du prix de meubles et d'immeubles vendus, ou d'intérêts +perçus? Nous n'en savons rien, mais peu importe. Les 12.405 livres, si +on le veut, provenaient en entier du prix d'immeubles vendus; +admettons-le. Dans ce cas, pour avoir le total de ce que notre père +possédait au moment de sa mort, il faudrait ajouter 12.405 livres à ce +que nous avons recueilli de sa succession. Mais, si d'un côté on doit +ajouter 12.405 livres, d'un autre côté on doit retrancher 16.065 +livres qui restaient dues aux personnes qui ont vendu a notre père les +immeubles dont nous avons hérité. Nous pourrions, s'il était +nécessaire, fournir le détail de ces 16.065 livres avec pièces à +l'appui. Elles ont été payées plus tard par notre tuteur, et, pour les +payer, il n'aura pas manqué sans doute de faire emploi, autant qu'il +aura pu, des 12.405 livres de bons an porteur dont la restitution +avait été ordonnée à notre profit, par l'arrêté de l'administration du +département de l'Aube, en date du 24 germinal an IV. + +Il est donc établi d'abord que, dans le département de l'Aube, le prix +des meubles et des immeubles qui ont été vendus n'a pas pu s'élever +au-dessus de 12.405 livres; ensuite que notre père, au moment de sa +mort, devait encore 16.065 livres sur le prix d'acquisition des +immeubles qu'il y possédait. + +Voilà pour ce qui concerne le département de l'Aube. Notre tuteur +a-t-il eu à faire, pour notre compte, des réclamations dans quelques +autres départements? C'est possible, il est même présumable qu'il en a +eu à faire relativement à des objets mobiliers; il était trop soigneux +de nos intérêts pour que nous puissions croire qu'il ait négligé +quelque chose de ce qui s'y rattachait. Mais les sommes dont il a dû +obtenir la restitution ont été sans doute peu considérables, car il +n'en est rien parvenu jusqu'à nous dans la succession de notre père. +D'un autre côté, s'il eût possédé des immeubles dans les départements +autres que celui de l'Aube, il fût arrivé de deux choses l'une: 1° ou +bien ces immeubles n'eussent pas été vendus; alors nous les +posséderions encore aujourd'hui, puisque, à l'exception de la ferme de +Nuisement, dont nous avons parlé, nous n'avons jamais vendu +d'immeubles; eh bien, nous n'en possédons aucun hors du département de +l'Aube; 2° ou bien ils eussent été vendus par la République à son +profit; dans ce cas, la République nous en eût plus tard restitué le +prix, comme elle l'a fait pour ceux qui ont été vendus dans le +département de l'Aube, et nous eussions retrouvé ce prix dans la +succession de notre père, soit en valeurs immobilières achetées par +nos tuteurs, pour emploi, soit en valeurs mobilières. Eh bien, nous +l'avons déclaré précédemment, nous n'avons presque rien recueilli en +valeurs mobilières; et, en immeubles, nous n'en avons recueilli aucun +qui n'ait été acheté du vivant de notre père, et qui ne fasse partie +de l'état que nous avons fourni. + +Nous croyons avoir répondu complètement et victorieusement à +l'objection précédemment faite. + +Notre raisonnement était donc logique quand nous disions: nous n'avons +recueilli que cela de la succession de notre père et de notre mère, il +est donc évident qu'ils ne possédaient rien autre chose, ni dans le +département de l'Aube, ni ailleurs. Toutefois, nous ferons remarquer +que, en raisonnant ainsi, nous avons fait abstraction et des 12.405 +livres qu'il eût fallu ajouter à leur avoir, et des 16.065 livres +qu'il eût fallu retrancher pour établir un compte rigoureusement +exact. + +Nous avons prouvé d'abord que, si Danton n'était pas riche an +commencement de la Révolution, il possédait au moins sa charge +d'avocat aux conseils du Roi; ensuite, par l'état que nous avons +établi de sa fortune au moment de sa mort, nous avons prouvé qu'on +peut regarder ce qu'il possédait à ce moment comme étant à peu près +l'équivalent de sa charge, dont il avait reçu le remboursement. Si +nous avons prouvé tout cela (comme nous n'en doutons pas); nous avons +prouvé aussi que c'est à très grand tort qu'on lui a reproché d'avoir +exploité la Révolution pour amasser une fortune énorme et scandaleuse. +Certes, on en conviendra, il a bien pu parvenir au degré d'_opulence_ +qu'il avait atteint sans se rendre coupable des actes infâmes, des +monstrueux et innombrables forfaits que les atroces calomnies de nos +ennemis et l'odieux et inique rapport de Saint-Just lui ont si +perfidement et si faussement imputés. + +Maintenant nous allons citer quelques faits authentiques qui pourront +faire apprécier la bonté de son coeur. Nous avons vu précédemment que +ce fut en mars et en avril 1791 qu'il acheta la majeure partie, on +pourrait même dire la presque totalité des immeubles qu'il possédait +quand il mourut. + +Voici un des sentiments qui agitaient son coeur en mars et en avril +1791. Il désirait augmenter la modeste aisance de sa mère, de sa bonne +mère qu'il adorait. Veut-on savoir ce qu'il s'empressa de faire à son +entrée en jouissance de ces immeubles qu'il venait d'acheter? Jetons +un regard sur l'acte que nous tenons dans les mains. Il a été passé le +15 avril 1791 (deux jours après la vente faite à Danton par Mlle Piot) +par-devant Me Odin qui en a gardé la minute, et Me Étienne son +collègue, notaires à Troyes. Danton y fait donation entre vifs, pure, +simple et irrévocable, à sa mère, de six cents livres de rentes +annuelles et viagères, payables de six mois en six mois, dont les +premiers six mois payables au 15 octobre 1791. Sur cette rente de 600 +livres, Danton veut qu'en cas de décès de sa mère, 400 livres soient +réversibles sur M. Jean Recordain, son mari (M. Recordain était un +homme fort aisé lorsqu'il épousa la mère de Danton; il était +extrêmement bon; sa bonté allait même jusqu'a la faiblesse, puisque, +par sa complaisance pour de prétendus amis dont il avait endossé des +billets, il perdit une grande partie de ce qu'il avait apporté en +mariage; néanmoins, c'était un si excellent homme, il avait toujours +été si bon pour les enfants de Jacques Danton, qu'ils le regardaient +tous comme leur véritable père; aussi Danton, son beau-fils, avait-il +pour lui beaucoup d'affection). Le vif désir que ressent Danton de +donner aux donataires des marques certaines de son amitié pour eux, +est la seule cause de cette donation. Cette rente viagère est à +prendre sur la maison et sur ses dépendances, situées à Arcis, que +Danton vient d'acquérir le 13 avril 1791. Tel fut son premier acte de +prise de possession. + +On remarquera que cette propriété, au moment où mademoiselle Piot la +vendit, était louée par elle à plusieurs locataires qui lui payaient +ensemble la somme de 600 livres annuellement. Si Danton eût été riche +et surtout aussi riche que ses ennemis ont voulu le faire croire, son +grand coeur ne se fût pas contenté de faire à sa mère une pension si +modique. Pour faire cette donation, Danton aurait pu attendre qu'il +vint à Arcis, mais il était si pressé d'obéir au sentiment d'amour +filial qu'il éprouvait que, dès le 17 mars 1791, il avait donné à cet +effet une procuration spéciale à M. Jeannet-Bourcier, qui exécuta son +mandat deux jours après avoir acheté pour Danton la propriété de +mademoiselle Piot. Aussitôt que la maison était devenue vacante et +disponible, Danton, qui aimait tant à être entouré de sa famille, +avait voulu que sa mère et son beau-père vinssent l'habiter, ainsi que +M. Menuel, sa femme et leurs enfants. (M. Menuel avait épousé la soeur +aînée de Danton.) + +Au 6 août 1792, Danton était à Arcis; on était à la veille d'un grand +événement qu'il prévoyait sans doute. Au Milieu des mille pensées qui +doivent alors l'agiter, au milieu de l'inquiétude que doivent lui +causer les périls auxquels il va s'exposer, quelle idée prédomine, +quelle crainte vient l'atteindre? Il pense à sa mère, il craint de +n'avoir pas suffisamment assuré son sort et sa tranquillité; en voici +la preuve dans cet acte passé le 4 août 1792 par-devant Me Pinot, +notaire à Arcis. Q'y lit-on? "Danton voulant donner à sa mère des +preuves des sentiments de respect et de tendresse qu'il a toujours eus +pour elle, il lui assure, sa vie durant, une habitation convenable et +commode, lui fait donation entre-vifs, pure, simple et irrévocable, de +l'usufruit de telles parts et portions qu'elle voudra choisir dans la +maison et dépendances situées a Arcis, rue des Ponts, qu'il a acquise +de mademoiselle Piot de Courcelles, et dans laquelle maison, sa mère +fait alors sa demeure, et de l'usufruit de trois denrées de terrain à +prendre dans tel endroit du terrain qu'elle voudra choisir, pour jouir +desdits objets à compter du jour de la donation." Si M. Jean Recordain +survit à sa femme, donation lui est faite par le même acte de +l'usufruit de la moitié des objets qu'aura choisis et dont aura joui +sa femme. + +Nous n'avons pas connaissance que Danton ait jamais fait d'autres +dispositions en faveur de sa mère ni de son beau-père. Nous le +répétons, si Danton eût été riche, et surtout s'il eût été aussi riche +que ses ennemis ont voulu le faire croire, son grand coeur ne se fût +pas contenté de faire à sa mère et à son beau-père des dons si +modiques; nous sommes intimement persuadés que sa générosité envers +eux eût été en proportion de sa fortune. + +Voici encore une pièce, peu importante en elle-même à la vérité, mais +qui honore Danton et qui prouve sa bonté; c'est une pétition en date +du 30 thermidor an II (17 août 1794), adressée aux citoyens +administrateurs du département de Paris, par Marguerite Hariot (veuve +de Jacques Geoffroy, charpentier à Arcis), qui expose que, par acte +passé devant Me Finot, notaire à Arcis, le 11 décembre 1791, Danton, +dont elle était la nourrice, lui avait assuré et constitué une rente +viagère de cent livres dont elle devait commencer à jouir à partir du +jour du décès de Danton, ajoutant que, de son vivant, il ne bornerait +pas sa générosité à cette somme. Elle demande, en conséquence, que les +administrateurs du département de Paris ordonnent que cette rente +viagère lui soit payée à compter du jour du décès et que le principal +en soit prélevé sur ses biens confisqués au profit de la République. +Nous ne savons pas ce qui fut ordonné. Cette brave femme que notre +père ne manquait jamais d'embrasser avec effusion et à plusieurs +reprises chaque fois qu'il venait à Arcis, ne lui survécut que pendant +peu d'années. + +La recherche que nous avons faite dans les papiers qui nous sont +restés de la succession de notre grand'mère Recordain, papiers dont +nous ne pouvons pas avoir la totalité, ne nous a fourni que ces trois +pièces _authentiques_ qui témoignent en faveur de la bonté de Danton +dans sa vie privée. Quant aux traditions orales que nous avons pu +recueillir, elle sont en petit nombre et trop peu caractéristiques +pour être rapportées. Nous dirons seulement que Danton aimait beaucoup +la vie champêtre et les plaisirs qu'elle peut procurer. Il ne venait à +Arcis que pour y jouir, au milieu de sa famille et de ses amis, du +repos, du calme et des amusements de la campagne. Il disait dans son +langage sans recherche, à madame Recordain, en l'embrassant: "Ma bonne +mère, quand aurai-je le bonheur de venir demeurer auprès de vous pour +né plus vous quitter, et n'ayant plus à penser qu'à planter mes +choux?" + +Nous ne savons pas s'il avait des ennemis ici, nous ne lui en avons +jamais connu aucun. On nous a très souvent parlé de lui avec éloge; +mais nous n'avons jamais entendu prononcer un mot qui lui fût +injurieux, ni même défavorable, pas même quand nous étions au collège; +là pourtant les enfants, incapables de juger la portée de ce qu'ils +disent, n'hésitent pas, dans une querelle occasionnée par le motif le +plus frivole, à s'adresser les reproches les plus durs et les plus +outrageants. Nos condisciples n'avaient donc jamais entendu attaquer +la mémoire de notre père. Il n'avait donc pas d'ennemis dans son pays. + +Nous croyons ne pas devoir omettre une anecdote qui se rapporte à sa +vie politique. Nous la tenons d'un de nos amis qui l'a souvent entendu +raconter par son père, M. Doulet, homme très recommandable et très +digne de foi, qui, sous l'Empire, fut longtemps maire de la ville +d'Arcis. Danton était à Arcis dans le mois de novembre 1793. Un jour, +tandis qu'il se promenait dans son jardin avec M. Doulet, arrive vers +eux une troisième personne marchant à grands pas, tenant un papier à +la main (c'était un journal) et qui, aussitôt qu'elle fut à portée de +se faire entendre, s'écrie: Bonne nouvelle! bonne nouvelle! et elle +s'approche.--Quelle nouvelle? dit Danton.--Tiens, lis! les Girondins +sont condamnés et exécutés, répond la personne qui venait +d'arriver.--Et tu appelles cela une bonne nouvelle, malheureux? +s'écrie Danton à son tour, Danton, dont les yeux s'emplissent aussitôt +de larmes. La mort des Girondins une bonne nouvelle? Misérable!--Sans +doute, répond son interlocuteur, n'était-ce pas des factieux?--Des +factieux, dit Danton. Est-ce que nous ne sommes pas des factieux? Nous +méritons tous la mort autant que les Girondins; nous subirons tous, +les uns après les autres, le même sort qu'eux. Ce fut ainsi que +Danton, le Montagnard, accueillit la personne qui vint annoncer la +mort des Girondins, auxquels tant d'autres, en sa place, n'eussent pas +manqué de garder rancune. + +Avec une âme comme la sienne, il est impossible de ne pas être un +honnête homme, nos coeurs nous le disent, et jamais rien n'ébranlera +une de nos plus fermes et de nos plus douces croyances en ce monde, +celle de devoir la vie à un père qui fut non seulement un homme +d'esprit, de génie, d'un grand courage, grand orateur, grand citoyen, +aimant sincèrement et passionnément son pays, mais qui fut avant tout +un homme probe. Que n'avons-nous son éloquence pour faire passer dans +l'esprit de nos citoyens nos convictions, et pour leur faire partager +nos sentiments! + +Mais la tâche; qu'à notre grand regret nous ne remplissons pas, parce +qu'elle est au-dessus de nos forces et de nos talents, d'autres plus +puissants et plus capables la rempliront. Mieux vaudrait mourir à +l'instant que d'en perdre l'espérance. Oui, Danton, un jour toutes lés +calomnies accumulées sur toi par l'erreur, par l'envie, par la haine, +viendront expirer aux pieds de la vérité mise à nu par des orateurs, +par des écrivains consciencieux, impartiaux, éclairés, éloquents. Oui, +un jour la France reconnaîtra que tous tes actes politiques ont pris +naissance dans de louables sentiments, dans ton ardent amour pour +elle, dans le plus violent désir de son salut et du triomphe de la +liberté! Oui, un jour la France appréciera toute l'immensité de ton +dévouement qui te porta _jusqu'à vouloir lui faire le sacrifice de ta +mémoire_: sacrifice cent fois, mille fois plus grand que celui de la +vie! Dévouement sans exemple dans l'histoire! La France aujourd'hui si +belle, si florissante, te placera alors au rang qui t'appartient parmi +ses enfants généreux, magnanimes, dont les efforts intrépides, inouïs, +sont parvenus à lui ouvrir, au milieu de difficultés et de dangers +innombrables, un chemin à la liberté, à la gloire, au bonheur. Un +jour, enfin, Danton, justice complète sera rendue à ta mémoire! +Puissent tes fils, avant de descendre dans la tombe, voir ce beau +jour, ce jour tant désiré! + + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, DISCOURS CIVIQUES DE DANTON *** + +This file should be named 8dscs10.txt or 8dscs10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8dscs11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8dscs10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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Images courtesy of the Bibliothèque Nationale +de France, http://gallica.bnf.fr + + + +Discours Civiques + +de + +Danton + +avec une introduction et des notes + +par + +Hector Fleischmann + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +INTRODUCTION + +1792 + +I. Sur les devoirs de l'homme public (novembre 1791) +II. Sur les mesures révolutionnaires (26 août 1792) +III. Sur la patrie en danger (2 septembre 1792) +IV. Sur le rôle de la Convention (21 septembre 1792) +V. Sur le choix des juges (22 septembre 1792) +VI. Justification civique (25 septembre 1792) +VII. Contre Roland (29 octobre 1792) +VIII. Pour la liberté des opinions religieuses (7 novembre 1792) + +1793 + +IX. Procès de Louis XVI (janvier 1793) +X. Pour Lepeletier et contre Roland (21 janvier 1793) +XI. Sur la réunion de la Belgique à la France (31 janvier 1793) +XII. Sur les secours à envoyer à Dumouriez (8 mars 1793) +XIII. Sur la libération des prisonniers pour dettes (9 mars 1793) +XIV. Sur les devoirs de chacun envers la patrie en danger (10 mars + 1793) +XV. Sur l'institution d'un tribunal révolutionnaire (10 mars 1793) +XVI. Sur la démission de Beurnonville (11 mars 1793) +XVII. Sur le gouvernement révolutionnaire (27 mars 1793) +XVIII. Justification de sa conduite en Belgique (30 mars 1793) +XIX. Sur la trahison de Dumouriez et la mission en Belgique (1er avril + 1793) +XX. Sur le Comité de Salut public (3 avril 1793) +XXI. Sur le prix du pain (5 avril 1793) +XXII. Sur le droit de pétition du peuple (10 avril 1793) +XXIII. Sur la peine de mort contre ceux qui transigent avec l'ennemi + (13 avril 1793) +XXIV. Sur la tolérance des cultes 19 avril 1793) +XXV. Sur un nouvel impôt et de nouvelles levées (27 avril 1793) +XXVI. Autre discours sur le droit de pétition du peuple (1er mai 1793) +XXVII. Sur l'envoi de nouvelles troupes en Vendée (8 mai 1793) +XXVIII. Sur une nouvelle loi pour protéger la représentation nationale + (24 mai 1793) +XXIX. Pour le peuple de Paris (26 mai 1793) +XXX. Contre la Commission des Douze (27 mai 1793) +XXXI. Autre discours contre la Commission des Douze (3l mai 1793) +XXXII. Sur la chute des Girondins (13 juin 1793) +XXXIII. Contre les assignats royaux (31 Juillet 1793) +XXXIV. Discours pour que le Comité de Salut public soit érigé en + gouvernement provisoire, (ler août 1793) +XXXV. Sur les suspects (l2 août 1793) +XXXVI. Sur l'instruction gratuite et obligatoire (13 août 1793) +XXXVII. Sur les créanciers de la liste civile et les réquisitions + départementales (14 août 1793) +XXXVIII. Sur de nouvelles mesures révolutionnaires (4 septembre 1793) +XXXIX. Sur les secours à accorder aux prêtres sans ressources (22 + novembre 1793) +XL. Contre les mascarades antireligieuses et sur la conspiration de + l'étranger (26 novembre 1793) +XLI. Sur l'instruction publique (26 novembre 1793) +XLII. Sur les arrêtés des représentants en mission en matière + financière (1er décembre 1793) +XLIII. Défense aux Jacobins (3 décembre 1793) +XLIV. Sur les mesures à prendre contre les suspects (7 décembre 1793) +XLV. Sur l'instruction publique (12 décembre 1793) + +1794 + +XLVI. Sur l'égalité des citoyens devant les mesures révolutionnaires + (23 Janvier 1794) +XLVII. Pour le Père Duchesne et Ronsin (2 février 1794) +XLVIII. Sur l'abolition de l'esclavage (6 février 1794) +XLIX. Sur les fonctionnaires publics soumis à l'examen du Comité de + Salut public (9 mars 1794) +L. Sur la dignité de la Convention (19 mars 1794) + + +MÉMOIRE, écrit en mil huit cent quarante-six, par les deux fils de + Danton, le conventionnel, pour détruire les accusations de + vénalité contre leur père + + + + + + +INTRODUCTION + + +I + + +Voici le seul orateur populaire de la Révolution. + +De tous ceux qui, à la Constituante, à la Législative ou à la +Convention, ont occupé la tribune et mérité le laurier de l'éloquence, +Danton est le seul dont la parole trouva un écho dans la rue et dans +le coeur du peuple. C'est véritablement l'homme de la parole +révolutionnaire, de la parole d'insurrection. Que l'éloquence +noblement ordonnée d'un Mirabeau et les discours froids et électriques +d'un Robespierre, soient davantage prisés que les harangues hagardes +et tonnantes de Danton, c'est là un phénomène qui ne saurait rien +avoir de surprenant. Si les deux premiers de ces orateurs ont pu +léguer à la postérité des discours qui demeurent le testament +politique d'une époque, c'est qu'ils furent rédigés pour cette +postérité qui les accueille. Pour Danton rien de pareil. S'il atteste +quelquefois cette postérité, qui oublie en lui l'orateur pour le +meneur, c'est par pur effet oratoire, parce qu'il se souvient, lui +aussi, des classiques dont il est nourri, et ce n'est qu'un incident +rare. Ce n'est pas à cela qu'il prétend. Il ne sait point "prévoir la +gloire de si loin". Il est l'homme de l'heure dangereuse, l'homme de +la patrie en danger; l'homme de l'insurrection. "Je suis un homme de +Révolution [Note: ÉDOUARD FLEURY. Etudes révolutionnaires: Camille +Desmoulins et Roch Mercandier (la presse révolutionnaire), p. 47; +Paris, 1852]", lui fait-on dire. Et c'est vrai. Telles, ses harangues +n'aspirent point à se survivre. Que sa parole soit utile et écoutée à +l'heure où il la prononce, c'est son seul désir et il estime son +devoir accompli. + +On conçoit ce que cette théorie, admirable en pratique, d'abnégation +et de courage civique, peut avoir de défectueux pour la renommée +oratoire de l'homme qui en fait sa règle de conduite, sa ligne +politique. Nous verrons, plus loin, que ce n'est pas le seul sacrifice +fait par Danton à sa patrie. + +Ces principes qu'il proclame, qu'il met en oeuvre, sont la meilleure +critique de son éloquence. "Ses harangues sont contre toutes les +règles de la rhétorique: ses métaphores n'ont presque jamais rien de +grec ou de latin (quoiqu'il aimât à parler le latin). Il est moderne, +actuel" [Note: F.A. AULARD. Études et leçons sur la Révolution +française, tome 1, p. 183; Paris, Félix Alcan, 1893.], dit M. Aulard +qui lui a consacré de profondes et judicieuses études. C'est là le +résultat de son caractère politique, et c'est ainsi qu'il se trouve +chez Danton désormais inséparable de son éloquence. Homme d'action +avant tout, il méprise quelque peu les longs discours inutiles. +Apathie déconcertante chez lui. En effet, il semble bien, qu'avocat, +nourri dans la basoche, coutumier de toutes les chicanes, et surtout +de ces effroyables chicanes judiciaires de l'ancien régime, il ait dû +prendre l'habitude de les écouter en silence, quitte à foncer ensuite, +tète baissée, sur l'adversaire. Mais peut-être est-ce de les avoir +trop souvent écoutés, ces beaux discours construits selon les méthodes +de la plus rigoureuse rhétorique, qu'il se révèle leur ennemi le jour +où la basoche le lâche et fait de l'avocat aux Conseils du Roi +l'émeutier formidable rué à l'assaut des vieilles monarchies? Sans +doute, mais c'est surtout parce qu'il n'est point l'homme de la +chicane et des tergiversations, parce que, mêlé à la tourmente la plus +extraordinaire de l'histoire, il comprend, avec le coup d'oeil de +l'homme d'État qu'il fut dès le premier jour, le besoin, l'obligation +d'agir et d'agir vite. Qui ne compose point avec sa conscience, ne +compose point avec les événements. Cela fait qu'au lendemain d'une +nuit démente, encore poudreux, de la bagarre, un avocat se trouve +ministre de la Justice. + +Se sent-il capable d'assumer cette lourde charge? Est-il préparé à la +terrible et souveraine fonction? Le sait-il? Il ne discute point avec +lui-même et accepte. Il sait qu'il est avocat du peuple, qu'il +appartient au peuple. Il accepte parce qu'il faut vaincre, et vaincre +sur-le-champ.[Note: "Mon ami Danton est devenu ministre de la Justice +par la grâce du canon: cette journée sanglante devait finir, pour nous +deux surtout, par être élevés ou hissés ensemble. Il l'a dit à +l'Assemblée nationale: Si j'eusse été vaincu, je serais +criminel." Lettre de Camille Desmoulins à son père, 15 août 1792. +Oeuvres de Camille Desmoulins, recueillies et publiées d'après les +textes originaux par M. Jules Claretie, tome II, p. 367-369; Paris, +Pasquelle, 1906.] + +Cet homme-là n'est point l'homme de la mûre réflexion, et de là ses +fautes. Il accepte l'inspiration du moment, pourvu, toutefois, qu'elle +s'accorde avec l'idéal politique que, dès les premiers jours, il s'est +proposé d'atteindre. + +Il n'a point, comme Mirabeau, le génie de la facilité, cette abondance +méridionale que parent les plus belles fleurs de l'esprit, de +l'intelligence et de la réminiscence. Mirabeau, c'est un phénomène +d'assimilation, extraordinaire écho des pensées d'autrui qu'il fond et +dénature magnifiquement au creuset de sa mémoire, une manière de +Bossuet du plagiat que nul sujet ne trouve pris au dépourvu. + +Danton, lui, avoue simplement son ignorance en certaines matières. "Je +ne me connais pas grandement en finances", disait-il un jour [Note: +Séance de la Convention, du 31 juillet 1793.] et il parle cinq +minutes. Mirabeau eût parlé cinq heures. Il n'a point non plus, comme +Robespierre, ce don de l'axiome géométrique, cette logique froide qui +tombe comme le couperet, établit, ordonne, institue, promulgue et ne +discute pas. Quand cela coule des minces lèvres de l'avocat d'Arras, +droit et rigide à la tribune, on ne songe pas que durant des nuits il +s'est penché sur son papier, livrant bataille au mot rebelle, acharné +sur la métaphore, raturant, recommençant, en proie a toutes les affres +du style. Or, Danton n'écrit rien [Note: P. AULARD, oevr. cit., tome +I, p. 172.]. Paresse, a-t-on dit? Peut-être. Il reconnaît: "Je n'ai +point de correspondance." [Note: Séance de la Convention, du 21 août +1793.]. C'est l'aveu implicite de ses improvisations répétées. Qui +n'écrit point de lettres ne rédige point de discours. C'est chose +laissée à l'Incorruptible et à l'Ami du Peuple. Ce n'est point +davantage à Marat qu'on peut le comparer. L'éloquence de celui-ci a +quelque chose de forcené et de lamentatoire, une ardeur d'apostolat +révolutionnaire et de charité, de vengeur et d'implorant à la fois. Ce +sont bien des plaintes où passé, suivant la saisissante expression de +M. Vellay, l'ombre désespérée de Cassandre. [Note: La Correspondance +de Marat, recueillie et publiée par Charles Vellay, intr. xxii; Paris, +Fasquelle, 1896.] Chez Danton, rien de tout cela. Et à qui le comparer +sinon qu'à lui? + +Dans son style on entend marcher les événements. Ils enflent son +éloquence, la font hagarde, furieuse, furibonde; chez lui la parole +bat le rappel et bondit armée. Aussi, point de longs discours. Toute +colère tombe, tout enthousiasme faiblit. Les grandes harangues ne sont +point faites de ces passions extrêmes. Si pourtant on les retrouve +dans chacun des discours de Danton, c'est que de jour en jour elles se +chargent de ranimer une vigueur peut-être fléchissante, quand, à +Arcis-sur-Aube, il oublie l'orage qui secoue son pays pour le foyer +qui l'attend, le sourire de son fils, la présence de sa mère, l'amour +de sa femme, la beauté molle et onduleuse des vifs paysages champenois +qui portent alors à l'idylle et à l'églogue ce grand coeur aimant. +Mais que Danton reprenne pied a Paris, qu'il se sente aux semelles ce +pavé brûlant du 14 juillet et du 10 août, que l'amour du peuple et de +la patrie prenne le pas sur l'amour et le souvenir du pays natal, +c'est alors Antée. Il tonne à la tribune, il tonne aux Jacobins, il +tonne aux armées, il tonne dans la rue. Et ce sont les lambeaux +heurtés et déchirés de ce tonnerre qu'il lègue à la postérité. + +Ses discours sont des exemples, des leçons d'honnêteté, de foi, de +civisme et surtout de courage. Quand il se sent parler d'abondance, +sur des sujets qui lui sont étrangers, il a comme une excuse à faire. +"Je suis savant dans le bonheur de mon pays", dit-il. [Note: Séance de +la Convention, du 31 juillet 1793.] Cela, c'est pour lui la suprême +excuse et le suprême devoir. Son pays, le peuple, deux choses qui +priment tout. Entre ces deux pôles son éloquence bondit, sur chacun +d'eux sa parole pose le pied et ouvre les ailes. Et quelle parole! Au +moment où Paris et la France vivent dans une atmosphère qui sent la +poudre, la poussière des camps, il ne faut point être surpris de +trouver dans les discours de Danton comme un refrain de Marseillaise +en prose. Sa métaphore, au bruit du canon et du tocsin, devient +guerrière et marque le pas avec les sections en marche, avec les +volontaires levés à l'appel de la patrie en danger. Elle devient +audacieuse, extrême, comme le jour où, dans l'enthousiasme de la +Convention, d'abord abattue par la trahison de Dumouriez, il déclare à +ses accusateurs: "Je me suis retranché dans la citadelle de la raison; +j'en sortirai avec le canon de la vérité et je pulvériserai les +scélérats qui ont voulu m'accuser." [Note: Séance de la Convention, du +1er avril 1793.] Cela, Robespierre ne l'eût point écrit et dit. C'est +chez Danton un mépris de la froide et élégante sobriété, mais faut-il +conclure de là que c'était simplement de l'ignorance? Cette absence +des formes classiques du discours et de la recherche du langage, c'est +à la fièvre des événements, à la violence de la lutte qu'il faut +l'attribuer, déclare un de ses plus courageux biographes. [Note: Dr +ROBINET. Danton, mém. sur sa vie privée, p. 67; Paris, 1884.] On peut +le croire. Mais pour quiconque considère Danton à l'action, cette +excuse est inutile. Son oeuvre politique explique son éloquence. Si +elle roule ces scories, ces éclats de rudes rocs, c'est qu'il méprise +les rhéteurs, c'est, encore une fois, et il faut bien le répéter, +parce qu'il a la religion de l'action; et ce culte seul domine chez +lui. Il ne va point pour ce jusqu'à la grossièreté, cette grossièreté +de jouisseur, de grand mangeur, de matérialiste, qu'on lui attribue si +volontiers. "Aucune de ses harangues ne fournit d'indices de cette +grossièreté", dit le Dr Robinet. [Note: Ibid., p. 67.] Et quand même +cela eût été, quand même elles eussent eu cette violence et cette +exagération que demande le peuple à ses orateurs, en quoi +diminueraient-elles la mémoire du Conventionnel?" Je porte dans mon +caractère une bonne portion de gaieté française", a-t-il répondu. +[Note: Séance de la Convention, du 16 mars 1794.] Mais cette gaieté +française, c'est celle-là même du pays de Rabelais. Si Pantagruel est +grossier, Danton a cette grossièreté-là . + +Il sait qu'on ne parle point au peuple comme on parle à des magistrats +ou a des législateurs, qu'il faut au peuple le langage rude, simple, +franc et net du peuple. Paris n'a-t-il point bâillé à l'admirable +morceau de froid lyrisme et de noble éloquence de Robespierre pour la +fête de l'Être Suprême? C'est en vain que, sur les gradins du Tribunal +révolutionnaire, Vergniaud déroula les plus harmonieuses périodes +classiques d'une défense à la grande façon. Mais Danton n'eut à dire +que quelques mots, à sa manière, et la salle se dressa tout à coup +vers lui, contre la Convention. Il fallut le bâillon d'un décret pour +museler le grand dogue qui allait réveiller la conscience populaire. + +Là seul fut l'art de Danton. La Révolution venait d'en bas, il +descendit vers elle et ne demeura pas, comme Maximilien Robespierre, à +la place où elle l'avait trouvé. Par là , il sut mieux être l'écho des +désirs, des besoins, le cri vivant de l'héroïsme exaspéré, le tonnerre +de la colère portée à son summum. Il fut la Révolution tout entière, +avec ses haines françaises, ses fureurs, ses espoirs et ses illusions. +Robespierre, au contraire, la domina toujours et, jacobin, resta +aristocrate parmi les jacobins. Derrière la guillotine du 10 thermidor +s'érige la Minerve antique, porteuse du glaive et des tables d'airain. +Derrière la guillotine du 16 germinal se dresse la France blessée, +échevelée et libre, la France de 93. Ne cherchons pas plus loin. De là +la popularité de Danton; de là l'hostilité haineuse où le peuple roula +le cadavre sacrifié par la canaille de thermidor à l'idéal jacobin et +français. + + + + +II + + +La Patrie! Point de discours où le mot ne revienne. La Patrie, la +France, la République; point de plus haut idéal proposé à ses efforts, +à son courage, à son civisme. Il aime son pays, non point avec cette +fureur jalouse qui fait du patriotisme un monopole à exploiter, il +l'aime avec respect, avec admiration. Il s'incline devant cette terre +où fut le berceau de la liberté, il s'agenouille devant cette patrie +qui, aux nations asservies, donne l'exemple de la libération. C'est +bien ainsi qu'il se révèle comme imbu de l'esprit des encyclopédistes +[Note: F. AULARD, oevr. cit., tome I, p. 181.], comme le représentant +politique le plus accrédité de l'école de l'Encyclopédie. [Note: +ANTONIN DUBOST. Danton et la politique contemporaine, p. 48; Paris, +Fasquelle, 1880.] Le peuple qui, le premier, conquit sur la tyrannie +la sainte liberté est à ses yeux le premier peuple de l'univers. Il +est de ce peuple, lui. De là son orgueil, son amour, sa dévotion. +Jamais homme n'aima sa race avec autant de fierté et de fougue; jamais +citoyen ne consentit tant de sacrifices à son idéal. En effet, Danton +n'avait pas comme un Fouché, un Lebon, un Tallien, à se tailler une +existence nouvelle dans le régime nouveau; au contraire. Pourvu d'une +charge fructueuse, au sommet de ce Tiers État qui était alors autre +chose et plus que notre grande bourgeoisie contemporaine, la +Révolution ne pouvait que lui apporter la ruine d'une existence +laborieuse mais confortable, aisée, paisible. Elle vint, cette +Révolution attendue, espérée, souhaitée, elle vint et cet homme fut à +elle. Il aimait son foyer, cela nous le savons, on l'a prouvé, +démontré; il quitta ce foyer, et il fut à la chose publique. Nous +connaissons les angoisses de sa femme pendant la nuit du 10 août. +Cette femme, il l'aimait, il l'aima au point de la faire exhumer, huit +jours après sa mort, pour lui donner le baiser suprême de l'adieu; et +pourtant, il laissa là sa femme pour se donner à la neuve République. +Il quitta tout, sa vieille mère (et il l'adorait, on le sait), son +foyer, pour courir dans la Belgique enflammer le courage des +volontaires. Dans tout cela il apportait un esprit d'abnégation sans +exemple. Il sacrifiait sa mémoire, sa gloire, son nom, son honneur à +la Patrie. "Que m'importe d'être appelé buveur de sang, pourvu que la +patrie soit sauvée!" Et il la sauvait. Il était féroce, oui, à la +tribune, quand il parlait des ennemis de son pays. Il en appelait aux +mesures violentes, extrêmes, au nom de son amour pour la France. Il +était terrible parce qu'il aimait la Patrie avant l'humanité. + +Et pourtant, on l'a dit, cet homme "sous des formes âprement +révolutionnaires, cachait des pensées d'ordre social et d'union entre +les patriotes". Qui, aujourd'hui, après les savants travaux de feu A. +Bougeart [Note: ALFRED BOUGEART. Danton, documents authentiques pour +servir à l'histoire de la Révolution française; 1861, in-8°.] et du Dr +Robinet, ne saurait souscrire a cette opinion d'Henri Martin? Son +idéal, en effet, était l'ordre, la concorde entre les républicains. +Jusque dans son dernier discours à la Convention, alors que déjà à +l'horizon en déroute montait l'aube radieuse et terrible du 16 +germinal, alors encore il faisait appel à la concorde, à la +fraternité, à l'ordre. Sorti de la classe qui l'avait vu naître, il ne +pouvait être un anarchiste, un destructeur de toute harmonie. Il +aimait trop son pays pour n'avoir point l'orgueil de construire sur +les ruines de la monarchie la cité nouvelle promise au labeur et à +l'effort de la race libérée. Était-il propre à cette tâche? L'ouvrier +de la première heure aurait-il moins de mérite que celui de la +dernière? "C'était un homme bien extraordinaire, fait pour tout", +disait de lui l'empereur exilé, revenu au jacobinisme auquel il avait +dû de retrouver une France neuve. [Note: BARON GOURGAUD. Journal +inédit de Sainte-Hélène (1815-1818), avec préface et notes de MM. le +vicomte de Grouchy et Antoine Guillois.] + +La réorganisation, l'organisation faudrait-il dire, fut son grand but. +Qu'on lise ces discours, on y verra cette préoccupation constante: +satisfaire les besoins de la République, les devancer, l'organiser. +Cela, certes, est indéniable. + +Ainsi que Carnot organisa la victoire, il médita d'organiser la +République. Ce qui est non moins incontestable, c'est que le temps et +les moyens lui firent défaut, et que, lassé du trop grand effort +donné, son courage fléchit. Le jour où il souhaita le repos fut la +veille de sa ruine. + +Son programme politique, M. Antonin Dubost l'a exposé avec une sobre +netteté dans son bel ouvrage sur la politique dantoniste. "Repousser +l'invasion étrangère, écrit-il, briser les dernières résistances +rétrogrades et constituer un gouvernement républicain en le fondant +sur le concours de toutes les nuances du parti progressif, +indépendamment de toutes vues particulières, de tout système +quelconque, dans l'unique but de permettre au pays de poursuivre son +libre développement intellectuel, moral et pratique entravé depuis si +longtemps par la coalition rétrograde; mettre au service de cette +oeuvre une énergie terrible, nécessaire pour conquérir notre +indépendance nationale et pour rompre les fils de la conspiration +royaliste, et une opiniâtreté comme on n'en avait pas encore vu à +établir entre tous les républicains un accord étroit sans lequel la +fondation de la république était impossible, tel était le programme de +Danton à son entrée au pouvoir. Ce programme, il en a poursuivi +l'application jusqu'à son dernier jour, à travers des résistances +inouïes et avec un esprit de suite, une souplesse, une appropriation +des moyens aux circonstances qui étonneront toujours des hommes doués +de quelque aptitude politique." [Note: ANTONIN DUBOST, vol. cit., p. +56.] + +Ces moyens, on le sait, furent souvent violents, mais ici encore ils +étaient, reprenons l'expression de M. Dubost, appropriés aux +circonstances. Or, jamais pays ne se trouva en pareille crise, en +présence de telles circonstances. Terribles, elles durent être +combattues terriblement. À la Terreur prussienne répondit la Terreur +française. L'arme se retourna contre ceux qui la brandissaient. C'est +là l'explication et la justification--nous ne disons pas excuse,--du +système. Cette explication est vieille, nul ne l'ignore, mais c'est la +seule qui puisse être donnée, c'est la seule qui ait été combattue. + +En effet, enlevez à la Terreur la justification des circonstances, et +c'est là un régime de folie et de sauvagerie. Thème facile aux +déclarations réactionnaires, on ne s'arrête que là . C'est un argument +qui semble péremptoire et sans réplique; le lieu commun qui autorise +les pires arguties et fait condamner, pêle-mêle, Danton, Robespierre, +Fouquier-Tinville, Carrier, Lebon et Saint-Just. Cette réprobation, +Danton, par anticipation, l'assuma. Il consentit à charger sa mémoire +de ce qui pouvait sembler violent, excessif et inexorable dans les +mesures qu'il proposait. + +Le salut de la Patrie primait sa justification devant la postérité. + +Or, il n'échappe à quiconque étudie avec son âme, avec sa raison, +l'heure de cette crise, que c'est précisément là qu'il importe de +chercher la glorification de Danton. Ces mesures contre les suspects, +le tribunal révolutionnaire, l'impôt sur les grosses fortunes, la +Terreur enfin, ce fut lui qui la proposa. Et la Terreur sauva la +France. Si quelque bien-être et quelque liberté sont notre partage +aujourd'hui dans le domaine politique et matériel, c'est à la Terreur +que nous les devons. La responsabilité était terrible. Danton l'assuma +devant l'Histoire, courageusement, franchement, sans arrière-pensée, +car, on l'a avoué, l'ombre de la trahison et de la lâcheté effrayait +cet homme. [Note: Mémoires de R. Levasseur (de la Sarthe), tome II.] +Il se révéla l'incarnation vibrante et vivante de la défense nationale +à l'heure la plus tragique de la race française. + +Cette défense, la Terreur l'assura à l'intérieur et à l'extérieur. À +l'instant même où elle triomphait de toutes résistances, Danton +faiblit. Pour la première fois il recula, il se sentit fléchir sous +l'énorme poids de cette responsabilité et il douta de lui-même et de +la justice de la postérité. Et celui que Garat appelait un grand +seigneur de la Sans-culotterie [Note: Louis BLANC, Histoire de là +Révolution française, t. VII, p. 97.] eut comme honte de ce qui lui +allait assurer une indéfectible gloire. Et c'est l'heure que la +réaction guette, dans cette noble et courageuse vie, pour lui impartir +sa dédaigneuse indulgence; c'est l'heure où elle est tentée d'absoudre +Danton des coups qu'il lui porta, au nom d'une clémence qui ne fut +chez lui que de la lassitude. + + + + +III + + +C'est contre cet outrageant éloge de la clémence de Danton qu'il faut +défendre sa mémoire. La réaction honore en lui la victime de la pitié +et de Robespierre. C'est pour avoir tenté d'arrêter la marche de la +Terreur qu'il succomba, répète le thème habituel des apologistes +malgré eux. + +Il faut bien le dire: pour faire tomber Danton, il ne fallut que +Danton lui-même, et, si cette mort fut le crime de Maximilien, elle +fut aussi son devoir. + +La Gironde abattue, Danton se trouva en présence de deux partis réunis +cependant par les mêmes intérêts: les Hébertistes à la Commune, les +Montagnards à la Convention. Entre eux point de place pour les +modérés, ce modéré fût-il Danton. Il revenait, lui, de sa ferme +d'Arcis-sur-Aube, de cette maison paysanne dont le calme et le repos +demeuraient son seul regret dans la terrible lutte. Il estimait avoir +fait son devoir jusqu'au bout, il estimait peut-être aussi que la +Révolution était au terme de son évolution, qu'elle était désormais +établie sur des bases indestructibles. On sait quelles illusions +c'étaient là en 1794. Pourtant Danton y crut, il y crut pour l'amour +du repos, par lassitude. + +Il s'arrêta alors qu'il eût fallu continuer la rude marche, il +s'arrêta alors que la Patrie demandait un dernier effort. Son +influence était puissante encore; vers cette grande tête ravagée et +illuminée se tournaient un grand nombre de regards sur les bancs de la +Montagne. De cette bouche éloquente, pleine d'éclats éteints, de +foudres muettes, pouvait venir le mot d'ordre fatal. La lassitude de +Danton pouvait être prise par les Dantonistes comme une réprobation; +un mot de fatigue pouvait être interprété comme un ordre de recul. +Reculer, c'était condamner la Terreur, la paralyser au moment de son +dernier effort. Et c'est ici que le devoir de Maximilien s'imposa: il +lui fallut choisir de la Révolution ou de Danton. Il choisit. C'est ce +devoir qu'on lui impute comme un crime. + +Et pourtant! pourtant, oui, c'était un crime, cet austère, atroce et +formidable Devoir! L'homme qu'il fallait frapper au nom du progrès +révolutionnaire parce qu'il devenait un danger, cet homme avait +réveillé l'énergie guerrière de la France, cet homme avait, pour +appeler à la défense du sol, trouvé des mots qui avaient emporté et +déchiré le coeur du peuple, il avait été son incarnation, son écho, sa +bouche d'airain. Cet homme avait proposé tout ce qui avait sauvé la +Patrie et c'était au nom de ces mêmes mesures qu'il importait de le +frapper. Et il fut frappé. + +Robespierre ne se résigna point à l'atroce tâche avec la joie sauvage, +la cruauté froide et la facilité dont on charge sa mémoire. Un de ceux +qui se décidèrent à abattre Danton sans discuter, Vadier, ce même +Vadier qui disait: "Nous allons vider ce Turbot farci!", Vadier +reconnut plus tard qu'il lui avait, au contraire, fallu vaincre +l'opposition de Robespierre, le retard que l'Incorruptible apportait à +se décider pour l'arrestation de son ancien ami. Non point qu'il n'en +avait pas compris la nécessité, nous venons de montrer que pour +l'inflexibilité de Robespierre la chose était un devoir, mais parce +qu'il lui répugnait d'arracher de son coeur le souvenir de l'amour que +Danton avait porté à la patrie. Cet aveu de Vadier fut consigné par +Taschereau-Fargues, dans une brochure devenue rare, où, rapportant les +détails de l'arrestation, il ajoute: "Pourquoi ne dirai-je point que +cela fut un assassinat médité, préparé de longue main, lorsque deux +jours après cette séance où présidait le crime, le représentant +Vadier, me racontant toutes les circonstances de cet événement, finit +par me dire: que Saint-Just, par son entêtement, avait failli +occasionner la chute des membres des deux comités, car il voulait, +ajouta-t-il, que les accusés fussent présents lorsqu'il aurait lu le +rapport à la Convention nationale; et telle était son opiniâtreté que, +voyant notre opposition formelle, il jeta de rage son chapeau dans le +feu, et nous planta là . Robespierre était aussi de son avis; il +craignait qu'en faisant arrêter préalablement ces députés, celle +démarche ne fût tôt ou tard répréhensible; mais, comme la peur était +un argument irrésistible auprès de lui, je me servis de cette arme +pour le combattre: Tu peux courir la chance d'être guillotiné, si tel +est ton plaisir; pour moi, je veux éviter ce danger, en les faisant +arrêter sur-le-champ, car il ne faut point se faire illusion sur le +parti que nous devons prendre; tout se réduit à ces mots: Si nous ne +les faisons point guillotiner, nous le serons nous-mêmes." [Note: +P.-A. Taschereau.--Fargues à Maximilien Robespierre aux Enfers; Paris, +an III, p. 16.--Cité dans les Annales révolutionnaires, n° 1, +janvier-mars 1908, p. 101.] + +L'hésitation de Robespierre vaincue, Danton était perdu. + +L'accusation contre Danton compléta le crime. C'était le compléter, +l'aggraver, en effet, que d'élever contre lui le reproche de la +vénalité. De source girondine, le grief fut repris par les +Montagnards; et il a fallu attendre près d'un siècle pour en laver la +mémoire outragée et blasphémée de Danton. Mais le premier pas fait, +les autres ne coûtèrent guère et on sait jusqu'où Saint-Just alla. Ici +point d'excuse. Cette haute et pure figure se voile tout à coup, +s'efface et il ne demeure qu'un faussaire odieux, celui qui donnera, +dans le dos de Danton, le coup de couteau dont il ne se relèvera pas. +Fouquier-Tinville, dans son dernier mémoire justificatif, a éclairé +les dessous de cette terrible machination, il a dit d'où était venu le +coup, on a reconnu la main... Hélas! la main qui, à Strasbourg et sur +le Rhin, signa les plus brillantes et les plus enflammées des +proclamations jacobines! + +Au 9 thermidor, quand, immobile, muet, déchu, Saint-Just se tient +debout devant la tribune où Robespierre lance son dernier appel à la +raison française, dans le tumulte hurlant de la Convention déchaînée, +peut-être, devinant l'expiation, Saint-Just se remémora-t-il les +suprêmes paroles de Danton au Tribunal révolutionnaire: "Et toi, +Saint-Just, tu répondras à la postérité de la diffamation lancée +contre le meilleur ami du peuple, contre son plus ardent défenseur!" +[Note: Bulletin du Tribunal révolutionnaire, 4e partie, n° 21.] + +Et c'est ce qui fait cette jeune et noble gloire un peu moins grande +et un peu moins pure. + + + + +IV + + +L'improvisation, si elle nuisit à la pureté littéraire des discours de +Danton, eut encore d'autres désavantages pour lui. Elle nous les +laissa incomplets, souvent dénaturés et altérés. Rares sont ceux-là +qui nous sont parvenus dans leur ensemble. Alors que des orateurs +comme Vergniaud et Robespierre prenaient soin d'écrire leurs discours +et d'en corriger les épreuves au Moniteur, Danton dédaignait de s'en +préoccuper. Il ne demandait point pour ses paroles la consécration de +l'avenir, et il avait à leur égard la manière de mépris et de dédain +dont il usait envers ses accusateurs. C'est pourquoi beaucoup de ces +discours sont à jamais perdus. Ceux qui demeurent nous sont arrivés +par les versions du Moniteur et du Lorgotachygraphe. Elles offrent +entre elles des variantes que M. Aulard avait déjà signalées. Entre +les deux nous avions à choisir. C'est à celle du Moniteur que nous +nous sommes arrêté. Outre son caractère officiel,--dénaturé, nous le +savons bien, mais officiel quand même,--elle offre au lecteur, +désireux de restituer le discours donné à son ensemble, la facilité de +se retrouver plus aisément. + +Tel discours publié ici, nous ne le dissimulons pas, prend un +caractère singulièrement plus significatif lu dans le compte rendu +d'une séance. Mais cette qualité devenait un défaut pour quelques +autres qu'elle privait de leur cohésion, de l'enchaînement logique des +périodes. C'est pourquoi nous nous sommes décidé à supprimer, à moins +d'une nécessité impérieuse, tout ce qui pouvait en contrarier la +lecture, telles les interruptions sans importance, tels les +applaudissements, ce qui, enfin, n'avait en aucune manière modifié la +suite du discours. + +Nous avons, au contraire, scrupuleusement respecté tout ce qui avait +décidé l'orateur à répondre sur-le-champ aux observations présentées. +C'est le cas où nous nous sommes trouvé pour la séance où Danton +s'expliqua sur ses relations avec Dumouriez, et quelques autres +encore. Un choix, d'autre part, s'imposait parmi tous les discours du +conventionnel. Ce n'est pas à l'ensemble de son oeuvre oratoire que +nous avons prétendu ici, et d'ailleurs, il serait à coup sûr +impossible de le reconstituer rigoureusement. + +Ce choix, la matière même des discours nous le facilita +singulièrement. Tous les sujets de quelque importance furent discutés +et traités par Danton avec assez d'abondance. L'obligation de +reproduire les discours où il exposa ses vues politiques, le plus +complètement et le plus longuement, s'imposait donc. Ce fut d'ailleurs +la méthode dont se servit, en 1886, A. Vermorel, pour réunir quelques +discours du conventionnel sous le titre: Oeuvres de Danton, comme il +avait recueilli celles de Saint-Just, de Robespierre, de Mirabeau et +de Desmoulins. Ce fut la seule tentative faite pour réunir les +discours du ministre du 10 août; mais, outre les erreurs de dates +assez sérieuses, Vermorel n'avait pris aucun soin de résumer ou de +donner la brève physionomie des séances où les discours publiés furent +prononcés. Nous avons essayé de combler cette lacune, d'éclairer ainsi +certains passages qui pouvaient sembler obscurs. Enfin, nous avons cru +utile de joindre à ce volume le mémoire justificatif rédigé par les +fils Danton contre les accusations de vénalité portées contre leur +père. Cette pièce curieuse publiée par le Dr. Robinet dans son mémoire +sur la vie privée du conventionnel méritait d'être reproduite, tant à +cause de la haute mémoire qu'elle défend, qu'à cause de la +personnalité de ses signataires. C'est une réponse précise, modérée et +de noble ton, qui a le mérite de prouver, par des pièces écrites, et +authentiques, la probité de celui qui mourut, suivant le mot de M. +Aulard, pur de sang, pur d'argent. + +Restitués ainsi dans leur ensemble, ces discours de Danton +apparaîtront comme de belles leçons de civisme et de pur patriotisme. +Jamais amour pour la terre natale ne brûla d'un feu plus égal, plus +haut; jamais patriotisme ne s'affirma avec plus de persévérance et +plus de foi en le pays; jamais homme ne légua à l'histoire une plus +vaste espérance dans les glorieuses destinées de la Révolution. + + + + + +ANNÉE 1792 + + + + +I + +SUR LES DEVOIRS DE L'HOMME PUBLIC + +(Novembre 1791) + + +Nommé administrateur du département de Paris le 31 janvier 1791, +Danton occupa cette fonction pendant presque toute cette année. Il ne +s'en démit qu'à la fin de novembre pour prendre le poste de substitut +du procureur de la Commune, auquel le Dix Août devait l'arracher pour +le faire ministre. La vigueur déployée par lui dans ce poste prépara +les voies de la grande journée fatale à la Monarchie, et le discours +qu'il prononça, lors de son installation, le fit aisément prévoir. +C'est le programme des devoirs de l'homme public qu'il y expose dans +cette harangue mûrement réfléchie et qui, si elle n'a pas toute la +flamme de ses éclatantes improvisations de 93, se fait cependant +remarquer par une audace de pensée assez rare, au début du grand +conflit national, dans les rangs des magistrats du peuple. Vermorel, +qui la publia d'après le texte donné par Fréron dans "L'Orateur du +Peuple", lui donne la date de novembre 1792 (p. 109). C'est en +novembre 1791 qu'il convient de la rétablir. + + * * * * * + +Monsieur le Maire et Messieurs, + +Dans une circonstance qui ne fut pas un des moments de sa gloire, un +homme dont le nom doit être à jamais célèbre dans l'histoire de la +Révolution disait: qu'il savait bien qu'il n'y avait pas loin du +Capitole à la roche Tarpéienne; et moi, vers la même époque à peu +près, lorsqu'une sorte de plébiscite m'écarta de l'enceinte de cette +assemblée où m'appelait une section de la capitale, je répondais à +ceux qui attribuaient à l'affaiblissement de l'énergie des citoyens ce +qui n'était que l'effet d'une erreur éphémère, qu'il n'y avait pas +loin, pour un homme pur, de l'ostracisme suggéré aux premières +fonctions de la chose publique. L'événement justifie aujourd'hui ma +pensée; l'opinion, non ce vain bruit qu'une faction de quelques mois +ne fait régner qu'autant qu'elle-même, l'opinion indestructible, celle +qui se fonde sur des faits qu'on ne peut longtemps obscurcir, cette +opinion qui n'accorde point d'amnistie aux traîtres, et dont le +tribunal suprême, casse les jugements des sots et les décrets des +juges vendus à la tyrannie, cette opinion me rappelle du fond de ma +retraite, où j'allais cultiver cette métairie qui, quoique obscure et +acquise avec le remboursement notoire d'une charge qui n'existe plus, +n'en a pas moins été érigée par mes détracteurs en domaines immenses, +payés par je ne sais quels agents de l'Angleterre et de la Prusse. + +Je dois prendre place au milieu de vous, messieurs, puisque tel est le +voeu des amis de la liberté et de la constitution; je le +dois--d'autant plus que ce n'est pas dans le moment où la patrie est +menacée de toutes parts qu'il est permis de refuser un poste qui peut +avoir ses dangers comme celui d'une sentinelle avancée. Je serais +entré silencieusement ici dans la carrière qui m'est ouverte, après +avoir dédaigné pendant tout le cours de la Révolution de repousser +aucune des calomnies sans nombre dont j'ai été assiégé, je ne me +permettrais pas de parler un seul instant de moi, j'attendrais ma +juste réputation de mes actions et du temps, si les fonctions +déléguées auxquelles je vais me livrer ne changeaient pas entièrement +ma position. Comme individu, je méprise les traits qu'on me lance, ils +ne me paraissent qu'un vain sifflement; devenu homme du peuple, je +dois, sinon répondre à tout, parce qu'il est des choses dont il serait +absurde de s'occuper, mais au moins lutter corps à corps avec +quiconque semblera m'attaquer avec une sorte de bonne foi. Paris, +ainsi que la France entière, se compose de trois classes; l'une +ennemie de toute liberté, de toute égalité, de toute constitution, et +digne de tous les maux dont elle a accablé, dont elle voudrait encore +accabler la nation; celle-là je ne veux point lui parler, je ne veux +que la combattre à outrance jusqu'à la mort; la seconde est l'élite +des amis ardents, des coopérateurs, des plus fermes soutiens de notre +Révolution, c'est elle qui a constamment voulu que je sois ici; je ne +dois non plus rien dire, elle m'a jugé, je ne la tromperai jamais dans +son attente: la troisième, aussi nombreuse que bien intentionnée, veut +également la liberté, mais elle en craint les orages; elle ne hait pas +ses défenseurs qu'elle secondera toujours dans les moments de périls, +mais elle condamne souvent leur énergie, qu'elle croit habituellement +ou déplacée ou dangereuse; c'est à cette classe de citoyens que je +respecte, lors même qu'elle prête une oreille trop facile aux +insinuations perfides de ceux qui cachent sous le masque de la +modération l'atrocité de leurs desseins; c'est, dis-je, à ces citoyens +que je dois, comme magistrat du peuple, me faire bien connaître par +une profession de foi solennelle de mes principes politiques. + +La nature m'a donné en partage les formes athlétiques et la +physionomie âpre de la liberté. Exempt du malheur d'être né d'une de +ces races privilégiées suivant nos vieilles institutions, et par cela +même presque toujours abâtardies, j'ai conservé, en créant seul mon +existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un +seul instant, soit dans ma vie privée, soit dans la profession que +j'avais embrassée, de prouver que je savais allier le sang-froid de la +raison à la chaleur de l'âme et à la fermeté du caractère. Si, dès les +premiers jours de notre régénération, j'ai éprouvé tous les +bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti à paraître exagéré +pour n'être jamais faible, si je me suis attiré une première +proscription pour avoir dit hautement ce qu'étaient ces hommes qui +voulaient faire le procès à la Révolution, pour avoir défendu ceux +qu'on appelait les énergumènes de la liberté, c'est que je vis ce +qu'on devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les +serpents de l'aristocratie. + +Si j'ai été toujours irrévocablement attaché à la cause du peuple, si +je n'ai pas partagé l'opinion d'une foule de citoyens, bien +intentionnés sans doute, sur des hommes dent la vie politique me +semblait d'une versatilité bien dangereuse, si j'ai interpellé face à +face, et aussi publiquement que loyalement, quelques-uns de ces hommes +qui se croyaient les pivots de notre Révolution; si j'ai voulu qu'ils +s'expliquassent sur ce que mes relations avec eux m'avait fait +découvrir de fallacieux dans leurs projets, c'est que j'ai toujours +été convaincu qu'il importait au peuple de lui faire connaître ce +qu'il devait craindre de personnages assez habiles pour se tenir +perpétuellement en situation de passer, suivant le cours des +événements, dans le parti qui offrirait à leur ambition les plus +hautes destinées; c'est que j'ai cru encore qu'il était digne de moi +de m'expliquer en présence de ces mêmes hommes, de leur dire ma pensée +tout entière, lors même que je prévoyais bien qu'ils se +dédommageraient de leur silence en me faisant peindre par leurs +créatures avec les plus noires couleurs, et en me préparant de +nouvelles persécutions. + +Si, fort de ma cause, qui était celle de la nation, j'ai préféré les +dangers d'une seconde proscription judiciaire, fondée non pas même sur +ma participation chimérique a une pétition trop tragiquement célèbre, +mais sur je ne sais quel conte misérable de pistolets emportés en ma +présence, de la chambre d'un militaire, dans une journée à jamais +mémorable, c'est que j'agis constamment d'après les lois éternelles de +la justice, c'est que je suis incapable de conserver des relations qui +deviennent impures, et d'associer mon nom à ceux qui ne craignent pas +d'apostasier la religion du peuple qu'ils avaient d'abord défendu. + +Voilà quelle fut ma vie. + +Voici, messieurs, ce qu'elle sera désormais. + +J'ai été nommé pour concourir au maintien de la Constitution, pour +faire exécuter les lois jurées par la nation; eh bien, je tiendrai mes +serments, je remplirai mes devoirs, je maintiendrai de tout mon +pouvoir la Constitution, rien que la Constitution, puisque ce sera +défendre tout à la fois l'égalité, la liberté et le peuple. Celui qui +m'a précédé dans les fonctions que je vais remplir a dit qu'en +l'appelant au ministère le roi donnait une nouvelle preuve de son +attachement à la Constitution; le peuple, en me choisissant, veut +aussi fortement, au moins, la Constitution; il a donc bien secondé les +intentions du roi? Puissions-nous avoir dit, mon prédécesseur et moi, +deux éternelles vérités! Les archives du monde attestent que jamais +peuple lié à ses propres lois, à une royauté constitutionnelle, n'a +rompu le premier ses serments; les nations ne changent ou ne modifient +jamais leurs gouvernements que quand l'excès de l'oppression les y +contraint; la royauté constitutionnelle peut durer plus de siècles en +France que n'en a duré la royauté despotique. + +Ce ne sont pas les philosophes, eux qui ne font que des systèmes, qui +ébranlent les empires; les vils flatteurs des rois, ceux qui +tyrannisent en leurs noms le peuple, et qui l'affament, travaillent +plus sûrement à faire désirer un autre gouvernement que tous les +philanthropes qui publient leurs idées sur la liberté absolue. La +nation française est devenue plus fière sans cesser d'être plus +généreuse. Après avoir brisé ses fers, elle a conservé la royauté sans +la craindre, et l'a épurée sans la haïr. Que la royauté respecte un +peuple dans lequel de longues oppressions n'ont point détruit le +penchant à être confiant, et souvent trop confiant; qu'elle livre +elle-même à la vengeance des lois tous les conspirateurs sans +exception et tous ces valets de conspiration qui se font donner par +les rois des acomptes sur des contre-révolutions chimériques, +auxquelles ils veulent ensuite recruter, si je puis parler ainsi, des +partisans à crédit. Que la royauté se montre sincèrement enfin l'amie +de la liberté, _sa souveraine_, alors elle s'assurera une durée +pareille à celle de la nation elle-même, alors on verra que les +citoyens qui ne sont accusés d'être au _delà de la Constitution_ que +par ceux mêmes qui sont évidemment en deçà , que ces citoyens, quelle +que soit leur théorie arbitraire sur la liberté, ne cherchent point a +rompre le pacte social; qu'ils ne veulent pas, pour un mieux idéal, +renverser un ordre de choses fondé sur l'égalité, la justice et la +liberté. Oui, messieurs, je dois le répéter, quelles qu'aient été mes +opinions individuelles lors de la révision de la Constitution, _sur +les choses et sur les hommes_, maintenant qu'elle est jurée, +j'appellerai à grands cris la mort sur le premier qui lèverait un bras +sacrilège pour l'attaquer, fût-ce mon frère, mon ami, fût-ce mon +propre fils; tels sont mes sentiments. + +La volonté générale du peuple français, manifestée aussi +solennellement que son adhésion a la Constitution, sera toujours ma +loi suprême. J'ai consacré ma vie tout entière à ce peuple qu'on +n'attaquera plus, qu'on ne trahira plus impunément, et qui purgera +bientôt la terre de tous les tyrans, s'ils ne renoncent pas à la ligue +qu'ils ont formée contre lui. Je périrai, s'il le faut, pour défendre +sa cause; lui seul aura mes derniers voeux, lui seul les mérite; ses +lumières et son courage l'ont tiré de l'abjection du néant; ses +lumières et son courage le rendront éternel. + + + + +II + +SUR LES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES + +(28 août 1792) + + +Dans la séance du 28 août de la Législative, Danton, ministre de la +Justice, monta à la tribune pour exposer les mesures révolutionnaires +qu'il semblait important de prendre. Merlin (de Thionville) convertit +la proposition en motion que la Législative vota et qui, le lendemain, +fut mise à exécution. Les barrières furent fermées à 2 heures, et les +visites domiciliaires durèrent jusqu'à l'aube. + + * * * * * + +Le pouvoir exécutif provisoire m'a chargé d'entretenir l'Assemblée +nationale des mesures qu'il a prises pour le salut de l'Empire. Je +motiverai ces mesures en ministre du peuple, en ministre +révolutionnaire. L'ennemi menace le royaume, mais l'ennemi n'a pris +que Longwy. Si les commissaires de l'Assemblée n'avaient pas contrarié +par erreur les opérations du pouvoir exécutif, déjà l'armée remise à +Kellermann se serait concertée avec celle de Dumouriez. Vous voyez que +nos dangers sont exagérés. + +Il faut que l'armée se montré digne de la nation. C'est par une +convulsion que nous avons renversé le despotisme; c'est par une grande +convulsion nationale que nous ferons rétrograder les despotes. +Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simulée de Lafayette, il +faut faire une guerre plus terrible. Il est temps de dire an peuple +qu'il doit se précipiter en masse sur les ennemis. + +Telle est notre situation que tout ce qui peut matériellement servir a +notre salut doit y concourir. Le pouvoir exécutif va nommer des +commissaires pour aller exercer dans les départements l'influence de +l'opinion. Il a pensé que vous deviez en nommer aussi pour les +accompagner, afin que la réunion des représentants des deux pouvoirs +produise un effet plus salutaire et plus prompt. + +Nous vous proposons de déclarer que chaque municipalité sera autorisée +à prendre l'élite des hommes bien équipés qu'elle possède. On a +jusqu'à ce moment fermé les portes de la capitale et on a eu raison; +il était important de se saisir des traîtres; mais, y en eût-il 30.000 +à arrêter, il faut qu'ils soient arrêtés demain, et que demain Paris +communique avec la France entière. Nous demandons que vous nous +autorisiez à faire faire des visites domiciliaires. + +Il doit y avoir dans Paris 80.000 fusils en état. Eh bien! il faut que +ceux qui sont armés volent aux frontières. Comment les peuples qui ont +conquis la liberté l'ont-ils conservée? Ils ont volé à l'ennemi, ils +ne l'ont point attendu. Que dirait la France, si Paris dans la stupeur +attendait l'arrivée des ennemis? Le peuple français a voulu être +libre; il le sera. Bientôt des forces nombreuses seront rendues ici. +On mettra a la disposition des municipalités tout ce qui sera +nécessaire, en prenant l'engagement d'indemniser les possesseurs. Tout +appartient à la patrie, quand la patrie est en danger. + + + + +III + +SUR LA PATRIE EN DANGER + +(2 septembre 1792) + + +Le matin du 2 septembre on apprit à Paris, après les premiers succès +de Brunswick et la capitulation de Longwy, l'investissement de Verdun. +Une émotion et une fureur extraordinaires s'emparèrent de la capitale, +et tandis que Danton tonnait à la tribune, le peuple se vengeait, sur +les suspects des prisons, des malheurs de la patrie. "Il me semble, +écrit avec raison M. Aulard, que cette véhémente harangue peut être +considérée comme un des efforts les plus remarquables de Danton pour +empêcher les massacres".[Note: F.-A. AULARD. _Études et Leçons sur la +Révolution française_, t. II, p. 54; Paris, Félix Alcan, 1898.] Elles +ne les empêcha point, mais assura, du moins, la gloire à son auteur. + + * * * * * + +Il est satisfaisant, pour les ministres du peuple libre, d'avoir à lui +annoncer que la patrie va être sauvée. Tout s'émeut, tout s'ébranle, +tout brûle de combattre. + +Vous savez que Verdun n'est point encore au pouvoir de nos ennemis. +Vous savez que la garnison a promis d'immoler le premier qui +proposerait de se rendre. + +Une partie du peuple va se porter aux frontières, une autre va creuser +des retranchements, et la troisième, avec des piques, défendra +l'intérieur de nos villes. Paris va seconder ces grands efforts. Les +commissaires de la Commune vont proclamer, d'une manière solennelle, +l'invitation aux citoyens de s'armer et de marcher pour la défense de +la patrie. C'est en ce moment, messieurs, que vous pouvez déclarez que +la capitale a bien mérité de la France entière. C'est en ce moment que +l'Assemblée nationale va devenir un véritable comité de guerre. Nous +demandons que vous _concouriez avec nous_ à diriger le mouvement +sublime du peuple, en nommant des commissaires qui nous seconderont +dans ces grandes mesures. Nous demandons que quiconque refusera de +servir de sa personne, ou de remettre ses armes, sera puni de mort. + +Nous demandons qu'il soit fait une instruction aux citoyens pour +diriger leurs mouvements. Nous demandons qu'il soit envoyé des +courriers dans tous les départements pour avertir des décrets que vous +aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal +d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les +vaincre, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de +l'audace, et la France est sauvée [Note: Texte du Moniteur.--Celui du +_Journal des Débats et de Décrets_ offre quelques légères variantes.]. + + + + +IV + +SUR LE ROLE DE LA CONVENTION + +(21 septembre 1792) + + +Paris nomma, le 8 septembre, Danton représentant à la Convention +nationale. Dès longtemps son choix entre la fonction de ministre et +celle de député était fait. "Il n'hésitera pas un moment à quitter le +ministère pour être représentant du peuple", écrivait le 26 août +Camille Desmoulins à son père. [Note: _Oeuvres de Camille Demoulins_, +recueillies et publiées d'après les textes originaux, par M. Jules +Claretie, t. II, p. 369; Paris, Fasquelle.] Le 21 septembre, dans la +deuxième séance de la Convention nationale, Danton donna sa démission +du ministère. Il indiqua, en outre, dans son discours, le véritable +rôle de la Convention et les devoirs qu'elle assumait devant le peuple +dont elle était l'émanation. Improvisation brève et nerveuse, inspirée +des mêmes sentiments qui dictèrent celle sur les mesures +révolutionnaires. + + * * * * * + +Avant d'exprimer mon opinion sur le premier acte [Note: L'abolition de +la royauté.] que doit faire l'Assemblée nationale, qu'il me soit +permis de résigner dans son sein les fonctions qui m'avaient été +déléguées par l'Assemblée législative. Je les ai reçues au bruit du +canon, dont les citoyens de la capitale foudroyèrent le despotisme. +Maintenant que la jonction des armées est faite, que la jonction des +représentants du peuple est opérée, je ne dois plus reconnaître mes +fonctions premières; je ne suis plus qu'un mandataire du peuple, et +c'est en cette qualité que je vais parler. On vous a proposé des +serments; il faut, en effet, qu'en entrant dans la vaste carrière que +vous avez a parcourir, vous appreniez au peuple, par une déclaration +solennelle, quels sont les sentiments et les principes qui présideront +à vos travaux. + +Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement, +nominativement acceptée par la majorité des assemblées primaires. +Voilà ce que vous devez déclarer au peuple. Les vains fantômes de +dictature, les idées extravagantes de triumvirat, toutes ces +absurdités inventées pour effrayer le peuple disparaissent alors, +puisque rien ne sera constitutionnel que ce qui aura été accepté par +le peuple. Après cette déclaration, vous en devez faire une autre qui +n'est pas moins importante pour la liberté et pour la tranquillité +publique. Jusqu'ici on a agité le peuple, parce qu'il fallait lui +donner l'éveil contre les tyrans. Maintenant il _faut que les lois +soient aussi terribles contre ceux qui y porteraient atteinte_, que le +peuple l'a été en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent +tous les coupables pour que le peuple n'ait plus rien à désirer. On a +paru croire, d'excellents citoyens ont pu présumer que des amis +ardents de la liberté pouvaient nuire à l'ordre social en exagérant +les principes eh bien, abjurons ici toute exagération; déclarons que +toutes les propriétés territoriales, individuelles et industrielles +seront éternellement maintenues. Souvenons-nous ensuite que nous avons +tout à revoir, tout à recréer; que la déclaration des droits elle-même +n'est pas sans tache, et qu'elle doit passer à la révision d'un peuple +vraiment libre. + + + + +V + +SUR LE CHOIX DES JUGES + +(22 septembre 1792) + + +Après être intervenu dans le conflit entre la population d'Orléans et +ses officiers municipaux royalistes, Danton prit part, dans la séance +du 22 septembre, à la discussion des réformes à opérer dans le système +judiciaire. Ce discours est particulièrement remarquable en ce sens +que c'est un des rares où l'avocat ait passé devant le citoyen, sans +toutefois l'oublier. La Convention décida que les juges pourraient +être choisis parmi toutes les classes des citoyens. + + * * * * * + +Je ne crois pas que vous deviez dans ce moment changer l'ordre +judiciaire; mais je pense seulement que vous devez étendre la faculté +des choix. Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une +aristocratie révoltante; si le peuple est forcé de choisir parmi ces +hommes, _il ne saura où reposer sa confiance_. Je pense que si l'on +pouvait, au contraire, établir dans les élections un principe +d'exclusion, ce devrait être contre ces hommes de loi qui jusqu'ici se +sont arrogé un privilège exclusif, qui a été une des grandes plaies du +genre humain. Que le peuple choisisse à son gré les hommes à talents +qui mériteront sa confiance. Il ne se plaindra pas quand il aura +choisi à son gré. Au lieu qu'il aura sans cesse le droit de s'insurger +contre des hommes entachés d'aristocratie que vous l'auriez forcé de +choisir. + +Élevez-vous à la hauteur des grandes considérations. Le peuple ne veut +point de ses ennemis dans les emplois publics; laissez-lui donc la +faculté de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un état de juger +les hommes étaient comme les prêtres; les uns et les autres ont +éternellement trompé le peuple. La justice doit se rendre par les +simples lois de la raison. Et moi aussi, je connais les formes; et si +l'on défend l'ancien régime judiciaire, je prends l'engagement de +combattre en détail, pied à pied, ceux qui se montreront les +sectateurs de ce régime [Note: Quelques conventionnels s'étant, en cet +endroit, opposés à la proposition de Danton, il continua, développant +ses arguments en faveur de la libre élection de tous les citoyens au +poste de juge.]. + +Il s'agit de savoir s'il y a de graves inconvénients à décréter que le +peuple pourra choisir indistinctement, parmi tous les citoyens, les +hommes qu'il croira les plus capables d'appliquer la justice. Je +répondrai froidement et sans flagornerie pour le peuple aux +observations de M. Chassey. Il lui est échappé un aveu bien précieux; +il vous a dit que, comme membre du tribunal de cassation, il avait vu +arriver à ce tribunal une multitude de procès extrêmement entortillés, +et tous viciés par des violations de forme. Comment se fait-il qu'il +convient que les praticiens sont détestables, même en forme, et que +cependant il veut que le peuple ne prenne que des praticiens. Il vous +a dit ensuite: plus les lois actuelles sont compliquées, plus il faut +que les hommes chargés de les appliquer soient versés dans l'étude de +ces lois. + +Je dois vous dire, moi, que ces hommes infiniment versés dans l'étude +des lois sont extrêmement rares, que ceux qui se sont glissés dans la +composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a +parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et même +d'huissiers; eh bien, ces mêmes hommes, loin d'avoir une connaissance +approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science, +loin d'être utile, est infiniment funeste. D'ailleurs on m'a mal +interprété; je n'ai pas proposé d'exclure les hommes de loi des +tribunaux, mais seulement de supprimer l'espèce de privilège exclusif +qu'ils se sont arrogé jusqu'à présent. Le peuple élira sans doute tous +les citoyens de cette classe, qui unissent le patriotisme aux +connaissances, mais, à défaut d'hommes de loi patriotes, ne doit-il +pas pouvoir élire d'autres citoyens? Le préopinant, qui a appuyé, en +partie les observations de M. Chassey, a reconnu lui-même la nécessité +de placer un prud'homme dans la composition des tribunaux, d'y placer +un citoyen, un homme de bon sens, reconnu pour tel dans son canton, +pour réprimer l'esprit de dubitation qu'ont souvent les hommes +barbouillés de la science de la justice. + +En un mot, après avoir pesé ces vérités, attachez-vous surtout à +celle-ci: le peuple a le droit de vous dire: tel homme est ennemi du +nouvel ordre des choses, il a signé une pétition contre les sociétés +populaires, il a adressé à l'ancien pouvoir exécutif des pétitions +flagorneuses; il a sacrifié nos intérêts à la cour, je ne puis lui +accorder ma confiance. Beaucoup de juges, en effet, qui n'étaient pas +très experts en mouvements politiques, ne prévoyaient pas la +Révolution et la République naissante; ils correspondaient avec le +pouvoir exécutif, ils lui envoyaient une foule de pièces qui +prouvaient leur incivisme: et, par une fatalité bien singulière ces +pièces envoyées à M. Joly, ministre de la tyrannie, ont tombé entre +les mains du ministre du peuple. C'est alors que je me suis convaincu +plus que jamais de la nécessité d'exclure cette classe d'hommes des +tribunaux; en un mot, il n'y a aucun inconvénient grave, puisque le +peuple pourra réélire tous les hommes de loi qui sont dignes de sa +confiance. + + + + +VI + +JUSTIFICATION CIVIQUE + +(25 septembre 1792) + + +Le plus vif enthousiasme accueillit, le 25 septembre, ce discours de +Danton. Sous les attaques de Lasource, l'accusant de former, avec +Marat et Robespierre, un triumvirat aspirant à la dictature, le grand +orateur civique se réveilla. On sait que Marat reconnut lui-même qu'il +était l'auteur de la proposition d'un triumvirat. Robespierre, Danton, +disait-il, en "ont constamment improuvé l'idée ". Il est à remarquer +que ce discours de Danton contient, en germe, le décret du 1er avril +suivant qui dépouilla les députés suspects de leur inviolabilité +[Note: _Moniteur_ du jeudi 4 avril 1793, p. 94.]. C'est toutefois, +malgré sa fougueuse violence oratoire, un bel et pathétique appel à la +concorde. + + * * * * * + +C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la +République française, que celui qui amène entre nous une explication +fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui +veuille dominer despotiquement les représentants du peuple, sa tête +tombera aussitôt qu'il sera démasqué. On parle de dictature, de +triumvirat. Cette imputation ne doit pas être une imputation vague et +indéterminée; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferai, moi, +cette imputation dût-elle faire tomber la tête de mon meilleur ami. Ce +n'est pas la députation de Paris prise collectivement qu'il faut +inculper; je ne chercherai pas non plus à justifier chacun de ses +membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai +donc que de moi. + +Je suis prêt à vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis +trois ans, j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la +liberté. Pendant la durée de mon ministère, j'ai employé toute la +vigueur de mon caractère, j'ai apporté dans le conseil toute +l'activité et tout le zèle d'un citoyen embrasé de l'amour de son +pays. S'il y a quelqu'un qui puisse m'accuser a cet égard, qu'il se +lève et qu'il parle. Il existe, il est vrai, dans la députation de +Paris, un homme dont les opinions sont, pour le parti républicain, ce +qu'étaient celles de Royou pour le parti aristocratique; c'est Marat. +Assez et trop longtemps l'on m'a accusé d'être l'auteur des écrits de +cet homme. J'invoque le témoignage du citoyen qui vous préside [Note: +Pétion avait été, dès la première séance, élu président par 235 voix. +(_Procès-verbal de la Convention national_, tome I.)]. Il lut, votre +président, la lettre menaçante qui m'a été adressée par ce citoyen; il +a été témoin d'une altercation qui a eu lieu, entre lui et moi à la +mairie. Mais j'attribue ces exagérations aux vexations que ce citoyen +a éprouvées. Je crois que les souterrains dans lesquels il a été +enfermé, ont ulcéré son âme... Il est très vrai que d'excellents +citoyens ont pu être républicains par excès, il faut en convenir; mais +n'accusons pas pour quelques individus exagérés une députation tout +entière. Quant à moi, je n'appartiens pas à Paris; je suis né dans un +département vers lequel je tourne toujours mes regards avec un +sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient à tel ou tel +département, il appartient à la France entière. Faisons donc tourner +cette discussion au profit de l'intérêt public. + +Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui +voudraient détruire la liberté publique. Eh bien! portons-la, cette +loi, portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se +déclarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais après +avoir posé ces bases qui garantissent le règne de l'égalité, +anéantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On prétend qu'il +est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la +France; faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine +de mort contre les auteurs. La France doit être un tout indivisible. +Elle doit avoir unité de représentation. Les citoyens de Marseille +veulent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la +peine de mort contre quiconque voudrait détruire l'unité en France, et +je propose de décréter que la Convention nationale pose pour base du +gouvernement qu'elle va établir l'unité de représentation et +d'exécution. Ce ne sera pas sans frémir que les Autrichiens +apprendront cette sainte harmonie; alors, je vous jure, nos ennemis +sont morts. + + + + +VII + +CONTRE ROLAND + +(29 octobre 1792) + + +Danton mis en cause dès le 10 octobre par la Gironde au sujet de la +gestion des fonds du ministère, et ce malgré qu'il eût rendu ses +comptes le 6, trouva l'occasion, dans la séance du 29 octobre, +d'attaquer de front ses calomniateurs. Ce fut le rapport de Roland qui +le lui fournit. Tandis qu'il s'opposait énergiquement à l'envoi de +cette pièce hypocrite et mensongère aux départements, il défendait +Robespierre. Il n'avait pas oublié l'accusation de Lasource et c'est +comme la seconde partie de son discours du 25 septembre précédent +qu'il prononça le 29 octobre. + + * * * * * + +J'ai peine à concevoir comment l'Assemblée hésiterait à fixer +décidément à un jour prochain la discussion que nécessite le rapport +du ministre. Il est temps enfin que nous sachions de qui nous sommes +les collègues; il est temps que nos collègues sachent ce qu'ils +doivent penser de nous. On ne peut se dissimuler qu'il existe dans +l'Assemblée un grand germe de défiance entre ceux qui la composent.... +Si j'ai dit une vérité que vous sentez tous, laissez m'en donc tirer +les conséquences. Eh bien, ces défiances, il faut qu'elles cessent; et +s'il y a un coupable parmi nous, il faut que vous en fassiez justice. +Je déclare à la Convention et à la nation entière que je n'aime point +l'individu Marat; je dis avec franchise que j'ai fait l'expérience de +son tempérament: non seulement il est volcanique et acariâtre, mais +insociable. Après un tel aveu qu'il me soit permis de dire que, moi +aussi, je suis sans parti et sans faction. Si quelqu'un peut prouver +que je tiens à une faction, qu'il me confonde à l'instant.... Si, au +contraire, il est vrai que ma pensée soit à moi, que je sois fortement +décidé à mourir plutôt que d'être cause d'un déchirement ou d'une +tendance à un déchirement dans la République, je demande à énoncer ma +pensée tout entière sur notre situation politique actuelle. + +Sans doute il est beau que la philanthropie, qu'un sentiment +d'humanité fasse gémir le ministre de l'Intérieur et tous les grands +citoyens sur les malheurs inséparables d'une grande révolution, sans +doute on a le droit de réclamer toute la rigueur de la justice +nationale contre ceux qui auraient évidemment servi leurs passions +particulières au lieu de servir la Révolution et la liberté. Mais +comment se fait-il qu'un ministre qui ne peut pas ignorer les +circonstances qui ont amené les événements dont il vous a entretenus +oublie les principes et les vérités qu'un autre ministre vous a +développés sur ces mêmes événements. [Note: Danton entend désigner +Garat qui était précédemment intervenu.] Rappelez-vous ce que le +ministre actuel de la Justice vous a dit sur ces malheurs inséparables +de la Révolution. Je ne ferai point d'autre réponse au ministre de +l'Intérieur. Si chacun de nous, si tout républicain a le droit +d'invoquer la justice contre ceux qui n'auraient excité des troubles +révolutionnaires que pour assouvir des vengeances particulières, je +dis qu'on ne peut pas se dissimuler non plus que jamais trône n'a été +fracassé sans que ses éclats blessassent quelques bons citoyens; que +jamais révolution complète n'a été opérée sans que cette vaste +démolition de l'ordre de choses existant n'ait été funeste à +quelqu'un; qu'il ne faut donc pas imputer, ni à la cité de Paris, ni à +celles qui auraient pu présenter les mêmes désastres, ce qui est +peut-être l'effet de quelques vengeances particulières dont je ne nie +pas l'existence; mais ce qui est bien plus probablement la suite de +cette commotion générale, de cette fièvre nationale qui a produit les +miracles dont s'étonnera la postérité. Je dis donc que le ministre a +cédé à un sentiment que je respecte, mais que son amour passionné pour +l'ordre et les lois lui a fait voir sous la couleur de l'esprit de +faction et de grands complots d'État, ce qui n'est peut-être que la +réunion de petites et misérables intrigues dans leur objet comme dans +leurs moyens. Pénétrez-vous de cette vérité qu'il ne peut exister de +faction dans une république; il y a des passions qui se cachent; il y +a des crimes particuliers; mais il n'y a pas de ces complots vastes +et particuliers qui puissent porter atteinte à la liberté. Et où sont +donc ces hommes qu'on accuse comme des conjurés, comme des prétendants +à la dictature ou au triumvirat? Qu'on les nomme? Oui, nous devons +réunir nos efforts pour faire cesser l'agitation de quelques +ressentiments et de quelques prétentions personnelles, plutôt que de +nous effrayer par de vains et chimériques complots dont on serait bien +embarrassé d'avoir à prouver l'existence. Je provoque donc une +explication franche sur les défiances qui nous divisent, je demande +que la discussion sur le Mémoire du ministre soit ajournée à jour +fixe, parce que je désire que les faits soient approfondis, et que la +Convention prenne des mesures contre ceux qui peuvent être coupables. + +J'observe que c'est avec raison qu'on a réclamé contre l'envoi aux +départements de lettres qui inculpent indirectement les membres de +cette Assemblée, et je déclare que tous ceux qui parlent de la faction +Robespierre sont à mes yeux ou des hommes prévenus ou de mauvais +citoyens. Que tous ceux qui ne partagent pas mon opinion me la +laissent établir avant de la juger. Je n'ai accusé personne et je suis +prêt à repousser toutes les accusations. C'est parce que je m'en sens +la force et que je suis inattaquable que je demande la discussion pour +lundi prochain. Je la demande pour lundi, parce qu'il faut que les +membres qui veulent accuser s'assurent de leurs matériaux et puissent +rassembler leurs pièces, et pour que ceux qui se trouvent en état de +les réfuter puissent préparer leurs développements et repousser à leur +tour des imputations calomnieuses. Ainsi, les bons citoyens qui ne +cherchent que la lumière, qui veulent connaître les choses et les +hommes, sauront bientôt à qui ils doivent leur haine, ou la fraternité +qui seule peut donner à la Convention cette marche sublime qui +marquera sa carrière. + + + + +VIII + +POUR LA LIBERTÉ DES OPINIONS RELIGIEUSES + +(7 novembre 1792) + + +Danton dont la politique n'eut jamais rien de dogmatique, dont le +civisme s'alliait avec la tolérance, intervint plusieurs fois dans les +discussions religieuses à la Convention. Dans le cas présent, en +parlant en faveur des prêtres, il parlait aussi en faveur de la +liberté des opinions religieuses, et une fois encore son patriotisme, +éclairé et prévoyant, lui dictait cette intervention. Avec la +suppression brusque du culte il prévoyait des troubles, la guerre +civile, les mille maux que créent des citoyens violemment heurtés dans +la liberté de leur conscience. En outre, l'encyclopédiste révélait là +ses théories les plus chères, en déclarant que "c'est un crime de +lèse-nation que d'ôter au peuple des hommes dans lesquels il peut +trouver encore quelques consolations". Il est difficile de ne point +rendre hommage à la noblesse de cette pensée. + + * * * * * + +Je viens ajouter quelques idées à celles qu'a développées le +préopinant. Sans doute il est douloureux pour les représentants du +peuple de voir que leur caractère est plus indignement, plus +insolemment outragé par le peuple lui-même que par ce Lafayette, +complice des attentats du despotisme. On ne peut se dissimuler que les +partisans du royalisme, les fanatiques et les scélérats qui, +malheureusement pour l'espèce humaine, se trouvent dissémines sur tous +les points de la République, ne rendent la liberté déplorable. Il y a +eu une violation infâme, il faut la réprimer; il faut sévir contré +ceux qui, prétextant la souveraineté nationale, attaquent cette +souveraineté et se souillent de tous les crimes. Il y a des individus +bien coupables, car qui peut excuser celui qui veut agiter la France? +N'avez-vous pas déclaré que la Constitution serait présentée à +l'acceptation du peuple? Mais il faut se défier d'une idée jetée dans +cette Assemblée. On a dit qu'il ne fallait pas que les prêtres fussent +salariés par le trésor public. On s'est appuyé sur des idées +philosophiques qui me sont chères; car je ne connais d'autre bien que +celui de l'univers, d'autre culte que celui de la justice et de la +liberté. Mais l'homme maltraité de la fortune cherche des jouissances +éventuelles; quand il voit un homme riche se livrer à tous ses goûts, +caresser tous ses désirs, tandis que ses besoins à lui sont restreints +au plus étroit nécessaire, alors il croit, et cette idée est +consolante pour lui, il croit que dans une autre vie ses jouissances +se multiplieront en proportion de ses privations dans celle-ci. Quand +vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de morale qui auront +fait pénétrer la lumière auprès des chaumières, alors il sera bon de +parler au peuple morale et philosophie. Mais jusque-là il est barbare, +c'est un crime de lèse-nation que d'ôter au peuple des hommes dans +lesquels il peut trouver encore quelques consolations. Je penserais +donc qu'il serait utile que la Convention fit une adresse pour +persuader au peuple qu'elle ne veut rien détruire, mais tout +perfectionner; que si elle poursuit le fanatisme, c'est parce qu'elle +veut la liberté des opinions religieuses. Il est encore un objet qui +mérite l'attention et qui exige la prompte décision de l'Assemblée. Le +jugement du ci-devant roi est attendu avec impatience; d'une part, le +républicain est indigné de ce que ce procès semble interminable; de +l'autre, le royaliste s'agite en tous sens, et comme il a encore des +moyens de finances et qu'il conserve son orgueil accoutumé, vous +verrez au grand scandale et au grand malheur de la France, ces deux +partis s'entrechoquer encore. S'il faut des sacrifices d'argent, si +les millions mis à la disposition du ministre ne suffisent pas, il +faut lui en donner de nouveaux; mais plus vous prendrez de précautions +sages, plus aussi doit éclater votre justice contre les agitateurs. +Ainsi, d'une part, assurance au peuple qu'il lui sera fourni des blés, +accélération du jugement du ci-devant roi, et déploiement des forces +nationales contre les scélérats qui voudraient amener la famine au +milieu de l'abondance: telles sont les conclusions que je vous +propose, et que je crois les seules utiles. + + + + + +ANNÉE 1793 + + + + +IX + +PROCÈS DE LOUIS XVI + +(Janvier 1793) + + +Après les succès de Dumouriez contre les forces prussiennes, la +majorité girondine du Conseil exécutif décida, sur les instances du +général, l'envahissement des Pays-Bas! Le 1er décembre 1792, Danton +partit, avec Lacroix, rejoindre les armées, sur l'ordre de la +Convention. Le 14 janvier il revenait à Paris et, le surlendemain, +prenait part aux débats du procès du Roi. Parlant sur la question du +jugement, il demanda qu'il fût rendu à la simple Majorité. + + * * * * * + +On a prétendu que telle était l'importance de cette question, qu'il ne +suffisait pas qu'on la vidât dans la forme ordinaire. Je demande +pourquoi, quand c'est par une simple majorité qu'on a prononcé sur le +sort de la nation entière, quand on n'a pas même pensé à soulever +cette question lorsqu'il s'est agi d'abolir la royauté, on veut +prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur avec des formes +plus sévères et plus solennelles. Nous prononçons comme représentant +par provision la souveraineté. Je demande si, quand une loi pénale est +portée contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si +vous avez quelques scrupules à lui donner son exécution immédiate? Je +demande si vous n'avez pas voté à la majorité absolue seulement la +république, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu +des combats ne coule pas définitivement? Les complices de Louis +n'ont-ils pas subi immédiatement la peine sans aucun recours au peuple +et en vertu de l'arrêt d'un tribunal extraordinaire? Celui qui a été +l'âme de ces complots mérite-t-il une exception? Vous êtes envoyés par +le peuple pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits, +mais comme représentants: vous ne pouvez dénaturer votre caractère; je +demande qu'on passe à l'ordre du jour sur la proposition de Lehardy; +je me motive et sur les principes et sur ce que vous avez déjà pris +deux délibérations à la simple majorité. + + * * * * * + +Présent lors de l'appel nominal sur la troisième question; "Quelle +peine Louis Capet, ci-devant roi des Français, a-t-il encourue?", il +vota la mort, motivant en ces termes son opinion: + + * * * * * + +Je ne suis point de cette foule d'hommes d'État qui ignorent qu'on ne +compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne frappe les rois +qu'à la tête, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre de ceux de +l'Europe que par la force de nos armes. Je vote pour la mort du tyran. + + * * * * * + +Son intervention dans la séance du 17 janvier fut marquée d'un +incident assez vif. Le président ayant annoncé l'arrivée d'une lettre +des défenseurs de Louis XVI et d'une missive du ministre d'Espagne en +faveur du monarque, Garan-Coulon prit la parole et dès le premier mot +fut interrompu par Danton. Louvet s'écria, de sa place: "Tu n'es pas +encore roi, Danton!" A ce grief girondin habituel, les rumeurs +éclatèrent, tandis que Louvet continuait: "Quel est donc ce privilège? +Je demande que le premier qui interrompra soit rappelé à l'ordre." A +cette impertinence de l'auteur de Faublas, Danton riposta: "Je demande +que l'insolent qui dit que je ne suis pas roi encore soit rappelé à +l'ordre du jour avec censure..." Et s'adressant à Garan-Coulon, il +ajouta: "Puisque Garan prétend avoir demandé la parole avant moi, je +la lui cède." Garan ayant parlé en faveur de l'audition des défenseurs +du Roi, Danton prit la parole pour appuyer cet avis, et s'élever en +termes vigoureux et éloquents contre la prétention du ministre +d'Espagne: Je consens à ce que les défenseurs de Louis soient entendus +après que le décret aura été prononcé, persuadé qu'ils n'ont rien de +nouveau à vous apprendre, et qu'ils ne vous apportent point de pièces +capables de faire changer votre détermination. Quant à l'Espagne, je +l'avouerai, je suis étonné de l'audace d'une puissance qui ne craint +pas de prétendre à exercer son influence sur votre délibération. Si +tout le monde était de mon avis, on voterait à l'instant, pour cela +seul, la guerre à l'Espagne. Quoi! on ne reconnaît pas notre +République et l'on veut lui dicter des lois? On ne la reconnaît pas, +et l'on veut lui imposer des conditions, participer au jugement que +ses représentants vont rendre? Cependant qu'on entende si on le veut +cet ambassadeur, mais que le président lui fasse une réponse digne du +peuple dont il sera l'organe et qu'il lui dise que les vainqueurs de +Jemmapes ne démentiront pas la gloire qu'ils ont acquise, et qu'ils +retrouveront, pour exterminer tous les rois de l'Europe conjurés +contre nous, les forces qui déjà les ont fait vaincre. Défiez-vous, +citoyens, des machinations qu'on ne va cesser d'employer pour vous +faire changer de détermination; on ne négligera aucun moyen; tantôt, +pour obtenir des délais, on prétextera un motif politique; tantôt une +négociation importante ou à entreprendre ou prête à terminer. Rejetez, +rejetez, citoyens, toute proposition honteuse; point de transaction +avec la tyrannie; soyez dignes du peuple qui vous a donné sa confiance +et qui jugerait ses représentants, si ses représentants l'avaient +trahi. + +Dans la nuit du 17 au 18 janvier, alors que Vergniaud avait déjà +prononcé l'arrêt condamnant par 366 voix Louis XVI à la peine de mort, +la Convention décida de délibérer sur la question: Y aura-t-il sursis, +oui ou non, à l'exécution du décret gui condamne Louis Capet? L'appel +nominal commencé, malgré la fatigue de l'Assemblée, à huit heures et +demie, se termina vers minuit. On sait que, par 380 voix contre 310, +ce sursis fut rejeté. Tallien avait demandé à la Convention de décider +sur-le-champ de la question du sursis. Danton était intervenu aux +débats dans ces termes: + +On vous a parlé d'humanité, mais on en a réclamé les droits d'une +manière dérisoire... Il ne faut pas décréter, en sommeillant, les plus +chers intérêts de la patrie. Je déclare que ce ne sera ni par la +lassitude, ni par la terreur qu'on parviendra à entraîner la +Convention nationale à statuer, dans la précipitation d'une +délibération irréfléchie, sur une question à laquelle la vie d'un +homme et le salut public sont également attachés. Vous avez appris le +danger des délibérations soudaines; et certes, pour la question qui +nous occupe, vous avez besoin d'être préparés par des méditations +profondément suivies. La question qui vous reste à résoudre est une +des plus importantes. Un de vos membres, Thomas Payne, a une opinion +importante à vous communiquer. Peut-être ne sera-t-il pas sans +importance d'apprendre de lui ce qu'en Angleterre... (_Murmures.) Je +n'examine point comment on peut flatter le peuple, en adulant en lui +un sentiment qui n'est peut-être que celui d'une curiosité atroce. Les +véritables amis du peuple sont à mes yeux ceux qui veulent prendre +toutes les mesures nécessaires pour que le sang du peuple ne coule +pas, que la source de ses larmes soit tarie, que son opinion soit +ramenée aux véritables principes de la morale, de la justice et de la +raison. Je demande donc la question préalable sur la proposition de +Tallien; et que, si cette proposition était mise aux voix, elle ne pût +l'être que par l'appel nominal. + + + + +X + +POUR LEPELETIER ET CONTRE ROLAND + +(21 janvier 1793) + + +Le dimanche 20 janvier, dans le sous-sol du restaurant Teisier, au +Palais-Royal, un ancien garde du corps nommé Deparis, tua d'un coup de +sabre Michel Lepeletier de Saint-Fargeau. Dans sa séance du 21, la +Convention décida d'accorder à ce dernier les honneurs du Panthéon, +tandis que, désireux de frapper les contre-révolutionnaires qu'ils +présumaient être les instigateurs de l'assassinat, plusieurs députés +demandaient des visites domiciliaires pareilles à celles-là mêmes que +Danton demanda le 28 août 1892. S'associant à la première proposition, +Danton s'éleva contre la seconde. La Convention ordonna néanmoins la +mesure, qui fut exécutée dans la nuit qui suivit. On retrouvera dans +ce beau et rude discours du conventionnel un nouvel écho de la lutte +contre la Gironde. Elle allait bientôt atteindre son paroxysme et +proscrire toute clémence. Mais une fois encore l'amour de la patrie +passa avant toute querelle politique, et jamais plus belle profession +de foi patriotique ne fut mêlée à plus d'abnégation. + + * * * * * + +Ce qui honore le plus les Français, c'est que dans des moments de +vengeance le peuple ait surtout respecté ses représentants. Que +deviendrions-nous, si, au milieu des doutes que l'on jette sur une +partie de cette assemblée, l'homme qui a péri victime des assassins +n'était pas patriote! O Lepeletier, ta mort servira la République; je +l'envie, ta mort. Vous demandez pour lui les honneurs du Panthéon; +mais il a déjà recueilli les palmes du martyre de la Liberté. Le moyen +d'honorer sa mémoire, c'est de jurer que nous ne nous quitterons pas +sans avoir donné une Constitution à la République. Qu'il me sera doux +de vous prouver que je suis étranger à toutes les passions! + +Je ne suis point l'accusateur de Pétion; à mon sens il eut des torts. +Pétion peut avoir été faible; mais, je l'avoue avec douleur, bientôt +la France ne saura plus sur qui reposer sa confiance. Quant aux +attentats dont nous avons tous gémi, l'on aurait dû vous dire +clairement que nulle puissance n'aurait pu les arrêter. Ils étaient la +suite de cette rage révolutionnaire qui animait tous les esprits. Les +hommes qui connaissent le mieux ces événements terribles furent +convaincus que ces actes étaient la suite nécessaire de la fureur d'un +peuple qui n'avait jamais obtenu justice. J'adjure tous ceux qui me +connaissent de dire si je suis un buveur de sang, si je n'ai pas +employé tous les moyens de conserver la paix dans le conseil exécutif. +Je prends à témoin Brissot lui-même. N'ai-je pas montré une extrême +déférence pour un vieillard dont le caractère est opiniâtre, et qui +aurait dû au contraire épuiser tous les moyens de douceur pour +rétablir le calme? Roland, dont je n'accuse pas les intentions, répute +scélérats tous ceux qui ne partagent pas ses opinions. Je demande pour +le bien de la République qu'il ne soit plus ministre; je désire le +salut public, vous ne pouvez suspecter mes intentions. Roland, ayant +craint d'être frappé d'un mandat dans des temps trop fameux, voit +partout des complots; il s'imagine que Paris veut s'attribuer une +espèce d'autorité sur les autres communes. C'est là sa grande erreur. +Il a concouru à animer les départements contre Paris, qui est la ville +de tous. On a demandé une force départementale pour environner la +Convention. Eh bien, cette garde n'aura pas plus tôt séjourné dans +Paris, qu'elle y prendra l'esprit du peuple. En doutez-vous +maintenant? Je puis attester sans acrimonie que j'ai acquis la +conviction que Roland a fait circuler des écrits qui disent que Paris +veut dominer la République. + +Quant aux visites domiciliaires, je m'oppose à cette mesure dans son +plein, dans un moment où la nation s'élève avec force contre le bill +rendu contre les étrangers; mais il vous faut un comité de sûreté +générale qui jouisse de la plénitude de votre confiance; lorsque les +deux tiers des membres de ce conseil tiendront les fils d'un complot, +qu'ils puissent se faire ouvrir les maisons. + +Maintenant que le tyran n'est plus, tournons toute notre énergie, +toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre à l'Europe. Il +faut, pour épargner les sueurs et le sang de nos concitoyens, +développer la prodigalité nationale. Vos armées ont fait des prodiges +dans un moment déplorable, que ne feront-elles pas quand elles seront +bien secondées? Chacun de nos soldats croit qu'il vaut deux cents +esclaves. Si on leur disait d'aller à Vienne, ils iraient à Vienne ou +à la mort. Citoyens, prenez les reines d'une grande nation, +élevez-vous à sa hauteur, organisez le ministère, qu'il soit +immédiatement nommé par le peuple. + +Un autre ministère est entre les mains d'un bon citoyen, mais il passe +ses forces; je ne demande pas qu'on le ravisse à ses fonctions, mais +qu'elles soient partagées. + +Quant à moi, je ne suis pas fait pour venger des passions +personnelles, je n'ai que celle de mourir pour mon pays; je voudrais, +an prix, de mon sang, rendre à la patrie le défenseur qu'elle a perdu. + + + + +XI + +SUR LA RÉUNION DE LA BELGIOUE A LA FRANCE + +(31 janvier 1793) + + +Les premiers succès de Dumouriez dans les Pays-Bas causèrent un +enthousiasme indescriptible. La théorie girondine de la propagande +révolutionnaire armée recevait sa sanction. Danton monta à la tribune +dans la séance du 31 janvier, comprenant tout le parti que pouvait +tirer la jeune République de l'annexion de la Belgique au moment où, +sur ce territoire, se livrait une guerre décisive. Le soir même, +Danton partait pour les frontières. On sait que c'est durant ce voyage +que mourut, le l0 février 1793, sa première femme Antoinette-Gabrielle +Charpentier. + + * * * * * + +Ce n'est pas en mon nom seulement, c'est au nom des patriotes belges, +du peuple belge, que je viens demander aussi la réunion de la +Belgique. Je ne demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre +raison, mais tout aux intérêts de la République Française. N'avez-vous +pas préjugé cette réunion quand vous avez décrété une organisation +provisoire de la Belgique. Vous avez tout consommé par cela seul que +vous avez dit aux amis de la liberté: organisez-vous comme nous. +C'était dire: nous accepterons votre réunion si vous la proposez. Eh +bien, ils la proposent aujourd'hui. Les limites de la France sont +marquées par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points: +à l'Océan, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées. On nous menace des rois! +Vous leur avez jeté le gant, ce gant est la tête d'un roi, c'est le +signal de leur mort prochaine. On vous menace de l'Angleterre! Les +tyrans de l'Angleterre sont morts. Vous avez la plénitude de la +puissance nationale. Le jour où la Convention nommera des commissaires +pour savoir ce qu'il y a dans chaque commune d'hommes et d'armes, elle +aura tous les Français. Quant à la Belgique, l'homme du peuple, le +cultivateur veulent la réunion. Lorsque nous leur déclarâmes qu'ils +avaient le pouvoir de voter, ils sentirent que l'exclusion ne portait +que sur les ennemis du peuple, et ils demandèrent l'exclusion de votre +décret. Nous avons été obligés de donner la protection de la force +armée au receveur des contributions auquel le peuple demandait la +restitution des anciens impôts. Sont-ils mûrs, ces hommes-là ? De cette +réunion dépend le sort de la République dans la Belgique. Ce n'est que +parce que les patriotes pusillanimes doutent de cette réunion, que +votre décret du 15 a éprouvé des oppositions. Mais prononcez-la et +alors vous ferez exécuter les lois françaises, et alors les +aristocrates, nobles et prêtres, purgeront la terre de la liberté. +Cette purgation opérée, nous aurons des hommes, des armes de plus. La +réunion décrétée, vous trouverez dans les Belges des républicains +dignes de vous, qui feront mordre la poussière aux despotes. Je +conclus donc à la réunion de la Belgique. + + + + +XII + +SUR LES SECOURS A ENVOYER A DUMOURIEZ + +(8 mars 1793) + + +La trahison de Dumouriez fut précédée des revers qui amenèrent par la +suite, au lendemain de sa convention avec Mack, l'évacuation de la +Belgique par les armées françaises. Danton, au cours de sa mission, +eut l'occasion de voir et de juger les déplorables résultats de la +campagne. Au moment où il revenait à Paris, avec Lacroix, +l'avant-garde de l'armée abandonnait Liège à l'ennemi. La Convention +décréta les mesures proposées par Danton dans ce discours: + + * * * * * + +Nous avons plusieurs fois fait l'expérience que tel est le caractère +français, qu'il lui faut des dangers pour trouver toute sou énergie. +Eh bien, ce moment est arrivé. Oui, il faut dire à la France entière: +"Si vous ne volez pas au secours de vos frères de la Belgique, si +Dumouriez est enveloppé en Hollande, si son armée était obligée de +mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs incalculables +d'un pareil événement? La fortune publique anéantie, la mort de +600.000 Français pourraient en être la suite!" + +Citoyens, vous n'avez pas une minute à perdre; je ne vous propose pas +en ce moment des mesures générales pour les départements, votre comité +de défense vous fera demain son rapport. Mais nous ne devons pas +attendre notre salut uniquement de la loi sur le recrutement; son +exécution sera nécessairement lente, et des résultats tardifs ne sont +pas ceux qui conviennent à l'imminence du danger qui nous menace. Il +faut que Paris, cette cité célèbre et tant calomniée, il faut que +cette cité qu'on aurait renversée pour servir nos ennemis qui +redoutent son brûlant civisme contribue par son exemple à sauver la +patrie. Je dis que cette ville est encore appelée à donner à la France +l'impulsion qui, l'année dernière, a enfanté nos triomphes. Comment se +fait-il que vous n'ayez pas senti que, s'il est bon de faire les lois +avec maturité, on ne fait bien la guerre qu'avec enthousiasme? Toutes +les mesures dilatoires, tout moyen tardif de recruter détruit cet +enthousiasme, et reste souvent sans succès. Vous voyez déjà quels en +sont les misérables effets. + +Tous les Français veulent être libres. Ils se sont constitués en +gardes nationales. Aux termes de leur serments, ils doivent tous +marcher quand la patrie réclame leur secours. + +Je demande, par forme de mesure provisoire, que la Convention nomme +des commissaires qui, ce soir, se rendront dans toutes les sections de +Paris, convoqueront les citoyens, leur feront prendre les armes, et +les engageront, au nom de la liberté et de leurs serments, à voter la +défense de la Belgique. La France entière sentira le contre-coup de +cette impulsion salutaire. Nos armées recevront de prompts renforts; +et, il faut le dire ici, les généraux ne sont pas aussi répréhensibles +que quelques personnes ont paru le croire. Nous leur avions promis +qu'au 1er février l'armée de la Belgique recevrait un renfort de +30.000 hommes. Rien ne leur est arrivé. Il y a trois mois qu'à notre +premier voyage dans la Belgique ils nous dirent que leur position +militaire était détestable, et que, sans un renfort considérable, +s'ils étaient attaqués au printemps, ils seraient peut-être forcés +d'évacuer la Belgique entière. Hâtons-nous de réparer nos fautes. Que +ce premier avantage de nos ennemis soit, comme celui de l'année +dernière, le signal du réveil de la nation. Qu'une armée, conservant +l'Escaut, donne la main à Dumouriez, et les ennemis seront dispersés. +Si nous avons perdu Aix-la-Chapelle, nous trouverons en Hollande des +magasins immenses qui nous appartiennent. + +Dumouriez réunit au génie du général l'art d'échauffer et d'encourager +le soldat. Nous avons entendu l'armée battue le demander à grands +cris. L'histoire jugera ses talents, ses passions et ses vices; mais +ce qui est certain, c'est qu'il est intéressé à la splendeur de la +République. S'il est secondé, si une armée lui prête la main, il saura +faire repentir nos ennemis de leurs premiers succès. + +Je demande que des commissaires soient nommés à l'instant. + + + + +XIII + +SUR LA LIBÉRATION DES PRISONNIERS POUR DETTES + +(9 mars 1793) + + +Ce fut une des mesures les plus humaines que celle réclamée par Danton +dans ce discours. Avocat, il comprenait tout l'odieux du système; +patriote, il en sentait tout l'absurde au moment où la défense de la +République exigeait toutes les énergies, toutes les forces vives de la +nation. La Convention s'associa à l'unanimité à la généreuse +proposition de l'ancien ministre. + + * * * * * + +Non sans doute, citoyens, l'espoir de vos commissaires ne sera pas +déçu. Oui, vos ennemis, les ennemis de la liberté seront exterminés, +parce que vos efforts ne vont point se ralentir. Vous serez dignes +d'être les régulateurs de l'énergie nationale. Vos commissaires, en se +disséminant sur toutes les parties de la République, vont répéter aux +Français que la grande querelle qui s'est élevée entre le despotisme +et la liberté va être enfin terminée. Le peuple français sera vengé: +c'est à nous qu'il appartient de mettre le monde politique en +harmonie, de créer des lois concordantes avec cette harmonie. Mais +avant de vous entretenir de ces grands objets, je viens vous demander +la déclaration d'un principe trop longtemps méconnu, l'abolition d'une +erreur funeste, la destruction de la tyrannie de la richesse sur la +misère. Si la mesure que je propose est adoptée, bientôt ce Pitt, le +Breteuil de la diplomatie anglaise, et ce Burke, l'abbé Maury du +Parlement britannique, qui donnent aujourd'hui au peuple anglais une +impulsion si contraire à la liberté, seront anéantis. + +Que demandez-vous? Vous voulez que tous les Français s'arment pour la +défense commune. Eh bien, il est une classe d'hommes qu'aucun crime +n'a souillés, qui a des bras, mais qui n'a pas de liberté, c'est celle +des malheureux détenus pour dettes; c'est une honte pour l'humanité, +pour la philosophie, qu'un homme, en recevant de l'argent, puisse +hypothéquer et sa personne et sa sûreté. + +Je pourrais démontrer que la déclaration du principe que je proclame +est favorable à la cupidité même, car l'expérience prouve que celui +qui prêtait ne prenait aucune garantie pécuniaire, parce qu'il pouvait +disposer de la personne de son débiteur; mais qu'importent ces +considérations mercantiles? Elles ne doivent pas influer sur une +grande nation. Les principes sont éternels, et tout Français ne peut +être privé de sa liberté que pour avoir forfait à la société. + +Que les propriétaires ne s'alarment pas. Sans doute quelques individus +se sont portés à des excès; mais la nation, toujours juste, respectera +les propriétés. Respectez la misère, et la misère respectera +l'opulence. Ne soyons jamais coupables envers les malheureux, et le +malheureux, qui a plus d'âme que le riche, ne sera jamais coupable. + +Je demande que la Convention nationale déclare que tout citoyen +français, emprisonné pour dettes, sera mis en liberté, parce qu'un tel +emprisonnement est contraire à la saine morale, aux droits de l'homme, +aux vrais principes de la liberté. + + + + +XIV + +SUR LES DEVOIRS DE CHACUN ENVERS LA PATRIE EN DANGER + +(10 mars 1793) + + +L'émotion des terribles nouvelles pesait sur la Convention dans la +séance du 10 mars. L'ennemi occupait Liège et forçait à la levée du +siège de Maëstricht. Le découragement avait succédée l'enthousiasme +des premiers jours. Nous tenons le discours que Danton prononça à +cette occasion pour le plus admirable morceau d'éloquence civique. +Jamais appel plus vibrant, plus électrique ne fut lancé à la nation +par l'homme qui s'effaçait devant le danger de la patrie. Le dédain +qu'il eut toujours pour sa défense personnelle se manifeste une fois +encore ici: "Que m'importe d'être appelé buveur de sang!.... +Conquérons la liberté!" Vingt jours plus tard, la trahison de +Dumouriez était chose faite. + + * * * * * + +Les considérations générales qui vous ont été présentées sont vraies; +mais il s'agit moins en ce moment d'examiner les causes des événements +désastreux qui peuvent nous frapper, que d'y appliquer promptement le +remède. Quand l'édifice est en feu, je ne m'attache pas aux fripons +qui enlèvent les meubles, j'éteins l'incendie. Je dis que vous devez +être convaincus plus que jamais, par la lecture des dépêches de +Dumouriez, que vous n'avez pas un instant à perdre pour sauver la +République. + +Dumouriez avait conçu un plan qui honore son génie. Je dois lui rendre +même une justice bien plus éclatante que celle que je lui rendis +dernièrement. Il y a trois mois qu'il a annoncé au pouvoir exécutif, à +votre comité de défense générale, que, si nous n'avions pas assez +d'audace pour envahir la Hollande au milieu de l'hiver, pour déclarer +sur-le-champ la guerre à l'Angleterre, qui nous la faisait depuis +longtemps, nous doublerons les difficultés de la campagne, en laissant +aux forces ennemies le temps de se déployer. Puisque l'on a méconnu ce +trait de génie, il faut réparer nos fautes. + +Dumouriez ne s'est pas découragé; il est au milieu de la Hollande, il +y trouvera des munitions; pour renverser tous nos ennemis, il ne lui +faut que des Français, et la France est remplie de citoyens. +Voulons-nous être libres? Si nous ne le voulons plus, périssons, car +nous l'avions juré. Si nous le voulons, marchons tous pour défendre +notre indépendance. Nos ennemis font leurs derniers efforts. + +Pitt sent bien qu'ayant tout à perdre, il n'a rien à épargner. Prenons +la Hollande, et Carthagène est détruite, et l'Angleterre ne peut plus +vivre que pour la liberté.... Que la Hollande soit conquise à la +liberté, et l'aristocratie commerciale elle-même, qui domine en ce +moment le peuple anglais, s'élèvera contre le gouvernement qui l'aura +entraînée dans cette guerre du despotisme contre un peuple libre. Elle +renversera ce ministère stupide qui a cru que les talents de l'ancien +régime pouvaient étouffer le génie de la liberté qui plane sur la +France. Ce ministère renversé par l'intérêt du commerce, le parti de +la liberté se montrera, car il n'est pas mort; et si vous saisissez +vos devoirs, si vos commissaires partent à l'instant, si vous donnez +la main à l'étranger qui soupire après la destruction de toute espèce +de tyrannie, la France est sauvée et le monde est libre. + +Faites donc partir vos commissaires: soutenez-les par votre énergie; +qu'ils partent ce soir, cette nuit même; qu'ils disent à la classe +opulente: il faut que l'aristocratie de l'Europe, succombant sous nos +efforts, paye notre dette, ou que vous la payiez; le peuple n'a que du +sang; il le prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses. +Voyez, citoyens, les belles destinées qui vous attendent. Quoi! vous +avez une nation entière pour levier, la raison pour point d'appui, et +vous n'avez pas encore bouleversé le monde. Il faut pour cela du +caractère, et la vérité est qu'on en a manqué. Je mets de côté toutes +les passions, elles me sont toutes parfaitement étrangères, excepté +celle du bien public. Dans des circonstances plus difficiles, quand +l'ennemi était aux portes de Paris, j'ai dit à ceux qui gouvernaient +alors: Vos discussions sont misérables, je ne connais que l'ennemi. + +Vous qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de +vous occuper du salut de la République, je vous répudie tous comme +traîtres à la patrie. Je vous mets tous sur la même ligne. Je leur +disais: Eh que m'importe ma réputation! que la France soit libre et +que mon nom soit flétri! Que m'importe d'être appelé buveur de sang! +Eh bien, buvons le sang des ennemis de l'humanité, s'il le faut; +combattons, conquérons la liberté. + +On parait craindre que le départ des commissaires affaiblisse l'un ou +l'autre parti de la Convention. Vaines terreurs! Portez votre énergie +partout. Le plus beau ministère est d'annoncer au peuple que la dette +terrible qui pèse sur lui sera desséchée aux dépens de ses ennemis, ou +que le riche la paiera avant peu. La situation nationale est cruelle; +le signe représentatif n'est plus en équilibre dans la circulation; la +journée de l'ouvrier est au-dessous du nécessaire; il faut un grand +moyen correctif. Conquérons la Hollande; ranimons en Angleterre le +parti républicain; faisons marcher la France, et nous irons glorieux à +la postérité. Remplissez ces grandes destinées; point de débats; point +de querelles, et la patrie est sauvée. + + * * * * * + +Danton, outre le discours sur le Tribunal révolutionnaire que l'on +trouvera plus loin, intervint dans les débats de cette séance pour +demander la comparution, à la barre de la Convention, du général +Stengel qui, né sujet palatin, se refusait à porter les armes contre +sa patrie et demandait à être employé dans un autre poste. + + * * * * * + +Je suis bien éloigné de croire Stengel républicain; je ne crois pas +qu'il doive commander nos armées. Mais je pense qu'avant de le +décréter d'accusation, il faut qu'il vous soit fait un rapport ou que +vous l'entendiez vous-mêmes à la barre. Il faut de la raison et de +l'inflexibilité; il faut que l'impunité, portée jusqu'à présent trop +loin, cesse; mais il ne faut pas porter de décret d'accusation au +hasard. Je demande que le ministre de la guerre soit chargé de faire +traduire à la barre Stengel et Lanoue. + + * * * * * + +La Convention décréta que Stengel et Lanoue comparaîtraient à sa +barre. + + + + +XV + +SUR L'INSTITUTION D'UN TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE + +(10 mars 1793) + + +La conspiration de l'ennemi intérieur se combinant avec les dangers +extérieurs exigeait des mesures sévères, terribles. Tandis que la +nation armée se portait aux frontières, il importait d'empêcher, au +lendemain de possibles désastres, le retour des événements sanglants +qui avaient marqué les premiers jours de septembre, au lendemain de +l'invasion. C'est dans cet esprit que Danton proposa la création d'un +tribunal révolutionnaire. + + * * * * * + +Je somme tous les bons citoyens de ne pas quitter leurs postes. (_Tous +les membres se remettent en place, un calme profond règne dans toute +l'Assemblée_.) Quoi, citoyens! au moment où notre position est telle, +que si Maranda était battu, et cela n'est pas impossible, Dumouriez +enveloppé serait obligé de mettre bas les armes, vous pourriez vous +séparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose +publique? Je sens à quel point il est important de prendre des mesures +judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires; car c'est pour +eux que ce tribunal est nécessaire; c'est pour eux que ce tribunal +doit suppléer au tribunal suprême de la vengeance du peuple. Les +ennemis de la liberté lèvent un front audacieux; partout confondus, +ils sont partout provocateurs. En voyant le citoyen honnête occupé +dans ses foyers, l'artisan occupé dans ses ateliers, ils ont la +stupidité de se croire en majorité: eh bien, arrachez-les vous-mêmes à +la vengeance populaire, l'humanité vous l'ordonne. + +Rien n'est plus difficile que de définir un crime politique; mais si +un homme du peuple, pour un crime particulier, en reçoit à l'instant +le châtiment; s'il est si difficile d'atteindre un crime politique, +n'est-il pas nécessaire que des lois extraordinaires, prises hors du +corps social, épouvantent les rebelles et atteignent les coupables? +Ici le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures +terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un +tribunal révolutionnaire. L'histoire atteste cette vérité; et +puisqu'on a osé, dans cette Assemblée, rappeler ces journées +sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que +si un tribunal eût alors existé, le peuple auquel on a si souvent, si +cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je +dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui ont été les témoins +de ces terribles événements, que nulle puissance humaine n'était dans +le cas d'arrêter le débordement de la vengeance nationale. Profitons +des fautes de nos prédécesseurs. + +Faisons ce que n'a pas fait l'Assemblée législative; soyons terribles +pour dispenser le peuple de l'être; organisons un tribunal, non pas +bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que +le glaive de la loi pèse sur la tête de tous ses ennemis. + +Ce grand oeuvre terminé, je vous rappelle aux armes, aux commissaires +que vous devez faire partir, au ministère que vous devez organiser; +car nous ne pouvons le dissimuler, il nous faut des ministres; et +celui de la marine, par exemple, dans un pays où tout peut être créé, +parce que tous les éléments s'y trouvent, avec toutes les qualités +d'un bon citoyen, n'a pas créé de marine; nos frégates ne sont pas +sorties et l'Angleterre enlève nos corsaires. Eh bien, le moment est +arrivé, soyons prodigues d'hommes et d'argent; déployons tous les +moyens de la puissance nationale, mais ne mettons la direction de ces +moyens qu'entre les mains d'hommes dont le contact nécessaire et +habituel avec vous vous assure l'ensemble et l'exécution des mesures +que vous avez combinées pour le salut de la République. Vous n'êtes +pas un corps constitué, car vous pouvez tout constituer vous-mêmes. +Prenez-y garde, citoyens, vous répondez au peuple de nos armées, de +son sang, de ses assignats; car si ses défaites atténuaient tellement +la valeur de cette monnaie que les moyens d'existence fussent anéantis +dans ses mains, qui pourrait arrêter les effets de son ressentiment et +de sa vengeance? Si, dès le moment que je vous l'ai demandé, vous +eussiez fait le développement de forces nécessaires, aujourd'hui +l'ennemi serait repoussé loin de nos frontières. + +Je demande donc que le tribunal révolutionnaire soit organisé, séance +tenante, que le pouvoir exécutif, dans la nouvelle organisation, +reçoive les moyens d'action et d'énergie qui lui sont nécessaires. Je +ne demande pas que rien soit désorganisé, je ne propose que des moyens +d'amélioration. + +Je demande que la Convention juge mes raisonnements et méprise les +qualifications injurieuses et flétrissantes qu'on ose me donner. Je +demande qu'aussitôt que les mesures de sûreté générale seront prises, +vos commissaires partent à l'instant, qu'on ne reproduise plus +l'objection qu'ils siègent dans tel ou tel côté de cette salle. Qu'ils +se répandent dans les départements, qu'ils y échauffent les citoyens, +qu'ils y raniment l'amour de la liberté, et que, s'ils ont regret de +ne pas participer à des décrets utiles, ou de ne pouvoir s'opposer à +des décrets mauvais, ils se souviennent que leur absence a été le +salut de la patrie. + +Je me résume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du +pouvoir exécutif; demain, mouvement militaire; que, demain, vos +commissaires soient partis; que la France entière se lève, coure aux +armes, marche à l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la +Belgique soit libre; que le commerce d'Angleterre soit ruiné; que les +amis de la liberté triomphent de cette contrée; que nos armes, +partout victorieuses, apportent aux peuples la délivrance et le +bonheur; que le monde soit vengé. + + + + +XVI + +SUR LA DÉMISSION DE BEURNONVILLE + +(11 mars 1793) + + +Nommé ministre de la Guerre le 4 février 1793, Beurnonville donna sa +démission le 11 mars suivant. A ce propos, plusieurs membres de la +Convention voulurent lui demander les motifs de son départ. Danton s'y +opposa, insistant dans son discours sur la cohésion et l'unité +réclamées par le gouvernement républicain, faisant appel au civisme de +tous pour le salut public. On sait qu'envoyé à la suite de sa +démission auprès de Dumouriez, Beurnonville fut livré par lui aux +Autrichiens qui le retinrent en otage jusqu'au 12 brumaire an IV. + + * * * * * + +Avant de rendre au ministre de la Guerre la justice que lui doit tout +Français qui aime son pays, et qui sait apprécier ceux qui ont +combattu vaillamment pour lui, je dois cette déclaration positive de +mes principes et de mes sentiments: que, s'il est dans mes opinions +que la nature des choses et les circonstances exigent que la +Convention se réserve la faculté de prendre partout, et même dans son +sein, des ministres, je déclare en même temps, et je le jure par la +patrie, que, moi, je n'accepterai jamais une place dans le ministère, +tant que j'aurai l'honneur d'être membre de la Convention nationale. +Je le déclare, dis-je, sans fausse modestie; car, je l'avoue, je crois +valoir un autre citoyen français. Je le déclare avec le désir ardent +que mon opinion individuelle ne devienne pas celle de tous mes +collègues; car je tiens pour incontestable que vous feriez une chose +funeste à la chose publique, si vous ne vous réserviez pas cette +faculté. Après un tel aveu, je vous somme tous, citoyens, de descendre +dans le fond de votre conscience. Quel est celui d'entre vous qui ne +sent pas la nécessité d'une plus grande cohésion, de rapports plus +directs, d'un rapprochement plus immédiat, plus quotidien, entre les +agents du pouvoir exécutif révolutionnaire, chargé de défendre la +liberté contre toute l'Europe, et vous qui êtes chargés de la +direction suprême de la législation civile et de la défense de là +République? Vous avez la nation à votre disposition, vous êtes une +Convention nationale, vous n'êtes pas un corps constitué, mais un +corps chargé de constituer tous les pouvoirs, de fonder tous les +principes de notre République; vous n'en violerez donc aucun, rien ne +sera renversé, si, exerçant toute la latitude de vos pouvoirs, vous +prenez le talent partout où il existe pour le placer partout où il +peut être utile. Si je me récuse dans les choix que vous pourrez +faire, c'est que, dans mon poste, je me crois encore utile à pousser, +à faire marcher la Révolution; c'est que je me réserve encore la +faculté de dénoncer les ministres qui, par malveillance et par +impéritie, trahiraient notre confiance. Ainsi mettons-nous donc bien +tous dans la tête que presque tous, que tous, nous voulons le salut +public. Que les défiances particulières ne nous arrêtent pas dans +notre marche, puisque nous avons un but commun. Quant à moi, je ne +calomnierai jamais personne; je suis sans fiel, non par vertu, mais +par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère.... Je n'en ai +pas besoin; ainsi je ne puis être suspect, même à ceux qui ont fait +profession de me haïr. Je vous rappelle à l'infinité de vos devoirs. +Je n'entends pas désorganiser le ministère; je ne parle pas de la +nécessité de prendre des ministres dans votre sein, mais de la +nécessité de vous en réserver la faculté. + +---J'arrive à la discussion particulière qui s'est élevée sur la +lettre de démission envoyée par le ministre de la Guerre. + +On veut lui demander les motifs de sa démission: certes, jamais on ne +pourra dire que c'est par faiblesse. Celui qui a combattu si bien les +ennemis, braverait l'erreur populaire avec le même courage; il +mourrait à son poste sans sourciller; tel est Beurnonville, tel nous +devons le proclamer. Mais la nature, variée dans ses faveurs, +distribue aux hommes différents genres de talents; tel est capable de +commander une armée, d'échauffer le soldat, de maintenir la discipline +qui n'a pas les formes populaires conciliatrices, nécessaires dans les +circonstances critiques et orageuses, quand on veut le bien. Celui qui +donne sa démission a dû se consulter sous ces différents rapports; il +ne serait pas même de la dignité de la Convention de lui faire les +questions qu'on propose. Beurnonville a su se juger; il peut encore +vaincre nos ennemis sur le champ de bataille; mais il n'a pas les +formes familières qui, dans les places administratives, appellent la +confiance des hommes peu éclairés; car le peuple est ombrageux, et +l'expérience de nos révolutions lui a bien acquis le droit de craindre +pour sa liberté. + +Je ne doute pas que Beurnonville n'ait géré en bon citoyen; il doit +être excepté de la rigueur de la loi qui défend à tout ministre de +quitter Paris, avant d'avoir rendu ses comptes; et nous ne perdrons +pas l'espérance de voir Beurnonville allant aux armées, y conduisant +des renforts, remporter avec elles de nouveaux triomphes. + + + + +XVII + +SUR LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE + +(27 mars 1793) + + +Créé le 10 mars, le Tribunal criminel extraordinaire n'était pas +encore entré en activité. Danton s'éleva avec force contre ce retard +et rappela dans son discours les devoirs assumés par le gouvernement +révolutionnaire. Le lendemain, 28 mars, la Convention décrétait que le +Tribunal entrerait en activité le même jour et pour ce l'autorisait à +juger au nombre de dix jurés. + + * * * * * + +Je déclare avoir recommandé aux ministres d'excellents patriotes, +d'excellents révolutionnaires. Il n'y a aucune loi qui puisse ôter à +un représentant du peuple sa pensée. La loi ancienne qu'on veut +rappeler était absurde; elle a été révoquée par la révolution. Il faut +enfin que la Convention nationale soit un corps révolutionnaire; il +faut qu'elle soit peuple; il est temps qu'elle déclare la guerre aux +ennemis intérieurs. Quoi! la guerre civile est allumée de toutes +parts, et la Convention reste immobile! Un tribunal révolutionnaire a +été créé qui devait punir tous les conspirateurs, et ce tribunal n'est +pas encore en activité! Que dira donc ce peuple! car il est prêt à se +lever en masse; il le doit, il le sent. Il dira: Quoi donc! des +passions misérables agitent nos représentants, et cependant les +contre-révolutionnaires tuent la liberté. + +Je dois enfin vous dire la vérité, je vous la dirai sans mélange; que +m'importent toutes les chimères que l'on peut répandre contre moi, +pourvu que je puisse servir la patrie! Oui, citoyens; vous ne faites +pas votre devoir. Vous dites que le peuple est égaré; mais pourquoi +vous éloignez-vous de ce peuple? Rapprochez-vous de lui, il entendra +la voix de la raison. La révolution ne peut marcher, ne peut être +consolidée qu'avec le peuple. Le peuple en est l'instrument, c'est à +vous de vous en servir. En vain dites-vous que les sociétés populaires +fourmillent de dénonciateurs absurdes, de dénonciateurs atroces. Eh +bien, que n'y allez-vous? Une nation en révolution est comme l'airain +qui bout et se régénère dans le creuset. La statue de la liberté n'est +pas fondue. Ce métal bouillonne; si vous n'en surveillez le fourneau, +vous serez tous brûlés. Comment se fait-il que vous ne sentiez pas que +c'est aujourd'hui qu'il faut que la Convention décrète que tout homme +du peuple aura une pique aux frais de la nation. Les riches la +paieront, ils la paieront en vertu d'une loi; les propriétés ne seront +pas violées. Il faut décréter encore que, dans les départements où la +révolution s'est manifestée, quiconque a l'audace d'appeler cette +contre-révolution sera mis hors la loi. A Rome, Valerius Publicola eut +le courage de proposer une loi qui portait peine de mort contre +quiconque appellerait la tyrannie. Eh bien, moi, je déclare que, +puisque dans les rues, dans les places publiques, les patriotes sont +insultés; puisque, dans les spectacles, on applaudit avec fureur aux +applications qui se rapportent avec les malheurs de la patrie; je +déclare, dis-je, que quiconque oserait appeler la destruction de la +liberté, ne périra que de ma main, dusse-je après porter ma tête sur +l'échafaud, heureux d'avoir donné un exemple de vertu à ma patrie. Je +demande qu'on passe à l'ordre du jour sur la motion qui m'a donné lieu +de parler. Je demande que, dans toute la République, un citoyen ait +une pique aux frais de la nation. Je demande que le tribunal +extraordinaire soit mis en activité. Je demande que la Convention +déclare au peuple français, à l'Europe, à l'univers qu'elle est un +corps révolutionnaire, qu'elle est résolue de maintenir la liberté, +d'étouffer les serpents qui déchirent le sein de la patrie. + +Montrez-vous révolutionnaires; montrez-vous peuple, et alors la +liberté n'est plus en péril. Les nations qui veulent être grandes +doivent, comme les héros, être élevées à l'école du malheur. Sans +doute nous avons eu des revers; mais si, au mois de septembre, on vous +eût dit: "la tête du tyran tombera sous le glaive des lois, l'ennemi +sera chassé du territoire de la République; 100.000 hommes seront à +Mayence; nous aurons une armée à Tournai", vous eussiez vu la liberté +triomphante. Eh bien, telle est encore notre position. Nous avons +perdu un temps précieux. Il faut le réparer. On a cru que la +révolution était faite. On a crié aux factieux. Eh bien, ce sont ces +factieux qui tombent sous le poignard des assassins. + +Et toi, Lepeletier, quand tu périssais victime de ta haine pour les +tyrans, on criait aussi que tu étais un factieux. Il faut sortir de +cette léthargie politique. Marseille sait déjà que Paris n'a jamais +voulu opprimer la République, n'a jamais voulu que la liberté. +Marseille s'est déclarée la montagne de la République. Elle se +gonflera, cette montagne, elle roulera les rochers de la liberté, et +les ennemis de la liberté seront écrasés. Je ne veux pas rappeler de +fâcheux débats. Je ne veux pas faire l'historique des haines dirigées +contre les patriotes. Je ne dirai qu'un mot. + +Je vous dirai que Roland écrivait à Dumouriez (et c'est ce général qui +nous a montré la lettre, à Lacroix et à moi): "Il faut vous liguer +avec nous pour écraser ce parti de Paris, et surtout ce Danton." Jugez +si une imagination frappée au point de tracer de pareils tableaux a dû +avoir une grande influence sur toute la République. Mais tirons le +rideau sur le passé. Il faut nous réunir. C'est cette réunion qui +devrait établir la liberté d'un pôle à l'autre, aux deux tropiques et +sur la ligne de la Convention. Je ne demande pas d'ambassades +particulières. Quant à moi, je fais serment de mourir pour défendre +mon plus cruel ennemi. Je demande que ce sentiment sacré enflamme +toutes les âmes. Il faut tuer les ennemis intérieurs pour triompher +des ennemis extérieurs. Vous deviendrez victimes de vos passions ou de +votre ignorance, si vous ne sauvez la République. La République, elle +est immortelle! L'ennemi pourra bien faire encore quelques progrès; il +pourrait prendre encore quelques-unes de nos places, mais il s'y +consumerait lui-même. Que nos échecs tournent à notre avantage! que le +Français, en touchant la terre de son pays, comme le géant de la +fable, reprenne de nouvelles forces. + +J'insiste sur ce qui est plus qu'une loi, sur ce que la nécessité vous +commande, soyez peuple. Que tout homme qui porte encore dans son coeur +une étincelle de liberté, ne s'éloigne pas du peuple. Nous ne sommes +pas ses pères, nous sommes ses enfants. Exposons-lui nos besoins et +ses ressources, disons qu'il sera inviolable, s'il veut être uni. +Qu'on se rappelle l'époque mémorable et terrible du mois d'août. +Toutes les passions se croisaient. Paris ne voulait pas sortir de ses +murs. J'ai, moi, car il faut bien quelquefois se citer, j'ai amené le +conseil exécutif à se réunir à la mairie avec tous les magistrats du +peuple. Le peuple vit notre réunion, il la seconda, et l'ennemi a été +vaincu. Si on se réunit, si on aime les sociétés populaires, si on y +assiste, malgré ce qu'il peut y avoir en elles de défectueux, car il +n'y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force, +redeviendra victorieuse, et bientôt les despotes se repentiront de ces +triomphes éphémères qui n'auront été que plus funestes pour eux. + + + + +XVIII + +JUSTIFICATION DE SA CONDUITE EN BELGIQUE + +(30 mars 1793) + + +Dans la séance du 30 mars, un membre [Note: Le Moniteur du 1er avril, +n° 91, qui rend compte de la séance du 30 mars ne donne pas le nom de +ce membre.] de la Convention demanda l'exécution du décret ordonnant à +Danton de rendre compte de l'état de la Belgique au moment de son +départ. "Il importe, ajoutait-il, que nous connaissions toutes les +opérations de nos commissaires Gironde contre le conventionnel". Il +demanda aussitôt la parole et prononça ce long discours où il se +justifia d'une façon éclatante des reproches sournois et hypocrites +que Mme Roland réédita depuis dans son libelle. + + * * * * * + +Citoyens, vous aviez, par un décret, ordonné que, Camus et moi, seuls +des commissaires près l'armée de la Belgique, qui se trouvent +actuellement dans la Convention, rendions compte de ce que nous avions +vu et fait dans la Belgique. Le changement des circonstances, les +lettres nouvelles parvenues à votre Comité de défense générale, ont +rendu ce rapport moins important, quant à ce qui concerne la situation +des armées, puisque cette situation a changé; elles ont nécessité des +mesures provisoires que vous avez décrétées. J'étais prêt et je le +suis encore à m'expliquer amplement, et sur l'historique de la +Belgique, et sur les généraux, et sur l'armée, et sur la conduite des +commissaires. Il est temps que tout soit connu. Si la saine raison, si +le salut de la patrie et celui de l'armée a obligé vos commissaires +d'être en quelque sorte stationnaires, aujourd'hui le temps de bannir +toute espèce de politique est arrivé; il l'est d'autant plus que je +m'aperçois qu'on a insinué dans l'Assemblée que les malheurs de la +Belgique pouvaient avoir été plus ou moins amenés par l'influence, les +fautes et même les crimes de vos commissaires. + +Eh bien, je prends à cette tribune l'engagement solennel de tout dire, +de tout révéler, de répondre à tout. J'appellerai tous les +contradicteurs possibles d'un bout de la République à l'autre; +j'appellerai le Conseil exécutif, les commissaires nationaux; +j'appellerai tous mes collègues en témoignage. Et après cette vaste +explication, quand on aura bien sondé l'abîme dans lequel on a voulu +nous plonger, on reconnaîtra que ceux-là qui ont travaillé la réunion, +qui ont demandé des renforts, qui se sont empressés de vous annoncer +nos échecs pour hâter l'envoi des secours, s'ils n'obtiennent pas +l'honorable fruit de leurs travaux, sont au moins bien fortement in +inculpables. Je rendrai, je pourrai me tromper sur quelques détails, +les comptes qui me sont demandés; mais je puis annoncer à l'avance +qu'il y aura unanimité dans le témoignage de vos commissaires sur les +principaux objets de ces rapports. + +Je demande que la séance de demain soit consacrée à un rapport +préliminaire, car il y aura beaucoup de personnes a entendre, beaucoup +de chefs à interroger. On verra si nous avons manqué d'amour pour le +peuple, lorsque nous n'avons pas voulu tout à coup priver l'armée des +talents militaires dont elle avait besoin, dans des hommes dont +cependant nous combattions les opinions politiques, ou si nous n'avons +pas au contraire sauvé cette armée. + +On verra, par exemple, que, si nous avions donné à cette fameuse +lettre qui a été lue partout, excepté dans cette enceinte, les suites +que nous aurions pu lui donner, dès qu'elle nous a été connue, on +verra que, si nous n'avions pas, dans cette circonstance, mis dans +notre conduite la prudence que nous dictaient les événements, l'armée, +dénuée de chefs, se serait repliée sur nos frontières avec un tel +désordre, que l'ennemi serait entré avec elle dans nos places fortes. + +Je ne demande ni grâce, ni indulgence. J'ai fait mon devoir dans ce +moment de nouvelle révolution, comme je l'ai fait au 10 août. Et, à +cet égard, comme je viens d'entendre des hommes qui, sans doute sans +connaître les faits, mettant en avant des opinions dictées par la +prévention, me disent que je rende mes comptes, je déclare que j'ai +rendu les miens et que je suis prêt à les rendre encore. Je demande +que le Conseil exécutif soit consulté sur toutes les parties de ma +conduite ministérielle. Qu'on me mette en opposition avec ce ci-devant +ministre qui, par des réticences, a voulu jeter des soupçons sur moi. + +J'ai fait quelques instants le sacrifice de ma réputation pour mieux +payer mon contingent à la République, en ne m'occupant que de la +servir. Mais j'appelle aujourd'hui sur moi toutes les explications, +tous les genres d'accusation, car je suis résolu à tout dire. + +Ainsi préparez-vous à être aussi francs jusque dans vos haines, et +francs dans vos passions, car je les attends. Toutes ces discussions +pourront peut-être tourner encore au profit de la chose publique. Nos +maux viennent de nos divisions; eh bien, connaissons-nous tous. Car +comment se fait-il qu'une portion des représentants du peuple traite +l'autre de conjurés? Que ceux-ci accusent les premiers de vouloir les +faire massacrer? Il a été un temps pour les passions; elles sont +malheureusement dans l'ordre de la nature; mais il faut enfin que tout +s'explique, que tout le monde se juge et se reconnaisse. Le peuple, il +faut le dire, ne sait plus où reposer sa confiance; faites donc que +l'on sache si vous êtes un composé de deux partis, une assemblée +d'hommes travaillés de soupçons respectifs, ou si vous tendez tous au +salut de la patrie. Voulez-vous la réunion? Concourez d'un commun +accord aux mesures sévères et fermes que réclame le peuple indigné des +trahisons dont il a été si longtemps victime. Instruisez, armez les +citoyens; ce n'est pas assez d'avoir des armées aux frontières, il +faut au sein de la République une colonne centrale qui fasse front aux +ennemis du dedans, pour reporter ensuite la guerre au dehors. + +Non seulement je répondrai catégoriquement aux inculpations qui m'ont +été et me seront faites ici, dans cette Assemblée qui a l'univers pour +galerie, mais je dirai tout ce que je sais sur les opérations de la +Belgique, persuadé que la connaissance approfondie du mal peut seule +nous en faire découvrir le remède. Ainsi, s'il est un seul d'entre +vous qui ait le moindre soupçon sur ma conduite, comme ministre; s'il +en est un seul qui désire des comptes itératifs, lorsque déjà toutes +les pièces sont déposées dans vos comités; s'il en est un seul qui ait +des soupçons sur mon administration, relativement aux dépenses +secrètes de révolution, qu'il monte demain à la tribune, que tout se +découvre, que tout soit mis à nu, et, libres de défiances, nous +passerons ensuite à l'examen de notre situation politique [Note: A. +AULARD (_Oeuvr. cit._, tome I, p. 137 et suiv.) a prouvé, pièces en +mains, que, contrairement à l'assertion de la femme Roland et de +presque tous les historiens, Danton avait rendu les comptes de son +ministère dans la séance de la Convention du 6 octobre 1792.]. + +Ces défiances, quand on veut se rapprocher, sont-elles donc si +difficiles à faire disparaître? Je le dis, il s'en faut qu'il y ait +dans cette Assemblée les conspirations qu'on se prête. Trop longtemps, +il est vrai, un amour mutuel de vengeance, inspiré par les +préventions, a retardé la marche de la Convention, et diminué son +énergie, en la divisant souvent. Telle opinion forte a été repoussée +par tel ou tel coté, par cela seul qu'elle ne lui appartenait pas. +Qu'enfin donc le danger vous rallie. Songez que vous vous trouvez dans +la crise la plus terrible; vous avez une armée entièrement +désorganisée, et c'est la plus importante, car d'elle dépendait le +salut public, si le vaste projet de ruiner en Hollande le commerce de +l'Angleterre eût réussi. Il faut connaître ceux qui peuvent avoir +trempé dans la conspiration qui a fait manquer ce projet; les têtes de +ceux qui ont influé, soit comme généraux, soit comme représentants du +peuple sur le sort de cette armée, ces têtes doivent tomber les +premières. + +D'accord sur les bases de la conduite que nous devons tenir, nous le +serons facilement sur les résultats. Interrogeons, entendons, +comparons, tirons la vérité du chaos; alors nous saurons distinguer ce +qui appartient aux passions et ce qui est le fruit des erreurs; nous +connaîtrons où a été la véritable politique nationale, l'amour de son +pays, et l'on ne dira plus qu'un tel est un ambitieux, un usurpateur, +parce qu'il a un tempérament plus chaud et des formes plus robustes. +Non, la France ne sera pas ré asservie, elle pourra être embranlée, +mais le peuple, comme le Jupiter de l'Olympe, d'un seul signe fera +rentrer dans le néant tous les ennemis. + +Je demande que demain le Conseil exécutif nous fasse un rapport +préliminaire; je demande à m'expliquer ensuite, car le peuple doit +être instruit de tout. Les nouvelles reçues hier des armées +transpirent déjà . C'est en soulevant petit à petit le voile, c'est en +renonçant aux palliatifs que nous préviendrons l'explosion que +pourrait produire l'excès de mécontentement. Je demande que le Conseil +exécutif, pièces en main, nous rende compte de ses différents agents. +Que la vérité colore le civisme et le courage; que nous ayons encore +l'espoir de sauver la République, et de ramener à un centre commun +ceux qui se sont un moment laissé égarer par leurs passions. + +Citoyens, nous n'avons pas un instant à perdre. L'Europe entière +pousse fortement la conspiration. Vous voyez que ceux-là qui ont +prêché plus persévéramment la nécessité du recrutement qui s'opère +enfin pour le salut de la République; que ceux qui ont demandé le +tribunal révolutionnaire; que ceux qui ont provoqué l'envoi des +commissaires dans les départements pour y souffler l'esprit public, +sont présentés presque comme des conspirateurs. On se plaint de +misérables détails. Et des corps administratifs n'ont-ils pas demandé +ma tète? Ma tète!.... elle est encore là , elle y restera. Que chacun +emploie celle qu'il a reçue de la nature, non pour servir de petites +passions, mais pour servir la République. + +Je somme celui qui pourrait me supposer des projets d'ambition, de +dilapidation, de forfaiture quelconque, de s'expliquer demain +franchement sur ces soupçons, sous peine d'être réputé calomniateur. +Cependant je vous en atteste tous, dès le commencement de la +Révolution, j'ai été peint sous les couleurs les plus odieuses. + +Je suis resté inébranlable, j'ai marché à pas fermes vers la liberté. +On verra qui touchera au terme où le peuple arrivera, après avoir +écrasé tous les ennemis. Mais puisque aujourd'hui l'union, et par +conséquent une confiance réciproque, nous est nécessaire, je demande à +entrer, après le rapport du Conseil exécutif, dans toutes explications +qu'on jugera. + + + + +XIX + +SUR LA TRAHISON DE DUMOURIEZ ET LA MISSION EN BELGIQUE + +(1er avril 1793) + + +La trahison de Dumouriez, dont les opérations avaient, à plusieurs +reprises, été défendues par Danton, créa pour celui-ci une nouvelle +source d'accusations. Après un discours de Cambacérès, au nom du +Comité de défense générale, une défense de Sillery, réclamant l'examen +de ses papiers pour se disculper d'une complicité supposée avec +Dumouriez, et quelques mots de Fonfrède et de Robespierre, Penières +monta à la tribune pour dénoncer un fait que le Moniteur (n° 93) +relate en ces termes: + +PENIÈRES.--Quelques jours après l'arrivée de Danton et de Delacroix de +la Belgique, une lettre écrite par Dumouriez fut envoyée au Comité de +défense générale, sans avoir été lue à l'Assemblée. (PLUSIEURS +MEMBRES.--Cela n'est pas vrai!) La lettre fut apportée au Comité de +défense générale, où Danton fut appelé pour en entendre la lecture; +Bréard, qui était alors président, dit qu'il était de son devoir d'en +donner connaissance à l'Assemblée. Delacroix lui répondit en ces +termes: "Quant à moi, si j'étais président, je ne balancerais pas un +moment à exposer ma responsabilité, et la lettre ne serait pas lue; +car si un décret d'accusation devait être porté contre Dumouriez, +j'aimerais mieux que ma tête tombât que la sienne: Dumouriez est utile +à l'armée." Après cette explication, il fut arrêté que le lendemain on +ferait renvoyer cette lettre au comité, sans en faire la lecture. +Après que ce renvoi fut décrété, Danton nous dit qu'il repartirait +avec Delacroix et qu'il promettait de faire rétracter Dumouriez; et il +ajouta que, dans le cas où Dumouriez s'y refuserait, il demanderait +lui-même le décret d'accusation contre lui. Qu'est-il arrivé? Danton, +de retour de la Belgique, ne se présenta ni à l'Assemblée ni au +comité. Je lui demande en ce moment: pourquoi, ayant promis de faire +rétracter Dumouriez, et ne l'ayant pas fait, n'a-t-il pas demandé +contre lui le décret d'accusation. + + * * * * * + +Bréard ayant, en quelques mots, expliqué son rôle en cet incident, +Danton monta à la tribune pour justifier sa conduite envers Dumouriez, +sa mission en Belgique, et confondre ses calomniateurs. A plusieurs +reprises son discours fut interrompu. Force nous est donc de suivre le +texte du Moniteur (n° 93 et 94) pour donner une physionomie exacte de +la séance, et de reproduire toutes les interruptions pour suivre la +défense de Danton. + + + * * * * * + +Je commence par bien préciser l'interpellation faite, elle se réduit à +ceci: "Vous avez dit, Danton, que, si vous ne parveniez pas à faire +écrire a Dumouriez une lettre qui détruisit l'effet de la première, +vous demanderiez contre lui le décret d'accusation. Cette lettre +n'ayant point eu lieu, pourquoi n'avez-vous pas tenu votre promesse?" + +Voilà la manière dont je suis interpellé. Je vais donner les +éclaircissements qui me sont demandés. D'abord, j'ai fait ce que +j'avais annoncé: la Convention a reçu une lettre par laquelle +Dumouriez demandait qu'il ne fût fait de rapport sur sa première +qu'après que la Convention aurait entendu les renseignements que +devaient lui donner ses commissaires. Cette lettre ne nous satisfit +pas, et, après avoir conféré avec lui, nous acquîmes la conviction +qu'il n'y avait plus rien à attendre de Dumouriez pour la République. + +Arrivé à Paris à neuf heures du soir, je ne vins pas au comité; mais +le lendemain j'ai dit que Dumouriez était devenu tellement atroce, +qu'il avait dit que la Convention était composée de trois cents +imbéciles et de quatre cents brigands. J'ai demandé que tout fût +dévoilé; ainsi tous ceux qui s'y sont trouvés ont dû voir que mon avis +était qu'il fallait arracher Dumouriez à son armée. + +Mais ce fait ne suffit pas, il importe que la Convention et la nation +entière sachent la conduite qu'ont tenue vos commissaires à l'égard de +Dumouriez, et il est étrange que ceux qui, constamment, ont été en +opposition de principes avec lui soient aujourd'hui accusés comme ses +complices. + +Qu'a voulu Dumouriez? Établir un système financier dans la Belgique. +Qu'a voulu Dumouriez? Point de réunion. Quels sont ceux qui ont fait +les réunions? Vos commissaires. La réunion du Hainaut, dit Dumouriez, +s'est faite à coups de sabre. Ce sont vos commissaires qui l'ont +faite. C'est nous que Dumouriez accuse des malheurs de la Belgique; +c'est nous qu'il accuse d'avoir fait couler le sang dans le Hainaut +et, par une fatalité inconcevable, c'est nous qu'on accuse de protéger +Dumouriez! + +J'ai dit que Dumouriez avait conçu un plan superbe d'invasion de la +Hollande: si ce plan eût réussi, il aurait peut-être épargné bien des +crimes à Dumouriez; peut-être l'aurait-il voulu faire tourner a son +profit; mais l'Angleterre n'en aurait pas été moins abaissée et la +Hollande conquise. + +Voilà le système de Dumouriez: Dumouriez se plaint des sociétés +populaires et du tribunal extraordinaire; il dit que bientôt Danton +n'aura plus de crédit que dans la banlieue de Paris. + +UNE VOIX.--Ce sont les décrets de l'Assemblée, et non vous. + +On m'observe que je suis dans l'erreur; je passe à un autre fait plus +important: c'est que Dumouriez a dit à l'armée que si Danton et +Delacroix y reparaissaient, il les ferait arrêter. Citoyens, les faits +parlent d'eux-mêmes; on voit facilement que la commission a fait son +devoir. + +Dumouriez s'est rendu criminel, mais ses complices seront bientôt +connus. J'ai déjà annoncé que Dumouriez a été égaré par les impulsions +qu'il a reçues de Paris, et qu'il était aigri par les écrits qui +présentaient les citoyens les plus énergiques comme des scélérats. La +plupart de ces écrits sont sortis de cette enceinte; je demande que la +Convention nomme une commission pour débrouiller ce chaos et pour +connaître les auteurs de ce complot. Quand on verra comment nous avons +combattu les projets de Dumouriez, quand on verra que vous avez +ratifié tous les arrêtés que nous avons pris, il ne restera plus aucun +soupçon sur notre conduite. + +Citoyens, ce n'est point assez de découvrir d'où viennent nos maux; il +faut leur appliquer un remède immédiat. Vous avez, il est vrai, +ordonné un recrutement, mais cette mesure est trop lente; je crois que +l'Assemblée doit nommer un comité de la guerre, chargé de créer une +armée improvisée. Les ennemis veulent se porter sur Paris; leur +complice vous l'a dévoilé; je demande qu'il soit pris des mesures pour +qu'un camp de cinquante mille hommes soit formé à vingt lieues de +Paris; ce camp fera échouer les projets de nos ennemis, et pourra au +besoin servir a compléter les armées. Je demande aussi que mes +collègues dans la Belgique soient rappelés sur-le-champ. + +PLUSIEURS MEMBRES.--Cela est fait. + +Je demande enfin que le Conseil exécutif rende un compte exact de nos +opérations dans la Belgique: l'Assemblée acquerra les lumières qui lui +sont nécessaires, et elle verra que nous avons toujours été en +contradiction avec Dumouriez. + +Si vos commissaires avaient fait enlever Dumouriez au moment où il +était à la tète de son armée, on aurait rejeté sur eux la +désorganisation de cette armée. Vos commissaires, quoique investis +d'un grand pouvoir, n'ont rien pour assurer le succès de leurs +opérations; les soldats ne nous prennent, en arrivant aux armées, que +pour de simples secrétaires de commission; il aurait fallu que la +Convention donnât à ceux qu'elle charge de promulguer ses lois à la +tête des armées une sorte de décoration moitié civile et moitié +militaire. + +Que pouvaient faire de plus vos commissaires, sinon de dire: il y a +urgence, il faut arracher promptement Dumouriez de la tête de son +armée? Si nous avions voulu employer la force, elle nous eût manqué; +car quel général, au moment où Dumouriez exécutait sa retraite, et +lorsqu'il était entouré d'une armée qui lui était dévouée, eût voulu +exécuter nos ordres? Dumouriez était constamment jour et nuit à +cheval, et jamais il n'y a eu deux lieues de retraite sans un combat: +ainsi il nous était impossible de le faire arrêter. Nous avons fait +notre devoir, et j'appelle sur ma tête toutes les dénonciations, sûr +que ma tête loin de tomber sera la tête de Méduse qui fera trembler +tous les aristocrates. + +LASOURCE.--Ce n'est point une accusation formelle que je vais porter +contre Danton; mais ce sont des conjectures que je vais soumettre à +l'Assemblée. Je ne sais point déguiser ce que je pense, ainsi je vais +dire franchement l'idée que la conduite de Delacroix et de Danton a +fait naître dans mon esprit. + +Dumouriez a ourdi un plan de contre-révolution; l'a-t-il ourdi seul, +oui ou non? + +Danton a dit qu'il n'avait pu, qu'il n'avait osé sévir contre +Dumouriez, parce qu'au moment où il se battait, aucun officier général +n'aurait voulu exécuter ses ordres. Je réponds à Danton qu'il est bien +étonnant qu'il n'ait osé prendre aucune mesure contre Dumouriez, +tandis qu'il nous a dit que l'armée était tellement républicaine, que, +malgré la confiance qu'elle avait dans son général, si elle lisait +dans un journal que Dumouriez a été décrété d'accusation, elle +l'amènerait elle-même à la barre de l'Assemblée. + +Danton vient de dire qu'il avait assuré le comité que la République +n'avait rien à espérer de Dumouriez. J'observe à l'Assemblée que +Dumouriez avait perdu la tête en politique, mais qu'il conservait tous +ses talents militaires; alors Robespierre demanda que la conduite de +Dumouriez fût examinée; Danton s'y opposa et dit qu'il ne fallait +prendre aucune mesure contre lui avant que la retraite de la Belgique +fût entièrement effectuée. Son opinion fut adoptée. + +Voilà les faits, voici comme je raisonne. + +MAURE.--Je demande à dire un fait, c'est qu'on a proposé d'envoyer +Gensonné qui avait tout pouvoir sur Dumouriez, afin de traiter avec +lui du salut de la patrie. + +PLUSIEURS MEMBRES.--C'est vrai. + +LASOURCE.--Voici comment je raisonne. Je dis qu'il y avait un plan de +formé pour rétablir la royauté, et que Dumouriez était à la tête de ce +plan. Que fallait-il faire pour le faire réussir? Il fallait maintenir +Dumouriez à la tête de son armée. Danton est venu à la tribune, et a +fait le plus grand éloge de Dumouriez. S'il y avait un plan de formé +pour faire réussir les projets de Dumouriez, que fallait-il faire? Il +fallait se populariser. Qu'a fait Delacroix? Delacroix, en arrivant de +la Belgique, a affecté un patriotisme exagéré dont jusqu'à ce moment +il n'avait donné aucun exemple. (_De violents murmures se font +entendre_.) Et pour mieux dire, Delacroix se déclara Montagnard. +L'avait-il fait jusqu'alors? Non. Il tonna contre les citoyens qui ont +voté l'appel au peuple et contre ceux qu'on désigne sous le nom +d'hommes d'État. L'avait-il fait jusqu'alors? Non. + +Pour faire réussir la conspiration tramée par Dumouriez, il fallait +acquérir la confiance populaire, il fallait tenir les deux extrémités +du fil. Delacroix reste dans la Belgique; Danton vient ici; il y vient +pour prendre des mesures de sûreté générale; il assiste au comité, il +se tait. + +DANTON.--Cela est faux! + +PLUSIEURS VOIX.--C'est faux! + +LASOURCE.--Ensuite Danton, interpellé de rendre compte des motifs qui +lui ont fait abandonner la Belgique, parle d'une manière +insignifiante. Comment se fait-il qu'après avoir rendu son compte +Danton reste à Paris? Avait-il donné sa démission? Non. Si son +intention était de ne pas retourner dans la Belgique, il fallait qu'il +le dit, afin que l'Assemblée le remplaçât; et dans le cas contraire, +il devait y retourner. + +Pour faire réussir la conspiration de Dumouriez, que fallait-il faire? +Il fallait faire perdre à la Convention la confiance publique. Que +fait Danton? Danton paraît à la tribune, et là il reproche à +l'Assemblée d'être au-dessous de ses devoirs; il annonce une nouvelle +insurrection; il dit que le peuple est prêt à se lever, et cependant +le peuple était tranquille. Il n'y avait pas de marche plus sûre pour +amener Dumouriez à ses fins que de ravaler la Convention et de faire +valoir Dumouriez; c'est ce qu'a fait Danton. + +Pour protéger la conspiration, il fallait exagérer les dangers de la +patrie, c'est ce qu'ont fait Delacroix et Danton. On savait qu'en +parlant de revers, il en résulterait deux choses: la première, que les +âmes timides se cacheraient; la seconde, que le peuple, en fureur de +se voir trahi, se porterait à des mouvements qu'il est impossible de +retenir. + +En criant sans cesse contre la faction des hommes d'État, ne +semble-t-il pas qu'on se ménageait un mouvement, tandis que Dumouriez +se serait avancé à la tête de son armée? + +Citoyens, voilà les nuages que j'ai vus dans la conduite de vos +commissaires. Je demande, comme Danton, que vous nommiez une +commission ad hoc pour examiner les faits et découvrir les coupables. +Cela fait, je vous propose une mesure de salut public. Je crois que la +conduite de Dumouriez, mal connue de son armée, pourrait produire +quelques mouvements funestes. Il faut qu'elle et la France entière +sachent les mesures que vous avez prises; car Dumouriez est, comme le +fut jadis Lafayette, l'idole de la République. (_De violents murmures +et des cris_: Non, non! s'élèvent dans toutes les parties de la +salle.) Pour les inquiétudes que nos revers ont pu faire naître dans +l'âme des Français, il faut que la nation sache que, si l'armée a été +battue, c'est qu'elle a été trahie; il faut que la nation sache que, +tant que son général a voulu la liberté, l'armée a marché à des +triomphes. + +Je termine par une observation: vous voyez maintenant à découvert le +projet de ceux qui parlaient au peuple de couper des têtes, vous voyez +s'ils ne voulaient pas la royauté. Je sais bien que le peuple ne la +voulait pas, mais il était trompé. On lui parle sans cesse de se +lever. Eh bien! peuple français, lève-toi, suis le conseil de tes +perfides ennemis, forge-toi des chaînes, car c'est la liberté qu'on +veut perdre, et non pas quelques membres de la Convention. + +Et vous, mes collègues, souvenez-vous que le sort de la liberté est +entre vos mains; souvenez-vous que le peuple veut la justice. Il a vu +assez longtemps le Capitole et le trône, il veut voir maintenant la +roche Tarpéienne et l'échafaud. (_Applaudissements_.) Le tribunal que +vous avez créé ne marche pas encore; je demande: + +1° Qu'il rende compte tous les trois jours des procès qu'il a jugés et +de ceux qu'il instruit; de cette manière on saura s'il a fait justice. + +2° Je demande que les citoyens Égalité et Sillery, qui sont inculpés, +mais que je suis loin de croire coupables, soient mis en état +d'arrestation chez eux. + +3° Je demande que la commission demandée par Danton soit à l'instant +organisée. + +4° Que le procès-verbal qui vous a été lu soit imprimé, envoyé aux +départements et aux armées, qu'une adresse soit jointe a ce +procès-verbal; ce moyen est puissant; car, lorsque le peuple voit une +adresse de l'Assemblée nationale, il croit voir un oracle. Je demande +enfin, pour prouver à la nation que nous ne capitulerons jamais avec +un tyran, que chacun d'entre nous prenne l'engagement de donner la +mort à celui qui tenterait de se faire roi ou dictateur. (_Une +acclamation unanime se fait entendre. Les applaudissements et les +cris_: Oui, oui! se répètent à plusieurs reprises. L'assemblée entière +est levée; tout les membres, dont l'attitude du serment, répètent +celui de Lasource. Les tribunes applaudissent.) + +BIROTEAU.--Je demande la parole pour un fait personnel. + +Au comité de défense générale, où l'on agita les moyens de sauver la +patrie, Fabre d'Eglantine, qu'on connaît très lié avec Danton, qui, +dans une séance précédente, avait fait son éloge, Fabre d'Églantine, +dis-je, annonce qu'il avait un moyen de sauver la République, mais +qu'il n'osait pas en faire part, attendu qu'on calomniait sans cesse +les opinions. On le rassura, en lui disant que les opinions étaient +libres, et que d'ailleurs tout ce qui se disait au comité y demeurait +enseveli. Alors Fabre d'Églantine à mots couverts proposa un roi. (_De +violents murmures se font entendre_.) + +PLUSIEURS MEMBRES s'écrient à la fois:--Cela n'est pas vrai! + +DANTON.--C'est une scélératesse: vous avez pris la défense du roi, et +vous voulez rejeter vos crimes sur nous. + +BIROTEAU.--Je vais rendre les propres paroles de Fabre avec la réponse +qu'on lui fit. Il dit: (_De nouveaux murmures s'élèvent_.) + +DELMAS.--Je demande la parole au nom du salut public. + +Citoyens, je me suis recueilli; j'ai écouté tout ce qui a été dit à +cette tribune. Mon opinion est que l'explication qu'on provoque dans +ce moment doit perdre la République. Le peuple vous a envoyés pour +sauver la chose publique; vous le pouvez; mais il faut éloigner cette +explication; et moi aussi j'ai des soupçons, mais ce n'est pas le +moment de les éclaircir. + +Je demande que l'on nomme la commission proposée par Lasource; qu'on +la charge de recueillir tous les faits, et ensuite on les fera +connaître au peuple français. + +DANTON.--Je somme Cambon, sans personnalités, sans s'écarter de la +proposition qui vient d'être décrétée, de s'expliquer sur un fait +d'argent, sur cent mille écus qu'on annonce avoir été remis à Danton +et à Delacroix, et de dire la conduite que la commission a tenue +relativement à la réunion.... + + * * * * * + +La proposition de Delmas est adoptée unanimement. + + * * * * * + +PLUSIEURS VOIX.--Le renvoi à la commission! + +Cette proposition est décrétée. + +Danton retourne à sa place; toute l'extrême gauche se lève, et +l'invite à retourner à la tribune pour être entendu. (_Des +applaudissements s'élèvent dans les tribunes et se prolongent pendant +quelques instants_.) Danton s'élance à la tribune. (_Les +applaudissements des tribunes continuent avec ceux d'une grande partie +de l'Assemblée_.)_ + +Le président se couvre pour rétablir l'ordre et le silence. (_Le calme +renaît_.) + +LE PRÉSIDENT.--Citoyens, je demande la parole, et je vous prie de +m'écouter en silence. + +Différentes propositions ont été faites: on avait provoqué une +explication sur des faits qui inculpaient des membres de la +Convention. Delmas a demandé la nomination d'une commission chargée +d'examiner les faits et d'en rendre compte à l'Assemblée. Cette +proposition a été adoptée à l'unanimité. Danton s'y était rendu, +maintenant il demande la parole pour des explications; je consulte +l'Assemblée. + +TOUTE LA PARTIE GAUCHE.--Non, non! il a la parole de droit. + +Un grand nombre de membres de l'autre côté réclament avec la même +chaleur le maintien du décret.--(_L'Assemblée est longtemps agitée_.) + +LASOURCE.--Je demande que Danton soit entendu, et je déclare qu'il +n'est entré dans mon procédé aucune passion. + +LE PRÉSIDENT.--Citoyens, dans cette crise affligeante le voeu de +l'Assemblée ne sera pas équivoque. Je vais le prendre. + +L'Assemblée, consultée, accorde la parole à Danton, à une très grande +majorité. + +DANTON.--Je dois commencer par vous rendre hommage comme vraiment amis +du salut du peuple, citoyens qui êtes placés à cette montagne (_se +tournant vers l'amphithéâtre de l'extrémité gauche_); vous avez mieux +jugé que moi. J'ai cru longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de +mon caractère, je devais tempérer les moyens que la nature m'a +départis; je devais employer dans les circonstances difficiles où m'a +placé ma mission la modération que m'ont paru commander les +événements. Vous m'accusiez de faiblesse, vous aviez raison, je le +reconnais devant la France entière. Nous, faits pour dénoncer ceux +qui, par impéritie ou scélératesse, ont constamment voulu que le tyran +échappât au glaive de la loi.... (_Un très grand nombre de membres se +lèvent en criant_: Oui, oui! _et en indiquant du geste les membres +placés dans la partie droite.--Des rumeurs et des récriminations +violentes s'élèvent dans cette partie_.) Eh bien! ce sont ces +mêmes hommes.... (_Les murmures continuent à la droite de la +tribune.--L'orateur se tournant vers les interrupteurs_.) Vous me +répondrez, vous me répondrez.... Citoyens, ce sont, dis-je, ces mêmes +hommes qui prennent aujourd'hui l'attitude insolente de +dénonciateurs.... (_Grangeneuve interrompt.--Les murmures d'une +grande partie de l'Assemblée couvrent sa voix_.) + +GRANGENEUVE.--Je demande à faire une interpellation à Danton.... + +UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Vous n'avez pas la parole.... A l'Abbaye! + +DANTON.--Et d'abord, avant que d'entrer aussi à mon tour dans des +rapprochements, je vais répondre. Que vous a dit Lasource? Quelle que +soit l'origine de son roman, qu'il soit le fruit de son imagination ou +la suggestion d'hommes adroits.... (_De nouveaux murmures s'élèvent +dans la partie de la salle à la droite de la tribune_.) + +ALBITTE.--Nous avons tranquillement écouté Lasource, soyez tranquilles +à votre tour. + +DANTON.--Soit que cet homme, dont on s'est emparé plusieurs fois dans +l'Assemblée législative, ait voulu préparer, ce que j'aime à ne pas +croire, le poison de la calomnie contre moi, pour le faire circuler +pendant l'intervalle qui s'écoulera entre sa dénonciation et le +rapport général qui doit vous être fait sur cette affaire, je +n'examine pas maintenant ses intentions. Mais que vous a-t-il dit? +Qu'à mon retour de la Belgique, je ne me suis pas présenté au Comité +de défense générale; il en a menti: plusieurs de mes collègues m'ont +cru arrivé vingt-quatre heures avant mon retour effectif, pensant que +j'étais parti le jour même de l'arrêté de la commission; je ne suis +arrivé que le vendredi 29, à huit heures du soir. Fatigué de ma course +et du séjour que j'ai fait à l'armée, on ne pouvait exiger que je me +transportasse immédiatement au comité. Je sais que les soupçons de +l'inculpation m'ont précédé. On a représenté vos commissaires comme +les causes de la désorganisation de l'armée. Nous, désorganisateurs! +nous, qui avons rallié les soldats français, nous, qui avons fait +déloger l'ennemi de plusieurs postes importants! Ah! sans doute tel a +dit que nous étions venus pour sonner l'alarme, qui, s'il eût été +témoin de notre conduite, vous aurait dit que nous étions faits pour +braver le canon autrichien, comme nous braverons les complots et les +calomnies des ennemis de la liberté. + +J'en viens à la première inculpation de Lasource. En arrivant, je +n'étais pas même instruit qu'il dût y avoir comité ce jour-là . Me +fera-t-on un crime d'avoir été retenu quelques heures chez moi pour +réparer mes forces affaiblies par le voyage et par la nécessité de +manger? Dès le lendemain, je suis allé au comité; et quand on vous a +dit que je n'y ai donné que de faibles détails, on a encore menti. +J'adjure tous mes collègues qui étaient présents à cette séance: j'ai +dit que Dumouriez regardait la Convention comme un composé de trois +cents hommes stupides et de quatre cents scélérats. "Que peut faire +pour la République, ai-je ajouté, un homme dont l'imagination est +frappée de pareilles idées? Arrachons-le à son armée." (_L'orateur se +tournant vers l'extrémité gauche de la salle_.) N'est-ce pas cela que +j'ai dit? (_Plusieurs voix._--Oui! oui!) + +II y a plus. Camus, qu'on ne soupçonnera pas d'être mon partisan +individuel, a fait un récit qui a coupé le mien; et ici j'adjure +encore mes collègues. Il a fait un rapport dont les détails se sont +trouvés presque identiques avec le mien. (_Plusieurs voix._--Cela est +vrai!) + +Ainsi, il est résulté de ce que nous avons dit en commun un rapport +effectif au comité. + +Lasource trouve étrange que je sois resté à Paris, tandis que ma +mission me rappelait dans la Belgique; il cherche à faire croire à des +intelligences entre Delacroix et moi, dont l'un serait resté à +l'armée, et l'autre à Paris, pour diriger à la fois les deux fils de +la conspiration. + +Lasource n'est pas de bonne foi; Lasource sait bien que je ne devais +partir qu'autant que j'aurais des mesures à porter avec moi; que +j'avais demandé et déclaré que je voulais rendre compte à la +Convention de ce que je savais. Il n'y a donc dans ma présence ici +aucun rapport avec les événements de la Belgique, aucun délit, rien +qui puisse faire soupçonner une connivence. Lasource vous a dit: +"Danton et Delacroix ont proclamé que, si un décret d'accusation était +porté contre Dumouriez, il s'exécuterait, et qu'il suffirait que le +décret fût connu par les papiers publics pour que l'armée l'exécutât +elle-même. Comment donc ces mêmes commissaires n'ont-ils pas fait +arrêter Dumouriez?...." Je ne nie pas le propos cité par Lasource; +mais avions-nous ce décret d'accusation dont j'ai parlé? Pouvions-nous +prendre la résolution d'enlever Dumouriez; lorsque nous n'étions à +l'armée que Delacroix et moi, lorsque la commission n'était pas +rassemblée? Nous nous sommes rendus vers la commission, et c'est elle +qui a exigé que Delacroix retournât vers l'état-major, et qui a jugé +qu'il y aurait du danger, pour la retraite même de l'armée, à enlever +Dumouriez. Comment se fait il donc qu'on me reproche, à moi individu, +ce qui est du fait de la commission? La correspondance des +commissaires prouve qu'ils n'ont pu se saisir de l'individu Dumouriez. +Qu'auraient-ils donc fait en notre place, ceux qui nous accusent? eux +qui ont signé des taxes, quoiqu'il y eût un décret contraire. (_On +applaudit dans une grande partie de l'Assemblée_.) + +Je dois dire un fait qui s'est passé dans le Comité même de défense +générale. C'est que, lorsque je déclarai que je croyais du danger à ce +qu'on lût la lettre de Dumouriez, et à s'exposer d'engager un combat +au milieu d'une armée en retraite, en présence de l'ennemi, je +proposai cependant des mesures pour que l'on parvînt à se saisir du +général, au moment où on pourrait le faire sans inconvénient. Je +demandai que les amis même de Dumouriez, que Guadet, Gensonné se +rendissent à l'armée; que, pour lui ôter toute défiance, les +commissaires fussent pris dans les deux partis de la Convention, et +que par là il fût prouvé en même temps que, quelles que soient les +passions qui vous divisent, vous êtes unanimes pour ne jamais +consentir à recevoir la loi d'un seul homme. (_On applaudit._) Ou nous +le guérirons momentanément, leur disais-je, ou nous le garrotterons. +Je demande si l'homme qui proférait ces paroles peut être accusé +d'avoir eu des _ménagements_ pour Dumouriez. + +Quels sont ceux qui ont pris constamment des ménagements? Qu'on +consulte les canaux de l'opinion, qu'on examiné ce qu'on +disait partout, par exemple dans le journal qui s'intitule +_Patriote-français_. On y disait que Dumouriez était _loin d'associer +ses lauriers aux cyprès du 2 septembre_. C'est contre moi qu'on +excitait Dumouriez. Jamais on n'a eu la pensée de nous associer dans +les mêmes complots; nous ne voulions pas prendre sur nous la +responsabilité de l'enlèvement de Dumouriez; mais je demande si l'on +ne m'a pas vu déjouer constamment la politique de ce général, ses +projets de finances, les projets d'ambition qu'il pouvait avoir sur la +Belgique; je les ai constamment mis à jour. Je le demande à Cambon; il +dira, par exemple, la conduite que j'ai tenue relativement aux 300.000 +livres de dépenses qui ont été secrètement faites dans la Belgique. + +Et aujourd'hui, parce que j'ai été trop sage et trop circonspect, +parce qu'on a eu l'art de répandre que j'avais un parti, que je +voulais être _dictateur_, parce que je n'ai pas voulu, en répondant à +mes adversaires, produire de trop rudes combats, occasionner des +déchirements dans cette assemblée, on m'accuse de mépriser et d'avilir +la Convention. + +Avilir la Convention! Et qui plus que moi a constamment cherché à +relever sa dignité, à fortifier son autorité? N'ai-je pas parlé de mes +ennemis même avec une sorte de respect? (_Se tournant vers la partie +droite._) Je vous interpelle, vous qui m'accusez sans cesse.... + +PLUSIEURS VOIX.--Tout à l'heure vous venez de prouver votre respect. + +Tout à l'heure, cela est vrai; ce que vous me reprochez est exact; +mais pourquoi ai-je abandonné le système du silence et de la +modération? parce qu'il est un terme à la prudence, parce que quand on +se sent attaqué par ceux-là mêmes qui devraient s'applaudir de ma +circonspection, il est permis d'attaquer à son tour et de sortir des +limites de la patience. (_On applaudit dans une grande partie de +l'Assemblée._) + +Mais comment se fait-il que l'on m'impute à crime la conduite d'un de +mes collègues? Oui, sans doute, j'aime Delacroix; on l'inculpe parce +qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement, je +le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et les +projets de ceux qui ont cherché à sauver le tyran. (_De violents +murmures s'élèvent dans la partie droite.--Les plus vifs +applaudissements éclatent dans une grande partie du côté opposé et +dans les tribunes._) + +Quelques voix s'élèvent pour demander que Danton soit rappelé à +l'ordre. + +DUHEM.--Oui, c'est vrai, on a conspiré chez Roland, et je connais le +nom des conspirateurs. + +MAURE.--C'est Barbaroux, c'est Brissot, c'est Guadet. + +DANTON.--Parce que Delacroix s'est écarté du fédéralisme et du système +perfide de l'appel au peuple; parce que, lorsque après l'époque de la +mort de Lepeletier, on lui demanda s'il voulait que la Convention +quittât Paris, il fit sa profession de foi, en répondant: "J'ai vu +qu'on a armé de préventions tous les départements contre Paris, je ne +suis pas des vôtres." On a inculpé Delacroix, parce que, patriote +courageux, sa manière de voter dans l'Assemblée a toujours été +conséquente à la conduite qu'il a tenue dans la grande affaire du +tyran. Il semble aujourd'hui que, moi, j'en aie fait mon second en +conjuration. Ne sont-ce pas là les conséquences, les aperçus jetés en +avant par Lasource? (_Plusieurs voix à la droite de la tribune:_ Oui, +oui!--_Une autre voix_: Ne parlez pas tant, mais répondez!) Eh! que +voulez-vous que je réponde? J'ai d'abord réfuté pleinement les détails +de Lasource: j'ai démontré que j'avais rendu au Comité de défense +générale le compte que je lui devais, qu'il y avait identité entre mon +rapport et celui de Camus qui n'a été qu'un prolongement du mien; que, +si Dumouriez n'a pas été déjà amené pieds et poings liés à la +Convention, ce ménagement n'est pas de mon fait. J'ai répondu enfin +assez pour satisfaire tout homme de bonne foi (_plusieurs voix dans +l'extrémité gauche_: Oui, oui!); et certes, bientôt je tirerai la +lumière de ce chaos. + +Les vérités s'amoncelleront et se dérouleront devant vous. Je ne suis +pas en peine de ma justification. + +Mais tout en applaudissant à cette commission que vous venez +d'instituer, je dirai qu'il est assez étrange que ceux qui ont fait la +réunion contre Dumouriez; qui, tout en rendant hommage à ses talents +militaires, ont combattu ses opinions politiques, se trouvent être +ceux contre lesquels cette commission paraît être principalement +dirigée. + +Nous, vouloir un roi! Encore une fois, les plus grandes vérités, les +plus grandes probabilités morales restent seules pour les nations. Il +n'y a que ceux qui ont eu la stupidité, la lâcheté de vouloir ménager +un roi qui peuvent être soupçonnés de vouloir rétablir un trône; il +n'y a, au contraire, que ceux qui constamment ont cherché à exaspérer +Dumouriez contre les sociétés populaires et contre la majorité de la +Convention; il n'y a que ceux qui ont présenté notre empressement à +venir demander des secours pour une armée délabrée comme une +pusillanimité; il n'y a que ceux qui ont manifestement voulu punir +Paris de son civisme, armer contre lui les départements.... (_Un grand +nombre de membres se levant, et indiquant du geste la partie droite_: +Oui, oui, ils l'ont voulu!) + +MARAT.--Et leurs petits soupers! + +DANTON.--Il n'y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec +Dumouriez quand il était à Paris.... (_On applaudit dans une grande +partie de la salle._) + +MARAT.--Lasource!.... Lasource en était.... Oh! je dénoncerai tous les +traîtres. + +DANTON.--Oui, eux seuls sont les complices de la conjuration. (_De +vifs applaudissements s'élèvent à l'extrémité gauche et dans les +tribunes._) Et c'est moi qu'on accuse!.... moi!.... Je ne crains rien +de Dumouriez, ni de tous ceux avec qui j'ai été en relation. Que +Dumouriez produise une seule ligne de moi qui puisse donner lieu à +l'ombre d'une inculpation, et je livre ma tête. + +MARAT.--Il a vu les lettres de Gensonné.... C'est Gensonné qui était +en relation intime avec Dumouriez. + +GENSONNÉ.--Danton, j'interpelle votre bonne foi. Vous avez dit avoir +vu la minute de mes lettres, dites ce qu'elles contenaient. + +DANTON.--Je ne parle pas textuellement de vos lettres, je n'ai point +parlé de vous; je reviens à ce qui me concerne. + +J'ai, moi, quelques lettres de Dumouriez: elles prouveront qu'il a été +obligé de me rendre justice; elles prouveront qu'il n'y avait nulle +identité entre son système politique et le mien: c'est à ceux qui ont +voulu le fédéralisme.... + +PLUSIEURS VOIX.--Nommez-les! + +MARAT (_se tournant vers les membres de la partie droite_).--Non, vous +ne parviendrez pas à égorger la patrie! + +DANTON.--Voulez-vous que je dise quels sont ceux que je désigne? + +UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui! + +DANTON.--Écoutez! + +MARAT (_se tournant vers la partie droite_).--Écoutez! + +DANTON.--Voulez-vous entendre un mot qui paye pour tous? + +LES MÊMES CRIS S'ÉLÈVENT.--Oui, oui! + +DANTON.--Eh bien! je crois qu'il n'est plus de trêve entre la +Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les +lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés dans la France. +(_Un grand nombre de membres de la partie gauche se lèvent +simultanément, et applaudissent.--Plusieurs voix se font entendre_: +Nous sauverons la patrie!) + +Eh! qui pourrait se dispenser de proférer ces vérités, quand, malgré +la conduite immobile que j'ai tenue dans cette assemblée; quand vous +représentez ceux qui ont le plus de sang-froid et de courage comme des +ambitieux; quand, tout en semblant me caresser, vous me couvrez de +calomnies; quand beaucoup d'hommes, qui me rendent justice +individuellement, me présentent à la France entière dans leur +correspondance comme voulant ruiner la liberté de mon pays? Cent +projets absurdes de cette nature ne m'ont-ils pas été successivement +prêtés? Mais jamais la calomnie n'a été conséquente dans ses systèmes, +elle s'est repliée de cent façons sur mon compte, cent fois elle s'est +contredite. Des le commencement de la Révolution, j'avais fait mon +devoir, et vous vous rappelez que je fus alors calomnié, j'ai été de +quelque utilité à mon pays, lorsqu'à la révolution du 10 août, +Dumouriez lui-même reconnaît que j'avais apporté du courage dans le +conseil, et que je n'avais pas peu contribué à nos succès. Aujourd'hui +les homélies misérables d'un vieillard cauteleux, reconnu tel, ont été +le texte de nouvelles inculpations; et puisqu'on veut des faits, je +vais vous en dire sur Roland. Tel est l'excès de son délire, et Garat +lui-même m'a dit que ce vieillard avait tellement perdu la tête, qu'il +ne voyait que la mort; qu'il croyait tous les citoyens prêts à la +frapper; qu'il dit un jour, en parlant de son ami, qu'il avait +lui-même porté au ministère: _Je ne mourrai que de la main de Pache, +depuis qu'il se met à la tête des factieux de Paris...._ Eh bien! +quand Paris périra, il n'y aura plus de République. Paris est le +centre constitué et naturel de la France libre. C'est le centre des +lumières. + +On nous accuse d'être les factieux de Paris. Eh bien! nous avons +déroulé notre vie devant la nation, elle a été celle d'hommes qui ont +marché d'un pas ferme vers la révolution. Les projets criminels qu'on +m'impute, les épithètes de scélérats, tout a été prodigué contre nous, +et l'on espère maintenant nous effrayer? Oh! non. (_De vifs +applaudissements éclatent dans l'extrémité gauche de la salle; ils +sont suivis de ceux des tribunes.--Plusieurs membres demandent +qu'elles soient rappelées au respect qu'elles doivent à l'Assemblée._) +Eh bien! les tribunes de Marseille ont aussi applaudi à la +Montagne.... J'ai vu depuis la Révolution, depuis que le peuple +français a des représentants, j'ai vu se répéter les misérables +absurdités que je viens d'entendre débiter ici. Je sais que le peuple +n'est pas dans les tribunes, qu'il ne s'y en trouve qu'une petite +portion, que les Maury, les Cazalès et tous les partisans du +despotisme calomniaient aussi les citoyens des tribunes. + +Il fut un temps où vous vouliez une garde départementale. (_Quelques +murmures se font entendre._) + +On voulait l'opposer aux citoyens égarés par la faction de Paris. Eh +bien! vous avez reconnu que ces mêmes citoyens des départements, que +vous appeliez ici, lorsqu'ils ont été à leur tour placés dans les +tribunes, n'ont pas manifesté d'autres sentiments que le peuple de +Paris, peuple instruit, peuple qui juge bien ceux qui le servent (_On +applaudit dans les tribunes et dans une très grande partis de +l'Assemblée_); peuple qui se compose de citoyens pris dans tous les +départements; peuple exercé aussi à discerner quels sont ceux qui +prostituent leurs talents; peuple qui voit bien que qui combat avec la +Montagne ne peut pas servir les projets d'Orléans. (_Mêmes +applaudissements._) Le projet lâche et stupide qu'on avait conçu +d'armer la fureur populaire contre les Jacobins, contre vos +commissaires, contre moi, parce que j'avais annoncé que Dumouriez +avait des talents militaires, et qu'il avait fait un coup de génie en +accélérant l'entreprise de la Hollande: ce projet vient sans doute de +ceux qui ont voulu faire massacrer les patriotes; car il n'y a que les +patriotes qu'on égorge. + +UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui. + +MARAT.--Lepeletier et Léonard Bourdon. + +DANTON.--Eh bien! leurs projets seront toujours déçus, le peuple ne +s'y méprendra pas. J'attends tranquillement et impassiblement le +résultat de cette commission. Je me suis justifié de l'inculpation de +n'avoir pas parlé de Dumouriez. J'ai prouvé que j'avais le projet +d'envoyer dans la Belgique une commission composée de tous les partis +pour se saisir, soit de l'esprit, soit de la personne de Dumouriez. + +MARAT.--Oui, c'était bon, envoyez-y Lasource? + +DANTON.--J'ai prouvé, puisqu'on me demande des preuves pour répondre à +de simples aperçus de Lasource que, si je suis resté à Paris, ce n'a +été en contravention à aucun de vos décrets. J'ai prouvé qu'il est +absurde de dire que le séjour prolongé de Delacroix dans la Belgique +était concerté avec ma présence ici, puisque l'un et l'autre nous +avons suivi les ordres de la totalité de la commission; que, si la +commission est coupable, il faut s'adresser à elle et la juger sur des +pièces après l'avoir entendue; mais qu'il n'y a aucune inculpation +individuelle à faire contre moi. J'ai prouvé qu'il était lâche et +absurde de dire que moi, Danton, j'ai reçu cent mille écus pour +travailler la Belgique. N'est-ce pas Dumouriez qui, comme Lasource, +m'accuse d'avoir opéré à coups de sabre la réunion? Ce n'est pas moi +qui ai dirigé les dépenses qu'a entraînées l'exécution du décret du 13 +décembre. Ces dépenses ont été nécessitées pour déjouer les prêtres +fanatiques qui salariaient le peuple malheureux; ce n'est pas à moi +qu'il faut en demander compte, c'est à Lebrun. + +CAMBON.--Ces cent mille écus sont tout simplement les dépenses +indispensablement nécessaires pour l'exécution du décret du 15 +décembre. + +DANTON.--Je prouverai subséquemment que je suis un révolutionnaire +immuable, que je résisterai à toutes les atteintes, et je vous prie, +citoyens (_se tournant vers les membres de la partie gauche_), d'en +accepter l'augure. J'aurai la satisfaction de voir la nation entière +se lever en masse pour combattre les ennemis extérieurs, et en même +temps pour adhérer aux mesures que vous avez décrétées sur mes +propositions. + +A-t-on pu croire un instant, a-t-on eu la stupidité de croire que, +moi, je me sois coalisé avec Dumouriez? Contre qui Dumouriez +s'élève-t-il? Contre le tribunal révolutionnaire: c'est moi qui ai +provoqué l'établissement de ce tribunal. Dumouriez veut dissoudre la +Convention. Quand on a proposé, dans le même objet, la convocation des +assemblées primaires, ne m'y suis-je pas opposé? Si j'avais été +d'accord avec Dumouriez, aurais-je combattu ses projets de finances +sur la Belgique? Aurais-je déjoué son projet de rétablissement des +trois États? Les citoyens de Mons, de Liège, de Bruxelles, diront si +je n'ai pas été redoutable aux aristocrates, autant exécré par eux +qu'ils méritent de l'être: ils vous diront qui servait les projets de +Dumouriez, de moi ou de ceux qui le vantaient dans les papiers +publics, ou de ceux qui exagéraient les troubles de Paris, et +publiaient que des massacres avaient lieu dans la rue des Lombards. + +Tous les citoyens vous diront: quel fut son crime? c'est d'avoir +défendu Paris. + +A qui Dumouriez déclare-t-il la guerre? aux sociétés populaires. Qui +de nous a dit que sans les sociétés populaires, sans le peuple en +masse, nous ne pourrions nous sauver? De telles mesures +coïncident-elles avec celles de Dumouriez, ou la complicité ne +serait-elle pas plutôt de la part de ceux qui ont calomnié à l'avance +les commissaires pour faire manquer leur mission? (_Applaudissements._) +Qui a pressé l'envoi des commissaires? Qui a accéléré le recrutement, +le complètement des armées. C'est moi! moi, je le déclare à toute la +France, qui ai le plus puissamment agi sur ce complètement. Ai-je, +moi, comme Dumouriez, calomnié les soldats de la liberté qui courent +en foule pour recueillir les débris de nos armées? N'ai-je pas dit que +j'avais vu ces hommes intrépides porter aux armées le civisme qu'ils +avaient puisé dans l'intérieur? N'ai-je pas dit que cette portion de +l'armée, qui, depuis qu'elle habitait sur une terre étrangère, ne +montrait plus la même vigueur, reprendrait, comme le géant de la +fable, en posant le pied sur la terre de la liberté, toute l'énergie +républicaine? Est-ce là le langage de celui qui aurait voulu tout +désorganiser? N'ai-je pas montré la conduite d'un citoyen qui voulait +vous tenir en mesure contre toute l'Europe? + +Qu'on cesse donc de reproduire des fantômes et des chimères qui ne +résisteront pas à la lumière et aux explications. + +Je demande que la commission se mette sur-le-champ en activité, +qu'elle examine la conduite de chaque député depuis l'ouverture de la +Convention. Je demande qu'elle ait caractère surtout pour examiner la +conduite de ceux qui, postérieurement au décret pour l'indivisibilité +de la République, ont manoeuvré pour la détruire; de ceux qui, après +la rejection de leur système pour l'appel au peuple, nous ont +calomniés; et si, ce que je crois, il y a ici une majorité vraiment +républicaine, elle en fera justice. Je demande qu'elle examine la +conduite de ceux qui ont empoisonné l'opinion publique dans tous les +départements. On verra ce qu'on doit penser de ces hommes qui ont été +assez audacieux pour notifier à une administration qu'elle devait +arrêter des commissaires de la Convention; de ces hommes qui ont voulu +constituer des citoyens, des administrateurs, juges des députés que +vous avez envoyés dans les départements pour y réchauffer l'esprit +public et y accélérer le recrutement. On verra quels sont ceux qui, +après avoir été assez audacieux pour transiger avec la royauté, après +avoir désespéré, comme ils en sont convenus, de l'énergie populaire, +ont voulu sauver les débris de la royauté! car on ne peut trop le +répéter, ceux qui ont voulu sauver l'individu, ont par la même eu +intention de donner de grandes espérances au royalisme. +(_Applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée._) Tout +s'éclaircira; alors on ne sera plus dupe de ce raisonnement par lequel +on cherche à insinuer qu'on n'a voulu détruire un trône que pour en +établir un autre. Quiconque auprès des rois est convaincu d'avoir +voulu frapper un d'eux, est pour tous un ennemi mortel. + +UNE VOIX.--Et Cromwell?.... (_Des murmures s'élèvent dans une partie +de l'Assemblée._) + +DANTON, _se tournant vers l'interlocuteur._--Vous êtes bien scélérat +de me dire que je ressemble à Cromwell. Je vous cite devant la nation. +(_Un grand nombre de voix s'élèvent simultanément pour demander que +l'interrupteur soit censuré; d'autres, pour qu'il soit envoyé à +l'Abbaye._) + +Oui, je demande que le vil scélérat qui a eu l'impudeur de dire que je +suis un Cromwell soit puni, qu'il soit traduit à l'Abbaye. (_On +applaudit._) Et si, en dédaignant d'insister sur la justice que j'ai +le droit de réclamer, si je poursuis mon raisonnement, je dis que, +quand j'ai posé en principe que quiconque a frappé un roi à la tête, +devient l'objet de l'exécration de tous les rois, j'ai établi une +vérité qui ne pourrait être contestée. (_Plusieurs voix_--C'est vrai!) + +Eh bien! croyez-vous que ce Cromwell dont vous me parlez ait été l'ami +des rois? + +UNE VOIX.--Il a été roi lui-même! + +DANTON.--Il a été craint, parce qu'il a été le plus fort. Ici ceux qui +ont frappé le tyran de la France seront craints aussi. Ils seront +d'autant plus craints que la liberté s'est engraissée du sang du +tyran. Ils seront craints, parce que la nation est avec eux. Cromwell +n'a été souffert par les rois que parce qu'il a travaillé avec eux. Eh +bien! je vous interpelle tous. (_Se tournant vers les membres de la +partie gauche._) Est-ce la terreur, est-ce l'envie d'avoir un roi qui +vous a fait proscrire le tyran? (_L'Assemblée presque unanime_: Non, +non!) Si donc ce n'est que le sentiment profond de vos devoirs qui a +dicté mon arrêt de mort, si vous avez cru sauver le peuple, et faire +en cela ce que la nation avait droit d'attendre de ses mandataires, +ralliez-vous (_S'adressant à la même partie de l'Assemblée_), vous qui +avez prononcé l'arrêt du tyran contre les lâches (_indignant du geste +les membres de la partie droite_) qui ont voulu l'épargner (_Une +partie de l'Assemblée applaudit_); serrez-vous; appelez le peuple à se +réunir en armes contre l'ennemi du dehors, et à écraser celui du +dedans, et confondez, par la vigueur et l'immobilité de votre +caractère, tous les scélérats, tous les modérés (_L'orateur, +s'adressant toujours à la partie gauche, et indiquant quelquefois du +geste les membres du côté opposé_), tous ceux qui vous ont calomniés +dans les départements. Plus de composition avec eux! ( _Vifs +applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée et dés tribunes._) +Reconnaissez-le tous, vous qui n'avez jamais su tirer de votre +situation politique dans la nation le parti que vous auriez pu en +tirer; qu'enfin justice vous soit rendue. Vous voyez, par la situation +où je me trouve en ce moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes, +et de déclarer la guerre à tous vos ennemis, quels qu'ils soient. +(_Mêmes applaudissements_) Il faut former une phalange indomptable. Ce +n'est pas vous, puisque vous aimez les sociétés populaires et le +peuple, ce n'est pas vous qui voudrez un roi. (_Les applaudissements +recommencent._--Non, non!_s'écrie-t-on avec force dans la grande +majorité de l'Assemblée._) C'est à vous à en ôter l'idée à ceux qui +ont machiné pour conserver l'ancien tyran. Je marche à la République; +marchons-y de concert, nous verrons qui de nous ou de nos détracteurs +atteindra le but. + +Après avoir démontré que, loin d'avoir été jamais d'accord avec +Dumouriez, il nous accuse textuellement d'avoir fait la réunion à +coups de sabre, qu'il a dit publiquement qu'il nous ferait arrêter, +qu'il était impossible à Delacroix et à moi, qui ne sommes pas la +commission, de l'arracher à son armée; après avoir répondu à tout; +après avoir rempli cette tâche de manière à satisfaire tout homme +sensé et de bonne foi, je demande que la commission des six, que vous +venez d'instituer, examine non seulement la conduite de ceux qui vous +ont calomniés, qui ont machiné contre l'indivisibilité de la +République, mais de ceux encore qui ont cherché à sauver le tyran +(_Nouveaux applaudissements d'une partie de l'Assemblée et des +tribunes_), enfin de tous les coupables qui ont voulu ruiner la +liberté, et l'on verra si je redoute les accusateurs. + +Je me suis retranché dans la citadelle de la raison; j'en sortirai +avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les scélérats qui ont +voulu m'accuser. (_Danton descend de la tribune au milieu des plus +vifs applaudissements d'une très grande partie de l'Assemblée et des +citoyens. Plusieurs membres de l'extrémité gauche se précipitent vers +lui pour l'embrasser. Les applaudissements se prolongent._) + + + + +XX + +SUR LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC + +(3 avril 1793) + + +Dans la séance permanente de la Convention, commencée le mercredi 3 +avril, au matin, Isnard proposa, au nom du Comité de défense générale, +la création d'un nouveau comité d'exécution composé de neuf membres +chargés de remplir les fonctions qui étaient attribuées au Conseil +exécutif, et de prendre toutes les mesures de défense générale que +pouvaient nécessiter les circonstances. Danton, tout en adoptant le +principe, en fit renvoyer le projet de décret au lendemain. Dans sa +séance du vendredi 5 avril, la Convention élut les neuf membres de ce +premier Comité de Salut public: Barère, Delmas, Bréard, Cambon, Jean +Debry, Danton, Guyton, Treilhard, Lacroix (_Moniteur_, no. 98). + + * * * * * + +Je demande aussi la parole pour une motion d'ordre. + +Quelle qu'ait été la divergence des opinions, il n'en est pas moins +vrai que la majorité de la Convention veut la République. Nous voulons +repousser et anéantir la conjuration des rois; nous sentons que telle +est la nature des circonstances, telle est la grandeur du péril qui +nous menace, qu'il nous faut un développement extraordinaire de forces +et de mesures de salut public; nous cherchons à établir une agence +funeste pour les rois; nous sentons que, pour créer des armées, +trouver de nouveaux chefs, il faut un pouvoir nouveau toujours dans la +main de la Convention, et qu'elle puisse anéantir à volonté; mais je +pense que ce plan doit être médité, approfondi. Je crois qu'une +République, tout en proscrivant les dictateurs et les triumvirs, n'en +a pas moins le pouvoir et même le devoir de créer une autorité +terrible. Telle est la violence de la tempête qui agite le vaisseau de +l'État, qu'il est impossible pour le sauver, d'agir avec les seuls +principes de l'art. Écartons toute idée d'usurpation. Eh! qui donc +pourrait être usurpateur? Vous voyez que cet homme qui avait remporté +quelques victoires va appeler contre lui toutes les forces des +Français. Déjà le département où il est né demande sa tête. +Rapprochons-nous, rapprochons-nous fraternellement; il y va du salut +de tous. Si la conjuration triomphe, elle proscrira tout ce qui aura +porté le nom de patriote, quelles qu'ai en été les nuances. Je demande +le renvoi du projet de décret, et l'ajournement à demain. + + + + +XXI + +SUR LE PRIX DU PAIN + +(5 avril 1793) + + +Sur la proposition de Lacroix (de l'Eure) la Convention décida, dans +sa séance du vendredi 5 avril, de ne plus admettre aucun ci-devant +privilégié, soit comme officier, soit comme volontaire, dans les +armées révolutionnaires. Danton demanda la création d'une garde +nationale payée par la nation, comme suite logique du précédent +décret. A cette proposition il ajouta celle de l'abaissement du prix +du pain. "Ces deux propositions, dit le Moniteur (n° 99), sont +adoptées au milieu des applaudissements de toute l'Assemblée." + + * * * * * + +Le décret que vous venez de rendre annoncera à la nation et à +l'univers entier quel est le grand moyen d'éterniser la République; +c'est d'appeler le peuple à sa défense. Vous allez avoir une armée de +sans-culottes; mais ce n'est pas assez; il faut que, tandis que vous +irez combattre les ennemis de l'extérieur, les aristocrates de +l'intérieur soient mis sous la pique des sans-culottes. Je demande +qu'il soit créé une garde du peuple qui sera salariée par la nation. +Nous serons bien défendus, quand nous le serons par les sans-culottes. +J'ai une autre proposition à faire; il faut que dans toute la France +le prix du pain soit dans une juste proportion avec le salaire du +pauvre: ce qui excédera sera payé par le riche (_On applaudit_). Par +ce seul décret, vous assurerez au peuple et son existence et sa +dignité; vous l'attacherez à la révolution; vous acquerrez son estime +et son amour. Il dira: nos représentants nous ont donné du pain; ils +ont plus fait qu'aucun de nos anciens rois. Je demande que vous +mettiez aux voix les deux propositions que j'ai faites, et qu'elles +soient renvoyées au Comité pour vous en présenter la rédaction. + + + + + +XXII + +SUR LE DROIT DE PÉTITION DU PEUPLE + +(10 avril 1793) + + +Ce discours de Danton fut la réponse à une motion de Pétion tendant à +traduire en tribunal révolutionnaire le président et les secrétaires +de la Section de la Halle-aux-Blés. Cette section avait demandé, par +une pétition répandue dans Paris, le décret d'accusation contre +Roland. + + * * * * * + +C'est une vérité incontestable, que vous n'avez pas le droit d'exiger +du peuple ou d'une portion du peuple plus de sagesse que vous n'en +avez vous-mêmes. Le peuple n'a-t-il pas le droit de sentir des +bouillonnements qui le conduisent à un délire patriotique, lorsque +cette tribune semble continuellement être une arène de gladiateurs? +N'ai-je pas été moi-même, tout à l'heure, assiégé à cette tribune? Ne +m'a-t-on pas dit que je voulais être dictateur?.... Je vais examiner +froidement le projet de décret présenté par Pétion; je n'y mettrai +aucune passion, moi; je conserverai mon immobilité, quels que soient +les flots d'indignation qui me pressent en tous sens. Je sais quel +sera le dénouement de ce grand drame; le peuple restera libre; je veux +la République, je prouverai que je marche constamment à ce but. La +proposition de Pétion est insignifiante. On sait que dans plusieurs +départements on a demandé tour à tour la tête des membres qui +siégeaient dans l'un ou l'autre des côtés de la salle. N'a-t-on pas +aussi demandé la mienne? Tous les jours il arrive des pétitions plus +ou moins exagérées; mais il faut les juger par le fond. J'en appelle à +Pétion lui-même. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il se trouve dans les +orages populaires. Il sait bien que lorsqu'un peuple brise sa +monarchie pour arriver à la République, il dépasse son but par la +force de projection qu'il s'est donnée. Que doit faire la +représentation nationale. Profiter de ces excès mêmes. Dans la +première Assemblée constituante, Marat n'était ni moins terrible aux +aristocrates, ni moins odieux aux modérés. Eh bien! Marat y trouva des +défenseurs; il disait aussi que la majorité était mauvaise, et elle +l'était. Ce n'est pas que je croie qu'il en soit de même de cette +assemblée. Mais que devez-vous répondre au peuple quand il vous dit +des vérités sévères? Vous devez lui répondre en sauvant la République. +Et depuis quand vous doit-on des éloges? Etes-vous à la fin de votre +mission? On parle des calomniateurs: la calomnie dans un État vraiment +libre n'est rien pour l'homme qui a conscience intime de son devoir. +Encore une fois, tout ce qui a rapport à la calomnie ne peut être la +base d'une délibération dans la Convention. Il existe des lois, des +tribunaux; que ceux qui croient devoir poursuivre cette adresse, l'y +poursuivent. Oui, je le déclare, vous seriez indignes de votre +mission, si vous n'aviez pas constamment devant les yeux ces grands +objets: vaincre les ennemis, rétablir l'ordre dans l'intérieur, et +faire une bonne constitution. Nous la voulons tous, la France la veut; +elle sera d'autant plus belle qu'elle sera née au milieu des orages de +la liberté; ainsi un peuple de l'antiquité construisait ses murs, en +tenant d'une main la truelle, et de l'autre l'épée pour repousser les +ennemis. N'allons pas nous faire la guerre, animer les sections, les +mettre en délibération sur des calomnies, tandis que nous devons +concentrer leur énergie pour la diriger contre les Autrichiens.... Que +l'on ne vienne donc plus nous apporter des dénonciations exagérées, +comme si l'on craignait la mort. Voilà l'exemple que vous donnez! Vous +voulez sévir contre le peuple, et vous êtes plus virulents que lui! Je +demande la question préalable et le rapport du Comité de Salut public. + + + + +XXIII + + +SUR LA PEINE DE MORT CONTRE CEUX QUI TRANSIGENT AVEC L'ENNEMI + + +(13 avril 1793) + + +Robespierre demanda, dans la séance du 13 avril, de décréter la peine +de mort contre quiconque proposerait, de quelque manière que ce soit, +de transiger avec les ennemis. Danton appuya Robespierre tout en +présentant une autre rédaction que la Convention adopta dans la même +séance, malgré l'opposition de Barbaroux. + + * * * * * + +Il faut bien saisir le véritable objet de la motion qui vient d'être +faite, et ne pas lui donner une étendue que n'a pas voulu lui +attribuer son auteur. Je demande qu'elle soit ainsi posée: "La peine +de mort est décrétée contre quiconque proposerait à la République de +transiger avec des ennemis qui, pour préliminaire, ne reconnaîtraient +pas la souveraineté du peuple." II est temps, citoyens, que la +Convention nationale fasse connaître à l'Europe que la France sait +allier à la politique les vertus républicaines. Vous avez rendu, dans +un moment d'enthousiasme, un décret dont le motif était beau sans +doute, puisque vous vous êtes obligés à donner protection aux peuples +qui voudraient résister à l'oppression de leurs tyrans. Ce décret +semblerait vous engager à secourir quelques patriotes qui voudraient +faire une révolution en Chine. Il faut, avant tout, songer à la +conservation de notre corps politique, et fonder la grandeur +française. Que la République s'affermisse, et la France, par ses +lumières et son énergie, fera attraction sur tous les peuples. + +Mais voyez ce que votre position a d'avantageux malgré les revers que +nous avons éprouvés. La trahison de Dumouriez nous donne l'occasion de +faire un nouveau scrutin épuratoire de l'armée. L'ennemi va être forcé +de reconnaître que la nation veut absolument la liberté, puisqu'un +général victorieux qui avait promis à nos ennemis de leur livrer et +son armée tout entière et une partie de la nation ne leur a porté que +son _misérable individu_. Citoyens, c'est le génie de la liberté qui a +lancé le char de la révolution. Le peuple tout entier le tire, et il +s'arrêtera aux termes de la raison. Décrétons que nous ne nous +mêlerons pas de ce qui se passe chez nos voisins; mais décrétons aussi +que la République vivra, et condamnons à mort celui qui proposerait +une transaction autre que celle qui aurait pour base les principes de +notre liberté. + + + + +XXIV + +SUR LA TOLÉRANCE DES CULTES + +(19 avril 1793) + + +A propos de la discussion sur l'article IX de la Déclaration des +droits de l'homme [Note: Cet article était ainsi conçu: "Tout homme +est libre dans l'exercice de son culte." (_Moniteur_, n° 111.)], lu +par Barère, dans la séance du vendredi 19 avril, Danton prit la parole +après quelques mots de Vergniaud. + + * * * * * + +Rien ne doit plus nous faire préjuger le salut de la patrie que la +disposition actuelle. Nous avons paru divisés entre nous, mais au +moment où nous nous occupons du bonheur des hommes nous sommes +d'accord. + +Vergniaud vient de vous dire de bien grandes et d'éternelles vérités. +L'Assemblée constituante, embarrassée par un roi, par les préjugés qui +enchaînaient encore la nation, par l'intolérance qui s'était établie, +n'a pu heurter de front les principes reçus, et a fait encore beaucoup +pour la liberté en consacrant celui de la tolérance. Aujourd'hui le +terrain de la liberté est déblayé, nous devons au peuple français de +donner à son gouvernement des bases éternelles et pures! Oui! nous +leur dirons: Français, vous avez la liberté d'adorer la divinité qui +vous paraît digne de vos hommages; la liberté de culte que vos lois +peuvent avoir pour objet ne peut être que la liberté de la réunion des +individus assemblés pour rendre, à leur manière, hommage à la +divinité. Une telle liberté ne peut être atteinte que par des lois +réglementaires et de police; or, sans doute, vous ne voudrez pas +insérer dans une déclaration des droits une loi réglementaire. Le +droit de la liberté du culte, droit sacré, sera protégé par vos lois, +qui, en harmonie avec les principes, n'auront pour but que de les +garantir. La raison humaine ne peut rétrograder; nous sommes trop +avancés pour que le peuple puisse croire n'avoir pas la liberté de son +culte, parce qu'il ne verra pas le principe de cette liberté gravé sur +la table de vos lois. + +Si la superstition semble encore avoir quelque part aux mouvements qui +agitent la République, c'est que la politique de nos ennemis l'a +toujours employée; mais regardez que partout le peuple, dégagé des +impulsions de la malveillance, reconnaît que quiconque veut +s'interposer entre lui et la divinité est un imposteur. Partout on a +demandé la déportation des prêtres fanatiques et rebelles. Gardez-vous +de mal présumer de la raison nationale; gardez-vous d'insérer un +article qui contiendrait cette présomption injuste; en passant à +l'ordre du jour, adoptez une espèce de question préalable sur les +prêtres qui vous honore aux yeux de vos concitoyens et de la +postérité. + +GENSONNÉ.--Les principes développés pour retirer l'article me +paraissent incontestables, je conviens qu'il ne doit pas se trouver +dans la Déclaration des droits; il trouvera sa place dans le chapitre +particulier de la Constitution, destiné à poser les bases +fondamentales de la liberté civile. + +_(On demande à aller aux voix.)_ + +DURAND-MAILLANE.--Écoutons tout le monde. + +DANTON.--Eussions-nous ici un cardinal je voudrais qu'il fût entendu. + + + + +XXV + +SUR UN NOUVEL IMPOT ET DE NOUVELLES LEVÉES + +(27 avril 1793) + + +Cambon ayant, dans la séance du 27 avril, donné connaissance de +l'heureux résultat des mesures prises par les commissaires du +département de l'Hérault, la Convention décréta la mention honorable +au procès-verbal pour le mémoire lu par Cambon, et l'envoi aux +départements. Danton monta aussitôt à la tribune pour demander +l'application à Paris et à la France entière de ces mêmes mesures. Il +conclut en demandant une nouvelle levée de 20.000 hommes à envoyer en +Vendée. "La proposition de Danton est décrétée à l'unanimité." +(_Moniteur_, n° 119.) + + * * * * * + +Vous venez de décréter la mention honorable de ce qu'a cru faire pour +le salut public le département de l'Hérault. Ce décret autorise la +République entière à adopter les mêmes mesures; car votre décret +ratifie celles qu'on vient de vous faire connaître. Si partout les +mêmes mesures sont adoptées, la République est sauvée; on ne traitera +plus d'agitateurs et d'anarchistes les amis ardents de la liberté, +ceux qui mettent la nation en mouvement, et l'on dira: Honneur aux +agitateurs qui tournent la vigueur du peuple contre ses ennemis. Quand +le temple de la liberté sera assis, le peuple saura bien le décorer. +Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un dur +esclavage! mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares après +avoir fondé la liberté; nous l'embellirons. Les despotes nous +porteront envie; mais tant que le vaisseau de l'État est battu par la +tempête, ce qui est à chacun est à tous. + +On ne parle plus de lois agraires; le peuple est plus sage que ses +calomniateurs ne le prétendent, et le peuple en masse a plus de génie +que beaucoup qui se croient des grands hommes. Dans un peuple on ne +compte pas plus les grands hommes que les grands arbres dans une vaste +forêt. On a cru que le peuple voulait la loi agraire; cette idée +pourrait faire naître des soupçons sur les mesures adoptées par le +département de l'Hérault; sans doute, on empoisonnera ses intentions +et ses arrêtés; il a, dit-on, imposé les riches; mais, citoyens, +imposer les riches, c'est les servir; c'est un véritable avantage pour +eux qu'un sacrifice considérable; plus le sacrifice sera grand sur +l'usufruit, plus le fonds de la propriété est garanti contre +l'envahissement des ennemis. C'est un appel à tout homme qui a les +moyens de sauver la République. Cet appel est juste. Ce qu'a fait le +département de l'Hérault, Paris et toute la France veulent le faire. + +Voyez la ressource que la France se procure. Paris a un luxe et des +richesses considérables; eh bien, par ce décret, cette éponge va être +pressée. Et, par une singularité satisfaisante, il va se trouver que +le peuple fera la révolution aux dépens de ses ennemis intérieurs. Ces +ennemis eux-mêmes apprendront le prix de la liberté; ils désireront la +posséder lorsqu'ils reconnaîtront qu'elle aura conservé leurs +jouissances. Paris, en faisant un appel aux capitalistes, fournira son +contingent, il nous donnera les moyens d'étouffer les troubles de la +Vendée; car, à quelque prix que ce soit, il faut que nous étouffions +ces troubles. À cela seul tient votre tranquillité extérieure. Déjà +les départements du Nord ont appris aux despotes coalisés que votre +territoire ne pouvait être entamé; et bientôt peut-être vous +apprendrez la dissolution de cette ligue formidable de rois; car, en +s'unissant contre vous, ils n'ont pas oublié leur vieille haine et +leurs prétentions respectives, et peut-être, si le conseil exécutif +eût eu plus de latitude dans ses moyens, cette ligue serait +entièrement dissoute. + +Il faut donc diriger Paris sur la Vendée; il faut que les hommes +requis dans cette ville pour former le camp de réserve se portent sur +la Vendée. Cette mesure prise, les rebelles se dissiperont, et, comme +les Autrichiens, commenceront à se retrancher eux-mêmes, comme +eux-mêmes à cette heure sont en quelque sorte assiégés. Si le foyer +des discordes civiles est éteint, on nous demandera la paix, et nous +la ferons honorablement. + +Je demande que la Convention nationale décrète que sur les forces +additionnelles au recrutement voté par les départements, 20.000 hommes +seront portés par le ministre de la guerre sur les départements de la +Vendée, de la Mayenne et de la Loire. + + + + +XXVI + +AUTRE DISCOURS SUR LE DROIT DE PÉTITION + +(1er mai 1793) + + +Une députation du faubourg Saint-Antoine vint, le 1er mai, réclamer à +la barre de la Convention le _maximum_, un impôt sur les riches et le +départ des troupes de Paris aux frontières. Ayant exposé ces mesures, +les orateurs conclurent: "Si vous ne les adoptez pas, nous vous +déclarons... que nous sommes en état d'insurrection; dix mille hommes +sont à la porte de la salle...." (_Moniteur_, n° 123). Boyer-Fonfrède +ayant, après un assez vif débat, demandé l'arrestation des +pétitionnaires, Danton intervint en leur faveur, comme il était déjà +intervenu, précédemment, le 10 avril. La Convention, revenue au calme, +adopta la proposition de Danton. + + * * * * * + +Sans doute, la Convention nationale peut éprouver un mouvement +d'indignation quand on lui dit qu'elle n'a rien fait pour la liberté; +je suis loin de désapprouver ce sentiment; je sais que la Convention +peut répondre qu'elle a frappé le tyran, qu'elle a déjoué les projets +d'un ambitieux, qu'elle a créé un tribunal révolutionnaire pour juger +les ennemis de la patrie, enfin, qu'elle dirige l'énergie française +contre les révoltés; voilà ce que nous avons fait. Mais ce n'est pas +par un sentiment d'indignation que nous devons prononcer sur une +pétition bonne en elle-même. Je sais qu'on distingue la pétition du +dernier paragraphe, mais on aurait dû considérer ce qu'était la +plénitude du droit de pétition. Lorsqu'on répète souvent ici que nous +sommes incapables de sauver la chose publique, ce n'est pas un crime +de dire que, si telles mesures ne sont pas adoptées, la nation a le +droit de s'insurger.... + +PLUSIEURS VOIX.--Les pétitionnaires ne sont pas la nation. + +DANTON.--On conviendra sans doute que la volonté générale ne peut se +composer en masse que de volontés individuelles. Si vous m'accordez +cela, je dis que tout Français a le droit de dire que, si telle mesure +n'est pas adoptée, le peuple a le droit de se lever en masse. Ce n'est +pas que je ne sois convaincu que de mauvais citoyens égarent le +peuple, ce n'est pas que j'approuve la pétition qui vous a été +présentée; mais j'examine le droit de pétition en lui-même, et je dis +que cet asile devrait être sacré, que personne ne devrait se permettre +d'insulter un pétitionnaire, et qu'un simple individu devrait être +respecté par les représentants du peuple comme le peuple tout entier. +_(Quelques rumeurs.)_ Je ne tirerais pas cette conséquence de ce que +je viens de dire, que vous assuriez l'impunité à quiconque semblerait +être un conspirateur dangereux, dont l'arrestation serait nécessaire à +l'intérêt public; mais je dis que, quand il est probable que le crime +d'un individu ne consiste que dans des phrases mal digérées, vous +devez vous respecter vous-mêmes. Si la Convention sentait sa force, +elle dirait avec dignité et non avec passion, à ceux qui viennent lui +demander des comptes et lui déclarer qu'ils sont dans un état +d'insurrection: "Voilà ce que nous avons fait, et vous, citoyens, qui +croyez avoir l'initiative de l'insurrection, la hache de la justice +est là pour vous frapper si vous êtes coupables." Voilà comme vous +devez leur répondre. Les habitants du faubourg Saint-Antoine vous ont +dit qu'ils vous feraient un rempart de leur corps; après cette +déclaration, comment n'avez-vous pas répondu aux pétitionnaires: +"Citoyens, vous avez été dans l'erreur", ou bien: "Si vous êtes +coupables, la loi est là pour vous punir." Je demande l'ordre du jour, +et j'observe que, quand il sera notoire que la Convention a passé à +l'ordre du jour motivé sur l'explication qui lui a été donnée, il n'y +aura pas de pusillanimité dans sa conduite; croyez qu'un pareil décret +produira plus d'effet sur l'âme des citoyens qu'un décret de rigueur. +Je demande qu'en accordant les honneurs de la séance aux +pétitionnaires, l'Assemblée passe à l'ordre du jour sur le tout. + + + + +XXVII + +SUR L'ENVOI DE NOUVELLES TROUPES EN VENDÉE + +(8 mai 1793) + + +Au moment où la guerre de Vendée redoublait de violence, l'envoi de +nouvelles troupes fut décidé. A propos de leur départ, Danton revint à +l'idée d'appliquer de nouveaux impôts sur les riches demeurés à Paris. +L'inspiration de ce discours du 8 mai fut la même que celle qui dicta +la harangue fougueuse du 27 avril; le conventionnel y suit strictement +la même ligne de politique intérieure. + + * * * * * + +C'est une vérité puisée dans l'histoire et dans le coeur humain, +qu'une grande nation en révolution, ou même en guerre civile, n'en est +pas moins redoutable à ses ennemis. Ainsi donc, loin de nous effrayer +de notre situation, nous n'y devons voir que le développement de +l'énergie nationale, que nous pouvons tourner encore au profit de la +liberté. La France entière va s'ébranler. Douze mille hommes de troupe +de ligne, tirés de vos armées où ils seront aussitôt remplacés par des +recrues, vont s'acheminer vers la Vendée. Avec cette force va se +joindre la force parisienne. Eh bien, combinons avec ces moyens de +puissance les moyens politiques. C'est de faire connaître à ceux que +des traîtres ont égarés, que la nation ne veut pas verser leur sang, +mais qu'elle veut les éclairer et les rendre à la patrie. + +Les despotes ne sont pas toujours malhabiles dans leurs moyens. Dans +la Belgique, l'empereur traite les peuples avec la plus grande +douceur, et semble même flatter ceux qui s'étaient déclarés contre lui +avec le plus d'énergie; pourquoi n'agirions-nous pas de même pour +rendre des hommes à la liberté? Il faut donc créer une commission +ayant pouvoir de faire grâce à ceux des rebelles qui se soumettraient +volontairement avant l'action de la force armée. + +Cette mesure prise, il faut faire marcher la force de Paris. Deux +choses se sont un moment opposées à son recrutement: les intrigues des +aristocrates et les inquiétudes des patriotes eux-mêmes. Ceux-ci n'ont +pas considéré que Paris a une arrière-garde bien formidable; elle est +composée de 150.000 citoyens que leurs occupations quotidiennes ont +éloignés jusqu'ici des affaires publiques, mais que vous devez engager +à se porter dans les sections, sauf à les indemniser de la perte de +temps qu'ils essuieront. Ce sont ces citoyens qui, dans un grand jour, +se débordant sur nos ennemis, les feront disparaître de la terre de la +liberté. + +Que le riche paye, puisqu'il n'est pas digne, le plus souvent, de +combattre pour la liberté; qu'il paye largement et que l'homme du +peuple marche dans la Vendée. + +Il y a telle section où se trouvent des groupes de capitalistes, il +n'est pas juste que ces citoyens profitent seuls de ce qui sortira de +ces éponges. Il faut que la Convention nationale nomme deux +commissaires par sections pour s'informer de l'état du recrutement. +Dans les sections où le contingent est complet, ils annonceront que +l'on répartira également les contributions des riches. Dans les +sections qui, dans trois jours, n'auront point fourni leur contingent, +ils assembleront les citoyens et les feront tirer au sort. + +Ce mode, je le sais, a des inconvénients, mais il en a moins encore +que tous les autres. Il est un décret que vous avez rendu en principe +et dont je demande l'exécution pratique. Vous avez ordonné la +formation d'une garde soldée dans toutes les grandes villes. Cette +institution soulagera les citoyens que n'a pas favorisés la fortune. + +Je demande qu'elle soit promptement organisée, et j'annonce à la +Convention nationale qu'après avoir opéré le recrutement de Paris, si +elle veut revenir à l'unité d'action, si elle veut mettre à +contribution les malheurs même de la patrie, elle verra que les +machinations de nos ennemis pour soulever la France n'auront servi +qu'à son triomphe. La force nationale va se développer; si vous savez +diriger son énergie, la patrie sera sauvée, et vous verrez les rois +coalisés vous proposer une paix honorable. + + + + +XXVIII + +SUR UNE NOUVELLE LOI POUR PROTÉGER LA REPRÉSENTATION NATIONALE + +(24 mai 1793) + + +[Note: Vermorel qui donne, p. 51, 58, quelques fragments de ce +discours lui attribue la date du 23 mai 1793. La réédition du Moniteur +(p. 467) donne en effet cette date: vendredi, 23 mai. Mais c'est là +une erreur certaine, car ce vendredi était le 24 mai. La manchette de +ce numéro (n° 146) porte d'ailleurs: Dimanche 26 mai 1793.] + +La chute de la Gironde était proche. Sentant le terrain lui manquer +sous les pieds, elle fit proposer un décret dont l'article 1er était +ainsi rédigé: "La Convention nationale met sous la sauvegarde spéciale +des bons citoyens la fortune publique, la représentation nationale et +la ville de Paris." (_Moniteur_, n° 145.) Ce décret émanait de la +Commission des Douze et avait été soutenu par Vigée, Vergniaud et +Boyer-Fonfrède. Sans le combattre entièrement, Danton s'opposa +cependant à son adoption immédiate. Le décret fut adopté dans la même +séance. C'était un des suprêmes triomphes de la Gironde. + + * * * * * + +L'objet de cet article n'a rien de mauvais en soi. Sans doute la +représentation nationale a besoin d'être sous la sauvegarde de la +nation. Mais comment se fait-il que vous soyez assez dominés par les +circonstances pour décréter aujourd'hui ce qui se trouve dans toutes +vos lois? Sans doute, l'aristocratie menace de renverser la liberté, +mais quand les périls sont communs à tous, il est indigne de nous de +faire des lois pour nous seuls, lorsque nous trouvons notre sûreté +dans celles qui protègent tous les citoyens. Je dis donc que décréter +ce qu'on vous propose, c'est décréter la peur. + +---Eh bien! j'ai peur, moi!.... + +DANTON.--Je ne m'oppose pas à ce que l'on prenne des mesures pour +rassurer chaque individu qui craint pour sa sûreté; je ne m'oppose pas +à ce que vous donniez une garde de crainte au citoyen qui tremble ici. +Mais la Convention nationale peut-elle annoncer à la République +qu'elle se laisse dominer par la peur. Remarquez bien jusqu'à quel +point cette crainte est ridicule. Le comité vous annonce qu'il y a des +dispositions portant qu'on a voulu attenter à la représentation +nationale. On sait bien qu'il existe à Paris une multitude +d'aristocrates, d'agents soudoyés par les puissances; mais les lois +ont pourvu à tout; on dit qu'elles ne s'exécutent pas; mais une preuve +qu'elles s'exécutent, c'est que la Convention nationale est intacte, +et que, si un de ses membres a péri, il était du nombre de ceux qui ne +tremblent pas. Remarquez bien que l'esprit public des citoyens de +Paris qu'on a tant calomniés.... + +UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Cela est faux! la preuve en est dans le +projet qu'on Propose! + +DANTON.--Je ne dis pas que ce soit calomnier Paris que de proposer le +projet de décret qui vous est présenté; mais on a calomnié Paris, en +demandant une force départementale; car, dans une ville comme Paris, +où la population présente une masse si imposante, la force des bons +citoyens est assez grande pour terrasser les ennemis de la liberté. Je +dis que, si, dans la réunion dont on a parlé, il s'est trouvé des +hommes assez pervers pour proposer de porter atteinte à la +représentation nationale, cette proposition a été vivement repoussée, +et que si ces hommes sont saisis et peuvent être livrés à la justice, +ils ne trouveront point ici de défenseurs. On a cherché aussi à +inculper le maire de Paris, et à le rendre, pour ainsi dire, complice +de ces hommes vendus ou traîtres; mais l'on n'a pas dit que, si le +maire de Paris n'était pas venu vous instruire de ce qui s'était +passé, c'est qu'il était venu en rendre compte au Comité du Salut +public, qui devait vous en instruire. Ainsi donc, quand il est +démontré que les propositions qui ont été faites ont été rejetées avec +horreur; quand Paris est prêt à s'armer contre tous les traîtres qu'il +renferme pour protéger la Convention nationale, il est absurde de +créer une loi nouvelle; pour protéger la représentation nationale, il +ne s'agit que de diriger l'action des lois existantes contre le vrai +coupable. Encore une fois, je ne combats pas le fond du projet, mais +je dis qu'il se trouve dans les lois préexistantes. Ne faisons donc +rien par peur; ne faisons rien pour nous-mêmes; ne nous attachons +qu'aux considérations nationales; ne nous laissons point diriger par +les passions. Prenez garde qu'après avoir créé une commission pour +rechercher les complots qui se trament dans Paris, on ne vous demande +s'il ne conviendrait pas d'en créer aussi une pour rechercher les +crimes de ceux qui ont cherché à égarer l'esprit des départements. Je +ne demande qu'une chose, c'est que les membres qui proposent ce projet +se dépouillent de toutes leurs haines. Il faut que les criminels +soient bien connus, et il est de votre sagesse d'attendre un rapport +préliminaire sur le tout. + + + + +XXIX + +POUR LE PEUPLE DE PARIS + +(26 mai 1793) + + +L'attitude du président Isnard donna lieu, dans la séance de la +Convention du 26 mai, à de violents incidents. Répondant à une +députation de la Commune, il prononça les mots, devenus fameux depuis: +"Si, par ces insurrections toujours renaissantes, il arrivait qu'on +portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au +nom de la France entière, Paris serait anéanti! Bientôt on chercherait +sur les rives de la Seine si Paris a existé." Danton, se levant, cria: +"Président, je demande la parole sur votre réponse!" Appuyé par la +gauche, il allait la prendre quand Cambon monta à la tribune pour +donner lecture d'une lettre du général Lamorlière. A cette lecture +succéda une députation de la section des Gardes-Françaises, venant +présenter son contingent. Cette fois la réponse du président fut +patriotique et modérée. Après les honneurs de la séance, décernés à +des pétitionnaires de la section de l'Unité, Danton monta à la tribune +pour protester du civisme du peuple de Paris et contre les parole +d'Isnard. + + * * * * * + +Si le président eût présenté l'olivier de la paix à la Commune avec +autant d'art qu'il a présenté le signal du combat aux guerriers qui +viennent de défiler ici, j'aurais applaudi à sa réponse; mais je dois +examiner quel peut être l'effet politique de son discours. Assez et +trop longtemps on a calomnié Paris en masse. (_On applaudit dans la +partie gauche et dans les tribunes. Il s'élève de violents murmures +dans la partie droite_.) + +PLUSIEURS VOIX.--Non, ce n'est pas Paris qu'on accuse, mais les +scélérats qui s'y trouvent. + +DANTON.--Voulez-vous constater que je me suis trompé? + +ON GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui! + +DANTON.--Ce n'est pas pour disculper Paris que je me suis présenté à +cette tribune, il n'en a pas besoin. Mais c'est pour la République +entière. Il importe de détruire auprès des départements les +impressions défavorables que pourrait faire la réponse du président. +Quelle est cette imprécation du président contre Paris? Il est assez +étrange qu'on vienne présenter la dévastation que feraient de Paris +tous les départements, si cette ville se rendait coupable.... (Oui, +_s'écrient un grand nombre de voix_, ils le feraient.--_On murmure +dans l'extrême gauche_.) Je me connais aussi, moi, en figures +oratoires. (_Murmures dans la partie droite_.) Il entre dans la +réponse du président un sentiment d'amertume. Pourquoi supposer qu'un +jour on cherchera vainement sur les rives de la Seine si Paris a +existé? Loin d'un président de pareils sentiments, il ne lui +appartient que de présenter des idées consolantes. Il est bon que la +République sache que Paris ne déviera jamais des principes; qu'après +avoir détruit le trône d'un tyran couvert de crimes, il ne le relèvera +pas pour y asseoir un nouveau despote. Que l'on sache aussi que les +représentants du peuple marchent entre deux écueils; ceux qui servent +un parti lui apportent leurs vices comme leurs vertus. Si dans le +parti qui sert le peuple il se trouve des coupables, le peuple saura +les punir; mais faites attention à cette grande vérité, c'est que, +s'il fallait choisir entre deux excès, il vaudrait mieux se jeter du +côté de la liberté que rebrousser vers l'esclavage. En reprenant ce +qu'il y a de blâmable, il n'y a plus partout que des républicains. + +Depuis quelque temps les patriotes sont opprimés dans les sections. Je +connais l'insolence des ennemis du peuple; ils ne jouiront pas +longtemps de leur avantage; bientôt les aristocrates, fidèles aux +sentiments de fureur qui les animent, vexeraient tout ce qui a porté +le caractère de la liberté; mais le peuple détrompé les fera rentrer +dans le néant. Qu'avons-nous à faire, nous, législateurs, qui sommes +au centre des événements? Réprimons tous les audacieux; mais +tournons-nous d'abord vers l'aristocrate, car il ne changera pas. + +Vous, hommes ardents, qui servez le peuple, qui êtes attachés à sa +cause, ne vous effrayez pas de voir arriver une sorte de modérantisme +perfide; unissez la prudence à l'énergie qui vous caractérise, tous +les ennemis du peuple seront écrasés. + +Parmi les bons citoyens, il y en a de trop impétueux, mais pourquoi +leur faire un crime d'une énergie qu'ils emploient à servir le peuple? +S'il n'y avait pas eu des hommes ardents, si le peuple lui-même +n'avait pas été violent, il n'y aurait pas eu de révolution. + +Je reviens à mon premier objet: je ne veux exaspérer personne parce +que j'ai le sentiment de ma force en défendant la raison. Sans faire +mon apologie, je défie de me prouver un crime. Je demande que l'on +renvoie devant le tribunal révolutionnaire ceux qui auront conspiré +contre la Convention; et moi, je demande à y être renvoyé le premier, +si je suis trouvé coupable. On a répété souvent que je n'avais pas +rendu mes comptes. J'ai eu 400.000 livres à ma disposition pour des +dépenses secrètes; j'ai rendu compte de l'emploi que j'en ai fait; que +ceux qui m'ont fait des reproches les parcourent avant de me +calomnier. Une somme de 100.000 livres avait été remise entre mes +mains pour faire marcher la Révolution. Cette somme devait être +employée d'après l'avis du Conseil exécutif; il connaît l'emploi que +j'en ai fait; il a, lui, rendu ses comptes. + +PLUSIEURS VOIX.--Ce n'est pas la question! + +DANTON.--Je reviens à ce que souhaite la Convention; il faut réunir +les Départements; il faut bien se garder de les aigrir contre Paris! +Quoi! cette cité immense, qui se renouvelle tous les jours, porterait +atteinte à la représentation nationale! Paris, qui a brisé le premier +le sceptre de fer, violerait l'Arche sainte qui lui est confiée! Non; +Paris aime la Révolution; Paris, par les sacrifices qu'il a faits à la +liberté, mérite les embrassements de tous les Français. Ces sentiments +sont les vôtres, eh bien! manifestez-les; faites imprimer la réponse +de votre président, en déclarant que Paris n'a jamais cessé de bien +mériter de la République, puisque la municipalité.... (_Il s'élève de +violents murmures dans une grande partie de la salle_). Puisque la +majorité de Paris a bien mérité.... (_On applaudit dans toutes les +parties de la salle_), et cette majorité, c'est la presque totalité de +Paris. (_Mêmes applaudissements_). Par cette déclaration, la nation +saura apprécier la proposition qui a été faite de transporter le siège +de la Convention dans une autre ville. Tous les départements auront de +Paris l'opinion qu'ils doivent en avoir, et qu'ils en ont réellement. +Paris, je le répète, sera toujours digne d'être le dépositaire de la +représentation générale. Mon esprit sent que, partout où vous irez, +vous y trouverez des passions, parce que vous y porterez les vôtres. +Paris sera bien connu; le petit nombre de conspirateurs qu'il renferme +sera puni. Le peuple français, quelles que soient vos opinions, se +sauvera lui-même, s'il le faut, puisque tous les jours il remporte des +victoires sur les ennemis, malgré nos dissensions. Le masque arraché à +ceux qui jouent le patriotisme et qui servent de rempart aux +aristocrates, la France se lèvera et terrassera ses ennemis. + + + + +XXX + +CONTRE LA COMMISSION DES DOUZE + +(27 mai 1793) + + +L'arrestation d'Hébert, ordonnée par la Commission des Douze, créa une +vive effervescence à la Commune. Dans la séance du lundi 27 mai, une +députation de la section de la cité vint demander la traduction des +Douze devant le Tribunal Révolutionnaire. Isnard, qui présidait, +répondit: "Citoyens, la Convention nationale pardonne à l'égarement de +votre jeunesse...." Un indescriptible tumulte s'ensuivit. +Robespierre, Bourdon (de l'Oise), Henri Larivière, tentèrent en vain +d'obtenir la parole. Le président s'étant couvert au milieu du +tumulte, Danton s'écria sur une observation de Delacroix +(d'Eure-et-Loir): "Je vous le déclare, tant d'impudence commence à +nous perdre; nous vous résisterons! "Et toute l'extrême gauche cria +avec lui: "Nous vous résisterons!" La droite demanda l'insertion de la +phrase de Danton au procès-verbal. "Oui, dit Danton, je la demande +moi-même." Et il monta à la tribune: + + * * * * * + +Je déclare à la Convention et à tout le peuple français que si l'on +persiste à retenir dans les fers des citoyens qui ne sont que présumés +coupables, dont tout le crime est un excès de patriotisme; si l'on +refuse constamment la parole à ceux qui veulent les défendre; je +déclare, dis-je, que, s'il y a ici cent bons citoyens, nous +résisterons. + +Je déclare en mon propre nom, et je signerai cette déclaration, que le +refus de la parole à Robespierre est une lâche tyrannie. Je déclare à +la France entière que vous avez mis souvent en liberté des gens plus +que suspects sur de simples réclamations, et que vous retenez dans les +fers des citoyens d'un civisme reconnu, qu'on les tient en charte +privée, sans vouloir faire aucun rapport.... + +PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--C'est faux, le rapporteur de la +Commission des Douze a demandé la parole. + +DANTON.--Tout membre de l'Assemblée a le droit de parler sur et contre +la Commission des Douze. C'est un préalable d'autant plus nécessaire, +que cette Commission des Douze tourne les armes qu'on a mises dans ses +mains contre les meilleurs citoyens; cette commission est d'autant +plus funeste qu'elle arrache à leurs fonctions des magistrats du +peuple. + +PLUSIEURS VOIX.--Et les commissaires envoyés dans les départements! + +DANTON.--Vos commissaires, vous les entendrez.... Si vous vous +obstinez à refuser la parole à un représentant du peuple qui veut +parler en faveur d'un patriote jeté dans les fers, je déclare que je +proteste contre votre tyrannie, contre votre despotisme. Le peuple +français jugera. + + * * * * * + +Dans cette même séance Danton reprit la parole après la déclaration du +ministre de l'Intérieur, protestant une fois encore de sa soif de +paix, de son désir de concorde. + + * * * * * + +Je demande que le ministre me réponde; je me flatte que de cette +grande lutte sortira la vérité, comme des éclats de la foudre sort la +sérénité de l'air; il faut que la nation sache quels sont ceux qui +veulent la tranquillité. Je ne connaissais pas le ministre de +l'Intérieur; je n'avais jamais eu de relation avec lui. Je le somme de +déclarer, et cette déclaration m'importe dans les circonstances où +nous nous trouvons, dans un moment où un député (c'est Brissot) a fait +contre moi une sanglante diatribe; dans le moment où le produit d'une +charge que j'avais est travestie en une fortune immense.... (_Il +s'élève de violents murmures dans la partie droite_.) Il est bon que +l'on sache quelle est ma vie. + +PLUSIEURS VOIX DANS LA PARTIE DROITE.--Ne nous parlez pas de vous, de +votre guerre avec Brissot. + +DANTON.--C'est par ce que le Comité de Salut public a été accusé de +favoriser les mouvements de Paris qu'il faut que je m'explique.... + +PLUSIEURS MEMBRES.--On ne dit pas cela. + +DANTON.--Voilà ces amis de l'ordre qui ne veulent pas entendre la +vérité, que l'on juge par là quels sont ceux qui veulent l'anarchie. +J'interpelle le ministre de l'Intérieur de dire si je n'ai pas été +plusieurs fois chez lui pour l'engager à calmer les troubles, à unir +les départements, à faire cesser les préventions qu'on leur avait +inspirées contre Paris; j'interpelle le ministre de dire, si depuis la +révolution, je ne l'ai pas invité à apaiser toutes les haines, si je +ne lui ai pas dit: "je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutôt +que tel autre; mais que vous prêchiez l'union." Il est des hommes qui +ne peuvent pas se dépouiller d'un ressentiment. Pour moi, la nature +m'a fait impétueux, mais exempt de haine. Je l'interpelle de dire s'il +n'a pas reconnu que les prétendus amis de l'ordre étaient la cause de +toutes les divisions, s'il n'a pas reconnu que les citoyens les plus +exagérés sont les plus amis de l'ordre et de la paix. Que le ministre +réponde. + + + + +XXXI + +AUTRE DISCOURS CONTRE LA COMMISSION DES DOUZE + +(31 mai 1793) + + +Tandis que grondait le canon de l'insurrection de la journée fatale +pour la Gironde, Danton, intervenant dans la discussion sur l'émeute +dénoncée par Vergniaud, reprit son réquisitoire contre la Commission +des Douze et demanda sa suppression. Il interrompit le président +Mallarmé, lui disant: "Faites donc justice, avant tout, de la +Commission!" Après un court débat sur la question de priorité, il +monta à la tribune. + + * * * * * + +J'ai demandé la parole pour motiver la priorité en faveur de la motion +de Thuriot. [Note: "C'est l'anéantissement de la Commission que je +sollicite," avait dit Thuriot (_Moniteur_, p. 152).] Il ne sera pas +difficile de faire voir que cette motion est d'un ordre supérieur à +celle même demander le commandant à la barre. Il faut que Paris ait +justice de la Commission; elle n'existe pas comme la Convention. Vous +avez créé une Commission impolitique.... + +PLUSIEURS VOIX.--Nous ne savons pas cela.... + +DANTON.--Vous ne le savez pas? il faut donc vous le rappeler. + +Oui, votre Commission a mérité l'indignation populaire. Rappelez-vous +mon discours à ce sujet, ce discours trop modéré. Elle a jeté dans les +fers des magistrats du peuple, par cela seul qu'ils avaient combattu, +dans des feuilles, cet esprit de modérantisme que la France veut tuer +pour sauver la République. Je ne prétends pas inculper ni disculper la +Commission, il faudra la juger sur un rapport et sur leur défense. + +Pourquoi avez-vous ordonné l'élargissement de ces fonctionnaires +publics? Vous y avez été engagés sur le rapport d'un homme que vous ne +respectez pas, d'un homme que la nature a créé doux, sans passions, le +ministre de l'Intérieur. Il s'est expliqué clairement, textuellement, +avec développement, sur le compte d'un des magistrats du peuple. En +ordonnant de le relâcher, vous avez été convaincus que la Commission +avait mal agi sous le rapport politique. C'est sous ce rapport que +j'en demande, non pas la cassation, car il faut un rapport, mais la +suppression. + +Vous l'avez créée, non pour elle, mais pour vous. Si elle est +coupable, vous en ferez un exemple terrible qui effrayera tous ceux +qui ne respectent pas le peuple, même dans son exagération +révolutionnaire. Le canon a tonné, mais Paris n'a voulu donner qu'un +grand signal pour vous apporter ses représentations; si Paris, par une +convention trop solennelle, trop retentissante, n'a voulu qu'avertir +tous les citoyens de vous demander une justice éclatante, Paris a +encore bien mérité de la patrie. Je dis donc que, si vous êtes +législateurs politiques, loin de blâmer cette explosion, vous la +tournerez au profit de la chose publique, d'abord en réformant vos +erreurs, en cassant votre Commission. Ce n'est qu'à ceux qui ont reçu +quelques talents politiques que je m'adresse, et non à ces hommes +stupides qui ne savent faire parler que leurs passions. Je leur dis: +"Considérez la grandeur de votre but, c'est de sauver le peuple de ses +ennemis, des aristocrates, de le sauver de sa propre colère." Sous le +rapport politique, la Commission a été assez dépourvue de sens pour +prendre de nouveaux arrêtés et de les notifier au maire de Paris, qui +a en la prudence de répondre qu'il consulterait la Convention. Je +demande la suppression de la Commission, et le jugement de la conduite +particulière de ses membres. Vous les croyez irréprochables; moi je +crois qu'ils ont servi leurs ressentiments. Il faut que ce chaos +s'éclaircisse; mais il faut donner justice au peuple. + +QUELQUES VOIX.--Quel peuple? + +DANTON.--Quel peuple, dites-vous? ce peuple est immense, ce peuple est +la sentinelle avancée de la République. Tous les départements haïssent +fortement la tyrannie. Tous les départements exècrent ce lâche +modérantisme qui ramène la tyrannie. Tous les départements en un jour +de gloire pour Paris avoueront ce grand mouvement qui exterminera tous +les ennemis de la liberté. Tous les départements applaudiront à votre +sagesse, quand vous aurez fait disparaître une Commission impolitique. +Je serai le premier à rendre une justice éclatante à ces hommes +courageux qui ont fait retentir les airs.... (_Les tribunes +applaudissent_.) + +Je vous engage, vous, représentants du peuple, à vous montrer +impassibles; faites tourner au profit de la patrie cette énergie que +de mauvais citoyens seuls pourraient présenter comme funeste. Et si +quelques hommes, vraiment dangereux, n'importe à quel parti ils +appartiennent, voulaient prolonger un mouvement devenu inutile, quand +vous aurez fait justice, Paris lui-même les fera rentrer dans le +néant; je demande froidement la suppression pure et simple de la +Commission sous le rapport politique seul, sans rien préjuger, ni +pour, ni contre; ensuite vous entendrez le commandant général, vous +prendrez connaissance de ce qui est relatif à ce grand mouvement, et +vous finirez par vous conduire en hommes qui ne s'effraient pas des +dangers. + +PALLES.--Nous savons bien que ce n'est qu'un simulacre, les citoyens +courent sans savoir pourquoi. + +DANTON.--Vous sentez que, s'il est vrai que ce ne soit qu'un +simulacre, quand il s'agit de la liberté de quelques magistrats, le +peuple fera pour sa liberté une insurrection entière. Je demande que, +pour mettre fin à tant de débats fâcheux, que, pour marcher à la +Constitution qui doit comprimer toutes les passions, vous mettiez aux +voix par l'appel nominal la révocation de la Commission. + + + + +XXXII + +SUR LA CHUTE DES GIRONDINS + +(13 juin 1793_) [Note: Une autre erreur de Vermorel, p. 203, donne à +ce discours la date du 14 juin. Le n° 167 du _Moniteur_, qui le +rapporte, spécifie qu'il fut prononcé dans la séance du jeudi 13 juin, +dans la discussion sur les arrêtés des administrations de l'Eure et du +Calvados.] + + +Danton n'intervint dans la discussion des troubles du Calvados, à la +Convention, que pour rallier ses collègues au parti national. Après +avoir fait l'apologie de l'insurrection du 31 mai, il leur demanda de +s'expliquer "loyalement" à cet égard et de songer aux dangers de la +patrie. + + * * * * * + +Nous touchons au moment de fonder véritablement la liberté française, +en donnant à la France une Constitution républicaine. C'est au moment +d'une grande production que les corps politiques comme les corps +physiques paraissent toujours menacés d'une destruction prochaine. +Nous sommes entourés d'orages, la foudre gronde. Eh bien, c'est du +milieu de ses éclats que sortira l'ouvrage qui immortalisera la nation +française. Rappelez-vous, citoyens, ce qui s'est passé du temps de la +conspiration de Lafayette. Nous semblions être dans la position dans +laquelle nous nous trouvons aujourd'hui. Rappelez-vous ce qu'était +alors Paris; les patriotes étaient opprimés, proscrits partout; nous +étions menacés des plus grands malheurs. C'est aujourd'hui la même +position; il semble qu'il n'y ait de périls que pour ceux qui ont créé +la liberté. Lafayette et sa faction furent bientôt démasqués: +aujourd'hui les nouveaux ennemis du peuple se sont trahis eux-mêmes, +ils ont fui, ils ont changé de nom, de qualité, ils ont pris de faux +passeports. Ce Brissot, ce coryphée de la secte impie qui va être +étouffée, cet homme qui vantait son courage et son indigence en +m'accusant d'être couvert d'or, n'est plus qu'un misérable qui ne peut +échapper au glaive des lois, et dont le peuple a déjà fait justice en +l'arrêtant comme un conspirateur. On dit que l'insurrection de Paris +cause des mouvements dans les départements; je le déclare à la face de +l'univers, ces événements feront la gloire de cette superbe cité; je +le proclame à la face de la France, sans les canons du 31 mai, sans +l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la +loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur nous; je l'ai +appelée, moi, cette insurrection, lorsque j'ai dit que, s'il y avait +dans la Convention cent hommes qui me ressemblassent, nous +résisterions à l'oppression, nous fonderions la liberté sur des bases +inébranlables. + +Rappelez-vous qu'on a dit que l'agitation qui règne dans les +départements ne s'était manifestée que depuis les événements qui se +sont passés ici. Eh bien, il y a des pièces qui constatent qu'avant le +31 mai les départements avaient envoyé une circulaire pour faire une +fédération et se coaliser. + +Que nous reste-t-il à faire? A nous identifier avec le peuple de +Paris, avec tous les bons citoyens, à faire le récit de tout ce qui +s'est passé. On sait que moi, plus que tout autre, j'ai été menacé des +baïonnettes, qu'on les a appuyées sur ma poitrine; on sait que nous +avons couvert de nos corps ceux qui se croyaient en danger. Non, les +habitants de Paris n'en voulaient pas à la liberté d'aucun +représentant du peuple; ils ont pris l'attitude qui leur convenait; +ils se sont mis en insurrection. Que les adresses envoyées des +départements pour calomnier Paris ne vous épouvantent pas; elles sont +l'ouvrage de quelques intrigants et non celui des citoyens des +départements: rappelez-vous qu'il en est venu de semblables contre +Paris en faveur du tyran. Paris est le centre où tout vient aboutir; +Paris sera le foyer qui recevra tous les rayons du patriotisme +français, et en brûlera tous les ennemis. Je demande que vous vous +expliquiez loyalement sur l'insurrection qui a eu de si heureux +résultats. Le peuple voit que ces hommes qu'on avait accusés de +vouloir se gorger du sang du peuple ont plus fait depuis huit jours +pour le bonheur du peuple que la Convention, tourmentée par des +intrigants, n'en avait pu faire depuis son existence. Voilà le +résultat qu'il faut présenter au peuple des départements: il est bon, +il applaudira à vos sages mesures. Les hommes criminels qui ont fui +ont répandu des terreurs partout sur leur passage; ils ont tout +exagéré, tout amplifié; mais le peuple détrompé réagira plus +fortement, et se vengera sur ceux qui l'ont trompé. + +Quant à la question qui nous occupe, je crois qu'il faut prendre des +mesures générales pour tous les départements; il faut qu'il soit +accordé vingt-quatre heures aux administrateurs qui auraient pu être +égarés, sans cependant donner une amnistie aux agitateurs. Il faut +que, dans les départements où les Communes patriotes luttent contre +des administrateurs aristocrates, ces administrateurs soient destitués +et remplacés par de vrais républicains. Je demande enfin que la +Convention déclare que, sans l'insurrection du 31 mai, il n'y aurait +plus de liberté. + +Citoyens, pas de faiblesse; faites cette déclaration solennelle au +peuple Français; dites-lui qu'on veut encore le retour des nobles; +dites-lui que la horde scélérate vient de prouver qu'elle ne voulait +pas de constitution; dites-lui de prononcer entre la Montagne et cette +faction; dites aux citoyens français: "Rentrez dans vos droits +imprescriptibles; serrez-vous autour de la Convention; préparez-vous à +accepter la constitution qu'elle va vous présenter; cette +constitution qui, comme je l'ai déjà dit, est une batterie qui fait un +feu à mitraille contre les ennemis de la liberté, et qui les écrasera +tous; préparez une force armée, mais que ce soit contre les ennemis de +la Vendée. Étouffez la rébellion de cette partie de la France et vous +aurez la paix." + +Le peuple, instruit sur cette dernière époque de la Révolution, ne se +laissera plus surprendre. On n'entendra plus de calomnies contre une +ville qui a créé la liberté, qui ne périra pas avec elle, mais qui +triomphera avec la liberté, et passera avec elle à l'immortalité. + + + + +XXXIII + +CONTRE LES ASSIGNATS ROYAUX + +(31 juillet 1793) + + +Cambon, dans cette séance du 31 juillet, proposa à la Convention de +démonétiser les assignats royaux d'une valeur au-dessus de cent +livres, tout en gardant la valeur de ceux de cinquante livres. Sur +cette proposition, Bazire demanda la question préalable. Danton se +rangea à l'avis de Cambon, dont la Convention en cette même séance +adopta le décret. + + * * * * * + +Je demande à parler contre l'ajournement.... Je combats la question +préalable demandée par Bazire. Il y a plus de six mois que j'ai dit +ici qu'il y a trop de signes représentatifs en circulation; il faut +que ceux qui possèdent immensément payent la dette nationale. Quels +sont ceux qui supportent la misère publique, qui versent leur sang +pour la liberté, qui combattent l'aristocratie financière et +bourgeoise? ce sont ceux qui n'ont pas en leur pouvoir un assignat +royal de cent livres. Frappez, que vous importent les clameurs des +aristocrates; lorsque le bien sort en masse de la mesure que vous +prenez, vous obtenez la bénédiction nationale. On a dit que cette loi +aurait un effet rétroactif, c'est ici une loi politique, et toutes les +lois politiques qui ont rasé le despotisme n'ont-elles pas en un effet +rétroactif? Qui de vous peut les blâmer? + +On a dit que celui qui n'a qu'un assignat de cent livres sera grevé, +parce qu'il sera obligé de vendre son assignat. Je réponds qu'il y +gagnera, car les denrées baisseront; d'ailleurs, ce ne sont pas les +hommes de la Révolution qui ont ces assignats. Soyez comme la nature, +elle voit la conservation de l'espèce; ne regardez pas les individus. +Si le despotisme triomphait, il ferait disparaître tous les signes de +la liberté. Eh bien, ne souillez pas les yeux des amis de la liberté +de l'image du tyran dont la tête est tombée sous le glaive de la loi. +Les despotes de l'Europe diront: "Quelle est cette nation puissante +qui par un seul décret améliore la fortune publique, soulage le +peuple, fait revivre le crédit national, et prépare de nouveaux moyens +de combattre les ennemis?" Cette mesure n'est pas nouvelle, Cambon l'a +longtemps méditée; il est de votre devoir de l'adopter; si vous ne +l'adoptez pas, la discussion qui vient d'avoir lieu produira des +inconvénients qui peuvent être attachés à la loi, et n'en présentera +aucun avantage. Je ne me connais pas grandement en finances, mais je +suis savant dans le bonheur de mon pays. Les riches frémissent de ce +décret; mais je sais que ce qui est funeste à ces gens est avantageux +pour le peuple. Le renchérissement des denrées vient de la trop grande +masse d'assignats en circulation; que l'éponge nationale épuise cette +grande masse, l'équilibre se rétablira. Je demande que la proposition +de Cambon soit adoptée. + + + + +XXXIV + +DISCOURS POUR QUE LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC SOIT ÉRIGÉ EN GOUVERNEMENT +PROVISOIRE + +(1er août 1793) + + +Ce discours est un des plus importants de la carrière politique de +Danton. C'est de lui que sortit la dictature jacobine et terroriste +qui souleva la France et lui assura la victoire. Danton, président +depuis le 25 juillet, descendit du fauteuil à la tribune pour le +prononcer après une motion violente de Couthon. Ce dernier, après +avoir déclaré: "Le gouvernement anglais nous fait une guerre +d'assassins", demanda à la Convention d'infliger aux Français plaçant +des fonds à Londres une amende égale à celle de l'argent déposé, et +d'obliger les déposants, sous peine de la même amende, à déclarer +leurs dépôts dans le mois suivant la publication du décret proposé. Le +discours de Danton suivit aussitôt cette motion. + + * * * * * + +J'appuie d'autant plus ces propositions que le moment est arrivé +d'être politique. Sans doute un peuple républicain ne fait pas la +guerre à ses ennemis par la corruption, l'assassinat et le poison. +Mais le vaisseau de la raison doit avoir son gouvernail, c'est la +saine politique. Nous n'aurons de succès que lorsque la Convention, se +rappelant que l'établissement du Comité de Salut public est une des +conquêtes de la liberté, donnera à cette institution l'énergie et le +développement dont elle peut être susceptible. Il a, en effet, rendu +assez de services pour qu'elle perfectionne ce genre de gouvernement. +N'en doutez pas, ce Cobourg qui s'avance sur votre territoire rend le +plus grand service à la République. Les mêmes circonstances que +l'année dernière se reproduisent aujourd'hui; les mêmes dangers nous +menacent.... Mais le peuple n'est point usé, puisqu'il a accepté la +Constitution; j'en jure par l'enthousiasme sublime qu'elle vient de +produire. Il a, par cette acceptation, contracté l'engagement de se +déborder tout entier contre les ennemis. Eh bien, soyons terribles, +faisons la guerre en lions. Pourquoi n'établissons-nous pas un +gouvernement provisoire qui seconde, par de puissantes mesures, +l'énergie nationale? Je le déclare, je n'entrerai dans aucun comité +responsable. Je conserverai ma pensée tout entière, et la faculté de +stimuler sans cesse ceux qui gouvernent, mais je vous donne un +conseil, j'espère que vous en profiterez. Il nous faut les mêmes +moyens qu'emploie Pitt, à l'exception de ceux du crime. Si vous +eussiez, il y a deux mois, éclairé les départements sur la situation +de Paris; si vous eussiez répandu partout le tableau fidèle de votre +conduite; si le ministre de l'Intérieur se fût montré grand et ferme, +et qu'il eût fait pour la Révolution ce que Roland a fait contre elle, +le fédéralisme et l'intrigue n'auraient pas excité de mouvements dans +les départements. Mais rien ne se fait. Le gouvernement ne dispose +d'aucun moyen politique. + +Il faut donc, en attendant que la Constitution soit en activité et +pour qu'elle puisse l'être, que votre Comité de Salut public soit +érigé en gouvernement provisoire; que les ministres ne soient que les +premiers agents de ce Comité de gouvernement. + +Je sais qu'on objectera que les membres de la Convention ne doivent +pas être responsables. J'ai déjà dit que vous êtes responsables de la +liberté, et que si vous la sauvez, et alors seulement, vous obtiendrez +les bénédictions du peuple. Il doit être mis à la disposition de ce +Comité de gouvernement les fonds nécessaires pour les dépenses +politiques auxquelles nous obligent les perfidies de nos ennemis. La +raison peut être servie à moindres frais que la perfidie; ce Comité +pourra enfin mettre à exécution des mesures provisoires fortes, avant +leur publicité. + +N'arrachons point en ce moment aux travaux de la campagne les bras +nécessaires à la récolte. Prenons une première mesure, c'est de faire +un inventaire rigoureux de tous les grains. Pitt n'a pas seulement +joué sur nos finances; il a accaparé, il a exporté nos denrées. Il +faudrait avant tout assurer tous les Français que, si le ciel et la +terre nous ont si bien servis, nous n'aurons plus à craindre la +disette factice dans une année d'abondance. Il faudra, après la +récolte, que chaque commune fournisse un contingent d'hommes qui +s'enrôleront d'autant plus volontiers que le terme de la campagne +approche. Chez un peuple qui veut être libre, il faut que la nation +entière marche quand sa liberté est menacée. L'ennemi n'a encore vu +que l'avant-garde nationale. Qu'il sente enfin le poids des efforts +réunis de cette superbe nation. Nous donnons au monde un exemple +qu'aucun peuple n'a donné encore. La nation française aura voulu +individuellement, et par écrit, le gouvernement qu'elle a adopté; et +périsse un peuple qui ne saurait pas défendre un gouvernement aussi +solennellement juré! + +Remarquez que dans la Vendée on fait la guerre avec plus d'énergie que +nous. On fait marcher de force les indifférents. Nous qui stipulons +pour les générations futures; nous que l'univers contemple; nous qui, +même en périssant tous, laisserions des noms illustres, comment se +fait-il que nous envisageons dans une froide inaction les dangers qui +nous menacent? Comment n'avons-nous pas déjà entraîné sur les +frontières une masse immense de citoyens? Déjà dans plusieurs +départements le peuple s'est indigné de cette mollesse, et a demandé +que le tocsin du réveil général fût sonné. Le peuple a plus d'énergie +que vous. La liberté est toujours partie de sa base. Si vous vous +montrez dignes de lui, il vous suivra; et vos ennemis seront +exterminés. + +Je demande que la Convention érige en gouvernement provisoire son +Comité de Salut public; que les ministres ne soient que les premiers +commis de ce gouvernement provisoire; qu'il soit mis 50 millions à la +disposition de ce gouvernement, qui en rendra compte à la fin de sa +session, mais qui aura la faculté de les employer tous en un jour, +s'il le juge utile. + +Une immense prodigalité pour la cause de la liberté est un placement à +usure. Soyons donc grands et politiques partout. Nous avons dans la +France une foule de traîtres à découvrir et à déjouer. Eh bien, un +gouvernement adroit aurait une foule d'agents: et remarquez que c'est +par ce moyen que vous avez découvert plusieurs correspondances +précieuses. Ajoutez à la force des armes, au développement de la force +nationale, tous les moyens additionnels que les bons esprits peuvent +vous suggérer. Il ne faut pas que l'orgueilleux ministre d'un despote +surpasse en génie et en moyens ceux qui sont chargés de régénérer le +monde. + +Je demande, au nom de la postérité, car si vous ne tenez pas d'une +main ferme les rênes du gouvernement, vous affaiblissez plusieurs +générations par l'épuisement de la population; enfin vous les +condamneriez à la servitude et à la misère; je demande, dis-je, que +vous adoptiez sans délai ma proposition. + +Après, vous prendrez une mesure pour inventorier toutes les moissons. +Vous ferez surveiller les transports, afin que rien ne puisse +s'écouler par les ports ou par les frontières. Vous ferez faire aussi +l'inventaire des armes. À partir d'aujourd'hui vous mettrez à la +disposition du gouvernement 400 millions pour fondre des canons, faire +des fusils et des piques. Dans toutes les villes un peu considérables, +l'enclume ne doit être frappée que pour la fabrication du fer que vous +devez tourner contre vos ennemis. Dès que la moisson sera finie, vous +prendrez dans chaque commune une force additionnelle, et vous verrez +que rien n'est désespéré. Au moins à présent, vous êtes purgés des +intrigants; vous n'êtes plus gênés dans votre marche; vous n'êtes plus +tiraillés par les factions; et nos ennemis ne peuvent plus se vanter, +comme Dumouriez, d'êtres maîtres d'une partie de la Convention. Le +peuple a confiance en vous. Soyez grands et dignes de lui; car si +votre faiblesse vous empêchait de le sauver, il se sauverait sans vous +et l'opprobre vous resterait. + + * * * * * + +Après une courte intervention de Saint-André, de Cambon et de Barère, +Danton, répondant à ce dernier offrant sa démission de membre d'un +comité chargé du maniement des fonds, dit: + + * * * * * + +Ce n'est pas être homme public que de craindre la calomnie. Lorsque +l'année dernière, dans le conseil exécutif, je pris seul sur ma +responsabilité les moyens nécessaires pour donner la grande impulsion, +pour faire marcher la nation sur les frontières; je me dis: qu'on me +calomnie, je le prévois, il ne m'importe; dût mon nom être flétri, je +sauverai la liberté. Aujourd'hui la question est de savoir s'il est +bon que le Comité de gouvernement ait des moyens de finances, des +agents, etc., etc. Je demande qu'il ait à sa disposition 50 millions, +avec cet amendement, que les fonds resteront à la trésorerie nationale +et n'en seront tirés que sur des arrêtés du Comité. + + * * * * * + +Robespierre, Couthon, Lacroix et Thiriot prirent ensuite part à la +discussion, qui fut clôturée par cette déclaration de Danton: + + * * * * * + +Je déclare que, puisqu'on a laissé à moi seul le poids de la +proposition que je n'ai faite qu'après avoir eu l'avis de plusieurs de +mes collègues, même des membres du Comité de salut public, je déclare, +comme étant un de ceux qui ont toujours été les plus calomniés, que je +n'accepterai jamais de fonctions dans ce Comité; j'en jure par la +liberté de ma patrie. + + + + +XXXV + +SUR LES SUSPECTS + +(12 août 1793) + + +Les Assemblées primaires envoyèrent à la Convention nationale une +pétition que celle-ci accueillit dans sa séance du 12 août. +L'arrestation des suspects y était demandée sur tout le territoire de +la République. Danton appuya la demande et proposa, en outre, de +conférer aux commissaires des assemblées primaires le droit de mettre +en réquisition 400.000 hommes contre les ennemis du Nord. + + * * * * * + +Les députés des assemblées primaires viennent d'exercer parmi nous +l'initiative de la terreur contre les ennemis de l'intérieur. +Répondons à leurs voeux; non, pas d'amnistie à aucun traître. L'homme +juste ne fait point de grâce au méchant. Signalons la vengeance +populaire par le glaive de la loi sur les conspirateurs de +l'intérieur; mais sachons donc mettre à profit cette mémorable +journée. On vous a dit qu'il fallait se lever en masse; oui, sans +doute, mais il faut que ce soit avec ordre. + +C'est une belle idée que celle que Barère vient de nous donner, quand +il vous a dit que les commissaires des assemblées primaires devaient +être des espèces de représentants du peuple, chargés d'exciter +l'énergie des citoyens pour la défense de la constitution. Si chacun +d'eux pousse à l'ennemi vingt hommes armés, et ils doivent être à peu +près huit mille commissaires, la patrie est sauvée. Je demande qu'on +les investisse de la qualité nécessaire pour faire cet appel au +peuple; que, de concert avec les autorités constituées et les bons +citoyens, ils soient chargés de faire l'inventaire des grains, des +armes, la réquisition des hommes, et que le Comité de salut public +dirige ce sublime mouvement. C'est à coups de canon qu'il faut +signifier la constitution à nos ennemis. J'ai bien remarqué l'énergie +des hommes que les sections nationales nous ont envoyés, j'ai la +conviction qu'ils vont tous jurer de donner, en retournant dans leurs +foyers, cette impulsion à leurs concitoyens. + +Je demande donc qu'on mette en état d'arrestation tous les hommes +vraiment suspects; mais que cette mesure s'exécute avec plus +d'intelligence que jusqu'à présent, où, au lien de saisir les grands +scélérats, les vrais conspirateurs, on a arrêté des hommes plus +qu'insignifiants. Ne demandez pas qu'on les mène à l'ennemi, ils +seraient dans nos armées plus dangereux qu'utiles. Enfermons-les, ils +seront nos otages. Je demande que la Convention nationale, qui doit +être maintenant pénétrée de toute sa dignité, car elle vient d'être +revêtue de toute la force nationale, je demande qu'elle décrète +qu'elle investit les commissaires des assemblées primaires du droit de +dresser l'état des armes, des subsistances, des munitions, et de +mettre en réquisition 400.000 hommes contre nos ennemis du Nord. + + + + +XXXVI + +SUR L'INSTRUCTION GRATUITE ET OBLIGATOIRE + +(13 août 1793) + + +C'est dans ce discours qu'on a, fort heureusement, pris une des +épigraphes qui ornent la statue de Danton. C'est que jamais plus +nobles paroles et plus nobles pensées ne furent exprimées dans la +grande tourmente révolutionnaire. C'est à elles que la démocratie +moderne doit l'instruction dont elle jouit. + + * * * * * + +Citoyens, après la gloire de donner la liberté à la France, après +celle de vaincre ses ennemis, il n'en est pas de plus grande que de +préparer aux générations futures une éducation digne de la liberté; +tel fut le but que Lepeletier se proposa. Il partit de ce principe que +tout ce qui est bon pour la société doit être adopté par ceux qui ont +pris part au contrat social. Or, s'il est bon d'éclairer les hommes, +notre collègue, assassiné par la tyrannie, mérita bien de l'humanité. +Mais que doit faire le législateur? Il doit concilier ce qui convient +aux principes et ce qui convient aux circonstances. On a dit contre le +plan que l'amour paternel s'oppose à son exécution: sans doute il faut +respecter la nature même dans ses écarts. Mais, si nous ne décrétons +pas l'éducation impérative, nous ne devons pas priver les enfants du +pauvre de l'éducation. + +La plus grande objection est celle de la finance; mais j'ai déjà dit +qu'il n'y a point de dépense réelle là où est le bon emploi pour +l'intérêt public, et j'ajoute ce principe, que l'enfant du peuple sera +élevé aux dépens du superflu des hommes à fortunes scandaleuses. C'est +à vous, républicains célèbres, que j'en appelle; mettez ici tout le +feu de votre imagination, mettez-y toute l'énergie de votre caractère, +c'est le peuple qu'il faut doter de l'éducation nationale. Quand vous +semez dans le vaste champ de la République, vous ne devez pas compter +le prix de cette semence. Après le pain, l'éducation est le premier +besoin du peuple. Je demande qu'on pose la question: sera-t-il formé +aux dépens de la nation des établissements où chaque citoyen aura la +faculté d'envoyer ses enfants pour l'instruction publique? + +Après une intervention de Charlier, Guyomard et Robespierre, Danton +continua: + +C'est aux moines, cette espèce misérable, c'est au siècle de Louis +XIV, où les hommes étaient grands par leurs connaissances, que nous +devons le siècle de la philosophie, c'est-à -dire de la raison mise à +la portée du peuple; c'est aux jésuites, qui se sont perdus par leur +ambition politique, que nous devons ces élans sublimes qui font naître +l'admiration. La République était dans les esprits vingt ans au moins +avant sa proclamation. Corneille faisait des épîtres dédicatoires à +Montoron, mais Corneille avait fait le Cid, Cinna; Corneille avait +parlé en Romain, et celui qui avait dit: "Pour être plus qu'un roi, tu +te crois quelque chose", était un vrai républicain. + +Allons donc à l'instruction commune; tout se rétrécit dans l'éducation +domestique, tout s'agrandit dans l'éducation commune. On a fait une +objection en présentant le tableau des affections paternelles; et moi +aussi, je suis père, et plus que les aristocrates qui s'opposent à +l'éducation commune, car ils ne sont pas sûrs de leur paternité. Eh +bien, quand je considère ma personne relativement au bien général, je +me sens élevé; mon fils ne m'appartient pas, il est à la République; +c'est à elle à lui dicter ses devoirs pour qu'il la serve bien. + +On a dit qu'il répugnerait aux coeurs des cultivateurs de faire le +sacrifice de leurs enfants. Eh bien, ne les contraignez pas, +laissez-leur-en la faculté seulement. Qu'il y ait des classes où il +n'enverra ses enfants que le dimanche seulement, s'il le veut. Il faut +que les institutions forment les moeurs. Si vous attendiez pour l'État +une régénération absolue, vous n'auriez jamais d'instruction. Il est +nécessaire que chaque homme puisse développer les moyens moraux qu'il +a reçus de la nature. Vous devez avoir pour cela des maisons communes, +facultatives, et ne point vous arrêter à toutes les considérations +secondaires. Le riche payera, et il ne perdra rien s'il veut profiter +de l'instruction pour son fils. Je demande que, sauf les modifications +nécessaires, vous décrétiez qu'il y aura des établissements nationaux +où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des +classes où les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux +pourront les envoyer s'instruire. + + + + +XXXVII + +SUR LES CRÉANCIERS DE LA LISTE CIVILE ET LES RÉQUISITIONS +DÉPARTEMENTALES + +(14 août 1793) + + +Mallarmé, dans la séance du 14 août, proposa à la Convention de payer +aux boulanger, boucher et autres employés de la liste civile ce qui +leur demeurait dû. Il n'exceptait de cette mesure que les créanciers +ayant prêté de l'argent "au ci-devant roi pour l'aider à étouffer la +liberté naissante". (_Moniteur_, n° 227.) Danton s'opposa en ces +termes à la proposition de Mallarmé: + + * * * * * + +Il doit paraître étonnant à tout bon républicain que l'on propose de +payer les créanciers de la ci-devant liste civile, tandis que le +décret qui accorde des indemnités aux femmes et enfants des citoyens +qui versent leur sang pour la patrie reste sans exécution. Aucun homme +de bonne foi ne peut disconvenir que les créanciers de la liste civile +ne fussent les complices du tyran dans le projet qu'il avait formé +d'écraser le peuple français. La distinction faite par Mallarmé est +nulle pour des hommes clairvoyants. On sait qu'il y avait des +aristocrates qui prêtaient des sommes d'argent au tyran, duquel ils +recevaient des reconnaissances portant qu'ils lui avaient fourni telle +quantité de telle ou telle marchandise. Je demande que la Convention +décrète que la nation ne paiera aucun créancier du ci-devant roi. Je +demande aussi que la liste de ses créanciers soit imprimée, afin que +le peuple les connaisse. + + * * * * * Les propositions de Danton furent adoptées. Barère +monta aussitôt à la tribune et demanda, au nom du Comité de salut +public, d'étendre les devoirs des envoyés des assemblées primaires et +de les charger de faire un appel au peuple. Danton proposa de les +obliger, en outre, à de nouvelles réquisitions. + + * * * * * + +En parlant à l'énergie nationale, en faisant appel au peuple, je crois +que vous avez pris une grande mesure, et le Comité de salut public a +fait un rapport digne de lui, en faisant le tableau des dangers que +court la patrie, et des ressources qu'elle a, en parlant des +sacrifices que devaient faire les riches, mais il ne nous a pas tout +dit. Si les tyrans mettaient notre liberté en danger, nous les +surpasserions en audace, nous dévasterions le sol français avant +qu'ils pussent le parcourir, et les riches, ces vils égoïstes, +seraient les premiers la proie de la fureur populaire. Vous qui +m'entendez, répétez ce langage à ces mêmes riches de vos communes; +dites-leur: "Qu'espérez-vous, malheureux? Voyez ce que serait la +France si l'ennemi l'envahissait, prenez le système le plus favorable. +Une régence conduite par un imbécile, le gouvernement d'un mineur, +l'ambition des puissances étrangères, le morcellement du territoire +dévoreraient vos biens; vous perdriez plus par l'esclavage que par +tous les sacrifices que vous pourriez faire pour soutenir la liberté." + +Il faut qu'au nom de la Convention nationale, qui a la foudre +populaire entre les mains, il faut que les envoyés des assemblées +primaires, là où l'enthousiasme ne produira pas ce qu'on a droit d'en +attendre, fassent des réquisitions à la première classe. En réunissant +la chaleur de l'apostolat de la liberté à la rigueur de la loi, nous +obtiendrons pour résultat une grande masse de forces. Je demande que +la Convention donne des pouvoirs plus positifs et plus étendus aux +commissaires des assemblées primaires, et qu'ils puissent faire +marcher la première classe en réquisition. Je demande qu'il soit nommé +des commissaires pris dans le sein de la Convention pour se concerter +avec les délégués des assemblées primaires, afin d'armer cette force +nationale, de pourvoir à sa subsistance, et de la diriger vers un même +but. Les tyrans, en apprenant ce mouvement sublime, seront saisis +d'effroi, et la terreur que répandra la marche de cette grande masse +nous en fera justice. Je demande que mes propositions soient mises aux +voix et adoptées. + + * * * * * + +"Les propositions de Danton sont décrétées au milieu des +applaudissements." (_Moniteur_, n° 227.) + + + + +XXXVIII + +SUR DE NOUVELLES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES + +(4 septembre 1793) + + +C'est, une nouvelle fois, le plus vif amour du peuple qui inspira ce +discours de Danton en réponse à la dénonciation de Bazire d'une +contre-révolution sectionnaire. Grâce à lui, une indemnité de deux +francs par jour fut accordée aux citoyens assistant aux assemblées de +sections. Ce ne fut que par un décret du 4 fructidor an II que cette +mesure fut abolie. Les propositions de Danton furent toutes trois +adoptées dans cette séance. + + * * * * * + +Je pense comme plusieurs membres, notamment comme Billaud-Varennes, +qu'il faut savoir mettre à profit l'élan sublime de ce peuple qui se +presse autour de nous. Je sais que, quand le peuple présente ses +besoins, qu'il offre de marcher contre ses ennemis, il ne faut prendre +d'autres mesures que celles qu'il présente lui-même, car c'est le +génie national qui les a dictées. Je pense qu'il sera bon que le +comité fasse son rapport, qu'il calcule et qu'il propose les moyens +d'exécution; mais je vois aussi qu'il n'y a aucun inconvénient à +décréter à l'instant même une armée révolutionnaire. Élargissons, s'il +se peut, ces mesures. + +Vous venez de proclamer à la face de la France qu'elle est encore en +vraie révolution active; et bien, il faut la consommer, cette +révolution. Ne vous effrayez point des mouvements que pourront tenter +les contre-révolutionnaires de Paris. Sans doute ils voudraient +éteindre le feu de la liberté dans son foyer le plus ardent, mais la +masse immense des vrais patriotes, des sans-culottes, qui cent fois +ont terrassé leurs ennemis, existe encore; elle est prête à +s'ébranler: sachez la diriger, et elle confondra encore et déjouera +toutes les manoeuvres. Ce n'est pas assez d'une armée révolutionnaire, +soyez révolutionnaires vous-mêmes. Songez que les hommes industrieux +qui vivent du prix de leurs sueurs ne peuvent aller dans les sections. +Décrétez donc deux grandes assemblées de sections par semaine, que +l'homme du peuple qui assistera à ces assemblées politiques ait une +juste rétribution pour le temps qu'elles enlèveront à son travail. + +Il est bon encore que nous annoncions à tous nos ennemis que nous +voulons être continuellement et complètement en mesure contre eux. +Vous avez décrété 30 millions à la disposition du ministre de la +Guerre pour des fabrications d'armes; décrétez que ces fabrications +extraordinaires ne cesseront que quand la nation aura donné à chaque +citoyen un fusil. Annonçons la ferme résolution d'avoir autant de +fusils et presque autant de canons que de sans-culottes. Que ce soit +la République qui mette le fusil dans la main du citoyen, du vrai +patriote; qu'elle lui dise: "La patrie te confie cette arme pour sa +défense; tu la représenteras tous les mois et quand tu en seras requis +par l'autorité nationale." Qu'un fusil soit la chose la plus sacrée +parmi nous; qu'on perde plutôt la vie que son fusil. Je demande donc +que vous décrétiez au moins cent millions pour faire des armes de +toute nature; car si nous avions eu des armes nous aurions tous +marché. C'est le besoin d'armes qui nous enchaîne. Jamais la patrie en +danger ne manquera de citoyens. + +Mais il reste à punir et l'ennemi intérieur que vous tenez, et celui +que vous avez à saisir. Il faut que le tribunal révolutionnaire soit +divisé en un assez grand nombre de sections pour que tous les jours un +aristocrate, un scélérat paie de sa tête ses forfaits. + +1° Je demande donc qu'on mette aux voix d'abord la proposition de +Billaud. + +2° Qu'on décrète également que les sections de Paris s'assembleront +extraordinairement les dimanches et les jeudis, et que tout citoyen +faisant partie de ces assemblées, qui voudra, attendu ses besoins, +réclamer une indemnité, la recevra, à raison de 40 sols par assemblée. + +3° Qu'il soit décrété par la Convention qu'elle met a la disposition +du ministre de la Guerre 100 millions pour des fabrications d'armes, +et notamment pour des fusils; que ces manufactures extraordinaires +reçoivent tous les encouragements et les additions nécessaires, et +qu'elles ne cessent leurs travaux que quand la France aura donné à +chaque citoyen un fusil. + +Je demande enfin qu'il soit fait un rapport sur le mode d'augmenter de +plus en plus l'action du tribunal révolutionnaire. Que le peuple voie +tomber ses ennemis, qu'il voie que la Convention s'occupe de ses +besoins. Le peuple est grand, et il vous en donne en cet instant même +une preuve remarquable: c'est que, quoi qu'il ait souffert de la +disette factice machinée pour le mener à la contre-révolution, il a +senti qu'il souffrait pour sa propre cause; et, sous le despotisme, il +aurait exterminé tous les gouvernements. + +Tel est le caractère du Français éclairé par quatre années de +révolutions. + +Hommage vous soit rendu, peuple sublime! A la grandeur vous joignez la +Persévérance; vous voulez la liberté avec obstination; vous jeûnez +pour la liberté, vous devez l'acquérir. Nous marcherons avec vous, vos +ennemis seront confondus, vous serez libres! + + + + +XXXIX + +SUR LES SECOURS À ACCORDER AUX PRÊTRES SANS RESSOURCES + +(22 novembre 1793) + + +Dans la séance de la Convention du 22 novembre fut discutée la +question des secours à accorder aux prêtres réfractaires. Danton, avec +une générosité égale à sa tolérance, proposa de secourir même ceux qui +s'étaient montrés rebelles à la loi, et ce en raison même du véritable +esprit révolutionnaire. + + * * * * * + +Sachez, citoyens, que vos ennemis ont mis à profit pour vous perdre +jusqu'à la philosophie qui vous dirige; ils ont cru qu'en accueillant +les prêtres que la raison porte à abandonner leur état, vous +persécuteriez ceux qui sont aveuglés par le bandeau de l'erreur. Le +peuple est aussi juste qu'éclairé. L'Assemblée ne veut salarier aucun +culte, mais elle exècre la persécution et ne ferme point l'oreille aux +cris de l'humanité. Citoyens, accordez des secours à tous les prêtres; +mais que ceux qui sont encore dans l'âge de prendre un état ne +puissent prétendre aux secours de la nation après s'être procuré les +moyens de subsister. Si Pitt a pensé que l'abolition du fanatisme +serait un obstacle à votre rentrée en Belgique par la persécution que +vous ferez éprouver aux prêtres, qu'il soit détrompé, et qu'il +apprenne à respecter une nation généreuse qu'il n'a cessé de +calomnier. Citoyens, il faut concilier la politique avec la saine +raison: apprenez que si vous ôtez aux prêtres les moyens de subsister, +vous les réduisez à l'alternative, ou de mourir de faim, ou de se +réunir avec les rebelles de la Vendée. Soyez persuadés que tout +prêtre, observant le cours de la raison, se hâtera d'alléger le +fardeau de la République en devenant utile à lui-même, et que ceux qui +voudront encore secouer les torches de la discorde seront arrêtés par +le peuple qui écrase tous ses ennemis sous le char de la Révolution. +Je demande l'économie du sang des hommes; je demande que la Convention +soit juste envers ceux qui ne sont pas signalés comme les ennemis du +peuple. Citoyens, n'y eût-il qu'un seul prêtre qui, privé de son état, +se trouve sans ressources, vous lui devez de quoi vivre; soyez justes, +politiques, grands comme le peuple: au milieu de sa fureur vengeresse, +il ne s'écarte jamais de la justice; il la veut. Proclamez-la en son +nom, et vous recevrez ses applaudissements. + + + + +XL + +CONTRE LES MASCARADES ANTIRELIGIEUSES ET SUR LA CONSPIRATION DE +L'ÉTRANGER + +(26 novembre 1793) + + +Plusieurs des séances de la Convention avaient vu défiler à la barre +des députations venant offrir les dépouilles des églises, et des +ecclésiastiques venant déposer leurs lettres de prêtrise. Danton +s'éleva avec force contre ces _mascarades antireligieuses_, et, +rappelant les différents besoins et désirs du peuple, demanda plus +d'activité dans les mesures révolutionnaires et la lecture du rapport +sur la conspiration de l'étranger ourdie par le baron Jean de Batz. + + * * * * * + +Il y a un décret qui porte que les prêtres qui abdiqueront iront +porter leur renonciation au comité. Je demande l'exécution de ce +décret, car je ne doute pas qu'ils ne viennent successivement abjurer +l'imposture. Il ne faut pas tant s'extasier sur la démarche d'hommes +qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons nous engouer pour +personne. Si nous n'avons pas honoré le prêtre de l'erreur et du +fanatisme, nous ne voulons pas non plus honorer le prêtre de +l'incrédulité: nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y ait +plus de mascarades antireligieuses dans le sein de la Convention. Que +les individus qui voudront déposer sur l'autel de la patrie les +dépouilles de l'Église ne s'en fassent plus un jeu ni un trophée. +Notre mission n'est pas de recevoir sans cesse des députations qui +répètent toujours les mêmes mots. Il est un terme à tout, même aux +félicitations. Je demande qu'on pose la barrière. + +Il faut que les comités préparent un rapport sur ce qu'on appelle une +conspiration de l'étranger. Il faut nous préparer à donner du ton et +de l'énergie au gouvernement. Le peuple veut, et il a raison, que la +terreur soit à l'ordre du jour. Mais il veut que la terreur soit +reportée à son vrai but, c'est-à -dire contre les aristocrates, contre +les égoïstes, contre les conspirateurs, contre les traîtres amis de +l'étranger. Le peuple ne veut pas que celui qui n'a pas reçu de la +nature une grande force d'énergie, mais qui sert la patrie de tous ses +moyens, quelque faibles qu'ils soient, non, le peuple ne veut pas +qu'il tremble. + +Un tyran, après avoir terrassé la Ligue, disait à un des chefs qu'il +avait vaincus, en le faisant suer [Note: Et non "tuer" comme Vermorel, +p. 230, l'imprime.]: "Je ne veux pas d'autre vengeance de vous." Le +temps n'est pas venu où le peuple pourra se montrer clément. Le temps +de l'inflexibilité et des vengeances nationales n'est point passé; il +faut un nerf puissant, un nerf terrible au peuple. Ce nerf est le sien +propre, puisque, d'un souffle, il peut créer et détruire ses +magistrats, ses représentants. Nous ne sommes, sous le rapport +politique, qu'une commission nationale que le peuple encourage par ses +applaudissements. + +Le peuple veut, après avoir fondé la République, que nous essayions +tous les moyens qui pourront donner plus de force et d'action au +gouvernement républicain. + +Que chacun de vous médite donc tous les jours ces grands objets. Il +faut que le Comité de salut public se dégage de beaucoup de détails, +pour se livrer tout entier à ces importantes méditations. Donnons +enfin des résultats au peuple. Depuis longtemps c'est le peuple qui +fait toutes les grandes choses. Certes, il est beau que ses +représentants s'humilient devant sa puissance souveraine. Mais il +serait plus beau qu'ils s'associassent à sa gloire, qu'ils prévinssent +et dirigeassent ses mouvements immortels. Je demande que le Comité de +salut public, réuni à celui de sûreté générale, fasse un prompt +rapport sur la conspiration dénoncée, et sur les moyens de donner une +action grande et forte au gouvernement provisoire. + + * * * * * + +Fayau étant intervenu pour observer que, Danton ayant parlé de +clémence, le moment était peut-être mal choisi pour montrer de +l'indulgence envers les ennemis de la patrie, Danton répondit: + + * * * * * + +Je demande à relever un fait. Il est faux que j'aie dit qu'il fallait +que le peuple se portât à l'indulgence; j'ai dit au contraire que le +temps de l'inflexibilité et des vengeances nationales n'était point +passé. Je veux que la terreur soit à l'ordre du jour; je veux des +peines plus fortes, des châtiments plus effrayants contre les ennemis +de la liberté, mais je veux qu'ils ne portent que sur eux seuls. + + * * * * * + +Une nouvelle observation de Fayau reprocha à Danton d'avoir parlé du +gouvernement républicain comme d'un essai. Danton conclut: + + * * * * * + +Je ne conçois pas qu'on puisse ainsi dénaturer mes idées. Il est +encore faux que j'aie parlé d'un essai de gouvernement républicain. Et +moi aussi, je suis républicain, républicain impérissable. La +Constitution est décrétée et acceptée. Je n'ai parlé que du +gouvernement provisoire; j'ai voulu tourner l'attention de mes +collègues vers les lois de détail nécessaires pour parvenir à +l'exécution de cette Constitution républicaine. + + + + +XLI + +SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE + +(26 novembre 1793) + + +À plusieurs reprises Danton revint sur la question de l'instruction +publique. Dans cette même séance de la Convention il demanda +l'institution de fêtes publiques et nationales, notamment à l'Être +suprême, idée que Robespierre devait faire sienne quelques mois plus +tard. + + * * * * * + +Dans ce moment où la superstition succombe pour faire place à la +raison, vous devez donner une centralité à l'instruction publique, +comme vous en avez donné une au gouvernement. Sans doute vous +disséminerez dans les départements des maisons où la jeunesse sera +instruite dans les grands principes de la raison et de la liberté; +mais le peuple entier doit célébrer les grandes actions qui auront +honoré notre révolution. Il faut qu'il se réunisse dans un vaste +temple, et je demande que les artistes les plus distingués concourent +pour l'élévation de cet édifice, où, à un jour indiqué, seront +célébrés des jeux nationaux. Si la Grèce eut ses jeux olympiques, la +France solennisera aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des +fêtes dans lesquelles il offrira l'encens à l'Être suprême, au maître +de la nature; car nous n'avons pas voulu anéantir le règne de la +superstition, pour établir le règne de l'athéisme. + +Citoyens, que le berceau de la liberté soit encore le centre des fêtes +nationales. Je demande que la Convention consacre le Champ-de-Mars aux +jeux nationaux, qu'elle ordonne d'y élever un temple où les Français +puissent se réunir en grand nombre. Cette réunion alimentera l'amour +sacré de la liberté, et augmentera les ressorts de l'énergie +nationale; c'est par de tels établissements que nous vaincrons +l'univers. Des enfants vous demandent d'organiser l'instruction +publique; c'est le pain de la raison, vous le leur devez; c'est la +raison, ce sont les lumières qui font la guerre aux vices. Notre +révolution est fondée sur la justice, elle doit être consolidée par +les lumières. Donnons des armes à ceux qui peuvent les porter, de +l'instruction à la jeunesse, et des fêtes nationales au peuple. + + + + +XLII + +SUR LES ARRÊTÉS DES REPRÉSENTANTS EN MISSION EN MATIÈRE FINANCIÈRE + +(1er décembre 1793) + + +Dans la séance du 1er décembre, la Convention décréta sur certains +arrêtés rigoureux pris en matière financière, soit sur l'or, soit sur +les assignats, par des représentants en mission. Danton s'éleva contre +l'arbitraire possible de pareilles manoeuvres. + + * * * * * + +Cambon nous a fait une déclaration solennelle et qu'il faut répéter; +c'est que nous avons au trésor public de l'or, de quoi acquérir du +pain et des armes, autant que le commerce neutre pourra nous en +fournir. D'après cela, nous ne devons rien faire précipitamment en +matière de finances. C'est toujours avec circonspection que nous +devons toucher à ce qui a sauvé la République. Quelque intérêt +qu'eussent tous nos ennemis à faire tomber l'assignat, il est resté, +parce que sa valeur a pour base le sol entier de la République. Nous +pourrons examiner à loisir, et méditer mûrement la théorie du comité. +J'en ai raisonné avec Cambon. Je lui ai développé des inconvénients +graves dont il est convenu avec moi. N'oublions jamais qu'en pareille +matière des résultats faux compromettraient la liberté. + +Cambon nous a apporté des faits. Des représentants du peuple ont rendu +des lois de mort pour l'argent. Nous ne saurions nous montrer assez +sévères sur de pareilles mesures, et surtout à l'égard de nos +collègues. Maintenant que le fédéralisme est brisé, les mesures +révolutionnaires doivent être une conséquence nécessaire de nos lois +positives. La Convention a senti l'utilité d'un supplément de mesures +révolutionnaires; elle l'a décrété: dès ce moment, tout homme qui se +fait ultra-révolutionnaire donnera des résultats aussi dangereux que +pourrait le faire le contre-révolutionnaire décidé. Je dis donc que +nous devons manifester la plus vive indignation pour tout ce qui +excédera les bornes que je viens d'établir. + +Déclarons que nul n'aura le droit de faire arbitrairement la loi à un +citoyen; défendons contre toute atteinte ce principe: que la loi +n'émane que de la Convention, qui seule a reçu du peuple la faculté +législative; rappelons ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes +intentions sans doute, ont pris les mesures qu'on nous a rapportées, +et que nul représentant du peuple ne prenne désormais d'arrêté qu'en +concordance avec nos décrets révolutionnaires, avec les principes de +la liberté, et d'après les instructions qui lui seront transmises par +le Comité de salut public. Rappelons-nous que si c'est avec la pique +que l'on renverse, c'est avec le compas de la raison et du génie qu'on +peut élever et consolider l'édifice de la société. Le peuple nous +félicite chaque jour sur nos travaux; il nous a signifié de rester à +notre poste: c'est parce que nous avons fait notre devoir. +Rendons-nous de plus en plus dignes de la confiance dont il s'empresse +de nous investir; faisons seuls la loi et que nul ne nous la donne. +J'insiste sur le rappel et l'improbation des commissaires qui ont pris +l'arrêté qui vous a été dénoncé. + +Enfin je demande que le Comité de salut public soit chargé de notifier +à tous les représentants du peuple qui sont en commission, qu'ils ne +pourront prendre aucune mesure qu'en conséquence de vos lois +révolutionnaires et des instructions qui leur seront données. + + * * * * * + +Fayau, ayant parlé en faveur des mesures révolutionnaires extrêmes +nécessitées dans certains départements, fit observer que le Comité de +salut public en pouvait juger, puisque les représentants en mission +lui communiquaient leurs arrêtés dans les vingt-quatre heures. Danton +répondit, et, quoique admettant les motifs de Fayau, il en contesta +l'urgence tout en demandant une application rigoureuse des mesures +révolutionnaires: + + * * * * * + +Je suis d'accord sur l'action prolongée et nécessaire du mouvement et +de la force révolutionnaires. Le Comité de salut public examinera +celles qui seront nécessaires et utiles; et s'il est utile d'ordonner +la remise de l'or et de l'argent, sous peine de mort, nous le +ratifierons, et le peuple le ratifiera avec nous; mais le principe que +j'ai posé n'en est pas moins constant: c'est au Comité de salut public +à diriger les mesures révolutionnaires sans les resserrer; ainsi tout +commissaire peut arrêter les individus, les imposer même, telle est +mon intention. Non seulement je ne demande point le ralentissement des +mesures révolutionnaires, mais je me propose d'en présenter qui +frapperont et plus fort et plus juste; car, dans la République, il y a +un tas d'intrigants et de conspirateurs véritables qui ont échappé au +bras national, qui en a atteint de moins coupables qu'eux. Oui, nous +voulons marcher révolutionnairement, dût le sol de la République +s'anéantir; mais, après avoir donné tout à la vigueur, donnons +beaucoup à la sagesse; c'est de la constitution de ces deux éléments +que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie. + + * * * * * + +Dans cette même séance, un citoyen venu à la barre commença la lecture +d'une apologie rimée de Jean-Paul Marat, que Danton interrompit avec +véhémence: + + * * * * * + +Et moi aussi j'ai défendu Marat contre ses ennemis, et moi aussi j'ai +apprécié les vertus de ce républicain; mais, après avoir fait son +apothéose patriotique, il est inutile d'entendre tous les jours son +éloge funèbre et des discours ampoulés sur le même sujet; il vous faut +des travaux et non pas des discours. Je demande que le pétitionnaire +dise clairement et sans emphase l'objet de sa pétition. + + + + +XLIII + +DÉFENSE AUX JACOBINS + +(3 décembre 1793) + + +A la séance des Jacobins du 3 décembre, un membre ayant demandé que la +Convention fût invitée à fournir des locaux aux sociétés populaires +n'en possédant point encore fut combattu par Danton. Coupé (de l'Oise) +accusa Danton de modérantisme et lui fit le reproche de vouloir +paralyser la Révolution. L'accusé improvisa aussitôt sa défense: + + * * * * * + +Coupé a voulu empoisonner mon opinion. Certes, jamais je n'ai prétendu +proposer de rompre le nerf révolutionnaire, puisque j'ai dit que la +Constitution devait dormir pendant que le peuple était occupé à +frapper ses ennemis. Les principes que j'ai énoncés portent sur +l'indépendance des sociétés populaires de toute espèce d'autorité. +C'est d'après ce motif que j'ai soutenu que les sociétés populaires ne +devaient avoir recours à personne pour solliciter des localités +(_sic_). J'ai entendu des rumeurs. Déjà des dénonciations graves ont +été dirigées contre moi; je demande enfin à me justifier aux yeux du +peuple, auquel il ne sera pas difficile de faire reconnaître mon +innocence et mon amour pour la liberté. Je somme tous ceux, qui ont pu +concevoir contre moi des motifs de défiance, de préciser leurs +accusations, car je veux y répondre en public. J'ai éprouvé une forte +défaveur en paraissant à la tribune. Ai-je donc perdu ces traits qui +caractérisent la figure d'un homme libre? Ne suis-je plus ce même +homme qui s'est trouvé à vos côtés dans les moments de crise? Ne +suis-je pas celui que vous avez souvent embrassé comme votre ami, et +qui doit mourir avec vous? Ne suis-je pas l'homme qui à été accablé de +persécution? J'ai été un des plus intrépides défenseurs de Marat. +J'évoquerai l'ombre de l'Ami du peuple pour ma justification. Vous +serez étonné, quand je vous ferai connaître ma conduite privée, de +voir que la fortune colossale que mes ennemis et les vôtres m'ont +prêtée se réduit à la petite portion de biens que j'ai toujours eue. +Je défie les malveillants de fournir contre moi la preuve d'aucun +crime. Tous leurs efforts ne pourront m'ébranler. Je veux rester +debout avec le peuple. Vous me jugerez en sa présence. Je ne +déchirerai pas plus la page de mon histoire que vous ne déchirerez la +vôtre, qui doivent immortaliser les fastes de la liberté. + + * * * * * + +Le _Moniteur_ ne donne pas la suite du discours de Danton, et la +résume en ces mots: "L'orateur, après plusieurs morceaux violents +prononcés avec une abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous +les traits, termine par demander qu'il soit nommé une commission de +douze membres chargés d'examiner les accusations dirigées contre lui, +afin qu'il puisse y répondre en présence du peuple. Robespierre monta +ensuite à la tribune pour justifier Danton qui, à la fin de la séance, +reçut l'accolade fraternelle, au milieu des applaudissements les plus +flatteurs". + + + + +XLIV + +SUR LES MESURES A PRENDRE CONTRE LES SUSPECTS + +(7 décembre 1793) + + +Sur la proposition de Couthon, la Convention décréta, le 7 décembre, +que les comités révolutionnaires prenant des mesures de sûreté contre +les suspects non compris dans la loi du 17 septembre 1793 motiveraient +ces mesures sur un registre particulier. Danton y ajouta une +proposition qui fut adoptée. + + * * * * * + +Il faut nous convaincre d'une vérité politique, c'est que, parmi les +personnes arrêtées, il en est de trois classes, les unes qui méritent +la mort, un grand nombre dont la République doit s'assurer, et +quelques-unes sans doute qu'on peut relaxer sans danger pour elle. +Mais il vaudrait mieux, au lieu d'affaiblir le ressort révolutionnaire, +lui donner plus de nerf et de vigueur. Avant que nous en venions à des +mesures combinées, je demande un décret révolutionnaire que je crois +instant. J'ai eu, pendant ma convalescence, la preuve que des +aristocrates, des nobles extrêmement riches, qui ont leurs fils chez +l'étranger, se trouvent seulement arrêtés comme suspects, et jouissent +d'une fortune qu'il est juste de faire servir à la défense de la +liberté qu'ils ont compromise. Je demande que vous décrétiez que tout +individu qui a des fils émigrés, et qui ne prouvera pas qu'il a été +ardent patriote, et qu'il a fait tout au monde pour empêcher leur +émigration, ne soit plus que pensionnaire de l'État, et que tous ses +biens soient acquis à la République. + + + + +XLV + +SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE + +(12 décembre 1793) + + +Ces observations de Danton, dans la séance du 12 décembre, complètent +les précédents discours sur l'instruction publique. + + * * * * * + +Il est temps de rétablir ce grand principe qu'on semble méconnaître: +que les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à +leurs parents. Personne plus que moi ne respecte la nature. Mais +l'intérêt social exige que là seulement doivent se réunir les +affections. Qui me répondra que les enfants, travaillés par l'égoïsme +des pères, ne deviennent dangereux pour la République? Nous avons +assez fait pour les affections, nous devons dire aux parents: nous ne +vous arrachons pas vos enfants; mais vous ne pouvez les soustraire à +l'influence nationale. + +Et que doit donc nous importer la raison d'un individu devant la +raison Nationale? Qui de nous ignore les dangers que peut produire cet +isolement Perpétuel? C'est dans les écoles nationales que l'enfant +doit sucer le lait républicain. La République est une et indivisible. +L'instruction publique doit aussi se rapporter à ce centre d'unité. A +qui d'ailleurs accorderions-nous cette faculté de s'isoler? C'est au +riche seul. Et que dira le pauvre, contre lequel peut-être on élèvera +des serpents? J'appuie donc l'amendement proposé. + + + + + +ANNÉE 1794 + + + + +XLVI + +SUR L'ÉGALITÉ DES CITOYENS DEVANT LES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES + +(23 janvier 1794) + + +Les commissaires de la section Mucius Scævola avaient fait une +perquisition chez M. Duplessis, beau-père de Camille Desmoulins. Ils +étaient partis en emportant une partie de sa bibliothèque. Camille +vint réclamer à la Convention contre cet acte d'arbitraire. Danton, +malgré son amitié, s'éleva contre lui au nom de l'égalité de tous les +citoyens, membres de la Convention ou non, devant les mesures de salut +public. + + * * * * * + +Je m'oppose à l'espèce de distinction, de privilège, qui semblerait +accordé au beau-père de Desmoulins. Je veux que la Convention ne +s'occupe que d'affaires générales. Si l'on veut un rapport pour ce +citoyen, il en faut aussi pour tous les autres. Je m'élève contre la +priorité de date qu'on cherche à lui donner à leur préjudice. Il +s'agit d'ailleurs de savoir si le Comité de sûreté générale n'est pas +tellement surchargé d'affaires qu'il trouve à peine le temps de +s'occuper de réclamations particulières. + +Une révolution ne peut se faire géométriquement. Les bons citoyens qui +souffrent pour la liberté doivent se consoler par ce grand et sublime +motif. Personne n'a plus que moi demandé les comités révolutionnaires; +c'est sur ma proposition qu'ils ont été établis. Vous avez voulu créer +une espèce de dictature patriotique des citoyens les plus dévoués à la +liberté, sur ceux qui se sont rendus suspects. Ils ont été élevés dans +un moment où le fédéralisme prédominait. Il a fallu, il faut encore +les maintenir dans toute leur force; mais prenons garde aux deux +écueils contre lesquels nous pourrions nous briser. Si nous faisions +trop pour la justice, nous donnerions peut-être dans le modérantisme, +et prêterions des armes à nos ennemis. Il faut que la justice soit +rendue de manière à ne point atténuer la sévérité de nos mesures. + +Lorsqu'une révolution marche vers son terme quoiqu'elle ne soit pas +encore consolidée, lorsque la République obtient des triomphes, que +ses ennemis sont battus, il se trouve une foule de patriotes tardifs +et de fraîche date; il s'élève des luttes de passions, des +préventions, des haines particulières, et souvent les vrais, les +constants patriotes sont écrasés par ces nouveaux venus. Mais enfin, +là où les résultats sont pour la liberté par des mesures générales, +gardons-nous de les accuser. Il vaudrait mieux outrer la liberté et la +Révolution, que de donner à nos ennemis la moindre espérance de +rétroaction. N'est-elle pas bien puissante, cette nation? N'a-t-elle +pas le droit comme la force d'ajouter à ses mesures contre les +aristocrates, et de dissiper les erreurs élevées contre les ennemis de +la patrie? Au moment où la Convention peut, sans inconvénient pour la +chose publique, faire justice à un citoyen, elle violerait ses droits, +si elle ne s'empressait de le faire. + +La réclamation de mon collègue est juste en elle-même, mais elle +ferait naître un décret indigne de nous. Si nous devions accorder une +priorité, elle appartiendrait aux citoyens qui ne trouvent pas, dans +leur fortune et dans leurs connaissances avec des membres de la +Convention, des espérances et des ressources au milieu de leur +malheur; ce serait aux malheureux, aux nécessiteux, qu'il faudrait +d'abord tendre les mains. Je demande que la Convention médite les +moyens de rendre justice à toutes les victimes des mesures et +arrestations arbitraires, sans nuire à l'action du gouvernement +révolutionnaire. Je me garderai bien d'en prescrire ici les moyens. Je +demande le renvoi de cette question à la méditation du Comité de +sûreté générale, qui se concertera avec le Comité de salut public; +qu'il soit fait un rapport à la Convention, et qu'il soit suivi d'une +discussion large et approfondie; car toutes les discussions de la +Convention ont eu pour résultat le triomphe de la liberté. + +La Convention n'a eu de succès que parce qu'elle a été peuple; elle +restera Peuple; elle cherchera et suivra sans cesse l'opinion qui doit +décréter toutes les lois que vous proclamez. En approfondissant ces +grandes questions, vous obtiendrez, je l'espère, des résultats qui +satisferont la justice et l'humanité. + + + + +XLVII + +POUR LE PÈRE DUCHESNE ET RONSIN + +(2 février 1794) + + +Dans la nuit du 19 décembre 1793, Hébert et Ronsin avaient été +arrêtés. Le Comité de sûreté générale proposa à la Convention, le 2 +février, de décréter leur mise en liberté. Lecointre, Philippeaux et +Bourdon (de l'Oise) s'opposèrent à cette mesure que Danton réclama en +ce discours: + + * * * * * + +Ce devrait être un principe incontestable parmi les patriotes que, par +provision, on ne traitât pas comme suspects des vétérans +révolutionnaires qui, de l'aveu public, ont rendu des services +constants à la liberté. Je sais que le caractère violent et impétueux +de Vincent et de Ronsin a pu leur donner des torts particuliers +vis-à -vis de tel ou tel individu; mais, de même que dans toutes les +grandes affaires, je conserverai l'inaltérabilité de mon opinion, et +que j'accuserai mon meilleur ami si ma conscience me dit qu'il est +coupable, de même je veux aujourd'hui défendre Ronsin et Vincent +contre des préventions que je pourrais reprocher à quelques-uns de mes +collègues, et contre des faits énoncés postérieurement à l'arrestation +de deux détenus, ou bien antérieurement, mais alors peu soigneusement +conservés dans les circonstances dont on les a environnés. Car enfin, +sur ces derniers, vous venez d'entendre l'explication de Levasseur; +quant aux autres, quelles probabilités les accompagnent? combien de +signataires en attestent la vérité? qui les garantit à celui qui a +signé la dénonciation? Lui-même est-il témoin et témoin oculaire? Si +aucun des signataires n'a été le témoin de ce qu'il a avancé, s'il n'a +que de simples soupçons, je répète qu'il est très dangereux et très +impolitique d'assigner comme suspect un homme qui a rendu de grands +services à la révolution. + +Je suppose que Ronsin et Vincent, s'abandonnant aussi à des +préventions individuelles, voulussent voir dans les erreurs où +Philippeaux a pu tomber, le plan formé d'une contre-révolution; +immuable, comme je le suis, je déclare que je n'examinerais que les +faits, et que je laisserais de côté le caractère qu'on aurait voulu +leur donner. + +Ainsi donc, quand je considère que rien, en effet, n'est parvenu au +Comité de sûreté générale contre Vincent et Ronsin, que, d'un autre +côté, je vois une dénonciation signée d'un seul individu, qui +peut-être ne déclare qu'un ouï-dire, je rentre alors dans mes +fonctions de législateur; je me rappelle le principe que je posais +tout à l'heure, qui est qu'il faut être bien sûr des faits pour prêter +des intentions contre-révolutionnaires à des amis ardents de la +liberté, ou pour donner à leurs erreurs un caractère de gravité qu'on +ne supporterait pas pour les siennes propres. Je dis alors qu'il faut +être aussi prompt à démêler les intentions évidentes d'un aristocrate +qu'à rechercher le véritable délit d'un patriote; je dis ce que je +disais à Fabre lui-même lorsqu'il arracha à la Convention le décret +d'arrestation contre Vincent et Ronsin: "vous prétendez que la +Convention a été grande lorsqu'elle a rendu ce décret, et moi je +soutiens qu'elle a eu seulement une bonne intention et qu'il la +fallait bien éclairer". + +Ainsi je défends Ronsin et Vincent contre des préventions, de même que +je défendrai Fabre et mes autres collègues, tant qu'on n'aura pas +porté dans mon âme une conviction contraire à celle que j'en ai. +L'exubérance de chaleur qui nous a mis à la hauteur des circonstances, +et qui nous a donné la force de déterminer les événements et de les +faire tourner au profit de la liberté, ne doit pas devenir profitable +aux ennemis de la liberté! Mon plus cruel ennemi, s'il avait été utile +à la République, trouverait en moi un défenseur ardent quand il serait +arrêté, parce que je me défierais d'autant plus de mes préventions +qu'il aurait été plus patriote. + +Je crois Philippeaux profondément convaincu de ce qu'il avance, sans +que pour cela je partage son opinion; mais, ne voyant pas de danger +pour la liberté dans l'élargissement de deux citoyens qui, comme lui +et comme nous, veulent la République, je suis convaincu qu'il ne s'y +opposera pas; qu'il se contentera d'épier leur conduite et de saisir +les occasions de prouver ce qu'il avance; à plus forte raison la +Convention, ne voyant pas de danger dans la mesure que lui propose le +Comité de sûreté générale, doit se hâter de l'adopter. + +Si, quand il fallait être électrisé autant qu'il était possible pour +opérer et maintenir la révolution; si, quand il a fallu surpasser en +chaleur et en énergie tout ce que l'histoire rapporte de tous les +peuples de la terre; si, alors, j'avais vu un seul moment de douceur, +même envers les patriotes, j'aurais dit: notre énergie baisse, notre +chaleur diminue. Ici, je vois que la Convention a toujours été ferme, +inexorable envers ceux qui ont été opposés à l'établissement de la +liberté; elle doit être aujourd'hui bienveillante envers ceux qui +l'ont servie, et ne pas se départir de ce système qu'elle ne soit +convaincue qu'il blesse la justice. Je crois qu'il importe à tous que +l'avis du Comité soit adopté; préparez-vous à être plus que jamais +impassibles envers vos vieux ennemis, difficiles à accuser vos anciens +amis. Voilà , je déclare, ma profession de foi, et j'invite mes +collègues à la faire dans leur coeur. Je jure de me dépouiller +éternellement de toute passion, lorsque j'aurai à prononcer sur les +opinions, sur les écrits, sur les actions de ceux qui ont servi la +cause du peuple et de la liberté. J'ajoute qu'il ne faut pas oublier +qu'un premier tort conduit toujours à un plus grand. Faisons d'avance +cesser ce genre de division que nos ennemis, sans doute, cherchent à +jeter au milieu de nous; que l'acte de justice que vous allez faire +soit un germe d'espérance jeté dans le coeur des citoyens qui, comme +Vincent et Ronsin, ont souffert un instant pour la cause commune, et +nous verrons naître pour la liberté des jours aussi brillants et aussi +purs que vous lui en avez déjà donné de victorieux. + + + + +XLVIII + +SUR L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE + +(6 février 1794) + + +C'est en alliant l'humanité aux principes politiques que Danton +appuya, le 6 février, l'abolition de l'esclavage. + +Il voyait dans cette mesure généreuse, digne du nouveau régime, un des +moyens d'abattre l'Angleterre ennemie. "C'est aujourd'hui que +l'Anglais est mort", dit-il, persuadé que la liberté était le meilleur +adversaire à opposer à la tyrannie. + + * * * * * + +Représentants du peuple français, jusqu'ici nous n'avions décrété la +liberté qu'en égoïstes et pour nous seuls. Mais aujourd'hui nous +proclamons à la face de l'univers, et les générations futures +trouveront leur gloire dans ce décret, nous proclamons la liberté +universelle. Hier, lorsque le président donna le baiser fraternel aux +députés de couleur, je vis le moment où la Convention devait décréter +la liberté de nos frères. La séance était trop nombreuse. La +Convention vient de faire son devoir. Mais après avoir accordé le +bienfait de la liberté, il faut que nous en soyons pour ainsi dire les +modérateurs. Renvoyons au Comité de salut public et des colonies, pour +combiner les moyens de rendre ce décret utile à l'humanité, sans aucun +danger pour elle. + +Nous avions déshonoré noire gloire en tronquant nos travaux. Les +grands principes développés par le vertueux Las Cases avaient été +méconnus. Nous travaillons pour les générations futures, lançons la +liberté dans les colonies: c'est aujourd'hui que l'Anglais est mort. +En jetant la liberté dans le Nouveau Monde, elle y portera des fruits +abondants, elle y poussera des racines profondes. En vain Pitt et ses +complices voudront par des considérations politiques écarter la +jouissance de ce bienfait, ils vont être entraînés dans le néant, la +France va reprendre le rang et l'influence que lui assurent son +énergie, son sol et sa population. Nous jouirons nous-mêmes de notre +générosité, mais nous ne l'entendrons point au delà des bornes de la +sagesse. Nous abattrons les tyrans comme nous avons écrasé les hommes +perfides qui voulaient faire rétrograder la révolution. Ne perdons +point notre énergie, lançons nos frégates, soyons sûrs des +bénédictions de l'univers et de la postérité, et décrétons le renvoi +des mesures à l'examen du Comité. + + + + +XLIX + +SUR LES FONCTIONNAIRES PUBLICS SOUMIS A L'EXAMEN DU COMITÉ DE SALUT +PUBLIC + +(9 mars 1794) + + +Bouchotte était accusé devant la Convention. Danton, intervenant aux +débats, réclama l'examen de la conduite de tous les fonctionnaires +publics. L'homme qui seize jours plus tard devait mourir jetait un +suprême appel à la confiance en le Comité: + + * * * * * + +La représentation nationale, appuyée de la force du peuple, déjouera +tous les complots. Celui qui devait, ces jours derniers, perdre la +liberté est déjà presque en totalité anéanti. Le peuple et la +Convention veulent que tous les coupables soient punis de mort. Mais +la Convention doit prendre une marche digne d'elle. Prenez garde qu'en +marchant par saccade, on ne confonde le vrai patriote avec ceux qui +s'étaient couverts du masque du patriotisme pour assassiner le peuple. +Le décret dont on vient de lire la rédaction n'est rien; il s'agit de +dire au Comité de salut public: examinez le complot dans toutes ses +ramifications; scrutez la conduite de tous les fonctionnaires publics; +voyez si leur mollesse ou leur négligence a concouru, même malgré eux, +à favoriser les conspirateurs. Un homme qui affectait l'empire de la +guerre se trouve au nombre des coupables. Eh bien, le ministre est, à +mon opinion, dans le cas d'être accusé de s'être au moins laissé +paralyser. Le Comité de salut public veille jour et nuit; que les +membres de la Convention s'unissent tous; que les révolutionnaires qui +ont les premiers parlé de République, face à face, avec Lafayette, +apportent ici leur tête et leurs bras pour servir la patrie. Nous +sommes tous responsables au peuple de sa liberté. Français, ne vous +effrayez pas, la liberté doit bouillonner jusqu'à ce que l'écume soit +sortie. + +Nos comités sont l'avant-garde politique; les armées doivent vaincre +quand l'avant-garde est en surveillance. Jamais la République ne fut, +à mon sens, plus grande. Voici le nouveau temps marqué pour cette +sublime révolution. Il fallait vaincre ceux qui singeaient le +patriotisme pour tuer la liberté; nous les avons vaincus. + +Je demande que le Comité de salut public se concerte avec celui de +sûreté générale pour examiner la conduite de tous les fonctionnaires. +Il faut que chacun de nous se prononce. J'ai demandé le premier le +gouvernement révolutionnaire. On rejeta d'abord mon idée, on l'a +adoptée ensuite; ce gouvernement révolutionnaire a sauvé la +République; ce gouvernement, c'est vous. + +Union, vigilance, méditation, parmi les membres de la Convention. + + + + +L + +SUR LA DIGNITÉ DE LA CONVENTION + +(19 mars 1794) + + +Dans cette même séance de la Convention, Pache vint, avec le conseil +général, protester de son dévouement au gouvernement. Ruhl, qui +présidait, lui reprocha de venir "un peu tard faire cette +protestation". L'inscription de cette réponse au procès-verbal ayant +été demandée par quelques membres, Danton protesta au nom de la +dignité de la Convention nationale. Ce fut son dernier discours. + + * * * * * + +Je demande la parole sur cette proposition. La représentation +nationale doit toujours avoir une marche digne d'elle. Elle ne doit +pas avilir un corps entier, et frapper d'une prévention collective une +administration collective, parce que quelques individus de ce corps +peuvent être coupables. Si nous ne réglons pas nos mouvements, nous +pouvons confondre des patriotes énergiques avec des scélérats qui +n'avaient que le masque de patriotisme. Je suis convaincu que la +grande majorité du conseil général de la Commune de Paris est digne de +toute la confiance du peuple et de ses représentants; qu'elle est +composée d'excellents patriotes, d'ardents révolutionnaires. + +J'aime à saisir cette occasion pour lui faire individuellement hommage +de mon estime. Le conseil général est venu déclarer qu'il fait cause +commune avec vous. Le président de la Convention a senti vivement sa +dignité; la réponse qu'il a faite est, par le sens qu'elle renferme et +par l'intention dans laquelle elle est rédigée, digne de la majesté du +peuple que nous représentons. L'accent patriarcal et le ton solennel +dont il l'a prononcée, donnaient à ces paroles un caractère plus +auguste encore. Cependant ne devons-nous pas craindre, dans ce moment, +que les malveillants n'abusent des expressions de Ruhl, dont +l'intention ne nous est point suspecte, et qui ne veut sûrement pas +que des citoyens qui viennent se mettre dans les rangs, sous les +drapeaux du peuple et de la liberté, remportent de notre sein la +moindre amertume? Au nom de la patrie, ne laissons pas aucune prise à +la dissension. Si jamais, quand nous serons vainqueurs, et déjà la +victoire nous est assurée, si jamais des passions particulières +pouvaient prévaloir sur l'amour de la patrie, si elles tentaient de +creuser un nouvel abîme pour la liberté, je voudrais m'y précipiter +tout le premier. Mais loin de nous tout ressentiment.... + +Le temps est venu où l'on ne jugera plus que les actions. Les masques +tombent, les masques ne séduiront plus. On ne confondra plus ceux qui +veulent égorger les patriotes avec les véritables magistrats du +peuple, qui sont peuple eux-mêmes. N'y eût-il parmi tous les +magistrats qu'un seul homme qui eût fait son devoir, il faudrait tout +souffrir plutôt que de lui faire boire le calice d'amertume; mais ici +on ne doute pas du patriotisme de la plus grande majorité de la +Commune. Le président lui a fait une réponse où règne une sévère +justice; mais elle peut être mal interprétée. Épargnons à la Commune +la douleur de croire qu'elle a été censurée avec aigreur. + +LE PRÉSIDENT.--Je vais répondre à la tribune; viens, mon cher +collègue, occupe toi-même le fauteuil. + +DANTON.--Président, ne demande pas que je monte au fauteuil, tu +l'occupes dignement. Ma pensée est pure; si mes expressions l'ont mal +rendue, pardonne-moi une inconséquence involontaire; je te +pardonnerais moi-même une pareille erreur. Vois en moi un frère qui a +exprimé librement son opinion. + +_Ruhl descend de la tribune et se jette dans les bras de Danton. Cette +scène excite le plus vif enthousiasme dans l'Assemblée_. + + + + + +MÉMOIRE + +ÉCRIT EN MIL HUIT CENT QUARANTE-SIX PAR LES DEUX FILS DE DANTON, LE +CONVENTIONNEL, POUR DÉTRUIRE LES ACCUSATIONS DE VÉNALITÉ CONTRE LEUR +PÈRE + + + + +MÉMOIRE DES FILS DE DANTON + + +Rien au monde ne nous est plus cher que la mémoire de notre père. Elle +a été, elle est encore tous les jours calomniée, outragée d'une +manière affreuse; aussi notre désir le plus ardent a-t-il toujours été +de voir l'histoire lui rendre justice. + +Georges-Jacques Danton, notre père, se maria deux fois. Il épousa +d'abord, en juin 1787, Antoinette-Gabrielle Charpentier, qui mourut le +10 février 1793. Dans le cours de la même année 1793, nous ne +pourrions pas indiquer l'époque précise, il épousa en secondes noces +Mlle Sophie Gély, qui vivait encore il y a deux ans (nous ne savons +pas si elle est morte depuis). Notre père, en mourant, ne laissa que +deux fils issus de son premier mariage. Nous sommes nés, l'un le 18 +juin 1790, et l'autre le 17 février 1792. Notre père mourut le 5 avril +1794; nous n'avons donc pas pu avoir le bonheur de recevoir ses +enseignements, ses confidences, d'être initiés à ses pensées, à ses +projets. Au moment de sa mort, tout chez lui a été saisi, confisqué, +et plus tard aucun de ses papiers, à l'exception de ses titres de +propriété, ne nous a été rendu. Nous avons été élevés par M. +François-Jérôme Charpentier, notre grand-père maternel et notre +tuteur. Il ne parlait jamais sans attendrissement de Danton, son +gendre. M. Charpentier, qui habitait Paris, y mourut en 1804, à une +époque où, sans doute, il nous trouvait encore trop jeunes pour que +nous puissions bien apprécier ce qu'il aurait pu nous raconter de la +vie politique de notre père, car il s'abstint de nous en parler. Du +reste, il avait environ quatre-vingts ans quand il mourut, et, dans +ses dernières années, son esprit paraissait beaucoup plus occupé de +son avenir dans un autre monde que de ce qui s'était passé dans +celui-ci. Après la mort de notre grand-père Charpentier, M. Victor +Charpentier, son fils, fut nommé notre tuteur. Il mourut en 1810. +Quoiqu'il habitât Paris, nous revînmes en 1805 à Arcis, pour ne plus +le quitter. La fin de notre enfance et le commencement de notre +jeunesse s'y écoulèrent auprès de la mère de notre père. Elle était +affaiblie par l'âge, les infirmités et les chagrins. C'était toujours +les yeux remplis de larmes qu'elle nous entretenait de son fils, des +innombrables témoignages d'affection qu'il lui avait donnés, des +tendres caresses dont il l'accablait. Elle fit de fréquents voyages à +Paris; il aimait tant à la voir à ses côtés! Il avait en elle une +confiance entière; elle en était digne, et, s'il eût eu des secrets, +elle les eût connus, et nous les eussions connus par elle. Très +souvent, elle nous parlait de la Révolution; mais, en embrasser tout +l'ensemble d'un seul coup d'oeil, en apprécier les causes, en suivre +la marche, en juger les hommes et les événements, en distinguer tous +les partis, deviner leur but, démêler les fils qui les faisaient agir, +tout cela n'était pas chose facile, on en conviendra: aussi, quoique +la mère de Danton eût beaucoup d'intelligence et d'esprit, on ne sera +pas surpris que, d'après ses récits, nous n'ayons jamais connu la +Révolution que d'une manière extrêmement confuse. + +Jusqu'ici nous n'avons parlé que des choses qui se rapportent à nous; +cela, de notre part, peut paraître ridicule, mais cesse véritablement +de l'être quand on considère qu'il nous a fallu entrer dans ces +explications pour faire comprendre comment il se fait que nous, +enfants de Danton, nous ne puissions pas donner le moindre +éclaircissement sur aucun des grands événements dans lesquels il a +figuré. Sa mère, d'accord avec tous ceux qui nous ont si souvent parlé +de lui pour l'avoir connu, et que notre position sociale ne fera, +certes, pas suspecter de flatterie, sa mère nous l'a toujours dépeint +comme le plus honnête homme que l'on puisse rencontrer, comme l'homme +le plus aimant, le plus franc, le plus loyal, le plus désintéressé, le +plus généreux, le plus dévoué à ses parents, à ses amis, à son pays +natal et à sa patrie. Quoi d'étonnant, nous dira-t-on? Dans la bouche +d'une mère, que prouve un pareil éloge? Rien, sinon qu'elle adorait +son fils. On ajoutera: Est-ce que, pour juger un homme, la postérité +devra s'en rapporter aux déclarations de la mère et des fils de cet +homme? Non, sans doute, elle ne le devra pas, nous en convenons. Mais +aussi, pour juger ce même homme, devra-t-elle s'en rapporter aux +déclarations de ses ennemis? Elle ne le devra pas davantage. Et +pourtant, que ferait-elle, si, pour juger Danton, elle ne consultait +que les Mémoires de ceux qu'il a toujours combattus? + +Justifier la vie politique de notre père, défendre sa mémoire, c'est +pour nous un devoir sacré. Pourquoi ne l'avons-nous pas rempli? C'est +parce que nous n'avons eu en notre possession aucun document, +absolument aucun, et que nous ne pourrions mettre en avant que des +allégations sans preuves écrites; mais nous allons réfuter une +accusation excessivement grave qui se rattache à sa vie privée. Nous +croyons qu'il nous sera facile de le faire victorieusement, car nos +principaux arguments auront pour base des actes authentiques. + +Voici cette accusation. On a reproché à Danton d'avoir exploité la +Révolution pour amasser scandaleusement une fortune énorme. Nous +allons prouver d'une manière incontestable, que c'est à très grand +tort qu'on lui a adressé ce reproche. Pour atteindre ce but, nous +allons comparer l'état de sa fortune au commencement de la Révolution +avec l'état de sa fortune au moment de sa mort. + +Au moment où la Révolution éclata, notre père était avocat aux +conseils du roi. C'est un fait dont il n'est pas nécessaire de fournir +la preuve: ses ennemis eux-mêmes ne le contestent pas. Nous ne pouvons +pas établir d'une manière précise et certaine ce qu'il possédait à +cette époque. Cependant nous disons que, s'il ne possédait rien autre +chose (ce qui n'est pas prouvé), _il possédait au moins sa charge_, et +voici sur ce point notre raisonnement: + +1° Quelques notes qui sont en notre possession nous prouvent que +Jacques Danton, notre grand-père, décédé à Arcis, le 24 février 1762, +laissa des immeubles sur le finage de Plancy et sur celui d'Arcis; il +est donc présumable que notre père, né le 26 octobre 1759, et par +conséquent resté mineur en très bas âge, a dû posséder un patrimoine +quelconque, si modique qu'on veuille le supposer. + +2° Si, avant la Révolution, on pouvait être reçu avocat quand on avait +vingt et un ans accomplis (ce que nous ignorons), notre père aura pu +être avocat vers 1780; en admettant qu'il fallût avoir vingt-cinq ans, +il aura pu être avocat vers la fin de 1784. Il devint ensuite avocat +aux conseils du roi en 1787; il était donc possible que, avant 1789, +il eût déjà fait quelques bénéfices, tant comme avocat au Parlement, +que comme avocat aux conseils, et que, sur ces bénéfices, il eût fait +quelques économies. + +3° Il y a lieu de penser qu'en épousant notre mère, il reçut une dot +quelconque. Eh bien, nous avons toujours cru qu'il paya sa charge aux +conseils du roi, tant avec cette dot qu'avec le peu d'économies qu'il +pouvait avoir faites sur ce qu'il avait pu gagner d'abord comme avocat +au Parlement, ensuite comme avocat aux conseils, et qu'avec le peu de +patrimoine qu'il devait posséder. Vous faites une supposition, nous +dira-t-on? C'est vrai, c'est une supposition, puisque nous n'apportons +pas les preuves de ce que nous venons d'avancer; mais si ses ennemis +ne veulent pas admettre avec nous que notre supposition soit une +réalité, il faudra que, de leur côté, ils supposent que notre père +n'avait pas le moindre patrimoine, qu'il n'avait fait aucun bénéfice, +tant en qualité d'avocat au Parlement qu'en qualité d'avocat aux +conseils; que, s'il avait fait des bénéfices il n'avait pas fait +d'économies; enfin qu'ils supposent que sa femme en l'épousant ne lui +a pas apporté de dot. A moins qu'ils ne prouvent tout cela, ils feront +aussi une supposition. Or, nous le demandons à toutes les personnes +qui sont de bonne foi et sans prévention, notre supposition est-elle +plus vraisemblable que celle des ennemis de notre père? Oui, sans +doute. Nous l'admettons donc comme un fait prouvé, et nous disons: +Danton n'était pas riche au commencement de la Révolution, mais, s'il +ne possédait rien autre chose (ce qui n'est pas prouvé), il possédait +au moins sa charge d'avocat aux conseils du roi. Maintenant Danton +est-il riche au moment de sa mort? c'est ce que nous allons examiner. + +Nous allons établir que ce qu'il possédait au moment de sa mort +n'était que l'équivalent à peu près de sa charge d'avocat aux +conseils. Nous n'avons jamais su s'il a été fait des actes de partage +de son patrimoine et de celui de ses femmes, ni si, au moment de la +confiscation de ses biens, il en a été dressé inventaire, mais nous +savons très bien et très exactement ce que nous avons recueilli de sa +succession, et nous allons le dire, sans rester dans le vague sur +aucun point, car c'est ici que, comme nous l'avons annoncé, nos +arguments vont être basés sur des actes authentiques. + +Nous ferons observer que l'état que nous allons donner comprend sans +distinction ce qui vient de notre père et de notre mère. + +Une loi de février 1791 ordonna que le prix des charges et offices +supprimés serait remboursé par l'État aux titulaires. La charge que +Danton possédait était de ce nombre. Nous n'avons jamais su, pas même +approximativement, combien elle lui avait coûté. Il en reçut le +remboursement sans doute, car précisément vers cette époque, il +commença à acheter des immeubles dont voici le détail: + +Le 24 mars 1791, il achète aux enchères, moyennant quarante-huit mille +deux cents livres, un bien national provenant du clergé, consistant en +une ferme appelée Nuisement, située sur le finage de Chassericourt, +canton de Chavanges, arrondissement d'Arcis, département de l'Aube, à +sept lieues d'Arcis. Le titre de propriété de cette ferme n'est plus +entre nos mains, en voici la raison: afin de payer le prix +d'acquisition d'une filature de coton, nous avons vendu cette ferme à +M. Nicolas Marcheré-Lavigne, par acte passé par-devant maître Jeannet, +notaire à Arcis, en date du vingt-trois juillet mil huit cent treize, +moyennant quarante-trois mille cinq cents francs, savoir trente mille +francs portés au contrat, et treize mille francs que nous avons reçus +en billets. Nous avons remis le titre de propriété à l'acquéreur. +Danton avait acheté cette ferme la somme de quarante-huit mille deux +cents livres, ci...... 48.200 liv. + +12 avril 91.--Il achète aux enchères du district d'Arcis, par +l'entremise de maître Jacques Jeannet-Boursier, son mandataire et son +cousin, moyennant quinze cent soixante quinze livres, qu'il paye le +vingt du même mois, un bien national provenant du clergé consistant en +une pièce de prés contenant un arpent quatre denrées, situé sur le +finage du Chêne, lieu dit Villieu, ci...... 1.575 liv. + +12 avril 91.--Il achète encore aux enchères du district d'Arcis, par +l'entremise de maître Jeannet-Boursier, moyennant six mille sept cent +vingt-cinq livres, qu'il paya le lendemain, un bien national provenant +du clergé, consistant en une pièce de pré et saussaie contenant huit +arpents, situé sur le finage de Torcy-le-Petit, lieu dit Linglé, +ci...... 6.725 liv. + +13 avril 91.--Mademoiselle Marie-Madeleine Piot de Courcelles, +demeurant à Courcelles, par acte passé ce jour-là par-devant maître +Odin, notaire à Troyes, vend à Georges-Jacques Danton, administrateur +du département de Paris, ce acceptant M. Jeannet-Boursier, moyennant +vingt-cinq mille trois cents livres qu'il paye comptant, un bien +patrimonial n'ayant absolument rien de seigneurial, malgré les +apparences qui pourraient résulter du nom de la venderesse, et +consistant en une maison, cour, jardin, canal, enclos et dépendances, +situés à Arcis-sur-Aube, place du Grand-Pont, le tout contenant +environ neuf arpents, trois denrées, quatorze carreaux, ci...... 25.300 +liv. + +Nota.--Voilà la modeste propriété que les ennemis de Danton décoraient +du nom pompeux de sa terre d'Arcis, par dérision peut-être, mais +plutôt pour le dépopulariser et jeter sur lui de l'odieux en faisant +croire que, devenu tout à coup assez riche pour acheter et pour payer +la terre d'Arcis, Danton, le républicain, n'avait pas mieux demandé +que de se substituer à son seigneur. La vérité est que la terre +d'Arcis (et il n'y en a qu'une, consistant en un château avec +dépendances considérables) n'a pas cessé un instant depuis plus d'un +siècle d'appartenir à la famille de la Briffe, qui en possède +plusieurs. Depuis l'an 1840 seulement, cette famille a vendu les +dépendances et n'a gardé que le château avec son parc. + +28 octobre 91.--Il achète, non par un mandataire, mais par lui-même, +de M. Béon-Jeannet, par acte passé par-devant maître Finot, notaire à +Arcis, moyennant deux mille deux cent cinquante livres qu'il paye +comptant, un bien patrimonial consistant en cinq petites pièces de +bois, situées sur le finage d'Arcis et sur celui du Chêne, et +contenant ensemble deux arpents, deux denrées, ci...... 2.250 liv. + +7 novembre 91.--Il achète de M. Gilbert-Lasnier, par acte passé +par-devant maître Finot, notaire à Arcis, moyennant deux cent quarante +livres qu'il paye comptant, une denrée, vingt-cinq carreaux de jardin, +pour agrandir la propriété qu'il a acquise de mademoiselle Piot, +ci...... 240 liv. + +Par le même acte il achète aussi, moyennant quatre cent soixante +livres qu'il paye aussi comptant, deux denrées de bois que plus tard +(le 3 avril 93), il donne en échange d'une denrée, soixante-quatre +carreaux de bois, qu'il réunit à la propriété de mademoiselle Piot, +ci...... 460 liv. + +8 novembre 91.--Il achète de M. Bouquet-Béon, par acte passé +par-devant maître Finot, notaire à Arcis, moyennant deux cent dix +livres qu'il ne paye que le 10 juin 1793, un jardin dont la contenance +n'est pas indiquée et qu'il réunit à la propriété de mademoiselle +Piot, ci...... 210 liv. + +Total du prix de toutes les acquisitions d'immeubles faites par Danton +en mil sept cent quatre-vingt onze: quatre-vingt-quatre mille neuf +cent soixante livres, ci...... 84.960 liv. + +On doit remarquer qu'il est présumable que la plus grande partie de +ces acquisitions a dû être payée en assignats, qui, à cette époque, +perdaient déjà de leur valeur et dont, par conséquent, la valeur +nominale était supérieure à leur valeur réelle en argent, d'où il +résulterait que le prix réel en argent des immeubles ci-dessus +indiqués aurait été inférieur à 84.960 livres. + +Depuis cette dernière acquisition du 8 novembre 1791 jusqu'à sa mort, +Danton ne fit plus aucune acquisition importante. Il acheta +successivement en 1792 et 1793 un nombre assez considérable de +parcelles très peu étendues et dont nous croyons inutile de donner ici +le détail qui, par sa longueur et par le peu d'importance de chaque +article, deviendrait fastidieux (nous pourrions le fournir s'il en +était besoin). Il fit aussi des échanges. Nous pensons qu'il suffit de +dire que, en ajoutant ces parcelles à ce que Danton avait acheté en +1791, on trouve que les immeubles qui, au moment de sa mort, +dépendaient tant de sa succession que de celle de notre mère, et qui +nous sont parvenus, se composaient de ce qui suit, savoir: + +1° De la ferme de Nuisement (vendue par nous le 23 juillet 1813); + +2° De sa modeste et vieille maison d'Arcis, avec sa dépendance, le +tout contenant non plus 9 arpents, 3 denrées, 14 carreaux (ou bien 4 +hectares, 23 ares, 24 centiares) seulement, comme au 13 avril 1791, +époque où il en fit l'acquisition de mademoiselle Piot, mais par suite +des additions qu'il y avait faites, 17 arpents, 3 denrées, 52 carreaux +(ou bien 786 ares, 23); + +3° De 19 arpents, 7 denrées, 41 carreaux (808 ares, 06) de pré et +saussaie; + +4° De 8 arpents, 1 denrée, 57 carreaux (369 ares, 96) de bois; + +5° De 2 denrées, 40 carreaux (14 ares, 07) de terre située dans +l'enceinte d'Arcis. + +Nous déclarons à qui voudra l'entendre et au besoin nous déclarons +_sous la foi du serment_, que nous n'avons recueilli de la succession +de Georges-Jacques Danton, notre père, et d'Antoinette-Gabrielle +Charpentier, notre mère, rien, absolument rien autre chose que les +immeubles dont nous venons de donner l'état, que quelques portraits de +famille et le buste en plâtre de notre mère, lesquels, longtemps après +la mort de notre second tuteur, nous furent remis par son épouse, et +que quelques effets mobiliers qui ne méritent pas qu'on en fasse +l'énumération ni la description; mais que nous n'en avons recueilli +aucune somme d'argent, aucune créance, en un mot rien de ce qu'on +appelle valeurs mobilières, à l'exception pourtant d'une rente de 100 +francs 5 p. 100 dont MM. Defrance et Détape, receveurs de rentes à +Paris, rue Chabannais, n° 6, ont opéré la vente pour nous le 18 juin +1825, rente qui avait été achetée pour nous par l'un de nos tuteurs. + +Nous n'avons recueilli que cela de la succession de notre père et de +notre mère; il est donc évident qu'ils ne possédaient rien autre +chose, ni dans le département de l'Aube, ni ailleurs. + +Si nous possédons aujourd'hui quelques immeubles qui ne fassent pas +partie de l'état qui précède, c'est que nous les avons achetés ou bien +que nous les avons eus en partage de la succession de Jeanne-Madeleine +Camut, notre grand'mère, décédée à Arcis au mois d'octobre 1813, veuve +en premières noces de Jacques Danton, notre grand-père, et, en +secondes noces de Jean Recordain, qu'elle avait épousé en 1770. Les +livres de l'enregistrement et les matrices cadastrales peuvent fournir +la preuve de ce que nous venons d'avancer. + +On pourra nous faire une objection qui mérite une réponse; on pourra +nous dire: "Vous n'avez recueilli de la succession de votre père et de +votre mère que les immeubles et les meubles dont vous venez de faire +la déclaration, mais cela ne prouve pas que la fortune de votre père, +au moment de sa mort, ne se composât que de ces seuls objets; car sa +condamnation ayant entraîné la confiscation de tous ses biens sans +exception, la République a pu en vendre et en a peut-être vendu pour +des sommes considérables. Vous n'avez peut-être recueilli que ce +qu'elle n'a pas vendu." + +Voici notre réponse: + +Les meubles et les immeubles confisqués à la mort de notre père dans +le département de l'Aube et non vendus, furent remis en notre +possession par un arrêté de l'administration de ce département, en +date du 24 germinal an IV (13 avril 1796), arrêté dont nous avons une +copie sous les yeux, arrêté pris en conséquence d'une pétition +présentée par notre tuteur, arrêté basé sur la loi du 14 floréal an +III (3 mai 1795), qui consacre le principe de la restitution des biens +des condamnés par les tribunaux et les commissions révolutionnaires, +basé sur la loi du 21 prairial an III (9 juin 1796), qui lève le +séquestre sur ces biens et en règle le mode de restitution; enfin, +arrêté basé sur la loi du 13 thermidor an III (31 juillet 1795), dont +il ne rappelle pas les dispositions. + +L'administration du département de l'Aube, dans la même délibération, +arrête que le produit des meubles et des immeubles qui ont été vendus +et des intérêts qui ont été perçus depuis le 14 floréal an III (3 mai +1795), montant à la somme de douze mille quatre cent cinq livres +quatre sous quatre deniers, sera restitué à notre tuteur, en bons au +porteur admissibles en payement de domaines nationaux provenant +d'émigrés seulement. Nous ne savons pas si notre tuteur reçut ces bons +au porteur; s'il les reçut, quel usage il en fit; nous savons +seulement qu'il n'acheta pas de biens d'émigrés. Il résulte évidemment +de cet arrêté de l'administration du département de l'Aube, que dans +ce département le produit des meubles et immeubles provenant de Danton +et vendus au profit de la République, ne s'est pas élevé au-dessus de +12,405 livres 4 sous 4 deniers. C'était le total de l'état de +réclamation présenté par notre tuteur dans sa pétition, et tout le +monde pensera, comme nous, qu'il n'aura pas manqué de faire valoir +tous nos droits. On peut remarquer que dans cet arrêté il est dit que +ces 12.405 livres sont le montant du produit des meubles et des +immeubles vendus, et des intérêts qui ont été perçus depuis le 14 +floréal an III (3 mai 1795); ces 12.405 livres ne se composaient donc +pas en entier du prix des meubles et des immeubles vendus; les +_intérêts_ perçus y entraient donc pour quelque chose, sans que +nous sachions pour quelle somme. Nous avons entre les mains les +expéditions de vingt procès-verbaux qui constatent que le 11 messidor +an II (29 juin 1794) il a été vendu, moyennant cinq mille sept cent +vingt-cinq livres, vingt pièces de terre labourable contenant ensemble +environ onze arpents, deux denrées (ou bien 506 ares, 70), situées sur +les finages d'Arcis, de la Villette, de Saint-Étienne et de Torcy. En +a-t-il été vendu un plus grand nombre? Nous l'ignorons. Mais cela ne +fait que 5.725 livres, sur les 12.405 dont la restitution à notre +profit a été ordonnée. De quoi se composaient les 6.680 restants? +Était-ce du prix de meubles et d'immeubles vendus, ou d'intérêts +perçus? Nous n'en savons rien, mais peu importe. Les 12.405 livres, si +on le veut, provenaient en entier du prix d'immeubles vendus; +admettons-le. Dans ce cas, pour avoir le total de ce que notre père +possédait au moment de sa mort, il faudrait ajouter 12.405 livres à ce +que nous avons recueilli de sa succession. Mais, si d'un côté on doit +ajouter 12.405 livres, d'un autre côté on doit retrancher 16.065 +livres qui restaient dues aux personnes qui ont vendu a notre père les +immeubles dont nous avons hérité. Nous pourrions, s'il était +nécessaire, fournir le détail de ces 16.065 livres avec pièces à +l'appui. Elles ont été payées plus tard par notre tuteur, et, pour les +payer, il n'aura pas manqué sans doute de faire emploi, autant qu'il +aura pu, des 12.405 livres de bons an porteur dont la restitution +avait été ordonnée à notre profit, par l'arrêté de l'administration du +département de l'Aube, en date du 24 germinal an IV. + +Il est donc établi d'abord que, dans le département de l'Aube, le prix +des meubles et des immeubles qui ont été vendus n'a pas pu s'élever +au-dessus de 12.405 livres; ensuite que notre père, au moment de sa +mort, devait encore 16.065 livres sur le prix d'acquisition des +immeubles qu'il y possédait. + +Voilà pour ce qui concerne le département de l'Aube. Notre tuteur +a-t-il eu à faire, pour notre compte, des réclamations dans quelques +autres départements? C'est possible, il est même présumable qu'il en a +eu à faire relativement à des objets mobiliers; il était trop soigneux +de nos intérêts pour que nous puissions croire qu'il ait négligé +quelque chose de ce qui s'y rattachait. Mais les sommes dont il a dû +obtenir la restitution ont été sans doute peu considérables, car il +n'en est rien parvenu jusqu'à nous dans la succession de notre père. +D'un autre côté, s'il eût possédé des immeubles dans les départements +autres que celui de l'Aube, il fût arrivé de deux choses l'une: 1° ou +bien ces immeubles n'eussent pas été vendus; alors nous les +posséderions encore aujourd'hui, puisque, à l'exception de la ferme de +Nuisement, dont nous avons parlé, nous n'avons jamais vendu +d'immeubles; eh bien, nous n'en possédons aucun hors du département de +l'Aube; 2° ou bien ils eussent été vendus par la République à son +profit; dans ce cas, la République nous en eût plus tard restitué le +prix, comme elle l'a fait pour ceux qui ont été vendus dans le +département de l'Aube, et nous eussions retrouvé ce prix dans la +succession de notre père, soit en valeurs immobilières achetées par +nos tuteurs, pour emploi, soit en valeurs mobilières. Eh bien, nous +l'avons déclaré précédemment, nous n'avons presque rien recueilli en +valeurs mobilières; et, en immeubles, nous n'en avons recueilli aucun +qui n'ait été acheté du vivant de notre père, et qui ne fasse partie +de l'état que nous avons fourni. + +Nous croyons avoir répondu complètement et victorieusement à +l'objection précédemment faite. + +Notre raisonnement était donc logique quand nous disions: nous n'avons +recueilli que cela de la succession de notre père et de notre mère, il +est donc évident qu'ils ne possédaient rien autre chose, ni dans le +département de l'Aube, ni ailleurs. Toutefois, nous ferons remarquer +que, en raisonnant ainsi, nous avons fait abstraction et des 12.405 +livres qu'il eût fallu ajouter à leur avoir, et des 16.065 livres +qu'il eût fallu retrancher pour établir un compte rigoureusement +exact. + +Nous avons prouvé d'abord que, si Danton n'était pas riche an +commencement de la Révolution, il possédait au moins sa charge +d'avocat aux conseils du Roi; ensuite, par l'état que nous avons +établi de sa fortune au moment de sa mort, nous avons prouvé qu'on +peut regarder ce qu'il possédait à ce moment comme étant à peu près +l'équivalent de sa charge, dont il avait reçu le remboursement. Si +nous avons prouvé tout cela (comme nous n'en doutons pas); nous avons +prouvé aussi que c'est à très grand tort qu'on lui a reproché d'avoir +exploité la Révolution pour amasser une fortune énorme et scandaleuse. +Certes, on en conviendra, il a bien pu parvenir au degré d'_opulence_ +qu'il avait atteint sans se rendre coupable des actes infâmes, des +monstrueux et innombrables forfaits que les atroces calomnies de nos +ennemis et l'odieux et inique rapport de Saint-Just lui ont si +perfidement et si faussement imputés. + +Maintenant nous allons citer quelques faits authentiques qui pourront +faire apprécier la bonté de son coeur. Nous avons vu précédemment que +ce fut en mars et en avril 1791 qu'il acheta la majeure partie, on +pourrait même dire la presque totalité des immeubles qu'il possédait +quand il mourut. + +Voici un des sentiments qui agitaient son coeur en mars et en avril +1791. Il désirait augmenter la modeste aisance de sa mère, de sa bonne +mère qu'il adorait. Veut-on savoir ce qu'il s'empressa de faire à son +entrée en jouissance de ces immeubles qu'il venait d'acheter? Jetons +un regard sur l'acte que nous tenons dans les mains. Il a été passé le +15 avril 1791 (deux jours après la vente faite à Danton par Mlle Piot) +par-devant Me Odin qui en a gardé la minute, et Me Étienne son +collègue, notaires à Troyes. Danton y fait donation entre vifs, pure, +simple et irrévocable, à sa mère, de six cents livres de rentes +annuelles et viagères, payables de six mois en six mois, dont les +premiers six mois payables au 15 octobre 1791. Sur cette rente de 600 +livres, Danton veut qu'en cas de décès de sa mère, 400 livres soient +réversibles sur M. Jean Recordain, son mari (M. Recordain était un +homme fort aisé lorsqu'il épousa la mère de Danton; il était +extrêmement bon; sa bonté allait même jusqu'a la faiblesse, puisque, +par sa complaisance pour de prétendus amis dont il avait endossé des +billets, il perdit une grande partie de ce qu'il avait apporté en +mariage; néanmoins, c'était un si excellent homme, il avait toujours +été si bon pour les enfants de Jacques Danton, qu'ils le regardaient +tous comme leur véritable père; aussi Danton, son beau-fils, avait-il +pour lui beaucoup d'affection). Le vif désir que ressent Danton de +donner aux donataires des marques certaines de son amitié pour eux, +est la seule cause de cette donation. Cette rente viagère est à +prendre sur la maison et sur ses dépendances, situées à Arcis, que +Danton vient d'acquérir le 13 avril 1791. Tel fut son premier acte de +prise de possession. + +On remarquera que cette propriété, au moment où mademoiselle Piot la +vendit, était louée par elle à plusieurs locataires qui lui payaient +ensemble la somme de 600 livres annuellement. Si Danton eût été riche +et surtout aussi riche que ses ennemis ont voulu le faire croire, son +grand coeur ne se fût pas contenté de faire à sa mère une pension si +modique. Pour faire cette donation, Danton aurait pu attendre qu'il +vint à Arcis, mais il était si pressé d'obéir au sentiment d'amour +filial qu'il éprouvait que, dès le 17 mars 1791, il avait donné à cet +effet une procuration spéciale à M. Jeannet-Bourcier, qui exécuta son +mandat deux jours après avoir acheté pour Danton la propriété de +mademoiselle Piot. Aussitôt que la maison était devenue vacante et +disponible, Danton, qui aimait tant à être entouré de sa famille, +avait voulu que sa mère et son beau-père vinssent l'habiter, ainsi que +M. Menuel, sa femme et leurs enfants. (M. Menuel avait épousé la soeur +aînée de Danton.) + +Au 6 août 1792, Danton était à Arcis; on était à la veille d'un grand +événement qu'il prévoyait sans doute. Au Milieu des mille pensées qui +doivent alors l'agiter, au milieu de l'inquiétude que doivent lui +causer les périls auxquels il va s'exposer, quelle idée prédomine, +quelle crainte vient l'atteindre? Il pense à sa mère, il craint de +n'avoir pas suffisamment assuré son sort et sa tranquillité; en voici +la preuve dans cet acte passé le 4 août 1792 par-devant Me Pinot, +notaire à Arcis. Q'y lit-on? "Danton voulant donner à sa mère des +preuves des sentiments de respect et de tendresse qu'il a toujours eus +pour elle, il lui assure, sa vie durant, une habitation convenable et +commode, lui fait donation entre-vifs, pure, simple et irrévocable, de +l'usufruit de telles parts et portions qu'elle voudra choisir dans la +maison et dépendances situées a Arcis, rue des Ponts, qu'il a acquise +de mademoiselle Piot de Courcelles, et dans laquelle maison, sa mère +fait alors sa demeure, et de l'usufruit de trois denrées de terrain à +prendre dans tel endroit du terrain qu'elle voudra choisir, pour jouir +desdits objets à compter du jour de la donation." Si M. Jean Recordain +survit à sa femme, donation lui est faite par le même acte de +l'usufruit de la moitié des objets qu'aura choisis et dont aura joui +sa femme. + +Nous n'avons pas connaissance que Danton ait jamais fait d'autres +dispositions en faveur de sa mère ni de son beau-père. Nous le +répétons, si Danton eût été riche, et surtout s'il eût été aussi riche +que ses ennemis ont voulu le faire croire, son grand coeur ne se fût +pas contenté de faire à sa mère et à son beau-père des dons si +modiques; nous sommes intimement persuadés que sa générosité envers +eux eût été en proportion de sa fortune. + +Voici encore une pièce, peu importante en elle-même à la vérité, mais +qui honore Danton et qui prouve sa bonté; c'est une pétition en date +du 30 thermidor an II (17 août 1794), adressée aux citoyens +administrateurs du département de Paris, par Marguerite Hariot (veuve +de Jacques Geoffroy, charpentier à Arcis), qui expose que, par acte +passé devant Me Finot, notaire à Arcis, le 11 décembre 1791, Danton, +dont elle était la nourrice, lui avait assuré et constitué une rente +viagère de cent livres dont elle devait commencer à jouir à partir du +jour du décès de Danton, ajoutant que, de son vivant, il ne bornerait +pas sa générosité à cette somme. Elle demande, en conséquence, que les +administrateurs du département de Paris ordonnent que cette rente +viagère lui soit payée à compter du jour du décès et que le principal +en soit prélevé sur ses biens confisqués au profit de la République. +Nous ne savons pas ce qui fut ordonné. Cette brave femme que notre +père ne manquait jamais d'embrasser avec effusion et à plusieurs +reprises chaque fois qu'il venait à Arcis, ne lui survécut que pendant +peu d'années. + +La recherche que nous avons faite dans les papiers qui nous sont +restés de la succession de notre grand'mère Recordain, papiers dont +nous ne pouvons pas avoir la totalité, ne nous a fourni que ces trois +pièces _authentiques_ qui témoignent en faveur de la bonté de Danton +dans sa vie privée. Quant aux traditions orales que nous avons pu +recueillir, elle sont en petit nombre et trop peu caractéristiques +pour être rapportées. Nous dirons seulement que Danton aimait beaucoup +la vie champêtre et les plaisirs qu'elle peut procurer. Il ne venait à +Arcis que pour y jouir, au milieu de sa famille et de ses amis, du +repos, du calme et des amusements de la campagne. Il disait dans son +langage sans recherche, à madame Recordain, en l'embrassant: "Ma bonne +mère, quand aurai-je le bonheur de venir demeurer auprès de vous pour +né plus vous quitter, et n'ayant plus à penser qu'à planter mes +choux?" + +Nous ne savons pas s'il avait des ennemis ici, nous ne lui en avons +jamais connu aucun. On nous a très souvent parlé de lui avec éloge; +mais nous n'avons jamais entendu prononcer un mot qui lui fût +injurieux, ni même défavorable, pas même quand nous étions au collège; +là pourtant les enfants, incapables de juger la portée de ce qu'ils +disent, n'hésitent pas, dans une querelle occasionnée par le motif le +plus frivole, à s'adresser les reproches les plus durs et les plus +outrageants. Nos condisciples n'avaient donc jamais entendu attaquer +la mémoire de notre père. Il n'avait donc pas d'ennemis dans son pays. + +Nous croyons ne pas devoir omettre une anecdote qui se rapporte à sa +vie politique. Nous la tenons d'un de nos amis qui l'a souvent entendu +raconter par son père, M. Doulet, homme très recommandable et très +digne de foi, qui, sous l'Empire, fut longtemps maire de la ville +d'Arcis. Danton était à Arcis dans le mois de novembre 1793. Un jour, +tandis qu'il se promenait dans son jardin avec M. Doulet, arrive vers +eux une troisième personne marchant à grands pas, tenant un papier à +la main (c'était un journal) et qui, aussitôt qu'elle fut à portée de +se faire entendre, s'écrie: Bonne nouvelle! bonne nouvelle! et elle +s'approche.--Quelle nouvelle? dit Danton.--Tiens, lis! les Girondins +sont condamnés et exécutés, répond la personne qui venait +d'arriver.--Et tu appelles cela une bonne nouvelle, malheureux? +s'écrie Danton à son tour, Danton, dont les yeux s'emplissent aussitôt +de larmes. La mort des Girondins une bonne nouvelle? Misérable!--Sans +doute, répond son interlocuteur, n'était-ce pas des factieux?--Des +factieux, dit Danton. Est-ce que nous ne sommes pas des factieux? Nous +méritons tous la mort autant que les Girondins; nous subirons tous, +les uns après les autres, le même sort qu'eux. Ce fut ainsi que +Danton, le Montagnard, accueillit la personne qui vint annoncer la +mort des Girondins, auxquels tant d'autres, en sa place, n'eussent pas +manqué de garder rancune. + +Avec une âme comme la sienne, il est impossible de ne pas être un +honnête homme, nos coeurs nous le disent, et jamais rien n'ébranlera +une de nos plus fermes et de nos plus douces croyances en ce monde, +celle de devoir la vie à un père qui fut non seulement un homme +d'esprit, de génie, d'un grand courage, grand orateur, grand citoyen, +aimant sincèrement et passionnément son pays, mais qui fut avant tout +un homme probe. Que n'avons-nous son éloquence pour faire passer dans +l'esprit de nos citoyens nos convictions, et pour leur faire partager +nos sentiments! + +Mais la tâche; qu'à notre grand regret nous ne remplissons pas, parce +qu'elle est au-dessus de nos forces et de nos talents, d'autres plus +puissants et plus capables la rempliront. Mieux vaudrait mourir à +l'instant que d'en perdre l'espérance. Oui, Danton, un jour toutes lés +calomnies accumulées sur toi par l'erreur, par l'envie, par la haine, +viendront expirer aux pieds de la vérité mise à nu par des orateurs, +par des écrivains consciencieux, impartiaux, éclairés, éloquents. Oui, +un jour la France reconnaîtra que tous tes actes politiques ont pris +naissance dans de louables sentiments, dans ton ardent amour pour +elle, dans le plus violent désir de son salut et du triomphe de la +liberté! Oui, un jour la France appréciera toute l'immensité de ton +dévouement qui te porta _jusqu'à vouloir lui faire le sacrifice de ta +mémoire_: sacrifice cent fois, mille fois plus grand que celui de la +vie! Dévouement sans exemple dans l'histoire! La France aujourd'hui si +belle, si florissante, te placera alors au rang qui t'appartient parmi +ses enfants généreux, magnanimes, dont les efforts intrépides, inouïs, +sont parvenus à lui ouvrir, au milieu de difficultés et de dangers +innombrables, un chemin à la liberté, à la gloire, au bonheur. Un +jour, enfin, Danton, justice complète sera rendue à ta mémoire! +Puissent tes fils, avant de descendre dans la tombe, voir ce beau +jour, ce jour tant désiré! + + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, DISCOURS CIVIQUES DE DANTON *** + +This file should be named 8dscs10u.txt or 8dscs10u.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8dscs11u.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8dscs10au.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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