diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-22 10:05:54 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-22 10:05:54 -0800 |
| commit | 2000f7ce61d4a193e97c11745394e3a6f6958fa4 (patch) | |
| tree | 61b51296d5d5c60ea35da8860d7b0cb77695154f /old/66897-0.txt | |
| parent | a8fc4a0cddd3f55be0482f49d5f88fe76c2d90db (diff) | |
Diffstat (limited to 'old/66897-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/66897-0.txt | 4210 |
1 files changed, 0 insertions, 4210 deletions
diff --git a/old/66897-0.txt b/old/66897-0.txt deleted file mode 100644 index 8892059..0000000 --- a/old/66897-0.txt +++ /dev/null @@ -1,4210 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Amours d'Extrême-Orient, by Olivier -Diraison-Seylor - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Amours d'Extrême-Orient - Illustrations d'après nature par Amédée Vignola - -Author: Olivier Diraison-Seylor - -Illustrator: Amédée Vignola - -Release Date: December 7, 2021 [eBook #66897] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Gaëlle Vutron (This book was produced from images made - available by the HathiTrust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS D'EXTRÊME-ORIENT *** - - - - - - O. DIRAISON-SEYLOR - - AMOURS - d’Extrême-Orient - - [Illustration] - - PARIS - Ch. CARRINGTON, Libraire-Éditeur, 13, Faubourg Montmartre - 1905 - - - - -AMOURS D’EXTRÊME-ORIENT - - - - -Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la -Norvège. - - - - -[Illustration: Française née au Tonkin.] - - - - - O. DIRAISON-SEYLOR - - AMOURS - D’EXTRÊME-ORIENT - - Illustrations d’après nature - PAR - Amédée VIGNOLA - - PARIS - CHARLES CARRINGTON, LIBRAIRE-EDITEUR - 13, FAUBOURG MONTMARTRE, 13 - - 1905 - - - - -PRÉFACE - - -Je pense vous intéresser, Mesdames, à vos sœurs lointaines. Ne craignez -pas que je m’efforce à un parallèle dans lequel votre charme pâtisse -auprès du leur, charme de rêve. L’avantage, par avance, vous serait -acquis. Car, si j’ose le risque de dire les tendresses exotiques, il en -est de moins lointaines, de toutes proches mêmes, qui demeurent -indicibles. - -Je ne regretterai rien, je n’évoquerai que pour vous. Et non plus je ne -vous lasserai point en des souvenirs de géographie, perdus aussitôt -fermé l’Atlas. Dans chaque coin du monde où nous placerons une -amoureuse, elle y paraîtra seule comme Eve dans l’Eden, Eden miraculeux -et impossible à situer. Aussitôt connu, nous l’y laisserons, et je -tâcherai, d’une place à l’autre, d’avoir franchi des milliers de lieues -avant que soit effacée la vision de curiosité, avant que j’aie -recommencé le labeur périlleux de vous apporter une autre et toute -diverse amante. - -Il faut promettre, Mesdames, d’abandonner, en même temps que la science -de géographie, le frisson des effarouchements. Des mots de tous les -temps détailleront les précisions de tous les lieux. Il suffira qu’il -vous plaise de vous souvenir, Mesdames, que ces sœurs lointaines, d’âmes -non pareilles aux vôtres, sont faites comme vous, seulement comme vous, -exactement comme vous. - -O. SEYLOR. - - - - -PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME - - - - -[Illustration: Fellahine d’Egypte.] - - - - -Amours d’Extrême-Orient - - - - -PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME - - -Il faut tenter une définition. Et l’étymologie n’aurait ici rien à -faire. Nommez à un marin, non point à un globe-trotter, nommez Cadix ou -Constantinople, joignez à ces mots la qualification «d’exotique», le -marin se récriera. Citez Tahiti ou les Canaries: tout de suite il aura -compris qu’on lui parle d’exotisme. Pourquoi? Pourquoi, au jeu de faire -tourner une mappemonde, n’importe lequel des errants, soulignera-t-il, -dans la nomenclature des lieux de la terre, les uns _exotiques_, les -autres quelconques? Et, pour une même terre à classifier, le vote -réunira l’unanimité des suffrages. - -C’est que reste, dès l’abord, en dehors du monde exotique, le monde -cosmopolite. Les termes, à les peser, ne jurent pas ensemble. Des -fragments de l’univers se sont unifiés et soudés, soit qu’ils fussent -adjacents, comme les Etats d’Europe, ou qu’ils fussent rattachés aux -précédents dans une tapisserie seulement plus lâche, la comparaison se -décalquant sur l’écheveau des chemins qui juxtaposent l’Amérique du Nord -à l’Europe. Le va-et-vient, l’échange mécanique, renouvelé surtout, est -ennemi de l’exotisme: il apparaît, pour nous du moins, récepteurs dans -la psychologie actuelle, il apparaît qu’une première condition de -l’exotisme est de se limiter aux lieux «que l’on ne voit qu’une fois.» -La règle souffre peu d’exceptions: l’évocation de Tong-Tabou ne saurait -se préciser dans les mêmes lignes, après deux séjours entre lesquels fut -de la vie. On signifie la collectivité entière du cosmopolisme, -représentée par les membres qui s’en séparent momentanément, en route -pour les buts inhabituels. Si vague que se présente cette collectivité, -cette peuplade de la masse soudée du monde, son sens est assez net pour -écarter le ridicule d’appliquer la première remarque au cas du rustre -qui ne s’en vient qu’une fois à la ville, pour la conscription. - -Du principe découle aussitôt que le monde exotique comprend seulement -des lieux où l’on ne vient que par mer. Non qu’avec cette limitation, -les îles seules répondent à la définition. Y correspondent encore la -multitude des cités, des sites, centres de rayonnement vers les cités, -auxquels les communications mécaniques et terrestres ne sont pas -imposées. Mais déjà il ne faut pas reculer devant l’inévitable -conclusion, par delà l’analyse, l’évidence que la finalité de l’exotisme -soit de ne s’appliquer qu’aux îles. - -Le langage usuel choisit encore, parmi le choix auquel nous sommes -limités. Pour la plupart des gens, exotisme équivaut à perruches, -bananes, hamacs, chaleur enfin. Bref, le royaume de l’exotisme est aussi -celui du soleil, du soleil souverain. Si l’on joint à cette qualité -celle révélée par les mots ordinaires aux marins, eux qui se plaisent à -répéter les senteurs australes, la houle du Sud, le ciel austral, les -mers australes, on fixera presque complètement les bornes des choses -exotiques. - -Enfin il ne semble pas douteux que les souvenirs les plus intenses, -conservés de l’exotisme, empruntent quelque peu de leur force à la -conscience d’une individualité tout autrement développée qu’à la surface -du monde cosmopolite. L’exotisme conditionne des collectivités amorphes, -et non point concentrées et rigides, au long de leurs codes; celles-là -aussi on ne les trouve plus guère au nord de l’Equateur. - -En résumé: séjour unique; chemin de la mer; ciel de chaleur et -particulièrement austral; liberté de primitif; telles sont les -caractéristiques qui définissent les lieux d’exotisme. Elles les -limitent autant qu’elles les définissent. Et c’est pour cette raison -qu’il était nécessaire, à l’origine, de poser autrement la question pour -un marin et pour un globe-trotter. - -De celui-ci nous ne nous occuperons pas. Bien certainement l’avis n’en -est point négligeable. Même il est juste de déférer au reproche -habituellement adressé par lui au marin. «Le marin, remarque le -globe-trotter, à de très rares exceptions près, ne connaît qu’une mince -bordure du bord, les franges du tapis universel.» Rien de plus exact. -Mais précisément ces franges teintent ou non une terre d’exotisme. Au -sens strict du mot, peut-être exotisme signifie simplement être hors de -chez soi; au sens réel et vérifié, il signifie un monde à côté d’un -autre monde pour un être qui n’a «pas de chez soi»: pour le marin. Et -tandis que le globe-trotter, inconsciemment, différencie chaque place, -cosmopolite ou exotique, d’avec une base ferme, sa maison, le marin ne -différencie qu’entre elles ces diversités, dont aucune ne constituera un -critérium d’appréciation. - -Dans les bornes ainsi tracées, confirmation intéressante, l’exotisme -passionnel se confond avec l’exotisme géographique. Et peut-être, sans -une loyauté critique, sans l’effort de se placer, serein, devant la -cinématographie des errances, il suffirait, pour nombrer l’exotisme, -d’additionner les passades lointaines, permises au cours des campagnes -qu’institue l’organisation des divisions militaires. En tout état de -cause, après avoir nettement encerclé l’exotisme, après avoir appris en -quels lieux le tâter, nous ne pourrons l’analyser que dans ses échanges -avec les passants, ainsi dans le plus éternel et le plus varié en même -temps, l’échange des désirs. - -Or le fait est celui-ci: la nostalgie reporte les marins, pour la -plupart, et paradoxalement, vers les départs. Ils ont, presque -unanimement, en eux, la hantise de l’exotisme. Les étreintes lointaines -leur restent plus frissonnantes, et leur chair se languit, comme on dit -à Toulon, aussi bien des vahinés que des congaïs, des mousmés que des -faufinées. Est-elle donc meilleure, autre, et révélatrice la volupté -glanée au travers de l’exotisme? - -Voici ceux qui l’affirment. Ils ont quitté les classes après la -troisième latine, souvent plus tôt. Et leur intellectualité s’est -spécialisée à l’étude des sciences mathématiques. Au plus grand nombre -la tâche a été rude d’emmagasiner la provision nécessaire pour franchir -le passage entre le lycée et le Borda; le plus grand nombre, suivant -l’expression juste des cancres sensés, «apprend par cœur» et ne saisit -en aucune façon la méthode et la philosophie des choses enseignées, -géométrie analytique ou algèbre supérieure. Les sorties sont rares, la -timidité trop grande, ou pis des abords des lupanars trop surveillés par -des envoyés du proviseur, pour que l’immense majorité des chastetés ne -demeurent pas intactes, du moins à l’égard de la femme. Ceci n’est point -l’exception. Mais le Borda continue et exagère cette réclusion morale et -physique. Quelques-uns des futurs officiers, une dizaine à peine sur 80 -ou 100, se risquent délibérément aux passades d’une après-midi de -dimanche, une fois par mois, ou beaucoup moins, à cause de la facilité -avec laquelle les mêmes «libertins» amassent les points de punition qui -suppriment le droit de descendre à terre. Les autres, effarés par la -discipline nouvelle, traqués par leurs correspondants, renseignés sur -l’inquisition de l’Ecole qui les notera d’infamie ou reculera leur -classement, en châtiment d’un accouplement, les autres, deux ans encore, -ignorent la femme. Cependant des brimades écœurantes, à bord, évoquent -continuellement la sensualité, et les plaisanteries s’assortissent -perpétuellement à une hantise pédérastique. Plaisanteries seulement, il -faut l’affirmer. - -Pendant la croisière d’été, cinq ou six des élèves se décident à la -douce aventure; Rouen, Saint-Malo, Dunkerque resteront dans leur mémoire -maritime. Ensuite, c’est l’embarquement sur la frégate-école, et, au -retour des Antilles dont les maléfices contés ont renforcé les défenses -disciplinaires, c’est Barcelone, tombeau des virginités. Cependant les -familles, à tous les courriers, supplient le commandant de restreindre -encore la liberté des aspirants, pauvre liberté de quatre heures, une -après-midi d’une semaine, les familles maritimes dont le chef jadis -subit le même entraînement d’anormalité. Le stage est terminé; les -aspirants sont officiers, essaimés aux quatre coins; sur les cent de la -promotion, 70 environ sont encore vierges. - -La première campagne, l’exotisme les déniaisera. Tahiti, Nossi-Bé, -Fort-de-France, Yokohama, autant de lupanars immenses ouverts à la faim -des ex-internes de la classe de troisième, sans aucun pion mouchard, -sans aucun compte à rendre, le soir, aux parents, de l’emploi du temps. -Dans la foule des femmes offertes, même le désir conserve son anonymat, -et lentement, sans aucune honte, à son gré, il passe de la -respectabilité apprise à la fanfaronnade d’impudeur. - -Aucune crainte du ridicule, aucune terreur des maladresses n’arrête -désormais l’élan vers la femme. Qu’importe les railleries échangées sur -le passant entre deux filles dont il ne sait pas la langue et qui ne -comprennent que ses gestes! Les camarades pourront choisir la même -passade. Si une comparaison, si un souvenir s’évoque chez l’impassible -mousmé ou la vahiné malicieuse, elles ne la communiqueront pas au second -amant, elles ne pourront la communiquer. Elle est loin la France, la -France où dans les ports, dans les séjours de congé, l’aspirant n’ose -point se risquer à entreprendre une fille, défiant de ses brutalités et -de ses moqueries; où la route vers les maisons closes passe devant des -guetteurs dangereux, tandis qu’un poids sur le cœur alourdit la marche. - -Et pourtant ce n’est point quand même le lupanar, cet exotisme sexuel -qui grouille. L’illusion, l’illusion chère aux cœurs latins, demeure. -Car avec eux les officiers, pareils à tous ceux de leur race, -transporteront deux dogmes par delà les mers: le mépris du lupanar, et -la persuasion d’être amant avec l’une quelconque des hétaïres en -liberté. Donc les yeux ne voient plus les mêmes maisons, les mêmes -fonctionnaires du désir, le même choix, la même passivité. Un catéchisme -se forme et s’apprend en même temps, dont les explications satisfont -pleinement à la croissance de la petite fleur bleue. - -Un lupanar, dites-vous, du moins le gigantesque Yoshivara de Yokohama? -Non point. Ne savez-vous pas que les mousmés y demeurent de leur plein -gré, que les rues, formées par les maisons de plaisir, s’éclairent plus -brillamment que les autres, que le mouvement de la cité y ondule tous -les soirs, qu’enfin derrière les grilles ou les transparents, protégeant -les expositions des Nipponnes, s’agite tout simplement la ruche d’une -pension de famille? Ignorez-vous que ces petites femmes, la plupart, y -ramassent une dot? Que beaucoup d’autres y sont envoyées, en pénitence, -par leurs maris? Enfin, sans prendre tant de peine à raisonner un -grincheux, Loti ne vous a-t-il point délicieusement fait sentir l’abîme -entre le Yoshivara et le Chapeau-Rouge? - -Loti! Ecrasé, le grincheux n’insiste point. - -Et pour bien se convaincre qu’il a tort d’avoir raison, il récapitule, -lorsque revient la discussion classique, après un passé de plusieurs -campagnes, il récapitule la diversité du cadre et la force de son -enchantement. Le cadre! Quelque spasme qu’ils y sertissent, les -globe-trotters de la marine s’assurent ainsi la précision de souvenir -qu’il souligne et qu’il limite. Oubliées les ordinaires préparations à -l’étreinte hygiénique, évanouis les bruits de derrière le paravent, -fondus les détails d’un confortable où ne saurait muser une véritable -chair d’amants! Il reste l’odeur d’encens emmêlée à la plainte du -chamicen, il reste les valses gargarisées par l’accordéon tandis que -pâme le «tiaré», il reste la chute des mangues mûres dans l’ombre que -traverse le relent des flamboyants. En vérité, il n’y a que l’ombre -elle-même, deux épidermes qui se confondent en s’ignorant, et une -fantaisie qui peut, dans l’incertitude de son objet, l’harmoniser aux -lignes du cadre. Les sens sont rois et comblés; peut-être la vision -seule est-elle confuse, peut-être se vérifie ce paradoxe «que la -contemplation n’a plus aucune importance lorsque les deux faces sont -rapprochées en deçà du punctum proximum!» - -Si elle est bien réelle cette hantise du cadre? Si le désir fort des -marins a le temps d’y songer sur l’heure? Mais certainement oui, je -sais, vous savez, Madame, fort convenablement sous-entendre l’énergie, -générale et particulière des hommes de mer; et vous doutez que cette... -cette énergie dont on vous a conté merveille s’occupe à autre chose qu’à -son activité. Veuillez vous détromper. On pourrait se contenter, en -toute explication, d’affirmer que la mer n’a qu’une seule fois engendré -Aphrodite. La thèse demande plus de généralité. - -Ce qui est vrai, Madame, c’est qu’ici comme en bien d’autres choses, le -temps ne fait rien à l’affaire. Et, bien plus, la dureté du service en -campagne, les obligations des veilles sur des navires où les officiers -sont beaucoup moins nombreux qu’en escadre, le peu de générosité de la -nourriture, mille causes ne permettent au marin que de songer à son -devoir, et fort peu à l’escale. - -L’empressement est assez modéré pour que les souvenirs, heureusement, ne -pèsent guère aux rêves, mais, à l’escale, il est trop réel pour qu’un -dilettantisme de beauté ou de volupté promène un choix averti parmi une -foule de possibilités. L’effort, déjà mince, se réduit au minimum en -présence de la quantité, et, seuls quelques hasards d’accouplement se -rehaussent de la qualité: Tahiti et Nossi-Bé, si extrêmes, si -dissemblables dans la variété de leurs courtisanes rustiques, sont les -succursales équivalentes de l’Eden à bon marché et sans garantie. - -Les séjournants, comme il sied, ont eu le loisir et la nécessité de -trier le tas. Pour le passant, pour le marin, il ne reste à sa soif -qu’un lait, très abondant, mais sans la crème. Or, fonctionnaires ou -négociants anémiques toléreraient, encore moins que sur la terre de -France, l’infidélité de leur maîtresse, et encore moins celle-ci -risque-t-elle la banale méprise de «perdre sa situation». Ainsi se -décante et s’agglomère une pâte de chair qui demeure à jamais la «femme -d’officier de marine». Quelques diamants y luisent, ou plutôt y -resplendirent. Après des années les nouveaux-venus s’empressent encore à -les faire chatoyer, parce qu’on les leur vanta. - -L’exotisme a sa vieille garde. Sans fard et sans apprêt quelques -vahinés, quelques Houves ou Betsimisarakas survivent, jeunes, à leurs -années. Et les globe-trotters maritimes confondent candidement, pour -retrouver les amantes telles que les leur dépeignirent des aînés, le -cycle d’une saison et celui d’une campagne. Les noms fort peu variés -aident à la confusion inverse et ainsi se renouvelle l’éternel baiser de -Rara-Hu ou de Sammba sous les lèvres de leurs homonymes, successives -adolescentes. - -D’ailleurs il faut dire que le culte des amantes historiques n’a que peu -de fidèles. Partout, au contraire, domine la recherche des primeurs, -recherche que ne limitent plus des codes ou des apophtegmes. Non que la -loi du climat s’impose souverainement au marin. Son geste n’est pas -spontané de transposer les pubertés en même temps que les âmes; c’est -l’écume mauvaise qui vient de mousser au bord du désir. Et, la chair -d’une jeunesse ridicule, le rut encore désordonné, la caresse mal -apprise, s’il s’attache quand même à tenter les expériences permises -ici, c’est parce que là-bas, en Europe, elles sont le murmure honteux ou -le crime. Et l’inconsciente fanfaronnade fait mentir les préférences. - -A quoi s’appliqueraient-elles d’ailleurs ces préférences? La volupté de -l’exotisme est très médiocre, et les lignes en sont uniformes. Ne -craignez pas d’avoir à courber la tête pour avoir blasphémé, sous la -malédiction des errants don-juanistes. Sans doute, graves, car, plus -haut que Suez, la grivoiserie se limite à la gauloiserie, graves et un -tantinet mélancoliques, ils auront sous-entendu, du fumoir au boudoir, -les étreintes étranges que l’on ne peut dire, et des frissons que l’on -ne peut doser. Vous avez droit de rire; aucun ne précisera, et -l’ésotérisme quelque peu ridicule de l’exotisme continuera d’être le -panache. - -La très simple vérité est que, fausse honte ou fierté, le jeu d’amour -est français, pas même Européen. Non seulement les femmes semées dans -les îles ignorent les caresses qu’on invente sans les apprendre; mais -elles répugnent à la plus prenante des leçons. Monotone est l’échange, -obsédant comme la mer est le geste. Et l’on estimerait vainement que la -première résistance chez la première amante serait seule difficile à -vaincre, puisque la reconnaissance infinie doit suivre la haine qui se -débat. Au même rythme, à un seul rythme, restent asservis les corps des -maîtresses exotiques, sans qu’aucune crainte, aucun dogme, aucune raison -ne la conditionne aussi unique. Entêtement de demi-brutes sans doute, ou -plus probablement et très mystérieusement, volonté de réserver aux mâles -de la race le détail des litanies sexuelles. - -Et c’est ainsi que commence l’indignation des partenaires à la première -des générosités de l’amant, le premier cadeau repoussé avec ardeur, -celui dont les Saxonnes ont imposé le nom à travers les océans, le -«French game» qu’elles méprisèrent jadis. - -Ainsi l’on possède des vahinés, des congaïs, des mousmés pour les avoir -possédées, et les marins, globe-trotters par force, se persuadent ainsi, -comme les autres, de la douceur de voyager pour avoir voyagé. A quoi bon -s’étonner ou railler? L’extension à l’être, la règle immuable des -intellectualités, ne saurait mieux se vérifier que dans les corps. Du -moins c’est un devoir de guérir l’envie à ceux qui écoutent les -évocations des lointaines hétaïres qu’ils ne verront jamais, et de leur -assurer très sincèrement qu’aucune nuit australe ne vaut une passade de -Paris. - -Vaine serait, pour échapper au radicalisme de cette conclusion, la -tentative d’une sélection entre les escales. L’exotisme, c’est le bloc. -Seulement un tapis le recouvre, chatoyant comme un arc-en-ciel. - -Voici la Chine d’abord: voici «toute la lyre» de Saïgon; Che-Fou, -Trouville d’Extrême-Orient; l’horreur de Nan-King; les affranchies -jaunes de Frisco, et les ribaudes des troupes, autour de Port-Arthur; -Shang-Haï, rehaussé par des Oteros jaunes, Shang-Haï, marché de -primeurs, puis le sadisme de Tien-Tsin, et les hasards étranges au cœur -de la Chine des supplices. - -A côté, un peu plus loin sur l’espace de la Terre si petite, Madagascar -s’apprête. Y bruissent les cigales, créoles de Diégo-Suarez; les -Betsimisarakas aux chevelures roulées suivant les Sénégalais en colonne. -La volupté et le sang se mêlent parmi les insurrections de la -Grande-Terre; Majunga apporte la révélation des Houves aux chevelures -splendides. Le grand rut surgit de Vohémar à Fort-Dauphin. Et Nossi-Bé, -laineux de verdure, dresse un fantôme de Tahiti. - -Encore dénombrons les étreintes semées par les îles du Pacifique énorme: -à Macassar, caricature de l’Inde; à Nouméa, hideux des surprises de -bagne et enjolivé par les métisses; aux Nouvelles-Hébrides où point à -peine une aube de féminité. Le flirt le plus précis comble les heures de -Christchurch en Nouvelle-Zélande. L’Eden, le vrai, se découvre sous les -arbres de Tonga. Tabou, Wallis et Mingareva, dans une même supplication, -à l’Istar malaise, confondent des balbutiements d’hétaïres impubères et -des tendresses de forbans. Sydney d’Australie ressuscite le Quartier -Latin autant que le passage d’Auteuil; et si le rêve casse en -désillusion sur les routes de Tahiti, aux Marquises le royaume -d’Aphrodite éblouit les plus merveilleuses des voluptés imaginées. - -Ainsi s’agite, ondoie, rayonne, fulgure, hypnotise, le tapis splendide -de l’exotisme, sous la mousson fraîche, au souffle des alizés parfumés, -au gré du Khamsin de feu, au frisson des bouffées qui viennent de terres -mystérieuses et inconnues. Puis, lorsque le vent de France, suroît ou -mistral, a effiloché l’étoffe colibri, l’a dispersé aux profondeurs -informes de l’espace et du rêve, il demeure le bloc tout nu, le bloc de -l’exotisme. Pour le bâtir, les chairs diverses des mousmés, des congaïs, -des vahinés, se sont trouvées extraordinairement pareilles, et les mêmes -passivités, les mêmes gestes appris, le même sourire où la mièvrerie -s’efforce d’être de la douceur en même temps que du désir, ont été -brassés pour la coulée sans fêlure, avec laquelle s’ébauchera la statue -érectée en symbole des femmes du lupanar mondial, silhouette résumée -entre le nombril et les pieds. - -Si les caractéristiques de chaque morceau d’exotisme n’importent guère, -tôt uniformisées, si la différenciation des maîtresses lointaines ne -s’impose pas à un même amant, la succession des cadres dissemblables -peut seule faire croire à une variété infinie d’étreintes. Car le cadre -en soi ne saurait magnifier davantage la volupté exotique. Qu’il soit le -plus souvent splendide, neuf surtout, c’est accordé. Mais il n’apparaît -pas que des souvenirs de chair rattachés à Venise ou aux lacs de -Westmoreland doivent se préciser moins que ceux de Manille ou de -Mangareva. Il faudrait joindre à l’explication une sentimentalité, pour -le moment hors de cette psychologie, à savoir que moins d’amants -unissent au souvenir d’une femme l’évocation de Manille ou de Mangareva, -que par suite ils estiment leur possession plus complète et plus -«historique», si l’on peut dire, que la possession révolue dans Venise -ou dans Windermere. Cette sentimentalité-là n’est, à bien voir, qu’un -des avatars de la multiforme extension à l’être; n’y revenons donc pas. - -Plutôt concevons-la dans la plus certaine et la plus forte de ses -manifestations rapportées à l’exotisme, sa lutte pour la perpétuité, sa -haine de l’instabilité. Non qu’il s’agisse de développer une théorie de -l’arrachement: l’œuvre de Loti en demeure à jamais le plus merveilleux -et le plus saignant des commentaires. Et la terrible analyse, avec des -mots douloureux de toutes les petites morts avant la mort suprême, et -aussi inadmissibles qu’elle, l’analyse a joint implacablement la -psalmodie d’un _de Profundis_ au chant de la joie de vivre, en les îles -délicieuses. Du moins les livres admirables, s’ils n’ont pas fait penser -tous les marins mal habitués à la pensée, ont souligné, pour les tiers -impartiaux, la majeure des relations psychologiques qui, entre toutes -les étreintes, spécialisent celle de l’exotisme. - -Le dogme de perpétuité qui, si facilement, si inconsciemment, se glisse -parmi les moindres échanges dans la terre-patrie, est, au lointain, par -avance aboli. Aucune illusion de baisers éternels ne pare le premier -baiser, si longue doit être l’escale, par exemple deux ans, sur une -goélette de Tahiti. La séparation s’effare au milieu des plus ardentes -communions; et la spiritualité des lois chrétiennes se matérialise, -implacablement heure par heure, dans le cauchemar du départ inévitable, -des fins dernières. L’arrachement! Voilà le véritable motif d’aimer -l’exotisme en aimant sa douleur. Les plus intellectuels s’enfièvrent -davantage à jouir de la minute sachant que les minutes pareilles sont -comptées. Les autres, stupéfaits, se lamentent à la dernière minute, et, -non rassasiés, se souviendront mieux qu’ils n’avaient jamais pensé que -cette minute dût venir et combien alors elle leur fut lamentable. -L’archange qui garde l’Exotisme s’appelle «Nevermore». - -Outre la réalité de cet arrachement, un atavisme maritime de deux -siècles ou plus renforce le goût de l’exotisme, salé des larmes de la -séparation. Répétons qu’aujourd’hui, à l’exception de deux ou trois -stations, desquelles quitte à peine le navire affecté, les plus longs -séjours à l’escale ne dépassent guère six semaines. - -Autrefois la vie de mer n’était pas organisée comme elle l’est -maintenant, et l’on aurait tort, une fois de plus, _laudator temporis -acti_, de penser qu’elle était plus mâle et plus glorieuse. Il suffit, -pour être renseigné, d’écouter les récits des officiers supérieurs ou -généraux, les fois, très rares d’ailleurs, où il leur plaît de se -souvenir avec sincérité. Les traversées étaient plus longues au temps de -la navigation à la voile, mais, contrairement à l’opinion reçue, elles -se présentaient assez souvent. L’escale consistait vraiment à attacher -un morceau d’existence comme un lieu d’exotisme. Cinq, six mois, la -frégate demeurait à Tahiti, ou en un port du Sud-Amérique. L’échange se -fortifiait, les liens se créaient, la vie de France s’oubliait -complètement, remplacée par la vie présente. Et si ce déracinement -n’était pas pour faire plaisir aux femmes demeurées à Toulon ou à Brest, -du moins il conditionnait pour les maris un arrachement réel autant que -douloureux. - -C’est donc cet atavisme qui suggestionne les marins de l’heure actuelle. -La durée de l’escale a été complètement réduite, une campagne s’écoule -presque entière entre des traversées multiples et courtes. Malgré tout, -l’âme des pères s’agite dans les corps des fils, et, naïvement -ridicules, ils apportent à la conclusion de leurs six semaines de repos -exotique la farouche désespérance que les marins de Cook ou de -Bougainville manifestaient en terminant six mois de nirvana autant que -de volupté. - -Cependant, puisque nous avons prononcé le mot de Cook, n’imaginons pas -que les marins de toutes les nations ont la même chair devant l’étreinte -de l’exotisme. Rappelons-nous comment la petite fleur bleue ne pousse -que sur le sol français. Il serait malaisé de prétendre connaître -exactement les frissons saxons, germains ou slaves. Peut-être le masque -d’impassibilité des autres races que la race latine conserve-t-il des -tendresses insoupçonnées pour le lointain ou des arrachements aussi -saignants que celui de Rara-Hu. C’est peu probable. En tous cas, -Italiens et Espagnols ne paraissent point suffisamment retournés par le -charme de l’exotisme pour qu’un Loti y puisse germer, et il semble -qu’ils ne comprennent guère l’essence de son adorable génie. - -Seules les haines, les jalousies, les puérilités, les folies de l’amour -français se transportent dans la sérénité des Iles. Et, ainsi que dans -la statistique d’Europe, le bilan des catastrophes passionnelles se -solde par un passif au désavantage de la France ou plutôt de ses -officiers. Car, pour les chairs chaudes et les cœurs simples des -matelots, le mirage affolant est le même, et, depuis l’ère des -découvertes, la proportion des déserteurs, grisés par la douceur -australe, doit être pareille dans toutes les marines. - -Pardonnables, respectables même, seraient l’ardeur et la tendresse -enfantine de ces passades lointaines, si elles correspondaient à -l’éternelle recherche de l’unisson. Oui, il importerait peu, et les -tiers sceptiques n’auraient alors aucun droit à juger que la science de -volupté est nulle dans l’exotisme, que la caresse y est monotone, que -les chairs y sont sans imprévu. Etre amant et maîtresse, mettre entre -soi l’infini de ces deux mots, ne suppose pas absolument le devoir et la -hantise de faire vibrer toutes les cordes de la lyre. Aussi bien que sur -le sol de France les hyménées attendries jailliraient vers les «deux -fondus en un», à Tonga ou bien à Diégo, à Tien-Tsin ou bien à Manille. - -Hélas! L’inquiétude d’un geste qui froisse l’étreinte, la félicité de -voir des yeux qui voient comme les nôtres, l’angoisse du désir partagé, -la supplication humble ou passionnée, l’accord parfait, lettre morte que -tout cela pour les hallucinés d’exotisme! Ils embellissent leur spasme -en le sertissant dans un cadre splendide, c’est tout. - -D’ailleurs elles, congaïs, mousmés, vahinés, petites dispensatrices de -rêve, leur donnent généreusement l’illusion haïssable. Mais s’ils -peuvent croire à leur communion c’est qu’ils n’auront jamais visité -l’éden le plus complet d’entre ceux semés sur la mer Pacifique, la terre -qui semble pétrie de volupté, et où la langue n’a pas de mots pour -traduire le mot «baiser». - - - - -JAPONAISES - - - - - [Illustration: Japonaises. Chinoises. Annamites. - Les Prostituées au Tonkin.] - - - - -JAPONAISES - - -La Volupté Vie. - -La classique prostitution de jadis n’est plus celle d’aujourd’hui. Ce -gros mot de prostitution, laid, banal, s’applique mal, ou plutôt -s’appliquait mal à la joliesse mièvre des mousmés. Désormais, son -équivalent, dans la langue nipponne, se retrouve et se comprend mieux. -Il y a des «femmes du monde»; il y en a toujours eu, et de haute -branche, dans l’Empire du Soleil; seulement, désormais celles-là, en -parlant des autres, disent tout comme en Europe «les filles». - -Le Japon a réalisé pendant des centaines de siècles l’Eden rêvé par les -jeunes hommes conquérants, le séjour de délices où toutes les heures -sont vouées au spasme. Pourquoi? Il serait malaisé d’en trouver des -raisons psychologiques. Et, non plus, la physiologie n’explique rien. Le -tempérament des poupées au sourire perpétuel est plus que modeste. Un -Européen, un étranger, ne saurait l’affirmer d’après ses propres -expériences, sans songer aux ironiques attitudes de ses maîtresses de -passage. Mais les confidences loyales des hommes de la race confirment -les apparences. - -D’ailleurs la religion ne prêche nullement ce communisme des chairs. -Elle n’a pu décider la formation d’un peuple de courtisanes. Le climat? -Il est de genre tempéré; les froids de l’hiver y sont rigoureux. Quant -au motif d’un sol d’abondance, sur lequel la luxuriance des fruits, la -profusion naturelle, activeraient des désirs en harmonie avec la vigueur -des corps comblés, ce motif se formulerait difficilement: les ressources -des terres japonaises, abondantes et variées, n’écrasent pourtant pas -l’homme sous la nature. - -Reste donc, quelque paradoxal qu’en soit le commentaire, en suffisante -explication, le résultat d’une philosophie raisonneuse et raisonnée. - -Ainsi que pour son proche voisin, l’Empire du Milieu, la vieillesse de -l’Empire du Soleil-Levant est un garant de ses incommensurables -méditations à travers le temps. Or, tous deux, à n’en pas douter, -avaient, bien avant l’aurore de notre Europe, résolu à leur guise le -problème de l’Etre. Leur point de départ, en même temps l’aboutissant de -leurs conceptions métaphysiques, est le même. Et, qu’on veuille bien -pardonner cette incursion dans les domaines insexuels, à propos de -volupté! L’«être» s’impose, absolu et relatif à la fois, conclurent de -chaque côté mandarins et daïmios. - -Comment se montrer égal à la fatalité d’exister? La Chine a choisi -l’opium, c’est-à-dire la solution de croire cette fatalité -monstrueusement inconsciente, et de la mépriser en refusant d’employer -l’activité qu’elle apporte. Le Japon préfère adhérer à une fatalité -consciente, et la comprendre éternellement en la renouvelant sans trêve, -dans l’action sexuelle. - -Mais la transcription de cette acceptation, du domaine de l’idée au -royaume des faits, s’est faite sans le moindre ésotérisme. Le peuple du -Nippon, certainement enseigné, comprit vite le rôle de la vie, et des -affirmations philosophiques de ses prêtres se dégagea pour lui -l’évidence assez inébranlable pour asseoir dessus une société: - -«Il y a sur terre des hommes et des femmes; c’est pour que ces hommes -jouissent des femmes, et celles-ci des hommes.» - -On chercherait vainement la moindre justification de cette hypothèse que -l’on sent, partout à travers les siècles, l’origine du Nippon-lupanar. -L’origine de cette vocation des mousmés se perd dans la nuit des temps. -Des empires ont certainement disparu où elles apportaient leurs gestes -d’amour, dans un exode coutumier, des empires qui précédèrent, de longs -âges, la gloire d’Alexandrie, cette Alexandrie où l’admirable roman -d’Aphrodite nota, avec l’indécision nécessaire, l’existence de ces -inconnues d’alors, dans les jardins de la Déesse. - -«Il en venait de plus loin encore: des petits êtres menus et lents, dont -personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes. -Leurs yeux s’allongeaient vers les tempes; leurs cheveux noirs et droits -se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides -comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l’amour -mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères, -on les voyait jouer entre elles, assises sur leurs petits pieds et -s’amuser puérilement.» - -Depuis les jours de Chrysis, la timidité des Nipponnes s’est évanouie. -Ou plutôt les débauchés d’Alexandrie appréciaient mal leur réserve et -leur sérénité. Le calme japonais, avec tout ce qu’il signifie et tout ce -qu’il cache, devait être un état d’âme inconnu à l’âme extérieure de la -ville cosmopolite. Mais, autant qu’elles faisaient dans les jardins, les -mousmés jouent encore entre elles, au milieu des passades, maniant les -osselets, et n’accordant à l’étreinte finie ou à celle qui va commencer -aucune attitude de repos qui en soulignerait une ridicule importance. -Telles elles furent dans le parc d’Alexandrie, telles elles demeurent au -Kanagãwa. - - -Mousmés. - -De quelque nom que s’appellent les quartiers lupanars, Kanagãwa, -Yoshivara, ce n’en sont pas moins des cités énormes. Mais pourtant la -cité de volupté se limite, se restreint, se recroqueville. Encore un -coup, la prostitution a pris son titre; bientôt Yoshivara et Kanagãwa ne -seront plus guère que des «quartiers réservés», tels ceux des ports ou -des Cosmopolis du monde. - -Jadis cette partie de la ville était la ville même: les rues marchandes -s’y accolaient, médiocres, dédaignées, permises seulement, semblait-il, -autant que les imposait la nécessité pour l’approvisionnement et -l’entretien du lupanar géant. Du moins, à cette heure encore, le bruit, -la gaîté, la lumière, l’art, se mêlent et grouillent dans les artères -qui sectionnent le Kanagãwa de Yokohama; ou le Yoshivara de Tokio. Qui -ne connaît, par Loti ou par cent autres, les «expositions», étalages des -mousmés pomponnées, en devantures de boutiques, poupées réunies en -phalanstères candidement indécents, et que viennent visiter, après le -dîner, le soir illuminé, les amis et les amies des parents affectueux, -ou les maris qui, par châtiment temporaire, confient leurs épouses à la -méditation d’une de ces maisons si ouvertes, qui, ailleurs, sont des -maisons closes? - -... Lepassant avait voulu voir si un corps et une âme de maîtresse -pouvaient être dans un corps et une âme de japonaise. Car, par hasard, à -ce stade d’exotisme, Loti n’avait pas pensé pour toutes les générations -de marins. Leurs tendresses enthousiastes de chérubins à perpétuité -s’étaient attristées aux dernières pages de «Madame Chrysanthème»; et il -les gênait d’avoir su, par son aveu, que l’aimé, revenu en cachette -après les adieux, trouva la mousmé sans larmes, faisant sonner, comme un -changeur de la rue, les pièces d’argent reçues le matin. De cette fin, -ils gardaient une défiance, une incrédulité, une impossibilité de -s’intéresser complètement à une histoire d’amour dont les paroles -suprêmes ne seraient pas une douceur. Lui n’espérait ni ne souhaitait ce -soir découvrir l’amoureuse; il s’informait comme à Tahiti, comme -partout. - -Sa femme de la nuit s’appelait Susu-Sàn. Il ne lui demanderait rien de -ces choses d’échange où la question force la réponse. Il verrait et il -écouterait. D’ailleurs, une oisiveté, on veut le croire toujours, -l’avait seule mené au Kanagãwa. Autrement il occupait, avec plus de -sincère satisfaction, ses repos dans les confortables intérieurs des -blanches dénichées à l’escale. Et, en attendant Susu, occupée hors de sa -chambre à de minuscules préparations d’hôtesse menue, il fixait déjà -l’histoire de son temps entre la rue et le logis. - -Depuis le crépuscule il pleuvait. Alors, pour venir, il avait chaussé -ses bottes. Il sourit, songeant qu’elles avaient effrayé la maison parce -que, distrait, il avait marqué le blanc vestibule d’empreintes de boue. -Mais, leur stupeur passée, les suivantes s’étaient bientôt précipitées -et lui barraient les marches, peureuses encore mais résolues, avec des -cris plus suppliants qu’indignés. Puis, rassurées par sa bonne volonté, -elles s’étaient toutes jetées à terre pour enlever les grosses choses -noires, redevenues vite espiègles, le secouant de leurs forces réunies -et amusées de le voir chanceler. - -Pourquoi il avait préféré Susu-Sàn entre les mousmés accroupies dans la -salle de réception? Mon Dieu! sans aucune raison bien nette et pourtant -certain qu’elle était, pour l’épreuve, la plus intéressante des -femmes-enfants qui fumaient, accroupies, ou jouaient aux osselets. On -l’avait guidé vers une chambre, non pas elle, mais l’une des suivantes, -car elle, le rejoindrait un peu plus tard; à lui, on donnait le loisir -des réflexions de «mariée». - -Une amie de Susu-Sàn entra. Elle parla, courbée et souriante. Il comprit -qu’on avait craint qu’il s’impatientât de sa solitude et, très poliment, -elle s’était chargée de le distraire une minute. Elle s’assit devant -lui, le «chamicen» aux mains, elle chanta. Elle chanta la mélopée qui -emplit les rues du Nippon, et qui montait à cette heure de tous les -coins du Kanagãwa et les syllabes de Ko-bé, Yoko-ha-ma, se prolongeaient -presque en pleurs retenus. Quand Susu parut, suivie d’une servante, -l’amie se releva, fit une révérence et sortit, sans avoir manqué -d’échanger avec Susu un regard de moqueuse pitié. - -La servante portait un en-cas sur un plateau. Oh! non pas des mets -compliqués, pas de crevettes au sucre, pas de céleri aux confitures, pas -même de poisson cru. Du thé seulement, quelques fruits confits et une -sorte de gâteau de Savoie. A côté, la fumerie de la mousmé. Le plateau -fut posé au coin de la natte, presque trop près de leur main. - -Puis Lepassant fut seul avec Susu-Sàn. - -Brusquement, tandis qu’elle le regardait, immobile, il eut un élan de -reconnaissance comique pour elle déjà, pour le cadre de jolie mièvrerie, -pour la simplicité gaie de l’heure. Il la prit dans ses bras et lui dit -des mots qu’il essayait de trouver petits et pourtant sérieux. - -Cela dura peu; il l’abandonna, et se rejeta sur la natte, étonné de sa -tendresse éclose à ce moment, un peu honteux aussi de craindre, au fond -de son transport, la flottante écume d’un désir de vieux devant cette -femme-enfant. Elle demeurait impassible, le front penché, le regard -clair sous les paupières abaissées. Il sut ainsi qu’elle attendait de -deviner quelle chose il préférait, de donner ou de recevoir les -caresses, dressée à ne pas froisser les fantaisies d’amants quelconques, -autant par sa politesse de race que par sa complaisance de courtisane. -Quand elle le vit rire, elle devint plus grave. - -D’ordinaire, probablement, elle ne connaissait que des traits figés, -malgré l’effort, dans l’anxiété du spasme prochain, ainsi que les autres -hétaïres d’Europe ou d’Amérique. Mais plus qu’elles, elle versait sur le -moment l’ironie d’un éternel sourire. Et le rire franc de ce passant la -démontait, lui portait l’inquiétude d’une maladresse professionnelle, -surtout d’une impolitesse. Lepassant la rassura, vaguement heureux de -l’avoir devinée. - -Ses mains cherchèrent tout de suite à dévêtir la mousmé et, content de -l’heure, c’est à peine, si, brièvement traverse son souvenir le regret -des maladresses, impossibles à cause de la simplicité des voiles, les -chères maladresses des «avant» de là-bas, en France. - -Sous «l’obi», la ceinture à nœud énorme fixé sur le dos, elle ne portait -que le kimono en place de robe, et ses dessous drôles se composaient de -diverses ceintures à diverses places sur son corps mignon. Lepassant -prit le bout de la première et tira. Puis le bout de l’autre. A la -troisième, il disparaissait déjà sous les écharpes. Alors il reprit -l’extrémité, marcha vers le fond de la chambre en feignant un labeur, et -lorsqu’il eut tendu la ceinture, il se remit à tirer avec quantité de -grimaces. Cette fois, Susu-Sàn éclata de rire; elle levait les bras, se -prêtait au déroulement, tournait sur elle-même, infiniment gracieuse. -Quand les rubans eurent été dénoués jusqu’au dernier, elle était nue. - -Et ce fut le tour de Lepassant de redevenir grave. Rapidement il la prit -contre lui; il se mit du côté de la veilleuse d’huile amère, et lui -tourna le dos, pour faire la nuit entre ses lèvres et celles de -Susu-Sàn. Il l’étreignait avec précaution, et savourait la peur de -froisser sa gracilité. Pourtant elle lui frappa sur les doigts, et, -comme il la quittait, elle assura tranquillement, sur l’escabeau creusé -en demi-lune, sa chevelure d’art dont l’harmonie ne voulait pas être -dérangée. Puis elle se rapprocha de Lepassant... - -Maintenant ils causaient. Lepassant avait ouvert son kimono très large, -et, comme dans un manteau, il avait caché tout contre lui, le frêle -objet qu’était le corps de Susu. D’abord, il ne put lui rien traduire de -ses pensées; mais entre eux, par la voix pressante et chaude de l’amant, -il y avait la musique des mots. Il marqua son impatience d’écouter en -vain quand elle parlait à son tour. Elle lui fit signe de lui permettre -de se lever, puis alla prendre un livre sur une tablette. - -Proprement recouvert ainsi qu’un livre de petite fille, traversé de -signets, c’était moitié un dictionnaire, moitié une grammaire d’anglais. -La mousmé suivit du doigt, en épelant dans un gazouillis, et Lepassant -comprit qu’ils pourraient échanger des mots saxons, et les piquer, sans -essayer les verbes difficiles, comme des jalons nets et bien en ligne, à -travers le sol inconnu de leurs âmes. Susu avait déjà essayé; il ne s’en -était point aperçu, à cause de son étrange prononciation, de sa -nécessité d’adoucir les consonnes et de nourrir des diphtongues avec un -gazouillis de baisers. Elle disait: «soulipou» au lieu de -«sleep»,--«wouritou» au lieu de «write».--Et il lui fut reconnaissant de -ce premier essai d’échange. - -Quand elle ne douta plus de son application, elle lui expliqua -confusément qu’elle suivait des cours, l’après-midi, pour apprendre -l’anglais. Aussitôt Lepassant l’évoqua au milieu d’une centaine de -mousmés semblables à elle, à une sortie d’école, babillarde et -gazouillante. Mais l’idée mauvaise de la femme-enfant passa plus vite -cette fois; il ne resta que la figure sérieuse de Susu-Sàn, embellie -d’une extraordinaire volonté de réussite. - -D’ailleurs son visage ne gardait rien des traits qu’on imagine le plus -souvent, d’après les potiches ou les écrans. Les joues épaisses et -fraîches, la bouche débordante, le front proéminent, sont la beauté des -Nipponnes du sud, celles de Nagasaki. Au contraire, Susu-Sàn, comme les -femmes de Yokohama, avait l’ovale allongé et pur, le nez de lignes -franches, le front petit et bien diminué, la bouche mignonne. - -Lepassant avait repoussé le livre: il baisait la mousmé à petits coups, -et partout, patiemment attentif à la révélation d’une caresse spontanée, -il ne s’irritait point de la docilité de sa maîtresse. Il attarda ses -lèvres sur les seins piriformes; la fraîcheur de la peau suffisait au -plaisir profond de sa bouche. Car aucun frisson ne passait sur la -poitrine de Susu, malgré cette caresse qu’il avait si souvent vu vaincre -l’indifférence des amantes lointaines. Il épuisa, et attendri de le -faire, les ressources de son baiser, obligé lui-même de se ressaisir -pour ne pas mordre gloutonnement à la saignée des bras, aux oreilles, à -la nuque, pour ne pas donner à l’ironique mousmé le spectacle d’un -véritable abandon de chair, qui serait grossier devant sa correction. - -Un moment, il releva la tête, et, légèrement écarté d’elle, appuyé sur -ses mains pour se soulever au-dessus d’elle, il la vit assez tôt pour -savoir qu’elle avait fermé les yeux, au moins engourdie par le bercement -des gestes. - -Ensuite elle le regarda de nouveau, placide, les yeux grands ouverts et -calmes. Mais Lepassant voulut s’assurer de sa première impression, de -cette béatitude surprise qui l’étonnait. Il retrouva ses baisers à la -place où il les avait laissés et repartit de cette place. Susu le -laissait faire. A un moment elle comprit ce qu’il voulait; elle se -déroba, lui pinça les joues pour l’arrêter, et avec son indignation si -mesurée, son parler anglais si travesti, elle lui cria des mots que -Lepassant feignit de ne pas traduire. Pourtant il avait bien entendu le -joli nom de la grande caresse, nom qu’il avait toujours aimé, et qui est -le même de Saïgon à Sydney. «French game, no!» disait Susu-Sàn. «No -French game!» - -Il la poursuivit un moment; il lui sembla qu’elle s’échappait mollement, -plus mollement dans chaque fuite. Moqueur, il n’insista plus. Dès lors, -doutant s’il l’avait déçue et riant de nouveau et plus gaminement, il -mit sa main sur la bouche de Susu, lui murmurant en nippon: -«Franzomenzei» (vivent les Français). - -Une fois encore, la nuit se fit entre leurs chairs, et de même que -l’autre fois, Lepassant pensa qu’il devait être avec la fragile mousmé -la femme de leur tendresse. Pendant le songe divin, il sentit que -soudain s’ouvraient chaudement les lèvres de Susu-Sàn, obstinément -fermées jusque là. Elle le fit rouler sur les nattes de toute la force -de ses bras d’enfant, sans dénouer l’étreinte et, stupéfait, Lepassant -dégrisé vit que les yeux de Susu-Sàn tremblaient au-dessous des siens, -dans un enlacement qu’elle ne dénouait pas... - -Lorsqu’il se fut habillé, lorsque Susu eut enroulé autour d’elle ses -nombreuses ceintures, Lepassant ne s’approcha point, mais il la fixa -longuement. Impassible, elle soutint son regard, le sourire d’idole plus -mystérieux qu’auparavant. Elle lui versa le thé. Sur son ordre elle -ouvrit la porte à la tiédeur de l’ombre. Au même étage, de l’autre côté -de la terrasse, un couple dont l’homme était japonais, fumait l’opium -dans des chambres pareilles à la leur. - -Lepassant montra l’homme du doigt à Susu-Sàn, et dit, oubliant qu’elle -ignorait sa langue: «Me le préférerais-tu vraiment?» La mousmé comprit -le geste qui unissait les deux mâles; son sourire s’élargit. Elle mena -par la main Lepassant en pleine lumière, et elle indiqua du doigt aussi -son propre corps d’abord puis celui d’une femme d’Europe dessiné sur une -réclame de parfumerie qui pendait au mur. Puis, plissant ses paupières -aux cils écartés, elle attendit. - -Et l’homme de France n’osa point répondre par le geste d’un choix qui -aurait menti... - - * * * * * - -L’aventure, dans la volupté japonaise, le plus souvent se trouvera plus -banale. Et l’aventure ainsi, du moins au premier contact pris avec le -Nippon, se limite aux mousmés communes. Vain serait l’espoir qui, même -au prix d’un séjour prolongé, escompterait la curiosité de l’adultère -dans le monde japonais. Les grandes dames sont très peu certaines encore -que l’amant étranger ne les confondrait pas avec ses petites amies des -rues chaudes. S’il existe chez elles, peut-être, une solidarité avec les -filles, conservée des siècles où elles furent à peu près les pareilles, -si cette fraternité se découvre parfois peu lointaine, comme dans l’élan -d’apporter des yens à la souscription pour le trésor de guerre, les -mondaines de Yokohama et de Tokio en refoulent soigneusement les -manifestations. - -L’énorme orgueil de la race frémit de voir trop souvent reparaître chez -leurs hôtes la conception du Nippon-lupanar. Alors les femmes du monde -japonais affichent les plus terribles mépris pour les mousmés -irresponsables, ou, mieux, plus cruellement, ne manquent point de -rappeler aux Français gaffeurs la réputation de la Ville-Lumière et les -archives de la tournée des grands ducs. - -Mousmés et femmes du monde ne résument pas la légende d’amour du Japon. -En tout lieu du monde le globe-trotter n’observe qu’une bordure, ne juge -que sur la côte, par les ports ou mieux par les grosses villes. Mais, -sur la terre nipponne, plus qu’ailleurs, il ne convient pas d’ignorer la -masse épaisse et remuante des campagnes. Certes les paysannes menues, -rencontrées en excursion, ou cherchées dans la solitude locale qui -recommence à deux lieues des voies ferrées, ne sont pas différentes des -complaisantes courtisanes de la ville, et, comme elles, sont fort -disposées à contenter sans façon le passant. Mais, précisément, ce -caractère du peuple sur la glèbe, ne peut être soupçonné d’avoir subi -des empreintes, corruption ou civilisation. Il atteste plus fortement -que le Yoshivara la conception de vie, admise par la race qui fonda sur -les jeux de l’amour sa raison et son plaisir d’être. - -Parmi leurs bonnes volontés, le plaisir des paysannes compte peu; mais -la curiosité de voir et de savoir, les intéresse aux étrangers en quête -d’hospitalité. La porte fermée, au moment du tub, se rouvre d’elle-même; -pendant le changement de linge il sied de demeurer impassible, sourd aux -rires qui gargouillent au moindre trou, derrière les cloisons de papier. -D’ailleurs le personnel des lupanars se renouvelle naturellement dans -les femmes de la campagne. Point n’est besoin d’embauchage, ni de -résolutions désespérées pour amener les filles des champs à la ville. -Elles y viennent tranquillement amasser un pécule, s’instruire dans -l’intervalle de leurs passades, et préciser avec sang-froid leurs -notions sur les différentes marines d’Europe. - -Yokohama et Tokio, et la banlieue entre les deux énormes agglomérations, -sont assez vastes pour disperser discrètement l’orgie rude et sincère -des matelots. D’ailleurs, sur cette rade, de luxe en quelque sorte, ils -se trouvent moins souvent, et plus rarement on leur y accorde la liberté -de la terre mauvaise conseillère. Aussi est-ce Nagasaki qui, non -seulement parmi celles du Japon, mais parmi toutes les escales des -Océans, leur donne les paradis dont on parle vaguement aux pays bretons -comme sur la Clyde, à Naples autant qu’à Hambourg. Le charme des mousmés -même est assez puissant pour lutter contre l’emprise de l’alcool. Les -eaux-de-vie nipponnes ne sont pas meilleures, à beaucoup près, que le -genièvre et le trois-six pour les cerveaux des grands enfants. Mais -d’abord la peine est rebutante de découvrir le cabaret, de s’y faire -entendre, et les petites poupées sont si proches! Et elles sont si -drôles! Et leur chambre est si propre! Car cette extraordinaire -blancheur des nattes du parquet, des bambous, des papiers, ravit le -matelot habitué à s’humilier de la moindre tache, de la plus petite -poussière, à bord. La langue, les mots gazouillés, il ne les comprend -pas et les devine encore moins que ses officiers. Alors une étrange -combativité descend en lui et double sa volupté: il lui paraît que la -mousmé complaisante est le fruit d’une victoire, qu’il l’a conquise sur -un ennemi héréditaire, et c’est le langage inconnu qui forme la totalité -de cette illusion confuse dans un cœur simple, le Nippon scandé en -lequel le marin breton imaginera soudain le parler «anglish», en lequel -le «jacktar» découvrira un bafouillage de «frenchy». - -A vrai dire les consonnances japonaises ne rappellent aucunes autres -très particulièrement. Peut-être, avec quelque raison, et si bizarre -paraisse le rapprochement, assimilerait-on la langue de l’Empire du -Milieu avec celle de l’Italie, au point de vue très superficiel de -l’oreille, s’entend. Peut-être aussi y a-t-il autant de différence entre -la phonétique de Nagasaki et celle de Yokohama qu’entre le type de la -Japonaise joufflue et courte et celui de la Japonaise allongée, au -visage d’un ovale ravissant. La sélection, dans cette race, s’est -exercée avec une force unique et les aristocraties européennes auraient -peine à soutenir la comparaison, pour la tradition du sang. Des dizaines -de siècles durant, les unions dans la caste supérieure ont été triées -aussi implacablement que par les soins d’un reproducteur professionnel, -et cependant la caste était assez nombreuse et saine pour qu’une -affinité trop proche n’affaiblît pas les meilleures combinaisons. De là -la différence si marquée entre les deux types de femmes, apparente au -point que, à prendre des extrêmes, on y évaluerait autant de -dissemblance qu’entre un setter et un loulou. - - -La tradition du geste. - -De la race supérieure sont sorties et se sont renouvelées à travers le -temps, les guéchas ou «geishas» puisque Sada-Yacco nous conserva la -couleur du mot. Recluses d’abord comme des religieuses, éduquées aussi -complètement que dans les plus célèbres maisons, dressées comme des -courtisanes sacrées, elles ne sont pourtant ni l’une ni l’autre de ces -closes. L’école des Geishas n’a que peu de rapports avec ce qui fut -jadis le Didascalion d’Alexandrie. Au mieux, il conviendrait de -l’assimiler à l’un de nos conservatoires, conservatoire à la méthode -duquel s’adjoindrait une indispensable prédestination. La fille, -préparée dans le recueillement de l’Ecole, doit servir bien plus à la -collectivité qu’à des individualités. Elle sera principalement danseuse -et chanteuse, mais son élocution et son geste serviront à perpétuer la -légende des gloires nationales. Entre toutes les manifestations d’art, -la plus classique est aussi la plus symbolique, cette danse des -Samouraï, qui, malgré la modernisation de l’Empire du Milieu, conserve -le souvenir de son passé moyenâgeux. - -Ce serait peu, à dire vrai, du moins pour la question de volupté, que de -spécialiser ces Geishas telles que des aèdes homériques. Dans son amour -de la vie et son acceptation de l’amour qui le conditionne, le Nippon -n’a pas manqué d’associer l’exaltation de la pensée aux délices des -corps qui la supportent. Et voilà certainement pourquoi en place de -faire déclamer leurs fastes par des rhéteurs ou de les laisser nasiller -par des enfants, les hommes de la race ont décidé que le cours des -années révolues s’enroulerait autour des souplesses de la femme. - -La souplesse, telle est la caractéristique des Geishas: on comprend que -les charmes de l’étreinte s’en déduisent aussi bien que l’évocation des -figurations guerrières. A la fin des dîners somptueux, les geishas -viennent, chair moins banale que celle des joueuses de flûte -alexandrines, intellectualité plus désirable à conquérir, par delà la -résignation. - -Il n’empêche que la souplesse n’exclut pas les autres arts érotiques, -appris de la même sorte, avec des années d’étude: les complications de -la caresse, les procédés secrets du glottisme, l’usage des regards, sont -la même science acquise avec le rythme varié des mouvements du corps. - -Le Japon n’a pas seulement, dans son sens de l’art, une admiration de -dilettante pour les efforts d’une souplesse qui se cherche et qui se -réalise en multitude de gestes. Sa conception atteint à un certain degré -d’utilitarisme, si l’on peut parler ainsi, puisque c’est dans cet empire -du Milieu que des générations, les unes après les autres, s’efforcèrent -à la tâche d’élargir la fatalité sexuelle qu’ils acceptent, dès l’abord, -joyeusement. - -Par les soins de ces générations, le symbolisme d’une ruée, dans la -multitude des êtres soumise à cette fatalité, s’est traduit avec la plus -magnifique des obscénités, obscénité inégalée par la recherche des -civilisations desquelles naquit l’Europe. - -La fantaisie des chèvres saillies par des satyres, ou celle des -bacchantes en délire sous la griffe de bêtes apocalyptiques, a été -continuée et développée par une imagination multiforme. On croirait à -une hantise de malade: il n’y a, dans le fait, que de la grivoiserie -placide, et le terme si français de grivoiserie correspond bien aux -seuls Japonais. Sans parler des ventes spéciales ou des reproductions -classiques en la matière, le plus minuscule ivoire acheté dans un bazar, -offre, sous un certain angle, quelque scène merveilleusement travaillée, -qui dépasse de loin les plus célèbres Rops. Inutile d’insister sur les -mécomptes de ces surprises faites, de la meilleure foi du monde, aux -parents et amis désireux de japonaiseries. - -Le livre consacré, l’Evangile, pour ainsi dire, de cette collection, -consiste dans la «Légende des Pêcheurs». A l’obscénité de ses détails -dessinés, l’ouvrage a l’avantage de joindre un texte vraiment -drôlatique, et, des feuillets crissants du papier japonais, aucun n’est -banal: l’arrivée des pêcheurs nippons, poussés par une tempête dans une -île inconnue où ne vivent que des femmes; la ripaille première; ensuite -l’enseignement parfait des caresses; les exigences de la population -s’arrachant les trois hommes; la fuite heureuse des malheureux -efflanqués, courant de nouveau à l’incertitude de le mer plutôt que de -demeurer aux bras des furieuses d’amour. - -Les images dressent invariablement des phallus énormes, des phallus -anatomiques zébrés de nerfs et d’artères, taillés en profils irritants, -exacts néanmoins, suant jusqu’au sol, puérilement figuré, des ruisseaux -de sève, aplatis en mare sur la vignette. A d’autres pages, des vagins -baillent comme des antres, ou bien leur ovale velu, démesurément étendu, -dresse de fantaisistes arcades, comme émondées en forêt. Et partout -l’enchevêtrement des membres pour la rencontre des sexes, les corps -simplement linéés, l’ignorance des ombres, transforment la curiosité -d’un dessin en une difficile intellectualité pour percevoir le rythme -d’amour représenté. - - -Swa-Youv. - -De cette souplesse, sur laquelle nous avons insisté, qui précise les -geishas et explique les livres de volupté, la Japonaise qui désormais -symbolise sa race aux yeux de la France ne saurait nous illustrer -l’exemple. A considérer, au contraire, Sada-Yacco dans son jeu scénique, -on ne retient qu’une grâce tâtonnante, des pas incertains, un inachevé -de mouvements, lesquels, s’ils préparent ensuite par leur soudaineté et -leur déséquilibre même, l’émotion dramatique, ne commandent pas à -l’harmonie d’une continuité tragique. Mais, en vérité, la contradiction -n’existe pas: et la manière de l’actrice souligne au contraire, par sa -contre-partie, la sérénité pliante et souriante de sa race. - -Car la conception dramatique des protagonistes japonais n’adopte -aucunement la transposition sur les planches, pour sa représentation, de -la vie ordinaire avec ses accidents. Ce que nous appellerions réalisme, -en dépit de toute opinion préconçue, ne se retrouve pas, et la tranche -de vie n’est jamais servie au public. On conçoit donc le parallélisme -irréductible de deux sortes d’attitudes: Sada-Yacco, au Japon s’entend, -est d’autant plus grande artiste que ses expressions et leur substratum -sont «différents de la vie japonaise.» Hors cette brève analyse du -reste, qu’on veuille seulement s’imaginer quelle conception réalise la -tragédienne expositionnelle. L’Empire du Soleil Levant ne connaît pas -les artistes femmes: leurs personnages, là-bas, sont toujours tenus par -des mâles costumés. - - -Le Sourire. - -Acceptons donc que le geste symbolique de la race nipponne réside dans -le sourire, non pas dans la mobilité du masque d’une Sada-Yacco, encore -qu’admirable. Et ce sourire, dont le leit-motiv remplit le plus bref -récit de voyageur, s’évoque, pareil et perpétuel, sur le visage de la -mousmé caressée comme sur le facies du cocher que l’on insulte. Il -serait long d’en fouiller la psychologie; mais aussi le sourire est trop -essentiel à l’histoire de la volupté pour qu’il ne s’impose pas un -devoir de le définir. Ainsi l’homme d’Europe, étonné, gagnera du moins -l’avantage de ne pas interpréter l’apparence de ces visages comme un -signe de stupidité ou de platitude. - -Un Japonais, au service d’un Américain, et jadis de haute race, avait -dû, dans le besoin, engager les armes d’un aïeul samouraï. Le maître, -averti, les racheta, et la reconnaissance du serviteur loué lui fut -acquise, sans bornes. Or, dans l’emportement d’une colère, l’Américain, -un jour, frappa son valet. Une seconde, déjà calmé et navré de son -emportement, il lui parut que l’homme s’était redressé terrible, et que, -de son poignard court, il allait égorger l’insulteur, sans souci d’une -actuelle différence sociale. Cependant le domestique, presque -instantanément, se courba pour sortir, le visage traversé de l’immuable -sourire. Le soir en rentrant, l’Américain le trouva mort; il s’était -ouvert le ventre avec le sabre de l’aïeul samouraï. Or, voici ce qu’il -avait écrit: «Tu m’as insulté de telle sorte que la fin de l’un de nous -est indispensable. Mais je te dois la reconnaissance d’avoir pu -conserver ces armes, patrimoine qu’il m’eût été insupportable de laisser -en des mains étrangères. Elles ne peuvent donc se retourner contre toi; -c’est donc à trancher mon destin qu’elles serviront.» - -Cette impassibilité, tellement différente du flegme saxon, cette -impassibilité traditionnellement soulignée d’urbanité gracieuse, se -retrouve, on ne saurait trop le répéter, dans les actes les plus -tumultueux de l’être selon toute autre conception humaine. La méthode -des lutteurs en est l’exemple le plus extraordinaire. Au Japon, pas -d’enlacements, point de chairs en sueur, jamais de nerfs roidis par -l’effort de bras gonflés, de jambes arcboutées. La lutte du Nippon, le -«jiutsu» est une science statique, une science d’anatomie. Les -professionnels occupent leurs longues années d’entraînement à apprendre -le plus mince fonctionnement de la machine humaine: aucune fibre ne leur -demeure inconnue, dans ses rapports avec la dynamique générale des -mouvements. En même temps, ces lutteurs se sont engraissés démesurément, -jusqu’à ne présenter plus qu’une masse et une surface gélatineuse, sous -laquelle ne transparaisse aucune ligne du squelette. - -Alors, l’heure venue du combat, les deux monstres se touchent, se -tâtent, se palpent, sans la moindre brutalité. Des jours, parfois, ils -demeurent en présence, immobiles l’un devant l’autre, ou occupés à cette -mystérieuse auscultation de leur corps. Puis, une minute soudaine, -rompant en gloussements admiratifs le silence du public, l’un des deux -athlètes s’écroule sur l’arène. Il est vaincu; le vainqueur, après de -patientes recherches, a découvert sous la graisse de l’adversaire un -muscle à casser, un tendon à rompre, un seul ressort à fausser pour -entraîner la chute de l’ennemi, et sans doute l’estropier à jamais. - -Une exacte réflexion sur les multiples traductions d’un masque japonais, -barré du sourire, conduira à une plus juste défiance des mousmés rieuses -et caressantes. Toutes les manifestations qui s’appliquent aux hommes de -la race ont leurs correspondances chez les femmes. Aussi, parlant des -premiers, commente-t-on les autres. Et à ces autres, à ces poupées -mystérieuses, à ces minuscules âmes de lupanar, s’appliquera la -conclusion de crainte, que la première impression de joliesse et de -joujou n’aurait pu présager en aucune manière. - -Est-ce trop dire? En tous cas une impression demeure des nuits passées -au Kanagãwa ou dans le Yoshivara: quelque bien seul qu’on soit avec la -maîtresse de passage, il semble que chaque étreinte s’enlace dans les -yeux d’un tiers ironique. - - - - -FEMMES DE CHINE - - - - - [Illustration: Femmes Malabar. Japonaise. Chinoise. - Tagal de Manille. Cochichinoise. - Femmes des Iles Java et Sumatra.] - - - - -FEMMES DE CHINE - - -Shang-Haï. - -Les Concessions d’abord, c’est-à-dire l’Extrême-Occident, puis des quais -bâtis, des ponts par-dessus des arroyos vaseux et fétides, les quais -élargis en boulevard d’arbres, et soudain toute cette avancée de grande -ville familière, gaie, brisée contre un mur circulaire où une porte met -plus d’ombre encore, béant, sur l’ombre de la cité chinoise: cela, cette -hésitation, cet étonnement, cette inquiétude, cette peur enfin, c’est -l’exacte rencontre du désir européen avec la femme chinoise. - -D’ailleurs bien rare est la rencontre vraie. Shang-Haï, sans doute un -des quatre premiers centres de transit au monde, n’a pas vu, comme les -autres Babels de matelots ou de rouliers de mer, affluer la marchandise -avantageuse; une fois encore la Chine a pu, même dans ce port si peu -chinois, annihiler un principe du fonctionnement économique d’Occident, -déséquilibrer la loi d’offre et de demande. Car il faut compter pour -rien toute la chair parquée dans cette enceinte absolument circulaire. -Au soir tombant les portes se ferment, et toute volonté de savoir, -d’essayer, exaspérant un corps latin, saxon ou slave, succomberait sous -le poids de l’horreur physique qui monte des immondices jointe à -«l’horror» qui tombe des dragons larvés sur les temples déformés. - -Alors il reste le Shang-Haï de nuit célestiale enclavé dans les -concessions étrangères. - -Deux rues, Nanking Road et Soo-Chow Road, rayent la ville, aussi -lumineuses que des rues de capitales. Mais elles n’ont point été -laissées ou faites pour une curiosité de visiteur, pour un essai -maladroit de reconstitution expositionnelle. Non, elles sont chinoises, -par leurs passants, leurs hôtes de restaurants, leurs restaurants, leurs -scènes. Et c’est à l’entrée de ces music-halls que l’on voit s’arrêter -les chaises à porteurs des Otéros jaunes. - -A l’intérieur, devant des spectateurs maintenant sortis de leur -impassibilité, petits marchands de canards aplatis, au lieu de petits -Sucriers, vieux mandarins à boutons de cristal en place de vieux -marcheurs, sur des planches elles chantent, des bijoux cliquetant qui -ont payé leurs faveurs du même prix au moins que les faveurs des étoiles -européennes. - -Souvent elles miment. - -Dans le rythme de leurs attitudes, quelques gestes, des déformations de -lignes surprennent. A ces moments-là, par exemple, quand les coudes -viennent caresser les hanches, raidis, quand le trait de la bouche -s’agrandit extraordinairement jusqu’à barrer, semble-t-il, tout le bas -du visage, à ces moments-là l’assemblée chinoise ploie au même frisson. -Et le «diable étranger» s’irrite de ne pas comprendre, et il va jusqu’à -croire, en contentement d’explication, que des mouvements de volupté -chinoise lui seront toujours aussi mystérieux que des sérénités faciles -aux mêmes nerfs dans la douleur physique. - -Du moins une grande partie du thème mimique lui plaît, facile à suivre, -gracieuse dans son déroulement classique: la femme qui fait souffrir et -les hommes qui acceptent. La pièce est finie; l’étoile est rentrée dans -la coulisse. Il serait inutile, même avec des coffres pleins de taëls, -de l’y chercher: on conte qu’un souverain «présomptif» en voyage ne put -y réussir; on conte que l’une de ces femmes, sauvée par un officier -français, plutôt que de se donner par remerciement, l’invita à la venir -voir mourir... - -Pour retrouver l’apparence et le souvenir des Chinoises, on va près du -quai, on passe sous des voûtes, à travers un pâté de hautes -constructions qui sont pareilles à des habitations ouvrières, on va dans -les Sassoon Builds, chez les Macaïstes. On y va pour les Macaïstes -elles-mêmes, à parler franc. Pourtant l’appréhension est grande quand on -ne les a point vues, quand on les voit d’abord. - -Elles sont nées, ces Macaïstes, de l’union chinoise et portugaise; les -hommes de la race sont affreusement laids, coiffés, principal signe, -d’un chapeau d’astrologue, violet, penché en arrière; ils sont -taciturnes et savent vendre. Elles, l’immense majorité exportée de -Macao, comme dit le nom, sont très blanches de peau, plus blanches que -les blanches; leur face est aplatie, leurs yeux aussi bridés que ceux -des Japonaises, mais si grands qu’ils apparaissent beaux. - -Elles sont des fruits de toute première saison, jetés toute l’année en -primeur aussi sur le marché. A dix-huit ans, il n’en reste plus qu’une -mollesse bizarrement laiteuse: elles font songer aux Levantines. De -là-bas, de Macao, elles viennent, simplement achetées à leurs familles -où elles grouillaient comme des petites filles chinoises. Et à -Shang-Haï, leurs virginités deviennent aussi peu mets de luxe que le -saumon aux bords des lacs poissonneux... - -Elles caquettent, elles sautillent, leurs élans inharmonieux plaisent -par leur fréquence et leur soudaineté. On leur a appris, comme à toutes -les filles de joie en tout pays, les mots les moins convenables de -chaque langue. Et Français, stupéfait, l’on est accueilli par une -vingtaine de ces perruches roulant une même phrase de bienvenue: -«Bonjour, Monsieur, cochon, c..., sal...» sans qu’à aucune insulte elles -joignent un autre sens que celui du bonjour donné. Leur vice reste -charmant. - -Réunies à trois ou quatre parfois elles supplient l’ami de passage -d’apprendre à une très jeune amie la caresse qu’elle ignore, et, -avidemment curieuses, se précipitent tôt, trop tôt dans la chambre pour -questionner, interviewer l’amie. Elles rient, on rit. Quelques-uns -demandent et emportent leurs photographies, le plus grand succès des -chambres d’officiers au cours d’autres campagnes, sûrement partout -ailleurs. - -Avec les Macaïstes seulement, au reste à peu près semblables à leurs -femmes ordinaires, les Chinois prennent des habitudes nouvelles d’amour. -Non qu’ils aient la répugnance de l’Européenne. A Manille, les plus -ravissantes filles espagnoles pur sang ne se donnent qu’aux prêtres, par -terreur, et aux millionnaires chinois par vénalité et certitude de -discrétion. - -A Shang-Haï, la Chinoise n’est point celle qu’on représente trop -semblable à la Japonaise, comme fragilité de corps et chiffonnage de -figure. Surtout au bas de la rivière, à Woo-Sung, où mouillent les -navires de guerre, dans la pleine campagne, travaillent de fortes -filles. En chassant au crépuscule le faisan, les paysannes rencontrées -apportent la parfaite ressemblance des plus belles Bretonnes ou -Normandes. Avec un fichu de poitrine, une sorte de coiffe sur les -cheveux, elles tiendraient leur place dans un paysage de Beauce. Les -matelots sont de cet avis. Parfois, quand le dimanche ils ont congé sans -la permission de monter à Shang-Haï, ils errent dans la campagne de -Woo-Sung, et plusieurs y trouvent, comme dans les rues borgnes de Brest, -de fortes filles qui les font boire et les aiment. L’eau-de-vie et -l’amour chinois leur sont aussi mauvais que l’amour et l’eau-de-vie -bretons. - -Ces paysannes sont leurs rares femmes, puisqu’ils ignorent le plus -souvent les Macaïstes. Et les Américaines coûtent trop cher, trop cher -aussi pour bien d’autres qu’eux. Américaines, elles sont en majorité, -les hétaïres étrangères de Shang-Haï, de tout l’Extrême-Orient; mais le -nom est plutôt générique. Leur souvenir d’ailleurs, reste quelconque au -passage; hétaïres comme tant d’autres, mais plus douces, agréables -partenaires de causerie, partenaires d’intérieur très luxueux, jolie -note au cadre de la promenade classique, Bubling-Well, où elles -conduisent des tonneaux, tribune élégante, mais rigoureusement séparée, -au pesage du champ de courses. - -Et la curiosité toujours insatisfaite va vers une autre tribune séparée, -lors des meetings sérieux de printemps et d’automne, la tribune de gros -marchands chinois où s’asseoit discrète leur femme légitime, toute -menue, vêtue de blouses et de pantalons lamés et pailletés comme ceux -des bébés bretons à Plougastel, les mains invisibles sous des brillants -qu’écrasent des ors jaunes, la figure émaillée sans une ligne de fêlure, -les petites femmes aux regards perdus que les maris, après avoir joué -des sommes énormes, ramènent en coupé vers des gynécées qui sentent -l’opium et la cire des bougies rouges brûlant devant l’ancêtre. - - -Tien-Tsin. - -L’amoncellement de la saleté, la variété affreuse de ses détails, -deviennent du cauchemar. La vie ainsi déformée et souillée ne se -distingue plus de la pourriture; et sur les condamnés qu’on heurte rivés -à la cangue dans des recoins d’arcade, sur ces corps que le carcan -paraît séparer absolument de la tête, icônes anatomiques, les mouches se -posent comme sur une charogne. Autour des bêtes éventrées qui suent leur -corruption au soleil, des corbeaux et des buses ivres, le bec -dégoulinant et les plumes dégoûtantes, des entassements prodigieux -d’excréments apportés et renouvelés par la main d’hommes, la nourriture -vendue aux étaux presque semblable aux déjections qui rendent gluante la -rue. - -Dans ce cadre, une touche étrange de sadisme teinte l’amour. Sans doute, -cette attirance entre l’horrible et le désir anormal est cataloguée dans -de spéciales pathologies. On s’étonne, malgré cela, de la voir, à -Tien-Tsin, sinon fréquente, du moins pas rare parmi des Occidentaux que -des inquiétudes diplomatiques laissent presque continuellement autour -des légations en poste armé et avancé. Pour dire davantage, dans les -maisons de femmes semées ou groupées parmi ce cloaque, moins -qu’indifférents, attirés par le relent du flot des immondices, des gens -s’égarent dont la large et artiste souvenance de globe-trotters vous -ravissait tout à l’heure à table, au milieu des causeurs les plus -avertis. Qu’en rapportent-ils de ces maisons? Ils n’y vont point -chercher du document; ils n’en parleront pas demain, et il ne faut que -s’étonner, se reporter à des livres lus qui n’étaient pas médicaux, -quelques pages peut-être de la «Maison de la Vieille»!... - -Le document est plus spécial encore, mais moins incompréhensible quand -on a eu jadis le loisir de bien connaître Naples, quand on a voulu bien -regarder Saïgon et le Tonkin. - -A Tien-Tsin, il n’existe pas que des maisons de femmes, et des -séjournants assurent, excuse quêtée ou réalité vérifiée, s’être aperçus -très vite d’une particularité commune à la race chinoise et à la race -annamite, la beauté réservée seulement au sexe fort. - - -Chine intérieure. - -Oh! le joli lac, plein d’îles si vertes cerclées de flots si bleus! Les -îles pour la plupart, sont plates, et alors ce vert et ce bleu, aussi -franc l’un et l’autre, semblent aussi liquides, et l’on se demande, à -les voir bizarrement et nettement séparés, comment ils demeurent sans se -mêler. La nappe d’eau, flaque arrondie entre des terres régulièrement -réparties en cercle; ou bien elle court en ruisseau quand deux taches -vertes sont rapprochées, tellement rapprochées qu’on les pense ridicules -de n’avoir pas bu le filet qui se promène entre elles; ou bien elle -défile en fleuve devant de minuscules falaises tranchées comme des -morceaux de gâteau sec; ou encore, comme une fille qui gamine sous un -drap, elle fait trembler au-dessus d’elle une étendue de lotus graves. - -On est infiniment loin de Shang-Haï; aucune canonnière, jusqu’à ce jour, -n’est venue jusqu’ici. Et la monnaie, ce sont de grossiers lingots -d’argent dont on coupe un morceau au hasard des équivalences. - -L’idée sérieuse de pénétration, l’idée orgueilleuse de conquête se fond -en douceur pastellée de ce vert et de ce bleu tranquilles. Sur une rive -de la grande terre, des hommes et des femmes attendent l’embarcation. Et -les étrangers ne sont plus des diables étrangers. Pourquoi? Pourquoi ce -coin charmant au cœur de la Chine des supplices? - -Malgré les défiances ordinaires, les étrangers se sont un peu séparés -les uns des autres, oh! seulement de toute l’étendue d’une pudeur -d’homme. Car les femmes trouvées sur la rive, auxquelles d’ailleurs on -ne tenait pas du tout, mais pas du tout, les petites femmes beaucoup -plus drôles que les fortes paysannes de Woo-Sung, se sont précipitées -sur les étrangers qui débarquent. Et les diables étrangers n’ont point -sujet d’en être très fiers; c’est pour voir, rien que pour voir, que les -petites femmes ont apporté de l’amour aux nouveaux venus. Au bout d’un -instant elles s’enfuient, roulant sur leurs jambes tordues, riant de -rires craquelés. Eves chinoises! - - -Che-Fou. - -Le Trouville chinois. On y vient du sud, on y descend du nord. A côté de -la plage, Watering-Place ou ville d’eaux; la pauvre vieille sale cité a -tenté en vain de se nettoyer. Ce n’est plus le méchant mendiant qui tue -comme il vole, c’est le mendiant en loques qu’on plaint. Malgré tout, -une petite colline, qu’escaladent des villas de tout style, marque la -frontière, l’abîme. La plage est la plage, et Che-Fou est Che-Fou. Des -navires de guerre sont toujours mouillés dans cette baie de houle -longue, soudaine, les obligeant à prendre le large. Mais, le temps beau, -les musiques des «flag-ships» jouent tour à tour en haut de la dune, les -flirts palpitent ou raillent, les officiers convalescents de l’hôpital -tout proche viennent attendrir des sourires et savoir quand on -appareillera... - -Aussi, de ce bord de mer européanisé, il ne resterait qu’un souvenir -d’escale coupant l’exotisme, n’était la vision en même temps retrouvée -de quelques ombres célestiales passant dans cette miniature de -Trouville. Des femmes chinoises, des filles, errent à l’heure de la -marée sur la lisière de la plage, quelquefois même à toucher les -groupes. Elles ont remarqué, plusieurs étés durant, la joie animée de ce -coin de Che-Fou où elles sont nées; elles s’imaginent que toutes les -Européennes qu’elles coudoient dans leur pleine gaieté sont des -courtisanes: et le plus sérieusement du monde elles viennent pour les -imiter, pour plaire à des matelots ensuite, prendre une leçon en plein -air. - -Or, elles ont une grande régularité de traits; beaucoup d’entre elles -gardent le sang tartare. Et on les écoute parfois la nuit, au seuil des -portes; et, la porte close, on ignore bien des nuits la leçon qu’elle -répètent lorsque, devant l’amant impatient, se balançant dans un -rocking-chair acheté au «store-house», pareil à ceux du bain, elles lui -font l’hommage de leur moue copiée et de leurs gestes aussi parfaitement -élégants que ceux des flirteuses russes ou saxonnes. - - -Bateaux-fleurs. - -N’importe où, par exemple, à Canton. Aussi aucune note de volupté -nouvelle. Un confortable emploi d’après-dîner, ainsi qu’en un lieu -quelconque de la terre. Seulement le cadre est joli, fraîcheur d’eau et -fraîcheur d’appartement, coloris de soirs uniquement émeraudés, coloris -de femmes et coloris de glycines en grappes. Seulement les femmes, -longues filles aux yeux morts, flottant dans des matités de peau comme -deux astéries sous une nappe immobile, les femmes impassibles, savent -mieux qu’aucune au monde quelles caresses successives ou simultanées -casseront le dîneur qui les attend après leur chant, et, plus qu’aucune -au monde, les donnant, ne s’y intéressent point. - - [Illustration: Laotienne. Cambodgienne. Tonkinoise. - Femmes du Cambodge.] - - -Nan-King. - -Il vente grand vent sur le fleuve; les rafales d’amont descendent larges -et s’enflent aux vallées; elles paraissent lutter de vitesse avec le -courant boueux; et l’eau bat les rives avec un glougloutement gourmand -d’inondation. Il gèle 10 degrés au-dessous de zéro. Les jonques se sont -toutes réfugiées dans le canal qui monte vers Nan-King, et -l’enchevêtrement de leurs agrès simples au lieu de parer le fond du -paysage, salit davantage encore sa lividité. Deux portes, l’une sitôt -après la grève, l’autre à l’horizon, dressée en arc triomphal, marquent -un chemin d’immense tristesse vers un Golgotha d’ombre: entre elles, sur -la route, des peupliers se froissent. Des Chinois, démesurément grossis -par les peaux de bêtes, passent, portés par des ânes lilliputiens; sans -timbre, les clochettes des colliers toussent ainsi que des asthmatiques. -Et de l’autre côté du fleuve roi, les biches brament sous un -tournoiement d’aigles malpropres. - -Nous sommes entrés au hasard dans une maison. L’embarcation tarde, le -froid n’est pas supportable auprès de l’arroyo; nous cherchons où nous -chauffer. - -L’intérieur est à peu près sombre, le feu rougeoie à peine; comment donc -se réchauffent-ils là-dedans? Avec une mèche de poche, nous avons vu. -Nous avons vu ceci: deux tas énormes, indéfinissable à l’abord, sont -élevés face à face sur deux cadres de planches très larges; des -vêtements, des toisons apparaissent dont nous éventrons prudemment -l’épaisseur; et alors se découvrent deux pareils grouillements: sur -chaque lit de bois, une femme, large comme le cadre, est étendue; et sur -elle, autour d’elle, sous elle, en travers d’elle, pour avoir chaud, -sont serrés des mâles de tout âge, seulement pour avoir chaud, dans des -positions de la plus diverse débauche. - -Une odeur, définissable par celle de la volaille vidée jointe à une -aigreur d’ancienne étable, couvre ou renforce le relent des chairs -dégoûtantes... Et l’impression est semblable à celle d’un fumier -retourné où surgirait un nid de couleuvres. - - -Chinoises d’exportation. - -A Manille, à Tahiti, à San Francisco, les Chinois qui viennent s’établir -sont accueillis par des huées et des pierres; à coups de pied on les -mène dans des bureaux d’immatriculation où ils laissent leur dignité -d’homme et leur premier pécule. Puis ils disparaissent dans la foule -toujours grossissante des travailleurs jaunes, dans un ghetto où ils -vivront de rien pour économiser l’argent du cercueil qui les ramènera -dans une plaine de tombeaux, quelque part autour de Canton. - -Les femmes de ceux-là sont heureuses. Peut-être, les Chinoises -richissimes exceptées, peut-être sont-elles les seules Chinoises -vraiment femmes, vraiment capables d’un pouvoir sur l’homme. Les maris -travaillent; elles jouissent de repos gras et qui engendrent des -coquetteries étudiées; elles ont le temps de songer à l’adultère. Et les -Tagals splendides de Manille, les nègres hercules de San Francisco font -assez souvent avec elles des couples réels d’amant et maîtresse. - - -Port-Arthur. - -Le contraste est saisissant, lorsqu’on vient du Petchili, quand, la -veille, on a quitté Takou, Takou où l’on mouille dans une eau de sable -sans voir la terre. Takou dont les forts seuls se distinguent de la -hune. Ici, à Port-Arthur, la baie s’ouvre comme un fjord entre deux pans -de falaises; puis, au delà, l’aridité reprend, plate ou bosselée, sans -caprices de lignes. - -Des troupes chinoises sont campées aux environs de la ville; elles n’ont -pas encore évacué cette Corée que la guerre laisse au Japon; leur -apparence est une apparence de force; les réguliers tartares, coiffés en -bonnets ronds, en loutre, moustachus, les sourcils broussailleux, la -bouche énorme, rappellent les hommes d’Attila. - -Aux angles du camp hexagonal, bruissent les tentes des femmes à soldats; -des ribaudes marchent avec ces reîtres, et les mots moyenâgeux -correspondent bien à la forme de ces groupes. Le verbe haut, la danse -prompte, l’ivresse continuelle, elles sont à tous; nulle admiration de -courage physique, de bravoure au combat, ne les décide au choix d’un -amant. De l’amour, elles ne conservent que le goût de la douleur; ce -sont les harpies du meurtre, les prêtresses de supplices qui, sans -exception, se rapportent à des atrocités sexuelles. - -Le moins terrible d’entre eux, pour les hommes ennemis, est leur -épouvantable caresse de la main prolongée plus loin que l’épuisement, -plus loin que le jaillissement du sang, jusqu’à la mort. - -Et c’est pour échapper à ces ribaudes que les blessés de la colonne -Seymour acceptaient le coup de grâce donné par leurs camarades. - - -Saïgon. - -Il faut s’arrêter à cette place, qui n’est pas encore la Chine. Non que -la transition, entre le paquebot et les cités immondes du Yang-Tsé, s’y -marque dans une gradation d’accoutumance à l’horreur. Aussitôt voici le -fossé: il faut le franchir, malgré que quelques coins odorent le -cloaque. - -Et Saïgon c’est aussi l’oasis merveilleusement variée entre des escales -mornes ou inquiètes. - -La Rivière y conduit, méandreuse, brusque, follement contorsionnée, -comme si elle retardait le plus possible l’arrivée de joie, comme si -elle défendait naturellement l’humus plein de tombeaux, autant que les -enchevêtrements artificiels protègent partout, depuis le cap -Saint-Jacques, vers le Nippon, le mystère des choses d’Asie. Le navire -peine dans l’effort d’assortir continuellement sa rigidité aux dessins -de la rive grasse, échappé aux bancs pour piquer l’étrave sur des -bosquets chevelus d’où pleuvent les fourmis rouges. A droite et à gauche -du sillon bruissant de la Rivière, la rizière fume. Et la rivière -soudain brise et éparpille la certitude de son chemin en une multitude -d’arroyos éventaillés. De nouveau il semble que cette traîtrise lutte -pour le secret des choses vers lesquelles on va, tâche à égarer la -conquête. Et, au bord de l’eau, les buffles qui rôdent, le muffle dans -le vent, dociles pourtant au boy qui les parque, s’apprêtent à foncer -sur l’étranger qu’ils hument. - -Qu’est-ce donc que l’on voulait cacher? Où donc le trésor qui demeure -par-dessus les siècles, hostile au conquérant? Cinq heures, -l’après-midi: le «tour de l’Inspection» grouille; le mouvement, -malabars, phaétons, cycles des palanquins rares, le mouvement se -diversifie et se renouvelle avant le crépuscule bref. Les phaétons sont -les phaétons, attelés seulement d’une paire de chevaux nains, venus de -Manille; les malabars sont les «sapins». Et la halte où l’on boit les -apéritifs gigantesques, comme on y boira le lait, vers l’aube, se nomme -le Pré Catelan. L’Inspection, le Bois? On ne sait plus bien; à côté, au -flanc de la promenade, comme là-bas en France, un jardin botanique où -des fauves en amour commencent à miauler. Maintenant la file des -voitures est doublée, triplée même. Au pas l’on défile ou bien l’on -frôle; les petits chevaux, qui ne stoppent pas, encensent, parmi -l’ondoiement de leurs crinières non rasées. Monocles sur presque toutes -les faces; smokings blancs, les revers de soie thé ou mauve; blanches -aussi toutes les robes, blanches surtout les robes sans tailles, les -fourreaux des congaïs qui mènent leur charrette anglaise... Des landaus -plus graves, désagrègent la terre rougeoyante: le général a passé; le -lieutenant-gouverneur passe... - -La nuit s’abat avec la durée seule du tournoiement d’un oiseau -monstrueux frappé à mort. Le bruit meurt, les voitures filent d’un seul -élan... Pour les avoir suivies, on est à la lisière de l’Inspection, du -Bois, et l’on voit: on voit que la bordure bruyante n’encercle que la -plaine mystérieuse et vide. Tout près, si près de la ville franque, -recommence le mamelonnage de la terre, crevée des cadavres en -myriades... Le tour de l’Inspection bifurque à la Route des Tombeaux. - -Mais, pour revenir s’asseoir aux terrasses, dans la rue Catinat, les -beaux et les belles ont pris une autre route. A peine, comme tous les -soirs, ont-ils près du pont de bois, sur l’arroyo, fixé les payottes, -devant lesquelles s’accroupissent, autour du riz, des créatures aux -dents laquées. Le faubourg étrange, bientôt disparu, importe peu. Quelle -curiosité d’ailleurs intéresserait, aujourd’hui que le paquebot a -débarqué la troupe théâtrale, engagée pour la nouvelle saison? - -L’enchère, depuis le midi, est haute déjà. Pour réussir des accords, des -gens ont presque supprimé leur sieste, oui, vous avez bien entendu, la -sieste. Et d’autres ont fumé une vingtaine de pipes d’opium en moins que -la ration journalière, résignés à mâcher des boules, pour ne pas perdre -le temps du marchandage. Autour de l’absinthe, qu’une bizarrerie du -climat fait vraiment meilleure, aussi différente de l’absinthe d’Europe -qu’un bordeaux de crû d’un vin au litre, les nouvelles s’échangent: - ---L’avocat défenseur du boulevard Charner donne 1500 piastres par mois à -la dugazon. - ---La soprano a accepté les 1200 piastres que lui offrait le président du -cercle. - ---Il paraît que la chanteuse légère a un béguin parmi ses camarades; -elle ne le lâchera pas contre 2000 piastres. - ---Je vous dis, moi, que le lieutenant-gouverneur s’est déjà entendu avec -elle. - ---A propos, combien vaut la piastre aujourd’hui. - ---2 fr. 69, mon cher. - ---Parbleu!» - -La bienvenue de la troupe, c’est de jouer le soir même de son -installation. Combien les soupers seront, après la représentation, plus -fastueux encore qu’à l’ordinaire! Les noctambules qui ne peuvent se -payer une théâtreuse au titre de maîtresse, ou qui se sont trop tard -présentés, afficheront à des tables voisines le luxe de leurs agapes, et -signifieront de quel prix se paiera une passade furtive, entre la sieste -et le tour de l’Inspection. Puis, le poker formidable, cette nuit -s’enflera plus formidablement encore: qui sait si la veine d’une relance -sur trois fulls et un carré ne permettra pas à quelqu’un de devancer, au -matin, les messages du lieutenant-gouverneur à la chanteuse légère? - -En attendant de s’assembler autour des marquises au champagne ou des -tables de jeu, il reste la distraction de visiter les «Moldos» du -boulevard Charner. Leurs cabarets, qui seraient des bars à Singapour ou -à Shang-Haï, sont éparpillés au long du terrain vague qui, plus tard, -très tôt quand même, sera le «boulevard». Moldos, le mot abrège celui de -Moldo-Valaques, décrété jadis par on ne sait quel géographe officiel des -mœurs. Tchèques ou juives, Roumaines courtes, Viennoises épaisses, et -combien d’autres de toutes races uniformisées dans l’appellation slave, -tziganes femelles de l’Extrême-Orient, elles roulent sans trêve et sans -fatigue sur leur cycle inévitable: le Caire, puis Port-Saïd, puis -Singapour, ensuite Saïgon, enfin Hanoï. Commerçantes apathiques, mais -dont les gestes ne se départissent jamais d’une suite machinale, elles -n’ouvrent leur lit qu’après les volets clos sur la salle d’en bas. - -Alors, brisées par la journée que ne repose guère leur sieste -intermittente, elles dorment comme un roulier, aussitôt sous, ou plutôt -sur les draps. Et l’amant de passage qui veille, se résigne à leur -inconsciente bonne volonté, surpris par l’automatisme de leurs gestes -accoutumés, tel un enfant qui tette sans se réveiller... - -Et le matin, quand on s’évade du lit moite, il faut chercher loin la -douche, à l’hôtel ou dans la batterie du ponton-stationnaire. Quelle -rancœur! Quel subit et franc élan vers des chastetés lustrales! On se -méprise d’avoir payé la réclusion du paquebot par l’abandon précipité -aux étreintes déjà connues, courtisanes de trottoirs, théâtreuses, -Moldos. Le châtiment, qu’aggravera avant de l’effacer le jet implacable -de la douche, solde le rut de France transporté ici, inharmonisé avec la -terre d’Asie. Et, tandis qu’une nouvelle hâte grouille de se purifier en -des chairs exotiques, tandis que se précise parmi l’ébrouement de l’eau, -l’évidence du sacrilège nocturne, on ne pense pas que seul a dévasté le -désir fort et l’ordinaire hygiène, seul le Soleil, sensible même parmi -l’ombre de volupté, le Soleil qui maintenant, calme, balance ses -semences de mort dans son vol de clartés... - -Et l’on va vers Chôlen. Qu’a-t-on besoin des repos renouvelés qui -permettent des minutes d’activité entre chacun d’eux?... Partout la -sieste pantèle, sieste d’après-midi après la sieste du matin, avant la -sieste d’après le tour d’Inspection... Les jambes fermes, on saccade la -promenade vers le bourg annamite; on ne sait pas la raison de ces -torpeurs qu’on méprise indulgemment. On saura trop tôt... Dans la -lumière vide et sèche, les flamboyants ne peuvent odorer. Des champs -engraissés monte l’haleine infecte des déjections. - -[Illustration: Fumerie d’opium au Tonkin.] - -Enfin voici Chôlen, discret, Chôlen que l’on verra mouvant splendidement -des cortèges du Dragon; car, au premier jour d’escale, s’entassent, sous -les tempes chaudes, le tas du devenir... A cette heure, sur les rues, -les profils minces des cases en vis-à-vis ne se joignent même pas au -milieu du sillon. Il n’y a qu’une plaque d’ombre, étroite, géométrique, -où s’inscrit le relief d’une créature figée sur un escabeau; des fumées -d’opium, parfois, crépues et roulées, barbouillent cette plaque. Ou bien -c’est un rideau, entre l’ombre et le réduit ombreux; la femme annamite -attend derrière ce vélum loqueteux, peut-être rien, ou seulement ce qui -est venu. - -Eux, ceux qui sont venus, reculent. Comment ces hideurs sont-elles sœurs -des congaïs pimpantes, qui, dans leur sarreau blanc, mènent sur -l’Inspection les charrettes anglaises? Ce n’est pas possible; non, -vraiment, il est impossible d’imaginer le plus lointain des -rapprochements avec cette femme, indifférente et muette pendant la -délibération des étrangers! Car les visiteurs n’ont vu et ne voient, ils -ne verront toujours que la joue grimaçante dans l’effort du bétel -chiqué, les dents mi-noircies, mi-rougeoyantes, offrant l’image d’une -tête suppliciée dont on aurait retourné des lèvres, le jus mal essuyé -qui balafre un coin de la joue. - -D’ailleurs, en surmontant le dégoût, l’effort d’une sereine curiosité ne -révèle pas, supprimée la tête, un corps de beauté. L’impression est -reçue ineffaçable, dans cette première rencontre. Et l’on ne -s’intéressera point, plus tard, aux confidences d’amis intrépides qui -ont usé de femmes à Chôlen, dans la pleine obscurité pour ne les voir -point, et qui affirment alors la science des rythmes éprouvée, et, pour -la première fois peut-être dans une étreinte exotique, l’exception aux -passivités insupportables... - -Mais, sur la même route, au retour, dans le faubourg épars, tranché par -les boulevards et les voies ferrées, s’offre une station encore -d’épreuve, un port sans doute où s’abriter des Moldos... Ecoutez... -n’est-ce pas? Vous avez aussitôt reconnu le grêlement du chamicen; la -mélopée, qui, à la même heure, remplit les rues du Nippon, monte de tous -les coins de ces maisons développées autour de Calnelages. Les syllabes -de Ko-bi, Yoko-ha-ma se prolongent presque en pleurs retenus. Oh! la -bonne aubaine: tout près de nous, des Japonaises, des mousmés! - -Hélas! ces exilées du Nippon sont de pauvres et laides choses. Le -caprice de quelques gros fonctionnaires autant que l’humeur vagabonde a -transporté dans cette campagne empuantie d’ordures et pâmée aux relents -de flamboyants, un coin du Kanagãwa, la débauche mièvre et multiple de -Yokohama. La transplantation n’a pas réussi et les greffes sont -impossibles. Ainsi songe-t-on, après une heure dans la chambrette, sans -les nattes merveilleuses de là-bas, à Nagasaki et sans la nuit fraîche -du fiord où s’ébattent les poupées de volupté. Et, déçu, abruti par -cette exploration de l’exotisme de Saïgon, sous le soleil méchant, on -regarde vers l’arroyo où les sampans se heurtent, remplis sans doute du -grouillement qui parfait l’horreur, serrant autour de la résine qui -pleure les faces au rictus du bétel. - -Pendant l’entière durée de l’escale, la contrition est vaine qui veut -revenir aux Européennes, d’en haut ou d’en bas sur l’échelle -cochinchinoise, même aux Moldos. Car il y a des raisons que l’on n’a pas -sues le premier jour. Les blanches, là-bas, n’ont guère de mérite à la -résistance, si un désir réussit à les pâmer. Pauvres femmes d’Europe, -loques malpropres et honteuses! Elles portent la peine biblique, -semble-t-il, de n’être point restées où elles naquirent pour leur rôle -d’amantes, plus simplement pour la soumission à leur féminité. Une à une -elles s’en vont, effondrées peut-être pour la vie, l’une après l’autre -elles désapprennent de changer les camélias, et leur intimité n’est plus -que la réclusion à perpétuité... - -Il reste les congaïs, les femmes annamites, pimpantes, mièvres, -musquées, dont le sarreau blanc jalonne l’Inspection. A quoi bon parler -de celles-là: chair domestiquée par des conquérants, elles n’apprennent -rien au passant puisque ses pareils leur ont tout appris. Leur nom -pourtant complète la trilogie des symboles de l’exotisme: congaïs à côté -des mousmés et des vahinés. Même ce nom, promené sur toutes les mers, -demeure le plus généralement employé par ceux qui, à une terrasse de -café, en France, diraient «une femme». Et il y demeure vraiment une -empreinte plus souveraine de possession, de «chose» qui appartient sans -restriction, et, dans la légende de volupté, une signification de -passivité prête à tous les sadismes. - -Comment exprimer que la beauté de la race a été surtout donnée à leurs -frères? Il est malaisé de faire comprendre que les déracinés fiévreux de -là-bas s’en aperçoivent trop, et de rappeler trop longuement que Saïgon -est la patrie des boys. Il vaut mieux entendre conter au fumoir des -histoires étranges, en lesquelles se transposent exactement les termes -du langage éternel, passion, étreinte, jalousie, et il suffit de retenir -que l’échange diffère de ceux pareils, nés de brutalités sahariennes ou -de solitudes de steppes. Car là-bas, entre l’Inspection et la rizière, -où rôdent les buffles, ce n’est pas à sa propre joie que songe -l’Européen... - -Voici, pour balayer cette effluve malsaine que s’enfle le souffle de -mer, venu du cap Saint-Jacques. Il faut peser les hasards du chemin à -cette escale. Car Saïgon n’est qu’un entr’acte entre l’anormal splendide -de l’Inde et l’anormal immonde de la Chine. - - - - -CRÉOLES - - - - -[Illustration: Créole française de la Guyane.] - - - - -CRÉOLES - - -In Memoriam. - -Pour parler encore d’elles, il n’est pas trop tard. Le cyclone a enlevé -les toits, la terre a remué pour écrouler les murs, l’incendie n’a même -pas laissé les pierres des ruines. Quand même les maisons ont recommencé -de s’élever devant les palmiers de la Savane, roucoulantes des rythmes -zézayés. Et aujourd’hui que non seulement les toits, non seulement les -murailles et leurs ruines ont été projetées par une trombe d’Apocalypse, -aujourd’hui que la moitié des abeilles bruissantes ont été anéanties -avec la plus belle des ruches, celles qui restent rebâtiront les -demeures des mortes. Sans doute dans l’affolement du tourbillon, elles -s’essaiment confusément; il paraît que la panique les enlèvera toutes -vers des villes, au Sud, envahies de lianes, haletantes sous un soleil -blanc qui n’est plus le dispensateur bon des désirs, rafraîchi par -l’averse des «lamentins». Sans regarder derrière elles, elles bruissent -dans la fuite, les abeilles éperdues et brûlées. Il semble que jamais -plus ne raillera en s’attendrissant, entre les allées de Fort-de-France, -la chanson de promesse et d’attente où s’ébat précisément la - - «Mouche à miel qu’a piqué moi sur la lèvre...» - -Et déjà on croit entendre se gargariser dans l’Ile à prendre l’Ile qui -n’est même pas à vendre, les «Chan songs» des yankees d’Alabama. - -Eh bien! la désespérance aura tort, et le feu du ciel n’aura pas dévasté -à jamais les Antilles, plus que l’incendie, plus que les cyclones ou les -tremblements de terre. Ce qui sera, recommencera ce qui a été, pour que -ceci fut la joie. Et, nombrant les gestes rencontrés de noblesse, de -tendresse et de caresse, on aura peut-être fait un peu pour renouveler à -la tendresse des «Doudous» la confiance de vivre. - - -Les Doudous. - -Si les mots vivent, eux aussi, si de la souffrance ou de la puissance -s’écartèle au long de leurs syllabes, le mot qui là-bas signifie amant, -le mot de «Doudou» renferme dans la simplicité de sa redondance le cycle -des baisers espérés autant que des baisers perdus, le bégaiement de -l’unisson extasié dans des larmes et la lamentation des vains appels. -Mais la douceur infinie est trop vite devenue l’afféterie, et -l’afféterie s’est prolongée en puérilité ridicule. - - «Doudou» c’est encore l’amant, l’ami, l’élu; - «Doudou à moi, li qu’a pâti...» - -Mais les Doudous, ce sont les blanchisseuses presque noires du -Fort-de-France, ce sont les marchandes d’ananas qui n’ont pas désarmé -bien au delà de la cinquantaine, ce sont des quasi négresses tout en -croupe et en seins, qui marchent en tendant le ventre. On les connaît -tôt. Elles envahissent la frégate-école. Leur rôle est d’apporter -l’agréable en même temps que l’utile, fournisseuses de leurs -marchandises et de leur chair. La tradition d’année en année se -perpétue. Et la tradition ne leur déplaît point. Car, pour le plus grand -nombre, hors les exceptions de toute jeunesse, et d’avance éliminées les -vieilles véritables, l’âge est indiscernable. Les aspirants, vierges la -plupart, choisissent à l’aveuglette les Doudous maternelles, celles qui -ont vu paraître déjà vingt fois les vergues de la frégate depuis leur -puberté, se réjouissant des jeunes corps qu’elles combleront pendant la -sieste. Le soir ne les en trouve pas plus lassées, près des bosquets, -sur la Savane, lorsqu’elles s’attardent, au hasard des rencontres, sur -les bancs. - -Cependant les Doudous qui promènent ainsi leur madras, à l’abri de la -lune, se différencient, heureusement pour les autres, des tendres -blanchisseuses dont le repos du soir s’écoule avec l’amant sérieux, au -seuil de la case. Les femmes de la Savane rappellent un peu trop les -pierreuses, si l’on enlève au terme infâme son âpreté de misère et son -frisson de crime. Et alors il reste les mêmes caresses sans unisson, -payées aussi peu et prises aussi peu confortablement... Plus loin, au -milieu de la place, blanchit la statue de l’Impératrice parmi les -palmiers superbes, «orgueil de la nature à côté de l’orgueil de la -femme», et dont la tête sert à faire «une bonne salade», comme -expliquent tranquillement les livres-guides. - -Errantes ou sédentaires, péripatéticiennes du square mal famé que -demeure la Savane à certains moments ou bien travailleuses défatiguées -par les jeux de la volupté, Florises Bonheur des tropiques, toutes les -Doudous effarent, à la prime approche, le désir qui veut choisir. Car à -parler franc, on attendait des chairs, sinon blanches, du moins -agrémentées par le pigment sous lequel vaudraient mieux les lignes, et -l’on trouve, sous sa caresse, des peaux noires. Oui, c’est méchant, -c’est inexact que de dire «noires»; nous nous mettrons d’accord, -voulez-vous? en les définissant «chocolat éclairci». Malgré tout, malgré -les différences essentielles dans le visage, la tentation est forte de -qualifier dédaigneusement de négresses les amoureuses Doudous. Dépit -d’un jour, de la première rencontre, car, avant deux nuits remplies, les -récits mêmes des Doudous auront éclairé le passant sur l’abîme -approfondi entre elles et les femmes noires. - -Les filles de Béhanzin ont intéressé longtemps les potinières de la -Savane. Elles suivirent jadis l’exil de leur royal père, séparées par -quelques égards du harem, transportées avec lui jusqu’à la Martinique. -Et leurs sens ne s’atrophièrent point dans la béatitude de la défaite. -Or Béhanzin autant que le seul monarque, se trouvait le seul mâle de la -horde. Il fit courtoisement comprendre les naturelles nécessités de ses -filles; le Seigneur Qui de droit ne s’opposa point à ce qu’une grande -latitude d’approche fut concédée aux hommes de bonne volonté, quand les -demoiselles s’ébattaient autour du fort. - -Or les Doudous assurent qu’aucun ne s’avança. Le mépris de la chair -nègre l’emporta sur la vanité d’avoir forniqué avec une princesse. A -Madagascar jadis, et pour une fille beaucoup moins belle, un officier -général pensa différemment. Bref, après des semaines d’attente, les -filles de Béhanzin se découragèrent. Elles durent organiser quelques -divertissements dans l’intimité de la famille, et enfin, depuis -l’introduction jusqu’à la fin, recommencèrent l’épisode des filles de -Loth. - -D’ailleurs, après gorges chaudes sur cette vaine recherche d’un mâle, la -Martinique ne songeait point à s’effaroucher ni à s’étonner des autres -ébats entre les jeunes princesses. Et cette fois, dans le terme de la -Martinique, il faut comprendre davantage que la catégorie des Doudous -pour navires et passagers. Le saphisme naquit sans doute en d’autres -îles que Lesbos. On peut ici l’observer, quelque paradoxe ce semble, -avec la gravité d’un étymologiste en voyage de documentation. - -Loin de considérer le fait comme un mal déplorable! Les mères les plus -franches, de causerie loyale et avertie par toute cette terre chaude, -décrètent tranquillement la chose d’utilité publique. A sa pratique ne -se mêle pas la grivoiserie vicieuse, plus que la honte ne se confondait -avec la nudité de l’Anadyomène. - -Même l’élégante explication d’art tomberait à faux, essayant d’apporter -l’excuse qui proclame: «Tout ce que vous faites, vous, femmes, est -délicieux.» La vérité est que la puberté des filles créoles se déchaîne -plus irrésistible encore que celle de leurs sœurs continentales. - -Alors, avec une belle audace, les mamans sans hypocrisie favorisent une -solution qui préserve la race des vices solitaires, et surtout qui -diffère la victoire sans garanties du mâle, le plus longtemps possible. -Ainsi se créent des couples de «Z’Amies», comme ailleurs, comme partout, -mais sur ce sol, encore un coup, sinon affichés, du moins aussi -largement tolérés, dirigés que des fredaines de jeunes hommes, sans que -des unes comme des autres il convienne de causer au salon. - -Les résultats cherchés sont-ils acquis? Ce serait fatuité et imprudence -d’en discuter. Sans sourire on peut presque affirmer que l’effort est -louable, et que toutes assument avec conviction la tâche de démentir le -prêtre maladroit dont un sermon, assez récent, débuta par cet exorde. -«Mes sœurs, nous célébrons aujourd’hui l’office de sainte Rose de Lima, -vierge _quoique_ créole». - -Le culte de la chasteté est célébré dans ces Antilles suivant les mêmes -rites que le catholicisme ordonnance partout, indifférent aux latitudes. -La terre est chaude, mais les chairs s’efforcent de ne s’harmoniser -point avec elle. Les créoles ne sont ni blanches ni noires. Leurs désirs -ne sont pas tout à fait primitifs, ni tout à fait civilisés. On est loin -des îles voluptueuses du Pacifique, loin de l’abandon au spasme et à la -lumière. Ainsi que par dessus le septentrion froid et cérébral, la -Vierge aux lèvres scellées se dresse pour commander la voie à des -théories d’adolescentes. Et celles-ci, soumises, se souviennent que la -Maria divinement authentique, fut noire. - -Par les allées, elles vont, côtoyant la Savane, enfants de Marie, dont -le symbole de blancheur raille étrangement la chair chocolat. Deux par -deux elles balancent leurs pas entre l’Eglise et la maison de sainteté, -deux par deux, comme défilent les pensionnaires dans les villes de -France. Impuissance des disciplines! Voici que l’expérience des mamans -avisées se confirme sur le troupeau des adolescentes enrégimentées; -voici que les chastes couples ne sont plus que des accouplements... - - -Des Blanches. - -On secoue l’impression mauvaise, trop souvent heurtée. Les Doudous, les -z’amies, blanchisseuses rebondies et adolescentes mûries, est-ce là le -résumé de la volupté languide qu’on imaginerait? Où donc trouver la -chair mate de créole blanche, lassée des gestes de la vie banale, mais -lassée parce que ses gestes, elle les a multipliés et splendidement -dépensés dans la besogne d’amour? - -Des guides, éphèbes rabatteurs, vous proposent un chemin vers ces -délices. Et aussitôt la défiance naît, plutôt que la joie d’une -réussite, accrue par le mystère. Pourquoi en effet ces créoles rêvées -restent-elles inapprochables? Comment, si des gynécées imprévus les -renferment, confient-elles à des négrillons le soin de leurs caprices? -En définitive elles sont Françaises, elles sont femmes libres de la -civilisation... - -Alors le débat s’engage entre la méfiance largement interrogative du -passant et l’impudence de l’adolescent, le premier signifiant par gestes -comiques et par répétition des mêmes mots sa ferme volonté de ne point -retomber à l’aventure trop connue d’une mulâtresse, l’autre affirmant -par sa pantomime et répétant «la femme blanche, tout blanche, ça o très -bon femme pour France». Enfin l’on va. - -La déconvenue, chaque fois renouvelée, aurait tort de se retourner -furieusement contre le guide. Il n’a pas menti, le plus souvent, c’est -bien chez une blanche qu’il a conduit le promeneur. Quelle blanche! -Epave d’une troupe théâtrale qui jadis remplit une saison à la ville, un -jadis très lointain, quand Mademoiselle déjà jouait les duègnes. Ou bien -nourrice demeurée par débauche ou mollesse, dans l’île où elle -accompagna une femme d’officier maintenant archi-galonné; encore une -ex-femme de chambre à bord d’un paquebot, débarquée pour s’établir ici, -sans le souvenir gênant de l’âge canonique exigé par son premier métier. -Malgré tout elle fait de bonnes affaires; elle n’a plus d’âge, elle est -blanche, cela suffit, suffit aux trois quarts chez lesquels s’enracine -le goût pour la chair blanche, aussi vivace sans doute que chez leurs -quasi-congénères d’Amérique, sans que ceux d’ici du moins aient -seulement la ressource du viol payé par le lynchage. - -L’énormité est unique, parmi la volupté mondiale, d’hommes d’une race -convoitant jusqu’à la mort les femmes d’une race étrangère. Il semble -que la malédiction des livres saints pèse sur la descendance de Cham. Le -supplice est pitoyable, à bien y penser. Vues à travers l’orgueil -européen, ces manifestations d’un désir irrésistible pourraient paraître -flatteuses autant que naturelles. Alors, pour bien sentir l’étrange -exception, que l’on se souvienne du Japon, où la fatuité des Latins, des -Saxons, ou des Slaves, d’abord hautaine et railleuse vis-à-vis des mâles -nippons, se déconcerte et tâtonne devant la placidité méprisante d’un -sourire de mousmé. - -Ainsi adulée par les nègres, mulâtres, comblée par eux dans son été de -la Saint-Martin, l’ancienne duègne ou nourrice, ou chambrière de -paquebot, s’étonne d’abord du recul marqué par le passant d’Europe, au -seuil de la chambre où le conduisit un guide. Puis lentement, -douloureusement aussi, elle comprend. Par bonheur, car la psychologie -triste n’aurait ici rien à faire, la galanterie compatissante du -Français a recouvert aussitôt la désillusion. La politesse le fait -asseoir, au ravissement du guide. Pendant les dix minutes accordées à la -vieille hétaïre, si l’échange ne se borne qu’à des paroles, du moins le -globe-trotter aura retrouvé un peu de ce qu’il cherchait, un peu de -l’atmosphère nationale, parmi laquelle s’ébat l’histoire de «celle qui -fut la fille d’un officier supérieur et que séduisit un homme marié». - -Faut-il donc, las de ces piètres rencontres, renoncer à l’aventure de la -créole blanche «ardente et belle»? A peu près. La réponse en tout état -de cause, serait plus formelle, appliquée au passant, à l’officier de -marine, au globe-trotter, à tous ceux qui voyagent pour avoir voyagé, -qui aiment pour avoir aimé. Les femmes des Antilles, car désormais (et -nous reviendrons à cette solution) il faut distinguer entre elles et les -femmes de Bourbon, avec l’amour de leur terre mêlent une forte -conception de son honneur particulier. - -Toutes, de toutes leurs volontés, rarement amollies par une passade, -s’efforcent de détruire la facile légende de volupté accolée aux récits -de là-bas. Il ne leur plaît point que la Martinique, les Saintes, la -Guadeloupe s’assimilent à d’autres Tahitis. Parce que le climat y -trahit, parce que l’air est chaud de tendresse et de caresses, parce que -même les nécessités du vêtement en font souvent un appât au désir, les -créoles luttent pour apporter l’oubli de ces prémices alliciants. Non -qu’elle ne veuillent point se souvenir, elles-mêmes. - -Aucune pruderie ne gêne leurs mots, ou leurs gestes de beauté, et ces -corps, harmonisés avec l’ardeur de leur cadre, ne se dérobent point à -leur destin d’étreintes précoces et multipliées. Mais, pour les -posséder, il faut accepter avec eux le destin doux du sol qui les porte. - -A quoi bon insister? On aurait mauvaise grâce à reprocher à ces créoles -désirées de ne vouloir point être confondues avec des filles de joie, et -de se dérober au dénombrement des passades lointaines, suivant la -litanie des escales et des ruts. - - -Les Saintes. - -Ailleurs qu’à la Martinique et qu’à la Guadeloupe, d’autres raisons -prévalent qui empêchent, pendant un court séjour, de documenter un avis -sur la sincérité des apparences créoles, ailleurs, c’est-à-dire aux -Saintes. Devant ces terres calmes, qu’un seul jour dans l’histoire -bouleversa, lorsque luttaient à mort les escadres françaises et -anglaises, sur ce sol alterné de bois et de sables, les uns et les -autres tranquilles éternellement, la fierté de maintenir un dogme -réfrénerait mal les élans voluptueux. Et le nom de l’archipel minuscule, -les Saintes, n’est pas pour signifier un isolement consacré aux -mortifications et hostile à la volupté. Pourtant l’île habitée nourrit -un phalanstère, en vérité. - -Les patriarches sont, pour la plupart, d’anciens révolutionnaires, non -point ceux de la commune, mais des rêveurs plus antiques, expulsés de -leur rêve au temps du «crime de décembre» ainsi qu’ils disent. De -collinette à collinette, d’anse en anse, ils joignent, sur ce sol des -Saintes leurs mains fraternelles pour s’unir dans la sérénité de leur -repos, et pour former, contre un ennemi imaginaire, un cercle autour des -progénitures étayées sur des générations quadruples. Et il se trouve -comme un jeu classique, que les moutons, d’ailleurs faciles à compter, -sont bien protégés du loup. D’ailleurs, l’idée passe vite d’aider ici -l’élément à prendre sa revanche sur le dogme. On finit par s’attendrir, -dans la compagnie des vieux, sur la grâce des filles qui se pressent à -la fontaine et remontent, gracieuses, les sentes. Ils ne les voient -point à travers leur chaude beauté. Ils ne comptent que par leur -patronymie, avec les souvenirs qu’ils imaginent être de l’histoire. - -Alors, sans savoir, on hoche la tête gravement quand ils disent, -pointant une adolescente que furieusement l’on évoque pâmée dans un viol -au coin des plus proches taillis: «C’est la nièce du fameux Combalot». - -Avec des vierges inquiètes des Saintes on n’entrelace ainsi que des -idylles. Brèves soirées, plus cruelles sûrement pour elles que -l’étreinte, soirées où l’on se joint, seulement pour parler d’amour et -se baiser la bouche, à la lisière du cimetière, si joli entre les -coudriers qui arrêtent la dune, et la route piquée de flox en myriades, -le cimetière où n’apparaît pas le mamelonnement funèbre des tombes, où -la place de ceux qui furent se garde, pareille pour tous, sans -bousculade, étiquetée par deux valves de coquilles, telle une foule de -papillons endormis parce que leur bruissement soyeux serait même de trop -parmi le silence... Avec les vierges des Saintes on n’entrelace que des -idylles cruelles... - -[Illustration: Mulâtresse.] - - -Rencontres. - -Près du marché à Basse-Terre. Deux aspirants piétinent sur place; ils -ont fait mine d’aborder un mulâtre qui les fixe; puis ils ne se décident -plus. Alors, lui, venant à eux, amer et grandiloquent. - -«Oui, je sais, Messieurs... vous cherchez des femmes, n’est-ce pas?... -Vous alliez vous informer près de moi des bons coins, près de moi qui -«suis du pays». Pardieu! si j’en suis de ce beau pays, une perle de -votre couronne coloniale, Messieurs. Est-ce que la France s’en occupe -seulement? Si la France se souciait de la colonie, alors, Messieurs, -vous ne chercheriez pas honteusement bonne fortune, au hasard et sans -conseils. Couronnées de fleurs, le sein gonflé d’émoi, les filles de -cette terre vous attendraient à la descente des embarcations, et vous -convieraient aussitôt à célébrer les mystères de l’amour!... La voix de -l’homme s’attendrit, son geste officie: - -«Tandis qu’à cette heure, reprend-il en criant, nous n’avons même pas de -lupanar dans notre ville, pas de lupanar entendez-vous, Messieurs? La -métropole ne s’est pas préoccupée d’organiser un lupanar. Et -négligemment, tandis qu’il s’éloigne: - -«Du moins, accorde-t-il avec noblesse, quand vous désirerez quelque -repos, voici la carte de ma sœur, je me porte garant de ses bons soins -pour vous». - -Rencontre d’exception, mais qui valait d’être notée. Une autre -rencontre, plus exceptionnelle encore, si étrange que l’on hésite à -transcrire sa réalité, si irréelle qu’un moment après s’en être abstrait -il semblait déjà s’être échappé d’une extase opiacée, aussi -merveilleuse, aussi sensuellement attestée que logiquement bâtie. Et -voici la vision, quelle elle soit, exacte comme elle fut dans sa -matérialité. - -Il convient que le détail s’en déroule brièvement, aussi soudain qu’il -fulgure, à son évocation, dans la mémoire de ceux que sa lueur traversa -une seconde, malgré que cette seconde emplit une fin d’après-midi. - -Ceux-là, ceux qui ont peur de se souvenir et qui pourtant sont certains -que la chose fut, ceux-là avaient erré depuis le matin dans les grands -bois, au-dessus de Basse-Terre, entre les fraîcheurs touffues du Matouba -et les cirques velus, successifs, jusqu’à la Soufrière. Au moment où -l’eau des bassins, remplis par les cascades, cesse de s’attiédir sous la -chaleur du soleil déclive, ils se baignèrent. Or, comme ils levaient les -yeux, secoué le premier ébrouement lustral, ils virent une oréade, une -nymphe nue comme eux, comme eux, livrant son corps au courant rafraîchi. -Elle s’ébattait au-dessus d’eux, dans une vasque qui surplombait, sur la -pente naturelle du torrent, leur piscine. Et, parmi ce cadre d’eau et de -bois, parmi cette sérénité où des loisirs d’Olympiens se seraient -harmonisés avec toutes les légendes, les deux globe-trotters ne -s’étonnèrent point de l’apparition. Il fallut, pour que la stupeur -comblât brusquement leurs esprits, que la fuite de l’oréade les -persuadât qu’une femme d’admirable beauté s’échappait devant eux guidant -leur poursuite par son rire, alors, habillés en hâte, appelés par la -voix de raillerie, ils la suivirent, haletants, au travers des halliers. - -Le crépuscule tomba avec le silence. Mais, si le rire ne guidait plus -les chasseurs, il les avait menés au sentier net, frayé, sans doute, -vers un mystérieux séjour. C’est ainsi qu’ils entrèrent, précédés par -les aboiements d’une meute, dans la maison où deux femmes les reçurent, -comme attendus. Pourtant, dans la silhouette de la plus jeune, rien ne -rappelait aux deux hommes la nymphe poursuivie. Comment eussent-ils pu -se rappeler, pour les comparer ici, des lignes et des carnations? Les -hôtesses se trouvaient vêtues en dames du grand siècle, sans mascarade -aucune, sans le moindre geste d’emprunt, et les étrangers, abasourdis, -comprirent cependant que «certainement», ces deux femmes, qui se -révélaient d’ailleurs mère et fille, n’avaient jamais revêtu d’autres -vêtements. Elles ne questionnaient pas leurs visiteurs, la conversation -se déroula comme un questionnaire d’histoire, uniquement rapporté au -grand Roi. L’heure marcha jusqu’à une heure pareille en 1650. Les -globe-trotters sans conscience désormais, s’émerveillèrent de savoir que -l’admirable vierge, paisible devant eux, se trouvait petite cousine de -Mlle d’Aubigné née sur cette terre, et, le plus sérieusement, ils -s’accordèrent le don divin de prescience pour avoir aussitôt senti que -Mlle d’Aubigné s’appellerait plus tard Mme de Maintenon. - -Quand cessa l’envoûtement, lorsque leur pensée effroyablement tendue se -détendit, les visiteurs avaient quand même devant eux les deux femmes à -falbalas, mère et fille presque appareillées par la splendeur de chair. -Et il ne demeura pour les hommes, dans l’incompréhensible fantasmagorie, -que leur rut formidable, dans cet isolement, vers les étreintes qui leur -semblaient préparées. Mais la vierge impassible arrêta d’un seul geste -un élan, et, comme l’étranger repoussé, hagard et furieux, la suppliait -avec des mots fous autant que le moment lui rappelant le bain, la -nudité, la fuite par les bois. «Oui, dit-elle, calme, c’était moi». - ---Mais pourquoi nous avoir attirés? nous n’avons rien à faire avec vous. - -Elle reprit: - -«Si, à désirer ma beauté». - -Et, désignant aux deux hommes sa mère qui resplendissait comme sa sœur, -«d’ailleurs, termina-t-elle, ma mère comblera vos désirs à tous deux». - -Or, la chose se passa comme la vierge créole qui vivait le temps de sa -cousine d’Aubigné, l’avait commandé. - - -L’Ame des corps. - -Hors une semblable folie, une hallucination des gloires de femmes dans -le passé créole, un même sentiment de fierté traditionnelle perce chez -tous les êtres de là-bas qui savent mieux la légende de Joséphine que la -légende de l’Aigle. Ce sentiment, c’est la forme la plus habituelle de -la «Grandesse», grandesse qui fait aussi bien l’espoir des adolescentes -aux songes impériaux que la bravoure physique et indiscutable des jeunes -hommes; grandesse qui avait d’instinct la culture de la beauté du geste, -avant d’en entendre formuler le dogme. La statue de l’Impératrice -Joséphine, blanche, dressée sur la savane de Fort-de-France, plane en -réalité sur toutes les Antilles. En elle s’est résumée, pour ses -compatriotes, l’apothéose de la femme et, facilement, avec une candide -sincérité, ils déduisent de cette élection providentielle la preuve -d’une royauté des corps créoles sur tous les corps de femme au monde. - -Malgré tout, cette conviction et cette fierté demeurent au tréfonds des -âmes. Apparente et affirmée cette foi deviendrait insupportable. Pleines -de tact, les créoles, les vraies créoles blanches le sentent, et leurs -hymnes ne sont plus que des chansons où le charme des rythmes correspond -bien à une sorte d’urbanité qui traduit en musique, pour ne blesser -aucun étranger, un amour vraiment fier et profond du sol où s’unissent -l’instinct de la volupté première et des variantes psychologiques qui le -raffinent, empruntés à la France maternelle et vieillie. - -Le caractère des chansons créoles est mal exprimé d’ailleurs lorsqu’on -veut n’en vanter que le rythme. A l’encontre des refrains traditionnels -qui, partout dans le monde exotique halètent l’étreinte par des -répétitions de sons et d’onomatopées pressantes, les morceaux, chaque -jour nés sur les Savanes, valent par leur sens et leur humour. La -malice, la plaisanterie gaie, le trait juste d’observation, y ressortent -à chaque ligne. Si ces caractéristiques définissent peu son mode -voluptueux il ne faut pas oublier le désir qui palpite en raillant, -s’affirme avec plus de force et plus de spasme, quand il s’angoisse -jusqu’à la gravité. Ici encore l’apparence tromperait; et l’on serait -cruellement ridicule d’apprécier en badinage et en passe-temps l’amour -physique des créoles. - -Sans doute plusieurs d’entre elles demandent beaucoup à l’amour et lui -donnent peu. La plainte charmante des Doudous abandonnées, les tendres -lamentations pareilles à celles que débite la fameuse cantilène des -Aspirants, mettent une sourdine de lamento dans un cadre de joliesse. -Mais ce n’est point là l’expression adéquate à l’unisson créole, aussi -souvent réalisé qu’ailleurs. Malgré le sophisme, en dépit de la fierté -traditionnellement raidie sous le masque d’accordailles sans importance, -l’étreinte à mourir s’étire, prête à enlacer sans désunion possible. - -Une preuve presque toujours retrouvée, marque la violence des ardeurs -par leur simplicité. La débauche, à prendre le mot dans la plus -compréhensible de ses acceptions, est à peu près ignorée. Alors que les -pratiques du saphisme encore sembleraient engendrer le plaisir -multiforme, et vite lassé, il arrive que les créoles, après avoir donné -leur virginité, demeurent simplement des amoureuses plus que des -passionnées. Peu leur importe les complications de l’étreinte. Le désir -fond sur leurs chairs de volupté comme l’épervier sur l’alouette. Elles -s’étonneraient de souhaiter autre chose que la plus pleine et la plus -rationnelle de ses réalisations. Bref, s’il est permis de former un avis -définitif, avis que sa défiance même peut infirmer dès l’abord, on peut -dire qu’un nom souvent employé, serait bien spécialisé aux véritables -créoles blanches «L’eau qui dort». - -Et cela est meilleur, nul doute, que la comédie des déhanchements et des -castagnettes, plus souhaitable que le mensonge des filles aux lèvres -rouges, contentes de la moindre passade, où l’amant ne sait même pas -quelle part exacte elles prennent. - - - - -FEMMES DE MADAGASCAR - - - - - [Illustration: Femme Misti. Quarteronne. Mulâtresse. - Capresse.] - - - - -FEMMES DE MADAGASCAR - - -Passades lointaines.--Diégo-Suarez. - -La première femme, après celles du paquebot, quand la longue escale du -navire nous apprend des habitudes, c’est une créole de Bourbon. Elles -sont, par toute l’île, les filles de «Port-Louis», les marchandes d’une -denrée rare, marchandes sans prévoyance du reste, toujours pauvres, -cigales trop endormies seulement pour chanter. L’effort pour elles est, -un jour, de venir sur un pont de bateau. Elles ne le recommencent pas. -Même ici, à Diégo, elles vivent et meurent cabaretières ou -blanchisseuses, ou simplement hétaïres discrètes, qu’on ne voit pas -souvent dans Antsirane, dont on ne connaît les cases qu’après des -promenades d’impatiente recherche, après l’indication très vague donnée -par les nouveaux amis, qui s’étonnent, tous unis à des Betsimisarakas, -de votre préférence européenne. Surtout c’est presque encore la chair -blanche. Et Hermine Baluzet explique davantage pourquoi les nouveaux -venus lui fourniront des amis, chaque fois: «Tu sais, mon ché, ma peau -est comme celle de tes doudous là-bas; mais surtout mes caresses sont -blanches.» Elle sourit, malicieuse, puis, sérieuse, continue des -comparaisons graves et impudiques... On est dans une chambre où les murs -sont plaqués de chromos sacrés, le lit a des rideaux et il y a la -machine à coudre. Dehors, de l’eau tombe continuellement d’un robinet -sur une dalle, fraîcheur inusitée sous le soleil de deux heures; la -rumeur d’une école, de l’autre côté de la cour, s’enfle avec la brise de -mer. Hermine Baluzet, un moment m’intéresse à sa «tite fa-mille».--A -cette école, tout près, elle a plusieurs enfants, et, comme je m’étonne: -«Oh! tu sais, mon ché, dit-elle, c’est si souvent embêtant de se lever -après avoir fait l’amour!» Elle zézaie horriblement; elle est créole; -elle est Port-Louis. Et en dépit de cela, accablé déjà par l’idée fixe -sous la chaleur de Diégo, je songe au Directoire, et la petite âme bête -d’Hermine Baluzet s’introduit de force dans un corps ridiculement -gracile de merveilleuse. Puis je veux savoir son idée sur les indigènes, -sur les Betsimisarakas. Alors indulgente: «Mon ché, elles sont gentilles -quand on fait des zamies!»--Oh! comme ce _z_ révélateur m’empêche -d’insister! Comme pourtant j’ai envie de me documenter sur le saphisme -d’ici! Mais décidemment Hermine Baluzet est lasse de causer, et les -rares minutes de l’après-midi où je rêve un peu, je me complais dans -l’idée de son nom, si délicieusement bourgeois avec une pointe de -grandesse coloniale, avant l’inconnu de toutes les Tombou et toutes les -Samba de l’île. - -La première noire.--Un ami me l’a prêtée, pour voir. Il est navré que je -réserve mon avis. J’ai retenu que Saboutsi racontait des histoires de -fées et de revenants malgaches. Et aussi, du côté de la montagne -d’Ambre, elle a des parents qui possèdent pas mal de bœufs. L’ami part -fréquemment en excursion avec elle de ces côtés-là.--Saboutsi porte le -carnier et les provisions. Avec la famille, les nuits, on chasse le -sanglier en battue, et la bête, dirigée par une meute dont un seul chien -est dressé, défile devant l’un des chasseurs, et lui la traverse de sa -sagaie à trente mètres. «Oui, oui, mon cher, mais votre femme Saboutsi, -parlez-m’en un peu? le soir et le matin, qu’est-elle? Pareille ou -différente?» L’ami me regarde railleur. Je suis pris: il sait trop que -je veux toujours voir pour avoir vu et il me répond froidement: -«Pareille; les moustiques ne la gênent pas.» - - -En colonne. - -A la halte du soir, les Sénégalais ont fini de préparer le pacage des -bêtes. Ils ont porté le bois et l’eau. Silencieusement gais, ils -regardent leurs femmes autour des feux. On leur a donné, selon la -coutume, des femmes malgaches. Entre eux ils ne se comprennent pas; de -langue et de gestes différents. Mais ils sont aux petits soins pour -elles, des choses de bonté et de tendresse s’agitent dans leurs -cerveaux. Ils savent apporter le fruit, même la fleur qui fait plaisir. -Ils admirent leurs compagnes de la saison dans leur attitude de repos et -d’occupations ménagères, et leur bouche distendue bée devant l’intimité -permise, tandis que leurs yeux cherchent par instants les yeux des -camarades voisins heureux de la même joie. Elles, Sakalaves, ou -Betsimisarakas, se composent une dignité et, loin des servitudes dans -leur race, elles comprennent ce très vague respect des mâles, en sentant -naître des caprices. Seulement la nuit, sous le rut trop rapide des -soldats, elles regretteront l’étreinte continue des Anjouanais. - - -La Grande-Terre. - -Pour les gens de Nossi-Bé, la Grande-Terre signifie le rivage de -Madagascar, en face d’Herville et tout proche. Des bandes de partisans -malgaches, les Marovyels, ont soudain brûlé et tué. La colonne formée de -marins et de Sénégalais, campe au centre du pays dévasté. Et l’on -raconte tout bas que les Sakalaves auraient longtemps encore accepté -l’impôt et les prestations, mais qu’ils ont vengé la petite princesse, -la Pandjaka, que le commis d’administration voulait prendre après -l’avoir séquestrée. Toujours la même histoire; toujours des vaincus -lassés de résignation quand il s’agit de défendre les femelles. On dit -aussi: «Le commis, potentat au petit pied, avait une maîtresse emmenée -de Nossi-Bé; jalouse de la Pandjaka, elle a prévenu les Marovyels, elle -a présidé à l’émasculation et à la torture de Montin, de son amant». - -Justement voici qu’on amène la femme, des matelots l’ont trouvée dans la -brousse à quelques pas du camp. Et le lieutenant l’interroge: «Sais-tu -quelque chose? Comment Montin est-il mort? Ont-ils brûlé beaucoup de -propriétés? Par où s’est enfuie la bande?» D’abord elle répond en -malgache, puis, confiante, elle compose des phrases en français, simples -d’idées et claires de sens. Elle ne sait rien, le soir terrible, elle -s’est sauvée quand les brigands ont enfoncé la porte. Elle a erré, -maintenant elle est lasse et a faim... - -Très tard, quand le lieutenant a fini sa ronde, vérifié les sentinelles, -il revient pour dormir quelques heures dans le grand hangar fermé de -toiles où il couche au milieu des hommes. Sur une estrade on lui a -dressé son lit de campagne et des étoffes de lamba le gardent bien clos. -Quand il a soulevé ce rideau, il est tout contre Alimou, étendue sur sa -couchette. Comment est-elle là? L’officier, furieux, va crier. Mais deux -yeux qui ne cillent pas, des yeux simples de supplication intense, le -fascinent. Et, tandis qu’il hésite, la Sakalave a déjà allongé le bras -et, sans le quitter du regard, sans bouger autrement son corps, elle a -fait le geste de la caresse souveraine. Elle est nue. Dans l’ombre, ses -anneaux d’oreille, grands cercles de cuivre, brillent. Maintenant -qu’elle ondule lentement, ses cheveux en touffes énormes, où -s’agglomèrent les coques pressées, froissent le drap, avec un bruit doux -de jupon qu’on enlève. Son quintuple collier de corail bleui bat la -pointe de ses seins. Et tandis qu’elle épand son odeur forte, -adoucissant en désir la supplication de ses yeux, elle laisse deviner -dans l’ombre le bas de son corps prêt pour la caresse que les blancs lui -ont apprise... - -A l’aube, Alimou songeuse, secoue l’officier, qui dort: «Va veiller, -dit-elle; puisque tu es mon mari, je ne veux plus de mal à Montin.» - - -Binaô. - -Binaô, souveraine d’Ankify, vassale fidèle du général-gouverneur, a prié -que le croiseur, actuellement au repos de Nossi-Bé, la vînt chercher, -ainsi que toute sa cour. Elle désire vivement passer à Hellville les -fêtes du jour de lan. L’état-major du navire s’inquiète du solennel -protocole, mal averti de l’entourage de la reine. Surtout la question -est débattue de savoir qui des officiers ira diriger l’embarquement de -la maison royale. Car Binaô, dont les suivantes assurent de douces -récompenses à cette corvée de direction, Binaô, à cinquante ans passés, -ne cède à personne l’honneur de compléter, la première, son hospitalité -plénière. - -Et la cour embarque, et la pandjaka a vraiment grand air au milieu du -caquetage discret des petites filles qui se relaient à son service -immédiat. Même elle a donné les ordres les plus sévères pour que la -majesté du croiseur ne soit point troublée par de rapides passades. Sous -son œil infaillible, le troupeau se parque, rieur, défiant aussi bien -des matelots que des officiers. - -Trois heures sont nécessaires pour venir d’Ankify au mouillage de -Hellville, trois heures en outre jusqu’à la nuit close où sous les -manguiers, les cases étant trop peu nombreuses devant l’irruption des -passagères amoureuses, commencera la saturnale de la nouvelle année. -Alors, dociles, les petites suivantes clignent quand même de l’œil vers -le personnel du croiseur, et s’étonnent des indignations qui accueillent -les gestes naïvement cyniques par lesquels elles conseillent de remédier -à l’attente insupportable. - - -La Grande Comore. - -C’est un pays d’Islam, c’est la race, solidement perpétuée, qui peuple -lentement Madagascar et qui demeurera, disparus les Houves, fondus les -Sakalaves, partis peut-être même les Francs. - -Des femmes voilées passent; des gandourahs blanches se confondent avec -la blancheur des murs, et la tache des chéchias pique les profils d’une -cité en Kasbah. Des ânes, des porteurs d’eau, des traînées de pas comme -de lents pèlerins vers la Mecque. Et le cheik vénéré, le maître, autant -qu’il lui plut, de cette île, fut le Français Humblot, Humblot qui vécut -l’aventure d’avoir un royaume pour lui seul, et un jour de l’offrir à -son ancienne patrie. Maintenant il vit sur la montagne, au creux de -vallées qu’emplissent des nuages d’eau, vallées où la flore merveilleuse -réunit tous les spécimens connus au monde et en invente de nouveaux. - -En bas, dans la ville, les femmes passent muettes, voilées. Mais, -musulmanes, ce sont plus les habitantes des harems inviolables. Apres au -gain, elles se donnent la nuit; plus âpres encore, leurs maris ou leurs -pères les prostituent. - -Le carré de leur front, l’ovale de leur visage est déliné par le sillon -blanc d’une poudre de riz mêlée de colle. Du moins leur chair patinée et -ferme l’emporte de beaucoup sur l’épiderme gras des Betsimisarakas. On a -tort, disant qu’elles se donnent; elles se prêtent à peine, horrifiées -par la souillure du chrétien, jusqu’à en repousser brutalement -l’intimité suprême. - - -Majunga. - -«Le Bâl est roi de l’heure et l’heure est longue à vivre.» De la lumière -qui fait mal et du sable entre Majunga et Mabib, le village indigène. -D’un côté la mer, grasse d’alluvions, et, par delà le chenal, le -rougeoiement des falaises d’Ankaramy sous leur toison verte; de l’autre -côté, le bois surchauffé qui exhale de la pourriture. On va, par un -sentier où les pas ont tassé le sable, rigole abaissée qui partage -l’étendue de la plaine miroitante. Mais le désert montre tôt sa borne; -l’humus ferme se relève et s’accote à une première ligne de manguiers -géants, à travers lesquels pointent les cases de Mabib. - -Dans le village logent la plupart des bourjanes. A ce moment en -particulier ils sont nombreux, car le général-gouverneur est descendu de -Tananarive à la mer. Ce sont les parias de l’île, la race inférieure, -vouée aux fardeaux. Et sans doute ils répugnent un peu à l’œil. Plus de -nudité aux lignes splendides, une couverture en haillons rejetée sur -l’épaule les vêt; ils se couvrent la tête des restes détressés d’un -chapeau de paille. Et leur barbe, échevelée par places, enlevée à -d’autres places, ajoute à leur hideur de malades mystérieux. Malades, -ils le sont, mais leurs femmes et leurs filles sont belles entre toutes -les Malgaches. Leur race est sœur des races polynésiennes; comme elles, -elle a gardé dans son sang le fléau que les mères de marins bretons -nomment discrètement «la maladie des colonies» et comme elles, elle -continue de produire des filles aux traits charmants et aux chevelures -admirables, des chevelures adorées après le supplice des toisons crépues -à fouiller. - -Et nous allons chercher une de ces Hovas, une Houve, comme on dit ici. -Le docteur du bord s’est complètement informé et nous a rassurés. Pas -tous cependant, quelques-uns ne surmontent pas l’effroi classique à -cause du nom prononcé. Mais les autres sont curieux d’une autre chair -que celles des Sakalaves ordinaires, curieux aussi du village que les -Sénégalais ont failli saccager l’autre jour. Une de leurs femmes s’était -enfuie du quartier des casernes à Majunga; réveillés par le mari -malheureux, ils ont pris leurs armes et sont venus donner l’assaut aux -cases de Mabib. Il y a eu du sang et les femmes Houves se réjouissaient -en secret. - -La case est ignoble où l’on nous fait entrer, surtout basse à étouffer, -Et, parce que l’attente se prolonge, des autres il ne reste plus qu’un -enthousiaste... Quand il nous rejoint, il nous dit tous les détails, -mais nous retenons qu’il a revécu une sensation d’Océanie. Il a retrouvé -dans ce corps de Houve toutes les souplesses inconnues sur la terre -malgache de la côte, les abandons et les refus qui font si diverse -l’aimée passagère, la science des baisers qui touchent à peine, l’ardeur -des vahinés de Tahiti et des Marquises. Il conte encore l’enfantillage -gracieux des mouvements, la brusquerie des attitudes, l’élégance -complète du geste d’amour, Puis, comme il se perd en de comiques -évocations, quelqu’un essaye de définir, ironique, en disant: «la -femme-bilboquet, n’est-ce pas?» - -Mais le temps de rire, ceux qui ne restent pas songent qu’ils -reviendront demain. - - -Nossi-Bé. - -Nossi-Bé, l’autre Tahiti. Petite île, comme l’île délicieuse; comme -elle, terre chaude d’amour. Mais ici il faut s’étonner d’abord que ces -douceurs de rêve puissent germer; il faut dire avec des mots prudents -très francs aussi, quelle distance sépare les amantes polynésiennes des -sakalaves; il faut pardonner aux officiers de marine, pour avoir connu -l’Eden du Pacifique, de l’avoir rebâti à Nossi-Bé avec la tendresse du -sol et la docile illusion des filles très nombreuses, avec aussi le -contentement facile de désirs très jeunes. Et alors, la mauvaise part -faite, revient à tous l’âme amie des nuits australes... Depuis la jetée, -on marche sous la voûte des manguiers; les mangues mûres tombent, -coupant la faible voix des jets d’eau invisibles; ou bien un «jack» -détaché de la branche qui s’ébroue ensuite dans l’ombre, roule en -tonnerre sur le zinc d’une toiture de case. - -Des voix parlent un moment, des noms se répondent, piquant des -roucoulements de rires, étouffés ou lointains. Puis dans le silence -repris, le jet d’eau balbutie, mal remis d’une peur, semble-t-il. - - -Nossi-Komba. - -L’île dressée, laineuse de verdure, sous la seule clarté stellaire -apporte le mensonge de son fantôme à toucher la hauteur d’Hellville; la -baie, en bas, s’oublie dans l’union des deux terres. Et parmi la -fragrance de vanille qui traverse d’un relent de spasme l’effluve -continu des flamboyants, on marche plus vite, sans le savoir, vers les -femmes dont la peau sent fort. - -Leurs noms? D’abord toute la dynastie des Tombou-Tombou-Safy, -Tombou-Helli, Tombou-Lava; puis Tani-Kelli, Saniwa, Anngui; encore des -noms français, Victoire, Marie, Rose; tous de nuance claire ou de pensée -légère. - -Comment elles se déshabillent? Oh! les étoffes drapées, les lambas, ne -donnent chacun en tombant que la sensation de la chère chemise de -France, et rien de l’autre linge compliqué de France ne permet -l’attardement et les délices successifs. Seulement parfois des colliers -à plusieurs rangs s’embrouillent, et l’on aide, femme de chambre -méchante, à prolonger l’impatience de l’amie... - -Si elles vous aiment? Si on en est sûr? Mon Dieu! comment dire cela à -d’ironiques amants? Comment ne pas mériter, restant sincère, leur pitié -étonnée? Tant pis! Non, on n’est jamais sûr, et ce sera crié très haut. -On ajoutera, bien bas, qu’elles ont appris des gestes pour qu’aucun ne -serve seul à une heure meilleure; plus bas encore, que dans une -monstrueuse hypocrisie, candide quand même, elles veulent ne point -terminer leur toilette d’avant, pour permettre l’illusion... - -D’ailleurs, elles croient plaire davantage dans leur effort -d’intellectuelles que dans leur simplicité d’amoureuses. Oui, -d’intellectuelles, elles ne savent pas le français tout uniment. Marie -Rose lit des romans de George Sand et, après avoir fermé _Indiana_, elle -dit très sérieuse à son ami...: «Mon ami, si j’en juge par ce livre, tes -femmes de France sont de vraies p...» Heureusement d’autres que Marie -Rose ignorent George Sand. Celles-ci se contentent d’apprendre des -chansons obscènes de lycée ou de caserne; et les unes et les autres -adorent la limonade très sucrée. - -Sur toutes règne Charlotte; Charlotte, qui habite au faubourg -d’Andouane, est la proxénète-reine. Elle a des troupeaux. Le -général-gouverneur lui accorde une concession à la Grande-Terre et elle -viendra voir l’Exposition. C’est une camarade et une maman. Elle passe -des matinées à bord. L’après-midi on reste à causer chez elle à -Andouane, et l’on s’intéresse à ses nièces, mignonnes impubères, dont la -virginité est promise à de longues échéances. Il y a aussi chez -Charlotte, des cousins et des neveux, assez nécessaires depuis un -certain 14 Juillet où elle se trouva trop seule devant les matelots en -bordée. - -Une chose marque d’originalité les amours d’Hellville ou ceux de l’île -entière. De ces passades aussi bien que des unions plus longues qui -retiennent en ménage une Sakalave et un officier, il reste presque -toujours des traces; les femmes souhaitent que le moment se prolonge, -que l’amour devienne amitié. - -Alors très souvent l’amant et l’amante se font «frère et sœur de sang». -Une cérémonie consacre l’échange. On s’attendrit un peu ce jour-là dans -un cadre familial et l’on se fâche contre les sceptiques qui assurent -que la solennité sert simplement à procurer aux petites femmes une orgie -de limonade. Au reste, en dehors de cette manifestation sacrée, la -langue de Nossi-Bé exprime d’un seul mot l’idée de si douce chimère, -hélas! aux blancs, de: «celui qui a été l’amant d’une femme et qui est -resté son ami». - -Si les abandons des femmes Sakalaves ne se donnent que rarement aux -Européens, ils se donnent presque aussi rarement aux mâles de leur race. - -Mystérieuse, intelligente, méprisante, solide, une autre race existe -dont les hommes sont là-bas les amants ardemment désirés: ce sont les -Anjouanais, Arabes de sang presque pur. Effacés devant l’Européen, -heureux seulement de le tromper en affaires, ils dressent leur souvenir -irritant parmi les nuits. Et s’ils voulaient, ils veulent d’ailleurs -parfois, ils organiseraient sur la terre malgache un syndicat -d’alphonses souverains et chéris... Pourquoi? Ils sont beaux, mais -d’autres charmes les imposent aux femmes Sakalaves; on pourrait presque -dire des philtres. Outre leur virilité remarquable, ils ont gardé le -secret des aphrodisiaques. L’ont-ils reçu de l’Orient passé? Peut-être. -Ils vivent en tout cas pour le spasme. Sous les allées d’Hellville des -adolescents avec du sable émeuvent par avance la sensibilité de leurs -muqueuses. - - -Vohémar. - -Le spectacle est comique, en passant, tout à fait en passant. Il est -artificiel aussi; cependant il s’est glissé au milieu des choses non -oubliées. - -Le résident s’est composé un harem de petites Houves. Elles s’habillent -à l’européenne, et elles valsent. Vraiment, le premier étonnement envolé -d’une tête noire sur des corsages bleus ou roses, elles ne sont point -grotesques. Le bal devient charmant, la fin de nuit est exquise, remplie -du déshabillage si rare et de la science d’amour des petites filles aux -belles chevelures. - - -Fort Dauphin. - -Quelle désolation que cette baie qui pourtant enferme le plus de passé! -Un fort d’avant Richelieu encombre la falaise; des collines se -bousculent et au lointain s’estompent de tristesse au-dessus de lacs -sans vie. La houle énorme et continuelle envahit le cirque trop étroit; -une plage de sable coupée d’épaves, garde des attitudes de long -squelette blanchi où se reposent des corbeaux. - -Et des matelots ont vécu là un mois, après le naufrage d’un navire de -guerre. La terre, une fois de plus, peu habituelle, leur a soufflé des -idées de sang et de viol. Et une nuit ils ont brisé les clôtures du -campement, ils ont forcé les cases éparses des indigènes; ils ont forcé -des femmes, non pas des filles complaisantes, comme celles d’Hellville -ou de Majunga, mais des femmes farouches qui les mordaient ou -déchiraient leur sexe. Et l’antique histoire des races étrangères, -condamnées à fournir toujours des vainqueurs et des vaincus, s’est -revécue une fois près de flots lourds qui ne sont plus les vagues des -tropiques, qui sont les houles mystérieuses de l’océan du Sud. - - -Tamatave. - -Des blanches, des Sakalaves, des Houves, des créoles, même des -Japonaises. Mais comme le fait remarquer un fonctionnaire honoraire -d’une fonction honorifique: «la Japonaise, comme l’anti-cléricalisme, -n’est pas un objet d’exportation». - -C’est vrai. Alors il reste des chairs trop connues. Il reste autre -chose, la blanche ignorée depuis un an, et qui vous refait un peu -l’_Aventure_. - - -Japonaises de Tamatave. - -Il faut bien en parler, puisque le quartier chaud de la capitale très -vite devient un Yoshivara, que les mousmés y prennent un monopole que -leur disputent mal les Sakalaves et dont se désintéressent les créoles. -Et depuis des siècles, des dizaines de siècles, elles continuent le -métier d’apporter leur chair par le monde, devançant les Colomb et les -Cook, rencontrées partout avant que l’on sût la place de l’Empire du -Soleil, semées dans la Carthage de Flaubert et l’Alexandrie de Louÿs. -«Il en venait de plus loin encore: des êtres menus et lents, dont -personne ne savait la langue... leurs yeux s’allongeaient vers les -tempes... Elles connaissaient les mouvements de l’amour, mais refusaient -le baiser sur la bouche... Entre deux unions passagères, on les voyait -jouer entre elles, assises sur leurs petits pieds et s’amuser -puérilement.» - -Etrangeté! elles paraissent plus faites pour cette grosse île éloignée -du Nippon, que pour d’autres transplantations, celle de Saïgon par -exemple. Leur goût exclusif du poisson cru déjà leur crée une fraternité -matérielle avec les Sakalaves. Dans le sable des avenues elles enfoncent -leurs socques aussi décidément qu’elles les claquaient sur le sol -caillouteux de Nagasaki. Leurs veilleuses, leurs papiers dorés, leurs -bâtonnets rouges sur l’autel minuscule des ancêtres, ont pu ne froisser -ni étonner les Malgaches, seule race peut-être au monde qui ignore la -moindre des conceptions de l’au-delà. - -Ce ne sont plus des mousmés, ce ne sont plus des geishas, mais elles -demeurent quand même de frêles choses, dont on a toujours la tentation -de faire joujou, et c’est ainsi que les créoles, d’autres encore, s’en -amusent trop et trop complètement. Vis-à-vis du mâle, elles demeurent, -comme là-bas dans le Nippon, aussi dédaigneuses, aussi mystérieusement -railleuses, aussi indifférentes; mais elles exagèrent encore les -défiances de leur propreté d’hermine. Et avant certains baisers, qu’ici -elles consentent assez souvent à donner, elles se capitonnent les -bajoues d’un rempart de papier. - - -Sur Ranavalo. - -_Paquebot Yang-Tsé, Février 1899._--C’est seulement après une presque -demi-journée d’installation à bord; seulement par le hasard des -causeries avec ceux qui y sont, à ce bord, depuis la Réunion, comme -Elle; ce n’est que l’étonnement, rapide mais aussitôt renseigné, de voir -occupée la cabine de luxe; ce seul examen bref, bien juste précisé dans -l’accoutumance aux allers et aux retours, qui révèle la passagère -royale, Ranavalo. Le gouvernement de France a jugé bon de lui prendre -son oisiveté après son pays. Sans doute, il est meilleur juge que -l’errant dont la pensée, après des heures en ce voisinage, ne trouve une -curiosité de la Houve, suprême «pandjaka», qu’au loisir de l’absinthe -plus émeraudée sur la glace plus cailloutée et plus lisse. Cependant, -après avoir écouté ceux qui peuvent savoir, il ne paraît pas que l’exil -dans l’autre île, à trois jours de Fort-Dauphin, maintenait aux -souvenirs des vaincus l’énergie d’une présence lointaine... - -Au reste, Ranavalo quitte la Réunion avec joie. - -De la hâte brutale parmi laquelle on la fit dévaler les pentes de -l’Emyrne, jusqu’à la mer geôlière; du filanzane, galopé entre les -troupes, semées encore presque jusqu’à Tamatave, disparus les -quelques-uns que la fortune mena coucher au Palais d’Argent; des robes -et des trésors, perdus entre les haltes et la reprise de la chevauchée, -à l’aube, Ranavalo n’a regretté que les robes. Et elle en a commandé -beaucoup d’autres à Paris, Paris qu’elle va voir, déjà ivre de sa -légende. - -Car elle a compris, elle raconte, elle confie au commandant du navire; -aux officiers entourant, goguenards, le capitaine chargé de sa personne, -que le président Faure, à qui elle écrivit son désir éperdu, va lui -offrir le spectacle de la Ville en Exposition... - -Donc le temps est mesuré où elle pourra épuiser ses malles pleines, trop -fièrement coquette pour ne point rechanger le trousseau neuf, -lorsqu’elle aura mis le pied sur les Champs-Elysées. Les Champs-Elysées, -comment cela est-il? Mais, une allée, conservée dans une forêt de jadis, -semblable aux bois d’Emyrne, sans que les fûts s’en dressent plus -altiers, et c’est l’allée sur laquelle défilent les cortèges de rois, -sur laquelle a roulé le gala du tsar... Ranavalo rêve; même des larmes -du bonheur escompté embuent ses yeux en gouttes de café. - -Voici Aden déjà et pas une fois la reine ne s’est mise à table, vêtue -comme une autre fois auparavant, depuis le premier repas. Elle mange -dans le salon des premières, mais à une table réservée, en retrait de la -ligne occupée par les rares passagers. - -Elle s’amuserait d’avoir une place au milieu de tous, reconnaissante -quand même de cette déférence gardée à sa personne, malgré d’autres -lèse-majesté. Car, si elle n’a jamais été qu’une reine fainéante, une -«pandjaka» de gaieté, couvrant des Richelieus Houves, il lui reste -néanmoins le vif sentiment de son extériorité de souveraine, et la -conscience qu’il en doit demeurer immuablement un symbole: faire pour -elle ce que l’on ne fait pas pour tous les autres. Humble protocole, -protocole de Gérolstein! A la même table, il faut que siège, en face -d’elle, son interprète ou factotum, vague première utilité, peut-être -apparenté à la Houve pandjaka, en tous cas pour lequel elle déroge à la -solitude du festin royal. Et le troisième convive est une femme de son -rang du moins, sa tante. - -Cette tante seule occupe l’attention des passagers, les amuse, hélas! -surtout. En vain la reine l’a grondée, en vain, au départ, le général -d’infanterie coloniale, avec une discrète fermeté, lui a fait écouter -des recommandations: la tante, majestueuse, immense, le regard fixe -parmi les bouffissures de peau et sous la crépelure de ses cheveux, -différents de la belle chevelure de Ranavalo, la tante s’oublie entre le -Bourgogne, le Champagne et le Whisky. Le plus souvent, sa faiblesse ne -gêne personne; seule Ranavalo s’en désole et ne se promène, calme, sur -l’arrière, qu’après s’être assurée du profond sommeil de la parente. -Mais voici qu’un soir, la mer plate, le repas s’est prolongé dans le -salon, et nombre de gens sont encore à table que derrière eux la tante -continue de boire. Soudain exaspérée de sa solitude, des gestes et des -voix des dîneurs, qui sait? peut-être crachant la rancœur de vaincue, -d’exilée et d’abandonner, que la frêle et mélancolique Ranavalo cache ou -ne sent plus, la grosse femme hurle. Or on écoute, par loisir, et parce -que Ranavalo n’est pas là. On entend que la tante insulte tous les -hommes présents et leur dit son mépris de n’avoir encore été forcée par -aucun d’eux. Puis incapable de se lever, elle boit, boit toujours. -Ranavalo est accourue; la tante méconnaît la majesté royale; on a peine -à la coucher et la petite reine désespérée pleure à chaudes larmes le -scandale, appuyée contre un bastingage. Le capitaine Bon......, son -cavalier servant, celui qui doit la remettre à Marseille au chargé du -gouvernement, essaie vainement de l’entraîner, de lui offrir son bras -pour une promenade sur le pont. - -Quel vraiment gros chagrin! Car la joie de Ranavalo est précisément de -marcher ainsi au bras du capitaine. Et souvent l’officier, dérangé dans -son whist, peste contre la timide apparition de la reine qui, sans oser -parler, va et vient devant le fumoir, attendant le cher appui et -préparant la solennité d’un pas pour son pied menu. - -Elle se couche comme un enfant sage. Depuis les craintes de la guerre, -de la fuite, de l’exil, elle imagine des sujétions continuelles. Très -humble, elle se persuade que seule la bonté du capitaine Bon......oy lui -permet des fantaisies et des libertés, et alors, pour ne point le faire -punir lui-même par quelque diable méchant et galonné, elle se retire -très tôt dans la cabine de luxe, plus près de Paris que la veille, avec -la douceur sommeillante d’être plus près encore au matin proche. - -Sur la carte, comme tous, elle s’intéresse au point marqué. Mais des -professeurs complaisants n’ont pu lui faire comprendre l’échelle des -milles. Les explications de distance tournaient dans sa cervelle de -femme-enfant. Elle ne compte que par nuits, avant l’éblouissement de -Marseille, dans le soleil dont on lui parle. Rien ne l’occupe, hors -l’arrivée, hors Marseille pour Paris. - -L’enfant royal mange, sans crier, dans l’avant-carré, sous la -surveillance d’une nourrice. Ranavalo d’ailleurs n’est point sa mère. Il -croît, celui-là, inutilement puisqu’il n’y a plus de trône où le hucher, -sélectionné quand même dans un cercle de familles traditionnelles, choyé -avec l’aveugle intelligence d’une communauté d’abeilles dispersées. - -Et lorsque le Yang-Tsé s’amuse au raz, lorsque Ranavalo haletante de -l’écrasant espoir de Paris, se pencha pour voir un messager du -président, elle aperçut le préfet accompagné ainsi que pour recevoir le -Masque de Fer ou Eyraud, et elle sut que le lendemain, à midi, un autre -paquebot l’emporterait en Algérie, encore vers des hommes noirs, encore -loin de Paris. - -Alors elle défaillit, plus vaincue qu’au Palais d’Argent. En route, à -Suez, au premier crépuscule de froidure, elle avait appris la mort du -président Faure; ici, elle adjura son ombre, et pensa qu’un méchant -génie avait remplacé le bon chef de jadis... Maintenant elle voudra lui -pardonner puisqu’il l’appela; surtout elle aura eu le temps de -comprendre que son titre de «pandjaka» est demeuré toujours une chose -grande et terrible pour les Francs; elle se sera étonnée que la -gracieuse chose qu’elle est, ait pu effrayer. Et, désormais consciente -que ses caprices d’enfant-reine ont droit du moins à d’autres amusements -que ceux ordinaires aux enfants, elle prendra à pleines mains son énorme -joujou souhaité, Paris. - - - - -FEMMES DU PACIFIQUE - - - - -[Illustration: Femmes d’Hawaï.] - - - - -FEMMES DU PACIFIQUE - - -Passades lointaines.--Macassar. - -Il faut avoir su beaucoup de géographie pour se rappeler cela, la grosse -ville de Célèbes, Célèbes? Ah! oui, l’île bizarrement découpée, poulpe -nourri entre des mers d’Inde et des flots du Pacifique. Mais, dans cette -dernière terre contre qui viennent se chauffer à la fois les deux -océans, la sensation d’Inde domine très pleine: le mélange des bois et -des eaux en des calmes de divinité, des sommeils et des réveils de -fauves, les fleurs qui semblent devenir et les hommes qui paraissent se -figer. Par-dessus cet humus antique, les bons et gras Hollandais ont -étendu un semis de souveraineté colonisatrice. Puis leur nirvâna -habituel, parmi la bière rêveuse, s’est accommodé du nirvâna autochtone. - -Leurs croisements avec la race ont réalisé des types invraisemblables, -nés, croirait-on, de la fantaisie d’un journal amusant. - -L’épaisseur du mâle, accouplée à des maigreurs hiératiques de femmes, -s’est portée au hasard sur la ligne des formes. A côté de filles dont la -poitrine s’offre, moins large que la taille, d’autres soutiennent à -peine des seins débordants sur une taille raide et étroite comme un -bambou. Des croupes chevalines abondent; des silhouettes effilées, -traçant dans une verticale le dos et les jambes, sont fréquentes. -Parfois des faces de bébés joufflus, parfois des visages tels ceux des -affamés du Gange; des bras courtauds ou des perches de moulins à vent, -des cheveux crêpés ou des cheveux nattés jusqu’aux chevilles. - -Seulement la diversité d’apparence ne se continue pas en diversité de -tempéraments. - -La femme, à Macassar, c’est l’esclave biblique, indifférente le plus -souvent; et, si elle ne l’est pas, trop humble pour oser le montrer de -quelque façon. On vient, on ne revient pas, ignorant même si les -charmeuses de serpents, entrevues au seuil des temples, ont gardé, elles -seules, la lascivité de leurs pareilles du Népal. - - -Nouméa. - -Le beau temps est passé où Nouméa, en train de devenir la cité du -nickel, regorgeait de cocottes dans les rues et de bar-maids autour des -comptoirs. Les miniers, les rouliers, les entrepreneurs improvisés -dix-huit mois au long des routes entre le gisement et la côte, sont -rentrés dans leurs rangs ordinaires, libérés qui ne sont plus que des -demi-individus, ou commis dans les innombrables bureaux d’Etat. Sydney a -repris les bar-maids; les Françaises si recherchées, en veine -d’aventure, ont trouvé plus loin, aux Amériques, des amis, ainsi que -disait l’une, «aux pieds moins nickelés». Les popinées ont reparu à la -musique; Nouméa est redevenu et pour toujours le bagne. - -Les histoires sont effroyables que l’on conte des condamnées, parquées -toutes, affolées par leur sexe. Les dernières sont celles-ci: quinze à -vingt de ces femmes assuraient les services du principal hôpital de la -pénitentiaire. Un caporal-fourier vint, vers le midi, faire signer des -papiers. Tandis qu’il cherchait le major, quelques-unes le conduisirent, -l’égarèrent dans les couloirs, l’enfermèrent enfin dans un cabinet -reculé. Puis, rassemblant le troupeau des harpies, ensemble elles le -violèrent, forcèrent sans relâche son désir, l’épuisèrent à mort. - -Autre chose. Après avoir satisfait une folie, elles tentèrent d’assouvir -une haine. Comme elles avaient fait de l’homme le matin, elles se mirent -le soir sur une religieuse détestée. De toutes leurs caresses, elles -polluèrent cette chasteté et cette sainteté. Puis elles s’efforcèrent, -par des manœuvres inouïes, que le viol du caporal leur servît à -déshonorer jusque dans l’avenir la chair de la vierge consacrée. - -Leur vision est du cauchemar. Encore ne voit-on à peu près que celles -dont un forçat a voulu pour femme. Et alors celles-là le gardent avec -une jalousie atroce, qui tue et lacère au premier doute... - -Cependant les indigènes fixées dans la ville, les anthropophages d’il y -a cinquante ans à peine, promènent à la musique leur coquetterie -enfantine et leur douceur d’animaux inférieurs. Le nom dont on les -appelle les confond presque avec les vraies filles du Pacifique, -popinées ainsi unies aux faufinées des Samoa ou aux vahinés de Tahiti. -Simplicité et caprice des mots. Car, popinées, elles ne sont que des -négresses aux cheveux crêpus et lèvres déformées, encore sœurs des -Canaques errant par les monts de l’île, qui forcent eux-mêmes les cerfs -et tuent avec le casse-tête et la sagaie. - -Le soir, sur la place, dans l’ombre tiède alourdie par les relents des -flamboyants énormes, elles tournent par bandes autour du kiosque. Elles -marchent pieds nus; leur tête floconneuse est nue; mais, sans le moindre -linge, sur leur corps, elles ont passé une robe éclatante de confection -française, coupée et ornementée ni mieux ni plus mal que celles des -Européennes de Nouméa, et qu’elles ont pu, au prix d’extraordinaires -économies, acheter cent cinquante francs à la maison Ballande. Elles -parlent français très suffisamment; la surprise de leur chair est une -chaleur impossible à présager, aussi amollissante que des vapeurs de -bain; et leurs enfants, la plupart, naissent avec de gros ventres -comiques. - -Il arrive que des hasards de conception les font mères de filles aux -lignes pures, la peau à peine éclaircie, mais le visage plaisant et les -yeux beaux. A ces filles, elles conservent par des précautions plus -efficaces que des morales... la virginité, jusqu’au marché conclu avec -quelque amateur riche, qui paiera le plaisir de couper lui-même et non -pas au figuré, les derniers fils qui attachaient l’adolescente à son -état de chasteté. - -Puis ces métisses, maîtresses de leurs corps, deviennent les hétaïres -ordinaires de Nouméa. Comme partout ailleurs, elles aguichent le -passant, et comme partout, les cochers vous mènent à leur case. - -Or, l’argent est rare dans la petite ville anémique; bien souvent des -libérés, travailleurs énergiques, amassent quelque pécule, en vendant -des légumes ou des fruits. Et avec les métisses ils dépensent des -virilités longuement mûries aux bagnes. Cela, c’est le rendez-vous -honteux, caché. La métisse qui se donne à un libéré crève sous le mépris -des fonctionnaires, est poussée du pied par eux, ne doit plus rien -attendre de cette clientèle, la plus nombreuse naturellement. Oh! la -laide chose! En tout lieu du monde, il faut trouver une étreinte criée -en injure par les blancs tyranniques, quand même elle serait chauffée -d’un vrai désir. - -Juif, Chinois, ou libéré, sus à la bête immonde! Et c’est encore -Madagascar où glapit la note moins féroce, quand les Betsimisarakas, -s’injuriant entre elles, l’une lance à l’autre un seul mot: - -«Lilinaweï.» «Va coucher avec un caïman!» - - -Nouvelles-Hébrides. - -La nuit australe, merveilleusement stellaire et furtive, mêle à l’onde -large des effluves de l’oranger l’âcreté brève du varech. Et c’est chose -rare. D’ordinaire la mer Pacifique, sans flux, est aussi sans odeur. -Ici, la brise absente, un clapotis flaque cependant, au lieu de la -sérénité d’eau coutumière; mais léger, à peine doux, tel à intervalle -l’écrasement d’une large goutte de ruisselet sur une dalle de fontaine, -à travers des mousses. Le murmure cassé perce des lignes de bananiers, -la dernière ligne indiquant le sable. Parmi les premières lignes, des -cases; plus loin, tassées d’ombre, d’autres cases, et, si l’on monte, -perdant le clapotis, une vibration qui halète comme des fléaux sur une -aire où l’on bat du blé. Plus près, le parfum d’oranger s’étale en -nappes, semble-t-il. Plus près encore, voici: - -Des noirs, hommes et femmes dansent. Rythme enfantin d’ailleurs. Ils se -tiennent par la main, en cercle, sans alterner les sexes. Le chant qui -les balance, à ce que l’on en comprend, déclame deux vers, en crie un -troisième, assourdit en plainte le quatrième. Les danseurs s’en vont à -droite, à gauche, gagnent un pas à peine après chaque double couplet. Et -la rapidité de ces courses alternées sur place, imite bien le halètement -des fléaux. - -Ces gens paisibles le soir, effrayés et cruels dans le soleil, sont -primitifs entre les primitifs. Leurs femmes sont des femelles velues; le -musclage de leur corps déconcerte un peu le désir, mais leurs seins sont -de marbre. Les colons épars et les missionnaires qui, depuis longtemps, -s’efforcent d’en grouper autour des récoltes de bananes et de cocos, -leur ont appris la valeur de la grande pièce d’argent. Depuis ils -recherchent l’Européen, lui donnent, même consentants, l’illusion d’un -vil préhistorique, et d’ailleurs, horrifiées par la souillure de son -contact, en repoussent brutalement l’intimité suprême. - - -Christchurch. - -Le lieu, ville anglaise de colonie, n’est point déplacé dans des rappels -du Pacifique, et son passage de maisons à bow-windows et tuileries -gaies, ne bouleverse pas la cinématographie des Iles. Il est vrai que -c’est une comparaison, étrange, mais exacte absolument, qui ramène à -l’évocation la gentille cité de Nouvelle-Zélande. Après le flirt trouvé -aux Tonga ou à Wallis, comment ne pas songer au flirt des filles -saxonnes, le plus précis? - -Tennis, rallyes, thés dansants vous accueillent; l’année précédente, -l’Affaire avait fermé aux Français toutes les portes de jardinets. Entre -toutes les sœurs et amies de l’hôte, il faut choisir, et c’est -délicieux. Choisir la moins sport des jeunes filles, parce que le temps -des autres est sportif en vérité; cependant, que le sweetheart sache -monter, et pratique! A l’heure des crépuscules froids sur le fiord -profond dont l’évasement forme rade, l’hiver frissonne, et des bois -palpitent, sont proches, où des corbeaux serrés en bande croassent le -Nevermore... - -Voyez, Annie, le thé se refroidit vite comme votre main, et le cake -s’effrite, gelé... Mais demain, petite chérie, nous prendrons les -chevaux joujoux et nous aurons au galop la chaleur des yeux. Maintenant, -racontez-moi, pour convertir le vilain Français qui ne sait pas aimer, -comment Lucy et Blundell sont restés cinq ans fiancés? - -Le matin, sur la route sonore, au galop, les yeux chauds. L’hiver est -oublié; voici midi qui sue. Annie a voulu que l’on attachât les chevaux -nains à un arbre; elle sait un banc où l’on sera bien, car il faut déjà -s’abriter des rayons. - -On est bien, oh! on est très bien, si bien qu’il y a un moment dont on -ne se souvient plus. Comment, que dites-vous? Avec Annie. Oui, mais -Annie est quand même la vierge blonde, et comme on lui fait remarquer -qu’elle a perdu son mouchoir sous les arbres, elle sourit divinement: -«J’en ai toujours un autre, dit-elle.» - -En revenant: «Dites-moi, sweetheart, est-ce que Lucy et Blundell, quand -ils étaient fiancés...?--Mais oui, darling!» - -Puis avec élan: «Oh! j’attendrais pour vous tout le temps que vous -voudriez!» - - -Tonga-Tabou. - -Bien plus que Tahiti, plus que toute terre où s’accroche la nostalgie, -voici venir, dans une sérénité et une volupté à la fois de mémoire, -l’île délicieuse. La capitale, la grand’ville s’aperçoit, aussitôt -déroulée la dernière sinuosité d’un chenal aux caprices fous. Le front -au lac intérieur où le passage serpente depuis la haute mer, le dos à -des arbres qui bruissent comme des tombeaux, Nuku-Alofa montre, à cent -mètres du mouillage, des allées d’ombre, des enclos de fruits et de -fleurs, des murs bas coupés de marches en pierre ainsi que dans la -campagne bretonne. Et le nom de la cité: Nuku-Alofa, signifie l’endroit -où l’on aime. - -L’île est indépendante, absolument. Elle a un roi, un roi que l’on va -saluer en grande tenue. - -L’évêque des missions, interprète, lui explique le discours de l’amiral, -et le monarque lui fait répondre qu’il est _heureux_ de la venue des -Français. Cependant son visage est grave. L’amiral s’arrête de nouveau -après un second paragraphe: l’évêque déclare que le prince est -_enchanté_ de voir des amis. Sa figure est devenue soucieuse. Enfin, -tandis que la péroraison répand ses fleurs, Monseigneur s’écrie: «Le roi -est au comble du bonheuret de l’_enthousiasme_.» Le roi semble avoir -enterré le matin le plus cher de ses proches. - -Et cependant il s’amusait. Il vient à bord en uniforme de général -allemand; au grand mât on frappe son pavillon particulier et trois -salves de vingt et un coups saluent au pied de la coupée, au départ de -terre et au retour. - -D’ailleurs c’est un monarque malheureux: superbe de prestance, crevant -de santé, dans ce pays dont il est le maître et où aucune femme n’est -laide, il vit chaste. Il doit vivre chaste. Exil ou mort, il ne reste -plus à Nuku-Alofa qu’une seule personne digne de son alliance, une -royale personne de deux ans. Dix ans d’attente, oh! le supplice, et -pourtant la loi tongienne est inflexible. - -Plus inflexible encore est la rigueur des filles de Tonga-Tabou pour les -étrangers. - -Un français charmant, fonctionnaire du royaume, nous avoue qu’il se -passa dix-huit mois entre son établissement à Nuku-Alofa et le moment où -il put discrètement prendre une maîtresse. - -On s’étonne, on admire la puissance des religions semées sur cette -terre, aussi bien catholique que Wesleyenne, sans compter un troisième -culte indigène inventé par un wesleyen dissident. Mais non. Cela ne -suffirait pas, ne suffit pas car entre les mâles et les femmes de la -race, ardentes et belles, le nombre des naissances illégitimes est de -une sur deux. Cela, Monseigneur nous le conte, désolé. Du moins, il a -quand même, lui ou d’amères prêtres, trouvé une ingénieuse limitation à -l’œuvre de chair, et si les filles superbes repoussent l’étranger, c’est -parce qu’elles ont été persuadées des maladies et des démons qui leur -passeraient sûrement dans le corps. Cela, Monseigneur ne nous le dit -pas. Mais lorsque nous sommes avertis, sa bonne grâce réussit à peine, -même au prix des festins bibliques, à gagner notre pardon. - -Il a trop réussi; en vain chercherait-on un marin, qui depuis trente -ans, ait été l’amant d’une femme à Tonga-Tabou. - -L’amant complet du moins. Et il n’est pas très certain que Dieu ait -sujet d’être absolument satisfait des résultats obtenus par Monseigneur. -Les jeunes filles de Nuku-Alofa ont découvert le flirt et inventé les -demi-virginités. Quelqu’un a dit cette aventure: invité, le soir à un -«Kawâ» avec d’autres officiers, il s’était échappé du cercle officiel. -Dans la cour, envahie par les curieuses de Nuku-Alofa, il tenta une fois -de plus, et aussi vainement, de fléchir le désir d’une fille. Alors, -avec de comiques gestes de découragement qui amusèrent la bande, il vint -s’asseoir au bout de la galerie, au milieu de toutes les femmes serrées -en ce coin comme des hirondelles. Des rires lui éclataient aux oreilles, -des grimaces l’enrageaient, des poses inconsciemment lascives -l’affolaient. Ses voisines de droite et de gauche, par dessus lui, se -prirent à jouer à la main chaude. Soudain, les rires redoublant, des -menottes, toutes les menottes qui purent, se fourrèrent dans ses poches -de pantalon. Il ne protesta point, d’ailleurs submergé, et depuis il n’a -point confessé sa honte. - -Peut-être est-ce le même qui, oublieux de toute Europe, voulut, par un -matin d’Eden, violer une pêcheuse rencontrée? Probablement c’en est un -autre. - -Dans cet Eden-Tantale, la moindre réunion, le plus petit Kawâ, comme on -dit là-bas, assemble des dizaines de beautés. Elles chantent et dansent -adorablement. Sous les allées ombreuses, des enfants, alignés et graves, -jonglent avec des oranges, jusqu’à huit ensemble; des théories -s’enroulent et se déroulent aussi flexibles et eurythmiques que celles -de l’Hellade. - -Puis, on entre, pour se reposer ou pour boire, dans des cases. La nuit -claire descend du toit; quelle que soit l’heure, toute la famille -s’éveille, vous entoure, apporte les cocos frais, et attend indéfiniment -qu’il vous plaise de sortir. Des sourires vous détendent; une case est -catholique, une autre wesleyenne, la troisième tongienne. - -Partout même accueil, partout même désir. Et quand on demande à une -aïeule le droit de poser sa bouche sur la bouche d’une jeune fille, -avant de partir, elle accorde et rit, étonnée, femme d’une terre où la -langue n’a point de mot pour traduire baiser. - - -Wallis. - -Dans la salle de classe à la case des Sœurs enseignantes, une fille de -douze ans cause avec la religieuse. C’est une grande, une de celles que -l’on peut à grand’peine jusqu’à cet âge faire rentrer au dortoir, dès -neuf heures le soir, loin des hommes du village. - -_La fille._--Il y a longtemps que tu n’as vu le prêtre de Vâo? - -_La religieuse._--Oui, pourquoi? - -_La fille._--Tu dois être bien gênée. - -_La religieuse._--?? - -_La fille._--Le grand bon Dieu a bien fait de mettre dans l’île en même -temps que toi un homme de ceux que tu peux avoir dans ton lit, n’est-ce -pas? Mais tu feras bien de lui en commander un autre, car le père de Vâo -est déjà vieux. - -_La religieuse._--Veux-tu te taire, malheureuse! Que dis-tu! Ne te -souviens-tu pas que tu me vois toujours seule au dortoir? - -_La fille_ (très calme).--Sûrement! mais je pense que ton corps n’est -pas fabriqué pour les hommes d’ici, et que seul le père Vâo peut lui -donner la caresse. - -_La religieuse._--Mon enfant, je vous en prie, taisez ces vilaines -choses; récitez la prière que je vous ai apprise. - -_La fille_ (têtue).--Le grand bon Dieu a envoyé les hommes noirs (les -prêtres) parce qu’il y a les femmes blanches (les sœurs). - -_La religieuse._--Mon Dieu! - -_La fille_ (docile).--«O Vierge immaculée, daignez, etc...» - -Au dehors, le rivage est proche. Le corail blanchit dans la mer -saphirine. Le crépuscule bref se fond en tiédeurs, et les pêcheurs de -nacre chantent vers l’Istar malaise. - - -Sydney. - -«What do you think about our beautiful harbour?» La question sort aussi -naturellement qu’un bonjour des lèvres de tous les hôtes, de tous les -amis de passage, même des voisins de tramway qui devinent l’étranger. -Eh! oui, la rade est extraordimaire, formée, après un goulet qui lèche -des falaises, d’innombrables baies distinctes, cases successives -disposées, semble-t-il, pour remplir d’itinéraires un mois d’excursion. -Mais à quoi bon s’arrêter à cette joliesse? Un peu Fort-de-France, un -peu Diégo, beaucoup Nagasaki, et voilà l’aquarelle linéée et teintée. - -Le «beautiful harbour» n’échappe pas plus que n’importe quel rivage du -monde à l’inquiétude vicieuse des errants, l’interrogation irritante: «A -quoi cela ressemble-t-il?» - -Ce qu’il y a de curieux, de quelque peu nouveau, c’est le faubourg -énorme Wolloomoloo découvert à un détour de cap et dont la masse des -maisons alors donne l’illusion, se chevauchant, d’un troupeau qui serait -descendu boire et qu’on effraierait. Wolloomoloo plein de matelots, avec -ses quais bordés de quatre-mâts qui regorgent de laines, est le royaume -des filles à pirates et baleiniers. - -Mais aussi c’est le domaine des blanchisseuses, accortes et fraîches, -sous leur bonnet et leurs cheveux pâles, Mimi Pinson sans anémie. Les -ordonnances qui, du bord, s’en vont leur porter du linge souvent -prétexté, en causent entre eux après dîner, et les officiers ne peuvent -ignorer souvent quelles faveurs ils ont partagées. - -D’ailleurs les lieutenants de l’escadre anglaise n’en font point fi, -meilleurs garçons que leurs camarades du Channel Squadron, par exemple. -Quelquefois ils les paient avec des invitations reçues pour les bals du -Town Hall. Quelques-unes, bien nippées, en profitent, et à un aspirant -français qui s’informait, enthousiaste, du nom d’une danseuse assise -dans un coin de l’immense salle, on répondit: «Her name? Two pounds!» - -D’autres coûtent plus cher. Sur les champs de courses s’exhibent les -filles cotées. Elles s’habillent avec un goût très sûr, et leur charme -est certainement celui du monde le plus semblable à celui des -Parisiennes. Peut-être connaissent-elles mieux les pedigrees, peut-être -savent-elles trop la carrière de Trenton ou Carnage, ou Aurum. Leur -société est charmante et vaut presque son prix, prix tel que les -Australiens eux-mêmes, pour désigner ces horizontales, se servent du mot -«harpers». - -Le théâtre leur fait peu ou point de concurrence. La mise en scène des -ballets est splendide, les danseuses sont jolies. Mais ici, la pruderie -reprend ses droits et les exagère en chantage. Si, confiant dans les -regards échangés, l’on fit porter sa carte à l’entracte par un boy de -service, l’enfant, tôt après, vous indique le chemin des coulisses. On -va, on trouve le rat choisi, on se réjouit de n’avoir aucune -désillusion, et l’on cause. Soudain apparaît une mère en furie; le -manager herculéen la suit. Elle hurle, il s’indigne: la loi est avec -eux. Il faut être bien calme pour n’être point intimidé par la menace de -quatre-vingts livres d’amende à payer. - -Après ces épreuves au milieu de harpers ou beautés de music-hall, il -fait bon retrouver les douces filles ou sœurs des hôtes. Les parties de -campagne se succèdent. Dans les ferrys, on chante; presque toujours une -harpe et un accordéon se trouvent là pour soutenir les voix, ces voix de -Sydney qui diphtonguent les voyelles. Le thé sous les arbres, -s’accompagne de raisins miraculeux et des balançoires s’envolent au -rythme de la musique en vogue, la Geisha ou le Mikado. - -Comme à Christchurch, les sweethearts ont toujours en poche deux -mouchoirs, mais, en outre, les mamans apportent parfois autre chose. - - -Mangareva. - -Sérénité! Pourtant les gens qui sont là, Américains rudes et barbus, y -sont pour faire fortune, au sens le plus banal, le plus romanesque -aussi, du mot. Les uns disposent pour l’embarquement dans la goélette le -tas de coprat, et cette odeur de cocos vidés est l’odeur du Pacifique. -Les autres peinent pour la nacre; quelques-uns enfin surveillent les -plongeurs qui ramènent les huîtres perlières. Derrière un rideau -d’arbres le camp fume; des enfants bruns pincent des cordes de banjo, et -la ritournelle sonne à la bordure du lagon. L’eau, encerclée par la -dune, s’alourdit en splendeur; des barques d’écorce, nombreuses, mortes -depuis des ans, mamelonnent le fond. La goélette tirée au sable, -s’affaisse. Aucun cri d’oiseau. - -Les hommes de Frisco, qui resteront exilés de l’Ouest cinq ans, dix ans -peut-être, ont pris avec eux, dans l’île plate, des filles de Tahiti ou -des Marquises. Et avec elles ils vivent, sans obsession du but lointain -mais sûr. Ces femmes sont heureuses, et les aiment. Car, Américains ou -autres, ces lutteurs sont des mâles. Pionniers, pêcheurs, baleiniers, -déserteurs des navires, tous ont la colère qui fait trembler -délicieusement ou les tendresses maladroites qui attendrissent. Jadis -des pareils à eux, s’emparèrent de la Bounty et, avec les aïeules des -amantes d’aujourd’hui, colonisèrent une terre ignorée longtemps. -Maintenant, il n’y a pas six ans, le drame de la Ninhuoariti a reporté -des rêves vers les forbans splendides, et les frères Rorique, avant -d’émouvoir les belles dames de Brest, avaient, en de nombreux Mangareva, -semé du désir aux vahinés. - -Quand même sur eux et sur elles, sur un passé de meurtre ou sur un -avenir de dollars, le ciel profond de Mangareva épand sa sérénité. - -Plusieurs resteront qui songeaient à des orgies prochaines, dont les -sommeils se peuplaient d’«enfers» mexicains ou de Monte-Carlos contés -vaguement; plusieurs ont désappris déjà de frapper la femme avec le -fouet court à lanière large; plusieurs resteront parce qu’un regard, la -voix est trop humble pour s’élever, parce qu’un regard les aura suivis -jusqu’à la goélette... - - -Tahiti. - -Syphilitiques, phtisiques, et alcooliques, telles sont, et toutes, les -vahinés de l’île chantée. Des Rara-Hu se sont trouvées, nombreuses à -l’âge d’or des découvertes dans le grand Océan, en plus petit nombre -quand les Chiliens ont envahi, et infecté la terre au long du siècle, -éparses depuis la possession française et l’absinthe. Mais une seule -peut-être, en des jours aussi prochains que ceux du Livre, put -symboliser la volupté du Pacifique, brisante d’étreintes nouvelles, -mélancolique au travers de l’éternel arrachement. D’ailleurs, qui ne se -souvient des dernières pages: «Depuis que tu as quitté l’île, la petite -fille s’est prise à boire...» Maintenant la fierté des officiers de -marine qui parlent des nuits de Papeete se traduit pareillement: «Oui, -mon cher, tout le temps que j’ai passé avec elle, elle n’a jamais bu que -du lait de coco.» - -Hélas! Frêles vahinés, pardonnables malades gourmandes d’alcool! -Longtemps après avoir quitté la marine, le duc de Fitz-James, énumérant -des bonnes fortunes variées comme un caprice d’homme, donnait encore sa -plus chère préférence de souvenir aux filles de Tahiti. Et un commandant -cria à un aspirant, sans larmes au moment de l’appareillage: «Monsieur, -vous déshonorez la jeunesse du Corps!» - -Jadis les vierges des cantons demeuraient douces et naïves, loin de -Papeete. Les liqueurs maintenant s’en vont par le courrier dans tous les -villages. Et l’argent gagné dans le commerce de la vanille fuit en -rasades. Une année les gens du district de Papara, établis en une sorte -de communisme, amassèrent plus de cent mille francs. Longtemps le -courrier n’eut plus de rapports avec eux, longtemps on n’en vit plus un -seul au marché de Papeete. Lorsqu’enfin un percepteur d’impôts fit la -tournée des villages, il ne trouva que tonneaux défoncés et silence: le -district entier était ivre depuis trois mois. - -La lucidité des filles du moins est rieuse. Elles chantent par plaisir, -elles chantent de l’amour ou des légendes guerrières, et les choses -d’amour ont imposé leur nom aux traditionnels récitatifs que sont les -hyménées. La gloire de l’île s’y exalte: la tendresse pour le sol, la -conscience de ses délices uniques, enlacent leur merci aux appels de -chair. C’est une sorte de litanie qui détaille les places d’adoration de -la terre aussi bien que celles de l’amant, des Français chéris, «Rupe -Farani!» Des tribus de chanteurs ont recueilli les airs vagabonds depuis -deux siècles, et les orchestrent à leur façon. Au 14 juillet, fête -sacrée où s’étalent les robes nouvelles, il y a concours d’hyménées; des -groupes de quarante ou cinquante personnes s’en viennent de tous les -districts, ou de Moréa, même des Iles-sous-le-Vent. Et pendant deux -jours la plainte ardente à Aphrodite s’élève sur la Grand’Place de -Papeete. - -Les troupes ambulantes miment aussi des scènes en parties. Ce sont des -danses piétinées où se déroule, par exemple, la figuration de la pêche à -la baleine depuis le départ des barques jusqu’au dépeçage de la bête; ou -bien encore la vie d’un pâtre qui devient roi; ou bien les aventures -d’une Belle au Bois dormant. La grâce est beaucoup moins naturelle que -dans les spectacles à peu près semblables au Japon; la félinité des -geishas ne se répète pas ici. Seul l’assemblage des masses dans le -rythme retient le regard, et la suite du récit mimique matérialise mieux -que tout rappel classique les mouvements du chœur antique. Strophe, -antistrophe, épode, chacun des trois temps est nettement marqué. Ces -coryphées ont le geste puissant de précision; les ondulations des rangs -font fleurir le désir, et le tiaré couvre le moment de sa fragrance. - -Le tiaré? Avec ses grappes sont tressées les couronnes, cerclées sur Les -épais cheveux des Tahitiennes, dans la moindre photographie rapportée de -là-bas. Son parfum pesant est l’âme de l’île, lourde comme la volupté. -Le soir, sur le marché, les étals se couvrent de la fleur d’amour. Par -deux ou par bandes, les vahinés vont et viennent entre les haies de -marchandes. Quelques lanternes éclairent la place embaumée. C’est -l’heure où les officiers descendent à terre; les amants retrouvent là -les maîtresses, et les solitaires y errent pour ne point s’en retourner -seuls à la case. - -Dans la petite demeure, la vahiné, femme d’un enseigne ou d’un -lieutenant de vaisseau, joue bien les maîtresses de maison, au moins une -heure, tant qu’elle se retient de boire. On voisine, on s’invite, on -chante et on danse tous les soirs, furtivement les dédaignées prennent -leur place au cercle de leurs amies avantageusement établies; qu’importe -une bouteille vidée de plus? Lorsqu’à minuit le punch flambe, le couple -des hôtes maugrée contre les invités qui leur diffèrent l’étreinte. En -vain. Il leur faudra passer dans leur chambrette, sans essayer de remuer -des corps de vahinés raides d’alcool. A leurs amants elles tressent des -chapeaux. La paille en est surfine et la façon parfaite. Le chapeau -souvent remplace la déclaration d’amour; en tous cas, il dit -l’invitation au double adultère. Alors «surgissent des drames, un peu -grotesques sous les bananiers et autour des nattes qui potinent, un peu -tristes quand des rancunes les transportent dans le service avec la -différence des grades. Les vahinés y prennent rarement une part active, -chair facile, à peu près indifférentes au goût exclusif d’une seule -chair d’homme. - -Le plaisir pour elles, presque toujours partagé dans l’étreinte, est -plus tard d’avoir un enfant blanc. L’orgueil de cette maternité est -inouï, et, non loin de Papeete, un fils du plus vert de nos actuels -vice-amiraux croît parmi l’admiration du district. - -Toujours à court d’argent, malgré la générosité des officiers, et -toujours dévorées de coquetteries, les vahinés sont venues vite à -l’ordinaire alliance de l’amant de cœur et du monsieur sérieux. Le -monsieur sérieux ici, c’est le Chinois. Oh! ne racontez pas cela à un -officier de marine. La petite fille lui a quelquefois confié, le matin -surtout, au lever, qu’elle allait manger quelque chose, un rien, chez le -Chinois d’en face, restaurateur. Et, reconnaissant de la nuit, il l’a -crue... - -Sensations monotones, passé quelconque, un peu d’écœurement d’orgies -trop complètes, un peu de lassitude de voluptés trop faciles, voilà donc -ce qui reste à un sceptique de l’île délicieuse. Pourtant? Oui, il -hésite à conclure, il craint d’affirmer. Ne s’est-il point trompé, seul, -honni des enthousiastes? Avait-il tressailli trop souvent déjà, ou -était-il trop rigide encore pour vibrer simplement? Il est malaisé de -parler haut après Fitz-James, et devant Atéri, la vahiné délicieuse, -maintenant vieillie, qu’un officier intelligent traîna après lui, dans -sa famille même de Touraine, et pour laquelle il vola. - - -La baie des Vierges (Iles Marquises). - -Des îles au doux nom du passé, les Marquises. Mais ce sont des profils -dressés en un temps de cataclysme; et des châteaux-forts de rocs, quand -on attendait des grâces de femmes. C’est ici la véritable patrie des -vahinés, c’est ici que paraissent les visages adorables d’Espagnoles sur -des corps bruns et graciles de Malaises. Pour les «goélettes», pour les -officiers, hors de Tahiti, Taï-o-ha, c’est la passade, loin de la solide -tendresse qui attend à Papeete. Et souvent le lieutenant de vaisseau ou -l’enseigne accordent passage aux errants qui abandonnent leur paradis -pour les délices imaginés de Papeete trop sûrs d’ailleurs que, n’était -cette indulgence, ils trouveraient aussitôt au large, des femmes cachées -dans tous les coins du yacht militaire. - -Mais, hélas! sur cette terre d’amour, autour de Taï-o-Ha, pullulent les -lépreux. Cid Campéador arracha son gant pour serrer la main d’un -effroyable malade. Ici, lorsqu’un homme se marie, après la cérémonie -religieuse, il s’asseoit sur la place du village; et, les mains aux -hanches de l’épousée, il la tourne vers le désir de tout venant. Le -village entier défile, et, s’il plaît à chacun, use de la vierge: or, -après le roi, les lépreux ont droit de contenter aussitôt leur envie. - -Un nom domine des noms, dans ces îles, royaume de l’Aphrodite, celui de -la baie des Vierges, c’est là que vraiment les civilisés rebâtissent -l’Eden. Mais: - - Les vierges qu’on rêvait, ce sont des vierges folles, - Faunesses que l’on chasse et qu’on viole au hasard, - Crissent leurs Iongs cheveux parmi des plaintes molles, - Vestales du grand Spasme, en tout le bois épars. - - - - -FANTAISIE SUR L’AVENTURE - - - - -FANTAISIE SUR L’AVENTURE - - -Pour l’aventure, il faut être deux. Il faut pour qu’il «arrive» quelque -chose, celle d’abord par qui la chose arrivera. Hyménée donc! Gloire à -la volupté parmi les «cas» de l’exotisme? Voici que par-dessus les -Cloches de Corneville, badine l’officier de marine, en veine de -souvenir; le voici qui, suivant l’expression classique, «raconte ses -campagnes», il dirait presque, le gaillard, ses compagnes: - - Dans mes voyages. . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . - Au sein des fêtes--que de conquêtes - Alsacienne--Circassienne. . . - -Ah! que c’est gaulois! Ah! que c’est français? La naïveté du musicien -s’ébat délicieusement dans la définition donnée du Français par ses -voisins, «un homme qui ne sait pas un mot de géographie». Et vous de -pâmer, mères et grandes sœurs, à l’évocation de ces baisers si lointains -qu’ils en deviennent charmants, si nombreux qu’ils en demeurent chastes, -baisers prodigués, sans doute, suivant la loi de Planquette, par des -gretchens à des amiraux suisses, ou par des filles du «Pont des -Caravanes», à des maquignons persans. Les matelots certes sont rigolos, -mais les petits bateaux qui vont sur l’eau jamais n’arriveront au pays -des «Alsaciennes ou Circassiennes». - -«Eh! quoi! raillez-vous trop facilement l’ingénuité du couplet? et -n’avez-vous point, quand même, senti se gonfler les cœurs des futures -amantes? Ne connaissent-elles point ainsi comment, par-delà des -couchants et des îles, des femmes, leurs pareilles, après des seins -palpitants supporteront des seins raidis par le spasme?» - -Oui, Madame. Peut-être même un jour, si elles furent celles vers qui -venaient des étrangers, un jour elles ont vérifié leur hypothèse de -délices, et balbutié, dans la communion suprême, le «Bojé Tsara Krani». -Oui, Madame, mais alors, ce fut pour l’alliance! - -Pour la peau, il faut être deux aussi. Le premier nous le connaissons, -globe-trotter épiant les jalousies lourdes du soleil de la sieste, ou -bien officier, nez au vent, dans le frisson de fraîcheur, avant la nuit -brusque, au saut du canot-major. L’autre, ah! l’autre, elle apparaît peu -ou prou. Pourquoi? - -La brutale esquisse de ces déambulations, candidement romanesques, à -travers les cités ou les villages de la nuit, se résume en deux pages -d’un livre. «Vénus ou les Deux Risques» de Michel Corday. L’œuvre -pourtant n’étreint aucun exotisme et ne prétend aucunement à théoriser -l’aventure. Les termes en sont néanmoins précis et définitifs, -soulignant les difficultés de parler la langue en laquelle seule germera -l’idylle, les grotesques méprises dans l’enfilade fiévreuse des portes -et des couloirs d’ombre prometteuse; les quolibets acceptés, tête basse, -en échange des questions ridiculement cyniques; la promenade harassante -guidée par des associations chimériques d’idées; la solitude enragée au -pied de fenêtres tranquilles ou énigmatiques, comme partout, comme on -veut les imaginer; enfin, par le hasard où se dilate une joie inavouée, -la rencontre d’un cabaret ou d’une vieille, havre assez souhaité pour -n’hésiter point à le déclarer très sûr; et alors, la passade confuse qui -prépare pour le matin la hantise du risque vénérien. - -Celui-ci, les bons apôtres l’invoquent pour se soustraire au «devoir -d’aventure». Ils sont rares, et, apôtres, ils sont devenus. D’ailleurs, -il leur paraîtrait indigne que la tâche ne fût point dévolue à des -camarades, et que l’exotisme n’apportait point, par quelques-uns, à la -collectivité, des légendes où se redore l’auréole. A parler franc, les -sages existent peu, aussi bien chez les aspirants que chez les -capitaines d’âge: tout au plus ceux-ci, Homais du spasme, ne -manquent-ils point de porter, avec leur désir, un attirail de -préventifs. Mais certainement la crainte du risque vénérien ne limite en -rien la volonté exaspérée vers l’Aventure. - -Il semble que Loti ait dressé un bilan définitif de cette aventure. Sa -nomenclature résume, en quelque sorte, la sexualité géographique, et, si -les noms d’Aziyadé et de Rara-Hu saillent particulièrement sur le tas -des maîtresses, chacune néanmoins, à travers les pages, offre -curieusement un «cas d’aventure». Heureux soit-il lui qui les vécut! Es -basse envie de ses camarades, et l’ignominie qu’ils attachèrent -ingénieusement au souvenir du divin mélancolique, suffiraient à -authentiquer les récits et à identifier les héroïnes. - -Et pourtant! Pour qui a vécu la vie d’officier embarqué, une -incompatibilité déconcertante surgit trop souvent entre les libertés -permises, dans l’œuvre, aux fringales d’amour, et le service tellement -astreignant des quarts à bord. Le don-juanisme heureux d’un -globe-trotter s’accorderait assez bien avec ces chevauchées, ces -réclusions, ces départs et ces retours; moins évidemment cadre avec -cette volupté aventureuse la sujétion des journées découpées par -fragments de quatre heures, entre le carré, le pont et la terre. - -Mais il faut croire, nous voulons croire: la foi en ces amantes est -assez merveilleuse. Il n’en apparaît pas moins que le substratum de ce -désir mondial fut le plus souvent très humble. Aziyadé, Rara-hu, la -chevrière monténégrine, les autres, ne furent pas des aubaines -différentes à l’abord, de celles ordinaires aux maritimes échappés des -canots-majors. Du moins il sut, lui Loti, les abstraire de leur chair -universelle, les isoler dans son laboratoire de sexualité psychologique, -traduire leur âme après leur en avoir donné une, en cataloguer les -étreintes et en léguer la suite à des solutions futures. D’autres que -Loti sans doute tentèrent cet effort avec des filles de bar ou des -chanteuses de café-concert: de ceux qui, parmi ceux-là, ne se brûlèrent -pas la cervelle ou n’éventrèrent pas la caisse, plus d’un goûta des -délices uniques «d’aventure». Mais le cadre où ils sertirent leurs nuits -se comparerait mal au cadre des natures naturantes empreignant la -jouissance de Loti, près des eaux du Bosphore ou dans les verdures -malaises. Ainsi les petites femmes de Loti se sont érigées au socle des -grandes amoureuses, et l’amant qui eut à ce point le sens cérébral de -l’Aventure, méritait bien celle d’être porté au triomphe sur des épaules -nues de femmes, dans un salon académique. - -S’il fallait définir l’Aventure--la différencier par le temps de tous -les autres désirs, depuis leur conception jusqu’à leur satisfaction; si -l’on s’attachait néanmoins à lui conserver ce caractère, étymologique, -d’une chose advenant et autre que celles de même finalité--on pourrait -hésiter à trancher si le phénomène se rapporte aux liaisons ou bien aux -passades. - -Le propre même de l’Aventure est de se sentir d’une autre essence qu’un -rut épisodique: donc un loisir est indispensable, pendant lequel étudier -l’objet, la partenaire. Mais aussi un caractère essentiel de l’Aventure -comporte que la partenaire, évoquée dans l’avenir, ne s’appellera jamais -maîtresse: donc il s’impose que la brièveté des rapports entre, dans -l’événement, en principal facteur. - -Que conclure? Dira-t-on que l’Aventure est une liaison dont le terme -s’aperçoit aussitôt que se compte le départ? Ou bien une passade telle -que, les sens comblés, subsiste la nécessité de prolonger moralement la -sensation par enquête réciproque des amants? - -Admettons, voulez-vous? En tout état de cause, une part prépondérante de -la volonté dans l’Aventure. On cherche aventure, dit l’expression; et, -si l’histoire de Joseph avec Mme Putiphar fut indiscutablement une -aventure pour Joseph, les mâles, sans exception, préparent le geste -final avec science et conscience. Que cette volonté se manifeste en ses -dernières énergies, le cas est beaucoup plus rare, et voilà comment tant -de rapprochements et de possibilités ne seront jamais devenus des -aventures. Le viol vraiment recule à des temps trop préhistoriques. Tant -pis pour les «aventuriers»! Car puisque l’événement les place, par -définition, en dehors de l’ordinaire, ils devraient songer que leurs -moyens aussi ont besoin d’échapper à la banalité. La nécessité de -l’assaut saute aux yeux aussi bien qu’à la pensée... mais combien de -fois après l’affaire manquée. - -L’Aventure c’est le Viol tendre, - -A Las Palmas, une fleur est tombée de derrière une jalousie; à -Fort-de-France, au balcon, par dessus le crépuscule de la Savane, la -femme d’un tabellion, offrait une splendeur unique d’octavonne; et, le -matin où quelqu’un s’était trompé de porte, dans un hôtel d’Honolulu, il -a paru que la miss auburn, aux goûts de sang, ne s’était guère -retournée, penchée sur sa glace. Ah! pourtant que ces chairs sont -demeurées lointaines! - -D’ailleurs les problématiques partenaires n’eussent pas pu dire le «ni -vu, ni connu» si commun de l’acceptation. Car les blanches d’outre-mer, -piquées comme de hauts lys en un jardin, ne sauraient escompter aucune -complicité de la foule ou de la nuit. Et c’est ainsi que l’exotisme, -Eden des désirs multiples et sans mystère, surchauffe, jusqu’à la tuer -immédiatement, l’Aventure. - -Mais, entre les terres d’Europe que l’on quitte et les Iles vers qui -l’on va, il existe un terrain où la tendresse a, pour fleurir, le même -temps que le désir pour se combler, un lieu où des amants entrent -inconnus l’un à l’autre et duquel ils sortiront oubliés l’un de l’autre; -un coin de monde où la femme peut imaginer borner indéfiniment son rêve -tandis que l’homme songe sur quelle courte durée il peut étendre les -précisions de ce rêve. N’est-ce point là le royaume de l’Aventure? Ce -sol béni c’est le plancher des paquebots. - -Ne riez point, sans doute le lyrisme a tort devant la banalité immense -le plus souvent, des rencontres entre la Sicile et Tamatave, Marseille -et Saïgon, Bordeaux et la Havane. Pourtant beaucoup des caprices -échangés entre le ciel et l’eau furent de véritables aventures, et, -nulle part ailleurs, les caractères de la possession ne se retrouveront -plus complets et en même temps plus particuliers, nulle part la réalité -d’un rêve ne se bornera mieux, pour un double agrément, dans le temps -des amants et l’espace des baisers. - -... Le piano s’est tu à l’arrière. Un timonier vient de hisser, sous le -taud, le fanal «de la pudeur». Des points de cigare piquent encore la -houle des fauteuils et des pliants. La tente cache tout le ciel. Pleurée -par les étoiles et la lune qui court une clarté tombe, puis se blottit, -apportée par le rebroussement de l’eau. C’est la nuit du navire. Des -ombres, quelque temps encore, ont passé sur vos yeux mi-clos. Parmi ces -ombres, l’ombre chère. Et, à un moment, comme si sa course seule se -balançait devant votre piège d’amour, vous en avez cassé le rythme, -brutalement et tendrement. Vos mains maladroites, vos mains fermes quand -même pressent, comme pour les rapprocher, les hanches presque nues de la -passagère. - -Comme il y a longtemps, semble-t-il, que vous la connaissez, que vous la -désirez, cette femme! N’y a-t-il pas des mois que le navire s’en est -allé de la Joliette et vous a emporté avec l’amie, avec elle... -Résistante, la voici qui, peu à peu, s’asseoit sur vos genoux, suppliée -par les mains fermes et maladroites. S’il y avait quelqu’un encore à -l’arrière du paquebot, il ne verrait qu’elle, sur la chaise d’ombre, -contre le mât... Vous ne lui demandez rien, à la passagère; sincèrement -elle croirait ne pouvoir rien donner. Mais vous savez, vous, les délices -spéciaux et coquets des navires qui s’en vont droit, portant sur eux -l’amour... Et l’amie, en son Aventure, s’étonnera d’apprendre, à -l’arrière du paquebot énorme, comment, pour s’être laissée attirer vers -votre bouche, elle s’est délicieusement assise au sein de son rêve. - -Pointe de sadisme, grain de tendresse, marine, hors d’œuvre des désirs -affamés sur l’océan, l’Aventure! - -Et la passagère, au bout du voyage, ira se perdre dans le petit groupe -des blanches que l’exotisme défend contre l’aventure, et l’ami cher de -la traversée, redeviendra au bout du voyage, l’officier que les heures -immuables du canot-major ramèneront à bord quand il pourrait, peut-être, -essayer de rencontrer une solitude comme celle d’après-minuit à -l’arrière du paquebot. Et ce sera fini pour lui de l’Aventure jusqu’à -revenir au doux pays de France. - -Pour elle, la femme, un peut-être plus probable germera du jour où elle -sera devenue femme d’outre-mer. - -Blasphème du mot joli, interprétation, nul doute, trop large de la -passade sentimentale, il faut pourtant effleurer cette façon d’aventure -qui est la curiosité mauvaise de la blanche déracinée pour le nègre. -L’habitude de voir constamment les hommes de couleur d’abord vainc la -répugnance; les entretiens naïvement impudiques de la domesticité noire, -peu à peu, intéressent la maîtresse; des histoires soufflées au vent des -pankas, après dîner, l’étonnent; et lui reviennent à la mémoire les -bilans des viols et des lynchages transatlantiques. Elle a ri, elle -s’est moquée. Mais, avant la semaine écoulée, elle essaie. N’est-ce -point insolent d’admettre les affirmations des dîneurs bien renseignés, -savoir que l’étreinte de ces horribles femelles avec leurs époux ou -leurs amants se prolonge toute la nuit, et que la virilité des mâles ne -cesse de s’affirmer jusqu’à la séparation des amoureux? Alors, si -c’était vrai, avec les blanches pour le baiser desquelles ils risquent -périodiquement la mort, que serait... - -Ce que c’est, oh! les curieuses éclairées en font rarement la -confidence: la merveilleuse physiologie des partenaires ne suffit sans -doute pas à renverser l’obstacle éternel, l’incompatibilité des races -devant le désir. - -Que nous voilà loin, sur ce même chemin de l’Aventure, loin des échanges -préparés par les cartes postales, la petite correspondance des journaux, -les photographies contemplées dans des albums ou sur des cheminées. -Demeurez donc dans les villes de la vieille Europe, vous tous -«aventuriers», et vous «aventurières». Souvenez-vous que Carnegie donne -ce premier conseil pour conquérir le monde des affaires: séjourner dans -les cités anciennes où l’argent est plus concentré. Ainsi plus de -baisers sont amassés dans les rues où l’on aima depuis plus de siècles. -Et le livre délicieux de Pierre Veber, le livre exact qui s’appelle -l’Aventure, tient fort bien entre Montmorency et le Bon Marché. - -Que si la paresse, mols aventuriers et aventurières veules, si la -paresse vous empêche, la souhaitant, de chercher l’Aventure, vous -affirmerez qu’il y a pourtant des pays, des nuits, où l’Aventure vous -cherche; qu’ainsi il apparaît du dernier mauvais goût de théoriser -comment l’imprévu des étreintes n’existe pas; et qu’à tout bien -considérer l’impertinence de ces conclusions se pardonne dédaigneusement -à un «exclu». Halte! je pourrais dire..., mais je ne dirai rien. - -Je dirai seulement: «Vous avez raison, Monsieur, et vous Mesdames, -d’assurer qu’en prenant le train pour Séville, pour Naples, ou seulement -pour la Riviera, vous partez à l’aventure. Certes, dans le moindre hall -d’hôtel entre Cannes et Menton, devant le passant du Long’Arno, auprès -des bénitiers de la cathédrale à Séville, vous aurez le droit d’espérer, -avec beaucoup de raisons, qu’il va «vous arriver quelque chose». -D’ailleurs l’inimitable Lorrain ne vous a-t-il pas dénombré les frissons -épars sur la Côte d’Azur? Parbleu, vous vous y arrêterez, et, s’il vous -plaît d’aller à Venise, qui vous empêchera de trouver la chose dont on -se souvient entre la place Saint-Marc et l’hôtel Danieli? Quant à -Naples... il suffit. - -Oui, il suffit, Monsieur, de votre sourire, du vôtre surtout, Madame... - -Et j’aime mieux me taire, ne pas dire que Tartarin aussi, partant sur -l’Alpe, s’attendait à ce qu’il «lui arrivât quelque chose», et que -Bézuquet eut peine à lui expliquer comment catastrophes, éboulements, -abîmes, tout était prévu par un programme parfait... Arrêtez! Bézuquet -pour une fois, n’eut pas raison. - -... Il y avait une fois, une fois, il y a bien longtemps... - - - - -LE RESTE - - - - -LE RESTE - - - La mer est bienveillante et le soleil l’écrase. - Nous allons sans roulis, toujours vers l’Orient, - Le long de monts lointains qu’aucun souffle ne rase, - Florès, Timor, surgis à chaque aube, riant. - - Florès, Ombay, Timor, des noms que mon enfance - Apprenait au hasard, qui promettaient alors - Des milliers d’Edens sur l’océan immense, - Semés de flore étrange, et d’épices et d’or. - - Je passe à les ranger, les terres fortunées, - Sans rien voir que le vert profond de leur décor, - Sans désirer ce sol entrevu des années, - Tout pétri de senteurs que j’imagine encor... - - Tandis que nous voguons l’ombre est déjà sur elles. - Quand leurs pics auront fui, je ne saurai pas plus - De leur vain paradis, que les leçons nouvelles - N’en content à l’école en fièvre d’inconnus. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Préface 1 - - PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME 5 - - JAPONAISES - La volupté Vie 31 - Mousmés 38 - La tradition du geste 54 - Swa-Youv 59 - Le Sourire 60 - - FEMMES DE CHINE - Shang-Haï 67 - Tien-Tsin 74 - Chine intérieure 76 - Che Fou 78 - Bateaux-fleurs 80 - Nan-King 81 - Chinoises d’exportation 83 - Port-Arthur 84 - Saïgon 86 - - CRÉOLES - In Memoriam 102 - Les Doudous 103 - Des Blanches 110 - Les Saintes 114 - Rencontres 117 - L’Ame des corps 122 - - FEMMES DE MADAGASCAR - Passades lointaines.--Diégo-Suarez 129 - En colonne 132 - La Grande-Terre 133 - Binaô 136 - La Grande Comore 137 - Majunga 139 - Nossi-Bé 142 - Nossi-Komba 143 - Vohémar 147 - Fort-Dauphin 148 - Tamatave 149 - Japonaises de Tamatave 149 - Sur Ranavalo 151 - - FEMMES DU PACIFIQUE - Passades lointaines.--Macassar 161 - Nouméa 163 - Nouvelles-Hébrides 167 - Christchurch 169 - Tonga-Tabou 171 - Wallis 176 - Sydney 178 - Mangareva 181 - Tahiti 183 - La baie des Vierges 189 - - FANTAISIE SUR L’AVENTURE 195 - - LE RESTE 213 - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS D'EXTRÊME-ORIENT *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
