summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-22 10:05:54 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-22 10:05:54 -0800
commit2000f7ce61d4a193e97c11745394e3a6f6958fa4 (patch)
tree61b51296d5d5c60ea35da8860d7b0cb77695154f
parenta8fc4a0cddd3f55be0482f49d5f88fe76c2d90db (diff)
NormalizeHEADmain
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/66897-0.txt4210
-rw-r--r--old/66897-0.zipbin93804 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h.zipbin1125796 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/66897-h.htm5374
-rw-r--r--old/66897-h/images/cover.jpgbin112918 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco1.pngbin15603 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco10.pngbin9160 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco11.pngbin11566 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco12.pngbin7288 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco13.jpgbin31428 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco14.jpgbin13978 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco15.jpgbin30563 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco16.pngbin13643 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco2.jpgbin31005 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco3.pngbin15241 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco4.jpgbin28442 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco5.jpgbin31518 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco6.pngbin12632 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco7.jpgbin22811 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco8.pngbin13020 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/deco9.jpgbin27895 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/illu1.jpgbin30450 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/illu10.jpgbin71572 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/illu2.jpgbin42295 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/illu3.jpgbin82081 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/illu4.jpgbin76383 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/illu5.jpgbin76263 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/illu6.jpgbin81857 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/illu7.jpgbin31542 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/illu8.jpgbin30844 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66897-h/images/illu9.jpgbin74254 -> 0 bytes
34 files changed, 17 insertions, 9584 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..db6e738
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #66897 (https://www.gutenberg.org/ebooks/66897)
diff --git a/old/66897-0.txt b/old/66897-0.txt
deleted file mode 100644
index 8892059..0000000
--- a/old/66897-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,4210 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of Amours d'Extrême-Orient, by Olivier
-Diraison-Seylor
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Amours d'Extrême-Orient
- Illustrations d'après nature par Amédée Vignola
-
-Author: Olivier Diraison-Seylor
-
-Illustrator: Amédée Vignola
-
-Release Date: December 7, 2021 [eBook #66897]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Gaëlle Vutron (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS D'EXTRÊME-ORIENT ***
-
-
-
-
-
- O. DIRAISON-SEYLOR
-
- AMOURS
- d’Extrême-Orient
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- Ch. CARRINGTON, Libraire-Éditeur, 13, Faubourg Montmartre
- 1905
-
-
-
-
-AMOURS D’EXTRÊME-ORIENT
-
-
-
-
-Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la
-Norvège.
-
-
-
-
-[Illustration: Française née au Tonkin.]
-
-
-
-
- O. DIRAISON-SEYLOR
-
- AMOURS
- D’EXTRÊME-ORIENT
-
- Illustrations d’après nature
- PAR
- Amédée VIGNOLA
-
- PARIS
- CHARLES CARRINGTON, LIBRAIRE-EDITEUR
- 13, FAUBOURG MONTMARTRE, 13
-
- 1905
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Je pense vous intéresser, Mesdames, à vos sœurs lointaines. Ne craignez
-pas que je m’efforce à un parallèle dans lequel votre charme pâtisse
-auprès du leur, charme de rêve. L’avantage, par avance, vous serait
-acquis. Car, si j’ose le risque de dire les tendresses exotiques, il en
-est de moins lointaines, de toutes proches mêmes, qui demeurent
-indicibles.
-
-Je ne regretterai rien, je n’évoquerai que pour vous. Et non plus je ne
-vous lasserai point en des souvenirs de géographie, perdus aussitôt
-fermé l’Atlas. Dans chaque coin du monde où nous placerons une
-amoureuse, elle y paraîtra seule comme Eve dans l’Eden, Eden miraculeux
-et impossible à situer. Aussitôt connu, nous l’y laisserons, et je
-tâcherai, d’une place à l’autre, d’avoir franchi des milliers de lieues
-avant que soit effacée la vision de curiosité, avant que j’aie
-recommencé le labeur périlleux de vous apporter une autre et toute
-diverse amante.
-
-Il faut promettre, Mesdames, d’abandonner, en même temps que la science
-de géographie, le frisson des effarouchements. Des mots de tous les
-temps détailleront les précisions de tous les lieux. Il suffira qu’il
-vous plaise de vous souvenir, Mesdames, que ces sœurs lointaines, d’âmes
-non pareilles aux vôtres, sont faites comme vous, seulement comme vous,
-exactement comme vous.
-
-O. SEYLOR.
-
-
-
-
-PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME
-
-
-
-
-[Illustration: Fellahine d’Egypte.]
-
-
-
-
-Amours d’Extrême-Orient
-
-
-
-
-PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME
-
-
-Il faut tenter une définition. Et l’étymologie n’aurait ici rien à
-faire. Nommez à un marin, non point à un globe-trotter, nommez Cadix ou
-Constantinople, joignez à ces mots la qualification «d’exotique», le
-marin se récriera. Citez Tahiti ou les Canaries: tout de suite il aura
-compris qu’on lui parle d’exotisme. Pourquoi? Pourquoi, au jeu de faire
-tourner une mappemonde, n’importe lequel des errants, soulignera-t-il,
-dans la nomenclature des lieux de la terre, les uns _exotiques_, les
-autres quelconques? Et, pour une même terre à classifier, le vote
-réunira l’unanimité des suffrages.
-
-C’est que reste, dès l’abord, en dehors du monde exotique, le monde
-cosmopolite. Les termes, à les peser, ne jurent pas ensemble. Des
-fragments de l’univers se sont unifiés et soudés, soit qu’ils fussent
-adjacents, comme les Etats d’Europe, ou qu’ils fussent rattachés aux
-précédents dans une tapisserie seulement plus lâche, la comparaison se
-décalquant sur l’écheveau des chemins qui juxtaposent l’Amérique du Nord
-à l’Europe. Le va-et-vient, l’échange mécanique, renouvelé surtout, est
-ennemi de l’exotisme: il apparaît, pour nous du moins, récepteurs dans
-la psychologie actuelle, il apparaît qu’une première condition de
-l’exotisme est de se limiter aux lieux «que l’on ne voit qu’une fois.»
-La règle souffre peu d’exceptions: l’évocation de Tong-Tabou ne saurait
-se préciser dans les mêmes lignes, après deux séjours entre lesquels fut
-de la vie. On signifie la collectivité entière du cosmopolisme,
-représentée par les membres qui s’en séparent momentanément, en route
-pour les buts inhabituels. Si vague que se présente cette collectivité,
-cette peuplade de la masse soudée du monde, son sens est assez net pour
-écarter le ridicule d’appliquer la première remarque au cas du rustre
-qui ne s’en vient qu’une fois à la ville, pour la conscription.
-
-Du principe découle aussitôt que le monde exotique comprend seulement
-des lieux où l’on ne vient que par mer. Non qu’avec cette limitation,
-les îles seules répondent à la définition. Y correspondent encore la
-multitude des cités, des sites, centres de rayonnement vers les cités,
-auxquels les communications mécaniques et terrestres ne sont pas
-imposées. Mais déjà il ne faut pas reculer devant l’inévitable
-conclusion, par delà l’analyse, l’évidence que la finalité de l’exotisme
-soit de ne s’appliquer qu’aux îles.
-
-Le langage usuel choisit encore, parmi le choix auquel nous sommes
-limités. Pour la plupart des gens, exotisme équivaut à perruches,
-bananes, hamacs, chaleur enfin. Bref, le royaume de l’exotisme est aussi
-celui du soleil, du soleil souverain. Si l’on joint à cette qualité
-celle révélée par les mots ordinaires aux marins, eux qui se plaisent à
-répéter les senteurs australes, la houle du Sud, le ciel austral, les
-mers australes, on fixera presque complètement les bornes des choses
-exotiques.
-
-Enfin il ne semble pas douteux que les souvenirs les plus intenses,
-conservés de l’exotisme, empruntent quelque peu de leur force à la
-conscience d’une individualité tout autrement développée qu’à la surface
-du monde cosmopolite. L’exotisme conditionne des collectivités amorphes,
-et non point concentrées et rigides, au long de leurs codes; celles-là
-aussi on ne les trouve plus guère au nord de l’Equateur.
-
-En résumé: séjour unique; chemin de la mer; ciel de chaleur et
-particulièrement austral; liberté de primitif; telles sont les
-caractéristiques qui définissent les lieux d’exotisme. Elles les
-limitent autant qu’elles les définissent. Et c’est pour cette raison
-qu’il était nécessaire, à l’origine, de poser autrement la question pour
-un marin et pour un globe-trotter.
-
-De celui-ci nous ne nous occuperons pas. Bien certainement l’avis n’en
-est point négligeable. Même il est juste de déférer au reproche
-habituellement adressé par lui au marin. «Le marin, remarque le
-globe-trotter, à de très rares exceptions près, ne connaît qu’une mince
-bordure du bord, les franges du tapis universel.» Rien de plus exact.
-Mais précisément ces franges teintent ou non une terre d’exotisme. Au
-sens strict du mot, peut-être exotisme signifie simplement être hors de
-chez soi; au sens réel et vérifié, il signifie un monde à côté d’un
-autre monde pour un être qui n’a «pas de chez soi»: pour le marin. Et
-tandis que le globe-trotter, inconsciemment, différencie chaque place,
-cosmopolite ou exotique, d’avec une base ferme, sa maison, le marin ne
-différencie qu’entre elles ces diversités, dont aucune ne constituera un
-critérium d’appréciation.
-
-Dans les bornes ainsi tracées, confirmation intéressante, l’exotisme
-passionnel se confond avec l’exotisme géographique. Et peut-être, sans
-une loyauté critique, sans l’effort de se placer, serein, devant la
-cinématographie des errances, il suffirait, pour nombrer l’exotisme,
-d’additionner les passades lointaines, permises au cours des campagnes
-qu’institue l’organisation des divisions militaires. En tout état de
-cause, après avoir nettement encerclé l’exotisme, après avoir appris en
-quels lieux le tâter, nous ne pourrons l’analyser que dans ses échanges
-avec les passants, ainsi dans le plus éternel et le plus varié en même
-temps, l’échange des désirs.
-
-Or le fait est celui-ci: la nostalgie reporte les marins, pour la
-plupart, et paradoxalement, vers les départs. Ils ont, presque
-unanimement, en eux, la hantise de l’exotisme. Les étreintes lointaines
-leur restent plus frissonnantes, et leur chair se languit, comme on dit
-à Toulon, aussi bien des vahinés que des congaïs, des mousmés que des
-faufinées. Est-elle donc meilleure, autre, et révélatrice la volupté
-glanée au travers de l’exotisme?
-
-Voici ceux qui l’affirment. Ils ont quitté les classes après la
-troisième latine, souvent plus tôt. Et leur intellectualité s’est
-spécialisée à l’étude des sciences mathématiques. Au plus grand nombre
-la tâche a été rude d’emmagasiner la provision nécessaire pour franchir
-le passage entre le lycée et le Borda; le plus grand nombre, suivant
-l’expression juste des cancres sensés, «apprend par cœur» et ne saisit
-en aucune façon la méthode et la philosophie des choses enseignées,
-géométrie analytique ou algèbre supérieure. Les sorties sont rares, la
-timidité trop grande, ou pis des abords des lupanars trop surveillés par
-des envoyés du proviseur, pour que l’immense majorité des chastetés ne
-demeurent pas intactes, du moins à l’égard de la femme. Ceci n’est point
-l’exception. Mais le Borda continue et exagère cette réclusion morale et
-physique. Quelques-uns des futurs officiers, une dizaine à peine sur 80
-ou 100, se risquent délibérément aux passades d’une après-midi de
-dimanche, une fois par mois, ou beaucoup moins, à cause de la facilité
-avec laquelle les mêmes «libertins» amassent les points de punition qui
-suppriment le droit de descendre à terre. Les autres, effarés par la
-discipline nouvelle, traqués par leurs correspondants, renseignés sur
-l’inquisition de l’Ecole qui les notera d’infamie ou reculera leur
-classement, en châtiment d’un accouplement, les autres, deux ans encore,
-ignorent la femme. Cependant des brimades écœurantes, à bord, évoquent
-continuellement la sensualité, et les plaisanteries s’assortissent
-perpétuellement à une hantise pédérastique. Plaisanteries seulement, il
-faut l’affirmer.
-
-Pendant la croisière d’été, cinq ou six des élèves se décident à la
-douce aventure; Rouen, Saint-Malo, Dunkerque resteront dans leur mémoire
-maritime. Ensuite, c’est l’embarquement sur la frégate-école, et, au
-retour des Antilles dont les maléfices contés ont renforcé les défenses
-disciplinaires, c’est Barcelone, tombeau des virginités. Cependant les
-familles, à tous les courriers, supplient le commandant de restreindre
-encore la liberté des aspirants, pauvre liberté de quatre heures, une
-après-midi d’une semaine, les familles maritimes dont le chef jadis
-subit le même entraînement d’anormalité. Le stage est terminé; les
-aspirants sont officiers, essaimés aux quatre coins; sur les cent de la
-promotion, 70 environ sont encore vierges.
-
-La première campagne, l’exotisme les déniaisera. Tahiti, Nossi-Bé,
-Fort-de-France, Yokohama, autant de lupanars immenses ouverts à la faim
-des ex-internes de la classe de troisième, sans aucun pion mouchard,
-sans aucun compte à rendre, le soir, aux parents, de l’emploi du temps.
-Dans la foule des femmes offertes, même le désir conserve son anonymat,
-et lentement, sans aucune honte, à son gré, il passe de la
-respectabilité apprise à la fanfaronnade d’impudeur.
-
-Aucune crainte du ridicule, aucune terreur des maladresses n’arrête
-désormais l’élan vers la femme. Qu’importe les railleries échangées sur
-le passant entre deux filles dont il ne sait pas la langue et qui ne
-comprennent que ses gestes! Les camarades pourront choisir la même
-passade. Si une comparaison, si un souvenir s’évoque chez l’impassible
-mousmé ou la vahiné malicieuse, elles ne la communiqueront pas au second
-amant, elles ne pourront la communiquer. Elle est loin la France, la
-France où dans les ports, dans les séjours de congé, l’aspirant n’ose
-point se risquer à entreprendre une fille, défiant de ses brutalités et
-de ses moqueries; où la route vers les maisons closes passe devant des
-guetteurs dangereux, tandis qu’un poids sur le cœur alourdit la marche.
-
-Et pourtant ce n’est point quand même le lupanar, cet exotisme sexuel
-qui grouille. L’illusion, l’illusion chère aux cœurs latins, demeure.
-Car avec eux les officiers, pareils à tous ceux de leur race,
-transporteront deux dogmes par delà les mers: le mépris du lupanar, et
-la persuasion d’être amant avec l’une quelconque des hétaïres en
-liberté. Donc les yeux ne voient plus les mêmes maisons, les mêmes
-fonctionnaires du désir, le même choix, la même passivité. Un catéchisme
-se forme et s’apprend en même temps, dont les explications satisfont
-pleinement à la croissance de la petite fleur bleue.
-
-Un lupanar, dites-vous, du moins le gigantesque Yoshivara de Yokohama?
-Non point. Ne savez-vous pas que les mousmés y demeurent de leur plein
-gré, que les rues, formées par les maisons de plaisir, s’éclairent plus
-brillamment que les autres, que le mouvement de la cité y ondule tous
-les soirs, qu’enfin derrière les grilles ou les transparents, protégeant
-les expositions des Nipponnes, s’agite tout simplement la ruche d’une
-pension de famille? Ignorez-vous que ces petites femmes, la plupart, y
-ramassent une dot? Que beaucoup d’autres y sont envoyées, en pénitence,
-par leurs maris? Enfin, sans prendre tant de peine à raisonner un
-grincheux, Loti ne vous a-t-il point délicieusement fait sentir l’abîme
-entre le Yoshivara et le Chapeau-Rouge?
-
-Loti! Ecrasé, le grincheux n’insiste point.
-
-Et pour bien se convaincre qu’il a tort d’avoir raison, il récapitule,
-lorsque revient la discussion classique, après un passé de plusieurs
-campagnes, il récapitule la diversité du cadre et la force de son
-enchantement. Le cadre! Quelque spasme qu’ils y sertissent, les
-globe-trotters de la marine s’assurent ainsi la précision de souvenir
-qu’il souligne et qu’il limite. Oubliées les ordinaires préparations à
-l’étreinte hygiénique, évanouis les bruits de derrière le paravent,
-fondus les détails d’un confortable où ne saurait muser une véritable
-chair d’amants! Il reste l’odeur d’encens emmêlée à la plainte du
-chamicen, il reste les valses gargarisées par l’accordéon tandis que
-pâme le «tiaré», il reste la chute des mangues mûres dans l’ombre que
-traverse le relent des flamboyants. En vérité, il n’y a que l’ombre
-elle-même, deux épidermes qui se confondent en s’ignorant, et une
-fantaisie qui peut, dans l’incertitude de son objet, l’harmoniser aux
-lignes du cadre. Les sens sont rois et comblés; peut-être la vision
-seule est-elle confuse, peut-être se vérifie ce paradoxe «que la
-contemplation n’a plus aucune importance lorsque les deux faces sont
-rapprochées en deçà du punctum proximum!»
-
-Si elle est bien réelle cette hantise du cadre? Si le désir fort des
-marins a le temps d’y songer sur l’heure? Mais certainement oui, je
-sais, vous savez, Madame, fort convenablement sous-entendre l’énergie,
-générale et particulière des hommes de mer; et vous doutez que cette...
-cette énergie dont on vous a conté merveille s’occupe à autre chose qu’à
-son activité. Veuillez vous détromper. On pourrait se contenter, en
-toute explication, d’affirmer que la mer n’a qu’une seule fois engendré
-Aphrodite. La thèse demande plus de généralité.
-
-Ce qui est vrai, Madame, c’est qu’ici comme en bien d’autres choses, le
-temps ne fait rien à l’affaire. Et, bien plus, la dureté du service en
-campagne, les obligations des veilles sur des navires où les officiers
-sont beaucoup moins nombreux qu’en escadre, le peu de générosité de la
-nourriture, mille causes ne permettent au marin que de songer à son
-devoir, et fort peu à l’escale.
-
-L’empressement est assez modéré pour que les souvenirs, heureusement, ne
-pèsent guère aux rêves, mais, à l’escale, il est trop réel pour qu’un
-dilettantisme de beauté ou de volupté promène un choix averti parmi une
-foule de possibilités. L’effort, déjà mince, se réduit au minimum en
-présence de la quantité, et, seuls quelques hasards d’accouplement se
-rehaussent de la qualité: Tahiti et Nossi-Bé, si extrêmes, si
-dissemblables dans la variété de leurs courtisanes rustiques, sont les
-succursales équivalentes de l’Eden à bon marché et sans garantie.
-
-Les séjournants, comme il sied, ont eu le loisir et la nécessité de
-trier le tas. Pour le passant, pour le marin, il ne reste à sa soif
-qu’un lait, très abondant, mais sans la crème. Or, fonctionnaires ou
-négociants anémiques toléreraient, encore moins que sur la terre de
-France, l’infidélité de leur maîtresse, et encore moins celle-ci
-risque-t-elle la banale méprise de «perdre sa situation». Ainsi se
-décante et s’agglomère une pâte de chair qui demeure à jamais la «femme
-d’officier de marine». Quelques diamants y luisent, ou plutôt y
-resplendirent. Après des années les nouveaux-venus s’empressent encore à
-les faire chatoyer, parce qu’on les leur vanta.
-
-L’exotisme a sa vieille garde. Sans fard et sans apprêt quelques
-vahinés, quelques Houves ou Betsimisarakas survivent, jeunes, à leurs
-années. Et les globe-trotters maritimes confondent candidement, pour
-retrouver les amantes telles que les leur dépeignirent des aînés, le
-cycle d’une saison et celui d’une campagne. Les noms fort peu variés
-aident à la confusion inverse et ainsi se renouvelle l’éternel baiser de
-Rara-Hu ou de Sammba sous les lèvres de leurs homonymes, successives
-adolescentes.
-
-D’ailleurs il faut dire que le culte des amantes historiques n’a que peu
-de fidèles. Partout, au contraire, domine la recherche des primeurs,
-recherche que ne limitent plus des codes ou des apophtegmes. Non que la
-loi du climat s’impose souverainement au marin. Son geste n’est pas
-spontané de transposer les pubertés en même temps que les âmes; c’est
-l’écume mauvaise qui vient de mousser au bord du désir. Et, la chair
-d’une jeunesse ridicule, le rut encore désordonné, la caresse mal
-apprise, s’il s’attache quand même à tenter les expériences permises
-ici, c’est parce que là-bas, en Europe, elles sont le murmure honteux ou
-le crime. Et l’inconsciente fanfaronnade fait mentir les préférences.
-
-A quoi s’appliqueraient-elles d’ailleurs ces préférences? La volupté de
-l’exotisme est très médiocre, et les lignes en sont uniformes. Ne
-craignez pas d’avoir à courber la tête pour avoir blasphémé, sous la
-malédiction des errants don-juanistes. Sans doute, graves, car, plus
-haut que Suez, la grivoiserie se limite à la gauloiserie, graves et un
-tantinet mélancoliques, ils auront sous-entendu, du fumoir au boudoir,
-les étreintes étranges que l’on ne peut dire, et des frissons que l’on
-ne peut doser. Vous avez droit de rire; aucun ne précisera, et
-l’ésotérisme quelque peu ridicule de l’exotisme continuera d’être le
-panache.
-
-La très simple vérité est que, fausse honte ou fierté, le jeu d’amour
-est français, pas même Européen. Non seulement les femmes semées dans
-les îles ignorent les caresses qu’on invente sans les apprendre; mais
-elles répugnent à la plus prenante des leçons. Monotone est l’échange,
-obsédant comme la mer est le geste. Et l’on estimerait vainement que la
-première résistance chez la première amante serait seule difficile à
-vaincre, puisque la reconnaissance infinie doit suivre la haine qui se
-débat. Au même rythme, à un seul rythme, restent asservis les corps des
-maîtresses exotiques, sans qu’aucune crainte, aucun dogme, aucune raison
-ne la conditionne aussi unique. Entêtement de demi-brutes sans doute, ou
-plus probablement et très mystérieusement, volonté de réserver aux mâles
-de la race le détail des litanies sexuelles.
-
-Et c’est ainsi que commence l’indignation des partenaires à la première
-des générosités de l’amant, le premier cadeau repoussé avec ardeur,
-celui dont les Saxonnes ont imposé le nom à travers les océans, le
-«French game» qu’elles méprisèrent jadis.
-
-Ainsi l’on possède des vahinés, des congaïs, des mousmés pour les avoir
-possédées, et les marins, globe-trotters par force, se persuadent ainsi,
-comme les autres, de la douceur de voyager pour avoir voyagé. A quoi bon
-s’étonner ou railler? L’extension à l’être, la règle immuable des
-intellectualités, ne saurait mieux se vérifier que dans les corps. Du
-moins c’est un devoir de guérir l’envie à ceux qui écoutent les
-évocations des lointaines hétaïres qu’ils ne verront jamais, et de leur
-assurer très sincèrement qu’aucune nuit australe ne vaut une passade de
-Paris.
-
-Vaine serait, pour échapper au radicalisme de cette conclusion, la
-tentative d’une sélection entre les escales. L’exotisme, c’est le bloc.
-Seulement un tapis le recouvre, chatoyant comme un arc-en-ciel.
-
-Voici la Chine d’abord: voici «toute la lyre» de Saïgon; Che-Fou,
-Trouville d’Extrême-Orient; l’horreur de Nan-King; les affranchies
-jaunes de Frisco, et les ribaudes des troupes, autour de Port-Arthur;
-Shang-Haï, rehaussé par des Oteros jaunes, Shang-Haï, marché de
-primeurs, puis le sadisme de Tien-Tsin, et les hasards étranges au cœur
-de la Chine des supplices.
-
-A côté, un peu plus loin sur l’espace de la Terre si petite, Madagascar
-s’apprête. Y bruissent les cigales, créoles de Diégo-Suarez; les
-Betsimisarakas aux chevelures roulées suivant les Sénégalais en colonne.
-La volupté et le sang se mêlent parmi les insurrections de la
-Grande-Terre; Majunga apporte la révélation des Houves aux chevelures
-splendides. Le grand rut surgit de Vohémar à Fort-Dauphin. Et Nossi-Bé,
-laineux de verdure, dresse un fantôme de Tahiti.
-
-Encore dénombrons les étreintes semées par les îles du Pacifique énorme:
-à Macassar, caricature de l’Inde; à Nouméa, hideux des surprises de
-bagne et enjolivé par les métisses; aux Nouvelles-Hébrides où point à
-peine une aube de féminité. Le flirt le plus précis comble les heures de
-Christchurch en Nouvelle-Zélande. L’Eden, le vrai, se découvre sous les
-arbres de Tonga. Tabou, Wallis et Mingareva, dans une même supplication,
-à l’Istar malaise, confondent des balbutiements d’hétaïres impubères et
-des tendresses de forbans. Sydney d’Australie ressuscite le Quartier
-Latin autant que le passage d’Auteuil; et si le rêve casse en
-désillusion sur les routes de Tahiti, aux Marquises le royaume
-d’Aphrodite éblouit les plus merveilleuses des voluptés imaginées.
-
-Ainsi s’agite, ondoie, rayonne, fulgure, hypnotise, le tapis splendide
-de l’exotisme, sous la mousson fraîche, au souffle des alizés parfumés,
-au gré du Khamsin de feu, au frisson des bouffées qui viennent de terres
-mystérieuses et inconnues. Puis, lorsque le vent de France, suroît ou
-mistral, a effiloché l’étoffe colibri, l’a dispersé aux profondeurs
-informes de l’espace et du rêve, il demeure le bloc tout nu, le bloc de
-l’exotisme. Pour le bâtir, les chairs diverses des mousmés, des congaïs,
-des vahinés, se sont trouvées extraordinairement pareilles, et les mêmes
-passivités, les mêmes gestes appris, le même sourire où la mièvrerie
-s’efforce d’être de la douceur en même temps que du désir, ont été
-brassés pour la coulée sans fêlure, avec laquelle s’ébauchera la statue
-érectée en symbole des femmes du lupanar mondial, silhouette résumée
-entre le nombril et les pieds.
-
-Si les caractéristiques de chaque morceau d’exotisme n’importent guère,
-tôt uniformisées, si la différenciation des maîtresses lointaines ne
-s’impose pas à un même amant, la succession des cadres dissemblables
-peut seule faire croire à une variété infinie d’étreintes. Car le cadre
-en soi ne saurait magnifier davantage la volupté exotique. Qu’il soit le
-plus souvent splendide, neuf surtout, c’est accordé. Mais il n’apparaît
-pas que des souvenirs de chair rattachés à Venise ou aux lacs de
-Westmoreland doivent se préciser moins que ceux de Manille ou de
-Mangareva. Il faudrait joindre à l’explication une sentimentalité, pour
-le moment hors de cette psychologie, à savoir que moins d’amants
-unissent au souvenir d’une femme l’évocation de Manille ou de Mangareva,
-que par suite ils estiment leur possession plus complète et plus
-«historique», si l’on peut dire, que la possession révolue dans Venise
-ou dans Windermere. Cette sentimentalité-là n’est, à bien voir, qu’un
-des avatars de la multiforme extension à l’être; n’y revenons donc pas.
-
-Plutôt concevons-la dans la plus certaine et la plus forte de ses
-manifestations rapportées à l’exotisme, sa lutte pour la perpétuité, sa
-haine de l’instabilité. Non qu’il s’agisse de développer une théorie de
-l’arrachement: l’œuvre de Loti en demeure à jamais le plus merveilleux
-et le plus saignant des commentaires. Et la terrible analyse, avec des
-mots douloureux de toutes les petites morts avant la mort suprême, et
-aussi inadmissibles qu’elle, l’analyse a joint implacablement la
-psalmodie d’un _de Profundis_ au chant de la joie de vivre, en les îles
-délicieuses. Du moins les livres admirables, s’ils n’ont pas fait penser
-tous les marins mal habitués à la pensée, ont souligné, pour les tiers
-impartiaux, la majeure des relations psychologiques qui, entre toutes
-les étreintes, spécialisent celle de l’exotisme.
-
-Le dogme de perpétuité qui, si facilement, si inconsciemment, se glisse
-parmi les moindres échanges dans la terre-patrie, est, au lointain, par
-avance aboli. Aucune illusion de baisers éternels ne pare le premier
-baiser, si longue doit être l’escale, par exemple deux ans, sur une
-goélette de Tahiti. La séparation s’effare au milieu des plus ardentes
-communions; et la spiritualité des lois chrétiennes se matérialise,
-implacablement heure par heure, dans le cauchemar du départ inévitable,
-des fins dernières. L’arrachement! Voilà le véritable motif d’aimer
-l’exotisme en aimant sa douleur. Les plus intellectuels s’enfièvrent
-davantage à jouir de la minute sachant que les minutes pareilles sont
-comptées. Les autres, stupéfaits, se lamentent à la dernière minute, et,
-non rassasiés, se souviendront mieux qu’ils n’avaient jamais pensé que
-cette minute dût venir et combien alors elle leur fut lamentable.
-L’archange qui garde l’Exotisme s’appelle «Nevermore».
-
-Outre la réalité de cet arrachement, un atavisme maritime de deux
-siècles ou plus renforce le goût de l’exotisme, salé des larmes de la
-séparation. Répétons qu’aujourd’hui, à l’exception de deux ou trois
-stations, desquelles quitte à peine le navire affecté, les plus longs
-séjours à l’escale ne dépassent guère six semaines.
-
-Autrefois la vie de mer n’était pas organisée comme elle l’est
-maintenant, et l’on aurait tort, une fois de plus, _laudator temporis
-acti_, de penser qu’elle était plus mâle et plus glorieuse. Il suffit,
-pour être renseigné, d’écouter les récits des officiers supérieurs ou
-généraux, les fois, très rares d’ailleurs, où il leur plaît de se
-souvenir avec sincérité. Les traversées étaient plus longues au temps de
-la navigation à la voile, mais, contrairement à l’opinion reçue, elles
-se présentaient assez souvent. L’escale consistait vraiment à attacher
-un morceau d’existence comme un lieu d’exotisme. Cinq, six mois, la
-frégate demeurait à Tahiti, ou en un port du Sud-Amérique. L’échange se
-fortifiait, les liens se créaient, la vie de France s’oubliait
-complètement, remplacée par la vie présente. Et si ce déracinement
-n’était pas pour faire plaisir aux femmes demeurées à Toulon ou à Brest,
-du moins il conditionnait pour les maris un arrachement réel autant que
-douloureux.
-
-C’est donc cet atavisme qui suggestionne les marins de l’heure actuelle.
-La durée de l’escale a été complètement réduite, une campagne s’écoule
-presque entière entre des traversées multiples et courtes. Malgré tout,
-l’âme des pères s’agite dans les corps des fils, et, naïvement
-ridicules, ils apportent à la conclusion de leurs six semaines de repos
-exotique la farouche désespérance que les marins de Cook ou de
-Bougainville manifestaient en terminant six mois de nirvana autant que
-de volupté.
-
-Cependant, puisque nous avons prononcé le mot de Cook, n’imaginons pas
-que les marins de toutes les nations ont la même chair devant l’étreinte
-de l’exotisme. Rappelons-nous comment la petite fleur bleue ne pousse
-que sur le sol français. Il serait malaisé de prétendre connaître
-exactement les frissons saxons, germains ou slaves. Peut-être le masque
-d’impassibilité des autres races que la race latine conserve-t-il des
-tendresses insoupçonnées pour le lointain ou des arrachements aussi
-saignants que celui de Rara-Hu. C’est peu probable. En tous cas,
-Italiens et Espagnols ne paraissent point suffisamment retournés par le
-charme de l’exotisme pour qu’un Loti y puisse germer, et il semble
-qu’ils ne comprennent guère l’essence de son adorable génie.
-
-Seules les haines, les jalousies, les puérilités, les folies de l’amour
-français se transportent dans la sérénité des Iles. Et, ainsi que dans
-la statistique d’Europe, le bilan des catastrophes passionnelles se
-solde par un passif au désavantage de la France ou plutôt de ses
-officiers. Car, pour les chairs chaudes et les cœurs simples des
-matelots, le mirage affolant est le même, et, depuis l’ère des
-découvertes, la proportion des déserteurs, grisés par la douceur
-australe, doit être pareille dans toutes les marines.
-
-Pardonnables, respectables même, seraient l’ardeur et la tendresse
-enfantine de ces passades lointaines, si elles correspondaient à
-l’éternelle recherche de l’unisson. Oui, il importerait peu, et les
-tiers sceptiques n’auraient alors aucun droit à juger que la science de
-volupté est nulle dans l’exotisme, que la caresse y est monotone, que
-les chairs y sont sans imprévu. Etre amant et maîtresse, mettre entre
-soi l’infini de ces deux mots, ne suppose pas absolument le devoir et la
-hantise de faire vibrer toutes les cordes de la lyre. Aussi bien que sur
-le sol de France les hyménées attendries jailliraient vers les «deux
-fondus en un», à Tonga ou bien à Diégo, à Tien-Tsin ou bien à Manille.
-
-Hélas! L’inquiétude d’un geste qui froisse l’étreinte, la félicité de
-voir des yeux qui voient comme les nôtres, l’angoisse du désir partagé,
-la supplication humble ou passionnée, l’accord parfait, lettre morte que
-tout cela pour les hallucinés d’exotisme! Ils embellissent leur spasme
-en le sertissant dans un cadre splendide, c’est tout.
-
-D’ailleurs elles, congaïs, mousmés, vahinés, petites dispensatrices de
-rêve, leur donnent généreusement l’illusion haïssable. Mais s’ils
-peuvent croire à leur communion c’est qu’ils n’auront jamais visité
-l’éden le plus complet d’entre ceux semés sur la mer Pacifique, la terre
-qui semble pétrie de volupté, et où la langue n’a pas de mots pour
-traduire le mot «baiser».
-
-
-
-
-JAPONAISES
-
-
-
-
- [Illustration: Japonaises. Chinoises. Annamites.
- Les Prostituées au Tonkin.]
-
-
-
-
-JAPONAISES
-
-
-La Volupté Vie.
-
-La classique prostitution de jadis n’est plus celle d’aujourd’hui. Ce
-gros mot de prostitution, laid, banal, s’applique mal, ou plutôt
-s’appliquait mal à la joliesse mièvre des mousmés. Désormais, son
-équivalent, dans la langue nipponne, se retrouve et se comprend mieux.
-Il y a des «femmes du monde»; il y en a toujours eu, et de haute
-branche, dans l’Empire du Soleil; seulement, désormais celles-là, en
-parlant des autres, disent tout comme en Europe «les filles».
-
-Le Japon a réalisé pendant des centaines de siècles l’Eden rêvé par les
-jeunes hommes conquérants, le séjour de délices où toutes les heures
-sont vouées au spasme. Pourquoi? Il serait malaisé d’en trouver des
-raisons psychologiques. Et, non plus, la physiologie n’explique rien. Le
-tempérament des poupées au sourire perpétuel est plus que modeste. Un
-Européen, un étranger, ne saurait l’affirmer d’après ses propres
-expériences, sans songer aux ironiques attitudes de ses maîtresses de
-passage. Mais les confidences loyales des hommes de la race confirment
-les apparences.
-
-D’ailleurs la religion ne prêche nullement ce communisme des chairs.
-Elle n’a pu décider la formation d’un peuple de courtisanes. Le climat?
-Il est de genre tempéré; les froids de l’hiver y sont rigoureux. Quant
-au motif d’un sol d’abondance, sur lequel la luxuriance des fruits, la
-profusion naturelle, activeraient des désirs en harmonie avec la vigueur
-des corps comblés, ce motif se formulerait difficilement: les ressources
-des terres japonaises, abondantes et variées, n’écrasent pourtant pas
-l’homme sous la nature.
-
-Reste donc, quelque paradoxal qu’en soit le commentaire, en suffisante
-explication, le résultat d’une philosophie raisonneuse et raisonnée.
-
-Ainsi que pour son proche voisin, l’Empire du Milieu, la vieillesse de
-l’Empire du Soleil-Levant est un garant de ses incommensurables
-méditations à travers le temps. Or, tous deux, à n’en pas douter,
-avaient, bien avant l’aurore de notre Europe, résolu à leur guise le
-problème de l’Etre. Leur point de départ, en même temps l’aboutissant de
-leurs conceptions métaphysiques, est le même. Et, qu’on veuille bien
-pardonner cette incursion dans les domaines insexuels, à propos de
-volupté! L’«être» s’impose, absolu et relatif à la fois, conclurent de
-chaque côté mandarins et daïmios.
-
-Comment se montrer égal à la fatalité d’exister? La Chine a choisi
-l’opium, c’est-à-dire la solution de croire cette fatalité
-monstrueusement inconsciente, et de la mépriser en refusant d’employer
-l’activité qu’elle apporte. Le Japon préfère adhérer à une fatalité
-consciente, et la comprendre éternellement en la renouvelant sans trêve,
-dans l’action sexuelle.
-
-Mais la transcription de cette acceptation, du domaine de l’idée au
-royaume des faits, s’est faite sans le moindre ésotérisme. Le peuple du
-Nippon, certainement enseigné, comprit vite le rôle de la vie, et des
-affirmations philosophiques de ses prêtres se dégagea pour lui
-l’évidence assez inébranlable pour asseoir dessus une société:
-
-«Il y a sur terre des hommes et des femmes; c’est pour que ces hommes
-jouissent des femmes, et celles-ci des hommes.»
-
-On chercherait vainement la moindre justification de cette hypothèse que
-l’on sent, partout à travers les siècles, l’origine du Nippon-lupanar.
-L’origine de cette vocation des mousmés se perd dans la nuit des temps.
-Des empires ont certainement disparu où elles apportaient leurs gestes
-d’amour, dans un exode coutumier, des empires qui précédèrent, de longs
-âges, la gloire d’Alexandrie, cette Alexandrie où l’admirable roman
-d’Aphrodite nota, avec l’indécision nécessaire, l’existence de ces
-inconnues d’alors, dans les jardins de la Déesse.
-
-«Il en venait de plus loin encore: des petits êtres menus et lents, dont
-personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes.
-Leurs yeux s’allongeaient vers les tempes; leurs cheveux noirs et droits
-se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides
-comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l’amour
-mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères,
-on les voyait jouer entre elles, assises sur leurs petits pieds et
-s’amuser puérilement.»
-
-Depuis les jours de Chrysis, la timidité des Nipponnes s’est évanouie.
-Ou plutôt les débauchés d’Alexandrie appréciaient mal leur réserve et
-leur sérénité. Le calme japonais, avec tout ce qu’il signifie et tout ce
-qu’il cache, devait être un état d’âme inconnu à l’âme extérieure de la
-ville cosmopolite. Mais, autant qu’elles faisaient dans les jardins, les
-mousmés jouent encore entre elles, au milieu des passades, maniant les
-osselets, et n’accordant à l’étreinte finie ou à celle qui va commencer
-aucune attitude de repos qui en soulignerait une ridicule importance.
-Telles elles furent dans le parc d’Alexandrie, telles elles demeurent au
-Kanagãwa.
-
-
-Mousmés.
-
-De quelque nom que s’appellent les quartiers lupanars, Kanagãwa,
-Yoshivara, ce n’en sont pas moins des cités énormes. Mais pourtant la
-cité de volupté se limite, se restreint, se recroqueville. Encore un
-coup, la prostitution a pris son titre; bientôt Yoshivara et Kanagãwa ne
-seront plus guère que des «quartiers réservés», tels ceux des ports ou
-des Cosmopolis du monde.
-
-Jadis cette partie de la ville était la ville même: les rues marchandes
-s’y accolaient, médiocres, dédaignées, permises seulement, semblait-il,
-autant que les imposait la nécessité pour l’approvisionnement et
-l’entretien du lupanar géant. Du moins, à cette heure encore, le bruit,
-la gaîté, la lumière, l’art, se mêlent et grouillent dans les artères
-qui sectionnent le Kanagãwa de Yokohama; ou le Yoshivara de Tokio. Qui
-ne connaît, par Loti ou par cent autres, les «expositions», étalages des
-mousmés pomponnées, en devantures de boutiques, poupées réunies en
-phalanstères candidement indécents, et que viennent visiter, après le
-dîner, le soir illuminé, les amis et les amies des parents affectueux,
-ou les maris qui, par châtiment temporaire, confient leurs épouses à la
-méditation d’une de ces maisons si ouvertes, qui, ailleurs, sont des
-maisons closes?
-
-... Lepassant avait voulu voir si un corps et une âme de maîtresse
-pouvaient être dans un corps et une âme de japonaise. Car, par hasard, à
-ce stade d’exotisme, Loti n’avait pas pensé pour toutes les générations
-de marins. Leurs tendresses enthousiastes de chérubins à perpétuité
-s’étaient attristées aux dernières pages de «Madame Chrysanthème»; et il
-les gênait d’avoir su, par son aveu, que l’aimé, revenu en cachette
-après les adieux, trouva la mousmé sans larmes, faisant sonner, comme un
-changeur de la rue, les pièces d’argent reçues le matin. De cette fin,
-ils gardaient une défiance, une incrédulité, une impossibilité de
-s’intéresser complètement à une histoire d’amour dont les paroles
-suprêmes ne seraient pas une douceur. Lui n’espérait ni ne souhaitait ce
-soir découvrir l’amoureuse; il s’informait comme à Tahiti, comme
-partout.
-
-Sa femme de la nuit s’appelait Susu-Sàn. Il ne lui demanderait rien de
-ces choses d’échange où la question force la réponse. Il verrait et il
-écouterait. D’ailleurs, une oisiveté, on veut le croire toujours,
-l’avait seule mené au Kanagãwa. Autrement il occupait, avec plus de
-sincère satisfaction, ses repos dans les confortables intérieurs des
-blanches dénichées à l’escale. Et, en attendant Susu, occupée hors de sa
-chambre à de minuscules préparations d’hôtesse menue, il fixait déjà
-l’histoire de son temps entre la rue et le logis.
-
-Depuis le crépuscule il pleuvait. Alors, pour venir, il avait chaussé
-ses bottes. Il sourit, songeant qu’elles avaient effrayé la maison parce
-que, distrait, il avait marqué le blanc vestibule d’empreintes de boue.
-Mais, leur stupeur passée, les suivantes s’étaient bientôt précipitées
-et lui barraient les marches, peureuses encore mais résolues, avec des
-cris plus suppliants qu’indignés. Puis, rassurées par sa bonne volonté,
-elles s’étaient toutes jetées à terre pour enlever les grosses choses
-noires, redevenues vite espiègles, le secouant de leurs forces réunies
-et amusées de le voir chanceler.
-
-Pourquoi il avait préféré Susu-Sàn entre les mousmés accroupies dans la
-salle de réception? Mon Dieu! sans aucune raison bien nette et pourtant
-certain qu’elle était, pour l’épreuve, la plus intéressante des
-femmes-enfants qui fumaient, accroupies, ou jouaient aux osselets. On
-l’avait guidé vers une chambre, non pas elle, mais l’une des suivantes,
-car elle, le rejoindrait un peu plus tard; à lui, on donnait le loisir
-des réflexions de «mariée».
-
-Une amie de Susu-Sàn entra. Elle parla, courbée et souriante. Il comprit
-qu’on avait craint qu’il s’impatientât de sa solitude et, très poliment,
-elle s’était chargée de le distraire une minute. Elle s’assit devant
-lui, le «chamicen» aux mains, elle chanta. Elle chanta la mélopée qui
-emplit les rues du Nippon, et qui montait à cette heure de tous les
-coins du Kanagãwa et les syllabes de Ko-bé, Yoko-ha-ma, se prolongeaient
-presque en pleurs retenus. Quand Susu parut, suivie d’une servante,
-l’amie se releva, fit une révérence et sortit, sans avoir manqué
-d’échanger avec Susu un regard de moqueuse pitié.
-
-La servante portait un en-cas sur un plateau. Oh! non pas des mets
-compliqués, pas de crevettes au sucre, pas de céleri aux confitures, pas
-même de poisson cru. Du thé seulement, quelques fruits confits et une
-sorte de gâteau de Savoie. A côté, la fumerie de la mousmé. Le plateau
-fut posé au coin de la natte, presque trop près de leur main.
-
-Puis Lepassant fut seul avec Susu-Sàn.
-
-Brusquement, tandis qu’elle le regardait, immobile, il eut un élan de
-reconnaissance comique pour elle déjà, pour le cadre de jolie mièvrerie,
-pour la simplicité gaie de l’heure. Il la prit dans ses bras et lui dit
-des mots qu’il essayait de trouver petits et pourtant sérieux.
-
-Cela dura peu; il l’abandonna, et se rejeta sur la natte, étonné de sa
-tendresse éclose à ce moment, un peu honteux aussi de craindre, au fond
-de son transport, la flottante écume d’un désir de vieux devant cette
-femme-enfant. Elle demeurait impassible, le front penché, le regard
-clair sous les paupières abaissées. Il sut ainsi qu’elle attendait de
-deviner quelle chose il préférait, de donner ou de recevoir les
-caresses, dressée à ne pas froisser les fantaisies d’amants quelconques,
-autant par sa politesse de race que par sa complaisance de courtisane.
-Quand elle le vit rire, elle devint plus grave.
-
-D’ordinaire, probablement, elle ne connaissait que des traits figés,
-malgré l’effort, dans l’anxiété du spasme prochain, ainsi que les autres
-hétaïres d’Europe ou d’Amérique. Mais plus qu’elles, elle versait sur le
-moment l’ironie d’un éternel sourire. Et le rire franc de ce passant la
-démontait, lui portait l’inquiétude d’une maladresse professionnelle,
-surtout d’une impolitesse. Lepassant la rassura, vaguement heureux de
-l’avoir devinée.
-
-Ses mains cherchèrent tout de suite à dévêtir la mousmé et, content de
-l’heure, c’est à peine, si, brièvement traverse son souvenir le regret
-des maladresses, impossibles à cause de la simplicité des voiles, les
-chères maladresses des «avant» de là-bas, en France.
-
-Sous «l’obi», la ceinture à nœud énorme fixé sur le dos, elle ne portait
-que le kimono en place de robe, et ses dessous drôles se composaient de
-diverses ceintures à diverses places sur son corps mignon. Lepassant
-prit le bout de la première et tira. Puis le bout de l’autre. A la
-troisième, il disparaissait déjà sous les écharpes. Alors il reprit
-l’extrémité, marcha vers le fond de la chambre en feignant un labeur, et
-lorsqu’il eut tendu la ceinture, il se remit à tirer avec quantité de
-grimaces. Cette fois, Susu-Sàn éclata de rire; elle levait les bras, se
-prêtait au déroulement, tournait sur elle-même, infiniment gracieuse.
-Quand les rubans eurent été dénoués jusqu’au dernier, elle était nue.
-
-Et ce fut le tour de Lepassant de redevenir grave. Rapidement il la prit
-contre lui; il se mit du côté de la veilleuse d’huile amère, et lui
-tourna le dos, pour faire la nuit entre ses lèvres et celles de
-Susu-Sàn. Il l’étreignait avec précaution, et savourait la peur de
-froisser sa gracilité. Pourtant elle lui frappa sur les doigts, et,
-comme il la quittait, elle assura tranquillement, sur l’escabeau creusé
-en demi-lune, sa chevelure d’art dont l’harmonie ne voulait pas être
-dérangée. Puis elle se rapprocha de Lepassant...
-
-Maintenant ils causaient. Lepassant avait ouvert son kimono très large,
-et, comme dans un manteau, il avait caché tout contre lui, le frêle
-objet qu’était le corps de Susu. D’abord, il ne put lui rien traduire de
-ses pensées; mais entre eux, par la voix pressante et chaude de l’amant,
-il y avait la musique des mots. Il marqua son impatience d’écouter en
-vain quand elle parlait à son tour. Elle lui fit signe de lui permettre
-de se lever, puis alla prendre un livre sur une tablette.
-
-Proprement recouvert ainsi qu’un livre de petite fille, traversé de
-signets, c’était moitié un dictionnaire, moitié une grammaire d’anglais.
-La mousmé suivit du doigt, en épelant dans un gazouillis, et Lepassant
-comprit qu’ils pourraient échanger des mots saxons, et les piquer, sans
-essayer les verbes difficiles, comme des jalons nets et bien en ligne, à
-travers le sol inconnu de leurs âmes. Susu avait déjà essayé; il ne s’en
-était point aperçu, à cause de son étrange prononciation, de sa
-nécessité d’adoucir les consonnes et de nourrir des diphtongues avec un
-gazouillis de baisers. Elle disait: «soulipou» au lieu de
-«sleep»,--«wouritou» au lieu de «write».--Et il lui fut reconnaissant de
-ce premier essai d’échange.
-
-Quand elle ne douta plus de son application, elle lui expliqua
-confusément qu’elle suivait des cours, l’après-midi, pour apprendre
-l’anglais. Aussitôt Lepassant l’évoqua au milieu d’une centaine de
-mousmés semblables à elle, à une sortie d’école, babillarde et
-gazouillante. Mais l’idée mauvaise de la femme-enfant passa plus vite
-cette fois; il ne resta que la figure sérieuse de Susu-Sàn, embellie
-d’une extraordinaire volonté de réussite.
-
-D’ailleurs son visage ne gardait rien des traits qu’on imagine le plus
-souvent, d’après les potiches ou les écrans. Les joues épaisses et
-fraîches, la bouche débordante, le front proéminent, sont la beauté des
-Nipponnes du sud, celles de Nagasaki. Au contraire, Susu-Sàn, comme les
-femmes de Yokohama, avait l’ovale allongé et pur, le nez de lignes
-franches, le front petit et bien diminué, la bouche mignonne.
-
-Lepassant avait repoussé le livre: il baisait la mousmé à petits coups,
-et partout, patiemment attentif à la révélation d’une caresse spontanée,
-il ne s’irritait point de la docilité de sa maîtresse. Il attarda ses
-lèvres sur les seins piriformes; la fraîcheur de la peau suffisait au
-plaisir profond de sa bouche. Car aucun frisson ne passait sur la
-poitrine de Susu, malgré cette caresse qu’il avait si souvent vu vaincre
-l’indifférence des amantes lointaines. Il épuisa, et attendri de le
-faire, les ressources de son baiser, obligé lui-même de se ressaisir
-pour ne pas mordre gloutonnement à la saignée des bras, aux oreilles, à
-la nuque, pour ne pas donner à l’ironique mousmé le spectacle d’un
-véritable abandon de chair, qui serait grossier devant sa correction.
-
-Un moment, il releva la tête, et, légèrement écarté d’elle, appuyé sur
-ses mains pour se soulever au-dessus d’elle, il la vit assez tôt pour
-savoir qu’elle avait fermé les yeux, au moins engourdie par le bercement
-des gestes.
-
-Ensuite elle le regarda de nouveau, placide, les yeux grands ouverts et
-calmes. Mais Lepassant voulut s’assurer de sa première impression, de
-cette béatitude surprise qui l’étonnait. Il retrouva ses baisers à la
-place où il les avait laissés et repartit de cette place. Susu le
-laissait faire. A un moment elle comprit ce qu’il voulait; elle se
-déroba, lui pinça les joues pour l’arrêter, et avec son indignation si
-mesurée, son parler anglais si travesti, elle lui cria des mots que
-Lepassant feignit de ne pas traduire. Pourtant il avait bien entendu le
-joli nom de la grande caresse, nom qu’il avait toujours aimé, et qui est
-le même de Saïgon à Sydney. «French game, no!» disait Susu-Sàn. «No
-French game!»
-
-Il la poursuivit un moment; il lui sembla qu’elle s’échappait mollement,
-plus mollement dans chaque fuite. Moqueur, il n’insista plus. Dès lors,
-doutant s’il l’avait déçue et riant de nouveau et plus gaminement, il
-mit sa main sur la bouche de Susu, lui murmurant en nippon:
-«Franzomenzei» (vivent les Français).
-
-Une fois encore, la nuit se fit entre leurs chairs, et de même que
-l’autre fois, Lepassant pensa qu’il devait être avec la fragile mousmé
-la femme de leur tendresse. Pendant le songe divin, il sentit que
-soudain s’ouvraient chaudement les lèvres de Susu-Sàn, obstinément
-fermées jusque là. Elle le fit rouler sur les nattes de toute la force
-de ses bras d’enfant, sans dénouer l’étreinte et, stupéfait, Lepassant
-dégrisé vit que les yeux de Susu-Sàn tremblaient au-dessous des siens,
-dans un enlacement qu’elle ne dénouait pas...
-
-Lorsqu’il se fut habillé, lorsque Susu eut enroulé autour d’elle ses
-nombreuses ceintures, Lepassant ne s’approcha point, mais il la fixa
-longuement. Impassible, elle soutint son regard, le sourire d’idole plus
-mystérieux qu’auparavant. Elle lui versa le thé. Sur son ordre elle
-ouvrit la porte à la tiédeur de l’ombre. Au même étage, de l’autre côté
-de la terrasse, un couple dont l’homme était japonais, fumait l’opium
-dans des chambres pareilles à la leur.
-
-Lepassant montra l’homme du doigt à Susu-Sàn, et dit, oubliant qu’elle
-ignorait sa langue: «Me le préférerais-tu vraiment?» La mousmé comprit
-le geste qui unissait les deux mâles; son sourire s’élargit. Elle mena
-par la main Lepassant en pleine lumière, et elle indiqua du doigt aussi
-son propre corps d’abord puis celui d’une femme d’Europe dessiné sur une
-réclame de parfumerie qui pendait au mur. Puis, plissant ses paupières
-aux cils écartés, elle attendit.
-
-Et l’homme de France n’osa point répondre par le geste d’un choix qui
-aurait menti...
-
- * * * * *
-
-L’aventure, dans la volupté japonaise, le plus souvent se trouvera plus
-banale. Et l’aventure ainsi, du moins au premier contact pris avec le
-Nippon, se limite aux mousmés communes. Vain serait l’espoir qui, même
-au prix d’un séjour prolongé, escompterait la curiosité de l’adultère
-dans le monde japonais. Les grandes dames sont très peu certaines encore
-que l’amant étranger ne les confondrait pas avec ses petites amies des
-rues chaudes. S’il existe chez elles, peut-être, une solidarité avec les
-filles, conservée des siècles où elles furent à peu près les pareilles,
-si cette fraternité se découvre parfois peu lointaine, comme dans l’élan
-d’apporter des yens à la souscription pour le trésor de guerre, les
-mondaines de Yokohama et de Tokio en refoulent soigneusement les
-manifestations.
-
-L’énorme orgueil de la race frémit de voir trop souvent reparaître chez
-leurs hôtes la conception du Nippon-lupanar. Alors les femmes du monde
-japonais affichent les plus terribles mépris pour les mousmés
-irresponsables, ou, mieux, plus cruellement, ne manquent point de
-rappeler aux Français gaffeurs la réputation de la Ville-Lumière et les
-archives de la tournée des grands ducs.
-
-Mousmés et femmes du monde ne résument pas la légende d’amour du Japon.
-En tout lieu du monde le globe-trotter n’observe qu’une bordure, ne juge
-que sur la côte, par les ports ou mieux par les grosses villes. Mais,
-sur la terre nipponne, plus qu’ailleurs, il ne convient pas d’ignorer la
-masse épaisse et remuante des campagnes. Certes les paysannes menues,
-rencontrées en excursion, ou cherchées dans la solitude locale qui
-recommence à deux lieues des voies ferrées, ne sont pas différentes des
-complaisantes courtisanes de la ville, et, comme elles, sont fort
-disposées à contenter sans façon le passant. Mais, précisément, ce
-caractère du peuple sur la glèbe, ne peut être soupçonné d’avoir subi
-des empreintes, corruption ou civilisation. Il atteste plus fortement
-que le Yoshivara la conception de vie, admise par la race qui fonda sur
-les jeux de l’amour sa raison et son plaisir d’être.
-
-Parmi leurs bonnes volontés, le plaisir des paysannes compte peu; mais
-la curiosité de voir et de savoir, les intéresse aux étrangers en quête
-d’hospitalité. La porte fermée, au moment du tub, se rouvre d’elle-même;
-pendant le changement de linge il sied de demeurer impassible, sourd aux
-rires qui gargouillent au moindre trou, derrière les cloisons de papier.
-D’ailleurs le personnel des lupanars se renouvelle naturellement dans
-les femmes de la campagne. Point n’est besoin d’embauchage, ni de
-résolutions désespérées pour amener les filles des champs à la ville.
-Elles y viennent tranquillement amasser un pécule, s’instruire dans
-l’intervalle de leurs passades, et préciser avec sang-froid leurs
-notions sur les différentes marines d’Europe.
-
-Yokohama et Tokio, et la banlieue entre les deux énormes agglomérations,
-sont assez vastes pour disperser discrètement l’orgie rude et sincère
-des matelots. D’ailleurs, sur cette rade, de luxe en quelque sorte, ils
-se trouvent moins souvent, et plus rarement on leur y accorde la liberté
-de la terre mauvaise conseillère. Aussi est-ce Nagasaki qui, non
-seulement parmi celles du Japon, mais parmi toutes les escales des
-Océans, leur donne les paradis dont on parle vaguement aux pays bretons
-comme sur la Clyde, à Naples autant qu’à Hambourg. Le charme des mousmés
-même est assez puissant pour lutter contre l’emprise de l’alcool. Les
-eaux-de-vie nipponnes ne sont pas meilleures, à beaucoup près, que le
-genièvre et le trois-six pour les cerveaux des grands enfants. Mais
-d’abord la peine est rebutante de découvrir le cabaret, de s’y faire
-entendre, et les petites poupées sont si proches! Et elles sont si
-drôles! Et leur chambre est si propre! Car cette extraordinaire
-blancheur des nattes du parquet, des bambous, des papiers, ravit le
-matelot habitué à s’humilier de la moindre tache, de la plus petite
-poussière, à bord. La langue, les mots gazouillés, il ne les comprend
-pas et les devine encore moins que ses officiers. Alors une étrange
-combativité descend en lui et double sa volupté: il lui paraît que la
-mousmé complaisante est le fruit d’une victoire, qu’il l’a conquise sur
-un ennemi héréditaire, et c’est le langage inconnu qui forme la totalité
-de cette illusion confuse dans un cœur simple, le Nippon scandé en
-lequel le marin breton imaginera soudain le parler «anglish», en lequel
-le «jacktar» découvrira un bafouillage de «frenchy».
-
-A vrai dire les consonnances japonaises ne rappellent aucunes autres
-très particulièrement. Peut-être, avec quelque raison, et si bizarre
-paraisse le rapprochement, assimilerait-on la langue de l’Empire du
-Milieu avec celle de l’Italie, au point de vue très superficiel de
-l’oreille, s’entend. Peut-être aussi y a-t-il autant de différence entre
-la phonétique de Nagasaki et celle de Yokohama qu’entre le type de la
-Japonaise joufflue et courte et celui de la Japonaise allongée, au
-visage d’un ovale ravissant. La sélection, dans cette race, s’est
-exercée avec une force unique et les aristocraties européennes auraient
-peine à soutenir la comparaison, pour la tradition du sang. Des dizaines
-de siècles durant, les unions dans la caste supérieure ont été triées
-aussi implacablement que par les soins d’un reproducteur professionnel,
-et cependant la caste était assez nombreuse et saine pour qu’une
-affinité trop proche n’affaiblît pas les meilleures combinaisons. De là
-la différence si marquée entre les deux types de femmes, apparente au
-point que, à prendre des extrêmes, on y évaluerait autant de
-dissemblance qu’entre un setter et un loulou.
-
-
-La tradition du geste.
-
-De la race supérieure sont sorties et se sont renouvelées à travers le
-temps, les guéchas ou «geishas» puisque Sada-Yacco nous conserva la
-couleur du mot. Recluses d’abord comme des religieuses, éduquées aussi
-complètement que dans les plus célèbres maisons, dressées comme des
-courtisanes sacrées, elles ne sont pourtant ni l’une ni l’autre de ces
-closes. L’école des Geishas n’a que peu de rapports avec ce qui fut
-jadis le Didascalion d’Alexandrie. Au mieux, il conviendrait de
-l’assimiler à l’un de nos conservatoires, conservatoire à la méthode
-duquel s’adjoindrait une indispensable prédestination. La fille,
-préparée dans le recueillement de l’Ecole, doit servir bien plus à la
-collectivité qu’à des individualités. Elle sera principalement danseuse
-et chanteuse, mais son élocution et son geste serviront à perpétuer la
-légende des gloires nationales. Entre toutes les manifestations d’art,
-la plus classique est aussi la plus symbolique, cette danse des
-Samouraï, qui, malgré la modernisation de l’Empire du Milieu, conserve
-le souvenir de son passé moyenâgeux.
-
-Ce serait peu, à dire vrai, du moins pour la question de volupté, que de
-spécialiser ces Geishas telles que des aèdes homériques. Dans son amour
-de la vie et son acceptation de l’amour qui le conditionne, le Nippon
-n’a pas manqué d’associer l’exaltation de la pensée aux délices des
-corps qui la supportent. Et voilà certainement pourquoi en place de
-faire déclamer leurs fastes par des rhéteurs ou de les laisser nasiller
-par des enfants, les hommes de la race ont décidé que le cours des
-années révolues s’enroulerait autour des souplesses de la femme.
-
-La souplesse, telle est la caractéristique des Geishas: on comprend que
-les charmes de l’étreinte s’en déduisent aussi bien que l’évocation des
-figurations guerrières. A la fin des dîners somptueux, les geishas
-viennent, chair moins banale que celle des joueuses de flûte
-alexandrines, intellectualité plus désirable à conquérir, par delà la
-résignation.
-
-Il n’empêche que la souplesse n’exclut pas les autres arts érotiques,
-appris de la même sorte, avec des années d’étude: les complications de
-la caresse, les procédés secrets du glottisme, l’usage des regards, sont
-la même science acquise avec le rythme varié des mouvements du corps.
-
-Le Japon n’a pas seulement, dans son sens de l’art, une admiration de
-dilettante pour les efforts d’une souplesse qui se cherche et qui se
-réalise en multitude de gestes. Sa conception atteint à un certain degré
-d’utilitarisme, si l’on peut parler ainsi, puisque c’est dans cet empire
-du Milieu que des générations, les unes après les autres, s’efforcèrent
-à la tâche d’élargir la fatalité sexuelle qu’ils acceptent, dès l’abord,
-joyeusement.
-
-Par les soins de ces générations, le symbolisme d’une ruée, dans la
-multitude des êtres soumise à cette fatalité, s’est traduit avec la plus
-magnifique des obscénités, obscénité inégalée par la recherche des
-civilisations desquelles naquit l’Europe.
-
-La fantaisie des chèvres saillies par des satyres, ou celle des
-bacchantes en délire sous la griffe de bêtes apocalyptiques, a été
-continuée et développée par une imagination multiforme. On croirait à
-une hantise de malade: il n’y a, dans le fait, que de la grivoiserie
-placide, et le terme si français de grivoiserie correspond bien aux
-seuls Japonais. Sans parler des ventes spéciales ou des reproductions
-classiques en la matière, le plus minuscule ivoire acheté dans un bazar,
-offre, sous un certain angle, quelque scène merveilleusement travaillée,
-qui dépasse de loin les plus célèbres Rops. Inutile d’insister sur les
-mécomptes de ces surprises faites, de la meilleure foi du monde, aux
-parents et amis désireux de japonaiseries.
-
-Le livre consacré, l’Evangile, pour ainsi dire, de cette collection,
-consiste dans la «Légende des Pêcheurs». A l’obscénité de ses détails
-dessinés, l’ouvrage a l’avantage de joindre un texte vraiment
-drôlatique, et, des feuillets crissants du papier japonais, aucun n’est
-banal: l’arrivée des pêcheurs nippons, poussés par une tempête dans une
-île inconnue où ne vivent que des femmes; la ripaille première; ensuite
-l’enseignement parfait des caresses; les exigences de la population
-s’arrachant les trois hommes; la fuite heureuse des malheureux
-efflanqués, courant de nouveau à l’incertitude de le mer plutôt que de
-demeurer aux bras des furieuses d’amour.
-
-Les images dressent invariablement des phallus énormes, des phallus
-anatomiques zébrés de nerfs et d’artères, taillés en profils irritants,
-exacts néanmoins, suant jusqu’au sol, puérilement figuré, des ruisseaux
-de sève, aplatis en mare sur la vignette. A d’autres pages, des vagins
-baillent comme des antres, ou bien leur ovale velu, démesurément étendu,
-dresse de fantaisistes arcades, comme émondées en forêt. Et partout
-l’enchevêtrement des membres pour la rencontre des sexes, les corps
-simplement linéés, l’ignorance des ombres, transforment la curiosité
-d’un dessin en une difficile intellectualité pour percevoir le rythme
-d’amour représenté.
-
-
-Swa-Youv.
-
-De cette souplesse, sur laquelle nous avons insisté, qui précise les
-geishas et explique les livres de volupté, la Japonaise qui désormais
-symbolise sa race aux yeux de la France ne saurait nous illustrer
-l’exemple. A considérer, au contraire, Sada-Yacco dans son jeu scénique,
-on ne retient qu’une grâce tâtonnante, des pas incertains, un inachevé
-de mouvements, lesquels, s’ils préparent ensuite par leur soudaineté et
-leur déséquilibre même, l’émotion dramatique, ne commandent pas à
-l’harmonie d’une continuité tragique. Mais, en vérité, la contradiction
-n’existe pas: et la manière de l’actrice souligne au contraire, par sa
-contre-partie, la sérénité pliante et souriante de sa race.
-
-Car la conception dramatique des protagonistes japonais n’adopte
-aucunement la transposition sur les planches, pour sa représentation, de
-la vie ordinaire avec ses accidents. Ce que nous appellerions réalisme,
-en dépit de toute opinion préconçue, ne se retrouve pas, et la tranche
-de vie n’est jamais servie au public. On conçoit donc le parallélisme
-irréductible de deux sortes d’attitudes: Sada-Yacco, au Japon s’entend,
-est d’autant plus grande artiste que ses expressions et leur substratum
-sont «différents de la vie japonaise.» Hors cette brève analyse du
-reste, qu’on veuille seulement s’imaginer quelle conception réalise la
-tragédienne expositionnelle. L’Empire du Soleil Levant ne connaît pas
-les artistes femmes: leurs personnages, là-bas, sont toujours tenus par
-des mâles costumés.
-
-
-Le Sourire.
-
-Acceptons donc que le geste symbolique de la race nipponne réside dans
-le sourire, non pas dans la mobilité du masque d’une Sada-Yacco, encore
-qu’admirable. Et ce sourire, dont le leit-motiv remplit le plus bref
-récit de voyageur, s’évoque, pareil et perpétuel, sur le visage de la
-mousmé caressée comme sur le facies du cocher que l’on insulte. Il
-serait long d’en fouiller la psychologie; mais aussi le sourire est trop
-essentiel à l’histoire de la volupté pour qu’il ne s’impose pas un
-devoir de le définir. Ainsi l’homme d’Europe, étonné, gagnera du moins
-l’avantage de ne pas interpréter l’apparence de ces visages comme un
-signe de stupidité ou de platitude.
-
-Un Japonais, au service d’un Américain, et jadis de haute race, avait
-dû, dans le besoin, engager les armes d’un aïeul samouraï. Le maître,
-averti, les racheta, et la reconnaissance du serviteur loué lui fut
-acquise, sans bornes. Or, dans l’emportement d’une colère, l’Américain,
-un jour, frappa son valet. Une seconde, déjà calmé et navré de son
-emportement, il lui parut que l’homme s’était redressé terrible, et que,
-de son poignard court, il allait égorger l’insulteur, sans souci d’une
-actuelle différence sociale. Cependant le domestique, presque
-instantanément, se courba pour sortir, le visage traversé de l’immuable
-sourire. Le soir en rentrant, l’Américain le trouva mort; il s’était
-ouvert le ventre avec le sabre de l’aïeul samouraï. Or, voici ce qu’il
-avait écrit: «Tu m’as insulté de telle sorte que la fin de l’un de nous
-est indispensable. Mais je te dois la reconnaissance d’avoir pu
-conserver ces armes, patrimoine qu’il m’eût été insupportable de laisser
-en des mains étrangères. Elles ne peuvent donc se retourner contre toi;
-c’est donc à trancher mon destin qu’elles serviront.»
-
-Cette impassibilité, tellement différente du flegme saxon, cette
-impassibilité traditionnellement soulignée d’urbanité gracieuse, se
-retrouve, on ne saurait trop le répéter, dans les actes les plus
-tumultueux de l’être selon toute autre conception humaine. La méthode
-des lutteurs en est l’exemple le plus extraordinaire. Au Japon, pas
-d’enlacements, point de chairs en sueur, jamais de nerfs roidis par
-l’effort de bras gonflés, de jambes arcboutées. La lutte du Nippon, le
-«jiutsu» est une science statique, une science d’anatomie. Les
-professionnels occupent leurs longues années d’entraînement à apprendre
-le plus mince fonctionnement de la machine humaine: aucune fibre ne leur
-demeure inconnue, dans ses rapports avec la dynamique générale des
-mouvements. En même temps, ces lutteurs se sont engraissés démesurément,
-jusqu’à ne présenter plus qu’une masse et une surface gélatineuse, sous
-laquelle ne transparaisse aucune ligne du squelette.
-
-Alors, l’heure venue du combat, les deux monstres se touchent, se
-tâtent, se palpent, sans la moindre brutalité. Des jours, parfois, ils
-demeurent en présence, immobiles l’un devant l’autre, ou occupés à cette
-mystérieuse auscultation de leur corps. Puis, une minute soudaine,
-rompant en gloussements admiratifs le silence du public, l’un des deux
-athlètes s’écroule sur l’arène. Il est vaincu; le vainqueur, après de
-patientes recherches, a découvert sous la graisse de l’adversaire un
-muscle à casser, un tendon à rompre, un seul ressort à fausser pour
-entraîner la chute de l’ennemi, et sans doute l’estropier à jamais.
-
-Une exacte réflexion sur les multiples traductions d’un masque japonais,
-barré du sourire, conduira à une plus juste défiance des mousmés rieuses
-et caressantes. Toutes les manifestations qui s’appliquent aux hommes de
-la race ont leurs correspondances chez les femmes. Aussi, parlant des
-premiers, commente-t-on les autres. Et à ces autres, à ces poupées
-mystérieuses, à ces minuscules âmes de lupanar, s’appliquera la
-conclusion de crainte, que la première impression de joliesse et de
-joujou n’aurait pu présager en aucune manière.
-
-Est-ce trop dire? En tous cas une impression demeure des nuits passées
-au Kanagãwa ou dans le Yoshivara: quelque bien seul qu’on soit avec la
-maîtresse de passage, il semble que chaque étreinte s’enlace dans les
-yeux d’un tiers ironique.
-
-
-
-
-FEMMES DE CHINE
-
-
-
-
- [Illustration: Femmes Malabar. Japonaise. Chinoise.
- Tagal de Manille. Cochichinoise.
- Femmes des Iles Java et Sumatra.]
-
-
-
-
-FEMMES DE CHINE
-
-
-Shang-Haï.
-
-Les Concessions d’abord, c’est-à-dire l’Extrême-Occident, puis des quais
-bâtis, des ponts par-dessus des arroyos vaseux et fétides, les quais
-élargis en boulevard d’arbres, et soudain toute cette avancée de grande
-ville familière, gaie, brisée contre un mur circulaire où une porte met
-plus d’ombre encore, béant, sur l’ombre de la cité chinoise: cela, cette
-hésitation, cet étonnement, cette inquiétude, cette peur enfin, c’est
-l’exacte rencontre du désir européen avec la femme chinoise.
-
-D’ailleurs bien rare est la rencontre vraie. Shang-Haï, sans doute un
-des quatre premiers centres de transit au monde, n’a pas vu, comme les
-autres Babels de matelots ou de rouliers de mer, affluer la marchandise
-avantageuse; une fois encore la Chine a pu, même dans ce port si peu
-chinois, annihiler un principe du fonctionnement économique d’Occident,
-déséquilibrer la loi d’offre et de demande. Car il faut compter pour
-rien toute la chair parquée dans cette enceinte absolument circulaire.
-Au soir tombant les portes se ferment, et toute volonté de savoir,
-d’essayer, exaspérant un corps latin, saxon ou slave, succomberait sous
-le poids de l’horreur physique qui monte des immondices jointe à
-«l’horror» qui tombe des dragons larvés sur les temples déformés.
-
-Alors il reste le Shang-Haï de nuit célestiale enclavé dans les
-concessions étrangères.
-
-Deux rues, Nanking Road et Soo-Chow Road, rayent la ville, aussi
-lumineuses que des rues de capitales. Mais elles n’ont point été
-laissées ou faites pour une curiosité de visiteur, pour un essai
-maladroit de reconstitution expositionnelle. Non, elles sont chinoises,
-par leurs passants, leurs hôtes de restaurants, leurs restaurants, leurs
-scènes. Et c’est à l’entrée de ces music-halls que l’on voit s’arrêter
-les chaises à porteurs des Otéros jaunes.
-
-A l’intérieur, devant des spectateurs maintenant sortis de leur
-impassibilité, petits marchands de canards aplatis, au lieu de petits
-Sucriers, vieux mandarins à boutons de cristal en place de vieux
-marcheurs, sur des planches elles chantent, des bijoux cliquetant qui
-ont payé leurs faveurs du même prix au moins que les faveurs des étoiles
-européennes.
-
-Souvent elles miment.
-
-Dans le rythme de leurs attitudes, quelques gestes, des déformations de
-lignes surprennent. A ces moments-là, par exemple, quand les coudes
-viennent caresser les hanches, raidis, quand le trait de la bouche
-s’agrandit extraordinairement jusqu’à barrer, semble-t-il, tout le bas
-du visage, à ces moments-là l’assemblée chinoise ploie au même frisson.
-Et le «diable étranger» s’irrite de ne pas comprendre, et il va jusqu’à
-croire, en contentement d’explication, que des mouvements de volupté
-chinoise lui seront toujours aussi mystérieux que des sérénités faciles
-aux mêmes nerfs dans la douleur physique.
-
-Du moins une grande partie du thème mimique lui plaît, facile à suivre,
-gracieuse dans son déroulement classique: la femme qui fait souffrir et
-les hommes qui acceptent. La pièce est finie; l’étoile est rentrée dans
-la coulisse. Il serait inutile, même avec des coffres pleins de taëls,
-de l’y chercher: on conte qu’un souverain «présomptif» en voyage ne put
-y réussir; on conte que l’une de ces femmes, sauvée par un officier
-français, plutôt que de se donner par remerciement, l’invita à la venir
-voir mourir...
-
-Pour retrouver l’apparence et le souvenir des Chinoises, on va près du
-quai, on passe sous des voûtes, à travers un pâté de hautes
-constructions qui sont pareilles à des habitations ouvrières, on va dans
-les Sassoon Builds, chez les Macaïstes. On y va pour les Macaïstes
-elles-mêmes, à parler franc. Pourtant l’appréhension est grande quand on
-ne les a point vues, quand on les voit d’abord.
-
-Elles sont nées, ces Macaïstes, de l’union chinoise et portugaise; les
-hommes de la race sont affreusement laids, coiffés, principal signe,
-d’un chapeau d’astrologue, violet, penché en arrière; ils sont
-taciturnes et savent vendre. Elles, l’immense majorité exportée de
-Macao, comme dit le nom, sont très blanches de peau, plus blanches que
-les blanches; leur face est aplatie, leurs yeux aussi bridés que ceux
-des Japonaises, mais si grands qu’ils apparaissent beaux.
-
-Elles sont des fruits de toute première saison, jetés toute l’année en
-primeur aussi sur le marché. A dix-huit ans, il n’en reste plus qu’une
-mollesse bizarrement laiteuse: elles font songer aux Levantines. De
-là-bas, de Macao, elles viennent, simplement achetées à leurs familles
-où elles grouillaient comme des petites filles chinoises. Et à
-Shang-Haï, leurs virginités deviennent aussi peu mets de luxe que le
-saumon aux bords des lacs poissonneux...
-
-Elles caquettent, elles sautillent, leurs élans inharmonieux plaisent
-par leur fréquence et leur soudaineté. On leur a appris, comme à toutes
-les filles de joie en tout pays, les mots les moins convenables de
-chaque langue. Et Français, stupéfait, l’on est accueilli par une
-vingtaine de ces perruches roulant une même phrase de bienvenue:
-«Bonjour, Monsieur, cochon, c..., sal...» sans qu’à aucune insulte elles
-joignent un autre sens que celui du bonjour donné. Leur vice reste
-charmant.
-
-Réunies à trois ou quatre parfois elles supplient l’ami de passage
-d’apprendre à une très jeune amie la caresse qu’elle ignore, et,
-avidemment curieuses, se précipitent tôt, trop tôt dans la chambre pour
-questionner, interviewer l’amie. Elles rient, on rit. Quelques-uns
-demandent et emportent leurs photographies, le plus grand succès des
-chambres d’officiers au cours d’autres campagnes, sûrement partout
-ailleurs.
-
-Avec les Macaïstes seulement, au reste à peu près semblables à leurs
-femmes ordinaires, les Chinois prennent des habitudes nouvelles d’amour.
-Non qu’ils aient la répugnance de l’Européenne. A Manille, les plus
-ravissantes filles espagnoles pur sang ne se donnent qu’aux prêtres, par
-terreur, et aux millionnaires chinois par vénalité et certitude de
-discrétion.
-
-A Shang-Haï, la Chinoise n’est point celle qu’on représente trop
-semblable à la Japonaise, comme fragilité de corps et chiffonnage de
-figure. Surtout au bas de la rivière, à Woo-Sung, où mouillent les
-navires de guerre, dans la pleine campagne, travaillent de fortes
-filles. En chassant au crépuscule le faisan, les paysannes rencontrées
-apportent la parfaite ressemblance des plus belles Bretonnes ou
-Normandes. Avec un fichu de poitrine, une sorte de coiffe sur les
-cheveux, elles tiendraient leur place dans un paysage de Beauce. Les
-matelots sont de cet avis. Parfois, quand le dimanche ils ont congé sans
-la permission de monter à Shang-Haï, ils errent dans la campagne de
-Woo-Sung, et plusieurs y trouvent, comme dans les rues borgnes de Brest,
-de fortes filles qui les font boire et les aiment. L’eau-de-vie et
-l’amour chinois leur sont aussi mauvais que l’amour et l’eau-de-vie
-bretons.
-
-Ces paysannes sont leurs rares femmes, puisqu’ils ignorent le plus
-souvent les Macaïstes. Et les Américaines coûtent trop cher, trop cher
-aussi pour bien d’autres qu’eux. Américaines, elles sont en majorité,
-les hétaïres étrangères de Shang-Haï, de tout l’Extrême-Orient; mais le
-nom est plutôt générique. Leur souvenir d’ailleurs, reste quelconque au
-passage; hétaïres comme tant d’autres, mais plus douces, agréables
-partenaires de causerie, partenaires d’intérieur très luxueux, jolie
-note au cadre de la promenade classique, Bubling-Well, où elles
-conduisent des tonneaux, tribune élégante, mais rigoureusement séparée,
-au pesage du champ de courses.
-
-Et la curiosité toujours insatisfaite va vers une autre tribune séparée,
-lors des meetings sérieux de printemps et d’automne, la tribune de gros
-marchands chinois où s’asseoit discrète leur femme légitime, toute
-menue, vêtue de blouses et de pantalons lamés et pailletés comme ceux
-des bébés bretons à Plougastel, les mains invisibles sous des brillants
-qu’écrasent des ors jaunes, la figure émaillée sans une ligne de fêlure,
-les petites femmes aux regards perdus que les maris, après avoir joué
-des sommes énormes, ramènent en coupé vers des gynécées qui sentent
-l’opium et la cire des bougies rouges brûlant devant l’ancêtre.
-
-
-Tien-Tsin.
-
-L’amoncellement de la saleté, la variété affreuse de ses détails,
-deviennent du cauchemar. La vie ainsi déformée et souillée ne se
-distingue plus de la pourriture; et sur les condamnés qu’on heurte rivés
-à la cangue dans des recoins d’arcade, sur ces corps que le carcan
-paraît séparer absolument de la tête, icônes anatomiques, les mouches se
-posent comme sur une charogne. Autour des bêtes éventrées qui suent leur
-corruption au soleil, des corbeaux et des buses ivres, le bec
-dégoulinant et les plumes dégoûtantes, des entassements prodigieux
-d’excréments apportés et renouvelés par la main d’hommes, la nourriture
-vendue aux étaux presque semblable aux déjections qui rendent gluante la
-rue.
-
-Dans ce cadre, une touche étrange de sadisme teinte l’amour. Sans doute,
-cette attirance entre l’horrible et le désir anormal est cataloguée dans
-de spéciales pathologies. On s’étonne, malgré cela, de la voir, à
-Tien-Tsin, sinon fréquente, du moins pas rare parmi des Occidentaux que
-des inquiétudes diplomatiques laissent presque continuellement autour
-des légations en poste armé et avancé. Pour dire davantage, dans les
-maisons de femmes semées ou groupées parmi ce cloaque, moins
-qu’indifférents, attirés par le relent du flot des immondices, des gens
-s’égarent dont la large et artiste souvenance de globe-trotters vous
-ravissait tout à l’heure à table, au milieu des causeurs les plus
-avertis. Qu’en rapportent-ils de ces maisons? Ils n’y vont point
-chercher du document; ils n’en parleront pas demain, et il ne faut que
-s’étonner, se reporter à des livres lus qui n’étaient pas médicaux,
-quelques pages peut-être de la «Maison de la Vieille»!...
-
-Le document est plus spécial encore, mais moins incompréhensible quand
-on a eu jadis le loisir de bien connaître Naples, quand on a voulu bien
-regarder Saïgon et le Tonkin.
-
-A Tien-Tsin, il n’existe pas que des maisons de femmes, et des
-séjournants assurent, excuse quêtée ou réalité vérifiée, s’être aperçus
-très vite d’une particularité commune à la race chinoise et à la race
-annamite, la beauté réservée seulement au sexe fort.
-
-
-Chine intérieure.
-
-Oh! le joli lac, plein d’îles si vertes cerclées de flots si bleus! Les
-îles pour la plupart, sont plates, et alors ce vert et ce bleu, aussi
-franc l’un et l’autre, semblent aussi liquides, et l’on se demande, à
-les voir bizarrement et nettement séparés, comment ils demeurent sans se
-mêler. La nappe d’eau, flaque arrondie entre des terres régulièrement
-réparties en cercle; ou bien elle court en ruisseau quand deux taches
-vertes sont rapprochées, tellement rapprochées qu’on les pense ridicules
-de n’avoir pas bu le filet qui se promène entre elles; ou bien elle
-défile en fleuve devant de minuscules falaises tranchées comme des
-morceaux de gâteau sec; ou encore, comme une fille qui gamine sous un
-drap, elle fait trembler au-dessus d’elle une étendue de lotus graves.
-
-On est infiniment loin de Shang-Haï; aucune canonnière, jusqu’à ce jour,
-n’est venue jusqu’ici. Et la monnaie, ce sont de grossiers lingots
-d’argent dont on coupe un morceau au hasard des équivalences.
-
-L’idée sérieuse de pénétration, l’idée orgueilleuse de conquête se fond
-en douceur pastellée de ce vert et de ce bleu tranquilles. Sur une rive
-de la grande terre, des hommes et des femmes attendent l’embarcation. Et
-les étrangers ne sont plus des diables étrangers. Pourquoi? Pourquoi ce
-coin charmant au cœur de la Chine des supplices?
-
-Malgré les défiances ordinaires, les étrangers se sont un peu séparés
-les uns des autres, oh! seulement de toute l’étendue d’une pudeur
-d’homme. Car les femmes trouvées sur la rive, auxquelles d’ailleurs on
-ne tenait pas du tout, mais pas du tout, les petites femmes beaucoup
-plus drôles que les fortes paysannes de Woo-Sung, se sont précipitées
-sur les étrangers qui débarquent. Et les diables étrangers n’ont point
-sujet d’en être très fiers; c’est pour voir, rien que pour voir, que les
-petites femmes ont apporté de l’amour aux nouveaux venus. Au bout d’un
-instant elles s’enfuient, roulant sur leurs jambes tordues, riant de
-rires craquelés. Eves chinoises!
-
-
-Che-Fou.
-
-Le Trouville chinois. On y vient du sud, on y descend du nord. A côté de
-la plage, Watering-Place ou ville d’eaux; la pauvre vieille sale cité a
-tenté en vain de se nettoyer. Ce n’est plus le méchant mendiant qui tue
-comme il vole, c’est le mendiant en loques qu’on plaint. Malgré tout,
-une petite colline, qu’escaladent des villas de tout style, marque la
-frontière, l’abîme. La plage est la plage, et Che-Fou est Che-Fou. Des
-navires de guerre sont toujours mouillés dans cette baie de houle
-longue, soudaine, les obligeant à prendre le large. Mais, le temps beau,
-les musiques des «flag-ships» jouent tour à tour en haut de la dune, les
-flirts palpitent ou raillent, les officiers convalescents de l’hôpital
-tout proche viennent attendrir des sourires et savoir quand on
-appareillera...
-
-Aussi, de ce bord de mer européanisé, il ne resterait qu’un souvenir
-d’escale coupant l’exotisme, n’était la vision en même temps retrouvée
-de quelques ombres célestiales passant dans cette miniature de
-Trouville. Des femmes chinoises, des filles, errent à l’heure de la
-marée sur la lisière de la plage, quelquefois même à toucher les
-groupes. Elles ont remarqué, plusieurs étés durant, la joie animée de ce
-coin de Che-Fou où elles sont nées; elles s’imaginent que toutes les
-Européennes qu’elles coudoient dans leur pleine gaieté sont des
-courtisanes: et le plus sérieusement du monde elles viennent pour les
-imiter, pour plaire à des matelots ensuite, prendre une leçon en plein
-air.
-
-Or, elles ont une grande régularité de traits; beaucoup d’entre elles
-gardent le sang tartare. Et on les écoute parfois la nuit, au seuil des
-portes; et, la porte close, on ignore bien des nuits la leçon qu’elle
-répètent lorsque, devant l’amant impatient, se balançant dans un
-rocking-chair acheté au «store-house», pareil à ceux du bain, elles lui
-font l’hommage de leur moue copiée et de leurs gestes aussi parfaitement
-élégants que ceux des flirteuses russes ou saxonnes.
-
-
-Bateaux-fleurs.
-
-N’importe où, par exemple, à Canton. Aussi aucune note de volupté
-nouvelle. Un confortable emploi d’après-dîner, ainsi qu’en un lieu
-quelconque de la terre. Seulement le cadre est joli, fraîcheur d’eau et
-fraîcheur d’appartement, coloris de soirs uniquement émeraudés, coloris
-de femmes et coloris de glycines en grappes. Seulement les femmes,
-longues filles aux yeux morts, flottant dans des matités de peau comme
-deux astéries sous une nappe immobile, les femmes impassibles, savent
-mieux qu’aucune au monde quelles caresses successives ou simultanées
-casseront le dîneur qui les attend après leur chant, et, plus qu’aucune
-au monde, les donnant, ne s’y intéressent point.
-
- [Illustration: Laotienne. Cambodgienne. Tonkinoise.
- Femmes du Cambodge.]
-
-
-Nan-King.
-
-Il vente grand vent sur le fleuve; les rafales d’amont descendent larges
-et s’enflent aux vallées; elles paraissent lutter de vitesse avec le
-courant boueux; et l’eau bat les rives avec un glougloutement gourmand
-d’inondation. Il gèle 10 degrés au-dessous de zéro. Les jonques se sont
-toutes réfugiées dans le canal qui monte vers Nan-King, et
-l’enchevêtrement de leurs agrès simples au lieu de parer le fond du
-paysage, salit davantage encore sa lividité. Deux portes, l’une sitôt
-après la grève, l’autre à l’horizon, dressée en arc triomphal, marquent
-un chemin d’immense tristesse vers un Golgotha d’ombre: entre elles, sur
-la route, des peupliers se froissent. Des Chinois, démesurément grossis
-par les peaux de bêtes, passent, portés par des ânes lilliputiens; sans
-timbre, les clochettes des colliers toussent ainsi que des asthmatiques.
-Et de l’autre côté du fleuve roi, les biches brament sous un
-tournoiement d’aigles malpropres.
-
-Nous sommes entrés au hasard dans une maison. L’embarcation tarde, le
-froid n’est pas supportable auprès de l’arroyo; nous cherchons où nous
-chauffer.
-
-L’intérieur est à peu près sombre, le feu rougeoie à peine; comment donc
-se réchauffent-ils là-dedans? Avec une mèche de poche, nous avons vu.
-Nous avons vu ceci: deux tas énormes, indéfinissable à l’abord, sont
-élevés face à face sur deux cadres de planches très larges; des
-vêtements, des toisons apparaissent dont nous éventrons prudemment
-l’épaisseur; et alors se découvrent deux pareils grouillements: sur
-chaque lit de bois, une femme, large comme le cadre, est étendue; et sur
-elle, autour d’elle, sous elle, en travers d’elle, pour avoir chaud,
-sont serrés des mâles de tout âge, seulement pour avoir chaud, dans des
-positions de la plus diverse débauche.
-
-Une odeur, définissable par celle de la volaille vidée jointe à une
-aigreur d’ancienne étable, couvre ou renforce le relent des chairs
-dégoûtantes... Et l’impression est semblable à celle d’un fumier
-retourné où surgirait un nid de couleuvres.
-
-
-Chinoises d’exportation.
-
-A Manille, à Tahiti, à San Francisco, les Chinois qui viennent s’établir
-sont accueillis par des huées et des pierres; à coups de pied on les
-mène dans des bureaux d’immatriculation où ils laissent leur dignité
-d’homme et leur premier pécule. Puis ils disparaissent dans la foule
-toujours grossissante des travailleurs jaunes, dans un ghetto où ils
-vivront de rien pour économiser l’argent du cercueil qui les ramènera
-dans une plaine de tombeaux, quelque part autour de Canton.
-
-Les femmes de ceux-là sont heureuses. Peut-être, les Chinoises
-richissimes exceptées, peut-être sont-elles les seules Chinoises
-vraiment femmes, vraiment capables d’un pouvoir sur l’homme. Les maris
-travaillent; elles jouissent de repos gras et qui engendrent des
-coquetteries étudiées; elles ont le temps de songer à l’adultère. Et les
-Tagals splendides de Manille, les nègres hercules de San Francisco font
-assez souvent avec elles des couples réels d’amant et maîtresse.
-
-
-Port-Arthur.
-
-Le contraste est saisissant, lorsqu’on vient du Petchili, quand, la
-veille, on a quitté Takou, Takou où l’on mouille dans une eau de sable
-sans voir la terre. Takou dont les forts seuls se distinguent de la
-hune. Ici, à Port-Arthur, la baie s’ouvre comme un fjord entre deux pans
-de falaises; puis, au delà, l’aridité reprend, plate ou bosselée, sans
-caprices de lignes.
-
-Des troupes chinoises sont campées aux environs de la ville; elles n’ont
-pas encore évacué cette Corée que la guerre laisse au Japon; leur
-apparence est une apparence de force; les réguliers tartares, coiffés en
-bonnets ronds, en loutre, moustachus, les sourcils broussailleux, la
-bouche énorme, rappellent les hommes d’Attila.
-
-Aux angles du camp hexagonal, bruissent les tentes des femmes à soldats;
-des ribaudes marchent avec ces reîtres, et les mots moyenâgeux
-correspondent bien à la forme de ces groupes. Le verbe haut, la danse
-prompte, l’ivresse continuelle, elles sont à tous; nulle admiration de
-courage physique, de bravoure au combat, ne les décide au choix d’un
-amant. De l’amour, elles ne conservent que le goût de la douleur; ce
-sont les harpies du meurtre, les prêtresses de supplices qui, sans
-exception, se rapportent à des atrocités sexuelles.
-
-Le moins terrible d’entre eux, pour les hommes ennemis, est leur
-épouvantable caresse de la main prolongée plus loin que l’épuisement,
-plus loin que le jaillissement du sang, jusqu’à la mort.
-
-Et c’est pour échapper à ces ribaudes que les blessés de la colonne
-Seymour acceptaient le coup de grâce donné par leurs camarades.
-
-
-Saïgon.
-
-Il faut s’arrêter à cette place, qui n’est pas encore la Chine. Non que
-la transition, entre le paquebot et les cités immondes du Yang-Tsé, s’y
-marque dans une gradation d’accoutumance à l’horreur. Aussitôt voici le
-fossé: il faut le franchir, malgré que quelques coins odorent le
-cloaque.
-
-Et Saïgon c’est aussi l’oasis merveilleusement variée entre des escales
-mornes ou inquiètes.
-
-La Rivière y conduit, méandreuse, brusque, follement contorsionnée,
-comme si elle retardait le plus possible l’arrivée de joie, comme si
-elle défendait naturellement l’humus plein de tombeaux, autant que les
-enchevêtrements artificiels protègent partout, depuis le cap
-Saint-Jacques, vers le Nippon, le mystère des choses d’Asie. Le navire
-peine dans l’effort d’assortir continuellement sa rigidité aux dessins
-de la rive grasse, échappé aux bancs pour piquer l’étrave sur des
-bosquets chevelus d’où pleuvent les fourmis rouges. A droite et à gauche
-du sillon bruissant de la Rivière, la rizière fume. Et la rivière
-soudain brise et éparpille la certitude de son chemin en une multitude
-d’arroyos éventaillés. De nouveau il semble que cette traîtrise lutte
-pour le secret des choses vers lesquelles on va, tâche à égarer la
-conquête. Et, au bord de l’eau, les buffles qui rôdent, le muffle dans
-le vent, dociles pourtant au boy qui les parque, s’apprêtent à foncer
-sur l’étranger qu’ils hument.
-
-Qu’est-ce donc que l’on voulait cacher? Où donc le trésor qui demeure
-par-dessus les siècles, hostile au conquérant? Cinq heures,
-l’après-midi: le «tour de l’Inspection» grouille; le mouvement,
-malabars, phaétons, cycles des palanquins rares, le mouvement se
-diversifie et se renouvelle avant le crépuscule bref. Les phaétons sont
-les phaétons, attelés seulement d’une paire de chevaux nains, venus de
-Manille; les malabars sont les «sapins». Et la halte où l’on boit les
-apéritifs gigantesques, comme on y boira le lait, vers l’aube, se nomme
-le Pré Catelan. L’Inspection, le Bois? On ne sait plus bien; à côté, au
-flanc de la promenade, comme là-bas en France, un jardin botanique où
-des fauves en amour commencent à miauler. Maintenant la file des
-voitures est doublée, triplée même. Au pas l’on défile ou bien l’on
-frôle; les petits chevaux, qui ne stoppent pas, encensent, parmi
-l’ondoiement de leurs crinières non rasées. Monocles sur presque toutes
-les faces; smokings blancs, les revers de soie thé ou mauve; blanches
-aussi toutes les robes, blanches surtout les robes sans tailles, les
-fourreaux des congaïs qui mènent leur charrette anglaise... Des landaus
-plus graves, désagrègent la terre rougeoyante: le général a passé; le
-lieutenant-gouverneur passe...
-
-La nuit s’abat avec la durée seule du tournoiement d’un oiseau
-monstrueux frappé à mort. Le bruit meurt, les voitures filent d’un seul
-élan... Pour les avoir suivies, on est à la lisière de l’Inspection, du
-Bois, et l’on voit: on voit que la bordure bruyante n’encercle que la
-plaine mystérieuse et vide. Tout près, si près de la ville franque,
-recommence le mamelonnage de la terre, crevée des cadavres en
-myriades... Le tour de l’Inspection bifurque à la Route des Tombeaux.
-
-Mais, pour revenir s’asseoir aux terrasses, dans la rue Catinat, les
-beaux et les belles ont pris une autre route. A peine, comme tous les
-soirs, ont-ils près du pont de bois, sur l’arroyo, fixé les payottes,
-devant lesquelles s’accroupissent, autour du riz, des créatures aux
-dents laquées. Le faubourg étrange, bientôt disparu, importe peu. Quelle
-curiosité d’ailleurs intéresserait, aujourd’hui que le paquebot a
-débarqué la troupe théâtrale, engagée pour la nouvelle saison?
-
-L’enchère, depuis le midi, est haute déjà. Pour réussir des accords, des
-gens ont presque supprimé leur sieste, oui, vous avez bien entendu, la
-sieste. Et d’autres ont fumé une vingtaine de pipes d’opium en moins que
-la ration journalière, résignés à mâcher des boules, pour ne pas perdre
-le temps du marchandage. Autour de l’absinthe, qu’une bizarrerie du
-climat fait vraiment meilleure, aussi différente de l’absinthe d’Europe
-qu’un bordeaux de crû d’un vin au litre, les nouvelles s’échangent:
-
---L’avocat défenseur du boulevard Charner donne 1500 piastres par mois à
-la dugazon.
-
---La soprano a accepté les 1200 piastres que lui offrait le président du
-cercle.
-
---Il paraît que la chanteuse légère a un béguin parmi ses camarades;
-elle ne le lâchera pas contre 2000 piastres.
-
---Je vous dis, moi, que le lieutenant-gouverneur s’est déjà entendu avec
-elle.
-
---A propos, combien vaut la piastre aujourd’hui.
-
---2 fr. 69, mon cher.
-
---Parbleu!»
-
-La bienvenue de la troupe, c’est de jouer le soir même de son
-installation. Combien les soupers seront, après la représentation, plus
-fastueux encore qu’à l’ordinaire! Les noctambules qui ne peuvent se
-payer une théâtreuse au titre de maîtresse, ou qui se sont trop tard
-présentés, afficheront à des tables voisines le luxe de leurs agapes, et
-signifieront de quel prix se paiera une passade furtive, entre la sieste
-et le tour de l’Inspection. Puis, le poker formidable, cette nuit
-s’enflera plus formidablement encore: qui sait si la veine d’une relance
-sur trois fulls et un carré ne permettra pas à quelqu’un de devancer, au
-matin, les messages du lieutenant-gouverneur à la chanteuse légère?
-
-En attendant de s’assembler autour des marquises au champagne ou des
-tables de jeu, il reste la distraction de visiter les «Moldos» du
-boulevard Charner. Leurs cabarets, qui seraient des bars à Singapour ou
-à Shang-Haï, sont éparpillés au long du terrain vague qui, plus tard,
-très tôt quand même, sera le «boulevard». Moldos, le mot abrège celui de
-Moldo-Valaques, décrété jadis par on ne sait quel géographe officiel des
-mœurs. Tchèques ou juives, Roumaines courtes, Viennoises épaisses, et
-combien d’autres de toutes races uniformisées dans l’appellation slave,
-tziganes femelles de l’Extrême-Orient, elles roulent sans trêve et sans
-fatigue sur leur cycle inévitable: le Caire, puis Port-Saïd, puis
-Singapour, ensuite Saïgon, enfin Hanoï. Commerçantes apathiques, mais
-dont les gestes ne se départissent jamais d’une suite machinale, elles
-n’ouvrent leur lit qu’après les volets clos sur la salle d’en bas.
-
-Alors, brisées par la journée que ne repose guère leur sieste
-intermittente, elles dorment comme un roulier, aussitôt sous, ou plutôt
-sur les draps. Et l’amant de passage qui veille, se résigne à leur
-inconsciente bonne volonté, surpris par l’automatisme de leurs gestes
-accoutumés, tel un enfant qui tette sans se réveiller...
-
-Et le matin, quand on s’évade du lit moite, il faut chercher loin la
-douche, à l’hôtel ou dans la batterie du ponton-stationnaire. Quelle
-rancœur! Quel subit et franc élan vers des chastetés lustrales! On se
-méprise d’avoir payé la réclusion du paquebot par l’abandon précipité
-aux étreintes déjà connues, courtisanes de trottoirs, théâtreuses,
-Moldos. Le châtiment, qu’aggravera avant de l’effacer le jet implacable
-de la douche, solde le rut de France transporté ici, inharmonisé avec la
-terre d’Asie. Et, tandis qu’une nouvelle hâte grouille de se purifier en
-des chairs exotiques, tandis que se précise parmi l’ébrouement de l’eau,
-l’évidence du sacrilège nocturne, on ne pense pas que seul a dévasté le
-désir fort et l’ordinaire hygiène, seul le Soleil, sensible même parmi
-l’ombre de volupté, le Soleil qui maintenant, calme, balance ses
-semences de mort dans son vol de clartés...
-
-Et l’on va vers Chôlen. Qu’a-t-on besoin des repos renouvelés qui
-permettent des minutes d’activité entre chacun d’eux?... Partout la
-sieste pantèle, sieste d’après-midi après la sieste du matin, avant la
-sieste d’après le tour d’Inspection... Les jambes fermes, on saccade la
-promenade vers le bourg annamite; on ne sait pas la raison de ces
-torpeurs qu’on méprise indulgemment. On saura trop tôt... Dans la
-lumière vide et sèche, les flamboyants ne peuvent odorer. Des champs
-engraissés monte l’haleine infecte des déjections.
-
-[Illustration: Fumerie d’opium au Tonkin.]
-
-Enfin voici Chôlen, discret, Chôlen que l’on verra mouvant splendidement
-des cortèges du Dragon; car, au premier jour d’escale, s’entassent, sous
-les tempes chaudes, le tas du devenir... A cette heure, sur les rues,
-les profils minces des cases en vis-à-vis ne se joignent même pas au
-milieu du sillon. Il n’y a qu’une plaque d’ombre, étroite, géométrique,
-où s’inscrit le relief d’une créature figée sur un escabeau; des fumées
-d’opium, parfois, crépues et roulées, barbouillent cette plaque. Ou bien
-c’est un rideau, entre l’ombre et le réduit ombreux; la femme annamite
-attend derrière ce vélum loqueteux, peut-être rien, ou seulement ce qui
-est venu.
-
-Eux, ceux qui sont venus, reculent. Comment ces hideurs sont-elles sœurs
-des congaïs pimpantes, qui, dans leur sarreau blanc, mènent sur
-l’Inspection les charrettes anglaises? Ce n’est pas possible; non,
-vraiment, il est impossible d’imaginer le plus lointain des
-rapprochements avec cette femme, indifférente et muette pendant la
-délibération des étrangers! Car les visiteurs n’ont vu et ne voient, ils
-ne verront toujours que la joue grimaçante dans l’effort du bétel
-chiqué, les dents mi-noircies, mi-rougeoyantes, offrant l’image d’une
-tête suppliciée dont on aurait retourné des lèvres, le jus mal essuyé
-qui balafre un coin de la joue.
-
-D’ailleurs, en surmontant le dégoût, l’effort d’une sereine curiosité ne
-révèle pas, supprimée la tête, un corps de beauté. L’impression est
-reçue ineffaçable, dans cette première rencontre. Et l’on ne
-s’intéressera point, plus tard, aux confidences d’amis intrépides qui
-ont usé de femmes à Chôlen, dans la pleine obscurité pour ne les voir
-point, et qui affirment alors la science des rythmes éprouvée, et, pour
-la première fois peut-être dans une étreinte exotique, l’exception aux
-passivités insupportables...
-
-Mais, sur la même route, au retour, dans le faubourg épars, tranché par
-les boulevards et les voies ferrées, s’offre une station encore
-d’épreuve, un port sans doute où s’abriter des Moldos... Ecoutez...
-n’est-ce pas? Vous avez aussitôt reconnu le grêlement du chamicen; la
-mélopée, qui, à la même heure, remplit les rues du Nippon, monte de tous
-les coins de ces maisons développées autour de Calnelages. Les syllabes
-de Ko-bi, Yoko-ha-ma se prolongent presque en pleurs retenus. Oh! la
-bonne aubaine: tout près de nous, des Japonaises, des mousmés!
-
-Hélas! ces exilées du Nippon sont de pauvres et laides choses. Le
-caprice de quelques gros fonctionnaires autant que l’humeur vagabonde a
-transporté dans cette campagne empuantie d’ordures et pâmée aux relents
-de flamboyants, un coin du Kanagãwa, la débauche mièvre et multiple de
-Yokohama. La transplantation n’a pas réussi et les greffes sont
-impossibles. Ainsi songe-t-on, après une heure dans la chambrette, sans
-les nattes merveilleuses de là-bas, à Nagasaki et sans la nuit fraîche
-du fiord où s’ébattent les poupées de volupté. Et, déçu, abruti par
-cette exploration de l’exotisme de Saïgon, sous le soleil méchant, on
-regarde vers l’arroyo où les sampans se heurtent, remplis sans doute du
-grouillement qui parfait l’horreur, serrant autour de la résine qui
-pleure les faces au rictus du bétel.
-
-Pendant l’entière durée de l’escale, la contrition est vaine qui veut
-revenir aux Européennes, d’en haut ou d’en bas sur l’échelle
-cochinchinoise, même aux Moldos. Car il y a des raisons que l’on n’a pas
-sues le premier jour. Les blanches, là-bas, n’ont guère de mérite à la
-résistance, si un désir réussit à les pâmer. Pauvres femmes d’Europe,
-loques malpropres et honteuses! Elles portent la peine biblique,
-semble-t-il, de n’être point restées où elles naquirent pour leur rôle
-d’amantes, plus simplement pour la soumission à leur féminité. Une à une
-elles s’en vont, effondrées peut-être pour la vie, l’une après l’autre
-elles désapprennent de changer les camélias, et leur intimité n’est plus
-que la réclusion à perpétuité...
-
-Il reste les congaïs, les femmes annamites, pimpantes, mièvres,
-musquées, dont le sarreau blanc jalonne l’Inspection. A quoi bon parler
-de celles-là: chair domestiquée par des conquérants, elles n’apprennent
-rien au passant puisque ses pareils leur ont tout appris. Leur nom
-pourtant complète la trilogie des symboles de l’exotisme: congaïs à côté
-des mousmés et des vahinés. Même ce nom, promené sur toutes les mers,
-demeure le plus généralement employé par ceux qui, à une terrasse de
-café, en France, diraient «une femme». Et il y demeure vraiment une
-empreinte plus souveraine de possession, de «chose» qui appartient sans
-restriction, et, dans la légende de volupté, une signification de
-passivité prête à tous les sadismes.
-
-Comment exprimer que la beauté de la race a été surtout donnée à leurs
-frères? Il est malaisé de faire comprendre que les déracinés fiévreux de
-là-bas s’en aperçoivent trop, et de rappeler trop longuement que Saïgon
-est la patrie des boys. Il vaut mieux entendre conter au fumoir des
-histoires étranges, en lesquelles se transposent exactement les termes
-du langage éternel, passion, étreinte, jalousie, et il suffit de retenir
-que l’échange diffère de ceux pareils, nés de brutalités sahariennes ou
-de solitudes de steppes. Car là-bas, entre l’Inspection et la rizière,
-où rôdent les buffles, ce n’est pas à sa propre joie que songe
-l’Européen...
-
-Voici, pour balayer cette effluve malsaine que s’enfle le souffle de
-mer, venu du cap Saint-Jacques. Il faut peser les hasards du chemin à
-cette escale. Car Saïgon n’est qu’un entr’acte entre l’anormal splendide
-de l’Inde et l’anormal immonde de la Chine.
-
-
-
-
-CRÉOLES
-
-
-
-
-[Illustration: Créole française de la Guyane.]
-
-
-
-
-CRÉOLES
-
-
-In Memoriam.
-
-Pour parler encore d’elles, il n’est pas trop tard. Le cyclone a enlevé
-les toits, la terre a remué pour écrouler les murs, l’incendie n’a même
-pas laissé les pierres des ruines. Quand même les maisons ont recommencé
-de s’élever devant les palmiers de la Savane, roucoulantes des rythmes
-zézayés. Et aujourd’hui que non seulement les toits, non seulement les
-murailles et leurs ruines ont été projetées par une trombe d’Apocalypse,
-aujourd’hui que la moitié des abeilles bruissantes ont été anéanties
-avec la plus belle des ruches, celles qui restent rebâtiront les
-demeures des mortes. Sans doute dans l’affolement du tourbillon, elles
-s’essaiment confusément; il paraît que la panique les enlèvera toutes
-vers des villes, au Sud, envahies de lianes, haletantes sous un soleil
-blanc qui n’est plus le dispensateur bon des désirs, rafraîchi par
-l’averse des «lamentins». Sans regarder derrière elles, elles bruissent
-dans la fuite, les abeilles éperdues et brûlées. Il semble que jamais
-plus ne raillera en s’attendrissant, entre les allées de Fort-de-France,
-la chanson de promesse et d’attente où s’ébat précisément la
-
- «Mouche à miel qu’a piqué moi sur la lèvre...»
-
-Et déjà on croit entendre se gargariser dans l’Ile à prendre l’Ile qui
-n’est même pas à vendre, les «Chan songs» des yankees d’Alabama.
-
-Eh bien! la désespérance aura tort, et le feu du ciel n’aura pas dévasté
-à jamais les Antilles, plus que l’incendie, plus que les cyclones ou les
-tremblements de terre. Ce qui sera, recommencera ce qui a été, pour que
-ceci fut la joie. Et, nombrant les gestes rencontrés de noblesse, de
-tendresse et de caresse, on aura peut-être fait un peu pour renouveler à
-la tendresse des «Doudous» la confiance de vivre.
-
-
-Les Doudous.
-
-Si les mots vivent, eux aussi, si de la souffrance ou de la puissance
-s’écartèle au long de leurs syllabes, le mot qui là-bas signifie amant,
-le mot de «Doudou» renferme dans la simplicité de sa redondance le cycle
-des baisers espérés autant que des baisers perdus, le bégaiement de
-l’unisson extasié dans des larmes et la lamentation des vains appels.
-Mais la douceur infinie est trop vite devenue l’afféterie, et
-l’afféterie s’est prolongée en puérilité ridicule.
-
- «Doudou» c’est encore l’amant, l’ami, l’élu;
- «Doudou à moi, li qu’a pâti...»
-
-Mais les Doudous, ce sont les blanchisseuses presque noires du
-Fort-de-France, ce sont les marchandes d’ananas qui n’ont pas désarmé
-bien au delà de la cinquantaine, ce sont des quasi négresses tout en
-croupe et en seins, qui marchent en tendant le ventre. On les connaît
-tôt. Elles envahissent la frégate-école. Leur rôle est d’apporter
-l’agréable en même temps que l’utile, fournisseuses de leurs
-marchandises et de leur chair. La tradition d’année en année se
-perpétue. Et la tradition ne leur déplaît point. Car, pour le plus grand
-nombre, hors les exceptions de toute jeunesse, et d’avance éliminées les
-vieilles véritables, l’âge est indiscernable. Les aspirants, vierges la
-plupart, choisissent à l’aveuglette les Doudous maternelles, celles qui
-ont vu paraître déjà vingt fois les vergues de la frégate depuis leur
-puberté, se réjouissant des jeunes corps qu’elles combleront pendant la
-sieste. Le soir ne les en trouve pas plus lassées, près des bosquets,
-sur la Savane, lorsqu’elles s’attardent, au hasard des rencontres, sur
-les bancs.
-
-Cependant les Doudous qui promènent ainsi leur madras, à l’abri de la
-lune, se différencient, heureusement pour les autres, des tendres
-blanchisseuses dont le repos du soir s’écoule avec l’amant sérieux, au
-seuil de la case. Les femmes de la Savane rappellent un peu trop les
-pierreuses, si l’on enlève au terme infâme son âpreté de misère et son
-frisson de crime. Et alors il reste les mêmes caresses sans unisson,
-payées aussi peu et prises aussi peu confortablement... Plus loin, au
-milieu de la place, blanchit la statue de l’Impératrice parmi les
-palmiers superbes, «orgueil de la nature à côté de l’orgueil de la
-femme», et dont la tête sert à faire «une bonne salade», comme
-expliquent tranquillement les livres-guides.
-
-Errantes ou sédentaires, péripatéticiennes du square mal famé que
-demeure la Savane à certains moments ou bien travailleuses défatiguées
-par les jeux de la volupté, Florises Bonheur des tropiques, toutes les
-Doudous effarent, à la prime approche, le désir qui veut choisir. Car à
-parler franc, on attendait des chairs, sinon blanches, du moins
-agrémentées par le pigment sous lequel vaudraient mieux les lignes, et
-l’on trouve, sous sa caresse, des peaux noires. Oui, c’est méchant,
-c’est inexact que de dire «noires»; nous nous mettrons d’accord,
-voulez-vous? en les définissant «chocolat éclairci». Malgré tout, malgré
-les différences essentielles dans le visage, la tentation est forte de
-qualifier dédaigneusement de négresses les amoureuses Doudous. Dépit
-d’un jour, de la première rencontre, car, avant deux nuits remplies, les
-récits mêmes des Doudous auront éclairé le passant sur l’abîme
-approfondi entre elles et les femmes noires.
-
-Les filles de Béhanzin ont intéressé longtemps les potinières de la
-Savane. Elles suivirent jadis l’exil de leur royal père, séparées par
-quelques égards du harem, transportées avec lui jusqu’à la Martinique.
-Et leurs sens ne s’atrophièrent point dans la béatitude de la défaite.
-Or Béhanzin autant que le seul monarque, se trouvait le seul mâle de la
-horde. Il fit courtoisement comprendre les naturelles nécessités de ses
-filles; le Seigneur Qui de droit ne s’opposa point à ce qu’une grande
-latitude d’approche fut concédée aux hommes de bonne volonté, quand les
-demoiselles s’ébattaient autour du fort.
-
-Or les Doudous assurent qu’aucun ne s’avança. Le mépris de la chair
-nègre l’emporta sur la vanité d’avoir forniqué avec une princesse. A
-Madagascar jadis, et pour une fille beaucoup moins belle, un officier
-général pensa différemment. Bref, après des semaines d’attente, les
-filles de Béhanzin se découragèrent. Elles durent organiser quelques
-divertissements dans l’intimité de la famille, et enfin, depuis
-l’introduction jusqu’à la fin, recommencèrent l’épisode des filles de
-Loth.
-
-D’ailleurs, après gorges chaudes sur cette vaine recherche d’un mâle, la
-Martinique ne songeait point à s’effaroucher ni à s’étonner des autres
-ébats entre les jeunes princesses. Et cette fois, dans le terme de la
-Martinique, il faut comprendre davantage que la catégorie des Doudous
-pour navires et passagers. Le saphisme naquit sans doute en d’autres
-îles que Lesbos. On peut ici l’observer, quelque paradoxe ce semble,
-avec la gravité d’un étymologiste en voyage de documentation.
-
-Loin de considérer le fait comme un mal déplorable! Les mères les plus
-franches, de causerie loyale et avertie par toute cette terre chaude,
-décrètent tranquillement la chose d’utilité publique. A sa pratique ne
-se mêle pas la grivoiserie vicieuse, plus que la honte ne se confondait
-avec la nudité de l’Anadyomène.
-
-Même l’élégante explication d’art tomberait à faux, essayant d’apporter
-l’excuse qui proclame: «Tout ce que vous faites, vous, femmes, est
-délicieux.» La vérité est que la puberté des filles créoles se déchaîne
-plus irrésistible encore que celle de leurs sœurs continentales.
-
-Alors, avec une belle audace, les mamans sans hypocrisie favorisent une
-solution qui préserve la race des vices solitaires, et surtout qui
-diffère la victoire sans garanties du mâle, le plus longtemps possible.
-Ainsi se créent des couples de «Z’Amies», comme ailleurs, comme partout,
-mais sur ce sol, encore un coup, sinon affichés, du moins aussi
-largement tolérés, dirigés que des fredaines de jeunes hommes, sans que
-des unes comme des autres il convienne de causer au salon.
-
-Les résultats cherchés sont-ils acquis? Ce serait fatuité et imprudence
-d’en discuter. Sans sourire on peut presque affirmer que l’effort est
-louable, et que toutes assument avec conviction la tâche de démentir le
-prêtre maladroit dont un sermon, assez récent, débuta par cet exorde.
-«Mes sœurs, nous célébrons aujourd’hui l’office de sainte Rose de Lima,
-vierge _quoique_ créole».
-
-Le culte de la chasteté est célébré dans ces Antilles suivant les mêmes
-rites que le catholicisme ordonnance partout, indifférent aux latitudes.
-La terre est chaude, mais les chairs s’efforcent de ne s’harmoniser
-point avec elle. Les créoles ne sont ni blanches ni noires. Leurs désirs
-ne sont pas tout à fait primitifs, ni tout à fait civilisés. On est loin
-des îles voluptueuses du Pacifique, loin de l’abandon au spasme et à la
-lumière. Ainsi que par dessus le septentrion froid et cérébral, la
-Vierge aux lèvres scellées se dresse pour commander la voie à des
-théories d’adolescentes. Et celles-ci, soumises, se souviennent que la
-Maria divinement authentique, fut noire.
-
-Par les allées, elles vont, côtoyant la Savane, enfants de Marie, dont
-le symbole de blancheur raille étrangement la chair chocolat. Deux par
-deux elles balancent leurs pas entre l’Eglise et la maison de sainteté,
-deux par deux, comme défilent les pensionnaires dans les villes de
-France. Impuissance des disciplines! Voici que l’expérience des mamans
-avisées se confirme sur le troupeau des adolescentes enrégimentées;
-voici que les chastes couples ne sont plus que des accouplements...
-
-
-Des Blanches.
-
-On secoue l’impression mauvaise, trop souvent heurtée. Les Doudous, les
-z’amies, blanchisseuses rebondies et adolescentes mûries, est-ce là le
-résumé de la volupté languide qu’on imaginerait? Où donc trouver la
-chair mate de créole blanche, lassée des gestes de la vie banale, mais
-lassée parce que ses gestes, elle les a multipliés et splendidement
-dépensés dans la besogne d’amour?
-
-Des guides, éphèbes rabatteurs, vous proposent un chemin vers ces
-délices. Et aussitôt la défiance naît, plutôt que la joie d’une
-réussite, accrue par le mystère. Pourquoi en effet ces créoles rêvées
-restent-elles inapprochables? Comment, si des gynécées imprévus les
-renferment, confient-elles à des négrillons le soin de leurs caprices?
-En définitive elles sont Françaises, elles sont femmes libres de la
-civilisation...
-
-Alors le débat s’engage entre la méfiance largement interrogative du
-passant et l’impudence de l’adolescent, le premier signifiant par gestes
-comiques et par répétition des mêmes mots sa ferme volonté de ne point
-retomber à l’aventure trop connue d’une mulâtresse, l’autre affirmant
-par sa pantomime et répétant «la femme blanche, tout blanche, ça o très
-bon femme pour France». Enfin l’on va.
-
-La déconvenue, chaque fois renouvelée, aurait tort de se retourner
-furieusement contre le guide. Il n’a pas menti, le plus souvent, c’est
-bien chez une blanche qu’il a conduit le promeneur. Quelle blanche!
-Epave d’une troupe théâtrale qui jadis remplit une saison à la ville, un
-jadis très lointain, quand Mademoiselle déjà jouait les duègnes. Ou bien
-nourrice demeurée par débauche ou mollesse, dans l’île où elle
-accompagna une femme d’officier maintenant archi-galonné; encore une
-ex-femme de chambre à bord d’un paquebot, débarquée pour s’établir ici,
-sans le souvenir gênant de l’âge canonique exigé par son premier métier.
-Malgré tout elle fait de bonnes affaires; elle n’a plus d’âge, elle est
-blanche, cela suffit, suffit aux trois quarts chez lesquels s’enracine
-le goût pour la chair blanche, aussi vivace sans doute que chez leurs
-quasi-congénères d’Amérique, sans que ceux d’ici du moins aient
-seulement la ressource du viol payé par le lynchage.
-
-L’énormité est unique, parmi la volupté mondiale, d’hommes d’une race
-convoitant jusqu’à la mort les femmes d’une race étrangère. Il semble
-que la malédiction des livres saints pèse sur la descendance de Cham. Le
-supplice est pitoyable, à bien y penser. Vues à travers l’orgueil
-européen, ces manifestations d’un désir irrésistible pourraient paraître
-flatteuses autant que naturelles. Alors, pour bien sentir l’étrange
-exception, que l’on se souvienne du Japon, où la fatuité des Latins, des
-Saxons, ou des Slaves, d’abord hautaine et railleuse vis-à-vis des mâles
-nippons, se déconcerte et tâtonne devant la placidité méprisante d’un
-sourire de mousmé.
-
-Ainsi adulée par les nègres, mulâtres, comblée par eux dans son été de
-la Saint-Martin, l’ancienne duègne ou nourrice, ou chambrière de
-paquebot, s’étonne d’abord du recul marqué par le passant d’Europe, au
-seuil de la chambre où le conduisit un guide. Puis lentement,
-douloureusement aussi, elle comprend. Par bonheur, car la psychologie
-triste n’aurait ici rien à faire, la galanterie compatissante du
-Français a recouvert aussitôt la désillusion. La politesse le fait
-asseoir, au ravissement du guide. Pendant les dix minutes accordées à la
-vieille hétaïre, si l’échange ne se borne qu’à des paroles, du moins le
-globe-trotter aura retrouvé un peu de ce qu’il cherchait, un peu de
-l’atmosphère nationale, parmi laquelle s’ébat l’histoire de «celle qui
-fut la fille d’un officier supérieur et que séduisit un homme marié».
-
-Faut-il donc, las de ces piètres rencontres, renoncer à l’aventure de la
-créole blanche «ardente et belle»? A peu près. La réponse en tout état
-de cause, serait plus formelle, appliquée au passant, à l’officier de
-marine, au globe-trotter, à tous ceux qui voyagent pour avoir voyagé,
-qui aiment pour avoir aimé. Les femmes des Antilles, car désormais (et
-nous reviendrons à cette solution) il faut distinguer entre elles et les
-femmes de Bourbon, avec l’amour de leur terre mêlent une forte
-conception de son honneur particulier.
-
-Toutes, de toutes leurs volontés, rarement amollies par une passade,
-s’efforcent de détruire la facile légende de volupté accolée aux récits
-de là-bas. Il ne leur plaît point que la Martinique, les Saintes, la
-Guadeloupe s’assimilent à d’autres Tahitis. Parce que le climat y
-trahit, parce que l’air est chaud de tendresse et de caresses, parce que
-même les nécessités du vêtement en font souvent un appât au désir, les
-créoles luttent pour apporter l’oubli de ces prémices alliciants. Non
-qu’elle ne veuillent point se souvenir, elles-mêmes.
-
-Aucune pruderie ne gêne leurs mots, ou leurs gestes de beauté, et ces
-corps, harmonisés avec l’ardeur de leur cadre, ne se dérobent point à
-leur destin d’étreintes précoces et multipliées. Mais, pour les
-posséder, il faut accepter avec eux le destin doux du sol qui les porte.
-
-A quoi bon insister? On aurait mauvaise grâce à reprocher à ces créoles
-désirées de ne vouloir point être confondues avec des filles de joie, et
-de se dérober au dénombrement des passades lointaines, suivant la
-litanie des escales et des ruts.
-
-
-Les Saintes.
-
-Ailleurs qu’à la Martinique et qu’à la Guadeloupe, d’autres raisons
-prévalent qui empêchent, pendant un court séjour, de documenter un avis
-sur la sincérité des apparences créoles, ailleurs, c’est-à-dire aux
-Saintes. Devant ces terres calmes, qu’un seul jour dans l’histoire
-bouleversa, lorsque luttaient à mort les escadres françaises et
-anglaises, sur ce sol alterné de bois et de sables, les uns et les
-autres tranquilles éternellement, la fierté de maintenir un dogme
-réfrénerait mal les élans voluptueux. Et le nom de l’archipel minuscule,
-les Saintes, n’est pas pour signifier un isolement consacré aux
-mortifications et hostile à la volupté. Pourtant l’île habitée nourrit
-un phalanstère, en vérité.
-
-Les patriarches sont, pour la plupart, d’anciens révolutionnaires, non
-point ceux de la commune, mais des rêveurs plus antiques, expulsés de
-leur rêve au temps du «crime de décembre» ainsi qu’ils disent. De
-collinette à collinette, d’anse en anse, ils joignent, sur ce sol des
-Saintes leurs mains fraternelles pour s’unir dans la sérénité de leur
-repos, et pour former, contre un ennemi imaginaire, un cercle autour des
-progénitures étayées sur des générations quadruples. Et il se trouve
-comme un jeu classique, que les moutons, d’ailleurs faciles à compter,
-sont bien protégés du loup. D’ailleurs, l’idée passe vite d’aider ici
-l’élément à prendre sa revanche sur le dogme. On finit par s’attendrir,
-dans la compagnie des vieux, sur la grâce des filles qui se pressent à
-la fontaine et remontent, gracieuses, les sentes. Ils ne les voient
-point à travers leur chaude beauté. Ils ne comptent que par leur
-patronymie, avec les souvenirs qu’ils imaginent être de l’histoire.
-
-Alors, sans savoir, on hoche la tête gravement quand ils disent,
-pointant une adolescente que furieusement l’on évoque pâmée dans un viol
-au coin des plus proches taillis: «C’est la nièce du fameux Combalot».
-
-Avec des vierges inquiètes des Saintes on n’entrelace ainsi que des
-idylles. Brèves soirées, plus cruelles sûrement pour elles que
-l’étreinte, soirées où l’on se joint, seulement pour parler d’amour et
-se baiser la bouche, à la lisière du cimetière, si joli entre les
-coudriers qui arrêtent la dune, et la route piquée de flox en myriades,
-le cimetière où n’apparaît pas le mamelonnement funèbre des tombes, où
-la place de ceux qui furent se garde, pareille pour tous, sans
-bousculade, étiquetée par deux valves de coquilles, telle une foule de
-papillons endormis parce que leur bruissement soyeux serait même de trop
-parmi le silence... Avec les vierges des Saintes on n’entrelace que des
-idylles cruelles...
-
-[Illustration: Mulâtresse.]
-
-
-Rencontres.
-
-Près du marché à Basse-Terre. Deux aspirants piétinent sur place; ils
-ont fait mine d’aborder un mulâtre qui les fixe; puis ils ne se décident
-plus. Alors, lui, venant à eux, amer et grandiloquent.
-
-«Oui, je sais, Messieurs... vous cherchez des femmes, n’est-ce pas?...
-Vous alliez vous informer près de moi des bons coins, près de moi qui
-«suis du pays». Pardieu! si j’en suis de ce beau pays, une perle de
-votre couronne coloniale, Messieurs. Est-ce que la France s’en occupe
-seulement? Si la France se souciait de la colonie, alors, Messieurs,
-vous ne chercheriez pas honteusement bonne fortune, au hasard et sans
-conseils. Couronnées de fleurs, le sein gonflé d’émoi, les filles de
-cette terre vous attendraient à la descente des embarcations, et vous
-convieraient aussitôt à célébrer les mystères de l’amour!... La voix de
-l’homme s’attendrit, son geste officie:
-
-«Tandis qu’à cette heure, reprend-il en criant, nous n’avons même pas de
-lupanar dans notre ville, pas de lupanar entendez-vous, Messieurs? La
-métropole ne s’est pas préoccupée d’organiser un lupanar. Et
-négligemment, tandis qu’il s’éloigne:
-
-«Du moins, accorde-t-il avec noblesse, quand vous désirerez quelque
-repos, voici la carte de ma sœur, je me porte garant de ses bons soins
-pour vous».
-
-Rencontre d’exception, mais qui valait d’être notée. Une autre
-rencontre, plus exceptionnelle encore, si étrange que l’on hésite à
-transcrire sa réalité, si irréelle qu’un moment après s’en être abstrait
-il semblait déjà s’être échappé d’une extase opiacée, aussi
-merveilleuse, aussi sensuellement attestée que logiquement bâtie. Et
-voici la vision, quelle elle soit, exacte comme elle fut dans sa
-matérialité.
-
-Il convient que le détail s’en déroule brièvement, aussi soudain qu’il
-fulgure, à son évocation, dans la mémoire de ceux que sa lueur traversa
-une seconde, malgré que cette seconde emplit une fin d’après-midi.
-
-Ceux-là, ceux qui ont peur de se souvenir et qui pourtant sont certains
-que la chose fut, ceux-là avaient erré depuis le matin dans les grands
-bois, au-dessus de Basse-Terre, entre les fraîcheurs touffues du Matouba
-et les cirques velus, successifs, jusqu’à la Soufrière. Au moment où
-l’eau des bassins, remplis par les cascades, cesse de s’attiédir sous la
-chaleur du soleil déclive, ils se baignèrent. Or, comme ils levaient les
-yeux, secoué le premier ébrouement lustral, ils virent une oréade, une
-nymphe nue comme eux, comme eux, livrant son corps au courant rafraîchi.
-Elle s’ébattait au-dessus d’eux, dans une vasque qui surplombait, sur la
-pente naturelle du torrent, leur piscine. Et, parmi ce cadre d’eau et de
-bois, parmi cette sérénité où des loisirs d’Olympiens se seraient
-harmonisés avec toutes les légendes, les deux globe-trotters ne
-s’étonnèrent point de l’apparition. Il fallut, pour que la stupeur
-comblât brusquement leurs esprits, que la fuite de l’oréade les
-persuadât qu’une femme d’admirable beauté s’échappait devant eux guidant
-leur poursuite par son rire, alors, habillés en hâte, appelés par la
-voix de raillerie, ils la suivirent, haletants, au travers des halliers.
-
-Le crépuscule tomba avec le silence. Mais, si le rire ne guidait plus
-les chasseurs, il les avait menés au sentier net, frayé, sans doute,
-vers un mystérieux séjour. C’est ainsi qu’ils entrèrent, précédés par
-les aboiements d’une meute, dans la maison où deux femmes les reçurent,
-comme attendus. Pourtant, dans la silhouette de la plus jeune, rien ne
-rappelait aux deux hommes la nymphe poursuivie. Comment eussent-ils pu
-se rappeler, pour les comparer ici, des lignes et des carnations? Les
-hôtesses se trouvaient vêtues en dames du grand siècle, sans mascarade
-aucune, sans le moindre geste d’emprunt, et les étrangers, abasourdis,
-comprirent cependant que «certainement», ces deux femmes, qui se
-révélaient d’ailleurs mère et fille, n’avaient jamais revêtu d’autres
-vêtements. Elles ne questionnaient pas leurs visiteurs, la conversation
-se déroula comme un questionnaire d’histoire, uniquement rapporté au
-grand Roi. L’heure marcha jusqu’à une heure pareille en 1650. Les
-globe-trotters sans conscience désormais, s’émerveillèrent de savoir que
-l’admirable vierge, paisible devant eux, se trouvait petite cousine de
-Mlle d’Aubigné née sur cette terre, et, le plus sérieusement, ils
-s’accordèrent le don divin de prescience pour avoir aussitôt senti que
-Mlle d’Aubigné s’appellerait plus tard Mme de Maintenon.
-
-Quand cessa l’envoûtement, lorsque leur pensée effroyablement tendue se
-détendit, les visiteurs avaient quand même devant eux les deux femmes à
-falbalas, mère et fille presque appareillées par la splendeur de chair.
-Et il ne demeura pour les hommes, dans l’incompréhensible fantasmagorie,
-que leur rut formidable, dans cet isolement, vers les étreintes qui leur
-semblaient préparées. Mais la vierge impassible arrêta d’un seul geste
-un élan, et, comme l’étranger repoussé, hagard et furieux, la suppliait
-avec des mots fous autant que le moment lui rappelant le bain, la
-nudité, la fuite par les bois. «Oui, dit-elle, calme, c’était moi».
-
---Mais pourquoi nous avoir attirés? nous n’avons rien à faire avec vous.
-
-Elle reprit:
-
-«Si, à désirer ma beauté».
-
-Et, désignant aux deux hommes sa mère qui resplendissait comme sa sœur,
-«d’ailleurs, termina-t-elle, ma mère comblera vos désirs à tous deux».
-
-Or, la chose se passa comme la vierge créole qui vivait le temps de sa
-cousine d’Aubigné, l’avait commandé.
-
-
-L’Ame des corps.
-
-Hors une semblable folie, une hallucination des gloires de femmes dans
-le passé créole, un même sentiment de fierté traditionnelle perce chez
-tous les êtres de là-bas qui savent mieux la légende de Joséphine que la
-légende de l’Aigle. Ce sentiment, c’est la forme la plus habituelle de
-la «Grandesse», grandesse qui fait aussi bien l’espoir des adolescentes
-aux songes impériaux que la bravoure physique et indiscutable des jeunes
-hommes; grandesse qui avait d’instinct la culture de la beauté du geste,
-avant d’en entendre formuler le dogme. La statue de l’Impératrice
-Joséphine, blanche, dressée sur la savane de Fort-de-France, plane en
-réalité sur toutes les Antilles. En elle s’est résumée, pour ses
-compatriotes, l’apothéose de la femme et, facilement, avec une candide
-sincérité, ils déduisent de cette élection providentielle la preuve
-d’une royauté des corps créoles sur tous les corps de femme au monde.
-
-Malgré tout, cette conviction et cette fierté demeurent au tréfonds des
-âmes. Apparente et affirmée cette foi deviendrait insupportable. Pleines
-de tact, les créoles, les vraies créoles blanches le sentent, et leurs
-hymnes ne sont plus que des chansons où le charme des rythmes correspond
-bien à une sorte d’urbanité qui traduit en musique, pour ne blesser
-aucun étranger, un amour vraiment fier et profond du sol où s’unissent
-l’instinct de la volupté première et des variantes psychologiques qui le
-raffinent, empruntés à la France maternelle et vieillie.
-
-Le caractère des chansons créoles est mal exprimé d’ailleurs lorsqu’on
-veut n’en vanter que le rythme. A l’encontre des refrains traditionnels
-qui, partout dans le monde exotique halètent l’étreinte par des
-répétitions de sons et d’onomatopées pressantes, les morceaux, chaque
-jour nés sur les Savanes, valent par leur sens et leur humour. La
-malice, la plaisanterie gaie, le trait juste d’observation, y ressortent
-à chaque ligne. Si ces caractéristiques définissent peu son mode
-voluptueux il ne faut pas oublier le désir qui palpite en raillant,
-s’affirme avec plus de force et plus de spasme, quand il s’angoisse
-jusqu’à la gravité. Ici encore l’apparence tromperait; et l’on serait
-cruellement ridicule d’apprécier en badinage et en passe-temps l’amour
-physique des créoles.
-
-Sans doute plusieurs d’entre elles demandent beaucoup à l’amour et lui
-donnent peu. La plainte charmante des Doudous abandonnées, les tendres
-lamentations pareilles à celles que débite la fameuse cantilène des
-Aspirants, mettent une sourdine de lamento dans un cadre de joliesse.
-Mais ce n’est point là l’expression adéquate à l’unisson créole, aussi
-souvent réalisé qu’ailleurs. Malgré le sophisme, en dépit de la fierté
-traditionnellement raidie sous le masque d’accordailles sans importance,
-l’étreinte à mourir s’étire, prête à enlacer sans désunion possible.
-
-Une preuve presque toujours retrouvée, marque la violence des ardeurs
-par leur simplicité. La débauche, à prendre le mot dans la plus
-compréhensible de ses acceptions, est à peu près ignorée. Alors que les
-pratiques du saphisme encore sembleraient engendrer le plaisir
-multiforme, et vite lassé, il arrive que les créoles, après avoir donné
-leur virginité, demeurent simplement des amoureuses plus que des
-passionnées. Peu leur importe les complications de l’étreinte. Le désir
-fond sur leurs chairs de volupté comme l’épervier sur l’alouette. Elles
-s’étonneraient de souhaiter autre chose que la plus pleine et la plus
-rationnelle de ses réalisations. Bref, s’il est permis de former un avis
-définitif, avis que sa défiance même peut infirmer dès l’abord, on peut
-dire qu’un nom souvent employé, serait bien spécialisé aux véritables
-créoles blanches «L’eau qui dort».
-
-Et cela est meilleur, nul doute, que la comédie des déhanchements et des
-castagnettes, plus souhaitable que le mensonge des filles aux lèvres
-rouges, contentes de la moindre passade, où l’amant ne sait même pas
-quelle part exacte elles prennent.
-
-
-
-
-FEMMES DE MADAGASCAR
-
-
-
-
- [Illustration: Femme Misti. Quarteronne. Mulâtresse.
- Capresse.]
-
-
-
-
-FEMMES DE MADAGASCAR
-
-
-Passades lointaines.--Diégo-Suarez.
-
-La première femme, après celles du paquebot, quand la longue escale du
-navire nous apprend des habitudes, c’est une créole de Bourbon. Elles
-sont, par toute l’île, les filles de «Port-Louis», les marchandes d’une
-denrée rare, marchandes sans prévoyance du reste, toujours pauvres,
-cigales trop endormies seulement pour chanter. L’effort pour elles est,
-un jour, de venir sur un pont de bateau. Elles ne le recommencent pas.
-Même ici, à Diégo, elles vivent et meurent cabaretières ou
-blanchisseuses, ou simplement hétaïres discrètes, qu’on ne voit pas
-souvent dans Antsirane, dont on ne connaît les cases qu’après des
-promenades d’impatiente recherche, après l’indication très vague donnée
-par les nouveaux amis, qui s’étonnent, tous unis à des Betsimisarakas,
-de votre préférence européenne. Surtout c’est presque encore la chair
-blanche. Et Hermine Baluzet explique davantage pourquoi les nouveaux
-venus lui fourniront des amis, chaque fois: «Tu sais, mon ché, ma peau
-est comme celle de tes doudous là-bas; mais surtout mes caresses sont
-blanches.» Elle sourit, malicieuse, puis, sérieuse, continue des
-comparaisons graves et impudiques... On est dans une chambre où les murs
-sont plaqués de chromos sacrés, le lit a des rideaux et il y a la
-machine à coudre. Dehors, de l’eau tombe continuellement d’un robinet
-sur une dalle, fraîcheur inusitée sous le soleil de deux heures; la
-rumeur d’une école, de l’autre côté de la cour, s’enfle avec la brise de
-mer. Hermine Baluzet, un moment m’intéresse à sa «tite fa-mille».--A
-cette école, tout près, elle a plusieurs enfants, et, comme je m’étonne:
-«Oh! tu sais, mon ché, dit-elle, c’est si souvent embêtant de se lever
-après avoir fait l’amour!» Elle zézaie horriblement; elle est créole;
-elle est Port-Louis. Et en dépit de cela, accablé déjà par l’idée fixe
-sous la chaleur de Diégo, je songe au Directoire, et la petite âme bête
-d’Hermine Baluzet s’introduit de force dans un corps ridiculement
-gracile de merveilleuse. Puis je veux savoir son idée sur les indigènes,
-sur les Betsimisarakas. Alors indulgente: «Mon ché, elles sont gentilles
-quand on fait des zamies!»--Oh! comme ce _z_ révélateur m’empêche
-d’insister! Comme pourtant j’ai envie de me documenter sur le saphisme
-d’ici! Mais décidemment Hermine Baluzet est lasse de causer, et les
-rares minutes de l’après-midi où je rêve un peu, je me complais dans
-l’idée de son nom, si délicieusement bourgeois avec une pointe de
-grandesse coloniale, avant l’inconnu de toutes les Tombou et toutes les
-Samba de l’île.
-
-La première noire.--Un ami me l’a prêtée, pour voir. Il est navré que je
-réserve mon avis. J’ai retenu que Saboutsi racontait des histoires de
-fées et de revenants malgaches. Et aussi, du côté de la montagne
-d’Ambre, elle a des parents qui possèdent pas mal de bœufs. L’ami part
-fréquemment en excursion avec elle de ces côtés-là.--Saboutsi porte le
-carnier et les provisions. Avec la famille, les nuits, on chasse le
-sanglier en battue, et la bête, dirigée par une meute dont un seul chien
-est dressé, défile devant l’un des chasseurs, et lui la traverse de sa
-sagaie à trente mètres. «Oui, oui, mon cher, mais votre femme Saboutsi,
-parlez-m’en un peu? le soir et le matin, qu’est-elle? Pareille ou
-différente?» L’ami me regarde railleur. Je suis pris: il sait trop que
-je veux toujours voir pour avoir vu et il me répond froidement:
-«Pareille; les moustiques ne la gênent pas.»
-
-
-En colonne.
-
-A la halte du soir, les Sénégalais ont fini de préparer le pacage des
-bêtes. Ils ont porté le bois et l’eau. Silencieusement gais, ils
-regardent leurs femmes autour des feux. On leur a donné, selon la
-coutume, des femmes malgaches. Entre eux ils ne se comprennent pas; de
-langue et de gestes différents. Mais ils sont aux petits soins pour
-elles, des choses de bonté et de tendresse s’agitent dans leurs
-cerveaux. Ils savent apporter le fruit, même la fleur qui fait plaisir.
-Ils admirent leurs compagnes de la saison dans leur attitude de repos et
-d’occupations ménagères, et leur bouche distendue bée devant l’intimité
-permise, tandis que leurs yeux cherchent par instants les yeux des
-camarades voisins heureux de la même joie. Elles, Sakalaves, ou
-Betsimisarakas, se composent une dignité et, loin des servitudes dans
-leur race, elles comprennent ce très vague respect des mâles, en sentant
-naître des caprices. Seulement la nuit, sous le rut trop rapide des
-soldats, elles regretteront l’étreinte continue des Anjouanais.
-
-
-La Grande-Terre.
-
-Pour les gens de Nossi-Bé, la Grande-Terre signifie le rivage de
-Madagascar, en face d’Herville et tout proche. Des bandes de partisans
-malgaches, les Marovyels, ont soudain brûlé et tué. La colonne formée de
-marins et de Sénégalais, campe au centre du pays dévasté. Et l’on
-raconte tout bas que les Sakalaves auraient longtemps encore accepté
-l’impôt et les prestations, mais qu’ils ont vengé la petite princesse,
-la Pandjaka, que le commis d’administration voulait prendre après
-l’avoir séquestrée. Toujours la même histoire; toujours des vaincus
-lassés de résignation quand il s’agit de défendre les femelles. On dit
-aussi: «Le commis, potentat au petit pied, avait une maîtresse emmenée
-de Nossi-Bé; jalouse de la Pandjaka, elle a prévenu les Marovyels, elle
-a présidé à l’émasculation et à la torture de Montin, de son amant».
-
-Justement voici qu’on amène la femme, des matelots l’ont trouvée dans la
-brousse à quelques pas du camp. Et le lieutenant l’interroge: «Sais-tu
-quelque chose? Comment Montin est-il mort? Ont-ils brûlé beaucoup de
-propriétés? Par où s’est enfuie la bande?» D’abord elle répond en
-malgache, puis, confiante, elle compose des phrases en français, simples
-d’idées et claires de sens. Elle ne sait rien, le soir terrible, elle
-s’est sauvée quand les brigands ont enfoncé la porte. Elle a erré,
-maintenant elle est lasse et a faim...
-
-Très tard, quand le lieutenant a fini sa ronde, vérifié les sentinelles,
-il revient pour dormir quelques heures dans le grand hangar fermé de
-toiles où il couche au milieu des hommes. Sur une estrade on lui a
-dressé son lit de campagne et des étoffes de lamba le gardent bien clos.
-Quand il a soulevé ce rideau, il est tout contre Alimou, étendue sur sa
-couchette. Comment est-elle là? L’officier, furieux, va crier. Mais deux
-yeux qui ne cillent pas, des yeux simples de supplication intense, le
-fascinent. Et, tandis qu’il hésite, la Sakalave a déjà allongé le bras
-et, sans le quitter du regard, sans bouger autrement son corps, elle a
-fait le geste de la caresse souveraine. Elle est nue. Dans l’ombre, ses
-anneaux d’oreille, grands cercles de cuivre, brillent. Maintenant
-qu’elle ondule lentement, ses cheveux en touffes énormes, où
-s’agglomèrent les coques pressées, froissent le drap, avec un bruit doux
-de jupon qu’on enlève. Son quintuple collier de corail bleui bat la
-pointe de ses seins. Et tandis qu’elle épand son odeur forte,
-adoucissant en désir la supplication de ses yeux, elle laisse deviner
-dans l’ombre le bas de son corps prêt pour la caresse que les blancs lui
-ont apprise...
-
-A l’aube, Alimou songeuse, secoue l’officier, qui dort: «Va veiller,
-dit-elle; puisque tu es mon mari, je ne veux plus de mal à Montin.»
-
-
-Binaô.
-
-Binaô, souveraine d’Ankify, vassale fidèle du général-gouverneur, a prié
-que le croiseur, actuellement au repos de Nossi-Bé, la vînt chercher,
-ainsi que toute sa cour. Elle désire vivement passer à Hellville les
-fêtes du jour de lan. L’état-major du navire s’inquiète du solennel
-protocole, mal averti de l’entourage de la reine. Surtout la question
-est débattue de savoir qui des officiers ira diriger l’embarquement de
-la maison royale. Car Binaô, dont les suivantes assurent de douces
-récompenses à cette corvée de direction, Binaô, à cinquante ans passés,
-ne cède à personne l’honneur de compléter, la première, son hospitalité
-plénière.
-
-Et la cour embarque, et la pandjaka a vraiment grand air au milieu du
-caquetage discret des petites filles qui se relaient à son service
-immédiat. Même elle a donné les ordres les plus sévères pour que la
-majesté du croiseur ne soit point troublée par de rapides passades. Sous
-son œil infaillible, le troupeau se parque, rieur, défiant aussi bien
-des matelots que des officiers.
-
-Trois heures sont nécessaires pour venir d’Ankify au mouillage de
-Hellville, trois heures en outre jusqu’à la nuit close où sous les
-manguiers, les cases étant trop peu nombreuses devant l’irruption des
-passagères amoureuses, commencera la saturnale de la nouvelle année.
-Alors, dociles, les petites suivantes clignent quand même de l’œil vers
-le personnel du croiseur, et s’étonnent des indignations qui accueillent
-les gestes naïvement cyniques par lesquels elles conseillent de remédier
-à l’attente insupportable.
-
-
-La Grande Comore.
-
-C’est un pays d’Islam, c’est la race, solidement perpétuée, qui peuple
-lentement Madagascar et qui demeurera, disparus les Houves, fondus les
-Sakalaves, partis peut-être même les Francs.
-
-Des femmes voilées passent; des gandourahs blanches se confondent avec
-la blancheur des murs, et la tache des chéchias pique les profils d’une
-cité en Kasbah. Des ânes, des porteurs d’eau, des traînées de pas comme
-de lents pèlerins vers la Mecque. Et le cheik vénéré, le maître, autant
-qu’il lui plut, de cette île, fut le Français Humblot, Humblot qui vécut
-l’aventure d’avoir un royaume pour lui seul, et un jour de l’offrir à
-son ancienne patrie. Maintenant il vit sur la montagne, au creux de
-vallées qu’emplissent des nuages d’eau, vallées où la flore merveilleuse
-réunit tous les spécimens connus au monde et en invente de nouveaux.
-
-En bas, dans la ville, les femmes passent muettes, voilées. Mais,
-musulmanes, ce sont plus les habitantes des harems inviolables. Apres au
-gain, elles se donnent la nuit; plus âpres encore, leurs maris ou leurs
-pères les prostituent.
-
-Le carré de leur front, l’ovale de leur visage est déliné par le sillon
-blanc d’une poudre de riz mêlée de colle. Du moins leur chair patinée et
-ferme l’emporte de beaucoup sur l’épiderme gras des Betsimisarakas. On a
-tort, disant qu’elles se donnent; elles se prêtent à peine, horrifiées
-par la souillure du chrétien, jusqu’à en repousser brutalement
-l’intimité suprême.
-
-
-Majunga.
-
-«Le Bâl est roi de l’heure et l’heure est longue à vivre.» De la lumière
-qui fait mal et du sable entre Majunga et Mabib, le village indigène.
-D’un côté la mer, grasse d’alluvions, et, par delà le chenal, le
-rougeoiement des falaises d’Ankaramy sous leur toison verte; de l’autre
-côté, le bois surchauffé qui exhale de la pourriture. On va, par un
-sentier où les pas ont tassé le sable, rigole abaissée qui partage
-l’étendue de la plaine miroitante. Mais le désert montre tôt sa borne;
-l’humus ferme se relève et s’accote à une première ligne de manguiers
-géants, à travers lesquels pointent les cases de Mabib.
-
-Dans le village logent la plupart des bourjanes. A ce moment en
-particulier ils sont nombreux, car le général-gouverneur est descendu de
-Tananarive à la mer. Ce sont les parias de l’île, la race inférieure,
-vouée aux fardeaux. Et sans doute ils répugnent un peu à l’œil. Plus de
-nudité aux lignes splendides, une couverture en haillons rejetée sur
-l’épaule les vêt; ils se couvrent la tête des restes détressés d’un
-chapeau de paille. Et leur barbe, échevelée par places, enlevée à
-d’autres places, ajoute à leur hideur de malades mystérieux. Malades,
-ils le sont, mais leurs femmes et leurs filles sont belles entre toutes
-les Malgaches. Leur race est sœur des races polynésiennes; comme elles,
-elle a gardé dans son sang le fléau que les mères de marins bretons
-nomment discrètement «la maladie des colonies» et comme elles, elle
-continue de produire des filles aux traits charmants et aux chevelures
-admirables, des chevelures adorées après le supplice des toisons crépues
-à fouiller.
-
-Et nous allons chercher une de ces Hovas, une Houve, comme on dit ici.
-Le docteur du bord s’est complètement informé et nous a rassurés. Pas
-tous cependant, quelques-uns ne surmontent pas l’effroi classique à
-cause du nom prononcé. Mais les autres sont curieux d’une autre chair
-que celles des Sakalaves ordinaires, curieux aussi du village que les
-Sénégalais ont failli saccager l’autre jour. Une de leurs femmes s’était
-enfuie du quartier des casernes à Majunga; réveillés par le mari
-malheureux, ils ont pris leurs armes et sont venus donner l’assaut aux
-cases de Mabib. Il y a eu du sang et les femmes Houves se réjouissaient
-en secret.
-
-La case est ignoble où l’on nous fait entrer, surtout basse à étouffer,
-Et, parce que l’attente se prolonge, des autres il ne reste plus qu’un
-enthousiaste... Quand il nous rejoint, il nous dit tous les détails,
-mais nous retenons qu’il a revécu une sensation d’Océanie. Il a retrouvé
-dans ce corps de Houve toutes les souplesses inconnues sur la terre
-malgache de la côte, les abandons et les refus qui font si diverse
-l’aimée passagère, la science des baisers qui touchent à peine, l’ardeur
-des vahinés de Tahiti et des Marquises. Il conte encore l’enfantillage
-gracieux des mouvements, la brusquerie des attitudes, l’élégance
-complète du geste d’amour, Puis, comme il se perd en de comiques
-évocations, quelqu’un essaye de définir, ironique, en disant: «la
-femme-bilboquet, n’est-ce pas?»
-
-Mais le temps de rire, ceux qui ne restent pas songent qu’ils
-reviendront demain.
-
-
-Nossi-Bé.
-
-Nossi-Bé, l’autre Tahiti. Petite île, comme l’île délicieuse; comme
-elle, terre chaude d’amour. Mais ici il faut s’étonner d’abord que ces
-douceurs de rêve puissent germer; il faut dire avec des mots prudents
-très francs aussi, quelle distance sépare les amantes polynésiennes des
-sakalaves; il faut pardonner aux officiers de marine, pour avoir connu
-l’Eden du Pacifique, de l’avoir rebâti à Nossi-Bé avec la tendresse du
-sol et la docile illusion des filles très nombreuses, avec aussi le
-contentement facile de désirs très jeunes. Et alors, la mauvaise part
-faite, revient à tous l’âme amie des nuits australes... Depuis la jetée,
-on marche sous la voûte des manguiers; les mangues mûres tombent,
-coupant la faible voix des jets d’eau invisibles; ou bien un «jack»
-détaché de la branche qui s’ébroue ensuite dans l’ombre, roule en
-tonnerre sur le zinc d’une toiture de case.
-
-Des voix parlent un moment, des noms se répondent, piquant des
-roucoulements de rires, étouffés ou lointains. Puis dans le silence
-repris, le jet d’eau balbutie, mal remis d’une peur, semble-t-il.
-
-
-Nossi-Komba.
-
-L’île dressée, laineuse de verdure, sous la seule clarté stellaire
-apporte le mensonge de son fantôme à toucher la hauteur d’Hellville; la
-baie, en bas, s’oublie dans l’union des deux terres. Et parmi la
-fragrance de vanille qui traverse d’un relent de spasme l’effluve
-continu des flamboyants, on marche plus vite, sans le savoir, vers les
-femmes dont la peau sent fort.
-
-Leurs noms? D’abord toute la dynastie des Tombou-Tombou-Safy,
-Tombou-Helli, Tombou-Lava; puis Tani-Kelli, Saniwa, Anngui; encore des
-noms français, Victoire, Marie, Rose; tous de nuance claire ou de pensée
-légère.
-
-Comment elles se déshabillent? Oh! les étoffes drapées, les lambas, ne
-donnent chacun en tombant que la sensation de la chère chemise de
-France, et rien de l’autre linge compliqué de France ne permet
-l’attardement et les délices successifs. Seulement parfois des colliers
-à plusieurs rangs s’embrouillent, et l’on aide, femme de chambre
-méchante, à prolonger l’impatience de l’amie...
-
-Si elles vous aiment? Si on en est sûr? Mon Dieu! comment dire cela à
-d’ironiques amants? Comment ne pas mériter, restant sincère, leur pitié
-étonnée? Tant pis! Non, on n’est jamais sûr, et ce sera crié très haut.
-On ajoutera, bien bas, qu’elles ont appris des gestes pour qu’aucun ne
-serve seul à une heure meilleure; plus bas encore, que dans une
-monstrueuse hypocrisie, candide quand même, elles veulent ne point
-terminer leur toilette d’avant, pour permettre l’illusion...
-
-D’ailleurs, elles croient plaire davantage dans leur effort
-d’intellectuelles que dans leur simplicité d’amoureuses. Oui,
-d’intellectuelles, elles ne savent pas le français tout uniment. Marie
-Rose lit des romans de George Sand et, après avoir fermé _Indiana_, elle
-dit très sérieuse à son ami...: «Mon ami, si j’en juge par ce livre, tes
-femmes de France sont de vraies p...» Heureusement d’autres que Marie
-Rose ignorent George Sand. Celles-ci se contentent d’apprendre des
-chansons obscènes de lycée ou de caserne; et les unes et les autres
-adorent la limonade très sucrée.
-
-Sur toutes règne Charlotte; Charlotte, qui habite au faubourg
-d’Andouane, est la proxénète-reine. Elle a des troupeaux. Le
-général-gouverneur lui accorde une concession à la Grande-Terre et elle
-viendra voir l’Exposition. C’est une camarade et une maman. Elle passe
-des matinées à bord. L’après-midi on reste à causer chez elle à
-Andouane, et l’on s’intéresse à ses nièces, mignonnes impubères, dont la
-virginité est promise à de longues échéances. Il y a aussi chez
-Charlotte, des cousins et des neveux, assez nécessaires depuis un
-certain 14 Juillet où elle se trouva trop seule devant les matelots en
-bordée.
-
-Une chose marque d’originalité les amours d’Hellville ou ceux de l’île
-entière. De ces passades aussi bien que des unions plus longues qui
-retiennent en ménage une Sakalave et un officier, il reste presque
-toujours des traces; les femmes souhaitent que le moment se prolonge,
-que l’amour devienne amitié.
-
-Alors très souvent l’amant et l’amante se font «frère et sœur de sang».
-Une cérémonie consacre l’échange. On s’attendrit un peu ce jour-là dans
-un cadre familial et l’on se fâche contre les sceptiques qui assurent
-que la solennité sert simplement à procurer aux petites femmes une orgie
-de limonade. Au reste, en dehors de cette manifestation sacrée, la
-langue de Nossi-Bé exprime d’un seul mot l’idée de si douce chimère,
-hélas! aux blancs, de: «celui qui a été l’amant d’une femme et qui est
-resté son ami».
-
-Si les abandons des femmes Sakalaves ne se donnent que rarement aux
-Européens, ils se donnent presque aussi rarement aux mâles de leur race.
-
-Mystérieuse, intelligente, méprisante, solide, une autre race existe
-dont les hommes sont là-bas les amants ardemment désirés: ce sont les
-Anjouanais, Arabes de sang presque pur. Effacés devant l’Européen,
-heureux seulement de le tromper en affaires, ils dressent leur souvenir
-irritant parmi les nuits. Et s’ils voulaient, ils veulent d’ailleurs
-parfois, ils organiseraient sur la terre malgache un syndicat
-d’alphonses souverains et chéris... Pourquoi? Ils sont beaux, mais
-d’autres charmes les imposent aux femmes Sakalaves; on pourrait presque
-dire des philtres. Outre leur virilité remarquable, ils ont gardé le
-secret des aphrodisiaques. L’ont-ils reçu de l’Orient passé? Peut-être.
-Ils vivent en tout cas pour le spasme. Sous les allées d’Hellville des
-adolescents avec du sable émeuvent par avance la sensibilité de leurs
-muqueuses.
-
-
-Vohémar.
-
-Le spectacle est comique, en passant, tout à fait en passant. Il est
-artificiel aussi; cependant il s’est glissé au milieu des choses non
-oubliées.
-
-Le résident s’est composé un harem de petites Houves. Elles s’habillent
-à l’européenne, et elles valsent. Vraiment, le premier étonnement envolé
-d’une tête noire sur des corsages bleus ou roses, elles ne sont point
-grotesques. Le bal devient charmant, la fin de nuit est exquise, remplie
-du déshabillage si rare et de la science d’amour des petites filles aux
-belles chevelures.
-
-
-Fort Dauphin.
-
-Quelle désolation que cette baie qui pourtant enferme le plus de passé!
-Un fort d’avant Richelieu encombre la falaise; des collines se
-bousculent et au lointain s’estompent de tristesse au-dessus de lacs
-sans vie. La houle énorme et continuelle envahit le cirque trop étroit;
-une plage de sable coupée d’épaves, garde des attitudes de long
-squelette blanchi où se reposent des corbeaux.
-
-Et des matelots ont vécu là un mois, après le naufrage d’un navire de
-guerre. La terre, une fois de plus, peu habituelle, leur a soufflé des
-idées de sang et de viol. Et une nuit ils ont brisé les clôtures du
-campement, ils ont forcé les cases éparses des indigènes; ils ont forcé
-des femmes, non pas des filles complaisantes, comme celles d’Hellville
-ou de Majunga, mais des femmes farouches qui les mordaient ou
-déchiraient leur sexe. Et l’antique histoire des races étrangères,
-condamnées à fournir toujours des vainqueurs et des vaincus, s’est
-revécue une fois près de flots lourds qui ne sont plus les vagues des
-tropiques, qui sont les houles mystérieuses de l’océan du Sud.
-
-
-Tamatave.
-
-Des blanches, des Sakalaves, des Houves, des créoles, même des
-Japonaises. Mais comme le fait remarquer un fonctionnaire honoraire
-d’une fonction honorifique: «la Japonaise, comme l’anti-cléricalisme,
-n’est pas un objet d’exportation».
-
-C’est vrai. Alors il reste des chairs trop connues. Il reste autre
-chose, la blanche ignorée depuis un an, et qui vous refait un peu
-l’_Aventure_.
-
-
-Japonaises de Tamatave.
-
-Il faut bien en parler, puisque le quartier chaud de la capitale très
-vite devient un Yoshivara, que les mousmés y prennent un monopole que
-leur disputent mal les Sakalaves et dont se désintéressent les créoles.
-Et depuis des siècles, des dizaines de siècles, elles continuent le
-métier d’apporter leur chair par le monde, devançant les Colomb et les
-Cook, rencontrées partout avant que l’on sût la place de l’Empire du
-Soleil, semées dans la Carthage de Flaubert et l’Alexandrie de Louÿs.
-«Il en venait de plus loin encore: des êtres menus et lents, dont
-personne ne savait la langue... leurs yeux s’allongeaient vers les
-tempes... Elles connaissaient les mouvements de l’amour, mais refusaient
-le baiser sur la bouche... Entre deux unions passagères, on les voyait
-jouer entre elles, assises sur leurs petits pieds et s’amuser
-puérilement.»
-
-Etrangeté! elles paraissent plus faites pour cette grosse île éloignée
-du Nippon, que pour d’autres transplantations, celle de Saïgon par
-exemple. Leur goût exclusif du poisson cru déjà leur crée une fraternité
-matérielle avec les Sakalaves. Dans le sable des avenues elles enfoncent
-leurs socques aussi décidément qu’elles les claquaient sur le sol
-caillouteux de Nagasaki. Leurs veilleuses, leurs papiers dorés, leurs
-bâtonnets rouges sur l’autel minuscule des ancêtres, ont pu ne froisser
-ni étonner les Malgaches, seule race peut-être au monde qui ignore la
-moindre des conceptions de l’au-delà.
-
-Ce ne sont plus des mousmés, ce ne sont plus des geishas, mais elles
-demeurent quand même de frêles choses, dont on a toujours la tentation
-de faire joujou, et c’est ainsi que les créoles, d’autres encore, s’en
-amusent trop et trop complètement. Vis-à-vis du mâle, elles demeurent,
-comme là-bas dans le Nippon, aussi dédaigneuses, aussi mystérieusement
-railleuses, aussi indifférentes; mais elles exagèrent encore les
-défiances de leur propreté d’hermine. Et avant certains baisers, qu’ici
-elles consentent assez souvent à donner, elles se capitonnent les
-bajoues d’un rempart de papier.
-
-
-Sur Ranavalo.
-
-_Paquebot Yang-Tsé, Février 1899._--C’est seulement après une presque
-demi-journée d’installation à bord; seulement par le hasard des
-causeries avec ceux qui y sont, à ce bord, depuis la Réunion, comme
-Elle; ce n’est que l’étonnement, rapide mais aussitôt renseigné, de voir
-occupée la cabine de luxe; ce seul examen bref, bien juste précisé dans
-l’accoutumance aux allers et aux retours, qui révèle la passagère
-royale, Ranavalo. Le gouvernement de France a jugé bon de lui prendre
-son oisiveté après son pays. Sans doute, il est meilleur juge que
-l’errant dont la pensée, après des heures en ce voisinage, ne trouve une
-curiosité de la Houve, suprême «pandjaka», qu’au loisir de l’absinthe
-plus émeraudée sur la glace plus cailloutée et plus lisse. Cependant,
-après avoir écouté ceux qui peuvent savoir, il ne paraît pas que l’exil
-dans l’autre île, à trois jours de Fort-Dauphin, maintenait aux
-souvenirs des vaincus l’énergie d’une présence lointaine...
-
-Au reste, Ranavalo quitte la Réunion avec joie.
-
-De la hâte brutale parmi laquelle on la fit dévaler les pentes de
-l’Emyrne, jusqu’à la mer geôlière; du filanzane, galopé entre les
-troupes, semées encore presque jusqu’à Tamatave, disparus les
-quelques-uns que la fortune mena coucher au Palais d’Argent; des robes
-et des trésors, perdus entre les haltes et la reprise de la chevauchée,
-à l’aube, Ranavalo n’a regretté que les robes. Et elle en a commandé
-beaucoup d’autres à Paris, Paris qu’elle va voir, déjà ivre de sa
-légende.
-
-Car elle a compris, elle raconte, elle confie au commandant du navire;
-aux officiers entourant, goguenards, le capitaine chargé de sa personne,
-que le président Faure, à qui elle écrivit son désir éperdu, va lui
-offrir le spectacle de la Ville en Exposition...
-
-Donc le temps est mesuré où elle pourra épuiser ses malles pleines, trop
-fièrement coquette pour ne point rechanger le trousseau neuf,
-lorsqu’elle aura mis le pied sur les Champs-Elysées. Les Champs-Elysées,
-comment cela est-il? Mais, une allée, conservée dans une forêt de jadis,
-semblable aux bois d’Emyrne, sans que les fûts s’en dressent plus
-altiers, et c’est l’allée sur laquelle défilent les cortèges de rois,
-sur laquelle a roulé le gala du tsar... Ranavalo rêve; même des larmes
-du bonheur escompté embuent ses yeux en gouttes de café.
-
-Voici Aden déjà et pas une fois la reine ne s’est mise à table, vêtue
-comme une autre fois auparavant, depuis le premier repas. Elle mange
-dans le salon des premières, mais à une table réservée, en retrait de la
-ligne occupée par les rares passagers.
-
-Elle s’amuserait d’avoir une place au milieu de tous, reconnaissante
-quand même de cette déférence gardée à sa personne, malgré d’autres
-lèse-majesté. Car, si elle n’a jamais été qu’une reine fainéante, une
-«pandjaka» de gaieté, couvrant des Richelieus Houves, il lui reste
-néanmoins le vif sentiment de son extériorité de souveraine, et la
-conscience qu’il en doit demeurer immuablement un symbole: faire pour
-elle ce que l’on ne fait pas pour tous les autres. Humble protocole,
-protocole de Gérolstein! A la même table, il faut que siège, en face
-d’elle, son interprète ou factotum, vague première utilité, peut-être
-apparenté à la Houve pandjaka, en tous cas pour lequel elle déroge à la
-solitude du festin royal. Et le troisième convive est une femme de son
-rang du moins, sa tante.
-
-Cette tante seule occupe l’attention des passagers, les amuse, hélas!
-surtout. En vain la reine l’a grondée, en vain, au départ, le général
-d’infanterie coloniale, avec une discrète fermeté, lui a fait écouter
-des recommandations: la tante, majestueuse, immense, le regard fixe
-parmi les bouffissures de peau et sous la crépelure de ses cheveux,
-différents de la belle chevelure de Ranavalo, la tante s’oublie entre le
-Bourgogne, le Champagne et le Whisky. Le plus souvent, sa faiblesse ne
-gêne personne; seule Ranavalo s’en désole et ne se promène, calme, sur
-l’arrière, qu’après s’être assurée du profond sommeil de la parente.
-Mais voici qu’un soir, la mer plate, le repas s’est prolongé dans le
-salon, et nombre de gens sont encore à table que derrière eux la tante
-continue de boire. Soudain exaspérée de sa solitude, des gestes et des
-voix des dîneurs, qui sait? peut-être crachant la rancœur de vaincue,
-d’exilée et d’abandonner, que la frêle et mélancolique Ranavalo cache ou
-ne sent plus, la grosse femme hurle. Or on écoute, par loisir, et parce
-que Ranavalo n’est pas là. On entend que la tante insulte tous les
-hommes présents et leur dit son mépris de n’avoir encore été forcée par
-aucun d’eux. Puis incapable de se lever, elle boit, boit toujours.
-Ranavalo est accourue; la tante méconnaît la majesté royale; on a peine
-à la coucher et la petite reine désespérée pleure à chaudes larmes le
-scandale, appuyée contre un bastingage. Le capitaine Bon......, son
-cavalier servant, celui qui doit la remettre à Marseille au chargé du
-gouvernement, essaie vainement de l’entraîner, de lui offrir son bras
-pour une promenade sur le pont.
-
-Quel vraiment gros chagrin! Car la joie de Ranavalo est précisément de
-marcher ainsi au bras du capitaine. Et souvent l’officier, dérangé dans
-son whist, peste contre la timide apparition de la reine qui, sans oser
-parler, va et vient devant le fumoir, attendant le cher appui et
-préparant la solennité d’un pas pour son pied menu.
-
-Elle se couche comme un enfant sage. Depuis les craintes de la guerre,
-de la fuite, de l’exil, elle imagine des sujétions continuelles. Très
-humble, elle se persuade que seule la bonté du capitaine Bon......oy lui
-permet des fantaisies et des libertés, et alors, pour ne point le faire
-punir lui-même par quelque diable méchant et galonné, elle se retire
-très tôt dans la cabine de luxe, plus près de Paris que la veille, avec
-la douceur sommeillante d’être plus près encore au matin proche.
-
-Sur la carte, comme tous, elle s’intéresse au point marqué. Mais des
-professeurs complaisants n’ont pu lui faire comprendre l’échelle des
-milles. Les explications de distance tournaient dans sa cervelle de
-femme-enfant. Elle ne compte que par nuits, avant l’éblouissement de
-Marseille, dans le soleil dont on lui parle. Rien ne l’occupe, hors
-l’arrivée, hors Marseille pour Paris.
-
-L’enfant royal mange, sans crier, dans l’avant-carré, sous la
-surveillance d’une nourrice. Ranavalo d’ailleurs n’est point sa mère. Il
-croît, celui-là, inutilement puisqu’il n’y a plus de trône où le hucher,
-sélectionné quand même dans un cercle de familles traditionnelles, choyé
-avec l’aveugle intelligence d’une communauté d’abeilles dispersées.
-
-Et lorsque le Yang-Tsé s’amuse au raz, lorsque Ranavalo haletante de
-l’écrasant espoir de Paris, se pencha pour voir un messager du
-président, elle aperçut le préfet accompagné ainsi que pour recevoir le
-Masque de Fer ou Eyraud, et elle sut que le lendemain, à midi, un autre
-paquebot l’emporterait en Algérie, encore vers des hommes noirs, encore
-loin de Paris.
-
-Alors elle défaillit, plus vaincue qu’au Palais d’Argent. En route, à
-Suez, au premier crépuscule de froidure, elle avait appris la mort du
-président Faure; ici, elle adjura son ombre, et pensa qu’un méchant
-génie avait remplacé le bon chef de jadis... Maintenant elle voudra lui
-pardonner puisqu’il l’appela; surtout elle aura eu le temps de
-comprendre que son titre de «pandjaka» est demeuré toujours une chose
-grande et terrible pour les Francs; elle se sera étonnée que la
-gracieuse chose qu’elle est, ait pu effrayer. Et, désormais consciente
-que ses caprices d’enfant-reine ont droit du moins à d’autres amusements
-que ceux ordinaires aux enfants, elle prendra à pleines mains son énorme
-joujou souhaité, Paris.
-
-
-
-
-FEMMES DU PACIFIQUE
-
-
-
-
-[Illustration: Femmes d’Hawaï.]
-
-
-
-
-FEMMES DU PACIFIQUE
-
-
-Passades lointaines.--Macassar.
-
-Il faut avoir su beaucoup de géographie pour se rappeler cela, la grosse
-ville de Célèbes, Célèbes? Ah! oui, l’île bizarrement découpée, poulpe
-nourri entre des mers d’Inde et des flots du Pacifique. Mais, dans cette
-dernière terre contre qui viennent se chauffer à la fois les deux
-océans, la sensation d’Inde domine très pleine: le mélange des bois et
-des eaux en des calmes de divinité, des sommeils et des réveils de
-fauves, les fleurs qui semblent devenir et les hommes qui paraissent se
-figer. Par-dessus cet humus antique, les bons et gras Hollandais ont
-étendu un semis de souveraineté colonisatrice. Puis leur nirvâna
-habituel, parmi la bière rêveuse, s’est accommodé du nirvâna autochtone.
-
-Leurs croisements avec la race ont réalisé des types invraisemblables,
-nés, croirait-on, de la fantaisie d’un journal amusant.
-
-L’épaisseur du mâle, accouplée à des maigreurs hiératiques de femmes,
-s’est portée au hasard sur la ligne des formes. A côté de filles dont la
-poitrine s’offre, moins large que la taille, d’autres soutiennent à
-peine des seins débordants sur une taille raide et étroite comme un
-bambou. Des croupes chevalines abondent; des silhouettes effilées,
-traçant dans une verticale le dos et les jambes, sont fréquentes.
-Parfois des faces de bébés joufflus, parfois des visages tels ceux des
-affamés du Gange; des bras courtauds ou des perches de moulins à vent,
-des cheveux crêpés ou des cheveux nattés jusqu’aux chevilles.
-
-Seulement la diversité d’apparence ne se continue pas en diversité de
-tempéraments.
-
-La femme, à Macassar, c’est l’esclave biblique, indifférente le plus
-souvent; et, si elle ne l’est pas, trop humble pour oser le montrer de
-quelque façon. On vient, on ne revient pas, ignorant même si les
-charmeuses de serpents, entrevues au seuil des temples, ont gardé, elles
-seules, la lascivité de leurs pareilles du Népal.
-
-
-Nouméa.
-
-Le beau temps est passé où Nouméa, en train de devenir la cité du
-nickel, regorgeait de cocottes dans les rues et de bar-maids autour des
-comptoirs. Les miniers, les rouliers, les entrepreneurs improvisés
-dix-huit mois au long des routes entre le gisement et la côte, sont
-rentrés dans leurs rangs ordinaires, libérés qui ne sont plus que des
-demi-individus, ou commis dans les innombrables bureaux d’Etat. Sydney a
-repris les bar-maids; les Françaises si recherchées, en veine
-d’aventure, ont trouvé plus loin, aux Amériques, des amis, ainsi que
-disait l’une, «aux pieds moins nickelés». Les popinées ont reparu à la
-musique; Nouméa est redevenu et pour toujours le bagne.
-
-Les histoires sont effroyables que l’on conte des condamnées, parquées
-toutes, affolées par leur sexe. Les dernières sont celles-ci: quinze à
-vingt de ces femmes assuraient les services du principal hôpital de la
-pénitentiaire. Un caporal-fourier vint, vers le midi, faire signer des
-papiers. Tandis qu’il cherchait le major, quelques-unes le conduisirent,
-l’égarèrent dans les couloirs, l’enfermèrent enfin dans un cabinet
-reculé. Puis, rassemblant le troupeau des harpies, ensemble elles le
-violèrent, forcèrent sans relâche son désir, l’épuisèrent à mort.
-
-Autre chose. Après avoir satisfait une folie, elles tentèrent d’assouvir
-une haine. Comme elles avaient fait de l’homme le matin, elles se mirent
-le soir sur une religieuse détestée. De toutes leurs caresses, elles
-polluèrent cette chasteté et cette sainteté. Puis elles s’efforcèrent,
-par des manœuvres inouïes, que le viol du caporal leur servît à
-déshonorer jusque dans l’avenir la chair de la vierge consacrée.
-
-Leur vision est du cauchemar. Encore ne voit-on à peu près que celles
-dont un forçat a voulu pour femme. Et alors celles-là le gardent avec
-une jalousie atroce, qui tue et lacère au premier doute...
-
-Cependant les indigènes fixées dans la ville, les anthropophages d’il y
-a cinquante ans à peine, promènent à la musique leur coquetterie
-enfantine et leur douceur d’animaux inférieurs. Le nom dont on les
-appelle les confond presque avec les vraies filles du Pacifique,
-popinées ainsi unies aux faufinées des Samoa ou aux vahinés de Tahiti.
-Simplicité et caprice des mots. Car, popinées, elles ne sont que des
-négresses aux cheveux crêpus et lèvres déformées, encore sœurs des
-Canaques errant par les monts de l’île, qui forcent eux-mêmes les cerfs
-et tuent avec le casse-tête et la sagaie.
-
-Le soir, sur la place, dans l’ombre tiède alourdie par les relents des
-flamboyants énormes, elles tournent par bandes autour du kiosque. Elles
-marchent pieds nus; leur tête floconneuse est nue; mais, sans le moindre
-linge, sur leur corps, elles ont passé une robe éclatante de confection
-française, coupée et ornementée ni mieux ni plus mal que celles des
-Européennes de Nouméa, et qu’elles ont pu, au prix d’extraordinaires
-économies, acheter cent cinquante francs à la maison Ballande. Elles
-parlent français très suffisamment; la surprise de leur chair est une
-chaleur impossible à présager, aussi amollissante que des vapeurs de
-bain; et leurs enfants, la plupart, naissent avec de gros ventres
-comiques.
-
-Il arrive que des hasards de conception les font mères de filles aux
-lignes pures, la peau à peine éclaircie, mais le visage plaisant et les
-yeux beaux. A ces filles, elles conservent par des précautions plus
-efficaces que des morales... la virginité, jusqu’au marché conclu avec
-quelque amateur riche, qui paiera le plaisir de couper lui-même et non
-pas au figuré, les derniers fils qui attachaient l’adolescente à son
-état de chasteté.
-
-Puis ces métisses, maîtresses de leurs corps, deviennent les hétaïres
-ordinaires de Nouméa. Comme partout ailleurs, elles aguichent le
-passant, et comme partout, les cochers vous mènent à leur case.
-
-Or, l’argent est rare dans la petite ville anémique; bien souvent des
-libérés, travailleurs énergiques, amassent quelque pécule, en vendant
-des légumes ou des fruits. Et avec les métisses ils dépensent des
-virilités longuement mûries aux bagnes. Cela, c’est le rendez-vous
-honteux, caché. La métisse qui se donne à un libéré crève sous le mépris
-des fonctionnaires, est poussée du pied par eux, ne doit plus rien
-attendre de cette clientèle, la plus nombreuse naturellement. Oh! la
-laide chose! En tout lieu du monde, il faut trouver une étreinte criée
-en injure par les blancs tyranniques, quand même elle serait chauffée
-d’un vrai désir.
-
-Juif, Chinois, ou libéré, sus à la bête immonde! Et c’est encore
-Madagascar où glapit la note moins féroce, quand les Betsimisarakas,
-s’injuriant entre elles, l’une lance à l’autre un seul mot:
-
-«Lilinaweï.» «Va coucher avec un caïman!»
-
-
-Nouvelles-Hébrides.
-
-La nuit australe, merveilleusement stellaire et furtive, mêle à l’onde
-large des effluves de l’oranger l’âcreté brève du varech. Et c’est chose
-rare. D’ordinaire la mer Pacifique, sans flux, est aussi sans odeur.
-Ici, la brise absente, un clapotis flaque cependant, au lieu de la
-sérénité d’eau coutumière; mais léger, à peine doux, tel à intervalle
-l’écrasement d’une large goutte de ruisselet sur une dalle de fontaine,
-à travers des mousses. Le murmure cassé perce des lignes de bananiers,
-la dernière ligne indiquant le sable. Parmi les premières lignes, des
-cases; plus loin, tassées d’ombre, d’autres cases, et, si l’on monte,
-perdant le clapotis, une vibration qui halète comme des fléaux sur une
-aire où l’on bat du blé. Plus près, le parfum d’oranger s’étale en
-nappes, semble-t-il. Plus près encore, voici:
-
-Des noirs, hommes et femmes dansent. Rythme enfantin d’ailleurs. Ils se
-tiennent par la main, en cercle, sans alterner les sexes. Le chant qui
-les balance, à ce que l’on en comprend, déclame deux vers, en crie un
-troisième, assourdit en plainte le quatrième. Les danseurs s’en vont à
-droite, à gauche, gagnent un pas à peine après chaque double couplet. Et
-la rapidité de ces courses alternées sur place, imite bien le halètement
-des fléaux.
-
-Ces gens paisibles le soir, effrayés et cruels dans le soleil, sont
-primitifs entre les primitifs. Leurs femmes sont des femelles velues; le
-musclage de leur corps déconcerte un peu le désir, mais leurs seins sont
-de marbre. Les colons épars et les missionnaires qui, depuis longtemps,
-s’efforcent d’en grouper autour des récoltes de bananes et de cocos,
-leur ont appris la valeur de la grande pièce d’argent. Depuis ils
-recherchent l’Européen, lui donnent, même consentants, l’illusion d’un
-vil préhistorique, et d’ailleurs, horrifiées par la souillure de son
-contact, en repoussent brutalement l’intimité suprême.
-
-
-Christchurch.
-
-Le lieu, ville anglaise de colonie, n’est point déplacé dans des rappels
-du Pacifique, et son passage de maisons à bow-windows et tuileries
-gaies, ne bouleverse pas la cinématographie des Iles. Il est vrai que
-c’est une comparaison, étrange, mais exacte absolument, qui ramène à
-l’évocation la gentille cité de Nouvelle-Zélande. Après le flirt trouvé
-aux Tonga ou à Wallis, comment ne pas songer au flirt des filles
-saxonnes, le plus précis?
-
-Tennis, rallyes, thés dansants vous accueillent; l’année précédente,
-l’Affaire avait fermé aux Français toutes les portes de jardinets. Entre
-toutes les sœurs et amies de l’hôte, il faut choisir, et c’est
-délicieux. Choisir la moins sport des jeunes filles, parce que le temps
-des autres est sportif en vérité; cependant, que le sweetheart sache
-monter, et pratique! A l’heure des crépuscules froids sur le fiord
-profond dont l’évasement forme rade, l’hiver frissonne, et des bois
-palpitent, sont proches, où des corbeaux serrés en bande croassent le
-Nevermore...
-
-Voyez, Annie, le thé se refroidit vite comme votre main, et le cake
-s’effrite, gelé... Mais demain, petite chérie, nous prendrons les
-chevaux joujoux et nous aurons au galop la chaleur des yeux. Maintenant,
-racontez-moi, pour convertir le vilain Français qui ne sait pas aimer,
-comment Lucy et Blundell sont restés cinq ans fiancés?
-
-Le matin, sur la route sonore, au galop, les yeux chauds. L’hiver est
-oublié; voici midi qui sue. Annie a voulu que l’on attachât les chevaux
-nains à un arbre; elle sait un banc où l’on sera bien, car il faut déjà
-s’abriter des rayons.
-
-On est bien, oh! on est très bien, si bien qu’il y a un moment dont on
-ne se souvient plus. Comment, que dites-vous? Avec Annie. Oui, mais
-Annie est quand même la vierge blonde, et comme on lui fait remarquer
-qu’elle a perdu son mouchoir sous les arbres, elle sourit divinement:
-«J’en ai toujours un autre, dit-elle.»
-
-En revenant: «Dites-moi, sweetheart, est-ce que Lucy et Blundell, quand
-ils étaient fiancés...?--Mais oui, darling!»
-
-Puis avec élan: «Oh! j’attendrais pour vous tout le temps que vous
-voudriez!»
-
-
-Tonga-Tabou.
-
-Bien plus que Tahiti, plus que toute terre où s’accroche la nostalgie,
-voici venir, dans une sérénité et une volupté à la fois de mémoire,
-l’île délicieuse. La capitale, la grand’ville s’aperçoit, aussitôt
-déroulée la dernière sinuosité d’un chenal aux caprices fous. Le front
-au lac intérieur où le passage serpente depuis la haute mer, le dos à
-des arbres qui bruissent comme des tombeaux, Nuku-Alofa montre, à cent
-mètres du mouillage, des allées d’ombre, des enclos de fruits et de
-fleurs, des murs bas coupés de marches en pierre ainsi que dans la
-campagne bretonne. Et le nom de la cité: Nuku-Alofa, signifie l’endroit
-où l’on aime.
-
-L’île est indépendante, absolument. Elle a un roi, un roi que l’on va
-saluer en grande tenue.
-
-L’évêque des missions, interprète, lui explique le discours de l’amiral,
-et le monarque lui fait répondre qu’il est _heureux_ de la venue des
-Français. Cependant son visage est grave. L’amiral s’arrête de nouveau
-après un second paragraphe: l’évêque déclare que le prince est
-_enchanté_ de voir des amis. Sa figure est devenue soucieuse. Enfin,
-tandis que la péroraison répand ses fleurs, Monseigneur s’écrie: «Le roi
-est au comble du bonheuret de l’_enthousiasme_.» Le roi semble avoir
-enterré le matin le plus cher de ses proches.
-
-Et cependant il s’amusait. Il vient à bord en uniforme de général
-allemand; au grand mât on frappe son pavillon particulier et trois
-salves de vingt et un coups saluent au pied de la coupée, au départ de
-terre et au retour.
-
-D’ailleurs c’est un monarque malheureux: superbe de prestance, crevant
-de santé, dans ce pays dont il est le maître et où aucune femme n’est
-laide, il vit chaste. Il doit vivre chaste. Exil ou mort, il ne reste
-plus à Nuku-Alofa qu’une seule personne digne de son alliance, une
-royale personne de deux ans. Dix ans d’attente, oh! le supplice, et
-pourtant la loi tongienne est inflexible.
-
-Plus inflexible encore est la rigueur des filles de Tonga-Tabou pour les
-étrangers.
-
-Un français charmant, fonctionnaire du royaume, nous avoue qu’il se
-passa dix-huit mois entre son établissement à Nuku-Alofa et le moment où
-il put discrètement prendre une maîtresse.
-
-On s’étonne, on admire la puissance des religions semées sur cette
-terre, aussi bien catholique que Wesleyenne, sans compter un troisième
-culte indigène inventé par un wesleyen dissident. Mais non. Cela ne
-suffirait pas, ne suffit pas car entre les mâles et les femmes de la
-race, ardentes et belles, le nombre des naissances illégitimes est de
-une sur deux. Cela, Monseigneur nous le conte, désolé. Du moins, il a
-quand même, lui ou d’amères prêtres, trouvé une ingénieuse limitation à
-l’œuvre de chair, et si les filles superbes repoussent l’étranger, c’est
-parce qu’elles ont été persuadées des maladies et des démons qui leur
-passeraient sûrement dans le corps. Cela, Monseigneur ne nous le dit
-pas. Mais lorsque nous sommes avertis, sa bonne grâce réussit à peine,
-même au prix des festins bibliques, à gagner notre pardon.
-
-Il a trop réussi; en vain chercherait-on un marin, qui depuis trente
-ans, ait été l’amant d’une femme à Tonga-Tabou.
-
-L’amant complet du moins. Et il n’est pas très certain que Dieu ait
-sujet d’être absolument satisfait des résultats obtenus par Monseigneur.
-Les jeunes filles de Nuku-Alofa ont découvert le flirt et inventé les
-demi-virginités. Quelqu’un a dit cette aventure: invité, le soir à un
-«Kawâ» avec d’autres officiers, il s’était échappé du cercle officiel.
-Dans la cour, envahie par les curieuses de Nuku-Alofa, il tenta une fois
-de plus, et aussi vainement, de fléchir le désir d’une fille. Alors,
-avec de comiques gestes de découragement qui amusèrent la bande, il vint
-s’asseoir au bout de la galerie, au milieu de toutes les femmes serrées
-en ce coin comme des hirondelles. Des rires lui éclataient aux oreilles,
-des grimaces l’enrageaient, des poses inconsciemment lascives
-l’affolaient. Ses voisines de droite et de gauche, par dessus lui, se
-prirent à jouer à la main chaude. Soudain, les rires redoublant, des
-menottes, toutes les menottes qui purent, se fourrèrent dans ses poches
-de pantalon. Il ne protesta point, d’ailleurs submergé, et depuis il n’a
-point confessé sa honte.
-
-Peut-être est-ce le même qui, oublieux de toute Europe, voulut, par un
-matin d’Eden, violer une pêcheuse rencontrée? Probablement c’en est un
-autre.
-
-Dans cet Eden-Tantale, la moindre réunion, le plus petit Kawâ, comme on
-dit là-bas, assemble des dizaines de beautés. Elles chantent et dansent
-adorablement. Sous les allées ombreuses, des enfants, alignés et graves,
-jonglent avec des oranges, jusqu’à huit ensemble; des théories
-s’enroulent et se déroulent aussi flexibles et eurythmiques que celles
-de l’Hellade.
-
-Puis, on entre, pour se reposer ou pour boire, dans des cases. La nuit
-claire descend du toit; quelle que soit l’heure, toute la famille
-s’éveille, vous entoure, apporte les cocos frais, et attend indéfiniment
-qu’il vous plaise de sortir. Des sourires vous détendent; une case est
-catholique, une autre wesleyenne, la troisième tongienne.
-
-Partout même accueil, partout même désir. Et quand on demande à une
-aïeule le droit de poser sa bouche sur la bouche d’une jeune fille,
-avant de partir, elle accorde et rit, étonnée, femme d’une terre où la
-langue n’a point de mot pour traduire baiser.
-
-
-Wallis.
-
-Dans la salle de classe à la case des Sœurs enseignantes, une fille de
-douze ans cause avec la religieuse. C’est une grande, une de celles que
-l’on peut à grand’peine jusqu’à cet âge faire rentrer au dortoir, dès
-neuf heures le soir, loin des hommes du village.
-
-_La fille._--Il y a longtemps que tu n’as vu le prêtre de Vâo?
-
-_La religieuse._--Oui, pourquoi?
-
-_La fille._--Tu dois être bien gênée.
-
-_La religieuse._--??
-
-_La fille._--Le grand bon Dieu a bien fait de mettre dans l’île en même
-temps que toi un homme de ceux que tu peux avoir dans ton lit, n’est-ce
-pas? Mais tu feras bien de lui en commander un autre, car le père de Vâo
-est déjà vieux.
-
-_La religieuse._--Veux-tu te taire, malheureuse! Que dis-tu! Ne te
-souviens-tu pas que tu me vois toujours seule au dortoir?
-
-_La fille_ (très calme).--Sûrement! mais je pense que ton corps n’est
-pas fabriqué pour les hommes d’ici, et que seul le père Vâo peut lui
-donner la caresse.
-
-_La religieuse._--Mon enfant, je vous en prie, taisez ces vilaines
-choses; récitez la prière que je vous ai apprise.
-
-_La fille_ (têtue).--Le grand bon Dieu a envoyé les hommes noirs (les
-prêtres) parce qu’il y a les femmes blanches (les sœurs).
-
-_La religieuse._--Mon Dieu!
-
-_La fille_ (docile).--«O Vierge immaculée, daignez, etc...»
-
-Au dehors, le rivage est proche. Le corail blanchit dans la mer
-saphirine. Le crépuscule bref se fond en tiédeurs, et les pêcheurs de
-nacre chantent vers l’Istar malaise.
-
-
-Sydney.
-
-«What do you think about our beautiful harbour?» La question sort aussi
-naturellement qu’un bonjour des lèvres de tous les hôtes, de tous les
-amis de passage, même des voisins de tramway qui devinent l’étranger.
-Eh! oui, la rade est extraordimaire, formée, après un goulet qui lèche
-des falaises, d’innombrables baies distinctes, cases successives
-disposées, semble-t-il, pour remplir d’itinéraires un mois d’excursion.
-Mais à quoi bon s’arrêter à cette joliesse? Un peu Fort-de-France, un
-peu Diégo, beaucoup Nagasaki, et voilà l’aquarelle linéée et teintée.
-
-Le «beautiful harbour» n’échappe pas plus que n’importe quel rivage du
-monde à l’inquiétude vicieuse des errants, l’interrogation irritante: «A
-quoi cela ressemble-t-il?»
-
-Ce qu’il y a de curieux, de quelque peu nouveau, c’est le faubourg
-énorme Wolloomoloo découvert à un détour de cap et dont la masse des
-maisons alors donne l’illusion, se chevauchant, d’un troupeau qui serait
-descendu boire et qu’on effraierait. Wolloomoloo plein de matelots, avec
-ses quais bordés de quatre-mâts qui regorgent de laines, est le royaume
-des filles à pirates et baleiniers.
-
-Mais aussi c’est le domaine des blanchisseuses, accortes et fraîches,
-sous leur bonnet et leurs cheveux pâles, Mimi Pinson sans anémie. Les
-ordonnances qui, du bord, s’en vont leur porter du linge souvent
-prétexté, en causent entre eux après dîner, et les officiers ne peuvent
-ignorer souvent quelles faveurs ils ont partagées.
-
-D’ailleurs les lieutenants de l’escadre anglaise n’en font point fi,
-meilleurs garçons que leurs camarades du Channel Squadron, par exemple.
-Quelquefois ils les paient avec des invitations reçues pour les bals du
-Town Hall. Quelques-unes, bien nippées, en profitent, et à un aspirant
-français qui s’informait, enthousiaste, du nom d’une danseuse assise
-dans un coin de l’immense salle, on répondit: «Her name? Two pounds!»
-
-D’autres coûtent plus cher. Sur les champs de courses s’exhibent les
-filles cotées. Elles s’habillent avec un goût très sûr, et leur charme
-est certainement celui du monde le plus semblable à celui des
-Parisiennes. Peut-être connaissent-elles mieux les pedigrees, peut-être
-savent-elles trop la carrière de Trenton ou Carnage, ou Aurum. Leur
-société est charmante et vaut presque son prix, prix tel que les
-Australiens eux-mêmes, pour désigner ces horizontales, se servent du mot
-«harpers».
-
-Le théâtre leur fait peu ou point de concurrence. La mise en scène des
-ballets est splendide, les danseuses sont jolies. Mais ici, la pruderie
-reprend ses droits et les exagère en chantage. Si, confiant dans les
-regards échangés, l’on fit porter sa carte à l’entracte par un boy de
-service, l’enfant, tôt après, vous indique le chemin des coulisses. On
-va, on trouve le rat choisi, on se réjouit de n’avoir aucune
-désillusion, et l’on cause. Soudain apparaît une mère en furie; le
-manager herculéen la suit. Elle hurle, il s’indigne: la loi est avec
-eux. Il faut être bien calme pour n’être point intimidé par la menace de
-quatre-vingts livres d’amende à payer.
-
-Après ces épreuves au milieu de harpers ou beautés de music-hall, il
-fait bon retrouver les douces filles ou sœurs des hôtes. Les parties de
-campagne se succèdent. Dans les ferrys, on chante; presque toujours une
-harpe et un accordéon se trouvent là pour soutenir les voix, ces voix de
-Sydney qui diphtonguent les voyelles. Le thé sous les arbres,
-s’accompagne de raisins miraculeux et des balançoires s’envolent au
-rythme de la musique en vogue, la Geisha ou le Mikado.
-
-Comme à Christchurch, les sweethearts ont toujours en poche deux
-mouchoirs, mais, en outre, les mamans apportent parfois autre chose.
-
-
-Mangareva.
-
-Sérénité! Pourtant les gens qui sont là, Américains rudes et barbus, y
-sont pour faire fortune, au sens le plus banal, le plus romanesque
-aussi, du mot. Les uns disposent pour l’embarquement dans la goélette le
-tas de coprat, et cette odeur de cocos vidés est l’odeur du Pacifique.
-Les autres peinent pour la nacre; quelques-uns enfin surveillent les
-plongeurs qui ramènent les huîtres perlières. Derrière un rideau
-d’arbres le camp fume; des enfants bruns pincent des cordes de banjo, et
-la ritournelle sonne à la bordure du lagon. L’eau, encerclée par la
-dune, s’alourdit en splendeur; des barques d’écorce, nombreuses, mortes
-depuis des ans, mamelonnent le fond. La goélette tirée au sable,
-s’affaisse. Aucun cri d’oiseau.
-
-Les hommes de Frisco, qui resteront exilés de l’Ouest cinq ans, dix ans
-peut-être, ont pris avec eux, dans l’île plate, des filles de Tahiti ou
-des Marquises. Et avec elles ils vivent, sans obsession du but lointain
-mais sûr. Ces femmes sont heureuses, et les aiment. Car, Américains ou
-autres, ces lutteurs sont des mâles. Pionniers, pêcheurs, baleiniers,
-déserteurs des navires, tous ont la colère qui fait trembler
-délicieusement ou les tendresses maladroites qui attendrissent. Jadis
-des pareils à eux, s’emparèrent de la Bounty et, avec les aïeules des
-amantes d’aujourd’hui, colonisèrent une terre ignorée longtemps.
-Maintenant, il n’y a pas six ans, le drame de la Ninhuoariti a reporté
-des rêves vers les forbans splendides, et les frères Rorique, avant
-d’émouvoir les belles dames de Brest, avaient, en de nombreux Mangareva,
-semé du désir aux vahinés.
-
-Quand même sur eux et sur elles, sur un passé de meurtre ou sur un
-avenir de dollars, le ciel profond de Mangareva épand sa sérénité.
-
-Plusieurs resteront qui songeaient à des orgies prochaines, dont les
-sommeils se peuplaient d’«enfers» mexicains ou de Monte-Carlos contés
-vaguement; plusieurs ont désappris déjà de frapper la femme avec le
-fouet court à lanière large; plusieurs resteront parce qu’un regard, la
-voix est trop humble pour s’élever, parce qu’un regard les aura suivis
-jusqu’à la goélette...
-
-
-Tahiti.
-
-Syphilitiques, phtisiques, et alcooliques, telles sont, et toutes, les
-vahinés de l’île chantée. Des Rara-Hu se sont trouvées, nombreuses à
-l’âge d’or des découvertes dans le grand Océan, en plus petit nombre
-quand les Chiliens ont envahi, et infecté la terre au long du siècle,
-éparses depuis la possession française et l’absinthe. Mais une seule
-peut-être, en des jours aussi prochains que ceux du Livre, put
-symboliser la volupté du Pacifique, brisante d’étreintes nouvelles,
-mélancolique au travers de l’éternel arrachement. D’ailleurs, qui ne se
-souvient des dernières pages: «Depuis que tu as quitté l’île, la petite
-fille s’est prise à boire...» Maintenant la fierté des officiers de
-marine qui parlent des nuits de Papeete se traduit pareillement: «Oui,
-mon cher, tout le temps que j’ai passé avec elle, elle n’a jamais bu que
-du lait de coco.»
-
-Hélas! Frêles vahinés, pardonnables malades gourmandes d’alcool!
-Longtemps après avoir quitté la marine, le duc de Fitz-James, énumérant
-des bonnes fortunes variées comme un caprice d’homme, donnait encore sa
-plus chère préférence de souvenir aux filles de Tahiti. Et un commandant
-cria à un aspirant, sans larmes au moment de l’appareillage: «Monsieur,
-vous déshonorez la jeunesse du Corps!»
-
-Jadis les vierges des cantons demeuraient douces et naïves, loin de
-Papeete. Les liqueurs maintenant s’en vont par le courrier dans tous les
-villages. Et l’argent gagné dans le commerce de la vanille fuit en
-rasades. Une année les gens du district de Papara, établis en une sorte
-de communisme, amassèrent plus de cent mille francs. Longtemps le
-courrier n’eut plus de rapports avec eux, longtemps on n’en vit plus un
-seul au marché de Papeete. Lorsqu’enfin un percepteur d’impôts fit la
-tournée des villages, il ne trouva que tonneaux défoncés et silence: le
-district entier était ivre depuis trois mois.
-
-La lucidité des filles du moins est rieuse. Elles chantent par plaisir,
-elles chantent de l’amour ou des légendes guerrières, et les choses
-d’amour ont imposé leur nom aux traditionnels récitatifs que sont les
-hyménées. La gloire de l’île s’y exalte: la tendresse pour le sol, la
-conscience de ses délices uniques, enlacent leur merci aux appels de
-chair. C’est une sorte de litanie qui détaille les places d’adoration de
-la terre aussi bien que celles de l’amant, des Français chéris, «Rupe
-Farani!» Des tribus de chanteurs ont recueilli les airs vagabonds depuis
-deux siècles, et les orchestrent à leur façon. Au 14 juillet, fête
-sacrée où s’étalent les robes nouvelles, il y a concours d’hyménées; des
-groupes de quarante ou cinquante personnes s’en viennent de tous les
-districts, ou de Moréa, même des Iles-sous-le-Vent. Et pendant deux
-jours la plainte ardente à Aphrodite s’élève sur la Grand’Place de
-Papeete.
-
-Les troupes ambulantes miment aussi des scènes en parties. Ce sont des
-danses piétinées où se déroule, par exemple, la figuration de la pêche à
-la baleine depuis le départ des barques jusqu’au dépeçage de la bête; ou
-bien encore la vie d’un pâtre qui devient roi; ou bien les aventures
-d’une Belle au Bois dormant. La grâce est beaucoup moins naturelle que
-dans les spectacles à peu près semblables au Japon; la félinité des
-geishas ne se répète pas ici. Seul l’assemblage des masses dans le
-rythme retient le regard, et la suite du récit mimique matérialise mieux
-que tout rappel classique les mouvements du chœur antique. Strophe,
-antistrophe, épode, chacun des trois temps est nettement marqué. Ces
-coryphées ont le geste puissant de précision; les ondulations des rangs
-font fleurir le désir, et le tiaré couvre le moment de sa fragrance.
-
-Le tiaré? Avec ses grappes sont tressées les couronnes, cerclées sur Les
-épais cheveux des Tahitiennes, dans la moindre photographie rapportée de
-là-bas. Son parfum pesant est l’âme de l’île, lourde comme la volupté.
-Le soir, sur le marché, les étals se couvrent de la fleur d’amour. Par
-deux ou par bandes, les vahinés vont et viennent entre les haies de
-marchandes. Quelques lanternes éclairent la place embaumée. C’est
-l’heure où les officiers descendent à terre; les amants retrouvent là
-les maîtresses, et les solitaires y errent pour ne point s’en retourner
-seuls à la case.
-
-Dans la petite demeure, la vahiné, femme d’un enseigne ou d’un
-lieutenant de vaisseau, joue bien les maîtresses de maison, au moins une
-heure, tant qu’elle se retient de boire. On voisine, on s’invite, on
-chante et on danse tous les soirs, furtivement les dédaignées prennent
-leur place au cercle de leurs amies avantageusement établies; qu’importe
-une bouteille vidée de plus? Lorsqu’à minuit le punch flambe, le couple
-des hôtes maugrée contre les invités qui leur diffèrent l’étreinte. En
-vain. Il leur faudra passer dans leur chambrette, sans essayer de remuer
-des corps de vahinés raides d’alcool. A leurs amants elles tressent des
-chapeaux. La paille en est surfine et la façon parfaite. Le chapeau
-souvent remplace la déclaration d’amour; en tous cas, il dit
-l’invitation au double adultère. Alors «surgissent des drames, un peu
-grotesques sous les bananiers et autour des nattes qui potinent, un peu
-tristes quand des rancunes les transportent dans le service avec la
-différence des grades. Les vahinés y prennent rarement une part active,
-chair facile, à peu près indifférentes au goût exclusif d’une seule
-chair d’homme.
-
-Le plaisir pour elles, presque toujours partagé dans l’étreinte, est
-plus tard d’avoir un enfant blanc. L’orgueil de cette maternité est
-inouï, et, non loin de Papeete, un fils du plus vert de nos actuels
-vice-amiraux croît parmi l’admiration du district.
-
-Toujours à court d’argent, malgré la générosité des officiers, et
-toujours dévorées de coquetteries, les vahinés sont venues vite à
-l’ordinaire alliance de l’amant de cœur et du monsieur sérieux. Le
-monsieur sérieux ici, c’est le Chinois. Oh! ne racontez pas cela à un
-officier de marine. La petite fille lui a quelquefois confié, le matin
-surtout, au lever, qu’elle allait manger quelque chose, un rien, chez le
-Chinois d’en face, restaurateur. Et, reconnaissant de la nuit, il l’a
-crue...
-
-Sensations monotones, passé quelconque, un peu d’écœurement d’orgies
-trop complètes, un peu de lassitude de voluptés trop faciles, voilà donc
-ce qui reste à un sceptique de l’île délicieuse. Pourtant? Oui, il
-hésite à conclure, il craint d’affirmer. Ne s’est-il point trompé, seul,
-honni des enthousiastes? Avait-il tressailli trop souvent déjà, ou
-était-il trop rigide encore pour vibrer simplement? Il est malaisé de
-parler haut après Fitz-James, et devant Atéri, la vahiné délicieuse,
-maintenant vieillie, qu’un officier intelligent traîna après lui, dans
-sa famille même de Touraine, et pour laquelle il vola.
-
-
-La baie des Vierges (Iles Marquises).
-
-Des îles au doux nom du passé, les Marquises. Mais ce sont des profils
-dressés en un temps de cataclysme; et des châteaux-forts de rocs, quand
-on attendait des grâces de femmes. C’est ici la véritable patrie des
-vahinés, c’est ici que paraissent les visages adorables d’Espagnoles sur
-des corps bruns et graciles de Malaises. Pour les «goélettes», pour les
-officiers, hors de Tahiti, Taï-o-ha, c’est la passade, loin de la solide
-tendresse qui attend à Papeete. Et souvent le lieutenant de vaisseau ou
-l’enseigne accordent passage aux errants qui abandonnent leur paradis
-pour les délices imaginés de Papeete trop sûrs d’ailleurs que, n’était
-cette indulgence, ils trouveraient aussitôt au large, des femmes cachées
-dans tous les coins du yacht militaire.
-
-Mais, hélas! sur cette terre d’amour, autour de Taï-o-Ha, pullulent les
-lépreux. Cid Campéador arracha son gant pour serrer la main d’un
-effroyable malade. Ici, lorsqu’un homme se marie, après la cérémonie
-religieuse, il s’asseoit sur la place du village; et, les mains aux
-hanches de l’épousée, il la tourne vers le désir de tout venant. Le
-village entier défile, et, s’il plaît à chacun, use de la vierge: or,
-après le roi, les lépreux ont droit de contenter aussitôt leur envie.
-
-Un nom domine des noms, dans ces îles, royaume de l’Aphrodite, celui de
-la baie des Vierges, c’est là que vraiment les civilisés rebâtissent
-l’Eden. Mais:
-
- Les vierges qu’on rêvait, ce sont des vierges folles,
- Faunesses que l’on chasse et qu’on viole au hasard,
- Crissent leurs Iongs cheveux parmi des plaintes molles,
- Vestales du grand Spasme, en tout le bois épars.
-
-
-
-
-FANTAISIE SUR L’AVENTURE
-
-
-
-
-FANTAISIE SUR L’AVENTURE
-
-
-Pour l’aventure, il faut être deux. Il faut pour qu’il «arrive» quelque
-chose, celle d’abord par qui la chose arrivera. Hyménée donc! Gloire à
-la volupté parmi les «cas» de l’exotisme? Voici que par-dessus les
-Cloches de Corneville, badine l’officier de marine, en veine de
-souvenir; le voici qui, suivant l’expression classique, «raconte ses
-campagnes», il dirait presque, le gaillard, ses compagnes:
-
- Dans mes voyages. . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Au sein des fêtes--que de conquêtes
- Alsacienne--Circassienne. . .
-
-Ah! que c’est gaulois! Ah! que c’est français? La naïveté du musicien
-s’ébat délicieusement dans la définition donnée du Français par ses
-voisins, «un homme qui ne sait pas un mot de géographie». Et vous de
-pâmer, mères et grandes sœurs, à l’évocation de ces baisers si lointains
-qu’ils en deviennent charmants, si nombreux qu’ils en demeurent chastes,
-baisers prodigués, sans doute, suivant la loi de Planquette, par des
-gretchens à des amiraux suisses, ou par des filles du «Pont des
-Caravanes», à des maquignons persans. Les matelots certes sont rigolos,
-mais les petits bateaux qui vont sur l’eau jamais n’arriveront au pays
-des «Alsaciennes ou Circassiennes».
-
-«Eh! quoi! raillez-vous trop facilement l’ingénuité du couplet? et
-n’avez-vous point, quand même, senti se gonfler les cœurs des futures
-amantes? Ne connaissent-elles point ainsi comment, par-delà des
-couchants et des îles, des femmes, leurs pareilles, après des seins
-palpitants supporteront des seins raidis par le spasme?»
-
-Oui, Madame. Peut-être même un jour, si elles furent celles vers qui
-venaient des étrangers, un jour elles ont vérifié leur hypothèse de
-délices, et balbutié, dans la communion suprême, le «Bojé Tsara Krani».
-Oui, Madame, mais alors, ce fut pour l’alliance!
-
-Pour la peau, il faut être deux aussi. Le premier nous le connaissons,
-globe-trotter épiant les jalousies lourdes du soleil de la sieste, ou
-bien officier, nez au vent, dans le frisson de fraîcheur, avant la nuit
-brusque, au saut du canot-major. L’autre, ah! l’autre, elle apparaît peu
-ou prou. Pourquoi?
-
-La brutale esquisse de ces déambulations, candidement romanesques, à
-travers les cités ou les villages de la nuit, se résume en deux pages
-d’un livre. «Vénus ou les Deux Risques» de Michel Corday. L’œuvre
-pourtant n’étreint aucun exotisme et ne prétend aucunement à théoriser
-l’aventure. Les termes en sont néanmoins précis et définitifs,
-soulignant les difficultés de parler la langue en laquelle seule germera
-l’idylle, les grotesques méprises dans l’enfilade fiévreuse des portes
-et des couloirs d’ombre prometteuse; les quolibets acceptés, tête basse,
-en échange des questions ridiculement cyniques; la promenade harassante
-guidée par des associations chimériques d’idées; la solitude enragée au
-pied de fenêtres tranquilles ou énigmatiques, comme partout, comme on
-veut les imaginer; enfin, par le hasard où se dilate une joie inavouée,
-la rencontre d’un cabaret ou d’une vieille, havre assez souhaité pour
-n’hésiter point à le déclarer très sûr; et alors, la passade confuse qui
-prépare pour le matin la hantise du risque vénérien.
-
-Celui-ci, les bons apôtres l’invoquent pour se soustraire au «devoir
-d’aventure». Ils sont rares, et, apôtres, ils sont devenus. D’ailleurs,
-il leur paraîtrait indigne que la tâche ne fût point dévolue à des
-camarades, et que l’exotisme n’apportait point, par quelques-uns, à la
-collectivité, des légendes où se redore l’auréole. A parler franc, les
-sages existent peu, aussi bien chez les aspirants que chez les
-capitaines d’âge: tout au plus ceux-ci, Homais du spasme, ne
-manquent-ils point de porter, avec leur désir, un attirail de
-préventifs. Mais certainement la crainte du risque vénérien ne limite en
-rien la volonté exaspérée vers l’Aventure.
-
-Il semble que Loti ait dressé un bilan définitif de cette aventure. Sa
-nomenclature résume, en quelque sorte, la sexualité géographique, et, si
-les noms d’Aziyadé et de Rara-Hu saillent particulièrement sur le tas
-des maîtresses, chacune néanmoins, à travers les pages, offre
-curieusement un «cas d’aventure». Heureux soit-il lui qui les vécut! Es
-basse envie de ses camarades, et l’ignominie qu’ils attachèrent
-ingénieusement au souvenir du divin mélancolique, suffiraient à
-authentiquer les récits et à identifier les héroïnes.
-
-Et pourtant! Pour qui a vécu la vie d’officier embarqué, une
-incompatibilité déconcertante surgit trop souvent entre les libertés
-permises, dans l’œuvre, aux fringales d’amour, et le service tellement
-astreignant des quarts à bord. Le don-juanisme heureux d’un
-globe-trotter s’accorderait assez bien avec ces chevauchées, ces
-réclusions, ces départs et ces retours; moins évidemment cadre avec
-cette volupté aventureuse la sujétion des journées découpées par
-fragments de quatre heures, entre le carré, le pont et la terre.
-
-Mais il faut croire, nous voulons croire: la foi en ces amantes est
-assez merveilleuse. Il n’en apparaît pas moins que le substratum de ce
-désir mondial fut le plus souvent très humble. Aziyadé, Rara-hu, la
-chevrière monténégrine, les autres, ne furent pas des aubaines
-différentes à l’abord, de celles ordinaires aux maritimes échappés des
-canots-majors. Du moins il sut, lui Loti, les abstraire de leur chair
-universelle, les isoler dans son laboratoire de sexualité psychologique,
-traduire leur âme après leur en avoir donné une, en cataloguer les
-étreintes et en léguer la suite à des solutions futures. D’autres que
-Loti sans doute tentèrent cet effort avec des filles de bar ou des
-chanteuses de café-concert: de ceux qui, parmi ceux-là, ne se brûlèrent
-pas la cervelle ou n’éventrèrent pas la caisse, plus d’un goûta des
-délices uniques «d’aventure». Mais le cadre où ils sertirent leurs nuits
-se comparerait mal au cadre des natures naturantes empreignant la
-jouissance de Loti, près des eaux du Bosphore ou dans les verdures
-malaises. Ainsi les petites femmes de Loti se sont érigées au socle des
-grandes amoureuses, et l’amant qui eut à ce point le sens cérébral de
-l’Aventure, méritait bien celle d’être porté au triomphe sur des épaules
-nues de femmes, dans un salon académique.
-
-S’il fallait définir l’Aventure--la différencier par le temps de tous
-les autres désirs, depuis leur conception jusqu’à leur satisfaction; si
-l’on s’attachait néanmoins à lui conserver ce caractère, étymologique,
-d’une chose advenant et autre que celles de même finalité--on pourrait
-hésiter à trancher si le phénomène se rapporte aux liaisons ou bien aux
-passades.
-
-Le propre même de l’Aventure est de se sentir d’une autre essence qu’un
-rut épisodique: donc un loisir est indispensable, pendant lequel étudier
-l’objet, la partenaire. Mais aussi un caractère essentiel de l’Aventure
-comporte que la partenaire, évoquée dans l’avenir, ne s’appellera jamais
-maîtresse: donc il s’impose que la brièveté des rapports entre, dans
-l’événement, en principal facteur.
-
-Que conclure? Dira-t-on que l’Aventure est une liaison dont le terme
-s’aperçoit aussitôt que se compte le départ? Ou bien une passade telle
-que, les sens comblés, subsiste la nécessité de prolonger moralement la
-sensation par enquête réciproque des amants?
-
-Admettons, voulez-vous? En tout état de cause, une part prépondérante de
-la volonté dans l’Aventure. On cherche aventure, dit l’expression; et,
-si l’histoire de Joseph avec Mme Putiphar fut indiscutablement une
-aventure pour Joseph, les mâles, sans exception, préparent le geste
-final avec science et conscience. Que cette volonté se manifeste en ses
-dernières énergies, le cas est beaucoup plus rare, et voilà comment tant
-de rapprochements et de possibilités ne seront jamais devenus des
-aventures. Le viol vraiment recule à des temps trop préhistoriques. Tant
-pis pour les «aventuriers»! Car puisque l’événement les place, par
-définition, en dehors de l’ordinaire, ils devraient songer que leurs
-moyens aussi ont besoin d’échapper à la banalité. La nécessité de
-l’assaut saute aux yeux aussi bien qu’à la pensée... mais combien de
-fois après l’affaire manquée.
-
-L’Aventure c’est le Viol tendre,
-
-A Las Palmas, une fleur est tombée de derrière une jalousie; à
-Fort-de-France, au balcon, par dessus le crépuscule de la Savane, la
-femme d’un tabellion, offrait une splendeur unique d’octavonne; et, le
-matin où quelqu’un s’était trompé de porte, dans un hôtel d’Honolulu, il
-a paru que la miss auburn, aux goûts de sang, ne s’était guère
-retournée, penchée sur sa glace. Ah! pourtant que ces chairs sont
-demeurées lointaines!
-
-D’ailleurs les problématiques partenaires n’eussent pas pu dire le «ni
-vu, ni connu» si commun de l’acceptation. Car les blanches d’outre-mer,
-piquées comme de hauts lys en un jardin, ne sauraient escompter aucune
-complicité de la foule ou de la nuit. Et c’est ainsi que l’exotisme,
-Eden des désirs multiples et sans mystère, surchauffe, jusqu’à la tuer
-immédiatement, l’Aventure.
-
-Mais, entre les terres d’Europe que l’on quitte et les Iles vers qui
-l’on va, il existe un terrain où la tendresse a, pour fleurir, le même
-temps que le désir pour se combler, un lieu où des amants entrent
-inconnus l’un à l’autre et duquel ils sortiront oubliés l’un de l’autre;
-un coin de monde où la femme peut imaginer borner indéfiniment son rêve
-tandis que l’homme songe sur quelle courte durée il peut étendre les
-précisions de ce rêve. N’est-ce point là le royaume de l’Aventure? Ce
-sol béni c’est le plancher des paquebots.
-
-Ne riez point, sans doute le lyrisme a tort devant la banalité immense
-le plus souvent, des rencontres entre la Sicile et Tamatave, Marseille
-et Saïgon, Bordeaux et la Havane. Pourtant beaucoup des caprices
-échangés entre le ciel et l’eau furent de véritables aventures, et,
-nulle part ailleurs, les caractères de la possession ne se retrouveront
-plus complets et en même temps plus particuliers, nulle part la réalité
-d’un rêve ne se bornera mieux, pour un double agrément, dans le temps
-des amants et l’espace des baisers.
-
-... Le piano s’est tu à l’arrière. Un timonier vient de hisser, sous le
-taud, le fanal «de la pudeur». Des points de cigare piquent encore la
-houle des fauteuils et des pliants. La tente cache tout le ciel. Pleurée
-par les étoiles et la lune qui court une clarté tombe, puis se blottit,
-apportée par le rebroussement de l’eau. C’est la nuit du navire. Des
-ombres, quelque temps encore, ont passé sur vos yeux mi-clos. Parmi ces
-ombres, l’ombre chère. Et, à un moment, comme si sa course seule se
-balançait devant votre piège d’amour, vous en avez cassé le rythme,
-brutalement et tendrement. Vos mains maladroites, vos mains fermes quand
-même pressent, comme pour les rapprocher, les hanches presque nues de la
-passagère.
-
-Comme il y a longtemps, semble-t-il, que vous la connaissez, que vous la
-désirez, cette femme! N’y a-t-il pas des mois que le navire s’en est
-allé de la Joliette et vous a emporté avec l’amie, avec elle...
-Résistante, la voici qui, peu à peu, s’asseoit sur vos genoux, suppliée
-par les mains fermes et maladroites. S’il y avait quelqu’un encore à
-l’arrière du paquebot, il ne verrait qu’elle, sur la chaise d’ombre,
-contre le mât... Vous ne lui demandez rien, à la passagère; sincèrement
-elle croirait ne pouvoir rien donner. Mais vous savez, vous, les délices
-spéciaux et coquets des navires qui s’en vont droit, portant sur eux
-l’amour... Et l’amie, en son Aventure, s’étonnera d’apprendre, à
-l’arrière du paquebot énorme, comment, pour s’être laissée attirer vers
-votre bouche, elle s’est délicieusement assise au sein de son rêve.
-
-Pointe de sadisme, grain de tendresse, marine, hors d’œuvre des désirs
-affamés sur l’océan, l’Aventure!
-
-Et la passagère, au bout du voyage, ira se perdre dans le petit groupe
-des blanches que l’exotisme défend contre l’aventure, et l’ami cher de
-la traversée, redeviendra au bout du voyage, l’officier que les heures
-immuables du canot-major ramèneront à bord quand il pourrait, peut-être,
-essayer de rencontrer une solitude comme celle d’après-minuit à
-l’arrière du paquebot. Et ce sera fini pour lui de l’Aventure jusqu’à
-revenir au doux pays de France.
-
-Pour elle, la femme, un peut-être plus probable germera du jour où elle
-sera devenue femme d’outre-mer.
-
-Blasphème du mot joli, interprétation, nul doute, trop large de la
-passade sentimentale, il faut pourtant effleurer cette façon d’aventure
-qui est la curiosité mauvaise de la blanche déracinée pour le nègre.
-L’habitude de voir constamment les hommes de couleur d’abord vainc la
-répugnance; les entretiens naïvement impudiques de la domesticité noire,
-peu à peu, intéressent la maîtresse; des histoires soufflées au vent des
-pankas, après dîner, l’étonnent; et lui reviennent à la mémoire les
-bilans des viols et des lynchages transatlantiques. Elle a ri, elle
-s’est moquée. Mais, avant la semaine écoulée, elle essaie. N’est-ce
-point insolent d’admettre les affirmations des dîneurs bien renseignés,
-savoir que l’étreinte de ces horribles femelles avec leurs époux ou
-leurs amants se prolonge toute la nuit, et que la virilité des mâles ne
-cesse de s’affirmer jusqu’à la séparation des amoureux? Alors, si
-c’était vrai, avec les blanches pour le baiser desquelles ils risquent
-périodiquement la mort, que serait...
-
-Ce que c’est, oh! les curieuses éclairées en font rarement la
-confidence: la merveilleuse physiologie des partenaires ne suffit sans
-doute pas à renverser l’obstacle éternel, l’incompatibilité des races
-devant le désir.
-
-Que nous voilà loin, sur ce même chemin de l’Aventure, loin des échanges
-préparés par les cartes postales, la petite correspondance des journaux,
-les photographies contemplées dans des albums ou sur des cheminées.
-Demeurez donc dans les villes de la vieille Europe, vous tous
-«aventuriers», et vous «aventurières». Souvenez-vous que Carnegie donne
-ce premier conseil pour conquérir le monde des affaires: séjourner dans
-les cités anciennes où l’argent est plus concentré. Ainsi plus de
-baisers sont amassés dans les rues où l’on aima depuis plus de siècles.
-Et le livre délicieux de Pierre Veber, le livre exact qui s’appelle
-l’Aventure, tient fort bien entre Montmorency et le Bon Marché.
-
-Que si la paresse, mols aventuriers et aventurières veules, si la
-paresse vous empêche, la souhaitant, de chercher l’Aventure, vous
-affirmerez qu’il y a pourtant des pays, des nuits, où l’Aventure vous
-cherche; qu’ainsi il apparaît du dernier mauvais goût de théoriser
-comment l’imprévu des étreintes n’existe pas; et qu’à tout bien
-considérer l’impertinence de ces conclusions se pardonne dédaigneusement
-à un «exclu». Halte! je pourrais dire..., mais je ne dirai rien.
-
-Je dirai seulement: «Vous avez raison, Monsieur, et vous Mesdames,
-d’assurer qu’en prenant le train pour Séville, pour Naples, ou seulement
-pour la Riviera, vous partez à l’aventure. Certes, dans le moindre hall
-d’hôtel entre Cannes et Menton, devant le passant du Long’Arno, auprès
-des bénitiers de la cathédrale à Séville, vous aurez le droit d’espérer,
-avec beaucoup de raisons, qu’il va «vous arriver quelque chose».
-D’ailleurs l’inimitable Lorrain ne vous a-t-il pas dénombré les frissons
-épars sur la Côte d’Azur? Parbleu, vous vous y arrêterez, et, s’il vous
-plaît d’aller à Venise, qui vous empêchera de trouver la chose dont on
-se souvient entre la place Saint-Marc et l’hôtel Danieli? Quant à
-Naples... il suffit.
-
-Oui, il suffit, Monsieur, de votre sourire, du vôtre surtout, Madame...
-
-Et j’aime mieux me taire, ne pas dire que Tartarin aussi, partant sur
-l’Alpe, s’attendait à ce qu’il «lui arrivât quelque chose», et que
-Bézuquet eut peine à lui expliquer comment catastrophes, éboulements,
-abîmes, tout était prévu par un programme parfait... Arrêtez! Bézuquet
-pour une fois, n’eut pas raison.
-
-... Il y avait une fois, une fois, il y a bien longtemps...
-
-
-
-
-LE RESTE
-
-
-
-
-LE RESTE
-
-
- La mer est bienveillante et le soleil l’écrase.
- Nous allons sans roulis, toujours vers l’Orient,
- Le long de monts lointains qu’aucun souffle ne rase,
- Florès, Timor, surgis à chaque aube, riant.
-
- Florès, Ombay, Timor, des noms que mon enfance
- Apprenait au hasard, qui promettaient alors
- Des milliers d’Edens sur l’océan immense,
- Semés de flore étrange, et d’épices et d’or.
-
- Je passe à les ranger, les terres fortunées,
- Sans rien voir que le vert profond de leur décor,
- Sans désirer ce sol entrevu des années,
- Tout pétri de senteurs que j’imagine encor...
-
- Tandis que nous voguons l’ombre est déjà sur elles.
- Quand leurs pics auront fui, je ne saurai pas plus
- De leur vain paradis, que les leçons nouvelles
- N’en content à l’école en fièvre d’inconnus.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Préface 1
-
- PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME 5
-
- JAPONAISES
- La volupté Vie 31
- Mousmés 38
- La tradition du geste 54
- Swa-Youv 59
- Le Sourire 60
-
- FEMMES DE CHINE
- Shang-Haï 67
- Tien-Tsin 74
- Chine intérieure 76
- Che Fou 78
- Bateaux-fleurs 80
- Nan-King 81
- Chinoises d’exportation 83
- Port-Arthur 84
- Saïgon 86
-
- CRÉOLES
- In Memoriam 102
- Les Doudous 103
- Des Blanches 110
- Les Saintes 114
- Rencontres 117
- L’Ame des corps 122
-
- FEMMES DE MADAGASCAR
- Passades lointaines.--Diégo-Suarez 129
- En colonne 132
- La Grande-Terre 133
- Binaô 136
- La Grande Comore 137
- Majunga 139
- Nossi-Bé 142
- Nossi-Komba 143
- Vohémar 147
- Fort-Dauphin 148
- Tamatave 149
- Japonaises de Tamatave 149
- Sur Ranavalo 151
-
- FEMMES DU PACIFIQUE
- Passades lointaines.--Macassar 161
- Nouméa 163
- Nouvelles-Hébrides 167
- Christchurch 169
- Tonga-Tabou 171
- Wallis 176
- Sydney 178
- Mangareva 181
- Tahiti 183
- La baie des Vierges 189
-
- FANTAISIE SUR L’AVENTURE 195
-
- LE RESTE 213
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS D'EXTRÊME-ORIENT ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
-United States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that:
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/66897-0.zip b/old/66897-0.zip
deleted file mode 100644
index ebd0740..0000000
--- a/old/66897-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h.zip b/old/66897-h.zip
deleted file mode 100644
index 8366cef..0000000
--- a/old/66897-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/66897-h.htm b/old/66897-h/66897-h.htm
deleted file mode 100644
index 75dffc4..0000000
--- a/old/66897-h/66897-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,5374 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
-<head>
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
-<title>
- The Project Gutenberg eBook of Amours d’Extrême-Orient, by O. Diraison-Seylor.
-</title>
-<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
-<style type="text/css">
-
-p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
- margin: .3em 0;}
-p.noindent { text-indent: 0; }
-
-h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
-h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; font-family: sans-serif;
- margin: 4em 0 2em 0; }
-h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; font-family: sans-serif;
- margin: 3em 0 1.5em 0; }
-
-div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
- margin: 1em 0; }
-
-.large { font-size: 130%; }
-.xlarge {font-size: 150%; }
-.small { font-size: 90%; }
-.xsmall, small { font-size: 80%; }
-
-.b { font-weight: bold; }
-.i { font-style: italic; }
-.i i, .i em { font-style: normal; }
-
-.sc { font-variant: small-caps; }
-.sans-serif { font-family: sans-serif; }
-
-.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; }
-.stanza { margin-top: 1em; }
-.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; }
-
-.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
-
-hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
-
-sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; }
-
-li { list-style: none; }
-
-table { margin: 1em auto; }
-td { vertical-align: top; }
-td.bot { vertical-align: bottom; }
-td.c div { text-align: center; }
-td.pad { padding-top: .5em; padding-bottom: .5em; }
-td.r div { text-align: right; }
-td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
-
-a { text-decoration: none; }
-
-div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
-.break, .chapter { margin-top: 4em; }
-
-img { max-width: 100%; }
-img.h700 { height: 700px; width: auto; }
-
-@media screen {
- body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
-}
-
-@media handheld {
- .break, .chapter { page-break-before: always; }
- .top2em { padding-top: 2em; }
- .top4em { padding-top: 4em; }
- .top6em { padding-top: 6em; }
- .nobreak { page-break-before: avoid; }
-}
-
-
-</style>
-</head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Amours d'Extrême-Orient, by Olivier Diraison-Seylor</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Amours d'Extrême-Orient</p>
-<p style='display:block; margin-top:0; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:0;'>Illustrations d'après nature par Amédée Vignola</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Olivier Diraison-Seylor</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Illustrator: Amédée Vignola</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: December 7, 2021 [eBook #66897]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Gaëlle Vutron (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS D'EXTRÊME-ORIENT ***</div>
-<div class="c x-ebookmaker-drop">
-<img src="images/cover.jpg" class="h700" alt="" />
-</div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em b large sans-serif">AMOURS D’EXTRÊME-ORIENT</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small">Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris
-la Suède et la Norvège.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c"><img src="images/illu1.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c">Française née au Tonkin.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large top4em">O. DIRAISON-SEYLOR</p>
-
-<h1 class="sans-serif"><span class="large">AMOURS</span><br />
-D’EXTRÊME-ORIENT</h1>
-
-<p class="c">Illustrations d’après nature<br />
-<span class="xsmall">PAR</span><br />
-Amédée VIGNOLA</p>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-CHARLES CARRINGTON, LIBRAIRE-EDITEUR<br />
-13, <span class="xsmall">FAUBOURG MONTMARTRE</span>, 13</p>
-
-<p class="c">1905</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak i" id="ch0">PRÉFACE</h2>
-
-
-<p class="i">Je pense vous intéresser, Mesdames, à vos
-sœurs lointaines. Ne craignez pas que je
-m’efforce à un parallèle dans lequel votre
-charme pâtisse auprès du leur, charme de
-rêve. L’avantage, par avance, vous serait acquis.
-Car, si j’ose le risque de dire les tendresses
-exotiques, il en est de moins lointaines,
-de toutes proches mêmes, qui demeurent indicibles.</p>
-
-<p class="i">Je ne regretterai rien, je n’évoquerai que
-pour vous. Et non plus je ne vous lasserai
-point en des souvenirs de géographie, perdus
-aussitôt fermé l’Atlas. Dans chaque coin du
-monde où nous placerons une amoureuse,
-elle y paraîtra seule comme Eve dans l’Eden,
-Eden miraculeux et impossible à situer. Aussitôt
-connu, nous l’y laisserons, et je tâcherai,
-d’une place à l’autre, d’avoir franchi des
-milliers de lieues avant que soit effacée la vision
-de curiosité, avant que j’aie recommencé
-le labeur périlleux de vous apporter une
-autre et toute diverse amante.</p>
-
-<p class="i">Il faut promettre, Mesdames, d’abandonner,
-en même temps que la science de géographie,
-le frisson des effarouchements. Des mots de
-tous les temps détailleront les précisions de
-tous les lieux. Il suffira qu’il vous plaise de
-vous souvenir, Mesdames, que ces sœurs lointaines,
-d’âmes non pareilles aux vôtres, sont
-faites comme vous, seulement comme vous,
-exactement comme vous.</p>
-
-<p class="sign i">O. SEYLOR.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large b sans-serif top4em">PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c"><img src="images/illu2.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c">Fellahine d’Egypte.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c xlarge">Amours d’Extrême-Orient</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME</h2>
-
-
-<p>Il faut tenter une définition. Et l’étymologie n’aurait
-ici rien à faire. Nommez à un marin, non point à
-un <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span>, nommez Cadix ou Constantinople,
-joignez à ces mots la qualification « d’exotique », le
-marin se récriera. Citez Tahiti ou les Canaries : tout
-de suite il aura compris qu’on lui parle d’exotisme.
-Pourquoi ? Pourquoi, au jeu de faire tourner une
-mappemonde, n’importe lequel des errants, soulignera-t-il,
-dans la nomenclature des lieux de la terre,
-les uns <i>exotiques</i>, les autres quelconques ? Et, pour
-une même terre à classifier, le vote réunira l’unanimité
-des suffrages.</p>
-
-<p>C’est que reste, dès l’abord, en dehors du monde
-exotique, le monde cosmopolite. Les termes, à les
-peser, ne jurent pas ensemble. Des fragments de
-l’univers se sont unifiés et soudés, soit qu’ils fussent
-adjacents, comme les Etats d’Europe, ou qu’ils fussent
-rattachés aux précédents dans une tapisserie seulement
-plus lâche, la comparaison se décalquant sur
-l’écheveau des chemins qui juxtaposent l’Amérique
-du Nord à l’Europe. Le va-et-vient, l’échange mécanique,
-renouvelé surtout, est ennemi de l’exotisme :
-il apparaît, pour nous du moins, récepteurs dans la
-psychologie actuelle, il apparaît qu’une première
-condition de l’exotisme est de se limiter aux lieux
-« que l’on ne voit qu’une fois. » La règle souffre peu
-d’exceptions : l’évocation de Tong-Tabou ne saurait se
-préciser dans les mêmes lignes, après deux séjours
-entre lesquels fut de la vie. On signifie la collectivité
-entière du cosmopolisme, représentée par les
-membres qui s’en séparent momentanément, en
-route pour les buts inhabituels. Si vague que se présente
-cette collectivité, cette peuplade de la masse
-soudée du monde, son sens est assez net pour écarter
-le ridicule d’appliquer la première remarque au cas
-du rustre qui ne s’en vient qu’une fois à la ville, pour
-la conscription.</p>
-
-<p>Du principe découle aussitôt que le monde exotique
-comprend seulement des lieux où l’on ne vient
-que par mer. Non qu’avec cette limitation, les îles
-seules répondent à la définition. Y correspondent
-encore la multitude des cités, des sites, centres de
-rayonnement vers les cités, auxquels les communications
-mécaniques et terrestres ne sont pas imposées.
-Mais déjà il ne faut pas reculer devant l’inévitable
-conclusion, par delà l’analyse, l’évidence que
-la finalité de l’exotisme soit de ne s’appliquer qu’aux
-îles.</p>
-
-<p>Le langage usuel choisit encore, parmi le choix
-auquel nous sommes limités. Pour la plupart des
-gens, exotisme équivaut à perruches, bananes, hamacs,
-chaleur enfin. Bref, le royaume de l’exotisme
-est aussi celui du soleil, du soleil souverain. Si l’on
-joint à cette qualité celle révélée par les mots ordinaires
-aux marins, eux qui se plaisent à répéter les
-senteurs australes, la houle du Sud, le ciel austral,
-les mers australes, on fixera presque complètement
-les bornes des choses exotiques.</p>
-
-<p>Enfin il ne semble pas douteux que les souvenirs
-les plus intenses, conservés de l’exotisme, empruntent
-quelque peu de leur force à la conscience d’une individualité
-tout autrement développée qu’à la surface
-du monde cosmopolite. L’exotisme conditionne des
-collectivités amorphes, et non point concentrées et
-rigides, au long de leurs codes ; celles-là aussi on ne
-les trouve plus guère au nord de l’Equateur.</p>
-
-<p>En résumé : séjour unique ; chemin de la mer ; ciel
-de chaleur et particulièrement austral ; liberté de
-primitif ; telles sont les caractéristiques qui définissent
-les lieux d’exotisme. Elles les limitent autant
-qu’elles les définissent. Et c’est pour cette raison
-qu’il était nécessaire, à l’origine, de poser autrement
-la question pour un marin et pour un <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span>.</p>
-
-<p>De celui-ci nous ne nous occuperons pas. Bien certainement
-l’avis n’en est point négligeable. Même il
-est juste de déférer au reproche habituellement
-adressé par lui au marin. « Le marin, remarque le
-<span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span>, à de très rares exceptions près, ne
-connaît qu’une mince bordure du bord, les franges
-du tapis universel. » Rien de plus exact. Mais précisément
-ces franges teintent ou non une terre d’exotisme.
-Au sens strict du mot, peut-être exotisme signifie
-simplement être hors de chez soi ; au sens réel
-et vérifié, il signifie un monde à côté d’un autre
-monde pour un être qui n’a « pas de chez soi » : pour
-le marin. Et tandis que le <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span>, inconsciemment,
-différencie chaque place, cosmopolite ou exotique,
-d’avec une base ferme, sa maison, le marin
-ne différencie qu’entre elles ces diversités, dont aucune
-ne constituera un critérium d’appréciation.</p>
-
-<p>Dans les bornes ainsi tracées, confirmation intéressante,
-l’exotisme passionnel se confond avec
-l’exotisme géographique. Et peut-être, sans une
-loyauté critique, sans l’effort de se placer, serein,
-devant la cinématographie des errances, il suffirait,
-pour nombrer l’exotisme, d’additionner les passades
-lointaines, permises au cours des campagnes qu’institue
-l’organisation des divisions militaires. En tout
-état de cause, après avoir nettement encerclé l’exotisme,
-après avoir appris en quels lieux le tâter,
-nous ne pourrons l’analyser que dans ses échanges
-avec les passants, ainsi dans le plus éternel et le plus
-varié en même temps, l’échange des désirs.</p>
-
-<p>Or le fait est celui-ci : la nostalgie reporte les marins,
-pour la plupart, et paradoxalement, vers les départs.
-Ils ont, presque unanimement, en eux, la
-hantise de l’exotisme. Les étreintes lointaines leur
-restent plus frissonnantes, et leur chair se languit,
-comme on dit à Toulon, aussi bien des vahinés que
-des congaïs, des mousmés que des faufinées. Est-elle
-donc meilleure, autre, et révélatrice la volupté glanée
-au travers de l’exotisme ?</p>
-
-<p>Voici ceux qui l’affirment. Ils ont quitté les classes
-après la troisième latine, souvent plus tôt. Et leur intellectualité
-s’est spécialisée à l’étude des sciences mathématiques.
-Au plus grand nombre la tâche a été rude
-d’emmagasiner la provision nécessaire pour franchir
-le passage entre le lycée et le Borda ; le plus grand
-nombre, suivant l’expression juste des cancres sensés,
-« apprend par cœur » et ne saisit en aucune
-façon la méthode et la philosophie des choses enseignées,
-géométrie analytique ou algèbre supérieure.
-Les sorties sont rares, la timidité trop grande, ou pis
-des abords des lupanars trop surveillés par des envoyés
-du proviseur, pour que l’immense majorité des
-chastetés ne demeurent pas intactes, du moins à
-l’égard de la femme. Ceci n’est point l’exception.
-Mais le Borda continue et exagère cette réclusion
-morale et physique. Quelques-uns des futurs officiers,
-une dizaine à peine sur 80 ou 100, se risquent délibérément
-aux passades d’une après-midi de dimanche,
-une fois par mois, ou beaucoup moins, à cause de la
-facilité avec laquelle les mêmes « libertins » amassent
-les points de punition qui suppriment le droit de descendre
-à terre. Les autres, effarés par la discipline
-nouvelle, traqués par leurs correspondants, renseignés
-sur l’inquisition de l’Ecole qui les notera d’infamie
-ou reculera leur classement, en châtiment d’un
-accouplement, les autres, deux ans encore, ignorent
-la femme. Cependant des brimades écœurantes, à
-bord, évoquent continuellement la sensualité, et les
-plaisanteries s’assortissent perpétuellement à une hantise
-pédérastique. Plaisanteries seulement, il faut
-l’affirmer.</p>
-
-<p>Pendant la croisière d’été, cinq ou six des élèves
-se décident à la douce aventure ; Rouen, Saint-Malo,
-Dunkerque resteront dans leur mémoire maritime.
-Ensuite, c’est l’embarquement sur la frégate-école,
-et, au retour des Antilles dont les maléfices contés
-ont renforcé les défenses disciplinaires, c’est Barcelone,
-tombeau des virginités. Cependant les familles,
-à tous les courriers, supplient le commandant de
-restreindre encore la liberté des aspirants, pauvre
-liberté de quatre heures, une après-midi d’une semaine,
-les familles maritimes dont le chef jadis subit
-le même entraînement d’anormalité. Le stage est terminé ;
-les aspirants sont officiers, essaimés aux quatre
-coins ; sur les cent de la promotion, 70 environ sont
-encore vierges.</p>
-
-<p>La première campagne, l’exotisme les déniaisera.
-Tahiti, Nossi-Bé, Fort-de-France, Yokohama, autant
-de lupanars immenses ouverts à la faim des ex-internes
-de la classe de troisième, sans aucun pion
-mouchard, sans aucun compte à rendre, le soir, aux
-parents, de l’emploi du temps. Dans la foule des
-femmes offertes, même le désir conserve son anonymat,
-et lentement, sans aucune honte, à son gré, il
-passe de la respectabilité apprise à la fanfaronnade
-d’impudeur.</p>
-
-<p>Aucune crainte du ridicule, aucune terreur des
-maladresses n’arrête désormais l’élan vers la femme.
-Qu’importe les railleries échangées sur le passant
-entre deux filles dont il ne sait pas la langue et qui
-ne comprennent que ses gestes ! Les camarades pourront
-choisir la même passade. Si une comparaison, si
-un souvenir s’évoque chez l’impassible mousmé ou la
-vahiné malicieuse, elles ne la communiqueront pas
-au second amant, elles ne pourront la communiquer.
-Elle est loin la France, la France où dans les ports,
-dans les séjours de congé, l’aspirant n’ose point se
-risquer à entreprendre une fille, défiant de ses brutalités
-et de ses moqueries ; où la route vers les
-maisons closes passe devant des guetteurs dangereux,
-tandis qu’un poids sur le cœur alourdit la marche.</p>
-
-<p>Et pourtant ce n’est point quand même le lupanar,
-cet exotisme sexuel qui grouille. L’illusion, l’illusion
-chère aux cœurs latins, demeure. Car avec eux les
-officiers, pareils à tous ceux de leur race, transporteront
-deux dogmes par delà les mers : le mépris du lupanar,
-et la persuasion d’être amant avec l’une quelconque
-des hétaïres en liberté. Donc les yeux ne
-voient plus les mêmes maisons, les mêmes fonctionnaires
-du désir, le même choix, la même passivité.
-Un catéchisme se forme et s’apprend en même temps,
-dont les explications satisfont pleinement à la croissance
-de la petite fleur bleue.</p>
-
-<p>Un lupanar, dites-vous, du moins le gigantesque
-Yoshivara de Yokohama ? Non point. Ne savez-vous
-pas que les mousmés y demeurent de leur plein gré,
-que les rues, formées par les maisons de plaisir,
-s’éclairent plus brillamment que les autres, que le
-mouvement de la cité y ondule tous les soirs, qu’enfin
-derrière les grilles ou les transparents, protégeant les
-expositions des Nipponnes, s’agite tout simplement
-la ruche d’une pension de famille ? Ignorez-vous que
-ces petites femmes, la plupart, y ramassent une dot ?
-Que beaucoup d’autres y sont envoyées, en pénitence,
-par leurs maris ? Enfin, sans prendre tant de peine à
-raisonner un grincheux, Loti ne vous a-t-il point délicieusement
-fait sentir l’abîme entre le Yoshivara et
-le Chapeau-Rouge ?</p>
-
-<p>Loti ! Ecrasé, le grincheux n’insiste point.</p>
-
-<p>Et pour bien se convaincre qu’il a tort d’avoir raison,
-il récapitule, lorsque revient la discussion classique,
-après un passé de plusieurs campagnes, il récapitule
-la diversité du cadre et la force de son enchantement.
-Le cadre ! Quelque spasme qu’ils y sertissent,
-les <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotters</span> de la marine s’assurent ainsi
-la précision de souvenir qu’il souligne et qu’il limite.
-Oubliées les ordinaires préparations à l’étreinte hygiénique,
-évanouis les bruits de derrière le paravent,
-fondus les détails d’un confortable où ne saurait muser
-une véritable chair d’amants ! Il reste l’odeur
-d’encens emmêlée à la plainte du chamicen, il reste
-les valses gargarisées par l’accordéon tandis que pâme
-le « tiaré », il reste la chute des mangues mûres dans
-l’ombre que traverse le relent des flamboyants. En
-vérité, il n’y a que l’ombre elle-même, deux épidermes
-qui se confondent en s’ignorant, et une fantaisie qui
-peut, dans l’incertitude de son objet, l’harmoniser
-aux lignes du cadre. Les sens sont rois et comblés ;
-peut-être la vision seule est-elle confuse, peut-être se
-vérifie ce paradoxe « que la contemplation n’a plus
-aucune importance lorsque les deux faces sont rapprochées
-en deçà du <span lang="la" xml:lang="la">punctum proximum</span> ! »</p>
-
-<p>Si elle est bien réelle cette hantise du cadre ? Si
-le désir fort des marins a le temps d’y songer sur
-l’heure ? Mais certainement oui, je sais, vous savez,
-Madame, fort convenablement sous-entendre l’énergie,
-générale et particulière des hommes de mer ; et
-vous doutez que cette… cette énergie dont on vous a
-conté merveille s’occupe à autre chose qu’à son activité.
-Veuillez vous détromper. On pourrait se contenter,
-en toute explication, d’affirmer que la mer
-n’a qu’une seule fois engendré Aphrodite. La thèse
-demande plus de généralité.</p>
-
-<p>Ce qui est vrai, Madame, c’est qu’ici comme en
-bien d’autres choses, le temps ne fait rien à l’affaire.
-Et, bien plus, la dureté du service en campagne, les
-obligations des veilles sur des navires où les officiers
-sont beaucoup moins nombreux qu’en escadre, le
-peu de générosité de la nourriture, mille causes ne
-permettent au marin que de songer à son devoir, et
-fort peu à l’escale.</p>
-
-<p>L’empressement est assez modéré pour que les souvenirs,
-heureusement, ne pèsent guère aux rêves,
-mais, à l’escale, il est trop réel pour qu’un dilettantisme
-de beauté ou de volupté promène un choix
-averti parmi une foule de possibilités. L’effort, déjà
-mince, se réduit au minimum en présence de la quantité,
-et, seuls quelques hasards d’accouplement se rehaussent
-de la qualité : Tahiti et Nossi-Bé, si extrêmes,
-si dissemblables dans la variété de leurs
-courtisanes rustiques, sont les succursales équivalentes
-de l’Eden à bon marché et sans garantie.</p>
-
-<p>Les séjournants, comme il sied, ont eu le loisir et
-la nécessité de trier le tas. Pour le passant, pour le
-marin, il ne reste à sa soif qu’un lait, très abondant,
-mais sans la crème. Or, fonctionnaires ou négociants
-anémiques toléreraient, encore moins que sur la terre
-de France, l’infidélité de leur maîtresse, et encore
-moins celle-ci risque-t-elle la banale méprise de
-« perdre sa situation ». Ainsi se décante et s’agglomère
-une pâte de chair qui demeure à jamais la
-« femme d’officier de marine ». Quelques diamants y
-luisent, ou plutôt y resplendirent. Après des années
-les nouveaux-venus s’empressent encore à les faire
-chatoyer, parce qu’on les leur vanta.</p>
-
-<p>L’exotisme a sa vieille garde. Sans fard et sans apprêt
-quelques vahinés, quelques Houves ou Betsimisarakas
-survivent, jeunes, à leurs années. Et les <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotters</span>
-maritimes confondent candidement, pour retrouver
-les amantes telles que les leur dépeignirent
-des aînés, le cycle d’une saison et celui d’une campagne.
-Les noms fort peu variés aident à la confusion
-inverse et ainsi se renouvelle l’éternel baiser de Rara-Hu
-ou de Sammba sous les lèvres de leurs homonymes,
-successives adolescentes.</p>
-
-<p>D’ailleurs il faut dire que le culte des amantes
-historiques n’a que peu de fidèles. Partout, au contraire,
-domine la recherche des primeurs, recherche
-que ne limitent plus des codes ou des apophtegmes.
-Non que la loi du climat s’impose souverainement au
-marin. Son geste n’est pas spontané de transposer les
-pubertés en même temps que les âmes ; c’est l’écume
-mauvaise qui vient de mousser au bord du désir. Et,
-la chair d’une jeunesse ridicule, le rut encore désordonné,
-la caresse mal apprise, s’il s’attache quand
-même à tenter les expériences permises ici, c’est parce
-que là-bas, en Europe, elles sont le murmure honteux
-ou le crime. Et l’inconsciente fanfaronnade fait
-mentir les préférences.</p>
-
-<p>A quoi s’appliqueraient-elles d’ailleurs ces préférences ?
-La volupté de l’exotisme est très médiocre, et
-les lignes en sont uniformes. Ne craignez pas d’avoir
-à courber la tête pour avoir blasphémé, sous la malédiction
-des errants don-juanistes. Sans doute, graves,
-car, plus haut que Suez, la grivoiserie se limite à la
-gauloiserie, graves et un tantinet mélancoliques, ils
-auront sous-entendu, du fumoir au boudoir, les
-étreintes étranges que l’on ne peut dire, et des frissons
-que l’on ne peut doser. Vous avez droit de rire ;
-aucun ne précisera, et l’ésotérisme quelque peu ridicule
-de l’exotisme continuera d’être le panache.</p>
-
-<p>La très simple vérité est que, fausse honte ou fierté,
-le jeu d’amour est français, pas même Européen. Non
-seulement les femmes semées dans les îles ignorent
-les caresses qu’on invente sans les apprendre ; mais
-elles répugnent à la plus prenante des leçons. Monotone
-est l’échange, obsédant comme la mer est le
-geste. Et l’on estimerait vainement que la première
-résistance chez la première amante serait seule difficile
-à vaincre, puisque la reconnaissance infinie doit
-suivre la haine qui se débat. Au même rythme, à un
-seul rythme, restent asservis les corps des maîtresses
-exotiques, sans qu’aucune crainte, aucun dogme, aucune
-raison ne la conditionne aussi unique. Entêtement
-de demi-brutes sans doute, ou plus probablement et
-très mystérieusement, volonté de réserver aux
-mâles de la race le détail des litanies sexuelles.</p>
-
-<p>Et c’est ainsi que commence l’indignation des partenaires
-à la première des générosités de l’amant, le
-premier cadeau repoussé avec ardeur, celui dont les
-Saxonnes ont imposé le nom à travers les océans, le
-« <span lang="en" xml:lang="en">French game</span> » qu’elles méprisèrent jadis.</p>
-
-<p>Ainsi l’on possède des vahinés, des congaïs, des
-mousmés pour les avoir possédées, et les marins,
-<span lang="en" xml:lang="en">globe-trotters</span> par force, se persuadent ainsi, comme
-les autres, de la douceur de voyager pour avoir
-voyagé. A quoi bon s’étonner ou railler ? L’extension
-à l’être, la règle immuable des intellectualités, ne
-saurait mieux se vérifier que dans les corps. Du
-moins c’est un devoir de guérir l’envie à ceux qui
-écoutent les évocations des lointaines hétaïres qu’ils
-ne verront jamais, et de leur assurer très sincèrement
-qu’aucune nuit australe ne vaut une passade de Paris.</p>
-
-<p>Vaine serait, pour échapper au radicalisme de cette
-conclusion, la tentative d’une sélection entre les escales.
-L’exotisme, c’est le bloc. Seulement un tapis le
-recouvre, chatoyant comme un arc-en-ciel.</p>
-
-<p>Voici la Chine d’abord : voici « toute la lyre » de
-Saïgon ; Che-Fou, Trouville d’Extrême-Orient ; l’horreur
-de Nan-King ; les affranchies jaunes de Frisco,
-et les ribaudes des troupes, autour de Port-Arthur ;
-Shang-Haï, rehaussé par des Oteros jaunes, Shang-Haï,
-marché de primeurs, puis le sadisme de Tien-Tsin,
-et les hasards étranges au cœur de la Chine des supplices.</p>
-
-<p>A côté, un peu plus loin sur l’espace de la Terre si
-petite, Madagascar s’apprête. Y bruissent les cigales,
-créoles de Diégo-Suarez ; les Betsimisarakas aux chevelures
-roulées suivant les Sénégalais en colonne. La
-volupté et le sang se mêlent parmi les insurrections
-de la Grande-Terre ; Majunga apporte la révélation
-des Houves aux chevelures splendides. Le grand rut
-surgit de Vohémar à Fort-Dauphin. Et Nossi-Bé, laineux
-de verdure, dresse un fantôme de Tahiti.</p>
-
-<p>Encore dénombrons les étreintes semées par les îles
-du Pacifique énorme : à Macassar, caricature de
-l’Inde ; à Nouméa, hideux des surprises de bagne et
-enjolivé par les métisses ; aux Nouvelles-Hébrides où
-point à peine une aube de féminité. Le <span lang="en" xml:lang="en">flirt</span> le plus
-précis comble les heures de Christchurch en Nouvelle-Zélande.
-L’Eden, le vrai, se découvre sous les
-arbres de Tonga. Tabou, Wallis et Mingareva, dans
-une même supplication, à l’Istar malaise, confondent
-des balbutiements d’hétaïres impubères et des tendresses
-de forbans. Sydney d’Australie ressuscite le
-Quartier Latin autant que le passage d’Auteuil ; et si le
-rêve casse en désillusion sur les routes de Tahiti, aux
-Marquises le royaume d’Aphrodite éblouit les plus
-merveilleuses des voluptés imaginées.</p>
-
-<p>Ainsi s’agite, ondoie, rayonne, fulgure, hypnotise,
-le tapis splendide de l’exotisme, sous la mousson
-fraîche, au souffle des alizés parfumés, au gré du Khamsin
-de feu, au frisson des bouffées qui viennent de terres
-mystérieuses et inconnues. Puis, lorsque le vent de
-France, suroît ou mistral, a effiloché l’étoffe colibri,
-l’a dispersé aux profondeurs informes de l’espace et
-du rêve, il demeure le bloc tout nu, le bloc de l’exotisme.
-Pour le bâtir, les chairs diverses des mousmés,
-des congaïs, des vahinés, se sont trouvées extraordinairement
-pareilles, et les mêmes passivités, les
-mêmes gestes appris, le même sourire où la mièvrerie
-s’efforce d’être de la douceur en même temps que
-du désir, ont été brassés pour la coulée sans fêlure,
-avec laquelle s’ébauchera la statue érectée en symbole
-des femmes du lupanar mondial, silhouette résumée
-entre le nombril et les pieds.</p>
-
-<p>Si les caractéristiques de chaque morceau d’exotisme
-n’importent guère, tôt uniformisées, si la différenciation
-des maîtresses lointaines ne s’impose pas à un
-même amant, la succession des cadres dissemblables
-peut seule faire croire à une variété infinie d’étreintes.
-Car le cadre en soi ne saurait magnifier davantage
-la volupté exotique. Qu’il soit le plus souvent
-splendide, neuf surtout, c’est accordé. Mais il
-n’apparaît pas que des souvenirs de chair rattachés à
-Venise ou aux lacs de Westmoreland doivent se préciser
-moins que ceux de Manille ou de Mangareva. Il
-faudrait joindre à l’explication une sentimentalité,
-pour le moment hors de cette psychologie, à savoir
-que moins d’amants unissent au souvenir d’une femme
-l’évocation de Manille ou de Mangareva, que par
-suite ils estiment leur possession plus complète et
-plus « historique », si l’on peut dire, que la possession
-révolue dans Venise ou dans Windermere. Cette
-sentimentalité-là n’est, à bien voir, qu’un des avatars
-de la multiforme extension à l’être ; n’y revenons
-donc pas.</p>
-
-<p>Plutôt concevons-la dans la plus certaine et la plus
-forte de ses manifestations rapportées à l’exotisme,
-sa lutte pour la perpétuité, sa haine de l’instabilité.
-Non qu’il s’agisse de développer une théorie de l’arrachement :
-l’œuvre de Loti en demeure à jamais le plus
-merveilleux et le plus saignant des commentaires. Et
-la terrible analyse, avec des mots douloureux de toutes
-les petites morts avant la mort suprême, et aussi
-inadmissibles qu’elle, l’analyse a joint implacablement
-la psalmodie d’un <i lang="la" xml:lang="la">de Profundis</i> au chant de
-la joie de vivre, en les îles délicieuses. Du moins les
-livres admirables, s’ils n’ont pas fait penser tous les
-marins mal habitués à la pensée, ont souligné, pour
-les tiers impartiaux, la majeure des relations psychologiques
-qui, entre toutes les étreintes, spécialisent
-celle de l’exotisme.</p>
-
-<p>Le dogme de perpétuité qui, si facilement, si inconsciemment,
-se glisse parmi les moindres échanges
-dans la terre-patrie, est, au lointain, par avance aboli.
-Aucune illusion de baisers éternels ne pare le premier
-baiser, si longue doit être l’escale, par exemple deux
-ans, sur une goélette de Tahiti. La séparation s’effare
-au milieu des plus ardentes communions ; et la
-spiritualité des lois chrétiennes se matérialise, implacablement
-heure par heure, dans le cauchemar
-du départ inévitable, des fins dernières. L’arrachement !
-Voilà le véritable motif d’aimer l’exotisme en
-aimant sa douleur. Les plus intellectuels s’enfièvrent
-davantage à jouir de la minute sachant que les minutes
-pareilles sont comptées. Les autres, stupéfaits,
-se lamentent à la dernière minute, et, non rassasiés, se
-souviendront mieux qu’ils n’avaient jamais pensé que
-cette minute dût venir et combien alors elle leur fut
-lamentable. L’archange qui garde l’Exotisme s’appelle
-« <span lang="en" xml:lang="en">Nevermore</span> ».</p>
-
-<p>Outre la réalité de cet arrachement, un atavisme
-maritime de deux siècles ou plus renforce le goût de
-l’exotisme, salé des larmes de la séparation. Répétons
-qu’aujourd’hui, à l’exception de deux ou trois stations,
-desquelles quitte à peine le navire affecté, les plus
-longs séjours à l’escale ne dépassent guère six semaines.</p>
-
-<p>Autrefois la vie de mer n’était pas organisée comme
-elle l’est maintenant, et l’on aurait tort, une fois de
-plus, <i lang="la" xml:lang="la">laudator temporis acti</i>, de penser qu’elle était
-plus mâle et plus glorieuse. Il suffit, pour être renseigné,
-d’écouter les récits des officiers supérieurs ou
-généraux, les fois, très rares d’ailleurs, où il leur plaît
-de se souvenir avec sincérité. Les traversées étaient
-plus longues au temps de la navigation à la voile,
-mais, contrairement à l’opinion reçue, elles se présentaient
-assez souvent. L’escale consistait vraiment à
-attacher un morceau d’existence comme un lieu
-d’exotisme. Cinq, six mois, la frégate demeurait à
-Tahiti, ou en un port du Sud-Amérique. L’échange
-se fortifiait, les liens se créaient, la vie de France
-s’oubliait complètement, remplacée par la vie présente.
-Et si ce déracinement n’était pas pour faire
-plaisir aux femmes demeurées à Toulon ou à Brest,
-du moins il conditionnait pour les maris un arrachement
-réel autant que douloureux.</p>
-
-<p>C’est donc cet atavisme qui suggestionne les marins
-de l’heure actuelle. La durée de l’escale a été
-complètement réduite, une campagne s’écoule presque
-entière entre des traversées multiples et courtes.
-Malgré tout, l’âme des pères s’agite dans les corps des
-fils, et, naïvement ridicules, ils apportent à la conclusion
-de leurs six semaines de repos exotique la
-farouche désespérance que les marins de Cook ou de
-Bougainville manifestaient en terminant six mois de
-nirvana autant que de volupté.</p>
-
-<p>Cependant, puisque nous avons prononcé le mot
-de Cook, n’imaginons pas que les marins de toutes
-les nations ont la même chair devant l’étreinte de
-l’exotisme. Rappelons-nous comment la petite fleur
-bleue ne pousse que sur le sol français. Il serait malaisé
-de prétendre connaître exactement les frissons
-saxons, germains ou slaves. Peut-être le masque
-d’impassibilité des autres races que la race latine
-conserve-t-il des tendresses insoupçonnées pour le
-lointain ou des arrachements aussi saignants que
-celui de Rara-Hu. C’est peu probable. En tous cas,
-Italiens et Espagnols ne paraissent point suffisamment
-retournés par le charme de l’exotisme pour
-qu’un Loti y puisse germer, et il semble qu’ils ne
-comprennent guère l’essence de son adorable génie.</p>
-
-<p>Seules les haines, les jalousies, les puérilités, les
-folies de l’amour français se transportent dans la sérénité
-des Iles. Et, ainsi que dans la statistique d’Europe,
-le bilan des catastrophes passionnelles se solde
-par un passif au désavantage de la France ou plutôt
-de ses officiers. Car, pour les chairs chaudes et les
-cœurs simples des matelots, le mirage affolant est le
-même, et, depuis l’ère des découvertes, la proportion
-des déserteurs, grisés par la douceur australe, doit
-être pareille dans toutes les marines.</p>
-
-<p>Pardonnables, respectables même, seraient l’ardeur
-et la tendresse enfantine de ces passades lointaines,
-si elles correspondaient à l’éternelle recherche de
-l’unisson. Oui, il importerait peu, et les tiers sceptiques
-n’auraient alors aucun droit à juger que la
-science de volupté est nulle dans l’exotisme, que la
-caresse y est monotone, que les chairs y sont sans
-imprévu. Etre amant et maîtresse, mettre entre soi
-l’infini de ces deux mots, ne suppose pas absolument
-le devoir et la hantise de faire vibrer toutes les cordes
-de la lyre. Aussi bien que sur le sol de France les
-hyménées attendries jailliraient vers les « deux fondus
-en un », à Tonga ou bien à Diégo, à Tien-Tsin ou
-bien à Manille.</p>
-
-<p>Hélas ! L’inquiétude d’un geste qui froisse l’étreinte,
-la félicité de voir des yeux qui voient comme les
-nôtres, l’angoisse du désir partagé, la supplication
-humble ou passionnée, l’accord parfait, lettre morte
-que tout cela pour les hallucinés d’exotisme ! Ils
-embellissent leur spasme en le sertissant dans un
-cadre splendide, c’est tout.</p>
-
-<p>D’ailleurs elles, congaïs, mousmés, vahinés, petites
-dispensatrices de rêve, leur donnent généreusement
-l’illusion haïssable. Mais s’ils peuvent croire à leur
-communion c’est qu’ils n’auront jamais visité l’éden
-le plus complet d’entre ceux semés sur la mer Pacifique,
-la terre qui semble pétrie de volupté, et où la
-langue n’a pas de mots pour traduire le mot « baiser ».</p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/deco1.png" alt="" /></div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large b top4em sans-serif">JAPONAISES</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top2em"><img src="images/illu3.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c">Japonaises. Chinoises. Annamites.<br />
-Les Prostituées au Tonkin.</p>
-
-<div class="break"></div>
-<div class="c"><img src="images/deco2.jpg" alt="" /></div>
-<h2 class="nobreak">JAPONAISES</h2>
-
-
-<h3 id="ch2p1">La Volupté Vie.</h3>
-
-<p>La classique prostitution de jadis n’est plus celle
-d’aujourd’hui. Ce gros mot de prostitution, laid,
-banal, s’applique mal, ou plutôt s’appliquait mal
-à la joliesse mièvre des mousmés. Désormais, son
-équivalent, dans la langue nipponne, se retrouve et
-se comprend mieux. Il y a des « femmes du monde » ;
-il y en a toujours eu, et de haute branche, dans
-l’Empire du Soleil ; seulement, désormais celles-là,
-en parlant des autres, disent tout comme en Europe
-« les filles ».</p>
-
-<p>Le Japon a réalisé pendant des centaines de siècles
-l’Eden rêvé par les jeunes hommes conquérants, le
-séjour de délices où toutes les heures sont vouées au
-spasme. Pourquoi ? Il serait malaisé d’en trouver des
-raisons psychologiques. Et, non plus, la physiologie
-n’explique rien. Le tempérament des poupées
-au sourire perpétuel est plus que modeste. Un Européen,
-un étranger, ne saurait l’affirmer d’après ses
-propres expériences, sans songer aux ironiques attitudes
-de ses maîtresses de passage. Mais les confidences
-loyales des hommes de la race confirment les
-apparences.</p>
-
-<p>D’ailleurs la religion ne prêche nullement ce
-communisme des chairs. Elle n’a pu décider la formation
-d’un peuple de courtisanes. Le climat ? Il
-est de genre tempéré ; les froids de l’hiver y sont
-rigoureux. Quant au motif d’un sol d’abondance, sur
-lequel la luxuriance des fruits, la profusion naturelle,
-activeraient des désirs en harmonie avec la vigueur
-des corps comblés, ce motif se formulerait difficilement :
-les ressources des terres japonaises, abondantes
-et variées, n’écrasent pourtant pas l’homme
-sous la nature.</p>
-
-<p>Reste donc, quelque paradoxal qu’en soit le commentaire,
-en suffisante explication, le résultat d’une
-philosophie raisonneuse et raisonnée.</p>
-
-<p>Ainsi que pour son proche voisin, l’Empire du Milieu,
-la vieillesse de l’Empire du Soleil-Levant est un
-garant de ses incommensurables méditations à travers
-le temps. Or, tous deux, à n’en pas douter, avaient,
-bien avant l’aurore de notre Europe, résolu à leur
-guise le problème de l’Etre. Leur point de départ, en
-même temps l’aboutissant de leurs conceptions métaphysiques,
-est le même. Et, qu’on veuille bien pardonner
-cette incursion dans les domaines insexuels,
-à propos de volupté ! L’« être » s’impose, absolu et
-relatif à la fois, conclurent de chaque côté mandarins
-et daïmios.</p>
-
-<p>Comment se montrer égal à la fatalité d’exister ? La
-Chine a choisi l’opium, c’est-à-dire la solution de
-croire cette fatalité monstrueusement inconsciente,
-et de la mépriser en refusant d’employer l’activité
-qu’elle apporte. Le Japon préfère adhérer à une fatalité
-consciente, et la comprendre éternellement en
-la renouvelant sans trêve, dans l’action sexuelle.</p>
-
-<p>Mais la transcription de cette acceptation, du domaine
-de l’idée au royaume des faits, s’est faite sans
-le moindre ésotérisme. Le peuple du Nippon, certainement
-enseigné, comprit vite le rôle de la vie, et
-des affirmations philosophiques de ses prêtres se dégagea
-pour lui l’évidence assez inébranlable pour
-asseoir dessus une société :</p>
-
-<p>« Il y a sur terre des hommes et des femmes ; c’est
-pour que ces hommes jouissent des femmes, et celles-ci
-des hommes. »</p>
-
-<p>On chercherait vainement la moindre justification
-de cette hypothèse que l’on sent, partout à
-travers les siècles, l’origine du Nippon-lupanar. L’origine
-de cette vocation des mousmés se perd dans
-la nuit des temps. Des empires ont certainement disparu
-où elles apportaient leurs gestes d’amour, dans
-un exode coutumier, des empires qui précédèrent, de
-longs âges, la gloire d’Alexandrie, cette Alexandrie
-où l’admirable roman d’Aphrodite nota, avec l’indécision
-nécessaire, l’existence de ces inconnues d’alors,
-dans les jardins de la Déesse.</p>
-
-<p>« Il en venait de plus loin encore : des petits êtres
-menus et lents, dont personne ne savait la langue et
-qui ressemblaient à des singes jaunes. Leurs yeux
-s’allongeaient vers les tempes ; leurs cheveux noirs et
-droits se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient
-toute leur vie timides comme des animaux perdus.
-Elles connaissaient les mouvements de l’amour mais
-refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions
-passagères, on les voyait jouer entre elles, assises
-sur leurs petits pieds et s’amuser puérilement. »</p>
-
-<p>Depuis les jours de Chrysis, la timidité des Nipponnes
-s’est évanouie. Ou plutôt les débauchés
-d’Alexandrie appréciaient mal leur réserve et leur
-sérénité. Le calme japonais, avec tout ce qu’il signifie
-et tout ce qu’il cache, devait être un état d’âme inconnu
-à l’âme extérieure de la ville cosmopolite.
-Mais, autant qu’elles faisaient dans les jardins, les
-mousmés jouent encore entre elles, au milieu des
-passades, maniant les osselets, et n’accordant à
-l’étreinte finie ou à celle qui va commencer aucune
-attitude de repos qui en soulignerait une ridicule importance.
-Telles elles furent dans le parc d’Alexandrie,
-telles elles demeurent au Kanagãwa.</p>
-
-
-<h3 id="ch2p2">Mousmés.</h3>
-
-<p>De quelque nom que s’appellent les quartiers lupanars,
-Kanagãwa, Yoshivara, ce n’en sont pas moins
-des cités énormes. Mais pourtant la cité de volupté
-se limite, se restreint, se recroqueville. Encore un
-coup, la prostitution a pris son titre ; bientôt Yoshivara
-et Kanagãwa ne seront plus guère que des « quartiers
-réservés », tels ceux des ports ou des Cosmopolis
-du monde.</p>
-
-<p>Jadis cette partie de la ville était la ville même : les
-rues marchandes s’y accolaient, médiocres, dédaignées,
-permises seulement, semblait-il, autant que les
-imposait la nécessité pour l’approvisionnement et l’entretien
-du lupanar géant. Du moins, à cette heure
-encore, le bruit, la gaîté, la lumière, l’art, se mêlent
-et grouillent dans les artères qui sectionnent le Kanagãwa
-de Yokohama ; ou le Yoshivara de Tokio. Qui
-ne connaît, par Loti ou par cent autres, les « expositions »,
-étalages des mousmés pomponnées, en devantures
-de boutiques, poupées réunies en phalanstères
-candidement indécents, et que viennent visiter, après
-le dîner, le soir illuminé, les amis et les amies des parents
-affectueux, ou les maris qui, par châtiment temporaire,
-confient leurs épouses à la méditation d’une
-de ces maisons si ouvertes, qui, ailleurs, sont des
-maisons closes ?</p>
-
-<p>… Lepassant avait voulu voir si un corps et une
-âme de maîtresse pouvaient être dans un corps et une
-âme de japonaise. Car, par hasard, à ce stade d’exotisme,
-Loti n’avait pas pensé pour toutes les générations
-de marins. Leurs tendresses enthousiastes de
-chérubins à perpétuité s’étaient attristées aux dernières
-pages de « Madame Chrysanthème » ; et il les
-gênait d’avoir su, par son aveu, que l’aimé, revenu
-en cachette après les adieux, trouva la mousmé
-sans larmes, faisant sonner, comme un changeur
-de la rue, les pièces d’argent reçues le matin. De
-cette fin, ils gardaient une défiance, une incrédulité,
-une impossibilité de s’intéresser complètement à
-une histoire d’amour dont les paroles suprêmes ne
-seraient pas une douceur. Lui n’espérait ni ne souhaitait
-ce soir découvrir l’amoureuse ; il s’informait
-comme à Tahiti, comme partout.</p>
-
-<p>Sa femme de la nuit s’appelait Susu-Sàn. Il ne lui
-demanderait rien de ces choses d’échange où la question
-force la réponse. Il verrait et il écouterait.
-D’ailleurs, une oisiveté, on veut le croire toujours,
-l’avait seule mené au Kanagãwa. Autrement il occupait,
-avec plus de sincère satisfaction, ses repos dans
-les confortables intérieurs des blanches dénichées à
-l’escale. Et, en attendant Susu, occupée hors de sa
-chambre à de minuscules préparations d’hôtesse menue,
-il fixait déjà l’histoire de son temps entre la rue
-et le logis.</p>
-
-<p>Depuis le crépuscule il pleuvait. Alors, pour
-venir, il avait chaussé ses bottes. Il sourit, songeant
-qu’elles avaient effrayé la maison parce que,
-distrait, il avait marqué le blanc vestibule d’empreintes
-de boue. Mais, leur stupeur passée, les suivantes
-s’étaient bientôt précipitées et lui barraient
-les marches, peureuses encore mais résolues, avec
-des cris plus suppliants qu’indignés. Puis, rassurées
-par sa bonne volonté, elles s’étaient toutes jetées à
-terre pour enlever les grosses choses noires, redevenues
-vite espiègles, le secouant de leurs forces réunies
-et amusées de le voir chanceler.</p>
-
-<p>Pourquoi il avait préféré Susu-Sàn entre les mousmés
-accroupies dans la salle de réception ? Mon
-Dieu ! sans aucune raison bien nette et pourtant certain
-qu’elle était, pour l’épreuve, la plus intéressante
-des femmes-enfants qui fumaient, accroupies, ou
-jouaient aux osselets. On l’avait guidé vers une
-chambre, non pas elle, mais l’une des suivantes,
-car elle, le rejoindrait un peu plus tard ; à lui,
-on donnait le loisir des réflexions de « mariée ».</p>
-
-<p>Une amie de Susu-Sàn entra. Elle parla, courbée et
-souriante. Il comprit qu’on avait craint qu’il s’impatientât
-de sa solitude et, très poliment, elle s’était
-chargée de le distraire une minute. Elle s’assit devant
-lui, le « chamicen » aux mains, elle chanta. Elle chanta
-la mélopée qui emplit les rues du Nippon, et qui
-montait à cette heure de tous les coins du Kanagãwa
-et les syllabes de Ko-bé, Yoko-ha-ma, se prolongeaient
-presque en pleurs retenus. Quand Susu parut,
-suivie d’une servante, l’amie se releva, fit une révérence
-et sortit, sans avoir manqué d’échanger avec
-Susu un regard de moqueuse pitié.</p>
-
-<p>La servante portait un en-cas sur un plateau. Oh !
-non pas des mets compliqués, pas de crevettes au
-sucre, pas de céleri aux confitures, pas même de
-poisson cru. Du thé seulement, quelques fruits confits
-et une sorte de gâteau de Savoie. A côté, la fumerie
-de la mousmé. Le plateau fut posé au coin de la
-natte, presque trop près de leur main.</p>
-
-<p>Puis Lepassant fut seul avec Susu-Sàn.</p>
-
-<p>Brusquement, tandis qu’elle le regardait, immobile,
-il eut un élan de reconnaissance comique pour elle
-déjà, pour le cadre de jolie mièvrerie, pour la simplicité
-gaie de l’heure. Il la prit dans ses bras et lui dit
-des mots qu’il essayait de trouver petits et pourtant
-sérieux.</p>
-
-<p>Cela dura peu ; il l’abandonna, et se rejeta sur la
-natte, étonné de sa tendresse éclose à ce moment, un
-peu honteux aussi de craindre, au fond de son transport,
-la flottante écume d’un désir de vieux devant
-cette femme-enfant. Elle demeurait impassible, le
-front penché, le regard clair sous les paupières abaissées.
-Il sut ainsi qu’elle attendait de deviner quelle
-chose il préférait, de donner ou de recevoir les caresses,
-dressée à ne pas froisser les fantaisies d’amants
-quelconques, autant par sa politesse de race que par
-sa complaisance de courtisane. Quand elle le vit rire,
-elle devint plus grave.</p>
-
-<p>D’ordinaire, probablement, elle ne connaissait que
-des traits figés, malgré l’effort, dans l’anxiété du
-spasme prochain, ainsi que les autres hétaïres d’Europe
-ou d’Amérique. Mais plus qu’elles, elle versait
-sur le moment l’ironie d’un éternel sourire. Et le rire
-franc de ce passant la démontait, lui portait l’inquiétude
-d’une maladresse professionnelle, surtout d’une
-impolitesse. Lepassant la rassura, vaguement heureux
-de l’avoir devinée.</p>
-
-<p>Ses mains cherchèrent tout de suite à dévêtir la
-mousmé et, content de l’heure, c’est à peine, si,
-brièvement traverse son souvenir le regret des maladresses,
-impossibles à cause de la simplicité des
-voiles, les chères maladresses des « avant » de là-bas,
-en France.</p>
-
-<p>Sous « l’obi », la ceinture à nœud énorme fixé sur
-le dos, elle ne portait que le kimono en place de robe,
-et ses dessous drôles se composaient de diverses ceintures
-à diverses places sur son corps mignon. Lepassant
-prit le bout de la première et tira. Puis le bout
-de l’autre. A la troisième, il disparaissait déjà sous
-les écharpes. Alors il reprit l’extrémité, marcha vers
-le fond de la chambre en feignant un labeur, et lorsqu’il
-eut tendu la ceinture, il se remit à tirer avec
-quantité de grimaces. Cette fois, Susu-Sàn éclata de
-rire ; elle levait les bras, se prêtait au déroulement,
-tournait sur elle-même, infiniment gracieuse. Quand
-les rubans eurent été dénoués jusqu’au dernier, elle
-était nue.</p>
-
-<p>Et ce fut le tour de Lepassant de redevenir grave.
-Rapidement il la prit contre lui ; il se mit du côté de
-la veilleuse d’huile amère, et lui tourna le dos, pour
-faire la nuit entre ses lèvres et celles de Susu-Sàn. Il
-l’étreignait avec précaution, et savourait la peur de
-froisser sa gracilité. Pourtant elle lui frappa sur les
-doigts, et, comme il la quittait, elle assura tranquillement,
-sur l’escabeau creusé en demi-lune, sa chevelure
-d’art dont l’harmonie ne voulait pas être dérangée.
-Puis elle se rapprocha de Lepassant…</p>
-
-<p>Maintenant ils causaient. Lepassant avait ouvert son
-kimono très large, et, comme dans un manteau, il
-avait caché tout contre lui, le frêle objet qu’était le
-corps de Susu. D’abord, il ne put lui rien traduire de
-ses pensées ; mais entre eux, par la voix pressante et
-chaude de l’amant, il y avait la musique des mots. Il
-marqua son impatience d’écouter en vain quand elle
-parlait à son tour. Elle lui fit signe de lui permettre
-de se lever, puis alla prendre un livre sur une tablette.</p>
-
-<p>Proprement recouvert ainsi qu’un livre de petite
-fille, traversé de signets, c’était moitié un dictionnaire,
-moitié une grammaire d’anglais. La mousmé suivit du
-doigt, en épelant dans un gazouillis, et Lepassant
-comprit qu’ils pourraient échanger des mots saxons,
-et les piquer, sans essayer les verbes difficiles, comme
-des jalons nets et bien en ligne, à travers le sol inconnu
-de leurs âmes. Susu avait déjà essayé ; il ne
-s’en était point aperçu, à cause de son étrange prononciation,
-de sa nécessité d’adoucir les consonnes
-et de nourrir des diphtongues avec un gazouillis de
-baisers. Elle disait : « soulipou » au lieu de « <span lang="en" xml:lang="en">sleep</span> », — « wouritou »
-au lieu de « <span lang="en" xml:lang="en">write</span> ». — Et il lui fut reconnaissant
-de ce premier essai d’échange.</p>
-
-<p>Quand elle ne douta plus de son application, elle
-lui expliqua confusément qu’elle suivait des cours,
-l’après-midi, pour apprendre l’anglais. Aussitôt Lepassant
-l’évoqua au milieu d’une centaine de mousmés
-semblables à elle, à une sortie d’école, babillarde
-et gazouillante. Mais l’idée mauvaise de la femme-enfant
-passa plus vite cette fois ; il ne resta que la
-figure sérieuse de Susu-Sàn, embellie d’une extraordinaire
-volonté de réussite.</p>
-
-<p>D’ailleurs son visage ne gardait rien des traits qu’on
-imagine le plus souvent, d’après les potiches ou les
-écrans. Les joues épaisses et fraîches, la bouche débordante,
-le front proéminent, sont la beauté des
-Nipponnes du sud, celles de Nagasaki. Au contraire,
-Susu-Sàn, comme les femmes de Yokohama, avait
-l’ovale allongé et pur, le nez de lignes franches, le
-front petit et bien diminué, la bouche mignonne.</p>
-
-<p>Lepassant avait repoussé le livre : il baisait la
-mousmé à petits coups, et partout, patiemment attentif
-à la révélation d’une caresse spontanée, il ne
-s’irritait point de la docilité de sa maîtresse. Il attarda
-ses lèvres sur les seins piriformes ; la fraîcheur de la
-peau suffisait au plaisir profond de sa bouche. Car
-aucun frisson ne passait sur la poitrine de Susu, malgré
-cette caresse qu’il avait si souvent vu vaincre l’indifférence
-des amantes lointaines. Il épuisa, et attendri
-de le faire, les ressources de son baiser, obligé lui-même
-de se ressaisir pour ne pas mordre gloutonnement
-à la saignée des bras, aux oreilles, à la nuque,
-pour ne pas donner à l’ironique mousmé le spectacle
-d’un véritable abandon de chair, qui serait grossier
-devant sa correction.</p>
-
-<p>Un moment, il releva la tête, et, légèrement écarté
-d’elle, appuyé sur ses mains pour se soulever au-dessus
-d’elle, il la vit assez tôt pour savoir qu’elle avait
-fermé les yeux, au moins engourdie par le bercement
-des gestes.</p>
-
-<p>Ensuite elle le regarda de nouveau, placide, les
-yeux grands ouverts et calmes. Mais Lepassant voulut
-s’assurer de sa première impression, de cette béatitude
-surprise qui l’étonnait. Il retrouva ses baisers à la
-place où il les avait laissés et repartit de cette place.
-Susu le laissait faire. A un moment elle comprit ce
-qu’il voulait ; elle se déroba, lui pinça les joues pour
-l’arrêter, et avec son indignation si mesurée, son parler
-anglais si travesti, elle lui cria des mots que Lepassant
-feignit de ne pas traduire. Pourtant il avait bien entendu
-le joli nom de la grande caresse, nom qu’il
-avait toujours aimé, et qui est le même de Saïgon à
-Sydney. « <span lang="en" xml:lang="en">French game, no !</span> » disait Susu-Sàn. « <span lang="en" xml:lang="en">No
-French game !</span> »</p>
-
-<p>Il la poursuivit un moment ; il lui sembla qu’elle
-s’échappait mollement, plus mollement dans chaque
-fuite. Moqueur, il n’insista plus. Dès lors, doutant
-s’il l’avait déçue et riant de nouveau et plus gaminement,
-il mit sa main sur la bouche de Susu, lui murmurant
-en nippon : « Franzomenzei » (vivent les
-Français).</p>
-
-<p>Une fois encore, la nuit se fit entre leurs chairs, et
-de même que l’autre fois, Lepassant pensa qu’il devait
-être avec la fragile mousmé la femme de leur tendresse.
-Pendant le songe divin, il sentit que soudain
-s’ouvraient chaudement les lèvres de Susu-Sàn, obstinément
-fermées jusque là. Elle le fit rouler sur les
-nattes de toute la force de ses bras d’enfant, sans dénouer
-l’étreinte et, stupéfait, Lepassant dégrisé vit que
-les yeux de Susu-Sàn tremblaient au-dessous des
-siens, dans un enlacement qu’elle ne dénouait pas…</p>
-
-<p>Lorsqu’il se fut habillé, lorsque Susu eut enroulé
-autour d’elle ses nombreuses ceintures, Lepassant ne
-s’approcha point, mais il la fixa longuement. Impassible,
-elle soutint son regard, le sourire d’idole plus
-mystérieux qu’auparavant. Elle lui versa le thé. Sur
-son ordre elle ouvrit la porte à la tiédeur de l’ombre.
-Au même étage, de l’autre côté de la terrasse, un
-couple dont l’homme était japonais, fumait l’opium
-dans des chambres pareilles à la leur.</p>
-
-<p>Lepassant montra l’homme du doigt à Susu-Sàn, et
-dit, oubliant qu’elle ignorait sa langue : « Me le préférerais-tu
-vraiment ? » La mousmé comprit le geste
-qui unissait les deux mâles ; son sourire s’élargit.
-Elle mena par la main Lepassant en pleine lumière,
-et elle indiqua du doigt aussi son propre corps d’abord
-puis celui d’une femme d’Europe dessiné sur une réclame
-de parfumerie qui pendait au mur. Puis, plissant
-ses paupières aux cils écartés, elle attendit.</p>
-
-<p>Et l’homme de France n’osa point répondre par le
-geste d’un choix qui aurait menti…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L’aventure, dans la volupté japonaise, le plus souvent
-se trouvera plus banale. Et l’aventure ainsi, du
-moins au premier contact pris avec le Nippon, se limite
-aux mousmés communes. Vain serait l’espoir qui,
-même au prix d’un séjour prolongé, escompterait la
-curiosité de l’adultère dans le monde japonais. Les
-grandes dames sont très peu certaines encore que
-l’amant étranger ne les confondrait pas avec ses petites
-amies des rues chaudes. S’il existe chez elles, peut-être,
-une solidarité avec les filles, conservée des siècles
-où elles furent à peu près les pareilles, si cette fraternité
-se découvre parfois peu lointaine, comme dans
-l’élan d’apporter des yens à la souscription pour le
-trésor de guerre, les mondaines de Yokohama et de
-Tokio en refoulent soigneusement les manifestations.</p>
-
-<p>L’énorme orgueil de la race frémit de voir trop souvent
-reparaître chez leurs hôtes la conception du
-Nippon-lupanar. Alors les femmes du monde japonais
-affichent les plus terribles mépris pour les mousmés
-irresponsables, ou, mieux, plus cruellement, ne
-manquent point de rappeler aux Français gaffeurs la
-réputation de la Ville-Lumière et les archives de la
-tournée des grands ducs.</p>
-
-<p>Mousmés et femmes du monde ne résument pas la
-légende d’amour du Japon. En tout lieu du monde le
-<span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span> n’observe qu’une bordure, ne juge que
-sur la côte, par les ports ou mieux par les grosses
-villes. Mais, sur la terre nipponne, plus qu’ailleurs, il
-ne convient pas d’ignorer la masse épaisse et remuante
-des campagnes. Certes les paysannes menues,
-rencontrées en excursion, ou cherchées dans la solitude
-locale qui recommence à deux lieues des voies
-ferrées, ne sont pas différentes des complaisantes
-courtisanes de la ville, et, comme elles, sont fort disposées
-à contenter sans façon le passant. Mais, précisément,
-ce caractère du peuple sur la glèbe, ne peut
-être soupçonné d’avoir subi des empreintes, corruption
-ou civilisation. Il atteste plus fortement que le
-Yoshivara la conception de vie, admise par la race
-qui fonda sur les jeux de l’amour sa raison et son
-plaisir d’être.</p>
-
-<p>Parmi leurs bonnes volontés, le plaisir des
-paysannes compte peu ; mais la curiosité de voir et
-de savoir, les intéresse aux étrangers en quête d’hospitalité.
-La porte fermée, au moment du <span lang="en" xml:lang="en">tub</span>, se
-rouvre d’elle-même ; pendant le changement de linge
-il sied de demeurer impassible, sourd aux rires qui
-gargouillent au moindre trou, derrière les cloisons de
-papier. D’ailleurs le personnel des lupanars se renouvelle
-naturellement dans les femmes de la campagne.
-Point n’est besoin d’embauchage, ni de résolutions
-désespérées pour amener les filles des champs à la
-ville. Elles y viennent tranquillement amasser un
-pécule, s’instruire dans l’intervalle de leurs passades,
-et préciser avec sang-froid leurs notions sur les différentes
-marines d’Europe.</p>
-
-<p>Yokohama et Tokio, et la banlieue entre les deux
-énormes agglomérations, sont assez vastes pour disperser
-discrètement l’orgie rude et sincère des matelots.
-D’ailleurs, sur cette rade, de luxe en quelque
-sorte, ils se trouvent moins souvent, et plus rarement
-on leur y accorde la liberté de la terre mauvaise conseillère.
-Aussi est-ce Nagasaki qui, non seulement
-parmi celles du Japon, mais parmi toutes les escales
-des Océans, leur donne les paradis dont on parle vaguement
-aux pays bretons comme sur la Clyde, à
-Naples autant qu’à Hambourg. Le charme des mousmés
-même est assez puissant pour lutter contre l’emprise
-de l’alcool. Les eaux-de-vie nipponnes ne sont
-pas meilleures, à beaucoup près, que le genièvre et
-le trois-six pour les cerveaux des grands enfants. Mais
-d’abord la peine est rebutante de découvrir le cabaret,
-de s’y faire entendre, et les petites poupées sont
-si proches ! Et elles sont si drôles ! Et leur chambre
-est si propre ! Car cette extraordinaire blancheur des
-nattes du parquet, des bambous, des papiers, ravit le
-matelot habitué à s’humilier de la moindre tache, de
-la plus petite poussière, à bord. La langue, les mots
-gazouillés, il ne les comprend pas et les devine encore
-moins que ses officiers. Alors une étrange combativité
-descend en lui et double sa volupté : il lui paraît
-que la mousmé complaisante est le fruit d’une victoire,
-qu’il l’a conquise sur un ennemi héréditaire, et
-c’est le langage inconnu qui forme la totalité de cette
-illusion confuse dans un cœur simple, le Nippon
-scandé en lequel le marin breton imaginera soudain
-le parler « anglish », en lequel le « jacktar » découvrira
-un bafouillage de « <span lang="en" xml:lang="en">frenchy</span> ».</p>
-
-<p>A vrai dire les consonnances japonaises ne rappellent
-aucunes autres très particulièrement. Peut-être,
-avec quelque raison, et si bizarre paraisse le
-rapprochement, assimilerait-on la langue de l’Empire
-du Milieu avec celle de l’Italie, au point de vue très
-superficiel de l’oreille, s’entend. Peut-être aussi y
-a-t-il autant de différence entre la phonétique de Nagasaki
-et celle de Yokohama qu’entre le type de la
-Japonaise joufflue et courte et celui de la Japonaise
-allongée, au visage d’un ovale ravissant. La sélection,
-dans cette race, s’est exercée avec une force unique
-et les aristocraties européennes auraient peine à soutenir
-la comparaison, pour la tradition du sang. Des
-dizaines de siècles durant, les unions dans la caste
-supérieure ont été triées aussi implacablement que
-par les soins d’un reproducteur professionnel, et cependant
-la caste était assez nombreuse et saine pour
-qu’une affinité trop proche n’affaiblît pas les
-meilleures combinaisons. De là la différence si marquée
-entre les deux types de femmes, apparente au
-point que, à prendre des extrêmes, on y évaluerait autant
-de dissemblance qu’entre un setter et un loulou.</p>
-
-
-<h3 id="ch2p3">La tradition du geste.</h3>
-
-<p>De la race supérieure sont sorties et se sont renouvelées
-à travers le temps, les guéchas ou « geishas »
-puisque Sada-Yacco nous conserva la couleur du mot.
-Recluses d’abord comme des religieuses, éduquées
-aussi complètement que dans les plus célèbres maisons,
-dressées comme des courtisanes sacrées, elles
-ne sont pourtant ni l’une ni l’autre de ces closes.
-L’école des Geishas n’a que peu de rapports avec ce
-qui fut jadis le Didascalion d’Alexandrie. Au mieux,
-il conviendrait de l’assimiler à l’un de nos conservatoires,
-conservatoire à la méthode duquel s’adjoindrait
-une indispensable prédestination. La fille, préparée
-dans le recueillement de l’Ecole, doit servir bien plus
-à la collectivité qu’à des individualités. Elle sera principalement
-danseuse et chanteuse, mais son élocution
-et son geste serviront à perpétuer la légende des
-gloires nationales. Entre toutes les manifestations
-d’art, la plus classique est aussi la plus symbolique,
-cette danse des Samouraï, qui, malgré la modernisation
-de l’Empire du Milieu, conserve le souvenir de
-son passé moyenâgeux.</p>
-
-<p>Ce serait peu, à dire vrai, du moins pour la question
-de volupté, que de spécialiser ces Geishas telles
-que des aèdes homériques. Dans son amour de la vie
-et son acceptation de l’amour qui le conditionne, le
-Nippon n’a pas manqué d’associer l’exaltation de la
-pensée aux délices des corps qui la supportent. Et
-voilà certainement pourquoi en place de faire déclamer
-leurs fastes par des rhéteurs ou de les laisser nasiller
-par des enfants, les hommes de la race ont décidé
-que le cours des années révolues s’enroulerait
-autour des souplesses de la femme.</p>
-
-<p>La souplesse, telle est la caractéristique des Geishas :
-on comprend que les charmes de l’étreinte s’en déduisent
-aussi bien que l’évocation des figurations
-guerrières. A la fin des dîners somptueux, les geishas
-viennent, chair moins banale que celle des joueuses
-de flûte alexandrines, intellectualité plus désirable à
-conquérir, par delà la résignation.</p>
-
-<p>Il n’empêche que la souplesse n’exclut pas les
-autres arts érotiques, appris de la même sorte, avec
-des années d’étude : les complications de la caresse,
-les procédés secrets du glottisme, l’usage des regards,
-sont la même science acquise avec le rythme varié
-des mouvements du corps.</p>
-
-<p>Le Japon n’a pas seulement, dans son sens de l’art,
-une admiration de dilettante pour les efforts d’une
-souplesse qui se cherche et qui se réalise en multitude
-de gestes. Sa conception atteint à un certain degré
-d’utilitarisme, si l’on peut parler ainsi, puisque
-c’est dans cet empire du Milieu que des générations,
-les unes après les autres, s’efforcèrent à la tâche
-d’élargir la fatalité sexuelle qu’ils acceptent, dès
-l’abord, joyeusement.</p>
-
-<p>Par les soins de ces générations, le symbolisme
-d’une ruée, dans la multitude des êtres soumise à
-cette fatalité, s’est traduit avec la plus magnifique
-des obscénités, obscénité inégalée par la recherche
-des civilisations desquelles naquit l’Europe.</p>
-
-<p>La fantaisie des chèvres saillies par des satyres, ou
-celle des bacchantes en délire sous la griffe de bêtes
-apocalyptiques, a été continuée et développée par
-une imagination multiforme. On croirait à une hantise
-de malade : il n’y a, dans le fait, que de la grivoiserie
-placide, et le terme si français de grivoiserie
-correspond bien aux seuls Japonais. Sans parler des
-ventes spéciales ou des reproductions classiques en
-la matière, le plus minuscule ivoire acheté dans un
-bazar, offre, sous un certain angle, quelque scène
-merveilleusement travaillée, qui dépasse de loin les
-plus célèbres Rops. Inutile d’insister sur les mécomptes
-de ces surprises faites, de la meilleure foi du
-monde, aux parents et amis désireux de japonaiseries.</p>
-
-<p>Le livre consacré, l’Evangile, pour ainsi dire, de
-cette collection, consiste dans la « Légende des Pêcheurs ».
-A l’obscénité de ses détails dessinés, l’ouvrage
-a l’avantage de joindre un texte vraiment drôlatique,
-et, des feuillets crissants du papier japonais,
-aucun n’est banal : l’arrivée des pêcheurs nippons,
-poussés par une tempête dans une île inconnue où ne
-vivent que des femmes ; la ripaille première ; ensuite
-l’enseignement parfait des caresses ; les exigences de
-la population s’arrachant les trois hommes ; la fuite
-heureuse des malheureux efflanqués, courant de nouveau
-à l’incertitude de le mer plutôt que de demeurer
-aux bras des furieuses d’amour.</p>
-
-<p>Les images dressent invariablement des phallus
-énormes, des phallus anatomiques zébrés de nerfs et
-d’artères, taillés en profils irritants, exacts néanmoins,
-suant jusqu’au sol, puérilement figuré, des ruisseaux
-de sève, aplatis en mare sur la vignette. A d’autres
-pages, des vagins baillent comme des antres, ou bien
-leur ovale velu, démesurément étendu, dresse de fantaisistes
-arcades, comme émondées en forêt. Et partout
-l’enchevêtrement des membres pour la rencontre
-des sexes, les corps simplement linéés, l’ignorance des
-ombres, transforment la curiosité d’un dessin en une
-difficile intellectualité pour percevoir le rythme
-d’amour représenté.</p>
-
-
-<h3 id="ch2p4">Swa-Youv.</h3>
-
-<p>De cette souplesse, sur laquelle nous avons insisté,
-qui précise les geishas et explique les livres
-de volupté, la Japonaise qui désormais symbolise
-sa race aux yeux de la France ne saurait nous
-illustrer l’exemple. A considérer, au contraire, Sada-Yacco
-dans son jeu scénique, on ne retient qu’une
-grâce tâtonnante, des pas incertains, un inachevé de
-mouvements, lesquels, s’ils préparent ensuite par leur
-soudaineté et leur déséquilibre même, l’émotion dramatique,
-ne commandent pas à l’harmonie d’une continuité
-tragique. Mais, en vérité, la contradiction
-n’existe pas : et la manière de l’actrice souligne au
-contraire, par sa contre-partie, la sérénité pliante et
-souriante de sa race.</p>
-
-<p>Car la conception dramatique des protagonistes japonais
-n’adopte aucunement la transposition sur les
-planches, pour sa représentation, de la vie ordinaire
-avec ses accidents. Ce que nous appellerions réalisme,
-en dépit de toute opinion préconçue, ne se
-retrouve pas, et la tranche de vie n’est jamais servie
-au public. On conçoit donc le parallélisme irréductible
-de deux sortes d’attitudes : Sada-Yacco, au Japon
-s’entend, est d’autant plus grande artiste que ses
-expressions et leur substratum sont « différents de
-la vie japonaise. » Hors cette brève analyse du reste,
-qu’on veuille seulement s’imaginer quelle conception
-réalise la tragédienne expositionnelle. L’Empire du
-Soleil Levant ne connaît pas les artistes femmes :
-leurs personnages, là-bas, sont toujours tenus par des
-mâles costumés.</p>
-
-
-<h3 id="ch2p5">Le Sourire.</h3>
-
-<p>Acceptons donc que le geste symbolique de la
-race nipponne réside dans le sourire, non pas dans
-la mobilité du masque d’une Sada-Yacco, encore
-qu’admirable. Et ce sourire, dont le leit-motiv remplit
-le plus bref récit de voyageur, s’évoque, pareil et
-perpétuel, sur le visage de la mousmé caressée
-comme sur le facies du cocher que l’on insulte. Il
-serait long d’en fouiller la psychologie ; mais aussi le
-sourire est trop essentiel à l’histoire de la volupté
-pour qu’il ne s’impose pas un devoir de le définir.
-Ainsi l’homme d’Europe, étonné, gagnera du moins
-l’avantage de ne pas interpréter l’apparence de ces
-visages comme un signe de stupidité ou de platitude.</p>
-
-<p>Un Japonais, au service d’un Américain, et jadis de
-haute race, avait dû, dans le besoin, engager les
-armes d’un aïeul samouraï. Le maître, averti, les racheta,
-et la reconnaissance du serviteur loué lui fut
-acquise, sans bornes. Or, dans l’emportement d’une
-colère, l’Américain, un jour, frappa son valet. Une
-seconde, déjà calmé et navré de son emportement, il
-lui parut que l’homme s’était redressé terrible, et
-que, de son poignard court, il allait égorger l’insulteur,
-sans souci d’une actuelle différence sociale. Cependant
-le domestique, presque instantanément, se
-courba pour sortir, le visage traversé de l’immuable
-sourire. Le soir en rentrant, l’Américain le trouva
-mort ; il s’était ouvert le ventre avec le sabre de l’aïeul
-samouraï. Or, voici ce qu’il avait écrit : « Tu m’as
-insulté de telle sorte que la fin de l’un de nous
-est indispensable. Mais je te dois la reconnaissance
-d’avoir pu conserver ces armes, patrimoine qu’il m’eût
-été insupportable de laisser en des mains étrangères.
-Elles ne peuvent donc se retourner contre
-toi ; c’est donc à trancher mon destin qu’elles serviront. »</p>
-
-<p>Cette impassibilité, tellement différente du flegme
-saxon, cette impassibilité traditionnellement soulignée
-d’urbanité gracieuse, se retrouve, on ne saurait
-trop le répéter, dans les actes les plus tumultueux de
-l’être selon toute autre conception humaine. La méthode
-des lutteurs en est l’exemple le plus extraordinaire.
-Au Japon, pas d’enlacements, point de
-chairs en sueur, jamais de nerfs roidis par l’effort
-de bras gonflés, de jambes arcboutées. La lutte du
-Nippon, le « jiutsu » est une science statique,
-une science d’anatomie. Les professionnels occupent
-leurs longues années d’entraînement à apprendre
-le plus mince fonctionnement de la machine humaine :
-aucune fibre ne leur demeure inconnue,
-dans ses rapports avec la dynamique générale des
-mouvements. En même temps, ces lutteurs se
-sont engraissés démesurément, jusqu’à ne présenter
-plus qu’une masse et une surface gélatineuse,
-sous laquelle ne transparaisse aucune ligne du squelette.</p>
-
-<p>Alors, l’heure venue du combat, les deux monstres
-se touchent, se tâtent, se palpent, sans la moindre
-brutalité. Des jours, parfois, ils demeurent en présence,
-immobiles l’un devant l’autre, ou occupés à cette
-mystérieuse auscultation de leur corps. Puis, une
-minute soudaine, rompant en gloussements admiratifs
-le silence du public, l’un des deux athlètes
-s’écroule sur l’arène. Il est vaincu ; le vainqueur, après
-de patientes recherches, a découvert sous la graisse
-de l’adversaire un muscle à casser, un tendon à
-rompre, un seul ressort à fausser pour entraîner la
-chute de l’ennemi, et sans doute l’estropier à jamais.</p>
-
-<p>Une exacte réflexion sur les multiples traductions
-d’un masque japonais, barré du sourire, conduira à
-une plus juste défiance des mousmés rieuses et caressantes.
-Toutes les manifestations qui s’appliquent aux
-hommes de la race ont leurs correspondances chez
-les femmes. Aussi, parlant des premiers, commente-t-on
-les autres. Et à ces autres, à ces poupées mystérieuses,
-à ces minuscules âmes de lupanar, s’appliquera
-la conclusion de crainte, que la première impression
-de joliesse et de joujou n’aurait pu présager
-en aucune manière.</p>
-
-<p>Est-ce trop dire ? En tous cas une impression demeure
-des nuits passées au Kanagãwa ou dans le
-Yoshivara : quelque bien seul qu’on soit avec la
-maîtresse de passage, il semble que chaque étreinte
-s’enlace dans les yeux d’un tiers ironique.</p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/deco3.png" alt="" /></div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large b sans-serif top4em">FEMMES DE CHINE</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c"><img src="images/illu4.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c">Femmes Malabar. Japonaise. Chinoise.<br />
-Tagal de Manille. Cochichinoise.<br />
-Femmes des Iles Java et Sumatra.</p>
-
-<div class="break"></div>
-<div class="c"><img src="images/deco4.jpg" alt="" /></div>
-<h2 class="nobreak">FEMMES DE CHINE</h2>
-
-
-<h3 id="ch3p1">Shang-Haï.</h3>
-
-<p>Les Concessions d’abord, c’est-à-dire l’Extrême-Occident,
-puis des quais bâtis, des ponts par-dessus
-des arroyos vaseux et fétides, les quais élargis en
-boulevard d’arbres, et soudain toute cette avancée de
-grande ville familière, gaie, brisée contre un mur circulaire
-où une porte met plus d’ombre encore, béant,
-sur l’ombre de la cité chinoise : cela, cette hésitation,
-cet étonnement, cette inquiétude, cette peur enfin,
-c’est l’exacte rencontre du désir européen avec la
-femme chinoise.</p>
-
-<p>D’ailleurs bien rare est la rencontre vraie. Shang-Haï,
-sans doute un des quatre premiers centres de
-transit au monde, n’a pas vu, comme les autres Babels
-de matelots ou de rouliers de mer, affluer la marchandise
-avantageuse ; une fois encore la Chine a pu,
-même dans ce port si peu chinois, annihiler un principe
-du fonctionnement économique d’Occident, déséquilibrer
-la loi d’offre et de demande. Car il faut
-compter pour rien toute la chair parquée dans cette
-enceinte absolument circulaire. Au soir tombant les
-portes se ferment, et toute volonté de savoir, d’essayer,
-exaspérant un corps latin, saxon ou slave, succomberait
-sous le poids de l’horreur physique qui
-monte des immondices jointe à « l’<span lang="en" xml:lang="en">horror</span> » qui
-tombe des dragons larvés sur les temples déformés.</p>
-
-<p>Alors il reste le Shang-Haï de nuit célestiale enclavé
-dans les concessions étrangères.</p>
-
-<p>Deux rues, <span lang="en" xml:lang="en">Nanking Road</span> et <span lang="en" xml:lang="en">Soo-Chow Road</span>,
-rayent la ville, aussi lumineuses que des rues de capitales.
-Mais elles n’ont point été laissées ou faites
-pour une curiosité de visiteur, pour un essai maladroit
-de reconstitution expositionnelle. Non, elles sont
-chinoises, par leurs passants, leurs hôtes de restaurants,
-leurs restaurants, leurs scènes. Et c’est à l’entrée
-de ces <span lang="en" xml:lang="en">music-halls</span> que l’on voit s’arrêter les chaises à
-porteurs des Otéros jaunes.</p>
-
-<p>A l’intérieur, devant des spectateurs maintenant
-sortis de leur impassibilité, petits marchands de
-canards aplatis, au lieu de petits Sucriers, vieux mandarins
-à boutons de cristal en place de vieux marcheurs,
-sur des planches elles chantent, des bijoux
-cliquetant qui ont payé leurs faveurs du même prix
-au moins que les faveurs des étoiles européennes.</p>
-
-<p>Souvent elles miment.</p>
-
-<p>Dans le rythme de leurs attitudes, quelques gestes,
-des déformations de lignes surprennent. A ces moments-là,
-par exemple, quand les coudes viennent
-caresser les hanches, raidis, quand le trait de la
-bouche s’agrandit extraordinairement jusqu’à barrer,
-semble-t-il, tout le bas du visage, à ces moments-là
-l’assemblée chinoise ploie au même frisson. Et le
-« diable étranger » s’irrite de ne pas comprendre, et
-il va jusqu’à croire, en contentement d’explication,
-que des mouvements de volupté chinoise lui seront
-toujours aussi mystérieux que des sérénités faciles aux
-mêmes nerfs dans la douleur physique.</p>
-
-<p>Du moins une grande partie du thème mimique
-lui plaît, facile à suivre, gracieuse dans son déroulement
-classique : la femme qui fait souffrir et les
-hommes qui acceptent. La pièce est finie ; l’étoile est
-rentrée dans la coulisse. Il serait inutile, même avec
-des coffres pleins de taëls, de l’y chercher : on conte
-qu’un souverain « présomptif » en voyage ne put y
-réussir ; on conte que l’une de ces femmes, sauvée
-par un officier français, plutôt que de se donner
-par remerciement, l’invita à la venir voir mourir…</p>
-
-<p>Pour retrouver l’apparence et le souvenir des Chinoises,
-on va près du quai, on passe sous des voûtes,
-à travers un pâté de hautes constructions qui sont
-pareilles à des habitations ouvrières, on va dans les
-<span lang="en" xml:lang="en">Sassoon Builds</span>, chez les Macaïstes. On y va pour les
-Macaïstes elles-mêmes, à parler franc. Pourtant l’appréhension
-est grande quand on ne les a point vues,
-quand on les voit d’abord.</p>
-
-<p>Elles sont nées, ces Macaïstes, de l’union chinoise et
-portugaise ; les hommes de la race sont affreusement
-laids, coiffés, principal signe, d’un chapeau d’astrologue,
-violet, penché en arrière ; ils sont taciturnes et
-savent vendre. Elles, l’immense majorité exportée de
-Macao, comme dit le nom, sont très blanches de
-peau, plus blanches que les blanches ; leur face est
-aplatie, leurs yeux aussi bridés que ceux des
-Japonaises, mais si grands qu’ils apparaissent
-beaux.</p>
-
-<p>Elles sont des fruits de toute première saison, jetés
-toute l’année en primeur aussi sur le marché. A dix-huit
-ans, il n’en reste plus qu’une mollesse bizarrement
-laiteuse : elles font songer aux Levantines. De
-là-bas, de Macao, elles viennent, simplement achetées
-à leurs familles où elles grouillaient comme des
-petites filles chinoises. Et à Shang-Haï, leurs virginités
-deviennent aussi peu mets de luxe que le saumon
-aux bords des lacs poissonneux…</p>
-
-<p>Elles caquettent, elles sautillent, leurs élans inharmonieux
-plaisent par leur fréquence et leur soudaineté.
-On leur a appris, comme à toutes les filles de
-joie en tout pays, les mots les moins convenables de
-chaque langue. Et Français, stupéfait, l’on est accueilli
-par une vingtaine de ces perruches roulant une
-même phrase de bienvenue : « Bonjour, Monsieur,
-cochon, c…, sal… » sans qu’à aucune insulte elles
-joignent un autre sens que celui du bonjour donné.
-Leur vice reste charmant.</p>
-
-<p>Réunies à trois ou quatre parfois elles supplient
-l’ami de passage d’apprendre à une très jeune amie la
-caresse qu’elle ignore, et, avidemment curieuses, se
-précipitent tôt, trop tôt dans la chambre pour questionner,
-interviewer l’amie. Elles rient, on rit. Quelques-uns
-demandent et emportent leurs photographies,
-le plus grand succès des chambres d’officiers au
-cours d’autres campagnes, sûrement partout ailleurs.</p>
-
-<p>Avec les Macaïstes seulement, au reste à peu près
-semblables à leurs femmes ordinaires, les Chinois
-prennent des habitudes nouvelles d’amour. Non qu’ils
-aient la répugnance de l’Européenne. A Manille, les
-plus ravissantes filles espagnoles pur sang ne se
-donnent qu’aux prêtres, par terreur, et aux millionnaires
-chinois par vénalité et certitude de discrétion.</p>
-
-<p>A Shang-Haï, la Chinoise n’est point celle qu’on
-représente trop semblable à la Japonaise, comme fragilité
-de corps et chiffonnage de figure. Surtout au
-bas de la rivière, à Woo-Sung, où mouillent les navires
-de guerre, dans la pleine campagne, travaillent
-de fortes filles. En chassant au crépuscule le faisan,
-les paysannes rencontrées apportent la parfaite ressemblance
-des plus belles Bretonnes ou Normandes.
-Avec un fichu de poitrine, une sorte de coiffe sur les
-cheveux, elles tiendraient leur place dans un paysage
-de Beauce. Les matelots sont de cet avis. Parfois,
-quand le dimanche ils ont congé sans la permission
-de monter à Shang-Haï, ils errent dans la campagne
-de Woo-Sung, et plusieurs y trouvent, comme dans
-les rues borgnes de Brest, de fortes filles qui les font
-boire et les aiment. L’eau-de-vie et l’amour chinois
-leur sont aussi mauvais que l’amour et l’eau-de-vie
-bretons.</p>
-
-<p>Ces paysannes sont leurs rares femmes, puisqu’ils
-ignorent le plus souvent les Macaïstes. Et les Américaines
-coûtent trop cher, trop cher aussi pour bien
-d’autres qu’eux. Américaines, elles sont en majorité, les
-hétaïres étrangères de Shang-Haï, de tout l’Extrême-Orient ;
-mais le nom est plutôt générique. Leur souvenir
-d’ailleurs, reste quelconque au passage ; hétaïres
-comme tant d’autres, mais plus douces, agréables
-partenaires de causerie, partenaires d’intérieur très
-luxueux, jolie note au cadre de la promenade classique,
-<span lang="en" xml:lang="en">Bubling-Well</span>, où elles conduisent des tonneaux,
-tribune élégante, mais rigoureusement séparée,
-au pesage du champ de courses.</p>
-
-<p>Et la curiosité toujours insatisfaite va vers une autre
-tribune séparée, lors des meetings sérieux de printemps
-et d’automne, la tribune de gros marchands
-chinois où s’asseoit discrète leur femme légitime,
-toute menue, vêtue de blouses et de pantalons lamés
-et pailletés comme ceux des bébés bretons à Plougastel,
-les mains invisibles sous des brillants qu’écrasent
-des ors jaunes, la figure émaillée sans une ligne de
-fêlure, les petites femmes aux regards perdus que les
-maris, après avoir joué des sommes énormes, ramènent
-en coupé vers des gynécées qui sentent l’opium
-et la cire des bougies rouges brûlant devant l’ancêtre.</p>
-
-
-<h3 id="ch3p2">Tien-Tsin.</h3>
-
-<p>L’amoncellement de la saleté, la variété affreuse
-de ses détails, deviennent du cauchemar. La vie
-ainsi déformée et souillée ne se distingue plus de
-la pourriture ; et sur les condamnés qu’on heurte
-rivés à la cangue dans des recoins d’arcade, sur ces
-corps que le carcan paraît séparer absolument de la
-tête, icônes anatomiques, les mouches se posent
-comme sur une charogne. Autour des bêtes éventrées
-qui suent leur corruption au soleil, des corbeaux et des
-buses ivres, le bec dégoulinant et les plumes dégoûtantes,
-des entassements prodigieux d’excréments
-apportés et renouvelés par la main d’hommes, la
-nourriture vendue aux étaux presque semblable aux
-déjections qui rendent gluante la rue.</p>
-
-<p>Dans ce cadre, une touche étrange de sadisme teinte
-l’amour. Sans doute, cette attirance entre l’horrible
-et le désir anormal est cataloguée dans de spéciales
-pathologies. On s’étonne, malgré cela, de la voir, à
-Tien-Tsin, sinon fréquente, du moins pas rare parmi
-des Occidentaux que des inquiétudes diplomatiques
-laissent presque continuellement autour des légations
-en poste armé et avancé. Pour dire davantage, dans
-les maisons de femmes semées ou groupées parmi ce
-cloaque, moins qu’indifférents, attirés par le relent
-du flot des immondices, des gens s’égarent dont la
-large et artiste souvenance de <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotters</span> vous ravissait
-tout à l’heure à table, au milieu des causeurs
-les plus avertis. Qu’en rapportent-ils de ces maisons ?
-Ils n’y vont point chercher du document ; ils n’en
-parleront pas demain, et il ne faut que s’étonner, se
-reporter à des livres lus qui n’étaient pas médicaux,
-quelques pages peut-être de la « Maison de la
-Vieille » !…</p>
-
-<p>Le document est plus spécial encore, mais moins
-incompréhensible quand on a eu jadis le loisir de
-bien connaître Naples, quand on a voulu bien regarder
-Saïgon et le Tonkin.</p>
-
-<p>A Tien-Tsin, il n’existe pas que des maisons de
-femmes, et des séjournants assurent, excuse quêtée
-ou réalité vérifiée, s’être aperçus très vite d’une particularité
-commune à la race chinoise et à la race
-annamite, la beauté réservée seulement au sexe fort.</p>
-
-
-<h3 id="ch3p3">Chine intérieure.</h3>
-
-<p>Oh ! le joli lac, plein d’îles si vertes cerclées de
-flots si bleus ! Les îles pour la plupart, sont plates,
-et alors ce vert et ce bleu, aussi franc l’un et
-l’autre, semblent aussi liquides, et l’on se demande,
-à les voir bizarrement et nettement séparés,
-comment ils demeurent sans se mêler. La nappe
-d’eau, flaque arrondie entre des terres régulièrement
-réparties en cercle ; ou bien elle court en ruisseau
-quand deux taches vertes sont rapprochées, tellement
-rapprochées qu’on les pense ridicules de n’avoir pas
-bu le filet qui se promène entre elles ; ou bien elle
-défile en fleuve devant de minuscules falaises tranchées
-comme des morceaux de gâteau sec ; ou encore,
-comme une fille qui gamine sous un drap, elle
-fait trembler au-dessus d’elle une étendue de lotus
-graves.</p>
-
-<p>On est infiniment loin de Shang-Haï ; aucune canonnière,
-jusqu’à ce jour, n’est venue jusqu’ici. Et la
-monnaie, ce sont de grossiers lingots d’argent dont
-on coupe un morceau au hasard des équivalences.</p>
-
-<p>L’idée sérieuse de pénétration, l’idée orgueilleuse
-de conquête se fond en douceur pastellée de ce vert
-et de ce bleu tranquilles. Sur une rive de la grande
-terre, des hommes et des femmes attendent l’embarcation.
-Et les étrangers ne sont plus des diables étrangers.
-Pourquoi ? Pourquoi ce coin charmant au cœur
-de la Chine des supplices ?</p>
-
-<p>Malgré les défiances ordinaires, les étrangers se
-sont un peu séparés les uns des autres, oh ! seulement
-de toute l’étendue d’une pudeur d’homme. Car les
-femmes trouvées sur la rive, auxquelles d’ailleurs on
-ne tenait pas du tout, mais pas du tout, les petites
-femmes beaucoup plus drôles que les fortes paysannes
-de Woo-Sung, se sont précipitées sur les étrangers
-qui débarquent. Et les diables étrangers n’ont point
-sujet d’en être très fiers ; c’est pour voir, rien que pour
-voir, que les petites femmes ont apporté de l’amour
-aux nouveaux venus. Au bout d’un instant elles s’enfuient,
-roulant sur leurs jambes tordues, riant de rires
-craquelés. Eves chinoises !</p>
-
-
-<h3 id="ch3p4">Che-Fou.</h3>
-
-<p>Le Trouville chinois. On y vient du sud, on y
-descend du nord. A côté de la plage, <span lang="en" xml:lang="en">Watering-Place</span>
-ou ville d’eaux ; la pauvre vieille sale cité
-a tenté en vain de se nettoyer. Ce n’est plus le
-méchant mendiant qui tue comme il vole, c’est le
-mendiant en loques qu’on plaint. Malgré tout, une
-petite colline, qu’escaladent des villas de tout style,
-marque la frontière, l’abîme. La plage est la plage, et
-Che-Fou est Che-Fou. Des navires de guerre sont
-toujours mouillés dans cette baie de houle longue,
-soudaine, les obligeant à prendre le large. Mais, le
-temps beau, les musiques des « <span lang="en" xml:lang="en">flag-ships</span> » jouent tour
-à tour en haut de la dune, les <span lang="en" xml:lang="en">flirts</span> palpitent ou
-raillent, les officiers convalescents de l’hôpital tout
-proche viennent attendrir des sourires et savoir quand
-on appareillera…</p>
-
-<p>Aussi, de ce bord de mer européanisé, il ne resterait
-qu’un souvenir d’escale coupant l’exotisme, n’était
-la vision en même temps retrouvée de quelques
-ombres célestiales passant dans cette miniature de
-Trouville. Des femmes chinoises, des filles, errent à
-l’heure de la marée sur la lisière de la plage, quelquefois
-même à toucher les groupes. Elles ont remarqué,
-plusieurs étés durant, la joie animée de ce coin de
-Che-Fou où elles sont nées ; elles s’imaginent que
-toutes les Européennes qu’elles coudoient dans leur
-pleine gaieté sont des courtisanes : et le plus sérieusement
-du monde elles viennent pour les imiter, pour
-plaire à des matelots ensuite, prendre une leçon en
-plein air.</p>
-
-<p>Or, elles ont une grande régularité de traits ; beaucoup
-d’entre elles gardent le sang tartare. Et on les
-écoute parfois la nuit, au seuil des portes ; et, la
-porte close, on ignore bien des nuits la leçon qu’elle
-répètent lorsque, devant l’amant impatient, se balançant
-dans un <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span> acheté au « <span lang="en" xml:lang="en">store-house</span> »,
-pareil à ceux du bain, elles lui font l’hommage de
-leur moue copiée et de leurs gestes aussi parfaitement
-élégants que ceux des flirteuses russes ou saxonnes.</p>
-
-
-<h3 id="ch3p5">Bateaux-fleurs.</h3>
-
-<p>N’importe où, par exemple, à Canton. Aussi aucune
-note de volupté nouvelle. Un confortable emploi
-d’après-dîner, ainsi qu’en un lieu quelconque
-de la terre. Seulement le cadre est joli, fraîcheur
-d’eau et fraîcheur d’appartement, coloris de soirs
-uniquement émeraudés, coloris de femmes et coloris
-de glycines en grappes. Seulement les femmes,
-longues filles aux yeux morts, flottant dans des matités
-de peau comme deux astéries sous une nappe immobile,
-les femmes impassibles, savent mieux qu’aucune
-au monde quelles caresses successives ou simultanées
-casseront le dîneur qui les attend après leur
-chant, et, plus qu’aucune au monde, les donnant, ne
-s’y intéressent point.</p>
-
-<div class="c"><img src="images/illu5.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c">Laotienne. Cambodgienne. Tonkinoise.<br />
-Femmes du Cambodge.</p>
-
-
-<h3 id="ch3p6">Nan-King.</h3>
-
-<p>Il vente grand vent sur le fleuve ; les rafales
-d’amont descendent larges et s’enflent aux vallées ;
-elles paraissent lutter de vitesse avec le courant
-boueux ; et l’eau bat les rives avec un glougloutement
-gourmand d’inondation. Il gèle 10 degrés
-au-dessous de zéro. Les jonques se sont toutes réfugiées
-dans le canal qui monte vers Nan-King, et l’enchevêtrement
-de leurs agrès simples au lieu de parer
-le fond du paysage, salit davantage encore sa lividité.
-Deux portes, l’une sitôt après la grève, l’autre à l’horizon,
-dressée en arc triomphal, marquent un chemin
-d’immense tristesse vers un Golgotha d’ombre :
-entre elles, sur la route, des peupliers se froissent.
-Des Chinois, démesurément grossis par les peaux de
-bêtes, passent, portés par des ânes lilliputiens ; sans
-timbre, les clochettes des colliers toussent ainsi que
-des asthmatiques. Et de l’autre côté du fleuve roi, les
-biches brament sous un tournoiement d’aigles malpropres.</p>
-
-<p>Nous sommes entrés au hasard dans une maison.
-L’embarcation tarde, le froid n’est pas supportable
-auprès de l’arroyo ; nous cherchons où nous chauffer.</p>
-
-<p>L’intérieur est à peu près sombre, le feu rougeoie à
-peine ; comment donc se réchauffent-ils là-dedans ?
-Avec une mèche de poche, nous avons vu. Nous avons
-vu ceci : deux tas énormes, indéfinissable à l’abord,
-sont élevés face à face sur deux cadres de planches
-très larges ; des vêtements, des toisons apparaissent
-dont nous éventrons prudemment l’épaisseur ; et alors
-se découvrent deux pareils grouillements : sur chaque
-lit de bois, une femme, large comme le cadre, est
-étendue ; et sur elle, autour d’elle, sous elle, en travers
-d’elle, pour avoir chaud, sont serrés des mâles
-de tout âge, seulement pour avoir chaud, dans des
-positions de la plus diverse débauche.</p>
-
-<p>Une odeur, définissable par celle de la volaille vidée
-jointe à une aigreur d’ancienne étable, couvre ou renforce
-le relent des chairs dégoûtantes… Et l’impression
-est semblable à celle d’un fumier retourné où
-surgirait un nid de couleuvres.</p>
-
-
-<h3 id="ch3p7">Chinoises d’exportation.</h3>
-
-<p>A Manille, à Tahiti, à San Francisco, les Chinois qui
-viennent s’établir sont accueillis par des huées et des
-pierres ; à coups de pied on les mène dans des bureaux
-d’immatriculation où ils laissent leur dignité
-d’homme et leur premier pécule. Puis ils disparaissent
-dans la foule toujours grossissante des travailleurs
-jaunes, dans un ghetto où ils vivront de
-rien pour économiser l’argent du cercueil qui les
-ramènera dans une plaine de tombeaux, quelque
-part autour de Canton.</p>
-
-<p>Les femmes de ceux-là sont heureuses. Peut-être,
-les Chinoises richissimes exceptées, peut-être sont-elles
-les seules Chinoises vraiment femmes, vraiment
-capables d’un pouvoir sur l’homme. Les maris travaillent ;
-elles jouissent de repos gras et qui engendrent
-des coquetteries étudiées ; elles ont le temps
-de songer à l’adultère. Et les Tagals splendides de
-Manille, les nègres hercules de San Francisco font
-assez souvent avec elles des couples réels d’amant et
-maîtresse.</p>
-
-
-<h3 id="ch3p8">Port-Arthur.</h3>
-
-<p>Le contraste est saisissant, lorsqu’on vient du
-Petchili, quand, la veille, on a quitté Takou, Takou
-où l’on mouille dans une eau de sable sans voir la
-terre. Takou dont les forts seuls se distinguent de la
-hune. Ici, à Port-Arthur, la baie s’ouvre comme
-un fjord entre deux pans de falaises ; puis, au delà,
-l’aridité reprend, plate ou bosselée, sans caprices de
-lignes.</p>
-
-<p>Des troupes chinoises sont campées aux environs
-de la ville ; elles n’ont pas encore évacué cette Corée
-que la guerre laisse au Japon ; leur apparence est une
-apparence de force ; les réguliers tartares, coiffés en
-bonnets ronds, en loutre, moustachus, les sourcils
-broussailleux, la bouche énorme, rappellent les
-hommes d’Attila.</p>
-
-<p>Aux angles du camp hexagonal, bruissent les tentes
-des femmes à soldats ; des ribaudes marchent avec ces
-reîtres, et les mots moyenâgeux correspondent bien à
-la forme de ces groupes. Le verbe haut, la danse
-prompte, l’ivresse continuelle, elles sont à tous ; nulle
-admiration de courage physique, de bravoure au combat,
-ne les décide au choix d’un amant. De l’amour,
-elles ne conservent que le goût de la douleur ; ce
-sont les harpies du meurtre, les prêtresses de supplices
-qui, sans exception, se rapportent à des atrocités
-sexuelles.</p>
-
-<p>Le moins terrible d’entre eux, pour les hommes
-ennemis, est leur épouvantable caresse de la main
-prolongée plus loin que l’épuisement, plus loin que
-le jaillissement du sang, jusqu’à la mort.</p>
-
-<p>Et c’est pour échapper à ces ribaudes que les blessés
-de la colonne Seymour acceptaient le coup de
-grâce donné par leurs camarades.</p>
-
-
-<h3 id="ch3p9">Saïgon.</h3>
-
-<p>Il faut s’arrêter à cette place, qui n’est pas encore
-la Chine. Non que la transition, entre le paquebot et
-les cités immondes du Yang-Tsé, s’y marque dans
-une gradation d’accoutumance à l’horreur. Aussitôt
-voici le fossé : il faut le franchir, malgré que quelques
-coins odorent le cloaque.</p>
-
-<p>Et Saïgon c’est aussi l’oasis merveilleusement variée
-entre des escales mornes ou inquiètes.</p>
-
-<p>La Rivière y conduit, méandreuse, brusque, follement
-contorsionnée, comme si elle retardait le plus
-possible l’arrivée de joie, comme si elle défendait naturellement
-l’humus plein de tombeaux, autant que
-les enchevêtrements artificiels protègent partout, depuis
-le cap Saint-Jacques, vers le Nippon, le mystère
-des choses d’Asie. Le navire peine dans l’effort d’assortir
-continuellement sa rigidité aux dessins de la
-rive grasse, échappé aux bancs pour piquer l’étrave
-sur des bosquets chevelus d’où pleuvent les fourmis
-rouges. A droite et à gauche du sillon bruissant de la
-Rivière, la rizière fume. Et la rivière soudain brise et
-éparpille la certitude de son chemin en une multitude
-d’arroyos éventaillés. De nouveau il semble que cette
-traîtrise lutte pour le secret des choses vers lesquelles
-on va, tâche à égarer la conquête. Et, au bord
-de l’eau, les buffles qui rôdent, le muffle dans
-le vent, dociles pourtant au boy qui les parque,
-s’apprêtent à foncer sur l’étranger qu’ils hument.</p>
-
-<p>Qu’est-ce donc que l’on voulait cacher ? Où donc
-le trésor qui demeure par-dessus les siècles, hostile
-au conquérant ? Cinq heures, l’après-midi : le « tour
-de l’Inspection » grouille ; le mouvement, malabars,
-phaétons, cycles des palanquins rares, le mouvement
-se diversifie et se renouvelle avant le crépuscule bref.
-Les phaétons sont les phaétons, attelés seulement
-d’une paire de chevaux nains, venus de Manille ; les
-malabars sont les « sapins ». Et la halte où l’on boit
-les apéritifs gigantesques, comme on y boira le lait,
-vers l’aube, se nomme le Pré Catelan. L’Inspection,
-le Bois ? On ne sait plus bien ; à côté, au flanc de la
-promenade, comme là-bas en France, un jardin botanique
-où des fauves en amour commencent à miauler.
-Maintenant la file des voitures est doublée, triplée
-même. Au pas l’on défile ou bien l’on frôle ; les
-petits chevaux, qui ne stoppent pas, encensent, parmi
-l’ondoiement de leurs crinières non rasées. Monocles
-sur presque toutes les faces ; smokings blancs, les revers
-de soie thé ou mauve ; blanches aussi toutes les
-robes, blanches surtout les robes sans tailles, les fourreaux
-des congaïs qui mènent leur charrette anglaise…
-Des landaus plus graves, désagrègent la
-terre rougeoyante : le général a passé ; le lieutenant-gouverneur
-passe…</p>
-
-<p>La nuit s’abat avec la durée seule du tournoiement
-d’un oiseau monstrueux frappé à mort. Le bruit meurt,
-les voitures filent d’un seul élan… Pour les avoir suivies,
-on est à la lisière de l’Inspection, du Bois, et
-l’on voit : on voit que la bordure bruyante n’encercle
-que la plaine mystérieuse et vide. Tout près, si près
-de la ville franque, recommence le mamelonnage de
-la terre, crevée des cadavres en myriades… Le tour de
-l’Inspection bifurque à la Route des Tombeaux.</p>
-
-<p>Mais, pour revenir s’asseoir aux terrasses, dans la
-rue Catinat, les beaux et les belles ont pris une
-autre route. A peine, comme tous les soirs, ont-ils
-près du pont de bois, sur l’arroyo, fixé les payottes,
-devant lesquelles s’accroupissent, autour du riz, des
-créatures aux dents laquées. Le faubourg étrange,
-bientôt disparu, importe peu. Quelle curiosité
-d’ailleurs intéresserait, aujourd’hui que le paquebot a
-débarqué la troupe théâtrale, engagée pour la nouvelle
-saison ?</p>
-
-<p>L’enchère, depuis le midi, est haute déjà. Pour
-réussir des accords, des gens ont presque supprimé
-leur sieste, oui, vous avez bien entendu, la sieste. Et
-d’autres ont fumé une vingtaine de pipes d’opium en
-moins que la ration journalière, résignés à mâcher
-des boules, pour ne pas perdre le temps du marchandage.
-Autour de l’absinthe, qu’une bizarrerie du climat
-fait vraiment meilleure, aussi différente de l’absinthe
-d’Europe qu’un bordeaux de crû d’un vin au
-litre, les nouvelles s’échangent :</p>
-
-<p>— L’avocat défenseur du boulevard Charner donne
-1500 piastres par mois à la dugazon.</p>
-
-<p>— La soprano a accepté les 1200 piastres que lui
-offrait le président du cercle.</p>
-
-<p>— Il paraît que la chanteuse légère a un béguin
-parmi ses camarades ; elle ne le lâchera pas contre
-2000 piastres.</p>
-
-<p>— Je vous dis, moi, que le lieutenant-gouverneur
-s’est déjà entendu avec elle.</p>
-
-<p>— A propos, combien vaut la piastre aujourd’hui.</p>
-
-<p>— 2 fr. 69, mon cher.</p>
-
-<p>— Parbleu ! »</p>
-
-<p>La bienvenue de la troupe, c’est de jouer le soir
-même de son installation. Combien les soupers seront,
-après la représentation, plus fastueux encore
-qu’à l’ordinaire ! Les noctambules qui ne peuvent se
-payer une théâtreuse au titre de maîtresse, ou qui se
-sont trop tard présentés, afficheront à des tables voisines
-le luxe de leurs agapes, et signifieront de quel
-prix se paiera une passade furtive, entre la sieste et le
-tour de l’Inspection. Puis, le poker formidable, cette
-nuit s’enflera plus formidablement encore : qui sait si
-la veine d’une relance sur trois fulls et un carré ne
-permettra pas à quelqu’un de devancer, au matin, les
-messages du lieutenant-gouverneur à la chanteuse légère ?</p>
-
-<p>En attendant de s’assembler autour des marquises
-au champagne ou des tables de jeu, il reste la distraction
-de visiter les « Moldos » du boulevard Charner.
-Leurs cabarets, qui seraient des bars à Singapour
-ou à Shang-Haï, sont éparpillés au long du terrain
-vague qui, plus tard, très tôt quand même, sera le
-« boulevard ». Moldos, le mot abrège celui de Moldo-Valaques,
-décrété jadis par on ne sait quel géographe
-officiel des mœurs. Tchèques ou juives, Roumaines
-courtes, Viennoises épaisses, et combien d’autres de
-toutes races uniformisées dans l’appellation slave, tziganes
-femelles de l’Extrême-Orient, elles roulent sans
-trêve et sans fatigue sur leur cycle inévitable : le
-Caire, puis Port-Saïd, puis Singapour, ensuite Saïgon,
-enfin Hanoï. Commerçantes apathiques, mais dont
-les gestes ne se départissent jamais d’une suite machinale,
-elles n’ouvrent leur lit qu’après les volets
-clos sur la salle d’en bas.</p>
-
-<p>Alors, brisées par la journée que ne repose guère leur
-sieste intermittente, elles dorment comme un roulier,
-aussitôt sous, ou plutôt sur les draps. Et l’amant de
-passage qui veille, se résigne à leur inconsciente bonne
-volonté, surpris par l’automatisme de leurs gestes
-accoutumés, tel un enfant qui tette sans se réveiller…</p>
-
-<p>Et le matin, quand on s’évade du lit moite, il faut
-chercher loin la douche, à l’hôtel ou dans la batterie
-du ponton-stationnaire. Quelle rancœur ! Quel subit
-et franc élan vers des chastetés lustrales ! On se méprise
-d’avoir payé la réclusion du paquebot par
-l’abandon précipité aux étreintes déjà connues, courtisanes
-de trottoirs, théâtreuses, Moldos. Le châtiment,
-qu’aggravera avant de l’effacer le jet implacable
-de la douche, solde le rut de France transporté
-ici, inharmonisé avec la terre d’Asie. Et, tandis
-qu’une nouvelle hâte grouille de se purifier en des
-chairs exotiques, tandis que se précise parmi l’ébrouement
-de l’eau, l’évidence du sacrilège nocturne, on
-ne pense pas que seul a dévasté le désir fort et l’ordinaire
-hygiène, seul le Soleil, sensible même parmi
-l’ombre de volupté, le Soleil qui maintenant, calme,
-balance ses semences de mort dans son vol de clartés…</p>
-
-<p>Et l’on va vers Chôlen. Qu’a-t-on besoin des repos
-renouvelés qui permettent des minutes d’activité
-entre chacun d’eux ?… Partout la sieste pantèle,
-sieste d’après-midi après la sieste du matin, avant la
-sieste d’après le tour d’Inspection… Les jambes
-fermes, on saccade la promenade vers le bourg annamite ;
-on ne sait pas la raison de ces torpeurs qu’on
-méprise indulgemment. On saura trop tôt… Dans la
-lumière vide et sèche, les flamboyants ne peuvent
-odorer. Des champs engraissés monte l’haleine infecte
-des déjections.</p>
-
-<div class="c"><img src="images/illu6.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c">Fumerie d’opium au Tonkin.</p>
-
-<p>Enfin voici Chôlen, discret, Chôlen que l’on verra
-mouvant splendidement des cortèges du Dragon ;
-car, au premier jour d’escale, s’entassent, sous les
-tempes chaudes, le tas du devenir… A cette heure,
-sur les rues, les profils minces des cases en vis-à-vis
-ne se joignent même pas au milieu du sillon. Il n’y a
-qu’une plaque d’ombre, étroite, géométrique, où
-s’inscrit le relief d’une créature figée sur un escabeau ;
-des fumées d’opium, parfois, crépues et roulées, barbouillent
-cette plaque. Ou bien c’est un rideau, entre
-l’ombre et le réduit ombreux ; la femme annamite
-attend derrière ce vélum loqueteux, peut-être rien, ou
-seulement ce qui est venu.</p>
-
-<p>Eux, ceux qui sont venus, reculent. Comment ces
-hideurs sont-elles sœurs des congaïs pimpantes, qui,
-dans leur sarreau blanc, mènent sur l’Inspection les
-charrettes anglaises ? Ce n’est pas possible ; non, vraiment,
-il est impossible d’imaginer le plus lointain des
-rapprochements avec cette femme, indifférente et
-muette pendant la délibération des étrangers ! Car les
-visiteurs n’ont vu et ne voient, ils ne verront toujours
-que la joue grimaçante dans l’effort du bétel chiqué,
-les dents mi-noircies, mi-rougeoyantes, offrant
-l’image d’une tête suppliciée dont on aurait retourné
-des lèvres, le jus mal essuyé qui balafre un coin de la
-joue.</p>
-
-<p>D’ailleurs, en surmontant le dégoût, l’effort d’une
-sereine curiosité ne révèle pas, supprimée la tête, un
-corps de beauté. L’impression est reçue ineffaçable,
-dans cette première rencontre. Et l’on ne s’intéressera
-point, plus tard, aux confidences d’amis intrépides
-qui ont usé de femmes à Chôlen, dans la pleine
-obscurité pour ne les voir point, et qui affirment alors
-la science des rythmes éprouvée, et, pour la première
-fois peut-être dans une étreinte exotique, l’exception
-aux passivités insupportables…</p>
-
-<p>Mais, sur la même route, au retour, dans le faubourg
-épars, tranché par les boulevards et les voies
-ferrées, s’offre une station encore d’épreuve, un port
-sans doute où s’abriter des Moldos… Ecoutez… n’est-ce
-pas ? Vous avez aussitôt reconnu le grêlement du
-chamicen ; la mélopée, qui, à la même heure, remplit
-les rues du Nippon, monte de tous les coins de ces
-maisons développées autour de Calnelages. Les
-syllabes de Ko-bi, Yoko-ha-ma se prolongent presque
-en pleurs retenus. Oh ! la bonne aubaine : tout près
-de nous, des Japonaises, des mousmés !</p>
-
-<p>Hélas ! ces exilées du Nippon sont de pauvres et
-laides choses. Le caprice de quelques gros fonctionnaires
-autant que l’humeur vagabonde a transporté
-dans cette campagne empuantie d’ordures et pâmée
-aux relents de flamboyants, un coin du Kanagãwa, la
-débauche mièvre et multiple de Yokohama. La transplantation
-n’a pas réussi et les greffes sont impossibles.
-Ainsi songe-t-on, après une heure dans la
-chambrette, sans les nattes merveilleuses de là-bas, à
-Nagasaki et sans la nuit fraîche du fiord où s’ébattent
-les poupées de volupté. Et, déçu, abruti par cette exploration
-de l’exotisme de Saïgon, sous le soleil méchant,
-on regarde vers l’arroyo où les sampans se
-heurtent, remplis sans doute du grouillement qui
-parfait l’horreur, serrant autour de la résine qui
-pleure les faces au rictus du bétel.</p>
-
-<p>Pendant l’entière durée de l’escale, la contrition
-est vaine qui veut revenir aux Européennes, d’en
-haut ou d’en bas sur l’échelle cochinchinoise, même
-aux Moldos. Car il y a des raisons que l’on n’a pas
-sues le premier jour. Les blanches, là-bas, n’ont guère
-de mérite à la résistance, si un désir réussit à les pâmer.
-Pauvres femmes d’Europe, loques malpropres et
-honteuses ! Elles portent la peine biblique, semble-t-il,
-de n’être point restées où elles naquirent pour leur
-rôle d’amantes, plus simplement pour la soumission
-à leur féminité. Une à une elles s’en vont, effondrées
-peut-être pour la vie, l’une après l’autre elles désapprennent
-de changer les camélias, et leur intimité
-n’est plus que la réclusion à perpétuité…</p>
-
-<p>Il reste les congaïs, les femmes annamites, pimpantes,
-mièvres, musquées, dont le sarreau blanc
-jalonne l’Inspection. A quoi bon parler de celles-là :
-chair domestiquée par des conquérants, elles n’apprennent
-rien au passant puisque ses pareils leur
-ont tout appris. Leur nom pourtant complète la trilogie
-des symboles de l’exotisme : congaïs à côté des
-mousmés et des vahinés. Même ce nom, promené
-sur toutes les mers, demeure le plus généralement
-employé par ceux qui, à une terrasse de café, en
-France, diraient « une femme ». Et il y demeure vraiment
-une empreinte plus souveraine de possession,
-de « chose » qui appartient sans restriction, et, dans
-la légende de volupté, une signification de passivité
-prête à tous les sadismes.</p>
-
-<p>Comment exprimer que la beauté de la race a été
-surtout donnée à leurs frères ? Il est malaisé de faire
-comprendre que les déracinés fiévreux de là-bas s’en
-aperçoivent trop, et de rappeler trop longuement que
-Saïgon est la patrie des boys. Il vaut mieux entendre
-conter au fumoir des histoires étranges, en lesquelles
-se transposent exactement les termes du langage
-éternel, passion, étreinte, jalousie, et il suffit de retenir
-que l’échange diffère de ceux pareils, nés de brutalités
-sahariennes ou de solitudes de steppes. Car là-bas,
-entre l’Inspection et la rizière, où rôdent les buffles,
-ce n’est pas à sa propre joie que songe l’Européen…</p>
-
-<p>Voici, pour balayer cette effluve malsaine que
-s’enfle le souffle de mer, venu du cap Saint-Jacques.
-Il faut peser les hasards du chemin à cette escale. Car
-Saïgon n’est qu’un entr’acte entre l’anormal splendide
-de l’Inde et l’anormal immonde de la Chine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large b sans-serif top4em">CRÉOLES</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top2em"><img src="images/illu7.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c">Créole française de la Guyane.</p>
-
-<div class="break"></div>
-<div class="c"><img src="images/deco5.jpg" alt="" /></div>
-<h2 class="nobreak">CRÉOLES</h2>
-
-
-<h3 id="ch4p1" lang="la" xml:lang="la">In Memoriam.</h3>
-
-<p>Pour parler encore d’elles, il n’est pas trop tard.
-Le cyclone a enlevé les toits, la terre a remué pour
-écrouler les murs, l’incendie n’a même pas laissé les
-pierres des ruines. Quand même les maisons ont recommencé
-de s’élever devant les palmiers de la Savane,
-roucoulantes des rythmes zézayés. Et aujourd’hui
-que non seulement les toits, non seulement
-les murailles et leurs ruines ont été projetées par
-une trombe d’Apocalypse, aujourd’hui que la moitié
-des abeilles bruissantes ont été anéanties avec la
-plus belle des ruches, celles qui restent rebâtiront
-les demeures des mortes. Sans doute dans l’affolement
-du tourbillon, elles s’essaiment confusément ;
-il paraît que la panique les enlèvera toutes vers
-des villes, au Sud, envahies de lianes, haletantes
-sous un soleil blanc qui n’est plus le dispensateur bon
-des désirs, rafraîchi par l’averse des « lamentins ».
-Sans regarder derrière elles, elles bruissent dans la
-fuite, les abeilles éperdues et brûlées. Il semble que
-jamais plus ne raillera en s’attendrissant, entre les
-allées de Fort-de-France, la chanson de promesse
-et d’attente où s’ébat précisément la</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Mouche à miel qu’a piqué moi sur la lèvre… »</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Et déjà on croit entendre se gargariser dans l’Ile à
-prendre l’Ile qui n’est même pas à vendre, les « Chan
-songs » des yankees d’Alabama.</p>
-
-<p>Eh bien ! la désespérance aura tort, et le feu du
-ciel n’aura pas dévasté à jamais les Antilles, plus que
-l’incendie, plus que les cyclones ou les tremblements
-de terre. Ce qui sera, recommencera ce qui a été, pour
-que ceci fut la joie. Et, nombrant les gestes rencontrés
-de noblesse, de tendresse et de caresse, on aura
-peut-être fait un peu pour renouveler à la tendresse
-des « Doudous » la confiance de vivre.</p>
-
-
-<h3 id="ch4p2">Les Doudous.</h3>
-
-<p>Si les mots vivent, eux aussi, si de la souffrance
-ou de la puissance s’écartèle au long de
-leurs syllabes, le mot qui là-bas signifie amant, le
-mot de « Doudou » renferme dans la simplicité de sa
-redondance le cycle des baisers espérés autant que
-des baisers perdus, le bégaiement de l’unisson extasié
-dans des larmes et la lamentation des vains appels.
-Mais la douceur infinie est trop vite devenue l’afféterie,
-et l’afféterie s’est prolongée en puérilité ridicule.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Doudou » c’est encore l’amant, l’ami, l’élu ;</div>
-<div class="verse">« Doudou à moi, li qu’a pâti… »</div>
-</div>
-
-<p>Mais les Doudous, ce sont les blanchisseuses
-presque noires du Fort-de-France, ce sont les marchandes
-d’ananas qui n’ont pas désarmé bien au delà
-de la cinquantaine, ce sont des quasi négresses tout
-en croupe et en seins, qui marchent en tendant le
-ventre. On les connaît tôt. Elles envahissent la frégate-école.
-Leur rôle est d’apporter l’agréable en
-même temps que l’utile, fournisseuses de leurs marchandises
-et de leur chair. La tradition d’année en
-année se perpétue. Et la tradition ne leur déplaît
-point. Car, pour le plus grand nombre, hors les
-exceptions de toute jeunesse, et d’avance éliminées
-les vieilles véritables, l’âge est indiscernable. Les
-aspirants, vierges la plupart, choisissent à l’aveuglette
-les Doudous maternelles, celles qui ont vu paraître
-déjà vingt fois les vergues de la frégate depuis leur
-puberté, se réjouissant des jeunes corps qu’elles combleront
-pendant la sieste. Le soir ne les en trouve pas
-plus lassées, près des bosquets, sur la Savane, lorsqu’elles
-s’attardent, au hasard des rencontres, sur les
-bancs.</p>
-
-<p>Cependant les Doudous qui promènent ainsi leur
-madras, à l’abri de la lune, se différencient, heureusement
-pour les autres, des tendres blanchisseuses
-dont le repos du soir s’écoule avec l’amant sérieux,
-au seuil de la case. Les femmes de la Savane rappellent
-un peu trop les pierreuses, si l’on enlève au
-terme infâme son âpreté de misère et son frisson de
-crime. Et alors il reste les mêmes caresses sans unisson,
-payées aussi peu et prises aussi peu confortablement…
-Plus loin, au milieu de la place, blanchit la
-statue de l’Impératrice parmi les palmiers superbes,
-« orgueil de la nature à côté de l’orgueil de la
-femme », et dont la tête sert à faire « une bonne
-salade », comme expliquent tranquillement les livres-guides.</p>
-
-<p>Errantes ou sédentaires, péripatéticiennes du square
-mal famé que demeure la Savane à certains moments
-ou bien travailleuses défatiguées par les jeux de la
-volupté, Florises Bonheur des tropiques, toutes les
-Doudous effarent, à la prime approche, le désir qui
-veut choisir. Car à parler franc, on attendait des
-chairs, sinon blanches, du moins agrémentées par le
-pigment sous lequel vaudraient mieux les lignes, et
-l’on trouve, sous sa caresse, des peaux noires. Oui,
-c’est méchant, c’est inexact que de dire « noires » ;
-nous nous mettrons d’accord, voulez-vous ? en les
-définissant « chocolat éclairci ». Malgré tout, malgré
-les différences essentielles dans le visage, la tentation
-est forte de qualifier dédaigneusement de négresses
-les amoureuses Doudous. Dépit d’un jour, de la première
-rencontre, car, avant deux nuits remplies, les
-récits mêmes des Doudous auront éclairé le passant
-sur l’abîme approfondi entre elles et les femmes
-noires.</p>
-
-<p>Les filles de Béhanzin ont intéressé longtemps les
-potinières de la Savane. Elles suivirent jadis l’exil de
-leur royal père, séparées par quelques égards du
-harem, transportées avec lui jusqu’à la Martinique. Et
-leurs sens ne s’atrophièrent point dans la béatitude de
-la défaite. Or Béhanzin autant que le seul monarque,
-se trouvait le seul mâle de la horde. Il fit courtoisement
-comprendre les naturelles nécessités de ses
-filles ; le Seigneur Qui de droit ne s’opposa point à
-ce qu’une grande latitude d’approche fut concédée
-aux hommes de bonne volonté, quand les demoiselles
-s’ébattaient autour du fort.</p>
-
-<p>Or les Doudous assurent qu’aucun ne s’avança. Le
-mépris de la chair nègre l’emporta sur la vanité d’avoir
-forniqué avec une princesse. A Madagascar jadis, et
-pour une fille beaucoup moins belle, un officier général
-pensa différemment. Bref, après des semaines
-d’attente, les filles de Béhanzin se découragèrent.
-Elles durent organiser quelques divertissements dans
-l’intimité de la famille, et enfin, depuis l’introduction
-jusqu’à la fin, recommencèrent l’épisode des filles de
-Loth.</p>
-
-<p>D’ailleurs, après gorges chaudes sur cette vaine recherche
-d’un mâle, la Martinique ne songeait point
-à s’effaroucher ni à s’étonner des autres ébats entre
-les jeunes princesses. Et cette fois, dans le terme de la
-Martinique, il faut comprendre davantage que la catégorie
-des Doudous pour navires et passagers. Le
-saphisme naquit sans doute en d’autres îles que Lesbos.
-On peut ici l’observer, quelque paradoxe ce semble,
-avec la gravité d’un étymologiste en voyage de documentation.</p>
-
-<p>Loin de considérer le fait comme un mal déplorable !
-Les mères les plus franches, de causerie loyale et
-avertie par toute cette terre chaude, décrètent tranquillement
-la chose d’utilité publique. A sa pratique
-ne se mêle pas la grivoiserie vicieuse, plus que la
-honte ne se confondait avec la nudité de l’Anadyomène.</p>
-
-<p>Même l’élégante explication d’art tomberait à faux,
-essayant d’apporter l’excuse qui proclame : « Tout ce
-que vous faites, vous, femmes, est délicieux. » La vérité
-est que la puberté des filles créoles se déchaîne
-plus irrésistible encore que celle de leurs sœurs continentales.</p>
-
-<p>Alors, avec une belle audace, les mamans sans hypocrisie
-favorisent une solution qui préserve la race
-des vices solitaires, et surtout qui diffère la victoire
-sans garanties du mâle, le plus longtemps possible.
-Ainsi se créent des couples de « Z’Amies », comme
-ailleurs, comme partout, mais sur ce sol, encore un
-coup, sinon affichés, du moins aussi largement tolérés,
-dirigés que des fredaines de jeunes hommes,
-sans que des unes comme des autres il convienne de
-causer au salon.</p>
-
-<p>Les résultats cherchés sont-ils acquis ? Ce serait
-fatuité et imprudence d’en discuter. Sans sourire on
-peut presque affirmer que l’effort est louable, et que
-toutes assument avec conviction la tâche de démentir
-le prêtre maladroit dont un sermon, assez récent,
-débuta par cet exorde. « Mes sœurs, nous célébrons
-aujourd’hui l’office de sainte Rose de Lima, vierge
-<i>quoique</i> créole ».</p>
-
-<p>Le culte de la chasteté est célébré dans ces Antilles
-suivant les mêmes rites que le catholicisme ordonnance
-partout, indifférent aux latitudes. La terre est
-chaude, mais les chairs s’efforcent de ne s’harmoniser
-point avec elle. Les créoles ne sont ni blanches ni
-noires. Leurs désirs ne sont pas tout à fait primitifs,
-ni tout à fait civilisés. On est loin des îles voluptueuses
-du Pacifique, loin de l’abandon au spasme et à la lumière.
-Ainsi que par dessus le septentrion froid et
-cérébral, la Vierge aux lèvres scellées se dresse pour
-commander la voie à des théories d’adolescentes. Et
-celles-ci, soumises, se souviennent que la Maria divinement
-authentique, fut noire.</p>
-
-<p>Par les allées, elles vont, côtoyant la Savane, enfants
-de Marie, dont le symbole de blancheur raille
-étrangement la chair chocolat. Deux par deux elles
-balancent leurs pas entre l’Eglise et la maison de
-sainteté, deux par deux, comme défilent les pensionnaires
-dans les villes de France. Impuissance des
-disciplines ! Voici que l’expérience des mamans avisées
-se confirme sur le troupeau des adolescentes enrégimentées ;
-voici que les chastes couples ne sont
-plus que des accouplements…</p>
-
-
-<h3 id="ch4p3">Des Blanches.</h3>
-
-<p>On secoue l’impression mauvaise, trop souvent
-heurtée. Les Doudous, les z’amies, blanchisseuses
-rebondies et adolescentes mûries, est-ce là le résumé
-de la volupté languide qu’on imaginerait ? Où donc
-trouver la chair mate de créole blanche, lassée des
-gestes de la vie banale, mais lassée parce que ses
-gestes, elle les a multipliés et splendidement dépensés
-dans la besogne d’amour ?</p>
-
-<p>Des guides, éphèbes rabatteurs, vous proposent un
-chemin vers ces délices. Et aussitôt la défiance naît,
-plutôt que la joie d’une réussite, accrue par le mystère.
-Pourquoi en effet ces créoles rêvées restent-elles
-inapprochables ? Comment, si des gynécées imprévus
-les renferment, confient-elles à des négrillons le soin
-de leurs caprices ? En définitive elles sont Françaises,
-elles sont femmes libres de la civilisation…</p>
-
-<p>Alors le débat s’engage entre la méfiance largement
-interrogative du passant et l’impudence de l’adolescent,
-le premier signifiant par gestes comiques et par
-répétition des mêmes mots sa ferme volonté de ne
-point retomber à l’aventure trop connue d’une mulâtresse,
-l’autre affirmant par sa pantomime et répétant
-« la femme blanche, tout blanche, ça o très bon femme
-pour France ». Enfin l’on va.</p>
-
-<p>La déconvenue, chaque fois renouvelée, aurait tort
-de se retourner furieusement contre le guide. Il n’a
-pas menti, le plus souvent, c’est bien chez une blanche
-qu’il a conduit le promeneur. Quelle blanche ! Epave
-d’une troupe théâtrale qui jadis remplit une saison à
-la ville, un jadis très lointain, quand Mademoiselle
-déjà jouait les duègnes. Ou bien nourrice demeurée
-par débauche ou mollesse, dans l’île où elle accompagna
-une femme d’officier maintenant archi-galonné ;
-encore une ex-femme de chambre à bord d’un
-paquebot, débarquée pour s’établir ici, sans le souvenir
-gênant de l’âge canonique exigé par son premier
-métier. Malgré tout elle fait de bonnes affaires ; elle
-n’a plus d’âge, elle est blanche, cela suffit, suffit aux
-trois quarts chez lesquels s’enracine le goût pour la
-chair blanche, aussi vivace sans doute que chez leurs
-quasi-congénères d’Amérique, sans que ceux d’ici du
-moins aient seulement la ressource du viol payé par
-le lynchage.</p>
-
-<p>L’énormité est unique, parmi la volupté mondiale,
-d’hommes d’une race convoitant jusqu’à la mort les
-femmes d’une race étrangère. Il semble que la malédiction
-des livres saints pèse sur la descendance de
-Cham. Le supplice est pitoyable, à bien y penser.
-Vues à travers l’orgueil européen, ces manifestations
-d’un désir irrésistible pourraient paraître flatteuses
-autant que naturelles. Alors, pour bien sentir l’étrange
-exception, que l’on se souvienne du Japon, où la fatuité
-des Latins, des Saxons, ou des Slaves, d’abord
-hautaine et railleuse vis-à-vis des mâles nippons, se
-déconcerte et tâtonne devant la placidité méprisante
-d’un sourire de mousmé.</p>
-
-<p>Ainsi adulée par les nègres, mulâtres, comblée par
-eux dans son été de la Saint-Martin, l’ancienne duègne
-ou nourrice, ou chambrière de paquebot, s’étonne
-d’abord du recul marqué par le passant d’Europe, au
-seuil de la chambre où le conduisit un guide. Puis
-lentement, douloureusement aussi, elle comprend.
-Par bonheur, car la psychologie triste n’aurait ici rien
-à faire, la galanterie compatissante du Français a recouvert
-aussitôt la désillusion. La politesse le fait
-asseoir, au ravissement du guide. Pendant les dix minutes
-accordées à la vieille hétaïre, si l’échange ne se
-borne qu’à des paroles, du moins le <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span> aura
-retrouvé un peu de ce qu’il cherchait, un peu de
-l’atmosphère nationale, parmi laquelle s’ébat l’histoire
-de « celle qui fut la fille d’un officier supérieur
-et que séduisit un homme marié ».</p>
-
-<p>Faut-il donc, las de ces piètres rencontres, renoncer
-à l’aventure de la créole blanche « ardente et belle » ?
-A peu près. La réponse en tout état de cause, serait
-plus formelle, appliquée au passant, à l’officier de
-marine, au <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span>, à tous ceux qui voyagent
-pour avoir voyagé, qui aiment pour avoir aimé. Les
-femmes des Antilles, car désormais (et nous reviendrons
-à cette solution) il faut distinguer entre elles et
-les femmes de Bourbon, avec l’amour de leur terre
-mêlent une forte conception de son honneur particulier.</p>
-
-<p>Toutes, de toutes leurs volontés, rarement amollies
-par une passade, s’efforcent de détruire la facile légende
-de volupté accolée aux récits de là-bas. Il ne
-leur plaît point que la Martinique, les Saintes, la Guadeloupe
-s’assimilent à d’autres Tahitis. Parce que le
-climat y trahit, parce que l’air est chaud de tendresse
-et de caresses, parce que même les nécessités du vêtement
-en font souvent un appât au désir, les créoles
-luttent pour apporter l’oubli de ces prémices alliciants.
-Non qu’elle ne veuillent point se souvenir,
-elles-mêmes.</p>
-
-<p>Aucune pruderie ne gêne leurs mots, ou leurs gestes
-de beauté, et ces corps, harmonisés avec l’ardeur de
-leur cadre, ne se dérobent point à leur destin
-d’étreintes précoces et multipliées. Mais, pour les
-posséder, il faut accepter avec eux le destin doux du
-sol qui les porte.</p>
-
-<p>A quoi bon insister ? On aurait mauvaise grâce à
-reprocher à ces créoles désirées de ne vouloir point
-être confondues avec des filles de joie, et de se dérober
-au dénombrement des passades lointaines, suivant
-la litanie des escales et des ruts.</p>
-
-
-<h3 id="ch4p4">Les Saintes.</h3>
-
-<p>Ailleurs qu’à la Martinique et qu’à la Guadeloupe,
-d’autres raisons prévalent qui empêchent, pendant un
-court séjour, de documenter un avis sur la sincérité
-des apparences créoles, ailleurs, c’est-à-dire aux
-Saintes. Devant ces terres calmes, qu’un seul jour
-dans l’histoire bouleversa, lorsque luttaient à mort
-les escadres françaises et anglaises, sur ce sol alterné
-de bois et de sables, les uns et les autres tranquilles
-éternellement, la fierté de maintenir un dogme réfrénerait
-mal les élans voluptueux. Et le nom de
-l’archipel minuscule, les Saintes, n’est pas pour signifier
-un isolement consacré aux mortifications et
-hostile à la volupté. Pourtant l’île habitée nourrit un
-phalanstère, en vérité.</p>
-
-<p>Les patriarches sont, pour la plupart, d’anciens révolutionnaires,
-non point ceux de la commune, mais
-des rêveurs plus antiques, expulsés de leur rêve au
-temps du « crime de décembre » ainsi qu’ils disent.
-De collinette à collinette, d’anse en anse, ils joignent,
-sur ce sol des Saintes leurs mains fraternelles pour
-s’unir dans la sérénité de leur repos, et pour former,
-contre un ennemi imaginaire, un cercle autour des
-progénitures étayées sur des générations quadruples.
-Et il se trouve comme un jeu classique, que les moutons,
-d’ailleurs faciles à compter, sont bien protégés
-du loup. D’ailleurs, l’idée passe vite d’aider ici l’élément
-à prendre sa revanche sur le dogme. On finit
-par s’attendrir, dans la compagnie des vieux, sur la
-grâce des filles qui se pressent à la fontaine et remontent,
-gracieuses, les sentes. Ils ne les voient point
-à travers leur chaude beauté. Ils ne comptent que par
-leur patronymie, avec les souvenirs qu’ils imaginent
-être de l’histoire.</p>
-
-<p>Alors, sans savoir, on hoche la tête gravement
-quand ils disent, pointant une adolescente que furieusement
-l’on évoque pâmée dans un viol au coin
-des plus proches taillis : « C’est la nièce du fameux
-Combalot ».</p>
-
-<p>Avec des vierges inquiètes des Saintes on n’entrelace
-ainsi que des idylles. Brèves soirées, plus cruelles
-sûrement pour elles que l’étreinte, soirées où l’on se
-joint, seulement pour parler d’amour et se baiser la
-bouche, à la lisière du cimetière, si joli entre les
-coudriers qui arrêtent la dune, et la route piquée de
-flox en myriades, le cimetière où n’apparaît pas le mamelonnement
-funèbre des tombes, où la place de ceux
-qui furent se garde, pareille pour tous, sans bousculade,
-étiquetée par deux valves de coquilles, telle une
-foule de papillons endormis parce que leur bruissement
-soyeux serait même de trop parmi le silence…
-Avec les vierges des Saintes on n’entrelace que des
-idylles cruelles…</p>
-
-<div class="c"><img src="images/illu8.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c">Mulâtresse.</p>
-
-
-<h3 id="ch4p5">Rencontres.</h3>
-
-<p>Près du marché à Basse-Terre. Deux aspirants piétinent
-sur place ; ils ont fait mine d’aborder un mulâtre
-qui les fixe ; puis ils ne se décident plus. Alors,
-lui, venant à eux, amer et grandiloquent.</p>
-
-<p>« Oui, je sais, Messieurs… vous cherchez des
-femmes, n’est-ce pas ?… Vous alliez vous informer
-près de moi des bons coins, près de moi qui « suis du
-pays ». Pardieu ! si j’en suis de ce beau pays, une
-perle de votre couronne coloniale, Messieurs. Est-ce
-que la France s’en occupe seulement ? Si la France se
-souciait de la colonie, alors, Messieurs, vous ne chercheriez
-pas honteusement bonne fortune, au hasard
-et sans conseils. Couronnées de fleurs, le sein gonflé
-d’émoi, les filles de cette terre vous attendraient à la
-descente des embarcations, et vous convieraient aussitôt
-à célébrer les mystères de l’amour !… La voix de
-l’homme s’attendrit, son geste officie :</p>
-
-<p>« Tandis qu’à cette heure, reprend-il en criant,
-nous n’avons même pas de lupanar dans notre ville,
-pas de lupanar entendez-vous, Messieurs ? La métropole
-ne s’est pas préoccupée d’organiser un lupanar.
-Et négligemment, tandis qu’il s’éloigne :</p>
-
-<p>« Du moins, accorde-t-il avec noblesse, quand vous
-désirerez quelque repos, voici la carte de ma sœur,
-je me porte garant de ses bons soins pour vous ».</p>
-
-<p>Rencontre d’exception, mais qui valait d’être notée.
-Une autre rencontre, plus exceptionnelle encore, si
-étrange que l’on hésite à transcrire sa réalité, si irréelle
-qu’un moment après s’en être abstrait il semblait
-déjà s’être échappé d’une extase opiacée, aussi merveilleuse,
-aussi sensuellement attestée que logiquement
-bâtie. Et voici la vision, quelle elle soit, exacte
-comme elle fut dans sa matérialité.</p>
-
-<p>Il convient que le détail s’en déroule brièvement,
-aussi soudain qu’il fulgure, à son évocation, dans la
-mémoire de ceux que sa lueur traversa une seconde,
-malgré que cette seconde emplit une fin d’après-midi.</p>
-
-<p>Ceux-là, ceux qui ont peur de se souvenir et qui
-pourtant sont certains que la chose fut, ceux-là avaient
-erré depuis le matin dans les grands bois, au-dessus
-de Basse-Terre, entre les fraîcheurs touffues du Matouba
-et les cirques velus, successifs, jusqu’à la Soufrière.
-Au moment où l’eau des bassins, remplis par
-les cascades, cesse de s’attiédir sous la chaleur du
-soleil déclive, ils se baignèrent. Or, comme ils levaient
-les yeux, secoué le premier ébrouement lustral,
-ils virent une oréade, une nymphe nue comme eux,
-comme eux, livrant son corps au courant rafraîchi.
-Elle s’ébattait au-dessus d’eux, dans une vasque qui
-surplombait, sur la pente naturelle du torrent, leur
-piscine. Et, parmi ce cadre d’eau et de bois, parmi
-cette sérénité où des loisirs d’Olympiens se seraient
-harmonisés avec toutes les légendes, les deux <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotters</span>
-ne s’étonnèrent point de l’apparition. Il fallut,
-pour que la stupeur comblât brusquement leurs esprits,
-que la fuite de l’oréade les persuadât qu’une
-femme d’admirable beauté s’échappait devant eux
-guidant leur poursuite par son rire, alors, habillés en
-hâte, appelés par la voix de raillerie, ils la suivirent,
-haletants, au travers des halliers.</p>
-
-<p>Le crépuscule tomba avec le silence. Mais, si le rire
-ne guidait plus les chasseurs, il les avait menés au
-sentier net, frayé, sans doute, vers un mystérieux
-séjour. C’est ainsi qu’ils entrèrent, précédés par les
-aboiements d’une meute, dans la maison où deux
-femmes les reçurent, comme attendus. Pourtant, dans
-la silhouette de la plus jeune, rien ne rappelait aux
-deux hommes la nymphe poursuivie. Comment eussent-ils
-pu se rappeler, pour les comparer ici, des
-lignes et des carnations ? Les hôtesses se trouvaient
-vêtues en dames du grand siècle, sans mascarade aucune,
-sans le moindre geste d’emprunt, et les étrangers,
-abasourdis, comprirent cependant que « certainement »,
-ces deux femmes, qui se révélaient d’ailleurs
-mère et fille, n’avaient jamais revêtu d’autres vêtements.
-Elles ne questionnaient pas leurs visiteurs, la
-conversation se déroula comme un questionnaire
-d’histoire, uniquement rapporté au grand Roi. L’heure
-marcha jusqu’à une heure pareille en 1650. Les <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotters</span>
-sans conscience désormais, s’émerveillèrent
-de savoir que l’admirable vierge, paisible devant eux,
-se trouvait petite cousine de M<sup>lle</sup> d’Aubigné née sur
-cette terre, et, le plus sérieusement, ils s’accordèrent
-le don divin de prescience pour avoir aussitôt senti
-que M<sup>lle</sup> d’Aubigné s’appellerait plus tard M<sup>me</sup> de
-Maintenon.</p>
-
-<p>Quand cessa l’envoûtement, lorsque leur pensée
-effroyablement tendue se détendit, les visiteurs avaient
-quand même devant eux les deux femmes à falbalas,
-mère et fille presque appareillées par la splendeur de
-chair. Et il ne demeura pour les hommes, dans l’incompréhensible
-fantasmagorie, que leur rut formidable,
-dans cet isolement, vers les étreintes qui leur
-semblaient préparées. Mais la vierge impassible arrêta
-d’un seul geste un élan, et, comme l’étranger repoussé,
-hagard et furieux, la suppliait avec des mots fous autant
-que le moment lui rappelant le bain, la nudité,
-la fuite par les bois. « Oui, dit-elle, calme, c’était
-moi ».</p>
-
-<p>— Mais pourquoi nous avoir attirés ? nous n’avons
-rien à faire avec vous.</p>
-
-<p>Elle reprit :</p>
-
-<p>« Si, à désirer ma beauté ».</p>
-
-<p>Et, désignant aux deux hommes sa mère qui resplendissait
-comme sa sœur, « d’ailleurs, termina-t-elle,
-ma mère comblera vos désirs à tous deux ».</p>
-
-<p>Or, la chose se passa comme la vierge créole qui
-vivait le temps de sa cousine d’Aubigné, l’avait commandé.</p>
-
-
-<h3 id="ch4p6">L’Ame des corps.</h3>
-
-<p>Hors une semblable folie, une hallucination des
-gloires de femmes dans le passé créole, un même
-sentiment de fierté traditionnelle perce chez tous
-les êtres de là-bas qui savent mieux la légende de
-Joséphine que la légende de l’Aigle. Ce sentiment,
-c’est la forme la plus habituelle de la « Grandesse »,
-grandesse qui fait aussi bien l’espoir des adolescentes
-aux songes impériaux que la bravoure physique et
-indiscutable des jeunes hommes ; grandesse qui avait
-d’instinct la culture de la beauté du geste, avant
-d’en entendre formuler le dogme. La statue de l’Impératrice
-Joséphine, blanche, dressée sur la savane
-de Fort-de-France, plane en réalité sur toutes les Antilles.
-En elle s’est résumée, pour ses compatriotes,
-l’apothéose de la femme et, facilement, avec une
-candide sincérité, ils déduisent de cette élection providentielle
-la preuve d’une royauté des corps créoles
-sur tous les corps de femme au monde.</p>
-
-<p>Malgré tout, cette conviction et cette fierté demeurent
-au tréfonds des âmes. Apparente et affirmée cette
-foi deviendrait insupportable. Pleines de tact, les
-créoles, les vraies créoles blanches le sentent, et
-leurs hymnes ne sont plus que des chansons où le
-charme des rythmes correspond bien à une sorte
-d’urbanité qui traduit en musique, pour ne blesser
-aucun étranger, un amour vraiment fier et profond du
-sol où s’unissent l’instinct de la volupté première et
-des variantes psychologiques qui le raffinent, empruntés
-à la France maternelle et vieillie.</p>
-
-<p>Le caractère des chansons créoles est mal exprimé
-d’ailleurs lorsqu’on veut n’en vanter que le rythme.
-A l’encontre des refrains traditionnels qui, partout
-dans le monde exotique halètent l’étreinte par des
-répétitions de sons et d’onomatopées pressantes, les
-morceaux, chaque jour nés sur les Savanes, valent
-par leur sens et leur humour. La malice, la plaisanterie
-gaie, le trait juste d’observation, y ressortent
-à chaque ligne. Si ces caractéristiques définissent
-peu son mode voluptueux il ne faut pas oublier le
-désir qui palpite en raillant, s’affirme avec plus de
-force et plus de spasme, quand il s’angoisse jusqu’à
-la gravité. Ici encore l’apparence tromperait ; et
-l’on serait cruellement ridicule d’apprécier en badinage
-et en passe-temps l’amour physique des créoles.</p>
-
-<p>Sans doute plusieurs d’entre elles demandent beaucoup
-à l’amour et lui donnent peu. La plainte charmante
-des Doudous abandonnées, les tendres lamentations
-pareilles à celles que débite la fameuse cantilène
-des Aspirants, mettent une sourdine de lamento
-dans un cadre de joliesse. Mais ce n’est point là l’expression
-adéquate à l’unisson créole, aussi souvent
-réalisé qu’ailleurs. Malgré le sophisme, en dépit de la
-fierté traditionnellement raidie sous le masque d’accordailles
-sans importance, l’étreinte à mourir s’étire,
-prête à enlacer sans désunion possible.</p>
-
-<p>Une preuve presque toujours retrouvée, marque
-la violence des ardeurs par leur simplicité. La débauche,
-à prendre le mot dans la plus compréhensible
-de ses acceptions, est à peu près ignorée. Alors
-que les pratiques du saphisme encore sembleraient
-engendrer le plaisir multiforme, et vite lassé, il arrive
-que les créoles, après avoir donné leur virginité, demeurent
-simplement des amoureuses plus que des
-passionnées. Peu leur importe les complications de
-l’étreinte. Le désir fond sur leurs chairs de volupté
-comme l’épervier sur l’alouette. Elles s’étonneraient
-de souhaiter autre chose que la plus pleine et la plus
-rationnelle de ses réalisations. Bref, s’il est permis de
-former un avis définitif, avis que sa défiance même
-peut infirmer dès l’abord, on peut dire qu’un nom souvent
-employé, serait bien spécialisé aux véritables
-créoles blanches « L’eau qui dort ».</p>
-
-<p>Et cela est meilleur, nul doute, que la comédie des
-déhanchements et des castagnettes, plus souhaitable
-que le mensonge des filles aux lèvres rouges, contentes
-de la moindre passade, où l’amant ne sait
-même pas quelle part exacte elles prennent.</p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/deco6.png" alt="" /></div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large b sans-serif top4em">FEMMES DE MADAGASCAR</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top2em"><img src="images/illu9.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c">Femme Misti. Quarteronne. Mulâtresse.<br />
-Capresse.</p>
-
-<div class="break"></div>
-<div class="c"><img src="images/deco7.jpg" alt="" /></div>
-<h2 class="nobreak">FEMMES DE MADAGASCAR</h2>
-
-
-<h3 id="ch5p1">Passades lointaines. — Diégo-Suarez.</h3>
-
-<p>La première femme, après celles du paquebot,
-quand la longue escale du navire nous apprend des
-habitudes, c’est une créole de Bourbon. Elles sont,
-par toute l’île, les filles de « Port-Louis », les marchandes
-d’une denrée rare, marchandes sans prévoyance
-du reste, toujours pauvres, cigales trop endormies
-seulement pour chanter. L’effort pour elles
-est, un jour, de venir sur un pont de bateau. Elles ne
-le recommencent pas. Même ici, à Diégo, elles vivent
-et meurent cabaretières ou blanchisseuses, ou simplement
-hétaïres discrètes, qu’on ne voit pas souvent
-dans Antsirane, dont on ne connaît les cases qu’après
-des promenades d’impatiente recherche, après l’indication
-très vague donnée par les nouveaux amis, qui
-s’étonnent, tous unis à des Betsimisarakas, de votre
-préférence européenne. Surtout c’est presque encore
-la chair blanche. Et Hermine Baluzet explique davantage
-pourquoi les nouveaux venus lui fourniront
-des amis, chaque fois : « Tu sais, mon ché, ma peau
-est comme celle de tes doudous là-bas ; mais surtout
-mes caresses sont blanches. » Elle sourit, malicieuse,
-puis, sérieuse, continue des comparaisons graves et
-impudiques… On est dans une chambre où les murs
-sont plaqués de chromos sacrés, le lit a des rideaux
-et il y a la machine à coudre. Dehors, de l’eau tombe
-continuellement d’un robinet sur une dalle, fraîcheur
-inusitée sous le soleil de deux heures ; la rumeur
-d’une école, de l’autre côté de la cour, s’enfle avec la
-brise de mer. Hermine Baluzet, un moment m’intéresse
-à sa « tite fa-mille ». — A cette école, tout près,
-elle a plusieurs enfants, et, comme je m’étonne :
-« Oh ! tu sais, mon ché, dit-elle, c’est si souvent embêtant
-de se lever après avoir fait l’amour ! » Elle
-zézaie horriblement ; elle est créole ; elle est Port-Louis.
-Et en dépit de cela, accablé déjà par l’idée fixe
-sous la chaleur de Diégo, je songe au Directoire, et
-la petite âme bête d’Hermine Baluzet s’introduit de
-force dans un corps ridiculement gracile de merveilleuse.
-Puis je veux savoir son idée sur les indigènes,
-sur les Betsimisarakas. Alors indulgente : « Mon ché,
-elles sont gentilles quand on fait des zamies ! » — Oh !
-comme ce <i>z</i> révélateur m’empêche d’insister !
-Comme pourtant j’ai envie de me documenter sur le
-saphisme d’ici ! Mais décidemment Hermine Baluzet
-est lasse de causer, et les rares minutes de l’après-midi
-où je rêve un peu, je me complais dans l’idée de
-son nom, si délicieusement bourgeois avec une pointe
-de grandesse coloniale, avant l’inconnu de toutes les
-Tombou et toutes les Samba de l’île.</p>
-
-<p>La première noire. — Un ami me l’a prêtée, pour
-voir. Il est navré que je réserve mon avis. J’ai retenu
-que Saboutsi racontait des histoires de fées et de revenants
-malgaches. Et aussi, du côté de la montagne
-d’Ambre, elle a des parents qui possèdent pas mal
-de bœufs. L’ami part fréquemment en excursion
-avec elle de ces côtés-là. — Saboutsi porte le carnier
-et les provisions. Avec la famille, les nuits,
-on chasse le sanglier en battue, et la bête, dirigée
-par une meute dont un seul chien est dressé, défile
-devant l’un des chasseurs, et lui la traverse de sa sagaie
-à trente mètres. « Oui, oui, mon cher, mais votre
-femme Saboutsi, parlez-m’en un peu ? le soir et le
-matin, qu’est-elle ? Pareille ou différente ? » L’ami me
-regarde railleur. Je suis pris : il sait trop que je veux
-toujours voir pour avoir vu et il me répond froidement :
-« Pareille ; les moustiques ne la gênent pas. »</p>
-
-
-<h3 id="ch5p2">En colonne.</h3>
-
-<p>A la halte du soir, les Sénégalais ont fini de préparer
-le pacage des bêtes. Ils ont porté le bois et
-l’eau. Silencieusement gais, ils regardent leurs femmes
-autour des feux. On leur a donné, selon la coutume,
-des femmes malgaches. Entre eux ils ne se
-comprennent pas ; de langue et de gestes différents.
-Mais ils sont aux petits soins pour elles, des choses
-de bonté et de tendresse s’agitent dans leurs cerveaux.
-Ils savent apporter le fruit, même la fleur qui fait
-plaisir. Ils admirent leurs compagnes de la saison
-dans leur attitude de repos et d’occupations ménagères,
-et leur bouche distendue bée devant l’intimité
-permise, tandis que leurs yeux cherchent par instants
-les yeux des camarades voisins heureux de la même
-joie. Elles, Sakalaves, ou Betsimisarakas, se composent
-une dignité et, loin des servitudes dans leur race,
-elles comprennent ce très vague respect des mâles,
-en sentant naître des caprices. Seulement la nuit, sous
-le rut trop rapide des soldats, elles regretteront
-l’étreinte continue des Anjouanais.</p>
-
-
-<h3 id="ch5p3">La Grande-Terre.</h3>
-
-<p>Pour les gens de Nossi-Bé, la Grande-Terre signifie
-le rivage de Madagascar, en face d’Herville
-et tout proche. Des bandes de partisans malgaches,
-les Marovyels, ont soudain brûlé et tué. La colonne
-formée de marins et de Sénégalais, campe
-au centre du pays dévasté. Et l’on raconte tout bas
-que les Sakalaves auraient longtemps encore accepté
-l’impôt et les prestations, mais qu’ils ont vengé la
-petite princesse, la Pandjaka, que le commis d’administration
-voulait prendre après l’avoir séquestrée.
-Toujours la même histoire ; toujours des vaincus lassés
-de résignation quand il s’agit de défendre les femelles.
-On dit aussi : « Le commis, potentat au petit pied,
-avait une maîtresse emmenée de Nossi-Bé ; jalouse de
-la Pandjaka, elle a prévenu les Marovyels, elle a présidé
-à l’émasculation et à la torture de Montin, de son
-amant ».</p>
-
-<p>Justement voici qu’on amène la femme, des matelots
-l’ont trouvée dans la brousse à quelques pas du camp.
-Et le lieutenant l’interroge : « Sais-tu quelque chose ?
-Comment Montin est-il mort ? Ont-ils brûlé beaucoup
-de propriétés ? Par où s’est enfuie la bande ? » D’abord
-elle répond en malgache, puis, confiante, elle compose
-des phrases en français, simples d’idées et claires
-de sens. Elle ne sait rien, le soir terrible, elle s’est
-sauvée quand les brigands ont enfoncé la porte. Elle
-a erré, maintenant elle est lasse et a faim…</p>
-
-<p>Très tard, quand le lieutenant a fini sa ronde, vérifié
-les sentinelles, il revient pour dormir quelques
-heures dans le grand hangar fermé de toiles où il
-couche au milieu des hommes. Sur une estrade on lui
-a dressé son lit de campagne et des étoffes de lamba
-le gardent bien clos. Quand il a soulevé ce rideau, il
-est tout contre Alimou, étendue sur sa couchette.
-Comment est-elle là ? L’officier, furieux, va crier. Mais
-deux yeux qui ne cillent pas, des yeux simples de
-supplication intense, le fascinent. Et, tandis qu’il
-hésite, la Sakalave a déjà allongé le bras et, sans
-le quitter du regard, sans bouger autrement son
-corps, elle a fait le geste de la caresse souveraine.
-Elle est nue. Dans l’ombre, ses anneaux d’oreille,
-grands cercles de cuivre, brillent. Maintenant qu’elle
-ondule lentement, ses cheveux en touffes énormes,
-où s’agglomèrent les coques pressées, froissent le
-drap, avec un bruit doux de jupon qu’on enlève.
-Son quintuple collier de corail bleui bat la pointe
-de ses seins. Et tandis qu’elle épand son odeur
-forte, adoucissant en désir la supplication de ses
-yeux, elle laisse deviner dans l’ombre le bas de son
-corps prêt pour la caresse que les blancs lui ont
-apprise…</p>
-
-<p>A l’aube, Alimou songeuse, secoue l’officier, qui
-dort : « Va veiller, dit-elle ; puisque tu es mon mari,
-je ne veux plus de mal à Montin. »</p>
-
-
-<h3 id="ch5p4">Binaô.</h3>
-
-<p>Binaô, souveraine d’Ankify, vassale fidèle du général-gouverneur,
-a prié que le croiseur, actuellement
-au repos de Nossi-Bé, la vînt chercher, ainsi
-que toute sa cour. Elle désire vivement passer à Hellville
-les fêtes du jour de lan. L’état-major du navire
-s’inquiète du solennel protocole, mal averti de l’entourage
-de la reine. Surtout la question est débattue
-de savoir qui des officiers ira diriger l’embarquement
-de la maison royale. Car Binaô, dont les suivantes
-assurent de douces récompenses à cette corvée de direction,
-Binaô, à cinquante ans passés, ne cède à
-personne l’honneur de compléter, la première, son
-hospitalité plénière.</p>
-
-<p>Et la cour embarque, et la pandjaka a vraiment
-grand air au milieu du caquetage discret des petites
-filles qui se relaient à son service immédiat. Même
-elle a donné les ordres les plus sévères pour que la
-majesté du croiseur ne soit point troublée par de rapides
-passades. Sous son œil infaillible, le troupeau se
-parque, rieur, défiant aussi bien des matelots que des
-officiers.</p>
-
-<p>Trois heures sont nécessaires pour venir d’Ankify
-au mouillage de Hellville, trois heures en outre jusqu’à
-la nuit close où sous les manguiers, les cases
-étant trop peu nombreuses devant l’irruption des
-passagères amoureuses, commencera la saturnale de la
-nouvelle année. Alors, dociles, les petites suivantes
-clignent quand même de l’œil vers le personnel du
-croiseur, et s’étonnent des indignations qui accueillent
-les gestes naïvement cyniques par lesquels
-elles conseillent de remédier à l’attente insupportable.</p>
-
-
-<h3 id="ch5p5">La Grande Comore.</h3>
-
-<p>C’est un pays d’Islam, c’est la race, solidement perpétuée,
-qui peuple lentement Madagascar et qui demeurera,
-disparus les Houves, fondus les Sakalaves,
-partis peut-être même les Francs.</p>
-
-<p>Des femmes voilées passent ; des gandourahs
-blanches se confondent avec la blancheur des murs,
-et la tache des chéchias pique les profils d’une cité
-en Kasbah. Des ânes, des porteurs d’eau, des traînées
-de pas comme de lents pèlerins vers la Mecque. Et le
-cheik vénéré, le maître, autant qu’il lui plut, de cette
-île, fut le Français Humblot, Humblot qui vécut
-l’aventure d’avoir un royaume pour lui seul, et un
-jour de l’offrir à son ancienne patrie. Maintenant il
-vit sur la montagne, au creux de vallées qu’emplissent
-des nuages d’eau, vallées où la flore merveilleuse
-réunit tous les spécimens connus au monde et en invente
-de nouveaux.</p>
-
-<p>En bas, dans la ville, les femmes passent muettes,
-voilées. Mais, musulmanes, ce sont plus les habitantes
-des harems inviolables. Apres au gain, elles se donnent
-la nuit ; plus âpres encore, leurs maris ou leurs
-pères les prostituent.</p>
-
-<p>Le carré de leur front, l’ovale de leur visage est déliné
-par le sillon blanc d’une poudre de riz mêlée de
-colle. Du moins leur chair patinée et ferme l’emporte
-de beaucoup sur l’épiderme gras des Betsimisarakas.
-On a tort, disant qu’elles se donnent ; elles se prêtent
-à peine, horrifiées par la souillure du chrétien, jusqu’à
-en repousser brutalement l’intimité suprême.</p>
-
-
-<h3 id="ch5p6">Majunga.</h3>
-
-<p>« Le Bâl est roi de l’heure et l’heure est longue
-à vivre. » De la lumière qui fait mal et du sable
-entre Majunga et Mabib, le village indigène. D’un
-côté la mer, grasse d’alluvions, et, par delà le chenal,
-le rougeoiement des falaises d’Ankaramy sous
-leur toison verte ; de l’autre côté, le bois surchauffé
-qui exhale de la pourriture. On va, par un sentier où
-les pas ont tassé le sable, rigole abaissée qui partage
-l’étendue de la plaine miroitante. Mais le désert
-montre tôt sa borne ; l’humus ferme se relève et s’accote
-à une première ligne de manguiers géants, à
-travers lesquels pointent les cases de Mabib.</p>
-
-<p>Dans le village logent la plupart des bourjanes. A
-ce moment en particulier ils sont nombreux, car le
-général-gouverneur est descendu de Tananarive à la
-mer. Ce sont les parias de l’île, la race inférieure,
-vouée aux fardeaux. Et sans doute ils répugnent un
-peu à l’œil. Plus de nudité aux lignes splendides,
-une couverture en haillons rejetée sur l’épaule les
-vêt ; ils se couvrent la tête des restes détressés d’un
-chapeau de paille. Et leur barbe, échevelée par places,
-enlevée à d’autres places, ajoute à leur hideur de
-malades mystérieux. Malades, ils le sont, mais leurs
-femmes et leurs filles sont belles entre toutes les Malgaches.
-Leur race est sœur des races polynésiennes ;
-comme elles, elle a gardé dans son sang le fléau
-que les mères de marins bretons nomment discrètement
-« la maladie des colonies » et comme elles,
-elle continue de produire des filles aux traits charmants
-et aux chevelures admirables, des chevelures
-adorées après le supplice des toisons crépues à
-fouiller.</p>
-
-<p>Et nous allons chercher une de ces Hovas, une
-Houve, comme on dit ici. Le docteur du bord s’est
-complètement informé et nous a rassurés. Pas tous
-cependant, quelques-uns ne surmontent pas l’effroi
-classique à cause du nom prononcé. Mais les autres
-sont curieux d’une autre chair que celles des Sakalaves
-ordinaires, curieux aussi du village que les Sénégalais
-ont failli saccager l’autre jour. Une de leurs
-femmes s’était enfuie du quartier des casernes à Majunga ;
-réveillés par le mari malheureux, ils ont pris
-leurs armes et sont venus donner l’assaut aux cases
-de Mabib. Il y a eu du sang et les femmes Houves
-se réjouissaient en secret.</p>
-
-<p>La case est ignoble où l’on nous fait entrer, surtout
-basse à étouffer, Et, parce que l’attente se prolonge,
-des autres il ne reste plus qu’un enthousiaste… Quand
-il nous rejoint, il nous dit tous les détails, mais nous
-retenons qu’il a revécu une sensation d’Océanie. Il a
-retrouvé dans ce corps de Houve toutes les souplesses
-inconnues sur la terre malgache de la côte, les abandons
-et les refus qui font si diverse l’aimée passagère,
-la science des baisers qui touchent à peine, l’ardeur
-des vahinés de Tahiti et des Marquises. Il conte encore
-l’enfantillage gracieux des mouvements, la
-brusquerie des attitudes, l’élégance complète du geste
-d’amour, Puis, comme il se perd en de comiques
-évocations, quelqu’un essaye de définir, ironique, en
-disant : « la femme-bilboquet, n’est-ce pas ? »</p>
-
-<p>Mais le temps de rire, ceux qui ne restent pas songent
-qu’ils reviendront demain.</p>
-
-
-<h3 id="ch5p7">Nossi-Bé.</h3>
-
-<p>Nossi-Bé, l’autre Tahiti. Petite île, comme l’île
-délicieuse ; comme elle, terre chaude d’amour. Mais
-ici il faut s’étonner d’abord que ces douceurs de
-rêve puissent germer ; il faut dire avec des mots
-prudents très francs aussi, quelle distance sépare
-les amantes polynésiennes des sakalaves ; il faut
-pardonner aux officiers de marine, pour avoir connu
-l’Eden du Pacifique, de l’avoir rebâti à Nossi-Bé
-avec la tendresse du sol et la docile illusion des
-filles très nombreuses, avec aussi le contentement
-facile de désirs très jeunes. Et alors, la mauvaise part
-faite, revient à tous l’âme amie des nuits australes…
-Depuis la jetée, on marche sous la voûte des manguiers ;
-les mangues mûres tombent, coupant la faible
-voix des jets d’eau invisibles ; ou bien un « jack »
-détaché de la branche qui s’ébroue ensuite dans
-l’ombre, roule en tonnerre sur le zinc d’une toiture
-de case.</p>
-
-<p>Des voix parlent un moment, des noms se répondent,
-piquant des roucoulements de rires, étouffés ou
-lointains. Puis dans le silence repris, le jet d’eau
-balbutie, mal remis d’une peur, semble-t-il.</p>
-
-
-<h3 id="ch5p8">Nossi-Komba.</h3>
-
-<p>L’île dressée, laineuse de verdure, sous la seule
-clarté stellaire apporte le mensonge de son fantôme
-à toucher la hauteur d’Hellville ; la baie, en
-bas, s’oublie dans l’union des deux terres. Et parmi
-la fragrance de vanille qui traverse d’un relent de
-spasme l’effluve continu des flamboyants, on marche
-plus vite, sans le savoir, vers les femmes dont la peau
-sent fort.</p>
-
-<p>Leurs noms ? D’abord toute la dynastie des Tombou-Tombou-Safy,
-Tombou-Helli, Tombou-Lava ;
-puis Tani-Kelli, Saniwa, Anngui ; encore des noms
-français, Victoire, Marie, Rose ; tous de nuance
-claire ou de pensée légère.</p>
-
-<p>Comment elles se déshabillent ? Oh ! les étoffes
-drapées, les lambas, ne donnent chacun en tombant
-que la sensation de la chère chemise de France, et
-rien de l’autre linge compliqué de France ne permet
-l’attardement et les délices successifs. Seulement parfois
-des colliers à plusieurs rangs s’embrouillent, et
-l’on aide, femme de chambre méchante, à prolonger
-l’impatience de l’amie…</p>
-
-<p>Si elles vous aiment ? Si on en est sûr ? Mon Dieu !
-comment dire cela à d’ironiques amants ? Comment
-ne pas mériter, restant sincère, leur pitié étonnée ?
-Tant pis ! Non, on n’est jamais sûr, et ce sera crié
-très haut. On ajoutera, bien bas, qu’elles ont appris
-des gestes pour qu’aucun ne serve seul à une heure
-meilleure ; plus bas encore, que dans une monstrueuse
-hypocrisie, candide quand même, elles veulent ne
-point terminer leur toilette d’avant, pour permettre
-l’illusion…</p>
-
-<p>D’ailleurs, elles croient plaire davantage dans leur
-effort d’intellectuelles que dans leur simplicité d’amoureuses.
-Oui, d’intellectuelles, elles ne savent pas le
-français tout uniment. Marie Rose lit des romans de
-George Sand et, après avoir fermé <i>Indiana</i>, elle dit
-très sérieuse à son ami… : « Mon ami, si j’en juge par
-ce livre, tes femmes de France sont de vraies p… »
-Heureusement d’autres que Marie Rose ignorent
-George Sand. Celles-ci se contentent d’apprendre des
-chansons obscènes de lycée ou de caserne ; et les unes
-et les autres adorent la limonade très sucrée.</p>
-
-<p>Sur toutes règne Charlotte ; Charlotte, qui habite
-au faubourg d’Andouane, est la proxénète-reine. Elle
-a des troupeaux. Le général-gouverneur lui accorde
-une concession à la Grande-Terre et elle viendra voir
-l’Exposition. C’est une camarade et une maman. Elle
-passe des matinées à bord. L’après-midi on reste à
-causer chez elle à Andouane, et l’on s’intéresse à ses
-nièces, mignonnes impubères, dont la virginité est
-promise à de longues échéances. Il y a aussi chez
-Charlotte, des cousins et des neveux, assez nécessaires
-depuis un certain 14 Juillet où elle se trouva
-trop seule devant les matelots en bordée.</p>
-
-<p>Une chose marque d’originalité les amours d’Hellville
-ou ceux de l’île entière. De ces passades aussi
-bien que des unions plus longues qui retiennent en
-ménage une Sakalave et un officier, il reste presque
-toujours des traces ; les femmes souhaitent que le
-moment se prolonge, que l’amour devienne amitié.</p>
-
-<p>Alors très souvent l’amant et l’amante se font
-« frère et sœur de sang ». Une cérémonie consacre
-l’échange. On s’attendrit un peu ce jour-là dans un
-cadre familial et l’on se fâche contre les sceptiques
-qui assurent que la solennité sert simplement à procurer
-aux petites femmes une orgie de limonade. Au
-reste, en dehors de cette manifestation sacrée, la
-langue de Nossi-Bé exprime d’un seul mot l’idée de
-si douce chimère, hélas ! aux blancs, de : « celui qui
-a été l’amant d’une femme et qui est resté son ami ».</p>
-
-<p>Si les abandons des femmes Sakalaves ne se donnent
-que rarement aux Européens, ils se donnent
-presque aussi rarement aux mâles de leur race.</p>
-
-<p>Mystérieuse, intelligente, méprisante, solide, une
-autre race existe dont les hommes sont là-bas les
-amants ardemment désirés : ce sont les Anjouanais,
-Arabes de sang presque pur. Effacés devant l’Européen,
-heureux seulement de le tromper en affaires,
-ils dressent leur souvenir irritant parmi les nuits. Et
-s’ils voulaient, ils veulent d’ailleurs parfois, ils organiseraient
-sur la terre malgache un syndicat d’alphonses
-souverains et chéris… Pourquoi ? Ils sont
-beaux, mais d’autres charmes les imposent aux
-femmes Sakalaves ; on pourrait presque dire des
-philtres. Outre leur virilité remarquable, ils ont
-gardé le secret des aphrodisiaques. L’ont-ils reçu de
-l’Orient passé ? Peut-être. Ils vivent en tout cas pour
-le spasme. Sous les allées d’Hellville des adolescents
-avec du sable émeuvent par avance la sensibilité de
-leurs muqueuses.</p>
-
-
-<h3 id="ch5p9">Vohémar.</h3>
-
-<p>Le spectacle est comique, en passant, tout à fait
-en passant. Il est artificiel aussi ; cependant il s’est
-glissé au milieu des choses non oubliées.</p>
-
-<p>Le résident s’est composé un harem de petites
-Houves. Elles s’habillent à l’européenne, et elles
-valsent. Vraiment, le premier étonnement envolé
-d’une tête noire sur des corsages bleus ou roses, elles
-ne sont point grotesques. Le bal devient charmant, la
-fin de nuit est exquise, remplie du déshabillage si
-rare et de la science d’amour des petites filles aux
-belles chevelures.</p>
-
-
-<h3 id="ch5p10">Fort Dauphin.</h3>
-
-<p>Quelle désolation que cette baie qui pourtant enferme
-le plus de passé ! Un fort d’avant Richelieu
-encombre la falaise ; des collines se bousculent et au
-lointain s’estompent de tristesse au-dessus de lacs
-sans vie. La houle énorme et continuelle envahit le
-cirque trop étroit ; une plage de sable coupée d’épaves,
-garde des attitudes de long squelette blanchi où se
-reposent des corbeaux.</p>
-
-<p>Et des matelots ont vécu là un mois, après le naufrage
-d’un navire de guerre. La terre, une fois de plus,
-peu habituelle, leur a soufflé des idées de sang et de
-viol. Et une nuit ils ont brisé les clôtures du campement,
-ils ont forcé les cases éparses des indigènes ;
-ils ont forcé des femmes, non pas des filles complaisantes,
-comme celles d’Hellville ou de Majunga,
-mais des femmes farouches qui les mordaient ou déchiraient
-leur sexe. Et l’antique histoire des races
-étrangères, condamnées à fournir toujours des vainqueurs
-et des vaincus, s’est revécue une fois près de
-flots lourds qui ne sont plus les vagues des tropiques,
-qui sont les houles mystérieuses de l’océan du Sud.</p>
-
-
-<h3 id="ch5p11">Tamatave.</h3>
-
-<p>Des blanches, des Sakalaves, des Houves, des
-créoles, même des Japonaises. Mais comme le fait
-remarquer un fonctionnaire honoraire d’une fonction
-honorifique : « la Japonaise, comme l’anti-cléricalisme,
-n’est pas un objet d’exportation ».</p>
-
-<p>C’est vrai. Alors il reste des chairs trop connues.
-Il reste autre chose, la blanche ignorée depuis un an,
-et qui vous refait un peu l’<i>Aventure</i>.</p>
-
-
-<h3 id="ch5p12">Japonaises de Tamatave.</h3>
-
-<p>Il faut bien en parler, puisque le quartier chaud de
-la capitale très vite devient un Yoshivara, que les
-mousmés y prennent un monopole que leur disputent
-mal les Sakalaves et dont se désintéressent les créoles.
-Et depuis des siècles, des dizaines de siècles, elles
-continuent le métier d’apporter leur chair par le
-monde, devançant les Colomb et les Cook, rencontrées
-partout avant que l’on sût la place de l’Empire
-du Soleil, semées dans la Carthage de Flaubert et
-l’Alexandrie de Louÿs. « Il en venait de plus loin encore :
-des êtres menus et lents, dont personne ne savait
-la langue… leurs yeux s’allongeaient vers les
-tempes… Elles connaissaient les mouvements de
-l’amour, mais refusaient le baiser sur la bouche…
-Entre deux unions passagères, on les voyait jouer
-entre elles, assises sur leurs petits pieds et s’amuser
-puérilement. »</p>
-
-<p>Etrangeté ! elles paraissent plus faites pour cette
-grosse île éloignée du Nippon, que pour d’autres
-transplantations, celle de Saïgon par exemple. Leur
-goût exclusif du poisson cru déjà leur crée une fraternité
-matérielle avec les Sakalaves. Dans le sable
-des avenues elles enfoncent leurs socques aussi décidément
-qu’elles les claquaient sur le sol caillouteux
-de Nagasaki. Leurs veilleuses, leurs papiers dorés,
-leurs bâtonnets rouges sur l’autel minuscule des ancêtres,
-ont pu ne froisser ni étonner les Malgaches,
-seule race peut-être au monde qui ignore la moindre
-des conceptions de l’au-delà.</p>
-
-<p>Ce ne sont plus des mousmés, ce ne sont plus des
-geishas, mais elles demeurent quand même de
-frêles choses, dont on a toujours la tentation de faire
-joujou, et c’est ainsi que les créoles, d’autres encore,
-s’en amusent trop et trop complètement. Vis-à-vis du
-mâle, elles demeurent, comme là-bas dans le Nippon,
-aussi dédaigneuses, aussi mystérieusement railleuses,
-aussi indifférentes ; mais elles exagèrent encore les
-défiances de leur propreté d’hermine. Et avant certains
-baisers, qu’ici elles consentent assez souvent à
-donner, elles se capitonnent les bajoues d’un rempart
-de papier.</p>
-
-
-<h3 id="ch5p13">Sur Ranavalo.</h3>
-
-<p><i>Paquebot Yang-Tsé, Février 1899.</i> — C’est seulement
-après une presque demi-journée d’installation
-à bord ; seulement par le hasard des causeries
-avec ceux qui y sont, à ce bord, depuis la
-Réunion, comme Elle ; ce n’est que l’étonnement,
-rapide mais aussitôt renseigné, de voir occupée la
-cabine de luxe ; ce seul examen bref, bien juste précisé
-dans l’accoutumance aux allers et aux retours,
-qui révèle la passagère royale, Ranavalo. Le gouvernement
-de France a jugé bon de lui prendre son oisiveté
-après son pays. Sans doute, il est meilleur juge
-que l’errant dont la pensée, après des heures en ce
-voisinage, ne trouve une curiosité de la Houve, suprême
-« pandjaka », qu’au loisir de l’absinthe plus
-émeraudée sur la glace plus cailloutée et plus lisse.
-Cependant, après avoir écouté ceux qui peuvent savoir,
-il ne paraît pas que l’exil dans l’autre île, à trois
-jours de Fort-Dauphin, maintenait aux souvenirs des
-vaincus l’énergie d’une présence lointaine…</p>
-
-<p>Au reste, Ranavalo quitte la Réunion avec joie.</p>
-
-<p>De la hâte brutale parmi laquelle on la fit dévaler
-les pentes de l’Emyrne, jusqu’à la mer geôlière ; du
-filanzane, galopé entre les troupes, semées encore
-presque jusqu’à Tamatave, disparus les quelques-uns
-que la fortune mena coucher au Palais d’Argent ; des
-robes et des trésors, perdus entre les haltes et la reprise
-de la chevauchée, à l’aube, Ranavalo n’a regretté
-que les robes. Et elle en a commandé beaucoup
-d’autres à Paris, Paris qu’elle va voir, déjà ivre
-de sa légende.</p>
-
-<p>Car elle a compris, elle raconte, elle confie au
-commandant du navire ; aux officiers entourant, goguenards,
-le capitaine chargé de sa personne, que
-le président Faure, à qui elle écrivit son désir éperdu,
-va lui offrir le spectacle de la Ville en Exposition…</p>
-
-<p>Donc le temps est mesuré où elle pourra épuiser
-ses malles pleines, trop fièrement coquette pour ne
-point rechanger le trousseau neuf, lorsqu’elle aura
-mis le pied sur les Champs-Elysées. Les Champs-Elysées,
-comment cela est-il ? Mais, une allée, conservée
-dans une forêt de jadis, semblable aux bois
-d’Emyrne, sans que les fûts s’en dressent plus altiers,
-et c’est l’allée sur laquelle défilent les cortèges
-de rois, sur laquelle a roulé le gala du tsar… Ranavalo
-rêve ; même des larmes du bonheur escompté
-embuent ses yeux en gouttes de café.</p>
-
-<p>Voici Aden déjà et pas une fois la reine ne s’est
-mise à table, vêtue comme une autre fois auparavant,
-depuis le premier repas. Elle mange dans le salon des
-premières, mais à une table réservée, en retrait de la
-ligne occupée par les rares passagers.</p>
-
-<p>Elle s’amuserait d’avoir une place au milieu de tous,
-reconnaissante quand même de cette déférence gardée
-à sa personne, malgré d’autres lèse-majesté. Car, si
-elle n’a jamais été qu’une reine fainéante, une « pandjaka »
-de gaieté, couvrant des Richelieus Houves, il
-lui reste néanmoins le vif sentiment de son extériorité
-de souveraine, et la conscience qu’il en doit demeurer
-immuablement un symbole : faire pour elle ce que l’on
-ne fait pas pour tous les autres. Humble protocole,
-protocole de Gérolstein ! A la même table, il faut
-que siège, en face d’elle, son interprète ou factotum,
-vague première utilité, peut-être apparenté à la
-Houve pandjaka, en tous cas pour lequel elle déroge
-à la solitude du festin royal. Et le troisième convive
-est une femme de son rang du moins, sa tante.</p>
-
-<p>Cette tante seule occupe l’attention des passagers,
-les amuse, hélas ! surtout. En vain la reine l’a grondée,
-en vain, au départ, le général d’infanterie coloniale,
-avec une discrète fermeté, lui a fait écouter des
-recommandations : la tante, majestueuse, immense,
-le regard fixe parmi les bouffissures de peau et sous
-la crépelure de ses cheveux, différents de la belle chevelure
-de Ranavalo, la tante s’oublie entre le Bourgogne,
-le Champagne et le Whisky. Le plus souvent,
-sa faiblesse ne gêne personne ; seule Ranavalo s’en
-désole et ne se promène, calme, sur l’arrière, qu’après
-s’être assurée du profond sommeil de la parente.
-Mais voici qu’un soir, la mer plate, le repas s’est
-prolongé dans le salon, et nombre de gens sont encore
-à table que derrière eux la tante continue de boire.
-Soudain exaspérée de sa solitude, des gestes et des
-voix des dîneurs, qui sait ? peut-être crachant la rancœur
-de vaincue, d’exilée et d’abandonner, que la
-frêle et mélancolique Ranavalo cache ou ne sent plus,
-la grosse femme hurle. Or on écoute, par loisir, et
-parce que Ranavalo n’est pas là. On entend que la
-tante insulte tous les hommes présents et leur dit
-son mépris de n’avoir encore été forcée par aucun
-d’eux. Puis incapable de se lever, elle boit, boit toujours.
-Ranavalo est accourue ; la tante méconnaît la majesté
-royale ; on a peine à la coucher et la petite reine
-désespérée pleure à chaudes larmes le scandale, appuyée
-contre un bastingage. Le capitaine Bon……, son
-cavalier servant, celui qui doit la remettre à Marseille
-au chargé du gouvernement, essaie vainement de
-l’entraîner, de lui offrir son bras pour une promenade
-sur le pont.</p>
-
-<p>Quel vraiment gros chagrin ! Car la joie de Ranavalo
-est précisément de marcher ainsi au bras du capitaine.
-Et souvent l’officier, dérangé dans son whist,
-peste contre la timide apparition de la reine qui, sans
-oser parler, va et vient devant le fumoir, attendant
-le cher appui et préparant la solennité d’un pas pour
-son pied menu.</p>
-
-<p>Elle se couche comme un enfant sage. Depuis les
-craintes de la guerre, de la fuite, de l’exil, elle imagine
-des sujétions continuelles. Très humble, elle se
-persuade que seule la bonté du capitaine Bon……oy
-lui permet des fantaisies et des libertés, et alors, pour
-ne point le faire punir lui-même par quelque diable
-méchant et galonné, elle se retire très tôt dans la cabine
-de luxe, plus près de Paris que la veille, avec la
-douceur sommeillante d’être plus près encore au matin
-proche.</p>
-
-<p>Sur la carte, comme tous, elle s’intéresse au point
-marqué. Mais des professeurs complaisants n’ont pu
-lui faire comprendre l’échelle des milles. Les explications
-de distance tournaient dans sa cervelle de
-femme-enfant. Elle ne compte que par nuits, avant
-l’éblouissement de Marseille, dans le soleil dont on
-lui parle. Rien ne l’occupe, hors l’arrivée, hors Marseille
-pour Paris.</p>
-
-<p>L’enfant royal mange, sans crier, dans l’avant-carré,
-sous la surveillance d’une nourrice. Ranavalo
-d’ailleurs n’est point sa mère. Il croît, celui-là, inutilement
-puisqu’il n’y a plus de trône où le hucher,
-sélectionné quand même dans un cercle de familles
-traditionnelles, choyé avec l’aveugle intelligence
-d’une communauté d’abeilles dispersées.</p>
-
-<p>Et lorsque le Yang-Tsé s’amuse au raz, lorsque Ranavalo
-haletante de l’écrasant espoir de Paris, se pencha
-pour voir un messager du président, elle aperçut le
-préfet accompagné ainsi que pour recevoir le Masque
-de Fer ou Eyraud, et elle sut que le lendemain, à
-midi, un autre paquebot l’emporterait en Algérie,
-encore vers des hommes noirs, encore loin de Paris.</p>
-
-<p>Alors elle défaillit, plus vaincue qu’au Palais d’Argent.
-En route, à Suez, au premier crépuscule de
-froidure, elle avait appris la mort du président Faure ;
-ici, elle adjura son ombre, et pensa qu’un méchant
-génie avait remplacé le bon chef de jadis…
-Maintenant elle voudra lui pardonner puisqu’il
-l’appela ; surtout elle aura eu le temps de comprendre
-que son titre de « pandjaka » est demeuré toujours
-une chose grande et terrible pour les Francs ; elle se
-sera étonnée que la gracieuse chose qu’elle est, ait pu
-effrayer. Et, désormais consciente que ses caprices
-d’enfant-reine ont droit du moins à d’autres amusements
-que ceux ordinaires aux enfants, elle prendra
-à pleines mains son énorme joujou souhaité, Paris.</p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/deco8.png" alt="" /></div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large b sans-serif top4em">FEMMES DU PACIFIQUE</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top2em"><img src="images/illu10.jpg" alt="" /></div>
-<p class="c">Femmes d’Hawaï.</p>
-
-<div class="break"></div>
-<div class="c"><img src="images/deco9.jpg" alt="" /></div>
-<h2 class="nobreak">FEMMES DU PACIFIQUE</h2>
-
-
-<h3 id="ch6p1">Passades lointaines. — Macassar.</h3>
-
-<p>Il faut avoir su beaucoup de géographie pour se
-rappeler cela, la grosse ville de Célèbes, Célèbes ?
-Ah ! oui, l’île bizarrement découpée, poulpe nourri
-entre des mers d’Inde et des flots du Pacifique.
-Mais, dans cette dernière terre contre qui viennent se
-chauffer à la fois les deux océans, la sensation d’Inde
-domine très pleine : le mélange des bois et des eaux
-en des calmes de divinité, des sommeils et des réveils
-de fauves, les fleurs qui semblent devenir et les
-hommes qui paraissent se figer. Par-dessus cet humus
-antique, les bons et gras Hollandais ont étendu un
-semis de souveraineté colonisatrice. Puis leur nirvâna
-habituel, parmi la bière rêveuse, s’est accommodé du
-nirvâna autochtone.</p>
-
-<p>Leurs croisements avec la race ont réalisé des types
-invraisemblables, nés, croirait-on, de la fantaisie d’un
-journal amusant.</p>
-
-<p>L’épaisseur du mâle, accouplée à des maigreurs
-hiératiques de femmes, s’est portée au hasard sur la
-ligne des formes. A côté de filles dont la poitrine
-s’offre, moins large que la taille, d’autres soutiennent
-à peine des seins débordants sur une taille raide et
-étroite comme un bambou. Des croupes chevalines
-abondent ; des silhouettes effilées, traçant dans une
-verticale le dos et les jambes, sont fréquentes. Parfois
-des faces de bébés joufflus, parfois des visages
-tels ceux des affamés du Gange ; des bras courtauds
-ou des perches de moulins à vent, des cheveux crêpés
-ou des cheveux nattés jusqu’aux chevilles.</p>
-
-<p>Seulement la diversité d’apparence ne se continue
-pas en diversité de tempéraments.</p>
-
-<p>La femme, à Macassar, c’est l’esclave biblique, indifférente
-le plus souvent ; et, si elle ne l’est pas, trop
-humble pour oser le montrer de quelque façon. On
-vient, on ne revient pas, ignorant même si les charmeuses
-de serpents, entrevues au seuil des temples,
-ont gardé, elles seules, la lascivité de leurs pareilles
-du Népal.</p>
-
-
-<h3 id="ch6p2">Nouméa.</h3>
-
-<p>Le beau temps est passé où Nouméa, en train de
-devenir la cité du nickel, regorgeait de cocottes
-dans les rues et de <span lang="en" xml:lang="en">bar-maids</span> autour des comptoirs.
-Les miniers, les rouliers, les entrepreneurs improvisés
-dix-huit mois au long des routes entre le
-gisement et la côte, sont rentrés dans leurs rangs ordinaires,
-libérés qui ne sont plus que des demi-individus,
-ou commis dans les innombrables bureaux
-d’Etat. Sydney a repris les <span lang="en" xml:lang="en">bar-maids</span> ; les Françaises
-si recherchées, en veine d’aventure, ont trouvé plus
-loin, aux Amériques, des amis, ainsi que disait l’une,
-« aux pieds moins nickelés ». Les popinées ont reparu
-à la musique ; Nouméa est redevenu et pour
-toujours le bagne.</p>
-
-<p>Les histoires sont effroyables que l’on conte des
-condamnées, parquées toutes, affolées par leur sexe.
-Les dernières sont celles-ci : quinze à vingt de ces
-femmes assuraient les services du principal hôpital de
-la pénitentiaire. Un caporal-fourier vint, vers le
-midi, faire signer des papiers. Tandis qu’il cherchait
-le major, quelques-unes le conduisirent, l’égarèrent
-dans les couloirs, l’enfermèrent enfin dans un cabinet
-reculé. Puis, rassemblant le troupeau des harpies,
-ensemble elles le violèrent, forcèrent sans relâche son
-désir, l’épuisèrent à mort.</p>
-
-<p>Autre chose. Après avoir satisfait une folie, elles
-tentèrent d’assouvir une haine. Comme elles avaient
-fait de l’homme le matin, elles se mirent le soir sur
-une religieuse détestée. De toutes leurs caresses, elles
-polluèrent cette chasteté et cette sainteté. Puis elles
-s’efforcèrent, par des manœuvres inouïes, que le viol
-du caporal leur servît à déshonorer jusque dans l’avenir
-la chair de la vierge consacrée.</p>
-
-<p>Leur vision est du cauchemar. Encore ne voit-on à
-peu près que celles dont un forçat a voulu pour
-femme. Et alors celles-là le gardent avec une jalousie
-atroce, qui tue et lacère au premier doute…</p>
-
-<p>Cependant les indigènes fixées dans la ville, les
-anthropophages d’il y a cinquante ans à peine, promènent
-à la musique leur coquetterie enfantine et
-leur douceur d’animaux inférieurs. Le nom dont on
-les appelle les confond presque avec les vraies filles
-du Pacifique, popinées ainsi unies aux faufinées des
-Samoa ou aux vahinés de Tahiti. Simplicité et caprice
-des mots. Car, popinées, elles ne sont que des
-négresses aux cheveux crêpus et lèvres déformées,
-encore sœurs des Canaques errant par les monts de
-l’île, qui forcent eux-mêmes les cerfs et tuent avec
-le casse-tête et la sagaie.</p>
-
-<p>Le soir, sur la place, dans l’ombre tiède alourdie
-par les relents des flamboyants énormes, elles
-tournent par bandes autour du kiosque. Elles
-marchent pieds nus ; leur tête floconneuse est nue ;
-mais, sans le moindre linge, sur leur corps, elles ont
-passé une robe éclatante de confection française, coupée
-et ornementée ni mieux ni plus mal que celles
-des Européennes de Nouméa, et qu’elles ont pu, au
-prix d’extraordinaires économies, acheter cent cinquante
-francs à la maison Ballande. Elles parlent
-français très suffisamment ; la surprise de leur chair
-est une chaleur impossible à présager, aussi amollissante
-que des vapeurs de bain ; et leurs enfants,
-la plupart, naissent avec de gros ventres comiques.</p>
-
-<p>Il arrive que des hasards de conception les font
-mères de filles aux lignes pures, la peau à peine
-éclaircie, mais le visage plaisant et les yeux beaux.
-A ces filles, elles conservent par des précautions plus
-efficaces que des morales… la virginité, jusqu’au
-marché conclu avec quelque amateur riche, qui
-paiera le plaisir de couper lui-même et non pas au
-figuré, les derniers fils qui attachaient l’adolescente à
-son état de chasteté.</p>
-
-<p>Puis ces métisses, maîtresses de leurs corps, deviennent
-les hétaïres ordinaires de Nouméa. Comme
-partout ailleurs, elles aguichent le passant, et comme
-partout, les cochers vous mènent à leur case.</p>
-
-<p>Or, l’argent est rare dans la petite ville anémique ;
-bien souvent des libérés, travailleurs énergiques,
-amassent quelque pécule, en vendant des légumes ou
-des fruits. Et avec les métisses ils dépensent des virilités
-longuement mûries aux bagnes. Cela, c’est le
-rendez-vous honteux, caché. La métisse qui se donne
-à un libéré crève sous le mépris des fonctionnaires,
-est poussée du pied par eux, ne doit plus rien attendre
-de cette clientèle, la plus nombreuse naturellement.
-Oh ! la laide chose ! En tout lieu du
-monde, il faut trouver une étreinte criée en injure
-par les blancs tyranniques, quand même elle serait
-chauffée d’un vrai désir.</p>
-
-<p>Juif, Chinois, ou libéré, sus à la bête immonde ! Et
-c’est encore Madagascar où glapit la note moins féroce,
-quand les Betsimisarakas, s’injuriant entre
-elles, l’une lance à l’autre un seul mot :</p>
-
-<p>« Lilinaweï. » « Va coucher avec un caïman ! »</p>
-
-
-<h3 id="ch6p3">Nouvelles-Hébrides.</h3>
-
-<p>La nuit australe, merveilleusement stellaire et furtive,
-mêle à l’onde large des effluves de l’oranger
-l’âcreté brève du varech. Et c’est chose rare. D’ordinaire
-la mer Pacifique, sans flux, est aussi sans odeur.
-Ici, la brise absente, un clapotis flaque cependant,
-au lieu de la sérénité d’eau coutumière ; mais léger,
-à peine doux, tel à intervalle l’écrasement d’une
-large goutte de ruisselet sur une dalle de fontaine,
-à travers des mousses. Le murmure cassé perce des
-lignes de bananiers, la dernière ligne indiquant le
-sable. Parmi les premières lignes, des cases ; plus
-loin, tassées d’ombre, d’autres cases, et, si l’on monte,
-perdant le clapotis, une vibration qui halète comme
-des fléaux sur une aire où l’on bat du blé. Plus
-près, le parfum d’oranger s’étale en nappes, semble-t-il.
-Plus près encore, voici :</p>
-
-<p>Des noirs, hommes et femmes dansent. Rythme
-enfantin d’ailleurs. Ils se tiennent par la main, en
-cercle, sans alterner les sexes. Le chant qui les balance,
-à ce que l’on en comprend, déclame deux vers,
-en crie un troisième, assourdit en plainte le quatrième.
-Les danseurs s’en vont à droite, à gauche, gagnent un
-pas à peine après chaque double couplet. Et la rapidité
-de ces courses alternées sur place, imite bien le halètement
-des fléaux.</p>
-
-<p>Ces gens paisibles le soir, effrayés et cruels dans
-le soleil, sont primitifs entre les primitifs. Leurs
-femmes sont des femelles velues ; le musclage de
-leur corps déconcerte un peu le désir, mais leurs
-seins sont de marbre. Les colons épars et les missionnaires
-qui, depuis longtemps, s’efforcent d’en grouper
-autour des récoltes de bananes et de cocos, leur
-ont appris la valeur de la grande pièce d’argent. Depuis
-ils recherchent l’Européen, lui donnent, même
-consentants, l’illusion d’un vil préhistorique, et
-d’ailleurs, horrifiées par la souillure de son contact,
-en repoussent brutalement l’intimité suprême.</p>
-
-
-<h3 id="ch6p4">Christchurch.</h3>
-
-<p>Le lieu, ville anglaise de colonie, n’est point déplacé
-dans des rappels du Pacifique, et son passage
-de maisons à <span lang="en" xml:lang="en">bow-windows</span> et tuileries gaies, ne
-bouleverse pas la cinématographie des Iles. Il est
-vrai que c’est une comparaison, étrange, mais exacte
-absolument, qui ramène à l’évocation la gentille
-cité de Nouvelle-Zélande. Après le flirt trouvé aux
-Tonga ou à Wallis, comment ne pas songer au flirt
-des filles saxonnes, le plus précis ?</p>
-
-<p>Tennis, rallyes, thés dansants vous accueillent ;
-l’année précédente, l’Affaire avait fermé aux Français
-toutes les portes de jardinets. Entre toutes les sœurs et
-amies de l’hôte, il faut choisir, et c’est délicieux. Choisir
-la moins sport des jeunes filles, parce que le temps
-des autres est sportif en vérité ; cependant, que le
-<span lang="en" xml:lang="en">sweetheart</span> sache monter, et pratique ! A l’heure des
-crépuscules froids sur le fiord profond dont l’évasement
-forme rade, l’hiver frissonne, et des bois palpitent,
-sont proches, où des corbeaux serrés en bande
-croassent le Nevermore…</p>
-
-<p>Voyez, Annie, le thé se refroidit vite comme votre
-main, et le <span lang="en" xml:lang="en">cake</span> s’effrite, gelé… Mais demain, petite
-chérie, nous prendrons les chevaux joujoux et nous
-aurons au galop la chaleur des yeux. Maintenant,
-racontez-moi, pour convertir le vilain Français qui ne
-sait pas aimer, comment Lucy et Blundell sont restés
-cinq ans fiancés ?</p>
-
-<p>Le matin, sur la route sonore, au galop, les yeux
-chauds. L’hiver est oublié ; voici midi qui sue. Annie
-a voulu que l’on attachât les chevaux nains à un
-arbre ; elle sait un banc où l’on sera bien, car il faut
-déjà s’abriter des rayons.</p>
-
-<p>On est bien, oh ! on est très bien, si bien qu’il y a
-un moment dont on ne se souvient plus. Comment,
-que dites-vous ? Avec Annie. Oui, mais Annie est
-quand même la vierge blonde, et comme on lui fait
-remarquer qu’elle a perdu son mouchoir sous les
-arbres, elle sourit divinement : « J’en ai toujours un
-autre, dit-elle. »</p>
-
-<p>En revenant : « Dites-moi, <span lang="en" xml:lang="en">sweetheart</span>, est-ce que
-Lucy et Blundell, quand ils étaient fiancés… ? — Mais
-oui, <span lang="en" xml:lang="en">darling</span> ! »</p>
-
-<p>Puis avec élan : « Oh ! j’attendrais pour vous tout
-le temps que vous voudriez ! »</p>
-
-
-<h3 id="ch6p5">Tonga-Tabou.</h3>
-
-<p>Bien plus que Tahiti, plus que toute terre où
-s’accroche la nostalgie, voici venir, dans une sérénité
-et une volupté à la fois de mémoire, l’île délicieuse.
-La capitale, la grand’ville s’aperçoit, aussitôt
-déroulée la dernière sinuosité d’un chenal aux caprices
-fous. Le front au lac intérieur où le passage
-serpente depuis la haute mer, le dos à des arbres qui
-bruissent comme des tombeaux, Nuku-Alofa montre,
-à cent mètres du mouillage, des allées d’ombre, des
-enclos de fruits et de fleurs, des murs bas coupés de
-marches en pierre ainsi que dans la campagne bretonne.
-Et le nom de la cité : Nuku-Alofa, signifie
-l’endroit où l’on aime.</p>
-
-<p>L’île est indépendante, absolument. Elle a un roi,
-un roi que l’on va saluer en grande tenue.</p>
-
-<p>L’évêque des missions, interprète, lui explique le
-discours de l’amiral, et le monarque lui fait répondre
-qu’il est <i>heureux</i> de la venue des Français. Cependant
-son visage est grave. L’amiral s’arrête de nouveau
-après un second paragraphe : l’évêque déclare que le
-prince est <i>enchanté</i> de voir des amis. Sa figure est
-devenue soucieuse. Enfin, tandis que la péroraison
-répand ses fleurs, Monseigneur s’écrie : « Le roi est au
-comble du bonheuret de l’<i>enthousiasme</i>. » Le roi semble
-avoir enterré le matin le plus cher de ses proches.</p>
-
-<p>Et cependant il s’amusait. Il vient à bord en uniforme
-de général allemand ; au grand mât on frappe
-son pavillon particulier et trois salves de vingt et un
-coups saluent au pied de la coupée, au départ de
-terre et au retour.</p>
-
-<p>D’ailleurs c’est un monarque malheureux : superbe
-de prestance, crevant de santé, dans ce pays dont il
-est le maître et où aucune femme n’est laide, il vit
-chaste. Il doit vivre chaste. Exil ou mort, il ne reste
-plus à Nuku-Alofa qu’une seule personne digne de
-son alliance, une royale personne de deux ans. Dix
-ans d’attente, oh ! le supplice, et pourtant la loi
-tongienne est inflexible.</p>
-
-<p>Plus inflexible encore est la rigueur des filles de
-Tonga-Tabou pour les étrangers.</p>
-
-<p>Un français charmant, fonctionnaire du royaume,
-nous avoue qu’il se passa dix-huit mois entre son
-établissement à Nuku-Alofa et le moment où il put
-discrètement prendre une maîtresse.</p>
-
-<p>On s’étonne, on admire la puissance des religions
-semées sur cette terre, aussi bien catholique que Wesleyenne,
-sans compter un troisième culte indigène
-inventé par un wesleyen dissident. Mais non. Cela ne
-suffirait pas, ne suffit pas car entre les mâles et les
-femmes de la race, ardentes et belles, le nombre des
-naissances illégitimes est de une sur deux. Cela, Monseigneur
-nous le conte, désolé. Du moins, il a quand
-même, lui ou d’amères prêtres, trouvé une ingénieuse
-limitation à l’œuvre de chair, et si les filles superbes
-repoussent l’étranger, c’est parce qu’elles ont été persuadées
-des maladies et des démons qui leur passeraient
-sûrement dans le corps. Cela, Monseigneur ne nous le
-dit pas. Mais lorsque nous sommes avertis, sa bonne
-grâce réussit à peine, même au prix des festins bibliques,
-à gagner notre pardon.</p>
-
-<p>Il a trop réussi ; en vain chercherait-on un marin,
-qui depuis trente ans, ait été l’amant d’une femme à
-Tonga-Tabou.</p>
-
-<p>L’amant complet du moins. Et il n’est pas très certain
-que Dieu ait sujet d’être absolument satisfait des
-résultats obtenus par Monseigneur. Les jeunes filles de
-Nuku-Alofa ont découvert le flirt et inventé les demi-virginités.
-Quelqu’un a dit cette aventure : invité, le
-soir à un « Kawâ » avec d’autres officiers, il s’était
-échappé du cercle officiel. Dans la cour, envahie par
-les curieuses de Nuku-Alofa, il tenta une fois de plus,
-et aussi vainement, de fléchir le désir d’une fille. Alors,
-avec de comiques gestes de découragement qui amusèrent
-la bande, il vint s’asseoir au bout de la galerie,
-au milieu de toutes les femmes serrées en ce coin
-comme des hirondelles. Des rires lui éclataient aux
-oreilles, des grimaces l’enrageaient, des poses inconsciemment
-lascives l’affolaient. Ses voisines de droite
-et de gauche, par dessus lui, se prirent à jouer à la
-main chaude. Soudain, les rires redoublant, des menottes,
-toutes les menottes qui purent, se fourrèrent
-dans ses poches de pantalon. Il ne protesta point,
-d’ailleurs submergé, et depuis il n’a point confessé sa
-honte.</p>
-
-<p>Peut-être est-ce le même qui, oublieux de toute
-Europe, voulut, par un matin d’Eden, violer une
-pêcheuse rencontrée ? Probablement c’en est un
-autre.</p>
-
-<p>Dans cet Eden-Tantale, la moindre réunion, le plus
-petit Kawâ, comme on dit là-bas, assemble des
-dizaines de beautés. Elles chantent et dansent adorablement.
-Sous les allées ombreuses, des enfants,
-alignés et graves, jonglent avec des oranges, jusqu’à
-huit ensemble ; des théories s’enroulent et se déroulent
-aussi flexibles et eurythmiques que celles de
-l’Hellade.</p>
-
-<p>Puis, on entre, pour se reposer ou pour boire, dans
-des cases. La nuit claire descend du toit ; quelle que
-soit l’heure, toute la famille s’éveille, vous entoure,
-apporte les cocos frais, et attend indéfiniment qu’il
-vous plaise de sortir. Des sourires vous détendent ;
-une case est catholique, une autre wesleyenne, la
-troisième tongienne.</p>
-
-<p>Partout même accueil, partout même désir. Et
-quand on demande à une aïeule le droit de poser sa
-bouche sur la bouche d’une jeune fille, avant de partir,
-elle accorde et rit, étonnée, femme d’une terre où
-la langue n’a point de mot pour traduire baiser.</p>
-
-
-<h3 id="ch6p6">Wallis.</h3>
-
-<p>Dans la salle de classe à la case des Sœurs enseignantes,
-une fille de douze ans cause avec la religieuse.
-C’est une grande, une de celles que l’on
-peut à grand’peine jusqu’à cet âge faire rentrer au
-dortoir, dès neuf heures le soir, loin des hommes du
-village.</p>
-
-<p><i>La fille.</i> — Il y a longtemps que tu n’as vu le prêtre
-de Vâo ?</p>
-
-<p><i>La religieuse.</i> — Oui, pourquoi ?</p>
-
-<p><i>La fille.</i> — Tu dois être bien gênée.</p>
-
-<p><i>La religieuse.</i> —  ? ?</p>
-
-<p><i>La fille.</i> — Le grand bon Dieu a bien fait de mettre
-dans l’île en même temps que toi un homme de ceux
-que tu peux avoir dans ton lit, n’est-ce pas ? Mais tu
-feras bien de lui en commander un autre, car le père
-de Vâo est déjà vieux.</p>
-
-<p><i>La religieuse.</i> — Veux-tu te taire, malheureuse !
-Que dis-tu ! Ne te souviens-tu pas que tu me vois
-toujours seule au dortoir ?</p>
-
-<p><i>La fille</i> (très calme). — Sûrement ! mais je pense
-que ton corps n’est pas fabriqué pour les hommes
-d’ici, et que seul le père Vâo peut lui donner la caresse.</p>
-
-<p><i>La religieuse.</i> — Mon enfant, je vous en prie, taisez
-ces vilaines choses ; récitez la prière que je vous ai
-apprise.</p>
-
-<p><i>La fille</i> (têtue). — Le grand bon Dieu a envoyé les
-hommes noirs (les prêtres) parce qu’il y a les femmes
-blanches (les sœurs).</p>
-
-<p><i>La religieuse.</i> — Mon Dieu !</p>
-
-<p><i>La fille</i> (docile). — « O Vierge immaculée, daignez,
-etc… »</p>
-
-<p>Au dehors, le rivage est proche. Le corail blanchit
-dans la mer saphirine. Le crépuscule bref se fond en
-tiédeurs, et les pêcheurs de nacre chantent vers l’Istar
-malaise.</p>
-
-
-<h3 id="ch6p7">Sydney.</h3>
-
-<p>« <span lang="en" xml:lang="en">What do you think about our beautiful harbour ?</span> »
-La question sort aussi naturellement qu’un
-bonjour des lèvres de tous les hôtes, de tous les
-amis de passage, même des voisins de tramway qui
-devinent l’étranger. Eh ! oui, la rade est extraordimaire,
-formée, après un goulet qui lèche des falaises,
-d’innombrables baies distinctes, cases successives
-disposées, semble-t-il, pour remplir d’itinéraires
-un mois d’excursion. Mais à quoi bon s’arrêter à
-cette joliesse ? Un peu Fort-de-France, un peu Diégo,
-beaucoup Nagasaki, et voilà l’aquarelle linéée et
-teintée.</p>
-
-<p>Le « <span lang="en" xml:lang="en">beautiful harbour</span> » n’échappe pas plus que
-n’importe quel rivage du monde à l’inquiétude vicieuse
-des errants, l’interrogation irritante : « A quoi
-cela ressemble-t-il ? »</p>
-
-<p>Ce qu’il y a de curieux, de quelque peu nouveau,
-c’est le faubourg énorme Wolloomoloo découvert à
-un détour de cap et dont la masse des maisons alors
-donne l’illusion, se chevauchant, d’un troupeau qui
-serait descendu boire et qu’on effraierait. Wolloomoloo
-plein de matelots, avec ses quais bordés de quatre-mâts
-qui regorgent de laines, est le royaume des filles
-à pirates et baleiniers.</p>
-
-<p>Mais aussi c’est le domaine des blanchisseuses, accortes
-et fraîches, sous leur bonnet et leurs cheveux
-pâles, Mimi Pinson sans anémie. Les ordonnances qui,
-du bord, s’en vont leur porter du linge souvent prétexté,
-en causent entre eux après dîner, et les officiers
-ne peuvent ignorer souvent quelles faveurs ils ont
-partagées.</p>
-
-<p>D’ailleurs les lieutenants de l’escadre anglaise n’en
-font point fi, meilleurs garçons que leurs camarades
-du <span lang="en" xml:lang="en">Channel Squadron</span>, par exemple. Quelquefois ils
-les paient avec des invitations reçues pour les bals du
-<span lang="en" xml:lang="en">Town Hall</span>. Quelques-unes, bien nippées, en profitent,
-et à un aspirant français qui s’informait, enthousiaste,
-du nom d’une danseuse assise dans un
-coin de l’immense salle, on répondit : « <span lang="en" xml:lang="en">Her name ?
-Two pounds !</span> »</p>
-
-<p>D’autres coûtent plus cher. Sur les champs de
-courses s’exhibent les filles cotées. Elles s’habillent
-avec un goût très sûr, et leur charme est certainement
-celui du monde le plus semblable à celui des Parisiennes.
-Peut-être connaissent-elles mieux les pedigrees,
-peut-être savent-elles trop la carrière de Trenton
-ou Carnage, ou Aurum. Leur société est charmante
-et vaut presque son prix, prix tel que les
-Australiens eux-mêmes, pour désigner ces horizontales,
-se servent du mot « <span lang="en" xml:lang="en">harpers</span> ».</p>
-
-<p>Le théâtre leur fait peu ou point de concurrence.
-La mise en scène des ballets est splendide, les danseuses
-sont jolies. Mais ici, la pruderie reprend ses
-droits et les exagère en chantage. Si, confiant dans les
-regards échangés, l’on fit porter sa carte à l’entracte
-par un boy de service, l’enfant, tôt après, vous indique
-le chemin des coulisses. On va, on trouve le rat
-choisi, on se réjouit de n’avoir aucune désillusion, et
-l’on cause. Soudain apparaît une mère en furie ; le
-manager herculéen la suit. Elle hurle, il s’indigne :
-la loi est avec eux. Il faut être bien calme pour n’être
-point intimidé par la menace de quatre-vingts livres
-d’amende à payer.</p>
-
-<p>Après ces épreuves au milieu de <span lang="en" xml:lang="en">harpers</span> ou beautés
-de <span lang="en" xml:lang="en">music-hall</span>, il fait bon retrouver les douces filles
-ou sœurs des hôtes. Les parties de campagne se succèdent.
-Dans les ferrys, on chante ; presque toujours
-une harpe et un accordéon se trouvent là pour soutenir
-les voix, ces voix de Sydney qui diphtonguent les
-voyelles. Le thé sous les arbres, s’accompagne de
-raisins miraculeux et des balançoires s’envolent au
-rythme de la musique en vogue, la Geisha ou le Mikado.</p>
-
-<p>Comme à Christchurch, les <span lang="en" xml:lang="en">sweethearts</span> ont toujours
-en poche deux mouchoirs, mais, en outre, les mamans
-apportent parfois autre chose.</p>
-
-
-<h3 id="ch6p8">Mangareva.</h3>
-
-<p>Sérénité ! Pourtant les gens qui sont là, Américains
-rudes et barbus, y sont pour faire fortune,
-au sens le plus banal, le plus romanesque aussi, du
-mot. Les uns disposent pour l’embarquement dans
-la goélette le tas de coprat, et cette odeur de cocos
-vidés est l’odeur du Pacifique. Les autres peinent pour
-la nacre ; quelques-uns enfin surveillent les plongeurs
-qui ramènent les huîtres perlières. Derrière un rideau
-d’arbres le camp fume ; des enfants bruns pincent des
-cordes de banjo, et la ritournelle sonne à la bordure
-du lagon. L’eau, encerclée par la dune, s’alourdit en
-splendeur ; des barques d’écorce, nombreuses, mortes
-depuis des ans, mamelonnent le fond. La goélette
-tirée au sable, s’affaisse. Aucun cri d’oiseau.</p>
-
-<p>Les hommes de Frisco, qui resteront exilés de
-l’Ouest cinq ans, dix ans peut-être, ont pris avec eux,
-dans l’île plate, des filles de Tahiti ou des Marquises.
-Et avec elles ils vivent, sans obsession du but lointain
-mais sûr. Ces femmes sont heureuses, et les
-aiment. Car, Américains ou autres, ces lutteurs sont
-des mâles. Pionniers, pêcheurs, baleiniers, déserteurs
-des navires, tous ont la colère qui fait trembler délicieusement
-ou les tendresses maladroites qui attendrissent.
-Jadis des pareils à eux, s’emparèrent de la
-Bounty et, avec les aïeules des amantes d’aujourd’hui,
-colonisèrent une terre ignorée longtemps. Maintenant,
-il n’y a pas six ans, le drame de la Ninhuoariti
-a reporté des rêves vers les forbans splendides, et les
-frères Rorique, avant d’émouvoir les belles dames de
-Brest, avaient, en de nombreux Mangareva, semé du
-désir aux vahinés.</p>
-
-<p>Quand même sur eux et sur elles, sur un passé de
-meurtre ou sur un avenir de dollars, le ciel profond
-de Mangareva épand sa sérénité.</p>
-
-<p>Plusieurs resteront qui songeaient à des orgies prochaines,
-dont les sommeils se peuplaient d’« enfers »
-mexicains ou de Monte-Carlos contés vaguement ;
-plusieurs ont désappris déjà de frapper la femme avec
-le fouet court à lanière large ; plusieurs resteront parce
-qu’un regard, la voix est trop humble pour s’élever,
-parce qu’un regard les aura suivis jusqu’à la goélette…</p>
-
-
-<h3 id="ch6p9">Tahiti.</h3>
-
-<p>Syphilitiques, phtisiques, et alcooliques, telles
-sont, et toutes, les vahinés de l’île chantée. Des Rara-Hu
-se sont trouvées, nombreuses à l’âge d’or des
-découvertes dans le grand Océan, en plus petit
-nombre quand les Chiliens ont envahi, et infecté la
-terre au long du siècle, éparses depuis la possession
-française et l’absinthe. Mais une seule peut-être, en
-des jours aussi prochains que ceux du Livre, put symboliser
-la volupté du Pacifique, brisante d’étreintes
-nouvelles, mélancolique au travers de l’éternel arrachement.
-D’ailleurs, qui ne se souvient des dernières
-pages : « Depuis que tu as quitté l’île, la petite fille
-s’est prise à boire… » Maintenant la fierté des officiers
-de marine qui parlent des nuits de Papeete se traduit
-pareillement : « Oui, mon cher, tout le temps que
-j’ai passé avec elle, elle n’a jamais bu que du lait de
-coco. »</p>
-
-<p>Hélas ! Frêles vahinés, pardonnables malades gourmandes
-d’alcool ! Longtemps après avoir quitté la
-marine, le duc de Fitz-James, énumérant des bonnes
-fortunes variées comme un caprice d’homme, donnait
-encore sa plus chère préférence de souvenir aux filles
-de Tahiti. Et un commandant cria à un aspirant, sans
-larmes au moment de l’appareillage : « Monsieur, vous
-déshonorez la jeunesse du Corps ! »</p>
-
-<p>Jadis les vierges des cantons demeuraient douces et
-naïves, loin de Papeete. Les liqueurs maintenant s’en
-vont par le courrier dans tous les villages. Et l’argent
-gagné dans le commerce de la vanille fuit en rasades.
-Une année les gens du district de Papara, établis en
-une sorte de communisme, amassèrent plus de cent
-mille francs. Longtemps le courrier n’eut plus de
-rapports avec eux, longtemps on n’en vit plus un
-seul au marché de Papeete. Lorsqu’enfin un percepteur
-d’impôts fit la tournée des villages, il ne trouva
-que tonneaux défoncés et silence : le district entier
-était ivre depuis trois mois.</p>
-
-<p>La lucidité des filles du moins est rieuse. Elles
-chantent par plaisir, elles chantent de l’amour ou des
-légendes guerrières, et les choses d’amour ont imposé
-leur nom aux traditionnels récitatifs que sont les
-hyménées. La gloire de l’île s’y exalte : la tendresse
-pour le sol, la conscience de ses délices uniques, enlacent
-leur merci aux appels de chair. C’est une sorte
-de litanie qui détaille les places d’adoration de la terre
-aussi bien que celles de l’amant, des Français chéris,
-« Rupe Farani ! » Des tribus de chanteurs ont recueilli
-les airs vagabonds depuis deux siècles, et les orchestrent
-à leur façon. Au 14 juillet, fête sacrée où
-s’étalent les robes nouvelles, il y a concours d’hyménées ;
-des groupes de quarante ou cinquante personnes
-s’en viennent de tous les districts, ou de Moréa, même
-des Iles-sous-le-Vent. Et pendant deux jours la plainte
-ardente à Aphrodite s’élève sur la Grand’Place de
-Papeete.</p>
-
-<p>Les troupes ambulantes miment aussi des scènes en
-parties. Ce sont des danses piétinées où se déroule,
-par exemple, la figuration de la pêche à la baleine depuis
-le départ des barques jusqu’au dépeçage de la
-bête ; ou bien encore la vie d’un pâtre qui devient roi ;
-ou bien les aventures d’une Belle au Bois dormant. La
-grâce est beaucoup moins naturelle que dans les spectacles
-à peu près semblables au Japon ; la félinité des
-geishas ne se répète pas ici. Seul l’assemblage des
-masses dans le rythme retient le regard, et la suite du
-récit mimique matérialise mieux que tout rappel classique
-les mouvements du chœur antique. Strophe, antistrophe,
-épode, chacun des trois temps est nettement
-marqué. Ces coryphées ont le geste puissant de précision ;
-les ondulations des rangs font fleurir le désir,
-et le tiaré couvre le moment de sa fragrance.</p>
-
-<p>Le tiaré ? Avec ses grappes sont tressées les couronnes,
-cerclées sur Les épais cheveux des Tahitiennes,
-dans la moindre photographie rapportée de là-bas.
-Son parfum pesant est l’âme de l’île, lourde comme
-la volupté. Le soir, sur le marché, les étals se
-couvrent de la fleur d’amour. Par deux ou par
-bandes, les vahinés vont et viennent entre les haies
-de marchandes. Quelques lanternes éclairent la place
-embaumée. C’est l’heure où les officiers descendent à
-terre ; les amants retrouvent là les maîtresses, et les
-solitaires y errent pour ne point s’en retourner seuls
-à la case.</p>
-
-<p>Dans la petite demeure, la vahiné, femme d’un enseigne
-ou d’un lieutenant de vaisseau, joue bien les
-maîtresses de maison, au moins une heure, tant
-qu’elle se retient de boire. On voisine, on s’invite,
-on chante et on danse tous les soirs, furtivement les
-dédaignées prennent leur place au cercle de leurs
-amies avantageusement établies ; qu’importe une
-bouteille vidée de plus ? Lorsqu’à minuit le punch
-flambe, le couple des hôtes maugrée contre les invités
-qui leur diffèrent l’étreinte. En vain. Il leur
-faudra passer dans leur chambrette, sans essayer de
-remuer des corps de vahinés raides d’alcool. A leurs
-amants elles tressent des chapeaux. La paille en est
-surfine et la façon parfaite. Le chapeau souvent remplace
-la déclaration d’amour ; en tous cas, il dit l’invitation
-au double adultère. Alors « surgissent des
-drames, un peu grotesques sous les bananiers et autour
-des nattes qui potinent, un peu tristes quand
-des rancunes les transportent dans le service avec la
-différence des grades. Les vahinés y prennent rarement
-une part active, chair facile, à peu près indifférentes
-au goût exclusif d’une seule chair
-d’homme.</p>
-
-<p>Le plaisir pour elles, presque toujours partagé
-dans l’étreinte, est plus tard d’avoir un enfant blanc.
-L’orgueil de cette maternité est inouï, et, non loin
-de Papeete, un fils du plus vert de nos actuels vice-amiraux
-croît parmi l’admiration du district.</p>
-
-<p>Toujours à court d’argent, malgré la générosité des
-officiers, et toujours dévorées de coquetteries, les
-vahinés sont venues vite à l’ordinaire alliance de
-l’amant de cœur et du monsieur sérieux. Le monsieur
-sérieux ici, c’est le Chinois. Oh ! ne racontez
-pas cela à un officier de marine. La petite fille lui a
-quelquefois confié, le matin surtout, au lever, qu’elle
-allait manger quelque chose, un rien, chez le Chinois
-d’en face, restaurateur. Et, reconnaissant de la
-nuit, il l’a crue…</p>
-
-<p>Sensations monotones, passé quelconque, un peu
-d’écœurement d’orgies trop complètes, un peu de
-lassitude de voluptés trop faciles, voilà donc ce qui
-reste à un sceptique de l’île délicieuse. Pourtant ?
-Oui, il hésite à conclure, il craint d’affirmer. Ne
-s’est-il point trompé, seul, honni des enthousiastes ?
-Avait-il tressailli trop souvent déjà, ou était-il trop
-rigide encore pour vibrer simplement ? Il est malaisé
-de parler haut après Fitz-James, et devant Atéri, la
-vahiné délicieuse, maintenant vieillie, qu’un officier
-intelligent traîna après lui, dans sa famille même de
-Touraine, et pour laquelle il vola.</p>
-
-
-<h3 id="ch6p10">La baie des Vierges (Iles Marquises).</h3>
-
-<p>Des îles au doux nom du passé, les Marquises. Mais
-ce sont des profils dressés en un temps de cataclysme ;
-et des châteaux-forts de rocs, quand on attendait des
-grâces de femmes. C’est ici la véritable patrie des
-vahinés, c’est ici que paraissent les visages adorables
-d’Espagnoles sur des corps bruns et graciles de Malaises.
-Pour les « goélettes », pour les officiers, hors
-de Tahiti, Taï-o-ha, c’est la passade, loin de la solide
-tendresse qui attend à Papeete. Et souvent le lieutenant
-de vaisseau ou l’enseigne accordent passage aux
-errants qui abandonnent leur paradis pour les délices
-imaginés de Papeete trop sûrs d’ailleurs que, n’était
-cette indulgence, ils trouveraient aussitôt au large,
-des femmes cachées dans tous les coins du yacht militaire.</p>
-
-<p>Mais, hélas ! sur cette terre d’amour, autour de
-Taï-o-Ha, pullulent les lépreux. Cid Campéador arracha
-son gant pour serrer la main d’un effroyable
-malade. Ici, lorsqu’un homme se marie, après la cérémonie
-religieuse, il s’asseoit sur la place du
-village ; et, les mains aux hanches de l’épousée, il
-la tourne vers le désir de tout venant. Le village entier
-défile, et, s’il plaît à chacun, use de la vierge : or,
-après le roi, les lépreux ont droit de contenter aussitôt
-leur envie.</p>
-
-<p>Un nom domine des noms, dans ces îles, royaume
-de l’Aphrodite, celui de la baie des Vierges, c’est
-là que vraiment les civilisés rebâtissent l’Eden.
-Mais :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les vierges qu’on rêvait, ce sont des vierges folles,</div>
-<div class="verse">Faunesses que l’on chasse et qu’on viole au hasard,</div>
-<div class="verse">Crissent leurs Iongs cheveux parmi des plaintes molles,</div>
-<div class="verse">Vestales du grand Spasme, en tout le bois épars.</div>
-</div>
-
-<div class="c gap"><img src="images/deco10.png" alt="" /></div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large b sans-serif top4em">FANTAISIE SUR L’AVENTURE</p>
-
-<div class="break"></div>
-<div class="c"><img src="images/deco11.png" alt="" /></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch7">FANTAISIE SUR L’AVENTURE</h2>
-
-
-<p>Pour l’aventure, il faut être deux. Il faut pour
-qu’il « arrive » quelque chose, celle d’abord par
-qui la chose arrivera. Hyménée donc ! Gloire à la
-volupté parmi les « cas » de l’exotisme ? Voici
-que par-dessus les Cloches de Corneville, badine
-l’officier de marine, en veine de souvenir ; le voici
-qui, suivant l’expression classique, « raconte ses
-campagnes », il dirait presque, le gaillard, ses compagnes :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dans mes voyages<b>. . . . . . .</b></div>
-<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . .</b></div>
-<div class="verse">Au sein des fêtes — que de conquêtes</div>
-<div class="verse">Alsacienne — Circassienne<b>. . .</b></div>
-</div>
-
-<p>Ah ! que c’est gaulois ! Ah ! que c’est français ? La
-naïveté du musicien s’ébat délicieusement dans la
-définition donnée du Français par ses voisins, « un
-homme qui ne sait pas un mot de géographie ». Et
-vous de pâmer, mères et grandes sœurs, à l’évocation
-de ces baisers si lointains qu’ils en deviennent charmants,
-si nombreux qu’ils en demeurent chastes,
-baisers prodigués, sans doute, suivant la loi de Planquette,
-par des gretchens à des amiraux suisses, ou
-par des filles du « Pont des Caravanes », à des maquignons
-persans. Les matelots certes sont rigolos,
-mais les petits bateaux qui vont sur l’eau jamais n’arriveront
-au pays des « Alsaciennes ou Circassiennes ».</p>
-
-<p>« Eh ! quoi ! raillez-vous trop facilement l’ingénuité
-du couplet ? et n’avez-vous point, quand même,
-senti se gonfler les cœurs des futures amantes ? Ne
-connaissent-elles point ainsi comment, par-delà des
-couchants et des îles, des femmes, leurs pareilles,
-après des seins palpitants supporteront des seins
-raidis par le spasme ? »</p>
-
-<p>Oui, Madame. Peut-être même un jour, si elles
-furent celles vers qui venaient des étrangers, un jour
-elles ont vérifié leur hypothèse de délices, et balbutié,
-dans la communion suprême, le « Bojé Tsara
-Krani ». Oui, Madame, mais alors, ce fut pour
-l’alliance !</p>
-
-<p>Pour la peau, il faut être deux aussi. Le premier
-nous le connaissons, <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span> épiant les jalousies
-lourdes du soleil de la sieste, ou bien officier, nez au
-vent, dans le frisson de fraîcheur, avant la nuit
-brusque, au saut du canot-major. L’autre, ah !
-l’autre, elle apparaît peu ou prou. Pourquoi ?</p>
-
-<p>La brutale esquisse de ces déambulations, candidement
-romanesques, à travers les cités ou les villages
-de la nuit, se résume en deux pages d’un livre.
-« Vénus ou les Deux Risques » de Michel Corday.
-L’œuvre pourtant n’étreint aucun exotisme et ne prétend
-aucunement à théoriser l’aventure. Les termes
-en sont néanmoins précis et définitifs, soulignant les
-difficultés de parler la langue en laquelle seule germera
-l’idylle, les grotesques méprises dans l’enfilade
-fiévreuse des portes et des couloirs d’ombre prometteuse ;
-les quolibets acceptés, tête basse, en échange
-des questions ridiculement cyniques ; la promenade
-harassante guidée par des associations chimériques
-d’idées ; la solitude enragée au pied de fenêtres tranquilles
-ou énigmatiques, comme partout, comme on
-veut les imaginer ; enfin, par le hasard où se dilate
-une joie inavouée, la rencontre d’un cabaret ou d’une
-vieille, havre assez souhaité pour n’hésiter point à le
-déclarer très sûr ; et alors, la passade confuse qui
-prépare pour le matin la hantise du risque vénérien.</p>
-
-<p>Celui-ci, les bons apôtres l’invoquent pour se soustraire
-au « devoir d’aventure ». Ils sont rares, et,
-apôtres, ils sont devenus. D’ailleurs, il leur paraîtrait
-indigne que la tâche ne fût point dévolue à des camarades,
-et que l’exotisme n’apportait point, par
-quelques-uns, à la collectivité, des légendes où se
-redore l’auréole. A parler franc, les sages existent
-peu, aussi bien chez les aspirants que chez les capitaines
-d’âge : tout au plus ceux-ci, Homais du
-spasme, ne manquent-ils point de porter, avec leur
-désir, un attirail de préventifs. Mais certainement la
-crainte du risque vénérien ne limite en rien la volonté
-exaspérée vers l’Aventure.</p>
-
-<p>Il semble que Loti ait dressé un bilan définitif de
-cette aventure. Sa nomenclature résume, en quelque
-sorte, la sexualité géographique, et, si les noms
-d’Aziyadé et de Rara-Hu saillent particulièrement sur
-le tas des maîtresses, chacune néanmoins, à travers
-les pages, offre curieusement un « cas d’aventure ».
-Heureux soit-il lui qui les vécut ! Es basse envie de
-ses camarades, et l’ignominie qu’ils attachèrent ingénieusement
-au souvenir du divin mélancolique,
-suffiraient à authentiquer les récits et à identifier les
-héroïnes.</p>
-
-<p>Et pourtant ! Pour qui a vécu la vie d’officier
-embarqué, une incompatibilité déconcertante
-surgit trop souvent entre les libertés permises, dans
-l’œuvre, aux fringales d’amour, et le service tellement
-astreignant des quarts à bord. Le don-juanisme
-heureux d’un <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span> s’accorderait assez bien
-avec ces chevauchées, ces réclusions, ces départs et
-ces retours ; moins évidemment cadre avec cette volupté
-aventureuse la sujétion des journées découpées
-par fragments de quatre heures, entre le carré, le
-pont et la terre.</p>
-
-<p>Mais il faut croire, nous voulons croire : la foi en ces
-amantes est assez merveilleuse. Il n’en apparaît pas
-moins que le substratum de ce désir mondial fut le
-plus souvent très humble. Aziyadé, Rara-hu, la chevrière
-monténégrine, les autres, ne furent pas des aubaines
-différentes à l’abord, de celles ordinaires aux maritimes
-échappés des canots-majors. Du moins il sut,
-lui Loti, les abstraire de leur chair universelle, les
-isoler dans son laboratoire de sexualité psychologique,
-traduire leur âme après leur en avoir donné
-une, en cataloguer les étreintes et en léguer la suite
-à des solutions futures. D’autres que Loti sans doute
-tentèrent cet effort avec des filles de bar ou des
-chanteuses de café-concert : de ceux qui, parmi
-ceux-là, ne se brûlèrent pas la cervelle ou n’éventrèrent
-pas la caisse, plus d’un goûta des délices
-uniques « d’aventure ». Mais le cadre où ils sertirent
-leurs nuits se comparerait mal au cadre des natures
-naturantes empreignant la jouissance de Loti, près
-des eaux du Bosphore ou dans les verdures malaises.
-Ainsi les petites femmes de Loti se sont érigées au
-socle des grandes amoureuses, et l’amant qui eut à ce
-point le sens cérébral de l’Aventure, méritait bien
-celle d’être porté au triomphe sur des épaules nues
-de femmes, dans un salon académique.</p>
-
-<p>S’il fallait définir l’Aventure — la différencier par le
-temps de tous les autres désirs, depuis leur conception
-jusqu’à leur satisfaction ; si l’on s’attachait néanmoins
-à lui conserver ce caractère, étymologique,
-d’une chose advenant et autre que celles de même
-finalité — on pourrait hésiter à trancher si le phénomène
-se rapporte aux liaisons ou bien aux passades.</p>
-
-<p>Le propre même de l’Aventure est de se sentir d’une
-autre essence qu’un rut épisodique : donc un loisir
-est indispensable, pendant lequel étudier l’objet, la
-partenaire. Mais aussi un caractère essentiel de
-l’Aventure comporte que la partenaire, évoquée dans
-l’avenir, ne s’appellera jamais maîtresse : donc il
-s’impose que la brièveté des rapports entre, dans l’événement,
-en principal facteur.</p>
-
-<p>Que conclure ? Dira-t-on que l’Aventure est une
-liaison dont le terme s’aperçoit aussitôt que se compte
-le départ ? Ou bien une passade telle que, les sens
-comblés, subsiste la nécessité de prolonger moralement
-la sensation par enquête réciproque des amants ?</p>
-
-<p>Admettons, voulez-vous ? En tout état de cause, une
-part prépondérante de la volonté dans l’Aventure. On
-cherche aventure, dit l’expression ; et, si l’histoire de
-Joseph avec M<sup>me</sup> Putiphar fut indiscutablement une
-aventure pour Joseph, les mâles, sans exception, préparent
-le geste final avec science et conscience. Que
-cette volonté se manifeste en ses dernières énergies,
-le cas est beaucoup plus rare, et voilà comment tant
-de rapprochements et de possibilités ne seront jamais
-devenus des aventures. Le viol vraiment recule à des
-temps trop préhistoriques. Tant pis pour les « aventuriers » !
-Car puisque l’événement les place, par définition,
-en dehors de l’ordinaire, ils devraient songer
-que leurs moyens aussi ont besoin d’échapper à la
-banalité. La nécessité de l’assaut saute aux yeux aussi
-bien qu’à la pensée… mais combien de fois après
-l’affaire manquée.</p>
-
-<p>L’Aventure c’est le Viol tendre,</p>
-
-<p>A Las Palmas, une fleur est tombée de derrière une
-jalousie ; à Fort-de-France, au balcon, par dessus le
-crépuscule de la Savane, la femme d’un tabellion,
-offrait une splendeur unique d’octavonne ; et, le
-matin où quelqu’un s’était trompé de porte, dans un
-hôtel d’Honolulu, il a paru que la miss auburn, aux
-goûts de sang, ne s’était guère retournée, penchée sur
-sa glace. Ah ! pourtant que ces chairs sont demeurées
-lointaines !</p>
-
-<p>D’ailleurs les problématiques partenaires n’eussent
-pas pu dire le « ni vu, ni connu » si commun de
-l’acceptation. Car les blanches d’outre-mer, piquées
-comme de hauts lys en un jardin, ne sauraient
-escompter aucune complicité de la foule ou de la
-nuit. Et c’est ainsi que l’exotisme, Eden des désirs
-multiples et sans mystère, surchauffe, jusqu’à la
-tuer immédiatement, l’Aventure.</p>
-
-<p>Mais, entre les terres d’Europe que l’on quitte et les
-Iles vers qui l’on va, il existe un terrain où la tendresse
-a, pour fleurir, le même temps que le désir
-pour se combler, un lieu où des amants entrent inconnus
-l’un à l’autre et duquel ils sortiront oubliés
-l’un de l’autre ; un coin de monde où la femme peut
-imaginer borner indéfiniment son rêve tandis que
-l’homme songe sur quelle courte durée il peut
-étendre les précisions de ce rêve. N’est-ce point là
-le royaume de l’Aventure ? Ce sol béni c’est le plancher
-des paquebots.</p>
-
-<p>Ne riez point, sans doute le lyrisme a tort devant la
-banalité immense le plus souvent, des rencontres
-entre la Sicile et Tamatave, Marseille et Saïgon, Bordeaux
-et la Havane. Pourtant beaucoup des caprices
-échangés entre le ciel et l’eau furent de véritables
-aventures, et, nulle part ailleurs, les caractères de la
-possession ne se retrouveront plus complets et en
-même temps plus particuliers, nulle part la réalité
-d’un rêve ne se bornera mieux, pour un double
-agrément, dans le temps des amants et l’espace des
-baisers.</p>
-
-<p>… Le piano s’est tu à l’arrière. Un timonier vient
-de hisser, sous le taud, le fanal « de la pudeur ». Des
-points de cigare piquent encore la houle des fauteuils
-et des pliants. La tente cache tout le ciel. Pleurée par
-les étoiles et la lune qui court une clarté tombe, puis
-se blottit, apportée par le rebroussement de l’eau.
-C’est la nuit du navire. Des ombres, quelque temps
-encore, ont passé sur vos yeux mi-clos. Parmi ces
-ombres, l’ombre chère. Et, à un moment, comme si sa
-course seule se balançait devant votre piège d’amour,
-vous en avez cassé le rythme, brutalement et tendrement.
-Vos mains maladroites, vos mains fermes quand
-même pressent, comme pour les rapprocher, les
-hanches presque nues de la passagère.</p>
-
-<p>Comme il y a longtemps, semble-t-il, que vous la
-connaissez, que vous la désirez, cette femme ! N’y a-t-il
-pas des mois que le navire s’en est allé de la Joliette
-et vous a emporté avec l’amie, avec elle… Résistante,
-la voici qui, peu à peu, s’asseoit sur vos genoux,
-suppliée par les mains fermes et maladroites. S’il y avait
-quelqu’un encore à l’arrière du paquebot, il ne verrait
-qu’elle, sur la chaise d’ombre, contre le mât… Vous
-ne lui demandez rien, à la passagère ; sincèrement elle
-croirait ne pouvoir rien donner. Mais vous savez,
-vous, les délices spéciaux et coquets des navires qui
-s’en vont droit, portant sur eux l’amour… Et l’amie,
-en son Aventure, s’étonnera d’apprendre, à l’arrière
-du paquebot énorme, comment, pour s’être laissée
-attirer vers votre bouche, elle s’est délicieusement
-assise au sein de son rêve.</p>
-
-<p>Pointe de sadisme, grain de tendresse, marine,
-hors d’œuvre des désirs affamés sur l’océan, l’Aventure !</p>
-
-<p>Et la passagère, au bout du voyage, ira se perdre
-dans le petit groupe des blanches que l’exotisme
-défend contre l’aventure, et l’ami cher de la traversée,
-redeviendra au bout du voyage, l’officier que les
-heures immuables du canot-major ramèneront à bord
-quand il pourrait, peut-être, essayer de rencontrer
-une solitude comme celle d’après-minuit à l’arrière du
-paquebot. Et ce sera fini pour lui de l’Aventure
-jusqu’à revenir au doux pays de France.</p>
-
-<p>Pour elle, la femme, un peut-être plus probable
-germera du jour où elle sera devenue femme d’outre-mer.</p>
-
-<p>Blasphème du mot joli, interprétation, nul doute,
-trop large de la passade sentimentale, il faut pourtant
-effleurer cette façon d’aventure qui est la curiosité
-mauvaise de la blanche déracinée pour le nègre.
-L’habitude de voir constamment les hommes de couleur
-d’abord vainc la répugnance ; les entretiens
-naïvement impudiques de la domesticité noire, peu à
-peu, intéressent la maîtresse ; des histoires soufflées
-au vent des pankas, après dîner, l’étonnent ; et lui reviennent
-à la mémoire les bilans des viols et des lynchages
-transatlantiques. Elle a ri, elle s’est moquée.
-Mais, avant la semaine écoulée, elle essaie. N’est-ce
-point insolent d’admettre les affirmations des dîneurs
-bien renseignés, savoir que l’étreinte de ces horribles
-femelles avec leurs époux ou leurs amants se prolonge
-toute la nuit, et que la virilité des mâles ne
-cesse de s’affirmer jusqu’à la séparation des amoureux ?
-Alors, si c’était vrai, avec les blanches pour le
-baiser desquelles ils risquent périodiquement la mort,
-que serait…</p>
-
-<p>Ce que c’est, oh ! les curieuses éclairées en font
-rarement la confidence : la merveilleuse physiologie
-des partenaires ne suffit sans doute pas à renverser
-l’obstacle éternel, l’incompatibilité des races devant
-le désir.</p>
-
-<p>Que nous voilà loin, sur ce même chemin de
-l’Aventure, loin des échanges préparés par les cartes
-postales, la petite correspondance des journaux, les
-photographies contemplées dans des albums ou sur
-des cheminées. Demeurez donc dans les villes de la
-vieille Europe, vous tous « aventuriers », et vous
-« aventurières ». Souvenez-vous que Carnegie donne
-ce premier conseil pour conquérir le monde des
-affaires : séjourner dans les cités anciennes où l’argent
-est plus concentré. Ainsi plus de baisers sont amassés
-dans les rues où l’on aima depuis plus de siècles. Et
-le livre délicieux de Pierre Veber, le livre exact qui
-s’appelle l’Aventure, tient fort bien entre Montmorency
-et le Bon Marché.</p>
-
-<p>Que si la paresse, mols aventuriers et aventurières
-veules, si la paresse vous empêche, la souhaitant, de
-chercher l’Aventure, vous affirmerez qu’il y a pourtant
-des pays, des nuits, où l’Aventure vous cherche ;
-qu’ainsi il apparaît du dernier mauvais goût de
-théoriser comment l’imprévu des étreintes n’existe
-pas ; et qu’à tout bien considérer l’impertinence de
-ces conclusions se pardonne dédaigneusement à un
-« exclu ». Halte ! je pourrais dire…, mais je ne dirai
-rien.</p>
-
-<p>Je dirai seulement : « Vous avez raison, Monsieur,
-et vous Mesdames, d’assurer qu’en prenant le train
-pour Séville, pour Naples, ou seulement pour la Riviera,
-vous partez à l’aventure. Certes, dans le moindre hall
-d’hôtel entre Cannes et Menton, devant le passant du
-Long’Arno, auprès des bénitiers de la cathédrale à Séville,
-vous aurez le droit d’espérer, avec beaucoup de
-raisons, qu’il va « vous arriver quelque chose ».
-D’ailleurs l’inimitable Lorrain ne vous a-t-il pas dénombré les
-frissons épars sur la Côte d’Azur ? Parbleu,
-vous vous y arrêterez, et, s’il vous plaît d’aller à Venise,
-qui vous empêchera de trouver la chose dont on se
-souvient entre la place Saint-Marc et l’hôtel Danieli ?
-Quant à Naples… il suffit.</p>
-
-<p>Oui, il suffit, Monsieur, de votre sourire, du vôtre
-surtout, Madame…</p>
-
-<p>Et j’aime mieux me taire, ne pas dire que Tartarin
-aussi, partant sur l’Alpe, s’attendait à ce qu’il « lui
-arrivât quelque chose », et que Bézuquet eut peine à
-lui expliquer comment catastrophes, éboulements,
-abîmes, tout était prévu par un programme parfait…
-Arrêtez ! Bézuquet pour une fois, n’eut pas raison.</p>
-
-<p>… Il y avait une fois, une fois, il y a bien longtemps…</p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/deco12.png" alt="" /></div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large b sans-serif top4em">LE RESTE</p>
-
-<div class="break"></div>
-<div class="c"><img src="images/deco13.jpg" alt="" /></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch8">LE RESTE</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La mer est bienveillante et le soleil l’écrase.</div>
-<div class="verse">Nous allons sans roulis, toujours vers l’Orient,</div>
-<div class="verse">Le long de monts lointains qu’aucun souffle ne rase,</div>
-<div class="verse">Florès, Timor, surgis à chaque aube, riant.</div>
-
-<div class="verse stanza">Florès, Ombay, Timor, des noms que mon enfance</div>
-<div class="verse">Apprenait au hasard, qui promettaient alors</div>
-<div class="verse">Des milliers d’Edens sur l’océan immense,</div>
-<div class="verse">Semés de flore étrange, et d’épices et d’or.</div>
-
-<div class="verse stanza">Je passe à les ranger, les terres fortunées,</div>
-<div class="verse">Sans rien voir que le vert profond de leur décor,</div>
-<div class="verse">Sans désirer ce sol entrevu des années,</div>
-<div class="verse">Tout pétri de senteurs que j’imagine encor…</div>
-
-<div class="verse stanza">Tandis que nous voguons l’ombre est déjà sur elles.</div>
-<div class="verse">Quand leurs pics auront fui, je ne saurai pas plus</div>
-<div class="verse">De leur vain paradis, que les leçons nouvelles</div>
-<div class="verse">N’en content à l’école en fièvre d’inconnus.</div>
-</div>
-
-<div class="c gap"><img src="images/deco14.jpg" alt="" /></div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large b sans-serif top4em">TABLE DES MATIÈRES</p>
-
-<div class="break"></div>
-<div class="c"><img src="images/deco15.jpg" alt="" /></div>
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap sc">Préface</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch0">1</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap b sans-serif pad">PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME</td>
-<td class="bot r pad"><div><a href="#ch1">5</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c b sans-serif pad" colspan="2"><div>JAPONAISES</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La volupté Vie</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2p1">31</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Mousmés</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2p2">38</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La tradition du geste</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2p3">54</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Swa-Youv</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2p4">59</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Sourire</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2p5">60</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c b sans-serif pad" colspan="2"><div>FEMMES DE CHINE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Shang-Haï</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3p1">67</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Tien-Tsin</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3p2">74</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Chine intérieure</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3p3">76</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Che Fou</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3p4">78</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Bateaux-fleurs</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3p5">80</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Nan-King</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3p6">81</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Chinoises d’exportation</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3p7">83</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Port-Arthur</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3p8">84</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Saïgon</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3p9">86</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c b sans-serif pad" colspan="2"><div>CRÉOLES</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">In Memoriam</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4p1">102</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Doudous</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4p2">103</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Des Blanches</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4p3">110</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Saintes</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4p4">114</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Rencontres</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4p5">117</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Ame des corps</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4p6">122</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c b sans-serif pad" colspan="2"><div>FEMMES DE MADAGASCAR</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Passades lointaines. — Diégo-Suarez</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5p1">129</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">En colonne</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5p2">132</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Grande-Terre</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5p3">133</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Binaô</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5p4">136</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Grande Comore</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5p5">137</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Majunga</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5p6">139</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Nossi-Bé</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5p7">142</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Nossi-Komba</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5p8">143</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Vohémar</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5p9">147</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Fort-Dauphin</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5p10">148</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Tamatave</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5p11">149</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Japonaises de Tamatave</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5p12">149</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Sur Ranavalo</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5p13">151</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c b sans-serif pad" colspan="2"><div>FEMMES DU PACIFIQUE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Passades lointaines. — Macassar</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6p1">161</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Nouméa</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6p2">163</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Nouvelles-Hébrides</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6p3">167</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Christchurch</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6p4">169</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Tonga-Tabou</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6p5">171</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Wallis</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6p6">176</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Sydney</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6p7">178</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Mangareva</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6p8">181</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Tahiti</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6p9">183</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La baie des Vierges</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6p10">189</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap b sans-serif pad">FANTAISIE SUR L’AVENTURE</td>
-<td class="bot r pad"><div><a href="#ch7">195</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap b sans-serif">LE RESTE</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch8">213</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="c gap"><img src="images/deco16.png" alt="" /></div>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS D'EXTRÊME-ORIENT ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
-be renamed.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg&#8482; electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG&#8482;
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-</div>
-
-<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br />
-<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br />
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-To protect the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221;), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg&#8482; License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&#8482;
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg&#8482; electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
-or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.B. &#8220;Project Gutenberg&#8221; is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg&#8482; electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg&#8482; electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&#8482;
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&#8220;the
-Foundation&#8221; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg&#8482; electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg&#8482;
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg&#8482; name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg&#8482; License when
-you share it without charge with others.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg&#8482; work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg&#8482; License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&#8482; work (any work
-on which the phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; appears, or with which the
-phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-</div>
-
-<blockquote>
- <div style='display:block; margin:1em 0'>
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
- other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
- whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
- of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
- at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
- are not located in the United States, you will have to check the laws
- of the country where you are located before using this eBook.
- </div>
-</blockquote>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&#8482;
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg&#8482; License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&#8482;
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg&#8482;.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg&#8482; License.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg&#8482; work in a format
-other than &#8220;Plain Vanilla ASCII&#8221; or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg&#8482; website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original &#8220;Plain
-Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg&#8482; License as specified in paragraph 1.E.1.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg&#8482; works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-provided that:
-</div>
-
-<div style='margin-left:0.7em;'>
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg&#8482; works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg&#8482; trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, &#8220;Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation.&#8221;
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&#8482;
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&#8482;
- works.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg&#8482; works.
- </div>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg&#8482; trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain &#8220;Defects,&#8221; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &#8220;Right
-of Replacement or Refund&#8221; described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg&#8482; trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
diff --git a/old/66897-h/images/cover.jpg b/old/66897-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index f4c130f..0000000
--- a/old/66897-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco1.png b/old/66897-h/images/deco1.png
deleted file mode 100644
index a7745d9..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco1.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco10.png b/old/66897-h/images/deco10.png
deleted file mode 100644
index d02cdcf..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco10.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco11.png b/old/66897-h/images/deco11.png
deleted file mode 100644
index af0bbe5..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco11.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco12.png b/old/66897-h/images/deco12.png
deleted file mode 100644
index b9c3460..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco12.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco13.jpg b/old/66897-h/images/deco13.jpg
deleted file mode 100644
index 23cc8c4..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco13.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco14.jpg b/old/66897-h/images/deco14.jpg
deleted file mode 100644
index e8a69ab..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco14.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco15.jpg b/old/66897-h/images/deco15.jpg
deleted file mode 100644
index 0a8964e..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco15.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco16.png b/old/66897-h/images/deco16.png
deleted file mode 100644
index c57c56e..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco16.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco2.jpg b/old/66897-h/images/deco2.jpg
deleted file mode 100644
index be89a65..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco2.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco3.png b/old/66897-h/images/deco3.png
deleted file mode 100644
index 74e1855..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco3.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco4.jpg b/old/66897-h/images/deco4.jpg
deleted file mode 100644
index ff3b170..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco4.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco5.jpg b/old/66897-h/images/deco5.jpg
deleted file mode 100644
index 5f20765..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco5.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco6.png b/old/66897-h/images/deco6.png
deleted file mode 100644
index 0338b99..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco6.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco7.jpg b/old/66897-h/images/deco7.jpg
deleted file mode 100644
index 66a1b02..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco7.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco8.png b/old/66897-h/images/deco8.png
deleted file mode 100644
index 5b70448..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco8.png
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/deco9.jpg b/old/66897-h/images/deco9.jpg
deleted file mode 100644
index 02ae71e..0000000
--- a/old/66897-h/images/deco9.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/illu1.jpg b/old/66897-h/images/illu1.jpg
deleted file mode 100644
index 6b519ad..0000000
--- a/old/66897-h/images/illu1.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/illu10.jpg b/old/66897-h/images/illu10.jpg
deleted file mode 100644
index 75460e9..0000000
--- a/old/66897-h/images/illu10.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/illu2.jpg b/old/66897-h/images/illu2.jpg
deleted file mode 100644
index c18ddb7..0000000
--- a/old/66897-h/images/illu2.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/illu3.jpg b/old/66897-h/images/illu3.jpg
deleted file mode 100644
index 12bab53..0000000
--- a/old/66897-h/images/illu3.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/illu4.jpg b/old/66897-h/images/illu4.jpg
deleted file mode 100644
index bb85f60..0000000
--- a/old/66897-h/images/illu4.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/illu5.jpg b/old/66897-h/images/illu5.jpg
deleted file mode 100644
index 47c8707..0000000
--- a/old/66897-h/images/illu5.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/illu6.jpg b/old/66897-h/images/illu6.jpg
deleted file mode 100644
index e6bcbed..0000000
--- a/old/66897-h/images/illu6.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/illu7.jpg b/old/66897-h/images/illu7.jpg
deleted file mode 100644
index 074890c..0000000
--- a/old/66897-h/images/illu7.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/illu8.jpg b/old/66897-h/images/illu8.jpg
deleted file mode 100644
index 3397d48..0000000
--- a/old/66897-h/images/illu8.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66897-h/images/illu9.jpg b/old/66897-h/images/illu9.jpg
deleted file mode 100644
index f6b8f4c..0000000
--- a/old/66897-h/images/illu9.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ