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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle - de Foligno - Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de - l'Académie française - -Author: Angèle de Foligno - -Translator: Ernest Hello - -Contributor: Georges Goyau - -Release Date: December 7, 2021 [eBook #66894] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by The Internet Archive) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES VISIONS ET -INSTRUCTIONS DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE FOLIGNO *** - - - - - - LE LIVRE - DES VISIONS ET INSTRUCTIONS - DE LA BIENHEUREUSE - ANGÈLE DE FOLIGNO - - TRADUIT PAR - Ernest HELLO - - Avec Avertissement - de - Georges GOYAU, de l’Académie française - - - A. TRALIN, ÉDITEUR - 12, rue du Vieux-colombier, 12 - PARIS, VIe - - Tous droits réservés - - - - -A. TRALIN, ÉDITEUR, 12, RUE DU VIEUX-COLOMBIER, PARIS VIe - - -Du même auteur: - - Ernest HELLO.--_Le Jour du Seigneur_. Nouvelle édition avec - Avant-Propos de Georges Goyau de l’Académie Française. - - 1 volume in-12 de VIII-80 pages 2 fr. - -Il y a juste un demi-siècle lorsque la France vaincue faisait effort -pour se reconstruire et cherchait dans la tradition même les assises -d’un renouveau, Ernest Hello avec cet accent de prophète qui lui était -comme inné et qui attestait que le surnaturel avait en lui la vertu -d’une seconde nature, éleva la voix en faveur d’une de ces assises: la -loi du repos dominical. - -Et dans un premier hymne car, c’est toujours en hymne, qu’expirait sa -pensée, il en célébra les exigences, il en glorifia les opportunités, au -nom du droit social de Dieu. - -Puis un second hymne s’ajouta, exaltant le droit social des travailleurs -et la libération qui leur est promise, assurée, par le divin -commandement du repos du dimanche. - -Le dimanche c’est le jour de Dieu et c’est le jour de l’ouvrier, le jour -que tous deux aiment, le jour où les hommes se sentent frères les uns -des autres, où leur filiation se nuance d’une sorte de fraternité à -l’endroit de l’Homme-Dieu, Fils avec eux du Père Commun. - -Au moment où les ruines, qui achetèrent notre victoire, requièrent non -moins impérieusement qu’il y a cinquante ans, de nouvelles architectures -sociales, les enseignements d’Hello qui n’ont rien perdu de leur -éloquence, retrouvent toute leur opportunité. - -(_Extrait de l’Avant-Propos_). - - - - -Nous déclarons, pour nous conformer aux décrets d’Urbain VIII en date du -13 mars 1625, du 5 juin 1631, du 5 juillet 1634, concernant la -canonisation des saints et la béatification des bienheureux, que nous ne -prétendons donner à aucun des faits ou des mots contenus dans cet -ouvrage, plus d’autorité que ne lui en donne ou ne lui en donnera -l’Eglise catholique, à laquelle nous nous faisons gloire d’être très -humblement soumis. - -ERNEST HELLO - - * * * * * - -NIHIL OBSTAT - -A. POULAIN. - -16 Avril 1914. - - -IMPRIMATUR - -Parisiis, die 17a aprilis 1914 - -H. ODELIN - -_V. G._ - - - - -AVERTISSEMENT DE LA SIXIÈME EDITION - - -Trente-cinq ans ont passé depuis la mort d’Ernest Hello; et la gloire -qu’il sut assurer au petit livre de la bienheureuse Angèle de Foligno -demeure si durable, qu’une nouvelle édition en est devenue nécessaire. - -Dans les régions sublimes où l’entraînait le texte de la bienheureuse -Angèle, Hello traducteur n’était pas dépaysé; pour être fidèle à la -pensée de son auteur, il avait à prendre élan, mais la vie -intellectuelle d’Hello fut-elle jamais autre chose qu’une ascension -vertigineuse vers l’infini? - -Tout ce qu’on sait d’Angèle se trouve contenu dans les prologues du -frère Arnaud et dans les révélations personnelles de la bienheureuse. -Les biographes qui, en 1909, à l’occasion de son sixième centenaire, -s’essayèrent à parler d’elle, n’ont pu faire rien de plus de commenter -ces maigres détails, comme le fit dès 1747, dans les Vies des saints de -l’Ombrie, le bon prêtre Jacobilli, concitoyen d’Angèle. - -Foligno fut en liesse, en février 1909; plusieurs jours durant, Angèle y -fut fêtée. Le chanoine Célestin Bordoni, sous le titre: _Magistrat -theologorum, Angela da Foligno_, publia sur l’illustre mystique une -étude nouvelle, attachante pour la pitié. - -Et Foligno possède un prélat qui depuis de longues années, avec une -érudition minutieuse qu’aucune recherche ne fatigue, s’est fait -l’historien de la gloire d’Angèle. Je veux parler de Mgr Michele Faloci -Pulignani. Dès 1889, il faisait paraître dans les _Miscellanea -Francescana_, dont il est directeur, un essai bibliographique sur la vie -et les opuscules de la bienheureuse; il y cataloguait, sous -quarante-cinq rubriques, les imprimés la concernant, et, sous huit -rubriques, les manuscrits dont la collation serait utile pour une -édition définitive de ses œuvres; et nous croyons savoir que, dans la -suite, les listes de Mgr Faloci Pulignani se sont enrichies. - -Déjà l’édition des _Révélations_, imprimée à Foligno en 1714, marquait -un progrès sur celle qui, dès 1643, fut donnée par Bolland dans les -_Acta Sanctorum_. Il est vraisemblable que les doctes efforts de Mgr -Faloci Pulignani aideront des éditeurs ultérieurs à préférer, pour -certains passages, une version plus impeccable; il est possible -qu’ensuite des traducteurs surviennent, plus attachés que ne fut Hello à -suivre mot à mot le texte définitif de la bienheureuse. - -Mais aucun, assurément, ne pourra rivaliser avec Hello dans ce qu’il -appelle «l’exactitude selon l’esprit, qui infuse le sang de l’auteur -d’une langue dans une autre»,--l’exactitude selon l’esprit, qui essaie -même «de traduire les larmes». - -GEORGES GOYAU - -Février 1921 - - - - -PRÉFACE - - -De loin toutes les étoiles se ressemblent. Nos yeux sont si faibles, que -ces mondes, cachés par la distance, sont pour nous des points d’or, qui, -dans les nuits d’été, tremblent dans l’azur noir du même tremblement. -Mais, s’il était permis d’approcher, s’il était possible de regarder, -nous apercevrions avec des admirations inconnues des différences -inconnues. Nous verrions que la distance qui sépare les soleils établit -entre eux des rapports et des contrastes singuliers. Nous verrions que -la main du Créateur a semé dans ses champs des graines différentes, que -ses pieds n’ont pas laissé partout la même trace dans la poussière que -sa voix faisait sortir du néant. - -De loin tous les élus se ressemblent, et l’opinion vulgaire croit -pouvoir les confondre dans une même indifférence. L’ignorance, qui -affirme toujours, croit, que la vie des élus est une chose monotone, -que, pour être élu, il faut être coulé dans un certain moule, et que ce -moule, toujours le même, promet l’uniformité aux figures qu’il -confectionne. - -Or rien n’est plus faux. - -Le monde des élus est un univers; plus grand que l’univers matériel, -mais composé, comme celui-ci, d’unité, et de variété. Pour nommer -l’univers, il faut nommer ces deux éléments. - -Les élus sont tous élus; mais chacun a sa vertu propre. Jésus-Christ, -qui est leur unité, leur paix, leur type universel marque sur eux, comme -un sceau royal, l’unité sacrée de l’Esprit. Mais se souvenant d’avoir -fait les violettes, les lis et les roses différemment capables de -s’assimiler les rayons du même soleil, il a laissé à chacun sa marque, -son caractère, sa forme et son nom. Il n’y a pas dans le monde deux -feuilles d’arbre qui soient semblables exactement. Toutes les pierres de -l’éternel temple sont les pierres de la Jérusalem qui ne finira pas; -mais pas une d’entre elles n’est taillée comme sa voisine. - -Si sainte Gertrude fut, dit Oler, la sainte de l’humanité de -Jésus-Christ et sainte Catherine de Gênes la sainte de sa divinité, il -semble que la bienheureuse Angèle de Foligno réunit ces deux genres de -contemplation, de lumière et d’adoration. Il semble qu’elle pénétra dans -les abîmes de la hauteur, comme dans ceux de la profondeur. Le double -abîme, dont elle parle quelquefois, nommant sans s’en apercevoir un des -douze apôtres, Thomas Didyme[1], le double abîme fut la demeure où elle -passa sa vie terrestre. Ce fut son palais, son temple, sa résidence -royale. Quand elle interroge la profondeur, la Passion de Jésus-Christ -lui dit des secrets redoutables. Elle plonge dans ses douleurs humaines, -et même dans ses douleurs physiques, un regard effrayé et effrayant. -Elle voit comme elle aime, c’est pourquoi elle voit jusqu’à la forme des -clous; elle mesure la douleur au nombre de leurs facettes. Elle calcule -les aggravations de cette douleur d’après les détails qu’elle a -découverts. - - [1] Thomas Didyme en hébreu signifie _double abîme_. - -Parmi ces récits de la Passion, il y a des choses terribles, auxquelles -on oublie de penser. La vie de l’homme, qui d’ailleurs est beaucoup trop -courte pour jeter la sonde dans les abîmes, se passe en outre à autre -chose. Angèle a eu avec les tortures physiques de la Passion de -redoutables familiarités, qui ont permis à ses yeux dévorants de suivre -la chair de Jésus, la chair des pieds et des mains dans l’intérieur du -bois où les clous les enfonçaient. Elle assiste à la tension atroce des -bras, des jambes et des nerfs. Elle raconte comme si elle avait vu, -comme si elle avait vu ce que ne voyaient pas même les bourreaux. - -L’amour est plus perçant que la haine. Il entend ce qu’on dit. Il entend -ce qu’on ne dit pas. Il entend le silence, lit ce qui n’est pas écrit, -et devine ce qu’il faut deviner pour grandir. Il s’augmente de ses -découvertes, s’enrichit de ses trésors, et se plaint ensuite de sa -pauvreté, pour arracher de nouveaux secrets. - -Quand elle interroge l’abîme de la hauteur, sa parole n’est qu’un cri -d’impuissance, une lamentation éternelle; elle pleure sur la limite qui -l’arrête dans son vol au moment du départ. Son éloquence consiste à se -plaindre, de ne pouvoir dire ce qu’elle sent, et cette plainte, à chaque -instant répétée, n’est jamais monotone, parce qu’elle est toujours -vraie. - -Heurtant dans son vol les secrets ineffables, les mystères non révélés, -elle a l’air d’un aigle qui, ayant pris son élan du haut de la montagne -où la neige est éternelle, arrive aux régions où il n’y a plus, même -pour lui, d’air respirable. Ses pensées lui font défaut. Elle redescend, -se débat contre les paroles qui manquent à leur tour, engage contre -elles une lutte corps à corps, où elle est à la fois vaincue et -victorieuse, et alors elle a l’air d’un aigle qui, les serrant et les -secouant dans ses griffes, car il se souvient de la montagne et du -désert, ébranle les barreaux de sa cage... - -Au vingt-septième chapitre, plusieurs âmes qui manquent de paroles -trouveront peut-être du pain pour elles. Il y a là des abîmes entrevus, -de magnifiques tentatives pour dire l’Ineffable, suivies d’un repentir -plus magnifique qu’elles-mêmes; le pardon qu’Angèle demande pour ses -blasphèmes, après avoir balbutié les choses du ravissement, déchire -l’horizon, comme l’éclair dans la nuit noire. Les abîmes s’ouvrent -derrière les abîmes; l’intelligence humaine apparaît courte et brève, et -l’âme se rassure dans sa soif. Car Dieu se déclare infini, et les -trésors de l’éternité ne s’épuiseront pas. - -Le P. Faber parle de cette vie intime de Dieu, cette vie qu’il appelle -inimaginable, où fonctionnent les attributs qui n’ont pas de nom ici -bas. Au-delà, dit-il, de _ce qui est probable_, Dieu vit sa vie de -gloire. C’est l’infinie réunion des choses ignorées. - -Si les mystères que nous connaissons, dit-il quelque part, sont déjà si -redoutables, que devons-nous penser de ces mystères, plus grands encore, -dont la moindre pensée n’a jamais été donnée à l’homme? - -C’est de cette autorité sublime, que jaillissaient les foudres dont les -reflets lointains, éblouissant le cœur d’Angèle, jetaient son corps à -terre sans mouvement dans sa chambre. Heurtant dans son vol superbe les -mystères non révélés, vivant dans la redoutable familiarité de l’ombre, -elle en jouissait sans les connaître. Foudroyée à chaque instant par -quelque joie terrible, c’est toujours, dit-elle, pour la première fois; -car le dernier éclair éclipse tous les autres. Toutes les lumières sont -des ombres auprès de la dernière lumière. Les trésors où fouille son -regard sont inépuisables à jamais, et l’éternité promet à sa joie -toujours renouvelée des fraîcheurs qui ne finiront pas. Quand après -avoir entassé les montagnes de bonheur dont les élus ont joui sur les -montagnes de bonheur dont tous les hommes auraient joui, si toutes les -joies fausses étaient changées en joies vraies, et duraient, sans -interruption, jusqu’à la fin du monde, elle fouille de tous les côtés, -avec l’inquiétude de l’impuissance, pour atteindre, s’il était possible, -l’exagération, et quand, après avoir additionné toutes les joies connues -et inconnues, elle se déclare prête à les abandonner toutes, s’il -fallait choisir entre elles et une seconde de la gloire ineffable pour -laquelle il n’y a pas de mot, cette gloire qui est sa gloire à elle, son -éblouissement et son foudroiement, quand elle frappe l’air de ses lèvres -comme pour lui arracher des sons qu’il ne contient pas, ce qu’il faut -admirer le plus dans sa parole, c’est le silence, qui est au delà. - -Au soixante et unième chapitre, creusant la Passion, comme si elle -interrogeait la profondeur pour lui arracher cette raison inconnue -d’adorer qui se dérobe dans la hauteur, elle compte un à un les -instruments de la Passion, et comme les récits ne disent pas tout, comme -l’Evangile est très sobre, comme les détails connus augmentent sa soif -au lieu de l’apaiser, elle aborde face à face la croix du Christ, dans -le secret de l’oraison. Là, comme dans un champ clos, seul à seul, dans -le secret de la vision elle demande à chaque épine de la croix comment -coulait le sang du front du Fils de l’Homme. Interrogeant chaque -instrument de torture sur la nature des supplices, devinant par la -divination de l’amour, derrière les tortures connues, plusieurs tortures -inconnues, appelant successivement à son secours la parole et le -silence, elle raconte quelques-unes des compassions qui accompagnèrent -la Passion, compassion de Jésus pour lui-même, pour ses disciples, pour -sa mère, pour son père. Les inventions de l’amour, qui est le plus grand -des inventeurs, conduisent Angèle, si on ose ainsi parler, dans -l’intérieur des plaies de Jésus; avec l’audace de l’adoration elle -regarde fixement, et son œil ne se trouble pas. Car l’amour est plus -fort que la mort, et s’il connaît les tremblements du désir, il ignore -ceux de la peur. - -Le P. Faber remarque que les douleurs de la Vierge furent augmentées par -la puissance qu’elle avait de les regarder en face sans distraction, au -lieu de les fuir, comme font les autres créatures, secourues par leur -faiblesse. - -Angèle de Foligno voit l’ineffable douleur de Jésus, qui lui fut -accordée et dispensée, avec la lumière divine, par la main de Dieu. -Cette lumière, par laquelle il voyait lui-même ce qu’il était en -lui-même, ce que le péché avait fait de lui, cette lumière terrible par -laquelle il voyait dans toute leur horreur sa mort et le crime de sa -mort, et le péché et le Calvaire, cette lumière qui transforma, -dit-elle, Jésus-Christ en douleur, et en douleur ineffable, semble avoir -révélé à la contemplatrice quelque chose de ce qu’elle révéla à l’âme -humaine de Jésus. Et, dans la soif qui la dévore, d’autant plus altérée -de science et d’amour qu’elle en a bu davantage, tour à tour -interrogeant toutes les créatures sur la Passion de leur Dieu crucifié, -et tour à tour les défiant de la lui raconter telle qu’elle la voit, -elle lance ce cri sublime: - -«Si quelqu’un me la racontait, je lui dirais: C’est toi, c’est toi qui -l’as soufferte.» Et dans la sécurité de ses transports, si un ange lui -prédisait la mort de son amour, elle répondrait: «C’est toi qui es tombé -du ciel.» - -Saint Denys l’Aréopagite, ayant éprouvé les insuffisances de la parole -et de la lumière, s’adresse à l’obscurité pour adorer, au fond d’elle, -le Dieu inconnu: _Obscurité très lumineuse_, dit-il, _obscurité -merveilleuse qui rayonne en splendides éclairs, et qui, ne pouvant être -ni vue, ni saisie, inonde de la beauté de ses feux les esprits -saintement aveuglés[2]._ - - [2] Saint Denys l’Aréopagite, _Traité de la Théologie mystique_, - traduction de Mgr Darboy, p. 466. - -Ceux qui sont familiers avec les grands docteurs de la théologie -mystique, avec saint Denys l’Aréopagite, avec saint Jean de la Croix, -etc., reconnaîtront dans Angèle de Foligno la pratique ardente et pure -des sublimes théories qui ont illustré la haute science. - -La parole manque toujours à Angèle et toujours de plus en plus, parce -que la gloire qu’elle contemple recule en s’élevant toujours et toujours -de plus en plus. La parole est un blasphème à ses yeux, parce qu’au delà -des choses que cette parole détermine, son œil contemple celles qu’elle -ne peut pas déterminer. - -Cela ressemble un peu à ces traînées aperçues dans les nuits d’été qui -se déterminent en nébuleuses, quand les télescopes se perfectionnent. - -Puis au-dessus apparaît une autre traînée de lumière vague, qui va -devenir un nouvel amas d’étoiles au prochain perfectionnement du -télescope. - -Après chaque explosion de lumière et d’amour, Angèle demande pardon. Le -sentiment qu’elle a de Dieu fait que son adoration est un blasphème aux -yeux de son âme. - -Le ciel est une figure, superbe quoique limitée, immense quoique finie. -Comme la pécheresse du désert, il étale une chevelure d’or. - -On dirait que la lumière ne se trouvant pas assez pure pour subsister -devant la face de Dieu, voudrait essuyer avec ses cheveux les pieds du -trône, et porter plus haut que les regards le repentir des soleils. - -La traduction est toujours une œuvre difficile. La traduction d’une -chose intime est une œuvre très difficile. Quand il s’agit d’une oraison -funèbre, d’un discours d’apparat, on peut, jusqu’à un certain point, -remplacer les périodes latines par des périodes françaises. Mais quand -il s’agit de pénétrer dans les abîmes de l’âme, quand il s’agit de -lutter avec l’intimité des forces inférieures, quand ce sont, non pas -seulement des paroles, mais des cris qu’il faut rendre, des cris, des -silences et des sanglots, la tâche devient redoutable: l’exactitude est -la loi de la traduction. Mais il y a deux sortes d’exactitudes: -l’exactitude selon la lettre, qui rend les mots les uns après les -autres; l’exactitude selon l’esprit, qui infuse le sang de l’auteur -d’une langue dans une autre. Sans négliger la première de ces deux -exactitudes, j’ai essayé surtout de m’attacher à la seconde. J’ai essayé -de faire vivre en français le livre qui vivait en latin. J’ai essayé de -faire crier en français l’âme qui criait en latin. J’ai essayé de -traduire les larmes. - -Le frère Arnaud, qui écrivait sous la dictée d’Angèle, a mis en tête de -son livre les deux prologues qu’on va lire. J’ai essayé de conserver -aussi à cet excellent homme les caractères qui le distinguent, son -profond respect et son admirable sincérité. - -La vie d’Angèle est un drame où la vie spirituelle se déclare comme une -réalité visible. La vérité secrète devient quelque chose de tangible et -de palpable. Il n’est plus possible de la prendre pour un rêve; elle est -un drame plein de sang et de feu. En revanche, la vie extérieure des -hommes menteurs, la vie sans lumière, sans vérité, la vie loin de -l’Esprit, apparaît comme une ombre, comme une figure, comme un fantôme -et comme un cauchemar. - -L’affinité des choses intimes et des choses sublimes est la lumière qui -éclaire ce drame, où la hauteur et la profondeur se donnent le baiser de -la paix. - -Ce drame a pour théâtre l’Ineffable. C’est un éclair qui déchire une -nuée. Le langage d’Angèle est une lutte corps à corps avec les choses -qui ne peuvent pas se dire. Dans l’atmosphère où elle est introduite, -comme un profane épouvanté par le voisinage du sanctuaire, le -vocabulaire des hommes recule silencieusement. Captive dans la parole -humaine, Angèle fait comme Samson. Manué en hébreu veut dire repos. -Comme Samson, fils de Manué, Angèle fille de l’Extase, prend sur ses -épaules les portes de sa prison, et les emporte sur la Hauteur. - ---Vous qui lirez ce livre, ne portez pas sur lui le regard froid de la -curiosité. Souvenez-vous des réalités glorieuses, souvenez-vous des -réalités terribles, et priez le Dieu d’Angèle pour le traducteur de son -livre. - -ERNEST HELLO - - - - -PROLOGUE DU FRÈRE ARNAUD - - -De peur que l’enflure de la sagesse du monde ne reçût pas du Dieu -éternel la confusion qu’elle mérite, le Seigneur a suscité une femme -habituée aux choses du siècle, liée par les obligations du monde, qui -avait un mari, des enfants, une fortune; une femme simple, dépourvue de -science et de force; mais qui, ayant reçu et accepté au fond -d’elle-même, avec la croix de Jésus-Christ, la puissance infuse de Dieu, -brisa les liens du monde, gravit le sommet de la perfection évangélique, -renouvela dans sa plénitude absolue la folie de la croix, sagesse des -parfaits, et montra, dans la voie abandonnée du bon Jésus, dans cette -voie déclarée impossible et insupportable par la parole et l’exemple de -quiconque fait le grand personnage, montra, disais-je, non pas seulement -une vie possible, non pas seulement une vie facile, mais les délices -inouïes, les délices de la hauteur. - -O Sagesse divine et parfaite, comme vous avez révélé dans votre servante -la folie de toute sagesse humaine! Vous avez opposé aux hommes une -femme, aux enflés une humble, aux habiles une simple, aux savants une -ignorante, aux hypocrites qui s’admirent une créature qui se méprise, -aux langues pleines de paroles, aux mains vides d’actions, le silence -des lèvres et l’activité dévorante, brûlante, stupéfiante de la vie! Et -la sagesse de la chaleur a été confrontée avec la sagesse de l’esprit, -qui est la science de Jésus, et de Jésus crucifié! Dans une femme forte, -Dieu a manifesté sa lumière, qui était enterrée, comme dans un sépulcre -de chair humaine, sous l’aveuglement des théoriciens. - -Enfants de notre mère sacrée, prenez garde au respect humain! Apprenez -de notre Angèle, apprenez de notre ange, apprenez de l’Ange du grand -conseil, la voix de la magnificence et la sagesse de la croix! Apprenez -la pauvreté, les douleurs, les opprobres et l’obéissance de Jésus; -apprenez Jésus-Christ, apprenez sa Mère, et quand vous aurez appris, -enseignez cette science aux hommes, enseignez-la aux femmes, -enseignez-la à toute créature dans le langage des actes réels, effectifs -et puissants! Et pour que la gloire de votre vocation, enfants de la -haute science, apparaisse à vos yeux, sachez, mes biens-aimés, que celle -qui nous a enseigné Dieu a fait ce qu’elle a enseigné. Souvenez-vous, -mes biens-aimés, que les apôtres ont appris d’une femme la vie mortelle -du Sauveur, et d’une femme sa résurrection. - -Ainsi, cher fils de notre mère sacrée, venez apprendre avec moi la loi -possédée, la loi prêchée par saint François d’Assise et ses compagnons, -la loi immortalisée par la pratique d’Angèle. - -Il n’est pas dans l’ordre ordinaire de la Providence qu’une femme -enseigne et confonde la grossièreté des savants. Mais saint Jérôme, -parlant de la prophétesse Olda, vers qui se faisait le concours des -peuples, dit que, pour confondre la fierté de l’homme et la science -prévaricatrice, le Seigneur a transporté sur la tête d’une femme le don -de prophétie. - -Frère ARNAUD - - - - -DEUXIÈME PROLOGUE DU FRÈRE ARNAUD - - -Au nom de la très sainte Trinité, au nom du Dieu tout-puissant, au nom -de Jésus-Christ et de la Vierge, - -Voici la manifestation des dons du Très-Haut faite sur l’esprit de ma -mère, Angèle de Foligno. Suivant la parole et la promesse qu’il a faite -dans son Evangile: - -«Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon père l’aimera, et -nous viendrons à lui, et nous demeurerons en lui»; - -Et: - -«Celui qui m’aime, je me manifesterai moi-même à lui» (_Joannes_, XIV, -21 et 23). - -Le Seigneur nous a permis d’éprouver nous-même la vérité de cette -parole. Il s’est manifesté récemment à quelques âmes dévouées, mais très -particulièrement à l’esprit de ma mère Angèle. - -Moi, frère Arnaud, de l’ordre des Mineurs, à force de supplications, je -lui arrachai le secret de ses yeux et de son âme. Intimement uni à elle -par une familiarité quotidienne et par la charité du Christ, j’eus -cependant besoin, pour lui faire violence, des raisons les plus graves, -les plus sacrées qui soient au monde. - -Les dons de Dieu étaient enfermés en elle par un sceau redoutable et -quand j’approchais, quand j’allais demander, elle répondait: «Mon secret -est à moi.» Que de fois j’ai entendu cette parole! Selon toute -probabilité, j’aurais échoué pour toujours, et les hommes eussent été -frustrés, si Angèle n’eût vu mon immense douleur. Angèle eut pitié de -moi: la compassion fut ce qui l’ébranla d’abord; puis vint l’intérêt des -âmes humaines, et l’amour qu’elle avait pour le prochain; mais enfin et -surtout elle reçut un ordre d’en haut: elle fut forcée, et se rendit. -J’écrivis ce qu’on va lire. - -Angèle dictait, et j’écrivais; mais elle parlait malgré elle. Au milieu -de ses révélations, elle s’interrompait pour me dire: - -«Tout ce que je viens d’articuler n’est rien! tout cela n’a pas de sens! -je ne peux pas parler.» - -Quelquefois, dans les instants les plus sublimes, quand la parole lui -manquait, vaincue par la hauteur des choses, comparant ce qu’elle disait -avec ce qu’elle aurait voulu dire, elle s’arrêtait et me criait: - -«Je blasphème! frère, je blasphème! Notre pauvre langage humain, -disait-elle, ne convient guère que dans les occasions où il s’agit des -corps et des idées; au delà, il n’en peut plus. S’il s’agit des choses -divines et de leurs influences, la parole meurt absolument.» - -Quelquefois elle se servait de paroles qui m’étaient absolument -inconnues et étrangères: c’était immense, c’était puissant, c’était -éblouissant, c’était mille fois plus admirable que tout ce que j’ai -écrit. Elle ne pouvait rien formuler. J’entrevoyais quelque chose -d’inouï; mais, ne sachant pas quoi, je restais là sans écrire. -Quelquefois j’ai vu Angèle dans une douleur profonde, parce qu’il lui -était impossible de rien manifester. - -Quant à moi, pour dire la vérité, je ne comprenais de ses paroles qu’une -très petite partie. Je me comparais souvent à un crible qui laisse -passer et qui jette au vent ce qu’il y a de plus précieux dans la -substance, ne retenant que ce qu’il y a de plus grossier. Je suis -évidemment un homme tout à fait incapable; je n’entends pas les choses -divines: en voici la preuve. Après avoir écrit sous sa dictée, je -relisais à Angèle, afin de soumettre l’œuvre à ses corrections. Très -souvent elle me disait: «C’est singulier! c’est étonnant! Qu’avez-vous -donc écrit? Je ne reconnais pas cela.» - -Un jour elle me dit: - -«Je ne sais comment vous faites: ce que vous avez écrit là n’a aucune -saveur.» - -Une autre fois, elle me fit cette remarque: - -«Les paroles que vous avez écrites servent tout au plus à me rappeler de -loin le souvenir de celles que j’ai entendues. Mais si je ne voyais les -choses dans la lumière intérieure, ce que vous avez écrit là ne m’en -donnerait pas la moindre idée.» - -«Tout ce qu’il a de bas et d’insignifiant dans mes paroles, me dit-elle, -vous l’avez écrit, mais la substance précieuse, la chose de l’âme, vous -n’en avez pas dit un mot.» - -Vous voyez quel homme je suis. Mille choses ont été perdues par mon -incapacité. J’étais là comme un idiot, écoutant et ne comprenant pas. -Par exemple je n’ai pas ajouté un mot qui vînt de moi. - -C’est l’intelligence qui me manque. Quelquefois je n’ai pu suivre en -écrivant sa parole, et, dans le moment qui suivait celui-là, le temps ou -la mémoire m’a fait défaut pour rétablir le texte. - -Mille autres causes ont encore altéré mon œuvre. Quelquefois j’allais -près d’elle avec une conscience troublée; dans ce cas, tout mon travail -était absolument manqué. Je ne pouvais écrire deux mots avec suite. Je -pris alors l’habitude de recourir, avant d’aborder Angèle, au sacrement -de pénitence. Il me semble qu’après l’absolution j’étais moins incapable -d’entendre et de reproduire: je sentais le secours de la grâce. - -Tel qu’il est, mon travail manque d’ordre. Et cependant, tel que je me -connais, je trouve merveilleux d’avoir fait le peu que voilà. L’ordre -qui s’y trouve, si insuffisant qu’il soit, est dû à mes secours -surnaturels. - -Une des grandes sollicitudes, une des grandes douleurs de ma vie, c’est -de n’avoir pas réussi plus pleinement. Et pourtant je sentais, par les -mérites de ma mère bienheureuse, je sentais une grâce spirituelle, -absolument inconnue, sans exemple dans ma vie. - -Je me rends ce témoignage de n’avoir rien mis qui fût de moi; j’affirme -que je n’ai pas ajouté un mot. J’ai mis le peu de paroles que j’ai -comprises, mais je n’ai pas mis autre chose. - -Epouvanté de mon redoutable ministère, j’écrivais avec un grand -tremblement. - -Souvent je me faisais répéter plusieurs fois le mot que je devais -écrire. Je tâchais de reproduire les mots dont elle s’était servie, dans -la crainte d’altérer l’idée en altérant l’expression. Quelquefois Angèle -disait, en relisant mon travail: - -«Je me repentirais d’avoir divulgué ces choses, si je n’avais entendu -cette parole: «Plus tu donneras la lumière, plus tu la garderas.» - -«Ecoutez-bien disait-elle encore, écoutez-bien, frère Arnaud. La voix du -Ciel m’a ordonné plusieurs fois de faire écrire à la fin de chaque -chapitre: «_Que le lecteur rende grâces à Dieu, puisque ce chapitre est -écrit._» - -A trois lieues d’Assise, à Foligno, vivait une femme qui venait de se -convertir. Elle avait mari et enfants. Elle entra dans la voie d’une -pénitence inouïe; j’en ai la preuve. En outre, elle souffrit dans son -âme et dans son corps tentations et tourments. Elle souffrit -invisiblement certaines tortures auxquelles plusieurs autres âmes ont -été soumises visiblement. Elle souffrit cruellement, car les démons -savent torturer beaucoup mieux que les hommes. Un homme digne de foi -tomba un jour dans un étonnement épouvantable, parce qu’il avait entendu -de la bouche d’Angèle les tortures que lui faisait subir son ennemi -infernal. Cet homme eut une révélation divine qui lui confirma la -réalité du fait. Il est impossible de dire de quelle compassion il fut -touché. - -Angèle était profonde et ardente dans la prière, très sage dans la -confession. Un jour elle me confessa tous les péchés de sa vie avec une -telle perfection de connaissance, un si profond discernement, avec une -telle contrition, avec de telles larmes, et ces larmes ne cessèrent pas -un instant de couler depuis la première jusqu’à la dernière parole, avec -une telle puissance d’humilité, que je pleurais dans mon cœur: «O mon -Dieu, disais-je, Seigneur mon Dieu, quand vous abandonneriez le monde -entier à l’erreur, vous ne permettriez pas qu’une telle sincérité, une -telle véracité, une telle droiture fût trompée jamais!» - -La nuit suivante, elle fut malade à la mort. Le lendemain matin, elle se -traîna très difficilement à l’église des Frères; je dis la messe et je -lui donnai la communion. Je sais que jamais elle n’a communié sans -recevoir quelque grâce immense et chaque fois une grâce nouvelle. Telle -était la puissance des illuminations, des illustrations et des joies -dont son âme était enivrée, que tout cela rejaillissait à chaque instant -sur le corps. Très souvent, quand je voulais lui relire ce que j’avais -écrit sous sa dictée, le ravissement l’emportait, et elle n’entendait -plus un mot. Quand elle causait avec le Seigneur, la joie donnait à -Angèle une autre figure et un autre corps; la délectation du -Saint-Esprit mettait sa chair en feu: j’ai vu ses yeux ardents comme la -lampe de l’autel; j’ai vu sa figure ressembler à une rose pourpre. - -Sa tête avait par moments une richesse, une plénitude de vie, une -splendeur, une magnificence angéliques qui l’élevaient au-dessus de la -condition humaine; elle oubliait alors de boire et de manger; on eût dit -un esprit sans corps, et pourtant le corps était éblouissant. - -Elle avait pour compagne une vierge chrétienne qui vivait avec elle; -cette femme m’a raconté qu’un jour elle était en route avec Angèle. Je -ne sais où elles allaient. Tout à coup, dans le chemin, voici la tête -d’Angèle qui devient resplendissante, ses joues changent de couleur; -transfigurée par la joie, elle n’offre plus avec elle-même aucun trait -de ressemblance. Ses yeux, plus grands qu’à l’ordinaire, étaient -éblouissants à regarder. Sa compagne était une femme extraordinairement -naïve, et qui, à cette époque, ne connaissait pas encore les coups de -foudre de Dieu et les habitudes d’Angèle. Ignorant tout cela, cette -bonne femme avait peur de rencontrer quelqu’un. Dans l’excès de sa -naïveté, elle se couvrit elle-même la tête. - -«Faites comme moi, disait-elle à Angèle; couvrez-vous, couvrez-vous. -Vous ne savez donc pas que vos yeux sont comme deux candélabres.» Et la -pauvre femme se lamentait, se frappait la poitrine et disait: «Mais -qu’est-ce donc, qu’est-ce donc qui vous est arrivé là! Désormais -cachez-vous aux hommes. Eh! qu’est-ce donc que nous allons devenir! - ---Ne craignez pas, répondit Angèle; si nous rencontrons quelqu’un, Dieu -veillera sur la rencontre.» - -Sa compagne finit par s’habituer, car la transfiguration d’Angèle -arrivait à tout instant. Un jour, je tiens ce fait de la même personne, -Angèle était étendue et en extase. Son amie vit sur son côté une étoile -magnifique, qui, sans être très grande, réunissait un nombre immense de -couleurs éblouissantes. Puis elle lança des rayons d’une beauté inouïe, -les uns très fins, les autres plus gros: ils sortaient du cœur d’Angèle, -se repliaient vers lui, puis remontaient au ciel. Ce phénomène dura -trois heures. - -Quand Angèle était tourmentée par la tentation, ou saisie par les -langueurs d’amour, elle pâlissait, elle séchait sur pied, elle faisait -compassion. - -Cette femme avait un corps débile. - - * * * * * - -Moi, frère Arnaud, après avoir écrit ce livre, je priai Angèle de -demander à Dieu si je n’avais rien écrit de faux ou d’inutile. -J’éprouvais le besoin que Dieu lui-même, dans sa miséricorde, me dît si -je ne m’étais pas trompé. - -Elle répondit: - -«J’ai demandé plusieurs fois à Dieu si dans ce que j’ai dit et dans ce -que tu as écrit il y avait mensonge ou inutilité. Or, voici quelle -réponse me fut faite et quelle certitude me fut donnée: «Tout ce que -j’ai dit, tout ce que vous avez écrit, tout cela est vrai; il n’y a rien -de faux, il n’y a rien d’inutile, mais il y a insuffisance. Les choses -n’ont pas trouvé la perfection dans nos paroles. La hauteur et la -douceur des visions ne pouvaient être renfermées dans le langage humain. - -«Tout cela, avait dit le Seigneur, est selon ma volonté; tout cela vient -de moi, et je poserai mon sceau sur ce livre (_Sigillabo_).» Et comme -Angèle ne comprenait pas ce mot: «Je poserai mon sceau», la voix reprit, -et se servit d’un autre mot: «Je confirmerai ma parole (_Firmabo_).» - -Moi, frère Arnaud, qui écrivais sous sa dictée, je répète que je n’ai -rien ajouté, mais que j’ai beaucoup omis; j’ai omis beaucoup de choses -trop hautes pour entrer dans mon misérable entendement. - -Par la volonté de Dieu, mon livre a été examiné par deux frères mineurs -dignes de foi; ils l’ont examiné dans la compagnie d’Angèle; ils ont -eux-mêmes entendu ce que j’ai écrit; ils ont conféré de toutes ces -choses avec Angèle elle-même afin d’avoir des renseignements plus -certains. Un nouvel examen eut encore lieu plus tard. Ce fut le seigneur -Jacques de la Colonne qui s’en chargea. Il prit pour l’aider huit frères -mineurs fameux entre tous. Parmi eux il y avait des lecteurs, des -inquisiteurs, des custodes. Ils étaient tous dignes de foi, modestes et -spirituels. Pas un n’attaqua un seul mot du livre. Ils ne firent que -vénérer humblement et embrasser tendrement. - -J’engage le lecteur à ne pas s’étonner si les paroles ardentes de -l’amour remplissent ce livre. La Sainte Ecriture en est pleine aussi. -_Le Cantique des Cantiques_ est là pour l’attester. Le lecteur sentira, -d’ailleurs, qu’au milieu des transports et des sublimités, la grâce -divine préserva si parfaitement Angèle de l’orgueil, que la hauteur des -révélations approfondit l’âme de son humilité. - -J’ai encore une observation à faire. - -Angèle déclare plusieurs fois, au milieu des transports et des -transformations, qu’elle est élevée pour toujours à un nouvel état de -lumière, de joie et de délectation, et que cette joie sera éternelle. - -Voici, je pense, dans quel sens il faut entendre ces paroles. - -Une nouvelle illustration divine la constitue dans un état nouveau de -transformation divine. Cet état est continuel. Elle entre dans une -nouvelle lumière, dans un nouveau sentiment de Dieu. Elle entre dans une -solitude qu’elle n’a pas encore habitée. - -Bien que cette demeure soit permanente, et n’affecte pas la ressemblance -d’un acte interrompu, cependant elle est susceptible d’accroissements -toujours nouveaux, Angèle y trouve à chaque instant de nouvelles -ardeurs, de nouvelles joies, de nouvelles impressions, des suavités -nouvelles; et cependant c’est toujours la même illustration qui dure, -quant à son principe immuable. La transformation en elle-même n’est pas -un acte passager, elle est continuelle comme une habitude; mais des -transports de plus en plus sublimes, des suavités, des illustrations et -des visions de plus en plus hautes peuvent se produire en elle et par -elle. - -Frère ARNAUD - - - - -ANGÈLE DE FOLIGNO - - -Moi, dit Angèle de Foligno, entrant dans la voie de la pénitence, je fis -dix-huit pas avant de connaître l’imperfection de la vie. - - - - -PREMIER PAS - -ANGÈLE PREND CONNAISSANCE DE SES PÉCHÉS - - -Je regardai pour la première fois mes péchés, j’en acquis la -connaissance; mon âme entra en crainte; elle trembla à cause de sa -damnation, et je pleurai, je pleurai beaucoup. - - - - -DEUXIÈME PAS - -LA CONFESSION - - -Puis je rougis pour la première fois, et telle fut ma honte, que je -reculais devant l’aveu. Je ne me confessai pas, je n’osais pas avouer, -et j’allai à la sainte table, et ce fut avec mes péchés que je reçus le -corps de Jésus-Christ. C’est pourquoi ni jour ni nuit ma conscience ne -cessait de gronder. Je priai saint François de me faire trouver le -confesseur qu’il me fallait, quelqu’un qui pût comprendre et à qui je -pusse parler. La même nuit, le vieillard m’apparut. «Ma sœur, dit-il, si -tu m’avais appelé plus tôt, je t’aurais exaucée plus tôt. Ce que tu -demandes est fait.» - -Le matin, je trouvai dans l’église de Saint Félicien un frère qui -prêchait. - -Après le sermon, je résolus de me confesser à lui. Je me confessai -pleinement; je reçus l’absolution. Je ne sentis pas d’amour; l’amertume -seulement, la honte et la douleur. - - - - -TROISIÈME PAS - -LA SATISFACTION - - -Je persévérai dans la pénitence qui me fut imposée; j’essayai de -satisfaire la justice, vide de consolation, pleine de douleur. - - - - -QUATRIÈME PAS - -CONSIDÉRATION DE LA MISÉRICORDE - - -Je jetai un premier regard sur la divine miséricorde; je fis -connaissance avec celle qui m’avait retirée de l’enfer, avec celle qui -m’avait fait la grâce que je raconte. Je reçus sa première illumination; -la douleur et les pleurs redoublèrent. Je me livrai à une pénitence -sévère; mais je ne veux pas dire laquelle. - - - - -CINQUIÈME PAS - -CONNAISSANCE PROFONDE D’ELLE-MÊME - - -Ainsi éclairée, je n’aperçus en moi que des défauts, je vis avec une -certitude pleine que j’avais mérité l’enfer; je gémissais dans -l’amertume, et je prononçai ma condamnation. - -Comprenez que tous ces pas ne se suivirent pas sans intervalle. Ayez -donc pitié d’une pauvre âme, qui se meut si lourdement, qui traîne vers -Dieu son grand poids, sa grande lourdeur, et qui a fait à peine un petit -mouvement. Je me souviens qu’à chaque pas je m’arrêtais pour pleurer, et -je ne recevais pas d’autre consolation que celle-ci, le pouvoir de -pleurer; c’était la seule, celle-là était amère. - - - - -SIXIÈME PAS - -ELLE SE RECONNAIT COUPABLE ENVERS TOUTES LES CRÉATURES - - -Une illumination me donna la vue de mes péchés dans la profondeur. Ici -je compris qu’en offensant le Créateur, j’avais offensé toutes les -créatures, qui toutes étaient faites pour moi. Tous mes péchés me -revenaient profondément à la mémoire, et dans la confession que je -faisais à Dieu, je les pesais très profondément. Par la sainte Vierge et -par tous les saints j’invoquais la miséricorde de Dieu, et me sentant -morte, je demandais à genoux la vie. Et je suppliais toutes les -créatures que je sentais avoir offensées, de ne pas prendre la parole -pour m’accuser devant Dieu. Tout à coup je crus sentir sur moi la pitié -de toutes les créatures, et la pitié de tous les saints. Et je reçus -alors un don: c’était un grand feu d’amour, et la puissance de prier -comme jamais je n’avais prié. - - - - -SEPTIÈME PAS - -VUE DE LA CROIX - - -Ici je reçus la grâce spéciale du regard sur la croix sur laquelle je -contemplais avec l’œil du cœur et celui du corps, Jésus-Christ mort pour -nous. Mais cette vision était insipide, quoique très douloureuse. - - - - -HUITIÈME PAS - -CONNAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST - - -Je reçus, avec le regard sur la croix, une plus profonde connaissance de -la façon dont Jésus-Christ était mort pour nos péchés. J’eus de mes -propres péchés un sentiment très cruel, et je m’aperçus que l’auteur du -crucifiement c’était moi. Mais l’immensité du bienfait de la croix, je -ne m’en doutais pas encore. Mon salut, ma conversion, sa mort, je ne -pénétrais pas dans le _comment_ de ces choses. La profondeur de -l’intelligence me fut donnée plus tard. Dans le regard que je raconte il -n’y avait que du feu, feu d’amour et de regret, feu tel, que, debout au -pied de la croix, je me dépouillai de toutes choses par la volonté et -m’offris tout entière, et avec tremblement, je fis vœu de chasteté, et -accusant mes membres, l’un après l’autre, je promis de les garder sans -tache désormais. Et je priais qu’il me gardât fidèle à cette chasteté: -d’une part je tremblais de faire cette promesse; de l’autre le feu me -l’arrachait, et il me fut impossible de résister. - - - - -NEUVIÈME PAS - -LA VOIE DE LA CROIX - - -Ici le désir me fut donné de connaître la voie de la croix, afin de -savoir me tenir debout à ses pieds, et trouver le refuge, l’universel -refuge des pécheurs. La lumière vint, et voici comment me fut montrée la -voie. Si tu veux aller à la croix, me dit l’Esprit, dépouille-toi de -toutes choses, car il faut être légère et libre. Il fallut pardonner -toute offense, me dépouiller de toute chose terrestre, hommes ou femmes, -amis, parents et toute créature; et de la possession de moi, et enfin de -moi-même, et donner mon cœur à Jésus-Christ, de qui je tenais tout bien, -et marcher par la voie épineuse, la voie de la tribulation. Je me défis -pour la première fois de mes meilleurs vêtements et des aliments les -plus délicats, et des coiffures les plus recherchées. Je sentis beaucoup -de peine, beaucoup de honte, peu d’amour divin. J’étais encore avec mon -mari, c’est pourquoi toute injure qui m’était dite ou faite avait un -goût amer. Cependant je la portais comme je pouvais. Ce fut alors que -Dieu voulut m’enlever ma mère, qui m’était, pour aller à lui, d’un grand -empêchement. Mon mari et mes fils moururent aussi en peu de temps. Et -parce que étant entrée dans la route, j’avais prié Dieu qu’il me -débarrassât d’eux tous, leur mort me fut une grande consolation[3]. Ce -n’était pas que je fusse exempte de compassion; mais je pensais qu’après -cette grâce, mon cœur et ma volonté seraient toujours dans le cœur de -Dieu, le cœur et la volonté de Dieu toujours dans mon cœur. - - [3] Il est bien entendu que ces sentiments exceptionnels tiennent à la - voie exceptionnelle par où était conduite Angèle de Foligno. Les - dernières lignes, du reste, ne laissent aucun doute à cet égard. - - (_Note du traducteur._) - - - - -DIXIÈME PAS - -LARMES - - -Je demandai à Dieu la chose la plus agréable ses yeux. Alors, dans sa -pitié, il m’apparut plusieurs fois dans le sommeil, ou dans la veille, -crucifié. «Regarde, disait-il, regarde vers mes plaies.» Et par un -procédé étonnant il me montrait comment il avait tout souffert pour moi. -Ceci se renouvela plusieurs fois. Il me montrait chaque souffrance l’une -après l’autre, en détail, et me disait: «Que peux-tu faire pour moi qui -me récompense?» Il m’apparaît plusieurs fois dans le jour. Les visions -du jour étaient plus apaisées que celles de la nuit; toutes avaient -l’aspect de la plus horrible douleur. Il me montrait les tortures de sa -tête, les poils de sourcils, les poils de barbe arrachés! Il comptait -les coups de la flagellation, me montrait en détail à quelle place -chacun d’eux avait porté, et me disait: «C’est pour toi, pour toi, pour -toi.» Alors tous mes péchés m’étant présentés à la mémoire, je compris -que l’auteur de la flagellation, c’était moi. Je compris quelle devait -être ma douleur. Je sentis celle que jamais je n’avais sentie. Il -continuait toujours, étalant sa Passion devant moi, et disant: «Que -peux-tu faire qui me récompense?» Je pleurai, je pleurai, je pleurai, je -sanglotai à ce point que je vis mes larmes brûler ma chair; quand je vis -que je brûlais, j’allai chercher de l’eau froide. - - - - -ONZIÈME PAS - -PÉNITENCE - - -Je me portai vers une pénitence trop rude pour que je la dise; et je -m’efforçai de la pratiquer. Mais comme elle était incompatible avec les -choses du siècle, je résolus de tout quitter pour suivre l’inspiration -divine qui me poussait vers la croix. Ce projet fut une grâce étonnante, -et voici comment elle me fut donnée. Le désir de la pauvreté me vint, et -je craignis de mourir avant d’avoir été pauvre: d’un autre côté, j’étais -combattue de mille tentations, j’étais jeune, la mendicité était -entourée de périls et de hontes. Il me faudra, disais-je, mourir de -faim, mourir de froid et mourir nue: personne au monde ne m’approuvera. -Enfin Dieu eut pitié, et la lumière se fit dans mon cœur, et -l’illumination fut si puissante, que jamais elle ne s’éteindra; je -résolus de persévérer dans mon dessein, dussé-je mourir de faim, de -froid, de honte. Je résolus d’aller en avant, eussé-je la certitude de -tous les maux possibles. Je sentis qu’au milieu d’eux je mourrais pour -Dieu, et je me décidai résolument. - - - - -DOUZIÈME PAS - -LA PASSION - - -Je priai la mère du Christ et son évangéliste saint Jean, par la douleur -qu’ils ont supportée, de m’obtenir un signe qui gravât pour l’éternité -dans ma mémoire la Passion de Jésus-Christ. - - - - -TREIZIÈME PAS - -LE CŒUR - - -Au milieu du désir je fus saisie par un songe où le Cœur du Christ me -fut montré, et j’entendis ces paroles: «Voici le lieu sans mensonge, le -lieu où tout est vérité.» Il me sembla que cela se rapportait aux -paroles d’un certain prédicateur dont je m’étais beaucoup moquée. - - - - -QUATORZIÈME PAS - -AGRANDISSEMENT DE LA PÉNITENCE - - -Comme j’étais debout dans la prière, le Christ se montra à moi et me -donna de lui une connaissance plus profonde. Je ne dormais pas. Il -m’appela et me dit de poser mes lèvres sur la plaie de son côté. Il me -sembla que j’appuyais mes lèvres, et que je buvais du sang, et dans ce -sang encore chaud je compris que j’étais lavée. Je sentis pour la -première fois une grande consolation, mêlée à une grande tristesse, car -j’avais la Passion sous les yeux. Et je priai le Seigneur de répandre -mon sang pour lui comme il avait répandu le sien pour moi. Je désirais -pour chacun de mes membres une passion et une mort plus terrible et plus -honteuse que la sienne. Je réfléchissais, cherchant quelqu’un qui voulût -bien me tuer; je voulais seulement mourir pour la foi, pour son amour, -et puisqu’il était mort sur une croix, je demandais à mourir ailleurs, -et par un plus vil instrument. Je me sentais indigne de la mort des -martyrs; j’en voulais une plus vile et plus cruelle. Mais je ne pouvais -en imaginer une assez honteuse pour me satisfaire, ni assez différente -de la mort des saints, auxquels je me trouvais indigne de ressembler. - - - - -QUINZIÈME PAS - -MARIE ET JEAN - - -Je fixai mon désir sur la Vierge et saint Jean; ils habitaient dans ma -mémoire, et je les suppliais par la douleur qu’ils reçurent au jour de -la Passion de m’obtenir les douleurs de Jésus-Christ, ou au moins celles -qui leur furent données, à eux. Ils m’acquirent et m’obtinrent cette -faveur, et saint Jean m’en combla tellement un jour, que ce jour-là -compte parmi les plus terribles de ma vie. J’entrevis, dans un moment de -lumière, que la compassion de saint Jean en face de Jésus et de Marie -fit de lui plus qu’un martyr. De là un nouveau désir de me dépouiller de -tout avec une pleine volonté. Le démon s’y opposa; les hommes aussi, -tous ceux de qui je prenais conseil, sans excepter les Frères Mineurs; -mais tous les biens, ni tous les maux du monde réunis n’auraient pu -m’empêcher de donner ma fortune aux pauvres, ou du moins de la planter -là, si on m’eût ôté les moyens de m’en débarrasser autrement. Je sentis -que je ne pouvais rien réserver sans offenser Celui de qui venait -l’illumination. Cependant je restais encore dans l’amertume, ne sachant -si Dieu agréait mes sacrifices; mais je pleurais, je criais et je disais -«Seigneur, si je suis damnée, je n’en veux pas moins faire pénitence, et -me dépouiller et vous servir.» Je restais dans l’amertume du repentir, -vide de douceur divine. Voici comment je fus changée. - - - - -SEIZIÈME PAS - -L’ORAISON DOMINICALE - - -Entrée dans une église, je demandai à Dieu une grâce quelconque. Je -priai: je disais le _Pater_; tout à coup Dieu écrivit de sa main le -_Pater_ dans mon cœur avec une telle accentuation de sa bonté et de mon -indignité, que la parole me manque pour en dire un seul mot. Chacune des -paroles du _Pater_ se dilatait dans mon cœur; je les disais l’une après -l’autre avec une grande lenteur et contrition profonde, et malgré les -larmes que m’arrachait une connaissance plus vive de mes fautes et de -mon indignité, je commençai à goûter quelque chose de la douceur divine. -La bonté divine se fit sentir à moi dans le _Pater_ mieux que nulle part -ailleurs, et cette impression dure au moment où je parle. Cependant, -comme le _Pater_ me révélait en même temps mes crimes, mon indignité, je -n’osais lever les yeux ni vers le ciel, ni vers le crucifix, ni vers -rien; mais je suppliai la Vierge de demander grâce pour moi, et -l’amertume persistait. - -O pécheurs! avec quelle lourdeur l’âme part pour la pénitence! Que ces -chaînes sont pesantes! Que de mauvais conseillers! Que d’empêchements! -Le monde, la chair et le démon! - -Et à chacun de ces pas, j’étais retardée un certain temps avant de me -traîner un pas plus loin tantôt l’arrêt était plus long, tantôt il était -moindre. - - - - -DIX-SEPTIÈME PAS - -L’ESPÉRANCE - - -Il me fut ensuite montré que la Vierge bienheureuse m’avait acquis un -privilège par lequel une autre foi me fut donnée que la foi qui est -donnée aux hommes. Alors mon ancienne foi me parut morte, et mes -anciennes larmes m’apparurent comme de petites choses. Une compassion me -fut donnée sur Jésus et sur Marie plus efficace qu’auparavant, et tout -ce que je faisais de plus grand m’apparut comme petit, et je conçus le -désir d’une pénitence plus énorme. Mon cœur fut enfermé dans la Passion -du Christ, et l’espérance me fut donnée de mon salut par cette Passion. -Je reçus pour la première fois la consolation par la voie des songes. -Mes songes étaient beaux, et la consolation m’était donnée en eux. La -douceur de Dieu me pénétra pour la première fois au dedans dans le cœur, -au dehors dans le corps. Eveillée ou endormie, je la sentais -continuellement. Mais comme je n’avais pas encore la certitude, -l’amertume se mêlait à ma joie; mon cœur n’était pas en repos, il me -fallait autre chose. - -Voici un de ces songes, choisi entre beaucoup d’autres. Je m’étais -enfermée pendant le carême dans une retraite profonde, j’aimais, je -méditais, j’étais arrêtée sur une parole de l’Evangile, parole de -miséricorde et d’amour: il y avait un livre à côté de moi, c’était le -Missel: j’eus soif de voir écrite la parole qui me tenait fixée. Je -m’arrêtai, je me contins, craignant d’agir par amour-propre; je résistai -à la soif excessive, et mes mains n’ouvrirent pas le livre. Je -m’endormis dans le désir. Je fus conduite dans le lieu de la vision: et -il me fut dit que l’intelligence de l’Ecriture contient de telles -délices, que l’homme qui la posséderait oublierait le monde. «En veux-tu -la preuve? me dit mon guide.--Oui, oui», répondis-je. Et j’avais soif, -j’avais soif. La preuve me fut donnée: je compris, j’oubliai le monde. -Mon guide reprit: «Il n’oublierait pas seulement le monde, celui qui -goûterait la délectation inouïe de l’intelligence évangélique, il -s’oublierait lui-même.» Il parla, et j’éprouvai. Je compris, je sentis, -et je demandai à ne plus sortir de là jamais. «Il n’est pas encore -temps», dit-il, et il me conduisit. J’ouvris les yeux; je sentais à la -fois la joie immense de la vision donnée, la douleur immense de la -vision perdue. Je garde encore aujourd’hui la délectation du souvenir. -Alors la certitude me vint et me resta; c’était une lumière, c’était une -ardeur dans laquelle je vis, et j’affirme avec une science parfaite que -tout ce qu’on prêche sur l’amour de Dieu n’est absolument rien: les -prédicateurs ne sont pas capables d’en parler, et ne comprennent -seulement pas ce qu’ils disent. Mon guide me l’avait dit pendant la -vision. - - - - -DIX-HUITIÈME ET DERNIER PAS - -LE SENTIMENT DE DIEU - - -Ici je commençai à sentir Dieu, et saisie dans la prière par l’immense -délectation, je ne me souvenais plus de la nourriture, et j’aurais voulu -ne plus manger pour être toujours debout dans la prière. La tentation de -ne plus manger se mêla à mon état nouveau, de ne plus manger, ou de -manger trop peu; mais je compris que ceci était une illusion. Tel était -le feu dans mon cœur qu’aucune génuflexion ou qu’aucune pénitence ne me -fatiguait. Et pourtant je fus conduite vers un plus grand feu et une -ardeur plus brûlante. Alors je ne pouvais plus entendre parler de Dieu -sans répondre par un cri, et quand j’aurais vu sur ma tête une hache -levée, je n’aurais pas pu retenir ce cri. Ceci m’arriva pour la première -fois le jour où je vendis mon château pour en donner le prix aux -pauvres. C’était la meilleure de mes propriétés. - -A partir de ce moment, quand on parlait de Dieu, mon cri m’échappait, -même en présence des gens de toute espèce. On me crut possédée. Je ne -dis pas le contraire; c’est une infirmité disais-je; mais je ne peux pas -faire autrement. - -Je ne pouvais donner satisfaction à ceux qui détestaient mon cri: -cependant une certaine pudeur me gênait. Si je voyais la Passion du -Christ représentée par la peinture, je pouvais à peine me soutenir; la -fièvre me prenait et je me trouvais faible; c’est pourquoi ma compagne -me cachait les tableaux de la Passion. A cette époque j’eus plusieurs -illuminations, sentiments, visions, consolations, dont quelques-unes -seront écrites plus loin. - - - - -DIX-NEUVIÈME CHAPITRE - -TENTATIONS ET DOULEUR - - -De peur que la grandeur et la multitude des révélations et des visions -ne m’enflât, de peur que leur délectation ne m’exaltât, il me fut donné -un tentateur à mille formes qui multiplie autour de moi les tentations -et les peines: peines du corps et peines de l’âme. D’innombrables -tourments déchirent mon corps: ils viennent des démons, qui les excitent -de mille manières. Je ne crois pas qu’on puisse exprimer les douleurs de -mon corps. Il ne me reste pas un membre qui ne souffre horriblement. Je -ne suis jamais sans douleur et sans langueur, toujours débile et -fragile, au point de rester couchée, pleine de souffrance. Je n’ai pas -un membre qui ne soit frappé, tordu, affligé par les démons. Je suis -faible, gonflée, remplie dans tous mes membres d’une sensibilité -douloureuse. Je ne me remue qu’avec la plus grande peine; je suis -fatiguée du lit, et je ne peux manger suffisamment. - -Quant aux tourments de l’âme, sans comparaison plus nombreux et plus -terribles, les démons me les infligent à peu près sans relâche. Je ne -peux mieux me comparer qu’à un homme suspendu par le cou qui, les mains -liées derrière le dos, et les yeux couverts d’un voile, resterait -attaché par une corde à la potence, et vivrait là, sans secours, sans -remède, sans appui. Je crois même que ce que je subis de la part des -démons est plus cruel et plus désespéré. Les démons ont pendu mon âme: -et de même que le pendu n’a pas de soutien, mon âme pend sans appui, et -mes puissances sont renversées, au vu et au su de mon esprit. Quand mon -âme voit ce renversement et cet abandon de mes puissances sans pouvoir -s’y opposer, il se fait une telle souffrance que je peux à peine -pleurer, par l’excès de la douleur, de la rage et du désespoir; -quelquefois aussi je pleure sans remède. Quelquefois ma fureur est -telle, que c’est beaucoup pour moi de ne pas me mettre en pièces. -Quelquefois je ne peux m’empêcher de me frapper horriblement, au point -de me gonfler la tête et les membres. Quand mon âme assiste au départ et -à la chute de ses puissances, le deuil se fait en elle, et je vocifère à -Dieu, et je crie sans relâche: Mon Dieu, mon Dieu, ne m’abandonnez pas! - -Je souffre un autre tourment: c’est le retour, au moins apparent, des -anciens vices. Ce n’est pas qu’ils soumettent réellement mon âme à leur -empire, mais ils me torturent cruellement. Les vices même que je n’eus -jamais viennent en moi, s’allument et me déchirent. Mais ils ne vivent -pas toujours, et leur mort me donne une grande joie. Je suis livrée à de -nombreux démons qui ressuscitent en moi les vices que j’avais, et en -produisent d’autres que je n’eus jamais. Mais quand je me souviens que -Dieu fut affligé, méprisé et pauvre, je voudrais voir tous mes maux -redoubler. - -Quelquefois, il se produit une affreuse et infernale obscurité où -disparaît toute espérance, et cette nuit est horrible. Et les vices que -je sens morts dans mon âme ressuscitent dans mon corps; mais les démons -les réveillent en dehors de l’âme, et en excitent d’autres qui n’y -furent jamais. Je souffre alors particulièrement dans trois endroits du -corps: le feu de la concupiscence est tel dans ces moments-là, qu’avant -d’en avoir reçu la défense, je me brûlais avec le feu matériel, dans -l’espoir d’éteindre l’autre. Ah! j’aimerais mieux être brûlée vive! Je -crie, j’appelle la mort, la mort quelle qu’elle soit, et je dis à Dieu: -«Si je suis damnée, eh bien! tout de suite: pas de retard; puisque vous -m’avez abandonnée, achevez, achevez, et que l’abîme m’engloutisse.» Et, -je comprends alors que ces vices ne sont pas dans l’âme, puisqu’elle n’y -consent jamais, et que c’est le corps qui souffre violence. L’ennui se -joint à la douleur et, si cela durait, le corps n’y tiendrait pas. L’âme -se voit dépourvue de ses puissances, et quoiqu’elle ne consente pas aux -vices, elle se voit sans force contre eux: elle voit entre Dieu et elle -une effroyable contradiction; elle voit sa chute et sent son martyre. Un -vice que je n’eus jamais vient en moi par une permission spéciale: je -sens clairement et je connais qu’il y vient par permission. Il surpasse, -je crois, tous les autres; la vertu par laquelle je le combats est un -don manifeste du Dieu libérateur, et si je doutais de Dieu, dans la -ruine de toutes mes croyances, ce don senti me rendrait la foi. Il y a -là une espérance assurée, tranquille, et le doute est impossible; la -force l’emporte; le vice a le dessous; la force me tient suspendue -au-dessus de l’abîme. Telle est cette force et telle est la puissance -communiquée par elle, que tous les hommes, tous les démons, toutes les -ruses de la terre et de l’enfer ne peuvent obtenir de moi-même le plus -léger mouvement, et c’est elle qui garde la foi. Et pourtant ce vice que -je n’ose nommer m’altère si cruellement, que si la force divine se cache -un instant et menace de me quitter, aucune puissance comme aucune honte -et aucun châtiment ne m’empêcheraient de me ruer sur lui. Mais la force -divine survient et me délivre: tous les biens et tous les maux de ce -monde ne peuvent plus rien contre lui. Et j’ai souffert ainsi pendant -plus de deux ans! - -Dans mon âme une certaine humilité et un certain orgueil se combattent -douloureusement, et j’ai dégoût de toutes ces choses. Ce genre -d’humilité, qui me montre destituée de tout bien, chassée de toute vertu -et de toute grâce, qui me montre en moi la multitude des vices et des -vides, m’enlève toute espérance et me cache toute miséricorde. Je me -vois alors comme la maison du diable, sa dupe, sa fille et son agent, -chassée de toute rectitude, de toute véracité, digne du dernier fond de -l’enfer inférieur. Cette misérable humilité n’est pas l’autre, la vraie, -celle qui écrase l’âme sous la bonté divine sentie. La fausse humilité -entraîne tous les maux. Engloutie en elle, je me vois entourée de -démons; dans mon âme et dans mon corps je ne vois que des défauts: Dieu -m’est fermé; puissance et grâce, tout est caché. Le souvenir même du -Seigneur m’est interdit; me voyant damnée, je ne m’inquiète que de mes -crimes, que je voudrais n’avoir pas commis au prix de tous les biens et -de tous les maux qui peuvent être nommés. Au souvenir de mes crimes, je -me raidis tout entière pour combattre le démon et triompher de mes -vices. Mais je ne vois, pour me sauver, ni porte, ni fenêtre, et je -mesure la profondeur de l’abîme où je suis tombée. L’humilité m’a -engloutie comme un Océan sans rivage. Je contemple dans l’abîme la -surabondance de mes iniquités; je cherche inutilement par où les -découvrir et les manifester au monde: je voudrais aller nue par les -cités et par les places, des viandes et poissons pendus à mon cou, et -crier: Voilà la vile créature, pleine de malice et de mensonge! Voilà la -graine de vice, voilà la graine du mal. Je faisais le bien aux yeux des -hommes; je faisais dire: Elle ne mange ni poisson, ni viande. -Ecoutez-moi: j’étais gourmande et ivrogne: je faisais semblant de ne -vouloir que le nécessaire; je jouais à la pauvreté extérieure. Mais je -me faisais un lit avec des tapis et des couvertures que j’enlevais le -matin pour les cacher aux visiteurs. Voyez le démon de mon âme et la -malice de mon cœur! Ecoutez bien: je suis l’hypocrisie, fille du diable: -je me nomme _celle qui ment_; je me nomme l’abomination de Dieu! Je me -disais fille d’oraison, j’étais fille de colère, et d’enfer et -d’orgueil. Je me présentais comme ayant Dieu dans mon âme, et sa joie -dans ma cellule, j’avais le diable dans ma cellule, et le diable dans -mon âme. Sachez que j’ai passé ma vie à chercher une réputation de -sainteté: sachez, en vérité, qu’à force de mentir et de déguiser les -infamies de mon cœur, j’ai trompé des nations. - -Homicide, voilà mon nom! - -Homicide des âmes, homicide de mon âme! - -Couchée dans l’abîme, je me roulais aux pieds de mes frères, ceux-là -qu’on appelle mes fils, et je leur disais: «Ne me croyez plus; ne me -croyez plus. Est-ce que vous ne voyez pas que je suis possédée? Vous qui -vous appelez mes fils, priez la justice de Dieu pour que les démons -sortis de mon âme manifestent mes actes dans toute leur horreur, et que -Dieu ne soit pas plus longtemps déshonoré par moi. Est-ce que vous ne -voyez pas que tout ce que je vous ai dit est mensonge? Est-ce que vous -ne voyez pas que si tout à coup le monde devenait vide de malice, je le -remplirais toute seule par la surabondance de la mienne? Ne me croyez -plus. N’adorez plus cette idole où est caché le diable; tout ce que je -vous ai dit est mensonge, et mensonge diabolique. Suppliez la justice de -Dieu pour que l’idole tombe et se brise, pour que ses œuvres diaboliques -soient manifestes; car je me couvrais d’or avec des paroles divines, -pour être honorée et adorée à la place de Dieu. Priez pour que le diable -sorte de l’idole, afin que le monde ne soit plus trompé par cette femme. -C’est pourquoi je supplie le Fils de Dieu, que je n’ose nommer, que, -s’il ne me manifeste pas par lui-même, il me manifeste par la terre qui -s’ouvre et m’engloutisse, afin que, posée en spectacle et en exemple, je -fasse dire aux hommes et aux femmes: «Oh! comme elle était dorée, dorée -en dedans et dorée au dehors!» Ah! que je voudrais avoir au cou un -collier ou un lacet, et me faire traîner par les places et par les -villes: et les enfants me traîneraient et diraient: «Voilà la misérable -qui a menti toute sa vie!» Et les hommes crieraient, ainsi que les -femmes: «Oh! voilà le miracle, le miracle qu’a fait Dieu! La malice -cachée de toute sa vie vient d’être manifestée par elle-même!» - -Mais tout cela est peu de chose, et rien ne suffit. Voici un désespoir -nouveau, un désespoir inconnu. J’ai absolument désespéré de Dieu et de -tous ses biens. C’est fini, c’est réglé, réglé entre lui et moi. J’ai la -certitude que dans le monde entier l’enfer n’a pas une proie aussi -parfaite que moi-même; toutes les grâces de Dieu, toutes ses faveurs, -tout cela est pour exaspérer mon désespoir et mon enfer! Oh! je vous en -supplie, mettez-vous en prière; que la justice de Dieu fasse sortir les -démons de l’idole, que la justice de Dieu manifeste mon cœur; ma tête se -fend, mon corps plie, mes yeux sont aveuglés de larmes, mes membres se -disjoignent parce que je ne peux pas manifester mes mensonges! Sache, -toi qui écris, que toutes mes paroles ne sont rien auprès de mes maux, -de mes iniquités et de mes mensonges; j’étais toute petite quand j’ai -commencé! - -Voilà ce que je suis forcée de dire dans le gouffre de l’abaissement. Et -puis l’orgueil arrive! - -Et je suis faite toute colère, toute superbe, toute tristesse, toute -amertume et toute enflure: Les biens que m’a faits Dieu se changent dans -mon âme en amertume infinie. Ils ne me servent à rien! Ils ne remédient -à rien! Ils excitent seulement une douloureuse admiration qui ressemble -à une insulte faite à mon désespoir! Pourquoi toujours en moi ce vide de -vertu? Pourquoi Dieu a-t-il permis cela? Et puis je doute et je me dis: -Est-ce qu’il m’aurait trompée? Cette tentation ferme et cache tout bien. -Colère, orgueil, tristesse, amertume, enflure et peine, la parole ne -peut rien exprimer de tout cela. Quand tous les sages du monde et tous -les saints du paradis m’accableraient de leurs consolations et de leurs -promesses, et Dieu lui-même de ses dons, s’il ne me changeait pas -moi-même, s’il ne commençait au fond de moi une nouvelle opération, au -lieu de me faire du bien, les sages, les saints et Dieu exaspéreraient -au delà de toute expression mon désespoir, ma fureur, ma tristesse, ma -douleur et mon aveuglement! - -Ah! si je pouvais changer ces tortures contre tous les maux du monde, et -prendre toutes les infirmités et toutes les douleurs qui sont dans tous -les corps des hommes, je croirais tous ceux-ci plus légers et moindres. -Je l’ai dit souvent, que mes tourments soient changés contre le martyre, -n’importe de quelle espèce! - -Mes tourments ont commencé quelque temps avant le pontificat du pape -Célestin (1294); ils ont duré plus de deux ans, et leurs accès étaient -fréquents. Je ne suis pas encore parfaitement guérie, quoique leur -atteinte soit maintenant légère, et seulement extérieure. La situation -étant changée, je comprends que l’âme, broyée entre l’humilité mauvaise -et l’orgueil, subit une immense purgation, par laquelle j’ai acquis -l’humilité vraie sans laquelle le salut n’est pas. Et plus grande est -l’humilité, plus grande la purgation de l’âme. Entre l’humilité et -l’orgueil, mon âme passe par le martyre et passe par le feu. Par la -connaissance de ses vides et de ses fautes qu’elle acquiert par cette -humilité, l’âme est purgée de l’orgueil et purgée des démons. Plus l’âme -est affligée, dépouillée et humiliée profondément, plus elle conquiert, -avec la pureté, l’aptitude des hauteurs. - -L’élévation dont elle devient capable se mesure à la profondeur de -l’abîme où elle a ses racines et ses fondations. - - - - -VINGTIÈME CHAPITRE - -PÈLERINAGE - - -Béni soit Dieu et le Père de Notre-Seigneur Jésus, qui nous console en -toute tribulation. - -Oui, il a daigné consoler la pécheresse en toute tribulation. Après le -dix-huitième pas, où le nom de Dieu me faisait crier, après -l’illumination que m’apporta le _Pater_, je sentis la douceur de Dieu, -et voici comment. Je considérai l’union en Jésus-Christ de l’humanité et -de la divinité. Absorbée dans cette vue, buvant la contemplation et la -délectation, j’obéissais dans mon âme à des inspirations intimées par -l’attrait. Ce fut à cette époque la plus grande joie de ma vie. Pendant -la plus grande partie du jour je restai debout dans ma cellule, abîmée -dans la prière, enfermée, seule et stupéfaite. Et mon cœur reçut si fort -le coup de la joie que je tombai à terre, incapable de parole. Ma -compagne courut à moi, s’agita et me crut morte; mais elle m’ennuyait et -me faisait obstacle. - -Un jour, au milieu des persévérances de la prière, avant d’avoir tout -donné, quoiqu’il s’en fallût de fort peu, pendant une oraison du soir, -privée de sentiment divin, je me lamentais et je criais à Dieu «Tout ce -que je fais, je le fais pour vous trouver. Vous trouverai-je, quand je -l’aurai fini?...» La réponse vint. «Que veux-tu? dit-elle.--Ni or, ni -argent, ni le monde entier; vous seul.--Fais donc et hâte-toi; quand tu -auras terminé, toute la Trinité viendra en toi.» Je reçus beaucoup -d’autres promesses; je fus arrachée à toute douleur, je fus congédiée -avec la suavité divine. Puis j’attendis l’exécution. Quand je racontai -le fait à ma compagne, je manifestai quelque doute, à cause de la -grandeur des promesses: cependant la suavité de l’adieu entretenait mon -espérance. - -Ce fut alors que je fis à Assise le pèlerinage de saint François, et ce -fut pendant la route que la promesse s’accomplit. Pourtant je n’avais -pas tout donné aux pauvres. Peu s’en fallait à la vérité; mais la mort -d’un saint homme, qui s’était chargé de mes affaires, en avait retardé -la dernière phase. Cet homme, converti par moi, voulut aussi tout -donner; pendant qu’il allait et venait pour cette affaire, il mourut en -chemin. Sa sépulture est honorée, et illustrée par des miracles. - -Revenons à moi. Je faisais donc mon pèlerinage: je priais en route, je -demandais entre autres choses au bienheureux François l’observation -fidèle de sa règle, à laquelle je venais de m’astreindre; je demandais -de vivre et de mourir dans la pauvreté. - -J’étais déjà allée à Rome pour demander au bienheureux saint Pierre la -grâce et la liberté qu’il faut pour être pauvre réellement. Par les -mérites de saint Pierre et de saint François, je reçus, avec une -certitude sensible, le don de la vraie pauvreté. J’étais arrivée à cette -grotte au delà de laquelle on monte à Assise par un étroit sentier. -J’étais là, quand j’entendis une voix qui disait: «Tu as prié mon -serviteur François; mais j’ai voulu t’envoyer un autre missionnaire, le -Saint-Esprit. Je suis le Saint-Esprit, c’est moi qui viens, et je -t’apporte la joie inconnue. Je vais entrer au fond de toi, et te -conduire près de mon serviteur. - -«Je vais te parler pendant toute la route; ma parole sera ininterrompue -et je te défie d’en écouter une autre, car je t’ai liée, et je ne te -lâcherai pas, que tu ne sois revenue ici une seconde fois, et je ne te -lâcherai alors que relativement à cette joie d’aujourd’hui; mais quant -au reste, jamais, jamais, si tu m’aimes.» - -Et il me provoquait à l’amour, et il disait: «O ma fille chérie! ô ma -fille et mon temple ô ma fille et ma joie! Aime-moi! car je t’aime, -beaucoup plus que tu ne m’aimes!» Et, parmi ces paroles, en voici qui -revenaient souvent «O ma fille, ma fille et mon épouse chérie!» Et puis -il ajoutait: «Oh! je t’aime, je t’aime plus qu’aucune autre personne qui -soit dans cette vallée. O ma fille et mon épouse! Je me suis posé et -reposé en toi; maintenant pose-toi et repose-toi en moi. J’ai vécu au -milieu des apôtres: ils me voyaient avec les yeux du corps et ne me -sentaient pas comme tu me sens. Rentrée chez toi, tu sentiras une autre -joie, une joie sans exemple. Ce ne sera pas seulement comme à présent le -son de ma voix dans l’âme, ce sera moi-même. Tu as prié mon serviteur -François espérant obtenir avec lui et par lui. François m’a beaucoup -aimé, j’ai beaucoup fait en lui mais si quelque autre personne m’aimait -plus que François, je ferais plus en elle.» - -Et il se plaignait de la rareté des fidèles et de la rareté de la foi, -et il gémissait, et il disait «J’aime d’un amour immense l’âme qui -m’aime sans mensonge. Si je rencontrais dans une âme un amour parfait, -je lui ferais de plus grandes grâces qu’aux saints des siècles passés, -par qui Dieu fit des prodiges qu’on raconte aujourd’hui. Or personne n’a -d’excuse, car tout le monde peut aimer; Dieu ne demande à l’âme que -l’amour; car lui-même aime sans mensonge, _et lui-même est l’amour de -l’âme_.» Pesez ces dernières paroles; pesez-les. Elles sont profondes. - -Que Dieu soit l’amour de l’âme, il me le faisait sentir par une vive -représentation de sa passion, et de sa croix qu’il a portée pour nous; -Lui, l’immense; Lui, le glorieux, il m’expliquait sa passion et tout ce -qu’il a fait pour nous, et il ajoutait: «Regarde bien; trouves-tu en moi -quelque chose qui ne soit pas amour?» Et mon âme comprenait avec -évidence qu’il n’y a rien en Lui qui ne soit pas amour. Il se plaignait -de trouver en ce temps peu de personnes en qui il puisse déposer sa -grâce, et il promettait de faire à ses nouveaux amis, s’il en trouvait, -de plus grandes grâces qu’aux anciens. Et il reprenait: «O ma fille -chêne, aime-moi; car je t’aime beaucoup plus que tu ne m’aimes. -Aime-moi, ma bien-aimée; j’aime d’un amour immense l’âme qui m’aime sans -malice.» Et il voulait que l’âme, suivant sa puissance et sa capacité, -l’aimât du même amour, de l’amour qu’il a pour elle, lui promettant de -se donner si seulement, elle le désire. Et il disait toujours «O ma -bien-aimée, ô mon épouse, aime-moi, mange, bois, dors; toute ta vie me -plaira, pourvu que tu m’aimes!» Il ajouta: «Je ferai en toi de grandes -choses en présence des nations, je serai connu en toi, glorifié, -clarifié en toi; le nom que je porte en toi sera adoré à la face des -nations.» Il ajouta mille autres choses. - -Mais moi, pendant que je l’écoutais, considérant mes péchés et mes -défauts, je me disais: Tu n’es pas digne de tous ces grands amours. Le -doute me prit, et mon âme dit à Celui qui parlait: «Si tu étais le -Saint-Esprit, tu ne me dirais pas ces choses inconvenantes; car je suis -fragile et capable d’orgueil.» Il répondit: «Eh bien, essaie! essaie de -tirer vanité de mes paroles, essaie donc; tâche un peu; essaie de penser -à autre chose.» Je fis tous mes efforts pour concevoir un sentiment -d’orgueil; mais tous mes péchés me revenant à la mémoire, je sentis une -humilité telle que jamais dans toute ma vie. Je tâchai d’avoir des -distractions; je regardai curieusement les vignes le long du chemin. Je -tâchai d’échapper aux discours qu’on me tenait; mais de quelque côté que -s’égarât mon œil, la voix disait toujours: «Regarde, contemple; ceci est -ma créature.» Et je sentais une douceur, une douceur ineffable. - -J’étais tellement aimée, disait la voix, que le Fils de Dieu et de la -Vierge Marie s’était incliné vers moi pour me parler. Et Jésus-Christ me -disait: «Quand le monde entier viendrait à toi, je te défie de parler à -un autre qu’à moi; mais, puisque me voici, tu possèdes le monde entier.» -Et pour me tranquilliser, il me disait: «C’est moi qui ai été crucifié -pour toi, moi qui ai souffert pour toi la faim et la soif, moi qui t’ai -aimée jusqu’à l’effusion du sang.» Il me racontait sa passion et me -disait: «Demande une grâce pour toi, pour tes compagnes, pour qui tu -voudras, et prépare-toi à recevoir; car je suis beaucoup plus prêt à -donner que toi à recevoir.» Mon âme cria disant: «Je ne veux pas -demander, parce que je ne suis pas digne.» Et tous mes péchés me -revenaient à la mémoire. Mon âme ajouta: «Si toi qui me parles depuis le -commencement, tu étais le Saint-Esprit, tu ne me dirais pas de telles -paroles; d’ailleurs si le Saint-Esprit était en moi, je devrais mourir -de joie.» Il répondit: «Est-ce que je ne suis pas le maître? Je te donne -la joie que je veux, non pas une autre. Il y a un homme à qui j’en ai -donné une moindre. Ses yeux se sont fermés, et il est tombé sans -connaissance. Je vais te donner encore ce signe de ma présence. Essaie -de parler à tes compagnes, essaie de penser à quelque chose de bon ou de -mauvais, n’importe quoi; je te défie de penser à autre chose qu’à Dieu. -Je suis le seul qui puisse lier l’esprit. Je n’agis pas en vue de tes -mérites, mais en vue de ma bonté.» - -Pendant qu’il parlait, je me sentais digne de l’enfer, et ce sentiment -avait pour la première fois les caractères de l’évidence. Il ajoutait -que si mes compagnes de voyage avaient été mal choisies, je n’aurais pas -entendu et éprouvé ce que je venais d’entendre et d’éprouver. Quant à -elles, elles s’interrogeaient sur la langueur où elles me voyaient; car -j’étais brisée de douceur. J’avais peur d’arriver; j’aurais voulu que la -route durât jusqu’à la fin du monde. Quant à la joie que je sentais, je -renonce à la dire, surtout quand j’entendis: - -«C’est moi, le Saint-Esprit, c’est moi qui suis en toi.» Et la douceur -venait avec chaque parole. Il m’accompagna jusqu’au tombeau de saint -François, suivant sa parole, et ne me quitta pas, et resta avec moi -jusqu’après le dîner, et me suivit dans ma seconde visite au tombeau. -Quand j’entrai pour la seconde fois dans l’église, je fléchis le genou, -et je vis un tableau qui représentait François serré contre la poitrine -de Jésus. Alors il me dit: «Je te tiendrai beaucoup plus serré que cela; -je t’embrasserai d’un embrassement trop serré pour être vu. Voici -pourtant l’heure où je vais te quitter, ô ma fille chérie, ô mon temple -et mon amour, et ma délectation; je vais te remplir et te quitter, te -quitter quant à cette joie, non, non pas te quitter réellement, pourvu -que tu m’aimes!» - -Et bien que cette parole fût amère comme prédiction, elle eut cependant -en elle-même une douceur inouïe. Je regardai Celui qui parlait, pour le -voir des yeux de l’esprit et des yeux du corps; je le vis! Vous me -demandez ce que je vis? C’était quelque chose d’absolument vrai, c’était -plein de majesté, c’était immense, mais qu’était-ce? Je n’en sais rien; -c’était peut-être le souverain bien. Du moins cela me parut ainsi. Il -prononça encore des paroles de douceur; puis il s’éloigna. Son départ -lui-même eut les attitudes de la miséricorde. Il ne s’en alla pas tout à -coup; il se retira lentement, majestueusement, avec une immense douceur. -Et il disait encore: «O ma fille chérie, que j’aime plus qu’elle ne -m’aime! tu portes au doigt l’anneau de notre amour, et tu es ma fiancée! -Désormais tu ne me quitteras plus: la bénédiction du Père, et du Fils, -et du Saint-Esprit est en toi et sur ta compagne!» Et mon âme cria: -«Puisque vous ne me quitterez plus, je ne crains plus le péché mortel!» -Mais là-dessus il ne voulut pas répondre. Et comme, au moment du départ, -j’avais demandé une grâce pour ma compagne, il en promit une d’un autre -genre. Il se retirait, il se retirait; je compris qu’il m’empêchait de -tomber à terre, et qu’il me forçait à rester debout. - -Mais, après le départ, lorsque tout fut consommé, je tombai assise, et -je criai à haute voix, hurlant, vociférant, rugissant sans pudeur, et, -au milieu des hurlements, je crois que je disais: «Amour, amour, amour, -tu me quittes et je n’ai pas eu le temps de faire ta connaissance! Oh! -pourquoi me quitter?» Mais je ne pouvais plus parler. Et si je voulais -articuler au lieu de paroles, il ne venait que des hurlements, et je -rugissais, je rugissais; si j’essayais de dire un mot, il était couvert -par un cri; on cherchait à m’entendre, et on ne pouvait pas. Cela se -passait à la porte de l’église de Saint François. Tout le peuple -s’assembla, je rugissais en présence du peuple. J’étais assise en criant -et j’étais languissante pendant que rugissais. Mes compagnons et mes -amis furent pris de honte et s’écartèrent en rougissant. On ne savait -pas ce qui m’arrivait; on se trompa sur la cause. Quant à moi, je -disais: «C’est Lui, je ne doute plus, c’est Lui; j’ai la certitude, -c’est Lui, c’est le Seigneur qui m’a parlé. Je hurlais de douceur et de -douleur, car c’était Lui, mais il était parti. «La mort, criai-je, la -mort!» Mais, ô douleur! je ne mourais pas, et je vivais, et il était -parti! mes jointures se séparaient. - -Je revins d’Assise, et, chemin faisant, je parlais de Dieu avec une -grande douceur, et j’avais grand’peine à me taire. Je me contenais -cependant, car je n’étais pas seule. Or, pendant la route, Jésus me -parla et me dit: - -«Moi, Jésus-Christ, qui te parle et qui t’ai parlé, je te donne ce signe -que vraiment c’est Moi; je te donne la croix et l’amour de Dieu je te -les donne pour l’éternité.» - -Je sentis dans mon âme la croix de l’amour, et cela rejaillit sur mon -corps, et je sentis la croix corporellement, et mon âme fut liquéfiée. -Revenue à la maison, je sentais une douceur tranquille, paisible, trop -immense pour être exprimée. Alors vint le désir de la mort; car cette -douceur, cette paix, cette délectation au-dessus des paroles me rendait -cruelle la vie de ce monde. Ah! la mort! la mort! et je serais parvenue -à la substance même de la douceur, dont je sentais de loin quelque -chose, et je l’aurais touchée pour toujours, et jamais, jamais perdue! -Ah! la mort! la mort! la vie m’était une douleur au-dessus de la douleur -de ma mère et de mes enfants morts, au-dessus de toute douleur qui -puisse être conçue. Je tombai à terre languissante, et je restai là huit -jours et je criais: «Ah! Seigneur, Seigneur, ayez pitié de moi! -Enlevez-moi, enlevez-moi.» Je sentis alors des parfums qui ne sont pas -de la terre, et des effets inexprimables. Quant à la joie, elle fut au -delà des paroles. Bien des paroles m’ont été dites souvent, mais non pas -avec une telle lenteur, ni une telle douceur, ni une telle profondeur. -Pendant que j’étais à terre, ma compagne, admirable de simplicité, de -pureté, de virginité, entendit une voix qui disait: «Le Saint-Esprit est -dans cette chambre.» Elle s’approcha de moi, et m’adressa ces paroles: -«Dis-moi ce que tu as; car je viens d’entendre une voix qui m’a dit: -Approche-toi d’Angèle.» Je lui répondis: «Ce qui t’a été dit ne me -déplaît pas.» - -Et depuis ce jour je lui communiquai quelques-uns de mes secrets. - - - - -VINGT ET UNIÈME CHAPITRE - -LA BEAUTÉ - - -Un jour que j’étais en oraison, élevée en esprit, Dieu me parlait dans -la paix et dans l’amour. Je regardai et je le vis. - -Vous me demanderez ce que je vis? C’était lui-même, et je ne peux dire -autre chose. C’était une plénitude, c’était une lumière intérieure et -remplissante pour laquelle ni parole ni comparaison ne vaut rien. Je ne -vis rien qui eût un corps. Il était ce jour-là sur la terre comme au -ciel: la beauté qui ferme les lèvres, la souveraine beauté contenant le -souverain bien. L’assemblée des saints se tenait debout, chantant des -louanges devant la majesté souverainement belle. Tout cela m’apparut en -une seconde. Et Dieu me dit: «O ma fille chérie, très aimante et très -aimée, tous les saints ont pour toi un amour spécial, tous les saints et -ma Mère, et c’est moi qui t’associerai à eux.» - -Malgré l’importance de ces paroles, elles me parurent petites. Ce qu’il -me disait de sa Mère et de ses saints me touchait peu. L’immensité de -délectation, que je buvais en Lui, en lui-même, dans sa source, me -rendait aveugle vis-à-vis des saints et des anges. Toute leur bonté, -toute leur beauté était en Lui, était de Lui; il était le souverain -bien; il était toute beauté. Et mes yeux se fermaient sur la créature, -abîmés de joie dans l’essence du beau. Et il me dit: «Je t’aime d’un -amour immense, je ne te le montre pas, je te le cache.» Mon âme -répondit: «Mais pourquoi donc mon Seigneur place-t-il ainsi sa joie et -son amour dans une pécheresse pleine de turpitudes?» Et Dieu répondait: -«Je te dis que j’ai placé en toi mon amour. Mes yeux voient tes défauts, -mais c’est comme si je ne m’en souvenais plus. J’ai déposé en toi, et -j’ai caché mon trésor.» - -Et ces paroles m’apportaient le sentiment de leur pleine vérité; et je -ne doutais pas, et je sentais, et je voyais que les yeux de Dieu me -regardaient; et mon âme puisa dans son regard la lumière. Qu’un saint -descende du paradis, je lui porte le défi d’exprimer ma joie. Et comme -il me cachait, disait-il, son amour, à cause de mon impuissance à la -porter: «Si vous êtes le Dieu tout-puissant, vous pouvez me donner la -force de porter votre amour.» Il répondit: «Tu aurais alors ton désir, -et ta faim diminuerait. Ce que je veux, ton désir, ta faim, ta -langueur.» - - - - -VINGT-DEUXIÈME CHAPITRE - -LA PUISSANCE - - -Un jour j’entendis une voix divine qui me disait: «Moi qui te parle, je -suis la puissance divine, qui t’apporte une grâce divine. Cette grâce, -la voici: je veux que ta vue seule soit utile à ceux qui te verront. Ah! -ce n’est pas tout! je veux que ta pensée, ton souvenir et ton nom, -portent secours et faveur à quiconque s’en servira. Personne ne pensera -à toi en vain. Toute âme qui se souviendra de toi recevra une grâce -proportionnée à l’union divine qu’elle possédera déjà.» - -Je refusai, malgré ma joie, craignant la vaine gloire. - -Mais il ajouta: - -«Tu n’as rien à tirer de là, rien, quant à la vanité. Cette gloire n’est -pas la tienne; c’est un fardeau que tu porteras, et ce n’est pas autre -chose. Garde-le; porte-le; et restitue la gloire à son propriétaire.» - -Je compris que j’étais en sûreté. «Et cependant, me dit-il, ta crainte -ne m’a pas déplu.» - -J’entrai à l’église et j’entendis une parole qui récréa mon âme. La voix -disait: «O ma fille chérie!» mais elle se servit d’un bien autre nom que -je n’ose pas écrire; et elle ajouta: «Aucune créature ne peut te donner -consolation; je tiens cela dans mes mains; je vais te montrer ma -puissance.» - -Les yeux de l’esprit furent ouverts en moi, je vis une plénitude divine -où j’embrassais tout l’univers, en deçà et au delà des mers, et l’Océan, -et l’abîme, et toutes choses, et je ne voyais rien nulle part que la -puissance divine; le mode de la vision était absolument inénarrable. -Dans un transport d’admiration, je m’écriai: «Mais il est plein de Dieu, -il est plein de Dieu, cet univers.» Aussitôt l’univers me sembla petit. -Je vis la puissance de Dieu qui ne le remplissait pas seulement, mais -qui débordait de tous les côtés. - -«Je t’ai montré, dit-il, _quelque chose de ma puissance_.» - -Et je compris que, plus tard je pourrais peut-être en recevoir une -intelligence plus élevée. - -«Je t’ai montré, dit-il, quelque chose de ma puissance; regarde mon -humilité.» - -Je vis un abîme épouvantable de profondeur; c’était le mouvement de Dieu -vers l’homme et vers toutes choses. - -Me souvenant de la puissance inénarrable, et voyant l’abîme de la -descente, je sentis ce que j’étais; c’était le rien, absolument rien, un -néant, et dans ce néant rien, rien, excepté l’orgueil! Je tombai dans un -abîme de méditation, et, épouvantée d’être indigne à ce point je me dis: -Non, non, je ne veux plus communier. - -«Ma fille, dit-il, le point où tu es montée est inaccessible à la -créature! Il faut quelque grâce de Dieu très spéciale pour qu’un être -vivant soit transporté là.» - -Cependant la messe avançait; le prêtre élevait l’hostie. - -«La puissance, dit la voix, la puissance est sur l’autel! je suis en -toi; si tu me reçois, tu reçois Celui que déjà tu possèdes. Communie -donc au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Moi qui suis digne, -je te fais digne.» - -Je sentis au fond de l’âme l’inénarrable douceur d’une joie tellement -immense, qu’elle remplira ma vie avant de s’épuiser. - - - - -VINGT-TROISIÈME CHAPITRE - -LA SAGESSE - - -Un jour, une personne me demanda de prier Dieu pour obtenir certaines -connaissances qu’elle voulait avoir. J’hésitais, sa demande me -paraissait pleine de sottise et d’orgueil. - -Pendant que j’étais dans cette pensée, je fus ravie en esprit. Je fus -posée dans ce ravissement près d’une table sans commencement ni fin; je -ne voyais pas la table, mais je voyais ce qui était placé sur elle. -C’était une plénitude divine, une plénitude inénarrable, qui n’a aucun -rapport avec aucune expression; c’était la plénitude, la Sagesse divine -et le souverain bien. - -Et dans la vision de la divine Sagesse, je voyais qu’il n’est pas permis -de l’interroger sur certaines voies futures et secrètes qu’elle choisira -dans l’avenir; car il y a un manque de respect à vouloir marcher devant -elle. Quand j’aperçois des hommes livrés à ces investigations, leur -erreur est visible pour moi. Le mystère que j’aperçus, sous la -ressemblance d’un objet étendu sur une table, m’a laissé une -intelligence profonde qui discerne, au premier mot que j’entends, les -personnes et les choses spirituelles. Je ne juge plus comme autrefois de -mon ancien jugement, qui était erreur et péché. Je juge d’un jugement -vrai, qui me permet d’entrevoir le défaut de mon ancien jugement. Je ne -peux pas raconter cette Vision; car _la table_ est le seul objet -sensible dont l’idée où le nom m’ait été présenté à l’esprit. Quant au -mystère même de la vision, il échappe à la parole. - - - - -VINGT-QUATRIÈME CHAPITRE - -LA JUSTICE - - -Un jour, j’étais en oraison; je fis des questions, non pas pour sortir -d’un doute, mais parce que je brûlais d’en savoir plus sur Dieu, et je -lui dis: - -«Pourquoi avez-vous créé l’homme? Pour quoi avez-vous permis sa chute? -Pourquoi la passion de votre Fils, quand vous aviez, pour nous racheter, -tant d’instruments dans les mains?» Je sentais jusqu’à l’évidence qu’en -effet Dieu pouvait nous vivifier et nous sauver autrement. Je me sentais -poussée et forcée à faire des questions. J’aurais voulu dans ce moment -me fixer dans la prière pure et simple; mais Dieu me contraignit à -l’interroger. Je restai plusieurs jours ainsi, toujours interrogeant, et -cependant la question ne venait pas du doute. Je comprenais que Dieu -avait choisi la voie la plus appropriée à sa bonté et à nos besoins mais -cela ne suffisait pas, car je voyais clairement qu’il eût pu agir d’une -tout autre manière. - -Il vint un moment où je fus ravie en esprit; je vis alors que le mystère -de ses voies est un mystère sans commencement ni fin. Ravie dans -l’immense ténèbre, mon âme voulut rétrograder vers elle-même. -Impossible! Elle voulut aller plus avant. Impossible! Puis, enlevée plus -haut, elle aperçut la puissance inénarrable, puis la justice de Dieu, sa -volonté, sa bonté, et je découvris au fond d’elles les choses que -j’avais cherchées. Tout à coup mon âme fut arrachée à l’immense ténèbre. -Pendant qu’elle y avait été abîmée, mon corps était étendu à terre mais -quand vint la lumière, je me relevai vivement, me tenant sur l’extrémité -de mes doigts de pied. L’agilité de mon corps était inouïe, et je crus -sentir que j’étais créée pour la seconde fois. Je plongeai mon regard -avec une joie immense dans la volonté de Dieu, dans sa puissance, dans -sa justice, et au delà de mes espérances, je buvais avec transport -l’intelligence des mystères; mais leur manifestation est interdite aux -paroles, parce qu’ils dépassent la nature. - -Je savais bien que Dieu pouvait nous sauver autrement; mais je n’avais -jamais compris comment le mode de rédemption qu’il a choisi constitue de -lui à nous la plus haute manifestation de sa bonté, et l’union la plus -intime, celle qui se fait par la bouche, l’union eucharistique. - -Ce jour-là j’arrivai à une telle connaissance de la justice de Dieu et -de la rectitude de ses jugements, à une telle satisfaction, à une telle -tranquillité, que dans aucune hypothèse, je n’éprouverais ni douleur, ni -négligence, ni relâchement dans la prière. Cette vision m’a laissé dans -l’âme une paix, un repos, une tranquillité sans exemple, une -tranquillité éternelle. Mais je n’ai pas tout dit. - -Après avoir contemplé la volonté de Dieu, sa puissance et sa justice, je -fus ravie à une plus grande hauteur où je ne vis plus rien de tout cela, -et le mode de vision fut changé. Je vis une unité éternelle, -inexprimable, dont je ne puis rien dire, sinon qu’elle est le tout bien. -Et mon âme, dans le délire de sa joie, ne distinguait plus l’amour et -contemplait l’inénarrable. J’étais sortie de ma première vision, j’étais -entrée dans l’inénarrable: avec mon corps ou sans mon corps, je l’ignore -pleinement. Tous les états que j’avais connus étaient moins grands que -celui-ci. Cette vision laissa en moi la mort des vices et la sécurité -des vertus. J’aime tous les biens et tous les maux, les bienfaits et les -forfaits. Rien ne rompt pour moi l’harmonie. Je suis dans une grande -paix, dans une grande vénération des jugements divins. Le matin et le -soir, dans mes prières, je dis: Par votre justice, délivrez-moi, -Seigneur; par vos jugements, délivrez-moi, Seigneur; j’ai la même -confiance et la même délectation que quand je dis: Par votre avènement, -délivrez-moi, Seigneur; par votre Nativité, délivrez-moi, Seigneur; par -votre Passion, délivrez-moi, Seigneur. Je ne vois pas mieux la bonté de -Dieu dans un saint ou dans tous les saints, que dans un damné ou dans -tous les damnés. Mais cet abîme ne me fut montré qu’une fois; le -souvenir et la joie qu’il m’a laissés sont éternels. Si, par un malheur -impossible, toutes les vérités de la foi m’abandonnaient, il me -resterait, dans mon naufrage, une certitude de Dieu, et de ses -jugements, et de la justice de ses jugements. - -Mais, ô profondeur! ô profondeur! ô profondeur! ô profondeur! toute -créature sert au salut des prédestinés: C’est pourquoi l’âme, qui, -descendue dans l’abîme, a jeté un coup d’œil sur les justices de Dieu, -regardera désormais toutes les créatures comme les servantes de sa -gloire. - - - - -VINGT-CINQUIÈME CHAPITRE - -L’AMOUR - - -C’était pendant le carême; j’étais sèche et sans amour. Je priais Dieu -de me donner quelque chose de lui-même; car, moi, je n’avais rien. Les -yeux intérieurs furent ouverts en moi, et je vis l’amour qui venait à -moi. Je vis son principe, mais non sa fin. Ce que je voyais avait un -prolongement, sans avoir de limite. Les couleurs ne me fourniraient -aucun terme de comparaison. Quand l’amour arriva à moi, je le vis avec -les yeux de l’âme beaucoup plus clairement que je n’ai jamais rien vu -avec les yeux du corps. - -Je dirai, si vous voulez, que l’amour prit, en me touchant, la -ressemblance d’une faux. Je vous supplie de ne pas croire qu’il s’agisse -d’une ressemblance commensurable. Mais il me sembla qu’un instrument -tranchant me touchait, puis il se retirait, ne pénétrant pas autant -qu’il se laissait entrevoir. Je fus remplie d’amour; je fus rassasiée -d’une plénitude inestimable. Mais écoutez le secret: cette satiété -engendrait une faim inexprimable, et mes membres se brisaient et se -rompaient de désir, et je languissais, je languissais, je languissais -vers ce qui est au delà. Ni voir, ni entendre, ni sentir la créature. -Oh! silence! silence! - -Mais il y avait un cri au dedans. Oh! ne me faites plus languir! Oh! la -mort! la mort! car la vie m’est une mort. La mort! bienheureuse Vierge! -Prenez avec vous les apôtres! Allez ensemble, ensemble, ensemble devant -le Très-Haut; et puis à genoux, à genoux tous à la fois, pour qu’il ne -veuille plus, pour qu’il ne permette plus que je souffre. A genoux tous, -pour que j’arrive vers Celui que je sens! Saint François, à genoux! à -genoux, Evangéliste! Je criais, je conjurais: il approche, pensais-je, -il approche. Voilà que je deviens tout amour! Il y en a beaucoup qui se -croient dans l’amour, et qui sont dans la haine; d’autres, qui se -croient dans la haine, et qui sont dans l’amour. Je désirais voir ceci -d’une vue claire, Dieu me donna l’évidence, je demeurai satisfaite. Je -fus remplie d’un amour auquel je ne crains pas de promettre l’éternité; -et si une créature me prédisait la mort de mon amour, je lui dirais: «Tu -mens»; et si c’était un ange, je lui dirais: «Je te connais; c’est toi -qui es tombé du ciel.» - -Je vis en moi deux parts, comme si une déchirure m’avait coupée en deux. -Ici ce qui est de Dieu, l’amour et le souverain bien; et là, ma part, -sécheresse et vide, vide absolu. - -Et, dans cette lumière, je vis que ce n’était pas moi qui aimais. Je me -voyais pourtant dans l’amour; mais c’était en vertu d’un don. - -L’amour se rapprocha; il me fit une plus ardente brûlure; et puis, voici -le désir, le désir d’aller là où il est. Je ne sais pas si au-dessus de -cet amour il y en a un autre, à moins de parvenir à l’amour mortel; car -il y en a un qui donne la mort. Entre l’amour généreux et l’amour -mortel, il y a un amour intermédiaire qui ferme les lèvres, parce que sa -joie et son abîme sont au delà des paroles. On m’eût fait un mal -horrible, si on m’eût conté la Passion, et si on eût nommé Dieu devant -moi, parce qu’à ce nom, je suis délectée d’une si infinie jouissance, -que je suis crucifiée de langueur et d’amour. - -Et pourtant, tout ce qui est moins grand que ce Nom me devient un autre -supplice. - -Ah! qu’on ne me parle plus ni de l’Evangile, ni de la vie de -Jésus-Christ, ni d’aucune parole divine! tout cela ne me paraîtrait plus -rien. Je vois en Dieu de plus grandes grandeurs! - -Silence devant l’incomparable! - -Et quand je reviens de cet amour, je suis dans une joie immense; je suis -angélique et j’aime jusqu’aux démons[4]. - - [4] Ces paroles demandent à être entendues dans le sens mystique où - elles sont prononcées. L’horreur du péché, l’horreur du démon est - l’élément fondamental et essentiel de toute vérité, de toute - sainteté par conséquent; mais dans un état d’âme qu’on pourrait - appeler transcendant, le sentiment de la justice accomplie - réconcilie l’âme divinisée non pas avec le mal, avec le péché, avec - le démon, mais avec l’ordre absolu, qui, par le moyen de l’enfer - éternel, les fait rentrer dans son sein immense. L’âme déiforme, ne - voyant plus dans l’enfer, comme dans le ciel, que la vérité, la - justice et l’ordre, adore autant Dieu peur avoir creusé l’abîme que - pour avoir élevé les cieux. C’est ce que j’ai voulu expliquer au - cinquième chapitre de l’ouvrage intitulé: _M. Renan, l’Allemagne et - l’athéisme au XIXe siècle_. - - (_Note du traducteur._) - -En cet état le péché me plaît, quand je le vois commis par d’autres, -parce que je sens que Dieu le permet justement. En cet état, si un chien -me mordait, je n’y ferais aucune attention, et je ne sentirais pas la -douleur. En cet état, la Passion de Jésus-Christ ne me laisse ni -souvenir, ni douleur. En cet état, je n’ai plus de larmes. - -Or cette attitude me transporte au-dessus des régions qu’habitait saint -François. Il vécut au pied de la croix, par un souvenir continuel. -Souvent j’habite à la fois différents degrés de l’échelle; je désire -voir cette chair morte pour nous et parvenir à elle. Cet amour, éperdu -de délices, se souvient de la Passion sans éprouver aucune douleur. Une -fois le souvenir du précieux sang, du sang inestimable avec qui le salut -coula sur le monde, se mêla avec l’amour sans parole et supérieur. Je -m’étonnai, je m’en souviens, de voir ces amours debout ensemble, au même -moment; mais la douleur était totalement absente. La Passion n’est plus -pour moi qu’une lumière qui me conduit. - - - - -VINGT-SIXIÈME CHAPITRE - -LA GRANDE TÉNÈBRE - - -Un jour mon âme fut ravie et je vis Dieu dans une clarté supérieure à -toute clarté connue, et dans une plénitude supérieure à toute plénitude. -Au lieu où j’étais, je cherchai l’amour, et ne le trouvai plus. Je -perdis même Celui que j’avais traîné jusqu’à ce moment, et je fus faite -le non-amour [5]. - - [5] Cette parole sublime a pour commentaire tout le traité de saint - Denys l’Aréopagite sur les _Noms divins_. Le grand docteur, après - avoir épuisé les affirmations, les trouvant inférieures à Celui qui - s’est désigné, dans la langue humaine, par le _Tetragrammaton_, - trois fois mystérieux, le nom terrible et ineffable, le grand - docteur ajoute: - - «Quoique l’on approprie à la Divinité, qui dépasse toutes choses, - les noms d’Unité et de Trinité, toutefois, cette Trinité et cette - Unité ne peuvent être connues ni de nous ni d’aucun être; mais, afin - de glorifier saintement cette essence indivisible et féconde, nous - désignons par les noms divins de Trinité et d’Unité ce qui est plus - sublime qu’aucun nom, plus sublime qu’aucune substance; car il n’est - ni unité ni trinité; il n’est ni nombre, ni singularité, ni - fécondité; il n’est aucune existence, ni aucune chose connue qui - puisse dévoiler l’essence divine si excellemment élevée par-dessus - toutes choses, dévoiler un mystère supérieur à toute raison, à toute - intelligence. Et Dieu ne se nomme pas, et ne s’explique pas; sa - majesté est absolument inaccessible... De là vient que les - théologiens ont préféré s’élever à Dieu par la voie des locutions - négatives.» (St Denys, _Des Noms divins_, ch. XIII, traduction de - Mgr Darboy.) - - Peut-être Angèle de Foligno atteignit la pratique inférieure des - théories de l’Aréopagite, peut-être arriva-t-elle à un état mystique - qui correspondait aux grandeurs métaphysiques qu’entrevoyait le - disciple de saint Paul. Réalisant la nuit noire sur laquelle saint - Denys fixait son œil d’aigle, Angèle vit Dieu dans l’immense - ténèbre, et fut faite le non-amour. - - (_Note du traducteur._) - -Alors je vis Dieu dans une ténèbre, et nécessairement dans une ténèbre, -parce qu’il est situé trop haut au-dessus de l’esprit, et tout ce qui -peut devenir l’objet d’une pensée est sans proportion avec lui. - -Il me fut alors donné une confiance parfaite, une espérance certaine, -une sécurité sans ombre et sans obscurcissement, continuelle et -garantie. - -Dans le bien infini, qui m’apparut, dans la ténèbre, je me recueillis -tout entière, et au fond je trouvais la paix, la certitude de Dieu avec -moi, je trouvai l’Emmanuel. - -Souvent je vois Dieu ainsi suivant le mode ineffable et sans la -plénitude absolue, qui ne peut être ni exprimée par la bouche, ni conçue -par le cœur. Dans le bien certain et secret, que j’aperçois avec une -immense ténèbre, est enfouie mon espérance; en Lui je sais et je possède -tout ce que je veux voir et posséder, en Lui est le tout bien. Je ne -puis craindre ni son départ, ni le mien, ni aucune séparation. C’est une -délectation ineffable dans le bien qui contient tout, et rien là ne peut -devenir l’objet ni d’une parole ni d’une conception. Je ne vois rien, je -vois tout: la certitude est puisée dans la ténèbre. Plus la ténèbre est -profonde, plus le bien excède tout; c’est le mystère réservé. Ensuite je -vois avec ténèbre que Celui qui est là, au-dessus de tout, surpasse -jusqu’au bien absolu. Et tout le reste est ténèbre, et tout ce qu’on -peut penser est tout petit à côté. - -Faites attention. La divine puissance, sagesse et volonté, que j’ai vue -ailleurs merveilleusement, paraît moindre que ceci. - -Celui-ci c’est un tout; les autres, on dirait des parties; les autres, -quoique inénarrables, donnent une joie qui rejaillit dans le corps. - -Mais quand Dieu paraît dans la ténèbre, ni rire, ni ardeur, ni dévotion, -ni amour, rien sur la face, rien dans le cœur, pas un tremblement, pas -un mouvement. Le corps ne voit rien les yeux de l’âme sont ouverts. Le -corps repose et dort, la langue coupée et immobile toutes les amitiés -que Dieu m’a faites, nombreuses et inénarrables, et ses douceurs et ses -dons, et ses paroles et ses actions, tout cela est petit à côté de Celui -que je vois dans l’immense ténèbre et si tout me trompait, il me -resterait la paix suprême, à cause de l’immense ténèbre où repose le -tout bien. - -A l’altitude ineffable de voir Dieu dans l’immense ténèbre, mon âme fut -ravie trois fois. Je l’ai vu mille fois avec ténèbre, mais trois fois -seulement dans l’obscurité suprême. Mon corps est travaillé par les -infirmités; le monde me poursuit avec ses épreuves et ses amertumes; les -démons m’affligent et me persécutent presque continuellement; ils ont -puissance sur moi. Dieu leur a permis d’affliger mon âme et mon corps, -et je vois presque matériellement les assauts qu’ils me livrent. - -De l’autre côté Dieu m’entraîne à lui, par le bien suprême que je vois -dans la nuit noire. Dans l’immense ténèbre, je vois la Trinité sainte, -et dans la Trinité, aperçue dans la nuit, je me vois moi-même, debout, -au centre. - -Voilà l’attrait suprême, près de qui tout n’est rien, voilà -l’incomparable. - -Mes paroles me font l’effet d’un néant; qu’est-ce que je dis? mes -paroles me font horreur, ô suprême obscurité! mes paroles sont des -malédictions, mes paroles sont des blasphèmes. Silence! silence! -silence! silence! Quand j’habite dans l’ombre noire, je ne me souviens -plus de l’humanité de Jésus-Christ, du Dieu-homme, ni de quoi que ce -soit qui ait une forme. Je vois tout et je ne vois rien. - -Sortant de l’obscurité, je recommence voir l’Homme-Dieu; il attire mon -âme avec douceur, et il dit quelquefois: _Tu es moi, et je suis toi._ - -Je vois ses yeux; je vois sa face miséricordieuse; il embrasse mon âme, -il la serre contre lui, il la serre d’un embrassement immensément serré. -Ce qui procède de ses yeux et de sa face est le bien qu’on voit dans la -nuit noire. C’est la chose qui sort du fond, et l’inénarrable -délectation vient avec elle. Dans l’Homme-Dieu mon âme puise la vie, -elle se maintient en lui plus longtemps que dans la vision obscure. Mais -l’attrait de l’immense ténèbre est incomparablement supérieur, au moins -pour moi, à l’attrait de l’Homme-Dieu. J’habite désormais dans -l’Homme-Dieu presque continuellement. Un jour je reçus de lui cette -assurance qu’entre lui et moi il n’y a rien qui ressemble à un -intermédiaire. Depuis ce moment, de son humanité sur moi la joie coule -nuit et jour. - -La louange chante en moi, et je dis: «Gloire à vous, Seigneur! votre -croix est en mon lit; j’ai pour oreiller la pauvreté; j’étends et repose -mes membres dans la douleur et le mépris. C’est sur ce lit qu’il est né, -qu’il a vécu, qu’il est mort. Dieu a tant aimé la société de la douleur -et du mépris, qu’il l’a choisie pour son Fils, et le Fils s’est couché -dans ce lit, et il s’est accordé avec le Père dans cet amour. C’est dans -ce lit que je me suis reposée et que je me repose; j’espère y mourir et -être sauvée par lui. O Jésus! la joie que j’attends de ces pieds et de -ces mains est une joie inénarrable. Quand je le vois, au lieu de -revenir, je voudrais approcher toujours, toujours, et ma vie est une -mort. A son souvenir, je deviens muette ma langue est coupée. Quand je -le quitte, le monde et tout ce que je rencontre augmente ma faim et ma -soif. La longueur de l’attente fait de mon désir une peine mortelle. -Dans ces visions et consolations, très souvent mon âme est ravie et -enchantée par le Dieu très doux à qui soit honneur et gloire dans les -siècles des siècles. _Amen_.» - - - - -VINGT-SEPTIÈME CHAPITRE - -L’INEFFABLE - - -Je fus ravie en esprit et je me trouvai en Dieu suivant un mode inconnu. -Je me sentais au milieu de la Trinité par un mode de présence plus grand -et plus élevé. Je recevais des biens plus énormes qu’à l’ordinaire, et -de ces biens coulaient des joies, des délices, des délectations -inénarrables, au-dessus de mes habitudes, et supérieures à mon -expérience. - -Les opérations divines qui se faisaient dans mon âme étaient trop -ineffables pour être racontées par un saint ou par un ange quelconque. -La divinité de ces opérations et la profondeur de leur abîme écrase la -capacité et l’intelligence de toute âme et de toute créature. Si je -parle d’elles, ma parole me fait l’effet d’un blasphème. Je suis -arrachée à mes anciennes habitudes. Adieu, vie cachée du Christ que j’ai -tant aimée autrefois; adieu, contemplation profonde de la profondeur, de -la profondeur chérie du Père, qui de toute éternité prédestina l’abîme à -son Fils, pour lui tenir compagnie; adieu, pauvreté, souffrances, -abjection, qui fûtes la Vie du Fils de Dieu, et qui fûtes aussi mon -repos sur la terre. Adieu, ténèbres sacrées où j’ai vu la face du -Seigneur; adieu, mon antique joie. - -Or, mon ancienne vie m’a été arrachée avec une telle onction, et parmi -les oublis d’un si profond sommeil, que je ne sais comment cela s’est -fait; je ne me souviens que d’une chose, c’est que j’ai eu ces choses, -et que je ne les ai plus. - -Dans les biens ineffables et les nouvelles opérations que subit mon âme, -Dieu fait d’abord mon opération, puis il se manifeste, et au moment où -il se découvre à mon âme, il l’accable sous des dons plus énormes, -accompagnés d’une plus haute, d’une plus ineffable lumière. - -Or, il se présente de deux manières. - -Voici le premier mode de manifestation. Il se manifeste dans l’intime de -l’âme: je comprends alors sa présence dans toute nature, dans toute -créature qui a reçu le don de l’être, dans le démon, dans l’ange, dans -le paradis, dans l’adultère, dans l’homicide, dans toute bonne action, -dans tout ce qui a reçu, à un degré quelconque, le don d’exister, dans -toute beauté, dans toute turpitude. Quand je suis dans cette vérité, ma -joie n’est pas plus immense à contempler Dieu dans une vertu que dans un -crime, dans un ange que dans un démon; le mode de présence est devenu -l’habitude de mon âme. Cette présence est une illustration pleine de -grâce et de vérité, et l’âme qui la possède est inaccessible au choc des -choses! Elle apporte les joies divines; le sentiment profond du Dieu qui -est là souffle l’humilité et la confusion; on se souvient qu’on est -pécheur. Avec la consolation et la joie divine, l’âme reçoit la sagesse -et la gravité. - -Quant au second mode de présence, il est tout à fait différent, et la -joie qu’il apporte n’est pas la même joie. - -Cette présence inconnue recueille profondément l’âme en elle, et là, -dans le fond, elle accomplit l’opération divine, avec une grâce -incomparablement plus grandiose. Tel est l’abîme où elle s’accomplit, -l’abîme inénarrable des délectations et des illustrations divines, que -cette manifestation de Dieu, sans autre bien que lui-même, est le -souverain bien, celui que les saints possèdent pendant l’éternité. Dans -la vie éternelle, les élus sont traités différemment; les uns ont plus, -les autres ont moins. Si j’essaie de parler de la vie éternelle, il me -semble qu’au lieu de parler, je blasphème et qu’au lieu de cultiver je -dévaste. S’il faut dire quelque chose, je dirai que les dons que -reçoivent les saints dans la vie éternelle sont des délectations de -l’âme par lesquelles Dieu augmente sa capacité pour le saisir et pour le -tenir. Oh! quand Dieu se présente à l’âme, quand le Seigneur découvre sa -face, il dilate l’âme et verse dans cette capacité subitement agrandie -des joies et des richesses inconnues; et cela se passe dans un abîme -dont je n’ai pas encore parlé; celui-ci est plus profond. L’âme est -arrachée à toute ténèbre: la connaissance de Dieu dépasse les -possibilités prévues par l’intelligence; et telle est cette lumière, et -telle est cette joie, et telle est cette évidence, et tel est cet abîme -nouveau qu’il est inaccessible à tout cœur créé. Après l’abîme, mon cœur -ignore; incapable de rien comprendre, de rien penser des choses de -l’abîme, il ne sait rien, si ce n’est peut-être l’impossibilité -naturelle où il était d’aller là. Des choses de l’abîme, il est -impossible de rien dire; pas un mot dont le son donne une idée de la -chose; pas une pensée, pas une intelligence qui puisse s’aventurer là. -Elles restent dans leurs domaines, dans les domaines inférieurs. Pas un -mot, pas une idée qui ressemble au Dieu de l’abîme. - -L’Ecriture sainte est si profonde, que l’homme le plus sage du monde -entier, trop faible pour la comprendre, est surpassé par la profondeur; -l’intelligence est trop courte. - -Mais s’il s’agit des opérations absolument ineffables qui sont et se -font dans l’âme, dans l’instant suprême, dans l’éblouissement de Dieu, -il n’y a plus même à balbutier. Mon âme est souvent ravie aux secrets -divins. Je comprends alors pourquoi l’Ecriture est facile et difficile; -pourquoi elle paraît se contredire; par où l’homme échappe au salut qui -vient d’elle; comment elle condamne, comment elle sauve Je sais ces -choses, et je me tiens debout sur elles, pleine de science, et quand je -reviens des secrets divins, je puis prononcer quelques petits mots avec -assurance. Maie s’il s’agit des opérations ineffables, s’il s’agit de -l’éblouissement de gloire, n’approchez pas, parole humaine; et ce que -j’articule en ce moment me fait l’effet d’une ruine, et j’ai l’épouvante -qu’on a quand on blasphème. Si toutes les consolations spirituelles, si -toutes les joies célestes, si toutes les délectations divines qui ont -été senties depuis le commencement du monde; allions plus loin, disons -autre chose, que dirais-je bien? Si tous les saints, qui ont vécu -avaient sans cesse parlé de Dieu, et si toutes les délectations, bonnes -ou mauvaises, qu’a jamais senties la créature terrestre étaient changées -en délices pures, en délices spirituelles, en délices éternelles, et si -ces délices devaient me conduire à l’inénarrable joie de voir Dieu -manifesté; si l’on m’offrait tout cela réuni, et si, pour le tenir, il -me fallait donner et changer un instant de ma joie suprême, un instant -de mon éblouissement, le temps qu’il faut pour lever ou pour fermer les -yeux, je dirais: Non, non, non. Tout ce que je viens d’énumérer n’est -rien, rien auprès de l’inénarrable. Entre ces choses et la mienne, la -distance est infinie. Je te le dis, pour essayer de déposer un mot dans -ton cœur. J’ai parlé du temps qu’il faut pour ouvrir ou fermer les yeux; -mais ma jouissance est beaucoup plus longue, elle dure longtemps, elle -revient souvent, elle opère avec sa puissance. - -Quant à l’autre mode de présence, la présence intérieure, dont j’avais -parlé d’abord, je l’ai presque continuellement. - -Les joies et les tristesses du dehors peuvent, jusqu’à un certain point -et dans une faible mesure, m’affecter intérieurement; mais j’ai dans -l’âme un sanctuaire où n’entre ni joie, ni tristesse, ni délectation, ni -vertu, ni quoi que ce soit qui ait un nom, c’est le sanctuaire du -souverain bien. - -Cette manifestation de Dieu (c’est Jésus-Christ que je veux dire, mais -je blasphème au lieu de parler, parce que les expressions me manquent), -cette manifestation de Dieu contient toute vérité, en elle je comprends -et possède toute vérité, toute vérité qui soit au ciel, sur terre ou en -enfer, ou enfouie dans une créature quelconque, et je la possède avec -une telle certitude, une telle évidence que si le monde entier se levait -pour me contredire, au lieu d’être troublée, je rirais. - -C’est là que je vois l’Etre de Jéhovah. Je vois aussi comment il a -agrandi ma capacité de le connaître, depuis les jours d’autrefois, -depuis les jours où je le voyais dans cette ténèbre qui fit les délices -de mes années d’apprentissage. A présent je me vois seule avec Dieu, -toute pure, toute sanctifiée, toute vraie, toute droite, toute certaine, -toute céleste en lui; et quand je suis dans cet état, j’oublie les -mondes. Et quelquefois alors, Dieu m’a dit «O fille de la divine -sagesse, temple du Bien-Aimé, son temple et ses délices; ô fille de la -paix, en toi repose la Trinité; en toi est toute vérité; tu me tiens, et -je te tiens.» - -Une des opérations que Dieu fait dans l’âme, c’est le don d’une immense -capacité, pleine d’intelligence et de délices, pour sentir comment Dieu -vient dans le sacrement de l’autel avec sa grande et noble société. Or, -quand je redescends, quand je quitte le point culminant, je me vois tout -péché, tout obéissance au péché, oblique et immonde, tout mensonge et -tout erreur; mais je suis tranquille; car l’onction divine me demeure -fidèle pour toujours, l’onction la plus élevée que je me souvienne -d’avoir eue pendant les jours de ma vie terrestre. Ce n’est pas moi-même -qui m’embarque sur cet océan; non, je suis conduite par le Seigneur, -conduite et enlevée. Je ne suis pas même capable de désirer cette -béatitude; je ne sais même pas comment je ferais pour la demander. Et -cependant elle ne me quitte plus. Dieu ravit mon âme sans me demander -mon consentement. Au moment où j’y pense le moins, mon Seigneur et mon -Dieu m’emporte tout à coup. Et j’embrasse le monde, et il ne me semble -plus être sur terre, mais dans le ciel, et en Dieu. Les hauteurs de ma -vie passée, sont bien basses près de celles-ci. O plénitude, plénitude! -ô lumière remplissante, certitude, majesté et dilatation, rien -n’approche de votre gloire! Or, cet éblouissement de Dieu, je l’ai eu -plus de mille fois, et jamais il n’a ressemblé à lui-même, éternellement -varié et nouveau à jamais. - -Dans une fête de la Chandeleur, Dieu me donna l’éblouissement de gloire, -et, pendant l’acte intérieur, mon âme eut la représentation d’elle-même, -et elle se vit. O altitude! ô majesté! Ni sur terre, ni au ciel, je -n’aurais pu ni croire, ni soupçonner, ni inventer une telle gloire. Et -mon âme, trop étroite pour elle-même, ne put s’embrasser ni se -comprendre. Si l’âme créée et finie ne peut se comprendre, jusqu’où -grandira son impuissance en face de l’immense et de l’infini, en face de -l’incirconscrit? - -Mon âme se présenta devant la face de Dieu avec une immense sécurité, -sans ombre et sans nuage; elle se présenta avec une joie inconnue, avec -un transport jeune, supérieur, au-dessus de toute excellence: la -nouveauté et la splendeur du prodige que j’étais dépassa mon -intelligence. - -Dans la rencontre que j’eus avec le Seigneur, je sentis l’ineffable, la -chose dont j’ai parlé, l’éblouissement de Dieu; puis des paroles me -furent dites, paroles sorties des lèvres du Très-Haut. Mais je ne veux -pas qu’elles soient écrites. - -Quand, après cela, l’âme revient en elle-même, elle y trouve une -disposition à jouir de toute peine et de toute injure portée pour Dieu -elle sent l’impossibilité d’une séparation. Aussi je criai: «O doux -Seigneur, qu’est-ce qui pourra me séparer de vous?» Et j’entendis cette -réponse: «Rien, avec ma grâce.» - -Mais j’ai pitié des paroles que je rapporte; ce qu’il y a d’admirable, -c’est la manière dont elles furent dites, et je ne peux pas rapporter -ceci. La voix me dit que cette chose que j’appelle l’éblouissement de -Dieu est la chose qu’ont les saints dans la vie éternelle; que c’est -celle-là, et non pas une autre; que les uns l’ont à un degré supérieur, -les autres à un degré inférieur; que le moindre éblouissement du ciel -surpasse le plus grand éblouissement de la terre, et ce fut dans -l’instant même de l’éblouissement que j’appris cela. - - - - -VINGT-HUITIÈME CHAPITRE - -LA CERTITUDE - - -Quelque temps après ma conversion, c’était ce jour-là une des fêtes de -la Vierge, je la suppliai de m’obtenir cette grâce immense, la certitude -de n’être pas trompée par les voix qui me parlaient. Je reçus une -réponse qui était une promesse, et la voix qui parlait ajouta: - -«Dieu s’est manifesté à toi, il t’a parlé, il t’a donné de Lui le -sentiment qu’il en a lui-même. Evite donc de parler, de voir et -d’entendre, autrement que selon Lui.» - -Je sentais dans celui qui parlait une discrétion et une maturité -inexprimables. Je demeurai dans la joie et dans l’espérance, avec le -sentiment de la prière exaucée. Il me fut dit au même instant que je -n’agirais plus autrement que par la conduite de Dieu. Voir, parler, -entendre selon Lui! Je commençai à faire ces trois choses; tout à coup -mon cœur fut soulevé de la terre et posé en Dieu, et quand il fallut -descendre aux choses de la vie, comme parler ou manger, rien ne dérangea -mon cœur de sa position; je ne pouvais ni penser, ni voir, ni sentir que -Dieu. Quand, à la fin de l’oraison, j’allais prendre de la nourriture, -j’en demandais la permission: «Va, disait la voix, mange avec la -bénédiction du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.» Quelquefois la -permission se faisait attendre, quelquefois non. Cela dura trois jours -et trois nuits. - -Enfin, ravie en esprit, pendant la messe, je vis Dieu au moment de -l’élévation. Après cette vision, il resta en moi une douceur inénarrable -et une joie immense qui durera toute ma vie. C’est dans cette vision que -je reçus l’assurance demandée, et le doute prit la fuite. Je reçus -pleine satisfaction; j’eus la certitude de Dieu m’ayant parlé. - - - - -VINGT-NEUVIÈME CHAPITRE - -L’ONCTION - - -Une autre fois, j’étais en oraison. J’entendis des paroles de paix: «O -ma fille chérie, disait la voix, je t’aime beaucoup plus que tu ne -m’aimes; ô mon temple choisi, le cœur du Dieu tout-puissant est appliqué -sur ton cœur.» - -Un sentiment inconnu et inexprimablement délicieux coula dans tous mes -membres, et je tombai à terre, et je restai étendue. La voix reprit: - -«Le Dieu tout-puissant t’a élue par-dessus toutes les femmes de cette -ville, et a posé son amour en toi. Il fait ses délices en toi, en toi et -en ta compagne. Que votre vie soit donc lumière et miséricorde pour -quiconque la regardera; qu’elle soit justice et jugement pour quiconque -ne la regardera pas.» - -Et mon âme vit dans une lumière que ce jugement serait plus terrible -pour les prêtres que pour les laïques, parce que le mépris qu’ils font -des choses divines est rendu plus effroyable par la connaissance qu’ils -ont des Ecritures. - -La voix reprit: «L’amour que le Tout-Puissant a posé en vous est si -grand que sa présence est continuelle dans votre âme, quoique le -sentiment ne soit pas le même toujours. En ce moment, ses yeux sont sur -vous.» - -Alors des yeux de l’esprit je vis... comment dirai-je... pour parler un -langage quelconque? Je dirai, parmi les transports d’une joie -inénarrable, je vis, des yeux de mon esprit, les yeux de l’Esprit -divin... Mais qu’est-ce que mes misérables paroles? J’en suis dégoûtée, -j’en ai honte; elles me font l’effet d’indignes plaisanteries. - -Au milieu de ma joie, mes péchés revinrent à ma mémoire, et aucun bien -ne me paraissait être en moi, et je ne voyais rien dans ma vie qui fût -présentable devant Dieu. - -La chose était si grande, que je ne pouvais y croire: et je répondis: -«Si Celui qui me parle était le Fils de Dieu, rua joie ne serait-elle -pas plus énorme? si j’étais sûre que c’est bien vous qui êtes en moi, en -moi, telle que je me connais, je ne pourrais pas supporter ce délire. -Comment se fait-il que je ne meure pas de joie?» - -Il répondit: «Tu as la joie que je veux; si elle n’est pas plus énorme, -c’est que je ne veux pas; mais la voici qui va devenir plus énorme. -Regarde! le monde entier est plein de moi.» - -Et je vis que toute créature était pleine de Dieu. - -«Je peux tout, dit-il; tout, et même ceci: je peux faire que tu me voies -avec les yeux du corps, comme les apôtres m’ont vu, et que tu n’aies -aucun plaisir, ni aucun sentiment.» - -Il ne disait rien de tout cela dans un langage humain; mais mon âme -comprenait tout! elle comprenait cela, et beaucoup de choses plus -grandes, et elle sentait la vérité des choses. - -Pourtant elle voulut de cette vérité une preuve, une manifestation, et -elle cria: «Oh! puisqu’il en est ainsi, puisque vous êtes le Dieu -tout-puissant, vous qui dites les grandes choses: oh! donnez-moi un -signe, un signe que c’est vous, un signe, Seigneur, que c’est bien -vous.» - -Je pensais à un signe matériel et visible, une chandelle allumée dans la -main, une pierre précieuse, n’importe quoi. Un signe! un signe! tout ce -que vous voudrez, pourvu que ce soit un signe; personne ne le verra sans -votre permission. - -Celui qui me parle répondit: - -«Le signe que tu demandes ne te donnerait qu’un moment de joie, le temps -de voir et de toucher; mais le doute reviendrait, et l’illusion serait -possible dans un signe de cette nature. - -«Laisse-moi le choix. Je te donnerai un signe d’un ordre supérieur, qui -vivra éternellement dans ton âme, et tu le sentiras éternellement. Ce -signe, le voici: Tu seras illuminée et embrasée, maintenant et toujours, -brûlante d’amour, et dans l’amour, maintenant et à jamais. Voilà le -signe le plus assuré qui soit, le signe de ma présence, le signe -authentique, et personne ne peut le contrefaire. - -«Je t’en fais présent, qu’il descende au fond de toi. Je te donne plus -que tu ne m’as demandé. Voici que je plonge l’amour en toi: Tu seras -chaude, embrasée, ivre, ivre sans relâche; tu supporteras pour mon amour -toutes les tribulations. Si quelqu’un t’offense en paroles ou en actes, -tu crieras que tu es indigne, indigne d’une telle grâce. Cet amour que -je te donne pour moi, c’est celui que j’ai eu pour vous quand je portai -pour vous jusqu’à la croix la patience et l’humilité. Tu sauras que je -suis en toi, si toute parole et toute action ennemie provoquent en toi, -non pas la patience, mais la reconnaissance et le désir. Ceci est le -signe certain de ma grâce. En ce moment, je te fais une onction que je -fis à saint Cyr et à plusieurs autres.» - -Je sentis l’onction; je la sentis, je la sentis avec une douceur -tellement inexprimable, que je désirais mourir, mais mourir dans toutes -les tortures possibles. Je ne comptais plus pour rien les tourments des -martyrs; j’en désirais de plus terribles. J’aurais voulu que le monde -entier me fît don, avec toutes les injures possibles, de toutes les -tortures dont il dispose. Il m’eût été si doux de prier pour ceux qui -m’en auraient fait cadeau. Au lieu de m’étonner de ces saints qui ont -prié pour leurs persécuteurs et leurs bourreaux, ils devaient, me -dis-je, insister auprès de Dieu et lui arracher pour eux quelque grâce -spéciale. Oh! comme j’aurais prié pour ceux qui m’auraient donné ce que -je demandais! de quel amour je les aurais aimés! comme j’aurais compati -à leurs misères! Ni peu, ni beaucoup, dans aucune mesure, je ne puis -exprimer la douceur de cette onction qui m’était inconnue. Dans d’autres -consolations, j’aurais désiré une mort prompte. Mais dans celle-ci, qui -était tout autre et d’une autre nature, j’ambitionnais une mort horrible -et lente, accompagnée de tous les tourments possibles. J’appelais ainsi -toutes les tortures du monde entier, et je les appelais sur celui de mes -membres qu’elles auraient voulu choisir; et, réunies, elles étaient peu -de chose devant les yeux de mon désir. Mon âme comprenait leur petitesse -auprès des biens promis pour la vie éternelle. Et elle comprenait dans -la certitude; et si tous les sages du monde venaient me dire le -contraire, je ne les croirais pas. Et je jurerais le salut éternel de -tous ceux qui vont par cette voie; je jurerais sans peur. Le signe a -plongé dans le fond de mon âme illustrée d’une telle splendeur, qu’elle -serait invincible à tout amour. Et je suis le signe sans interruption; -et il est lui-même la voie du salut, l’amour de Dieu et de la souffrance -désirée pour son nom.» - -Dieu parla encore et me dit: - -«Fais écrire ce que je viens de faire en toi et à la fin du récit, je -veux qu’on ajoute ces mots: Que grâces soient rendues au Seigneur Que -dans la joie comme dans la tristesse, quiconque veut conserver la grâce -tienne les yeux fixés sur la croix.» - -Quant au signe et à ce qui le concerne, mon âme comprenait ce que la -parole ne peut rendre, et elle comprenait avec une plénitude qui la -plongeait dans les choses qu’on ne peut pas dire, et l’inexprimable joie -de cette plénitude échappe à toute expression et à toute tentative -d’expression, et le premier mot de cela ne sera jamais dit dans une -langue humaine. - -Que Dieu me pardonne mes misérables paroles! Qu’il ne m’impute pas, -qu’il ne me reproche pas le vide et le défaut de ce mauvais récit! - - - - -TRENTIÈME CHAPITRE - -JÉSUS-CHRIST - - -Je méditais un jour sur la Passion du Fils de Dieu et sur sa pauvreté. -Or, le Christ me donna la _vision_ de sa pauvreté. Il me la montra -immense dans mon cœur. Sa volonté était empressée; il m’ordonnait de la -voir et de la bien considérer. Et je voyais ceux pour lesquels il se fit -pauvre. J’eus un tel sentiment de reproche et de douleur, que mon cœur -tomba en défaillance. - -Puis il augmenta en moi la lumière qui donnait sur sa Passion. Je le vis -pauvre d’amis, pauvre de parents; enfin je le vis pauvre de lui-même, et -relativement à son humanité, incapable de s’aider. On dit quelquefois -que sa puissance divine était cachée, à cause de son humanité; elle -n’était pas cachée, j’en ai reçu de Dieu l’assurance; mais quand je vis -où Jésus fut réduit quant à son humanité, je commençai à entrevoir pour -la première fois les dimensions de mon orgueil: je sentis une douleur -que je ne connaissais pas, plus grande que jamais, et tellement -profonde, que je me crois désormais incapable de la joie. J’étais debout -dans ma méditation, debout dans ma douleur, et il lui plut de me -découvrir, dans l’abîme de sa Passion, des choses que je ne savais pas. -Je compris de quel œil il voyait tous ces cœurs de bourreaux obstinés -contre lui. Il voyait tous leurs membres conspirer ensemble dans -l’unique sollicitude d’abolir son nom et sa mémoire. Il voyait leur -colère rassembler leurs souvenirs et ramasser leurs forces pour détruire -le Sauveur; il voyait leurs subtilités, leurs ruses, leurs machinations; -il voyait tous leurs conseils et la multitude de leurs calomnies, et -leur rage, et leur atroce colère; il comptait un à un leurs préparatifs; -il assistait à leurs pensées, aux recherches intérieures et extérieures -que faisait leur cruauté pour préparer à son supplice des raffinements -inconnus. Leur férocité eut d’innombrables inventions. Il voyait les -tortures qu’on lui préparait, et les injures, et les ignominies. - -Dans cette lumière mon âme vit, de la Passion du Christ, plus de choses -que je ne puis et même que je ne veux en déclarer. J’ai fait certaines -découvertes pour lesquelles je demande la permission de me taire. - -Et alors mon âme cria: - -«O Mère désolée, sainte Marie, dites-moi quelque chose de la Passion du -Fils; car vous en avez vu plus que tout autre saint, à cause de votre -grand amour. Vous l’avez vu avec les yeux du corps et avec ceux de -l’âme; vous avez beaucoup vu, parce que vous avez beaucoup aimé.» - -Et mon âme redoubla ses cris. - -Il y a encore un autre saint qui pourrait me dire un mot de la Passion. - -Et je criai dans mon délire: - -«Tout ce qu’on dit de cette Passion, tout ce qu’on raconte, tout cela -n’est rien près de ce qu’a vu mon âme. Et je ne peux pas beaucoup plus -que les autres la dire comme je l’ai vue. J’ai vu dans ma vision, trois -fois épouvantable, que la Mère des douleurs, bien qu’elle ait plongé -dans la Passion plus à fond que tout autre saint, plus à fond que le -disciple aimé, j’ai vu de mille manières, qu’elle est incapable de -raconter la chose comme elle est; le disciple bien-aimé en est incapable -aussi. - -Et si quelqu’un me racontait la Passion telle qu’elle fut, je lui -répondrais: _C’est toi, c’est toi qui l’as soufferte!!!_ - -Cette vision me fit faire connaissance avec les douleurs que je ne -connaissais pas. Je commençai à souffrir ce que je n’avais pas souffert. - -Je ne sais pas comment mon corps ne tombe pas par morceaux. Ce souvenir -m’interdit la légèreté; j’ai perdu depuis ce jour une certaine -disposition d’âme; ayant su ce que c’était que l’infirmité totale, les -jours se sont écoulés sans m’apporter les joies qu’ils m’apportaient -jadis. - - - - -TRENTE ET UNIÈME CHAPITRE - -LE CALVAIRE - - -Une autre fois encore, la douleur de Jésus-Christ fut mise devant mes -yeux. Ni la langue ne suffit pour dire ce que j’ai vu, ni le cœur pour -le sentir. Tout sentiment me devient impossible, excepté le sentiment -d’une douleur sans exemple dans ma vie. Et je fus transformée en -douleur. - -Et mon âme vit dans l’âme du Christ quelques-unes de ses douleurs avec -leurs causes. - -Cette âme était sans tache, absolument sainte, et ne devait, quant à -elle, jamais connaître le châtiment. - -Il ne souffrait donc que pour nous, que pour nous très ingrats, très -indignes, qui nous moquions de lui dans le moment même où il nous -rachetait. Le péché de ses bourreaux étant sans proportion, Jésus, qui -haïssait le péché d’une haine infinie, ne sentait pas seulement sa -Passion en tant que supplice, il la sentait en tant que péché et -souffrait d’elle en tant que péché plus que des autres crimes. Le péché -avait pour auteur des peuples entiers, les Gentils, les Juifs, ou plutôt -le genre humain réuni contre Dieu dans un jour de grande fête. Sa -douleur sans mesure, digne du crime et des criminels, de leur nombre et -de son énormité, se répandait sur les nations. Il souffrait -inexprimablement de la malice de ses ennemis; leur zèle à abolir son -souvenir, son nom et ses élus lui perçait le cœur. Il compatissait à ses -disciples, persécutés à cause de lui, qui tombaient du haut de la foi. -Il compatissait aux douleurs de sa mère. Il était abandonné dans sa -détresse, sans secours, sans consolation. Cette âme très sainte et très -noble recevait la douleur de partout à la fois. Toutes les tortures de -son corps très délicat, très pur, très sensible, retombaient avec toutes -les amertumes, toutes les angoisses, tous les déchirements spirituels, -retombaient sur son âme déchirée à la fois, par la souffrance sans -restriction, par la souffrance universelle. - -Ne croyez pas que ce soit là tout. La lumière de la vision me montra la -foule des autres tortures pour lesquelles j’ai demandé la permission du -silence. - -C’est pourquoi, arrachée à moi-même par la douleur, ravie hors de moi -dans l’extase de la douleur, - -_Je fus transformée en la douleur de Jésus-Christ crucifié._ - -Ce fut pour cette compassion que Dieu m’accorda une grâce double: -d’abord il fortifia tellement ma volonté, que je ne peux plus vouloir -autre chose que ce qu’il veut; puis il établit mon âme dans un état à -peu près immuable. Je possède Dieu avec une telle plénitude, que j’ai -été transportée dans un lieu nouveau. J’ai été ravie avec mon cœur, ma -chair et mon âme, sur les montagnes de la paix, et je suis contente de -toutes choses. - - - - -TRENTE-DEUXIÈME CHAPITRE - -LES CLOUS - - -Une autre fois je songeais à la douleur incommensurable de Jésus-Christ -sur la croix, et je pensais à ces clous qui, d’après une certaine -parole, avaient porté la chair des mains et des pieds dans l’intérieur -du bois, et je désirais voir au moins cette petite partie de la chair du -Christ que ces clous avaient portée dans l’intérieur du bois. Cette -souffrance du Christ me donna une telle douleur, que je ne fus plus -capable de me tenir debout. Je baissai la tête et je tombai. Alors je -vis Jésus-Christ incliner sa tête sur mes bras, qui étaient étendus à -terre; il me montra les siens, et en même temps son cou. Aussitôt ma -douleur se changea en une joie telle, que je perdis le sentiment et la -vue de tout ce qui n’était pas lui. Le cou était d’une beauté à faire -mourir la parole humaine. Je compris que cette beauté inouïe était le -rejaillissement de la divinité, et cependant mes yeux ne voyaient que -son cou, dans une splendeur merveilleuse. Beauté incomparable, qui n’a -pas de pareille en ce monde, couleur qui ne ressemble à aucune couleur -connue, si quelque chose se rapproche de vous, c’est la lumière dans -laquelle quelquefois à la messe j’aperçois le corps du Christ, à -l’élévation! - - - - -TRENTE-TROISIÈME CHAPITRE - -L’AMOUR VRAI ET L’AMOUR MENTEUR - - -Une autre fois, c’était le quatrième jour de la semaine sainte, j’étais -plongée dans une méditation sur la mort du Fils de Dieu, et je méditais -avec douleur, et je m’efforçais de faire le vide dans mon âme, pour la -saisir et la tenir tout entière recueillie dans la Passion et dans la -mort du Fils de Dieu, et j’étais abîmée tout entière dans le désir de -trouver la puissance de faire le vide, et de méditer plus efficacement. - -Alors cette parole me fut dite dans l’âme: «Ce n’est pas pour rire que -je t’ai aimée.» - -Cette parole me porta dans l’âme un coup mortel, et je ne sais comment -je ne mourus pas; car mes yeux s’ouvrirent, et je vis dans la lumière de -quelle vérité cette parole était vraie. Je voyais les actes, les effets -réels de cet amour, jusqu’où en vérité il avait conduit le Fils de Dieu. -Je vis ce qu’il supporta dans sa vie et dans sa mort pour l’amour de -moi, par la vertu réelle de cet amour indicible qui lui brûlait les -entrailles, et je sentais dans son inouïe vérité la parole que j’avais -entendue; non, non, il ne m’avait pas aimée pour rire, mais d’un amour -épouvantablement sérieux, vrai, profond, parfait, et qui était dans les -entrailles. - -Et alors mon amour à moi, mon amour pour lui, m’apparut comme une -mauvaise plaisanterie, comme un mensonge abominable. Ici ma douleur -devint intolérable, et je m’attendis à mourir sur place. - -Et d’autres paroles vinrent, qui augmentèrent ma souffrance: «Ce n’est -pas pour rire que je t’ai aimée; ce n’est pas par grimace que je me suis -fait ton serviteur; ce n’est pas de loin que je t’ai touchée!» - -Ma douleur, déjà mortelle, allait toujours en augmentant, et je criais: - -«Eh bien! moi, c’est tout le contraire. Mon amour n’a été que -plaisanterie, mensonge, affectation. Je n’ai jamais voulu approcher de -vous, en vérité, pour partager les travaux que vous avez soufferts pour -moi, et que vous avez voulu souffrir; je ne vous ai jamais servi dans la -vérité et dans la perfection, mais dans la négligence et dans la -duplicité.» - -Lorsque je vis ces choses, lorsque, je vis de mes yeux la vérité de son -amour et les signes de cette vérité, comment il s’était livré tout -entier et totalement à mon service, comment il s’était approché de moi, -comment il s’était vraiment fait homme pour porter et sentir en vérité -mes douleurs; quand je vis en moi tout le contraire absolument, je crus -mourir de douleur. Il me semblait que ma poitrine allait se disjoindre -et mon cœur éclater. Et comme j’étais occupée spécialement de cette -parole: «Ce n’est pas de loin que je t’ai touchée», il en ajouta une -autre, et j’entendis qu’il disait: - -«Je suis plus intime à ton âme qu’elle-même.» - -Et ma douleur augmenta. Plus je voyais Dieu intime à moi, plus je me -voyais éloignée de lui. Il ajouta d’autres paroles qui me firent voir -les entrailles de l’éternel amour: - -«Si quelqu’un voulait me sentir dans son âme, je ne me soustrairais pas -à lui; si quelqu’un voulait me voir, je lui donnerais avec transport la -vision de ma face; si quelqu’un voulait me parler, nous causerions -ensemble avec d’immenses joies.» - -Ces paroles excitèrent en moi un désir: ne rien sentir, ne rien voir, ne -rien dire, ne rien faire qui pût déplaire à Celui qui parlait. Je sentis -que Dieu demande spécialement à ses fils, à ses élus, aux élus de sa -vision et de la parole divine, de n’avoir pas l’ombre d’un rapport avec -son ennemi. - -Il me fut encore dit: - -«Ceux qui aiment et suivent la voie que j’ai suivie, la voie des -douleurs, ceux-là sont mes fils légitimes. Ceux dont l’œil intérieur est -fixé sur ma Passion et sur ma mort, sur ma mort, vie et salut du monde, -sur ma mort, et non pas ailleurs, ceux-là sont mes enfants légitimes, et -les autres ne le sont pas.» - - - - -TRENTE-QUATRIÈME CHAPITRE - -LA CROIX ET LA BÉNÉDICTION - - -Un jour j’étais à la messe dans l’église Saint François. On approchait -de l’élévation et le chœur des Anges retentissait: _Sanctus, Sanctus, -Sanctus_, etc.; mon âme fut emportée et ravie dans la lumière incréée; -elle fut attirée, elle fut absorbée, et voici une plénitude ineffable, -ineffable, en vérité. - -Regardez comme rien, comme absolument rien, tout ce qui peut être -exprimé en langue humaine. - -O création inénarrable du Dieu incréé et tout-puissant, les louanges -qu’on peut chanter sont de la poussière auprès de vous. Absorption -sacrée de l’abîme où me plonge la main du Dieu ravissant, après votre -transport, mais encore sous l’influence qui l’avait précédé, m’apparut -l’image du Dieu crucifié, comme un instant après la descente de croix; -le sang était frais et rouge et coulant encore des blessures et les -plaies étaient récentes. Alors dans les jointures je vis les membres -disloqués; j’assistai au brisement intérieur qu’avait produit sur la -croix l’horrible tiraillement du corps, je vis ce qu’elles avaient fait, -les mains homicides. Je vis les nerfs, je vis les jointures, je vis le -relâchement, l’allongement contre nature qu’avaient fait dans le -supplice, quand ils avaient tiré sur les bras et sur les jambes, les -déicides. Mais la peau s’était tellement prêtée à cette tension, que je -n’y voyais aucune rupture. - -Cette dissolution des jointures, cette horrible tension des nerfs, qui -me permit de compter les os, me perça le cœur d’un trait plus douloureux -que la vue des plaies ouvertes. Le secret de la Passion, le secret des -tortures de Jésus, le secret de la férocité des bourreaux, m’était -montré plus intimement dans la douleur des nerfs que dans l’ouverture -des plaies, dans le dedans que dans le dehors. Alors je sentis le -supplice de la compassion; alors, au fond de moi-même, je sentis dans -les os et dans les jointures une douleur épouvantable, et un cri qui -s’élevait comme une lamentation, et une sensation terrible, comme si -j’avais été transpercée tout entière, corps et âme. - -Ainsi absorbée et transformée en la douleur du Crucifié, j’entendis sa -voix bénir les dévoués qui imitaient sa Passion et qui avaient pitié de -lui. - -«Soyez bénis, disait-il, soyez bénis par la main du Père, vous qui avez -partagé et pleuré ma Passion, vous qui avez lavé vos robes dans mon -Sang. Soyez bénis, vous qui, rachetés de l’enfer par les immenses -douleurs de ma croix, avez eu pitié de moi; soyez bénis, vous qui avez -été trouvés dignes de compatir à ma torture, à mon ignominie, à ma -pauvreté. Soyez bénies, ô fidèles mémoires! Vous qui gardez au fond de -vous le souvenir de ma Passion! Ma Passion, unique refuge des pécheurs, -ma Passion, vie des morts, ma Passion, miracle de tous les siècles, vous -ouvrira les portes du royaume éternel que j’ai conquis pour vous, par -elle. Dans les siècles des siècles, vous qui avez eu pitié, vous -partagerez la gloire! Soyez bénis par le Père, soyez bénis par -l’Esprit-Saint, bénis en esprit et en vérité par la bénédiction que je -donnerai au dernier jour; car je suis venu chez moi, et au lieu de me -repousser comme un persécuteur, vous avez offert au Dieu désolé -l’hospitalité sacrée de votre amour! J’étais nu sur la croix, j’avais -faim, j’avais soif, je souffrais, je mourais, j’étais pendu par leurs -clous, vous avez eu pitié! Soyez bénis, ouvriers de miséricorde! A -l’heure terrible, à l’heure épouvantable, je vous dirai; Venez, les -bien-aimés de mon Père; car j’avais faim sur la terre, et vous m’avez -offert le pain de la pitié...» - -Il ajouta des choses étonnantes; mais ce qui est absolument impossible, -c’est d’exprimer l’amour qui brillait sur ceux qui ont pitié... «O -bienheureux! ô bénis! Suspendu à la croix, j’ai crié, pleuré et prié -pour mes bourreaux: «Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils -font», qu’est-ce que je ferai, qu’est-ce que je dirai pour vous, pour -vous qui avez eu pitié, pour vous qui m’avez tenu compagnie, pour vous -mes dévoués, qu’est-ce que je dirai pour vous, quand j’apparaîtrai, non -pas sur la croix, mais dans la gloire, pour juger le monde?» - -Je demeurai frappée au fond, beaucoup plus émue que je ne puis le dire; -les affections qui me venaient de la croix sont au-dessus des paroles. -Il ajouta plusieurs paroles qui me mirent en feu; mais je n’ai ni la -volonté ni le pouvoir de les écrire. - - - - -TRENTE-CINQUIÈME CHAPITRE - -LES VOIES DE LA DÉLIVRANCE - - -Un autre jour j’étais en prière. Je méditais avec une douleur profonde, -absolument intérieure, sur la Passion. Je cherchais à mesurer, à peser -mes crimes, puisque leur rédemption n’a pas coûté au Fils de Dieu -seulement des prières ou seulement des larmes, mais la mort et cette -mort! Je tâchais de calculer ce que peut peser la damnation, puisque, -pour soulever ce poids, il n’a fallu ni la mort d’un ange, ni celle d’un -archange, mais celle du vrai Dieu! Et je me plongeais dans la pensée de -l’enfer et de ses tourments immenses, et de sa misère infinie, et de ses -tortures innombrables! Puis je tâchais de peser mon ingratitude. Pour le -bienfait sans nom ni mesure, qu’est-ce que j’apporte en retour? le -péché. Le péché quotidien, l’oubli de la résurrection, le refus de -coopérer. La miséricorde de Dieu contemplée dans un abîme, dans l’autre -mon injustice et ma démence, tout cela me conduisit à une espèce de -sagesse. Dans cet état, j’eus la révélation des péchés de toute espèce, -et des tortures, et des supplices dont la Passion de Jésus nous a -sauvés. J’étais dans la foule; mais telle fut la lumière de cette vision -épouvantable, que ce fut à peine si je pus m’empêcher de rugir au milieu -des hommes. - -J’eus l’apparition du Christ crucifié. Il me montra comment il avait été -suspendu à la croix, et comment l’homme qui se perd est sans excuse à -jamais. Car le salut exige de l’homme ce que le médecin exige du malade; -il faut avouer son mal, et exécuter l’ordonnance. Il n’y a pas de -dépense à faire pour le traitement. Il n’y a qu’à se montrer au médecin, -faire les choses prescrites, et se garder des choses défendues. - -Mon âme eut alors l’intelligence de l’antidote qui réside dans le sang -du Christ. L’antidote se distribue gratis, et n’exige qu’une -disposition. Alors tous mes péchés furent étalés devant mon âme, et je -reconnus dans chacun de mes membres une infirmité spirituelle. - -Alors, conformément à ce que je venais d’apprendre, je m’efforçai -d’étaler devant Dieu toutes les misères de mon âme et de mon corps, et -je criai: «O Seigneur, mon Dieu, qui tenez dans vos mains ma guérison -éternelle, puisque vous avez promis de me guérir si seulement j’étale -devant vos yeux mes plaies, Seigneur, puisque je suis l’infirmité même; -puisqu’il n’y a pas en moi un atome qui ne soit une infection et une -pourriture, du fond de mon abîme, j’étale devant vos yeux mes misères -une à une et tous les péchés de tous mes membres, et toutes les plaies -de mon âme, et toutes les plaies de mon corps. Alors, je comptai, je -désignai chaque misère, et je dis: Seigneur miséricordieux, qui tenez -dans vos mains ma guérison, regardez ma tête: je l’ai couverte mille -fois des insignes de l’orgueil; j’ai donné à mes cheveux, en les -tordant, des formes contre nature; et, disant cela, je ne dis pas tout. -Seigneur, regardez mes misérables yeux, pleins d’impudicité et injectés -d’envie, etc.» - -Je continuais à accuser chacun de mes membres et à raconter leur -lamentable histoire. - -Jésus écouta tout avec une grande patience, et répondit avec une grande -joie. Il montra pour chaque chose le remède dans sa main et l’ordre qui -présidait à la rédemption, et je vis sa compassion immense pour mon âme, -et il disait: - -«Ma fille, ne crains ni ne désespère. Quand tu serais infectée de toutes -les putréfactions, et morte de toutes les morts, je suis puissant pour -te guérir, si tu veux appliquer sur ton âme et sur ton corps ce que je -te donnerai. Tu m’as longuement détaillé les infirmités spirituelles de -la tête: tu t’es lamentée au fond de moi. Les attentats que tu as -commis, dans tes parures, par les couleurs contre nature que tu as -données à tes joues et les torsions contre nature que tu as données à -tes cheveux, toute ta fierté honteuse, tout ton orgueil, toute la vaine -gloire avec laquelle tu t’es montrée devant les hommes et contre Dieu, -toutes ces misères pour lesquelles il te semble qu’une honte éternelle -t’attend en enfer, dans l’endroit du lac le plus profond, tout cela est -expié! J’ai satisfait, j’ai porté ta pénitence, j’ai souffert -horriblement. Pour toutes ces peintures et ces onguents, qui ont -déshonoré ta tête, la mienne fut tirée par la barbe, dépouillée de -cheveux, percée d’épines, frappée à coups de roseau, ensanglantée, -moquée, méprisée, méprisée jusqu’au couronnement! - -«Tu te peignais les joues pour les montrer à des hommes malheureux et -mendier leurs faveurs; sois tranquille; ma face a été couverte par les -crachats de ces misérables; elle a été déformée et gonflée de leurs -soufflets; elle a été cachée sous un voile honteux. Tu t’es servie de -tes yeux pour regarder en vain, pour regarder ce qui nuit, pour te -réjouir contre Dieu; mais les miens ont été voilés, ils ont été noyés -dans mes larmes d’abord, et dans mon sang ensuite. Le sang qui coulait -de ma tête les aveuglait. - -«Pour les crimes de tes oreilles, qui ont entendu l’inutile et le -mauvais, et qui ont pris plaisir dans les paroles nuisibles, j’ai fait -l’épouvantable pénitence qui a fait pénétrer en moi une tristesse -abondante et immense. J’ai entendu les fausses accusations, les paroles -dénigrantes, les insultes, les malédictions, les moqueries, les rires, -les blasphèmes, la sentence de mort portée par le juge inique, et les -pleurs de ma mère! J’ai entendu sa compassion. Tu as connu les plaisirs -de la gourmandise, et tu as même abusé des choses qu’on boit; mais j’ai -eu la bouche desséchée par la faim, la soif et le jeûne. On m’a présenté -le fiel et le vinaigre. Tu as médit, tu as calomnié, tu t’es moquée, tu -as blasphémé, tu as menti, et menti jusqu’au parjure. Ce n’est pas tout. -Tu as fait autre chose; mais j’ai gardé le silence devant les juges et -les faux témoins, et mes lèvres closes ne m’ont pas excusé. Mais j’ai -toujours annoncé la vérité, et prié Dieu de tout mon cœur pour mes -bourreaux. Ton odorat n’est pas pur; tu te souviens de certains plaisirs -dus à de certains parfums; mais j’ai senti l’odeur infecte des crachats; -je les ai supportés sur ma face, sur mes yeux, sur mes narines. - -«Ton cou s’est agité par les mouvements de la colère et de la -concupiscence, et de l’orgueil; souviens-toi qu’il s’est dressé contre -Dieu. Mais le mien a été frappé et meurtri par les soufflets. Pour les -péchés de tes épaules, les miennes ont porté la croix. Pour les péchés -de tes mains et de tes bras, qui ont fait ce que tu sais bien, mes mains -ont été percées de gros clous, fixées au bois, et j’étais suspendu par -elles, et elles supportaient mon corps. Pour les péchés de ton cœur, où -se sont déchaînées la haine, l’envie et la tristesse, de ton cœur -possédé par la concupiscence et par l’amour mauvais, le mien a été percé -d’un coup de lance, et c’est de ma blessure qu’a coulé ton remède, l’eau -pour éteindre le mauvais feu, le sang pour la rédemption des colères et -la rédemption des tristesses. Pour les péchés de tes pieds, pour les -danses inutiles, pour leurs marches lascives, pour leurs courses vaines, -les miens, qu’on aurait pu attacher seulement, ont été percés et cloués -à la croix. Au lieu de tes chaussures à jour, élégamment façonnées, ils -ont été couverts de sang. Le sang sortait de leurs blessures, le sang de -tout le corps tombait sur eux. - -«Pour les péchés de tout ton corps, pour toute ta sensualité dans la -veille et dans le sommeil, j’ai été cloué à la croix, frappé -horriblement, tiraillé à la façon d’une peau, et étendu sur la croix. -J’ai été mouillé des pieds à la tête par la sueur de sang, qui a coulé -jusqu’à terre; j’ai été serré très fortement contre le bois très dur, -souffrant d’atroces tortures, criant, soupirant, pleurant, gémissant et -je suis mort dans mon gémissement, tué par ces tigres! Pour la -rédemption de tes parures vaines, choisies et portées sans but, j’ai été -nu sur la croix. Ces misérables se disputaient ma robe et mes vêtements; -ils les jouaient sous mes yeux. Nu comme je suis sorti du sein de la -Vierge, livré à l’air, au froid, au vent, aux regards des hommes et des -femmes, au haut d’une croix, pour être mieux vu, mieux moqué, mieux -déshonoré, j’ai été étendu et étalé. - -«Pour tes richesses mal acquises, que tu as retenues ou dépensées, j’ai -porté la pauvreté, sans palais, sans maison, sans abri pour naître ni -pour vivre, ni pour mourir, et je n’aurais pas eu de sépulcre, et -j’aurai été livré aux chiens et aux oiseaux de proie, si quelqu’un par -pitié pour ma grande misère, ne m’eût donné place dans un sépulcre à -lui. J’ai dépensé pour les pécheurs mon sang et ma vie, et je n’ai rien -gardé pour moi. La pauvreté m’a tenu compagnie dans la vie et dans la -mort.» - -Le Christ parle ainsi, et parce que mon âme avait reçu la délectation -des péchés du corps, je vis les douleurs de toute nature portées par -l’âme du Christ, je les vis dans leur diversité et dans leur horreur. Je -vis son âme torturée par la passion de son corps, par la douleur de sa -mère, par notre refus d’adorer, par notre refus de compatir. - -Et il ajouta: - -«Tu ne trouveras ni péché ni maladie de l’âme, dont je n’aie porté la -peine et offert le remède. A cause des immenses douleurs que vos âmes -misérables devaient subir en enfer, j’ai voulu être torturé pleinement -et totalement. Ne t’afflige donc pas; mais tiens-moi compagnie dans la -douleur, dans l’opprobre et dans la pauvreté. - -«Marie-Magdeleine était malade, elle fit ce que j’ai dit et désira sa -délivrance, et fut délivrée de tout, parce qu’elle l’avait désiré. Celui -qui désirerait serait délivré comme elle.» - -Le Crucifié ajouta: - -«Quand mes fils, abandonnant mon royaume, se sont faits enfants du -diable, s’ils reviennent au Père, le Père a une grande joie et leur fait -sentir la délectation supérieure. Le Père a une telle joie, qu’il leur -donne une certaine délectation qu’il ne donne pas aux vierges fidèles. -Ceci vient de l’immense amour qu’il a pour eux, et de l’immense -miséricorde qu’excite la vue de leur misère. Ceci vient encore de ce que -le pécheur, devant la majesté et la clémence du Seigneur, se reconnaît -digne de l’enfer. C’est pourquoi plus grand l’homme aura été dans le -péché, plus grand il pourra être aussi dans l’autre abîme.» - -Et il ajouta: - -«L’homme qui veut trouver la grâce doit toujours, soit dans la joie, -soit dans la tristesse, tenir ma croix de bois immobile devant ses -yeux.» - - - - -TRENTE-SIXIÈME CHAPITRE - -LA JOIE - - -Un jour, je regardais la croix, et sur elle le Crucifié; je le voyais -avec les yeux du corps. Tout à coup mon âme fut embrasée d’une telle -ardeur, que la joie et le plaisir pénétrèrent tous mes membres -intimement. Je voyais et je sentais le Christ embrasser mon âme avec ce -bras qui fut crucifié, et ma joie m’étonna; car elle sortait de mes -habitudes, et, au degré qu’elle atteignit, je ne la connaissais pas -encore. Depuis cet instant, il me reste une joie et une lumière sublime -dans laquelle mon âme voit le secret de notre chair en communion avec -Dieu. Cette délectation de l’âme est inénarrable; cette joie est -continuelle; cette illustration est éblouissante au delà de tous mes -éblouissements. Depuis cet instant, il m’est resté une telle certitude, -une telle sécurité quant aux opérations divines qui se font en moi, que -je m’étonne d’avoir autrefois connu le doute, et si tous les mondes -créés prenaient une voix pour essayer de le faire renaître, ils -parleraient inutilement; car je vois, dans les transports d’un plaisir -qui ne se raconte pas, je vois cette main qu’il m’a montrée avec la -marque des clous, et qu’il montrera le jour où il dira: - -«Voilà ce que j’ai souffert pour vous.» - -Maintenant encore, quand je suis dans cette vision et dans cet -embrassement, une telle joie est communiquée à mon âme, que j’essaierais -inutilement de souffrir des souffrances de Jésus; cependant je vois sa -main et la plaie de sa main. Toute ma joie est désormais dans ce Dieu -crucifié. Quelquefois l’embrassement est si serré qu’il semble à mon âme -qu’elle entre dans la plaie du côté. Elle y est illustrée par des joies -dont la parole humaine n’a pas le droit d’approcher. Foudroyante joie, -qui enlève à mes jambes la force de me porter, qui me jette à terre, qui -me renverse, qui m’étend là, couchée et sans parole! Ceci m’arriva une -fois sur la place Sainte-Marie. On représentait la Passion! on aurait pu -croire que j’allais pleurer. Je fus touchée et inondée d’une joie qui -n’était pas naturelle; la joie grandit, elle grandit; je perdis la -parole, et je tombai à terre, foudroyée: je venais d’avoir la chose -inénarrable, l’éblouissement de gloire. - -J’avais eu soin de m’écarter de ceux qui m’entouraient, étonnée moi-même -de ma joie en face de la Passion. Alors je perdis l’usage de mes -membres, je tombai à terre, sans parole, foudroyée. Et il me sembla que -mon âme entrait dans la plaie du Christ, la plaie du côté. Et dans cette -plaie, au lieu de la douleur, je buvais une joie dont il m’est -impossible de dire un seul mot. - - - - -TRENTE-SEPTIÈME CHAPITRE - -LES TRONES - - -C’était pendant la messe; je tâchais de me plonger dans les abîmes où me -jettent l’humilité et la bonté de Dieu, quand il veut bien s’approcher -de nous dans le saint Sacrement de l’autel. - -Je fus ravie en esprit, et j’eus pour la première fois une vision -intellectuelle relative au saint Sacrement. Il me fut dit d’abord que le -corps du Christ peut être en même temps sur tous les autels du monde, -par la vertu de la Toute-Puissance, qui ne peut entrer dans la mesure -étroite des pensées d’un homme vivant sur cette terre. - -«L’Ecriture, disait la voix, parle beaucoup de cette puissance; mais -ceux qui lisent comprennent peu. Ceux à qui j’accorde un certain -sentiment de moi-même comprennent plus, mais ceux-là même comprennent -fort peu. Mais un instant viendra où vous verrez la lumière.» - -Ensuite, je vis dans un éclair comment Dieu vient dans le saint -Sacrement. Ni avant, ni depuis, je n’ai rien éprouvé de semblable. - -Puis je vis comment Jésus-Christ vient avec une armée d’anges, et la -magnificence de son escorte se laissa savourer par mon âme avec une -immense délectation. Je m’étonnai un moment d’avoir pu prendre plaisir à -regarder des anges. Car habituellement toute ma joie est condensée en -Jésus-Christ seul. Mais bientôt j’aperçus dans mon âme deux joies -parfaitement distinctes: l’une venant de Dieu, l’autre des anges, et -elles ne se ressemblaient pas. J’admirais la magnificence dont le -Seigneur était entouré. Je demandais le nom de ceux que je voyais. «Ce -sont des Trônes», dit la voix. Leur multitude était éblouissante et si -parfaitement innombrable, que, si le nombre et la mesure n’étaient pas -les lois de la création, j’aurais cru sans nombre et sans mesure la -sublime foule que je voyais. Je ne voyais finir cette multitude ni en -largeur ni en longueur; je voyais des foules supérieures à nos chiffres. - - - - -TRENTE-HUITIÈME CHAPITRE - -LES ANGES - - -C’était en septembre, à la fête des saints anges. J’étais à l’église de -Foligno et je voulais communier. Je priais les anges, surtout saint -Michel et les séraphins, et je disais: - -«O anges administrateurs, qui avez reçu de Dieu l’office et le pouvoir -de le communiquer par la connaissance et l’amour, je vous supplie de me -le présenter tel que le Père des miséricordes l’a donné aux hommes, tel -qu’il veut lui-même être reçu et adoré, pauvre, souffrant, méprisé, -blessé, ensanglanté, crucifié et mort.» - -Les anges me répondirent avec une douceur et une complaisance indicible: - -«Puisque tu as trouvé grâce devant le Seigneur, le voici; tu le -possèdes. Nous te le présentons; et par-dessus ce que tu as demandé, -nous te donnons la puissance de le présenter et de le communiquer aux -autres.» - -En effet, je vis, dans le saint Sacrement, avec les yeux de l’esprit, la -présence réelle; je vis Celui que j’avais voulu voir, tel que j’avais -voulu le voir, souffrant, ensanglanté, crucifié et mort; je ressentis -une telle douleur que mon cœur me sembla prêt à éclater; et, de l’autre -côté, la présence des anges m’inonda d’une telle joie, que si je ne -l’avais pas sentie, je n’aurais pas cru la vue des anges capable de la -donner. - -Pendant ces temps-là, une messe se disait. Le prêtre approchait de la -communion. Comme il rompait l’hostie pour la prendre, j’entendis une -voix lamentable qui disait: - -«Oh! combien il y en a qui, rompant l’hostie, font couler le sang de mes -veines!» - -Je pensai que ce prêtre n’était peut-être pas ce qu’il aurait dû être, -et je dis: «Seigneur, que ce pauvre frère ne soit plus ainsi.» - -La voix me répondit: - -«Il ne sera pas ainsi pendant l’éternité.» - - - - -TRENTE-NEUVIÈME CHAPITRE - -MARIE - - -Un jour j’entendais la messe; et au moment de l’élévation, à l’instant -où les assistants se mettaient à genoux, je fus ravie en esprit: la -Vierge m’apparut et me dit: - -«Ma fille, la bien-aimée de Dieu, et ma bien-aimée, mon Fils est déjà -venu à toi, et tu as reçu sa bénédiction.» - -Elle me fit comprendre que son Fils était sur l’autel après la -consécration de l’hostie. J’entendis ce que je n’avais jamais entendu; -j’entendis qu’il s’agissait d’une joie nouvelle absolument. En effet, la -joie qui résulta des paroles entendues fut telle, que si l’on me disait: -«Existe-t-il une créature qui puisse l’exprimer par une parole -quelconque?» je répondrais: «Je ne sais pas et je ne crois pas.» La -Vierge parlait avec une grande humilité, et déposait dans mon âme un -sentiment nouveau d’une douceur inconnue. Une chose m’étonnait c’était -d’avoir pu rester debout. Je ne tombai pas à terre, et je n’y comprends -rien. - -Elle ajouta: - -«Après la visite et la bénédiction du Fils, il est convenable que tu -reçoives celle de la Mère. Sois bénie par mon Fils et par moi. Que ton -travail soit d’aimer dans toute la mesure de tes puissances; car tu es -beaucoup aimée, et tu arriveras vers l’objet sans fin.» - -J’éprouvai une joie nouvelle, qui n’était surpassée par aucune joie -connue, mais elle fut bientôt surpassée par elle-même; car elle augmenta -au moment de l’élévation. Je ne vis pas le corps de Jésus-Christ sur -l’autel; je le vois souvent; je ne le vis pas ce jour-là. Mais je sentis -la présence de Jésus-Christ dans mon âme; je la sentis en vérité. - -J’appris alors que, pour embraser une âme, il n’y a pas d’embrasement -semblable à la présence du Christ; ce n’était pas le feu qui me brûle -ordinairement; celui-là était extraordinairement doux. - -Quand cette flamme est dans l’âme, je réponds de la présence de Dieu; -lui seul peut l’allumer. - -Dans les moments comme celui-là, mes membres croient qu’ils vont se -séparer. J’entends même le bruit qu’ils font; on dirait un déboîtement. -J’éprouve surtout cette impression-là au moment de l’élévation. Mes -doigts se séparent et mes mains s’ouvrent. - - - - -QUARANTIÈME CHAPITRE - -PLÉNITUDE - - -Un jour je m’approchais de la sainte table, et j’entendis la voix, et -elle me disait: - -«Bien-aimée, tout bien est en toi, et tu vas recevoir tout bien.» - -Je me dis intérieurement: «Si le bien est en toi, pourquoi vas-tu le -recevoir?» - -Et la voix répliqua: - -«L’un n’empêche pas l’autre.» - -Le moment de la communion approchait, et j’entendis: - -«Le Fils de Dieu est maintenant sur l’autel, et selon son humanité et -selon sa divinité. La multitude des anges est unie à lui.» - -Je désirai voir, et je vis. Je ne voyais Jésus sous aucune forme; mais -je voyais une plénitude et une beauté; je voyais le souverain Bien. - -«O bien-aimée, dit la voix, tu seras ainsi devant lui pendant -l’éternité.» - -Je renonce encore une fois à raconter ma joie. - -Depuis peu, quand je communie, l’hostie s’étend dans ma bouche; elle n’a -ni la saveur du pain, ni celle d’aucune chair connue; mais une certaine -saveur de chair inconnue, saveur très prononcée et délicieuse, qui ne -peut se comparer absolument à rien. L’hostie n’est pas dure comme -autrefois, et ne descend pas par fragments, suivant l’ancienne habitude. -Mais elle reste entière, et sa suavité est tellement divine que, si on -ne m’avait recommandé de l’avaler sans tarder trop, je la garderais -longuement dans ma bouche. Et elle descend tout entière, et elle a la -saveur inconnue dont j’ai parlé, sans en rien dire. Quand elle descend, -elle me donne un plaisir inexprimable, qui se manifeste même au dehors. -Mon corps tremble, et l’immobilité m’est extrêmement difficile. - -Maintenant, quand je fais le signe de la croix, quand je porte la main -au front, disant: Au nom du Père, je ne sens rien de nouveau. Mais quand -je porte la main à la poitrine, disant: _Et du Fils_, j’éprouve un tel -amour et une telle joie, qu’il se révèle et que je le sens là. - -Sans ordre, je n’aurais ni dit, ni permis d’écrire, ni tout le reste, ni -ceci. - - - - -QUARANTE ET UNIÈME CHAPITRE - -L’AUTEL DES ANGES - - -C’était la fête des Anges. J’étais malade, je voulais communier. Il n’y -avait personne pour m’apporter la communion. Ma tristesse était immense. -Tout à coup, au plus profond de ma douleur et de mon désir, je fus -portée en esprit à considérer la louange éternelle des anges, et leur -office sublime, et leur assistance et leur ministère. Et voici que je -fus ravie, et la multitude immense des anges m’apparut, et ils me -conduisirent près d’un autel, et ils me dirent: «Voici l’autel des -Anges.» Et sur l’autel ils me montrèrent la louange des Anges, -c’est-à-dire Celui-là qui est leur louange, et la louange universelle, -et la louange elle-même. Et les anges dirent à mon âme: «Dans Celui qui -est sur l’autel est la perfection et le complément du sacrifice que tu -cherches. Prépare-toi donc à le recevoir. Tu as déjà au doigt l’anneau -de son amour; déjà tu es son épouse. Mais l’union qu’il veut contracter -aujourd’hui avec toi est une union nouvelle; c’est un mode d’union que -personne ne connaît.» - -Je n’essaierai pas d’exprimer la joie dans laquelle je fus ravie; car -mon âme sentait tout cela dans le lieu même de la vérité, et tout ce qui -peut être dit n’est qu’un vide auprès de cette plénitude inaccessible à -notre pauvre langue. Ceci me fut un signe de ma prochaine délivrance; -c’était au commencement de la maladie dont je vais mourir. - - - - -QUARANTE-DEUXIÈME CHAPITRE - -DOUZE ANS - - -Un jour je vis Jésus-Christ dans l’hostie consacrée; je le vis sous -forme d’enfant. Mais cet immense enfant, Seigneur au-dessus des -seigneurs, me semblait avoir en main le sceptre et le signe de la -domination. Que tenait-il donc dans sa main? Il m’est impossible de le -dire, et pourtant je voyais cela avec les yeux du corps. Le prêtre -élevait l’hostie; tous tombèrent à genoux, excepté moi. Je restai -debout; l’excès de ma joie tenait mes yeux fixés sur lui. Mais le prêtre -reposa trop vite pour moi l’hostie sur l’autel. J’eus un moment cruel de -tristesse et d’ennui. Si j’essayais de dire la beauté et la splendeur de -Celui que je vis, il me faudrait une langue que je ne sais pas. A sa -taille je lui aurais bien donné douze ans. La joie de cette vision fut -tellement immense, que je la crois éternelle. Sa réalité fut si -certaine, qu’elle ne laissa place à aucun doute. - -Dans l’éblouissement de ma joie, je ne fus pas même capable de crier, -comme à mon ordinaire: Au secours! Je ne dis rien, ni de bon, ni de -mauvais. Ravie par cette splendeur, je ne trouvai pas un mot à dire. - - - - -QUARANTE-TROISIÈME CHAPITRE - -SPLENDEUR - - -Un autre jour, pendant la messe, je fus ravie en esprit, et je parlai au -Seigneur, et je lui demandai: «Vous êtes dans le saint Sacrement; mais, -Seigneur, où sont vos fidèles?» Mais lui, m’ouvrant l’intelligence, -répondit, et me dit: «Là où je suis, là ils sont avec moi.» J’ouvris les -yeux de l’âme, et je vis cela être ainsi; et parmi les fidèles je me -distinguai clairement; mais cet être que nous avions là n’était pas en -dedans de la Divinité, il était en dehors. Il est seul en lui-même -partout où il est; seulement il comprend toutes choses. J’ai vu le corps -de Jésus-Christ dans le saint Sacrement, souvent et sous divers aspects. -Quelque fois j’ai vu le cou de Jésus-Christ, mais avec une telle -splendeur et un telle magnificence, qu’auprès de lui le soleil en avait -bien peu. C’est cette beauté qui m’a révélé Dieu. Que le soleil est pâle -à côté de lui! J’ai vu à la maison la même vision, plus belle encore. -Inexprimable joie qui sera, je pense, une joie éternelle! Cette -splendeur que j’ai vue à la maison ne peut se comparer qu’à celle que je -vois dans l’hostie. Mais j’éprouve une peine profonde je ne puis faire -entendre ce que j’ai vu. Il m’est arrivé aussi de voir deux yeux -éblouissants, puis la bouche, et je ne voyais plus que cela. Ces visions -ressemblent à des créations nouvelles; c’est la joie qui les opère. Ces -joies immenses et variées ne peuvent être comparées entre elles; mais -chacune d’elles, à force d’être immense, paraît devoir être éternelle. - - - - -QUARANTE-QUATRIÈME CHAPITRE - -LA PRIÈRE A LA SAINTE VIERGE - - -Ce jour-là je n’étais pas en prière: je venais de manger et je me -reposais. Au moment où j’y pensais le moins, je fus ravie en esprit, et -je vis la Vierge dans sa gloire. Une femme pouvait donc être placée sur -un tel trône et dans une telle majesté? Ce sentiment m’inonda d’une joie -ineffable. Cette gloire était possible à une femme: cela est, et je l’ai -vu. Elle était debout, priant pour le genre humain; l’aptitude qui vient -de la bonté et celle qui vient de la force donnaient à sa prière des -vertus inénarrables. J’étais transportée de bonheur à la vue de cette -prière; et pendant que je regardais la Vierge, tout à coup Jésus-Christ -apparut près d’elle, revêtu de son humanité glorifiée. J’eus la notion -des douleurs que cette chair avait souffertes, des opprobres qu’elle -avait subis, de la croix qu’elle avait portée; les tortures et les -ignominies de la Passion me furent mises dans l’esprit. Mais voici ce -qu’il y eut de merveilleux: le sentiment des tourments inouïs dont -j’avais connaissance, et que Jésus a soufferts pour nous; ce sentiment, -au lieu de me briser de douleur, me brisait de joie. Transportée d’un -bonheur inénarrable, je perdis la parole et j’attendis la mort. Et -j’éprouvai une peine au-dessus de toute peine: car j’attendis en vain. -La mort ne venait pas, et je ne parvenais pas immédiatement, puisqu’elle -refusait de briser mes liens, à l’inénarrable qui était sous mes yeux. - -Cette vision dura trois jours sans interruption. Je mangeais, quoique -très peu, mais, languissante de désir, je ne pouvais pas parler; j’étais -renversée, prosternée, surmontée. - -Si j’avais quelque chose à faire, je le faisais; mais il ne fallait pas -nommer Dieu devant moi, car ma joie devenait alors absolument -insupportable. - - - - -QUARANTE-CINQUIÈME CHAPITRE - -LE 2 FÉVRIER - - -C’était le jour de la Purification de la Vierge. J’étais à Foligno, dans -l’église des Frères Mineurs. Et la voix parla, elle me dit: «Voici -l’heure où Marie, Vierge et Reine, vint au temple avec son Fils.» - -Mon âme écouta avec un grand amour, et, ayant écouté, elle fut ravie; et -dans son ravissement elle vit entrer la Reine, et elle alla au-devant -d’elle, tremblante de respect. J’hésitais pourtant; je craignais -d’approcher. Elle me rassura, et tendit vers moi Jésus, et me dit: «O -toi qui aimes mon Fils, reçois celui que tu aimes.» Elle le déposa dans -mes bras; il était enveloppé de langes; il avait les yeux fermés comme -dans le sommeil. - -La Reine s’assit, comme une femme fatiguée. Ses gestes étaient si beaux, -son attitude si merveilleuse, sa personne si noble, sa vue si sublime, -que mes yeux ne pouvaient se fixer sur Jésus seul, et étaient forcés de -regarder sa mère. Tout à coup l’enfant s’éveilla dans mes bras: ses -langes étaient tombés, il ouvrit et leva les yeux. Jésus me regarda; -dans ce coup d’œil il me surmonta, il me vainquit absolument. La -splendeur sortait de ses yeux, et sa joie brillait comme une flamme -aveuglante. - -Alors il apparut dans sa majesté immense, ineffable, et il me dit: - -«Celui qui ne m’aura pas vu petit ne me verra pas grand.» Il ajouta: «Je -suis venu à toi, et je m’offre à toi pour que tu t’offres à moi.» - -Alors mon âme s’offrit à lui par un mode d’oblation étonnant, sans -rapport avec les paroles: je m’offris tout entière: j’offris mes fils -avec moi d’une oblation entière et parfaite, ne gardant rien pour moi, -rien de leurs personnes, et rien de leurs choses. - -Mon âme eut l’intelligence de son oblation bien reçue, et la joie de -Dieu, en l’agréant, ne me resta pas inconnue. Quant à la mienne, je -n’essaierai pas d’en dire un mot. Quand je sentis mon oblation agréée, -la délectation intime que j’éprouvai fut trop grande, trop immense et -trop douce pour que la parole approche d’elle. Une autre fois je vis la -Vierge; elle m’exhorta à la connaître plus profondément elle me bénit, -et me montra la douleur qu’elle souffrit pendant la Passion. - - - - -QUARANTE-SIXIÈME CHAPITRE. - -L’EMBRASSEMENT - - -Un jour je fus ravie en esprit; attirée, élevée, absorbée dans la -lumière sans commencement ni fin, je voyais ce qui ne peut se dire. -Pendant cette influence, l’image de l’Homme-Dieu m’apparut encore, à -l’instant de la descente de croix. Le sang était récent, frais, rouge; -il coulait des blessures ouvertes; il venait de sortir du corps. Alors -dans les jointures je vis de tels déchirements, je vis les nerfs -tellement étendus, et les os tellement disloqués par l’effort des -bourreaux, qu’un glaive me traversa, et mes entrailles furent percées; -et, quand je me souviens des douleurs que j’ai subies dans ma vie, je -n’en trouve pas une qui soit égale à celle-ci. - -J’étais là, absorbée dans ma douleur; autour du Crucifié, j’aperçus une -foule dévouée, qui prêchait en paroles et en actes la pauvreté, -l’opprobre et la douleur du Crucifié. Cette foule, c’étaient mes fils -spirituels. Jésus les appela, les attira à lui, les embrassa un à un -avec un immense amour; puis il leur prit la tête avec ses mains, et leur -donna à baiser la plaie sacrée de son Cœur. Je sentis quelque chose de -l’amour qu’il avait dans les entrailles, et ma joie fut telle, que la -douleur dont je viens de parler, la douleur sans exemple, s’évanouit -dans mon transport. - -L’application que fit Jésus de mes enfants sur son Cœur ne fut pas la -même pour eux tous. Pour quelques-uns d’entre eux il la répéta; pour les -uns elle était plus complète, moins complète pour les autres. -Quelques-uns d’entre eux furent absorbés tout entiers dans le Cœur de -Dieu; la rougeur du sang vermeil était sur leurs lèvres; quelques-uns -d’entre eux avaient les joues colorées; il y a certaines figures que je -vis couvertes et teintes tout entières, suivant les degrés que -j’indiquais tout à l’heure; et Jésus prodiguait des bénédictions, et il -disait: «O bien-aimés fils, faites connaître aux hommes le chemin de la -croix, par où j’ai marché dans la pauvreté, le mépris et la douleur: -prenez-y la grande part qui convient à mes coopérateurs; car je vous ai -choisis singulièrement, pour manifester par la parole et l’exemple, pour -mettre au jour ma lumière cachée et méprisée.» - -Mon âme comprit que ces paroles s’appliquaient à mes fils, dans les -mêmes différences et les mêmes proportions que s’était appliquée la -plaie du côté. Quant à l’amour qui sortait de ses entrailles pour -resplendir sur sa face et dans ses yeux; quant à l’amour qui pénétra -tous ces baisers, toutes ces paroles, toutes ces bénédictions, il est -dans le domaine de l’ineffable, et le silence lui convient seul[6]. - - [6] Celui qui écrivait sous sa dictée plaça ici une note. - - «Bien qu’elle eût vu les rangs que ses enfants occupaient, elle n’en - désigna aucun. Elle ne voulut pas nous dire qui de nous étaient les - plus aimés, il ne nous parut pas convenable d’insister pour le - savoir. Chacun de nous n’a qu’à faire, dans toute la mesure de ses - forces, ce qu’il faut pour s’unir.» - - - - -QUARANTE-SEPTIÈME CHAPITRE - -LES DEGRÉS - - -Un autre jour, j’assistais à une procession, je sentis l’attrait de -l’abîme. Le Dieu incréé m’appela suivant le mode ineffable dont j’ai -parlé plus haut. - -Je vis le Dieu un en trois personnes, et sa majesté habitait l’âme de -mes fils, et les transformait en elle-même suivant les degrés dont j’ai -déjà constaté les lois. Cette vue fut pour moi quelque chose comme une -immensité paradisiaque. Les entrailles de Dieu se répandaient sur mes -enfants, et je ne pouvais pas me rassasier de voir. Et la profondeur de -la bénédiction qui tombait sur leur tête est un mystère au-dessus des -paroles[7]. Puis j’entendis Dieu leur demander quelque chose: c’était le -sacrifice sans réserve, l’holocauste entier, parfait, de leurs corps et -de leurs âmes. - - [7] Moi, qui écris sous sa dictée, je contemplais en secret sa figure; - ce n’était plus une figure humaine, c’était quelque chose - d’angélique, c’était la joie glorifiée. La douceur et l’immensité de - la bénédiction qu’elle avait vue tomber du ciel est trop ineffable - pour être honorée autrement que par le silence. - - (_Note du frère qui écrivait sous la dictée d’Angèle._) - -Pesez, mes frères, pesez. Comment faut-il aimer, comment faut-il servir -ce jaloux qui veut posséder, ce Dieu qui se donne, ce Dieu qui demande? - -J’eus encore sous les yeux la représentation du Dieu crucifié, avec la -tension des jointures que j’avais déjà vue. Il était porté à travers -l’air, et volait là où marchait la procession; et cette image nous -suivait, sans qu’aucune main humaine fût là pour la soutenir. Je revis -mes fils réunis, et l’application de leurs lèvres faite à la plaie du -côté; et Jésus leur disait: - -«Je suis Celui qui enlève les péchés du monde. J’ai porté les vôtres, et -éternellement ils ne vous seront pas imputés. Ce sang que vous voyez est -le bain de la purification vraie. Ce sang est le prix de votre -rédemption. Ce cœur est le lieu de votre résidence. Ne craignez pas, mes -enfants, de découvrir par vos paroles et vos actions cette vérité de ma -voie et de ma vie, que les méchants combattent; car je suis toujours -avec vous pour vous aider et vous secourir.» - -Ce jour-là, et plusieurs autres jours, je vis la purification de mes -fils et les trois degrés qu’elle comporte. - -La première purification est une grande grâce de force qui rend facile -l’absence du mal. - -La seconde est une grande grâce de joie dans l’accomplissement du bien. - -La troisième est la plénitude de la perfection, et la transformation de -l’âme en Dieu. - -Dans toutes ces grâces de rénovation, l’âme reçoit une beauté admirable. -La splendeur du second degré est immense et joyeuse. Quant au troisième, -il est dans le domaine de ces excès qui me réduisent au silence. Je ne -peux pas en dire autre chose. - -Les élus du troisième degré m’apparaissaient transformés en Dieu, de -sorte qu’en eux je ne vois plus que Jésus, tantôt souffrant, tantôt -glorifié; il me semble qu’il les a transsubstantiés et engloutis dans -son abîme. - - - - -QUARANTE-HUITIÈME CHAPITRE - -LA LUMIÈRE - - -Dans cette même procession, nous approchions d’une église dédiée à la -sainte Vierge. Voici la Reine de grâce et de miséricorde qui s’inclina -sur ses fils et ses filles; elle était d’abord sur la hauteur immense. -Elle s’inclina et les bénit d’une bénédiction inconnue, et les attirant -sur son cœur, elle les embrassait inégalement. On eût dit les bras -tendus de l’amour. Elle était lumineuse tout entière, et semblait les -absorber au-dedans d’elle-même dans une lumière immense. N’allez pas -vous figurer que je voyais des bras de chair: tout cela était lumière, -et lumière admirable; la Vierge, pressant les enfants contre son cœur, -par la vertu de l’amour, qui sortait du fond de ses entrailles, les -absorbait en elle-même. - - - - -QUARANTE-NEUVIÈME CHAPITRE - -LES MORTS - - -Un autre jour, parmi des multitudes de visions, saint François m’apparut -dans la gloire. Il me salua de sa salutation habituelle, et la voici: -«Avec toi soit la paix du Très-Haut.» La voix de saint François est -toujours très pieuse, très humble, très gracieuse et très tendre. - -Chez ceux de mes fils qui observent, avec une ardeur de feu la loi de -pauvreté, il loua beaucoup l’intention et demanda l’agrandissement -pratique. Il ajouta: - -«Que la bénédiction éternelle, parfaite et abondante, reçue par moi du -Dieu sans commencement ni fin, tombe sur la tête de ces enfants chéris, -tes fils et les miens: dis-leur qu’ils vivent suivant la voix du Christ, -qu’ils la manifestent en paroles et en actions. Qu’ils ne craignent pas; -car je suis avec eux, et le Dieu éternel est leur soutien.» - -François louait mes fils de leurs bonnes intentions: il les fortifiait, -il leur disait de marcher en paix, de l’aider dans ses desseins; sa -bénédiction était si tendre, que ses entrailles avait l’air de sortir de -lui pour se répandre sur eux. - -Je reçus beaucoup d’autres communications qui me concernaient, moi et -mes filles; mais je ne puis les faire connaître. Ce que je viens de -dire, je l’ai vu. J’ai vu clairement tomber sur nous la bénédiction de -Dieu et de sa Mère. J’ai vu qu’ils veulent porter le fardeau de notre -pénitence. Ils vous demandent, mes enfants, d’être les exemplaires -lumineux de leur vie lumineuse, et de suivre, dans la pauvreté, le -mépris et la souffrance, la route qu’ils ont suivie. Leur volonté, leur -désir est de vous voir morts et vivants, ayant votre habitation dans les -cieux et votre corps sur la terre. Un mort n’est remué ni par le mépris -ni par l’estime des hommes. Soyez donc immuables absolument. Que la vie -extérieure du monde n’atteigne pas jusqu’à vous. Prêchez la -mortification plus par votre vie que par votre discussion. Que dans tous -vos actes votre intention soit dans les cieux, immuable avec Jésus et -Jésus crucifié. Que vous agissiez, que vous parliez, ou que vous -mangiez, soyez toujours occupés intérieurement dans l’intérieur de -l’Homme-Dieu, qui veut vous porter partout, enfermés en lui-même, et -vous assister dans toutes vos actions. Que Celui qui daigne demander ces -choses de vous, daigne aussi, ô mon Dieu, les accomplir en vous, par les -mérites de sa sainte Mère. _Amen_.» - - - - -CINQUANTIÈME CHAPITRE - -L’INVITATION - - -Un jour, je priais Dieu qu’il me donnât quelque chose de lui. Et je fis -sur moi le signe de la croix. Et je le priais aussi de me montrer quels -sont ses enfants. Entre autres réponses, cet exemple me fut donné: - -«Un homme qui a beaucoup d’amis prépare un festin avec un soin immense -et les invite; mais beaucoup d’entre eux ne viennent pas. Quelle sera la -douleur de celui qui a préparé un festin très abondant, et qui a -immensément dépensé? Mais avec quelle joie il reçoit ceux qui se -présentent! Il les reçoit tous avec transport. Mais il y a des places -réservées, des places voisines de lui, pour ses amis intimes: ceux-là -mangent avec lui, et boivent dans sa coupe. - ---Seigneur, dis-je avec joie, quel est le festin? Quand avez-vous invité -tout le monde? Oh! dites-moi, dites-moi!» Il répondit: «J’ai invité tous -les hommes à la vie éternelle: que ceux-là viennent qui veulent venir! -Personne ne peut s’excuser et dire: Je ne suis pas invité. Quelques-uns -viennent et prennent place.» Ici Jésus me donnait à entendre qu’il est -lui-même la table et la nourriture des convives. - -«Et ces appelés, dis-je alors, par quelle voie sont-ils venus?» - -«Par la voie de la tribulation, me fut-il répondu. La virginité, la -chasteté ont leurs épreuves.» Et il appela par leur nom les pauvretés et -les douleurs de ceux qu’il me montrait. Et ma joie fut immense; car je -compris l’ordre et la raison de toutes ces choses. Tous ces élus -portaient le nom de fils. Je vis comment la virginité, comment la -pauvreté agissaient sur les enfants du Seigneur. Je vis comment la -souffrance se convertissait en action de grâces. On ne comprend pas -d’abord, mais ensuite on remercie. Je vis la route commune des élus de -la vie éternelle, et il n’y a pas d’autre voie. - -Mais les invités qui boivent à la coupe du Seigneur sont ceux qui -veulent connaître la bonté de leur Père, ceux qui veulent l’imiter et -partager volontairement les fardeaux qu’il porta. Dieu permet leurs -épreuves, par une grâce spéciale, pour les admettre à sa coupe. «C’est à -cette table, me dit Jésus-Christ, que je fus invité à boire le calice de -la Passion, si terrible en lui-même et si doux, tant je vous aimais!» -Ainsi, pour ces enfants, l’amertume des tribulations se change tout -entière en grâce, en douceur et en amour; car ils sentent le prix de -leurs larmes. Ils sont attaqués, ils ne sont pas affligés; car plus ils -sentent la tribulation, plus ils sentent Dieu, et plus leur joie -grandit. - -C’est pourquoi je dis et j’affirme que ceux qui passent par cette voie -divine en buvant le breuvage de la pénitence, boivent des joies divines. -Cela m’a été dit, et je le sais d’ailleurs par une expérience -personnelle, indéfiniment répétée. - -Mes frères se sont beaucoup moqués de moi; il n’y a pas de paroles pour -rendre l’onction divine des larmes de joie qui coulaient alors sur mes -joues. - - * * * * * - -Un jour j’étais si faible, malade et réduite au silence, Jésus-Christ -m’apparut, les mains pleines de consolations; il me témoigna une -compassion profonde et prononça cette parole: - -«Je suis venu pour te servir.» - -Or ce service consista à se tenir debout près de mon lit, et à me -montrer l’apaisement de sa face, qui me plongea dans l’ineffable. Je ne -le voyais que des yeux de l’esprit; mais je le voyais dans une lumière -et dans une évidence que ne peuvent connaître les yeux du corps, et je -ne dirai pas ma joie, car j’étais dans l’ineffable. - -Un jour, c’était le lundi saint, je dis à ma compagne: «Cherchons-le, il -faut que j’aille aujourd’hui à la recherche de Jésus-Christ.» Et -j’ajoutai: «Allons à l’hôpital; c’est peut-être là que nous le -trouverons parmi les pauvres et les misérables.» Nous prîmes avec nous -toutes les coiffures que nous pouvions emporter (nous ne prîmes pas -autre chose, parce que nous ne disposions pas d’autres choses), et nous -priâmes une servante de l’hôpital d’aller les vendre au profit des repas -des pauvres. Elle fit mille difficultés; cependant, vaincue par notre -grande insistance, elle vendit ces objets et acheta des poissons. Quant -à nous, nous apportâmes des pains qui nous avaient été donnés à -nous-mêmes pour l’amour de Dieu. Après avoir fait ces petites offrandes, -nous nous mîmes à laver les pieds des femmes pauvres et les mains des -hommes. Parmi ceux-ci se trouvait un lépreux dont les mains étaient -hideuses, fétides et pourries. Pour celui-ci, nous ne nous sommes pas -contentées de le laver. La chose faite, nous avons bu de l’eau qui -venait de nous servir. Ce breuvage nous inonda d’une telle suavité, que -la joie nous suivit et nous ramena chez nous. Jamais je n’avais bu avec -de pareilles délices. Il s’était arrêté dans mon gosier un morceau de -peau écailleuse sorti des plaies du lépreux. Au lieu de le rejeter, je -fis de grands efforts pour l’avaler, j’y réussis. Il me sembla que je -venais de communier. Jamais je n’exprimerai les délices dans lesquelles -j’étais noyée. Si l’homme trouve l’anxiété au commencement de la -pénitence, je sais quelles joies l’attendent quand il aura marché. - - * * * * * - -Un jour j’étais dévorée par une peine d’esprit, pendant un mois, il me -sembla que je ne sentais plus rien de Dieu. La chose devint tellement -horrible, que je ne crus abandonnée du Seigneur. Je n’étais plus même en -état de me confesser. D’un côté, je voyais en moi un orgueil qui me -semblait la cause de mon malheur; de l’autre côté, l’abîme de mes péchés -s’ouvrit devant moi à une telle profondeur, qu’il me semblait impossible -de les confesser avec une contrition digne de leur horreur, ou même de -les exprimer par la parole. - -Je suis condamnée, disais-je, à ne pas même pouvoir me montrer dans mon -horreur. Impossible de me confesser. Impossible de louer Dieu. -Impossible de prier. Je ne voyais plus de divin en moi que la volonté -absolue de ne pas pécher. Ni tous les biens, ni tous les maux du monde -n’eussent ébranlé cela, et même je ne me trouvais pas aussi malheureuse -que j’aurais mérité de l’être. - -Cela durait depuis un mois. J’étais torturée horriblement. - -Enfin Dieu eut pitié et j’entendis ces paroles: - -«O ma fille et ma bien-aimée, la bien-aimée du paradis l’amour de Dieu -se repose en toi; et il n’est pas de femme dans la vallée de Spolète où -il se repose si profondément.» - -Et mon âme cria: - -«Comment ferais-je pour vous croire, du fond de mon abîme, quand je me -sens abandonnée?» - -Il répondit: - -«Plus tu te crois abandonnée, plus tu es aimée de Dieu et serrée contre -lui.» - -Il ajouta: - -«Un père qui aime beaucoup son fils, lui donne avec mesure les aliments, -il lui interdit le poison, et mêle de l’eau à son vin. Ainsi Dieu: il -mêle les tribulations aux joies, et dans la tribulation, c’est encore -lui qui les tient. S’il ne la tenait pas, l’âme s’abandonnerait et -tomberait en défaillance; au moment où elle se croit abandonnée, elle -est aimée plus qu’à l’ordinaire.» - -Ces paroles ne m’en levèrent pas ma douleur, elles ne firent que la -modifier un peu. Seulement le désir des sacrements, qui m’avait -abandonné, me fut rendu. - -Au bout de quelque temps, la tentation me fut enlevée totalement. - -Alors j’entendis une voix qui me disait: - -«Va communier. Si tu le fais, tu me reçois; si tu ne le fais pas, tu me -reçois encore. Cependant communie avec la bénédiction du Père, et du -Fils, et du Saint-Esprit. Communie en l’honneur du Dieu tout-puissant et -de la Vierge bienheureuse et du saint don, tu célèbres la fête (c’était -ce jour-là saint Antoine). Tu recevras une grâce nouvelle que tu n’as -pas encore reçue.» - -La volonté de communier m’ayant été rendue, je me confessai; mais, -pendant la messe, je me vis si horriblement pleine de péchés et de -défauts, que, réduite au silence, je me dis intérieurement: La communion -que je vais faire sera ma condamnation. - -Mais tout à coup, je me trouvai dans une disposition admirable, et je -reçus la puissance d’entrer dans l’intérieur de Jésus-Christ; je me -plaçai au fond de lui avec une sécurité nouvelle, je sentais une -confiance inconnue. Je me renfermai en lui comme une morte qui aurait la -certitude admirable d’être immédiatement ressuscitée. Je communiai dans -la confiance et, après la communion, j’eus un sentiment merveilleux: je -sentis que la tentation avait été un bien pour moi. Cette communion fit -naître dans mon âme un désir nouveau de me donner toute à Celui qui se -donnait tout à moi, de me livrer à Jésus-Christ. Et depuis ce moment, je -suis brûlée d’un feu nouveau; c’est le désir du martyre: ce désir fait -mes délices, et j’éprouve dans les tribulations des joies que je n’avais -pas encore connues. - -Oui, Dieu console les misérables. - -Un autre jour, j’étais dans de telles douleurs que je me voyais -abandonnée; j’entendis la même voix, et elle disait: - -«O ma bien-aimée, sache qu’en cet état Dieu et toi vous êtes plus -intimes l’un à l’autre que jamais.» - -Et mon âme cria: - -«S’il en est ainsi, qu’il plaise au Seigneur d’enlever de moi tout péché -et de me bénir, et de bénir ma compagnie, et de bénir celui qui écrit -quand je parle.» - -La voix répondit: - -«Tous les péchés sont enlevés, et je vous bénis avec cette main qui fut -étendue sur la croix.» - -Et je vis une main étendue sur nos têtes pour nous bénir, et la vue de -cette main m’inondait de joie, et vraiment cette main était capable -d’inonder de joie quand elle se montrait. - -Et il nous dit à tous les trois: - -«Recevez, gardez, possédez à jamais la bénédiction du Père et du Fils et -du Saint-Esprit.» - -Et il ajouta en me parlant: - -«Dis au frère qui écrit quand tu parles de travailler à se faire petit. -Il est aimé du Dieu tout-puissant. Dis-lui d’aimer le Dieu -tout-puissant.» - -Celui qui console les misérables m’a consolée bien des fois. Qu’à lui -soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. _Amen_. - - - - -CINQUANTE ET UNIÈME CHAPITRE - -LA MENACE - - -Un jour j’étais en oraison dans ma cellule, et j’entendis ces paroles: - -«Ceux qui ont le Seigneur Dieu pour illuminateur voient leur voie -particulière dans la lumière intérieure et spirituelle. Mais -quelques-uns d’entre eux ferment les oreilles de peur d’entendre, et les -yeux de peur de voir. Ne voulant pas écouter la parole de Celui qui -parle dans l’âme, quoiqu’ils sentent de ce côté-là la saveur divine, ils -se détournent, malgré la voix intime, et suivent la voie commune. -Ceux-ci seront maudits par le Dieu tout-puissant.» - -J’entendis cette parole, non pas une fois mais mille fois. Mais, saisie -d’une tentation violente, je pris cet enseignement pour une illusion. -«Comment, disais-je, voici une âme que Dieu éclaire de sa lumière, qu’il -comble de ses dons, et parce qu’elle suit une route ordinaire, il la -maudit». Cette parole me parut trop terrible. Je refusai avec horreur -d’écouter seulement la voix qui parlait. - -Alors, par complaisance pour ma faiblesse, un exemple grossier me fut -offert, et je reçus plusieurs fois l’ordre absolu de faire écrire et de -ne pas passer sous silence. Voici cette parabole. - -«Un père voulait faire de son fils un savant. Le père n’épargne rien, il -fait d’énormes dépenses. Il fournit magnifiquement au fils de son amour -tout ce qui est nécessaire à la grande figure qu’il doit faire dans le -monde. Quand certaines études sont terminées sous la direction d’un -premier maître, le père fait transporter le bien-aimé dans une autre -demeure, où un autre maître plus élevé lui donne de plus sublimes -enseignements. Mais si le disciple ingrat, négligeant la haute science, -s’en va travailler dans la boutique d’un artisan, et oublie chez un -mercenaire ce qu’il tenait de la sagesse de son maître et de la -magnificence de son père, celui-ci s’abîmera dans une douleur et dans -une indignation proportionnées à la grandeur et à la profondeur de son -amour trahi.» - -Le fils, c’est l’âme qui, éclairée d’abord par la prédication et par -l’Ecriture, est admise dans le sanctuaire où retentit la parole de Dieu; -il voit dans la lumière spirituelle comment il doit suivre la voie du -Christ. Il est touché intérieurement. Dieu, qui l’a d’abord confié aux -hommes et aux livres, intervient directement et lui montre la lumière -que lui seul peut montrer. Il donne la haute science, afin que celui qui -aura vu sa route si magnifiquement devienne la lumière des autres -hommes. Mais si ce bien-aimé néglige le don de Dieu, s’il s’encroûte, -s’il s’épaissit, s’il repousse cette lumière qui est la sienne, et la -science de Dieu et son inspiration, Dieu lui soustrait la lumière et lui -donne sa malédiction. - -Je reçus l’ordre d’écrire ces paroles et de les montrer au frère qui me -confessait, parce qu’elles le regardent personnellement. - - * * * * * - -Un autre jour Dieu me parla et me dit: «Il y a une classe d’hommes qui -ne connaissent le Seigneur que par les biens qu’ils tiennent de lui. -Ceux-là le connaissent peu. Une autre classe d’hommes, qui possède aussi -cette connaissance, en possède une autre plus intime. Ceux-ci sentent au -fond d’eux la bonté essentielle du Seigneur.» - -Dans un autre entretien, je reçus une lumière, et j’entendis une voix -qui criait, et dans les cris je distinguai ces paroles: - -«Oh! qu’ils sont grands! qu’ils sont grands! Je ne parle pas de ceux qui -lisent les Ecritures que j’ai données aux hommes. Je parle de ceux qui -les accomplissent.» - -Et elle ajouta que toute l’Ecriture est accomplie dans la vie du Christ. - - * * * * * - -Un jour, je priais et je disais au Seigneur: - -«Je sais que vous êtes mon Père, je sais que vous êtes mon Dieu; -dites-moi ce que je dois faire: montrez-moi la route qui est la mienne; -car je suis prête à obéir.» - -J’étais arrêtée dans cette parole depuis le matin jusqu’à l’heure de -tierce... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Et je vis et j’entendis... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Mais ce que je vis et ce que j’entendis, il m’est absolument impossible -de l’exprimer. C’était un abîme absolument ineffable, et l’abîme me -montra ce qu’est Dieu, quels hommes vivent en lui, quels hommes ne -vivent pas en lui, et l’abîme me dit: - -«Je te le dis en vérité, il n’est pas d’autre route droite que celle où -j’ai marché: dans cette route, qui est la mienne, la déception n’est -pas.» - -Cette parole me fut dite souvent. Elle m’apparut dans sa vérité et me -fut montrée dans une lumière immense. - - - - -CINQUANTE-DEUXIÈME CHAPITRE - -LES SIGNES - - -Il est important de savoir à quels signes on peut connaître la présence -de Dieu dans l’âme, et la reconnaître avec certitude. - -Quelquefois il arrive sans être appelé, ni prié, et apporte avec lui un -feu, un amour, une suavité inconnus. Dans ce feu l’âme cueille la joie, -et croit reconnaître la présence et l’opération de Dieu; mais la -certitude lui manque encore. L’âme voit que Dieu est en elle, bien -qu’elle ne l’y voie pas, quand elle sent sa grâce et la joie de sa -grâce. Mais rien de tout cela n’est la certitude. L’âme sent l’arrivée -de Dieu quand elle entend de douces paroles portant avec elles leur -délectation, quand elle sent la Divinité par un attouchement délicieux; -mais un doute peut rester encore, un léger doute. L’âme ne sait pas -encore parfaitement et absolument si Dieu est en elle; car un autre -esprit peut apporter avec lui ces sentiments. Le doute vient ou des -défauts de l’âme, ou de la volonté de Dieu, qui lui refuse la certitude. - -L’âme possède la certitude de Dieu présent quand il se manifeste par un -sentiment absolument inconnu, nouveau pour elle, étonnant et réitéré, -par un feu qui arrache l’amour que l’homme a pour lui-même; l’âme -possède la certitude quand elle reçoit des pensées et des paroles et des -conceptions qui ne viennent d’aucune créature, quand ces conceptions -sont illustrées de lumière, quand elle a de la peine à les cacher, quand -elle les cache de peur de blesser l’amour, quand elle les cache par -discrétion, par humilité, et pour ne pas divulguer un secret trop -immense. - -Il m’est arrivé quelquefois; portée par une ardeur qui voulait sauver, -il m’est arrivé de dire quelques secrets; on me répondait: «Ma sœur, -revenez à la sainte Ecriture»; ou: «Nous ne vous comprenons pas.» Je -comprenais la leçon, et rentrais dans le silence. - -Dans le sentiment dont je parle et qui garantit la présence du Dieu -tout-puissant, l’âme reçoit le don de vouloir _parfaitement_. Elle est -tout entière d’accord avec elle-même pour vouloir la vérité vraiment et -absolument, en toutes choses et à tous les points de vue, et tous les -membres du corps concordent avec elle et ne font plus qu’un avec elle, -dans la même vérité voulue, sans résistance et sans restriction. L’âme -veut _parfaitement_ les choses de Dieu qu’elle ne voulait pas -auparavant, dans toute la plénitude de toutes ses puissances réunies. Le -don de vouloir absolument et parfaitement est conféré par une grâce où -l’âme sent la présence du Dieu tout-puissant, qui lui dit: «C’est moi, -ne crains pas.» L’âme reçoit le don de vouloir Dieu et les choses de -Dieu d’une volonté qui ressemble à l’amour absolument vrai dont Dieu -nous a aimés; et l’âme sent que le Dieu immense s’est immiscé en elle et -lui tient compagnie. - -Quand le Dieu très haut visite l’âme raisonnable, l’âme reçoit -quelquefois le don de le voir; elle le perçoit au fond d’elle, sans -forme corporelle, mais plus clairement qu’un homme ne voit un homme. Les -yeux de l’âme voient une plénitude spirituelle, sans corps, de laquelle -il est impossible de rien dire, parce que les paroles et l’imagination -font défaut. - -Dans cette vue l’âme, délectée d’une délectation ineffable, est tendue -tout entière sur un même point, et elle est remplie d’une plénitude -inestimable. Cette vue par laquelle l’âme voit le Dieu tout-puissant -sans pouvoir regarder autre chose est si profonde, que je regrette le -silence auquel me réduit l’abîme. La chose ne peut être ni touchée, ni -imaginée; elle ne peut pas non plus être appréciée. La présence de Dieu -a d’autres signes, et je vais en citer deux. - -Le premier est une onction qui renouvelle subitement l’âme, qui rend le -corps docile et doux, l’esprit invulnérable à la créature, et -inaccessible au trouble. L’âme sent et écoute les paroles que Dieu lui -dit. Dans cette immense et ineffable onction, l’âme reçoit la certitude -que vraiment le Seigneur est là: car il n’y a ni saint ni ange qui -puisse faire ce qui est fait en elle. Elles sont tellement ineffables, -ces opérations, que j’éprouve une vraie douleur de ne rien dire qui soit -digne d’elles. Que Dieu me pardonne, car ne n’est pas ma faute; je -manifesterais de tout mon cœur quelque chose de sa bonté, si je pouvais -et s’il voulait. - -Quant à l’autre opération qui révèle à l’âme raisonnable la présence du -Dieu tout-puissant, la voici: c’est un embrassement. Dieu embrasse l’âme -raisonnable comme jamais père ni mère n’a embrassé un enfant, comme -jamais créature n’a embrassé une créature. Indicible est l’embrassement -par lequel Jésus-Christ serre contre lui l’âme raisonnable; indicible -est cette douceur, cette suavité. Il n’est pas un homme au monde, qui -puisse dire ce secret, ni le raconter, ni le croire, et quand quelqu’un -pourrait croire quelque chose du mystère, il se tromperait sur le mode. -Jésus apporte dans l’âme un amour très suave par lequel elle brûle tout -entière en lui; il apporte une lumière tellement immense, que l’homme, -quoiqu’il éprouve en lui la plénitude immense de la bonté du Dieu -tout-puissant, en conçoit encore infiniment plus qu’il n’en éprouve. -Alors l’âme a la preuve et la certitude que Jésus-Christ habite en elle. -Mais qu’est-ce que tout ce que je dis auprès de la réalité? L’âme n’a -plus ni larmes de joie, ni larmes de douleur, ni larmes d’aucune espèce -la région où l’on pleure de joie est une région bien inférieure à -celle-ci. Au-dessus de toute plénitude et de toute joie, Dieu apporte en -lui la chose qui n’a pas de nom, qui serait le paradis, et qui défie le -désir de demander au-delà d’elle. Cette joie rejaillit sur le corps, et -toute injure qu’on vous dit ou qu’on vous fait est non avenue ou changée -en douceur. - -Les contre coups que je reçois dans le corps trahissent mes secrets; ils -les livrent à ma compagne ou à d’autres personnes. «Quelquefois, dit ma -compagne, je deviens éclatante et resplendissante; mes yeux brillent -comme des flambeaux, ou bien je suis pâle comme une morte, suivant la -nature des visions. Cette joie dure, sans s’épuiser, bien des jours. -J’en ai d’autres qui dureront éternellement: l’éternité ne les changera -pas; elle leur donnera plénitude et perfection. Mais je les ai déjà, je -les ai sur la terre. S’il survient quelque tristesse, le souvenir de ces -joies me défend contre le trouble.» Enfin tant de signes peuvent donner -à l’âme la certitude de Dieu possédé, que je ne puis ni les dire, ni les -énumérer tous. - - - - -CINQUANTE-TROISIÈME CHAPITRE - -L’HOSPITALITÉ - - -Nous venons de dire comment l’âme reconnaît en elle la présence de Dieu. -Mais nous n’avons rien dit de l’accueil qu’elle lui fait, et tout ce qui -précède est peu de chose auprès de l’instant où l’âme reconnaît Dieu -pour son hôte. - -Quand l’âme a donné l’hospitalité à l’étranger qui vient en elle, elle -entre dans une si profonde connaissance de l’infinie bonté du Seigneur, -que, souvent recueillie au fond de moi, j’ai connu avec certitude que -plus on a le sentiment de Dieu, moins on peut parler de lui. Plus on a -le sentiment de l’infini et de l’indicible, plus on manque de paroles; -car auprès de ce qu’on veut rendre, les mots font pitié. - -Si un prédicateur était introduit là, s’il sentait ce que j’ai -quelquefois senti, ses lèvres se fermeraient; il n’oserait plus parler, -il se tairait, il deviendrait muet. Dieu est trop au-dessus de -l’intelligence et de toute chose; il est trop au-dessus du domaine des -paroles, des pensées et des calculs, pour que la bouche essaie -d’expliquer parfaitement les mystères de sa bonté. Ce n’est pas que -l’âme ait quitté le corps, ou que le corps soit privé de ses sens, mais -c’est que l’âme perçoit sans leur secours. L’homme, à force de voir -l’ineffable, arrive à la stupeur, et si un prédicateur, au moment de -parler, entrait dans cet état, il dirait au peuple «Allez-vous-en, car -je suis incapable de parler de Dieu je suis insuffisant.» Quant à moi, -je sens et j’affirme que toutes les paroles sorties de la bouche des -hommes depuis le commencement des siècles, et que les paroles de -l’Ecriture sainte n’ont pas touché la moelle de la bonté divine, et ne -sont pas, devant cette bonté, ce qu’est un grain de millet devant la -grosseur de l’univers. Quand l’âme reçoit la sécurité de Dieu et est -récréée par sa présence, le corps, rassasié aussi, est revêtu d’une -certaine noblesse, et partage, quoique à moindre degré, la joie de -l’âme. La raison et l’âme, parlant au corps restauré et aux sens, leur -disent: - -«Voyez quels sont les biens que Dieu vous fait par moi. Infiniment plus -grands sont ceux qui sont promis et seront donnés si vous m’obéissez; et -maintenant comprenez quelle perte nous avons faite, vous et moi, quand -vous m’avez désobéi. Obéis-moi donc désormais quand je te parlerai des -choses de Dieu.» - -Alors le corps et les sens, sentant qu’ils partagent la délectation -divine de l’âme, se soumettent et lui disent: - -«Mes plaisirs venaient d’en bas parce que je suis le corps; mais toi qui -possèdes ces immenses capacités de joie et de gloire, tu ne devais pas -te faire mon esclave: tu ne devais pas te priver et me priver des biens -immenses que j’ignorais.» Le corps se plaint de l’âme, et la sensualité -de la raison; mais cette longue plainte ne manque pas de douceur. Car le -corps sent le plaisir et la délectation de l’âme bien supérieurs à tout -ce qu’il aurait pu soupçonner, et la joie le conduit à l’obéissance. - - - - -CINQUANTE-QUATRIÈME CHAPITRE - -LES ILLUSIONS - - -Mais ceux qui mènent une vie spirituelle peuvent quelquefois tomber dans -l’illusion. Une des causes d’erreur, et la plus grande, c’est un amour -impurs mêlé d’amour-propre et de volonté propre; cet amour a, dans une -certaine mesure, l’esprit du monde. - -Aussi le monde l’approuve et l’encourage. Cette approbation est un -piège, cet encouragement est un mensonge. Dans cet état, l’homme, que le -monde voit et approuve, semble brûler d’amour; il a certaines larmes, -certaines douceurs, certains tremblements et certains cris qui portent -les caractères de l’impureté spirituelle. Mais ces larmes et ces -douceurs, au lieu de venir du fond de l’âme, sont des phénomènes qui se -passent dans le corps; cet amour ne pénètre pas dans le cœur; cette -douceur s’évanouit rapidement, s’oublie facilement, et produit -l’amertume. J’ai fait ces expériences; je manquais alors de -discernement. Je n’étais pas parvenue à la possession certaine de la -vérité. - -Quand l’amour est parfait, l’âme, après avoir senti Dieu, sent sa part -propre, qui est le néant et la mort: elle se présente avec sa mort, avec -sa pourriture; elle s’humilie, elle adore, elle oublie toute louange ou -tout bien qui revienne à elle-même; elle a une telle conscience de ses -vides et de ses maux qu’elle sent sa délivrance entière au-dessus de la -puissance des saints, et réservée à Dieu seul. Elle appelle cependant -les saints à son secours; car du fond de son abîme elle n’ose parler à -Dieu: elle invoque la Vierge et les saints. Si dans cet état on vous -adresse une louange, la chose vous fait l’effet d’une mauvaise -plaisanterie. Cet amour droit et sans mélange éclaire l’âme sur ses -défauts en même temps que sur la bonté de Dieu. Les larmes et les -douceurs qui se produisent alors, au lieu d’engendrer l’amertume, -engendrent la joie et la sécurité. Cet amour introduit Jésus-Christ dans -l’âme, et l’absence de toute illusion devient pour elle alors un fait -d’expérience. - -Voici une autre illusion où Dieu permet quelquefois que tombent les âmes -intérieures. - -Quand une personne dévouée à l’Esprit sent l’amour de Dieu pour elle, -éprouve, fait et raconte les œuvres de l’Esprit, si elle passe la mesure -de la prudence, si cette âme perd la crainte, Dieu permet qu’elle tombe -dans quelque illusion, afin de connaître qui elle est, et qui il est. - -Voici encore une cause d’erreur. - -Une âme est dans la voie de l’amour sans mélange; elle sent Dieu; ses -mains sont pures, son cœur est pur; elle renonce à l’estime du siècle -elle renonce à passer pour sainte; elle veut plaire tout entière au -Christ seul; elle se place tout entière dans le Christ, elle habite en -lui elle éprouve la joie inénarrable, elle sent l’embrassement de Dieu. - -Oh! qu’elle rende alors à elle-même ce qui est à elle-même, et à Dieu ce -qui est à Dieu Autrement Dieu permet qu’elle se trompe, il le permet -pour la garder, il le permet pour qu’elle ne lui échappe pas; car il -l’aime d’un amour jaloux; il la plonge dans un abîme où elle trouve deux -sciences, la science d’elle-même et la science de Dieu; c’est ici qu’il -n’y a plus de place pour l’erreur; l’âme voit la vérité pure. Dans cette -contemplation, elle éprouve une plénitude telle, qu’elle ne se voit pas -capable d’un plus immense ravissement. Absorbée d’abord dans la vue -d’elle-même, elle se ferme à toute autre pensée, à tout autre souvenir. - -Tout à coup la bonté divine lui apparaît. Puis elle voit simultanément -les deux abîmes, et le mode de sa vision est un secret entre elle et -Dieu. - -Mais ce n’est pas tout. Dieu, qui est jaloux, lui permet encore les -tribulations. - - - - -CINQUANTE-CINQUIÈME CHAPITRE - -LA PAUVRETÉ D’ESPRIT - - -Il y a une sauvegarde qui enlève toute place à l’illusion. Cette -sauvegarde, c’est la pauvreté d’esprit. Un jour, j’entendis une parole -divine qui me recommanda la pauvreté d’esprit comme une lumière, et -comme un bonheur qui passe toutes les conceptions de l’entendement -humain. - -Voici ce que dit le Seigneur: - -«Moi, si la pauvreté n’eût pas été si heureuse, je ne l’aurais pas -aimée; et si elle eût été moins glorieuse, je ne l’aurais pas prise. Car -l’orgueil ne peut trouver place qu’en ceux qui possèdent ou croient -posséder. L’homme et l’ange tombèrent, et tombèrent par orgueil car ils -crurent posséder. Ni l’homme ni l’ange ne possèdent rien. Tout -appartient à Dieu. L’humilité n’habite qu’en ceux qui se voient -destitués de tout. La pauvreté d’esprit est le bien suprême.» - -Dieu a donné à son Fils, qu’il aimait une pauvreté telle, qu’il n’a -jamais eu et n’aura jamais un pauvre égal à lui. Et, cependant, il a -pour propriété l’_Etre_. Il possède la substance, et elle est tellement -à lui, que cette appartenance est au-dessus de la parole humaine. Et -cependant Dieu l’a fait pauvre, comme si la substance n’eût pas été à -lui. - -Ceci est folie aux yeux des pécheurs et des aveugles. Les sages nomment -la même chose d’un autre nom. Cette vérité est si profonde, la pauvreté -est si réellement la racine et la mère de toute humilité et de tout -bonheur, que l’abîme où je vois cela ne peut se décrire. Le pauvre ne -peut ni tomber ni périr par illusion. L’homme qui verrait le bien de la -pauvreté, l’amour de Dieu tomberait sur lui; si vous considériez -l’immense valeur de ce trésor, et comment il attira le cœur de Dieu, -vous ne pourriez plus rien garder de périssable ni rien avoir en propre, -rien. - -Tel est l’enseignement de la divine Sagesse qui montre à l’homme ses -vides, sa pauvreté, qui le présente à lui-même dans un miroir sans -mensonge, destitué de tout mérite et de tout bien; puis qui lui donne le -don de la lumière, et avec la lumière, l’amour de la pauvreté. Puis -l’âme voit la divine bonté, et ne trouvant rien à aimer en elle-même, -elle se tourne tout entière à aimer le Dieu tout-puissant; elle fait -comme elle aime, ayant perdu toute confiance en elle, et pris toute -confiance en Dieu, et dans cette confiance elle trouve l’illumination, -par laquelle est chassé le doute. Qui posséderait cette vérité serait -inaccessible à toute illusion diabolique ou humaine; car l’esprit de -pauvreté éclaire l’âme d’une lumière immense, et à cette lumière toute -la vie lui apparaît, avec tout son mécanisme, et l’illusion est -impossible. - -J’ai vu cette lumière, j’ai vu que la pauvreté, mère des vertus, sort la -première des lèvres de la divine Sagesse. La divine Sagesse nous a dit -par l’incarnation du Verbe: «Vous êtes mortels»; par la pauvreté -d’esprit elle nous dit: «Vous êtes bienheureux.» - -C’est pourquoi toute sagesse humaine qui n’entre pas dans cette vérité -est un néant qui conduit en enfer. Et tous les sages du monde, s’ils -n’entrent pas dans cette vérité, sont des néants qui vont en enfer. Et -quand l’âme voit cette vérité, elle agit sans vaine gloire, et sans -retour sur elle-même. - - - - -CINQUANTE-SIXIÈME CHAPITRE - -L’EXTASE - - -Tout ce que l’âme conçoit ou saisit lorsqu’elle est renfermée dans ses -étroites limites, n’est rien auprès du ravissement. Mais quand elle est -élevée au-dessus d’elle-même, illustrée par la présence de Dieu, quand -Dieu et elle sont entrés dans le sein l’un de l’autre, elle conçoit, -elle jouit, elle se repose dans les divins bonheurs qu’elle ne peut -raconter. Ils écrasent toute parole et toute conception. C’est là que -l’âme nage dans la joie, dans la science; illustrée à la source de la -lumière, elle pénètre les paroles obscures et embarrassantes de -Jésus-Christ. Elle comprend aussi pourquoi, et de quelle manière la -douleur sans adoucissement habita l’âme du Christ. - -Mon âme, ainsi illustrée, et transformée en Jésus-Christ souffrant, -chercha s’il y avait là quelque adoucissement, et trouva qu’il n’y en a -point. Quand mon âme se recueille dans les douleurs de l’âme du Christ, -elle ne trouve là aucune place pour la joie: il n’en est pas ainsi quand -elle se recueille dans les douleurs de son corps: dans ce dernier cas, -elle trouve la joie après la tristesse, et à la hauteur où elle est -portée, elle découvre le mystère de ces contrastes. Mon âme voit, à -cette lumière, que Jésus-Christ souffrit autant, à l’expérience près, -dans le sein de sa mère que sur la croix. Mon âme plonge alors dans les -jugements de Dieu et dans les secrets de l’ineffable, vers lesquels Dieu -la transporte. Souvent Dieu fait de tels prodiges dans mon âme que je le -reconnais dans mes merveilles intérieures; car aucune créature n’en est -capable, et Lui seul peut les opérer. - -Souvent mon âme est élevée en Dieu à de si foudroyantes joies que leur -durée serait intolérable au corps qui laisserait là sur place ses sens -et ses membres. Il y a un jeu que Dieu joue quelquefois dans l’âme et -avec l’âme, c’est de se retirer, quand elle veut le retenir; mais la -joie et la sécurité qu’il laisse en se retirant disent à l’âme: «C’était -bien Lui!» Oh! Quelle vue et quel sentiment! Ne me demandez ni -explication, ni analogie; il n’y en a pas. Cette illustration, cette -jouissance, cette délectation, cette joie sont chaque jour différentes -d’elles-mêmes. - -Chaque extase est une extase nouvelle, et toutes les extases sont une -seule chose inénarrable. Les révélations et les visions se succèdent -sans se ressembler. Délectation, plaisir, joie, tout se succède sans se -ressembler. Oh! ne me faites plus parler. Je ne parle pas, je blasphème; -et si j’ouvre la bouche, au lieu de manifester Dieu, je vais le trahir. - - - - -CINQUANTE-SEPTIÈME CHAPITRE - -CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI - - -Je suis une aveugle, je vais dans les ténèbres. La vérité n’est pas en -moi. Suspectez, ô mes enfants, les paroles de cette pécheresse, et ne -les suivez que quand elles ressemblent aux vestiges de Jésus-Christ et -placent vos pieds dans l’endroit où il a mis les pieds. - -Mes enfants, je ne suis plus disposée à écrire, mais à pleurer. Quand -pleurerai-je enfin mes péchés et leur terrible rédemption? Quand -pleurerai-je la Passion du Fils de Dieu, du Juste, la Passion de -l’Immaculé? Mais vous m’écrivez! Je suis obligée d’écrire pour vous -répondre. Ce que je vous dis, c’est la plus récente impression de mon -cœur. Sachez que rien ne vous est nécessaire, rien, excepté Dieu. -Trouver Dieu, recueillir en Lui vos puissances, voilà l’unique -nécessaire. Pour ce recueillement il faut couper toute habitude -superflue, toute familiarité superflue avec les créatures, quelles -qu’elles soient, toute connaissance superflue, toute curiosité -superflue, toute opération et occupation superflues. En un mot, il faut -que l’homme se sépare de tout ce qui divise. Il faut qu’essayant de -pénétrer dans l’abîme de ses misères, il se recueille dans son passé, -dans son présent, dans les probabilités de son avenir éternel. Que ceci -soit fait tous les jours, ou du moins toutes les nuits. Puisque l’homme -tourne et retourne son cœur, qu’il tâche de pénétrer dans la -connaissance du Dieu des miséricordes, dans la dispensation de sa pitié -suprême, réalisée par Jésus-Christ vis-à-vis de toutes nos misères; -qu’il veille sur sa mémoire, pour qu’elle garde le souvenir du bienfait -infini. Se connaître! connaître Dieu! voilà la perfection de l’homme, et -je n’ai aucun goût à rien dire ou écrire en dehors de ces deux paroles: -Se connaître! connaître Dieu! Contempler sa prison, sa prison sans -issue, et si l’homme ne trouve pas le bonheur dans cette prison, qu’il -s’adresse à un autre et ne se repose pas sur son grabat! - -O mes chers enfants, visions, révélations, contemplations, tout n’est -rien sans la vraie connaissance de Dieu et de soi: je vous le dis en -vérité, sans elle, rien ne vaut. Aussi je me demande pourquoi vous -désirez mes lettres, puisque mes lettres ne peuvent rien pour votre -joie, excepté si elles vous portent la vertu de mon cri: se connaître! -connaître Dieu! Quel ennui de parler pour dire autre chose! Silence! -silence sur tout ce qui n’est pas cela! Oh! priez Dieu qu’il donne cette -lumière à tous mes enfants, et qu’il fixe votre demeure en elle! Que la -connaissance de Dieu vous soit nécessaire, ceci est évident; mais comme -notre fin est le royaume des cieux, auquel nous ne pouvons ni ne devons -parvenir, qu’informés sur le type de l’Homme-Dieu, il est nécessaire de -le connaître, Lui, sa vie, ses œuvres, et sa route vers la gloire, pour -posséder son royaume par ses mérites, transformés en lui-même par la -grâce de sa ressemblance. - -Il est absolument nécessaire de connaître l’Homme-Dieu, sa croix, sa -Passion, et la forme de vie qu’il nous a donnée. C’est là que son -infinie charité et son amour inestimable ont éclaté plus visiblement que -dans toute autre grâce divine. C’est pourquoi il est absolument -nécessaire, sous peine d’ingratitude, de l’aimer comme il nous a aimés, -d’embrasser le prochain dans cet amour, de pleurer sur la croix, sur la -Passion du Bien-Aimé, et d’être transformés en la substance de son -amour. La connaissance de notre rédemption, et des choses immenses que -Dieu a faites pour nous, nous provoque, nous incite et nous appelle à -considérer notre noblesse immense, puisque Dieu nous a aimés jusqu’à -mourir. Si cette créature que je suis eût été moins noble, si ma valeur -eût été moins immense, Dieu n’eût pas fait, en vue de moi, connaissance -avec la mort. Cette connaissance du Dieu crucifié découvre à notre âme -la nécessité du salut. Puisque le Dieu très haut, infiniment distant de -la créature, infiniment satisfait dans sa plénitude, inaccessible, s’est -incliné jusqu’à notre salut, ne négligeons pas cette œuvre, qu’il n’a -pas négligée, et soyons, par la pénitence, les coadjuteurs de ses -éternels décrets. La connaissance du Dieu crucifié entraîne un nombre -infini d’autres bienfaits. Le sang qui sauve allume le feu. - -Voici encore une des nécessités qui nous obligent à descendre dans -l’abîme où l’on connaît le Dieu crucifié. _L’homme_, mes enfants, _aime -comme il voit_. Plus nous voyons de cet Homme-Dieu crucifié, plus -grandit notre amour vers la perfection, plus nous sommes transformés en -Celui que nous voyons. Dans la mesure où nous sommes transformés en son -amour, nous sommes transformés en sa douleur; car notre âme voit cette -douleur. Plus l’homme voit, plus il aime; plus il voit de la Passion, -plus il est transformé, par la vertu de la compassion, en la substance -même de la douleur du Bien-Aimé. Plus l’homme voit de la Passion, plus -il aime, plus il est transformé en Celui qu’il aime, par la vertu de la -douleur. Comme il est transformé en amour, il est transformé en douleur -par la vision de Dieu et de soi-même. - -O perfection de la connaissance! - -O Dieu! quand l’âme plonge dans l’abîme sans fond de l’altitude divine -que je blasphème si je la nomme, quand l’âme plonge dans l’abîme de son -indignité, de sa vileté, de son péché, quand l’âme voit le Dieu très -haut devenu l’ami, le frère, la victime du pécheur, verser pour ce -misérable, dans une mort infâme, le sang précieux, plus elle plonge -profondément ses regards dans le double abîme, plus profondément se -réalise dans l’intime de ses entrailles le mystère de l’amour, la sacrée -transformation. - -Quand l’âme voit la créature à ce point remplie de défauts que sa -lumière même est un aveuglement; car elle en est tellement encombrée -qu’auprès de la réalité tout ce qu’elle en voit n’est rien; quand l’âme -se voit, à la lumière que Dieu lui montre, quand elle se voit cause de -la douleur inouïe que Jésus-Christ a soufferte pour elle; quand elle -aperçoit cette immensité plus qu’excellente, s’inclinant vers cette vile -créature, naissant et mourant pour elle dans l’ineffable crucifiement; -quand l’âme entre dans cette connaissance, elle se transforme en -douleur, et plus profonde est la connaissance, plus profonde est la -douleur. Si pendant sa vie un homme cherche à en satisfaire un autre, au -moment de la mort il redouble de sollicitude. - -Mais le Roi des rois, bien qu’une douleur immense et continue l’eût -d’avance étendu sur la croix depuis sa conception, au lieu d’un lit de -pourpre et d’un tapis doré, quand vint l’heure de sa mort il se trouva -en face de cette croix si vile, si abominable qu’il ne put être soutenu -et attaché à elle que par le moyen des clous qui le perçaient; il fallut -les clous des pieds et les clous des mains pour le retenir, autrement il -tombait. Au lieu de serviteurs empressés, il eut les satellites du -diable, s’ingéniant à rendre le supplice plus cruel, et aidant la -torture à pénétrer plus profondément dans l’intime des entrailles; et -ils lui refusèrent la goutte d’eau qu’il demandait, et qu’il demandait -en criant. - -Oh! mon Dieu, quand l’âme voit ces choses, quand elle s’abîme dans la -contemplation de sa misère, quand elle se connaît telle qu’elle est, -elle qui s’est précipitée dans la misère infinie, qui a mérité des -supplices éternels, qui est devenue la risée de Dieu, des anges, des -démons et de toute créature; quand elle voit le Dieu très haut, le -Seigneur Jésus-Christ, Celui qui possède tout, ayant envahi la pauvreté, -pour relever l’homme de cet opprobre! Lui qui trouve dans son essence -toutes délices et toute béatitude, quand elle le voit plongé dans la -douleur, pour nous arracher à l’éternel tourment, satisfaire et porter -pour nous! Lui Dieu, au-dessus de la louange, à qui seul appartient la -gloire, dans l’obéissance, dans l’humiliation, dans tous les mépris, -dans tous les opprobres; quand il apparaît revêtu de honte, pour nous -communiquer la gloire; quand l’âme entre dans cette vue, elle est -transformée en douleur, et sa transformation n’a pour mesure que la -profondeur de sa contemplation. - -Oui, oui, encore et toujours, plus profondément l’âme connaît cette -altitude divine, cette bonté infinie, prouvée par des faits, et ce vide -humain, cette ingratitude, cette vileté de la créature, plus -profondément elle est blessée d’amour et de douleur, plus absolument -elle est transformée en Lui. Voilà toute la perfection: se connaître! -connaître Dieu! Nécessité suprême qui domine toute nécessité! Etre -éternellement penchée sur le double abîme, voilà mon secret! O mon fils, -je t’en supplie de tout mon cœur, ne lève pas les yeux; tiens-les fixés -sur la Passion, parce que cette vue, si tu lui es fidèle, allume dans -l’âme lumière et feu! - -Si tes yeux s’égarent essaie de les tenir et de les fixer là. Je t’en -prie, je t’en supplie! Quand ton âme n’est pas levée à la contemplation -de l’Homme-Dieu crucifié, recommence, et rumine intérieurement les voies -de la croix. Si ceci est encore trop fort pour toi, prononce au moins -des lèvres les paroles qui représentent la Passion; parce que l’habitude -des lèvres finira par devenir une habitude du cœur: il prendra feu à son -tour. Sa vue, mon fils, sa vue! Si l’homme voyait la Passion de -l’Homme-Dieu par une parfaite contemplation, s’il embrassait d’un regard -profond sa pauvreté, ses opprobres, ses douleurs, l’anéantissement qu’il -a subi pour nous; si, par la vertu de la grâce, il voyait ces choses -telles qu’elles sont, il suivrait Jésus-Christ par la pauvreté, par une -continuelle compassion, par la route du mépris: il se compterait pour -rien, j’en suis certaine. Quant à la grâce divine, tout le monde peut -l’avoir et la trouver; et l’homme est sans excuse; car Dieu, dans sa -munificence, la donne généreusement à qui la veut et la cherche. - -Je désire, mon fils, que ton cœur soit vide de tout ce qui n’est pas le -Dieu éternel, sa connaissance et son amour, et que ton esprit n’essaie -pas de se remplir de ce qui n’est pas Lui. Si la chose est trop haute -pour toi, possède au moins et garde la connaissance du Dieu crucifié; si -cette seconde vue t’est retirée comme la première, refuse le repos, mon -fils, jusqu’à ce que tu aies retrouvé et reconquis l’un ou l’autre de -ces deux rassasiements. Ecoute encore, mon fils, crois fermement ce que -je vais te dire. - -Celui qui cherche la route et l’approche de Dieu, celui qui veut jouir -de Dieu dans ce monde et dans l’autre, que celui-là connaisse Dieu en -vérité, non pas par le dehors et superficiellement, qu’il ne s’arrête -pas aux paroles dites ou écrites, ou aux analogies tirées des créatures. -Cette façon de connaître, qui est en rapport avec la parole humaine, est -une connaissance sans profondeur. Il faut connaître Dieu en vérité par -une intelligence profonde de sa valeur absolue, de sa beauté absolue, de -son absolue hauteur et douceur, et vertu, bonté, libéralité, miséricorde -et tendresse; il faut le connaître comme étant le souverain Bien, dans -l’absolu. L’homme sage et l’homme vulgaire connaissent tous deux, mais -bien différemment. Celui qui possède la sagesse connaît la chose dans -son fond et dans sa réalité, l’autre, dans son apparence. L’homme -vulgaire, qui trouve une pierre précieuse, l’apprécie et la désire pour -son éclat et pour sa beauté, sans voir plus loin; le sage l’aime et la -désire, parce qu’au delà de son éclat et de sa beauté il voit sa valeur -vraie et sa vertu cachée. Ainsi l’âme qui a la sagesse ne se soucie pas -de connaître Dieu par la considération superficielle des apparences. -Elle veut le connaître en vérité; elle veut expérimenter ce qu’il vaut, -sentir le goût de sa bonté; il n’est pas pour elle seulement un bien, -mais le souverain Bien. Pour cette bonté immense, en le connaissant elle -l’aime, en l’aimant elle le désire. Et le souverain Bien se donne à -elle, et l’âme le sent: elle goûte sa douceur et jouit de sa -délectation; et l’âme participe au souverain Bien. Blessée du souverain -Amour, blessée et brûlante, elle désire tenir Dieu; elle l’embrasse, -elle le serre contre elle et se serre contre lui; et Dieu l’attire avec -l’immense douceur, et la vertu de l’amour les transforme l’un dans -l’autre, l’aimant et l’aimé, l’aimé et l’aimant. L’âme embrasée par la -vertu de l’amour se transforme en Dieu, son amour. Comme le fer embrasé -reçoit en lui la chaleur, et la vertu, la puissance et la forme du feu, -et devient semblable au feu, et se donne tout entier au feu, et -s’arrache à ses propres qualités, donnant asile au feu dans l’intime de -sa substance; ainsi l’âme, unie à Dieu par la grâce parfaite de l’amour, -se transforme en Dieu sans changer sa substance propre, mais par la -vertu du mouvement qui transporte en Dieu sa vie divinisée. Connaissance -de Dieu! O joie des joies, Seigneur! c’est elle qui précède, l’amour -vient après, l’amour transformateur! Qui connaît dans la vérité, -celui-là aime dans le feu. - -Or, cette connaissance profonde, l’âme ne peut l’avoir ni par elle-même, -ni par l’Ecriture, ni par la science, ni par aucune créature; ces choses -extérieures peuvent disposer l’âme à la connaissance; mais la lumière -divine et la grâce de Dieu peuvent seules l’y introduire. Pour obtenir -de Dieu, souverain bien, souveraine lumière et souverain amour, cette -connaissance, je ne connais pas de voie plus sûre et plus courte qu’une -prière pure, continuelle, humble et violente; une prière qui ne sorte -pas seulement des lèvres, mais de l’esprit et du cœur, et de toutes les -puissances de l’âme, et de tous les sens du corps; une prière pleine -d’immenses désirs, qui supplie et qui se précipite sur son objet. - -Que l’âme qui veut découvrir la Pierre précieuse et connaître en vérité -et voir la Lumière, prie, médite et lise continuellement le livre de -vie, qui est la vie mortelle de Jésus-Christ. Notre Père, le Dieu très -haut, enseigne et montre à l’âme la forme, le mode et la voie de la -connaissance, cette voie qui est l’amour; et cet exemplaire, ce modèle, -ce type, c’est dans le Fils que le Père le montre. - -C’est pourquoi, mes chers enfants, si vous désirez la lumière de la -grâce, si vous voulez arracher votre cœur aux soucis, mettre des freins -aux funestes tentations, et devenir parfaits dans la voie de Dieu, fuyez -sans paresse à l’ombre de la croix de Jésus-Christ. En vérité, il n’est -pas d’autre voie ouverte aux fils de Dieu: il n’est pas d’autre moyen -pour le trouver et le garder que la vie et la mort de Jésus-Christ -crucifié: c’est ce que j’appelle le livre de vie. La lecture n’est -permise qu’à l’oraison continuelle, laquelle illumine l’âme, l’élève et -la transforme. L’âme illuminée par la lumière de l’oraison voit -clairement la voie du Christ préparée et foulée par les pieds du -Crucifié. Quand elle court dans cette voie, l’âme se sent non seulement -délivrée du poids que pèsent le monde et ses soucis accablants, mais -élevée vers la délectation et la douceur divine. Consumée et brûlée par -l’incendie que Dieu allume, elle est changée en lui-même: l’oraison -assidue trouve tout dans la vue de la croix. - -Fuis vers cette croix, mon fils, et mendie la lumière au Crucifié -qu’elle soutient. Va lui demander de te connaître, afin de puiser dans -ton abîme la force de t’élever jusqu’à sa joie divine. Au pied de sa -croix, tu t’apparaîtras incompréhensible, quand tu verras quel misérable -Dieu a racheté et adopté pour fils. Ne sois pas ingrat; fais toujours, -toujours la volonté d’un tel Père. Si les enfants légitimes de Dieu ne -font pas sa volonté, que feront les adultérins? J’appelle adultérins -ceux qui, loin de la maison paternelle, s’égarent dans la concupiscence. -J’appelle enfants légitimes ceux qui, dans la pauvreté, la douleur et -l’opprobre, cherchent la ressemblance du Crucifié. Ces trois choses, mon -fils, sont le fondement et le sommet de la perfection. Ce sont elles qui -éclairent l’âme, l’achèvent et la préparent à la transformation divine. -Connaître Dieu, se connaître, ici toute immensité, toute perfection, et -le bien absolu; là, rien; savoir cela, voilà la fin de l’homme. Mais -cette manifestation n’est faite qu’aux enfants légitimes de Dieu, aux -fils de la prière, aux ardents lecteurs du livre de vie. C’est devant -leurs yeux que le Seigneur étale les caractères sacrés du livre. C’est -là que sont écrites toutes les choses que le désir cherche; c’est là -qu’on boit la science qui n’enfle pas, toute vérité nécessaire à soi et -aux autres. Si tu veux la Lumière supérieure à toute lumière, lis dans -le livre; si tu ne lis pas légèrement, comme quelqu’un qui court, tu -trouveras, pour toi et pour tout homme, ce qu’il faut. Et si tu prends -feu dans cette fournaise, tu recevras toute tribulation comme une -consolation dont tu n’étais pas digne. Je vais dire quelque chose de -plus fort. Si la prospérité et la louange viennent à toi, attirées par -les dons de Dieu, tu ne seras ni enflé, ni exalté: car dans le livre de -vie tu verras en vérité que la gloire n’est pas à toi. - -Un des signes, mon fils, qui montrent à l’homme la grâce de Dieu -présente à lui, c’est, en face de la gloire, le don d’inventer un abîme -pour s’humilier de plus bas. - -Avant tout, mon fils, sache cela: le double abîme et le livre de vie. - - - - -CINQUANTE-HUITIÈME CHAPITRE - -LE LIVRE DE VIE - - -Sachez que ce livre de vie n’est autre que Jésus-Christ, Fils de Dieu, -Verbe et sagesse du Père, qui a paru pour nous instruire par sa vie, sa -mort et sa parole. Sa vie, quelle fut-elle? Elle est le type offert à -qui veut le salut; or sa vie fut une amère pénitence. La pénitence fut -sa société depuis l’heure, où, dans le sein de la Vierge très pure, -l’âme créée de Jésus entra dans son corps, jusqu’à l’heure dernière où -son âme sortit de ce corps par la mort la plus cruelle. La pénitence et -Jésus ne se quittèrent pas. - -Or voici la société que le Dieu très haut, dans sa sagesse, donna en ce -monde à son Fils bien-aimé: d’abord, la pauvreté parfaite, continuelle, -absolue; ensuite, l’opprobre parfait, continuel, absolu; enfin, la -douleur parfaite, continuelle, absolue. - -Telle fut la société que le Christ choisit sur la terre pour nous -montrer ce qu’il faut aimer, choisir et porter jusqu’à la mort. En tant -qu’homme, c’est par cette route qu’il est monté au ciel; telle est la -route de l’âme vers Dieu, et il n’y a pas d’autre voie droite. Il est -convenable et bon que la route choisie par la tête soit la route choisie -par les membres, et que la société élue par la tête soit élue par les -membres. - - - - -CINQUANTE-NEUVIÈME CHAPITRE - -PREMIÈRE COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST: LA PAUVRETÉ - - -La première compagne de Jésus fut une pauvreté continuelle, parfaite, -immense. Elle a trois formes: l’une grande, l’autre plus grande, qui -s’unit à la première; la troisième, qui, jointe à la première et à la -seconde, fut parfaite. Voici le premier degré. Jésus fut destitué de -tous les biens de ce monde. Il n’eut ni terre, ni vigne, ni jardin, ni -propriété, ni or, ni argent il ne reçut de secours humain que dans la -mesure rigoureusement nécessaire au soulagement de l’extrême indigence. -Il eut faim, il eut soif, il fut misérable, il eut froid, il eut chaud, -il travailla; tout fut pour lui austère et dur; il ne voulut aucune des -recherches de la vie; il usa des choses communes et grossières qui se -rencontraient dans cette province, où, sans feu ni lieu, il vivait en -mendiant. La seconde pauvreté, supérieure, à la première, fut la -pauvreté de parents et d’amis, l’éloignement des grands, des puissants, -des amitiés naturelles: il n’eut ni du côté de sa mère, ni du côté de -Joseph, ni du côté de ses disciples, personne qui lui épargnât un -soufflet, un coup de marteau, un coup de fouet ou une injure. Il voulut -naître d’une mère pauvre et humiliée; être soumis à un père putatif, un -charpentier pauvre. Il se dépouilla de l’amour et de la familiarité des -rois, des pontifes, des scribes, des amis, des parents, et ne sacrifia -pour l’amour de personne aucun sacrifice qui plût ou qui pût plaire à -Dieu. - -Mais voici la pauvreté suprême, sublime, absolue. Jésus-Christ se -dépouilla de lui-même, et le Tout-Puissant se montra pauvre. Il se -montra comme pauvre de puissance; il fit semblant d’être incapable. Il -revêtit la misère et l’enfance; hormis le péché, il revêtit toute -douleur. Les courses, les prédications, les guérisons, les visites, les -opprobres, tout l’accabla, et il fit connaissance avec la fatigue. - -Non seulement il donna sur lui puissance aux pécheurs, mais les choses -inanimées et les éléments qu’il avait créés de sa main reçurent -puissance de l’affliger. Il jouait l’impuissance, il ne résistait pas, -il supportait à cause de nous. Il donna aux épines la puissance de -pénétrer et de percer cruellement cette tête divine et trois fois -redoutable. Il donna aux liens et aux chaînes le pouvoir de l’attacher à -la colonne; Celui qui en mourant fit trembler la terre, laissa quelqu’un -lui lier les mains. Oh! donnez-moi, fils de Dieu, la joie de vous voir -fidèles à lui; arrachez-vous les entrailles pour les verser dans cet -abîme sans fond d’humilité fidèle. Voici l’Auteur de la Vie qui -s’anéantit pour toi et pour sa gloire; les créatures déchirent leur -Créateur, et l’Incirconscrit est attaché à une colonne. Il donna à un -voile la puissance de le voiler, lui, la vraie lumière illuminant toutes -choses. Il donne aux fouets de le battre; il donne aux clous de pénétrer -et de percer ces pieds et ces mains qui avaient ouvert les yeux des -aveugles et les oreilles des sourds. Il donne à la croix de le tenir, -blessé, percé, sanglant, nu, exposé devant tous, et de lui infliger la -plus cruelle des morts. Il donne à la lance d’entrer, de briser, de -pénétrer ce flanc divin, ce cœur, ces entrailles; de répandre sur la -terre le sang et l’eau, sortis des profondeurs sacrées de son cœur et de -ses entrailles. Les créatures devaient obéir au Créateur, non au -pécheur, qui abusait d’elles. Mais que cette humilité très profonde, -invincible et sans exemple, que cette humilité du Dieu de gloire écrase -et confonde l’orgueil de notre néant. L’Auteur de la vie s’est soumis -aux choses inanimées pour te rendre la vie, à toi, misérable, qui étais -devenu, dans la mort, insensible au divin. Homme qui ne sais rien, il -t’a aimé au point de t’offrir la perfection. La lance aurait dû se plier -et résister à la créature qui abusait d’elle; elle eût dû refuser -d’entrer et de percer son Créateur. Les choses inanimées auraient refusé -d’obéir à l’homme et de se tourner contre leur Dieu, si elles n’avaient -reçu puissance sur lui. - -Il a donné aux bourreaux, aux soldats, aux Juifs, à Pilate, à tous les -méchants la puissance de le juger, de l’accuser, de le blasphémer, de -l’insulter, de le frapper, de le moquer, de le tuer, lui qui pouvait -tout empêcher d’un mot, tout renverser d’un geste et tout anéantir, ou -donner un ordre au plus petit parmi les Anges, les Puissances ou les -Vertus, pour tout précipiter d’un seul coup au fond de la mer. S’il -n’eût lui-même donné puissance sur lui aux choses créées, elles eussent -reculé d’horreur devant la Passion. Mais il s’est soumis à tout, et il a -caché sa puissance, et il s’est dépouillé aux yeux des hommes, pour -apprendre aux mortels la patience, pour racheter l’homme, qui s’était -lui-même dépouillé de toute sa royauté, pour lui donner, par la gloire -de la résurrection, la qualité d’impassible et d’invincible. - -Il y a plus: pour délivrer l’homme du démon, il a donné puissance au -démon de le tenter, de l’entourer de ses membres, qui sont les méchants, -de le persécuter jusqu’à la mort. Le Dieu invincible par nature, l’acte -premier, l’acte pur a fait à toute créature et à toute douleur cette -universelle soumission, pour confondre la délicatesse de l’homme -misérable, qui ne refuse pas seulement la pénitence et la douleur -volontaire, mais qui repousse de toutes ses forces la douleur imposée, -et murmure contre Dieu. - -Jésus-Christ s’est imposé une autre pauvreté. Il s’est dépouillé de sa -sagesse, de la sagesse qui est à lui. On eût dit quelqu’un de vulgaire, -le plus ignorant, le plus grossier des hommes. Il ne prit pas l’attitude -d’un philosophe ou d’un docteur, d’un parleur, d’un écrivain, d’un -savant ou d’un sage fameux; mais il se mêlait aux hommes, en toute -simplicité et en toute douceur, montrant en même temps la route de la -vérité par la vertu thaumaturgique. Lui, la sagesse du Père, et le Dieu -des sciences, maître de l’esprit prophétique, et le soufflant où il -veut, il eût pu éclater le génie scientifique et philosophique, se -montrer et se glorifier; mais il dit la vérité si simplement, qu’il -passait non seulement pour un homme vulgaire, mais pour un aliéné et un -blasphémateur. Faudra-t-il ensuite nous enfler de notre science, -chercher à passer pour des maîtres, mendier auprès des hommes un nom -creux et une gloire vide? - -Il s’est dépouillé de lui-même, en abdiquant jusqu’à la gloire d’être -saint, juste et innocent. Voici le mystère des mystères. Il suivit une -voie mystique tellement en dehors de l’attente humaine, qu’au lieu de -passer pour le Saint des saints, il fut tenu pour un pécheur, ami des -pécheurs, pour un traître, un séducteur, un conspirateur, un ennemi -public, un blasphémateur, condamné et exécuté entre deux voleurs. Et -cependant il pouvait faire notre salut. - -Il eût pu incliner le monde, Lui, le Saint des saints, devant la gloire -de sa sainteté; Lui, l’Impeccable, qui portait les péchés des peuples; -Lui, le Roi des vertus et le Dieu des saints, au lieu de garder le nom -de Saint, il le donna à Jean-Baptiste, son serviteur. Mais tant qu’il le -put sans blesser la Vérité et la doctrine, il se dépouilla en apparence -de la sainteté, pour confondre notre hypocrisie, à nous misérables, qui -cherchons les apparences sans avoir la réalité, qui, par mille chemins -détournés, falsifiant les faits et les tournant à notre avantage, -courons à tort et à travers après la gloire qui n’est pas à nous. - -Il s’est encore dépouillé de lui-même, en se dépouillant de l’empire qui -est à lui. Lui, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, dont le -règne n’aura pas de fin, il vécut au milieu des hommes comme esclave. -Et, en effet, on l’a vendu, il s’est trouvé des acheteurs. On lui a -offert l’empire. Il a refusé. Il a obéi jusqu’à la mort à de mauvais -rois, payant le tribut, se soumettant aux jugements iniques. Et non -seulement les rois le trouvèrent sans défense, mais leurs plus vils -ministres et sujets purent l’accabler de coups et le coucher sur la -croix; et jusqu’à l’âge de trente ans c’étaient sa mère et son père -putatif qui lui avaient donné leurs ordres. Parmi ses disciples, qu’il -choisit rares et pauvres, au lieu de se conduire comme un maître, il -déclara qu’il n’était pas venu pour être servi, mais pour servir; enfin -il donna sa vie pour eux, pour les pécheurs. Au milieu de ces pauvres -disciples, s’il fut roi et maître, ce fut en fait de misère, dans la -faim, dans la soif, dans la douleur; il fut jaloux et prima les autres; -ambitieux de la dernière place, il les servit à table, et leur lava les -pieds. O immensité de notre folie! Après avoir vu ce Dieu fait -domestique, nous aspirons, sans ordre et sans amour, à de vaines -grandeurs et de vaines présidences! - -Autre était ta sagesse, autre était ta sagesse, ô Christ Emmanuel! tu -savais combien terrible sera le destin des maîtres du monde, et que les -puissants seront puissamment torturés (_Sap._, VI, 7), et que de leur -vie, de leur autorité, et des péchés de leurs sujets, le compte le plus -rigoureux sera exigé rigoureusement. Oh! que ce livre vivant confonde -notre orgueil! Concevons donc enfin le désir de la dernière place, pour -l’amour de Celui qui la choisit, et par pitié pour nos amis, ne -supportons pas l’obéissance, mais désirons-la d’un immense désir. - -Le Dieu à qui tout appartient, pour nous donner l’amour de la pauvreté, -fut donc pauvre absolument, pauvre en fait, en esprit et en vérité, -écrasant par sa pauvreté les pensées des créatures, et sa pauvreté -venait de son amour: c’est pourquoi il fut mendiant. Pauvre d’argent, -pauvre d’amis, pauvre de puissance, de sagesse, et de réputation, et de -dignité, pauvre de toutes choses, il prêcha la pauvreté, il annonça -qu’elle jugerait le monde. Il condamna les riches; sa vie, sa parole, -son exemple, tout enseigna le mépris des richesses. Mais, ô misère! ô -douleur! la pauvreté d’esprit est chassée et rejetée de partout, et, -pour comble d’abomination, elle est en horreur à ceux-là mêmes qui -lisent le livre de la vie, qui prêchent et qui glorifient cette même -pauvreté. En fait, en esprit, en vérité, elle est repoussée et détestée. -Le monde la hait; Jésus l’aime; il l’a choisie pour lui et les siens; il -l’a proclamée bienheureuse. Mais où est aujourd’hui l’homme, où est la -femme, où est la créature qui a adopté, comme Jésus-Christ, cette -glorieuse compagne? Bienheureux celui-là! Mais moi! mais moi! nous -savons quel fut le partage du Fils de Dieu, notre Créateur et -Rédempteur, quant aux vêtements, quant aux palais, quant aux festins, -quant à la famille, quant aux amis, quant aux honneurs rendus par la vie -et la science. Et cependant nous osons prendre le nom de chrétiens, nous -qui avons horreur de ressembler au Christ! En paroles nous louons la -pauvreté; mais nous détestons en fait l’état où a vécu le Christ. O -misérables! après de telles leçons, nous repoussons le salut! Errant -loin de Jésus, nous courons après des superfluités, qui, au dernier -moment, nous abandonnent, et alors nous restons seuls, seuls et vides. - -Car, au lieu de suivre la voie droite, nous avons dévié, et la honte -nous attend. - -Bienheureux, bienheureux en vérité, suivant la parole de Dieu; -bienheureux pour le temps et pour l’éternité celui qui, réellement et en -vérité, en esprit et en fait, veut l’universelle pauvreté. S’il ne se -dépouille de toutes choses, dans le sens matériel; qu’il se dépouille en -esprit; qu’il se dépouille dans son cœur. Voilà la vraie beauté; voilà -la béatitude; voilà la clef du royaume des cieux! - -Mais l’autre, celui qui prêche et qui n’agit pas, l’homme des sermons -sans pratique. Ah! le misérable, ah! le maudit! Il verra ce que c’est -que la misère éternelle, l’éternelle inanition qu’on a dans les enfers, -l’éternelle faim, l’éternelle soif! Ni ami, ni frère, ni père, ni -secours, ni rédemption! Pas d’issue pour sortir! pas un seul remède dans -toute la sagesse humaine! L’éternelle privation des biens qu’on a -désirés contre l’ordre, et l’éternelle torture dans tous les siècles des -siècles! - - - - -SOIXANTIÈME CHAPITRE - -DEUXIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST: L’ABNÉGATION - - -La seconde compagne que Jésus-Christ ne quitta pas pendant sa vie -terrestre, ce fut la honte; il porta continuellement le poids de -l’opprobre volontaire et parfait. Il vécut comme un esclave vendu et non -racheté, non pas seulement comme un esclave, mais comme un esclave -méchant et vicieux. Il fut chargé d’opprobres, de mépris, de chaînes, de -coups, de soufflets, de meurtrissures, sans procès, sans défenseur, -comme un misérable qui ne vaut pas la peine d’être jugé, que l’on -envoie, entouré de voleurs, au plus honteux et au plus cruel supplice. -Si quelque mortel songea à l’honorer, il échappa toujours, soit par un -mot, soit par un fait, et prit le fardeau de la honte, qu’il choisissait -toujours, sans le mériter jamais. Sans cause, sans prétexte, sans -occasion, des hommes, à qui il n’avait fait que du bien, poursuivirent -gratuitement le Maître du monde de leurs moqueries et de leurs insultes. - -Ils l’ont persécuté depuis le berceau; ils l’ont jeté sur une terre -barbare. Le voilà qui grandit; alors on lui donne les noms de -Samaritain, d’idolâtre; on le prend pour un possédé, pour un gourmand, -pour un séducteur, un faux prophète. Les hommes disent entre eux: «Voilà -ce viveur, ce buveur; au lieu du prophète, du juste, du thaumaturge, -c’est un misérable qui chasse les démons au nom du prince des démons.» -On le poussait vers les montagnes, vers les abîmes, dans l’intention de -le précipiter; d’autres prenaient des pierres pour le lapider. Tout cela -était entremêlé de cris contradictoires et furieux, de moqueries, de -sourires, d’injures, de complots: «Il blasphème», disait-on. On tâchait -de le faire mentir, de le prendre à ses paroles comme un renard à un -piège; on le repoussait; toutes les portes se fermaient devant lui. -Enfin, on le saisit comme un animal; on le traîne, chargé de liens, de -tribunaux en tribunaux; voici les soufflets, les crachats, le roseau, la -couronne d’épines; on s’agenouille ironiquement; on lui frappe la tête, -on lui voile la face; on entasse les moqueries les unes sur les autres. -Voici la flagellation. Comme des chiens qui ont faim, les hommes -grincent des dents, le condamnent, le réprouvent comme un malfaiteur. On -le conduit à la Passion, et ses disciples l’abandonnent. Un d’entre eux -le renie; l’autre le trahit tous s’enfuient; il reste seul et nu, au -milieu des multitudes. C’était un jour de fête, et les hommes étaient -rassemblés. Comme un méchant, nu entre deux voleurs, le voilà crucifié -jusqu’à ce que mort s’ensuive. A l’heure de la mort, des larmes et de -l’oraison funèbre, en voici un qui raille: «Ah! c’est donc toi qui -détruis le temple?» Un autre, sur un ton de mépris: «Il sauve les autres -et il ne peut se sauver lui-même.» Un autre, quand la voix suppliante du -mourant demandait un peu d’eau, lui offre du fiel et du vinaigre. En -voici un qui, après sa mort, lui perce le cœur d’un coup de lance. -Descendu de la croix, il resta couché sur la terre, nu et sans sépulcre, -jusqu’à ce que quelqu’un eût obtenu pour lui la sépulture. D’autres lui -cherchaient une autre querelle, divulguant ces paroles: «Nous nous -souvenons, disaient-ils, que ce séducteur, etc.» Les uns cachent la -résurrection, les autres la nient. Dans la vie, dans la mort, après la -mort, mépris, ignominie, opprobre; il les voulut; il les porta, il -choisit cette route pour aller à la résurrection et nous entraîner dans -la gloire. - -Ainsi le Fils de Dieu s’est fait la forme, l’exemplaire, le maître et le -docteur de cette science inconnue, qui est le mépris de la gloire. -Absente, ne la recherchons pas. Présente, ne nous prêtons pas à elle; -car il n’a jamais cherché sa gloire, mais la gloire de son Père. Il a à -ce point repoussé et méprisé les honneurs, qu’il s’est précipité du haut -du ciel jusqu’aux pieds de ses disciples; il s’est anéanti jusqu’à -prendre la livrée de l’esclave; il a obéi jusqu’à la mort, non pas à une -mort quelconque, mais à une mort choisie, la plus honteuse et la plus -cruelle, celle de la croix. O misère! - -Qui donc aujourd’hui choisirait la société qu’il a choisie? Qui donc -fuirait l’honneur et aimerait le mépris, fils de la pauvreté, l’humble -état, l’humble office, et tout ce qui est humble? Qui voudrait le néant -et le déshonneur? Qui ne désire l’estime et la louange pour le bien -qu’il a ou qu’il fait, en action et en parole, ou qu’il croit avoir et -faire? En vérité, chacun a dévié, et personne n’est fidèle, personne, -pas une âme. Si quelqu’un demeurait ferme, c’est que celui-là serait un -membre vivant uni à la tête du corps par un amour vivant. Il verrait -Jésus-Christ agir, et chercherait la ressemblance. - -Il y en a qui disent: «J’aime et je veux aimer Dieu. Je ne demande pas -que le monde m’honore; mais je ne veux pas non plus qu’il me méprise, -qu’il me mette le pied sur la tête je ne veux pas être confondu en sa -présence.» Ceci indique évidemment peu de foi, peu de justice, peu -d’amour et beaucoup de tiédeur. Ou vous avez commis ce qui mérite peine -et confusion, et nous en sommes là à peu près tous, ou vous ne l’avez -pas commis. Dans le premier cas, si vous êtes pénitent, et non pas -innocent, supportez avec patience et avec joie les conséquences de vos -actes publics ou secrets, acquiescez corps et âme: cette peine et cette -confusion satisfont à Dieu et au prochain suivant l’ordonnance de la -divine justice. Dans le second cas, si votre cœur est innocent comme vos -mains, supportez le mépris, avec la permission de Dieu, et -réjouissez-vous mille fois plus dans le second cas que dans le premier -cas; toute votre confusion, toute votre douleur va devenir un poids de -grâce, et avec la grâce croîtra la gloire. Cette acceptation de la -honte, subie et non méritée, cette acceptation de la pauvreté et des -souffrances supportées en vue de Dieu grandissent les âmes saintes. -L’exemple de Jésus-Christ, fuyant ce qu’on recherche, et recherchant ce -qu’on fuit, montre la route de la grandeur. Sa seconde compagne lui fut -fidèle comme la première. Si nous voulons pénétrer la vie du Christ Fils -de Dieu dans son principe, son milieu et sa fin, nous trouvons un -ensemble qui s’appelle l’humilité. Etre méprisé, réprouvé du monde et -des amis du monde, tel fut son choix sur la terre. - - - - -SOIXANTE ET UNIÈME CHAPITRE - -TROISIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST: LA DOULEUR - - -La troisième compagne de Jésus-Christ, plus assidue, plus intime que les -deux autres, ce fut cette souveraine douleur qui, depuis l’heure où son -âme fut unie à son corps, ne quitta plus le Fils de Dieu. Au premier -instant de l’union hypostatique, cette âme fut remplie de la Sagesse -suprême. A la fois voyageur et compréhenseur, dans le sein de sa mère, -Jésus commença à sentir la souveraine douleur toutes les peines que son -âme et son corps devaient porter pour nous, il les connut, il les vit, -il les pesa, il les pénétra dans leur ensemble et dans leur détail. -Quand la mort approcha, il entra en agonie. Sa science certaine de sa -mort prochaine, envisagée dans toutes ses horreurs, fit pénétrer en lui -la tristesse sans nom: il sua le sang, et la terre but cette sueur. -Ainsi l’âme du Christ, prévoyant la Passion dans le sein de sa mère, -connut déjà l’angoisse immense: cependant le corps n’était pas encore -associé à ses tortures. - -Jésus-Christ voyait d’avance les mouvements de ces langues infâmes, et -chacun des sons que produirait chacune d’elles, tous ses supplices, sa -mort, la honte et la douleur, toutes les tortures pour lesquelles il -naissait, pour lesquelles il entrait parmi nous, tout lui était présent -d’une présence prophétique et incessante, avec toutes les circonstances -du temps marqué, de l’instrument employé, et de la mesure indiquée. Il -se voyait vendu, trahi, pris, renié, abandonné, lié, souffleté, moqué, -frappé, accusé, blasphémé, maudit, flagellé, jugé, réprouvé, condamné, -conduit au Golgotha, comme un voleur dépouillé, nu, crucifié, mort, -percé de la lance. Où habitait-il, sinon dans la douleur? Il connaissait -chaque coup de marteau, chaque coup de fouet, chaque trou, chaque clou, -chaque larme, chaque goutte de sang: il avait compté d’avance ses -soupirs, ses gémissements, ses plaintes et celles de sa mère. Dans cette -considération profonde et continuelle, comment la compagne de sa vie, -comment la douleur l’aurait-elle abandonné? - -Outre les douleurs de l’avenir, senties prophétiquement, celles du -présent, furent innombrables. A l’heure de sa naissance, il ne fut ni -déposé dans un bain, ni couché sur la plume, ni enveloppé de fourrures. -Il fut placé sur le foin, entre deux bêtes, dans une étable sans -douceur. Et lui, le plus tendre des nouveau-nés, il commença à subir, en -ouvrant les yeux, les rigueurs matérielles. Immédiatement après la -crèche, voici un long voyage entrepris par cet enfant, un vieillard, -puis une femme, la plus douce des mères, la plus délicate des vierges. -Il faut aller en Egypte à travers ce désert immense, où les fils -d’Israël vécurent quarante ans sans moyens humains. Puis ce furent les -voyages au temple qu’il faisait régulièrement, suivant l’ordre établi. -L’enfant faisait la route à pied, et la distance était bien grande. - -A l’âge d’homme, aussitôt après son baptême, il entra au désert, où il -souffrit de la faim et de la soif, au point de donner au diable une -espérance; car c’est ici que se place la première tentation. Jésus -allait à pied à travers les campagnes, les villes, supportant la faim, -la soif, la pluie, la chaleur, la froidure, la sueur, la fatigue, toutes -les misères, et enfin la mort. Et, s’il porta son fardeau, ce fut pour -chasser Satan, pour le renverser, pour indiquer aux hommes la voie -vraie, pour leur annoncer la pénitence dans sa forme la plus humble, -pour les attirer à sa suite, pour donner l’exemple, pour montrer où est -le bonheur et la gloire. - -Quant aux douleurs de la Passion, elles sont au-dessus des paroles de -l’homme et des soupçons de son cœur. La douleur de Jésus fut multiple et -ineffable. - -Parlons d’abord de ses compassions. Sa compassion pour le genre humain, -qu’il aimait d’un amour immense, le remplit d’une douleur aiguë et -déchirante. Ce n’était pas seulement une compassion générale pour -l’espèce humaine tombée et condamnée; c’était une compassion immense, -particulière à chaque individu. Et il ne voyait pas seulement d’une vue -générale les péchés de chaque individu; il mesurait exactement chaque -péché et chaque châtiment, dans le passé et dans l’avenir. Chaque homme -passé, présent ou futur, chaque péché de chacun de ces hommes, perça -d’une douleur sans mesure Celui qui nous aimait avec une miséricorde et -une compassion sans mesure. S’il était un regard capable d’entrer dans -les détails innombrables des péchés humains et des souffrances humaines, -ce regard-là verrait quelque chose de ce qu’a souffert le Christ pour -nous. Il aimait chacun de ses élus d’un amour ineffable. La profondeur -de cet amour, mesuré sur chacun d’eux, rendit continuellement présente à -Jésus toute offense et toute peine passée, présente ou future, et telle -était sa compassion pour chaque douleur qu’il les prit toutes sur lui -dans une douleur immense. Ce fut cette compassion, immense, -épouvantable, qui précipita Jésus vers la croix, vers la mort, vers -l’abîme des tortures. Il voulait nous racheter! Il voulait nous -soulager! - -Une des douleurs les plus oubliées de Jésus-Christ fut sa compassion -pour lui-même. Ses tortures innombrables, et l’ineffable douleur dont il -se voyait menacé, firent qu’en se regardant lui-même, il eut le cœur -déchiré. Voyant et considérant que la mission qu’il tenait de son Père -était de porter le poids de tous les péchés et de toutes les douleurs -des élus, sentant que ces choses terribles étaient infaillibles, -certaines, immanquables, et qu’il était dévoué corps et âme à leur -étreinte, il fut saisi, en se regardant, d’une pitié déchirante. - -Imaginez l’état de l’homme qui verrait d’une vue prophétique et -infaillible la plus inouïe, la plus ineffable douleur s’approcher de -lui, avec la certitude d’être atteint, et qui aurait continuellement -devant les yeux les détails de toutes ses tortures: il aurait pitié de -lui-même. Mais jusqu’où grandirait cette pitié, si la douleur prévue et -imminente était sans proportion, s’il était doué d’une intelligence et -d’une sensibilité effrayante, pour sonder d’avance l’abîme de ses -tortures, leur nature et leur qualité? Ces suppositions se sont -réalisées dans le Christ, et tout ce que je dis n’est rien près de la -réalité de ses angoisses. Si je descends, à ces comparaisons, c’est pour -mettre quelque chose de son agonie à la portée de cette grossière -intelligence humaine. Sa Passion fut toute sa vie dans sa mémoire. Mais -voici une des souffrances les plus inconnues de Jésus-Christ. Ce fut sa -compassion pour Dieu le Père, pour le Père des miséricordes. L’amour de -Jésus pour le Père, pour le Dieu de toute compassion, dépasse les -conceptions de l’homme. Voyant Dieu, l’objet de son immense amour, à ce -point blessé de compassion pour nous qu’il livrât son Fils unique, son -Bien-Aimé à la mort, et qu’il se fût livré lui-même, si cela eût été -convenable, il fut saisi d’une douleur immense, et eut pitié de cette -pitié. Pour inventer un remède, un soulagement au cœur de son Père, il -s’humilia jusqu’à la mort et obéit jusqu’à la croix. Mais la parole -humaine ne peut aborder les souffrances que j’entrevois. Je vais parler -sans espérance de me faire entendre. J’affirme que la douleur du Christ -fut chose ineffable. Ineffable, parce qu’elle fut une concession, une -permission, un don de la Sagesse divine. Une dispensation divine, -antérieure à nos pensées, supérieure à nos paroles, lui dispensait la -douleur; et c’était la douleur suprême. Plus la dispensation divine fut -admirable, plus la douleur qui en résulta fut perçante et déchirante. -C’est pourquoi aucun entendement créé n’a la capacité nécessaire pour -embrasser cette douleur. Cette dispensation divine fut le principe de -toutes les douleurs de Jésus-Christ. Elle est leur _alpha_ et elle est -leur _oméga_. - -Et s’il est impossible à l’intelligence de concevoir l’amour par lequel -il nous racheta, il est également impossible de concevoir la douleur -dont il souffrit. Impossible, car cette douleur était fille de la -lumière. Elle provenait directement de la lumière donnée au Christ, et -cette lumière était ineffable. La divinité elle-même, lumière ineffable, -illuminait le Christ ineffablement, et, vivant en lui avec la -dispensation dont je parle, le transformait en douleur au sein de la -lumière divine. Cette douleur est un sanctuaire dont la parole -n’approche pas. - -Jésus-Christ voyait, dans la lumière divine, l’ineffable immensité de la -douleur qui faisait en lui des prodiges: douleur cachée à toute créature -par la vertu de l’Ineffable. Car cette douleur, je veux dire cette -lumière divine, eut pour principe et pour origine la dispensation de -Dieu. - -Parmi les suprêmes douleurs fut la compassion de Jésus pour sa Mère, la -très douce Marie. - -Il l’aima par-dessus toute créature. C’est d’elle qu’il avait pris sa -chair virginale; et elle partageait, par-dessus toute créature, les -douleurs de son Fils, car elle avait une capacité de cœur haute et -profonde, par-dessus toute créature. Jésus-Christ avait une immense -compassion de cette immense compassion qui du cœur, du corps et de -l’âme, ne faisait qu’une seule douleur immense. Sa Mère souffrait la -douleur suprême, et Jésus portait en lui la douleur de sa Mère, et cette -douleur était fondée sur la dispensation divine. - -Une autre douleur fut l’offense du Père, objet de son immense amour. -Jésus voyait quel péché était sa mort, et ce que faisait l’homme quand -il crucifiait Dieu. Sa mort est le plus grand des crimes humains, -passés, présents et futurs. L’injure que sa mort faisait à Dieu fut pour -l’âme de Jésus-Christ un océan de douleur. Percé de compassion pour le -Dieu blasphémé, percé de compassion pour l’homme déicide, la douleur lui -arrache ce cri: «Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils -font!» - -A cause du crime sans nom, à cause du déicide, peut-être Dieu le Père -allait damner le genre humain, si Jésus, comme s’il eût pour un instant -oublié toute autre douleur, n’eût crié et pleuré dans la mort, pour nous -et vers Dieu. - -La douleur de compassion pour ses apôtres et disciples pénétra -Jésus-Christ. Les apôtres, les disciples, les femmes qui l’avaient -suivi, souffraient horriblement. Jésus, qui les aimait d’un amour -immense, porta en lui la douleur des disciples dispersés et persécutés. - -Outre ces douleurs, le Christ en supporta mille autres de mille natures. -Je pourrais compter quatre glaives et quatre flèches sur son corps -crucifié. - -D’abord la cruauté scélérate de ces cœurs endurcis. Ils étaient là, tout -le jour, obstinés, studieux et diligents, inventant et machinant: -c’était à qui trouverait la calomnie la plus noire ou le supplice le -plus atroce pour exterminer le Sauveur, son nom et sa suite. - -La malice et l’abomination de cette colère implacable que les bourreaux -portaient incessamment en eux, chacune de leurs pensées, de leurs -intentions, de leurs iniquités intérieures, était un poignard pointu qui -perçait l’âme de Jésus. - -Puis la méchanceté et la duplicité des langues qui vociféraient. Chacune -des accusations, des calomnies, des résolutions injustes, des -malédictions; chacun des blasphèmes, chacun des mensonges, chacun des -faux témoignages, tomba sur lui, lui faisant une meurtrissure spéciale. - -Enfin l’œuvre barbare de sa Passion, où ils inventèrent des raffinements -de cruauté qui épouvantent au premier regard. Combien de tortures -compterait l’œil qui pourrait compter les violences qu’il subit, les -brutalités, les soufflets, les cheveux, les poils de barbe tirés, les -crachats, les coups de fouet! Par-dessus tout, les clous. Ils étaient -très gros, carrés et si mal battus, qu’ils présentaient sur toutes leurs -faces mille petits éclats qui lui percèrent les pieds, les mains qui le -déchirèrent, qui le torturèrent avec des souffrances épouvantables. Une -douleur au-dessus de toute douleur résulta de la forme de ces clous. -Quand ses pieds et ses mains n’eussent pas été ainsi cloués au bois, la -Passion eût encore été effroyable. Mais les clous eux-mêmes n’ont pas -satisfait les bourreaux. Ils tirèrent ses pieds et ses mains avec une -telle violence, qu’ils disloquèrent son corps, brisèrent ses nerfs, et -comptèrent ses os quand ils le couchèrent sur le bois dur, et le -tendirent horriblement. Ce n’est pas tout. Au lieu de laisser la croix -couchée, ils la dressèrent, offrant la Victime nue au froid, au vent et -au peuple. Le poids entraînant le corps, il était suspendu par les mains -et par les pieds, pour que la dureté des clous fût sentie plus -cruellement; pour que les plaies, toujours renouvelées, ouvrissent au -sang des voies nouvelles; pour que la mort fût parfaite en torture et -les hommes en malice. - -Pour nous manifester quelque chose de sa souffrance insondable, pour -nous avertir qu’il la supportait pour nous, et non pour lui, pour -apprendre à nos entrailles une compassion inconnue, au point culminant -de la douleur ineffable, il poussa le cri suprême: «Mon Dieu, mon Dieu, -m’avez-vous abandonné?» Mais il cria pour nous; il cria pour nous dire -qui avait placé le fardeau sur sa tête, et quelle compassion nous devons -à ses douleurs. Et ne croyez pas que ses douleurs aient commencé sur la -croix; depuis que son âme anima son corps, depuis l’heure première de -l’union hypostatique, la sagesse ineffable dont il était rempli disait à -Jésus tous les secrets du présent et tous les secrets de l’avenir. -Aussi, dès cette heure, il vit venir à lui la douleur au-dessus de toute -douleur, et il soutint le fardeau sans nom depuis l’union de son âme et -de son corps, jusqu’à leur séparation; et c’est ce qu’il voulait dire -quand il parlait pendant sa vie de la croix qu’il portait d’avance, -qu’il portait pour ses disciples, non pour lui-même; et c’est ce qu’il -voulait dire quand il prononça cette parole terrible: «Mon âme est -triste jusqu’à la mort.» - -Il nous provoquait; il nous demandait notre compassion. - -Cette douleur, comme toutes les douleurs, contracta une amertume -particulière qui venait de la noblesse immense de l’âme blessée. Plus -l’âme est sainte, douce et noble, plus cruelle, plus tendue était la -douleur; car cette âme, en raison de sa noblesse, était incroyablement -sensible à l’injure et à la souffrance. Et toutes ces tortures, qui -prenaient leur source dans la dispensation ineffable de Dieu, -rejaillirent de l’âme de Jésus sur son corps, et nul ne peut savoir -quelle était la délicatesse et la sensibilité de ce corps. Aucun corps -humain formé dans le sein d’une femme ne fut plus noble. Aucun corps ne -fut plus sensible et ne reçut de la douleur une blessure plus cruelle. -C’est pourquoi il trouvait dans toute injure et dans tout affront une -incroyable matière à souffrance. - -Au milieu de ses horreurs, que faisait l’Homme-Dieu, Jésus-Christ, -Sauveur du monde? Je n’entends pas une menace, une malédiction, une -défense, une excuse, une vengeance. On lui crache à la figure, il ne se -cache pas la face; on lui étend sur la croix les mains et les bras, il -ne les retire pas; on le cherche pour la mort, il ne se cache pas. Mais -absolument et de toute manière, il se livre à la volonté des hommes, et -se sert de leur scélératesse pour les racheter malgré eux. Au moment du -crime, ineffable pensée! la Victime donnait l’exemple de la patience, -enseignait aux bourreaux l’éternelle vérité, élevait pour eux au ciel -ses bras, ses cris et ses larmes. Et pour leur immense péché, qui devait -damner le genre humain, il leur rendait un bien plus fort que ce péché. -Tournant le crime contre lui-même, il se servit, pour satisfaire -l’éternelle justice, de leur péché épouvantable. Il se servit de la mort -qu’ils lui infligeaient pour ouvrir le ciel à ses bourreaux. Il -réconcilia le monde avec Dieu; il nous fit rentrer en grâce, et au -moment où la créature portait la main sur le Créateur, il se servit de -l’attentat qu’elle commettait pour restituer à Dieu sa fille. O pitié, ô -miséricorde immenses! O bonté supérieure à toute bonté conçue! Où -l’iniquité avait surabondé, la grâce surabonda, et la grâce n’a pas de -limite. - -Et puisque voilà notre exemple, ne nous bornons pas à ne pas nous -venger: rendons le bien pour le mal à cause du Rédempteur. Si un -patriarche, un prophète, un ange, un saint, nous eût offert ce modèle, -il serait déjà acceptable, mais puisque c’est l’éternelle Sagesse, -l’infaillible vérité à qui l’erreur est aussi impossible que le -mensonge, la négligence serait déplorable; c’est la perfection qui est -demandée. - -On dit, on entend dire, on prêche toute la journée que le Fils de Dieu -fut l’homme de douleurs; que non content de supporter patiemment celles -qui se présentaient, il les cherchait, lui, l’Innocent, il les trouvait, -il les prenait, il les aimait, en paroles, en actes; il proclamait -bienheureux ses imitateurs. Cette proclamation ne fut pas une parole -vaine. Il porta dans son âme et dans son corps la souffrance -inexplicable; ce fut par elle et grâce à elle qu’il déclara entrer dans -son royaume. Il affirma qu’aucune autre route ne menait à la vie -éternelle; et Dieu choisit la voie royale. Puisque c’est lui qui l’a -tracée, l’aveuglement est grand de ne pas suivre ce Guide infaillible, -qui est Créateur et Rédempteur. - -C’est parce qu’il savait la vertu cachée des souffrances qu’il les -choisit, fuyant les voluptés, détestant en paroles et en actes les -plaisirs temporels où le ciel n’entre pas. Avant ce choix de -l’Homme-Dieu (bien qu’il eût déjà depuis longtemps indiqué ses -prédilections par les Prophètes), les amis de la volupté humaine avaient -cependant une excuse. Mais depuis que le Fils de Dieu a fait son choix -lui-même, après une telle vérité si clairement montrée, si hautement -prêchée et manifestée au monde dans un si grand seigneur, quelqu’un -doit-il hésiter encore! Quelque insensé peut-être, qui mérite tout -blâme. Nous, misérables pécheurs, dignes de toute condamnation, et de -toute confusion, non seulement nous ne demandons pas à la pénitence la -souffrance volontaire, mais les souffrances que Dieu nous envoie dans sa -grande miséricorde et sagesse, pour nous sauver et nous délivrer du mal, -les souffrances voulues ou permises par lui, nous les fuyons, nous les -repoussons, nous murmurons contre elles, nous nous armons de toutes nos -armes pour les mettre en fuite et chercher le plaisir. - -Nous sommes vraiment malheureux. Non seulement nous ne nous soucions pas -de la souffrance, qui peut quelquefois remédier au péché, mais nous la -refusons quand elle est offerte par le très sage Médecin. Si, par la -disposition de Dieu, une légère impression de froid ou de chaud se -faisait sentir, comme on cherche vite le feu, le double vêtement, ou la -fraîcheur! Si quelque impression douloureuse est à la tête ou à -l’estomac, que de cris, que de plaintes, que de soupirs, que de -médecins, que de remèdes, que de lits moelleux, que de choses délicates, -que de prières, que de vœux! Et ce que nous faisons pour ces -inconvénients qui, quelquefois, peuvent être utiles, nous ne le faisons -jamais pour la rémission de nos péchés et pour le bien de nos âmes. Si -encore, par la permission de Dieu, quelque homme nous fait un tort ou -une injure, quel trouble, quelle agitation, quelle colère, que de -récriminations, que d’invectives, que de malédictions! Nous haïssons, -nous saisissons avec avidité, si elle s’offre à nous, la vengeance; nous -refusons violemment ce qui peut-être était un remède administré par le -Médecin céleste. - -Que d’efforts et de dépenses pour échapper aux afflictions que Dieu -envoie! Et cependant elles sont sans doute plus salutaires et plus -méritoires que les pénitences volontaires; car Dieu sait mieux que nous -de quoi notre âme a besoin pour être lavée et purifiée. D’ailleurs les -douleurs volontaires, les pénitences choisies par l’homme, laissent le -champ libre à son amour-propre. Mais celles qui nous arrivent malgré -nous, quoique supportées avec patience et avec joie, semblent aux yeux -des hommes des nécessités subies. Je vous engage donc, mes fils, à -supporter le froid, le chaud, mille petits accidents, mille -inconvénients physiques, sans cependant nuire à la vie du corps. Ne -cherchez de remèdes que quand ils sont nécessaires. Mais il faut les -chercher à l’instant où le mal physique serait un obstacle au bien de -l’âme. - -Si nous sommes pauvres d’amis, supportons aussi cette indigence. Si, par -la volonté ou par la permission de Dieu, des oppressions, des -persécutions, des opprobres, des violences, des rapines se produisent, -ne les acceptons pas seulement avec patience, mais avec joie, comme un -bien que nous aurions conquis. Mais, pauvres créatures, nous faisons -tout le contraire, absolument tout le contraire: nous passons nos jours -et nos nuits à inventer, à méditer, à rechercher, à conquérir de vaines -joies et de vaines gloire. Telle n’est pas la voie de Jésus-Christ. Et -comment cette malheureuse âme, qui ne recherche que les consolations de -la vie mondaine, pourra-t-elle aller à lui? L’âme sage qui veut -pratiquer la sagesse, ne doit en vérité chercher que la croix. Une âme -qui aurait une étincelle d’amour voudrait suivre au Calvaire -Jésus-Christ. - -Ce que je dis des consolations temporelles, je le dis des consolations -spirituelles. Il s’en trouve dans le service de Dieu, mais ce n’est pas -là qu’il faut viser par-dessus tout. Marie, sur le Calvaire, voyant ce -qu’elle voyait, a-t-elle cherché le goût de la suavité divine? Non; elle -a accepté l’angoisse, l’amertume et la croix. Imitez-la; il y a un peu -d’amour, et souvent beaucoup de présomption, à demander autre chose. -L’âme enrichie de douceur sensible, qui court à Dieu pleine de joie, a -moins de mérite que celle qui fait le même service sans consolation, -dans la douleur. La lumière qui sort de la vie de Jésus me montre, ce me -semble, que c’est la douleur qui mène à Dieu, et que là où a passé la -tête, là doivent passer la main, le bras, le pied et tous les membres. -Par la pauvreté temporelle, l’âme arrivera aux richesses éternelles; par -le mépris, à la gloire; par une légère pénitence, à la possession du -souverain bien, à la douceur infinie, à la consolation sans limites. -Qu’à Dieu soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. _Amen_. - -Gloire soit au Dieu tout-puissant à qui il a plu de nous tirer du néant -pour nous faire à son image et ressemblance. Honneur, puissance et -gloire soient au Dieu de miséricorde, en qui a triomphé la bonté, et qui -a ouvert aux misérables, aux pécheurs, aux condamnés, les portes de son -royaume, sans exclure aucun de ceux qui ne veulent pas être exclus. Mais -gloire et honneur soient aussi au Dieu très doux qui a voulu donner son -royaume, sa société, sa jouissance, aux pauvres, aux petits, aux -méprisés. S’il eût fallu, pour posséder son royaume, de l’or, de -l’argent, des diamants, des ressources de toute espèce, comme la plupart -d’entre nous sont destitués de tous ces trésors, son royaume n’eût pas -été l’héritage universel. Mais comme tout le monde peut pratiquer, au -moins dans le cœur, la pauvreté et la pénitence, l’occasion est offerte -à tous de conquérir le royaume de Dieu. Béni soit Dieu, qui n’a pas mis -son royaume au prix d’une longue patience, mais qui a fait cette vie -très courte auprès de l’éternité. Si pour l’amour de Dieu et de son -royaume éternel il fallait porter pendant mille milliers d’années la -plus rude épreuve, il faudrait encore accepter avec joie et rendre grâce -les mains jointes; mais il nous est accordé et octroyé par la -miséricorde divine de ne supporter qu’une lutte d’un instant. En vérité, -la vie ne dure rien. Gloire au Dieu béni qui a voulu promettre par sa -parole, montrer par son exemple, et confirmer par la réalité visible de -sa chair pure ses voies et notre récompense. Nous savons qu’il est -possible et nécessaire d’obtenir ce qu’il a promis par la route d’un -court travail dont lui-même a donné l’exemple. Lui-même n’a voulu -posséder son propre royaume qu’au prix des douleurs dont nous avons -parlé. - -Venez donc, fils de Dieu, à la croix de Jésus-Christ. Transformez-vous -de toutes vos forces en lui. Voyez son amour, et l’exemple qu’il donne, -et sa mort, et notre rédemption. Car le signe qui marque les enfants de -Dieu est l’amour de Jésus et l’amour du prochain: voilà la perfection. -Le Christ nous a aimés d’un amour parfait; sans rien réserver de -lui-même, il s’est livré tout entier. Il veut que ses enfants légitimes -correspondent suivant leurs forces à sa générosité. J’entends la voix de -ce Dieu crucifié. Il m’ordonne, ô fils de Dieu, de vous conjurer sans me -lasser jamais, et je vous conjure d’être fidèles comme il est fidèle, et -d’aimer vos frères d’un amour sans défaut, sans faiblesse et sans -trahison. Si vous êtes fidèles à Dieu, vous serez fidèles aux hommes. - -Quant à la pureté et à la fidélité de l’amour, l’Homme-Dieu a fait ses -preuves: voyez sa vie et sa Mort. - -Mais parce que nous sommes infidèles, nous ne voyons ni la pauvreté de -sa naissance, ni les horreurs de sa mort, ni les duretés de sa vie, ni -les douceurs de sa doctrine. Parce que nous ne la contemplons pas avec -les yeux du cœur, sa mort ne nous empêche de vivre ni au monde, ni au -péché. Quel est l’homme qui réponde à cette fidélité éternelle et divine -par un peu de réciprocité? La Vie de Jésus est comme non avenue; nous la -jetons derrière notre dos pour ne plus la voir. Venez donc, fils de la -bénédiction; regardez cette croix, regardez Celui qu’elle porte, et -pleurez avec moi, car c’est nous qui l’avons tué. Connaissez-vous -quelqu’un qui puisse compter nos crimes? Moi, je ne suis que péché. Mais -si vous êtes innocents, pleurez comme moi, car ce n’est pas par vos -propres forces que vous avez gardé la robe blanche; c’est par la grâce -de Dieu et la vertu de la croix. Pleurez donc, ô mes enfants, comme si -vous me ressembliez. Plus vous avez reçu, plus vous devez rendre. - -Votre reconnaissance n’a pas été parfaite. Votre vie n’a pas été sans -tache, votre pureté n’a pas été infinie; pleurez donc tous, et que tous -les yeux de tous les cœurs regardent la croix! C’est dans la vue de la -croix que l’âme trouve l’abîme de son néant. Et c’est l’oraison -continuelle qui donne à l’homme la lumière, par laquelle on voit le -péché. Par la lumière, vous recevrez la douleur et la contrition. Quand -l’âme, contemplant la croix, voit ses péchés dans leur ensemble et dans -leur détail, et sa victime expirante, l’esprit de contrition s’émeut en -elle pour châtier et réformer sa vie. - -Regardez l’exemplaire vivant, et que la forme de la divine perfection -s’imprime sur vous. Lisez le livre de vie, c’est la vie et la mort de -Jésus qui conduit à l’abîme de la lumière, de la douleur et de -l’humilité. La vue de la croix ouvre la porte de l’abîme. L’âme voit et -connaît la multitude de ses péchés, et comment elle y a employé tous les -membres de son corps; puis elle voit les entrailles de la miséricorde -divine qui s’ouvrent ineffablement pour l’engloutir dans leurs abîmes. -Pour les péchés de chacun des membres de son corps, elle voit comment -fut traité chacun des membres du Christ. - -Voyez la tête de l’homme, et les péchés dont elle est l’occasion. -Comptez les recherches de la toilette, et comment nous nous déshonorons -la face pour plaire à la créature et pour déplaire à Dieu; comptez les -vanités qui se déploient autour de la figure humaine. - -Puis voyez ce que Jésus-Christ a souffert dans sa tête. Au lieu de nos -délicatesses efféminées, de nos onguents et de nos raffinements, comptez -les cheveux arrachés, comptez les blessures faites par la couronne -d’épines, comptez les coups de roseau, comptez les gouttes de sang. -Ainsi tous les membres de Dieu et tous les membres de l’homme pourraient -comparaître en face les uns des autres, dans une vision, et à chaque -nouvelle apparition d’un instrument nouveau de torture ou de plaisir, -nous entendrions quelle plainte sortirait des lèvres de Jésus-Christ. - -Après la multitude des crimes, l’homme voit leur gravité. L’âme, qui -regarde la croix, mesure l’énormité du crime à l’énormité de la -rédemption. Tel est le péché, que Dieu, pour le racheter, a pris sur ses -épaules le poids qu’on ne peut peser, la douleur au-dessus des paroles. - -Le livre de vie montre à l’âme comment le péché ne peut demeurer impuni. -Elle voit comment Dieu le Père a préféré le supplice de son Fils à -l’impunité du crime humain. Elle voit cette bonté infinie de Dieu, qui, -nous voyant insolvable et toute créature avec nous, a payé lui-même -notre rédemption. Elle voit l’infinie volonté de sauver le monde, cette -volonté qui réside en Dieu; elle voit que la mort et une telle mort ne -le fait pas reculer, tant il veut nous rendre l’héritage perdu et sa -société éternelle. - -Dans le même miroir, l’âme voit sa sagesse infinie. Sa justice et sa -miséricorde se sont embrassées dans l’œuvre de notre salut et de notre -exaltation; mais le mode est ineffable. Le mode défie les pensées de -toute créature. Dieu a su nous exalter par sa mort, sans qu’il en coûtât -rien à l’immensité de la nature divine. Le jour où l’homme mangea le -fruit défendu, le séducteur, homicide du genre humain, avait trompé par -le bois. Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, nous a sauvés par le -bois. Il a tourné contre Satan l’instrument de son triomphe. Il a su -détruire la mort universelle par sa mort particulière, et tout vivifier -quand l’haleine lui manquait. Il a su par les tourments, les douleurs et -le mépris, préparer au genre humain les délices sans amertume et la -gloire qui ne finira pas. Il a su par la mort de la croix, c’est-à-dire -par le procédé le plus radicalement fou aux yeux des hommes, confondre -la sagesse humaine, et manifester la sagesse divine. Quand j’ai montré -les douleurs de Jésus, l’humilité, la miséricorde, le Roi de gloire -portant la mort de l’esclave, la rédemption, le ciel rouvert, l’exemple, -la sagesse, la force, la joie éternelle, et tout le reste, ne croyez -pas, mes enfants, que je vous aie donné la moindre idée de Jésus-Christ. -La vérité est ineffable; pour lire à haute voix le livre de vie, il -faudrait exprimer et révéler l’infini. J’ai beaucoup répété, mais je -n’ai pas dit ce qui échappe. Au regard du contemplateur, si la grâce se -place entre le Calvaire et l’œil qui regarde, toutes choses sont -manifestées dans la croix, toutes choses, ai-je dit..., j’ajoute -maintenant... et beaucoup d’autres, mais elles sont ineffables. - -Qu’à Jésus-Christ soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. -_Amen_. - - - - -SOlXANTE-DEUXIÈME CHAPITRE - -L’ORAISON - - -La connaissance du Dieu éternel et de l’Homme-Dieu crucifié, qui est -absolument nécessaire à la transformation spirituelle de l’homme, -suppose la lecture assidue du livre de vie, du livre où sont écrites la -vie et la mort de Jésus-Christ. Or cette lecture, pour être -intelligente, suppose une oraison dévouée, pure, humble, violente, -profonde et assidue. Je ne parle pas seulement de la prière vocale, je -parle de la prière mentale, celle qui part du cœur et de toutes les -puissances de l’âme réunies. Après avoir parlé du livre de vie, parlons -de l’oraison. - -L’oraison est la force qui attire Dieu, et le sanctuaire où il se -trouve. Il y a trois sortes d’oraisons au fond desquelles on rencontre -le Seigneur: l’oraison corporelle, l’oraison vocale, l’oraison -surnaturelle. - -L’oraison corporelle suppose le concours de la voix et des membres; on -parle, on articule, on fait le signe de la croix; les génuflexions ont -leur place dans cette prière. Cette oraison, je ne l’abandonne jamais. -J’ai voulu autrefois la sacrifier entièrement à l’oraison mentale. Mais -quelquefois le sommeil et la paresse intervenaient, et je perdais -l’esprit de prière. C’est pourquoi je ne néglige plus l’oraison -corporelle: elle est la route qui mène aux autres. Mais il faut la faire -avec recueillement. Si vous dites: _Notre Père_, considérez ce que vous -dites. N’allez pas vous hâter pour répéter la prière un certain nombre -de fois. Je vous prie seulement de ne pas imiter ces pauvres petites -bonnes femmes qui croient avoir bien prié, quand elles ont prié -longtemps. On dirait qu’elles ont un certain ouvrage à faire, qui sera -payé suivant la longueur et la quantité. - -Il y a oraison mentale quand la pensée de Dieu possède tellement -l’esprit que l’homme ne se souvient plus de rien en dehors de son -Seigneur. Et si quelque pensée qui ne soit pas la pensée de Dieu entre -dans l’esprit, ce n’est plus l’oraison mentale. Cette oraison coupe la -langue, qui ne peut plus remuer. L’esprit est tellement plein de Dieu, -qu’il n’y a pas place en lui pour la pensée des créatures. - -L’oraison mentale mène à l’oraison surnaturelle. Il y a oraison -surnaturelle quand l’âme, ravie au-dessus d’elle-même par la pensée et -la plénitude divine, est transportée plus haut que sa nature, entre dans -la compréhension divine plus profondément que ne le comporte la nature -des choses, et trouve la lumière dans cette compréhension. Mais les -connaissances qu’elle puise aux sources, l’âme ne peut pas les -expliquer, parce que tout ce qu’elle voit et sent est supérieur à sa -nature. - -Dans ces trois genres d’oraison, l’âme obtient une certaine connaissance -d’elle-même et de Dieu. Elle aime dans la mesure où elle connaît; elle -désire dans la mesure où elle aime; et le signe de l’amour ce n’est pas -une transformation partielle, c’est une transformation absolue. - -Mais cette transformation n’est pas continuelle. Aussi l’âme s’applique -tout entière à chercher une transformation nouvelle, et à rentrer dans -l’union divine. - -La Sagesse divine aime l’ordre en toutes choses, parce qu’elle porte en -soi l’ordre absolu. Cette Sagesse ineffable a donné l’oraison corporelle -pour marchepied de l’oraison mentale, et l’oraison mentale pour -marchepied de l’oraison surnaturelle. Elle a voulu que chaque chose fût -faite à son heure, à moins que dans l’oraison mentale ou surnaturelle il -ne survienne une joie envahissante qui ferme les lèvres absolument. -Excepté, bien entendu, le cas d’une indisposition physique, il faut -rendre à Dieu ce qui est à Dieu, dans toute la mesure des forces -humaines, et veiller autour du repos de l’âme pour qu’aucun souci -temporel n’approche de sa paix divine. - -La loi de l’oraison c’est l’unité. Il exige la totalité de l’homme, et -non une partie de lui. L’oraison demande le cœur tout entier; et si on -lui donne une partie du cœur, on n’obtient rien de lui. Le contraire -arrive dans les actes de la vie humaine; s’il s’agit de boire ou de -manger, ou d’accomplir quoi que ce soit, il faut réserver son intérieur. -Mais, dans l’oraison, il faut donner tout son cœur, si l’on veut goûter -le fruit de cet arbre; car la tentation vient d’une division du cœur. -Priez et priez assidûment. Plus vous prierez, plus vous serez illuminé; -plus profonde, plus évidente, plus sublime sera votre contemplation du -souverain bien. Plus profonde et sublime sera la contemplation, plus -ardent sera l’amour; plus ardent sera l’amour, plus délicieuse sera la -joie, et plus immense la compréhension. Alors vous sentirez augmenter en -vous la capacité intime de comprendre, ensuite vous arriverez à la -plénitude de la lumière, et vous recevrez les connaissances dont votre -nature n’était pas capable, les secrets au-dessus de vous. - -De cette glorieuse oraison nous trouvons la science, l’exemplaire et la -forme en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, qui a enseigné par la -parole et enseigné par le fait. Il nous a enseigné la prière, quand il a -dit aux disciples: «Veillez et priez, de peur que vous n’entriez en -tentation.» - -Dans mille endroits de l’Evangile, il a recommandé l’oraison à tous nos -respects. Il a montré qu’elle était l’aliment de son cœur. Elle nous est -conseillée par Celui qui nous aime sans mensonge, et qui nous souhaite -tout bien. Pour enlever toute excuse à qui refuse la grâce, ayant posé -sur notre prière la promesse de la toute-puissance: «Demandez, et vous -recevrez»; il a voulu prier lui-même pour nous attirer là où il est, -pour régler sur le sien notre amour. - -L’Evangéliste nous dit qu’au fort d’une longue oraison, la sueur de sang -sortit de son corps et coula sur la terre. Placez ce spectacle devant -vos yeux: regardez l’exemplaire de l’oraison, et souvenez-vous qu’il -priait, non pour lui, mais pour vous: «Père, s’il est possible, que ce -calice s’éloigne de moi. Cependant que votre volonté soit faite, et non -la mienne.» Voyez et imitez la soumission de cette prière. - -Il a prié quand il a dit: «Père, je remets mon esprit entre vos mains.» - -En un mot, son oraison dura autant que sa vie, qui fut prière, science, -et révélation. - -Pensez-vous que le Christ ait prié en vain? Pourquoi négligez-vous la -chose sans laquelle tout est impossible? Puisque Jésus-Christ, vrai Dieu -et vrai homme, a prié pour vous donner l’exemple, si vous voulez quelque -chose de lui, priez, priez, priez, sinon rien. Si le vrai Dieu n’a voulu -recevoir qu’en demandant humblement, vous, misérable créature, -recevrez-vous sans demander et sans demander à genoux? Ainsi, priez. - -Vous savez, cher enfant, que sans lumière et sans grâce le salut n’est -pas possible. La lumière divine est le principe, le milieu, et le centre -de toute perfection. - -Voulez-vous commencer la route? priez. Voulez-vous grandir? priez. -Voulez-vous la montagne? priez. La perfection? priez. Voulez-vous monter -plus haut que la lumière? priez. Voulez-vous la foi? priez. L’espérance? -priez. La Charité? priez. L’amour de la pauvreté? priez. L’obéissance? -priez. La chasteté? priez. Une vertu quelconque? priez. Vous prierez de -cette façon, si vous lisez le livre de vie, la vie de Jésus-Christ, qui -fut pauvreté, douleur, opprobre et obéissance. Après les premiers pas et -ceux qui les suivront, les tribulations de la chair, du monde et du -démon vous attaqueront. La persécution sera peut-être horrible. -Voulez-vous la victoire? priez. - -Quand l’âme veut prier, il lui faut conquérir la pureté pour elle et -pour le corps. Il faut qu’elle approfondisse ses intentions, bonnes on -mauvaises, qu’elle descende au fond de ses prières, de ses jeûnes et de -ses larmes pour les scruter dans leurs secrets; qu’elle interroge ses -bonnes œuvres; qu’elle considère ses négligences dans le service de -Dieu, ses irrévérences et ses absences. Qu’elle entre dans la -contemplation profonde, attentive et humiliée de ses misères, qu’elle -confesse son péché, qu’elle le reconnaisse; qu’elle s’abîme dans le -repentir. Dans cette confession, dans ce brisement, elle trouvera la -pureté. O mes enfants, allez à la prière comme le publicain, et non pas -comme le pharisien. - -Voulez-vous recevoir le Saint-Esprit? priez. Les apôtres priaient quand -il est descendu. - -Priez et gardez-vous, et ne donnez pas prise à l’ennemi, qui est -toujours en observation. Vous ouvrez la place à l’ennemi, dès que vous -cessez de prier. Plus vous serez tenté, plus il faut persévérer dans la -prière. La tentation vient quelquefois à raison même de la prière, tant -les démons désirent l’empêcher. Ne vous en souciez que pour redoubler! -C’est elle qui délivre, c’est elle qui illumine, n’est elle qui purifie, -c’est elle qui unit à Dieu. L’oraison est la manifestation de Dieu et de -l’homme. Cette manifestation est l’humilité parfaite, qui réside dans la -connaissance de Dieu et de soi. L’humilité profonde est la source d’où -sort la grâce divine pour se verser dans l’âme où elle veut entrer et -grandir. Suivez cet enchaînement. Plus la grâce creuse l’abîme de -l’humilité, plus elle grandit elle-même, s’élançant du fond de cet -abîme, d’autant plus haute qu’il est plus profond: plus la grâce -grandit, plus l’âme creuse l’abîme de l’humilité, et elle s’y couche -comme dans un lit, et elle s’enfonce dans l’oraison, et la lumière -divine grandit dans l’âme, et la grâce creuse l’abîme, et la hauteur et -la profondeur s’enfantent l’une l’autre. - -Tels sont les fruits du livre de vie. - -Connaître le tout de Dieu et le rien de l’homme, telle est la -perfection. Je viens de dire la route qui y mène. Repoussez donc, cher -fils, toute paresse et négligence. - -J’ai encore un conseil à vous donner. Si la grâce de la ferveur sensible -vous est soustraite, soyez aussi assidu à la prière et à l’action qu’aux -jours des grandes ardeurs. Vos prières, vos soins, vos travaux, vos -œuvres sont très agréables au Seigneur, quand son amour vous embrase. -Mais le sacrifice le plus parfait et le plus agréable à ses yeux, c’est -de suivre la même route avec sa grâce, quand cette grâce n’embrase plus. -Si la grâce divine vous pousse à la prière et à l’acte, suivez-la, tant -que vous avez le feu. Mais si par votre faute, car c’est ainsi que les -soustractions d’amour arrivent le plus souvent; si, par votre faute, ou -par quelque dessein plus grand de la miséricorde éternelle qui vous -prépare à quelque chose de sublime, l’ardeur sensible vous est un moment -retirée, insistez dans la prière, dans la surveillance, insistez dans la -charité; et si la tribulation, si la tentation surviennent avec leur -force purificatrice, continuez, continuez, ne vous relâchez pas; -résistez, combattez, triomphez, à force d’importunité et de violence: -Dieu vous rendra l’ardeur de sa flamme; faites votre affaire, il fera la -sienne. La prière violente qu’on arrache de ses entrailles en les -déchirant, est très puissante auprès de Dieu. Persévérez dans la prière -et si vous commencez à sentir Dieu plus pleinement que jamais, parce que -votre bouche vient d’être préparée pour une saveur divine, faites le -vide, faites le vide; laissez-lui toute la place: car une grande lumière -va vous être donnée pour vous voir et pour le voir. - -Ne vous livrez à personne avant d’avoir appris à vous séparer de tout le -monde. - -Surveillez vos ardeurs, éprouvez l’esprit qui vous les donne. Prenez -garde de vous abandonner à celui qui fait les ruines. Examinez d’où part -le feu, où il vous mène, où il vous mènera. Comparez vos inspirations au -livre de vie; suivez-les tant qu’il les autorise, non pas plus loin. - -Défiez-vous des personnes à l’air dévot qui n’ont à la bouche que -paroles mielleuses. Promptes à mettre en avant les communications -divines dont elles sont favorisées, elles vous tendent un piège pour -vous attirer à elles, et l’esprit de malice est là. - -Défiez-vous, oh! défiez-vous des apparences de la sainteté; défiez-vous, -défiez-vous des étalages de bonnes œuvres. Prenez garde qu’on ne vous -entraîne dans la voie indigne des apparences. Regardez, regardez encore; -éprouvez toutes choses, comparez au livre de vie, et ne marchez que -quand il le permet. - -Défiez-vous de ceux qui prétendent avoir l’esprit de liberté, mais dont -la vie est la contradiction vivante du christianisme. Fondateur de la -loi, Jésus-Christ s’est soumis à elle. Libre, il s’est fait serviteur: -ses disciples ne doivent pas chercher la liberté dans la licence qui -brise la loi divine. - -Cette illusion est fréquente. Soyez docile à la loi, aux préceptes, et -ne méprisez pas les conseils. Il y a de grands chrétiens qui font un -cercle autour d’eux, et un ordre sublime est inscrit dans ce cercle. Cet -ordre vient du Saint-Esprit, qui les fait vivre; qui les conduit par la -main. Il ne s’agit pas pour eux de savoir si cette chose est permise ou -défendue. Il y a telle chose permise en elle-même dont le Saint-Esprit -les écarte, parce qu’elle n’est pas comprise dans l’ordre immense -inscrit dans le cercle. - - - - -SOIXANTE-TROISIÈME CHAPITRE - -L’HUMILITÉ - - -Vaine est la prière sans l’humilité; après la prière, l’humilité est le -premier besoin de l’homme. Enfants bénis du Seigneur, regardez dans le -Christ crucifié le type de l’humilité, et que la forme de toute -perfection se grave en vous. Voyez sa route, voyez sa doctrine; elle -n’est pas appuyée sur de vaines paroles, mais fondée sur des œuvres et -confirmée par des miracles. De toute la force de votre âme suivez Celui -qui, étant dans le sein du Père, s’est anéanti, a pris le rôle de -serviteur, s’est humilié jusqu’à la mort, et a obéi jusqu’à la croix. - -Il a posé en lui le type suprême et l’humilité; c’est là qu’il a mis son -cœur, et il nous a demandé d’attacher sur lui nos regards, quand il a -dit: «Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.» - -O mes enfants, regardez, voyez l’importance, la nécessité de cette -chose, voyez sa racine, voyez ses fondements. Par une profonde et -savoureuse contemplation, descendez dans cet abîme, et jetez vos regards -vers cette sublimité. Ecoutez bien. Il ne dit pas: «Apprenez l’humilité -des apôtres; apprenez-la des anges.» Non. Il dit: «Apprenez-la de moi. -Ma majesté seule est assez haute pour que mon humilité soit au fond de -l’abîme.» - -Il ne dit pas: «Apprenez de moi à jeûner», malgré l’exemple des quarante -jours et des quarante nuits. Il ne dit pas: «Apprenez de moi le mépris -du monde; apprenez de moi la pauvreté», quoiqu’il ait fait et conseillé -ces choses. Il ne dit pas; «Apprenez de moi comment j’ai créé le ciel.» -Il ne dit pas: «Apprenez de moi à faire des miracles», quoiqu’il en ait -fait par sa puissance propre, et qu’il ait ordonné aux disciples d’en -faire en son nom. Il ne dit jamais: «Apprenez ceci de moi.» Il ne le dit -que dans une occasion: «Apprenez l’humilité.» En d’autres termes: «Si je -ne suis pas en fait et en vérité le type de l’humilité, regardez-moi -comme un menteur.» Et il revient sur ce sujet d’une manière étonnante, -pour forcer notre attention. Après avoir lavé de ses mains, de ses mains -à lui, les pieds de ses disciples «Savez-vous, dit-il, ce que je viens -de faire? Si moi, Maître et Seigneur, j’ai lavé vos pieds, faites -suivant ce modèle: j’ai donné l’exemple pour qu’il soit suivi. Je vous -le dis en vérité, le serviteur n’est pas plus grand que le maître. Vous -serez bienheureux si, sachant ces choses, vous les accomplissez.» - -En vérité, en vérité, le Sauveur du monde a posé la douceur et -l’humilité à la base des vertus. Abstinence, jeûne, austérité, pauvreté -intérieure ou extérieure, bonnes œuvres, miracles, tout n’est rien sans -l’humilité du cœur. Mais toutes ces choses reprendront vie et recevront -bénédiction, si l’humilité les soutient l’humilité du cœur est la force -génératrice des vertus, La tige et les branches ne procèdent que de la -racine. Parce que son prix est infini, parce qu’elle est le fondement -sur lequel s’élève toute perfection spirituelle, le Seigneur n’a voulu -confier qu’à lui-même le soin de nous dire: «Soyez humbles.» Et la -Vierge Marie, parce que l’humilité est la gardienne universelle, la -Vierge Marie, comme si elle eût oublié toutes les autres vertus de son -âme et de son corps, n’a admiré qu’une chose en elle-même, et n’a donné -qu’une raison à l’incarnation du Fils de Dieu en elle: - -«Parce qu’il a regardé l’humilité de sa servante.» - -C’est pour cela, et non pas pour autre chose, que s’est élevé le cri des -générations qui l’ont proclamée bienheureuse. - -O mes fils, c’est dans la même humilité qu’il faut prendre substance et -racine, comme des membres unis à la tête, par une union naturelle et -vraie, si vous désirez le repos de vos âmes. O mes enfants, où trouver -le repos et la paix, sinon dans Celui qui est le repos et la paix -substantiels? La condition de la paix est l’humilité. Sans l’humilité, -toute vertu, toute course vers Dieu, est vraiment un néant. Cette -humilité du cœur, que Dieu vous demande et vous enseigne, est une -lumière merveilleuse et éclatante qui ouvre les yeux de l’âme sur le -néant de l’homme et l’immensité de Dieu. Plus vous connaîtrez sa bonté -immense, plus vous connaîtrez votre néant. Plus vous verrez votre néant -et votre dénuement propre, plus s’élèvera dans votre âme la louange de -l’Ineffable; l’humilité contemple la bonté divine, elle fait couler de -Dieu les grâces qui font fleurir les vertus. - -La première d’entre elles est l’amour de Dieu et du prochain, et c’est -la lumière de l’humilité qui donne naissance à l’amour. L’âme voyant son -néant, et Dieu penché sur ce néant, et les entrailles de Dieu étreignant -ce néant, l’âme s’enflamme, se transforme et adore. L’âme transformée -aime toute créature comme Dieu aime toute créature; car dans toute -créature c’est Dieu qu’elle voit, c’est le nom de Dieu qu’elle lit. -Aussi elle partage les joies et les douleurs du prochain. Les fautes des -hommes n’enflent pas l’âme et ne l’inclinent pas vers le mépris; car la -lumière qui l’éclaire lui montre qu’elle est aussi coupable ou plus -coupable. Si elle est innocente, elle sait qu’elle ne l’est pas par -elle-même, qu’elle a été tenue par la main, fortifiée, que la tentation -a été diminuée; et, au lieu de l’enfler, les fautes des autres hommes -l’aident à rentrer dans son propre abîme, et là, voyant ses défauts à la -clarté de l’abîme, elle voit qu’elle serait tombée avant tout autre dans -le précipice, sans la main qui la tenait. Elle sent aussi les maux que -le prochain souffre dans son corps, et compatit comme l’Apôtre: «Qui est -malade, disait-il, sans que je le sois aussi?» - -Comme la Charité, la Foi, l’Espérance et toutes les vertus, selon leur -nature propre et leurs propriétés particulières, reposent sur -l’humilité: il serait trop long d’expliquer en détail toutes ces -filiations. L’homme qui voit la faiblesse de sa pensée, et comment le -vide de Dieu est à chaque instant dans son esprit, croit ce que la foi -enseigne. L’homme, voyant qu’il ne peut rien par lui ni par personne, -place en Dieu toute son espérance. Mais l’expérience vous parlera plus -haut que moi. Je n’ai qu’un mot à vous dire: tenez-vous sur la base des -choses, debout, immobiles, fermes, fixes. Celui qui est fondé en -humilité a sa conversation avec les anges, très douce, très pure et -pacifique. L’homme humble a une action singulière sur le cœur des -hommes, sur le cœur des élus. Il est posé devant eux comme une lumière, -et sa douceur les tourne comme elle veut. Parce qu’il est pacifié par la -pacification interne, nul malheur ne le trouble, et il dit avec -l’Apôtre: «Qui pourra me séparer de la charité de Jésus?» O mes enfants, -cherchez, cherchez jusqu’à ce que vous ayez trouvé le fondement sans -lequel toute édification est une ruine. Gardez-vous de la route qui -n’aboutit pas. Je vois la nécessité de cette nécessité, parce que sans -l’humilité je vois de mes yeux ouverts le néant des vertus. Accomplissez -le désir de l’éternel Roi, de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui vous -supplie, en vous serrant, d’accepter de lui l’humilité. Approfondissez -la profondeur; creusez le néant dans votre abîme. Accomplissez le désir -de l’éternelle Vérité, de l’éternelle Sagesse, qui a caché l’humilité -aux sages du siècle comme on cache un trésor, mais qui l’a relevée et -livrée aux enfants. - -Je désire, je désire, j’ai faim et soif, mes enfants; j’ai faim et soif -que vous vous abîmiez dans l’abîme, que vous vous engloutissiez dans la -profondeur de votre néant et dans la hauteur de l’immensité divine. Si -cela est, si vous êtes solides sur la base, vos lèvres et vos âmes ne -seront plus promptes aux querelles. Semblables au Crucifié, vous serez -comme des sourds qui n’entendent pas, comme des muets qui ne peuvent -plus remuer les lèvres. Vous serez les membres véridiques, les membres -authentiques du Seigneur, du Dieu de gloire. Lisez l’Ecriture, vous -verrez s’il a jamais eu la moindre complaisance pour les misérables -vanités, pour les rivalités qui s’agitaient autour de lui. - -Nul ne sait jusqu’où va la bienfaisance de cette humilité, qui remplit -d’elle-même les âmes pacifiques, les vases d’élection où Dieu se -complaît; car la profondeur de leur paix intérieure arme les humbles -contre le dehors. S’ils entendent l’injure les attaquer ou attaquer la -vérité, ils ne peuvent se justifier que brièvement et sans emphase. La -calomnie les trouve plutôt prêts à avouer leur ignorance et à se -retirer, qu’à entrer en discussion: ils n’ont pas cette complaisance. - -Quand je cherche la source du silence, je ne la trouve que dans le -double abîme, où l’Immensité divine est en tête à tête avec le néant de -l’homme. Et la lumière du double abîme, cette lumière, c’est l’humilité. - -Humilité, lumière, silence, quelle route mène à vous, sinon la route -indiquée? C’est la prière qui vous trouve, prière ardente, pure, -continuelle, prière fille des entrailles. C’est aussi le livre de vie, -c’est la croix qui, en nous montrant nos crimes, nous ouvre les portes -de l’humilité. O chers enfants de mon âme, je vous le demande, et je me -le demande à moi-même: soyons unis dans la même sagesse, bien loin, bien -loin de toute discorde. Oh! cette paix, cette paix, cette paix qui fait -l’unité entre les frères ennemis, je vous la souhaite ardemment. La -force que donne cette paix, c’est l’esprit d’enfance. Quand vous le -posséderez, au lieu, de vous laisser enfler par la science ou par le -sens naturel, des péchés d’autrui vos regards tomberont sur vos péchés, -et si vous querellez quelqu’un, ce quelqu’un ce sera vous. L’esprit -d’enfance ignore les questions de préséance; il ignore la lourdeur, la -pesanteur de l’homme qui dispute. - -Je désire, ô mes enfants, que votre vie, même dans le silence, soit un -miroir où les adversaires de la vérité contemplent son image dans -l’esprit d’enfance, dans l’esprit de zèle, dans l’esprit de compassion -discrète. O mes enfants, si j’apprenais que vous n’avez qu’un cœur et -qu’une âme, et que l’esprit d’enfance est descendu sur vous, je serais -tranquille sur votre vie et tranquille sur votre mort; car je vois dans -la lumière vraie que sans unité vous ne pouvez pas plaire à Dieu. O mes -enfants, pardonnez-moi mon orgueil; c’est donc moi qui ose engager les -autres à être humbles! C’est votre désir et votre amour qui m’ont -contrainte à parler. - - - - -SOIXANTE-QUATRIÈME CHAPITRE - -LA CHARITÉ - - -L’amour est la première des vertus. Sans lui la prière ne vaut rien; -sans lui elle est une pure vanité que Dieu rejette, et toute vertu est -sans fruit. Sur l’inutilité de la prière destituée d’amour, lisez le -livre de vie, écoutez Jésus-Christ: «Si au moment de déposer votre -présent sur l’autel, etc.» Le don de l’oraison ne vaut rien, s’il n’est -offert dans le lien de la charité. Et dans l’Oraison dominicale -«Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons, etc.» - -Il vous sera pardonné comme vous aurez pardonné. Posez-vous donc dans -l’état de la plus intime, de la plus unitive charité. - -Sachez, mes enfants, que l’amour est le centre où est contenu tout bien, -et le centre où est contenu tout mal. Il n’y a rien sur la terre, ni -chose, ni homme, ni démon, qui soit redoutable comme l’amour, parce -qu’aucune puissance ne pénètre comme celle-là l’âme, la pensée, le cœur; -et si cette force n’est pas réglée, l’âme se précipite, comme quelque -chose de léger, dans tous les pièges, et son amour est sa ruine. Je ne -parle pas seulement de l’amour absolument mauvais, dont l’infernal -danger n’échappe à personne, et que l’évidence elle-même nous dit -d’éviter. Je parle de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. L’amour -de Dieu m’est par-dessus tout suspect. S’il n’est armé de discernement, -il va à la mort ou à l’illusion; s’il n’est discret, il court à une -catastrophe: ce qui commence sans ordre ne peut aboutir à rien. Beaucoup -se croient dans l’amour, qui sont dans la haine de Dieu et dans l’amitié -de ses ennemis. Celui qui aime Dieu uniquement pour être préservé de -telle ou telle douleur accidentelle n’est pas dans un ordre parfait; car -il aime lui d’abord, et Dieu ensuite, qui cependant doit être aimé avant -tout et pour lui-même. Il s’est fait un Dieu de lui-même, et n’aime Dieu -qu’en vue de lui. Celui qui aime ainsi, aime les choses à cause de -lui-même, ne cherchant en elles que le plaisir de son corps, dont il a -fait un Dieu. Il aime ses parents, s’ils rapportent honneur et profit; -il aime dans les saints, non la sainteté, mais le secours qu’il en -espère pour lui-même; il aime les aptitudes qui peuvent faire briller -devant quelqu’un ses qualités extérieures; il aime la science pour la -parade; il veut raisonner, et non pas aimer; il veut reprendre avec -orgueil, afin de passer pour quelque chose. - -Il y en a d’autres qui croient aimer Dieu, et qui l’aiment d’un amour -infime et imparfait. Ils l’aiment parce qu’il dispose du pardon et du -paradis, mais ils ne se soucient pas de lui-même; ils l’aiment -uniquement pour qu’il les garde du péché et de l’enfer. D’autres -l’aiment pour avoir des consolations et des douceurs spirituelles; -d’autres, pour être aimés de lui; d’autres désirent la sainteté de leurs -parents et de leur amis à cause de l’honneur qui rejaillit sur eux; -d’autres, parmi les lettrés, aiment Dieu pour recevoir le sens, la -science et l’intelligence de l’Ecriture; parmi les illettrés, pour -savoir parler des choses de l’esprit; mais ils ne songent ni à la gloire -de Dieu ni à leur salut. Ils veulent qu’on les aime et qu’on les -considère; ils aiment la spiritualité afin de prendre place parmi ses -héros, et de gagner le cœur de ses amis; ils ne songent qu’au profit et -à la réputation; ils aiment l’obéissance, la pauvreté, la patience, -l’humilité extérieure et toutes les vertus, afin de dépasser les autres, -afin d’être les premiers; ils ressemblent à Lucifer, qui fit tout ce -qu’il fit pour avoir la première place. D’autres, afin d’étendre partout -la réputation de leur sainteté, admirent la sainteté de toutes les âmes, -saintes ou non, afin de paraître charitables envers tous, et absolument -incapables d’un jugement téméraire. - -Il y en a qui aiment l’ami dévot ou l’amie dévote d’un amour spirituel, -parfait et divin; mais cet amour tombe dans l’excès et dans le défaut -s’il n’est armé d’une profonde discrétion. Il devient charnel, inutile -et nuisible; il perd son temps en conversations vaines; les cœurs sont -collés l’un contre l’autre, et la sagesse n’est pas entre eux. Cet amour -augmente, il se procure ce qu’il veut la présence de la personne aimée. -Loin d’elle il languit; près d’elle il augmente par une transformation -dangereuse et une conformité de goûts qui n’a pas sa source dans la -vérité. Contre cet amour, l’âme n’a pas d’arme: il grandit jusqu’au -désordre. Si la personne aimée est blessée de la même flèche, le danger -augmente. Ici commence l’échange des secrets. On s’entretient -continuellement de son amour; on se dit l’un à l’autre: «Personne au -monde ne m’est aussi cher; je te porte dans mon cœur.» Ils parlent ainsi -pour donner un corps à leurs sentiments; car ils veulent les palper. Ces -deux âmes s’appellent l’une l’autre; elles se désirent dans l’intérêt de -leur dévotion et de l’avancement spirituel qu’elles croient rencontrer -dans leur union. Si quelque tentation naît de leur tendresse, la raison -intervient et contredit; car elle n’est pas encore suffoquée par -l’amour. - -Mais voici que la tendresse augmente: un nuage passe sur la raison, une -infirmité passe sur l’esprit. Alors arrive l’attouchement. On n’y voit -aucun danger. Que peut-il faire à l’âme? On se donne des permissions qui -entraînent une déchéance intérieure, et la perfection souffre, la raison -décline: l’amour la serre à la gorge, et l’âme, comptant pour rien ce -qui n’est pas dangereux, l’âme se dit: «Allons toujours, je n’ai pas de -mauvaise intention; il n’y a pas grand mal dans tout cela.» Le nombre -des choses permises va toujours en augmentant. Bientôt les deux volontés -n’en font plus qu’une et la raison n’a plus la force d’élever la voix. -Chacun suit l’autre, là où il va. Comme le désordre est intervenu, si -une proposition mauvaise est faite, celui qui la reçoit n’a plus la -force de dire: _Non_; et si la proposition ne lui est pas faite, c’est -lui qui la fait; car il sent qu’elle est attendue, qu’elle va plaire: -l’âme est arrachée à la prière, à l’austérité, arrachée à son antique -désert, arrachée à l’antique habitude d’être forte sur elle-même, et -l’amour, qui était divin, devient une passion entre deux misérables. Il -augmente toujours; tout à l’heure la présence et la parole de la -personne aimée suffisaient, à présent elles ne suffisent plus. Voici que -l’une des deux victimes de cet amour toujours croissant veut absolument -savoir si l’autre est blessée au même degré qu’elle-même et par la même -flèche. Elle cherche à en faire l’épreuve, et si elle le peut, le danger -devient énorme pour les deux personnes. Quand le doute a disparu, quand -chacune des deux passions est parfaitement sûre d’être partagée, la -présence et la parole ne leur donnant plus la satisfaction réclamée, les -deux créatures tombent dans l’oisiveté, et de là dans toute dépravation. - -Voilà pourquoi l’amour m’est suspect par-dessus tout. Il contient tout -mal. Donc prenez garde au serpent. - -Je suspecte l’amour de Dieu, je suspecte l’amour du prochain, car ce qui -était bon peut devenir mauvais. L’amour de Dieu devient mauvais sans -l’armure du discernement. L’armure est donnée à l’homme dans l’acte -sublime de la transformation. Or la transformation de l’âme en Dieu a -trois modes d’accomplissement. - -La première transformation unit l’âme à la volonté de Dieu, la seconde -l’unit avec Dieu, la troisième en Dieu et Dieu en elle. - -La première transformation est une imitation de Jésus crucifié, car la -croix est une manifestation de la volonté divine. - -La seconde transformation unit l’âme avec Dieu. Son amour n’est plus -seulement alors un acte de sa volonté; car la source est ouverte, la -source des sentiments immenses, la source des immenses délices; -cependant il y a encore place ici pour la parole et la pensée. - -La troisième transformation fond tellement l’âme en Dieu et Dieu en -elle, qu’à la hauteur immense où le mystère s’accomplit, les paroles -meurent avec les pensées: celui-là sait ces choses qui les sent. - -La première transformation, quoiqu’elle contienne la loi de l’amour, est -insuffisante et laisse place à l’illusion. - -La seconde transformation, si elle s’accomplit bien, assure à l’amour sa -vraie direction. - -La troisième transformation habite les sommets où réside le gouvernement -de l’amour. - -La seconde et la troisième sont les dons de la grâce. La seconde, dans -le domaine de l’imperfection, la troisième, dans le domaine de la -perfection, peuvent s’appeler la sagesse. C’est elle qui enseigne à -l’âme le gouvernement de l’amour. C’est elle qui règle dans l’âme les -mouvements du feu divin, lui assurant la durée, la persévérance et le -secret. Elle interdit au visage et au corps toute indiscrétion dans la -tenue et dans le geste. C’est elle qui enseigne à l’amour du prochain la -maturité, réglant les lois, la mesure et les heures de la -condescendance. C’est l’union divine qui fournit la sagesse, la -maturité, la gravité, la discrétion savoureuse, et cette lumière -révélatrice qui protège l’amour contre la précipitation et l’illusion. - -Si vous ne vous sentez pas en vous l’infusion de cette sagesse, -défiez-vous de vos entrailles au moment où elles vous emportent vers un -ami, ou vers une amie; la bonne intention qui vous a unis pour la -prière, en vue de Dieu, n’est pas une garantie pour tous les périls. - -Celui-là seul peut s’unir sans crainte qui a conquis la science et la -puissance de se séparer de tout, à l’instant, s’il le veut. - -Pour comprendre les lois de la sagesse appliquées au gouvernement de -l’amour, il faut connaître les différentes propriétés de celui-ci. - -Au commencement de l’amour, l’âme subit un attendrissement, puis une -faiblesse, ensuite la force. - -Quand l’âme commence à sentir le feu divin, il s’élève de son fond une -clameur et une rumeur. C’est à peu près ce qui arrive aux pierres dans -la fournaise, quand on veut les réduire en chaux. Au premier contact du -feu, elles crient; mais quand la réduction est opérée, elles s’apaisent -et se taisent. Ainsi l’âme cherche au commencement les consolations -divines; à leur défaut, l’âme s’attendrit, crie contre Dieu, et se -lamente: «Pourquoi me traitez-vous ainsi? Oh! pourquoi cette langueur? -etc.» L’audace de l’âme naît d’une sécurité secrète qu’elle tire du Dieu -qu’elle accuse. - -Dans cet état les consolations la contentent. - -Dieu porte à l’âme un amour qui ressemble à un amour créé; il lui -prodigue, avec ses caresses, d’étonnantes et ineffables consolations que -l’âme ne doit pas demander avec importunité. Ne les méprisez pas, si -Dieu les donne; car elles sont votre nourriture, elles vous excitent à -le poursuivre, et écartent de vous l’ennui. C’est par elles que l’âme -est portée vers la transformation, vers la recherche incessante du -Bien-Aimé; quelquefois aussi l’amour croît par leur absence, et commence -à chercher le Bien-Aimé lui-même. Si elle ne l’a pas, elle sent sa -faiblesse, et ne se contentant plus des consolations, elle cherche la -substance de Celui qui les donne, et plus elle s’abîme dans les joies -qui viennent de lui, plus elle languit et gémit dans son amour -croissant, parce que ce qu’il lui faut, c’est la présence de Dieu -lui-même. - -Mais quand l’âme unie à Dieu est établie sur la vérité, qui est son -siège, on n’entend plus ni cris, ni plaintes, ni attendrissement, ni -affaiblissement. L’âme se sentant indigne de tout bien et de tout don, -et digne d’un enfer plus affreux que celui qui existe, est établie dans -une maturité, dans une sagesse admirable, dans l’ordre, dans la -solidité, dans une force qui affronterait la mort par la vertu de -l’amour, et elle possède dans toute la plénitude dont elle est capable. - -C’est Dieu lui-même alors qui grandit l’âme, pour la rendre capable de -ce qu’il veut poser en elle. - -Et elle voit que Dieu seul est, et que tout n’est rien, excepté en lui -et par lui. - -Alors, par comparaison, elle regarde comme rien les magnificences -qu’elle a dépassées, et toute créature, et la mort, et la faiblesse, et -l’honneur, et le blâme, et dans l’énormité de sa paix suprême, perdant -les désirs tels qu’elle les avait, et son action propre, celle qu’elle -exerçait, elle se tient fondue en Dieu. - -Et alors elle voit si profondément, dans la lumière divine, la majesté -de l’ordre, que rien ne la trouble plus, pas même l’absence de Dieu. - -Et, à force d’être conforme à lui, elle ne le cherche plus s’il -s’absente; mais, contente de lui, elle remet entre ses mains l’ordre -universel. - -Mais à l’instant où cesse la vision, qui n’est pas habituellement -continuelle, un désir de feu surgit au fond de l’âme, et ce feu la -pousse à faire sans peine les œuvres de pénitence, avec une puissance -qu’elle ne se connaissait pas: car cet état est plus sublime que tout ce -qu’elle a vu. Cet amour de feu est parfait, et pousse l’âme à -l’imitation de Jésus crucifié, qui est la perfection de la perfection. -Sa Passion a duré autant que sa vie. Elles ont commencé, continué et -fini ensemble. Il fut toujours sur la croix de douleur, de pauvreté, de -mépris, d’obéissance et de pénitence. Et, parce que l’amour veut -ressembler et plaire, celui qui aime l’Homme-Dieu Jésus-Christ veut lui -ressembler et lui plaire, et s’assimiler sa vie. - -Plus la perfection grandit, plus l’âme veut suivre ses exemples et ses -préceptes, et éviter entre elle et lui tout désaccord. Et il faut -continuer toujours, car l’Homme-Dieu n’a jamais quitté la croix de la -pénitence. Sa mesure doit être la vôtre: il vous demande toute votre -vie. Quant à la grandeur de votre pénitence, c’est la direction qui doit -la déterminer. La transformation de l’âme en volonté divine ne se prouve -pas par des paroles, mais par des actes et ressemblances. - -Mais quand l’âme transformée en Dieu même habite dans son sein, quand -elle a atteint l’union parfaite et la plénitude de la vision, alors elle -se repose dans la paix qui passe tout sentiment. Puis quand l’âme -revient à elle-même, elle fait un nouvel effort pour opérer une nouvelle -transformation qui la ramène à la volonté divine, et celle-ci à la -vision. - -Tant qu’elle est dans les actes de pénitence, dans le domaine crucifiant -de la transformation volontaire, elle imite Jésus-Christ. - -La vision dont j’ai parlé est la force qui dirige l’amour de Dieu et du -prochain. C’est là que l’âme voit l’être de Dieu, et comment toute -créature tire son être de Celui qui est l’Etre. Et elle voit que rien -n’existe qui ne tire de lui son existence. Introduite dans la vision, -l’âme puise à la source vive une sagesse admirable, une science -supérieure aux paroles, une gravité forte; elle arrache à la vision son -secret; elle voit la perfection de tout ce qui vient de Dieu, et perd la -faculté de contredire, parce qu’elle voit dans le miroir sans mensonge -la sagesse qui créa. Elle voit que le mal vient de la créature, qui a -détruit ce qui était bien. Cette vision de l’Essence très haute excite -dans l’âme un amour de correspondance, et l’Essence nous invite à aimer -tout ce qui tient d’elle l’existence, toute vérité, toute justice, toute -créature raisonnable ou irraisonnable pour l’amour d’elle-même; -l’Essence nous pousse à aimer tout ce qu’elle aime, tout ce à quoi elle -ordonne d’être. Avant tout, les créatures raisonnables, et, parmi -celles-ci, les bien-aimées de l’Essence. Et quand elle voit l’Essence -s’incliner par amour vers les créatures, l’âme imite ce mouvement, -s’inclinant comme elle s’incline, dans la même mesure et du même côté. - -Les amis du Père portent un signe, c’est qu’ils suivent son Fils unique. -Les yeux de leur âme sont tendus vers le Bien-Aimé; ils sont en quête de -leur transformation; tout entiers et totalement ils veulent être fondus -dans la volonté de Celui qu’ils aiment, et c’est le Fils unique du Père. - -Quand l’amour de l’âme est une création de l’Essence souveraine, quand -il est né de cette contemplation, alors il sait monter vers l’Essence -d’où il tire son origine. Il sait aussi descendre vers les créatures, -respectant toutes les harmonies, s’inclinant plus ou moins suivant le -mouvement régulateur que fait l’Essence pour s’incliner. Dès lors il ne -peut plus passer la mesure, et tout amour devient suspect à l’âme, s’il -n’est un don direct de Dieu. Quand l’âme qui a vu l’être de Dieu possède -au degré suffisant l’amour de correspondance, elle devient forte jusqu’à -l’immutabilité. Rien, pas même les visions d’un autre genre ni les -ravissements, rien ne l’ébranle. A défaut de la vision ineffable, une -réflexion profonde qui pèse l’être de Dieu, peut suffire et suffit pour -purifier tout amour, et pour émousser toute pointe mauvaise. - -Quant à la vision ineffable, outre l’amour créé qu’elle produit dans -l’âme, parce qu’elle porte sur l’Incréé, elle laisse couler dans l’homme -un amour de même nature. Totalement absorbée par la vision, l’âme ne -sait comment répondre à Celui qui vient en elle. Mais cet amour illustre -fait ses opérations. - -Remarquez ceci: Au moment où la vision fut donnée à l’âme, l’âme opérait -et se recueillait dans un immense désir pour approfondir son union. Mais -ensuite c’est l’amour incréé qui agit dans l’âme; c’est lui qui la -pousse à se retirer de toute créature, pour augmenter l’union intime. -C’est l’amour incréé qu’il fait lui-même les opérations de l’amour. Or -le principe des opérations de cet amour est l’illumination et le don -d’un désir nouveau. - -C’est un certain amour fort et nouveau, que l’âme serait incapable de se -donner. Or l’amour incréé fait tout le bien qui se fait par nos mains. -Sans lui, nous sommes capables de tout mal. Tout bien vient de lui. La -véritable humilité consiste à voir en vérité quel est l’opérateur du -bien; quiconque à cette vue possède l’Esprit de vérité. L’amour de Dieu -n’est jamais oisif. Il pousse à suivre réellement la voie de la croix. -Cet amour offre la croix à l’âme; c’est une pénitence, longue, grave, -austère, mais sa mesure et sa forme doivent dépendre toujours de -l’harmonie universelle. L’ordre a sa commodité, qu’il faut suivre en -toutes choses. Cet amour véritable arrête toute espèce de désordre dans -l’attitude, dans le boire, dans le manger. Il exclut la vivacité vaine; -au lieu de résister à l’ordre, il se fait un ordre là où il n’en trouve -pas. - -Et quand l’amour, pendant toute la vie de l’homme, et dans la mesure de -ce qu’il faut, aura porté les fruits de l’arbre de la croix, les fruits -de pénitence dans l’austérité, c’est alors qu’il commencera à comprendre -qu’il est un serviteur inutile, un serviteur mauvais. Il verra deux -parts: en Dieu tout amour, en lui toute haine, et cette vue l’introduira -dans une pénitence à laquelle il ne voudra pas que le corps reste -étranger. Que la pénitence soit légère, ou non, c’est l’amour incréé qui -la fait, et il la diversifie immensément suivant les besoins de chaque -âme. Que la pénitence et la pensée de la pénitence ne soit jamais un -poids pour vous; car c’est Dieu qui opère. Pour provoquer votre volonté -et obtenir votre consentement, Jésus-Christ a donné l’exemple. - -Ceux qui sont élevés à la vision de l’Essence incréée s’abîment dans ce -repos immense, et, ayant puisé le feu à la source, sont poussés par lui -vers de plus grandes entreprises; car leur flamme est renouvelée. - -Ceux qui n’ont pas l’esprit de vérité, s’attribuant la gloire à -eux-mêmes, deviennent des idolâtres qui adorent leurs bonnes œuvres. - -Ils changent en idoles les dons de Dieu, leur lumière devient leur -idole, leur science devient leur idole; ils changent en idole jusqu’à -leur prudence, qui leur était donnée pour discerner. Car tout bien vient -de l’amour, de l’amour incréé, qui brûle éternellement, et ne s’éteint -jamais au fond de lui-même. - -Qu’à Lui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. _Amen_! - - - - -SOIXANTE-CINQUIÈME CHAPITRE - -LES VOIES DE L’AMOUR - - -La route qui mène à cet amour est la lecture du livre de vie, et il n’y -en a pas d’autre. O mes enfants chéris, que notre amour soit parfait! -Que notre transformation soit entière! car il est tout amour, cet -Homme-Dieu, ce Dieu incréé, ce Dieu incarné; il nous aime tout entier, -il veut que tout entier nous l’aimions. Il veut que Lui, et nous par -l’amour, nous fassions _un_. J’appelle enfants de l’Esprit ceux qui, par -la grâce de la charité, vivent en Dieu, dans la perfection de l’amour -transformé. Nous sommes tous fils de Dieu par la création, mais ceux-là -sont les vases de l’élection et les fils de l’Esprit, en qui Dieu a posé -son amour, et dans lesquels il se repose, attiré par sa propre -ressemblance. C’est sa grâce et son amour qui a formé son image dans -l’âme. J’appelle parfait celui qui a transformé sa vie en la -ressemblance de l’Homme-Dieu. - -Or, sachez que Dieu, noble par nature, nous demande notre cœur tout -entier et non la moitié de notre cœur; il le veut sans intermédiaire, -sans partage, sans contestation. On dirait que Dieu fait la cour à l’âme -humaine. Si elle se donne toute, il prend tout; si elle se donne à -moitié, il la reçoit à moitié; mais c’est la première de ces deux choses -qui fait sa joie; car l’amour parfait est un amour jaloux. L’Epoux, dans -son amour, ne peut souffrir chez l’Epouse l’ombre d’un partage, ni en -public, ni en secret. Or, notre Dieu est un Dieu jaloux. Je sais, du -reste, je sais parfaitement que s’il existait un homme qui eût goûté -l’amour de Jésus crucifié, de Jésus souverain bien, cet homme-là ne -s’arracherait pas seulement aux créatures, il s’arracherait à lui-même -pour se donner plus absolument, et que toutes les puissances n’en -feraient plus qu’une pour le transformer tout entier en Celui qui est -notre Sauveur et notre amour, Jésus-Christ, Jésus-Christ! - -Si l’âme veut se dégager et s’élever vers la perfection de l’amour qui -se donne tout entier, qui se consacre non pas seulement en vue de la -récompense temporelle ou éternelle, mais aussi en vue de l’être de Dieu, -qui est la Bonté par essence, la Bonté digne de l’amour; l’âme, dis-je, -doit marcher dans la voie droite, marcher dans la voie de l’ordre, avec -les pieds brûlants de l’amour. - -Le premier pas qu’elle doit faire dans cette voie, c’est de connaître -Dieu en vérité, non pas par la surface, par le dehors, par la science -des livres. Il faut connaître profondément. Car l’homme aime, comme -l’homme connaît. Si notre connaissance est bornée, vague, superficielle, -si nous pensons à Dieu, comme quelqu’un qui s’acquitte de sa fonction, -notre amour sera misérable. Relisez ce que j’ai déjà dit sur ce sujet. - -Mais l’amour a des propriétés et des signes qui permettent de le -reconnaître. - -Première propriété. L’amour transforme l’un en l’autre, quant à la -volonté. - -Or, la volonté du Christ est, ce me semble, la vie dont il a donné -l’exemple, vie pleine de pauvreté, de mépris, d’obéissance et de -douleur; l’exercice de ces choses est un rempart contre le mal et contre -la tentation. - -Seconde propriété. L’amour transforme l’un dans l’autre, quant aux -qualités constitutives de l’Etre. Je n’en citerai que trois: L’amour -s’incline vers les créatures, suivant les lois de l’universelle -harmonie. L’amour est humble et doux. L’amour est immuable. Plus l’âme -est voisine de Dieu, plus elle est inaccessible au changement. La honte -consiste à être ébranlé par quelque chose de petit; c’est là que nous -sentons notre misère. - -La troisième qualité de l’amour est la transformation parfaite de l’âme -en Dieu. Alors elle est inaccessible aux tentations; car elle ne réside -plus en elle, mais en Lui. - -Quand nous revenons à notre misère, défions-nous de toute créature, -défions-nous de nous-mêmes; je vous en supplie, restez en possession de -vos âmes, ne vous donnez à aucune créature; mais gardez-vous pour Celui -qui a dit «Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de -tout votre esprit, de toute votre âme et de toutes vos forces.» - -Voici quelques-uns des signes de l’amour. D’abord la soumission de la -volonté. - -Ensuite l’exclusion absolue de toute amitié contraire; fallût-il quitter -père, mère, frère, sœur, et tout ce qui ferait obstacle à la volonté de -l’amour. - -Puis l’amour porte en lui une force révélatrice des secrets qui oblige à -montrer le fond de soi; ce troisième signe me paraît capital. Il est le -complément nécessaire des actes de l’amour. - -Enfin l’amour possède un désir d’assimilation qui fait chérir la -pauvreté, si le Bien-Aimé est pauvre; le mépris, s’il est méprisé: -l’amour veut partager les douleurs. Il ne semble pas qu’entre le riche -et le pauvre, entre l’homme des douleurs et l’homme des délices, -l’amitié puisse ne rien laisser à désirer: la distance des conditions -est en général un obstacle au partage de la vie. - -Or, l’amour n’est pas seulement une force d’assimilation, mais une force -d’unité qui fait partout des semblables. - -Jésus-Christ, l’éternel amour, a réuni ces signes. Il s’est soumis à la -volonté de l’homme, et Lui, qui d’un signe eût pu tout écraser, il a -obéi jusqu’à la mort. Il a renoncé à sa mère et à sa chair, se livrant à -la mort et les quittant sur la croix. Il nous a dit ses secrets: «Je ne -vous appellerai plus mes serviteurs; car le serviteur ne sait ce que -fait son maître; je vous ai appelés amis.» Il s’est rendu semblable à -l’homme, la faute exceptée. Il a été vraiment homme et vraiment mortel. -Imitons-le pour ne pas faire injure à l’amour de ses entrailles. -Cherchons-le comme il nous a cherchés. Imitons-le comme il nous a -imités. Si un seul homme faisait toutes les pénitences du monde réuni, -ce serait trop peu pour reconnaître une seule goutte de la sueur du -Christ, ou pour mériter la moindre des joies du paradis, ou pour expier -le moindre des péchés mortels, ou pour offrir seulement à Dieu la -satisfaction de la créature. Aussi chacun devrait s’efforcer de faire -pénitence en secret, dans la mesure convenable, et de désirer ce qu’il -ne peut pas faire, et même de faire pénitence publiquement, pourvu que -ce ne soit pas pour chercher les regards; car s’abstenir du bien par -crainte d’être vu, c’est tiédeur et lâcheté. Le Maître a donné -l’exemple. Il a fait beaucoup de choses qui n’ont été ni écrites, ni -connues; mais il n’a pas négligé les actes publics par respect humain. -Si la pénitence nous paraît dure, la patience ne pourrait-elle nous être -agréable dans ces sortes d’afflictions, qui de la part de Dieu, sont des -signes d’amour? Ne pourrions-nous faire, de nécessité, vertu? - -Ce que le Père a donné au Fils, souvent le Fils le donne aux siens. Dieu -le Père a choisi pour son Fils la pauvreté et la douleur, l’angoisse du -dedans, l’angoisse du dehors, une amertume au-dessus des paroles et -au-dessus des pensées. C’est pourquoi plusieurs reçoivent la tribulation -non pas seulement avec patience, mais avec joie, comme un signe d’amitié -et comme les arrhes d’un héritage. Dans vos douleurs, contemplez celles -du Fils de Dieu, et cette vue sera votre remède. La tribulation produit -quelquefois d’excellents effets que nous ignorons. Quelquefois elle -tourne l’homme vers Dieu et le fait adhérer à lui. Quelquefois elle le -fait grandir, semblable à la pluie qui féconde la terre. Quelquefois -elle lui donne la force, la pureté et la paix. Ce genre de tribulation -est précieux, sa valeur nous est inconnue, et je porte envie à ceux qui -l’éprouvent. Si nous savions son prix, nous nous la disputerions: chacun -arracherait à son voisin les moyens de se la procurer. Je souhaite que -vous soyez toujours consolés sous le fardeau de cette vie par Celui qui -est la lumière et la joie des affligés. Qu’à Lui soit la gloire dans les -siècles des siècles. _Amen_. - -Connaissance de Dieu, connaissance de soi-même, voilà la perfection de -l’homme. Cette double vue produit grâce sur grâce, lumière sur lumière, -vision sur vision. Plus grandira votre connaissance de Dieu, plus -grandira votre amour, et avec lui votre force d’action. Votre pratique -sera la preuve et la mesure de votre amour; ordinairement l’amour -cherche la ressemblance du Bien-Aimé dans l’action et la passion. Le -Christ a supporté la pauvreté, le mépris et la douleur. Le choix de la -sagesse révèle la valeur des choses. - - - - -SOIXANTE-SIXIÈME CHAPITRE - -LES DONS DE DIEU - - -Voici quelques dons très doux qui indiquent chez celui qui les possède -la plénitude et la perfection de l’amour consommateur. Ils peuvent -servir de mesure à l’âme pour connaître le point où elle est arrivée -dans la voie de la transformation. - -D’abord l’amour de la pauvreté, qui délivre l’âme des attaches de la -créature, de toute possession qui ne serait pas celle de Jésus-Christ, -de toute espérance qui serait fondée sur un autre. Cet amour ne doit pas -seulement vivre dans le cœur, il doit se prouver par les actes. - -Un autre don, c’est le désir d’être méprisé par toute créature, et de ne -trouver de compassion nulle part, et de vivre dans le cœur de Dieu seul, -et de compter pour rien partout ailleurs. - -Je ne pourrai citer encore le désir d’être accablé et inondé dans son -cœur et dans son corps de toutes les douleurs de Jésus et de Marie, et -que toute créature vous les fasse subir sans relâche. - -Celui qui n’a pas ces trois désirs ne possède pas la ressemblance -bienheureuse du Christ, car ils l’ont accompagné, sa mère et lui, en -tout temps et en tout acte. - -Si vous possédez ces trois dons, le quatrième sera de vous en sentir -indigne, d’être persuadé que vous ne les avez pas par votre vertu -propre, et plus vous les aurez, plus vous croirez qu’ils vous manquent; -car celui-là perd l’amour, qui se déclare satisfait de ses dons. - -Sachez donc que jamais vous n’êtes arrivé; regardez-vous comme quelqu’un -qui va commencer, qui n’a jusqu’ici rien fait et rien reçu. - -Puis par une méditation incessante, par une oraison savoureuse, vous -chercherez ces choses dans l’intérieur de Jésus-Christ, et vous crierez -vers Dieu, lui demandant le manteau du nouvel Elie, et vous ne -réclamerez que la transformation parfaite de vous en lui, et vous vous -plongerez dans cette joie des joies, dans la joie de votre vie -terrestre, et vous gravirez l’échelle de la contemplation pour chercher -la plénitude de Jésus, et vous y puiserez les surabondances infinies que -sa vie extérieure n’a pas manifestées. Alors vous fuirez comme la peste -tout ce qui vous séparerait de votre amour. Toute affection charnelle ou -spirituelle, toute chose hostile ou contraire que la terre vous -présentera, vous fera le dégoût et l’horreur d’un serpent sur lequel -vous auriez posé le pied. - -Enfin, vous ne jugerez personne, et vous ne vous soustrairez au jugement -de personne, vous regardant, suivant la parole de l’Evangile, comme la -dernière des créatures et la plus indigne des dons de Dieu. - -Ceux qui posséderont ces choses de la vie présente, dans le combat -d’aujourd’hui, ceux-là posséderont Dieu dans la patrie. Ceux à qui Dieu -donne pour les transformer en lui la croix de Jésus dans la vie -présente, seront transformés plus tard en Dieu lui-même. C’est pourquoi -l’âme ne doit chercher en cette vie les consolations spirituelles que -pour soutenir sa faiblesse et réchauffer sa froideur. - - - - -SOIXANTE-SEPTIÈME CHAPITRE - -LE TRÈS SAINT SACREMENT DE L’AUTEL - - -Parlons un moment du sacrement de l’amour, parlons de l’Eucharistie. - -C’est lui qui provoque dans l’âme la prière ardente, c’est lui qui -réveille la vertu d’impétration, et la puissance d’arracher à Dieu. -C’est lui qui creuse l’abîme de l’humilité; c’est lui qui allume les -flammes de l’amour. J’ai non la pensée vague, mais la certitude absolue, -que si une âme voyait et contemplait quelqu’une des splendeurs intimes -du sacrement de l’autel, elle prendrait feu, car elle verrait l’amour -divin. Il me semble que ceux qui offrent le sacrifice, ou qui y prennent -part, devraient méditer profondément sur la vérité profonde du mystère -trois fois saint, qu’il ne faut pas marcher au pas de course dans cette -contemplation, mais demeurer immobile, fixe, enfoncé, absorbé, abîmé. -Quoique les mystères du sacrement soient absolument ineffables, je vais -tâcher de présenter sept considérations qui doivent être méditées en -détail et une à une. - -Ce mystère est absolument nouveau, absolument admirable, absolument -supérieur à la raison. Il fut annoncé d’avance, comme nous le voyons -dans l’Ecriture; mais s’il est ancien quant à la figure, il est nouveau -quant à l’accomplissement, quant à la réalité. Il est certain que par la -vertu des paroles consécratrices, l’Homme-Dieu changea le pain et le vin -en son corps et en son sang; il est certain que le prêtre son ministre, -accomplit à l’autel, en vertu du pouvoir qu’il a reçu, le même acte de -puissance. - -Quand il prononce sur le pain et le vin les paroles de la consécration, -ces matières sont transubstantiées dans le vrai corps et le vrai sang de -l’Homme-Dieu. Il reste la couleur du pain et du vin, leur saveur, leur -apparence, leurs accidents; mais ces accidents ne portent pas sur le -corps de Jésus-Christ, ils portent sur eux-mêmes, la puissance divine -leur ayant donné des ordres supérieurs à leur nature. La couleur est -donc ici en elle-même, la saveur en elle-même, la blancheur en -elle-même: chaque qualité détachée de toute substance porte sur -elle-même. Voilà en vérité la grande innovation qu’a faite le bras de la -sagesse, armé de puissance et de bonté: le corps et le sang du Christ -poursuit dans ses élus, après la communion, la grande nouveauté, et -accomplit l’inconnu. - -Or, en face du sacrement, que nul ne s’étonne: avez-vous mesuré la -toute-puissance? Sur tant d’autels à la fois, en deçà et au delà de la -mer, ici et là, ailleurs encore! Oh! que personne, mes enfants, n’ait -l’audace de s’étonner, car il a dit lui-même: - -«Je vous suis incompréhensible; je suis Dieu, j’agis sans vous, et le -mot impossible n’a pas de sens pour moi. J’aurais pu vous faire capables -de comprendre; j’ai mieux aimé vous laisser le mérite de la foi: croyez -et ne doutez pas.» - -Secondement, le sacrement est souverainement aimable, et plein de vertu -pour allumer le feu. Ni la crainte ni l’intérêt ne l’a institué: il est -l’acte d’une force dont je ne sais pas le nom, à moins que ce ne soit un -amour sans mesure. Jésus-Christ l’a institué, parce que son amour -dépasse les paroles. Comme ses entrailles criaient vers nous, il s’est -jeté là tout entier, tout entier et pour toujours, jusqu’à la -consommation des siècles. Ce n’est pas seulement en mémoire de sa mort -qu’il institua l’Eucharistie; non, c’est pour rester tout entier avec -nous, tout entier et pour toujours. - -Si vous voulez pénétrer dans cet abîme et regarder devant vous, la -première condition est d’avoir de bons yeux. Pressentant au moment de la -Cène la séparation corporelle, vaincu par l’amour qui veut unir, il -s’est substitué lui-même, et a inventé un mode inouï d’unité. O amour -inextinguible! la présence de la mort lui était déjà présente, il voyait -venir sur lui l’agonie inénarrable; c’est alors qu’il se donne à nous, -qu’il invente un moyen de ne pas nous quitter; car ses délices sont -d’être avec les enfants des hommes! Quelle cruauté faudrait-il pour -contempler profondément cet amour, et ne pas aimer soi-même ce grand -ami, sur qui l’oubli n’eut prise ni dans la vie ni dans la mort, mais -qui a voulu se donner tout entier, avec toute sa grandeur, pour faire -l’unité? Je crois, en vérité, qu’il n’y a pas une âme au monde qui, si -elle pesait cet amour, ne fût pas attirée et transformée en lui. - -En troisième lieu, ce sacrement renferme des mystères de compassion: il -provoque l’âme. Jésus-Christ l’institua au milieu d’une douleur mortelle -et ineffable: il allait quitter ses disciples, la Vierge, sa chère mère. -C’était l’instant suprême, l’instant de la séparation, et il voyait -devant lui tous ceux qui allaient l’abandonner. Celui-ci allait le -trahir, celui-là le renier; il se donne à l’un et à l’autre. Ses frères -lui préparaient des douleurs inouïes, au milieu desquelles l’attendait -l’abandon; il pressentait la mort avec ses horreurs, les coups, les -injures, la croix, les clous, etc.; il allait suer le sang après la -Cène, suer le sang dans la prière, non pas quelques gouttes de sang, -mais des ruisseaux qui allaient couler à terre. - -Et cependant il n’eut pas de repos qu’il n’eût institué le mystère qui -le donne, et une des propriétés de ce mystère, c’est de renouveler -mystérieusement la mémoire de la Passion et du sang versé. «Toutes les -fois que vous ferez ceci, dit-il, faites-le en mémoire de moi.» -Dites-moi si vous connaissez une âme qui puisse voir ces douleurs sans -se transformer en elles: si elle existe, cette âme refuse la communion -du cœur. - -En quatrième lieu, ce sacrement est une montagne sans sommet; il a la -vertu de creuser l’abîme d’où l’humilité lance au ciel l’adoration la -moins indigne. Celui qui l’a institué, c’est l’Homme-Dieu, c’est le -Seigneur incréé. L’âme, dans sa contemplation, doit regarder à la fois -le sacrement dans la Personne qui l’a institué, et dans la substance -qu’il contient. Il contient le Dieu incréé, invisible, omnipotent, -omniscient, juste, très haut et miséricordieux, créateur du ciel et de -la terre, des choses visibles et des choses invisibles: et voilà le -sommet de la montagne. Sur une de ses crêtes intermédiaires, nous -rencontrons l’humanité de Jésus-Christ; humanité, divinité, deux -natures, une personne, union hypostatique! Quelquefois l’âme, dans la -vie présente, reçoit de l’humanité du Christ une joie plus intense que -de sa divinité, parce que l’âme, moins disproportionnée à la première -chose qu’à la seconde, a plus de capacité pour jouir de celle-là. L’âme, -qui est la forme du corps, jouit du Dieu incréé dans le Dieu fait homme. -O Jésus-Christ créateur! ô Jésus-Christ créature! ô vrai Dieu et vrai -homme! ô vraie chair! ô vrai sang! ô vrais membres d’un vrai corps! ô -union ineffable! ô rencontres d’immensités! ô Seigneur Adonaï! je vais -de votre humanité à votre divinité, de votre divinité à votre humanité; -je vais et je reviens. L’âme, dans sa contemplation, rencontre la -divinité ineffable, qui porte en soi les trésors de richesse et de -science. O trésors impérissables! ô divinité! c’est en toi que je puise -les délices nourrissantes, et tout ce que je dis, et tout ce que je ne -peux pas dire! Je vois l’âme très précieuse de Jésus, avec toutes les -vertus, tous les dons du Saint-Esprit, et l’oblation très sainte, très -sainte et sans tache. Je vois ce corps, le prix de notre rédemption; je -vois le sang où je puise le salut et la vie, et puis je vois ce que je -ne peux pas dire. Voici vraiment, sous ces voiles, Celui qu’adorent les -Dominations, devant qui tremblent les Esprits et les Puissances -redoutables! Oh! si nos yeux s’ouvraient comme leurs yeux, quels -prodiges feraient en nous, aux approchés du mystère, le respect et -l’humilité! Où est-il, où est-il, celui qui pourrait garder son orgueil -s’il contemplait ce que je contemple, et n’être pas terrassé dans son -cœur et dans son corps? - -Cinquièmement, ce sacrement possède une vertu de sublimité qui élève -l’âme vers les choses du ciel. La Trinité l’a institué pour se rattacher -ce qu’elle aime, pour arracher l’âme à elle-même et l’emporter à Dieu, -pour l’enlever aux créatures, pour l’unir à l’Essence incréée, pour la -faire mourir aux choses du péché et vivre selon l’Esprit dans la sphère -des choses divines. Sa bonté infinie et sainte l’a institué pour unir, -pour incorporer Dieu à l’homme, l’homme à Dieu; pour que réciproquement -l’un et l’autre se donnent l’hospitalité, pour qu’ils se portent l’un -l’autre, et que notre faiblesse ait ce qu’il faut pour la guérir. - -Si vous suivez par le regard d’une contemplation profonde ce mouvement -du Seigneur, qui s’incline du haut des cieux et vient vous prendre par -la main pour vous sauver de l’ennemi terrestre, il vous sera difficile -de ne pas être entraîné par lui. - -En sixième lieu, ce sacrement est d’une valeur suprême: il est le don -des dons et la grâce des grâces. Quand le Dieu tout-puissant et éternel -vient à nous avec toute la perfection de l’humanité trois fois sainte de -la divinité, il ne vient pas les mains vides. Pourvu que vous ayez fait -l’épreuve que demande l’Apôtre, et que vous ne soyez pas dans -l’intention de pécher, il vous fait remise des peines temporelles, vous -fortifie contre les tentations, restreint la puissance de vos ennemis, -et augmente vos mérites. C’est pourquoi je vous recommande à la fois, -dans la réception du sacrement de l’autel, la fréquence et le respect. -Saint Augustin dit quelque part, il est vrai: «Quant à la communion -quotidienne, je ne la blâme ni ne la loue». Mais lui-même dit ailleurs: -«Vivez de façon à communier tous les jours». Quelle était donc sa pensée -quand il a dit la première parole? Voyant que dans l’Eglise les bons -sont mêlés aux mauvais, il n’a pas blâmé la communion quotidienne, dans -la crainte d’en écarter les bons, et s’il a dit qu’il ne la louait pas, -c’était uniquement dans la crainte d’autoriser les mauvais. - -Les autres bienfaits du sacrement dignement reçu sont absolument -au-dessus des paroles. Il est impossible de mesurer l’océan de grâces -qu’apporte avec elle une seule communion, si l’homme n’oppose pas de -résistance. - -Enfin, ce sacrement est le sacrement des louanges, digne d’admiration au -delà des mots et des pensées. Toute bonté, toute beauté, toute sainteté, -sont en lui. - -Il renferme le souverain Bien incréé et le souverain Bien créé, -l’essence divine et l’humanité de Jésus-Christ. Pourquoi la louange de -la terre n’est-elle pas comme celle des cieux, superbe, ininterrompue? -Les anges chantent l’éternel _Sanctus_, et leur chant ne s’arrête pas: -les saints et les bienheureux voient et sentent le sacrement sublime. -Enveloppés dans le sacrifice de louanges comme dans les plis d’un -manteau de gloire, ils vivent dans l’Essence infinie qui fait leur -béatitude. Toujours en présence du souverain Bien, du Dieu incréé et du -Dieu incarné, ils le reconnaissent et l’adorent dans le sacrement de -l’autel. Ils reçoivent de notre sacrement une nouvelle douceur, une -nouvelle joie, une nouvelle puissance d’adorer, qui tient à -l’universelle harmonie, à l’universelle communion. Ils communient à la -fois à la tête et aux membres du corps mystique. Ils voient, sentent et -savent que le mystère très haut est une des joies de Jésus-Christ, une -des manifestations de sa bonté, une des complaisances de son amour -unitif. - -C’est pourquoi les anges et les saints jouissent du mystère qui leur -ouvre une source de louange; ils partagent la complaisance de -Jésus-Christ; ils jouissent de ses délices. Les bienheureux de l’Eglise -triomphante voient avec des transports de joie les grâces qui coulent -sur l’Eglise militante par le canal du sacrement de l’autel. Que le ciel -et la terre se répondent, que toute lèvre s’ouvre pour la même -adoration! - -Quand l’homme approche de l’Eucharistie, je l’engage à se demander quel -est celui qui approche, quel est Celui vers qui il approche, comment il -approche, pourquoi il approche. Il approche d’un Bien qui est le -souverain Bien et la cause de tout bien, le Bien unique, sans lequel -rien ne participe à sa bonté. C’est le Bien suffisant et remplissant, -qui rassasie de grâce et de gloire les saints et les esprits, les âmes -et les corps. Il s’approche pour recevoir le Dieu incarné, le souverain -Bien, qui, dans la créature, rassasie, surpasse et glorifie; qui, en -dehors des créatures, se déploie sans borne et sans mesure; souverain -Bien que la créature ne peut ni connaître ni posséder que dans la mesure -où il se livre pour être connu et possédé, et il se livre dans la mesure -ou chaque créature est capable de lui. - -Chaque créature, suivant la quantité d’être qu’elle a reçue de l’essence -infinie, est plus ou moins capable de Celui qui est l’Etre et qui est la -source de l’Etre, et qui est supersubstantiel. Il s’approche du Bien, -hors duquel il n’y a pas de bien. O souverain Bien! ô Bien non -considéré, non connu, non aimé, trouvé par ceux-là seuls qui donnent -tout pour avoir tout! O mon Dieu! si l’homme regarde la bouchée de pain -qu’il va manger, comment fait-il pour ne pas considérer, dans le plus -profond recueillement de son âme et de son corps, cet Eternel, cet -Infini, qui va devenir pour lui, suivant ses dispositions intimes, ou la -mort, ou la vie? Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, si -vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Oh! -approchez donc d’un tel Bien et d’une telle table avec un grand -tremblement resplendissant d’amour! Allez dans votre blancheur, allez -dans votre splendeur; car vous allez au Dieu de toute beauté, au Dieu de -gloire, qui est la sainteté par excellence, la félicité, la béatitude et -l’altitude, la noblesse, l’éternelle joie de l’amour sans mensonge: -allez donner et recevoir l’hospitalité trois fois sainte; allez, dans la -blancheur de votre pureté, pour être purifié; allez dans la force de -votre vie, pour être vivifié; allez, dans l’éclat de votre justice, pour -être justifié; portez à l’autel l’intimité de l’union divine pour -recevoir l’unité plus intime, pour être incorporés à Celui qui vous -attend. - -O Dieu incréé, et doucement incarné, l’homme a mangé votre chair, il a -bu votre sang: qu’il ne fasse plus qu’un avec vous dans les siècles des -siècles. _Amen_. - - - - -SOIXANTE-HUITIÈME CHAPITRE - -L’INCARNATION - - -Voici la dernière lettre que nous écrivit, avant sa maladie mortelle, -notre mère Angèle de Foligno; voici les dernières lignes que sa main a -tracées. Elle nous avait prévenus elle-même: «Mes enfants, avait dit -notre mère, voici ma dernière lettre.» Car elle connut longtemps -d’avance le bienheureux moment où elle, passerait du temps à l’éternité. - -A la nouvelle terrible qu’Angèle parlait pour la dernière fois, celui -qui tenait la plume pour avoir le courage d’écrire, eut besoin d’être -forcé par elle. - -Avant de dicter, elle poussa un grand cri: - -«O mon Dieu! faites-moi digne de connaître quelque chose du mystère de -la hauteur, quelque chose de cette incarnation, que vous avez faite, de -cette incarnation, principe et source du salut. O incarnation ineffable! -c’est elle qui apporte à l’homme, avec le rassasiement de l’amour, la -certitude du salut. Cette charité est au-dessus des paroles; mais -au-dessus d’elle il n’y a rien: le Verbe s’est fait chair, afin de me -faire Dieu! O secret des entrailles de Dieu! Vous vous êtes anéanti et -dépouillé pour faire de moi quelque chose; vous avez pris l’habit du -dernier des esclaves pour me donner le manteau d’un roi et d’un Dieu! -Et, prenant la forme de l’esclave, vous n’avez rien diminué de votre -substance, vous n’avez fait tort de rien à votre divinité. Mais l’abîme -de votre humilité m’ouvre les entrailles et m’arrache les cris: «O -incompréhensible, fait compréhensible à cause de moi! O incréé, vous -voilà créé! O inaccessible aux esprits et aux corps, vous voilà, par un -prodige de puissance, vous voilà palpable aux pensées et aux doigts! O -Seigneur, touchez mes yeux, pour que je voie la profondeur et la hauteur -de la charité que vous nous avez communiquée dans cette incarnation! O -heureuse faute! non pas heureuse en elle-même, mais par la vertu de la -miséricorde divine. Heureuse faute qui a découvert les profondeurs -sacrées et cachées des abîmes de l’amour! En vérité une charité plus -haute ne peut pas être conçue. O Très-Haut, faites mon intelligence -capable de votre charité très haute et ineffable! - -«Seigneur, j’aperçois cinq mystères. Agrandissez mon intelligence, car -la capacité manque. Voici le mystère de l’Incarnation. Voici le mystère -de la science, de l’exemple, de la pénitence et de la douleur. Voici la -mort terrible, soufferte pour nous! Voici la gloire de la Résurrection. -Voici la sublimité de l’Ascension. Incarnation! ô amour ineffable! amour -sublime et transformé. Soyez béni, Seigneur, qui me faites comprendre -que vous êtes né pour moi. Oh! quelle gloire, quelle gloire de voir et -de sentir, comme je le crois, comme je le sens, que vous êtes né pour -moi! Sentir cela en vérité, voilà la délectation, voilà la joie des -joies! La même certitude que nous tirons de l’Incarnation, nous la -tirons aussi de la Nativité, car il est né pour faire l’œuvre qui a -déterminé son incarnation. O Admirable, que vos miséricordes sont -miséricordieuses! Vous nous avez enseigné l’esprit de vie: car votre -pauvreté, vos douleurs, vos opprobres sont des documents, des leçons et -des livres. Votre naissance, votre vie et votre mort parlent le même -langage. - -«Le mystère de sa mort met devant nos yeux, avec notre rédemption, le -but de la naissance de Jésus; cinq considérations me frappent en ce -moment dans cette mort. D’abord la déclaration et l’accomplissement de -notre salut. Puis la force et le triomphe. Puis la manifestation de -l’amour divin dans sa plénitude et sa surabondance. Puis la vérité très -haute, très cordiale et très profonde dont il nous a rassasiés; car nous -avons vu dans ce miroir sous quel aspect le Père nous a présenté le -Fils. Enfin nous avons vu comment le Fils nous a manifesté le Père. -Cette manifestation fut l’obéissance qu’il a gardée jusqu’à la mort et -jusqu’à la mort de la croix; par elle il a répondu pour tout le genre -humain. O Dieu incréé, faites-moi digne de connaître la profondeur de -cet amour et l’abîme de cette miséricorde Faites-moi digne de comprendre -cette charité ineffable, dont la communication nous a été faite quand le -Père nous a manifesté Jésus-Christ comme son Fils, quand le Fils nous a -manifesté son Père comme notre Père? O admirable amour! éternelle joie -de mon âme! O amour, c’est en vous qu’est toute saveur, toute suavité, -toute délectation, et la contemplation qui arrache l’âme au monde d’en -bas, qui lui donne le repos et la paix, la transporte plus haut -qu’elle-même, et elle se dresse sur elle-même. - -«Dans la résurrection, j’aperçois deux points de vue: d’abord la ferme -espérance de la nôtre puisée dans celle de Jésus-Christ. Puis la -connaissance de la résurrection spirituelle, qui est donnée par la -grâce, quand d’un infirme elle fait un fort, quand d’un mort elle fait -un vivant. - -«Mystère de la hauteur, inénarrable, inconnu et ineffable, perfection de -la perfection! O Dieu éternel, donnez-moi des yeux pour voir, pour voir, -pour sonder. La plénitude du salut est dans votre ascension, Seigneur. -Faites-moi capable de l’abîme, pour que j’y plonge et que je regarde! O -Jésus-Christ, c’est par l’ascension que vous nous avez mis en possession -de votre Père et du nôtre! Il faut une perpétuelle oraison pour lire -dans le livre des cinq mystères. Charité de la création! charité de la -rédemption! Seigneur, faites-moi capable de sonder la charité d’en haut. -O Incompréhensible! donnez-moi l’intelligence de l’amour sans prix, de -l’amour inestimable, pour que je voie dans vos entrailles la flamme qui -les dévore! Car de toute éternité vous avez appelé le genre humain à la -vision de vous-même. Et vous, ô Très-Haut, vous avez daigné désirer la -vision de nous-même. Oh! que je voie donc mon péché! que j’évite donc -les châtiments épouvantables dont vous avez menacé ceux que le bienfait -sans mesure et le mystère sans parole trouvent ingrats sur la terre!» - - - - -SOIXANTE-NEUVIÈME CHAPITRE - -PRIÈRE - - -Ensuite elle parla de sept dons, de sept bienfaits en particulier, et -voici en quels termes: - -«O très doux Seigneur, parmi la multitude innombrable de vos dons, -faites-moi capable d’en comprendre sept. D’abord la création -mystérieuse. Puis l’élection admirable qui nous donne rendez-vous dans -la gloire. Puis le don de Jésus-Christ, qui naquit et mourut pour nous -donner la vie. Puis le don très haut de la raison. Car, au lieu de créer -une femme, vous auriez pu créer une bête. Oraison admirable! c’est par -elle que je vous connais, par elle que je connais mes péchés; par elle -que, votre grâce aidant, je résiste à la tentation. O Incompréhensible! -vos mains ont fait un chef-d’œuvre. Vous nous avez créés à votre image -et ressemblance; puis vous nous avez revêtus de votre lumière, comme -d’un manteau. Puis vous nous avez donné l’intelligence. Faites-moi -capable de comprendre la grandeur de cette intelligence, grâce à -laquelle mes lèvres peuvent vous appeler mon Dieu! Puis vous m’avez -donné la sagesse. O Seigneur, faites-moi savourer cet amour qui m’a -donné la sagesse, la sagesse, la joie des joies, par laquelle en vérité -je goûte Dieu; je le sens, je le goûte. Le septième don est l’amour. O -Essence pure! Faites-moi comprendre l’amour, puisque les anges n’ont pas -d’autre bonheur que de voir Celui qu’ils aiment et d’aimer Celui qu’ils -contemplent! O don qui est au-dessus de tout don, puisque l’amour c’est -vous! - -«O souverain Bien, qui nous avez fait capables de connaître et d’aimer -l’amour, tous ceux qui arrivent devant votre face sont jugés d’après les -lois de l’amour. L’amour est la seule puissance qui conduise les -contemplateurs à la contemplation. O Admirable, que vos œuvres sont -admirables dans vos enfants! O souverain Bien! Bonté incompréhensible et -charité très ardente! O Divinité, vous avez daigné nous substantifier au -milieu de votre substance[8]! - - [8] Ceci se rapporte à l’Eucharistie. (_Note de l’Editeur écrite en - latin._) - -«Au milieu de votre substance! Prodige des prodiges, admirable au-dessus -des prodiges! O mystère des mystères! Mystère de la substance, à votre -approche, l’entendement créé tombe en défaillance. Mais avec la grâce et -la lumière divine, nous sentons ce que nous ne comprenons pas, _nous -goûtons la substance_, et elle est le gage de ceux qui vivent dans le -désert, dans le désert en esprit, dans le désert en vérité, et tous les -chœurs des anges sont occupés de cette merveille; et que tous les hommes -du désert soient occupés de la même occupation, que tous les hommes du -désert contemplent la même contemplation, et c’est alors qu’ils -deviendront véritablement les hommes du désert, et la main de la -puissance les séparera des créatures, et leur conversation est dans les -cieux. Gloire à Dieu. _Amen_.» - - - - -SOIXANTE-DIXIÈME CHAPITRE ET DERNIER - -LE TESTAMENT ET LA MORT - - -Quand notre mère Angèle se sentit près de la mort, Angèle qui, sur -terre, vécut loin de la terre, elle fit son testament, et enseigna pour -la dernière fois ses fils, et leur dit: - -«Mes chers enfants, je vous parle pour l’amour de Dieu, suivant la -promesse que j’ai faite: je ne veux rien emporter avec moi, rien vous -cacher, qui puisse vous être utile. Car Dieu a dit à l’âme: «Tout ce qui -est à moi est à toi». Par quelle vertu peut-il se faire que tout ce qui -est à Lui soit à nous; je vous le dis, en vérité, c’est la charité qui -fait cela. Les paroles que je vais prononcer ne sont pas de moi, elles -sont de Dieu. - -«Car il a plu au Seigneur de me donner l’amour et la sollicitude de tous -ses fils et de toutes ses filles, de tout ce qui respire sur le globe, -en deçà et au delà de la mer. Je les ai gardés comme j’ai pu, et j’ai -souffert pour eux les douleurs que personne ne sait. O mon Dieu, je les -remets aujourd’hui entre vos mains, vous suppliant par votre ineffable -charité de les préserver de tout mal, et de les affermir dans tout bien, -dans l’amour de la pauvreté, du mépris et de la douleur, de transformer -leur vie en votre vie, et de les introduire dans la perfection dont vos -paroles et vos actions nous ont donné le modèle quand vous viviez dans -la vie humaine. - -«O mes fils chéris, écoutez la parole suprême, la parole et la prière de -l’adieu. Voici cette parole: «Mes enfants, soyez humbles! mes enfants, -soyez doux!» Je ne parle pas de l’acte extérieur; je parle des -profondeurs du cœur; mes enfants, soyez doux dans le fond. Soyez en -vérité les disciples de Celui qui a dit: «Apprenez de moi que je suis -doux et humble de cœur.» Ne vous inquiétez ni des honneurs ni des -dignités. O mes enfants, soyez petits pour que le Christ vous exalte -dans sa perfection et dans la vôtre. Soyez humbles, et que votre néant -soit immobile devant vos yeux. Les dignités qui enflent l’âme sont -vanités qu’il faut maudire. Fuyez-les! car elles sont dangereuses; mais -écoutez! écoutez! elles sont moins dangereuses que les vanités -spirituelles. Montrer qu’on sait parler de Dieu, comprendre l’Ecriture, -accomplir des prodiges, faire parade de son cœur abîmé dans le divin, -voilà vanité des vanités, et les vanités temporelles sont après cette -vanité suprême de petits défauts vite corrigés. Oh! comptez-vous pour -rien! O Rien inconnu! ô Rien inconnu! En vérité l’âme ne peut avoir une -science plus profonde ni une vision plus haute que de voir son Rien et -de s’y tenir. - -«O mes enfants, efforcez-vous d’avoir la charité sans laquelle le salut -n’est pas, ni le mérite. O mes chers enfants, et mes pères, et mes -frères, aimez-vous les uns les autres! Voilà la condition de l’héritage -promis; et que votre amour ne soit pas borné à vous, qu’il embrasse -toutes les nations. Je vous le dis, mon âme a plus reçu de Dieu, quand -j’ai pleuré et souffert pour les péchés des autres plus que pour les -miens. Le monde rirait, si je disais que j’ai pleuré les péchés des -autres plus que les miens, car cela n’est pas naturel. Mais la charité -n’est pas née du monde. O mes enfants, aimez et ne jugez pas; et si vous -voyez un homme pécher mortellement, ayez horreur du péché, mais ne jugez -pas l’homme, et ne méprisez personne; car vous ne savez pas les -jugements de Dieu. Beaucoup semblent damnés qui sont sauvés devant Dieu. -Beaucoup semblent sauvés qui sont damnés devant Dieu. Je puis vous dire -que, parmi ceux que vous méprisez, il en est à qui je crois que Dieu -tendra la main. - -«Je ne vous laisse pas d’autre testament: Aimez-vous les uns les autres, -et que votre humilité soit profonde. Je vous laisse tout ce que je -possède, tout ce que je tiens de Jésus-Christ, la pauvreté, l’opprobre -et la douleur, en un mot la vie de l’Homme-Dieu. Ceux qui accepteront -mon héritage seront mes enfants; car ce sont les enfants de Dieu, et la -vie éternelle les attend.» - -Elle fit silence, puis imposa la main sur chaque tête, et dit: «Soyez -bénis, mes enfants, par le Seigneur et par moi. Soyez bénis, vous qui -êtes présents, soyez bénis, vous qui êtes absents. Suivant l’ordre du -Seigneur, je donne aux présents et aux absents ma bénédiction pour -l’éternité, et que Jésus-Christ vous la donne en même temps; soyez bénis -par la main qui a été élevée sur la croix.» - -Angèle, brisée par la mort qui venait, et plus profondément absorbée -qu’à l’ordinaire dans l’abîme sans fond de la Divinité, ne prononça que -quelques paroles interrompues et rares. Ces paroles, nous qui étions là, -nous avons essayé de les recueillir. Les voici à peu près. - -Elle mourut vers le temps de Noël, vers la dernière heure: «Le Verbe -s’est fait chair», dit-elle. Puis après un long silence, comme une -personne qui revient d’un long voyage: - -«Oh! toute créature est en défaut, l’intelligence des anges ne suffit -pas.» - -Quelqu’un lui demanda: «Pourquoi toute créature est-elle en défaut? -Pourquoi l’intelligence des anges ne suffit-elle pas?» - -Angèle répondit: «Pour comprendre.» - -Et puis plus tard: «Oh! en vérité, voici mon Dieu qui fait ce qu’il a -dit. Jésus-Christ me présente au Père.» Un instant auparavant elle -venait de dire: «Vous savez que pendant la tempête Jésus-Christ était -dans le navire? En vérité, il est ainsi dans l’âme quand il permet les -tentations, quand il semble dormir. Et il ne met fin aux tentations et -aux tempêtes que quand tout l’homme est broyé. Telle est sa conduite -vis-à-vis de ses enfants véritables.» - -Puis dans un autre moment: - -«O mes enfants, je vous dirais quelques paroles, si j’étais certaine de -n’être pas trompée.» - -Elle pensait à la certitude actuelle de sa mort, et craignait de la voir -encore retarder. Angèle désirait. - -Elle ajouta: - -«Je vous parle, mes enfants, uniquement pour vous engager à poursuivre -ce que je n’ai pas poursuivi.» - -Et un instant après: - -«Mon âme a été lavée et purifiée dans le sang du Christ, qui était chaud -comme au moment de sa mort. Et il fut dit à mon âme: - -«Voici le purificateur.» Et mon âme répondit: «O mon Dieu, serai-je -trompée?» Et il me répondit: «Non.» - -Puis elle ajouta: - -«Jésus-Christ, Fils de Dieu, m’a présentée au Père, et j’ai entendu ces -paroles: - -«O mon épouse et mon amour! O celle que j’ai aimée en vérité, je ne veux -pas que tu viennes à moi chargée de douleurs, mais parée de la joie -inénarrable. Que la reine revête le manteau royal, puisque voici le jour -de ses noces!» - -«Et on me montra un manteau, semblable au cadeau de noces, gage d’un -long et grand amour; il n’était ni de pourpre ni d’écarlate, mais de -lumière et capable de vêtir une âme. - -«Et alors Dieu me montra son Verbe, de sorte que maintenant je sais ce -que c’est que le Verbe, je sais ce que c’est que de proférer le Verbe, -le Verbe qui voulut être incarné pour moi. Et le Verbe passa par moi, me -toucha, m’embrassa et me dit: «Venez, ma bien-aimée, que je n’ai pas -aimée d’un amour trompeur. Venez: car dans la joie tous les saints vous -attendent.» - -«Et il ajouta: «Je ne vous confierai ni aux anges, ni aux saints; je -viendrai en personne, et je vous enlèverai moi-même. Vous êtes telle -qu’il faut pour paraître devant la Majesté.» - -La veille de sa mort, elle disait à chaque instant: «Père, je remets mon -âme et mon esprit dans vos mains.» - -Une fois elle ajouta: - -«Je viens d’entendre cette réponse: «Ce qui fut imprimé pendant ta vie -sur ton cœur, il est impossible que tu ne possèdes pas cela dans ta -mort.» - ---Et nous! Vous voulez donc, mère, partir et nous quitter?» - -Mais elle: - -«Je vous l’ai caché; mais je ne vous le cache plus, mes enfants, je vais -mourir.» - -Le même jour toute douleur cessa. Les souffrances, depuis quelques -jours, étaient nombreuses et horribles. - -Mais le corps entra dans un repos profond, et l’âme dans un océan de -délices, et Angèle semblait goûter d’avance la joie promise. - -Quelqu’un lui demanda s’il en était ainsi: - -«Oui», répondit-elle. - -Dans cette paix du corps, dans cette joie de l’esprit, Angèle demeura le -samedi soir, entourée des frères, qui lui montraient l’office du jour. - -Ce jour-là même, octave de la fête des saints innocents, à la dernière -heure de la soirée, comme quelqu’un qui s’endort d’un sommeil léger, -Angèle, notre mère, s’endormit dans la paix. - -Dégagée des liens de la chair, son âme très pure, absorbée dans l’abîme -de la Divinité insondable, reçut des mains de son Epoux, pour régner -éternellement avec lui, la robe d’innocence et d’immortalité. - -Par la vertu de la croix, par les mérites de la Vierge, par -l’intercession de notre mère Angèle, que le Seigneur Jésus-Christ nous -conduise là où elle est. _Amen_. - -La servante de Jésus-Christ, Angèle de Foligno, sauvée du naufrage de ce -monde, s’envola vers les joies célestes, depuis longtemps promises à ses -désirs, l’an 1309 de l’ère chrétienne, dans les premiers jours de -janvier, sous le pontificat du pape Clément V. - - * * * * * - -Ejus corpus Fulginei in Ecclesiâ sancti Francisci Patrum Minorum -honorifice tumulatum, ibique miraculis coruscans, summâ fidelium -religione colitur. - - -ORAISON - -Deus, dulcedo cordium et lumen Beatorum, qui B. Angelam famulam tuam -mirâ rerum cœlestium contemplatione recreasti; concede ut, ipsius mentis -et intercessione, ita te cognoscamus in terris, ut in revelatione -sempiternæ gloriæ tuae gaudere mereamur in cœlis. - -(_Extrait du _Bréviaire romain_ à l’usage des Frères Mineurs._) - - -FIN - - - - -APPENDICE DES VISIONS ET INSTRUCTIONS DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE -FOLIGNO - -Rencontre de Sainte Angèle de Foligno et d’Ubertin de Casale - - -Ubertin de Casale, dans un essai autobiographique, sorte de préface à -son _Arbor vitæ_[9], a signalé le rôle de sainte Angèle de Foligno près -de lui. Il la rencontra dans la vingt-cinquième année de sa vie -religieuse, c’est-à-dire en 1298, comme il ressort de la discussion des -dates, donnée par le P. Frédégand Callaey[10], dont nous reproduisons ou -résumons les renseignements. - - [9] _Arbor vitæ crucifixæ Jesu_. Prologue. I. Venise 1485. - - [10] _L’Idéalisme franciscain spirituel au XIVe siècle. Etude sur - Ubertin de Casale par Frédégand Callaey O. M. Cap._ Université de - Louvain, 1911, Recueil de travaux publiés par les membres des - conférences d’histoire et de philologie, 28e fascicule. (XXVIII, 280 - pp., prix 5 fr.) - -Ubertin entra dans l’ordre des Mineurs en 1273, et revêtit sans doute la -bure franciscaine dans un couvent de la custodie de Montferrat, ou tout -au moins de la province de Gênes dont relevait Casale. Les contemporains -l’appellent plusieurs fois Ubertin de Gênes. Pendant quatorze années, -nous raconte-t-il, il se livra avec ferveur à la vie spirituelle et -tendit à la perfection, malgré les tentations de l’esprit malin, et de -la vaine science. - -Envoyé par ses supérieurs à Florence pour y continuer ses études vers -1285, il visita en pèlerin les sanctuaires de Rome, puis il s’achemina -vers l’Ombrie. Dans ses relations avec Jean de Parme à Greccio, l’ancien -général de l’ordre le prévint contre le relâchement, l’initia aux -prophéties qui avaient cours, et lui fit entrevoir la rénovation -spirituelle de la chrétienté. Il vit aussi, à Cortone, Marguerite la -Sainte pénitente, dont le fils était là au couvent des Franciscains. - -Pendant quatre années à Florence il se livra à des études et au -ministère. Ses directeurs d’âme y achevèrent «l’œuvre commencée dans les -cloîtres de Gênes, serres chaudes de la vie mystique, continuée à -l’ermitage de Greccio et à Cortone, aux pieds de l’austère patriarche -Joachimite, et de la Madeleine de Toscane» (p. 11). - -Ces âmes, en qui bouillonnait l’esprit du Christ, nous dit-il, étaient -le bienheureux Pierre de Sienne, un tertiaire, marchand de peignes, le -pettinagno, dont Dante a loué les «_sante orazioni_» au 13e chant du -Purgatoire;--la pieuse vierge Cécile;--et plus encore Pierre de Jean -Olivi, qui, vers, 1287, arrivait de Montpellier comme lecteur, mais -aussi «vénéré comme un confesseur de la foi par ses partisans. Sa -sainteté et son savoir théologique en faisaient l’oracle des -Franciscains spirituels.» - -Il ne semble pas sans vraisemblance d’affirmer que Dante, alors âgé de -22 à 24 ans, connut Ubertin: ses prédications le signalaient, ils -avaient un ami commun, _Pier Pettinagno_, et l’arrivée d’un maître en -théologie tel qu’Olivi faisait du couvent de Santa-Croce un centre -intellectuel très apprécié. - -Ubertin quitta Florence en 1289 pour se rendre à Paris et s’y préparer -au professorat. Là, semble-t-il, s’il faut en croire les reproches amers -qu’il s’adresse, sa conduite ne fut pas toujours exemplaire, et il abusa -de sa situation privilégiée pour se relâcher de sa ferveur. Mais il est -impossible de déterminer à quel point il se laissa entraîner aux abus, -que Jacopone de Todi a poursuivis de sa verve railleuse. Alvarez Pelayo -pousse au noir jusqu’à dire que certains maîtres, par leur négligence -des règles et de la pauvreté, deviennent les premiers destructeurs de -l’ordre: «_Nam veraciter aliqui magistri et lectores primi et præcipui -regulæ prævaricatores et ordinis destructores._»[11] - - [11] Alvarus Pelajius. _De Planctu Ecclesiæ_. liv. II, art. 66 (cité - dans Callaey, p. 18). - -Il ne fallut rien de moins à en croire Ubertin, qu’une apparition -terrifiante du Christ courroucé pour le faire rentrer en lui-même. Mais -il reçut aussi la grâce de rencontrer la bienheureuse Angèle qui le -remit sur le bon chemin; et on sent à le lire toute la reconnaissance du -converti: - -«Dieu me l’a fait connaître d’une façon merveilleuse que je passe sous -silence. Il lui révéla les plus secrets replis de mon cœur; pas de -doute, ce fut Lui qui me parla par sa bouche. Elle me restitua au -centuple les dons de jadis, que ma méchanceté m’avait fait perdre, à ce -point que dès lors je ne fus plus le même homme qu’auparavant. Mon -esprit fut renouvelé au contact des splendeurs de la vérité qu’elle -m’exposa; ma tiédeur d’âme, mon infirmité corporelle disparurent. Tout -homme au jugement sain qui m’avait connu avant ma rencontre avec la -bienheureuse, ne pouvait douter que l’esprit du Christ ne fût à nouveau -engendré en moi. Que les détracteurs qui s’en prennent à la vie -irréprochable de cette âme très sainte qu’est Angèle et mettent en doute -les conversions multiples opérées par sa parole et ses exemples le -veuillent ou non, Dieu l’a constituée mère de belle dilection, de -crainte salutaire, de grandeur d’âme et de haute espérance à l’égard -d’une multitude de fils spirituels. Tous les biens leur sont venus avec -elle; sa main a répandu abondamment sur eux le trésor de la vertu, même -sur ses nombreux enfants qui menaient d’abord une vie déréglée[12]». - - [12] _Arbor Vitæ_, 1, cité Callaey, p. 20. - -Les Bollandistes qui citent dans leurs _Acta Sanctorum_ l’éloge d’Angèle -fait par Ubertin (le 4 janvier, p. 234. Anvers 1643), soulignent ce -grand témoignage rendu à la bienheureuse par le premier écrivain qui -l’ait célébrée. _Magnum sancti et a Deo illuminati scriptoris de Angela -testimonium._ - -Après avoir rappelé ces termes enthousiastes du converti, au souvenir -d’un bon ange qui l’arracha aux jouissances égoïstes d’une vie -immortifiée, le récent historien d’Ubertin de Casale constate les effets -durables de cette intervention: «Il faut bien croire, écrit-il, que la -veuve de Foligno exerça sur lui un ascendant considérable: car le -changement de vie opéré en lui semble avoir été sérieux. Désormais il -s’oriente _définitivement_ vers le rigorisme des Franciscains -spirituels. Sans doute ses regards se tenaient dirigés vers ce -mouvement, ses préférences allaient à lui dès ses premières années de -profession religieuse. Mais il l’a perdu de vue quelquefois, emporté par -les distractions au milieu desquelles il a vécu assez longtemps. Durant, -ses années d’études à Florence et son séjour à Paris, le parti de la -communauté n’eut qu’à se féliciter de lui. Au concile de Vienne, Ubertin -témoigna qu’il fut choyé par lui aussi longtemps qu’il ne le contredit -pas. - -Seulement une voix, persistante comme le remords, vient l’arracher à -plusieurs reprises aux douceurs de la vie mitigée. A chaque chute une -main secourable se tend vers lui, le relève et lui montre l’idéal -obscurci par la poussière du chemin. Fait touchant, à côté du maître -spirituel qui enrichit son intelligence de la science surnaturelle, il -rencontre toujours une femme pieuse qui scrute son cœur et le pétrit de -ses mains de fée. A peine sorti de l’ermitage de Greccio, il s’achemina -vers la cellule de Marguerite de Cortone. A Florence la clairvoyante -Cécile complète l’œuvre de rénovation accomplie en lui par Pierre -Pettinagno et Pierre de Jean Olivi. A son retour de Paris, à peine -revenu de la frayeur que lui a causée son terrible rêve, la bienheureuse -Angèle est là qui le réconforte avec une tendresse toute maternelle, et -l’affermit, pour de bon cette fois, dans la voie étroite de la -spiritualité franciscaine. Car dès maintenant son plan de vie est -définitivement tracé: Ubertin est acquis tout entier au groupe rigoriste -qui se réclame des premiers compagnons de saint François, et compte -parmi ses membres les plus illustres Jean de Parme, Olivi, et Conrad -d’Offida. C’est d’eux qu’il s’inspire désormais. Mais son tempérament -fougueux, qui ne s’accommode que des extrêmes, le poussera bien souvent -à exagérer leurs tendances.» (p. 22). - -Bref, en 1298, à son retour de Paris, la carrière d’Ubertin, alors âgé -de 39 ans, est définitivement tracée. Après bien des tergiversations son -parti est pris; «les écarts dont il s’est rendu coupable durant son long -séjour dans la ville universitaire, semblent lui avoir inspiré un -profond dégoût de la vie mitigée. _A la voix d’Angèle de Foligno, il -s’élance avec toute l’impétuosité de son caractère sur les traces de -saint François et de ses premiers compagnons._» (p. 25). - -Les lecteurs du P. Callaey pourront le suivre dans sa carrière. Qu’il -nous suffise d’avoir rappelé, par des résumés ou des citations, ces -indications qui complètent les prologues du frère Arnaud et les -révélations personnelles de la bienheureuse. - -Jules PACHEU. - - - - -TABLE - - - Avertissement de la 6e édition, par Georges Goyau 5 - Préface du traducteur Ernest Hello 8 - Prologue du frère Arnaud 21 - Deuxième prologue du frère Arnaud 24 - Ier Pas.--Angèle prend connaissance de ses péchés 37 - IIe Pas.--La Confession 37 - IIIe Pas.--La Satisfaction 38 - IVe Pas.--Considération de la Miséricorde 39 - Ve Pas.--Connaissance profonde d’elle-même 39 - VIe Pas.--Elle se reconnaît coupable envers toutes les créatures 40 - VIIe Pas.--Vue de la Croix 41 - VIIIe Pas.--Connaissance de Jésus-Christ 41 - IXe Pas.--La voix de la Croix 42 - Xe Pas.--Larmes 43 - XIe Pas.--Pénitence 45 - XIIe Pas.--La Passion 46 - XIIIe Pas.--Le Cœur 46 - XIVe Pas.--Agrandissement de la connaissance 46 - XVe Pas.--Marie et Jean 48 - XVIe Pas.--L’Oraison Dominicale 49 - XVIIe Pas.--L’Espérance 50 - XVIIIe Pas.--Le sentiment de Dieu 53 - XIXe Chapitre.--Tentations et Douleurs 53 - XXe Chap.--Pèlerinage 66 - XXIe Chap.--La Beauté 78 - XXIIe Chap.--La Puissance 80 - XXIIIe Chap.--La Sagesse 83 - XXIVe Chap.--La Justice 85 - XXVe Chap.--L’Amour 89 - XXVIe Chap.--La grande Ténèbre 94 - XXVIIe Chap.--L’Ineffable 100 - XXVIIIe Chap.--La Certitude 110 - XXIXe Chap.--L’Onction 112 - XXXe Chap.--Jésus-Christ 119 - XXXIe Chap.--Le Calvaire 123 - XXXIIe Chap.--Les Clous 126 - XXXIIIe Chap.--L’Amour vrai et l’Amour menteur 128 - XXXIVe Chap.--La Croix et la Bénédiction 132 - XXXVe Chap.--Les voies de la Délivrance 136 - XXXVIe Chap.--La Joie 145 - XXXVIIe Chap.--Les Trônes 148 - XXXVIIIe Chap.--Les Anges 150 - XXXIXe Chap.--Marie 152 - XLe Chap.--Plénitude 154 - XLIe Chap.--L’Autel des Anges 156 - XLIIe Chap.--Douze ans 158 - XLIIIe Chap.--Splendeur 160 - XLIVe Chap.--La prière à la Sainte Vierge 162 - XLVe Chap.--Le 2 février 164 - XLVIe Chap.--L’Embrassement 166 - XLVIIe Chap.--Les Degrés 169 - XLVIIIe Chap.--La Lumière 172 - XLIXe Chap.--Les Morts 173 - Le Chap.--L’Invitation 176 - LIe Chap.--La Menace 185 - LIIe Chap.--Les Signes 189 - LIIIe Chap.--L’Hospitalité 195 - LIVe Chap.--Les Illusions 198 - LVe Chap.--La Pauvreté d’esprit 201 - LVIe Chap.--L’Extase 204 - LVIIe Chap.--Connaissance de Dieu et de soi 207 - LVIIIe Chap.--Le livre de vie 221 - LIXe Chap.--Première Compagne de Jésus-Christ.--La Pauvreté 228 - LXe Chap.--Deuxième Compagne de Jésus-Christ--L’Abnégation 233 - LXIe Chap.--Troisième Compagne de Jésus-Christ.--La Douleur 239 - LXIIe Chap.--L’Oraison 264 - LXIIIe Chap.--L’Humilité 275 - LXIVe Chap.--La Charité 284 - LXVe Chap.--Les voies de l’Amour 300 - LXVIe Chap.--Les dons de Dieu 307 - LXVIIe Chap.--Le Très Saint Sacrement de l’autel 310 - LXVIIIe Chap.--L’Incarnation 322 - LXIXe Chap.--Prière 327 - LXXe Chap.--Le Testament et la Mort 330 - Appendice: Rencontre d’Angèle de Foligno et d’Ubertin de - Casale, par Jules Pacheu 341 - Table 347 - - -MAYENNE IMPRIMERIE FLOCH - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES VISIONS ET INSTRUCTIONS -DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE FOLIGNO *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/66894-0.zip b/old/66894-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 8a2e51a..0000000 --- a/old/66894-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/66894-h.zip b/old/66894-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 377bb48..0000000 --- a/old/66894-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/66894-h/66894-h.htm b/old/66894-h/66894-h.htm deleted file mode 100644 index 13983e0..0000000 --- a/old/66894-h/66894-h.htm +++ /dev/null @@ -1,10280 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 150%; } -.small { font-size: 90%; } -.xsmall, small { font-size: 80%; } - -.b { font-weight: bold; } -.i { font-style: italic; } -.i i, .i em { font-style: normal; } -i cite { font-style: normal; } -.u { text-decoration: underline; } -.sc sup { font-variant: normal; } - -.sc { font-variant: small-caps; } -.sans-serif { font-family: sans-serif; } - -span.blk { display: inline-block; text-align: center; text-indent: 0; } -.narrow { margin-left: 15%; margin-right: 15%; } -.off { margin: 1em 0 1em 20%; text-align: center; text-indent: 0; } -.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } -.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } -.sign2 { margin: 1em 20%; text-align: right; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } -div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - - - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.r div { text-align: right; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } -td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } - - -a { text-decoration: none; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; font-style: normal; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } -.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno, by Angèle de Foligno</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. 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TRALIN</span>, ÉDITEUR</b><br /> -12, rue du Vieux-colombier, 12<br /> -<b class="sans-serif">PARIS</b>, <small>VI</small><sup>e</sup></p> - -<p class="c i">Tous droits réservés</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em sans-serif"><b>A. TRALIN</b>, ÉDITEUR, 12, RUE DU VIEUX-COLOMBIER, <b>PARIS VI<sup>e</sup></b></p> - - -<p class="ind u">Du même auteur :</p> - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2">Ernest HELLO. — <i>Le Jour du Seigneur</i>. Nouvelle -édition avec Avant-Propos de Georges <span class="sc">Goyau</span> de l’Académie -Française.</td></tr> -<tr><td>1 volume in-12 de VIII-80 pages</td> -<td class="bot r"><div>2 fr.</div></td></tr> -</table> -<p class="drap gap">Il y a juste un demi-siècle lorsque la France vaincue faisait effort -pour se reconstruire et cherchait dans la tradition même les -assises d’un renouveau, <b>Ernest Hello</b> avec cet accent de prophète -qui lui était comme inné et qui attestait que le surnaturel -avait en lui la vertu d’une seconde nature, éleva la voix en -faveur d’une de ces assises : la loi du repos dominical.</p> - -<p class="drap">Et dans un premier hymne car, c’est toujours en hymne, qu’expirait -sa pensée, il en célébra les exigences, il en glorifia les -opportunités, au nom du droit social de Dieu.</p> - -<p class="drap">Puis un second hymne s’ajouta, exaltant le droit social des travailleurs -et la libération qui leur est promise, assurée, par le -divin commandement du repos du dimanche.</p> - -<p class="drap">Le dimanche c’est le jour de Dieu et c’est le jour de l’ouvrier, le -jour que tous deux aiment, le jour où les hommes se sentent -frères les uns des autres, où leur filiation se nuance d’une sorte -de fraternité à l’endroit de l’Homme-Dieu, Fils avec eux du -Père Commun.</p> - -<p class="drap">Au moment où les ruines, qui achetèrent notre victoire, requièrent -non moins impérieusement qu’il y a cinquante ans, de nouvelles -architectures sociales, les enseignements d’<b>Hello</b> qui n’ont rien -perdu de leur éloquence, retrouvent toute leur opportunité.</p> - -<p class="sign">(<i>Extrait de l’Avant-Propos</i>).</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="narrow top4em">Nous déclarons, pour nous conformer aux -décrets d’Urbain VIII en date du 13 mars 1625, -du 5 juin 1631, du 5 juillet 1634, concernant la -canonisation des saints et la béatification des -bienheureux, que nous ne prétendons donner -à aucun des faits ou des mots contenus dans -cet ouvrage, plus d’autorité que ne lui en donne -ou ne lui en donnera l’Eglise catholique, à laquelle -nous nous faisons gloire d’être très -humblement soumis.</p> - -<p class="sign2"><span class="sc">Ernest</span> HELLO</p> - -<hr /> - - -<p class="c" lang="la" xml:lang="la">NIHIL OBSTAT</p> - -<p class="c">A. <span class="sc">Poulain</span>.</p> - -<p class="off">16 Avril 1914.</p> - - -<p class="c gap" lang="la" xml:lang="la">IMPRIMATUR</p> - -<p class="c" lang="la" xml:lang="la">Parisiis, die 17<sup>a</sup> aprilis 1914</p> - -<p class="off"><span class="blk">H. <span class="sc">Odelin</span><br /> -<i>V. G.</i></span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="avertissement">AVERTISSEMENT -DE LA SIXIÈME EDITION</h2> - - -<p class="i">Trente-cinq ans ont passé depuis la mort -d’Ernest Hello ; et la gloire qu’il sut assurer au -petit livre de la bienheureuse Angèle de Foligno -demeure si durable, qu’une nouvelle édition -en est devenue nécessaire.</p> - -<p class="i">Dans les régions sublimes où l’entraînait le -texte de la bienheureuse Angèle, Hello traducteur -n’était pas dépaysé ; pour être fidèle à la -pensée de son auteur, il avait à prendre élan, -mais la vie intellectuelle d’Hello fut-elle jamais -autre chose qu’une ascension vertigineuse vers -l’infini ?</p> - -<p class="i">Tout ce qu’on sait d’Angèle se trouve contenu -dans les prologues du frère Arnaud et -dans les révélations personnelles de la bienheureuse. -Les biographes qui, en 1909, à l’occasion -de son sixième centenaire, s’essayèrent -à parler d’elle, n’ont pu faire rien de plus -de commenter ces maigres détails, comme -le fit dès 1747, dans les Vies des saints de -l’Ombrie, le bon prêtre Jacobilli, concitoyen -d’Angèle.</p> - -<p class="i">Foligno fut en liesse, en février 1909 ; plusieurs -jours durant, Angèle y fut fêtée. Le -chanoine Célestin Bordoni, sous le titre : <i lang="la" xml:lang="la">Magistrat -theologorum, Angela da Foligno</i>, publia -sur l’illustre mystique une étude nouvelle, attachante -pour la pitié.</p> - -<p class="i">Et Foligno possède un prélat qui depuis de -longues années, avec une érudition minutieuse -qu’aucune recherche ne fatigue, s’est fait l’historien -de la gloire d’Angèle. Je veux parler de -Mgr Michele Faloci Pulignani. Dès 1889, il faisait -paraître dans les <i lang="la" xml:lang="la">Miscellanea Francescana</i>, -dont il est directeur, un essai bibliographique -sur la vie et les opuscules de la bienheureuse ; -il y cataloguait, sous quarante-cinq rubriques, -les imprimés la concernant, et, sous huit rubriques, -les manuscrits dont la collation serait -utile pour une édition définitive de ses œuvres ; -et nous croyons savoir que, dans la suite, les -listes de Mgr Faloci Pulignani se sont enrichies.</p> - -<p class="i">Déjà l’édition des <i>Révélations</i>, imprimée à Foligno -en 1714, marquait un progrès sur celle -qui, dès 1643, fut donnée par Bolland dans les -<i lang="la" xml:lang="la">Acta Sanctorum</i>. Il est vraisemblable que les -doctes efforts de Mgr Faloci Pulignani aideront -des éditeurs ultérieurs à préférer, pour -certains passages, une version plus impeccable ; -il est possible qu’ensuite des traducteurs -surviennent, plus attachés que ne fut Hello à -suivre mot à mot le texte définitif de la bienheureuse.</p> - -<p class="i">Mais aucun, assurément, ne pourra rivaliser -avec Hello dans ce qu’il appelle « l’exactitude -selon l’esprit, qui infuse le sang de l’auteur -d’une langue dans une autre », — l’exactitude -selon l’esprit, qui essaie même « de traduire -les larmes ».</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Georges</span> GOYAU</p> - -<p class="ind small">Février 1921</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="preface">PRÉFACE</h2> - - -<p>De loin toutes les étoiles se ressemblent. Nos -yeux sont si faibles, que ces mondes, cachés par -la distance, sont pour nous des points d’or, qui, -dans les nuits d’été, tremblent dans l’azur noir -du même tremblement. Mais, s’il était permis -d’approcher, s’il était possible de regarder, nous -apercevrions avec des admirations inconnues des -différences inconnues. Nous verrions que la distance -qui sépare les soleils établit entre eux des -rapports et des contrastes singuliers. Nous verrions -que la main du Créateur a semé dans ses -champs des graines différentes, que ses pieds -n’ont pas laissé partout la même trace dans la -poussière que sa voix faisait sortir du néant.</p> - -<p>De loin tous les élus se ressemblent, et l’opinion -vulgaire croit pouvoir les confondre dans une -même indifférence. L’ignorance, qui affirme toujours, -croit, que la vie des élus est une chose monotone, -que, pour être élu, il faut être coulé dans -un certain moule, et que ce moule, toujours le -même, promet l’uniformité aux figures qu’il -confectionne.</p> - -<p>Or rien n’est plus faux.</p> - -<p>Le monde des élus est un univers ; plus grand -que l’univers matériel, mais composé, comme -celui-ci, d’unité, et de variété. Pour nommer -l’univers, il faut nommer ces deux éléments.</p> - -<p>Les élus sont tous élus ; mais chacun a sa vertu -propre. Jésus-Christ, qui est leur unité, leur -paix, leur type universel marque sur eux, comme -un sceau royal, l’unité sacrée de l’Esprit. Mais -se souvenant d’avoir fait les violettes, les lis et -les roses différemment capables de s’assimiler -les rayons du même soleil, il a laissé à chacun -sa marque, son caractère, sa forme et son nom. -Il n’y a pas dans le monde deux feuilles d’arbre -qui soient semblables exactement. Toutes les -pierres de l’éternel temple sont les pierres de la -Jérusalem qui ne finira pas ; mais pas une d’entre -elles n’est taillée comme sa voisine.</p> - -<p>Si sainte Gertrude fut, dit Oler, la sainte de -l’humanité de Jésus-Christ et sainte Catherine -de Gênes la sainte de sa divinité, il semble que la -bienheureuse Angèle de Foligno réunit ces deux -genres de contemplation, de lumière et d’adoration. -Il semble qu’elle pénétra dans les abîmes de -la hauteur, comme dans ceux de la profondeur. -Le double abîme, dont elle parle quelquefois, -nommant sans s’en apercevoir un des douze -apôtres, Thomas Didyme<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, le double abîme fut -la demeure où elle passa sa vie terrestre. Ce fut -son palais, son temple, sa résidence royale. -Quand elle interroge la profondeur, la Passion -de Jésus-Christ lui dit des secrets redoutables. -Elle plonge dans ses douleurs humaines, et même -dans ses douleurs physiques, un regard effrayé -et effrayant. Elle voit comme elle aime, c’est -pourquoi elle voit jusqu’à la forme des clous ; -elle mesure la douleur au nombre de leurs facettes. -Elle calcule les aggravations de cette douleur -d’après les détails qu’elle a découverts.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Thomas Didyme en hébreu signifie <i>double abîme</i>.</p> -</div> -<p>Parmi ces récits de la Passion, il y a des choses -terribles, auxquelles on oublie de penser. La vie -de l’homme, qui d’ailleurs est beaucoup trop -courte pour jeter la sonde dans les abîmes, se -passe en outre à autre chose. Angèle a eu avec les -tortures physiques de la Passion de redoutables -familiarités, qui ont permis à ses yeux dévorants -de suivre la chair de Jésus, la chair des pieds et -des mains dans l’intérieur du bois où les clous les -enfonçaient. Elle assiste à la tension atroce des -bras, des jambes et des nerfs. Elle raconte -comme si elle avait vu, comme si elle avait vu -ce que ne voyaient pas même les bourreaux.</p> - -<p>L’amour est plus perçant que la haine. Il -entend ce qu’on dit. Il entend ce qu’on ne dit -pas. Il entend le silence, lit ce qui n’est pas -écrit, et devine ce qu’il faut deviner pour grandir. -Il s’augmente de ses découvertes, s’enrichit -de ses trésors, et se plaint ensuite de sa pauvreté, -pour arracher de nouveaux secrets.</p> - -<p>Quand elle interroge l’abîme de la hauteur, sa -parole n’est qu’un cri d’impuissance, une lamentation -éternelle ; elle pleure sur la limite qui -l’arrête dans son vol au moment du départ. -Son éloquence consiste à se plaindre, de ne -pouvoir dire ce qu’elle sent, et cette plainte, à -chaque instant répétée, n’est jamais monotone, -parce qu’elle est toujours vraie.</p> - -<p>Heurtant dans son vol les secrets ineffables, les -mystères non révélés, elle a l’air d’un aigle qui, -ayant pris son élan du haut de la montagne où la -neige est éternelle, arrive aux régions où il n’y a -plus, même pour lui, d’air respirable. Ses pensées -lui font défaut. Elle redescend, se débat -contre les paroles qui manquent à leur tour, engage -contre elles une lutte corps à corps, où elle -est à la fois vaincue et victorieuse, et alors elle a -l’air d’un aigle qui, les serrant et les secouant -dans ses griffes, car il se souvient de la montagne -et du désert, ébranle les barreaux de sa cage…</p> - -<p>Au vingt-septième chapitre, plusieurs âmes -qui manquent de paroles trouveront peut-être -du pain pour elles. Il y a là des abîmes entrevus, -de magnifiques tentatives pour dire l’Ineffable, -suivies d’un repentir plus magnifique qu’elles-mêmes ; -le pardon qu’Angèle demande pour ses -blasphèmes, après avoir balbutié les choses du -ravissement, déchire l’horizon, comme l’éclair -dans la nuit noire. Les abîmes s’ouvrent derrière -les abîmes ; l’intelligence humaine apparaît -courte et brève, et l’âme se rassure dans sa -soif. Car Dieu se déclare infini, et les trésors -de l’éternité ne s’épuiseront pas.</p> - -<p>Le P. Faber parle de cette vie intime de -Dieu, cette vie qu’il appelle inimaginable, où -fonctionnent les attributs qui n’ont pas de nom -ici bas. Au-delà, dit-il, de <i>ce qui est probable</i>, -Dieu vit sa vie de gloire. C’est l’infinie réunion -des choses ignorées.</p> - -<p>Si les mystères que nous connaissons, dit-il -quelque part, sont déjà si redoutables, que devons-nous -penser de ces mystères, plus grands -encore, dont la moindre pensée n’a jamais été -donnée à l’homme ?</p> - -<p>C’est de cette autorité sublime, que jaillissaient -les foudres dont les reflets lointains, -éblouissant le cœur d’Angèle, jetaient son corps -à terre sans mouvement dans sa chambre. Heurtant -dans son vol superbe les mystères non révélés, -vivant dans la redoutable familiarité de -l’ombre, elle en jouissait sans les connaître. Foudroyée -à chaque instant par quelque joie terrible, -c’est toujours, dit-elle, pour la première fois ; car -le dernier éclair éclipse tous les autres. Toutes -les lumières sont des ombres auprès de la dernière -lumière. Les trésors où fouille son regard -sont inépuisables à jamais, et l’éternité promet à -sa joie toujours renouvelée des fraîcheurs qui -ne finiront pas. Quand après avoir entassé les -montagnes de bonheur dont les élus ont joui sur -les montagnes de bonheur dont tous les hommes -auraient joui, si toutes les joies fausses -étaient changées en joies vraies, et duraient, sans -interruption, jusqu’à la fin du monde, elle fouille -de tous les côtés, avec l’inquiétude de l’impuissance, -pour atteindre, s’il était possible, l’exagération, -et quand, après avoir additionné toutes -les joies connues et inconnues, elle se déclare -prête à les abandonner toutes, s’il fallait choisir -entre elles et une seconde de la gloire ineffable -pour laquelle il n’y a pas de mot, cette gloire -qui est sa gloire à elle, son éblouissement et -son foudroiement, quand elle frappe l’air de ses -lèvres comme pour lui arracher des sons qu’il -ne contient pas, ce qu’il faut admirer le plus -dans sa parole, c’est le silence, qui est au delà.</p> - -<p>Au soixante et unième chapitre, creusant la -Passion, comme si elle interrogeait la profondeur -pour lui arracher cette raison inconnue -d’adorer qui se dérobe dans la hauteur, elle -compte un à un les instruments de la Passion, et -comme les récits ne disent pas tout, comme -l’Evangile est très sobre, comme les détails connus -augmentent sa soif au lieu de l’apaiser, elle -aborde face à face la croix du Christ, dans le secret -de l’oraison. Là, comme dans un champ clos, -seul à seul, dans le secret de la vision elle demande -à chaque épine de la croix comment coulait -le sang du front du Fils de l’Homme. Interrogeant -chaque instrument de torture sur la -nature des supplices, devinant par la divination -de l’amour, derrière les tortures connues, plusieurs -tortures inconnues, appelant successivement -à son secours la parole et le silence, elle -raconte quelques-unes des compassions qui -accompagnèrent la Passion, compassion de -Jésus pour lui-même, pour ses disciples, pour sa -mère, pour son père. Les inventions de l’amour, -qui est le plus grand des inventeurs, conduisent -Angèle, si on ose ainsi parler, dans l’intérieur -des plaies de Jésus ; avec l’audace de l’adoration -elle regarde fixement, et son œil ne se trouble -pas. Car l’amour est plus fort que la mort, -et s’il connaît les tremblements du désir, il -ignore ceux de la peur.</p> - -<p>Le P. Faber remarque que les douleurs de la -Vierge furent augmentées par la puissance -qu’elle avait de les regarder en face sans distraction, -au lieu de les fuir, comme font les autres -créatures, secourues par leur faiblesse.</p> - -<p>Angèle de Foligno voit l’ineffable douleur de -Jésus, qui lui fut accordée et dispensée, avec la -lumière divine, par la main de Dieu. Cette lumière, -par laquelle il voyait lui-même ce qu’il -était en lui-même, ce que le péché avait fait de -lui, cette lumière terrible par laquelle il voyait -dans toute leur horreur sa mort et le crime de -sa mort, et le péché et le Calvaire, cette lumière -qui transforma, dit-elle, Jésus-Christ en douleur, -et en douleur ineffable, semble avoir révélé -à la contemplatrice quelque chose de ce qu’elle -révéla à l’âme humaine de Jésus. Et, dans la -soif qui la dévore, d’autant plus altérée de -science et d’amour qu’elle en a bu davantage, -tour à tour interrogeant toutes les créatures -sur la Passion de leur Dieu crucifié, et tour à -tour les défiant de la lui raconter telle qu’elle la -voit, elle lance ce cri sublime :</p> - -<p>« Si quelqu’un me la racontait, je lui dirais : -C’est toi, c’est toi qui l’as soufferte. » Et dans -la sécurité de ses transports, si un ange lui prédisait -la mort de son amour, elle répondrait : -« C’est toi qui es tombé du ciel. »</p> - -<p>Saint Denys l’Aréopagite, ayant éprouvé les -insuffisances de la parole et de la lumière, -s’adresse à l’obscurité pour adorer, au fond -d’elle, le Dieu inconnu : <i>Obscurité très lumineuse</i>, -dit-il, <i>obscurité merveilleuse qui rayonne en -splendides éclairs, et qui, ne pouvant être ni -vue, ni saisie, inonde de la beauté de ses feux -les esprits saintement aveuglés<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</i></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Saint Denys l’Aréopagite, <i>Traité de la Théologie mystique</i>, -traduction de Mgr Darboy, p. 466.</p> -</div> -<p>Ceux qui sont familiers avec les grands docteurs -de la théologie mystique, avec saint Denys -l’Aréopagite, avec saint Jean de la Croix, etc., -reconnaîtront dans Angèle de Foligno la pratique -ardente et pure des sublimes théories qui -ont illustré la haute science.</p> - -<p>La parole manque toujours à Angèle et toujours -de plus en plus, parce que la gloire qu’elle -contemple recule en s’élevant toujours et toujours -de plus en plus. La parole est un blasphème -à ses yeux, parce qu’au delà des choses -que cette parole détermine, son œil contemple -celles qu’elle ne peut pas déterminer.</p> - -<p>Cela ressemble un peu à ces traînées aperçues -dans les nuits d’été qui se déterminent en nébuleuses, -quand les télescopes se perfectionnent.</p> - -<p>Puis au-dessus apparaît une autre traînée de -lumière vague, qui va devenir un nouvel amas -d’étoiles au prochain perfectionnement du télescope.</p> - -<p>Après chaque explosion de lumière et d’amour, -Angèle demande pardon. Le sentiment qu’elle a -de Dieu fait que son adoration est un blasphème -aux yeux de son âme.</p> - -<p>Le ciel est une figure, superbe quoique limitée, -immense quoique finie. Comme la pécheresse -du désert, il étale une chevelure d’or.</p> - -<p>On dirait que la lumière ne se trouvant pas -assez pure pour subsister devant la face de Dieu, -voudrait essuyer avec ses cheveux les pieds du -trône, et porter plus haut que les regards le repentir -des soleils.</p> - -<p>La traduction est toujours une œuvre difficile. -La traduction d’une chose intime est une œuvre -très difficile. Quand il s’agit d’une oraison funèbre, -d’un discours d’apparat, on peut, jusqu’à -un certain point, remplacer les périodes latines -par des périodes françaises. Mais quand il s’agit -de pénétrer dans les abîmes de l’âme, quand il -s’agit de lutter avec l’intimité des forces inférieures, -quand ce sont, non pas seulement des -paroles, mais des cris qu’il faut rendre, des cris, -des silences et des sanglots, la tâche devient redoutable : -l’exactitude est la loi de la traduction. -Mais il y a deux sortes d’exactitudes : l’exactitude -selon la lettre, qui rend les mots les uns après -les autres ; l’exactitude selon l’esprit, qui infuse -le sang de l’auteur d’une langue dans une autre. -Sans négliger la première de ces deux exactitudes, -j’ai essayé surtout de m’attacher à la -seconde. J’ai essayé de faire vivre en français le -livre qui vivait en latin. J’ai essayé de faire crier -en français l’âme qui criait en latin. J’ai essayé -de traduire les larmes.</p> - -<p>Le frère Arnaud, qui écrivait sous la dictée -d’Angèle, a mis en tête de son livre les deux -prologues qu’on va lire. J’ai essayé de conserver -aussi à cet excellent homme les caractères -qui le distinguent, son profond respect et son -admirable sincérité.</p> - -<p>La vie d’Angèle est un drame où la vie spirituelle -se déclare comme une réalité visible. La -vérité secrète devient quelque chose de tangible -et de palpable. Il n’est plus possible de la prendre -pour un rêve ; elle est un drame plein de -sang et de feu. En revanche, la vie extérieure -des hommes menteurs, la vie sans lumière, sans -vérité, la vie loin de l’Esprit, apparaît comme -une ombre, comme une figure, comme un fantôme -et comme un cauchemar.</p> - -<p>L’affinité des choses intimes et des choses sublimes -est la lumière qui éclaire ce drame, où -la hauteur et la profondeur se donnent le baiser -de la paix.</p> - -<p>Ce drame a pour théâtre l’Ineffable. C’est un -éclair qui déchire une nuée. Le langage d’Angèle -est une lutte corps à corps avec les choses qui -ne peuvent pas se dire. Dans l’atmosphère où -elle est introduite, comme un profane épouvanté -par le voisinage du sanctuaire, le vocabulaire -des hommes recule silencieusement. Captive -dans la parole humaine, Angèle fait comme -Samson. Manué en hébreu veut dire repos. -Comme Samson, fils de Manué, Angèle fille de -l’Extase, prend sur ses épaules les portes de sa -prison, et les emporte sur la Hauteur.</p> - -<p>— Vous qui lirez ce livre, ne portez pas sur lui -le regard froid de la curiosité. Souvenez-vous -des réalités glorieuses, souvenez-vous des réalités -terribles, et priez le Dieu d’Angèle pour le -traducteur de son livre.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Ernest</span> HELLO</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="prologue">PROLOGUE DU FRÈRE ARNAUD</h2> - - -<p>De peur que l’enflure de la sagesse du monde -ne reçût pas du Dieu éternel la confusion qu’elle -mérite, le Seigneur a suscité une femme habituée -aux choses du siècle, liée par les obligations du -monde, qui avait un mari, des enfants, une fortune ; -une femme simple, dépourvue de science -et de force ; mais qui, ayant reçu et accepté au -fond d’elle-même, avec la croix de Jésus-Christ, -la puissance infuse de Dieu, brisa les liens du -monde, gravit le sommet de la perfection évangélique, -renouvela dans sa plénitude absolue la folie -de la croix, sagesse des parfaits, et montra, dans -la voie abandonnée du bon Jésus, dans cette voie -déclarée impossible et insupportable par la parole -et l’exemple de quiconque fait le grand personnage, -montra, disais-je, non pas seulement une -vie possible, non pas seulement une vie facile, -mais les délices inouïes, les délices de la hauteur.</p> - -<p>O Sagesse divine et parfaite, comme vous avez -révélé dans votre servante la folie de toute sagesse -humaine ! Vous avez opposé aux hommes une -femme, aux enflés une humble, aux habiles une -simple, aux savants une ignorante, aux hypocrites -qui s’admirent une créature qui se méprise, aux -langues pleines de paroles, aux mains vides d’actions, -le silence des lèvres et l’activité dévorante, -brûlante, stupéfiante de la vie ! Et la sagesse de -la chaleur a été confrontée avec la sagesse de l’esprit, -qui est la science de Jésus, et de Jésus crucifié ! -Dans une femme forte, Dieu a manifesté sa -lumière, qui était enterrée, comme dans un sépulcre -de chair humaine, sous l’aveuglement des -théoriciens.</p> - -<p>Enfants de notre mère sacrée, prenez garde au -respect humain ! Apprenez de notre Angèle, apprenez -de notre ange, apprenez de l’Ange du grand -conseil, la voix de la magnificence et la sagesse -de la croix ! Apprenez la pauvreté, les douleurs, -les opprobres et l’obéissance de Jésus ; apprenez -Jésus-Christ, apprenez sa Mère, et quand -vous aurez appris, enseignez cette science aux -hommes, enseignez-la aux femmes, enseignez-la -à toute créature dans le langage des actes réels, -effectifs et puissants ! Et pour que la gloire de -votre vocation, enfants de la haute science, apparaisse -à vos yeux, sachez, mes biens-aimés, que -celle qui nous a enseigné Dieu a fait ce qu’elle a -enseigné. Souvenez-vous, mes biens-aimés, que -les apôtres ont appris d’une femme la vie mortelle -du Sauveur, et d’une femme sa résurrection.</p> - -<p>Ainsi, cher fils de notre mère sacrée, venez -apprendre avec moi la loi possédée, la loi prêchée -par saint François d’Assise et ses compagnons, -la loi immortalisée par la pratique d’Angèle.</p> - -<p>Il n’est pas dans l’ordre ordinaire de la Providence -qu’une femme enseigne et confonde la grossièreté -des savants. Mais saint Jérôme, parlant de -la prophétesse Olda, vers qui se faisait le concours -des peuples, dit que, pour confondre la -fierté de l’homme et la science prévaricatrice, le -Seigneur a transporté sur la tête d’une femme le -don de prophétie.</p> - -<p class="sign">Frère ARNAUD</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="prologue2">DEUXIÈME PROLOGUE DU FRÈRE ARNAUD</h2> - - -<p>Au nom de la très sainte Trinité, au nom du -Dieu tout-puissant, au nom de Jésus-Christ et de -la Vierge,</p> - -<p>Voici la manifestation des dons du Très-Haut -faite sur l’esprit de ma mère, Angèle de Foligno. -Suivant la parole et la promesse qu’il a faite dans -son Evangile :</p> - -<p>« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, -et mon père l’aimera, et nous viendrons à lui, et -nous demeurerons en lui » ;</p> - -<p>Et :</p> - -<p>« Celui qui m’aime, je me manifesterai moi-même -à lui » (<i lang="la" xml:lang="la">Joannes</i>, <small>XIV</small>, 21 et 23).</p> - -<p>Le Seigneur nous a permis d’éprouver nous-même -la vérité de cette parole. Il s’est manifesté -récemment à quelques âmes dévouées, mais très -particulièrement à l’esprit de ma mère Angèle.</p> - -<p>Moi, frère Arnaud, de l’ordre des Mineurs, à -force de supplications, je lui arrachai le secret de -ses yeux et de son âme. Intimement uni à elle par -une familiarité quotidienne et par la charité du -Christ, j’eus cependant besoin, pour lui faire violence, -des raisons les plus graves, les plus sacrées -qui soient au monde.</p> - -<p>Les dons de Dieu étaient enfermés en elle par -un sceau redoutable et quand j’approchais, quand -j’allais demander, elle répondait : « Mon secret -est à moi. » Que de fois j’ai entendu cette parole ! -Selon toute probabilité, j’aurais échoué pour toujours, -et les hommes eussent été frustrés, si Angèle -n’eût vu mon immense douleur. Angèle eut -pitié de moi : la compassion fut ce qui l’ébranla -d’abord ; puis vint l’intérêt des âmes humaines, -et l’amour qu’elle avait pour le prochain ; mais -enfin et surtout elle reçut un ordre d’en haut : -elle fut forcée, et se rendit. J’écrivis ce qu’on va -lire.</p> - -<p>Angèle dictait, et j’écrivais ; mais elle parlait -malgré elle. Au milieu de ses révélations, elle -s’interrompait pour me dire :</p> - -<p>« Tout ce que je viens d’articuler n’est rien ! -tout cela n’a pas de sens ! je ne peux pas parler. »</p> - -<p>Quelquefois, dans les instants les plus sublimes, -quand la parole lui manquait, vaincue par -la hauteur des choses, comparant ce qu’elle -disait avec ce qu’elle aurait voulu dire, elle s’arrêtait -et me criait :</p> - -<p>« Je blasphème ! frère, je blasphème ! Notre -pauvre langage humain, disait-elle, ne convient -guère que dans les occasions où il s’agit des -corps et des idées ; au delà, il n’en peut plus. -S’il s’agit des choses divines et de leurs influences, -la parole meurt absolument. »</p> - -<p>Quelquefois elle se servait de paroles qui m’étaient -absolument inconnues et étrangères : c’était -immense, c’était puissant, c’était éblouissant, -c’était mille fois plus admirable que tout ce que -j’ai écrit. Elle ne pouvait rien formuler. J’entrevoyais -quelque chose d’inouï ; mais, ne sachant -pas quoi, je restais là sans écrire. Quelquefois -j’ai vu Angèle dans une douleur profonde, parce -qu’il lui était impossible de rien manifester.</p> - -<p>Quant à moi, pour dire la vérité, je ne comprenais -de ses paroles qu’une très petite partie. Je -me comparais souvent à un crible qui laisse passer -et qui jette au vent ce qu’il y a de plus précieux -dans la substance, ne retenant que ce qu’il y -a de plus grossier. Je suis évidemment un homme -tout à fait incapable ; je n’entends pas les choses -divines : en voici la preuve. Après avoir écrit -sous sa dictée, je relisais à Angèle, afin de soumettre -l’œuvre à ses corrections. Très souvent -elle me disait : « C’est singulier ! c’est étonnant ! -Qu’avez-vous donc écrit ? Je ne reconnais pas -cela. »</p> - -<p>Un jour elle me dit :</p> - -<p>« Je ne sais comment vous faites : ce que -vous avez écrit là n’a aucune saveur. »</p> - -<p>Une autre fois, elle me fit cette remarque :</p> - -<p>« Les paroles que vous avez écrites servent tout -au plus à me rappeler de loin le souvenir de celles -que j’ai entendues. Mais si je ne voyais les choses -dans la lumière intérieure, ce que vous avez -écrit là ne m’en donnerait pas la moindre idée. »</p> - -<p>« Tout ce qu’il a de bas et d’insignifiant dans -mes paroles, me dit-elle, vous l’avez écrit, mais -la substance précieuse, la chose de l’âme, vous -n’en avez pas dit un mot. »</p> - -<p>Vous voyez quel homme je suis. Mille choses -ont été perdues par mon incapacité. J’étais -là comme un idiot, écoutant et ne comprenant -pas. Par exemple je n’ai pas ajouté un mot -qui vînt de moi.</p> - -<p>C’est l’intelligence qui me manque. Quelquefois -je n’ai pu suivre en écrivant sa parole, et, -dans le moment qui suivait celui-là, le temps -ou la mémoire m’a fait défaut pour rétablir le -texte.</p> - -<p>Mille autres causes ont encore altéré mon œuvre. -Quelquefois j’allais près d’elle avec une conscience -troublée ; dans ce cas, tout mon travail -était absolument manqué. Je ne pouvais écrire -deux mots avec suite. Je pris alors l’habitude de -recourir, avant d’aborder Angèle, au sacrement -de pénitence. Il me semble qu’après l’absolution -j’étais moins incapable d’entendre et de reproduire : -je sentais le secours de la grâce.</p> - -<p>Tel qu’il est, mon travail manque d’ordre. -Et cependant, tel que je me connais, je trouve -merveilleux d’avoir fait le peu que voilà. L’ordre -qui s’y trouve, si insuffisant qu’il soit, est dû -à mes secours surnaturels.</p> - -<p>Une des grandes sollicitudes, une des grandes -douleurs de ma vie, c’est de n’avoir pas réussi -plus pleinement. Et pourtant je sentais, par les -mérites de ma mère bienheureuse, je sentais -une grâce spirituelle, absolument inconnue, -sans exemple dans ma vie.</p> - -<p>Je me rends ce témoignage de n’avoir rien mis -qui fût de moi ; j’affirme que je n’ai pas ajouté -un mot. J’ai mis le peu de paroles que j’ai comprises, -mais je n’ai pas mis autre chose.</p> - -<p>Epouvanté de mon redoutable ministère, -j’écrivais avec un grand tremblement.</p> - -<p>Souvent je me faisais répéter plusieurs fois le -mot que je devais écrire. Je tâchais de reproduire -les mots dont elle s’était servie, dans la crainte -d’altérer l’idée en altérant l’expression. Quelquefois -Angèle disait, en relisant mon travail :</p> - -<p>« Je me repentirais d’avoir divulgué ces choses, -si je n’avais entendu cette parole : « Plus tu -donneras la lumière, plus tu la garderas. »</p> - -<p>« Ecoutez-bien disait-elle encore, écoutez-bien, -frère Arnaud. La voix du Ciel m’a ordonné -plusieurs fois de faire écrire à la fin de chaque -chapitre : « <i>Que le lecteur rende grâces à Dieu, -puisque ce chapitre est écrit.</i> »</p> - -<p>A trois lieues d’Assise, à Foligno, vivait une -femme qui venait de se convertir. Elle avait mari -et enfants. Elle entra dans la voie d’une pénitence -inouïe ; j’en ai la preuve. En outre, elle -souffrit dans son âme et dans son corps tentations -et tourments. Elle souffrit invisiblement certaines -tortures auxquelles plusieurs autres âmes ont -été soumises visiblement. Elle souffrit cruellement, -car les démons savent torturer beaucoup -mieux que les hommes. Un homme digne de foi -tomba un jour dans un étonnement épouvantable, -parce qu’il avait entendu de la bouche d’Angèle -les tortures que lui faisait subir son ennemi -infernal. Cet homme eut une révélation divine -qui lui confirma la réalité du fait. Il est impossible -de dire de quelle compassion il fut touché.</p> - -<p>Angèle était profonde et ardente dans la prière, -très sage dans la confession. Un jour elle me -confessa tous les péchés de sa vie avec une telle -perfection de connaissance, un si profond discernement, -avec une telle contrition, avec de telles -larmes, et ces larmes ne cessèrent pas un instant -de couler depuis la première jusqu’à la dernière -parole, avec une telle puissance d’humilité, que -je pleurais dans mon cœur : « O mon Dieu, disais-je, -Seigneur mon Dieu, quand vous abandonneriez -le monde entier à l’erreur, vous ne -permettriez pas qu’une telle sincérité, une telle -véracité, une telle droiture fût trompée jamais ! »</p> - -<p>La nuit suivante, elle fut malade à la mort. Le -lendemain matin, elle se traîna très difficilement -à l’église des Frères ; je dis la messe et je lui donnai -la communion. Je sais que jamais elle n’a -communié sans recevoir quelque grâce immense -et chaque fois une grâce nouvelle. Telle était la -puissance des illuminations, des illustrations et -des joies dont son âme était enivrée, que tout -cela rejaillissait à chaque instant sur le corps. -Très souvent, quand je voulais lui relire ce que -j’avais écrit sous sa dictée, le ravissement l’emportait, -et elle n’entendait plus un mot. Quand -elle causait avec le Seigneur, la joie donnait à -Angèle une autre figure et un autre corps ; la -délectation du Saint-Esprit mettait sa chair en -feu : j’ai vu ses yeux ardents comme la lampe -de l’autel ; j’ai vu sa figure ressembler à une -rose pourpre.</p> - -<p>Sa tête avait par moments une richesse, une -plénitude de vie, une splendeur, une magnificence -angéliques qui l’élevaient au-dessus de la -condition humaine ; elle oubliait alors de boire -et de manger ; on eût dit un esprit sans corps, -et pourtant le corps était éblouissant.</p> - -<p>Elle avait pour compagne une vierge chrétienne -qui vivait avec elle ; cette femme m’a -raconté qu’un jour elle était en route avec Angèle. -Je ne sais où elles allaient. Tout à coup, -dans le chemin, voici la tête d’Angèle qui devient -resplendissante, ses joues changent de couleur ; -transfigurée par la joie, elle n’offre plus -avec elle-même aucun trait de ressemblance. -Ses yeux, plus grands qu’à l’ordinaire, étaient -éblouissants à regarder. Sa compagne était une -femme extraordinairement naïve, et qui, à cette -époque, ne connaissait pas encore les coups de -foudre de Dieu et les habitudes d’Angèle. Ignorant -tout cela, cette bonne femme avait peur de -rencontrer quelqu’un. Dans l’excès de sa naïveté, -elle se couvrit elle-même la tête.</p> - -<p>« Faites comme moi, disait-elle à Angèle ; -couvrez-vous, couvrez-vous. Vous ne savez -donc pas que vos yeux sont comme deux candélabres. » -Et la pauvre femme se lamentait, se -frappait la poitrine et disait : « Mais qu’est-ce -donc, qu’est-ce donc qui vous est arrivé là ! -Désormais cachez-vous aux hommes. Eh ! -qu’est-ce donc que nous allons devenir !</p> - -<p>— Ne craignez pas, répondit Angèle ; si nous -rencontrons quelqu’un, Dieu veillera sur la rencontre. »</p> - -<p>Sa compagne finit par s’habituer, car la transfiguration -d’Angèle arrivait à tout instant. Un -jour, je tiens ce fait de la même personne, Angèle -était étendue et en extase. Son amie vit sur -son côté une étoile magnifique, qui, sans être -très grande, réunissait un nombre immense de -couleurs éblouissantes. Puis elle lança des rayons -d’une beauté inouïe, les uns très fins, les autres -plus gros : ils sortaient du cœur d’Angèle, se -repliaient vers lui, puis remontaient au ciel. Ce -phénomène dura trois heures.</p> - -<p>Quand Angèle était tourmentée par la tentation, -ou saisie par les langueurs d’amour, elle -pâlissait, elle séchait sur pied, elle faisait compassion.</p> - -<p>Cette femme avait un corps débile.</p> - -<hr /> - - -<p>Moi, frère Arnaud, après avoir écrit ce livre, -je priai Angèle de demander à Dieu si je n’avais -rien écrit de faux ou d’inutile. J’éprouvais le -besoin que Dieu lui-même, dans sa miséricorde, -me dît si je ne m’étais pas trompé.</p> - -<p>Elle répondit :</p> - -<p>« J’ai demandé plusieurs fois à Dieu si dans ce -que j’ai dit et dans ce que tu as écrit il y avait -mensonge ou inutilité. Or, voici quelle réponse -me fut faite et quelle certitude me fut donnée : -« Tout ce que j’ai dit, tout ce que vous avez écrit, -tout cela est vrai ; il n’y a rien de faux, il n’y a -rien d’inutile, mais il y a insuffisance. Les choses -n’ont pas trouvé la perfection dans nos paroles. -La hauteur et la douceur des visions ne pouvaient -être renfermées dans le langage humain.</p> - -<p>« Tout cela, avait dit le Seigneur, est selon ma -volonté ; tout cela vient de moi, et je poserai mon -sceau sur ce livre (<i lang="la" xml:lang="la">Sigillabo</i>). » Et comme Angèle -ne comprenait pas ce mot : « Je poserai mon -sceau », la voix reprit, et se servit d’un autre -mot : « Je confirmerai ma parole (<i lang="la" xml:lang="la">Firmabo</i>). »</p> - -<p>Moi, frère Arnaud, qui écrivais sous sa dictée, -je répète que je n’ai rien ajouté, mais que j’ai -beaucoup omis ; j’ai omis beaucoup de choses -trop hautes pour entrer dans mon misérable -entendement.</p> - -<p>Par la volonté de Dieu, mon livre a été examiné -par deux frères mineurs dignes de foi ; ils -l’ont examiné dans la compagnie d’Angèle ; ils -ont eux-mêmes entendu ce que j’ai écrit ; ils ont -conféré de toutes ces choses avec Angèle elle-même -afin d’avoir des renseignements plus certains. -Un nouvel examen eut encore lieu plus -tard. Ce fut le seigneur Jacques de la Colonne -qui s’en chargea. Il prit pour l’aider huit frères -mineurs fameux entre tous. Parmi eux il y avait -des lecteurs, des inquisiteurs, des custodes. Ils -étaient tous dignes de foi, modestes et spirituels. -Pas un n’attaqua un seul mot du livre. Ils ne -firent que vénérer humblement et embrasser -tendrement.</p> - -<p>J’engage le lecteur à ne pas s’étonner si les paroles -ardentes de l’amour remplissent ce livre. -La Sainte Ecriture en est pleine aussi. <i>Le Cantique -des Cantiques</i> est là pour l’attester. Le lecteur -sentira, d’ailleurs, qu’au milieu des transports -et des sublimités, la grâce divine préserva -si parfaitement Angèle de l’orgueil, que la hauteur -des révélations approfondit l’âme de son -humilité.</p> - -<p>J’ai encore une observation à faire.</p> - -<p>Angèle déclare plusieurs fois, au milieu des -transports et des transformations, qu’elle est -élevée pour toujours à un nouvel état de lumière, -de joie et de délectation, et que cette -joie sera éternelle.</p> - -<p>Voici, je pense, dans quel sens il faut entendre -ces paroles.</p> - -<p>Une nouvelle illustration divine la constitue -dans un état nouveau de transformation divine. -Cet état est continuel. Elle entre dans une nouvelle -lumière, dans un nouveau sentiment de -Dieu. Elle entre dans une solitude qu’elle n’a -pas encore habitée.</p> - -<p>Bien que cette demeure soit permanente, et -n’affecte pas la ressemblance d’un acte interrompu, -cependant elle est susceptible d’accroissements -toujours nouveaux, Angèle y trouve à -chaque instant de nouvelles ardeurs, de nouvelles -joies, de nouvelles impressions, des suavités -nouvelles ; et cependant c’est toujours la même -illustration qui dure, quant à son principe immuable. -La transformation en elle-même n’est -pas un acte passager, elle est continuelle comme -une habitude ; mais des transports de plus en -plus sublimes, des suavités, des illustrations et -des visions de plus en plus hautes peuvent se -produire en elle et par elle.</p> - -<p class="sign">Frère ARNAUD</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c top4em xlarge">ANGÈLE DE FOLIGNO</p> - - -<p class="gap">Moi, dit Angèle de Foligno, entrant dans la -voie de la pénitence, je fis dix-huit pas avant -de connaître l’imperfection de la vie.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">PREMIER PAS<br /> -ANGÈLE PREND CONNAISSANCE DE SES PÉCHÉS</h2> - - -<p>Je regardai pour la première fois mes péchés, -j’en acquis la connaissance ; mon âme entra en -crainte ; elle trembla à cause de sa damnation, -et je pleurai, je pleurai beaucoup.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch2">DEUXIÈME PAS<br /> -LA CONFESSION</h2> - - -<p>Puis je rougis pour la première fois, et telle -fut ma honte, que je reculais devant l’aveu. Je -ne me confessai pas, je n’osais pas avouer, et -j’allai à la sainte table, et ce fut avec mes péchés -que je reçus le corps de Jésus-Christ. C’est pourquoi -ni jour ni nuit ma conscience ne cessait de -gronder. Je priai saint François de me faire trouver -le confesseur qu’il me fallait, quelqu’un qui -pût comprendre et à qui je pusse parler. La même -nuit, le vieillard m’apparut. « Ma sœur, dit-il, -si tu m’avais appelé plus tôt, je t’aurais exaucée -plus tôt. Ce que tu demandes est fait. »</p> - -<p>Le matin, je trouvai dans l’église de Saint -Félicien un frère qui prêchait.</p> - -<p>Après le sermon, je résolus de me confesser à -lui. Je me confessai pleinement ; je reçus l’absolution. -Je ne sentis pas d’amour ; l’amertume -seulement, la honte et la douleur.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch3">TROISIÈME PAS<br /> -LA SATISFACTION</h2> - - -<p>Je persévérai dans la pénitence qui me fut -imposée ; j’essayai de satisfaire la justice, vide -de consolation, pleine de douleur.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch4">QUATRIÈME PAS<br /> -CONSIDÉRATION DE LA MISÉRICORDE</h2> - - -<p>Je jetai un premier regard sur la divine -miséricorde ; je fis connaissance avec celle qui -m’avait retirée de l’enfer, avec celle qui m’avait -fait la grâce que je raconte. Je reçus sa première -illumination ; la douleur et les pleurs -redoublèrent. Je me livrai à une pénitence -sévère ; mais je ne veux pas dire laquelle.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch5">CINQUIÈME PAS<br /> -CONNAISSANCE PROFONDE D’ELLE-MÊME</h2> - - -<p>Ainsi éclairée, je n’aperçus en moi que des -défauts, je vis avec une certitude pleine que -j’avais mérité l’enfer ; je gémissais dans l’amertume, -et je prononçai ma condamnation.</p> - -<p>Comprenez que tous ces pas ne se suivirent -pas sans intervalle. Ayez donc pitié d’une pauvre -âme, qui se meut si lourdement, qui traîne -vers Dieu son grand poids, sa grande lourdeur, -et qui a fait à peine un petit mouvement. Je me -souviens qu’à chaque pas je m’arrêtais pour -pleurer, et je ne recevais pas d’autre consolation -que celle-ci, le pouvoir de pleurer ; c’était -la seule, celle-là était amère.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch6">SIXIÈME PAS<br /> -ELLE SE RECONNAIT COUPABLE ENVERS TOUTES -LES CRÉATURES</h2> - - -<p>Une illumination me donna la vue de mes -péchés dans la profondeur. Ici je compris qu’en -offensant le Créateur, j’avais offensé toutes les -créatures, qui toutes étaient faites pour moi. -Tous mes péchés me revenaient profondément à -la mémoire, et dans la confession que je faisais -à Dieu, je les pesais très profondément. Par la -sainte Vierge et par tous les saints j’invoquais la -miséricorde de Dieu, et me sentant morte, je -demandais à genoux la vie. Et je suppliais toutes -les créatures que je sentais avoir offensées, -de ne pas prendre la parole pour m’accuser devant -Dieu. Tout à coup je crus sentir sur moi la -pitié de toutes les créatures, et la pitié de tous -les saints. Et je reçus alors un don : c’était un -grand feu d’amour, et la puissance de prier -comme jamais je n’avais prié.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch7">SEPTIÈME PAS<br /> -VUE DE LA CROIX</h2> - - -<p>Ici je reçus la grâce spéciale du regard sur la -croix sur laquelle je contemplais avec l’œil du -cœur et celui du corps, Jésus-Christ mort pour -nous. Mais cette vision était insipide, quoique -très douloureuse.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch8">HUITIÈME PAS<br /> -CONNAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST</h2> - - -<p>Je reçus, avec le regard sur la croix, une plus -profonde connaissance de la façon dont Jésus-Christ -était mort pour nos péchés. J’eus de mes -propres péchés un sentiment très cruel, et je -m’aperçus que l’auteur du crucifiement c’était -moi. Mais l’immensité du bienfait de la croix, je -ne m’en doutais pas encore. Mon salut, ma conversion, -sa mort, je ne pénétrais pas dans le <i>comment</i> -de ces choses. La profondeur de l’intelligence -me fut donnée plus tard. Dans le regard -que je raconte il n’y avait que du feu, feu d’amour -et de regret, feu tel, que, debout au pied de la -croix, je me dépouillai de toutes choses par la -volonté et m’offris tout entière, et avec tremblement, -je fis vœu de chasteté, et accusant mes -membres, l’un après l’autre, je promis de les -garder sans tache désormais. Et je priais qu’il me -gardât fidèle à cette chasteté : d’une part je tremblais -de faire cette promesse ; de l’autre le feu me -l’arrachait, et il me fut impossible de résister.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch9">NEUVIÈME PAS<br /> -LA VOIE DE LA CROIX</h2> - - -<p>Ici le désir me fut donné de connaître la voie -de la croix, afin de savoir me tenir debout à ses -pieds, et trouver le refuge, l’universel refuge des -pécheurs. La lumière vint, et voici comment me -fut montrée la voie. Si tu veux aller à la croix, -me dit l’Esprit, dépouille-toi de toutes choses, -car il faut être légère et libre. Il fallut pardonner -toute offense, me dépouiller de toute chose terrestre, -hommes ou femmes, amis, parents et -toute créature ; et de la possession de moi, et -enfin de moi-même, et donner mon cœur à Jésus-Christ, -de qui je tenais tout bien, et marcher -par la voie épineuse, la voie de la tribulation. Je -me défis pour la première fois de mes meilleurs -vêtements et des aliments les plus délicats, et -des coiffures les plus recherchées. Je sentis beaucoup -de peine, beaucoup de honte, peu d’amour -divin. J’étais encore avec mon mari, c’est pourquoi -toute injure qui m’était dite ou faite avait -un goût amer. Cependant je la portais comme -je pouvais. Ce fut alors que Dieu voulut m’enlever -ma mère, qui m’était, pour aller à lui, d’un -grand empêchement. Mon mari et mes fils moururent -aussi en peu de temps. Et parce que -étant entrée dans la route, j’avais prié Dieu qu’il -me débarrassât d’eux tous, leur mort me fut -une grande consolation<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Ce n’était pas que je -fusse exempte de compassion ; mais je pensais -qu’après cette grâce, mon cœur et ma volonté -seraient toujours dans le cœur de Dieu, le cœur -et la volonté de Dieu toujours dans mon cœur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Il est bien entendu que ces sentiments exceptionnels tiennent -à la voie exceptionnelle par où était conduite Angèle de Foligno. -Les dernières lignes, du reste, ne laissent aucun doute à cet égard.</p> - -<p class="sign">(<i>Note du traducteur.</i>)</p> -</div> - - - -<h2 class="nobreak" id="ch10">DIXIÈME PAS<br /> -LARMES</h2> - - -<p>Je demandai à Dieu la chose la plus agréable -ses yeux. Alors, dans sa pitié, il m’apparut plusieurs -fois dans le sommeil, ou dans la veille, -crucifié. « Regarde, disait-il, regarde vers mes -plaies. » Et par un procédé étonnant il me montrait -comment il avait tout souffert pour moi. -Ceci se renouvela plusieurs fois. Il me montrait -chaque souffrance l’une après l’autre, en détail, -et me disait : « Que peux-tu faire pour moi qui -me récompense ? » Il m’apparaît plusieurs fois -dans le jour. Les visions du jour étaient plus -apaisées que celles de la nuit ; toutes avaient -l’aspect de la plus horrible douleur. Il me montrait -les tortures de sa tête, les poils de sourcils, -les poils de barbe arrachés ! Il comptait les -coups de la flagellation, me montrait en détail -à quelle place chacun d’eux avait porté, et me -disait : « C’est pour toi, pour toi, pour toi. » -Alors tous mes péchés m’étant présentés à la -mémoire, je compris que l’auteur de la flagellation, -c’était moi. Je compris quelle devait être -ma douleur. Je sentis celle que jamais je n’avais -sentie. Il continuait toujours, étalant sa Passion -devant moi, et disant : « Que peux-tu faire qui -me récompense ? » Je pleurai, je pleurai, je -pleurai, je sanglotai à ce point que je vis mes -larmes brûler ma chair ; quand je vis que je -brûlais, j’allai chercher de l’eau froide.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">ONZIÈME PAS<br /> -PÉNITENCE</h2> - - -<p>Je me portai vers une pénitence trop rude pour -que je la dise ; et je m’efforçai de la pratiquer. -Mais comme elle était incompatible avec les choses -du siècle, je résolus de tout quitter pour suivre -l’inspiration divine qui me poussait vers la -croix. Ce projet fut une grâce étonnante, et voici -comment elle me fut donnée. Le désir de la pauvreté -me vint, et je craignis de mourir avant -d’avoir été pauvre : d’un autre côté, j’étais combattue -de mille tentations, j’étais jeune, la mendicité -était entourée de périls et de hontes. Il -me faudra, disais-je, mourir de faim, mourir de -froid et mourir nue : personne au monde ne -m’approuvera. Enfin Dieu eut pitié, et la lumière -se fit dans mon cœur, et l’illumination fut si puissante, -que jamais elle ne s’éteindra ; je résolus -de persévérer dans mon dessein, dussé-je mourir -de faim, de froid, de honte. Je résolus d’aller -en avant, eussé-je la certitude de tous les maux -possibles. Je sentis qu’au milieu d’eux je mourrais -pour Dieu, et je me décidai résolument.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch12">DOUZIÈME PAS<br /> -LA PASSION</h2> - - -<p>Je priai la mère du Christ et son évangéliste -saint Jean, par la douleur qu’ils ont supportée, -de m’obtenir un signe qui gravât pour l’éternité -dans ma mémoire la Passion de Jésus-Christ.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch13">TREIZIÈME PAS<br /> -LE CŒUR</h2> - - -<p>Au milieu du désir je fus saisie par un songe -où le Cœur du Christ me fut montré, et j’entendis -ces paroles : « Voici le lieu sans mensonge, -le lieu où tout est vérité. » Il me sembla que -cela se rapportait aux paroles d’un certain prédicateur -dont je m’étais beaucoup moquée.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch14">QUATORZIÈME PAS<br /> -AGRANDISSEMENT DE LA PÉNITENCE</h2> - - -<p>Comme j’étais debout dans la prière, le -Christ se montra à moi et me donna de lui une -connaissance plus profonde. Je ne dormais pas. -Il m’appela et me dit de poser mes lèvres sur -la plaie de son côté. Il me sembla que j’appuyais -mes lèvres, et que je buvais du sang, et dans ce -sang encore chaud je compris que j’étais lavée. -Je sentis pour la première fois une grande -consolation, mêlée à une grande tristesse, car -j’avais la Passion sous les yeux. Et je priai le -Seigneur de répandre mon sang pour lui comme -il avait répandu le sien pour moi. Je désirais -pour chacun de mes membres une passion et -une mort plus terrible et plus honteuse que la -sienne. Je réfléchissais, cherchant quelqu’un -qui voulût bien me tuer ; je voulais seulement -mourir pour la foi, pour son amour, et puisqu’il -était mort sur une croix, je demandais à mourir -ailleurs, et par un plus vil instrument. Je me -sentais indigne de la mort des martyrs ; j’en -voulais une plus vile et plus cruelle. Mais je ne -pouvais en imaginer une assez honteuse pour -me satisfaire, ni assez différente de la mort des -saints, auxquels je me trouvais indigne de -ressembler.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch15">QUINZIÈME PAS<br /> -MARIE ET JEAN</h2> - - -<p>Je fixai mon désir sur la Vierge et saint Jean ; -ils habitaient dans ma mémoire, et je les suppliais -par la douleur qu’ils reçurent au jour de -la Passion de m’obtenir les douleurs de Jésus-Christ, -ou au moins celles qui leur furent données, -à eux. Ils m’acquirent et m’obtinrent cette -faveur, et saint Jean m’en combla tellement un -jour, que ce jour-là compte parmi les plus terribles -de ma vie. J’entrevis, dans un moment -de lumière, que la compassion de saint Jean en -face de Jésus et de Marie fit de lui plus qu’un -martyr. De là un nouveau désir de me dépouiller -de tout avec une pleine volonté. Le démon -s’y opposa ; les hommes aussi, tous ceux de qui -je prenais conseil, sans excepter les Frères -Mineurs ; mais tous les biens, ni tous les maux -du monde réunis n’auraient pu m’empêcher de -donner ma fortune aux pauvres, ou du moins -de la planter là, si on m’eût ôté les moyens de -m’en débarrasser autrement. Je sentis que je -ne pouvais rien réserver sans offenser Celui de -qui venait l’illumination. Cependant je restais -encore dans l’amertume, ne sachant si Dieu -agréait mes sacrifices ; mais je pleurais, je criais -et je disais « Seigneur, si je suis damnée, je -n’en veux pas moins faire pénitence, et me dépouiller -et vous servir. » Je restais dans l’amertume -du repentir, vide de douceur divine. Voici -comment je fus changée.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch16">SEIZIÈME PAS<br /> -L’ORAISON DOMINICALE</h2> - - -<p>Entrée dans une église, je demandai à Dieu -une grâce quelconque. Je priai : je disais le -<i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> ; tout à coup Dieu écrivit de sa main le -<i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> dans mon cœur avec une telle accentuation -de sa bonté et de mon indignité, que la -parole me manque pour en dire un seul mot. -Chacune des paroles du <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> se dilatait dans -mon cœur ; je les disais l’une après l’autre avec -une grande lenteur et contrition profonde, et -malgré les larmes que m’arrachait une connaissance -plus vive de mes fautes et de mon indignité, -je commençai à goûter quelque chose de -la douceur divine. La bonté divine se fit sentir -à moi dans le <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> mieux que nulle part -ailleurs, et cette impression dure au moment où -je parle. Cependant, comme le <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i> me révélait -en même temps mes crimes, mon indignité, -je n’osais lever les yeux ni vers le ciel, ni vers -le crucifix, ni vers rien ; mais je suppliai la -Vierge de demander grâce pour moi, et l’amertume persistait.</p> - -<p>O pécheurs ! avec quelle lourdeur l’âme part -pour la pénitence ! Que ces chaînes sont pesantes ! -Que de mauvais conseillers ! Que d’empêchements ! -Le monde, la chair et le démon !</p> - -<p>Et à chacun de ces pas, j’étais retardée un -certain temps avant de me traîner un pas plus -loin tantôt l’arrêt était plus long, tantôt il était -moindre.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch17">DIX-SEPTIÈME PAS<br /> -L’ESPÉRANCE</h2> - - -<p>Il me fut ensuite montré que la Vierge bienheureuse -m’avait acquis un privilège par lequel -une autre foi me fut donnée que la foi qui est -donnée aux hommes. Alors mon ancienne foi -me parut morte, et mes anciennes larmes m’apparurent -comme de petites choses. Une compassion -me fut donnée sur Jésus et sur Marie plus -efficace qu’auparavant, et tout ce que je faisais -de plus grand m’apparut comme petit, et je -conçus le désir d’une pénitence plus énorme. -Mon cœur fut enfermé dans la Passion du -Christ, et l’espérance me fut donnée de mon -salut par cette Passion. Je reçus pour la première -fois la consolation par la voie des songes. -Mes songes étaient beaux, et la consolation -m’était donnée en eux. La douceur de Dieu me -pénétra pour la première fois au dedans dans le -cœur, au dehors dans le corps. Eveillée ou -endormie, je la sentais continuellement. Mais -comme je n’avais pas encore la certitude, l’amertume -se mêlait à ma joie ; mon cœur n’était -pas en repos, il me fallait autre chose.</p> - -<p>Voici un de ces songes, choisi entre beaucoup -d’autres. Je m’étais enfermée pendant le carême -dans une retraite profonde, j’aimais, je méditais, -j’étais arrêtée sur une parole de l’Evangile, -parole de miséricorde et d’amour : il y avait un -livre à côté de moi, c’était le Missel : j’eus soif -de voir écrite la parole qui me tenait fixée. Je -m’arrêtai, je me contins, craignant d’agir par -amour-propre ; je résistai à la soif excessive, et -mes mains n’ouvrirent pas le livre. Je m’endormis -dans le désir. Je fus conduite dans le lieu de -la vision : et il me fut dit que l’intelligence de -l’Ecriture contient de telles délices, que l’homme -qui la posséderait oublierait le monde. « En veux-tu -la preuve ? me dit mon guide. — Oui, -oui », répondis-je. Et j’avais soif, j’avais soif. La -preuve me fut donnée : je compris, j’oubliai le -monde. Mon guide reprit : « Il n’oublierait pas -seulement le monde, celui qui goûterait la -délectation inouïe de l’intelligence évangélique, -il s’oublierait lui-même. » Il parla, et j’éprouvai. -Je compris, je sentis, et je demandai à ne -plus sortir de là jamais. « Il n’est pas encore -temps », dit-il, et il me conduisit. J’ouvris les -yeux ; je sentais à la fois la joie immense de la -vision donnée, la douleur immense de la vision -perdue. Je garde encore aujourd’hui la délectation -du souvenir. Alors la certitude me vint et -me resta ; c’était une lumière, c’était une ardeur -dans laquelle je vis, et j’affirme avec une -science parfaite que tout ce qu’on prêche sur -l’amour de Dieu n’est absolument rien : les prédicateurs -ne sont pas capables d’en parler, -et ne comprennent seulement pas ce qu’ils -disent. Mon guide me l’avait dit pendant la -vision.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">DIX-HUITIÈME ET DERNIER PAS<br /> -LE SENTIMENT DE DIEU</h2> - - -<p>Ici je commençai à sentir Dieu, et saisie dans -la prière par l’immense délectation, je ne me -souvenais plus de la nourriture, et j’aurais voulu -ne plus manger pour être toujours debout dans -la prière. La tentation de ne plus manger se mêla -à mon état nouveau, de ne plus manger, ou de -manger trop peu ; mais je compris que ceci était -une illusion. Tel était le feu dans mon cœur -qu’aucune génuflexion ou qu’aucune pénitence -ne me fatiguait. Et pourtant je fus conduite -vers un plus grand feu et une ardeur plus brûlante. -Alors je ne pouvais plus entendre parler -de Dieu sans répondre par un cri, et quand -j’aurais vu sur ma tête une hache levée, je n’aurais -pas pu retenir ce cri. Ceci m’arriva pour la -première fois le jour où je vendis mon château -pour en donner le prix aux pauvres. C’était la -meilleure de mes propriétés.</p> - -<p>A partir de ce moment, quand on parlait de -Dieu, mon cri m’échappait, même en présence -des gens de toute espèce. On me crut possédée. -Je ne dis pas le contraire ; c’est une infirmité -disais-je ; mais je ne peux pas faire autrement.</p> - -<p>Je ne pouvais donner satisfaction à ceux qui -détestaient mon cri : cependant une certaine -pudeur me gênait. Si je voyais la Passion du -Christ représentée par la peinture, je pouvais à -peine me soutenir ; la fièvre me prenait et je -me trouvais faible ; c’est pourquoi ma compagne -me cachait les tableaux de la Passion. A -cette époque j’eus plusieurs illuminations, sentiments, -visions, consolations, dont quelques-unes -seront écrites plus loin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">DIX-NEUVIÈME CHAPITRE<br /> -TENTATIONS ET DOULEUR</h2> - - -<p>De peur que la grandeur et la multitude des -révélations et des visions ne m’enflât, de peur -que leur délectation ne m’exaltât, il me fut donné -un tentateur à mille formes qui multiplie autour -de moi les tentations et les peines : peines du -corps et peines de l’âme. D’innombrables tourments -déchirent mon corps : ils viennent des -démons, qui les excitent de mille manières. Je -ne crois pas qu’on puisse exprimer les douleurs -de mon corps. Il ne me reste pas un membre -qui ne souffre horriblement. Je ne suis jamais -sans douleur et sans langueur, toujours débile -et fragile, au point de rester couchée, pleine -de souffrance. Je n’ai pas un membre qui ne -soit frappé, tordu, affligé par les démons. Je -suis faible, gonflée, remplie dans tous mes membres -d’une sensibilité douloureuse. Je ne me -remue qu’avec la plus grande peine ; je suis fatiguée -du lit, et je ne peux manger suffisamment.</p> - -<p>Quant aux tourments de l’âme, sans comparaison -plus nombreux et plus terribles, les démons -me les infligent à peu près sans relâche. -Je ne peux mieux me comparer qu’à un homme -suspendu par le cou qui, les mains liées derrière -le dos, et les yeux couverts d’un voile, -resterait attaché par une corde à la potence, et -vivrait là, sans secours, sans remède, sans -appui. Je crois même que ce que je subis de la -part des démons est plus cruel et plus désespéré. -Les démons ont pendu mon âme : et de -même que le pendu n’a pas de soutien, mon -âme pend sans appui, et mes puissances sont -renversées, au vu et au su de mon esprit. Quand -mon âme voit ce renversement et cet abandon -de mes puissances sans pouvoir s’y opposer, il -se fait une telle souffrance que je peux à peine -pleurer, par l’excès de la douleur, de la rage et -du désespoir ; quelquefois aussi je pleure sans -remède. Quelquefois ma fureur est telle, que -c’est beaucoup pour moi de ne pas me mettre en -pièces. Quelquefois je ne peux m’empêcher de -me frapper horriblement, au point de me gonfler -la tête et les membres. Quand mon âme -assiste au départ et à la chute de ses puissances, -le deuil se fait en elle, et je vocifère à Dieu, -et je crie sans relâche : Mon Dieu, mon Dieu, -ne m’abandonnez pas !</p> - -<p>Je souffre un autre tourment : c’est le retour, -au moins apparent, des anciens vices. Ce n’est -pas qu’ils soumettent réellement mon âme à -leur empire, mais ils me torturent cruellement. -Les vices même que je n’eus jamais viennent -en moi, s’allument et me déchirent. Mais ils ne -vivent pas toujours, et leur mort me donne -une grande joie. Je suis livrée à de nombreux -démons qui ressuscitent en moi les vices que -j’avais, et en produisent d’autres que je n’eus -jamais. Mais quand je me souviens que Dieu -fut affligé, méprisé et pauvre, je voudrais voir -tous mes maux redoubler.</p> - -<p>Quelquefois, il se produit une affreuse et infernale -obscurité où disparaît toute espérance, -et cette nuit est horrible. Et les vices que je -sens morts dans mon âme ressuscitent dans -mon corps ; mais les démons les réveillent en -dehors de l’âme, et en excitent d’autres qui -n’y furent jamais. Je souffre alors particulièrement -dans trois endroits du corps : le feu -de la concupiscence est tel dans ces moments-là, -qu’avant d’en avoir reçu la défense, je -me brûlais avec le feu matériel, dans l’espoir -d’éteindre l’autre. Ah ! j’aimerais mieux -être brûlée vive ! Je crie, j’appelle la mort, -la mort quelle qu’elle soit, et je dis à Dieu : -« Si je suis damnée, eh bien ! tout de suite : -pas de retard ; puisque vous m’avez abandonnée, -achevez, achevez, et que l’abîme m’engloutisse. » -Et, je comprends alors que ces vices ne -sont pas dans l’âme, puisqu’elle n’y consent -jamais, et que c’est le corps qui souffre violence. -L’ennui se joint à la douleur et, si cela durait, -le corps n’y tiendrait pas. L’âme se voit dépourvue -de ses puissances, et quoiqu’elle ne -consente pas aux vices, elle se voit sans force -contre eux : elle voit entre Dieu et elle une -effroyable contradiction ; elle voit sa chute et -sent son martyre. Un vice que je n’eus jamais -vient en moi par une permission spéciale : je -sens clairement et je connais qu’il y vient par -permission. Il surpasse, je crois, tous les autres ; -la vertu par laquelle je le combats est un don -manifeste du Dieu libérateur, et si je doutais de -Dieu, dans la ruine de toutes mes croyances, -ce don senti me rendrait la foi. Il y a là une -espérance assurée, tranquille, et le doute est -impossible ; la force l’emporte ; le vice a le -dessous ; la force me tient suspendue au-dessus -de l’abîme. Telle est cette force et telle est la -puissance communiquée par elle, que tous les -hommes, tous les démons, toutes les ruses de la -terre et de l’enfer ne peuvent obtenir de moi-même -le plus léger mouvement, et c’est elle qui -garde la foi. Et pourtant ce vice que je n’ose -nommer m’altère si cruellement, que si la force -divine se cache un instant et menace de me -quitter, aucune puissance comme aucune honte -et aucun châtiment ne m’empêcheraient de me -ruer sur lui. Mais la force divine survient et me -délivre : tous les biens et tous les maux de ce -monde ne peuvent plus rien contre lui. Et j’ai -souffert ainsi pendant plus de deux ans !</p> - -<p>Dans mon âme une certaine humilité et un -certain orgueil se combattent douloureusement, -et j’ai dégoût de toutes ces choses. Ce genre -d’humilité, qui me montre destituée de tout -bien, chassée de toute vertu et de toute grâce, -qui me montre en moi la multitude des vices et -des vides, m’enlève toute espérance et me cache -toute miséricorde. Je me vois alors comme la -maison du diable, sa dupe, sa fille et son agent, -chassée de toute rectitude, de toute véracité, -digne du dernier fond de l’enfer inférieur. Cette -misérable humilité n’est pas l’autre, la vraie, -celle qui écrase l’âme sous la bonté divine sentie. -La fausse humilité entraîne tous les maux. -Engloutie en elle, je me vois entourée de démons ; -dans mon âme et dans mon corps je ne -vois que des défauts : Dieu m’est fermé ; puissance -et grâce, tout est caché. Le souvenir même -du Seigneur m’est interdit ; me voyant damnée, -je ne m’inquiète que de mes crimes, que je -voudrais n’avoir pas commis au prix de tous -les biens et de tous les maux qui peuvent être -nommés. Au souvenir de mes crimes, je me -raidis tout entière pour combattre le démon et -triompher de mes vices. Mais je ne vois, pour -me sauver, ni porte, ni fenêtre, et je mesure -la profondeur de l’abîme où je suis tombée. -L’humilité m’a engloutie comme un Océan sans -rivage. Je contemple dans l’abîme la surabondance -de mes iniquités ; je cherche inutilement -par où les découvrir et les manifester au monde : -je voudrais aller nue par les cités et par les -places, des viandes et poissons pendus à -mon cou, et crier : Voilà la vile créature, pleine -de malice et de mensonge ! Voilà la graine de -vice, voilà la graine du mal. Je faisais le bien -aux yeux des hommes ; je faisais dire : Elle ne -mange ni poisson, ni viande. Ecoutez-moi : -j’étais gourmande et ivrogne : je faisais semblant -de ne vouloir que le nécessaire ; je jouais à la -pauvreté extérieure. Mais je me faisais un lit -avec des tapis et des couvertures que j’enlevais -le matin pour les cacher aux visiteurs. Voyez le -démon de mon âme et la malice de mon cœur ! -Ecoutez bien : je suis l’hypocrisie, fille du diable : -je me nomme <i>celle qui ment</i> ; je me nomme -l’abomination de Dieu ! Je me disais fille d’oraison, -j’étais fille de colère, et d’enfer et d’orgueil. -Je me présentais comme ayant Dieu dans mon -âme, et sa joie dans ma cellule, j’avais le diable -dans ma cellule, et le diable dans mon âme. -Sachez que j’ai passé ma vie à chercher une -réputation de sainteté : sachez, en vérité, qu’à -force de mentir et de déguiser les infamies de -mon cœur, j’ai trompé des nations.</p> - -<p>Homicide, voilà mon nom !</p> - -<p>Homicide des âmes, homicide de mon âme !</p> - -<p>Couchée dans l’abîme, je me roulais aux pieds -de mes frères, ceux-là qu’on appelle mes fils, et -je leur disais : « Ne me croyez plus ; ne me -croyez plus. Est-ce que vous ne voyez pas que -je suis possédée ? Vous qui vous appelez mes -fils, priez la justice de Dieu pour que les démons -sortis de mon âme manifestent mes actes dans -toute leur horreur, et que Dieu ne soit pas plus -longtemps déshonoré par moi. Est-ce que vous -ne voyez pas que tout ce que je vous ai dit est -mensonge ? Est-ce que vous ne voyez pas que si -tout à coup le monde devenait vide de malice, -je le remplirais toute seule par la surabondance -de la mienne ? Ne me croyez plus. N’adorez -plus cette idole où est caché le diable ; tout ce -que je vous ai dit est mensonge, et mensonge -diabolique. Suppliez la justice de Dieu pour que -l’idole tombe et se brise, pour que ses œuvres -diaboliques soient manifestes ; car je me couvrais -d’or avec des paroles divines, pour être -honorée et adorée à la place de Dieu. Priez -pour que le diable sorte de l’idole, afin que le -monde ne soit plus trompé par cette femme. -C’est pourquoi je supplie le Fils de Dieu, que -je n’ose nommer, que, s’il ne me manifeste pas -par lui-même, il me manifeste par la terre qui -s’ouvre et m’engloutisse, afin que, posée en -spectacle et en exemple, je fasse dire aux hommes -et aux femmes : « Oh ! comme elle était -dorée, dorée en dedans et dorée au dehors ! » -Ah ! que je voudrais avoir au cou un collier ou -un lacet, et me faire traîner par les places et -par les villes : et les enfants me traîneraient et -diraient : « Voilà la misérable qui a menti toute -sa vie ! » Et les hommes crieraient, ainsi que -les femmes : « Oh ! voilà le miracle, le miracle -qu’a fait Dieu ! La malice cachée de toute sa -vie vient d’être manifestée par elle-même ! »</p> - -<p>Mais tout cela est peu de chose, et rien ne suffit. -Voici un désespoir nouveau, un désespoir -inconnu. J’ai absolument désespéré de Dieu et -de tous ses biens. C’est fini, c’est réglé, réglé -entre lui et moi. J’ai la certitude que dans le -monde entier l’enfer n’a pas une proie aussi parfaite -que moi-même ; toutes les grâces de Dieu, -toutes ses faveurs, tout cela est pour exaspérer -mon désespoir et mon enfer ! Oh ! je vous en -supplie, mettez-vous en prière ; que la justice -de Dieu fasse sortir les démons de l’idole, que -la justice de Dieu manifeste mon cœur ; ma tête -se fend, mon corps plie, mes yeux sont aveuglés -de larmes, mes membres se disjoignent parce -que je ne peux pas manifester mes mensonges ! -Sache, toi qui écris, que toutes mes paroles ne -sont rien auprès de mes maux, de mes iniquités -et de mes mensonges ; j’étais toute petite quand -j’ai commencé !</p> - -<p>Voilà ce que je suis forcée de dire dans le gouffre -de l’abaissement. Et puis l’orgueil arrive !</p> - -<p>Et je suis faite toute colère, toute superbe, -toute tristesse, toute amertume et toute enflure : -Les biens que m’a faits Dieu se changent dans -mon âme en amertume infinie. Ils ne me servent -à rien ! Ils ne remédient à rien ! Ils excitent seulement -une douloureuse admiration qui ressemble -à une insulte faite à mon désespoir ! -Pourquoi toujours en moi ce vide de vertu ? -Pourquoi Dieu a-t-il permis cela ? Et puis je -doute et je me dis : Est-ce qu’il m’aurait trompée ? -Cette tentation ferme et cache tout bien. -Colère, orgueil, tristesse, amertume, enflure et -peine, la parole ne peut rien exprimer de tout -cela. Quand tous les sages du monde et tous les -saints du paradis m’accableraient de leurs consolations -et de leurs promesses, et Dieu lui-même -de ses dons, s’il ne me changeait pas -moi-même, s’il ne commençait au fond de moi -une nouvelle opération, au lieu de me faire du -bien, les sages, les saints et Dieu exaspéreraient -au delà de toute expression mon désespoir, ma -fureur, ma tristesse, ma douleur et mon aveuglement !</p> - -<p>Ah ! si je pouvais changer ces tortures contre -tous les maux du monde, et prendre toutes les -infirmités et toutes les douleurs qui sont dans -tous les corps des hommes, je croirais tous -ceux-ci plus légers et moindres. Je l’ai dit souvent, -que mes tourments soient changés contre -le martyre, n’importe de quelle espèce !</p> - -<p>Mes tourments ont commencé quelque temps -avant le pontificat du pape Célestin (1294) ; ils -ont duré plus de deux ans, et leurs accès étaient -fréquents. Je ne suis pas encore parfaitement -guérie, quoique leur atteinte soit maintenant légère, -et seulement extérieure. La situation étant -changée, je comprends que l’âme, broyée entre -l’humilité mauvaise et l’orgueil, subit une immense -purgation, par laquelle j’ai acquis l’humilité -vraie sans laquelle le salut n’est pas. Et -plus grande est l’humilité, plus grande la purgation -de l’âme. Entre l’humilité et l’orgueil, mon -âme passe par le martyre et passe par le feu. -Par la connaissance de ses vides et de ses fautes -qu’elle acquiert par cette humilité, l’âme est -purgée de l’orgueil et purgée des démons. Plus -l’âme est affligée, dépouillée et humiliée profondément, -plus elle conquiert, avec la pureté, -l’aptitude des hauteurs.</p> - -<p>L’élévation dont elle devient capable se mesure -à la profondeur de l’abîme où elle a ses -racines et ses fondations.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20">VINGTIÈME CHAPITRE<br /> -PÈLERINAGE</h2> - - -<p>Béni soit Dieu et le Père de Notre-Seigneur -Jésus, qui nous console en toute tribulation.</p> - -<p>Oui, il a daigné consoler la pécheresse en -toute tribulation. Après le dix-huitième pas, où -le nom de Dieu me faisait crier, après l’illumination -que m’apporta le <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, je sentis la douceur -de Dieu, et voici comment. Je considérai -l’union en Jésus-Christ de l’humanité et de la -divinité. Absorbée dans cette vue, buvant la -contemplation et la délectation, j’obéissais dans -mon âme à des inspirations intimées par l’attrait. -Ce fut à cette époque la plus grande -joie de ma vie. Pendant la plus grande partie du -jour je restai debout dans ma cellule, abîmée -dans la prière, enfermée, seule et stupéfaite. Et -mon cœur reçut si fort le coup de la joie que je -tombai à terre, incapable de parole. Ma compagne -courut à moi, s’agita et me crut morte ; -mais elle m’ennuyait et me faisait obstacle.</p> - -<p>Un jour, au milieu des persévérances de la -prière, avant d’avoir tout donné, quoiqu’il s’en -fallût de fort peu, pendant une oraison du soir, -privée de sentiment divin, je me lamentais et je -criais à Dieu « Tout ce que je fais, je le fais -pour vous trouver. Vous trouverai-je, quand je -l’aurai fini ?… » La réponse vint. « Que veux-tu ? -dit-elle. — Ni or, ni argent, ni le monde -entier ; vous seul. — Fais donc et hâte-toi ; -quand tu auras terminé, toute la Trinité viendra -en toi. » Je reçus beaucoup d’autres promesses ; -je fus arrachée à toute douleur, je fus congédiée -avec la suavité divine. Puis j’attendis -l’exécution. Quand je racontai le fait à ma compagne, -je manifestai quelque doute, à cause de -la grandeur des promesses : cependant la suavité -de l’adieu entretenait mon espérance.</p> - -<p>Ce fut alors que je fis à Assise le pèlerinage -de saint François, et ce fut pendant la route que -la promesse s’accomplit. Pourtant je n’avais pas -tout donné aux pauvres. Peu s’en fallait à la vérité ; -mais la mort d’un saint homme, qui s’était -chargé de mes affaires, en avait retardé la dernière -phase. Cet homme, converti par moi, -voulut aussi tout donner ; pendant qu’il allait -et venait pour cette affaire, il mourut en chemin. -Sa sépulture est honorée, et illustrée par -des miracles.</p> - -<p>Revenons à moi. Je faisais donc mon pèlerinage : -je priais en route, je demandais entre -autres choses au bienheureux François l’observation -fidèle de sa règle, à laquelle je venais de -m’astreindre ; je demandais de vivre et de -mourir dans la pauvreté.</p> - -<p>J’étais déjà allée à Rome pour demander au -bienheureux saint Pierre la grâce et la liberté -qu’il faut pour être pauvre réellement. Par les -mérites de saint Pierre et de saint François, je -reçus, avec une certitude sensible, le don de la -vraie pauvreté. J’étais arrivée à cette grotte au -delà de laquelle on monte à Assise par un étroit -sentier. J’étais là, quand j’entendis une voix qui -disait : « Tu as prié mon serviteur François ; -mais j’ai voulu t’envoyer un autre missionnaire, -le Saint-Esprit. Je suis le Saint-Esprit, -c’est moi qui viens, et je t’apporte la joie inconnue. -Je vais entrer au fond de toi, et te -conduire près de mon serviteur.</p> - -<p>« Je vais te parler pendant toute la route ; -ma parole sera ininterrompue et je te défie d’en -écouter une autre, car je t’ai liée, et je ne te -lâcherai pas, que tu ne sois revenue ici une -seconde fois, et je ne te lâcherai alors que relativement -à cette joie d’aujourd’hui ; mais -quant au reste, jamais, jamais, si tu m’aimes. »</p> - -<p>Et il me provoquait à l’amour, et il disait : -« O ma fille chérie ! ô ma fille et mon temple -ô ma fille et ma joie ! Aime-moi ! car je t’aime, -beaucoup plus que tu ne m’aimes ! » Et, parmi -ces paroles, en voici qui revenaient souvent -« O ma fille, ma fille et mon épouse chérie ! » -Et puis il ajoutait : « Oh ! je t’aime, je t’aime -plus qu’aucune autre personne qui soit dans cette -vallée. O ma fille et mon épouse ! Je me suis -posé et reposé en toi ; maintenant pose-toi et -repose-toi en moi. J’ai vécu au milieu des apôtres : -ils me voyaient avec les yeux du corps et -ne me sentaient pas comme tu me sens. Rentrée -chez toi, tu sentiras une autre joie, une joie -sans exemple. Ce ne sera pas seulement comme -à présent le son de ma voix dans l’âme, ce sera -moi-même. Tu as prié mon serviteur François -espérant obtenir avec lui et par lui. François -m’a beaucoup aimé, j’ai beaucoup fait en lui -mais si quelque autre personne m’aimait plus -que François, je ferais plus en elle. »</p> - -<p>Et il se plaignait de la rareté des fidèles et de -la rareté de la foi, et il gémissait, et il disait -« J’aime d’un amour immense l’âme qui m’aime -sans mensonge. Si je rencontrais dans une âme -un amour parfait, je lui ferais de plus grandes -grâces qu’aux saints des siècles passés, par qui -Dieu fit des prodiges qu’on raconte aujourd’hui. -Or personne n’a d’excuse, car tout le monde -peut aimer ; Dieu ne demande à l’âme que -l’amour ; car lui-même aime sans mensonge, <i>et -lui-même est l’amour de l’âme</i>. » Pesez ces dernières -paroles ; pesez-les. Elles sont profondes.</p> - -<p>Que Dieu soit l’amour de l’âme, il me le faisait -sentir par une vive représentation de sa -passion, et de sa croix qu’il a portée pour -nous ; Lui, l’immense ; Lui, le glorieux, il m’expliquait -sa passion et tout ce qu’il a fait pour -nous, et il ajoutait : « Regarde bien ; trouves-tu -en moi quelque chose qui ne soit pas amour ? » -Et mon âme comprenait avec évidence qu’il n’y -a rien en Lui qui ne soit pas amour. Il se plaignait -de trouver en ce temps peu de personnes -en qui il puisse déposer sa grâce, et il promettait -de faire à ses nouveaux amis, s’il en trouvait, -de plus grandes grâces qu’aux anciens. Et -il reprenait : « O ma fille chêne, aime-moi ; car -je t’aime beaucoup plus que tu ne m’aimes. -Aime-moi, ma bien-aimée ; j’aime d’un amour -immense l’âme qui m’aime sans malice. » Et il -voulait que l’âme, suivant sa puissance et sa -capacité, l’aimât du même amour, de l’amour -qu’il a pour elle, lui promettant de se donner -si seulement, elle le désire. Et il disait toujours -« O ma bien-aimée, ô mon épouse, aime-moi, -mange, bois, dors ; toute ta vie me plaira, -pourvu que tu m’aimes ! » Il ajouta : « Je ferai -en toi de grandes choses en présence des nations, -je serai connu en toi, glorifié, clarifié en -toi ; le nom que je porte en toi sera adoré -à la face des nations. » Il ajouta mille autres -choses.</p> - -<p>Mais moi, pendant que je l’écoutais, considérant -mes péchés et mes défauts, je me disais : -Tu n’es pas digne de tous ces grands amours. -Le doute me prit, et mon âme dit à Celui qui -parlait : « Si tu étais le Saint-Esprit, tu ne me -dirais pas ces choses inconvenantes ; car je suis -fragile et capable d’orgueil. » Il répondit : « Eh -bien, essaie ! essaie de tirer vanité de mes paroles, -essaie donc ; tâche un peu ; essaie de penser -à autre chose. » Je fis tous mes efforts pour -concevoir un sentiment d’orgueil ; mais tous -mes péchés me revenant à la mémoire, je sentis -une humilité telle que jamais dans toute ma -vie. Je tâchai d’avoir des distractions ; je regardai -curieusement les vignes le long du chemin. -Je tâchai d’échapper aux discours qu’on me -tenait ; mais de quelque côté que s’égarât mon -œil, la voix disait toujours : « Regarde, contemple ; -ceci est ma créature. » Et je sentais une -douceur, une douceur ineffable.</p> - -<p>J’étais tellement aimée, disait la voix, que le -Fils de Dieu et de la Vierge Marie s’était incliné -vers moi pour me parler. Et Jésus-Christ me -disait : « Quand le monde entier viendrait à -toi, je te défie de parler à un autre qu’à moi ; -mais, puisque me voici, tu possèdes le monde -entier. » Et pour me tranquilliser, il me disait : -« C’est moi qui ai été crucifié pour toi, moi qui -ai souffert pour toi la faim et la soif, moi qui t’ai -aimée jusqu’à l’effusion du sang. » Il me racontait -sa passion et me disait : « Demande une -grâce pour toi, pour tes compagnes, pour qui tu -voudras, et prépare-toi à recevoir ; car je suis -beaucoup plus prêt à donner que toi à recevoir. » -Mon âme cria disant : « Je ne veux pas -demander, parce que je ne suis pas digne. » Et -tous mes péchés me revenaient à la mémoire. -Mon âme ajouta : « Si toi qui me parles depuis -le commencement, tu étais le Saint-Esprit, tu -ne me dirais pas de telles paroles ; d’ailleurs si -le Saint-Esprit était en moi, je devrais mourir -de joie. » Il répondit : « Est-ce que je ne suis -pas le maître ? Je te donne la joie que je veux, -non pas une autre. Il y a un homme à qui j’en -ai donné une moindre. Ses yeux se sont fermés, -et il est tombé sans connaissance. Je vais te -donner encore ce signe de ma présence. Essaie -de parler à tes compagnes, essaie de penser à -quelque chose de bon ou de mauvais, n’importe -quoi ; je te défie de penser à autre chose qu’à -Dieu. Je suis le seul qui puisse lier l’esprit. Je -n’agis pas en vue de tes mérites, mais en vue -de ma bonté. »</p> - -<p>Pendant qu’il parlait, je me sentais digne de -l’enfer, et ce sentiment avait pour la première -fois les caractères de l’évidence. Il ajoutait que -si mes compagnes de voyage avaient été mal -choisies, je n’aurais pas entendu et éprouvé ce -que je venais d’entendre et d’éprouver. Quant -à elles, elles s’interrogeaient sur la langueur où -elles me voyaient ; car j’étais brisée de douceur. -J’avais peur d’arriver ; j’aurais voulu que la -route durât jusqu’à la fin du monde. Quant à la -joie que je sentais, je renonce à la dire, surtout -quand j’entendis :</p> - -<p>« C’est moi, le Saint-Esprit, c’est moi qui suis -en toi. » Et la douceur venait avec chaque -parole. Il m’accompagna jusqu’au tombeau de -saint François, suivant sa parole, et ne me quitta -pas, et resta avec moi jusqu’après le dîner, et -me suivit dans ma seconde visite au tombeau. -Quand j’entrai pour la seconde fois dans l’église, -je fléchis le genou, et je vis un tableau qui représentait -François serré contre la poitrine de -Jésus. Alors il me dit : « Je te tiendrai beaucoup -plus serré que cela ; je t’embrasserai d’un -embrassement trop serré pour être vu. Voici -pourtant l’heure où je vais te quitter, ô ma fille -chérie, ô mon temple et mon amour, et ma -délectation ; je vais te remplir et te quitter, te -quitter quant à cette joie, non, non pas te quitter -réellement, pourvu que tu m’aimes ! »</p> - -<p>Et bien que cette parole fût amère comme -prédiction, elle eut cependant en elle-même une -douceur inouïe. Je regardai Celui qui parlait, -pour le voir des yeux de l’esprit et des yeux du -corps ; je le vis ! Vous me demandez ce que je -vis ? C’était quelque chose d’absolument vrai, -c’était plein de majesté, c’était immense, mais -qu’était-ce ? Je n’en sais rien ; c’était peut-être -le souverain bien. Du moins cela me parut -ainsi. Il prononça encore des paroles de douceur ; -puis il s’éloigna. Son départ lui-même -eut les attitudes de la miséricorde. Il ne s’en -alla pas tout à coup ; il se retira lentement, -majestueusement, avec une immense douceur. -Et il disait encore : « O ma fille chérie, que j’aime -plus qu’elle ne m’aime ! tu portes au doigt l’anneau -de notre amour, et tu es ma fiancée ! Désormais -tu ne me quitteras plus : la bénédiction -du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit est en toi -et sur ta compagne ! » Et mon âme cria : « Puisque -vous ne me quitterez plus, je ne crains -plus le péché mortel ! » Mais là-dessus il ne -voulut pas répondre. Et comme, au moment du -départ, j’avais demandé une grâce pour ma -compagne, il en promit une d’un autre genre. Il -se retirait, il se retirait ; je compris qu’il m’empêchait -de tomber à terre, et qu’il me forçait à -rester debout.</p> - -<p>Mais, après le départ, lorsque tout fut consommé, -je tombai assise, et je criai à haute -voix, hurlant, vociférant, rugissant sans pudeur, -et, au milieu des hurlements, je crois que je -disais : « Amour, amour, amour, tu me quittes -et je n’ai pas eu le temps de faire ta connaissance ! -Oh ! pourquoi me quitter ? » Mais je ne -pouvais plus parler. Et si je voulais articuler -au lieu de paroles, il ne venait que des hurlements, -et je rugissais, je rugissais ; si j’essayais -de dire un mot, il était couvert par un cri ; on -cherchait à m’entendre, et on ne pouvait pas. -Cela se passait à la porte de l’église de Saint -François. Tout le peuple s’assembla, je rugissais -en présence du peuple. J’étais assise en -criant et j’étais languissante pendant que -rugissais. Mes compagnons et mes amis furent -pris de honte et s’écartèrent en rougissant. On -ne savait pas ce qui m’arrivait ; on se trompa -sur la cause. Quant à moi, je disais : « C’est -Lui, je ne doute plus, c’est Lui ; j’ai la certitude, -c’est Lui, c’est le Seigneur qui m’a parlé. -Je hurlais de douceur et de douleur, car c’était -Lui, mais il était parti. « La mort, criai-je, la -mort ! » Mais, ô douleur ! je ne mourais pas, et -je vivais, et il était parti ! mes jointures se séparaient.</p> - -<p>Je revins d’Assise, et, chemin faisant, je parlais -de Dieu avec une grande douceur, et j’avais -grand’peine à me taire. Je me contenais cependant, -car je n’étais pas seule. Or, pendant la -route, Jésus me parla et me dit :</p> - -<p>« Moi, Jésus-Christ, qui te parle et qui t’ai -parlé, je te donne ce signe que vraiment c’est -Moi ; je te donne la croix et l’amour de Dieu -je te les donne pour l’éternité. »</p> - -<p>Je sentis dans mon âme la croix de l’amour, -et cela rejaillit sur mon corps, et je sentis la -croix corporellement, et mon âme fut liquéfiée. -Revenue à la maison, je sentais une douceur -tranquille, paisible, trop immense pour être -exprimée. Alors vint le désir de la mort ; car -cette douceur, cette paix, cette délectation au-dessus -des paroles me rendait cruelle la vie de -ce monde. Ah ! la mort ! la mort ! et je serais -parvenue à la substance même de la douceur, -dont je sentais de loin quelque chose, et je l’aurais -touchée pour toujours, et jamais, jamais -perdue ! Ah ! la mort ! la mort ! la vie m’était -une douleur au-dessus de la douleur de ma -mère et de mes enfants morts, au-dessus de -toute douleur qui puisse être conçue. Je tombai -à terre languissante, et je restai là huit jours -et je criais : « Ah ! Seigneur, Seigneur, ayez -pitié de moi ! Enlevez-moi, enlevez-moi. » Je -sentis alors des parfums qui ne sont pas de la -terre, et des effets inexprimables. Quant à la -joie, elle fut au delà des paroles. Bien des paroles -m’ont été dites souvent, mais non pas avec -une telle lenteur, ni une telle douceur, ni une -telle profondeur. Pendant que j’étais à terre, -ma compagne, admirable de simplicité, de pureté, -de virginité, entendit une voix qui disait : -« Le Saint-Esprit est dans cette chambre. » Elle -s’approcha de moi, et m’adressa ces paroles : -« Dis-moi ce que tu as ; car je viens d’entendre -une voix qui m’a dit : Approche-toi d’Angèle. » -Je lui répondis : « Ce qui t’a été dit ne me déplaît -pas. »</p> - -<p>Et depuis ce jour je lui communiquai quelques-uns -de mes secrets.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch21">VINGT ET UNIÈME CHAPITRE<br /> -LA BEAUTÉ</h2> - - -<p>Un jour que j’étais en oraison, élevée en esprit, -Dieu me parlait dans la paix et dans l’amour. -Je regardai et je le vis.</p> - -<p>Vous me demanderez ce que je vis ? C’était lui-même, -et je ne peux dire autre chose. C’était -une plénitude, c’était une lumière intérieure et -remplissante pour laquelle ni parole ni comparaison -ne vaut rien. Je ne vis rien qui eût un -corps. Il était ce jour-là sur la terre comme au -ciel : la beauté qui ferme les lèvres, la souveraine -beauté contenant le souverain bien. L’assemblée -des saints se tenait debout, chantant -des louanges devant la majesté souverainement -belle. Tout cela m’apparut en une seconde. Et -Dieu me dit : « O ma fille chérie, très aimante -et très aimée, tous les saints ont pour toi un -amour spécial, tous les saints et ma Mère, et -c’est moi qui t’associerai à eux. »</p> - -<p>Malgré l’importance de ces paroles, elles me -parurent petites. Ce qu’il me disait de sa Mère -et de ses saints me touchait peu. L’immensité -de délectation, que je buvais en Lui, en lui-même, -dans sa source, me rendait aveugle vis-à-vis -des saints et des anges. Toute leur bonté, -toute leur beauté était en Lui, était de Lui ; il -était le souverain bien ; il était toute beauté. Et -mes yeux se fermaient sur la créature, abîmés -de joie dans l’essence du beau. Et il me dit : -« Je t’aime d’un amour immense, je ne te le -montre pas, je te le cache. » Mon âme répondit : -« Mais pourquoi donc mon Seigneur -place-t-il ainsi sa joie et son amour dans une -pécheresse pleine de turpitudes ? » Et Dieu -répondait : « Je te dis que j’ai placé en toi -mon amour. Mes yeux voient tes défauts, mais -c’est comme si je ne m’en souvenais plus. J’ai -déposé en toi, et j’ai caché mon trésor. »</p> - -<p>Et ces paroles m’apportaient le sentiment de -leur pleine vérité ; et je ne doutais pas, et je -sentais, et je voyais que les yeux de Dieu me -regardaient ; et mon âme puisa dans son regard -la lumière. Qu’un saint descende du paradis, -je lui porte le défi d’exprimer ma joie. Et -comme il me cachait, disait-il, son amour, à cause -de mon impuissance à la porter : « Si vous êtes le -Dieu tout-puissant, vous pouvez me donner la -force de porter votre amour. » Il répondit : « Tu -aurais alors ton désir, et ta faim diminuerait. -Ce que je veux, ton désir, ta faim, ta langueur. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch22">VINGT-DEUXIÈME CHAPITRE<br /> -LA PUISSANCE</h2> - - -<p>Un jour j’entendis une voix divine qui me -disait : « Moi qui te parle, je suis la puissance divine, -qui t’apporte une grâce divine. Cette grâce, -la voici : je veux que ta vue seule soit utile à -ceux qui te verront. Ah ! ce n’est pas tout ! je -veux que ta pensée, ton souvenir et ton nom, -portent secours et faveur à quiconque s’en servira. -Personne ne pensera à toi en vain. Toute -âme qui se souviendra de toi recevra une grâce -proportionnée à l’union divine qu’elle possédera -déjà. »</p> - -<p>Je refusai, malgré ma joie, craignant la vaine -gloire.</p> - -<p>Mais il ajouta :</p> - -<p>« Tu n’as rien à tirer de là, rien, quant à la -vanité. Cette gloire n’est pas la tienne ; c’est un -fardeau que tu porteras, et ce n’est pas autre -chose. Garde-le ; porte-le ; et restitue la gloire -à son propriétaire. »</p> - -<p>Je compris que j’étais en sûreté. « Et cependant, -me dit-il, ta crainte ne m’a pas déplu. »</p> - -<p>J’entrai à l’église et j’entendis une parole qui -récréa mon âme. La voix disait : « O ma fille -chérie ! » mais elle se servit d’un bien autre nom -que je n’ose pas écrire ; et elle ajouta : « Aucune -créature ne peut te donner consolation ; je tiens -cela dans mes mains ; je vais te montrer ma -puissance. »</p> - -<p>Les yeux de l’esprit furent ouverts en moi, -je vis une plénitude divine où j’embrassais tout -l’univers, en deçà et au delà des mers, et l’Océan, -et l’abîme, et toutes choses, et je ne voyais rien -nulle part que la puissance divine ; le mode -de la vision était absolument inénarrable. Dans -un transport d’admiration, je m’écriai : « Mais -il est plein de Dieu, il est plein de Dieu, cet univers. » -Aussitôt l’univers me sembla petit. Je vis -la puissance de Dieu qui ne le remplissait pas -seulement, mais qui débordait de tous les côtés.</p> - -<p>« Je t’ai montré, dit-il, <i>quelque chose de ma -puissance</i>. »</p> - -<p>Et je compris que, plus tard je pourrais peut-être -en recevoir une intelligence plus élevée.</p> - -<p>« Je t’ai montré, dit-il, quelque chose de ma -puissance ; regarde mon humilité. »</p> - -<p>Je vis un abîme épouvantable de profondeur ; -c’était le mouvement de Dieu vers l’homme et -vers toutes choses.</p> - -<p>Me souvenant de la puissance inénarrable, -et voyant l’abîme de la descente, je sentis ce -que j’étais ; c’était le rien, absolument rien, un -néant, et dans ce néant rien, rien, excepté l’orgueil ! -Je tombai dans un abîme de méditation, -et, épouvantée d’être indigne à ce point je me -dis : Non, non, je ne veux plus communier.</p> - -<p>« Ma fille, dit-il, le point où tu es montée est -inaccessible à la créature ! Il faut quelque grâce -de Dieu très spéciale pour qu’un être vivant -soit transporté là. »</p> - -<p>Cependant la messe avançait ; le prêtre élevait -l’hostie.</p> - -<p>« La puissance, dit la voix, la puissance est -sur l’autel ! je suis en toi ; si tu me reçois, tu -reçois Celui que déjà tu possèdes. Communie -donc au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. -Moi qui suis digne, je te fais digne. »</p> - -<p>Je sentis au fond de l’âme l’inénarrable douceur -d’une joie tellement immense, qu’elle remplira -ma vie avant de s’épuiser.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch23">VINGT-TROISIÈME CHAPITRE<br /> -LA SAGESSE</h2> - - -<p>Un jour, une personne me demanda de prier -Dieu pour obtenir certaines connaissances -qu’elle voulait avoir. J’hésitais, sa demande me -paraissait pleine de sottise et d’orgueil.</p> - -<p>Pendant que j’étais dans cette pensée, je fus -ravie en esprit. Je fus posée dans ce ravissement -près d’une table sans commencement ni -fin ; je ne voyais pas la table, mais je voyais ce -qui était placé sur elle. C’était une plénitude -divine, une plénitude inénarrable, qui n’a aucun -rapport avec aucune expression ; c’était -la plénitude, la Sagesse divine et le souverain -bien.</p> - -<p>Et dans la vision de la divine Sagesse, je -voyais qu’il n’est pas permis de l’interroger sur -certaines voies futures et secrètes qu’elle choisira -dans l’avenir ; car il y a un manque de -respect à vouloir marcher devant elle. Quand -j’aperçois des hommes livrés à ces investigations, -leur erreur est visible pour moi. Le mystère -que j’aperçus, sous la ressemblance d’un -objet étendu sur une table, m’a laissé une intelligence -profonde qui discerne, au premier mot -que j’entends, les personnes et les choses spirituelles. -Je ne juge plus comme autrefois de -mon ancien jugement, qui était erreur et péché. -Je juge d’un jugement vrai, qui me permet -d’entrevoir le défaut de mon ancien jugement. -Je ne peux pas raconter cette Vision ; car <i>la -table</i> est le seul objet sensible dont l’idée où -le nom m’ait été présenté à l’esprit. Quant -au mystère même de la vision, il échappe à la -parole.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch24">VINGT-QUATRIÈME CHAPITRE<br /> -LA JUSTICE</h2> - - -<p>Un jour, j’étais en oraison ; je fis des questions, -non pas pour sortir d’un doute, mais parce -que je brûlais d’en savoir plus sur Dieu, et je -lui dis :</p> - -<p>« Pourquoi avez-vous créé l’homme ? Pour -quoi avez-vous permis sa chute ? Pourquoi la -passion de votre Fils, quand vous aviez, pour -nous racheter, tant d’instruments dans les -mains ? » Je sentais jusqu’à l’évidence qu’en effet -Dieu pouvait nous vivifier et nous sauver autrement. -Je me sentais poussée et forcée à faire -des questions. J’aurais voulu dans ce moment -me fixer dans la prière pure et simple ; mais Dieu -me contraignit à l’interroger. Je restai plusieurs -jours ainsi, toujours interrogeant, et -cependant la question ne venait pas du doute. -Je comprenais que Dieu avait choisi la voie la -plus appropriée à sa bonté et à nos besoins -mais cela ne suffisait pas, car je voyais clairement -qu’il eût pu agir d’une tout autre manière.</p> - -<p>Il vint un moment où je fus ravie en esprit ; -je vis alors que le mystère de ses voies est un -mystère sans commencement ni fin. Ravie dans -l’immense ténèbre, mon âme voulut rétrograder -vers elle-même. Impossible ! Elle voulut -aller plus avant. Impossible ! Puis, enlevée plus -haut, elle aperçut la puissance inénarrable, puis -la justice de Dieu, sa volonté, sa bonté, et je -découvris au fond d’elles les choses que j’avais -cherchées. Tout à coup mon âme fut arrachée -à l’immense ténèbre. Pendant qu’elle y avait -été abîmée, mon corps était étendu à terre -mais quand vint la lumière, je me relevai vivement, -me tenant sur l’extrémité de mes doigts -de pied. L’agilité de mon corps était inouïe, et je -crus sentir que j’étais créée pour la seconde fois. -Je plongeai mon regard avec une joie immense -dans la volonté de Dieu, dans sa puissance, -dans sa justice, et au delà de mes espérances, -je buvais avec transport l’intelligence des mystères ; -mais leur manifestation est interdite aux -paroles, parce qu’ils dépassent la nature.</p> - -<p>Je savais bien que Dieu pouvait nous sauver -autrement ; mais je n’avais jamais compris -comment le mode de rédemption qu’il a choisi -constitue de lui à nous la plus haute manifestation -de sa bonté, et l’union la plus intime, celle -qui se fait par la bouche, l’union eucharistique.</p> - -<p>Ce jour-là j’arrivai à une telle connaissance -de la justice de Dieu et de la rectitude de ses -jugements, à une telle satisfaction, à une telle -tranquillité, que dans aucune hypothèse, je -n’éprouverais ni douleur, ni négligence, ni relâchement -dans la prière. Cette vision m’a -laissé dans l’âme une paix, un repos, une tranquillité -sans exemple, une tranquillité éternelle. -Mais je n’ai pas tout dit.</p> - -<p>Après avoir contemplé la volonté de Dieu, -sa puissance et sa justice, je fus ravie à une -plus grande hauteur où je ne vis plus rien de -tout cela, et le mode de vision fut changé. Je -vis une unité éternelle, inexprimable, dont je -ne puis rien dire, sinon qu’elle est le tout bien. -Et mon âme, dans le délire de sa joie, ne distinguait -plus l’amour et contemplait l’inénarrable. -J’étais sortie de ma première vision, -j’étais entrée dans l’inénarrable : avec mon -corps ou sans mon corps, je l’ignore pleinement. -Tous les états que j’avais connus étaient -moins grands que celui-ci. Cette vision laissa en -moi la mort des vices et la sécurité des vertus. -J’aime tous les biens et tous les maux, les bienfaits -et les forfaits. Rien ne rompt pour moi -l’harmonie. Je suis dans une grande paix, dans -une grande vénération des jugements divins. -Le matin et le soir, dans mes prières, je dis : -Par votre justice, délivrez-moi, Seigneur ; par -vos jugements, délivrez-moi, Seigneur ; j’ai -la même confiance et la même délectation que -quand je dis : Par votre avènement, délivrez-moi, -Seigneur ; par votre Nativité, délivrez-moi, -Seigneur ; par votre Passion, délivrez-moi, -Seigneur. Je ne vois pas mieux la bonté -de Dieu dans un saint ou dans tous les saints, -que dans un damné ou dans tous les damnés. -Mais cet abîme ne me fut montré qu’une fois ; -le souvenir et la joie qu’il m’a laissés sont éternels. -Si, par un malheur impossible, toutes les -vérités de la foi m’abandonnaient, il me resterait, -dans mon naufrage, une certitude de Dieu, -et de ses jugements, et de la justice de ses -jugements.</p> - -<p>Mais, ô profondeur ! ô profondeur ! ô profondeur ! -ô profondeur ! toute créature sert au -salut des prédestinés : C’est pourquoi l’âme, -qui, descendue dans l’abîme, a jeté un coup -d’œil sur les justices de Dieu, regardera désormais -toutes les créatures comme les servantes -de sa gloire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch25">VINGT-CINQUIÈME CHAPITRE<br /> -L’AMOUR</h2> - - -<p>C’était pendant le carême ; j’étais sèche et sans -amour. Je priais Dieu de me donner quelque -chose de lui-même ; car, moi, je n’avais rien. -Les yeux intérieurs furent ouverts en moi, et -je vis l’amour qui venait à moi. Je vis son principe, -mais non sa fin. Ce que je voyais avait un -prolongement, sans avoir de limite. Les couleurs -ne me fourniraient aucun terme de comparaison. -Quand l’amour arriva à moi, je le -vis avec les yeux de l’âme beaucoup plus clairement -que je n’ai jamais rien vu avec les yeux -du corps.</p> - -<p>Je dirai, si vous voulez, que l’amour prit, en -me touchant, la ressemblance d’une faux. Je -vous supplie de ne pas croire qu’il s’agisse d’une -ressemblance commensurable. Mais il me sembla -qu’un instrument tranchant me touchait, -puis il se retirait, ne pénétrant pas autant qu’il -se laissait entrevoir. Je fus remplie d’amour ; je -fus rassasiée d’une plénitude inestimable. Mais -écoutez le secret : cette satiété engendrait une -faim inexprimable, et mes membres se brisaient -et se rompaient de désir, et je languissais, je -languissais, je languissais vers ce qui est au delà. -Ni voir, ni entendre, ni sentir la créature. Oh ! -silence ! silence !</p> - -<p>Mais il y avait un cri au dedans. Oh ! ne me -faites plus languir ! Oh ! la mort ! la mort ! car -la vie m’est une mort. La mort ! bienheureuse -Vierge ! Prenez avec vous les apôtres ! Allez -ensemble, ensemble, ensemble devant le Très-Haut ; -et puis à genoux, à genoux tous à la fois, -pour qu’il ne veuille plus, pour qu’il ne permette -plus que je souffre. A genoux tous, pour -que j’arrive vers Celui que je sens ! Saint François, -à genoux ! à genoux, Evangéliste ! Je -criais, je conjurais : il approche, pensais-je, il -approche. Voilà que je deviens tout amour ! Il -y en a beaucoup qui se croient dans l’amour, -et qui sont dans la haine ; d’autres, qui se -croient dans la haine, et qui sont dans l’amour. -Je désirais voir ceci d’une vue claire, Dieu me -donna l’évidence, je demeurai satisfaite. Je fus -remplie d’un amour auquel je ne crains pas de -promettre l’éternité ; et si une créature me prédisait -la mort de mon amour, je lui dirais : « Tu -mens » ; et si c’était un ange, je lui dirais : « Je -te connais ; c’est toi qui es tombé du ciel. »</p> - -<p>Je vis en moi deux parts, comme si une déchirure -m’avait coupée en deux. Ici ce qui est -de Dieu, l’amour et le souverain bien ; et là, -ma part, sécheresse et vide, vide absolu.</p> - -<p>Et, dans cette lumière, je vis que ce n’était -pas moi qui aimais. Je me voyais pourtant dans -l’amour ; mais c’était en vertu d’un don.</p> - -<p>L’amour se rapprocha ; il me fit une plus -ardente brûlure ; et puis, voici le désir, le désir -d’aller là où il est. Je ne sais pas si au-dessus -de cet amour il y en a un autre, à moins -de parvenir à l’amour mortel ; car il y en a un -qui donne la mort. Entre l’amour généreux et -l’amour mortel, il y a un amour intermédiaire -qui ferme les lèvres, parce que sa joie et son -abîme sont au delà des paroles. On m’eût fait -un mal horrible, si on m’eût conté la Passion, -et si on eût nommé Dieu devant moi, parce -qu’à ce nom, je suis délectée d’une si infinie -jouissance, que je suis crucifiée de langueur et -d’amour.</p> - -<p>Et pourtant, tout ce qui est moins grand que -ce Nom me devient un autre supplice.</p> - -<p>Ah ! qu’on ne me parle plus ni de l’Evangile, -ni de la vie de Jésus-Christ, ni d’aucune -parole divine ! tout cela ne me paraîtrait plus -rien. Je vois en Dieu de plus grandes grandeurs !</p> - -<p>Silence devant l’incomparable !</p> - -<p>Et quand je reviens de cet amour, je suis -dans une joie immense ; je suis angélique et -j’aime jusqu’aux démons<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Ces paroles demandent à être entendues dans le sens mystique -où elles sont prononcées. L’horreur du péché, l’horreur du -démon est l’élément fondamental et essentiel de toute vérité, de -toute sainteté par conséquent ; mais dans un état d’âme qu’on -pourrait appeler transcendant, le sentiment de la justice accomplie -réconcilie l’âme divinisée non pas avec le mal, avec le péché, -avec le démon, mais avec l’ordre absolu, qui, par le moyen de -l’enfer éternel, les fait rentrer dans son sein immense. L’âme déiforme, -ne voyant plus dans l’enfer, comme dans le ciel, que la -vérité, la justice et l’ordre, adore autant Dieu peur avoir creusé -l’abîme que pour avoir élevé les cieux. C’est ce que j’ai voulu expliquer -au cinquième chapitre de l’ouvrage intitulé : <i>M. Renan, -l’Allemagne et l’athéisme au XIX<sup>e</sup> siècle</i>.</p> - -<p class="sign">(<i>Note du traducteur.</i>)</p> -</div> -<p>En cet état le péché me plaît, quand je le -vois commis par d’autres, parce que je sens -que Dieu le permet justement. En cet état, si un -chien me mordait, je n’y ferais aucune attention, -et je ne sentirais pas la douleur. En cet -état, la Passion de Jésus-Christ ne me laisse ni -souvenir, ni douleur. En cet état, je n’ai plus -de larmes.</p> - -<p>Or cette attitude me transporte au-dessus des -régions qu’habitait saint François. Il vécut -au pied de la croix, par un souvenir continuel. -Souvent j’habite à la fois différents degrés de -l’échelle ; je désire voir cette chair morte pour -nous et parvenir à elle. Cet amour, éperdu de -délices, se souvient de la Passion sans éprouver -aucune douleur. Une fois le souvenir du -précieux sang, du sang inestimable avec qui le -salut coula sur le monde, se mêla avec l’amour -sans parole et supérieur. Je m’étonnai, je m’en -souviens, de voir ces amours debout ensemble, -au même moment ; mais la douleur était totalement -absente. La Passion n’est plus pour moi -qu’une lumière qui me conduit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch26">VINGT-SIXIÈME CHAPITRE<br /> -LA GRANDE TÉNÈBRE</h2> - - -<p>Un jour mon âme fut ravie et je vis Dieu -dans une clarté supérieure à toute clarté connue, -et dans une plénitude supérieure à toute -plénitude. Au lieu où j’étais, je cherchai l’amour, -et ne le trouvai plus. Je perdis même Celui que -j’avais traîné jusqu’à ce moment, et je fus faite -le non-amour <a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Cette parole sublime a pour commentaire tout le traité de -saint Denys l’Aréopagite sur les <i>Noms divins</i>. Le grand docteur, -après avoir épuisé les affirmations, les trouvant inférieures à Celui -qui s’est désigné, dans la langue humaine, par le <i>Tetragrammaton</i>, -trois fois mystérieux, le nom terrible et ineffable, le grand docteur -ajoute :</p> - -<p>« Quoique l’on approprie à la Divinité, qui dépasse toutes -choses, les noms d’Unité et de Trinité, toutefois, cette Trinité et -cette Unité ne peuvent être connues ni de nous ni d’aucun être ; -mais, afin de glorifier saintement cette essence indivisible et féconde, -nous désignons par les noms divins de Trinité et d’Unité -ce qui est plus sublime qu’aucun nom, plus sublime qu’aucune -substance ; car il n’est ni unité ni trinité ; il n’est ni nombre, ni -singularité, ni fécondité ; il n’est aucune existence, ni aucune -chose connue qui puisse dévoiler l’essence divine si excellemment -élevée par-dessus toutes choses, dévoiler un mystère supérieur à -toute raison, à toute intelligence. Et Dieu ne se nomme pas, et ne -s’explique pas ; sa majesté est absolument inaccessible… De là -vient que les théologiens ont préféré s’élever à Dieu par la voie -des locutions négatives. » (S<sup>t</sup> Denys, <i>Des Noms divins</i>, ch. <small>XIII</small>, -traduction de Mgr Darboy.)</p> - -<p>Peut-être Angèle de Foligno atteignit la pratique inférieure -des théories de l’Aréopagite, peut-être arriva-t-elle à un état -mystique qui correspondait aux grandeurs métaphysiques qu’entrevoyait -le disciple de saint Paul. Réalisant la nuit noire sur -laquelle saint Denys fixait son œil d’aigle, Angèle vit Dieu dans -l’immense ténèbre, et fut faite le non-amour.</p> - -<p class="sign">(<i>Note du traducteur.</i>)</p> -</div> -<p>Alors je vis Dieu dans une ténèbre, et nécessairement -dans une ténèbre, parce qu’il est situé -trop haut au-dessus de l’esprit, et tout ce -qui peut devenir l’objet d’une pensée est sans -proportion avec lui.</p> - -<p>Il me fut alors donné une confiance parfaite, -une espérance certaine, une sécurité sans -ombre et sans obscurcissement, continuelle et -garantie.</p> - -<p>Dans le bien infini, qui m’apparut, dans la -ténèbre, je me recueillis tout entière, et au -fond je trouvais la paix, la certitude de Dieu -avec moi, je trouvai l’Emmanuel.</p> - -<p>Souvent je vois Dieu ainsi suivant le mode -ineffable et sans la plénitude absolue, qui ne -peut être ni exprimée par la bouche, ni conçue -par le cœur. Dans le bien certain et secret, que -j’aperçois avec une immense ténèbre, est enfouie -mon espérance ; en Lui je sais et je possède -tout ce que je veux voir et posséder, en -Lui est le tout bien. Je ne puis craindre ni son -départ, ni le mien, ni aucune séparation. C’est -une délectation ineffable dans le bien qui contient -tout, et rien là ne peut devenir l’objet ni -d’une parole ni d’une conception. Je ne vois -rien, je vois tout : la certitude est puisée dans -la ténèbre. Plus la ténèbre est profonde, plus le -bien excède tout ; c’est le mystère réservé. -Ensuite je vois avec ténèbre que Celui qui est -là, au-dessus de tout, surpasse jusqu’au bien -absolu. Et tout le reste est ténèbre, et tout ce -qu’on peut penser est tout petit à côté.</p> - -<p>Faites attention. La divine puissance, sagesse -et volonté, que j’ai vue ailleurs merveilleusement, -paraît moindre que ceci.</p> - -<p>Celui-ci c’est un tout ; les autres, on dirait -des parties ; les autres, quoique inénarrables, -donnent une joie qui rejaillit dans le corps.</p> - -<p>Mais quand Dieu paraît dans la ténèbre, ni -rire, ni ardeur, ni dévotion, ni amour, rien sur -la face, rien dans le cœur, pas un tremblement, -pas un mouvement. Le corps ne voit rien -les yeux de l’âme sont ouverts. Le corps repose -et dort, la langue coupée et immobile toutes -les amitiés que Dieu m’a faites, nombreuses et -inénarrables, et ses douceurs et ses dons, et ses -paroles et ses actions, tout cela est petit à côté -de Celui que je vois dans l’immense ténèbre -et si tout me trompait, il me resterait la paix -suprême, à cause de l’immense ténèbre où repose -le tout bien.</p> - -<p>A l’altitude ineffable de voir Dieu dans l’immense -ténèbre, mon âme fut ravie trois fois. Je -l’ai vu mille fois avec ténèbre, mais trois fois -seulement dans l’obscurité suprême. Mon corps -est travaillé par les infirmités ; le monde me -poursuit avec ses épreuves et ses amertumes ; -les démons m’affligent et me persécutent presque -continuellement ; ils ont puissance sur moi. -Dieu leur a permis d’affliger mon âme et mon -corps, et je vois presque matériellement les -assauts qu’ils me livrent.</p> - -<p>De l’autre côté Dieu m’entraîne à lui, par le -bien suprême que je vois dans la nuit noire. -Dans l’immense ténèbre, je vois la Trinité -sainte, et dans la Trinité, aperçue dans la nuit, -je me vois moi-même, debout, au centre.</p> - -<p>Voilà l’attrait suprême, près de qui tout n’est -rien, voilà l’incomparable.</p> - -<p>Mes paroles me font l’effet d’un néant ; qu’est-ce -que je dis ? mes paroles me font horreur, ô -suprême obscurité ! mes paroles sont des malédictions, -mes paroles sont des blasphèmes. Silence ! -silence ! silence ! silence ! Quand j’habite -dans l’ombre noire, je ne me souviens plus de -l’humanité de Jésus-Christ, du Dieu-homme, -ni de quoi que ce soit qui ait une forme. Je -vois tout et je ne vois rien.</p> - -<p>Sortant de l’obscurité, je recommence -voir l’Homme-Dieu ; il attire mon âme avec -douceur, et il dit quelquefois : <i>Tu es moi, et je -suis toi.</i></p> - -<p>Je vois ses yeux ; je vois sa face miséricordieuse ; -il embrasse mon âme, il la serre contre -lui, il la serre d’un embrassement immensément -serré. Ce qui procède de ses yeux et de sa -face est le bien qu’on voit dans la nuit noire. -C’est la chose qui sort du fond, et l’inénarrable -délectation vient avec elle. Dans l’Homme-Dieu -mon âme puise la vie, elle se maintient en lui -plus longtemps que dans la vision obscure. Mais -l’attrait de l’immense ténèbre est incomparablement -supérieur, au moins pour moi, à l’attrait -de l’Homme-Dieu. J’habite désormais dans l’Homme-Dieu -presque continuellement. Un -jour je reçus de lui cette assurance qu’entre lui -et moi il n’y a rien qui ressemble à un intermédiaire. -Depuis ce moment, de son humanité -sur moi la joie coule nuit et jour.</p> - -<p>La louange chante en moi, et je dis : « Gloire -à vous, Seigneur ! votre croix est en mon lit ; j’ai -pour oreiller la pauvreté ; j’étends et repose -mes membres dans la douleur et le mépris. -C’est sur ce lit qu’il est né, qu’il a vécu, qu’il -est mort. Dieu a tant aimé la société de la douleur -et du mépris, qu’il l’a choisie pour son -Fils, et le Fils s’est couché dans ce lit, et il s’est -accordé avec le Père dans cet amour. C’est -dans ce lit que je me suis reposée et que je me -repose ; j’espère y mourir et être sauvée par -lui. O Jésus ! la joie que j’attends de ces pieds -et de ces mains est une joie inénarrable. -Quand je le vois, au lieu de revenir, je voudrais -approcher toujours, toujours, et ma vie est -une mort. A son souvenir, je deviens muette -ma langue est coupée. Quand je le quitte, le -monde et tout ce que je rencontre augmente -ma faim et ma soif. La longueur de l’attente -fait de mon désir une peine mortelle. Dans ces -visions et consolations, très souvent mon âme -est ravie et enchantée par le Dieu très doux à -qui soit honneur et gloire dans les siècles des -siècles. <i>Amen</i>. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch27">VINGT-SEPTIÈME CHAPITRE<br /> -L’INEFFABLE</h2> - - -<p>Je fus ravie en esprit et je me trouvai en -Dieu suivant un mode inconnu. Je me sentais -au milieu de la Trinité par un mode de présence -plus grand et plus élevé. Je recevais des -biens plus énormes qu’à l’ordinaire, et de ces -biens coulaient des joies, des délices, des délectations -inénarrables, au-dessus de mes habitudes, -et supérieures à mon expérience.</p> - -<p>Les opérations divines qui se faisaient dans -mon âme étaient trop ineffables pour être racontées -par un saint ou par un ange quelconque. La -divinité de ces opérations et la profondeur de -leur abîme écrase la capacité et l’intelligence -de toute âme et de toute créature. Si je parle -d’elles, ma parole me fait l’effet d’un blasphème. -Je suis arrachée à mes anciennes habitudes. -Adieu, vie cachée du Christ que j’ai tant aimée -autrefois ; adieu, contemplation profonde de -la profondeur, de la profondeur chérie du -Père, qui de toute éternité prédestina l’abîme à -son Fils, pour lui tenir compagnie ; adieu, pauvreté, -souffrances, abjection, qui fûtes la Vie -du Fils de Dieu, et qui fûtes aussi mon repos -sur la terre. Adieu, ténèbres sacrées où j’ai -vu la face du Seigneur ; adieu, mon antique -joie.</p> - -<p>Or, mon ancienne vie m’a été arrachée avec -une telle onction, et parmi les oublis d’un si -profond sommeil, que je ne sais comment cela -s’est fait ; je ne me souviens que d’une chose, -c’est que j’ai eu ces choses, et que je ne les ai -plus.</p> - -<p>Dans les biens ineffables et les nouvelles opérations -que subit mon âme, Dieu fait d’abord -mon opération, puis il se manifeste, et au moment -où il se découvre à mon âme, il l’accable -sous des dons plus énormes, accompagnés -d’une plus haute, d’une plus ineffable -lumière.</p> - -<p>Or, il se présente de deux manières.</p> - -<p>Voici le premier mode de manifestation. Il -se manifeste dans l’intime de l’âme : je comprends -alors sa présence dans toute nature, -dans toute créature qui a reçu le don de l’être, -dans le démon, dans l’ange, dans le paradis, -dans l’adultère, dans l’homicide, dans toute -bonne action, dans tout ce qui a reçu, à un -degré quelconque, le don d’exister, dans toute -beauté, dans toute turpitude. Quand je suis dans -cette vérité, ma joie n’est pas plus immense -à contempler Dieu dans une vertu que dans -un crime, dans un ange que dans un démon ; -le mode de présence est devenu l’habitude de -mon âme. Cette présence est une illustration -pleine de grâce et de vérité, et l’âme qui la possède -est inaccessible au choc des choses ! Elle -apporte les joies divines ; le sentiment profond -du Dieu qui est là souffle l’humilité et la confusion ; -on se souvient qu’on est pécheur. Avec la -consolation et la joie divine, l’âme reçoit la -sagesse et la gravité.</p> - -<p>Quant au second mode de présence, il est -tout à fait différent, et la joie qu’il apporte n’est -pas la même joie.</p> - -<p>Cette présence inconnue recueille profondément -l’âme en elle, et là, dans le fond, elle accomplit -l’opération divine, avec une grâce incomparablement -plus grandiose. Tel est l’abîme -où elle s’accomplit, l’abîme inénarrable des -délectations et des illustrations divines, que -cette manifestation de Dieu, sans autre bien -que lui-même, est le souverain bien, celui que -les saints possèdent pendant l’éternité. Dans la -vie éternelle, les élus sont traités différemment ; -les uns ont plus, les autres ont moins. Si j’essaie -de parler de la vie éternelle, il me semble -qu’au lieu de parler, je blasphème et qu’au -lieu de cultiver je dévaste. S’il faut dire quelque -chose, je dirai que les dons que reçoivent -les saints dans la vie éternelle sont des délectations -de l’âme par lesquelles Dieu augmente sa -capacité pour le saisir et pour le tenir. Oh ! -quand Dieu se présente à l’âme, quand le Seigneur -découvre sa face, il dilate l’âme et verse -dans cette capacité subitement agrandie des joies -et des richesses inconnues ; et cela se passe -dans un abîme dont je n’ai pas encore parlé ; -celui-ci est plus profond. L’âme est arrachée à -toute ténèbre : la connaissance de Dieu dépasse -les possibilités prévues par l’intelligence ; et -telle est cette lumière, et telle est cette joie, et -telle est cette évidence, et tel est cet abîme -nouveau qu’il est inaccessible à tout cœur -créé. Après l’abîme, mon cœur ignore ; incapable -de rien comprendre, de rien penser des -choses de l’abîme, il ne sait rien, si ce n’est -peut-être l’impossibilité naturelle où il était -d’aller là. Des choses de l’abîme, il est impossible -de rien dire ; pas un mot dont le son donne -une idée de la chose ; pas une pensée, pas une -intelligence qui puisse s’aventurer là. Elles restent -dans leurs domaines, dans les domaines -inférieurs. Pas un mot, pas une idée qui ressemble -au Dieu de l’abîme.</p> - -<p>L’Ecriture sainte est si profonde, que l’homme -le plus sage du monde entier, trop faible pour -la comprendre, est surpassé par la profondeur ; -l’intelligence est trop courte.</p> - -<p>Mais s’il s’agit des opérations absolument -ineffables qui sont et se font dans l’âme, dans -l’instant suprême, dans l’éblouissement de -Dieu, il n’y a plus même à balbutier. Mon âme -est souvent ravie aux secrets divins. Je comprends -alors pourquoi l’Ecriture est facile et -difficile ; pourquoi elle paraît se contredire ; -par où l’homme échappe au salut qui vient -d’elle ; comment elle condamne, comment elle -sauve Je sais ces choses, et je me tiens debout -sur elles, pleine de science, et quand je reviens -des secrets divins, je puis prononcer quelques -petits mots avec assurance. Maie s’il s’agit des -opérations ineffables, s’il s’agit de l’éblouissement -de gloire, n’approchez pas, parole humaine ; -et ce que j’articule en ce moment me -fait l’effet d’une ruine, et j’ai l’épouvante qu’on -a quand on blasphème. Si toutes les consolations -spirituelles, si toutes les joies célestes, si -toutes les délectations divines qui ont été senties -depuis le commencement du monde ; allions -plus loin, disons autre chose, que dirais-je -bien ? Si tous les saints, qui ont vécu avaient -sans cesse parlé de Dieu, et si toutes les délectations, -bonnes ou mauvaises, qu’a jamais senties -la créature terrestre étaient changées en -délices pures, en délices spirituelles, en délices -éternelles, et si ces délices devaient me conduire -à l’inénarrable joie de voir Dieu manifesté ; -si l’on m’offrait tout cela réuni, et si, -pour le tenir, il me fallait donner et changer -un instant de ma joie suprême, un instant de -mon éblouissement, le temps qu’il faut pour -lever ou pour fermer les yeux, je dirais : Non, -non, non. Tout ce que je viens d’énumérer n’est -rien, rien auprès de l’inénarrable. Entre ces -choses et la mienne, la distance est infinie. Je -te le dis, pour essayer de déposer un mot dans -ton cœur. J’ai parlé du temps qu’il faut pour -ouvrir ou fermer les yeux ; mais ma jouissance -est beaucoup plus longue, elle dure longtemps, -elle revient souvent, elle opère avec sa puissance.</p> - -<p>Quant à l’autre mode de présence, la présence -intérieure, dont j’avais parlé d’abord, je -l’ai presque continuellement.</p> - -<p>Les joies et les tristesses du dehors peuvent, -jusqu’à un certain point et dans une faible mesure, -m’affecter intérieurement ; mais j’ai dans -l’âme un sanctuaire où n’entre ni joie, ni tristesse, -ni délectation, ni vertu, ni quoi que ce -soit qui ait un nom, c’est le sanctuaire du souverain -bien.</p> - -<p>Cette manifestation de Dieu (c’est Jésus-Christ -que je veux dire, mais je blasphème au lieu de -parler, parce que les expressions me manquent), -cette manifestation de Dieu contient toute vérité, -en elle je comprends et possède toute vérité, -toute vérité qui soit au ciel, sur terre ou -en enfer, ou enfouie dans une créature quelconque, -et je la possède avec une telle certitude, -une telle évidence que si le monde entier -se levait pour me contredire, au lieu d’être -troublée, je rirais.</p> - -<p>C’est là que je vois l’Etre de Jéhovah. Je vois -aussi comment il a agrandi ma capacité de le -connaître, depuis les jours d’autrefois, depuis les -jours où je le voyais dans cette ténèbre qui fit -les délices de mes années d’apprentissage. A -présent je me vois seule avec Dieu, toute pure, -toute sanctifiée, toute vraie, toute droite, toute -certaine, toute céleste en lui ; et quand je suis -dans cet état, j’oublie les mondes. Et quelquefois -alors, Dieu m’a dit « O fille de la divine -sagesse, temple du Bien-Aimé, son temple et -ses délices ; ô fille de la paix, en toi repose la -Trinité ; en toi est toute vérité ; tu me tiens, et -je te tiens. »</p> - -<p>Une des opérations que Dieu fait dans l’âme, -c’est le don d’une immense capacité, pleine -d’intelligence et de délices, pour sentir comment -Dieu vient dans le sacrement de l’autel -avec sa grande et noble société. Or, quand je -redescends, quand je quitte le point culminant, -je me vois tout péché, tout obéissance au péché, -oblique et immonde, tout mensonge et -tout erreur ; mais je suis tranquille ; car l’onction -divine me demeure fidèle pour toujours, -l’onction la plus élevée que je me souvienne -d’avoir eue pendant les jours de ma vie terrestre. -Ce n’est pas moi-même qui m’embarque -sur cet océan ; non, je suis conduite par le -Seigneur, conduite et enlevée. Je ne suis pas -même capable de désirer cette béatitude ; je ne -sais même pas comment je ferais pour la demander. -Et cependant elle ne me quitte plus. -Dieu ravit mon âme sans me demander mon -consentement. Au moment où j’y pense le -moins, mon Seigneur et mon Dieu m’emporte -tout à coup. Et j’embrasse le monde, et il ne -me semble plus être sur terre, mais dans le -ciel, et en Dieu. Les hauteurs de ma vie passée, -sont bien basses près de celles-ci. O plénitude, -plénitude ! ô lumière remplissante, certitude, -majesté et dilatation, rien n’approche de votre -gloire ! Or, cet éblouissement de Dieu, je l’ai eu -plus de mille fois, et jamais il n’a ressemblé à -lui-même, éternellement varié et nouveau à -jamais.</p> - -<p>Dans une fête de la Chandeleur, Dieu me -donna l’éblouissement de gloire, et, pendant -l’acte intérieur, mon âme eut la représentation -d’elle-même, et elle se vit. O altitude ! ô majesté ! -Ni sur terre, ni au ciel, je n’aurais pu ni -croire, ni soupçonner, ni inventer une telle -gloire. Et mon âme, trop étroite pour elle-même, -ne put s’embrasser ni se comprendre. -Si l’âme créée et finie ne peut se comprendre, -jusqu’où grandira son impuissance en face -de l’immense et de l’infini, en face de l’incirconscrit ?</p> - -<p>Mon âme se présenta devant la face de Dieu -avec une immense sécurité, sans ombre et sans -nuage ; elle se présenta avec une joie inconnue, -avec un transport jeune, supérieur, au-dessus -de toute excellence : la nouveauté et la splendeur -du prodige que j’étais dépassa mon intelligence.</p> - -<p>Dans la rencontre que j’eus avec le Seigneur, -je sentis l’ineffable, la chose dont j’ai parlé, -l’éblouissement de Dieu ; puis des paroles me -furent dites, paroles sorties des lèvres du Très-Haut. -Mais je ne veux pas qu’elles soient écrites.</p> - -<p>Quand, après cela, l’âme revient en elle-même, -elle y trouve une disposition à jouir de -toute peine et de toute injure portée pour Dieu -elle sent l’impossibilité d’une séparation. Aussi -je criai : « O doux Seigneur, qu’est-ce qui pourra -me séparer de vous ? » Et j’entendis cette -réponse : « Rien, avec ma grâce. »</p> - -<p>Mais j’ai pitié des paroles que je rapporte ; ce -qu’il y a d’admirable, c’est la manière dont -elles furent dites, et je ne peux pas rapporter -ceci. La voix me dit que cette chose que j’appelle -l’éblouissement de Dieu est la chose -qu’ont les saints dans la vie éternelle ; que -c’est celle-là, et non pas une autre ; que les uns -l’ont à un degré supérieur, les autres à un -degré inférieur ; que le moindre éblouissement -du ciel surpasse le plus grand éblouissement -de la terre, et ce fut dans l’instant même de -l’éblouissement que j’appris cela.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch28">VINGT-HUITIÈME CHAPITRE<br /> -LA CERTITUDE</h2> - - -<p>Quelque temps après ma conversion, c’était -ce jour-là une des fêtes de la Vierge, je la suppliai -de m’obtenir cette grâce immense, la -certitude de n’être pas trompée par les voix -qui me parlaient. Je reçus une réponse qui était -une promesse, et la voix qui parlait ajouta :</p> - -<p>« Dieu s’est manifesté à toi, il t’a parlé, il t’a -donné de Lui le sentiment qu’il en a lui-même. -Evite donc de parler, de voir et d’entendre, -autrement que selon Lui. »</p> - -<p>Je sentais dans celui qui parlait une discrétion -et une maturité inexprimables. Je demeurai -dans la joie et dans l’espérance, avec le -sentiment de la prière exaucée. Il me fut dit -au même instant que je n’agirais plus autrement -que par la conduite de Dieu. Voir, parler, -entendre selon Lui ! Je commençai à faire -ces trois choses ; tout à coup mon cœur fut -soulevé de la terre et posé en Dieu, et quand il -fallut descendre aux choses de la vie, comme -parler ou manger, rien ne dérangea mon cœur -de sa position ; je ne pouvais ni penser, ni -voir, ni sentir que Dieu. Quand, à la fin de -l’oraison, j’allais prendre de la nourriture, j’en -demandais la permission : « Va, disait la voix, -mange avec la bénédiction du Père, et du Fils, -et du Saint-Esprit. » Quelquefois la permission -se faisait attendre, quelquefois non. Cela dura -trois jours et trois nuits.</p> - -<p>Enfin, ravie en esprit, pendant la messe, je -vis Dieu au moment de l’élévation. Après cette -vision, il resta en moi une douceur inénarrable -et une joie immense qui durera toute ma vie. -C’est dans cette vision que je reçus l’assurance -demandée, et le doute prit la fuite. Je reçus -pleine satisfaction ; j’eus la certitude de Dieu -m’ayant parlé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch29">VINGT-NEUVIÈME CHAPITRE<br /> -L’ONCTION</h2> - - -<p>Une autre fois, j’étais en oraison. J’entendis -des paroles de paix : « O ma fille chérie, disait -la voix, je t’aime beaucoup plus que tu ne -m’aimes ; ô mon temple choisi, le cœur du -Dieu tout-puissant est appliqué sur ton cœur. »</p> - -<p>Un sentiment inconnu et inexprimablement -délicieux coula dans tous mes membres, et je -tombai à terre, et je restai étendue. La voix -reprit :</p> - -<p>« Le Dieu tout-puissant t’a élue par-dessus -toutes les femmes de cette ville, et a posé son -amour en toi. Il fait ses délices en toi, en toi et -en ta compagne. Que votre vie soit donc -lumière et miséricorde pour quiconque la regardera ; -qu’elle soit justice et jugement pour quiconque -ne la regardera pas. »</p> - -<p>Et mon âme vit dans une lumière que ce -jugement serait plus terrible pour les prêtres -que pour les laïques, parce que le mépris -qu’ils font des choses divines est rendu plus -effroyable par la connaissance qu’ils ont des -Ecritures.</p> - -<p>La voix reprit : « L’amour que le Tout-Puissant -a posé en vous est si grand que sa présence -est continuelle dans votre âme, quoique le sentiment -ne soit pas le même toujours. En ce -moment, ses yeux sont sur vous. »</p> - -<p>Alors des yeux de l’esprit je vis… comment -dirai-je… pour parler un langage quelconque ? -Je dirai, parmi les transports d’une joie inénarrable, -je vis, des yeux de mon esprit, les yeux -de l’Esprit divin… Mais qu’est-ce que mes misérables -paroles ? J’en suis dégoûtée, j’en ai -honte ; elles me font l’effet d’indignes plaisanteries.</p> - -<p>Au milieu de ma joie, mes péchés revinrent -à ma mémoire, et aucun bien ne me paraissait -être en moi, et je ne voyais rien dans ma vie -qui fût présentable devant Dieu.</p> - -<p>La chose était si grande, que je ne pouvais y -croire : et je répondis : « Si Celui qui me parle -était le Fils de Dieu, rua joie ne serait-elle pas -plus énorme ? si j’étais sûre que c’est bien vous -qui êtes en moi, en moi, telle que je me connais, -je ne pourrais pas supporter ce délire. -Comment se fait-il que je ne meure pas de -joie ? »</p> - -<p>Il répondit : « Tu as la joie que je veux ; si -elle n’est pas plus énorme, c’est que je ne veux -pas ; mais la voici qui va devenir plus énorme. -Regarde ! le monde entier est plein de moi. »</p> - -<p>Et je vis que toute créature était pleine de -Dieu.</p> - -<p>« Je peux tout, dit-il ; tout, et même ceci : je -peux faire que tu me voies avec les yeux du -corps, comme les apôtres m’ont vu, et que -tu n’aies aucun plaisir, ni aucun sentiment. »</p> - -<p>Il ne disait rien de tout cela dans un langage -humain ; mais mon âme comprenait tout ! -elle comprenait cela, et beaucoup de choses -plus grandes, et elle sentait la vérité des choses.</p> - -<p>Pourtant elle voulut de cette vérité une -preuve, une manifestation, et elle cria : « Oh ! -puisqu’il en est ainsi, puisque vous êtes le -Dieu tout-puissant, vous qui dites les grandes -choses : oh ! donnez-moi un signe, un signe -que c’est vous, un signe, Seigneur, que c’est -bien vous. »</p> - -<p>Je pensais à un signe matériel et visible, -une chandelle allumée dans la main, une -pierre précieuse, n’importe quoi. Un signe ! un -signe ! tout ce que vous voudrez, pourvu que -ce soit un signe ; personne ne le verra sans -votre permission.</p> - -<p>Celui qui me parle répondit :</p> - -<p>« Le signe que tu demandes ne te donnerait -qu’un moment de joie, le temps de voir et de -toucher ; mais le doute reviendrait, et l’illusion -serait possible dans un signe de cette nature.</p> - -<p>« Laisse-moi le choix. Je te donnerai un -signe d’un ordre supérieur, qui vivra éternellement -dans ton âme, et tu le sentiras éternellement. -Ce signe, le voici : Tu seras illuminée -et embrasée, maintenant et toujours, brûlante -d’amour, et dans l’amour, maintenant et à -jamais. Voilà le signe le plus assuré qui soit, le -signe de ma présence, le signe authentique, et -personne ne peut le contrefaire.</p> - -<p>« Je t’en fais présent, qu’il descende au fond -de toi. Je te donne plus que tu ne m’as demandé. -Voici que je plonge l’amour en toi : Tu -seras chaude, embrasée, ivre, ivre sans relâche ; -tu supporteras pour mon amour toutes -les tribulations. Si quelqu’un t’offense en paroles -ou en actes, tu crieras que tu es indigne, -indigne d’une telle grâce. Cet amour que je te -donne pour moi, c’est celui que j’ai eu pour -vous quand je portai pour vous jusqu’à la croix -la patience et l’humilité. Tu sauras que je suis -en toi, si toute parole et toute action ennemie -provoquent en toi, non pas la patience, mais la -reconnaissance et le désir. Ceci est le signe certain -de ma grâce. En ce moment, je te fais une -onction que je fis à saint Cyr et à plusieurs -autres. »</p> - -<p>Je sentis l’onction ; je la sentis, je la sentis -avec une douceur tellement inexprimable, que -je désirais mourir, mais mourir dans toutes les -tortures possibles. Je ne comptais plus pour -rien les tourments des martyrs ; j’en désirais -de plus terribles. J’aurais voulu que le monde -entier me fît don, avec toutes les injures possibles, -de toutes les tortures dont il dispose. Il -m’eût été si doux de prier pour ceux qui m’en -auraient fait cadeau. Au lieu de m’étonner de -ces saints qui ont prié pour leurs persécuteurs -et leurs bourreaux, ils devaient, me dis-je, -insister auprès de Dieu et lui arracher pour -eux quelque grâce spéciale. Oh ! comme j’aurais -prié pour ceux qui m’auraient donné ce que je -demandais ! de quel amour je les aurais aimés ! -comme j’aurais compati à leurs misères ! Ni peu, -ni beaucoup, dans aucune mesure, je ne puis -exprimer la douceur de cette onction qui -m’était inconnue. Dans d’autres consolations, -j’aurais désiré une mort prompte. Mais dans -celle-ci, qui était tout autre et d’une autre -nature, j’ambitionnais une mort horrible -et lente, accompagnée de tous les tourments -possibles. J’appelais ainsi toutes les tortures -du monde entier, et je les appelais sur -celui de mes membres qu’elles auraient voulu -choisir ; et, réunies, elles étaient peu de chose -devant les yeux de mon désir. Mon âme comprenait -leur petitesse auprès des biens promis -pour la vie éternelle. Et elle comprenait dans -la certitude ; et si tous les sages du monde -venaient me dire le contraire, je ne les croirais -pas. Et je jurerais le salut éternel de tous ceux -qui vont par cette voie ; je jurerais sans peur. -Le signe a plongé dans le fond de mon âme -illustrée d’une telle splendeur, qu’elle serait -invincible à tout amour. Et je suis le signe -sans interruption ; et il est lui-même la voie du -salut, l’amour de Dieu et de la souffrance désirée -pour son nom. »</p> - -<p>Dieu parla encore et me dit :</p> - -<p>« Fais écrire ce que je viens de faire en toi -et à la fin du récit, je veux qu’on ajoute ces -mots : Que grâces soient rendues au Seigneur -Que dans la joie comme dans la tristesse, quiconque -veut conserver la grâce tienne les yeux -fixés sur la croix. »</p> - -<p>Quant au signe et à ce qui le concerne, mon -âme comprenait ce que la parole ne peut rendre, -et elle comprenait avec une plénitude qui -la plongeait dans les choses qu’on ne peut pas -dire, et l’inexprimable joie de cette plénitude -échappe à toute expression et à toute tentative -d’expression, et le premier mot de cela ne -sera jamais dit dans une langue humaine.</p> - -<p>Que Dieu me pardonne mes misérables -paroles ! Qu’il ne m’impute pas, qu’il ne me -reproche pas le vide et le défaut de ce mauvais -récit !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch30">TRENTIÈME CHAPITRE<br /> -JÉSUS-CHRIST</h2> - - -<p>Je méditais un jour sur la Passion du Fils de -Dieu et sur sa pauvreté. Or, le Christ me donna -la <i>vision</i> de sa pauvreté. Il me la montra -immense dans mon cœur. Sa volonté était empressée ; -il m’ordonnait de la voir et de la bien -considérer. Et je voyais ceux pour lesquels il -se fit pauvre. J’eus un tel sentiment de reproche -et de douleur, que mon cœur tomba en défaillance.</p> - -<p>Puis il augmenta en moi la lumière qui donnait -sur sa Passion. Je le vis pauvre d’amis, -pauvre de parents ; enfin je le vis pauvre de -lui-même, et relativement à son humanité, incapable -de s’aider. On dit quelquefois que sa -puissance divine était cachée, à cause de son -humanité ; elle n’était pas cachée, j’en ai reçu de -Dieu l’assurance ; mais quand je vis où Jésus -fut réduit quant à son humanité, je commençai -à entrevoir pour la première fois les dimensions -de mon orgueil : je sentis une douleur que je -ne connaissais pas, plus grande que jamais, et -tellement profonde, que je me crois désormais -incapable de la joie. J’étais debout dans ma méditation, -debout dans ma douleur, et il lui plut -de me découvrir, dans l’abîme de sa Passion, -des choses que je ne savais pas. Je compris de -quel œil il voyait tous ces cœurs de bourreaux -obstinés contre lui. Il voyait tous leurs membres -conspirer ensemble dans l’unique sollicitude -d’abolir son nom et sa mémoire. Il voyait -leur colère rassembler leurs souvenirs et ramasser -leurs forces pour détruire le Sauveur ; il -voyait leurs subtilités, leurs ruses, leurs machinations ; -il voyait tous leurs conseils et la multitude -de leurs calomnies, et leur rage, et leur -atroce colère ; il comptait un à un leurs préparatifs ; -il assistait à leurs pensées, aux recherches -intérieures et extérieures que faisait leur -cruauté pour préparer à son supplice des raffinements -inconnus. Leur férocité eut d’innombrables -inventions. Il voyait les tortures qu’on -lui préparait, et les injures, et les ignominies.</p> - -<p>Dans cette lumière mon âme vit, de la Passion -du Christ, plus de choses que je ne puis -et même que je ne veux en déclarer. J’ai fait -certaines découvertes pour lesquelles je demande -la permission de me taire.</p> - -<p>Et alors mon âme cria :</p> - -<p>« O Mère désolée, sainte Marie, dites-moi -quelque chose de la Passion du Fils ; car vous -en avez vu plus que tout autre saint, à cause de -votre grand amour. Vous l’avez vu avec les yeux -du corps et avec ceux de l’âme ; vous avez -beaucoup vu, parce que vous avez beaucoup -aimé. »</p> - -<p>Et mon âme redoubla ses cris.</p> - -<p>Il y a encore un autre saint qui pourrait me -dire un mot de la Passion.</p> - -<p>Et je criai dans mon délire :</p> - -<p>« Tout ce qu’on dit de cette Passion, tout ce -qu’on raconte, tout cela n’est rien près de ce -qu’a vu mon âme. Et je ne peux pas beaucoup -plus que les autres la dire comme je l’ai vue. -J’ai vu dans ma vision, trois fois épouvantable, -que la Mère des douleurs, bien qu’elle ait plongé -dans la Passion plus à fond que tout autre -saint, plus à fond que le disciple aimé, j’ai vu -de mille manières, qu’elle est incapable de raconter -la chose comme elle est ; le disciple -bien-aimé en est incapable aussi.</p> - -<p>Et si quelqu’un me racontait la Passion telle -qu’elle fut, je lui répondrais : <i>C’est toi, c’est toi -qui l’as soufferte !! !</i></p> - -<p>Cette vision me fit faire connaissance avec les -douleurs que je ne connaissais pas. Je commençai -à souffrir ce que je n’avais pas souffert.</p> - -<p>Je ne sais pas comment mon corps ne tombe -pas par morceaux. Ce souvenir m’interdit la -légèreté ; j’ai perdu depuis ce jour une certaine -disposition d’âme ; ayant su ce que c’était que -l’infirmité totale, les jours se sont écoulés sans -m’apporter les joies qu’ils m’apportaient jadis.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch31">TRENTE ET UNIÈME CHAPITRE<br /> -LE CALVAIRE</h2> - - -<p>Une autre fois encore, la douleur de Jésus-Christ -fut mise devant mes yeux. Ni la langue -ne suffit pour dire ce que j’ai vu, ni le cœur -pour le sentir. Tout sentiment me devient impossible, -excepté le sentiment d’une douleur -sans exemple dans ma vie. Et je fus transformée -en douleur.</p> - -<p>Et mon âme vit dans l’âme du Christ quelques-unes -de ses douleurs avec leurs causes.</p> - -<p>Cette âme était sans tache, absolument sainte, -et ne devait, quant à elle, jamais connaître le -châtiment.</p> - -<p>Il ne souffrait donc que pour nous, que pour -nous très ingrats, très indignes, qui nous moquions -de lui dans le moment même où il nous -rachetait. Le péché de ses bourreaux étant sans -proportion, Jésus, qui haïssait le péché d’une -haine infinie, ne sentait pas seulement sa Passion -en tant que supplice, il la sentait en tant -que péché et souffrait d’elle en tant que péché -plus que des autres crimes. Le péché avait -pour auteur des peuples entiers, les Gentils, les -Juifs, ou plutôt le genre humain réuni contre -Dieu dans un jour de grande fête. Sa douleur -sans mesure, digne du crime et des criminels, -de leur nombre et de son énormité, se répandait -sur les nations. Il souffrait inexprimablement -de la malice de ses ennemis ; leur zèle à -abolir son souvenir, son nom et ses élus lui -perçait le cœur. Il compatissait à ses disciples, -persécutés à cause de lui, qui tombaient du -haut de la foi. Il compatissait aux douleurs de -sa mère. Il était abandonné dans sa détresse, -sans secours, sans consolation. Cette âme très -sainte et très noble recevait la douleur de partout -à la fois. Toutes les tortures de son corps -très délicat, très pur, très sensible, retombaient -avec toutes les amertumes, toutes les angoisses, -tous les déchirements spirituels, retombaient -sur son âme déchirée à la fois, par la souffrance -sans restriction, par la souffrance universelle.</p> - -<p>Ne croyez pas que ce soit là tout. La lumière -de la vision me montra la foule des autres tortures -pour lesquelles j’ai demandé la permission -du silence.</p> - -<p>C’est pourquoi, arrachée à moi-même par la -douleur, ravie hors de moi dans l’extase de la -douleur,</p> - -<p><i>Je fus transformée en la douleur de Jésus-Christ -crucifié.</i></p> - -<p>Ce fut pour cette compassion que Dieu m’accorda -une grâce double : d’abord il fortifia -tellement ma volonté, que je ne peux plus vouloir -autre chose que ce qu’il veut ; puis il établit -mon âme dans un état à peu près immuable. Je -possède Dieu avec une telle plénitude, que j’ai -été transportée dans un lieu nouveau. J’ai été -ravie avec mon cœur, ma chair et mon âme, -sur les montagnes de la paix, et je suis contente -de toutes choses.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch32">TRENTE-DEUXIÈME CHAPITRE<br /> -LES CLOUS</h2> - - -<p>Une autre fois je songeais à la douleur incommensurable -de Jésus-Christ sur la croix, -et je pensais à ces clous qui, d’après une certaine -parole, avaient porté la chair des mains -et des pieds dans l’intérieur du bois, et je désirais -voir au moins cette petite partie de la chair -du Christ que ces clous avaient portée dans -l’intérieur du bois. Cette souffrance du Christ -me donna une telle douleur, que je ne fus plus -capable de me tenir debout. Je baissai la tête -et je tombai. Alors je vis Jésus-Christ incliner -sa tête sur mes bras, qui étaient étendus à terre ; -il me montra les siens, et en même temps son -cou. Aussitôt ma douleur se changea en une -joie telle, que je perdis le sentiment et la vue -de tout ce qui n’était pas lui. Le cou était d’une -beauté à faire mourir la parole humaine. Je -compris que cette beauté inouïe était le rejaillissement -de la divinité, et cependant mes yeux -ne voyaient que son cou, dans une splendeur -merveilleuse. Beauté incomparable, qui n’a pas -de pareille en ce monde, couleur qui ne ressemble -à aucune couleur connue, si quelque -chose se rapproche de vous, c’est la lumière -dans laquelle quelquefois à la messe j’aperçois -le corps du Christ, à l’élévation !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch33">TRENTE-TROISIÈME CHAPITRE<br /> -L’AMOUR VRAI ET L’AMOUR MENTEUR</h2> - - -<p>Une autre fois, c’était le quatrième jour de -la semaine sainte, j’étais plongée dans une méditation -sur la mort du Fils de Dieu, et je méditais -avec douleur, et je m’efforçais de faire le -vide dans mon âme, pour la saisir et la tenir -tout entière recueillie dans la Passion et dans -la mort du Fils de Dieu, et j’étais abîmée tout -entière dans le désir de trouver la puissance de -faire le vide, et de méditer plus efficacement.</p> - -<p>Alors cette parole me fut dite dans l’âme : -« Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée. »</p> - -<p>Cette parole me porta dans l’âme un coup -mortel, et je ne sais comment je ne mourus -pas ; car mes yeux s’ouvrirent, et je vis dans la -lumière de quelle vérité cette parole était vraie. -Je voyais les actes, les effets réels de cet amour, -jusqu’où en vérité il avait conduit le Fils de -Dieu. Je vis ce qu’il supporta dans sa vie et -dans sa mort pour l’amour de moi, par la vertu -réelle de cet amour indicible qui lui brûlait les -entrailles, et je sentais dans son inouïe vérité -la parole que j’avais entendue ; non, non, il ne -m’avait pas aimée pour rire, mais d’un amour -épouvantablement sérieux, vrai, profond, parfait, -et qui était dans les entrailles.</p> - -<p>Et alors mon amour à moi, mon amour pour -lui, m’apparut comme une mauvaise plaisanterie, -comme un mensonge abominable. Ici ma -douleur devint intolérable, et je m’attendis à -mourir sur place.</p> - -<p>Et d’autres paroles vinrent, qui augmentèrent -ma souffrance : « Ce n’est pas pour rire que je -t’ai aimée ; ce n’est pas par grimace que je me -suis fait ton serviteur ; ce n’est pas de loin que -je t’ai touchée ! »</p> - -<p>Ma douleur, déjà mortelle, allait toujours en -augmentant, et je criais :</p> - -<p>« Eh bien ! moi, c’est tout le contraire. Mon -amour n’a été que plaisanterie, mensonge, affectation. -Je n’ai jamais voulu approcher de vous, -en vérité, pour partager les travaux que vous -avez soufferts pour moi, et que vous avez voulu -souffrir ; je ne vous ai jamais servi dans la -vérité et dans la perfection, mais dans la négligence -et dans la duplicité. »</p> - -<p>Lorsque je vis ces choses, lorsque, je vis de -mes yeux la vérité de son amour et les signes -de cette vérité, comment il s’était livré tout -entier et totalement à mon service, comment il -s’était approché de moi, comment il s’était -vraiment fait homme pour porter et sentir en -vérité mes douleurs ; quand je vis en moi -tout le contraire absolument, je crus mourir -de douleur. Il me semblait que ma poitrine -allait se disjoindre et mon cœur éclater. Et -comme j’étais occupée spécialement de cette -parole : « Ce n’est pas de loin que je t’ai touchée », -il en ajouta une autre, et j’entendis qu’il -disait :</p> - -<p>« Je suis plus intime à ton âme qu’elle-même. »</p> - -<p>Et ma douleur augmenta. Plus je voyais Dieu -intime à moi, plus je me voyais éloignée de -lui. Il ajouta d’autres paroles qui me firent voir -les entrailles de l’éternel amour :</p> - -<p>« Si quelqu’un voulait me sentir dans son -âme, je ne me soustrairais pas à lui ; si quelqu’un -voulait me voir, je lui donnerais avec -transport la vision de ma face ; si quelqu’un -voulait me parler, nous causerions ensemble -avec d’immenses joies. »</p> - -<p>Ces paroles excitèrent en moi un désir : ne -rien sentir, ne rien voir, ne rien dire, ne rien -faire qui pût déplaire à Celui qui parlait. Je -sentis que Dieu demande spécialement à ses -fils, à ses élus, aux élus de sa vision et de la -parole divine, de n’avoir pas l’ombre d’un rapport -avec son ennemi.</p> - -<p>Il me fut encore dit :</p> - -<p>« Ceux qui aiment et suivent la voie que j’ai -suivie, la voie des douleurs, ceux-là sont mes -fils légitimes. Ceux dont l’œil intérieur est fixé -sur ma Passion et sur ma mort, sur ma mort, -vie et salut du monde, sur ma mort, et non pas -ailleurs, ceux-là sont mes enfants légitimes, et -les autres ne le sont pas. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch34">TRENTE-QUATRIÈME CHAPITRE<br /> -LA CROIX ET LA BÉNÉDICTION</h2> - - -<p>Un jour j’étais à la messe dans l’église Saint -François. On approchait de l’élévation et le -chœur des Anges retentissait : <i lang="la" xml:lang="la">Sanctus, Sanctus, -Sanctus</i>, etc. ; mon âme fut emportée et ravie -dans la lumière incréée ; elle fut attirée, elle fut -absorbée, et voici une plénitude ineffable, ineffable, -en vérité.</p> - -<p>Regardez comme rien, comme absolument -rien, tout ce qui peut être exprimé en langue -humaine.</p> - -<p>O création inénarrable du Dieu incréé et -tout-puissant, les louanges qu’on peut chanter -sont de la poussière auprès de vous. Absorption -sacrée de l’abîme où me plonge la main -du Dieu ravissant, après votre transport, mais -encore sous l’influence qui l’avait précédé, -m’apparut l’image du Dieu crucifié, comme un -instant après la descente de croix ; le sang était -frais et rouge et coulant encore des blessures -et les plaies étaient récentes. Alors dans les -jointures je vis les membres disloqués ; j’assistai -au brisement intérieur qu’avait produit sur -la croix l’horrible tiraillement du corps, je vis -ce qu’elles avaient fait, les mains homicides. Je -vis les nerfs, je vis les jointures, je vis le relâchement, -l’allongement contre nature qu’avaient -fait dans le supplice, quand ils avaient tiré sur -les bras et sur les jambes, les déicides. Mais la -peau s’était tellement prêtée à cette tension, -que je n’y voyais aucune rupture.</p> - -<p>Cette dissolution des jointures, cette horrible -tension des nerfs, qui me permit de compter les -os, me perça le cœur d’un trait plus douloureux -que la vue des plaies ouvertes. Le secret -de la Passion, le secret des tortures de Jésus, le -secret de la férocité des bourreaux, m’était -montré plus intimement dans la douleur des -nerfs que dans l’ouverture des plaies, dans le -dedans que dans le dehors. Alors je sentis le -supplice de la compassion ; alors, au fond de -moi-même, je sentis dans les os et dans les jointures -une douleur épouvantable, et un cri qui -s’élevait comme une lamentation, et une sensation -terrible, comme si j’avais été transpercée -tout entière, corps et âme.</p> - -<p>Ainsi absorbée et transformée en la douleur -du Crucifié, j’entendis sa voix bénir les dévoués -qui imitaient sa Passion et qui avaient pitié -de lui.</p> - -<p>« Soyez bénis, disait-il, soyez bénis par la -main du Père, vous qui avez partagé et pleuré -ma Passion, vous qui avez lavé vos robes dans -mon Sang. Soyez bénis, vous qui, rachetés de -l’enfer par les immenses douleurs de ma croix, -avez eu pitié de moi ; soyez bénis, vous qui -avez été trouvés dignes de compatir à ma torture, -à mon ignominie, à ma pauvreté. Soyez -bénies, ô fidèles mémoires ! Vous qui gardez -au fond de vous le souvenir de ma Passion ! -Ma Passion, unique refuge des pécheurs, ma -Passion, vie des morts, ma Passion, miracle -de tous les siècles, vous ouvrira les portes du -royaume éternel que j’ai conquis pour vous, -par elle. Dans les siècles des siècles, vous qui -avez eu pitié, vous partagerez la gloire ! Soyez -bénis par le Père, soyez bénis par l’Esprit-Saint, -bénis en esprit et en vérité par la bénédiction -que je donnerai au dernier jour ; car je suis -venu chez moi, et au lieu de me repousser -comme un persécuteur, vous avez offert au Dieu -désolé l’hospitalité sacrée de votre amour ! -J’étais nu sur la croix, j’avais faim, j’avais soif, -je souffrais, je mourais, j’étais pendu par leurs -clous, vous avez eu pitié ! Soyez bénis, ouvriers -de miséricorde ! A l’heure terrible, à l’heure -épouvantable, je vous dirai ; Venez, les bien-aimés -de mon Père ; car j’avais faim sur la -terre, et vous m’avez offert le pain de la -pitié… »</p> - -<p>Il ajouta des choses étonnantes ; mais ce qui -est absolument impossible, c’est d’exprimer -l’amour qui brillait sur ceux qui ont pitié… -« O bienheureux ! ô bénis ! Suspendu à la croix, -j’ai crié, pleuré et prié pour mes bourreaux : -« Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce -qu’ils font », qu’est-ce que je ferai, qu’est-ce -que je dirai pour vous, pour vous qui avez eu -pitié, pour vous qui m’avez tenu compagnie, -pour vous mes dévoués, qu’est-ce que je dirai -pour vous, quand j’apparaîtrai, non pas sur la -croix, mais dans la gloire, pour juger le -monde ? »</p> - -<p>Je demeurai frappée au fond, beaucoup plus -émue que je ne puis le dire ; les affections qui -me venaient de la croix sont au-dessus des paroles. -Il ajouta plusieurs paroles qui me mirent -en feu ; mais je n’ai ni la volonté ni le pouvoir -de les écrire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch35">TRENTE-CINQUIÈME CHAPITRE<br /> -LES VOIES DE LA DÉLIVRANCE</h2> - - -<p>Un autre jour j’étais en prière. Je méditais -avec une douleur profonde, absolument intérieure, -sur la Passion. Je cherchais à mesurer, -à peser mes crimes, puisque leur rédemption -n’a pas coûté au Fils de Dieu seulement des -prières ou seulement des larmes, mais la mort -et cette mort ! Je tâchais de calculer ce que -peut peser la damnation, puisque, pour soulever -ce poids, il n’a fallu ni la mort d’un ange, -ni celle d’un archange, mais celle du vrai -Dieu ! Et je me plongeais dans la pensée de -l’enfer et de ses tourments immenses, et de sa -misère infinie, et de ses tortures innombrables ! -Puis je tâchais de peser mon ingratitude. -Pour le bienfait sans nom ni mesure, qu’est-ce -que j’apporte en retour ? le péché. Le péché -quotidien, l’oubli de la résurrection, le refus de -coopérer. La miséricorde de Dieu contemplée -dans un abîme, dans l’autre mon injustice et -ma démence, tout cela me conduisit à une -espèce de sagesse. Dans cet état, j’eus la révélation -des péchés de toute espèce, et des tortures, -et des supplices dont la Passion de Jésus -nous a sauvés. J’étais dans la foule ; mais telle -fut la lumière de cette vision épouvantable, que -ce fut à peine si je pus m’empêcher de rugir au -milieu des hommes.</p> - -<p>J’eus l’apparition du Christ crucifié. Il me -montra comment il avait été suspendu à la -croix, et comment l’homme qui se perd est -sans excuse à jamais. Car le salut exige de -l’homme ce que le médecin exige du malade ; -il faut avouer son mal, et exécuter l’ordonnance. -Il n’y a pas de dépense à faire pour le -traitement. Il n’y a qu’à se montrer au médecin, -faire les choses prescrites, et se garder des -choses défendues.</p> - -<p>Mon âme eut alors l’intelligence de l’antidote -qui réside dans le sang du Christ. L’antidote se -distribue gratis, et n’exige qu’une disposition. -Alors tous mes péchés furent étalés devant mon -âme, et je reconnus dans chacun de mes membres -une infirmité spirituelle.</p> - -<p>Alors, conformément à ce que je venais d’apprendre, -je m’efforçai d’étaler devant Dieu toutes -les misères de mon âme et de mon corps, -et je criai : « O Seigneur, mon Dieu, qui tenez -dans vos mains ma guérison éternelle, puisque -vous avez promis de me guérir si seulement -j’étale devant vos yeux mes plaies, Seigneur, -puisque je suis l’infirmité même ; puisqu’il n’y -a pas en moi un atome qui ne soit une infection -et une pourriture, du fond de mon abîme, -j’étale devant vos yeux mes misères une à une -et tous les péchés de tous mes membres, et -toutes les plaies de mon âme, et toutes les plaies -de mon corps. Alors, je comptai, je désignai -chaque misère, et je dis : Seigneur miséricordieux, -qui tenez dans vos mains ma guérison, -regardez ma tête : je l’ai couverte mille fois des -insignes de l’orgueil ; j’ai donné à mes cheveux, -en les tordant, des formes contre nature ; et, -disant cela, je ne dis pas tout. Seigneur, regardez -mes misérables yeux, pleins d’impudicité -et injectés d’envie, etc. »</p> - -<p>Je continuais à accuser chacun de mes membres -et à raconter leur lamentable histoire.</p> - -<p>Jésus écouta tout avec une grande patience, -et répondit avec une grande joie. Il montra -pour chaque chose le remède dans sa main et -l’ordre qui présidait à la rédemption, et je vis -sa compassion immense pour mon âme, et il -disait :</p> - -<p>« Ma fille, ne crains ni ne désespère. Quand -tu serais infectée de toutes les putréfactions, et -morte de toutes les morts, je suis puissant pour -te guérir, si tu veux appliquer sur ton âme et -sur ton corps ce que je te donnerai. Tu m’as -longuement détaillé les infirmités spirituelles -de la tête : tu t’es lamentée au fond de moi. -Les attentats que tu as commis, dans tes parures, -par les couleurs contre nature que tu as -données à tes joues et les torsions contre nature -que tu as données à tes cheveux, toute ta fierté -honteuse, tout ton orgueil, toute la vaine gloire -avec laquelle tu t’es montrée devant les hommes -et contre Dieu, toutes ces misères pour -lesquelles il te semble qu’une honte éternelle -t’attend en enfer, dans l’endroit du lac le plus -profond, tout cela est expié ! J’ai satisfait, j’ai -porté ta pénitence, j’ai souffert horriblement. -Pour toutes ces peintures et ces onguents, qui -ont déshonoré ta tête, la mienne fut tirée par la -barbe, dépouillée de cheveux, percée d’épines, -frappée à coups de roseau, ensanglantée, moquée, -méprisée, méprisée jusqu’au couronnement !</p> - -<p>« Tu te peignais les joues pour les montrer à -des hommes malheureux et mendier leurs faveurs ; -sois tranquille ; ma face a été couverte -par les crachats de ces misérables ; elle a été -déformée et gonflée de leurs soufflets ; elle a été -cachée sous un voile honteux. Tu t’es servie de -tes yeux pour regarder en vain, pour regarder -ce qui nuit, pour te réjouir contre Dieu ; mais -les miens ont été voilés, ils ont été noyés dans -mes larmes d’abord, et dans mon sang ensuite. -Le sang qui coulait de ma tête les aveuglait.</p> - -<p>« Pour les crimes de tes oreilles, qui ont entendu -l’inutile et le mauvais, et qui ont pris plaisir -dans les paroles nuisibles, j’ai fait l’épouvantable -pénitence qui a fait pénétrer en moi une -tristesse abondante et immense. J’ai entendu -les fausses accusations, les paroles dénigrantes, -les insultes, les malédictions, les moqueries, -les rires, les blasphèmes, la sentence de mort -portée par le juge inique, et les pleurs de ma -mère ! J’ai entendu sa compassion. Tu as connu -les plaisirs de la gourmandise, et tu as même -abusé des choses qu’on boit ; mais j’ai eu la -bouche desséchée par la faim, la soif et le jeûne. -On m’a présenté le fiel et le vinaigre. Tu as médit, -tu as calomnié, tu t’es moquée, tu as blasphémé, -tu as menti, et menti jusqu’au parjure. -Ce n’est pas tout. Tu as fait autre chose ; mais -j’ai gardé le silence devant les juges et les faux -témoins, et mes lèvres closes ne m’ont pas -excusé. Mais j’ai toujours annoncé la vérité, et -prié Dieu de tout mon cœur pour mes bourreaux. -Ton odorat n’est pas pur ; tu te souviens -de certains plaisirs dus à de certains parfums ; -mais j’ai senti l’odeur infecte des crachats ; je -les ai supportés sur ma face, sur mes yeux, sur -mes narines.</p> - -<p>« Ton cou s’est agité par les mouvements de la -colère et de la concupiscence, et de l’orgueil ; -souviens-toi qu’il s’est dressé contre Dieu. Mais -le mien a été frappé et meurtri par les soufflets. -Pour les péchés de tes épaules, les miennes ont -porté la croix. Pour les péchés de tes mains et -de tes bras, qui ont fait ce que tu sais bien, -mes mains ont été percées de gros clous, fixées -au bois, et j’étais suspendu par elles, et elles -supportaient mon corps. Pour les péchés de -ton cœur, où se sont déchaînées la haine, -l’envie et la tristesse, de ton cœur possédé par -la concupiscence et par l’amour mauvais, le -mien a été percé d’un coup de lance, et c’est de -ma blessure qu’a coulé ton remède, l’eau pour -éteindre le mauvais feu, le sang pour la rédemption -des colères et la rédemption des tristesses. -Pour les péchés de tes pieds, pour les danses -inutiles, pour leurs marches lascives, pour leurs -courses vaines, les miens, qu’on aurait pu attacher -seulement, ont été percés et cloués à la -croix. Au lieu de tes chaussures à jour, élégamment -façonnées, ils ont été couverts de sang. -Le sang sortait de leurs blessures, le sang de -tout le corps tombait sur eux.</p> - -<p>« Pour les péchés de tout ton corps, pour -toute ta sensualité dans la veille et dans le sommeil, -j’ai été cloué à la croix, frappé horriblement, -tiraillé à la façon d’une peau, et étendu -sur la croix. J’ai été mouillé des pieds à la tête -par la sueur de sang, qui a coulé jusqu’à terre ; -j’ai été serré très fortement contre le bois très -dur, souffrant d’atroces tortures, criant, soupirant, -pleurant, gémissant et je suis mort dans -mon gémissement, tué par ces tigres ! Pour la -rédemption de tes parures vaines, choisies et -portées sans but, j’ai été nu sur la croix. Ces -misérables se disputaient ma robe et mes vêtements ; -ils les jouaient sous mes yeux. Nu -comme je suis sorti du sein de la Vierge, livré -à l’air, au froid, au vent, aux regards des hommes -et des femmes, au haut d’une croix, pour -être mieux vu, mieux moqué, mieux déshonoré, -j’ai été étendu et étalé.</p> - -<p>« Pour tes richesses mal acquises, que tu as -retenues ou dépensées, j’ai porté la pauvreté, -sans palais, sans maison, sans abri pour naître -ni pour vivre, ni pour mourir, et je n’aurais pas -eu de sépulcre, et j’aurai été livré aux chiens -et aux oiseaux de proie, si quelqu’un par -pitié pour ma grande misère, ne m’eût donné -place dans un sépulcre à lui. J’ai dépensé pour -les pécheurs mon sang et ma vie, et je n’ai rien -gardé pour moi. La pauvreté m’a tenu compagnie -dans la vie et dans la mort. »</p> - -<p>Le Christ parle ainsi, et parce que mon âme -avait reçu la délectation des péchés du corps, -je vis les douleurs de toute nature portées par -l’âme du Christ, je les vis dans leur diversité et -dans leur horreur. Je vis son âme torturée par -la passion de son corps, par la douleur de sa -mère, par notre refus d’adorer, par notre refus -de compatir.</p> - -<p>Et il ajouta :</p> - -<p>« Tu ne trouveras ni péché ni maladie de -l’âme, dont je n’aie porté la peine et offert le -remède. A cause des immenses douleurs que -vos âmes misérables devaient subir en enfer, -j’ai voulu être torturé pleinement et totalement. -Ne t’afflige donc pas ; mais tiens-moi compagnie -dans la douleur, dans l’opprobre et dans -la pauvreté.</p> - -<p>« Marie-Magdeleine était malade, elle fit ce -que j’ai dit et désira sa délivrance, et fut délivrée -de tout, parce qu’elle l’avait désiré. Celui -qui désirerait serait délivré comme elle. »</p> - -<p>Le Crucifié ajouta :</p> - -<p>« Quand mes fils, abandonnant mon royaume, -se sont faits enfants du diable, s’ils reviennent -au Père, le Père a une grande joie et leur fait -sentir la délectation supérieure. Le Père a une -telle joie, qu’il leur donne une certaine délectation -qu’il ne donne pas aux vierges fidèles. Ceci -vient de l’immense amour qu’il a pour eux, et -de l’immense miséricorde qu’excite la vue de -leur misère. Ceci vient encore de ce que le -pécheur, devant la majesté et la clémence du -Seigneur, se reconnaît digne de l’enfer. C’est -pourquoi plus grand l’homme aura été dans le -péché, plus grand il pourra être aussi dans -l’autre abîme. »</p> - -<p>Et il ajouta :</p> - -<p>« L’homme qui veut trouver la grâce doit -toujours, soit dans la joie, soit dans la tristesse, -tenir ma croix de bois immobile devant -ses yeux. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch36">TRENTE-SIXIÈME CHAPITRE<br /> -LA JOIE</h2> - - -<p>Un jour, je regardais la croix, et sur elle le -Crucifié ; je le voyais avec les yeux du corps. -Tout à coup mon âme fut embrasée d’une -telle ardeur, que la joie et le plaisir pénétrèrent -tous mes membres intimement. Je voyais -et je sentais le Christ embrasser mon âme avec -ce bras qui fut crucifié, et ma joie m’étonna ; -car elle sortait de mes habitudes, et, au degré -qu’elle atteignit, je ne la connaissais pas encore. -Depuis cet instant, il me reste une joie et une -lumière sublime dans laquelle mon âme voit le -secret de notre chair en communion avec Dieu. -Cette délectation de l’âme est inénarrable ; -cette joie est continuelle ; cette illustration est -éblouissante au delà de tous mes éblouissements. -Depuis cet instant, il m’est resté une -telle certitude, une telle sécurité quant aux -opérations divines qui se font en moi, que je -m’étonne d’avoir autrefois connu le doute, et -si tous les mondes créés prenaient une voix -pour essayer de le faire renaître, ils parleraient -inutilement ; car je vois, dans les transports -d’un plaisir qui ne se raconte pas, je vois cette -main qu’il m’a montrée avec la marque des -clous, et qu’il montrera le jour où il dira :</p> - -<p>« Voilà ce que j’ai souffert pour vous. »</p> - -<p>Maintenant encore, quand je suis dans cette -vision et dans cet embrassement, une telle joie -est communiquée à mon âme, que j’essaierais -inutilement de souffrir des souffrances de -Jésus ; cependant je vois sa main et la plaie de -sa main. Toute ma joie est désormais dans ce -Dieu crucifié. Quelquefois l’embrassement est -si serré qu’il semble à mon âme qu’elle entre -dans la plaie du côté. Elle y est illustrée par -des joies dont la parole humaine n’a pas le -droit d’approcher. Foudroyante joie, qui enlève -à mes jambes la force de me porter, qui me -jette à terre, qui me renverse, qui m’étend là, -couchée et sans parole ! Ceci m’arriva une fois -sur la place Sainte-Marie. On représentait la -Passion ! on aurait pu croire que j’allais pleurer. -Je fus touchée et inondée d’une joie qui -n’était pas naturelle ; la joie grandit, elle grandit ; -je perdis la parole, et je tombai à terre, -foudroyée : je venais d’avoir la chose inénarrable, -l’éblouissement de gloire.</p> - -<p>J’avais eu soin de m’écarter de ceux qui -m’entouraient, étonnée moi-même de ma joie -en face de la Passion. Alors je perdis l’usage -de mes membres, je tombai à terre, sans parole, -foudroyée. Et il me sembla que mon âme -entrait dans la plaie du Christ, la plaie du -côté. Et dans cette plaie, au lieu de la douleur, -je buvais une joie dont il m’est impossible de -dire un seul mot.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch37">TRENTE-SEPTIÈME CHAPITRE<br /> -LES TRONES</h2> - - -<p>C’était pendant la messe ; je tâchais de me -plonger dans les abîmes où me jettent l’humilité -et la bonté de Dieu, quand il veut bien -s’approcher de nous dans le saint Sacrement -de l’autel.</p> - -<p>Je fus ravie en esprit, et j’eus pour la première -fois une vision intellectuelle relative au -saint Sacrement. Il me fut dit d’abord que le -corps du Christ peut être en même temps sur -tous les autels du monde, par la vertu de la -Toute-Puissance, qui ne peut entrer dans la -mesure étroite des pensées d’un homme vivant -sur cette terre.</p> - -<p>« L’Ecriture, disait la voix, parle beaucoup -de cette puissance ; mais ceux qui lisent comprennent -peu. Ceux à qui j’accorde un certain -sentiment de moi-même comprennent plus, -mais ceux-là même comprennent fort peu. Mais -un instant viendra où vous verrez la lumière. »</p> - -<p>Ensuite, je vis dans un éclair comment Dieu -vient dans le saint Sacrement. Ni avant, ni -depuis, je n’ai rien éprouvé de semblable.</p> - -<p>Puis je vis comment Jésus-Christ vient avec -une armée d’anges, et la magnificence de son -escorte se laissa savourer par mon âme avec -une immense délectation. Je m’étonnai un -moment d’avoir pu prendre plaisir à regarder -des anges. Car habituellement toute ma joie -est condensée en Jésus-Christ seul. Mais bientôt -j’aperçus dans mon âme deux joies parfaitement -distinctes : l’une venant de Dieu, l’autre -des anges, et elles ne se ressemblaient pas. -J’admirais la magnificence dont le Seigneur -était entouré. Je demandais le nom de ceux -que je voyais. « Ce sont des Trônes », dit la -voix. Leur multitude était éblouissante et si -parfaitement innombrable, que, si le nombre -et la mesure n’étaient pas les lois de la création, -j’aurais cru sans nombre et sans mesure -la sublime foule que je voyais. Je ne voyais -finir cette multitude ni en largeur ni en longueur ; -je voyais des foules supérieures à nos -chiffres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch38">TRENTE-HUITIÈME CHAPITRE<br /> -LES ANGES</h2> - - -<p>C’était en septembre, à la fête des saints -anges. J’étais à l’église de Foligno et je voulais -communier. Je priais les anges, surtout saint -Michel et les séraphins, et je disais :</p> - -<p>« O anges administrateurs, qui avez reçu de -Dieu l’office et le pouvoir de le communiquer -par la connaissance et l’amour, je vous supplie -de me le présenter tel que le Père des miséricordes -l’a donné aux hommes, tel qu’il veut -lui-même être reçu et adoré, pauvre, souffrant, -méprisé, blessé, ensanglanté, crucifié et mort. »</p> - -<p>Les anges me répondirent avec une douceur -et une complaisance indicible :</p> - -<p>« Puisque tu as trouvé grâce devant le Seigneur, -le voici ; tu le possèdes. Nous te le présentons ; -et par-dessus ce que tu as demandé, -nous te donnons la puissance de le présenter -et de le communiquer aux autres. »</p> - -<p>En effet, je vis, dans le saint Sacrement, avec -les yeux de l’esprit, la présence réelle ; je vis -Celui que j’avais voulu voir, tel que j’avais -voulu le voir, souffrant, ensanglanté, crucifié et -mort ; je ressentis une telle douleur que mon -cœur me sembla prêt à éclater ; et, de l’autre -côté, la présence des anges m’inonda d’une telle -joie, que si je ne l’avais pas sentie, je n’aurais -pas cru la vue des anges capable de la donner.</p> - -<p>Pendant ces temps-là, une messe se disait. Le -prêtre approchait de la communion. Comme il -rompait l’hostie pour la prendre, j’entendis une -voix lamentable qui disait :</p> - -<p>« Oh ! combien il y en a qui, rompant l’hostie, -font couler le sang de mes veines ! »</p> - -<p>Je pensai que ce prêtre n’était peut-être pas -ce qu’il aurait dû être, et je dis : « Seigneur, -que ce pauvre frère ne soit plus ainsi. »</p> - -<p>La voix me répondit :</p> - -<p>« Il ne sera pas ainsi pendant l’éternité. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch39">TRENTE-NEUVIÈME CHAPITRE<br /> -MARIE</h2> - - -<p>Un jour j’entendais la messe ; et au moment -de l’élévation, à l’instant où les assistants se -mettaient à genoux, je fus ravie en esprit : la -Vierge m’apparut et me dit :</p> - -<p>« Ma fille, la bien-aimée de Dieu, et ma bien-aimée, -mon Fils est déjà venu à toi, et tu as -reçu sa bénédiction. »</p> - -<p>Elle me fit comprendre que son Fils était sur -l’autel après la consécration de l’hostie. J’entendis -ce que je n’avais jamais entendu ; j’entendis -qu’il s’agissait d’une joie nouvelle absolument. -En effet, la joie qui résulta des paroles -entendues fut telle, que si l’on me disait : -« Existe-t-il une créature qui puisse l’exprimer -par une parole quelconque ? » je répondrais : -« Je ne sais pas et je ne crois pas. » La Vierge -parlait avec une grande humilité, et déposait -dans mon âme un sentiment nouveau d’une -douceur inconnue. Une chose m’étonnait -c’était d’avoir pu rester debout. Je ne tombai -pas à terre, et je n’y comprends rien.</p> - -<p>Elle ajouta :</p> - -<p>« Après la visite et la bénédiction du Fils, il -est convenable que tu reçoives celle de la Mère. -Sois bénie par mon Fils et par moi. Que ton -travail soit d’aimer dans toute la mesure de tes -puissances ; car tu es beaucoup aimée, et tu -arriveras vers l’objet sans fin. »</p> - -<p>J’éprouvai une joie nouvelle, qui n’était surpassée -par aucune joie connue, mais elle fut -bientôt surpassée par elle-même ; car elle augmenta -au moment de l’élévation. Je ne vis pas -le corps de Jésus-Christ sur l’autel ; je le vois -souvent ; je ne le vis pas ce jour-là. Mais je -sentis la présence de Jésus-Christ dans mon -âme ; je la sentis en vérité.</p> - -<p>J’appris alors que, pour embraser une âme, -il n’y a pas d’embrasement semblable à la présence -du Christ ; ce n’était pas le feu qui me -brûle ordinairement ; celui-là était extraordinairement -doux.</p> - -<p>Quand cette flamme est dans l’âme, je réponds -de la présence de Dieu ; lui seul peut l’allumer.</p> - -<p>Dans les moments comme celui-là, mes membres -croient qu’ils vont se séparer. J’entends -même le bruit qu’ils font ; on dirait un déboîtement. -J’éprouve surtout cette impression-là -au moment de l’élévation. Mes doigts se séparent -et mes mains s’ouvrent.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch40">QUARANTIÈME CHAPITRE<br /> -PLÉNITUDE</h2> - - -<p>Un jour je m’approchais de la sainte table, et -j’entendis la voix, et elle me disait :</p> - -<p>« Bien-aimée, tout bien est en toi, et tu vas -recevoir tout bien. »</p> - -<p>Je me dis intérieurement : « Si le bien est en -toi, pourquoi vas-tu le recevoir ? »</p> - -<p>Et la voix répliqua :</p> - -<p>« L’un n’empêche pas l’autre. »</p> - -<p>Le moment de la communion approchait, et -j’entendis :</p> - -<p>« Le Fils de Dieu est maintenant sur l’autel, -et selon son humanité et selon sa divinité. La -multitude des anges est unie à lui. »</p> - -<p>Je désirai voir, et je vis. Je ne voyais Jésus -sous aucune forme ; mais je voyais une plénitude -et une beauté ; je voyais le souverain -Bien.</p> - -<p>« O bien-aimée, dit la voix, tu seras ainsi -devant lui pendant l’éternité. »</p> - -<p>Je renonce encore une fois à raconter ma -joie.</p> - -<p>Depuis peu, quand je communie, l’hostie -s’étend dans ma bouche ; elle n’a ni la saveur -du pain, ni celle d’aucune chair connue ; mais -une certaine saveur de chair inconnue, saveur -très prononcée et délicieuse, qui ne peut se -comparer absolument à rien. L’hostie n’est pas -dure comme autrefois, et ne descend pas par -fragments, suivant l’ancienne habitude. Mais -elle reste entière, et sa suavité est tellement -divine que, si on ne m’avait recommandé de -l’avaler sans tarder trop, je la garderais longuement -dans ma bouche. Et elle descend tout -entière, et elle a la saveur inconnue dont j’ai -parlé, sans en rien dire. Quand elle descend, -elle me donne un plaisir inexprimable, qui se -manifeste même au dehors. Mon corps tremble, -et l’immobilité m’est extrêmement difficile.</p> - -<p>Maintenant, quand je fais le signe de la croix, -quand je porte la main au front, disant : Au -nom du Père, je ne sens rien de nouveau. Mais -quand je porte la main à la poitrine, disant : -<i>Et du Fils</i>, j’éprouve un tel amour et une telle -joie, qu’il se révèle et que je le sens là.</p> - -<p>Sans ordre, je n’aurais ni dit, ni permis -d’écrire, ni tout le reste, ni ceci.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch41">QUARANTE ET UNIÈME CHAPITRE<br /> -L’AUTEL DES ANGES</h2> - - -<p>C’était la fête des Anges. J’étais malade, je -voulais communier. Il n’y avait personne pour -m’apporter la communion. Ma tristesse était -immense. Tout à coup, au plus profond de ma -douleur et de mon désir, je fus portée en esprit -à considérer la louange éternelle des anges, et -leur office sublime, et leur assistance et leur -ministère. Et voici que je fus ravie, et la multitude -immense des anges m’apparut, et ils me -conduisirent près d’un autel, et ils me dirent : -« Voici l’autel des Anges. » Et sur l’autel ils me -montrèrent la louange des Anges, c’est-à-dire -Celui-là qui est leur louange, et la louange universelle, -et la louange elle-même. Et les anges -dirent à mon âme : « Dans Celui qui est sur -l’autel est la perfection et le complément du -sacrifice que tu cherches. Prépare-toi donc à -le recevoir. Tu as déjà au doigt l’anneau de son -amour ; déjà tu es son épouse. Mais l’union -qu’il veut contracter aujourd’hui avec toi est -une union nouvelle ; c’est un mode d’union -que personne ne connaît. »</p> - -<p>Je n’essaierai pas d’exprimer la joie dans -laquelle je fus ravie ; car mon âme sentait tout -cela dans le lieu même de la vérité, et tout ce -qui peut être dit n’est qu’un vide auprès de -cette plénitude inaccessible à notre pauvre -langue. Ceci me fut un signe de ma prochaine -délivrance ; c’était au commencement de la -maladie dont je vais mourir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch42">QUARANTE-DEUXIÈME CHAPITRE<br /> -DOUZE ANS</h2> - - -<p>Un jour je vis Jésus-Christ dans l’hostie consacrée ; -je le vis sous forme d’enfant. Mais cet -immense enfant, Seigneur au-dessus des seigneurs, -me semblait avoir en main le sceptre -et le signe de la domination. Que tenait-il donc -dans sa main ? Il m’est impossible de le dire, -et pourtant je voyais cela avec les yeux du -corps. Le prêtre élevait l’hostie ; tous tombèrent -à genoux, excepté moi. Je restai debout ; -l’excès de ma joie tenait mes yeux fixés sur lui. -Mais le prêtre reposa trop vite pour moi l’hostie -sur l’autel. J’eus un moment cruel de tristesse -et d’ennui. Si j’essayais de dire la beauté -et la splendeur de Celui que je vis, il me faudrait -une langue que je ne sais pas. A sa taille -je lui aurais bien donné douze ans. La joie de -cette vision fut tellement immense, que je la -crois éternelle. Sa réalité fut si certaine, qu’elle -ne laissa place à aucun doute.</p> - -<p>Dans l’éblouissement de ma joie, je ne fus -pas même capable de crier, comme à mon -ordinaire : Au secours ! Je ne dis rien, ni de -bon, ni de mauvais. Ravie par cette splendeur, -je ne trouvai pas un mot à dire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch43">QUARANTE-TROISIÈME CHAPITRE<br /> -SPLENDEUR</h2> - - -<p>Un autre jour, pendant la messe, je fus ravie -en esprit, et je parlai au Seigneur, et je lui -demandai : « Vous êtes dans le saint Sacrement ; -mais, Seigneur, où sont vos fidèles ? » -Mais lui, m’ouvrant l’intelligence, répondit, et -me dit : « Là où je suis, là ils sont avec moi. » -J’ouvris les yeux de l’âme, et je vis cela être -ainsi ; et parmi les fidèles je me distinguai clairement ; -mais cet être que nous avions là -n’était pas en dedans de la Divinité, il était en -dehors. Il est seul en lui-même partout où il -est ; seulement il comprend toutes choses. J’ai -vu le corps de Jésus-Christ dans le saint Sacrement, -souvent et sous divers aspects. Quelque -fois j’ai vu le cou de Jésus-Christ, mais avec -une telle splendeur et un telle magnificence, -qu’auprès de lui le soleil en avait bien peu. -C’est cette beauté qui m’a révélé Dieu. Que le -soleil est pâle à côté de lui ! J’ai vu à la maison -la même vision, plus belle encore. Inexprimable -joie qui sera, je pense, une joie éternelle ! -Cette splendeur que j’ai vue à la maison -ne peut se comparer qu’à celle que je vois dans -l’hostie. Mais j’éprouve une peine profonde -je ne puis faire entendre ce que j’ai vu. Il -m’est arrivé aussi de voir deux yeux éblouissants, -puis la bouche, et je ne voyais plus que -cela. Ces visions ressemblent à des créations -nouvelles ; c’est la joie qui les opère. Ces joies -immenses et variées ne peuvent être comparées -entre elles ; mais chacune d’elles, à force -d’être immense, paraît devoir être éternelle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch44">QUARANTE-QUATRIÈME CHAPITRE<br /> -LA PRIÈRE A LA SAINTE VIERGE</h2> - - -<p>Ce jour-là je n’étais pas en prière : je venais -de manger et je me reposais. Au moment où -j’y pensais le moins, je fus ravie en esprit, et -je vis la Vierge dans sa gloire. Une femme pouvait -donc être placée sur un tel trône et dans -une telle majesté ? Ce sentiment m’inonda d’une -joie ineffable. Cette gloire était possible à une -femme : cela est, et je l’ai vu. Elle était debout, -priant pour le genre humain ; l’aptitude qui -vient de la bonté et celle qui vient de la force -donnaient à sa prière des vertus inénarrables. -J’étais transportée de bonheur à la vue de cette -prière ; et pendant que je regardais la Vierge, -tout à coup Jésus-Christ apparut près d’elle, -revêtu de son humanité glorifiée. J’eus la notion -des douleurs que cette chair avait souffertes, -des opprobres qu’elle avait subis, de la -croix qu’elle avait portée ; les tortures et les -ignominies de la Passion me furent mises dans -l’esprit. Mais voici ce qu’il y eut de merveilleux : -le sentiment des tourments inouïs dont j’avais -connaissance, et que Jésus a soufferts pour -nous ; ce sentiment, au lieu de me briser de -douleur, me brisait de joie. Transportée d’un -bonheur inénarrable, je perdis la parole et -j’attendis la mort. Et j’éprouvai une peine au-dessus -de toute peine : car j’attendis en vain. -La mort ne venait pas, et je ne parvenais pas -immédiatement, puisqu’elle refusait de briser -mes liens, à l’inénarrable qui était sous mes -yeux.</p> - -<p>Cette vision dura trois jours sans interruption. -Je mangeais, quoique très peu, mais, -languissante de désir, je ne pouvais pas -parler ; j’étais renversée, prosternée, surmontée.</p> - -<p>Si j’avais quelque chose à faire, je le faisais ; -mais il ne fallait pas nommer Dieu devant moi, -car ma joie devenait alors absolument insupportable.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch45">QUARANTE-CINQUIÈME CHAPITRE<br /> -LE 2 FÉVRIER</h2> - - -<p>C’était le jour de la Purification de la Vierge. -J’étais à Foligno, dans l’église des Frères Mineurs. -Et la voix parla, elle me dit : « Voici -l’heure où Marie, Vierge et Reine, vint au temple -avec son Fils. »</p> - -<p>Mon âme écouta avec un grand amour, et, -ayant écouté, elle fut ravie ; et dans son ravissement -elle vit entrer la Reine, et elle alla au-devant -d’elle, tremblante de respect. J’hésitais -pourtant ; je craignais d’approcher. Elle me rassura, -et tendit vers moi Jésus, et me dit : « O -toi qui aimes mon Fils, reçois celui que tu -aimes. » Elle le déposa dans mes bras ; il était -enveloppé de langes ; il avait les yeux fermés -comme dans le sommeil.</p> - -<p>La Reine s’assit, comme une femme fatiguée. -Ses gestes étaient si beaux, son attitude si merveilleuse, -sa personne si noble, sa vue si sublime, -que mes yeux ne pouvaient se fixer sur Jésus -seul, et étaient forcés de regarder sa mère. -Tout à coup l’enfant s’éveilla dans mes bras : -ses langes étaient tombés, il ouvrit et leva les -yeux. Jésus me regarda ; dans ce coup d’œil il -me surmonta, il me vainquit absolument. La -splendeur sortait de ses yeux, et sa joie brillait -comme une flamme aveuglante.</p> - -<p>Alors il apparut dans sa majesté immense, -ineffable, et il me dit :</p> - -<p>« Celui qui ne m’aura pas vu petit ne me verra -pas grand. » Il ajouta : « Je suis venu à toi, et -je m’offre à toi pour que tu t’offres à moi. »</p> - -<p>Alors mon âme s’offrit à lui par un mode -d’oblation étonnant, sans rapport avec les paroles : -je m’offris tout entière : j’offris mes fils -avec moi d’une oblation entière et parfaite, ne -gardant rien pour moi, rien de leurs personnes, -et rien de leurs choses.</p> - -<p>Mon âme eut l’intelligence de son oblation -bien reçue, et la joie de Dieu, en l’agréant, ne -me resta pas inconnue. Quant à la mienne, je -n’essaierai pas d’en dire un mot. Quand je sentis -mon oblation agréée, la délectation intime -que j’éprouvai fut trop grande, trop immense -et trop douce pour que la parole approche -d’elle. Une autre fois je vis la Vierge ; elle -m’exhorta à la connaître plus profondément -elle me bénit, et me montra la douleur qu’elle -souffrit pendant la Passion.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch46">QUARANTE-SIXIÈME CHAPITRE.<br /> -L’EMBRASSEMENT</h2> - - -<p>Un jour je fus ravie en esprit ; attirée, élevée, -absorbée dans la lumière sans commencement -ni fin, je voyais ce qui ne peut se dire. Pendant -cette influence, l’image de l’Homme-Dieu m’apparut -encore, à l’instant de la descente de croix. -Le sang était récent, frais, rouge ; il coulait des -blessures ouvertes ; il venait de sortir du corps. -Alors dans les jointures je vis de tels déchirements, -je vis les nerfs tellement étendus, et les -os tellement disloqués par l’effort des bourreaux, -qu’un glaive me traversa, et mes entrailles -furent percées ; et, quand je me souviens -des douleurs que j’ai subies dans ma vie, je n’en -trouve pas une qui soit égale à celle-ci.</p> - -<p>J’étais là, absorbée dans ma douleur ; autour -du Crucifié, j’aperçus une foule dévouée, qui -prêchait en paroles et en actes la pauvreté, l’opprobre -et la douleur du Crucifié. Cette foule, -c’étaient mes fils spirituels. Jésus les appela, les -attira à lui, les embrassa un à un avec un -immense amour ; puis il leur prit la tête avec -ses mains, et leur donna à baiser la plaie sacrée -de son Cœur. Je sentis quelque chose de l’amour -qu’il avait dans les entrailles, et ma joie fut -telle, que la douleur dont je viens de parler, -la douleur sans exemple, s’évanouit dans mon -transport.</p> - -<p>L’application que fit Jésus de mes enfants -sur son Cœur ne fut pas la même pour eux -tous. Pour quelques-uns d’entre eux il la répéta ; -pour les uns elle était plus complète, moins -complète pour les autres. Quelques-uns d’entre -eux furent absorbés tout entiers dans le Cœur de -Dieu ; la rougeur du sang vermeil était sur -leurs lèvres ; quelques-uns d’entre eux avaient -les joues colorées ; il y a certaines figures que -je vis couvertes et teintes tout entières, suivant -les degrés que j’indiquais tout à l’heure ; et -Jésus prodiguait des bénédictions, et il disait : -« O bien-aimés fils, faites connaître aux -hommes le chemin de la croix, par où j’ai marché -dans la pauvreté, le mépris et la douleur : -prenez-y la grande part qui convient à mes -coopérateurs ; car je vous ai choisis singulièrement, -pour manifester par la parole et l’exemple, -pour mettre au jour ma lumière cachée et -méprisée. »</p> - -<p>Mon âme comprit que ces paroles s’appliquaient -à mes fils, dans les mêmes différences -et les mêmes proportions que s’était appliquée -la plaie du côté. Quant à l’amour qui sortait de -ses entrailles pour resplendir sur sa face et dans -ses yeux ; quant à l’amour qui pénétra tous ces -baisers, toutes ces paroles, toutes ces bénédictions, -il est dans le domaine de l’ineffable, et le -silence lui convient seul<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Celui qui écrivait sous sa dictée plaça ici une note.</p> - -<p>« Bien qu’elle eût vu les rangs que ses enfants occupaient, elle -n’en désigna aucun. Elle ne voulut pas nous dire qui de nous -étaient les plus aimés, il ne nous parut pas convenable d’insister -pour le savoir. Chacun de nous n’a qu’à faire, dans toute la -mesure de ses forces, ce qu’il faut pour s’unir. »</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch47">QUARANTE-SEPTIÈME CHAPITRE<br /> -LES DEGRÉS</h2> - - -<p>Un autre jour, j’assistais à une procession, je -sentis l’attrait de l’abîme. Le Dieu incréé m’appela -suivant le mode ineffable dont j’ai parlé -plus haut.</p> - -<p>Je vis le Dieu un en trois personnes, et sa -majesté habitait l’âme de mes fils, et les transformait -en elle-même suivant les degrés dont -j’ai déjà constaté les lois. Cette vue fut pour -moi quelque chose comme une immensité paradisiaque. -Les entrailles de Dieu se répandaient -sur mes enfants, et je ne pouvais pas me rassasier -de voir. Et la profondeur de la bénédiction -qui tombait sur leur tête est un mystère au-dessus -des paroles<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Puis j’entendis Dieu leur -demander quelque chose : c’était le sacrifice -sans réserve, l’holocauste entier, parfait, de -leurs corps et de leurs âmes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Moi, qui écris sous sa dictée, je contemplais en secret sa -figure ; ce n’était plus une figure humaine, c’était quelque chose -d’angélique, c’était la joie glorifiée. La douceur et l’immensité de -la bénédiction qu’elle avait vue tomber du ciel est trop ineffable -pour être honorée autrement que par le silence.</p> - -<p class="sign">(<i>Note du frère qui écrivait sous la dictée d’Angèle.</i>)</p> -</div> -<p>Pesez, mes frères, pesez. Comment faut-il -aimer, comment faut-il servir ce jaloux qui veut -posséder, ce Dieu qui se donne, ce Dieu qui -demande ?</p> - -<p>J’eus encore sous les yeux la représentation -du Dieu crucifié, avec la tension des jointures -que j’avais déjà vue. Il était porté à travers -l’air, et volait là où marchait la procession ; et -cette image nous suivait, sans qu’aucune main -humaine fût là pour la soutenir. Je revis mes -fils réunis, et l’application de leurs lèvres faite -à la plaie du côté ; et Jésus leur disait :</p> - -<p>« Je suis Celui qui enlève les péchés du -monde. J’ai porté les vôtres, et éternellement -ils ne vous seront pas imputés. Ce sang que -vous voyez est le bain de la purification vraie. -Ce sang est le prix de votre rédemption. Ce -cœur est le lieu de votre résidence. Ne craignez -pas, mes enfants, de découvrir par vos paroles et -vos actions cette vérité de ma voie et de ma vie, -que les méchants combattent ; car je suis toujours -avec vous pour vous aider et vous secourir. »</p> - -<p>Ce jour-là, et plusieurs autres jours, je vis la -purification de mes fils et les trois degrés qu’elle -comporte.</p> - -<p>La première purification est une grande -grâce de force qui rend facile l’absence du mal.</p> - -<p>La seconde est une grande grâce de joie -dans l’accomplissement du bien.</p> - -<p>La troisième est la plénitude de la perfection, -et la transformation de l’âme en Dieu.</p> - -<p>Dans toutes ces grâces de rénovation, l’âme -reçoit une beauté admirable. La splendeur du -second degré est immense et joyeuse. Quant au -troisième, il est dans le domaine de ces excès -qui me réduisent au silence. Je ne peux pas -en dire autre chose.</p> - -<p>Les élus du troisième degré m’apparaissaient -transformés en Dieu, de sorte qu’en eux je ne -vois plus que Jésus, tantôt souffrant, tantôt -glorifié ; il me semble qu’il les a transsubstantiés -et engloutis dans son abîme.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch48">QUARANTE-HUITIÈME CHAPITRE<br /> -LA LUMIÈRE</h2> - - -<p>Dans cette même procession, nous approchions -d’une église dédiée à la sainte Vierge. -Voici la Reine de grâce et de miséricorde qui -s’inclina sur ses fils et ses filles ; elle était -d’abord sur la hauteur immense. Elle s’inclina -et les bénit d’une bénédiction inconnue, et les -attirant sur son cœur, elle les embrassait inégalement. -On eût dit les bras tendus de l’amour. -Elle était lumineuse tout entière, et semblait -les absorber au-dedans d’elle-même dans une -lumière immense. N’allez pas vous figurer que -je voyais des bras de chair : tout cela était -lumière, et lumière admirable ; la Vierge, pressant -les enfants contre son cœur, par la vertu -de l’amour, qui sortait du fond de ses entrailles, -les absorbait en elle-même.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch49">QUARANTE-NEUVIÈME CHAPITRE<br /> -LES MORTS</h2> - - -<p>Un autre jour, parmi des multitudes de -visions, saint François m’apparut dans la gloire. -Il me salua de sa salutation habituelle, et la -voici : « Avec toi soit la paix du Très-Haut. » -La voix de saint François est toujours très -pieuse, très humble, très gracieuse et très -tendre.</p> - -<p>Chez ceux de mes fils qui observent, avec une -ardeur de feu la loi de pauvreté, il loua beaucoup -l’intention et demanda l’agrandissement -pratique. Il ajouta :</p> - -<p>« Que la bénédiction éternelle, parfaite et -abondante, reçue par moi du Dieu sans commencement -ni fin, tombe sur la tête de ces -enfants chéris, tes fils et les miens : dis-leur -qu’ils vivent suivant la voix du Christ, qu’ils la -manifestent en paroles et en actions. Qu’ils ne -craignent pas ; car je suis avec eux, et le Dieu -éternel est leur soutien. »</p> - -<p>François louait mes fils de leurs bonnes -intentions : il les fortifiait, il leur disait de -marcher en paix, de l’aider dans ses desseins ; -sa bénédiction était si tendre, que ses entrailles -avait l’air de sortir de lui pour se répandre -sur eux.</p> - -<p>Je reçus beaucoup d’autres communications -qui me concernaient, moi et mes filles ; mais -je ne puis les faire connaître. Ce que je viens -de dire, je l’ai vu. J’ai vu clairement tomber sur -nous la bénédiction de Dieu et de sa Mère. J’ai -vu qu’ils veulent porter le fardeau de notre -pénitence. Ils vous demandent, mes enfants, -d’être les exemplaires lumineux de leur vie -lumineuse, et de suivre, dans la pauvreté, le -mépris et la souffrance, la route qu’ils ont suivie. -Leur volonté, leur désir est de vous voir -morts et vivants, ayant votre habitation dans -les cieux et votre corps sur la terre. Un -mort n’est remué ni par le mépris ni par l’estime -des hommes. Soyez donc immuables -absolument. Que la vie extérieure du monde -n’atteigne pas jusqu’à vous. Prêchez la mortification -plus par votre vie que par votre discussion. -Que dans tous vos actes votre intention -soit dans les cieux, immuable avec Jésus -et Jésus crucifié. Que vous agissiez, que vous -parliez, ou que vous mangiez, soyez toujours -occupés intérieurement dans l’intérieur de -l’Homme-Dieu, qui veut vous porter partout, -enfermés en lui-même, et vous assister dans -toutes vos actions. Que Celui qui daigne demander -ces choses de vous, daigne aussi, ô mon -Dieu, les accomplir en vous, par les mérites de -sa sainte Mère. <i>Amen</i>. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch50">CINQUANTIÈME CHAPITRE<br /> -L’INVITATION</h2> - - -<p>Un jour, je priais Dieu qu’il me donnât quelque -chose de lui. Et je fis sur moi le signe de -la croix. Et je le priais aussi de me montrer -quels sont ses enfants. Entre autres réponses, -cet exemple me fut donné :</p> - -<p>« Un homme qui a beaucoup d’amis prépare -un festin avec un soin immense et les invite ; -mais beaucoup d’entre eux ne viennent pas. -Quelle sera la douleur de celui qui a préparé -un festin très abondant, et qui a immensément -dépensé ? Mais avec quelle joie il reçoit ceux -qui se présentent ! Il les reçoit tous avec transport. -Mais il y a des places réservées, des places -voisines de lui, pour ses amis intimes : -ceux-là mangent avec lui, et boivent dans sa -coupe.</p> - -<p>— Seigneur, dis-je avec joie, quel est le festin ? -Quand avez-vous invité tout le monde ? -Oh ! dites-moi, dites-moi ! » Il répondit : « J’ai -invité tous les hommes à la vie éternelle : que -ceux-là viennent qui veulent venir ! Personne -ne peut s’excuser et dire : Je ne suis pas invité. -Quelques-uns viennent et prennent place. » Ici -Jésus me donnait à entendre qu’il est lui-même -la table et la nourriture des convives.</p> - -<p>« Et ces appelés, dis-je alors, par quelle voie -sont-ils venus ? »</p> - -<p>« Par la voie de la tribulation, me fut-il -répondu. La virginité, la chasteté ont leurs -épreuves. » Et il appela par leur nom les pauvretés -et les douleurs de ceux qu’il me montrait. -Et ma joie fut immense ; car je compris -l’ordre et la raison de toutes ces choses. Tous -ces élus portaient le nom de fils. Je vis comment -la virginité, comment la pauvreté agissaient -sur les enfants du Seigneur. Je vis comment -la souffrance se convertissait en action de -grâces. On ne comprend pas d’abord, mais -ensuite on remercie. Je vis la route commune -des élus de la vie éternelle, et il n’y a pas d’autre -voie.</p> - -<p>Mais les invités qui boivent à la coupe du -Seigneur sont ceux qui veulent connaître la -bonté de leur Père, ceux qui veulent l’imiter et -partager volontairement les fardeaux qu’il -porta. Dieu permet leurs épreuves, par une -grâce spéciale, pour les admettre à sa coupe. -« C’est à cette table, me dit Jésus-Christ, que -je fus invité à boire le calice de la Passion, si -terrible en lui-même et si doux, tant je vous -aimais ! » Ainsi, pour ces enfants, l’amertume -des tribulations se change tout entière en -grâce, en douceur et en amour ; car ils sentent -le prix de leurs larmes. Ils sont attaqués, ils ne -sont pas affligés ; car plus ils sentent la tribulation, -plus ils sentent Dieu, et plus leur joie -grandit.</p> - -<p>C’est pourquoi je dis et j’affirme que ceux -qui passent par cette voie divine en buvant le -breuvage de la pénitence, boivent des joies -divines. Cela m’a été dit, et je le sais d’ailleurs -par une expérience personnelle, indéfiniment -répétée.</p> - -<p>Mes frères se sont beaucoup moqués de moi ; -il n’y a pas de paroles pour rendre l’onction -divine des larmes de joie qui coulaient alors -sur mes joues.</p> - -<hr /> - - -<p>Un jour j’étais si faible, malade et réduite au -silence, Jésus-Christ m’apparut, les mains pleines -de consolations ; il me témoigna une compassion -profonde et prononça cette parole :</p> - -<p>« Je suis venu pour te servir. »</p> - -<p>Or ce service consista à se tenir debout près -de mon lit, et à me montrer l’apaisement de sa -face, qui me plongea dans l’ineffable. Je ne le -voyais que des yeux de l’esprit ; mais je le voyais -dans une lumière et dans une évidence que -ne peuvent connaître les yeux du corps, et je -ne dirai pas ma joie, car j’étais dans l’ineffable.</p> - -<p>Un jour, c’était le lundi saint, je dis à ma -compagne : « Cherchons-le, il faut que j’aille -aujourd’hui à la recherche de Jésus-Christ. » -Et j’ajoutai : « Allons à l’hôpital ; c’est peut-être -là que nous le trouverons parmi les pauvres et -les misérables. » Nous prîmes avec nous toutes -les coiffures que nous pouvions emporter (nous -ne prîmes pas autre chose, parce que nous ne -disposions pas d’autres choses), et nous priâmes -une servante de l’hôpital d’aller les vendre au -profit des repas des pauvres. Elle fit mille difficultés ; -cependant, vaincue par notre grande -insistance, elle vendit ces objets et acheta des -poissons. Quant à nous, nous apportâmes des -pains qui nous avaient été donnés à nous-mêmes -pour l’amour de Dieu. Après avoir fait ces -petites offrandes, nous nous mîmes à laver les -pieds des femmes pauvres et les mains des -hommes. Parmi ceux-ci se trouvait un lépreux -dont les mains étaient hideuses, fétides et pourries. -Pour celui-ci, nous ne nous sommes pas -contentées de le laver. La chose faite, nous avons -bu de l’eau qui venait de nous servir. Ce breuvage -nous inonda d’une telle suavité, que la -joie nous suivit et nous ramena chez nous. -Jamais je n’avais bu avec de pareilles délices. -Il s’était arrêté dans mon gosier un morceau de -peau écailleuse sorti des plaies du lépreux. Au -lieu de le rejeter, je fis de grands efforts pour -l’avaler, j’y réussis. Il me sembla que je venais -de communier. Jamais je n’exprimerai les délices -dans lesquelles j’étais noyée. Si l’homme -trouve l’anxiété au commencement de la pénitence, -je sais quelles joies l’attendent quand il -aura marché.</p> - -<hr /> - - -<p>Un jour j’étais dévorée par une peine d’esprit, -pendant un mois, il me sembla que je ne sentais -plus rien de Dieu. La chose devint tellement -horrible, que je ne crus abandonnée du -Seigneur. Je n’étais plus même en état de me -confesser. D’un côté, je voyais en moi un -orgueil qui me semblait la cause de mon malheur ; -de l’autre côté, l’abîme de mes péchés -s’ouvrit devant moi à une telle profondeur, -qu’il me semblait impossible de les confesser -avec une contrition digne de leur horreur, ou -même de les exprimer par la parole.</p> - -<p>Je suis condamnée, disais-je, à ne pas même -pouvoir me montrer dans mon horreur. Impossible -de me confesser. Impossible de louer -Dieu. Impossible de prier. Je ne voyais plus de -divin en moi que la volonté absolue de ne pas -pécher. Ni tous les biens, ni tous les maux du -monde n’eussent ébranlé cela, et même je ne -me trouvais pas aussi malheureuse que j’aurais -mérité de l’être.</p> - -<p>Cela durait depuis un mois. J’étais torturée -horriblement.</p> - -<p>Enfin Dieu eut pitié et j’entendis ces paroles :</p> - -<p>« O ma fille et ma bien-aimée, la bien-aimée du -paradis l’amour de Dieu se repose en toi ; et il -n’est pas de femme dans la vallée de Spolète -où il se repose si profondément. »</p> - -<p>Et mon âme cria :</p> - -<p>« Comment ferais-je pour vous croire, du -fond de mon abîme, quand je me sens abandonnée ? »</p> - -<p>Il répondit :</p> - -<p>« Plus tu te crois abandonnée, plus tu es -aimée de Dieu et serrée contre lui. »</p> - -<p>Il ajouta :</p> - -<p>« Un père qui aime beaucoup son fils, lui -donne avec mesure les aliments, il lui interdit -le poison, et mêle de l’eau à son vin. Ainsi -Dieu : il mêle les tribulations aux joies, et dans -la tribulation, c’est encore lui qui les tient. S’il -ne la tenait pas, l’âme s’abandonnerait et tomberait -en défaillance ; au moment où elle se -croit abandonnée, elle est aimée plus qu’à l’ordinaire. »</p> - -<p>Ces paroles ne m’en levèrent pas ma douleur, -elles ne firent que la modifier un peu. Seulement -le désir des sacrements, qui m’avait abandonné, -me fut rendu.</p> - -<p>Au bout de quelque temps, la tentation me -fut enlevée totalement.</p> - -<p>Alors j’entendis une voix qui me disait :</p> - -<p>« Va communier. Si tu le fais, tu me reçois ; -si tu ne le fais pas, tu me reçois encore. Cependant -communie avec la bénédiction du Père, -et du Fils, et du Saint-Esprit. Communie en -l’honneur du Dieu tout-puissant et de la Vierge -bienheureuse et du saint don, tu célèbres la -fête (c’était ce jour-là saint Antoine). Tu recevras -une grâce nouvelle que tu n’as pas encore -reçue. »</p> - -<p>La volonté de communier m’ayant été rendue, -je me confessai ; mais, pendant la messe, -je me vis si horriblement pleine de péchés et -de défauts, que, réduite au silence, je me dis -intérieurement : La communion que je vais -faire sera ma condamnation.</p> - -<p>Mais tout à coup, je me trouvai dans une disposition -admirable, et je reçus la puissance -d’entrer dans l’intérieur de Jésus-Christ ; je me -plaçai au fond de lui avec une sécurité nouvelle, -je sentais une confiance inconnue. Je me renfermai -en lui comme une morte qui aurait la -certitude admirable d’être immédiatement ressuscitée. -Je communiai dans la confiance et, -après la communion, j’eus un sentiment merveilleux : -je sentis que la tentation avait été un -bien pour moi. Cette communion fit naître dans -mon âme un désir nouveau de me donner toute -à Celui qui se donnait tout à moi, de me livrer -à Jésus-Christ. Et depuis ce moment, je suis -brûlée d’un feu nouveau ; c’est le désir du -martyre : ce désir fait mes délices, et j’éprouve -dans les tribulations des joies que je n’avais pas -encore connues.</p> - -<p>Oui, Dieu console les misérables.</p> - -<p>Un autre jour, j’étais dans de telles douleurs -que je me voyais abandonnée ; j’entendis la -même voix, et elle disait :</p> - -<p>« O ma bien-aimée, sache qu’en cet état Dieu -et toi vous êtes plus intimes l’un à l’autre que -jamais. »</p> - -<p>Et mon âme cria :</p> - -<p>« S’il en est ainsi, qu’il plaise au Seigneur -d’enlever de moi tout péché et de me bénir, et -de bénir ma compagnie, et de bénir celui qui -écrit quand je parle. »</p> - -<p>La voix répondit :</p> - -<p>« Tous les péchés sont enlevés, et je vous -bénis avec cette main qui fut étendue sur la -croix. »</p> - -<p>Et je vis une main étendue sur nos têtes pour -nous bénir, et la vue de cette main m’inondait -de joie, et vraiment cette main était capable -d’inonder de joie quand elle se montrait.</p> - -<p>Et il nous dit à tous les trois :</p> - -<p>« Recevez, gardez, possédez à jamais la bénédiction -du Père et du Fils et du Saint-Esprit. »</p> - -<p>Et il ajouta en me parlant :</p> - -<p>« Dis au frère qui écrit quand tu parles de -travailler à se faire petit. Il est aimé du Dieu -tout-puissant. Dis-lui d’aimer le Dieu tout-puissant. »</p> - -<p>Celui qui console les misérables m’a consolée -bien des fois. Qu’à lui soit honneur et gloire -dans les siècles des siècles. <i>Amen</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch51">CINQUANTE ET UNIÈME CHAPITRE<br /> -LA MENACE</h2> - - -<p>Un jour j’étais en oraison dans ma cellule, et -j’entendis ces paroles :</p> - -<p>« Ceux qui ont le Seigneur Dieu pour illuminateur -voient leur voie particulière dans la -lumière intérieure et spirituelle. Mais quelques-uns -d’entre eux ferment les oreilles de peur -d’entendre, et les yeux de peur de voir. Ne -voulant pas écouter la parole de Celui qui parle -dans l’âme, quoiqu’ils sentent de ce côté-là la -saveur divine, ils se détournent, malgré la voix -intime, et suivent la voie commune. Ceux-ci -seront maudits par le Dieu tout-puissant. »</p> - -<p>J’entendis cette parole, non pas une fois mais -mille fois. Mais, saisie d’une tentation violente, -je pris cet enseignement pour une illusion. -« Comment, disais-je, voici une âme que Dieu -éclaire de sa lumière, qu’il comble de ses dons, -et parce qu’elle suit une route ordinaire, il la -maudit ». Cette parole me parut trop terrible. -Je refusai avec horreur d’écouter seulement la -voix qui parlait.</p> - -<p>Alors, par complaisance pour ma faiblesse, -un exemple grossier me fut offert, et je reçus -plusieurs fois l’ordre absolu de faire écrire et de -ne pas passer sous silence. Voici cette parabole.</p> - -<p>« Un père voulait faire de son fils un savant. -Le père n’épargne rien, il fait d’énormes dépenses. -Il fournit magnifiquement au fils de son -amour tout ce qui est nécessaire à la grande -figure qu’il doit faire dans le monde. Quand certaines -études sont terminées sous la direction -d’un premier maître, le père fait transporter le -bien-aimé dans une autre demeure, où un autre -maître plus élevé lui donne de plus sublimes -enseignements. Mais si le disciple ingrat, négligeant -la haute science, s’en va travailler dans -la boutique d’un artisan, et oublie chez un mercenaire -ce qu’il tenait de la sagesse de son maître -et de la magnificence de son père, celui-ci -s’abîmera dans une douleur et dans une indignation -proportionnées à la grandeur et à la -profondeur de son amour trahi. »</p> - -<p>Le fils, c’est l’âme qui, éclairée d’abord par la -prédication et par l’Ecriture, est admise dans -le sanctuaire où retentit la parole de Dieu ; il -voit dans la lumière spirituelle comment il doit -suivre la voie du Christ. Il est touché intérieurement. -Dieu, qui l’a d’abord confié aux hommes -et aux livres, intervient directement et lui -montre la lumière que lui seul peut montrer. Il -donne la haute science, afin que celui qui aura -vu sa route si magnifiquement devienne la -lumière des autres hommes. Mais si ce bien-aimé -néglige le don de Dieu, s’il s’encroûte, s’il -s’épaissit, s’il repousse cette lumière qui est la -sienne, et la science de Dieu et son inspiration, -Dieu lui soustrait la lumière et lui donne sa -malédiction.</p> - -<p>Je reçus l’ordre d’écrire ces paroles et de les -montrer au frère qui me confessait, parce -qu’elles le regardent personnellement.</p> - -<hr /> - - -<p>Un autre jour Dieu me parla et me dit : « Il y a -une classe d’hommes qui ne connaissent le Seigneur -que par les biens qu’ils tiennent de lui. -Ceux-là le connaissent peu. Une autre classe -d’hommes, qui possède aussi cette connaissance, -en possède une autre plus intime. Ceux-ci sentent -au fond d’eux la bonté essentielle du Seigneur. »</p> - -<p>Dans un autre entretien, je reçus une lumière, -et j’entendis une voix qui criait, et dans les cris -je distinguai ces paroles :</p> - -<p>« Oh ! qu’ils sont grands ! qu’ils sont grands ! -Je ne parle pas de ceux qui lisent les Ecritures -que j’ai données aux hommes. Je parle de ceux -qui les accomplissent. »</p> - -<p>Et elle ajouta que toute l’Ecriture est accomplie -dans la vie du Christ.</p> - -<hr /> - - -<p>Un jour, je priais et je disais au Seigneur :</p> - -<p>« Je sais que vous êtes mon Père, je sais que -vous êtes mon Dieu ; dites-moi ce que je dois -faire : montrez-moi la route qui est la mienne ; -car je suis prête à obéir. »</p> - -<p>J’étais arrêtée dans cette parole depuis le matin -jusqu’à l’heure de tierce…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Et je vis et j’entendis…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Mais ce que je vis et ce que j’entendis, il -m’est absolument impossible de l’exprimer. -C’était un abîme absolument ineffable, et -l’abîme me montra ce qu’est Dieu, quels hommes -vivent en lui, quels hommes ne vivent pas -en lui, et l’abîme me dit :</p> - -<p>« Je te le dis en vérité, il n’est pas d’autre -route droite que celle où j’ai marché : dans -cette route, qui est la mienne, la déception n’est -pas. »</p> - -<p>Cette parole me fut dite souvent. Elle m’apparut -dans sa vérité et me fut montrée dans -une lumière immense.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch52">CINQUANTE-DEUXIÈME CHAPITRE<br /> -LES SIGNES</h2> - - -<p>Il est important de savoir à quels signes on -peut connaître la présence de Dieu dans l’âme, -et la reconnaître avec certitude.</p> - -<p>Quelquefois il arrive sans être appelé, ni prié, -et apporte avec lui un feu, un amour, une suavité -inconnus. Dans ce feu l’âme cueille la joie, -et croit reconnaître la présence et l’opération de -Dieu ; mais la certitude lui manque encore. -L’âme voit que Dieu est en elle, bien qu’elle ne -l’y voie pas, quand elle sent sa grâce et la joie -de sa grâce. Mais rien de tout cela n’est la certitude. -L’âme sent l’arrivée de Dieu quand elle -entend de douces paroles portant avec elles -leur délectation, quand elle sent la Divinité par -un attouchement délicieux ; mais un doute peut -rester encore, un léger doute. L’âme ne sait pas -encore parfaitement et absolument si Dieu est -en elle ; car un autre esprit peut apporter avec -lui ces sentiments. Le doute vient ou des défauts -de l’âme, ou de la volonté de Dieu, qui lui -refuse la certitude.</p> - -<p>L’âme possède la certitude de Dieu présent -quand il se manifeste par un sentiment absolument -inconnu, nouveau pour elle, étonnant et -réitéré, par un feu qui arrache l’amour que -l’homme a pour lui-même ; l’âme possède la -certitude quand elle reçoit des pensées et des -paroles et des conceptions qui ne viennent d’aucune -créature, quand ces conceptions sont -illustrées de lumière, quand elle a de la peine à -les cacher, quand elle les cache de peur de -blesser l’amour, quand elle les cache par discrétion, -par humilité, et pour ne pas divulguer -un secret trop immense.</p> - -<p>Il m’est arrivé quelquefois ; portée par une -ardeur qui voulait sauver, il m’est arrivé de dire -quelques secrets ; on me répondait : « Ma sœur, -revenez à la sainte Ecriture » ; ou : « Nous ne -vous comprenons pas. » Je comprenais la leçon, -et rentrais dans le silence.</p> - -<p>Dans le sentiment dont je parle et qui garantit -la présence du Dieu tout-puissant, l’âme reçoit -le don de vouloir <i>parfaitement</i>. Elle est -tout entière d’accord avec elle-même pour vouloir -la vérité vraiment et absolument, en toutes -choses et à tous les points de vue, et tous les -membres du corps concordent avec elle et ne -font plus qu’un avec elle, dans la même vérité -voulue, sans résistance et sans restriction. -L’âme veut <i>parfaitement</i> les choses de Dieu -qu’elle ne voulait pas auparavant, dans toute -la plénitude de toutes ses puissances réunies. -Le don de vouloir absolument et parfaitement -est conféré par une grâce où l’âme sent la présence -du Dieu tout-puissant, qui lui dit : « C’est -moi, ne crains pas. » L’âme reçoit le don de -vouloir Dieu et les choses de Dieu d’une volonté -qui ressemble à l’amour absolument vrai dont -Dieu nous a aimés ; et l’âme sent que le Dieu -immense s’est immiscé en elle et lui tient compagnie.</p> - -<p>Quand le Dieu très haut visite l’âme raisonnable, -l’âme reçoit quelquefois le don de le -voir ; elle le perçoit au fond d’elle, sans forme -corporelle, mais plus clairement qu’un homme -ne voit un homme. Les yeux de l’âme voient -une plénitude spirituelle, sans corps, de laquelle -il est impossible de rien dire, parce que les -paroles et l’imagination font défaut.</p> - -<p>Dans cette vue l’âme, délectée d’une délectation -ineffable, est tendue tout entière sur un -même point, et elle est remplie d’une plénitude -inestimable. Cette vue par laquelle l’âme voit -le Dieu tout-puissant sans pouvoir regarder -autre chose est si profonde, que je regrette le -silence auquel me réduit l’abîme. La chose ne -peut être ni touchée, ni imaginée ; elle ne peut -pas non plus être appréciée. La présence de -Dieu a d’autres signes, et je vais en citer deux.</p> - -<p>Le premier est une onction qui renouvelle -subitement l’âme, qui rend le corps docile et -doux, l’esprit invulnérable à la créature, et -inaccessible au trouble. L’âme sent et écoute -les paroles que Dieu lui dit. Dans cette immense -et ineffable onction, l’âme reçoit la certitude -que vraiment le Seigneur est là : car il n’y a ni -saint ni ange qui puisse faire ce qui est fait en -elle. Elles sont tellement ineffables, ces opérations, -que j’éprouve une vraie douleur de ne -rien dire qui soit digne d’elles. Que Dieu me -pardonne, car ne n’est pas ma faute ; je manifesterais -de tout mon cœur quelque chose de -sa bonté, si je pouvais et s’il voulait.</p> - -<p>Quant à l’autre opération qui révèle à l’âme -raisonnable la présence du Dieu tout-puissant, -la voici : c’est un embrassement. Dieu embrasse -l’âme raisonnable comme jamais père ni mère -n’a embrassé un enfant, comme jamais créature -n’a embrassé une créature. Indicible est l’embrassement -par lequel Jésus-Christ serre contre -lui l’âme raisonnable ; indicible est cette douceur, -cette suavité. Il n’est pas un homme au -monde, qui puisse dire ce secret, ni le raconter, -ni le croire, et quand quelqu’un pourrait croire -quelque chose du mystère, il se tromperait sur -le mode. Jésus apporte dans l’âme un amour -très suave par lequel elle brûle tout entière en -lui ; il apporte une lumière tellement immense, -que l’homme, quoiqu’il éprouve en lui la plénitude -immense de la bonté du Dieu tout-puissant, -en conçoit encore infiniment plus qu’il -n’en éprouve. Alors l’âme a la preuve et la certitude -que Jésus-Christ habite en elle. Mais -qu’est-ce que tout ce que je dis auprès de la -réalité ? L’âme n’a plus ni larmes de joie, ni -larmes de douleur, ni larmes d’aucune espèce -la région où l’on pleure de joie est une région -bien inférieure à celle-ci. Au-dessus de toute -plénitude et de toute joie, Dieu apporte en lui -la chose qui n’a pas de nom, qui serait le paradis, -et qui défie le désir de demander au-delà -d’elle. Cette joie rejaillit sur le corps, et toute -injure qu’on vous dit ou qu’on vous fait est non -avenue ou changée en douceur.</p> - -<p>Les contre coups que je reçois dans le corps -trahissent mes secrets ; ils les livrent à ma -compagne ou à d’autres personnes. « Quelquefois, -dit ma compagne, je deviens éclatante et -resplendissante ; mes yeux brillent comme des -flambeaux, ou bien je suis pâle comme une -morte, suivant la nature des visions. Cette joie -dure, sans s’épuiser, bien des jours. J’en ai -d’autres qui dureront éternellement : l’éternité -ne les changera pas ; elle leur donnera plénitude -et perfection. Mais je les ai déjà, je les ai -sur la terre. S’il survient quelque tristesse, le -souvenir de ces joies me défend contre le trouble. » -Enfin tant de signes peuvent donner à -l’âme la certitude de Dieu possédé, que je ne -puis ni les dire, ni les énumérer tous.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch53">CINQUANTE-TROISIÈME CHAPITRE<br /> -L’HOSPITALITÉ</h2> - - -<p>Nous venons de dire comment l’âme reconnaît -en elle la présence de Dieu. Mais nous -n’avons rien dit de l’accueil qu’elle lui fait, et -tout ce qui précède est peu de chose auprès -de l’instant où l’âme reconnaît Dieu pour son -hôte.</p> - -<p>Quand l’âme a donné l’hospitalité à l’étranger -qui vient en elle, elle entre dans une si profonde -connaissance de l’infinie bonté du Seigneur, -que, souvent recueillie au fond de moi, j’ai -connu avec certitude que plus on a le sentiment -de Dieu, moins on peut parler de lui. Plus on a -le sentiment de l’infini et de l’indicible, plus on -manque de paroles ; car auprès de ce qu’on -veut rendre, les mots font pitié.</p> - -<p>Si un prédicateur était introduit là, s’il sentait -ce que j’ai quelquefois senti, ses lèvres se -fermeraient ; il n’oserait plus parler, il se tairait, -il deviendrait muet. Dieu est trop au-dessus -de l’intelligence et de toute chose ; il est trop -au-dessus du domaine des paroles, des pensées -et des calculs, pour que la bouche essaie d’expliquer -parfaitement les mystères de sa bonté. -Ce n’est pas que l’âme ait quitté le corps, ou -que le corps soit privé de ses sens, mais c’est -que l’âme perçoit sans leur secours. L’homme, -à force de voir l’ineffable, arrive à la stupeur, -et si un prédicateur, au moment de parler, entrait -dans cet état, il dirait au peuple « Allez-vous-en, -car je suis incapable de parler de Dieu -je suis insuffisant. » Quant à moi, je sens et -j’affirme que toutes les paroles sorties de la bouche -des hommes depuis le commencement des -siècles, et que les paroles de l’Ecriture sainte -n’ont pas touché la moelle de la bonté divine, -et ne sont pas, devant cette bonté, ce qu’est un -grain de millet devant la grosseur de l’univers. -Quand l’âme reçoit la sécurité de Dieu et est -récréée par sa présence, le corps, rassasié aussi, -est revêtu d’une certaine noblesse, et partage, -quoique à moindre degré, la joie de l’âme. La -raison et l’âme, parlant au corps restauré et -aux sens, leur disent :</p> - -<p>« Voyez quels sont les biens que Dieu vous -fait par moi. Infiniment plus grands sont ceux -qui sont promis et seront donnés si vous -m’obéissez ; et maintenant comprenez quelle -perte nous avons faite, vous et moi, quand vous -m’avez désobéi. Obéis-moi donc désormais -quand je te parlerai des choses de Dieu. »</p> - -<p>Alors le corps et les sens, sentant qu’ils partagent -la délectation divine de l’âme, se soumettent -et lui disent :</p> - -<p>« Mes plaisirs venaient d’en bas parce que je -suis le corps ; mais toi qui possèdes ces immenses -capacités de joie et de gloire, tu ne devais -pas te faire mon esclave : tu ne devais pas te -priver et me priver des biens immenses que -j’ignorais. » Le corps se plaint de l’âme, et la -sensualité de la raison ; mais cette longue plainte -ne manque pas de douceur. Car le corps sent -le plaisir et la délectation de l’âme bien supérieurs -à tout ce qu’il aurait pu soupçonner, et la -joie le conduit à l’obéissance.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch54">CINQUANTE-QUATRIÈME CHAPITRE<br /> -LES ILLUSIONS</h2> - - -<p>Mais ceux qui mènent une vie spirituelle peuvent -quelquefois tomber dans l’illusion. Une -des causes d’erreur, et la plus grande, c’est un -amour impurs mêlé d’amour-propre et de volonté -propre ; cet amour a, dans une certaine -mesure, l’esprit du monde.</p> - -<p>Aussi le monde l’approuve et l’encourage. -Cette approbation est un piège, cet encouragement -est un mensonge. Dans cet état, l’homme, -que le monde voit et approuve, semble brûler -d’amour ; il a certaines larmes, certaines douceurs, -certains tremblements et certains cris -qui portent les caractères de l’impureté spirituelle. -Mais ces larmes et ces douceurs, au lieu -de venir du fond de l’âme, sont des phénomènes -qui se passent dans le corps ; cet amour ne -pénètre pas dans le cœur ; cette douceur s’évanouit -rapidement, s’oublie facilement, et produit -l’amertume. J’ai fait ces expériences ; je -manquais alors de discernement. Je n’étais pas -parvenue à la possession certaine de la vérité.</p> - -<p>Quand l’amour est parfait, l’âme, après avoir -senti Dieu, sent sa part propre, qui est le néant -et la mort : elle se présente avec sa mort, avec -sa pourriture ; elle s’humilie, elle adore, elle -oublie toute louange ou tout bien qui revienne -à elle-même ; elle a une telle conscience de ses -vides et de ses maux qu’elle sent sa délivrance -entière au-dessus de la puissance des saints, et -réservée à Dieu seul. Elle appelle cependant -les saints à son secours ; car du fond de son -abîme elle n’ose parler à Dieu : elle invoque la -Vierge et les saints. Si dans cet état on vous -adresse une louange, la chose vous fait l’effet -d’une mauvaise plaisanterie. Cet amour droit et -sans mélange éclaire l’âme sur ses défauts en -même temps que sur la bonté de Dieu. Les larmes -et les douceurs qui se produisent alors, -au lieu d’engendrer l’amertume, engendrent la -joie et la sécurité. Cet amour introduit Jésus-Christ -dans l’âme, et l’absence de toute illusion -devient pour elle alors un fait d’expérience.</p> - -<p>Voici une autre illusion où Dieu permet quelquefois -que tombent les âmes intérieures.</p> - -<p>Quand une personne dévouée à l’Esprit sent -l’amour de Dieu pour elle, éprouve, fait et raconte -les œuvres de l’Esprit, si elle passe la mesure -de la prudence, si cette âme perd la crainte, -Dieu permet qu’elle tombe dans quelque illusion, -afin de connaître qui elle est, et qui il est.</p> - -<p>Voici encore une cause d’erreur.</p> - -<p>Une âme est dans la voie de l’amour sans mélange ; -elle sent Dieu ; ses mains sont pures, son -cœur est pur ; elle renonce à l’estime du siècle -elle renonce à passer pour sainte ; elle veut -plaire tout entière au Christ seul ; elle se place -tout entière dans le Christ, elle habite en lui -elle éprouve la joie inénarrable, elle sent l’embrassement -de Dieu.</p> - -<p>Oh ! qu’elle rende alors à elle-même ce qui -est à elle-même, et à Dieu ce qui est à Dieu -Autrement Dieu permet qu’elle se trompe, il le -permet pour la garder, il le permet pour qu’elle -ne lui échappe pas ; car il l’aime d’un amour -jaloux ; il la plonge dans un abîme où elle -trouve deux sciences, la science d’elle-même et -la science de Dieu ; c’est ici qu’il n’y a plus de -place pour l’erreur ; l’âme voit la vérité pure. -Dans cette contemplation, elle éprouve une plénitude -telle, qu’elle ne se voit pas capable d’un -plus immense ravissement. Absorbée d’abord -dans la vue d’elle-même, elle se ferme à toute -autre pensée, à tout autre souvenir.</p> - -<p>Tout à coup la bonté divine lui apparaît. Puis -elle voit simultanément les deux abîmes, et le -mode de sa vision est un secret entre elle et Dieu.</p> - -<p>Mais ce n’est pas tout. Dieu, qui est jaloux, -lui permet encore les tribulations.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch55">CINQUANTE-CINQUIÈME CHAPITRE<br /> -LA PAUVRETÉ D’ESPRIT</h2> - - -<p>Il y a une sauvegarde qui enlève toute place -à l’illusion. Cette sauvegarde, c’est la pauvreté -d’esprit. Un jour, j’entendis une parole divine -qui me recommanda la pauvreté d’esprit -comme une lumière, et comme un bonheur qui -passe toutes les conceptions de l’entendement -humain.</p> - -<p>Voici ce que dit le Seigneur :</p> - -<p>« Moi, si la pauvreté n’eût pas été si heureuse, -je ne l’aurais pas aimée ; et si elle eût -été moins glorieuse, je ne l’aurais pas prise. -Car l’orgueil ne peut trouver place qu’en ceux -qui possèdent ou croient posséder. L’homme et -l’ange tombèrent, et tombèrent par orgueil -car ils crurent posséder. Ni l’homme ni l’ange -ne possèdent rien. Tout appartient à Dieu. -L’humilité n’habite qu’en ceux qui se voient -destitués de tout. La pauvreté d’esprit est le -bien suprême. »</p> - -<p>Dieu a donné à son Fils, qu’il aimait une -pauvreté telle, qu’il n’a jamais eu et n’aura -jamais un pauvre égal à lui. Et, cependant, il a -pour propriété l’<i>Etre</i>. Il possède la substance, -et elle est tellement à lui, que cette appartenance -est au-dessus de la parole humaine. Et cependant -Dieu l’a fait pauvre, comme si la -substance n’eût pas été à lui.</p> - -<p>Ceci est folie aux yeux des pécheurs et des -aveugles. Les sages nomment la même chose -d’un autre nom. Cette vérité est si profonde, la -pauvreté est si réellement la racine et la mère -de toute humilité et de tout bonheur, que -l’abîme où je vois cela ne peut se décrire. Le -pauvre ne peut ni tomber ni périr par illusion. -L’homme qui verrait le bien de la pauvreté, -l’amour de Dieu tomberait sur lui ; si vous -considériez l’immense valeur de ce trésor, et -comment il attira le cœur de Dieu, vous ne -pourriez plus rien garder de périssable ni -rien avoir en propre, rien.</p> - -<p>Tel est l’enseignement de la divine Sagesse -qui montre à l’homme ses vides, sa pauvreté, -qui le présente à lui-même dans un miroir sans -mensonge, destitué de tout mérite et de tout -bien ; puis qui lui donne le don de la lumière, -et avec la lumière, l’amour de la pauvreté. Puis -l’âme voit la divine bonté, et ne trouvant rien -à aimer en elle-même, elle se tourne tout -entière à aimer le Dieu tout-puissant ; elle fait -comme elle aime, ayant perdu toute confiance -en elle, et pris toute confiance en Dieu, et dans -cette confiance elle trouve l’illumination, par -laquelle est chassé le doute. Qui posséderait -cette vérité serait inaccessible à toute illusion -diabolique ou humaine ; car l’esprit de pauvreté -éclaire l’âme d’une lumière immense, -et à cette lumière toute la vie lui apparaît, -avec tout son mécanisme, et l’illusion est -impossible.</p> - -<p>J’ai vu cette lumière, j’ai vu que la pauvreté, -mère des vertus, sort la première des lèvres de -la divine Sagesse. La divine Sagesse nous a dit -par l’incarnation du Verbe : « Vous êtes mortels » ; -par la pauvreté d’esprit elle nous dit : -« Vous êtes bienheureux. »</p> - -<p>C’est pourquoi toute sagesse humaine qui -n’entre pas dans cette vérité est un néant qui -conduit en enfer. Et tous les sages du monde, -s’ils n’entrent pas dans cette vérité, sont des -néants qui vont en enfer. Et quand l’âme voit -cette vérité, elle agit sans vaine gloire, et sans -retour sur elle-même.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch56">CINQUANTE-SIXIÈME CHAPITRE<br /> -L’EXTASE</h2> - - -<p>Tout ce que l’âme conçoit ou saisit lorsqu’elle -est renfermée dans ses étroites limites, n’est -rien auprès du ravissement. Mais quand elle -est élevée au-dessus d’elle-même, illustrée par -la présence de Dieu, quand Dieu et elle sont -entrés dans le sein l’un de l’autre, elle conçoit, -elle jouit, elle se repose dans les divins bonheurs -qu’elle ne peut raconter. Ils écrasent -toute parole et toute conception. C’est là que -l’âme nage dans la joie, dans la science ; illustrée -à la source de la lumière, elle pénètre les -paroles obscures et embarrassantes de Jésus-Christ. -Elle comprend aussi pourquoi, et de -quelle manière la douleur sans adoucissement -habita l’âme du Christ.</p> - -<p>Mon âme, ainsi illustrée, et transformée en -Jésus-Christ souffrant, chercha s’il y avait là -quelque adoucissement, et trouva qu’il n’y en -a point. Quand mon âme se recueille dans les -douleurs de l’âme du Christ, elle ne trouve là -aucune place pour la joie : il n’en est pas ainsi -quand elle se recueille dans les douleurs de son -corps : dans ce dernier cas, elle trouve la joie -après la tristesse, et à la hauteur où elle est -portée, elle découvre le mystère de ces contrastes. -Mon âme voit, à cette lumière, que Jésus-Christ -souffrit autant, à l’expérience près, dans le sein -de sa mère que sur la croix. Mon âme plonge -alors dans les jugements de Dieu et dans les -secrets de l’ineffable, vers lesquels Dieu la transporte. -Souvent Dieu fait de tels prodiges dans -mon âme que je le reconnais dans mes merveilles -intérieures ; car aucune créature n’en -est capable, et Lui seul peut les opérer.</p> - -<p>Souvent mon âme est élevée en Dieu à de si -foudroyantes joies que leur durée serait intolérable -au corps qui laisserait là sur place ses -sens et ses membres. Il y a un jeu que Dieu -joue quelquefois dans l’âme et avec l’âme, c’est -de se retirer, quand elle veut le retenir ; mais -la joie et la sécurité qu’il laisse en se retirant -disent à l’âme : « C’était bien Lui ! » Oh ! Quelle -vue et quel sentiment ! Ne me demandez ni -explication, ni analogie ; il n’y en a pas. Cette -illustration, cette jouissance, cette délectation, -cette joie sont chaque jour différentes d’elles-mêmes.</p> - -<p>Chaque extase est une extase nouvelle, et -toutes les extases sont une seule chose inénarrable. -Les révélations et les visions se succèdent -sans se ressembler. Délectation, plaisir, joie, -tout se succède sans se ressembler. Oh ! ne -me faites plus parler. Je ne parle pas, je blasphème ; -et si j’ouvre la bouche, au lieu de manifester -Dieu, je vais le trahir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch57">CINQUANTE-SEPTIÈME CHAPITRE<br /> -CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI</h2> - - -<p>Je suis une aveugle, je vais dans les ténèbres. -La vérité n’est pas en moi. Suspectez, ô mes -enfants, les paroles de cette pécheresse, et ne -les suivez que quand elles ressemblent aux -vestiges de Jésus-Christ et placent vos pieds -dans l’endroit où il a mis les pieds.</p> - -<p>Mes enfants, je ne suis plus disposée à écrire, -mais à pleurer. Quand pleurerai-je enfin mes -péchés et leur terrible rédemption ? Quand -pleurerai-je la Passion du Fils de Dieu, du -Juste, la Passion de l’Immaculé ? Mais vous -m’écrivez ! Je suis obligée d’écrire pour vous -répondre. Ce que je vous dis, c’est la plus -récente impression de mon cœur. Sachez que -rien ne vous est nécessaire, rien, excepté Dieu. -Trouver Dieu, recueillir en Lui vos puissances, -voilà l’unique nécessaire. Pour ce recueillement -il faut couper toute habitude superflue, toute -familiarité superflue avec les créatures, quelles -qu’elles soient, toute connaissance superflue, -toute curiosité superflue, toute opération et -occupation superflues. En un mot, il faut que -l’homme se sépare de tout ce qui divise. Il faut -qu’essayant de pénétrer dans l’abîme de ses -misères, il se recueille dans son passé, dans -son présent, dans les probabilités de son avenir -éternel. Que ceci soit fait tous les jours, ou -du moins toutes les nuits. Puisque l’homme -tourne et retourne son cœur, qu’il tâche de -pénétrer dans la connaissance du Dieu des miséricordes, -dans la dispensation de sa pitié -suprême, réalisée par Jésus-Christ vis-à-vis de -toutes nos misères ; qu’il veille sur sa mémoire, -pour qu’elle garde le souvenir du bienfait infini. -Se connaître ! connaître Dieu ! voilà la perfection -de l’homme, et je n’ai aucun goût à rien -dire ou écrire en dehors de ces deux paroles : -Se connaître ! connaître Dieu ! Contempler sa -prison, sa prison sans issue, et si l’homme ne -trouve pas le bonheur dans cette prison, qu’il -s’adresse à un autre et ne se repose pas sur son -grabat !</p> - -<p>O mes chers enfants, visions, révélations, -contemplations, tout n’est rien sans la vraie -connaissance de Dieu et de soi : je vous le dis -en vérité, sans elle, rien ne vaut. Aussi je me -demande pourquoi vous désirez mes lettres, -puisque mes lettres ne peuvent rien pour votre -joie, excepté si elles vous portent la vertu de -mon cri : se connaître ! connaître Dieu ! Quel -ennui de parler pour dire autre chose ! Silence ! -silence sur tout ce qui n’est pas cela ! Oh ! -priez Dieu qu’il donne cette lumière à tous mes -enfants, et qu’il fixe votre demeure en elle ! -Que la connaissance de Dieu vous soit nécessaire, -ceci est évident ; mais comme notre fin -est le royaume des cieux, auquel nous ne pouvons -ni ne devons parvenir, qu’informés sur le -type de l’Homme-Dieu, il est nécessaire de le -connaître, Lui, sa vie, ses œuvres, et sa route -vers la gloire, pour posséder son royaume par -ses mérites, transformés en lui-même par la -grâce de sa ressemblance.</p> - -<p>Il est absolument nécessaire de connaître -l’Homme-Dieu, sa croix, sa Passion, et la forme -de vie qu’il nous a donnée. C’est là que son infinie -charité et son amour inestimable ont éclaté -plus visiblement que dans toute autre grâce -divine. C’est pourquoi il est absolument nécessaire, -sous peine d’ingratitude, de l’aimer comme -il nous a aimés, d’embrasser le prochain dans -cet amour, de pleurer sur la croix, sur la Passion -du Bien-Aimé, et d’être transformés en la -substance de son amour. La connaissance de -notre rédemption, et des choses immenses que -Dieu a faites pour nous, nous provoque, nous -incite et nous appelle à considérer notre noblesse -immense, puisque Dieu nous a aimés jusqu’à -mourir. Si cette créature que je suis eût été -moins noble, si ma valeur eût été moins immense, -Dieu n’eût pas fait, en vue de moi, connaissance -avec la mort. Cette connaissance du -Dieu crucifié découvre à notre âme la nécessité -du salut. Puisque le Dieu très haut, infiniment -distant de la créature, infiniment satisfait -dans sa plénitude, inaccessible, s’est incliné -jusqu’à notre salut, ne négligeons pas cette œuvre, -qu’il n’a pas négligée, et soyons, par la -pénitence, les coadjuteurs de ses éternels décrets. -La connaissance du Dieu crucifié entraîne un -nombre infini d’autres bienfaits. Le sang qui -sauve allume le feu.</p> - -<p>Voici encore une des nécessités qui nous obligent -à descendre dans l’abîme où l’on connaît -le Dieu crucifié. <i>L’homme</i>, mes enfants, <i>aime -comme il voit</i>. Plus nous voyons de cet Homme-Dieu -crucifié, plus grandit notre amour vers la -perfection, plus nous sommes transformés en -Celui que nous voyons. Dans la mesure où -nous sommes transformés en son amour, nous -sommes transformés en sa douleur ; car notre -âme voit cette douleur. Plus l’homme voit, plus -il aime ; plus il voit de la Passion, plus il est -transformé, par la vertu de la compassion, en -la substance même de la douleur du Bien-Aimé. -Plus l’homme voit de la Passion, plus il aime, -plus il est transformé en Celui qu’il aime, par -la vertu de la douleur. Comme il est transformé -en amour, il est transformé en douleur par la -vision de Dieu et de soi-même.</p> - -<p>O perfection de la connaissance !</p> - -<p>O Dieu ! quand l’âme plonge dans l’abîme -sans fond de l’altitude divine que je blasphème -si je la nomme, quand l’âme plonge dans -l’abîme de son indignité, de sa vileté, de son -péché, quand l’âme voit le Dieu très haut devenu -l’ami, le frère, la victime du pécheur, verser -pour ce misérable, dans une mort infâme, le -sang précieux, plus elle plonge profondément -ses regards dans le double abîme, plus profondément -se réalise dans l’intime de ses entrailles -le mystère de l’amour, la sacrée transformation.</p> - -<p>Quand l’âme voit la créature à ce point remplie -de défauts que sa lumière même est un -aveuglement ; car elle en est tellement encombrée -qu’auprès de la réalité tout ce qu’elle en -voit n’est rien ; quand l’âme se voit, à la -lumière que Dieu lui montre, quand elle se -voit cause de la douleur inouïe que Jésus-Christ -a soufferte pour elle ; quand elle aperçoit cette -immensité plus qu’excellente, s’inclinant vers -cette vile créature, naissant et mourant pour elle -dans l’ineffable crucifiement ; quand l’âme -entre dans cette connaissance, elle se transforme -en douleur, et plus profonde est la connaissance, -plus profonde est la douleur. Si pendant -sa vie un homme cherche à en satisfaire -un autre, au moment de la mort il redouble de -sollicitude.</p> - -<p>Mais le Roi des rois, bien qu’une douleur -immense et continue l’eût d’avance étendu sur -la croix depuis sa conception, au lieu d’un lit -de pourpre et d’un tapis doré, quand vint l’heure -de sa mort il se trouva en face de cette croix -si vile, si abominable qu’il ne put être soutenu -et attaché à elle que par le moyen des clous -qui le perçaient ; il fallut les clous des pieds et -les clous des mains pour le retenir, autrement -il tombait. Au lieu de serviteurs empressés, il -eut les satellites du diable, s’ingéniant à rendre -le supplice plus cruel, et aidant la torture à -pénétrer plus profondément dans l’intime des -entrailles ; et ils lui refusèrent la goutte d’eau -qu’il demandait, et qu’il demandait en criant.</p> - -<p>Oh ! mon Dieu, quand l’âme voit ces choses, -quand elle s’abîme dans la contemplation de -sa misère, quand elle se connaît telle qu’elle -est, elle qui s’est précipitée dans la misère infinie, -qui a mérité des supplices éternels, qui est -devenue la risée de Dieu, des anges, des démons -et de toute créature ; quand elle voit le Dieu -très haut, le Seigneur Jésus-Christ, Celui qui -possède tout, ayant envahi la pauvreté, pour -relever l’homme de cet opprobre ! Lui qui trouve -dans son essence toutes délices et toute béatitude, -quand elle le voit plongé dans la douleur, -pour nous arracher à l’éternel tourment, satisfaire -et porter pour nous ! Lui Dieu, au-dessus -de la louange, à qui seul appartient la gloire, -dans l’obéissance, dans l’humiliation, dans tous -les mépris, dans tous les opprobres ; quand il -apparaît revêtu de honte, pour nous communiquer -la gloire ; quand l’âme entre dans cette -vue, elle est transformée en douleur, et sa transformation -n’a pour mesure que la profondeur -de sa contemplation.</p> - -<p>Oui, oui, encore et toujours, plus profondément -l’âme connaît cette altitude divine, cette -bonté infinie, prouvée par des faits, et ce vide -humain, cette ingratitude, cette vileté de la -créature, plus profondément elle est blessée -d’amour et de douleur, plus absolument elle -est transformée en Lui. Voilà toute la perfection : -se connaître ! connaître Dieu ! Nécessité -suprême qui domine toute nécessité ! Etre éternellement -penchée sur le double abîme, voilà -mon secret ! O mon fils, je t’en supplie de tout -mon cœur, ne lève pas les yeux ; tiens-les fixés -sur la Passion, parce que cette vue, si tu lui es -fidèle, allume dans l’âme lumière et feu !</p> - -<p>Si tes yeux s’égarent essaie de les tenir et de -les fixer là. Je t’en prie, je t’en supplie ! Quand -ton âme n’est pas levée à la contemplation de -l’Homme-Dieu crucifié, recommence, et rumine -intérieurement les voies de la croix. Si ceci est -encore trop fort pour toi, prononce au moins -des lèvres les paroles qui représentent la Passion ; -parce que l’habitude des lèvres finira par -devenir une habitude du cœur : il prendra feu -à son tour. Sa vue, mon fils, sa vue ! Si l’homme -voyait la Passion de l’Homme-Dieu par une parfaite -contemplation, s’il embrassait d’un regard -profond sa pauvreté, ses opprobres, ses douleurs, -l’anéantissement qu’il a subi pour nous ; -si, par la vertu de la grâce, il voyait ces choses -telles qu’elles sont, il suivrait Jésus-Christ par -la pauvreté, par une continuelle compassion, -par la route du mépris : il se compterait pour -rien, j’en suis certaine. Quant à la grâce divine, -tout le monde peut l’avoir et la trouver ; et -l’homme est sans excuse ; car Dieu, dans sa -munificence, la donne généreusement à qui la -veut et la cherche.</p> - -<p>Je désire, mon fils, que ton cœur soit vide -de tout ce qui n’est pas le Dieu éternel, sa connaissance -et son amour, et que ton esprit n’essaie -pas de se remplir de ce qui n’est pas Lui. -Si la chose est trop haute pour toi, possède au -moins et garde la connaissance du Dieu crucifié ; -si cette seconde vue t’est retirée comme la -première, refuse le repos, mon fils, jusqu’à ce -que tu aies retrouvé et reconquis l’un ou l’autre -de ces deux rassasiements. Ecoute encore, -mon fils, crois fermement ce que je vais te -dire.</p> - -<p>Celui qui cherche la route et l’approche de -Dieu, celui qui veut jouir de Dieu dans ce -monde et dans l’autre, que celui-là connaisse -Dieu en vérité, non pas par le dehors et superficiellement, -qu’il ne s’arrête pas aux paroles -dites ou écrites, ou aux analogies tirées des -créatures. Cette façon de connaître, qui est en -rapport avec la parole humaine, est une connaissance -sans profondeur. Il faut connaître -Dieu en vérité par une intelligence profonde de -sa valeur absolue, de sa beauté absolue, de son -absolue hauteur et douceur, et vertu, bonté, -libéralité, miséricorde et tendresse ; il faut le -connaître comme étant le souverain Bien, dans -l’absolu. L’homme sage et l’homme vulgaire -connaissent tous deux, mais bien différemment. -Celui qui possède la sagesse connaît la chose -dans son fond et dans sa réalité, l’autre, dans -son apparence. L’homme vulgaire, qui trouve -une pierre précieuse, l’apprécie et la désire -pour son éclat et pour sa beauté, sans voir plus -loin ; le sage l’aime et la désire, parce qu’au -delà de son éclat et de sa beauté il voit sa valeur -vraie et sa vertu cachée. Ainsi l’âme qui a -la sagesse ne se soucie pas de connaître Dieu -par la considération superficielle des apparences. -Elle veut le connaître en vérité ; elle veut -expérimenter ce qu’il vaut, sentir le goût de sa -bonté ; il n’est pas pour elle seulement un bien, -mais le souverain Bien. Pour cette bonté immense, -en le connaissant elle l’aime, en l’aimant -elle le désire. Et le souverain Bien se -donne à elle, et l’âme le sent : elle goûte sa -douceur et jouit de sa délectation ; et l’âme participe -au souverain Bien. Blessée du souverain -Amour, blessée et brûlante, elle désire tenir -Dieu ; elle l’embrasse, elle le serre contre elle et -se serre contre lui ; et Dieu l’attire avec l’immense -douceur, et la vertu de l’amour les transforme -l’un dans l’autre, l’aimant et l’aimé, -l’aimé et l’aimant. L’âme embrasée par la vertu -de l’amour se transforme en Dieu, son amour. -Comme le fer embrasé reçoit en lui la chaleur, -et la vertu, la puissance et la forme du feu, et -devient semblable au feu, et se donne tout entier -au feu, et s’arrache à ses propres qualités, -donnant asile au feu dans l’intime de sa substance ; -ainsi l’âme, unie à Dieu par la grâce -parfaite de l’amour, se transforme en Dieu sans -changer sa substance propre, mais par la vertu -du mouvement qui transporte en Dieu sa vie -divinisée. Connaissance de Dieu ! O joie des -joies, Seigneur ! c’est elle qui précède, l’amour -vient après, l’amour transformateur ! Qui connaît -dans la vérité, celui-là aime dans le feu.</p> - -<p>Or, cette connaissance profonde, l’âme ne -peut l’avoir ni par elle-même, ni par l’Ecriture, -ni par la science, ni par aucune créature ; ces -choses extérieures peuvent disposer l’âme à la -connaissance ; mais la lumière divine et la grâce -de Dieu peuvent seules l’y introduire. Pour -obtenir de Dieu, souverain bien, souveraine -lumière et souverain amour, cette connaissance, -je ne connais pas de voie plus sûre et -plus courte qu’une prière pure, continuelle, -humble et violente ; une prière qui ne sorte -pas seulement des lèvres, mais de l’esprit et du -cœur, et de toutes les puissances de l’âme, et -de tous les sens du corps ; une prière pleine -d’immenses désirs, qui supplie et qui se précipite -sur son objet.</p> - -<p>Que l’âme qui veut découvrir la Pierre précieuse -et connaître en vérité et voir la Lumière, -prie, médite et lise continuellement le livre de -vie, qui est la vie mortelle de Jésus-Christ. -Notre Père, le Dieu très haut, enseigne et montre -à l’âme la forme, le mode et la voie de la -connaissance, cette voie qui est l’amour ; et cet -exemplaire, ce modèle, ce type, c’est dans le -Fils que le Père le montre.</p> - -<p>C’est pourquoi, mes chers enfants, si vous -désirez la lumière de la grâce, si vous voulez -arracher votre cœur aux soucis, mettre des -freins aux funestes tentations, et devenir parfaits -dans la voie de Dieu, fuyez sans paresse -à l’ombre de la croix de Jésus-Christ. En vérité, -il n’est pas d’autre voie ouverte aux fils de Dieu : -il n’est pas d’autre moyen pour le trouver et le -garder que la vie et la mort de Jésus-Christ crucifié : -c’est ce que j’appelle le livre de vie. La -lecture n’est permise qu’à l’oraison continuelle, -laquelle illumine l’âme, l’élève et la transforme. -L’âme illuminée par la lumière de l’oraison voit -clairement la voie du Christ préparée et foulée -par les pieds du Crucifié. Quand elle court dans -cette voie, l’âme se sent non seulement délivrée -du poids que pèsent le monde et ses soucis -accablants, mais élevée vers la délectation et -la douceur divine. Consumée et brûlée par l’incendie -que Dieu allume, elle est changée en -lui-même : l’oraison assidue trouve tout dans la -vue de la croix.</p> - -<p>Fuis vers cette croix, mon fils, et mendie la -lumière au Crucifié qu’elle soutient. Va lui demander -de te connaître, afin de puiser dans ton -abîme la force de t’élever jusqu’à sa joie divine. -Au pied de sa croix, tu t’apparaîtras incompréhensible, -quand tu verras quel misérable Dieu -a racheté et adopté pour fils. Ne sois pas ingrat ; -fais toujours, toujours la volonté d’un tel -Père. Si les enfants légitimes de Dieu ne font -pas sa volonté, que feront les adultérins ? J’appelle -adultérins ceux qui, loin de la maison -paternelle, s’égarent dans la concupiscence. -J’appelle enfants légitimes ceux qui, dans la -pauvreté, la douleur et l’opprobre, cherchent -la ressemblance du Crucifié. Ces trois choses, -mon fils, sont le fondement et le sommet de la -perfection. Ce sont elles qui éclairent l’âme, -l’achèvent et la préparent à la transformation -divine. Connaître Dieu, se connaître, ici -toute immensité, toute perfection, et le bien -absolu ; là, rien ; savoir cela, voilà la fin de -l’homme. Mais cette manifestation n’est faite -qu’aux enfants légitimes de Dieu, aux fils de la -prière, aux ardents lecteurs du livre de vie. -C’est devant leurs yeux que le Seigneur étale -les caractères sacrés du livre. C’est là que sont -écrites toutes les choses que le désir cherche ; -c’est là qu’on boit la science qui n’enfle pas, -toute vérité nécessaire à soi et aux autres. Si tu -veux la Lumière supérieure à toute lumière, lis -dans le livre ; si tu ne lis pas légèrement, comme -quelqu’un qui court, tu trouveras, pour toi et -pour tout homme, ce qu’il faut. Et si tu prends -feu dans cette fournaise, tu recevras toute tribulation -comme une consolation dont tu n’étais -pas digne. Je vais dire quelque chose de -plus fort. Si la prospérité et la louange viennent -à toi, attirées par les dons de Dieu, tu ne -seras ni enflé, ni exalté : car dans le livre de vie -tu verras en vérité que la gloire n’est pas à toi.</p> - -<p>Un des signes, mon fils, qui montrent à -l’homme la grâce de Dieu présente à lui, c’est, -en face de la gloire, le don d’inventer un abîme -pour s’humilier de plus bas.</p> - -<p>Avant tout, mon fils, sache cela : le double -abîme et le livre de vie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch58">CINQUANTE-HUITIÈME CHAPITRE<br /> -LE LIVRE DE VIE</h2> - - -<p>Sachez que ce livre de vie n’est autre que Jésus-Christ, -Fils de Dieu, Verbe et sagesse du -Père, qui a paru pour nous instruire par sa -vie, sa mort et sa parole. Sa vie, quelle fut-elle ? -Elle est le type offert à qui veut le salut ; -or sa vie fut une amère pénitence. La pénitence -fut sa société depuis l’heure, où, dans le -sein de la Vierge très pure, l’âme créée de Jésus -entra dans son corps, jusqu’à l’heure dernière -où son âme sortit de ce corps par la -mort la plus cruelle. La pénitence et Jésus ne se -quittèrent pas.</p> - -<p>Or voici la société que le Dieu très haut, -dans sa sagesse, donna en ce monde à son Fils -bien-aimé : d’abord, la pauvreté parfaite, continuelle, -absolue ; ensuite, l’opprobre parfait, -continuel, absolu ; enfin, la douleur parfaite, -continuelle, absolue.</p> - -<p>Telle fut la société que le Christ choisit sur -la terre pour nous montrer ce qu’il faut aimer, -choisir et porter jusqu’à la mort. En tant -qu’homme, c’est par cette route qu’il est monté -au ciel ; telle est la route de l’âme vers Dieu, -et il n’y a pas d’autre voie droite. Il est convenable -et bon que la route choisie par la tête soit -la route choisie par les membres, et que la société -élue par la tête soit élue par les membres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch59">CINQUANTE-NEUVIÈME CHAPITRE<br /> -PREMIÈRE COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST : -LA PAUVRETÉ</h2> - - -<p>La première compagne de Jésus fut une pauvreté -continuelle, parfaite, immense. Elle a -trois formes : l’une grande, l’autre plus grande, -qui s’unit à la première ; la troisième, qui, -jointe à la première et à la seconde, fut parfaite. -Voici le premier degré. Jésus fut destitué de -tous les biens de ce monde. Il n’eut ni terre, ni -vigne, ni jardin, ni propriété, ni or, ni argent -il ne reçut de secours humain que dans la mesure -rigoureusement nécessaire au soulagement -de l’extrême indigence. Il eut faim, il eut soif, -il fut misérable, il eut froid, il eut chaud, il travailla ; -tout fut pour lui austère et dur ; il ne -voulut aucune des recherches de la vie ; il usa -des choses communes et grossières qui se rencontraient -dans cette province, où, sans feu ni -lieu, il vivait en mendiant. La seconde pauvreté, -supérieure, à la première, fut la pauvreté -de parents et d’amis, l’éloignement des grands, -des puissants, des amitiés naturelles : il n’eut -ni du côté de sa mère, ni du côté de Joseph, ni -du côté de ses disciples, personne qui lui épargnât -un soufflet, un coup de marteau, un coup -de fouet ou une injure. Il voulut naître d’une -mère pauvre et humiliée ; être soumis à un -père putatif, un charpentier pauvre. Il se dépouilla -de l’amour et de la familiarité des rois, -des pontifes, des scribes, des amis, des parents, -et ne sacrifia pour l’amour de personne aucun -sacrifice qui plût ou qui pût plaire à Dieu.</p> - -<p>Mais voici la pauvreté suprême, sublime, absolue. -Jésus-Christ se dépouilla de lui-même, -et le Tout-Puissant se montra pauvre. Il se -montra comme pauvre de puissance ; il fit semblant -d’être incapable. Il revêtit la misère et -l’enfance ; hormis le péché, il revêtit toute douleur. -Les courses, les prédications, les guérisons, -les visites, les opprobres, tout l’accabla, -et il fit connaissance avec la fatigue.</p> - -<p>Non seulement il donna sur lui puissance -aux pécheurs, mais les choses inanimées et les -éléments qu’il avait créés de sa main reçurent -puissance de l’affliger. Il jouait l’impuissance, -il ne résistait pas, il supportait à cause de nous. -Il donna aux épines la puissance de pénétrer -et de percer cruellement cette tête divine -et trois fois redoutable. Il donna aux liens -et aux chaînes le pouvoir de l’attacher à la -colonne ; Celui qui en mourant fit trembler -la terre, laissa quelqu’un lui lier les mains. -Oh ! donnez-moi, fils de Dieu, la joie de -vous voir fidèles à lui ; arrachez-vous les entrailles -pour les verser dans cet abîme sans fond -d’humilité fidèle. Voici l’Auteur de la Vie qui -s’anéantit pour toi et pour sa gloire ; les créatures -déchirent leur Créateur, et l’Incirconscrit -est attaché à une colonne. Il donna à un voile -la puissance de le voiler, lui, la vraie lumière -illuminant toutes choses. Il donne aux fouets de -le battre ; il donne aux clous de pénétrer et de -percer ces pieds et ces mains qui avaient ouvert -les yeux des aveugles et les oreilles des sourds. -Il donne à la croix de le tenir, blessé, percé, -sanglant, nu, exposé devant tous, et de lui infliger -la plus cruelle des morts. Il donne à la -lance d’entrer, de briser, de pénétrer ce flanc -divin, ce cœur, ces entrailles ; de répandre sur -la terre le sang et l’eau, sortis des profondeurs -sacrées de son cœur et de ses entrailles. Les -créatures devaient obéir au Créateur, non au -pécheur, qui abusait d’elles. Mais que cette humilité -très profonde, invincible et sans exemple, -que cette humilité du Dieu de gloire écrase et -confonde l’orgueil de notre néant. L’Auteur de -la vie s’est soumis aux choses inanimées pour -te rendre la vie, à toi, misérable, qui étais devenu, -dans la mort, insensible au divin. Homme -qui ne sais rien, il t’a aimé au point de t’offrir -la perfection. La lance aurait dû se plier et -résister à la créature qui abusait d’elle ; elle eût -dû refuser d’entrer et de percer son Créateur. -Les choses inanimées auraient refusé d’obéir à -l’homme et de se tourner contre leur Dieu, si -elles n’avaient reçu puissance sur lui.</p> - -<p>Il a donné aux bourreaux, aux soldats, aux -Juifs, à Pilate, à tous les méchants la puissance -de le juger, de l’accuser, de le blasphémer, de -l’insulter, de le frapper, de le moquer, de le -tuer, lui qui pouvait tout empêcher d’un mot, -tout renverser d’un geste et tout anéantir, ou -donner un ordre au plus petit parmi les Anges, -les Puissances ou les Vertus, pour tout précipiter -d’un seul coup au fond de la mer. S’il -n’eût lui-même donné puissance sur lui aux -choses créées, elles eussent reculé d’horreur devant -la Passion. Mais il s’est soumis à tout, et -il a caché sa puissance, et il s’est dépouillé aux -yeux des hommes, pour apprendre aux mortels -la patience, pour racheter l’homme, qui -s’était lui-même dépouillé de toute sa royauté, -pour lui donner, par la gloire de la résurrection, -la qualité d’impassible et d’invincible.</p> - -<p>Il y a plus : pour délivrer l’homme du démon, -il a donné puissance au démon de le tenter, -de l’entourer de ses membres, qui sont les -méchants, de le persécuter jusqu’à la mort. Le -Dieu invincible par nature, l’acte premier, l’acte -pur a fait à toute créature et à toute douleur -cette universelle soumission, pour confondre la -délicatesse de l’homme misérable, qui ne refuse -pas seulement la pénitence et la douleur -volontaire, mais qui repousse de toutes ses -forces la douleur imposée, et murmure contre -Dieu.</p> - -<p>Jésus-Christ s’est imposé une autre pauvreté. -Il s’est dépouillé de sa sagesse, de la sagesse -qui est à lui. On eût dit quelqu’un de vulgaire, -le plus ignorant, le plus grossier des hommes. -Il ne prit pas l’attitude d’un philosophe ou d’un -docteur, d’un parleur, d’un écrivain, d’un savant -ou d’un sage fameux ; mais il se mêlait -aux hommes, en toute simplicité et en toute -douceur, montrant en même temps la route de -la vérité par la vertu thaumaturgique. Lui, la -sagesse du Père, et le Dieu des sciences, maître -de l’esprit prophétique, et le soufflant où -il veut, il eût pu éclater le génie scientifique et -philosophique, se montrer et se glorifier ; mais -il dit la vérité si simplement, qu’il passait non -seulement pour un homme vulgaire, mais pour -un aliéné et un blasphémateur. Faudra-t-il ensuite -nous enfler de notre science, chercher à -passer pour des maîtres, mendier auprès des -hommes un nom creux et une gloire vide ?</p> - -<p>Il s’est dépouillé de lui-même, en abdiquant -jusqu’à la gloire d’être saint, juste et innocent. -Voici le mystère des mystères. Il suivit une -voie mystique tellement en dehors de l’attente -humaine, qu’au lieu de passer pour le Saint -des saints, il fut tenu pour un pécheur, ami -des pécheurs, pour un traître, un séducteur, -un conspirateur, un ennemi public, un blasphémateur, -condamné et exécuté entre deux -voleurs. Et cependant il pouvait faire notre -salut.</p> - -<p>Il eût pu incliner le monde, Lui, le Saint des -saints, devant la gloire de sa sainteté ; Lui, -l’Impeccable, qui portait les péchés des peuples ; -Lui, le Roi des vertus et le Dieu des -saints, au lieu de garder le nom de Saint, il le -donna à Jean-Baptiste, son serviteur. Mais tant -qu’il le put sans blesser la Vérité et la doctrine, -il se dépouilla en apparence de la sainteté, -pour confondre notre hypocrisie, à nous -misérables, qui cherchons les apparences sans -avoir la réalité, qui, par mille chemins détournés, -falsifiant les faits et les tournant à notre -avantage, courons à tort et à travers après la -gloire qui n’est pas à nous.</p> - -<p>Il s’est encore dépouillé de lui-même, en se -dépouillant de l’empire qui est à lui. Lui, le -Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, dont -le règne n’aura pas de fin, il vécut au milieu -des hommes comme esclave. Et, en effet, on -l’a vendu, il s’est trouvé des acheteurs. On lui a -offert l’empire. Il a refusé. Il a obéi jusqu’à la -mort à de mauvais rois, payant le tribut, se -soumettant aux jugements iniques. Et non seulement -les rois le trouvèrent sans défense, mais -leurs plus vils ministres et sujets purent l’accabler -de coups et le coucher sur la croix ; et -jusqu’à l’âge de trente ans c’étaient sa mère et -son père putatif qui lui avaient donné leurs ordres. -Parmi ses disciples, qu’il choisit rares et -pauvres, au lieu de se conduire comme un -maître, il déclara qu’il n’était pas venu pour -être servi, mais pour servir ; enfin il donna sa -vie pour eux, pour les pécheurs. Au milieu de -ces pauvres disciples, s’il fut roi et maître, ce -fut en fait de misère, dans la faim, dans la soif, -dans la douleur ; il fut jaloux et prima les autres ; -ambitieux de la dernière place, il les servit -à table, et leur lava les pieds. O immensité -de notre folie ! Après avoir vu ce Dieu fait domestique, -nous aspirons, sans ordre et sans -amour, à de vaines grandeurs et de vaines -présidences !</p> - -<p>Autre était ta sagesse, autre était ta sagesse, -ô Christ Emmanuel ! tu savais combien terrible -sera le destin des maîtres du monde, et -que les puissants seront puissamment torturés -(<i lang="la" xml:lang="la">Sap.</i>, <small>VI</small>, 7), et que de leur vie, de leur autorité, -et des péchés de leurs sujets, le compte le -plus rigoureux sera exigé rigoureusement. Oh ! -que ce livre vivant confonde notre orgueil ! -Concevons donc enfin le désir de la dernière -place, pour l’amour de Celui qui la choisit, et -par pitié pour nos amis, ne supportons pas -l’obéissance, mais désirons-la d’un immense -désir.</p> - -<p>Le Dieu à qui tout appartient, pour nous -donner l’amour de la pauvreté, fut donc pauvre -absolument, pauvre en fait, en esprit et en -vérité, écrasant par sa pauvreté les pensées des -créatures, et sa pauvreté venait de son amour : -c’est pourquoi il fut mendiant. Pauvre d’argent, -pauvre d’amis, pauvre de puissance, de sagesse, -et de réputation, et de dignité, pauvre -de toutes choses, il prêcha la pauvreté, il annonça -qu’elle jugerait le monde. Il condamna -les riches ; sa vie, sa parole, son exemple, tout -enseigna le mépris des richesses. Mais, ô misère ! -ô douleur ! la pauvreté d’esprit est chassée -et rejetée de partout, et, pour comble d’abomination, -elle est en horreur à ceux-là mêmes -qui lisent le livre de la vie, qui prêchent et qui -glorifient cette même pauvreté. En fait, en esprit, -en vérité, elle est repoussée et détestée. -Le monde la hait ; Jésus l’aime ; il l’a choisie -pour lui et les siens ; il l’a proclamée bienheureuse. -Mais où est aujourd’hui l’homme, où est -la femme, où est la créature qui a adopté, -comme Jésus-Christ, cette glorieuse compagne ? -Bienheureux celui-là ! Mais moi ! mais moi ! -nous savons quel fut le partage du Fils de -Dieu, notre Créateur et Rédempteur, quant aux -vêtements, quant aux palais, quant aux festins, -quant à la famille, quant aux amis, quant aux -honneurs rendus par la vie et la science. Et cependant -nous osons prendre le nom de chrétiens, -nous qui avons horreur de ressembler -au Christ ! En paroles nous louons la pauvreté ; -mais nous détestons en fait l’état où a vécu le -Christ. O misérables ! après de telles leçons, -nous repoussons le salut ! Errant loin de Jésus, -nous courons après des superfluités, qui, au -dernier moment, nous abandonnent, et alors -nous restons seuls, seuls et vides.</p> - -<p>Car, au lieu de suivre la voie droite, nous -avons dévié, et la honte nous attend.</p> - -<p>Bienheureux, bienheureux en vérité, suivant -la parole de Dieu ; bienheureux pour le temps -et pour l’éternité celui qui, réellement et en vérité, -en esprit et en fait, veut l’universelle pauvreté. -S’il ne se dépouille de toutes choses, dans -le sens matériel ; qu’il se dépouille en esprit ; -qu’il se dépouille dans son cœur. Voilà la vraie -beauté ; voilà la béatitude ; voilà la clef du -royaume des cieux !</p> - -<p>Mais l’autre, celui qui prêche et qui n’agit -pas, l’homme des sermons sans pratique. Ah ! -le misérable, ah ! le maudit ! Il verra ce que -c’est que la misère éternelle, l’éternelle inanition -qu’on a dans les enfers, l’éternelle faim, -l’éternelle soif ! Ni ami, ni frère, ni père, ni -secours, ni rédemption ! Pas d’issue pour sortir ! -pas un seul remède dans toute la sagesse -humaine ! L’éternelle privation des biens qu’on -a désirés contre l’ordre, et l’éternelle torture -dans tous les siècles des siècles !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch60">SOIXANTIÈME CHAPITRE<br /> -DEUXIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST : L’ABNÉGATION</h2> - - -<p>La seconde compagne que Jésus-Christ ne -quitta pas pendant sa vie terrestre, ce fut la -honte ; il porta continuellement le poids de -l’opprobre volontaire et parfait. Il vécut comme -un esclave vendu et non racheté, non pas seulement -comme un esclave, mais comme un -esclave méchant et vicieux. Il fut chargé d’opprobres, -de mépris, de chaînes, de coups, de -soufflets, de meurtrissures, sans procès, sans -défenseur, comme un misérable qui ne vaut -pas la peine d’être jugé, que l’on envoie, entouré -de voleurs, au plus honteux et au plus cruel -supplice. Si quelque mortel songea à l’honorer, -il échappa toujours, soit par un mot, soit par -un fait, et prit le fardeau de la honte, qu’il -choisissait toujours, sans le mériter jamais. -Sans cause, sans prétexte, sans occasion, des -hommes, à qui il n’avait fait que du bien, -poursuivirent gratuitement le Maître du monde -de leurs moqueries et de leurs insultes.</p> - -<p>Ils l’ont persécuté depuis le berceau ; ils -l’ont jeté sur une terre barbare. Le voilà qui -grandit ; alors on lui donne les noms de Samaritain, -d’idolâtre ; on le prend pour un possédé, -pour un gourmand, pour un séducteur, -un faux prophète. Les hommes disent entre -eux : « Voilà ce viveur, ce buveur ; au lieu du -prophète, du juste, du thaumaturge, c’est un -misérable qui chasse les démons au nom du -prince des démons. » On le poussait vers les -montagnes, vers les abîmes, dans l’intention -de le précipiter ; d’autres prenaient des pierres -pour le lapider. Tout cela était entremêlé de -cris contradictoires et furieux, de moqueries, -de sourires, d’injures, de complots : « Il blasphème », -disait-on. On tâchait de le faire mentir, -de le prendre à ses paroles comme un renard -à un piège ; on le repoussait ; toutes les -portes se fermaient devant lui. Enfin, on le -saisit comme un animal ; on le traîne, chargé -de liens, de tribunaux en tribunaux ; voici les -soufflets, les crachats, le roseau, la couronne -d’épines ; on s’agenouille ironiquement ; on lui -frappe la tête, on lui voile la face ; on entasse -les moqueries les unes sur les autres. Voici la -flagellation. Comme des chiens qui ont faim, -les hommes grincent des dents, le condamnent, -le réprouvent comme un malfaiteur. On le conduit -à la Passion, et ses disciples l’abandonnent. -Un d’entre eux le renie ; l’autre le trahit -tous s’enfuient ; il reste seul et nu, au milieu -des multitudes. C’était un jour de fête, -et les hommes étaient rassemblés. Comme -un méchant, nu entre deux voleurs, le voilà -crucifié jusqu’à ce que mort s’ensuive. A l’heure -de la mort, des larmes et de l’oraison funèbre, -en voici un qui raille : « Ah ! c’est donc toi -qui détruis le temple ? » Un autre, sur un ton -de mépris : « Il sauve les autres et il ne peut se -sauver lui-même. » Un autre, quand la voix -suppliante du mourant demandait un peu d’eau, -lui offre du fiel et du vinaigre. En voici un qui, -après sa mort, lui perce le cœur d’un coup de -lance. Descendu de la croix, il resta couché sur -la terre, nu et sans sépulcre, jusqu’à ce que -quelqu’un eût obtenu pour lui la sépulture. -D’autres lui cherchaient une autre querelle, -divulguant ces paroles : « Nous nous souvenons, -disaient-ils, que ce séducteur, etc. » Les uns cachent -la résurrection, les autres la nient. Dans -la vie, dans la mort, après la mort, mépris, -ignominie, opprobre ; il les voulut ; il les porta, -il choisit cette route pour aller à la résurrection -et nous entraîner dans la gloire.</p> - -<p>Ainsi le Fils de Dieu s’est fait la forme, l’exemplaire, -le maître et le docteur de cette science -inconnue, qui est le mépris de la gloire. Absente, -ne la recherchons pas. Présente, ne nous prêtons -pas à elle ; car il n’a jamais cherché sa -gloire, mais la gloire de son Père. Il a à ce point -repoussé et méprisé les honneurs, qu’il s’est -précipité du haut du ciel jusqu’aux pieds de -ses disciples ; il s’est anéanti jusqu’à prendre -la livrée de l’esclave ; il a obéi jusqu’à la mort, -non pas à une mort quelconque, mais à une -mort choisie, la plus honteuse et la plus cruelle, -celle de la croix. O misère !</p> - -<p>Qui donc aujourd’hui choisirait la société -qu’il a choisie ? Qui donc fuirait l’honneur et -aimerait le mépris, fils de la pauvreté, l’humble -état, l’humble office, et tout ce qui est humble ? -Qui voudrait le néant et le déshonneur ? -Qui ne désire l’estime et la louange pour le -bien qu’il a ou qu’il fait, en action et en parole, -ou qu’il croit avoir et faire ? En vérité, chacun -a dévié, et personne n’est fidèle, personne, -pas une âme. Si quelqu’un demeurait ferme, -c’est que celui-là serait un membre vivant uni -à la tête du corps par un amour vivant. Il verrait -Jésus-Christ agir, et chercherait la ressemblance.</p> - -<p>Il y en a qui disent : « J’aime et je veux aimer -Dieu. Je ne demande pas que le monde -m’honore ; mais je ne veux pas non plus qu’il -me méprise, qu’il me mette le pied sur la tête -je ne veux pas être confondu en sa présence. » -Ceci indique évidemment peu de foi, peu de -justice, peu d’amour et beaucoup de tiédeur. -Ou vous avez commis ce qui mérite peine et -confusion, et nous en sommes là à peu près -tous, ou vous ne l’avez pas commis. Dans le -premier cas, si vous êtes pénitent, et non pas -innocent, supportez avec patience et avec joie -les conséquences de vos actes publics ou secrets, -acquiescez corps et âme : cette peine et -cette confusion satisfont à Dieu et au prochain -suivant l’ordonnance de la divine justice. Dans -le second cas, si votre cœur est innocent comme -vos mains, supportez le mépris, avec la permission -de Dieu, et réjouissez-vous mille fois -plus dans le second cas que dans le premier -cas ; toute votre confusion, toute votre douleur -va devenir un poids de grâce, et avec la grâce -croîtra la gloire. Cette acceptation de la honte, -subie et non méritée, cette acceptation de la -pauvreté et des souffrances supportées en vue -de Dieu grandissent les âmes saintes. L’exemple -de Jésus-Christ, fuyant ce qu’on recherche, -et recherchant ce qu’on fuit, montre la route -de la grandeur. Sa seconde compagne lui fut -fidèle comme la première. Si nous voulons pénétrer -la vie du Christ Fils de Dieu dans son -principe, son milieu et sa fin, nous trouvons un -ensemble qui s’appelle l’humilité. Etre méprisé, -réprouvé du monde et des amis du monde, tel -fut son choix sur la terre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch61">SOIXANTE ET UNIÈME CHAPITRE<br /> -TROISIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST : -LA DOULEUR</h2> - - -<p>La troisième compagne de Jésus-Christ, plus -assidue, plus intime que les deux autres, ce fut -cette souveraine douleur qui, depuis l’heure où -son âme fut unie à son corps, ne quitta plus le -Fils de Dieu. Au premier instant de l’union hypostatique, -cette âme fut remplie de la Sagesse -suprême. A la fois voyageur et compréhenseur, -dans le sein de sa mère, Jésus commença à sentir -la souveraine douleur toutes les peines que -son âme et son corps devaient porter pour nous, -il les connut, il les vit, il les pesa, il les pénétra -dans leur ensemble et dans leur détail. Quand -la mort approcha, il entra en agonie. Sa science -certaine de sa mort prochaine, envisagée dans -toutes ses horreurs, fit pénétrer en lui la tristesse -sans nom : il sua le sang, et la terre but cette -sueur. Ainsi l’âme du Christ, prévoyant la Passion -dans le sein de sa mère, connut déjà l’angoisse -immense : cependant le corps n’était pas -encore associé à ses tortures.</p> - -<p>Jésus-Christ voyait d’avance les mouvements -de ces langues infâmes, et chacun des sons que -produirait chacune d’elles, tous ses supplices, -sa mort, la honte et la douleur, toutes les tortures -pour lesquelles il naissait, pour lesquelles -il entrait parmi nous, tout lui était présent d’une -présence prophétique et incessante, avec toutes -les circonstances du temps marqué, de l’instrument -employé, et de la mesure indiquée. Il se -voyait vendu, trahi, pris, renié, abandonné, lié, -souffleté, moqué, frappé, accusé, blasphémé, -maudit, flagellé, jugé, réprouvé, condamné, conduit -au Golgotha, comme un voleur dépouillé, -nu, crucifié, mort, percé de la lance. Où habitait-il, -sinon dans la douleur ? Il connaissait -chaque coup de marteau, chaque coup de fouet, -chaque trou, chaque clou, chaque larme, chaque -goutte de sang : il avait compté d’avance -ses soupirs, ses gémissements, ses plaintes et -celles de sa mère. Dans cette considération profonde -et continuelle, comment la compagne de -sa vie, comment la douleur l’aurait-elle abandonné ?</p> - -<p>Outre les douleurs de l’avenir, senties prophétiquement, -celles du présent, furent innombrables. -A l’heure de sa naissance, il ne fut ni -déposé dans un bain, ni couché sur la plume, -ni enveloppé de fourrures. Il fut placé sur le -foin, entre deux bêtes, dans une étable sans douceur. -Et lui, le plus tendre des nouveau-nés, il -commença à subir, en ouvrant les yeux, les rigueurs -matérielles. Immédiatement après la -crèche, voici un long voyage entrepris par cet -enfant, un vieillard, puis une femme, la plus -douce des mères, la plus délicate des vierges. Il -faut aller en Egypte à travers ce désert immense, -où les fils d’Israël vécurent quarante ans sans -moyens humains. Puis ce furent les voyages -au temple qu’il faisait régulièrement, suivant -l’ordre établi. L’enfant faisait la route à pied, -et la distance était bien grande.</p> - -<p>A l’âge d’homme, aussitôt après son baptême, -il entra au désert, où il souffrit de la faim et de -la soif, au point de donner au diable une espérance ; -car c’est ici que se place la première -tentation. Jésus allait à pied à travers les campagnes, -les villes, supportant la faim, la soif, -la pluie, la chaleur, la froidure, la sueur, la -fatigue, toutes les misères, et enfin la mort. Et, -s’il porta son fardeau, ce fut pour chasser -Satan, pour le renverser, pour indiquer aux -hommes la voie vraie, pour leur annoncer la -pénitence dans sa forme la plus humble, pour -les attirer à sa suite, pour donner l’exemple, -pour montrer où est le bonheur et la gloire.</p> - -<p>Quant aux douleurs de la Passion, elles sont -au-dessus des paroles de l’homme et des soupçons -de son cœur. La douleur de Jésus fut -multiple et ineffable.</p> - -<p>Parlons d’abord de ses compassions. Sa compassion -pour le genre humain, qu’il aimait -d’un amour immense, le remplit d’une douleur -aiguë et déchirante. Ce n’était pas seulement -une compassion générale pour l’espèce humaine -tombée et condamnée ; c’était une compassion -immense, particulière à chaque individu. Et -il ne voyait pas seulement d’une vue générale -les péchés de chaque individu ; il mesurait -exactement chaque péché et chaque châtiment, -dans le passé et dans l’avenir. Chaque homme -passé, présent ou futur, chaque péché de -chacun de ces hommes, perça d’une douleur -sans mesure Celui qui nous aimait avec une -miséricorde et une compassion sans mesure. -S’il était un regard capable d’entrer dans -les détails innombrables des péchés humains -et des souffrances humaines, ce regard-là -verrait quelque chose de ce qu’a souffert le -Christ pour nous. Il aimait chacun de ses élus -d’un amour ineffable. La profondeur de cet -amour, mesuré sur chacun d’eux, rendit continuellement -présente à Jésus toute offense -et toute peine passée, présente ou future, et -telle était sa compassion pour chaque douleur -qu’il les prit toutes sur lui dans une douleur -immense. Ce fut cette compassion, immense, -épouvantable, qui précipita Jésus vers la croix, -vers la mort, vers l’abîme des tortures. Il -voulait nous racheter ! Il voulait nous soulager !</p> - -<p>Une des douleurs les plus oubliées de Jésus-Christ -fut sa compassion pour lui-même. Ses -tortures innombrables, et l’ineffable douleur -dont il se voyait menacé, firent qu’en se regardant -lui-même, il eut le cœur déchiré. Voyant -et considérant que la mission qu’il tenait de -son Père était de porter le poids de tous les -péchés et de toutes les douleurs des élus, sentant -que ces choses terribles étaient infaillibles, -certaines, immanquables, et qu’il était dévoué -corps et âme à leur étreinte, il fut saisi, en se -regardant, d’une pitié déchirante.</p> - -<p>Imaginez l’état de l’homme qui verrait d’une -vue prophétique et infaillible la plus inouïe, la -plus ineffable douleur s’approcher de lui, avec -la certitude d’être atteint, et qui aurait continuellement -devant les yeux les détails de toutes -ses tortures : il aurait pitié de lui-même. -Mais jusqu’où grandirait cette pitié, si la douleur -prévue et imminente était sans proportion, -s’il était doué d’une intelligence et d’une -sensibilité effrayante, pour sonder d’avance -l’abîme de ses tortures, leur nature et leur qualité ? -Ces suppositions se sont réalisées dans le -Christ, et tout ce que je dis n’est rien près de la -réalité de ses angoisses. Si je descends, à ces -comparaisons, c’est pour mettre quelque chose -de son agonie à la portée de cette grossière -intelligence humaine. Sa Passion fut toute sa -vie dans sa mémoire. Mais voici une des souffrances -les plus inconnues de Jésus-Christ. Ce -fut sa compassion pour Dieu le Père, pour le -Père des miséricordes. L’amour de Jésus pour -le Père, pour le Dieu de toute compassion, -dépasse les conceptions de l’homme. Voyant -Dieu, l’objet de son immense amour, à ce point -blessé de compassion pour nous qu’il livrât son -Fils unique, son Bien-Aimé à la mort, et qu’il -se fût livré lui-même, si cela eût été convenable, -il fut saisi d’une douleur immense, et eut -pitié de cette pitié. Pour inventer un remède, -un soulagement au cœur de son Père, il s’humilia -jusqu’à la mort et obéit jusqu’à la croix. -Mais la parole humaine ne peut aborder les -souffrances que j’entrevois. Je vais parler sans -espérance de me faire entendre. J’affirme que -la douleur du Christ fut chose ineffable. Ineffable, -parce qu’elle fut une concession, une permission, -un don de la Sagesse divine. Une dispensation -divine, antérieure à nos pensées, -supérieure à nos paroles, lui dispensait la douleur ; -et c’était la douleur suprême. Plus la dispensation -divine fut admirable, plus la douleur -qui en résulta fut perçante et déchirante. C’est -pourquoi aucun entendement créé n’a la capacité -nécessaire pour embrasser cette douleur. -Cette dispensation divine fut le principe de -toutes les douleurs de Jésus-Christ. Elle est leur -<i>alpha</i> et elle est leur <i>oméga</i>.</p> - -<p>Et s’il est impossible à l’intelligence de concevoir -l’amour par lequel il nous racheta, il est -également impossible de concevoir la douleur -dont il souffrit. Impossible, car cette douleur -était fille de la lumière. Elle provenait directement -de la lumière donnée au Christ, et cette -lumière était ineffable. La divinité elle-même, -lumière ineffable, illuminait le Christ ineffablement, -et, vivant en lui avec la dispensation dont -je parle, le transformait en douleur au sein de -la lumière divine. Cette douleur est un sanctuaire -dont la parole n’approche pas.</p> - -<p>Jésus-Christ voyait, dans la lumière divine, -l’ineffable immensité de la douleur qui faisait -en lui des prodiges : douleur cachée à toute -créature par la vertu de l’Ineffable. Car cette -douleur, je veux dire cette lumière divine, eut -pour principe et pour origine la dispensation -de Dieu.</p> - -<p>Parmi les suprêmes douleurs fut la compassion -de Jésus pour sa Mère, la très douce Marie.</p> - -<p>Il l’aima par-dessus toute créature. C’est d’elle -qu’il avait pris sa chair virginale ; et elle partageait, -par-dessus toute créature, les douleurs de -son Fils, car elle avait une capacité de cœur -haute et profonde, par-dessus toute créature. -Jésus-Christ avait une immense compassion de -cette immense compassion qui du cœur, du -corps et de l’âme, ne faisait qu’une seule douleur -immense. Sa Mère souffrait la douleur -suprême, et Jésus portait en lui la douleur -de sa Mère, et cette douleur était fondée sur la -dispensation divine.</p> - -<p>Une autre douleur fut l’offense du Père, objet -de son immense amour. Jésus voyait quel -péché était sa mort, et ce que faisait l’homme -quand il crucifiait Dieu. Sa mort est le plus -grand des crimes humains, passés, présents et -futurs. L’injure que sa mort faisait à Dieu fut -pour l’âme de Jésus-Christ un océan de douleur. -Percé de compassion pour le Dieu blasphémé, -percé de compassion pour l’homme -déicide, la douleur lui arrache ce cri : « Mon -Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils -font ! »</p> - -<p>A cause du crime sans nom, à cause du déicide, -peut-être Dieu le Père allait damner le -genre humain, si Jésus, comme s’il eût pour -un instant oublié toute autre douleur, n’eût -crié et pleuré dans la mort, pour nous et vers -Dieu.</p> - -<p>La douleur de compassion pour ses apôtres -et disciples pénétra Jésus-Christ. Les apôtres, -les disciples, les femmes qui l’avaient suivi, -souffraient horriblement. Jésus, qui les aimait -d’un amour immense, porta en lui la douleur -des disciples dispersés et persécutés.</p> - -<p>Outre ces douleurs, le Christ en supporta -mille autres de mille natures. Je pourrais compter -quatre glaives et quatre flèches sur son corps -crucifié.</p> - -<p>D’abord la cruauté scélérate de ces cœurs -endurcis. Ils étaient là, tout le jour, obstinés, -studieux et diligents, inventant et machinant : -c’était à qui trouverait la calomnie la plus noire -ou le supplice le plus atroce pour exterminer -le Sauveur, son nom et sa suite.</p> - -<p>La malice et l’abomination de cette colère -implacable que les bourreaux portaient incessamment -en eux, chacune de leurs pensées, de -leurs intentions, de leurs iniquités intérieures, -était un poignard pointu qui perçait l’âme de -Jésus.</p> - -<p>Puis la méchanceté et la duplicité des langues -qui vociféraient. Chacune des accusations, -des calomnies, des résolutions injustes, des malédictions ; -chacun des blasphèmes, chacun des -mensonges, chacun des faux témoignages, tomba -sur lui, lui faisant une meurtrissure spéciale.</p> - -<p>Enfin l’œuvre barbare de sa Passion, où ils -inventèrent des raffinements de cruauté qui -épouvantent au premier regard. Combien de -tortures compterait l’œil qui pourrait compter -les violences qu’il subit, les brutalités, les soufflets, -les cheveux, les poils de barbe tirés, les -crachats, les coups de fouet ! Par-dessus tout, -les clous. Ils étaient très gros, carrés et si mal -battus, qu’ils présentaient sur toutes leurs faces -mille petits éclats qui lui percèrent les pieds, -les mains qui le déchirèrent, qui le torturèrent -avec des souffrances épouvantables. Une -douleur au-dessus de toute douleur résulta de -la forme de ces clous. Quand ses pieds et ses -mains n’eussent pas été ainsi cloués au bois, la -Passion eût encore été effroyable. Mais les clous -eux-mêmes n’ont pas satisfait les bourreaux. Ils -tirèrent ses pieds et ses mains avec une telle -violence, qu’ils disloquèrent son corps, brisèrent -ses nerfs, et comptèrent ses os quand ils -le couchèrent sur le bois dur, et le tendirent -horriblement. Ce n’est pas tout. Au lieu de laisser -la croix couchée, ils la dressèrent, offrant -la Victime nue au froid, au vent et au peuple. -Le poids entraînant le corps, il était suspendu -par les mains et par les pieds, pour que la dureté -des clous fût sentie plus cruellement ; pour -que les plaies, toujours renouvelées, ouvrissent -au sang des voies nouvelles ; pour que la mort -fût parfaite en torture et les hommes en malice.</p> - -<p>Pour nous manifester quelque chose de sa -souffrance insondable, pour nous avertir qu’il -la supportait pour nous, et non pour lui, pour -apprendre à nos entrailles une compassion inconnue, -au point culminant de la douleur ineffable, -il poussa le cri suprême : « Mon Dieu, -mon Dieu, m’avez-vous abandonné ? » Mais il -cria pour nous ; il cria pour nous dire qui avait -placé le fardeau sur sa tête, et quelle compassion -nous devons à ses douleurs. Et ne croyez -pas que ses douleurs aient commencé sur la -croix ; depuis que son âme anima son corps, -depuis l’heure première de l’union hypostatique, -la sagesse ineffable dont il était rempli -disait à Jésus tous les secrets du présent et tous -les secrets de l’avenir. Aussi, dès cette heure, -il vit venir à lui la douleur au-dessus de toute -douleur, et il soutint le fardeau sans nom depuis -l’union de son âme et de son corps, jusqu’à -leur séparation ; et c’est ce qu’il voulait dire -quand il parlait pendant sa vie de la croix qu’il -portait d’avance, qu’il portait pour ses disciples, -non pour lui-même ; et c’est ce qu’il voulait -dire quand il prononça cette parole terrible : -« Mon âme est triste jusqu’à la mort. »</p> - -<p>Il nous provoquait ; il nous demandait notre -compassion.</p> - -<p>Cette douleur, comme toutes les douleurs, -contracta une amertume particulière qui venait -de la noblesse immense de l’âme blessée. Plus -l’âme est sainte, douce et noble, plus cruelle, -plus tendue était la douleur ; car cette âme, en -raison de sa noblesse, était incroyablement -sensible à l’injure et à la souffrance. Et toutes -ces tortures, qui prenaient leur source dans la -dispensation ineffable de Dieu, rejaillirent de -l’âme de Jésus sur son corps, et nul ne peut -savoir quelle était la délicatesse et la sensibilité -de ce corps. Aucun corps humain formé -dans le sein d’une femme ne fut plus noble. -Aucun corps ne fut plus sensible et ne reçut de -la douleur une blessure plus cruelle. C’est pourquoi -il trouvait dans toute injure et dans tout -affront une incroyable matière à souffrance.</p> - -<p>Au milieu de ses horreurs, que faisait l’Homme-Dieu, -Jésus-Christ, Sauveur du monde ? Je -n’entends pas une menace, une malédiction, -une défense, une excuse, une vengeance. On -lui crache à la figure, il ne se cache pas la face ; -on lui étend sur la croix les mains et les bras, -il ne les retire pas ; on le cherche pour la mort, -il ne se cache pas. Mais absolument et de toute -manière, il se livre à la volonté des hommes, -et se sert de leur scélératesse pour les racheter -malgré eux. Au moment du crime, ineffable -pensée ! la Victime donnait l’exemple de la -patience, enseignait aux bourreaux l’éternelle -vérité, élevait pour eux au ciel ses bras, ses cris -et ses larmes. Et pour leur immense péché, qui -devait damner le genre humain, il leur rendait -un bien plus fort que ce péché. Tournant -le crime contre lui-même, il se servit, pour -satisfaire l’éternelle justice, de leur péché épouvantable. -Il se servit de la mort qu’ils lui infligeaient -pour ouvrir le ciel à ses bourreaux. Il -réconcilia le monde avec Dieu ; il nous fit rentrer -en grâce, et au moment où la créature -portait la main sur le Créateur, il se servit de -l’attentat qu’elle commettait pour restituer à -Dieu sa fille. O pitié, ô miséricorde immenses ! -O bonté supérieure à toute bonté conçue ! Où -l’iniquité avait surabondé, la grâce surabonda, -et la grâce n’a pas de limite.</p> - -<p>Et puisque voilà notre exemple, ne nous bornons -pas à ne pas nous venger : rendons le -bien pour le mal à cause du Rédempteur. Si -un patriarche, un prophète, un ange, un saint, -nous eût offert ce modèle, il serait déjà acceptable, -mais puisque c’est l’éternelle Sagesse, -l’infaillible vérité à qui l’erreur est aussi impossible -que le mensonge, la négligence serait déplorable ; -c’est la perfection qui est demandée.</p> - -<p>On dit, on entend dire, on prêche toute la -journée que le Fils de Dieu fut l’homme de -douleurs ; que non content de supporter patiemment -celles qui se présentaient, il les cherchait, -lui, l’Innocent, il les trouvait, il les prenait, -il les aimait, en paroles, en actes ; il proclamait -bienheureux ses imitateurs. Cette proclamation -ne fut pas une parole vaine. Il porta -dans son âme et dans son corps la souffrance -inexplicable ; ce fut par elle et grâce à elle qu’il -déclara entrer dans son royaume. Il affirma -qu’aucune autre route ne menait à la vie éternelle ; -et Dieu choisit la voie royale. Puisque -c’est lui qui l’a tracée, l’aveuglement est grand -de ne pas suivre ce Guide infaillible, qui est -Créateur et Rédempteur.</p> - -<p>C’est parce qu’il savait la vertu cachée des -souffrances qu’il les choisit, fuyant les voluptés, -détestant en paroles et en actes les plaisirs -temporels où le ciel n’entre pas. Avant ce choix -de l’Homme-Dieu (bien qu’il eût déjà depuis -longtemps indiqué ses prédilections par les Prophètes), -les amis de la volupté humaine avaient -cependant une excuse. Mais depuis que le Fils -de Dieu a fait son choix lui-même, après une -telle vérité si clairement montrée, si hautement -prêchée et manifestée au monde dans un si -grand seigneur, quelqu’un doit-il hésiter encore ! -Quelque insensé peut-être, qui mérite tout -blâme. Nous, misérables pécheurs, dignes de -toute condamnation, et de toute confusion, non -seulement nous ne demandons pas à la pénitence -la souffrance volontaire, mais les souffrances -que Dieu nous envoie dans sa grande -miséricorde et sagesse, pour nous sauver et -nous délivrer du mal, les souffrances voulues -ou permises par lui, nous les fuyons, nous les -repoussons, nous murmurons contre elles, nous -nous armons de toutes nos armes pour les mettre -en fuite et chercher le plaisir.</p> - -<p>Nous sommes vraiment malheureux. Non -seulement nous ne nous soucions pas de la -souffrance, qui peut quelquefois remédier au -péché, mais nous la refusons quand elle est -offerte par le très sage Médecin. Si, par la disposition -de Dieu, une légère impression de -froid ou de chaud se faisait sentir, comme on -cherche vite le feu, le double vêtement, ou la -fraîcheur ! Si quelque impression douloureuse -est à la tête ou à l’estomac, que de cris, que de -plaintes, que de soupirs, que de médecins, que -de remèdes, que de lits moelleux, que de choses -délicates, que de prières, que de vœux ! Et -ce que nous faisons pour ces inconvénients -qui, quelquefois, peuvent être utiles, nous ne -le faisons jamais pour la rémission de nos péchés -et pour le bien de nos âmes. Si encore, par -la permission de Dieu, quelque homme nous fait -un tort ou une injure, quel trouble, quelle agitation, -quelle colère, que de récriminations, que -d’invectives, que de malédictions ! Nous haïssons, -nous saisissons avec avidité, si elle s’offre -à nous, la vengeance ; nous refusons violemment -ce qui peut-être était un remède administré -par le Médecin céleste.</p> - -<p>Que d’efforts et de dépenses pour échapper -aux afflictions que Dieu envoie ! Et cependant -elles sont sans doute plus salutaires et plus -méritoires que les pénitences volontaires ; car -Dieu sait mieux que nous de quoi notre âme a -besoin pour être lavée et purifiée. D’ailleurs les -douleurs volontaires, les pénitences choisies -par l’homme, laissent le champ libre à son -amour-propre. Mais celles qui nous arrivent -malgré nous, quoique supportées avec patience -et avec joie, semblent aux yeux des hommes -des nécessités subies. Je vous engage donc, mes -fils, à supporter le froid, le chaud, mille petits -accidents, mille inconvénients physiques, sans -cependant nuire à la vie du corps. Ne cherchez -de remèdes que quand ils sont nécessaires. -Mais il faut les chercher à l’instant où le -mal physique serait un obstacle au bien de -l’âme.</p> - -<p>Si nous sommes pauvres d’amis, supportons -aussi cette indigence. Si, par la volonté ou par -la permission de Dieu, des oppressions, des -persécutions, des opprobres, des violences, des -rapines se produisent, ne les acceptons pas -seulement avec patience, mais avec joie, -comme un bien que nous aurions conquis. -Mais, pauvres créatures, nous faisons tout le -contraire, absolument tout le contraire : nous -passons nos jours et nos nuits à inventer, à -méditer, à rechercher, à conquérir de vaines -joies et de vaines gloire. Telle n’est pas la -voie de Jésus-Christ. Et comment cette malheureuse -âme, qui ne recherche que les consolations -de la vie mondaine, pourra-t-elle aller -à lui ? L’âme sage qui veut pratiquer la sagesse, -ne doit en vérité chercher que la croix. Une -âme qui aurait une étincelle d’amour voudrait -suivre au Calvaire Jésus-Christ.</p> - -<p>Ce que je dis des consolations temporelles, je -le dis des consolations spirituelles. Il s’en trouve -dans le service de Dieu, mais ce n’est pas -là qu’il faut viser par-dessus tout. Marie, sur le -Calvaire, voyant ce qu’elle voyait, a-t-elle cherché -le goût de la suavité divine ? Non ; elle a -accepté l’angoisse, l’amertume et la croix. Imitez-la ; -il y a un peu d’amour, et souvent beaucoup -de présomption, à demander autre chose. -L’âme enrichie de douceur sensible, qui court -à Dieu pleine de joie, a moins de mérite que -celle qui fait le même service sans consolation, -dans la douleur. La lumière qui sort de la vie -de Jésus me montre, ce me semble, que c’est -la douleur qui mène à Dieu, et que là où a -passé la tête, là doivent passer la main, le bras, -le pied et tous les membres. Par la pauvreté -temporelle, l’âme arrivera aux richesses éternelles ; -par le mépris, à la gloire ; par une -légère pénitence, à la possession du souverain -bien, à la douceur infinie, à la consolation sans -limites. Qu’à Dieu soit honneur et gloire dans -les siècles des siècles. <i>Amen</i>.</p> - -<p>Gloire soit au Dieu tout-puissant à qui il a -plu de nous tirer du néant pour nous faire à son -image et ressemblance. Honneur, puissance et -gloire soient au Dieu de miséricorde, en qui a -triomphé la bonté, et qui a ouvert aux misérables, -aux pécheurs, aux condamnés, les portes -de son royaume, sans exclure aucun de ceux -qui ne veulent pas être exclus. Mais gloire et -honneur soient aussi au Dieu très doux qui a -voulu donner son royaume, sa société, sa jouissance, -aux pauvres, aux petits, aux méprisés. -S’il eût fallu, pour posséder son royaume, de -l’or, de l’argent, des diamants, des ressources -de toute espèce, comme la plupart d’entre nous -sont destitués de tous ces trésors, son royaume -n’eût pas été l’héritage universel. Mais comme -tout le monde peut pratiquer, au moins dans -le cœur, la pauvreté et la pénitence, l’occasion -est offerte à tous de conquérir le royaume de -Dieu. Béni soit Dieu, qui n’a pas mis son -royaume au prix d’une longue patience, mais -qui a fait cette vie très courte auprès de l’éternité. -Si pour l’amour de Dieu et de son royaume -éternel il fallait porter pendant mille milliers -d’années la plus rude épreuve, il faudrait encore -accepter avec joie et rendre grâce les mains -jointes ; mais il nous est accordé et octroyé par -la miséricorde divine de ne supporter qu’une -lutte d’un instant. En vérité, la vie ne dure -rien. Gloire au Dieu béni qui a voulu promettre -par sa parole, montrer par son exemple, -et confirmer par la réalité visible de sa chair -pure ses voies et notre récompense. Nous savons -qu’il est possible et nécessaire d’obtenir -ce qu’il a promis par la route d’un court travail -dont lui-même a donné l’exemple. Lui-même -n’a voulu posséder son propre royaume qu’au -prix des douleurs dont nous avons parlé.</p> - -<p>Venez donc, fils de Dieu, à la croix de Jésus-Christ. -Transformez-vous de toutes vos forces -en lui. Voyez son amour, et l’exemple qu’il -donne, et sa mort, et notre rédemption. Car le -signe qui marque les enfants de Dieu est l’amour -de Jésus et l’amour du prochain : voilà la perfection. -Le Christ nous a aimés d’un amour -parfait ; sans rien réserver de lui-même, il -s’est livré tout entier. Il veut que ses enfants -légitimes correspondent suivant leurs forces à -sa générosité. J’entends la voix de ce Dieu crucifié. -Il m’ordonne, ô fils de Dieu, de vous -conjurer sans me lasser jamais, et je vous conjure -d’être fidèles comme il est fidèle, et d’aimer -vos frères d’un amour sans défaut, sans -faiblesse et sans trahison. Si vous êtes fidèles à -Dieu, vous serez fidèles aux hommes.</p> - -<p>Quant à la pureté et à la fidélité de l’amour, -l’Homme-Dieu a fait ses preuves : voyez sa vie -et sa Mort.</p> - -<p>Mais parce que nous sommes infidèles, nous -ne voyons ni la pauvreté de sa naissance, ni les -horreurs de sa mort, ni les duretés de sa vie, -ni les douceurs de sa doctrine. Parce que nous -ne la contemplons pas avec les yeux du cœur, -sa mort ne nous empêche de vivre ni au -monde, ni au péché. Quel est l’homme qui -réponde à cette fidélité éternelle et divine par -un peu de réciprocité ? La Vie de Jésus est -comme non avenue ; nous la jetons derrière -notre dos pour ne plus la voir. Venez donc, fils -de la bénédiction ; regardez cette croix, regardez -Celui qu’elle porte, et pleurez avec moi, -car c’est nous qui l’avons tué. Connaissez-vous -quelqu’un qui puisse compter nos crimes ? Moi, -je ne suis que péché. Mais si vous êtes innocents, -pleurez comme moi, car ce n’est pas par -vos propres forces que vous avez gardé la robe -blanche ; c’est par la grâce de Dieu et la vertu -de la croix. Pleurez donc, ô mes enfants, comme -si vous me ressembliez. Plus vous avez reçu, -plus vous devez rendre.</p> - -<p>Votre reconnaissance n’a pas été parfaite. -Votre vie n’a pas été sans tache, votre pureté -n’a pas été infinie ; pleurez donc tous, et que -tous les yeux de tous les cœurs regardent la -croix ! C’est dans la vue de la croix que l’âme -trouve l’abîme de son néant. Et c’est l’oraison -continuelle qui donne à l’homme la lumière, -par laquelle on voit le péché. Par la lumière, -vous recevrez la douleur et la contrition. Quand -l’âme, contemplant la croix, voit ses péchés -dans leur ensemble et dans leur détail, et sa -victime expirante, l’esprit de contrition s’émeut -en elle pour châtier et réformer sa vie.</p> - -<p>Regardez l’exemplaire vivant, et que la forme -de la divine perfection s’imprime sur vous. -Lisez le livre de vie, c’est la vie et la mort de -Jésus qui conduit à l’abîme de la lumière, de la -douleur et de l’humilité. La vue de la croix -ouvre la porte de l’abîme. L’âme voit et connaît -la multitude de ses péchés, et comment -elle y a employé tous les membres de son corps ; -puis elle voit les entrailles de la miséricorde -divine qui s’ouvrent ineffablement pour l’engloutir -dans leurs abîmes. Pour les péchés de -chacun des membres de son corps, elle voit -comment fut traité chacun des membres du -Christ.</p> - -<p>Voyez la tête de l’homme, et les péchés dont -elle est l’occasion. Comptez les recherches de la -toilette, et comment nous nous déshonorons la -face pour plaire à la créature et pour déplaire -à Dieu ; comptez les vanités qui se déploient -autour de la figure humaine.</p> - -<p>Puis voyez ce que Jésus-Christ a souffert -dans sa tête. Au lieu de nos délicatesses efféminées, -de nos onguents et de nos raffinements, -comptez les cheveux arrachés, comptez les blessures -faites par la couronne d’épines, comptez -les coups de roseau, comptez les gouttes de -sang. Ainsi tous les membres de Dieu et tous -les membres de l’homme pourraient comparaître -en face les uns des autres, dans une vision, -et à chaque nouvelle apparition d’un instrument -nouveau de torture ou de plaisir, nous entendrions -quelle plainte sortirait des lèvres de -Jésus-Christ.</p> - -<p>Après la multitude des crimes, l’homme voit -leur gravité. L’âme, qui regarde la croix, -mesure l’énormité du crime à l’énormité de la -rédemption. Tel est le péché, que Dieu, pour -le racheter, a pris sur ses épaules le poids -qu’on ne peut peser, la douleur au-dessus des -paroles.</p> - -<p>Le livre de vie montre à l’âme comment le -péché ne peut demeurer impuni. Elle voit comment -Dieu le Père a préféré le supplice de son -Fils à l’impunité du crime humain. Elle voit -cette bonté infinie de Dieu, qui, nous voyant -insolvable et toute créature avec nous, a payé -lui-même notre rédemption. Elle voit l’infinie -volonté de sauver le monde, cette volonté -qui réside en Dieu ; elle voit que la mort et -une telle mort ne le fait pas reculer, tant il -veut nous rendre l’héritage perdu et sa société -éternelle.</p> - -<p>Dans le même miroir, l’âme voit sa sagesse -infinie. Sa justice et sa miséricorde se sont -embrassées dans l’œuvre de notre salut et de -notre exaltation ; mais le mode est ineffable. -Le mode défie les pensées de toute créature. -Dieu a su nous exalter par sa mort, sans qu’il -en coûtât rien à l’immensité de la nature divine. -Le jour où l’homme mangea le fruit défendu, le -séducteur, homicide du genre humain, avait -trompé par le bois. Jésus-Christ, vrai Dieu et -vrai homme, nous a sauvés par le bois. Il a -tourné contre Satan l’instrument de son triomphe. -Il a su détruire la mort universelle par sa -mort particulière, et tout vivifier quand l’haleine -lui manquait. Il a su par les tourments, -les douleurs et le mépris, préparer au genre -humain les délices sans amertume et la gloire -qui ne finira pas. Il a su par la mort de la croix, -c’est-à-dire par le procédé le plus radicalement -fou aux yeux des hommes, confondre la sagesse -humaine, et manifester la sagesse divine. -Quand j’ai montré les douleurs de Jésus, l’humilité, -la miséricorde, le Roi de gloire portant -la mort de l’esclave, la rédemption, le ciel rouvert, -l’exemple, la sagesse, la force, la joie éternelle, -et tout le reste, ne croyez pas, mes -enfants, que je vous aie donné la moindre idée -de Jésus-Christ. La vérité est ineffable ; pour -lire à haute voix le livre de vie, il faudrait exprimer -et révéler l’infini. J’ai beaucoup répété, -mais je n’ai pas dit ce qui échappe. Au regard -du contemplateur, si la grâce se place entre le -Calvaire et l’œil qui regarde, toutes choses sont -manifestées dans la croix, toutes choses, ai-je -dit…, j’ajoute maintenant… et beaucoup d’autres, -mais elles sont ineffables.</p> - -<p>Qu’à Jésus-Christ soit honneur et gloire dans -les siècles des siècles. <i>Amen</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch62">SOlXANTE-DEUXIÈME CHAPITRE<br /> -L’ORAISON</h2> - - -<p>La connaissance du Dieu éternel et de -l’Homme-Dieu crucifié, qui est absolument -nécessaire à la transformation spirituelle de -l’homme, suppose la lecture assidue du livre de -vie, du livre où sont écrites la vie et la mort de -Jésus-Christ. Or cette lecture, pour être intelligente, -suppose une oraison dévouée, pure, -humble, violente, profonde et assidue. Je ne -parle pas seulement de la prière vocale, je parle -de la prière mentale, celle qui part du cœur et -de toutes les puissances de l’âme réunies. Après -avoir parlé du livre de vie, parlons de l’oraison.</p> - -<p>L’oraison est la force qui attire Dieu, et le -sanctuaire où il se trouve. Il y a trois sortes -d’oraisons au fond desquelles on rencontre le -Seigneur : l’oraison corporelle, l’oraison vocale, -l’oraison surnaturelle.</p> - -<p>L’oraison corporelle suppose le concours de -la voix et des membres ; on parle, on articule, on -fait le signe de la croix ; les génuflexions ont leur -place dans cette prière. Cette oraison, je ne -l’abandonne jamais. J’ai voulu autrefois la sacrifier -entièrement à l’oraison mentale. Mais -quelquefois le sommeil et la paresse intervenaient, -et je perdais l’esprit de prière. C’est -pourquoi je ne néglige plus l’oraison corporelle : -elle est la route qui mène aux autres. -Mais il faut la faire avec recueillement. Si vous -dites : <i>Notre Père</i>, considérez ce que vous dites. -N’allez pas vous hâter pour répéter la prière un -certain nombre de fois. Je vous prie seulement -de ne pas imiter ces pauvres petites bonnes -femmes qui croient avoir bien prié, quand elles -ont prié longtemps. On dirait qu’elles ont un -certain ouvrage à faire, qui sera payé suivant -la longueur et la quantité.</p> - -<p>Il y a oraison mentale quand la pensée de -Dieu possède tellement l’esprit que l’homme -ne se souvient plus de rien en dehors de son -Seigneur. Et si quelque pensée qui ne soit pas -la pensée de Dieu entre dans l’esprit, ce n’est -plus l’oraison mentale. Cette oraison coupe la -langue, qui ne peut plus remuer. L’esprit est -tellement plein de Dieu, qu’il n’y a pas place en -lui pour la pensée des créatures.</p> - -<p>L’oraison mentale mène à l’oraison surnaturelle. -Il y a oraison surnaturelle quand l’âme, -ravie au-dessus d’elle-même par la pensée et -la plénitude divine, est transportée plus haut -que sa nature, entre dans la compréhension divine -plus profondément que ne le comporte la -nature des choses, et trouve la lumière dans -cette compréhension. Mais les connaissances -qu’elle puise aux sources, l’âme ne peut pas les -expliquer, parce que tout ce qu’elle voit et sent -est supérieur à sa nature.</p> - -<p>Dans ces trois genres d’oraison, l’âme obtient -une certaine connaissance d’elle-même et de -Dieu. Elle aime dans la mesure où elle connaît ; -elle désire dans la mesure où elle aime ; et le -signe de l’amour ce n’est pas une transformation -partielle, c’est une transformation absolue.</p> - -<p>Mais cette transformation n’est pas continuelle. -Aussi l’âme s’applique tout entière à -chercher une transformation nouvelle, et à -rentrer dans l’union divine.</p> - -<p>La Sagesse divine aime l’ordre en toutes -choses, parce qu’elle porte en soi l’ordre absolu. -Cette Sagesse ineffable a donné l’oraison corporelle -pour marchepied de l’oraison mentale, -et l’oraison mentale pour marchepied de l’oraison -surnaturelle. Elle a voulu que chaque chose -fût faite à son heure, à moins que dans l’oraison -mentale ou surnaturelle il ne survienne une joie -envahissante qui ferme les lèvres absolument. -Excepté, bien entendu, le cas d’une indisposition -physique, il faut rendre à Dieu ce qui est à -Dieu, dans toute la mesure des forces humaines, -et veiller autour du repos de l’âme pour qu’aucun -souci temporel n’approche de sa paix divine.</p> - -<p>La loi de l’oraison c’est l’unité. Il exige la -totalité de l’homme, et non une partie de lui. -L’oraison demande le cœur tout entier ; et si on -lui donne une partie du cœur, on n’obtient rien -de lui. Le contraire arrive dans les actes de la -vie humaine ; s’il s’agit de boire ou de manger, -ou d’accomplir quoi que ce soit, il faut réserver -son intérieur. Mais, dans l’oraison, il faut -donner tout son cœur, si l’on veut goûter le -fruit de cet arbre ; car la tentation vient d’une -division du cœur. Priez et priez assidûment. -Plus vous prierez, plus vous serez illuminé ; -plus profonde, plus évidente, plus sublime sera -votre contemplation du souverain bien. Plus -profonde et sublime sera la contemplation, plus -ardent sera l’amour ; plus ardent sera l’amour, -plus délicieuse sera la joie, et plus immense la -compréhension. Alors vous sentirez augmenter -en vous la capacité intime de comprendre, ensuite -vous arriverez à la plénitude de la lumière, -et vous recevrez les connaissances dont votre -nature n’était pas capable, les secrets au-dessus -de vous.</p> - -<p>De cette glorieuse oraison nous trouvons la -science, l’exemplaire et la forme en Jésus-Christ, -vrai Dieu et vrai homme, qui a enseigné -par la parole et enseigné par le fait. Il nous a -enseigné la prière, quand il a dit aux disciples : -« Veillez et priez, de peur que vous n’entriez -en tentation. »</p> - -<p>Dans mille endroits de l’Evangile, il a recommandé -l’oraison à tous nos respects. Il a montré -qu’elle était l’aliment de son cœur. Elle -nous est conseillée par Celui qui nous aime -sans mensonge, et qui nous souhaite tout bien. -Pour enlever toute excuse à qui refuse la grâce, -ayant posé sur notre prière la promesse de la -toute-puissance : « Demandez, et vous recevrez » ; -il a voulu prier lui-même pour nous attirer -là où il est, pour régler sur le sien notre amour.</p> - -<p>L’Evangéliste nous dit qu’au fort d’une longue -oraison, la sueur de sang sortit de son corps -et coula sur la terre. Placez ce spectacle devant -vos yeux : regardez l’exemplaire de l’oraison, -et souvenez-vous qu’il priait, non pour lui, -mais pour vous : « Père, s’il est possible, que ce -calice s’éloigne de moi. Cependant que votre -volonté soit faite, et non la mienne. » Voyez et -imitez la soumission de cette prière.</p> - -<p>Il a prié quand il a dit : « Père, je remets -mon esprit entre vos mains. »</p> - -<p>En un mot, son oraison dura autant que sa -vie, qui fut prière, science, et révélation.</p> - -<p>Pensez-vous que le Christ ait prié en vain ? -Pourquoi négligez-vous la chose sans laquelle -tout est impossible ? Puisque Jésus-Christ, vrai -Dieu et vrai homme, a prié pour vous donner -l’exemple, si vous voulez quelque chose de lui, -priez, priez, priez, sinon rien. Si le vrai Dieu -n’a voulu recevoir qu’en demandant humblement, -vous, misérable créature, recevrez-vous -sans demander et sans demander à genoux ? -Ainsi, priez.</p> - -<p>Vous savez, cher enfant, que sans lumière et -sans grâce le salut n’est pas possible. La lumière -divine est le principe, le milieu, et le -centre de toute perfection.</p> - -<p>Voulez-vous commencer la route ? priez. -Voulez-vous grandir ? priez. Voulez-vous la -montagne ? priez. La perfection ? priez. Voulez-vous -monter plus haut que la lumière ? -priez. Voulez-vous la foi ? priez. L’espérance ? -priez. La Charité ? priez. L’amour de la pauvreté ? -priez. L’obéissance ? priez. La chasteté ? -priez. Une vertu quelconque ? priez. -Vous prierez de cette façon, si vous lisez le -livre de vie, la vie de Jésus-Christ, qui fut pauvreté, -douleur, opprobre et obéissance. Après -les premiers pas et ceux qui les suivront, les -tribulations de la chair, du monde et du démon -vous attaqueront. La persécution sera peut-être -horrible. Voulez-vous la victoire ? priez.</p> - -<p>Quand l’âme veut prier, il lui faut conquérir -la pureté pour elle et pour le corps. Il faut -qu’elle approfondisse ses intentions, bonnes on -mauvaises, qu’elle descende au fond de ses -prières, de ses jeûnes et de ses larmes pour les -scruter dans leurs secrets ; qu’elle interroge ses -bonnes œuvres ; qu’elle considère ses négligences -dans le service de Dieu, ses irrévérences -et ses absences. Qu’elle entre dans la contemplation -profonde, attentive et humiliée de ses -misères, qu’elle confesse son péché, qu’elle le -reconnaisse ; qu’elle s’abîme dans le repentir. -Dans cette confession, dans ce brisement, elle -trouvera la pureté. O mes enfants, allez à la -prière comme le publicain, et non pas comme -le pharisien.</p> - -<p>Voulez-vous recevoir le Saint-Esprit ? priez. -Les apôtres priaient quand il est descendu.</p> - -<p>Priez et gardez-vous, et ne donnez pas prise -à l’ennemi, qui est toujours en observation. -Vous ouvrez la place à l’ennemi, dès que vous -cessez de prier. Plus vous serez tenté, plus il -faut persévérer dans la prière. La tentation vient -quelquefois à raison même de la prière, tant -les démons désirent l’empêcher. Ne vous en souciez -que pour redoubler ! C’est elle qui délivre, -c’est elle qui illumine, n’est elle qui purifie, -c’est elle qui unit à Dieu. L’oraison est la -manifestation de Dieu et de l’homme. Cette manifestation -est l’humilité parfaite, qui réside -dans la connaissance de Dieu et de soi. L’humilité -profonde est la source d’où sort la grâce -divine pour se verser dans l’âme où elle veut -entrer et grandir. Suivez cet enchaînement. Plus -la grâce creuse l’abîme de l’humilité, plus elle -grandit elle-même, s’élançant du fond de cet -abîme, d’autant plus haute qu’il est plus profond : -plus la grâce grandit, plus l’âme creuse l’abîme -de l’humilité, et elle s’y couche comme dans un -lit, et elle s’enfonce dans l’oraison, et la lumière -divine grandit dans l’âme, et la grâce creuse -l’abîme, et la hauteur et la profondeur s’enfantent -l’une l’autre.</p> - -<p>Tels sont les fruits du livre de vie.</p> - -<p>Connaître le tout de Dieu et le rien de l’homme, -telle est la perfection. Je viens de dire la -route qui y mène. Repoussez donc, cher fils, -toute paresse et négligence.</p> - -<p>J’ai encore un conseil à vous donner. Si la -grâce de la ferveur sensible vous est soustraite, -soyez aussi assidu à la prière et à l’action -qu’aux jours des grandes ardeurs. Vos prières, -vos soins, vos travaux, vos œuvres sont très -agréables au Seigneur, quand son amour vous -embrase. Mais le sacrifice le plus parfait et le -plus agréable à ses yeux, c’est de suivre la même -route avec sa grâce, quand cette grâce n’embrase -plus. Si la grâce divine vous pousse à la -prière et à l’acte, suivez-la, tant que vous avez -le feu. Mais si par votre faute, car c’est ainsi -que les soustractions d’amour arrivent le plus -souvent ; si, par votre faute, ou par quelque -dessein plus grand de la miséricorde éternelle -qui vous prépare à quelque chose de sublime, -l’ardeur sensible vous est un moment retirée, -insistez dans la prière, dans la surveillance, -insistez dans la charité ; et si la tribulation, si -la tentation surviennent avec leur force purificatrice, -continuez, continuez, ne vous relâchez -pas ; résistez, combattez, triomphez, à force -d’importunité et de violence : Dieu vous rendra -l’ardeur de sa flamme ; faites votre affaire, il -fera la sienne. La prière violente qu’on arrache -de ses entrailles en les déchirant, est très puissante -auprès de Dieu. Persévérez dans la prière -et si vous commencez à sentir Dieu plus pleinement -que jamais, parce que votre bouche -vient d’être préparée pour une saveur divine, -faites le vide, faites le vide ; laissez-lui toute la -place : car une grande lumière va vous être -donnée pour vous voir et pour le voir.</p> - -<p>Ne vous livrez à personne avant d’avoir appris -à vous séparer de tout le monde.</p> - -<p>Surveillez vos ardeurs, éprouvez l’esprit qui -vous les donne. Prenez garde de vous abandonner -à celui qui fait les ruines. Examinez d’où -part le feu, où il vous mène, où il vous mènera. -Comparez vos inspirations au livre de vie ; suivez-les -tant qu’il les autorise, non pas plus loin.</p> - -<p>Défiez-vous des personnes à l’air dévot qui -n’ont à la bouche que paroles mielleuses. Promptes -à mettre en avant les communications divines -dont elles sont favorisées, elles vous -tendent un piège pour vous attirer à elles, et -l’esprit de malice est là.</p> - -<p>Défiez-vous, oh ! défiez-vous des apparences -de la sainteté ; défiez-vous, défiez-vous des étalages -de bonnes œuvres. Prenez garde qu’on ne -vous entraîne dans la voie indigne des apparences. -Regardez, regardez encore ; éprouvez -toutes choses, comparez au livre de vie, et ne -marchez que quand il le permet.</p> - -<p>Défiez-vous de ceux qui prétendent avoir l’esprit -de liberté, mais dont la vie est la contradiction -vivante du christianisme. Fondateur de -la loi, Jésus-Christ s’est soumis à elle. Libre, il -s’est fait serviteur : ses disciples ne doivent pas -chercher la liberté dans la licence qui brise la -loi divine.</p> - -<p>Cette illusion est fréquente. Soyez docile à la -loi, aux préceptes, et ne méprisez pas les conseils. -Il y a de grands chrétiens qui font un -cercle autour d’eux, et un ordre sublime est inscrit -dans ce cercle. Cet ordre vient du Saint-Esprit, -qui les fait vivre ; qui les conduit par la -main. Il ne s’agit pas pour eux de savoir si -cette chose est permise ou défendue. Il y a telle -chose permise en elle-même dont le Saint-Esprit -les écarte, parce qu’elle n’est pas comprise -dans l’ordre immense inscrit dans le cercle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch63">SOIXANTE-TROISIÈME CHAPITRE<br /> -L’HUMILITÉ</h2> - - -<p>Vaine est la prière sans l’humilité ; après la -prière, l’humilité est le premier besoin de -l’homme. Enfants bénis du Seigneur, regardez -dans le Christ crucifié le type de l’humilité, et -que la forme de toute perfection se grave en -vous. Voyez sa route, voyez sa doctrine ; elle -n’est pas appuyée sur de vaines paroles, mais -fondée sur des œuvres et confirmée par des -miracles. De toute la force de votre âme suivez -Celui qui, étant dans le sein du Père, s’est -anéanti, a pris le rôle de serviteur, s’est humilié -jusqu’à la mort, et a obéi jusqu’à la croix.</p> - -<p>Il a posé en lui le type suprême et l’humilité ; -c’est là qu’il a mis son cœur, et il nous a demandé -d’attacher sur lui nos regards, quand il -a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et -humble de cœur. »</p> - -<p>O mes enfants, regardez, voyez l’importance, -la nécessité de cette chose, voyez sa racine, -voyez ses fondements. Par une profonde et -savoureuse contemplation, descendez dans cet -abîme, et jetez vos regards vers cette sublimité. -Ecoutez bien. Il ne dit pas : « Apprenez l’humilité -des apôtres ; apprenez-la des anges. » Non. -Il dit : « Apprenez-la de moi. Ma majesté seule -est assez haute pour que mon humilité soit au -fond de l’abîme. »</p> - -<p>Il ne dit pas : « Apprenez de moi à jeûner », -malgré l’exemple des quarante jours et des quarante -nuits. Il ne dit pas : « Apprenez de moi -le mépris du monde ; apprenez de moi la pauvreté », -quoiqu’il ait fait et conseillé ces choses. -Il ne dit pas ; « Apprenez de moi comment -j’ai créé le ciel. » Il ne dit pas : « Apprenez de -moi à faire des miracles », quoiqu’il en ait fait -par sa puissance propre, et qu’il ait ordonné -aux disciples d’en faire en son nom. Il ne dit -jamais : « Apprenez ceci de moi. » Il ne le dit -que dans une occasion : « Apprenez l’humilité. » -En d’autres termes : « Si je ne suis pas -en fait et en vérité le type de l’humilité, regardez-moi -comme un menteur. » Et il revient sur -ce sujet d’une manière étonnante, pour forcer -notre attention. Après avoir lavé de ses mains, -de ses mains à lui, les pieds de ses disciples -« Savez-vous, dit-il, ce que je viens de faire ? Si -moi, Maître et Seigneur, j’ai lavé vos pieds, faites -suivant ce modèle : j’ai donné l’exemple -pour qu’il soit suivi. Je vous le dis en vérité, le -serviteur n’est pas plus grand que le maître. -Vous serez bienheureux si, sachant ces choses, -vous les accomplissez. »</p> - -<p>En vérité, en vérité, le Sauveur du monde a -posé la douceur et l’humilité à la base des vertus. -Abstinence, jeûne, austérité, pauvreté intérieure -ou extérieure, bonnes œuvres, miracles, -tout n’est rien sans l’humilité du cœur. Mais -toutes ces choses reprendront vie et recevront -bénédiction, si l’humilité les soutient l’humilité -du cœur est la force génératrice des vertus, -La tige et les branches ne procèdent que de la -racine. Parce que son prix est infini, parce -qu’elle est le fondement sur lequel s’élève toute -perfection spirituelle, le Seigneur n’a voulu confier -qu’à lui-même le soin de nous dire : « Soyez -humbles. » Et la Vierge Marie, parce que l’humilité -est la gardienne universelle, la Vierge -Marie, comme si elle eût oublié toutes les -autres vertus de son âme et de son corps, n’a -admiré qu’une chose en elle-même, et n’a donné -qu’une raison à l’incarnation du Fils de Dieu -en elle :</p> - -<p>« Parce qu’il a regardé l’humilité de sa servante. »</p> - -<p>C’est pour cela, et non pas pour autre chose, -que s’est élevé le cri des générations qui l’ont -proclamée bienheureuse.</p> - -<p>O mes fils, c’est dans la même humilité qu’il -faut prendre substance et racine, comme des -membres unis à la tête, par une union naturelle -et vraie, si vous désirez le repos de vos âmes. -O mes enfants, où trouver le repos et la paix, -sinon dans Celui qui est le repos et la paix substantiels ? -La condition de la paix est l’humilité. -Sans l’humilité, toute vertu, toute course vers -Dieu, est vraiment un néant. Cette humilité du -cœur, que Dieu vous demande et vous enseigne, -est une lumière merveilleuse et éclatante -qui ouvre les yeux de l’âme sur le néant de -l’homme et l’immensité de Dieu. Plus vous -connaîtrez sa bonté immense, plus vous connaîtrez -votre néant. Plus vous verrez votre -néant et votre dénuement propre, plus s’élèvera -dans votre âme la louange de l’Ineffable ; l’humilité -contemple la bonté divine, elle fait couler -de Dieu les grâces qui font fleurir les vertus.</p> - -<p>La première d’entre elles est l’amour de Dieu -et du prochain, et c’est la lumière de l’humilité -qui donne naissance à l’amour. L’âme voyant -son néant, et Dieu penché sur ce néant, et les -entrailles de Dieu étreignant ce néant, l’âme -s’enflamme, se transforme et adore. L’âme -transformée aime toute créature comme Dieu -aime toute créature ; car dans toute créature -c’est Dieu qu’elle voit, c’est le nom de Dieu -qu’elle lit. Aussi elle partage les joies et les -douleurs du prochain. Les fautes des hommes -n’enflent pas l’âme et ne l’inclinent pas vers le -mépris ; car la lumière qui l’éclaire lui montre -qu’elle est aussi coupable ou plus coupable. Si -elle est innocente, elle sait qu’elle ne l’est pas -par elle-même, qu’elle a été tenue par la main, -fortifiée, que la tentation a été diminuée ; et, -au lieu de l’enfler, les fautes des autres hommes -l’aident à rentrer dans son propre abîme, -et là, voyant ses défauts à la clarté de l’abîme, -elle voit qu’elle serait tombée avant tout autre -dans le précipice, sans la main qui la tenait. -Elle sent aussi les maux que le prochain souffre -dans son corps, et compatit comme l’Apôtre : -« Qui est malade, disait-il, sans que je le -sois aussi ? »</p> - -<p>Comme la Charité, la Foi, l’Espérance et toutes -les vertus, selon leur nature propre et leurs -propriétés particulières, reposent sur l’humilité : -il serait trop long d’expliquer en détail -toutes ces filiations. L’homme qui voit la faiblesse -de sa pensée, et comment le vide de Dieu -est à chaque instant dans son esprit, croit ce -que la foi enseigne. L’homme, voyant qu’il ne -peut rien par lui ni par personne, place en Dieu -toute son espérance. Mais l’expérience vous parlera -plus haut que moi. Je n’ai qu’un mot à -vous dire : tenez-vous sur la base des choses, -debout, immobiles, fermes, fixes. Celui qui est -fondé en humilité a sa conversation avec les -anges, très douce, très pure et pacifique. -L’homme humble a une action singulière sur -le cœur des hommes, sur le cœur des élus. Il -est posé devant eux comme une lumière, et sa -douceur les tourne comme elle veut. Parce qu’il -est pacifié par la pacification interne, nul malheur -ne le trouble, et il dit avec l’Apôtre : « Qui -pourra me séparer de la charité de Jésus ? » O -mes enfants, cherchez, cherchez jusqu’à ce que -vous ayez trouvé le fondement sans lequel -toute édification est une ruine. Gardez-vous de -la route qui n’aboutit pas. Je vois la nécessité -de cette nécessité, parce que sans l’humilité -je vois de mes yeux ouverts le néant des vertus. -Accomplissez le désir de l’éternel Roi, de -Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui vous supplie, -en vous serrant, d’accepter de lui l’humilité. -Approfondissez la profondeur ; creusez le néant -dans votre abîme. Accomplissez le désir de l’éternelle -Vérité, de l’éternelle Sagesse, qui a caché -l’humilité aux sages du siècle comme on cache -un trésor, mais qui l’a relevée et livrée aux enfants.</p> - -<p>Je désire, je désire, j’ai faim et soif, mes enfants ; -j’ai faim et soif que vous vous abîmiez -dans l’abîme, que vous vous engloutissiez dans -la profondeur de votre néant et dans la hauteur -de l’immensité divine. Si cela est, si vous êtes -solides sur la base, vos lèvres et vos âmes ne -seront plus promptes aux querelles. Semblables -au Crucifié, vous serez comme des sourds qui -n’entendent pas, comme des muets qui ne peuvent -plus remuer les lèvres. Vous serez les -membres véridiques, les membres authentiques -du Seigneur, du Dieu de gloire. Lisez l’Ecriture, -vous verrez s’il a jamais eu la moindre -complaisance pour les misérables vanités, pour -les rivalités qui s’agitaient autour de lui.</p> - -<p>Nul ne sait jusqu’où va la bienfaisance de -cette humilité, qui remplit d’elle-même les -âmes pacifiques, les vases d’élection où Dieu se -complaît ; car la profondeur de leur paix intérieure -arme les humbles contre le dehors. S’ils -entendent l’injure les attaquer ou attaquer la -vérité, ils ne peuvent se justifier que brièvement -et sans emphase. La calomnie les trouve -plutôt prêts à avouer leur ignorance et à se -retirer, qu’à entrer en discussion : ils n’ont pas -cette complaisance.</p> - -<p>Quand je cherche la source du silence, je ne -la trouve que dans le double abîme, où l’Immensité -divine est en tête à tête avec le néant -de l’homme. Et la lumière du double abîme, -cette lumière, c’est l’humilité.</p> - -<p>Humilité, lumière, silence, quelle route mène -à vous, sinon la route indiquée ? C’est la prière -qui vous trouve, prière ardente, pure, continuelle, -prière fille des entrailles. C’est aussi le -livre de vie, c’est la croix qui, en nous montrant -nos crimes, nous ouvre les portes de -l’humilité. O chers enfants de mon âme, je -vous le demande, et je me le demande à moi-même : -soyons unis dans la même sagesse, -bien loin, bien loin de toute discorde. Oh ! -cette paix, cette paix, cette paix qui fait l’unité -entre les frères ennemis, je vous la souhaite -ardemment. La force que donne cette paix, -c’est l’esprit d’enfance. Quand vous le posséderez, -au lieu, de vous laisser enfler par la science -ou par le sens naturel, des péchés d’autrui vos -regards tomberont sur vos péchés, et si vous -querellez quelqu’un, ce quelqu’un ce sera vous. -L’esprit d’enfance ignore les questions de préséance ; -il ignore la lourdeur, la pesanteur de -l’homme qui dispute.</p> - -<p>Je désire, ô mes enfants, que votre vie, même -dans le silence, soit un miroir où les adversaires -de la vérité contemplent son image dans -l’esprit d’enfance, dans l’esprit de zèle, dans -l’esprit de compassion discrète. O mes enfants, -si j’apprenais que vous n’avez qu’un cœur et -qu’une âme, et que l’esprit d’enfance est descendu -sur vous, je serais tranquille sur votre -vie et tranquille sur votre mort ; car je vois -dans la lumière vraie que sans unité vous ne -pouvez pas plaire à Dieu. O mes enfants, pardonnez-moi -mon orgueil ; c’est donc moi qui -ose engager les autres à être humbles ! C’est -votre désir et votre amour qui m’ont contrainte -à parler.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch64">SOIXANTE-QUATRIÈME CHAPITRE<br /> -LA CHARITÉ</h2> - - -<p>L’amour est la première des vertus. Sans lui -la prière ne vaut rien ; sans lui elle est une pure -vanité que Dieu rejette, et toute vertu est sans -fruit. Sur l’inutilité de la prière destituée -d’amour, lisez le livre de vie, écoutez Jésus-Christ : -« Si au moment de déposer votre présent -sur l’autel, etc. » Le don de l’oraison ne -vaut rien, s’il n’est offert dans le lien de la charité. -Et dans l’Oraison dominicale « Pardonnez-nous -nos offenses, comme nous pardonnons, -etc. »</p> - -<p>Il vous sera pardonné comme vous aurez pardonné. -Posez-vous donc dans l’état de la plus -intime, de la plus unitive charité.</p> - -<p>Sachez, mes enfants, que l’amour est le centre -où est contenu tout bien, et le centre où -est contenu tout mal. Il n’y a rien sur la terre, -ni chose, ni homme, ni démon, qui soit redoutable -comme l’amour, parce qu’aucune puissance -ne pénètre comme celle-là l’âme, la pensée, -le cœur ; et si cette force n’est pas réglée, -l’âme se précipite, comme quelque chose de -léger, dans tous les pièges, et son amour est sa -ruine. Je ne parle pas seulement de l’amour -absolument mauvais, dont l’infernal danger -n’échappe à personne, et que l’évidence elle-même -nous dit d’éviter. Je parle de l’amour de -Dieu et de l’amour du prochain. L’amour de -Dieu m’est par-dessus tout suspect. S’il n’est -armé de discernement, il va à la mort ou à l’illusion ; -s’il n’est discret, il court à une catastrophe : -ce qui commence sans ordre ne peut -aboutir à rien. Beaucoup se croient dans -l’amour, qui sont dans la haine de Dieu et dans -l’amitié de ses ennemis. Celui qui aime Dieu -uniquement pour être préservé de telle ou telle -douleur accidentelle n’est pas dans un ordre -parfait ; car il aime lui d’abord, et Dieu ensuite, -qui cependant doit être aimé avant tout -et pour lui-même. Il s’est fait un Dieu de lui-même, -et n’aime Dieu qu’en vue de lui. Celui -qui aime ainsi, aime les choses à cause de lui-même, -ne cherchant en elles que le plaisir de -son corps, dont il a fait un Dieu. Il aime ses -parents, s’ils rapportent honneur et profit ; il -aime dans les saints, non la sainteté, mais le -secours qu’il en espère pour lui-même ; il aime -les aptitudes qui peuvent faire briller devant -quelqu’un ses qualités extérieures ; il aime la -science pour la parade ; il veut raisonner, et -non pas aimer ; il veut reprendre avec orgueil, -afin de passer pour quelque chose.</p> - -<p>Il y en a d’autres qui croient aimer Dieu, et -qui l’aiment d’un amour infime et imparfait. -Ils l’aiment parce qu’il dispose du pardon et du -paradis, mais ils ne se soucient pas de lui-même ; -ils l’aiment uniquement pour qu’il les -garde du péché et de l’enfer. D’autres l’aiment -pour avoir des consolations et des douceurs -spirituelles ; d’autres, pour être aimés de lui ; -d’autres désirent la sainteté de leurs parents et -de leur amis à cause de l’honneur qui rejaillit -sur eux ; d’autres, parmi les lettrés, aiment -Dieu pour recevoir le sens, la science et l’intelligence -de l’Ecriture ; parmi les illettrés, pour -savoir parler des choses de l’esprit ; mais ils -ne songent ni à la gloire de Dieu ni à leur -salut. Ils veulent qu’on les aime et qu’on les -considère ; ils aiment la spiritualité afin de -prendre place parmi ses héros, et de gagner le -cœur de ses amis ; ils ne songent qu’au profit -et à la réputation ; ils aiment l’obéissance, la -pauvreté, la patience, l’humilité extérieure et -toutes les vertus, afin de dépasser les autres, -afin d’être les premiers ; ils ressemblent à -Lucifer, qui fit tout ce qu’il fit pour avoir la -première place. D’autres, afin d’étendre partout -la réputation de leur sainteté, admirent la -sainteté de toutes les âmes, saintes ou non, afin -de paraître charitables envers tous, et absolument -incapables d’un jugement téméraire.</p> - -<p>Il y en a qui aiment l’ami dévot ou l’amie -dévote d’un amour spirituel, parfait et divin ; -mais cet amour tombe dans l’excès et dans le -défaut s’il n’est armé d’une profonde discrétion. -Il devient charnel, inutile et nuisible ; il perd -son temps en conversations vaines ; les cœurs -sont collés l’un contre l’autre, et la sagesse n’est -pas entre eux. Cet amour augmente, il se procure -ce qu’il veut la présence de la personne -aimée. Loin d’elle il languit ; près d’elle il augmente -par une transformation dangereuse et -une conformité de goûts qui n’a pas sa source -dans la vérité. Contre cet amour, l’âme n’a -pas d’arme : il grandit jusqu’au désordre. Si la -personne aimée est blessée de la même flèche, -le danger augmente. Ici commence l’échange -des secrets. On s’entretient continuellement de -son amour ; on se dit l’un à l’autre : « Personne -au monde ne m’est aussi cher ; je te porte dans -mon cœur. » Ils parlent ainsi pour donner un -corps à leurs sentiments ; car ils veulent les -palper. Ces deux âmes s’appellent l’une l’autre ; -elles se désirent dans l’intérêt de leur dévotion -et de l’avancement spirituel qu’elles croient rencontrer -dans leur union. Si quelque tentation -naît de leur tendresse, la raison intervient et -contredit ; car elle n’est pas encore suffoquée -par l’amour.</p> - -<p>Mais voici que la tendresse augmente : un -nuage passe sur la raison, une infirmité passe -sur l’esprit. Alors arrive l’attouchement. On -n’y voit aucun danger. Que peut-il faire à -l’âme ? On se donne des permissions qui entraînent -une déchéance intérieure, et la perfection -souffre, la raison décline : l’amour la serre à la -gorge, et l’âme, comptant pour rien ce qui n’est -pas dangereux, l’âme se dit : « Allons toujours, -je n’ai pas de mauvaise intention ; il n’y a pas -grand mal dans tout cela. » Le nombre des -choses permises va toujours en augmentant. -Bientôt les deux volontés n’en font plus qu’une -et la raison n’a plus la force d’élever la voix. -Chacun suit l’autre, là où il va. Comme le -désordre est intervenu, si une proposition -mauvaise est faite, celui qui la reçoit n’a plus -la force de dire : <i>Non</i> ; et si la proposition ne -lui est pas faite, c’est lui qui la fait ; car il sent -qu’elle est attendue, qu’elle va plaire : l’âme est -arrachée à la prière, à l’austérité, arrachée à -son antique désert, arrachée à l’antique habitude -d’être forte sur elle-même, et l’amour, qui -était divin, devient une passion entre deux -misérables. Il augmente toujours ; tout à l’heure -la présence et la parole de la personne aimée -suffisaient, à présent elles ne suffisent plus. -Voici que l’une des deux victimes de cet amour -toujours croissant veut absolument savoir si -l’autre est blessée au même degré qu’elle-même -et par la même flèche. Elle cherche à en faire -l’épreuve, et si elle le peut, le danger devient -énorme pour les deux personnes. Quand le -doute a disparu, quand chacune des deux passions -est parfaitement sûre d’être partagée, la -présence et la parole ne leur donnant plus la -satisfaction réclamée, les deux créatures tombent -dans l’oisiveté, et de là dans toute dépravation.</p> - -<p>Voilà pourquoi l’amour m’est suspect par-dessus -tout. Il contient tout mal. Donc prenez -garde au serpent.</p> - -<p>Je suspecte l’amour de Dieu, je suspecte l’amour -du prochain, car ce qui était bon peut -devenir mauvais. L’amour de Dieu devient -mauvais sans l’armure du discernement. L’armure -est donnée à l’homme dans l’acte sublime -de la transformation. Or la transformation de -l’âme en Dieu a trois modes d’accomplissement.</p> - -<p>La première transformation unit l’âme à la -volonté de Dieu, la seconde l’unit avec Dieu, la -troisième en Dieu et Dieu en elle.</p> - -<p>La première transformation est une imitation -de Jésus crucifié, car la croix est une manifestation -de la volonté divine.</p> - -<p>La seconde transformation unit l’âme avec -Dieu. Son amour n’est plus seulement alors un -acte de sa volonté ; car la source est ouverte, la -source des sentiments immenses, la source des -immenses délices ; cependant il y a encore -place ici pour la parole et la pensée.</p> - -<p>La troisième transformation fond tellement -l’âme en Dieu et Dieu en elle, qu’à la hauteur -immense où le mystère s’accomplit, les paroles -meurent avec les pensées : celui-là sait ces choses -qui les sent.</p> - -<p>La première transformation, quoiqu’elle contienne -la loi de l’amour, est insuffisante et laisse -place à l’illusion.</p> - -<p>La seconde transformation, si elle s’accomplit -bien, assure à l’amour sa vraie direction.</p> - -<p>La troisième transformation habite les sommets -où réside le gouvernement de l’amour.</p> - -<p>La seconde et la troisième sont les dons de -la grâce. La seconde, dans le domaine de l’imperfection, -la troisième, dans le domaine de la -perfection, peuvent s’appeler la sagesse. C’est -elle qui enseigne à l’âme le gouvernement de -l’amour. C’est elle qui règle dans l’âme les mouvements -du feu divin, lui assurant la durée, la -persévérance et le secret. Elle interdit au visage -et au corps toute indiscrétion dans la tenue et -dans le geste. C’est elle qui enseigne à l’amour -du prochain la maturité, réglant les lois, la mesure -et les heures de la condescendance. C’est -l’union divine qui fournit la sagesse, la maturité, -la gravité, la discrétion savoureuse, et cette -lumière révélatrice qui protège l’amour contre -la précipitation et l’illusion.</p> - -<p>Si vous ne vous sentez pas en vous l’infusion -de cette sagesse, défiez-vous de vos entrailles au -moment où elles vous emportent vers un ami, -ou vers une amie ; la bonne intention qui vous -a unis pour la prière, en vue de Dieu, n’est pas -une garantie pour tous les périls.</p> - -<p>Celui-là seul peut s’unir sans crainte qui a conquis -la science et la puissance de se séparer de -tout, à l’instant, s’il le veut.</p> - -<p>Pour comprendre les lois de la sagesse appliquées -au gouvernement de l’amour, il faut connaître -les différentes propriétés de celui-ci.</p> - -<p>Au commencement de l’amour, l’âme subit -un attendrissement, puis une faiblesse, ensuite -la force.</p> - -<p>Quand l’âme commence à sentir le feu divin, -il s’élève de son fond une clameur et une rumeur. -C’est à peu près ce qui arrive aux pierres -dans la fournaise, quand on veut les réduire -en chaux. Au premier contact du feu, elles -crient ; mais quand la réduction est opérée, -elles s’apaisent et se taisent. Ainsi l’âme cherche -au commencement les consolations divines ; -à leur défaut, l’âme s’attendrit, crie contre -Dieu, et se lamente : « Pourquoi me traitez-vous -ainsi ? Oh ! pourquoi cette langueur ? etc. » -L’audace de l’âme naît d’une sécurité secrète -qu’elle tire du Dieu qu’elle accuse.</p> - -<p>Dans cet état les consolations la contentent.</p> - -<p>Dieu porte à l’âme un amour qui ressemble -à un amour créé ; il lui prodigue, avec ses -caresses, d’étonnantes et ineffables consolations -que l’âme ne doit pas demander avec importunité. -Ne les méprisez pas, si Dieu les donne ; -car elles sont votre nourriture, elles vous excitent -à le poursuivre, et écartent de vous l’ennui. -C’est par elles que l’âme est portée vers la -transformation, vers la recherche incessante du -Bien-Aimé ; quelquefois aussi l’amour croît par -leur absence, et commence à chercher le Bien-Aimé -lui-même. Si elle ne l’a pas, elle sent sa -faiblesse, et ne se contentant plus des consolations, -elle cherche la substance de Celui qui les -donne, et plus elle s’abîme dans les joies qui -viennent de lui, plus elle languit et gémit dans -son amour croissant, parce que ce qu’il lui faut, -c’est la présence de Dieu lui-même.</p> - -<p>Mais quand l’âme unie à Dieu est établie sur -la vérité, qui est son siège, on n’entend plus ni -cris, ni plaintes, ni attendrissement, ni affaiblissement. -L’âme se sentant indigne de tout bien -et de tout don, et digne d’un enfer plus affreux -que celui qui existe, est établie dans une maturité, -dans une sagesse admirable, dans l’ordre, -dans la solidité, dans une force qui affronterait -la mort par la vertu de l’amour, et elle -possède dans toute la plénitude dont elle est -capable.</p> - -<p>C’est Dieu lui-même alors qui grandit l’âme, -pour la rendre capable de ce qu’il veut poser -en elle.</p> - -<p>Et elle voit que Dieu seul est, et que tout n’est -rien, excepté en lui et par lui.</p> - -<p>Alors, par comparaison, elle regarde comme -rien les magnificences qu’elle a dépassées, et -toute créature, et la mort, et la faiblesse, et -l’honneur, et le blâme, et dans l’énormité de sa -paix suprême, perdant les désirs tels qu’elle les -avait, et son action propre, celle qu’elle exerçait, -elle se tient fondue en Dieu.</p> - -<p>Et alors elle voit si profondément, dans la -lumière divine, la majesté de l’ordre, que rien -ne la trouble plus, pas même l’absence de Dieu.</p> - -<p>Et, à force d’être conforme à lui, elle ne le -cherche plus s’il s’absente ; mais, contente de -lui, elle remet entre ses mains l’ordre universel.</p> - -<p>Mais à l’instant où cesse la vision, qui n’est -pas habituellement continuelle, un désir de feu -surgit au fond de l’âme, et ce feu la pousse à -faire sans peine les œuvres de pénitence, avec -une puissance qu’elle ne se connaissait pas : -car cet état est plus sublime que tout ce qu’elle -a vu. Cet amour de feu est parfait, et pousse -l’âme à l’imitation de Jésus crucifié, qui est la -perfection de la perfection. Sa Passion a duré -autant que sa vie. Elles ont commencé, continué -et fini ensemble. Il fut toujours sur la croix -de douleur, de pauvreté, de mépris, d’obéissance -et de pénitence. Et, parce que l’amour -veut ressembler et plaire, celui qui aime l’Homme-Dieu -Jésus-Christ veut lui ressembler et lui -plaire, et s’assimiler sa vie.</p> - -<p>Plus la perfection grandit, plus l’âme veut -suivre ses exemples et ses préceptes, et éviter -entre elle et lui tout désaccord. Et il faut continuer -toujours, car l’Homme-Dieu n’a jamais -quitté la croix de la pénitence. Sa mesure doit -être la vôtre : il vous demande toute votre vie. -Quant à la grandeur de votre pénitence, c’est -la direction qui doit la déterminer. La transformation -de l’âme en volonté divine ne se -prouve pas par des paroles, mais par des actes -et ressemblances.</p> - -<p>Mais quand l’âme transformée en Dieu même -habite dans son sein, quand elle a atteint -l’union parfaite et la plénitude de la vision, -alors elle se repose dans la paix qui passe tout -sentiment. Puis quand l’âme revient à elle-même, -elle fait un nouvel effort pour opérer -une nouvelle transformation qui la ramène à -la volonté divine, et celle-ci à la vision.</p> - -<p>Tant qu’elle est dans les actes de pénitence, -dans le domaine crucifiant de la transformation -volontaire, elle imite Jésus-Christ.</p> - -<p>La vision dont j’ai parlé est la force qui -dirige l’amour de Dieu et du prochain. C’est là -que l’âme voit l’être de Dieu, et comment toute -créature tire son être de Celui qui est l’Etre. Et -elle voit que rien n’existe qui ne tire de lui son -existence. Introduite dans la vision, l’âme puise -à la source vive une sagesse admirable, une -science supérieure aux paroles, une gravité -forte ; elle arrache à la vision son secret ; elle -voit la perfection de tout ce qui vient de Dieu, -et perd la faculté de contredire, parce qu’elle -voit dans le miroir sans mensonge la sagesse -qui créa. Elle voit que le mal vient de la créature, -qui a détruit ce qui était bien. Cette vision -de l’Essence très haute excite dans l’âme un -amour de correspondance, et l’Essence nous -invite à aimer tout ce qui tient d’elle l’existence, -toute vérité, toute justice, toute créature raisonnable -ou irraisonnable pour l’amour d’elle-même ; -l’Essence nous pousse à aimer tout ce -qu’elle aime, tout ce à quoi elle ordonne d’être. -Avant tout, les créatures raisonnables, et, parmi -celles-ci, les bien-aimées de l’Essence. Et quand -elle voit l’Essence s’incliner par amour vers les -créatures, l’âme imite ce mouvement, s’inclinant -comme elle s’incline, dans la même mesure -et du même côté.</p> - -<p>Les amis du Père portent un signe, c’est qu’ils -suivent son Fils unique. Les yeux de leur âme -sont tendus vers le Bien-Aimé ; ils sont en -quête de leur transformation ; tout entiers et -totalement ils veulent être fondus dans la volonté -de Celui qu’ils aiment, et c’est le Fils unique -du Père.</p> - -<p>Quand l’amour de l’âme est une création de -l’Essence souveraine, quand il est né de cette -contemplation, alors il sait monter vers l’Essence -d’où il tire son origine. Il sait aussi descendre -vers les créatures, respectant toutes les -harmonies, s’inclinant plus ou moins suivant -le mouvement régulateur que fait l’Essence -pour s’incliner. Dès lors il ne peut plus passer -la mesure, et tout amour devient suspect à -l’âme, s’il n’est un don direct de Dieu. Quand -l’âme qui a vu l’être de Dieu possède au degré -suffisant l’amour de correspondance, elle devient -forte jusqu’à l’immutabilité. Rien, pas -même les visions d’un autre genre ni les ravissements, -rien ne l’ébranle. A défaut de la vision -ineffable, une réflexion profonde qui pèse l’être -de Dieu, peut suffire et suffit pour purifier tout -amour, et pour émousser toute pointe mauvaise.</p> - -<p>Quant à la vision ineffable, outre l’amour -créé qu’elle produit dans l’âme, parce qu’elle -porte sur l’Incréé, elle laisse couler dans -l’homme un amour de même nature. Totalement -absorbée par la vision, l’âme ne sait comment -répondre à Celui qui vient en elle. Mais -cet amour illustre fait ses opérations.</p> - -<p>Remarquez ceci : Au moment où la vision fut -donnée à l’âme, l’âme opérait et se recueillait -dans un immense désir pour approfondir son -union. Mais ensuite c’est l’amour incréé qui -agit dans l’âme ; c’est lui qui la pousse à se retirer -de toute créature, pour augmenter l’union -intime. C’est l’amour incréé qu’il fait lui-même -les opérations de l’amour. Or le principe des -opérations de cet amour est l’illumination et le -don d’un désir nouveau.</p> - -<p>C’est un certain amour fort et nouveau, que -l’âme serait incapable de se donner. Or l’amour -incréé fait tout le bien qui se fait par nos mains. -Sans lui, nous sommes capables de tout mal. -Tout bien vient de lui. La véritable humilité -consiste à voir en vérité quel est l’opérateur du -bien ; quiconque à cette vue possède l’Esprit de -vérité. L’amour de Dieu n’est jamais oisif. Il -pousse à suivre réellement la voie de la croix. -Cet amour offre la croix à l’âme ; c’est une pénitence, -longue, grave, austère, mais sa mesure -et sa forme doivent dépendre toujours de l’harmonie -universelle. L’ordre a sa commodité, -qu’il faut suivre en toutes choses. Cet amour -véritable arrête toute espèce de désordre dans -l’attitude, dans le boire, dans le manger. Il -exclut la vivacité vaine ; au lieu de résister à -l’ordre, il se fait un ordre là où il n’en trouve -pas.</p> - -<p>Et quand l’amour, pendant toute la vie de -l’homme, et dans la mesure de ce qu’il faut, -aura porté les fruits de l’arbre de la croix, les -fruits de pénitence dans l’austérité, c’est alors -qu’il commencera à comprendre qu’il est un -serviteur inutile, un serviteur mauvais. Il verra -deux parts : en Dieu tout amour, en lui toute -haine, et cette vue l’introduira dans une pénitence -à laquelle il ne voudra pas que le corps -reste étranger. Que la pénitence soit légère, ou -non, c’est l’amour incréé qui la fait, et il la -diversifie immensément suivant les besoins de -chaque âme. Que la pénitence et la pensée de -la pénitence ne soit jamais un poids pour vous ; -car c’est Dieu qui opère. Pour provoquer votre -volonté et obtenir votre consentement, Jésus-Christ -a donné l’exemple.</p> - -<p>Ceux qui sont élevés à la vision de l’Essence -incréée s’abîment dans ce repos immense, et, -ayant puisé le feu à la source, sont poussés par -lui vers de plus grandes entreprises ; car leur -flamme est renouvelée.</p> - -<p>Ceux qui n’ont pas l’esprit de vérité, s’attribuant -la gloire à eux-mêmes, deviennent des -idolâtres qui adorent leurs bonnes œuvres.</p> - -<p>Ils changent en idoles les dons de Dieu, leur -lumière devient leur idole, leur science devient -leur idole ; ils changent en idole jusqu’à leur -prudence, qui leur était donnée pour discerner. -Car tout bien vient de l’amour, de l’amour -incréé, qui brûle éternellement, et ne s’éteint -jamais au fond de lui-même.</p> - -<p>Qu’à Lui soit honneur et gloire dans les siècles -des siècles. <i>Amen</i> !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch65">SOIXANTE-CINQUIÈME CHAPITRE<br /> -LES VOIES DE L’AMOUR</h2> - - -<p>La route qui mène à cet amour est la lecture -du livre de vie, et il n’y en a pas d’autre. O -mes enfants chéris, que notre amour soit parfait ! -Que notre transformation soit entière ! car -il est tout amour, cet Homme-Dieu, ce Dieu -incréé, ce Dieu incarné ; il nous aime tout entier, -il veut que tout entier nous l’aimions. Il -veut que Lui, et nous par l’amour, nous fassions -<i>un</i>. J’appelle enfants de l’Esprit ceux qui, par -la grâce de la charité, vivent en Dieu, dans la -perfection de l’amour transformé. Nous sommes -tous fils de Dieu par la création, mais ceux-là -sont les vases de l’élection et les fils de l’Esprit, -en qui Dieu a posé son amour, et dans lesquels -il se repose, attiré par sa propre ressemblance. -C’est sa grâce et son amour qui a formé son -image dans l’âme. J’appelle parfait celui qui a -transformé sa vie en la ressemblance de l’Homme-Dieu.</p> - -<p>Or, sachez que Dieu, noble par nature, nous -demande notre cœur tout entier et non la moitié -de notre cœur ; il le veut sans intermédiaire, -sans partage, sans contestation. On -dirait que Dieu fait la cour à l’âme humaine. -Si elle se donne toute, il prend tout ; si elle se -donne à moitié, il la reçoit à moitié ; mais c’est -la première de ces deux choses qui fait sa joie ; -car l’amour parfait est un amour jaloux. L’Epoux, -dans son amour, ne peut souffrir chez -l’Epouse l’ombre d’un partage, ni en public, ni -en secret. Or, notre Dieu est un Dieu jaloux. Je -sais, du reste, je sais parfaitement que s’il existait -un homme qui eût goûté l’amour de Jésus -crucifié, de Jésus souverain bien, cet homme-là -ne s’arracherait pas seulement aux créatures, -il s’arracherait à lui-même pour se donner plus -absolument, et que toutes les puissances n’en -feraient plus qu’une pour le transformer tout -entier en Celui qui est notre Sauveur et notre -amour, Jésus-Christ, Jésus-Christ !</p> - -<p>Si l’âme veut se dégager et s’élever vers la -perfection de l’amour qui se donne tout entier, -qui se consacre non pas seulement en vue de -la récompense temporelle ou éternelle, mais -aussi en vue de l’être de Dieu, qui est la Bonté -par essence, la Bonté digne de l’amour ; l’âme, -dis-je, doit marcher dans la voie droite, marcher -dans la voie de l’ordre, avec les pieds -brûlants de l’amour.</p> - -<p>Le premier pas qu’elle doit faire dans cette -voie, c’est de connaître Dieu en vérité, non pas -par la surface, par le dehors, par la science -des livres. Il faut connaître profondément. Car -l’homme aime, comme l’homme connaît. Si -notre connaissance est bornée, vague, superficielle, si -nous pensons à Dieu, comme quelqu’un qui -s’acquitte de sa fonction, notre amour sera misérable. -Relisez ce que j’ai déjà dit sur ce sujet.</p> - -<p>Mais l’amour a des propriétés et des signes -qui permettent de le reconnaître.</p> - -<p>Première propriété. L’amour transforme l’un -en l’autre, quant à la volonté.</p> - -<p>Or, la volonté du Christ est, ce me semble, -la vie dont il a donné l’exemple, vie pleine de -pauvreté, de mépris, d’obéissance et de douleur ; -l’exercice de ces choses est un rempart -contre le mal et contre la tentation.</p> - -<p>Seconde propriété. L’amour transforme l’un -dans l’autre, quant aux qualités constitutives -de l’Etre. Je n’en citerai que trois : L’amour -s’incline vers les créatures, suivant les lois de -l’universelle harmonie. L’amour est humble et -doux. L’amour est immuable. Plus l’âme est -voisine de Dieu, plus elle est inaccessible au -changement. La honte consiste à être ébranlé -par quelque chose de petit ; c’est là que nous -sentons notre misère.</p> - -<p>La troisième qualité de l’amour est la transformation -parfaite de l’âme en Dieu. Alors elle -est inaccessible aux tentations ; car elle ne réside -plus en elle, mais en Lui.</p> - -<p>Quand nous revenons à notre misère, défions-nous -de toute créature, défions-nous de nous-mêmes ; -je vous en supplie, restez en possession -de vos âmes, ne vous donnez à aucune créature ; -mais gardez-vous pour Celui qui a dit -« Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout -votre cœur, de tout votre esprit, de toute votre -âme et de toutes vos forces. »</p> - -<p>Voici quelques-uns des signes de l’amour. -D’abord la soumission de la volonté.</p> - -<p>Ensuite l’exclusion absolue de toute amitié -contraire ; fallût-il quitter père, mère, frère, -sœur, et tout ce qui ferait obstacle à la volonté -de l’amour.</p> - -<p>Puis l’amour porte en lui une force révélatrice -des secrets qui oblige à montrer le fond -de soi ; ce troisième signe me paraît capital. -Il est le complément nécessaire des actes de -l’amour.</p> - -<p>Enfin l’amour possède un désir d’assimilation -qui fait chérir la pauvreté, si le Bien-Aimé est -pauvre ; le mépris, s’il est méprisé : l’amour -veut partager les douleurs. Il ne semble pas -qu’entre le riche et le pauvre, entre l’homme -des douleurs et l’homme des délices, l’amitié -puisse ne rien laisser à désirer : la distance des -conditions est en général un obstacle au partage -de la vie.</p> - -<p>Or, l’amour n’est pas seulement une force -d’assimilation, mais une force d’unité qui fait -partout des semblables.</p> - -<p>Jésus-Christ, l’éternel amour, a réuni ces signes. -Il s’est soumis à la volonté de l’homme, -et Lui, qui d’un signe eût pu tout écraser, il a -obéi jusqu’à la mort. Il a renoncé à sa mère et -à sa chair, se livrant à la mort et les quittant -sur la croix. Il nous a dit ses secrets : « Je ne -vous appellerai plus mes serviteurs ; car le serviteur -ne sait ce que fait son maître ; je vous -ai appelés amis. » Il s’est rendu semblable à -l’homme, la faute exceptée. Il a été vraiment -homme et vraiment mortel. Imitons-le pour ne -pas faire injure à l’amour de ses entrailles. Cherchons-le -comme il nous a cherchés. Imitons-le -comme il nous a imités. Si un seul homme faisait -toutes les pénitences du monde réuni, ce -serait trop peu pour reconnaître une seule -goutte de la sueur du Christ, ou pour mériter la -moindre des joies du paradis, ou pour expier -le moindre des péchés mortels, ou pour offrir -seulement à Dieu la satisfaction de la créature. -Aussi chacun devrait s’efforcer de faire pénitence -en secret, dans la mesure convenable, et -de désirer ce qu’il ne peut pas faire, et même -de faire pénitence publiquement, pourvu que -ce ne soit pas pour chercher les regards ; car -s’abstenir du bien par crainte d’être vu, c’est -tiédeur et lâcheté. Le Maître a donné l’exemple. -Il a fait beaucoup de choses qui n’ont été ni -écrites, ni connues ; mais il n’a pas négligé les -actes publics par respect humain. Si la pénitence -nous paraît dure, la patience ne pourrait-elle -nous être agréable dans ces sortes d’afflictions, -qui de la part de Dieu, sont des signes -d’amour ? Ne pourrions-nous faire, de nécessité, -vertu ?</p> - -<p>Ce que le Père a donné au Fils, souvent le -Fils le donne aux siens. Dieu le Père a choisi -pour son Fils la pauvreté et la douleur, l’angoisse -du dedans, l’angoisse du dehors, une -amertume au-dessus des paroles et au-dessus -des pensées. C’est pourquoi plusieurs reçoivent -la tribulation non pas seulement avec patience, -mais avec joie, comme un signe d’amitié et -comme les arrhes d’un héritage. Dans vos douleurs, -contemplez celles du Fils de Dieu, et -cette vue sera votre remède. La tribulation -produit quelquefois d’excellents effets que nous -ignorons. Quelquefois elle tourne l’homme vers -Dieu et le fait adhérer à lui. Quelquefois elle le -fait grandir, semblable à la pluie qui féconde -la terre. Quelquefois elle lui donne la force, la -pureté et la paix. Ce genre de tribulation est -précieux, sa valeur nous est inconnue, et je -porte envie à ceux qui l’éprouvent. Si nous savions -son prix, nous nous la disputerions : chacun -arracherait à son voisin les moyens de se -la procurer. Je souhaite que vous soyez toujours -consolés sous le fardeau de cette vie par -Celui qui est la lumière et la joie des affligés. -Qu’à Lui soit la gloire dans les siècles des siècles. -<i>Amen</i>.</p> - -<p>Connaissance de Dieu, connaissance de soi-même, -voilà la perfection de l’homme. Cette -double vue produit grâce sur grâce, lumière sur -lumière, vision sur vision. Plus grandira votre -connaissance de Dieu, plus grandira votre -amour, et avec lui votre force d’action. Votre -pratique sera la preuve et la mesure de votre -amour ; ordinairement l’amour cherche la ressemblance -du Bien-Aimé dans l’action et la -passion. Le Christ a supporté la pauvreté, le -mépris et la douleur. Le choix de la sagesse -révèle la valeur des choses.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch66">SOIXANTE-SIXIÈME CHAPITRE<br /> -LES DONS DE DIEU</h2> - - -<p>Voici quelques dons très doux qui indiquent -chez celui qui les possède la plénitude et la -perfection de l’amour consommateur. Ils peuvent -servir de mesure à l’âme pour connaître -le point où elle est arrivée dans la voie de la -transformation.</p> - -<p>D’abord l’amour de la pauvreté, qui délivre -l’âme des attaches de la créature, de toute possession -qui ne serait pas celle de Jésus-Christ, -de toute espérance qui serait fondée sur un -autre. Cet amour ne doit pas seulement vivre -dans le cœur, il doit se prouver par les actes.</p> - -<p>Un autre don, c’est le désir d’être méprisé -par toute créature, et de ne trouver de compassion -nulle part, et de vivre dans le cœur de -Dieu seul, et de compter pour rien partout ailleurs.</p> - -<p>Je ne pourrai citer encore le désir d’être accablé -et inondé dans son cœur et dans son corps -de toutes les douleurs de Jésus et de Marie, et -que toute créature vous les fasse subir sans -relâche.</p> - -<p>Celui qui n’a pas ces trois désirs ne possède -pas la ressemblance bienheureuse du Christ, -car ils l’ont accompagné, sa mère et lui, en tout -temps et en tout acte.</p> - -<p>Si vous possédez ces trois dons, le quatrième -sera de vous en sentir indigne, d’être persuadé -que vous ne les avez pas par votre vertu propre, -et plus vous les aurez, plus vous croirez qu’ils -vous manquent ; car celui-là perd l’amour, qui -se déclare satisfait de ses dons.</p> - -<p>Sachez donc que jamais vous n’êtes arrivé ; -regardez-vous comme quelqu’un qui va commencer, -qui n’a jusqu’ici rien fait et rien reçu.</p> - -<p>Puis par une méditation incessante, par une -oraison savoureuse, vous chercherez ces choses -dans l’intérieur de Jésus-Christ, et vous crierez -vers Dieu, lui demandant le manteau du -nouvel Elie, et vous ne réclamerez que la transformation -parfaite de vous en lui, et vous vous -plongerez dans cette joie des joies, dans la joie -de votre vie terrestre, et vous gravirez l’échelle -de la contemplation pour chercher la plénitude -de Jésus, et vous y puiserez les surabondances -infinies que sa vie extérieure n’a pas manifestées. -Alors vous fuirez comme la peste tout ce -qui vous séparerait de votre amour. Toute affection -charnelle ou spirituelle, toute chose hostile -ou contraire que la terre vous présentera, vous -fera le dégoût et l’horreur d’un serpent sur -lequel vous auriez posé le pied.</p> - -<p>Enfin, vous ne jugerez personne, et vous ne -vous soustrairez au jugement de personne, vous -regardant, suivant la parole de l’Evangile, -comme la dernière des créatures et la plus -indigne des dons de Dieu.</p> - -<p>Ceux qui posséderont ces choses de la vie -présente, dans le combat d’aujourd’hui, ceux-là -posséderont Dieu dans la patrie. Ceux à qui -Dieu donne pour les transformer en lui la croix -de Jésus dans la vie présente, seront transformés -plus tard en Dieu lui-même. C’est pourquoi -l’âme ne doit chercher en cette vie les consolations -spirituelles que pour soutenir sa faiblesse -et réchauffer sa froideur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch67">SOIXANTE-SEPTIÈME CHAPITRE<br /> -LE TRÈS SAINT SACREMENT DE L’AUTEL</h2> - - -<p>Parlons un moment du sacrement de l’amour, -parlons de l’Eucharistie.</p> - -<p>C’est lui qui provoque dans l’âme la prière -ardente, c’est lui qui réveille la vertu d’impétration, -et la puissance d’arracher à Dieu. C’est -lui qui creuse l’abîme de l’humilité ; c’est lui -qui allume les flammes de l’amour. J’ai non la -pensée vague, mais la certitude absolue, que si -une âme voyait et contemplait quelqu’une des -splendeurs intimes du sacrement de l’autel, elle -prendrait feu, car elle verrait l’amour divin. Il -me semble que ceux qui offrent le sacrifice, ou -qui y prennent part, devraient méditer profondément -sur la vérité profonde du mystère trois -fois saint, qu’il ne faut pas marcher au pas de -course dans cette contemplation, mais demeurer -immobile, fixe, enfoncé, absorbé, abîmé. -Quoique les mystères du sacrement soient absolument -ineffables, je vais tâcher de présenter -sept considérations qui doivent être méditées en -détail et une à une.</p> - -<p>Ce mystère est absolument nouveau, absolument -admirable, absolument supérieur à la raison. -Il fut annoncé d’avance, comme nous le -voyons dans l’Ecriture ; mais s’il est ancien -quant à la figure, il est nouveau quant à l’accomplissement, -quant à la réalité. Il est certain que -par la vertu des paroles consécratrices, l’Homme-Dieu -changea le pain et le vin en son corps et en -son sang ; il est certain que le prêtre son ministre, -accomplit à l’autel, en vertu du pouvoir -qu’il a reçu, le même acte de puissance.</p> - -<p>Quand il prononce sur le pain et le vin les -paroles de la consécration, ces matières sont -transubstantiées dans le vrai corps et le vrai -sang de l’Homme-Dieu. Il reste la couleur du -pain et du vin, leur saveur, leur apparence, -leurs accidents ; mais ces accidents ne portent -pas sur le corps de Jésus-Christ, ils portent sur -eux-mêmes, la puissance divine leur ayant -donné des ordres supérieurs à leur nature. La -couleur est donc ici en elle-même, la saveur en -elle-même, la blancheur en elle-même : chaque -qualité détachée de toute substance porte sur -elle-même. Voilà en vérité la grande innovation -qu’a faite le bras de la sagesse, armé de -puissance et de bonté : le corps et le sang du -Christ poursuit dans ses élus, après la communion, -la grande nouveauté, et accomplit l’inconnu.</p> - -<p>Or, en face du sacrement, que nul ne -s’étonne : avez-vous mesuré la toute-puissance ? -Sur tant d’autels à la fois, en deçà et au delà de -la mer, ici et là, ailleurs encore ! Oh ! que personne, -mes enfants, n’ait l’audace de s’étonner, -car il a dit lui-même :</p> - -<p>« Je vous suis incompréhensible ; je suis Dieu, -j’agis sans vous, et le mot impossible n’a pas -de sens pour moi. J’aurais pu vous faire capables -de comprendre ; j’ai mieux aimé vous laisser -le mérite de la foi : croyez et ne doutez -pas. »</p> - -<p>Secondement, le sacrement est souverainement -aimable, et plein de vertu pour allumer -le feu. Ni la crainte ni l’intérêt ne l’a institué : -il est l’acte d’une force dont je ne sais pas le -nom, à moins que ce ne soit un amour sans -mesure. Jésus-Christ l’a institué, parce que son -amour dépasse les paroles. Comme ses entrailles -criaient vers nous, il s’est jeté là tout entier, -tout entier et pour toujours, jusqu’à la consommation -des siècles. Ce n’est pas seulement en -mémoire de sa mort qu’il institua l’Eucharistie ; -non, c’est pour rester tout entier avec nous, -tout entier et pour toujours.</p> - -<p>Si vous voulez pénétrer dans cet abîme et regarder -devant vous, la première condition est -d’avoir de bons yeux. Pressentant au moment -de la Cène la séparation corporelle, vaincu par -l’amour qui veut unir, il s’est substitué lui-même, -et a inventé un mode inouï d’unité. O -amour inextinguible ! la présence de la mort -lui était déjà présente, il voyait venir sur lui -l’agonie inénarrable ; c’est alors qu’il se donne à -nous, qu’il invente un moyen de ne pas nous -quitter ; car ses délices sont d’être avec les enfants -des hommes ! Quelle cruauté faudrait-il -pour contempler profondément cet amour, et -ne pas aimer soi-même ce grand ami, sur qui -l’oubli n’eut prise ni dans la vie ni dans la -mort, mais qui a voulu se donner tout entier, -avec toute sa grandeur, pour faire l’unité ? Je -crois, en vérité, qu’il n’y a pas une âme au -monde qui, si elle pesait cet amour, ne fût pas -attirée et transformée en lui.</p> - -<p>En troisième lieu, ce sacrement renferme des -mystères de compassion : il provoque l’âme. -Jésus-Christ l’institua au milieu d’une douleur -mortelle et ineffable : il allait quitter ses disciples, -la Vierge, sa chère mère. C’était l’instant -suprême, l’instant de la séparation, et il voyait -devant lui tous ceux qui allaient l’abandonner. -Celui-ci allait le trahir, celui-là le renier ; il se -donne à l’un et à l’autre. Ses frères lui préparaient -des douleurs inouïes, au milieu desquelles -l’attendait l’abandon ; il pressentait la mort -avec ses horreurs, les coups, les injures, la -croix, les clous, etc. ; il allait suer le sang après -la Cène, suer le sang dans la prière, non pas -quelques gouttes de sang, mais des ruisseaux -qui allaient couler à terre.</p> - -<p>Et cependant il n’eut pas de repos qu’il n’eût -institué le mystère qui le donne, et une des propriétés -de ce mystère, c’est de renouveler mystérieusement -la mémoire de la Passion et du -sang versé. « Toutes les fois que vous ferez -ceci, dit-il, faites-le en mémoire de moi. » Dites-moi -si vous connaissez une âme qui puisse -voir ces douleurs sans se transformer en elles : -si elle existe, cette âme refuse la communion -du cœur.</p> - -<p>En quatrième lieu, ce sacrement est une -montagne sans sommet ; il a la vertu de creuser -l’abîme d’où l’humilité lance au ciel l’adoration -la moins indigne. Celui qui l’a institué, -c’est l’Homme-Dieu, c’est le Seigneur incréé. -L’âme, dans sa contemplation, doit regarder à -la fois le sacrement dans la Personne qui l’a -institué, et dans la substance qu’il contient. Il -contient le Dieu incréé, invisible, omnipotent, -omniscient, juste, très haut et miséricordieux, -créateur du ciel et de la terre, des choses visibles -et des choses invisibles : et voilà le sommet -de la montagne. Sur une de ses crêtes intermédiaires, -nous rencontrons l’humanité de Jésus-Christ ; -humanité, divinité, deux natures, une personne, -union hypostatique ! Quelquefois l’âme, dans la -vie présente, reçoit de l’humanité du Christ une -joie plus intense que de sa divinité, parce que -l’âme, moins disproportionnée à la première -chose qu’à la seconde, a plus de capacité pour -jouir de celle-là. L’âme, qui est la forme du -corps, jouit du Dieu incréé dans le Dieu fait -homme. O Jésus-Christ créateur ! ô Jésus-Christ -créature ! ô vrai Dieu et vrai homme ! ô vraie -chair ! ô vrai sang ! ô vrais membres d’un vrai -corps ! ô union ineffable ! ô rencontres d’immensités ! -ô Seigneur Adonaï ! je vais de votre humanité -à votre divinité, de votre divinité à votre -humanité ; je vais et je reviens. L’âme, dans -sa contemplation, rencontre la divinité ineffable, -qui porte en soi les trésors de richesse et -de science. O trésors impérissables ! ô divinité ! -c’est en toi que je puise les délices nourrissantes, -et tout ce que je dis, et tout ce que je ne -peux pas dire ! Je vois l’âme très précieuse de -Jésus, avec toutes les vertus, tous les dons du -Saint-Esprit, et l’oblation très sainte, très sainte -et sans tache. Je vois ce corps, le prix de notre -rédemption ; je vois le sang où je puise le salut -et la vie, et puis je vois ce que je ne peux pas -dire. Voici vraiment, sous ces voiles, Celui -qu’adorent les Dominations, devant qui tremblent -les Esprits et les Puissances redoutables ! -Oh ! si nos yeux s’ouvraient comme leurs yeux, -quels prodiges feraient en nous, aux approchés -du mystère, le respect et l’humilité ! Où est-il, -où est-il, celui qui pourrait garder son orgueil -s’il contemplait ce que je contemple, et n’être -pas terrassé dans son cœur et dans son corps ?</p> - -<p>Cinquièmement, ce sacrement possède une -vertu de sublimité qui élève l’âme vers les -choses du ciel. La Trinité l’a institué pour se -rattacher ce qu’elle aime, pour arracher l’âme -à elle-même et l’emporter à Dieu, pour l’enlever -aux créatures, pour l’unir à l’Essence incréée, -pour la faire mourir aux choses du péché -et vivre selon l’Esprit dans la sphère des choses -divines. Sa bonté infinie et sainte l’a institué -pour unir, pour incorporer Dieu à l’homme, -l’homme à Dieu ; pour que réciproquement -l’un et l’autre se donnent l’hospitalité, pour -qu’ils se portent l’un l’autre, et que notre faiblesse -ait ce qu’il faut pour la guérir.</p> - -<p>Si vous suivez par le regard d’une contemplation -profonde ce mouvement du Seigneur, -qui s’incline du haut des cieux et vient vous -prendre par la main pour vous sauver de l’ennemi -terrestre, il vous sera difficile de ne pas -être entraîné par lui.</p> - -<p>En sixième lieu, ce sacrement est d’une valeur -suprême : il est le don des dons et la grâce -des grâces. Quand le Dieu tout-puissant et éternel -vient à nous avec toute la perfection de -l’humanité trois fois sainte de la divinité, il -ne vient pas les mains vides. Pourvu que vous -ayez fait l’épreuve que demande l’Apôtre, et -que vous ne soyez pas dans l’intention de pécher, -il vous fait remise des peines temporelles, -vous fortifie contre les tentations, restreint la -puissance de vos ennemis, et augmente vos mérites. -C’est pourquoi je vous recommande à la -fois, dans la réception du sacrement de l’autel, -la fréquence et le respect. Saint Augustin dit -quelque part, il est vrai : « Quant à la communion -quotidienne, je ne la blâme ni ne la loue ». -Mais lui-même dit ailleurs : « Vivez de façon à -communier tous les jours ». Quelle était donc -sa pensée quand il a dit la première parole ? -Voyant que dans l’Eglise les bons sont mêlés -aux mauvais, il n’a pas blâmé la communion -quotidienne, dans la crainte d’en écarter les -bons, et s’il a dit qu’il ne la louait pas, -c’était uniquement dans la crainte d’autoriser les -mauvais.</p> - -<p>Les autres bienfaits du sacrement dignement -reçu sont absolument au-dessus des paroles. Il -est impossible de mesurer l’océan de grâces -qu’apporte avec elle une seule communion, si -l’homme n’oppose pas de résistance.</p> - -<p>Enfin, ce sacrement est le sacrement des -louanges, digne d’admiration au delà des mots -et des pensées. Toute bonté, toute beauté, toute -sainteté, sont en lui.</p> - -<p>Il renferme le souverain Bien incréé et le souverain -Bien créé, l’essence divine et l’humanité -de Jésus-Christ. Pourquoi la louange de la terre -n’est-elle pas comme celle des cieux, superbe, -ininterrompue ? Les anges chantent l’éternel -<i lang="la" xml:lang="la">Sanctus</i>, et leur chant ne s’arrête pas : les -saints et les bienheureux voient et sentent le sacrement -sublime. Enveloppés dans le sacrifice de louanges -comme dans les plis d’un manteau de -gloire, ils vivent dans l’Essence infinie qui fait -leur béatitude. Toujours en présence du souverain -Bien, du Dieu incréé et du Dieu incarné, -ils le reconnaissent et l’adorent dans le sacrement -de l’autel. Ils reçoivent de notre sacrement -une nouvelle douceur, une nouvelle joie, -une nouvelle puissance d’adorer, qui tient à -l’universelle harmonie, à l’universelle communion. -Ils communient à la fois à la tête et aux -membres du corps mystique. Ils voient, sentent -et savent que le mystère très haut est une des -joies de Jésus-Christ, une des manifestations de -sa bonté, une des complaisances de son amour -unitif.</p> - -<p>C’est pourquoi les anges et les saints jouissent -du mystère qui leur ouvre une source de -louange ; ils partagent la complaisance de -Jésus-Christ ; ils jouissent de ses délices. Les -bienheureux de l’Eglise triomphante voient -avec des transports de joie les grâces qui coulent -sur l’Eglise militante par le canal du sacrement -de l’autel. Que le ciel et la terre se répondent, -que toute lèvre s’ouvre pour la même -adoration !</p> - -<p>Quand l’homme approche de l’Eucharistie, je -l’engage à se demander quel est celui qui approche, -quel est Celui vers qui il approche, comment -il approche, pourquoi il approche. Il approche -d’un Bien qui est le souverain Bien et la -cause de tout bien, le Bien unique, sans lequel -rien ne participe à sa bonté. C’est le Bien suffisant -et remplissant, qui rassasie de grâce et de -gloire les saints et les esprits, les âmes et les -corps. Il s’approche pour recevoir le Dieu incarné, -le souverain Bien, qui, dans la créature, -rassasie, surpasse et glorifie ; qui, en dehors -des créatures, se déploie sans borne et sans -mesure ; souverain Bien que la créature ne peut -ni connaître ni posséder que dans la mesure où -il se livre pour être connu et possédé, et il se -livre dans la mesure ou chaque créature est -capable de lui.</p> - -<p>Chaque créature, suivant la quantité d’être -qu’elle a reçue de l’essence infinie, est plus ou -moins capable de Celui qui est l’Etre et qui est -la source de l’Etre, et qui est supersubstantiel. -Il s’approche du Bien, hors duquel il n’y a pas -de bien. O souverain Bien ! ô Bien non considéré, -non connu, non aimé, trouvé par ceux-là -seuls qui donnent tout pour avoir tout ! O mon -Dieu ! si l’homme regarde la bouchée de pain -qu’il va manger, comment fait-il pour ne pas -considérer, dans le plus profond recueillement -de son âme et de son corps, cet Eternel, cet -Infini, qui va devenir pour lui, suivant ses dispositions -intimes, ou la mort, ou la vie ? Si -vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, -si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez -pas la vie en vous. Oh ! approchez donc d’un -tel Bien et d’une telle table avec un grand tremblement -resplendissant d’amour ! Allez dans -votre blancheur, allez dans votre splendeur ; car -vous allez au Dieu de toute beauté, au Dieu de -gloire, qui est la sainteté par excellence, la félicité, -la béatitude et l’altitude, la noblesse, l’éternelle -joie de l’amour sans mensonge : allez donner -et recevoir l’hospitalité trois fois sainte ; -allez, dans la blancheur de votre pureté, pour -être purifié ; allez dans la force de votre vie, -pour être vivifié ; allez, dans l’éclat de votre -justice, pour être justifié ; portez à l’autel l’intimité -de l’union divine pour recevoir l’unité -plus intime, pour être incorporés à Celui qui -vous attend.</p> - -<p>O Dieu incréé, et doucement incarné, l’homme -a mangé votre chair, il a bu votre sang : qu’il -ne fasse plus qu’un avec vous dans les siècles -des siècles. <i>Amen</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch68">SOIXANTE-HUITIÈME CHAPITRE<br /> -L’INCARNATION</h2> - - -<p>Voici la dernière lettre que nous écrivit, -avant sa maladie mortelle, notre mère Angèle -de Foligno ; voici les dernières lignes que sa -main a tracées. Elle nous avait prévenus elle-même : -« Mes enfants, avait dit notre mère, -voici ma dernière lettre. » Car elle connut longtemps -d’avance le bienheureux moment où elle, -passerait du temps à l’éternité.</p> - -<p>A la nouvelle terrible qu’Angèle parlait pour -la dernière fois, celui qui tenait la plume pour -avoir le courage d’écrire, eut besoin d’être forcé -par elle.</p> - -<p>Avant de dicter, elle poussa un grand cri :</p> - -<p>« O mon Dieu ! faites-moi digne de connaître -quelque chose du mystère de la hauteur, -quelque chose de cette incarnation, que vous -avez faite, de cette incarnation, principe et -source du salut. O incarnation ineffable ! c’est -elle qui apporte à l’homme, avec le rassasiement -de l’amour, la certitude du salut. Cette -charité est au-dessus des paroles ; mais au-dessus -d’elle il n’y a rien : le Verbe s’est fait chair, -afin de me faire Dieu ! O secret des entrailles -de Dieu ! Vous vous êtes anéanti et dépouillé -pour faire de moi quelque chose ; vous avez -pris l’habit du dernier des esclaves pour me -donner le manteau d’un roi et d’un Dieu ! Et, -prenant la forme de l’esclave, vous n’avez rien -diminué de votre substance, vous n’avez fait -tort de rien à votre divinité. Mais l’abîme de -votre humilité m’ouvre les entrailles et m’arrache -les cris : « O incompréhensible, fait compréhensible -à cause de moi ! O incréé, vous voilà -créé ! O inaccessible aux esprits et aux corps, -vous voilà, par un prodige de puissance, vous -voilà palpable aux pensées et aux doigts ! O -Seigneur, touchez mes yeux, pour que je voie -la profondeur et la hauteur de la charité que -vous nous avez communiquée dans cette incarnation ! -O heureuse faute ! non pas heureuse en -elle-même, mais par la vertu de la miséricorde -divine. Heureuse faute qui a découvert les profondeurs -sacrées et cachées des abîmes de l’amour ! -En vérité une charité plus haute ne peut -pas être conçue. O Très-Haut, faites mon intelligence -capable de votre charité très haute et -ineffable !</p> - -<p>« Seigneur, j’aperçois cinq mystères. Agrandissez -mon intelligence, car la capacité manque. -Voici le mystère de l’Incarnation. Voici le -mystère de la science, de l’exemple, de la pénitence -et de la douleur. Voici la mort terrible, -soufferte pour nous ! Voici la gloire de la Résurrection. -Voici la sublimité de l’Ascension. Incarnation ! -ô amour ineffable ! amour sublime -et transformé. Soyez béni, Seigneur, qui me -faites comprendre que vous êtes né pour moi. -Oh ! quelle gloire, quelle gloire de voir et de -sentir, comme je le crois, comme je le sens, -que vous êtes né pour moi ! Sentir cela en vérité, -voilà la délectation, voilà la joie des joies ! -La même certitude que nous tirons de l’Incarnation, -nous la tirons aussi de la Nativité, car -il est né pour faire l’œuvre qui a déterminé son -incarnation. O Admirable, que vos miséricordes -sont miséricordieuses ! Vous nous avez enseigné -l’esprit de vie : car votre pauvreté, vos -douleurs, vos opprobres sont des documents, -des leçons et des livres. Votre naissance, votre -vie et votre mort parlent le même langage.</p> - -<p>« Le mystère de sa mort met devant nos -yeux, avec notre rédemption, le but de la naissance -de Jésus ; cinq considérations me frappent -en ce moment dans cette mort. D’abord -la déclaration et l’accomplissement de notre -salut. Puis la force et le triomphe. Puis la manifestation -de l’amour divin dans sa plénitude et -sa surabondance. Puis la vérité très haute, -très cordiale et très profonde dont il nous a -rassasiés ; car nous avons vu dans ce miroir -sous quel aspect le Père nous a présenté le Fils. -Enfin nous avons vu comment le Fils nous -a manifesté le Père. Cette manifestation fut -l’obéissance qu’il a gardée jusqu’à la mort et -jusqu’à la mort de la croix ; par elle il a répondu -pour tout le genre humain. O Dieu incréé, -faites-moi digne de connaître la profondeur -de cet amour et l’abîme de cette miséricorde -Faites-moi digne de comprendre cette charité -ineffable, dont la communication nous a été -faite quand le Père nous a manifesté Jésus-Christ -comme son Fils, quand le Fils nous a manifesté -son Père comme notre Père ? O admirable -amour ! éternelle joie de mon âme ! O amour, -c’est en vous qu’est toute saveur, toute suavité, -toute délectation, et la contemplation qui arrache -l’âme au monde d’en bas, qui lui donne le -repos et la paix, la transporte plus haut qu’elle-même, -et elle se dresse sur elle-même.</p> - -<p>« Dans la résurrection, j’aperçois deux points -de vue : d’abord la ferme espérance de la nôtre -puisée dans celle de Jésus-Christ. Puis la connaissance -de la résurrection spirituelle, qui est -donnée par la grâce, quand d’un infirme elle -fait un fort, quand d’un mort elle fait un vivant.</p> - -<p>« Mystère de la hauteur, inénarrable, inconnu -et ineffable, perfection de la perfection ! O -Dieu éternel, donnez-moi des yeux pour voir, -pour voir, pour sonder. La plénitude du salut -est dans votre ascension, Seigneur. Faites-moi -capable de l’abîme, pour que j’y plonge et que -je regarde ! O Jésus-Christ, c’est par l’ascension -que vous nous avez mis en possession de -votre Père et du nôtre ! Il faut une perpétuelle -oraison pour lire dans le livre des cinq mystères. -Charité de la création ! charité de la rédemption ! -Seigneur, faites-moi capable de -sonder la charité d’en haut. O Incompréhensible ! -donnez-moi l’intelligence de l’amour sans -prix, de l’amour inestimable, pour que je voie -dans vos entrailles la flamme qui les dévore ! -Car de toute éternité vous avez appelé le genre -humain à la vision de vous-même. Et vous, ô -Très-Haut, vous avez daigné désirer la vision de -nous-même. Oh ! que je voie donc mon péché ! -que j’évite donc les châtiments épouvantables -dont vous avez menacé ceux que le bienfait -sans mesure et le mystère sans parole trouvent -ingrats sur la terre ! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch69">SOIXANTE-NEUVIÈME CHAPITRE<br /> -PRIÈRE</h2> - - -<p>Ensuite elle parla de sept dons, de sept bienfaits -en particulier, et voici en quels termes :</p> - -<p>« O très doux Seigneur, parmi la multitude -innombrable de vos dons, faites-moi capable -d’en comprendre sept. D’abord la création -mystérieuse. Puis l’élection admirable qui nous -donne rendez-vous dans la gloire. Puis le don -de Jésus-Christ, qui naquit et mourut pour -nous donner la vie. Puis le don très haut de la -raison. Car, au lieu de créer une femme, vous -auriez pu créer une bête. Oraison admirable ! -c’est par elle que je vous connais, par elle que -je connais mes péchés ; par elle que, votre grâce -aidant, je résiste à la tentation. O Incompréhensible ! -vos mains ont fait un chef-d’œuvre. -Vous nous avez créés à votre image et ressemblance ; -puis vous nous avez revêtus de votre -lumière, comme d’un manteau. Puis vous nous -avez donné l’intelligence. Faites-moi capable -de comprendre la grandeur de cette intelligence, -grâce à laquelle mes lèvres peuvent vous appeler -mon Dieu ! Puis vous m’avez donné la sagesse. -O Seigneur, faites-moi savourer cet -amour qui m’a donné la sagesse, la sagesse, -la joie des joies, par laquelle en vérité je goûte -Dieu ; je le sens, je le goûte. Le septième don -est l’amour. O Essence pure ! Faites-moi comprendre -l’amour, puisque les anges n’ont pas -d’autre bonheur que de voir Celui qu’ils aiment -et d’aimer Celui qu’ils contemplent ! O don qui -est au-dessus de tout don, puisque l’amour c’est -vous !</p> - -<p>« O souverain Bien, qui nous avez fait capables -de connaître et d’aimer l’amour, tous ceux -qui arrivent devant votre face sont jugés d’après -les lois de l’amour. L’amour est la seule puissance -qui conduise les contemplateurs à la -contemplation. O Admirable, que vos œuvres -sont admirables dans vos enfants ! O souverain -Bien ! Bonté incompréhensible et charité très -ardente ! O Divinité, vous avez daigné nous -substantifier au milieu de votre substance<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> !</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Ceci se rapporte à l’Eucharistie. (<i>Note de l’Editeur écrite -en latin.</i>)</p> -</div> -<p>« Au milieu de votre substance ! Prodige -des prodiges, admirable au-dessus des prodiges ! -O mystère des mystères ! Mystère de la -substance, à votre approche, l’entendement -créé tombe en défaillance. Mais avec la grâce et -la lumière divine, nous sentons ce que nous ne -comprenons pas, <i>nous goûtons la substance</i>, et -elle est le gage de ceux qui vivent dans le désert, -dans le désert en esprit, dans le désert -en vérité, et tous les chœurs des anges sont -occupés de cette merveille ; et que tous les -hommes du désert soient occupés de la même -occupation, que tous les hommes du désert contemplent -la même contemplation, et c’est alors -qu’ils deviendront véritablement les hommes -du désert, et la main de la puissance les séparera -des créatures, et leur conversation est dans -les cieux. Gloire à Dieu. <i>Amen</i>. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch70">SOIXANTE-DIXIÈME CHAPITRE -ET DERNIER<br /> -LE TESTAMENT ET LA MORT</h2> - - -<p>Quand notre mère Angèle se sentit près de la -mort, Angèle qui, sur terre, vécut loin de la terre, -elle fit son testament, et enseigna pour la dernière -fois ses fils, et leur dit :</p> - -<p>« Mes chers enfants, je vous parle pour l’amour -de Dieu, suivant la promesse que j’ai -faite : je ne veux rien emporter avec moi, rien -vous cacher, qui puisse vous être utile. Car Dieu -a dit à l’âme : « Tout ce qui est à moi est à -toi ». Par quelle vertu peut-il se faire que tout -ce qui est à Lui soit à nous ; je vous le dis, en -vérité, c’est la charité qui fait cela. Les paroles -que je vais prononcer ne sont pas de moi, elles -sont de Dieu.</p> - -<p>« Car il a plu au Seigneur de me donner -l’amour et la sollicitude de tous ses fils et de -toutes ses filles, de tout ce qui respire sur le -globe, en deçà et au delà de la mer. Je les ai -gardés comme j’ai pu, et j’ai souffert pour eux -les douleurs que personne ne sait. O mon -Dieu, je les remets aujourd’hui entre vos mains, -vous suppliant par votre ineffable charité de -les préserver de tout mal, et de les affermir -dans tout bien, dans l’amour de la pauvreté, du -mépris et de la douleur, de transformer leur -vie en votre vie, et de les introduire dans la -perfection dont vos paroles et vos actions nous -ont donné le modèle quand vous viviez dans -la vie humaine.</p> - -<p>« O mes fils chéris, écoutez la parole suprême, -la parole et la prière de l’adieu. Voici -cette parole : « Mes enfants, soyez humbles ! -mes enfants, soyez doux ! » Je ne parle pas de -l’acte extérieur ; je parle des profondeurs du -cœur ; mes enfants, soyez doux dans le fond. -Soyez en vérité les disciples de Celui qui a dit : -« Apprenez de moi que je suis doux et humble -de cœur. » Ne vous inquiétez ni des honneurs -ni des dignités. O mes enfants, soyez petits pour -que le Christ vous exalte dans sa perfection et -dans la vôtre. Soyez humbles, et que votre -néant soit immobile devant vos yeux. Les dignités -qui enflent l’âme sont vanités qu’il faut -maudire. Fuyez-les ! car elles sont dangereuses ; -mais écoutez ! écoutez ! elles sont moins -dangereuses que les vanités spirituelles. Montrer -qu’on sait parler de Dieu, comprendre -l’Ecriture, accomplir des prodiges, faire parade -de son cœur abîmé dans le divin, voilà -vanité des vanités, et les vanités temporelles -sont après cette vanité suprême de petits défauts -vite corrigés. Oh ! comptez-vous pour -rien ! O Rien inconnu ! ô Rien inconnu ! En -vérité l’âme ne peut avoir une science plus -profonde ni une vision plus haute que de voir -son Rien et de s’y tenir.</p> - -<p>« O mes enfants, efforcez-vous d’avoir la charité -sans laquelle le salut n’est pas, ni le mérite. -O mes chers enfants, et mes pères, et mes frères, -aimez-vous les uns les autres ! Voilà la -condition de l’héritage promis ; et que votre -amour ne soit pas borné à vous, qu’il embrasse -toutes les nations. Je vous le dis, mon âme a -plus reçu de Dieu, quand j’ai pleuré et souffert -pour les péchés des autres plus que pour les -miens. Le monde rirait, si je disais que j’ai -pleuré les péchés des autres plus que les miens, -car cela n’est pas naturel. Mais la charité n’est -pas née du monde. O mes enfants, aimez et ne -jugez pas ; et si vous voyez un homme pécher -mortellement, ayez horreur du péché, mais ne -jugez pas l’homme, et ne méprisez personne ; -car vous ne savez pas les jugements de Dieu. -Beaucoup semblent damnés qui sont sauvés -devant Dieu. Beaucoup semblent sauvés qui -sont damnés devant Dieu. Je puis vous dire -que, parmi ceux que vous méprisez, il en est à -qui je crois que Dieu tendra la main.</p> - -<p>« Je ne vous laisse pas d’autre testament : -Aimez-vous les uns les autres, et que votre humilité -soit profonde. Je vous laisse tout ce que -je possède, tout ce que je tiens de Jésus-Christ, -la pauvreté, l’opprobre et la douleur, en un -mot la vie de l’Homme-Dieu. Ceux qui accepteront -mon héritage seront mes enfants ; car -ce sont les enfants de Dieu, et la vie éternelle -les attend. »</p> - -<p>Elle fit silence, puis imposa la main sur chaque -tête, et dit : « Soyez bénis, mes enfants, par -le Seigneur et par moi. Soyez bénis, vous qui -êtes présents, soyez bénis, vous qui êtes absents. -Suivant l’ordre du Seigneur, je donne aux présents -et aux absents ma bénédiction pour l’éternité, -et que Jésus-Christ vous la donne en même -temps ; soyez bénis par la main qui a été élevée -sur la croix. »</p> - -<p>Angèle, brisée par la mort qui venait, et plus -profondément absorbée qu’à l’ordinaire dans -l’abîme sans fond de la Divinité, ne prononça -que quelques paroles interrompues et rares. Ces -paroles, nous qui étions là, nous avons essayé -de les recueillir. Les voici à peu près.</p> - -<p>Elle mourut vers le temps de Noël, vers la -dernière heure : « Le Verbe s’est fait chair », -dit-elle. Puis après un long silence, comme -une personne qui revient d’un long voyage :</p> - -<p>« Oh ! toute créature est en défaut, l’intelligence -des anges ne suffit pas. »</p> - -<p>Quelqu’un lui demanda : « Pourquoi toute -créature est-elle en défaut ? Pourquoi l’intelligence -des anges ne suffit-elle pas ? »</p> - -<p>Angèle répondit : « Pour comprendre. »</p> - -<p>Et puis plus tard : « Oh ! en vérité, voici -mon Dieu qui fait ce qu’il a dit. Jésus-Christ -me présente au Père. » Un instant auparavant -elle venait de dire : « Vous savez que pendant -la tempête Jésus-Christ était dans le navire ? -En vérité, il est ainsi dans l’âme quand il permet -les tentations, quand il semble dormir. Et -il ne met fin aux tentations et aux tempêtes -que quand tout l’homme est broyé. Telle est -sa conduite vis-à-vis de ses enfants véritables. »</p> - -<p>Puis dans un autre moment :</p> - -<p>« O mes enfants, je vous dirais quelques paroles, -si j’étais certaine de n’être pas trompée. »</p> - -<p>Elle pensait à la certitude actuelle de sa mort, -et craignait de la voir encore retarder. Angèle -désirait.</p> - -<p>Elle ajouta :</p> - -<p>« Je vous parle, mes enfants, uniquement -pour vous engager à poursuivre ce que je n’ai -pas poursuivi. »</p> - -<p>Et un instant après :</p> - -<p>« Mon âme a été lavée et purifiée dans le -sang du Christ, qui était chaud comme au moment -de sa mort. Et il fut dit à mon âme :</p> - -<p>« Voici le purificateur. » Et mon âme répondit : -« O mon Dieu, serai-je trompée ? » Et il -me répondit : « Non. »</p> - -<p>Puis elle ajouta :</p> - -<p>« Jésus-Christ, Fils de Dieu, m’a présentée au -Père, et j’ai entendu ces paroles :</p> - -<p>« O mon épouse et mon amour ! O celle que -j’ai aimée en vérité, je ne veux pas que tu -viennes à moi chargée de douleurs, mais parée -de la joie inénarrable. Que la reine revête le -manteau royal, puisque voici le jour de ses -noces ! »</p> - -<p>« Et on me montra un manteau, semblable au -cadeau de noces, gage d’un long et grand -amour ; il n’était ni de pourpre ni d’écarlate, -mais de lumière et capable de vêtir une âme.</p> - -<p>« Et alors Dieu me montra son Verbe, de -sorte que maintenant je sais ce que c’est que le -Verbe, je sais ce que c’est que de proférer le -Verbe, le Verbe qui voulut être incarné pour -moi. Et le Verbe passa par moi, me toucha, -m’embrassa et me dit : « Venez, ma bien-aimée, -que je n’ai pas aimée d’un amour trompeur. -Venez : car dans la joie tous les saints vous -attendent. »</p> - -<p>« Et il ajouta : « Je ne vous confierai ni aux -anges, ni aux saints ; je viendrai en personne, -et je vous enlèverai moi-même. Vous -êtes telle qu’il faut pour paraître devant la -Majesté. »</p> - -<p>La veille de sa mort, elle disait à chaque instant : -« Père, je remets mon âme et mon esprit -dans vos mains. »</p> - -<p>Une fois elle ajouta :</p> - -<p>« Je viens d’entendre cette réponse : « Ce qui -fut imprimé pendant ta vie sur ton cœur, il -est impossible que tu ne possèdes pas cela -dans ta mort. »</p> - -<p>— Et nous ! Vous voulez donc, mère, partir -et nous quitter ? »</p> - -<p>Mais elle :</p> - -<p>« Je vous l’ai caché ; mais je ne vous le cache -plus, mes enfants, je vais mourir. »</p> - -<p>Le même jour toute douleur cessa. Les souffrances, -depuis quelques jours, étaient nombreuses -et horribles.</p> - -<p>Mais le corps entra dans un repos profond, -et l’âme dans un océan de délices, et Angèle -semblait goûter d’avance la joie promise.</p> - -<p>Quelqu’un lui demanda s’il en était ainsi :</p> - -<p>« Oui », répondit-elle.</p> - -<p>Dans cette paix du corps, dans cette joie de -l’esprit, Angèle demeura le samedi soir, entourée -des frères, qui lui montraient l’office du jour.</p> - -<p>Ce jour-là même, octave de la fête des saints -innocents, à la dernière heure de la soirée, -comme quelqu’un qui s’endort d’un sommeil -léger, Angèle, notre mère, s’endormit dans la -paix.</p> - -<p>Dégagée des liens de la chair, son âme très -pure, absorbée dans l’abîme de la Divinité insondable, -reçut des mains de son Epoux, pour -régner éternellement avec lui, la robe d’innocence -et d’immortalité.</p> - -<p>Par la vertu de la croix, par les mérites de la -Vierge, par l’intercession de notre mère Angèle, -que le Seigneur Jésus-Christ nous conduise là -où elle est. <i>Amen</i>.</p> - -<p>La servante de Jésus-Christ, Angèle de Foligno, -sauvée du naufrage de ce monde, s’envola -vers les joies célestes, depuis longtemps promises -à ses désirs, l’an 1309 de l’ère chrétienne, -dans les premiers jours de janvier, sous le -pontificat du pape Clément V.</p> - -<hr /> - - -<p lang="la" xml:lang="la">Ejus corpus Fulginei in Ecclesiâ sancti Francisci -Patrum Minorum honorifice tumulatum, -ibique miraculis coruscans, summâ fidelium -religione colitur.</p> - - -<p class="c small">ORAISON</p> - -<p lang="la" xml:lang="la">Deus, dulcedo cordium et lumen Beatorum, -qui B. Angelam famulam tuam mirâ rerum -cœlestium contemplatione recreasti ; concede -ut, ipsius mentis et intercessione, ita te cognoscamus -in terris, ut in revelatione sempiternæ -gloriæ tuae gaudere mereamur in cœlis.</p> - -<p class="sign">(<i>Extrait du <cite>Bréviaire romain</cite> à l’usage -des Frères Mineurs.</i>)</p> - - -<p class="c gap">FIN</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="app">APPENDICE -DES VISIONS ET INSTRUCTIONS -DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE FOLIGNO</h2> - -<p class="c b large">Rencontre de Sainte Angèle de Foligno -et d’Ubertin de Casale</p> - - -<p>Ubertin de Casale, dans un essai autobiographique, -sorte de préface à son <i lang="la" xml:lang="la">Arbor vitæ</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, a signalé -le rôle de sainte Angèle de Foligno près de lui. Il -la rencontra dans la vingt-cinquième année de sa vie -religieuse, c’est-à-dire en 1298, comme il ressort de -la discussion des dates, donnée par le P. Frédégand -Callaey<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, dont nous reproduisons ou résumons -les renseignements.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Arbor vitæ crucifixæ Jesu</i>. Prologue. I. Venise 1485.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>L’Idéalisme franciscain spirituel au XIV<sup>e</sup> siècle. Etude sur -Ubertin de Casale par Frédégand Callaey O. M. Cap.</i> Université -de Louvain, 1911, Recueil de travaux publiés par les membres -des conférences d’histoire et de philologie, 28<sup>e</sup> fascicule. (XXVIII, -280 pp., prix 5 fr.)</p> -</div> -<p>Ubertin entra dans l’ordre des Mineurs en 1273, -et revêtit sans doute la bure franciscaine dans un -couvent de la custodie de Montferrat, ou tout au -moins de la province de Gênes dont relevait Casale. -Les contemporains l’appellent plusieurs fois Ubertin -de Gênes. Pendant quatorze années, nous raconte-t-il, -il se livra avec ferveur à la vie spirituelle et tendit -à la perfection, malgré les tentations de l’esprit -malin, et de la vaine science.</p> - -<p>Envoyé par ses supérieurs à Florence pour y continuer -ses études vers 1285, il visita en pèlerin les -sanctuaires de Rome, puis il s’achemina vers l’Ombrie. -Dans ses relations avec Jean de Parme à Greccio, -l’ancien général de l’ordre le prévint contre le -relâchement, l’initia aux prophéties qui avaient -cours, et lui fit entrevoir la rénovation spirituelle de -la chrétienté. Il vit aussi, à Cortone, Marguerite la -Sainte pénitente, dont le fils était là au couvent des -Franciscains.</p> - -<p>Pendant quatre années à Florence il se livra à des -études et au ministère. Ses directeurs d’âme y achevèrent -« l’œuvre commencée dans les cloîtres de -Gênes, serres chaudes de la vie mystique, continuée -à l’ermitage de Greccio et à Cortone, aux pieds de -l’austère patriarche Joachimite, et de la Madeleine -de Toscane » (p. 11).</p> - -<p>Ces âmes, en qui bouillonnait l’esprit du Christ, -nous dit-il, étaient le bienheureux Pierre de Sienne, -un tertiaire, marchand de peignes, le pettinagno, -dont Dante a loué les « <i lang="it" xml:lang="it">sante orazioni</i> » au 13<sup>e</sup> chant -du Purgatoire ; — la pieuse vierge Cécile ; — et -plus encore Pierre de Jean Olivi, qui, vers, 1287, arrivait -de Montpellier comme lecteur, mais aussi « vénéré -comme un confesseur de la foi par ses partisans. -Sa sainteté et son savoir théologique en faisaient -l’oracle des Franciscains spirituels. »</p> - -<p>Il ne semble pas sans vraisemblance d’affirmer -que Dante, alors âgé de 22 à 24 ans, connut Ubertin : -ses prédications le signalaient, ils avaient un ami -commun, <i>Pier Pettinagno</i>, et l’arrivée d’un maître -en théologie tel qu’Olivi faisait du couvent de -Santa-Croce un centre intellectuel très apprécié.</p> - -<p>Ubertin quitta Florence en 1289 pour se rendre à -Paris et s’y préparer au professorat. Là, semble-t-il, -s’il faut en croire les reproches amers qu’il s’adresse, -sa conduite ne fut pas toujours exemplaire, et il -abusa de sa situation privilégiée pour se relâcher de -sa ferveur. Mais il est impossible de déterminer à -quel point il se laissa entraîner aux abus, que Jacopone -de Todi a poursuivis de sa verve railleuse. Alvarez -Pelayo pousse au noir jusqu’à dire que certains -maîtres, par leur négligence des règles et de la pauvreté, -deviennent les premiers destructeurs de l’ordre : -« <i lang="la" xml:lang="la">Nam veraciter aliqui magistri et lectores primi -et præcipui regulæ prævaricatores et ordinis destructores.</i> »<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Alvarus Pelajius. <i lang="la" xml:lang="la">De Planctu Ecclesiæ</i>. liv. II, art. 66 (cité -dans Callaey, p. 18).</p> -</div> -<p>Il ne fallut rien de moins à en croire Ubertin, -qu’une apparition terrifiante du Christ courroucé -pour le faire rentrer en lui-même. Mais il reçut aussi -la grâce de rencontrer la bienheureuse Angèle qui -le remit sur le bon chemin ; et on sent à le lire toute -la reconnaissance du converti :</p> - -<p>« Dieu me l’a fait connaître d’une façon merveilleuse -que je passe sous silence. Il lui révéla les plus -secrets replis de mon cœur ; pas de doute, ce fut -Lui qui me parla par sa bouche. Elle me restitua -au centuple les dons de jadis, que ma méchanceté -m’avait fait perdre, à ce point que dès lors je ne fus -plus le même homme qu’auparavant. Mon esprit fut -renouvelé au contact des splendeurs de la vérité -qu’elle m’exposa ; ma tiédeur d’âme, mon infirmité -corporelle disparurent. Tout homme au jugement -sain qui m’avait connu avant ma rencontre avec la -bienheureuse, ne pouvait douter que l’esprit du -Christ ne fût à nouveau engendré en moi. Que les -détracteurs qui s’en prennent à la vie irréprochable -de cette âme très sainte qu’est Angèle et mettent -en doute les conversions multiples opérées par sa -parole et ses exemples le veuillent ou non, Dieu l’a -constituée mère de belle dilection, de crainte salutaire, -de grandeur d’âme et de haute espérance à -l’égard d’une multitude de fils spirituels. Tous les -biens leur sont venus avec elle ; sa main a répandu -abondamment sur eux le trésor de la vertu, même -sur ses nombreux enfants qui menaient d’abord une -vie déréglée<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> ».</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Arbor Vitæ</i>, 1, cité Callaey, p. 20.</p> -</div> -<p>Les Bollandistes qui citent dans leurs <i lang="la" xml:lang="la">Acta Sanctorum</i> -l’éloge d’Angèle fait par Ubertin (le 4 janvier, -p. 234. Anvers 1643), soulignent ce grand témoignage -rendu à la bienheureuse par le premier écrivain -qui l’ait célébrée. <i lang="la" xml:lang="la">Magnum sancti et a Deo illuminati -scriptoris de Angela testimonium.</i></p> - -<p>Après avoir rappelé ces termes enthousiastes du -converti, au souvenir d’un bon ange qui l’arracha aux -jouissances égoïstes d’une vie immortifiée, le récent -historien d’Ubertin de Casale constate les effets durables -de cette intervention : « Il faut bien croire, -écrit-il, que la veuve de Foligno exerça sur lui un -ascendant considérable : car le changement de vie -opéré en lui semble avoir été sérieux. Désormais il -s’oriente <i>définitivement</i> vers le rigorisme des Franciscains -spirituels. Sans doute ses regards se tenaient -dirigés vers ce mouvement, ses préférences allaient -à lui dès ses premières années de profession religieuse. -Mais il l’a perdu de vue quelquefois, emporté -par les distractions au milieu desquelles il a vécu -assez longtemps. Durant, ses années d’études à Florence -et son séjour à Paris, le parti de la communauté -n’eut qu’à se féliciter de lui. Au concile de -Vienne, Ubertin témoigna qu’il fut choyé par lui -aussi longtemps qu’il ne le contredit pas.</p> - -<p>Seulement une voix, persistante comme le remords, -vient l’arracher à plusieurs reprises aux douceurs -de la vie mitigée. A chaque chute une main secourable -se tend vers lui, le relève et lui montre l’idéal -obscurci par la poussière du chemin. Fait touchant, -à côté du maître spirituel qui enrichit son intelligence -de la science surnaturelle, il rencontre toujours -une femme pieuse qui scrute son cœur et le pétrit de -ses mains de fée. A peine sorti de l’ermitage de Greccio, -il s’achemina vers la cellule de Marguerite de -Cortone. A Florence la clairvoyante Cécile complète -l’œuvre de rénovation accomplie en lui par Pierre -Pettinagno et Pierre de Jean Olivi. A son retour de -Paris, à peine revenu de la frayeur que lui a causée -son terrible rêve, la bienheureuse Angèle est là qui -le réconforte avec une tendresse toute maternelle, -et l’affermit, pour de bon cette fois, dans la voie -étroite de la spiritualité franciscaine. Car dès maintenant -son plan de vie est définitivement tracé : -Ubertin est acquis tout entier au groupe rigoriste -qui se réclame des premiers compagnons de saint -François, et compte parmi ses membres les plus -illustres Jean de Parme, Olivi, et Conrad d’Offida. -C’est d’eux qu’il s’inspire désormais. Mais son tempérament -fougueux, qui ne s’accommode que des -extrêmes, le poussera bien souvent à exagérer leurs -tendances. » (p. 22).</p> - -<p>Bref, en 1298, à son retour de Paris, la carrière -d’Ubertin, alors âgé de 39 ans, est définitivement -tracée. Après bien des tergiversations son parti est -pris ; « les écarts dont il s’est rendu coupable durant -son long séjour dans la ville universitaire, semblent -lui avoir inspiré un profond dégoût de la vie mitigée. -<i>A la voix d’Angèle de Foligno, il s’élance avec -toute l’impétuosité de son caractère sur les traces de -saint François et de ses premiers compagnons.</i> » -(p. 25).</p> - -<p>Les lecteurs du P. Callaey pourront le suivre dans -sa carrière. Qu’il nous suffise d’avoir rappelé, par -des résumés ou des citations, ces indications qui -complètent les prologues du frère Arnaud et les -révélations personnelles de la bienheureuse.</p> - -<p class="sign">Jules <span class="sc">Pacheu</span>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="tdm">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Avertissement de la 6<sup>e</sup> édition, par Georges Goyau</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#avertissement">5</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Préface du traducteur Ernest Hello</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#preface">8</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Prologue du frère Arnaud</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#prologue">21</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Deuxième prologue du frère Arnaud</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#prologue2">24</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">I<sup>er</sup> <span class="sc">Pas</span>. — Angèle prend connaissance de ses péchés</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1">37</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">II<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — La Confession</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch2">37</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">III<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — La Satisfaction</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">38</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">IV<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — Considération de la Miséricorde</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch4">39</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">V<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — Connaissance profonde d’elle-même</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch5">39</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">VI<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — Elle se reconnaît coupable envers toutes -les créatures</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch6">40</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">VII<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — Vue de la Croix</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch7">41</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">VIII<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — Connaissance de Jésus-Christ</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch8">41</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">IX<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — La voix de la Croix</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch9">42</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">X<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — Larmes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch10">43</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XI<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — Pénitence</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch11">45</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XII<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — La Passion</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch12">46</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XIII<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — Le Cœur</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch13">46</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XIV<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — Agrandissement de la connaissance</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch14">46</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XV<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — Marie et Jean</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch15">48</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XVI<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — L’Oraison Dominicale</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch16">49</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XVII<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — L’Espérance</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch17">50</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XVIII<sup>e</sup> <span class="sc">Pas</span>. — Le sentiment de Dieu</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch18">53</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XIX<sup>e</sup> <span class="sc">Chapitre</span>. — Tentations et Douleurs</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch19">53</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XX<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Pèlerinage</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch20">66</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXI<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — La Beauté</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch21">78</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — La Puissance</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch22">80</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXIII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — La Sagesse</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch23">83</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXIV<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — La Justice</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch24">85</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXV<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — L’Amour</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch25">89</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXVI<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — La grande Ténèbre</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch26">94</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXVII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — L’Ineffable</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch27">100</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXVIII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — La Certitude</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch28">110</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXIX<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — L’Onction</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch29">112</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXX<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Jésus-Christ</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch30">119</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXI<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Le Calvaire</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch31">123</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Les Clous</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch32">126</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXIII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — L’Amour vrai et l’Amour menteur</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch33">128</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXIV<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — La Croix et la Bénédiction</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch34">132</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXV<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Les voies de la Délivrance</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch35">136</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXVI<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — La Joie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch36">145</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXVII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Les Trônes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch37">148</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXVIII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Les Anges</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch38">150</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XXXIX<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Marie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch39">152</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XL<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Plénitude</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch40">154</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XLI<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — L’Autel des Anges</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch41">156</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XLII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Douze ans</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch42">158</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XLIII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Splendeur</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch43">160</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XLIV<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — La prière à la Sainte Vierge</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch44">162</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XLV<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Le 2 février</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch45">164</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XLVI<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — L’Embrassement</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch46">166</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XLVII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Les Degrés</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch47">169</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XLVIII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — La Lumière</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch48">172</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">XLIX<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Les Morts</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch49">173</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">L<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — L’Invitation</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch50">176</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LI<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — La Menace</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch51">185</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Les Signes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch52">189</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LIII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — L’Hospitalité</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch53">195</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LIV<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Les Illusions</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch54">198</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LV<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — La Pauvreté d’esprit</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch55">201</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LVI<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — L’Extase</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch56">204</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LVII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Connaissance de Dieu et de soi</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch57">207</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LVIII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Le livre de vie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch58">221</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LIX<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Première Compagne de Jésus-Christ. — La Pauvreté</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch59">228</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LX<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Deuxième Compagne de Jésus-Christ — L’Abnégation</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch60">233</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LXI<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Troisième Compagne de Jésus-Christ. — La Douleur</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch61">239</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LXII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — L’Oraison</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch62">264</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LXIII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — L’Humilité</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch63">275</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LXIV<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — La Charité</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch64">284</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LXV<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Les voies de l’Amour</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch65">300</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LXVI<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Les dons de Dieu</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch66">307</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LXVII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Le Très Saint Sacrement de l’autel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch67">310</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LXVIII<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — L’Incarnation</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch68">322</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LXIX<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Prière</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch69">327</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">LXX<sup>e</sup> <span class="sc">Chap</span>. — Le Testament et la Mort</td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch70">330</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Appendice : Rencontre d’Angèle de Foligno et d’Ubertin -de Casale, par <span class="sc">Jules Pacheu</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#app">341</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Table</td> -<td class="bot r"><div><a href="#tdm">347</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap xsmall">MAYENNE IMPRIMERIE FLOCH</p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES VISIONS ET INSTRUCTIONS DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE FOLIGNO ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> diff --git a/old/66894-h/images/cover.jpg b/old/66894-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 19ea2ab..0000000 --- a/old/66894-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
