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-The Project Gutenberg eBook of Le livre des visions et instructions de la
-bienheureuse Angèle de Foligno, by Angèle de Foligno
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle
- de Foligno
- Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de
- l'Académie française
-
-Author: Angèle de Foligno
-
-Translator: Ernest Hello
-
-Contributor: Georges Goyau
-
-Release Date: December 7, 2021 [eBook #66894]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by The Internet Archive)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES VISIONS ET
-INSTRUCTIONS DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE FOLIGNO ***
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-
- LE LIVRE
- DES VISIONS ET INSTRUCTIONS
- DE LA BIENHEUREUSE
- ANGÈLE DE FOLIGNO
-
- TRADUIT PAR
- Ernest HELLO
-
- Avec Avertissement
- de
- Georges GOYAU, de l’Académie française
-
-
- A. TRALIN, ÉDITEUR
- 12, rue du Vieux-colombier, 12
- PARIS, VIe
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-A. TRALIN, ÉDITEUR, 12, RUE DU VIEUX-COLOMBIER, PARIS VIe
-
-
-Du même auteur:
-
- Ernest HELLO.--_Le Jour du Seigneur_. Nouvelle édition avec
- Avant-Propos de Georges Goyau de l’Académie Française.
-
- 1 volume in-12 de VIII-80 pages 2 fr.
-
-Il y a juste un demi-siècle lorsque la France vaincue faisait effort
-pour se reconstruire et cherchait dans la tradition même les assises
-d’un renouveau, Ernest Hello avec cet accent de prophète qui lui était
-comme inné et qui attestait que le surnaturel avait en lui la vertu
-d’une seconde nature, éleva la voix en faveur d’une de ces assises: la
-loi du repos dominical.
-
-Et dans un premier hymne car, c’est toujours en hymne, qu’expirait sa
-pensée, il en célébra les exigences, il en glorifia les opportunités, au
-nom du droit social de Dieu.
-
-Puis un second hymne s’ajouta, exaltant le droit social des travailleurs
-et la libération qui leur est promise, assurée, par le divin
-commandement du repos du dimanche.
-
-Le dimanche c’est le jour de Dieu et c’est le jour de l’ouvrier, le jour
-que tous deux aiment, le jour où les hommes se sentent frères les uns
-des autres, où leur filiation se nuance d’une sorte de fraternité à
-l’endroit de l’Homme-Dieu, Fils avec eux du Père Commun.
-
-Au moment où les ruines, qui achetèrent notre victoire, requièrent non
-moins impérieusement qu’il y a cinquante ans, de nouvelles architectures
-sociales, les enseignements d’Hello qui n’ont rien perdu de leur
-éloquence, retrouvent toute leur opportunité.
-
-(_Extrait de l’Avant-Propos_).
-
-
-
-
-Nous déclarons, pour nous conformer aux décrets d’Urbain VIII en date du
-13 mars 1625, du 5 juin 1631, du 5 juillet 1634, concernant la
-canonisation des saints et la béatification des bienheureux, que nous ne
-prétendons donner à aucun des faits ou des mots contenus dans cet
-ouvrage, plus d’autorité que ne lui en donne ou ne lui en donnera
-l’Eglise catholique, à laquelle nous nous faisons gloire d’être très
-humblement soumis.
-
-ERNEST HELLO
-
- * * * * *
-
-NIHIL OBSTAT
-
-A. POULAIN.
-
-16 Avril 1914.
-
-
-IMPRIMATUR
-
-Parisiis, die 17a aprilis 1914
-
-H. ODELIN
-
-_V. G._
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT DE LA SIXIÈME EDITION
-
-
-Trente-cinq ans ont passé depuis la mort d’Ernest Hello; et la gloire
-qu’il sut assurer au petit livre de la bienheureuse Angèle de Foligno
-demeure si durable, qu’une nouvelle édition en est devenue nécessaire.
-
-Dans les régions sublimes où l’entraînait le texte de la bienheureuse
-Angèle, Hello traducteur n’était pas dépaysé; pour être fidèle à la
-pensée de son auteur, il avait à prendre élan, mais la vie
-intellectuelle d’Hello fut-elle jamais autre chose qu’une ascension
-vertigineuse vers l’infini?
-
-Tout ce qu’on sait d’Angèle se trouve contenu dans les prologues du
-frère Arnaud et dans les révélations personnelles de la bienheureuse.
-Les biographes qui, en 1909, à l’occasion de son sixième centenaire,
-s’essayèrent à parler d’elle, n’ont pu faire rien de plus de commenter
-ces maigres détails, comme le fit dès 1747, dans les Vies des saints de
-l’Ombrie, le bon prêtre Jacobilli, concitoyen d’Angèle.
-
-Foligno fut en liesse, en février 1909; plusieurs jours durant, Angèle y
-fut fêtée. Le chanoine Célestin Bordoni, sous le titre: _Magistrat
-theologorum, Angela da Foligno_, publia sur l’illustre mystique une
-étude nouvelle, attachante pour la pitié.
-
-Et Foligno possède un prélat qui depuis de longues années, avec une
-érudition minutieuse qu’aucune recherche ne fatigue, s’est fait
-l’historien de la gloire d’Angèle. Je veux parler de Mgr Michele Faloci
-Pulignani. Dès 1889, il faisait paraître dans les _Miscellanea
-Francescana_, dont il est directeur, un essai bibliographique sur la vie
-et les opuscules de la bienheureuse; il y cataloguait, sous
-quarante-cinq rubriques, les imprimés la concernant, et, sous huit
-rubriques, les manuscrits dont la collation serait utile pour une
-édition définitive de ses œuvres; et nous croyons savoir que, dans la
-suite, les listes de Mgr Faloci Pulignani se sont enrichies.
-
-Déjà l’édition des _Révélations_, imprimée à Foligno en 1714, marquait
-un progrès sur celle qui, dès 1643, fut donnée par Bolland dans les
-_Acta Sanctorum_. Il est vraisemblable que les doctes efforts de Mgr
-Faloci Pulignani aideront des éditeurs ultérieurs à préférer, pour
-certains passages, une version plus impeccable; il est possible
-qu’ensuite des traducteurs surviennent, plus attachés que ne fut Hello à
-suivre mot à mot le texte définitif de la bienheureuse.
-
-Mais aucun, assurément, ne pourra rivaliser avec Hello dans ce qu’il
-appelle «l’exactitude selon l’esprit, qui infuse le sang de l’auteur
-d’une langue dans une autre»,--l’exactitude selon l’esprit, qui essaie
-même «de traduire les larmes».
-
-GEORGES GOYAU
-
-Février 1921
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-De loin toutes les étoiles se ressemblent. Nos yeux sont si faibles, que
-ces mondes, cachés par la distance, sont pour nous des points d’or, qui,
-dans les nuits d’été, tremblent dans l’azur noir du même tremblement.
-Mais, s’il était permis d’approcher, s’il était possible de regarder,
-nous apercevrions avec des admirations inconnues des différences
-inconnues. Nous verrions que la distance qui sépare les soleils établit
-entre eux des rapports et des contrastes singuliers. Nous verrions que
-la main du Créateur a semé dans ses champs des graines différentes, que
-ses pieds n’ont pas laissé partout la même trace dans la poussière que
-sa voix faisait sortir du néant.
-
-De loin tous les élus se ressemblent, et l’opinion vulgaire croit
-pouvoir les confondre dans une même indifférence. L’ignorance, qui
-affirme toujours, croit, que la vie des élus est une chose monotone,
-que, pour être élu, il faut être coulé dans un certain moule, et que ce
-moule, toujours le même, promet l’uniformité aux figures qu’il
-confectionne.
-
-Or rien n’est plus faux.
-
-Le monde des élus est un univers; plus grand que l’univers matériel,
-mais composé, comme celui-ci, d’unité, et de variété. Pour nommer
-l’univers, il faut nommer ces deux éléments.
-
-Les élus sont tous élus; mais chacun a sa vertu propre. Jésus-Christ,
-qui est leur unité, leur paix, leur type universel marque sur eux, comme
-un sceau royal, l’unité sacrée de l’Esprit. Mais se souvenant d’avoir
-fait les violettes, les lis et les roses différemment capables de
-s’assimiler les rayons du même soleil, il a laissé à chacun sa marque,
-son caractère, sa forme et son nom. Il n’y a pas dans le monde deux
-feuilles d’arbre qui soient semblables exactement. Toutes les pierres de
-l’éternel temple sont les pierres de la Jérusalem qui ne finira pas;
-mais pas une d’entre elles n’est taillée comme sa voisine.
-
-Si sainte Gertrude fut, dit Oler, la sainte de l’humanité de
-Jésus-Christ et sainte Catherine de Gênes la sainte de sa divinité, il
-semble que la bienheureuse Angèle de Foligno réunit ces deux genres de
-contemplation, de lumière et d’adoration. Il semble qu’elle pénétra dans
-les abîmes de la hauteur, comme dans ceux de la profondeur. Le double
-abîme, dont elle parle quelquefois, nommant sans s’en apercevoir un des
-douze apôtres, Thomas Didyme[1], le double abîme fut la demeure où elle
-passa sa vie terrestre. Ce fut son palais, son temple, sa résidence
-royale. Quand elle interroge la profondeur, la Passion de Jésus-Christ
-lui dit des secrets redoutables. Elle plonge dans ses douleurs humaines,
-et même dans ses douleurs physiques, un regard effrayé et effrayant.
-Elle voit comme elle aime, c’est pourquoi elle voit jusqu’à la forme des
-clous; elle mesure la douleur au nombre de leurs facettes. Elle calcule
-les aggravations de cette douleur d’après les détails qu’elle a
-découverts.
-
- [1] Thomas Didyme en hébreu signifie _double abîme_.
-
-Parmi ces récits de la Passion, il y a des choses terribles, auxquelles
-on oublie de penser. La vie de l’homme, qui d’ailleurs est beaucoup trop
-courte pour jeter la sonde dans les abîmes, se passe en outre à autre
-chose. Angèle a eu avec les tortures physiques de la Passion de
-redoutables familiarités, qui ont permis à ses yeux dévorants de suivre
-la chair de Jésus, la chair des pieds et des mains dans l’intérieur du
-bois où les clous les enfonçaient. Elle assiste à la tension atroce des
-bras, des jambes et des nerfs. Elle raconte comme si elle avait vu,
-comme si elle avait vu ce que ne voyaient pas même les bourreaux.
-
-L’amour est plus perçant que la haine. Il entend ce qu’on dit. Il entend
-ce qu’on ne dit pas. Il entend le silence, lit ce qui n’est pas écrit,
-et devine ce qu’il faut deviner pour grandir. Il s’augmente de ses
-découvertes, s’enrichit de ses trésors, et se plaint ensuite de sa
-pauvreté, pour arracher de nouveaux secrets.
-
-Quand elle interroge l’abîme de la hauteur, sa parole n’est qu’un cri
-d’impuissance, une lamentation éternelle; elle pleure sur la limite qui
-l’arrête dans son vol au moment du départ. Son éloquence consiste à se
-plaindre, de ne pouvoir dire ce qu’elle sent, et cette plainte, à chaque
-instant répétée, n’est jamais monotone, parce qu’elle est toujours
-vraie.
-
-Heurtant dans son vol les secrets ineffables, les mystères non révélés,
-elle a l’air d’un aigle qui, ayant pris son élan du haut de la montagne
-où la neige est éternelle, arrive aux régions où il n’y a plus, même
-pour lui, d’air respirable. Ses pensées lui font défaut. Elle redescend,
-se débat contre les paroles qui manquent à leur tour, engage contre
-elles une lutte corps à corps, où elle est à la fois vaincue et
-victorieuse, et alors elle a l’air d’un aigle qui, les serrant et les
-secouant dans ses griffes, car il se souvient de la montagne et du
-désert, ébranle les barreaux de sa cage...
-
-Au vingt-septième chapitre, plusieurs âmes qui manquent de paroles
-trouveront peut-être du pain pour elles. Il y a là des abîmes entrevus,
-de magnifiques tentatives pour dire l’Ineffable, suivies d’un repentir
-plus magnifique qu’elles-mêmes; le pardon qu’Angèle demande pour ses
-blasphèmes, après avoir balbutié les choses du ravissement, déchire
-l’horizon, comme l’éclair dans la nuit noire. Les abîmes s’ouvrent
-derrière les abîmes; l’intelligence humaine apparaît courte et brève, et
-l’âme se rassure dans sa soif. Car Dieu se déclare infini, et les
-trésors de l’éternité ne s’épuiseront pas.
-
-Le P. Faber parle de cette vie intime de Dieu, cette vie qu’il appelle
-inimaginable, où fonctionnent les attributs qui n’ont pas de nom ici
-bas. Au-delà, dit-il, de _ce qui est probable_, Dieu vit sa vie de
-gloire. C’est l’infinie réunion des choses ignorées.
-
-Si les mystères que nous connaissons, dit-il quelque part, sont déjà si
-redoutables, que devons-nous penser de ces mystères, plus grands encore,
-dont la moindre pensée n’a jamais été donnée à l’homme?
-
-C’est de cette autorité sublime, que jaillissaient les foudres dont les
-reflets lointains, éblouissant le cœur d’Angèle, jetaient son corps à
-terre sans mouvement dans sa chambre. Heurtant dans son vol superbe les
-mystères non révélés, vivant dans la redoutable familiarité de l’ombre,
-elle en jouissait sans les connaître. Foudroyée à chaque instant par
-quelque joie terrible, c’est toujours, dit-elle, pour la première fois;
-car le dernier éclair éclipse tous les autres. Toutes les lumières sont
-des ombres auprès de la dernière lumière. Les trésors où fouille son
-regard sont inépuisables à jamais, et l’éternité promet à sa joie
-toujours renouvelée des fraîcheurs qui ne finiront pas. Quand après
-avoir entassé les montagnes de bonheur dont les élus ont joui sur les
-montagnes de bonheur dont tous les hommes auraient joui, si toutes les
-joies fausses étaient changées en joies vraies, et duraient, sans
-interruption, jusqu’à la fin du monde, elle fouille de tous les côtés,
-avec l’inquiétude de l’impuissance, pour atteindre, s’il était possible,
-l’exagération, et quand, après avoir additionné toutes les joies connues
-et inconnues, elle se déclare prête à les abandonner toutes, s’il
-fallait choisir entre elles et une seconde de la gloire ineffable pour
-laquelle il n’y a pas de mot, cette gloire qui est sa gloire à elle, son
-éblouissement et son foudroiement, quand elle frappe l’air de ses lèvres
-comme pour lui arracher des sons qu’il ne contient pas, ce qu’il faut
-admirer le plus dans sa parole, c’est le silence, qui est au delà.
-
-Au soixante et unième chapitre, creusant la Passion, comme si elle
-interrogeait la profondeur pour lui arracher cette raison inconnue
-d’adorer qui se dérobe dans la hauteur, elle compte un à un les
-instruments de la Passion, et comme les récits ne disent pas tout, comme
-l’Evangile est très sobre, comme les détails connus augmentent sa soif
-au lieu de l’apaiser, elle aborde face à face la croix du Christ, dans
-le secret de l’oraison. Là, comme dans un champ clos, seul à seul, dans
-le secret de la vision elle demande à chaque épine de la croix comment
-coulait le sang du front du Fils de l’Homme. Interrogeant chaque
-instrument de torture sur la nature des supplices, devinant par la
-divination de l’amour, derrière les tortures connues, plusieurs tortures
-inconnues, appelant successivement à son secours la parole et le
-silence, elle raconte quelques-unes des compassions qui accompagnèrent
-la Passion, compassion de Jésus pour lui-même, pour ses disciples, pour
-sa mère, pour son père. Les inventions de l’amour, qui est le plus grand
-des inventeurs, conduisent Angèle, si on ose ainsi parler, dans
-l’intérieur des plaies de Jésus; avec l’audace de l’adoration elle
-regarde fixement, et son œil ne se trouble pas. Car l’amour est plus
-fort que la mort, et s’il connaît les tremblements du désir, il ignore
-ceux de la peur.
-
-Le P. Faber remarque que les douleurs de la Vierge furent augmentées par
-la puissance qu’elle avait de les regarder en face sans distraction, au
-lieu de les fuir, comme font les autres créatures, secourues par leur
-faiblesse.
-
-Angèle de Foligno voit l’ineffable douleur de Jésus, qui lui fut
-accordée et dispensée, avec la lumière divine, par la main de Dieu.
-Cette lumière, par laquelle il voyait lui-même ce qu’il était en
-lui-même, ce que le péché avait fait de lui, cette lumière terrible par
-laquelle il voyait dans toute leur horreur sa mort et le crime de sa
-mort, et le péché et le Calvaire, cette lumière qui transforma,
-dit-elle, Jésus-Christ en douleur, et en douleur ineffable, semble avoir
-révélé à la contemplatrice quelque chose de ce qu’elle révéla à l’âme
-humaine de Jésus. Et, dans la soif qui la dévore, d’autant plus altérée
-de science et d’amour qu’elle en a bu davantage, tour à tour
-interrogeant toutes les créatures sur la Passion de leur Dieu crucifié,
-et tour à tour les défiant de la lui raconter telle qu’elle la voit,
-elle lance ce cri sublime:
-
-«Si quelqu’un me la racontait, je lui dirais: C’est toi, c’est toi qui
-l’as soufferte.» Et dans la sécurité de ses transports, si un ange lui
-prédisait la mort de son amour, elle répondrait: «C’est toi qui es tombé
-du ciel.»
-
-Saint Denys l’Aréopagite, ayant éprouvé les insuffisances de la parole
-et de la lumière, s’adresse à l’obscurité pour adorer, au fond d’elle,
-le Dieu inconnu: _Obscurité très lumineuse_, dit-il, _obscurité
-merveilleuse qui rayonne en splendides éclairs, et qui, ne pouvant être
-ni vue, ni saisie, inonde de la beauté de ses feux les esprits
-saintement aveuglés[2]._
-
- [2] Saint Denys l’Aréopagite, _Traité de la Théologie mystique_,
- traduction de Mgr Darboy, p. 466.
-
-Ceux qui sont familiers avec les grands docteurs de la théologie
-mystique, avec saint Denys l’Aréopagite, avec saint Jean de la Croix,
-etc., reconnaîtront dans Angèle de Foligno la pratique ardente et pure
-des sublimes théories qui ont illustré la haute science.
-
-La parole manque toujours à Angèle et toujours de plus en plus, parce
-que la gloire qu’elle contemple recule en s’élevant toujours et toujours
-de plus en plus. La parole est un blasphème à ses yeux, parce qu’au delà
-des choses que cette parole détermine, son œil contemple celles qu’elle
-ne peut pas déterminer.
-
-Cela ressemble un peu à ces traînées aperçues dans les nuits d’été qui
-se déterminent en nébuleuses, quand les télescopes se perfectionnent.
-
-Puis au-dessus apparaît une autre traînée de lumière vague, qui va
-devenir un nouvel amas d’étoiles au prochain perfectionnement du
-télescope.
-
-Après chaque explosion de lumière et d’amour, Angèle demande pardon. Le
-sentiment qu’elle a de Dieu fait que son adoration est un blasphème aux
-yeux de son âme.
-
-Le ciel est une figure, superbe quoique limitée, immense quoique finie.
-Comme la pécheresse du désert, il étale une chevelure d’or.
-
-On dirait que la lumière ne se trouvant pas assez pure pour subsister
-devant la face de Dieu, voudrait essuyer avec ses cheveux les pieds du
-trône, et porter plus haut que les regards le repentir des soleils.
-
-La traduction est toujours une œuvre difficile. La traduction d’une
-chose intime est une œuvre très difficile. Quand il s’agit d’une oraison
-funèbre, d’un discours d’apparat, on peut, jusqu’à un certain point,
-remplacer les périodes latines par des périodes françaises. Mais quand
-il s’agit de pénétrer dans les abîmes de l’âme, quand il s’agit de
-lutter avec l’intimité des forces inférieures, quand ce sont, non pas
-seulement des paroles, mais des cris qu’il faut rendre, des cris, des
-silences et des sanglots, la tâche devient redoutable: l’exactitude est
-la loi de la traduction. Mais il y a deux sortes d’exactitudes:
-l’exactitude selon la lettre, qui rend les mots les uns après les
-autres; l’exactitude selon l’esprit, qui infuse le sang de l’auteur
-d’une langue dans une autre. Sans négliger la première de ces deux
-exactitudes, j’ai essayé surtout de m’attacher à la seconde. J’ai essayé
-de faire vivre en français le livre qui vivait en latin. J’ai essayé de
-faire crier en français l’âme qui criait en latin. J’ai essayé de
-traduire les larmes.
-
-Le frère Arnaud, qui écrivait sous la dictée d’Angèle, a mis en tête de
-son livre les deux prologues qu’on va lire. J’ai essayé de conserver
-aussi à cet excellent homme les caractères qui le distinguent, son
-profond respect et son admirable sincérité.
-
-La vie d’Angèle est un drame où la vie spirituelle se déclare comme une
-réalité visible. La vérité secrète devient quelque chose de tangible et
-de palpable. Il n’est plus possible de la prendre pour un rêve; elle est
-un drame plein de sang et de feu. En revanche, la vie extérieure des
-hommes menteurs, la vie sans lumière, sans vérité, la vie loin de
-l’Esprit, apparaît comme une ombre, comme une figure, comme un fantôme
-et comme un cauchemar.
-
-L’affinité des choses intimes et des choses sublimes est la lumière qui
-éclaire ce drame, où la hauteur et la profondeur se donnent le baiser de
-la paix.
-
-Ce drame a pour théâtre l’Ineffable. C’est un éclair qui déchire une
-nuée. Le langage d’Angèle est une lutte corps à corps avec les choses
-qui ne peuvent pas se dire. Dans l’atmosphère où elle est introduite,
-comme un profane épouvanté par le voisinage du sanctuaire, le
-vocabulaire des hommes recule silencieusement. Captive dans la parole
-humaine, Angèle fait comme Samson. Manué en hébreu veut dire repos.
-Comme Samson, fils de Manué, Angèle fille de l’Extase, prend sur ses
-épaules les portes de sa prison, et les emporte sur la Hauteur.
-
---Vous qui lirez ce livre, ne portez pas sur lui le regard froid de la
-curiosité. Souvenez-vous des réalités glorieuses, souvenez-vous des
-réalités terribles, et priez le Dieu d’Angèle pour le traducteur de son
-livre.
-
-ERNEST HELLO
-
-
-
-
-PROLOGUE DU FRÈRE ARNAUD
-
-
-De peur que l’enflure de la sagesse du monde ne reçût pas du Dieu
-éternel la confusion qu’elle mérite, le Seigneur a suscité une femme
-habituée aux choses du siècle, liée par les obligations du monde, qui
-avait un mari, des enfants, une fortune; une femme simple, dépourvue de
-science et de force; mais qui, ayant reçu et accepté au fond
-d’elle-même, avec la croix de Jésus-Christ, la puissance infuse de Dieu,
-brisa les liens du monde, gravit le sommet de la perfection évangélique,
-renouvela dans sa plénitude absolue la folie de la croix, sagesse des
-parfaits, et montra, dans la voie abandonnée du bon Jésus, dans cette
-voie déclarée impossible et insupportable par la parole et l’exemple de
-quiconque fait le grand personnage, montra, disais-je, non pas seulement
-une vie possible, non pas seulement une vie facile, mais les délices
-inouïes, les délices de la hauteur.
-
-O Sagesse divine et parfaite, comme vous avez révélé dans votre servante
-la folie de toute sagesse humaine! Vous avez opposé aux hommes une
-femme, aux enflés une humble, aux habiles une simple, aux savants une
-ignorante, aux hypocrites qui s’admirent une créature qui se méprise,
-aux langues pleines de paroles, aux mains vides d’actions, le silence
-des lèvres et l’activité dévorante, brûlante, stupéfiante de la vie! Et
-la sagesse de la chaleur a été confrontée avec la sagesse de l’esprit,
-qui est la science de Jésus, et de Jésus crucifié! Dans une femme forte,
-Dieu a manifesté sa lumière, qui était enterrée, comme dans un sépulcre
-de chair humaine, sous l’aveuglement des théoriciens.
-
-Enfants de notre mère sacrée, prenez garde au respect humain! Apprenez
-de notre Angèle, apprenez de notre ange, apprenez de l’Ange du grand
-conseil, la voix de la magnificence et la sagesse de la croix! Apprenez
-la pauvreté, les douleurs, les opprobres et l’obéissance de Jésus;
-apprenez Jésus-Christ, apprenez sa Mère, et quand vous aurez appris,
-enseignez cette science aux hommes, enseignez-la aux femmes,
-enseignez-la à toute créature dans le langage des actes réels, effectifs
-et puissants! Et pour que la gloire de votre vocation, enfants de la
-haute science, apparaisse à vos yeux, sachez, mes biens-aimés, que celle
-qui nous a enseigné Dieu a fait ce qu’elle a enseigné. Souvenez-vous,
-mes biens-aimés, que les apôtres ont appris d’une femme la vie mortelle
-du Sauveur, et d’une femme sa résurrection.
-
-Ainsi, cher fils de notre mère sacrée, venez apprendre avec moi la loi
-possédée, la loi prêchée par saint François d’Assise et ses compagnons,
-la loi immortalisée par la pratique d’Angèle.
-
-Il n’est pas dans l’ordre ordinaire de la Providence qu’une femme
-enseigne et confonde la grossièreté des savants. Mais saint Jérôme,
-parlant de la prophétesse Olda, vers qui se faisait le concours des
-peuples, dit que, pour confondre la fierté de l’homme et la science
-prévaricatrice, le Seigneur a transporté sur la tête d’une femme le don
-de prophétie.
-
-Frère ARNAUD
-
-
-
-
-DEUXIÈME PROLOGUE DU FRÈRE ARNAUD
-
-
-Au nom de la très sainte Trinité, au nom du Dieu tout-puissant, au nom
-de Jésus-Christ et de la Vierge,
-
-Voici la manifestation des dons du Très-Haut faite sur l’esprit de ma
-mère, Angèle de Foligno. Suivant la parole et la promesse qu’il a faite
-dans son Evangile:
-
-«Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon père l’aimera, et
-nous viendrons à lui, et nous demeurerons en lui»;
-
-Et:
-
-«Celui qui m’aime, je me manifesterai moi-même à lui» (_Joannes_, XIV,
-21 et 23).
-
-Le Seigneur nous a permis d’éprouver nous-même la vérité de cette
-parole. Il s’est manifesté récemment à quelques âmes dévouées, mais très
-particulièrement à l’esprit de ma mère Angèle.
-
-Moi, frère Arnaud, de l’ordre des Mineurs, à force de supplications, je
-lui arrachai le secret de ses yeux et de son âme. Intimement uni à elle
-par une familiarité quotidienne et par la charité du Christ, j’eus
-cependant besoin, pour lui faire violence, des raisons les plus graves,
-les plus sacrées qui soient au monde.
-
-Les dons de Dieu étaient enfermés en elle par un sceau redoutable et
-quand j’approchais, quand j’allais demander, elle répondait: «Mon secret
-est à moi.» Que de fois j’ai entendu cette parole! Selon toute
-probabilité, j’aurais échoué pour toujours, et les hommes eussent été
-frustrés, si Angèle n’eût vu mon immense douleur. Angèle eut pitié de
-moi: la compassion fut ce qui l’ébranla d’abord; puis vint l’intérêt des
-âmes humaines, et l’amour qu’elle avait pour le prochain; mais enfin et
-surtout elle reçut un ordre d’en haut: elle fut forcée, et se rendit.
-J’écrivis ce qu’on va lire.
-
-Angèle dictait, et j’écrivais; mais elle parlait malgré elle. Au milieu
-de ses révélations, elle s’interrompait pour me dire:
-
-«Tout ce que je viens d’articuler n’est rien! tout cela n’a pas de sens!
-je ne peux pas parler.»
-
-Quelquefois, dans les instants les plus sublimes, quand la parole lui
-manquait, vaincue par la hauteur des choses, comparant ce qu’elle disait
-avec ce qu’elle aurait voulu dire, elle s’arrêtait et me criait:
-
-«Je blasphème! frère, je blasphème! Notre pauvre langage humain,
-disait-elle, ne convient guère que dans les occasions où il s’agit des
-corps et des idées; au delà, il n’en peut plus. S’il s’agit des choses
-divines et de leurs influences, la parole meurt absolument.»
-
-Quelquefois elle se servait de paroles qui m’étaient absolument
-inconnues et étrangères: c’était immense, c’était puissant, c’était
-éblouissant, c’était mille fois plus admirable que tout ce que j’ai
-écrit. Elle ne pouvait rien formuler. J’entrevoyais quelque chose
-d’inouï; mais, ne sachant pas quoi, je restais là sans écrire.
-Quelquefois j’ai vu Angèle dans une douleur profonde, parce qu’il lui
-était impossible de rien manifester.
-
-Quant à moi, pour dire la vérité, je ne comprenais de ses paroles qu’une
-très petite partie. Je me comparais souvent à un crible qui laisse
-passer et qui jette au vent ce qu’il y a de plus précieux dans la
-substance, ne retenant que ce qu’il y a de plus grossier. Je suis
-évidemment un homme tout à fait incapable; je n’entends pas les choses
-divines: en voici la preuve. Après avoir écrit sous sa dictée, je
-relisais à Angèle, afin de soumettre l’œuvre à ses corrections. Très
-souvent elle me disait: «C’est singulier! c’est étonnant! Qu’avez-vous
-donc écrit? Je ne reconnais pas cela.»
-
-Un jour elle me dit:
-
-«Je ne sais comment vous faites: ce que vous avez écrit là n’a aucune
-saveur.»
-
-Une autre fois, elle me fit cette remarque:
-
-«Les paroles que vous avez écrites servent tout au plus à me rappeler de
-loin le souvenir de celles que j’ai entendues. Mais si je ne voyais les
-choses dans la lumière intérieure, ce que vous avez écrit là ne m’en
-donnerait pas la moindre idée.»
-
-«Tout ce qu’il a de bas et d’insignifiant dans mes paroles, me dit-elle,
-vous l’avez écrit, mais la substance précieuse, la chose de l’âme, vous
-n’en avez pas dit un mot.»
-
-Vous voyez quel homme je suis. Mille choses ont été perdues par mon
-incapacité. J’étais là comme un idiot, écoutant et ne comprenant pas.
-Par exemple je n’ai pas ajouté un mot qui vînt de moi.
-
-C’est l’intelligence qui me manque. Quelquefois je n’ai pu suivre en
-écrivant sa parole, et, dans le moment qui suivait celui-là, le temps ou
-la mémoire m’a fait défaut pour rétablir le texte.
-
-Mille autres causes ont encore altéré mon œuvre. Quelquefois j’allais
-près d’elle avec une conscience troublée; dans ce cas, tout mon travail
-était absolument manqué. Je ne pouvais écrire deux mots avec suite. Je
-pris alors l’habitude de recourir, avant d’aborder Angèle, au sacrement
-de pénitence. Il me semble qu’après l’absolution j’étais moins incapable
-d’entendre et de reproduire: je sentais le secours de la grâce.
-
-Tel qu’il est, mon travail manque d’ordre. Et cependant, tel que je me
-connais, je trouve merveilleux d’avoir fait le peu que voilà. L’ordre
-qui s’y trouve, si insuffisant qu’il soit, est dû à mes secours
-surnaturels.
-
-Une des grandes sollicitudes, une des grandes douleurs de ma vie, c’est
-de n’avoir pas réussi plus pleinement. Et pourtant je sentais, par les
-mérites de ma mère bienheureuse, je sentais une grâce spirituelle,
-absolument inconnue, sans exemple dans ma vie.
-
-Je me rends ce témoignage de n’avoir rien mis qui fût de moi; j’affirme
-que je n’ai pas ajouté un mot. J’ai mis le peu de paroles que j’ai
-comprises, mais je n’ai pas mis autre chose.
-
-Epouvanté de mon redoutable ministère, j’écrivais avec un grand
-tremblement.
-
-Souvent je me faisais répéter plusieurs fois le mot que je devais
-écrire. Je tâchais de reproduire les mots dont elle s’était servie, dans
-la crainte d’altérer l’idée en altérant l’expression. Quelquefois Angèle
-disait, en relisant mon travail:
-
-«Je me repentirais d’avoir divulgué ces choses, si je n’avais entendu
-cette parole: «Plus tu donneras la lumière, plus tu la garderas.»
-
-«Ecoutez-bien disait-elle encore, écoutez-bien, frère Arnaud. La voix du
-Ciel m’a ordonné plusieurs fois de faire écrire à la fin de chaque
-chapitre: «_Que le lecteur rende grâces à Dieu, puisque ce chapitre est
-écrit._»
-
-A trois lieues d’Assise, à Foligno, vivait une femme qui venait de se
-convertir. Elle avait mari et enfants. Elle entra dans la voie d’une
-pénitence inouïe; j’en ai la preuve. En outre, elle souffrit dans son
-âme et dans son corps tentations et tourments. Elle souffrit
-invisiblement certaines tortures auxquelles plusieurs autres âmes ont
-été soumises visiblement. Elle souffrit cruellement, car les démons
-savent torturer beaucoup mieux que les hommes. Un homme digne de foi
-tomba un jour dans un étonnement épouvantable, parce qu’il avait entendu
-de la bouche d’Angèle les tortures que lui faisait subir son ennemi
-infernal. Cet homme eut une révélation divine qui lui confirma la
-réalité du fait. Il est impossible de dire de quelle compassion il fut
-touché.
-
-Angèle était profonde et ardente dans la prière, très sage dans la
-confession. Un jour elle me confessa tous les péchés de sa vie avec une
-telle perfection de connaissance, un si profond discernement, avec une
-telle contrition, avec de telles larmes, et ces larmes ne cessèrent pas
-un instant de couler depuis la première jusqu’à la dernière parole, avec
-une telle puissance d’humilité, que je pleurais dans mon cœur: «O mon
-Dieu, disais-je, Seigneur mon Dieu, quand vous abandonneriez le monde
-entier à l’erreur, vous ne permettriez pas qu’une telle sincérité, une
-telle véracité, une telle droiture fût trompée jamais!»
-
-La nuit suivante, elle fut malade à la mort. Le lendemain matin, elle se
-traîna très difficilement à l’église des Frères; je dis la messe et je
-lui donnai la communion. Je sais que jamais elle n’a communié sans
-recevoir quelque grâce immense et chaque fois une grâce nouvelle. Telle
-était la puissance des illuminations, des illustrations et des joies
-dont son âme était enivrée, que tout cela rejaillissait à chaque instant
-sur le corps. Très souvent, quand je voulais lui relire ce que j’avais
-écrit sous sa dictée, le ravissement l’emportait, et elle n’entendait
-plus un mot. Quand elle causait avec le Seigneur, la joie donnait à
-Angèle une autre figure et un autre corps; la délectation du
-Saint-Esprit mettait sa chair en feu: j’ai vu ses yeux ardents comme la
-lampe de l’autel; j’ai vu sa figure ressembler à une rose pourpre.
-
-Sa tête avait par moments une richesse, une plénitude de vie, une
-splendeur, une magnificence angéliques qui l’élevaient au-dessus de la
-condition humaine; elle oubliait alors de boire et de manger; on eût dit
-un esprit sans corps, et pourtant le corps était éblouissant.
-
-Elle avait pour compagne une vierge chrétienne qui vivait avec elle;
-cette femme m’a raconté qu’un jour elle était en route avec Angèle. Je
-ne sais où elles allaient. Tout à coup, dans le chemin, voici la tête
-d’Angèle qui devient resplendissante, ses joues changent de couleur;
-transfigurée par la joie, elle n’offre plus avec elle-même aucun trait
-de ressemblance. Ses yeux, plus grands qu’à l’ordinaire, étaient
-éblouissants à regarder. Sa compagne était une femme extraordinairement
-naïve, et qui, à cette époque, ne connaissait pas encore les coups de
-foudre de Dieu et les habitudes d’Angèle. Ignorant tout cela, cette
-bonne femme avait peur de rencontrer quelqu’un. Dans l’excès de sa
-naïveté, elle se couvrit elle-même la tête.
-
-«Faites comme moi, disait-elle à Angèle; couvrez-vous, couvrez-vous.
-Vous ne savez donc pas que vos yeux sont comme deux candélabres.» Et la
-pauvre femme se lamentait, se frappait la poitrine et disait: «Mais
-qu’est-ce donc, qu’est-ce donc qui vous est arrivé là! Désormais
-cachez-vous aux hommes. Eh! qu’est-ce donc que nous allons devenir!
-
---Ne craignez pas, répondit Angèle; si nous rencontrons quelqu’un, Dieu
-veillera sur la rencontre.»
-
-Sa compagne finit par s’habituer, car la transfiguration d’Angèle
-arrivait à tout instant. Un jour, je tiens ce fait de la même personne,
-Angèle était étendue et en extase. Son amie vit sur son côté une étoile
-magnifique, qui, sans être très grande, réunissait un nombre immense de
-couleurs éblouissantes. Puis elle lança des rayons d’une beauté inouïe,
-les uns très fins, les autres plus gros: ils sortaient du cœur d’Angèle,
-se repliaient vers lui, puis remontaient au ciel. Ce phénomène dura
-trois heures.
-
-Quand Angèle était tourmentée par la tentation, ou saisie par les
-langueurs d’amour, elle pâlissait, elle séchait sur pied, elle faisait
-compassion.
-
-Cette femme avait un corps débile.
-
- * * * * *
-
-Moi, frère Arnaud, après avoir écrit ce livre, je priai Angèle de
-demander à Dieu si je n’avais rien écrit de faux ou d’inutile.
-J’éprouvais le besoin que Dieu lui-même, dans sa miséricorde, me dît si
-je ne m’étais pas trompé.
-
-Elle répondit:
-
-«J’ai demandé plusieurs fois à Dieu si dans ce que j’ai dit et dans ce
-que tu as écrit il y avait mensonge ou inutilité. Or, voici quelle
-réponse me fut faite et quelle certitude me fut donnée: «Tout ce que
-j’ai dit, tout ce que vous avez écrit, tout cela est vrai; il n’y a rien
-de faux, il n’y a rien d’inutile, mais il y a insuffisance. Les choses
-n’ont pas trouvé la perfection dans nos paroles. La hauteur et la
-douceur des visions ne pouvaient être renfermées dans le langage humain.
-
-«Tout cela, avait dit le Seigneur, est selon ma volonté; tout cela vient
-de moi, et je poserai mon sceau sur ce livre (_Sigillabo_).» Et comme
-Angèle ne comprenait pas ce mot: «Je poserai mon sceau», la voix reprit,
-et se servit d’un autre mot: «Je confirmerai ma parole (_Firmabo_).»
-
-Moi, frère Arnaud, qui écrivais sous sa dictée, je répète que je n’ai
-rien ajouté, mais que j’ai beaucoup omis; j’ai omis beaucoup de choses
-trop hautes pour entrer dans mon misérable entendement.
-
-Par la volonté de Dieu, mon livre a été examiné par deux frères mineurs
-dignes de foi; ils l’ont examiné dans la compagnie d’Angèle; ils ont
-eux-mêmes entendu ce que j’ai écrit; ils ont conféré de toutes ces
-choses avec Angèle elle-même afin d’avoir des renseignements plus
-certains. Un nouvel examen eut encore lieu plus tard. Ce fut le seigneur
-Jacques de la Colonne qui s’en chargea. Il prit pour l’aider huit frères
-mineurs fameux entre tous. Parmi eux il y avait des lecteurs, des
-inquisiteurs, des custodes. Ils étaient tous dignes de foi, modestes et
-spirituels. Pas un n’attaqua un seul mot du livre. Ils ne firent que
-vénérer humblement et embrasser tendrement.
-
-J’engage le lecteur à ne pas s’étonner si les paroles ardentes de
-l’amour remplissent ce livre. La Sainte Ecriture en est pleine aussi.
-_Le Cantique des Cantiques_ est là pour l’attester. Le lecteur sentira,
-d’ailleurs, qu’au milieu des transports et des sublimités, la grâce
-divine préserva si parfaitement Angèle de l’orgueil, que la hauteur des
-révélations approfondit l’âme de son humilité.
-
-J’ai encore une observation à faire.
-
-Angèle déclare plusieurs fois, au milieu des transports et des
-transformations, qu’elle est élevée pour toujours à un nouvel état de
-lumière, de joie et de délectation, et que cette joie sera éternelle.
-
-Voici, je pense, dans quel sens il faut entendre ces paroles.
-
-Une nouvelle illustration divine la constitue dans un état nouveau de
-transformation divine. Cet état est continuel. Elle entre dans une
-nouvelle lumière, dans un nouveau sentiment de Dieu. Elle entre dans une
-solitude qu’elle n’a pas encore habitée.
-
-Bien que cette demeure soit permanente, et n’affecte pas la ressemblance
-d’un acte interrompu, cependant elle est susceptible d’accroissements
-toujours nouveaux, Angèle y trouve à chaque instant de nouvelles
-ardeurs, de nouvelles joies, de nouvelles impressions, des suavités
-nouvelles; et cependant c’est toujours la même illustration qui dure,
-quant à son principe immuable. La transformation en elle-même n’est pas
-un acte passager, elle est continuelle comme une habitude; mais des
-transports de plus en plus sublimes, des suavités, des illustrations et
-des visions de plus en plus hautes peuvent se produire en elle et par
-elle.
-
-Frère ARNAUD
-
-
-
-
-ANGÈLE DE FOLIGNO
-
-
-Moi, dit Angèle de Foligno, entrant dans la voie de la pénitence, je fis
-dix-huit pas avant de connaître l’imperfection de la vie.
-
-
-
-
-PREMIER PAS
-
-ANGÈLE PREND CONNAISSANCE DE SES PÉCHÉS
-
-
-Je regardai pour la première fois mes péchés, j’en acquis la
-connaissance; mon âme entra en crainte; elle trembla à cause de sa
-damnation, et je pleurai, je pleurai beaucoup.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PAS
-
-LA CONFESSION
-
-
-Puis je rougis pour la première fois, et telle fut ma honte, que je
-reculais devant l’aveu. Je ne me confessai pas, je n’osais pas avouer,
-et j’allai à la sainte table, et ce fut avec mes péchés que je reçus le
-corps de Jésus-Christ. C’est pourquoi ni jour ni nuit ma conscience ne
-cessait de gronder. Je priai saint François de me faire trouver le
-confesseur qu’il me fallait, quelqu’un qui pût comprendre et à qui je
-pusse parler. La même nuit, le vieillard m’apparut. «Ma sœur, dit-il, si
-tu m’avais appelé plus tôt, je t’aurais exaucée plus tôt. Ce que tu
-demandes est fait.»
-
-Le matin, je trouvai dans l’église de Saint Félicien un frère qui
-prêchait.
-
-Après le sermon, je résolus de me confesser à lui. Je me confessai
-pleinement; je reçus l’absolution. Je ne sentis pas d’amour; l’amertume
-seulement, la honte et la douleur.
-
-
-
-
-TROISIÈME PAS
-
-LA SATISFACTION
-
-
-Je persévérai dans la pénitence qui me fut imposée; j’essayai de
-satisfaire la justice, vide de consolation, pleine de douleur.
-
-
-
-
-QUATRIÈME PAS
-
-CONSIDÉRATION DE LA MISÉRICORDE
-
-
-Je jetai un premier regard sur la divine miséricorde; je fis
-connaissance avec celle qui m’avait retirée de l’enfer, avec celle qui
-m’avait fait la grâce que je raconte. Je reçus sa première illumination;
-la douleur et les pleurs redoublèrent. Je me livrai à une pénitence
-sévère; mais je ne veux pas dire laquelle.
-
-
-
-
-CINQUIÈME PAS
-
-CONNAISSANCE PROFONDE D’ELLE-MÊME
-
-
-Ainsi éclairée, je n’aperçus en moi que des défauts, je vis avec une
-certitude pleine que j’avais mérité l’enfer; je gémissais dans
-l’amertume, et je prononçai ma condamnation.
-
-Comprenez que tous ces pas ne se suivirent pas sans intervalle. Ayez
-donc pitié d’une pauvre âme, qui se meut si lourdement, qui traîne vers
-Dieu son grand poids, sa grande lourdeur, et qui a fait à peine un petit
-mouvement. Je me souviens qu’à chaque pas je m’arrêtais pour pleurer, et
-je ne recevais pas d’autre consolation que celle-ci, le pouvoir de
-pleurer; c’était la seule, celle-là était amère.
-
-
-
-
-SIXIÈME PAS
-
-ELLE SE RECONNAIT COUPABLE ENVERS TOUTES LES CRÉATURES
-
-
-Une illumination me donna la vue de mes péchés dans la profondeur. Ici
-je compris qu’en offensant le Créateur, j’avais offensé toutes les
-créatures, qui toutes étaient faites pour moi. Tous mes péchés me
-revenaient profondément à la mémoire, et dans la confession que je
-faisais à Dieu, je les pesais très profondément. Par la sainte Vierge et
-par tous les saints j’invoquais la miséricorde de Dieu, et me sentant
-morte, je demandais à genoux la vie. Et je suppliais toutes les
-créatures que je sentais avoir offensées, de ne pas prendre la parole
-pour m’accuser devant Dieu. Tout à coup je crus sentir sur moi la pitié
-de toutes les créatures, et la pitié de tous les saints. Et je reçus
-alors un don: c’était un grand feu d’amour, et la puissance de prier
-comme jamais je n’avais prié.
-
-
-
-
-SEPTIÈME PAS
-
-VUE DE LA CROIX
-
-
-Ici je reçus la grâce spéciale du regard sur la croix sur laquelle je
-contemplais avec l’œil du cœur et celui du corps, Jésus-Christ mort pour
-nous. Mais cette vision était insipide, quoique très douloureuse.
-
-
-
-
-HUITIÈME PAS
-
-CONNAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST
-
-
-Je reçus, avec le regard sur la croix, une plus profonde connaissance de
-la façon dont Jésus-Christ était mort pour nos péchés. J’eus de mes
-propres péchés un sentiment très cruel, et je m’aperçus que l’auteur du
-crucifiement c’était moi. Mais l’immensité du bienfait de la croix, je
-ne m’en doutais pas encore. Mon salut, ma conversion, sa mort, je ne
-pénétrais pas dans le _comment_ de ces choses. La profondeur de
-l’intelligence me fut donnée plus tard. Dans le regard que je raconte il
-n’y avait que du feu, feu d’amour et de regret, feu tel, que, debout au
-pied de la croix, je me dépouillai de toutes choses par la volonté et
-m’offris tout entière, et avec tremblement, je fis vœu de chasteté, et
-accusant mes membres, l’un après l’autre, je promis de les garder sans
-tache désormais. Et je priais qu’il me gardât fidèle à cette chasteté:
-d’une part je tremblais de faire cette promesse; de l’autre le feu me
-l’arrachait, et il me fut impossible de résister.
-
-
-
-
-NEUVIÈME PAS
-
-LA VOIE DE LA CROIX
-
-
-Ici le désir me fut donné de connaître la voie de la croix, afin de
-savoir me tenir debout à ses pieds, et trouver le refuge, l’universel
-refuge des pécheurs. La lumière vint, et voici comment me fut montrée la
-voie. Si tu veux aller à la croix, me dit l’Esprit, dépouille-toi de
-toutes choses, car il faut être légère et libre. Il fallut pardonner
-toute offense, me dépouiller de toute chose terrestre, hommes ou femmes,
-amis, parents et toute créature; et de la possession de moi, et enfin de
-moi-même, et donner mon cœur à Jésus-Christ, de qui je tenais tout bien,
-et marcher par la voie épineuse, la voie de la tribulation. Je me défis
-pour la première fois de mes meilleurs vêtements et des aliments les
-plus délicats, et des coiffures les plus recherchées. Je sentis beaucoup
-de peine, beaucoup de honte, peu d’amour divin. J’étais encore avec mon
-mari, c’est pourquoi toute injure qui m’était dite ou faite avait un
-goût amer. Cependant je la portais comme je pouvais. Ce fut alors que
-Dieu voulut m’enlever ma mère, qui m’était, pour aller à lui, d’un grand
-empêchement. Mon mari et mes fils moururent aussi en peu de temps. Et
-parce que étant entrée dans la route, j’avais prié Dieu qu’il me
-débarrassât d’eux tous, leur mort me fut une grande consolation[3]. Ce
-n’était pas que je fusse exempte de compassion; mais je pensais qu’après
-cette grâce, mon cœur et ma volonté seraient toujours dans le cœur de
-Dieu, le cœur et la volonté de Dieu toujours dans mon cœur.
-
- [3] Il est bien entendu que ces sentiments exceptionnels tiennent à la
- voie exceptionnelle par où était conduite Angèle de Foligno. Les
- dernières lignes, du reste, ne laissent aucun doute à cet égard.
-
- (_Note du traducteur._)
-
-
-
-
-DIXIÈME PAS
-
-LARMES
-
-
-Je demandai à Dieu la chose la plus agréable ses yeux. Alors, dans sa
-pitié, il m’apparut plusieurs fois dans le sommeil, ou dans la veille,
-crucifié. «Regarde, disait-il, regarde vers mes plaies.» Et par un
-procédé étonnant il me montrait comment il avait tout souffert pour moi.
-Ceci se renouvela plusieurs fois. Il me montrait chaque souffrance l’une
-après l’autre, en détail, et me disait: «Que peux-tu faire pour moi qui
-me récompense?» Il m’apparaît plusieurs fois dans le jour. Les visions
-du jour étaient plus apaisées que celles de la nuit; toutes avaient
-l’aspect de la plus horrible douleur. Il me montrait les tortures de sa
-tête, les poils de sourcils, les poils de barbe arrachés! Il comptait
-les coups de la flagellation, me montrait en détail à quelle place
-chacun d’eux avait porté, et me disait: «C’est pour toi, pour toi, pour
-toi.» Alors tous mes péchés m’étant présentés à la mémoire, je compris
-que l’auteur de la flagellation, c’était moi. Je compris quelle devait
-être ma douleur. Je sentis celle que jamais je n’avais sentie. Il
-continuait toujours, étalant sa Passion devant moi, et disant: «Que
-peux-tu faire qui me récompense?» Je pleurai, je pleurai, je pleurai, je
-sanglotai à ce point que je vis mes larmes brûler ma chair; quand je vis
-que je brûlais, j’allai chercher de l’eau froide.
-
-
-
-
-ONZIÈME PAS
-
-PÉNITENCE
-
-
-Je me portai vers une pénitence trop rude pour que je la dise; et je
-m’efforçai de la pratiquer. Mais comme elle était incompatible avec les
-choses du siècle, je résolus de tout quitter pour suivre l’inspiration
-divine qui me poussait vers la croix. Ce projet fut une grâce étonnante,
-et voici comment elle me fut donnée. Le désir de la pauvreté me vint, et
-je craignis de mourir avant d’avoir été pauvre: d’un autre côté, j’étais
-combattue de mille tentations, j’étais jeune, la mendicité était
-entourée de périls et de hontes. Il me faudra, disais-je, mourir de
-faim, mourir de froid et mourir nue: personne au monde ne m’approuvera.
-Enfin Dieu eut pitié, et la lumière se fit dans mon cœur, et
-l’illumination fut si puissante, que jamais elle ne s’éteindra; je
-résolus de persévérer dans mon dessein, dussé-je mourir de faim, de
-froid, de honte. Je résolus d’aller en avant, eussé-je la certitude de
-tous les maux possibles. Je sentis qu’au milieu d’eux je mourrais pour
-Dieu, et je me décidai résolument.
-
-
-
-
-DOUZIÈME PAS
-
-LA PASSION
-
-
-Je priai la mère du Christ et son évangéliste saint Jean, par la douleur
-qu’ils ont supportée, de m’obtenir un signe qui gravât pour l’éternité
-dans ma mémoire la Passion de Jésus-Christ.
-
-
-
-
-TREIZIÈME PAS
-
-LE CŒUR
-
-
-Au milieu du désir je fus saisie par un songe où le Cœur du Christ me
-fut montré, et j’entendis ces paroles: «Voici le lieu sans mensonge, le
-lieu où tout est vérité.» Il me sembla que cela se rapportait aux
-paroles d’un certain prédicateur dont je m’étais beaucoup moquée.
-
-
-
-
-QUATORZIÈME PAS
-
-AGRANDISSEMENT DE LA PÉNITENCE
-
-
-Comme j’étais debout dans la prière, le Christ se montra à moi et me
-donna de lui une connaissance plus profonde. Je ne dormais pas. Il
-m’appela et me dit de poser mes lèvres sur la plaie de son côté. Il me
-sembla que j’appuyais mes lèvres, et que je buvais du sang, et dans ce
-sang encore chaud je compris que j’étais lavée. Je sentis pour la
-première fois une grande consolation, mêlée à une grande tristesse, car
-j’avais la Passion sous les yeux. Et je priai le Seigneur de répandre
-mon sang pour lui comme il avait répandu le sien pour moi. Je désirais
-pour chacun de mes membres une passion et une mort plus terrible et plus
-honteuse que la sienne. Je réfléchissais, cherchant quelqu’un qui voulût
-bien me tuer; je voulais seulement mourir pour la foi, pour son amour,
-et puisqu’il était mort sur une croix, je demandais à mourir ailleurs,
-et par un plus vil instrument. Je me sentais indigne de la mort des
-martyrs; j’en voulais une plus vile et plus cruelle. Mais je ne pouvais
-en imaginer une assez honteuse pour me satisfaire, ni assez différente
-de la mort des saints, auxquels je me trouvais indigne de ressembler.
-
-
-
-
-QUINZIÈME PAS
-
-MARIE ET JEAN
-
-
-Je fixai mon désir sur la Vierge et saint Jean; ils habitaient dans ma
-mémoire, et je les suppliais par la douleur qu’ils reçurent au jour de
-la Passion de m’obtenir les douleurs de Jésus-Christ, ou au moins celles
-qui leur furent données, à eux. Ils m’acquirent et m’obtinrent cette
-faveur, et saint Jean m’en combla tellement un jour, que ce jour-là
-compte parmi les plus terribles de ma vie. J’entrevis, dans un moment de
-lumière, que la compassion de saint Jean en face de Jésus et de Marie
-fit de lui plus qu’un martyr. De là un nouveau désir de me dépouiller de
-tout avec une pleine volonté. Le démon s’y opposa; les hommes aussi,
-tous ceux de qui je prenais conseil, sans excepter les Frères Mineurs;
-mais tous les biens, ni tous les maux du monde réunis n’auraient pu
-m’empêcher de donner ma fortune aux pauvres, ou du moins de la planter
-là, si on m’eût ôté les moyens de m’en débarrasser autrement. Je sentis
-que je ne pouvais rien réserver sans offenser Celui de qui venait
-l’illumination. Cependant je restais encore dans l’amertume, ne sachant
-si Dieu agréait mes sacrifices; mais je pleurais, je criais et je disais
-«Seigneur, si je suis damnée, je n’en veux pas moins faire pénitence, et
-me dépouiller et vous servir.» Je restais dans l’amertume du repentir,
-vide de douceur divine. Voici comment je fus changée.
-
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-
-SEIZIÈME PAS
-
-L’ORAISON DOMINICALE
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-Entrée dans une église, je demandai à Dieu une grâce quelconque. Je
-priai: je disais le _Pater_; tout à coup Dieu écrivit de sa main le
-_Pater_ dans mon cœur avec une telle accentuation de sa bonté et de mon
-indignité, que la parole me manque pour en dire un seul mot. Chacune des
-paroles du _Pater_ se dilatait dans mon cœur; je les disais l’une après
-l’autre avec une grande lenteur et contrition profonde, et malgré les
-larmes que m’arrachait une connaissance plus vive de mes fautes et de
-mon indignité, je commençai à goûter quelque chose de la douceur divine.
-La bonté divine se fit sentir à moi dans le _Pater_ mieux que nulle part
-ailleurs, et cette impression dure au moment où je parle. Cependant,
-comme le _Pater_ me révélait en même temps mes crimes, mon indignité, je
-n’osais lever les yeux ni vers le ciel, ni vers le crucifix, ni vers
-rien; mais je suppliai la Vierge de demander grâce pour moi, et
-l’amertume persistait.
-
-O pécheurs! avec quelle lourdeur l’âme part pour la pénitence! Que ces
-chaînes sont pesantes! Que de mauvais conseillers! Que d’empêchements!
-Le monde, la chair et le démon!
-
-Et à chacun de ces pas, j’étais retardée un certain temps avant de me
-traîner un pas plus loin tantôt l’arrêt était plus long, tantôt il était
-moindre.
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-DIX-SEPTIÈME PAS
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-L’ESPÉRANCE
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-Il me fut ensuite montré que la Vierge bienheureuse m’avait acquis un
-privilège par lequel une autre foi me fut donnée que la foi qui est
-donnée aux hommes. Alors mon ancienne foi me parut morte, et mes
-anciennes larmes m’apparurent comme de petites choses. Une compassion me
-fut donnée sur Jésus et sur Marie plus efficace qu’auparavant, et tout
-ce que je faisais de plus grand m’apparut comme petit, et je conçus le
-désir d’une pénitence plus énorme. Mon cœur fut enfermé dans la Passion
-du Christ, et l’espérance me fut donnée de mon salut par cette Passion.
-Je reçus pour la première fois la consolation par la voie des songes.
-Mes songes étaient beaux, et la consolation m’était donnée en eux. La
-douceur de Dieu me pénétra pour la première fois au dedans dans le cœur,
-au dehors dans le corps. Eveillée ou endormie, je la sentais
-continuellement. Mais comme je n’avais pas encore la certitude,
-l’amertume se mêlait à ma joie; mon cœur n’était pas en repos, il me
-fallait autre chose.
-
-Voici un de ces songes, choisi entre beaucoup d’autres. Je m’étais
-enfermée pendant le carême dans une retraite profonde, j’aimais, je
-méditais, j’étais arrêtée sur une parole de l’Evangile, parole de
-miséricorde et d’amour: il y avait un livre à côté de moi, c’était le
-Missel: j’eus soif de voir écrite la parole qui me tenait fixée. Je
-m’arrêtai, je me contins, craignant d’agir par amour-propre; je résistai
-à la soif excessive, et mes mains n’ouvrirent pas le livre. Je
-m’endormis dans le désir. Je fus conduite dans le lieu de la vision: et
-il me fut dit que l’intelligence de l’Ecriture contient de telles
-délices, que l’homme qui la posséderait oublierait le monde. «En veux-tu
-la preuve? me dit mon guide.--Oui, oui», répondis-je. Et j’avais soif,
-j’avais soif. La preuve me fut donnée: je compris, j’oubliai le monde.
-Mon guide reprit: «Il n’oublierait pas seulement le monde, celui qui
-goûterait la délectation inouïe de l’intelligence évangélique, il
-s’oublierait lui-même.» Il parla, et j’éprouvai. Je compris, je sentis,
-et je demandai à ne plus sortir de là jamais. «Il n’est pas encore
-temps», dit-il, et il me conduisit. J’ouvris les yeux; je sentais à la
-fois la joie immense de la vision donnée, la douleur immense de la
-vision perdue. Je garde encore aujourd’hui la délectation du souvenir.
-Alors la certitude me vint et me resta; c’était une lumière, c’était une
-ardeur dans laquelle je vis, et j’affirme avec une science parfaite que
-tout ce qu’on prêche sur l’amour de Dieu n’est absolument rien: les
-prédicateurs ne sont pas capables d’en parler, et ne comprennent
-seulement pas ce qu’ils disent. Mon guide me l’avait dit pendant la
-vision.
-
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-
-
-DIX-HUITIÈME ET DERNIER PAS
-
-LE SENTIMENT DE DIEU
-
-
-Ici je commençai à sentir Dieu, et saisie dans la prière par l’immense
-délectation, je ne me souvenais plus de la nourriture, et j’aurais voulu
-ne plus manger pour être toujours debout dans la prière. La tentation de
-ne plus manger se mêla à mon état nouveau, de ne plus manger, ou de
-manger trop peu; mais je compris que ceci était une illusion. Tel était
-le feu dans mon cœur qu’aucune génuflexion ou qu’aucune pénitence ne me
-fatiguait. Et pourtant je fus conduite vers un plus grand feu et une
-ardeur plus brûlante. Alors je ne pouvais plus entendre parler de Dieu
-sans répondre par un cri, et quand j’aurais vu sur ma tête une hache
-levée, je n’aurais pas pu retenir ce cri. Ceci m’arriva pour la première
-fois le jour où je vendis mon château pour en donner le prix aux
-pauvres. C’était la meilleure de mes propriétés.
-
-A partir de ce moment, quand on parlait de Dieu, mon cri m’échappait,
-même en présence des gens de toute espèce. On me crut possédée. Je ne
-dis pas le contraire; c’est une infirmité disais-je; mais je ne peux pas
-faire autrement.
-
-Je ne pouvais donner satisfaction à ceux qui détestaient mon cri:
-cependant une certaine pudeur me gênait. Si je voyais la Passion du
-Christ représentée par la peinture, je pouvais à peine me soutenir; la
-fièvre me prenait et je me trouvais faible; c’est pourquoi ma compagne
-me cachait les tableaux de la Passion. A cette époque j’eus plusieurs
-illuminations, sentiments, visions, consolations, dont quelques-unes
-seront écrites plus loin.
-
-
-
-
-DIX-NEUVIÈME CHAPITRE
-
-TENTATIONS ET DOULEUR
-
-
-De peur que la grandeur et la multitude des révélations et des visions
-ne m’enflât, de peur que leur délectation ne m’exaltât, il me fut donné
-un tentateur à mille formes qui multiplie autour de moi les tentations
-et les peines: peines du corps et peines de l’âme. D’innombrables
-tourments déchirent mon corps: ils viennent des démons, qui les excitent
-de mille manières. Je ne crois pas qu’on puisse exprimer les douleurs de
-mon corps. Il ne me reste pas un membre qui ne souffre horriblement. Je
-ne suis jamais sans douleur et sans langueur, toujours débile et
-fragile, au point de rester couchée, pleine de souffrance. Je n’ai pas
-un membre qui ne soit frappé, tordu, affligé par les démons. Je suis
-faible, gonflée, remplie dans tous mes membres d’une sensibilité
-douloureuse. Je ne me remue qu’avec la plus grande peine; je suis
-fatiguée du lit, et je ne peux manger suffisamment.
-
-Quant aux tourments de l’âme, sans comparaison plus nombreux et plus
-terribles, les démons me les infligent à peu près sans relâche. Je ne
-peux mieux me comparer qu’à un homme suspendu par le cou qui, les mains
-liées derrière le dos, et les yeux couverts d’un voile, resterait
-attaché par une corde à la potence, et vivrait là, sans secours, sans
-remède, sans appui. Je crois même que ce que je subis de la part des
-démons est plus cruel et plus désespéré. Les démons ont pendu mon âme:
-et de même que le pendu n’a pas de soutien, mon âme pend sans appui, et
-mes puissances sont renversées, au vu et au su de mon esprit. Quand mon
-âme voit ce renversement et cet abandon de mes puissances sans pouvoir
-s’y opposer, il se fait une telle souffrance que je peux à peine
-pleurer, par l’excès de la douleur, de la rage et du désespoir;
-quelquefois aussi je pleure sans remède. Quelquefois ma fureur est
-telle, que c’est beaucoup pour moi de ne pas me mettre en pièces.
-Quelquefois je ne peux m’empêcher de me frapper horriblement, au point
-de me gonfler la tête et les membres. Quand mon âme assiste au départ et
-à la chute de ses puissances, le deuil se fait en elle, et je vocifère à
-Dieu, et je crie sans relâche: Mon Dieu, mon Dieu, ne m’abandonnez pas!
-
-Je souffre un autre tourment: c’est le retour, au moins apparent, des
-anciens vices. Ce n’est pas qu’ils soumettent réellement mon âme à leur
-empire, mais ils me torturent cruellement. Les vices même que je n’eus
-jamais viennent en moi, s’allument et me déchirent. Mais ils ne vivent
-pas toujours, et leur mort me donne une grande joie. Je suis livrée à de
-nombreux démons qui ressuscitent en moi les vices que j’avais, et en
-produisent d’autres que je n’eus jamais. Mais quand je me souviens que
-Dieu fut affligé, méprisé et pauvre, je voudrais voir tous mes maux
-redoubler.
-
-Quelquefois, il se produit une affreuse et infernale obscurité où
-disparaît toute espérance, et cette nuit est horrible. Et les vices que
-je sens morts dans mon âme ressuscitent dans mon corps; mais les démons
-les réveillent en dehors de l’âme, et en excitent d’autres qui n’y
-furent jamais. Je souffre alors particulièrement dans trois endroits du
-corps: le feu de la concupiscence est tel dans ces moments-là, qu’avant
-d’en avoir reçu la défense, je me brûlais avec le feu matériel, dans
-l’espoir d’éteindre l’autre. Ah! j’aimerais mieux être brûlée vive! Je
-crie, j’appelle la mort, la mort quelle qu’elle soit, et je dis à Dieu:
-«Si je suis damnée, eh bien! tout de suite: pas de retard; puisque vous
-m’avez abandonnée, achevez, achevez, et que l’abîme m’engloutisse.» Et,
-je comprends alors que ces vices ne sont pas dans l’âme, puisqu’elle n’y
-consent jamais, et que c’est le corps qui souffre violence. L’ennui se
-joint à la douleur et, si cela durait, le corps n’y tiendrait pas. L’âme
-se voit dépourvue de ses puissances, et quoiqu’elle ne consente pas aux
-vices, elle se voit sans force contre eux: elle voit entre Dieu et elle
-une effroyable contradiction; elle voit sa chute et sent son martyre. Un
-vice que je n’eus jamais vient en moi par une permission spéciale: je
-sens clairement et je connais qu’il y vient par permission. Il surpasse,
-je crois, tous les autres; la vertu par laquelle je le combats est un
-don manifeste du Dieu libérateur, et si je doutais de Dieu, dans la
-ruine de toutes mes croyances, ce don senti me rendrait la foi. Il y a
-là une espérance assurée, tranquille, et le doute est impossible; la
-force l’emporte; le vice a le dessous; la force me tient suspendue
-au-dessus de l’abîme. Telle est cette force et telle est la puissance
-communiquée par elle, que tous les hommes, tous les démons, toutes les
-ruses de la terre et de l’enfer ne peuvent obtenir de moi-même le plus
-léger mouvement, et c’est elle qui garde la foi. Et pourtant ce vice que
-je n’ose nommer m’altère si cruellement, que si la force divine se cache
-un instant et menace de me quitter, aucune puissance comme aucune honte
-et aucun châtiment ne m’empêcheraient de me ruer sur lui. Mais la force
-divine survient et me délivre: tous les biens et tous les maux de ce
-monde ne peuvent plus rien contre lui. Et j’ai souffert ainsi pendant
-plus de deux ans!
-
-Dans mon âme une certaine humilité et un certain orgueil se combattent
-douloureusement, et j’ai dégoût de toutes ces choses. Ce genre
-d’humilité, qui me montre destituée de tout bien, chassée de toute vertu
-et de toute grâce, qui me montre en moi la multitude des vices et des
-vides, m’enlève toute espérance et me cache toute miséricorde. Je me
-vois alors comme la maison du diable, sa dupe, sa fille et son agent,
-chassée de toute rectitude, de toute véracité, digne du dernier fond de
-l’enfer inférieur. Cette misérable humilité n’est pas l’autre, la vraie,
-celle qui écrase l’âme sous la bonté divine sentie. La fausse humilité
-entraîne tous les maux. Engloutie en elle, je me vois entourée de
-démons; dans mon âme et dans mon corps je ne vois que des défauts: Dieu
-m’est fermé; puissance et grâce, tout est caché. Le souvenir même du
-Seigneur m’est interdit; me voyant damnée, je ne m’inquiète que de mes
-crimes, que je voudrais n’avoir pas commis au prix de tous les biens et
-de tous les maux qui peuvent être nommés. Au souvenir de mes crimes, je
-me raidis tout entière pour combattre le démon et triompher de mes
-vices. Mais je ne vois, pour me sauver, ni porte, ni fenêtre, et je
-mesure la profondeur de l’abîme où je suis tombée. L’humilité m’a
-engloutie comme un Océan sans rivage. Je contemple dans l’abîme la
-surabondance de mes iniquités; je cherche inutilement par où les
-découvrir et les manifester au monde: je voudrais aller nue par les
-cités et par les places, des viandes et poissons pendus à mon cou, et
-crier: Voilà la vile créature, pleine de malice et de mensonge! Voilà la
-graine de vice, voilà la graine du mal. Je faisais le bien aux yeux des
-hommes; je faisais dire: Elle ne mange ni poisson, ni viande.
-Ecoutez-moi: j’étais gourmande et ivrogne: je faisais semblant de ne
-vouloir que le nécessaire; je jouais à la pauvreté extérieure. Mais je
-me faisais un lit avec des tapis et des couvertures que j’enlevais le
-matin pour les cacher aux visiteurs. Voyez le démon de mon âme et la
-malice de mon cœur! Ecoutez bien: je suis l’hypocrisie, fille du diable:
-je me nomme _celle qui ment_; je me nomme l’abomination de Dieu! Je me
-disais fille d’oraison, j’étais fille de colère, et d’enfer et
-d’orgueil. Je me présentais comme ayant Dieu dans mon âme, et sa joie
-dans ma cellule, j’avais le diable dans ma cellule, et le diable dans
-mon âme. Sachez que j’ai passé ma vie à chercher une réputation de
-sainteté: sachez, en vérité, qu’à force de mentir et de déguiser les
-infamies de mon cœur, j’ai trompé des nations.
-
-Homicide, voilà mon nom!
-
-Homicide des âmes, homicide de mon âme!
-
-Couchée dans l’abîme, je me roulais aux pieds de mes frères, ceux-là
-qu’on appelle mes fils, et je leur disais: «Ne me croyez plus; ne me
-croyez plus. Est-ce que vous ne voyez pas que je suis possédée? Vous qui
-vous appelez mes fils, priez la justice de Dieu pour que les démons
-sortis de mon âme manifestent mes actes dans toute leur horreur, et que
-Dieu ne soit pas plus longtemps déshonoré par moi. Est-ce que vous ne
-voyez pas que tout ce que je vous ai dit est mensonge? Est-ce que vous
-ne voyez pas que si tout à coup le monde devenait vide de malice, je le
-remplirais toute seule par la surabondance de la mienne? Ne me croyez
-plus. N’adorez plus cette idole où est caché le diable; tout ce que je
-vous ai dit est mensonge, et mensonge diabolique. Suppliez la justice de
-Dieu pour que l’idole tombe et se brise, pour que ses œuvres diaboliques
-soient manifestes; car je me couvrais d’or avec des paroles divines,
-pour être honorée et adorée à la place de Dieu. Priez pour que le diable
-sorte de l’idole, afin que le monde ne soit plus trompé par cette femme.
-C’est pourquoi je supplie le Fils de Dieu, que je n’ose nommer, que,
-s’il ne me manifeste pas par lui-même, il me manifeste par la terre qui
-s’ouvre et m’engloutisse, afin que, posée en spectacle et en exemple, je
-fasse dire aux hommes et aux femmes: «Oh! comme elle était dorée, dorée
-en dedans et dorée au dehors!» Ah! que je voudrais avoir au cou un
-collier ou un lacet, et me faire traîner par les places et par les
-villes: et les enfants me traîneraient et diraient: «Voilà la misérable
-qui a menti toute sa vie!» Et les hommes crieraient, ainsi que les
-femmes: «Oh! voilà le miracle, le miracle qu’a fait Dieu! La malice
-cachée de toute sa vie vient d’être manifestée par elle-même!»
-
-Mais tout cela est peu de chose, et rien ne suffit. Voici un désespoir
-nouveau, un désespoir inconnu. J’ai absolument désespéré de Dieu et de
-tous ses biens. C’est fini, c’est réglé, réglé entre lui et moi. J’ai la
-certitude que dans le monde entier l’enfer n’a pas une proie aussi
-parfaite que moi-même; toutes les grâces de Dieu, toutes ses faveurs,
-tout cela est pour exaspérer mon désespoir et mon enfer! Oh! je vous en
-supplie, mettez-vous en prière; que la justice de Dieu fasse sortir les
-démons de l’idole, que la justice de Dieu manifeste mon cœur; ma tête se
-fend, mon corps plie, mes yeux sont aveuglés de larmes, mes membres se
-disjoignent parce que je ne peux pas manifester mes mensonges! Sache,
-toi qui écris, que toutes mes paroles ne sont rien auprès de mes maux,
-de mes iniquités et de mes mensonges; j’étais toute petite quand j’ai
-commencé!
-
-Voilà ce que je suis forcée de dire dans le gouffre de l’abaissement. Et
-puis l’orgueil arrive!
-
-Et je suis faite toute colère, toute superbe, toute tristesse, toute
-amertume et toute enflure: Les biens que m’a faits Dieu se changent dans
-mon âme en amertume infinie. Ils ne me servent à rien! Ils ne remédient
-à rien! Ils excitent seulement une douloureuse admiration qui ressemble
-à une insulte faite à mon désespoir! Pourquoi toujours en moi ce vide de
-vertu? Pourquoi Dieu a-t-il permis cela? Et puis je doute et je me dis:
-Est-ce qu’il m’aurait trompée? Cette tentation ferme et cache tout bien.
-Colère, orgueil, tristesse, amertume, enflure et peine, la parole ne
-peut rien exprimer de tout cela. Quand tous les sages du monde et tous
-les saints du paradis m’accableraient de leurs consolations et de leurs
-promesses, et Dieu lui-même de ses dons, s’il ne me changeait pas
-moi-même, s’il ne commençait au fond de moi une nouvelle opération, au
-lieu de me faire du bien, les sages, les saints et Dieu exaspéreraient
-au delà de toute expression mon désespoir, ma fureur, ma tristesse, ma
-douleur et mon aveuglement!
-
-Ah! si je pouvais changer ces tortures contre tous les maux du monde, et
-prendre toutes les infirmités et toutes les douleurs qui sont dans tous
-les corps des hommes, je croirais tous ceux-ci plus légers et moindres.
-Je l’ai dit souvent, que mes tourments soient changés contre le martyre,
-n’importe de quelle espèce!
-
-Mes tourments ont commencé quelque temps avant le pontificat du pape
-Célestin (1294); ils ont duré plus de deux ans, et leurs accès étaient
-fréquents. Je ne suis pas encore parfaitement guérie, quoique leur
-atteinte soit maintenant légère, et seulement extérieure. La situation
-étant changée, je comprends que l’âme, broyée entre l’humilité mauvaise
-et l’orgueil, subit une immense purgation, par laquelle j’ai acquis
-l’humilité vraie sans laquelle le salut n’est pas. Et plus grande est
-l’humilité, plus grande la purgation de l’âme. Entre l’humilité et
-l’orgueil, mon âme passe par le martyre et passe par le feu. Par la
-connaissance de ses vides et de ses fautes qu’elle acquiert par cette
-humilité, l’âme est purgée de l’orgueil et purgée des démons. Plus l’âme
-est affligée, dépouillée et humiliée profondément, plus elle conquiert,
-avec la pureté, l’aptitude des hauteurs.
-
-L’élévation dont elle devient capable se mesure à la profondeur de
-l’abîme où elle a ses racines et ses fondations.
-
-
-
-
-VINGTIÈME CHAPITRE
-
-PÈLERINAGE
-
-
-Béni soit Dieu et le Père de Notre-Seigneur Jésus, qui nous console en
-toute tribulation.
-
-Oui, il a daigné consoler la pécheresse en toute tribulation. Après le
-dix-huitième pas, où le nom de Dieu me faisait crier, après
-l’illumination que m’apporta le _Pater_, je sentis la douceur de Dieu,
-et voici comment. Je considérai l’union en Jésus-Christ de l’humanité et
-de la divinité. Absorbée dans cette vue, buvant la contemplation et la
-délectation, j’obéissais dans mon âme à des inspirations intimées par
-l’attrait. Ce fut à cette époque la plus grande joie de ma vie. Pendant
-la plus grande partie du jour je restai debout dans ma cellule, abîmée
-dans la prière, enfermée, seule et stupéfaite. Et mon cœur reçut si fort
-le coup de la joie que je tombai à terre, incapable de parole. Ma
-compagne courut à moi, s’agita et me crut morte; mais elle m’ennuyait et
-me faisait obstacle.
-
-Un jour, au milieu des persévérances de la prière, avant d’avoir tout
-donné, quoiqu’il s’en fallût de fort peu, pendant une oraison du soir,
-privée de sentiment divin, je me lamentais et je criais à Dieu «Tout ce
-que je fais, je le fais pour vous trouver. Vous trouverai-je, quand je
-l’aurai fini?...» La réponse vint. «Que veux-tu? dit-elle.--Ni or, ni
-argent, ni le monde entier; vous seul.--Fais donc et hâte-toi; quand tu
-auras terminé, toute la Trinité viendra en toi.» Je reçus beaucoup
-d’autres promesses; je fus arrachée à toute douleur, je fus congédiée
-avec la suavité divine. Puis j’attendis l’exécution. Quand je racontai
-le fait à ma compagne, je manifestai quelque doute, à cause de la
-grandeur des promesses: cependant la suavité de l’adieu entretenait mon
-espérance.
-
-Ce fut alors que je fis à Assise le pèlerinage de saint François, et ce
-fut pendant la route que la promesse s’accomplit. Pourtant je n’avais
-pas tout donné aux pauvres. Peu s’en fallait à la vérité; mais la mort
-d’un saint homme, qui s’était chargé de mes affaires, en avait retardé
-la dernière phase. Cet homme, converti par moi, voulut aussi tout
-donner; pendant qu’il allait et venait pour cette affaire, il mourut en
-chemin. Sa sépulture est honorée, et illustrée par des miracles.
-
-Revenons à moi. Je faisais donc mon pèlerinage: je priais en route, je
-demandais entre autres choses au bienheureux François l’observation
-fidèle de sa règle, à laquelle je venais de m’astreindre; je demandais
-de vivre et de mourir dans la pauvreté.
-
-J’étais déjà allée à Rome pour demander au bienheureux saint Pierre la
-grâce et la liberté qu’il faut pour être pauvre réellement. Par les
-mérites de saint Pierre et de saint François, je reçus, avec une
-certitude sensible, le don de la vraie pauvreté. J’étais arrivée à cette
-grotte au delà de laquelle on monte à Assise par un étroit sentier.
-J’étais là, quand j’entendis une voix qui disait: «Tu as prié mon
-serviteur François; mais j’ai voulu t’envoyer un autre missionnaire, le
-Saint-Esprit. Je suis le Saint-Esprit, c’est moi qui viens, et je
-t’apporte la joie inconnue. Je vais entrer au fond de toi, et te
-conduire près de mon serviteur.
-
-«Je vais te parler pendant toute la route; ma parole sera ininterrompue
-et je te défie d’en écouter une autre, car je t’ai liée, et je ne te
-lâcherai pas, que tu ne sois revenue ici une seconde fois, et je ne te
-lâcherai alors que relativement à cette joie d’aujourd’hui; mais quant
-au reste, jamais, jamais, si tu m’aimes.»
-
-Et il me provoquait à l’amour, et il disait: «O ma fille chérie! ô ma
-fille et mon temple ô ma fille et ma joie! Aime-moi! car je t’aime,
-beaucoup plus que tu ne m’aimes!» Et, parmi ces paroles, en voici qui
-revenaient souvent «O ma fille, ma fille et mon épouse chérie!» Et puis
-il ajoutait: «Oh! je t’aime, je t’aime plus qu’aucune autre personne qui
-soit dans cette vallée. O ma fille et mon épouse! Je me suis posé et
-reposé en toi; maintenant pose-toi et repose-toi en moi. J’ai vécu au
-milieu des apôtres: ils me voyaient avec les yeux du corps et ne me
-sentaient pas comme tu me sens. Rentrée chez toi, tu sentiras une autre
-joie, une joie sans exemple. Ce ne sera pas seulement comme à présent le
-son de ma voix dans l’âme, ce sera moi-même. Tu as prié mon serviteur
-François espérant obtenir avec lui et par lui. François m’a beaucoup
-aimé, j’ai beaucoup fait en lui mais si quelque autre personne m’aimait
-plus que François, je ferais plus en elle.»
-
-Et il se plaignait de la rareté des fidèles et de la rareté de la foi,
-et il gémissait, et il disait «J’aime d’un amour immense l’âme qui
-m’aime sans mensonge. Si je rencontrais dans une âme un amour parfait,
-je lui ferais de plus grandes grâces qu’aux saints des siècles passés,
-par qui Dieu fit des prodiges qu’on raconte aujourd’hui. Or personne n’a
-d’excuse, car tout le monde peut aimer; Dieu ne demande à l’âme que
-l’amour; car lui-même aime sans mensonge, _et lui-même est l’amour de
-l’âme_.» Pesez ces dernières paroles; pesez-les. Elles sont profondes.
-
-Que Dieu soit l’amour de l’âme, il me le faisait sentir par une vive
-représentation de sa passion, et de sa croix qu’il a portée pour nous;
-Lui, l’immense; Lui, le glorieux, il m’expliquait sa passion et tout ce
-qu’il a fait pour nous, et il ajoutait: «Regarde bien; trouves-tu en moi
-quelque chose qui ne soit pas amour?» Et mon âme comprenait avec
-évidence qu’il n’y a rien en Lui qui ne soit pas amour. Il se plaignait
-de trouver en ce temps peu de personnes en qui il puisse déposer sa
-grâce, et il promettait de faire à ses nouveaux amis, s’il en trouvait,
-de plus grandes grâces qu’aux anciens. Et il reprenait: «O ma fille
-chêne, aime-moi; car je t’aime beaucoup plus que tu ne m’aimes.
-Aime-moi, ma bien-aimée; j’aime d’un amour immense l’âme qui m’aime sans
-malice.» Et il voulait que l’âme, suivant sa puissance et sa capacité,
-l’aimât du même amour, de l’amour qu’il a pour elle, lui promettant de
-se donner si seulement, elle le désire. Et il disait toujours «O ma
-bien-aimée, ô mon épouse, aime-moi, mange, bois, dors; toute ta vie me
-plaira, pourvu que tu m’aimes!» Il ajouta: «Je ferai en toi de grandes
-choses en présence des nations, je serai connu en toi, glorifié,
-clarifié en toi; le nom que je porte en toi sera adoré à la face des
-nations.» Il ajouta mille autres choses.
-
-Mais moi, pendant que je l’écoutais, considérant mes péchés et mes
-défauts, je me disais: Tu n’es pas digne de tous ces grands amours. Le
-doute me prit, et mon âme dit à Celui qui parlait: «Si tu étais le
-Saint-Esprit, tu ne me dirais pas ces choses inconvenantes; car je suis
-fragile et capable d’orgueil.» Il répondit: «Eh bien, essaie! essaie de
-tirer vanité de mes paroles, essaie donc; tâche un peu; essaie de penser
-à autre chose.» Je fis tous mes efforts pour concevoir un sentiment
-d’orgueil; mais tous mes péchés me revenant à la mémoire, je sentis une
-humilité telle que jamais dans toute ma vie. Je tâchai d’avoir des
-distractions; je regardai curieusement les vignes le long du chemin. Je
-tâchai d’échapper aux discours qu’on me tenait; mais de quelque côté que
-s’égarât mon œil, la voix disait toujours: «Regarde, contemple; ceci est
-ma créature.» Et je sentais une douceur, une douceur ineffable.
-
-J’étais tellement aimée, disait la voix, que le Fils de Dieu et de la
-Vierge Marie s’était incliné vers moi pour me parler. Et Jésus-Christ me
-disait: «Quand le monde entier viendrait à toi, je te défie de parler à
-un autre qu’à moi; mais, puisque me voici, tu possèdes le monde entier.»
-Et pour me tranquilliser, il me disait: «C’est moi qui ai été crucifié
-pour toi, moi qui ai souffert pour toi la faim et la soif, moi qui t’ai
-aimée jusqu’à l’effusion du sang.» Il me racontait sa passion et me
-disait: «Demande une grâce pour toi, pour tes compagnes, pour qui tu
-voudras, et prépare-toi à recevoir; car je suis beaucoup plus prêt à
-donner que toi à recevoir.» Mon âme cria disant: «Je ne veux pas
-demander, parce que je ne suis pas digne.» Et tous mes péchés me
-revenaient à la mémoire. Mon âme ajouta: «Si toi qui me parles depuis le
-commencement, tu étais le Saint-Esprit, tu ne me dirais pas de telles
-paroles; d’ailleurs si le Saint-Esprit était en moi, je devrais mourir
-de joie.» Il répondit: «Est-ce que je ne suis pas le maître? Je te donne
-la joie que je veux, non pas une autre. Il y a un homme à qui j’en ai
-donné une moindre. Ses yeux se sont fermés, et il est tombé sans
-connaissance. Je vais te donner encore ce signe de ma présence. Essaie
-de parler à tes compagnes, essaie de penser à quelque chose de bon ou de
-mauvais, n’importe quoi; je te défie de penser à autre chose qu’à Dieu.
-Je suis le seul qui puisse lier l’esprit. Je n’agis pas en vue de tes
-mérites, mais en vue de ma bonté.»
-
-Pendant qu’il parlait, je me sentais digne de l’enfer, et ce sentiment
-avait pour la première fois les caractères de l’évidence. Il ajoutait
-que si mes compagnes de voyage avaient été mal choisies, je n’aurais pas
-entendu et éprouvé ce que je venais d’entendre et d’éprouver. Quant à
-elles, elles s’interrogeaient sur la langueur où elles me voyaient; car
-j’étais brisée de douceur. J’avais peur d’arriver; j’aurais voulu que la
-route durât jusqu’à la fin du monde. Quant à la joie que je sentais, je
-renonce à la dire, surtout quand j’entendis:
-
-«C’est moi, le Saint-Esprit, c’est moi qui suis en toi.» Et la douceur
-venait avec chaque parole. Il m’accompagna jusqu’au tombeau de saint
-François, suivant sa parole, et ne me quitta pas, et resta avec moi
-jusqu’après le dîner, et me suivit dans ma seconde visite au tombeau.
-Quand j’entrai pour la seconde fois dans l’église, je fléchis le genou,
-et je vis un tableau qui représentait François serré contre la poitrine
-de Jésus. Alors il me dit: «Je te tiendrai beaucoup plus serré que cela;
-je t’embrasserai d’un embrassement trop serré pour être vu. Voici
-pourtant l’heure où je vais te quitter, ô ma fille chérie, ô mon temple
-et mon amour, et ma délectation; je vais te remplir et te quitter, te
-quitter quant à cette joie, non, non pas te quitter réellement, pourvu
-que tu m’aimes!»
-
-Et bien que cette parole fût amère comme prédiction, elle eut cependant
-en elle-même une douceur inouïe. Je regardai Celui qui parlait, pour le
-voir des yeux de l’esprit et des yeux du corps; je le vis! Vous me
-demandez ce que je vis? C’était quelque chose d’absolument vrai, c’était
-plein de majesté, c’était immense, mais qu’était-ce? Je n’en sais rien;
-c’était peut-être le souverain bien. Du moins cela me parut ainsi. Il
-prononça encore des paroles de douceur; puis il s’éloigna. Son départ
-lui-même eut les attitudes de la miséricorde. Il ne s’en alla pas tout à
-coup; il se retira lentement, majestueusement, avec une immense douceur.
-Et il disait encore: «O ma fille chérie, que j’aime plus qu’elle ne
-m’aime! tu portes au doigt l’anneau de notre amour, et tu es ma fiancée!
-Désormais tu ne me quitteras plus: la bénédiction du Père, et du Fils,
-et du Saint-Esprit est en toi et sur ta compagne!» Et mon âme cria:
-«Puisque vous ne me quitterez plus, je ne crains plus le péché mortel!»
-Mais là-dessus il ne voulut pas répondre. Et comme, au moment du départ,
-j’avais demandé une grâce pour ma compagne, il en promit une d’un autre
-genre. Il se retirait, il se retirait; je compris qu’il m’empêchait de
-tomber à terre, et qu’il me forçait à rester debout.
-
-Mais, après le départ, lorsque tout fut consommé, je tombai assise, et
-je criai à haute voix, hurlant, vociférant, rugissant sans pudeur, et,
-au milieu des hurlements, je crois que je disais: «Amour, amour, amour,
-tu me quittes et je n’ai pas eu le temps de faire ta connaissance! Oh!
-pourquoi me quitter?» Mais je ne pouvais plus parler. Et si je voulais
-articuler au lieu de paroles, il ne venait que des hurlements, et je
-rugissais, je rugissais; si j’essayais de dire un mot, il était couvert
-par un cri; on cherchait à m’entendre, et on ne pouvait pas. Cela se
-passait à la porte de l’église de Saint François. Tout le peuple
-s’assembla, je rugissais en présence du peuple. J’étais assise en criant
-et j’étais languissante pendant que rugissais. Mes compagnons et mes
-amis furent pris de honte et s’écartèrent en rougissant. On ne savait
-pas ce qui m’arrivait; on se trompa sur la cause. Quant à moi, je
-disais: «C’est Lui, je ne doute plus, c’est Lui; j’ai la certitude,
-c’est Lui, c’est le Seigneur qui m’a parlé. Je hurlais de douceur et de
-douleur, car c’était Lui, mais il était parti. «La mort, criai-je, la
-mort!» Mais, ô douleur! je ne mourais pas, et je vivais, et il était
-parti! mes jointures se séparaient.
-
-Je revins d’Assise, et, chemin faisant, je parlais de Dieu avec une
-grande douceur, et j’avais grand’peine à me taire. Je me contenais
-cependant, car je n’étais pas seule. Or, pendant la route, Jésus me
-parla et me dit:
-
-«Moi, Jésus-Christ, qui te parle et qui t’ai parlé, je te donne ce signe
-que vraiment c’est Moi; je te donne la croix et l’amour de Dieu je te
-les donne pour l’éternité.»
-
-Je sentis dans mon âme la croix de l’amour, et cela rejaillit sur mon
-corps, et je sentis la croix corporellement, et mon âme fut liquéfiée.
-Revenue à la maison, je sentais une douceur tranquille, paisible, trop
-immense pour être exprimée. Alors vint le désir de la mort; car cette
-douceur, cette paix, cette délectation au-dessus des paroles me rendait
-cruelle la vie de ce monde. Ah! la mort! la mort! et je serais parvenue
-à la substance même de la douceur, dont je sentais de loin quelque
-chose, et je l’aurais touchée pour toujours, et jamais, jamais perdue!
-Ah! la mort! la mort! la vie m’était une douleur au-dessus de la douleur
-de ma mère et de mes enfants morts, au-dessus de toute douleur qui
-puisse être conçue. Je tombai à terre languissante, et je restai là huit
-jours et je criais: «Ah! Seigneur, Seigneur, ayez pitié de moi!
-Enlevez-moi, enlevez-moi.» Je sentis alors des parfums qui ne sont pas
-de la terre, et des effets inexprimables. Quant à la joie, elle fut au
-delà des paroles. Bien des paroles m’ont été dites souvent, mais non pas
-avec une telle lenteur, ni une telle douceur, ni une telle profondeur.
-Pendant que j’étais à terre, ma compagne, admirable de simplicité, de
-pureté, de virginité, entendit une voix qui disait: «Le Saint-Esprit est
-dans cette chambre.» Elle s’approcha de moi, et m’adressa ces paroles:
-«Dis-moi ce que tu as; car je viens d’entendre une voix qui m’a dit:
-Approche-toi d’Angèle.» Je lui répondis: «Ce qui t’a été dit ne me
-déplaît pas.»
-
-Et depuis ce jour je lui communiquai quelques-uns de mes secrets.
-
-
-
-
-VINGT ET UNIÈME CHAPITRE
-
-LA BEAUTÉ
-
-
-Un jour que j’étais en oraison, élevée en esprit, Dieu me parlait dans
-la paix et dans l’amour. Je regardai et je le vis.
-
-Vous me demanderez ce que je vis? C’était lui-même, et je ne peux dire
-autre chose. C’était une plénitude, c’était une lumière intérieure et
-remplissante pour laquelle ni parole ni comparaison ne vaut rien. Je ne
-vis rien qui eût un corps. Il était ce jour-là sur la terre comme au
-ciel: la beauté qui ferme les lèvres, la souveraine beauté contenant le
-souverain bien. L’assemblée des saints se tenait debout, chantant des
-louanges devant la majesté souverainement belle. Tout cela m’apparut en
-une seconde. Et Dieu me dit: «O ma fille chérie, très aimante et très
-aimée, tous les saints ont pour toi un amour spécial, tous les saints et
-ma Mère, et c’est moi qui t’associerai à eux.»
-
-Malgré l’importance de ces paroles, elles me parurent petites. Ce qu’il
-me disait de sa Mère et de ses saints me touchait peu. L’immensité de
-délectation, que je buvais en Lui, en lui-même, dans sa source, me
-rendait aveugle vis-à-vis des saints et des anges. Toute leur bonté,
-toute leur beauté était en Lui, était de Lui; il était le souverain
-bien; il était toute beauté. Et mes yeux se fermaient sur la créature,
-abîmés de joie dans l’essence du beau. Et il me dit: «Je t’aime d’un
-amour immense, je ne te le montre pas, je te le cache.» Mon âme
-répondit: «Mais pourquoi donc mon Seigneur place-t-il ainsi sa joie et
-son amour dans une pécheresse pleine de turpitudes?» Et Dieu répondait:
-«Je te dis que j’ai placé en toi mon amour. Mes yeux voient tes défauts,
-mais c’est comme si je ne m’en souvenais plus. J’ai déposé en toi, et
-j’ai caché mon trésor.»
-
-Et ces paroles m’apportaient le sentiment de leur pleine vérité; et je
-ne doutais pas, et je sentais, et je voyais que les yeux de Dieu me
-regardaient; et mon âme puisa dans son regard la lumière. Qu’un saint
-descende du paradis, je lui porte le défi d’exprimer ma joie. Et comme
-il me cachait, disait-il, son amour, à cause de mon impuissance à la
-porter: «Si vous êtes le Dieu tout-puissant, vous pouvez me donner la
-force de porter votre amour.» Il répondit: «Tu aurais alors ton désir,
-et ta faim diminuerait. Ce que je veux, ton désir, ta faim, ta
-langueur.»
-
-
-
-
-VINGT-DEUXIÈME CHAPITRE
-
-LA PUISSANCE
-
-
-Un jour j’entendis une voix divine qui me disait: «Moi qui te parle, je
-suis la puissance divine, qui t’apporte une grâce divine. Cette grâce,
-la voici: je veux que ta vue seule soit utile à ceux qui te verront. Ah!
-ce n’est pas tout! je veux que ta pensée, ton souvenir et ton nom,
-portent secours et faveur à quiconque s’en servira. Personne ne pensera
-à toi en vain. Toute âme qui se souviendra de toi recevra une grâce
-proportionnée à l’union divine qu’elle possédera déjà.»
-
-Je refusai, malgré ma joie, craignant la vaine gloire.
-
-Mais il ajouta:
-
-«Tu n’as rien à tirer de là, rien, quant à la vanité. Cette gloire n’est
-pas la tienne; c’est un fardeau que tu porteras, et ce n’est pas autre
-chose. Garde-le; porte-le; et restitue la gloire à son propriétaire.»
-
-Je compris que j’étais en sûreté. «Et cependant, me dit-il, ta crainte
-ne m’a pas déplu.»
-
-J’entrai à l’église et j’entendis une parole qui récréa mon âme. La voix
-disait: «O ma fille chérie!» mais elle se servit d’un bien autre nom que
-je n’ose pas écrire; et elle ajouta: «Aucune créature ne peut te donner
-consolation; je tiens cela dans mes mains; je vais te montrer ma
-puissance.»
-
-Les yeux de l’esprit furent ouverts en moi, je vis une plénitude divine
-où j’embrassais tout l’univers, en deçà et au delà des mers, et l’Océan,
-et l’abîme, et toutes choses, et je ne voyais rien nulle part que la
-puissance divine; le mode de la vision était absolument inénarrable.
-Dans un transport d’admiration, je m’écriai: «Mais il est plein de Dieu,
-il est plein de Dieu, cet univers.» Aussitôt l’univers me sembla petit.
-Je vis la puissance de Dieu qui ne le remplissait pas seulement, mais
-qui débordait de tous les côtés.
-
-«Je t’ai montré, dit-il, _quelque chose de ma puissance_.»
-
-Et je compris que, plus tard je pourrais peut-être en recevoir une
-intelligence plus élevée.
-
-«Je t’ai montré, dit-il, quelque chose de ma puissance; regarde mon
-humilité.»
-
-Je vis un abîme épouvantable de profondeur; c’était le mouvement de Dieu
-vers l’homme et vers toutes choses.
-
-Me souvenant de la puissance inénarrable, et voyant l’abîme de la
-descente, je sentis ce que j’étais; c’était le rien, absolument rien, un
-néant, et dans ce néant rien, rien, excepté l’orgueil! Je tombai dans un
-abîme de méditation, et, épouvantée d’être indigne à ce point je me dis:
-Non, non, je ne veux plus communier.
-
-«Ma fille, dit-il, le point où tu es montée est inaccessible à la
-créature! Il faut quelque grâce de Dieu très spéciale pour qu’un être
-vivant soit transporté là.»
-
-Cependant la messe avançait; le prêtre élevait l’hostie.
-
-«La puissance, dit la voix, la puissance est sur l’autel! je suis en
-toi; si tu me reçois, tu reçois Celui que déjà tu possèdes. Communie
-donc au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Moi qui suis digne,
-je te fais digne.»
-
-Je sentis au fond de l’âme l’inénarrable douceur d’une joie tellement
-immense, qu’elle remplira ma vie avant de s’épuiser.
-
-
-
-
-VINGT-TROISIÈME CHAPITRE
-
-LA SAGESSE
-
-
-Un jour, une personne me demanda de prier Dieu pour obtenir certaines
-connaissances qu’elle voulait avoir. J’hésitais, sa demande me
-paraissait pleine de sottise et d’orgueil.
-
-Pendant que j’étais dans cette pensée, je fus ravie en esprit. Je fus
-posée dans ce ravissement près d’une table sans commencement ni fin; je
-ne voyais pas la table, mais je voyais ce qui était placé sur elle.
-C’était une plénitude divine, une plénitude inénarrable, qui n’a aucun
-rapport avec aucune expression; c’était la plénitude, la Sagesse divine
-et le souverain bien.
-
-Et dans la vision de la divine Sagesse, je voyais qu’il n’est pas permis
-de l’interroger sur certaines voies futures et secrètes qu’elle choisira
-dans l’avenir; car il y a un manque de respect à vouloir marcher devant
-elle. Quand j’aperçois des hommes livrés à ces investigations, leur
-erreur est visible pour moi. Le mystère que j’aperçus, sous la
-ressemblance d’un objet étendu sur une table, m’a laissé une
-intelligence profonde qui discerne, au premier mot que j’entends, les
-personnes et les choses spirituelles. Je ne juge plus comme autrefois de
-mon ancien jugement, qui était erreur et péché. Je juge d’un jugement
-vrai, qui me permet d’entrevoir le défaut de mon ancien jugement. Je ne
-peux pas raconter cette Vision; car _la table_ est le seul objet
-sensible dont l’idée où le nom m’ait été présenté à l’esprit. Quant au
-mystère même de la vision, il échappe à la parole.
-
-
-
-
-VINGT-QUATRIÈME CHAPITRE
-
-LA JUSTICE
-
-
-Un jour, j’étais en oraison; je fis des questions, non pas pour sortir
-d’un doute, mais parce que je brûlais d’en savoir plus sur Dieu, et je
-lui dis:
-
-«Pourquoi avez-vous créé l’homme? Pour quoi avez-vous permis sa chute?
-Pourquoi la passion de votre Fils, quand vous aviez, pour nous racheter,
-tant d’instruments dans les mains?» Je sentais jusqu’à l’évidence qu’en
-effet Dieu pouvait nous vivifier et nous sauver autrement. Je me sentais
-poussée et forcée à faire des questions. J’aurais voulu dans ce moment
-me fixer dans la prière pure et simple; mais Dieu me contraignit à
-l’interroger. Je restai plusieurs jours ainsi, toujours interrogeant, et
-cependant la question ne venait pas du doute. Je comprenais que Dieu
-avait choisi la voie la plus appropriée à sa bonté et à nos besoins mais
-cela ne suffisait pas, car je voyais clairement qu’il eût pu agir d’une
-tout autre manière.
-
-Il vint un moment où je fus ravie en esprit; je vis alors que le mystère
-de ses voies est un mystère sans commencement ni fin. Ravie dans
-l’immense ténèbre, mon âme voulut rétrograder vers elle-même.
-Impossible! Elle voulut aller plus avant. Impossible! Puis, enlevée plus
-haut, elle aperçut la puissance inénarrable, puis la justice de Dieu, sa
-volonté, sa bonté, et je découvris au fond d’elles les choses que
-j’avais cherchées. Tout à coup mon âme fut arrachée à l’immense ténèbre.
-Pendant qu’elle y avait été abîmée, mon corps était étendu à terre mais
-quand vint la lumière, je me relevai vivement, me tenant sur l’extrémité
-de mes doigts de pied. L’agilité de mon corps était inouïe, et je crus
-sentir que j’étais créée pour la seconde fois. Je plongeai mon regard
-avec une joie immense dans la volonté de Dieu, dans sa puissance, dans
-sa justice, et au delà de mes espérances, je buvais avec transport
-l’intelligence des mystères; mais leur manifestation est interdite aux
-paroles, parce qu’ils dépassent la nature.
-
-Je savais bien que Dieu pouvait nous sauver autrement; mais je n’avais
-jamais compris comment le mode de rédemption qu’il a choisi constitue de
-lui à nous la plus haute manifestation de sa bonté, et l’union la plus
-intime, celle qui se fait par la bouche, l’union eucharistique.
-
-Ce jour-là j’arrivai à une telle connaissance de la justice de Dieu et
-de la rectitude de ses jugements, à une telle satisfaction, à une telle
-tranquillité, que dans aucune hypothèse, je n’éprouverais ni douleur, ni
-négligence, ni relâchement dans la prière. Cette vision m’a laissé dans
-l’âme une paix, un repos, une tranquillité sans exemple, une
-tranquillité éternelle. Mais je n’ai pas tout dit.
-
-Après avoir contemplé la volonté de Dieu, sa puissance et sa justice, je
-fus ravie à une plus grande hauteur où je ne vis plus rien de tout cela,
-et le mode de vision fut changé. Je vis une unité éternelle,
-inexprimable, dont je ne puis rien dire, sinon qu’elle est le tout bien.
-Et mon âme, dans le délire de sa joie, ne distinguait plus l’amour et
-contemplait l’inénarrable. J’étais sortie de ma première vision, j’étais
-entrée dans l’inénarrable: avec mon corps ou sans mon corps, je l’ignore
-pleinement. Tous les états que j’avais connus étaient moins grands que
-celui-ci. Cette vision laissa en moi la mort des vices et la sécurité
-des vertus. J’aime tous les biens et tous les maux, les bienfaits et les
-forfaits. Rien ne rompt pour moi l’harmonie. Je suis dans une grande
-paix, dans une grande vénération des jugements divins. Le matin et le
-soir, dans mes prières, je dis: Par votre justice, délivrez-moi,
-Seigneur; par vos jugements, délivrez-moi, Seigneur; j’ai la même
-confiance et la même délectation que quand je dis: Par votre avènement,
-délivrez-moi, Seigneur; par votre Nativité, délivrez-moi, Seigneur; par
-votre Passion, délivrez-moi, Seigneur. Je ne vois pas mieux la bonté de
-Dieu dans un saint ou dans tous les saints, que dans un damné ou dans
-tous les damnés. Mais cet abîme ne me fut montré qu’une fois; le
-souvenir et la joie qu’il m’a laissés sont éternels. Si, par un malheur
-impossible, toutes les vérités de la foi m’abandonnaient, il me
-resterait, dans mon naufrage, une certitude de Dieu, et de ses
-jugements, et de la justice de ses jugements.
-
-Mais, ô profondeur! ô profondeur! ô profondeur! ô profondeur! toute
-créature sert au salut des prédestinés: C’est pourquoi l’âme, qui,
-descendue dans l’abîme, a jeté un coup d’œil sur les justices de Dieu,
-regardera désormais toutes les créatures comme les servantes de sa
-gloire.
-
-
-
-
-VINGT-CINQUIÈME CHAPITRE
-
-L’AMOUR
-
-
-C’était pendant le carême; j’étais sèche et sans amour. Je priais Dieu
-de me donner quelque chose de lui-même; car, moi, je n’avais rien. Les
-yeux intérieurs furent ouverts en moi, et je vis l’amour qui venait à
-moi. Je vis son principe, mais non sa fin. Ce que je voyais avait un
-prolongement, sans avoir de limite. Les couleurs ne me fourniraient
-aucun terme de comparaison. Quand l’amour arriva à moi, je le vis avec
-les yeux de l’âme beaucoup plus clairement que je n’ai jamais rien vu
-avec les yeux du corps.
-
-Je dirai, si vous voulez, que l’amour prit, en me touchant, la
-ressemblance d’une faux. Je vous supplie de ne pas croire qu’il s’agisse
-d’une ressemblance commensurable. Mais il me sembla qu’un instrument
-tranchant me touchait, puis il se retirait, ne pénétrant pas autant
-qu’il se laissait entrevoir. Je fus remplie d’amour; je fus rassasiée
-d’une plénitude inestimable. Mais écoutez le secret: cette satiété
-engendrait une faim inexprimable, et mes membres se brisaient et se
-rompaient de désir, et je languissais, je languissais, je languissais
-vers ce qui est au delà. Ni voir, ni entendre, ni sentir la créature.
-Oh! silence! silence!
-
-Mais il y avait un cri au dedans. Oh! ne me faites plus languir! Oh! la
-mort! la mort! car la vie m’est une mort. La mort! bienheureuse Vierge!
-Prenez avec vous les apôtres! Allez ensemble, ensemble, ensemble devant
-le Très-Haut; et puis à genoux, à genoux tous à la fois, pour qu’il ne
-veuille plus, pour qu’il ne permette plus que je souffre. A genoux tous,
-pour que j’arrive vers Celui que je sens! Saint François, à genoux! à
-genoux, Evangéliste! Je criais, je conjurais: il approche, pensais-je,
-il approche. Voilà que je deviens tout amour! Il y en a beaucoup qui se
-croient dans l’amour, et qui sont dans la haine; d’autres, qui se
-croient dans la haine, et qui sont dans l’amour. Je désirais voir ceci
-d’une vue claire, Dieu me donna l’évidence, je demeurai satisfaite. Je
-fus remplie d’un amour auquel je ne crains pas de promettre l’éternité;
-et si une créature me prédisait la mort de mon amour, je lui dirais: «Tu
-mens»; et si c’était un ange, je lui dirais: «Je te connais; c’est toi
-qui es tombé du ciel.»
-
-Je vis en moi deux parts, comme si une déchirure m’avait coupée en deux.
-Ici ce qui est de Dieu, l’amour et le souverain bien; et là, ma part,
-sécheresse et vide, vide absolu.
-
-Et, dans cette lumière, je vis que ce n’était pas moi qui aimais. Je me
-voyais pourtant dans l’amour; mais c’était en vertu d’un don.
-
-L’amour se rapprocha; il me fit une plus ardente brûlure; et puis, voici
-le désir, le désir d’aller là où il est. Je ne sais pas si au-dessus de
-cet amour il y en a un autre, à moins de parvenir à l’amour mortel; car
-il y en a un qui donne la mort. Entre l’amour généreux et l’amour
-mortel, il y a un amour intermédiaire qui ferme les lèvres, parce que sa
-joie et son abîme sont au delà des paroles. On m’eût fait un mal
-horrible, si on m’eût conté la Passion, et si on eût nommé Dieu devant
-moi, parce qu’à ce nom, je suis délectée d’une si infinie jouissance,
-que je suis crucifiée de langueur et d’amour.
-
-Et pourtant, tout ce qui est moins grand que ce Nom me devient un autre
-supplice.
-
-Ah! qu’on ne me parle plus ni de l’Evangile, ni de la vie de
-Jésus-Christ, ni d’aucune parole divine! tout cela ne me paraîtrait plus
-rien. Je vois en Dieu de plus grandes grandeurs!
-
-Silence devant l’incomparable!
-
-Et quand je reviens de cet amour, je suis dans une joie immense; je suis
-angélique et j’aime jusqu’aux démons[4].
-
- [4] Ces paroles demandent à être entendues dans le sens mystique où
- elles sont prononcées. L’horreur du péché, l’horreur du démon est
- l’élément fondamental et essentiel de toute vérité, de toute
- sainteté par conséquent; mais dans un état d’âme qu’on pourrait
- appeler transcendant, le sentiment de la justice accomplie
- réconcilie l’âme divinisée non pas avec le mal, avec le péché, avec
- le démon, mais avec l’ordre absolu, qui, par le moyen de l’enfer
- éternel, les fait rentrer dans son sein immense. L’âme déiforme, ne
- voyant plus dans l’enfer, comme dans le ciel, que la vérité, la
- justice et l’ordre, adore autant Dieu peur avoir creusé l’abîme que
- pour avoir élevé les cieux. C’est ce que j’ai voulu expliquer au
- cinquième chapitre de l’ouvrage intitulé: _M. Renan, l’Allemagne et
- l’athéisme au XIXe siècle_.
-
- (_Note du traducteur._)
-
-En cet état le péché me plaît, quand je le vois commis par d’autres,
-parce que je sens que Dieu le permet justement. En cet état, si un chien
-me mordait, je n’y ferais aucune attention, et je ne sentirais pas la
-douleur. En cet état, la Passion de Jésus-Christ ne me laisse ni
-souvenir, ni douleur. En cet état, je n’ai plus de larmes.
-
-Or cette attitude me transporte au-dessus des régions qu’habitait saint
-François. Il vécut au pied de la croix, par un souvenir continuel.
-Souvent j’habite à la fois différents degrés de l’échelle; je désire
-voir cette chair morte pour nous et parvenir à elle. Cet amour, éperdu
-de délices, se souvient de la Passion sans éprouver aucune douleur. Une
-fois le souvenir du précieux sang, du sang inestimable avec qui le salut
-coula sur le monde, se mêla avec l’amour sans parole et supérieur. Je
-m’étonnai, je m’en souviens, de voir ces amours debout ensemble, au même
-moment; mais la douleur était totalement absente. La Passion n’est plus
-pour moi qu’une lumière qui me conduit.
-
-
-
-
-VINGT-SIXIÈME CHAPITRE
-
-LA GRANDE TÉNÈBRE
-
-
-Un jour mon âme fut ravie et je vis Dieu dans une clarté supérieure à
-toute clarté connue, et dans une plénitude supérieure à toute plénitude.
-Au lieu où j’étais, je cherchai l’amour, et ne le trouvai plus. Je
-perdis même Celui que j’avais traîné jusqu’à ce moment, et je fus faite
-le non-amour [5].
-
- [5] Cette parole sublime a pour commentaire tout le traité de saint
- Denys l’Aréopagite sur les _Noms divins_. Le grand docteur, après
- avoir épuisé les affirmations, les trouvant inférieures à Celui qui
- s’est désigné, dans la langue humaine, par le _Tetragrammaton_,
- trois fois mystérieux, le nom terrible et ineffable, le grand
- docteur ajoute:
-
- «Quoique l’on approprie à la Divinité, qui dépasse toutes choses,
- les noms d’Unité et de Trinité, toutefois, cette Trinité et cette
- Unité ne peuvent être connues ni de nous ni d’aucun être; mais, afin
- de glorifier saintement cette essence indivisible et féconde, nous
- désignons par les noms divins de Trinité et d’Unité ce qui est plus
- sublime qu’aucun nom, plus sublime qu’aucune substance; car il n’est
- ni unité ni trinité; il n’est ni nombre, ni singularité, ni
- fécondité; il n’est aucune existence, ni aucune chose connue qui
- puisse dévoiler l’essence divine si excellemment élevée par-dessus
- toutes choses, dévoiler un mystère supérieur à toute raison, à toute
- intelligence. Et Dieu ne se nomme pas, et ne s’explique pas; sa
- majesté est absolument inaccessible... De là vient que les
- théologiens ont préféré s’élever à Dieu par la voie des locutions
- négatives.» (St Denys, _Des Noms divins_, ch. XIII, traduction de
- Mgr Darboy.)
-
- Peut-être Angèle de Foligno atteignit la pratique inférieure des
- théories de l’Aréopagite, peut-être arriva-t-elle à un état mystique
- qui correspondait aux grandeurs métaphysiques qu’entrevoyait le
- disciple de saint Paul. Réalisant la nuit noire sur laquelle saint
- Denys fixait son œil d’aigle, Angèle vit Dieu dans l’immense
- ténèbre, et fut faite le non-amour.
-
- (_Note du traducteur._)
-
-Alors je vis Dieu dans une ténèbre, et nécessairement dans une ténèbre,
-parce qu’il est situé trop haut au-dessus de l’esprit, et tout ce qui
-peut devenir l’objet d’une pensée est sans proportion avec lui.
-
-Il me fut alors donné une confiance parfaite, une espérance certaine,
-une sécurité sans ombre et sans obscurcissement, continuelle et
-garantie.
-
-Dans le bien infini, qui m’apparut, dans la ténèbre, je me recueillis
-tout entière, et au fond je trouvais la paix, la certitude de Dieu avec
-moi, je trouvai l’Emmanuel.
-
-Souvent je vois Dieu ainsi suivant le mode ineffable et sans la
-plénitude absolue, qui ne peut être ni exprimée par la bouche, ni conçue
-par le cœur. Dans le bien certain et secret, que j’aperçois avec une
-immense ténèbre, est enfouie mon espérance; en Lui je sais et je possède
-tout ce que je veux voir et posséder, en Lui est le tout bien. Je ne
-puis craindre ni son départ, ni le mien, ni aucune séparation. C’est une
-délectation ineffable dans le bien qui contient tout, et rien là ne peut
-devenir l’objet ni d’une parole ni d’une conception. Je ne vois rien, je
-vois tout: la certitude est puisée dans la ténèbre. Plus la ténèbre est
-profonde, plus le bien excède tout; c’est le mystère réservé. Ensuite je
-vois avec ténèbre que Celui qui est là, au-dessus de tout, surpasse
-jusqu’au bien absolu. Et tout le reste est ténèbre, et tout ce qu’on
-peut penser est tout petit à côté.
-
-Faites attention. La divine puissance, sagesse et volonté, que j’ai vue
-ailleurs merveilleusement, paraît moindre que ceci.
-
-Celui-ci c’est un tout; les autres, on dirait des parties; les autres,
-quoique inénarrables, donnent une joie qui rejaillit dans le corps.
-
-Mais quand Dieu paraît dans la ténèbre, ni rire, ni ardeur, ni dévotion,
-ni amour, rien sur la face, rien dans le cœur, pas un tremblement, pas
-un mouvement. Le corps ne voit rien les yeux de l’âme sont ouverts. Le
-corps repose et dort, la langue coupée et immobile toutes les amitiés
-que Dieu m’a faites, nombreuses et inénarrables, et ses douceurs et ses
-dons, et ses paroles et ses actions, tout cela est petit à côté de Celui
-que je vois dans l’immense ténèbre et si tout me trompait, il me
-resterait la paix suprême, à cause de l’immense ténèbre où repose le
-tout bien.
-
-A l’altitude ineffable de voir Dieu dans l’immense ténèbre, mon âme fut
-ravie trois fois. Je l’ai vu mille fois avec ténèbre, mais trois fois
-seulement dans l’obscurité suprême. Mon corps est travaillé par les
-infirmités; le monde me poursuit avec ses épreuves et ses amertumes; les
-démons m’affligent et me persécutent presque continuellement; ils ont
-puissance sur moi. Dieu leur a permis d’affliger mon âme et mon corps,
-et je vois presque matériellement les assauts qu’ils me livrent.
-
-De l’autre côté Dieu m’entraîne à lui, par le bien suprême que je vois
-dans la nuit noire. Dans l’immense ténèbre, je vois la Trinité sainte,
-et dans la Trinité, aperçue dans la nuit, je me vois moi-même, debout,
-au centre.
-
-Voilà l’attrait suprême, près de qui tout n’est rien, voilà
-l’incomparable.
-
-Mes paroles me font l’effet d’un néant; qu’est-ce que je dis? mes
-paroles me font horreur, ô suprême obscurité! mes paroles sont des
-malédictions, mes paroles sont des blasphèmes. Silence! silence!
-silence! silence! Quand j’habite dans l’ombre noire, je ne me souviens
-plus de l’humanité de Jésus-Christ, du Dieu-homme, ni de quoi que ce
-soit qui ait une forme. Je vois tout et je ne vois rien.
-
-Sortant de l’obscurité, je recommence voir l’Homme-Dieu; il attire mon
-âme avec douceur, et il dit quelquefois: _Tu es moi, et je suis toi._
-
-Je vois ses yeux; je vois sa face miséricordieuse; il embrasse mon âme,
-il la serre contre lui, il la serre d’un embrassement immensément serré.
-Ce qui procède de ses yeux et de sa face est le bien qu’on voit dans la
-nuit noire. C’est la chose qui sort du fond, et l’inénarrable
-délectation vient avec elle. Dans l’Homme-Dieu mon âme puise la vie,
-elle se maintient en lui plus longtemps que dans la vision obscure. Mais
-l’attrait de l’immense ténèbre est incomparablement supérieur, au moins
-pour moi, à l’attrait de l’Homme-Dieu. J’habite désormais dans
-l’Homme-Dieu presque continuellement. Un jour je reçus de lui cette
-assurance qu’entre lui et moi il n’y a rien qui ressemble à un
-intermédiaire. Depuis ce moment, de son humanité sur moi la joie coule
-nuit et jour.
-
-La louange chante en moi, et je dis: «Gloire à vous, Seigneur! votre
-croix est en mon lit; j’ai pour oreiller la pauvreté; j’étends et repose
-mes membres dans la douleur et le mépris. C’est sur ce lit qu’il est né,
-qu’il a vécu, qu’il est mort. Dieu a tant aimé la société de la douleur
-et du mépris, qu’il l’a choisie pour son Fils, et le Fils s’est couché
-dans ce lit, et il s’est accordé avec le Père dans cet amour. C’est dans
-ce lit que je me suis reposée et que je me repose; j’espère y mourir et
-être sauvée par lui. O Jésus! la joie que j’attends de ces pieds et de
-ces mains est une joie inénarrable. Quand je le vois, au lieu de
-revenir, je voudrais approcher toujours, toujours, et ma vie est une
-mort. A son souvenir, je deviens muette ma langue est coupée. Quand je
-le quitte, le monde et tout ce que je rencontre augmente ma faim et ma
-soif. La longueur de l’attente fait de mon désir une peine mortelle.
-Dans ces visions et consolations, très souvent mon âme est ravie et
-enchantée par le Dieu très doux à qui soit honneur et gloire dans les
-siècles des siècles. _Amen_.»
-
-
-
-
-VINGT-SEPTIÈME CHAPITRE
-
-L’INEFFABLE
-
-
-Je fus ravie en esprit et je me trouvai en Dieu suivant un mode inconnu.
-Je me sentais au milieu de la Trinité par un mode de présence plus grand
-et plus élevé. Je recevais des biens plus énormes qu’à l’ordinaire, et
-de ces biens coulaient des joies, des délices, des délectations
-inénarrables, au-dessus de mes habitudes, et supérieures à mon
-expérience.
-
-Les opérations divines qui se faisaient dans mon âme étaient trop
-ineffables pour être racontées par un saint ou par un ange quelconque.
-La divinité de ces opérations et la profondeur de leur abîme écrase la
-capacité et l’intelligence de toute âme et de toute créature. Si je
-parle d’elles, ma parole me fait l’effet d’un blasphème. Je suis
-arrachée à mes anciennes habitudes. Adieu, vie cachée du Christ que j’ai
-tant aimée autrefois; adieu, contemplation profonde de la profondeur, de
-la profondeur chérie du Père, qui de toute éternité prédestina l’abîme à
-son Fils, pour lui tenir compagnie; adieu, pauvreté, souffrances,
-abjection, qui fûtes la Vie du Fils de Dieu, et qui fûtes aussi mon
-repos sur la terre. Adieu, ténèbres sacrées où j’ai vu la face du
-Seigneur; adieu, mon antique joie.
-
-Or, mon ancienne vie m’a été arrachée avec une telle onction, et parmi
-les oublis d’un si profond sommeil, que je ne sais comment cela s’est
-fait; je ne me souviens que d’une chose, c’est que j’ai eu ces choses,
-et que je ne les ai plus.
-
-Dans les biens ineffables et les nouvelles opérations que subit mon âme,
-Dieu fait d’abord mon opération, puis il se manifeste, et au moment où
-il se découvre à mon âme, il l’accable sous des dons plus énormes,
-accompagnés d’une plus haute, d’une plus ineffable lumière.
-
-Or, il se présente de deux manières.
-
-Voici le premier mode de manifestation. Il se manifeste dans l’intime de
-l’âme: je comprends alors sa présence dans toute nature, dans toute
-créature qui a reçu le don de l’être, dans le démon, dans l’ange, dans
-le paradis, dans l’adultère, dans l’homicide, dans toute bonne action,
-dans tout ce qui a reçu, à un degré quelconque, le don d’exister, dans
-toute beauté, dans toute turpitude. Quand je suis dans cette vérité, ma
-joie n’est pas plus immense à contempler Dieu dans une vertu que dans un
-crime, dans un ange que dans un démon; le mode de présence est devenu
-l’habitude de mon âme. Cette présence est une illustration pleine de
-grâce et de vérité, et l’âme qui la possède est inaccessible au choc des
-choses! Elle apporte les joies divines; le sentiment profond du Dieu qui
-est là souffle l’humilité et la confusion; on se souvient qu’on est
-pécheur. Avec la consolation et la joie divine, l’âme reçoit la sagesse
-et la gravité.
-
-Quant au second mode de présence, il est tout à fait différent, et la
-joie qu’il apporte n’est pas la même joie.
-
-Cette présence inconnue recueille profondément l’âme en elle, et là,
-dans le fond, elle accomplit l’opération divine, avec une grâce
-incomparablement plus grandiose. Tel est l’abîme où elle s’accomplit,
-l’abîme inénarrable des délectations et des illustrations divines, que
-cette manifestation de Dieu, sans autre bien que lui-même, est le
-souverain bien, celui que les saints possèdent pendant l’éternité. Dans
-la vie éternelle, les élus sont traités différemment; les uns ont plus,
-les autres ont moins. Si j’essaie de parler de la vie éternelle, il me
-semble qu’au lieu de parler, je blasphème et qu’au lieu de cultiver je
-dévaste. S’il faut dire quelque chose, je dirai que les dons que
-reçoivent les saints dans la vie éternelle sont des délectations de
-l’âme par lesquelles Dieu augmente sa capacité pour le saisir et pour le
-tenir. Oh! quand Dieu se présente à l’âme, quand le Seigneur découvre sa
-face, il dilate l’âme et verse dans cette capacité subitement agrandie
-des joies et des richesses inconnues; et cela se passe dans un abîme
-dont je n’ai pas encore parlé; celui-ci est plus profond. L’âme est
-arrachée à toute ténèbre: la connaissance de Dieu dépasse les
-possibilités prévues par l’intelligence; et telle est cette lumière, et
-telle est cette joie, et telle est cette évidence, et tel est cet abîme
-nouveau qu’il est inaccessible à tout cœur créé. Après l’abîme, mon cœur
-ignore; incapable de rien comprendre, de rien penser des choses de
-l’abîme, il ne sait rien, si ce n’est peut-être l’impossibilité
-naturelle où il était d’aller là. Des choses de l’abîme, il est
-impossible de rien dire; pas un mot dont le son donne une idée de la
-chose; pas une pensée, pas une intelligence qui puisse s’aventurer là.
-Elles restent dans leurs domaines, dans les domaines inférieurs. Pas un
-mot, pas une idée qui ressemble au Dieu de l’abîme.
-
-L’Ecriture sainte est si profonde, que l’homme le plus sage du monde
-entier, trop faible pour la comprendre, est surpassé par la profondeur;
-l’intelligence est trop courte.
-
-Mais s’il s’agit des opérations absolument ineffables qui sont et se
-font dans l’âme, dans l’instant suprême, dans l’éblouissement de Dieu,
-il n’y a plus même à balbutier. Mon âme est souvent ravie aux secrets
-divins. Je comprends alors pourquoi l’Ecriture est facile et difficile;
-pourquoi elle paraît se contredire; par où l’homme échappe au salut qui
-vient d’elle; comment elle condamne, comment elle sauve Je sais ces
-choses, et je me tiens debout sur elles, pleine de science, et quand je
-reviens des secrets divins, je puis prononcer quelques petits mots avec
-assurance. Maie s’il s’agit des opérations ineffables, s’il s’agit de
-l’éblouissement de gloire, n’approchez pas, parole humaine; et ce que
-j’articule en ce moment me fait l’effet d’une ruine, et j’ai l’épouvante
-qu’on a quand on blasphème. Si toutes les consolations spirituelles, si
-toutes les joies célestes, si toutes les délectations divines qui ont
-été senties depuis le commencement du monde; allions plus loin, disons
-autre chose, que dirais-je bien? Si tous les saints, qui ont vécu
-avaient sans cesse parlé de Dieu, et si toutes les délectations, bonnes
-ou mauvaises, qu’a jamais senties la créature terrestre étaient changées
-en délices pures, en délices spirituelles, en délices éternelles, et si
-ces délices devaient me conduire à l’inénarrable joie de voir Dieu
-manifesté; si l’on m’offrait tout cela réuni, et si, pour le tenir, il
-me fallait donner et changer un instant de ma joie suprême, un instant
-de mon éblouissement, le temps qu’il faut pour lever ou pour fermer les
-yeux, je dirais: Non, non, non. Tout ce que je viens d’énumérer n’est
-rien, rien auprès de l’inénarrable. Entre ces choses et la mienne, la
-distance est infinie. Je te le dis, pour essayer de déposer un mot dans
-ton cœur. J’ai parlé du temps qu’il faut pour ouvrir ou fermer les yeux;
-mais ma jouissance est beaucoup plus longue, elle dure longtemps, elle
-revient souvent, elle opère avec sa puissance.
-
-Quant à l’autre mode de présence, la présence intérieure, dont j’avais
-parlé d’abord, je l’ai presque continuellement.
-
-Les joies et les tristesses du dehors peuvent, jusqu’à un certain point
-et dans une faible mesure, m’affecter intérieurement; mais j’ai dans
-l’âme un sanctuaire où n’entre ni joie, ni tristesse, ni délectation, ni
-vertu, ni quoi que ce soit qui ait un nom, c’est le sanctuaire du
-souverain bien.
-
-Cette manifestation de Dieu (c’est Jésus-Christ que je veux dire, mais
-je blasphème au lieu de parler, parce que les expressions me manquent),
-cette manifestation de Dieu contient toute vérité, en elle je comprends
-et possède toute vérité, toute vérité qui soit au ciel, sur terre ou en
-enfer, ou enfouie dans une créature quelconque, et je la possède avec
-une telle certitude, une telle évidence que si le monde entier se levait
-pour me contredire, au lieu d’être troublée, je rirais.
-
-C’est là que je vois l’Etre de Jéhovah. Je vois aussi comment il a
-agrandi ma capacité de le connaître, depuis les jours d’autrefois,
-depuis les jours où je le voyais dans cette ténèbre qui fit les délices
-de mes années d’apprentissage. A présent je me vois seule avec Dieu,
-toute pure, toute sanctifiée, toute vraie, toute droite, toute certaine,
-toute céleste en lui; et quand je suis dans cet état, j’oublie les
-mondes. Et quelquefois alors, Dieu m’a dit «O fille de la divine
-sagesse, temple du Bien-Aimé, son temple et ses délices; ô fille de la
-paix, en toi repose la Trinité; en toi est toute vérité; tu me tiens, et
-je te tiens.»
-
-Une des opérations que Dieu fait dans l’âme, c’est le don d’une immense
-capacité, pleine d’intelligence et de délices, pour sentir comment Dieu
-vient dans le sacrement de l’autel avec sa grande et noble société. Or,
-quand je redescends, quand je quitte le point culminant, je me vois tout
-péché, tout obéissance au péché, oblique et immonde, tout mensonge et
-tout erreur; mais je suis tranquille; car l’onction divine me demeure
-fidèle pour toujours, l’onction la plus élevée que je me souvienne
-d’avoir eue pendant les jours de ma vie terrestre. Ce n’est pas moi-même
-qui m’embarque sur cet océan; non, je suis conduite par le Seigneur,
-conduite et enlevée. Je ne suis pas même capable de désirer cette
-béatitude; je ne sais même pas comment je ferais pour la demander. Et
-cependant elle ne me quitte plus. Dieu ravit mon âme sans me demander
-mon consentement. Au moment où j’y pense le moins, mon Seigneur et mon
-Dieu m’emporte tout à coup. Et j’embrasse le monde, et il ne me semble
-plus être sur terre, mais dans le ciel, et en Dieu. Les hauteurs de ma
-vie passée, sont bien basses près de celles-ci. O plénitude, plénitude!
-ô lumière remplissante, certitude, majesté et dilatation, rien
-n’approche de votre gloire! Or, cet éblouissement de Dieu, je l’ai eu
-plus de mille fois, et jamais il n’a ressemblé à lui-même, éternellement
-varié et nouveau à jamais.
-
-Dans une fête de la Chandeleur, Dieu me donna l’éblouissement de gloire,
-et, pendant l’acte intérieur, mon âme eut la représentation d’elle-même,
-et elle se vit. O altitude! ô majesté! Ni sur terre, ni au ciel, je
-n’aurais pu ni croire, ni soupçonner, ni inventer une telle gloire. Et
-mon âme, trop étroite pour elle-même, ne put s’embrasser ni se
-comprendre. Si l’âme créée et finie ne peut se comprendre, jusqu’où
-grandira son impuissance en face de l’immense et de l’infini, en face de
-l’incirconscrit?
-
-Mon âme se présenta devant la face de Dieu avec une immense sécurité,
-sans ombre et sans nuage; elle se présenta avec une joie inconnue, avec
-un transport jeune, supérieur, au-dessus de toute excellence: la
-nouveauté et la splendeur du prodige que j’étais dépassa mon
-intelligence.
-
-Dans la rencontre que j’eus avec le Seigneur, je sentis l’ineffable, la
-chose dont j’ai parlé, l’éblouissement de Dieu; puis des paroles me
-furent dites, paroles sorties des lèvres du Très-Haut. Mais je ne veux
-pas qu’elles soient écrites.
-
-Quand, après cela, l’âme revient en elle-même, elle y trouve une
-disposition à jouir de toute peine et de toute injure portée pour Dieu
-elle sent l’impossibilité d’une séparation. Aussi je criai: «O doux
-Seigneur, qu’est-ce qui pourra me séparer de vous?» Et j’entendis cette
-réponse: «Rien, avec ma grâce.»
-
-Mais j’ai pitié des paroles que je rapporte; ce qu’il y a d’admirable,
-c’est la manière dont elles furent dites, et je ne peux pas rapporter
-ceci. La voix me dit que cette chose que j’appelle l’éblouissement de
-Dieu est la chose qu’ont les saints dans la vie éternelle; que c’est
-celle-là, et non pas une autre; que les uns l’ont à un degré supérieur,
-les autres à un degré inférieur; que le moindre éblouissement du ciel
-surpasse le plus grand éblouissement de la terre, et ce fut dans
-l’instant même de l’éblouissement que j’appris cela.
-
-
-
-
-VINGT-HUITIÈME CHAPITRE
-
-LA CERTITUDE
-
-
-Quelque temps après ma conversion, c’était ce jour-là une des fêtes de
-la Vierge, je la suppliai de m’obtenir cette grâce immense, la certitude
-de n’être pas trompée par les voix qui me parlaient. Je reçus une
-réponse qui était une promesse, et la voix qui parlait ajouta:
-
-«Dieu s’est manifesté à toi, il t’a parlé, il t’a donné de Lui le
-sentiment qu’il en a lui-même. Evite donc de parler, de voir et
-d’entendre, autrement que selon Lui.»
-
-Je sentais dans celui qui parlait une discrétion et une maturité
-inexprimables. Je demeurai dans la joie et dans l’espérance, avec le
-sentiment de la prière exaucée. Il me fut dit au même instant que je
-n’agirais plus autrement que par la conduite de Dieu. Voir, parler,
-entendre selon Lui! Je commençai à faire ces trois choses; tout à coup
-mon cœur fut soulevé de la terre et posé en Dieu, et quand il fallut
-descendre aux choses de la vie, comme parler ou manger, rien ne dérangea
-mon cœur de sa position; je ne pouvais ni penser, ni voir, ni sentir que
-Dieu. Quand, à la fin de l’oraison, j’allais prendre de la nourriture,
-j’en demandais la permission: «Va, disait la voix, mange avec la
-bénédiction du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.» Quelquefois la
-permission se faisait attendre, quelquefois non. Cela dura trois jours
-et trois nuits.
-
-Enfin, ravie en esprit, pendant la messe, je vis Dieu au moment de
-l’élévation. Après cette vision, il resta en moi une douceur inénarrable
-et une joie immense qui durera toute ma vie. C’est dans cette vision que
-je reçus l’assurance demandée, et le doute prit la fuite. Je reçus
-pleine satisfaction; j’eus la certitude de Dieu m’ayant parlé.
-
-
-
-
-VINGT-NEUVIÈME CHAPITRE
-
-L’ONCTION
-
-
-Une autre fois, j’étais en oraison. J’entendis des paroles de paix: «O
-ma fille chérie, disait la voix, je t’aime beaucoup plus que tu ne
-m’aimes; ô mon temple choisi, le cœur du Dieu tout-puissant est appliqué
-sur ton cœur.»
-
-Un sentiment inconnu et inexprimablement délicieux coula dans tous mes
-membres, et je tombai à terre, et je restai étendue. La voix reprit:
-
-«Le Dieu tout-puissant t’a élue par-dessus toutes les femmes de cette
-ville, et a posé son amour en toi. Il fait ses délices en toi, en toi et
-en ta compagne. Que votre vie soit donc lumière et miséricorde pour
-quiconque la regardera; qu’elle soit justice et jugement pour quiconque
-ne la regardera pas.»
-
-Et mon âme vit dans une lumière que ce jugement serait plus terrible
-pour les prêtres que pour les laïques, parce que le mépris qu’ils font
-des choses divines est rendu plus effroyable par la connaissance qu’ils
-ont des Ecritures.
-
-La voix reprit: «L’amour que le Tout-Puissant a posé en vous est si
-grand que sa présence est continuelle dans votre âme, quoique le
-sentiment ne soit pas le même toujours. En ce moment, ses yeux sont sur
-vous.»
-
-Alors des yeux de l’esprit je vis... comment dirai-je... pour parler un
-langage quelconque? Je dirai, parmi les transports d’une joie
-inénarrable, je vis, des yeux de mon esprit, les yeux de l’Esprit
-divin... Mais qu’est-ce que mes misérables paroles? J’en suis dégoûtée,
-j’en ai honte; elles me font l’effet d’indignes plaisanteries.
-
-Au milieu de ma joie, mes péchés revinrent à ma mémoire, et aucun bien
-ne me paraissait être en moi, et je ne voyais rien dans ma vie qui fût
-présentable devant Dieu.
-
-La chose était si grande, que je ne pouvais y croire: et je répondis:
-«Si Celui qui me parle était le Fils de Dieu, rua joie ne serait-elle
-pas plus énorme? si j’étais sûre que c’est bien vous qui êtes en moi, en
-moi, telle que je me connais, je ne pourrais pas supporter ce délire.
-Comment se fait-il que je ne meure pas de joie?»
-
-Il répondit: «Tu as la joie que je veux; si elle n’est pas plus énorme,
-c’est que je ne veux pas; mais la voici qui va devenir plus énorme.
-Regarde! le monde entier est plein de moi.»
-
-Et je vis que toute créature était pleine de Dieu.
-
-«Je peux tout, dit-il; tout, et même ceci: je peux faire que tu me voies
-avec les yeux du corps, comme les apôtres m’ont vu, et que tu n’aies
-aucun plaisir, ni aucun sentiment.»
-
-Il ne disait rien de tout cela dans un langage humain; mais mon âme
-comprenait tout! elle comprenait cela, et beaucoup de choses plus
-grandes, et elle sentait la vérité des choses.
-
-Pourtant elle voulut de cette vérité une preuve, une manifestation, et
-elle cria: «Oh! puisqu’il en est ainsi, puisque vous êtes le Dieu
-tout-puissant, vous qui dites les grandes choses: oh! donnez-moi un
-signe, un signe que c’est vous, un signe, Seigneur, que c’est bien
-vous.»
-
-Je pensais à un signe matériel et visible, une chandelle allumée dans la
-main, une pierre précieuse, n’importe quoi. Un signe! un signe! tout ce
-que vous voudrez, pourvu que ce soit un signe; personne ne le verra sans
-votre permission.
-
-Celui qui me parle répondit:
-
-«Le signe que tu demandes ne te donnerait qu’un moment de joie, le temps
-de voir et de toucher; mais le doute reviendrait, et l’illusion serait
-possible dans un signe de cette nature.
-
-«Laisse-moi le choix. Je te donnerai un signe d’un ordre supérieur, qui
-vivra éternellement dans ton âme, et tu le sentiras éternellement. Ce
-signe, le voici: Tu seras illuminée et embrasée, maintenant et toujours,
-brûlante d’amour, et dans l’amour, maintenant et à jamais. Voilà le
-signe le plus assuré qui soit, le signe de ma présence, le signe
-authentique, et personne ne peut le contrefaire.
-
-«Je t’en fais présent, qu’il descende au fond de toi. Je te donne plus
-que tu ne m’as demandé. Voici que je plonge l’amour en toi: Tu seras
-chaude, embrasée, ivre, ivre sans relâche; tu supporteras pour mon amour
-toutes les tribulations. Si quelqu’un t’offense en paroles ou en actes,
-tu crieras que tu es indigne, indigne d’une telle grâce. Cet amour que
-je te donne pour moi, c’est celui que j’ai eu pour vous quand je portai
-pour vous jusqu’à la croix la patience et l’humilité. Tu sauras que je
-suis en toi, si toute parole et toute action ennemie provoquent en toi,
-non pas la patience, mais la reconnaissance et le désir. Ceci est le
-signe certain de ma grâce. En ce moment, je te fais une onction que je
-fis à saint Cyr et à plusieurs autres.»
-
-Je sentis l’onction; je la sentis, je la sentis avec une douceur
-tellement inexprimable, que je désirais mourir, mais mourir dans toutes
-les tortures possibles. Je ne comptais plus pour rien les tourments des
-martyrs; j’en désirais de plus terribles. J’aurais voulu que le monde
-entier me fît don, avec toutes les injures possibles, de toutes les
-tortures dont il dispose. Il m’eût été si doux de prier pour ceux qui
-m’en auraient fait cadeau. Au lieu de m’étonner de ces saints qui ont
-prié pour leurs persécuteurs et leurs bourreaux, ils devaient, me
-dis-je, insister auprès de Dieu et lui arracher pour eux quelque grâce
-spéciale. Oh! comme j’aurais prié pour ceux qui m’auraient donné ce que
-je demandais! de quel amour je les aurais aimés! comme j’aurais compati
-à leurs misères! Ni peu, ni beaucoup, dans aucune mesure, je ne puis
-exprimer la douceur de cette onction qui m’était inconnue. Dans d’autres
-consolations, j’aurais désiré une mort prompte. Mais dans celle-ci, qui
-était tout autre et d’une autre nature, j’ambitionnais une mort horrible
-et lente, accompagnée de tous les tourments possibles. J’appelais ainsi
-toutes les tortures du monde entier, et je les appelais sur celui de mes
-membres qu’elles auraient voulu choisir; et, réunies, elles étaient peu
-de chose devant les yeux de mon désir. Mon âme comprenait leur petitesse
-auprès des biens promis pour la vie éternelle. Et elle comprenait dans
-la certitude; et si tous les sages du monde venaient me dire le
-contraire, je ne les croirais pas. Et je jurerais le salut éternel de
-tous ceux qui vont par cette voie; je jurerais sans peur. Le signe a
-plongé dans le fond de mon âme illustrée d’une telle splendeur, qu’elle
-serait invincible à tout amour. Et je suis le signe sans interruption;
-et il est lui-même la voie du salut, l’amour de Dieu et de la souffrance
-désirée pour son nom.»
-
-Dieu parla encore et me dit:
-
-«Fais écrire ce que je viens de faire en toi et à la fin du récit, je
-veux qu’on ajoute ces mots: Que grâces soient rendues au Seigneur Que
-dans la joie comme dans la tristesse, quiconque veut conserver la grâce
-tienne les yeux fixés sur la croix.»
-
-Quant au signe et à ce qui le concerne, mon âme comprenait ce que la
-parole ne peut rendre, et elle comprenait avec une plénitude qui la
-plongeait dans les choses qu’on ne peut pas dire, et l’inexprimable joie
-de cette plénitude échappe à toute expression et à toute tentative
-d’expression, et le premier mot de cela ne sera jamais dit dans une
-langue humaine.
-
-Que Dieu me pardonne mes misérables paroles! Qu’il ne m’impute pas,
-qu’il ne me reproche pas le vide et le défaut de ce mauvais récit!
-
-
-
-
-TRENTIÈME CHAPITRE
-
-JÉSUS-CHRIST
-
-
-Je méditais un jour sur la Passion du Fils de Dieu et sur sa pauvreté.
-Or, le Christ me donna la _vision_ de sa pauvreté. Il me la montra
-immense dans mon cœur. Sa volonté était empressée; il m’ordonnait de la
-voir et de la bien considérer. Et je voyais ceux pour lesquels il se fit
-pauvre. J’eus un tel sentiment de reproche et de douleur, que mon cœur
-tomba en défaillance.
-
-Puis il augmenta en moi la lumière qui donnait sur sa Passion. Je le vis
-pauvre d’amis, pauvre de parents; enfin je le vis pauvre de lui-même, et
-relativement à son humanité, incapable de s’aider. On dit quelquefois
-que sa puissance divine était cachée, à cause de son humanité; elle
-n’était pas cachée, j’en ai reçu de Dieu l’assurance; mais quand je vis
-où Jésus fut réduit quant à son humanité, je commençai à entrevoir pour
-la première fois les dimensions de mon orgueil: je sentis une douleur
-que je ne connaissais pas, plus grande que jamais, et tellement
-profonde, que je me crois désormais incapable de la joie. J’étais debout
-dans ma méditation, debout dans ma douleur, et il lui plut de me
-découvrir, dans l’abîme de sa Passion, des choses que je ne savais pas.
-Je compris de quel œil il voyait tous ces cœurs de bourreaux obstinés
-contre lui. Il voyait tous leurs membres conspirer ensemble dans
-l’unique sollicitude d’abolir son nom et sa mémoire. Il voyait leur
-colère rassembler leurs souvenirs et ramasser leurs forces pour détruire
-le Sauveur; il voyait leurs subtilités, leurs ruses, leurs machinations;
-il voyait tous leurs conseils et la multitude de leurs calomnies, et
-leur rage, et leur atroce colère; il comptait un à un leurs préparatifs;
-il assistait à leurs pensées, aux recherches intérieures et extérieures
-que faisait leur cruauté pour préparer à son supplice des raffinements
-inconnus. Leur férocité eut d’innombrables inventions. Il voyait les
-tortures qu’on lui préparait, et les injures, et les ignominies.
-
-Dans cette lumière mon âme vit, de la Passion du Christ, plus de choses
-que je ne puis et même que je ne veux en déclarer. J’ai fait certaines
-découvertes pour lesquelles je demande la permission de me taire.
-
-Et alors mon âme cria:
-
-«O Mère désolée, sainte Marie, dites-moi quelque chose de la Passion du
-Fils; car vous en avez vu plus que tout autre saint, à cause de votre
-grand amour. Vous l’avez vu avec les yeux du corps et avec ceux de
-l’âme; vous avez beaucoup vu, parce que vous avez beaucoup aimé.»
-
-Et mon âme redoubla ses cris.
-
-Il y a encore un autre saint qui pourrait me dire un mot de la Passion.
-
-Et je criai dans mon délire:
-
-«Tout ce qu’on dit de cette Passion, tout ce qu’on raconte, tout cela
-n’est rien près de ce qu’a vu mon âme. Et je ne peux pas beaucoup plus
-que les autres la dire comme je l’ai vue. J’ai vu dans ma vision, trois
-fois épouvantable, que la Mère des douleurs, bien qu’elle ait plongé
-dans la Passion plus à fond que tout autre saint, plus à fond que le
-disciple aimé, j’ai vu de mille manières, qu’elle est incapable de
-raconter la chose comme elle est; le disciple bien-aimé en est incapable
-aussi.
-
-Et si quelqu’un me racontait la Passion telle qu’elle fut, je lui
-répondrais: _C’est toi, c’est toi qui l’as soufferte!!!_
-
-Cette vision me fit faire connaissance avec les douleurs que je ne
-connaissais pas. Je commençai à souffrir ce que je n’avais pas souffert.
-
-Je ne sais pas comment mon corps ne tombe pas par morceaux. Ce souvenir
-m’interdit la légèreté; j’ai perdu depuis ce jour une certaine
-disposition d’âme; ayant su ce que c’était que l’infirmité totale, les
-jours se sont écoulés sans m’apporter les joies qu’ils m’apportaient
-jadis.
-
-
-
-
-TRENTE ET UNIÈME CHAPITRE
-
-LE CALVAIRE
-
-
-Une autre fois encore, la douleur de Jésus-Christ fut mise devant mes
-yeux. Ni la langue ne suffit pour dire ce que j’ai vu, ni le cœur pour
-le sentir. Tout sentiment me devient impossible, excepté le sentiment
-d’une douleur sans exemple dans ma vie. Et je fus transformée en
-douleur.
-
-Et mon âme vit dans l’âme du Christ quelques-unes de ses douleurs avec
-leurs causes.
-
-Cette âme était sans tache, absolument sainte, et ne devait, quant à
-elle, jamais connaître le châtiment.
-
-Il ne souffrait donc que pour nous, que pour nous très ingrats, très
-indignes, qui nous moquions de lui dans le moment même où il nous
-rachetait. Le péché de ses bourreaux étant sans proportion, Jésus, qui
-haïssait le péché d’une haine infinie, ne sentait pas seulement sa
-Passion en tant que supplice, il la sentait en tant que péché et
-souffrait d’elle en tant que péché plus que des autres crimes. Le péché
-avait pour auteur des peuples entiers, les Gentils, les Juifs, ou plutôt
-le genre humain réuni contre Dieu dans un jour de grande fête. Sa
-douleur sans mesure, digne du crime et des criminels, de leur nombre et
-de son énormité, se répandait sur les nations. Il souffrait
-inexprimablement de la malice de ses ennemis; leur zèle à abolir son
-souvenir, son nom et ses élus lui perçait le cœur. Il compatissait à ses
-disciples, persécutés à cause de lui, qui tombaient du haut de la foi.
-Il compatissait aux douleurs de sa mère. Il était abandonné dans sa
-détresse, sans secours, sans consolation. Cette âme très sainte et très
-noble recevait la douleur de partout à la fois. Toutes les tortures de
-son corps très délicat, très pur, très sensible, retombaient avec toutes
-les amertumes, toutes les angoisses, tous les déchirements spirituels,
-retombaient sur son âme déchirée à la fois, par la souffrance sans
-restriction, par la souffrance universelle.
-
-Ne croyez pas que ce soit là tout. La lumière de la vision me montra la
-foule des autres tortures pour lesquelles j’ai demandé la permission du
-silence.
-
-C’est pourquoi, arrachée à moi-même par la douleur, ravie hors de moi
-dans l’extase de la douleur,
-
-_Je fus transformée en la douleur de Jésus-Christ crucifié._
-
-Ce fut pour cette compassion que Dieu m’accorda une grâce double:
-d’abord il fortifia tellement ma volonté, que je ne peux plus vouloir
-autre chose que ce qu’il veut; puis il établit mon âme dans un état à
-peu près immuable. Je possède Dieu avec une telle plénitude, que j’ai
-été transportée dans un lieu nouveau. J’ai été ravie avec mon cœur, ma
-chair et mon âme, sur les montagnes de la paix, et je suis contente de
-toutes choses.
-
-
-
-
-TRENTE-DEUXIÈME CHAPITRE
-
-LES CLOUS
-
-
-Une autre fois je songeais à la douleur incommensurable de Jésus-Christ
-sur la croix, et je pensais à ces clous qui, d’après une certaine
-parole, avaient porté la chair des mains et des pieds dans l’intérieur
-du bois, et je désirais voir au moins cette petite partie de la chair du
-Christ que ces clous avaient portée dans l’intérieur du bois. Cette
-souffrance du Christ me donna une telle douleur, que je ne fus plus
-capable de me tenir debout. Je baissai la tête et je tombai. Alors je
-vis Jésus-Christ incliner sa tête sur mes bras, qui étaient étendus à
-terre; il me montra les siens, et en même temps son cou. Aussitôt ma
-douleur se changea en une joie telle, que je perdis le sentiment et la
-vue de tout ce qui n’était pas lui. Le cou était d’une beauté à faire
-mourir la parole humaine. Je compris que cette beauté inouïe était le
-rejaillissement de la divinité, et cependant mes yeux ne voyaient que
-son cou, dans une splendeur merveilleuse. Beauté incomparable, qui n’a
-pas de pareille en ce monde, couleur qui ne ressemble à aucune couleur
-connue, si quelque chose se rapproche de vous, c’est la lumière dans
-laquelle quelquefois à la messe j’aperçois le corps du Christ, à
-l’élévation!
-
-
-
-
-TRENTE-TROISIÈME CHAPITRE
-
-L’AMOUR VRAI ET L’AMOUR MENTEUR
-
-
-Une autre fois, c’était le quatrième jour de la semaine sainte, j’étais
-plongée dans une méditation sur la mort du Fils de Dieu, et je méditais
-avec douleur, et je m’efforçais de faire le vide dans mon âme, pour la
-saisir et la tenir tout entière recueillie dans la Passion et dans la
-mort du Fils de Dieu, et j’étais abîmée tout entière dans le désir de
-trouver la puissance de faire le vide, et de méditer plus efficacement.
-
-Alors cette parole me fut dite dans l’âme: «Ce n’est pas pour rire que
-je t’ai aimée.»
-
-Cette parole me porta dans l’âme un coup mortel, et je ne sais comment
-je ne mourus pas; car mes yeux s’ouvrirent, et je vis dans la lumière de
-quelle vérité cette parole était vraie. Je voyais les actes, les effets
-réels de cet amour, jusqu’où en vérité il avait conduit le Fils de Dieu.
-Je vis ce qu’il supporta dans sa vie et dans sa mort pour l’amour de
-moi, par la vertu réelle de cet amour indicible qui lui brûlait les
-entrailles, et je sentais dans son inouïe vérité la parole que j’avais
-entendue; non, non, il ne m’avait pas aimée pour rire, mais d’un amour
-épouvantablement sérieux, vrai, profond, parfait, et qui était dans les
-entrailles.
-
-Et alors mon amour à moi, mon amour pour lui, m’apparut comme une
-mauvaise plaisanterie, comme un mensonge abominable. Ici ma douleur
-devint intolérable, et je m’attendis à mourir sur place.
-
-Et d’autres paroles vinrent, qui augmentèrent ma souffrance: «Ce n’est
-pas pour rire que je t’ai aimée; ce n’est pas par grimace que je me suis
-fait ton serviteur; ce n’est pas de loin que je t’ai touchée!»
-
-Ma douleur, déjà mortelle, allait toujours en augmentant, et je criais:
-
-«Eh bien! moi, c’est tout le contraire. Mon amour n’a été que
-plaisanterie, mensonge, affectation. Je n’ai jamais voulu approcher de
-vous, en vérité, pour partager les travaux que vous avez soufferts pour
-moi, et que vous avez voulu souffrir; je ne vous ai jamais servi dans la
-vérité et dans la perfection, mais dans la négligence et dans la
-duplicité.»
-
-Lorsque je vis ces choses, lorsque, je vis de mes yeux la vérité de son
-amour et les signes de cette vérité, comment il s’était livré tout
-entier et totalement à mon service, comment il s’était approché de moi,
-comment il s’était vraiment fait homme pour porter et sentir en vérité
-mes douleurs; quand je vis en moi tout le contraire absolument, je crus
-mourir de douleur. Il me semblait que ma poitrine allait se disjoindre
-et mon cœur éclater. Et comme j’étais occupée spécialement de cette
-parole: «Ce n’est pas de loin que je t’ai touchée», il en ajouta une
-autre, et j’entendis qu’il disait:
-
-«Je suis plus intime à ton âme qu’elle-même.»
-
-Et ma douleur augmenta. Plus je voyais Dieu intime à moi, plus je me
-voyais éloignée de lui. Il ajouta d’autres paroles qui me firent voir
-les entrailles de l’éternel amour:
-
-«Si quelqu’un voulait me sentir dans son âme, je ne me soustrairais pas
-à lui; si quelqu’un voulait me voir, je lui donnerais avec transport la
-vision de ma face; si quelqu’un voulait me parler, nous causerions
-ensemble avec d’immenses joies.»
-
-Ces paroles excitèrent en moi un désir: ne rien sentir, ne rien voir, ne
-rien dire, ne rien faire qui pût déplaire à Celui qui parlait. Je sentis
-que Dieu demande spécialement à ses fils, à ses élus, aux élus de sa
-vision et de la parole divine, de n’avoir pas l’ombre d’un rapport avec
-son ennemi.
-
-Il me fut encore dit:
-
-«Ceux qui aiment et suivent la voie que j’ai suivie, la voie des
-douleurs, ceux-là sont mes fils légitimes. Ceux dont l’œil intérieur est
-fixé sur ma Passion et sur ma mort, sur ma mort, vie et salut du monde,
-sur ma mort, et non pas ailleurs, ceux-là sont mes enfants légitimes, et
-les autres ne le sont pas.»
-
-
-
-
-TRENTE-QUATRIÈME CHAPITRE
-
-LA CROIX ET LA BÉNÉDICTION
-
-
-Un jour j’étais à la messe dans l’église Saint François. On approchait
-de l’élévation et le chœur des Anges retentissait: _Sanctus, Sanctus,
-Sanctus_, etc.; mon âme fut emportée et ravie dans la lumière incréée;
-elle fut attirée, elle fut absorbée, et voici une plénitude ineffable,
-ineffable, en vérité.
-
-Regardez comme rien, comme absolument rien, tout ce qui peut être
-exprimé en langue humaine.
-
-O création inénarrable du Dieu incréé et tout-puissant, les louanges
-qu’on peut chanter sont de la poussière auprès de vous. Absorption
-sacrée de l’abîme où me plonge la main du Dieu ravissant, après votre
-transport, mais encore sous l’influence qui l’avait précédé, m’apparut
-l’image du Dieu crucifié, comme un instant après la descente de croix;
-le sang était frais et rouge et coulant encore des blessures et les
-plaies étaient récentes. Alors dans les jointures je vis les membres
-disloqués; j’assistai au brisement intérieur qu’avait produit sur la
-croix l’horrible tiraillement du corps, je vis ce qu’elles avaient fait,
-les mains homicides. Je vis les nerfs, je vis les jointures, je vis le
-relâchement, l’allongement contre nature qu’avaient fait dans le
-supplice, quand ils avaient tiré sur les bras et sur les jambes, les
-déicides. Mais la peau s’était tellement prêtée à cette tension, que je
-n’y voyais aucune rupture.
-
-Cette dissolution des jointures, cette horrible tension des nerfs, qui
-me permit de compter les os, me perça le cœur d’un trait plus douloureux
-que la vue des plaies ouvertes. Le secret de la Passion, le secret des
-tortures de Jésus, le secret de la férocité des bourreaux, m’était
-montré plus intimement dans la douleur des nerfs que dans l’ouverture
-des plaies, dans le dedans que dans le dehors. Alors je sentis le
-supplice de la compassion; alors, au fond de moi-même, je sentis dans
-les os et dans les jointures une douleur épouvantable, et un cri qui
-s’élevait comme une lamentation, et une sensation terrible, comme si
-j’avais été transpercée tout entière, corps et âme.
-
-Ainsi absorbée et transformée en la douleur du Crucifié, j’entendis sa
-voix bénir les dévoués qui imitaient sa Passion et qui avaient pitié de
-lui.
-
-«Soyez bénis, disait-il, soyez bénis par la main du Père, vous qui avez
-partagé et pleuré ma Passion, vous qui avez lavé vos robes dans mon
-Sang. Soyez bénis, vous qui, rachetés de l’enfer par les immenses
-douleurs de ma croix, avez eu pitié de moi; soyez bénis, vous qui avez
-été trouvés dignes de compatir à ma torture, à mon ignominie, à ma
-pauvreté. Soyez bénies, ô fidèles mémoires! Vous qui gardez au fond de
-vous le souvenir de ma Passion! Ma Passion, unique refuge des pécheurs,
-ma Passion, vie des morts, ma Passion, miracle de tous les siècles, vous
-ouvrira les portes du royaume éternel que j’ai conquis pour vous, par
-elle. Dans les siècles des siècles, vous qui avez eu pitié, vous
-partagerez la gloire! Soyez bénis par le Père, soyez bénis par
-l’Esprit-Saint, bénis en esprit et en vérité par la bénédiction que je
-donnerai au dernier jour; car je suis venu chez moi, et au lieu de me
-repousser comme un persécuteur, vous avez offert au Dieu désolé
-l’hospitalité sacrée de votre amour! J’étais nu sur la croix, j’avais
-faim, j’avais soif, je souffrais, je mourais, j’étais pendu par leurs
-clous, vous avez eu pitié! Soyez bénis, ouvriers de miséricorde! A
-l’heure terrible, à l’heure épouvantable, je vous dirai; Venez, les
-bien-aimés de mon Père; car j’avais faim sur la terre, et vous m’avez
-offert le pain de la pitié...»
-
-Il ajouta des choses étonnantes; mais ce qui est absolument impossible,
-c’est d’exprimer l’amour qui brillait sur ceux qui ont pitié... «O
-bienheureux! ô bénis! Suspendu à la croix, j’ai crié, pleuré et prié
-pour mes bourreaux: «Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils
-font», qu’est-ce que je ferai, qu’est-ce que je dirai pour vous, pour
-vous qui avez eu pitié, pour vous qui m’avez tenu compagnie, pour vous
-mes dévoués, qu’est-ce que je dirai pour vous, quand j’apparaîtrai, non
-pas sur la croix, mais dans la gloire, pour juger le monde?»
-
-Je demeurai frappée au fond, beaucoup plus émue que je ne puis le dire;
-les affections qui me venaient de la croix sont au-dessus des paroles.
-Il ajouta plusieurs paroles qui me mirent en feu; mais je n’ai ni la
-volonté ni le pouvoir de les écrire.
-
-
-
-
-TRENTE-CINQUIÈME CHAPITRE
-
-LES VOIES DE LA DÉLIVRANCE
-
-
-Un autre jour j’étais en prière. Je méditais avec une douleur profonde,
-absolument intérieure, sur la Passion. Je cherchais à mesurer, à peser
-mes crimes, puisque leur rédemption n’a pas coûté au Fils de Dieu
-seulement des prières ou seulement des larmes, mais la mort et cette
-mort! Je tâchais de calculer ce que peut peser la damnation, puisque,
-pour soulever ce poids, il n’a fallu ni la mort d’un ange, ni celle d’un
-archange, mais celle du vrai Dieu! Et je me plongeais dans la pensée de
-l’enfer et de ses tourments immenses, et de sa misère infinie, et de ses
-tortures innombrables! Puis je tâchais de peser mon ingratitude. Pour le
-bienfait sans nom ni mesure, qu’est-ce que j’apporte en retour? le
-péché. Le péché quotidien, l’oubli de la résurrection, le refus de
-coopérer. La miséricorde de Dieu contemplée dans un abîme, dans l’autre
-mon injustice et ma démence, tout cela me conduisit à une espèce de
-sagesse. Dans cet état, j’eus la révélation des péchés de toute espèce,
-et des tortures, et des supplices dont la Passion de Jésus nous a
-sauvés. J’étais dans la foule; mais telle fut la lumière de cette vision
-épouvantable, que ce fut à peine si je pus m’empêcher de rugir au milieu
-des hommes.
-
-J’eus l’apparition du Christ crucifié. Il me montra comment il avait été
-suspendu à la croix, et comment l’homme qui se perd est sans excuse à
-jamais. Car le salut exige de l’homme ce que le médecin exige du malade;
-il faut avouer son mal, et exécuter l’ordonnance. Il n’y a pas de
-dépense à faire pour le traitement. Il n’y a qu’à se montrer au médecin,
-faire les choses prescrites, et se garder des choses défendues.
-
-Mon âme eut alors l’intelligence de l’antidote qui réside dans le sang
-du Christ. L’antidote se distribue gratis, et n’exige qu’une
-disposition. Alors tous mes péchés furent étalés devant mon âme, et je
-reconnus dans chacun de mes membres une infirmité spirituelle.
-
-Alors, conformément à ce que je venais d’apprendre, je m’efforçai
-d’étaler devant Dieu toutes les misères de mon âme et de mon corps, et
-je criai: «O Seigneur, mon Dieu, qui tenez dans vos mains ma guérison
-éternelle, puisque vous avez promis de me guérir si seulement j’étale
-devant vos yeux mes plaies, Seigneur, puisque je suis l’infirmité même;
-puisqu’il n’y a pas en moi un atome qui ne soit une infection et une
-pourriture, du fond de mon abîme, j’étale devant vos yeux mes misères
-une à une et tous les péchés de tous mes membres, et toutes les plaies
-de mon âme, et toutes les plaies de mon corps. Alors, je comptai, je
-désignai chaque misère, et je dis: Seigneur miséricordieux, qui tenez
-dans vos mains ma guérison, regardez ma tête: je l’ai couverte mille
-fois des insignes de l’orgueil; j’ai donné à mes cheveux, en les
-tordant, des formes contre nature; et, disant cela, je ne dis pas tout.
-Seigneur, regardez mes misérables yeux, pleins d’impudicité et injectés
-d’envie, etc.»
-
-Je continuais à accuser chacun de mes membres et à raconter leur
-lamentable histoire.
-
-Jésus écouta tout avec une grande patience, et répondit avec une grande
-joie. Il montra pour chaque chose le remède dans sa main et l’ordre qui
-présidait à la rédemption, et je vis sa compassion immense pour mon âme,
-et il disait:
-
-«Ma fille, ne crains ni ne désespère. Quand tu serais infectée de toutes
-les putréfactions, et morte de toutes les morts, je suis puissant pour
-te guérir, si tu veux appliquer sur ton âme et sur ton corps ce que je
-te donnerai. Tu m’as longuement détaillé les infirmités spirituelles de
-la tête: tu t’es lamentée au fond de moi. Les attentats que tu as
-commis, dans tes parures, par les couleurs contre nature que tu as
-données à tes joues et les torsions contre nature que tu as données à
-tes cheveux, toute ta fierté honteuse, tout ton orgueil, toute la vaine
-gloire avec laquelle tu t’es montrée devant les hommes et contre Dieu,
-toutes ces misères pour lesquelles il te semble qu’une honte éternelle
-t’attend en enfer, dans l’endroit du lac le plus profond, tout cela est
-expié! J’ai satisfait, j’ai porté ta pénitence, j’ai souffert
-horriblement. Pour toutes ces peintures et ces onguents, qui ont
-déshonoré ta tête, la mienne fut tirée par la barbe, dépouillée de
-cheveux, percée d’épines, frappée à coups de roseau, ensanglantée,
-moquée, méprisée, méprisée jusqu’au couronnement!
-
-«Tu te peignais les joues pour les montrer à des hommes malheureux et
-mendier leurs faveurs; sois tranquille; ma face a été couverte par les
-crachats de ces misérables; elle a été déformée et gonflée de leurs
-soufflets; elle a été cachée sous un voile honteux. Tu t’es servie de
-tes yeux pour regarder en vain, pour regarder ce qui nuit, pour te
-réjouir contre Dieu; mais les miens ont été voilés, ils ont été noyés
-dans mes larmes d’abord, et dans mon sang ensuite. Le sang qui coulait
-de ma tête les aveuglait.
-
-«Pour les crimes de tes oreilles, qui ont entendu l’inutile et le
-mauvais, et qui ont pris plaisir dans les paroles nuisibles, j’ai fait
-l’épouvantable pénitence qui a fait pénétrer en moi une tristesse
-abondante et immense. J’ai entendu les fausses accusations, les paroles
-dénigrantes, les insultes, les malédictions, les moqueries, les rires,
-les blasphèmes, la sentence de mort portée par le juge inique, et les
-pleurs de ma mère! J’ai entendu sa compassion. Tu as connu les plaisirs
-de la gourmandise, et tu as même abusé des choses qu’on boit; mais j’ai
-eu la bouche desséchée par la faim, la soif et le jeûne. On m’a présenté
-le fiel et le vinaigre. Tu as médit, tu as calomnié, tu t’es moquée, tu
-as blasphémé, tu as menti, et menti jusqu’au parjure. Ce n’est pas tout.
-Tu as fait autre chose; mais j’ai gardé le silence devant les juges et
-les faux témoins, et mes lèvres closes ne m’ont pas excusé. Mais j’ai
-toujours annoncé la vérité, et prié Dieu de tout mon cœur pour mes
-bourreaux. Ton odorat n’est pas pur; tu te souviens de certains plaisirs
-dus à de certains parfums; mais j’ai senti l’odeur infecte des crachats;
-je les ai supportés sur ma face, sur mes yeux, sur mes narines.
-
-«Ton cou s’est agité par les mouvements de la colère et de la
-concupiscence, et de l’orgueil; souviens-toi qu’il s’est dressé contre
-Dieu. Mais le mien a été frappé et meurtri par les soufflets. Pour les
-péchés de tes épaules, les miennes ont porté la croix. Pour les péchés
-de tes mains et de tes bras, qui ont fait ce que tu sais bien, mes mains
-ont été percées de gros clous, fixées au bois, et j’étais suspendu par
-elles, et elles supportaient mon corps. Pour les péchés de ton cœur, où
-se sont déchaînées la haine, l’envie et la tristesse, de ton cœur
-possédé par la concupiscence et par l’amour mauvais, le mien a été percé
-d’un coup de lance, et c’est de ma blessure qu’a coulé ton remède, l’eau
-pour éteindre le mauvais feu, le sang pour la rédemption des colères et
-la rédemption des tristesses. Pour les péchés de tes pieds, pour les
-danses inutiles, pour leurs marches lascives, pour leurs courses vaines,
-les miens, qu’on aurait pu attacher seulement, ont été percés et cloués
-à la croix. Au lieu de tes chaussures à jour, élégamment façonnées, ils
-ont été couverts de sang. Le sang sortait de leurs blessures, le sang de
-tout le corps tombait sur eux.
-
-«Pour les péchés de tout ton corps, pour toute ta sensualité dans la
-veille et dans le sommeil, j’ai été cloué à la croix, frappé
-horriblement, tiraillé à la façon d’une peau, et étendu sur la croix.
-J’ai été mouillé des pieds à la tête par la sueur de sang, qui a coulé
-jusqu’à terre; j’ai été serré très fortement contre le bois très dur,
-souffrant d’atroces tortures, criant, soupirant, pleurant, gémissant et
-je suis mort dans mon gémissement, tué par ces tigres! Pour la
-rédemption de tes parures vaines, choisies et portées sans but, j’ai été
-nu sur la croix. Ces misérables se disputaient ma robe et mes vêtements;
-ils les jouaient sous mes yeux. Nu comme je suis sorti du sein de la
-Vierge, livré à l’air, au froid, au vent, aux regards des hommes et des
-femmes, au haut d’une croix, pour être mieux vu, mieux moqué, mieux
-déshonoré, j’ai été étendu et étalé.
-
-«Pour tes richesses mal acquises, que tu as retenues ou dépensées, j’ai
-porté la pauvreté, sans palais, sans maison, sans abri pour naître ni
-pour vivre, ni pour mourir, et je n’aurais pas eu de sépulcre, et
-j’aurai été livré aux chiens et aux oiseaux de proie, si quelqu’un par
-pitié pour ma grande misère, ne m’eût donné place dans un sépulcre à
-lui. J’ai dépensé pour les pécheurs mon sang et ma vie, et je n’ai rien
-gardé pour moi. La pauvreté m’a tenu compagnie dans la vie et dans la
-mort.»
-
-Le Christ parle ainsi, et parce que mon âme avait reçu la délectation
-des péchés du corps, je vis les douleurs de toute nature portées par
-l’âme du Christ, je les vis dans leur diversité et dans leur horreur. Je
-vis son âme torturée par la passion de son corps, par la douleur de sa
-mère, par notre refus d’adorer, par notre refus de compatir.
-
-Et il ajouta:
-
-«Tu ne trouveras ni péché ni maladie de l’âme, dont je n’aie porté la
-peine et offert le remède. A cause des immenses douleurs que vos âmes
-misérables devaient subir en enfer, j’ai voulu être torturé pleinement
-et totalement. Ne t’afflige donc pas; mais tiens-moi compagnie dans la
-douleur, dans l’opprobre et dans la pauvreté.
-
-«Marie-Magdeleine était malade, elle fit ce que j’ai dit et désira sa
-délivrance, et fut délivrée de tout, parce qu’elle l’avait désiré. Celui
-qui désirerait serait délivré comme elle.»
-
-Le Crucifié ajouta:
-
-«Quand mes fils, abandonnant mon royaume, se sont faits enfants du
-diable, s’ils reviennent au Père, le Père a une grande joie et leur fait
-sentir la délectation supérieure. Le Père a une telle joie, qu’il leur
-donne une certaine délectation qu’il ne donne pas aux vierges fidèles.
-Ceci vient de l’immense amour qu’il a pour eux, et de l’immense
-miséricorde qu’excite la vue de leur misère. Ceci vient encore de ce que
-le pécheur, devant la majesté et la clémence du Seigneur, se reconnaît
-digne de l’enfer. C’est pourquoi plus grand l’homme aura été dans le
-péché, plus grand il pourra être aussi dans l’autre abîme.»
-
-Et il ajouta:
-
-«L’homme qui veut trouver la grâce doit toujours, soit dans la joie,
-soit dans la tristesse, tenir ma croix de bois immobile devant ses
-yeux.»
-
-
-
-
-TRENTE-SIXIÈME CHAPITRE
-
-LA JOIE
-
-
-Un jour, je regardais la croix, et sur elle le Crucifié; je le voyais
-avec les yeux du corps. Tout à coup mon âme fut embrasée d’une telle
-ardeur, que la joie et le plaisir pénétrèrent tous mes membres
-intimement. Je voyais et je sentais le Christ embrasser mon âme avec ce
-bras qui fut crucifié, et ma joie m’étonna; car elle sortait de mes
-habitudes, et, au degré qu’elle atteignit, je ne la connaissais pas
-encore. Depuis cet instant, il me reste une joie et une lumière sublime
-dans laquelle mon âme voit le secret de notre chair en communion avec
-Dieu. Cette délectation de l’âme est inénarrable; cette joie est
-continuelle; cette illustration est éblouissante au delà de tous mes
-éblouissements. Depuis cet instant, il m’est resté une telle certitude,
-une telle sécurité quant aux opérations divines qui se font en moi, que
-je m’étonne d’avoir autrefois connu le doute, et si tous les mondes
-créés prenaient une voix pour essayer de le faire renaître, ils
-parleraient inutilement; car je vois, dans les transports d’un plaisir
-qui ne se raconte pas, je vois cette main qu’il m’a montrée avec la
-marque des clous, et qu’il montrera le jour où il dira:
-
-«Voilà ce que j’ai souffert pour vous.»
-
-Maintenant encore, quand je suis dans cette vision et dans cet
-embrassement, une telle joie est communiquée à mon âme, que j’essaierais
-inutilement de souffrir des souffrances de Jésus; cependant je vois sa
-main et la plaie de sa main. Toute ma joie est désormais dans ce Dieu
-crucifié. Quelquefois l’embrassement est si serré qu’il semble à mon âme
-qu’elle entre dans la plaie du côté. Elle y est illustrée par des joies
-dont la parole humaine n’a pas le droit d’approcher. Foudroyante joie,
-qui enlève à mes jambes la force de me porter, qui me jette à terre, qui
-me renverse, qui m’étend là, couchée et sans parole! Ceci m’arriva une
-fois sur la place Sainte-Marie. On représentait la Passion! on aurait pu
-croire que j’allais pleurer. Je fus touchée et inondée d’une joie qui
-n’était pas naturelle; la joie grandit, elle grandit; je perdis la
-parole, et je tombai à terre, foudroyée: je venais d’avoir la chose
-inénarrable, l’éblouissement de gloire.
-
-J’avais eu soin de m’écarter de ceux qui m’entouraient, étonnée moi-même
-de ma joie en face de la Passion. Alors je perdis l’usage de mes
-membres, je tombai à terre, sans parole, foudroyée. Et il me sembla que
-mon âme entrait dans la plaie du Christ, la plaie du côté. Et dans cette
-plaie, au lieu de la douleur, je buvais une joie dont il m’est
-impossible de dire un seul mot.
-
-
-
-
-TRENTE-SEPTIÈME CHAPITRE
-
-LES TRONES
-
-
-C’était pendant la messe; je tâchais de me plonger dans les abîmes où me
-jettent l’humilité et la bonté de Dieu, quand il veut bien s’approcher
-de nous dans le saint Sacrement de l’autel.
-
-Je fus ravie en esprit, et j’eus pour la première fois une vision
-intellectuelle relative au saint Sacrement. Il me fut dit d’abord que le
-corps du Christ peut être en même temps sur tous les autels du monde,
-par la vertu de la Toute-Puissance, qui ne peut entrer dans la mesure
-étroite des pensées d’un homme vivant sur cette terre.
-
-«L’Ecriture, disait la voix, parle beaucoup de cette puissance; mais
-ceux qui lisent comprennent peu. Ceux à qui j’accorde un certain
-sentiment de moi-même comprennent plus, mais ceux-là même comprennent
-fort peu. Mais un instant viendra où vous verrez la lumière.»
-
-Ensuite, je vis dans un éclair comment Dieu vient dans le saint
-Sacrement. Ni avant, ni depuis, je n’ai rien éprouvé de semblable.
-
-Puis je vis comment Jésus-Christ vient avec une armée d’anges, et la
-magnificence de son escorte se laissa savourer par mon âme avec une
-immense délectation. Je m’étonnai un moment d’avoir pu prendre plaisir à
-regarder des anges. Car habituellement toute ma joie est condensée en
-Jésus-Christ seul. Mais bientôt j’aperçus dans mon âme deux joies
-parfaitement distinctes: l’une venant de Dieu, l’autre des anges, et
-elles ne se ressemblaient pas. J’admirais la magnificence dont le
-Seigneur était entouré. Je demandais le nom de ceux que je voyais. «Ce
-sont des Trônes», dit la voix. Leur multitude était éblouissante et si
-parfaitement innombrable, que, si le nombre et la mesure n’étaient pas
-les lois de la création, j’aurais cru sans nombre et sans mesure la
-sublime foule que je voyais. Je ne voyais finir cette multitude ni en
-largeur ni en longueur; je voyais des foules supérieures à nos chiffres.
-
-
-
-
-TRENTE-HUITIÈME CHAPITRE
-
-LES ANGES
-
-
-C’était en septembre, à la fête des saints anges. J’étais à l’église de
-Foligno et je voulais communier. Je priais les anges, surtout saint
-Michel et les séraphins, et je disais:
-
-«O anges administrateurs, qui avez reçu de Dieu l’office et le pouvoir
-de le communiquer par la connaissance et l’amour, je vous supplie de me
-le présenter tel que le Père des miséricordes l’a donné aux hommes, tel
-qu’il veut lui-même être reçu et adoré, pauvre, souffrant, méprisé,
-blessé, ensanglanté, crucifié et mort.»
-
-Les anges me répondirent avec une douceur et une complaisance indicible:
-
-«Puisque tu as trouvé grâce devant le Seigneur, le voici; tu le
-possèdes. Nous te le présentons; et par-dessus ce que tu as demandé,
-nous te donnons la puissance de le présenter et de le communiquer aux
-autres.»
-
-En effet, je vis, dans le saint Sacrement, avec les yeux de l’esprit, la
-présence réelle; je vis Celui que j’avais voulu voir, tel que j’avais
-voulu le voir, souffrant, ensanglanté, crucifié et mort; je ressentis
-une telle douleur que mon cœur me sembla prêt à éclater; et, de l’autre
-côté, la présence des anges m’inonda d’une telle joie, que si je ne
-l’avais pas sentie, je n’aurais pas cru la vue des anges capable de la
-donner.
-
-Pendant ces temps-là, une messe se disait. Le prêtre approchait de la
-communion. Comme il rompait l’hostie pour la prendre, j’entendis une
-voix lamentable qui disait:
-
-«Oh! combien il y en a qui, rompant l’hostie, font couler le sang de mes
-veines!»
-
-Je pensai que ce prêtre n’était peut-être pas ce qu’il aurait dû être,
-et je dis: «Seigneur, que ce pauvre frère ne soit plus ainsi.»
-
-La voix me répondit:
-
-«Il ne sera pas ainsi pendant l’éternité.»
-
-
-
-
-TRENTE-NEUVIÈME CHAPITRE
-
-MARIE
-
-
-Un jour j’entendais la messe; et au moment de l’élévation, à l’instant
-où les assistants se mettaient à genoux, je fus ravie en esprit: la
-Vierge m’apparut et me dit:
-
-«Ma fille, la bien-aimée de Dieu, et ma bien-aimée, mon Fils est déjà
-venu à toi, et tu as reçu sa bénédiction.»
-
-Elle me fit comprendre que son Fils était sur l’autel après la
-consécration de l’hostie. J’entendis ce que je n’avais jamais entendu;
-j’entendis qu’il s’agissait d’une joie nouvelle absolument. En effet, la
-joie qui résulta des paroles entendues fut telle, que si l’on me disait:
-«Existe-t-il une créature qui puisse l’exprimer par une parole
-quelconque?» je répondrais: «Je ne sais pas et je ne crois pas.» La
-Vierge parlait avec une grande humilité, et déposait dans mon âme un
-sentiment nouveau d’une douceur inconnue. Une chose m’étonnait c’était
-d’avoir pu rester debout. Je ne tombai pas à terre, et je n’y comprends
-rien.
-
-Elle ajouta:
-
-«Après la visite et la bénédiction du Fils, il est convenable que tu
-reçoives celle de la Mère. Sois bénie par mon Fils et par moi. Que ton
-travail soit d’aimer dans toute la mesure de tes puissances; car tu es
-beaucoup aimée, et tu arriveras vers l’objet sans fin.»
-
-J’éprouvai une joie nouvelle, qui n’était surpassée par aucune joie
-connue, mais elle fut bientôt surpassée par elle-même; car elle augmenta
-au moment de l’élévation. Je ne vis pas le corps de Jésus-Christ sur
-l’autel; je le vois souvent; je ne le vis pas ce jour-là. Mais je sentis
-la présence de Jésus-Christ dans mon âme; je la sentis en vérité.
-
-J’appris alors que, pour embraser une âme, il n’y a pas d’embrasement
-semblable à la présence du Christ; ce n’était pas le feu qui me brûle
-ordinairement; celui-là était extraordinairement doux.
-
-Quand cette flamme est dans l’âme, je réponds de la présence de Dieu;
-lui seul peut l’allumer.
-
-Dans les moments comme celui-là, mes membres croient qu’ils vont se
-séparer. J’entends même le bruit qu’ils font; on dirait un déboîtement.
-J’éprouve surtout cette impression-là au moment de l’élévation. Mes
-doigts se séparent et mes mains s’ouvrent.
-
-
-
-
-QUARANTIÈME CHAPITRE
-
-PLÉNITUDE
-
-
-Un jour je m’approchais de la sainte table, et j’entendis la voix, et
-elle me disait:
-
-«Bien-aimée, tout bien est en toi, et tu vas recevoir tout bien.»
-
-Je me dis intérieurement: «Si le bien est en toi, pourquoi vas-tu le
-recevoir?»
-
-Et la voix répliqua:
-
-«L’un n’empêche pas l’autre.»
-
-Le moment de la communion approchait, et j’entendis:
-
-«Le Fils de Dieu est maintenant sur l’autel, et selon son humanité et
-selon sa divinité. La multitude des anges est unie à lui.»
-
-Je désirai voir, et je vis. Je ne voyais Jésus sous aucune forme; mais
-je voyais une plénitude et une beauté; je voyais le souverain Bien.
-
-«O bien-aimée, dit la voix, tu seras ainsi devant lui pendant
-l’éternité.»
-
-Je renonce encore une fois à raconter ma joie.
-
-Depuis peu, quand je communie, l’hostie s’étend dans ma bouche; elle n’a
-ni la saveur du pain, ni celle d’aucune chair connue; mais une certaine
-saveur de chair inconnue, saveur très prononcée et délicieuse, qui ne
-peut se comparer absolument à rien. L’hostie n’est pas dure comme
-autrefois, et ne descend pas par fragments, suivant l’ancienne habitude.
-Mais elle reste entière, et sa suavité est tellement divine que, si on
-ne m’avait recommandé de l’avaler sans tarder trop, je la garderais
-longuement dans ma bouche. Et elle descend tout entière, et elle a la
-saveur inconnue dont j’ai parlé, sans en rien dire. Quand elle descend,
-elle me donne un plaisir inexprimable, qui se manifeste même au dehors.
-Mon corps tremble, et l’immobilité m’est extrêmement difficile.
-
-Maintenant, quand je fais le signe de la croix, quand je porte la main
-au front, disant: Au nom du Père, je ne sens rien de nouveau. Mais quand
-je porte la main à la poitrine, disant: _Et du Fils_, j’éprouve un tel
-amour et une telle joie, qu’il se révèle et que je le sens là.
-
-Sans ordre, je n’aurais ni dit, ni permis d’écrire, ni tout le reste, ni
-ceci.
-
-
-
-
-QUARANTE ET UNIÈME CHAPITRE
-
-L’AUTEL DES ANGES
-
-
-C’était la fête des Anges. J’étais malade, je voulais communier. Il n’y
-avait personne pour m’apporter la communion. Ma tristesse était immense.
-Tout à coup, au plus profond de ma douleur et de mon désir, je fus
-portée en esprit à considérer la louange éternelle des anges, et leur
-office sublime, et leur assistance et leur ministère. Et voici que je
-fus ravie, et la multitude immense des anges m’apparut, et ils me
-conduisirent près d’un autel, et ils me dirent: «Voici l’autel des
-Anges.» Et sur l’autel ils me montrèrent la louange des Anges,
-c’est-à-dire Celui-là qui est leur louange, et la louange universelle,
-et la louange elle-même. Et les anges dirent à mon âme: «Dans Celui qui
-est sur l’autel est la perfection et le complément du sacrifice que tu
-cherches. Prépare-toi donc à le recevoir. Tu as déjà au doigt l’anneau
-de son amour; déjà tu es son épouse. Mais l’union qu’il veut contracter
-aujourd’hui avec toi est une union nouvelle; c’est un mode d’union que
-personne ne connaît.»
-
-Je n’essaierai pas d’exprimer la joie dans laquelle je fus ravie; car
-mon âme sentait tout cela dans le lieu même de la vérité, et tout ce qui
-peut être dit n’est qu’un vide auprès de cette plénitude inaccessible à
-notre pauvre langue. Ceci me fut un signe de ma prochaine délivrance;
-c’était au commencement de la maladie dont je vais mourir.
-
-
-
-
-QUARANTE-DEUXIÈME CHAPITRE
-
-DOUZE ANS
-
-
-Un jour je vis Jésus-Christ dans l’hostie consacrée; je le vis sous
-forme d’enfant. Mais cet immense enfant, Seigneur au-dessus des
-seigneurs, me semblait avoir en main le sceptre et le signe de la
-domination. Que tenait-il donc dans sa main? Il m’est impossible de le
-dire, et pourtant je voyais cela avec les yeux du corps. Le prêtre
-élevait l’hostie; tous tombèrent à genoux, excepté moi. Je restai
-debout; l’excès de ma joie tenait mes yeux fixés sur lui. Mais le prêtre
-reposa trop vite pour moi l’hostie sur l’autel. J’eus un moment cruel de
-tristesse et d’ennui. Si j’essayais de dire la beauté et la splendeur de
-Celui que je vis, il me faudrait une langue que je ne sais pas. A sa
-taille je lui aurais bien donné douze ans. La joie de cette vision fut
-tellement immense, que je la crois éternelle. Sa réalité fut si
-certaine, qu’elle ne laissa place à aucun doute.
-
-Dans l’éblouissement de ma joie, je ne fus pas même capable de crier,
-comme à mon ordinaire: Au secours! Je ne dis rien, ni de bon, ni de
-mauvais. Ravie par cette splendeur, je ne trouvai pas un mot à dire.
-
-
-
-
-QUARANTE-TROISIÈME CHAPITRE
-
-SPLENDEUR
-
-
-Un autre jour, pendant la messe, je fus ravie en esprit, et je parlai au
-Seigneur, et je lui demandai: «Vous êtes dans le saint Sacrement; mais,
-Seigneur, où sont vos fidèles?» Mais lui, m’ouvrant l’intelligence,
-répondit, et me dit: «Là où je suis, là ils sont avec moi.» J’ouvris les
-yeux de l’âme, et je vis cela être ainsi; et parmi les fidèles je me
-distinguai clairement; mais cet être que nous avions là n’était pas en
-dedans de la Divinité, il était en dehors. Il est seul en lui-même
-partout où il est; seulement il comprend toutes choses. J’ai vu le corps
-de Jésus-Christ dans le saint Sacrement, souvent et sous divers aspects.
-Quelque fois j’ai vu le cou de Jésus-Christ, mais avec une telle
-splendeur et un telle magnificence, qu’auprès de lui le soleil en avait
-bien peu. C’est cette beauté qui m’a révélé Dieu. Que le soleil est pâle
-à côté de lui! J’ai vu à la maison la même vision, plus belle encore.
-Inexprimable joie qui sera, je pense, une joie éternelle! Cette
-splendeur que j’ai vue à la maison ne peut se comparer qu’à celle que je
-vois dans l’hostie. Mais j’éprouve une peine profonde je ne puis faire
-entendre ce que j’ai vu. Il m’est arrivé aussi de voir deux yeux
-éblouissants, puis la bouche, et je ne voyais plus que cela. Ces visions
-ressemblent à des créations nouvelles; c’est la joie qui les opère. Ces
-joies immenses et variées ne peuvent être comparées entre elles; mais
-chacune d’elles, à force d’être immense, paraît devoir être éternelle.
-
-
-
-
-QUARANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
-
-LA PRIÈRE A LA SAINTE VIERGE
-
-
-Ce jour-là je n’étais pas en prière: je venais de manger et je me
-reposais. Au moment où j’y pensais le moins, je fus ravie en esprit, et
-je vis la Vierge dans sa gloire. Une femme pouvait donc être placée sur
-un tel trône et dans une telle majesté? Ce sentiment m’inonda d’une joie
-ineffable. Cette gloire était possible à une femme: cela est, et je l’ai
-vu. Elle était debout, priant pour le genre humain; l’aptitude qui vient
-de la bonté et celle qui vient de la force donnaient à sa prière des
-vertus inénarrables. J’étais transportée de bonheur à la vue de cette
-prière; et pendant que je regardais la Vierge, tout à coup Jésus-Christ
-apparut près d’elle, revêtu de son humanité glorifiée. J’eus la notion
-des douleurs que cette chair avait souffertes, des opprobres qu’elle
-avait subis, de la croix qu’elle avait portée; les tortures et les
-ignominies de la Passion me furent mises dans l’esprit. Mais voici ce
-qu’il y eut de merveilleux: le sentiment des tourments inouïs dont
-j’avais connaissance, et que Jésus a soufferts pour nous; ce sentiment,
-au lieu de me briser de douleur, me brisait de joie. Transportée d’un
-bonheur inénarrable, je perdis la parole et j’attendis la mort. Et
-j’éprouvai une peine au-dessus de toute peine: car j’attendis en vain.
-La mort ne venait pas, et je ne parvenais pas immédiatement, puisqu’elle
-refusait de briser mes liens, à l’inénarrable qui était sous mes yeux.
-
-Cette vision dura trois jours sans interruption. Je mangeais, quoique
-très peu, mais, languissante de désir, je ne pouvais pas parler; j’étais
-renversée, prosternée, surmontée.
-
-Si j’avais quelque chose à faire, je le faisais; mais il ne fallait pas
-nommer Dieu devant moi, car ma joie devenait alors absolument
-insupportable.
-
-
-
-
-QUARANTE-CINQUIÈME CHAPITRE
-
-LE 2 FÉVRIER
-
-
-C’était le jour de la Purification de la Vierge. J’étais à Foligno, dans
-l’église des Frères Mineurs. Et la voix parla, elle me dit: «Voici
-l’heure où Marie, Vierge et Reine, vint au temple avec son Fils.»
-
-Mon âme écouta avec un grand amour, et, ayant écouté, elle fut ravie; et
-dans son ravissement elle vit entrer la Reine, et elle alla au-devant
-d’elle, tremblante de respect. J’hésitais pourtant; je craignais
-d’approcher. Elle me rassura, et tendit vers moi Jésus, et me dit: «O
-toi qui aimes mon Fils, reçois celui que tu aimes.» Elle le déposa dans
-mes bras; il était enveloppé de langes; il avait les yeux fermés comme
-dans le sommeil.
-
-La Reine s’assit, comme une femme fatiguée. Ses gestes étaient si beaux,
-son attitude si merveilleuse, sa personne si noble, sa vue si sublime,
-que mes yeux ne pouvaient se fixer sur Jésus seul, et étaient forcés de
-regarder sa mère. Tout à coup l’enfant s’éveilla dans mes bras: ses
-langes étaient tombés, il ouvrit et leva les yeux. Jésus me regarda;
-dans ce coup d’œil il me surmonta, il me vainquit absolument. La
-splendeur sortait de ses yeux, et sa joie brillait comme une flamme
-aveuglante.
-
-Alors il apparut dans sa majesté immense, ineffable, et il me dit:
-
-«Celui qui ne m’aura pas vu petit ne me verra pas grand.» Il ajouta: «Je
-suis venu à toi, et je m’offre à toi pour que tu t’offres à moi.»
-
-Alors mon âme s’offrit à lui par un mode d’oblation étonnant, sans
-rapport avec les paroles: je m’offris tout entière: j’offris mes fils
-avec moi d’une oblation entière et parfaite, ne gardant rien pour moi,
-rien de leurs personnes, et rien de leurs choses.
-
-Mon âme eut l’intelligence de son oblation bien reçue, et la joie de
-Dieu, en l’agréant, ne me resta pas inconnue. Quant à la mienne, je
-n’essaierai pas d’en dire un mot. Quand je sentis mon oblation agréée,
-la délectation intime que j’éprouvai fut trop grande, trop immense et
-trop douce pour que la parole approche d’elle. Une autre fois je vis la
-Vierge; elle m’exhorta à la connaître plus profondément elle me bénit,
-et me montra la douleur qu’elle souffrit pendant la Passion.
-
-
-
-
-QUARANTE-SIXIÈME CHAPITRE.
-
-L’EMBRASSEMENT
-
-
-Un jour je fus ravie en esprit; attirée, élevée, absorbée dans la
-lumière sans commencement ni fin, je voyais ce qui ne peut se dire.
-Pendant cette influence, l’image de l’Homme-Dieu m’apparut encore, à
-l’instant de la descente de croix. Le sang était récent, frais, rouge;
-il coulait des blessures ouvertes; il venait de sortir du corps. Alors
-dans les jointures je vis de tels déchirements, je vis les nerfs
-tellement étendus, et les os tellement disloqués par l’effort des
-bourreaux, qu’un glaive me traversa, et mes entrailles furent percées;
-et, quand je me souviens des douleurs que j’ai subies dans ma vie, je
-n’en trouve pas une qui soit égale à celle-ci.
-
-J’étais là, absorbée dans ma douleur; autour du Crucifié, j’aperçus une
-foule dévouée, qui prêchait en paroles et en actes la pauvreté,
-l’opprobre et la douleur du Crucifié. Cette foule, c’étaient mes fils
-spirituels. Jésus les appela, les attira à lui, les embrassa un à un
-avec un immense amour; puis il leur prit la tête avec ses mains, et leur
-donna à baiser la plaie sacrée de son Cœur. Je sentis quelque chose de
-l’amour qu’il avait dans les entrailles, et ma joie fut telle, que la
-douleur dont je viens de parler, la douleur sans exemple, s’évanouit
-dans mon transport.
-
-L’application que fit Jésus de mes enfants sur son Cœur ne fut pas la
-même pour eux tous. Pour quelques-uns d’entre eux il la répéta; pour les
-uns elle était plus complète, moins complète pour les autres.
-Quelques-uns d’entre eux furent absorbés tout entiers dans le Cœur de
-Dieu; la rougeur du sang vermeil était sur leurs lèvres; quelques-uns
-d’entre eux avaient les joues colorées; il y a certaines figures que je
-vis couvertes et teintes tout entières, suivant les degrés que
-j’indiquais tout à l’heure; et Jésus prodiguait des bénédictions, et il
-disait: «O bien-aimés fils, faites connaître aux hommes le chemin de la
-croix, par où j’ai marché dans la pauvreté, le mépris et la douleur:
-prenez-y la grande part qui convient à mes coopérateurs; car je vous ai
-choisis singulièrement, pour manifester par la parole et l’exemple, pour
-mettre au jour ma lumière cachée et méprisée.»
-
-Mon âme comprit que ces paroles s’appliquaient à mes fils, dans les
-mêmes différences et les mêmes proportions que s’était appliquée la
-plaie du côté. Quant à l’amour qui sortait de ses entrailles pour
-resplendir sur sa face et dans ses yeux; quant à l’amour qui pénétra
-tous ces baisers, toutes ces paroles, toutes ces bénédictions, il est
-dans le domaine de l’ineffable, et le silence lui convient seul[6].
-
- [6] Celui qui écrivait sous sa dictée plaça ici une note.
-
- «Bien qu’elle eût vu les rangs que ses enfants occupaient, elle n’en
- désigna aucun. Elle ne voulut pas nous dire qui de nous étaient les
- plus aimés, il ne nous parut pas convenable d’insister pour le
- savoir. Chacun de nous n’a qu’à faire, dans toute la mesure de ses
- forces, ce qu’il faut pour s’unir.»
-
-
-
-
-QUARANTE-SEPTIÈME CHAPITRE
-
-LES DEGRÉS
-
-
-Un autre jour, j’assistais à une procession, je sentis l’attrait de
-l’abîme. Le Dieu incréé m’appela suivant le mode ineffable dont j’ai
-parlé plus haut.
-
-Je vis le Dieu un en trois personnes, et sa majesté habitait l’âme de
-mes fils, et les transformait en elle-même suivant les degrés dont j’ai
-déjà constaté les lois. Cette vue fut pour moi quelque chose comme une
-immensité paradisiaque. Les entrailles de Dieu se répandaient sur mes
-enfants, et je ne pouvais pas me rassasier de voir. Et la profondeur de
-la bénédiction qui tombait sur leur tête est un mystère au-dessus des
-paroles[7]. Puis j’entendis Dieu leur demander quelque chose: c’était le
-sacrifice sans réserve, l’holocauste entier, parfait, de leurs corps et
-de leurs âmes.
-
- [7] Moi, qui écris sous sa dictée, je contemplais en secret sa figure;
- ce n’était plus une figure humaine, c’était quelque chose
- d’angélique, c’était la joie glorifiée. La douceur et l’immensité de
- la bénédiction qu’elle avait vue tomber du ciel est trop ineffable
- pour être honorée autrement que par le silence.
-
- (_Note du frère qui écrivait sous la dictée d’Angèle._)
-
-Pesez, mes frères, pesez. Comment faut-il aimer, comment faut-il servir
-ce jaloux qui veut posséder, ce Dieu qui se donne, ce Dieu qui demande?
-
-J’eus encore sous les yeux la représentation du Dieu crucifié, avec la
-tension des jointures que j’avais déjà vue. Il était porté à travers
-l’air, et volait là où marchait la procession; et cette image nous
-suivait, sans qu’aucune main humaine fût là pour la soutenir. Je revis
-mes fils réunis, et l’application de leurs lèvres faite à la plaie du
-côté; et Jésus leur disait:
-
-«Je suis Celui qui enlève les péchés du monde. J’ai porté les vôtres, et
-éternellement ils ne vous seront pas imputés. Ce sang que vous voyez est
-le bain de la purification vraie. Ce sang est le prix de votre
-rédemption. Ce cœur est le lieu de votre résidence. Ne craignez pas, mes
-enfants, de découvrir par vos paroles et vos actions cette vérité de ma
-voie et de ma vie, que les méchants combattent; car je suis toujours
-avec vous pour vous aider et vous secourir.»
-
-Ce jour-là, et plusieurs autres jours, je vis la purification de mes
-fils et les trois degrés qu’elle comporte.
-
-La première purification est une grande grâce de force qui rend facile
-l’absence du mal.
-
-La seconde est une grande grâce de joie dans l’accomplissement du bien.
-
-La troisième est la plénitude de la perfection, et la transformation de
-l’âme en Dieu.
-
-Dans toutes ces grâces de rénovation, l’âme reçoit une beauté admirable.
-La splendeur du second degré est immense et joyeuse. Quant au troisième,
-il est dans le domaine de ces excès qui me réduisent au silence. Je ne
-peux pas en dire autre chose.
-
-Les élus du troisième degré m’apparaissaient transformés en Dieu, de
-sorte qu’en eux je ne vois plus que Jésus, tantôt souffrant, tantôt
-glorifié; il me semble qu’il les a transsubstantiés et engloutis dans
-son abîme.
-
-
-
-
-QUARANTE-HUITIÈME CHAPITRE
-
-LA LUMIÈRE
-
-
-Dans cette même procession, nous approchions d’une église dédiée à la
-sainte Vierge. Voici la Reine de grâce et de miséricorde qui s’inclina
-sur ses fils et ses filles; elle était d’abord sur la hauteur immense.
-Elle s’inclina et les bénit d’une bénédiction inconnue, et les attirant
-sur son cœur, elle les embrassait inégalement. On eût dit les bras
-tendus de l’amour. Elle était lumineuse tout entière, et semblait les
-absorber au-dedans d’elle-même dans une lumière immense. N’allez pas
-vous figurer que je voyais des bras de chair: tout cela était lumière,
-et lumière admirable; la Vierge, pressant les enfants contre son cœur,
-par la vertu de l’amour, qui sortait du fond de ses entrailles, les
-absorbait en elle-même.
-
-
-
-
-QUARANTE-NEUVIÈME CHAPITRE
-
-LES MORTS
-
-
-Un autre jour, parmi des multitudes de visions, saint François m’apparut
-dans la gloire. Il me salua de sa salutation habituelle, et la voici:
-«Avec toi soit la paix du Très-Haut.» La voix de saint François est
-toujours très pieuse, très humble, très gracieuse et très tendre.
-
-Chez ceux de mes fils qui observent, avec une ardeur de feu la loi de
-pauvreté, il loua beaucoup l’intention et demanda l’agrandissement
-pratique. Il ajouta:
-
-«Que la bénédiction éternelle, parfaite et abondante, reçue par moi du
-Dieu sans commencement ni fin, tombe sur la tête de ces enfants chéris,
-tes fils et les miens: dis-leur qu’ils vivent suivant la voix du Christ,
-qu’ils la manifestent en paroles et en actions. Qu’ils ne craignent pas;
-car je suis avec eux, et le Dieu éternel est leur soutien.»
-
-François louait mes fils de leurs bonnes intentions: il les fortifiait,
-il leur disait de marcher en paix, de l’aider dans ses desseins; sa
-bénédiction était si tendre, que ses entrailles avait l’air de sortir de
-lui pour se répandre sur eux.
-
-Je reçus beaucoup d’autres communications qui me concernaient, moi et
-mes filles; mais je ne puis les faire connaître. Ce que je viens de
-dire, je l’ai vu. J’ai vu clairement tomber sur nous la bénédiction de
-Dieu et de sa Mère. J’ai vu qu’ils veulent porter le fardeau de notre
-pénitence. Ils vous demandent, mes enfants, d’être les exemplaires
-lumineux de leur vie lumineuse, et de suivre, dans la pauvreté, le
-mépris et la souffrance, la route qu’ils ont suivie. Leur volonté, leur
-désir est de vous voir morts et vivants, ayant votre habitation dans les
-cieux et votre corps sur la terre. Un mort n’est remué ni par le mépris
-ni par l’estime des hommes. Soyez donc immuables absolument. Que la vie
-extérieure du monde n’atteigne pas jusqu’à vous. Prêchez la
-mortification plus par votre vie que par votre discussion. Que dans tous
-vos actes votre intention soit dans les cieux, immuable avec Jésus et
-Jésus crucifié. Que vous agissiez, que vous parliez, ou que vous
-mangiez, soyez toujours occupés intérieurement dans l’intérieur de
-l’Homme-Dieu, qui veut vous porter partout, enfermés en lui-même, et
-vous assister dans toutes vos actions. Que Celui qui daigne demander ces
-choses de vous, daigne aussi, ô mon Dieu, les accomplir en vous, par les
-mérites de sa sainte Mère. _Amen_.»
-
-
-
-
-CINQUANTIÈME CHAPITRE
-
-L’INVITATION
-
-
-Un jour, je priais Dieu qu’il me donnât quelque chose de lui. Et je fis
-sur moi le signe de la croix. Et je le priais aussi de me montrer quels
-sont ses enfants. Entre autres réponses, cet exemple me fut donné:
-
-«Un homme qui a beaucoup d’amis prépare un festin avec un soin immense
-et les invite; mais beaucoup d’entre eux ne viennent pas. Quelle sera la
-douleur de celui qui a préparé un festin très abondant, et qui a
-immensément dépensé? Mais avec quelle joie il reçoit ceux qui se
-présentent! Il les reçoit tous avec transport. Mais il y a des places
-réservées, des places voisines de lui, pour ses amis intimes: ceux-là
-mangent avec lui, et boivent dans sa coupe.
-
---Seigneur, dis-je avec joie, quel est le festin? Quand avez-vous invité
-tout le monde? Oh! dites-moi, dites-moi!» Il répondit: «J’ai invité tous
-les hommes à la vie éternelle: que ceux-là viennent qui veulent venir!
-Personne ne peut s’excuser et dire: Je ne suis pas invité. Quelques-uns
-viennent et prennent place.» Ici Jésus me donnait à entendre qu’il est
-lui-même la table et la nourriture des convives.
-
-«Et ces appelés, dis-je alors, par quelle voie sont-ils venus?»
-
-«Par la voie de la tribulation, me fut-il répondu. La virginité, la
-chasteté ont leurs épreuves.» Et il appela par leur nom les pauvretés et
-les douleurs de ceux qu’il me montrait. Et ma joie fut immense; car je
-compris l’ordre et la raison de toutes ces choses. Tous ces élus
-portaient le nom de fils. Je vis comment la virginité, comment la
-pauvreté agissaient sur les enfants du Seigneur. Je vis comment la
-souffrance se convertissait en action de grâces. On ne comprend pas
-d’abord, mais ensuite on remercie. Je vis la route commune des élus de
-la vie éternelle, et il n’y a pas d’autre voie.
-
-Mais les invités qui boivent à la coupe du Seigneur sont ceux qui
-veulent connaître la bonté de leur Père, ceux qui veulent l’imiter et
-partager volontairement les fardeaux qu’il porta. Dieu permet leurs
-épreuves, par une grâce spéciale, pour les admettre à sa coupe. «C’est à
-cette table, me dit Jésus-Christ, que je fus invité à boire le calice de
-la Passion, si terrible en lui-même et si doux, tant je vous aimais!»
-Ainsi, pour ces enfants, l’amertume des tribulations se change tout
-entière en grâce, en douceur et en amour; car ils sentent le prix de
-leurs larmes. Ils sont attaqués, ils ne sont pas affligés; car plus ils
-sentent la tribulation, plus ils sentent Dieu, et plus leur joie
-grandit.
-
-C’est pourquoi je dis et j’affirme que ceux qui passent par cette voie
-divine en buvant le breuvage de la pénitence, boivent des joies divines.
-Cela m’a été dit, et je le sais d’ailleurs par une expérience
-personnelle, indéfiniment répétée.
-
-Mes frères se sont beaucoup moqués de moi; il n’y a pas de paroles pour
-rendre l’onction divine des larmes de joie qui coulaient alors sur mes
-joues.
-
- * * * * *
-
-Un jour j’étais si faible, malade et réduite au silence, Jésus-Christ
-m’apparut, les mains pleines de consolations; il me témoigna une
-compassion profonde et prononça cette parole:
-
-«Je suis venu pour te servir.»
-
-Or ce service consista à se tenir debout près de mon lit, et à me
-montrer l’apaisement de sa face, qui me plongea dans l’ineffable. Je ne
-le voyais que des yeux de l’esprit; mais je le voyais dans une lumière
-et dans une évidence que ne peuvent connaître les yeux du corps, et je
-ne dirai pas ma joie, car j’étais dans l’ineffable.
-
-Un jour, c’était le lundi saint, je dis à ma compagne: «Cherchons-le, il
-faut que j’aille aujourd’hui à la recherche de Jésus-Christ.» Et
-j’ajoutai: «Allons à l’hôpital; c’est peut-être là que nous le
-trouverons parmi les pauvres et les misérables.» Nous prîmes avec nous
-toutes les coiffures que nous pouvions emporter (nous ne prîmes pas
-autre chose, parce que nous ne disposions pas d’autres choses), et nous
-priâmes une servante de l’hôpital d’aller les vendre au profit des repas
-des pauvres. Elle fit mille difficultés; cependant, vaincue par notre
-grande insistance, elle vendit ces objets et acheta des poissons. Quant
-à nous, nous apportâmes des pains qui nous avaient été donnés à
-nous-mêmes pour l’amour de Dieu. Après avoir fait ces petites offrandes,
-nous nous mîmes à laver les pieds des femmes pauvres et les mains des
-hommes. Parmi ceux-ci se trouvait un lépreux dont les mains étaient
-hideuses, fétides et pourries. Pour celui-ci, nous ne nous sommes pas
-contentées de le laver. La chose faite, nous avons bu de l’eau qui
-venait de nous servir. Ce breuvage nous inonda d’une telle suavité, que
-la joie nous suivit et nous ramena chez nous. Jamais je n’avais bu avec
-de pareilles délices. Il s’était arrêté dans mon gosier un morceau de
-peau écailleuse sorti des plaies du lépreux. Au lieu de le rejeter, je
-fis de grands efforts pour l’avaler, j’y réussis. Il me sembla que je
-venais de communier. Jamais je n’exprimerai les délices dans lesquelles
-j’étais noyée. Si l’homme trouve l’anxiété au commencement de la
-pénitence, je sais quelles joies l’attendent quand il aura marché.
-
- * * * * *
-
-Un jour j’étais dévorée par une peine d’esprit, pendant un mois, il me
-sembla que je ne sentais plus rien de Dieu. La chose devint tellement
-horrible, que je ne crus abandonnée du Seigneur. Je n’étais plus même en
-état de me confesser. D’un côté, je voyais en moi un orgueil qui me
-semblait la cause de mon malheur; de l’autre côté, l’abîme de mes péchés
-s’ouvrit devant moi à une telle profondeur, qu’il me semblait impossible
-de les confesser avec une contrition digne de leur horreur, ou même de
-les exprimer par la parole.
-
-Je suis condamnée, disais-je, à ne pas même pouvoir me montrer dans mon
-horreur. Impossible de me confesser. Impossible de louer Dieu.
-Impossible de prier. Je ne voyais plus de divin en moi que la volonté
-absolue de ne pas pécher. Ni tous les biens, ni tous les maux du monde
-n’eussent ébranlé cela, et même je ne me trouvais pas aussi malheureuse
-que j’aurais mérité de l’être.
-
-Cela durait depuis un mois. J’étais torturée horriblement.
-
-Enfin Dieu eut pitié et j’entendis ces paroles:
-
-«O ma fille et ma bien-aimée, la bien-aimée du paradis l’amour de Dieu
-se repose en toi; et il n’est pas de femme dans la vallée de Spolète où
-il se repose si profondément.»
-
-Et mon âme cria:
-
-«Comment ferais-je pour vous croire, du fond de mon abîme, quand je me
-sens abandonnée?»
-
-Il répondit:
-
-«Plus tu te crois abandonnée, plus tu es aimée de Dieu et serrée contre
-lui.»
-
-Il ajouta:
-
-«Un père qui aime beaucoup son fils, lui donne avec mesure les aliments,
-il lui interdit le poison, et mêle de l’eau à son vin. Ainsi Dieu: il
-mêle les tribulations aux joies, et dans la tribulation, c’est encore
-lui qui les tient. S’il ne la tenait pas, l’âme s’abandonnerait et
-tomberait en défaillance; au moment où elle se croit abandonnée, elle
-est aimée plus qu’à l’ordinaire.»
-
-Ces paroles ne m’en levèrent pas ma douleur, elles ne firent que la
-modifier un peu. Seulement le désir des sacrements, qui m’avait
-abandonné, me fut rendu.
-
-Au bout de quelque temps, la tentation me fut enlevée totalement.
-
-Alors j’entendis une voix qui me disait:
-
-«Va communier. Si tu le fais, tu me reçois; si tu ne le fais pas, tu me
-reçois encore. Cependant communie avec la bénédiction du Père, et du
-Fils, et du Saint-Esprit. Communie en l’honneur du Dieu tout-puissant et
-de la Vierge bienheureuse et du saint don, tu célèbres la fête (c’était
-ce jour-là saint Antoine). Tu recevras une grâce nouvelle que tu n’as
-pas encore reçue.»
-
-La volonté de communier m’ayant été rendue, je me confessai; mais,
-pendant la messe, je me vis si horriblement pleine de péchés et de
-défauts, que, réduite au silence, je me dis intérieurement: La communion
-que je vais faire sera ma condamnation.
-
-Mais tout à coup, je me trouvai dans une disposition admirable, et je
-reçus la puissance d’entrer dans l’intérieur de Jésus-Christ; je me
-plaçai au fond de lui avec une sécurité nouvelle, je sentais une
-confiance inconnue. Je me renfermai en lui comme une morte qui aurait la
-certitude admirable d’être immédiatement ressuscitée. Je communiai dans
-la confiance et, après la communion, j’eus un sentiment merveilleux: je
-sentis que la tentation avait été un bien pour moi. Cette communion fit
-naître dans mon âme un désir nouveau de me donner toute à Celui qui se
-donnait tout à moi, de me livrer à Jésus-Christ. Et depuis ce moment, je
-suis brûlée d’un feu nouveau; c’est le désir du martyre: ce désir fait
-mes délices, et j’éprouve dans les tribulations des joies que je n’avais
-pas encore connues.
-
-Oui, Dieu console les misérables.
-
-Un autre jour, j’étais dans de telles douleurs que je me voyais
-abandonnée; j’entendis la même voix, et elle disait:
-
-«O ma bien-aimée, sache qu’en cet état Dieu et toi vous êtes plus
-intimes l’un à l’autre que jamais.»
-
-Et mon âme cria:
-
-«S’il en est ainsi, qu’il plaise au Seigneur d’enlever de moi tout péché
-et de me bénir, et de bénir ma compagnie, et de bénir celui qui écrit
-quand je parle.»
-
-La voix répondit:
-
-«Tous les péchés sont enlevés, et je vous bénis avec cette main qui fut
-étendue sur la croix.»
-
-Et je vis une main étendue sur nos têtes pour nous bénir, et la vue de
-cette main m’inondait de joie, et vraiment cette main était capable
-d’inonder de joie quand elle se montrait.
-
-Et il nous dit à tous les trois:
-
-«Recevez, gardez, possédez à jamais la bénédiction du Père et du Fils et
-du Saint-Esprit.»
-
-Et il ajouta en me parlant:
-
-«Dis au frère qui écrit quand tu parles de travailler à se faire petit.
-Il est aimé du Dieu tout-puissant. Dis-lui d’aimer le Dieu
-tout-puissant.»
-
-Celui qui console les misérables m’a consolée bien des fois. Qu’à lui
-soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. _Amen_.
-
-
-
-
-CINQUANTE ET UNIÈME CHAPITRE
-
-LA MENACE
-
-
-Un jour j’étais en oraison dans ma cellule, et j’entendis ces paroles:
-
-«Ceux qui ont le Seigneur Dieu pour illuminateur voient leur voie
-particulière dans la lumière intérieure et spirituelle. Mais
-quelques-uns d’entre eux ferment les oreilles de peur d’entendre, et les
-yeux de peur de voir. Ne voulant pas écouter la parole de Celui qui
-parle dans l’âme, quoiqu’ils sentent de ce côté-là la saveur divine, ils
-se détournent, malgré la voix intime, et suivent la voie commune.
-Ceux-ci seront maudits par le Dieu tout-puissant.»
-
-J’entendis cette parole, non pas une fois mais mille fois. Mais, saisie
-d’une tentation violente, je pris cet enseignement pour une illusion.
-«Comment, disais-je, voici une âme que Dieu éclaire de sa lumière, qu’il
-comble de ses dons, et parce qu’elle suit une route ordinaire, il la
-maudit». Cette parole me parut trop terrible. Je refusai avec horreur
-d’écouter seulement la voix qui parlait.
-
-Alors, par complaisance pour ma faiblesse, un exemple grossier me fut
-offert, et je reçus plusieurs fois l’ordre absolu de faire écrire et de
-ne pas passer sous silence. Voici cette parabole.
-
-«Un père voulait faire de son fils un savant. Le père n’épargne rien, il
-fait d’énormes dépenses. Il fournit magnifiquement au fils de son amour
-tout ce qui est nécessaire à la grande figure qu’il doit faire dans le
-monde. Quand certaines études sont terminées sous la direction d’un
-premier maître, le père fait transporter le bien-aimé dans une autre
-demeure, où un autre maître plus élevé lui donne de plus sublimes
-enseignements. Mais si le disciple ingrat, négligeant la haute science,
-s’en va travailler dans la boutique d’un artisan, et oublie chez un
-mercenaire ce qu’il tenait de la sagesse de son maître et de la
-magnificence de son père, celui-ci s’abîmera dans une douleur et dans
-une indignation proportionnées à la grandeur et à la profondeur de son
-amour trahi.»
-
-Le fils, c’est l’âme qui, éclairée d’abord par la prédication et par
-l’Ecriture, est admise dans le sanctuaire où retentit la parole de Dieu;
-il voit dans la lumière spirituelle comment il doit suivre la voie du
-Christ. Il est touché intérieurement. Dieu, qui l’a d’abord confié aux
-hommes et aux livres, intervient directement et lui montre la lumière
-que lui seul peut montrer. Il donne la haute science, afin que celui qui
-aura vu sa route si magnifiquement devienne la lumière des autres
-hommes. Mais si ce bien-aimé néglige le don de Dieu, s’il s’encroûte,
-s’il s’épaissit, s’il repousse cette lumière qui est la sienne, et la
-science de Dieu et son inspiration, Dieu lui soustrait la lumière et lui
-donne sa malédiction.
-
-Je reçus l’ordre d’écrire ces paroles et de les montrer au frère qui me
-confessait, parce qu’elles le regardent personnellement.
-
- * * * * *
-
-Un autre jour Dieu me parla et me dit: «Il y a une classe d’hommes qui
-ne connaissent le Seigneur que par les biens qu’ils tiennent de lui.
-Ceux-là le connaissent peu. Une autre classe d’hommes, qui possède aussi
-cette connaissance, en possède une autre plus intime. Ceux-ci sentent au
-fond d’eux la bonté essentielle du Seigneur.»
-
-Dans un autre entretien, je reçus une lumière, et j’entendis une voix
-qui criait, et dans les cris je distinguai ces paroles:
-
-«Oh! qu’ils sont grands! qu’ils sont grands! Je ne parle pas de ceux qui
-lisent les Ecritures que j’ai données aux hommes. Je parle de ceux qui
-les accomplissent.»
-
-Et elle ajouta que toute l’Ecriture est accomplie dans la vie du Christ.
-
- * * * * *
-
-Un jour, je priais et je disais au Seigneur:
-
-«Je sais que vous êtes mon Père, je sais que vous êtes mon Dieu;
-dites-moi ce que je dois faire: montrez-moi la route qui est la mienne;
-car je suis prête à obéir.»
-
-J’étais arrêtée dans cette parole depuis le matin jusqu’à l’heure de
-tierce...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Et je vis et j’entendis...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Mais ce que je vis et ce que j’entendis, il m’est absolument impossible
-de l’exprimer. C’était un abîme absolument ineffable, et l’abîme me
-montra ce qu’est Dieu, quels hommes vivent en lui, quels hommes ne
-vivent pas en lui, et l’abîme me dit:
-
-«Je te le dis en vérité, il n’est pas d’autre route droite que celle où
-j’ai marché: dans cette route, qui est la mienne, la déception n’est
-pas.»
-
-Cette parole me fut dite souvent. Elle m’apparut dans sa vérité et me
-fut montrée dans une lumière immense.
-
-
-
-
-CINQUANTE-DEUXIÈME CHAPITRE
-
-LES SIGNES
-
-
-Il est important de savoir à quels signes on peut connaître la présence
-de Dieu dans l’âme, et la reconnaître avec certitude.
-
-Quelquefois il arrive sans être appelé, ni prié, et apporte avec lui un
-feu, un amour, une suavité inconnus. Dans ce feu l’âme cueille la joie,
-et croit reconnaître la présence et l’opération de Dieu; mais la
-certitude lui manque encore. L’âme voit que Dieu est en elle, bien
-qu’elle ne l’y voie pas, quand elle sent sa grâce et la joie de sa
-grâce. Mais rien de tout cela n’est la certitude. L’âme sent l’arrivée
-de Dieu quand elle entend de douces paroles portant avec elles leur
-délectation, quand elle sent la Divinité par un attouchement délicieux;
-mais un doute peut rester encore, un léger doute. L’âme ne sait pas
-encore parfaitement et absolument si Dieu est en elle; car un autre
-esprit peut apporter avec lui ces sentiments. Le doute vient ou des
-défauts de l’âme, ou de la volonté de Dieu, qui lui refuse la certitude.
-
-L’âme possède la certitude de Dieu présent quand il se manifeste par un
-sentiment absolument inconnu, nouveau pour elle, étonnant et réitéré,
-par un feu qui arrache l’amour que l’homme a pour lui-même; l’âme
-possède la certitude quand elle reçoit des pensées et des paroles et des
-conceptions qui ne viennent d’aucune créature, quand ces conceptions
-sont illustrées de lumière, quand elle a de la peine à les cacher, quand
-elle les cache de peur de blesser l’amour, quand elle les cache par
-discrétion, par humilité, et pour ne pas divulguer un secret trop
-immense.
-
-Il m’est arrivé quelquefois; portée par une ardeur qui voulait sauver,
-il m’est arrivé de dire quelques secrets; on me répondait: «Ma sœur,
-revenez à la sainte Ecriture»; ou: «Nous ne vous comprenons pas.» Je
-comprenais la leçon, et rentrais dans le silence.
-
-Dans le sentiment dont je parle et qui garantit la présence du Dieu
-tout-puissant, l’âme reçoit le don de vouloir _parfaitement_. Elle est
-tout entière d’accord avec elle-même pour vouloir la vérité vraiment et
-absolument, en toutes choses et à tous les points de vue, et tous les
-membres du corps concordent avec elle et ne font plus qu’un avec elle,
-dans la même vérité voulue, sans résistance et sans restriction. L’âme
-veut _parfaitement_ les choses de Dieu qu’elle ne voulait pas
-auparavant, dans toute la plénitude de toutes ses puissances réunies. Le
-don de vouloir absolument et parfaitement est conféré par une grâce où
-l’âme sent la présence du Dieu tout-puissant, qui lui dit: «C’est moi,
-ne crains pas.» L’âme reçoit le don de vouloir Dieu et les choses de
-Dieu d’une volonté qui ressemble à l’amour absolument vrai dont Dieu
-nous a aimés; et l’âme sent que le Dieu immense s’est immiscé en elle et
-lui tient compagnie.
-
-Quand le Dieu très haut visite l’âme raisonnable, l’âme reçoit
-quelquefois le don de le voir; elle le perçoit au fond d’elle, sans
-forme corporelle, mais plus clairement qu’un homme ne voit un homme. Les
-yeux de l’âme voient une plénitude spirituelle, sans corps, de laquelle
-il est impossible de rien dire, parce que les paroles et l’imagination
-font défaut.
-
-Dans cette vue l’âme, délectée d’une délectation ineffable, est tendue
-tout entière sur un même point, et elle est remplie d’une plénitude
-inestimable. Cette vue par laquelle l’âme voit le Dieu tout-puissant
-sans pouvoir regarder autre chose est si profonde, que je regrette le
-silence auquel me réduit l’abîme. La chose ne peut être ni touchée, ni
-imaginée; elle ne peut pas non plus être appréciée. La présence de Dieu
-a d’autres signes, et je vais en citer deux.
-
-Le premier est une onction qui renouvelle subitement l’âme, qui rend le
-corps docile et doux, l’esprit invulnérable à la créature, et
-inaccessible au trouble. L’âme sent et écoute les paroles que Dieu lui
-dit. Dans cette immense et ineffable onction, l’âme reçoit la certitude
-que vraiment le Seigneur est là: car il n’y a ni saint ni ange qui
-puisse faire ce qui est fait en elle. Elles sont tellement ineffables,
-ces opérations, que j’éprouve une vraie douleur de ne rien dire qui soit
-digne d’elles. Que Dieu me pardonne, car ne n’est pas ma faute; je
-manifesterais de tout mon cœur quelque chose de sa bonté, si je pouvais
-et s’il voulait.
-
-Quant à l’autre opération qui révèle à l’âme raisonnable la présence du
-Dieu tout-puissant, la voici: c’est un embrassement. Dieu embrasse l’âme
-raisonnable comme jamais père ni mère n’a embrassé un enfant, comme
-jamais créature n’a embrassé une créature. Indicible est l’embrassement
-par lequel Jésus-Christ serre contre lui l’âme raisonnable; indicible
-est cette douceur, cette suavité. Il n’est pas un homme au monde, qui
-puisse dire ce secret, ni le raconter, ni le croire, et quand quelqu’un
-pourrait croire quelque chose du mystère, il se tromperait sur le mode.
-Jésus apporte dans l’âme un amour très suave par lequel elle brûle tout
-entière en lui; il apporte une lumière tellement immense, que l’homme,
-quoiqu’il éprouve en lui la plénitude immense de la bonté du Dieu
-tout-puissant, en conçoit encore infiniment plus qu’il n’en éprouve.
-Alors l’âme a la preuve et la certitude que Jésus-Christ habite en elle.
-Mais qu’est-ce que tout ce que je dis auprès de la réalité? L’âme n’a
-plus ni larmes de joie, ni larmes de douleur, ni larmes d’aucune espèce
-la région où l’on pleure de joie est une région bien inférieure à
-celle-ci. Au-dessus de toute plénitude et de toute joie, Dieu apporte en
-lui la chose qui n’a pas de nom, qui serait le paradis, et qui défie le
-désir de demander au-delà d’elle. Cette joie rejaillit sur le corps, et
-toute injure qu’on vous dit ou qu’on vous fait est non avenue ou changée
-en douceur.
-
-Les contre coups que je reçois dans le corps trahissent mes secrets; ils
-les livrent à ma compagne ou à d’autres personnes. «Quelquefois, dit ma
-compagne, je deviens éclatante et resplendissante; mes yeux brillent
-comme des flambeaux, ou bien je suis pâle comme une morte, suivant la
-nature des visions. Cette joie dure, sans s’épuiser, bien des jours.
-J’en ai d’autres qui dureront éternellement: l’éternité ne les changera
-pas; elle leur donnera plénitude et perfection. Mais je les ai déjà, je
-les ai sur la terre. S’il survient quelque tristesse, le souvenir de ces
-joies me défend contre le trouble.» Enfin tant de signes peuvent donner
-à l’âme la certitude de Dieu possédé, que je ne puis ni les dire, ni les
-énumérer tous.
-
-
-
-
-CINQUANTE-TROISIÈME CHAPITRE
-
-L’HOSPITALITÉ
-
-
-Nous venons de dire comment l’âme reconnaît en elle la présence de Dieu.
-Mais nous n’avons rien dit de l’accueil qu’elle lui fait, et tout ce qui
-précède est peu de chose auprès de l’instant où l’âme reconnaît Dieu
-pour son hôte.
-
-Quand l’âme a donné l’hospitalité à l’étranger qui vient en elle, elle
-entre dans une si profonde connaissance de l’infinie bonté du Seigneur,
-que, souvent recueillie au fond de moi, j’ai connu avec certitude que
-plus on a le sentiment de Dieu, moins on peut parler de lui. Plus on a
-le sentiment de l’infini et de l’indicible, plus on manque de paroles;
-car auprès de ce qu’on veut rendre, les mots font pitié.
-
-Si un prédicateur était introduit là, s’il sentait ce que j’ai
-quelquefois senti, ses lèvres se fermeraient; il n’oserait plus parler,
-il se tairait, il deviendrait muet. Dieu est trop au-dessus de
-l’intelligence et de toute chose; il est trop au-dessus du domaine des
-paroles, des pensées et des calculs, pour que la bouche essaie
-d’expliquer parfaitement les mystères de sa bonté. Ce n’est pas que
-l’âme ait quitté le corps, ou que le corps soit privé de ses sens, mais
-c’est que l’âme perçoit sans leur secours. L’homme, à force de voir
-l’ineffable, arrive à la stupeur, et si un prédicateur, au moment de
-parler, entrait dans cet état, il dirait au peuple «Allez-vous-en, car
-je suis incapable de parler de Dieu je suis insuffisant.» Quant à moi,
-je sens et j’affirme que toutes les paroles sorties de la bouche des
-hommes depuis le commencement des siècles, et que les paroles de
-l’Ecriture sainte n’ont pas touché la moelle de la bonté divine, et ne
-sont pas, devant cette bonté, ce qu’est un grain de millet devant la
-grosseur de l’univers. Quand l’âme reçoit la sécurité de Dieu et est
-récréée par sa présence, le corps, rassasié aussi, est revêtu d’une
-certaine noblesse, et partage, quoique à moindre degré, la joie de
-l’âme. La raison et l’âme, parlant au corps restauré et aux sens, leur
-disent:
-
-«Voyez quels sont les biens que Dieu vous fait par moi. Infiniment plus
-grands sont ceux qui sont promis et seront donnés si vous m’obéissez; et
-maintenant comprenez quelle perte nous avons faite, vous et moi, quand
-vous m’avez désobéi. Obéis-moi donc désormais quand je te parlerai des
-choses de Dieu.»
-
-Alors le corps et les sens, sentant qu’ils partagent la délectation
-divine de l’âme, se soumettent et lui disent:
-
-«Mes plaisirs venaient d’en bas parce que je suis le corps; mais toi qui
-possèdes ces immenses capacités de joie et de gloire, tu ne devais pas
-te faire mon esclave: tu ne devais pas te priver et me priver des biens
-immenses que j’ignorais.» Le corps se plaint de l’âme, et la sensualité
-de la raison; mais cette longue plainte ne manque pas de douceur. Car le
-corps sent le plaisir et la délectation de l’âme bien supérieurs à tout
-ce qu’il aurait pu soupçonner, et la joie le conduit à l’obéissance.
-
-
-
-
-CINQUANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
-
-LES ILLUSIONS
-
-
-Mais ceux qui mènent une vie spirituelle peuvent quelquefois tomber dans
-l’illusion. Une des causes d’erreur, et la plus grande, c’est un amour
-impurs mêlé d’amour-propre et de volonté propre; cet amour a, dans une
-certaine mesure, l’esprit du monde.
-
-Aussi le monde l’approuve et l’encourage. Cette approbation est un
-piège, cet encouragement est un mensonge. Dans cet état, l’homme, que le
-monde voit et approuve, semble brûler d’amour; il a certaines larmes,
-certaines douceurs, certains tremblements et certains cris qui portent
-les caractères de l’impureté spirituelle. Mais ces larmes et ces
-douceurs, au lieu de venir du fond de l’âme, sont des phénomènes qui se
-passent dans le corps; cet amour ne pénètre pas dans le cœur; cette
-douceur s’évanouit rapidement, s’oublie facilement, et produit
-l’amertume. J’ai fait ces expériences; je manquais alors de
-discernement. Je n’étais pas parvenue à la possession certaine de la
-vérité.
-
-Quand l’amour est parfait, l’âme, après avoir senti Dieu, sent sa part
-propre, qui est le néant et la mort: elle se présente avec sa mort, avec
-sa pourriture; elle s’humilie, elle adore, elle oublie toute louange ou
-tout bien qui revienne à elle-même; elle a une telle conscience de ses
-vides et de ses maux qu’elle sent sa délivrance entière au-dessus de la
-puissance des saints, et réservée à Dieu seul. Elle appelle cependant
-les saints à son secours; car du fond de son abîme elle n’ose parler à
-Dieu: elle invoque la Vierge et les saints. Si dans cet état on vous
-adresse une louange, la chose vous fait l’effet d’une mauvaise
-plaisanterie. Cet amour droit et sans mélange éclaire l’âme sur ses
-défauts en même temps que sur la bonté de Dieu. Les larmes et les
-douceurs qui se produisent alors, au lieu d’engendrer l’amertume,
-engendrent la joie et la sécurité. Cet amour introduit Jésus-Christ dans
-l’âme, et l’absence de toute illusion devient pour elle alors un fait
-d’expérience.
-
-Voici une autre illusion où Dieu permet quelquefois que tombent les âmes
-intérieures.
-
-Quand une personne dévouée à l’Esprit sent l’amour de Dieu pour elle,
-éprouve, fait et raconte les œuvres de l’Esprit, si elle passe la mesure
-de la prudence, si cette âme perd la crainte, Dieu permet qu’elle tombe
-dans quelque illusion, afin de connaître qui elle est, et qui il est.
-
-Voici encore une cause d’erreur.
-
-Une âme est dans la voie de l’amour sans mélange; elle sent Dieu; ses
-mains sont pures, son cœur est pur; elle renonce à l’estime du siècle
-elle renonce à passer pour sainte; elle veut plaire tout entière au
-Christ seul; elle se place tout entière dans le Christ, elle habite en
-lui elle éprouve la joie inénarrable, elle sent l’embrassement de Dieu.
-
-Oh! qu’elle rende alors à elle-même ce qui est à elle-même, et à Dieu ce
-qui est à Dieu Autrement Dieu permet qu’elle se trompe, il le permet
-pour la garder, il le permet pour qu’elle ne lui échappe pas; car il
-l’aime d’un amour jaloux; il la plonge dans un abîme où elle trouve deux
-sciences, la science d’elle-même et la science de Dieu; c’est ici qu’il
-n’y a plus de place pour l’erreur; l’âme voit la vérité pure. Dans cette
-contemplation, elle éprouve une plénitude telle, qu’elle ne se voit pas
-capable d’un plus immense ravissement. Absorbée d’abord dans la vue
-d’elle-même, elle se ferme à toute autre pensée, à tout autre souvenir.
-
-Tout à coup la bonté divine lui apparaît. Puis elle voit simultanément
-les deux abîmes, et le mode de sa vision est un secret entre elle et
-Dieu.
-
-Mais ce n’est pas tout. Dieu, qui est jaloux, lui permet encore les
-tribulations.
-
-
-
-
-CINQUANTE-CINQUIÈME CHAPITRE
-
-LA PAUVRETÉ D’ESPRIT
-
-
-Il y a une sauvegarde qui enlève toute place à l’illusion. Cette
-sauvegarde, c’est la pauvreté d’esprit. Un jour, j’entendis une parole
-divine qui me recommanda la pauvreté d’esprit comme une lumière, et
-comme un bonheur qui passe toutes les conceptions de l’entendement
-humain.
-
-Voici ce que dit le Seigneur:
-
-«Moi, si la pauvreté n’eût pas été si heureuse, je ne l’aurais pas
-aimée; et si elle eût été moins glorieuse, je ne l’aurais pas prise. Car
-l’orgueil ne peut trouver place qu’en ceux qui possèdent ou croient
-posséder. L’homme et l’ange tombèrent, et tombèrent par orgueil car ils
-crurent posséder. Ni l’homme ni l’ange ne possèdent rien. Tout
-appartient à Dieu. L’humilité n’habite qu’en ceux qui se voient
-destitués de tout. La pauvreté d’esprit est le bien suprême.»
-
-Dieu a donné à son Fils, qu’il aimait une pauvreté telle, qu’il n’a
-jamais eu et n’aura jamais un pauvre égal à lui. Et, cependant, il a
-pour propriété l’_Etre_. Il possède la substance, et elle est tellement
-à lui, que cette appartenance est au-dessus de la parole humaine. Et
-cependant Dieu l’a fait pauvre, comme si la substance n’eût pas été à
-lui.
-
-Ceci est folie aux yeux des pécheurs et des aveugles. Les sages nomment
-la même chose d’un autre nom. Cette vérité est si profonde, la pauvreté
-est si réellement la racine et la mère de toute humilité et de tout
-bonheur, que l’abîme où je vois cela ne peut se décrire. Le pauvre ne
-peut ni tomber ni périr par illusion. L’homme qui verrait le bien de la
-pauvreté, l’amour de Dieu tomberait sur lui; si vous considériez
-l’immense valeur de ce trésor, et comment il attira le cœur de Dieu,
-vous ne pourriez plus rien garder de périssable ni rien avoir en propre,
-rien.
-
-Tel est l’enseignement de la divine Sagesse qui montre à l’homme ses
-vides, sa pauvreté, qui le présente à lui-même dans un miroir sans
-mensonge, destitué de tout mérite et de tout bien; puis qui lui donne le
-don de la lumière, et avec la lumière, l’amour de la pauvreté. Puis
-l’âme voit la divine bonté, et ne trouvant rien à aimer en elle-même,
-elle se tourne tout entière à aimer le Dieu tout-puissant; elle fait
-comme elle aime, ayant perdu toute confiance en elle, et pris toute
-confiance en Dieu, et dans cette confiance elle trouve l’illumination,
-par laquelle est chassé le doute. Qui posséderait cette vérité serait
-inaccessible à toute illusion diabolique ou humaine; car l’esprit de
-pauvreté éclaire l’âme d’une lumière immense, et à cette lumière toute
-la vie lui apparaît, avec tout son mécanisme, et l’illusion est
-impossible.
-
-J’ai vu cette lumière, j’ai vu que la pauvreté, mère des vertus, sort la
-première des lèvres de la divine Sagesse. La divine Sagesse nous a dit
-par l’incarnation du Verbe: «Vous êtes mortels»; par la pauvreté
-d’esprit elle nous dit: «Vous êtes bienheureux.»
-
-C’est pourquoi toute sagesse humaine qui n’entre pas dans cette vérité
-est un néant qui conduit en enfer. Et tous les sages du monde, s’ils
-n’entrent pas dans cette vérité, sont des néants qui vont en enfer. Et
-quand l’âme voit cette vérité, elle agit sans vaine gloire, et sans
-retour sur elle-même.
-
-
-
-
-CINQUANTE-SIXIÈME CHAPITRE
-
-L’EXTASE
-
-
-Tout ce que l’âme conçoit ou saisit lorsqu’elle est renfermée dans ses
-étroites limites, n’est rien auprès du ravissement. Mais quand elle est
-élevée au-dessus d’elle-même, illustrée par la présence de Dieu, quand
-Dieu et elle sont entrés dans le sein l’un de l’autre, elle conçoit,
-elle jouit, elle se repose dans les divins bonheurs qu’elle ne peut
-raconter. Ils écrasent toute parole et toute conception. C’est là que
-l’âme nage dans la joie, dans la science; illustrée à la source de la
-lumière, elle pénètre les paroles obscures et embarrassantes de
-Jésus-Christ. Elle comprend aussi pourquoi, et de quelle manière la
-douleur sans adoucissement habita l’âme du Christ.
-
-Mon âme, ainsi illustrée, et transformée en Jésus-Christ souffrant,
-chercha s’il y avait là quelque adoucissement, et trouva qu’il n’y en a
-point. Quand mon âme se recueille dans les douleurs de l’âme du Christ,
-elle ne trouve là aucune place pour la joie: il n’en est pas ainsi quand
-elle se recueille dans les douleurs de son corps: dans ce dernier cas,
-elle trouve la joie après la tristesse, et à la hauteur où elle est
-portée, elle découvre le mystère de ces contrastes. Mon âme voit, à
-cette lumière, que Jésus-Christ souffrit autant, à l’expérience près,
-dans le sein de sa mère que sur la croix. Mon âme plonge alors dans les
-jugements de Dieu et dans les secrets de l’ineffable, vers lesquels Dieu
-la transporte. Souvent Dieu fait de tels prodiges dans mon âme que je le
-reconnais dans mes merveilles intérieures; car aucune créature n’en est
-capable, et Lui seul peut les opérer.
-
-Souvent mon âme est élevée en Dieu à de si foudroyantes joies que leur
-durée serait intolérable au corps qui laisserait là sur place ses sens
-et ses membres. Il y a un jeu que Dieu joue quelquefois dans l’âme et
-avec l’âme, c’est de se retirer, quand elle veut le retenir; mais la
-joie et la sécurité qu’il laisse en se retirant disent à l’âme: «C’était
-bien Lui!» Oh! Quelle vue et quel sentiment! Ne me demandez ni
-explication, ni analogie; il n’y en a pas. Cette illustration, cette
-jouissance, cette délectation, cette joie sont chaque jour différentes
-d’elles-mêmes.
-
-Chaque extase est une extase nouvelle, et toutes les extases sont une
-seule chose inénarrable. Les révélations et les visions se succèdent
-sans se ressembler. Délectation, plaisir, joie, tout se succède sans se
-ressembler. Oh! ne me faites plus parler. Je ne parle pas, je blasphème;
-et si j’ouvre la bouche, au lieu de manifester Dieu, je vais le trahir.
-
-
-
-
-CINQUANTE-SEPTIÈME CHAPITRE
-
-CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI
-
-
-Je suis une aveugle, je vais dans les ténèbres. La vérité n’est pas en
-moi. Suspectez, ô mes enfants, les paroles de cette pécheresse, et ne
-les suivez que quand elles ressemblent aux vestiges de Jésus-Christ et
-placent vos pieds dans l’endroit où il a mis les pieds.
-
-Mes enfants, je ne suis plus disposée à écrire, mais à pleurer. Quand
-pleurerai-je enfin mes péchés et leur terrible rédemption? Quand
-pleurerai-je la Passion du Fils de Dieu, du Juste, la Passion de
-l’Immaculé? Mais vous m’écrivez! Je suis obligée d’écrire pour vous
-répondre. Ce que je vous dis, c’est la plus récente impression de mon
-cœur. Sachez que rien ne vous est nécessaire, rien, excepté Dieu.
-Trouver Dieu, recueillir en Lui vos puissances, voilà l’unique
-nécessaire. Pour ce recueillement il faut couper toute habitude
-superflue, toute familiarité superflue avec les créatures, quelles
-qu’elles soient, toute connaissance superflue, toute curiosité
-superflue, toute opération et occupation superflues. En un mot, il faut
-que l’homme se sépare de tout ce qui divise. Il faut qu’essayant de
-pénétrer dans l’abîme de ses misères, il se recueille dans son passé,
-dans son présent, dans les probabilités de son avenir éternel. Que ceci
-soit fait tous les jours, ou du moins toutes les nuits. Puisque l’homme
-tourne et retourne son cœur, qu’il tâche de pénétrer dans la
-connaissance du Dieu des miséricordes, dans la dispensation de sa pitié
-suprême, réalisée par Jésus-Christ vis-à-vis de toutes nos misères;
-qu’il veille sur sa mémoire, pour qu’elle garde le souvenir du bienfait
-infini. Se connaître! connaître Dieu! voilà la perfection de l’homme, et
-je n’ai aucun goût à rien dire ou écrire en dehors de ces deux paroles:
-Se connaître! connaître Dieu! Contempler sa prison, sa prison sans
-issue, et si l’homme ne trouve pas le bonheur dans cette prison, qu’il
-s’adresse à un autre et ne se repose pas sur son grabat!
-
-O mes chers enfants, visions, révélations, contemplations, tout n’est
-rien sans la vraie connaissance de Dieu et de soi: je vous le dis en
-vérité, sans elle, rien ne vaut. Aussi je me demande pourquoi vous
-désirez mes lettres, puisque mes lettres ne peuvent rien pour votre
-joie, excepté si elles vous portent la vertu de mon cri: se connaître!
-connaître Dieu! Quel ennui de parler pour dire autre chose! Silence!
-silence sur tout ce qui n’est pas cela! Oh! priez Dieu qu’il donne cette
-lumière à tous mes enfants, et qu’il fixe votre demeure en elle! Que la
-connaissance de Dieu vous soit nécessaire, ceci est évident; mais comme
-notre fin est le royaume des cieux, auquel nous ne pouvons ni ne devons
-parvenir, qu’informés sur le type de l’Homme-Dieu, il est nécessaire de
-le connaître, Lui, sa vie, ses œuvres, et sa route vers la gloire, pour
-posséder son royaume par ses mérites, transformés en lui-même par la
-grâce de sa ressemblance.
-
-Il est absolument nécessaire de connaître l’Homme-Dieu, sa croix, sa
-Passion, et la forme de vie qu’il nous a donnée. C’est là que son
-infinie charité et son amour inestimable ont éclaté plus visiblement que
-dans toute autre grâce divine. C’est pourquoi il est absolument
-nécessaire, sous peine d’ingratitude, de l’aimer comme il nous a aimés,
-d’embrasser le prochain dans cet amour, de pleurer sur la croix, sur la
-Passion du Bien-Aimé, et d’être transformés en la substance de son
-amour. La connaissance de notre rédemption, et des choses immenses que
-Dieu a faites pour nous, nous provoque, nous incite et nous appelle à
-considérer notre noblesse immense, puisque Dieu nous a aimés jusqu’à
-mourir. Si cette créature que je suis eût été moins noble, si ma valeur
-eût été moins immense, Dieu n’eût pas fait, en vue de moi, connaissance
-avec la mort. Cette connaissance du Dieu crucifié découvre à notre âme
-la nécessité du salut. Puisque le Dieu très haut, infiniment distant de
-la créature, infiniment satisfait dans sa plénitude, inaccessible, s’est
-incliné jusqu’à notre salut, ne négligeons pas cette œuvre, qu’il n’a
-pas négligée, et soyons, par la pénitence, les coadjuteurs de ses
-éternels décrets. La connaissance du Dieu crucifié entraîne un nombre
-infini d’autres bienfaits. Le sang qui sauve allume le feu.
-
-Voici encore une des nécessités qui nous obligent à descendre dans
-l’abîme où l’on connaît le Dieu crucifié. _L’homme_, mes enfants, _aime
-comme il voit_. Plus nous voyons de cet Homme-Dieu crucifié, plus
-grandit notre amour vers la perfection, plus nous sommes transformés en
-Celui que nous voyons. Dans la mesure où nous sommes transformés en son
-amour, nous sommes transformés en sa douleur; car notre âme voit cette
-douleur. Plus l’homme voit, plus il aime; plus il voit de la Passion,
-plus il est transformé, par la vertu de la compassion, en la substance
-même de la douleur du Bien-Aimé. Plus l’homme voit de la Passion, plus
-il aime, plus il est transformé en Celui qu’il aime, par la vertu de la
-douleur. Comme il est transformé en amour, il est transformé en douleur
-par la vision de Dieu et de soi-même.
-
-O perfection de la connaissance!
-
-O Dieu! quand l’âme plonge dans l’abîme sans fond de l’altitude divine
-que je blasphème si je la nomme, quand l’âme plonge dans l’abîme de son
-indignité, de sa vileté, de son péché, quand l’âme voit le Dieu très
-haut devenu l’ami, le frère, la victime du pécheur, verser pour ce
-misérable, dans une mort infâme, le sang précieux, plus elle plonge
-profondément ses regards dans le double abîme, plus profondément se
-réalise dans l’intime de ses entrailles le mystère de l’amour, la sacrée
-transformation.
-
-Quand l’âme voit la créature à ce point remplie de défauts que sa
-lumière même est un aveuglement; car elle en est tellement encombrée
-qu’auprès de la réalité tout ce qu’elle en voit n’est rien; quand l’âme
-se voit, à la lumière que Dieu lui montre, quand elle se voit cause de
-la douleur inouïe que Jésus-Christ a soufferte pour elle; quand elle
-aperçoit cette immensité plus qu’excellente, s’inclinant vers cette vile
-créature, naissant et mourant pour elle dans l’ineffable crucifiement;
-quand l’âme entre dans cette connaissance, elle se transforme en
-douleur, et plus profonde est la connaissance, plus profonde est la
-douleur. Si pendant sa vie un homme cherche à en satisfaire un autre, au
-moment de la mort il redouble de sollicitude.
-
-Mais le Roi des rois, bien qu’une douleur immense et continue l’eût
-d’avance étendu sur la croix depuis sa conception, au lieu d’un lit de
-pourpre et d’un tapis doré, quand vint l’heure de sa mort il se trouva
-en face de cette croix si vile, si abominable qu’il ne put être soutenu
-et attaché à elle que par le moyen des clous qui le perçaient; il fallut
-les clous des pieds et les clous des mains pour le retenir, autrement il
-tombait. Au lieu de serviteurs empressés, il eut les satellites du
-diable, s’ingéniant à rendre le supplice plus cruel, et aidant la
-torture à pénétrer plus profondément dans l’intime des entrailles; et
-ils lui refusèrent la goutte d’eau qu’il demandait, et qu’il demandait
-en criant.
-
-Oh! mon Dieu, quand l’âme voit ces choses, quand elle s’abîme dans la
-contemplation de sa misère, quand elle se connaît telle qu’elle est,
-elle qui s’est précipitée dans la misère infinie, qui a mérité des
-supplices éternels, qui est devenue la risée de Dieu, des anges, des
-démons et de toute créature; quand elle voit le Dieu très haut, le
-Seigneur Jésus-Christ, Celui qui possède tout, ayant envahi la pauvreté,
-pour relever l’homme de cet opprobre! Lui qui trouve dans son essence
-toutes délices et toute béatitude, quand elle le voit plongé dans la
-douleur, pour nous arracher à l’éternel tourment, satisfaire et porter
-pour nous! Lui Dieu, au-dessus de la louange, à qui seul appartient la
-gloire, dans l’obéissance, dans l’humiliation, dans tous les mépris,
-dans tous les opprobres; quand il apparaît revêtu de honte, pour nous
-communiquer la gloire; quand l’âme entre dans cette vue, elle est
-transformée en douleur, et sa transformation n’a pour mesure que la
-profondeur de sa contemplation.
-
-Oui, oui, encore et toujours, plus profondément l’âme connaît cette
-altitude divine, cette bonté infinie, prouvée par des faits, et ce vide
-humain, cette ingratitude, cette vileté de la créature, plus
-profondément elle est blessée d’amour et de douleur, plus absolument
-elle est transformée en Lui. Voilà toute la perfection: se connaître!
-connaître Dieu! Nécessité suprême qui domine toute nécessité! Etre
-éternellement penchée sur le double abîme, voilà mon secret! O mon fils,
-je t’en supplie de tout mon cœur, ne lève pas les yeux; tiens-les fixés
-sur la Passion, parce que cette vue, si tu lui es fidèle, allume dans
-l’âme lumière et feu!
-
-Si tes yeux s’égarent essaie de les tenir et de les fixer là. Je t’en
-prie, je t’en supplie! Quand ton âme n’est pas levée à la contemplation
-de l’Homme-Dieu crucifié, recommence, et rumine intérieurement les voies
-de la croix. Si ceci est encore trop fort pour toi, prononce au moins
-des lèvres les paroles qui représentent la Passion; parce que l’habitude
-des lèvres finira par devenir une habitude du cœur: il prendra feu à son
-tour. Sa vue, mon fils, sa vue! Si l’homme voyait la Passion de
-l’Homme-Dieu par une parfaite contemplation, s’il embrassait d’un regard
-profond sa pauvreté, ses opprobres, ses douleurs, l’anéantissement qu’il
-a subi pour nous; si, par la vertu de la grâce, il voyait ces choses
-telles qu’elles sont, il suivrait Jésus-Christ par la pauvreté, par une
-continuelle compassion, par la route du mépris: il se compterait pour
-rien, j’en suis certaine. Quant à la grâce divine, tout le monde peut
-l’avoir et la trouver; et l’homme est sans excuse; car Dieu, dans sa
-munificence, la donne généreusement à qui la veut et la cherche.
-
-Je désire, mon fils, que ton cœur soit vide de tout ce qui n’est pas le
-Dieu éternel, sa connaissance et son amour, et que ton esprit n’essaie
-pas de se remplir de ce qui n’est pas Lui. Si la chose est trop haute
-pour toi, possède au moins et garde la connaissance du Dieu crucifié; si
-cette seconde vue t’est retirée comme la première, refuse le repos, mon
-fils, jusqu’à ce que tu aies retrouvé et reconquis l’un ou l’autre de
-ces deux rassasiements. Ecoute encore, mon fils, crois fermement ce que
-je vais te dire.
-
-Celui qui cherche la route et l’approche de Dieu, celui qui veut jouir
-de Dieu dans ce monde et dans l’autre, que celui-là connaisse Dieu en
-vérité, non pas par le dehors et superficiellement, qu’il ne s’arrête
-pas aux paroles dites ou écrites, ou aux analogies tirées des créatures.
-Cette façon de connaître, qui est en rapport avec la parole humaine, est
-une connaissance sans profondeur. Il faut connaître Dieu en vérité par
-une intelligence profonde de sa valeur absolue, de sa beauté absolue, de
-son absolue hauteur et douceur, et vertu, bonté, libéralité, miséricorde
-et tendresse; il faut le connaître comme étant le souverain Bien, dans
-l’absolu. L’homme sage et l’homme vulgaire connaissent tous deux, mais
-bien différemment. Celui qui possède la sagesse connaît la chose dans
-son fond et dans sa réalité, l’autre, dans son apparence. L’homme
-vulgaire, qui trouve une pierre précieuse, l’apprécie et la désire pour
-son éclat et pour sa beauté, sans voir plus loin; le sage l’aime et la
-désire, parce qu’au delà de son éclat et de sa beauté il voit sa valeur
-vraie et sa vertu cachée. Ainsi l’âme qui a la sagesse ne se soucie pas
-de connaître Dieu par la considération superficielle des apparences.
-Elle veut le connaître en vérité; elle veut expérimenter ce qu’il vaut,
-sentir le goût de sa bonté; il n’est pas pour elle seulement un bien,
-mais le souverain Bien. Pour cette bonté immense, en le connaissant elle
-l’aime, en l’aimant elle le désire. Et le souverain Bien se donne à
-elle, et l’âme le sent: elle goûte sa douceur et jouit de sa
-délectation; et l’âme participe au souverain Bien. Blessée du souverain
-Amour, blessée et brûlante, elle désire tenir Dieu; elle l’embrasse,
-elle le serre contre elle et se serre contre lui; et Dieu l’attire avec
-l’immense douceur, et la vertu de l’amour les transforme l’un dans
-l’autre, l’aimant et l’aimé, l’aimé et l’aimant. L’âme embrasée par la
-vertu de l’amour se transforme en Dieu, son amour. Comme le fer embrasé
-reçoit en lui la chaleur, et la vertu, la puissance et la forme du feu,
-et devient semblable au feu, et se donne tout entier au feu, et
-s’arrache à ses propres qualités, donnant asile au feu dans l’intime de
-sa substance; ainsi l’âme, unie à Dieu par la grâce parfaite de l’amour,
-se transforme en Dieu sans changer sa substance propre, mais par la
-vertu du mouvement qui transporte en Dieu sa vie divinisée. Connaissance
-de Dieu! O joie des joies, Seigneur! c’est elle qui précède, l’amour
-vient après, l’amour transformateur! Qui connaît dans la vérité,
-celui-là aime dans le feu.
-
-Or, cette connaissance profonde, l’âme ne peut l’avoir ni par elle-même,
-ni par l’Ecriture, ni par la science, ni par aucune créature; ces choses
-extérieures peuvent disposer l’âme à la connaissance; mais la lumière
-divine et la grâce de Dieu peuvent seules l’y introduire. Pour obtenir
-de Dieu, souverain bien, souveraine lumière et souverain amour, cette
-connaissance, je ne connais pas de voie plus sûre et plus courte qu’une
-prière pure, continuelle, humble et violente; une prière qui ne sorte
-pas seulement des lèvres, mais de l’esprit et du cœur, et de toutes les
-puissances de l’âme, et de tous les sens du corps; une prière pleine
-d’immenses désirs, qui supplie et qui se précipite sur son objet.
-
-Que l’âme qui veut découvrir la Pierre précieuse et connaître en vérité
-et voir la Lumière, prie, médite et lise continuellement le livre de
-vie, qui est la vie mortelle de Jésus-Christ. Notre Père, le Dieu très
-haut, enseigne et montre à l’âme la forme, le mode et la voie de la
-connaissance, cette voie qui est l’amour; et cet exemplaire, ce modèle,
-ce type, c’est dans le Fils que le Père le montre.
-
-C’est pourquoi, mes chers enfants, si vous désirez la lumière de la
-grâce, si vous voulez arracher votre cœur aux soucis, mettre des freins
-aux funestes tentations, et devenir parfaits dans la voie de Dieu, fuyez
-sans paresse à l’ombre de la croix de Jésus-Christ. En vérité, il n’est
-pas d’autre voie ouverte aux fils de Dieu: il n’est pas d’autre moyen
-pour le trouver et le garder que la vie et la mort de Jésus-Christ
-crucifié: c’est ce que j’appelle le livre de vie. La lecture n’est
-permise qu’à l’oraison continuelle, laquelle illumine l’âme, l’élève et
-la transforme. L’âme illuminée par la lumière de l’oraison voit
-clairement la voie du Christ préparée et foulée par les pieds du
-Crucifié. Quand elle court dans cette voie, l’âme se sent non seulement
-délivrée du poids que pèsent le monde et ses soucis accablants, mais
-élevée vers la délectation et la douceur divine. Consumée et brûlée par
-l’incendie que Dieu allume, elle est changée en lui-même: l’oraison
-assidue trouve tout dans la vue de la croix.
-
-Fuis vers cette croix, mon fils, et mendie la lumière au Crucifié
-qu’elle soutient. Va lui demander de te connaître, afin de puiser dans
-ton abîme la force de t’élever jusqu’à sa joie divine. Au pied de sa
-croix, tu t’apparaîtras incompréhensible, quand tu verras quel misérable
-Dieu a racheté et adopté pour fils. Ne sois pas ingrat; fais toujours,
-toujours la volonté d’un tel Père. Si les enfants légitimes de Dieu ne
-font pas sa volonté, que feront les adultérins? J’appelle adultérins
-ceux qui, loin de la maison paternelle, s’égarent dans la concupiscence.
-J’appelle enfants légitimes ceux qui, dans la pauvreté, la douleur et
-l’opprobre, cherchent la ressemblance du Crucifié. Ces trois choses, mon
-fils, sont le fondement et le sommet de la perfection. Ce sont elles qui
-éclairent l’âme, l’achèvent et la préparent à la transformation divine.
-Connaître Dieu, se connaître, ici toute immensité, toute perfection, et
-le bien absolu; là, rien; savoir cela, voilà la fin de l’homme. Mais
-cette manifestation n’est faite qu’aux enfants légitimes de Dieu, aux
-fils de la prière, aux ardents lecteurs du livre de vie. C’est devant
-leurs yeux que le Seigneur étale les caractères sacrés du livre. C’est
-là que sont écrites toutes les choses que le désir cherche; c’est là
-qu’on boit la science qui n’enfle pas, toute vérité nécessaire à soi et
-aux autres. Si tu veux la Lumière supérieure à toute lumière, lis dans
-le livre; si tu ne lis pas légèrement, comme quelqu’un qui court, tu
-trouveras, pour toi et pour tout homme, ce qu’il faut. Et si tu prends
-feu dans cette fournaise, tu recevras toute tribulation comme une
-consolation dont tu n’étais pas digne. Je vais dire quelque chose de
-plus fort. Si la prospérité et la louange viennent à toi, attirées par
-les dons de Dieu, tu ne seras ni enflé, ni exalté: car dans le livre de
-vie tu verras en vérité que la gloire n’est pas à toi.
-
-Un des signes, mon fils, qui montrent à l’homme la grâce de Dieu
-présente à lui, c’est, en face de la gloire, le don d’inventer un abîme
-pour s’humilier de plus bas.
-
-Avant tout, mon fils, sache cela: le double abîme et le livre de vie.
-
-
-
-
-CINQUANTE-HUITIÈME CHAPITRE
-
-LE LIVRE DE VIE
-
-
-Sachez que ce livre de vie n’est autre que Jésus-Christ, Fils de Dieu,
-Verbe et sagesse du Père, qui a paru pour nous instruire par sa vie, sa
-mort et sa parole. Sa vie, quelle fut-elle? Elle est le type offert à
-qui veut le salut; or sa vie fut une amère pénitence. La pénitence fut
-sa société depuis l’heure, où, dans le sein de la Vierge très pure,
-l’âme créée de Jésus entra dans son corps, jusqu’à l’heure dernière où
-son âme sortit de ce corps par la mort la plus cruelle. La pénitence et
-Jésus ne se quittèrent pas.
-
-Or voici la société que le Dieu très haut, dans sa sagesse, donna en ce
-monde à son Fils bien-aimé: d’abord, la pauvreté parfaite, continuelle,
-absolue; ensuite, l’opprobre parfait, continuel, absolu; enfin, la
-douleur parfaite, continuelle, absolue.
-
-Telle fut la société que le Christ choisit sur la terre pour nous
-montrer ce qu’il faut aimer, choisir et porter jusqu’à la mort. En tant
-qu’homme, c’est par cette route qu’il est monté au ciel; telle est la
-route de l’âme vers Dieu, et il n’y a pas d’autre voie droite. Il est
-convenable et bon que la route choisie par la tête soit la route choisie
-par les membres, et que la société élue par la tête soit élue par les
-membres.
-
-
-
-
-CINQUANTE-NEUVIÈME CHAPITRE
-
-PREMIÈRE COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST: LA PAUVRETÉ
-
-
-La première compagne de Jésus fut une pauvreté continuelle, parfaite,
-immense. Elle a trois formes: l’une grande, l’autre plus grande, qui
-s’unit à la première; la troisième, qui, jointe à la première et à la
-seconde, fut parfaite. Voici le premier degré. Jésus fut destitué de
-tous les biens de ce monde. Il n’eut ni terre, ni vigne, ni jardin, ni
-propriété, ni or, ni argent il ne reçut de secours humain que dans la
-mesure rigoureusement nécessaire au soulagement de l’extrême indigence.
-Il eut faim, il eut soif, il fut misérable, il eut froid, il eut chaud,
-il travailla; tout fut pour lui austère et dur; il ne voulut aucune des
-recherches de la vie; il usa des choses communes et grossières qui se
-rencontraient dans cette province, où, sans feu ni lieu, il vivait en
-mendiant. La seconde pauvreté, supérieure, à la première, fut la
-pauvreté de parents et d’amis, l’éloignement des grands, des puissants,
-des amitiés naturelles: il n’eut ni du côté de sa mère, ni du côté de
-Joseph, ni du côté de ses disciples, personne qui lui épargnât un
-soufflet, un coup de marteau, un coup de fouet ou une injure. Il voulut
-naître d’une mère pauvre et humiliée; être soumis à un père putatif, un
-charpentier pauvre. Il se dépouilla de l’amour et de la familiarité des
-rois, des pontifes, des scribes, des amis, des parents, et ne sacrifia
-pour l’amour de personne aucun sacrifice qui plût ou qui pût plaire à
-Dieu.
-
-Mais voici la pauvreté suprême, sublime, absolue. Jésus-Christ se
-dépouilla de lui-même, et le Tout-Puissant se montra pauvre. Il se
-montra comme pauvre de puissance; il fit semblant d’être incapable. Il
-revêtit la misère et l’enfance; hormis le péché, il revêtit toute
-douleur. Les courses, les prédications, les guérisons, les visites, les
-opprobres, tout l’accabla, et il fit connaissance avec la fatigue.
-
-Non seulement il donna sur lui puissance aux pécheurs, mais les choses
-inanimées et les éléments qu’il avait créés de sa main reçurent
-puissance de l’affliger. Il jouait l’impuissance, il ne résistait pas,
-il supportait à cause de nous. Il donna aux épines la puissance de
-pénétrer et de percer cruellement cette tête divine et trois fois
-redoutable. Il donna aux liens et aux chaînes le pouvoir de l’attacher à
-la colonne; Celui qui en mourant fit trembler la terre, laissa quelqu’un
-lui lier les mains. Oh! donnez-moi, fils de Dieu, la joie de vous voir
-fidèles à lui; arrachez-vous les entrailles pour les verser dans cet
-abîme sans fond d’humilité fidèle. Voici l’Auteur de la Vie qui
-s’anéantit pour toi et pour sa gloire; les créatures déchirent leur
-Créateur, et l’Incirconscrit est attaché à une colonne. Il donna à un
-voile la puissance de le voiler, lui, la vraie lumière illuminant toutes
-choses. Il donne aux fouets de le battre; il donne aux clous de pénétrer
-et de percer ces pieds et ces mains qui avaient ouvert les yeux des
-aveugles et les oreilles des sourds. Il donne à la croix de le tenir,
-blessé, percé, sanglant, nu, exposé devant tous, et de lui infliger la
-plus cruelle des morts. Il donne à la lance d’entrer, de briser, de
-pénétrer ce flanc divin, ce cœur, ces entrailles; de répandre sur la
-terre le sang et l’eau, sortis des profondeurs sacrées de son cœur et de
-ses entrailles. Les créatures devaient obéir au Créateur, non au
-pécheur, qui abusait d’elles. Mais que cette humilité très profonde,
-invincible et sans exemple, que cette humilité du Dieu de gloire écrase
-et confonde l’orgueil de notre néant. L’Auteur de la vie s’est soumis
-aux choses inanimées pour te rendre la vie, à toi, misérable, qui étais
-devenu, dans la mort, insensible au divin. Homme qui ne sais rien, il
-t’a aimé au point de t’offrir la perfection. La lance aurait dû se plier
-et résister à la créature qui abusait d’elle; elle eût dû refuser
-d’entrer et de percer son Créateur. Les choses inanimées auraient refusé
-d’obéir à l’homme et de se tourner contre leur Dieu, si elles n’avaient
-reçu puissance sur lui.
-
-Il a donné aux bourreaux, aux soldats, aux Juifs, à Pilate, à tous les
-méchants la puissance de le juger, de l’accuser, de le blasphémer, de
-l’insulter, de le frapper, de le moquer, de le tuer, lui qui pouvait
-tout empêcher d’un mot, tout renverser d’un geste et tout anéantir, ou
-donner un ordre au plus petit parmi les Anges, les Puissances ou les
-Vertus, pour tout précipiter d’un seul coup au fond de la mer. S’il
-n’eût lui-même donné puissance sur lui aux choses créées, elles eussent
-reculé d’horreur devant la Passion. Mais il s’est soumis à tout, et il a
-caché sa puissance, et il s’est dépouillé aux yeux des hommes, pour
-apprendre aux mortels la patience, pour racheter l’homme, qui s’était
-lui-même dépouillé de toute sa royauté, pour lui donner, par la gloire
-de la résurrection, la qualité d’impassible et d’invincible.
-
-Il y a plus: pour délivrer l’homme du démon, il a donné puissance au
-démon de le tenter, de l’entourer de ses membres, qui sont les méchants,
-de le persécuter jusqu’à la mort. Le Dieu invincible par nature, l’acte
-premier, l’acte pur a fait à toute créature et à toute douleur cette
-universelle soumission, pour confondre la délicatesse de l’homme
-misérable, qui ne refuse pas seulement la pénitence et la douleur
-volontaire, mais qui repousse de toutes ses forces la douleur imposée,
-et murmure contre Dieu.
-
-Jésus-Christ s’est imposé une autre pauvreté. Il s’est dépouillé de sa
-sagesse, de la sagesse qui est à lui. On eût dit quelqu’un de vulgaire,
-le plus ignorant, le plus grossier des hommes. Il ne prit pas l’attitude
-d’un philosophe ou d’un docteur, d’un parleur, d’un écrivain, d’un
-savant ou d’un sage fameux; mais il se mêlait aux hommes, en toute
-simplicité et en toute douceur, montrant en même temps la route de la
-vérité par la vertu thaumaturgique. Lui, la sagesse du Père, et le Dieu
-des sciences, maître de l’esprit prophétique, et le soufflant où il
-veut, il eût pu éclater le génie scientifique et philosophique, se
-montrer et se glorifier; mais il dit la vérité si simplement, qu’il
-passait non seulement pour un homme vulgaire, mais pour un aliéné et un
-blasphémateur. Faudra-t-il ensuite nous enfler de notre science,
-chercher à passer pour des maîtres, mendier auprès des hommes un nom
-creux et une gloire vide?
-
-Il s’est dépouillé de lui-même, en abdiquant jusqu’à la gloire d’être
-saint, juste et innocent. Voici le mystère des mystères. Il suivit une
-voie mystique tellement en dehors de l’attente humaine, qu’au lieu de
-passer pour le Saint des saints, il fut tenu pour un pécheur, ami des
-pécheurs, pour un traître, un séducteur, un conspirateur, un ennemi
-public, un blasphémateur, condamné et exécuté entre deux voleurs. Et
-cependant il pouvait faire notre salut.
-
-Il eût pu incliner le monde, Lui, le Saint des saints, devant la gloire
-de sa sainteté; Lui, l’Impeccable, qui portait les péchés des peuples;
-Lui, le Roi des vertus et le Dieu des saints, au lieu de garder le nom
-de Saint, il le donna à Jean-Baptiste, son serviteur. Mais tant qu’il le
-put sans blesser la Vérité et la doctrine, il se dépouilla en apparence
-de la sainteté, pour confondre notre hypocrisie, à nous misérables, qui
-cherchons les apparences sans avoir la réalité, qui, par mille chemins
-détournés, falsifiant les faits et les tournant à notre avantage,
-courons à tort et à travers après la gloire qui n’est pas à nous.
-
-Il s’est encore dépouillé de lui-même, en se dépouillant de l’empire qui
-est à lui. Lui, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, dont le
-règne n’aura pas de fin, il vécut au milieu des hommes comme esclave.
-Et, en effet, on l’a vendu, il s’est trouvé des acheteurs. On lui a
-offert l’empire. Il a refusé. Il a obéi jusqu’à la mort à de mauvais
-rois, payant le tribut, se soumettant aux jugements iniques. Et non
-seulement les rois le trouvèrent sans défense, mais leurs plus vils
-ministres et sujets purent l’accabler de coups et le coucher sur la
-croix; et jusqu’à l’âge de trente ans c’étaient sa mère et son père
-putatif qui lui avaient donné leurs ordres. Parmi ses disciples, qu’il
-choisit rares et pauvres, au lieu de se conduire comme un maître, il
-déclara qu’il n’était pas venu pour être servi, mais pour servir; enfin
-il donna sa vie pour eux, pour les pécheurs. Au milieu de ces pauvres
-disciples, s’il fut roi et maître, ce fut en fait de misère, dans la
-faim, dans la soif, dans la douleur; il fut jaloux et prima les autres;
-ambitieux de la dernière place, il les servit à table, et leur lava les
-pieds. O immensité de notre folie! Après avoir vu ce Dieu fait
-domestique, nous aspirons, sans ordre et sans amour, à de vaines
-grandeurs et de vaines présidences!
-
-Autre était ta sagesse, autre était ta sagesse, ô Christ Emmanuel! tu
-savais combien terrible sera le destin des maîtres du monde, et que les
-puissants seront puissamment torturés (_Sap._, VI, 7), et que de leur
-vie, de leur autorité, et des péchés de leurs sujets, le compte le plus
-rigoureux sera exigé rigoureusement. Oh! que ce livre vivant confonde
-notre orgueil! Concevons donc enfin le désir de la dernière place, pour
-l’amour de Celui qui la choisit, et par pitié pour nos amis, ne
-supportons pas l’obéissance, mais désirons-la d’un immense désir.
-
-Le Dieu à qui tout appartient, pour nous donner l’amour de la pauvreté,
-fut donc pauvre absolument, pauvre en fait, en esprit et en vérité,
-écrasant par sa pauvreté les pensées des créatures, et sa pauvreté
-venait de son amour: c’est pourquoi il fut mendiant. Pauvre d’argent,
-pauvre d’amis, pauvre de puissance, de sagesse, et de réputation, et de
-dignité, pauvre de toutes choses, il prêcha la pauvreté, il annonça
-qu’elle jugerait le monde. Il condamna les riches; sa vie, sa parole,
-son exemple, tout enseigna le mépris des richesses. Mais, ô misère! ô
-douleur! la pauvreté d’esprit est chassée et rejetée de partout, et,
-pour comble d’abomination, elle est en horreur à ceux-là mêmes qui
-lisent le livre de la vie, qui prêchent et qui glorifient cette même
-pauvreté. En fait, en esprit, en vérité, elle est repoussée et détestée.
-Le monde la hait; Jésus l’aime; il l’a choisie pour lui et les siens; il
-l’a proclamée bienheureuse. Mais où est aujourd’hui l’homme, où est la
-femme, où est la créature qui a adopté, comme Jésus-Christ, cette
-glorieuse compagne? Bienheureux celui-là! Mais moi! mais moi! nous
-savons quel fut le partage du Fils de Dieu, notre Créateur et
-Rédempteur, quant aux vêtements, quant aux palais, quant aux festins,
-quant à la famille, quant aux amis, quant aux honneurs rendus par la vie
-et la science. Et cependant nous osons prendre le nom de chrétiens, nous
-qui avons horreur de ressembler au Christ! En paroles nous louons la
-pauvreté; mais nous détestons en fait l’état où a vécu le Christ. O
-misérables! après de telles leçons, nous repoussons le salut! Errant
-loin de Jésus, nous courons après des superfluités, qui, au dernier
-moment, nous abandonnent, et alors nous restons seuls, seuls et vides.
-
-Car, au lieu de suivre la voie droite, nous avons dévié, et la honte
-nous attend.
-
-Bienheureux, bienheureux en vérité, suivant la parole de Dieu;
-bienheureux pour le temps et pour l’éternité celui qui, réellement et en
-vérité, en esprit et en fait, veut l’universelle pauvreté. S’il ne se
-dépouille de toutes choses, dans le sens matériel; qu’il se dépouille en
-esprit; qu’il se dépouille dans son cœur. Voilà la vraie beauté; voilà
-la béatitude; voilà la clef du royaume des cieux!
-
-Mais l’autre, celui qui prêche et qui n’agit pas, l’homme des sermons
-sans pratique. Ah! le misérable, ah! le maudit! Il verra ce que c’est
-que la misère éternelle, l’éternelle inanition qu’on a dans les enfers,
-l’éternelle faim, l’éternelle soif! Ni ami, ni frère, ni père, ni
-secours, ni rédemption! Pas d’issue pour sortir! pas un seul remède dans
-toute la sagesse humaine! L’éternelle privation des biens qu’on a
-désirés contre l’ordre, et l’éternelle torture dans tous les siècles des
-siècles!
-
-
-
-
-SOIXANTIÈME CHAPITRE
-
-DEUXIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST: L’ABNÉGATION
-
-
-La seconde compagne que Jésus-Christ ne quitta pas pendant sa vie
-terrestre, ce fut la honte; il porta continuellement le poids de
-l’opprobre volontaire et parfait. Il vécut comme un esclave vendu et non
-racheté, non pas seulement comme un esclave, mais comme un esclave
-méchant et vicieux. Il fut chargé d’opprobres, de mépris, de chaînes, de
-coups, de soufflets, de meurtrissures, sans procès, sans défenseur,
-comme un misérable qui ne vaut pas la peine d’être jugé, que l’on
-envoie, entouré de voleurs, au plus honteux et au plus cruel supplice.
-Si quelque mortel songea à l’honorer, il échappa toujours, soit par un
-mot, soit par un fait, et prit le fardeau de la honte, qu’il choisissait
-toujours, sans le mériter jamais. Sans cause, sans prétexte, sans
-occasion, des hommes, à qui il n’avait fait que du bien, poursuivirent
-gratuitement le Maître du monde de leurs moqueries et de leurs insultes.
-
-Ils l’ont persécuté depuis le berceau; ils l’ont jeté sur une terre
-barbare. Le voilà qui grandit; alors on lui donne les noms de
-Samaritain, d’idolâtre; on le prend pour un possédé, pour un gourmand,
-pour un séducteur, un faux prophète. Les hommes disent entre eux: «Voilà
-ce viveur, ce buveur; au lieu du prophète, du juste, du thaumaturge,
-c’est un misérable qui chasse les démons au nom du prince des démons.»
-On le poussait vers les montagnes, vers les abîmes, dans l’intention de
-le précipiter; d’autres prenaient des pierres pour le lapider. Tout cela
-était entremêlé de cris contradictoires et furieux, de moqueries, de
-sourires, d’injures, de complots: «Il blasphème», disait-on. On tâchait
-de le faire mentir, de le prendre à ses paroles comme un renard à un
-piège; on le repoussait; toutes les portes se fermaient devant lui.
-Enfin, on le saisit comme un animal; on le traîne, chargé de liens, de
-tribunaux en tribunaux; voici les soufflets, les crachats, le roseau, la
-couronne d’épines; on s’agenouille ironiquement; on lui frappe la tête,
-on lui voile la face; on entasse les moqueries les unes sur les autres.
-Voici la flagellation. Comme des chiens qui ont faim, les hommes
-grincent des dents, le condamnent, le réprouvent comme un malfaiteur. On
-le conduit à la Passion, et ses disciples l’abandonnent. Un d’entre eux
-le renie; l’autre le trahit tous s’enfuient; il reste seul et nu, au
-milieu des multitudes. C’était un jour de fête, et les hommes étaient
-rassemblés. Comme un méchant, nu entre deux voleurs, le voilà crucifié
-jusqu’à ce que mort s’ensuive. A l’heure de la mort, des larmes et de
-l’oraison funèbre, en voici un qui raille: «Ah! c’est donc toi qui
-détruis le temple?» Un autre, sur un ton de mépris: «Il sauve les autres
-et il ne peut se sauver lui-même.» Un autre, quand la voix suppliante du
-mourant demandait un peu d’eau, lui offre du fiel et du vinaigre. En
-voici un qui, après sa mort, lui perce le cœur d’un coup de lance.
-Descendu de la croix, il resta couché sur la terre, nu et sans sépulcre,
-jusqu’à ce que quelqu’un eût obtenu pour lui la sépulture. D’autres lui
-cherchaient une autre querelle, divulguant ces paroles: «Nous nous
-souvenons, disaient-ils, que ce séducteur, etc.» Les uns cachent la
-résurrection, les autres la nient. Dans la vie, dans la mort, après la
-mort, mépris, ignominie, opprobre; il les voulut; il les porta, il
-choisit cette route pour aller à la résurrection et nous entraîner dans
-la gloire.
-
-Ainsi le Fils de Dieu s’est fait la forme, l’exemplaire, le maître et le
-docteur de cette science inconnue, qui est le mépris de la gloire.
-Absente, ne la recherchons pas. Présente, ne nous prêtons pas à elle;
-car il n’a jamais cherché sa gloire, mais la gloire de son Père. Il a à
-ce point repoussé et méprisé les honneurs, qu’il s’est précipité du haut
-du ciel jusqu’aux pieds de ses disciples; il s’est anéanti jusqu’à
-prendre la livrée de l’esclave; il a obéi jusqu’à la mort, non pas à une
-mort quelconque, mais à une mort choisie, la plus honteuse et la plus
-cruelle, celle de la croix. O misère!
-
-Qui donc aujourd’hui choisirait la société qu’il a choisie? Qui donc
-fuirait l’honneur et aimerait le mépris, fils de la pauvreté, l’humble
-état, l’humble office, et tout ce qui est humble? Qui voudrait le néant
-et le déshonneur? Qui ne désire l’estime et la louange pour le bien
-qu’il a ou qu’il fait, en action et en parole, ou qu’il croit avoir et
-faire? En vérité, chacun a dévié, et personne n’est fidèle, personne,
-pas une âme. Si quelqu’un demeurait ferme, c’est que celui-là serait un
-membre vivant uni à la tête du corps par un amour vivant. Il verrait
-Jésus-Christ agir, et chercherait la ressemblance.
-
-Il y en a qui disent: «J’aime et je veux aimer Dieu. Je ne demande pas
-que le monde m’honore; mais je ne veux pas non plus qu’il me méprise,
-qu’il me mette le pied sur la tête je ne veux pas être confondu en sa
-présence.» Ceci indique évidemment peu de foi, peu de justice, peu
-d’amour et beaucoup de tiédeur. Ou vous avez commis ce qui mérite peine
-et confusion, et nous en sommes là à peu près tous, ou vous ne l’avez
-pas commis. Dans le premier cas, si vous êtes pénitent, et non pas
-innocent, supportez avec patience et avec joie les conséquences de vos
-actes publics ou secrets, acquiescez corps et âme: cette peine et cette
-confusion satisfont à Dieu et au prochain suivant l’ordonnance de la
-divine justice. Dans le second cas, si votre cœur est innocent comme vos
-mains, supportez le mépris, avec la permission de Dieu, et
-réjouissez-vous mille fois plus dans le second cas que dans le premier
-cas; toute votre confusion, toute votre douleur va devenir un poids de
-grâce, et avec la grâce croîtra la gloire. Cette acceptation de la
-honte, subie et non méritée, cette acceptation de la pauvreté et des
-souffrances supportées en vue de Dieu grandissent les âmes saintes.
-L’exemple de Jésus-Christ, fuyant ce qu’on recherche, et recherchant ce
-qu’on fuit, montre la route de la grandeur. Sa seconde compagne lui fut
-fidèle comme la première. Si nous voulons pénétrer la vie du Christ Fils
-de Dieu dans son principe, son milieu et sa fin, nous trouvons un
-ensemble qui s’appelle l’humilité. Etre méprisé, réprouvé du monde et
-des amis du monde, tel fut son choix sur la terre.
-
-
-
-
-SOIXANTE ET UNIÈME CHAPITRE
-
-TROISIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST: LA DOULEUR
-
-
-La troisième compagne de Jésus-Christ, plus assidue, plus intime que les
-deux autres, ce fut cette souveraine douleur qui, depuis l’heure où son
-âme fut unie à son corps, ne quitta plus le Fils de Dieu. Au premier
-instant de l’union hypostatique, cette âme fut remplie de la Sagesse
-suprême. A la fois voyageur et compréhenseur, dans le sein de sa mère,
-Jésus commença à sentir la souveraine douleur toutes les peines que son
-âme et son corps devaient porter pour nous, il les connut, il les vit,
-il les pesa, il les pénétra dans leur ensemble et dans leur détail.
-Quand la mort approcha, il entra en agonie. Sa science certaine de sa
-mort prochaine, envisagée dans toutes ses horreurs, fit pénétrer en lui
-la tristesse sans nom: il sua le sang, et la terre but cette sueur.
-Ainsi l’âme du Christ, prévoyant la Passion dans le sein de sa mère,
-connut déjà l’angoisse immense: cependant le corps n’était pas encore
-associé à ses tortures.
-
-Jésus-Christ voyait d’avance les mouvements de ces langues infâmes, et
-chacun des sons que produirait chacune d’elles, tous ses supplices, sa
-mort, la honte et la douleur, toutes les tortures pour lesquelles il
-naissait, pour lesquelles il entrait parmi nous, tout lui était présent
-d’une présence prophétique et incessante, avec toutes les circonstances
-du temps marqué, de l’instrument employé, et de la mesure indiquée. Il
-se voyait vendu, trahi, pris, renié, abandonné, lié, souffleté, moqué,
-frappé, accusé, blasphémé, maudit, flagellé, jugé, réprouvé, condamné,
-conduit au Golgotha, comme un voleur dépouillé, nu, crucifié, mort,
-percé de la lance. Où habitait-il, sinon dans la douleur? Il connaissait
-chaque coup de marteau, chaque coup de fouet, chaque trou, chaque clou,
-chaque larme, chaque goutte de sang: il avait compté d’avance ses
-soupirs, ses gémissements, ses plaintes et celles de sa mère. Dans cette
-considération profonde et continuelle, comment la compagne de sa vie,
-comment la douleur l’aurait-elle abandonné?
-
-Outre les douleurs de l’avenir, senties prophétiquement, celles du
-présent, furent innombrables. A l’heure de sa naissance, il ne fut ni
-déposé dans un bain, ni couché sur la plume, ni enveloppé de fourrures.
-Il fut placé sur le foin, entre deux bêtes, dans une étable sans
-douceur. Et lui, le plus tendre des nouveau-nés, il commença à subir, en
-ouvrant les yeux, les rigueurs matérielles. Immédiatement après la
-crèche, voici un long voyage entrepris par cet enfant, un vieillard,
-puis une femme, la plus douce des mères, la plus délicate des vierges.
-Il faut aller en Egypte à travers ce désert immense, où les fils
-d’Israël vécurent quarante ans sans moyens humains. Puis ce furent les
-voyages au temple qu’il faisait régulièrement, suivant l’ordre établi.
-L’enfant faisait la route à pied, et la distance était bien grande.
-
-A l’âge d’homme, aussitôt après son baptême, il entra au désert, où il
-souffrit de la faim et de la soif, au point de donner au diable une
-espérance; car c’est ici que se place la première tentation. Jésus
-allait à pied à travers les campagnes, les villes, supportant la faim,
-la soif, la pluie, la chaleur, la froidure, la sueur, la fatigue, toutes
-les misères, et enfin la mort. Et, s’il porta son fardeau, ce fut pour
-chasser Satan, pour le renverser, pour indiquer aux hommes la voie
-vraie, pour leur annoncer la pénitence dans sa forme la plus humble,
-pour les attirer à sa suite, pour donner l’exemple, pour montrer où est
-le bonheur et la gloire.
-
-Quant aux douleurs de la Passion, elles sont au-dessus des paroles de
-l’homme et des soupçons de son cœur. La douleur de Jésus fut multiple et
-ineffable.
-
-Parlons d’abord de ses compassions. Sa compassion pour le genre humain,
-qu’il aimait d’un amour immense, le remplit d’une douleur aiguë et
-déchirante. Ce n’était pas seulement une compassion générale pour
-l’espèce humaine tombée et condamnée; c’était une compassion immense,
-particulière à chaque individu. Et il ne voyait pas seulement d’une vue
-générale les péchés de chaque individu; il mesurait exactement chaque
-péché et chaque châtiment, dans le passé et dans l’avenir. Chaque homme
-passé, présent ou futur, chaque péché de chacun de ces hommes, perça
-d’une douleur sans mesure Celui qui nous aimait avec une miséricorde et
-une compassion sans mesure. S’il était un regard capable d’entrer dans
-les détails innombrables des péchés humains et des souffrances humaines,
-ce regard-là verrait quelque chose de ce qu’a souffert le Christ pour
-nous. Il aimait chacun de ses élus d’un amour ineffable. La profondeur
-de cet amour, mesuré sur chacun d’eux, rendit continuellement présente à
-Jésus toute offense et toute peine passée, présente ou future, et telle
-était sa compassion pour chaque douleur qu’il les prit toutes sur lui
-dans une douleur immense. Ce fut cette compassion, immense,
-épouvantable, qui précipita Jésus vers la croix, vers la mort, vers
-l’abîme des tortures. Il voulait nous racheter! Il voulait nous
-soulager!
-
-Une des douleurs les plus oubliées de Jésus-Christ fut sa compassion
-pour lui-même. Ses tortures innombrables, et l’ineffable douleur dont il
-se voyait menacé, firent qu’en se regardant lui-même, il eut le cœur
-déchiré. Voyant et considérant que la mission qu’il tenait de son Père
-était de porter le poids de tous les péchés et de toutes les douleurs
-des élus, sentant que ces choses terribles étaient infaillibles,
-certaines, immanquables, et qu’il était dévoué corps et âme à leur
-étreinte, il fut saisi, en se regardant, d’une pitié déchirante.
-
-Imaginez l’état de l’homme qui verrait d’une vue prophétique et
-infaillible la plus inouïe, la plus ineffable douleur s’approcher de
-lui, avec la certitude d’être atteint, et qui aurait continuellement
-devant les yeux les détails de toutes ses tortures: il aurait pitié de
-lui-même. Mais jusqu’où grandirait cette pitié, si la douleur prévue et
-imminente était sans proportion, s’il était doué d’une intelligence et
-d’une sensibilité effrayante, pour sonder d’avance l’abîme de ses
-tortures, leur nature et leur qualité? Ces suppositions se sont
-réalisées dans le Christ, et tout ce que je dis n’est rien près de la
-réalité de ses angoisses. Si je descends, à ces comparaisons, c’est pour
-mettre quelque chose de son agonie à la portée de cette grossière
-intelligence humaine. Sa Passion fut toute sa vie dans sa mémoire. Mais
-voici une des souffrances les plus inconnues de Jésus-Christ. Ce fut sa
-compassion pour Dieu le Père, pour le Père des miséricordes. L’amour de
-Jésus pour le Père, pour le Dieu de toute compassion, dépasse les
-conceptions de l’homme. Voyant Dieu, l’objet de son immense amour, à ce
-point blessé de compassion pour nous qu’il livrât son Fils unique, son
-Bien-Aimé à la mort, et qu’il se fût livré lui-même, si cela eût été
-convenable, il fut saisi d’une douleur immense, et eut pitié de cette
-pitié. Pour inventer un remède, un soulagement au cœur de son Père, il
-s’humilia jusqu’à la mort et obéit jusqu’à la croix. Mais la parole
-humaine ne peut aborder les souffrances que j’entrevois. Je vais parler
-sans espérance de me faire entendre. J’affirme que la douleur du Christ
-fut chose ineffable. Ineffable, parce qu’elle fut une concession, une
-permission, un don de la Sagesse divine. Une dispensation divine,
-antérieure à nos pensées, supérieure à nos paroles, lui dispensait la
-douleur; et c’était la douleur suprême. Plus la dispensation divine fut
-admirable, plus la douleur qui en résulta fut perçante et déchirante.
-C’est pourquoi aucun entendement créé n’a la capacité nécessaire pour
-embrasser cette douleur. Cette dispensation divine fut le principe de
-toutes les douleurs de Jésus-Christ. Elle est leur _alpha_ et elle est
-leur _oméga_.
-
-Et s’il est impossible à l’intelligence de concevoir l’amour par lequel
-il nous racheta, il est également impossible de concevoir la douleur
-dont il souffrit. Impossible, car cette douleur était fille de la
-lumière. Elle provenait directement de la lumière donnée au Christ, et
-cette lumière était ineffable. La divinité elle-même, lumière ineffable,
-illuminait le Christ ineffablement, et, vivant en lui avec la
-dispensation dont je parle, le transformait en douleur au sein de la
-lumière divine. Cette douleur est un sanctuaire dont la parole
-n’approche pas.
-
-Jésus-Christ voyait, dans la lumière divine, l’ineffable immensité de la
-douleur qui faisait en lui des prodiges: douleur cachée à toute créature
-par la vertu de l’Ineffable. Car cette douleur, je veux dire cette
-lumière divine, eut pour principe et pour origine la dispensation de
-Dieu.
-
-Parmi les suprêmes douleurs fut la compassion de Jésus pour sa Mère, la
-très douce Marie.
-
-Il l’aima par-dessus toute créature. C’est d’elle qu’il avait pris sa
-chair virginale; et elle partageait, par-dessus toute créature, les
-douleurs de son Fils, car elle avait une capacité de cœur haute et
-profonde, par-dessus toute créature. Jésus-Christ avait une immense
-compassion de cette immense compassion qui du cœur, du corps et de
-l’âme, ne faisait qu’une seule douleur immense. Sa Mère souffrait la
-douleur suprême, et Jésus portait en lui la douleur de sa Mère, et cette
-douleur était fondée sur la dispensation divine.
-
-Une autre douleur fut l’offense du Père, objet de son immense amour.
-Jésus voyait quel péché était sa mort, et ce que faisait l’homme quand
-il crucifiait Dieu. Sa mort est le plus grand des crimes humains,
-passés, présents et futurs. L’injure que sa mort faisait à Dieu fut pour
-l’âme de Jésus-Christ un océan de douleur. Percé de compassion pour le
-Dieu blasphémé, percé de compassion pour l’homme déicide, la douleur lui
-arrache ce cri: «Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils
-font!»
-
-A cause du crime sans nom, à cause du déicide, peut-être Dieu le Père
-allait damner le genre humain, si Jésus, comme s’il eût pour un instant
-oublié toute autre douleur, n’eût crié et pleuré dans la mort, pour nous
-et vers Dieu.
-
-La douleur de compassion pour ses apôtres et disciples pénétra
-Jésus-Christ. Les apôtres, les disciples, les femmes qui l’avaient
-suivi, souffraient horriblement. Jésus, qui les aimait d’un amour
-immense, porta en lui la douleur des disciples dispersés et persécutés.
-
-Outre ces douleurs, le Christ en supporta mille autres de mille natures.
-Je pourrais compter quatre glaives et quatre flèches sur son corps
-crucifié.
-
-D’abord la cruauté scélérate de ces cœurs endurcis. Ils étaient là, tout
-le jour, obstinés, studieux et diligents, inventant et machinant:
-c’était à qui trouverait la calomnie la plus noire ou le supplice le
-plus atroce pour exterminer le Sauveur, son nom et sa suite.
-
-La malice et l’abomination de cette colère implacable que les bourreaux
-portaient incessamment en eux, chacune de leurs pensées, de leurs
-intentions, de leurs iniquités intérieures, était un poignard pointu qui
-perçait l’âme de Jésus.
-
-Puis la méchanceté et la duplicité des langues qui vociféraient. Chacune
-des accusations, des calomnies, des résolutions injustes, des
-malédictions; chacun des blasphèmes, chacun des mensonges, chacun des
-faux témoignages, tomba sur lui, lui faisant une meurtrissure spéciale.
-
-Enfin l’œuvre barbare de sa Passion, où ils inventèrent des raffinements
-de cruauté qui épouvantent au premier regard. Combien de tortures
-compterait l’œil qui pourrait compter les violences qu’il subit, les
-brutalités, les soufflets, les cheveux, les poils de barbe tirés, les
-crachats, les coups de fouet! Par-dessus tout, les clous. Ils étaient
-très gros, carrés et si mal battus, qu’ils présentaient sur toutes leurs
-faces mille petits éclats qui lui percèrent les pieds, les mains qui le
-déchirèrent, qui le torturèrent avec des souffrances épouvantables. Une
-douleur au-dessus de toute douleur résulta de la forme de ces clous.
-Quand ses pieds et ses mains n’eussent pas été ainsi cloués au bois, la
-Passion eût encore été effroyable. Mais les clous eux-mêmes n’ont pas
-satisfait les bourreaux. Ils tirèrent ses pieds et ses mains avec une
-telle violence, qu’ils disloquèrent son corps, brisèrent ses nerfs, et
-comptèrent ses os quand ils le couchèrent sur le bois dur, et le
-tendirent horriblement. Ce n’est pas tout. Au lieu de laisser la croix
-couchée, ils la dressèrent, offrant la Victime nue au froid, au vent et
-au peuple. Le poids entraînant le corps, il était suspendu par les mains
-et par les pieds, pour que la dureté des clous fût sentie plus
-cruellement; pour que les plaies, toujours renouvelées, ouvrissent au
-sang des voies nouvelles; pour que la mort fût parfaite en torture et
-les hommes en malice.
-
-Pour nous manifester quelque chose de sa souffrance insondable, pour
-nous avertir qu’il la supportait pour nous, et non pour lui, pour
-apprendre à nos entrailles une compassion inconnue, au point culminant
-de la douleur ineffable, il poussa le cri suprême: «Mon Dieu, mon Dieu,
-m’avez-vous abandonné?» Mais il cria pour nous; il cria pour nous dire
-qui avait placé le fardeau sur sa tête, et quelle compassion nous devons
-à ses douleurs. Et ne croyez pas que ses douleurs aient commencé sur la
-croix; depuis que son âme anima son corps, depuis l’heure première de
-l’union hypostatique, la sagesse ineffable dont il était rempli disait à
-Jésus tous les secrets du présent et tous les secrets de l’avenir.
-Aussi, dès cette heure, il vit venir à lui la douleur au-dessus de toute
-douleur, et il soutint le fardeau sans nom depuis l’union de son âme et
-de son corps, jusqu’à leur séparation; et c’est ce qu’il voulait dire
-quand il parlait pendant sa vie de la croix qu’il portait d’avance,
-qu’il portait pour ses disciples, non pour lui-même; et c’est ce qu’il
-voulait dire quand il prononça cette parole terrible: «Mon âme est
-triste jusqu’à la mort.»
-
-Il nous provoquait; il nous demandait notre compassion.
-
-Cette douleur, comme toutes les douleurs, contracta une amertume
-particulière qui venait de la noblesse immense de l’âme blessée. Plus
-l’âme est sainte, douce et noble, plus cruelle, plus tendue était la
-douleur; car cette âme, en raison de sa noblesse, était incroyablement
-sensible à l’injure et à la souffrance. Et toutes ces tortures, qui
-prenaient leur source dans la dispensation ineffable de Dieu,
-rejaillirent de l’âme de Jésus sur son corps, et nul ne peut savoir
-quelle était la délicatesse et la sensibilité de ce corps. Aucun corps
-humain formé dans le sein d’une femme ne fut plus noble. Aucun corps ne
-fut plus sensible et ne reçut de la douleur une blessure plus cruelle.
-C’est pourquoi il trouvait dans toute injure et dans tout affront une
-incroyable matière à souffrance.
-
-Au milieu de ses horreurs, que faisait l’Homme-Dieu, Jésus-Christ,
-Sauveur du monde? Je n’entends pas une menace, une malédiction, une
-défense, une excuse, une vengeance. On lui crache à la figure, il ne se
-cache pas la face; on lui étend sur la croix les mains et les bras, il
-ne les retire pas; on le cherche pour la mort, il ne se cache pas. Mais
-absolument et de toute manière, il se livre à la volonté des hommes, et
-se sert de leur scélératesse pour les racheter malgré eux. Au moment du
-crime, ineffable pensée! la Victime donnait l’exemple de la patience,
-enseignait aux bourreaux l’éternelle vérité, élevait pour eux au ciel
-ses bras, ses cris et ses larmes. Et pour leur immense péché, qui devait
-damner le genre humain, il leur rendait un bien plus fort que ce péché.
-Tournant le crime contre lui-même, il se servit, pour satisfaire
-l’éternelle justice, de leur péché épouvantable. Il se servit de la mort
-qu’ils lui infligeaient pour ouvrir le ciel à ses bourreaux. Il
-réconcilia le monde avec Dieu; il nous fit rentrer en grâce, et au
-moment où la créature portait la main sur le Créateur, il se servit de
-l’attentat qu’elle commettait pour restituer à Dieu sa fille. O pitié, ô
-miséricorde immenses! O bonté supérieure à toute bonté conçue! Où
-l’iniquité avait surabondé, la grâce surabonda, et la grâce n’a pas de
-limite.
-
-Et puisque voilà notre exemple, ne nous bornons pas à ne pas nous
-venger: rendons le bien pour le mal à cause du Rédempteur. Si un
-patriarche, un prophète, un ange, un saint, nous eût offert ce modèle,
-il serait déjà acceptable, mais puisque c’est l’éternelle Sagesse,
-l’infaillible vérité à qui l’erreur est aussi impossible que le
-mensonge, la négligence serait déplorable; c’est la perfection qui est
-demandée.
-
-On dit, on entend dire, on prêche toute la journée que le Fils de Dieu
-fut l’homme de douleurs; que non content de supporter patiemment celles
-qui se présentaient, il les cherchait, lui, l’Innocent, il les trouvait,
-il les prenait, il les aimait, en paroles, en actes; il proclamait
-bienheureux ses imitateurs. Cette proclamation ne fut pas une parole
-vaine. Il porta dans son âme et dans son corps la souffrance
-inexplicable; ce fut par elle et grâce à elle qu’il déclara entrer dans
-son royaume. Il affirma qu’aucune autre route ne menait à la vie
-éternelle; et Dieu choisit la voie royale. Puisque c’est lui qui l’a
-tracée, l’aveuglement est grand de ne pas suivre ce Guide infaillible,
-qui est Créateur et Rédempteur.
-
-C’est parce qu’il savait la vertu cachée des souffrances qu’il les
-choisit, fuyant les voluptés, détestant en paroles et en actes les
-plaisirs temporels où le ciel n’entre pas. Avant ce choix de
-l’Homme-Dieu (bien qu’il eût déjà depuis longtemps indiqué ses
-prédilections par les Prophètes), les amis de la volupté humaine avaient
-cependant une excuse. Mais depuis que le Fils de Dieu a fait son choix
-lui-même, après une telle vérité si clairement montrée, si hautement
-prêchée et manifestée au monde dans un si grand seigneur, quelqu’un
-doit-il hésiter encore! Quelque insensé peut-être, qui mérite tout
-blâme. Nous, misérables pécheurs, dignes de toute condamnation, et de
-toute confusion, non seulement nous ne demandons pas à la pénitence la
-souffrance volontaire, mais les souffrances que Dieu nous envoie dans sa
-grande miséricorde et sagesse, pour nous sauver et nous délivrer du mal,
-les souffrances voulues ou permises par lui, nous les fuyons, nous les
-repoussons, nous murmurons contre elles, nous nous armons de toutes nos
-armes pour les mettre en fuite et chercher le plaisir.
-
-Nous sommes vraiment malheureux. Non seulement nous ne nous soucions pas
-de la souffrance, qui peut quelquefois remédier au péché, mais nous la
-refusons quand elle est offerte par le très sage Médecin. Si, par la
-disposition de Dieu, une légère impression de froid ou de chaud se
-faisait sentir, comme on cherche vite le feu, le double vêtement, ou la
-fraîcheur! Si quelque impression douloureuse est à la tête ou à
-l’estomac, que de cris, que de plaintes, que de soupirs, que de
-médecins, que de remèdes, que de lits moelleux, que de choses délicates,
-que de prières, que de vœux! Et ce que nous faisons pour ces
-inconvénients qui, quelquefois, peuvent être utiles, nous ne le faisons
-jamais pour la rémission de nos péchés et pour le bien de nos âmes. Si
-encore, par la permission de Dieu, quelque homme nous fait un tort ou
-une injure, quel trouble, quelle agitation, quelle colère, que de
-récriminations, que d’invectives, que de malédictions! Nous haïssons,
-nous saisissons avec avidité, si elle s’offre à nous, la vengeance; nous
-refusons violemment ce qui peut-être était un remède administré par le
-Médecin céleste.
-
-Que d’efforts et de dépenses pour échapper aux afflictions que Dieu
-envoie! Et cependant elles sont sans doute plus salutaires et plus
-méritoires que les pénitences volontaires; car Dieu sait mieux que nous
-de quoi notre âme a besoin pour être lavée et purifiée. D’ailleurs les
-douleurs volontaires, les pénitences choisies par l’homme, laissent le
-champ libre à son amour-propre. Mais celles qui nous arrivent malgré
-nous, quoique supportées avec patience et avec joie, semblent aux yeux
-des hommes des nécessités subies. Je vous engage donc, mes fils, à
-supporter le froid, le chaud, mille petits accidents, mille
-inconvénients physiques, sans cependant nuire à la vie du corps. Ne
-cherchez de remèdes que quand ils sont nécessaires. Mais il faut les
-chercher à l’instant où le mal physique serait un obstacle au bien de
-l’âme.
-
-Si nous sommes pauvres d’amis, supportons aussi cette indigence. Si, par
-la volonté ou par la permission de Dieu, des oppressions, des
-persécutions, des opprobres, des violences, des rapines se produisent,
-ne les acceptons pas seulement avec patience, mais avec joie, comme un
-bien que nous aurions conquis. Mais, pauvres créatures, nous faisons
-tout le contraire, absolument tout le contraire: nous passons nos jours
-et nos nuits à inventer, à méditer, à rechercher, à conquérir de vaines
-joies et de vaines gloire. Telle n’est pas la voie de Jésus-Christ. Et
-comment cette malheureuse âme, qui ne recherche que les consolations de
-la vie mondaine, pourra-t-elle aller à lui? L’âme sage qui veut
-pratiquer la sagesse, ne doit en vérité chercher que la croix. Une âme
-qui aurait une étincelle d’amour voudrait suivre au Calvaire
-Jésus-Christ.
-
-Ce que je dis des consolations temporelles, je le dis des consolations
-spirituelles. Il s’en trouve dans le service de Dieu, mais ce n’est pas
-là qu’il faut viser par-dessus tout. Marie, sur le Calvaire, voyant ce
-qu’elle voyait, a-t-elle cherché le goût de la suavité divine? Non; elle
-a accepté l’angoisse, l’amertume et la croix. Imitez-la; il y a un peu
-d’amour, et souvent beaucoup de présomption, à demander autre chose.
-L’âme enrichie de douceur sensible, qui court à Dieu pleine de joie, a
-moins de mérite que celle qui fait le même service sans consolation,
-dans la douleur. La lumière qui sort de la vie de Jésus me montre, ce me
-semble, que c’est la douleur qui mène à Dieu, et que là où a passé la
-tête, là doivent passer la main, le bras, le pied et tous les membres.
-Par la pauvreté temporelle, l’âme arrivera aux richesses éternelles; par
-le mépris, à la gloire; par une légère pénitence, à la possession du
-souverain bien, à la douceur infinie, à la consolation sans limites.
-Qu’à Dieu soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. _Amen_.
-
-Gloire soit au Dieu tout-puissant à qui il a plu de nous tirer du néant
-pour nous faire à son image et ressemblance. Honneur, puissance et
-gloire soient au Dieu de miséricorde, en qui a triomphé la bonté, et qui
-a ouvert aux misérables, aux pécheurs, aux condamnés, les portes de son
-royaume, sans exclure aucun de ceux qui ne veulent pas être exclus. Mais
-gloire et honneur soient aussi au Dieu très doux qui a voulu donner son
-royaume, sa société, sa jouissance, aux pauvres, aux petits, aux
-méprisés. S’il eût fallu, pour posséder son royaume, de l’or, de
-l’argent, des diamants, des ressources de toute espèce, comme la plupart
-d’entre nous sont destitués de tous ces trésors, son royaume n’eût pas
-été l’héritage universel. Mais comme tout le monde peut pratiquer, au
-moins dans le cœur, la pauvreté et la pénitence, l’occasion est offerte
-à tous de conquérir le royaume de Dieu. Béni soit Dieu, qui n’a pas mis
-son royaume au prix d’une longue patience, mais qui a fait cette vie
-très courte auprès de l’éternité. Si pour l’amour de Dieu et de son
-royaume éternel il fallait porter pendant mille milliers d’années la
-plus rude épreuve, il faudrait encore accepter avec joie et rendre grâce
-les mains jointes; mais il nous est accordé et octroyé par la
-miséricorde divine de ne supporter qu’une lutte d’un instant. En vérité,
-la vie ne dure rien. Gloire au Dieu béni qui a voulu promettre par sa
-parole, montrer par son exemple, et confirmer par la réalité visible de
-sa chair pure ses voies et notre récompense. Nous savons qu’il est
-possible et nécessaire d’obtenir ce qu’il a promis par la route d’un
-court travail dont lui-même a donné l’exemple. Lui-même n’a voulu
-posséder son propre royaume qu’au prix des douleurs dont nous avons
-parlé.
-
-Venez donc, fils de Dieu, à la croix de Jésus-Christ. Transformez-vous
-de toutes vos forces en lui. Voyez son amour, et l’exemple qu’il donne,
-et sa mort, et notre rédemption. Car le signe qui marque les enfants de
-Dieu est l’amour de Jésus et l’amour du prochain: voilà la perfection.
-Le Christ nous a aimés d’un amour parfait; sans rien réserver de
-lui-même, il s’est livré tout entier. Il veut que ses enfants légitimes
-correspondent suivant leurs forces à sa générosité. J’entends la voix de
-ce Dieu crucifié. Il m’ordonne, ô fils de Dieu, de vous conjurer sans me
-lasser jamais, et je vous conjure d’être fidèles comme il est fidèle, et
-d’aimer vos frères d’un amour sans défaut, sans faiblesse et sans
-trahison. Si vous êtes fidèles à Dieu, vous serez fidèles aux hommes.
-
-Quant à la pureté et à la fidélité de l’amour, l’Homme-Dieu a fait ses
-preuves: voyez sa vie et sa Mort.
-
-Mais parce que nous sommes infidèles, nous ne voyons ni la pauvreté de
-sa naissance, ni les horreurs de sa mort, ni les duretés de sa vie, ni
-les douceurs de sa doctrine. Parce que nous ne la contemplons pas avec
-les yeux du cœur, sa mort ne nous empêche de vivre ni au monde, ni au
-péché. Quel est l’homme qui réponde à cette fidélité éternelle et divine
-par un peu de réciprocité? La Vie de Jésus est comme non avenue; nous la
-jetons derrière notre dos pour ne plus la voir. Venez donc, fils de la
-bénédiction; regardez cette croix, regardez Celui qu’elle porte, et
-pleurez avec moi, car c’est nous qui l’avons tué. Connaissez-vous
-quelqu’un qui puisse compter nos crimes? Moi, je ne suis que péché. Mais
-si vous êtes innocents, pleurez comme moi, car ce n’est pas par vos
-propres forces que vous avez gardé la robe blanche; c’est par la grâce
-de Dieu et la vertu de la croix. Pleurez donc, ô mes enfants, comme si
-vous me ressembliez. Plus vous avez reçu, plus vous devez rendre.
-
-Votre reconnaissance n’a pas été parfaite. Votre vie n’a pas été sans
-tache, votre pureté n’a pas été infinie; pleurez donc tous, et que tous
-les yeux de tous les cœurs regardent la croix! C’est dans la vue de la
-croix que l’âme trouve l’abîme de son néant. Et c’est l’oraison
-continuelle qui donne à l’homme la lumière, par laquelle on voit le
-péché. Par la lumière, vous recevrez la douleur et la contrition. Quand
-l’âme, contemplant la croix, voit ses péchés dans leur ensemble et dans
-leur détail, et sa victime expirante, l’esprit de contrition s’émeut en
-elle pour châtier et réformer sa vie.
-
-Regardez l’exemplaire vivant, et que la forme de la divine perfection
-s’imprime sur vous. Lisez le livre de vie, c’est la vie et la mort de
-Jésus qui conduit à l’abîme de la lumière, de la douleur et de
-l’humilité. La vue de la croix ouvre la porte de l’abîme. L’âme voit et
-connaît la multitude de ses péchés, et comment elle y a employé tous les
-membres de son corps; puis elle voit les entrailles de la miséricorde
-divine qui s’ouvrent ineffablement pour l’engloutir dans leurs abîmes.
-Pour les péchés de chacun des membres de son corps, elle voit comment
-fut traité chacun des membres du Christ.
-
-Voyez la tête de l’homme, et les péchés dont elle est l’occasion.
-Comptez les recherches de la toilette, et comment nous nous déshonorons
-la face pour plaire à la créature et pour déplaire à Dieu; comptez les
-vanités qui se déploient autour de la figure humaine.
-
-Puis voyez ce que Jésus-Christ a souffert dans sa tête. Au lieu de nos
-délicatesses efféminées, de nos onguents et de nos raffinements, comptez
-les cheveux arrachés, comptez les blessures faites par la couronne
-d’épines, comptez les coups de roseau, comptez les gouttes de sang.
-Ainsi tous les membres de Dieu et tous les membres de l’homme pourraient
-comparaître en face les uns des autres, dans une vision, et à chaque
-nouvelle apparition d’un instrument nouveau de torture ou de plaisir,
-nous entendrions quelle plainte sortirait des lèvres de Jésus-Christ.
-
-Après la multitude des crimes, l’homme voit leur gravité. L’âme, qui
-regarde la croix, mesure l’énormité du crime à l’énormité de la
-rédemption. Tel est le péché, que Dieu, pour le racheter, a pris sur ses
-épaules le poids qu’on ne peut peser, la douleur au-dessus des paroles.
-
-Le livre de vie montre à l’âme comment le péché ne peut demeurer impuni.
-Elle voit comment Dieu le Père a préféré le supplice de son Fils à
-l’impunité du crime humain. Elle voit cette bonté infinie de Dieu, qui,
-nous voyant insolvable et toute créature avec nous, a payé lui-même
-notre rédemption. Elle voit l’infinie volonté de sauver le monde, cette
-volonté qui réside en Dieu; elle voit que la mort et une telle mort ne
-le fait pas reculer, tant il veut nous rendre l’héritage perdu et sa
-société éternelle.
-
-Dans le même miroir, l’âme voit sa sagesse infinie. Sa justice et sa
-miséricorde se sont embrassées dans l’œuvre de notre salut et de notre
-exaltation; mais le mode est ineffable. Le mode défie les pensées de
-toute créature. Dieu a su nous exalter par sa mort, sans qu’il en coûtât
-rien à l’immensité de la nature divine. Le jour où l’homme mangea le
-fruit défendu, le séducteur, homicide du genre humain, avait trompé par
-le bois. Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, nous a sauvés par le
-bois. Il a tourné contre Satan l’instrument de son triomphe. Il a su
-détruire la mort universelle par sa mort particulière, et tout vivifier
-quand l’haleine lui manquait. Il a su par les tourments, les douleurs et
-le mépris, préparer au genre humain les délices sans amertume et la
-gloire qui ne finira pas. Il a su par la mort de la croix, c’est-à-dire
-par le procédé le plus radicalement fou aux yeux des hommes, confondre
-la sagesse humaine, et manifester la sagesse divine. Quand j’ai montré
-les douleurs de Jésus, l’humilité, la miséricorde, le Roi de gloire
-portant la mort de l’esclave, la rédemption, le ciel rouvert, l’exemple,
-la sagesse, la force, la joie éternelle, et tout le reste, ne croyez
-pas, mes enfants, que je vous aie donné la moindre idée de Jésus-Christ.
-La vérité est ineffable; pour lire à haute voix le livre de vie, il
-faudrait exprimer et révéler l’infini. J’ai beaucoup répété, mais je
-n’ai pas dit ce qui échappe. Au regard du contemplateur, si la grâce se
-place entre le Calvaire et l’œil qui regarde, toutes choses sont
-manifestées dans la croix, toutes choses, ai-je dit..., j’ajoute
-maintenant... et beaucoup d’autres, mais elles sont ineffables.
-
-Qu’à Jésus-Christ soit honneur et gloire dans les siècles des siècles.
-_Amen_.
-
-
-
-
-SOlXANTE-DEUXIÈME CHAPITRE
-
-L’ORAISON
-
-
-La connaissance du Dieu éternel et de l’Homme-Dieu crucifié, qui est
-absolument nécessaire à la transformation spirituelle de l’homme,
-suppose la lecture assidue du livre de vie, du livre où sont écrites la
-vie et la mort de Jésus-Christ. Or cette lecture, pour être
-intelligente, suppose une oraison dévouée, pure, humble, violente,
-profonde et assidue. Je ne parle pas seulement de la prière vocale, je
-parle de la prière mentale, celle qui part du cœur et de toutes les
-puissances de l’âme réunies. Après avoir parlé du livre de vie, parlons
-de l’oraison.
-
-L’oraison est la force qui attire Dieu, et le sanctuaire où il se
-trouve. Il y a trois sortes d’oraisons au fond desquelles on rencontre
-le Seigneur: l’oraison corporelle, l’oraison vocale, l’oraison
-surnaturelle.
-
-L’oraison corporelle suppose le concours de la voix et des membres; on
-parle, on articule, on fait le signe de la croix; les génuflexions ont
-leur place dans cette prière. Cette oraison, je ne l’abandonne jamais.
-J’ai voulu autrefois la sacrifier entièrement à l’oraison mentale. Mais
-quelquefois le sommeil et la paresse intervenaient, et je perdais
-l’esprit de prière. C’est pourquoi je ne néglige plus l’oraison
-corporelle: elle est la route qui mène aux autres. Mais il faut la faire
-avec recueillement. Si vous dites: _Notre Père_, considérez ce que vous
-dites. N’allez pas vous hâter pour répéter la prière un certain nombre
-de fois. Je vous prie seulement de ne pas imiter ces pauvres petites
-bonnes femmes qui croient avoir bien prié, quand elles ont prié
-longtemps. On dirait qu’elles ont un certain ouvrage à faire, qui sera
-payé suivant la longueur et la quantité.
-
-Il y a oraison mentale quand la pensée de Dieu possède tellement
-l’esprit que l’homme ne se souvient plus de rien en dehors de son
-Seigneur. Et si quelque pensée qui ne soit pas la pensée de Dieu entre
-dans l’esprit, ce n’est plus l’oraison mentale. Cette oraison coupe la
-langue, qui ne peut plus remuer. L’esprit est tellement plein de Dieu,
-qu’il n’y a pas place en lui pour la pensée des créatures.
-
-L’oraison mentale mène à l’oraison surnaturelle. Il y a oraison
-surnaturelle quand l’âme, ravie au-dessus d’elle-même par la pensée et
-la plénitude divine, est transportée plus haut que sa nature, entre dans
-la compréhension divine plus profondément que ne le comporte la nature
-des choses, et trouve la lumière dans cette compréhension. Mais les
-connaissances qu’elle puise aux sources, l’âme ne peut pas les
-expliquer, parce que tout ce qu’elle voit et sent est supérieur à sa
-nature.
-
-Dans ces trois genres d’oraison, l’âme obtient une certaine connaissance
-d’elle-même et de Dieu. Elle aime dans la mesure où elle connaît; elle
-désire dans la mesure où elle aime; et le signe de l’amour ce n’est pas
-une transformation partielle, c’est une transformation absolue.
-
-Mais cette transformation n’est pas continuelle. Aussi l’âme s’applique
-tout entière à chercher une transformation nouvelle, et à rentrer dans
-l’union divine.
-
-La Sagesse divine aime l’ordre en toutes choses, parce qu’elle porte en
-soi l’ordre absolu. Cette Sagesse ineffable a donné l’oraison corporelle
-pour marchepied de l’oraison mentale, et l’oraison mentale pour
-marchepied de l’oraison surnaturelle. Elle a voulu que chaque chose fût
-faite à son heure, à moins que dans l’oraison mentale ou surnaturelle il
-ne survienne une joie envahissante qui ferme les lèvres absolument.
-Excepté, bien entendu, le cas d’une indisposition physique, il faut
-rendre à Dieu ce qui est à Dieu, dans toute la mesure des forces
-humaines, et veiller autour du repos de l’âme pour qu’aucun souci
-temporel n’approche de sa paix divine.
-
-La loi de l’oraison c’est l’unité. Il exige la totalité de l’homme, et
-non une partie de lui. L’oraison demande le cœur tout entier; et si on
-lui donne une partie du cœur, on n’obtient rien de lui. Le contraire
-arrive dans les actes de la vie humaine; s’il s’agit de boire ou de
-manger, ou d’accomplir quoi que ce soit, il faut réserver son intérieur.
-Mais, dans l’oraison, il faut donner tout son cœur, si l’on veut goûter
-le fruit de cet arbre; car la tentation vient d’une division du cœur.
-Priez et priez assidûment. Plus vous prierez, plus vous serez illuminé;
-plus profonde, plus évidente, plus sublime sera votre contemplation du
-souverain bien. Plus profonde et sublime sera la contemplation, plus
-ardent sera l’amour; plus ardent sera l’amour, plus délicieuse sera la
-joie, et plus immense la compréhension. Alors vous sentirez augmenter en
-vous la capacité intime de comprendre, ensuite vous arriverez à la
-plénitude de la lumière, et vous recevrez les connaissances dont votre
-nature n’était pas capable, les secrets au-dessus de vous.
-
-De cette glorieuse oraison nous trouvons la science, l’exemplaire et la
-forme en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, qui a enseigné par la
-parole et enseigné par le fait. Il nous a enseigné la prière, quand il a
-dit aux disciples: «Veillez et priez, de peur que vous n’entriez en
-tentation.»
-
-Dans mille endroits de l’Evangile, il a recommandé l’oraison à tous nos
-respects. Il a montré qu’elle était l’aliment de son cœur. Elle nous est
-conseillée par Celui qui nous aime sans mensonge, et qui nous souhaite
-tout bien. Pour enlever toute excuse à qui refuse la grâce, ayant posé
-sur notre prière la promesse de la toute-puissance: «Demandez, et vous
-recevrez»; il a voulu prier lui-même pour nous attirer là où il est,
-pour régler sur le sien notre amour.
-
-L’Evangéliste nous dit qu’au fort d’une longue oraison, la sueur de sang
-sortit de son corps et coula sur la terre. Placez ce spectacle devant
-vos yeux: regardez l’exemplaire de l’oraison, et souvenez-vous qu’il
-priait, non pour lui, mais pour vous: «Père, s’il est possible, que ce
-calice s’éloigne de moi. Cependant que votre volonté soit faite, et non
-la mienne.» Voyez et imitez la soumission de cette prière.
-
-Il a prié quand il a dit: «Père, je remets mon esprit entre vos mains.»
-
-En un mot, son oraison dura autant que sa vie, qui fut prière, science,
-et révélation.
-
-Pensez-vous que le Christ ait prié en vain? Pourquoi négligez-vous la
-chose sans laquelle tout est impossible? Puisque Jésus-Christ, vrai Dieu
-et vrai homme, a prié pour vous donner l’exemple, si vous voulez quelque
-chose de lui, priez, priez, priez, sinon rien. Si le vrai Dieu n’a voulu
-recevoir qu’en demandant humblement, vous, misérable créature,
-recevrez-vous sans demander et sans demander à genoux? Ainsi, priez.
-
-Vous savez, cher enfant, que sans lumière et sans grâce le salut n’est
-pas possible. La lumière divine est le principe, le milieu, et le centre
-de toute perfection.
-
-Voulez-vous commencer la route? priez. Voulez-vous grandir? priez.
-Voulez-vous la montagne? priez. La perfection? priez. Voulez-vous monter
-plus haut que la lumière? priez. Voulez-vous la foi? priez. L’espérance?
-priez. La Charité? priez. L’amour de la pauvreté? priez. L’obéissance?
-priez. La chasteté? priez. Une vertu quelconque? priez. Vous prierez de
-cette façon, si vous lisez le livre de vie, la vie de Jésus-Christ, qui
-fut pauvreté, douleur, opprobre et obéissance. Après les premiers pas et
-ceux qui les suivront, les tribulations de la chair, du monde et du
-démon vous attaqueront. La persécution sera peut-être horrible.
-Voulez-vous la victoire? priez.
-
-Quand l’âme veut prier, il lui faut conquérir la pureté pour elle et
-pour le corps. Il faut qu’elle approfondisse ses intentions, bonnes on
-mauvaises, qu’elle descende au fond de ses prières, de ses jeûnes et de
-ses larmes pour les scruter dans leurs secrets; qu’elle interroge ses
-bonnes œuvres; qu’elle considère ses négligences dans le service de
-Dieu, ses irrévérences et ses absences. Qu’elle entre dans la
-contemplation profonde, attentive et humiliée de ses misères, qu’elle
-confesse son péché, qu’elle le reconnaisse; qu’elle s’abîme dans le
-repentir. Dans cette confession, dans ce brisement, elle trouvera la
-pureté. O mes enfants, allez à la prière comme le publicain, et non pas
-comme le pharisien.
-
-Voulez-vous recevoir le Saint-Esprit? priez. Les apôtres priaient quand
-il est descendu.
-
-Priez et gardez-vous, et ne donnez pas prise à l’ennemi, qui est
-toujours en observation. Vous ouvrez la place à l’ennemi, dès que vous
-cessez de prier. Plus vous serez tenté, plus il faut persévérer dans la
-prière. La tentation vient quelquefois à raison même de la prière, tant
-les démons désirent l’empêcher. Ne vous en souciez que pour redoubler!
-C’est elle qui délivre, c’est elle qui illumine, n’est elle qui purifie,
-c’est elle qui unit à Dieu. L’oraison est la manifestation de Dieu et de
-l’homme. Cette manifestation est l’humilité parfaite, qui réside dans la
-connaissance de Dieu et de soi. L’humilité profonde est la source d’où
-sort la grâce divine pour se verser dans l’âme où elle veut entrer et
-grandir. Suivez cet enchaînement. Plus la grâce creuse l’abîme de
-l’humilité, plus elle grandit elle-même, s’élançant du fond de cet
-abîme, d’autant plus haute qu’il est plus profond: plus la grâce
-grandit, plus l’âme creuse l’abîme de l’humilité, et elle s’y couche
-comme dans un lit, et elle s’enfonce dans l’oraison, et la lumière
-divine grandit dans l’âme, et la grâce creuse l’abîme, et la hauteur et
-la profondeur s’enfantent l’une l’autre.
-
-Tels sont les fruits du livre de vie.
-
-Connaître le tout de Dieu et le rien de l’homme, telle est la
-perfection. Je viens de dire la route qui y mène. Repoussez donc, cher
-fils, toute paresse et négligence.
-
-J’ai encore un conseil à vous donner. Si la grâce de la ferveur sensible
-vous est soustraite, soyez aussi assidu à la prière et à l’action qu’aux
-jours des grandes ardeurs. Vos prières, vos soins, vos travaux, vos
-œuvres sont très agréables au Seigneur, quand son amour vous embrase.
-Mais le sacrifice le plus parfait et le plus agréable à ses yeux, c’est
-de suivre la même route avec sa grâce, quand cette grâce n’embrase plus.
-Si la grâce divine vous pousse à la prière et à l’acte, suivez-la, tant
-que vous avez le feu. Mais si par votre faute, car c’est ainsi que les
-soustractions d’amour arrivent le plus souvent; si, par votre faute, ou
-par quelque dessein plus grand de la miséricorde éternelle qui vous
-prépare à quelque chose de sublime, l’ardeur sensible vous est un moment
-retirée, insistez dans la prière, dans la surveillance, insistez dans la
-charité; et si la tribulation, si la tentation surviennent avec leur
-force purificatrice, continuez, continuez, ne vous relâchez pas;
-résistez, combattez, triomphez, à force d’importunité et de violence:
-Dieu vous rendra l’ardeur de sa flamme; faites votre affaire, il fera la
-sienne. La prière violente qu’on arrache de ses entrailles en les
-déchirant, est très puissante auprès de Dieu. Persévérez dans la prière
-et si vous commencez à sentir Dieu plus pleinement que jamais, parce que
-votre bouche vient d’être préparée pour une saveur divine, faites le
-vide, faites le vide; laissez-lui toute la place: car une grande lumière
-va vous être donnée pour vous voir et pour le voir.
-
-Ne vous livrez à personne avant d’avoir appris à vous séparer de tout le
-monde.
-
-Surveillez vos ardeurs, éprouvez l’esprit qui vous les donne. Prenez
-garde de vous abandonner à celui qui fait les ruines. Examinez d’où part
-le feu, où il vous mène, où il vous mènera. Comparez vos inspirations au
-livre de vie; suivez-les tant qu’il les autorise, non pas plus loin.
-
-Défiez-vous des personnes à l’air dévot qui n’ont à la bouche que
-paroles mielleuses. Promptes à mettre en avant les communications
-divines dont elles sont favorisées, elles vous tendent un piège pour
-vous attirer à elles, et l’esprit de malice est là.
-
-Défiez-vous, oh! défiez-vous des apparences de la sainteté; défiez-vous,
-défiez-vous des étalages de bonnes œuvres. Prenez garde qu’on ne vous
-entraîne dans la voie indigne des apparences. Regardez, regardez encore;
-éprouvez toutes choses, comparez au livre de vie, et ne marchez que
-quand il le permet.
-
-Défiez-vous de ceux qui prétendent avoir l’esprit de liberté, mais dont
-la vie est la contradiction vivante du christianisme. Fondateur de la
-loi, Jésus-Christ s’est soumis à elle. Libre, il s’est fait serviteur:
-ses disciples ne doivent pas chercher la liberté dans la licence qui
-brise la loi divine.
-
-Cette illusion est fréquente. Soyez docile à la loi, aux préceptes, et
-ne méprisez pas les conseils. Il y a de grands chrétiens qui font un
-cercle autour d’eux, et un ordre sublime est inscrit dans ce cercle. Cet
-ordre vient du Saint-Esprit, qui les fait vivre; qui les conduit par la
-main. Il ne s’agit pas pour eux de savoir si cette chose est permise ou
-défendue. Il y a telle chose permise en elle-même dont le Saint-Esprit
-les écarte, parce qu’elle n’est pas comprise dans l’ordre immense
-inscrit dans le cercle.
-
-
-
-
-SOIXANTE-TROISIÈME CHAPITRE
-
-L’HUMILITÉ
-
-
-Vaine est la prière sans l’humilité; après la prière, l’humilité est le
-premier besoin de l’homme. Enfants bénis du Seigneur, regardez dans le
-Christ crucifié le type de l’humilité, et que la forme de toute
-perfection se grave en vous. Voyez sa route, voyez sa doctrine; elle
-n’est pas appuyée sur de vaines paroles, mais fondée sur des œuvres et
-confirmée par des miracles. De toute la force de votre âme suivez Celui
-qui, étant dans le sein du Père, s’est anéanti, a pris le rôle de
-serviteur, s’est humilié jusqu’à la mort, et a obéi jusqu’à la croix.
-
-Il a posé en lui le type suprême et l’humilité; c’est là qu’il a mis son
-cœur, et il nous a demandé d’attacher sur lui nos regards, quand il a
-dit: «Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.»
-
-O mes enfants, regardez, voyez l’importance, la nécessité de cette
-chose, voyez sa racine, voyez ses fondements. Par une profonde et
-savoureuse contemplation, descendez dans cet abîme, et jetez vos regards
-vers cette sublimité. Ecoutez bien. Il ne dit pas: «Apprenez l’humilité
-des apôtres; apprenez-la des anges.» Non. Il dit: «Apprenez-la de moi.
-Ma majesté seule est assez haute pour que mon humilité soit au fond de
-l’abîme.»
-
-Il ne dit pas: «Apprenez de moi à jeûner», malgré l’exemple des quarante
-jours et des quarante nuits. Il ne dit pas: «Apprenez de moi le mépris
-du monde; apprenez de moi la pauvreté», quoiqu’il ait fait et conseillé
-ces choses. Il ne dit pas; «Apprenez de moi comment j’ai créé le ciel.»
-Il ne dit pas: «Apprenez de moi à faire des miracles», quoiqu’il en ait
-fait par sa puissance propre, et qu’il ait ordonné aux disciples d’en
-faire en son nom. Il ne dit jamais: «Apprenez ceci de moi.» Il ne le dit
-que dans une occasion: «Apprenez l’humilité.» En d’autres termes: «Si je
-ne suis pas en fait et en vérité le type de l’humilité, regardez-moi
-comme un menteur.» Et il revient sur ce sujet d’une manière étonnante,
-pour forcer notre attention. Après avoir lavé de ses mains, de ses mains
-à lui, les pieds de ses disciples «Savez-vous, dit-il, ce que je viens
-de faire? Si moi, Maître et Seigneur, j’ai lavé vos pieds, faites
-suivant ce modèle: j’ai donné l’exemple pour qu’il soit suivi. Je vous
-le dis en vérité, le serviteur n’est pas plus grand que le maître. Vous
-serez bienheureux si, sachant ces choses, vous les accomplissez.»
-
-En vérité, en vérité, le Sauveur du monde a posé la douceur et
-l’humilité à la base des vertus. Abstinence, jeûne, austérité, pauvreté
-intérieure ou extérieure, bonnes œuvres, miracles, tout n’est rien sans
-l’humilité du cœur. Mais toutes ces choses reprendront vie et recevront
-bénédiction, si l’humilité les soutient l’humilité du cœur est la force
-génératrice des vertus, La tige et les branches ne procèdent que de la
-racine. Parce que son prix est infini, parce qu’elle est le fondement
-sur lequel s’élève toute perfection spirituelle, le Seigneur n’a voulu
-confier qu’à lui-même le soin de nous dire: «Soyez humbles.» Et la
-Vierge Marie, parce que l’humilité est la gardienne universelle, la
-Vierge Marie, comme si elle eût oublié toutes les autres vertus de son
-âme et de son corps, n’a admiré qu’une chose en elle-même, et n’a donné
-qu’une raison à l’incarnation du Fils de Dieu en elle:
-
-«Parce qu’il a regardé l’humilité de sa servante.»
-
-C’est pour cela, et non pas pour autre chose, que s’est élevé le cri des
-générations qui l’ont proclamée bienheureuse.
-
-O mes fils, c’est dans la même humilité qu’il faut prendre substance et
-racine, comme des membres unis à la tête, par une union naturelle et
-vraie, si vous désirez le repos de vos âmes. O mes enfants, où trouver
-le repos et la paix, sinon dans Celui qui est le repos et la paix
-substantiels? La condition de la paix est l’humilité. Sans l’humilité,
-toute vertu, toute course vers Dieu, est vraiment un néant. Cette
-humilité du cœur, que Dieu vous demande et vous enseigne, est une
-lumière merveilleuse et éclatante qui ouvre les yeux de l’âme sur le
-néant de l’homme et l’immensité de Dieu. Plus vous connaîtrez sa bonté
-immense, plus vous connaîtrez votre néant. Plus vous verrez votre néant
-et votre dénuement propre, plus s’élèvera dans votre âme la louange de
-l’Ineffable; l’humilité contemple la bonté divine, elle fait couler de
-Dieu les grâces qui font fleurir les vertus.
-
-La première d’entre elles est l’amour de Dieu et du prochain, et c’est
-la lumière de l’humilité qui donne naissance à l’amour. L’âme voyant son
-néant, et Dieu penché sur ce néant, et les entrailles de Dieu étreignant
-ce néant, l’âme s’enflamme, se transforme et adore. L’âme transformée
-aime toute créature comme Dieu aime toute créature; car dans toute
-créature c’est Dieu qu’elle voit, c’est le nom de Dieu qu’elle lit.
-Aussi elle partage les joies et les douleurs du prochain. Les fautes des
-hommes n’enflent pas l’âme et ne l’inclinent pas vers le mépris; car la
-lumière qui l’éclaire lui montre qu’elle est aussi coupable ou plus
-coupable. Si elle est innocente, elle sait qu’elle ne l’est pas par
-elle-même, qu’elle a été tenue par la main, fortifiée, que la tentation
-a été diminuée; et, au lieu de l’enfler, les fautes des autres hommes
-l’aident à rentrer dans son propre abîme, et là, voyant ses défauts à la
-clarté de l’abîme, elle voit qu’elle serait tombée avant tout autre dans
-le précipice, sans la main qui la tenait. Elle sent aussi les maux que
-le prochain souffre dans son corps, et compatit comme l’Apôtre: «Qui est
-malade, disait-il, sans que je le sois aussi?»
-
-Comme la Charité, la Foi, l’Espérance et toutes les vertus, selon leur
-nature propre et leurs propriétés particulières, reposent sur
-l’humilité: il serait trop long d’expliquer en détail toutes ces
-filiations. L’homme qui voit la faiblesse de sa pensée, et comment le
-vide de Dieu est à chaque instant dans son esprit, croit ce que la foi
-enseigne. L’homme, voyant qu’il ne peut rien par lui ni par personne,
-place en Dieu toute son espérance. Mais l’expérience vous parlera plus
-haut que moi. Je n’ai qu’un mot à vous dire: tenez-vous sur la base des
-choses, debout, immobiles, fermes, fixes. Celui qui est fondé en
-humilité a sa conversation avec les anges, très douce, très pure et
-pacifique. L’homme humble a une action singulière sur le cœur des
-hommes, sur le cœur des élus. Il est posé devant eux comme une lumière,
-et sa douceur les tourne comme elle veut. Parce qu’il est pacifié par la
-pacification interne, nul malheur ne le trouble, et il dit avec
-l’Apôtre: «Qui pourra me séparer de la charité de Jésus?» O mes enfants,
-cherchez, cherchez jusqu’à ce que vous ayez trouvé le fondement sans
-lequel toute édification est une ruine. Gardez-vous de la route qui
-n’aboutit pas. Je vois la nécessité de cette nécessité, parce que sans
-l’humilité je vois de mes yeux ouverts le néant des vertus. Accomplissez
-le désir de l’éternel Roi, de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui vous
-supplie, en vous serrant, d’accepter de lui l’humilité. Approfondissez
-la profondeur; creusez le néant dans votre abîme. Accomplissez le désir
-de l’éternelle Vérité, de l’éternelle Sagesse, qui a caché l’humilité
-aux sages du siècle comme on cache un trésor, mais qui l’a relevée et
-livrée aux enfants.
-
-Je désire, je désire, j’ai faim et soif, mes enfants; j’ai faim et soif
-que vous vous abîmiez dans l’abîme, que vous vous engloutissiez dans la
-profondeur de votre néant et dans la hauteur de l’immensité divine. Si
-cela est, si vous êtes solides sur la base, vos lèvres et vos âmes ne
-seront plus promptes aux querelles. Semblables au Crucifié, vous serez
-comme des sourds qui n’entendent pas, comme des muets qui ne peuvent
-plus remuer les lèvres. Vous serez les membres véridiques, les membres
-authentiques du Seigneur, du Dieu de gloire. Lisez l’Ecriture, vous
-verrez s’il a jamais eu la moindre complaisance pour les misérables
-vanités, pour les rivalités qui s’agitaient autour de lui.
-
-Nul ne sait jusqu’où va la bienfaisance de cette humilité, qui remplit
-d’elle-même les âmes pacifiques, les vases d’élection où Dieu se
-complaît; car la profondeur de leur paix intérieure arme les humbles
-contre le dehors. S’ils entendent l’injure les attaquer ou attaquer la
-vérité, ils ne peuvent se justifier que brièvement et sans emphase. La
-calomnie les trouve plutôt prêts à avouer leur ignorance et à se
-retirer, qu’à entrer en discussion: ils n’ont pas cette complaisance.
-
-Quand je cherche la source du silence, je ne la trouve que dans le
-double abîme, où l’Immensité divine est en tête à tête avec le néant de
-l’homme. Et la lumière du double abîme, cette lumière, c’est l’humilité.
-
-Humilité, lumière, silence, quelle route mène à vous, sinon la route
-indiquée? C’est la prière qui vous trouve, prière ardente, pure,
-continuelle, prière fille des entrailles. C’est aussi le livre de vie,
-c’est la croix qui, en nous montrant nos crimes, nous ouvre les portes
-de l’humilité. O chers enfants de mon âme, je vous le demande, et je me
-le demande à moi-même: soyons unis dans la même sagesse, bien loin, bien
-loin de toute discorde. Oh! cette paix, cette paix, cette paix qui fait
-l’unité entre les frères ennemis, je vous la souhaite ardemment. La
-force que donne cette paix, c’est l’esprit d’enfance. Quand vous le
-posséderez, au lieu, de vous laisser enfler par la science ou par le
-sens naturel, des péchés d’autrui vos regards tomberont sur vos péchés,
-et si vous querellez quelqu’un, ce quelqu’un ce sera vous. L’esprit
-d’enfance ignore les questions de préséance; il ignore la lourdeur, la
-pesanteur de l’homme qui dispute.
-
-Je désire, ô mes enfants, que votre vie, même dans le silence, soit un
-miroir où les adversaires de la vérité contemplent son image dans
-l’esprit d’enfance, dans l’esprit de zèle, dans l’esprit de compassion
-discrète. O mes enfants, si j’apprenais que vous n’avez qu’un cœur et
-qu’une âme, et que l’esprit d’enfance est descendu sur vous, je serais
-tranquille sur votre vie et tranquille sur votre mort; car je vois dans
-la lumière vraie que sans unité vous ne pouvez pas plaire à Dieu. O mes
-enfants, pardonnez-moi mon orgueil; c’est donc moi qui ose engager les
-autres à être humbles! C’est votre désir et votre amour qui m’ont
-contrainte à parler.
-
-
-
-
-SOIXANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
-
-LA CHARITÉ
-
-
-L’amour est la première des vertus. Sans lui la prière ne vaut rien;
-sans lui elle est une pure vanité que Dieu rejette, et toute vertu est
-sans fruit. Sur l’inutilité de la prière destituée d’amour, lisez le
-livre de vie, écoutez Jésus-Christ: «Si au moment de déposer votre
-présent sur l’autel, etc.» Le don de l’oraison ne vaut rien, s’il n’est
-offert dans le lien de la charité. Et dans l’Oraison dominicale
-«Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons, etc.»
-
-Il vous sera pardonné comme vous aurez pardonné. Posez-vous donc dans
-l’état de la plus intime, de la plus unitive charité.
-
-Sachez, mes enfants, que l’amour est le centre où est contenu tout bien,
-et le centre où est contenu tout mal. Il n’y a rien sur la terre, ni
-chose, ni homme, ni démon, qui soit redoutable comme l’amour, parce
-qu’aucune puissance ne pénètre comme celle-là l’âme, la pensée, le cœur;
-et si cette force n’est pas réglée, l’âme se précipite, comme quelque
-chose de léger, dans tous les pièges, et son amour est sa ruine. Je ne
-parle pas seulement de l’amour absolument mauvais, dont l’infernal
-danger n’échappe à personne, et que l’évidence elle-même nous dit
-d’éviter. Je parle de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. L’amour
-de Dieu m’est par-dessus tout suspect. S’il n’est armé de discernement,
-il va à la mort ou à l’illusion; s’il n’est discret, il court à une
-catastrophe: ce qui commence sans ordre ne peut aboutir à rien. Beaucoup
-se croient dans l’amour, qui sont dans la haine de Dieu et dans l’amitié
-de ses ennemis. Celui qui aime Dieu uniquement pour être préservé de
-telle ou telle douleur accidentelle n’est pas dans un ordre parfait; car
-il aime lui d’abord, et Dieu ensuite, qui cependant doit être aimé avant
-tout et pour lui-même. Il s’est fait un Dieu de lui-même, et n’aime Dieu
-qu’en vue de lui. Celui qui aime ainsi, aime les choses à cause de
-lui-même, ne cherchant en elles que le plaisir de son corps, dont il a
-fait un Dieu. Il aime ses parents, s’ils rapportent honneur et profit;
-il aime dans les saints, non la sainteté, mais le secours qu’il en
-espère pour lui-même; il aime les aptitudes qui peuvent faire briller
-devant quelqu’un ses qualités extérieures; il aime la science pour la
-parade; il veut raisonner, et non pas aimer; il veut reprendre avec
-orgueil, afin de passer pour quelque chose.
-
-Il y en a d’autres qui croient aimer Dieu, et qui l’aiment d’un amour
-infime et imparfait. Ils l’aiment parce qu’il dispose du pardon et du
-paradis, mais ils ne se soucient pas de lui-même; ils l’aiment
-uniquement pour qu’il les garde du péché et de l’enfer. D’autres
-l’aiment pour avoir des consolations et des douceurs spirituelles;
-d’autres, pour être aimés de lui; d’autres désirent la sainteté de leurs
-parents et de leur amis à cause de l’honneur qui rejaillit sur eux;
-d’autres, parmi les lettrés, aiment Dieu pour recevoir le sens, la
-science et l’intelligence de l’Ecriture; parmi les illettrés, pour
-savoir parler des choses de l’esprit; mais ils ne songent ni à la gloire
-de Dieu ni à leur salut. Ils veulent qu’on les aime et qu’on les
-considère; ils aiment la spiritualité afin de prendre place parmi ses
-héros, et de gagner le cœur de ses amis; ils ne songent qu’au profit et
-à la réputation; ils aiment l’obéissance, la pauvreté, la patience,
-l’humilité extérieure et toutes les vertus, afin de dépasser les autres,
-afin d’être les premiers; ils ressemblent à Lucifer, qui fit tout ce
-qu’il fit pour avoir la première place. D’autres, afin d’étendre partout
-la réputation de leur sainteté, admirent la sainteté de toutes les âmes,
-saintes ou non, afin de paraître charitables envers tous, et absolument
-incapables d’un jugement téméraire.
-
-Il y en a qui aiment l’ami dévot ou l’amie dévote d’un amour spirituel,
-parfait et divin; mais cet amour tombe dans l’excès et dans le défaut
-s’il n’est armé d’une profonde discrétion. Il devient charnel, inutile
-et nuisible; il perd son temps en conversations vaines; les cœurs sont
-collés l’un contre l’autre, et la sagesse n’est pas entre eux. Cet amour
-augmente, il se procure ce qu’il veut la présence de la personne aimée.
-Loin d’elle il languit; près d’elle il augmente par une transformation
-dangereuse et une conformité de goûts qui n’a pas sa source dans la
-vérité. Contre cet amour, l’âme n’a pas d’arme: il grandit jusqu’au
-désordre. Si la personne aimée est blessée de la même flèche, le danger
-augmente. Ici commence l’échange des secrets. On s’entretient
-continuellement de son amour; on se dit l’un à l’autre: «Personne au
-monde ne m’est aussi cher; je te porte dans mon cœur.» Ils parlent ainsi
-pour donner un corps à leurs sentiments; car ils veulent les palper. Ces
-deux âmes s’appellent l’une l’autre; elles se désirent dans l’intérêt de
-leur dévotion et de l’avancement spirituel qu’elles croient rencontrer
-dans leur union. Si quelque tentation naît de leur tendresse, la raison
-intervient et contredit; car elle n’est pas encore suffoquée par
-l’amour.
-
-Mais voici que la tendresse augmente: un nuage passe sur la raison, une
-infirmité passe sur l’esprit. Alors arrive l’attouchement. On n’y voit
-aucun danger. Que peut-il faire à l’âme? On se donne des permissions qui
-entraînent une déchéance intérieure, et la perfection souffre, la raison
-décline: l’amour la serre à la gorge, et l’âme, comptant pour rien ce
-qui n’est pas dangereux, l’âme se dit: «Allons toujours, je n’ai pas de
-mauvaise intention; il n’y a pas grand mal dans tout cela.» Le nombre
-des choses permises va toujours en augmentant. Bientôt les deux volontés
-n’en font plus qu’une et la raison n’a plus la force d’élever la voix.
-Chacun suit l’autre, là où il va. Comme le désordre est intervenu, si
-une proposition mauvaise est faite, celui qui la reçoit n’a plus la
-force de dire: _Non_; et si la proposition ne lui est pas faite, c’est
-lui qui la fait; car il sent qu’elle est attendue, qu’elle va plaire:
-l’âme est arrachée à la prière, à l’austérité, arrachée à son antique
-désert, arrachée à l’antique habitude d’être forte sur elle-même, et
-l’amour, qui était divin, devient une passion entre deux misérables. Il
-augmente toujours; tout à l’heure la présence et la parole de la
-personne aimée suffisaient, à présent elles ne suffisent plus. Voici que
-l’une des deux victimes de cet amour toujours croissant veut absolument
-savoir si l’autre est blessée au même degré qu’elle-même et par la même
-flèche. Elle cherche à en faire l’épreuve, et si elle le peut, le danger
-devient énorme pour les deux personnes. Quand le doute a disparu, quand
-chacune des deux passions est parfaitement sûre d’être partagée, la
-présence et la parole ne leur donnant plus la satisfaction réclamée, les
-deux créatures tombent dans l’oisiveté, et de là dans toute dépravation.
-
-Voilà pourquoi l’amour m’est suspect par-dessus tout. Il contient tout
-mal. Donc prenez garde au serpent.
-
-Je suspecte l’amour de Dieu, je suspecte l’amour du prochain, car ce qui
-était bon peut devenir mauvais. L’amour de Dieu devient mauvais sans
-l’armure du discernement. L’armure est donnée à l’homme dans l’acte
-sublime de la transformation. Or la transformation de l’âme en Dieu a
-trois modes d’accomplissement.
-
-La première transformation unit l’âme à la volonté de Dieu, la seconde
-l’unit avec Dieu, la troisième en Dieu et Dieu en elle.
-
-La première transformation est une imitation de Jésus crucifié, car la
-croix est une manifestation de la volonté divine.
-
-La seconde transformation unit l’âme avec Dieu. Son amour n’est plus
-seulement alors un acte de sa volonté; car la source est ouverte, la
-source des sentiments immenses, la source des immenses délices;
-cependant il y a encore place ici pour la parole et la pensée.
-
-La troisième transformation fond tellement l’âme en Dieu et Dieu en
-elle, qu’à la hauteur immense où le mystère s’accomplit, les paroles
-meurent avec les pensées: celui-là sait ces choses qui les sent.
-
-La première transformation, quoiqu’elle contienne la loi de l’amour, est
-insuffisante et laisse place à l’illusion.
-
-La seconde transformation, si elle s’accomplit bien, assure à l’amour sa
-vraie direction.
-
-La troisième transformation habite les sommets où réside le gouvernement
-de l’amour.
-
-La seconde et la troisième sont les dons de la grâce. La seconde, dans
-le domaine de l’imperfection, la troisième, dans le domaine de la
-perfection, peuvent s’appeler la sagesse. C’est elle qui enseigne à
-l’âme le gouvernement de l’amour. C’est elle qui règle dans l’âme les
-mouvements du feu divin, lui assurant la durée, la persévérance et le
-secret. Elle interdit au visage et au corps toute indiscrétion dans la
-tenue et dans le geste. C’est elle qui enseigne à l’amour du prochain la
-maturité, réglant les lois, la mesure et les heures de la
-condescendance. C’est l’union divine qui fournit la sagesse, la
-maturité, la gravité, la discrétion savoureuse, et cette lumière
-révélatrice qui protège l’amour contre la précipitation et l’illusion.
-
-Si vous ne vous sentez pas en vous l’infusion de cette sagesse,
-défiez-vous de vos entrailles au moment où elles vous emportent vers un
-ami, ou vers une amie; la bonne intention qui vous a unis pour la
-prière, en vue de Dieu, n’est pas une garantie pour tous les périls.
-
-Celui-là seul peut s’unir sans crainte qui a conquis la science et la
-puissance de se séparer de tout, à l’instant, s’il le veut.
-
-Pour comprendre les lois de la sagesse appliquées au gouvernement de
-l’amour, il faut connaître les différentes propriétés de celui-ci.
-
-Au commencement de l’amour, l’âme subit un attendrissement, puis une
-faiblesse, ensuite la force.
-
-Quand l’âme commence à sentir le feu divin, il s’élève de son fond une
-clameur et une rumeur. C’est à peu près ce qui arrive aux pierres dans
-la fournaise, quand on veut les réduire en chaux. Au premier contact du
-feu, elles crient; mais quand la réduction est opérée, elles s’apaisent
-et se taisent. Ainsi l’âme cherche au commencement les consolations
-divines; à leur défaut, l’âme s’attendrit, crie contre Dieu, et se
-lamente: «Pourquoi me traitez-vous ainsi? Oh! pourquoi cette langueur?
-etc.» L’audace de l’âme naît d’une sécurité secrète qu’elle tire du Dieu
-qu’elle accuse.
-
-Dans cet état les consolations la contentent.
-
-Dieu porte à l’âme un amour qui ressemble à un amour créé; il lui
-prodigue, avec ses caresses, d’étonnantes et ineffables consolations que
-l’âme ne doit pas demander avec importunité. Ne les méprisez pas, si
-Dieu les donne; car elles sont votre nourriture, elles vous excitent à
-le poursuivre, et écartent de vous l’ennui. C’est par elles que l’âme
-est portée vers la transformation, vers la recherche incessante du
-Bien-Aimé; quelquefois aussi l’amour croît par leur absence, et commence
-à chercher le Bien-Aimé lui-même. Si elle ne l’a pas, elle sent sa
-faiblesse, et ne se contentant plus des consolations, elle cherche la
-substance de Celui qui les donne, et plus elle s’abîme dans les joies
-qui viennent de lui, plus elle languit et gémit dans son amour
-croissant, parce que ce qu’il lui faut, c’est la présence de Dieu
-lui-même.
-
-Mais quand l’âme unie à Dieu est établie sur la vérité, qui est son
-siège, on n’entend plus ni cris, ni plaintes, ni attendrissement, ni
-affaiblissement. L’âme se sentant indigne de tout bien et de tout don,
-et digne d’un enfer plus affreux que celui qui existe, est établie dans
-une maturité, dans une sagesse admirable, dans l’ordre, dans la
-solidité, dans une force qui affronterait la mort par la vertu de
-l’amour, et elle possède dans toute la plénitude dont elle est capable.
-
-C’est Dieu lui-même alors qui grandit l’âme, pour la rendre capable de
-ce qu’il veut poser en elle.
-
-Et elle voit que Dieu seul est, et que tout n’est rien, excepté en lui
-et par lui.
-
-Alors, par comparaison, elle regarde comme rien les magnificences
-qu’elle a dépassées, et toute créature, et la mort, et la faiblesse, et
-l’honneur, et le blâme, et dans l’énormité de sa paix suprême, perdant
-les désirs tels qu’elle les avait, et son action propre, celle qu’elle
-exerçait, elle se tient fondue en Dieu.
-
-Et alors elle voit si profondément, dans la lumière divine, la majesté
-de l’ordre, que rien ne la trouble plus, pas même l’absence de Dieu.
-
-Et, à force d’être conforme à lui, elle ne le cherche plus s’il
-s’absente; mais, contente de lui, elle remet entre ses mains l’ordre
-universel.
-
-Mais à l’instant où cesse la vision, qui n’est pas habituellement
-continuelle, un désir de feu surgit au fond de l’âme, et ce feu la
-pousse à faire sans peine les œuvres de pénitence, avec une puissance
-qu’elle ne se connaissait pas: car cet état est plus sublime que tout ce
-qu’elle a vu. Cet amour de feu est parfait, et pousse l’âme à
-l’imitation de Jésus crucifié, qui est la perfection de la perfection.
-Sa Passion a duré autant que sa vie. Elles ont commencé, continué et
-fini ensemble. Il fut toujours sur la croix de douleur, de pauvreté, de
-mépris, d’obéissance et de pénitence. Et, parce que l’amour veut
-ressembler et plaire, celui qui aime l’Homme-Dieu Jésus-Christ veut lui
-ressembler et lui plaire, et s’assimiler sa vie.
-
-Plus la perfection grandit, plus l’âme veut suivre ses exemples et ses
-préceptes, et éviter entre elle et lui tout désaccord. Et il faut
-continuer toujours, car l’Homme-Dieu n’a jamais quitté la croix de la
-pénitence. Sa mesure doit être la vôtre: il vous demande toute votre
-vie. Quant à la grandeur de votre pénitence, c’est la direction qui doit
-la déterminer. La transformation de l’âme en volonté divine ne se prouve
-pas par des paroles, mais par des actes et ressemblances.
-
-Mais quand l’âme transformée en Dieu même habite dans son sein, quand
-elle a atteint l’union parfaite et la plénitude de la vision, alors elle
-se repose dans la paix qui passe tout sentiment. Puis quand l’âme
-revient à elle-même, elle fait un nouvel effort pour opérer une nouvelle
-transformation qui la ramène à la volonté divine, et celle-ci à la
-vision.
-
-Tant qu’elle est dans les actes de pénitence, dans le domaine crucifiant
-de la transformation volontaire, elle imite Jésus-Christ.
-
-La vision dont j’ai parlé est la force qui dirige l’amour de Dieu et du
-prochain. C’est là que l’âme voit l’être de Dieu, et comment toute
-créature tire son être de Celui qui est l’Etre. Et elle voit que rien
-n’existe qui ne tire de lui son existence. Introduite dans la vision,
-l’âme puise à la source vive une sagesse admirable, une science
-supérieure aux paroles, une gravité forte; elle arrache à la vision son
-secret; elle voit la perfection de tout ce qui vient de Dieu, et perd la
-faculté de contredire, parce qu’elle voit dans le miroir sans mensonge
-la sagesse qui créa. Elle voit que le mal vient de la créature, qui a
-détruit ce qui était bien. Cette vision de l’Essence très haute excite
-dans l’âme un amour de correspondance, et l’Essence nous invite à aimer
-tout ce qui tient d’elle l’existence, toute vérité, toute justice, toute
-créature raisonnable ou irraisonnable pour l’amour d’elle-même;
-l’Essence nous pousse à aimer tout ce qu’elle aime, tout ce à quoi elle
-ordonne d’être. Avant tout, les créatures raisonnables, et, parmi
-celles-ci, les bien-aimées de l’Essence. Et quand elle voit l’Essence
-s’incliner par amour vers les créatures, l’âme imite ce mouvement,
-s’inclinant comme elle s’incline, dans la même mesure et du même côté.
-
-Les amis du Père portent un signe, c’est qu’ils suivent son Fils unique.
-Les yeux de leur âme sont tendus vers le Bien-Aimé; ils sont en quête de
-leur transformation; tout entiers et totalement ils veulent être fondus
-dans la volonté de Celui qu’ils aiment, et c’est le Fils unique du Père.
-
-Quand l’amour de l’âme est une création de l’Essence souveraine, quand
-il est né de cette contemplation, alors il sait monter vers l’Essence
-d’où il tire son origine. Il sait aussi descendre vers les créatures,
-respectant toutes les harmonies, s’inclinant plus ou moins suivant le
-mouvement régulateur que fait l’Essence pour s’incliner. Dès lors il ne
-peut plus passer la mesure, et tout amour devient suspect à l’âme, s’il
-n’est un don direct de Dieu. Quand l’âme qui a vu l’être de Dieu possède
-au degré suffisant l’amour de correspondance, elle devient forte jusqu’à
-l’immutabilité. Rien, pas même les visions d’un autre genre ni les
-ravissements, rien ne l’ébranle. A défaut de la vision ineffable, une
-réflexion profonde qui pèse l’être de Dieu, peut suffire et suffit pour
-purifier tout amour, et pour émousser toute pointe mauvaise.
-
-Quant à la vision ineffable, outre l’amour créé qu’elle produit dans
-l’âme, parce qu’elle porte sur l’Incréé, elle laisse couler dans l’homme
-un amour de même nature. Totalement absorbée par la vision, l’âme ne
-sait comment répondre à Celui qui vient en elle. Mais cet amour illustre
-fait ses opérations.
-
-Remarquez ceci: Au moment où la vision fut donnée à l’âme, l’âme opérait
-et se recueillait dans un immense désir pour approfondir son union. Mais
-ensuite c’est l’amour incréé qui agit dans l’âme; c’est lui qui la
-pousse à se retirer de toute créature, pour augmenter l’union intime.
-C’est l’amour incréé qu’il fait lui-même les opérations de l’amour. Or
-le principe des opérations de cet amour est l’illumination et le don
-d’un désir nouveau.
-
-C’est un certain amour fort et nouveau, que l’âme serait incapable de se
-donner. Or l’amour incréé fait tout le bien qui se fait par nos mains.
-Sans lui, nous sommes capables de tout mal. Tout bien vient de lui. La
-véritable humilité consiste à voir en vérité quel est l’opérateur du
-bien; quiconque à cette vue possède l’Esprit de vérité. L’amour de Dieu
-n’est jamais oisif. Il pousse à suivre réellement la voie de la croix.
-Cet amour offre la croix à l’âme; c’est une pénitence, longue, grave,
-austère, mais sa mesure et sa forme doivent dépendre toujours de
-l’harmonie universelle. L’ordre a sa commodité, qu’il faut suivre en
-toutes choses. Cet amour véritable arrête toute espèce de désordre dans
-l’attitude, dans le boire, dans le manger. Il exclut la vivacité vaine;
-au lieu de résister à l’ordre, il se fait un ordre là où il n’en trouve
-pas.
-
-Et quand l’amour, pendant toute la vie de l’homme, et dans la mesure de
-ce qu’il faut, aura porté les fruits de l’arbre de la croix, les fruits
-de pénitence dans l’austérité, c’est alors qu’il commencera à comprendre
-qu’il est un serviteur inutile, un serviteur mauvais. Il verra deux
-parts: en Dieu tout amour, en lui toute haine, et cette vue l’introduira
-dans une pénitence à laquelle il ne voudra pas que le corps reste
-étranger. Que la pénitence soit légère, ou non, c’est l’amour incréé qui
-la fait, et il la diversifie immensément suivant les besoins de chaque
-âme. Que la pénitence et la pensée de la pénitence ne soit jamais un
-poids pour vous; car c’est Dieu qui opère. Pour provoquer votre volonté
-et obtenir votre consentement, Jésus-Christ a donné l’exemple.
-
-Ceux qui sont élevés à la vision de l’Essence incréée s’abîment dans ce
-repos immense, et, ayant puisé le feu à la source, sont poussés par lui
-vers de plus grandes entreprises; car leur flamme est renouvelée.
-
-Ceux qui n’ont pas l’esprit de vérité, s’attribuant la gloire à
-eux-mêmes, deviennent des idolâtres qui adorent leurs bonnes œuvres.
-
-Ils changent en idoles les dons de Dieu, leur lumière devient leur
-idole, leur science devient leur idole; ils changent en idole jusqu’à
-leur prudence, qui leur était donnée pour discerner. Car tout bien vient
-de l’amour, de l’amour incréé, qui brûle éternellement, et ne s’éteint
-jamais au fond de lui-même.
-
-Qu’à Lui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. _Amen_!
-
-
-
-
-SOIXANTE-CINQUIÈME CHAPITRE
-
-LES VOIES DE L’AMOUR
-
-
-La route qui mène à cet amour est la lecture du livre de vie, et il n’y
-en a pas d’autre. O mes enfants chéris, que notre amour soit parfait!
-Que notre transformation soit entière! car il est tout amour, cet
-Homme-Dieu, ce Dieu incréé, ce Dieu incarné; il nous aime tout entier,
-il veut que tout entier nous l’aimions. Il veut que Lui, et nous par
-l’amour, nous fassions _un_. J’appelle enfants de l’Esprit ceux qui, par
-la grâce de la charité, vivent en Dieu, dans la perfection de l’amour
-transformé. Nous sommes tous fils de Dieu par la création, mais ceux-là
-sont les vases de l’élection et les fils de l’Esprit, en qui Dieu a posé
-son amour, et dans lesquels il se repose, attiré par sa propre
-ressemblance. C’est sa grâce et son amour qui a formé son image dans
-l’âme. J’appelle parfait celui qui a transformé sa vie en la
-ressemblance de l’Homme-Dieu.
-
-Or, sachez que Dieu, noble par nature, nous demande notre cœur tout
-entier et non la moitié de notre cœur; il le veut sans intermédiaire,
-sans partage, sans contestation. On dirait que Dieu fait la cour à l’âme
-humaine. Si elle se donne toute, il prend tout; si elle se donne à
-moitié, il la reçoit à moitié; mais c’est la première de ces deux choses
-qui fait sa joie; car l’amour parfait est un amour jaloux. L’Epoux, dans
-son amour, ne peut souffrir chez l’Epouse l’ombre d’un partage, ni en
-public, ni en secret. Or, notre Dieu est un Dieu jaloux. Je sais, du
-reste, je sais parfaitement que s’il existait un homme qui eût goûté
-l’amour de Jésus crucifié, de Jésus souverain bien, cet homme-là ne
-s’arracherait pas seulement aux créatures, il s’arracherait à lui-même
-pour se donner plus absolument, et que toutes les puissances n’en
-feraient plus qu’une pour le transformer tout entier en Celui qui est
-notre Sauveur et notre amour, Jésus-Christ, Jésus-Christ!
-
-Si l’âme veut se dégager et s’élever vers la perfection de l’amour qui
-se donne tout entier, qui se consacre non pas seulement en vue de la
-récompense temporelle ou éternelle, mais aussi en vue de l’être de Dieu,
-qui est la Bonté par essence, la Bonté digne de l’amour; l’âme, dis-je,
-doit marcher dans la voie droite, marcher dans la voie de l’ordre, avec
-les pieds brûlants de l’amour.
-
-Le premier pas qu’elle doit faire dans cette voie, c’est de connaître
-Dieu en vérité, non pas par la surface, par le dehors, par la science
-des livres. Il faut connaître profondément. Car l’homme aime, comme
-l’homme connaît. Si notre connaissance est bornée, vague, superficielle,
-si nous pensons à Dieu, comme quelqu’un qui s’acquitte de sa fonction,
-notre amour sera misérable. Relisez ce que j’ai déjà dit sur ce sujet.
-
-Mais l’amour a des propriétés et des signes qui permettent de le
-reconnaître.
-
-Première propriété. L’amour transforme l’un en l’autre, quant à la
-volonté.
-
-Or, la volonté du Christ est, ce me semble, la vie dont il a donné
-l’exemple, vie pleine de pauvreté, de mépris, d’obéissance et de
-douleur; l’exercice de ces choses est un rempart contre le mal et contre
-la tentation.
-
-Seconde propriété. L’amour transforme l’un dans l’autre, quant aux
-qualités constitutives de l’Etre. Je n’en citerai que trois: L’amour
-s’incline vers les créatures, suivant les lois de l’universelle
-harmonie. L’amour est humble et doux. L’amour est immuable. Plus l’âme
-est voisine de Dieu, plus elle est inaccessible au changement. La honte
-consiste à être ébranlé par quelque chose de petit; c’est là que nous
-sentons notre misère.
-
-La troisième qualité de l’amour est la transformation parfaite de l’âme
-en Dieu. Alors elle est inaccessible aux tentations; car elle ne réside
-plus en elle, mais en Lui.
-
-Quand nous revenons à notre misère, défions-nous de toute créature,
-défions-nous de nous-mêmes; je vous en supplie, restez en possession de
-vos âmes, ne vous donnez à aucune créature; mais gardez-vous pour Celui
-qui a dit «Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de
-tout votre esprit, de toute votre âme et de toutes vos forces.»
-
-Voici quelques-uns des signes de l’amour. D’abord la soumission de la
-volonté.
-
-Ensuite l’exclusion absolue de toute amitié contraire; fallût-il quitter
-père, mère, frère, sœur, et tout ce qui ferait obstacle à la volonté de
-l’amour.
-
-Puis l’amour porte en lui une force révélatrice des secrets qui oblige à
-montrer le fond de soi; ce troisième signe me paraît capital. Il est le
-complément nécessaire des actes de l’amour.
-
-Enfin l’amour possède un désir d’assimilation qui fait chérir la
-pauvreté, si le Bien-Aimé est pauvre; le mépris, s’il est méprisé:
-l’amour veut partager les douleurs. Il ne semble pas qu’entre le riche
-et le pauvre, entre l’homme des douleurs et l’homme des délices,
-l’amitié puisse ne rien laisser à désirer: la distance des conditions
-est en général un obstacle au partage de la vie.
-
-Or, l’amour n’est pas seulement une force d’assimilation, mais une force
-d’unité qui fait partout des semblables.
-
-Jésus-Christ, l’éternel amour, a réuni ces signes. Il s’est soumis à la
-volonté de l’homme, et Lui, qui d’un signe eût pu tout écraser, il a
-obéi jusqu’à la mort. Il a renoncé à sa mère et à sa chair, se livrant à
-la mort et les quittant sur la croix. Il nous a dit ses secrets: «Je ne
-vous appellerai plus mes serviteurs; car le serviteur ne sait ce que
-fait son maître; je vous ai appelés amis.» Il s’est rendu semblable à
-l’homme, la faute exceptée. Il a été vraiment homme et vraiment mortel.
-Imitons-le pour ne pas faire injure à l’amour de ses entrailles.
-Cherchons-le comme il nous a cherchés. Imitons-le comme il nous a
-imités. Si un seul homme faisait toutes les pénitences du monde réuni,
-ce serait trop peu pour reconnaître une seule goutte de la sueur du
-Christ, ou pour mériter la moindre des joies du paradis, ou pour expier
-le moindre des péchés mortels, ou pour offrir seulement à Dieu la
-satisfaction de la créature. Aussi chacun devrait s’efforcer de faire
-pénitence en secret, dans la mesure convenable, et de désirer ce qu’il
-ne peut pas faire, et même de faire pénitence publiquement, pourvu que
-ce ne soit pas pour chercher les regards; car s’abstenir du bien par
-crainte d’être vu, c’est tiédeur et lâcheté. Le Maître a donné
-l’exemple. Il a fait beaucoup de choses qui n’ont été ni écrites, ni
-connues; mais il n’a pas négligé les actes publics par respect humain.
-Si la pénitence nous paraît dure, la patience ne pourrait-elle nous être
-agréable dans ces sortes d’afflictions, qui de la part de Dieu, sont des
-signes d’amour? Ne pourrions-nous faire, de nécessité, vertu?
-
-Ce que le Père a donné au Fils, souvent le Fils le donne aux siens. Dieu
-le Père a choisi pour son Fils la pauvreté et la douleur, l’angoisse du
-dedans, l’angoisse du dehors, une amertume au-dessus des paroles et
-au-dessus des pensées. C’est pourquoi plusieurs reçoivent la tribulation
-non pas seulement avec patience, mais avec joie, comme un signe d’amitié
-et comme les arrhes d’un héritage. Dans vos douleurs, contemplez celles
-du Fils de Dieu, et cette vue sera votre remède. La tribulation produit
-quelquefois d’excellents effets que nous ignorons. Quelquefois elle
-tourne l’homme vers Dieu et le fait adhérer à lui. Quelquefois elle le
-fait grandir, semblable à la pluie qui féconde la terre. Quelquefois
-elle lui donne la force, la pureté et la paix. Ce genre de tribulation
-est précieux, sa valeur nous est inconnue, et je porte envie à ceux qui
-l’éprouvent. Si nous savions son prix, nous nous la disputerions: chacun
-arracherait à son voisin les moyens de se la procurer. Je souhaite que
-vous soyez toujours consolés sous le fardeau de cette vie par Celui qui
-est la lumière et la joie des affligés. Qu’à Lui soit la gloire dans les
-siècles des siècles. _Amen_.
-
-Connaissance de Dieu, connaissance de soi-même, voilà la perfection de
-l’homme. Cette double vue produit grâce sur grâce, lumière sur lumière,
-vision sur vision. Plus grandira votre connaissance de Dieu, plus
-grandira votre amour, et avec lui votre force d’action. Votre pratique
-sera la preuve et la mesure de votre amour; ordinairement l’amour
-cherche la ressemblance du Bien-Aimé dans l’action et la passion. Le
-Christ a supporté la pauvreté, le mépris et la douleur. Le choix de la
-sagesse révèle la valeur des choses.
-
-
-
-
-SOIXANTE-SIXIÈME CHAPITRE
-
-LES DONS DE DIEU
-
-
-Voici quelques dons très doux qui indiquent chez celui qui les possède
-la plénitude et la perfection de l’amour consommateur. Ils peuvent
-servir de mesure à l’âme pour connaître le point où elle est arrivée
-dans la voie de la transformation.
-
-D’abord l’amour de la pauvreté, qui délivre l’âme des attaches de la
-créature, de toute possession qui ne serait pas celle de Jésus-Christ,
-de toute espérance qui serait fondée sur un autre. Cet amour ne doit pas
-seulement vivre dans le cœur, il doit se prouver par les actes.
-
-Un autre don, c’est le désir d’être méprisé par toute créature, et de ne
-trouver de compassion nulle part, et de vivre dans le cœur de Dieu seul,
-et de compter pour rien partout ailleurs.
-
-Je ne pourrai citer encore le désir d’être accablé et inondé dans son
-cœur et dans son corps de toutes les douleurs de Jésus et de Marie, et
-que toute créature vous les fasse subir sans relâche.
-
-Celui qui n’a pas ces trois désirs ne possède pas la ressemblance
-bienheureuse du Christ, car ils l’ont accompagné, sa mère et lui, en
-tout temps et en tout acte.
-
-Si vous possédez ces trois dons, le quatrième sera de vous en sentir
-indigne, d’être persuadé que vous ne les avez pas par votre vertu
-propre, et plus vous les aurez, plus vous croirez qu’ils vous manquent;
-car celui-là perd l’amour, qui se déclare satisfait de ses dons.
-
-Sachez donc que jamais vous n’êtes arrivé; regardez-vous comme quelqu’un
-qui va commencer, qui n’a jusqu’ici rien fait et rien reçu.
-
-Puis par une méditation incessante, par une oraison savoureuse, vous
-chercherez ces choses dans l’intérieur de Jésus-Christ, et vous crierez
-vers Dieu, lui demandant le manteau du nouvel Elie, et vous ne
-réclamerez que la transformation parfaite de vous en lui, et vous vous
-plongerez dans cette joie des joies, dans la joie de votre vie
-terrestre, et vous gravirez l’échelle de la contemplation pour chercher
-la plénitude de Jésus, et vous y puiserez les surabondances infinies que
-sa vie extérieure n’a pas manifestées. Alors vous fuirez comme la peste
-tout ce qui vous séparerait de votre amour. Toute affection charnelle ou
-spirituelle, toute chose hostile ou contraire que la terre vous
-présentera, vous fera le dégoût et l’horreur d’un serpent sur lequel
-vous auriez posé le pied.
-
-Enfin, vous ne jugerez personne, et vous ne vous soustrairez au jugement
-de personne, vous regardant, suivant la parole de l’Evangile, comme la
-dernière des créatures et la plus indigne des dons de Dieu.
-
-Ceux qui posséderont ces choses de la vie présente, dans le combat
-d’aujourd’hui, ceux-là posséderont Dieu dans la patrie. Ceux à qui Dieu
-donne pour les transformer en lui la croix de Jésus dans la vie
-présente, seront transformés plus tard en Dieu lui-même. C’est pourquoi
-l’âme ne doit chercher en cette vie les consolations spirituelles que
-pour soutenir sa faiblesse et réchauffer sa froideur.
-
-
-
-
-SOIXANTE-SEPTIÈME CHAPITRE
-
-LE TRÈS SAINT SACREMENT DE L’AUTEL
-
-
-Parlons un moment du sacrement de l’amour, parlons de l’Eucharistie.
-
-C’est lui qui provoque dans l’âme la prière ardente, c’est lui qui
-réveille la vertu d’impétration, et la puissance d’arracher à Dieu.
-C’est lui qui creuse l’abîme de l’humilité; c’est lui qui allume les
-flammes de l’amour. J’ai non la pensée vague, mais la certitude absolue,
-que si une âme voyait et contemplait quelqu’une des splendeurs intimes
-du sacrement de l’autel, elle prendrait feu, car elle verrait l’amour
-divin. Il me semble que ceux qui offrent le sacrifice, ou qui y prennent
-part, devraient méditer profondément sur la vérité profonde du mystère
-trois fois saint, qu’il ne faut pas marcher au pas de course dans cette
-contemplation, mais demeurer immobile, fixe, enfoncé, absorbé, abîmé.
-Quoique les mystères du sacrement soient absolument ineffables, je vais
-tâcher de présenter sept considérations qui doivent être méditées en
-détail et une à une.
-
-Ce mystère est absolument nouveau, absolument admirable, absolument
-supérieur à la raison. Il fut annoncé d’avance, comme nous le voyons
-dans l’Ecriture; mais s’il est ancien quant à la figure, il est nouveau
-quant à l’accomplissement, quant à la réalité. Il est certain que par la
-vertu des paroles consécratrices, l’Homme-Dieu changea le pain et le vin
-en son corps et en son sang; il est certain que le prêtre son ministre,
-accomplit à l’autel, en vertu du pouvoir qu’il a reçu, le même acte de
-puissance.
-
-Quand il prononce sur le pain et le vin les paroles de la consécration,
-ces matières sont transubstantiées dans le vrai corps et le vrai sang de
-l’Homme-Dieu. Il reste la couleur du pain et du vin, leur saveur, leur
-apparence, leurs accidents; mais ces accidents ne portent pas sur le
-corps de Jésus-Christ, ils portent sur eux-mêmes, la puissance divine
-leur ayant donné des ordres supérieurs à leur nature. La couleur est
-donc ici en elle-même, la saveur en elle-même, la blancheur en
-elle-même: chaque qualité détachée de toute substance porte sur
-elle-même. Voilà en vérité la grande innovation qu’a faite le bras de la
-sagesse, armé de puissance et de bonté: le corps et le sang du Christ
-poursuit dans ses élus, après la communion, la grande nouveauté, et
-accomplit l’inconnu.
-
-Or, en face du sacrement, que nul ne s’étonne: avez-vous mesuré la
-toute-puissance? Sur tant d’autels à la fois, en deçà et au delà de la
-mer, ici et là, ailleurs encore! Oh! que personne, mes enfants, n’ait
-l’audace de s’étonner, car il a dit lui-même:
-
-«Je vous suis incompréhensible; je suis Dieu, j’agis sans vous, et le
-mot impossible n’a pas de sens pour moi. J’aurais pu vous faire capables
-de comprendre; j’ai mieux aimé vous laisser le mérite de la foi: croyez
-et ne doutez pas.»
-
-Secondement, le sacrement est souverainement aimable, et plein de vertu
-pour allumer le feu. Ni la crainte ni l’intérêt ne l’a institué: il est
-l’acte d’une force dont je ne sais pas le nom, à moins que ce ne soit un
-amour sans mesure. Jésus-Christ l’a institué, parce que son amour
-dépasse les paroles. Comme ses entrailles criaient vers nous, il s’est
-jeté là tout entier, tout entier et pour toujours, jusqu’à la
-consommation des siècles. Ce n’est pas seulement en mémoire de sa mort
-qu’il institua l’Eucharistie; non, c’est pour rester tout entier avec
-nous, tout entier et pour toujours.
-
-Si vous voulez pénétrer dans cet abîme et regarder devant vous, la
-première condition est d’avoir de bons yeux. Pressentant au moment de la
-Cène la séparation corporelle, vaincu par l’amour qui veut unir, il
-s’est substitué lui-même, et a inventé un mode inouï d’unité. O amour
-inextinguible! la présence de la mort lui était déjà présente, il voyait
-venir sur lui l’agonie inénarrable; c’est alors qu’il se donne à nous,
-qu’il invente un moyen de ne pas nous quitter; car ses délices sont
-d’être avec les enfants des hommes! Quelle cruauté faudrait-il pour
-contempler profondément cet amour, et ne pas aimer soi-même ce grand
-ami, sur qui l’oubli n’eut prise ni dans la vie ni dans la mort, mais
-qui a voulu se donner tout entier, avec toute sa grandeur, pour faire
-l’unité? Je crois, en vérité, qu’il n’y a pas une âme au monde qui, si
-elle pesait cet amour, ne fût pas attirée et transformée en lui.
-
-En troisième lieu, ce sacrement renferme des mystères de compassion: il
-provoque l’âme. Jésus-Christ l’institua au milieu d’une douleur mortelle
-et ineffable: il allait quitter ses disciples, la Vierge, sa chère mère.
-C’était l’instant suprême, l’instant de la séparation, et il voyait
-devant lui tous ceux qui allaient l’abandonner. Celui-ci allait le
-trahir, celui-là le renier; il se donne à l’un et à l’autre. Ses frères
-lui préparaient des douleurs inouïes, au milieu desquelles l’attendait
-l’abandon; il pressentait la mort avec ses horreurs, les coups, les
-injures, la croix, les clous, etc.; il allait suer le sang après la
-Cène, suer le sang dans la prière, non pas quelques gouttes de sang,
-mais des ruisseaux qui allaient couler à terre.
-
-Et cependant il n’eut pas de repos qu’il n’eût institué le mystère qui
-le donne, et une des propriétés de ce mystère, c’est de renouveler
-mystérieusement la mémoire de la Passion et du sang versé. «Toutes les
-fois que vous ferez ceci, dit-il, faites-le en mémoire de moi.»
-Dites-moi si vous connaissez une âme qui puisse voir ces douleurs sans
-se transformer en elles: si elle existe, cette âme refuse la communion
-du cœur.
-
-En quatrième lieu, ce sacrement est une montagne sans sommet; il a la
-vertu de creuser l’abîme d’où l’humilité lance au ciel l’adoration la
-moins indigne. Celui qui l’a institué, c’est l’Homme-Dieu, c’est le
-Seigneur incréé. L’âme, dans sa contemplation, doit regarder à la fois
-le sacrement dans la Personne qui l’a institué, et dans la substance
-qu’il contient. Il contient le Dieu incréé, invisible, omnipotent,
-omniscient, juste, très haut et miséricordieux, créateur du ciel et de
-la terre, des choses visibles et des choses invisibles: et voilà le
-sommet de la montagne. Sur une de ses crêtes intermédiaires, nous
-rencontrons l’humanité de Jésus-Christ; humanité, divinité, deux
-natures, une personne, union hypostatique! Quelquefois l’âme, dans la
-vie présente, reçoit de l’humanité du Christ une joie plus intense que
-de sa divinité, parce que l’âme, moins disproportionnée à la première
-chose qu’à la seconde, a plus de capacité pour jouir de celle-là. L’âme,
-qui est la forme du corps, jouit du Dieu incréé dans le Dieu fait homme.
-O Jésus-Christ créateur! ô Jésus-Christ créature! ô vrai Dieu et vrai
-homme! ô vraie chair! ô vrai sang! ô vrais membres d’un vrai corps! ô
-union ineffable! ô rencontres d’immensités! ô Seigneur Adonaï! je vais
-de votre humanité à votre divinité, de votre divinité à votre humanité;
-je vais et je reviens. L’âme, dans sa contemplation, rencontre la
-divinité ineffable, qui porte en soi les trésors de richesse et de
-science. O trésors impérissables! ô divinité! c’est en toi que je puise
-les délices nourrissantes, et tout ce que je dis, et tout ce que je ne
-peux pas dire! Je vois l’âme très précieuse de Jésus, avec toutes les
-vertus, tous les dons du Saint-Esprit, et l’oblation très sainte, très
-sainte et sans tache. Je vois ce corps, le prix de notre rédemption; je
-vois le sang où je puise le salut et la vie, et puis je vois ce que je
-ne peux pas dire. Voici vraiment, sous ces voiles, Celui qu’adorent les
-Dominations, devant qui tremblent les Esprits et les Puissances
-redoutables! Oh! si nos yeux s’ouvraient comme leurs yeux, quels
-prodiges feraient en nous, aux approchés du mystère, le respect et
-l’humilité! Où est-il, où est-il, celui qui pourrait garder son orgueil
-s’il contemplait ce que je contemple, et n’être pas terrassé dans son
-cœur et dans son corps?
-
-Cinquièmement, ce sacrement possède une vertu de sublimité qui élève
-l’âme vers les choses du ciel. La Trinité l’a institué pour se rattacher
-ce qu’elle aime, pour arracher l’âme à elle-même et l’emporter à Dieu,
-pour l’enlever aux créatures, pour l’unir à l’Essence incréée, pour la
-faire mourir aux choses du péché et vivre selon l’Esprit dans la sphère
-des choses divines. Sa bonté infinie et sainte l’a institué pour unir,
-pour incorporer Dieu à l’homme, l’homme à Dieu; pour que réciproquement
-l’un et l’autre se donnent l’hospitalité, pour qu’ils se portent l’un
-l’autre, et que notre faiblesse ait ce qu’il faut pour la guérir.
-
-Si vous suivez par le regard d’une contemplation profonde ce mouvement
-du Seigneur, qui s’incline du haut des cieux et vient vous prendre par
-la main pour vous sauver de l’ennemi terrestre, il vous sera difficile
-de ne pas être entraîné par lui.
-
-En sixième lieu, ce sacrement est d’une valeur suprême: il est le don
-des dons et la grâce des grâces. Quand le Dieu tout-puissant et éternel
-vient à nous avec toute la perfection de l’humanité trois fois sainte de
-la divinité, il ne vient pas les mains vides. Pourvu que vous ayez fait
-l’épreuve que demande l’Apôtre, et que vous ne soyez pas dans
-l’intention de pécher, il vous fait remise des peines temporelles, vous
-fortifie contre les tentations, restreint la puissance de vos ennemis,
-et augmente vos mérites. C’est pourquoi je vous recommande à la fois,
-dans la réception du sacrement de l’autel, la fréquence et le respect.
-Saint Augustin dit quelque part, il est vrai: «Quant à la communion
-quotidienne, je ne la blâme ni ne la loue». Mais lui-même dit ailleurs:
-«Vivez de façon à communier tous les jours». Quelle était donc sa pensée
-quand il a dit la première parole? Voyant que dans l’Eglise les bons
-sont mêlés aux mauvais, il n’a pas blâmé la communion quotidienne, dans
-la crainte d’en écarter les bons, et s’il a dit qu’il ne la louait pas,
-c’était uniquement dans la crainte d’autoriser les mauvais.
-
-Les autres bienfaits du sacrement dignement reçu sont absolument
-au-dessus des paroles. Il est impossible de mesurer l’océan de grâces
-qu’apporte avec elle une seule communion, si l’homme n’oppose pas de
-résistance.
-
-Enfin, ce sacrement est le sacrement des louanges, digne d’admiration au
-delà des mots et des pensées. Toute bonté, toute beauté, toute sainteté,
-sont en lui.
-
-Il renferme le souverain Bien incréé et le souverain Bien créé,
-l’essence divine et l’humanité de Jésus-Christ. Pourquoi la louange de
-la terre n’est-elle pas comme celle des cieux, superbe, ininterrompue?
-Les anges chantent l’éternel _Sanctus_, et leur chant ne s’arrête pas:
-les saints et les bienheureux voient et sentent le sacrement sublime.
-Enveloppés dans le sacrifice de louanges comme dans les plis d’un
-manteau de gloire, ils vivent dans l’Essence infinie qui fait leur
-béatitude. Toujours en présence du souverain Bien, du Dieu incréé et du
-Dieu incarné, ils le reconnaissent et l’adorent dans le sacrement de
-l’autel. Ils reçoivent de notre sacrement une nouvelle douceur, une
-nouvelle joie, une nouvelle puissance d’adorer, qui tient à
-l’universelle harmonie, à l’universelle communion. Ils communient à la
-fois à la tête et aux membres du corps mystique. Ils voient, sentent et
-savent que le mystère très haut est une des joies de Jésus-Christ, une
-des manifestations de sa bonté, une des complaisances de son amour
-unitif.
-
-C’est pourquoi les anges et les saints jouissent du mystère qui leur
-ouvre une source de louange; ils partagent la complaisance de
-Jésus-Christ; ils jouissent de ses délices. Les bienheureux de l’Eglise
-triomphante voient avec des transports de joie les grâces qui coulent
-sur l’Eglise militante par le canal du sacrement de l’autel. Que le ciel
-et la terre se répondent, que toute lèvre s’ouvre pour la même
-adoration!
-
-Quand l’homme approche de l’Eucharistie, je l’engage à se demander quel
-est celui qui approche, quel est Celui vers qui il approche, comment il
-approche, pourquoi il approche. Il approche d’un Bien qui est le
-souverain Bien et la cause de tout bien, le Bien unique, sans lequel
-rien ne participe à sa bonté. C’est le Bien suffisant et remplissant,
-qui rassasie de grâce et de gloire les saints et les esprits, les âmes
-et les corps. Il s’approche pour recevoir le Dieu incarné, le souverain
-Bien, qui, dans la créature, rassasie, surpasse et glorifie; qui, en
-dehors des créatures, se déploie sans borne et sans mesure; souverain
-Bien que la créature ne peut ni connaître ni posséder que dans la mesure
-où il se livre pour être connu et possédé, et il se livre dans la mesure
-ou chaque créature est capable de lui.
-
-Chaque créature, suivant la quantité d’être qu’elle a reçue de l’essence
-infinie, est plus ou moins capable de Celui qui est l’Etre et qui est la
-source de l’Etre, et qui est supersubstantiel. Il s’approche du Bien,
-hors duquel il n’y a pas de bien. O souverain Bien! ô Bien non
-considéré, non connu, non aimé, trouvé par ceux-là seuls qui donnent
-tout pour avoir tout! O mon Dieu! si l’homme regarde la bouchée de pain
-qu’il va manger, comment fait-il pour ne pas considérer, dans le plus
-profond recueillement de son âme et de son corps, cet Eternel, cet
-Infini, qui va devenir pour lui, suivant ses dispositions intimes, ou la
-mort, ou la vie? Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, si
-vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Oh!
-approchez donc d’un tel Bien et d’une telle table avec un grand
-tremblement resplendissant d’amour! Allez dans votre blancheur, allez
-dans votre splendeur; car vous allez au Dieu de toute beauté, au Dieu de
-gloire, qui est la sainteté par excellence, la félicité, la béatitude et
-l’altitude, la noblesse, l’éternelle joie de l’amour sans mensonge:
-allez donner et recevoir l’hospitalité trois fois sainte; allez, dans la
-blancheur de votre pureté, pour être purifié; allez dans la force de
-votre vie, pour être vivifié; allez, dans l’éclat de votre justice, pour
-être justifié; portez à l’autel l’intimité de l’union divine pour
-recevoir l’unité plus intime, pour être incorporés à Celui qui vous
-attend.
-
-O Dieu incréé, et doucement incarné, l’homme a mangé votre chair, il a
-bu votre sang: qu’il ne fasse plus qu’un avec vous dans les siècles des
-siècles. _Amen_.
-
-
-
-
-SOIXANTE-HUITIÈME CHAPITRE
-
-L’INCARNATION
-
-
-Voici la dernière lettre que nous écrivit, avant sa maladie mortelle,
-notre mère Angèle de Foligno; voici les dernières lignes que sa main a
-tracées. Elle nous avait prévenus elle-même: «Mes enfants, avait dit
-notre mère, voici ma dernière lettre.» Car elle connut longtemps
-d’avance le bienheureux moment où elle, passerait du temps à l’éternité.
-
-A la nouvelle terrible qu’Angèle parlait pour la dernière fois, celui
-qui tenait la plume pour avoir le courage d’écrire, eut besoin d’être
-forcé par elle.
-
-Avant de dicter, elle poussa un grand cri:
-
-«O mon Dieu! faites-moi digne de connaître quelque chose du mystère de
-la hauteur, quelque chose de cette incarnation, que vous avez faite, de
-cette incarnation, principe et source du salut. O incarnation ineffable!
-c’est elle qui apporte à l’homme, avec le rassasiement de l’amour, la
-certitude du salut. Cette charité est au-dessus des paroles; mais
-au-dessus d’elle il n’y a rien: le Verbe s’est fait chair, afin de me
-faire Dieu! O secret des entrailles de Dieu! Vous vous êtes anéanti et
-dépouillé pour faire de moi quelque chose; vous avez pris l’habit du
-dernier des esclaves pour me donner le manteau d’un roi et d’un Dieu!
-Et, prenant la forme de l’esclave, vous n’avez rien diminué de votre
-substance, vous n’avez fait tort de rien à votre divinité. Mais l’abîme
-de votre humilité m’ouvre les entrailles et m’arrache les cris: «O
-incompréhensible, fait compréhensible à cause de moi! O incréé, vous
-voilà créé! O inaccessible aux esprits et aux corps, vous voilà, par un
-prodige de puissance, vous voilà palpable aux pensées et aux doigts! O
-Seigneur, touchez mes yeux, pour que je voie la profondeur et la hauteur
-de la charité que vous nous avez communiquée dans cette incarnation! O
-heureuse faute! non pas heureuse en elle-même, mais par la vertu de la
-miséricorde divine. Heureuse faute qui a découvert les profondeurs
-sacrées et cachées des abîmes de l’amour! En vérité une charité plus
-haute ne peut pas être conçue. O Très-Haut, faites mon intelligence
-capable de votre charité très haute et ineffable!
-
-«Seigneur, j’aperçois cinq mystères. Agrandissez mon intelligence, car
-la capacité manque. Voici le mystère de l’Incarnation. Voici le mystère
-de la science, de l’exemple, de la pénitence et de la douleur. Voici la
-mort terrible, soufferte pour nous! Voici la gloire de la Résurrection.
-Voici la sublimité de l’Ascension. Incarnation! ô amour ineffable! amour
-sublime et transformé. Soyez béni, Seigneur, qui me faites comprendre
-que vous êtes né pour moi. Oh! quelle gloire, quelle gloire de voir et
-de sentir, comme je le crois, comme je le sens, que vous êtes né pour
-moi! Sentir cela en vérité, voilà la délectation, voilà la joie des
-joies! La même certitude que nous tirons de l’Incarnation, nous la
-tirons aussi de la Nativité, car il est né pour faire l’œuvre qui a
-déterminé son incarnation. O Admirable, que vos miséricordes sont
-miséricordieuses! Vous nous avez enseigné l’esprit de vie: car votre
-pauvreté, vos douleurs, vos opprobres sont des documents, des leçons et
-des livres. Votre naissance, votre vie et votre mort parlent le même
-langage.
-
-«Le mystère de sa mort met devant nos yeux, avec notre rédemption, le
-but de la naissance de Jésus; cinq considérations me frappent en ce
-moment dans cette mort. D’abord la déclaration et l’accomplissement de
-notre salut. Puis la force et le triomphe. Puis la manifestation de
-l’amour divin dans sa plénitude et sa surabondance. Puis la vérité très
-haute, très cordiale et très profonde dont il nous a rassasiés; car nous
-avons vu dans ce miroir sous quel aspect le Père nous a présenté le
-Fils. Enfin nous avons vu comment le Fils nous a manifesté le Père.
-Cette manifestation fut l’obéissance qu’il a gardée jusqu’à la mort et
-jusqu’à la mort de la croix; par elle il a répondu pour tout le genre
-humain. O Dieu incréé, faites-moi digne de connaître la profondeur de
-cet amour et l’abîme de cette miséricorde Faites-moi digne de comprendre
-cette charité ineffable, dont la communication nous a été faite quand le
-Père nous a manifesté Jésus-Christ comme son Fils, quand le Fils nous a
-manifesté son Père comme notre Père? O admirable amour! éternelle joie
-de mon âme! O amour, c’est en vous qu’est toute saveur, toute suavité,
-toute délectation, et la contemplation qui arrache l’âme au monde d’en
-bas, qui lui donne le repos et la paix, la transporte plus haut
-qu’elle-même, et elle se dresse sur elle-même.
-
-«Dans la résurrection, j’aperçois deux points de vue: d’abord la ferme
-espérance de la nôtre puisée dans celle de Jésus-Christ. Puis la
-connaissance de la résurrection spirituelle, qui est donnée par la
-grâce, quand d’un infirme elle fait un fort, quand d’un mort elle fait
-un vivant.
-
-«Mystère de la hauteur, inénarrable, inconnu et ineffable, perfection de
-la perfection! O Dieu éternel, donnez-moi des yeux pour voir, pour voir,
-pour sonder. La plénitude du salut est dans votre ascension, Seigneur.
-Faites-moi capable de l’abîme, pour que j’y plonge et que je regarde! O
-Jésus-Christ, c’est par l’ascension que vous nous avez mis en possession
-de votre Père et du nôtre! Il faut une perpétuelle oraison pour lire
-dans le livre des cinq mystères. Charité de la création! charité de la
-rédemption! Seigneur, faites-moi capable de sonder la charité d’en haut.
-O Incompréhensible! donnez-moi l’intelligence de l’amour sans prix, de
-l’amour inestimable, pour que je voie dans vos entrailles la flamme qui
-les dévore! Car de toute éternité vous avez appelé le genre humain à la
-vision de vous-même. Et vous, ô Très-Haut, vous avez daigné désirer la
-vision de nous-même. Oh! que je voie donc mon péché! que j’évite donc
-les châtiments épouvantables dont vous avez menacé ceux que le bienfait
-sans mesure et le mystère sans parole trouvent ingrats sur la terre!»
-
-
-
-
-SOIXANTE-NEUVIÈME CHAPITRE
-
-PRIÈRE
-
-
-Ensuite elle parla de sept dons, de sept bienfaits en particulier, et
-voici en quels termes:
-
-«O très doux Seigneur, parmi la multitude innombrable de vos dons,
-faites-moi capable d’en comprendre sept. D’abord la création
-mystérieuse. Puis l’élection admirable qui nous donne rendez-vous dans
-la gloire. Puis le don de Jésus-Christ, qui naquit et mourut pour nous
-donner la vie. Puis le don très haut de la raison. Car, au lieu de créer
-une femme, vous auriez pu créer une bête. Oraison admirable! c’est par
-elle que je vous connais, par elle que je connais mes péchés; par elle
-que, votre grâce aidant, je résiste à la tentation. O Incompréhensible!
-vos mains ont fait un chef-d’œuvre. Vous nous avez créés à votre image
-et ressemblance; puis vous nous avez revêtus de votre lumière, comme
-d’un manteau. Puis vous nous avez donné l’intelligence. Faites-moi
-capable de comprendre la grandeur de cette intelligence, grâce à
-laquelle mes lèvres peuvent vous appeler mon Dieu! Puis vous m’avez
-donné la sagesse. O Seigneur, faites-moi savourer cet amour qui m’a
-donné la sagesse, la sagesse, la joie des joies, par laquelle en vérité
-je goûte Dieu; je le sens, je le goûte. Le septième don est l’amour. O
-Essence pure! Faites-moi comprendre l’amour, puisque les anges n’ont pas
-d’autre bonheur que de voir Celui qu’ils aiment et d’aimer Celui qu’ils
-contemplent! O don qui est au-dessus de tout don, puisque l’amour c’est
-vous!
-
-«O souverain Bien, qui nous avez fait capables de connaître et d’aimer
-l’amour, tous ceux qui arrivent devant votre face sont jugés d’après les
-lois de l’amour. L’amour est la seule puissance qui conduise les
-contemplateurs à la contemplation. O Admirable, que vos œuvres sont
-admirables dans vos enfants! O souverain Bien! Bonté incompréhensible et
-charité très ardente! O Divinité, vous avez daigné nous substantifier au
-milieu de votre substance[8]!
-
- [8] Ceci se rapporte à l’Eucharistie. (_Note de l’Editeur écrite en
- latin._)
-
-«Au milieu de votre substance! Prodige des prodiges, admirable au-dessus
-des prodiges! O mystère des mystères! Mystère de la substance, à votre
-approche, l’entendement créé tombe en défaillance. Mais avec la grâce et
-la lumière divine, nous sentons ce que nous ne comprenons pas, _nous
-goûtons la substance_, et elle est le gage de ceux qui vivent dans le
-désert, dans le désert en esprit, dans le désert en vérité, et tous les
-chœurs des anges sont occupés de cette merveille; et que tous les hommes
-du désert soient occupés de la même occupation, que tous les hommes du
-désert contemplent la même contemplation, et c’est alors qu’ils
-deviendront véritablement les hommes du désert, et la main de la
-puissance les séparera des créatures, et leur conversation est dans les
-cieux. Gloire à Dieu. _Amen_.»
-
-
-
-
-SOIXANTE-DIXIÈME CHAPITRE ET DERNIER
-
-LE TESTAMENT ET LA MORT
-
-
-Quand notre mère Angèle se sentit près de la mort, Angèle qui, sur
-terre, vécut loin de la terre, elle fit son testament, et enseigna pour
-la dernière fois ses fils, et leur dit:
-
-«Mes chers enfants, je vous parle pour l’amour de Dieu, suivant la
-promesse que j’ai faite: je ne veux rien emporter avec moi, rien vous
-cacher, qui puisse vous être utile. Car Dieu a dit à l’âme: «Tout ce qui
-est à moi est à toi». Par quelle vertu peut-il se faire que tout ce qui
-est à Lui soit à nous; je vous le dis, en vérité, c’est la charité qui
-fait cela. Les paroles que je vais prononcer ne sont pas de moi, elles
-sont de Dieu.
-
-«Car il a plu au Seigneur de me donner l’amour et la sollicitude de tous
-ses fils et de toutes ses filles, de tout ce qui respire sur le globe,
-en deçà et au delà de la mer. Je les ai gardés comme j’ai pu, et j’ai
-souffert pour eux les douleurs que personne ne sait. O mon Dieu, je les
-remets aujourd’hui entre vos mains, vous suppliant par votre ineffable
-charité de les préserver de tout mal, et de les affermir dans tout bien,
-dans l’amour de la pauvreté, du mépris et de la douleur, de transformer
-leur vie en votre vie, et de les introduire dans la perfection dont vos
-paroles et vos actions nous ont donné le modèle quand vous viviez dans
-la vie humaine.
-
-«O mes fils chéris, écoutez la parole suprême, la parole et la prière de
-l’adieu. Voici cette parole: «Mes enfants, soyez humbles! mes enfants,
-soyez doux!» Je ne parle pas de l’acte extérieur; je parle des
-profondeurs du cœur; mes enfants, soyez doux dans le fond. Soyez en
-vérité les disciples de Celui qui a dit: «Apprenez de moi que je suis
-doux et humble de cœur.» Ne vous inquiétez ni des honneurs ni des
-dignités. O mes enfants, soyez petits pour que le Christ vous exalte
-dans sa perfection et dans la vôtre. Soyez humbles, et que votre néant
-soit immobile devant vos yeux. Les dignités qui enflent l’âme sont
-vanités qu’il faut maudire. Fuyez-les! car elles sont dangereuses; mais
-écoutez! écoutez! elles sont moins dangereuses que les vanités
-spirituelles. Montrer qu’on sait parler de Dieu, comprendre l’Ecriture,
-accomplir des prodiges, faire parade de son cœur abîmé dans le divin,
-voilà vanité des vanités, et les vanités temporelles sont après cette
-vanité suprême de petits défauts vite corrigés. Oh! comptez-vous pour
-rien! O Rien inconnu! ô Rien inconnu! En vérité l’âme ne peut avoir une
-science plus profonde ni une vision plus haute que de voir son Rien et
-de s’y tenir.
-
-«O mes enfants, efforcez-vous d’avoir la charité sans laquelle le salut
-n’est pas, ni le mérite. O mes chers enfants, et mes pères, et mes
-frères, aimez-vous les uns les autres! Voilà la condition de l’héritage
-promis; et que votre amour ne soit pas borné à vous, qu’il embrasse
-toutes les nations. Je vous le dis, mon âme a plus reçu de Dieu, quand
-j’ai pleuré et souffert pour les péchés des autres plus que pour les
-miens. Le monde rirait, si je disais que j’ai pleuré les péchés des
-autres plus que les miens, car cela n’est pas naturel. Mais la charité
-n’est pas née du monde. O mes enfants, aimez et ne jugez pas; et si vous
-voyez un homme pécher mortellement, ayez horreur du péché, mais ne jugez
-pas l’homme, et ne méprisez personne; car vous ne savez pas les
-jugements de Dieu. Beaucoup semblent damnés qui sont sauvés devant Dieu.
-Beaucoup semblent sauvés qui sont damnés devant Dieu. Je puis vous dire
-que, parmi ceux que vous méprisez, il en est à qui je crois que Dieu
-tendra la main.
-
-«Je ne vous laisse pas d’autre testament: Aimez-vous les uns les autres,
-et que votre humilité soit profonde. Je vous laisse tout ce que je
-possède, tout ce que je tiens de Jésus-Christ, la pauvreté, l’opprobre
-et la douleur, en un mot la vie de l’Homme-Dieu. Ceux qui accepteront
-mon héritage seront mes enfants; car ce sont les enfants de Dieu, et la
-vie éternelle les attend.»
-
-Elle fit silence, puis imposa la main sur chaque tête, et dit: «Soyez
-bénis, mes enfants, par le Seigneur et par moi. Soyez bénis, vous qui
-êtes présents, soyez bénis, vous qui êtes absents. Suivant l’ordre du
-Seigneur, je donne aux présents et aux absents ma bénédiction pour
-l’éternité, et que Jésus-Christ vous la donne en même temps; soyez bénis
-par la main qui a été élevée sur la croix.»
-
-Angèle, brisée par la mort qui venait, et plus profondément absorbée
-qu’à l’ordinaire dans l’abîme sans fond de la Divinité, ne prononça que
-quelques paroles interrompues et rares. Ces paroles, nous qui étions là,
-nous avons essayé de les recueillir. Les voici à peu près.
-
-Elle mourut vers le temps de Noël, vers la dernière heure: «Le Verbe
-s’est fait chair», dit-elle. Puis après un long silence, comme une
-personne qui revient d’un long voyage:
-
-«Oh! toute créature est en défaut, l’intelligence des anges ne suffit
-pas.»
-
-Quelqu’un lui demanda: «Pourquoi toute créature est-elle en défaut?
-Pourquoi l’intelligence des anges ne suffit-elle pas?»
-
-Angèle répondit: «Pour comprendre.»
-
-Et puis plus tard: «Oh! en vérité, voici mon Dieu qui fait ce qu’il a
-dit. Jésus-Christ me présente au Père.» Un instant auparavant elle
-venait de dire: «Vous savez que pendant la tempête Jésus-Christ était
-dans le navire? En vérité, il est ainsi dans l’âme quand il permet les
-tentations, quand il semble dormir. Et il ne met fin aux tentations et
-aux tempêtes que quand tout l’homme est broyé. Telle est sa conduite
-vis-à-vis de ses enfants véritables.»
-
-Puis dans un autre moment:
-
-«O mes enfants, je vous dirais quelques paroles, si j’étais certaine de
-n’être pas trompée.»
-
-Elle pensait à la certitude actuelle de sa mort, et craignait de la voir
-encore retarder. Angèle désirait.
-
-Elle ajouta:
-
-«Je vous parle, mes enfants, uniquement pour vous engager à poursuivre
-ce que je n’ai pas poursuivi.»
-
-Et un instant après:
-
-«Mon âme a été lavée et purifiée dans le sang du Christ, qui était chaud
-comme au moment de sa mort. Et il fut dit à mon âme:
-
-«Voici le purificateur.» Et mon âme répondit: «O mon Dieu, serai-je
-trompée?» Et il me répondit: «Non.»
-
-Puis elle ajouta:
-
-«Jésus-Christ, Fils de Dieu, m’a présentée au Père, et j’ai entendu ces
-paroles:
-
-«O mon épouse et mon amour! O celle que j’ai aimée en vérité, je ne veux
-pas que tu viennes à moi chargée de douleurs, mais parée de la joie
-inénarrable. Que la reine revête le manteau royal, puisque voici le jour
-de ses noces!»
-
-«Et on me montra un manteau, semblable au cadeau de noces, gage d’un
-long et grand amour; il n’était ni de pourpre ni d’écarlate, mais de
-lumière et capable de vêtir une âme.
-
-«Et alors Dieu me montra son Verbe, de sorte que maintenant je sais ce
-que c’est que le Verbe, je sais ce que c’est que de proférer le Verbe,
-le Verbe qui voulut être incarné pour moi. Et le Verbe passa par moi, me
-toucha, m’embrassa et me dit: «Venez, ma bien-aimée, que je n’ai pas
-aimée d’un amour trompeur. Venez: car dans la joie tous les saints vous
-attendent.»
-
-«Et il ajouta: «Je ne vous confierai ni aux anges, ni aux saints; je
-viendrai en personne, et je vous enlèverai moi-même. Vous êtes telle
-qu’il faut pour paraître devant la Majesté.»
-
-La veille de sa mort, elle disait à chaque instant: «Père, je remets mon
-âme et mon esprit dans vos mains.»
-
-Une fois elle ajouta:
-
-«Je viens d’entendre cette réponse: «Ce qui fut imprimé pendant ta vie
-sur ton cœur, il est impossible que tu ne possèdes pas cela dans ta
-mort.»
-
---Et nous! Vous voulez donc, mère, partir et nous quitter?»
-
-Mais elle:
-
-«Je vous l’ai caché; mais je ne vous le cache plus, mes enfants, je vais
-mourir.»
-
-Le même jour toute douleur cessa. Les souffrances, depuis quelques
-jours, étaient nombreuses et horribles.
-
-Mais le corps entra dans un repos profond, et l’âme dans un océan de
-délices, et Angèle semblait goûter d’avance la joie promise.
-
-Quelqu’un lui demanda s’il en était ainsi:
-
-«Oui», répondit-elle.
-
-Dans cette paix du corps, dans cette joie de l’esprit, Angèle demeura le
-samedi soir, entourée des frères, qui lui montraient l’office du jour.
-
-Ce jour-là même, octave de la fête des saints innocents, à la dernière
-heure de la soirée, comme quelqu’un qui s’endort d’un sommeil léger,
-Angèle, notre mère, s’endormit dans la paix.
-
-Dégagée des liens de la chair, son âme très pure, absorbée dans l’abîme
-de la Divinité insondable, reçut des mains de son Epoux, pour régner
-éternellement avec lui, la robe d’innocence et d’immortalité.
-
-Par la vertu de la croix, par les mérites de la Vierge, par
-l’intercession de notre mère Angèle, que le Seigneur Jésus-Christ nous
-conduise là où elle est. _Amen_.
-
-La servante de Jésus-Christ, Angèle de Foligno, sauvée du naufrage de ce
-monde, s’envola vers les joies célestes, depuis longtemps promises à ses
-désirs, l’an 1309 de l’ère chrétienne, dans les premiers jours de
-janvier, sous le pontificat du pape Clément V.
-
- * * * * *
-
-Ejus corpus Fulginei in Ecclesiâ sancti Francisci Patrum Minorum
-honorifice tumulatum, ibique miraculis coruscans, summâ fidelium
-religione colitur.
-
-
-ORAISON
-
-Deus, dulcedo cordium et lumen Beatorum, qui B. Angelam famulam tuam
-mirâ rerum cœlestium contemplatione recreasti; concede ut, ipsius mentis
-et intercessione, ita te cognoscamus in terris, ut in revelatione
-sempiternæ gloriæ tuae gaudere mereamur in cœlis.
-
-(_Extrait du _Bréviaire romain_ à l’usage des Frères Mineurs._)
-
-
-FIN
-
-
-
-
-APPENDICE DES VISIONS ET INSTRUCTIONS DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE
-FOLIGNO
-
-Rencontre de Sainte Angèle de Foligno et d’Ubertin de Casale
-
-
-Ubertin de Casale, dans un essai autobiographique, sorte de préface à
-son _Arbor vitæ_[9], a signalé le rôle de sainte Angèle de Foligno près
-de lui. Il la rencontra dans la vingt-cinquième année de sa vie
-religieuse, c’est-à-dire en 1298, comme il ressort de la discussion des
-dates, donnée par le P. Frédégand Callaey[10], dont nous reproduisons ou
-résumons les renseignements.
-
- [9] _Arbor vitæ crucifixæ Jesu_. Prologue. I. Venise 1485.
-
- [10] _L’Idéalisme franciscain spirituel au XIVe siècle. Etude sur
- Ubertin de Casale par Frédégand Callaey O. M. Cap._ Université de
- Louvain, 1911, Recueil de travaux publiés par les membres des
- conférences d’histoire et de philologie, 28e fascicule. (XXVIII, 280
- pp., prix 5 fr.)
-
-Ubertin entra dans l’ordre des Mineurs en 1273, et revêtit sans doute la
-bure franciscaine dans un couvent de la custodie de Montferrat, ou tout
-au moins de la province de Gênes dont relevait Casale. Les contemporains
-l’appellent plusieurs fois Ubertin de Gênes. Pendant quatorze années,
-nous raconte-t-il, il se livra avec ferveur à la vie spirituelle et
-tendit à la perfection, malgré les tentations de l’esprit malin, et de
-la vaine science.
-
-Envoyé par ses supérieurs à Florence pour y continuer ses études vers
-1285, il visita en pèlerin les sanctuaires de Rome, puis il s’achemina
-vers l’Ombrie. Dans ses relations avec Jean de Parme à Greccio, l’ancien
-général de l’ordre le prévint contre le relâchement, l’initia aux
-prophéties qui avaient cours, et lui fit entrevoir la rénovation
-spirituelle de la chrétienté. Il vit aussi, à Cortone, Marguerite la
-Sainte pénitente, dont le fils était là au couvent des Franciscains.
-
-Pendant quatre années à Florence il se livra à des études et au
-ministère. Ses directeurs d’âme y achevèrent «l’œuvre commencée dans les
-cloîtres de Gênes, serres chaudes de la vie mystique, continuée à
-l’ermitage de Greccio et à Cortone, aux pieds de l’austère patriarche
-Joachimite, et de la Madeleine de Toscane» (p. 11).
-
-Ces âmes, en qui bouillonnait l’esprit du Christ, nous dit-il, étaient
-le bienheureux Pierre de Sienne, un tertiaire, marchand de peignes, le
-pettinagno, dont Dante a loué les «_sante orazioni_» au 13e chant du
-Purgatoire;--la pieuse vierge Cécile;--et plus encore Pierre de Jean
-Olivi, qui, vers, 1287, arrivait de Montpellier comme lecteur, mais
-aussi «vénéré comme un confesseur de la foi par ses partisans. Sa
-sainteté et son savoir théologique en faisaient l’oracle des
-Franciscains spirituels.»
-
-Il ne semble pas sans vraisemblance d’affirmer que Dante, alors âgé de
-22 à 24 ans, connut Ubertin: ses prédications le signalaient, ils
-avaient un ami commun, _Pier Pettinagno_, et l’arrivée d’un maître en
-théologie tel qu’Olivi faisait du couvent de Santa-Croce un centre
-intellectuel très apprécié.
-
-Ubertin quitta Florence en 1289 pour se rendre à Paris et s’y préparer
-au professorat. Là, semble-t-il, s’il faut en croire les reproches amers
-qu’il s’adresse, sa conduite ne fut pas toujours exemplaire, et il abusa
-de sa situation privilégiée pour se relâcher de sa ferveur. Mais il est
-impossible de déterminer à quel point il se laissa entraîner aux abus,
-que Jacopone de Todi a poursuivis de sa verve railleuse. Alvarez Pelayo
-pousse au noir jusqu’à dire que certains maîtres, par leur négligence
-des règles et de la pauvreté, deviennent les premiers destructeurs de
-l’ordre: «_Nam veraciter aliqui magistri et lectores primi et præcipui
-regulæ prævaricatores et ordinis destructores._»[11]
-
- [11] Alvarus Pelajius. _De Planctu Ecclesiæ_. liv. II, art. 66 (cité
- dans Callaey, p. 18).
-
-Il ne fallut rien de moins à en croire Ubertin, qu’une apparition
-terrifiante du Christ courroucé pour le faire rentrer en lui-même. Mais
-il reçut aussi la grâce de rencontrer la bienheureuse Angèle qui le
-remit sur le bon chemin; et on sent à le lire toute la reconnaissance du
-converti:
-
-«Dieu me l’a fait connaître d’une façon merveilleuse que je passe sous
-silence. Il lui révéla les plus secrets replis de mon cœur; pas de
-doute, ce fut Lui qui me parla par sa bouche. Elle me restitua au
-centuple les dons de jadis, que ma méchanceté m’avait fait perdre, à ce
-point que dès lors je ne fus plus le même homme qu’auparavant. Mon
-esprit fut renouvelé au contact des splendeurs de la vérité qu’elle
-m’exposa; ma tiédeur d’âme, mon infirmité corporelle disparurent. Tout
-homme au jugement sain qui m’avait connu avant ma rencontre avec la
-bienheureuse, ne pouvait douter que l’esprit du Christ ne fût à nouveau
-engendré en moi. Que les détracteurs qui s’en prennent à la vie
-irréprochable de cette âme très sainte qu’est Angèle et mettent en doute
-les conversions multiples opérées par sa parole et ses exemples le
-veuillent ou non, Dieu l’a constituée mère de belle dilection, de
-crainte salutaire, de grandeur d’âme et de haute espérance à l’égard
-d’une multitude de fils spirituels. Tous les biens leur sont venus avec
-elle; sa main a répandu abondamment sur eux le trésor de la vertu, même
-sur ses nombreux enfants qui menaient d’abord une vie déréglée[12]».
-
- [12] _Arbor Vitæ_, 1, cité Callaey, p. 20.
-
-Les Bollandistes qui citent dans leurs _Acta Sanctorum_ l’éloge d’Angèle
-fait par Ubertin (le 4 janvier, p. 234. Anvers 1643), soulignent ce
-grand témoignage rendu à la bienheureuse par le premier écrivain qui
-l’ait célébrée. _Magnum sancti et a Deo illuminati scriptoris de Angela
-testimonium._
-
-Après avoir rappelé ces termes enthousiastes du converti, au souvenir
-d’un bon ange qui l’arracha aux jouissances égoïstes d’une vie
-immortifiée, le récent historien d’Ubertin de Casale constate les effets
-durables de cette intervention: «Il faut bien croire, écrit-il, que la
-veuve de Foligno exerça sur lui un ascendant considérable: car le
-changement de vie opéré en lui semble avoir été sérieux. Désormais il
-s’oriente _définitivement_ vers le rigorisme des Franciscains
-spirituels. Sans doute ses regards se tenaient dirigés vers ce
-mouvement, ses préférences allaient à lui dès ses premières années de
-profession religieuse. Mais il l’a perdu de vue quelquefois, emporté par
-les distractions au milieu desquelles il a vécu assez longtemps. Durant,
-ses années d’études à Florence et son séjour à Paris, le parti de la
-communauté n’eut qu’à se féliciter de lui. Au concile de Vienne, Ubertin
-témoigna qu’il fut choyé par lui aussi longtemps qu’il ne le contredit
-pas.
-
-Seulement une voix, persistante comme le remords, vient l’arracher à
-plusieurs reprises aux douceurs de la vie mitigée. A chaque chute une
-main secourable se tend vers lui, le relève et lui montre l’idéal
-obscurci par la poussière du chemin. Fait touchant, à côté du maître
-spirituel qui enrichit son intelligence de la science surnaturelle, il
-rencontre toujours une femme pieuse qui scrute son cœur et le pétrit de
-ses mains de fée. A peine sorti de l’ermitage de Greccio, il s’achemina
-vers la cellule de Marguerite de Cortone. A Florence la clairvoyante
-Cécile complète l’œuvre de rénovation accomplie en lui par Pierre
-Pettinagno et Pierre de Jean Olivi. A son retour de Paris, à peine
-revenu de la frayeur que lui a causée son terrible rêve, la bienheureuse
-Angèle est là qui le réconforte avec une tendresse toute maternelle, et
-l’affermit, pour de bon cette fois, dans la voie étroite de la
-spiritualité franciscaine. Car dès maintenant son plan de vie est
-définitivement tracé: Ubertin est acquis tout entier au groupe rigoriste
-qui se réclame des premiers compagnons de saint François, et compte
-parmi ses membres les plus illustres Jean de Parme, Olivi, et Conrad
-d’Offida. C’est d’eux qu’il s’inspire désormais. Mais son tempérament
-fougueux, qui ne s’accommode que des extrêmes, le poussera bien souvent
-à exagérer leurs tendances.» (p. 22).
-
-Bref, en 1298, à son retour de Paris, la carrière d’Ubertin, alors âgé
-de 39 ans, est définitivement tracée. Après bien des tergiversations son
-parti est pris; «les écarts dont il s’est rendu coupable durant son long
-séjour dans la ville universitaire, semblent lui avoir inspiré un
-profond dégoût de la vie mitigée. _A la voix d’Angèle de Foligno, il
-s’élance avec toute l’impétuosité de son caractère sur les traces de
-saint François et de ses premiers compagnons._» (p. 25).
-
-Les lecteurs du P. Callaey pourront le suivre dans sa carrière. Qu’il
-nous suffise d’avoir rappelé, par des résumés ou des citations, ces
-indications qui complètent les prologues du frère Arnaud et les
-révélations personnelles de la bienheureuse.
-
-Jules PACHEU.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Avertissement de la 6e édition, par Georges Goyau 5
- Préface du traducteur Ernest Hello 8
- Prologue du frère Arnaud 21
- Deuxième prologue du frère Arnaud 24
- Ier Pas.--Angèle prend connaissance de ses péchés 37
- IIe Pas.--La Confession 37
- IIIe Pas.--La Satisfaction 38
- IVe Pas.--Considération de la Miséricorde 39
- Ve Pas.--Connaissance profonde d’elle-même 39
- VIe Pas.--Elle se reconnaît coupable envers toutes les créatures 40
- VIIe Pas.--Vue de la Croix 41
- VIIIe Pas.--Connaissance de Jésus-Christ 41
- IXe Pas.--La voix de la Croix 42
- Xe Pas.--Larmes 43
- XIe Pas.--Pénitence 45
- XIIe Pas.--La Passion 46
- XIIIe Pas.--Le Cœur 46
- XIVe Pas.--Agrandissement de la connaissance 46
- XVe Pas.--Marie et Jean 48
- XVIe Pas.--L’Oraison Dominicale 49
- XVIIe Pas.--L’Espérance 50
- XVIIIe Pas.--Le sentiment de Dieu 53
- XIXe Chapitre.--Tentations et Douleurs 53
- XXe Chap.--Pèlerinage 66
- XXIe Chap.--La Beauté 78
- XXIIe Chap.--La Puissance 80
- XXIIIe Chap.--La Sagesse 83
- XXIVe Chap.--La Justice 85
- XXVe Chap.--L’Amour 89
- XXVIe Chap.--La grande Ténèbre 94
- XXVIIe Chap.--L’Ineffable 100
- XXVIIIe Chap.--La Certitude 110
- XXIXe Chap.--L’Onction 112
- XXXe Chap.--Jésus-Christ 119
- XXXIe Chap.--Le Calvaire 123
- XXXIIe Chap.--Les Clous 126
- XXXIIIe Chap.--L’Amour vrai et l’Amour menteur 128
- XXXIVe Chap.--La Croix et la Bénédiction 132
- XXXVe Chap.--Les voies de la Délivrance 136
- XXXVIe Chap.--La Joie 145
- XXXVIIe Chap.--Les Trônes 148
- XXXVIIIe Chap.--Les Anges 150
- XXXIXe Chap.--Marie 152
- XLe Chap.--Plénitude 154
- XLIe Chap.--L’Autel des Anges 156
- XLIIe Chap.--Douze ans 158
- XLIIIe Chap.--Splendeur 160
- XLIVe Chap.--La prière à la Sainte Vierge 162
- XLVe Chap.--Le 2 février 164
- XLVIe Chap.--L’Embrassement 166
- XLVIIe Chap.--Les Degrés 169
- XLVIIIe Chap.--La Lumière 172
- XLIXe Chap.--Les Morts 173
- Le Chap.--L’Invitation 176
- LIe Chap.--La Menace 185
- LIIe Chap.--Les Signes 189
- LIIIe Chap.--L’Hospitalité 195
- LIVe Chap.--Les Illusions 198
- LVe Chap.--La Pauvreté d’esprit 201
- LVIe Chap.--L’Extase 204
- LVIIe Chap.--Connaissance de Dieu et de soi 207
- LVIIIe Chap.--Le livre de vie 221
- LIXe Chap.--Première Compagne de Jésus-Christ.--La Pauvreté 228
- LXe Chap.--Deuxième Compagne de Jésus-Christ--L’Abnégation 233
- LXIe Chap.--Troisième Compagne de Jésus-Christ.--La Douleur 239
- LXIIe Chap.--L’Oraison 264
- LXIIIe Chap.--L’Humilité 275
- LXIVe Chap.--La Charité 284
- LXVe Chap.--Les voies de l’Amour 300
- LXVIe Chap.--Les dons de Dieu 307
- LXVIIe Chap.--Le Très Saint Sacrement de l’autel 310
- LXVIIIe Chap.--L’Incarnation 322
- LXIXe Chap.--Prière 327
- LXXe Chap.--Le Testament et la Mort 330
- Appendice: Rencontre d’Angèle de Foligno et d’Ubertin de
- Casale, par Jules Pacheu 341
- Table 347
-
-
-MAYENNE IMPRIMERIE FLOCH
-
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