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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle - de Foligno - Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de - l'Académie française - -Author: Angèle de Foligno - -Translator: Ernest Hello - -Contributor: Georges Goyau - -Release Date: December 7, 2021 [eBook #66894] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by The Internet Archive) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES VISIONS ET -INSTRUCTIONS DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE FOLIGNO *** - - - - - - LE LIVRE - DES VISIONS ET INSTRUCTIONS - DE LA BIENHEUREUSE - ANGÈLE DE FOLIGNO - - TRADUIT PAR - Ernest HELLO - - Avec Avertissement - de - Georges GOYAU, de l’Académie française - - - A. TRALIN, ÉDITEUR - 12, rue du Vieux-colombier, 12 - PARIS, VIe - - Tous droits réservés - - - - -A. TRALIN, ÉDITEUR, 12, RUE DU VIEUX-COLOMBIER, PARIS VIe - - -Du même auteur: - - Ernest HELLO.--_Le Jour du Seigneur_. Nouvelle édition avec - Avant-Propos de Georges Goyau de l’Académie Française. - - 1 volume in-12 de VIII-80 pages 2 fr. - -Il y a juste un demi-siècle lorsque la France vaincue faisait effort -pour se reconstruire et cherchait dans la tradition même les assises -d’un renouveau, Ernest Hello avec cet accent de prophète qui lui était -comme inné et qui attestait que le surnaturel avait en lui la vertu -d’une seconde nature, éleva la voix en faveur d’une de ces assises: la -loi du repos dominical. - -Et dans un premier hymne car, c’est toujours en hymne, qu’expirait sa -pensée, il en célébra les exigences, il en glorifia les opportunités, au -nom du droit social de Dieu. - -Puis un second hymne s’ajouta, exaltant le droit social des travailleurs -et la libération qui leur est promise, assurée, par le divin -commandement du repos du dimanche. - -Le dimanche c’est le jour de Dieu et c’est le jour de l’ouvrier, le jour -que tous deux aiment, le jour où les hommes se sentent frères les uns -des autres, où leur filiation se nuance d’une sorte de fraternité à -l’endroit de l’Homme-Dieu, Fils avec eux du Père Commun. - -Au moment où les ruines, qui achetèrent notre victoire, requièrent non -moins impérieusement qu’il y a cinquante ans, de nouvelles architectures -sociales, les enseignements d’Hello qui n’ont rien perdu de leur -éloquence, retrouvent toute leur opportunité. - -(_Extrait de l’Avant-Propos_). - - - - -Nous déclarons, pour nous conformer aux décrets d’Urbain VIII en date du -13 mars 1625, du 5 juin 1631, du 5 juillet 1634, concernant la -canonisation des saints et la béatification des bienheureux, que nous ne -prétendons donner à aucun des faits ou des mots contenus dans cet -ouvrage, plus d’autorité que ne lui en donne ou ne lui en donnera -l’Eglise catholique, à laquelle nous nous faisons gloire d’être très -humblement soumis. - -ERNEST HELLO - - * * * * * - -NIHIL OBSTAT - -A. POULAIN. - -16 Avril 1914. - - -IMPRIMATUR - -Parisiis, die 17a aprilis 1914 - -H. ODELIN - -_V. G._ - - - - -AVERTISSEMENT DE LA SIXIÈME EDITION - - -Trente-cinq ans ont passé depuis la mort d’Ernest Hello; et la gloire -qu’il sut assurer au petit livre de la bienheureuse Angèle de Foligno -demeure si durable, qu’une nouvelle édition en est devenue nécessaire. - -Dans les régions sublimes où l’entraînait le texte de la bienheureuse -Angèle, Hello traducteur n’était pas dépaysé; pour être fidèle à la -pensée de son auteur, il avait à prendre élan, mais la vie -intellectuelle d’Hello fut-elle jamais autre chose qu’une ascension -vertigineuse vers l’infini? - -Tout ce qu’on sait d’Angèle se trouve contenu dans les prologues du -frère Arnaud et dans les révélations personnelles de la bienheureuse. -Les biographes qui, en 1909, à l’occasion de son sixième centenaire, -s’essayèrent à parler d’elle, n’ont pu faire rien de plus de commenter -ces maigres détails, comme le fit dès 1747, dans les Vies des saints de -l’Ombrie, le bon prêtre Jacobilli, concitoyen d’Angèle. - -Foligno fut en liesse, en février 1909; plusieurs jours durant, Angèle y -fut fêtée. Le chanoine Célestin Bordoni, sous le titre: _Magistrat -theologorum, Angela da Foligno_, publia sur l’illustre mystique une -étude nouvelle, attachante pour la pitié. - -Et Foligno possède un prélat qui depuis de longues années, avec une -érudition minutieuse qu’aucune recherche ne fatigue, s’est fait -l’historien de la gloire d’Angèle. Je veux parler de Mgr Michele Faloci -Pulignani. Dès 1889, il faisait paraître dans les _Miscellanea -Francescana_, dont il est directeur, un essai bibliographique sur la vie -et les opuscules de la bienheureuse; il y cataloguait, sous -quarante-cinq rubriques, les imprimés la concernant, et, sous huit -rubriques, les manuscrits dont la collation serait utile pour une -édition définitive de ses œuvres; et nous croyons savoir que, dans la -suite, les listes de Mgr Faloci Pulignani se sont enrichies. - -Déjà l’édition des _Révélations_, imprimée à Foligno en 1714, marquait -un progrès sur celle qui, dès 1643, fut donnée par Bolland dans les -_Acta Sanctorum_. Il est vraisemblable que les doctes efforts de Mgr -Faloci Pulignani aideront des éditeurs ultérieurs à préférer, pour -certains passages, une version plus impeccable; il est possible -qu’ensuite des traducteurs surviennent, plus attachés que ne fut Hello à -suivre mot à mot le texte définitif de la bienheureuse. - -Mais aucun, assurément, ne pourra rivaliser avec Hello dans ce qu’il -appelle «l’exactitude selon l’esprit, qui infuse le sang de l’auteur -d’une langue dans une autre»,--l’exactitude selon l’esprit, qui essaie -même «de traduire les larmes». - -GEORGES GOYAU - -Février 1921 - - - - -PRÉFACE - - -De loin toutes les étoiles se ressemblent. Nos yeux sont si faibles, que -ces mondes, cachés par la distance, sont pour nous des points d’or, qui, -dans les nuits d’été, tremblent dans l’azur noir du même tremblement. -Mais, s’il était permis d’approcher, s’il était possible de regarder, -nous apercevrions avec des admirations inconnues des différences -inconnues. Nous verrions que la distance qui sépare les soleils établit -entre eux des rapports et des contrastes singuliers. Nous verrions que -la main du Créateur a semé dans ses champs des graines différentes, que -ses pieds n’ont pas laissé partout la même trace dans la poussière que -sa voix faisait sortir du néant. - -De loin tous les élus se ressemblent, et l’opinion vulgaire croit -pouvoir les confondre dans une même indifférence. L’ignorance, qui -affirme toujours, croit, que la vie des élus est une chose monotone, -que, pour être élu, il faut être coulé dans un certain moule, et que ce -moule, toujours le même, promet l’uniformité aux figures qu’il -confectionne. - -Or rien n’est plus faux. - -Le monde des élus est un univers; plus grand que l’univers matériel, -mais composé, comme celui-ci, d’unité, et de variété. Pour nommer -l’univers, il faut nommer ces deux éléments. - -Les élus sont tous élus; mais chacun a sa vertu propre. Jésus-Christ, -qui est leur unité, leur paix, leur type universel marque sur eux, comme -un sceau royal, l’unité sacrée de l’Esprit. Mais se souvenant d’avoir -fait les violettes, les lis et les roses différemment capables de -s’assimiler les rayons du même soleil, il a laissé à chacun sa marque, -son caractère, sa forme et son nom. Il n’y a pas dans le monde deux -feuilles d’arbre qui soient semblables exactement. Toutes les pierres de -l’éternel temple sont les pierres de la Jérusalem qui ne finira pas; -mais pas une d’entre elles n’est taillée comme sa voisine. - -Si sainte Gertrude fut, dit Oler, la sainte de l’humanité de -Jésus-Christ et sainte Catherine de Gênes la sainte de sa divinité, il -semble que la bienheureuse Angèle de Foligno réunit ces deux genres de -contemplation, de lumière et d’adoration. Il semble qu’elle pénétra dans -les abîmes de la hauteur, comme dans ceux de la profondeur. Le double -abîme, dont elle parle quelquefois, nommant sans s’en apercevoir un des -douze apôtres, Thomas Didyme[1], le double abîme fut la demeure où elle -passa sa vie terrestre. Ce fut son palais, son temple, sa résidence -royale. Quand elle interroge la profondeur, la Passion de Jésus-Christ -lui dit des secrets redoutables. Elle plonge dans ses douleurs humaines, -et même dans ses douleurs physiques, un regard effrayé et effrayant. -Elle voit comme elle aime, c’est pourquoi elle voit jusqu’à la forme des -clous; elle mesure la douleur au nombre de leurs facettes. Elle calcule -les aggravations de cette douleur d’après les détails qu’elle a -découverts. - - [1] Thomas Didyme en hébreu signifie _double abîme_. - -Parmi ces récits de la Passion, il y a des choses terribles, auxquelles -on oublie de penser. La vie de l’homme, qui d’ailleurs est beaucoup trop -courte pour jeter la sonde dans les abîmes, se passe en outre à autre -chose. Angèle a eu avec les tortures physiques de la Passion de -redoutables familiarités, qui ont permis à ses yeux dévorants de suivre -la chair de Jésus, la chair des pieds et des mains dans l’intérieur du -bois où les clous les enfonçaient. Elle assiste à la tension atroce des -bras, des jambes et des nerfs. Elle raconte comme si elle avait vu, -comme si elle avait vu ce que ne voyaient pas même les bourreaux. - -L’amour est plus perçant que la haine. Il entend ce qu’on dit. Il entend -ce qu’on ne dit pas. Il entend le silence, lit ce qui n’est pas écrit, -et devine ce qu’il faut deviner pour grandir. Il s’augmente de ses -découvertes, s’enrichit de ses trésors, et se plaint ensuite de sa -pauvreté, pour arracher de nouveaux secrets. - -Quand elle interroge l’abîme de la hauteur, sa parole n’est qu’un cri -d’impuissance, une lamentation éternelle; elle pleure sur la limite qui -l’arrête dans son vol au moment du départ. Son éloquence consiste à se -plaindre, de ne pouvoir dire ce qu’elle sent, et cette plainte, à chaque -instant répétée, n’est jamais monotone, parce qu’elle est toujours -vraie. - -Heurtant dans son vol les secrets ineffables, les mystères non révélés, -elle a l’air d’un aigle qui, ayant pris son élan du haut de la montagne -où la neige est éternelle, arrive aux régions où il n’y a plus, même -pour lui, d’air respirable. Ses pensées lui font défaut. Elle redescend, -se débat contre les paroles qui manquent à leur tour, engage contre -elles une lutte corps à corps, où elle est à la fois vaincue et -victorieuse, et alors elle a l’air d’un aigle qui, les serrant et les -secouant dans ses griffes, car il se souvient de la montagne et du -désert, ébranle les barreaux de sa cage... - -Au vingt-septième chapitre, plusieurs âmes qui manquent de paroles -trouveront peut-être du pain pour elles. Il y a là des abîmes entrevus, -de magnifiques tentatives pour dire l’Ineffable, suivies d’un repentir -plus magnifique qu’elles-mêmes; le pardon qu’Angèle demande pour ses -blasphèmes, après avoir balbutié les choses du ravissement, déchire -l’horizon, comme l’éclair dans la nuit noire. Les abîmes s’ouvrent -derrière les abîmes; l’intelligence humaine apparaît courte et brève, et -l’âme se rassure dans sa soif. Car Dieu se déclare infini, et les -trésors de l’éternité ne s’épuiseront pas. - -Le P. Faber parle de cette vie intime de Dieu, cette vie qu’il appelle -inimaginable, où fonctionnent les attributs qui n’ont pas de nom ici -bas. Au-delà, dit-il, de _ce qui est probable_, Dieu vit sa vie de -gloire. C’est l’infinie réunion des choses ignorées. - -Si les mystères que nous connaissons, dit-il quelque part, sont déjà si -redoutables, que devons-nous penser de ces mystères, plus grands encore, -dont la moindre pensée n’a jamais été donnée à l’homme? - -C’est de cette autorité sublime, que jaillissaient les foudres dont les -reflets lointains, éblouissant le cœur d’Angèle, jetaient son corps à -terre sans mouvement dans sa chambre. Heurtant dans son vol superbe les -mystères non révélés, vivant dans la redoutable familiarité de l’ombre, -elle en jouissait sans les connaître. Foudroyée à chaque instant par -quelque joie terrible, c’est toujours, dit-elle, pour la première fois; -car le dernier éclair éclipse tous les autres. Toutes les lumières sont -des ombres auprès de la dernière lumière. Les trésors où fouille son -regard sont inépuisables à jamais, et l’éternité promet à sa joie -toujours renouvelée des fraîcheurs qui ne finiront pas. Quand après -avoir entassé les montagnes de bonheur dont les élus ont joui sur les -montagnes de bonheur dont tous les hommes auraient joui, si toutes les -joies fausses étaient changées en joies vraies, et duraient, sans -interruption, jusqu’à la fin du monde, elle fouille de tous les côtés, -avec l’inquiétude de l’impuissance, pour atteindre, s’il était possible, -l’exagération, et quand, après avoir additionné toutes les joies connues -et inconnues, elle se déclare prête à les abandonner toutes, s’il -fallait choisir entre elles et une seconde de la gloire ineffable pour -laquelle il n’y a pas de mot, cette gloire qui est sa gloire à elle, son -éblouissement et son foudroiement, quand elle frappe l’air de ses lèvres -comme pour lui arracher des sons qu’il ne contient pas, ce qu’il faut -admirer le plus dans sa parole, c’est le silence, qui est au delà. - -Au soixante et unième chapitre, creusant la Passion, comme si elle -interrogeait la profondeur pour lui arracher cette raison inconnue -d’adorer qui se dérobe dans la hauteur, elle compte un à un les -instruments de la Passion, et comme les récits ne disent pas tout, comme -l’Evangile est très sobre, comme les détails connus augmentent sa soif -au lieu de l’apaiser, elle aborde face à face la croix du Christ, dans -le secret de l’oraison. Là, comme dans un champ clos, seul à seul, dans -le secret de la vision elle demande à chaque épine de la croix comment -coulait le sang du front du Fils de l’Homme. Interrogeant chaque -instrument de torture sur la nature des supplices, devinant par la -divination de l’amour, derrière les tortures connues, plusieurs tortures -inconnues, appelant successivement à son secours la parole et le -silence, elle raconte quelques-unes des compassions qui accompagnèrent -la Passion, compassion de Jésus pour lui-même, pour ses disciples, pour -sa mère, pour son père. Les inventions de l’amour, qui est le plus grand -des inventeurs, conduisent Angèle, si on ose ainsi parler, dans -l’intérieur des plaies de Jésus; avec l’audace de l’adoration elle -regarde fixement, et son œil ne se trouble pas. Car l’amour est plus -fort que la mort, et s’il connaît les tremblements du désir, il ignore -ceux de la peur. - -Le P. Faber remarque que les douleurs de la Vierge furent augmentées par -la puissance qu’elle avait de les regarder en face sans distraction, au -lieu de les fuir, comme font les autres créatures, secourues par leur -faiblesse. - -Angèle de Foligno voit l’ineffable douleur de Jésus, qui lui fut -accordée et dispensée, avec la lumière divine, par la main de Dieu. -Cette lumière, par laquelle il voyait lui-même ce qu’il était en -lui-même, ce que le péché avait fait de lui, cette lumière terrible par -laquelle il voyait dans toute leur horreur sa mort et le crime de sa -mort, et le péché et le Calvaire, cette lumière qui transforma, -dit-elle, Jésus-Christ en douleur, et en douleur ineffable, semble avoir -révélé à la contemplatrice quelque chose de ce qu’elle révéla à l’âme -humaine de Jésus. Et, dans la soif qui la dévore, d’autant plus altérée -de science et d’amour qu’elle en a bu davantage, tour à tour -interrogeant toutes les créatures sur la Passion de leur Dieu crucifié, -et tour à tour les défiant de la lui raconter telle qu’elle la voit, -elle lance ce cri sublime: - -«Si quelqu’un me la racontait, je lui dirais: C’est toi, c’est toi qui -l’as soufferte.» Et dans la sécurité de ses transports, si un ange lui -prédisait la mort de son amour, elle répondrait: «C’est toi qui es tombé -du ciel.» - -Saint Denys l’Aréopagite, ayant éprouvé les insuffisances de la parole -et de la lumière, s’adresse à l’obscurité pour adorer, au fond d’elle, -le Dieu inconnu: _Obscurité très lumineuse_, dit-il, _obscurité -merveilleuse qui rayonne en splendides éclairs, et qui, ne pouvant être -ni vue, ni saisie, inonde de la beauté de ses feux les esprits -saintement aveuglés[2]._ - - [2] Saint Denys l’Aréopagite, _Traité de la Théologie mystique_, - traduction de Mgr Darboy, p. 466. - -Ceux qui sont familiers avec les grands docteurs de la théologie -mystique, avec saint Denys l’Aréopagite, avec saint Jean de la Croix, -etc., reconnaîtront dans Angèle de Foligno la pratique ardente et pure -des sublimes théories qui ont illustré la haute science. - -La parole manque toujours à Angèle et toujours de plus en plus, parce -que la gloire qu’elle contemple recule en s’élevant toujours et toujours -de plus en plus. La parole est un blasphème à ses yeux, parce qu’au delà -des choses que cette parole détermine, son œil contemple celles qu’elle -ne peut pas déterminer. - -Cela ressemble un peu à ces traînées aperçues dans les nuits d’été qui -se déterminent en nébuleuses, quand les télescopes se perfectionnent. - -Puis au-dessus apparaît une autre traînée de lumière vague, qui va -devenir un nouvel amas d’étoiles au prochain perfectionnement du -télescope. - -Après chaque explosion de lumière et d’amour, Angèle demande pardon. Le -sentiment qu’elle a de Dieu fait que son adoration est un blasphème aux -yeux de son âme. - -Le ciel est une figure, superbe quoique limitée, immense quoique finie. -Comme la pécheresse du désert, il étale une chevelure d’or. - -On dirait que la lumière ne se trouvant pas assez pure pour subsister -devant la face de Dieu, voudrait essuyer avec ses cheveux les pieds du -trône, et porter plus haut que les regards le repentir des soleils. - -La traduction est toujours une œuvre difficile. La traduction d’une -chose intime est une œuvre très difficile. Quand il s’agit d’une oraison -funèbre, d’un discours d’apparat, on peut, jusqu’à un certain point, -remplacer les périodes latines par des périodes françaises. Mais quand -il s’agit de pénétrer dans les abîmes de l’âme, quand il s’agit de -lutter avec l’intimité des forces inférieures, quand ce sont, non pas -seulement des paroles, mais des cris qu’il faut rendre, des cris, des -silences et des sanglots, la tâche devient redoutable: l’exactitude est -la loi de la traduction. Mais il y a deux sortes d’exactitudes: -l’exactitude selon la lettre, qui rend les mots les uns après les -autres; l’exactitude selon l’esprit, qui infuse le sang de l’auteur -d’une langue dans une autre. Sans négliger la première de ces deux -exactitudes, j’ai essayé surtout de m’attacher à la seconde. J’ai essayé -de faire vivre en français le livre qui vivait en latin. J’ai essayé de -faire crier en français l’âme qui criait en latin. J’ai essayé de -traduire les larmes. - -Le frère Arnaud, qui écrivait sous la dictée d’Angèle, a mis en tête de -son livre les deux prologues qu’on va lire. J’ai essayé de conserver -aussi à cet excellent homme les caractères qui le distinguent, son -profond respect et son admirable sincérité. - -La vie d’Angèle est un drame où la vie spirituelle se déclare comme une -réalité visible. La vérité secrète devient quelque chose de tangible et -de palpable. Il n’est plus possible de la prendre pour un rêve; elle est -un drame plein de sang et de feu. En revanche, la vie extérieure des -hommes menteurs, la vie sans lumière, sans vérité, la vie loin de -l’Esprit, apparaît comme une ombre, comme une figure, comme un fantôme -et comme un cauchemar. - -L’affinité des choses intimes et des choses sublimes est la lumière qui -éclaire ce drame, où la hauteur et la profondeur se donnent le baiser de -la paix. - -Ce drame a pour théâtre l’Ineffable. C’est un éclair qui déchire une -nuée. Le langage d’Angèle est une lutte corps à corps avec les choses -qui ne peuvent pas se dire. Dans l’atmosphère où elle est introduite, -comme un profane épouvanté par le voisinage du sanctuaire, le -vocabulaire des hommes recule silencieusement. Captive dans la parole -humaine, Angèle fait comme Samson. Manué en hébreu veut dire repos. -Comme Samson, fils de Manué, Angèle fille de l’Extase, prend sur ses -épaules les portes de sa prison, et les emporte sur la Hauteur. - ---Vous qui lirez ce livre, ne portez pas sur lui le regard froid de la -curiosité. Souvenez-vous des réalités glorieuses, souvenez-vous des -réalités terribles, et priez le Dieu d’Angèle pour le traducteur de son -livre. - -ERNEST HELLO - - - - -PROLOGUE DU FRÈRE ARNAUD - - -De peur que l’enflure de la sagesse du monde ne reçût pas du Dieu -éternel la confusion qu’elle mérite, le Seigneur a suscité une femme -habituée aux choses du siècle, liée par les obligations du monde, qui -avait un mari, des enfants, une fortune; une femme simple, dépourvue de -science et de force; mais qui, ayant reçu et accepté au fond -d’elle-même, avec la croix de Jésus-Christ, la puissance infuse de Dieu, -brisa les liens du monde, gravit le sommet de la perfection évangélique, -renouvela dans sa plénitude absolue la folie de la croix, sagesse des -parfaits, et montra, dans la voie abandonnée du bon Jésus, dans cette -voie déclarée impossible et insupportable par la parole et l’exemple de -quiconque fait le grand personnage, montra, disais-je, non pas seulement -une vie possible, non pas seulement une vie facile, mais les délices -inouïes, les délices de la hauteur. - -O Sagesse divine et parfaite, comme vous avez révélé dans votre servante -la folie de toute sagesse humaine! Vous avez opposé aux hommes une -femme, aux enflés une humble, aux habiles une simple, aux savants une -ignorante, aux hypocrites qui s’admirent une créature qui se méprise, -aux langues pleines de paroles, aux mains vides d’actions, le silence -des lèvres et l’activité dévorante, brûlante, stupéfiante de la vie! Et -la sagesse de la chaleur a été confrontée avec la sagesse de l’esprit, -qui est la science de Jésus, et de Jésus crucifié! Dans une femme forte, -Dieu a manifesté sa lumière, qui était enterrée, comme dans un sépulcre -de chair humaine, sous l’aveuglement des théoriciens. - -Enfants de notre mère sacrée, prenez garde au respect humain! Apprenez -de notre Angèle, apprenez de notre ange, apprenez de l’Ange du grand -conseil, la voix de la magnificence et la sagesse de la croix! Apprenez -la pauvreté, les douleurs, les opprobres et l’obéissance de Jésus; -apprenez Jésus-Christ, apprenez sa Mère, et quand vous aurez appris, -enseignez cette science aux hommes, enseignez-la aux femmes, -enseignez-la à toute créature dans le langage des actes réels, effectifs -et puissants! Et pour que la gloire de votre vocation, enfants de la -haute science, apparaisse à vos yeux, sachez, mes biens-aimés, que celle -qui nous a enseigné Dieu a fait ce qu’elle a enseigné. Souvenez-vous, -mes biens-aimés, que les apôtres ont appris d’une femme la vie mortelle -du Sauveur, et d’une femme sa résurrection. - -Ainsi, cher fils de notre mère sacrée, venez apprendre avec moi la loi -possédée, la loi prêchée par saint François d’Assise et ses compagnons, -la loi immortalisée par la pratique d’Angèle. - -Il n’est pas dans l’ordre ordinaire de la Providence qu’une femme -enseigne et confonde la grossièreté des savants. Mais saint Jérôme, -parlant de la prophétesse Olda, vers qui se faisait le concours des -peuples, dit que, pour confondre la fierté de l’homme et la science -prévaricatrice, le Seigneur a transporté sur la tête d’une femme le don -de prophétie. - -Frère ARNAUD - - - - -DEUXIÈME PROLOGUE DU FRÈRE ARNAUD - - -Au nom de la très sainte Trinité, au nom du Dieu tout-puissant, au nom -de Jésus-Christ et de la Vierge, - -Voici la manifestation des dons du Très-Haut faite sur l’esprit de ma -mère, Angèle de Foligno. Suivant la parole et la promesse qu’il a faite -dans son Evangile: - -«Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon père l’aimera, et -nous viendrons à lui, et nous demeurerons en lui»; - -Et: - -«Celui qui m’aime, je me manifesterai moi-même à lui» (_Joannes_, XIV, -21 et 23). - -Le Seigneur nous a permis d’éprouver nous-même la vérité de cette -parole. Il s’est manifesté récemment à quelques âmes dévouées, mais très -particulièrement à l’esprit de ma mère Angèle. - -Moi, frère Arnaud, de l’ordre des Mineurs, à force de supplications, je -lui arrachai le secret de ses yeux et de son âme. Intimement uni à elle -par une familiarité quotidienne et par la charité du Christ, j’eus -cependant besoin, pour lui faire violence, des raisons les plus graves, -les plus sacrées qui soient au monde. - -Les dons de Dieu étaient enfermés en elle par un sceau redoutable et -quand j’approchais, quand j’allais demander, elle répondait: «Mon secret -est à moi.» Que de fois j’ai entendu cette parole! Selon toute -probabilité, j’aurais échoué pour toujours, et les hommes eussent été -frustrés, si Angèle n’eût vu mon immense douleur. Angèle eut pitié de -moi: la compassion fut ce qui l’ébranla d’abord; puis vint l’intérêt des -âmes humaines, et l’amour qu’elle avait pour le prochain; mais enfin et -surtout elle reçut un ordre d’en haut: elle fut forcée, et se rendit. -J’écrivis ce qu’on va lire. - -Angèle dictait, et j’écrivais; mais elle parlait malgré elle. Au milieu -de ses révélations, elle s’interrompait pour me dire: - -«Tout ce que je viens d’articuler n’est rien! tout cela n’a pas de sens! -je ne peux pas parler.» - -Quelquefois, dans les instants les plus sublimes, quand la parole lui -manquait, vaincue par la hauteur des choses, comparant ce qu’elle disait -avec ce qu’elle aurait voulu dire, elle s’arrêtait et me criait: - -«Je blasphème! frère, je blasphème! Notre pauvre langage humain, -disait-elle, ne convient guère que dans les occasions où il s’agit des -corps et des idées; au delà, il n’en peut plus. S’il s’agit des choses -divines et de leurs influences, la parole meurt absolument.» - -Quelquefois elle se servait de paroles qui m’étaient absolument -inconnues et étrangères: c’était immense, c’était puissant, c’était -éblouissant, c’était mille fois plus admirable que tout ce que j’ai -écrit. Elle ne pouvait rien formuler. J’entrevoyais quelque chose -d’inouï; mais, ne sachant pas quoi, je restais là sans écrire. -Quelquefois j’ai vu Angèle dans une douleur profonde, parce qu’il lui -était impossible de rien manifester. - -Quant à moi, pour dire la vérité, je ne comprenais de ses paroles qu’une -très petite partie. Je me comparais souvent à un crible qui laisse -passer et qui jette au vent ce qu’il y a de plus précieux dans la -substance, ne retenant que ce qu’il y a de plus grossier. Je suis -évidemment un homme tout à fait incapable; je n’entends pas les choses -divines: en voici la preuve. Après avoir écrit sous sa dictée, je -relisais à Angèle, afin de soumettre l’œuvre à ses corrections. Très -souvent elle me disait: «C’est singulier! c’est étonnant! Qu’avez-vous -donc écrit? Je ne reconnais pas cela.» - -Un jour elle me dit: - -«Je ne sais comment vous faites: ce que vous avez écrit là n’a aucune -saveur.» - -Une autre fois, elle me fit cette remarque: - -«Les paroles que vous avez écrites servent tout au plus à me rappeler de -loin le souvenir de celles que j’ai entendues. Mais si je ne voyais les -choses dans la lumière intérieure, ce que vous avez écrit là ne m’en -donnerait pas la moindre idée.» - -«Tout ce qu’il a de bas et d’insignifiant dans mes paroles, me dit-elle, -vous l’avez écrit, mais la substance précieuse, la chose de l’âme, vous -n’en avez pas dit un mot.» - -Vous voyez quel homme je suis. Mille choses ont été perdues par mon -incapacité. J’étais là comme un idiot, écoutant et ne comprenant pas. -Par exemple je n’ai pas ajouté un mot qui vînt de moi. - -C’est l’intelligence qui me manque. Quelquefois je n’ai pu suivre en -écrivant sa parole, et, dans le moment qui suivait celui-là, le temps ou -la mémoire m’a fait défaut pour rétablir le texte. - -Mille autres causes ont encore altéré mon œuvre. Quelquefois j’allais -près d’elle avec une conscience troublée; dans ce cas, tout mon travail -était absolument manqué. Je ne pouvais écrire deux mots avec suite. Je -pris alors l’habitude de recourir, avant d’aborder Angèle, au sacrement -de pénitence. Il me semble qu’après l’absolution j’étais moins incapable -d’entendre et de reproduire: je sentais le secours de la grâce. - -Tel qu’il est, mon travail manque d’ordre. Et cependant, tel que je me -connais, je trouve merveilleux d’avoir fait le peu que voilà. L’ordre -qui s’y trouve, si insuffisant qu’il soit, est dû à mes secours -surnaturels. - -Une des grandes sollicitudes, une des grandes douleurs de ma vie, c’est -de n’avoir pas réussi plus pleinement. Et pourtant je sentais, par les -mérites de ma mère bienheureuse, je sentais une grâce spirituelle, -absolument inconnue, sans exemple dans ma vie. - -Je me rends ce témoignage de n’avoir rien mis qui fût de moi; j’affirme -que je n’ai pas ajouté un mot. J’ai mis le peu de paroles que j’ai -comprises, mais je n’ai pas mis autre chose. - -Epouvanté de mon redoutable ministère, j’écrivais avec un grand -tremblement. - -Souvent je me faisais répéter plusieurs fois le mot que je devais -écrire. Je tâchais de reproduire les mots dont elle s’était servie, dans -la crainte d’altérer l’idée en altérant l’expression. Quelquefois Angèle -disait, en relisant mon travail: - -«Je me repentirais d’avoir divulgué ces choses, si je n’avais entendu -cette parole: «Plus tu donneras la lumière, plus tu la garderas.» - -«Ecoutez-bien disait-elle encore, écoutez-bien, frère Arnaud. La voix du -Ciel m’a ordonné plusieurs fois de faire écrire à la fin de chaque -chapitre: «_Que le lecteur rende grâces à Dieu, puisque ce chapitre est -écrit._» - -A trois lieues d’Assise, à Foligno, vivait une femme qui venait de se -convertir. Elle avait mari et enfants. Elle entra dans la voie d’une -pénitence inouïe; j’en ai la preuve. En outre, elle souffrit dans son -âme et dans son corps tentations et tourments. Elle souffrit -invisiblement certaines tortures auxquelles plusieurs autres âmes ont -été soumises visiblement. Elle souffrit cruellement, car les démons -savent torturer beaucoup mieux que les hommes. Un homme digne de foi -tomba un jour dans un étonnement épouvantable, parce qu’il avait entendu -de la bouche d’Angèle les tortures que lui faisait subir son ennemi -infernal. Cet homme eut une révélation divine qui lui confirma la -réalité du fait. Il est impossible de dire de quelle compassion il fut -touché. - -Angèle était profonde et ardente dans la prière, très sage dans la -confession. Un jour elle me confessa tous les péchés de sa vie avec une -telle perfection de connaissance, un si profond discernement, avec une -telle contrition, avec de telles larmes, et ces larmes ne cessèrent pas -un instant de couler depuis la première jusqu’à la dernière parole, avec -une telle puissance d’humilité, que je pleurais dans mon cœur: «O mon -Dieu, disais-je, Seigneur mon Dieu, quand vous abandonneriez le monde -entier à l’erreur, vous ne permettriez pas qu’une telle sincérité, une -telle véracité, une telle droiture fût trompée jamais!» - -La nuit suivante, elle fut malade à la mort. Le lendemain matin, elle se -traîna très difficilement à l’église des Frères; je dis la messe et je -lui donnai la communion. Je sais que jamais elle n’a communié sans -recevoir quelque grâce immense et chaque fois une grâce nouvelle. Telle -était la puissance des illuminations, des illustrations et des joies -dont son âme était enivrée, que tout cela rejaillissait à chaque instant -sur le corps. Très souvent, quand je voulais lui relire ce que j’avais -écrit sous sa dictée, le ravissement l’emportait, et elle n’entendait -plus un mot. Quand elle causait avec le Seigneur, la joie donnait à -Angèle une autre figure et un autre corps; la délectation du -Saint-Esprit mettait sa chair en feu: j’ai vu ses yeux ardents comme la -lampe de l’autel; j’ai vu sa figure ressembler à une rose pourpre. - -Sa tête avait par moments une richesse, une plénitude de vie, une -splendeur, une magnificence angéliques qui l’élevaient au-dessus de la -condition humaine; elle oubliait alors de boire et de manger; on eût dit -un esprit sans corps, et pourtant le corps était éblouissant. - -Elle avait pour compagne une vierge chrétienne qui vivait avec elle; -cette femme m’a raconté qu’un jour elle était en route avec Angèle. Je -ne sais où elles allaient. Tout à coup, dans le chemin, voici la tête -d’Angèle qui devient resplendissante, ses joues changent de couleur; -transfigurée par la joie, elle n’offre plus avec elle-même aucun trait -de ressemblance. Ses yeux, plus grands qu’à l’ordinaire, étaient -éblouissants à regarder. Sa compagne était une femme extraordinairement -naïve, et qui, à cette époque, ne connaissait pas encore les coups de -foudre de Dieu et les habitudes d’Angèle. Ignorant tout cela, cette -bonne femme avait peur de rencontrer quelqu’un. Dans l’excès de sa -naïveté, elle se couvrit elle-même la tête. - -«Faites comme moi, disait-elle à Angèle; couvrez-vous, couvrez-vous. -Vous ne savez donc pas que vos yeux sont comme deux candélabres.» Et la -pauvre femme se lamentait, se frappait la poitrine et disait: «Mais -qu’est-ce donc, qu’est-ce donc qui vous est arrivé là! Désormais -cachez-vous aux hommes. Eh! qu’est-ce donc que nous allons devenir! - ---Ne craignez pas, répondit Angèle; si nous rencontrons quelqu’un, Dieu -veillera sur la rencontre.» - -Sa compagne finit par s’habituer, car la transfiguration d’Angèle -arrivait à tout instant. Un jour, je tiens ce fait de la même personne, -Angèle était étendue et en extase. Son amie vit sur son côté une étoile -magnifique, qui, sans être très grande, réunissait un nombre immense de -couleurs éblouissantes. Puis elle lança des rayons d’une beauté inouïe, -les uns très fins, les autres plus gros: ils sortaient du cœur d’Angèle, -se repliaient vers lui, puis remontaient au ciel. Ce phénomène dura -trois heures. - -Quand Angèle était tourmentée par la tentation, ou saisie par les -langueurs d’amour, elle pâlissait, elle séchait sur pied, elle faisait -compassion. - -Cette femme avait un corps débile. - - * * * * * - -Moi, frère Arnaud, après avoir écrit ce livre, je priai Angèle de -demander à Dieu si je n’avais rien écrit de faux ou d’inutile. -J’éprouvais le besoin que Dieu lui-même, dans sa miséricorde, me dît si -je ne m’étais pas trompé. - -Elle répondit: - -«J’ai demandé plusieurs fois à Dieu si dans ce que j’ai dit et dans ce -que tu as écrit il y avait mensonge ou inutilité. Or, voici quelle -réponse me fut faite et quelle certitude me fut donnée: «Tout ce que -j’ai dit, tout ce que vous avez écrit, tout cela est vrai; il n’y a rien -de faux, il n’y a rien d’inutile, mais il y a insuffisance. Les choses -n’ont pas trouvé la perfection dans nos paroles. La hauteur et la -douceur des visions ne pouvaient être renfermées dans le langage humain. - -«Tout cela, avait dit le Seigneur, est selon ma volonté; tout cela vient -de moi, et je poserai mon sceau sur ce livre (_Sigillabo_).» Et comme -Angèle ne comprenait pas ce mot: «Je poserai mon sceau», la voix reprit, -et se servit d’un autre mot: «Je confirmerai ma parole (_Firmabo_).» - -Moi, frère Arnaud, qui écrivais sous sa dictée, je répète que je n’ai -rien ajouté, mais que j’ai beaucoup omis; j’ai omis beaucoup de choses -trop hautes pour entrer dans mon misérable entendement. - -Par la volonté de Dieu, mon livre a été examiné par deux frères mineurs -dignes de foi; ils l’ont examiné dans la compagnie d’Angèle; ils ont -eux-mêmes entendu ce que j’ai écrit; ils ont conféré de toutes ces -choses avec Angèle elle-même afin d’avoir des renseignements plus -certains. Un nouvel examen eut encore lieu plus tard. Ce fut le seigneur -Jacques de la Colonne qui s’en chargea. Il prit pour l’aider huit frères -mineurs fameux entre tous. Parmi eux il y avait des lecteurs, des -inquisiteurs, des custodes. Ils étaient tous dignes de foi, modestes et -spirituels. Pas un n’attaqua un seul mot du livre. Ils ne firent que -vénérer humblement et embrasser tendrement. - -J’engage le lecteur à ne pas s’étonner si les paroles ardentes de -l’amour remplissent ce livre. La Sainte Ecriture en est pleine aussi. -_Le Cantique des Cantiques_ est là pour l’attester. Le lecteur sentira, -d’ailleurs, qu’au milieu des transports et des sublimités, la grâce -divine préserva si parfaitement Angèle de l’orgueil, que la hauteur des -révélations approfondit l’âme de son humilité. - -J’ai encore une observation à faire. - -Angèle déclare plusieurs fois, au milieu des transports et des -transformations, qu’elle est élevée pour toujours à un nouvel état de -lumière, de joie et de délectation, et que cette joie sera éternelle. - -Voici, je pense, dans quel sens il faut entendre ces paroles. - -Une nouvelle illustration divine la constitue dans un état nouveau de -transformation divine. Cet état est continuel. Elle entre dans une -nouvelle lumière, dans un nouveau sentiment de Dieu. Elle entre dans une -solitude qu’elle n’a pas encore habitée. - -Bien que cette demeure soit permanente, et n’affecte pas la ressemblance -d’un acte interrompu, cependant elle est susceptible d’accroissements -toujours nouveaux, Angèle y trouve à chaque instant de nouvelles -ardeurs, de nouvelles joies, de nouvelles impressions, des suavités -nouvelles; et cependant c’est toujours la même illustration qui dure, -quant à son principe immuable. La transformation en elle-même n’est pas -un acte passager, elle est continuelle comme une habitude; mais des -transports de plus en plus sublimes, des suavités, des illustrations et -des visions de plus en plus hautes peuvent se produire en elle et par -elle. - -Frère ARNAUD - - - - -ANGÈLE DE FOLIGNO - - -Moi, dit Angèle de Foligno, entrant dans la voie de la pénitence, je fis -dix-huit pas avant de connaître l’imperfection de la vie. - - - - -PREMIER PAS - -ANGÈLE PREND CONNAISSANCE DE SES PÉCHÉS - - -Je regardai pour la première fois mes péchés, j’en acquis la -connaissance; mon âme entra en crainte; elle trembla à cause de sa -damnation, et je pleurai, je pleurai beaucoup. - - - - -DEUXIÈME PAS - -LA CONFESSION - - -Puis je rougis pour la première fois, et telle fut ma honte, que je -reculais devant l’aveu. Je ne me confessai pas, je n’osais pas avouer, -et j’allai à la sainte table, et ce fut avec mes péchés que je reçus le -corps de Jésus-Christ. C’est pourquoi ni jour ni nuit ma conscience ne -cessait de gronder. Je priai saint François de me faire trouver le -confesseur qu’il me fallait, quelqu’un qui pût comprendre et à qui je -pusse parler. La même nuit, le vieillard m’apparut. «Ma sœur, dit-il, si -tu m’avais appelé plus tôt, je t’aurais exaucée plus tôt. Ce que tu -demandes est fait.» - -Le matin, je trouvai dans l’église de Saint Félicien un frère qui -prêchait. - -Après le sermon, je résolus de me confesser à lui. Je me confessai -pleinement; je reçus l’absolution. Je ne sentis pas d’amour; l’amertume -seulement, la honte et la douleur. - - - - -TROISIÈME PAS - -LA SATISFACTION - - -Je persévérai dans la pénitence qui me fut imposée; j’essayai de -satisfaire la justice, vide de consolation, pleine de douleur. - - - - -QUATRIÈME PAS - -CONSIDÉRATION DE LA MISÉRICORDE - - -Je jetai un premier regard sur la divine miséricorde; je fis -connaissance avec celle qui m’avait retirée de l’enfer, avec celle qui -m’avait fait la grâce que je raconte. Je reçus sa première illumination; -la douleur et les pleurs redoublèrent. Je me livrai à une pénitence -sévère; mais je ne veux pas dire laquelle. - - - - -CINQUIÈME PAS - -CONNAISSANCE PROFONDE D’ELLE-MÊME - - -Ainsi éclairée, je n’aperçus en moi que des défauts, je vis avec une -certitude pleine que j’avais mérité l’enfer; je gémissais dans -l’amertume, et je prononçai ma condamnation. - -Comprenez que tous ces pas ne se suivirent pas sans intervalle. Ayez -donc pitié d’une pauvre âme, qui se meut si lourdement, qui traîne vers -Dieu son grand poids, sa grande lourdeur, et qui a fait à peine un petit -mouvement. Je me souviens qu’à chaque pas je m’arrêtais pour pleurer, et -je ne recevais pas d’autre consolation que celle-ci, le pouvoir de -pleurer; c’était la seule, celle-là était amère. - - - - -SIXIÈME PAS - -ELLE SE RECONNAIT COUPABLE ENVERS TOUTES LES CRÉATURES - - -Une illumination me donna la vue de mes péchés dans la profondeur. Ici -je compris qu’en offensant le Créateur, j’avais offensé toutes les -créatures, qui toutes étaient faites pour moi. Tous mes péchés me -revenaient profondément à la mémoire, et dans la confession que je -faisais à Dieu, je les pesais très profondément. Par la sainte Vierge et -par tous les saints j’invoquais la miséricorde de Dieu, et me sentant -morte, je demandais à genoux la vie. Et je suppliais toutes les -créatures que je sentais avoir offensées, de ne pas prendre la parole -pour m’accuser devant Dieu. Tout à coup je crus sentir sur moi la pitié -de toutes les créatures, et la pitié de tous les saints. Et je reçus -alors un don: c’était un grand feu d’amour, et la puissance de prier -comme jamais je n’avais prié. - - - - -SEPTIÈME PAS - -VUE DE LA CROIX - - -Ici je reçus la grâce spéciale du regard sur la croix sur laquelle je -contemplais avec l’œil du cœur et celui du corps, Jésus-Christ mort pour -nous. Mais cette vision était insipide, quoique très douloureuse. - - - - -HUITIÈME PAS - -CONNAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST - - -Je reçus, avec le regard sur la croix, une plus profonde connaissance de -la façon dont Jésus-Christ était mort pour nos péchés. J’eus de mes -propres péchés un sentiment très cruel, et je m’aperçus que l’auteur du -crucifiement c’était moi. Mais l’immensité du bienfait de la croix, je -ne m’en doutais pas encore. Mon salut, ma conversion, sa mort, je ne -pénétrais pas dans le _comment_ de ces choses. La profondeur de -l’intelligence me fut donnée plus tard. Dans le regard que je raconte il -n’y avait que du feu, feu d’amour et de regret, feu tel, que, debout au -pied de la croix, je me dépouillai de toutes choses par la volonté et -m’offris tout entière, et avec tremblement, je fis vœu de chasteté, et -accusant mes membres, l’un après l’autre, je promis de les garder sans -tache désormais. Et je priais qu’il me gardât fidèle à cette chasteté: -d’une part je tremblais de faire cette promesse; de l’autre le feu me -l’arrachait, et il me fut impossible de résister. - - - - -NEUVIÈME PAS - -LA VOIE DE LA CROIX - - -Ici le désir me fut donné de connaître la voie de la croix, afin de -savoir me tenir debout à ses pieds, et trouver le refuge, l’universel -refuge des pécheurs. La lumière vint, et voici comment me fut montrée la -voie. Si tu veux aller à la croix, me dit l’Esprit, dépouille-toi de -toutes choses, car il faut être légère et libre. Il fallut pardonner -toute offense, me dépouiller de toute chose terrestre, hommes ou femmes, -amis, parents et toute créature; et de la possession de moi, et enfin de -moi-même, et donner mon cœur à Jésus-Christ, de qui je tenais tout bien, -et marcher par la voie épineuse, la voie de la tribulation. Je me défis -pour la première fois de mes meilleurs vêtements et des aliments les -plus délicats, et des coiffures les plus recherchées. Je sentis beaucoup -de peine, beaucoup de honte, peu d’amour divin. J’étais encore avec mon -mari, c’est pourquoi toute injure qui m’était dite ou faite avait un -goût amer. Cependant je la portais comme je pouvais. Ce fut alors que -Dieu voulut m’enlever ma mère, qui m’était, pour aller à lui, d’un grand -empêchement. Mon mari et mes fils moururent aussi en peu de temps. Et -parce que étant entrée dans la route, j’avais prié Dieu qu’il me -débarrassât d’eux tous, leur mort me fut une grande consolation[3]. Ce -n’était pas que je fusse exempte de compassion; mais je pensais qu’après -cette grâce, mon cœur et ma volonté seraient toujours dans le cœur de -Dieu, le cœur et la volonté de Dieu toujours dans mon cœur. - - [3] Il est bien entendu que ces sentiments exceptionnels tiennent à la - voie exceptionnelle par où était conduite Angèle de Foligno. Les - dernières lignes, du reste, ne laissent aucun doute à cet égard. - - (_Note du traducteur._) - - - - -DIXIÈME PAS - -LARMES - - -Je demandai à Dieu la chose la plus agréable ses yeux. Alors, dans sa -pitié, il m’apparut plusieurs fois dans le sommeil, ou dans la veille, -crucifié. «Regarde, disait-il, regarde vers mes plaies.» Et par un -procédé étonnant il me montrait comment il avait tout souffert pour moi. -Ceci se renouvela plusieurs fois. Il me montrait chaque souffrance l’une -après l’autre, en détail, et me disait: «Que peux-tu faire pour moi qui -me récompense?» Il m’apparaît plusieurs fois dans le jour. Les visions -du jour étaient plus apaisées que celles de la nuit; toutes avaient -l’aspect de la plus horrible douleur. Il me montrait les tortures de sa -tête, les poils de sourcils, les poils de barbe arrachés! Il comptait -les coups de la flagellation, me montrait en détail à quelle place -chacun d’eux avait porté, et me disait: «C’est pour toi, pour toi, pour -toi.» Alors tous mes péchés m’étant présentés à la mémoire, je compris -que l’auteur de la flagellation, c’était moi. Je compris quelle devait -être ma douleur. Je sentis celle que jamais je n’avais sentie. Il -continuait toujours, étalant sa Passion devant moi, et disant: «Que -peux-tu faire qui me récompense?» Je pleurai, je pleurai, je pleurai, je -sanglotai à ce point que je vis mes larmes brûler ma chair; quand je vis -que je brûlais, j’allai chercher de l’eau froide. - - - - -ONZIÈME PAS - -PÉNITENCE - - -Je me portai vers une pénitence trop rude pour que je la dise; et je -m’efforçai de la pratiquer. Mais comme elle était incompatible avec les -choses du siècle, je résolus de tout quitter pour suivre l’inspiration -divine qui me poussait vers la croix. Ce projet fut une grâce étonnante, -et voici comment elle me fut donnée. Le désir de la pauvreté me vint, et -je craignis de mourir avant d’avoir été pauvre: d’un autre côté, j’étais -combattue de mille tentations, j’étais jeune, la mendicité était -entourée de périls et de hontes. Il me faudra, disais-je, mourir de -faim, mourir de froid et mourir nue: personne au monde ne m’approuvera. -Enfin Dieu eut pitié, et la lumière se fit dans mon cœur, et -l’illumination fut si puissante, que jamais elle ne s’éteindra; je -résolus de persévérer dans mon dessein, dussé-je mourir de faim, de -froid, de honte. Je résolus d’aller en avant, eussé-je la certitude de -tous les maux possibles. Je sentis qu’au milieu d’eux je mourrais pour -Dieu, et je me décidai résolument. - - - - -DOUZIÈME PAS - -LA PASSION - - -Je priai la mère du Christ et son évangéliste saint Jean, par la douleur -qu’ils ont supportée, de m’obtenir un signe qui gravât pour l’éternité -dans ma mémoire la Passion de Jésus-Christ. - - - - -TREIZIÈME PAS - -LE CŒUR - - -Au milieu du désir je fus saisie par un songe où le Cœur du Christ me -fut montré, et j’entendis ces paroles: «Voici le lieu sans mensonge, le -lieu où tout est vérité.» Il me sembla que cela se rapportait aux -paroles d’un certain prédicateur dont je m’étais beaucoup moquée. - - - - -QUATORZIÈME PAS - -AGRANDISSEMENT DE LA PÉNITENCE - - -Comme j’étais debout dans la prière, le Christ se montra à moi et me -donna de lui une connaissance plus profonde. Je ne dormais pas. Il -m’appela et me dit de poser mes lèvres sur la plaie de son côté. Il me -sembla que j’appuyais mes lèvres, et que je buvais du sang, et dans ce -sang encore chaud je compris que j’étais lavée. Je sentis pour la -première fois une grande consolation, mêlée à une grande tristesse, car -j’avais la Passion sous les yeux. Et je priai le Seigneur de répandre -mon sang pour lui comme il avait répandu le sien pour moi. Je désirais -pour chacun de mes membres une passion et une mort plus terrible et plus -honteuse que la sienne. Je réfléchissais, cherchant quelqu’un qui voulût -bien me tuer; je voulais seulement mourir pour la foi, pour son amour, -et puisqu’il était mort sur une croix, je demandais à mourir ailleurs, -et par un plus vil instrument. Je me sentais indigne de la mort des -martyrs; j’en voulais une plus vile et plus cruelle. Mais je ne pouvais -en imaginer une assez honteuse pour me satisfaire, ni assez différente -de la mort des saints, auxquels je me trouvais indigne de ressembler. - - - - -QUINZIÈME PAS - -MARIE ET JEAN - - -Je fixai mon désir sur la Vierge et saint Jean; ils habitaient dans ma -mémoire, et je les suppliais par la douleur qu’ils reçurent au jour de -la Passion de m’obtenir les douleurs de Jésus-Christ, ou au moins celles -qui leur furent données, à eux. Ils m’acquirent et m’obtinrent cette -faveur, et saint Jean m’en combla tellement un jour, que ce jour-là -compte parmi les plus terribles de ma vie. J’entrevis, dans un moment de -lumière, que la compassion de saint Jean en face de Jésus et de Marie -fit de lui plus qu’un martyr. De là un nouveau désir de me dépouiller de -tout avec une pleine volonté. Le démon s’y opposa; les hommes aussi, -tous ceux de qui je prenais conseil, sans excepter les Frères Mineurs; -mais tous les biens, ni tous les maux du monde réunis n’auraient pu -m’empêcher de donner ma fortune aux pauvres, ou du moins de la planter -là, si on m’eût ôté les moyens de m’en débarrasser autrement. Je sentis -que je ne pouvais rien réserver sans offenser Celui de qui venait -l’illumination. Cependant je restais encore dans l’amertume, ne sachant -si Dieu agréait mes sacrifices; mais je pleurais, je criais et je disais -«Seigneur, si je suis damnée, je n’en veux pas moins faire pénitence, et -me dépouiller et vous servir.» Je restais dans l’amertume du repentir, -vide de douceur divine. Voici comment je fus changée. - - - - -SEIZIÈME PAS - -L’ORAISON DOMINICALE - - -Entrée dans une église, je demandai à Dieu une grâce quelconque. Je -priai: je disais le _Pater_; tout à coup Dieu écrivit de sa main le -_Pater_ dans mon cœur avec une telle accentuation de sa bonté et de mon -indignité, que la parole me manque pour en dire un seul mot. Chacune des -paroles du _Pater_ se dilatait dans mon cœur; je les disais l’une après -l’autre avec une grande lenteur et contrition profonde, et malgré les -larmes que m’arrachait une connaissance plus vive de mes fautes et de -mon indignité, je commençai à goûter quelque chose de la douceur divine. -La bonté divine se fit sentir à moi dans le _Pater_ mieux que nulle part -ailleurs, et cette impression dure au moment où je parle. Cependant, -comme le _Pater_ me révélait en même temps mes crimes, mon indignité, je -n’osais lever les yeux ni vers le ciel, ni vers le crucifix, ni vers -rien; mais je suppliai la Vierge de demander grâce pour moi, et -l’amertume persistait. - -O pécheurs! avec quelle lourdeur l’âme part pour la pénitence! Que ces -chaînes sont pesantes! Que de mauvais conseillers! Que d’empêchements! -Le monde, la chair et le démon! - -Et à chacun de ces pas, j’étais retardée un certain temps avant de me -traîner un pas plus loin tantôt l’arrêt était plus long, tantôt il était -moindre. - - - - -DIX-SEPTIÈME PAS - -L’ESPÉRANCE - - -Il me fut ensuite montré que la Vierge bienheureuse m’avait acquis un -privilège par lequel une autre foi me fut donnée que la foi qui est -donnée aux hommes. Alors mon ancienne foi me parut morte, et mes -anciennes larmes m’apparurent comme de petites choses. Une compassion me -fut donnée sur Jésus et sur Marie plus efficace qu’auparavant, et tout -ce que je faisais de plus grand m’apparut comme petit, et je conçus le -désir d’une pénitence plus énorme. Mon cœur fut enfermé dans la Passion -du Christ, et l’espérance me fut donnée de mon salut par cette Passion. -Je reçus pour la première fois la consolation par la voie des songes. -Mes songes étaient beaux, et la consolation m’était donnée en eux. La -douceur de Dieu me pénétra pour la première fois au dedans dans le cœur, -au dehors dans le corps. Eveillée ou endormie, je la sentais -continuellement. Mais comme je n’avais pas encore la certitude, -l’amertume se mêlait à ma joie; mon cœur n’était pas en repos, il me -fallait autre chose. - -Voici un de ces songes, choisi entre beaucoup d’autres. Je m’étais -enfermée pendant le carême dans une retraite profonde, j’aimais, je -méditais, j’étais arrêtée sur une parole de l’Evangile, parole de -miséricorde et d’amour: il y avait un livre à côté de moi, c’était le -Missel: j’eus soif de voir écrite la parole qui me tenait fixée. Je -m’arrêtai, je me contins, craignant d’agir par amour-propre; je résistai -à la soif excessive, et mes mains n’ouvrirent pas le livre. Je -m’endormis dans le désir. Je fus conduite dans le lieu de la vision: et -il me fut dit que l’intelligence de l’Ecriture contient de telles -délices, que l’homme qui la posséderait oublierait le monde. «En veux-tu -la preuve? me dit mon guide.--Oui, oui», répondis-je. Et j’avais soif, -j’avais soif. La preuve me fut donnée: je compris, j’oubliai le monde. -Mon guide reprit: «Il n’oublierait pas seulement le monde, celui qui -goûterait la délectation inouïe de l’intelligence évangélique, il -s’oublierait lui-même.» Il parla, et j’éprouvai. Je compris, je sentis, -et je demandai à ne plus sortir de là jamais. «Il n’est pas encore -temps», dit-il, et il me conduisit. J’ouvris les yeux; je sentais à la -fois la joie immense de la vision donnée, la douleur immense de la -vision perdue. Je garde encore aujourd’hui la délectation du souvenir. -Alors la certitude me vint et me resta; c’était une lumière, c’était une -ardeur dans laquelle je vis, et j’affirme avec une science parfaite que -tout ce qu’on prêche sur l’amour de Dieu n’est absolument rien: les -prédicateurs ne sont pas capables d’en parler, et ne comprennent -seulement pas ce qu’ils disent. Mon guide me l’avait dit pendant la -vision. - - - - -DIX-HUITIÈME ET DERNIER PAS - -LE SENTIMENT DE DIEU - - -Ici je commençai à sentir Dieu, et saisie dans la prière par l’immense -délectation, je ne me souvenais plus de la nourriture, et j’aurais voulu -ne plus manger pour être toujours debout dans la prière. La tentation de -ne plus manger se mêla à mon état nouveau, de ne plus manger, ou de -manger trop peu; mais je compris que ceci était une illusion. Tel était -le feu dans mon cœur qu’aucune génuflexion ou qu’aucune pénitence ne me -fatiguait. Et pourtant je fus conduite vers un plus grand feu et une -ardeur plus brûlante. Alors je ne pouvais plus entendre parler de Dieu -sans répondre par un cri, et quand j’aurais vu sur ma tête une hache -levée, je n’aurais pas pu retenir ce cri. Ceci m’arriva pour la première -fois le jour où je vendis mon château pour en donner le prix aux -pauvres. C’était la meilleure de mes propriétés. - -A partir de ce moment, quand on parlait de Dieu, mon cri m’échappait, -même en présence des gens de toute espèce. On me crut possédée. Je ne -dis pas le contraire; c’est une infirmité disais-je; mais je ne peux pas -faire autrement. - -Je ne pouvais donner satisfaction à ceux qui détestaient mon cri: -cependant une certaine pudeur me gênait. Si je voyais la Passion du -Christ représentée par la peinture, je pouvais à peine me soutenir; la -fièvre me prenait et je me trouvais faible; c’est pourquoi ma compagne -me cachait les tableaux de la Passion. A cette époque j’eus plusieurs -illuminations, sentiments, visions, consolations, dont quelques-unes -seront écrites plus loin. - - - - -DIX-NEUVIÈME CHAPITRE - -TENTATIONS ET DOULEUR - - -De peur que la grandeur et la multitude des révélations et des visions -ne m’enflât, de peur que leur délectation ne m’exaltât, il me fut donné -un tentateur à mille formes qui multiplie autour de moi les tentations -et les peines: peines du corps et peines de l’âme. D’innombrables -tourments déchirent mon corps: ils viennent des démons, qui les excitent -de mille manières. Je ne crois pas qu’on puisse exprimer les douleurs de -mon corps. Il ne me reste pas un membre qui ne souffre horriblement. Je -ne suis jamais sans douleur et sans langueur, toujours débile et -fragile, au point de rester couchée, pleine de souffrance. Je n’ai pas -un membre qui ne soit frappé, tordu, affligé par les démons. Je suis -faible, gonflée, remplie dans tous mes membres d’une sensibilité -douloureuse. Je ne me remue qu’avec la plus grande peine; je suis -fatiguée du lit, et je ne peux manger suffisamment. - -Quant aux tourments de l’âme, sans comparaison plus nombreux et plus -terribles, les démons me les infligent à peu près sans relâche. Je ne -peux mieux me comparer qu’à un homme suspendu par le cou qui, les mains -liées derrière le dos, et les yeux couverts d’un voile, resterait -attaché par une corde à la potence, et vivrait là, sans secours, sans -remède, sans appui. Je crois même que ce que je subis de la part des -démons est plus cruel et plus désespéré. Les démons ont pendu mon âme: -et de même que le pendu n’a pas de soutien, mon âme pend sans appui, et -mes puissances sont renversées, au vu et au su de mon esprit. Quand mon -âme voit ce renversement et cet abandon de mes puissances sans pouvoir -s’y opposer, il se fait une telle souffrance que je peux à peine -pleurer, par l’excès de la douleur, de la rage et du désespoir; -quelquefois aussi je pleure sans remède. Quelquefois ma fureur est -telle, que c’est beaucoup pour moi de ne pas me mettre en pièces. -Quelquefois je ne peux m’empêcher de me frapper horriblement, au point -de me gonfler la tête et les membres. Quand mon âme assiste au départ et -à la chute de ses puissances, le deuil se fait en elle, et je vocifère à -Dieu, et je crie sans relâche: Mon Dieu, mon Dieu, ne m’abandonnez pas! - -Je souffre un autre tourment: c’est le retour, au moins apparent, des -anciens vices. Ce n’est pas qu’ils soumettent réellement mon âme à leur -empire, mais ils me torturent cruellement. Les vices même que je n’eus -jamais viennent en moi, s’allument et me déchirent. Mais ils ne vivent -pas toujours, et leur mort me donne une grande joie. Je suis livrée à de -nombreux démons qui ressuscitent en moi les vices que j’avais, et en -produisent d’autres que je n’eus jamais. Mais quand je me souviens que -Dieu fut affligé, méprisé et pauvre, je voudrais voir tous mes maux -redoubler. - -Quelquefois, il se produit une affreuse et infernale obscurité où -disparaît toute espérance, et cette nuit est horrible. Et les vices que -je sens morts dans mon âme ressuscitent dans mon corps; mais les démons -les réveillent en dehors de l’âme, et en excitent d’autres qui n’y -furent jamais. Je souffre alors particulièrement dans trois endroits du -corps: le feu de la concupiscence est tel dans ces moments-là, qu’avant -d’en avoir reçu la défense, je me brûlais avec le feu matériel, dans -l’espoir d’éteindre l’autre. Ah! j’aimerais mieux être brûlée vive! Je -crie, j’appelle la mort, la mort quelle qu’elle soit, et je dis à Dieu: -«Si je suis damnée, eh bien! tout de suite: pas de retard; puisque vous -m’avez abandonnée, achevez, achevez, et que l’abîme m’engloutisse.» Et, -je comprends alors que ces vices ne sont pas dans l’âme, puisqu’elle n’y -consent jamais, et que c’est le corps qui souffre violence. L’ennui se -joint à la douleur et, si cela durait, le corps n’y tiendrait pas. L’âme -se voit dépourvue de ses puissances, et quoiqu’elle ne consente pas aux -vices, elle se voit sans force contre eux: elle voit entre Dieu et elle -une effroyable contradiction; elle voit sa chute et sent son martyre. Un -vice que je n’eus jamais vient en moi par une permission spéciale: je -sens clairement et je connais qu’il y vient par permission. Il surpasse, -je crois, tous les autres; la vertu par laquelle je le combats est un -don manifeste du Dieu libérateur, et si je doutais de Dieu, dans la -ruine de toutes mes croyances, ce don senti me rendrait la foi. Il y a -là une espérance assurée, tranquille, et le doute est impossible; la -force l’emporte; le vice a le dessous; la force me tient suspendue -au-dessus de l’abîme. Telle est cette force et telle est la puissance -communiquée par elle, que tous les hommes, tous les démons, toutes les -ruses de la terre et de l’enfer ne peuvent obtenir de moi-même le plus -léger mouvement, et c’est elle qui garde la foi. Et pourtant ce vice que -je n’ose nommer m’altère si cruellement, que si la force divine se cache -un instant et menace de me quitter, aucune puissance comme aucune honte -et aucun châtiment ne m’empêcheraient de me ruer sur lui. Mais la force -divine survient et me délivre: tous les biens et tous les maux de ce -monde ne peuvent plus rien contre lui. Et j’ai souffert ainsi pendant -plus de deux ans! - -Dans mon âme une certaine humilité et un certain orgueil se combattent -douloureusement, et j’ai dégoût de toutes ces choses. Ce genre -d’humilité, qui me montre destituée de tout bien, chassée de toute vertu -et de toute grâce, qui me montre en moi la multitude des vices et des -vides, m’enlève toute espérance et me cache toute miséricorde. Je me -vois alors comme la maison du diable, sa dupe, sa fille et son agent, -chassée de toute rectitude, de toute véracité, digne du dernier fond de -l’enfer inférieur. Cette misérable humilité n’est pas l’autre, la vraie, -celle qui écrase l’âme sous la bonté divine sentie. La fausse humilité -entraîne tous les maux. Engloutie en elle, je me vois entourée de -démons; dans mon âme et dans mon corps je ne vois que des défauts: Dieu -m’est fermé; puissance et grâce, tout est caché. Le souvenir même du -Seigneur m’est interdit; me voyant damnée, je ne m’inquiète que de mes -crimes, que je voudrais n’avoir pas commis au prix de tous les biens et -de tous les maux qui peuvent être nommés. Au souvenir de mes crimes, je -me raidis tout entière pour combattre le démon et triompher de mes -vices. Mais je ne vois, pour me sauver, ni porte, ni fenêtre, et je -mesure la profondeur de l’abîme où je suis tombée. L’humilité m’a -engloutie comme un Océan sans rivage. Je contemple dans l’abîme la -surabondance de mes iniquités; je cherche inutilement par où les -découvrir et les manifester au monde: je voudrais aller nue par les -cités et par les places, des viandes et poissons pendus à mon cou, et -crier: Voilà la vile créature, pleine de malice et de mensonge! Voilà la -graine de vice, voilà la graine du mal. Je faisais le bien aux yeux des -hommes; je faisais dire: Elle ne mange ni poisson, ni viande. -Ecoutez-moi: j’étais gourmande et ivrogne: je faisais semblant de ne -vouloir que le nécessaire; je jouais à la pauvreté extérieure. Mais je -me faisais un lit avec des tapis et des couvertures que j’enlevais le -matin pour les cacher aux visiteurs. Voyez le démon de mon âme et la -malice de mon cœur! Ecoutez bien: je suis l’hypocrisie, fille du diable: -je me nomme _celle qui ment_; je me nomme l’abomination de Dieu! Je me -disais fille d’oraison, j’étais fille de colère, et d’enfer et -d’orgueil. Je me présentais comme ayant Dieu dans mon âme, et sa joie -dans ma cellule, j’avais le diable dans ma cellule, et le diable dans -mon âme. Sachez que j’ai passé ma vie à chercher une réputation de -sainteté: sachez, en vérité, qu’à force de mentir et de déguiser les -infamies de mon cœur, j’ai trompé des nations. - -Homicide, voilà mon nom! - -Homicide des âmes, homicide de mon âme! - -Couchée dans l’abîme, je me roulais aux pieds de mes frères, ceux-là -qu’on appelle mes fils, et je leur disais: «Ne me croyez plus; ne me -croyez plus. Est-ce que vous ne voyez pas que je suis possédée? Vous qui -vous appelez mes fils, priez la justice de Dieu pour que les démons -sortis de mon âme manifestent mes actes dans toute leur horreur, et que -Dieu ne soit pas plus longtemps déshonoré par moi. Est-ce que vous ne -voyez pas que tout ce que je vous ai dit est mensonge? Est-ce que vous -ne voyez pas que si tout à coup le monde devenait vide de malice, je le -remplirais toute seule par la surabondance de la mienne? Ne me croyez -plus. N’adorez plus cette idole où est caché le diable; tout ce que je -vous ai dit est mensonge, et mensonge diabolique. Suppliez la justice de -Dieu pour que l’idole tombe et se brise, pour que ses œuvres diaboliques -soient manifestes; car je me couvrais d’or avec des paroles divines, -pour être honorée et adorée à la place de Dieu. Priez pour que le diable -sorte de l’idole, afin que le monde ne soit plus trompé par cette femme. -C’est pourquoi je supplie le Fils de Dieu, que je n’ose nommer, que, -s’il ne me manifeste pas par lui-même, il me manifeste par la terre qui -s’ouvre et m’engloutisse, afin que, posée en spectacle et en exemple, je -fasse dire aux hommes et aux femmes: «Oh! comme elle était dorée, dorée -en dedans et dorée au dehors!» Ah! que je voudrais avoir au cou un -collier ou un lacet, et me faire traîner par les places et par les -villes: et les enfants me traîneraient et diraient: «Voilà la misérable -qui a menti toute sa vie!» Et les hommes crieraient, ainsi que les -femmes: «Oh! voilà le miracle, le miracle qu’a fait Dieu! La malice -cachée de toute sa vie vient d’être manifestée par elle-même!» - -Mais tout cela est peu de chose, et rien ne suffit. Voici un désespoir -nouveau, un désespoir inconnu. J’ai absolument désespéré de Dieu et de -tous ses biens. C’est fini, c’est réglé, réglé entre lui et moi. J’ai la -certitude que dans le monde entier l’enfer n’a pas une proie aussi -parfaite que moi-même; toutes les grâces de Dieu, toutes ses faveurs, -tout cela est pour exaspérer mon désespoir et mon enfer! Oh! je vous en -supplie, mettez-vous en prière; que la justice de Dieu fasse sortir les -démons de l’idole, que la justice de Dieu manifeste mon cœur; ma tête se -fend, mon corps plie, mes yeux sont aveuglés de larmes, mes membres se -disjoignent parce que je ne peux pas manifester mes mensonges! Sache, -toi qui écris, que toutes mes paroles ne sont rien auprès de mes maux, -de mes iniquités et de mes mensonges; j’étais toute petite quand j’ai -commencé! - -Voilà ce que je suis forcée de dire dans le gouffre de l’abaissement. Et -puis l’orgueil arrive! - -Et je suis faite toute colère, toute superbe, toute tristesse, toute -amertume et toute enflure: Les biens que m’a faits Dieu se changent dans -mon âme en amertume infinie. Ils ne me servent à rien! Ils ne remédient -à rien! Ils excitent seulement une douloureuse admiration qui ressemble -à une insulte faite à mon désespoir! Pourquoi toujours en moi ce vide de -vertu? Pourquoi Dieu a-t-il permis cela? Et puis je doute et je me dis: -Est-ce qu’il m’aurait trompée? Cette tentation ferme et cache tout bien. -Colère, orgueil, tristesse, amertume, enflure et peine, la parole ne -peut rien exprimer de tout cela. Quand tous les sages du monde et tous -les saints du paradis m’accableraient de leurs consolations et de leurs -promesses, et Dieu lui-même de ses dons, s’il ne me changeait pas -moi-même, s’il ne commençait au fond de moi une nouvelle opération, au -lieu de me faire du bien, les sages, les saints et Dieu exaspéreraient -au delà de toute expression mon désespoir, ma fureur, ma tristesse, ma -douleur et mon aveuglement! - -Ah! si je pouvais changer ces tortures contre tous les maux du monde, et -prendre toutes les infirmités et toutes les douleurs qui sont dans tous -les corps des hommes, je croirais tous ceux-ci plus légers et moindres. -Je l’ai dit souvent, que mes tourments soient changés contre le martyre, -n’importe de quelle espèce! - -Mes tourments ont commencé quelque temps avant le pontificat du pape -Célestin (1294); ils ont duré plus de deux ans, et leurs accès étaient -fréquents. Je ne suis pas encore parfaitement guérie, quoique leur -atteinte soit maintenant légère, et seulement extérieure. La situation -étant changée, je comprends que l’âme, broyée entre l’humilité mauvaise -et l’orgueil, subit une immense purgation, par laquelle j’ai acquis -l’humilité vraie sans laquelle le salut n’est pas. Et plus grande est -l’humilité, plus grande la purgation de l’âme. Entre l’humilité et -l’orgueil, mon âme passe par le martyre et passe par le feu. Par la -connaissance de ses vides et de ses fautes qu’elle acquiert par cette -humilité, l’âme est purgée de l’orgueil et purgée des démons. Plus l’âme -est affligée, dépouillée et humiliée profondément, plus elle conquiert, -avec la pureté, l’aptitude des hauteurs. - -L’élévation dont elle devient capable se mesure à la profondeur de -l’abîme où elle a ses racines et ses fondations. - - - - -VINGTIÈME CHAPITRE - -PÈLERINAGE - - -Béni soit Dieu et le Père de Notre-Seigneur Jésus, qui nous console en -toute tribulation. - -Oui, il a daigné consoler la pécheresse en toute tribulation. Après le -dix-huitième pas, où le nom de Dieu me faisait crier, après -l’illumination que m’apporta le _Pater_, je sentis la douceur de Dieu, -et voici comment. Je considérai l’union en Jésus-Christ de l’humanité et -de la divinité. Absorbée dans cette vue, buvant la contemplation et la -délectation, j’obéissais dans mon âme à des inspirations intimées par -l’attrait. Ce fut à cette époque la plus grande joie de ma vie. Pendant -la plus grande partie du jour je restai debout dans ma cellule, abîmée -dans la prière, enfermée, seule et stupéfaite. Et mon cœur reçut si fort -le coup de la joie que je tombai à terre, incapable de parole. Ma -compagne courut à moi, s’agita et me crut morte; mais elle m’ennuyait et -me faisait obstacle. - -Un jour, au milieu des persévérances de la prière, avant d’avoir tout -donné, quoiqu’il s’en fallût de fort peu, pendant une oraison du soir, -privée de sentiment divin, je me lamentais et je criais à Dieu «Tout ce -que je fais, je le fais pour vous trouver. Vous trouverai-je, quand je -l’aurai fini?...» La réponse vint. «Que veux-tu? dit-elle.--Ni or, ni -argent, ni le monde entier; vous seul.--Fais donc et hâte-toi; quand tu -auras terminé, toute la Trinité viendra en toi.» Je reçus beaucoup -d’autres promesses; je fus arrachée à toute douleur, je fus congédiée -avec la suavité divine. Puis j’attendis l’exécution. Quand je racontai -le fait à ma compagne, je manifestai quelque doute, à cause de la -grandeur des promesses: cependant la suavité de l’adieu entretenait mon -espérance. - -Ce fut alors que je fis à Assise le pèlerinage de saint François, et ce -fut pendant la route que la promesse s’accomplit. Pourtant je n’avais -pas tout donné aux pauvres. Peu s’en fallait à la vérité; mais la mort -d’un saint homme, qui s’était chargé de mes affaires, en avait retardé -la dernière phase. Cet homme, converti par moi, voulut aussi tout -donner; pendant qu’il allait et venait pour cette affaire, il mourut en -chemin. Sa sépulture est honorée, et illustrée par des miracles. - -Revenons à moi. Je faisais donc mon pèlerinage: je priais en route, je -demandais entre autres choses au bienheureux François l’observation -fidèle de sa règle, à laquelle je venais de m’astreindre; je demandais -de vivre et de mourir dans la pauvreté. - -J’étais déjà allée à Rome pour demander au bienheureux saint Pierre la -grâce et la liberté qu’il faut pour être pauvre réellement. Par les -mérites de saint Pierre et de saint François, je reçus, avec une -certitude sensible, le don de la vraie pauvreté. J’étais arrivée à cette -grotte au delà de laquelle on monte à Assise par un étroit sentier. -J’étais là, quand j’entendis une voix qui disait: «Tu as prié mon -serviteur François; mais j’ai voulu t’envoyer un autre missionnaire, le -Saint-Esprit. Je suis le Saint-Esprit, c’est moi qui viens, et je -t’apporte la joie inconnue. Je vais entrer au fond de toi, et te -conduire près de mon serviteur. - -«Je vais te parler pendant toute la route; ma parole sera ininterrompue -et je te défie d’en écouter une autre, car je t’ai liée, et je ne te -lâcherai pas, que tu ne sois revenue ici une seconde fois, et je ne te -lâcherai alors que relativement à cette joie d’aujourd’hui; mais quant -au reste, jamais, jamais, si tu m’aimes.» - -Et il me provoquait à l’amour, et il disait: «O ma fille chérie! ô ma -fille et mon temple ô ma fille et ma joie! Aime-moi! car je t’aime, -beaucoup plus que tu ne m’aimes!» Et, parmi ces paroles, en voici qui -revenaient souvent «O ma fille, ma fille et mon épouse chérie!» Et puis -il ajoutait: «Oh! je t’aime, je t’aime plus qu’aucune autre personne qui -soit dans cette vallée. O ma fille et mon épouse! Je me suis posé et -reposé en toi; maintenant pose-toi et repose-toi en moi. J’ai vécu au -milieu des apôtres: ils me voyaient avec les yeux du corps et ne me -sentaient pas comme tu me sens. Rentrée chez toi, tu sentiras une autre -joie, une joie sans exemple. Ce ne sera pas seulement comme à présent le -son de ma voix dans l’âme, ce sera moi-même. Tu as prié mon serviteur -François espérant obtenir avec lui et par lui. François m’a beaucoup -aimé, j’ai beaucoup fait en lui mais si quelque autre personne m’aimait -plus que François, je ferais plus en elle.» - -Et il se plaignait de la rareté des fidèles et de la rareté de la foi, -et il gémissait, et il disait «J’aime d’un amour immense l’âme qui -m’aime sans mensonge. Si je rencontrais dans une âme un amour parfait, -je lui ferais de plus grandes grâces qu’aux saints des siècles passés, -par qui Dieu fit des prodiges qu’on raconte aujourd’hui. Or personne n’a -d’excuse, car tout le monde peut aimer; Dieu ne demande à l’âme que -l’amour; car lui-même aime sans mensonge, _et lui-même est l’amour de -l’âme_.» Pesez ces dernières paroles; pesez-les. Elles sont profondes. - -Que Dieu soit l’amour de l’âme, il me le faisait sentir par une vive -représentation de sa passion, et de sa croix qu’il a portée pour nous; -Lui, l’immense; Lui, le glorieux, il m’expliquait sa passion et tout ce -qu’il a fait pour nous, et il ajoutait: «Regarde bien; trouves-tu en moi -quelque chose qui ne soit pas amour?» Et mon âme comprenait avec -évidence qu’il n’y a rien en Lui qui ne soit pas amour. Il se plaignait -de trouver en ce temps peu de personnes en qui il puisse déposer sa -grâce, et il promettait de faire à ses nouveaux amis, s’il en trouvait, -de plus grandes grâces qu’aux anciens. Et il reprenait: «O ma fille -chêne, aime-moi; car je t’aime beaucoup plus que tu ne m’aimes. -Aime-moi, ma bien-aimée; j’aime d’un amour immense l’âme qui m’aime sans -malice.» Et il voulait que l’âme, suivant sa puissance et sa capacité, -l’aimât du même amour, de l’amour qu’il a pour elle, lui promettant de -se donner si seulement, elle le désire. Et il disait toujours «O ma -bien-aimée, ô mon épouse, aime-moi, mange, bois, dors; toute ta vie me -plaira, pourvu que tu m’aimes!» Il ajouta: «Je ferai en toi de grandes -choses en présence des nations, je serai connu en toi, glorifié, -clarifié en toi; le nom que je porte en toi sera adoré à la face des -nations.» Il ajouta mille autres choses. - -Mais moi, pendant que je l’écoutais, considérant mes péchés et mes -défauts, je me disais: Tu n’es pas digne de tous ces grands amours. Le -doute me prit, et mon âme dit à Celui qui parlait: «Si tu étais le -Saint-Esprit, tu ne me dirais pas ces choses inconvenantes; car je suis -fragile et capable d’orgueil.» Il répondit: «Eh bien, essaie! essaie de -tirer vanité de mes paroles, essaie donc; tâche un peu; essaie de penser -à autre chose.» Je fis tous mes efforts pour concevoir un sentiment -d’orgueil; mais tous mes péchés me revenant à la mémoire, je sentis une -humilité telle que jamais dans toute ma vie. Je tâchai d’avoir des -distractions; je regardai curieusement les vignes le long du chemin. Je -tâchai d’échapper aux discours qu’on me tenait; mais de quelque côté que -s’égarât mon œil, la voix disait toujours: «Regarde, contemple; ceci est -ma créature.» Et je sentais une douceur, une douceur ineffable. - -J’étais tellement aimée, disait la voix, que le Fils de Dieu et de la -Vierge Marie s’était incliné vers moi pour me parler. Et Jésus-Christ me -disait: «Quand le monde entier viendrait à toi, je te défie de parler à -un autre qu’à moi; mais, puisque me voici, tu possèdes le monde entier.» -Et pour me tranquilliser, il me disait: «C’est moi qui ai été crucifié -pour toi, moi qui ai souffert pour toi la faim et la soif, moi qui t’ai -aimée jusqu’à l’effusion du sang.» Il me racontait sa passion et me -disait: «Demande une grâce pour toi, pour tes compagnes, pour qui tu -voudras, et prépare-toi à recevoir; car je suis beaucoup plus prêt à -donner que toi à recevoir.» Mon âme cria disant: «Je ne veux pas -demander, parce que je ne suis pas digne.» Et tous mes péchés me -revenaient à la mémoire. Mon âme ajouta: «Si toi qui me parles depuis le -commencement, tu étais le Saint-Esprit, tu ne me dirais pas de telles -paroles; d’ailleurs si le Saint-Esprit était en moi, je devrais mourir -de joie.» Il répondit: «Est-ce que je ne suis pas le maître? Je te donne -la joie que je veux, non pas une autre. Il y a un homme à qui j’en ai -donné une moindre. Ses yeux se sont fermés, et il est tombé sans -connaissance. Je vais te donner encore ce signe de ma présence. Essaie -de parler à tes compagnes, essaie de penser à quelque chose de bon ou de -mauvais, n’importe quoi; je te défie de penser à autre chose qu’à Dieu. -Je suis le seul qui puisse lier l’esprit. Je n’agis pas en vue de tes -mérites, mais en vue de ma bonté.» - -Pendant qu’il parlait, je me sentais digne de l’enfer, et ce sentiment -avait pour la première fois les caractères de l’évidence. Il ajoutait -que si mes compagnes de voyage avaient été mal choisies, je n’aurais pas -entendu et éprouvé ce que je venais d’entendre et d’éprouver. Quant à -elles, elles s’interrogeaient sur la langueur où elles me voyaient; car -j’étais brisée de douceur. J’avais peur d’arriver; j’aurais voulu que la -route durât jusqu’à la fin du monde. Quant à la joie que je sentais, je -renonce à la dire, surtout quand j’entendis: - -«C’est moi, le Saint-Esprit, c’est moi qui suis en toi.» Et la douceur -venait avec chaque parole. Il m’accompagna jusqu’au tombeau de saint -François, suivant sa parole, et ne me quitta pas, et resta avec moi -jusqu’après le dîner, et me suivit dans ma seconde visite au tombeau. -Quand j’entrai pour la seconde fois dans l’église, je fléchis le genou, -et je vis un tableau qui représentait François serré contre la poitrine -de Jésus. Alors il me dit: «Je te tiendrai beaucoup plus serré que cela; -je t’embrasserai d’un embrassement trop serré pour être vu. Voici -pourtant l’heure où je vais te quitter, ô ma fille chérie, ô mon temple -et mon amour, et ma délectation; je vais te remplir et te quitter, te -quitter quant à cette joie, non, non pas te quitter réellement, pourvu -que tu m’aimes!» - -Et bien que cette parole fût amère comme prédiction, elle eut cependant -en elle-même une douceur inouïe. Je regardai Celui qui parlait, pour le -voir des yeux de l’esprit et des yeux du corps; je le vis! Vous me -demandez ce que je vis? C’était quelque chose d’absolument vrai, c’était -plein de majesté, c’était immense, mais qu’était-ce? Je n’en sais rien; -c’était peut-être le souverain bien. Du moins cela me parut ainsi. Il -prononça encore des paroles de douceur; puis il s’éloigna. Son départ -lui-même eut les attitudes de la miséricorde. Il ne s’en alla pas tout à -coup; il se retira lentement, majestueusement, avec une immense douceur. -Et il disait encore: «O ma fille chérie, que j’aime plus qu’elle ne -m’aime! tu portes au doigt l’anneau de notre amour, et tu es ma fiancée! -Désormais tu ne me quitteras plus: la bénédiction du Père, et du Fils, -et du Saint-Esprit est en toi et sur ta compagne!» Et mon âme cria: -«Puisque vous ne me quitterez plus, je ne crains plus le péché mortel!» -Mais là-dessus il ne voulut pas répondre. Et comme, au moment du départ, -j’avais demandé une grâce pour ma compagne, il en promit une d’un autre -genre. Il se retirait, il se retirait; je compris qu’il m’empêchait de -tomber à terre, et qu’il me forçait à rester debout. - -Mais, après le départ, lorsque tout fut consommé, je tombai assise, et -je criai à haute voix, hurlant, vociférant, rugissant sans pudeur, et, -au milieu des hurlements, je crois que je disais: «Amour, amour, amour, -tu me quittes et je n’ai pas eu le temps de faire ta connaissance! Oh! -pourquoi me quitter?» Mais je ne pouvais plus parler. Et si je voulais -articuler au lieu de paroles, il ne venait que des hurlements, et je -rugissais, je rugissais; si j’essayais de dire un mot, il était couvert -par un cri; on cherchait à m’entendre, et on ne pouvait pas. Cela se -passait à la porte de l’église de Saint François. Tout le peuple -s’assembla, je rugissais en présence du peuple. J’étais assise en criant -et j’étais languissante pendant que rugissais. Mes compagnons et mes -amis furent pris de honte et s’écartèrent en rougissant. On ne savait -pas ce qui m’arrivait; on se trompa sur la cause. Quant à moi, je -disais: «C’est Lui, je ne doute plus, c’est Lui; j’ai la certitude, -c’est Lui, c’est le Seigneur qui m’a parlé. Je hurlais de douceur et de -douleur, car c’était Lui, mais il était parti. «La mort, criai-je, la -mort!» Mais, ô douleur! je ne mourais pas, et je vivais, et il était -parti! mes jointures se séparaient. - -Je revins d’Assise, et, chemin faisant, je parlais de Dieu avec une -grande douceur, et j’avais grand’peine à me taire. Je me contenais -cependant, car je n’étais pas seule. Or, pendant la route, Jésus me -parla et me dit: - -«Moi, Jésus-Christ, qui te parle et qui t’ai parlé, je te donne ce signe -que vraiment c’est Moi; je te donne la croix et l’amour de Dieu je te -les donne pour l’éternité.» - -Je sentis dans mon âme la croix de l’amour, et cela rejaillit sur mon -corps, et je sentis la croix corporellement, et mon âme fut liquéfiée. -Revenue à la maison, je sentais une douceur tranquille, paisible, trop -immense pour être exprimée. Alors vint le désir de la mort; car cette -douceur, cette paix, cette délectation au-dessus des paroles me rendait -cruelle la vie de ce monde. Ah! la mort! la mort! et je serais parvenue -à la substance même de la douceur, dont je sentais de loin quelque -chose, et je l’aurais touchée pour toujours, et jamais, jamais perdue! -Ah! la mort! la mort! la vie m’était une douleur au-dessus de la douleur -de ma mère et de mes enfants morts, au-dessus de toute douleur qui -puisse être conçue. Je tombai à terre languissante, et je restai là huit -jours et je criais: «Ah! Seigneur, Seigneur, ayez pitié de moi! -Enlevez-moi, enlevez-moi.» Je sentis alors des parfums qui ne sont pas -de la terre, et des effets inexprimables. Quant à la joie, elle fut au -delà des paroles. Bien des paroles m’ont été dites souvent, mais non pas -avec une telle lenteur, ni une telle douceur, ni une telle profondeur. -Pendant que j’étais à terre, ma compagne, admirable de simplicité, de -pureté, de virginité, entendit une voix qui disait: «Le Saint-Esprit est -dans cette chambre.» Elle s’approcha de moi, et m’adressa ces paroles: -«Dis-moi ce que tu as; car je viens d’entendre une voix qui m’a dit: -Approche-toi d’Angèle.» Je lui répondis: «Ce qui t’a été dit ne me -déplaît pas.» - -Et depuis ce jour je lui communiquai quelques-uns de mes secrets. - - - - -VINGT ET UNIÈME CHAPITRE - -LA BEAUTÉ - - -Un jour que j’étais en oraison, élevée en esprit, Dieu me parlait dans -la paix et dans l’amour. Je regardai et je le vis. - -Vous me demanderez ce que je vis? C’était lui-même, et je ne peux dire -autre chose. C’était une plénitude, c’était une lumière intérieure et -remplissante pour laquelle ni parole ni comparaison ne vaut rien. Je ne -vis rien qui eût un corps. Il était ce jour-là sur la terre comme au -ciel: la beauté qui ferme les lèvres, la souveraine beauté contenant le -souverain bien. L’assemblée des saints se tenait debout, chantant des -louanges devant la majesté souverainement belle. Tout cela m’apparut en -une seconde. Et Dieu me dit: «O ma fille chérie, très aimante et très -aimée, tous les saints ont pour toi un amour spécial, tous les saints et -ma Mère, et c’est moi qui t’associerai à eux.» - -Malgré l’importance de ces paroles, elles me parurent petites. Ce qu’il -me disait de sa Mère et de ses saints me touchait peu. L’immensité de -délectation, que je buvais en Lui, en lui-même, dans sa source, me -rendait aveugle vis-à-vis des saints et des anges. Toute leur bonté, -toute leur beauté était en Lui, était de Lui; il était le souverain -bien; il était toute beauté. Et mes yeux se fermaient sur la créature, -abîmés de joie dans l’essence du beau. Et il me dit: «Je t’aime d’un -amour immense, je ne te le montre pas, je te le cache.» Mon âme -répondit: «Mais pourquoi donc mon Seigneur place-t-il ainsi sa joie et -son amour dans une pécheresse pleine de turpitudes?» Et Dieu répondait: -«Je te dis que j’ai placé en toi mon amour. Mes yeux voient tes défauts, -mais c’est comme si je ne m’en souvenais plus. J’ai déposé en toi, et -j’ai caché mon trésor.» - -Et ces paroles m’apportaient le sentiment de leur pleine vérité; et je -ne doutais pas, et je sentais, et je voyais que les yeux de Dieu me -regardaient; et mon âme puisa dans son regard la lumière. Qu’un saint -descende du paradis, je lui porte le défi d’exprimer ma joie. Et comme -il me cachait, disait-il, son amour, à cause de mon impuissance à la -porter: «Si vous êtes le Dieu tout-puissant, vous pouvez me donner la -force de porter votre amour.» Il répondit: «Tu aurais alors ton désir, -et ta faim diminuerait. Ce que je veux, ton désir, ta faim, ta -langueur.» - - - - -VINGT-DEUXIÈME CHAPITRE - -LA PUISSANCE - - -Un jour j’entendis une voix divine qui me disait: «Moi qui te parle, je -suis la puissance divine, qui t’apporte une grâce divine. Cette grâce, -la voici: je veux que ta vue seule soit utile à ceux qui te verront. Ah! -ce n’est pas tout! je veux que ta pensée, ton souvenir et ton nom, -portent secours et faveur à quiconque s’en servira. Personne ne pensera -à toi en vain. Toute âme qui se souviendra de toi recevra une grâce -proportionnée à l’union divine qu’elle possédera déjà.» - -Je refusai, malgré ma joie, craignant la vaine gloire. - -Mais il ajouta: - -«Tu n’as rien à tirer de là, rien, quant à la vanité. Cette gloire n’est -pas la tienne; c’est un fardeau que tu porteras, et ce n’est pas autre -chose. Garde-le; porte-le; et restitue la gloire à son propriétaire.» - -Je compris que j’étais en sûreté. «Et cependant, me dit-il, ta crainte -ne m’a pas déplu.» - -J’entrai à l’église et j’entendis une parole qui récréa mon âme. La voix -disait: «O ma fille chérie!» mais elle se servit d’un bien autre nom que -je n’ose pas écrire; et elle ajouta: «Aucune créature ne peut te donner -consolation; je tiens cela dans mes mains; je vais te montrer ma -puissance.» - -Les yeux de l’esprit furent ouverts en moi, je vis une plénitude divine -où j’embrassais tout l’univers, en deçà et au delà des mers, et l’Océan, -et l’abîme, et toutes choses, et je ne voyais rien nulle part que la -puissance divine; le mode de la vision était absolument inénarrable. -Dans un transport d’admiration, je m’écriai: «Mais il est plein de Dieu, -il est plein de Dieu, cet univers.» Aussitôt l’univers me sembla petit. -Je vis la puissance de Dieu qui ne le remplissait pas seulement, mais -qui débordait de tous les côtés. - -«Je t’ai montré, dit-il, _quelque chose de ma puissance_.» - -Et je compris que, plus tard je pourrais peut-être en recevoir une -intelligence plus élevée. - -«Je t’ai montré, dit-il, quelque chose de ma puissance; regarde mon -humilité.» - -Je vis un abîme épouvantable de profondeur; c’était le mouvement de Dieu -vers l’homme et vers toutes choses. - -Me souvenant de la puissance inénarrable, et voyant l’abîme de la -descente, je sentis ce que j’étais; c’était le rien, absolument rien, un -néant, et dans ce néant rien, rien, excepté l’orgueil! Je tombai dans un -abîme de méditation, et, épouvantée d’être indigne à ce point je me dis: -Non, non, je ne veux plus communier. - -«Ma fille, dit-il, le point où tu es montée est inaccessible à la -créature! Il faut quelque grâce de Dieu très spéciale pour qu’un être -vivant soit transporté là.» - -Cependant la messe avançait; le prêtre élevait l’hostie. - -«La puissance, dit la voix, la puissance est sur l’autel! je suis en -toi; si tu me reçois, tu reçois Celui que déjà tu possèdes. Communie -donc au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Moi qui suis digne, -je te fais digne.» - -Je sentis au fond de l’âme l’inénarrable douceur d’une joie tellement -immense, qu’elle remplira ma vie avant de s’épuiser. - - - - -VINGT-TROISIÈME CHAPITRE - -LA SAGESSE - - -Un jour, une personne me demanda de prier Dieu pour obtenir certaines -connaissances qu’elle voulait avoir. J’hésitais, sa demande me -paraissait pleine de sottise et d’orgueil. - -Pendant que j’étais dans cette pensée, je fus ravie en esprit. Je fus -posée dans ce ravissement près d’une table sans commencement ni fin; je -ne voyais pas la table, mais je voyais ce qui était placé sur elle. -C’était une plénitude divine, une plénitude inénarrable, qui n’a aucun -rapport avec aucune expression; c’était la plénitude, la Sagesse divine -et le souverain bien. - -Et dans la vision de la divine Sagesse, je voyais qu’il n’est pas permis -de l’interroger sur certaines voies futures et secrètes qu’elle choisira -dans l’avenir; car il y a un manque de respect à vouloir marcher devant -elle. Quand j’aperçois des hommes livrés à ces investigations, leur -erreur est visible pour moi. Le mystère que j’aperçus, sous la -ressemblance d’un objet étendu sur une table, m’a laissé une -intelligence profonde qui discerne, au premier mot que j’entends, les -personnes et les choses spirituelles. Je ne juge plus comme autrefois de -mon ancien jugement, qui était erreur et péché. Je juge d’un jugement -vrai, qui me permet d’entrevoir le défaut de mon ancien jugement. Je ne -peux pas raconter cette Vision; car _la table_ est le seul objet -sensible dont l’idée où le nom m’ait été présenté à l’esprit. Quant au -mystère même de la vision, il échappe à la parole. - - - - -VINGT-QUATRIÈME CHAPITRE - -LA JUSTICE - - -Un jour, j’étais en oraison; je fis des questions, non pas pour sortir -d’un doute, mais parce que je brûlais d’en savoir plus sur Dieu, et je -lui dis: - -«Pourquoi avez-vous créé l’homme? Pour quoi avez-vous permis sa chute? -Pourquoi la passion de votre Fils, quand vous aviez, pour nous racheter, -tant d’instruments dans les mains?» Je sentais jusqu’à l’évidence qu’en -effet Dieu pouvait nous vivifier et nous sauver autrement. Je me sentais -poussée et forcée à faire des questions. J’aurais voulu dans ce moment -me fixer dans la prière pure et simple; mais Dieu me contraignit à -l’interroger. Je restai plusieurs jours ainsi, toujours interrogeant, et -cependant la question ne venait pas du doute. Je comprenais que Dieu -avait choisi la voie la plus appropriée à sa bonté et à nos besoins mais -cela ne suffisait pas, car je voyais clairement qu’il eût pu agir d’une -tout autre manière. - -Il vint un moment où je fus ravie en esprit; je vis alors que le mystère -de ses voies est un mystère sans commencement ni fin. Ravie dans -l’immense ténèbre, mon âme voulut rétrograder vers elle-même. -Impossible! Elle voulut aller plus avant. Impossible! Puis, enlevée plus -haut, elle aperçut la puissance inénarrable, puis la justice de Dieu, sa -volonté, sa bonté, et je découvris au fond d’elles les choses que -j’avais cherchées. Tout à coup mon âme fut arrachée à l’immense ténèbre. -Pendant qu’elle y avait été abîmée, mon corps était étendu à terre mais -quand vint la lumière, je me relevai vivement, me tenant sur l’extrémité -de mes doigts de pied. L’agilité de mon corps était inouïe, et je crus -sentir que j’étais créée pour la seconde fois. Je plongeai mon regard -avec une joie immense dans la volonté de Dieu, dans sa puissance, dans -sa justice, et au delà de mes espérances, je buvais avec transport -l’intelligence des mystères; mais leur manifestation est interdite aux -paroles, parce qu’ils dépassent la nature. - -Je savais bien que Dieu pouvait nous sauver autrement; mais je n’avais -jamais compris comment le mode de rédemption qu’il a choisi constitue de -lui à nous la plus haute manifestation de sa bonté, et l’union la plus -intime, celle qui se fait par la bouche, l’union eucharistique. - -Ce jour-là j’arrivai à une telle connaissance de la justice de Dieu et -de la rectitude de ses jugements, à une telle satisfaction, à une telle -tranquillité, que dans aucune hypothèse, je n’éprouverais ni douleur, ni -négligence, ni relâchement dans la prière. Cette vision m’a laissé dans -l’âme une paix, un repos, une tranquillité sans exemple, une -tranquillité éternelle. Mais je n’ai pas tout dit. - -Après avoir contemplé la volonté de Dieu, sa puissance et sa justice, je -fus ravie à une plus grande hauteur où je ne vis plus rien de tout cela, -et le mode de vision fut changé. Je vis une unité éternelle, -inexprimable, dont je ne puis rien dire, sinon qu’elle est le tout bien. -Et mon âme, dans le délire de sa joie, ne distinguait plus l’amour et -contemplait l’inénarrable. J’étais sortie de ma première vision, j’étais -entrée dans l’inénarrable: avec mon corps ou sans mon corps, je l’ignore -pleinement. Tous les états que j’avais connus étaient moins grands que -celui-ci. Cette vision laissa en moi la mort des vices et la sécurité -des vertus. J’aime tous les biens et tous les maux, les bienfaits et les -forfaits. Rien ne rompt pour moi l’harmonie. Je suis dans une grande -paix, dans une grande vénération des jugements divins. Le matin et le -soir, dans mes prières, je dis: Par votre justice, délivrez-moi, -Seigneur; par vos jugements, délivrez-moi, Seigneur; j’ai la même -confiance et la même délectation que quand je dis: Par votre avènement, -délivrez-moi, Seigneur; par votre Nativité, délivrez-moi, Seigneur; par -votre Passion, délivrez-moi, Seigneur. Je ne vois pas mieux la bonté de -Dieu dans un saint ou dans tous les saints, que dans un damné ou dans -tous les damnés. Mais cet abîme ne me fut montré qu’une fois; le -souvenir et la joie qu’il m’a laissés sont éternels. Si, par un malheur -impossible, toutes les vérités de la foi m’abandonnaient, il me -resterait, dans mon naufrage, une certitude de Dieu, et de ses -jugements, et de la justice de ses jugements. - -Mais, ô profondeur! ô profondeur! ô profondeur! ô profondeur! toute -créature sert au salut des prédestinés: C’est pourquoi l’âme, qui, -descendue dans l’abîme, a jeté un coup d’œil sur les justices de Dieu, -regardera désormais toutes les créatures comme les servantes de sa -gloire. - - - - -VINGT-CINQUIÈME CHAPITRE - -L’AMOUR - - -C’était pendant le carême; j’étais sèche et sans amour. Je priais Dieu -de me donner quelque chose de lui-même; car, moi, je n’avais rien. Les -yeux intérieurs furent ouverts en moi, et je vis l’amour qui venait à -moi. Je vis son principe, mais non sa fin. Ce que je voyais avait un -prolongement, sans avoir de limite. Les couleurs ne me fourniraient -aucun terme de comparaison. Quand l’amour arriva à moi, je le vis avec -les yeux de l’âme beaucoup plus clairement que je n’ai jamais rien vu -avec les yeux du corps. - -Je dirai, si vous voulez, que l’amour prit, en me touchant, la -ressemblance d’une faux. Je vous supplie de ne pas croire qu’il s’agisse -d’une ressemblance commensurable. Mais il me sembla qu’un instrument -tranchant me touchait, puis il se retirait, ne pénétrant pas autant -qu’il se laissait entrevoir. Je fus remplie d’amour; je fus rassasiée -d’une plénitude inestimable. Mais écoutez le secret: cette satiété -engendrait une faim inexprimable, et mes membres se brisaient et se -rompaient de désir, et je languissais, je languissais, je languissais -vers ce qui est au delà. Ni voir, ni entendre, ni sentir la créature. -Oh! silence! silence! - -Mais il y avait un cri au dedans. Oh! ne me faites plus languir! Oh! la -mort! la mort! car la vie m’est une mort. La mort! bienheureuse Vierge! -Prenez avec vous les apôtres! Allez ensemble, ensemble, ensemble devant -le Très-Haut; et puis à genoux, à genoux tous à la fois, pour qu’il ne -veuille plus, pour qu’il ne permette plus que je souffre. A genoux tous, -pour que j’arrive vers Celui que je sens! Saint François, à genoux! à -genoux, Evangéliste! Je criais, je conjurais: il approche, pensais-je, -il approche. Voilà que je deviens tout amour! Il y en a beaucoup qui se -croient dans l’amour, et qui sont dans la haine; d’autres, qui se -croient dans la haine, et qui sont dans l’amour. Je désirais voir ceci -d’une vue claire, Dieu me donna l’évidence, je demeurai satisfaite. Je -fus remplie d’un amour auquel je ne crains pas de promettre l’éternité; -et si une créature me prédisait la mort de mon amour, je lui dirais: «Tu -mens»; et si c’était un ange, je lui dirais: «Je te connais; c’est toi -qui es tombé du ciel.» - -Je vis en moi deux parts, comme si une déchirure m’avait coupée en deux. -Ici ce qui est de Dieu, l’amour et le souverain bien; et là, ma part, -sécheresse et vide, vide absolu. - -Et, dans cette lumière, je vis que ce n’était pas moi qui aimais. Je me -voyais pourtant dans l’amour; mais c’était en vertu d’un don. - -L’amour se rapprocha; il me fit une plus ardente brûlure; et puis, voici -le désir, le désir d’aller là où il est. Je ne sais pas si au-dessus de -cet amour il y en a un autre, à moins de parvenir à l’amour mortel; car -il y en a un qui donne la mort. Entre l’amour généreux et l’amour -mortel, il y a un amour intermédiaire qui ferme les lèvres, parce que sa -joie et son abîme sont au delà des paroles. On m’eût fait un mal -horrible, si on m’eût conté la Passion, et si on eût nommé Dieu devant -moi, parce qu’à ce nom, je suis délectée d’une si infinie jouissance, -que je suis crucifiée de langueur et d’amour. - -Et pourtant, tout ce qui est moins grand que ce Nom me devient un autre -supplice. - -Ah! qu’on ne me parle plus ni de l’Evangile, ni de la vie de -Jésus-Christ, ni d’aucune parole divine! tout cela ne me paraîtrait plus -rien. Je vois en Dieu de plus grandes grandeurs! - -Silence devant l’incomparable! - -Et quand je reviens de cet amour, je suis dans une joie immense; je suis -angélique et j’aime jusqu’aux démons[4]. - - [4] Ces paroles demandent à être entendues dans le sens mystique où - elles sont prononcées. L’horreur du péché, l’horreur du démon est - l’élément fondamental et essentiel de toute vérité, de toute - sainteté par conséquent; mais dans un état d’âme qu’on pourrait - appeler transcendant, le sentiment de la justice accomplie - réconcilie l’âme divinisée non pas avec le mal, avec le péché, avec - le démon, mais avec l’ordre absolu, qui, par le moyen de l’enfer - éternel, les fait rentrer dans son sein immense. L’âme déiforme, ne - voyant plus dans l’enfer, comme dans le ciel, que la vérité, la - justice et l’ordre, adore autant Dieu peur avoir creusé l’abîme que - pour avoir élevé les cieux. C’est ce que j’ai voulu expliquer au - cinquième chapitre de l’ouvrage intitulé: _M. Renan, l’Allemagne et - l’athéisme au XIXe siècle_. - - (_Note du traducteur._) - -En cet état le péché me plaît, quand je le vois commis par d’autres, -parce que je sens que Dieu le permet justement. En cet état, si un chien -me mordait, je n’y ferais aucune attention, et je ne sentirais pas la -douleur. En cet état, la Passion de Jésus-Christ ne me laisse ni -souvenir, ni douleur. En cet état, je n’ai plus de larmes. - -Or cette attitude me transporte au-dessus des régions qu’habitait saint -François. Il vécut au pied de la croix, par un souvenir continuel. -Souvent j’habite à la fois différents degrés de l’échelle; je désire -voir cette chair morte pour nous et parvenir à elle. Cet amour, éperdu -de délices, se souvient de la Passion sans éprouver aucune douleur. Une -fois le souvenir du précieux sang, du sang inestimable avec qui le salut -coula sur le monde, se mêla avec l’amour sans parole et supérieur. Je -m’étonnai, je m’en souviens, de voir ces amours debout ensemble, au même -moment; mais la douleur était totalement absente. La Passion n’est plus -pour moi qu’une lumière qui me conduit. - - - - -VINGT-SIXIÈME CHAPITRE - -LA GRANDE TÉNÈBRE - - -Un jour mon âme fut ravie et je vis Dieu dans une clarté supérieure à -toute clarté connue, et dans une plénitude supérieure à toute plénitude. -Au lieu où j’étais, je cherchai l’amour, et ne le trouvai plus. Je -perdis même Celui que j’avais traîné jusqu’à ce moment, et je fus faite -le non-amour [5]. - - [5] Cette parole sublime a pour commentaire tout le traité de saint - Denys l’Aréopagite sur les _Noms divins_. Le grand docteur, après - avoir épuisé les affirmations, les trouvant inférieures à Celui qui - s’est désigné, dans la langue humaine, par le _Tetragrammaton_, - trois fois mystérieux, le nom terrible et ineffable, le grand - docteur ajoute: - - «Quoique l’on approprie à la Divinité, qui dépasse toutes choses, - les noms d’Unité et de Trinité, toutefois, cette Trinité et cette - Unité ne peuvent être connues ni de nous ni d’aucun être; mais, afin - de glorifier saintement cette essence indivisible et féconde, nous - désignons par les noms divins de Trinité et d’Unité ce qui est plus - sublime qu’aucun nom, plus sublime qu’aucune substance; car il n’est - ni unité ni trinité; il n’est ni nombre, ni singularité, ni - fécondité; il n’est aucune existence, ni aucune chose connue qui - puisse dévoiler l’essence divine si excellemment élevée par-dessus - toutes choses, dévoiler un mystère supérieur à toute raison, à toute - intelligence. Et Dieu ne se nomme pas, et ne s’explique pas; sa - majesté est absolument inaccessible... De là vient que les - théologiens ont préféré s’élever à Dieu par la voie des locutions - négatives.» (St Denys, _Des Noms divins_, ch. XIII, traduction de - Mgr Darboy.) - - Peut-être Angèle de Foligno atteignit la pratique inférieure des - théories de l’Aréopagite, peut-être arriva-t-elle à un état mystique - qui correspondait aux grandeurs métaphysiques qu’entrevoyait le - disciple de saint Paul. Réalisant la nuit noire sur laquelle saint - Denys fixait son œil d’aigle, Angèle vit Dieu dans l’immense - ténèbre, et fut faite le non-amour. - - (_Note du traducteur._) - -Alors je vis Dieu dans une ténèbre, et nécessairement dans une ténèbre, -parce qu’il est situé trop haut au-dessus de l’esprit, et tout ce qui -peut devenir l’objet d’une pensée est sans proportion avec lui. - -Il me fut alors donné une confiance parfaite, une espérance certaine, -une sécurité sans ombre et sans obscurcissement, continuelle et -garantie. - -Dans le bien infini, qui m’apparut, dans la ténèbre, je me recueillis -tout entière, et au fond je trouvais la paix, la certitude de Dieu avec -moi, je trouvai l’Emmanuel. - -Souvent je vois Dieu ainsi suivant le mode ineffable et sans la -plénitude absolue, qui ne peut être ni exprimée par la bouche, ni conçue -par le cœur. Dans le bien certain et secret, que j’aperçois avec une -immense ténèbre, est enfouie mon espérance; en Lui je sais et je possède -tout ce que je veux voir et posséder, en Lui est le tout bien. Je ne -puis craindre ni son départ, ni le mien, ni aucune séparation. C’est une -délectation ineffable dans le bien qui contient tout, et rien là ne peut -devenir l’objet ni d’une parole ni d’une conception. Je ne vois rien, je -vois tout: la certitude est puisée dans la ténèbre. Plus la ténèbre est -profonde, plus le bien excède tout; c’est le mystère réservé. Ensuite je -vois avec ténèbre que Celui qui est là, au-dessus de tout, surpasse -jusqu’au bien absolu. Et tout le reste est ténèbre, et tout ce qu’on -peut penser est tout petit à côté. - -Faites attention. La divine puissance, sagesse et volonté, que j’ai vue -ailleurs merveilleusement, paraît moindre que ceci. - -Celui-ci c’est un tout; les autres, on dirait des parties; les autres, -quoique inénarrables, donnent une joie qui rejaillit dans le corps. - -Mais quand Dieu paraît dans la ténèbre, ni rire, ni ardeur, ni dévotion, -ni amour, rien sur la face, rien dans le cœur, pas un tremblement, pas -un mouvement. Le corps ne voit rien les yeux de l’âme sont ouverts. Le -corps repose et dort, la langue coupée et immobile toutes les amitiés -que Dieu m’a faites, nombreuses et inénarrables, et ses douceurs et ses -dons, et ses paroles et ses actions, tout cela est petit à côté de Celui -que je vois dans l’immense ténèbre et si tout me trompait, il me -resterait la paix suprême, à cause de l’immense ténèbre où repose le -tout bien. - -A l’altitude ineffable de voir Dieu dans l’immense ténèbre, mon âme fut -ravie trois fois. Je l’ai vu mille fois avec ténèbre, mais trois fois -seulement dans l’obscurité suprême. Mon corps est travaillé par les -infirmités; le monde me poursuit avec ses épreuves et ses amertumes; les -démons m’affligent et me persécutent presque continuellement; ils ont -puissance sur moi. Dieu leur a permis d’affliger mon âme et mon corps, -et je vois presque matériellement les assauts qu’ils me livrent. - -De l’autre côté Dieu m’entraîne à lui, par le bien suprême que je vois -dans la nuit noire. Dans l’immense ténèbre, je vois la Trinité sainte, -et dans la Trinité, aperçue dans la nuit, je me vois moi-même, debout, -au centre. - -Voilà l’attrait suprême, près de qui tout n’est rien, voilà -l’incomparable. - -Mes paroles me font l’effet d’un néant; qu’est-ce que je dis? mes -paroles me font horreur, ô suprême obscurité! mes paroles sont des -malédictions, mes paroles sont des blasphèmes. Silence! silence! -silence! silence! Quand j’habite dans l’ombre noire, je ne me souviens -plus de l’humanité de Jésus-Christ, du Dieu-homme, ni de quoi que ce -soit qui ait une forme. Je vois tout et je ne vois rien. - -Sortant de l’obscurité, je recommence voir l’Homme-Dieu; il attire mon -âme avec douceur, et il dit quelquefois: _Tu es moi, et je suis toi._ - -Je vois ses yeux; je vois sa face miséricordieuse; il embrasse mon âme, -il la serre contre lui, il la serre d’un embrassement immensément serré. -Ce qui procède de ses yeux et de sa face est le bien qu’on voit dans la -nuit noire. C’est la chose qui sort du fond, et l’inénarrable -délectation vient avec elle. Dans l’Homme-Dieu mon âme puise la vie, -elle se maintient en lui plus longtemps que dans la vision obscure. Mais -l’attrait de l’immense ténèbre est incomparablement supérieur, au moins -pour moi, à l’attrait de l’Homme-Dieu. J’habite désormais dans -l’Homme-Dieu presque continuellement. Un jour je reçus de lui cette -assurance qu’entre lui et moi il n’y a rien qui ressemble à un -intermédiaire. Depuis ce moment, de son humanité sur moi la joie coule -nuit et jour. - -La louange chante en moi, et je dis: «Gloire à vous, Seigneur! votre -croix est en mon lit; j’ai pour oreiller la pauvreté; j’étends et repose -mes membres dans la douleur et le mépris. C’est sur ce lit qu’il est né, -qu’il a vécu, qu’il est mort. Dieu a tant aimé la société de la douleur -et du mépris, qu’il l’a choisie pour son Fils, et le Fils s’est couché -dans ce lit, et il s’est accordé avec le Père dans cet amour. C’est dans -ce lit que je me suis reposée et que je me repose; j’espère y mourir et -être sauvée par lui. O Jésus! la joie que j’attends de ces pieds et de -ces mains est une joie inénarrable. Quand je le vois, au lieu de -revenir, je voudrais approcher toujours, toujours, et ma vie est une -mort. A son souvenir, je deviens muette ma langue est coupée. Quand je -le quitte, le monde et tout ce que je rencontre augmente ma faim et ma -soif. La longueur de l’attente fait de mon désir une peine mortelle. -Dans ces visions et consolations, très souvent mon âme est ravie et -enchantée par le Dieu très doux à qui soit honneur et gloire dans les -siècles des siècles. _Amen_.» - - - - -VINGT-SEPTIÈME CHAPITRE - -L’INEFFABLE - - -Je fus ravie en esprit et je me trouvai en Dieu suivant un mode inconnu. -Je me sentais au milieu de la Trinité par un mode de présence plus grand -et plus élevé. Je recevais des biens plus énormes qu’à l’ordinaire, et -de ces biens coulaient des joies, des délices, des délectations -inénarrables, au-dessus de mes habitudes, et supérieures à mon -expérience. - -Les opérations divines qui se faisaient dans mon âme étaient trop -ineffables pour être racontées par un saint ou par un ange quelconque. -La divinité de ces opérations et la profondeur de leur abîme écrase la -capacité et l’intelligence de toute âme et de toute créature. Si je -parle d’elles, ma parole me fait l’effet d’un blasphème. Je suis -arrachée à mes anciennes habitudes. Adieu, vie cachée du Christ que j’ai -tant aimée autrefois; adieu, contemplation profonde de la profondeur, de -la profondeur chérie du Père, qui de toute éternité prédestina l’abîme à -son Fils, pour lui tenir compagnie; adieu, pauvreté, souffrances, -abjection, qui fûtes la Vie du Fils de Dieu, et qui fûtes aussi mon -repos sur la terre. Adieu, ténèbres sacrées où j’ai vu la face du -Seigneur; adieu, mon antique joie. - -Or, mon ancienne vie m’a été arrachée avec une telle onction, et parmi -les oublis d’un si profond sommeil, que je ne sais comment cela s’est -fait; je ne me souviens que d’une chose, c’est que j’ai eu ces choses, -et que je ne les ai plus. - -Dans les biens ineffables et les nouvelles opérations que subit mon âme, -Dieu fait d’abord mon opération, puis il se manifeste, et au moment où -il se découvre à mon âme, il l’accable sous des dons plus énormes, -accompagnés d’une plus haute, d’une plus ineffable lumière. - -Or, il se présente de deux manières. - -Voici le premier mode de manifestation. Il se manifeste dans l’intime de -l’âme: je comprends alors sa présence dans toute nature, dans toute -créature qui a reçu le don de l’être, dans le démon, dans l’ange, dans -le paradis, dans l’adultère, dans l’homicide, dans toute bonne action, -dans tout ce qui a reçu, à un degré quelconque, le don d’exister, dans -toute beauté, dans toute turpitude. Quand je suis dans cette vérité, ma -joie n’est pas plus immense à contempler Dieu dans une vertu que dans un -crime, dans un ange que dans un démon; le mode de présence est devenu -l’habitude de mon âme. Cette présence est une illustration pleine de -grâce et de vérité, et l’âme qui la possède est inaccessible au choc des -choses! Elle apporte les joies divines; le sentiment profond du Dieu qui -est là souffle l’humilité et la confusion; on se souvient qu’on est -pécheur. Avec la consolation et la joie divine, l’âme reçoit la sagesse -et la gravité. - -Quant au second mode de présence, il est tout à fait différent, et la -joie qu’il apporte n’est pas la même joie. - -Cette présence inconnue recueille profondément l’âme en elle, et là, -dans le fond, elle accomplit l’opération divine, avec une grâce -incomparablement plus grandiose. Tel est l’abîme où elle s’accomplit, -l’abîme inénarrable des délectations et des illustrations divines, que -cette manifestation de Dieu, sans autre bien que lui-même, est le -souverain bien, celui que les saints possèdent pendant l’éternité. Dans -la vie éternelle, les élus sont traités différemment; les uns ont plus, -les autres ont moins. Si j’essaie de parler de la vie éternelle, il me -semble qu’au lieu de parler, je blasphème et qu’au lieu de cultiver je -dévaste. S’il faut dire quelque chose, je dirai que les dons que -reçoivent les saints dans la vie éternelle sont des délectations de -l’âme par lesquelles Dieu augmente sa capacité pour le saisir et pour le -tenir. Oh! quand Dieu se présente à l’âme, quand le Seigneur découvre sa -face, il dilate l’âme et verse dans cette capacité subitement agrandie -des joies et des richesses inconnues; et cela se passe dans un abîme -dont je n’ai pas encore parlé; celui-ci est plus profond. L’âme est -arrachée à toute ténèbre: la connaissance de Dieu dépasse les -possibilités prévues par l’intelligence; et telle est cette lumière, et -telle est cette joie, et telle est cette évidence, et tel est cet abîme -nouveau qu’il est inaccessible à tout cœur créé. Après l’abîme, mon cœur -ignore; incapable de rien comprendre, de rien penser des choses de -l’abîme, il ne sait rien, si ce n’est peut-être l’impossibilité -naturelle où il était d’aller là. Des choses de l’abîme, il est -impossible de rien dire; pas un mot dont le son donne une idée de la -chose; pas une pensée, pas une intelligence qui puisse s’aventurer là. -Elles restent dans leurs domaines, dans les domaines inférieurs. Pas un -mot, pas une idée qui ressemble au Dieu de l’abîme. - -L’Ecriture sainte est si profonde, que l’homme le plus sage du monde -entier, trop faible pour la comprendre, est surpassé par la profondeur; -l’intelligence est trop courte. - -Mais s’il s’agit des opérations absolument ineffables qui sont et se -font dans l’âme, dans l’instant suprême, dans l’éblouissement de Dieu, -il n’y a plus même à balbutier. Mon âme est souvent ravie aux secrets -divins. Je comprends alors pourquoi l’Ecriture est facile et difficile; -pourquoi elle paraît se contredire; par où l’homme échappe au salut qui -vient d’elle; comment elle condamne, comment elle sauve Je sais ces -choses, et je me tiens debout sur elles, pleine de science, et quand je -reviens des secrets divins, je puis prononcer quelques petits mots avec -assurance. Maie s’il s’agit des opérations ineffables, s’il s’agit de -l’éblouissement de gloire, n’approchez pas, parole humaine; et ce que -j’articule en ce moment me fait l’effet d’une ruine, et j’ai l’épouvante -qu’on a quand on blasphème. Si toutes les consolations spirituelles, si -toutes les joies célestes, si toutes les délectations divines qui ont -été senties depuis le commencement du monde; allions plus loin, disons -autre chose, que dirais-je bien? Si tous les saints, qui ont vécu -avaient sans cesse parlé de Dieu, et si toutes les délectations, bonnes -ou mauvaises, qu’a jamais senties la créature terrestre étaient changées -en délices pures, en délices spirituelles, en délices éternelles, et si -ces délices devaient me conduire à l’inénarrable joie de voir Dieu -manifesté; si l’on m’offrait tout cela réuni, et si, pour le tenir, il -me fallait donner et changer un instant de ma joie suprême, un instant -de mon éblouissement, le temps qu’il faut pour lever ou pour fermer les -yeux, je dirais: Non, non, non. Tout ce que je viens d’énumérer n’est -rien, rien auprès de l’inénarrable. Entre ces choses et la mienne, la -distance est infinie. Je te le dis, pour essayer de déposer un mot dans -ton cœur. J’ai parlé du temps qu’il faut pour ouvrir ou fermer les yeux; -mais ma jouissance est beaucoup plus longue, elle dure longtemps, elle -revient souvent, elle opère avec sa puissance. - -Quant à l’autre mode de présence, la présence intérieure, dont j’avais -parlé d’abord, je l’ai presque continuellement. - -Les joies et les tristesses du dehors peuvent, jusqu’à un certain point -et dans une faible mesure, m’affecter intérieurement; mais j’ai dans -l’âme un sanctuaire où n’entre ni joie, ni tristesse, ni délectation, ni -vertu, ni quoi que ce soit qui ait un nom, c’est le sanctuaire du -souverain bien. - -Cette manifestation de Dieu (c’est Jésus-Christ que je veux dire, mais -je blasphème au lieu de parler, parce que les expressions me manquent), -cette manifestation de Dieu contient toute vérité, en elle je comprends -et possède toute vérité, toute vérité qui soit au ciel, sur terre ou en -enfer, ou enfouie dans une créature quelconque, et je la possède avec -une telle certitude, une telle évidence que si le monde entier se levait -pour me contredire, au lieu d’être troublée, je rirais. - -C’est là que je vois l’Etre de Jéhovah. Je vois aussi comment il a -agrandi ma capacité de le connaître, depuis les jours d’autrefois, -depuis les jours où je le voyais dans cette ténèbre qui fit les délices -de mes années d’apprentissage. A présent je me vois seule avec Dieu, -toute pure, toute sanctifiée, toute vraie, toute droite, toute certaine, -toute céleste en lui; et quand je suis dans cet état, j’oublie les -mondes. Et quelquefois alors, Dieu m’a dit «O fille de la divine -sagesse, temple du Bien-Aimé, son temple et ses délices; ô fille de la -paix, en toi repose la Trinité; en toi est toute vérité; tu me tiens, et -je te tiens.» - -Une des opérations que Dieu fait dans l’âme, c’est le don d’une immense -capacité, pleine d’intelligence et de délices, pour sentir comment Dieu -vient dans le sacrement de l’autel avec sa grande et noble société. Or, -quand je redescends, quand je quitte le point culminant, je me vois tout -péché, tout obéissance au péché, oblique et immonde, tout mensonge et -tout erreur; mais je suis tranquille; car l’onction divine me demeure -fidèle pour toujours, l’onction la plus élevée que je me souvienne -d’avoir eue pendant les jours de ma vie terrestre. Ce n’est pas moi-même -qui m’embarque sur cet océan; non, je suis conduite par le Seigneur, -conduite et enlevée. Je ne suis pas même capable de désirer cette -béatitude; je ne sais même pas comment je ferais pour la demander. Et -cependant elle ne me quitte plus. Dieu ravit mon âme sans me demander -mon consentement. Au moment où j’y pense le moins, mon Seigneur et mon -Dieu m’emporte tout à coup. Et j’embrasse le monde, et il ne me semble -plus être sur terre, mais dans le ciel, et en Dieu. Les hauteurs de ma -vie passée, sont bien basses près de celles-ci. O plénitude, plénitude! -ô lumière remplissante, certitude, majesté et dilatation, rien -n’approche de votre gloire! Or, cet éblouissement de Dieu, je l’ai eu -plus de mille fois, et jamais il n’a ressemblé à lui-même, éternellement -varié et nouveau à jamais. - -Dans une fête de la Chandeleur, Dieu me donna l’éblouissement de gloire, -et, pendant l’acte intérieur, mon âme eut la représentation d’elle-même, -et elle se vit. O altitude! ô majesté! Ni sur terre, ni au ciel, je -n’aurais pu ni croire, ni soupçonner, ni inventer une telle gloire. Et -mon âme, trop étroite pour elle-même, ne put s’embrasser ni se -comprendre. Si l’âme créée et finie ne peut se comprendre, jusqu’où -grandira son impuissance en face de l’immense et de l’infini, en face de -l’incirconscrit? - -Mon âme se présenta devant la face de Dieu avec une immense sécurité, -sans ombre et sans nuage; elle se présenta avec une joie inconnue, avec -un transport jeune, supérieur, au-dessus de toute excellence: la -nouveauté et la splendeur du prodige que j’étais dépassa mon -intelligence. - -Dans la rencontre que j’eus avec le Seigneur, je sentis l’ineffable, la -chose dont j’ai parlé, l’éblouissement de Dieu; puis des paroles me -furent dites, paroles sorties des lèvres du Très-Haut. Mais je ne veux -pas qu’elles soient écrites. - -Quand, après cela, l’âme revient en elle-même, elle y trouve une -disposition à jouir de toute peine et de toute injure portée pour Dieu -elle sent l’impossibilité d’une séparation. Aussi je criai: «O doux -Seigneur, qu’est-ce qui pourra me séparer de vous?» Et j’entendis cette -réponse: «Rien, avec ma grâce.» - -Mais j’ai pitié des paroles que je rapporte; ce qu’il y a d’admirable, -c’est la manière dont elles furent dites, et je ne peux pas rapporter -ceci. La voix me dit que cette chose que j’appelle l’éblouissement de -Dieu est la chose qu’ont les saints dans la vie éternelle; que c’est -celle-là, et non pas une autre; que les uns l’ont à un degré supérieur, -les autres à un degré inférieur; que le moindre éblouissement du ciel -surpasse le plus grand éblouissement de la terre, et ce fut dans -l’instant même de l’éblouissement que j’appris cela. - - - - -VINGT-HUITIÈME CHAPITRE - -LA CERTITUDE - - -Quelque temps après ma conversion, c’était ce jour-là une des fêtes de -la Vierge, je la suppliai de m’obtenir cette grâce immense, la certitude -de n’être pas trompée par les voix qui me parlaient. Je reçus une -réponse qui était une promesse, et la voix qui parlait ajouta: - -«Dieu s’est manifesté à toi, il t’a parlé, il t’a donné de Lui le -sentiment qu’il en a lui-même. Evite donc de parler, de voir et -d’entendre, autrement que selon Lui.» - -Je sentais dans celui qui parlait une discrétion et une maturité -inexprimables. Je demeurai dans la joie et dans l’espérance, avec le -sentiment de la prière exaucée. Il me fut dit au même instant que je -n’agirais plus autrement que par la conduite de Dieu. Voir, parler, -entendre selon Lui! Je commençai à faire ces trois choses; tout à coup -mon cœur fut soulevé de la terre et posé en Dieu, et quand il fallut -descendre aux choses de la vie, comme parler ou manger, rien ne dérangea -mon cœur de sa position; je ne pouvais ni penser, ni voir, ni sentir que -Dieu. Quand, à la fin de l’oraison, j’allais prendre de la nourriture, -j’en demandais la permission: «Va, disait la voix, mange avec la -bénédiction du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.» Quelquefois la -permission se faisait attendre, quelquefois non. Cela dura trois jours -et trois nuits. - -Enfin, ravie en esprit, pendant la messe, je vis Dieu au moment de -l’élévation. Après cette vision, il resta en moi une douceur inénarrable -et une joie immense qui durera toute ma vie. C’est dans cette vision que -je reçus l’assurance demandée, et le doute prit la fuite. Je reçus -pleine satisfaction; j’eus la certitude de Dieu m’ayant parlé. - - - - -VINGT-NEUVIÈME CHAPITRE - -L’ONCTION - - -Une autre fois, j’étais en oraison. J’entendis des paroles de paix: «O -ma fille chérie, disait la voix, je t’aime beaucoup plus que tu ne -m’aimes; ô mon temple choisi, le cœur du Dieu tout-puissant est appliqué -sur ton cœur.» - -Un sentiment inconnu et inexprimablement délicieux coula dans tous mes -membres, et je tombai à terre, et je restai étendue. La voix reprit: - -«Le Dieu tout-puissant t’a élue par-dessus toutes les femmes de cette -ville, et a posé son amour en toi. Il fait ses délices en toi, en toi et -en ta compagne. Que votre vie soit donc lumière et miséricorde pour -quiconque la regardera; qu’elle soit justice et jugement pour quiconque -ne la regardera pas.» - -Et mon âme vit dans une lumière que ce jugement serait plus terrible -pour les prêtres que pour les laïques, parce que le mépris qu’ils font -des choses divines est rendu plus effroyable par la connaissance qu’ils -ont des Ecritures. - -La voix reprit: «L’amour que le Tout-Puissant a posé en vous est si -grand que sa présence est continuelle dans votre âme, quoique le -sentiment ne soit pas le même toujours. En ce moment, ses yeux sont sur -vous.» - -Alors des yeux de l’esprit je vis... comment dirai-je... pour parler un -langage quelconque? Je dirai, parmi les transports d’une joie -inénarrable, je vis, des yeux de mon esprit, les yeux de l’Esprit -divin... Mais qu’est-ce que mes misérables paroles? J’en suis dégoûtée, -j’en ai honte; elles me font l’effet d’indignes plaisanteries. - -Au milieu de ma joie, mes péchés revinrent à ma mémoire, et aucun bien -ne me paraissait être en moi, et je ne voyais rien dans ma vie qui fût -présentable devant Dieu. - -La chose était si grande, que je ne pouvais y croire: et je répondis: -«Si Celui qui me parle était le Fils de Dieu, rua joie ne serait-elle -pas plus énorme? si j’étais sûre que c’est bien vous qui êtes en moi, en -moi, telle que je me connais, je ne pourrais pas supporter ce délire. -Comment se fait-il que je ne meure pas de joie?» - -Il répondit: «Tu as la joie que je veux; si elle n’est pas plus énorme, -c’est que je ne veux pas; mais la voici qui va devenir plus énorme. -Regarde! le monde entier est plein de moi.» - -Et je vis que toute créature était pleine de Dieu. - -«Je peux tout, dit-il; tout, et même ceci: je peux faire que tu me voies -avec les yeux du corps, comme les apôtres m’ont vu, et que tu n’aies -aucun plaisir, ni aucun sentiment.» - -Il ne disait rien de tout cela dans un langage humain; mais mon âme -comprenait tout! elle comprenait cela, et beaucoup de choses plus -grandes, et elle sentait la vérité des choses. - -Pourtant elle voulut de cette vérité une preuve, une manifestation, et -elle cria: «Oh! puisqu’il en est ainsi, puisque vous êtes le Dieu -tout-puissant, vous qui dites les grandes choses: oh! donnez-moi un -signe, un signe que c’est vous, un signe, Seigneur, que c’est bien -vous.» - -Je pensais à un signe matériel et visible, une chandelle allumée dans la -main, une pierre précieuse, n’importe quoi. Un signe! un signe! tout ce -que vous voudrez, pourvu que ce soit un signe; personne ne le verra sans -votre permission. - -Celui qui me parle répondit: - -«Le signe que tu demandes ne te donnerait qu’un moment de joie, le temps -de voir et de toucher; mais le doute reviendrait, et l’illusion serait -possible dans un signe de cette nature. - -«Laisse-moi le choix. Je te donnerai un signe d’un ordre supérieur, qui -vivra éternellement dans ton âme, et tu le sentiras éternellement. Ce -signe, le voici: Tu seras illuminée et embrasée, maintenant et toujours, -brûlante d’amour, et dans l’amour, maintenant et à jamais. Voilà le -signe le plus assuré qui soit, le signe de ma présence, le signe -authentique, et personne ne peut le contrefaire. - -«Je t’en fais présent, qu’il descende au fond de toi. Je te donne plus -que tu ne m’as demandé. Voici que je plonge l’amour en toi: Tu seras -chaude, embrasée, ivre, ivre sans relâche; tu supporteras pour mon amour -toutes les tribulations. Si quelqu’un t’offense en paroles ou en actes, -tu crieras que tu es indigne, indigne d’une telle grâce. Cet amour que -je te donne pour moi, c’est celui que j’ai eu pour vous quand je portai -pour vous jusqu’à la croix la patience et l’humilité. Tu sauras que je -suis en toi, si toute parole et toute action ennemie provoquent en toi, -non pas la patience, mais la reconnaissance et le désir. Ceci est le -signe certain de ma grâce. En ce moment, je te fais une onction que je -fis à saint Cyr et à plusieurs autres.» - -Je sentis l’onction; je la sentis, je la sentis avec une douceur -tellement inexprimable, que je désirais mourir, mais mourir dans toutes -les tortures possibles. Je ne comptais plus pour rien les tourments des -martyrs; j’en désirais de plus terribles. J’aurais voulu que le monde -entier me fît don, avec toutes les injures possibles, de toutes les -tortures dont il dispose. Il m’eût été si doux de prier pour ceux qui -m’en auraient fait cadeau. Au lieu de m’étonner de ces saints qui ont -prié pour leurs persécuteurs et leurs bourreaux, ils devaient, me -dis-je, insister auprès de Dieu et lui arracher pour eux quelque grâce -spéciale. Oh! comme j’aurais prié pour ceux qui m’auraient donné ce que -je demandais! de quel amour je les aurais aimés! comme j’aurais compati -à leurs misères! Ni peu, ni beaucoup, dans aucune mesure, je ne puis -exprimer la douceur de cette onction qui m’était inconnue. Dans d’autres -consolations, j’aurais désiré une mort prompte. Mais dans celle-ci, qui -était tout autre et d’une autre nature, j’ambitionnais une mort horrible -et lente, accompagnée de tous les tourments possibles. J’appelais ainsi -toutes les tortures du monde entier, et je les appelais sur celui de mes -membres qu’elles auraient voulu choisir; et, réunies, elles étaient peu -de chose devant les yeux de mon désir. Mon âme comprenait leur petitesse -auprès des biens promis pour la vie éternelle. Et elle comprenait dans -la certitude; et si tous les sages du monde venaient me dire le -contraire, je ne les croirais pas. Et je jurerais le salut éternel de -tous ceux qui vont par cette voie; je jurerais sans peur. Le signe a -plongé dans le fond de mon âme illustrée d’une telle splendeur, qu’elle -serait invincible à tout amour. Et je suis le signe sans interruption; -et il est lui-même la voie du salut, l’amour de Dieu et de la souffrance -désirée pour son nom.» - -Dieu parla encore et me dit: - -«Fais écrire ce que je viens de faire en toi et à la fin du récit, je -veux qu’on ajoute ces mots: Que grâces soient rendues au Seigneur Que -dans la joie comme dans la tristesse, quiconque veut conserver la grâce -tienne les yeux fixés sur la croix.» - -Quant au signe et à ce qui le concerne, mon âme comprenait ce que la -parole ne peut rendre, et elle comprenait avec une plénitude qui la -plongeait dans les choses qu’on ne peut pas dire, et l’inexprimable joie -de cette plénitude échappe à toute expression et à toute tentative -d’expression, et le premier mot de cela ne sera jamais dit dans une -langue humaine. - -Que Dieu me pardonne mes misérables paroles! Qu’il ne m’impute pas, -qu’il ne me reproche pas le vide et le défaut de ce mauvais récit! - - - - -TRENTIÈME CHAPITRE - -JÉSUS-CHRIST - - -Je méditais un jour sur la Passion du Fils de Dieu et sur sa pauvreté. -Or, le Christ me donna la _vision_ de sa pauvreté. Il me la montra -immense dans mon cœur. Sa volonté était empressée; il m’ordonnait de la -voir et de la bien considérer. Et je voyais ceux pour lesquels il se fit -pauvre. J’eus un tel sentiment de reproche et de douleur, que mon cœur -tomba en défaillance. - -Puis il augmenta en moi la lumière qui donnait sur sa Passion. Je le vis -pauvre d’amis, pauvre de parents; enfin je le vis pauvre de lui-même, et -relativement à son humanité, incapable de s’aider. On dit quelquefois -que sa puissance divine était cachée, à cause de son humanité; elle -n’était pas cachée, j’en ai reçu de Dieu l’assurance; mais quand je vis -où Jésus fut réduit quant à son humanité, je commençai à entrevoir pour -la première fois les dimensions de mon orgueil: je sentis une douleur -que je ne connaissais pas, plus grande que jamais, et tellement -profonde, que je me crois désormais incapable de la joie. J’étais debout -dans ma méditation, debout dans ma douleur, et il lui plut de me -découvrir, dans l’abîme de sa Passion, des choses que je ne savais pas. -Je compris de quel œil il voyait tous ces cœurs de bourreaux obstinés -contre lui. Il voyait tous leurs membres conspirer ensemble dans -l’unique sollicitude d’abolir son nom et sa mémoire. Il voyait leur -colère rassembler leurs souvenirs et ramasser leurs forces pour détruire -le Sauveur; il voyait leurs subtilités, leurs ruses, leurs machinations; -il voyait tous leurs conseils et la multitude de leurs calomnies, et -leur rage, et leur atroce colère; il comptait un à un leurs préparatifs; -il assistait à leurs pensées, aux recherches intérieures et extérieures -que faisait leur cruauté pour préparer à son supplice des raffinements -inconnus. Leur férocité eut d’innombrables inventions. Il voyait les -tortures qu’on lui préparait, et les injures, et les ignominies. - -Dans cette lumière mon âme vit, de la Passion du Christ, plus de choses -que je ne puis et même que je ne veux en déclarer. J’ai fait certaines -découvertes pour lesquelles je demande la permission de me taire. - -Et alors mon âme cria: - -«O Mère désolée, sainte Marie, dites-moi quelque chose de la Passion du -Fils; car vous en avez vu plus que tout autre saint, à cause de votre -grand amour. Vous l’avez vu avec les yeux du corps et avec ceux de -l’âme; vous avez beaucoup vu, parce que vous avez beaucoup aimé.» - -Et mon âme redoubla ses cris. - -Il y a encore un autre saint qui pourrait me dire un mot de la Passion. - -Et je criai dans mon délire: - -«Tout ce qu’on dit de cette Passion, tout ce qu’on raconte, tout cela -n’est rien près de ce qu’a vu mon âme. Et je ne peux pas beaucoup plus -que les autres la dire comme je l’ai vue. J’ai vu dans ma vision, trois -fois épouvantable, que la Mère des douleurs, bien qu’elle ait plongé -dans la Passion plus à fond que tout autre saint, plus à fond que le -disciple aimé, j’ai vu de mille manières, qu’elle est incapable de -raconter la chose comme elle est; le disciple bien-aimé en est incapable -aussi. - -Et si quelqu’un me racontait la Passion telle qu’elle fut, je lui -répondrais: _C’est toi, c’est toi qui l’as soufferte!!!_ - -Cette vision me fit faire connaissance avec les douleurs que je ne -connaissais pas. Je commençai à souffrir ce que je n’avais pas souffert. - -Je ne sais pas comment mon corps ne tombe pas par morceaux. Ce souvenir -m’interdit la légèreté; j’ai perdu depuis ce jour une certaine -disposition d’âme; ayant su ce que c’était que l’infirmité totale, les -jours se sont écoulés sans m’apporter les joies qu’ils m’apportaient -jadis. - - - - -TRENTE ET UNIÈME CHAPITRE - -LE CALVAIRE - - -Une autre fois encore, la douleur de Jésus-Christ fut mise devant mes -yeux. Ni la langue ne suffit pour dire ce que j’ai vu, ni le cœur pour -le sentir. Tout sentiment me devient impossible, excepté le sentiment -d’une douleur sans exemple dans ma vie. Et je fus transformée en -douleur. - -Et mon âme vit dans l’âme du Christ quelques-unes de ses douleurs avec -leurs causes. - -Cette âme était sans tache, absolument sainte, et ne devait, quant à -elle, jamais connaître le châtiment. - -Il ne souffrait donc que pour nous, que pour nous très ingrats, très -indignes, qui nous moquions de lui dans le moment même où il nous -rachetait. Le péché de ses bourreaux étant sans proportion, Jésus, qui -haïssait le péché d’une haine infinie, ne sentait pas seulement sa -Passion en tant que supplice, il la sentait en tant que péché et -souffrait d’elle en tant que péché plus que des autres crimes. Le péché -avait pour auteur des peuples entiers, les Gentils, les Juifs, ou plutôt -le genre humain réuni contre Dieu dans un jour de grande fête. Sa -douleur sans mesure, digne du crime et des criminels, de leur nombre et -de son énormité, se répandait sur les nations. Il souffrait -inexprimablement de la malice de ses ennemis; leur zèle à abolir son -souvenir, son nom et ses élus lui perçait le cœur. Il compatissait à ses -disciples, persécutés à cause de lui, qui tombaient du haut de la foi. -Il compatissait aux douleurs de sa mère. Il était abandonné dans sa -détresse, sans secours, sans consolation. Cette âme très sainte et très -noble recevait la douleur de partout à la fois. Toutes les tortures de -son corps très délicat, très pur, très sensible, retombaient avec toutes -les amertumes, toutes les angoisses, tous les déchirements spirituels, -retombaient sur son âme déchirée à la fois, par la souffrance sans -restriction, par la souffrance universelle. - -Ne croyez pas que ce soit là tout. La lumière de la vision me montra la -foule des autres tortures pour lesquelles j’ai demandé la permission du -silence. - -C’est pourquoi, arrachée à moi-même par la douleur, ravie hors de moi -dans l’extase de la douleur, - -_Je fus transformée en la douleur de Jésus-Christ crucifié._ - -Ce fut pour cette compassion que Dieu m’accorda une grâce double: -d’abord il fortifia tellement ma volonté, que je ne peux plus vouloir -autre chose que ce qu’il veut; puis il établit mon âme dans un état à -peu près immuable. Je possède Dieu avec une telle plénitude, que j’ai -été transportée dans un lieu nouveau. J’ai été ravie avec mon cœur, ma -chair et mon âme, sur les montagnes de la paix, et je suis contente de -toutes choses. - - - - -TRENTE-DEUXIÈME CHAPITRE - -LES CLOUS - - -Une autre fois je songeais à la douleur incommensurable de Jésus-Christ -sur la croix, et je pensais à ces clous qui, d’après une certaine -parole, avaient porté la chair des mains et des pieds dans l’intérieur -du bois, et je désirais voir au moins cette petite partie de la chair du -Christ que ces clous avaient portée dans l’intérieur du bois. Cette -souffrance du Christ me donna une telle douleur, que je ne fus plus -capable de me tenir debout. Je baissai la tête et je tombai. Alors je -vis Jésus-Christ incliner sa tête sur mes bras, qui étaient étendus à -terre; il me montra les siens, et en même temps son cou. Aussitôt ma -douleur se changea en une joie telle, que je perdis le sentiment et la -vue de tout ce qui n’était pas lui. Le cou était d’une beauté à faire -mourir la parole humaine. Je compris que cette beauté inouïe était le -rejaillissement de la divinité, et cependant mes yeux ne voyaient que -son cou, dans une splendeur merveilleuse. Beauté incomparable, qui n’a -pas de pareille en ce monde, couleur qui ne ressemble à aucune couleur -connue, si quelque chose se rapproche de vous, c’est la lumière dans -laquelle quelquefois à la messe j’aperçois le corps du Christ, à -l’élévation! - - - - -TRENTE-TROISIÈME CHAPITRE - -L’AMOUR VRAI ET L’AMOUR MENTEUR - - -Une autre fois, c’était le quatrième jour de la semaine sainte, j’étais -plongée dans une méditation sur la mort du Fils de Dieu, et je méditais -avec douleur, et je m’efforçais de faire le vide dans mon âme, pour la -saisir et la tenir tout entière recueillie dans la Passion et dans la -mort du Fils de Dieu, et j’étais abîmée tout entière dans le désir de -trouver la puissance de faire le vide, et de méditer plus efficacement. - -Alors cette parole me fut dite dans l’âme: «Ce n’est pas pour rire que -je t’ai aimée.» - -Cette parole me porta dans l’âme un coup mortel, et je ne sais comment -je ne mourus pas; car mes yeux s’ouvrirent, et je vis dans la lumière de -quelle vérité cette parole était vraie. Je voyais les actes, les effets -réels de cet amour, jusqu’où en vérité il avait conduit le Fils de Dieu. -Je vis ce qu’il supporta dans sa vie et dans sa mort pour l’amour de -moi, par la vertu réelle de cet amour indicible qui lui brûlait les -entrailles, et je sentais dans son inouïe vérité la parole que j’avais -entendue; non, non, il ne m’avait pas aimée pour rire, mais d’un amour -épouvantablement sérieux, vrai, profond, parfait, et qui était dans les -entrailles. - -Et alors mon amour à moi, mon amour pour lui, m’apparut comme une -mauvaise plaisanterie, comme un mensonge abominable. Ici ma douleur -devint intolérable, et je m’attendis à mourir sur place. - -Et d’autres paroles vinrent, qui augmentèrent ma souffrance: «Ce n’est -pas pour rire que je t’ai aimée; ce n’est pas par grimace que je me suis -fait ton serviteur; ce n’est pas de loin que je t’ai touchée!» - -Ma douleur, déjà mortelle, allait toujours en augmentant, et je criais: - -«Eh bien! moi, c’est tout le contraire. Mon amour n’a été que -plaisanterie, mensonge, affectation. Je n’ai jamais voulu approcher de -vous, en vérité, pour partager les travaux que vous avez soufferts pour -moi, et que vous avez voulu souffrir; je ne vous ai jamais servi dans la -vérité et dans la perfection, mais dans la négligence et dans la -duplicité.» - -Lorsque je vis ces choses, lorsque, je vis de mes yeux la vérité de son -amour et les signes de cette vérité, comment il s’était livré tout -entier et totalement à mon service, comment il s’était approché de moi, -comment il s’était vraiment fait homme pour porter et sentir en vérité -mes douleurs; quand je vis en moi tout le contraire absolument, je crus -mourir de douleur. Il me semblait que ma poitrine allait se disjoindre -et mon cœur éclater. Et comme j’étais occupée spécialement de cette -parole: «Ce n’est pas de loin que je t’ai touchée», il en ajouta une -autre, et j’entendis qu’il disait: - -«Je suis plus intime à ton âme qu’elle-même.» - -Et ma douleur augmenta. Plus je voyais Dieu intime à moi, plus je me -voyais éloignée de lui. Il ajouta d’autres paroles qui me firent voir -les entrailles de l’éternel amour: - -«Si quelqu’un voulait me sentir dans son âme, je ne me soustrairais pas -à lui; si quelqu’un voulait me voir, je lui donnerais avec transport la -vision de ma face; si quelqu’un voulait me parler, nous causerions -ensemble avec d’immenses joies.» - -Ces paroles excitèrent en moi un désir: ne rien sentir, ne rien voir, ne -rien dire, ne rien faire qui pût déplaire à Celui qui parlait. Je sentis -que Dieu demande spécialement à ses fils, à ses élus, aux élus de sa -vision et de la parole divine, de n’avoir pas l’ombre d’un rapport avec -son ennemi. - -Il me fut encore dit: - -«Ceux qui aiment et suivent la voie que j’ai suivie, la voie des -douleurs, ceux-là sont mes fils légitimes. Ceux dont l’œil intérieur est -fixé sur ma Passion et sur ma mort, sur ma mort, vie et salut du monde, -sur ma mort, et non pas ailleurs, ceux-là sont mes enfants légitimes, et -les autres ne le sont pas.» - - - - -TRENTE-QUATRIÈME CHAPITRE - -LA CROIX ET LA BÉNÉDICTION - - -Un jour j’étais à la messe dans l’église Saint François. On approchait -de l’élévation et le chœur des Anges retentissait: _Sanctus, Sanctus, -Sanctus_, etc.; mon âme fut emportée et ravie dans la lumière incréée; -elle fut attirée, elle fut absorbée, et voici une plénitude ineffable, -ineffable, en vérité. - -Regardez comme rien, comme absolument rien, tout ce qui peut être -exprimé en langue humaine. - -O création inénarrable du Dieu incréé et tout-puissant, les louanges -qu’on peut chanter sont de la poussière auprès de vous. Absorption -sacrée de l’abîme où me plonge la main du Dieu ravissant, après votre -transport, mais encore sous l’influence qui l’avait précédé, m’apparut -l’image du Dieu crucifié, comme un instant après la descente de croix; -le sang était frais et rouge et coulant encore des blessures et les -plaies étaient récentes. Alors dans les jointures je vis les membres -disloqués; j’assistai au brisement intérieur qu’avait produit sur la -croix l’horrible tiraillement du corps, je vis ce qu’elles avaient fait, -les mains homicides. Je vis les nerfs, je vis les jointures, je vis le -relâchement, l’allongement contre nature qu’avaient fait dans le -supplice, quand ils avaient tiré sur les bras et sur les jambes, les -déicides. Mais la peau s’était tellement prêtée à cette tension, que je -n’y voyais aucune rupture. - -Cette dissolution des jointures, cette horrible tension des nerfs, qui -me permit de compter les os, me perça le cœur d’un trait plus douloureux -que la vue des plaies ouvertes. Le secret de la Passion, le secret des -tortures de Jésus, le secret de la férocité des bourreaux, m’était -montré plus intimement dans la douleur des nerfs que dans l’ouverture -des plaies, dans le dedans que dans le dehors. Alors je sentis le -supplice de la compassion; alors, au fond de moi-même, je sentis dans -les os et dans les jointures une douleur épouvantable, et un cri qui -s’élevait comme une lamentation, et une sensation terrible, comme si -j’avais été transpercée tout entière, corps et âme. - -Ainsi absorbée et transformée en la douleur du Crucifié, j’entendis sa -voix bénir les dévoués qui imitaient sa Passion et qui avaient pitié de -lui. - -«Soyez bénis, disait-il, soyez bénis par la main du Père, vous qui avez -partagé et pleuré ma Passion, vous qui avez lavé vos robes dans mon -Sang. Soyez bénis, vous qui, rachetés de l’enfer par les immenses -douleurs de ma croix, avez eu pitié de moi; soyez bénis, vous qui avez -été trouvés dignes de compatir à ma torture, à mon ignominie, à ma -pauvreté. Soyez bénies, ô fidèles mémoires! Vous qui gardez au fond de -vous le souvenir de ma Passion! Ma Passion, unique refuge des pécheurs, -ma Passion, vie des morts, ma Passion, miracle de tous les siècles, vous -ouvrira les portes du royaume éternel que j’ai conquis pour vous, par -elle. Dans les siècles des siècles, vous qui avez eu pitié, vous -partagerez la gloire! Soyez bénis par le Père, soyez bénis par -l’Esprit-Saint, bénis en esprit et en vérité par la bénédiction que je -donnerai au dernier jour; car je suis venu chez moi, et au lieu de me -repousser comme un persécuteur, vous avez offert au Dieu désolé -l’hospitalité sacrée de votre amour! J’étais nu sur la croix, j’avais -faim, j’avais soif, je souffrais, je mourais, j’étais pendu par leurs -clous, vous avez eu pitié! Soyez bénis, ouvriers de miséricorde! A -l’heure terrible, à l’heure épouvantable, je vous dirai; Venez, les -bien-aimés de mon Père; car j’avais faim sur la terre, et vous m’avez -offert le pain de la pitié...» - -Il ajouta des choses étonnantes; mais ce qui est absolument impossible, -c’est d’exprimer l’amour qui brillait sur ceux qui ont pitié... «O -bienheureux! ô bénis! Suspendu à la croix, j’ai crié, pleuré et prié -pour mes bourreaux: «Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils -font», qu’est-ce que je ferai, qu’est-ce que je dirai pour vous, pour -vous qui avez eu pitié, pour vous qui m’avez tenu compagnie, pour vous -mes dévoués, qu’est-ce que je dirai pour vous, quand j’apparaîtrai, non -pas sur la croix, mais dans la gloire, pour juger le monde?» - -Je demeurai frappée au fond, beaucoup plus émue que je ne puis le dire; -les affections qui me venaient de la croix sont au-dessus des paroles. -Il ajouta plusieurs paroles qui me mirent en feu; mais je n’ai ni la -volonté ni le pouvoir de les écrire. - - - - -TRENTE-CINQUIÈME CHAPITRE - -LES VOIES DE LA DÉLIVRANCE - - -Un autre jour j’étais en prière. Je méditais avec une douleur profonde, -absolument intérieure, sur la Passion. Je cherchais à mesurer, à peser -mes crimes, puisque leur rédemption n’a pas coûté au Fils de Dieu -seulement des prières ou seulement des larmes, mais la mort et cette -mort! Je tâchais de calculer ce que peut peser la damnation, puisque, -pour soulever ce poids, il n’a fallu ni la mort d’un ange, ni celle d’un -archange, mais celle du vrai Dieu! Et je me plongeais dans la pensée de -l’enfer et de ses tourments immenses, et de sa misère infinie, et de ses -tortures innombrables! Puis je tâchais de peser mon ingratitude. Pour le -bienfait sans nom ni mesure, qu’est-ce que j’apporte en retour? le -péché. Le péché quotidien, l’oubli de la résurrection, le refus de -coopérer. La miséricorde de Dieu contemplée dans un abîme, dans l’autre -mon injustice et ma démence, tout cela me conduisit à une espèce de -sagesse. Dans cet état, j’eus la révélation des péchés de toute espèce, -et des tortures, et des supplices dont la Passion de Jésus nous a -sauvés. J’étais dans la foule; mais telle fut la lumière de cette vision -épouvantable, que ce fut à peine si je pus m’empêcher de rugir au milieu -des hommes. - -J’eus l’apparition du Christ crucifié. Il me montra comment il avait été -suspendu à la croix, et comment l’homme qui se perd est sans excuse à -jamais. Car le salut exige de l’homme ce que le médecin exige du malade; -il faut avouer son mal, et exécuter l’ordonnance. Il n’y a pas de -dépense à faire pour le traitement. Il n’y a qu’à se montrer au médecin, -faire les choses prescrites, et se garder des choses défendues. - -Mon âme eut alors l’intelligence de l’antidote qui réside dans le sang -du Christ. L’antidote se distribue gratis, et n’exige qu’une -disposition. Alors tous mes péchés furent étalés devant mon âme, et je -reconnus dans chacun de mes membres une infirmité spirituelle. - -Alors, conformément à ce que je venais d’apprendre, je m’efforçai -d’étaler devant Dieu toutes les misères de mon âme et de mon corps, et -je criai: «O Seigneur, mon Dieu, qui tenez dans vos mains ma guérison -éternelle, puisque vous avez promis de me guérir si seulement j’étale -devant vos yeux mes plaies, Seigneur, puisque je suis l’infirmité même; -puisqu’il n’y a pas en moi un atome qui ne soit une infection et une -pourriture, du fond de mon abîme, j’étale devant vos yeux mes misères -une à une et tous les péchés de tous mes membres, et toutes les plaies -de mon âme, et toutes les plaies de mon corps. Alors, je comptai, je -désignai chaque misère, et je dis: Seigneur miséricordieux, qui tenez -dans vos mains ma guérison, regardez ma tête: je l’ai couverte mille -fois des insignes de l’orgueil; j’ai donné à mes cheveux, en les -tordant, des formes contre nature; et, disant cela, je ne dis pas tout. -Seigneur, regardez mes misérables yeux, pleins d’impudicité et injectés -d’envie, etc.» - -Je continuais à accuser chacun de mes membres et à raconter leur -lamentable histoire. - -Jésus écouta tout avec une grande patience, et répondit avec une grande -joie. Il montra pour chaque chose le remède dans sa main et l’ordre qui -présidait à la rédemption, et je vis sa compassion immense pour mon âme, -et il disait: - -«Ma fille, ne crains ni ne désespère. Quand tu serais infectée de toutes -les putréfactions, et morte de toutes les morts, je suis puissant pour -te guérir, si tu veux appliquer sur ton âme et sur ton corps ce que je -te donnerai. Tu m’as longuement détaillé les infirmités spirituelles de -la tête: tu t’es lamentée au fond de moi. Les attentats que tu as -commis, dans tes parures, par les couleurs contre nature que tu as -données à tes joues et les torsions contre nature que tu as données à -tes cheveux, toute ta fierté honteuse, tout ton orgueil, toute la vaine -gloire avec laquelle tu t’es montrée devant les hommes et contre Dieu, -toutes ces misères pour lesquelles il te semble qu’une honte éternelle -t’attend en enfer, dans l’endroit du lac le plus profond, tout cela est -expié! J’ai satisfait, j’ai porté ta pénitence, j’ai souffert -horriblement. Pour toutes ces peintures et ces onguents, qui ont -déshonoré ta tête, la mienne fut tirée par la barbe, dépouillée de -cheveux, percée d’épines, frappée à coups de roseau, ensanglantée, -moquée, méprisée, méprisée jusqu’au couronnement! - -«Tu te peignais les joues pour les montrer à des hommes malheureux et -mendier leurs faveurs; sois tranquille; ma face a été couverte par les -crachats de ces misérables; elle a été déformée et gonflée de leurs -soufflets; elle a été cachée sous un voile honteux. Tu t’es servie de -tes yeux pour regarder en vain, pour regarder ce qui nuit, pour te -réjouir contre Dieu; mais les miens ont été voilés, ils ont été noyés -dans mes larmes d’abord, et dans mon sang ensuite. Le sang qui coulait -de ma tête les aveuglait. - -«Pour les crimes de tes oreilles, qui ont entendu l’inutile et le -mauvais, et qui ont pris plaisir dans les paroles nuisibles, j’ai fait -l’épouvantable pénitence qui a fait pénétrer en moi une tristesse -abondante et immense. J’ai entendu les fausses accusations, les paroles -dénigrantes, les insultes, les malédictions, les moqueries, les rires, -les blasphèmes, la sentence de mort portée par le juge inique, et les -pleurs de ma mère! J’ai entendu sa compassion. Tu as connu les plaisirs -de la gourmandise, et tu as même abusé des choses qu’on boit; mais j’ai -eu la bouche desséchée par la faim, la soif et le jeûne. On m’a présenté -le fiel et le vinaigre. Tu as médit, tu as calomnié, tu t’es moquée, tu -as blasphémé, tu as menti, et menti jusqu’au parjure. Ce n’est pas tout. -Tu as fait autre chose; mais j’ai gardé le silence devant les juges et -les faux témoins, et mes lèvres closes ne m’ont pas excusé. Mais j’ai -toujours annoncé la vérité, et prié Dieu de tout mon cœur pour mes -bourreaux. Ton odorat n’est pas pur; tu te souviens de certains plaisirs -dus à de certains parfums; mais j’ai senti l’odeur infecte des crachats; -je les ai supportés sur ma face, sur mes yeux, sur mes narines. - -«Ton cou s’est agité par les mouvements de la colère et de la -concupiscence, et de l’orgueil; souviens-toi qu’il s’est dressé contre -Dieu. Mais le mien a été frappé et meurtri par les soufflets. Pour les -péchés de tes épaules, les miennes ont porté la croix. Pour les péchés -de tes mains et de tes bras, qui ont fait ce que tu sais bien, mes mains -ont été percées de gros clous, fixées au bois, et j’étais suspendu par -elles, et elles supportaient mon corps. Pour les péchés de ton cœur, où -se sont déchaînées la haine, l’envie et la tristesse, de ton cœur -possédé par la concupiscence et par l’amour mauvais, le mien a été percé -d’un coup de lance, et c’est de ma blessure qu’a coulé ton remède, l’eau -pour éteindre le mauvais feu, le sang pour la rédemption des colères et -la rédemption des tristesses. Pour les péchés de tes pieds, pour les -danses inutiles, pour leurs marches lascives, pour leurs courses vaines, -les miens, qu’on aurait pu attacher seulement, ont été percés et cloués -à la croix. Au lieu de tes chaussures à jour, élégamment façonnées, ils -ont été couverts de sang. Le sang sortait de leurs blessures, le sang de -tout le corps tombait sur eux. - -«Pour les péchés de tout ton corps, pour toute ta sensualité dans la -veille et dans le sommeil, j’ai été cloué à la croix, frappé -horriblement, tiraillé à la façon d’une peau, et étendu sur la croix. -J’ai été mouillé des pieds à la tête par la sueur de sang, qui a coulé -jusqu’à terre; j’ai été serré très fortement contre le bois très dur, -souffrant d’atroces tortures, criant, soupirant, pleurant, gémissant et -je suis mort dans mon gémissement, tué par ces tigres! Pour la -rédemption de tes parures vaines, choisies et portées sans but, j’ai été -nu sur la croix. Ces misérables se disputaient ma robe et mes vêtements; -ils les jouaient sous mes yeux. Nu comme je suis sorti du sein de la -Vierge, livré à l’air, au froid, au vent, aux regards des hommes et des -femmes, au haut d’une croix, pour être mieux vu, mieux moqué, mieux -déshonoré, j’ai été étendu et étalé. - -«Pour tes richesses mal acquises, que tu as retenues ou dépensées, j’ai -porté la pauvreté, sans palais, sans maison, sans abri pour naître ni -pour vivre, ni pour mourir, et je n’aurais pas eu de sépulcre, et -j’aurai été livré aux chiens et aux oiseaux de proie, si quelqu’un par -pitié pour ma grande misère, ne m’eût donné place dans un sépulcre à -lui. J’ai dépensé pour les pécheurs mon sang et ma vie, et je n’ai rien -gardé pour moi. La pauvreté m’a tenu compagnie dans la vie et dans la -mort.» - -Le Christ parle ainsi, et parce que mon âme avait reçu la délectation -des péchés du corps, je vis les douleurs de toute nature portées par -l’âme du Christ, je les vis dans leur diversité et dans leur horreur. Je -vis son âme torturée par la passion de son corps, par la douleur de sa -mère, par notre refus d’adorer, par notre refus de compatir. - -Et il ajouta: - -«Tu ne trouveras ni péché ni maladie de l’âme, dont je n’aie porté la -peine et offert le remède. A cause des immenses douleurs que vos âmes -misérables devaient subir en enfer, j’ai voulu être torturé pleinement -et totalement. Ne t’afflige donc pas; mais tiens-moi compagnie dans la -douleur, dans l’opprobre et dans la pauvreté. - -«Marie-Magdeleine était malade, elle fit ce que j’ai dit et désira sa -délivrance, et fut délivrée de tout, parce qu’elle l’avait désiré. Celui -qui désirerait serait délivré comme elle.» - -Le Crucifié ajouta: - -«Quand mes fils, abandonnant mon royaume, se sont faits enfants du -diable, s’ils reviennent au Père, le Père a une grande joie et leur fait -sentir la délectation supérieure. Le Père a une telle joie, qu’il leur -donne une certaine délectation qu’il ne donne pas aux vierges fidèles. -Ceci vient de l’immense amour qu’il a pour eux, et de l’immense -miséricorde qu’excite la vue de leur misère. Ceci vient encore de ce que -le pécheur, devant la majesté et la clémence du Seigneur, se reconnaît -digne de l’enfer. C’est pourquoi plus grand l’homme aura été dans le -péché, plus grand il pourra être aussi dans l’autre abîme.» - -Et il ajouta: - -«L’homme qui veut trouver la grâce doit toujours, soit dans la joie, -soit dans la tristesse, tenir ma croix de bois immobile devant ses -yeux.» - - - - -TRENTE-SIXIÈME CHAPITRE - -LA JOIE - - -Un jour, je regardais la croix, et sur elle le Crucifié; je le voyais -avec les yeux du corps. Tout à coup mon âme fut embrasée d’une telle -ardeur, que la joie et le plaisir pénétrèrent tous mes membres -intimement. Je voyais et je sentais le Christ embrasser mon âme avec ce -bras qui fut crucifié, et ma joie m’étonna; car elle sortait de mes -habitudes, et, au degré qu’elle atteignit, je ne la connaissais pas -encore. Depuis cet instant, il me reste une joie et une lumière sublime -dans laquelle mon âme voit le secret de notre chair en communion avec -Dieu. Cette délectation de l’âme est inénarrable; cette joie est -continuelle; cette illustration est éblouissante au delà de tous mes -éblouissements. Depuis cet instant, il m’est resté une telle certitude, -une telle sécurité quant aux opérations divines qui se font en moi, que -je m’étonne d’avoir autrefois connu le doute, et si tous les mondes -créés prenaient une voix pour essayer de le faire renaître, ils -parleraient inutilement; car je vois, dans les transports d’un plaisir -qui ne se raconte pas, je vois cette main qu’il m’a montrée avec la -marque des clous, et qu’il montrera le jour où il dira: - -«Voilà ce que j’ai souffert pour vous.» - -Maintenant encore, quand je suis dans cette vision et dans cet -embrassement, une telle joie est communiquée à mon âme, que j’essaierais -inutilement de souffrir des souffrances de Jésus; cependant je vois sa -main et la plaie de sa main. Toute ma joie est désormais dans ce Dieu -crucifié. Quelquefois l’embrassement est si serré qu’il semble à mon âme -qu’elle entre dans la plaie du côté. Elle y est illustrée par des joies -dont la parole humaine n’a pas le droit d’approcher. Foudroyante joie, -qui enlève à mes jambes la force de me porter, qui me jette à terre, qui -me renverse, qui m’étend là, couchée et sans parole! Ceci m’arriva une -fois sur la place Sainte-Marie. On représentait la Passion! on aurait pu -croire que j’allais pleurer. Je fus touchée et inondée d’une joie qui -n’était pas naturelle; la joie grandit, elle grandit; je perdis la -parole, et je tombai à terre, foudroyée: je venais d’avoir la chose -inénarrable, l’éblouissement de gloire. - -J’avais eu soin de m’écarter de ceux qui m’entouraient, étonnée moi-même -de ma joie en face de la Passion. Alors je perdis l’usage de mes -membres, je tombai à terre, sans parole, foudroyée. Et il me sembla que -mon âme entrait dans la plaie du Christ, la plaie du côté. Et dans cette -plaie, au lieu de la douleur, je buvais une joie dont il m’est -impossible de dire un seul mot. - - - - -TRENTE-SEPTIÈME CHAPITRE - -LES TRONES - - -C’était pendant la messe; je tâchais de me plonger dans les abîmes où me -jettent l’humilité et la bonté de Dieu, quand il veut bien s’approcher -de nous dans le saint Sacrement de l’autel. - -Je fus ravie en esprit, et j’eus pour la première fois une vision -intellectuelle relative au saint Sacrement. Il me fut dit d’abord que le -corps du Christ peut être en même temps sur tous les autels du monde, -par la vertu de la Toute-Puissance, qui ne peut entrer dans la mesure -étroite des pensées d’un homme vivant sur cette terre. - -«L’Ecriture, disait la voix, parle beaucoup de cette puissance; mais -ceux qui lisent comprennent peu. Ceux à qui j’accorde un certain -sentiment de moi-même comprennent plus, mais ceux-là même comprennent -fort peu. Mais un instant viendra où vous verrez la lumière.» - -Ensuite, je vis dans un éclair comment Dieu vient dans le saint -Sacrement. Ni avant, ni depuis, je n’ai rien éprouvé de semblable. - -Puis je vis comment Jésus-Christ vient avec une armée d’anges, et la -magnificence de son escorte se laissa savourer par mon âme avec une -immense délectation. Je m’étonnai un moment d’avoir pu prendre plaisir à -regarder des anges. Car habituellement toute ma joie est condensée en -Jésus-Christ seul. Mais bientôt j’aperçus dans mon âme deux joies -parfaitement distinctes: l’une venant de Dieu, l’autre des anges, et -elles ne se ressemblaient pas. J’admirais la magnificence dont le -Seigneur était entouré. Je demandais le nom de ceux que je voyais. «Ce -sont des Trônes», dit la voix. Leur multitude était éblouissante et si -parfaitement innombrable, que, si le nombre et la mesure n’étaient pas -les lois de la création, j’aurais cru sans nombre et sans mesure la -sublime foule que je voyais. Je ne voyais finir cette multitude ni en -largeur ni en longueur; je voyais des foules supérieures à nos chiffres. - - - - -TRENTE-HUITIÈME CHAPITRE - -LES ANGES - - -C’était en septembre, à la fête des saints anges. J’étais à l’église de -Foligno et je voulais communier. Je priais les anges, surtout saint -Michel et les séraphins, et je disais: - -«O anges administrateurs, qui avez reçu de Dieu l’office et le pouvoir -de le communiquer par la connaissance et l’amour, je vous supplie de me -le présenter tel que le Père des miséricordes l’a donné aux hommes, tel -qu’il veut lui-même être reçu et adoré, pauvre, souffrant, méprisé, -blessé, ensanglanté, crucifié et mort.» - -Les anges me répondirent avec une douceur et une complaisance indicible: - -«Puisque tu as trouvé grâce devant le Seigneur, le voici; tu le -possèdes. Nous te le présentons; et par-dessus ce que tu as demandé, -nous te donnons la puissance de le présenter et de le communiquer aux -autres.» - -En effet, je vis, dans le saint Sacrement, avec les yeux de l’esprit, la -présence réelle; je vis Celui que j’avais voulu voir, tel que j’avais -voulu le voir, souffrant, ensanglanté, crucifié et mort; je ressentis -une telle douleur que mon cœur me sembla prêt à éclater; et, de l’autre -côté, la présence des anges m’inonda d’une telle joie, que si je ne -l’avais pas sentie, je n’aurais pas cru la vue des anges capable de la -donner. - -Pendant ces temps-là, une messe se disait. Le prêtre approchait de la -communion. Comme il rompait l’hostie pour la prendre, j’entendis une -voix lamentable qui disait: - -«Oh! combien il y en a qui, rompant l’hostie, font couler le sang de mes -veines!» - -Je pensai que ce prêtre n’était peut-être pas ce qu’il aurait dû être, -et je dis: «Seigneur, que ce pauvre frère ne soit plus ainsi.» - -La voix me répondit: - -«Il ne sera pas ainsi pendant l’éternité.» - - - - -TRENTE-NEUVIÈME CHAPITRE - -MARIE - - -Un jour j’entendais la messe; et au moment de l’élévation, à l’instant -où les assistants se mettaient à genoux, je fus ravie en esprit: la -Vierge m’apparut et me dit: - -«Ma fille, la bien-aimée de Dieu, et ma bien-aimée, mon Fils est déjà -venu à toi, et tu as reçu sa bénédiction.» - -Elle me fit comprendre que son Fils était sur l’autel après la -consécration de l’hostie. J’entendis ce que je n’avais jamais entendu; -j’entendis qu’il s’agissait d’une joie nouvelle absolument. En effet, la -joie qui résulta des paroles entendues fut telle, que si l’on me disait: -«Existe-t-il une créature qui puisse l’exprimer par une parole -quelconque?» je répondrais: «Je ne sais pas et je ne crois pas.» La -Vierge parlait avec une grande humilité, et déposait dans mon âme un -sentiment nouveau d’une douceur inconnue. Une chose m’étonnait c’était -d’avoir pu rester debout. Je ne tombai pas à terre, et je n’y comprends -rien. - -Elle ajouta: - -«Après la visite et la bénédiction du Fils, il est convenable que tu -reçoives celle de la Mère. Sois bénie par mon Fils et par moi. Que ton -travail soit d’aimer dans toute la mesure de tes puissances; car tu es -beaucoup aimée, et tu arriveras vers l’objet sans fin.» - -J’éprouvai une joie nouvelle, qui n’était surpassée par aucune joie -connue, mais elle fut bientôt surpassée par elle-même; car elle augmenta -au moment de l’élévation. Je ne vis pas le corps de Jésus-Christ sur -l’autel; je le vois souvent; je ne le vis pas ce jour-là. Mais je sentis -la présence de Jésus-Christ dans mon âme; je la sentis en vérité. - -J’appris alors que, pour embraser une âme, il n’y a pas d’embrasement -semblable à la présence du Christ; ce n’était pas le feu qui me brûle -ordinairement; celui-là était extraordinairement doux. - -Quand cette flamme est dans l’âme, je réponds de la présence de Dieu; -lui seul peut l’allumer. - -Dans les moments comme celui-là, mes membres croient qu’ils vont se -séparer. J’entends même le bruit qu’ils font; on dirait un déboîtement. -J’éprouve surtout cette impression-là au moment de l’élévation. Mes -doigts se séparent et mes mains s’ouvrent. - - - - -QUARANTIÈME CHAPITRE - -PLÉNITUDE - - -Un jour je m’approchais de la sainte table, et j’entendis la voix, et -elle me disait: - -«Bien-aimée, tout bien est en toi, et tu vas recevoir tout bien.» - -Je me dis intérieurement: «Si le bien est en toi, pourquoi vas-tu le -recevoir?» - -Et la voix répliqua: - -«L’un n’empêche pas l’autre.» - -Le moment de la communion approchait, et j’entendis: - -«Le Fils de Dieu est maintenant sur l’autel, et selon son humanité et -selon sa divinité. La multitude des anges est unie à lui.» - -Je désirai voir, et je vis. Je ne voyais Jésus sous aucune forme; mais -je voyais une plénitude et une beauté; je voyais le souverain Bien. - -«O bien-aimée, dit la voix, tu seras ainsi devant lui pendant -l’éternité.» - -Je renonce encore une fois à raconter ma joie. - -Depuis peu, quand je communie, l’hostie s’étend dans ma bouche; elle n’a -ni la saveur du pain, ni celle d’aucune chair connue; mais une certaine -saveur de chair inconnue, saveur très prononcée et délicieuse, qui ne -peut se comparer absolument à rien. L’hostie n’est pas dure comme -autrefois, et ne descend pas par fragments, suivant l’ancienne habitude. -Mais elle reste entière, et sa suavité est tellement divine que, si on -ne m’avait recommandé de l’avaler sans tarder trop, je la garderais -longuement dans ma bouche. Et elle descend tout entière, et elle a la -saveur inconnue dont j’ai parlé, sans en rien dire. Quand elle descend, -elle me donne un plaisir inexprimable, qui se manifeste même au dehors. -Mon corps tremble, et l’immobilité m’est extrêmement difficile. - -Maintenant, quand je fais le signe de la croix, quand je porte la main -au front, disant: Au nom du Père, je ne sens rien de nouveau. Mais quand -je porte la main à la poitrine, disant: _Et du Fils_, j’éprouve un tel -amour et une telle joie, qu’il se révèle et que je le sens là. - -Sans ordre, je n’aurais ni dit, ni permis d’écrire, ni tout le reste, ni -ceci. - - - - -QUARANTE ET UNIÈME CHAPITRE - -L’AUTEL DES ANGES - - -C’était la fête des Anges. J’étais malade, je voulais communier. Il n’y -avait personne pour m’apporter la communion. Ma tristesse était immense. -Tout à coup, au plus profond de ma douleur et de mon désir, je fus -portée en esprit à considérer la louange éternelle des anges, et leur -office sublime, et leur assistance et leur ministère. Et voici que je -fus ravie, et la multitude immense des anges m’apparut, et ils me -conduisirent près d’un autel, et ils me dirent: «Voici l’autel des -Anges.» Et sur l’autel ils me montrèrent la louange des Anges, -c’est-à-dire Celui-là qui est leur louange, et la louange universelle, -et la louange elle-même. Et les anges dirent à mon âme: «Dans Celui qui -est sur l’autel est la perfection et le complément du sacrifice que tu -cherches. Prépare-toi donc à le recevoir. Tu as déjà au doigt l’anneau -de son amour; déjà tu es son épouse. Mais l’union qu’il veut contracter -aujourd’hui avec toi est une union nouvelle; c’est un mode d’union que -personne ne connaît.» - -Je n’essaierai pas d’exprimer la joie dans laquelle je fus ravie; car -mon âme sentait tout cela dans le lieu même de la vérité, et tout ce qui -peut être dit n’est qu’un vide auprès de cette plénitude inaccessible à -notre pauvre langue. Ceci me fut un signe de ma prochaine délivrance; -c’était au commencement de la maladie dont je vais mourir. - - - - -QUARANTE-DEUXIÈME CHAPITRE - -DOUZE ANS - - -Un jour je vis Jésus-Christ dans l’hostie consacrée; je le vis sous -forme d’enfant. Mais cet immense enfant, Seigneur au-dessus des -seigneurs, me semblait avoir en main le sceptre et le signe de la -domination. Que tenait-il donc dans sa main? Il m’est impossible de le -dire, et pourtant je voyais cela avec les yeux du corps. Le prêtre -élevait l’hostie; tous tombèrent à genoux, excepté moi. Je restai -debout; l’excès de ma joie tenait mes yeux fixés sur lui. Mais le prêtre -reposa trop vite pour moi l’hostie sur l’autel. J’eus un moment cruel de -tristesse et d’ennui. Si j’essayais de dire la beauté et la splendeur de -Celui que je vis, il me faudrait une langue que je ne sais pas. A sa -taille je lui aurais bien donné douze ans. La joie de cette vision fut -tellement immense, que je la crois éternelle. Sa réalité fut si -certaine, qu’elle ne laissa place à aucun doute. - -Dans l’éblouissement de ma joie, je ne fus pas même capable de crier, -comme à mon ordinaire: Au secours! Je ne dis rien, ni de bon, ni de -mauvais. Ravie par cette splendeur, je ne trouvai pas un mot à dire. - - - - -QUARANTE-TROISIÈME CHAPITRE - -SPLENDEUR - - -Un autre jour, pendant la messe, je fus ravie en esprit, et je parlai au -Seigneur, et je lui demandai: «Vous êtes dans le saint Sacrement; mais, -Seigneur, où sont vos fidèles?» Mais lui, m’ouvrant l’intelligence, -répondit, et me dit: «Là où je suis, là ils sont avec moi.» J’ouvris les -yeux de l’âme, et je vis cela être ainsi; et parmi les fidèles je me -distinguai clairement; mais cet être que nous avions là n’était pas en -dedans de la Divinité, il était en dehors. Il est seul en lui-même -partout où il est; seulement il comprend toutes choses. J’ai vu le corps -de Jésus-Christ dans le saint Sacrement, souvent et sous divers aspects. -Quelque fois j’ai vu le cou de Jésus-Christ, mais avec une telle -splendeur et un telle magnificence, qu’auprès de lui le soleil en avait -bien peu. C’est cette beauté qui m’a révélé Dieu. Que le soleil est pâle -à côté de lui! J’ai vu à la maison la même vision, plus belle encore. -Inexprimable joie qui sera, je pense, une joie éternelle! Cette -splendeur que j’ai vue à la maison ne peut se comparer qu’à celle que je -vois dans l’hostie. Mais j’éprouve une peine profonde je ne puis faire -entendre ce que j’ai vu. Il m’est arrivé aussi de voir deux yeux -éblouissants, puis la bouche, et je ne voyais plus que cela. Ces visions -ressemblent à des créations nouvelles; c’est la joie qui les opère. Ces -joies immenses et variées ne peuvent être comparées entre elles; mais -chacune d’elles, à force d’être immense, paraît devoir être éternelle. - - - - -QUARANTE-QUATRIÈME CHAPITRE - -LA PRIÈRE A LA SAINTE VIERGE - - -Ce jour-là je n’étais pas en prière: je venais de manger et je me -reposais. Au moment où j’y pensais le moins, je fus ravie en esprit, et -je vis la Vierge dans sa gloire. Une femme pouvait donc être placée sur -un tel trône et dans une telle majesté? Ce sentiment m’inonda d’une joie -ineffable. Cette gloire était possible à une femme: cela est, et je l’ai -vu. Elle était debout, priant pour le genre humain; l’aptitude qui vient -de la bonté et celle qui vient de la force donnaient à sa prière des -vertus inénarrables. J’étais transportée de bonheur à la vue de cette -prière; et pendant que je regardais la Vierge, tout à coup Jésus-Christ -apparut près d’elle, revêtu de son humanité glorifiée. J’eus la notion -des douleurs que cette chair avait souffertes, des opprobres qu’elle -avait subis, de la croix qu’elle avait portée; les tortures et les -ignominies de la Passion me furent mises dans l’esprit. Mais voici ce -qu’il y eut de merveilleux: le sentiment des tourments inouïs dont -j’avais connaissance, et que Jésus a soufferts pour nous; ce sentiment, -au lieu de me briser de douleur, me brisait de joie. Transportée d’un -bonheur inénarrable, je perdis la parole et j’attendis la mort. Et -j’éprouvai une peine au-dessus de toute peine: car j’attendis en vain. -La mort ne venait pas, et je ne parvenais pas immédiatement, puisqu’elle -refusait de briser mes liens, à l’inénarrable qui était sous mes yeux. - -Cette vision dura trois jours sans interruption. Je mangeais, quoique -très peu, mais, languissante de désir, je ne pouvais pas parler; j’étais -renversée, prosternée, surmontée. - -Si j’avais quelque chose à faire, je le faisais; mais il ne fallait pas -nommer Dieu devant moi, car ma joie devenait alors absolument -insupportable. - - - - -QUARANTE-CINQUIÈME CHAPITRE - -LE 2 FÉVRIER - - -C’était le jour de la Purification de la Vierge. J’étais à Foligno, dans -l’église des Frères Mineurs. Et la voix parla, elle me dit: «Voici -l’heure où Marie, Vierge et Reine, vint au temple avec son Fils.» - -Mon âme écouta avec un grand amour, et, ayant écouté, elle fut ravie; et -dans son ravissement elle vit entrer la Reine, et elle alla au-devant -d’elle, tremblante de respect. J’hésitais pourtant; je craignais -d’approcher. Elle me rassura, et tendit vers moi Jésus, et me dit: «O -toi qui aimes mon Fils, reçois celui que tu aimes.» Elle le déposa dans -mes bras; il était enveloppé de langes; il avait les yeux fermés comme -dans le sommeil. - -La Reine s’assit, comme une femme fatiguée. Ses gestes étaient si beaux, -son attitude si merveilleuse, sa personne si noble, sa vue si sublime, -que mes yeux ne pouvaient se fixer sur Jésus seul, et étaient forcés de -regarder sa mère. Tout à coup l’enfant s’éveilla dans mes bras: ses -langes étaient tombés, il ouvrit et leva les yeux. Jésus me regarda; -dans ce coup d’œil il me surmonta, il me vainquit absolument. La -splendeur sortait de ses yeux, et sa joie brillait comme une flamme -aveuglante. - -Alors il apparut dans sa majesté immense, ineffable, et il me dit: - -«Celui qui ne m’aura pas vu petit ne me verra pas grand.» Il ajouta: «Je -suis venu à toi, et je m’offre à toi pour que tu t’offres à moi.» - -Alors mon âme s’offrit à lui par un mode d’oblation étonnant, sans -rapport avec les paroles: je m’offris tout entière: j’offris mes fils -avec moi d’une oblation entière et parfaite, ne gardant rien pour moi, -rien de leurs personnes, et rien de leurs choses. - -Mon âme eut l’intelligence de son oblation bien reçue, et la joie de -Dieu, en l’agréant, ne me resta pas inconnue. Quant à la mienne, je -n’essaierai pas d’en dire un mot. Quand je sentis mon oblation agréée, -la délectation intime que j’éprouvai fut trop grande, trop immense et -trop douce pour que la parole approche d’elle. Une autre fois je vis la -Vierge; elle m’exhorta à la connaître plus profondément elle me bénit, -et me montra la douleur qu’elle souffrit pendant la Passion. - - - - -QUARANTE-SIXIÈME CHAPITRE. - -L’EMBRASSEMENT - - -Un jour je fus ravie en esprit; attirée, élevée, absorbée dans la -lumière sans commencement ni fin, je voyais ce qui ne peut se dire. -Pendant cette influence, l’image de l’Homme-Dieu m’apparut encore, à -l’instant de la descente de croix. Le sang était récent, frais, rouge; -il coulait des blessures ouvertes; il venait de sortir du corps. Alors -dans les jointures je vis de tels déchirements, je vis les nerfs -tellement étendus, et les os tellement disloqués par l’effort des -bourreaux, qu’un glaive me traversa, et mes entrailles furent percées; -et, quand je me souviens des douleurs que j’ai subies dans ma vie, je -n’en trouve pas une qui soit égale à celle-ci. - -J’étais là, absorbée dans ma douleur; autour du Crucifié, j’aperçus une -foule dévouée, qui prêchait en paroles et en actes la pauvreté, -l’opprobre et la douleur du Crucifié. Cette foule, c’étaient mes fils -spirituels. Jésus les appela, les attira à lui, les embrassa un à un -avec un immense amour; puis il leur prit la tête avec ses mains, et leur -donna à baiser la plaie sacrée de son Cœur. Je sentis quelque chose de -l’amour qu’il avait dans les entrailles, et ma joie fut telle, que la -douleur dont je viens de parler, la douleur sans exemple, s’évanouit -dans mon transport. - -L’application que fit Jésus de mes enfants sur son Cœur ne fut pas la -même pour eux tous. Pour quelques-uns d’entre eux il la répéta; pour les -uns elle était plus complète, moins complète pour les autres. -Quelques-uns d’entre eux furent absorbés tout entiers dans le Cœur de -Dieu; la rougeur du sang vermeil était sur leurs lèvres; quelques-uns -d’entre eux avaient les joues colorées; il y a certaines figures que je -vis couvertes et teintes tout entières, suivant les degrés que -j’indiquais tout à l’heure; et Jésus prodiguait des bénédictions, et il -disait: «O bien-aimés fils, faites connaître aux hommes le chemin de la -croix, par où j’ai marché dans la pauvreté, le mépris et la douleur: -prenez-y la grande part qui convient à mes coopérateurs; car je vous ai -choisis singulièrement, pour manifester par la parole et l’exemple, pour -mettre au jour ma lumière cachée et méprisée.» - -Mon âme comprit que ces paroles s’appliquaient à mes fils, dans les -mêmes différences et les mêmes proportions que s’était appliquée la -plaie du côté. Quant à l’amour qui sortait de ses entrailles pour -resplendir sur sa face et dans ses yeux; quant à l’amour qui pénétra -tous ces baisers, toutes ces paroles, toutes ces bénédictions, il est -dans le domaine de l’ineffable, et le silence lui convient seul[6]. - - [6] Celui qui écrivait sous sa dictée plaça ici une note. - - «Bien qu’elle eût vu les rangs que ses enfants occupaient, elle n’en - désigna aucun. Elle ne voulut pas nous dire qui de nous étaient les - plus aimés, il ne nous parut pas convenable d’insister pour le - savoir. Chacun de nous n’a qu’à faire, dans toute la mesure de ses - forces, ce qu’il faut pour s’unir.» - - - - -QUARANTE-SEPTIÈME CHAPITRE - -LES DEGRÉS - - -Un autre jour, j’assistais à une procession, je sentis l’attrait de -l’abîme. Le Dieu incréé m’appela suivant le mode ineffable dont j’ai -parlé plus haut. - -Je vis le Dieu un en trois personnes, et sa majesté habitait l’âme de -mes fils, et les transformait en elle-même suivant les degrés dont j’ai -déjà constaté les lois. Cette vue fut pour moi quelque chose comme une -immensité paradisiaque. Les entrailles de Dieu se répandaient sur mes -enfants, et je ne pouvais pas me rassasier de voir. Et la profondeur de -la bénédiction qui tombait sur leur tête est un mystère au-dessus des -paroles[7]. Puis j’entendis Dieu leur demander quelque chose: c’était le -sacrifice sans réserve, l’holocauste entier, parfait, de leurs corps et -de leurs âmes. - - [7] Moi, qui écris sous sa dictée, je contemplais en secret sa figure; - ce n’était plus une figure humaine, c’était quelque chose - d’angélique, c’était la joie glorifiée. La douceur et l’immensité de - la bénédiction qu’elle avait vue tomber du ciel est trop ineffable - pour être honorée autrement que par le silence. - - (_Note du frère qui écrivait sous la dictée d’Angèle._) - -Pesez, mes frères, pesez. Comment faut-il aimer, comment faut-il servir -ce jaloux qui veut posséder, ce Dieu qui se donne, ce Dieu qui demande? - -J’eus encore sous les yeux la représentation du Dieu crucifié, avec la -tension des jointures que j’avais déjà vue. Il était porté à travers -l’air, et volait là où marchait la procession; et cette image nous -suivait, sans qu’aucune main humaine fût là pour la soutenir. Je revis -mes fils réunis, et l’application de leurs lèvres faite à la plaie du -côté; et Jésus leur disait: - -«Je suis Celui qui enlève les péchés du monde. J’ai porté les vôtres, et -éternellement ils ne vous seront pas imputés. Ce sang que vous voyez est -le bain de la purification vraie. Ce sang est le prix de votre -rédemption. Ce cœur est le lieu de votre résidence. Ne craignez pas, mes -enfants, de découvrir par vos paroles et vos actions cette vérité de ma -voie et de ma vie, que les méchants combattent; car je suis toujours -avec vous pour vous aider et vous secourir.» - -Ce jour-là, et plusieurs autres jours, je vis la purification de mes -fils et les trois degrés qu’elle comporte. - -La première purification est une grande grâce de force qui rend facile -l’absence du mal. - -La seconde est une grande grâce de joie dans l’accomplissement du bien. - -La troisième est la plénitude de la perfection, et la transformation de -l’âme en Dieu. - -Dans toutes ces grâces de rénovation, l’âme reçoit une beauté admirable. -La splendeur du second degré est immense et joyeuse. Quant au troisième, -il est dans le domaine de ces excès qui me réduisent au silence. Je ne -peux pas en dire autre chose. - -Les élus du troisième degré m’apparaissaient transformés en Dieu, de -sorte qu’en eux je ne vois plus que Jésus, tantôt souffrant, tantôt -glorifié; il me semble qu’il les a transsubstantiés et engloutis dans -son abîme. - - - - -QUARANTE-HUITIÈME CHAPITRE - -LA LUMIÈRE - - -Dans cette même procession, nous approchions d’une église dédiée à la -sainte Vierge. Voici la Reine de grâce et de miséricorde qui s’inclina -sur ses fils et ses filles; elle était d’abord sur la hauteur immense. -Elle s’inclina et les bénit d’une bénédiction inconnue, et les attirant -sur son cœur, elle les embrassait inégalement. On eût dit les bras -tendus de l’amour. Elle était lumineuse tout entière, et semblait les -absorber au-dedans d’elle-même dans une lumière immense. N’allez pas -vous figurer que je voyais des bras de chair: tout cela était lumière, -et lumière admirable; la Vierge, pressant les enfants contre son cœur, -par la vertu de l’amour, qui sortait du fond de ses entrailles, les -absorbait en elle-même. - - - - -QUARANTE-NEUVIÈME CHAPITRE - -LES MORTS - - -Un autre jour, parmi des multitudes de visions, saint François m’apparut -dans la gloire. Il me salua de sa salutation habituelle, et la voici: -«Avec toi soit la paix du Très-Haut.» La voix de saint François est -toujours très pieuse, très humble, très gracieuse et très tendre. - -Chez ceux de mes fils qui observent, avec une ardeur de feu la loi de -pauvreté, il loua beaucoup l’intention et demanda l’agrandissement -pratique. Il ajouta: - -«Que la bénédiction éternelle, parfaite et abondante, reçue par moi du -Dieu sans commencement ni fin, tombe sur la tête de ces enfants chéris, -tes fils et les miens: dis-leur qu’ils vivent suivant la voix du Christ, -qu’ils la manifestent en paroles et en actions. Qu’ils ne craignent pas; -car je suis avec eux, et le Dieu éternel est leur soutien.» - -François louait mes fils de leurs bonnes intentions: il les fortifiait, -il leur disait de marcher en paix, de l’aider dans ses desseins; sa -bénédiction était si tendre, que ses entrailles avait l’air de sortir de -lui pour se répandre sur eux. - -Je reçus beaucoup d’autres communications qui me concernaient, moi et -mes filles; mais je ne puis les faire connaître. Ce que je viens de -dire, je l’ai vu. J’ai vu clairement tomber sur nous la bénédiction de -Dieu et de sa Mère. J’ai vu qu’ils veulent porter le fardeau de notre -pénitence. Ils vous demandent, mes enfants, d’être les exemplaires -lumineux de leur vie lumineuse, et de suivre, dans la pauvreté, le -mépris et la souffrance, la route qu’ils ont suivie. Leur volonté, leur -désir est de vous voir morts et vivants, ayant votre habitation dans les -cieux et votre corps sur la terre. Un mort n’est remué ni par le mépris -ni par l’estime des hommes. Soyez donc immuables absolument. Que la vie -extérieure du monde n’atteigne pas jusqu’à vous. Prêchez la -mortification plus par votre vie que par votre discussion. Que dans tous -vos actes votre intention soit dans les cieux, immuable avec Jésus et -Jésus crucifié. Que vous agissiez, que vous parliez, ou que vous -mangiez, soyez toujours occupés intérieurement dans l’intérieur de -l’Homme-Dieu, qui veut vous porter partout, enfermés en lui-même, et -vous assister dans toutes vos actions. Que Celui qui daigne demander ces -choses de vous, daigne aussi, ô mon Dieu, les accomplir en vous, par les -mérites de sa sainte Mère. _Amen_.» - - - - -CINQUANTIÈME CHAPITRE - -L’INVITATION - - -Un jour, je priais Dieu qu’il me donnât quelque chose de lui. Et je fis -sur moi le signe de la croix. Et je le priais aussi de me montrer quels -sont ses enfants. Entre autres réponses, cet exemple me fut donné: - -«Un homme qui a beaucoup d’amis prépare un festin avec un soin immense -et les invite; mais beaucoup d’entre eux ne viennent pas. Quelle sera la -douleur de celui qui a préparé un festin très abondant, et qui a -immensément dépensé? Mais avec quelle joie il reçoit ceux qui se -présentent! Il les reçoit tous avec transport. Mais il y a des places -réservées, des places voisines de lui, pour ses amis intimes: ceux-là -mangent avec lui, et boivent dans sa coupe. - ---Seigneur, dis-je avec joie, quel est le festin? Quand avez-vous invité -tout le monde? Oh! dites-moi, dites-moi!» Il répondit: «J’ai invité tous -les hommes à la vie éternelle: que ceux-là viennent qui veulent venir! -Personne ne peut s’excuser et dire: Je ne suis pas invité. Quelques-uns -viennent et prennent place.» Ici Jésus me donnait à entendre qu’il est -lui-même la table et la nourriture des convives. - -«Et ces appelés, dis-je alors, par quelle voie sont-ils venus?» - -«Par la voie de la tribulation, me fut-il répondu. La virginité, la -chasteté ont leurs épreuves.» Et il appela par leur nom les pauvretés et -les douleurs de ceux qu’il me montrait. Et ma joie fut immense; car je -compris l’ordre et la raison de toutes ces choses. Tous ces élus -portaient le nom de fils. Je vis comment la virginité, comment la -pauvreté agissaient sur les enfants du Seigneur. Je vis comment la -souffrance se convertissait en action de grâces. On ne comprend pas -d’abord, mais ensuite on remercie. Je vis la route commune des élus de -la vie éternelle, et il n’y a pas d’autre voie. - -Mais les invités qui boivent à la coupe du Seigneur sont ceux qui -veulent connaître la bonté de leur Père, ceux qui veulent l’imiter et -partager volontairement les fardeaux qu’il porta. Dieu permet leurs -épreuves, par une grâce spéciale, pour les admettre à sa coupe. «C’est à -cette table, me dit Jésus-Christ, que je fus invité à boire le calice de -la Passion, si terrible en lui-même et si doux, tant je vous aimais!» -Ainsi, pour ces enfants, l’amertume des tribulations se change tout -entière en grâce, en douceur et en amour; car ils sentent le prix de -leurs larmes. Ils sont attaqués, ils ne sont pas affligés; car plus ils -sentent la tribulation, plus ils sentent Dieu, et plus leur joie -grandit. - -C’est pourquoi je dis et j’affirme que ceux qui passent par cette voie -divine en buvant le breuvage de la pénitence, boivent des joies divines. -Cela m’a été dit, et je le sais d’ailleurs par une expérience -personnelle, indéfiniment répétée. - -Mes frères se sont beaucoup moqués de moi; il n’y a pas de paroles pour -rendre l’onction divine des larmes de joie qui coulaient alors sur mes -joues. - - * * * * * - -Un jour j’étais si faible, malade et réduite au silence, Jésus-Christ -m’apparut, les mains pleines de consolations; il me témoigna une -compassion profonde et prononça cette parole: - -«Je suis venu pour te servir.» - -Or ce service consista à se tenir debout près de mon lit, et à me -montrer l’apaisement de sa face, qui me plongea dans l’ineffable. Je ne -le voyais que des yeux de l’esprit; mais je le voyais dans une lumière -et dans une évidence que ne peuvent connaître les yeux du corps, et je -ne dirai pas ma joie, car j’étais dans l’ineffable. - -Un jour, c’était le lundi saint, je dis à ma compagne: «Cherchons-le, il -faut que j’aille aujourd’hui à la recherche de Jésus-Christ.» Et -j’ajoutai: «Allons à l’hôpital; c’est peut-être là que nous le -trouverons parmi les pauvres et les misérables.» Nous prîmes avec nous -toutes les coiffures que nous pouvions emporter (nous ne prîmes pas -autre chose, parce que nous ne disposions pas d’autres choses), et nous -priâmes une servante de l’hôpital d’aller les vendre au profit des repas -des pauvres. Elle fit mille difficultés; cependant, vaincue par notre -grande insistance, elle vendit ces objets et acheta des poissons. Quant -à nous, nous apportâmes des pains qui nous avaient été donnés à -nous-mêmes pour l’amour de Dieu. Après avoir fait ces petites offrandes, -nous nous mîmes à laver les pieds des femmes pauvres et les mains des -hommes. Parmi ceux-ci se trouvait un lépreux dont les mains étaient -hideuses, fétides et pourries. Pour celui-ci, nous ne nous sommes pas -contentées de le laver. La chose faite, nous avons bu de l’eau qui -venait de nous servir. Ce breuvage nous inonda d’une telle suavité, que -la joie nous suivit et nous ramena chez nous. Jamais je n’avais bu avec -de pareilles délices. Il s’était arrêté dans mon gosier un morceau de -peau écailleuse sorti des plaies du lépreux. Au lieu de le rejeter, je -fis de grands efforts pour l’avaler, j’y réussis. Il me sembla que je -venais de communier. Jamais je n’exprimerai les délices dans lesquelles -j’étais noyée. Si l’homme trouve l’anxiété au commencement de la -pénitence, je sais quelles joies l’attendent quand il aura marché. - - * * * * * - -Un jour j’étais dévorée par une peine d’esprit, pendant un mois, il me -sembla que je ne sentais plus rien de Dieu. La chose devint tellement -horrible, que je ne crus abandonnée du Seigneur. Je n’étais plus même en -état de me confesser. D’un côté, je voyais en moi un orgueil qui me -semblait la cause de mon malheur; de l’autre côté, l’abîme de mes péchés -s’ouvrit devant moi à une telle profondeur, qu’il me semblait impossible -de les confesser avec une contrition digne de leur horreur, ou même de -les exprimer par la parole. - -Je suis condamnée, disais-je, à ne pas même pouvoir me montrer dans mon -horreur. Impossible de me confesser. Impossible de louer Dieu. -Impossible de prier. Je ne voyais plus de divin en moi que la volonté -absolue de ne pas pécher. Ni tous les biens, ni tous les maux du monde -n’eussent ébranlé cela, et même je ne me trouvais pas aussi malheureuse -que j’aurais mérité de l’être. - -Cela durait depuis un mois. J’étais torturée horriblement. - -Enfin Dieu eut pitié et j’entendis ces paroles: - -«O ma fille et ma bien-aimée, la bien-aimée du paradis l’amour de Dieu -se repose en toi; et il n’est pas de femme dans la vallée de Spolète où -il se repose si profondément.» - -Et mon âme cria: - -«Comment ferais-je pour vous croire, du fond de mon abîme, quand je me -sens abandonnée?» - -Il répondit: - -«Plus tu te crois abandonnée, plus tu es aimée de Dieu et serrée contre -lui.» - -Il ajouta: - -«Un père qui aime beaucoup son fils, lui donne avec mesure les aliments, -il lui interdit le poison, et mêle de l’eau à son vin. Ainsi Dieu: il -mêle les tribulations aux joies, et dans la tribulation, c’est encore -lui qui les tient. S’il ne la tenait pas, l’âme s’abandonnerait et -tomberait en défaillance; au moment où elle se croit abandonnée, elle -est aimée plus qu’à l’ordinaire.» - -Ces paroles ne m’en levèrent pas ma douleur, elles ne firent que la -modifier un peu. Seulement le désir des sacrements, qui m’avait -abandonné, me fut rendu. - -Au bout de quelque temps, la tentation me fut enlevée totalement. - -Alors j’entendis une voix qui me disait: - -«Va communier. Si tu le fais, tu me reçois; si tu ne le fais pas, tu me -reçois encore. Cependant communie avec la bénédiction du Père, et du -Fils, et du Saint-Esprit. Communie en l’honneur du Dieu tout-puissant et -de la Vierge bienheureuse et du saint don, tu célèbres la fête (c’était -ce jour-là saint Antoine). Tu recevras une grâce nouvelle que tu n’as -pas encore reçue.» - -La volonté de communier m’ayant été rendue, je me confessai; mais, -pendant la messe, je me vis si horriblement pleine de péchés et de -défauts, que, réduite au silence, je me dis intérieurement: La communion -que je vais faire sera ma condamnation. - -Mais tout à coup, je me trouvai dans une disposition admirable, et je -reçus la puissance d’entrer dans l’intérieur de Jésus-Christ; je me -plaçai au fond de lui avec une sécurité nouvelle, je sentais une -confiance inconnue. Je me renfermai en lui comme une morte qui aurait la -certitude admirable d’être immédiatement ressuscitée. Je communiai dans -la confiance et, après la communion, j’eus un sentiment merveilleux: je -sentis que la tentation avait été un bien pour moi. Cette communion fit -naître dans mon âme un désir nouveau de me donner toute à Celui qui se -donnait tout à moi, de me livrer à Jésus-Christ. Et depuis ce moment, je -suis brûlée d’un feu nouveau; c’est le désir du martyre: ce désir fait -mes délices, et j’éprouve dans les tribulations des joies que je n’avais -pas encore connues. - -Oui, Dieu console les misérables. - -Un autre jour, j’étais dans de telles douleurs que je me voyais -abandonnée; j’entendis la même voix, et elle disait: - -«O ma bien-aimée, sache qu’en cet état Dieu et toi vous êtes plus -intimes l’un à l’autre que jamais.» - -Et mon âme cria: - -«S’il en est ainsi, qu’il plaise au Seigneur d’enlever de moi tout péché -et de me bénir, et de bénir ma compagnie, et de bénir celui qui écrit -quand je parle.» - -La voix répondit: - -«Tous les péchés sont enlevés, et je vous bénis avec cette main qui fut -étendue sur la croix.» - -Et je vis une main étendue sur nos têtes pour nous bénir, et la vue de -cette main m’inondait de joie, et vraiment cette main était capable -d’inonder de joie quand elle se montrait. - -Et il nous dit à tous les trois: - -«Recevez, gardez, possédez à jamais la bénédiction du Père et du Fils et -du Saint-Esprit.» - -Et il ajouta en me parlant: - -«Dis au frère qui écrit quand tu parles de travailler à se faire petit. -Il est aimé du Dieu tout-puissant. Dis-lui d’aimer le Dieu -tout-puissant.» - -Celui qui console les misérables m’a consolée bien des fois. Qu’à lui -soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. _Amen_. - - - - -CINQUANTE ET UNIÈME CHAPITRE - -LA MENACE - - -Un jour j’étais en oraison dans ma cellule, et j’entendis ces paroles: - -«Ceux qui ont le Seigneur Dieu pour illuminateur voient leur voie -particulière dans la lumière intérieure et spirituelle. Mais -quelques-uns d’entre eux ferment les oreilles de peur d’entendre, et les -yeux de peur de voir. Ne voulant pas écouter la parole de Celui qui -parle dans l’âme, quoiqu’ils sentent de ce côté-là la saveur divine, ils -se détournent, malgré la voix intime, et suivent la voie commune. -Ceux-ci seront maudits par le Dieu tout-puissant.» - -J’entendis cette parole, non pas une fois mais mille fois. Mais, saisie -d’une tentation violente, je pris cet enseignement pour une illusion. -«Comment, disais-je, voici une âme que Dieu éclaire de sa lumière, qu’il -comble de ses dons, et parce qu’elle suit une route ordinaire, il la -maudit». Cette parole me parut trop terrible. Je refusai avec horreur -d’écouter seulement la voix qui parlait. - -Alors, par complaisance pour ma faiblesse, un exemple grossier me fut -offert, et je reçus plusieurs fois l’ordre absolu de faire écrire et de -ne pas passer sous silence. Voici cette parabole. - -«Un père voulait faire de son fils un savant. Le père n’épargne rien, il -fait d’énormes dépenses. Il fournit magnifiquement au fils de son amour -tout ce qui est nécessaire à la grande figure qu’il doit faire dans le -monde. Quand certaines études sont terminées sous la direction d’un -premier maître, le père fait transporter le bien-aimé dans une autre -demeure, où un autre maître plus élevé lui donne de plus sublimes -enseignements. Mais si le disciple ingrat, négligeant la haute science, -s’en va travailler dans la boutique d’un artisan, et oublie chez un -mercenaire ce qu’il tenait de la sagesse de son maître et de la -magnificence de son père, celui-ci s’abîmera dans une douleur et dans -une indignation proportionnées à la grandeur et à la profondeur de son -amour trahi.» - -Le fils, c’est l’âme qui, éclairée d’abord par la prédication et par -l’Ecriture, est admise dans le sanctuaire où retentit la parole de Dieu; -il voit dans la lumière spirituelle comment il doit suivre la voie du -Christ. Il est touché intérieurement. Dieu, qui l’a d’abord confié aux -hommes et aux livres, intervient directement et lui montre la lumière -que lui seul peut montrer. Il donne la haute science, afin que celui qui -aura vu sa route si magnifiquement devienne la lumière des autres -hommes. Mais si ce bien-aimé néglige le don de Dieu, s’il s’encroûte, -s’il s’épaissit, s’il repousse cette lumière qui est la sienne, et la -science de Dieu et son inspiration, Dieu lui soustrait la lumière et lui -donne sa malédiction. - -Je reçus l’ordre d’écrire ces paroles et de les montrer au frère qui me -confessait, parce qu’elles le regardent personnellement. - - * * * * * - -Un autre jour Dieu me parla et me dit: «Il y a une classe d’hommes qui -ne connaissent le Seigneur que par les biens qu’ils tiennent de lui. -Ceux-là le connaissent peu. Une autre classe d’hommes, qui possède aussi -cette connaissance, en possède une autre plus intime. Ceux-ci sentent au -fond d’eux la bonté essentielle du Seigneur.» - -Dans un autre entretien, je reçus une lumière, et j’entendis une voix -qui criait, et dans les cris je distinguai ces paroles: - -«Oh! qu’ils sont grands! qu’ils sont grands! Je ne parle pas de ceux qui -lisent les Ecritures que j’ai données aux hommes. Je parle de ceux qui -les accomplissent.» - -Et elle ajouta que toute l’Ecriture est accomplie dans la vie du Christ. - - * * * * * - -Un jour, je priais et je disais au Seigneur: - -«Je sais que vous êtes mon Père, je sais que vous êtes mon Dieu; -dites-moi ce que je dois faire: montrez-moi la route qui est la mienne; -car je suis prête à obéir.» - -J’étais arrêtée dans cette parole depuis le matin jusqu’à l’heure de -tierce... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Et je vis et j’entendis... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Mais ce que je vis et ce que j’entendis, il m’est absolument impossible -de l’exprimer. C’était un abîme absolument ineffable, et l’abîme me -montra ce qu’est Dieu, quels hommes vivent en lui, quels hommes ne -vivent pas en lui, et l’abîme me dit: - -«Je te le dis en vérité, il n’est pas d’autre route droite que celle où -j’ai marché: dans cette route, qui est la mienne, la déception n’est -pas.» - -Cette parole me fut dite souvent. Elle m’apparut dans sa vérité et me -fut montrée dans une lumière immense. - - - - -CINQUANTE-DEUXIÈME CHAPITRE - -LES SIGNES - - -Il est important de savoir à quels signes on peut connaître la présence -de Dieu dans l’âme, et la reconnaître avec certitude. - -Quelquefois il arrive sans être appelé, ni prié, et apporte avec lui un -feu, un amour, une suavité inconnus. Dans ce feu l’âme cueille la joie, -et croit reconnaître la présence et l’opération de Dieu; mais la -certitude lui manque encore. L’âme voit que Dieu est en elle, bien -qu’elle ne l’y voie pas, quand elle sent sa grâce et la joie de sa -grâce. Mais rien de tout cela n’est la certitude. L’âme sent l’arrivée -de Dieu quand elle entend de douces paroles portant avec elles leur -délectation, quand elle sent la Divinité par un attouchement délicieux; -mais un doute peut rester encore, un léger doute. L’âme ne sait pas -encore parfaitement et absolument si Dieu est en elle; car un autre -esprit peut apporter avec lui ces sentiments. Le doute vient ou des -défauts de l’âme, ou de la volonté de Dieu, qui lui refuse la certitude. - -L’âme possède la certitude de Dieu présent quand il se manifeste par un -sentiment absolument inconnu, nouveau pour elle, étonnant et réitéré, -par un feu qui arrache l’amour que l’homme a pour lui-même; l’âme -possède la certitude quand elle reçoit des pensées et des paroles et des -conceptions qui ne viennent d’aucune créature, quand ces conceptions -sont illustrées de lumière, quand elle a de la peine à les cacher, quand -elle les cache de peur de blesser l’amour, quand elle les cache par -discrétion, par humilité, et pour ne pas divulguer un secret trop -immense. - -Il m’est arrivé quelquefois; portée par une ardeur qui voulait sauver, -il m’est arrivé de dire quelques secrets; on me répondait: «Ma sœur, -revenez à la sainte Ecriture»; ou: «Nous ne vous comprenons pas.» Je -comprenais la leçon, et rentrais dans le silence. - -Dans le sentiment dont je parle et qui garantit la présence du Dieu -tout-puissant, l’âme reçoit le don de vouloir _parfaitement_. Elle est -tout entière d’accord avec elle-même pour vouloir la vérité vraiment et -absolument, en toutes choses et à tous les points de vue, et tous les -membres du corps concordent avec elle et ne font plus qu’un avec elle, -dans la même vérité voulue, sans résistance et sans restriction. L’âme -veut _parfaitement_ les choses de Dieu qu’elle ne voulait pas -auparavant, dans toute la plénitude de toutes ses puissances réunies. Le -don de vouloir absolument et parfaitement est conféré par une grâce où -l’âme sent la présence du Dieu tout-puissant, qui lui dit: «C’est moi, -ne crains pas.» L’âme reçoit le don de vouloir Dieu et les choses de -Dieu d’une volonté qui ressemble à l’amour absolument vrai dont Dieu -nous a aimés; et l’âme sent que le Dieu immense s’est immiscé en elle et -lui tient compagnie. - -Quand le Dieu très haut visite l’âme raisonnable, l’âme reçoit -quelquefois le don de le voir; elle le perçoit au fond d’elle, sans -forme corporelle, mais plus clairement qu’un homme ne voit un homme. Les -yeux de l’âme voient une plénitude spirituelle, sans corps, de laquelle -il est impossible de rien dire, parce que les paroles et l’imagination -font défaut. - -Dans cette vue l’âme, délectée d’une délectation ineffable, est tendue -tout entière sur un même point, et elle est remplie d’une plénitude -inestimable. Cette vue par laquelle l’âme voit le Dieu tout-puissant -sans pouvoir regarder autre chose est si profonde, que je regrette le -silence auquel me réduit l’abîme. La chose ne peut être ni touchée, ni -imaginée; elle ne peut pas non plus être appréciée. La présence de Dieu -a d’autres signes, et je vais en citer deux. - -Le premier est une onction qui renouvelle subitement l’âme, qui rend le -corps docile et doux, l’esprit invulnérable à la créature, et -inaccessible au trouble. L’âme sent et écoute les paroles que Dieu lui -dit. Dans cette immense et ineffable onction, l’âme reçoit la certitude -que vraiment le Seigneur est là: car il n’y a ni saint ni ange qui -puisse faire ce qui est fait en elle. Elles sont tellement ineffables, -ces opérations, que j’éprouve une vraie douleur de ne rien dire qui soit -digne d’elles. Que Dieu me pardonne, car ne n’est pas ma faute; je -manifesterais de tout mon cœur quelque chose de sa bonté, si je pouvais -et s’il voulait. - -Quant à l’autre opération qui révèle à l’âme raisonnable la présence du -Dieu tout-puissant, la voici: c’est un embrassement. Dieu embrasse l’âme -raisonnable comme jamais père ni mère n’a embrassé un enfant, comme -jamais créature n’a embrassé une créature. Indicible est l’embrassement -par lequel Jésus-Christ serre contre lui l’âme raisonnable; indicible -est cette douceur, cette suavité. Il n’est pas un homme au monde, qui -puisse dire ce secret, ni le raconter, ni le croire, et quand quelqu’un -pourrait croire quelque chose du mystère, il se tromperait sur le mode. -Jésus apporte dans l’âme un amour très suave par lequel elle brûle tout -entière en lui; il apporte une lumière tellement immense, que l’homme, -quoiqu’il éprouve en lui la plénitude immense de la bonté du Dieu -tout-puissant, en conçoit encore infiniment plus qu’il n’en éprouve. -Alors l’âme a la preuve et la certitude que Jésus-Christ habite en elle. -Mais qu’est-ce que tout ce que je dis auprès de la réalité? L’âme n’a -plus ni larmes de joie, ni larmes de douleur, ni larmes d’aucune espèce -la région où l’on pleure de joie est une région bien inférieure à -celle-ci. Au-dessus de toute plénitude et de toute joie, Dieu apporte en -lui la chose qui n’a pas de nom, qui serait le paradis, et qui défie le -désir de demander au-delà d’elle. Cette joie rejaillit sur le corps, et -toute injure qu’on vous dit ou qu’on vous fait est non avenue ou changée -en douceur. - -Les contre coups que je reçois dans le corps trahissent mes secrets; ils -les livrent à ma compagne ou à d’autres personnes. «Quelquefois, dit ma -compagne, je deviens éclatante et resplendissante; mes yeux brillent -comme des flambeaux, ou bien je suis pâle comme une morte, suivant la -nature des visions. Cette joie dure, sans s’épuiser, bien des jours. -J’en ai d’autres qui dureront éternellement: l’éternité ne les changera -pas; elle leur donnera plénitude et perfection. Mais je les ai déjà, je -les ai sur la terre. S’il survient quelque tristesse, le souvenir de ces -joies me défend contre le trouble.» Enfin tant de signes peuvent donner -à l’âme la certitude de Dieu possédé, que je ne puis ni les dire, ni les -énumérer tous. - - - - -CINQUANTE-TROISIÈME CHAPITRE - -L’HOSPITALITÉ - - -Nous venons de dire comment l’âme reconnaît en elle la présence de Dieu. -Mais nous n’avons rien dit de l’accueil qu’elle lui fait, et tout ce qui -précède est peu de chose auprès de l’instant où l’âme reconnaît Dieu -pour son hôte. - -Quand l’âme a donné l’hospitalité à l’étranger qui vient en elle, elle -entre dans une si profonde connaissance de l’infinie bonté du Seigneur, -que, souvent recueillie au fond de moi, j’ai connu avec certitude que -plus on a le sentiment de Dieu, moins on peut parler de lui. Plus on a -le sentiment de l’infini et de l’indicible, plus on manque de paroles; -car auprès de ce qu’on veut rendre, les mots font pitié. - -Si un prédicateur était introduit là, s’il sentait ce que j’ai -quelquefois senti, ses lèvres se fermeraient; il n’oserait plus parler, -il se tairait, il deviendrait muet. Dieu est trop au-dessus de -l’intelligence et de toute chose; il est trop au-dessus du domaine des -paroles, des pensées et des calculs, pour que la bouche essaie -d’expliquer parfaitement les mystères de sa bonté. Ce n’est pas que -l’âme ait quitté le corps, ou que le corps soit privé de ses sens, mais -c’est que l’âme perçoit sans leur secours. L’homme, à force de voir -l’ineffable, arrive à la stupeur, et si un prédicateur, au moment de -parler, entrait dans cet état, il dirait au peuple «Allez-vous-en, car -je suis incapable de parler de Dieu je suis insuffisant.» Quant à moi, -je sens et j’affirme que toutes les paroles sorties de la bouche des -hommes depuis le commencement des siècles, et que les paroles de -l’Ecriture sainte n’ont pas touché la moelle de la bonté divine, et ne -sont pas, devant cette bonté, ce qu’est un grain de millet devant la -grosseur de l’univers. Quand l’âme reçoit la sécurité de Dieu et est -récréée par sa présence, le corps, rassasié aussi, est revêtu d’une -certaine noblesse, et partage, quoique à moindre degré, la joie de -l’âme. La raison et l’âme, parlant au corps restauré et aux sens, leur -disent: - -«Voyez quels sont les biens que Dieu vous fait par moi. Infiniment plus -grands sont ceux qui sont promis et seront donnés si vous m’obéissez; et -maintenant comprenez quelle perte nous avons faite, vous et moi, quand -vous m’avez désobéi. Obéis-moi donc désormais quand je te parlerai des -choses de Dieu.» - -Alors le corps et les sens, sentant qu’ils partagent la délectation -divine de l’âme, se soumettent et lui disent: - -«Mes plaisirs venaient d’en bas parce que je suis le corps; mais toi qui -possèdes ces immenses capacités de joie et de gloire, tu ne devais pas -te faire mon esclave: tu ne devais pas te priver et me priver des biens -immenses que j’ignorais.» Le corps se plaint de l’âme, et la sensualité -de la raison; mais cette longue plainte ne manque pas de douceur. Car le -corps sent le plaisir et la délectation de l’âme bien supérieurs à tout -ce qu’il aurait pu soupçonner, et la joie le conduit à l’obéissance. - - - - -CINQUANTE-QUATRIÈME CHAPITRE - -LES ILLUSIONS - - -Mais ceux qui mènent une vie spirituelle peuvent quelquefois tomber dans -l’illusion. Une des causes d’erreur, et la plus grande, c’est un amour -impurs mêlé d’amour-propre et de volonté propre; cet amour a, dans une -certaine mesure, l’esprit du monde. - -Aussi le monde l’approuve et l’encourage. Cette approbation est un -piège, cet encouragement est un mensonge. Dans cet état, l’homme, que le -monde voit et approuve, semble brûler d’amour; il a certaines larmes, -certaines douceurs, certains tremblements et certains cris qui portent -les caractères de l’impureté spirituelle. Mais ces larmes et ces -douceurs, au lieu de venir du fond de l’âme, sont des phénomènes qui se -passent dans le corps; cet amour ne pénètre pas dans le cœur; cette -douceur s’évanouit rapidement, s’oublie facilement, et produit -l’amertume. J’ai fait ces expériences; je manquais alors de -discernement. Je n’étais pas parvenue à la possession certaine de la -vérité. - -Quand l’amour est parfait, l’âme, après avoir senti Dieu, sent sa part -propre, qui est le néant et la mort: elle se présente avec sa mort, avec -sa pourriture; elle s’humilie, elle adore, elle oublie toute louange ou -tout bien qui revienne à elle-même; elle a une telle conscience de ses -vides et de ses maux qu’elle sent sa délivrance entière au-dessus de la -puissance des saints, et réservée à Dieu seul. Elle appelle cependant -les saints à son secours; car du fond de son abîme elle n’ose parler à -Dieu: elle invoque la Vierge et les saints. Si dans cet état on vous -adresse une louange, la chose vous fait l’effet d’une mauvaise -plaisanterie. Cet amour droit et sans mélange éclaire l’âme sur ses -défauts en même temps que sur la bonté de Dieu. Les larmes et les -douceurs qui se produisent alors, au lieu d’engendrer l’amertume, -engendrent la joie et la sécurité. Cet amour introduit Jésus-Christ dans -l’âme, et l’absence de toute illusion devient pour elle alors un fait -d’expérience. - -Voici une autre illusion où Dieu permet quelquefois que tombent les âmes -intérieures. - -Quand une personne dévouée à l’Esprit sent l’amour de Dieu pour elle, -éprouve, fait et raconte les œuvres de l’Esprit, si elle passe la mesure -de la prudence, si cette âme perd la crainte, Dieu permet qu’elle tombe -dans quelque illusion, afin de connaître qui elle est, et qui il est. - -Voici encore une cause d’erreur. - -Une âme est dans la voie de l’amour sans mélange; elle sent Dieu; ses -mains sont pures, son cœur est pur; elle renonce à l’estime du siècle -elle renonce à passer pour sainte; elle veut plaire tout entière au -Christ seul; elle se place tout entière dans le Christ, elle habite en -lui elle éprouve la joie inénarrable, elle sent l’embrassement de Dieu. - -Oh! qu’elle rende alors à elle-même ce qui est à elle-même, et à Dieu ce -qui est à Dieu Autrement Dieu permet qu’elle se trompe, il le permet -pour la garder, il le permet pour qu’elle ne lui échappe pas; car il -l’aime d’un amour jaloux; il la plonge dans un abîme où elle trouve deux -sciences, la science d’elle-même et la science de Dieu; c’est ici qu’il -n’y a plus de place pour l’erreur; l’âme voit la vérité pure. Dans cette -contemplation, elle éprouve une plénitude telle, qu’elle ne se voit pas -capable d’un plus immense ravissement. Absorbée d’abord dans la vue -d’elle-même, elle se ferme à toute autre pensée, à tout autre souvenir. - -Tout à coup la bonté divine lui apparaît. Puis elle voit simultanément -les deux abîmes, et le mode de sa vision est un secret entre elle et -Dieu. - -Mais ce n’est pas tout. Dieu, qui est jaloux, lui permet encore les -tribulations. - - - - -CINQUANTE-CINQUIÈME CHAPITRE - -LA PAUVRETÉ D’ESPRIT - - -Il y a une sauvegarde qui enlève toute place à l’illusion. Cette -sauvegarde, c’est la pauvreté d’esprit. Un jour, j’entendis une parole -divine qui me recommanda la pauvreté d’esprit comme une lumière, et -comme un bonheur qui passe toutes les conceptions de l’entendement -humain. - -Voici ce que dit le Seigneur: - -«Moi, si la pauvreté n’eût pas été si heureuse, je ne l’aurais pas -aimée; et si elle eût été moins glorieuse, je ne l’aurais pas prise. Car -l’orgueil ne peut trouver place qu’en ceux qui possèdent ou croient -posséder. L’homme et l’ange tombèrent, et tombèrent par orgueil car ils -crurent posséder. Ni l’homme ni l’ange ne possèdent rien. Tout -appartient à Dieu. L’humilité n’habite qu’en ceux qui se voient -destitués de tout. La pauvreté d’esprit est le bien suprême.» - -Dieu a donné à son Fils, qu’il aimait une pauvreté telle, qu’il n’a -jamais eu et n’aura jamais un pauvre égal à lui. Et, cependant, il a -pour propriété l’_Etre_. Il possède la substance, et elle est tellement -à lui, que cette appartenance est au-dessus de la parole humaine. Et -cependant Dieu l’a fait pauvre, comme si la substance n’eût pas été à -lui. - -Ceci est folie aux yeux des pécheurs et des aveugles. Les sages nomment -la même chose d’un autre nom. Cette vérité est si profonde, la pauvreté -est si réellement la racine et la mère de toute humilité et de tout -bonheur, que l’abîme où je vois cela ne peut se décrire. Le pauvre ne -peut ni tomber ni périr par illusion. L’homme qui verrait le bien de la -pauvreté, l’amour de Dieu tomberait sur lui; si vous considériez -l’immense valeur de ce trésor, et comment il attira le cœur de Dieu, -vous ne pourriez plus rien garder de périssable ni rien avoir en propre, -rien. - -Tel est l’enseignement de la divine Sagesse qui montre à l’homme ses -vides, sa pauvreté, qui le présente à lui-même dans un miroir sans -mensonge, destitué de tout mérite et de tout bien; puis qui lui donne le -don de la lumière, et avec la lumière, l’amour de la pauvreté. Puis -l’âme voit la divine bonté, et ne trouvant rien à aimer en elle-même, -elle se tourne tout entière à aimer le Dieu tout-puissant; elle fait -comme elle aime, ayant perdu toute confiance en elle, et pris toute -confiance en Dieu, et dans cette confiance elle trouve l’illumination, -par laquelle est chassé le doute. Qui posséderait cette vérité serait -inaccessible à toute illusion diabolique ou humaine; car l’esprit de -pauvreté éclaire l’âme d’une lumière immense, et à cette lumière toute -la vie lui apparaît, avec tout son mécanisme, et l’illusion est -impossible. - -J’ai vu cette lumière, j’ai vu que la pauvreté, mère des vertus, sort la -première des lèvres de la divine Sagesse. La divine Sagesse nous a dit -par l’incarnation du Verbe: «Vous êtes mortels»; par la pauvreté -d’esprit elle nous dit: «Vous êtes bienheureux.» - -C’est pourquoi toute sagesse humaine qui n’entre pas dans cette vérité -est un néant qui conduit en enfer. Et tous les sages du monde, s’ils -n’entrent pas dans cette vérité, sont des néants qui vont en enfer. Et -quand l’âme voit cette vérité, elle agit sans vaine gloire, et sans -retour sur elle-même. - - - - -CINQUANTE-SIXIÈME CHAPITRE - -L’EXTASE - - -Tout ce que l’âme conçoit ou saisit lorsqu’elle est renfermée dans ses -étroites limites, n’est rien auprès du ravissement. Mais quand elle est -élevée au-dessus d’elle-même, illustrée par la présence de Dieu, quand -Dieu et elle sont entrés dans le sein l’un de l’autre, elle conçoit, -elle jouit, elle se repose dans les divins bonheurs qu’elle ne peut -raconter. Ils écrasent toute parole et toute conception. C’est là que -l’âme nage dans la joie, dans la science; illustrée à la source de la -lumière, elle pénètre les paroles obscures et embarrassantes de -Jésus-Christ. Elle comprend aussi pourquoi, et de quelle manière la -douleur sans adoucissement habita l’âme du Christ. - -Mon âme, ainsi illustrée, et transformée en Jésus-Christ souffrant, -chercha s’il y avait là quelque adoucissement, et trouva qu’il n’y en a -point. Quand mon âme se recueille dans les douleurs de l’âme du Christ, -elle ne trouve là aucune place pour la joie: il n’en est pas ainsi quand -elle se recueille dans les douleurs de son corps: dans ce dernier cas, -elle trouve la joie après la tristesse, et à la hauteur où elle est -portée, elle découvre le mystère de ces contrastes. Mon âme voit, à -cette lumière, que Jésus-Christ souffrit autant, à l’expérience près, -dans le sein de sa mère que sur la croix. Mon âme plonge alors dans les -jugements de Dieu et dans les secrets de l’ineffable, vers lesquels Dieu -la transporte. Souvent Dieu fait de tels prodiges dans mon âme que je le -reconnais dans mes merveilles intérieures; car aucune créature n’en est -capable, et Lui seul peut les opérer. - -Souvent mon âme est élevée en Dieu à de si foudroyantes joies que leur -durée serait intolérable au corps qui laisserait là sur place ses sens -et ses membres. Il y a un jeu que Dieu joue quelquefois dans l’âme et -avec l’âme, c’est de se retirer, quand elle veut le retenir; mais la -joie et la sécurité qu’il laisse en se retirant disent à l’âme: «C’était -bien Lui!» Oh! Quelle vue et quel sentiment! Ne me demandez ni -explication, ni analogie; il n’y en a pas. Cette illustration, cette -jouissance, cette délectation, cette joie sont chaque jour différentes -d’elles-mêmes. - -Chaque extase est une extase nouvelle, et toutes les extases sont une -seule chose inénarrable. Les révélations et les visions se succèdent -sans se ressembler. Délectation, plaisir, joie, tout se succède sans se -ressembler. Oh! ne me faites plus parler. Je ne parle pas, je blasphème; -et si j’ouvre la bouche, au lieu de manifester Dieu, je vais le trahir. - - - - -CINQUANTE-SEPTIÈME CHAPITRE - -CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI - - -Je suis une aveugle, je vais dans les ténèbres. La vérité n’est pas en -moi. Suspectez, ô mes enfants, les paroles de cette pécheresse, et ne -les suivez que quand elles ressemblent aux vestiges de Jésus-Christ et -placent vos pieds dans l’endroit où il a mis les pieds. - -Mes enfants, je ne suis plus disposée à écrire, mais à pleurer. Quand -pleurerai-je enfin mes péchés et leur terrible rédemption? Quand -pleurerai-je la Passion du Fils de Dieu, du Juste, la Passion de -l’Immaculé? Mais vous m’écrivez! Je suis obligée d’écrire pour vous -répondre. Ce que je vous dis, c’est la plus récente impression de mon -cœur. Sachez que rien ne vous est nécessaire, rien, excepté Dieu. -Trouver Dieu, recueillir en Lui vos puissances, voilà l’unique -nécessaire. Pour ce recueillement il faut couper toute habitude -superflue, toute familiarité superflue avec les créatures, quelles -qu’elles soient, toute connaissance superflue, toute curiosité -superflue, toute opération et occupation superflues. En un mot, il faut -que l’homme se sépare de tout ce qui divise. Il faut qu’essayant de -pénétrer dans l’abîme de ses misères, il se recueille dans son passé, -dans son présent, dans les probabilités de son avenir éternel. Que ceci -soit fait tous les jours, ou du moins toutes les nuits. Puisque l’homme -tourne et retourne son cœur, qu’il tâche de pénétrer dans la -connaissance du Dieu des miséricordes, dans la dispensation de sa pitié -suprême, réalisée par Jésus-Christ vis-à-vis de toutes nos misères; -qu’il veille sur sa mémoire, pour qu’elle garde le souvenir du bienfait -infini. Se connaître! connaître Dieu! voilà la perfection de l’homme, et -je n’ai aucun goût à rien dire ou écrire en dehors de ces deux paroles: -Se connaître! connaître Dieu! Contempler sa prison, sa prison sans -issue, et si l’homme ne trouve pas le bonheur dans cette prison, qu’il -s’adresse à un autre et ne se repose pas sur son grabat! - -O mes chers enfants, visions, révélations, contemplations, tout n’est -rien sans la vraie connaissance de Dieu et de soi: je vous le dis en -vérité, sans elle, rien ne vaut. Aussi je me demande pourquoi vous -désirez mes lettres, puisque mes lettres ne peuvent rien pour votre -joie, excepté si elles vous portent la vertu de mon cri: se connaître! -connaître Dieu! Quel ennui de parler pour dire autre chose! Silence! -silence sur tout ce qui n’est pas cela! Oh! priez Dieu qu’il donne cette -lumière à tous mes enfants, et qu’il fixe votre demeure en elle! Que la -connaissance de Dieu vous soit nécessaire, ceci est évident; mais comme -notre fin est le royaume des cieux, auquel nous ne pouvons ni ne devons -parvenir, qu’informés sur le type de l’Homme-Dieu, il est nécessaire de -le connaître, Lui, sa vie, ses œuvres, et sa route vers la gloire, pour -posséder son royaume par ses mérites, transformés en lui-même par la -grâce de sa ressemblance. - -Il est absolument nécessaire de connaître l’Homme-Dieu, sa croix, sa -Passion, et la forme de vie qu’il nous a donnée. C’est là que son -infinie charité et son amour inestimable ont éclaté plus visiblement que -dans toute autre grâce divine. C’est pourquoi il est absolument -nécessaire, sous peine d’ingratitude, de l’aimer comme il nous a aimés, -d’embrasser le prochain dans cet amour, de pleurer sur la croix, sur la -Passion du Bien-Aimé, et d’être transformés en la substance de son -amour. La connaissance de notre rédemption, et des choses immenses que -Dieu a faites pour nous, nous provoque, nous incite et nous appelle à -considérer notre noblesse immense, puisque Dieu nous a aimés jusqu’à -mourir. Si cette créature que je suis eût été moins noble, si ma valeur -eût été moins immense, Dieu n’eût pas fait, en vue de moi, connaissance -avec la mort. Cette connaissance du Dieu crucifié découvre à notre âme -la nécessité du salut. Puisque le Dieu très haut, infiniment distant de -la créature, infiniment satisfait dans sa plénitude, inaccessible, s’est -incliné jusqu’à notre salut, ne négligeons pas cette œuvre, qu’il n’a -pas négligée, et soyons, par la pénitence, les coadjuteurs de ses -éternels décrets. La connaissance du Dieu crucifié entraîne un nombre -infini d’autres bienfaits. Le sang qui sauve allume le feu. - -Voici encore une des nécessités qui nous obligent à descendre dans -l’abîme où l’on connaît le Dieu crucifié. _L’homme_, mes enfants, _aime -comme il voit_. Plus nous voyons de cet Homme-Dieu crucifié, plus -grandit notre amour vers la perfection, plus nous sommes transformés en -Celui que nous voyons. Dans la mesure où nous sommes transformés en son -amour, nous sommes transformés en sa douleur; car notre âme voit cette -douleur. Plus l’homme voit, plus il aime; plus il voit de la Passion, -plus il est transformé, par la vertu de la compassion, en la substance -même de la douleur du Bien-Aimé. Plus l’homme voit de la Passion, plus -il aime, plus il est transformé en Celui qu’il aime, par la vertu de la -douleur. Comme il est transformé en amour, il est transformé en douleur -par la vision de Dieu et de soi-même. - -O perfection de la connaissance! - -O Dieu! quand l’âme plonge dans l’abîme sans fond de l’altitude divine -que je blasphème si je la nomme, quand l’âme plonge dans l’abîme de son -indignité, de sa vileté, de son péché, quand l’âme voit le Dieu très -haut devenu l’ami, le frère, la victime du pécheur, verser pour ce -misérable, dans une mort infâme, le sang précieux, plus elle plonge -profondément ses regards dans le double abîme, plus profondément se -réalise dans l’intime de ses entrailles le mystère de l’amour, la sacrée -transformation. - -Quand l’âme voit la créature à ce point remplie de défauts que sa -lumière même est un aveuglement; car elle en est tellement encombrée -qu’auprès de la réalité tout ce qu’elle en voit n’est rien; quand l’âme -se voit, à la lumière que Dieu lui montre, quand elle se voit cause de -la douleur inouïe que Jésus-Christ a soufferte pour elle; quand elle -aperçoit cette immensité plus qu’excellente, s’inclinant vers cette vile -créature, naissant et mourant pour elle dans l’ineffable crucifiement; -quand l’âme entre dans cette connaissance, elle se transforme en -douleur, et plus profonde est la connaissance, plus profonde est la -douleur. Si pendant sa vie un homme cherche à en satisfaire un autre, au -moment de la mort il redouble de sollicitude. - -Mais le Roi des rois, bien qu’une douleur immense et continue l’eût -d’avance étendu sur la croix depuis sa conception, au lieu d’un lit de -pourpre et d’un tapis doré, quand vint l’heure de sa mort il se trouva -en face de cette croix si vile, si abominable qu’il ne put être soutenu -et attaché à elle que par le moyen des clous qui le perçaient; il fallut -les clous des pieds et les clous des mains pour le retenir, autrement il -tombait. Au lieu de serviteurs empressés, il eut les satellites du -diable, s’ingéniant à rendre le supplice plus cruel, et aidant la -torture à pénétrer plus profondément dans l’intime des entrailles; et -ils lui refusèrent la goutte d’eau qu’il demandait, et qu’il demandait -en criant. - -Oh! mon Dieu, quand l’âme voit ces choses, quand elle s’abîme dans la -contemplation de sa misère, quand elle se connaît telle qu’elle est, -elle qui s’est précipitée dans la misère infinie, qui a mérité des -supplices éternels, qui est devenue la risée de Dieu, des anges, des -démons et de toute créature; quand elle voit le Dieu très haut, le -Seigneur Jésus-Christ, Celui qui possède tout, ayant envahi la pauvreté, -pour relever l’homme de cet opprobre! Lui qui trouve dans son essence -toutes délices et toute béatitude, quand elle le voit plongé dans la -douleur, pour nous arracher à l’éternel tourment, satisfaire et porter -pour nous! Lui Dieu, au-dessus de la louange, à qui seul appartient la -gloire, dans l’obéissance, dans l’humiliation, dans tous les mépris, -dans tous les opprobres; quand il apparaît revêtu de honte, pour nous -communiquer la gloire; quand l’âme entre dans cette vue, elle est -transformée en douleur, et sa transformation n’a pour mesure que la -profondeur de sa contemplation. - -Oui, oui, encore et toujours, plus profondément l’âme connaît cette -altitude divine, cette bonté infinie, prouvée par des faits, et ce vide -humain, cette ingratitude, cette vileté de la créature, plus -profondément elle est blessée d’amour et de douleur, plus absolument -elle est transformée en Lui. Voilà toute la perfection: se connaître! -connaître Dieu! Nécessité suprême qui domine toute nécessité! Etre -éternellement penchée sur le double abîme, voilà mon secret! O mon fils, -je t’en supplie de tout mon cœur, ne lève pas les yeux; tiens-les fixés -sur la Passion, parce que cette vue, si tu lui es fidèle, allume dans -l’âme lumière et feu! - -Si tes yeux s’égarent essaie de les tenir et de les fixer là. Je t’en -prie, je t’en supplie! Quand ton âme n’est pas levée à la contemplation -de l’Homme-Dieu crucifié, recommence, et rumine intérieurement les voies -de la croix. Si ceci est encore trop fort pour toi, prononce au moins -des lèvres les paroles qui représentent la Passion; parce que l’habitude -des lèvres finira par devenir une habitude du cœur: il prendra feu à son -tour. Sa vue, mon fils, sa vue! Si l’homme voyait la Passion de -l’Homme-Dieu par une parfaite contemplation, s’il embrassait d’un regard -profond sa pauvreté, ses opprobres, ses douleurs, l’anéantissement qu’il -a subi pour nous; si, par la vertu de la grâce, il voyait ces choses -telles qu’elles sont, il suivrait Jésus-Christ par la pauvreté, par une -continuelle compassion, par la route du mépris: il se compterait pour -rien, j’en suis certaine. Quant à la grâce divine, tout le monde peut -l’avoir et la trouver; et l’homme est sans excuse; car Dieu, dans sa -munificence, la donne généreusement à qui la veut et la cherche. - -Je désire, mon fils, que ton cœur soit vide de tout ce qui n’est pas le -Dieu éternel, sa connaissance et son amour, et que ton esprit n’essaie -pas de se remplir de ce qui n’est pas Lui. Si la chose est trop haute -pour toi, possède au moins et garde la connaissance du Dieu crucifié; si -cette seconde vue t’est retirée comme la première, refuse le repos, mon -fils, jusqu’à ce que tu aies retrouvé et reconquis l’un ou l’autre de -ces deux rassasiements. Ecoute encore, mon fils, crois fermement ce que -je vais te dire. - -Celui qui cherche la route et l’approche de Dieu, celui qui veut jouir -de Dieu dans ce monde et dans l’autre, que celui-là connaisse Dieu en -vérité, non pas par le dehors et superficiellement, qu’il ne s’arrête -pas aux paroles dites ou écrites, ou aux analogies tirées des créatures. -Cette façon de connaître, qui est en rapport avec la parole humaine, est -une connaissance sans profondeur. Il faut connaître Dieu en vérité par -une intelligence profonde de sa valeur absolue, de sa beauté absolue, de -son absolue hauteur et douceur, et vertu, bonté, libéralité, miséricorde -et tendresse; il faut le connaître comme étant le souverain Bien, dans -l’absolu. L’homme sage et l’homme vulgaire connaissent tous deux, mais -bien différemment. Celui qui possède la sagesse connaît la chose dans -son fond et dans sa réalité, l’autre, dans son apparence. L’homme -vulgaire, qui trouve une pierre précieuse, l’apprécie et la désire pour -son éclat et pour sa beauté, sans voir plus loin; le sage l’aime et la -désire, parce qu’au delà de son éclat et de sa beauté il voit sa valeur -vraie et sa vertu cachée. Ainsi l’âme qui a la sagesse ne se soucie pas -de connaître Dieu par la considération superficielle des apparences. -Elle veut le connaître en vérité; elle veut expérimenter ce qu’il vaut, -sentir le goût de sa bonté; il n’est pas pour elle seulement un bien, -mais le souverain Bien. Pour cette bonté immense, en le connaissant elle -l’aime, en l’aimant elle le désire. Et le souverain Bien se donne à -elle, et l’âme le sent: elle goûte sa douceur et jouit de sa -délectation; et l’âme participe au souverain Bien. Blessée du souverain -Amour, blessée et brûlante, elle désire tenir Dieu; elle l’embrasse, -elle le serre contre elle et se serre contre lui; et Dieu l’attire avec -l’immense douceur, et la vertu de l’amour les transforme l’un dans -l’autre, l’aimant et l’aimé, l’aimé et l’aimant. L’âme embrasée par la -vertu de l’amour se transforme en Dieu, son amour. Comme le fer embrasé -reçoit en lui la chaleur, et la vertu, la puissance et la forme du feu, -et devient semblable au feu, et se donne tout entier au feu, et -s’arrache à ses propres qualités, donnant asile au feu dans l’intime de -sa substance; ainsi l’âme, unie à Dieu par la grâce parfaite de l’amour, -se transforme en Dieu sans changer sa substance propre, mais par la -vertu du mouvement qui transporte en Dieu sa vie divinisée. Connaissance -de Dieu! O joie des joies, Seigneur! c’est elle qui précède, l’amour -vient après, l’amour transformateur! Qui connaît dans la vérité, -celui-là aime dans le feu. - -Or, cette connaissance profonde, l’âme ne peut l’avoir ni par elle-même, -ni par l’Ecriture, ni par la science, ni par aucune créature; ces choses -extérieures peuvent disposer l’âme à la connaissance; mais la lumière -divine et la grâce de Dieu peuvent seules l’y introduire. Pour obtenir -de Dieu, souverain bien, souveraine lumière et souverain amour, cette -connaissance, je ne connais pas de voie plus sûre et plus courte qu’une -prière pure, continuelle, humble et violente; une prière qui ne sorte -pas seulement des lèvres, mais de l’esprit et du cœur, et de toutes les -puissances de l’âme, et de tous les sens du corps; une prière pleine -d’immenses désirs, qui supplie et qui se précipite sur son objet. - -Que l’âme qui veut découvrir la Pierre précieuse et connaître en vérité -et voir la Lumière, prie, médite et lise continuellement le livre de -vie, qui est la vie mortelle de Jésus-Christ. Notre Père, le Dieu très -haut, enseigne et montre à l’âme la forme, le mode et la voie de la -connaissance, cette voie qui est l’amour; et cet exemplaire, ce modèle, -ce type, c’est dans le Fils que le Père le montre. - -C’est pourquoi, mes chers enfants, si vous désirez la lumière de la -grâce, si vous voulez arracher votre cœur aux soucis, mettre des freins -aux funestes tentations, et devenir parfaits dans la voie de Dieu, fuyez -sans paresse à l’ombre de la croix de Jésus-Christ. En vérité, il n’est -pas d’autre voie ouverte aux fils de Dieu: il n’est pas d’autre moyen -pour le trouver et le garder que la vie et la mort de Jésus-Christ -crucifié: c’est ce que j’appelle le livre de vie. La lecture n’est -permise qu’à l’oraison continuelle, laquelle illumine l’âme, l’élève et -la transforme. L’âme illuminée par la lumière de l’oraison voit -clairement la voie du Christ préparée et foulée par les pieds du -Crucifié. Quand elle court dans cette voie, l’âme se sent non seulement -délivrée du poids que pèsent le monde et ses soucis accablants, mais -élevée vers la délectation et la douceur divine. Consumée et brûlée par -l’incendie que Dieu allume, elle est changée en lui-même: l’oraison -assidue trouve tout dans la vue de la croix. - -Fuis vers cette croix, mon fils, et mendie la lumière au Crucifié -qu’elle soutient. Va lui demander de te connaître, afin de puiser dans -ton abîme la force de t’élever jusqu’à sa joie divine. Au pied de sa -croix, tu t’apparaîtras incompréhensible, quand tu verras quel misérable -Dieu a racheté et adopté pour fils. Ne sois pas ingrat; fais toujours, -toujours la volonté d’un tel Père. Si les enfants légitimes de Dieu ne -font pas sa volonté, que feront les adultérins? J’appelle adultérins -ceux qui, loin de la maison paternelle, s’égarent dans la concupiscence. -J’appelle enfants légitimes ceux qui, dans la pauvreté, la douleur et -l’opprobre, cherchent la ressemblance du Crucifié. Ces trois choses, mon -fils, sont le fondement et le sommet de la perfection. Ce sont elles qui -éclairent l’âme, l’achèvent et la préparent à la transformation divine. -Connaître Dieu, se connaître, ici toute immensité, toute perfection, et -le bien absolu; là, rien; savoir cela, voilà la fin de l’homme. Mais -cette manifestation n’est faite qu’aux enfants légitimes de Dieu, aux -fils de la prière, aux ardents lecteurs du livre de vie. C’est devant -leurs yeux que le Seigneur étale les caractères sacrés du livre. C’est -là que sont écrites toutes les choses que le désir cherche; c’est là -qu’on boit la science qui n’enfle pas, toute vérité nécessaire à soi et -aux autres. Si tu veux la Lumière supérieure à toute lumière, lis dans -le livre; si tu ne lis pas légèrement, comme quelqu’un qui court, tu -trouveras, pour toi et pour tout homme, ce qu’il faut. Et si tu prends -feu dans cette fournaise, tu recevras toute tribulation comme une -consolation dont tu n’étais pas digne. Je vais dire quelque chose de -plus fort. Si la prospérité et la louange viennent à toi, attirées par -les dons de Dieu, tu ne seras ni enflé, ni exalté: car dans le livre de -vie tu verras en vérité que la gloire n’est pas à toi. - -Un des signes, mon fils, qui montrent à l’homme la grâce de Dieu -présente à lui, c’est, en face de la gloire, le don d’inventer un abîme -pour s’humilier de plus bas. - -Avant tout, mon fils, sache cela: le double abîme et le livre de vie. - - - - -CINQUANTE-HUITIÈME CHAPITRE - -LE LIVRE DE VIE - - -Sachez que ce livre de vie n’est autre que Jésus-Christ, Fils de Dieu, -Verbe et sagesse du Père, qui a paru pour nous instruire par sa vie, sa -mort et sa parole. Sa vie, quelle fut-elle? Elle est le type offert à -qui veut le salut; or sa vie fut une amère pénitence. La pénitence fut -sa société depuis l’heure, où, dans le sein de la Vierge très pure, -l’âme créée de Jésus entra dans son corps, jusqu’à l’heure dernière où -son âme sortit de ce corps par la mort la plus cruelle. La pénitence et -Jésus ne se quittèrent pas. - -Or voici la société que le Dieu très haut, dans sa sagesse, donna en ce -monde à son Fils bien-aimé: d’abord, la pauvreté parfaite, continuelle, -absolue; ensuite, l’opprobre parfait, continuel, absolu; enfin, la -douleur parfaite, continuelle, absolue. - -Telle fut la société que le Christ choisit sur la terre pour nous -montrer ce qu’il faut aimer, choisir et porter jusqu’à la mort. En tant -qu’homme, c’est par cette route qu’il est monté au ciel; telle est la -route de l’âme vers Dieu, et il n’y a pas d’autre voie droite. Il est -convenable et bon que la route choisie par la tête soit la route choisie -par les membres, et que la société élue par la tête soit élue par les -membres. - - - - -CINQUANTE-NEUVIÈME CHAPITRE - -PREMIÈRE COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST: LA PAUVRETÉ - - -La première compagne de Jésus fut une pauvreté continuelle, parfaite, -immense. Elle a trois formes: l’une grande, l’autre plus grande, qui -s’unit à la première; la troisième, qui, jointe à la première et à la -seconde, fut parfaite. Voici le premier degré. Jésus fut destitué de -tous les biens de ce monde. Il n’eut ni terre, ni vigne, ni jardin, ni -propriété, ni or, ni argent il ne reçut de secours humain que dans la -mesure rigoureusement nécessaire au soulagement de l’extrême indigence. -Il eut faim, il eut soif, il fut misérable, il eut froid, il eut chaud, -il travailla; tout fut pour lui austère et dur; il ne voulut aucune des -recherches de la vie; il usa des choses communes et grossières qui se -rencontraient dans cette province, où, sans feu ni lieu, il vivait en -mendiant. La seconde pauvreté, supérieure, à la première, fut la -pauvreté de parents et d’amis, l’éloignement des grands, des puissants, -des amitiés naturelles: il n’eut ni du côté de sa mère, ni du côté de -Joseph, ni du côté de ses disciples, personne qui lui épargnât un -soufflet, un coup de marteau, un coup de fouet ou une injure. Il voulut -naître d’une mère pauvre et humiliée; être soumis à un père putatif, un -charpentier pauvre. Il se dépouilla de l’amour et de la familiarité des -rois, des pontifes, des scribes, des amis, des parents, et ne sacrifia -pour l’amour de personne aucun sacrifice qui plût ou qui pût plaire à -Dieu. - -Mais voici la pauvreté suprême, sublime, absolue. Jésus-Christ se -dépouilla de lui-même, et le Tout-Puissant se montra pauvre. Il se -montra comme pauvre de puissance; il fit semblant d’être incapable. Il -revêtit la misère et l’enfance; hormis le péché, il revêtit toute -douleur. Les courses, les prédications, les guérisons, les visites, les -opprobres, tout l’accabla, et il fit connaissance avec la fatigue. - -Non seulement il donna sur lui puissance aux pécheurs, mais les choses -inanimées et les éléments qu’il avait créés de sa main reçurent -puissance de l’affliger. Il jouait l’impuissance, il ne résistait pas, -il supportait à cause de nous. Il donna aux épines la puissance de -pénétrer et de percer cruellement cette tête divine et trois fois -redoutable. Il donna aux liens et aux chaînes le pouvoir de l’attacher à -la colonne; Celui qui en mourant fit trembler la terre, laissa quelqu’un -lui lier les mains. Oh! donnez-moi, fils de Dieu, la joie de vous voir -fidèles à lui; arrachez-vous les entrailles pour les verser dans cet -abîme sans fond d’humilité fidèle. Voici l’Auteur de la Vie qui -s’anéantit pour toi et pour sa gloire; les créatures déchirent leur -Créateur, et l’Incirconscrit est attaché à une colonne. Il donna à un -voile la puissance de le voiler, lui, la vraie lumière illuminant toutes -choses. Il donne aux fouets de le battre; il donne aux clous de pénétrer -et de percer ces pieds et ces mains qui avaient ouvert les yeux des -aveugles et les oreilles des sourds. Il donne à la croix de le tenir, -blessé, percé, sanglant, nu, exposé devant tous, et de lui infliger la -plus cruelle des morts. Il donne à la lance d’entrer, de briser, de -pénétrer ce flanc divin, ce cœur, ces entrailles; de répandre sur la -terre le sang et l’eau, sortis des profondeurs sacrées de son cœur et de -ses entrailles. Les créatures devaient obéir au Créateur, non au -pécheur, qui abusait d’elles. Mais que cette humilité très profonde, -invincible et sans exemple, que cette humilité du Dieu de gloire écrase -et confonde l’orgueil de notre néant. L’Auteur de la vie s’est soumis -aux choses inanimées pour te rendre la vie, à toi, misérable, qui étais -devenu, dans la mort, insensible au divin. Homme qui ne sais rien, il -t’a aimé au point de t’offrir la perfection. La lance aurait dû se plier -et résister à la créature qui abusait d’elle; elle eût dû refuser -d’entrer et de percer son Créateur. Les choses inanimées auraient refusé -d’obéir à l’homme et de se tourner contre leur Dieu, si elles n’avaient -reçu puissance sur lui. - -Il a donné aux bourreaux, aux soldats, aux Juifs, à Pilate, à tous les -méchants la puissance de le juger, de l’accuser, de le blasphémer, de -l’insulter, de le frapper, de le moquer, de le tuer, lui qui pouvait -tout empêcher d’un mot, tout renverser d’un geste et tout anéantir, ou -donner un ordre au plus petit parmi les Anges, les Puissances ou les -Vertus, pour tout précipiter d’un seul coup au fond de la mer. S’il -n’eût lui-même donné puissance sur lui aux choses créées, elles eussent -reculé d’horreur devant la Passion. Mais il s’est soumis à tout, et il a -caché sa puissance, et il s’est dépouillé aux yeux des hommes, pour -apprendre aux mortels la patience, pour racheter l’homme, qui s’était -lui-même dépouillé de toute sa royauté, pour lui donner, par la gloire -de la résurrection, la qualité d’impassible et d’invincible. - -Il y a plus: pour délivrer l’homme du démon, il a donné puissance au -démon de le tenter, de l’entourer de ses membres, qui sont les méchants, -de le persécuter jusqu’à la mort. Le Dieu invincible par nature, l’acte -premier, l’acte pur a fait à toute créature et à toute douleur cette -universelle soumission, pour confondre la délicatesse de l’homme -misérable, qui ne refuse pas seulement la pénitence et la douleur -volontaire, mais qui repousse de toutes ses forces la douleur imposée, -et murmure contre Dieu. - -Jésus-Christ s’est imposé une autre pauvreté. Il s’est dépouillé de sa -sagesse, de la sagesse qui est à lui. On eût dit quelqu’un de vulgaire, -le plus ignorant, le plus grossier des hommes. Il ne prit pas l’attitude -d’un philosophe ou d’un docteur, d’un parleur, d’un écrivain, d’un -savant ou d’un sage fameux; mais il se mêlait aux hommes, en toute -simplicité et en toute douceur, montrant en même temps la route de la -vérité par la vertu thaumaturgique. Lui, la sagesse du Père, et le Dieu -des sciences, maître de l’esprit prophétique, et le soufflant où il -veut, il eût pu éclater le génie scientifique et philosophique, se -montrer et se glorifier; mais il dit la vérité si simplement, qu’il -passait non seulement pour un homme vulgaire, mais pour un aliéné et un -blasphémateur. Faudra-t-il ensuite nous enfler de notre science, -chercher à passer pour des maîtres, mendier auprès des hommes un nom -creux et une gloire vide? - -Il s’est dépouillé de lui-même, en abdiquant jusqu’à la gloire d’être -saint, juste et innocent. Voici le mystère des mystères. Il suivit une -voie mystique tellement en dehors de l’attente humaine, qu’au lieu de -passer pour le Saint des saints, il fut tenu pour un pécheur, ami des -pécheurs, pour un traître, un séducteur, un conspirateur, un ennemi -public, un blasphémateur, condamné et exécuté entre deux voleurs. Et -cependant il pouvait faire notre salut. - -Il eût pu incliner le monde, Lui, le Saint des saints, devant la gloire -de sa sainteté; Lui, l’Impeccable, qui portait les péchés des peuples; -Lui, le Roi des vertus et le Dieu des saints, au lieu de garder le nom -de Saint, il le donna à Jean-Baptiste, son serviteur. Mais tant qu’il le -put sans blesser la Vérité et la doctrine, il se dépouilla en apparence -de la sainteté, pour confondre notre hypocrisie, à nous misérables, qui -cherchons les apparences sans avoir la réalité, qui, par mille chemins -détournés, falsifiant les faits et les tournant à notre avantage, -courons à tort et à travers après la gloire qui n’est pas à nous. - -Il s’est encore dépouillé de lui-même, en se dépouillant de l’empire qui -est à lui. Lui, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, dont le -règne n’aura pas de fin, il vécut au milieu des hommes comme esclave. -Et, en effet, on l’a vendu, il s’est trouvé des acheteurs. On lui a -offert l’empire. Il a refusé. Il a obéi jusqu’à la mort à de mauvais -rois, payant le tribut, se soumettant aux jugements iniques. Et non -seulement les rois le trouvèrent sans défense, mais leurs plus vils -ministres et sujets purent l’accabler de coups et le coucher sur la -croix; et jusqu’à l’âge de trente ans c’étaient sa mère et son père -putatif qui lui avaient donné leurs ordres. Parmi ses disciples, qu’il -choisit rares et pauvres, au lieu de se conduire comme un maître, il -déclara qu’il n’était pas venu pour être servi, mais pour servir; enfin -il donna sa vie pour eux, pour les pécheurs. Au milieu de ces pauvres -disciples, s’il fut roi et maître, ce fut en fait de misère, dans la -faim, dans la soif, dans la douleur; il fut jaloux et prima les autres; -ambitieux de la dernière place, il les servit à table, et leur lava les -pieds. O immensité de notre folie! Après avoir vu ce Dieu fait -domestique, nous aspirons, sans ordre et sans amour, à de vaines -grandeurs et de vaines présidences! - -Autre était ta sagesse, autre était ta sagesse, ô Christ Emmanuel! tu -savais combien terrible sera le destin des maîtres du monde, et que les -puissants seront puissamment torturés (_Sap._, VI, 7), et que de leur -vie, de leur autorité, et des péchés de leurs sujets, le compte le plus -rigoureux sera exigé rigoureusement. Oh! que ce livre vivant confonde -notre orgueil! Concevons donc enfin le désir de la dernière place, pour -l’amour de Celui qui la choisit, et par pitié pour nos amis, ne -supportons pas l’obéissance, mais désirons-la d’un immense désir. - -Le Dieu à qui tout appartient, pour nous donner l’amour de la pauvreté, -fut donc pauvre absolument, pauvre en fait, en esprit et en vérité, -écrasant par sa pauvreté les pensées des créatures, et sa pauvreté -venait de son amour: c’est pourquoi il fut mendiant. Pauvre d’argent, -pauvre d’amis, pauvre de puissance, de sagesse, et de réputation, et de -dignité, pauvre de toutes choses, il prêcha la pauvreté, il annonça -qu’elle jugerait le monde. Il condamna les riches; sa vie, sa parole, -son exemple, tout enseigna le mépris des richesses. Mais, ô misère! ô -douleur! la pauvreté d’esprit est chassée et rejetée de partout, et, -pour comble d’abomination, elle est en horreur à ceux-là mêmes qui -lisent le livre de la vie, qui prêchent et qui glorifient cette même -pauvreté. En fait, en esprit, en vérité, elle est repoussée et détestée. -Le monde la hait; Jésus l’aime; il l’a choisie pour lui et les siens; il -l’a proclamée bienheureuse. Mais où est aujourd’hui l’homme, où est la -femme, où est la créature qui a adopté, comme Jésus-Christ, cette -glorieuse compagne? Bienheureux celui-là! Mais moi! mais moi! nous -savons quel fut le partage du Fils de Dieu, notre Créateur et -Rédempteur, quant aux vêtements, quant aux palais, quant aux festins, -quant à la famille, quant aux amis, quant aux honneurs rendus par la vie -et la science. Et cependant nous osons prendre le nom de chrétiens, nous -qui avons horreur de ressembler au Christ! En paroles nous louons la -pauvreté; mais nous détestons en fait l’état où a vécu le Christ. O -misérables! après de telles leçons, nous repoussons le salut! Errant -loin de Jésus, nous courons après des superfluités, qui, au dernier -moment, nous abandonnent, et alors nous restons seuls, seuls et vides. - -Car, au lieu de suivre la voie droite, nous avons dévié, et la honte -nous attend. - -Bienheureux, bienheureux en vérité, suivant la parole de Dieu; -bienheureux pour le temps et pour l’éternité celui qui, réellement et en -vérité, en esprit et en fait, veut l’universelle pauvreté. S’il ne se -dépouille de toutes choses, dans le sens matériel; qu’il se dépouille en -esprit; qu’il se dépouille dans son cœur. Voilà la vraie beauté; voilà -la béatitude; voilà la clef du royaume des cieux! - -Mais l’autre, celui qui prêche et qui n’agit pas, l’homme des sermons -sans pratique. Ah! le misérable, ah! le maudit! Il verra ce que c’est -que la misère éternelle, l’éternelle inanition qu’on a dans les enfers, -l’éternelle faim, l’éternelle soif! Ni ami, ni frère, ni père, ni -secours, ni rédemption! Pas d’issue pour sortir! pas un seul remède dans -toute la sagesse humaine! L’éternelle privation des biens qu’on a -désirés contre l’ordre, et l’éternelle torture dans tous les siècles des -siècles! - - - - -SOIXANTIÈME CHAPITRE - -DEUXIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST: L’ABNÉGATION - - -La seconde compagne que Jésus-Christ ne quitta pas pendant sa vie -terrestre, ce fut la honte; il porta continuellement le poids de -l’opprobre volontaire et parfait. Il vécut comme un esclave vendu et non -racheté, non pas seulement comme un esclave, mais comme un esclave -méchant et vicieux. Il fut chargé d’opprobres, de mépris, de chaînes, de -coups, de soufflets, de meurtrissures, sans procès, sans défenseur, -comme un misérable qui ne vaut pas la peine d’être jugé, que l’on -envoie, entouré de voleurs, au plus honteux et au plus cruel supplice. -Si quelque mortel songea à l’honorer, il échappa toujours, soit par un -mot, soit par un fait, et prit le fardeau de la honte, qu’il choisissait -toujours, sans le mériter jamais. Sans cause, sans prétexte, sans -occasion, des hommes, à qui il n’avait fait que du bien, poursuivirent -gratuitement le Maître du monde de leurs moqueries et de leurs insultes. - -Ils l’ont persécuté depuis le berceau; ils l’ont jeté sur une terre -barbare. Le voilà qui grandit; alors on lui donne les noms de -Samaritain, d’idolâtre; on le prend pour un possédé, pour un gourmand, -pour un séducteur, un faux prophète. Les hommes disent entre eux: «Voilà -ce viveur, ce buveur; au lieu du prophète, du juste, du thaumaturge, -c’est un misérable qui chasse les démons au nom du prince des démons.» -On le poussait vers les montagnes, vers les abîmes, dans l’intention de -le précipiter; d’autres prenaient des pierres pour le lapider. Tout cela -était entremêlé de cris contradictoires et furieux, de moqueries, de -sourires, d’injures, de complots: «Il blasphème», disait-on. On tâchait -de le faire mentir, de le prendre à ses paroles comme un renard à un -piège; on le repoussait; toutes les portes se fermaient devant lui. -Enfin, on le saisit comme un animal; on le traîne, chargé de liens, de -tribunaux en tribunaux; voici les soufflets, les crachats, le roseau, la -couronne d’épines; on s’agenouille ironiquement; on lui frappe la tête, -on lui voile la face; on entasse les moqueries les unes sur les autres. -Voici la flagellation. Comme des chiens qui ont faim, les hommes -grincent des dents, le condamnent, le réprouvent comme un malfaiteur. On -le conduit à la Passion, et ses disciples l’abandonnent. Un d’entre eux -le renie; l’autre le trahit tous s’enfuient; il reste seul et nu, au -milieu des multitudes. C’était un jour de fête, et les hommes étaient -rassemblés. Comme un méchant, nu entre deux voleurs, le voilà crucifié -jusqu’à ce que mort s’ensuive. A l’heure de la mort, des larmes et de -l’oraison funèbre, en voici un qui raille: «Ah! c’est donc toi qui -détruis le temple?» Un autre, sur un ton de mépris: «Il sauve les autres -et il ne peut se sauver lui-même.» Un autre, quand la voix suppliante du -mourant demandait un peu d’eau, lui offre du fiel et du vinaigre. En -voici un qui, après sa mort, lui perce le cœur d’un coup de lance. -Descendu de la croix, il resta couché sur la terre, nu et sans sépulcre, -jusqu’à ce que quelqu’un eût obtenu pour lui la sépulture. D’autres lui -cherchaient une autre querelle, divulguant ces paroles: «Nous nous -souvenons, disaient-ils, que ce séducteur, etc.» Les uns cachent la -résurrection, les autres la nient. Dans la vie, dans la mort, après la -mort, mépris, ignominie, opprobre; il les voulut; il les porta, il -choisit cette route pour aller à la résurrection et nous entraîner dans -la gloire. - -Ainsi le Fils de Dieu s’est fait la forme, l’exemplaire, le maître et le -docteur de cette science inconnue, qui est le mépris de la gloire. -Absente, ne la recherchons pas. Présente, ne nous prêtons pas à elle; -car il n’a jamais cherché sa gloire, mais la gloire de son Père. Il a à -ce point repoussé et méprisé les honneurs, qu’il s’est précipité du haut -du ciel jusqu’aux pieds de ses disciples; il s’est anéanti jusqu’à -prendre la livrée de l’esclave; il a obéi jusqu’à la mort, non pas à une -mort quelconque, mais à une mort choisie, la plus honteuse et la plus -cruelle, celle de la croix. O misère! - -Qui donc aujourd’hui choisirait la société qu’il a choisie? Qui donc -fuirait l’honneur et aimerait le mépris, fils de la pauvreté, l’humble -état, l’humble office, et tout ce qui est humble? Qui voudrait le néant -et le déshonneur? Qui ne désire l’estime et la louange pour le bien -qu’il a ou qu’il fait, en action et en parole, ou qu’il croit avoir et -faire? En vérité, chacun a dévié, et personne n’est fidèle, personne, -pas une âme. Si quelqu’un demeurait ferme, c’est que celui-là serait un -membre vivant uni à la tête du corps par un amour vivant. Il verrait -Jésus-Christ agir, et chercherait la ressemblance. - -Il y en a qui disent: «J’aime et je veux aimer Dieu. Je ne demande pas -que le monde m’honore; mais je ne veux pas non plus qu’il me méprise, -qu’il me mette le pied sur la tête je ne veux pas être confondu en sa -présence.» Ceci indique évidemment peu de foi, peu de justice, peu -d’amour et beaucoup de tiédeur. Ou vous avez commis ce qui mérite peine -et confusion, et nous en sommes là à peu près tous, ou vous ne l’avez -pas commis. Dans le premier cas, si vous êtes pénitent, et non pas -innocent, supportez avec patience et avec joie les conséquences de vos -actes publics ou secrets, acquiescez corps et âme: cette peine et cette -confusion satisfont à Dieu et au prochain suivant l’ordonnance de la -divine justice. Dans le second cas, si votre cœur est innocent comme vos -mains, supportez le mépris, avec la permission de Dieu, et -réjouissez-vous mille fois plus dans le second cas que dans le premier -cas; toute votre confusion, toute votre douleur va devenir un poids de -grâce, et avec la grâce croîtra la gloire. Cette acceptation de la -honte, subie et non méritée, cette acceptation de la pauvreté et des -souffrances supportées en vue de Dieu grandissent les âmes saintes. -L’exemple de Jésus-Christ, fuyant ce qu’on recherche, et recherchant ce -qu’on fuit, montre la route de la grandeur. Sa seconde compagne lui fut -fidèle comme la première. Si nous voulons pénétrer la vie du Christ Fils -de Dieu dans son principe, son milieu et sa fin, nous trouvons un -ensemble qui s’appelle l’humilité. Etre méprisé, réprouvé du monde et -des amis du monde, tel fut son choix sur la terre. - - - - -SOIXANTE ET UNIÈME CHAPITRE - -TROISIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST: LA DOULEUR - - -La troisième compagne de Jésus-Christ, plus assidue, plus intime que les -deux autres, ce fut cette souveraine douleur qui, depuis l’heure où son -âme fut unie à son corps, ne quitta plus le Fils de Dieu. Au premier -instant de l’union hypostatique, cette âme fut remplie de la Sagesse -suprême. A la fois voyageur et compréhenseur, dans le sein de sa mère, -Jésus commença à sentir la souveraine douleur toutes les peines que son -âme et son corps devaient porter pour nous, il les connut, il les vit, -il les pesa, il les pénétra dans leur ensemble et dans leur détail. -Quand la mort approcha, il entra en agonie. Sa science certaine de sa -mort prochaine, envisagée dans toutes ses horreurs, fit pénétrer en lui -la tristesse sans nom: il sua le sang, et la terre but cette sueur. -Ainsi l’âme du Christ, prévoyant la Passion dans le sein de sa mère, -connut déjà l’angoisse immense: cependant le corps n’était pas encore -associé à ses tortures. - -Jésus-Christ voyait d’avance les mouvements de ces langues infâmes, et -chacun des sons que produirait chacune d’elles, tous ses supplices, sa -mort, la honte et la douleur, toutes les tortures pour lesquelles il -naissait, pour lesquelles il entrait parmi nous, tout lui était présent -d’une présence prophétique et incessante, avec toutes les circonstances -du temps marqué, de l’instrument employé, et de la mesure indiquée. Il -se voyait vendu, trahi, pris, renié, abandonné, lié, souffleté, moqué, -frappé, accusé, blasphémé, maudit, flagellé, jugé, réprouvé, condamné, -conduit au Golgotha, comme un voleur dépouillé, nu, crucifié, mort, -percé de la lance. Où habitait-il, sinon dans la douleur? Il connaissait -chaque coup de marteau, chaque coup de fouet, chaque trou, chaque clou, -chaque larme, chaque goutte de sang: il avait compté d’avance ses -soupirs, ses gémissements, ses plaintes et celles de sa mère. Dans cette -considération profonde et continuelle, comment la compagne de sa vie, -comment la douleur l’aurait-elle abandonné? - -Outre les douleurs de l’avenir, senties prophétiquement, celles du -présent, furent innombrables. A l’heure de sa naissance, il ne fut ni -déposé dans un bain, ni couché sur la plume, ni enveloppé de fourrures. -Il fut placé sur le foin, entre deux bêtes, dans une étable sans -douceur. Et lui, le plus tendre des nouveau-nés, il commença à subir, en -ouvrant les yeux, les rigueurs matérielles. Immédiatement après la -crèche, voici un long voyage entrepris par cet enfant, un vieillard, -puis une femme, la plus douce des mères, la plus délicate des vierges. -Il faut aller en Egypte à travers ce désert immense, où les fils -d’Israël vécurent quarante ans sans moyens humains. Puis ce furent les -voyages au temple qu’il faisait régulièrement, suivant l’ordre établi. -L’enfant faisait la route à pied, et la distance était bien grande. - -A l’âge d’homme, aussitôt après son baptême, il entra au désert, où il -souffrit de la faim et de la soif, au point de donner au diable une -espérance; car c’est ici que se place la première tentation. Jésus -allait à pied à travers les campagnes, les villes, supportant la faim, -la soif, la pluie, la chaleur, la froidure, la sueur, la fatigue, toutes -les misères, et enfin la mort. Et, s’il porta son fardeau, ce fut pour -chasser Satan, pour le renverser, pour indiquer aux hommes la voie -vraie, pour leur annoncer la pénitence dans sa forme la plus humble, -pour les attirer à sa suite, pour donner l’exemple, pour montrer où est -le bonheur et la gloire. - -Quant aux douleurs de la Passion, elles sont au-dessus des paroles de -l’homme et des soupçons de son cœur. La douleur de Jésus fut multiple et -ineffable. - -Parlons d’abord de ses compassions. Sa compassion pour le genre humain, -qu’il aimait d’un amour immense, le remplit d’une douleur aiguë et -déchirante. Ce n’était pas seulement une compassion générale pour -l’espèce humaine tombée et condamnée; c’était une compassion immense, -particulière à chaque individu. Et il ne voyait pas seulement d’une vue -générale les péchés de chaque individu; il mesurait exactement chaque -péché et chaque châtiment, dans le passé et dans l’avenir. Chaque homme -passé, présent ou futur, chaque péché de chacun de ces hommes, perça -d’une douleur sans mesure Celui qui nous aimait avec une miséricorde et -une compassion sans mesure. S’il était un regard capable d’entrer dans -les détails innombrables des péchés humains et des souffrances humaines, -ce regard-là verrait quelque chose de ce qu’a souffert le Christ pour -nous. Il aimait chacun de ses élus d’un amour ineffable. La profondeur -de cet amour, mesuré sur chacun d’eux, rendit continuellement présente à -Jésus toute offense et toute peine passée, présente ou future, et telle -était sa compassion pour chaque douleur qu’il les prit toutes sur lui -dans une douleur immense. Ce fut cette compassion, immense, -épouvantable, qui précipita Jésus vers la croix, vers la mort, vers -l’abîme des tortures. Il voulait nous racheter! Il voulait nous -soulager! - -Une des douleurs les plus oubliées de Jésus-Christ fut sa compassion -pour lui-même. Ses tortures innombrables, et l’ineffable douleur dont il -se voyait menacé, firent qu’en se regardant lui-même, il eut le cœur -déchiré. Voyant et considérant que la mission qu’il tenait de son Père -était de porter le poids de tous les péchés et de toutes les douleurs -des élus, sentant que ces choses terribles étaient infaillibles, -certaines, immanquables, et qu’il était dévoué corps et âme à leur -étreinte, il fut saisi, en se regardant, d’une pitié déchirante. - -Imaginez l’état de l’homme qui verrait d’une vue prophétique et -infaillible la plus inouïe, la plus ineffable douleur s’approcher de -lui, avec la certitude d’être atteint, et qui aurait continuellement -devant les yeux les détails de toutes ses tortures: il aurait pitié de -lui-même. Mais jusqu’où grandirait cette pitié, si la douleur prévue et -imminente était sans proportion, s’il était doué d’une intelligence et -d’une sensibilité effrayante, pour sonder d’avance l’abîme de ses -tortures, leur nature et leur qualité? Ces suppositions se sont -réalisées dans le Christ, et tout ce que je dis n’est rien près de la -réalité de ses angoisses. Si je descends, à ces comparaisons, c’est pour -mettre quelque chose de son agonie à la portée de cette grossière -intelligence humaine. Sa Passion fut toute sa vie dans sa mémoire. Mais -voici une des souffrances les plus inconnues de Jésus-Christ. Ce fut sa -compassion pour Dieu le Père, pour le Père des miséricordes. L’amour de -Jésus pour le Père, pour le Dieu de toute compassion, dépasse les -conceptions de l’homme. Voyant Dieu, l’objet de son immense amour, à ce -point blessé de compassion pour nous qu’il livrât son Fils unique, son -Bien-Aimé à la mort, et qu’il se fût livré lui-même, si cela eût été -convenable, il fut saisi d’une douleur immense, et eut pitié de cette -pitié. Pour inventer un remède, un soulagement au cœur de son Père, il -s’humilia jusqu’à la mort et obéit jusqu’à la croix. Mais la parole -humaine ne peut aborder les souffrances que j’entrevois. Je vais parler -sans espérance de me faire entendre. J’affirme que la douleur du Christ -fut chose ineffable. Ineffable, parce qu’elle fut une concession, une -permission, un don de la Sagesse divine. Une dispensation divine, -antérieure à nos pensées, supérieure à nos paroles, lui dispensait la -douleur; et c’était la douleur suprême. Plus la dispensation divine fut -admirable, plus la douleur qui en résulta fut perçante et déchirante. -C’est pourquoi aucun entendement créé n’a la capacité nécessaire pour -embrasser cette douleur. Cette dispensation divine fut le principe de -toutes les douleurs de Jésus-Christ. Elle est leur _alpha_ et elle est -leur _oméga_. - -Et s’il est impossible à l’intelligence de concevoir l’amour par lequel -il nous racheta, il est également impossible de concevoir la douleur -dont il souffrit. Impossible, car cette douleur était fille de la -lumière. Elle provenait directement de la lumière donnée au Christ, et -cette lumière était ineffable. La divinité elle-même, lumière ineffable, -illuminait le Christ ineffablement, et, vivant en lui avec la -dispensation dont je parle, le transformait en douleur au sein de la -lumière divine. Cette douleur est un sanctuaire dont la parole -n’approche pas. - -Jésus-Christ voyait, dans la lumière divine, l’ineffable immensité de la -douleur qui faisait en lui des prodiges: douleur cachée à toute créature -par la vertu de l’Ineffable. Car cette douleur, je veux dire cette -lumière divine, eut pour principe et pour origine la dispensation de -Dieu. - -Parmi les suprêmes douleurs fut la compassion de Jésus pour sa Mère, la -très douce Marie. - -Il l’aima par-dessus toute créature. C’est d’elle qu’il avait pris sa -chair virginale; et elle partageait, par-dessus toute créature, les -douleurs de son Fils, car elle avait une capacité de cœur haute et -profonde, par-dessus toute créature. Jésus-Christ avait une immense -compassion de cette immense compassion qui du cœur, du corps et de -l’âme, ne faisait qu’une seule douleur immense. Sa Mère souffrait la -douleur suprême, et Jésus portait en lui la douleur de sa Mère, et cette -douleur était fondée sur la dispensation divine. - -Une autre douleur fut l’offense du Père, objet de son immense amour. -Jésus voyait quel péché était sa mort, et ce que faisait l’homme quand -il crucifiait Dieu. Sa mort est le plus grand des crimes humains, -passés, présents et futurs. L’injure que sa mort faisait à Dieu fut pour -l’âme de Jésus-Christ un océan de douleur. Percé de compassion pour le -Dieu blasphémé, percé de compassion pour l’homme déicide, la douleur lui -arrache ce cri: «Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils -font!» - -A cause du crime sans nom, à cause du déicide, peut-être Dieu le Père -allait damner le genre humain, si Jésus, comme s’il eût pour un instant -oublié toute autre douleur, n’eût crié et pleuré dans la mort, pour nous -et vers Dieu. - -La douleur de compassion pour ses apôtres et disciples pénétra -Jésus-Christ. Les apôtres, les disciples, les femmes qui l’avaient -suivi, souffraient horriblement. Jésus, qui les aimait d’un amour -immense, porta en lui la douleur des disciples dispersés et persécutés. - -Outre ces douleurs, le Christ en supporta mille autres de mille natures. -Je pourrais compter quatre glaives et quatre flèches sur son corps -crucifié. - -D’abord la cruauté scélérate de ces cœurs endurcis. Ils étaient là, tout -le jour, obstinés, studieux et diligents, inventant et machinant: -c’était à qui trouverait la calomnie la plus noire ou le supplice le -plus atroce pour exterminer le Sauveur, son nom et sa suite. - -La malice et l’abomination de cette colère implacable que les bourreaux -portaient incessamment en eux, chacune de leurs pensées, de leurs -intentions, de leurs iniquités intérieures, était un poignard pointu qui -perçait l’âme de Jésus. - -Puis la méchanceté et la duplicité des langues qui vociféraient. Chacune -des accusations, des calomnies, des résolutions injustes, des -malédictions; chacun des blasphèmes, chacun des mensonges, chacun des -faux témoignages, tomba sur lui, lui faisant une meurtrissure spéciale. - -Enfin l’œuvre barbare de sa Passion, où ils inventèrent des raffinements -de cruauté qui épouvantent au premier regard. Combien de tortures -compterait l’œil qui pourrait compter les violences qu’il subit, les -brutalités, les soufflets, les cheveux, les poils de barbe tirés, les -crachats, les coups de fouet! Par-dessus tout, les clous. Ils étaient -très gros, carrés et si mal battus, qu’ils présentaient sur toutes leurs -faces mille petits éclats qui lui percèrent les pieds, les mains qui le -déchirèrent, qui le torturèrent avec des souffrances épouvantables. Une -douleur au-dessus de toute douleur résulta de la forme de ces clous. -Quand ses pieds et ses mains n’eussent pas été ainsi cloués au bois, la -Passion eût encore été effroyable. Mais les clous eux-mêmes n’ont pas -satisfait les bourreaux. Ils tirèrent ses pieds et ses mains avec une -telle violence, qu’ils disloquèrent son corps, brisèrent ses nerfs, et -comptèrent ses os quand ils le couchèrent sur le bois dur, et le -tendirent horriblement. Ce n’est pas tout. Au lieu de laisser la croix -couchée, ils la dressèrent, offrant la Victime nue au froid, au vent et -au peuple. Le poids entraînant le corps, il était suspendu par les mains -et par les pieds, pour que la dureté des clous fût sentie plus -cruellement; pour que les plaies, toujours renouvelées, ouvrissent au -sang des voies nouvelles; pour que la mort fût parfaite en torture et -les hommes en malice. - -Pour nous manifester quelque chose de sa souffrance insondable, pour -nous avertir qu’il la supportait pour nous, et non pour lui, pour -apprendre à nos entrailles une compassion inconnue, au point culminant -de la douleur ineffable, il poussa le cri suprême: «Mon Dieu, mon Dieu, -m’avez-vous abandonné?» Mais il cria pour nous; il cria pour nous dire -qui avait placé le fardeau sur sa tête, et quelle compassion nous devons -à ses douleurs. Et ne croyez pas que ses douleurs aient commencé sur la -croix; depuis que son âme anima son corps, depuis l’heure première de -l’union hypostatique, la sagesse ineffable dont il était rempli disait à -Jésus tous les secrets du présent et tous les secrets de l’avenir. -Aussi, dès cette heure, il vit venir à lui la douleur au-dessus de toute -douleur, et il soutint le fardeau sans nom depuis l’union de son âme et -de son corps, jusqu’à leur séparation; et c’est ce qu’il voulait dire -quand il parlait pendant sa vie de la croix qu’il portait d’avance, -qu’il portait pour ses disciples, non pour lui-même; et c’est ce qu’il -voulait dire quand il prononça cette parole terrible: «Mon âme est -triste jusqu’à la mort.» - -Il nous provoquait; il nous demandait notre compassion. - -Cette douleur, comme toutes les douleurs, contracta une amertume -particulière qui venait de la noblesse immense de l’âme blessée. Plus -l’âme est sainte, douce et noble, plus cruelle, plus tendue était la -douleur; car cette âme, en raison de sa noblesse, était incroyablement -sensible à l’injure et à la souffrance. Et toutes ces tortures, qui -prenaient leur source dans la dispensation ineffable de Dieu, -rejaillirent de l’âme de Jésus sur son corps, et nul ne peut savoir -quelle était la délicatesse et la sensibilité de ce corps. Aucun corps -humain formé dans le sein d’une femme ne fut plus noble. Aucun corps ne -fut plus sensible et ne reçut de la douleur une blessure plus cruelle. -C’est pourquoi il trouvait dans toute injure et dans tout affront une -incroyable matière à souffrance. - -Au milieu de ses horreurs, que faisait l’Homme-Dieu, Jésus-Christ, -Sauveur du monde? Je n’entends pas une menace, une malédiction, une -défense, une excuse, une vengeance. On lui crache à la figure, il ne se -cache pas la face; on lui étend sur la croix les mains et les bras, il -ne les retire pas; on le cherche pour la mort, il ne se cache pas. Mais -absolument et de toute manière, il se livre à la volonté des hommes, et -se sert de leur scélératesse pour les racheter malgré eux. Au moment du -crime, ineffable pensée! la Victime donnait l’exemple de la patience, -enseignait aux bourreaux l’éternelle vérité, élevait pour eux au ciel -ses bras, ses cris et ses larmes. Et pour leur immense péché, qui devait -damner le genre humain, il leur rendait un bien plus fort que ce péché. -Tournant le crime contre lui-même, il se servit, pour satisfaire -l’éternelle justice, de leur péché épouvantable. Il se servit de la mort -qu’ils lui infligeaient pour ouvrir le ciel à ses bourreaux. Il -réconcilia le monde avec Dieu; il nous fit rentrer en grâce, et au -moment où la créature portait la main sur le Créateur, il se servit de -l’attentat qu’elle commettait pour restituer à Dieu sa fille. O pitié, ô -miséricorde immenses! O bonté supérieure à toute bonté conçue! Où -l’iniquité avait surabondé, la grâce surabonda, et la grâce n’a pas de -limite. - -Et puisque voilà notre exemple, ne nous bornons pas à ne pas nous -venger: rendons le bien pour le mal à cause du Rédempteur. Si un -patriarche, un prophète, un ange, un saint, nous eût offert ce modèle, -il serait déjà acceptable, mais puisque c’est l’éternelle Sagesse, -l’infaillible vérité à qui l’erreur est aussi impossible que le -mensonge, la négligence serait déplorable; c’est la perfection qui est -demandée. - -On dit, on entend dire, on prêche toute la journée que le Fils de Dieu -fut l’homme de douleurs; que non content de supporter patiemment celles -qui se présentaient, il les cherchait, lui, l’Innocent, il les trouvait, -il les prenait, il les aimait, en paroles, en actes; il proclamait -bienheureux ses imitateurs. Cette proclamation ne fut pas une parole -vaine. Il porta dans son âme et dans son corps la souffrance -inexplicable; ce fut par elle et grâce à elle qu’il déclara entrer dans -son royaume. Il affirma qu’aucune autre route ne menait à la vie -éternelle; et Dieu choisit la voie royale. Puisque c’est lui qui l’a -tracée, l’aveuglement est grand de ne pas suivre ce Guide infaillible, -qui est Créateur et Rédempteur. - -C’est parce qu’il savait la vertu cachée des souffrances qu’il les -choisit, fuyant les voluptés, détestant en paroles et en actes les -plaisirs temporels où le ciel n’entre pas. Avant ce choix de -l’Homme-Dieu (bien qu’il eût déjà depuis longtemps indiqué ses -prédilections par les Prophètes), les amis de la volupté humaine avaient -cependant une excuse. Mais depuis que le Fils de Dieu a fait son choix -lui-même, après une telle vérité si clairement montrée, si hautement -prêchée et manifestée au monde dans un si grand seigneur, quelqu’un -doit-il hésiter encore! Quelque insensé peut-être, qui mérite tout -blâme. Nous, misérables pécheurs, dignes de toute condamnation, et de -toute confusion, non seulement nous ne demandons pas à la pénitence la -souffrance volontaire, mais les souffrances que Dieu nous envoie dans sa -grande miséricorde et sagesse, pour nous sauver et nous délivrer du mal, -les souffrances voulues ou permises par lui, nous les fuyons, nous les -repoussons, nous murmurons contre elles, nous nous armons de toutes nos -armes pour les mettre en fuite et chercher le plaisir. - -Nous sommes vraiment malheureux. Non seulement nous ne nous soucions pas -de la souffrance, qui peut quelquefois remédier au péché, mais nous la -refusons quand elle est offerte par le très sage Médecin. Si, par la -disposition de Dieu, une légère impression de froid ou de chaud se -faisait sentir, comme on cherche vite le feu, le double vêtement, ou la -fraîcheur! Si quelque impression douloureuse est à la tête ou à -l’estomac, que de cris, que de plaintes, que de soupirs, que de -médecins, que de remèdes, que de lits moelleux, que de choses délicates, -que de prières, que de vœux! Et ce que nous faisons pour ces -inconvénients qui, quelquefois, peuvent être utiles, nous ne le faisons -jamais pour la rémission de nos péchés et pour le bien de nos âmes. Si -encore, par la permission de Dieu, quelque homme nous fait un tort ou -une injure, quel trouble, quelle agitation, quelle colère, que de -récriminations, que d’invectives, que de malédictions! Nous haïssons, -nous saisissons avec avidité, si elle s’offre à nous, la vengeance; nous -refusons violemment ce qui peut-être était un remède administré par le -Médecin céleste. - -Que d’efforts et de dépenses pour échapper aux afflictions que Dieu -envoie! Et cependant elles sont sans doute plus salutaires et plus -méritoires que les pénitences volontaires; car Dieu sait mieux que nous -de quoi notre âme a besoin pour être lavée et purifiée. D’ailleurs les -douleurs volontaires, les pénitences choisies par l’homme, laissent le -champ libre à son amour-propre. Mais celles qui nous arrivent malgré -nous, quoique supportées avec patience et avec joie, semblent aux yeux -des hommes des nécessités subies. Je vous engage donc, mes fils, à -supporter le froid, le chaud, mille petits accidents, mille -inconvénients physiques, sans cependant nuire à la vie du corps. Ne -cherchez de remèdes que quand ils sont nécessaires. Mais il faut les -chercher à l’instant où le mal physique serait un obstacle au bien de -l’âme. - -Si nous sommes pauvres d’amis, supportons aussi cette indigence. Si, par -la volonté ou par la permission de Dieu, des oppressions, des -persécutions, des opprobres, des violences, des rapines se produisent, -ne les acceptons pas seulement avec patience, mais avec joie, comme un -bien que nous aurions conquis. Mais, pauvres créatures, nous faisons -tout le contraire, absolument tout le contraire: nous passons nos jours -et nos nuits à inventer, à méditer, à rechercher, à conquérir de vaines -joies et de vaines gloire. Telle n’est pas la voie de Jésus-Christ. Et -comment cette malheureuse âme, qui ne recherche que les consolations de -la vie mondaine, pourra-t-elle aller à lui? L’âme sage qui veut -pratiquer la sagesse, ne doit en vérité chercher que la croix. Une âme -qui aurait une étincelle d’amour voudrait suivre au Calvaire -Jésus-Christ. - -Ce que je dis des consolations temporelles, je le dis des consolations -spirituelles. Il s’en trouve dans le service de Dieu, mais ce n’est pas -là qu’il faut viser par-dessus tout. Marie, sur le Calvaire, voyant ce -qu’elle voyait, a-t-elle cherché le goût de la suavité divine? Non; elle -a accepté l’angoisse, l’amertume et la croix. Imitez-la; il y a un peu -d’amour, et souvent beaucoup de présomption, à demander autre chose. -L’âme enrichie de douceur sensible, qui court à Dieu pleine de joie, a -moins de mérite que celle qui fait le même service sans consolation, -dans la douleur. La lumière qui sort de la vie de Jésus me montre, ce me -semble, que c’est la douleur qui mène à Dieu, et que là où a passé la -tête, là doivent passer la main, le bras, le pied et tous les membres. -Par la pauvreté temporelle, l’âme arrivera aux richesses éternelles; par -le mépris, à la gloire; par une légère pénitence, à la possession du -souverain bien, à la douceur infinie, à la consolation sans limites. -Qu’à Dieu soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. _Amen_. - -Gloire soit au Dieu tout-puissant à qui il a plu de nous tirer du néant -pour nous faire à son image et ressemblance. Honneur, puissance et -gloire soient au Dieu de miséricorde, en qui a triomphé la bonté, et qui -a ouvert aux misérables, aux pécheurs, aux condamnés, les portes de son -royaume, sans exclure aucun de ceux qui ne veulent pas être exclus. Mais -gloire et honneur soient aussi au Dieu très doux qui a voulu donner son -royaume, sa société, sa jouissance, aux pauvres, aux petits, aux -méprisés. S’il eût fallu, pour posséder son royaume, de l’or, de -l’argent, des diamants, des ressources de toute espèce, comme la plupart -d’entre nous sont destitués de tous ces trésors, son royaume n’eût pas -été l’héritage universel. Mais comme tout le monde peut pratiquer, au -moins dans le cœur, la pauvreté et la pénitence, l’occasion est offerte -à tous de conquérir le royaume de Dieu. Béni soit Dieu, qui n’a pas mis -son royaume au prix d’une longue patience, mais qui a fait cette vie -très courte auprès de l’éternité. Si pour l’amour de Dieu et de son -royaume éternel il fallait porter pendant mille milliers d’années la -plus rude épreuve, il faudrait encore accepter avec joie et rendre grâce -les mains jointes; mais il nous est accordé et octroyé par la -miséricorde divine de ne supporter qu’une lutte d’un instant. En vérité, -la vie ne dure rien. Gloire au Dieu béni qui a voulu promettre par sa -parole, montrer par son exemple, et confirmer par la réalité visible de -sa chair pure ses voies et notre récompense. Nous savons qu’il est -possible et nécessaire d’obtenir ce qu’il a promis par la route d’un -court travail dont lui-même a donné l’exemple. Lui-même n’a voulu -posséder son propre royaume qu’au prix des douleurs dont nous avons -parlé. - -Venez donc, fils de Dieu, à la croix de Jésus-Christ. Transformez-vous -de toutes vos forces en lui. Voyez son amour, et l’exemple qu’il donne, -et sa mort, et notre rédemption. Car le signe qui marque les enfants de -Dieu est l’amour de Jésus et l’amour du prochain: voilà la perfection. -Le Christ nous a aimés d’un amour parfait; sans rien réserver de -lui-même, il s’est livré tout entier. Il veut que ses enfants légitimes -correspondent suivant leurs forces à sa générosité. J’entends la voix de -ce Dieu crucifié. Il m’ordonne, ô fils de Dieu, de vous conjurer sans me -lasser jamais, et je vous conjure d’être fidèles comme il est fidèle, et -d’aimer vos frères d’un amour sans défaut, sans faiblesse et sans -trahison. Si vous êtes fidèles à Dieu, vous serez fidèles aux hommes. - -Quant à la pureté et à la fidélité de l’amour, l’Homme-Dieu a fait ses -preuves: voyez sa vie et sa Mort. - -Mais parce que nous sommes infidèles, nous ne voyons ni la pauvreté de -sa naissance, ni les horreurs de sa mort, ni les duretés de sa vie, ni -les douceurs de sa doctrine. Parce que nous ne la contemplons pas avec -les yeux du cœur, sa mort ne nous empêche de vivre ni au monde, ni au -péché. Quel est l’homme qui réponde à cette fidélité éternelle et divine -par un peu de réciprocité? La Vie de Jésus est comme non avenue; nous la -jetons derrière notre dos pour ne plus la voir. Venez donc, fils de la -bénédiction; regardez cette croix, regardez Celui qu’elle porte, et -pleurez avec moi, car c’est nous qui l’avons tué. Connaissez-vous -quelqu’un qui puisse compter nos crimes? Moi, je ne suis que péché. Mais -si vous êtes innocents, pleurez comme moi, car ce n’est pas par vos -propres forces que vous avez gardé la robe blanche; c’est par la grâce -de Dieu et la vertu de la croix. Pleurez donc, ô mes enfants, comme si -vous me ressembliez. Plus vous avez reçu, plus vous devez rendre. - -Votre reconnaissance n’a pas été parfaite. Votre vie n’a pas été sans -tache, votre pureté n’a pas été infinie; pleurez donc tous, et que tous -les yeux de tous les cœurs regardent la croix! C’est dans la vue de la -croix que l’âme trouve l’abîme de son néant. Et c’est l’oraison -continuelle qui donne à l’homme la lumière, par laquelle on voit le -péché. Par la lumière, vous recevrez la douleur et la contrition. Quand -l’âme, contemplant la croix, voit ses péchés dans leur ensemble et dans -leur détail, et sa victime expirante, l’esprit de contrition s’émeut en -elle pour châtier et réformer sa vie. - -Regardez l’exemplaire vivant, et que la forme de la divine perfection -s’imprime sur vous. Lisez le livre de vie, c’est la vie et la mort de -Jésus qui conduit à l’abîme de la lumière, de la douleur et de -l’humilité. La vue de la croix ouvre la porte de l’abîme. L’âme voit et -connaît la multitude de ses péchés, et comment elle y a employé tous les -membres de son corps; puis elle voit les entrailles de la miséricorde -divine qui s’ouvrent ineffablement pour l’engloutir dans leurs abîmes. -Pour les péchés de chacun des membres de son corps, elle voit comment -fut traité chacun des membres du Christ. - -Voyez la tête de l’homme, et les péchés dont elle est l’occasion. -Comptez les recherches de la toilette, et comment nous nous déshonorons -la face pour plaire à la créature et pour déplaire à Dieu; comptez les -vanités qui se déploient autour de la figure humaine. - -Puis voyez ce que Jésus-Christ a souffert dans sa tête. Au lieu de nos -délicatesses efféminées, de nos onguents et de nos raffinements, comptez -les cheveux arrachés, comptez les blessures faites par la couronne -d’épines, comptez les coups de roseau, comptez les gouttes de sang. -Ainsi tous les membres de Dieu et tous les membres de l’homme pourraient -comparaître en face les uns des autres, dans une vision, et à chaque -nouvelle apparition d’un instrument nouveau de torture ou de plaisir, -nous entendrions quelle plainte sortirait des lèvres de Jésus-Christ. - -Après la multitude des crimes, l’homme voit leur gravité. L’âme, qui -regarde la croix, mesure l’énormité du crime à l’énormité de la -rédemption. Tel est le péché, que Dieu, pour le racheter, a pris sur ses -épaules le poids qu’on ne peut peser, la douleur au-dessus des paroles. - -Le livre de vie montre à l’âme comment le péché ne peut demeurer impuni. -Elle voit comment Dieu le Père a préféré le supplice de son Fils à -l’impunité du crime humain. Elle voit cette bonté infinie de Dieu, qui, -nous voyant insolvable et toute créature avec nous, a payé lui-même -notre rédemption. Elle voit l’infinie volonté de sauver le monde, cette -volonté qui réside en Dieu; elle voit que la mort et une telle mort ne -le fait pas reculer, tant il veut nous rendre l’héritage perdu et sa -société éternelle. - -Dans le même miroir, l’âme voit sa sagesse infinie. Sa justice et sa -miséricorde se sont embrassées dans l’œuvre de notre salut et de notre -exaltation; mais le mode est ineffable. Le mode défie les pensées de -toute créature. Dieu a su nous exalter par sa mort, sans qu’il en coûtât -rien à l’immensité de la nature divine. Le jour où l’homme mangea le -fruit défendu, le séducteur, homicide du genre humain, avait trompé par -le bois. Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, nous a sauvés par le -bois. Il a tourné contre Satan l’instrument de son triomphe. Il a su -détruire la mort universelle par sa mort particulière, et tout vivifier -quand l’haleine lui manquait. Il a su par les tourments, les douleurs et -le mépris, préparer au genre humain les délices sans amertume et la -gloire qui ne finira pas. Il a su par la mort de la croix, c’est-à-dire -par le procédé le plus radicalement fou aux yeux des hommes, confondre -la sagesse humaine, et manifester la sagesse divine. Quand j’ai montré -les douleurs de Jésus, l’humilité, la miséricorde, le Roi de gloire -portant la mort de l’esclave, la rédemption, le ciel rouvert, l’exemple, -la sagesse, la force, la joie éternelle, et tout le reste, ne croyez -pas, mes enfants, que je vous aie donné la moindre idée de Jésus-Christ. -La vérité est ineffable; pour lire à haute voix le livre de vie, il -faudrait exprimer et révéler l’infini. J’ai beaucoup répété, mais je -n’ai pas dit ce qui échappe. Au regard du contemplateur, si la grâce se -place entre le Calvaire et l’œil qui regarde, toutes choses sont -manifestées dans la croix, toutes choses, ai-je dit..., j’ajoute -maintenant... et beaucoup d’autres, mais elles sont ineffables. - -Qu’à Jésus-Christ soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. -_Amen_. - - - - -SOlXANTE-DEUXIÈME CHAPITRE - -L’ORAISON - - -La connaissance du Dieu éternel et de l’Homme-Dieu crucifié, qui est -absolument nécessaire à la transformation spirituelle de l’homme, -suppose la lecture assidue du livre de vie, du livre où sont écrites la -vie et la mort de Jésus-Christ. Or cette lecture, pour être -intelligente, suppose une oraison dévouée, pure, humble, violente, -profonde et assidue. Je ne parle pas seulement de la prière vocale, je -parle de la prière mentale, celle qui part du cœur et de toutes les -puissances de l’âme réunies. Après avoir parlé du livre de vie, parlons -de l’oraison. - -L’oraison est la force qui attire Dieu, et le sanctuaire où il se -trouve. Il y a trois sortes d’oraisons au fond desquelles on rencontre -le Seigneur: l’oraison corporelle, l’oraison vocale, l’oraison -surnaturelle. - -L’oraison corporelle suppose le concours de la voix et des membres; on -parle, on articule, on fait le signe de la croix; les génuflexions ont -leur place dans cette prière. Cette oraison, je ne l’abandonne jamais. -J’ai voulu autrefois la sacrifier entièrement à l’oraison mentale. Mais -quelquefois le sommeil et la paresse intervenaient, et je perdais -l’esprit de prière. C’est pourquoi je ne néglige plus l’oraison -corporelle: elle est la route qui mène aux autres. Mais il faut la faire -avec recueillement. Si vous dites: _Notre Père_, considérez ce que vous -dites. N’allez pas vous hâter pour répéter la prière un certain nombre -de fois. Je vous prie seulement de ne pas imiter ces pauvres petites -bonnes femmes qui croient avoir bien prié, quand elles ont prié -longtemps. On dirait qu’elles ont un certain ouvrage à faire, qui sera -payé suivant la longueur et la quantité. - -Il y a oraison mentale quand la pensée de Dieu possède tellement -l’esprit que l’homme ne se souvient plus de rien en dehors de son -Seigneur. Et si quelque pensée qui ne soit pas la pensée de Dieu entre -dans l’esprit, ce n’est plus l’oraison mentale. Cette oraison coupe la -langue, qui ne peut plus remuer. L’esprit est tellement plein de Dieu, -qu’il n’y a pas place en lui pour la pensée des créatures. - -L’oraison mentale mène à l’oraison surnaturelle. Il y a oraison -surnaturelle quand l’âme, ravie au-dessus d’elle-même par la pensée et -la plénitude divine, est transportée plus haut que sa nature, entre dans -la compréhension divine plus profondément que ne le comporte la nature -des choses, et trouve la lumière dans cette compréhension. Mais les -connaissances qu’elle puise aux sources, l’âme ne peut pas les -expliquer, parce que tout ce qu’elle voit et sent est supérieur à sa -nature. - -Dans ces trois genres d’oraison, l’âme obtient une certaine connaissance -d’elle-même et de Dieu. Elle aime dans la mesure où elle connaît; elle -désire dans la mesure où elle aime; et le signe de l’amour ce n’est pas -une transformation partielle, c’est une transformation absolue. - -Mais cette transformation n’est pas continuelle. Aussi l’âme s’applique -tout entière à chercher une transformation nouvelle, et à rentrer dans -l’union divine. - -La Sagesse divine aime l’ordre en toutes choses, parce qu’elle porte en -soi l’ordre absolu. Cette Sagesse ineffable a donné l’oraison corporelle -pour marchepied de l’oraison mentale, et l’oraison mentale pour -marchepied de l’oraison surnaturelle. Elle a voulu que chaque chose fût -faite à son heure, à moins que dans l’oraison mentale ou surnaturelle il -ne survienne une joie envahissante qui ferme les lèvres absolument. -Excepté, bien entendu, le cas d’une indisposition physique, il faut -rendre à Dieu ce qui est à Dieu, dans toute la mesure des forces -humaines, et veiller autour du repos de l’âme pour qu’aucun souci -temporel n’approche de sa paix divine. - -La loi de l’oraison c’est l’unité. Il exige la totalité de l’homme, et -non une partie de lui. L’oraison demande le cœur tout entier; et si on -lui donne une partie du cœur, on n’obtient rien de lui. Le contraire -arrive dans les actes de la vie humaine; s’il s’agit de boire ou de -manger, ou d’accomplir quoi que ce soit, il faut réserver son intérieur. -Mais, dans l’oraison, il faut donner tout son cœur, si l’on veut goûter -le fruit de cet arbre; car la tentation vient d’une division du cœur. -Priez et priez assidûment. Plus vous prierez, plus vous serez illuminé; -plus profonde, plus évidente, plus sublime sera votre contemplation du -souverain bien. Plus profonde et sublime sera la contemplation, plus -ardent sera l’amour; plus ardent sera l’amour, plus délicieuse sera la -joie, et plus immense la compréhension. Alors vous sentirez augmenter en -vous la capacité intime de comprendre, ensuite vous arriverez à la -plénitude de la lumière, et vous recevrez les connaissances dont votre -nature n’était pas capable, les secrets au-dessus de vous. - -De cette glorieuse oraison nous trouvons la science, l’exemplaire et la -forme en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, qui a enseigné par la -parole et enseigné par le fait. Il nous a enseigné la prière, quand il a -dit aux disciples: «Veillez et priez, de peur que vous n’entriez en -tentation.» - -Dans mille endroits de l’Evangile, il a recommandé l’oraison à tous nos -respects. Il a montré qu’elle était l’aliment de son cœur. Elle nous est -conseillée par Celui qui nous aime sans mensonge, et qui nous souhaite -tout bien. Pour enlever toute excuse à qui refuse la grâce, ayant posé -sur notre prière la promesse de la toute-puissance: «Demandez, et vous -recevrez»; il a voulu prier lui-même pour nous attirer là où il est, -pour régler sur le sien notre amour. - -L’Evangéliste nous dit qu’au fort d’une longue oraison, la sueur de sang -sortit de son corps et coula sur la terre. Placez ce spectacle devant -vos yeux: regardez l’exemplaire de l’oraison, et souvenez-vous qu’il -priait, non pour lui, mais pour vous: «Père, s’il est possible, que ce -calice s’éloigne de moi. Cependant que votre volonté soit faite, et non -la mienne.» Voyez et imitez la soumission de cette prière. - -Il a prié quand il a dit: «Père, je remets mon esprit entre vos mains.» - -En un mot, son oraison dura autant que sa vie, qui fut prière, science, -et révélation. - -Pensez-vous que le Christ ait prié en vain? Pourquoi négligez-vous la -chose sans laquelle tout est impossible? Puisque Jésus-Christ, vrai Dieu -et vrai homme, a prié pour vous donner l’exemple, si vous voulez quelque -chose de lui, priez, priez, priez, sinon rien. Si le vrai Dieu n’a voulu -recevoir qu’en demandant humblement, vous, misérable créature, -recevrez-vous sans demander et sans demander à genoux? Ainsi, priez. - -Vous savez, cher enfant, que sans lumière et sans grâce le salut n’est -pas possible. La lumière divine est le principe, le milieu, et le centre -de toute perfection. - -Voulez-vous commencer la route? priez. Voulez-vous grandir? priez. -Voulez-vous la montagne? priez. La perfection? priez. Voulez-vous monter -plus haut que la lumière? priez. Voulez-vous la foi? priez. L’espérance? -priez. La Charité? priez. L’amour de la pauvreté? priez. L’obéissance? -priez. La chasteté? priez. Une vertu quelconque? priez. Vous prierez de -cette façon, si vous lisez le livre de vie, la vie de Jésus-Christ, qui -fut pauvreté, douleur, opprobre et obéissance. Après les premiers pas et -ceux qui les suivront, les tribulations de la chair, du monde et du -démon vous attaqueront. La persécution sera peut-être horrible. -Voulez-vous la victoire? priez. - -Quand l’âme veut prier, il lui faut conquérir la pureté pour elle et -pour le corps. Il faut qu’elle approfondisse ses intentions, bonnes on -mauvaises, qu’elle descende au fond de ses prières, de ses jeûnes et de -ses larmes pour les scruter dans leurs secrets; qu’elle interroge ses -bonnes œuvres; qu’elle considère ses négligences dans le service de -Dieu, ses irrévérences et ses absences. Qu’elle entre dans la -contemplation profonde, attentive et humiliée de ses misères, qu’elle -confesse son péché, qu’elle le reconnaisse; qu’elle s’abîme dans le -repentir. Dans cette confession, dans ce brisement, elle trouvera la -pureté. O mes enfants, allez à la prière comme le publicain, et non pas -comme le pharisien. - -Voulez-vous recevoir le Saint-Esprit? priez. Les apôtres priaient quand -il est descendu. - -Priez et gardez-vous, et ne donnez pas prise à l’ennemi, qui est -toujours en observation. Vous ouvrez la place à l’ennemi, dès que vous -cessez de prier. Plus vous serez tenté, plus il faut persévérer dans la -prière. La tentation vient quelquefois à raison même de la prière, tant -les démons désirent l’empêcher. Ne vous en souciez que pour redoubler! -C’est elle qui délivre, c’est elle qui illumine, n’est elle qui purifie, -c’est elle qui unit à Dieu. L’oraison est la manifestation de Dieu et de -l’homme. Cette manifestation est l’humilité parfaite, qui réside dans la -connaissance de Dieu et de soi. L’humilité profonde est la source d’où -sort la grâce divine pour se verser dans l’âme où elle veut entrer et -grandir. Suivez cet enchaînement. Plus la grâce creuse l’abîme de -l’humilité, plus elle grandit elle-même, s’élançant du fond de cet -abîme, d’autant plus haute qu’il est plus profond: plus la grâce -grandit, plus l’âme creuse l’abîme de l’humilité, et elle s’y couche -comme dans un lit, et elle s’enfonce dans l’oraison, et la lumière -divine grandit dans l’âme, et la grâce creuse l’abîme, et la hauteur et -la profondeur s’enfantent l’une l’autre. - -Tels sont les fruits du livre de vie. - -Connaître le tout de Dieu et le rien de l’homme, telle est la -perfection. Je viens de dire la route qui y mène. Repoussez donc, cher -fils, toute paresse et négligence. - -J’ai encore un conseil à vous donner. Si la grâce de la ferveur sensible -vous est soustraite, soyez aussi assidu à la prière et à l’action qu’aux -jours des grandes ardeurs. Vos prières, vos soins, vos travaux, vos -œuvres sont très agréables au Seigneur, quand son amour vous embrase. -Mais le sacrifice le plus parfait et le plus agréable à ses yeux, c’est -de suivre la même route avec sa grâce, quand cette grâce n’embrase plus. -Si la grâce divine vous pousse à la prière et à l’acte, suivez-la, tant -que vous avez le feu. Mais si par votre faute, car c’est ainsi que les -soustractions d’amour arrivent le plus souvent; si, par votre faute, ou -par quelque dessein plus grand de la miséricorde éternelle qui vous -prépare à quelque chose de sublime, l’ardeur sensible vous est un moment -retirée, insistez dans la prière, dans la surveillance, insistez dans la -charité; et si la tribulation, si la tentation surviennent avec leur -force purificatrice, continuez, continuez, ne vous relâchez pas; -résistez, combattez, triomphez, à force d’importunité et de violence: -Dieu vous rendra l’ardeur de sa flamme; faites votre affaire, il fera la -sienne. La prière violente qu’on arrache de ses entrailles en les -déchirant, est très puissante auprès de Dieu. Persévérez dans la prière -et si vous commencez à sentir Dieu plus pleinement que jamais, parce que -votre bouche vient d’être préparée pour une saveur divine, faites le -vide, faites le vide; laissez-lui toute la place: car une grande lumière -va vous être donnée pour vous voir et pour le voir. - -Ne vous livrez à personne avant d’avoir appris à vous séparer de tout le -monde. - -Surveillez vos ardeurs, éprouvez l’esprit qui vous les donne. Prenez -garde de vous abandonner à celui qui fait les ruines. Examinez d’où part -le feu, où il vous mène, où il vous mènera. Comparez vos inspirations au -livre de vie; suivez-les tant qu’il les autorise, non pas plus loin. - -Défiez-vous des personnes à l’air dévot qui n’ont à la bouche que -paroles mielleuses. Promptes à mettre en avant les communications -divines dont elles sont favorisées, elles vous tendent un piège pour -vous attirer à elles, et l’esprit de malice est là. - -Défiez-vous, oh! défiez-vous des apparences de la sainteté; défiez-vous, -défiez-vous des étalages de bonnes œuvres. Prenez garde qu’on ne vous -entraîne dans la voie indigne des apparences. Regardez, regardez encore; -éprouvez toutes choses, comparez au livre de vie, et ne marchez que -quand il le permet. - -Défiez-vous de ceux qui prétendent avoir l’esprit de liberté, mais dont -la vie est la contradiction vivante du christianisme. Fondateur de la -loi, Jésus-Christ s’est soumis à elle. Libre, il s’est fait serviteur: -ses disciples ne doivent pas chercher la liberté dans la licence qui -brise la loi divine. - -Cette illusion est fréquente. Soyez docile à la loi, aux préceptes, et -ne méprisez pas les conseils. Il y a de grands chrétiens qui font un -cercle autour d’eux, et un ordre sublime est inscrit dans ce cercle. Cet -ordre vient du Saint-Esprit, qui les fait vivre; qui les conduit par la -main. Il ne s’agit pas pour eux de savoir si cette chose est permise ou -défendue. Il y a telle chose permise en elle-même dont le Saint-Esprit -les écarte, parce qu’elle n’est pas comprise dans l’ordre immense -inscrit dans le cercle. - - - - -SOIXANTE-TROISIÈME CHAPITRE - -L’HUMILITÉ - - -Vaine est la prière sans l’humilité; après la prière, l’humilité est le -premier besoin de l’homme. Enfants bénis du Seigneur, regardez dans le -Christ crucifié le type de l’humilité, et que la forme de toute -perfection se grave en vous. Voyez sa route, voyez sa doctrine; elle -n’est pas appuyée sur de vaines paroles, mais fondée sur des œuvres et -confirmée par des miracles. De toute la force de votre âme suivez Celui -qui, étant dans le sein du Père, s’est anéanti, a pris le rôle de -serviteur, s’est humilié jusqu’à la mort, et a obéi jusqu’à la croix. - -Il a posé en lui le type suprême et l’humilité; c’est là qu’il a mis son -cœur, et il nous a demandé d’attacher sur lui nos regards, quand il a -dit: «Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.» - -O mes enfants, regardez, voyez l’importance, la nécessité de cette -chose, voyez sa racine, voyez ses fondements. Par une profonde et -savoureuse contemplation, descendez dans cet abîme, et jetez vos regards -vers cette sublimité. Ecoutez bien. Il ne dit pas: «Apprenez l’humilité -des apôtres; apprenez-la des anges.» Non. Il dit: «Apprenez-la de moi. -Ma majesté seule est assez haute pour que mon humilité soit au fond de -l’abîme.» - -Il ne dit pas: «Apprenez de moi à jeûner», malgré l’exemple des quarante -jours et des quarante nuits. Il ne dit pas: «Apprenez de moi le mépris -du monde; apprenez de moi la pauvreté», quoiqu’il ait fait et conseillé -ces choses. Il ne dit pas; «Apprenez de moi comment j’ai créé le ciel.» -Il ne dit pas: «Apprenez de moi à faire des miracles», quoiqu’il en ait -fait par sa puissance propre, et qu’il ait ordonné aux disciples d’en -faire en son nom. Il ne dit jamais: «Apprenez ceci de moi.» Il ne le dit -que dans une occasion: «Apprenez l’humilité.» En d’autres termes: «Si je -ne suis pas en fait et en vérité le type de l’humilité, regardez-moi -comme un menteur.» Et il revient sur ce sujet d’une manière étonnante, -pour forcer notre attention. Après avoir lavé de ses mains, de ses mains -à lui, les pieds de ses disciples «Savez-vous, dit-il, ce que je viens -de faire? Si moi, Maître et Seigneur, j’ai lavé vos pieds, faites -suivant ce modèle: j’ai donné l’exemple pour qu’il soit suivi. Je vous -le dis en vérité, le serviteur n’est pas plus grand que le maître. Vous -serez bienheureux si, sachant ces choses, vous les accomplissez.» - -En vérité, en vérité, le Sauveur du monde a posé la douceur et -l’humilité à la base des vertus. Abstinence, jeûne, austérité, pauvreté -intérieure ou extérieure, bonnes œuvres, miracles, tout n’est rien sans -l’humilité du cœur. Mais toutes ces choses reprendront vie et recevront -bénédiction, si l’humilité les soutient l’humilité du cœur est la force -génératrice des vertus, La tige et les branches ne procèdent que de la -racine. Parce que son prix est infini, parce qu’elle est le fondement -sur lequel s’élève toute perfection spirituelle, le Seigneur n’a voulu -confier qu’à lui-même le soin de nous dire: «Soyez humbles.» Et la -Vierge Marie, parce que l’humilité est la gardienne universelle, la -Vierge Marie, comme si elle eût oublié toutes les autres vertus de son -âme et de son corps, n’a admiré qu’une chose en elle-même, et n’a donné -qu’une raison à l’incarnation du Fils de Dieu en elle: - -«Parce qu’il a regardé l’humilité de sa servante.» - -C’est pour cela, et non pas pour autre chose, que s’est élevé le cri des -générations qui l’ont proclamée bienheureuse. - -O mes fils, c’est dans la même humilité qu’il faut prendre substance et -racine, comme des membres unis à la tête, par une union naturelle et -vraie, si vous désirez le repos de vos âmes. O mes enfants, où trouver -le repos et la paix, sinon dans Celui qui est le repos et la paix -substantiels? La condition de la paix est l’humilité. Sans l’humilité, -toute vertu, toute course vers Dieu, est vraiment un néant. Cette -humilité du cœur, que Dieu vous demande et vous enseigne, est une -lumière merveilleuse et éclatante qui ouvre les yeux de l’âme sur le -néant de l’homme et l’immensité de Dieu. Plus vous connaîtrez sa bonté -immense, plus vous connaîtrez votre néant. Plus vous verrez votre néant -et votre dénuement propre, plus s’élèvera dans votre âme la louange de -l’Ineffable; l’humilité contemple la bonté divine, elle fait couler de -Dieu les grâces qui font fleurir les vertus. - -La première d’entre elles est l’amour de Dieu et du prochain, et c’est -la lumière de l’humilité qui donne naissance à l’amour. L’âme voyant son -néant, et Dieu penché sur ce néant, et les entrailles de Dieu étreignant -ce néant, l’âme s’enflamme, se transforme et adore. L’âme transformée -aime toute créature comme Dieu aime toute créature; car dans toute -créature c’est Dieu qu’elle voit, c’est le nom de Dieu qu’elle lit. -Aussi elle partage les joies et les douleurs du prochain. Les fautes des -hommes n’enflent pas l’âme et ne l’inclinent pas vers le mépris; car la -lumière qui l’éclaire lui montre qu’elle est aussi coupable ou plus -coupable. Si elle est innocente, elle sait qu’elle ne l’est pas par -elle-même, qu’elle a été tenue par la main, fortifiée, que la tentation -a été diminuée; et, au lieu de l’enfler, les fautes des autres hommes -l’aident à rentrer dans son propre abîme, et là, voyant ses défauts à la -clarté de l’abîme, elle voit qu’elle serait tombée avant tout autre dans -le précipice, sans la main qui la tenait. Elle sent aussi les maux que -le prochain souffre dans son corps, et compatit comme l’Apôtre: «Qui est -malade, disait-il, sans que je le sois aussi?» - -Comme la Charité, la Foi, l’Espérance et toutes les vertus, selon leur -nature propre et leurs propriétés particulières, reposent sur -l’humilité: il serait trop long d’expliquer en détail toutes ces -filiations. L’homme qui voit la faiblesse de sa pensée, et comment le -vide de Dieu est à chaque instant dans son esprit, croit ce que la foi -enseigne. L’homme, voyant qu’il ne peut rien par lui ni par personne, -place en Dieu toute son espérance. Mais l’expérience vous parlera plus -haut que moi. Je n’ai qu’un mot à vous dire: tenez-vous sur la base des -choses, debout, immobiles, fermes, fixes. Celui qui est fondé en -humilité a sa conversation avec les anges, très douce, très pure et -pacifique. L’homme humble a une action singulière sur le cœur des -hommes, sur le cœur des élus. Il est posé devant eux comme une lumière, -et sa douceur les tourne comme elle veut. Parce qu’il est pacifié par la -pacification interne, nul malheur ne le trouble, et il dit avec -l’Apôtre: «Qui pourra me séparer de la charité de Jésus?» O mes enfants, -cherchez, cherchez jusqu’à ce que vous ayez trouvé le fondement sans -lequel toute édification est une ruine. Gardez-vous de la route qui -n’aboutit pas. Je vois la nécessité de cette nécessité, parce que sans -l’humilité je vois de mes yeux ouverts le néant des vertus. Accomplissez -le désir de l’éternel Roi, de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui vous -supplie, en vous serrant, d’accepter de lui l’humilité. Approfondissez -la profondeur; creusez le néant dans votre abîme. Accomplissez le désir -de l’éternelle Vérité, de l’éternelle Sagesse, qui a caché l’humilité -aux sages du siècle comme on cache un trésor, mais qui l’a relevée et -livrée aux enfants. - -Je désire, je désire, j’ai faim et soif, mes enfants; j’ai faim et soif -que vous vous abîmiez dans l’abîme, que vous vous engloutissiez dans la -profondeur de votre néant et dans la hauteur de l’immensité divine. Si -cela est, si vous êtes solides sur la base, vos lèvres et vos âmes ne -seront plus promptes aux querelles. Semblables au Crucifié, vous serez -comme des sourds qui n’entendent pas, comme des muets qui ne peuvent -plus remuer les lèvres. Vous serez les membres véridiques, les membres -authentiques du Seigneur, du Dieu de gloire. Lisez l’Ecriture, vous -verrez s’il a jamais eu la moindre complaisance pour les misérables -vanités, pour les rivalités qui s’agitaient autour de lui. - -Nul ne sait jusqu’où va la bienfaisance de cette humilité, qui remplit -d’elle-même les âmes pacifiques, les vases d’élection où Dieu se -complaît; car la profondeur de leur paix intérieure arme les humbles -contre le dehors. S’ils entendent l’injure les attaquer ou attaquer la -vérité, ils ne peuvent se justifier que brièvement et sans emphase. La -calomnie les trouve plutôt prêts à avouer leur ignorance et à se -retirer, qu’à entrer en discussion: ils n’ont pas cette complaisance. - -Quand je cherche la source du silence, je ne la trouve que dans le -double abîme, où l’Immensité divine est en tête à tête avec le néant de -l’homme. Et la lumière du double abîme, cette lumière, c’est l’humilité. - -Humilité, lumière, silence, quelle route mène à vous, sinon la route -indiquée? C’est la prière qui vous trouve, prière ardente, pure, -continuelle, prière fille des entrailles. C’est aussi le livre de vie, -c’est la croix qui, en nous montrant nos crimes, nous ouvre les portes -de l’humilité. O chers enfants de mon âme, je vous le demande, et je me -le demande à moi-même: soyons unis dans la même sagesse, bien loin, bien -loin de toute discorde. Oh! cette paix, cette paix, cette paix qui fait -l’unité entre les frères ennemis, je vous la souhaite ardemment. La -force que donne cette paix, c’est l’esprit d’enfance. Quand vous le -posséderez, au lieu, de vous laisser enfler par la science ou par le -sens naturel, des péchés d’autrui vos regards tomberont sur vos péchés, -et si vous querellez quelqu’un, ce quelqu’un ce sera vous. L’esprit -d’enfance ignore les questions de préséance; il ignore la lourdeur, la -pesanteur de l’homme qui dispute. - -Je désire, ô mes enfants, que votre vie, même dans le silence, soit un -miroir où les adversaires de la vérité contemplent son image dans -l’esprit d’enfance, dans l’esprit de zèle, dans l’esprit de compassion -discrète. O mes enfants, si j’apprenais que vous n’avez qu’un cœur et -qu’une âme, et que l’esprit d’enfance est descendu sur vous, je serais -tranquille sur votre vie et tranquille sur votre mort; car je vois dans -la lumière vraie que sans unité vous ne pouvez pas plaire à Dieu. O mes -enfants, pardonnez-moi mon orgueil; c’est donc moi qui ose engager les -autres à être humbles! C’est votre désir et votre amour qui m’ont -contrainte à parler. - - - - -SOIXANTE-QUATRIÈME CHAPITRE - -LA CHARITÉ - - -L’amour est la première des vertus. Sans lui la prière ne vaut rien; -sans lui elle est une pure vanité que Dieu rejette, et toute vertu est -sans fruit. Sur l’inutilité de la prière destituée d’amour, lisez le -livre de vie, écoutez Jésus-Christ: «Si au moment de déposer votre -présent sur l’autel, etc.» Le don de l’oraison ne vaut rien, s’il n’est -offert dans le lien de la charité. Et dans l’Oraison dominicale -«Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons, etc.» - -Il vous sera pardonné comme vous aurez pardonné. Posez-vous donc dans -l’état de la plus intime, de la plus unitive charité. - -Sachez, mes enfants, que l’amour est le centre où est contenu tout bien, -et le centre où est contenu tout mal. Il n’y a rien sur la terre, ni -chose, ni homme, ni démon, qui soit redoutable comme l’amour, parce -qu’aucune puissance ne pénètre comme celle-là l’âme, la pensée, le cœur; -et si cette force n’est pas réglée, l’âme se précipite, comme quelque -chose de léger, dans tous les pièges, et son amour est sa ruine. Je ne -parle pas seulement de l’amour absolument mauvais, dont l’infernal -danger n’échappe à personne, et que l’évidence elle-même nous dit -d’éviter. Je parle de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. L’amour -de Dieu m’est par-dessus tout suspect. S’il n’est armé de discernement, -il va à la mort ou à l’illusion; s’il n’est discret, il court à une -catastrophe: ce qui commence sans ordre ne peut aboutir à rien. Beaucoup -se croient dans l’amour, qui sont dans la haine de Dieu et dans l’amitié -de ses ennemis. Celui qui aime Dieu uniquement pour être préservé de -telle ou telle douleur accidentelle n’est pas dans un ordre parfait; car -il aime lui d’abord, et Dieu ensuite, qui cependant doit être aimé avant -tout et pour lui-même. Il s’est fait un Dieu de lui-même, et n’aime Dieu -qu’en vue de lui. Celui qui aime ainsi, aime les choses à cause de -lui-même, ne cherchant en elles que le plaisir de son corps, dont il a -fait un Dieu. Il aime ses parents, s’ils rapportent honneur et profit; -il aime dans les saints, non la sainteté, mais le secours qu’il en -espère pour lui-même; il aime les aptitudes qui peuvent faire briller -devant quelqu’un ses qualités extérieures; il aime la science pour la -parade; il veut raisonner, et non pas aimer; il veut reprendre avec -orgueil, afin de passer pour quelque chose. - -Il y en a d’autres qui croient aimer Dieu, et qui l’aiment d’un amour -infime et imparfait. Ils l’aiment parce qu’il dispose du pardon et du -paradis, mais ils ne se soucient pas de lui-même; ils l’aiment -uniquement pour qu’il les garde du péché et de l’enfer. D’autres -l’aiment pour avoir des consolations et des douceurs spirituelles; -d’autres, pour être aimés de lui; d’autres désirent la sainteté de leurs -parents et de leur amis à cause de l’honneur qui rejaillit sur eux; -d’autres, parmi les lettrés, aiment Dieu pour recevoir le sens, la -science et l’intelligence de l’Ecriture; parmi les illettrés, pour -savoir parler des choses de l’esprit; mais ils ne songent ni à la gloire -de Dieu ni à leur salut. Ils veulent qu’on les aime et qu’on les -considère; ils aiment la spiritualité afin de prendre place parmi ses -héros, et de gagner le cœur de ses amis; ils ne songent qu’au profit et -à la réputation; ils aiment l’obéissance, la pauvreté, la patience, -l’humilité extérieure et toutes les vertus, afin de dépasser les autres, -afin d’être les premiers; ils ressemblent à Lucifer, qui fit tout ce -qu’il fit pour avoir la première place. D’autres, afin d’étendre partout -la réputation de leur sainteté, admirent la sainteté de toutes les âmes, -saintes ou non, afin de paraître charitables envers tous, et absolument -incapables d’un jugement téméraire. - -Il y en a qui aiment l’ami dévot ou l’amie dévote d’un amour spirituel, -parfait et divin; mais cet amour tombe dans l’excès et dans le défaut -s’il n’est armé d’une profonde discrétion. Il devient charnel, inutile -et nuisible; il perd son temps en conversations vaines; les cœurs sont -collés l’un contre l’autre, et la sagesse n’est pas entre eux. Cet amour -augmente, il se procure ce qu’il veut la présence de la personne aimée. -Loin d’elle il languit; près d’elle il augmente par une transformation -dangereuse et une conformité de goûts qui n’a pas sa source dans la -vérité. Contre cet amour, l’âme n’a pas d’arme: il grandit jusqu’au -désordre. Si la personne aimée est blessée de la même flèche, le danger -augmente. Ici commence l’échange des secrets. On s’entretient -continuellement de son amour; on se dit l’un à l’autre: «Personne au -monde ne m’est aussi cher; je te porte dans mon cœur.» Ils parlent ainsi -pour donner un corps à leurs sentiments; car ils veulent les palper. Ces -deux âmes s’appellent l’une l’autre; elles se désirent dans l’intérêt de -leur dévotion et de l’avancement spirituel qu’elles croient rencontrer -dans leur union. Si quelque tentation naît de leur tendresse, la raison -intervient et contredit; car elle n’est pas encore suffoquée par -l’amour. - -Mais voici que la tendresse augmente: un nuage passe sur la raison, une -infirmité passe sur l’esprit. Alors arrive l’attouchement. On n’y voit -aucun danger. Que peut-il faire à l’âme? On se donne des permissions qui -entraînent une déchéance intérieure, et la perfection souffre, la raison -décline: l’amour la serre à la gorge, et l’âme, comptant pour rien ce -qui n’est pas dangereux, l’âme se dit: «Allons toujours, je n’ai pas de -mauvaise intention; il n’y a pas grand mal dans tout cela.» Le nombre -des choses permises va toujours en augmentant. Bientôt les deux volontés -n’en font plus qu’une et la raison n’a plus la force d’élever la voix. -Chacun suit l’autre, là où il va. Comme le désordre est intervenu, si -une proposition mauvaise est faite, celui qui la reçoit n’a plus la -force de dire: _Non_; et si la proposition ne lui est pas faite, c’est -lui qui la fait; car il sent qu’elle est attendue, qu’elle va plaire: -l’âme est arrachée à la prière, à l’austérité, arrachée à son antique -désert, arrachée à l’antique habitude d’être forte sur elle-même, et -l’amour, qui était divin, devient une passion entre deux misérables. Il -augmente toujours; tout à l’heure la présence et la parole de la -personne aimée suffisaient, à présent elles ne suffisent plus. Voici que -l’une des deux victimes de cet amour toujours croissant veut absolument -savoir si l’autre est blessée au même degré qu’elle-même et par la même -flèche. Elle cherche à en faire l’épreuve, et si elle le peut, le danger -devient énorme pour les deux personnes. Quand le doute a disparu, quand -chacune des deux passions est parfaitement sûre d’être partagée, la -présence et la parole ne leur donnant plus la satisfaction réclamée, les -deux créatures tombent dans l’oisiveté, et de là dans toute dépravation. - -Voilà pourquoi l’amour m’est suspect par-dessus tout. Il contient tout -mal. Donc prenez garde au serpent. - -Je suspecte l’amour de Dieu, je suspecte l’amour du prochain, car ce qui -était bon peut devenir mauvais. L’amour de Dieu devient mauvais sans -l’armure du discernement. L’armure est donnée à l’homme dans l’acte -sublime de la transformation. Or la transformation de l’âme en Dieu a -trois modes d’accomplissement. - -La première transformation unit l’âme à la volonté de Dieu, la seconde -l’unit avec Dieu, la troisième en Dieu et Dieu en elle. - -La première transformation est une imitation de Jésus crucifié, car la -croix est une manifestation de la volonté divine. - -La seconde transformation unit l’âme avec Dieu. Son amour n’est plus -seulement alors un acte de sa volonté; car la source est ouverte, la -source des sentiments immenses, la source des immenses délices; -cependant il y a encore place ici pour la parole et la pensée. - -La troisième transformation fond tellement l’âme en Dieu et Dieu en -elle, qu’à la hauteur immense où le mystère s’accomplit, les paroles -meurent avec les pensées: celui-là sait ces choses qui les sent. - -La première transformation, quoiqu’elle contienne la loi de l’amour, est -insuffisante et laisse place à l’illusion. - -La seconde transformation, si elle s’accomplit bien, assure à l’amour sa -vraie direction. - -La troisième transformation habite les sommets où réside le gouvernement -de l’amour. - -La seconde et la troisième sont les dons de la grâce. La seconde, dans -le domaine de l’imperfection, la troisième, dans le domaine de la -perfection, peuvent s’appeler la sagesse. C’est elle qui enseigne à -l’âme le gouvernement de l’amour. C’est elle qui règle dans l’âme les -mouvements du feu divin, lui assurant la durée, la persévérance et le -secret. Elle interdit au visage et au corps toute indiscrétion dans la -tenue et dans le geste. C’est elle qui enseigne à l’amour du prochain la -maturité, réglant les lois, la mesure et les heures de la -condescendance. C’est l’union divine qui fournit la sagesse, la -maturité, la gravité, la discrétion savoureuse, et cette lumière -révélatrice qui protège l’amour contre la précipitation et l’illusion. - -Si vous ne vous sentez pas en vous l’infusion de cette sagesse, -défiez-vous de vos entrailles au moment où elles vous emportent vers un -ami, ou vers une amie; la bonne intention qui vous a unis pour la -prière, en vue de Dieu, n’est pas une garantie pour tous les périls. - -Celui-là seul peut s’unir sans crainte qui a conquis la science et la -puissance de se séparer de tout, à l’instant, s’il le veut. - -Pour comprendre les lois de la sagesse appliquées au gouvernement de -l’amour, il faut connaître les différentes propriétés de celui-ci. - -Au commencement de l’amour, l’âme subit un attendrissement, puis une -faiblesse, ensuite la force. - -Quand l’âme commence à sentir le feu divin, il s’élève de son fond une -clameur et une rumeur. C’est à peu près ce qui arrive aux pierres dans -la fournaise, quand on veut les réduire en chaux. Au premier contact du -feu, elles crient; mais quand la réduction est opérée, elles s’apaisent -et se taisent. Ainsi l’âme cherche au commencement les consolations -divines; à leur défaut, l’âme s’attendrit, crie contre Dieu, et se -lamente: «Pourquoi me traitez-vous ainsi? Oh! pourquoi cette langueur? -etc.» L’audace de l’âme naît d’une sécurité secrète qu’elle tire du Dieu -qu’elle accuse. - -Dans cet état les consolations la contentent. - -Dieu porte à l’âme un amour qui ressemble à un amour créé; il lui -prodigue, avec ses caresses, d’étonnantes et ineffables consolations que -l’âme ne doit pas demander avec importunité. Ne les méprisez pas, si -Dieu les donne; car elles sont votre nourriture, elles vous excitent à -le poursuivre, et écartent de vous l’ennui. C’est par elles que l’âme -est portée vers la transformation, vers la recherche incessante du -Bien-Aimé; quelquefois aussi l’amour croît par leur absence, et commence -à chercher le Bien-Aimé lui-même. Si elle ne l’a pas, elle sent sa -faiblesse, et ne se contentant plus des consolations, elle cherche la -substance de Celui qui les donne, et plus elle s’abîme dans les joies -qui viennent de lui, plus elle languit et gémit dans son amour -croissant, parce que ce qu’il lui faut, c’est la présence de Dieu -lui-même. - -Mais quand l’âme unie à Dieu est établie sur la vérité, qui est son -siège, on n’entend plus ni cris, ni plaintes, ni attendrissement, ni -affaiblissement. L’âme se sentant indigne de tout bien et de tout don, -et digne d’un enfer plus affreux que celui qui existe, est établie dans -une maturité, dans une sagesse admirable, dans l’ordre, dans la -solidité, dans une force qui affronterait la mort par la vertu de -l’amour, et elle possède dans toute la plénitude dont elle est capable. - -C’est Dieu lui-même alors qui grandit l’âme, pour la rendre capable de -ce qu’il veut poser en elle. - -Et elle voit que Dieu seul est, et que tout n’est rien, excepté en lui -et par lui. - -Alors, par comparaison, elle regarde comme rien les magnificences -qu’elle a dépassées, et toute créature, et la mort, et la faiblesse, et -l’honneur, et le blâme, et dans l’énormité de sa paix suprême, perdant -les désirs tels qu’elle les avait, et son action propre, celle qu’elle -exerçait, elle se tient fondue en Dieu. - -Et alors elle voit si profondément, dans la lumière divine, la majesté -de l’ordre, que rien ne la trouble plus, pas même l’absence de Dieu. - -Et, à force d’être conforme à lui, elle ne le cherche plus s’il -s’absente; mais, contente de lui, elle remet entre ses mains l’ordre -universel. - -Mais à l’instant où cesse la vision, qui n’est pas habituellement -continuelle, un désir de feu surgit au fond de l’âme, et ce feu la -pousse à faire sans peine les œuvres de pénitence, avec une puissance -qu’elle ne se connaissait pas: car cet état est plus sublime que tout ce -qu’elle a vu. Cet amour de feu est parfait, et pousse l’âme à -l’imitation de Jésus crucifié, qui est la perfection de la perfection. -Sa Passion a duré autant que sa vie. Elles ont commencé, continué et -fini ensemble. Il fut toujours sur la croix de douleur, de pauvreté, de -mépris, d’obéissance et de pénitence. Et, parce que l’amour veut -ressembler et plaire, celui qui aime l’Homme-Dieu Jésus-Christ veut lui -ressembler et lui plaire, et s’assimiler sa vie. - -Plus la perfection grandit, plus l’âme veut suivre ses exemples et ses -préceptes, et éviter entre elle et lui tout désaccord. Et il faut -continuer toujours, car l’Homme-Dieu n’a jamais quitté la croix de la -pénitence. Sa mesure doit être la vôtre: il vous demande toute votre -vie. Quant à la grandeur de votre pénitence, c’est la direction qui doit -la déterminer. La transformation de l’âme en volonté divine ne se prouve -pas par des paroles, mais par des actes et ressemblances. - -Mais quand l’âme transformée en Dieu même habite dans son sein, quand -elle a atteint l’union parfaite et la plénitude de la vision, alors elle -se repose dans la paix qui passe tout sentiment. Puis quand l’âme -revient à elle-même, elle fait un nouvel effort pour opérer une nouvelle -transformation qui la ramène à la volonté divine, et celle-ci à la -vision. - -Tant qu’elle est dans les actes de pénitence, dans le domaine crucifiant -de la transformation volontaire, elle imite Jésus-Christ. - -La vision dont j’ai parlé est la force qui dirige l’amour de Dieu et du -prochain. C’est là que l’âme voit l’être de Dieu, et comment toute -créature tire son être de Celui qui est l’Etre. Et elle voit que rien -n’existe qui ne tire de lui son existence. Introduite dans la vision, -l’âme puise à la source vive une sagesse admirable, une science -supérieure aux paroles, une gravité forte; elle arrache à la vision son -secret; elle voit la perfection de tout ce qui vient de Dieu, et perd la -faculté de contredire, parce qu’elle voit dans le miroir sans mensonge -la sagesse qui créa. Elle voit que le mal vient de la créature, qui a -détruit ce qui était bien. Cette vision de l’Essence très haute excite -dans l’âme un amour de correspondance, et l’Essence nous invite à aimer -tout ce qui tient d’elle l’existence, toute vérité, toute justice, toute -créature raisonnable ou irraisonnable pour l’amour d’elle-même; -l’Essence nous pousse à aimer tout ce qu’elle aime, tout ce à quoi elle -ordonne d’être. Avant tout, les créatures raisonnables, et, parmi -celles-ci, les bien-aimées de l’Essence. Et quand elle voit l’Essence -s’incliner par amour vers les créatures, l’âme imite ce mouvement, -s’inclinant comme elle s’incline, dans la même mesure et du même côté. - -Les amis du Père portent un signe, c’est qu’ils suivent son Fils unique. -Les yeux de leur âme sont tendus vers le Bien-Aimé; ils sont en quête de -leur transformation; tout entiers et totalement ils veulent être fondus -dans la volonté de Celui qu’ils aiment, et c’est le Fils unique du Père. - -Quand l’amour de l’âme est une création de l’Essence souveraine, quand -il est né de cette contemplation, alors il sait monter vers l’Essence -d’où il tire son origine. Il sait aussi descendre vers les créatures, -respectant toutes les harmonies, s’inclinant plus ou moins suivant le -mouvement régulateur que fait l’Essence pour s’incliner. Dès lors il ne -peut plus passer la mesure, et tout amour devient suspect à l’âme, s’il -n’est un don direct de Dieu. Quand l’âme qui a vu l’être de Dieu possède -au degré suffisant l’amour de correspondance, elle devient forte jusqu’à -l’immutabilité. Rien, pas même les visions d’un autre genre ni les -ravissements, rien ne l’ébranle. A défaut de la vision ineffable, une -réflexion profonde qui pèse l’être de Dieu, peut suffire et suffit pour -purifier tout amour, et pour émousser toute pointe mauvaise. - -Quant à la vision ineffable, outre l’amour créé qu’elle produit dans -l’âme, parce qu’elle porte sur l’Incréé, elle laisse couler dans l’homme -un amour de même nature. Totalement absorbée par la vision, l’âme ne -sait comment répondre à Celui qui vient en elle. Mais cet amour illustre -fait ses opérations. - -Remarquez ceci: Au moment où la vision fut donnée à l’âme, l’âme opérait -et se recueillait dans un immense désir pour approfondir son union. Mais -ensuite c’est l’amour incréé qui agit dans l’âme; c’est lui qui la -pousse à se retirer de toute créature, pour augmenter l’union intime. -C’est l’amour incréé qu’il fait lui-même les opérations de l’amour. Or -le principe des opérations de cet amour est l’illumination et le don -d’un désir nouveau. - -C’est un certain amour fort et nouveau, que l’âme serait incapable de se -donner. Or l’amour incréé fait tout le bien qui se fait par nos mains. -Sans lui, nous sommes capables de tout mal. Tout bien vient de lui. La -véritable humilité consiste à voir en vérité quel est l’opérateur du -bien; quiconque à cette vue possède l’Esprit de vérité. L’amour de Dieu -n’est jamais oisif. Il pousse à suivre réellement la voie de la croix. -Cet amour offre la croix à l’âme; c’est une pénitence, longue, grave, -austère, mais sa mesure et sa forme doivent dépendre toujours de -l’harmonie universelle. L’ordre a sa commodité, qu’il faut suivre en -toutes choses. Cet amour véritable arrête toute espèce de désordre dans -l’attitude, dans le boire, dans le manger. Il exclut la vivacité vaine; -au lieu de résister à l’ordre, il se fait un ordre là où il n’en trouve -pas. - -Et quand l’amour, pendant toute la vie de l’homme, et dans la mesure de -ce qu’il faut, aura porté les fruits de l’arbre de la croix, les fruits -de pénitence dans l’austérité, c’est alors qu’il commencera à comprendre -qu’il est un serviteur inutile, un serviteur mauvais. Il verra deux -parts: en Dieu tout amour, en lui toute haine, et cette vue l’introduira -dans une pénitence à laquelle il ne voudra pas que le corps reste -étranger. Que la pénitence soit légère, ou non, c’est l’amour incréé qui -la fait, et il la diversifie immensément suivant les besoins de chaque -âme. Que la pénitence et la pensée de la pénitence ne soit jamais un -poids pour vous; car c’est Dieu qui opère. Pour provoquer votre volonté -et obtenir votre consentement, Jésus-Christ a donné l’exemple. - -Ceux qui sont élevés à la vision de l’Essence incréée s’abîment dans ce -repos immense, et, ayant puisé le feu à la source, sont poussés par lui -vers de plus grandes entreprises; car leur flamme est renouvelée. - -Ceux qui n’ont pas l’esprit de vérité, s’attribuant la gloire à -eux-mêmes, deviennent des idolâtres qui adorent leurs bonnes œuvres. - -Ils changent en idoles les dons de Dieu, leur lumière devient leur -idole, leur science devient leur idole; ils changent en idole jusqu’à -leur prudence, qui leur était donnée pour discerner. Car tout bien vient -de l’amour, de l’amour incréé, qui brûle éternellement, et ne s’éteint -jamais au fond de lui-même. - -Qu’à Lui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. _Amen_! - - - - -SOIXANTE-CINQUIÈME CHAPITRE - -LES VOIES DE L’AMOUR - - -La route qui mène à cet amour est la lecture du livre de vie, et il n’y -en a pas d’autre. O mes enfants chéris, que notre amour soit parfait! -Que notre transformation soit entière! car il est tout amour, cet -Homme-Dieu, ce Dieu incréé, ce Dieu incarné; il nous aime tout entier, -il veut que tout entier nous l’aimions. Il veut que Lui, et nous par -l’amour, nous fassions _un_. J’appelle enfants de l’Esprit ceux qui, par -la grâce de la charité, vivent en Dieu, dans la perfection de l’amour -transformé. Nous sommes tous fils de Dieu par la création, mais ceux-là -sont les vases de l’élection et les fils de l’Esprit, en qui Dieu a posé -son amour, et dans lesquels il se repose, attiré par sa propre -ressemblance. C’est sa grâce et son amour qui a formé son image dans -l’âme. J’appelle parfait celui qui a transformé sa vie en la -ressemblance de l’Homme-Dieu. - -Or, sachez que Dieu, noble par nature, nous demande notre cœur tout -entier et non la moitié de notre cœur; il le veut sans intermédiaire, -sans partage, sans contestation. On dirait que Dieu fait la cour à l’âme -humaine. Si elle se donne toute, il prend tout; si elle se donne à -moitié, il la reçoit à moitié; mais c’est la première de ces deux choses -qui fait sa joie; car l’amour parfait est un amour jaloux. L’Epoux, dans -son amour, ne peut souffrir chez l’Epouse l’ombre d’un partage, ni en -public, ni en secret. Or, notre Dieu est un Dieu jaloux. Je sais, du -reste, je sais parfaitement que s’il existait un homme qui eût goûté -l’amour de Jésus crucifié, de Jésus souverain bien, cet homme-là ne -s’arracherait pas seulement aux créatures, il s’arracherait à lui-même -pour se donner plus absolument, et que toutes les puissances n’en -feraient plus qu’une pour le transformer tout entier en Celui qui est -notre Sauveur et notre amour, Jésus-Christ, Jésus-Christ! - -Si l’âme veut se dégager et s’élever vers la perfection de l’amour qui -se donne tout entier, qui se consacre non pas seulement en vue de la -récompense temporelle ou éternelle, mais aussi en vue de l’être de Dieu, -qui est la Bonté par essence, la Bonté digne de l’amour; l’âme, dis-je, -doit marcher dans la voie droite, marcher dans la voie de l’ordre, avec -les pieds brûlants de l’amour. - -Le premier pas qu’elle doit faire dans cette voie, c’est de connaître -Dieu en vérité, non pas par la surface, par le dehors, par la science -des livres. Il faut connaître profondément. Car l’homme aime, comme -l’homme connaît. Si notre connaissance est bornée, vague, superficielle, -si nous pensons à Dieu, comme quelqu’un qui s’acquitte de sa fonction, -notre amour sera misérable. Relisez ce que j’ai déjà dit sur ce sujet. - -Mais l’amour a des propriétés et des signes qui permettent de le -reconnaître. - -Première propriété. L’amour transforme l’un en l’autre, quant à la -volonté. - -Or, la volonté du Christ est, ce me semble, la vie dont il a donné -l’exemple, vie pleine de pauvreté, de mépris, d’obéissance et de -douleur; l’exercice de ces choses est un rempart contre le mal et contre -la tentation. - -Seconde propriété. L’amour transforme l’un dans l’autre, quant aux -qualités constitutives de l’Etre. Je n’en citerai que trois: L’amour -s’incline vers les créatures, suivant les lois de l’universelle -harmonie. L’amour est humble et doux. L’amour est immuable. Plus l’âme -est voisine de Dieu, plus elle est inaccessible au changement. La honte -consiste à être ébranlé par quelque chose de petit; c’est là que nous -sentons notre misère. - -La troisième qualité de l’amour est la transformation parfaite de l’âme -en Dieu. Alors elle est inaccessible aux tentations; car elle ne réside -plus en elle, mais en Lui. - -Quand nous revenons à notre misère, défions-nous de toute créature, -défions-nous de nous-mêmes; je vous en supplie, restez en possession de -vos âmes, ne vous donnez à aucune créature; mais gardez-vous pour Celui -qui a dit «Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de -tout votre esprit, de toute votre âme et de toutes vos forces.» - -Voici quelques-uns des signes de l’amour. D’abord la soumission de la -volonté. - -Ensuite l’exclusion absolue de toute amitié contraire; fallût-il quitter -père, mère, frère, sœur, et tout ce qui ferait obstacle à la volonté de -l’amour. - -Puis l’amour porte en lui une force révélatrice des secrets qui oblige à -montrer le fond de soi; ce troisième signe me paraît capital. Il est le -complément nécessaire des actes de l’amour. - -Enfin l’amour possède un désir d’assimilation qui fait chérir la -pauvreté, si le Bien-Aimé est pauvre; le mépris, s’il est méprisé: -l’amour veut partager les douleurs. Il ne semble pas qu’entre le riche -et le pauvre, entre l’homme des douleurs et l’homme des délices, -l’amitié puisse ne rien laisser à désirer: la distance des conditions -est en général un obstacle au partage de la vie. - -Or, l’amour n’est pas seulement une force d’assimilation, mais une force -d’unité qui fait partout des semblables. - -Jésus-Christ, l’éternel amour, a réuni ces signes. Il s’est soumis à la -volonté de l’homme, et Lui, qui d’un signe eût pu tout écraser, il a -obéi jusqu’à la mort. Il a renoncé à sa mère et à sa chair, se livrant à -la mort et les quittant sur la croix. Il nous a dit ses secrets: «Je ne -vous appellerai plus mes serviteurs; car le serviteur ne sait ce que -fait son maître; je vous ai appelés amis.» Il s’est rendu semblable à -l’homme, la faute exceptée. Il a été vraiment homme et vraiment mortel. -Imitons-le pour ne pas faire injure à l’amour de ses entrailles. -Cherchons-le comme il nous a cherchés. Imitons-le comme il nous a -imités. Si un seul homme faisait toutes les pénitences du monde réuni, -ce serait trop peu pour reconnaître une seule goutte de la sueur du -Christ, ou pour mériter la moindre des joies du paradis, ou pour expier -le moindre des péchés mortels, ou pour offrir seulement à Dieu la -satisfaction de la créature. Aussi chacun devrait s’efforcer de faire -pénitence en secret, dans la mesure convenable, et de désirer ce qu’il -ne peut pas faire, et même de faire pénitence publiquement, pourvu que -ce ne soit pas pour chercher les regards; car s’abstenir du bien par -crainte d’être vu, c’est tiédeur et lâcheté. Le Maître a donné -l’exemple. Il a fait beaucoup de choses qui n’ont été ni écrites, ni -connues; mais il n’a pas négligé les actes publics par respect humain. -Si la pénitence nous paraît dure, la patience ne pourrait-elle nous être -agréable dans ces sortes d’afflictions, qui de la part de Dieu, sont des -signes d’amour? Ne pourrions-nous faire, de nécessité, vertu? - -Ce que le Père a donné au Fils, souvent le Fils le donne aux siens. Dieu -le Père a choisi pour son Fils la pauvreté et la douleur, l’angoisse du -dedans, l’angoisse du dehors, une amertume au-dessus des paroles et -au-dessus des pensées. C’est pourquoi plusieurs reçoivent la tribulation -non pas seulement avec patience, mais avec joie, comme un signe d’amitié -et comme les arrhes d’un héritage. Dans vos douleurs, contemplez celles -du Fils de Dieu, et cette vue sera votre remède. La tribulation produit -quelquefois d’excellents effets que nous ignorons. Quelquefois elle -tourne l’homme vers Dieu et le fait adhérer à lui. Quelquefois elle le -fait grandir, semblable à la pluie qui féconde la terre. Quelquefois -elle lui donne la force, la pureté et la paix. Ce genre de tribulation -est précieux, sa valeur nous est inconnue, et je porte envie à ceux qui -l’éprouvent. Si nous savions son prix, nous nous la disputerions: chacun -arracherait à son voisin les moyens de se la procurer. Je souhaite que -vous soyez toujours consolés sous le fardeau de cette vie par Celui qui -est la lumière et la joie des affligés. Qu’à Lui soit la gloire dans les -siècles des siècles. _Amen_. - -Connaissance de Dieu, connaissance de soi-même, voilà la perfection de -l’homme. Cette double vue produit grâce sur grâce, lumière sur lumière, -vision sur vision. Plus grandira votre connaissance de Dieu, plus -grandira votre amour, et avec lui votre force d’action. Votre pratique -sera la preuve et la mesure de votre amour; ordinairement l’amour -cherche la ressemblance du Bien-Aimé dans l’action et la passion. Le -Christ a supporté la pauvreté, le mépris et la douleur. Le choix de la -sagesse révèle la valeur des choses. - - - - -SOIXANTE-SIXIÈME CHAPITRE - -LES DONS DE DIEU - - -Voici quelques dons très doux qui indiquent chez celui qui les possède -la plénitude et la perfection de l’amour consommateur. Ils peuvent -servir de mesure à l’âme pour connaître le point où elle est arrivée -dans la voie de la transformation. - -D’abord l’amour de la pauvreté, qui délivre l’âme des attaches de la -créature, de toute possession qui ne serait pas celle de Jésus-Christ, -de toute espérance qui serait fondée sur un autre. Cet amour ne doit pas -seulement vivre dans le cœur, il doit se prouver par les actes. - -Un autre don, c’est le désir d’être méprisé par toute créature, et de ne -trouver de compassion nulle part, et de vivre dans le cœur de Dieu seul, -et de compter pour rien partout ailleurs. - -Je ne pourrai citer encore le désir d’être accablé et inondé dans son -cœur et dans son corps de toutes les douleurs de Jésus et de Marie, et -que toute créature vous les fasse subir sans relâche. - -Celui qui n’a pas ces trois désirs ne possède pas la ressemblance -bienheureuse du Christ, car ils l’ont accompagné, sa mère et lui, en -tout temps et en tout acte. - -Si vous possédez ces trois dons, le quatrième sera de vous en sentir -indigne, d’être persuadé que vous ne les avez pas par votre vertu -propre, et plus vous les aurez, plus vous croirez qu’ils vous manquent; -car celui-là perd l’amour, qui se déclare satisfait de ses dons. - -Sachez donc que jamais vous n’êtes arrivé; regardez-vous comme quelqu’un -qui va commencer, qui n’a jusqu’ici rien fait et rien reçu. - -Puis par une méditation incessante, par une oraison savoureuse, vous -chercherez ces choses dans l’intérieur de Jésus-Christ, et vous crierez -vers Dieu, lui demandant le manteau du nouvel Elie, et vous ne -réclamerez que la transformation parfaite de vous en lui, et vous vous -plongerez dans cette joie des joies, dans la joie de votre vie -terrestre, et vous gravirez l’échelle de la contemplation pour chercher -la plénitude de Jésus, et vous y puiserez les surabondances infinies que -sa vie extérieure n’a pas manifestées. Alors vous fuirez comme la peste -tout ce qui vous séparerait de votre amour. Toute affection charnelle ou -spirituelle, toute chose hostile ou contraire que la terre vous -présentera, vous fera le dégoût et l’horreur d’un serpent sur lequel -vous auriez posé le pied. - -Enfin, vous ne jugerez personne, et vous ne vous soustrairez au jugement -de personne, vous regardant, suivant la parole de l’Evangile, comme la -dernière des créatures et la plus indigne des dons de Dieu. - -Ceux qui posséderont ces choses de la vie présente, dans le combat -d’aujourd’hui, ceux-là posséderont Dieu dans la patrie. Ceux à qui Dieu -donne pour les transformer en lui la croix de Jésus dans la vie -présente, seront transformés plus tard en Dieu lui-même. C’est pourquoi -l’âme ne doit chercher en cette vie les consolations spirituelles que -pour soutenir sa faiblesse et réchauffer sa froideur. - - - - -SOIXANTE-SEPTIÈME CHAPITRE - -LE TRÈS SAINT SACREMENT DE L’AUTEL - - -Parlons un moment du sacrement de l’amour, parlons de l’Eucharistie. - -C’est lui qui provoque dans l’âme la prière ardente, c’est lui qui -réveille la vertu d’impétration, et la puissance d’arracher à Dieu. -C’est lui qui creuse l’abîme de l’humilité; c’est lui qui allume les -flammes de l’amour. J’ai non la pensée vague, mais la certitude absolue, -que si une âme voyait et contemplait quelqu’une des splendeurs intimes -du sacrement de l’autel, elle prendrait feu, car elle verrait l’amour -divin. Il me semble que ceux qui offrent le sacrifice, ou qui y prennent -part, devraient méditer profondément sur la vérité profonde du mystère -trois fois saint, qu’il ne faut pas marcher au pas de course dans cette -contemplation, mais demeurer immobile, fixe, enfoncé, absorbé, abîmé. -Quoique les mystères du sacrement soient absolument ineffables, je vais -tâcher de présenter sept considérations qui doivent être méditées en -détail et une à une. - -Ce mystère est absolument nouveau, absolument admirable, absolument -supérieur à la raison. Il fut annoncé d’avance, comme nous le voyons -dans l’Ecriture; mais s’il est ancien quant à la figure, il est nouveau -quant à l’accomplissement, quant à la réalité. Il est certain que par la -vertu des paroles consécratrices, l’Homme-Dieu changea le pain et le vin -en son corps et en son sang; il est certain que le prêtre son ministre, -accomplit à l’autel, en vertu du pouvoir qu’il a reçu, le même acte de -puissance. - -Quand il prononce sur le pain et le vin les paroles de la consécration, -ces matières sont transubstantiées dans le vrai corps et le vrai sang de -l’Homme-Dieu. Il reste la couleur du pain et du vin, leur saveur, leur -apparence, leurs accidents; mais ces accidents ne portent pas sur le -corps de Jésus-Christ, ils portent sur eux-mêmes, la puissance divine -leur ayant donné des ordres supérieurs à leur nature. La couleur est -donc ici en elle-même, la saveur en elle-même, la blancheur en -elle-même: chaque qualité détachée de toute substance porte sur -elle-même. Voilà en vérité la grande innovation qu’a faite le bras de la -sagesse, armé de puissance et de bonté: le corps et le sang du Christ -poursuit dans ses élus, après la communion, la grande nouveauté, et -accomplit l’inconnu. - -Or, en face du sacrement, que nul ne s’étonne: avez-vous mesuré la -toute-puissance? Sur tant d’autels à la fois, en deçà et au delà de la -mer, ici et là, ailleurs encore! Oh! que personne, mes enfants, n’ait -l’audace de s’étonner, car il a dit lui-même: - -«Je vous suis incompréhensible; je suis Dieu, j’agis sans vous, et le -mot impossible n’a pas de sens pour moi. J’aurais pu vous faire capables -de comprendre; j’ai mieux aimé vous laisser le mérite de la foi: croyez -et ne doutez pas.» - -Secondement, le sacrement est souverainement aimable, et plein de vertu -pour allumer le feu. Ni la crainte ni l’intérêt ne l’a institué: il est -l’acte d’une force dont je ne sais pas le nom, à moins que ce ne soit un -amour sans mesure. Jésus-Christ l’a institué, parce que son amour -dépasse les paroles. Comme ses entrailles criaient vers nous, il s’est -jeté là tout entier, tout entier et pour toujours, jusqu’à la -consommation des siècles. Ce n’est pas seulement en mémoire de sa mort -qu’il institua l’Eucharistie; non, c’est pour rester tout entier avec -nous, tout entier et pour toujours. - -Si vous voulez pénétrer dans cet abîme et regarder devant vous, la -première condition est d’avoir de bons yeux. Pressentant au moment de la -Cène la séparation corporelle, vaincu par l’amour qui veut unir, il -s’est substitué lui-même, et a inventé un mode inouï d’unité. O amour -inextinguible! la présence de la mort lui était déjà présente, il voyait -venir sur lui l’agonie inénarrable; c’est alors qu’il se donne à nous, -qu’il invente un moyen de ne pas nous quitter; car ses délices sont -d’être avec les enfants des hommes! Quelle cruauté faudrait-il pour -contempler profondément cet amour, et ne pas aimer soi-même ce grand -ami, sur qui l’oubli n’eut prise ni dans la vie ni dans la mort, mais -qui a voulu se donner tout entier, avec toute sa grandeur, pour faire -l’unité? Je crois, en vérité, qu’il n’y a pas une âme au monde qui, si -elle pesait cet amour, ne fût pas attirée et transformée en lui. - -En troisième lieu, ce sacrement renferme des mystères de compassion: il -provoque l’âme. Jésus-Christ l’institua au milieu d’une douleur mortelle -et ineffable: il allait quitter ses disciples, la Vierge, sa chère mère. -C’était l’instant suprême, l’instant de la séparation, et il voyait -devant lui tous ceux qui allaient l’abandonner. Celui-ci allait le -trahir, celui-là le renier; il se donne à l’un et à l’autre. Ses frères -lui préparaient des douleurs inouïes, au milieu desquelles l’attendait -l’abandon; il pressentait la mort avec ses horreurs, les coups, les -injures, la croix, les clous, etc.; il allait suer le sang après la -Cène, suer le sang dans la prière, non pas quelques gouttes de sang, -mais des ruisseaux qui allaient couler à terre. - -Et cependant il n’eut pas de repos qu’il n’eût institué le mystère qui -le donne, et une des propriétés de ce mystère, c’est de renouveler -mystérieusement la mémoire de la Passion et du sang versé. «Toutes les -fois que vous ferez ceci, dit-il, faites-le en mémoire de moi.» -Dites-moi si vous connaissez une âme qui puisse voir ces douleurs sans -se transformer en elles: si elle existe, cette âme refuse la communion -du cœur. - -En quatrième lieu, ce sacrement est une montagne sans sommet; il a la -vertu de creuser l’abîme d’où l’humilité lance au ciel l’adoration la -moins indigne. Celui qui l’a institué, c’est l’Homme-Dieu, c’est le -Seigneur incréé. L’âme, dans sa contemplation, doit regarder à la fois -le sacrement dans la Personne qui l’a institué, et dans la substance -qu’il contient. Il contient le Dieu incréé, invisible, omnipotent, -omniscient, juste, très haut et miséricordieux, créateur du ciel et de -la terre, des choses visibles et des choses invisibles: et voilà le -sommet de la montagne. Sur une de ses crêtes intermédiaires, nous -rencontrons l’humanité de Jésus-Christ; humanité, divinité, deux -natures, une personne, union hypostatique! Quelquefois l’âme, dans la -vie présente, reçoit de l’humanité du Christ une joie plus intense que -de sa divinité, parce que l’âme, moins disproportionnée à la première -chose qu’à la seconde, a plus de capacité pour jouir de celle-là. L’âme, -qui est la forme du corps, jouit du Dieu incréé dans le Dieu fait homme. -O Jésus-Christ créateur! ô Jésus-Christ créature! ô vrai Dieu et vrai -homme! ô vraie chair! ô vrai sang! ô vrais membres d’un vrai corps! ô -union ineffable! ô rencontres d’immensités! ô Seigneur Adonaï! je vais -de votre humanité à votre divinité, de votre divinité à votre humanité; -je vais et je reviens. L’âme, dans sa contemplation, rencontre la -divinité ineffable, qui porte en soi les trésors de richesse et de -science. O trésors impérissables! ô divinité! c’est en toi que je puise -les délices nourrissantes, et tout ce que je dis, et tout ce que je ne -peux pas dire! Je vois l’âme très précieuse de Jésus, avec toutes les -vertus, tous les dons du Saint-Esprit, et l’oblation très sainte, très -sainte et sans tache. Je vois ce corps, le prix de notre rédemption; je -vois le sang où je puise le salut et la vie, et puis je vois ce que je -ne peux pas dire. Voici vraiment, sous ces voiles, Celui qu’adorent les -Dominations, devant qui tremblent les Esprits et les Puissances -redoutables! Oh! si nos yeux s’ouvraient comme leurs yeux, quels -prodiges feraient en nous, aux approchés du mystère, le respect et -l’humilité! Où est-il, où est-il, celui qui pourrait garder son orgueil -s’il contemplait ce que je contemple, et n’être pas terrassé dans son -cœur et dans son corps? - -Cinquièmement, ce sacrement possède une vertu de sublimité qui élève -l’âme vers les choses du ciel. La Trinité l’a institué pour se rattacher -ce qu’elle aime, pour arracher l’âme à elle-même et l’emporter à Dieu, -pour l’enlever aux créatures, pour l’unir à l’Essence incréée, pour la -faire mourir aux choses du péché et vivre selon l’Esprit dans la sphère -des choses divines. Sa bonté infinie et sainte l’a institué pour unir, -pour incorporer Dieu à l’homme, l’homme à Dieu; pour que réciproquement -l’un et l’autre se donnent l’hospitalité, pour qu’ils se portent l’un -l’autre, et que notre faiblesse ait ce qu’il faut pour la guérir. - -Si vous suivez par le regard d’une contemplation profonde ce mouvement -du Seigneur, qui s’incline du haut des cieux et vient vous prendre par -la main pour vous sauver de l’ennemi terrestre, il vous sera difficile -de ne pas être entraîné par lui. - -En sixième lieu, ce sacrement est d’une valeur suprême: il est le don -des dons et la grâce des grâces. Quand le Dieu tout-puissant et éternel -vient à nous avec toute la perfection de l’humanité trois fois sainte de -la divinité, il ne vient pas les mains vides. Pourvu que vous ayez fait -l’épreuve que demande l’Apôtre, et que vous ne soyez pas dans -l’intention de pécher, il vous fait remise des peines temporelles, vous -fortifie contre les tentations, restreint la puissance de vos ennemis, -et augmente vos mérites. C’est pourquoi je vous recommande à la fois, -dans la réception du sacrement de l’autel, la fréquence et le respect. -Saint Augustin dit quelque part, il est vrai: «Quant à la communion -quotidienne, je ne la blâme ni ne la loue». Mais lui-même dit ailleurs: -«Vivez de façon à communier tous les jours». Quelle était donc sa pensée -quand il a dit la première parole? Voyant que dans l’Eglise les bons -sont mêlés aux mauvais, il n’a pas blâmé la communion quotidienne, dans -la crainte d’en écarter les bons, et s’il a dit qu’il ne la louait pas, -c’était uniquement dans la crainte d’autoriser les mauvais. - -Les autres bienfaits du sacrement dignement reçu sont absolument -au-dessus des paroles. Il est impossible de mesurer l’océan de grâces -qu’apporte avec elle une seule communion, si l’homme n’oppose pas de -résistance. - -Enfin, ce sacrement est le sacrement des louanges, digne d’admiration au -delà des mots et des pensées. Toute bonté, toute beauté, toute sainteté, -sont en lui. - -Il renferme le souverain Bien incréé et le souverain Bien créé, -l’essence divine et l’humanité de Jésus-Christ. Pourquoi la louange de -la terre n’est-elle pas comme celle des cieux, superbe, ininterrompue? -Les anges chantent l’éternel _Sanctus_, et leur chant ne s’arrête pas: -les saints et les bienheureux voient et sentent le sacrement sublime. -Enveloppés dans le sacrifice de louanges comme dans les plis d’un -manteau de gloire, ils vivent dans l’Essence infinie qui fait leur -béatitude. Toujours en présence du souverain Bien, du Dieu incréé et du -Dieu incarné, ils le reconnaissent et l’adorent dans le sacrement de -l’autel. Ils reçoivent de notre sacrement une nouvelle douceur, une -nouvelle joie, une nouvelle puissance d’adorer, qui tient à -l’universelle harmonie, à l’universelle communion. Ils communient à la -fois à la tête et aux membres du corps mystique. Ils voient, sentent et -savent que le mystère très haut est une des joies de Jésus-Christ, une -des manifestations de sa bonté, une des complaisances de son amour -unitif. - -C’est pourquoi les anges et les saints jouissent du mystère qui leur -ouvre une source de louange; ils partagent la complaisance de -Jésus-Christ; ils jouissent de ses délices. Les bienheureux de l’Eglise -triomphante voient avec des transports de joie les grâces qui coulent -sur l’Eglise militante par le canal du sacrement de l’autel. Que le ciel -et la terre se répondent, que toute lèvre s’ouvre pour la même -adoration! - -Quand l’homme approche de l’Eucharistie, je l’engage à se demander quel -est celui qui approche, quel est Celui vers qui il approche, comment il -approche, pourquoi il approche. Il approche d’un Bien qui est le -souverain Bien et la cause de tout bien, le Bien unique, sans lequel -rien ne participe à sa bonté. C’est le Bien suffisant et remplissant, -qui rassasie de grâce et de gloire les saints et les esprits, les âmes -et les corps. Il s’approche pour recevoir le Dieu incarné, le souverain -Bien, qui, dans la créature, rassasie, surpasse et glorifie; qui, en -dehors des créatures, se déploie sans borne et sans mesure; souverain -Bien que la créature ne peut ni connaître ni posséder que dans la mesure -où il se livre pour être connu et possédé, et il se livre dans la mesure -ou chaque créature est capable de lui. - -Chaque créature, suivant la quantité d’être qu’elle a reçue de l’essence -infinie, est plus ou moins capable de Celui qui est l’Etre et qui est la -source de l’Etre, et qui est supersubstantiel. Il s’approche du Bien, -hors duquel il n’y a pas de bien. O souverain Bien! ô Bien non -considéré, non connu, non aimé, trouvé par ceux-là seuls qui donnent -tout pour avoir tout! O mon Dieu! si l’homme regarde la bouchée de pain -qu’il va manger, comment fait-il pour ne pas considérer, dans le plus -profond recueillement de son âme et de son corps, cet Eternel, cet -Infini, qui va devenir pour lui, suivant ses dispositions intimes, ou la -mort, ou la vie? Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, si -vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Oh! -approchez donc d’un tel Bien et d’une telle table avec un grand -tremblement resplendissant d’amour! Allez dans votre blancheur, allez -dans votre splendeur; car vous allez au Dieu de toute beauté, au Dieu de -gloire, qui est la sainteté par excellence, la félicité, la béatitude et -l’altitude, la noblesse, l’éternelle joie de l’amour sans mensonge: -allez donner et recevoir l’hospitalité trois fois sainte; allez, dans la -blancheur de votre pureté, pour être purifié; allez dans la force de -votre vie, pour être vivifié; allez, dans l’éclat de votre justice, pour -être justifié; portez à l’autel l’intimité de l’union divine pour -recevoir l’unité plus intime, pour être incorporés à Celui qui vous -attend. - -O Dieu incréé, et doucement incarné, l’homme a mangé votre chair, il a -bu votre sang: qu’il ne fasse plus qu’un avec vous dans les siècles des -siècles. _Amen_. - - - - -SOIXANTE-HUITIÈME CHAPITRE - -L’INCARNATION - - -Voici la dernière lettre que nous écrivit, avant sa maladie mortelle, -notre mère Angèle de Foligno; voici les dernières lignes que sa main a -tracées. Elle nous avait prévenus elle-même: «Mes enfants, avait dit -notre mère, voici ma dernière lettre.» Car elle connut longtemps -d’avance le bienheureux moment où elle, passerait du temps à l’éternité. - -A la nouvelle terrible qu’Angèle parlait pour la dernière fois, celui -qui tenait la plume pour avoir le courage d’écrire, eut besoin d’être -forcé par elle. - -Avant de dicter, elle poussa un grand cri: - -«O mon Dieu! faites-moi digne de connaître quelque chose du mystère de -la hauteur, quelque chose de cette incarnation, que vous avez faite, de -cette incarnation, principe et source du salut. O incarnation ineffable! -c’est elle qui apporte à l’homme, avec le rassasiement de l’amour, la -certitude du salut. Cette charité est au-dessus des paroles; mais -au-dessus d’elle il n’y a rien: le Verbe s’est fait chair, afin de me -faire Dieu! O secret des entrailles de Dieu! Vous vous êtes anéanti et -dépouillé pour faire de moi quelque chose; vous avez pris l’habit du -dernier des esclaves pour me donner le manteau d’un roi et d’un Dieu! -Et, prenant la forme de l’esclave, vous n’avez rien diminué de votre -substance, vous n’avez fait tort de rien à votre divinité. Mais l’abîme -de votre humilité m’ouvre les entrailles et m’arrache les cris: «O -incompréhensible, fait compréhensible à cause de moi! O incréé, vous -voilà créé! O inaccessible aux esprits et aux corps, vous voilà, par un -prodige de puissance, vous voilà palpable aux pensées et aux doigts! O -Seigneur, touchez mes yeux, pour que je voie la profondeur et la hauteur -de la charité que vous nous avez communiquée dans cette incarnation! O -heureuse faute! non pas heureuse en elle-même, mais par la vertu de la -miséricorde divine. Heureuse faute qui a découvert les profondeurs -sacrées et cachées des abîmes de l’amour! En vérité une charité plus -haute ne peut pas être conçue. O Très-Haut, faites mon intelligence -capable de votre charité très haute et ineffable! - -«Seigneur, j’aperçois cinq mystères. Agrandissez mon intelligence, car -la capacité manque. Voici le mystère de l’Incarnation. Voici le mystère -de la science, de l’exemple, de la pénitence et de la douleur. Voici la -mort terrible, soufferte pour nous! Voici la gloire de la Résurrection. -Voici la sublimité de l’Ascension. Incarnation! ô amour ineffable! amour -sublime et transformé. Soyez béni, Seigneur, qui me faites comprendre -que vous êtes né pour moi. Oh! quelle gloire, quelle gloire de voir et -de sentir, comme je le crois, comme je le sens, que vous êtes né pour -moi! Sentir cela en vérité, voilà la délectation, voilà la joie des -joies! La même certitude que nous tirons de l’Incarnation, nous la -tirons aussi de la Nativité, car il est né pour faire l’œuvre qui a -déterminé son incarnation. O Admirable, que vos miséricordes sont -miséricordieuses! Vous nous avez enseigné l’esprit de vie: car votre -pauvreté, vos douleurs, vos opprobres sont des documents, des leçons et -des livres. Votre naissance, votre vie et votre mort parlent le même -langage. - -«Le mystère de sa mort met devant nos yeux, avec notre rédemption, le -but de la naissance de Jésus; cinq considérations me frappent en ce -moment dans cette mort. D’abord la déclaration et l’accomplissement de -notre salut. Puis la force et le triomphe. Puis la manifestation de -l’amour divin dans sa plénitude et sa surabondance. Puis la vérité très -haute, très cordiale et très profonde dont il nous a rassasiés; car nous -avons vu dans ce miroir sous quel aspect le Père nous a présenté le -Fils. Enfin nous avons vu comment le Fils nous a manifesté le Père. -Cette manifestation fut l’obéissance qu’il a gardée jusqu’à la mort et -jusqu’à la mort de la croix; par elle il a répondu pour tout le genre -humain. O Dieu incréé, faites-moi digne de connaître la profondeur de -cet amour et l’abîme de cette miséricorde Faites-moi digne de comprendre -cette charité ineffable, dont la communication nous a été faite quand le -Père nous a manifesté Jésus-Christ comme son Fils, quand le Fils nous a -manifesté son Père comme notre Père? O admirable amour! éternelle joie -de mon âme! O amour, c’est en vous qu’est toute saveur, toute suavité, -toute délectation, et la contemplation qui arrache l’âme au monde d’en -bas, qui lui donne le repos et la paix, la transporte plus haut -qu’elle-même, et elle se dresse sur elle-même. - -«Dans la résurrection, j’aperçois deux points de vue: d’abord la ferme -espérance de la nôtre puisée dans celle de Jésus-Christ. Puis la -connaissance de la résurrection spirituelle, qui est donnée par la -grâce, quand d’un infirme elle fait un fort, quand d’un mort elle fait -un vivant. - -«Mystère de la hauteur, inénarrable, inconnu et ineffable, perfection de -la perfection! O Dieu éternel, donnez-moi des yeux pour voir, pour voir, -pour sonder. La plénitude du salut est dans votre ascension, Seigneur. -Faites-moi capable de l’abîme, pour que j’y plonge et que je regarde! O -Jésus-Christ, c’est par l’ascension que vous nous avez mis en possession -de votre Père et du nôtre! Il faut une perpétuelle oraison pour lire -dans le livre des cinq mystères. Charité de la création! charité de la -rédemption! Seigneur, faites-moi capable de sonder la charité d’en haut. -O Incompréhensible! donnez-moi l’intelligence de l’amour sans prix, de -l’amour inestimable, pour que je voie dans vos entrailles la flamme qui -les dévore! Car de toute éternité vous avez appelé le genre humain à la -vision de vous-même. Et vous, ô Très-Haut, vous avez daigné désirer la -vision de nous-même. Oh! que je voie donc mon péché! que j’évite donc -les châtiments épouvantables dont vous avez menacé ceux que le bienfait -sans mesure et le mystère sans parole trouvent ingrats sur la terre!» - - - - -SOIXANTE-NEUVIÈME CHAPITRE - -PRIÈRE - - -Ensuite elle parla de sept dons, de sept bienfaits en particulier, et -voici en quels termes: - -«O très doux Seigneur, parmi la multitude innombrable de vos dons, -faites-moi capable d’en comprendre sept. D’abord la création -mystérieuse. Puis l’élection admirable qui nous donne rendez-vous dans -la gloire. Puis le don de Jésus-Christ, qui naquit et mourut pour nous -donner la vie. Puis le don très haut de la raison. Car, au lieu de créer -une femme, vous auriez pu créer une bête. Oraison admirable! c’est par -elle que je vous connais, par elle que je connais mes péchés; par elle -que, votre grâce aidant, je résiste à la tentation. O Incompréhensible! -vos mains ont fait un chef-d’œuvre. Vous nous avez créés à votre image -et ressemblance; puis vous nous avez revêtus de votre lumière, comme -d’un manteau. Puis vous nous avez donné l’intelligence. Faites-moi -capable de comprendre la grandeur de cette intelligence, grâce à -laquelle mes lèvres peuvent vous appeler mon Dieu! Puis vous m’avez -donné la sagesse. O Seigneur, faites-moi savourer cet amour qui m’a -donné la sagesse, la sagesse, la joie des joies, par laquelle en vérité -je goûte Dieu; je le sens, je le goûte. Le septième don est l’amour. O -Essence pure! Faites-moi comprendre l’amour, puisque les anges n’ont pas -d’autre bonheur que de voir Celui qu’ils aiment et d’aimer Celui qu’ils -contemplent! O don qui est au-dessus de tout don, puisque l’amour c’est -vous! - -«O souverain Bien, qui nous avez fait capables de connaître et d’aimer -l’amour, tous ceux qui arrivent devant votre face sont jugés d’après les -lois de l’amour. L’amour est la seule puissance qui conduise les -contemplateurs à la contemplation. O Admirable, que vos œuvres sont -admirables dans vos enfants! O souverain Bien! Bonté incompréhensible et -charité très ardente! O Divinité, vous avez daigné nous substantifier au -milieu de votre substance[8]! - - [8] Ceci se rapporte à l’Eucharistie. (_Note de l’Editeur écrite en - latin._) - -«Au milieu de votre substance! Prodige des prodiges, admirable au-dessus -des prodiges! O mystère des mystères! Mystère de la substance, à votre -approche, l’entendement créé tombe en défaillance. Mais avec la grâce et -la lumière divine, nous sentons ce que nous ne comprenons pas, _nous -goûtons la substance_, et elle est le gage de ceux qui vivent dans le -désert, dans le désert en esprit, dans le désert en vérité, et tous les -chœurs des anges sont occupés de cette merveille; et que tous les hommes -du désert soient occupés de la même occupation, que tous les hommes du -désert contemplent la même contemplation, et c’est alors qu’ils -deviendront véritablement les hommes du désert, et la main de la -puissance les séparera des créatures, et leur conversation est dans les -cieux. Gloire à Dieu. _Amen_.» - - - - -SOIXANTE-DIXIÈME CHAPITRE ET DERNIER - -LE TESTAMENT ET LA MORT - - -Quand notre mère Angèle se sentit près de la mort, Angèle qui, sur -terre, vécut loin de la terre, elle fit son testament, et enseigna pour -la dernière fois ses fils, et leur dit: - -«Mes chers enfants, je vous parle pour l’amour de Dieu, suivant la -promesse que j’ai faite: je ne veux rien emporter avec moi, rien vous -cacher, qui puisse vous être utile. Car Dieu a dit à l’âme: «Tout ce qui -est à moi est à toi». Par quelle vertu peut-il se faire que tout ce qui -est à Lui soit à nous; je vous le dis, en vérité, c’est la charité qui -fait cela. Les paroles que je vais prononcer ne sont pas de moi, elles -sont de Dieu. - -«Car il a plu au Seigneur de me donner l’amour et la sollicitude de tous -ses fils et de toutes ses filles, de tout ce qui respire sur le globe, -en deçà et au delà de la mer. Je les ai gardés comme j’ai pu, et j’ai -souffert pour eux les douleurs que personne ne sait. O mon Dieu, je les -remets aujourd’hui entre vos mains, vous suppliant par votre ineffable -charité de les préserver de tout mal, et de les affermir dans tout bien, -dans l’amour de la pauvreté, du mépris et de la douleur, de transformer -leur vie en votre vie, et de les introduire dans la perfection dont vos -paroles et vos actions nous ont donné le modèle quand vous viviez dans -la vie humaine. - -«O mes fils chéris, écoutez la parole suprême, la parole et la prière de -l’adieu. Voici cette parole: «Mes enfants, soyez humbles! mes enfants, -soyez doux!» Je ne parle pas de l’acte extérieur; je parle des -profondeurs du cœur; mes enfants, soyez doux dans le fond. Soyez en -vérité les disciples de Celui qui a dit: «Apprenez de moi que je suis -doux et humble de cœur.» Ne vous inquiétez ni des honneurs ni des -dignités. O mes enfants, soyez petits pour que le Christ vous exalte -dans sa perfection et dans la vôtre. Soyez humbles, et que votre néant -soit immobile devant vos yeux. Les dignités qui enflent l’âme sont -vanités qu’il faut maudire. Fuyez-les! car elles sont dangereuses; mais -écoutez! écoutez! elles sont moins dangereuses que les vanités -spirituelles. Montrer qu’on sait parler de Dieu, comprendre l’Ecriture, -accomplir des prodiges, faire parade de son cœur abîmé dans le divin, -voilà vanité des vanités, et les vanités temporelles sont après cette -vanité suprême de petits défauts vite corrigés. Oh! comptez-vous pour -rien! O Rien inconnu! ô Rien inconnu! En vérité l’âme ne peut avoir une -science plus profonde ni une vision plus haute que de voir son Rien et -de s’y tenir. - -«O mes enfants, efforcez-vous d’avoir la charité sans laquelle le salut -n’est pas, ni le mérite. O mes chers enfants, et mes pères, et mes -frères, aimez-vous les uns les autres! Voilà la condition de l’héritage -promis; et que votre amour ne soit pas borné à vous, qu’il embrasse -toutes les nations. Je vous le dis, mon âme a plus reçu de Dieu, quand -j’ai pleuré et souffert pour les péchés des autres plus que pour les -miens. Le monde rirait, si je disais que j’ai pleuré les péchés des -autres plus que les miens, car cela n’est pas naturel. Mais la charité -n’est pas née du monde. O mes enfants, aimez et ne jugez pas; et si vous -voyez un homme pécher mortellement, ayez horreur du péché, mais ne jugez -pas l’homme, et ne méprisez personne; car vous ne savez pas les -jugements de Dieu. Beaucoup semblent damnés qui sont sauvés devant Dieu. -Beaucoup semblent sauvés qui sont damnés devant Dieu. Je puis vous dire -que, parmi ceux que vous méprisez, il en est à qui je crois que Dieu -tendra la main. - -«Je ne vous laisse pas d’autre testament: Aimez-vous les uns les autres, -et que votre humilité soit profonde. Je vous laisse tout ce que je -possède, tout ce que je tiens de Jésus-Christ, la pauvreté, l’opprobre -et la douleur, en un mot la vie de l’Homme-Dieu. Ceux qui accepteront -mon héritage seront mes enfants; car ce sont les enfants de Dieu, et la -vie éternelle les attend.» - -Elle fit silence, puis imposa la main sur chaque tête, et dit: «Soyez -bénis, mes enfants, par le Seigneur et par moi. Soyez bénis, vous qui -êtes présents, soyez bénis, vous qui êtes absents. Suivant l’ordre du -Seigneur, je donne aux présents et aux absents ma bénédiction pour -l’éternité, et que Jésus-Christ vous la donne en même temps; soyez bénis -par la main qui a été élevée sur la croix.» - -Angèle, brisée par la mort qui venait, et plus profondément absorbée -qu’à l’ordinaire dans l’abîme sans fond de la Divinité, ne prononça que -quelques paroles interrompues et rares. Ces paroles, nous qui étions là, -nous avons essayé de les recueillir. Les voici à peu près. - -Elle mourut vers le temps de Noël, vers la dernière heure: «Le Verbe -s’est fait chair», dit-elle. Puis après un long silence, comme une -personne qui revient d’un long voyage: - -«Oh! toute créature est en défaut, l’intelligence des anges ne suffit -pas.» - -Quelqu’un lui demanda: «Pourquoi toute créature est-elle en défaut? -Pourquoi l’intelligence des anges ne suffit-elle pas?» - -Angèle répondit: «Pour comprendre.» - -Et puis plus tard: «Oh! en vérité, voici mon Dieu qui fait ce qu’il a -dit. Jésus-Christ me présente au Père.» Un instant auparavant elle -venait de dire: «Vous savez que pendant la tempête Jésus-Christ était -dans le navire? En vérité, il est ainsi dans l’âme quand il permet les -tentations, quand il semble dormir. Et il ne met fin aux tentations et -aux tempêtes que quand tout l’homme est broyé. Telle est sa conduite -vis-à-vis de ses enfants véritables.» - -Puis dans un autre moment: - -«O mes enfants, je vous dirais quelques paroles, si j’étais certaine de -n’être pas trompée.» - -Elle pensait à la certitude actuelle de sa mort, et craignait de la voir -encore retarder. Angèle désirait. - -Elle ajouta: - -«Je vous parle, mes enfants, uniquement pour vous engager à poursuivre -ce que je n’ai pas poursuivi.» - -Et un instant après: - -«Mon âme a été lavée et purifiée dans le sang du Christ, qui était chaud -comme au moment de sa mort. Et il fut dit à mon âme: - -«Voici le purificateur.» Et mon âme répondit: «O mon Dieu, serai-je -trompée?» Et il me répondit: «Non.» - -Puis elle ajouta: - -«Jésus-Christ, Fils de Dieu, m’a présentée au Père, et j’ai entendu ces -paroles: - -«O mon épouse et mon amour! O celle que j’ai aimée en vérité, je ne veux -pas que tu viennes à moi chargée de douleurs, mais parée de la joie -inénarrable. Que la reine revête le manteau royal, puisque voici le jour -de ses noces!» - -«Et on me montra un manteau, semblable au cadeau de noces, gage d’un -long et grand amour; il n’était ni de pourpre ni d’écarlate, mais de -lumière et capable de vêtir une âme. - -«Et alors Dieu me montra son Verbe, de sorte que maintenant je sais ce -que c’est que le Verbe, je sais ce que c’est que de proférer le Verbe, -le Verbe qui voulut être incarné pour moi. Et le Verbe passa par moi, me -toucha, m’embrassa et me dit: «Venez, ma bien-aimée, que je n’ai pas -aimée d’un amour trompeur. Venez: car dans la joie tous les saints vous -attendent.» - -«Et il ajouta: «Je ne vous confierai ni aux anges, ni aux saints; je -viendrai en personne, et je vous enlèverai moi-même. Vous êtes telle -qu’il faut pour paraître devant la Majesté.» - -La veille de sa mort, elle disait à chaque instant: «Père, je remets mon -âme et mon esprit dans vos mains.» - -Une fois elle ajouta: - -«Je viens d’entendre cette réponse: «Ce qui fut imprimé pendant ta vie -sur ton cœur, il est impossible que tu ne possèdes pas cela dans ta -mort.» - ---Et nous! Vous voulez donc, mère, partir et nous quitter?» - -Mais elle: - -«Je vous l’ai caché; mais je ne vous le cache plus, mes enfants, je vais -mourir.» - -Le même jour toute douleur cessa. Les souffrances, depuis quelques -jours, étaient nombreuses et horribles. - -Mais le corps entra dans un repos profond, et l’âme dans un océan de -délices, et Angèle semblait goûter d’avance la joie promise. - -Quelqu’un lui demanda s’il en était ainsi: - -«Oui», répondit-elle. - -Dans cette paix du corps, dans cette joie de l’esprit, Angèle demeura le -samedi soir, entourée des frères, qui lui montraient l’office du jour. - -Ce jour-là même, octave de la fête des saints innocents, à la dernière -heure de la soirée, comme quelqu’un qui s’endort d’un sommeil léger, -Angèle, notre mère, s’endormit dans la paix. - -Dégagée des liens de la chair, son âme très pure, absorbée dans l’abîme -de la Divinité insondable, reçut des mains de son Epoux, pour régner -éternellement avec lui, la robe d’innocence et d’immortalité. - -Par la vertu de la croix, par les mérites de la Vierge, par -l’intercession de notre mère Angèle, que le Seigneur Jésus-Christ nous -conduise là où elle est. _Amen_. - -La servante de Jésus-Christ, Angèle de Foligno, sauvée du naufrage de ce -monde, s’envola vers les joies célestes, depuis longtemps promises à ses -désirs, l’an 1309 de l’ère chrétienne, dans les premiers jours de -janvier, sous le pontificat du pape Clément V. - - * * * * * - -Ejus corpus Fulginei in Ecclesiâ sancti Francisci Patrum Minorum -honorifice tumulatum, ibique miraculis coruscans, summâ fidelium -religione colitur. - - -ORAISON - -Deus, dulcedo cordium et lumen Beatorum, qui B. Angelam famulam tuam -mirâ rerum cœlestium contemplatione recreasti; concede ut, ipsius mentis -et intercessione, ita te cognoscamus in terris, ut in revelatione -sempiternæ gloriæ tuae gaudere mereamur in cœlis. - -(_Extrait du _Bréviaire romain_ à l’usage des Frères Mineurs._) - - -FIN - - - - -APPENDICE DES VISIONS ET INSTRUCTIONS DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE -FOLIGNO - -Rencontre de Sainte Angèle de Foligno et d’Ubertin de Casale - - -Ubertin de Casale, dans un essai autobiographique, sorte de préface à -son _Arbor vitæ_[9], a signalé le rôle de sainte Angèle de Foligno près -de lui. Il la rencontra dans la vingt-cinquième année de sa vie -religieuse, c’est-à-dire en 1298, comme il ressort de la discussion des -dates, donnée par le P. Frédégand Callaey[10], dont nous reproduisons ou -résumons les renseignements. - - [9] _Arbor vitæ crucifixæ Jesu_. Prologue. I. Venise 1485. - - [10] _L’Idéalisme franciscain spirituel au XIVe siècle. Etude sur - Ubertin de Casale par Frédégand Callaey O. M. Cap._ Université de - Louvain, 1911, Recueil de travaux publiés par les membres des - conférences d’histoire et de philologie, 28e fascicule. (XXVIII, 280 - pp., prix 5 fr.) - -Ubertin entra dans l’ordre des Mineurs en 1273, et revêtit sans doute la -bure franciscaine dans un couvent de la custodie de Montferrat, ou tout -au moins de la province de Gênes dont relevait Casale. Les contemporains -l’appellent plusieurs fois Ubertin de Gênes. Pendant quatorze années, -nous raconte-t-il, il se livra avec ferveur à la vie spirituelle et -tendit à la perfection, malgré les tentations de l’esprit malin, et de -la vaine science. - -Envoyé par ses supérieurs à Florence pour y continuer ses études vers -1285, il visita en pèlerin les sanctuaires de Rome, puis il s’achemina -vers l’Ombrie. Dans ses relations avec Jean de Parme à Greccio, l’ancien -général de l’ordre le prévint contre le relâchement, l’initia aux -prophéties qui avaient cours, et lui fit entrevoir la rénovation -spirituelle de la chrétienté. Il vit aussi, à Cortone, Marguerite la -Sainte pénitente, dont le fils était là au couvent des Franciscains. - -Pendant quatre années à Florence il se livra à des études et au -ministère. Ses directeurs d’âme y achevèrent «l’œuvre commencée dans les -cloîtres de Gênes, serres chaudes de la vie mystique, continuée à -l’ermitage de Greccio et à Cortone, aux pieds de l’austère patriarche -Joachimite, et de la Madeleine de Toscane» (p. 11). - -Ces âmes, en qui bouillonnait l’esprit du Christ, nous dit-il, étaient -le bienheureux Pierre de Sienne, un tertiaire, marchand de peignes, le -pettinagno, dont Dante a loué les «_sante orazioni_» au 13e chant du -Purgatoire;--la pieuse vierge Cécile;--et plus encore Pierre de Jean -Olivi, qui, vers, 1287, arrivait de Montpellier comme lecteur, mais -aussi «vénéré comme un confesseur de la foi par ses partisans. Sa -sainteté et son savoir théologique en faisaient l’oracle des -Franciscains spirituels.» - -Il ne semble pas sans vraisemblance d’affirmer que Dante, alors âgé de -22 à 24 ans, connut Ubertin: ses prédications le signalaient, ils -avaient un ami commun, _Pier Pettinagno_, et l’arrivée d’un maître en -théologie tel qu’Olivi faisait du couvent de Santa-Croce un centre -intellectuel très apprécié. - -Ubertin quitta Florence en 1289 pour se rendre à Paris et s’y préparer -au professorat. Là, semble-t-il, s’il faut en croire les reproches amers -qu’il s’adresse, sa conduite ne fut pas toujours exemplaire, et il abusa -de sa situation privilégiée pour se relâcher de sa ferveur. Mais il est -impossible de déterminer à quel point il se laissa entraîner aux abus, -que Jacopone de Todi a poursuivis de sa verve railleuse. Alvarez Pelayo -pousse au noir jusqu’à dire que certains maîtres, par leur négligence -des règles et de la pauvreté, deviennent les premiers destructeurs de -l’ordre: «_Nam veraciter aliqui magistri et lectores primi et præcipui -regulæ prævaricatores et ordinis destructores._»[11] - - [11] Alvarus Pelajius. _De Planctu Ecclesiæ_. liv. II, art. 66 (cité - dans Callaey, p. 18). - -Il ne fallut rien de moins à en croire Ubertin, qu’une apparition -terrifiante du Christ courroucé pour le faire rentrer en lui-même. Mais -il reçut aussi la grâce de rencontrer la bienheureuse Angèle qui le -remit sur le bon chemin; et on sent à le lire toute la reconnaissance du -converti: - -«Dieu me l’a fait connaître d’une façon merveilleuse que je passe sous -silence. Il lui révéla les plus secrets replis de mon cœur; pas de -doute, ce fut Lui qui me parla par sa bouche. Elle me restitua au -centuple les dons de jadis, que ma méchanceté m’avait fait perdre, à ce -point que dès lors je ne fus plus le même homme qu’auparavant. Mon -esprit fut renouvelé au contact des splendeurs de la vérité qu’elle -m’exposa; ma tiédeur d’âme, mon infirmité corporelle disparurent. Tout -homme au jugement sain qui m’avait connu avant ma rencontre avec la -bienheureuse, ne pouvait douter que l’esprit du Christ ne fût à nouveau -engendré en moi. Que les détracteurs qui s’en prennent à la vie -irréprochable de cette âme très sainte qu’est Angèle et mettent en doute -les conversions multiples opérées par sa parole et ses exemples le -veuillent ou non, Dieu l’a constituée mère de belle dilection, de -crainte salutaire, de grandeur d’âme et de haute espérance à l’égard -d’une multitude de fils spirituels. Tous les biens leur sont venus avec -elle; sa main a répandu abondamment sur eux le trésor de la vertu, même -sur ses nombreux enfants qui menaient d’abord une vie déréglée[12]». - - [12] _Arbor Vitæ_, 1, cité Callaey, p. 20. - -Les Bollandistes qui citent dans leurs _Acta Sanctorum_ l’éloge d’Angèle -fait par Ubertin (le 4 janvier, p. 234. Anvers 1643), soulignent ce -grand témoignage rendu à la bienheureuse par le premier écrivain qui -l’ait célébrée. _Magnum sancti et a Deo illuminati scriptoris de Angela -testimonium._ - -Après avoir rappelé ces termes enthousiastes du converti, au souvenir -d’un bon ange qui l’arracha aux jouissances égoïstes d’une vie -immortifiée, le récent historien d’Ubertin de Casale constate les effets -durables de cette intervention: «Il faut bien croire, écrit-il, que la -veuve de Foligno exerça sur lui un ascendant considérable: car le -changement de vie opéré en lui semble avoir été sérieux. Désormais il -s’oriente _définitivement_ vers le rigorisme des Franciscains -spirituels. Sans doute ses regards se tenaient dirigés vers ce -mouvement, ses préférences allaient à lui dès ses premières années de -profession religieuse. Mais il l’a perdu de vue quelquefois, emporté par -les distractions au milieu desquelles il a vécu assez longtemps. Durant, -ses années d’études à Florence et son séjour à Paris, le parti de la -communauté n’eut qu’à se féliciter de lui. Au concile de Vienne, Ubertin -témoigna qu’il fut choyé par lui aussi longtemps qu’il ne le contredit -pas. - -Seulement une voix, persistante comme le remords, vient l’arracher à -plusieurs reprises aux douceurs de la vie mitigée. A chaque chute une -main secourable se tend vers lui, le relève et lui montre l’idéal -obscurci par la poussière du chemin. Fait touchant, à côté du maître -spirituel qui enrichit son intelligence de la science surnaturelle, il -rencontre toujours une femme pieuse qui scrute son cœur et le pétrit de -ses mains de fée. A peine sorti de l’ermitage de Greccio, il s’achemina -vers la cellule de Marguerite de Cortone. A Florence la clairvoyante -Cécile complète l’œuvre de rénovation accomplie en lui par Pierre -Pettinagno et Pierre de Jean Olivi. A son retour de Paris, à peine -revenu de la frayeur que lui a causée son terrible rêve, la bienheureuse -Angèle est là qui le réconforte avec une tendresse toute maternelle, et -l’affermit, pour de bon cette fois, dans la voie étroite de la -spiritualité franciscaine. Car dès maintenant son plan de vie est -définitivement tracé: Ubertin est acquis tout entier au groupe rigoriste -qui se réclame des premiers compagnons de saint François, et compte -parmi ses membres les plus illustres Jean de Parme, Olivi, et Conrad -d’Offida. C’est d’eux qu’il s’inspire désormais. Mais son tempérament -fougueux, qui ne s’accommode que des extrêmes, le poussera bien souvent -à exagérer leurs tendances.» (p. 22). - -Bref, en 1298, à son retour de Paris, la carrière d’Ubertin, alors âgé -de 39 ans, est définitivement tracée. Après bien des tergiversations son -parti est pris; «les écarts dont il s’est rendu coupable durant son long -séjour dans la ville universitaire, semblent lui avoir inspiré un -profond dégoût de la vie mitigée. _A la voix d’Angèle de Foligno, il -s’élance avec toute l’impétuosité de son caractère sur les traces de -saint François et de ses premiers compagnons._» (p. 25). - -Les lecteurs du P. Callaey pourront le suivre dans sa carrière. Qu’il -nous suffise d’avoir rappelé, par des résumés ou des citations, ces -indications qui complètent les prologues du frère Arnaud et les -révélations personnelles de la bienheureuse. - -Jules PACHEU. - - - - -TABLE - - - Avertissement de la 6e édition, par Georges Goyau 5 - Préface du traducteur Ernest Hello 8 - Prologue du frère Arnaud 21 - Deuxième prologue du frère Arnaud 24 - Ier Pas.--Angèle prend connaissance de ses péchés 37 - IIe Pas.--La Confession 37 - IIIe Pas.--La Satisfaction 38 - IVe Pas.--Considération de la Miséricorde 39 - Ve Pas.--Connaissance profonde d’elle-même 39 - VIe Pas.--Elle se reconnaît coupable envers toutes les créatures 40 - VIIe Pas.--Vue de la Croix 41 - VIIIe Pas.--Connaissance de Jésus-Christ 41 - IXe Pas.--La voix de la Croix 42 - Xe Pas.--Larmes 43 - XIe Pas.--Pénitence 45 - XIIe Pas.--La Passion 46 - XIIIe Pas.--Le Cœur 46 - XIVe Pas.--Agrandissement de la connaissance 46 - XVe Pas.--Marie et Jean 48 - XVIe Pas.--L’Oraison Dominicale 49 - XVIIe Pas.--L’Espérance 50 - XVIIIe Pas.--Le sentiment de Dieu 53 - XIXe Chapitre.--Tentations et Douleurs 53 - XXe Chap.--Pèlerinage 66 - XXIe Chap.--La Beauté 78 - XXIIe Chap.--La Puissance 80 - XXIIIe Chap.--La Sagesse 83 - XXIVe Chap.--La Justice 85 - XXVe Chap.--L’Amour 89 - XXVIe Chap.--La grande Ténèbre 94 - XXVIIe Chap.--L’Ineffable 100 - XXVIIIe Chap.--La Certitude 110 - XXIXe Chap.--L’Onction 112 - XXXe Chap.--Jésus-Christ 119 - XXXIe Chap.--Le Calvaire 123 - XXXIIe Chap.--Les Clous 126 - XXXIIIe Chap.--L’Amour vrai et l’Amour menteur 128 - XXXIVe Chap.--La Croix et la Bénédiction 132 - XXXVe Chap.--Les voies de la Délivrance 136 - XXXVIe Chap.--La Joie 145 - XXXVIIe Chap.--Les Trônes 148 - XXXVIIIe Chap.--Les Anges 150 - XXXIXe Chap.--Marie 152 - XLe Chap.--Plénitude 154 - XLIe Chap.--L’Autel des Anges 156 - XLIIe Chap.--Douze ans 158 - XLIIIe Chap.--Splendeur 160 - XLIVe Chap.--La prière à la Sainte Vierge 162 - XLVe Chap.--Le 2 février 164 - XLVIe Chap.--L’Embrassement 166 - XLVIIe Chap.--Les Degrés 169 - XLVIIIe Chap.--La Lumière 172 - XLIXe Chap.--Les Morts 173 - Le Chap.--L’Invitation 176 - LIe Chap.--La Menace 185 - LIIe Chap.--Les Signes 189 - LIIIe Chap.--L’Hospitalité 195 - LIVe Chap.--Les Illusions 198 - LVe Chap.--La Pauvreté d’esprit 201 - LVIe Chap.--L’Extase 204 - LVIIe Chap.--Connaissance de Dieu et de soi 207 - LVIIIe Chap.--Le livre de vie 221 - LIXe Chap.--Première Compagne de Jésus-Christ.--La Pauvreté 228 - LXe Chap.--Deuxième Compagne de Jésus-Christ--L’Abnégation 233 - LXIe Chap.--Troisième Compagne de Jésus-Christ.--La Douleur 239 - LXIIe Chap.--L’Oraison 264 - LXIIIe Chap.--L’Humilité 275 - LXIVe Chap.--La Charité 284 - LXVe Chap.--Les voies de l’Amour 300 - LXVIe Chap.--Les dons de Dieu 307 - LXVIIe Chap.--Le Très Saint Sacrement de l’autel 310 - LXVIIIe Chap.--L’Incarnation 322 - LXIXe Chap.--Prière 327 - LXXe Chap.--Le Testament et la Mort 330 - Appendice: Rencontre d’Angèle de Foligno et d’Ubertin de - Casale, par Jules Pacheu 341 - Table 347 - - -MAYENNE IMPRIMERIE FLOCH - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DES VISIONS ET INSTRUCTIONS -DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE FOLIGNO *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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