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-The Project Gutenberg eBook of Introduction aux études historiques, by
-Charles-Victor Langlois
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Introduction aux études historiques
-
-Author: Charles-Victor Langlois
- Charles Seignobos
-
-Release Date: December 4, 2021 [eBook #66883]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of
- public domain material from the Google Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK INTRODUCTION AUX ÉTUDES
-HISTORIQUES ***
-
-
-
-
- INTRODUCTION
- AUX
- ÉTUDES HISTORIQUES
-
- PAR
-
- CH.-V. LANGLOIS CH. SEIGNOBOS
- Chargé de cours à la Sorbonne Maître de conférences à la Sorbonne
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
-
- 1898
- Droits de traduction et de reproduction réservés.
-
-
-
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-
- Manuel de Bibliographie historique. I. _Instruments
- bibliographiques_, par M. Langlois. 1 vol. in-16 broché 3 fr.
-
- * * * * *
-
- Manuel des Institutions romaines, par M. Bouché-Leclercq.
- 1 vol. grand in-8, broché 15 fr.
-
- Manuel des Institutions françaises. _Période des Capétiens
- directs_, par M. Luchaire. 1 vol. grand in-8, broché 15 fr.
-
- Manuel de Diplomatique, par M. Giry. 1 vol. grand in-8,
- broché 20 fr.
-
-
-Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--115-97.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT
-
-
-Le titre de cet ouvrage est clair. Cependant, il est nécessaire de dire
-nettement ce que nous avons voulu, et ce que nous n’avons pas voulu
-faire; car, sous ce même titre: «Introduction aux études historiques»,
-des livres très différents ont déjà été publiés.
-
-Nous n’avons pas voulu présenter, comme W. B. Boyce[1], un résumé de
-l’histoire universelle à l’usage des commençants et des personnes
-pressées.
-
- [1] W. B. Boyce, _Introduction to the study of history, civil,
- ecclesiastical and literary_. London, 1884, in-8.
-
-Nous n’avons pas voulu enrichir d’un numéro la littérature si abondante
-de ce que l’on appelle ordinairement la «Philosophie de l’histoire». Des
-penseurs, qui, pour la plupart, ne sont pas historiens de profession,
-ont fait de l’histoire le sujet de leurs méditations; ils en ont cherché
-les «similitudes» et les «lois»; quelques-uns ont cru découvrir «les
-lois qui ont présidé au développement de l’humanité», et «constituer»
-ainsi «l’histoire en science positive»[2]. Ces vastes constructions
-abstraites inspirent, non seulement au public, mais à des esprits
-d’élite, une méfiance _a priori_, qui est invincible: M. Fustel de
-Coulanges, dit son dernier biographe, était sévère pour la Philosophie
-de l’histoire; il avait pour ces systèmes la même aversion que les
-positivistes pour les concepts purement métaphysiques. A tort ou à
-raison (à tort, sans doute), la Philosophie de l’histoire, n’ayant pas
-été cultivée seulement par des hommes bien informés, prudents,
-d’intelligence vigoureuse et saine, est déconsidérée. Que ceux qui la
-redoutent--comme ceux, d’ailleurs, qui s’y intéressent--soient avertis:
-il n’en sera pas question ici[3].
-
- [2] Tel, par exemple, P.-J.-B. Buchez, dans son _Introduction à la
- science de l’histoire_. Paris, 1842, 2 vol. in-8.
-
- [3] L’histoire des tentatives faites pour comprendre et expliquer
- philosophiquement l’histoire de l’humanité a été entreprise, comme
- on sait, par Robert Flint. R. Flint a déjà donné l’histoire de la
- Philosophie de l’histoire dans les pays de langue française:
- _Historical Philosophy in France and French Belgium and
- Switzerland_. Edinburgh-London, 1893, in-8.--C’est le premier volume
- de la réédition développée de son «Histoire de la philosophie de
- l’histoire en Europe», publiée il y a vingt-cinq ans. Comparez la
- partie rétrospective (ou historique) de l’ouvrage de N. Marselli:
- _la Scienza della storia_, I. Torino, 1873.
-
- L’ouvrage original le plus considérable qui ait paru en France
- depuis la publication du répertoire analytique de R. Flint est celui
- de P. Lacombe, _De l’histoire considérée comme science_. Paris,
- 1894, in-8. Cf. _Revue critique_, 1895, I, p. 132.
-
-Nous nous proposons ici d’examiner les conditions et les procédés, et
-d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en histoire.
-Comment arrive-t-on à savoir, du passé, ce qu’il est possible et ce
-qu’il importe d’en savoir? Qu’est-ce qu’un document? Comment traiter les
-documents en vue de l’œuvre historique? Qu’est-ce que les faits
-historiques? Et comment les grouper pour construire l’œuvre
-historique?--Quiconque s’occupe d’histoire pratique, plus ou moins
-inconsciemment, des opérations compliquées de critique et de
-construction, d’analyse et de synthèse. Mais les débutants et la plupart
-des personnes qui n’ont jamais réfléchi sur les principes de la méthode
-des sciences historiques, emploient, pour effectuer ces opérations, des
-procédés instinctifs qui, n’étant pas, en général, des procédés
-rationnels, ne conduisent pas d’ordinaire à une vérité scientifique. Il
-est donc utile de faire connaître et de justifier logiquement la théorie
-des procédés vraiment rationnels, assurée dès à présent en quelques-unes
-de ses parties, encore inachevée sur des points d’une importance
-capitale.
-
-Ainsi la présente «Introduction aux études historiques» est conçue, non
-comme un résumé de faits acquis ou comme un système d’idées générales au
-sujet de l’histoire universelle, mais comme un essai sur la méthode des
-sciences historiques.
-
-Voici pourquoi nous avons cru opportun, et voici dans quel esprit nous
-avons résolu de l’écrire.
-
-
-I
-
-Les livres qui traitent de la méthodologie des sciences historiques ne
-sont guère moins nombreux, mais ne jouissent pas d’un meilleur renom que
-les livres sur la Philosophie de l’histoire. Les spécialistes les
-dédaignent. Il résumait une opinion très répandue, le savant qui, à ce
-que l’on raconte, disait: «Vous voulez écrire un livre sur la
-Philologie; faites-nous donc plutôt un bon ouvrage de Philologie. Moi,
-quand on me demande: Qu’est-ce que la Philologie? je réponds: C’est ce
-que je fais[4].» Il ne croyait dire, et il ne disait en effet qu’un lieu
-commun, le critique qui, à propos du _Précis de la science de
-l’histoire_ de J. G. Droysen, s’exprimait ainsi: «En thèse générale, les
-traités de ce genre sont forcément à la fois obscurs et inutiles:
-obscurs, puisqu’il n’est rien de plus vague que leur objet; inutiles,
-puisqu’on peut être historien sans se préoccuper des principes de la
-méthodologie historique qu’ils ont la prétention d’exposer[5].»--Les
-arguments de ces contempteurs de la méthodologie paraissent assez forts.
-Ils se ramènent aux propositions suivantes. En fait, il y a des gens qui
-pratiquent manifestement les bonnes méthodes et qui sont reconnus par
-tout le monde comme des érudits ou comme des historiens de premier
-ordre, sans avoir jamais étudié les principes de la méthode;
-réciproquement, on ne voit pas que ceux qui ont écrit en logiciens sur
-la théorie de la méthode historique aient acquis, de ce chef, comme
-érudits ou comme historiens, une supériorité quelconque: quelques-uns
-même sont notoirement des érudits ou des historiens tout à fait
-impuissants ou médiocres. A cela, rien d’étonnant. Est-ce que, avant de
-faire en chimie, en mathématiques, dans les sciences proprement dites,
-des recherches originales, on étudie la théorie des méthodes qui servent
-dans ces sciences? La critique historique! mais le meilleur moyen de
-l’apprendre, c’est de la pratiquer; on l’apprend suffisamment en la
-pratiquant[6]. Pressez, d’ailleurs, les écrits qui existent sur la
-méthode historique, et même les plus récents, ceux de J. G. Droysen, de
-E. A. Freeman, de A. Tardif, de U. Chevalier, etc.: vous n’en extrairez,
-en fait d’idées claires, que des vérités évidentes par elles-mêmes, des
-vérités de La Palice[7].
-
- [4] _Revue critique d’histoire et de littérature_, 1892, I, p. 164.
-
- [5] _Ibidem_, 1888, II, p. 295.--Cf. _le Moyen Age_, X (1897), p. 91:
- «Ces livres-là [les traités de méthode historique] ne sont guère lus
- de ceux auxquels ils pourraient être utiles, c’est-à-dire les
- amateurs qui occupent leurs loisirs à faire des recherches
- historiques; et quant aux érudits de profession, c’est aux leçons
- des maîtres qu’ils ont appris à connaître les instruments de travail
- et la manière de s’en servir, sans compter que la méthode historique
- est la même que celle des autres sciences d’observation, et qu’on
- peut dire en quelques mots en quoi elle consiste...»
-
- [6] C’est sans doute en vertu de ce principe que la méthode historique
- s’enseigne seulement par l’exemple, que L. Mariani a plaisamment
- intitulé «Corso pratico di metodologia della storia» une
- dissertation sur un point particulier de l’histoire de la ville de
- Fermo. Voir l’_Archivio della Società romana di storia patria_, XIII
- (1890), p. 211.
-
- [7] Voir le compte rendu de l’opuscule de E. A. Freeman, _The methods
- of historical study_, dans la _Revue critique_, 1887, I, p. 376. Cet
- opuscule, dit le critique, est banal et vide. On y voit «que
- l’histoire n’est pas une étude aussi aisée qu’un vain peuple pense,
- qu’elle touche à toutes les sciences et que l’historien vraiment
- digne de ce nom devrait tout savoir; que la certitude historique est
- impossible à obtenir, et que, pour s’en rapprocher le plus possible,
- il faut recourir sans cesse aux sources originales; qu’il faut
- connaître et pratiquer les meilleurs parmi les historiens modernes,
- mais sans jamais tenir ce qu’ils ont écrit pour parole d’évangile.
- Et voilà tout.» Conclusion: Freeman «enseignait mieux sans doute la
- méthode historique par la pratique qu’il n’a réussi à le faire par
- la théorie».
-
- Comparer _Bouvard et Pécuchet_, par G. Flaubert. Il s’agit de deux
- imbéciles, qui, entre autres projets, forment celui d’écrire
- l’histoire. Pour les aider, un de leurs amis leur envoie «des règles
- de critique prises dans le _Cours_ de Daunou», savoir: «Citer comme
- preuve le témoignage des foules, mauvaises preuves; elles ne sont
- pas là pour répondre.--Rejeter les choses impossibles: on fit voir à
- Pausanias la pierre avalée par Saturne.--Tenez en compte l’adresse
- des faussaires, l’intérêt des apologistes et des calomniateurs.»
- L’ouvrage de Daunou contient quantité de truismes aussi patents et
- plus comiques encore que ceux-là.
-
-Nous reconnaissons volontiers que, dans cette manière de voir, tout
-n’est pas faux.--L’immense majorité des écrits sur la méthode
-d’investigation en histoire et sur l’art d’écrire l’histoire--ce que
-l’on appelle, en Allemagne et en Angleterre, l’_Historik_--sont
-superficiels, insipides, illisibles, et il en est de ridicules[8].
-D’abord, ceux qui sont antérieurs au XIXe siècle, analysés à loisir par
-P.-C.-F. Daunou dans le tome VII de son _Cours d’études historiques_[9],
-sont presque tous de simples traités de rhétorique, dont la rhétorique
-est surannée, où l’on discute avec gravité les problèmes les plus
-cocasses[10]. Daunou les raille agréablement, mais il n’a fait preuve
-lui-même que de bon sens dans son monumental ouvrage, qui, aujourd’hui,
-ne paraît guère meilleur, et n’est certainement pas plus utile, que les
-productions anciennes[11]. Quant aux modernes, il est très vrai que tous
-n’ont pas su éviter les deux écueils du genre: obscurité, banalité. Le
-_Grundriss der Historik_ de J. G. Droysen, traduit en français sous le
-titre de _Précis de la science de l’histoire_ (Paris, 1888, in-8), est
-lourd, pédantesque et confus au-delà de ce que l’on peut imaginer[12].
-MM. Freeman, Tardif, Chevalier ne disent rien qui ne soit élémentaire et
-prévu. On voit encore leurs émules discuter à perte de vue des questions
-oiseuses: si l’histoire est un art ou une science, quels sont les
-devoirs de l’histoire, à quoi sert l’histoire, etc.--D’autre part, c’est
-une remarque incontestablement exacte que presque tous les érudits et
-presque tous les historiens actuels sont, au point de vue de la méthode,
-des autodidactes, formés par la seule pratique ou par l’imitation et la
-fréquentation des maîtres antérieurs.
-
- [8] R. Flint (_o. c._, p. 15) se félicite de n’avoir pas à étudier la
- littérature de l’_Historic_, car «a very large portion of it is so
- trivial and superficial that it can hardly ever have been of use
- even to persons of the humblest capacity, and may certainly now be
- safely consigned to kindly oblivion». Néanmoins, R. Flint a donné
- dans son livre une liste sommaire des principaux monuments de cette
- littérature dans les pays de langue française, depuis l’origine. Un
- aperçu plus général et plus complet (bien que très sommaire encore)
- de cette littérature dans tous les pays est fourni par le _Lehrbuch
- der historichen Methode_, de E. Bernheim (Leipzig, 1894, in-8), p.
- 143 et suiv.--Flint (qui a connu quelques ouvrages inconnus à
- Bernheim) s’arrête à l’année 1893, Bernheim à l’année 1894. Depuis
- 1889, on trouve dans les _Jahresberichte der Geschichtswissenschaft_
- un compte rendu périodique des écrits récents sur la méthodologie
- historique.
-
- [9] Ce tome VII a été publié en 1844. Mais le célèbre _Cours_ de
- Daunou fut professé au Collège de France de 1819 à 1830.
-
- [10] Les Italiens de la Renaissance (Mylæus, Francesco Patrizi, etc.),
- et les auteurs des deux derniers siècles après eux, se demandent
- quels sont les rapports de l’histoire avec la dialectique et avec la
- rhétorique; à combien de lois le genre historique est assujetti;
- s’il est convenable que l’historien rapporte les trahisons, les
- lâchetés, les crimes, les désordres; si l’histoire peut s’accommoder
- d’un autre genre que du sublime, etc.--Les seuls livres sur
- l’_Historik_, publiés avant le XIXe siècle, qui accusent un effort
- original pour aborder les vrais problèmes sont ceux de Lenglet du
- Fresnoy (_Méthode pour étudier l’histoire_, Paris, 1713) et de J. M.
- Chladenius (_Allgemeine Geschichtswissenschaft_, Leipzig, 1752).
- Celui de Chladenius a été signalé par E. Bernheim (_o. c._, p. 166).
-
- [11] Il n’y fait même pas toujours preuve de bon sens, car on lit dans
- le _Cours d’études historiques_ (VII, p. 105), à propos du traité
- _De l’histoire_, publié en 1670 par P. Le Moyne, ouvrage très
- faible, pour ne pas dire plus, où des traces de sénilité sont
- visibles: «Je ne prétends point adopter toutes les maximes, tous les
- préceptes que ce traité renferme; mais je crois qu’après celui de
- Lucien c’est le meilleur que nous ayons rencontré; et je doute fort
- qu’aucun de ceux dont il nous reste à prendre connaissance s’élève
- au même degré de philosophie et d’originalité.» Le P. H. Chérot a
- jugé plus sainement le traité _De l’histoire_, dans son _Étude sur
- la vie et les œuvres du P. Le Moyne_, Paris, 1887, in-8, p. 406 et
- suiv.
-
- [12] E. Bernheim déclare cependant (_o. c._, p. 177) que cet opuscule
- est le seul, à son avis, qui «auf der jetzigen Höhe der Wissenschaft
- steht».
-
-Mais de ce que beaucoup d’écrits sur les principes de la méthode
-justifient la méfiance généralement professée envers les écrits de cette
-espèce, et de ce que la plupart des gens de métier ont pu se dispenser
-sans inconvénients apparents d’avoir réfléchi sur la méthode historique,
-il est excessif, à notre avis, de conclure que les érudits et les
-historiens (et surtout les futurs érudits et les futurs historiens)
-n’aient aucun besoin de se rendre compte des procédés du travail
-historique.--En effet, la littérature méthodologique n’est pas tout
-entière sans valeur: il s’est formé lentement un trésor d’observations
-fines et de règles précises, suggérées par l’expérience, qui ne sont pas
-de simple sens commun[13]. Et s’il existe des personnes qui, par un don
-de nature, raisonnent toujours bien sans avoir appris à raisonner, il
-serait facile d’opposer à ces exceptions les cas innombrables où
-l’ignorance de la logique, l’emploi de procédés irrationnels, l’absence
-de réflexion sur les conditions de l’analyse et de la synthèse en
-histoire, ont vicié les travaux des érudits et des historiens.
-
- [13] R. Flint dit très bien (_o. c._, p. 15): «The course of Historic
- has been, on the whole, one of advance from commonplace reflection
- on history towards a philosophical comprehension of the conditions
- and processes on which the formation of historical science depends».
-
-En réalité, l’histoire est sans doute la discipline où il est le plus
-nécessaire que les travailleurs aient une conscience claire de la
-méthode dont ils se servent. La raison, c’est qu’en histoire les
-procédés de travail instinctifs ne sont pas, nous ne saurions trop le
-répéter, des procédés rationnels; il faut donc une préparation pour
-résister au premier mouvement. En outre, les procédés rationnels pour
-atteindre la connaissance historique diffèrent si fortement des procédés
-de toutes les autres sciences, qu’il est nécessaire d’en apercevoir les
-caractères exceptionnels pour se défendre de la tentation d’appliquer à
-l’histoire les méthodes des sciences déjà constituées. On s’explique
-ainsi que les mathématiciens et les chimistes puissent se passer, plus
-aisément que les historiens, d’«introduction» à leurs études.
-
-Il n’y a pas lieu d’insister davantage sur l’utilité de la méthodologie
-historique; car c’est évidemment à la légère qu’elle a été contestée.
-Mais il faut expliquer les motifs qui nous ont conduits à composer le
-présent ouvrage.--Depuis cinquante ans, un grand nombre d’hommes
-intelligents et sincères ont médité sur la méthode des sciences
-historiques; on compte naturellement parmi eux beaucoup d’historiens,
-professeurs d’Université, mieux placés que d’autres pour connaître les
-besoins intellectuels des jeunes gens, mais aussi des logiciens de
-profession, et même des romanciers. M. Fustel de Coulanges a laissé, à
-cet égard, dans l’Université de Paris, une tradition: «Il s’efforçait,
-a-t-on dit[14], de réduire à des formules très précises les règles de la
-méthode...; il n’y avait rien de plus urgent à ses yeux que d’apprendre
-aux travailleurs à atteindre la vérité.» Parmi ces hommes, les uns,
-comme M. Renan[15], se sont contentés d’énoncer des remarques, en
-passant, dans leurs ouvrages généraux ou dans des écrits de
-circonstance[16]; les autres, comme MM. Fustel de Coulanges, Freeman,
-Droysen, Lorenz, Stubbs, de Smedt, von Pflugk-Harttung, etc., ont pris
-la peine d’exposer, dans des opuscules spéciaux, leurs pensées sur la
-matière. Il existe quantité de livres, de «leçons d’ouverture», de
-«discours académiques» et d’articles de revue, publiés dans tous les
-pays, mais particulièrement en France, en Allemagne, en Angleterre, aux
-États-Unis et en Italie, sur l’ensemble et sur les diverses parties de
-la méthodologie. On se dit: ce ne serait certes pas un travail inutile
-que de coordonner les observations dispersées, et comme perdues, en tant
-de volumes et de brochures. Mais ce travail séduisant n’est plus à
-faire: il a été récemment exécuté avec le plus grand soin. M. Ernst
-Bernheim, professeur à l’Université de Greifswald, a dépouillé presque
-tous les écrits modernes sur la méthode historique; il en a profité; il
-a groupé dans des cadres commodes, et, en grande partie, nouveaux,
-quantité de considérations et de références choisies. Son _Lehrbuch der
-historischen Methode_ (Leipzig, 1894, in-8)[17] condense, à la manière
-des _Lehrbücher_ allemands, la littérature spéciale du sujet qu’il
-traite. Nous n’avons pas eu l’intention de recommencer ce qu’il a si
-bien su faire.--Mais il nous a semblé que tout n’était pas dit, après sa
-laborieuse et sage compilation. D’abord, M. Bernheim traite amplement de
-problèmes métaphysiques que nous croyons dépourvus d’intérêt; en
-revanche, il ne se place jamais à des points de vue, critiques ou
-pratiques, que nous tenons pour très intéressants. Puis, la doctrine du
-_Lehrbuch_ est raisonnable, mais elle manque de vigueur et
-d’originalité. Enfin, le _Lehrbuch_ ne s’adresse pas au grand public; il
-reste inaccessible (et à cause de la langue et à cause de la forme) à
-l’immense majorité du public français. Cela suffit à justifier le
-dessein que nous avons formé d’écrire le présent ouvrage au lieu de
-recommander simplement celui de M. Bernheim[18].
-
- [14] P. Guiraud, dans la _Revue des Deux Mondes_, 1er mars 1896, p.
- 75.
-
- [15] E. Renan a dit quelques-unes des choses les plus justes et les
- plus fortes qui aient été dites sur les sciences historiques dans
- _L’Avenir de la science_ (Paris, 1890, in-8), écrit en 1848.
-
- [16] Quelques-unes des remarques les plus ingénieuses, les plus
- topiques, et de la portée la plus générale sur la méthode des
- sciences historiques, ont été formulées jusqu’ici, non dans les
- livres de méthodologie, mais dans les revues--dont la _Revue
- critique d’histoire et de littérature_ est le type--consacrées à la
- critique des livres nouveaux d’histoire et d’érudition. C’est un
- exercice extrêmement salutaire que de parcourir la collection de la
- _Revue critique_, fondée, à Paris, en 1867, «pour imposer le respect
- de la méthode, pour exécuter les mauvais livres, pour réprimer les
- écarts et le travail inutile».
-
- [17] La 1re édition du _Lehrbuch_ est de 1859.
-
- [18] Ce qui a été publié de mieux, jusqu’ici en français sur la
- méthode historique est une brochure de MM. Ch. et V. Mortet, _la
- Science de l’histoire_, Paris, 1894, in-8 de 88 p. Extrait du tome
- XX de la _Grande Encyclopédie_.
-
-
-II
-
-Cette «Introduction aux études historiques» n’a pas la prétention
-d’être, comme le _Lehrbuch der historischen Methode_, un Traité de
-méthodologie historique[19]. C’est une esquisse sommaire. Nous l’avons
-entreprise, au commencement de l’année scolaire 1896-1897, en vue
-d’avertir les étudiants nouveaux de la Sorbonne de ce que les études
-historiques sont et doivent être.
-
- [19] L’un de nous (M. Seignobos) se propose de publier plus tard un
- Traité complet de méthodologie historique, s’il se trouve un public
- pour ce genre d’ouvrage.
-
-Nous avions constaté depuis longtemps, par expérience, l’urgente
-nécessité d’avertissements de cette espèce. La plupart de ceux qui
-s’engagent dans la carrière de l’histoire, en effet, le font sans savoir
-pourquoi, sans s’être jamais demandé s’ils sont propres aux travaux
-historiques, dont ils ignorent souvent jusqu’à la nature. D’ordinaire,
-on se décide à choisir la carrière de l’histoire pour les motifs les
-plus futiles: parce que l’on a obtenu des succès, en histoire, au
-collège[20]; parce que l’on éprouve pour les choses du passé l’espèce
-d’attrait romantique qui jadis décida, dit-on, la vocation d’Augustin
-Thierry; parfois aussi parce que l’on a l’illusion que l’histoire est
-une discipline relativement facile. Il importe assurément que ces
-vocations irraisonnées soient au plus tôt éclairées et mises à
-l’épreuve.
-
- [20] On ne saurait trop affirmer que les études d’histoire, telles
- qu’on les fait au lycée, ne supposent pas les mêmes aptitudes que
- les études historiques, telles qu’on les fait à l’Université et dans
- la vie.--Julien Havet, qui se consacra plus tard aux études
- historiques (critiques), trouvait fastidieuse, au lycée, l’étude de
- l’histoire. «C’est, je crois, dit M. L. Havet, que l’enseignement de
- l’histoire [dans les lycées] n’est pas organisé pour donner pâture
- suffisante à l’esprit scientifique... De toutes les études comprises
- dans le programme des lycées, l’histoire est la seule qui n’appelle
- pas le contrôle permanent de l’élève. Quand il apprend le latin et
- l’allemand, chaque phrase d’une version est l’occasion de vérifier
- une douzaine de règles. Dans les diverses branches des
- mathématiques, les résultats ne sont jamais séparés de leurs
- démonstrations; les _problèmes_, d’ailleurs, obligent l’élève à tout
- repenser par lui-même. Où sont les _problèmes_ en histoire, et quel
- lycéen est jamais exercé à voir clair par son propre effort dans
- l’enchaînement des faits?» _(Bibliothèque de l’École des chartes_,
- 1896, p. 84).
-
-Ayant fait, à des novices, une série de conférences comme «Introduction
-aux études historiques», nous avons pensé que, moyennant révision, ces
-conférences pourraient être profitables à d’autres qu’à des novices. Les
-érudits et les historiens de profession n’y apprendront rien sans doute;
-mais s’ils y trouvaient seulement un thème à réflexions personnelles sur
-le métier que quelques-uns d’entre eux pratiquent d’une manière
-machinale, ce serait déjà un grand point. Quant au public, qui lit les
-œuvres des historiens, n’est-il pas à souhaiter qu’il sache comment ces
-œuvres se font, afin qu’il soit davantage en mesure de les juger?
-
-Nous ne nous adressons donc pas seulement, comme M. Bernheim, aux
-spécialistes présents et futurs, mais encore au public qu’intéresse
-l’histoire. Cela nous a fait une loi d’être aussi concis, aussi clairs
-et aussi peu techniques que possible. Mais, en ces matières, lorsqu’on
-est concis et clair, on paraît souvent superficiel. Banal ou obscur,
-telle est, comme on l’a vu plus haut, la fâcheuse alternative dont nous
-sommes menacés.--Sans nous dissimuler la difficulté, sans la croire
-insurmontable, nous avons essayé de dire nettement ce que nous avions à
-dire.
-
-La première moitié du livre a été rédigée par M. Langlois, la seconde
-par M. Seignobos; mais les deux collaborateurs se sont constamment
-aidés, concertés et surveillés[21].
-
- [21] M. Langlois a écrit le livre I, le livre II jusqu’au chapitre VI,
- l’appendice II et le présent Avertissement; M. Seignobos, la fin du
- livre II, le livre III et l’appendice I. Le chapitre I du livre II,
- le chapitre V du livre III et la Conclusion ont été rédigés en
- commun.
-
-
-Paris, août 1897.
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-AUX
-
-ÉTUDES HISTORIQUES
-
-
-
-
-LIVRE I
-
-LES CONNAISSANCES PRÉALABLES
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-LA RECHERCHE DES DOCUMENTS (HEURISTIQUE)
-
-
-L’histoire se fait avec des documents. Les documents sont les traces
-qu’ont laissées les pensées et les actes des hommes d’autrefois. Parmi
-les pensées et les actes des hommes, il en est très peu qui laissent des
-traces visibles, et ces traces, lorsqu’il s’en produit, sont rarement
-durables: il suffit d’un accident pour les effacer. Or, toute pensée et
-tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes, ou dont
-les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire: c’est comme
-s’il n’avait jamais existé. Faute de documents, l’histoire d’immenses
-périodes du passé de l’humanité est à jamais inconnaissable. Car rien ne
-supplée aux documents: pas de documents, pas d’histoire.
-
-Pour conclure légitimement d’un document au fait dont il est la trace,
-il faut prendre de nombreuses précautions, qui seront indiquées plus
-loin.--Mais il est clair que, préalablement à tout examen critique et à
-toute interprétation des documents, se pose la question de savoir s’il y
-en a, combien il y en a, et où ils sont. Si j’ai l’idée de traiter un
-point d’histoire[22], quel qu’il soit, je m’informerai d’abord de
-l’endroit ou des endroits où reposent les documents nécessaires pour le
-traiter, supposé qu’il en existe. Chercher, recueillir les documents est
-donc une des parties, logiquement la première, et une des parties
-principales, du métier d’historien. En Allemagne, on lui a donné le nom
-d’Heuristique (_Heuristik_), commode parce qu’il est bref.--Est-il utile
-de démontrer l’importance capitale de l’Heuristique? Non, sans doute. Il
-va de soi que, si on ne la pratique pas bien, c’est-à-dire si l’on ne
-sait pas s’entourer, avant de commencer un travail historique, de tous
-les renseignements accessibles, on augmente gratuitement ses chances
-(toujours nombreuses, quoi qu’on fasse) d’opérer sur des données
-insuffisantes: des œuvres d’érudition ou d’histoire, faites conformément
-aux règles de la méthode la plus exacte, ont été viciées, ou même
-totalement annulées, à cause de cette simple circonstance matérielle que
-l’auteur ne connaissait pas des documents par lesquels ceux qu’il avait
-sous la main, et dont il s’est contenté, auraient été éclaircis,
-complétés ou ruinés. Toutes choses égales d’ailleurs entre eux, la
-supériorité des érudits et des historiens modernes sur les érudits et
-les historiens des derniers siècles consiste en ce que ceux-ci ont eu
-moins de moyens d’être bien informés que n’en ont ceux-là[23].
-L’Heuristique, en effet, est aujourd’hui plus facile qu’autrefois,
-quoique le bon Wagner soit encore fondé à dire
-
- Wie schwer sind nicht die Mittel zu erwerben
- Durch die man zu den Quellen steigt[24]!
-
- [22] En pratique, le plus souvent, on ne se propose point de traiter
- un point d’histoire avant de savoir s’il existe ou non des documents
- qui permettent de l’étudier. C’est, inversement, un document,
- découvert par hasard, qui suggère l’idée d’approfondir la question
- d’histoire que ce document intéresse et de colliger, à cet effet,
- les documents du même genre.
-
- [23] C’est pitié de voir comment les meilleurs des anciens érudits ont
- vaillamment, mais vainement, lutté, pour résoudre des difficultés
- qui n’auraient pas même existé pour eux s’ils avaient eu sous les
- yeux des dossiers moins incomplets. Mais la plus brillante sagacité
- ne pouvait pas suppléer aux secours matériels qui leur ont manqué.
-
- [24] _Faust_, I, sc. 3.
-
-Essayons d’expliquer pourquoi la récolte des documents, naguère si
-laborieuse, est encore, quels qu’aient été, depuis un siècle, les
-progrès accomplis, très pénible; et comment cette opération essentielle
-pourrait, grâce à de nouveaux progrès, être ultérieurement simplifiée.
-
-I. Ceux qui, les premiers, ont essayé d’écrire l’histoire
-d’après les sources, se sont trouvés dans une situation
-embarrassante.--S’agissait-il de raconter des événements relativement
-récents, dont tous les témoins n’étaient pas morts? On avait la
-ressource d’interviewer les témoins survivants. Thucydide, Froissart, et
-bien d’autres, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, ont procédé de la
-sorte. Lorsque l’historien de la côte californienne du Pacifique, H. H.
-Bancroft, se proposa de recueillir les matériaux d’une histoire dont
-quelques acteurs vivaient encore, il n’épargna rien, il mobilisa une
-armée de _reporters_, pour leur soutirer des conversations[25].--Mais
-s’agissait-il d’événements anciens, qu’aucun homme vivant n’avait pu
-voir et dont la tradition orale n’avait gardé aucun souvenir? Il n’y
-avait pas d’autre moyen que de réunir des documents de toute sorte,
-principalement des écrits, relatifs au passé lointain dont on
-s’occupait. C’était difficile, alors que les bibliothèques étaient
-rares, les archives secrètes et les documents dispersés. H. H. Bancroft,
-qui s’est trouvé à cet égard, vers 1860, en Californie, dont la
-situation où les premiers chercheurs se sont trouvés, autrefois, dans
-nos contrées, s’en est tiré comme il suit. Il était riche: il a raflé, à
-n’importe quel prix, tous les documents à vendre, imprimés ou
-manuscrits; il a négocié avec des familles et des corporations dans la
-gêne l’achat de leurs archives ou la permission d’en faire prendre copie
-par des copistes à ses gages. Cela fait, il a logé sa collection dans un
-bâtiment _ad hoc_, et il l’a classée. Théoriquement, rien de plus
-rationnel. Mais cette procédure rapide, à l’américaine, n’a été employée
-qu’une fois avec l’esprit de suite et les ressources qui en ont assuré
-le succès; ailleurs et en d’autres temps elle n’eût pas, du reste, été
-de mise. Ailleurs, les choses ne se sont pas, malheureusement, passées
-ainsi.
-
- [25] Voir Ch.-V. Langlois, _H. H. Bancroft et Cie_, dans la _Revue
- universitaire_, 1894, I, p. 233.
-
-A l’époque de la Renaissance, les documents de l’histoire ancienne et de
-l’histoire du moyen âge étaient dispersés dans d’innombrables
-bibliothèques privées et dans d’innombrables dépôts d’archives, presque
-tous inaccessibles, sans parler de ceux que le sol recelait encore et
-dont personne ne soupçonnait l’existence. Il était alors matériellement
-impossible de se procurer la liste de tous les documents utiles pour
-élucider une question (par exemple, la liste de tous les manuscrits
-conservés d’un ouvrage ancien); impossible encore, si, par miracle, on
-avait eu pareille liste, de consulter tous ces documents sans des
-voyages, des dépenses et des démarches interminables. D’où des
-conséquences, faciles à prévoir, qui se sont, en effet, produites: 1º
-l’Heuristique offrant pour eux des difficultés insurmontables, les
-premiers érudits et les premiers historiens, qui se sont servis, non de
-tous les documents, ni des meilleurs documents, mais des documents
-qu’ils avaient à leur portée, ont été presque toujours mal renseignés,
-et leurs œuvres ne sont plus intéressantes que dans la mesure où ils ont
-utilisé des documents aujourd’hui perdus; 2º les premiers érudits et les
-premiers historiens qui aient été relativement bien renseignés sont ceux
-qui, à cause de leur profession, avaient accès dans de riches dépôts de
-documents: bibliothécaires, archivistes, religieux, magistrats, dont
-l’Ordre ou la Compagnie possédait des bibliothèques ou des archives
-considérables[26].
-
- [26] Les anciens érudits avaient le sentiment de ce que les conditions
- où ils travaillaient avaient de défavorable. Ils souffraient très
- vivement de l’insuffisance des instruments de recherche et des
- moyens de comparaison. La plupart d’entre eux ont fait de grands
- efforts pour se renseigner. De là, ces volumineuses correspondances
- entre érudits des derniers siècles, dont nos bibliothèques
- conservent tant de précieuses épaves, et ces relations d’enquêtes
- scientifiques, de voyages à la découverte des documents historiques,
- qui, sous le nom d’_Iter_ (_Iter italicum_, _Iter germanicum_,
- etc.), étaient jadis à la mode.
-
-De bonne heure intervinrent, il est vrai, des collectionneurs qui, à
-prix d’argent, voire par des moyens moins recommandables, tels que le
-vol, se formèrent, avec des intentions plus ou moins scientifiques, des
-«cabinets», des collections de documents originaux et de copies. Mais
-ces collectionneurs européens, nombreux depuis le XVe siècle, diffèrent
-assez notablement de H. H. Bancroft. En effet, notre Californien n’a
-recueilli que des documents relatifs à un sujet particulier (l’histoire
-de certains États du Pacifique), et il a eu l’ambition de les recueillir
-tous; la plupart des collectionneurs européens ont acquis des pièces,
-des épaves, des fragments de toute espèce et un nombre de documents très
-petit par rapport à la masse colossale des documents historiques qui
-existaient de leur temps. De plus, ce n’est pas, en général, avec le
-dessein de les rendre _publici juris_ que les Peiresc, les Gaignières,
-les Clairambault, les Colbert, et tant d’autres, ont retiré de la
-circulation des documents qui risquaient de s’y perdre: ils se
-contentaient (et c’était déjà louable) et les communiquer, plus ou moins
-libéralement, à leurs amis. Mais l’humeur des collectionneurs (et de
-leurs héritiers) est changeante, souvent bizarre. Certes, il vaut mieux
-que les documents se trouvent dans des collections particulières
-qu’exposés à tous les hasards ou soustraits absolument à la curiosité
-scientifique; mais, pour que l’Heuristique soit véritablement facilitée,
-la première condition est que toute les collections de documents soient
-_publiques_[27].
-
- [27] Signalons en passant une aberration puérile, mais très naturelle
- et très fréquente chez les collectionneurs: ils sont portés à
- s’exagérer la valeur intrinsèque des documents qu’ils possèdent par
- cela seul qu’ils les possèdent. Des documents ont été publiés avec
- un grand luxe de commentaires par des personnes qui les avaient
- acquis par hasard, et qui n’y auraient attaché, avec raison, aucune
- importance, si elles les avaient rencontrés dans des collections
- publiques. Ce n’est là, du reste, que la manifestation la plus
- grossière d’une tendance générale contre laquelle il faut toujours
- être en garde: on s’exagère aisément l’importance des documents que
- l’on possède, des documents que l’on a découverts, des textes que
- l’on a publiés, des personnages et des questions que l’on a étudiés.
-
-Or, les plus belles des collections privées de documents--à la fois
-bibliothèques et musées--furent naturellement en Europe, à partir de la
-Renaissance, celle des rois. Dès l’ancien régime, les collections
-royales ont été presque toutes ouvertes, ou entre-bâillées, au public.
-Et tandis que les autres collections particulières étaient souvent
-liquidées après la mort de leurs auteurs, elles, au contraire, n’ont pas
-cessé de s’accroître: elles se sont enrichies précisément des débris de
-toutes les autres. Le Cabinet des manuscrits de France, par exemple,
-formé par les rois de France et ouvert par eux au public, avait, à la
-fin du XVIIIe siècle, absorbé la meilleure partie des collections qui
-avaient été l’œuvre personnelle des amateurs et des érudits des deux
-siècles antérieurs[28]. De même, dans les autres pays. La concentration
-d’un grand nombre de documents historiques dans de vastes établissements
-publics, ou à peu près publics, fut le résultat excellent de cette
-évolution spontanée.
-
- [28] Voir L. Delisle, _le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque
- nationale_, Paris, 1868-1881, 3 vol. in-4.--Les histoires d’anciens
- dépôts de documents qui ont été publiées récemment en assez grand
- nombre l’ont été sur le modèle de cet admirable ouvrage.
-
-Plus favorable et plus efficace encore pour améliorer les conditions
-matérielles des recherches historiques fut l’arbitraire révolutionnaire.
-En France la Révolution de 1789, des mouvements analogues dans d’autres
-pays, ont procuré la confiscation, par la violence, au profit de l’État,
-c’est-à-dire de tout le monde, d’une foule d’archives privées et de
-collections particulières: archives, bibliothèques et musées de la
-couronne, archives et bibliothèques de couvents et de corporations
-supprimées, etc. Chez nous, en 1790, l’Assemblée constituante mit ainsi
-l’État en possession d’une prodigieuse quantité de dépôts de documents
-historiques, auparavant dispersés et plus ou moins jalousement défendus
-contre la curiosité des érudits; ces richesses ont été réparties depuis
-entre quelques établissements nationaux. Le même phénomène s’est produit
-plus récemment, sur une moins grande échelle, en Allemagne, en Espagne,
-en Italie.
-
-Ni les collections de l’ancien régime, ni les confiscations
-révolutionnaires ne se sont faites sans causer d’importants dommages. Le
-collectionneur est, ou plutôt était souvent jadis, un barbare qui
-n’hésitait pas, pour enrichir ses collections de pièces et de débris
-rares, à mutiler des monuments, à dépecer des manuscrits, à disloquer
-des fonds d’archives, en vue de s’en approprier des morceaux. De ce
-chef, bien des actes de vandalisme ont été accomplis avant la
-Révolution. Les opérations révolutionnaires de confiscation et de
-transfert eurent aussi, naturellement, des conséquences très fâcheuses:
-outre que l’on détruisit alors par négligence, ou même pour le plaisir
-de détruire, on eut l’idée malheureuse de _trier_ systématiquement, de
-ne conserver que les documents «intéressants» ou «utiles», et de se
-débarrasser des autres. Le tri fit alors commettre à des hommes pleins
-de bonnes intentions, mais incompétents et surmenés, des ravages
-irréparables dans nos archives anciennes: il y a aujourd’hui des
-travailleurs qui s’exercent, ce qui demande infiniment de temps, de
-patience et de soin, à reconstituer les fonds démembrés et à rajuster en
-leur place les fragments isolés par le zèle irréfléchi de ceux qui
-manipulèrent jadis de la sorte, avec brutalité, les documents
-historiques. Il faut reconnaître d’ailleurs que les mutilations causées
-par les collectionneurs de l’ancien régime et par les opérations
-révolutionnaires sont insignifiantes en regard de celles qui proviennent
-d’accidents fortuits et des effets naturels du temps. Mais fussent-elles
-dix fois plus graves, elles seraient encore largement compensées par ces
-deux bienfaits de premier ordre, que l’on ne saurait trop mettre en
-relief: 1º la concentration, dans quelques dépôts, relativement peu
-nombreux, de documents qui jadis étaient disséminés, et comme perdus, en
-cent endroits différents; 2º la publicité de ces dépôts. Désormais, ce
-qui reste de documents historiques anciens, après les grandes
-destructions du hasard et du vandalisme, est enfin mis à l’abri, classé,
-communiqué et considéré comme une partie du patrimoine social.
-
-Les documents historiques anciens sont donc réunis et conservés
-aujourd’hui, en principe, dans ces établissements publics que l’on
-appelle archives, bibliothèques et musées. A la vérité, tous les
-documents qui existent n’y sont pas puisque, malgré les incessantes
-acquisitions à titre onéreux et à titre gratuit que font chaque année,
-depuis longtemps, dans le monde entier, les archives, les bibliothèques
-et les musées, il y a encore des collections privées, des marchands qui
-les alimentent, et des documents en circulation. Mais l’exception, qui
-est négligeable, n’entame pas, ici, la règle. Tous les documents
-anciens, en quantité limitée, qui extravaguent encore, viendront, du
-reste, échouer tôt ou tard dans les établissements d’État, dont le
-propriétaire perpétuel acquiert toujours, n’aliène jamais[29].
-
- [29] Une bonne partie des documents anciens qui circulent encore
- proviennent de vols commis, depuis longtemps, au préjudice des
- établissements d’État. Les précautions prises pour éviter de
- nouvelles distractions sont aujourd’hui sérieuses et, presque
- partout, aussi efficaces que possible.
-
- Quant aux documents modernes (imprimés), la règle du Dépôt légal,
- adoptée par presque tous les pays civilisés, en assure la
- conservation dans des établissements publics.
-
-En principe, il est désirable que les dépôts de documents (archives,
-bibliothèques et musées) ne soient pas trop nombreux, et nous avons dit
-qu’heureusement ils le sont moins, sans comparaison, aujourd’hui qu’il y
-a cent ans. La centralisation des documents, dont les avantages, pour
-les travailleurs, sont évidents, pourrait-elle être poussée encore plus
-loin? N’existe-il pas encore des dépôts dont l’autonomie se justifie
-mal? Peut-être[30]; mais le problème de la centralisation des documents
-a cessé d’être grave et urgent depuis que les procédés de reproduction
-ont été perfectionnés, et surtout depuis que l’habitude a été
-généralement prise de remédier aux inconvénients de la multiplicité des
-dépôts en faisant voyager les documents: on peut maintenant consulter,
-sans frais, dans la bibliothèque publique de la ville où l’on réside,
-des documents qui appartiennent aux bibliothèques de Saint-Pétersbourg,
-de Bruxelles et de Florence, par exemple; assez rares sont désormais les
-établissements comme les Archives nationales de Paris, le Musée
-britannique de Londres, et la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence,
-dont les statuts interdisent absolument les communications
-au-dehors[31].
-
- [30] On sait que Napoléon Ier conçut la pensée chimérique de réunir à
- Paris les archives de l’Europe entière et qu’il y envoya, pour
- commencer, celles du Vatican, du Saint-Empire, de la couronne de
- Castille, etc., que l’on dut, plus tard, restituer.--Il ne saurait
- être question, aujourd’hui, de procéder à des confiscations. Mais
- les archives anciennes des notaires pourraient être centralisées
- partout, comme elles le sont déjà en quelques pays, dans des
- établissements publics. On ne s’explique pas que, à Paris, les
- ministères des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine
- conservent des papiers anciens, dont la place naturelle serait aux
- Archives nationales. Il serait facile d’énumérer un grand nombre
- d’anomalies de cette espèce, qui ne laissent pas, en certains cas,
- de gêner, sinon d’empêcher, les recherches; car les petits dépôts
- dont l’existence est inutile sont précisément ceux qui ont les
- règlements les plus restrictifs.
-
- [31] Le service international du prêt des documents manuscrits
- fonctionne régulièrement (et gratuitement pour le public) en Europe,
- par l’intermédiaire des Chancelleries. En outre la plupart des
- grands établissements se consentent, entre eux, des prêts: cette
- voie est aussi sûre, et parfois plus rapide, que la voie
- diplomatique. Des congrès d’historiens et de bibliothécaires ont mis
- souvent à l’ordre du jour, en ces dernières années, la question du
- prêt (ou de la communication hors des dépôts où ils sont conservés)
- des documents originaux.--Les résultats obtenus jusqu’à présent sont
- déjà très satisfaisants.
-
-II. Étant donné que la plupart des documents historiques sont
-aujourd’hui conservés dans des établissements publics (archives,
-bibliothèques et musées), l’Heuristique serait très aisée, si seulement
-de bons inventaires descriptifs de tous les dépôts de documents qui
-existent avaient été dressés, si ces inventaires étaient munis de tables
-ou si des répertoires généraux (alphabétiques, systématiques, etc.) en
-avaient été faits; enfin s’il était possible de consulter quelque part
-la collection complète de tous ces inventaires et de leurs index. Mais
-l’Heuristique est très pénible, parce que ces conditions sont encore
-loin, par malheur, d’être convenablement réalisées.
-
-D’abord, il y a des dépôts de documents (archives, bibliothèques et
-musées) dont le contenu n’a jamais été catalogué, même en partie, de
-sorte que personne ne sait ce qui s’y trouve. Les dépôts dont on possède
-des inventaires descriptifs complets sont rares; beaucoup de fonds,
-conservés dans de célèbres établissements dont les collections n’ont été
-inventoriées qu’en partie, restent encore à décrire[32].--En second
-lieu, que de différences entre les inventaires déjà exécutés! Il en est
-d’anciens, qui, parfois, ne correspondent même plus au classement actuel
-des documents, et dont on ne saurait se servir sans concordances; il en
-est de modernes qui n’en sont pas moins rédigés d’après des systèmes
-surannés, trop détaillés ou trop sommaires; les uns sont imprimés, les
-autres manuscrits, sur registres ou sur fiches; quelques-uns sont
-soignés et définitifs, beaucoup sont bâclés, insuffisants et
-provisoires. Apprendre à distinguer, dans cette énorme littérature
-confuse des inventaires imprimés (pour ne parler que de ceux-là), ce qui
-mérite confiance de ce qui n’en mérite pas, en un mot à s’en servir, est
-tout un apprentissage.--Enfin, où consulter commodément les inventaires
-qui existent? La plupart des grandes bibliothèques n’en possèdent que
-des collections incomplètes; il n’en existe nulle part de répertoires
-généraux.
-
- [32] Ce sont quelquefois les plus considérables, dont la masse
- effraye; on entreprend plus volontiers l’inventaire des petits fonds
- qui n’exige pas tant de peines. C’est pour la même raison que l’on a
- publié beaucoup de cartulaires insignifiants, mais courts, tandis
- que plusieurs cartulaires de premier ordre, mais volumineux, sont
- encore inédits.
-
-Cet état de choses est très fâcheux. En effet, les documents que
-renferment les dépôts et les fonds qui ne sont pas inventoriés sont
-vraiment comme s’ils n’étaient pas pour tous les travailleurs qui n’ont
-point le loisir de dépouiller eux-mêmes, d’un bout à l’autre, ces dépôts
-et ces fonds. Nous avons dit: pas de documents, pas d’histoire. Mais pas
-de bons inventaires descriptifs des dépôts de documents, cela équivaut,
-en pratique, à l’impossibilité de connaître l’existence des documents
-autrement que par hasard. Disons donc que les progrès de l’histoire
-dépendent en grande partie des progrès de l’inventaire général des
-documents historiques, qui est encore aujourd’hui fragmentaire et
-imparfait.--Aussi bien, tout le monde est d’accord sur ce point. Le P.
-Bernard de Montfaucon considérait sa _Bibliotheca bibliotecarum
-manuscriptorum nova_, un recueil de catalogues de bibliothèques, comme
-«l’ouvrage le plus utile et le plus intéressant qu’il eût fait en sa
-vie[33]». «Dans l’état actuel de la science, écrivait E. Renan en
-1848[34], il n’y a pas de travail plus urgent qu’un catalogue critique
-des manuscrits des diverses bibliothèques... Voilà, en apparence, une
-besogne bien humble;... et pourtant les recherches érudites seront
-entravées et incomplètes jusqu’à ce que ce travail soit fait d’une
-manière définitive.» «Nous aurions de meilleurs livres sur notre
-ancienne littérature, dit M. P. Meyer[35], si les prédécesseurs de M.
-Delisle [comme administrateur de la Bibliothèque nationale de Paris]
-avaient apporté la même ardeur et la même diligence à inventorier les
-richesses confiées à leurs soins.»
-
- [33] Voir son autobibliographie, publiée par E. de Broglie, _Bernard
- de Montfaucon et les Bernardins_, II (Paris, 1891, in-8), p. 323.
-
- [34] E. Renan, l’_Avenir de la science_, p. 217.
-
- [35] _Romania_, XXI (1892), p. 625.
-
-Il importe d’indiquer, en peu de mots, les causes et de préciser les
-conséquences d’une situation que l’on déplore depuis qu’il y a des
-érudits, et qui s’améliore, mais lentement.
-
-«Je vous affirme, disait E. Renan[36], que les quelques cent mille
-francs qu’un ministre de l’Instruction publique y affecterait [à la
-confection d’inventaires] seraient mieux employés que les trois quarts
-de ceux que l’on consacre aux lettres.» Il ne s’est rencontré que
-rarement, aussi bien à l’étranger qu’en France, des ministres convaincus
-de cette vérité, et assez décidés pour se conduire en conséquence. Il
-n’a pas, d’ailleurs, toujours été vrai que, pour procurer de bons
-inventaires, il soit suffisant, comme il est nécessaire, de faire des
-sacrifices d’argent: les meilleures méthodes à employer pour la
-description des documents n’ont été assurées que récemment; le
-recrutement de travailleurs compétents, qui n’offrirait pas aujourd’hui
-de grandes difficultés, eût été très malaisé et hasardeux, à l’époque où
-les travailleurs compétents étaient plus rares.--Mais passons sur les
-obstacles matériels: manque d’argent et manque d’hommes. Une cause d’un
-autre ordre n’a pas été sans action.--Les fonctionnaires chargés
-d’administrer les dépôts de documents n’ont pas toujours montré autant
-de zèle qu’ils en montrent maintenant pour en faire connaître les
-ressources par des inventaires corrects. Dresser des inventaires (comme
-on les dresse de nos jours, à la fois très exacts et sommaires) est une
-besogne pénible, très pénible, sans joie comme sans récompense. Plus
-d’un, vivant, à cause de ses fonctions, au milieu des documents, libre
-de les consulter à toute heure, beaucoup mieux placé que le public, en
-l’absence de tout inventaire, pour faire des dépouillements, et, au
-cours de ces dépouillements, des découvertes, plus d’un a préféré
-travailler pour lui plutôt que pour autrui, et fait passer la
-fastidieuse rédaction d’un catalogue après ses recherches personnelles.
-Qui est-ce qui, de nos jours, a découvert, publié, commenté le plus
-grand nombre de documents? Ce sont les fonctionnaires attachés aux
-dépôts de documents. L’avancement de l’inventaire général des documents
-historiques en a été, sans doute, retardé. Il s’est trouvé que ceux-là
-précisément étaient le mieux en mesure de se passer d’inventaires dont
-le devoir professionnel était d’en faire.
-
- [36] A l’endroit cité.
-
-Les conséquences de l’imperfection des inventaires descriptifs sont
-dignes d’attention.--D’une part, on n’est jamais certain d’avoir épuisé
-toutes les sources d’information: qui sait ce que tiennent en réserve
-les dépôts et les fonds non catalogués[37]? D’autre part, on est obligé,
-pour se procurer autant d’informations que possible, d’avoir une
-connaissance approfondie des ressources que fournit la littérature
-actuelle de l’Heuristique, et de consacrer beaucoup de temps aux
-recherches préliminaires.--En fait, quiconque se propose de recueillir
-des documents pour traiter un point d’histoire, commence par consulter
-les répertoires et les inventaires[38]. Les novices procèdent à cette
-opération capitale avec une maladresse, une lenteur et des efforts qui
-excitent chez les personnes expérimentées, suivant leur tempérament, le
-sourire ou la compassion. Ceux qui sourient en voyant les novices
-patauger, et peiner, et perdre du temps à se débrouiller au milieu des
-inventaires, en négliger de précieux et en dépouiller d’inutiles, se
-disent qu’eux-mêmes ont passé jadis par des épreuves analogues: chacun
-son tour. Ceux qui voient avec regret ce gaspillage de temps et de
-forces pensent que, s’il est, jusqu’à un certain point, inévitable, il
-n’a rien de bienfaisant: ils se demandent s’il n’y aurait pas moyen de
-rendre un peu moins rude cet apprentissage de l’Heuristique, qui,
-naguère, leur a coûté si cher. Est-ce que, d’ailleurs, par elles-mêmes,
-dans l’état présent de l’outillage, les recherches ne sont pas bien
-assez difficiles, quelle que soit l’expérience des chercheurs? Il y a
-des érudits et des historiens qui dépensent, en recherches matérielles,
-le plus clair de leur activité. Certains travaux, relatifs
-principalement à l’histoire du moyen âge et à l’histoire moderne (car
-les documents de l’histoire ancienne, moins nombreux et plus étudiés,
-sont aussi mieux répertoriés que les autres), certains travaux
-historiques supposent, non seulement la consultation assidue des
-inventaires (qui ne sont pas tous munis de tables), mais encore des
-dépouillements immenses, directs, dans des fonds mal pourvus, ou tout à
-fait dépourvus d’inventaires. Il n’est pas douteux, il est prouvé par
-l’expérience, que la perspective de ces très longues enquêtes à
-effectuer, préalablement à toute opération plus relevée, a détourné et
-détourne, de l’érudition historique, des esprits excellents. Telle est,
-en effet, l’alternative: ou travailler sur des documents très
-probablement incomplets, ou s’absorber dans des dépouillements
-indéfinis, souvent infructueux, et dont les résultats ne paraissent
-presque jamais valoir le temps dépensé. N’est-il pas répugnant
-d’employer une grande partie de sa vie à feuilleter des catalogues sans
-tables, ou à balayer des yeux, les unes après les autres, toutes les
-pièces qui composent des fonds de _miscellanea_ non catalogués, pour se
-procurer des renseignements (positifs ou négatifs), que l’on aurait eus
-sans peine, en un instant, si ces fonds étaient catalogués, si les
-catalogues avaient des tables? La conséquence la plus grave de
-l’imperfection des instruments actuels de l’Heuristique, c’est à coup
-sûr de décourager beaucoup d’hommes intelligents, qui ont la conscience
-de leur valeur et le sentiment d’une proportion normale entre l’effort
-et sa récompense[39].
-
- [37] H. H. Bancroft a, dans ses Mémoires intitulés: _Literary
- industries_ (New York, 1891, in-16), analysé assez finement quelques
- conséquences pratiques de l’imperfection des procédés de recherche.
- «Supposons, dit-il, qu’un écrivain industrieux prenne la résolution
- d’écrire l’histoire de la Californie. Il se procure aisément
- quelques livres, les lit, prend des notes; ces livres le renvoient à
- d’autres, qu’il consulte dans les dépôts publics de la ville qu’il
- habite. Quelques années se passent ainsi, au bout desquelles il
- s’aperçoit qu’il n’a pas sous la main la dixième partie des sources;
- il fait des voyages, il entretient des correspondances, mais,
- désespérant finalement d’épuiser la matière, il console son orgueil
- et sa conscience par cette réflexion qu’il a beaucoup fait; que la
- plupart des documents qu’il n’a pas pu consulter sont probablement
- peu importants, comme beaucoup d’autres qu’il a consultés sans
- profit. Quant aux journaux et aux myriades de rapports officiels du
- gouvernement des États-Unis qui tous contiennent cependant des faits
- intéressants pour l’histoire californienne, il n’a pas même songé,
- s’il est sain d’esprit, à les explorer d’un bout à l’autre; il en a
- feuilleté quelques-uns, voilà tout; il sait bien que chacun de ces
- champs de recherche réclamerait le travail de plusieurs années, et
- que s’imposer de les parcourir tous, ce serait se condamner à des
- corvées écœurantes, dont il ne verrait jamais la fin. En ce qui
- concerne les témoignages oraux et les manuscrits, il attrapera
- quelques anecdotes inédites, au hasard des conversations; il
- obtiendra communication, sous le manteau, de quelques papiers de
- famille; il utilisera tout cela dans les notes et dans les pièces
- justificatives de son livre. Il piquera çà et là quelques documents
- curieux aux Archives de l’État, mais, comme il faudrait quinze ans
- pour dépouiller l’ensemble des collections de ce dépôt, il se
- contentera naturellement de butiner. Puis, il écrit. Il se garde
- bien d’avertir le public qu’il n’a pas vu tous les documents; il met
- au contraire en relief ceux qu’il a réussi à se procurer, par
- vingt-cinq années de labeur incessant...»
-
- [38] Quelques-uns se dispensent de recherches personnelles en
- s’adressant aux fonctionnaires chargés de l’administration des
- dépôts de documents; ce sont alors ces fonctionnaires qui font, à la
- place du public, les recherches indispensables. Cf. _Bouvard et
- Pécuchet_, p. 158. Bouvard et Pécuchet se proposent d’écrire la vie
- du duc d’Angoulême; à cet effet, «ils résolurent de passer quinze
- jours à la bibliothèque municipale de Caen pour y faire des
- recherches. Le bibliothécaire mit à leur disposition des histoires
- générales et des brochures...».
-
- [39] Ces considérations ont été déjà présentées et développées dans la
- _Revue universitaire_, 1894, I, p. 321 et suiv.
-
-S’il était dans la nature des choses que la recherche des documents
-historiques, dans les dépôts publics, fût nécessairement aussi
-laborieuse qu’elle l’est encore, on s’y résignerait: personne ne s’avise
-de regretter les dépenses inévitables de temps et de travail que coûtent
-les fouilles archéologiques, quels qu’en soient les résultats. Mais
-l’imperfection des instruments modernes de l’Heuristique n’a rien de
-nécessaire. Aux derniers siècles, la situation était bien pire; rien ne
-s’oppose à ce qu’un jour elle soit tout à fait bonne.--Nous sommes
-amenés ainsi, après avoir parlé des causes et des conséquences, à dire
-un mot des remèdes.
-
-Sous nos yeux, l’outillage de l’Heuristique se perfectionne
-continuellement, par deux voies. Chaque année augmente le nombre des
-inventaires descriptifs d’archives, de bibliothèques et de musées,
-dressés par les soins des fonctionnaires de ces établissements. D’un
-autre côté, de puissantes Sociétés scientifiques entretiennent des
-travailleurs experts à cataloguer les documents, qui se transportent
-successivement dans tous les dépôts, pour y relever tous les documents
-d’une certaine espèce, ou relatifs au même sujet: c’est ainsi que la
-Société des Bollandistes fait exécuter par ses missionnaires, dans
-diverses bibliothèques, un Catalogue général des documents
-hagiographiques, et l’Académie impériale de Vienne un Catalogue des
-monuments de la littérature patristique. La Société des _Monumenta
-Germaniae historica_ a institué depuis longtemps de vastes enquêtes du
-même genre; ce sont de pareilles enquêtes dans les musées et les
-bibliothèques de l’Europe entière qui naguère ont rendu possible la
-fabrication du _Corpus inscriptionum latinarum_. Enfin plusieurs
-Gouvernements ont pris l’initiative d’envoyer à l’étranger des personnes
-chargées d’inventorier, pour leur compte, les documents qui les
-intéressent: c’est ainsi que l’Angleterre, les Pays-Bas, la Suisse, les
-États-Unis, etc., accordent des subventions régulières à leurs agents
-qui inventorient et transcrivent, dans les grands dépôts de l’Europe,
-les documents qui concernent l’histoire de l’Angleterre, des Pays-bas,
-de la Suisse, des États-Unis[40], etc.--Avec quelle célérité et quelle
-perfection ces utiles travaux peuvent être conduits aujourd’hui, pourvu
-que, dès l’origine, une sage méthode ait été adoptée, et pourvu que l’on
-dispose, en même temps que de quelque argent pour le rétribuer, d’un
-personnel compétent, convenablement dirigé, l’histoire du _Catalogue
-général des manuscrits des bibliothèques publiques de France_ le montre:
-commencé en 1885, cet excellent _Catalogue_ descriptif compte en 1897
-près de cinquante volumes et sera bientôt terminé. Le _Corpus
-inscriptionum latinarum_ aura été exécuté en moins de cinquante années.
-Les résultats obtenus par les Bollandistes et par l’Académie impériale
-de Vienne ne sont pas moins concluants. Il suffit sûrement, désormais,
-d’y mettre le prix pour doter à bref délai les études historiques des
-instruments de recherche indispensables. La méthode pour les faire est,
-en effet, fixée, et un personnel exercé serait aisément recruté.--Ce
-personnel serait évidemment composé en grande partie d’archivistes et de
-bibliothécaires de profession, mais aussi des travailleurs libres qui
-ont une vocation décidée pour la fabrication des catalogues et des
-tables de catalogues. Ces travailleurs-là sont plus nombreux que l’on
-serait porté à le croire, au premier abord. Non pas que cataloguer soit
-facile: cela exige de la patience, l’attention la plus scrupuleuse et
-l’érudition la plus variée; mais beaucoup d’esprits se plaisent à des
-besognes qui comme celle-là, sont à la fois précises, susceptibles
-d’être faites d’une manière achevée et manifestement utiles. Dans la
-grande famille, si différenciée, de ceux qui travaillent au progrès des
-études historiques, les faiseurs de catalogues descriptifs et d’index
-forment une section à part. Comme c’est naturel, ils acquièrent dans
-l’exercice de leur art, lorsqu’ils s’y livrent exclusivement, une
-extrême dextérité.
-
- [40] On sait que, depuis que les Archives du Saint-Siège sont
- ouvertes, plusieurs Gouvernements et plusieurs Sociétés savantes ont
- créé à Rome des Instituts dont les membres sont, pour la plupart,
- occupés à inventorier et à faire connaître les documents de ces
- Archives, concurremment avec les fonctionnaires du Vatican. L’École
- française de Rome, l’Institut autrichien, l’Institut prussien, la
- Mission polonaise, l’Institut de la «Gœrresgesellschaft», des
- savants belges, danois, espagnols, portugais, russes, etc., ont
- exécuté et exécutent dans les Archives du Vatican des travaux
- d’inventaire considérables.
-
-En attendant que la convenance et l’opportunité de pousser vivement,
-dans tous les pays, l’inventaire général des documents historiques
-soient clairement conçues, un palliatif est indiqué: il faut que les
-érudits et les historiens, surtout les débutants, soient exactement
-informés de l’état des instruments de recherche qui sont à leur
-disposition, et tenus régulièrement au courant des améliorations de
-l’outillage.--Pour cela, on s’est fié longtemps à l’expérience, au
-hasard; mais les connaissances empiriques, outre que, comme il a été
-dit, elles ne s’acquièrent qu’à grands frais, sont presque toujours
-imparfaites.--On a entrepris récemment de dresser des répertoires,
-raisonnés et critiques, des inventaires qui existent, des catalogues de
-catalogues. Peu d’entreprises bibliographiques ont sans doute, au même
-degré que celle-là, un caractère d’utilité générale.
-
-Mais les érudits et les historiens ont souvent besoin d’avoir, au sujet
-des documents, des renseignements que les inventaires et les catalogues
-descriptifs ne leur fournissent pas d’ordinaire; de savoir, par exemple,
-si tel document est connu ou non, s’il a déjà été critiqué, commenté,
-utilisé[41]. Ces renseignements, ils ne les trouveront que dans les
-ouvrages des érudits et des historiens antérieurs. Pour avoir
-connaissance de ces ouvrages, il faut recourir aux «répertoires
-bibliographiques» proprement dits, de toutes formes, composés à des
-points de vue très divers, qui en ont été publiés. Les répertoires
-bibliographiques de la littérature historique doivent donc être
-considérés, aussi bien que les répertoires d’inventaires de documents
-originaux, comme des instruments indispensables de l’Heuristique.
-
- [41] Les catalogues de documents mentionnent quelquefois, mais non pas
- toujours, le fait que tel document a été publié, critiqué, utilisé.
- La règle généralement admise est que le rédacteur mentionne les
- circonstances de ce genre quand il en a connaissance, sans s’imposer
- l’énorme tâche de s’en informer toutes les fois qu’il ignore ce
- qu’il en est.
-
-Donner la liste raisonnée de tous ces répertoires (répertoires
-d’inventaires, répertoires bibliographiques proprement dits) avec les
-avertissements convenables, afin de faire faire au public studieux des
-économies de temps et d’erreurs, est l’objet de ce qu’il est légitime
-d’appeler, si l’on veut, la «Science des répertoires» ou
-«Bibliographique historique». M. E. Bernheim en a publié une première
-esquisse[42], que nous avons essayé d’agrandir[43]. L’esquisse agrandie
-est datée d’avril 1896: de nombreuses additions, sans parler des
-retouches, y seraient déjà nécessaires, car l’outillage bibliographique
-des sciences historiques se renouvelle, en ce moment, avec une rapidité
-surprenante. Un livre sur les répertoires à l’usage des érudits et des
-historiens est, en règle générale, vieilli dès le lendemain du jour où
-il a été achevé.
-
- [42] E. Bernheim, _Lehrbuch der historischen Methode_, p. 196-202.
-
- [43] Ch.-V. Langlois, _Manuel de Bibliographie historique_. I.
- _Instruments bibliographiques_. Paris, 1896, in-16.
-
-III. La connaissance des répertoires est utile à tout le monde; la
-recherche préliminaire des documents est laborieuse pour tout le monde;
-mais non pas au même degré.--Certaines parties de l’histoire, cultivées
-depuis longtemps, sont arrivées à un tel degré de maturité que, tous les
-documents conservés étant connus, réunis et classés dans de grandes
-publications spéciales, l’œuvre historique peut se faire maintenant tout
-entière, sur ces points-là, par le travail de cabinet. Les études
-d’histoire locale n’obligent d’ordinaire qu’à des enquêtes locales. Il y
-a des monographies importantes qui se fondent sur un petit nombre de
-documents, trouvés ensemble dans le même fonds, et de telle nature qu’il
-serait superflu d’en chercher d’autres ailleurs. Au contraire, telle
-humble monographie, telle modeste édition d’un texte dont les
-exemplaires anciens ne sont pas rares, et se trouvent dispersés dans
-plusieurs bibliothèques de l’Europe, a nécessité des consultations, des
-démarches et des déplacements infinis. La plupart des documents de
-l’histoire du bas moyen âge et de l’histoire moderne étant encore
-inédits ou mal édités, on peut poser en principe que, pour établir
-aujourd’hui un chapitre vraiment neuf d’histoire médiévale ou moderne,
-il faut avoir fréquenté longuement les grands dépôts de pièces
-originales, et en avoir, pour ainsi dire, fatigué les catalogues.
-
-Que chacun choisisse donc avec le plus grand soin le sujet de ses
-travaux, au lieu de s’en remettre pour cela, purement et simplement, au
-hasard. Tels sujets ne peuvent être traités, dans l’état actuel des
-instruments de recherche, qu’au prix de ces énormes dépouillements où
-l’intelligence et la vie s’usent sans profit; ils ne sont pas
-nécessairement plus intéressants que d’autres, et un jour, demain
-peut-être, par le seul fait des perfectionnements de l’outillage, ils
-deviendront aisément abordables. Il faut choisir, de propos délibéré, et
-en connaissance de cause, certains sujets d’études historiques plutôt
-que d’autres, suivant que certains répertoires de documents et certains
-répertoires bibliographiques existent ou n’existent pas; suivant que
-l’on aime ou que l’on n’aime pas le travail de cabinet ou le travail
-d’exploration dans les dépôts; suivant même que l’on a ou que l’on n’a
-pas les moyens de fréquenter commodément certains dépôts. «Peut-on
-travailler en province?» s’est demandé M. Renan au Congrès des Sociétés
-savantes, à la Sorbonne, en 1889; il s’est répondu très sagement: «Une
-moitié au moins de l’œuvre scientifique peut se faire par le travail de
-cabinet... Soit la philologie comparée, par exemple: avec une première
-mise de fonds de quelques milliers de francs, et l’abonnement à trois ou
-quatre recueils spéciaux, on posséderait tous les outils nécessaires...
-J’en dirai autant des idées philosophiques générales... Un très grand
-nombre de branches d’études pourraient être ainsi cultivées d’une façon
-toute privée, et dans les endroits les plus retirés[44].» Sans doute;
-mais il y a «des raretés, des spécialités, des recherches qui exigent de
-puissants outillages». Une moitié de l’œuvre historique peut se faire,
-désormais, il est vrai, par le travail de cabinet, avec des ressources
-restreintes, mais une moitié seulement; l’autre moitié suppose encore la
-mise à contribution des ressources, en répertoires et en documents,
-qu’offrent seuls les grands centres d’étude; souvent même, il est
-nécessaire de visiter successivement plusieurs grands centres d’études.
-Bref, il en est de l’histoire comme de la géographie: sur certaines
-parties de la terre, on possède des documents assez complets et assez
-bien classés, dans des publications maniables, pour que l’on puisse en
-raisonner utilement, au coin du feu, sans se déranger; tandis que la
-moindre monographie d’une région inexplorée ou mal explorée suppose une
-exertion de forces physiques et une dépense de temps considérables.
-Choisir un sujet d’études, comme il arrive souvent, sans s’être rendu
-compte de la nature et de l’étendue des recherches préliminaires qu’il
-comporte, est un danger: plusieurs se sont noyés pendant des années dans
-de pareilles recherches qui auraient été capables de s’employer mieux à
-des travaux d’une autre espèce. Contre ce danger, d’autant plus
-redoutable pour les novices qu’ils sont plus actifs et plus zélés,
-l’examen des conditions actuelles de l’Heuristique en général, et des
-notions positives de Bibliographie historique sont certainement
-salutaires.
-
- [44] E. Renan, _Feuilles détachées_ (Paris, 1892, in-8), p. 96 et
- suiv.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LES «SCIENCES AUXILIAIRES»
-
-
-Supposons que les premières recherches, dont il est traité dans le
-chapitre précédent, aient été faites avec méthode et avec succès: on a
-réuni, sur un sujet donné, la plupart des documents utiles, sinon tous.
-De deux choses l’une: ou ces documents ont déjà subi une élaboration
-critique, ou ils sont à l’état brut; on s’en rend compte par des
-recherches «bibliographiques» qui font encore partie, nous l’avons dit,
-de l’enquête préliminaire à toute opération logique.--Dans le premier
-cas (les documents ont déjà subi une élaboration), il faut être en
-mesure de vérifier si la critique en a été correctement faite; dans le
-second cas des matériaux sont à l’état brut, il faut les critiquer
-soi-même. Dans les deux cas, certaines connaissances positives,
-préalables et auxiliaires, _Vor- und Hulfskenntnisse_, comme on dit, ne
-sont pas moins indispensables que l’habitude de raisonner bien; car si
-l’on peut pécher, au cours des opérations critiques, en raisonnant mal,
-on peut aussi errer par ignorance. La profession d’érudit ou d’historien
-ressemble, du reste, en cela, à la plupart des professions: il est
-impossible de l’exercer sans avoir un certain bagage de notions
-techniques, auxquelles ni les dispositions naturelles, ni même la
-méthode, ne sauraient suppléer.--En quoi donc doit consister
-l’_apprentissage_ technique de l’érudit ou de l’historien? En d’autres
-termes, plus usités, quoique, nous essaierons de le montrer, assez
-impropres: quelles sont, avec et après la connaissance des répertoires,
-les «sciences auxiliaires» de l’Histoire?
-
-Daunou, dans son _Cours d’études historiques_[45], s’est posé une
-question du même genre: «Quelles études, dit-il, celui qui se destine à
-écrire l’histoire aura-t-il besoin d’avoir faites, quelles connaissances
-devra-t-il avoir acquises, pour commencer un ouvrage avec quelque espoir
-de succès?» Avant lui Mably, dans son _Traité de l’étude de l’histoire_,
-avait aussi reconnu qu’«il y a des études préparatoires dont un
-historien, quel qu’il veuille être, ne saurait se dispenser». Mais Mably
-et Daunou avaient là-dessus des idées qui paraissent, aujourd’hui,
-singulières. Il est instructif de marquer exactement la distance qui
-sépare leur point de vue du nôtre. «Premièrement, disait Mably, étudiez
-le droit naturel, le droit public, les sciences morales et politiques.»
-Daunou, homme de grand sens, secrétaire perpétuel de l’Académie des
-inscriptions et belles-lettres, qui écrivait vers 1820, divise en trois
-genres les études préliminaires qui constituent, à son avis,
-«l’apprentissage de l’historien»: littéraires, philosophiques,
-historiques.--Sur les études «littéraires», il s’étend copieusement:
-d’abord «avoir lu attentivement les grands modèles». Quels grands
-modèles? M. Daunou «n’hésite point» à indiquer en première ligne «les
-chefs-d’œuvre de la poésie épique», car «ce sont les poètes qui ont créé
-l’art de raconter, et qui ne l’a point appris d’eux ne le sait
-qu’imparfaitement». Lire aussi les romanciers, les romanciers modernes:
-«ils enseigneront à situer les faits et les personnages, à distribuer
-les détails, à conduire habilement le fil des narrations, à
-l’interrompre, à le reprendre, à soutenir l’attention des lecteurs par
-une inquiète curiosité». Enfin lire les bons livres d’histoire:
-«Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe et Plutarque entre les Grecs;
-César, Salluste, Tite-Live et Tacite, chez les Latins; et parmi les
-modernes, Machiavel, Guichardin, Giannone, Hume, Robertson, Gibbon, le
-cardinal de Retz, Vertot, Voltaire, Raynal et Rulhière. Je n’entends
-point exclure les autres, mais ceux-là suffiraient pour donner tous les
-tons qui peuvent convenir à l’histoire; car il règne, entre leurs
-écrits, une grande diversité de formes.»--En second lieu, études
-philosophiques: avoir approfondi «l’idéologie, la morale et la
-politique». «Quant aux ouvrages où peuvent se puiser les connaissances
-de cet ordre, Daguesseau nous a indiqué Aristote, Cicéron, Grotius: j’y
-joindrais les meilleurs moralistes anciens et modernes, les traités
-d’économie publique publiés depuis le milieu du dernier siècle, ce qu’on
-écrit sur l’ensemble, les détails ou les applications de la science
-politique Machiavel, Bodin, Locke, Montesquieu, Rousseau, Mably même, et
-les plus éclairés de leurs disciples et de leurs commentateurs.» En
-troisième lieu, avant d’écrire l’histoire, «il faut apparemment qu’on la
-sache». «On n’enrichira point ce genre d’instruction si l’on ne commence
-par le posséder tel qu’il existe.» Le futur historien a déjà lu les
-meilleurs livres d’histoire et il les a étudiés comme des modèles de
-style: «il y aura du profit à les lire une seconde fois, mais en se
-proposant plus particulièrement de saisir tous les faits qu’ils
-contiennent et de s’en pénétrer assez pour en conserver des souvenirs
-ineffaçables».
-
- [45] VII, p. 228 et suiv.
-
-Telles sont les notions «positives» qui étaient considérées, il y a
-quatre-vingts ans, comme indispensables à l’historien en général.
-Toutefois, on avait dès lors le sentiment confus que, «pour acquérir une
-connaissance profonde des sujets particuliers», d’autres notions encore
-étaient utiles: «Les sujets que les historiens ont à traiter, dit
-Daunou, les détails qu’ils rencontrent exigent des connaissances très
-étendues et fort diverses». Va-t-il préciser? voici en quels termes:
-«souvent l’intelligence de plusieurs langues, quelquefois aussi des
-notions de physique et de mathématiques». Et il ajoute: «sur ces objets
-cependant, l’instruction générale, celle qu’on doit supposer commune à
-tous les hommes de lettres, suffit à celui qui se consacre à des
-compositions historiques...».
-
-Tous les auteurs qui ont essayé, comme Daunou, d’énumérer les
-connaissances préalables, ainsi que les dispositions morales ou
-intellectuelles, requises pour «écrire l’histoire», ont été amenés à
-dire des banalités ou à émettre des exigences comiques. D’après E. A.
-Freeman, l’historien devrait tout savoir: philosophie, droit, finances,
-ethnographie, géographie, anthropologie, sciences naturelles, etc.; un
-historien n’est-il pas exposé, en effet, à rencontrer dans l’étude du
-passé des questions de philosophie, de droit, de finances, etc.? Et si
-la science financière, par exemple, est considérée comme indispensable à
-qui traite des questions de finance actuelles, l’est-elle moins à qui se
-permet d’exprimer une opinion sur les problèmes financiers d’autrefois?
-«Il n’est point de sujet spécial, déclare E. A. Freeman, que l’historien
-ne puisse être amené à toucher incidemment: par conséquent, plus
-nombreuses sont les branches spéciales de connaissances dont il est
-maître, mieux il est préparé pour son travail professionnel.» A la
-vérité, toutes les branches des connaissances humaines ne sont pas
-également utiles; quelques-unes ne servent que très rarement, par
-accident: «J’hésiterais même à présenter comme un conseil de perfection
-à l’historien de se rendre chimiste accompli, en vue de la possibilité
-d’une occasion où la chimie l’aiderait dans ses études»; mais d’autres
-spécialités sont plus étroitement apparentées à l’histoire: «par
-exemple, la géologie et tout le groupe des sciences naturelles qui s’y
-rattachent... Il est clair que l’historien travaillera mieux s’il sait
-la géologie[46]...»--On s’est aussi demandé si «l’histoire est une de
-ces études que les anciens appelaient _umbratiles_, pour lesquelles il
-suffit d’un esprit calme et d’habitudes laborieuses», ou bien si c’est
-une condition favorable pour l’historien d’avoir été mêlé à la vie
-active et d’avoir contribué à faire l’histoire de son temps avant
-d’écrire celle du passé.--Que ne s’est-on pas demandé? Et des flots
-d’encre ont coulé au sujet de ces questions mal posées, sans intérêt ou
-sans solution, qui, longtemps débattues sans résultat, ont beaucoup
-contribué à déconsidérer les écrits sur la méthodologie.--Il n’y a rien
-à dire, à notre avis, de topique, qui ne soit pas de pur bon sens, sur
-l’apprentissage de l’«art d’écrire l’histoire», si ce n’est que cet
-apprentissage devrait consister surtout dans l’étude, si généralement
-négligée jusqu’à présent, des principes de la méthode historique.
-
- [46] E. A. Freeman, _The methods of historical study_ (London, 1885,
- in-8), p. 45.
-
- La géographie a été longtemps considérée, en France, comme une
- science étroitement apparentée à l’histoire. Aujourd’hui encore,
- nous avons une Agrégation d’histoire et de géographie, et les mêmes
- professeurs enseignent, dans nos lycées, l’histoire et la
- géographie. Beaucoup de personnes persistent à penser que cet
- accouplement est légitime, et même s’effarouchent de l’éventualité
- d’un divorce entre deux ordres de connaissances unis, disent-elles,
- par des rapports nécessaires.--Mais on serait bien embarrassé
- d’établir, par de bonnes raisons, et par des faits d’expérience,
- qu’un professeur d’histoire, un historien, est d’autant meilleur
- qu’il connaît mieux la géologie, l’océanographie, la climatologie,
- et tout le groupe des sciences géographiques. En fait, les étudiants
- en histoire font avec impatience et sans profit direct les études de
- géographie que les programmes leur imposent; et les étudiants qui
- ont sincèrement du goût pour la géographie jetteraient très
- volontiers l’histoire par-dessus bord.--L’union artificielle de
- l’histoire et de la géographie remonte, chez nous, à une époque où
- la géographie, mal définie et mal constituée, était tenue par tout
- le monde pour une discipline négligeable. C’est un vestige, à
- détruire, d’un état de choses ancien.
-
-Ce n’est pas, du reste, l’«historien-littérateur»,
-l’historien-moraliste, porte-plume de l’Histoire, tel que Daunou et ses
-émules l’ont conçu, que nous avons en vue: il s’agit seulement ici de
-ceux, historiens ou érudits, qui se proposent de traiter les documents
-pour préparer ou pour réaliser scientifiquement l’œuvre historique.
-Ceux-là ont besoin d’un _apprentissage technique_. Que faut-il entendre
-par là?
-
- * * * * *
-
-Soit un document écrit. Comment l’utiliser, si l’on ne sait pas le lire?
-Jusqu’à François Champollion, les documents égyptiens, écrits en
-hiéroglyphes, ont été, à proprement parler, lettre morte. On admet sans
-difficulté que pour s’occuper de l’histoire ancienne d’Assyrie, il faut
-avoir appris à déchiffrer les écritures cunéiformes. De même, si l’on
-veut faire des travaux originaux d’après les sources, dans le champ de
-l’histoire ancienne ou dans celui de l’histoire du moyen âge, il est
-prudent d’apprendre à déchiffrer les inscriptions et les manuscrits.
-Voilà pourquoi l’Épigraphie grecque et latine et la Paléographie du
-moyen âge, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances nécessaires pour
-déchiffrer les inscriptions et les manuscrits de l’antiquité et du moyen
-âge, sont tenues pour des «sciences auxiliaires» de l’histoire, ou
-plutôt des études historiques relatives à l’antiquité et au moyen
-âge.--Que la paléographie latine du moyen âge fasse partie du bagage
-obligatoire des médiévistes, comme la paléographie des hiéroglyphes de
-celui des égyptologues, c’est évident. Notons, toutefois, une
-différence. Personne n’aura jamais l’idée de se destiner à l’égyptologie
-sans avoir préalablement acquis des connaissances paléographiques; il
-n’est pas très rare, au contraire, que l’on entreprenne des études sur
-nos documents locaux du moyen âge, sans avoir appris à en dater
-approximativement les formes et à en déchiffrer correctement les
-abréviations: c’est que la ressemblance de la plupart des écritures du
-moyen âge avec les écritures modernes est assez grande pour que l’on
-puisse avoir l’illusion de s’en tirer avec du flair et de l’habitude,
-par des moyens empiriques. Cette illusion est dangereuse: les érudits
-qui n’ont pas subi d’initiation paléographique régulière se
-reconnaissent presque toujours à ce qu’ils commettent de temps en temps
-de grosses erreurs de déchiffrement, susceptibles parfois de vicier à
-fond leurs opérations subséquentes de critique et d’interprétation.
-Quant aux autodidactes qui parviennent à exceller, à force d’avoir
-pratiqué, l’initiation paléographique régulière dont ils ont été privés
-leur aurait épargné au moins des tâtonnements, de longues heures et des
-désagréments.
-
-Soit un document déchiffré. Comment s’en servir, si l’on ne le comprend
-pas? Les inscriptions rédigées en étrusque et dans la langue archaïque
-du Cambodge sont lues, mais personne ne les comprend; tant qu’elles ne
-seront pas comprises, elles resteront inutiles. Il est évident que pour
-s’occuper d’histoire grecque, il faut consulter des documents rédigés en
-langue grecque, et, par conséquent, savoir le grec. Vérité de La Palice,
-dira-t-on. Observez cependant que l’on agit très souvent comme si l’on
-n’en avait pas conscience. Des jeunes gens abordent les études
-d’histoire ancienne en n’ayant de la langue grecque et de la langue
-latine qu’une teinture superficielle. Combien de gens, sans avoir étudié
-le français et le latin du moyen âge, s’imaginent les savoir parce
-qu’ils entendent le latin classique et le français moderne, et se
-permettent d’interpréter des textes dont le sens littéral leur échappe,
-ou, quoique très clair, leur paraît obscur? Les erreurs historiques sont
-innombrables dont la cause est un contresens ou une interprétation par à
-peu près de textes formels, commis par des travailleurs qui
-connaissaient mal la grammaire, le vocabulaire ou les finesses des
-langues anciennes. De solides études philologiques doivent précéder
-logiquement les recherches historiques, toutes les fois que les
-documents à mettre en œuvre ne sont pas rédigés en langue moderne, et
-intelligibles sans difficulté.
-
-Soit un document intelligible. Il serait illégitime de le prendre en
-considération avant d’en avoir vérifié l’authenticité, si l’authenticité
-n’en a pas été déjà établie d’une manière définitive. Or, pour vérifier
-l’authenticité et la provenance d’un document, deux conditions sont
-requises: raisonner et savoir. Autrement dit, on raisonne à partir de
-certaines données positives, qui représentent les résultats condensés
-des recherches antérieures, qu’il est impossible d’improviser et qu’il
-faut, par conséquent, apprendre. Distinguer une charte authentique d’une
-charte fausse serait souvent impraticable, en fait, pour le logicien le
-plus exercé, qui ne connaîtrait pas les habitudes de telle chancellerie,
-à telle date, ou les caractères communs à toutes les chartes d’une
-certaine espèce dont l’authenticité est certaine. Il serait tenu
-d’établir lui-même, comme l’ont fait les premiers érudits, par la
-comparaison d’un très grand nombre de documents similaires, les traits
-qui différencient ceux qui sont certainement authentiques des autres,
-avant de se prononcer sur un cas particulier. Combien sa besogne ne
-sera-t-elle pas facilitée s’il existe un corps de doctrines, un trésor
-d’observations accumulées, un système de résultats acquis par les
-travailleurs qui ont jadis fait, refait, contrôlé, les comparaisons
-minutieuses auxquelles il aurait été obligé de se livrer lui-même! Ce
-corps de doctrines, d’observations et de résultats, propre à faciliter
-la critique des diplômes et des chartes, existe: c’est la Diplomatique.
-Nous dirons donc que la Diplomatique, comme l’Épigraphie, comme la
-Paléographie, comme la Philologie (_Sprachkunde_)[47], est une
-discipline auxiliaire des recherches historiques.
-
- [47] Le mot «Philologie» a pris en français un sens restreint, que
- nous ne lui attribuons pas ici.
-
-L’Épigraphe et la Paléographie, la Philologie (_Sprachkunde_), la
-Diplomatique avec ses annexes (Chronologie technique et Sphragistique)
-ne sont pas les seules disciplines auxiliaires des recherches
-historiques.--Il serait peu judicieux, en effet, d’entreprendre la
-critique de documents littéraires encore non critiqués sans être au
-courant des résultats acquis par ceux qui ont critiqué jusqu’à présent
-des documents du même genre; l’ensemble de ces résultats constitue une
-discipline à part, qui a un nom: l’Histoire littéraire[48].--La critique
-des documents figurés, tels que les œuvres d’architecture, de sculpture
-et de peinture, les objets de toutes sortes (armes, costumes,
-ustensiles, monnaies, médailles, armoiries, etc.), suppose une
-connaissance approfondie des observations et des règles dont se
-composent l’Archéologie proprement dite et ses branches détachées:
-Numismatique et Héraldique.
-
- [48] L’«Historiographie» est une branche de l’«Histoire littéraire»;
- c’est l’ensemble des résultats acquis par les critiques qui ont
- étudié jusqu’ici les anciens écrits historiques, tels que annales,
- mémoires, chroniques, biographies, etc.
-
-Nous sommes maintenant en mesure d’examiner avec quelque profit la
-notion si peu précise de «sciences auxiliaires de l’histoire». On dit
-aussi «sciences ancillaires», «sciences satellites»; mais aucune de ces
-expressions n’est vraiment satisfaisante.
-
-Et d’abord, toutes les soi-disant «sciences auxiliaires» ne sont pas des
-_sciences_. La Diplomatique, l’Histoire littéraire, par exemple, ne sont
-que des répertoires méthodiques de faits, acquis par la critique, qui
-sont de nature à faciliter la critique des documents non critiqués
-encore. Au contraire, la Philologie (_Sprachkunde_) est une science
-organisée, qui a des lois.
-
-En second lieu, il faut distinguer parmi les connaissances
-auxiliaires--non pas, à proprement parler, de l’Histoire, mais des
-recherches historiques,--celles que chaque travailleur doit s’assimiler,
-et celles dont il a besoin de savoir seulement où elles sont, pour se
-les procurer à l’occasion; celles qui doivent être tournées en habitude
-et celles qui peuvent rester à l’état de renseignements en provision
-virtuelle. Un médiéviste doit savoir lire et comprendre les textes du
-moyen âge; il ne lui servirait à rien d’entasser dans sa mémoire la
-plupart des faits particuliers d’Histoire littéraire et de Diplomatique
-qui sont consignés, à leur place, dans les bons Manuels-répertoires
-d’«Histoire littéraire» et de «Diplomatique».
-
-Enfin, il n’existe point de connaissances auxiliaires de l’Histoire (ni
-même des recherches historiques) en général, c’est-à-dire qui soient
-utiles à tous les travailleurs, à quelque partie de l’histoire qu’ils
-travaillent[49]. Il semble donc qu’il n’y ait pas de réponse générale à
-la question posée au commencement de ce chapitre: en quoi doit consister
-l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien?--En quoi
-consiste l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien? Cela
-dépend. Cela dépend de la partie de l’histoire qu’il se propose
-d’étudier. Inutile de savoir la paléographie pour faire des recherches
-relatives à l’histoire de la Révolution, ni de savoir le grec pour
-traiter un point de l’histoire de France au moyen âge[51]. Posons du
-moins que le bagage préalable de quiconque veut faire en histoire des
-travaux originaux doit se composer (en dehors de cette «instruction
-commune», c’est-à-dire de la culture générale, dont parle Daunou) de
-toutes les connaissances propres à fournir les moyens de trouver, de
-comprendre et de critiquer les documents. Ces connaissances varient
-suivant que l’on se spécialise dans telle ou telle section de l’histoire
-universelle. L’apprentissage technique est relativement court et facile
-pour qui s’occupe d’histoire moderne ou contemporaine, long et pénible
-pour qui s’occupe d’histoire ancienne ou d’histoire médiévale.
-
- [49] Cela n’est vrai que sous le bénéfice d’une réserve; car il existe
- un instrument de travail indispensable à tous les historiens, à tous
- les érudits, quel que soit le sujet de leurs études spéciales.
- L’histoire, du reste, est ici dans le même cas que la plupart des
- autres sciences: tous ceux qui font des recherches originales, en
- quelque genre que ce soit, ont besoin de savoir plusieurs langues
- vivantes, celles des pays où l’on pense, où l’on travaille, et qui
- sont à la tête, au point de vue scientifique, de la civilisation
- contemporaine.
-
- De nos jours, la culture des sciences n’est plus confinée dans un
- pays privilégié, ni même en Europe. Elle est internationale. Tous
- les problèmes, les mêmes problèmes, sont simultanément à l’étude
- partout. Il est difficile aujourd’hui, il sera impossible demain, de
- trouver des sujets que l’on puisse traiter sans avoir pris
- connaissance de travaux en langue étrangère. Dès maintenant, pour
- l’histoire ancienne, grecque et romaine, la connaissance de
- l’allemand est presque aussi impérieusement requise que celle du
- grec et du latin. Seuls, des sujets d’histoire étroitement locale
- sont encore accessibles à ceux auxquels les littératures étrangères
- sont fermées. Les grands problèmes leur sont interdits, pour cette
- raison misérable et ridicule qu’ils sont, en présence des livres
- publiés sur ces problèmes en toute autre langue que la leur, devant
- des livres scellés.
-
- L’ignorance totale des langues qui ont été jusqu’à présent les
- langues ordinaires de la science (allemand, anglais, français,
- italien) est une maladie qui devient, avec l’âge, incurable. Il ne
- serait pas excessif d’exiger de tout candidat aux professions
- scientifiques qu’il fût au moins _trilinguis_, c’est-à-dire qu’il
- comprît, sans trop de peine, deux langues modernes, outre sa langue
- maternelle. Voilà une obligation dont les érudits d’autrefois
- étaient dispensés (alors que le latin était encore la langue commune
- des savants) et que les conditions modernes du travail scientifique
- feront peser désormais de plus en plus lourdement sur les érudits de
- tous les pays[50].
-
- Les érudits français qui sont incapables de lire ce qui est écrit en
- allemand et en anglais sont constitués par là même en état
- d’infériorité permanent par rapport à leurs confrères, plus
- instruits, de France et de l’étranger; quel que soit leur mérite,
- ils sont condamnés à travailler avec des éléments d’information
- insuffisants, à travailler mal. Ils en ont conscience. Ils
- dissimulent leur infirmité de leur mieux, comme quelque chose de
- honteux, à moins qu’ils ne l’étalent cyniquement, et s’en vantent;
- mais s’en vanter, c’est encore, on le voit bien, une manière d’en
- avoir honte.--Nous ne saurions trop insister ici sur ce point que la
- connaissance pratique des langues étrangères est auxiliaire au
- premier chef de tous les travaux historiques, comme de tous les
- travaux scientifiques en général.
-
- [50] Un jour viendra peut-être où la connaissance de la principale des
- langues slaves sera nécessaire: il y a déjà des érudits qui
- s’imposent d’apprendre le russe.--L’idée de rétablir le latin dans
- son ancienne dignité de langue universelle est chimérique. Voir la
- collection du _Phœnix, seu nuntius latinus internationalis_
- (Londres, 1891, in-4).
-
- [51] Lorsque les «sciences auxiliaires» furent mises, pour la première
- fois, chez nous, dans les programmes universitaires, on vit des
- étudiants qui s’occupaient de l’histoire de la Révolution et qui ne
- s’intéressaient nullement au moyen âge, adopter, comme «science
- auxiliaire», la Paléographie, et des géographes, qui ne
- s’intéressaient nullement à l’antiquité, l’Épigraphie. Ils n’avaient
- sûrement pas compris que l’étude des «sciences auxiliaires» est
- recommandée, non pour elle-même, mais parce qu’elle est, pour qui se
- destine à certaines spécialités, pratiquement utile. (Voir _Revue
- universitaire_, 1895, II, p. 123.)
-
- * * * * *
-
-Substituer, comme apprentissage de l’historien, l’étude des
-connaissances positives, vraiment auxiliaires des recherches
-historiques, à celle des «grands modèles», littéraires et
-philosophiques, est un progrès de date récente. En France, pendant la
-plus grande partie du siècle, les étudiants en histoire n’ont reçu
-qu’une éducation littéraire, à la Daunou; presque tous s’en sont
-contentés, et n’ont rien vu au-delà; quelques-uns ont constaté, avec
-regret, l’insuffisance de leur préparation première, quand il était trop
-tard pour y remédier; à part d’illustres exceptions, les meilleurs
-d’entre eux sont restés des littérateurs distingués, impuissants à faire
-œuvre de science. L’enseignement des «sciences auxiliaires» et des
-moyens techniques d’investigation n’était alors organisé que pour
-l’histoire (française) du moyen âge, et dans une école spéciale, l’École
-des chartes. Cette simple circonstance assura du reste à cette École,
-durant cinquante ans, une supériorité marquée sur tous les autres
-établissements français (et même étrangers) d’enseignement supérieur:
-d’excellents ouvriers s’y formèrent, qui fournirent beaucoup de
-données nouvelles, tandis qu’ailleurs on bavardait sur les
-problèmes[52].--Aujourd’hui, c’est encore à l’École des chartes que
-l’apprentissage technique du médiéviste se fait le mieux, de la façon la
-plus complète, grâce à des cours combinés, et gradués pendant trois ans,
-de Philologie romane, de Paléographie, d’Archéologie, d’Historiographie
-et de Droit du moyen âge. Mais les «sciences auxiliaires» sont
-maintenant enseignées partout, avec plus ou moins d’ampleur; elles ont
-été introduites dans les programmes universitaires. D’un autre côté, les
-traités didactiques d’Épigraphie, de Paléographie, de Diplomatique,
-etc., se sont multipliés depuis vingt-cinq ans. Il y a vingt-cinq ans,
-on eût vainement cherché à se procurer un bon livre qui suppléât, en ces
-matières, au défaut d’enseignement oral; depuis qu’il existe des
-chaires, des «Manuels» ont paru[53] qui permettraient presque de s’en
-passer si l’enseignement oral, appuyé d’exercices pratiques, n’avait pas
-une efficacité particulière. Que l’on ait eu, ou non, le bénéfice de
-subir un dressage régulier dans un établissement de hautes études, on
-n’a donc plus le droit désormais d’ignorer ce qu’il faut savoir avant
-d’aborder les travaux historiques. En fait, on ne l’ignore déjà plus
-autant que par le passé. Le succès des «Manuels» précités, dont les
-éditions se succèdent, est significatif à cet égard[54].
-
- [52] Voir sur ce point les opinions de Th. v. Sickel et de J. Havet,
- citées dans la _Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p.
- 87.--Dès 1854, l’Institut autrichien «für österreischische
- Geschichtsforschung» fut organisé sur le modèle de l’École française
- des chartes. Une École des chartes vient d’être créée à l’«Instituto
- di Studi superiori» de Florence. «We are accustomed, écrit-on en
- Angleterre, to hear the complaint that there is not in this country
- any institution resembling the École des chartes». (_Quarterly
- Review_, juillet 1896, p. 122).
-
- [53] Ce serait ici le lieu d’énumérer les principaux «Manuels» publiés
- depuis vingt-cinq ans. Mais on en trouvera une liste, arrêtée en
- 1894, dans le _Lehrbuch_ de E. Bernheim, p. 206 et suiv. Citons
- seulement les grands «Manuels» de «Philologie» (au sens large de
- l’expression allemande «Philologie», qui comprend l’histoire de la
- langue et de la littérature, l’épigraphie, la paléographie, et
- toutes les notions auxiliaires de la critique des documents), en
- cours de publication: le _Grundriss der indo-arischen Philologie und
- Altertumskunde_, publ. sous la direction de G. Bühler: le _Grundriss
- der iranischen Philologie_, publ. sous la direction de W. Geiger et
- de E. Kuhn; le _Handbuch der classischen Altertumswissenschaft_,
- publ. sous la direction de I. v. Müller; le _Grundriss der
- germanischen Philologie_, publ. sous la direction de H. Paul, dont
- la 2e éd. a commencé à paraître en 1896; le _Grundriss der
- romanischen Philologie_, publ. sous la direction de G. Gröber. On
- trouvera dans ces vastes répertoires, en même temps qu’une doctrine
- brève, des références bibliographiques complètes, tant directes
- qu’indirectes.
-
- [54] Les «Manuels» français de MM. Prou (Paléographie), Giry
- (Diplomatique), Cagnat (Épigraphie latine) etc., ont répandu dans le
- public la notion et la connaissance des disciplines auxiliaires. De
- nouvelles éditions ont permis ou permettront de les tenir au
- courant: chose nécessaire, car la plupart de ces disciplines,
- quoique déjà bien constituées, se précisent et s’enrichissent encore
- tous les jours. Cf. ci-dessus, p. 22.
-
-Voilà donc le futur historien armé des connaissances préalables qu’il
-n’aurait pu négliger de se procurer sans se condamner, soit à
-l’impuissance, soit à des méprises continuelles. Nous le supposons à
-l’abri des erreurs (innombrables, en vérité) qui ont leur source dans
-une connaissance imparfaite de l’écriture et de la langue des documents,
-dans l’ignorance des travaux antérieurs et des résultats acquis par la
-critique; il a une irréprochable _cognitio cogniti et cognoscendi_.
-C’est, d’ailleurs, une supposition très optimiste, et nous ne nous le
-dissimulons pas. Il ne suffit point, nous le savons, d’avoir suivi un
-cours régulier de «sciences auxiliaires» ou d’avoir lu attentivement les
-meilleurs traités didactiques de Bibliographie, de Paléographie, de
-Philologie, etc., ni même d’avoir acquis, par des exercices pratiques,
-quelque expérience personnelle, pour être toujours bien renseigné,
-encore moins pour être infaillible.--D’abord, ceux qui ont étudié
-longtemps des documents d’un certain genre ou d’une certaine date
-possèdent, au sujet des documents de ce genre et de cette date, des
-notions intransmissibles qui leur permettent en général de critiquer
-supérieurement les documents nouveaux, de ce genre ou de cette date,
-qu’ils rencontrent; rien ne remplace l’«érudition spéciale», récompense
-des spécialistes qui ont beaucoup travaillé[55].--Et puis, les
-spécialistes eux-mêmes se trompent: les paléographes ont à se tenir
-constamment sur leurs gardes pour ne pas déchiffrer de travers; est-il
-des philologues qui n’aient pas quelques contresens sur la conscience?
-Des érudits très bien informés d’ordinaire ont imprimé comme inédits des
-textes déjà publiés et négligé des documents qu’ils auraient pu
-connaître. Les érudits passent leur vie à perfectionner sans cesse leurs
-connaissances «auxiliaires», que, avec raison, ils n’estiment jamais
-parfaites. Mais tout cela ne nous empêche pas de maintenir notre
-hypothèse. Qu’il soit entendu seulement que, en pratique, on n’attend
-pas, pour travailler sur les documents, d’être imperturbablement maître
-de toutes les «connaissances auxiliaires»: on n’oserait jamais
-commencer.
-
- [55] Que faut-il entendre au juste par ces «notions intransmissibles»
- dont nous parlons? Dans le cerveau d’un spécialiste très familier
- avec les documents d’une certaine espèce ou d’une certaine époque,
- des associations d’idées se lient, des analogies brusquement luisent
- à l’examen d’un document nouveau de cette espèce ou de cette époque,
- qui échappent à toute autre personne moins expérimentée, fût-elle
- munie d’ailleurs des répertoires les plus parfaits. C’est que toutes
- les particularités des documents ne sont pas isolables; il y en a
- qu’il est impossible de classer sous des rubriques claires, et qui
- ne se trouvent, par conséquent, répertoriées nulle part. Mais la
- mémoire humaine, quand elle est bonne, en garde l’impression; et une
- excitation, même faible et lointaine, suffit à en faire réapparaître
- la notion.
-
-Reste à savoir comment il faut traiter les documents, supposé que l’on
-ait subi préalablement, avec succès, l’apprentissage convenable.
-
-
-
-
-LIVRE II
-
-OPÉRATIONS ANALYTIQUES
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONNAISSANCE HISTORIQUE
-
-
-Nous avons déjà dit que l’histoire se fait avec des documents et que les
-documents sont les traces des faits passés[56]. C’est ici le lieu
-d’indiquer les conséquences enveloppées dans cette affirmation et dans
-cette définition.
-
- [56] Ci-dessus, p. 1.
-
-Les faits ne peuvent être empiriquement connus que de deux manières: ou
-bien directement si on les observe pendant qu’ils se passent, ou bien
-indirectement, en étudiant les traces qu’ils ont laissées. Soit un
-événement tel qu’un tremblement de terre, par exemple: j’en ai
-directement connaissance si j’assiste au phénomène, indirectement si,
-n’y ayant pas assisté, j’en constate les effets matériels (crevasses,
-murs écroulés), ou si, ces effets ayant été effacés, j’en lis la
-description écrite par quelqu’un qui a vu soit le phénomène lui-même,
-soit ses effets.--Or le propre des «faits historiques»[57] c’est de
-n’être connus qu’indirectement, d’après des traces. La connaissance
-historique est, par essence, une connaissance indirecte. La méthode de
-la science historique doit donc différer radicalement de celle des
-sciences directes, c’est-à-dire de toutes les autres sciences, sauf la
-géologie, qui sont fondées sur l’observation directe. La science
-historique n’est pas du tout, quoi qu’on en ait dit[58], une science
-d’observation.
-
- [57] Cette expression, souvent employée, a besoin d’être éclaircie. Il
- ne faut pas croire qu’elle s’applique à une _espèce_ de faits. Il
- n’y a pas de faits historiques, comme il y a des faits chimiques. Le
- même fait est ou n’est pas historique suivant la façon dont on le
- connaît. Il n’y a que des procédés de connaissance historiques. Une
- séance du Sénat est un fait d’observation directe pour celui qui y
- assiste; elle devient historique pour celui qui l’étudie dans un
- compte rendu. L’éruption du Vésuve au temps de Pline est un fait
- géologique connu historiquement. Le caractère historique n’est pas
- dans les faits; il n’est que dans le mode de connaissance.
-
- [58] Fustel de Coulanges l’a dit. Cf. ci-dessus, p. VIII, note 5.
-
-Les faits passés ne nous sont connus que par les traces qui en ont été
-conservées. Ces traces, que l’on appelle _documents_, l’historien les
-observe directement, il est vrai; mais, après cela, il n’a plus rien à
-observer; il procède désormais par voie de raisonnement, pour essayer de
-conclure, aussi correctement que possible, des traces aux faits. Le
-document, c’est le point de départ; le fait passé, c’est le point
-d’arrivée[59]. Entre ce point de départ et ce point d’arrivée, il faut
-traverser une série complexe de raisonnements, enchaînés les uns aux
-autres, où les chances d’erreur sont innombrables; la moindre erreur,
-qu’elle soit commise au début, au milieu ou à la fin du travail, peut
-vicier toutes les conclusions. La «méthode historique», ou indirecte,
-est par là visiblement inférieure à la méthode d’observation directe;
-mais les historiens n’ont pas le choix: elle est _la seule_ pour
-atteindre les faits passés, et l’on verra plus loin[60] comment elle
-peut, malgré ces conditions défectueuses, conduire à une connaissance
-scientifique.
-
- [59] Dans les sciences d’observation, c’est le fait lui-même, observé
- directement, qui est le point de départ.
-
- [60] Ci-dessous, chap. VII.
-
-L’analyse détaillée des raisonnements qui mènent de la constatation
-matérielle des documents à la connaissance des faits est une des parties
-principales de la Méthodologie historique. C’est le domaine de la
-Critique. Les sept chapitres qui suivent y sont consacrés.--Essayons
-d’en esquisser d’abord, très sommairement, les lignes générales et les
-grandes divisions.
-
-I. On peut distinguer deux espèces de documents. Parfois le fait passé a
-laissé une trace matérielle (un monument, un objet fabriqué). Parfois,
-et le plus souvent, la trace du fait est d’ordre psychologique: c’est
-une description ou une relation écrites.--Le premier cas est beaucoup
-plus simple que le second. Il existe, en effet, un rapport fixe entre
-certaines empreintes matérielles et leurs causes, et ce rapport,
-déterminé par des lois physiques, est bien connu[61].--La trace
-psychologique, au contraire, est purement symbolique: elle n’est pas le
-fait lui-même; elle n’est pas même l’empreinte immédiate du fait sur
-l’esprit du témoin; elle est seulement un signe conventionnel de
-l’impression produite par le fait sur l’esprit du témoin. Les documents
-écrits n’ont donc pas de valeur par eux-mêmes, comme les documents
-matériels; ils n’en ont que comme signes d’opérations psychologiques,
-compliquées et difficiles à débrouiller. L’immense majorité des
-documents qui fournissent à l’historien le point de départ de ses
-raisonnements ne sont, en somme, que des traces d’opérations
-psychologiques.
-
- [61] Nous ne traiterons pas particulièrement de la Critique des
- documents matériels (objets, monuments, etc.), en tant qu’elle
- diffère de la Critique des documents écrits.
-
-Cela posé, pour conclure d’un document écrit au fait qui en a été la
-cause lointaine, c’est-à-dire pour savoir la relation qui relie ce
-document à ce fait, il faut reconstituer toute la série des causes
-intermédiaires qui ont produit le document. Il faut se représenter toute
-la chaîne des actes effectués par l’auteur du document à partir du fait
-observé par lui jusqu’au manuscrit (ou à l’imprimé) que nous avons
-aujourd’hui sous les yeux. Cette chaîne, on la reprend en sens inverse,
-en commençant par l’inspection du manuscrit (ou de l’imprimé) pour
-aboutir au fait ancien. Tels sont le but et la marche de l’analyse
-critique[62].
-
- [62] Pour le détail et la justification logique de cette méthode voir
- Ch. Seignobos, _Les conditions psychologiques de la connaissance en
- histoire_, dans la _Revue philosophique_, 1887, II, p. 1, 168.
-
-D’abord, on observe le document. Est-il tel qu’il était lorsqu’il a été
-produit? N’a-t-il pas été détérioré depuis? On recherche comment il a
-été fabriqué afin de le restituer au besoin dans sa teneur originelle et
-d’en déterminer la provenance. Ce premier groupe de recherches
-préalables, qui porte sur l’écriture, la langue, les formes, les
-sources, etc., constitue le domaine particulier de la CRITIQUE EXTERNE
-ou critique d’érudition.--Ensuite intervient la CRITIQUE INTERNE: elle
-travaille, au moyen de raisonnements par analogie dont les majeures sont
-empruntées à la psychologie générale, à se représenter les états
-psychologiques que l’auteur du document a traversés. Sachant ce que
-l’auteur du document a dit, on se demande: 1º qu’est-ce qu’il a voulu
-dire; 2º s’il a cru ce qu’il a dit; 3º s’il a été fondé à croire ce
-qu’il a cru. A ce dernier terme le document se trouve ramené à un point
-où il ressemble à l’une des opérations scientifiques par lesquelles se
-constitue toute science objective: il devient une observation; il ne
-reste plus qu’à le traiter suivant la méthode des sciences objectives.
-Tout document a une valeur exactement dans la mesure où, après en avoir
-étudié la genèse, on l’a réduit à une observation bien faite.
-
-II. Deux conclusions se dégagent de ce qui précède: complexité extrême,
-nécessité absolue de la Critique historique.
-
-Comparé aux autres savants, l’historien se trouve dans une situation
-très fâcheuse. Non seulement il ne lui est jamais donné, comme au
-chimiste, d’observer directement des faits; mais il est très rare que
-les documents dont il est obligé de se servir représentent des
-observations précises. Il ne dispose pas de ces procès-verbaux
-d’observations scientifiquement établis qui, dans les sciences
-constituées, peuvent remplacer et remplacent les observations directes.
-Il est dans la condition d’un chimiste qui connaîtrait une série
-d’expériences seulement par les rapports de son garçon de laboratoire.
-L’historien est obligé de tirer parti de rapports très grossiers, dont
-aucun savant ne se contenterait[63].
-
- [63] Le cas le plus favorable, celui où le document a été rédigé,
- comme on dit, par un «témoin» oculaire, est encore bien loin de la
- connaissance scientifique. La notion de _témoin_ a été empruntée à
- la pratique des tribunaux; ramenée à des termes scientifiques, elle
- se réduit à celle d’_observateur_. Un témoignage est une
- observation. Mais, en fait, le témoignage historique diffère
- notablement de l’observation scientifique. L’«observateur» opère
- suivant des règles fixes et rédige dans une langue rigoureusement
- précise. Au contraire, le «témoin» a observé sans méthode et rédigé
- dans une langue sans rigueur: on ignore s’il a pris les précautions
- nécessaires. Le propre du document historique est de se présenter
- comme le résultat d’un travail fait sans méthode et sans garantie.
-
-D’autant plus nécessaires sont les précautions à prendre pour utiliser
-ces documents, qui sont les seuls matériaux de la science historique: il
-importe évidemment d’éliminer ceux qui n’ont aucune valeur et de
-distinguer dans les autres ce qui s’y trouve de correctement observé.
-
-D’autant plus nécessaires sont, en même temps, les avertissements à ce
-sujet que la pente naturelle de l’esprit humain est de ne prendre aucune
-précaution, et de procéder, en ces matières où la plus exacte précision
-serait indispensable, confusément.--Tout le monde, il est vrai, admet,
-en principe, l’utilité de la Critique; mais c’est un de ces postulats
-non contestés qui passent difficilement dans la pratique. Des siècles se
-sont écoulés, en des âges de civilisation brillante, avant que les
-premières lueurs de Critique se soient manifestées parmi les peuples les
-plus intelligents de la terre. Ni les Orientaux ni le moyen âge n’en ont
-eu l’idée nette[64]. Jusqu’à nos jours, des hommes éclairés ont, en se
-servant des documents pour écrire l’histoire, négligé des précautions
-élémentaires et admis inconsciemment des principes faux. Encore
-aujourd’hui la plupart des jeunes gens, abandonnés à eux-mêmes,
-suivraient ces vieux errements. C’est que la Critique est contraire à
-l’allure normale de l’intelligence. La tendance spontanée de l’homme est
-d’ajouter foi aux affirmations et de les reproduire, sans même les
-distinguer nettement de ses propres observations. Dans la vie de tous
-les jours, n’acceptons-nous pas indifféremment, sans vérification
-d’aucune sorte, des on-dit, des renseignements anonymes et sans
-garantie, toutes sortes de «documents» de médiocre ou de mauvais aloi?
-Il faut une raison spéciale pour prendre la peine d’examiner la
-provenance et la valeur d’un document sur l’histoire d’hier; autrement,
-s’il n’est pas invraisemblable jusqu’au scandale, et tant qu’il n’est
-pas contredit, nous l’absorbons, nous nous y tenons, nous le colportons,
-en l’embellissant au besoin. Tout homme sincère reconnaîtra qu’un
-violent effort est nécessaire pour secouer l’_ignavia critica_, cette
-forme si répandue de la lâcheté intellectuelle; que cet effort doit être
-constamment répété, et qu’il s’accompagne souvent d’une véritable
-souffrance.
-
- [64] Voir B. Lasch, _Das Erwachen und die Entwickelung der
- historischen Kritik im Mittelalter_, Breslau, 1887, in-8.
-
-L’instinct naturel d’un homme à l’eau est de faire tout ce qu’il faut
-pour se noyer; apprendre à nager, c’est acquérir l’habitude de réprimer
-des mouvements spontanés et d’en exécuter d’autres. De même, l’habitude
-de la Critique n’est pas naturelle; il faut qu’elle soit inculquée, et
-elle ne devient organique que par des exercices répétés.
-
-Ainsi le travail historique est un travail critique par excellence;
-lorsqu’on s’y livre sans s’être préalablement mis en défense contre
-l’instinct, on s’y noie. Pour être averti du danger, rien n’est plus
-efficace que de faire un examen de conscience, et d’analyser les raisons
-de l’_ignavia_ qu’il s’agit de combattre jusqu’à ce qu’elle ait fait
-place à une attitude d’esprit critique[65]. Il est aussi très salutaire
-de s’être rendu compte des principes de la méthode historique et d’en
-avoir théoriquement décomposé, l’une après l’autre, comme nous allons le
-faire, les opérations successives. «L’histoire, de même que toute autre
-étude, comporte surtout des erreurs de fait qui proviennent d’un défaut
-d’attention; mais elle est plus exposée qu’aucune autre à des fautes
-nées de la confusion d’esprit qui fait faire des analyses insuffisantes
-et construire des raisonnements faux... Les historiens avanceraient
-moins d’affirmations sans preuves s’il leur fallait analyser chacune de
-leurs affirmations; ils admettraient moins de principes faux s’ils
-imposaient de formuler tous leurs principes; ils feraient moins de
-mauvais raisonnements s’il leur fallait exprimer tous leurs
-raisonnements en forme[66].»
-
- [65] La raison profonde de la crédulité naturelle, c’est la paresse.
- Il est plus commode de croire que de discuter, d’admettre que de
- critiquer, d’accumuler les documents que de les peser. Et c’est
- aussi plus agréable: qui critique les documents en sacrifie;
- sacrifier un document est aisément considéré comme une perte sèche
- par celui qui l’a recueilli.
-
- [66] _Revue philosophique_, _l. c._, p. 178.
-
-
-
-
-SECTION I
-
-CRITIQUE EXTERNE (CRITIQUE D’ÉRUDITION)
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-CRITIQUE DE RESTITUTION
-
-
-Quelqu’un, de nos jours, écrit un livre: il envoie à l’imprimerie son
-manuscrit autographe; de sa propre main il corrige les épreuves et signe
-le bon à tirer. Le livre imprimé de la sorte se présente, en tant que
-document, dans d’excellentes conditions matérielles. Quel que soit
-l’auteur, et quels qu’aient été ses sentiments ou ses intentions, on est
-certain, et c’est le seul point qui nous intéresse en ce moment, d’avoir
-entre les mains une reproduction à peu près exacte du texte qu’il a
-écrit.--Il faut dire «à peu près exacte», car si l’auteur a mal corrigé
-ses épreuves, ou si les typographes ont mal observé ses corrections, la
-reproduction du texte original est, même dans ce cas très favorable,
-imparfaite. Il n’est pas rare que les typographes vous fassent dire
-autre chose que ce que l’on a voulu dire et que l’on s’en aperçoive trop
-tard.
-
-S’agit-il de reproduire un ouvrage dont l’auteur est mort, et dont il
-est impossible d’envoyer à l’imprimerie le manuscrit autographe? Le cas
-s’est présenté pour les _Mémoires d’outre-tombe_ de Chateaubriand, par
-exemple; il se présente tous les jours pour ces correspondances intimes
-de personnages connus que l’on se hâte d’imprimer pour satisfaire la
-curiosité publique et dont les pièces originales sont si fragiles. Le
-texte en est d’abord copié; il est ensuite typographiquement «composé»
-d’après la copie, ce qui équivaut à une seconde copie; enfin cette
-seconde copie (en épreuves) est, ou doit être, collationnée par
-quelqu’un (à défaut de l’auteur disparu) avec la première copie, ou,
-mieux encore, avec les originaux. Les garanties d’exactitude sont
-moindres dans ce cas que dans le cas précédent; car entre l’original et
-la reproduction définitive il y a un intermédiaire de plus (la copie
-manuscrite), et il peut arriver que l’original soit difficile à
-déchiffrer pour tout autre que l’auteur. Le texte des Mémoires et des
-Correspondances posthumes est souvent défiguré, en fait, dans des
-éditions qui paraissent, au premier abord, soignées, par des erreurs de
-transcription et de ponctuation[67].
-
- [67] Un membre de la _Société des humanistes français_ (fondée à Paris
- en 1894) s’est amusé à relever, dans le _Bulletin_ de cette Société,
- les erreurs justiciables de la critique verbale qui se trouvent dans
- les éditions de quelques ouvrages posthumes (notamment dans celle
- des _Mémoires d’outre-tombe_); il a montré qu’il est possible de
- dissiper des obscurités dans les documents les plus modernes par la
- même méthode qui sert à restituer les textes anciens.
-
-Maintenant, dans quel état les documents anciens ont-ils été conservés?
-Presque toujours, les originaux sont perdus; nous n’avons que des
-copies. Des copies faites directement d’après les originaux? Non pas,
-mais des copies de copies. Les scribes qui les ont exécutées n’étaient
-pas tous, tant s’en faut, des hommes habiles et consciencieux; ils
-transcrivaient souvent des textes qu’ils ne comprenaient point ou qu’ils
-comprenaient mal, et il n’a pas toujours été de mode, comme au temps de
-la Renaissance carolingienne, de collationner les manuscrits[68]. Si nos
-livres imprimés, après les revisions successives de l’auteur et du
-prote, sont des reproductions imparfaites, il faut s’attendre à ce que
-les documents anciens, copiés et recopiés pendant des siècles avec peu
-de soin, au risque d’altérations nouvelles à chaque transmission, nous
-soient parvenus sous une forme extrêmement incorrecte.
-
- [68] Sur les habitudes des copistes du moyen âge, par l’intermédiaire
- desquels la plupart des œuvres littéraires de l’antiquité sont
- parvenues jusqu’à nous, voir les renseignements réunis par W.
- Wattenbach, _Das Schriftwesen im Mittelalter_ ³, Berlin, 1896, in-8.
-
-Dès lors, une précaution s’impose: avant de se servir d’un document,
-savoir si le texte de ce document est «bon», c’est-à-dire aussi conforme
-que possible au manuscrit autographe de l’auteur; et lorsque le texte
-est «mauvais», l’améliorer. Agir autrement est dangereux. En utilisant
-un mauvais texte, c’est-à-dire un texte corrompu par la tradition, on
-risque d’attribuer à l’auteur ce qui est du fait des copistes. Des
-théories ont été en effet bâties sur des passages viciés par des erreurs
-de transcription, qui sont tombées à plat, en bloc, lorsque le texte
-original de ces passages a été découvert ou restitué. Toutes les
-«coquilles» typographiques, toutes les fautes de copie ne sont pas
-indifférentes ou simplement ridicules: il en est d’insidieuses, propres
-à tromper les lecteurs[69].
-
- [69] Voir par exemple, les _Coquilles lexicographiques_ qui ont été
- recueillies par A. Thomas, dans la _Romania_, XX (1891), p. 464 et
- suiv.
-
-On croirait volontiers que les historiens estimés se sont toujours fait
-une règle de se procurer de «bons» textes, nettoyés et restaurés comme
-il faut, des documents qu’ils avaient à consulter. Ce serait une erreur.
-Les historiens se sont longtemps servis des textes qu’ils avaient à leur
-portée, sans en vérifier la pureté. Mais il y a plus: les érudits
-eux-mêmes dont le métier est de publier des documents n’ont pas trouvé
-du premier coup l’art de les restituer: naguère encore, les documents
-étaient couramment édités d’après les premières copies venues, bonnes ou
-mauvaises, combinées et corrigées au hasard. Les éditions de textes
-anciens sont aujourd’hui, pour la plupart, «critiques»; mais il n’y a
-pas trente ans qu’ont été données les premières «éditions critiques» des
-grandes œuvres du moyen âge, et le texte critique de quelques œuvres de
-l’antiquité classique (de celle de Pausanias, par exemple) est encore à
-établir.
-
-Tous les documents historiques n’ont pas été publiés jusqu’ici de
-manière à procurer aux historiens la sécurité dont ils ont besoin, et
-quelques historiens agissent encore comme s’ils ne se rendaient pas
-compte qu’un texte mal établi est, par cela même, sujet à caution. Mais
-un progrès considérable a été réalisé. La méthode convenable pour la
-purification et la restitution des textes a été dégagée des expériences
-accumulées par plusieurs générations d’érudits. Aucune partie de la
-méthode historique n’est aujourd’hui fondée plus solidement, ni plus
-généralement connue. Elle est exposée avec clarté dans plusieurs
-ouvrages de vulgarisation philologique[70].--Pour ce motif, nous nous
-contenterons d’en résumer ici les principes essentiels et d’en indiquer
-les résultats.
-
- [70] Voir E. Bernheim, _Lehrbuch der historischen Methode_ ², p.
- 341-54.--Consulter en outre F. Blass, dans le _Handbuch der
- klassischen Altertumswissenschaft_ de I. v. Müller, I² (1892), p.
- 249-89 (avec une bibliographie détaillée); A. Tobler, dans le
- _Grundriss der romanischen Philologie_, I (1888), p. 253-63; H.
- Paul, dans le _Grundriss der germanischen Philologie_ I ², (1896),
- p. 184-96.
-
- Lire, en français, le § «Critique des textes» dans _Minerva.
- Introduction à l’étude des classiques scolaires grecs et latins_,
- par J. Gow et S. Reinach, Paris, 1890, in-16, p. 50-65.
-
- L’ouvrage de I. Taylor, _History of the transmission of ancient
- books to modern times_... (Liverpool, 1889, in-16), est sans valeur.
-
-I. Soit un document inédit ou qui n’a pas encore été édité conformément
-aux règles de la critique. Comment procède-t-on pour en établir le
-meilleur texte possible?--Trois cas sont à considérer.
-
-_a_. Le cas le plus simple est celui où l’on possède l’original,
-l’autographe même de l’auteur. Il n’y a qu’à en reproduire le texte avec
-une exactitude complète[71]. Théoriquement, rien de plus facile; en
-pratique, cette opération élémentaire exige une attention soutenue, dont
-tout le monde n’est pas capable. Essayez, si vous en doutez. Les
-copistes qui ne se trompent jamais et qui n’ont jamais de distractions
-sont rares, même parmi les érudits.
-
- [71] Cette règle n’est pas absolue. On admet généralement que
- l’éditeur a le droit d’uniformiser la graphie d’un document
- autographe--pourvu qu’il en avertisse le public,--toutes les fois
- que, comme dans la plupart des documents modernes, les fantaisies
- graphiques de l’auteur n’ont pas d’intérêt philologique. Voir les
- _Instructions pour la publication des textes historiques_, dans le
- _Bulletin de la Commission royale d’histoire de Belgique_, 5e série,
- VI (1896); et les _Grundsätze für die Herausgabe von Actenstücken
- zur neueren Geschichte_, laborieusement délibérées par le 2e et le
- 3e Congrès des historiens allemands en 1894 et en 1895, dans la
- _Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft_, XI, p. 200, XII,
- p. 364. Les derniers Congrès d’historiens italiens tenus à Gênes
- (1893) et à Rome (1895), ont aussi débattu cette question, mais sans
- aboutir.--Quelles sont les libertés qu’il est légitime de prendre en
- reproduisant des textes autographes? Le problème est plus difficile
- que ne l’imaginent les gens qui ne sont pas du métier.
-
-_b_. Deuxième cas.--L’original est perdu; on n’en connaît qu’une copie.
-Il faut se tenir sur ses gardes, car il est probable, _a priori_, que
-cette copie contient des fautes.
-
-Les textes dégénèrent suivant certaines lois. On s’est appliqué à
-distinguer et à classer les causes et les formes ordinaires des
-différences qui s’observent entre les originaux et les copies; puis on a
-déduit, par analogie, des règles applicables à la restitution
-conjecturale des passages qui, dans une copie unique d’un original
-perdu, sont certainement (parce qu’ils sont inintelligibles) ou
-vraisemblablement corrompus.
-
-Les altérations de l’original, dans une copie, les «variantes de
-tradition», comme on dit, sont imputables soit à la fraude, soit à
-l’erreur. Certains copistes ont fait sciemment des modifications ou
-pratiqué des suppressions[72]. Presque tous les copistes ont commis des
-erreurs, soit de jugement, soit accidentelles. Erreurs de jugement si,
-étant à demi instruits et à demi intelligents, ils ont cru devoir
-corriger des passages ou des mots de l’original qu’ils n’entendaient
-pas[73]. Erreurs accidentelles s’ils ont lu de travers en copiant, ou
-mal entendu en écrivant sous la dictée, ou fait involontairement des
-_lapsus calami_.
-
- [72] Il sera question des interpolations au chapitre III, p. 71.
-
- [73] Les scribes de la Renaissance carolingienne et de la renaissance
- proprement dite, depuis le XVe siècle, se sont préoccupés de fournir
- des textes intelligibles. Ils ont corrigé en conséquence tout ce
- qu’ils ne comprenaient pas. Plusieurs œuvres de l’antiquité ont été
- de la sorte abîmées par eux à jamais.
-
-Les modifications qui proviennent de fraudes et d’erreurs de jugement
-sont souvent très difficiles à rectifier, et même à voir. Certaines
-erreurs accidentelles (l’omission de plusieurs lignes, par exemple) sont
-irréparables dans le cas, qui nous occupe, d’une copie unique. Mais la
-plupart des erreurs accidentelles se laissent deviner, lorsqu’on en
-connaît les formes ordinaires: confusions de sens, de lettres et de
-mots, transpositions de mots, de syllabes et de lettres, dittographie
-(répétition inutile de lettres ou de syllabes), haplographie (syllabes
-ou mots qu’il aurait fallu redoubler et qui ne sont écrits qu’une fois),
-mots mal séparés, phrases mal ponctuées, etc.--Des erreurs de ces divers
-types ont été commises par les scribes de tous les temps et de tous les
-pays, quelle que fût l’écriture des originaux, en quelque langue qu’ils
-fussent rédigés. Mais certaines confusions de lettres sont fréquentes
-dans les copies exécutées d’après des originaux qui étaient en
-caractères onciaux, et d’autres dans les copies exécutées d’après des
-originaux en minuscule. Les confusions de sens et de mots s’expliquent
-par des analogies de vocabulaire et de prononciation qui différent,
-naturellement, suivant que l’original était en telle langue ou en telle
-autre, de telle date ou de telle autre. La théorie générale de la
-restitution conjecturale se réduit donc à ce qui précède, et il n’y a
-pas d’apprentissage général de cet art. On apprend à restituer, non pas
-n’importe quels textes, mais des textes grecs, des textes latins, des
-textes français, etc.; car la restitution conjecturale d’un texte
-suppose, outre des notions générales sur le _processus_ de la
-dégénérescence des textes, la connaissance approfondie: 1º d’une langue;
-2º d’une paléographie spéciale; 3º _des confusions (de lettres, de sens
-et de mots) dont les copistes de textes rédigés dans la même langue et
-écrits de la même manière avaient ou ont l’habitude_. Pour
-l’apprentissage de l’émendation conjecturale des textes grecs et latins,
-des répertoires (alphabétiques et méthodiques) de «variantes de
-tradition», de confusions fréquentes, de corrections probables, ont été
-dressés[74]. Ils ne suppléent certes pas à des exercices pratiques,
-faits sous la direction des hommes du métier[75], mais ils rendent de
-grands services aux hommes du métier eux-mêmes.
-
- [74] Ces collections sont arrangées suivant l’ordre méthodique ou
- suivant l’ordre alphabétique.--Les principales sont, pour les deux
- langues classiques, outre l’ouvrage précité de Blass (ci-dessous, p.
- 59, n. 70), les _Adversaria critica_ de Madvig (Copenhague, 1871-74,
- 3 vol. in-8). Pour le grec, la célèbre _Commentatio paleographica_
- de Fr. J. Bast, publiée en appendice à l’édition du grammairien
- Grégoire de Corinthe (Leipzig, 1811, in-8) et les _Variæ lectiones_
- de Cobet (Leyde, 1873, in-8). Pour le latin: H. Hagen, _Gradus ad
- criticen_ (Leipzig, 1879, in-8) et W. M. Lindsay, _An introduction
- to latin textual emendation based on the text of Plautus_ (London,
- 1896, in-16). Un rédacteur du _Bulletin de la Société des humanistes
- français_ a exprimé, dans cette publication, le vœu qu’un recueil
- analogue soit composé pour le français moderne.
-
- [75] Cf. _Revue critique_, 1895, II, p. 358.
-
-Il serait facile d’énumérer des exemples de restitutions heureuses. Les
-plus satisfaisantes sont celles qui ont un caractère d’évidence
-paléographique, comme la correction classique de Madvig au texte des
-_Lettres_ de Sénèque (89, 4). On lisait: «Philosophia unde dicta sit,
-apparet; ipso enim nomine fatetur. Quidam et sapientiam ita quidam
-finierunt, ut dicerent divinorum et humanorum sapientiam...»; ce qui n’a
-pas de sens. On supposait une lacune entre _ita_ et _quidam_. Madvig
-s’est représenté le texte en capitales de l’archétype disparu, où,
-suivant l’usage antérieur au VIIIe siècle, les mots n’étaient pas
-séparés (_scriptio continua_) et les phrases n’étaient pas ponctuées; il
-s’est demandé si le copiste, qui eut d’abord sous les yeux l’archétype
-en capitales, n’avait pas coupé les mots au hasard, et il a lu sans
-difficulté: «... ipso enim domine fatetur quid amet. Sapientiam ita
-quidam finierunt..., etc.» MM. Blass, Reinach, Lindsay, dans leurs
-opuscules signalés en note, mentionnent plusieurs tours de force du même
-genre, d’une parfaite élégance. Les hellénistes et les latinistes n’en
-ont plus, du reste, le monopole: on en citerait d’aussi «brillants» qui
-ont été exécutés par des orientalistes, par des romanistes et par des
-germanistes, depuis que les textes orientaux, romans et germaniques sont
-soumis à la critique verbale. Nous avons déjà dit que de «belles»
-corrections sont possibles même sur le texte de documents tout à fait
-modernes, typographiquement reproduits dans les meilleures conditions.
-
-Personne peut-être n’a excellé, de nos jours, au même degré que Madvig,
-dans l’art de l’_emendatio_ conjecturale. Madvig, cependant, n’avait pas
-une haute opinion des travaux de la philologie moderne. Il pensait que
-les humanistes du XVIe et du XVIIe siècle étaient, à cet égard, mieux
-préparés que les érudits d’aujourd’hui. L’_emendatio_ conjecturale des
-textes latins et grecs, en effet, est un sport où l’on réussit d’autant
-mieux que l’on a, avec un esprit plus ingénieux et plus d’imagination
-paléographique, un sens plus juste, plus prompt et plus délicat des
-finesses des langues classiques. Or les anciens érudits ont été
-assurément trop hardis, mais les langues classiques leur étaient plus
-intimement familières qu’aux érudits d’aujourd’hui. Quoi qu’il en soit,
-de nombreux textes conservés, sous une forme corrompue, dans des copies
-uniques ont résisté, et résisteront toujours sans doute, à l’effort de
-la critique. Très souvent, la critique constate l’altération du texte,
-indique ce que le sens réclame, et, si elle est prudente, est obligée de
-s’en tenir là, les traces de la leçon primitive ayant été effacées par
-une multitude d’erreurs et de corrections successives dont il n’existe
-plus aucun moyen de débrouiller la filière.--Les érudits qui se livrent
-à l’exercice passionnant de la critique conjecturale sont exposés, dans
-leur ardeur, à suspecter des leçons correctes et à proposer, pour les
-passages désespérés, des hypothèses aventureuses. Ils ne l’ignorent pas.
-Ils se font, en conséquence, une loi de distinguer très clairement, dans
-leurs éditions, les leçons du manuscrit, ou des manuscrits, du texte
-restitué par eux.
-
-_c_. Troisième cas.--On connaît plusieurs copies, qui diffèrent, d’un
-document dont l’original est perdu. Ici les érudits modernes ont sur
-ceux d’autrefois un avantage marqué: outre qu’ils sont mieux informés,
-ils procèdent plus régulièrement à la comparaison des copies.--Le but,
-comme dans le cas précédent, est de reconstituer, autant que possible,
-l’archétype.
-
-Les érudits d’autrefois, et, comme eux, de nos jours, les novices, ont
-eu et ont à lutter, en pareil cas, contre un premier mouvement, qui est
-détestable: se servir de n’importe quelle copie, de celle qui est sous
-la main.--Le second mouvement n’est guère meilleur: si les différentes
-copies ne sont pas de la même époque, se servir de la plus ancienne.
-L’antiquité relative des copies n’a théoriquement, et souvent en fait,
-aucune importance; car un manuscrit du XVIe siècle, reproduction d’une
-bonne copie perdue du XIe, a beaucoup plus de valeur qu’une copie
-fautive et remaniée du XIIe ou du XIIIe siècle.--Le troisième mouvement
-n’est pas encore le bon: compter les leçons attestées et décider à la
-majorité. Soient vingt exemplaires d’un texte: la leçon _a_ est attestée
-dix-huit fois, la leçon _b_ deux fois. Adopter pour ce motif la leçon
-_a_, c’est supposer gratuitement que tous les exemplaires ont la même
-autorité. Supposer cela, c’est commettre une faute de jugement; car si
-dix-sept des dix-huit exemplaires qui donnent la leçon _a_ ont été
-copiés sur le dix-huitième, la leçon _a_ n’est en réalité attestée
-qu’une fois; et la seule question est de savoir si elle est,
-intrinsèquement, moins bonne ou meilleure que la leçon _b_.
-
-Il a été reconnu que le seul parti rationnel est de déterminer d’abord
-les rapports des copies entre elles.--On part, à cet effet, d’un
-postulat incontestable, savoir toutes les copies qui contiennent, aux
-mêmes endroits, les mêmes fautes, ont été faites les unes sur les autres
-ou dérivent toutes d’une copie où ces fautes existaient. Il n’est pas
-croyable, en effet, que plusieurs copistes aient commis, en reproduisant
-chacun de son côté l’archétype exempt de fautes, exactement les mêmes
-erreurs: l’identité des erreurs atteste une communauté d’origine.--On
-éliminera sans scrupule tous les exemplaires dérivés d’une copie qui a
-été conservée: ils n’ont évidemment que la valeur de cette copie, leur
-source commune; ils n’en diffèrent, s’ils en diffèrent, que par des
-fautes supplémentaires; ce serait perdre son temps que d’en relever les
-variantes.--Cela fait, on n’est plus en présence que de copies
-indépendantes, prises directement sur l’archétype, ou de copies dérivées
-dont la source (une copie prise directement sur l’archétype) est
-perdue.--Pour classer les copies dérivées en _familles_ dont chacune
-représente, avec plus ou moins de pureté, la même tradition, on recourt
-encore à la méthode de la comparaison des fautes. Elle permet
-ordinairement de dresser sans trop de peine un tableau généalogique
-complet (_stemma codicum_) des exemplaires conservés, qui met très
-clairement en relief leur importance relative.--Ce n’est pas ici le lieu
-d’examiner les espèces difficiles où, par suite de la suppression d’un
-trop grand nombre d’intermédiaires, ou d’anciennes combinaisons
-arbitraires qui ont mélangé les textes de plusieurs traditions
-distinctes, l’opération devient extrêmement laborieuse, ou même
-impraticable. D’ailleurs, dans ces cas extrêmes, la méthode ne change
-point: la comparaison des passages correspondants est un instrument
-puissant, mais c’est le seul dont dispose ici la critique.
-
-Quand l’arbre généalogique des exemplaires est dressé, on compare, pour
-restituer le texte de l’archétype, les traditions indépendantes.
-S’accordent-elles à donner un texte satisfaisant, pas de difficulté.
-Diffèrent-elles, on décide. S’accordent-elles par hasard à donner un
-texte défectueux, on recourt, comme si l’on n’avait qu’une copie, à
-l’_emendatio_ conjecturale.
-
-C’est une condition beaucoup plus favorable, en principe, d’avoir
-plusieurs copies indépendantes d’un original perdu que d’en avoir une
-seule, car la simple comparaison mécanique des leçons indépendantes
-suffit souvent à dissiper des obscurités que la lumière incertaine de la
-critique conjecturale n’aurait pu percer. Toutefois, l’abondance des
-exemplaires est un embarras plutôt qu’un secours lorsque l’on n’a pas
-pris soin de les classer ou lorsqu’on les a mal classés: rien n’est
-moins sûr que les reconstitutions de fantaisie, composites, fabriquées
-avec des copies dont les relations mutuelles et la relation avec
-l’archétype n’ont pas été préalablement fixées. D’autre part,
-l’application des méthodes rationnelles entraîne, en certains cas, une
-dépense formidable de temps et de travail: songez qu’il y a une telle
-œuvre dont on possède plusieurs centaines d’exemplaires non identiques;
-que les variantes indépendantes de tel texte médiocrement étendu (comme
-les _Évangiles_) se comptent par milliers; que des années de travail
-seraient nécessaires à un homme très diligent pour préparer une «édition
-critique» de tel roman du moyen âge. Est-il, du moins, certain que le
-texte de ce roman, après tant de collations, de comparaisons et de
-travail, serait sensiblement meilleur que si l’on n’avait eu pour le
-restituer que deux ou trois manuscrits? Non. L’effort matériel
-qu’exigent certaines éditions critiques, par suite de l’extrême richesse
-apparente des matériaux à mettre en œuvre, n’est nullement proportionnel
-aux résultats positifs qui en sont la récompense.
-
-Les «éditions critiques» faites à l’aide de plusieurs copies d’un
-original perdu doivent fournir au public les moyens de contrôler le
-_stemma codicum_ que l’éditeur a dressé, et contenir, en note, la liste
-des variantes qui ont été rejetées. De la sorte, au pis aller, les gens
-compétents y trouvent, à défaut du meilleur texte, ce qu’il faut pour
-l’établir[76].
-
- [76] Les érudits négligeaient naguère encore chez nous, cette
- précaution élémentaire, sous prétexte d’éviter «des airs de pédant».
- M. B. Hauréau a publié, dans ses _Notices et extraits de quelques
- manuscrits latins de la Bibliothèque nationale_ (VI, p. 310), une
- pièce en vers rythmiques «De presbytero et logico». «Elle n’est pas
- inédite, dit-il. M. Thomas Wright l’a déjà publiée... Mais cette
- édition est très défectueuse; le texte en est même quelquefois tout
- à fait inintelligible. Nous l’avons donc beaucoup amendé, faisant
- concourir à cet amendement deux copies qui ne sont, d’ailleurs, ni
- l’une ni l’autre, irréprochables...» Suit l’édition, sans variantes.
- Le contrôle est impossible.
-
-II. Les résultats de la critique de restitution--critique de nettoyage
-et de raccommodage--sont entièrement négatifs. On arrive soit par voie
-de conjecture, soit par voie de comparaison et de conjecture, à obtenir
-non pas nécessairement un bon texte, mais le meilleur texte possible, de
-documents dont l’original est perdu. Le bénéfice le plus net est
-d’éliminer les leçons mauvaises, adventices, propres à causer des
-erreurs, et de signaler comme tels les passages suspects. Mais il va
-sans dire que la critique de restitution ne fournit aucune donnée
-nouvelle. Le texte d’un document qui a été restitué au prix de peines
-infinies ne vaut pas davantage que celui d’un document analogue dont
-l’original a été conservé; au contraire, il vaut moins. Si le manuscrit
-autographe de l’_Énéide_ n’avait pas été détruit, des siècles de
-collations et de conjectures auraient été épargnés, et le texte de
-l’_Énéide_ serait meilleur qu’il ne l’est. Cela dit pour ceux qui
-excellent au jeu des «émendations»[77], qui l’aiment par conséquent, et
-qui seraient, au fond, fâchés de n’avoir pas à le pratiquer.
-
- [77] «Textual emendation too often misses the mark through want of
- knowledge of what may be called _the rules of the game_.» (W. M.
- Lindsay, _o. c._, p. V.)
-
-III. Il y aura lieu, d’ailleurs, de pratiquer la critique de restitution
-jusqu’à ce que l’on possède le texte exact de tous les documents
-historiques. Dans l’état actuel de la science, peu de travaux sont plus
-utiles que ceux qui mettent au jour de nouveaux textes ou qui purifient
-des textes connus. Publier, conformément aux règles de la critique, des
-documents inédits, ou, jusqu’à présent, mal publiés, c’est rendre aux
-études historiques un service essentiel. Dans tous les pays,
-d’innombrables Sociétés savantes consacrent à cette œuvre capitale la
-plus grande partie de leurs ressources et de leur activité. Mais, à
-raison de l’immense quantité des textes à critiquer[78] et des soins
-minutieux qu’exigent les opérations de la critique verbale[79], le
-travail de publication et de restitution n’avance que lentement. Avant
-que tous les textes intéressants pour l’histoire du moyen âge et des
-temps modernes aient été édités ou réédités _secundum artem_, beaucoup
-de temps s’écoulera, même en supposant que le train, relativement
-rapide, dont on va depuis quelques années, soit encore accéléré[80].
-
- [78] On s’est souvent demandé si _tous_ les textes valent la peine
- d’être «établis» et publiés. «Parmi nos anciens textes [de la
- littérature française du moyen âge], dit M. J. Bédier, que
- convient-il de publier? Tout. Tout? dira-t-on. Ne chancelons-nous
- pas déjà sous le faix des documents?... Voici la raison qui exige la
- publication intégrale. Aussi longtemps que tant de manuscrits
- resteront devant nous, clos et mystérieux, ils nous solliciteront
- comme s’ils recelaient le mot de toutes les énigmes; ils
- entraveront, pour tout esprit sincère, l’essor des inductions. Il
- convient de les publier, ne serait-ce que pour s’en débarrasser et
- pour qu’il soit possible à l’avenir d’en faire table rase...»
- (_Revue des Deux Mondes_, 15 févr. 1894, p. 910.)--Tous les
- documents doivent être inventoriés, nous l’avons dit (p. 15), afin
- d’éviter que les travailleurs aient toujours à craindre d’en ignorer
- qui leur seraient utiles. Mais, dans tous les cas où une analyse
- sommaire suffit à faire connaître le contenu du document, si la
- forme de ce document n’a pas d’intérêt, la publication _in extenso_
- ne sert à rien. Il ne faut pas s’encombrer: tous les documents
- seront un jour analysés; quantité de documents ne seront jamais
- publiés.
-
- [79] Les éditeurs de textes rendent souvent leur tâche encore plus
- longue et plus difficile qu’elle ne l’est en s’imposant, sous
- prétexte d’éclaircissements, des commentaires. Ils auraient intérêt
- à en faire l’économie et à se dispenser de toute annotation qui
- n’appartient pas à l’«appareil critique» proprement dit. Voir, sur
- ce point, Th. Lindner, _Ueber die Herausgabe von geschichtlichen
- Quellen_, dans les _Mittheilungen des Instituts für oesterreichzsche
- Geschichtsforschung_, XVI, 1895, p. 501 et suiv.
-
- [80] Il suffit, pour s’en rendre compte, de comparer ce qui a été fait
- jusqu’ici par les Sociétés les plus actives, telles que la Société
- des _Monumenta Germaniæ historica_ et l’_Instituto storico
- italiano_, avec ce qui leur reste à faire.--La plupart des documents
- les plus anciens et les plus difficiles à restituer, qui ont exercé
- depuis longtemps la sagacité des érudits, ont été mis dans un état
- relativement satisfaisant. Mais d’immenses besognes matérielles sont
- encore à accomplir.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-CRITIQUE DE PROVENANCE
-
-
-Il serait absurde de chercher des renseignements sur un fait dans les
-papiers de quelqu’un qui n’en a rien su, ni rien pu savoir. Il faut donc
-se demander tout d’abord, quand on est en présence d’un document: «D’où
-vient-il? quel en est l’auteur? quelle en est la date?»--Un document
-dont l’auteur, la date, le lieu d’origine, la provenance, en un mot,
-sont totalement inconnaissables, n’est bon à rien.
-
-Cette vérité, qui paraît élémentaire, n’a été pleinement reconnue que de
-nos jours. Telle est l’ἀκρισία naturelle des hommes que ceux qui, les
-premiers, ont pris l’habitude de s’informer de la provenance des
-documents avant de s’en servir, en ont conçu (et ont eu le droit d’en
-concevoir) de la fierté.
-
- * * * * *
-
-La plupart des documents modernes portent une indication précise de leur
-provenance: de nos jours, les livres, les articles de journal, les
-pièces officielles et même les écrits privés sont, en général, datés et
-signés. Beaucoup de documents anciens, sont, au contraire, mal
-localisés, anonymes et sans date.
-
-La tendance spontanée de l’esprit humain est d’ajouter foi aux
-indications de provenance, lorsqu’il y en a. Sur la couverture et dans
-la préface des _Châtiments_, Victor Hugo s’en dit l’auteur: c’est donc
-que Victor Hugo est l’auteur des _Châtiments_. Voici, dans un musée, un
-tableau non signé, mais dont le cadre est orné, par les soins de
-l’administration, d’une planchette où se lit le nom de Léonard de Vinci:
-ce tableau est de Léonard de Vinci. On trouve sous le nom de saint
-Bonaventure, dans les _Extraits des poètes chrétiens_ de M. Clément,
-dans la plupart des éditions des «Œuvres» de saint Bonaventure et dans
-un grand nombre de manuscrits du moyen âge, un poème intitulé
-_Philomena_: le poème intitulé _Philomena_ est de saint Bonaventure, et
-«on y recueille de précieuses notes sur l’âme même» de ce saint
-homme[81]. Vrain-Lucas apportait à M. Chasles des autographes de
-Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine, dûment signés
-et paraphés[82]: voilà, pensait M. Chasles, des autographes de
-Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine.--Nous sommes
-ici en présence d’une des formes les plus générales, et en même temps
-les plus tenaces, de la crédulité publique.
-
- [81] R. de Gourmont, _Le Latin mystique_ (Paris, 1891, in-8), p. 258.
-
- [82] Voir ces prétendus autographes à la Bibl. nat., nouv. acq. fr.,
- nº 709.
-
-L’expérience et la réflexion ont montré la nécessité de réduire par la
-méthode ces mouvements instinctifs de confiance. Les autographes de
-Vercingétorix, de Cléopâtre et de Marie-Madeleine avaient été composés
-par Vrain-Lucas. Le _Philomena_, attribué par les scribes du moyen âge
-tantôt à saint Bonaventure, tantôt à Louis de Grenade, tantôt à John
-Hoveden, tantôt à John Peckham, n’est peut-être d’aucun de ces auteurs,
-et il n’est certainement pas du premier. D’insignes pauvretés ont été
-affublées, sans l’ombre d’une preuve, dans les plus célèbres musées
-d’Italie, du glorieux nom de Léonard. D’autre part, il est très vrai que
-Victor Hugo est l’auteur des _Châtiments_.--Concluons que les
-indications les plus formelles de provenance ne sont jamais suffisantes
-_par elles-mêmes_. Ce ne sont que des présomptions, fortes ou faibles:
-très fortes, en général, quand il s’agit de documents modernes, souvent
-très faibles quand il s’agit de documents anciens. Il en est de
-postiches, collées sur des œuvres insignifiantes pour en rehausser la
-valeur, ou sur des œuvres considérables pour glorifier quelqu’un, ou
-bien avec l’intention de mystifier la postérité, ou pour cent autres
-motifs, qu’il est aisé d’imaginer et dont on a dressé la liste[83]: la
-littérature «pseudépigraphe» de l’antiquité et du moyen âge est énorme.
-Il y a en outre des documents entièrement «faux»; les faussaires qui les
-ont fabriqués les ont, naturellement, munis d’indications très précises
-de leur provenance supposée.--Donc il faut contrôler.--Mais comment?--On
-contrôle la provenance apparente des documents, lorsqu’elle est
-suspecte, par la méthode même qui sert à déterminer, autant que
-possible, celle des documents dépourvus de toute indication d’origine.
-Les procédés sont les mêmes dans les deux cas, qu’il n’est pas
-nécessaire, par conséquent, de distinguer davantage.
-
- [83] F. Blass a énuméré les principaux de ces motifs, au sujet de la
- littérature pseudépigraphe de l’antiquité. (_O. c._, p. 269 et
- suiv.)
-
-I. Le principal instrument de la critique de provenance est l’_analyse
-interne_ du document considéré, faite en vue d’y relever tous les
-indices propres à renseigner sur l’auteur, sur le temps et sur le pays
-où il a vécu.
-
-On examine d’abord l’écriture du document: saint Bonaventure est né en
-1221; si des poèmes attribués à saint Bonaventure se lisent dans des
-manuscrits exécutés au XIe siècle, ce sera une excellente preuve que
-l’attribution n’est pas fondée: tout document dont il existe une copie
-en écriture du XIe siècle ne peut pas être postérieur au XIe siècle.--On
-examine la langue: certaines formes n’ont été employées qu’en certains
-lieux et à certaines dates. La plupart des faussaires sont trahis par
-leur ignorance à cet égard: des mots, des tournures modernes leur
-échappent; on a pu établir que des inscriptions phéniciennes, trouvées
-dans l’Amérique du Sud, étaient antérieures à telle dissertation
-allemande sur un point de syntaxe phénicienne.--On examine les formules,
-s’il s’agit d’actes publics. Un document qui se présente comme un
-diplôme mérovingien et qui n’offre pas les formules ordinaires des
-diplômes mérovingiens authentiques est faux.--On note enfin toutes les
-données positives qui se trouvent dans le document: faits mentionnés,
-allusions à des faits. Lorsque ces faits sont connus d’ailleurs, par des
-sources qui n’ont pas pu être à la disposition d’un faussaire, la
-sincérité du document est établie, et la date en est approximativement
-fixée entre le fait le plus récent dont l’auteur a eu connaissance et le
-fait le plus voisin de celui-là qu’il aurait sans doute mentionné s’il
-l’avait connu. On argumente aussi de ce que certains faits sont signalés
-avec prédilection, et de ce que certaines opinions sont exprimées, pour
-reconstituer par conjecture la condition, le milieu et le caractère de
-l’auteur.
-
-L’analyse interne d’un document, pourvu qu’elle soit faite avec soin,
-fournit en général des notions suffisantes sur sa provenance. La
-comparaison méthodique entre les divers éléments des documents analysés
-et les éléments correspondants des documents similaires dont la
-provenance est certaine a permis de démasquer un très grand nombre de
-faux[84], et de préciser les circonstances où la plupart des documents
-sincères ont été produits.
-
- [84] E. Bernheim (_o. c._, p. 243 et suiv.) donne une liste
- considérable de documents faux, aujourd’hui reconnus pour tels. Il
- suffit de rappeler ici quelques mystifications fameuses:
- Sanchoniathon, Clotilde de Surville, Ossian.--Depuis la publication
- du livre de M. Bernheim, quelques documents célèbres, nullement
- soupçonnés jusque-là, ont encore été rayés de la liste des documents
- à consulter. Voir notamment A. Piaget, _la Chronique des chanoines
- de Neuchâtel_ (Neuchâtel, 1896, in-8).
-
-On complète et on vérifie les résultats obtenus par l’analyse interne en
-recueillant tous les _renseignements extérieurs_, relatifs au document
-soumis à la critique, qui peuvent se trouver dispersés dans des
-documents de la même époque ou plus récents: citations, détails
-biographiques sur l’auteur, etc. Il est quelquefois significatif qu’il
-n’existe aucun renseignement de ce genre: le fait qu’un soi-disant
-diplôme mérovingien n’ai été cité par personne avant le XVIIe siècle et
-n’ait jamais été vu que par un érudit du XVIIe siècle, convaincu d’avoir
-commis des fraudes, donne à penser qu’il est moderne.
-
-II. Nous avons envisagé jusqu’ici le cas le plus simple, où le document
-considéré est l’ouvrage d’un seul auteur. Mais de nombreux documents ont
-reçu, à différentes époques, des additions qu’il importe de distinguer
-du texte primitif, afin de ne pas attribuer à X, auteur du texte, ce qui
-est d’Y ou de Z, ses collaborateurs imprévus[85].--Il y a deux sortes
-d’additions: l’interpolation et la continuation.--Interpoler, c’est
-insérer dans un texte des mots ou des phrases qui n’étaient pas dans le
-manuscrit de l’auteur[86]. Les interpolations sont d’ordinaire
-accidentelles, dues à la négligence des copistes et s’expliquent par
-l’introduction dans le texte de gloses interlinéaires ou d’annotations
-marginales; mais, parfois, c’est volontairement que quelqu’un a ajouté
-(ou substitué) aux phrases de l’auteur des phrases de son cru, avec le
-dessein de compléter, d’embellir ou d’accentuer. Si nous avions le
-manuscrit où l’interpolation volontaire a été faite, les surcharges et
-les grattages la décèleraient tout de suite. Mais, presque toujours, le
-premier exemplaire interpolé est perdu; et, dans les copies qui en
-dérivent, toute trace matérielle d’addition (ou de substitution) a
-disparu.--Il est inutile de définir les continuations. On sait que
-beaucoup de chroniques du moyen âge ont été «continuées» par diverses
-mains sans qu’aucun des continuateurs successifs ait pris soin de
-déclarer où commence, où finit son travail propre.
-
- [85] Quand les modifications du texte primitif sont du fait de
- l’auteur lui-même, ce sont des «remaniements». L’analyse interne et
- la comparaison d’exemplaires appartenant aux différentes éditions du
- document les accusent.
-
- [86] Voir F. Blass, _o. c._, p. 254 et suiv.
-
-Les interpolations et les continuations se distinguent sans effort, au
-cours des opérations nécessaires pour restituer la teneur d’un document
-dont il existe plusieurs exemplaires, lorsque quelques-uns de ces
-exemplaires reproduisent le texte primitif, antérieur à toute addition.
-Mais si tous les exemplaires remontent à des copies déjà interpolées ou
-continuées, il faut recourir à l’analyse interne. Le style de toutes les
-parties du document est-il uniforme? le même esprit y règne-t-il d’un
-bout à l’autre? n’y a-t-il pas des contradictions, des hiatus dans la
-suite des idées?--En pratique, lorsque les continuateurs et les
-interpolateurs ont eu une personnalité et des intentions tranchées, on
-réussit, au moyen de l’analyse, à isoler le document primitif comme avec
-des ciseaux. Mais, lorsque tout est flou, on n’aperçoit pas bien les
-points de suture; en ce cas il est plus sage de l’avouer que de
-multiplier les hypothèses.
-
-III. L’œuvre de la critique de provenance n’est pas achevée dès que le
-document est localisé, précisément ou approximativement, dans le temps
-et dans l’espace, et que l’on sait enfin sur l’auteur ou les auteurs
-tout ce que l’on peut savoir[87]. Voici un livre: suffit-il, pour
-connaître la «provenance» des renseignements qui s’y trouvent,
-c’est-à-dire pour être en mesure d’en apprécier la valeur, de savoir
-qu’il a été composé en 1890, à Paris, par un tel? Supposons qu’un tel
-ait copié servilement (sans le citer) un ouvrage antérieur, écrit en
-1850. Pour les parties empruntées, ce n’est pas un tel, c’est l’auteur
-de 1850 qui, seul, est responsable et garant. Or, de nos jours, le
-plagiat, prohibé par la loi et tenu pour déshonorant, est rare:
-autrefois, c’était une habitude, acceptée et impunie. Beaucoup de
-documents historiques, en apparence originaux, ne font que refléter
-(sans le dire) des documents plus anciens, et les historiens sont
-exposés, de ce chef, à des déconvenues singulières. Des passages
-d’Eginhard, chroniqueur du IXe siècle, sont empruntés à Suétone: il n’y
-a rien à en faire pour l’histoire du IXe siècle; que serait-il arrivé,
-cependant, si l’on ne s’en était pas aperçu? Un événement est attesté
-trois fois, par trois chroniqueurs; mais ces trois attestations, dont on
-admire la concordance, n’en font qu’une, s’il est constaté que deux des
-trois chroniqueurs ont copié le troisième, ou que les récits parallèles
-des trois chroniques ont été puisés à la même source. Des lettres
-pontificales, des diplômes impériaux du moyen âge contiennent des
-tirades éloquentes que l’on ne doit pas prendre au sérieux: elles
-étaient, en effet, de style, et c’est dans des formulaires de
-chancellerie que les rédacteurs de ces lettres et de ces diplômes les
-ont textuellement copiées.
-
- [87] Peu importe, en principe, que l’on ait réussi ou que l’on n’ait
- pas réussi à découvrir le nom de l’auteur. On lit cependant dans
- l’_Histoire littéraire de la France_ (XXVI, p. 388): «Nous avons
- négligé les sermons anonymes: ces œuvres trop faciles n’ont vraiment
- pas d’importance pour l’histoire littéraire quand les auteurs n’en
- sont pas connus.» Quand les auteurs sont nominativement connus, en
- ont-elles davantage?
-
-Il appartient à la critique de provenance de discerner, autant que
-possible, les sources dont se sont servis les auteurs de documents.
-
-Le problème à résoudre ici n’est pas sans analogie avec celui de la
-restitution des textes, dont il a été parlé plus haut. Dans les deux
-cas, en effet, on procède en partant de ce principe que les leçons
-identiques ont une source commune: plusieurs scribes, transcrivant un
-texte, ne feront pas exactement les mêmes fautes aux mêmes endroits;
-plusieurs écrivains, racontant les mêmes faits, ne se seront pas placés,
-pour les voir, aux mêmes points de vue, et ne diront pas exactement les
-mêmes choses dans les mêmes termes. A cause de l’extrême complexité des
-événements historiques, il est tout à fait invraisemblable que deux
-observateurs indépendants les aient rapportés de la même façon. On
-s’attache à former des familles de documents, de la même manière que
-l’on forme des familles de manuscrits. On aboutit pareillement à dresser
-des tableaux généalogiques.
-
-Les examinateurs qui corrigent les compositions des candidats au
-baccalauréat ont quelquefois à s’apercevoir que les «copies» de deux
-candidats (placés l’un à côté de l’autre) ont un air de famille. S’il
-leur plaît de rechercher quelle est celle dont l’autre dérive, ils le
-reconnaissent aisément, en dépit des petits artifices (modifications
-légères, amplifications, résumés, additions, suppressions,
-transpositions) que le plagiaire a multipliés pour dépister les
-soupçons. Leurs erreurs communes suffisent à dénoncer les deux
-coupables; des maladresses, et surtout les erreurs propres au plagiaire
-qui ont leur source dans une particularité de la copie du complaisant,
-révèlent le plus coupable.--De même, soient deux documents anciens:
-quand l’auteur de l’un a copié l’autre sans intermédiaire, il est en
-général très aisé d’établir la filiation; que l’on abrège ou que l’on
-délaie, on se trahit presque toujours, en plagiant, par quelque
-endroit[88].
-
- [88] Dans des cas très favorables, on est arrivé quelquefois à
- déterminer, par l’examen des confusions commises par le plagiaire,
- jusqu’à l’espèce d’écriture, jusqu’au format et à la disposition
- matérielle du manuscrit-source qu’il avait sous les yeux. Les
- démonstrations de la «critique des sources» sont quelquefois
- appuyées, comme celles de la «critique des textes», par l’évidence
- paléographique.
-
-Quand trois documents sont apparentés, leurs relations mutuelles sont
-déjà, en certains cas, plus difficiles à spécifier. Soient A, B et C.
-Supposons que A soit la source commune: il est possible que A ait été
-copié séparément par B et par C; que C n’ait connu la source commune que
-par l’intermédiaire de B; que B n’ait connu la source commune que par
-l’intermédiaire de C. Si B et C ont abrégé la source commune de deux
-manières différentes, ces copies partielles sont sûrement indépendantes.
-Lorsque B et C dépendent l’un de l’autre, on est ramené au cas le plus
-simple, celui du paragraphe précédent. Mais supposons que l’auteur de C
-ait combiné A et B; que d’ailleurs A ait été déjà utilisé par B: les
-relations généalogiques s’entrecroisent et s’obscurcissent.--Bien
-autrement compliqués encore sont les cas où l’on est en présence de
-quatre, cinq documents apparentés, ou davantage; car le nombre des
-combinaisons possibles augmente très rapidement.--Toutefois, pourvu
-qu’il n’y ait pas trop d’intermédiaires perdus, la critique réussit à
-débrouiller les rapports à force de rapprochements et d’ingénieuse
-patience, par le simple jeu de comparaisons indéfiniment répétées. Des
-érudits modernes (M. B. Krusch, par exemple, qui s’est occupé surtout
-des écrits hagiographiques de l’époque mérovingienne) ont récemment
-construit, de la sorte, des généalogies d’une précision et d’une
-solidité parfaites[89].
-
- [89] Les travaux de M. Julien Haver, réunis dans le tome de ses Œuvres
- (_Questions mérovingiennes_, Paris, 1896, in-8) sont considérés
- comme des modèles. Des problèmes très difficiles y sont résolus avec
- une élégance irréprochable.--La lecture des mémoires où M. L.
- Delisle s’est attaché à élucider des questions de provenance est
- aussi très profitable.--Les questions de cet ordre sont celles où
- triomphent les érudits les plus habiles.
-
-Les résultats de la critique de provenance, en tant qu’elle s’applique à
-établir la filiation des documents, sont de deux sortes.--D’une part,
-elle reconstitue des documents perdus. Deux chroniqueurs, B et C,
-ont-ils utilisé, chacun de leur côté, une source commune, X, qui ne se
-retrouve pas? Il sera possible de ce faire une idée de X en détachant et
-en recollant les extraits encastrés dans B et dans C, tout de même que
-l’on se fait une idée d’un manuscrit perdu en rapprochant les copies
-partielles qui en ont été conservées.--D’autre part, la critique de
-provenance ruine l’autorité d’une foule de documents «authentiques»,
-c’est-à-dire non suspects de falsification, en prouvant qu’ils sont
-dérivés, qu’ils valent ce que valent leurs sources, et que, quand ils
-embellissent leurs sources par des détails de fantaisie ou des phrases
-de rhétorique, ils ne valent rien du tout. En Allemagne, et en
-Angleterre, les éditeurs de documents ont pris l’excellente habitude
-d’imprimer en petits caractères les passages empruntés, en caractères
-plus gros les passages originaux ou dont la source est inconnue. Grâce à
-cette pratique, on voit au premier coup d’œil que des chroniques
-renommées, souvent citées (bien à tort), sont des compilations, sans
-valeur par elles-mêmes: c’est ainsi que les _Flores historiarum_ du
-soi-disant Mathieu de Westminster, la plus populaire peut-être des
-chroniques anglaises du moyen âge, sont presque entièrement tirés des
-ouvrages originaux de Wendover et de Mathieu de Paris[90].
-
- [90] Voir l’édition de H. R. Luard (t. I, London, 1890, in-8), dans
- les _Rerum britannicarum medii ævi scriptores_.--Les _Flores
- historiarum_ de Mathieu de Westminster figurent à l’«Index» romain,
- à cause des passages empruntés aux _Chronica majora_ de Mathieu de
- Paris, tandis que les _Chronica majora_ elles-mêmes ont échappé à la
- censure.
-
-IV. La critique de provenance garantit les historiens d’erreurs énormes.
-Les résultats qu’elle obtient sont saisissants. Les services qu’elle a
-rendus en éliminant des documents faux, en dénonçant de fausses
-attributions, en déterminant les conditions où sont nés des documents
-que le temps avait défigurés et en les rapprochant de leurs
-sources[91],--ces services sont si grands qu’elle est aujourd’hui
-considérée comme «la critique» par excellence. On dit couramment d’un
-historien qu’il «manque de critique» lorsqu’il ne sent point la
-nécessité de distinguer entre les documents, qu’il ne se méfie jamais
-des attributions traditionnelles, et qu’il accepte, comme s’il craignait
-d’en perdre un seul, tous les renseignements, anciens et modernes, bons
-et mauvais, d’où qu’ils viennent[92].
-
- [91] Il serait instructif de dresser la liste des ouvrages historiques
- célèbres, comme l’_Histoire de la conquête de l’Angleterre par les
- Normands_, d’Augustin Thierry, dont l’autorité a été tout à fait
- ruinée, depuis que la provenance de leurs sources a été
- étudiée.--Rien n’amuse davantage la galerie que de voir un historien
- convaincu d’avoir appuyé une théorie sur des documents falsifiés.
- S’être laissé tromper en prenant au sérieux des documents qui n’en
- sont pas, rien n’est plus propre à couvrir un historien de
- confusion.
-
- [92] Une des formes les plus grossières (et les plus répandues) du
- «manque de critique» est celle qui consiste à employer comme des
- documents et sur le même pied que des documents, ce que les auteurs
- modernes ont dit à propos des documents. Les novices ne distinguent
- pas assez, dans les affirmations des auteurs modernes, ce qui est
- ajouté aux sources originales de ce qui en provient.
-
-On a raison: mais il ne faut pas se contenter de cette forme de la
-critique, et il ne faut pas en abuser.
-
-Il ne faut pas en abuser.--L’extrême méfiance, en ces matières, a des
-effets presque aussi fâcheux que l’extrême crédulité. Le P. Hardouin,
-qui attribuait à des moines du moyen âge les œuvres de Virgile et
-d’Horace, n’était pas moins ridicule que la victime de Vrain-Lucas.
-C’est abuser des procédés de la critique de provenance que de les
-appliquer, comme on l’a fait, pour le plaisir, à tort et à travers. Les
-maladroits qui s’en sont servis pour arguer de faux des documents
-excellents, comme les écrits de Hroswitha, le _Ligurinus_ et la bulle
-_Unam Sanctam_[93], ou pour établir, entre certaines «Annales», des
-filiations imaginaires, d’après des indices superficiels, les auraient
-discrédités, si c’était possible.--Et puis, il est louable de réagir
-contre ceux qui ne mettent jamais en question la provenance des
-documents; mais c’est aller trop loin que de s’intéresser exclusivement,
-par réaction, aux périodes de l’histoire dont les documents sont de
-provenance incertaine. Les documents de l’histoire moderne et
-contemporaine ne sont pas moins dignes d’intérêt que ceux de l’antiquité
-ou du haut moyen âge, parce que leur provenance apparente, étant presque
-toujours la vraie, ne soulève point de ces délicats problèmes
-d’attribution où se déploie la virtuosité des critiques[94].
-
- [93] Voir une liste d’exemples dans le _Handbuch_ de E. Bernheim, p.
- 283, 289.
-
- [94] C’est parce qu’il est nécessaire de soumettre les documents de
- l’histoire de l’antiquité et du moyen âge à la critique de
- provenance la plus sévère que l’étude de l’antiquité et du moyen âge
- passe pour plus «scientifique» que celle des temps modernes. Elle
- n’est que plus encombrée de difficultés préliminaires.
-
-Il ne faut pas s’en contenter.--La critique de provenance, comme celle
-de restitution, est préparatoire, et ses résultats sont négatifs. Elle
-aboutit en dernière analyse à éliminer des documents qui n’en sont pas
-et qui auraient fait illusion: voilà tout. «Elle apprend à ne pas
-employer de mauvais documents, elle n’apprend pas à tirer parti des
-bons[95].» Ce n’est donc pas toute «la critique historique»; c’en est
-seulement une assise[96].
-
- [95] _Revue philosophique_, 1887, II, p. 170.
-
- [96] La théorie de la critique de provenance est aujourd’hui faite,
- _ne varietur_; elle est exposée en détail dans le _Lehrbuch_ de E.
- Bernheim, p. 242-340. C’est pourquoi nous n’avons éprouvé aucun
- scrupule à la résumer brièvement.--En français, l’Introduction de M.
- G. Monod à ses _Études critiques sur les sources de l’histoire
- mérovingienne_ (Paris, 1872, in-8) contient des considérations
- élémentaires (cf. _Revue critique_, 1873, I, p. 308).
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-CLASSEMENT CRITIQUE DES SOURCES
-
-
-Grâce aux opérations précédentes, les documents, tous les documents d’un
-certain genre ou relatifs à un sujet donné ont été, nous le supposons,
-«trouvés»: on sait où ils sont; le texte de chacun d’eux a été, s’il y
-avait lieu, restitué, et chacun d’eux a été soumis à la critique de
-provenance: on sait d’où il sort. Reste à réunir et à classer
-méthodiquement les matériaux ainsi vérifiés. Cette opération est la
-dernière de celles que l’on peut appeler préparatoires aux travaux de
-critique supérieure (interne) et de construction.
-
-Quiconque étudie un point d’histoire est obligé de classer préalablement
-ses sources. Mettre en ordre, d’une manière rationnelle et commode à la
-fois, les matériaux vérifiés avant de s’en servir, est une partie en
-apparence très humble, en réalité très importante, de la profession
-d’historien. Ceux qui ont appris à le faire s’assurent par cela seul un
-avantage marqué: ils se donnent moins de mal et obtiennent des résultats
-meilleurs; les autres gaspillent leur temps, leurs peines: il arrive
-qu’ils soient étouffés sous les notes, les extraits, les copies, les
-paperasses accumulés en désordre par eux-mêmes. Qui donc a parlé de ces
-gens affairés qui remuent, toute leur vie, des moellons, sans savoir où
-les poser, et qui soulèvent, ce faisant, des flots de poussière
-aveuglante?
-
-I. Ne nous dissimulons pas que, ici comme ailleurs, le premier
-mouvement, le mouvement naturel, n’est pas le bon. Le premier mouvement
-de la plupart des hommes, quand il s’agit de recueillir des textes, est
-de les noter à la suite les uns des autres, dans l’ordre où ils en ont
-connaissance. Beaucoup d’anciens érudits (dont nous avons les papiers),
-et presque tous les novices qui ne sont pas avertis, ont travaillé et
-travaillent de la sorte: ils avaient, ils ont des cahiers où ils notent
-bout à bout, au fur et à mesure, les textes qu’ils considèrent comme
-intéressants.--Ce procédé est détestable. Il faut toujours aboutir, en
-effet, à classer les textes recueillis; si donc on veut isoler, plus
-tard, de l’ensemble, ceux qui ont trait à un détail, on ne peut pas se
-dispenser de relire tous ses cahiers, et l’on est forcé d’en recommencer
-le laborieux dépouillement chaque fois que l’on a besoin d’un détail
-nouveau. Si ce procédé séduit au premier abord, c’est parce qu’il a
-l’air d’économiser des écritures; mais l’économie est mal entendue,
-puisqu’elle a pour conséquence de multiplier infiniment les recherches
-ultérieures et de gêner les combinaisons.
-
-D’autres personnes comprennent très bien les avantages d’un classement
-systématique; elles se proposent en conséquence de recueillir les textes
-qui les intéressent dans des cadres tracés d’avance. A cet effet, elles
-prennent des notes dans des cahiers, dont chaque page a été munie, à
-l’avance, d’une rubrique. Ainsi se trouvent rapprochés tous les textes
-de même espèce.--Ce système laisse à désirer, car les intercalations
-sont incommodes, et le cadre de classement, une fois adopté, est rigide:
-il est difficile de l’amender. Beaucoup de bibliothécaires rédigeaient
-jadis leurs catalogues de cette manière, qui est aujourd’hui condamnée.
-
-Un procédé plus barbare encore ne sera mentionné que par prétérition. Il
-consiste à enregistrer simplement les documents dans sa mémoire, sans en
-prendre note par écrit. On l’a employé. Des historiens, doués d’une
-mémoire excellente et, d’ailleurs, paresseux, se sont passé cette
-fantaisie: le résultat a été que la plupart de leurs citations et de
-leurs références sont inexactes. La mémoire est un appareil
-d’enregistrement très délicat, mais si peu précis, qu’une pareille
-audace est sans excuse.
-
-Tout le monde admet aujourd’hui qu’il convient de recueillir les
-documents sur des fiches. Chaque texte est noté sur une feuille
-détachée, mobile, munie d’indications de provenance aussi précises que
-possible. Les avantages de cet artifice sont évidents: la mobilité des
-fiches permet de les classer à volonté, en une foule de combinaisons
-diverses, au besoin de les changer de place: il est facile de grouper
-ensemble tous les textes de même espèce, et de faire, à l’intérieur de
-chaque groupe des intercalations, au fur et à mesure des trouvailles.
-Pour les documents qui sont intéressants à plusieurs points de vues et
-qui auraient droit à figurer dans plusieurs groupes, il suffit de
-rédiger à plusieurs exemplaires les fiches qui les portent, ou de
-représenter celles-ci, autant de fois qu’il est utile, par des fiches de
-renvoi. Du reste, il est matériellement impossible de constituer, de
-classer et d’utiliser des documents autrement que sur fiches, dès qu’il
-s’agit de recueils un peu vastes. Les statisticiens, les financiers, et,
-dit-on, les littérateurs qui observent, l’ont constaté de nos jours,
-aussi bien que les érudits.
-
-Le système des fiches n’est pas sans quelques inconvénients. Chaque
-fiche doit être munie de références précises à la source où le contenu
-en a été puisé; par conséquent, si l’on analyse un document en cinquante
-fiches distinctes, il faudra répéter cinquante fois les mêmes
-références. D’où une légère augmentation d’écritures: c’est certainement
-à cause de cette complication infime que quelques personnes s’obstinent
-à préférer la méthode si défectueuse des cahiers.--De plus, à cause de
-leur mobilité même, les fiches, feuilles volantes, sont exposées à
-s’égarer et lorsqu’une fiche est perdue, comment la remplacer? on ne
-s’aperçoit même pas qu’elle a disparu; s’en apercevrait-on par hasard
-que le seul remède serait de recommencer, de fond en comble, toutes les
-opérations déjà faites.--A la vérité, des précautions très simples, que
-l’expérience a suggérées, mais que ce n’est pas ici le lieu d’exposer en
-détail, permettent de réduire au minimum les inconvénients du système.
-On recommande d’employer des fiches de dimension uniforme, résistantes;
-de les classer au plus tôt, dans des «chemises» ou dans des tiroirs,
-etc.--Que chacun, du reste, en ces matières, soit libre de se créer des
-habitudes personnelles. Mais il faut bien se rendre compte d’avance que
-ces habitudes, suivant qu’elles sont plus ou moins pratiques et
-heureuses, ont une influence directe sur les résultats de l’activité
-scientifique. «Ces arrangements personnels de bibliothèque, dit E.
-Renan, qui sont la moitié du travail scientifique[97]...» Ce n’est pas
-trop dire. Tel érudit doit une bonne part de sa légitime réputation à
-l’art qu’il a de colliger; tel autre est, pour ainsi dire, paralysé par
-sa maladresse à cet égard[98].
-
- [97] E. Renan, _Feuilles détachées_, p. 103.
-
- [98] Il serait très intéressant d’avoir des renseignements sur les
- procédés de travail des grands érudits, notamment de ceux qui se
- sont livrés à des travaux considérables de collection et de
- classement. On en trouve dans leurs papiers, et quelquefois dans
- leur correspondance. Sur les procédés de Du Cange, voir L. Feugère,
- _Étude sur la vie et les ouvrages de Du Cange_ (Paris, 1858, in-8),
- p. 62 et suiv.
-
-Après avoir recueilli les documents, soit _in extenso_, soit en abrégé,
-sur des fiches ou sur des feuillets mobiles, on les classe. Dans quels
-cadres? suivant quel ordre? Il est clair que c’est une question
-d’espèces et que la prétention de formuler des règles pour tous les cas
-ne serait pas raisonnable. Mais voici quelques observations générales.
-
-II. Distinguons le cas de l’historien qui classe des documents vérifiés
-en vue d’une œuvre historique, et celui de l’érudit qui compose un
-«regeste». Regestes (de _regerere_, consigner par écrit) et _Corpus_
-sont des collections, méthodiquement classées, de documents historiques.
-Les documents sont reproduits _in extenso_ dans un _corpus_, analysés et
-décrits dans un «regeste».
-
-_Corpus_ et regestes sont destinés à aider les travailleurs dans la
-collection des documents. Des érudits se dévouent à effectuer, une fois
-pour toutes, des besognes de recherche et de classement dont le public,
-grâce à eux, sera, par la suite, dispensé.
-
-Les documents peuvent être groupés d’après leur date, d’après leur lieu
-d’origine, d’après leur contenu, d’après leur forme[99]. Ce sont les
-quatre catégories du temps, du lieu, de l’espèce et de la forme; en les
-superposant, on obtient à volonté des compartiments réduits. On se
-proposera, par exemple, de grouper tous les documents de telle forme, de
-tel pays, de telle date à telle date (les chartes royales, en France,
-sous le règne de Philippe-Auguste); tous les documents de telle forme
-(inscriptions latines) ou de telle espèce (hymnes latines) à telle
-époque (dans l’antiquité, au moyen âge).--Nous rappelons, pour préciser,
-l’existence d’un _Corpus inscriptionum græcarum_, d’un _Corpus
-inscriptionum latinarum_, d’un _Corpus scriptorum ecclesiasticorum
-latinorum_, des _Regesta imperii_ de J. F. Böhmer et de ses
-continuateurs, des _Regesta pontificum romanorum_ de Ph. Jaffé et A.
-Potthast.
-
- [99] Voir J. G. Droysen, _Précis de la science de l’histoire_, p. 25.
- «Le classement critique n’a pas à se préoccuper uniquement du point
- de vue de la chronologie... Plus sont variés les points de vue sous
- lesquels la critique s’entend à grouper les matériaux, plus aussi
- sont fermes les points indiqués par l’intersection des lignes.»
-
- On a renoncé maintenant à grouper des documents en _corpus_ et en
- regestes, comme on le faisait autrefois, parce qu’ils ont le
- caractère commun d’être inédits, ou bien, au contraire, de ne pas
- l’être. Jadis, les compilateurs d’_Analecta_, de _Relliquiæ
- manuscriptorum_, de «trésors d’_anecdota_», de spicilèges, etc.,
- publiaient tous les documents d’un certain genre qui avaient le
- caractère commun d’être inédits et de leur paraître intéressants; au
- contraire Georgisch (_Regesta chronologico-diplomatica_), Bréquigny
- (_Table chronologique des diplômes, chartes et actes imprimés
- concernant l’histoire de France_), Wauters (_Table chronologique des
- chartes et diplômes imprimés concernant l’histoire de la Belgique_),
- ont classé ensemble tous les documents d’une certaine espèce qui
- avaient le caractère commun d’avoir été imprimés.
-
-Quel que soit le compartiment choisi, de deux choses l’une: ou bien les
-documents que l’on a l’intention de classer à l’intérieur de ce
-compartiment sont datés, ou ils ne le sont pas.
-
-S’ils sont datés, comme le sont, par exemple, les chartes émanées de la
-chancellerie d’un prince, on aura pris soin de placer en tête de chaque
-fiche la date (ramenée au comput moderne) du document qui s’y trouve
-inscrit. Rien ne sera donc plus facile que de classer, par ordre
-chronologique, toutes les fiches, c’est-à-dire tous les documents, qui
-auront été réunis. Le classement chronologique s’impose, en principe,
-dès qu’il est possible.--Il n’y a qu’une difficulté, toute pratique.
-Même dans les cas les plus favorables, quelques documents ont perdu
-accidentellement leurs dates; ces dates, l’auteur du regeste est tenu de
-les restituer, ou d’essayer de le faire; de longues et patientes
-recherches sont nécessaires à cet effet.
-
-Si les documents ne sont pas datés, il faut opter entre l’ordre
-alphabétique, l’ordre géographique et l’ordre systématique.--L’histoire
-du _Corpus_ des inscriptions latines est là pour montrer que ce n’est
-pas toujours facile. «L’ordre des dates était impossible, attendu que la
-plupart des inscriptions ne sont pas datées. Depuis Smetius, on divisait
-en classes, c’est-à-dire qu’on distinguait selon leur contenu, et sans
-égard à leur provenance, les inscriptions religieuses, sépulcrales,
-militaires, poétiques, celles qui ont un caractère public et d’autres
-qui ne concernent que des particuliers, etc. Bœckh, bien qu’il eût
-préféré, pour son _Corpus inscriptionum græcarum_, l’ordre géographique,
-était d’avis que l’ordre des matières, adopté jusque-là, était le seul
-possible dans un _Corpus_ latin...» [Ceux-là même qui proposaient, en
-France, l’ordre géographique] «voulaient faire une exception pour les
-textes relatifs à l’histoire générale d’un pays, et sans doute de
-l’Empire; en 1845, Zumpt défendit un système éclectique de ce genre,
-très compliqué. En 1847, Th. Mommsen n’admettait encore l’ordre
-géographique que pour les inscriptions des municipes, et, en 1852, quand
-il publia les Inscriptions du royaume de Naples, il n’avait pas
-entièrement changé d’avis. C’est seulement quand il fut chargé de la
-publication du _C. I. L._ par l’Académie de Berlin que, instruit par
-l’expérience, il rejeta même les exceptions proposées par Egger pour
-l’histoire générale d’une province, et crut devoir s’en tenir à l’ordre
-géographique pur[100].» Cependant, vu le caractère des documents
-épigraphiques, l’ordre des lieux était évidemment le seul rationnel. On
-l’a amplement démontré depuis cinquante ans; mais les collectionneurs
-d’inscriptions n’en sont tombés d’accord qu’après deux siècles de
-tentatives en sens contraire. Pendant deux siècles, on a fait des
-recueils d’inscriptions latines sans voir que «Classer les inscriptions
-d’après les matières dont elles traitent, c’est éditer Cicéron en
-découpant ses discours, ses traités et ses lettres afin de ranger les
-tronçons d’après les sujets traités»; que «les monuments épigraphiques
-appartenant au même territoire, placés les uns à côté des autres,
-s’expliquent mutuellement»; et enfin que «s’il est à peu près
-impraticable de ranger par ordre de matières cent mille inscriptions qui
-presque toutes se rattachent à plusieurs catégories, au contraire chaque
-monument n’a qu’une place, et une place bien déterminée, dans l’ordre
-géographique[101]».
-
- [100] J. P. Waltzing, _Recueil général des inscriptions latines_
- (Louvain, 1892, in-8), p. 41.
-
- [101] _Ibidem_.--Lorsque l’ordre géographique est adopté, une
- difficulté résulte de ce que la provenance de certains documents est
- inconnue: beaucoup d’inscriptions, conservées dans les Musées, y ont
- été apportées on ne sait d’où. Difficulté analogue à celle qui
- résulte, pour les regestes chronologiques, des documents sans date.
-
-L’ordre alphabétique est très commode lorsque l’ordre chronologique et
-l’ordre géographique ne conviennent pas. Il y a des documents, comme les
-sermons, les hymnes et les chansons profanes du moyen âge, qui ne sont
-datés avec précision ni du temps, ni du lieu. On les classe par ordre
-alphabétique d’_incipit_, c’est-à-dire suivant l’ordre alphabétique des
-premiers mots de chacun d’eux[102].
-
- [102] Il n’y a d’embarras que pour ceux qui ont perdu leur _incipit_.
- Cf. p. 86, n. 101.--Au XVIIIe siècle, Séguier consacra une grande
- partie de sa vie à dresser un Catalogue, par ordre alphabétique
- d’_incipit_, des inscriptions latines, au nombre de 50 000, qui
- avaient été publiées jusque-là; il dépouilla douze mille ouvrages
- environ. Ce travail considérable est resté inédit et inutile. Avant
- d’entreprendre d’aussi vastes compilations, s’assurer que le plan en
- est rationnel et que le travail à fournir--un travail si dur et si
- ingrat--ne sera pas gaspillé.
-
-L’ordre systématique, ou didactique, n’est pas à recommander pour la
-composition des _corpus_ ou des regestes. Il est toujours arbitraire,
-entraîne des répétitions et des confusions inévitables. D’ailleurs, il
-suffit de joindre aux collections disposées suivant l’ordre
-chronologique, géographique ou alphabétique, de bonnes «tables des
-matières» pour les mettre en état de rendre tous les services que
-rendraient des recueils systématiques.--Une des principales règles de
-l’art de fabriquer les _corpus_ et les regestes («le grand art des
-_Corpus_», parvenu dans la seconde moitié du XIXe siècle à un si haut
-degré de perfection[103]) est de munir ces collections, quel qu’en soit
-le classement, de tables et d’index variés, propres à en faciliter
-l’usage: tables d’_incipit_ dans les regestes chronologiques qui s’y
-prêtent, index des noms propres et des dates dans les regestes par
-_incipit_, etc., etc.
-
- [103] Voir G. Waitz, _Ueber die Herausgabe and Bearbeitung von
- Regesten_, dans l’_Historische Zeitschrift_, XI, (1878), p. 280-95.
-
-Les faiseurs de _corpus_ et de regestes recueillent et classent pour
-autrui des documents qui ne les intéressent pas directement, ou, du
-moins, qui, _tous_, ne les intéressent pas, et s’absorbent dans ce
-labeur. Les travailleurs ordinaires, eux, ne recueillent et ne classent
-que les matériaux utiles pour leurs études particulières. De là, des
-différences. Par exemple, l’ordre systématique, arrêté d’avance, qui est
-si peu recommandable pour les grandes collections, fournit souvent à
-ceux qui travaillent pour leur propre compte, en vue de composer des
-monographies, un cadre de classement préférable à tout autre. Mais on se
-trouvera toujours bien d’observer les habitudes matérielles dont
-l’expérience a enseigné la valeur aux compilateurs de profession: en
-tête de chaque fiche, inscrire, s’il y a lieu, la date, et, en tout cas,
-une rubrique[104]; multiplier les _cross-references_ et les index; tenir
-état (sur des fiches rangées à part) de toutes les sources utilisées,
-afin de ne pas être exposé à recommencer, par inadvertance, des
-dépouillements déjà faits; etc.--L’observation régulière de ces
-pratiques contribue beaucoup à rendre plus aisés et plus solides les
-travaux d’histoire qui ont un caractère scientifique. La possession d’un
-jeu de fiches judicieusement dressé (quoique imparfait) a valu à M. B.
-Hauréau d’exercer jusqu’à la fin de sa vie, dans le genre très spécial
-d’études historiques qu’il cultivait, une maîtrise incontestable[105].
-
- [104] A défaut d’ordre systématique arrêté d’avance, et lorsque
- l’ordre chronologique n’est pas de mise, il est parfois avantageux
- de classer provisoirement les fiches, c’est-à-dire les documents,
- dans l’ordre alphabétique de mots choisis comme rubriques
- (_Schlagwörter_). C’est le système dit «du Dictionnaire».
-
- [105] Voir Langlois, _Manuel de bibliographie historique_, I, p. 88.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LA CRITIQUE D’ÉRUDITION ET LES ÉRUDITS
-
-
-L’ensemble des opérations décrites dans les chapitres précédents
-(restitution des textes, critique de provenance, collection et
-classement des documents vérifiés) constitue le vaste domaine de la
-critique externe ou critique d’érudition[106].
-
- [106] Nous prenons ici critique d’érudition» comme synonyme de
- «critique externe». Dans le langage courant, on appelle _érudits_,
- non seulement les spécialistes de la critique interne, mais aussi
- les historiens qui ont l’habitude de composer des monographies sur
- des sujets techniques, restreints, peu intéressants pour le grand
- public.
-
-La critique d’érudition tout entière n’inspire que du dédain au gros
-public, vulgaire et superficiel. Quelques-uns de ceux qui s’y livrent
-sont disposés, au contraire, à la glorifier. Mais il y a un juste milieu
-entre cet excès d’honneur et cette indignité.
-
-L’opinion brutale des gens qui prennent en pitié et qui raillent les
-analyses minutieuses de la critique externe ne mérite guère, en vérité,
-d’être réfutée. Il n’y a qu’un argument pour établir la légitimité et
-pour inspirer le respect des labeurs obscurs de l’érudition, mais il est
-décisif: c’est qu’ils sont indispensables. Sans érudition, pas
-d’histoire. _Non sunt contemnenda quasi parva_, dit saint Jérôme, _sine
-quibus magna constare non possunt_[107].
-
- [107] Cet argument, facile à développer, l’a été souvent, et récemment
- encore par M. Bédier, dans la _Revue des Deux Mondes_, 15 fév. 1894,
- p. 932 et suiv.
-
- Quelques personnes admettent volontiers que les travaux d’érudition
- sont utiles, mais, agacées, se demandent si «la recension d’un
- texte» ou «le déchiffrement d’un parchemin gothique» est «l’effort
- suprême de l’esprit humain», et si les facultés intellectuelles que
- suppose l’exercice de la critique externe méritent ou ne méritent
- pas «ce que l’on mène de bruit autour de ceux qui les possèdent».
- Les pièces d’une polémique sur cette question, évidemment dépourvue
- d’importance, entre M. Brunetière, qui conseillait aux érudits la
- modestie, et M. Boucherie, qui insistait sur les motifs que les
- érudits ont d’être fiers, se trouvent dans la _Revue des langues
- romanes_, 1880, t. I et II.
-
-D’un autre côté les professionnels, en cherchant à se donner des raisons
-d’être fiers des travaux qu’ils exécutent, ne se sont pas contentés de
-les représenter comme nécessaires; il se sont laissé entraîner à en
-exagérer les vertus et la portée. On a dit que les procédés si sûrs de
-la critique d’érudition avaient élevé l’histoire à la dignité d’une
-science, «d’une science exacte»; que la critique de provenance «fait
-pénétrer plus profondément qu’aucune autre étude dans la connaissance
-des temps passés»; que l’habitude de la critique des textes affine ou
-même confère «l’intelligence historique». Tacitement, on s’est persuadé
-que la critique d’érudition est toute la critique historique, et qu’il
-n’y a rien au-delà du nettoyage, du raccommodage et du classement des
-documents.--Cette illusion, assez répandue parmi les spécialistes, est
-trop grossière pour qu’il soit utile de la combattre expressément:
-c’est, en effet, la critique psychologique d’interprétation, de
-sincérité et d’exactitude qui «fait pénétrer plus profondément qu’aucune
-autre étude dans la connaissance des temps passés», ce n’est pas la
-critique externe[108]. Un historien qui aurait cette bonne fortune que
-tous les documents utiles pour ses études eussent été déjà correctement
-édités, critiqués au point de vue de la provenance, et classés, ne
-serait pas moins en état de s’en servir pour écrire l’histoire que s’il
-avait été obligé de leur faire subir, de ses propres mains, les
-opérations préalables. Il est possible, quoi qu’on en ait dit, d’avoir
-la plénitude de l’intelligence historique sans avoir jamais essuyé
-soi-même, au propre et au figuré, la poussière des documents originaux,
-c’est-à-dire sans les avoir découverts et purifiés soi-même. Il ne faut
-pas interpréter judaïquement, au sens étymologique, ce mot de M. Renan:
-«Je ne crois pas que l’on puisse acquérir une claire notion de
-l’histoire, de ses limites et du degré de confiance qu’il faut avoir
-dans ses divers ordres d’investigation sans l’habitude de _manier_ les
-documents originaux[109]»; cela doit s’entendre simplement de l’habitude
-de recourir aux sources directes et de traiter des questions
-précises[110]. Un jour viendra sans doute où, tous les documents
-relatifs à l’histoire de l’antiquité classique ayant été édités et
-critiqués, il n’y aura plus lieu de faire, dans le domaine de l’histoire
-de l’antiquité classique, ni critique des textes (restitution), ni
-critique des sources (provenance); les conditions n’en seront pas moins
-évidemment excellentes alors pour traiter des détails et de l’ensemble
-de l’histoire ancienne. Ne nous lassons pas de le répéter: la critique
-externe est toute préparatoire; elle est un moyen, non un but; l’idéal
-serait qu’elle eût été suffisamment pratiquée pour qu’il fût désormais
-possible de s’en dispenser; ce n’est qu’une nécessité provisoire.
-
- [108] Des hommes, dont la critique était du meilleur aloi, tant qu’il
- ne s’agissait que des opérations de critique externe, ne se sont
- jamais élevés à une pensée de critique supérieure, ni, par
- conséquent, à l’intelligence de l’histoire.
-
- [109] E. Renan, _Essais de morale et de critique_, p. 36.
-
- [110] «Ne fût-ce qu’en vue de la sévère discipline de l’esprit je
- ferais peu de cas du philosophe qui n’aurait pas travaillé, au moins
- une fois en sa vie, à éclaircir quelque point spécial...» (_L’Avenir
- de la science_, p. 136.)
-
-Non seulement il n’est pas, en théorie, obligatoire que les personnes
-dont c’est l’intention de faire des synthèses historiques aient
-elles-mêmes approprié les matériaux sur lesquels elles opèrent; mais on
-est en droit de se demander, et on s’est souvent demandé, si cela est
-avantageux[111]. Ne serait-il pas préférable que les ouvriers de l’œuvre
-historique fussent spécialisés? Aux uns--les érudits--seraient dévolues
-les besognes absorbantes de la critique externe ou critique d’érudition;
-les autres, allégés du poids de ces besognes, auraient plus de liberté
-pour procéder aux travaux de critique supérieure, de combinaison et de
-construction. Tel était l’avis de Mark Pattison, qui a dit: _History
-cannot be written from manuscripts_, ce qui signifie: «Il est impossible
-d’écrire l’histoire d’après des documents que l’on est tenu de mettre
-soi-même en état d’être utilisés.»
-
- [111] Cf., sur le point de savoir s’il est nécessaire que chacun fasse
- «all the preliminary grubbing for himself», J. M. Robertson, _Buckle
- and his critics_ (London, 1895, in-8), p. 299.
-
-Jadis les professions d’«érudit» et d’«historien» étaient, en effet,
-très nettement distinctes. Les «historiens» cultivaient le genre
-littéraire, pompeux et vide, que l’on appelait alors «l’histoire», sans
-se tenir au courant des travaux effectués par les érudits. Les érudits,
-de leur côté, posaient, par leurs recherches critiques, la condition de
-l’histoire, mais ils ne se souciaient pas de la faire: contents de
-colliger, de purifier et de classer des documents historiques, ils se
-désintéressaient de l’histoire et ils ne comprenaient pas mieux le passé
-que le commun des hommes de leur temps. Les érudits agissaient comme si
-l’érudition avait eu sa fin en elle-même, et les historiens comme s’ils
-avaient pu reconstituer les réalités disparues par la seule force de la
-réflexion et de l’art appliquée aux documents de mauvais aloi qui
-étaient dans le domaine commun.--Un divorce aussi complet entre
-l’érudition et l’histoire paraît aujourd’hui presque inexplicable, et,
-certes, il était très fâcheux. Les partisans actuels de la division du
-travail en histoire ne réclament, cela va de soi, rien de pareil. Il
-faut bien qu’un commerce intime soit établi entre le monde des
-historiens et celui des érudits, puisque les travaux de ceux-ci n’ont de
-raison d’être qu’en tant qu’ils sont utiles à ceux-là. On veut dire
-seulement que certaines opérations d’analyse et toutes les opérations de
-synthèse ne sont pas nécessairement mieux faites quand elles le sont par
-le même individu; que, si les rôles d’érudit et d’historien peuvent être
-cumulés, il n’est pas illégitime de les séparer; et que peut-être cette
-séparation est, en principe, désirable, comme elle est souvent, en
-pratique, imposée.
-
-En pratique, voici comment les choses se passent.--Quelle que soit la
-partie de l’histoire que l’on se propose d’étudier, trois cas seulement
-peuvent se présenter. Ou bien les sources ont déjà été purifiées et
-classées; ou bien l’élaboration préalable des sources, qui n’a jamais
-été faite ou qui ne l’a été qu’en partie, ne présente pas de grandes
-difficultés; ou bien les sources à employer sont très troubles, et des
-travaux considérables d’appropriation sont indiqués.--Soit dit en
-passant, il n’y a, naturellement, aucune relation entre l’importance
-intrinsèque des sujets et la quantité d’opérations préalables qu’il faut
-exécuter avant de les traiter: des sujets du plus haut intérêt, par
-exemple l’histoire des origines et des premiers développements du
-christianisme, n’ont pu être abordés convenablement qu’après des
-enquêtes d’érudition qui ont occupé des générations d’érudits; mais la
-critique matérielle des sources de l’histoire de la Révolution
-française, autre sujet de premier ordre, a exigé beaucoup moins
-d’efforts; et des problèmes relativement insignifiants de l’histoire du
-moyen âge ne seront résolus que lorsque d’immenses travaux de critique
-externe auront été accomplis.
-
-Dans les deux premiers cas, la question de l’opportunité d’une division
-du travail ne se pose pas. Mais considérons le troisième. Un bon esprit
-constate que les documents nécessaires pour traiter un point d’histoire
-sont en très mauvais état, dispersés, abîmés, peu sûrs. Dès lors, il
-doit choisir: ou bien il abandonne le sujet, n’ayant aucun goût pour des
-opérations matérielles qu’il sait nécessaires, mais dont il prévoit
-qu’elles absorberaient son activité tout entière; ou bien il se décide à
-entamer les travaux critiques préparatoires, sans se dissimuler qu’il
-n’aura probablement pas le temps de mettre lui-même en œuvre les
-matériaux qu’il aura vérifiés, et qu’il va travailler par conséquent
-pour l’avenir, pour autrui. Notre homme, s’il prend ce dernier parti,
-devient, comme malgré lui, érudit de profession.--Rien n’empêche, il est
-vrai, _a priori_, que ceux qui font de vastes collections de textes et
-qui donnent des éditions critiques se servent de leurs propres regestes
-et de leurs propres éditions pour écrire l’histoire; et nous voyons en
-effet que plusieurs hommes se sont partagés entre les besognes
-préparatoires de la critique externe et les travaux plus relevés de la
-construction historique: il suffit de nommer Waitz, Mommsen, Hauréau.
-Mais de telles combinaisons sont fort rares, pour plusieurs raisons. La
-première de ces raisons, c’est que la vie est courte: il y a tels
-catalogues, telles éditions, tels regestes de grande dimension dont la
-confection est matériellement si laborieuse qu’elle épuise toutes les
-forces du travailleur le plus zélé. La seconde, c’est que les besognes
-d’érudition ne sont pas, pour beaucoup de gens, sans charme; presque
-tout le monde y trouve, à la longue, une douceur singulière; et
-plusieurs s’y sont confinés qui auraient pu, à la rigueur, faire
-autrement.
-
-Est-il bon, en soi, que des travailleurs se confinent, volontairement ou
-non, dans les recherches d’érudition?--Oui, sans doute. Dans les études
-historiques comme dans l’industrie, les effets de la division du travail
-sont les mêmes, et très favorables: production plus abondante, plus
-réussie, mieux réglée. Les critiques qui sont rompus par une longue
-habitude à la restitution des textes les restituent avec une dextérité,
-une sûreté incomparables; ceux qui se livrent exclusivement à la
-critique de provenance ont des intuitions que d’autres, moins entraînés
-dans cette spécialité difficile, n’auraient pas; ceux qui, toute leur
-vie, dressent des inventaires ou composent des regestes les dressent et
-les composent plus aisément, plus vite, et mieux, que les premiers
-venus. Ainsi, non seulement il n’y a aucun intérêt à ce que tout
-«historien» soit, en même temps, «érudit» pratiquant; mais, parmi les
-«érudits» eux-mêmes, voués aux opérations de critique externe, des
-catégories se dessinent. De même, dans un chantier, il n’y a aucun
-intérêt à ce que l’architecte soit en même temps ouvrier, et tous les
-ouvriers n’ont pas les mêmes fonctions. Bien que la plupart des érudits
-ne se soient pas rigoureusement spécialisés jusqu’ici, et, pour varier
-leurs plaisirs, exécutent volontiers des ouvrages d’érudition de
-diverses sortes, il serait facile d’en nommer qui sont des ouvriers en
-catalogues descriptifs et en index (archivistes, bibliothécaires, etc.),
-d’autres qui sont plus spécialement surtout des «critiques» (nettoyeurs,
-restaurateurs et éditeurs de textes), d’autres qui sont surtout des
-fabricants de regestes.--«Du moment où il est bien convenu que
-l’érudition n’a de valeur qu’en vue de ses résultats, on ne peut pousser
-trop loin la division du travail scientifique[112]», et l’avancement des
-sciences historiques est corrélatif à la spécialisation de plus en plus
-étroite des travailleurs. S’il était possible naguère que le même homme
-se livrât successivement à toutes les opérations historiques, c’est que
-le public compétent n’avait pas de grandes exigences: on réclame
-aujourd’hui de ceux qui font la critique des documents des soins
-minutieux, une perfection absolue, qui supposent une habileté vraiment
-professionnelle. Les sciences historiques en sont arrivées maintenant à
-ce point de leur évolution où, les grandes lignes étant tracées, les
-découvertes capitales ayant été faites, il ne reste plus qu’à préciser
-des détails; on a le sentiment que la connaissance du passé ne peut plus
-progresser que grâce à des enquêtes extrêmement étendues et à des
-analyses extrêmement approfondies dont, seuls, des spécialistes sont
-capables. Mais rien ne justifie mieux la répartition des travailleurs en
-«érudits» et en «historiens» (et celle des érudits entre les diverses
-spécialités de la critique d’érudition) que la circonstance suivante:
-certains individus ont une vocation naturelle pour certaines besognes
-spéciales. L’une des principales raisons d’être de l’enseignement
-supérieur des sciences historiques est justement, à notre avis, que la
-scolarité universitaire permet aux maîtres (supposés gens d’expérience)
-de distinguer chez les étudiants, ou bien les germes d’une vocation
-d’érudit, ou bien l’inaptitude foncière aux travaux d’érudition[113].
-_Criticus non fit, sed nascitur_. A qui n’est pas né avec certaines
-dispositions naturelles, la carrière de l’érudition technique ne réserve
-que des dégoûts: le plus grand service que l’on puisse rendre aux jeunes
-gens qui hésitent à s’y engager est de les en avertir.--Les hommes qui
-se sont consacrés jusqu’ici aux besognes préparatoires les ont choisies
-entre toutes, parce qu’ils en avaient le goût, ou bien s’y sont
-résignés, les sachant nécessaires: ceux qui les ont choisies ont moins
-de mérite, au point de vue moral, que ceux qui s’y sont résignés, mais
-ils ont obtenu cependant, pour la plupart, des résultats meilleurs,
-parce qu’ils ont travaillé, non par devoir, mais avec joie et sans
-arrière-pensée. Il importe donc que chacun embrasse en connaissance de
-cause, dans son propre intérêt et dans l’intérêt général, la spécialité
-qui lui convient le mieux.
-
- [112] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. 230.
-
- [113] Le professeur d’Université est très bien placé pour découvrir et
- encourager des vocations; mais «c’est par des efforts individuels
- que le but (l’habileté critique) peut être atteint par les
- étudiants, a très bien dit G. Waitz dans un discours académique; la
- part qui revient au maître dans cette œuvre est petite...» (_Revue
- critique_, 1874, II, p. 232.)
-
-Examinons les dispositions naturelles qui habilitent, et les défauts
-vraiment rédhibitoires qui disqualifient, pour les travaux de critique
-externe. Nous dirons ensuite quelques mots des dispositions qu’engendre
-l’exercice machinal de la profession d’érudit.
-
-I. La condition primordiale pour bien faire les travaux d’érudition,
-c’est de s’y plaire.--Or les hommes qui ont reçu des dons exceptionnels
-de poètes et de penseurs, en un mot de créateurs, s’accommodent assez
-mal des petites besognes techniques de la critique préparatoire: ils se
-gardent bien de les dédaigner, ils les honorent au contraire, s’ils sont
-clairvoyants, mais ils ne s’y livrent guère, crainte de couper, comme on
-dit, des cailloux avec un rasoir. «Je ne suis pas d’humeur, écrivait
-Leibniz à Basnage, qui l’avait exhorté à composer un immense _Corpus_
-des documents inédits et imprimés relatifs à l’histoire du droit des
-gens, je ne suis pas d’humeur à faire le transcripteur... Et ne
-pensez-vous pas que vous me donnez un conseil semblable à celui d’une
-personne qui voudrait marier son ami à une méchante femme? Car c’est
-marier un homme que de l’engager dans un ouvrage qui l’occuperait toute
-sa vie[114].» Et Renan, parlant de ces «immenses travaux» préalables
-«qui ont rendu possibles les recherches de la haute critique» et les
-essais de construction historique, dit: «Celui qui, avec des besoins
-intellectuels plus excités [que ceux des auteurs de ces travaux], ferait
-maintenant un tel acte d’abnégation, serait un héros[115]...». Quoique
-Renan ait dirigé la publication du _Corpus inscriptionum semiticarum_,
-et quoi que Leibniz soit l’éditeur des _Scriptores rerum
-Brunsvicensium_, ni Leibniz, ni Renan, ni leurs pairs, n’ont eu, fort
-heureusement, l’héroïsme de sacrifier à l’érudition pure des facultés
-supérieures.
-
- [114] Cité par Fr. X. von Wegele, _Geschichte der deutschen
- Historiographie_ (München, 1885, in-8), p. 653.
-
- [115] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. 125.
-
-Hormis les hommes supérieurs (et ceux, infiniment plus nombreux, qui, à
-tort, se croient tels), presque tout le monde, nous l’avons dit, trouve
-à la longue de la douceur aux minuties de la critique préparatoire.
-C’est que l’exercice de cette critique flatte et développe des goûts
-très généralement répandus: le goût de la collection, le goût du rébus.
-Collectionner est un plaisir sensible, non seulement pour les enfants,
-mais pour les grandes personnes, quels que soient d’ailleurs les objets
-recueillis, variantes ou timbres-poste. Déchiffrer des rébus, résoudre
-de petits problèmes exactement circonscrits, est pour beaucoup de bons
-esprits une occupation attrayante. Toute trouvaille procure une
-jouissance; or, dans le domaine de l’érudition il y a d’innombrables
-trouvailles à faire, soit à fleur de terre, soit à travers de quadruples
-obstacles, pour ceux qui aiment et pour ceux qui n’aiment pas à jouer la
-difficulté. Tous les érudits de marque ont eu, à un degré éminent, les
-instincts du collectionneur ou du déchiffreur de logogriphes et
-plusieurs s’en sont rendu compte: «Plus nous avons rencontré d’embarras
-dans la voie où nous étions engagé, dit M. Hauréau, plus l’entreprise
-nous a souri. Ce genre de labeur qu’on appelle la bibliographie [la
-critique de provenance, principalement au point de vue de la
-pseudépigraphie] ne saurait prétendre aux glorieux suffrages du
-public,... mais il a beaucoup d’attrait pour celui qui s’y consacre.
-Oui, sans doute, c’est une humble étude, mais combien d’autres
-compensent la peine qu’elles donnent en permettant de dire aussi
-souvent: J’ai trouvé[116]!» Julien Havet, «déjà connu des savants de
-l’Europe», se distrayait «à des amusettes en apparence frivoles, comme
-de deviner un mot carré ou de déchiffrer un cryptogramme[117]».
-Instincts profonds, et, malgré les perversions puériles ou ridicules
-qu’ils présentent chez quelques individus, hautement bienfaisants! Après
-tout, ce sont des formes, les formes les plus rudimentaires, de l’esprit
-scientifique. Ceux qui en sont dépourvus n’ont rien à faire dans le
-monde des érudits. Mais les candidats aux recherches d’érudition seront
-toujours très nombreux; car les travaux d’interprétation, de
-construction et d’exposition requièrent des dons plus rares: tous ceux
-qui, jetés par hasard dans les études historiques et désireux de s’y
-rendre utiles, manquent de tact psychologique et ont de la peine à
-rédiger, se laisseront toujours séduire par l’agrément simple et
-tranquille des besognes préparatoires.
-
- [116] B. Hauréau, _Notices et extraits de quelques manuscrits latins
- de la Bibliothèque nationale_, I (Paris, 1890 in-8), p. V.
-
- [117] _Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p. 88.--Comparez
- des traits analogues dans l’intéressante biographie intellectuelle
- de l’helléniste, paléographe et bibliographe Charles Graux, par E.
- Lavisse (_Questions d’enseignement national_, Paris, 1885, in-18, p.
- 265 et suiv.).
-
-Mais il ne suffit point de s’y plaire pour réussir dans les travaux
-d’érudition. Des qualités sont nécessaires, «auxquelles la volonté ne
-supplée pas». Quelles qualités? Ceux qui se sont posé cette question ont
-répondu vaguement: «Des qualités plutôt morales qu’intellectuelles, la
-patience, la probité de l’esprit...». Ne serait-il pas possible de
-préciser davantage?
-
-Des jeunes gens qui n’éprouvent pour les travaux de critique externe
-aucune répugnance _a priori_, ou même qui seraient disposés à les
-préférer, en sont--c’est un fait d’expérience--totalement incapables. La
-chose n’aurait rien d’embarrassant s’ils étaient par ailleurs atteints
-de débilité intellectuelle, car leur incapacité à cet égard ne serait
-qu’une manifestation de leur imbécillité générale; ou s’ils n’avaient
-jamais subi d’apprentissage technique. Mais il s’agit d’hommes instruits
-et intelligents, plus intelligents parfois que d’autres, qui sont
-indemnes de la tare en question. Ce sont eux dont on entend dire: «Il
-travaille mal, il a le génie de l’inexactitude.» Leurs catalogues, leurs
-éditions, leurs regestes, leurs monographies fourmillent d’imperfections
-et n’inspirent point de sécurité: quoi qu’ils fassent, ils n’arrivent
-jamais, je ne dis pas à une correction absolue, mais à un degré de
-correction honorable. Ils sont atteints de la «maladie de
-l’inexactitude», dont l’historien anglais Froude présente un cas très
-célèbre, vraiment typique. J. A. Froude était un écrivain très bien
-doué, mais sujet à ne rien affirmer qui ne fût entaché d’erreur; on a
-dit de lui qu’il était _consitutionnally inaccurate_. Par exemple, il
-avait visité la ville d’Adélaïde, en Australie: «Je vis, dit-il, à nos
-pieds, dans la plaine, traversée par un fleuve, une ville de 150 000
-habitants dont pas un n’a jamais connu et ne connaîtra jamais, la
-moindre inquiétude au sujet du retour régulier de ses trois repas par
-jour»; or Adélaïde est bâtie sur une hauteur; aucune rivière ne la
-traverse; sa population ne dépassait pas 75 000 âmes et elle souffrait
-d’une famine à l’époque où M. Froude la visita. Ainsi de suite[118]. M.
-Froude reconnaissait parfaitement l’utilité de la critique, et il a même
-été un des premiers à fonder en Angleterre l’étude de l’histoire sur
-celle des documents originaux, tant inédits que publiés, mais la
-conformation de son esprit le rendait tout à fait impropre à la
-purification des textes: au contraire, il les abîmait, involontairement,
-en y touchant. Comme le daltonisme, cette affection des organes de la
-vision qui empêche de distinguer correctement les disques rouges des
-disques verts, est rédhibitoire pour les employés de chemin de fer, la
-maladie de l’inexactitude, ou maladie de Froude, qu’il n’est pas très
-difficile de diagnostiquer, doit être considérée comme incompatible avec
-l’exercice de la profession d’érudit.
-
- [118] Voir H. A. L. Fisher, dans la _Fortnightly Review_, décembre
- 1894, p. 815.
-
-La maladie de Froude ne paraît pas avoir été jamais étudiée par les
-psychologues; et sans doute n’est-elle point, du reste, une entité
-nosologique spéciale. Tout le monde commet des erreurs (par «légèreté»,
-«inadvertance», etc.). Ce qui est anormal, c’est d’en commettre
-beaucoup, constamment, malgré l’effort le plus persévérant pour être
-exact. Ce phénomène est lié probablement à un affaiblissement de
-l’attention et à une excessive activité de l’imagination involontaire
-(ou subconsciente) que la volonté du sujet, instable et peu vigoureuse,
-ne contrôle pas assez. L’imagination involontaire se mêle aux opérations
-intellectuelles pour les fausser: c’est elle qui comble, par des
-conjectures, les lacunes de la mémoire, grossit et atténue les faits
-réels, les confond avec ce qui est d’invention pure, etc. La plupart des
-enfants dénaturent tout de la sorte, par des à peu près; ils ont de la
-peine à devenir exacts et scrupuleux, c’est-à-dire à maîtriser leur
-imagination. Beaucoup d’hommes ne cessent jamais, à cet égard, d’être
-enfants.
-
-Quoi qu’il en soit des causes psychologiques de la maladie de Froude,
-l’homme le plus sain, le mieux équilibré, est exposé à gâcher les
-travaux d’érudition les plus simples, s’il n’y consacre pas le temps
-nécessaire. La précipitation est, en ces matières, une source d’erreurs
-sans nombre. On a donc raison de dire que la vertu cardinale de
-l’érudit, c’est la patience. Ne pas travailler trop vite, agir comme
-s’il y avait toujours profit en la demeure, s’abstenir plutôt que de
-bâcler, ces préceptes sont faciles à énoncer, mais il faut, pour y
-conformer sa conduite, un tempérament rassis. Les gens nerveux,
-«agités», toujours pressés d’en finir et de varier leurs entreprises,
-désireux d’éblouir et de faire sensation, peuvent trouver à s’employer
-honorablement dans d’autres carrières; dans celle de l’érudition, ils
-sont condamnés à entasser des œuvres provisoires, quelquefois plus
-nuisibles qu’utiles, et qui leur attireront, tôt ou tard, des ennuis. Le
-véritable érudit est de sang-froid, réservé, circonspect; au milieu du
-torrent de la vie contemporaine qui s’écoule autour de lui, il ne se
-hâte jamais. A quoi bon se hâter? L’important est que ce que l’on fait
-soit solide, définitif, incorruptible. Mieux vaut «limer pendant des
-semaines au petit chef-d’œuvre de vingt pages» pour convaincre deux ou
-trois savants en Europe de l’inauthenticité d’une charte, ou passer dix
-ans à établir le meilleur texte possible d’un document corrompu, que
-d’imprimer dans le même temps des volumes d’_inedita_ médiocrement
-corrects, et que les érudits futurs auraient un jour à recommencer sur
-nouveaux frais.
-
-Quelle que soit la spécialité qu’il choisit dans le domaine de
-l’érudition, l’érudit doit avoir de la prudence, une force singulière
-d’attention et de volonté; de plus, une tournure d’esprit spéculative,
-un désintéressement complet et peu de goût pour l’action, car il doit
-avoir pris son parti de travailler en vue de résultats lointains et
-problématiques, et presque toujours pour autrui.--Pour la critique des
-textes et pour la critique des sources, l’instinct du déchiffreur de
-problèmes, c’est-à-dire un esprit agile, ingénieux, fécond en
-hypothèses, prompt à saisir et même à «deviner» des rapports, est, en
-outre, très utile.--Pour les besognes de description et de compilation
-(inventaires, catalogues, _corpus_, regestes), l’instinct du
-collectionneur, un appétit de travail exceptionnel, des qualités
-d’ordre, d’activité et de persévérance, sont absolument
-indispensables[119].--Telles sont les dispositions requises.--Les
-exercices de critique externe sont si amers pour les sujets qui n’ont
-pas ces dispositons, et, dans ce cas, les résultats obtenus sont si peu
-en rapport avec le temps dépensé, que l’on ne saurait s’assurer avec
-trop de soin de ses aptitudes avant d’«entrer en érudition». Le sort de
-ceux qui, faute de conseils éclairés, donnés à temps, s’y sont fourvoyés
-et s’y épuisent en vain, est lamentable, surtout s’ils sont fondés à
-croire qu’ils auraient pu être utilisés plus avantageusement
-ailleurs[120].
-
- [119] La plupart des érudits de vocation ont, à la fois, l’aptitude à
- résoudre des problèmes et le goût des collections. Toutefois il est
- facile de les classer en deux catégories, suivant qu’ils marquent
- une préférence, soit pour les travaux d’art de la critique de
- restitution ou de la critique de provenance, soit pour les travaux
- de collection, qui sont plus absorbants et plus grossiers. J. Havet,
- passé maître dans l’étude des problèmes d’érudition, se refusa
- toujours à entreprendre un recueil général des diplômes royaux
- mérovingiens que ses admirateurs espéraient de lui; à cette
- occasion, il exprimait volontiers «son peu de goût pour les œuvres
- de longue haleine». (_Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p.
- 222.).
-
- [120] On dit communément, au contraire, que les exercices d’érudition
- (de critique externe) ont, sur les autres travaux historiques cet
- avantage qu’ils sont à la portée des médiocres, et que les
- intelligences les plus modestes, pourvu qu’elles aient été
- convenablement dressées, y trouvent à s’employer.--Il est vrai que
- des esprits sans élévation et sans vigueur peuvent être utilisés
- pour des travaux d’érudition; mais encore faut-il qu’ils aient des
- qualités spéciales. L’erreur est de croire qu’avec de la bonne
- volonté et un dressage _ad hoc_ tout le monde sans exception est
- propre aux opérations de critique externe. Parmi ceux qui en sont
- incapables, comme parmi ceux qui y sont propres, il y a des hommes
- intelligents et des sots.
-
-II. Comme les exercices d’érudition conviennent à merveille au
-tempérament d’un très grand nombre d’Allemands, l’œuvre de l’érudition
-allemande au XIXe siècle a été considérable, et c’est en Allemagne que
-l’on observe le mieux les déformations qu’entraîne à la longue, chez les
-spécialistes, la pratique habituelle des travaux de critique externe. Il
-ne se passe guère d’années sans que des protestations s’élèvent, dans
-les Universités allemandes ou autour d’elles, au sujet des
-inconvénients, pour les érudits, des besognes d’érudition. En 1890, M.
-Philippi, recteur de l’Université de Giessen, déplorait avec force
-l’abîme qui, disait-il, se creuse entre la critique préparatoire et la
-culture générale: la critique des textes se perd dans d’insignifiantes
-minuties; on collationne pour le plaisir de collationner; on restitue
-avec des précautions infinies des documents sans valeur; on prouve ainsi
-«qu’on attache plus d’importance aux matériaux de l’étude qu’à ses
-résultats intellectuels». Le recteur de Giessen voit dans le style
-diffus des érudits allemands et dans l’âpreté de leurs polémiques un
-«effet de l’excessive préoccupation des petites choses», qu’ils ont
-contractée[121]. La même année, la même note était donnée, à
-l’Université de Bâle, par M. J. v. Pflugk-Harttung. «Les parties les
-plus hautes de la science historique, dit cet auteur dans ses
-_Geschichtsbetrachtungen_[122], sont dédaignées: on n’attache de prix
-qu’à des observations micrologiques, à la correction parfaite de détails
-sans importance. La critique des textes et des sources est devenue un
-sport: la moindre infraction aux règles du jeu est considérée comme
-impardonnable, alors qu’il suffit de s’y conformer pour être approuvé
-des connaisseurs, quelle que soit d’ailleurs la valeur intrinsèque des
-résultats acquis. Malveillance et grossièreté de la plupart des érudits
-entre eux; vanité comique des érudits qui construisent des taupinières
-et les prennent pour des montagnes: ils sont comme le bourgeois de
-Francfort qui disait avec complaisance: «Alles, was du durch jenen
-Bogenpfeiler erkennst, alles ist Frankfurter Land[123]!»
-
- [121] A. Philippi, _Einige Bemerkungen über den philologischen
- Unterricht_, Giessen, 1890, in-4. Cf. _Revue critique_, 1892, I, p.
- 25.
-
- [122] J. v. Pflugk-Harttung, _Geschichtsbetrachtungen_, Gotha, 1890,
- in-8.
-
- [123] J. v. Pflugk-Harttung, _o. c._, p. 21.
-
-Nous distinguons, quant à nous, trois risques professionnels auxquels
-les érudits sont exposés: le dilettantisme, l’hypercritique et
-l’impuissance.
-
-L’impuissance. L’habitude de l’analyse critique a sur certaines
-intelligences une action dissolvante et paralysante. Des hommes,
-naturellement timorés, constatent que, quelque soin qu’ils apportent à
-la critique, à la publication et au classement des documents, ils
-laissent aisément échapper de menues erreurs; et, de ces menues erreurs,
-leur éducation critique leur a inspiré l’horreur, la terreur. Constater
-des malpropretés de ce genre dans un travail signé d’eux, lorsqu’il est
-trop tard pour les effacer, leur cause une souffrance aiguë. Ils en
-viennent à un état maladif d’angoisse et de scrupule qui les empêche de
-faire quoi que ce soit, par crainte des imperfections probables.
-L’_examen rigorosum_ qu’ils s’infligent continuellement à eux-mêmes les
-immobilise. Ils l’infligent aussi aux productions d’autrui, et ils
-arrivent à ne plus voir, dans les livres d’histoire, que les pièces
-justificatives et les notes--«l’appareil critique»,--et, dans l’appareil
-critique, que les fautes, ce qu’il y faudrait corriger.
-
-L’hypercritique. C’est l’excès de critique qui aboutit, aussi bien que
-l’ignorance la plus grossière, à des méprises. C’est l’application des
-procédés de la critique à des cas qui n’en sont pas justiciables.
-L’hypercritique est à la critique ce que la finasserie est à la finesse.
-Certaines gens flairent des rébus partout, même là où il n’y en a pas.
-Ils subtilisent sur des textes clairs au point de les rendre douteux,
-sous prétexte de les purger d’altérations imaginaires. Ils distinguent
-des traces de truquage dans des documents authentiques. État d’esprit
-singulier! à force de se méfier de l’instinct de crédulité, on se prend
-à tout soupçonner[124].--Il est à remarquer que plus la critique des
-textes et des sources réalise de progrès positifs, plus le péril
-d’hypercritique augmente. En effet, lorsque la critique de toutes les
-sources historiques aura été correctement opérée (pour certaines
-périodes de l’histoire ancienne, c’est une éventualité prochaine), le
-bon sens commandera de s’arrêter. Mais on ne s’y résignera pas: on
-raffinera, comme on raffine déjà sur les textes les mieux établis, et
-ceux qui raffineront tomberont fatalement dans l’hypercritique. «Le
-propre des études historiques et de leurs auxiliaires, les sciences
-philologiques, dit E. Renan, est, aussitôt qu’elles ont atteint leur
-perfection relative, de commencer à se démolir[125].» L’hypercritique en
-est la cause.
-
- [124] Cf. ci-dessus, p. 77.
-
- [125] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. XIV.
-
-Le dilettantisme. Les érudits de vocation et de profession ont une
-tendance à considérer la critique externe des documents comme un jeu
-d’adresse, difficile, mais intéressant (tel, le jeu d’échecs) en raison
-même de la complication de ses règles. Il en est que le fond des choses,
-et, pour tout dire, l’histoire, laissent indifférents. Ils critiquent
-pour critiquer, et l’élégance de la méthode d’investigation importe bien
-davantage, à leurs yeux, que les résultats, quels qu’ils soient. Ces
-virtuoses ne s’attachent pas à relier leurs travaux à quelque idée
-générale, par exemple à critiquer systématiquement tous les documents
-relatifs à une question, pour s’en procurer l’intelligence; ils
-critiquent indifféremment des textes relatifs à des questions très
-diverses, à la seule condition que ces textes soient gravement
-corrompus. Ils se transportent, munis de leur instrument, la critique,
-sur tous les terrains historiques où une énigme embarrassante sollicite
-leur ministère; cette énigme résolue, ou, tout au moins, débattue, ils
-en cherchent d’autres, ailleurs. Ils laissent, non pas une œuvre
-cohérente, mais une collection disparate de travaux sur des problèmes de
-toute espèce qui ressemble, comme dit Carlyle, à une boutique
-d’antiquaire, à un archipel d’îlots.
-
-Les dilettantes défendent le dilettantisme par des arguments assez
-plausibles. D’abord, disent-ils, tout est important; en histoire, pas de
-document qui n’ait du prix: «Aucune œuvre scientifique n’est stérile,
-aucune vérité n’est inutile à la science...; il n’y a pas, en histoire,
-de petit sujet»; par conséquent, «ce n’est point la nature du sujet qui
-fait la valeur d’un travail, c’en est la méthode[126]». Ce qui importe,
-en histoire, ce ne sont pas «les notions que l’on entasse, c’est la
-gymnastique du cerveau, l’habitude intellectuelle, l’esprit scientifique
-en un mot». A supposer même qu’il y ait, entre les données historiques,
-une hiérarchie d’importance, personne n’est en droit de déclarer _a
-priori_ qu’un document est «inutile». Quel est donc, en ces matières, le
-_criterium_ de l’utilité? Combien de textes ont été, pendant longtemps,
-dédaignés, qu’un changement de point de vue ou de nouvelles découvertes
-ont brusquement mis en relief: «Toute exclusion est téméraire: il n’y a
-pas de recherche que l’on puisse décréter par avance frappée de
-stérilité. Ce qui n’a pas de valeur en soi peut en avoir comme moyen
-nécessaire.» Un jour viendra peut-être où, la science étant constituée,
-des documents et des faits indifférents pourront être jetés par-dessus
-bord; mais nous ne sommes pas aujourd’hui en état de distinguer le
-superflu du nécessaire, et la ligne de démarcation sera toujours, selon
-toute vraisemblance, difficile à tracer.--Cela justifie les travaux les
-plus spéciaux, et, en apparence, les plus vains.--Et qu’importe, au pis
-aller, s’il y a du travail gâché? «C’est la loi de la science, comme de
-toutes les œuvres humaines», comme de toutes les œuvres de la nature,
-«de s’esquisser largement et avec un grand entourage de superflu».
-
- [126] _Revue historique_, LXIII (1897), p. 320.
-
-Nous n’entreprendrons pas de réfuter ces considérations, dans la mesure
-où elles peuvent l’être. Aussi bien M. Renan, qui a plaidé, sur ce
-point, le pour et le contre avec une égale vigueur, a clos
-définitivement le débat en ces termes: «On peut dire qu’il y a des
-recherches inutiles, en ce sens qu’elles absorbent un temps qui serait
-mieux employé à des sujets plus sérieux... Bien qu’il ne soit pas
-nécessaire que l’ouvrier ait la connaissance parfaite de l’œuvre qu’il
-exécute, il serait pourtant à souhaiter que ceux qui se livrent aux
-travaux spéciaux eussent l’idée de l’ensemble qui, seul, donne du prix à
-leurs recherches. Si tant de laborieux travailleurs auxquels la science
-moderne doit ses progrès eussent eu l’intelligence philosophique de ce
-qu’ils faisaient, que de moments précieux ménagés!... On regrette
-vivement cette immense déperdition de forces humaines, qui a lieu par
-l’absence de direction et faute d’une conscience claire du but à
-atteindre[127].»
-
- [127] E. Renan, _o. c._, p. 122, 243.--La même pensée a été plus d’une
- fois exprimée, en d’autres termes, par E. Lavisse, dans ses
- allocutions aux étudiants de Paris (_Questions d’enseignement
- national_, p. 14, 86, etc.).
-
-Le dilettantisme est incompatible avec une certaine élévation de pensée
-et avec un certain degré de «perfection morale», mais non pas avec le
-mérite technique. Quelques critiques, et des plus accomplis, sont de
-simples praticiens, et n’ont jamais réfléchi aux fins de l’art qu’ils
-exercent.--On aurait tort d’en conclure, cependant, que le dilettantisme
-n’est pas, pour la science elle-même, un danger. Les érudits
-dilettantes, qui travaillent au gré de leur fantaisie et de leur
-«curiosité», attirés plutôt par la difficulté des problèmes que par leur
-importance intrinsèque, ne fournissent pas aux historiens (c’est-à-dire
-aux travailleurs dont l’office est de combiner et de mettre en œuvre en
-vue des fins suprêmes de l’histoire) les matériaux dont ceux-ci ont le
-plus pressant besoin: ils leur en fournissent d’autres. Si l’activité
-des spécialistes de la critique externe s’appliquait exclusivement aux
-questions dont la solution importe, si elle était disciplinée et dirigée
-d’en haut, elle serait plus féconde.
-
-L’idée de parer aux périls du dilettantisme par une «organisation»
-rationnelle «du travail» est déjà ancienne. On parlait déjà couramment,
-il y a cinquante ans, de «contrôle», de «concentration des forces»
-dispersées: on rêvait de «vastes ateliers» organisés sur le modèle de
-ceux de la grande industrie moderne, où les travaux préparatoires de
-l’érudition seraient exécutés en grand, au mieux des intérêts de la
-science. Dans presque tous les pays, en effet, les Gouvernements (par
-l’intermédiaire de Comités et de Commissions historiques), les Académies
-et les Sociétés savantes ont travaillé de nos jours, comme l’avaient
-fait, sous l’ancien régime, les congrégations monastiques, à grouper les
-érudits de profession pour de vastes entreprises collectives et à
-coordonner leurs efforts. Mais l’embrigadement des spécialistes de la
-critique externe au service et sous la surveillance des hommes
-compétents souffre de grandes difficultés matérielles. Le problème de
-l’«organisation du travail scientifique» est encore à l’ordre du
-jour[128].
-
- [128] L’un de nous (M. Langlois) se propose d’exposer ailleurs, en
- détail, ce qui a été fait depuis trois cents ans, mais surtout au
- XIXe siècle, pour l’organisation des travaux historiques dans les
- principaux pays du monde. Quelques renseignements ont déjà été
- réunis à ce sujet par J. Franklin Jameson, _The expenditures of
- foreign governments in behalf of history_, dans l’_Annual Report of
- the American historical Association for 1891_, p. 38-61.
-
-III. Leur orgueil et leur excessive âpreté dans les jugements qu’ils
-portent sur les travaux de leurs confrères sont souvent reprochés aux
-érudits, nous l’avons vu, comme une marque de leur excessive
-«préoccupation des petites choses», en particulier par des personnes
-dont les essais ont été sévèrement jugés. A la vérité, il y a des
-érudits modestes et bienveillants: c’est une question de caractère; la
-préoccupation» professionnelle «des petites choses» ne suffit pas à
-modifier, à cet égard, les dispositions naturelles. «Ce bon monsieur Du
-Cange», comme disaient les Bénédictins, était modeste jusqu’à l’excès:
-«Il ne faut, disait-il en parlant de ses travaux, que des yeux et des
-doigts pour en faire autant et plus»; il ne blâmait jamais personne, par
-principe: «Si j’étudie, c’est pour le plaisir de l’étude, et non pour
-faire peine à autrui non plus qu’à moi-même[129].» Il est certain,
-cependant, que la plupart des érudits se signalent en public leurs
-moindres _lapsus_ sans ménagements, parfois d’un ton rogue et dur, et
-font preuve d’un zèle amer. Mais, amertume et dureté à part, ils n’ont
-pas tort d’agir ainsi. C’est parce qu’ils ont--comme les «savants»
-proprement dits, physiciens, chimistes, etc.--un vif sentiment de la
-vérité scientifique qu’ils ont l’habitude de dénoncer les atteintes à la
-méthode. Et ils parviennent de la sorte à défendre l’accès de leur
-profession aux incapables et aux faiseurs, qui naguère y foisonnaient.
-
- [129] L. Feugère, _o. c._, p. 55, 58.
-
-Parmi les jeunes gens qui se destinent aux études historiques,
-quelques-uns, animés d’un esprit plus commercial que scientifique,
-grossièrement désireux de succès positifs, se disent _in petto_:
-«L’œuvre historique suppose, pour être faite conformément aux règles de
-la méthode, des précautions et des labeurs infinis. Mais est-ce que l’on
-ne voit pas paraître des œuvres historiques dont les auteurs ont péché
-plus ou moins gravement contre les règles? Ces auteurs n’en sont-ils pas
-moins estimés? Est-ce que ce sont toujours les plus consciencieux qui
-inspirent le plus de considération? Le savoir-faire ne peut-il pas
-suppléer au savoir?» Si le savoir-faire pouvait, en effet, suppléer au
-savoir, comme il est plus facile de travailler mal que de travailler
-bien, et l’important, à leurs yeux, étant de réussir, ils concluraient
-volontiers que peu importe de travailler mal, pourvu que l’on
-réussisse.--Pourquoi n’en serait-il pas, en effet, ici, comme dans la
-vie, où le succès ne va pas nécessairement aux meilleurs?--Eh hien!
-c’est grâce à l’impitoyable sévérité des érudits que de pareils
-raisonnements seraient, en même temps qu’une bassesse, un détestable
-calcul.
-
-Vers la fin du Second Empire, en France, il n’y avait pas, en matière de
-travaux historiques, d’opinion publique éclairée. De mauvais livres
-d’érudition historique étaient publiés impunément et procuraient même
-parfois à ceux qui les avaient faits des honneurs illégitimes. C’est
-alors que les fondateurs de la _Revue critique d’histoire et de
-littérature_ entreprirent de réagir contre cet état de choses; qu’ils
-jugeaient, à bon droit, démoralisant. A cet effet, ils administrèrent
-aux érudits sans conscience ou sans méthode des corrections publiques,
-propres à les dégoûter pour toujours de l’érudition. Ils procédèrent à
-des exécutions mémorables, non pas pour le plaisir, mais avec le ferme
-propos de créer une censure, et, par conséquent, une justice, par la
-terreur, dans le domaine des études historiques. Les mauvais
-travailleurs furent, dès lors, pourchassés, et, sans doute, la _Revue_
-n’entama pas profondément les couches épaisses du grand public, mais
-elle exerça cependant sa police dans un rayon assez étendu pour
-inculquer bon gré mal gré à la plupart des intéressés l’habitude de la
-sincérité et le respect de la méthode. Depuis vingt-cinq ans,
-l’impulsion qu’elle a donnée s’est propagée au-delà de toute espérance.
-
-Aujourd’hui, il est devenu très difficile, dans le domaine des études
-d’érudition, sinon de faire illusion, au moins de faire illusion
-_longtemps_. Désormais, dans les sciences historiques comme dans les
-sciences proprement dites, aucune erreur ne se fonde, aucune vérité ne
-se perd. Quelques mois, quelques années peuvent s’écouler, à la rigueur,
-avant qu’une expérience de chimie mal faite ou une édition bâclée soient
-reconnues pour telles, mais les résultats inexacts, provisoirement
-acceptés sous bénéfice d’inventaire, sont toujours, tôt ou tard,
-aperçus, dénoncés, éliminés, et généralement très vite. La théorie des
-opérations de critique externe est si bien établie, le nombre des
-spécialistes qui en sont pénétrés est si grand dans tous les pays, qu’il
-est très rare, maintenant, qu’un catalogue descriptif de documents, une
-édition, un regeste, une monographie, ne soient pas tout de suite
-scrutés, disséqués, et jugés. Que l’on en soit bien averti: il serait
-très imprudent, désormais, de se risquer à publier un travail
-d’érudition sans avoir pris toutes ses mesures pour qu’il soit
-inattaquable, car il serait aussitôt, ou, dans tous les cas, à brève
-échéance, attaqué et démoli. Des naïfs, qui l’ignorent, s’aventurent
-encore, de temps en temps, sans préparation suffisante, sur le terrain
-de la critique externe, pleins de bonnes intentions, désireux de «rendre
-des services», et convaincus apparemment que l’on peut procéder là,
-comme ailleurs (sur le terrain politique, par exemple), à vue de nez,
-par approximation, «sans connaissances spéciales»; ils ont à s’en
-repentir. Les malins ne s’y risquent pas: les travaux d’érudition,
-d’ailleurs pénibles et médiocrement glorieux, ne leur disent rien qui
-vaille; ils savent trop bien que des spécialistes habiles, en général
-peu bienveillants pour les intrus, se les réservent; ils se rendent
-compte que, de ce côté, il n’y a plus rien à faire pour eux. L’honnête
-et rude intransigeance des érudits les préserve ainsi des contacts
-désagréables que les «historiens» proprement dits ont encore,
-quelquefois, à subir.
-
-En effet, les mauvais travailleurs, à la recherche d’un public qui
-contrôle de moins près que le public des érudits, se réfugient
-volontiers dans l’exposition historique. Là, les règles de la méthode
-sont moins évidentes, ou, pour mieux dire, moins connues. Tandis que la
-critique des textes et la critique des sources sont réduites en forme
-scientifique, les opérations synthétiques, en histoire, se font encore
-au hasard. La confusion d’esprit, l’ignorance, la négligence, qui
-s’accusent si nettement dans les œuvres d’érudition, sont, jusqu’à un
-certain point, masquées de littérature dans les ouvrages d’histoire, et
-le grand public, dont l’éducation est mal faite en ces matières, n’en
-est pas choqué[130]. Bref, il y a encore, sur ce terrain, de bonnes
-chances d’impunité.--Cependant, elles diminuent: un jour, qui n’est pas
-très éloigné, viendra où les esprits superficiels qui synthétisent
-incorrectement seront aussi peu considérés que le seraient dès
-maintenant des techniciens de la critique préparatoire sans conscience
-ou sans adresse. Les ouvrages des plus célèbres historiens du XIXe
-siècle, morts d’hier, Augustin Thierry, Ranke, Fustel de Coulanges,
-Taine, etc., ne sont-ils pas déjà tous rongés, et comme percés à jour
-par la critique? Les défauts de leurs méthodes sont déjà vus, définis,
-condamnés.
-
- [130] Les spécialistes de la critique externe eux-mêmes, si
- clairvoyants quand il s’agit de travaux d’érudition, se laissent
- éblouir presque aussi aisément que d’autres, lorsqu’ils ne font pas
- profession de dédaigner _a priori_ toute synthèse, par les synthèses
- incorrectes, par les apparences d’«idées générales», et par les
- artifices littéraires.
-
-Ce qui doit persuader ceux qui ne seraient pas sensibles à d’autres
-considérations de travailler honnêtement en histoire, c’est que le temps
-est passé, ou peu s’en faut, où l’on pouvait, sans avoir à craindre des
-désagréments, travailler mal.
-
-
-
-
-SECTION II
-
-CRITIQUE INTERNE
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-CRITIQUE D’INTERPRÉTATION (HERMÉNEUTIQUE)
-
-
-I. Quand un zoologiste décrit la forme et la longueur d’un muscle, quand
-un physiologiste présente le tracé d’un mouvement, on peut accepter en
-bloc leurs résultats parce qu’on sait par quelle méthode, par quels
-instruments, par quel système de notation ils les ont obtenus[131]. Mais
-quand Tacite dit des Germains: _Arva per annos mutant_, on ne sait
-d’avance ni s’il a correctement procédé pour se renseigner, ni même en
-quel sens il a pris les mots _arva_ et _mutant_; il faut pour s’en
-assurer une opération préalable[132]. Cette opération est la critique
-interne.
-
- [131] Les sciences d’observation ont besoin aussi d’une espèce de
- critique. On n’admet pas sans vérification les observations du
- premier venu; on n’accepte que les résultats obtenus par les gens
- qui «savent travailler». Mais cette critique se fait en bloc et d’un
- seul coup, elle porte sur l’auteur, non sur ses travaux; au
- contraire la critique historique est obligée d’opérer en détail sur
- chacune des parties du document.
-
- [132] Cf. ci-dessus, liv. II, chap. V, p. 90.
-
-La critique est destinée à discerner dans le document ce qui peut être
-accepté comme vrai. Or le document n’est que le résultat dernier d’une
-longue série d’opérations dont l’auteur ne nous fait pas connaître le
-détail. Observer ou recueillir les faits, concevoir les phrases, écrire
-les mots, toutes ces opérations, distinctes les unes des autres, peuvent
-n’avoir pas été faites avec la même correction. Il faut donc _analyser_
-le produit de ce travail de l’auteur pour distinguer quelles opérations
-ont été incorrectes, afin de n’en pas accepter les _résultats_. Ainsi
-l’_analyse_ est nécessaire à la critique; toute critique commence par
-une analyse.
-
-Pour être logiquement complète l’analyse devrait reconstituer toutes les
-opérations que l’auteur a dû faire et les examiner _une à une_, afin de
-chercher si chacune a été faite correctement. Il faudrait repasser par
-tous les actes successifs qui ont produit le document, depuis le moment
-où l’auteur a vu le fait qui est l’objet du document jusqu’au mouvement
-de sa main qui a tracé les lettres du document; ou plutôt il faudrait
-remonter en sens inverse, échelon par échelon, depuis le mouvement de la
-main jusqu’à l’observation. Cette méthode serait si longue et si
-fastidieuse que personne n’aurait le temps ni la patience de
-l’appliquer.
-
-La critique interne n’est pas, comme la critique externe, un instrument
-qu’on puisse manier pour le plaisir de le manier[133]; elle ne procure
-aucune jouissance directe, parce qu’elle ne résout définitivement aucun
-problème. On ne la pratique que par nécessité et on cherche à la réduire
-au strict minimum. L’historien le plus exigeant s’en tient à une méthode
-abrégée qui concentre toutes les opérations en deux groupes: 1º
-l’analyse du contenu du document et la critique positive
-d’interprétation, nécessaires pour s’assurer de ce que l’auteur a voulu
-dire; 2º l’analyse des conditions où le document s’est produit et la
-critique négative, nécessaires pour contrôler les dires de l’auteur.
-Encore ce dédoublement du travail critique n’est-il pratiqué que par une
-élite. La tendance naturelle, même des historiens qui travaillent avec
-méthode, est de lire le texte avec la préoccupation d’y trouver
-directement des renseignements, sans penser à se représenter exactement
-ce que l’auteur a eu dans l’esprit[134]. Cette pratique est excusable
-tout au plus pour les documents du XIXe siècle, écrits par des hommes
-dont la langue et la façon de penser nous sont familières, dans les cas
-où une seule interprétation est possible. Elle devient dangereuse dès
-que les habitudes de langage ou de pensée de l’auteur s’écartent de
-celles de l’historien qui le lit ou que le sens du texte n’est pas
-évident et incontestable. Quiconque, lisant un texte, n’est pas occupé
-exclusivement de le comprendre, arrive forcément à le lire à travers ses
-impressions[135]; dans le document il est frappé par les phrases ou les
-mots qui répondent à ses propres conceptions ou s’accordent avec l’idée
-_a priori_ qu’il s’est formée des faits; sans même s’en apercevoir, il
-détache ces phrases ou ces mots et en forme un texte imaginaire qu’il
-met à la place du texte réel de l’auteur[136].
-
- [133] Cf. ci-dessus, p. 99.
-
- [134] Taine paraît avoir procédé ainsi dans _les Origines de la France
- contemporaine_, t. II, _la Révolution_; il avait fait des extraits
- de ses documents inédits et en a inséré un grand nombre dans son
- ouvrage, mais on ne voit pas qu’il en eût fait d’abord l’analyse
- méthodique pour en déterminer le sens.
-
- [135] L’allemand a un mot très exact pour rendre ce phénomène,
- _hineinlesen_; le français n’a pas d’expression équivalente.
-
- [136] Fustel de Coulanges explique très clairement le danger de cette
- _méthode_. «Quelques érudits commencent par se faire une opinion...
- et ce n’est qu’après cela qu’ils lisent les textes. Ils risquent
- fort de ne pas les comprendre ou de les comprendre à faux. C’est
- qu’en effet entre le texte et l’esprit prévenu qui le lit il
- s’établit une sorte de conflit inavoué; l’esprit se refuse à saisir
- ce qui est contraire à son idée, et le résultat ordinaire de ce
- conflit n’est pas que l’esprit se rende à l’évidence du texte, mais
- plutôt que le texte cède, plie et s’accommode à l’opinion préconçue
- par l’esprit... Mettre ses idées personnelles dans l’étude des
- textes, c’est la méthode subjective. On croit regarder un objet, et
- c’est sa propre idée que l’on regarde. On croit observer un fait, et
- ce fait prend tout de suite la couleur et le sens que l’esprit veut
- qu’il ait. On croit lire un texte et les phrases de ce texte
- prennent une signification particulière suivant l’opinion antérieure
- qu’on s’en était faite. Cette méthode subjective est ce qui a jeté
- le plus de trouble dans l’histoire de l’époque mérovingienne...
- C’est qu’il ne suffisait pas de lire les textes, il fallait les lire
- avant d’avoir arrêté sa conviction.» (_Monarchie franque_, p.
- 31.)--Pour la même raison Fustel condamnait la prétention de lire un
- document à travers un autre document; il protestait contre l’usage
- d’expliquer la _Germanie_ de Tacite par les Lois barbares. Voir dans
- la _Revue des questions historiques_, 1887, t. I, la leçon de
- méthode, _De l’analyse des textes historiques_, donnée à propos d’un
- commentaire de Grégoire de Tours par M. Monod. «C’est par l’analyse
- exacte de chaque document que l’historien doit commencer son
- travail... L’analyse d’un texte... consiste à établir le sens de
- chaque mot, à dégager la vraie pensée de celui qui a écrit... Au
- lieu de chercher le sens de chaque phrase de l’historien et la
- pensée qu’il y a mise, il [M. Monod] commente chaque phrase à l’aide
- de ce qui se trouve ou dans Tacite ou dans la loi salique... Il faut
- bien s’entendre sur l’analyse. Beaucoup en parlent, peu la
- pratiquent... Elle doit, par une étude attentive de chaque détail,
- dégager d’un texte tout ce qui s’y trouve; elle ne doit pas y
- introduire ce qui ne s’y trouve pas.»--Après avoir lu ces excellents
- conseils il sera instructif de lire la réponse de M. Monod (dans la
- _Revue historique_); on y verra que Fustel lui-même n’a pas toujours
- pratiqué la méthode qu’il recommande.
-
-II. Ici, comme toujours en histoire, la méthode consiste à résister au
-premier mouvement. Il faut se pénétrer de ce principe, évident mais
-souvent oublié, qu’un document ne contient que les idées de l’homme qui
-l’a écrit et il faut se faire une règle de commencer par comprendre le
-texte en lui-même, _avant_ de se demander ce qu’on en peut tirer pour
-l’histoire. Ainsi on arrive à cette règle générale de méthode: l’étude
-de tout document doit commencer par une analyse du contenu sans autre
-but que de déterminer la pensée réelle de l’auteur.
-
-Cette analyse est une opération préalable, séparée et indépendante.
-L’expérience engage, ici comme pour les travaux d’érudition[137], à
-adopter le système des fiches. Chaque fiche recevra l’analyse, soit d’un
-document, soit d’une partie distincte d’un document, soit d’un épisode
-d’un récit; l’analyse devra indiquer, non seulement le sens général du
-texte, mais, autant que possible, le but et la conception de l’auteur.
-On fera bien de reproduire textuellement les expressions qui sembleront
-caractéristiques de la pensée de l’auteur.
-
- [137] Cf. ci-dessus, p. 80.
-
-Il peut suffire parfois d’avoir analysé le texte mentalement: on n’a pas
-toujours besoin d’écrire _matériellement_ une fiche d’ensemble; on se
-bornera alors à noter les traits dont on croit pouvoir tirer
-parti.--Mais contre le danger toujours présent de mettre son impression
-à la place du texte, il n’existe qu’une précaution sûre; aussi fera-t-on
-bien de l’ériger en règle: s’astreindre à ne faire des extraits ou des
-analyses partielles d’un document qu’après en avoir fait une analyse
-d’ensemble[138], sinon matérielle, du moins mentale.
-
- [138] Un travailleur spécial peut se charger de l’analyse; c’est ce
- qui arrive dans le cas des regestes et des catalogues d’actes; si le
- travail d’analyse a été fait correctement par le fabricant de
- regestes, il devient inutile de le refaire.
-
-Analyser un document, c’est discerner et isoler toutes les idées
-exprimées par l’auteur. L’analyse se ramène ainsi à la _critique
-d’interprétation_.
-
-L’interprétation passe par deux degrés, le sens littéral et le sens
-réel.
-
-III. Déterminer le sens littéral d’un texte est une opération
-linguistique; aussi a-t-on classé la Philologie (_Sprachkunde_) parmi
-les sciences auxiliaires de l’histoire. Pour comprendre un texte, il
-faut d’abord en connaître la langue. Mais la connaissance _générale_ de
-la langue ne suffit pas. Pour interpréter Grégoire de Tours, ce n’est
-pas assez de savoir en général le latin; il faut encore une
-interprétation historique spéciale pour adapter cette connaissance
-générale au latin de Grégoire de Tours.
-
-La tendance naturelle est d’attribuer à un même mot le même sens partout
-où on le rencontre. Instinctivement on traite la langue comme un système
-fixe de signes. C’est en effet le caractère des signes créés exprès pour
-l’usage scientifique, l’algèbre, la nomenclature chimique; là, toute
-expression a un sens précis, qui est unique, absolu et invariable; elle
-exprime une idée analysée et définie exactement et elle n’en exprime
-qu’une, toujours la même, à quelque endroit qu’elle soit placée, quel
-que soit l’auteur qui l’emploie. Mais la langue vulgaire, dans laquelle
-sont écrits les documents, est une langue flottante; chaque mot exprime
-une idée complexe et mal définie; il a des sens multiples, relatifs et
-variables; un même mot signifie plusieurs choses différentes; il prend
-un sens différent dans un même auteur suivant les autres mots qui
-l’entourent; il change de sens d’un auteur à un autre et dans le cours
-du temps. _Vel_ signifie toujours _ou_ en latin classique, il signifie
-_et_ à certaines époques du moyen âge; _suffragium_, qui veut dire
-_suffrage_ en latin classique, prend au moyen âge le sens de _secours_.
-Il faut donc apprendre à résister à cet instinct qui nous porte à
-expliquer toutes les expressions d’un texte par le sens classique ou le
-sens habituel. L’interprétation grammaticale, fondée sur les règles
-générales de la langue, doit être complétée par l’interprétation
-historique fondée sur l’examen du cas particulier.
-
-La méthode consiste à établir le sens spécial des mots dans le document;
-elle repose sur quelques principes très simples.
-
-1º La langue change par une évolution continue. Chaque époque a sa
-langue propre qu’on doit traiter comme un système spécial de signes.
-Pour comprendre un document, on doit donc savoir la _langue du temps_,
-c’est-à-dire le sens des mots et des tournures à l’époque où le texte a
-été écrit.--Le sens d’un mot se détermine en réunissant les passages où
-il est employé: il s’en trouve presque toujours quelqu’un où le reste de
-la phrase ne laisse aucun doute sur le sens[139]. C’est le rôle des
-dictionnaires historiques tels que le _Thesaurus linguæ latinæ_ ou les
-Glossaires de Du Cange; dans ces répertoires, l’article consacré à
-chaque mot est un recueil des phrases où le mot se rencontre,
-accompagnées d’une indication d’auteur qui fixe l’époque.
-
- [139] On trouvera des modèles pratiques de ce procédé dans Deloche,
- _la Trustis et l’antrustion royal_, Paris, 1873, in-8, et surtout
- dans Fustel de Coulanges. Voir en particulier l’étude sur les mots
- marca (_Recherches sur quelques problèmes d’histoire_, p.
- 322-356),--mallus (_ib._, 372-402),--alleu (_l’Alleu et le domaine
- rural_, p. 149-170),--portio (_ib._, p. 239-252).
-
-Quand la langue était déjà morte pour l’auteur du document et qu’il l’a
-apprise dans des écrits,--ce qui est le cas des textes latins du bas
-moyen âge,--il faut prendre garde que les mots peuvent être pris dans un
-sens arbitraire et n’avoir été choisis que pour faire une élégance: par
-exemple _consul_ (comte), _capite census_ (censitaire), _agellus_ (grand
-domaine).
-
-2º L’usage de la langue peut différer d’une région à une autre; on doit
-donc connaître la _langue du pays_ où le document a été écrit,
-c’est-à-dire les sens particuliers usités dans le pays.
-
-3º Chaque auteur a une façon personnelle d’écrire, on doit donc étudier
-la _langue de l’auteur_, le sens particulier qu’il donnait aux
-mots[140]. C’est à quoi servent les lexiques de la langue d’un auteur,
-tels que le _Lexicon Caesarianum_ de Meusel, où sont réunis tous les
-passages où il a employé chaque mot.
-
- [140] La théorie et un exemple de ce procédé se trouvent dans Fustel
- de Coulanges, _Recherches sur quelques problèmes d’histoire_ (p.
- 189-289), à propos des renseignements de Tacite sur les Germains.
- Voir surtout, p. 263-289, la discussion du célèbre passage sur le
- mode de culture des Germains.
-
-4º Une expression change de sens suivant le passage où elle se trouve;
-on doit donc interpréter chaque mot et chaque phrase non pas isolément,
-mais en tenant compte du sens général du morceau (le _contexte_). C’est
-la _règle du contexte_[141], règle fondamentale de l’interprétation.
-Elle implique qu’avant de faire usage d’une phrase d’un texte on a lu le
-texte dans son ensemble; elle interdit de ramasser dans un travail
-moderne des _citations_, c’est-à-dire des lambeaux de phrase arrachés
-d’un passage où l’on ignore le sens spécial que leur donnait le
-contexte[142].
-
- [141] Fustel de Coulanges la formule ainsi: «Il ne faut jamais isoler
- deux mots de leur contexte; c’est le moyen de se tromper sur leur
- signification.» (_Monarchie franque_, p. 228, n. 1.)
-
- [142] Voici comment Fustel condamne cette pratique: «Je ne parle pas
- des faux érudits qui citent de seconde main et se donnent tout au
- plus la peine de vérifier si la phrase qu’ils ont vue citée se
- trouve bien à l’endroit indiqué. Vérifier les citations est tout
- autre chose que lire les textes et les deux conduisent souvent à des
- résultats opposés.» _Revue des questions historiques_, 1887, t.
- I.--Voir aussi (_l’Alleu..._, p. 171-198) la leçon donnée à M.
- Glasson, à propos de la théorie de la communauté des terres; c’est
- la discussion de 45 citations étudiées en tenant compte du contexte
- pour montrer qu’aucune n’a le sens admis par M. Glasson. On peut
- comparer la réponse: Glasson, _les Communaux et le domaine rural à
- l’époque franque_, Paris, 1890.
-
-Ces règles, si on les appliquait avec rigueur, constituerait une méthode
-exacte d’interprétation, qui ne laisserait presque aucune chance
-d’erreur, mais qui exigerait une énorme dépense de temps. Quel travail
-s’il fallait pour _chaque_ mot déterminer par une opération spéciale le
-sens dans la langue du temps, du pays, de l’auteur et dans le contexte!
-C’est le travail qu’exige une traduction bien faite; on s’y est résigné
-pour quelques ouvrages antiques d’une grande valeur littéraire; pour la
-masse des documents historiques on s’en tient dans la pratique à un
-procédé abrégé.
-
-Tous les mots ne sont pas également sujets à changer de sens; la plupart
-conservent chez tous les auteurs et à toutes les époques un sens à peu
-près uniforme. On peut donc se contenter d’étudier spécialement les
-expressions qui, par leur nature, sont exposées à prendre des sens
-variables: 1º les expressions toutes faites qui, étant fixées,
-n’évoluent pas de même que les mots dont elles sont composées; 2º et
-surtout, les mots qui désignent les choses sujettes par nature à
-évoluer: classes d’hommes (_miles_, _colonus_, _servus_);--institutions
-(_conventus_, _justitia_, _judex_);--usages (_alleu_, _bénéfice_,
-_élection_);--sentiments, objets usuels. Pour tous ces mots il serait
-imprudent de présumer la fixité de sens; c’est une précaution
-indispensable de s’assurer en quel sens ils sont pris dans le texte à
-interpréter.
-
-«Ces études de mots, dit Fustel de Coulanges, ont une grande importance
-dans la science historique. Un terme mal interprété peut être la source
-de grandes erreurs[143].» Il lui a suffi en effet d’appliquer
-méthodiquement la critique d’interprétation à une centaine de mots pour
-renouveler l’étude des temps mérovingiens.
-
- [143] C’est sa critique d’interprétation qui a fait toute
- l’originalité de Fustel, il n’a fait personnellement aucun travail
- de critique externe, et sa critique de sincérité et d’exactitude a
- été entravée par un respect pour les affirmations des anciens qui
- allait jusqu’à la crédulité.
-
-IV. Après avoir analysé le document et déterminé le sens littéral des
-phrases, on n’est pas certain encore d’avoir atteint la véritable pensée
-de l’auteur. Il se peut qu’il ait pris quelques expressions dans
-un sens détourné; cela arrive, pour plusieurs motifs très
-différents: l’allégorie ou le symbole,--la plaisanterie ou la
-mystification,--l’allusion ou le sous-entendu,--même la simple figure de
-langage (métaphore, hyperbole, litote)[144]. Dans tous ces cas il faut,
-à travers le sens littéral, percer jusqu’au sens réel que l’auteur a
-dissimulé volontairement sous une forme inexacte.
-
- [144] Une difficulté parallèle se présente dans l’interprétation des
- monuments figurés; les représentations ne doivent pas toutes être
- prises «à la lettre». Darius, dans le monument de Behistoun, foule
- aux pieds les chefs vaincus; c’est une métaphore. Les miniatures du
- moyen âge montrent des personnages couchés dans leur lit, une
- couronne sur la tête: c’est le symbole de leur rang royal, le
- peintre n’a pas voulu dire qu’ils gardaient leur couronne pour
- dormir.
-
-La question est logiquement très embarrassante: il n’existe pas de
-_criterium_ extérieur fixe pour reconnaître sûrement un sens détourné;
-l’essence même de la mystification, devenue au XIXe siècle un genre
-littéraire, est d’effacer tous ces indices qui dénonceraient la
-plaisanterie. Dans la pratique on est moralement certain qu’un auteur
-n’emploie pas le sens détourné quand il tient surtout à être compris; on
-court donc peu de risque de le rencontrer dans les documents officiels,
-les chartes et les récits historiques. Dans tous les cas la forme
-générale du document permet de présumer qu’il est écrit au sens
-littéral.
-
-On doit au contraire s’attendre à des sens détournés quand l’auteur a eu
-d’autres préoccupations que d’être compris, ou qu’il a écrit pour un
-public qui pouvait comprendre ses allusions et ses sous-entendus, ou
-pour des initiés (religieux ou littéraires) qui devaient comprendre ses
-symboles et ses figures de langage. C’est le cas des textes religieux,
-des lettres privées et de toutes les œuvres littéraires, qui forment une
-forte part des documents sur l’antiquité. Aussi l’art de reconnaître et
-de déterminer le sens caché des textes a-t-il toujours tenu une large
-place dans la théorie de l’_herméneutique_[145] (c’est le nom grec de la
-critique d’interprétation), et dans l’_exégèse_ des textes sacrés et des
-auteurs classiques.
-
- [145] A. Bœckh, _Encyclopædie und Methodologie der philologischen
- Wissenschaften_ ² (1886), a donné une théorie de l’_herméneutique_,
- à laquelle E. Bernheim s’est contenté de se référer.
-
-Les différentes façons d’introduire un sens détourné sous le sens
-littéral sont trop variées et dépendent de trop de conditions
-individuelles pour que l’art de les déterminer puisse être ramené à des
-règles générales. On ne peut guère formuler qu’un principe universel:
-quand le sens littéral est absurde, incohérent ou obscur, ou contraire
-aux idées de l’auteur ou aux faits connus de lui, on doit présumer un
-sens détourné.
-
-Pour déterminer ce sens, on doit procéder comme pour établir la langue
-d’un auteur: on compare les passages où se trouvent les morceaux
-auxquels on soupçonne un sens détourné, en cherchant s’il n’y en a pas
-un où le contexte permette de deviner le sens. Un exemple célèbre de ce
-procédé est la découverte du sens allégorique de la Bête dans
-l’_Apocalypse_. Mais comme il n’existe pas de méthode sûre de solution,
-on n’a pas le droit d’affirmer qu’on a découvert toutes les intentions
-cachées ou relevé toutes les allusions contenues dans un texte; et même
-quand on croit avoir trouvé le sens, on fera bien de ne pas tirer de
-conclusions d’une interprétation forcément conjecturale.
-
-En sens inverse il faut se garder de chercher partout un sens
-allégorique, comme les néo-platoniciens ont fait pour les œuvres de
-Platon et les swedenborgiens pour la Bible. On est revenu aujourd’hui de
-cette _hyperherméneutique_; mais on n’est pas à l’abri de la tendance
-analogue à chercher partout des allusions. Cette recherche, toujours
-conjecturale, donne plus de satisfactions d’amour-propre à l’interprète
-que de résultats utilisables pour l’histoire.
-
-V. Quand on a enfin atteint le sens véritable du texte, l’opération de
-l’analyse positive est terminée. Le résultat est de faire connaître les
-_conceptions_ de l’auteur, les images qu’il avait dans l’esprit, les
-notions générales au moyen desquelles il se représentait le monde. On
-atteint ainsi des opinions, des doctrines, des connaissances. C’est là
-une couche de renseignements très importants avec lesquels se constitue
-tout un groupe de sciences historiques[146]: les histoires des arts
-figurés et des littératures,--l’histoire des sciences,--l’histoire des
-doctrines philosophiques et morales,--la mythologie et l’histoire des
-dogmes (improprement appelées croyances religieuses, puisqu’on étudie
-les doctrines officielles sans rechercher si elles sont
-crues),--l’histoire du droit, l’histoire des institutions officielles
-(en tant qu’on ne cherche pas comment elles étaient appliquées dans la
-pratique),--l’ensemble des légendes, traditions, opinions, conceptions
-populaires (appelées sans précision croyances), qu’on réunit sous le nom
-de _folklore_.
-
- [146] La méthode pour extraire des conceptions les renseignements sur
- les faits extérieurs fait partie de la théorie du raisonnement
- constructif. Voir le livre III.
-
-Toutes ces études n’ont besoin que de la critique externe de provenance
-et de la critique d’interprétation; elles exigent un degré d’élaboration
-de moins que l’histoire des faits matériels; aussi sont-elles parvenues
-plus vite à se constituer méthodiquement.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-CRITIQUE INTERNE NÉGATIVE DE SINCÉRITÉ ET D’EXACTITUDE
-
-
-I. L’analyse et la critique positive d’interprétation n’atteignent que
-le travail d’esprit intérieur de l’auteur du document et ne font
-connaître que ses idées. Elles n’apprennent directement rien sur les
-faits extérieurs. Même quand l’auteur a pu les observer, son texte
-indique seulement comment il a voulu les représenter, non comment il les
-a réellement vus, et encore moins ce qu’ils ont réellement été. Ce qu’un
-auteur exprime n’est pas forcément ce qu’il croyait, car il peut avoir
-menti; ce qu’il a cru n’est pas forcément ce qui existait, car il peut
-s’être trompé. Ces propositions sont évidentes. Cependant un premier
-mouvement naturel nous porte à accepter comme vraie toute affirmation
-contenue dans un document, ce qui est admettre implicitement qu’aucun
-auteur n’a menti ou ne s’est trompé; et il faut que cette crédulité
-spontanée soit bien puissante, puisqu’elle persiste malgré l’expérience
-quotidienne qui nous montre des cas innombrables d’erreur et de
-mensonge.
-
-La pratique a forcé les historiens à réfléchir en les mettant en
-présence de documents qui se contredisaient les uns les autres; dans ce
-conflit il a bien fallu se résigner à douter et, après examen, à
-admettre l’erreur ou le mensonge; ainsi s’est imposée la nécessité de la
-critique négative pour écarter les affirmations manifestement menteuses
-ou erronées. Mais l’instinct de confiance est si indestructible qu’il a
-jusqu’ici empêché même les gens du métier de constituer la critique
-interne des affirmations en méthode régulière comme ils ont fait pour la
-critique externe de provenance. Les historiens, dans leurs travaux, et
-même les théoriciens de la méthode historique[147], en sont restés à des
-notions vulgaires et des formules vagues, en contraste frappant avec la
-terminologie précise de la critique de sources. Ils se bornent à
-examiner si l’auteur a été en général _contemporain_ des faits, s’il en
-a été _témoin_ oculaire; s’il a été _sincère_ et _bien informé_, s’il a
-su la vérité ou s’il a voulu la dire; ou même, résumant tout en une
-formule, s’il a été _digne de foi_.
-
- [147] Par exemple le P. de Smedt, Tardif, Droysen et même Bernheim.
-
-Assurément cette critique superficielle vaut beaucoup mieux que
-l’absence de critique, et elle a suffi pour donner à ceux qui l’ont
-pratiquée la conscience d’une supériorité incontestable. Mais elle n’est
-qu’à mi-chemin entre la crédulité vulgaire et une méthode scientifique.
-Ici, comme en toute science, le point de départ doit être le doute
-méthodique[148]. Tout ce qui n’est pas prouvé doit rester provisoirement
-douteux; pour affirmer une proposition il faut apporter des raisons de
-la croire exacte. Appliqué aux affirmations des documents, le doute
-méthodique devient la _défiance méthodique_.
-
- [148] Descartes, venu en un temps où l’histoire ne consistait encore
- qu’à reproduire des récits antérieurs, n’a pas trouvé le moyen de
- lui appliquer le doute méthodique; aussi a-t-il refusé de lui
- reconnaître le caractère de science.
-
-L’historien doit _a priori_ se défier de toute affirmation d’un auteur,
-car il ignore si elle n’est pas mensongère ou erronée. Elle ne peut être
-pour lui qu’une présomption. La prendre à son compte et la répéter en
-son nom, c’est déclarer implicitement qu’il la considère comme une
-vérité scientifique. Ce pas décisif, il n’a le droit de le faire que
-pour de bonnes raisons. Mais l’esprit humain est ainsi construit qu’on
-fait ce pas sans s’en apercevoir (cf. liv. II, ch. I).--Contre cette
-tendance dangereuse le critique n’a qu’un procédé de défense. Il doit ne
-pas attendre pour douter d’y être forcé par une contradiction entre les
-affirmations des documents, il doit _commencer_ par douter. Il doit
-n’oublier jamais la distance entre l’affirmation d’un auteur, quel qu’il
-soit, et une vérité scientifiquement établie, de façon à garder toujours
-pleine conscience de la responsabilité qu’il prend lorsqu’il reproduit
-une affirmation.
-
-Même après s’être décidé en principe à pratiquer cette défiance contre
-nature, on tend instinctivement à s’en délivrer le plus vite possible.
-Le mouvement naturel est de faire _en bloc_ la critique de tout un
-auteur ou au moins de tout un document, de classer en deux catégories, à
-droite les brebis, à gauche les boucs; d’un côté les auteurs dignes de
-foi ou les bons documents, de l’autre les auteurs suspects ou les
-mauvais documents. Après quoi, ayant épuisé toute sa force de défiance,
-on reproduit sans discussion toutes les affirmations du «bon document».
-On consent à se défier de Suidas ou d’Aimoin, auteurs suspects, mais on
-affirme comme vérité établie tout ce qu’a dit Thucydide ou Grégoire de
-Tours[149]. On applique aux auteurs la procédure judiciaire qui classe
-les témoins en recevables et non recevables: dès qu’on a accepté un
-témoin on se sent engagé à admettre tous ses dires; on n’ose douter
-d’une de ses affirmations que si l’on prouve des raisons spéciales d’en
-douter. Instinctivement on prend parti pour l’auteur qu’on a déclaré
-recommandable et on en vient, comme dans les tribunaux, à dire que «la
-charge de faire la preuve» incombe à celui qui récuse un témoignage
-valable[150].
-
- [149] Fustel de Coulanges lui-même n’était pas affranchi de cette
- timidité. A propos d’un discours prêté à Clovis par Grégoire de
- Tours, il dit: «Sans doute on ne peut affirmer que de telles paroles
- aient été réellement prononcées. Mais on ne doit pas non plus
- affirmer hardiment contre Grégoire de Tours qu’elles ne l’ont pas
- été... Le plus sage est d’accepter le texte de Grégoire.» _Monarchie
- franque_, p. 66.--Le plus sage, ou plutôt le seul parti scientifique
- est d’avouer qu’on ne sait rien des paroles de Clovis, car Grégoire
- lui-même ne les connaissait pas.
-
- [150] Un des historiens de l’antiquité les plus experts en critique,
- Ed. Meyer, _Die Entstehung des Judenthums_, Halle, 1896, in-8, a
- récemment encore allégué cet étrange argument juridique en faveur
- des récits de Néhémie.--M. Bouché-Leclercq, dans une remarquable
- étude sur «Le règne de Séleucus II Callinicus et la critique
- historique» (_Revue des Universités du Midi_, avr.-juin 1897),
- semble, par réaction contre l’hypercritique de Niebuhr et de
- Droysen, incliner vers une théorie analogue. «Sous peine de tomber
- dans l’agnosticisme--qui est pour elle le suicide--ou dans la
- fantaisie individuelle, la critique historique doit accorder une
- certaine foi aux témoignages qu’elle ne peut pas contrôler,
- lorsqu’ils ne sont pas nettement contredits par d’autres de valeur
- égale.» M. Bouché-Leclercq a raison contre l’historien qui, «après
- avoir disqualifié tous ses témoins, prétend se substituer à eux et
- voit par leurs yeux tout autre chose que ce qu’ils ont vu
- eux-mêmes». Mais quand les «témoignages» ne sont pas suffisants pour
- faire connaître scientifiquement un fait, la seule attitude correcte
- est «l’agnosticisme», c’est-à-dire l’aveu de notre ignorance; nous
- n’avons pas le droit d’éluder cet aveu parce que le hasard aura
- laissé périr les documents en contradiction avec ces témoignages.
-
-La confusion est encore accrue par l’expression _authentique_ empruntée
-à la langue judiciaire; elle ne se rapporte qu’à la provenance, non au
-contenu; dire qu’un document est authentique, c’est dire seulement que
-la provenance en est certaine, non que le contenu en est exact. Mais
-l’authenticité produit une impression de respect qui dispose à accepter
-le contenu sans discussion. Douter des affirmations d’un document
-authentique semblerait présomptueux, ou du moins on se croit obligé
-d’attendre des preuves écrasantes avant de «s’inscrire en faux» contre
-le témoignage de l’auteur: les historiens eux-mêmes emploient cette
-expression malencontreusement empruntée à la langue judiciaire.
-
-II. A ces instincts naturels il faut résister méthodiquement. Un
-document (à plus forte raison l’œuvre d’un auteur) ne forme pas un bloc;
-il se compose d’un très grand nombre d’affirmations indépendantes, dont
-chacune peut être mensongère ou fausse tandis que les autres sont
-sincères ou exactes (et inversement), puisque chacune est le produit
-d’une opération qui peut avoir été incorrecte tandis que les autres
-étaient correctes. Il ne suffit donc pas d’examiner _en bloc_ tout un
-document, il faut examiner séparément chacune des affirmations qu’il
-contient; la _critique_ ne peut se faire que par une _analyse_.
-
-Ainsi la critique interne aboutit à deux règles générales:
-
-1º Une vérité scientifique ne s’établit pas par _témoignage_. Pour
-affirmer une proposition il faut des raisons spéciales de la croire
-vraie. Il se peut que l’affirmation d’un auteur soit, dans certains cas,
-une raison suffisante; mais on ne le sait pas d’avance. La règle sera
-donc d’_examiner_ toute affirmation pour s’assurer si elle est de nature
-à constituer une raison suffisante de croire.
-
-2º La critique d’un document ne peut pas se faire en bloc. La règle sera
-d’_analyser_ le document en ses éléments, pour dégager toutes les
-affirmations indépendantes dont il se compose et examiner chacune
-séparément. Souvent une seule phrase contient plusieurs affirmations, il
-faut les isoler pour les critiquer à part. Dans une vente, par exemple,
-on doit distinguer la date, le lieu, le vendeur, l’acheteur, l’objet, le
-prix, chacune des stipulations.
-
-La critique et l’analyse se font pratiquement en même temps et, sauf les
-textes de langue difficile, elles peuvent être menées de front avec
-l’analyse et la critique d’interprétation. Aussitôt qu’on a compris une
-phrase on l’analyse et on fait la critique de chacun des éléments.
-
-C’est dire que la critique consiste _logiquement_ en un nombre énorme
-d’opérations. En les décrivant avec le détail nécessaire pour en faire
-comprendre le mécanisme et la raison d’être, nous allons leur donner
-l’apparence d’un procédé trop lent pour être praticable. C’est
-l’impression inévitable que produit toute description par la parole d’un
-acte complexe de la pratique. Comparez le temps nécessaire pour décrire
-un mouvement d’escrime et pour l’exécuter; comparez la longueur de la
-grammaire et du dictionnaire avec la rapidité de la lecture. Comme tout
-art pratique, la critique consiste dans l’habitude de certains actes;
-pendant l’apprentissage, avant que l’habitude soit prise, on est obligé
-de penser séparément chaque acte avant de le faire et de décomposer les
-mouvements: aussi les fait-on tous lentement et péniblement; mais
-aussitôt l’habitude prise, les actes, devenus instinctifs et
-inconscients, sont faciles et rapides. Que le lecteur ne s’inquiète donc
-pas de la lenteur des procédés de la critique, il verra plus bas comment
-ils s’abrègent dans la pratique.
-
-III. Voici comment se pose le problème de la critique. Étant donnée une
-affirmation venant d’un homme qu’on n’a pas vu opérer, la valeur de
-l’affirmation dépendant exclusivement de la manière dont cet homme a
-opéré, déterminer si ses opérations ont été conduites correctement.--La
-position même du problème montre qu’on ne peut espérer aucune solution
-directe et définitive; il manque la donnée essentielle, qui serait la
-manière dont l’auteur a opéré. La critique s’arrête donc à des solutions
-indirectes et provisoires, elle se borne à fournir des données qui
-exigent une dernière élaboration.
-
-L’instinct naturel pousse à juger de la valeur des affirmations d’après
-leur forme. On s’imagine reconnaître à première vue si un auteur est
-sincère ou si un récit est exact. C’est ce qu’on appelle «l’accent de
-sincérité» ou «l’impression de vérité». C’est une impression presque
-irrésistible, mais elle n’en est pas moins une illusion. Il n’y a aucun
-critérium extérieur ni de la sincérité ni de l’exactitude. «L’accent de
-sincérité», c’est l’apparence de la conviction; un orateur, un acteur,
-un menteur d’habitude l’auront plus facilement en mentant qu’un homme
-indécis en disant ce qu’il croit. La vigueur de l’affirmation ne prouve
-pas toujours la vigueur de la conviction, mais seulement l’habileté ou
-l’effronterie[151]. De même l’abondance et la précision des détails,
-bien qu’elles fassent une vive impression sur les lecteurs
-inexpérimentés, ne garantissent pas l’exactitude des faits[152]; elles
-ne renseignent que sur l’imagination de l’auteur quand il est sincère ou
-sur son impudence quand il ne l’est pas. On est porté à dire d’un récit
-circonstancié: «Des choses de ce genre ne s’inventent pas.» Elles ne
-s’inventent pas, mais elles se transportent très facilement d’un
-personnage, d’un pays ou d’un temps à un autre.--Aucun caractère
-extérieur d’un document ne dispense donc d’en faire la critique.
-
- [151] Les Mémoires de Retz en fournissent un exemple concluant; c’est
- l’anecdote des fantômes rencontrés par Retz et Turenne. L’éditeur de
- Retz, dans la Collection des Grands Écrivains de la France, A.
- Feillet, a montré, t. I, p. 192, que cette histoire, si vivement
- racontée, est un mensonge d’un bout à l’autre.
-
- [152] Un bon exemple de la fascination exercée par un récit
- circonstancié est la légende des origines de la Ligue des trois
- cantons suisses primitifs (Gessler et les conjurés de Grütli),
- _fabriquée_ au XVIe siècle par Tschudi, devenue classique depuis le
- «Guillaume Tell» de Schiller et qu’on a eu tant de peine à extirper.
- (Voir Rilliet, _Origines de la Confédération suisse_, Genève, 1869,
- in-8.)
-
-La valeur de l’affirmation d’un auteur dépend uniquement des conditions
-où il a opéré. La critique n’a aucune autre ressource que d’examiner ces
-conditions. Mais il ne s’agit pas de les reconstituer toutes, il suffit
-de répondre à une seule question: si l’auteur a opéré correctement ou
-non?--La question peut être abordée de deux côtés.
-
-1º On connaît souvent par la critique de provenance les conditions
-_générales_ où l’auteur a opéré. Il est probable que quelques-unes ont
-agi sur chacune de ses opérations particulières. On doit donc commencer
-par étudier les renseignements qu’on possède sur l’auteur et sur la
-composition du document, avec la préoccupation de chercher dans les
-habitudes, les sentiments, la situation personnelle de l’auteur, ou dans
-les circonstances de la composition, tous les motifs qui peuvent l’avoir
-incliné à procéder incorrectement ou au contraire à procéder avec une
-correction exceptionnelle. Pour apercevoir ces motifs possibles il faut
-que l’attention y soit attirée _d’avance_. Le seul procédé est donc de
-dresser un _questionnaire_ général des causes d’incorrection. On
-l’appliquera aux conditions générales de composition du document pour
-découvrir celles qui ont pu rendre les opérations incorrectes et vicier
-les résultats. Mais on n’obtiendra ainsi,--même dans les cas
-exceptionnellement favorables où les conditions de provenance sont bien
-connues,--que des indications _générales_ insuffisantes pour la
-critique, car elle doit toujours opérer sur chaque affirmation
-particulière.
-
-2º La critique des affirmations particulières ne peut se faire que par
-un seul procédé, singulièrement paradoxal: l’étude des conditions
-_universelles_ de composition des documents. Les renseignements que ne
-fournit pas l’étude générale de l’auteur, on peut les chercher dans la
-connaissance des procédés nécessaires de l’esprit humain; car, étant
-universels, ils devront se trouver dans chaque cas particulier. On sait
-dans quel cas l’homme en général est enclin à altérer volontairement ou
-à déformer les faits. Il s’agit d’examiner pour chaque affirmation si
-elle s’est produite dans un des cas où l’on peut s’attendre, suivant les
-habitudes normales de l’humanité, à ce que l’opération ait été
-incorrecte. Le procédé pratique sera de dresser un questionnaire des
-causes habituelles d’incorrection.
-
-Ainsi toute la critique se ramène à dresser et à remplir deux
-questionnaires,--l’un pour se représenter les conditions générales de
-composition du document d’où résultent les motifs généraux de défiance
-ou de confiance,--l’autre pour se représenter les conditions spéciales
-de chaque affirmation d’où dérivent les motifs spéciaux de défiance ou
-de confiance. Ce double questionnaire doit être dressé d’avance de façon
-à diriger méthodiquement l’examen du document en général et de chaque
-affirmation en particulier; et comme il est le même pour tous les
-documents, il est utile de l’établir une fois pour toutes.
-
-IV. Le questionnaire critique comporte deux séries de questions qui
-correspondent aux deux séries d’opérations par lesquelles le document
-s’est constitué. La critique d’interprétation fait connaître seulement
-ce que l’auteur a voulu dire; il reste à déterminer: 1º ce qu’il a cru
-réellement, car il peut n’avoir pas été sincère; 2º ce qu’il a su
-réellement, car il peut s’être trompé.--On peut donc distinguer une
-_critique de sincérité_ destinée à déterminer si l’auteur du document
-n’a pas menti, et une _critique d’exactitude_ destinée à déterminer s’il
-ne s’est pas trompé.
-
-Dans la pratique on a très rarement besoin de savoir ce qu’a cru un
-auteur; à moins qu’on ne fasse une étude spéciale de son caractère,
-l’auteur n’intéresse pas directement, il n’est qu’un intermédiaire pour
-atteindre les faits extérieurs rapportés par lui. Le but de la critique
-est de déterminer si l’auteur a représenté ces faits exactement. S’il a
-donné des renseignements inexacts, il est indifférent que ce soit par
-mensonge ou par erreur: on compliquerait inutilement l’opération en
-cherchant à le distinguer. On n’a donc guère occasion de pratiquer
-séparément la critique de sincérité, et on peut abréger le travail en
-réunissant dans un même questionnaire tous les motifs d’inexactitude.
-Mais il sera plus clair d’exposer séparément en deux séries les
-questions à se poser.
-
-La première série de questions servira à chercher si l’on a quelque
-motif de se défier de la sincérité de l’affirmation. On se demande si
-l’auteur a été dans une des conditions qui normalement inclinent un
-homme à n’être pas sincère. Il faut chercher quelles sont ces
-conditions, en général pour l’ensemble d’un document, en particulier
-pour chacune des affirmations. La réponse est donnée par l’expérience.
-Tout mensonge, petit ou grand, a pour cause l’intention particulière de
-l’auteur de produire sur son lecteur une impression particulière. Le
-questionnaire est ainsi ramené à une liste des intentions qui en général
-peuvent entraîner un auteur à mentir. Voici les cas les plus importants.
-
-_1er cas._ L’auteur cherche à se procurer un avantage pratique; il veut
-tromper le lecteur du document pour l’engager à un acte ou l’en
-détourner; il donne sciemment un renseignement faux: on dit alors que
-l’auteur a un intérêt à mentir. C’est le cas de la plupart des actes
-officiels. Même dans les documents qui n’ont pas été rédigés pour un
-motif pratique, toute affirmation intéressée risque d’être mensongère.
-Pour déterminer quelles sont les affirmations suspectes, il faut se
-demander quel a pu être le but de l’auteur en général en écrivant
-l’ensemble du document, en particulier en rédigeant chacune des
-affirmations particulières qui composent le document. Mais il faut
-résister à deux tendances naturelles.--L’une est de chercher quel
-_intérêt_ avait l’auteur à mentir, ce qui revient à chercher l’intérêt
-que _nous_ aurions eu à sa place; il faut au contraire se demander
-l’intérêt que _lui-même_ croyait y avoir et on doit le chercher dans ses
-goûts et son idéal.--L’autre tendance est de tenir compte seulement de
-l’intérêt _individuel_ de l’auteur; il faut prévoir au contraire que
-l’auteur a pu donner de faux renseignements dans un intérêt _collectif_.
-C’est une des difficultés de la critique. Un auteur est membre à la fois
-de plusieurs groupes, famille, province, patrie, secte religieuse, parti
-politique, classe sociale, dont les intérêts sont souvent en conflit; il
-faut savoir démêler le groupe auquel il s’intéressait le plus et pour
-lequel il aura travaillé.
-
-_2e cas._ L’auteur a été placé dans une situation qui le forçait à
-mentir. Cela arrive toutes les fois qu’ayant eu besoin de rédiger un
-document conforme à des règles ou à des habitudes, il s’est trouvé dans
-des conditions contraires sur quelque point à ces règles ou ces
-habitudes; il lui a fallu alors affirmer qu’il opérait dans les
-conditions normales, et par conséquent faire une déclaration fausse sur
-tous les points où il n’était pas en règle. Dans presque tout
-procès-verbal il y a quelque léger mensonge sur le jour ou l’heure, sur
-le lieu, sur le nombre ou le nom des assistants. Tous nous avons
-assisté, sinon participé, à quelques-unes de ces petites falsifications.
-Mais nous l’oublions trop quand il s’agit de critiquer les documents du
-passé. Le caractère _authentique_ du document contribue à faire
-illusion; instinctivement on prend _authentique_ pour synonyme de
-sincère. Les règles rigides imposées pour la rédaction de tout document
-authentique semblent une garantie de sincérité; elles sont au contraire
-une incitation au mensonge, non sur le fond des faits, mais sur les
-circonstances accessoires. De ce qu’un personnage signe un acte on peut
-conclure qu’il l’a consenti, mais non pas qu’il a été réellement présent
-à l’heure où l’acte mentionne sa présence.
-
-_3e cas._ L’auteur a eu une sympathie ou une antipathie pour un groupe
-d’hommes (nation, parti, secte, province, ville, famille) ou pour un
-ensemble de doctrines ou d’institutions (religion, philosophie, secte
-politique) qui l’a porté à déformer les faits de façon à donner une idée
-favorable de ses amis, défavorable de ses adversaires. Ce sont des
-dispositions générales qui agissent sur toutes les affirmations d’un
-auteur; aussi sont-elles très apparentes, au point que les anciens leurs
-avaient déjà donné des noms (_studium_ et _odium_); c’était dès
-l’antiquité un lieu commun littéraire pour les historiens de protester
-qu’ils avaient évité l’un et l’autre.
-
-_4e cas._ L’auteur a été entraîné par la vanité individuelle ou
-collective à mentir pour faire valoir sa personne ou son groupe. Il a
-affirmé ce qu’il croyait de nature à produire sur le lecteur
-l’impression que lui ou les siens possédaient des qualités estimées. Il
-faut donc se demander si l’affirmation n’a pas quelque motif de vanité.
-Mais il ne faut pas se figurer la vanité de l’auteur d’après la nôtre ou
-celle de nos contemporains. La vanité n’a pas partout les mêmes objets,
-il faut donc chercher à quoi l’auteur mettait sa vanité; il se peut
-qu’il mente pour s’attribuer (à lui ou aux siens) des actes que nous
-trouverions déshonorants. Charles IX s’est vanté faussement d’avoir
-préparé la Saint-Barthélemy. Il y a pourtant un motif de vanité
-universel, c’est le désir de paraître tenir un rang élevé et jouer un
-rôle important. Il faut donc toujours se défier d’une affirmation qui
-attribue à l’auteur ou à son groupe une place considérable dans le
-monde[153].
-
- [153] Des exemples frappants du mensonge par vanité remplissent les
- _Économies royales_ de Sully et les _Mémoires_ de Retz.
-
-_5e cas._ L’auteur a voulu plaire au public ou du moins a voulu éviter
-de le choquer. Il a exprimé les sentiments et les idées conformes à la
-morale ou à la mode de son public; même quand il en avait
-personnellement d’autres, il a déformé les faits de façon à les adapter
-aux passions et aux préjugés de son public. Les types les plus nets de
-ce genre de mensonge sont les formes de cérémonial, paroles
-sacramentelles, déclarations prescrites par l’étiquette, harangues
-d’apparat, formules de politesse. Les affirmations qu’elles contiennent
-sont si suspectes qu’on n’en peut tirer aucun renseignement sur les
-faits affirmés. Nous le savons tous pour les formules contemporaines que
-nous voyons employées chaque jour, nous l’oublions souvent dans la
-critique des documents, surtout pour les époques où les documents sont
-rares. Personne ne songerait à chercher les vrais sentiments d’un homme
-dans les assurances de respect qu’il écrit à la fin de ses lettres. Mais
-on a longtemps cru à l’humilité de certains dignitaires ecclésiastiques
-du moyen âge parce que, le jour de leur élection, ils commençaient par
-repousser une fonction dont ils se déclaraient indignes, jusqu’à ce
-qu’enfin on s’est avisé par comparaison que ce refus était une simple
-forme de convenance. Et il se trouve encore des érudits pour chercher,
-comme les Bénédictins du XVIIIe siècle, dans les formules de la
-chancellerie d’un prince, des renseignements sur sa piété ou sa
-libéralité[154].
-
- [154] Fustel de Coulanges lui-même s’est laissé aller à chercher dans
- les formules des inscriptions en l’honneur des empereurs la preuve
- que les populations aimaient le régime impérial. «Qu’on lise les
- inscriptions, le sentiment qu’elles manifestent est toujours celui
- de l’intérêt satisfait et reconnaissant... Voyez le recueil
- d’Orelli. Les expressions qu’on y rencontre le plus fréquemment
- sont...»--Et l’énumération des titres de respect donnés aux
- empereurs se termine par cet aphorisme déconcertant: «Ce serait mal
- connaître la nature humaine que de croire qu’il n’y eût en tout cela
- que de l’adulation.»--Ce n’est même pas de l’adulation, ce ne sont
- que des formules.
-
-Pour reconnaître ces affirmations de convenance il faut deux études
-d’ensemble: l’une porte sur l’auteur pour savoir à quel public il
-s’adressait, car dans un même pays il y a d’ordinaire plusieurs publics
-superposés ou juxtaposés qui ont chacun son code de morale ou de
-convenance; l’autre porte sur le public pour établir en quoi consistait
-sa morale ou sa mode.
-
-_6e cas._ L’auteur a essayé de plaire au public par des artifices
-littéraires, il a déformé les faits pour les rendre plus beaux, suivant
-sa conception de la beauté. Il faut donc chercher l’idéal de l’auteur ou
-de son temps pour se défier des passages déformés suivant cet idéal.
-Mais on peut prévoir les genres habituels de déformation littéraire.--La
-déformation oratoire consiste à attribuer aux personnages des attitudes,
-des actes, des sentiments et surtout des paroles nobles; c’est une
-disposition naturelle aux jeunes garçons qui commencent à pratiquer
-l’art d’écrire et aux écrivains encore à demi barbares: c’est le travers
-commun des chroniqueurs du moyen âge[155].--La déformation épique
-embellit le récit en y ajoutant des détails pittoresques, des discours
-tenus par des personnages, des chiffres, parfois même des noms de
-personnages; elle est dangereuse parce que les détails précis donnent
-l’illusion de la vérité[156].--La déformation dramatique consiste à
-grouper les faits pour en augmenter la puissance dramatique en
-concentrant sur un seul moment ou un seul personnage ou un seul groupe
-des faits qui ont été dispersés. C’est ce qu’on appelle faire «plus vrai
-que la vérité». C’est la déformation la plus dangereuse, celle des
-historiens artistes, d’Hérodote, de Tacite, des Italiens de la
-Renaissance.--La déformation lyrique exagère les sentiments et les
-émotions de l’auteur et de ses amis, pour les faire paraître plus
-intenses: on doit en tenir compte dans les études qui prétendent
-reconstituer «la psychologie» d’un personnage.
-
- [155] Suger, dans la _Vie de Louis VI_, est un modèle du genre.
-
- [156] Tschudi, _Chronicon Helveticum_, en est un exemple frappant.
-
-La déformation littéraire agit peu sur les documents d’archives (bien
-qu’on la trouve dans la plupart des chartes du XIe siècle); mais elle
-altère profondément tous les textes littéraires, y compris les récits
-des historiens. Or la tendance naturelle est de croire plus volontiers
-les écrivains de talent et d’admettre plus facilement une affirmation
-présentée dans une belle forme. Le critique doit réagir en appliquant
-cette règle paradoxale qu’on doit tenir une affirmation pour suspecte
-d’autant plus qu’elle est plus intéressante au point de vue
-artistique[157]. Il faut se défier de tout récit très pittoresque, très
-dramatique, où les personnages prennent des attitudes nobles ou
-manifestent des sentiments très intenses.
-
- [157] Aristophane et Démosthène sont deux exemples frappants du
- pouvoir qu’ont les grands écrivains de paralyser la critique et de
- troubler la connaissance des faits. C’est seulement à la fin du XIXe
- siècle qu’on a osé s’avouer nettement leur manque de sincérité.
-
-Cette première série de questions aboutira au résultat _provisoire_ de
-discerner les affirmations qui ont _chance_ d’être mensongères.
-
-V. La seconde série de questions servira à examiner s’il y a un motif de
-se défier de l’exactitude de l’affirmation. L’auteur s’est-il trouvé
-dans une des conditions qui entraînent un homme à se tromper?--Comme en
-matière de sincérité, il faut chercher ces conditions en général pour
-l’ensemble du document, en particulier pour chacune des affirmations.
-
-La pratique des sciences constituées nous apprend les conditions de la
-connaissance exacte des faits. Il n’existe qu’un seul procédé
-scientifique pour connaître un fait, c’est l’_observation_; il faut donc
-que toute affirmation repose, directement ou par intermédiaire, sur une
-observation, et que cette observation ait été faite correctement.
-
-Le questionnaire des motifs d’erreur peut se dresser en partant de
-l’expérience qui nous montre les cas les plus habituels d’erreur.
-
-_1er cas._ L’auteur a été placé de façon à observer le fait et s’est
-imaginé l’avoir réellement observé; mais il en a été empêché par quelque
-motif intérieur dont il n’a pas eu conscience, une hallucination, une
-illusion ou un simple préjugé. Il est inutile (et il serait d’ailleurs
-impossible) de déterminer lequel de ces motifs a agi; il suffit de
-reconnaître si l’auteur a été porté à mal observer.--Il n’est guère
-possible de reconnaître qu’une affirmation particulière a été le
-résultat d’une hallucination ou d’une illusion. Tout au plus
-parvient-on, dans quelques cas extrêmes, à apprendre, soit par des
-renseignements, soit par des comparaisons, qu’un auteur a une propension
-_générale_ à ces genres d’erreur.
-
-Il y a plus de chance de reconnaître si une affirmation a été le produit
-d’un préjugé. On trouve dans la vie ou les œuvres de l’auteur la trace
-de ses préjugés dominants; on doit pour chaque affirmation particulière
-se demander si elle ne provient pas d’une idée préconçue de l’auteur sur
-une espèce d’hommes ou une espèce de faits. Cette recherche se confond
-en partie avec la recherche des motifs de mensonge: l’intérêt, la
-vanité, la sympathie ou l’antipathie produisent des préjugés qui
-altèrent la vérité de même façon que le mensonge volontaire. On peut
-donc s’en tenir aux questions déjà posées pour reconnaître la sincérité.
-Mais il en faut ajouter une. L’auteur, en formulant une affirmation
-n’a-t-il pas été amené à la déformer à son insu parce qu’il répondait à
-une question? C’est le cas de toutes les affirmations obtenues par
-enquête, interrogatoire, questionnaire. Même en dehors des cas où
-l’interrogé cherche à plaire au questionneur en répondant ce qu’il croit
-lui être agréable, toute question par elle-même suggère la réponse; ou
-du moins elle impose la nécessité de faire entrer les faits dans un
-cadre tracé d’avance par quelqu’un qui ne les a pas vus. Il est donc
-indispensable de soumettre à une critique spéciale toute affirmation
-obtenue par interrogation, en se demandant quelle a été la question
-posée et quel préjugé elle peut avoir fait naître dans l’esprit de celui
-qui a eu à y répondre.
-
-_2e cas._ L’auteur a été mal placé pour observer. La pratique des
-sciences nous enseigne les conditions d’une observation correcte.
-L’observateur doit être placé de façon à voir exactement, sans aucun
-intérêt pratique, aucun désir d’atteindre un résultat donné, aucune idée
-préconçue sur le résultat. Il doit noter à l’instant même, avec un
-système de notation précis; il doit indiquer avec précision sa méthode.
-Ces conditions, exigées dans les sciences d’observation, ne sont jamais
-toutes remplies par les auteurs de documents.
-
-Il serait donc inutile de se demander s’il y a eu des chances
-d’incorrection; _il y en a toujours_ (c’est justement ce qui distingue
-un _document_ d’une _observation_). Il ne reste qu’à chercher les causes
-évidentes d’erreur dans les conditions de l’observation: si
-l’observateur a été en un lieu d’où il ne pouvait pas bien voir ou
-entendre (par exemple un subalterne qui prétend raconter les
-délibérations secrètes d’un conseil de dignitaires);--si son attention a
-été fortement distraite par la nécessité d’agir (par exemple sur un
-champ de bataille), ou a été négligente parce que les faits à observer
-ne l’intéressaient pas;--s’il lui a manqué l’expérience spéciale ou
-l’intelligence générale pour comprendre les faits;--s’il a mal analysé
-ses impressions et confondu des faits différents. Surtout il faut se
-demander quand il a _noté_ ce qu’il a vu ou entendu. C’est le point le
-plus important: la seule observation exacte est celle qu’on rédige
-aussitôt après avoir observé; c’est toujours ainsi qu’on procède dans
-les sciences constituées; une impression notée plus tard n’est déjà plus
-qu’un _souvenir_, exposé à s’être mélangé dans la mémoire avec d’autres
-souvenirs. Les _Mémoires_, écrits plusieurs années après les faits,
-souvent même à la fin de la carrière de l’auteur, ont introduit dans
-l’histoire des erreurs innombrables. Il faut se faire une règle de
-traiter les _Mémoires_ avec une défiance spéciale, comme des documents
-de seconde main, malgré leur apparence de témoignages contemporains.
-
-_3e cas._ L’auteur affirme des faits qu’il aurait pu observer, mais
-qu’il ne s’est pas donné la peine de regarder. Par paresse ou
-négligence, il a donné des renseignements qu’il a imaginés par
-conjecture, ou même au hasard, et qui se trouvent être faux. Cette cause
-d’erreur, très fréquente, bien qu’on n’y pense guère, peut être
-soupçonnée dans tous les cas où l’auteur a été obligé pour remplir un
-cadre de se procurer des renseignements qui l’intéressaient peu. De ce
-genre sont les réponses à des questions faites par une autorité (il
-suffit de voir comment se font de nos jours la plupart des enquêtes
-officielles), et les récits détaillés de cérémonies ou d’actes publics.
-La tentation est trop forte de rédiger le récit d’après le programme
-connu d’avance ou d’après la procédure habituelle de l’acte. Que de
-comptes rendus de séances de tout genre publiés par des reporters qui
-n’y ont pas assisté! On soupçonne, on croit même avoir reconnu, des
-imaginations analogues chez des chroniqueurs du moyen âge[158]. La règle
-doit donc être de se défier des récits trop conformes à des formules.
-
- [158] Par exemple le récit de l’élection d’Otton Ier dans les _Gesta
- Ottonis_ de Witukind.
-
-_4e cas._ Le fait affirmé est de telle nature qu’il ne peut pas avoir
-été connu par l’observation seulement. C’est un fait caché (par exemple,
-un secret d’alcôve). C’est un état interne qu’on ne peut voir, un
-sentiment, un motif, une hésitation intérieure. C’est un fait collectif
-très étendu ou très durable, par exemple un acte commun à toute une
-armée, un usage commun à tout un peuple ou à tout un siècle, un chiffre
-statistique obtenu par l’addition de nombreuses unités. C’est un
-jugement d’ensemble sur le caractère d’un homme, d’un groupe, d’un
-usage, d’un événement.--Ce sont là des sommes ou des conséquences
-d’observations: l’auteur n’a pu les atteindre qu’indirectement, en
-partant de données d’observations élaborées par des opérations logiques,
-abstraction, généralisation, raisonnement, calcul. Il faut donc ici deux
-questions. L’auteur semble-t-il avoir opéré sur des données
-insuffisantes? A-t-il opéré incorrectement sur ses données?
-
-Sur les incorrections probables d’un auteur on peut avoir des
-renseignements généraux; on peut en examinant son œuvre voir comment il
-opérait, s’il savait abstraire, raisonner, généraliser, et quelle espèce
-d’erreurs il commettait.--Pour établir la valeur des données il faut
-critiquer chaque affirmation en particulier: on doit se représenter les
-conditions où se trouvait l’auteur et se demander s’il a pu se procurer
-les données nécessaires à son affirmation. La précaution est
-indispensable pour tous les chiffres élevés et toutes les descriptions
-des usages d’un peuple; car il y a chance que l’auteur ait obtenu son
-chiffre par un procédé conjectural d’évaluation (cas ordinaire pour le
-nombre des combattants ou des morts), ou en réunissant des chiffres
-partiels qui ne sont pas tous exacts; il y a chance qu’il ait étendu à
-tout un peuple, à tout un pays, à toute une période ce qui était vrai
-seulement d’un petit groupe qu’il connaissait[159].
-
- [159] Par exemple les chiffres sur la population, le commerce, la
- richesse des pays européens donnés par les ambassadeurs vénitiens du
- XVIe siècle, et les descriptions des usages des Germains dans la
- _Germanie_ de Tacite.
-
-VI. Ces deux premières séries de questions sur la sincérité et
-l’exactitude des affirmations du document supposent que l’auteur a
-observé lui-même le fait. C’est la condition commune des observations
-dans toutes les sciences constituées. Mais en histoire la pénurie des
-_observations_ directes, même médiocrement faites, est si grande qu’on
-en est réduit à tirer parti de documents dont ne voudrait aucune autre
-science[160]. Qu’on prenne au hasard un récit, même d’un contemporain,
-on verra que les faits observés par l’auteur ne forment jamais qu’une
-partie de l’ensemble. Dans presque tout document le plus grand nombre
-des affirmations ne viennent pas directement de l’auteur, elles
-reproduisent les affirmations d’un autre. Le général, même en racontant
-la bataille qu’il vient de diriger, communique, non pas ses propres
-observations, mais celles de ses officiers; son récit est déjà en grande
-partie un «document de seconde main»[161].
-
- [160] Il serait intéressant d’examiner ce qui resterait de l’histoire
- romaine ou de l’histoire mérovingienne si l’on s’en tenait aux
- documents qui représentent une observation directe.
-
- [161] On voit pourquoi nous n’avons pas défini et étudié à part le
- «document de première main». C’est que la question a été mal posée
- par la pratique des historiens. La distinction devrait porter sur
- les _affirmations_, non sur les documents. Ce n’est pas le document
- qui est de première, de seconde, ou de troisième main, c’est
- l’_affirmation_. Ce qu’on appelle un «document de première main» est
- presque toujours composé en partie d’affirmations de seconde main
- sur des faits que l’auteur n’a pas connus lui-même. On nomme
- «document de seconde main» celui qui ne contient rien de première
- main, par exemple Tite Live; mais c’est là une distinction trop
- grossière pour suffire à guider la critique des affirmations.
-
-Pour faire la critique d’une affirmation de seconde main, il ne suffit
-plus d’examiner les conditions où opérait l’auteur du document: cet
-auteur n’est plus qu’un instrument de transmission; le véritable auteur
-de l’affirmation, c’est celui qui lui a fourni le renseignement. Il faut
-donc changer le terrain de la critique, se demander si l’auteur du
-renseignement a opéré correctement; et si celui-là tenait son
-renseignement d’un autre,--ce qui est le cas le plus fréquent,--il faut
-remonter d’intermédiaire en intermédiaire à la poursuite du premier qui
-a lancé dans le monde l’affirmation et se demander s’il a été un
-observateur correct.
-
-Logiquement cette recherche de l’observateur-source n’est pas
-inconcevable; les anciens recueils de traditions arabes donnent ainsi la
-chaîne des garants successifs d’une tradition. Mais dans la pratique les
-données manquent presque toujours pour arriver jusqu’à l’observateur;
-l’observation reste anonyme. Alors se pose une question générale.
-Comment faire la critique d’une affirmation anonyme? Il ne s’agit pas
-seulement des «documents anonymes» dont la rédaction d’ensemble a eu
-pour auteur un inconnu; la question se pose même sur un auteur connu
-pour chacune des affirmations dont la source reste inconnue.
-
-La critique opère en se représentant les conditions de travail de
-l’auteur; sur une affirmation anonyme elle n’a presque plus de prise. Il
-ne lui reste d’autre procédé que d’examiner les conditions générales du
-document.--On peut examiner s’il y a un caractère commun à toutes les
-affirmations du document indiquant qu’elles proviennent toutes de gens
-ayant mêmes préjugés ou mêmes passions: en ce cas la tradition suivie
-par l’auteur est «colorée»; la tradition d’Hérodote a une couleur
-athénienne et une couleur delphique. Il faut pour chacun des faits de
-cette tradition se demander s’il n’a pas été déformé par l’intérêt, la
-vanité, les préjugés du groupe.--On peut se demander, sans même
-considérer l’auteur, s’il y a eu quelque motif de déformation ou au
-contraire quelque motif d’observer correctement, commun à tous les
-hommes du temps ou du pays où a dû se faire l’observation: par exemple,
-quels étaient les procédés d’information et les préjugés des Grecs sur
-les Scythes au temps d’Hérodote.
-
-De toutes ces enquêtes générales la plus utile porte sur la transmission
-des affirmations anonymes appelée _tradition_. Toute affirmation de
-seconde main n’a de valeur que dans la mesure où elle reproduit sa
-source; tout ce qu’elle y ajoute est une altération et doit être
-éliminé; de même toutes les sources intermédiaires ne valent que comme
-copies de l’affirmation originale issue directement d’une observation.
-La critique a besoin de savoir si ces transmissions successives ont
-conservé ou déformé l’affirmation primitive; surtout si la tradition
-recueillie par le document a été _écrite_ ou _orale_. L’écriture fixe
-l’affirmation et en rend la transmission fidèle; au contraire
-l’affirmation orale reste une impression sujette à se déformer dans la
-mémoire de l’observateur lui-même, en se mélangeant à d’autres
-impressions; en passant oralement par des intermédiaires elle se déforme
-à chaque transmission[162], et comme elle se déforme pour des motifs
-variables, il n’est possible ni d’évaluer ni de redresser la
-déformation.
-
- [162] La déformation est beaucoup moindre pour les impressions mises
- dans une forme régulière ou frappante, vers, maximes, proverbes.
-
-La tradition orale est par sa nature une altération continue; aussi dans
-les sciences constituées n’accepte-t-on jamais que la transmission
-écrite. Les historiens n’ont pas de motif avouable de procéder
-autrement, tout au moins lorsqu’il s’agit d’établir un fait particulier.
-Il faut donc rechercher dans les documents écrits les affirmations
-venues par tradition orale pour les tenir en suspicion. Il est rare
-qu’on soit renseigné directement d’une façon sûre, les auteurs qui
-puisent dans la tradition orale ne le disent pas volontiers[163]. Il ne
-reste donc qu’un procédé indirect; c’est de constater qu’il ne _peut_
-pas y avoir eu de transmission écrite, il serait certain alors que le
-fait n’a pu parvenir à l’auteur que par tradition orale. On doit donc se
-demander: à cette époque et dans ce groupe d’hommes avait-on l’habitude
-de mettre par écrit des faits de ce genre? Si la réponse est négative,
-c’est que le fait vient de tradition orale.
-
- [163] On est quelquefois averti par la _forme_ de la phrase, lorsque
- au milieu de récits détaillés d’origine évidemment légendaire on
- rencontre une mention brève et sèche en style annalistique,
- visiblement copiée sur un document écrit. C’est ce qui arrive dans
- Tite Live (voir Nitzsch, _Die römische Annalistik_,... Leipzig,
- 1873, in-8), et dans Grégoire de Tours (voir Lœbell, _Gregor von
- Tours_, Leipzig, 1868, in-8).
-
-La forme la plus frappante de tradition orale est la _légende_. Elle se
-produit dans les groupes d’hommes qui n’ont pas d’autre moyen de
-transmission que la parole, dans les sociétés barbares, ou les classes
-peu cultivées, paysans, soldats. C’est alors l’_ensemble_ des faits qui
-est transmis oralement et prend la forme légendaire. Il y a à l’origine
-de chaque peuple une période légendaire: en Grèce, à Rome, chez tous les
-peuples germaniques et slaves, les souvenirs les plus anciens du peuple
-forment une couche de légendes. Dans les époques civilisées le peuple
-continue à avoir sa légende populaire sur les événements qui le
-frappent[164]. La légende, c’est la tradition exclusivement orale.
-
- [164] Les événements qui frappent le peuple et se transmettent par la
- légende ne sont pas d’ordinaire ceux qui nous paraissent les plus
- importants.--Les héros des chansons de gestes sont à peine connus
- historiquement.--Les chants épiques bretons se rapportent, non aux
- grands événements historiques, comme l’avait fait croire le recueil
- de la Villemarqué, mais à d’obscurs épisodes locaux. Il en est de
- même des sagas scandinaves; elles se rapportent pour la plupart à
- des querelles entre des villageois d’Islande ou des Orcades.
-
-Après même qu’un peuple est sorti de la période légendaire en fixant les
-faits par l’écriture, la tradition orale ne cesse pas; mais son domaine
-se restreint: elle se réduit aux faits non enregistrés, soit qu’ils
-soient secrets de leur nature, soit qu’on ne prenne pas la peine de les
-noter, les actes intimes, les paroles, les détails des événements. C’est
-l’_anecdote_; on l’a surnommée «la légende des civilisés». Elle se forme
-comme la légende, par des souvenirs confus, des allusions, des
-interprétations erronées, des imaginations de toute origine qui se
-fixent sur quelques personnages ou quelques événements.
-
-Légendes et anecdotes ne sont au fond que des croyances populaires,
-rapportées arbitrairement à des personnages historiques; elles font
-partie du _folklore_, non de l’histoire[165]. Il faut donc se tenir en
-garde contre la tentation de traiter la légende comme un alliage de
-faits exacts et d’erreurs, d’où l’on pourrait par analyse dégager des
-«parcelles» de vérité historique. La légende forme un bloc où il y a
-peut-être quelque parcelle de vérité, et qu’on peut même analyser en ses
-éléments; mais on n’a aucun moyen de discerner s’ils viennent de la
-réalité ou de l’imagination. C’est, suivant l’expression de Niebuhr, «un
-mirage produit par un objet invisible, suivant une loi de réfraction
-inconnue».
-
- [165] La théorie de la légende est une des parties les plus avancées
- de la critique. E. Bernheim (_o. c._, p. 380-90) la résume bien et
- en donne la bibliographie.
-
-Le procédé d’analyse le plus naïf consiste à rejeter dans le récit
-légendaire les détails qui paraissent impossibles, miraculeux,
-contradictoires ou absurdes, et à conserver comme historique le résidu
-raisonnable. C’est ainsi que les protestants rationalistes ont traité
-les récits bibliques au XVIIIe siècle. Autant vaudrait amputer le
-merveilleux d’un conte de fées, supprimer le Chat botté pour faire du
-marquis de Carabas un personnage historique.--Une méthode plus raffinée,
-mais non moins dangereuse, consiste à comparer les diverses légendes
-pour en tirer le fond historique commun.--Grote[166], à propos de la
-tradition grecque, a démontré l’impossibilité de tirer de la légende,
-par quelque procédé que ce soit, aucun renseignement sûr[167]. Il faut
-se résigner à traiter la légende comme le produit de l’imagination d’un
-peuple; on peut y chercher les conceptions du peuple, non les faits
-extérieurs auxquels il a assisté. Ainsi la règle doit être de rejeter
-toute affirmation d’origine légendaire; et il ne s’agit pas seulement
-des récits de _forme_ légendaire: un récit d’apparence historique
-fabriqué avec les données de la légende, comme les premiers chapitres de
-Thucydide, doit être écarté aussi.
-
- [166] _Histoire de la Grèce_, trad. fr., t. II. On peut comparer
- Renan, _Histoire du peuple d’Israël_, t. I, Paris, 1887, in-8.
- Introduction.
-
- [167] Cela n’a pas empêché Niebuhr de faire avec la légende romaine
- sur la lutte entre praticiens et plébéiens une construction qu’il a
- fallu démolir, ni Curtius, vingt ans après Grote, de chercher des
- faits historiques dans la légende grecque.
-
-En cas de transmission écrite il reste à chercher si l’auteur a
-reproduit sa source sans l’altérer. Cette recherche rentre dans la
-critique des sources[168], dans la mesure où on peut comparer les
-textes. Mais quand la source a disparu, la critique interne reste seule
-possible.--Il faut se demander d’abord si l’auteur a pu avoir des
-informations exactes, sinon son affirmation est sans valeur.--Puis il
-faut chercher, en général, s’il avait l’habitude d’altérer ses sources
-et dans quel sens; en particulier, pour chacune de ses affirmations de
-seconde main, si elle paraît une reproduction exacte ou un arrangement.
-On le reconnaît à la forme: un morceau d’un style étranger qui détonne
-dans l’ensemble est un fragment d’un document antérieur; plus la
-reproduction est servile, plus le morceau est précieux, car il ne peut
-contenir de renseignements exacts que ceux qui étaient déjà dans sa
-source.
-
- [168] Voir ci-dessus, p. 72 et suiv.
-
-VII. Malgré toutes ces recherches la critique ne parvient jamais à
-reconstituer l’état civil de tous les renseignements de façon à dire par
-qui chaque fait a été observé, ni même par qui il a été noté. La
-conclusion, dans la plupart des cas, c’est que l’affirmation reste
-anonyme.
-
-Nous voilà donc en présence d’un fait observé on ne sait par qui ni
-comment, et noté on ne sait quand ni comment. Aucune autre science
-n’accepte de faits dans ces conditions, sans contrôle possible, avec des
-chances d’erreur incalculables. Mais l’histoire peut en tirer parti
-parce qu’elle n’a pas besoin, comme les autres sciences, d’atteindre des
-faits difficiles à constater.
-
-La notion de _fait_, quand on la précise, se ramène à un jugement
-d’affirmation sur la réalité extérieure. Les opérations par lesquelles
-on aboutit à cette affirmation sont plus ou moins difficiles et les
-chances d’erreurs plus ou moins grandes suivant la nature des réalités à
-constater et le degré de précision qu’on veut mettre dans la formule. La
-chimie et la biologie ont besoin de saisir des faits délicats, des
-mouvements rapides, des états passagers, et de les mesurer en chiffres
-précis. L’histoire peut opérer sur des faits beaucoup plus grossiers,
-très durables ou très étendus (l’existence d’un usage, d’un homme, d’un
-groupe, même d’un peuple), exprimés grossièrement par des mots vagues
-sans mesure précise. Pour ces faits beaucoup plus facile à observer elle
-peut être beaucoup moins exigeante sur les conditions d’observation.
-Elle compense l’imperfection de ses procédés d’information par son
-aptitude à se contenter d’informations faciles à prendre.
-
-Les documents ne fournissent guère que des faits mal constatés, sujets à
-des chances multiples de mensonge ou d’erreur. Mais il y a des faits
-pour lesquels il est très difficile de mentir ou de se tromper.--La
-dernière série des questions que doit se poser la critique a pour but de
-discerner, d’après la _nature_ des faits, ceux qui, étant très peu
-exposés aux chances d’altération, sont très probablement exacts. On
-connaît en général les espèces de faits qui sont dans ces conditions
-favorables, on peut donc dresser un questionnaire général; on
-l’appliquera à chaque fait particulier du document en se demandant s’il
-rentre dans un des cas prévus.
-
-_1er cas._ Le fait est de nature à rendre le mensonge improbable. On
-ment pour produire une impression, on n’a plus de raisons de mentir sur
-un point où on croit toute impression mensongère inutile ou tout
-mensonge inefficace. Pour reconnaître si l’auteur s’est trouvé dans ce
-cas on a plusieurs questions à poser.
-
-1º Le fait affirmé va-t-il évidemment à l’encontre de l’effet que
-l’auteur voulait produire? est-il contraire à l’intérêt, à la vanité,
-aux sentiments, aux goûts littéraires de l’auteur ou de son groupe? ou à
-l’opinion qu’il cherchait à ménager? La sincérité devient alors
-probable. Mais ce critérium est d’un maniement dangereux; on en a abusé
-souvent, de deux façons. On prend pour un aveu ce qui a été une
-vantardise (Charles IX déclarant qu’il a préparé la Saint-Barthélemy).
-Ou bien on croit sans examen un Athénien qui parle mal des Athéniens, un
-protestant qui accuse d’autres protestants. Or l’auteur peut avoir eu de
-son intérêt ou de son honneur une toute autre idée que nous[169]; ou
-bien il peut avoir voulu calomnier des compatriotes d’un autre parti ou
-des coreligionnaires d’une autre secte que lui. Il faudrait donc
-restreindre ce critérium aux cas où l’on sait exactement l’_effet_ que
-l’auteur a cru utile de produire et le _groupe_ auquel il s’est
-intéressé.
-
- [169] Voir ci-dessus, p. 140.
-
-2º Le fait affirmé était-il si évidemment connu du public que l’auteur,
-même tenté de mentir, aurait été arrêté par la certitude d’être
-découvert? C’est le cas des faits faciles à vérifier, des faits
-matériels proches dans le temps et l’espace, étendus et durables;
-surtout si le public avait un intérêt à les contrôler. Mais la crainte
-du contrôle n’est qu’un frein intermittent, contrarié par l’intérêt sur
-tous les points où l’auteur a un motif de tromper; elle agit inégalement
-sur les esprits, fortement sur les hommes cultivés et calmes qui se
-représentent clairement leur public, faiblement dans les âges barbares
-et sur les gens passionnés[170]. Il faut donc restreindre ce critérium
-aux cas où l’on sait comment l’auteur s’est représenté son public et
-s’il a eu le sang-froid d’en tenir compte.
-
- [170] On dit souvent: «L’auteur n’aurait pas osé écrire cela si ce
- n’était pas vrai.» Ce raisonnement n’est pas applicable aux sociétés
- peu civilisées. Louis VII a osé écrire que Jean sans Terre avait été
- condamné par le jugement de ses pairs.
-
-3º Le fait affirmé était-il _indifférent_ à l’auteur, au point qu’il
-n’ait eu aucune tentation de le déformer? C’est le cas des faits
-généraux, usages, institutions, objets, personnages, que l’auteur
-mentionne incidemment. Un récit, même mensonger, ne peut pas se composer
-exclusivement de mensonges; l’auteur, pour localiser ses faits, a besoin
-de les entourer de circonstances exactes. Ces faits ne l’intéressaient
-pas, tout le monde de son temps les connaissait. Mais pour nous ils sont
-instructifs et ils sont sûrs, car l’auteur n’a pas cherché à nous
-tromper.
-
-_2e cas._ Le fait est de nature à rendre l’erreur improbable. Si
-nombreuses que soient les chances d’erreur il y a des faits si «gros»
-qu’il est difficile de les voir de travers. Il faut donc se demander si
-le fait était facile à constater: 1º A-t-il duré très longtemps, de
-façon qu’on l’ait vu souvent (par exemple un monument, un homme, un
-usage, un événement de longue durée)?--2º A-t-il été très étendu, de
-façon que beaucoup de gens l’aient vu (une bataille, une guerre, l’usage
-de tout un peuple)?--3º Est-il exprimé en termes si généraux qu’une
-observation superficielle ait suffi pour le saisir (l’existence en
-général d’un homme, d’une ville, d’un peuple, d’un usage)? Ce sont ces
-faits grossiers qui forment la partie solide de la connaissance
-historique.
-
-_3e cas._ Le fait est de nature à n’avoir pu être affirmé que s’il était
-exact. Un homme n’affirme avoir vu ou entendu un fait inattendu et
-contraire à ses habitudes que s’il a été contraint de l’admettre sous la
-pression de l’observation. Un fait qui paraît très invraisemblable à
-celui qui le rapporte a plus de chances d’être exact. On doit donc se
-demander si le fait affirmé était en contradiction avec les autres
-notions qui garnissaient l’esprit de l’auteur, si c’est un phénomène
-d’une espèce inconnue à l’auteur, un acte ou un usage qui lui paraît
-inintelligible, si c’est une parole dont la portée dépasse son
-intelligence (comme les paroles du Christ dans les Évangiles ou les
-réponses de Jeanne d’Arc dans les interrogatoires de son procès).--Mais
-il faut se tenir en garde contre la tendance à juger les notions de
-l’auteur d’après les nôtres: quand des hommes habitués à croire au
-merveilleux parlent de monstres, de miracles, de sorciers, ce ne sont
-pas pour eux des faits inattendus, et le critérium ne s’applique pas.
-
-VIII. Nous voici enfin au bout de cette description des opérations
-critiques; elle a été longue parce qu’il a fallu décrire l’une après
-l’autre des opérations qui dans la pratique se font toutes ensemble.
-Voici maintenant comment on procède, en fait.
-
-Si le texte est d’une interprétation contestable l’examen se partage en
-deux actes: le premier acte consiste à lire le texte pour en fixer le
-sens avant de chercher à en tirer aucun renseignement; l’étude critique
-des faits contenus dans le document forme le second acte. Pour les
-documents dont le sens est évident,--réserve faite des passages de sens
-discutable qu’on doit étudier à part,--on peut dès la première lecture
-procéder à l’examen critique.
-
-On commence par réunir les renseignements _généraux_ sur le document et
-sur l’auteur, avec la préoccupation de chercher les conditions qui ont
-pu agir sur la production du document: l’époque, le lieu, le but, les
-péripéties de la composition,--la condition sociale, la patrie, le
-parti, la secte ou la famille, les intérêts, les passions, les préjugés,
-les habitudes de langue, les procédés de travail, les moyens
-d’information, la culture, les facultés ou les défauts d’esprit de
-l’auteur,--la nature et la forme de la transmission des faits. Tous ces
-renseignements, on les trouve préparés par la critique de provenance; on
-les rassemble en suivant mentalement son questionnaire critique général;
-mais on doit se les assimiler d’avance, car on aura besoin de les avoir
-présents à l’esprit pendant toute la durée des opérations.
-
-Ainsi préparé, on aborde le document. A mesure qu’on le lit, on analyse
-mentalement, détruisant toutes les combinaisons de l’auteur, écartant
-toutes ses formes littéraires, pour arriver au fait que l’on doit se
-formuler en langue simple et précise. On s’affranchit par là du respect
-artistique et de la soumission aux idées de l’auteur, qui rendraient la
-critique impossible.
-
-Le document ainsi analysé se résout en une longue suite de conceptions
-de l’auteur et d’affirmations sur les faits.
-
-Sur chacune des affirmations on se demande s’il y a eu des chances de
-mensonge ou d’erreur ou des chances exceptionnelles de sincérité ou
-d’exactitude, en suivant le questionnaire critique dressé pour les cas
-particuliers. Ce questionnaire, on doit l’avoir toujours présent à
-l’esprit. Il paraîtra d’abord encombrant, peut-être même pédantesque;
-mais comme on l’appliquera plus de cent fois sur une seule page de
-document, il finira par devenir inconscient; en lisant un texte, tous
-les motifs de défiance ou de confiance apparaîtront d’un seul coup,
-réunis en une impression totale.
-
-Alors, l’analyse et les questions critiques étant devenues instinctives,
-on aura acquis pour toujours cette allure d’esprit méthodiquement
-analytique, défiante et irrespectueuse qu’on appelle souvent d’un terme
-mystique «le sens critique», et qui est seulement l’_habitude_
-inconsciente de la critique.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-DÉTERMINATION DES FAITS PARTICULIERS
-
-
-L’analyse critique aboutit seulement à constater des conceptions et des
-affirmations, accompagnées de remarques sur la probabilité de
-l’exactitude des faits affirmés. Il reste à examiner comment on peut en
-tirer les faits historiques particuliers avec lesquels doit se
-construire la science. Conceptions et affirmations sont deux espèces de
-résultats qu’il faut traiter par deux méthodes différentes.
-
-I. Toute conception exprimée soit dans un écrit, soit par une
-représentation figurée, est un fait certain, définitivement acquis. Si
-la conception est exprimée c’est qu’elle a été conçue (sinon par
-l’auteur qui peut-être reproduit une formule sans la comprendre, au
-moins par le créateur de la formule). Un seul cas suffit pour apprendre
-l’existence de la conception, un seul document suffit pour la prouver.
-L’analyse et l’interprétation suffisent donc pour dresser l’inventaire
-des faits qui forment la matière des histoires des arts, des sciences,
-des doctrines[171].--La critique externe est chargée de localiser ces
-faits, en déterminant l’époque, le pays, l’auteur de chaque
-conception.--La durée, l’étendue géographique, l’origine, la filiation
-des conceptions sont l’affaire de la synthèse historique. La critique
-interne n’a pas de place ici; le fait se tire directement du document.
-
- [171] Voir plus haut, p. 128.--De même les faits particuliers dont se
- composent les histoires des formes (paléographie, linguistique)
- s’établissent directement par l’analyse du document.
-
-On peut avancer encore d’un pas. Les conceptions par elles-mêmes ne sont
-que des faits psychologiques; mais l’imagination ne crée pas ses objets,
-elle en prend les éléments dans la réalité. Les descriptions de faits
-imaginaires sont construites avec les faits extérieurs que l’auteur a
-vus autour de lui. On peut chercher à dégager ces matériaux de
-connaissance. Pour les périodes et les espèces de faits sur lesquelles
-les documents sont rares, pour l’antiquité, pour les usages de la vie
-privée, on a tenté d’utiliser les œuvres littéraires, poèmes épiques,
-romans, pièces de théâtre[172]. Le procédé n’est pas illégitime, mais à
-condition de le limiter par plusieurs restrictions qu’on est très porté
-à oublier.
-
- [172] La Grèce primitive a été étudiée dans les poèmes homériques.--La
- vie privée au moyen âge a été reconstituée surtout d’après les
- chansons de gestes (voir Ch.-V. Langlois, _les Travaux sur
- l’histoire de la société française au moyen âge d’après les sources
- littéraires_, dans la _Revue historique_, mars-avril 1897).
-
-1º Il ne s’applique pas aux faits sociaux intérieurs, à la morale, à
-l’idéal artistique; la conception morale ou esthétique d’un document
-exprime tout au plus l’idéal personnel de l’auteur; on n’a pas le droit
-d’en conclure la morale ou le goût esthétique de son temps. Il faut au
-moins attendre d’avoir comparé différents auteurs du même temps.
-
-2º La description même de faits matériels peut être une combinaison
-personnelle de l’auteur créée dans son imagination, les _éléments_ seuls
-en sont sûrement réels; on ne peut donc affirmer que l’existence séparée
-des éléments irréductibles, forme, matière, couleur, nombre. Quand le
-poète parle de portes d’or ou de boucliers d’argent, il n’est pas sûr
-qu’il ait existé des portes en or ou des boucliers en argent; mais
-seulement qu’il existait des portes, des boucliers, de l’or et de
-l’argent. Il faut donc descendre dans l’analyse jusqu’à l’élément que
-l’auteur a forcément pris dans l’expérience (les objets, leur
-destination, les actes usuels).
-
-3º La conception d’un objet ou d’un acte prouve qu’il existait, mais non
-qu’il fût fréquent; c’est peut-être un objet ou un acte unique ou du
-moins restreint à un très petit cercle; les poètes et les romanciers
-prennent volontiers leurs modèles dans un monde exceptionnel.
-
-4º Les faits connus par ce procédé ne sont localisés ni dans le temps ni
-dans le lieu: l’auteur peut les avoir pris dans un autre temps et un
-autre pays que le sien.
-
-Toutes ces restrictions peuvent se résumer ainsi: avant de tirer d’une
-œuvre littéraire un renseignement sur la société où a vécu l’auteur, se
-demander ce que vaudrait pour la connaissance de nos mœurs le
-renseignement de même nature tiré d’un de nos romans contemporains.
-
-Comme les conceptions, les faits extérieurs ainsi obtenus peuvent
-s’établir par un seul document. Mais ils restent si restreints et si mal
-localisés que pour en tirer parti il faut attendre de les avoir
-rapprochés d’autres fait semblables; ce qui est l’œuvre de la synthèse.
-
-On peut assimiler aux faits résultant des conceptions les faits
-extérieurs indifférents et très grossiers que l’auteur a exprimés
-presque sans y penser. On n’a pas logiquement le droit de les déclarer
-certains, car on voit des hommes qui se trompent même sur des faits
-grossiers, ou qui mentent même sur des faits indifférents. Mais ces cas
-sont si rares qu’on court peu de risque à admettre comme certains les
-faits de ce genre établis par un seul document; et c’est ce qu’on fait
-en pratique pour les époques mal connues. On décrit les institutions des
-Gaulois ou des Germains d’après le texte unique de César ou de Tacite.
-Ces faits si faciles à constater ont dû s’imposer aux auteurs de
-descriptions comme les réalités s’imposent aux poètes.
-
-II. Au contraire l’affirmation d’un document sur un fait extérieur[173]
-ne peut jamais suffire à établir ce fait. Il y a trop de chances de
-mensonge ou d’erreur, et les conditions où l’affirmation s’est produite
-sont trop mal connues pour qu’on soit sûr qu’elle a échappé à toutes ces
-chances. L’examen critique ne donne donc pas de solutions définitives;
-indispensable pour éviter des erreurs, il ne conduit pas jusqu’à la
-vérité.
-
- [173] On appelle ici fait _extérieur_--en opposition avec la
- _conception_ (qui est un fait interne)--tout fait qui se passe dans
- la réalité objective.
-
-La critique ne peut _prouver_ aucun fait, elle ne fournit que des
-probabilités. Elle n’aboutit qu’à décomposer les documents en
-affirmations munies chacune d’une étiquette sur sa valeur probable:
-affirmation sans valeur, affirmation suspecte (fortement ou faiblement),
-affirmation probable ou très probable, affirmation de valeur inconnue.
-
-De toutes ces espèces de résultats une seule est définitive:
-_l’affirmation d’un auteur qui n’a pas pu être renseigné sur le fait
-qu’il affirme est nulle_, on doit la rejeter comme on rejette un
-document apocryphe[174]. Mais la critique ne fait ici que détruire des
-renseignements illusoires, elle n’en fournit pas de certains. Les seuls
-résultats fermes de la critique sont des résultats _négatifs_.--Tous les
-résultats positifs restent douteux, ils se ramènent à dire: «Il y a des
-chances pour ou contre la vérité de cette affirmation. Mais ce ne sont
-que des _chances_: une affirmation suspecte peut être exacte, une
-affirmation probable peut être fausse, on en voit sans cesse des
-exemples, et nous ne connaissons jamais assez complètement les
-conditions de l’observation pour _savoir_ si elle a été bien faite.
-
- [174] La plupart des historiens attendent pour rejeter une légende
- qu’on en ait démontré la fausseté, et si, par hasard, il ne s’est
- pas conservé de documents en contradiction avec elle, ils
- l’admettent provisoirement; c’est ce qu’on fait encore pour les cinq
- premiers siècles de Rome. Ce procédé, malheureusement encore
- général, contribue à empêcher l’histoire de se constituer en
- science.
-
-Pour arriver à un résultat définitif il faut une dernière opération. Au
-sortir de la critique les affirmations se présentent comme probables ou
-improbables. Mais les plus probables même, prises isolément, resteraient
-de simples probabilités: le pas décisif qui doit les transformer en une
-proposition scientifique, on n’a pas le droit de le faire; une
-proposition scientifique est une affirmation _indiscutable_, et
-celles-ci ne le sont pas.--En toute science d’observation c’est un
-principe universel qu’on n’arrive pas à une conclusion scientifique par
-une observation unique: on attend, pour affirmer une proposition,
-d’avoir constaté le fait par plusieurs observations indépendantes.
-L’histoire, avec ses procédés si imparfaits d’information, a moins que
-toute autre science le droit de se soustraire à ce principe. Une
-affirmation historique n’est, dans le cas le plus favorable, qu’une
-observation médiocrement faite; elle a besoin d’être confirmée par
-d’autres observations.
-
-Toute science se constitue en rapprochant plusieurs observations: les
-faits scientifiques sont les points sur lesquels concordent des
-observations différentes[175]. Chaque observation est sujette à des
-chances d’erreur qu’on ne peut pas éliminer entièrement; mais si
-plusieurs observations s’accordent, il n’est guère possible que ce soit
-en commettant la même erreur; la raison la plus probable de la
-concordance c’est que les observateurs ont vu la même réalité et l’ont
-tous décrite exactement. Les erreurs personnelles tendent à diverger, ce
-sont les observations exactes qui concordent.
-
- [175] Pour la justification logique de ce principe en histoire, voir
- Ch. Seignobos, _Revue philosophique_, juillet-août 1887.--La
- certitude scientifique complète n’est produite que par la
- concordance entre des observations obtenues par des _méthodes_
- différentes; elle se trouve au point de croisement de deux voies
- différentes de recherches.
-
-Appliqué à l’histoire, ce principe conduit à une dernière série
-d’opérations, intermédiaire entre la critique purement analytique et les
-opérations de synthèse: la comparaison des affirmations.
-
-On commence par classer les résultats de l’analyse critique, de façon à
-réunir les affirmations sur un même fait. Matériellement l’opération est
-facilitée par le procédé des fiches (soit qu’on ait noté chaque
-affirmation sur une fiche, soit qu’on ait créé pour chaque fait une
-fiche seulement, sur laquelle on aura noté les différentes affirmations
-à mesure qu’on les rencontrait). Le rapprochement fait apparaître l’état
-de nos connaissances sur le fait; la conclusion définitive dépend du
-rapport entre les affirmations. Il faut donc étudier séparément les cas
-qui peuvent se présenter.
-
-III. Le plus souvent, sauf en histoire contemporaine, sur un fait les
-documents nous fournissent une seule affirmation. Toutes les autres
-sciences en pareil cas suivent une règle invariable: une observation
-isolée n’entre pas dans la science, on la cite (avec le nom de
-l’observateur), mais sans conclure. Les historiens n’ont aucun motif
-avouable de procéder autrement. Quand ils n’ont pour établir un fait que
-l’affirmation d’un seul homme, si honnête qu’il soit, ils devraient, non
-pas affirmer le fait, mais seulement, comme font les naturalistes,
-mentionner le renseignement (Thucydide affirme, César dit que): c’est
-tout ce qu’ils ont le droit d’assurer. En fait, tous ont gardé
-l’habitude, comme au moyen âge, d’affirmer d’après l’_autorité_ de
-Thucydide ou de César; beaucoup poussent la naïveté jusqu’à le dire en
-propres termes. Ainsi livrés sans frein scientifique à la crédulité
-naturelle, les historiens en arrivent à admettre, sur la présomption
-insuffisante d’un document unique, toute affirmation qui se trouve
-n’être pas contredite par un autre document. De là cette conséquence
-absurde que l’histoire est plus affirmative et semble mieux constituée
-dans les périodes inconnues dont il ne reste qu’un seul écrivain que
-pour les faits connus par des milliers de documents contradictoires. Les
-guerres médiques connues par le seul Hérodote, les aventures de
-Frédégonde racontées par le seul Grégoire de Tours sont moins sujettes à
-discussion que les événements de la Révolution, décrits par des
-centaines de contemporains.--Pour tirer l’histoire de cette condition
-honteuse, il faut une révolution dans l’esprit des historiens.
-
-IV. Lorsqu’on a sur le même fait plusieurs affirmations, il arrive ou
-qu’elles se contredisent ou qu’elles concordent. Pour être certain
-qu’elles se contredisent réellement il faut s’assurer qu’elles portent
-bien sur le même fait: deux affirmations en apparence contradictoires
-peuvent n’être que parallèles; elles peuvent ne pas porter exactement
-sur les mêmes moments, les mêmes lieux, les mêmes personnes, les mêmes
-épisodes d’un événement, et elles peuvent être exactes toutes deux[176].
-Il n’en faut pas conclure pourtant qu’elles se confirment; chacune
-rentre dans la catégorie des affirmations uniques.
-
- [176] Ce cas est étudié avec un bon exemple par Bernheim, _o. c._, p.
- 421.
-
-Si la contradiction est véritable, c’est que l’une des deux affirmations
-au moins est fausse. Une tendance naturelle à la conciliation pousse
-alors à chercher un compromis, à prendre un moyen terme. Cet esprit
-conciliant est l’opposé de l’esprit scientifique. Si l’un dit 2 et 2
-font 4, l’autre 2 et 2 font 5, on ne doit pas dire 2 et 2 font 4 1/2; on
-doit examiner lequel des deux a raison. C’est l’office de la critique.
-Presque toujours, de ces affirmations contradictoires une au moins est
-suspecte; il faut l’écarter si l’autre, en conflit avec elle, est très
-probable. Si l’autre est suspecte aussi, on doit s’abstenir de conclure;
-de même, si plusieurs affirmations suspectes concordent contre une seule
-non suspecte[177].
-
- [177] Il est à peine besoin de mettre en garde contre le procédé
- enfantin qui consiste à compter le nombre des documents dans chaque
- sens pour décider à la majorité; l’affirmation d’un seul auteur,
- renseigné sur un fait, est évidemment supérieure à cent affirmations
- de gens qui n’en savent rien. La règle est formulée depuis
- longtemps: _Non numerentur, sed ponderentur_.
-
-V. Quand plusieurs affirmations concordent il faut encore résister à la
-tendance naturelle à croire que le fait est démontré. Le premier
-mouvement est de compter tout document pour une source de renseignement.
-On sait bien dans la vie réelle que les hommes sont sujets à se copier
-les uns les autres, qu’un seul récit sert souvent à plusieurs
-narrateurs, qu’il arrive à plusieurs journaux de publier la même
-correspondance, à plusieurs reporters de s’entendre pour laisser faire
-un compte rendu à un seul d’entre eux. On a alors plusieurs documents,
-on a même plusieurs affirmations, mais a-t-on autant d’observations?
-Évidemment non. Une affirmation qui en reproduit une autre ne constitue
-pas une observation nouvelle, et quand même une observation serait
-reproduite par cent auteurs différents, ces cent copies ne
-représenteraient encore qu’une seule observation. Les compter pour cent
-équivaudrait à compter pour cent documents cent exemplaires imprimés
-d’un même livre. Mais le respect des «documents historiques» est parfois
-plus fort que l’évidence. La même affirmation rédigée dans plusieurs
-documents séparés, par des auteurs différents, donne l’illusion de
-plusieurs affirmations; un même fait relaté dans dix documents
-différents paraît aussitôt établi par dix observations concordantes. Il
-faut se défier de cette impression. Une concordance n’est concluante
-qu’autant que les affirmations concordantes expriment des _observations_
-indépendantes l’une de l’autre. Avant de tirer aucune conclusion d’une
-concordance on doit examiner si elle est une concordance entre des
-observations _indépendantes_; ce qui comporte deux opérations.
-
-1º On commence par chercher si les affirmations sont indépendantes, ou
-ne sont que des reproductions d’une même observation unique. Ce travail
-est en partie l’œuvre de la critique externe des sources[178]; mais la
-critique des sources n’étudie que les rapports entre les documents
-écrits, elle s’arrête après avoir établi quels passages un auteur a
-empruntés à d’autres auteurs. Les passages empruntés sont à écarter sans
-discussion. Mais il reste à faire le même travail sur les affirmations
-qui n’ont pas pris de forme écrite. On doit comparer les affirmations
-sur le même fait pour chercher si elles proviennent d’observateurs
-différents ou du moins d’observations différentes.
-
- [178] Cf. ci-dessus, p. 73.
-
-Le principe est analogue à celui de la critique de sources. Les détails
-d’un fait social sont si multiples et il y a tant de façons différentes
-de voir le même fait que deux observateurs indépendants n’ont aucune
-chance de se rencontrer sur tous les points; quand deux affirmations
-présentent les mêmes détails dans le même ordre c’est qu’elles dérivent
-d’une observation commune; les observations différentes divergent
-toujours sur quelques points. Souvent on peut tirer parti d’un principe
-_a priori_: si le fait était de nature à n’avoir pu être observé ou
-rapporté que par un seul observateur, c’est que toutes les sources
-dérivent de cette observation unique. Ces principes[179] permettent de
-reconnaître beaucoup de cas d’observations différentes et plus encore de
-cas d’observations reproduites.
-
- [179] Il n’est guère possible d’étudier ici les difficultés spéciales
- d’application: quand l’auteur, cherchant à dissimuler son emprunt, a
- introduit des différences pour dérouter le public; quand l’auteur a
- combiné des détails provenant de deux observations.
-
-Il reste des cas douteux en grand nombre. La tendance naturelle est de
-les compter comme indépendants. C’est l’inverse qui serait
-scientifiquement correct: tant que l’indépendance des affirmations n’est
-pas prouvée, on n’a pas le droit d’admettre que leur concordance soit
-concluante.
-
-C’est seulement après avoir établi le rapport entre les affirmations
-qu’on peut compter les affirmations vraiment différentes et examiner si
-elles concordent. Ici encore il faut se défier du premier mouvement: la
-concordance vraiment concluante n’est pas, comme on l’imaginerait
-naturellement, une ressemblance complète entre deux récits, c’est un
-croisement entre deux récits différents qui ne se ressemblent qu’en
-quelques points. La tendance naturelle est de regarder la concordance
-comme une confirmation d’autant plus probante qu’elle est plus complète;
-il faut au contraire adopter la règle paradoxale que la concordance
-prouve davantage quand elle est limitée à un petit nombre de points. Ce
-sont les points de concordance de ces affirmations divergentes qui
-constituent les faits historiques scientifiquement établis.
-
-2º Avant de conclure il reste à s’assurer si les observations
-_différentes_ du même fait sont pleinement _indépendantes_; car elles
-peuvent avoir agi l’une sur l’autre au point que la première ait
-déterminé les suivantes, et alors leur concordance ne serait plus
-concluante. Il faut prendre garde aux cas suivants:
-
-_1er cas._ Les observations différentes ont été faites par le même
-auteur, qui les a consignées, soit dans un même document, soit dans des
-documents différents; il faut alors des raisons spéciales pour admettre
-que l’auteur a vraiment refait les observations et ne s’est pas borné à
-répéter une observation unique.
-
-_2e cas._ Il y a eu plusieurs observateurs, mais ils ont chargé l’un
-d’eux de rédiger un document unique: c’est le cas des procès-verbaux
-d’assemblées; il faut s’assurer si le document représente seulement
-l’affirmation du rédacteur ou si les autres observateurs ont contrôlé sa
-rédaction.
-
-_3e cas._ Plusieurs observateurs ont rédigé leur observation dans des
-documents différents, mais dans des conditions semblables; il faut
-appliquer le questionnaire critique pour chercher si tous n’ont pas subi
-les mêmes causes de mensonge ou d’erreur (même intérêt, ou même vanité,
-ou mêmes préjugés, etc.).
-
-Il n’y a de sûrement indépendantes que les observations contenues dans
-des documents différents, issus d’auteurs différents, appartenant à des
-groupes différents, opérant dans des conditions différentes. C’est dire
-que les cas de concordance pleinement concluante sont rares, sauf dans
-les périodes modernes.
-
-La possibilité de prouver un fait historique dépend du nombre de
-documents indépendants conservés sur ce fait, et il dépend du hasard que
-les documents se soient conservés; ainsi s’explique la part du hasard
-dans la constitution de l’histoire.
-
-Les faits qu’il est possible d’établir sont surtout des faits étendus et
-durables (appelés parfois faits _généraux_), usages, doctrines,
-institutions, grands événements; ils ont été plus faciles à observer et
-sont plus faciles à prouver. Pourtant la méthode historique n’est pas
-par elle-même impuissante à établir des faits courts et limités (ce
-qu’on appelle faits _particuliers_), une parole, un acte d’un moment. Il
-suffit que plusieurs personnages aient assisté au fait, l’aient noté et
-que leurs écrits nous soient parvenus. On sait la phrase que Luther a
-prononcée à la Diète de Worms; on sait qu’il n’a pas dit ce que lui
-attribue la tradition. Ce concours de conditions favorables devient de
-plus en plus fréquent avec l’organisation des journaux, des sténographes
-et des dépôts de documents.
-
-Pour l’antiquité et le moyen âge la connaissance historique est
-restreinte aux faits généraux par la pénurie de documents. Dans la
-période contemporaine elle peut s’étendre de plus en plus aux faits
-particuliers.--Le public s’imagine le contraire; il se défie des faits
-contemporains sur lesquels il voit circuler des récits contradictoires
-et croit sans hésiter aux faits anciens qu’il ne voit pas contredire. Sa
-confiance est au maximum pour l’histoire qu’on n’a pas les moyens de
-savoir, son scepticisme croît à mesure que les moyens de savoir
-augmentent.
-
-VI. La _concordance entre les documents_ conduit à des conclusions qui
-ne sont pas toutes définitives. Il reste à étudier l’_accord_ entre les
-faits pour compléter ou rectifier les conclusions.
-
-Plusieurs faits qui, pris isolément, ne sont qu’imparfaitement prouvés
-peuvent se confirmer les uns les autres de façon à donner une certitude
-d’ensemble. Les faits que les documents présentent isolés ont été
-parfois assez rapprochés dans la réalité pour que l’un fût lié à
-l’autre. De ce genre sont les actes successifs d’un même homme ou d’un
-même groupe, les habitudes d’un même groupe à des époques rapprochées ou
-de groupes semblables à la même époque. Chacun de ces faits peut, il est
-vrai, se produire sans l’autre; la certitude que l’un s’est produit ne
-permettrait pas d’affirmer l’autre. Et cependant l’accord de plusieurs
-de ces faits, chacun imparfaitement prouvé, donne une espèce de
-certitude; ils ne se prouvent pas les uns les autres au sens strict,
-mais ils se _confirment_[180]. Le doute qui pesait sur chacun d’eux se
-dissipe; on arrive à l’espèce de certitude produite par l’enchaînement
-des faits. Ainsi, par le rapprochement de conclusions encore douteuses,
-s’établit un ensemble moralement certain.--Dans un itinéraire de
-souverain, les jours et les lieux de passage se confirment quand ils
-s’accordent de façon à former un tout cohérent.--Une institution ou un
-usage d’un peuple s’établit par l’accord de renseignements, chacun
-probable seulement, qui portent sur des lieux ou des moments différents.
-
- [180] Nous n’indiquons ici que le principe de la méthode de
- confirmation; les applications exigeraient une très longue étude.
-
-Cette méthode est d’une application difficile. L’accord est une notion
-beaucoup plus vague que la concordance. On ne peut pas préciser en
-général quels faits sont liés entre eux assez pour former un ensemble
-dont l’accord soit concluant, ni déterminer d’avance la durée et
-l’étendue de ce qui constitue un ensemble. Des faits pris à un
-demi-siècle et à cent lieues de distance pourront se confirmer de façon
-à établir l’usage d’un peuple (par exemple chez les Germains); ils ne
-prouveraient rien pris dans une société hétérogène et à évolution rapide
-(par exemple la société française en 1750 et en 1800, en Alsace et en
-Provence). Il faut ici étudier les rapports entre les faits. C’est déjà
-le commencement de la construction historique; ainsi se fait le passage
-des opérations analytiques aux opérations synthétiques.
-
-VII. Mais il reste à étudier le cas du _désaccord_ entre les faits
-établis par les documents et d’autres faits établis par d’autres
-procédés. Il arrive qu’un fait obtenu par conclusion historique soit en
-contradiction avec un ensemble de faits historiquement connus, ou avec
-l’ensemble de nos connaissances sur l’humanité fondées sur l’observation
-directe, ou avec une loi scientifique établie par la méthode régulière
-d’une science constituée. Dans les deux premiers cas, le fait n’est en
-collision qu’avec l’histoire ou la psychologie et la sociologie, toutes
-sciences mal constituées, il est appelé seulement _invraisemblable_;
-s’il est en conflit avec une _science_, il devient un _miracle_.--Que
-doit-on faire d’un fait invraisemblable ou miraculeux? Faut-il
-l’admettre après examen des documents, ou le rejeter comme impossible
-par la question préalable?
-
-L’_invraisemblance_ n’est pas une notion scientifique; elle varie avec
-les individus: ce que chacun trouve invraisemblable, c’est ce qu’il
-n’est pas habitué à voir; pour un paysan le téléphone est beaucoup plus
-invraisemblable qu’un revenant; un roi de Siam a refusé de croire à
-l’existence de la glace. Il faut donc préciser _à qui_ le fait paraît
-invraisemblable.--Est ce à la masse sans culture scientifique? Pour elle
-la science est plus invraisemblable que le miracle, la physiologie que
-le spiritisme; sa notion d’invraisemblance est sans valeur.--Est-ce à
-l’homme cultivé scientifiquement? Il s’agit alors de l’invraisemblance
-pour un esprit scientifique, et il serait plus précis de dire que le
-fait est contraire aux données de la science, qu’il y a désaccord entre
-les observations directes des savants et les renseignements indirects
-des documents.
-
-Comment doit se trancher ce conflit? La question n’a pas grand intérêt
-pratique; presque tous les documents qui rapportent des faits miraculeux
-sont déjà suspects par ailleurs, et seraient écartés par une critique
-correcte. Mais la question du miracle a soulevé de telles passions qu’il
-peut être bon d’indiquer comment elle se pose pour les historiens[181].
-
- [181] Le P. de Smedt a consacré à cette question une partie de ses
- _Principes de la critique historique_ (Paris, 1887, in-12).
-
-La croyance générale au merveilleux a rempli de faits miraculeux les
-documents de presque tous les peuples. Historiquement le diable est
-beaucoup plus solidement prouvé que Pisistrate: nous n’avons pas un seul
-mot d’un contemporain qui dise avoir vu Pisistrate; des milliers de
-«témoins oculaires» déclarent avoir vu le diable, il y a peu de faits
-historiques établis sur un pareil nombre de témoignages indépendants.
-Pourtant nous n’hésitons plus à rejeter le diable et à admettre
-Pisistrate. C’est que l’existence du diable serait inconciliable avec
-les lois de toutes les sciences constituées.
-
-Pour l’historien, la solution du conflit est évidente[182]. Les
-observations contenues dans les documents historiques ne valent jamais
-celles des savants contemporains (on a montré pourquoi). La méthode
-historique indirecte ne vaut jamais les méthodes directes des sciences
-d’observation. Si ses résultats sont en désaccord avec les leurs, c’est
-elle qui doit céder; elle ne peut prétendre, avec ses moyens imparfaits,
-contrôler, contredire ou rectifier les résultats des autres; elle doit
-au contraire employer leurs résultats à rectifier les siens. Le progrès
-des sciences directes modifie parfois l’interprétation historique; un
-fait établi par l’observation directe sert à comprendre et à critiquer
-des documents: les cas de stigmates et d’anesthésie nerveuse observés
-scientifiquement ont fait admettre les récits historiques de faits
-analogues (stigmates de quelques saints, possédées de Loudun). Mais
-l’histoire ne peut pas servir au progrès des sciences directes. Tenue
-par ses moyens indirects d’information à distance de la réalité, elle
-accepte les lois établies par les sciences qui ont le contact direct
-avec la réalité. Pour rejeter une de ces lois il faudrait de nouvelles
-observations directes. C’est une révolution qui peut être faite, mais
-seulement au centre; l’histoire n’a pas le pouvoir d’en prendre
-l’initiative.
-
- [182] La solution de la question est différente pour les sciences
- d’observation directe, surtout les sciences biologiques. La science
- ne connaît pas le possible ou l’impossible, elle ne connaît que des
- faits correctement ou incorrectement observés; des faits déclarés
- impossibles, comme les aérolithes, ont été reconnus exacts. La
- notion même de miracle est métaphysique; elle suppose une conception
- d’ensemble du monde qui dépasse les limites de l’observation. Voir
- Wallace, _Les miracles et le moderne spiritualisme_, trad. de
- l’anglais, Paris, 1887, in-8.
-
-La solution est moins nette pour les faits en désaccord seulement avec
-un ensemble de connaissances historiques ou avec les embryons des
-sciences de l’homme. Elle dépend de l’opinion qu’on se fait de la valeur
-de ces connaissances. Du moins peut-on poser la règle pratique que pour
-contredire l’histoire, la psychologie ou la sociologie, il faut avoir de
-bien solides documents; et c’est un cas qui ne se présente guère.
-
-
-
-
-LIVRE III
-
-OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUES
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONSTRUCTION HISTORIQUE
-
-
-La critique des documents ne fournit que des faits isolés. Pour les
-organiser en un corps de science il faut une série d’opérations
-synthétiques. L’étude de ces procédés de construction historique forme
-la seconde moitié de la Méthodologie.
-
-La construction ne doit pas être dirigée par le plan idéal de la science
-que nous désirerions construire; elle dépend des matériaux réels dont
-nous disposons. Il serait chimérique de se proposer un plan que les
-matériaux ne se prêteraient pas à réaliser, ce serait vouloir construire
-la tour Eiffel avec des moellons. Le vice fondamental des philosophies
-de l’histoire est d’oublier cette nécessité pratique.
-
-I. Regardons d’abord les matériaux de l’histoire. Quelle est leur forme
-et leur nature? En quoi diffèrent-ils des matériaux des autres sciences?
-
-Les faits historiques proviennent de l’analyse critique des documents.
-Ils en sortent dans l’état où l’analyse les a mis, hachés menu en
-affirmations élémentaires; car une seule phrase contient plusieurs
-affirmations, on a souvent accepté les unes et rejeté les autres;
-chacune de ces affirmations constitue un fait.
-
-Les faits historiques ont ce caractère commun d’être tirés tous des
-documents; mais ils sont très disparates.
-
-1º Ils représentent des phénomènes de nature très différente. D’un même
-document on tire des faits d’écriture, de langue, de style, de
-doctrines, d’usages, d’événements. L’inscription de Mesha fournit des
-faits d’écriture et de langue moabites, le fait de la croyance au dieu
-Khamos, les pratiques de son culte, les faits de guerre des Moabites
-contre Israël. Tous les faits nous arrivent ainsi pêle-mêle, sans
-distinction de nature. Ce mélange de faits hétérogènes est un des
-caractères qui différencient l’histoire des autres sciences. Les
-sciences d’observation directe choisissent les faits qu’elles veulent
-étudier, et systématiquement se bornent à observer les faits d’une seule
-espèce. Les sciences documentaires reçoivent les faits tout observés de
-la main des auteurs de documents qui les leur livrent en désordre. Pour
-les tirer de ce désordre, il faut les trier et les grouper par espèces.
-Mais pour les trier il faudrait savoir avec précision ce qui doit en
-histoire constituer une _espèce_ de faits; pour les grouper il faudrait
-un principe de _classement_ approprié aux faits historiques. Or sur ces
-deux questions capitales les historiens ne sont pas arrivés encore à
-formuler de règles précises.
-
-2º Les faits historiques se présentent à des degrés de généralité très
-différents, depuis les faits très généraux communs à tout un peuple et
-qui ont duré des siècles (institutions, coutumes, croyances) jusqu’aux
-actes les plus fugitifs d’un homme (une parole ou un mouvement). C’est
-encore une différence avec les sciences d’observation directe qui
-partent régulièrement de faits particuliers et travaillent
-méthodiquement à les condenser en faits généraux. Pour former des
-groupes il faut ramener les faits au même degré de généralité, ce qui
-oblige à chercher à quel degré de généralité on peut et on doit réduire
-les différentes espèces de faits. Et c’est sur quoi les historiens ne
-s’entendent pas entre eux.
-
-3º Les faits historiques sont localisés, ils ont existé en une époque et
-en un pays donnés; si on leur retire la mention du temps et du lieu où
-ils se sont produits, ils perdent le caractère historique, ils ne
-peuvent plus être utilisés que pour la connaissance de l’humanité
-universelle (comme il arrive aux faits de folklore dont on ignore la
-provenance). Cette nécessité de localiser est inconnue aussi aux
-sciences générales; elle est limitée aux sciences descriptives qui
-étudient la distribution géographique et l’évolution des phénomènes.
-Elle impose à l’histoire l’obligation d’étudier séparément les faits des
-différents pays et des différentes époques.
-
-4º Les faits extraits des documents par l’analyse critique se présentent
-accompagnés d’une indication critique sur leur probabilité[183]. Dans
-tous les cas où l’on n’est pas arrivé à la certitude complète, toutes
-les fois que le fait est seulement probable--à plus forte raison s’il
-est suspect,--le travail de la critique le livre à l’historien avec une
-étiquette que l’on n’a pas le droit de retirer et qui empêche le fait
-d’entrer dans la science définitive. Même les faits qui, rapprochés
-d’autres faits, finiront par être établis, passent par cette condition
-transitoire, comme les cas cliniques qui s’entassent dans les revues
-médicales avant d’être assez prouvés pour devenir des faits
-scientifiques.
-
- [183] Cf. ci-dessus, p. 166.
-
-Ainsi la construction historique doit être faite avec une masse
-incohérente de menus faits, une poussière de connaissances de détail. Ce
-sont des matériaux hétérogènes, qui diffèrent par leur objet, leur
-situation, leur degré de généralité, leur degré de certitude. Pour les
-classer, la pratique des historiens ne fournit pas de méthode;
-l’histoire, étant issue d’un genre littéraire, est restée la moins
-méthodique des sciences.
-
-II. En toute science, après avoir regardé les faits, on se pose
-systématiquement des questions[184]; toute science est formée d’une
-série de réponses à une série de questions méthodiques. Dans toutes les
-sciences d’observation directe, quand même on n’y a pas songé d’avance,
-les faits observés suggèrent des questions et obligent à les préciser.
-Mais les historiens n’ont pas cette discipline; habitués à imiter les
-artistes, beaucoup ne pensent pas même à se demander ce qu’ils
-cherchent: ils prennent dans les documents les traits qui les ont
-frappés, souvent pour un motif personnel, les reproduisent en changeant
-la langue et y ajoutent les réflexions de tout genre qui leur viennent à
-l’esprit.
-
- [184] L’hypothèse dans les sciences expérimentales est une forme de
- question accompagnée d’une réponse provisoire.
-
-L’histoire, sous peine de se perdre dans la confusion de ses matériaux,
-doit se faire une règle stricte de toujours procéder par questions comme
-les autres sciences[185]. Mais comment poser les questions dans une
-science si différente des autres? C’est le problème fondamental de la
-méthode. On ne peut le résoudre qu’en commençant par déterminer le
-caractère essentiel des faits historiques, qui les différencie des faits
-des autres sciences.
-
- [185] Fustel de Coulanges a entrevu cette nécessité. Dans la Préface
- des _Recherches sur quelques problèmes d’histoire_ (Paris, 1885,
- in-8), il annonce qu’il va donner ses recherches «sous la forme
- première qu’ont tous mes travaux, c’est-à-dire sous la forme de
- questions que je me pose et que je m’efforce d’éclaircir».
-
-Les sciences d’observation directe opèrent sur des objets _réels_ et
-complets. La science la plus voisine de l’histoire par son objet, la
-zoologie descriptive, procède en examinant un animal réel et entier. On
-le voit réellement, dans son ensemble, on le dissèque, de façon à le
-décomposer en ses parties, la dissection est une _analyse_ au sens
-propre (ἀναλύσειν, c’est dissoudre). On peut ensuite remettre ensemble
-les parties de façon à voir la structure de l’ensemble, c’est la
-synthèse _réelle_. On peut regarder les mouvements _réels_ qui
-constituent le fonctionnement des organes de façon à observer la
-réaction réciproque des parties de l’organisme. On peut comparer les
-ensembles _réels_ et voir par quelles parties ils se ressemblent de
-façon à les classifier suivant leurs ressemblances réelles. La science
-est une connaissance objective fondée sur l’analyse, la synthèse, la
-comparaison _réelles_; la vue directe des objets guide le savant et lui
-dicte les questions à poser.
-
-En histoire rien de pareil.--On dit volontiers que l’histoire est la
-«vision» des faits passés, et qu’elle procède par «analyse»; ce sont
-deux métaphores, dangereuses si on en est dupe[186]. En histoire, _on ne
-voit rien_ de réel que du papier écrit,--et quelquefois des monuments ou
-des produits de fabrication. L’historien n’a aucun objet à analyser
-réellement, aucun objet qu’il puisse détruire et reconstruire.
-«L’analyse historique» n’est pas plus réelle que la vue des faits
-historiques; elle n’est qu’un procédé abstrait, une opération purement
-intellectuelle.--L’analyse d’un document consiste à chercher
-_mentalement_ les renseignements qu’il contient pour les critiquer un à
-un.--L’analyse d’un fait consiste à distinguer _mentalement_ les
-différents détails de ce fait (épisodes d’un événement, caractères d’une
-institution), pour fixer son attention successivement sur chacun des
-détails; c’est ce qu’on appelle examiner les divers «aspects» d’un
-fait;--encore une métaphore.--L’esprit humain, naturellement confus, n’a
-spontanément que des _impressions_ d’ensemble confuses; il est
-nécessaire, pour les éclaircir, de se demander quelles impressions
-particulières constituent une impression d’ensemble, afin de les
-préciser en les considérant une à une. Cette opération est
-indispensable, mais il ne faut pas en exagérer la portée. Ce n’est pas
-une méthode objective qui fasse découvrir des objets réels; ce n’est
-qu’une méthode subjective pour apercevoir les éléments abstraits qui
-forment nos impressions[187].--Par la nature même de ses matériaux
-l’histoire est forcément une science subjective. Il serait illégitime
-d’étendre à cette analyse intellectuelle d’impressions subjectives les
-règles de l’analyse réelle d’objets réels.
-
- [186] Fustel de Coulanges lui-même semble s’y être trompé: «L’histoire
- est une science; elle n’imagine pas, elle voit seulement.»
- (_Monarchie franque_, p. 1.) «L’histoire consiste, comme toute
- science, à constater des faits, à les analyser, à les rapprocher, à
- en marquer le lien... L’historien... cherche et atteint les faits
- par l’observation minutieuse des textes, comme le chimiste trouve
- les siens dans des expériences minutieusement conduites.» (_Ib._, p.
- 39.)
-
- [187] Le caractère subjectif de l’histoire a été très fortement
- indiqué par un philosophe, G. Simmel, _Die Probleme der
- Geschichtsphilosophie_, Leipzig, 1892, in-8.
-
-L’histoire doit donc se défendre de la tentation d’imiter la méthode des
-sciences biologiques. Les faits historiques sont si différents de ceux
-des autres sciences qu’il faut pour les étudier une méthode différente
-de toutes les autres.
-
-III. Les documents, source unique de la connaissance historique,
-renseignent sur trois catégories de faits.
-
-1º Êtres vivants et objets matériels.--Les documents font connaître
-l’existence d’êtres humains, de conditions matérielles, d’objets
-fabriqués. Tous ces faits ont été des phénomènes matériels que l’auteur
-du document a perçus matériellement. Mais pour nous ils ne sont plus que
-des phénomènes intellectuels, des faits vus «à travers l’imagination de
-l’auteur», ou, pour parler exactement, des _images_ représentatives des
-impressions de l’auteur, des images que nous formons par _analogie_ avec
-ses images. Le Temple de Jérusalem a été un objet matériel qu’on voyait,
-mais nous ne pouvons plus le voir, nous ne pouvons plus que nous en
-faire une image analogue à celle des gens qui l’avaient vu et l’ont
-décrit.
-
-2º Actes des hommes.--Les documents rapportent les actes (et les
-paroles) des hommes d’autrefois qui ont été aussi des faits matériels
-vus et entendus par les auteurs, mais qui ne sont plus pour nous que les
-souvenirs des auteurs, représentés seulement par des images subjectives.
-Les coups de poignard donnés à César ont été vus, les paroles des
-meurtriers entendues en leur temps; pour nous, ce ne sont que des
-images.--Les actes et les paroles ont tous ce caractère d’avoir été
-l’acte ou la parole d’un individu; l’imagination ne peut se représenter
-que des actes _individuels_, à l’image de ceux que nous montre
-matériellement l’observation directe. Comme ils sont les faits d’hommes
-vivant en société, la plupart sont accomplis par plusieurs individus à
-la fois ou même combinés pour un résultat commun, ce sont des actes
-_collectifs_; mais pour l’imagination comme pour l’observation directe
-ils se ramènent toujours à une somme d’actes individuels. Le «fait
-social», tel que l’admettent plusieurs sociologues, est une construction
-philosophique, non un fait historique.
-
-3º Motifs et conceptions.--Les actes humains n’ont pas leur cause en
-eux-mêmes; ils ont un _motif_. Ce mot vague désigne à la fois
-l’_impulsion_ qui fait accomplir un acte et la _représentation_
-consciente qu’on a de l’acte au moment de l’accomplir. Nous ne pouvons
-imaginer des motifs que dans le cerveau d’un homme, sous la forme de
-représentations intérieures vagues, analogues à celles que nous avons de
-nos propres états intérieurs; nous ne pouvons les exprimer que par des
-mots, d’ordinaire métaphoriques. Ce sont les faits _psychiques_
-(vulgairement appelés sentiments et idées). Les documents nous en
-montrent de trois espèces: 1º motifs et conceptions des auteurs qui les
-ont exprimés; 2º motifs et idées que les auteurs ont attribués à leurs
-contemporains dont ils ont vu les actes; 3º motifs que nous pouvons
-nous-mêmes supposer aux actes relatés dans les documents et que nous
-nous représentons à l’image des nôtres.
-
-Faits matériels, actes humains individuels et collectifs, faits
-psychiques, voilà tous les objets de la connaissance historique; ils ne
-sont pas observés directement, ils sont tous _imaginés_. Les
-historiens--presque tous sans en avoir conscience et en croyant observer
-des réalités--n’opèrent jamais que sur des images.
-
-IV. Comment donc imaginer des faits qui ne soient pas entièrement
-imaginaires? Les faits imaginés par l’historien sont forcément
-subjectifs; c’est une des raisons qu’on donne pour refuser à l’histoire
-le caractère de science. Mais subjectif n’est pas synonyme d’irréel. Un
-souvenir n’est qu’une image et n’est pourtant pas une chimère, il est la
-représentation d’une réalité passée. Il est vrai que l’historien, en
-travaillant sur les documents, n’a pas à son service des souvenirs
-personnels; mais il se fait des images sur le modèle de ses souvenirs.
-Il suppose que les faits disparus (objets, actes, motifs), observés
-autrefois par les auteurs de documents, étaient semblables aux faits
-contemporains qu’il a vus lui-même et dont il a gardé le souvenir. C’est
-le postulat de toutes les sciences documentaires. Si l’humanité de jadis
-n’était pas semblable à l’humanité actuelle, on ne comprendrait rien aux
-documents. Partant de cette ressemblance, l’historien se forme une image
-des faits anciens historiques semblable à ses propres souvenirs des
-faits qu’il a vus.
-
-Ce travail, qui se fait inconsciemment, est en histoire une des
-principales occasions d’erreur. Les choses passées qu’il faut s’imaginer
-ne sont pas entièrement semblables aux choses présentes qu’on a vues;
-nous n’avons vu aucun homme pareil à César ou à Clovis, et nous n’avons
-pas passé par les mêmes états intérieurs qu’eux. Dans les sciences
-constituées on opère aussi sur des faits vus par d’autres observateurs
-et qu’il faut se représenter par analogie; mais ces faits sont définis
-en termes précis qui indiquent quels éléments invariables doivent entrer
-dans l’image. Même en physiologie les notions sont assez nettement
-établies pour qu’un même mot éveille chez tous les naturalistes une
-image semblable d’un organe ou d’un mouvement. La raison en est que
-chaque notion désignée par un nom a été formée par une méthode
-d’observation et d’abstraction qui a précisé et décrit tous les
-caractères communs à cette notion.
-
-Mais, à mesure qu’une connaissance se rapproche des faits intérieurs
-invisibles, les notions deviennent plus confuses et la langue moins
-précise. Nous n’arrivons à exprimer les faits humains même les plus
-vulgaires, conditions sociales, actes, motifs, sentiments, que par des
-termes vagues (_roi_, _guerrier_, _combattre_, _élire_). Pour les
-phénomènes plus complexes la langue est si indécise qu’on ne s’accorde
-même plus sur les éléments nécessaires du phénomène. Qu’est-ce qu’une
-tribu, une armée, une industrie, un marché, une révolution? Ici
-l’histoire participe du vague de toutes les sciences de l’humanité,
-psychologiques ou sociales. Mais son procédé indirect de représentation
-par images rend ce vague encore plus dangereux.--Nos images historiques
-devraient donc reproduire au moins les traits essentiels des images
-qu’ont eues dans l’esprit les observateurs directs des faits passés: or
-les termes dans lesquels ils ont exprimé leurs images ne nous apprennent
-jamais exactement quels en étaient les éléments essentiels.
-
-Des faits que nous n’avons pas vus, décrits dans des termes qui ne
-permettent pas de nous les représenter exactement, voilà les données de
-l’histoire. L’historien, obligé pourtant de se représenter des images
-des faits, doit vivre avec la préoccupation de ne construire ses images
-qu’avec des éléments exacts, de façon à s’imaginer les faits comme il
-les aurait vus s’il avait pu les observer lui-même[188]. Mais il a
-besoin pour former une image de plus d’éléments que les documents n’en
-fournissent. Qu’on essaye de se représenter un combat ou une cérémonie
-avec les données d’un récit, si détaillé qu’il soit, on verra combien de
-traits il faut y ajouter. Cette nécessité est sensible matériellement
-dans les restitutions de monuments fondées sur une description (par
-exemple celle du Temple de Jérusalem), dans les tableaux qui prétendent
-représenter des scènes historiques, dans les dessins des journaux
-illustrés.
-
- [188] C’est ce que Carlyle et Michelet ont dit sous une forme
- éloquente. C’est aussi le sens du mot fameux de Ranke: «Je veux dire
- comment cela a été en réalité» (_wie es eigentlich gewesen_).
-
-Toute image historique contient donc une forte part de fantaisie.
-L’historien ne peut pas s’en délivrer, mais il peut savoir le compte des
-éléments réels qui entrent dans ses images et ne faire porter sa
-construction que sur ceux-là; ces éléments, ce sont ceux qu’il a tirés
-des documents. S’il a besoin, pour comprendre la bataille entre César et
-Arioviste, de se représenter leurs deux armées, il aura soin de ne rien
-conclure de l’aspect général sous lequel il se les imagine; il devra
-raisonner seulement avec les détails réels fournis par les documents.
-
-V. Le problème de la méthode historique est enfin précisé ainsi. Avec
-les traits épars dans les documents nous formons des images.
-Quelques-unes, toutes matérielles, fournies par des monuments figurés,
-représentent directement un des aspects réels des choses passées. La
-plupart--toutes les images de faits psychiques sont dans ce cas--sont
-formées à la ressemblance des figures dessinées anciennement et surtout
-des faits actuels que nous avons observés. Or les choses passées ne
-ressemblaient qu’en partie aux choses présentes, et ce sont justement
-les parties différentes qui font l’intérêt de l’histoire. Comment se
-représenter ces traits différents pour lesquels le modèle nous manque?
-Nous n’avons vu aucune troupe semblable aux guerriers francs ni ressenti
-personnellement les sentiments de Clovis partant en guerre contre les
-Wisigoths. Comment imaginer ces faits de façon qu’ils soient conformes à
-la réalité?
-
-En pratique voici ce qui se passe. Aussitôt qu’une phrase d’un document
-est lue, une image est formée dans notre esprit par une opération
-spontanée dont nous ne sommes pas maîtres. Cette image, produite par une
-analogie superficielle, est d’ordinaire grossièrement fausse. Chacun de
-nous peut retrouver dans ses souvenirs la façon absurde dont il a conçu
-d’abord les personnages et les scènes du passé. Le travail de l’histoire
-consiste à rectifier graduellement nos images en remplaçant un à un les
-traits faux par des traits exacts. Nous avons vu des gens à cheveux
-roux, des boucliers, des francisques (ou des dessins de ces objets);
-nous rapprochons ces traits pour corriger notre image première des
-guerriers francs. L’image historique finit ainsi par être une
-combinaison de traits empruntés à des expériences différentes.
-
-Il ne suffit pas de se représenter des êtres et des actes isolés. Les
-hommes et les actes font partie d’un ensemble, d’une société et d’une
-évolution: il faut donc se représenter aussi les rapports entre les
-hommes et les actes (nations, gouvernements, lois, guerres).
-
-Mais pour imaginer des rapports il faut concevoir un ensemble et les
-documents ne nous donnent que des traits isolés. Ici encore l’historien
-est forcé de recourir à un procédé subjectif. Il imagine une société ou
-une évolution et, dans ce cadre imaginé, il range les traits fournis par
-les documents.--Ainsi, tandis que le classement biologique se guide sur
-un ensemble réel observé objectivement, le classement historique ne peut
-se faire que dans un ensemble imaginé subjectivement.
-
-La réalité passée nous ne l’observons pas, nous ne la connaissons que
-par sa ressemblance avec la réalité actuelle. Pour se représenter dans
-quelles conditions se sont produits les faits passés, il faut donc
-chercher, par l’observation de l’humanité présente, dans quelles
-conditions se produisent les faits analogues du présent. L’histoire
-serait ainsi une application des sciences descriptives de l’humanité
-(psychologie descriptive, sociologie ou science sociale); mais toutes
-sont encore des sciences mal constituées et leur infirmité retarde la
-constitution d’une science de l’histoire.
-
-Cependant il y a des conditions de la vie humaine si nécessaires et si
-évidentes que la plus grossière observation suffit pour les établir. Ce
-sont celles qui sont communes à toute l’humanité; elles dérivent de
-l’organisation physiologique qui crée les besoins matériels des hommes
-ou de leur organisation psychologique qui crée leurs habitudes de
-conduite. On peut donc les prévoir dans un questionnaire général qui
-servira pour tous les cas. Comme la critique historique et pour la même
-raison--l’impossibilité d’observer directement,--la construction
-historique se trouve forcée d’employer la méthode du questionnaire.
-
-Les actes humains qui font la matière de l’histoire diffèrent d’une
-époque et d’un pays à l’autre comme ont différé les hommes et les
-sociétés, et c’est même l’objet propre de l’histoire d’étudier ces
-différences; si les hommes avaient toujours eu le même gouvernement ou
-parlé la même langue, il n’y aurait pas lieu de faire l’histoire des
-gouvernements et des langues. Mais ces différences sont enfermées entre
-les limites des conditions générales de la vie humaine; elles ne sont
-que des variétés de certaines façons d’agir ou d’être, communes à toute
-l’humanité ou du moins à la grande majorité des hommes. On ne sait pas
-d’avance quel gouvernement ou quelle langue aura eu un peuple
-historique; c’est l’affaire de l’histoire d’établir ces faits. Mais
-d’avance et pour tous les cas on prévoit que le peuple aura eu une
-langue et un gouvernement.
-
-En dressant la liste des phénomènes fondamentaux qu’on peut s’attendre à
-trouver dans la vie de tout homme et de tout peuple, on obtiendra un
-questionnaire universel, sommaire, mais suffisant pour classer la masse
-des faits historiques en un certain nombre de groupes naturels, dont
-chacun formera une branche spéciale d’histoire. Ce cadre de groupement
-général fournira l’échafaudage de la construction historique.
-
-Le questionnaire universel ne porte que sur les phénomènes habituels; il
-ne peut pas prévoir les milliers de faits locaux ou accidentels qui
-forment la vie d’un homme ou d’une nation; il ne suffira donc pas à
-poser toutes les questions auxquelles l’historien doit répondre pour
-donner le tableau complet du passé. L’étude détaillée des faits exigera
-l’emploi de questionnaires plus détaillés, différents suivant la nature
-des faits, des hommes ou des sociétés à étudier. Pour les dresser on
-peut commencer par noter les questions de détail qu’aura suggérées la
-lecture même des documents; mais il faudra, pour classer ces
-questions--souvent même pour en compléter la liste,--recourir au procédé
-du questionnaire méthodique. Parmi les espèces de faits, les
-personnages, les sociétés bien connus (soit par l’observation directe,
-soit par l’histoire), on cherchera ceux qui ressemblent aux faits, au
-personnage, à la société qu’il s’agit d’étudier. En analysant les cadres
-de la science déjà faits pour ces cas connus, on verra quelles questions
-doivent se poser à propos du cas analogue qu’on étudie. Il va sans dire
-que le choix du cadre modèle devra être fait avec intelligence; il ne
-faut pas appliquer à une société barbare un questionnaire dressé d’après
-l’étude d’une nation civilisée et vouloir trouver dans un domaine féodal
-quels agents répondaient à chacun de nos ministères,--comme l’a fait
-Boutaric dans son étude sur l’administration d’Alphonse de Poitiers.
-
-Cette méthode du questionnaire qui fait reposer toute la construction
-historique sur un procédé _a priori_ serait inacceptable si l’histoire
-était vraiment une science d’observation; et peut-être la trouvera-t-on
-dérisoire comparée aux méthodes _a posteriori_ des sciences naturelles.
-Mais sa justification est simple: elle est la seule méthode qu’on puisse
-pratiquer et, en fait, la seule qui l’ait jamais été. Dès qu’un
-historien cherche à mettre en ordre les faits contenus dans les
-documents, il fabrique avec la connaissance qu’il a (ou croit avoir) des
-choses humaines un cadre d’exposition qui équivaut à un
-questionnaire,--à moins qu’il n’adopte le cadre d’un devancier créé par
-le même procédé.--Mais quand ce travail a été inconscient, le cadre
-reste incomplet et confus. Ainsi il ne s’agit pas de décider si on
-opérera avec ou sans un questionnaire _a priori_--car on en aura
-toujours un;--on n’a le choix qu’entre un questionnaire inconscient,
-confus et incomplet ou un questionnaire conscient, précis et complet.
-
-VI. On peut maintenant tracer le plan de la construction historique, de
-façon à déterminer la série des opérations synthétiques nécessaires pour
-élever l’édifice.
-
-L’analyse critique des documents a fourni les matériaux, ce sont les
-faits historiques encore épars. On commence par les _imaginer_ sur le
-modèle des faits actuels qu’on suppose analogues; on tâche, en combinant
-des fragments pris à divers endroits de la réalité, d’atteindre l’image
-la plus semblable à celle qu’aurait donnée l’observation directe du fait
-passé. C’est la première opération, indissolublement liée en fait à la
-lecture des documents. Pensant qu’il suffisait ici d’en avoir indiqué la
-nature[189], nous avons renoncé à lui consacrer un chapitre spécial.
-
- [189] Cf. p. 189-192.
-
-Les faits ainsi imaginés, on les _groupe_ dans des cadres imaginés sur
-le modèle d’un ensemble observé dans la réalité qu’on suppose analogue à
-ce qu’a dû être l’ensemble passé. C’est la seconde opération; elle se
-fait au moyen d’un questionnaire, et aboutit à découper dans la masse
-des faits historiques des morceaux de même nature qu’on groupe ensuite
-entre eux jusqu’à ce que toute l’histoire du passé soit classée dans un
-cadre universel.
-
-Quand on a rangé dans ce cadre les faits extraits des documents, il y
-reste des lacunes, toujours considérables, énormes pour toutes les
-parties où les documents ne sont pas très abondants. On essaie d’en
-combler quelques-unes par des _raisonnements_ à partir des faits connus.
-C’est (ou ce devrait être) la troisième opération; elle accroît par un
-travail logique la masse des connaissances historiques.
-
-On n’a encore qu’une masse de faits juxtaposés dans des cadres. Il faut
-les condenser en formules pour essayer d’en dégager les caractères
-généraux et les rapports. C’est la quatrième opération; elle conduit aux
-conclusions dernières de l’histoire et couronne la construction
-historique au point de vue scientifique.
-
-Mais comme la connaissance historique, complexe et encombrante par sa
-nature, est exceptionnellement difficile à communiquer, il reste encore
-à trouver les procédés pour _exposer_ les résultats de l’histoire.
-
-VII. Cette série d’opérations, facile à concevoir, n’a jamais été
-qu’imparfaitement exécutée. Elle est entravée par des difficultés
-matérielles dont les théories méthodologiques ne tiennent pas compte,
-mais qu’il vaut mieux regarder en face pour voir si elles doivent rester
-insurmontables.
-
-Les opérations historiques sont si nombreuses, depuis la découverte du
-document jusqu’à la formule finale de conclusion, elles réclament des
-précautions si minutieuses, des aptitudes naturelles et des habitudes si
-différentes, que sur aucun point un seul homme ne peut exécuter
-_lui-même_ le travail tout entier. L’histoire, moins que toute autre
-science, peut se passer de la division du travail; or moins que toute
-autre elle la pratique. Il arrive à des érudits spécialistes d’écrire
-des histoires d’ensemble où ils construisent les faits au gré de leur
-imagination[190], et les «constructeurs» opèrent en prenant des
-matériaux dont ils n’ont pas éprouvé la valeur[191]. C’est que la
-division du travail implique une entente entre des travailleurs, et en
-histoire cette entente n’existe pas. Chacun, sauf dans les opérations
-préparatoires de la critique externe, procède suivant son inspiration
-personnelle, sans méthode commune, sans souci de l’ensemble où son
-travail doit venir prendre place. Aussi aucun historien ne peut-il en
-toute sécurité utiliser les résultats du travail d’un autre, comme on
-fait dans les sciences constituées, car il ignore s’ils ont été obtenus
-par des procédés sûrs. Les plus scrupuleux en viennent à ne rien
-admettre qu’après avoir refait eux-mêmes le travail sur les documents;
-c’était l’attitude de Fustel de Coulanges. A peine peut-on satisfaire à
-cette exigence pour les périodes très mal connues dont tous les
-documents conservés tiennent en quelques volumes, et pourtant on en est
-venu à poser en dogme qu’un historien ne doit jamais travailler de
-seconde main[192]. On le fait par nécessité, quand les documents sont
-trop nombreux pour être tous lus; mais on ne le dit pas, par crainte du
-scandale.
-
- [190] Curtius dans son «Histoire grecque», Mommsen dans son «Histoire
- romaine» (avant l’Empire), Lamprecht dans son «Histoire
- d’Allemagne».
-
- [191] Il suffira ici de citer Augustin Thierry, Michelet et Carlyle.
-
- [192] Voir dans P. Guiraud, _Fustel de Coulanges_ (Paris, 1896,
- in-12), p. 164, des observations très judicieuses sur cette
- prétention.
-
-Il vaudrait mieux s’avouer franchement la réalité. Une science aussi
-complexe que l’histoire, où il faut d’ordinaire entasser les faits par
-millions avant de pouvoir formuler une conclusion, ne peut se fonder par
-ce perpétuel recommencement. On ne fait pas la construction historique
-avec des documents, pas plus qu’on n’«écrit l’histoire avec des
-manuscrits», et pour la même raison, qui est une raison de temps. C’est
-que pour faire avancer la science, il faut combiner les résultats
-obtenus par des milliers de travaux de détail.
-
-Comment faire pourtant, puisque la plupart des travaux sont faits par
-une méthode suspecte, sinon incorrecte? La confiance universelle
-mènerait à l’erreur aussi sûrement que la défiance universelle mène à
-l’impuissance. Voici du moins une règle qui permettra de se guider: Il
-faut lire les travaux des historiens avec les mêmes précautions
-critiques qu’on lit les documents. L’instinct naturel pousse à y
-chercher surtout les conclusions et à les adopter comme vérité établie;
-il faut, au contraire, par une analyse continuelle, y chercher les
-faits, les _preuves_, les fragments de documents, bref les matériaux. On
-refera le travail de l’auteur, mais on le fera beaucoup plus vite, car
-ce qui perd du temps, c’est de réunir les matériaux; et on n’acceptera
-de ses conclusions que celles qu’on trouvera démontrées.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-GROUPEMENT DES FAITS
-
-
-I. La première nécessité qui s’impose à l’historien mis en présence du
-chaos des faits historiques, c’est de limiter son champ de recherches.
-Dans l’océan de l’histoire universelle quels faits choisira-t-il pour
-les recueillir?--Puis, dans la masse des faits ainsi choisis, il lui
-faudra distinguer des groupes et faire des sections.--Enfin dans chacune
-de ces sections il aura à ranger les faits un à un. Ainsi toute
-construction historique doit commencer par trouver un principe pour
-trier, encadrer et ranger les faits. Ce principe on peut le chercher
-soit dans les conditions extérieures où les fait se sont produits, soit
-dans la nature intérieure des faits.
-
-Le classement par les conditions extérieures est le plus naïf et le plus
-facile. Tout fait historique se produit en un moment du temps, en un
-lieu de l’espace, chez un homme ou dans un groupe d’hommes: voilà des
-cadres commodes pour délimiter et classer les faits. Ainsi naît
-l’histoire d’une période, d’un pays, d’une nation, d’un homme
-(biographie); les historiens de l’antiquité et de la Renaissance n’en
-ont pas pratiqué d’autre.--Dans ce cadre général les subdivisions sont
-taillées suivant le même principe et les faits sont rangés par ordre de
-temps, de lieux ou de groupes.--Quant au triage des faits à mettre dans
-ces cadres, il s’est longtemps opéré sans aucun principe fixe; les
-historiens prenaient, suivant leur fantaisie personnelle, parmi les
-faits qui s’étaient produits dans une période, un pays ou une nation,
-tout ce qui leur semblait intéressant ou curieux. Tite Live et Tacite,
-pêle-mêle avec les guerres et les révolutions, racontaient les
-inondations, les épidémies et la naissance des monstres.
-
-Le classement d’après la nature des faits s’est introduit très tard,
-lentement et d’une façon incomplète; il est né hors de l’histoire dans
-les branches spéciales d’études de certaines espèces de faits humains,
-langue, littérature, arts, droit, économie politique, religion, qui ont
-commencé par être dogmatiques et sont peu à peu devenues historiques. Le
-principe de ce classement est de trier et de grouper ensemble les faits
-qui se rapportent à une même espèce d’actes; chacun de ces groupes
-devient la matière d’une branche spéciale d’histoire. L’ensemble des
-faits vient ainsi se classer dans un casier qui peut être construit _a
-priori_ en étudiant l’ensemble des activités humaines; c’est le
-questionnaire général dont il a été parlé au chapitre précédent.
-
-Le tableau suivant est une tentative de classification générale des
-faits historiques[193], fondée sur la nature des _conditions_ et des
-_manifestations_ de l’activité.
-
- [193] La classification de M. Lacombe (_De l’histoire considérée comme
- science_, chap. VI), fondée sur les mobiles des actes et les besoins
- qu’ils sont destinés à satisfaire, est philosophiquement très
- judicieuse, mais ne répond pas aux besoins pratiques des historiens;
- elle repose sur des catégories psychiques abstraites (économique,
- génésique, sympathique, honorifique, etc.), et aboutit à classer
- ensemble des espèces de manifestations très différentes (les
- institutions militaires avec la vie économique).
-
- I. CONDITIONS MATÉRIELLES.--1º _Étude des corps_: _A._ Anthropologie
- (ethnologie), anatomie et physiologie, anomalies et particularités
- pathologiques. _B._ Démographie (nombre, sexe, âge, naissance, mort,
- maladies).--2º _Étude du milieu_: _A._ Milieu naturel géographique
- (relief, climats, eaux, sol, flore et faune). _B._ Milieu artificiel,
- aménagement (cultures, édifices, voies, outillage, etc.).
-
- II. HABITUDES INTELLECTUELLES (non obligatoires).--1º _Langue_
- (vocabulaire, syntaxe, phonétique, sémantique). Écriture.--2º _Arts_:
- _A._ Arts plastiques (conditions de production, conceptions, procédés,
- œuvres). _B._ Arts de l’expression, musique, danse, littérature.--3º
- _Sciences_ (conditions de production, méthodes, résultats).--4º
- _Philosophie et morale_ (conceptions, préceptes, pratique réelle).--5º
- _Religion_ (croyances, pratiques)[194].
-
- III. COUTUMES MATÉRIELLES (non obligatoires).--1º _Vie matérielle_:
- _A._ Alimentation (matériaux, apprêts, excitants). _B._ Vêtement et
- parure. _C._ Habitation et mobilier.--2º _Vie privée_: _A._ Emploi du
- temps (toilette, soins du corps, repas). _B._ Cérémonial social
- (funérailles et mariage, fêtes, étiquette). _C._ Divertissements
- (exercices et chasse, spectacles et jeux, réunions, voyages).
-
- IV. COUTUMES ÉCONOMIQUES.--1º _Production_: _A._ Culture et élevage.
- _B._ Exploitation des minéraux.--2º _Transformation_. _Transports et
- industries_[195]: procédés techniques, division du travail, voies de
- communication.--3º _Commerce_: échange et vente, crédit.--4º
- _Répartition_: régime de la propriété, transmission, contrats, partage
- des produits.
-
- V. INSTITUTIONS SOCIALES.--1º _Famille_: _A._ Constitution, autorité,
- condition de la femme et des enfants. _B._ Organisation
- économique[196]. Propriété familiale, successions.--2º _Éducation et
- instruction_ (but, procédés, personnel).--3º _Classes sociales_
- (principe de division, règles des relations).
-
- VI. INSTITUTIONS PUBLIQUES (obligatoires).--1º _Institutions
- politiques_: _A._ Souverain (personnel, procédure). _B._
- Administration, services (guerre, justice, finances, etc.). _C._
- Pouvoirs élus, assemblées, corps électoraux (pouvoirs, procédure).--2º
- _Institutions ecclésiastiques_ (mêmes questions).--3º _Institutions
- internationales_: _A._ Diplomatie. _B._ Guerre (usages de guerre et
- arts militaires). _C._ Droit privé et commerce.
-
- [194] Les institutions ecclésiastiques font partie du gouvernement;
- dans les Manuels d’antiquités allemands elles figurent parmi les
- institutions, tandis que la religion est classée avec les arts.
-
- [195] Les transports, souvent classés dans le commerce, sont une
- espèce d’industrie.
-
- [196] La propriété est une institution mixte, économique, sociale et
- politique.
-
-Le groupement des faits d’après leur nature se combine avec le
-groupement d’après le temps et le lieu où ils se sont produits, de façon
-à fournir dans chaque branche des sections chronologiques, géographiques
-ou nationales. L’histoire d’une espèce d’actes (la langue, la peinture,
-le gouvernement) se subdivise en histoire de périodes, de pays, de
-nations (l’histoire de la langue grecque dans l’antiquité, l’histoire du
-gouvernement français au XIXe siècle).
-
-Les mêmes principes servent à décider l’ordre où on rangera les faits.
-La nécessité de présenter les faits l’un après l’autre contraint à
-adopter une règle méthodique de succession. On peut exposer à la suite
-ou tous les faits qui ont eu lieu en un même temps, ou tous les faits
-d’un même pays, ou tous les faits d’une même espèce. Toute matière
-historique peut être distribuée suivant trois espèces d’ordre
-différents: l’ordre _chronologique_ (ordre des temps),--l’ordre
-_géographique_ (ordre des lieux, qui souvent coïncide avec l’ordre des
-nations),--l’ordre des espèces d’actes appelé d’ordinaire ordre
-_logique_. Il est impossible de suivre exclusivement l’un de ces ordres:
-dans tout exposé chronologique il faut découper des tranches
-géographiques ou logiques, passer d’un pays à l’autre et d’une espèce de
-faits à une autre et inversement. Mais il faut toujours décider quel
-sera l’ordre dominant dont les autres ne seront que des subdivisions.
-
-Entre ces trois ordres le choix est délicat, il doit se décider par des
-raisons différentes suivant le sujet et suivant l’espèce de public pour
-lequel on travaille. A ce titre il dépendrait de la méthode
-d’exposition; mais il faudrait un trop long développement pour en donner
-la théorie.
-
-II. Aussitôt qu’on commence à trier les faits historiques pour les
-classer, on se heurte à une question qui a provoqué d’ardentes
-querelles.
-
-Tout acte humain est par nature un fait individuel, passager, qui ne se
-produit qu’à un seul moment et en un seul endroit. Au sens réel tout
-fait est unique. Mais tout acte d’un homme ressemble à d’autres actes de
-lui-même ou des autres hommes du même groupe, et souvent à tel point
-qu’on les confond sous le même nom; ces actes semblables qui se groupent
-irrésistiblement dans l’esprit humain, on les appelle habitudes, usages,
-institutions. Ce ne sont que des constructions de l’esprit, mais elles
-s’imposent avec tant de force aux intelligences des hommes que beaucoup
-deviennent des règles obligatoires; ces habitudes sont des faits
-collectifs, durables dans le temps, étendus dans l’espace.--On peut donc
-considérer les faits historiques sous deux aspects opposés: ou dans ce
-qu’ils ont d’individuel, de particulier, de passager, ou dans ce qu’ils
-ont de collectif, de général et de durable. Dans la première conception
-l’histoire est le récit continu des accidents arrivés aux hommes du
-passé; dans la seconde elle est le tableau des habitudes successives de
-l’humanité.
-
-Sur ce terrain s’est livrée, en Allemagne surtout, la bataille entre les
-partisans de l’histoire de la civilisation (_Culturgeschichte_)[197], et
-les historiens de profession restés fidèles à la tradition de
-l’antiquité; en France on a eu la lutte entre l’histoire des
-institutions, des mœurs et des idées et l’histoire politique,
-dédaigneusement surnommée par ses adversaires «l’histoire-bataille».
-
- [197] Pour l’histoire et la bibliographie de ce mouvement, voir
- Bernheim, _o. c._, p. 45-55.
-
-Cette opposition s’explique par la différence des documents que les
-travailleurs des deux partis avaient l’habitude de manier. Les
-historiens, occupés surtout d’histoire politique, voyaient les actes
-individuels et passagers des gouvernants où il est très difficile
-d’apercevoir aucun trait général.--Dans les histoires spéciales, au
-contraire (sauf celle des littératures), les documents ne montrent que
-des faits généraux, une forme de langage, un rite religieux, une règle
-de droit; il faut un effort d’imagination pour se représenter l’homme
-qui a prononcé ce mot, accompli ce rite, pratiqué cette règle.
-
-Il n’y a pas à prendre parti dans cette controverse. La construction
-historique complète suppose l’étude des faits sous les deux aspects. Le
-tableau des habitudes de pensée, de vie et d’action des hommes est
-évidemment une portion capitale de l’histoire. Et pourtant, quand on
-aurait réuni tous les actes de tous les individus pour en extraire ce
-qu’ils ont de commun, il resterait un résidu qu’on n’a pas le droit de
-jeter, car il est l’élément proprement historique; c’est le fait que
-certains actes ont été l’acte d’un homme ou d’un groupe donné à un
-moment donné. Dans un cadre réduit aux faits généraux de la vie
-politique il n’y aurait pas place pour la victoire de Pharsale ou la
-prise de la Bastille, faits accidentels et passagers, mais sans lesquels
-l’histoire des institutions de Rome ou de la France ne serait pas
-intelligible.
-
-Ainsi l’histoire est obligée de combiner avec l’étude des faits généraux
-l’étude de certains faits particuliers. Elle a un caractère mixte,
-indécis entre une science de généralités et un récit d’aventures. La
-difficulté de classer cet hybride dans une des catégories de la pensée
-humaine s’est souvent exprimée par la question puérile: si l’histoire
-est un art ou une science.
-
-III. Le cadre général donné plus haut peut servir de questionnaire pour
-déterminer toutes les espèces d’habitudes (usages ou institutions) dont
-on peut essayer de faire l’histoire. Mais avant d’appliquer ce cadre
-général à l’étude d’un groupe quelconque d’habitudes historiques,
-langue, religion, usages privés ou institutions politiques, toujours il
-faut résoudre une question préalable: Les habitudes qu’on va étudier, de
-qui ont-elles été l’habitude? Elles étaient communes à un grand nombre
-d’individus, et c’est la collection d’individus de mêmes habitudes que
-nous appelons _groupe_. La première condition pour étudier une habitude
-est donc de déterminer le groupe qui l’a pratiquée. C’est ici qu’il faut
-prendre garde au premier mouvement, car il nous porte à une négligence
-qui peut rendre ruineuse toute la construction historique.
-
-La tendance naturelle est de se représenter le groupe humain sur le
-modèle de l’espèce animale, comme un ensemble d’hommes tous semblables.
-On prend un groupe uni par un caractère très apparent, une nation liée
-par un même gouvernement officiel (Romains, Anglais, Français), un
-peuple parlant la même langue (Grecs, Germains); et on procède comme si
-tous les membres de ce groupe se ressemblaient en tout point et avaient
-les mêmes usages.
-
-En fait aucun groupe réel, pas même une société centralisée, n’est un
-ensemble homogène. Pour une grande part de l’activité humaine--la
-langue, l’art, la science, la religion, la vie économique,--le groupe
-reste flottant. Qu’est-ce que le groupe des gens parlant grec, le groupe
-chrétien, le groupe de la science moderne?--Et même les groupes précisés
-par une organisation officielle, les États et les Églises, ne sont que
-des unités superficielles formées d’éléments hétérogènes. La nation
-anglaise comprend des Gallois, des Écossais, des Irlandais; l’Église
-catholique se compose de fidèles épars dans le monde entier et
-différents en tout, sauf la religion. Il n’y a pas de groupe dont les
-membres aient les mêmes habitudes sur tous les points. Le même homme est
-à la fois membre de plusieurs groupes et dans chaque groupe se trouve
-avec des compagnons différents. Un Canadien français est membre de
-l’État britannique, de l’Église catholique, du groupe de langue
-française. Les groupes chevauchent ainsi l’un sur l’autre de façon qu’il
-est impossible de diviser l’humanité en sociétés nettement distinctes et
-juxtaposées.
-
-On trouve dans les documents historiques des noms de groupes employés
-par les contemporains, beaucoup ne reposent que sur des ressemblances
-superficielles. Avant d’adopter ces notions vulgaires, il faut se faire
-une règle de les critiquer, il faut préciser la nature et l’étendue du
-groupe, en se demandant: de quels hommes était-il composé? quel lien les
-unissait? quelles habitudes avaient-ils en commun? et par quelles
-espèces d’activité différaient-ils? Alors seulement on verra pour
-quelles habitudes le groupe peut servir de cadre d’études, et on sera
-conduit à choisir l’espèce de groupe suivant l’espèce de faits. Pour
-étudier les habitudes intellectuelles (langue, religion, art, science),
-on prendra, non une nation politique, mais le groupe des gens qui ont eu
-en commun cette habitude; pour étudier les faits économiques on prendra
-un groupe lié par une communauté économique; on réservera le groupe
-politique pour l’étude des faits sociaux et politiques; on écartera
-entièrement la _race_[198].
-
- [198] Il n’est plus nécessaire de démontrer l’inanité de la notion de
- _race_. Elle s’appliquait à des groupes vagues, formés par la nation
- ou par la langue, car les races des historiens (grecque, romaine,
- germanique, celtique, slave) n’avaient de commun que le nom avec la
- race au sens anthropologique, qui est un groupe d’hommes pourvus
- héréditairement des mêmes caractères. Elle a été réduite à l’absurde
- par l’abus que Taine en a fait. On en trouvera une très bonne
- critique dans Lacombe, _o. c._, chap. XVIII, et dans M. Robertson,
- _The Saxon and the Celt_, Londres, 1897, in-8.
-
-Le groupe, même sur les points où il est homogène, ne l’est pas
-entièrement; il se divise en sous-groupes dont les membres diffèrent par
-quelques habitudes secondaires; une langue se divise en dialectes, une
-religion en sectes, une nation en provinces.--En sens inverse le groupe
-ressemble à d’autres groupes de façon à pouvoir en être rapproché; dans
-une classification d’ensemble, on peut reconnaître des «familles» de
-langues, d’arts, de peuples.--Il faut donc se poser ces questions:
-comment le groupe était-il subdivisé? dans quel ensemble rentrait-il?
-
-Il devient possible alors d’étudier méthodiquement une habitude ou même
-l’ensemble des habitudes dans un temps et un lieu donnés, en suivant le
-tableau donné plus haut. L’opération ne présente aucune difficulté de
-méthode pour toutes les espèces de faits qui se présentent sous forme
-d’habitudes individuelles et volontaires: langue, art, sciences,
-conceptions, usages privés; là il suffit de constater en quoi consistait
-chaque habitude. Il faut seulement avoir soin de distinguer le personnel
-qui créait ou maintenait les habitudes (artistes, savants, philosophes,
-créateurs de la mode), et la masse qui les recevait.
-
-Mais quand on arrive aux habitudes sociales ou politiques (celles qu’on
-appelle des institutions), on rencontre des conditions nouvelles qui
-créent une illusion inévitable. Les membres d’un même groupe social ou
-politique n’ont pas seulement l’habitude d’actes _semblables_, ils
-agissent les uns sur les autres par des actes _réciproques_, ils se
-commandent, se contraignent, se paient l’un l’autre. Les habitudes
-deviennent des _rapports_ entre eux; quand elles sont anciennes,
-formulées dans des règles officielles, rendues obligatoires par une
-autorité matérielle, maintenues par un personnel spécial, elles prennent
-une telle place dans la vie qu’elles donnent l’impression de réalités
-extérieures aux gens qui les pratiquent. Les hommes eux-mêmes,
-spécialisés dans une occupation ou une fonction qui devient l’habitude
-dominante de leur vie, paraissent se grouper en catégories distinctes
-(classes, corporation, églises, gouvernements); et ces catégories
-paraissent des êtres réels, ou tout au moins des organes chargés chacun
-d’une fonction dans un être réel, qui est la société. Par analogie avec
-le corps d’un animal, on arrive à décrire la «structure» et le
-«fonctionnement» d’une société,--ou même son «anatomie» et sa
-«physiologie». Il n’y a là que des métaphores. La structure, ce sont les
-coutumes et les règles qui répartissent les occupations, les jouissances
-et les fonctions entre les hommes; le fonctionnement, ce sont les actes
-habituels par lesquels chaque homme entre en rapport avec les autres. Si
-l’on trouve commode d’employer ces termes, il faut se rappeler qu’ils ne
-recouvrent que des habitudes.
-
-Cependant l’étude des institutions oblige à se poser des questions
-spéciales sur les personnes et leurs fonctions.--Pour les institutions
-économiques et sociales, il faut chercher comment se faisait la division
-du travail et la division en classes, quelles étaient les professions et
-les classes, comment elles se recrutaient, dans quels rapports vivaient
-les membres des différentes professions et classes.--Pour les
-institutions politiques, consacrées par des règles obligatoires et une
-autorité matérielle, il se pose deux séries nouvelles de questions: 1º
-Quel était le personnel chargé de l’autorité? Quand l’autorité est
-partagée il faut étudier la division des fonctions, analyser le
-personnel en ses différents groupes (souverain et subordonné, central et
-local), et distinguer chacun des corps spéciaux. Pour chaque espèce de
-gouvernants on doit se demander: comment se recrutaient-ils? quelle
-était leur autorité officielle? et leurs moyens d’action réels?--2º
-Quelles étaient les règles officielles? Leur forme (coutume, ordres,
-loi, précédents)? Leur contenu (règles du droit)? La façon de les
-appliquer (procédure)? Et surtout en quoi les règles différaient-elles
-de la pratique (abus de pouvoir, exploitation, conflits entre les
-agents, règles non observées)?
-
-Après avoir déterminé tous les faits qui constituent une société, il
-resterait à replacer cette société dans l’ensemble des sociétés du même
-temps. C’est l’étude des institutions internationales, intellectuelles,
-économiques, politiques (diplomatie et usages de guerre); elle pose les
-mêmes questions que l’étude des institutions politiques.--Il y faudrait
-joindre l’étude des habitudes communes à plusieurs sociétés et des
-rapports qui ne prennent pas une forme officielle. C’est une des parties
-les moins avancées de la construction historique.
-
-IV. Tout ce travail aboutit à dresser le tableau de la vie humaine à un
-moment donné; il donne la connaissance d’un _état_ de société (en
-allemand, _Zustand_). Mais l’histoire ne se borne pas à étudier des
-faits simultanés pris au repos (on dit souvent à l’état _statique_).
-Elle étudie les _états_ de société à des moments différents et constate
-entre eux des différences. Les habitudes des hommes et leurs conditions
-matérielles changent d’une époque à l’autre; même lorsqu’elles semblent
-se conserver, elles ne restent pas exactement pareilles. Il y a donc
-lieu de rechercher ces changements; c’est l’étude des faits successifs.
-
-De ces changements les plus intéressants pour la construction historique
-sont ceux qui se produisent dans un même sens[199], de façon que par une
-série de différences graduelles, un usage, ou un état de société se
-transforme en un usage ou un état différents, ou pour parler sans
-métaphore, que les hommes d’un temps pratiquent une habitude très
-différente de leurs devanciers sans avoir traversé de changement
-brusque. C’est l’_évolution_.
-
- [199] On n’est pas d’accord sur la place à faire en histoire aux
- changements en sens inverses, aux oscillations qui ramènent les
- choses au point de départ.
-
-L’évolution se produit dans toutes les habitudes humaines. Il suffit
-donc pour la rechercher de reprendre le questionnaire qui a servi à
-dresser le tableau de la société. Pour chacun des faits, conditions,
-usages, personnel investi de l’autorité, règles officielles, se pose la
-question: Quelle a été l’évolution de ce fait?
-
-L’étude comportera plusieurs opérations: 1º déterminer le fait dont on
-veut étudier l’évolution; 2º fixer la durée du temps pendant lequel elle
-s’est accomplie; on devra la choisir de façon que la transformation soit
-évidente et que pourtant il reste un lien entre le point de départ et le
-point d’arrivée; 3º établir les étapes successives de l’évolution; 4º
-chercher par quel moyen elle s’est faite.
-
-V. Une série, même complète, des états de toutes les sociétés et de
-toutes leurs évolutions ne suffirait pas à épuiser la matière de
-l’histoire. Il reste des faits uniques dont on ne peut se passer,
-puisqu’ils expliquent la formation des états et le commencement des
-évolutions. Comment étudier les institutions ou l’évolution de la France
-sans parler de la conquête des Gaules par César et de l’invasion des
-Barbares?
-
-Cette nécessité d’étudier des faits uniques a fait dire que l’histoire
-ne peut être une science, car toute science a pour objet le
-général.--L’histoire est ici dans la même condition que la cosmographie,
-la géologie, la science des espèces animales; elle n’est pas la
-connaissance abstraite des rapports généraux entre les faits, elle est
-une étude _explicative_ de la réalité; or la réalité n’a existé qu’une
-seule fois. Il n’y a eu qu’une seule évolution de la terre, de la vie
-animale, de l’humanité. Dans chacune de ces évolutions les faits qui se
-sont succédé ont été le produit non de lois abstraites, mais du concours
-à chaque moment de plusieurs faits d’espèce différente. Ce concours,
-appelé parfois le hasard, a produit une série d’accidents qui ont
-déterminé la marche particulière de l’évolution[200]. L’évolution n’est
-intelligible que par l’étude de ces accidents; l’histoire est ici sur le
-même pied que la géologie ou la paléontologie.
-
- [200] La théorie du hasard a été faite de façon décisive par M.
- Cournot, _Considérations sur la marche des idées et des événements
- dans les temps modernes_, Paris, 1872, 2 vol. in-8.
-
-Ainsi l’histoire scientifique peut reprendre, pour les utiliser dans
-l’étude de l’évolution, les accidents que l’histoire traditionnelle
-avait recueillis par des raisons littéraires, parce qu’ils frappaient
-l’imagination. On pourra donc chercher les faits qui ont agi sur
-l’évolution de chacune des habitudes de l’humanité; chaque accident se
-classera à sa date dans l’évolution où il aura agi. Il suffira ensuite
-de réunir les accidents de tout genre et de les classer par ordre
-chronologique et par ordre de pays pour avoir le tableau d’ensemble de
-l’évolution historique.
-
-Alors, par-dessus les histoires _spéciales_ où les faits sont rangés par
-catégories purement abstraites (art, religion, vie privée, institutions
-politiques), on aura construit une histoire concrète commune, l’histoire
-_générale_, qui reliera les différentes histoires spéciales en montrant
-l’évolution d’ensemble qui a dominé toutes les évolutions spéciales.
-Chacune des espèces de faits qu’on étudie à part (religion, art, droit,
-constitution) ne forme pas un monde fermé où les faits évolueraient par
-une sorte de force interne, comme les spécialistes sont enclins à
-l’imaginer. L’évolution d’un usage ou d’une institution (langue,
-religion, Église, État) n’est qu’une métaphore, un usage est une
-abstraction; une abstraction n’évolue pas; il n’y a que des _êtres_ qui
-évoluent au sens propre[201]. Lorsqu’apparaît un changement dans un
-usage, c’est que les hommes qui le pratiquent ont changé. Or les hommes
-ne sont pas divisés en compartiments étanches (religieux, juridiques,
-économiques) où se passeraient des phénomènes intérieurs isolés; un
-accident qui modifie leur état change leurs habitudes à la fois dans les
-espèces les plus différentes. L’invasion des Barbares a agi à la fois
-sur les langues, la vie privée, les institutions politiques. On ne peut
-donc pas comprendre l’évolution en s’enfermant dans une branche spéciale
-d’histoire; le spécialiste, pour faire l’histoire complète même de sa
-branche, doit regarder par-dessus sa cloison dans le champ des
-événements communs. C’est le mérite de Taine d’avoir déclaré, à propos
-de la littérature anglaise, que l’évolution littéraire dépend, non
-d’événements littéraires, mais de faits généraux.
-
- [201] Lamprecht, dans un long article, _Was ist Kulturgeschichte_,
- publié dans la _Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft_,
- nouvelle série, t. I, 1896, a tenté de fonder l’histoire de la
- civilisation sur la théorie d’une âme collective de la société qui
- produirait des phénomènes «socialpsychiques» communs à toute la
- société et différents dans chaque période. C’est une hypothèse
- métaphysique.
-
-L’histoire générale des faits uniques s’est constituée avant les
-histoires spéciales. Elle est le résidu de tous les faits qui n’ont pu
-prendre place dans les histoires spéciales, et s’est réduite à mesure
-que les branches spéciales se sont créées et s’en sont détachées. Comme
-les faits généraux sont surtout de nature politique et qu’il est plus
-difficile de les organiser en une branche spéciale, l’histoire
-générale est restée en fait confondue avec l’histoire politique
-(_Staatengeschichte_)[202]. Ainsi les historiens politiques ont été
-amenés à se faire les champions de l’histoire générale et à conserver
-dans leurs constructions tous les faits généraux (migrations de peuples,
-réformes religieuses, inventions et découvertes) nécessaires pour
-comprendre l’évolution.
-
- [202] Le nom d’histoire _nationale_, introduit par des préoccupations
- patriotiques, désigne la même chose; l’histoire de la nation se
- confond en fait avec l’histoire de l’État.
-
-Pour construire l’histoire générale il faut chercher tous les faits qui
-peuvent expliquer soit l’état d’une société, soit une de ses évolutions,
-parce qu’ils y ont produit des changements. Il faut les chercher dans
-tous les ordres de faits, déplacement de population, innovations
-artistiques, scientifiques, religieuses, techniques, changement de
-personnel dirigeant, révolutions, guerres, découvertes de pays.
-
-Ce qui importe, c’est que le fait ait eu une action décisive. Il faut
-donc résister à la tentation naturelle de distinguer les faits en grands
-et petits. Il répugne d’admettre que de grands effets puissent avoir de
-petites causes, que le nez de Cléopâtre ait pu agir sur l’Empire romain.
-Cette répugnance, est métaphysique, elle naît d’une idée préconçue sur
-la direction du monde. Dans toutes les sciences d’évolution on trouve
-des faits individuels qui sont le point de départ d’un ensemble de
-grandes transformations. Une troupe de chevaux amenée par les Espagnols
-a peuplé toute l’Amérique du Sud. Dans une inondation un tronc d’arbre
-peut barrer le courant et transformer l’aspect d’une vallée.
-
-Dans l’évolution humaine on rencontre de grandes transformations qui
-n’ont pas d’autre cause intelligible qu’un accident individuel[203].
-L’Angleterre au XVIe siècle a changé trois fois de religion par la mort
-d’un prince (Henri, Édouard, Marie). L’importance doit se mesurer non à
-la taille du fait initial, mais à la taille des faits qui en sont
-résultés. On ne doit donc pas _a priori_ nier l’action des individus et
-écarter les faits individuels. Il faut examiner si l’individu a été en
-situation d’agir fortement. C’est ce qu’on peut présumer dans deux cas:
-1º quand son acte a agi comme exemple sur une masse d’hommes et a créé
-une tradition, cas fréquent en art, en science, en religion, en
-technique; 2º, quand il a été en possession du pouvoir de donner des
-ordres et d’imprimer une direction à une masse d’hommes, comme il arrive
-aux chefs d’État, d’armée ou d’Église. Les épisodes de la vie d’un homme
-deviennent alors des faits importants.
-
- [203] Voir Cournot, _o. c._, I, p. IV.
-
-Ainsi dans le cadre de l’histoire on doit faire une place aux
-personnages et aux événements.
-
-VI. C’est un besoin, dans toute étude de faits successifs, de se
-procurer quelques points d’arrêt, des limites de commencement et de fin,
-afin de pouvoir découper des tranches chronologiques dans la masse
-énorme des faits. Ces tranches sont les _périodes_; l’usage en est aussi
-ancien que l’histoire. On en a besoin non seulement dans l’histoire
-générale, mais dans les histoires spéciales, dès qu’on étudie une durée
-assez longue pour que l’évolution soit sensible. Ce sont les événements
-qui fournissent le moyen de les délimiter.
-
-Pour les histoires spéciales, après avoir décidé quels changements des
-habitudes doivent être regardés comme les plus profonds, on les adopte
-comme marquant une _date_ dans l’évolution; puis on cherche quel
-événement les a produits. L’événement qui a produit la formation ou un
-changement de l’habitude devient le commencement ou la fin d’une
-période. Ces événements marquants sont parfois de même espèce que les
-faits dont on étudie l’évolution, des faits littéraires dans l’histoire
-de la littérature, politiques dans l’histoire politique. Mais le plus
-souvent ils sont d’une autre espèce et l’histoire spéciale est obligée
-de les emprunter à l’histoire générale.
-
-Pour l’histoire générale, les périodes doivent être découpées d’après
-l’évolution de plusieurs espèces de faits; on trouve des événements qui
-marquent une période à la fois dans plusieurs branches (invasion des
-Barbares, Réforme, Révolution française). On peut alors construire des
-périodes communes à plusieurs branches de l’évolution, et dont un même
-événement marque le commencement et la fin. Ainsi s’est opérée la
-division traditionnelle de l’histoire universelle.--Les sous-périodes
-sont obtenues par le même procédé, en prenant pour limites les
-évènements qui ont produit des changements secondaires.
-
-Les périodes construites ainsi d’après les événements sont de durée
-inégale. Il ne faut pas s’inquiéter de ce défaut de symétrie; une
-période ne doit pas être un nombre fixe d’années, mais le temps employé
-à une partie distincte de l’évolution. Or l’évolution n’est pas un
-mouvement régulier; il s’écoule une longue série d’années sans
-changement notable, puis viennent des moments de transformation rapide.
-Cette différence a fourni à Saint-Simon la distinction en périodes
-_organiques_ (à changement lent) et _critiques_ (à changement rapide).
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-RAISONNEMENT CONSTRUCTIF
-
-
-I. Les faits historiques fournis par les documents ne suffisent jamais à
-remplir entièrement les cadres; à beaucoup de questions ils ne donnent
-pas de réponse directe, il manque des traits nécessaires pour composer
-le tableau complet des états de société, des évolutions ou des
-événements. On sent le besoin irrésistible de combler ces lacunes.
-
-Dans les sciences d’observation directe, lorsqu’un fait manque dans une
-série, on le cherche par une nouvelle observation. En histoire, où cette
-ressource manque, on cherche à étendre la connaissance en employant le
-raisonnement. On part des faits connus par les documents pour inférer
-des faits nouveaux. Si le raisonnement est correct, ce procédé de
-connaissance est légitime.
-
-Mais l’expérience montre que de tous les procédés de connaissance
-historique le raisonnement est le plus difficile à manier correctement
-et celui qui a introduit les erreurs les plus graves. Il ne faut
-l’employer qu’en s’entourant de précautions pour ne jamais perdre de vue
-le danger.
-
-1º Il ne faut jamais mélanger un raisonnement avec l’analyse d’un
-document; quand on se permet d’introduire dans le texte ce que l’auteur
-n’y a pas mis expressément, on en arrive à le compléter en lui faisant
-dire ce qu’il n’a pas voulu dire[204].
-
- [204] Il a été parlé plus haut, p. 119, de ce vice de méthode.
-
-2º Il ne faut jamais confondre les faits tirés directement de l’examen
-des documents avec les résultats d’un raisonnement. Quand on affirme un
-fait connu seulement par raisonnement, on ne doit pas laisser croire
-qu’on l’ait trouvé dans les documents, on doit avertir par quel procédé
-on l’a obtenu.
-
-3º Il ne faut jamais faire un raisonnement inconscient: il a trop de
-chance d’être incorrect. Il suffit de s’astreindre à mettre le
-raisonnement en forme; dans un raisonnement faux la proposition générale
-est d’ordinaire assez monstrueuse pour faire reculer d’horreur.
-
-4º Si le raisonnement laisse le moindre doute, il ne faut pas essayer de
-conclure; l’opération doit rester sous forme de conjecture, nettement
-distinguée des résultats définitivement acquis.
-
-5º Il ne faut jamais revenir sur une conjecture pour essayer de la
-transformer en certitude. C’est la première impression qui a le plus de
-chances d’être exacte; en réfléchissant sur une conjecture, on se
-familiarise avec elle et on finit par la trouver mieux fondée, tandis
-qu’on y est seulement mieux habitué. La mésaventure est commune aux
-hommes qui méditent longtemps sur un petit nombre de textes.
-
-Il y a deux façons d’employer le raisonnement, l’une négative, l’autre
-positive; on va les examiner séparément.
-
-II. Le raisonnement négatif, appelé aussi «argument du silence», part de
-l’absence d’indications sur un fait[205]. De ce qu’un fait n’est
-mentionné dans aucun document, on infère qu’il n’a pas existé;
-l’argument s’applique à toute sorte de faits, usages de tout genre,
-évolutions, événements. Il repose sur une impression qui dans la vie
-s’exprime par la locution familière: «Si c’était arrivé, on le saurait»;
-il suppose une proposition qui devrait se formuler ainsi: «Si le fait
-avait existé, il y aurait un document qui en parlerait.»
-
- [205] La discussion de cet argument, fort employé autrefois en
- histoire religieuse, a beaucoup occupé les anciens auteurs qui ont
- écrit sur la méthodologie et tient encore une grande place dans les
- _Principes de la critique historique_, du P. de Smedt.
-
-Pour avoir le droit de raisonner ainsi il faudrait que tout fait eût été
-observé et noté par écrit, et que toutes les notations eussent été
-conservées; or la plupart des documents qui ont été écrits se sont
-perdus et la plupart des faits qui se passent ne sont pas notés par
-écrit. Le raisonnement serait faux dans la plupart des cas. Il faut donc
-le restreindre aux cas où les conditions qu’il suppose ont été
-réalisées.
-
-1º Il faut non seulement qu’il n’existe pas de document où le fait soit
-mentionné, mais qu’il n’en ait pas existé. Si les documents se sont
-perdus, on ne peut rien conclure. L’argument du silence doit donc être
-employé d’autant plus rarement qu’il s’est perdu plus de documents, il
-peut servir beaucoup moins pour l’antiquité que pour le XIXe siècle.--On
-est tenté, pour se débarrasser de cette restriction, d’admettre que les
-documents perdus ne contenaient rien d’intéressant; s’ils se sont
-perdus, dit-on, c’est qu’ils ne valaient pas la peine d’être conservés.
-En fait, tout document manuscrit est à la merci du moindre accident, il
-dépend du hasard qu’il se conserve ou se perde.
-
-2º Il faut que le fait ait été de nature à être forcément observé et
-noté. De ce qu’un fait n’a pas été noté il ne suit pas qu’on ne l’ait
-pas vu. Dès qu’on organise un service pour recueillir une espèce de
-faits, on constate combien ce fait est plus fréquent qu’on ne croyait et
-combien de cas passaient inaperçus ou sans laisser de trace écrite.
-C’est ce qui est arrivé pour les tremblements de terre, les cas de rage,
-les baleines échouées sur les côtes.--En outre, beaucoup de faits, même
-bien connus des contemporains, ne sont pas notés, parce que l’autorité
-officielle empêche de les divulguer; c’est ce qui arrive pour les actes
-des gouvernements secrets et les plaintes des classes inférieures. Ce
-silence, qui ne prouve rien, fait une vive impression sur les historiens
-irréfléchis, il est l’origine du sophisme si répandu du «bon vieux
-temps». Aucun document ne relate les abus des fonctionnaires ou les
-plaintes des paysans: c’est que tout allait régulièrement et que
-personne ne souffrait.--Avant d’arguer du silence il faudrait se
-demander: Ce fait ne pouvait-il éviter d’être noté dans un des documents
-que nous possédons? Ce n’est pas l’absence de tout document sur un fait
-qui est probante, mais le silence sur ce fait dans un document où il
-devrait être mentionné.
-
-Le raisonnement négatif se trouve ainsi limité à des cas nettement
-définis. 1º L’auteur du document où le fait n’est pas mentionné voulait
-systématiquement noter tous les faits de cette espèce et devait les
-connaître tous. (Tacite cherchait à énumérer tous les peuples de la
-Germanie; la _Notitia dignitatum_ indiquait toutes les provinces de
-l’Empire; l’absence sur ces listes d’un peuple ou d’une province prouve
-qu’ils n’existaient pas alors.) 2º Le fait, s’il eût existé, s’imposait
-à l’imagination de l’auteur de façon à entrer forcément dans ses
-conceptions. (S’il y avait eu des assemblées régulières du peuple franc,
-Grégoire de Tours n’aurait pu concevoir et décrire la vie des rois
-francs sans en parler.)
-
-III. Le raisonnement _positif_ part d’un fait (ou de l’absence d’un
-fait) établi par les documents pour en inférer un autre fait (ou
-l’absence d’un autre fait) que les documents n’indiquaient pas. Il est
-une application du principe fondamental de l’histoire, l’_analogie_ de
-l’humanité présente avec l’humanité passée. Dans le présent on observe
-que les faits humains sont liés entre eux. Quand certain fait se
-produit, un autre se produit aussi, ou parce que le premier est la cause
-du second, ou parce qu’il en est l’effet, ou parce que tous deux sont
-les effets d’une même cause. On admet que dans le passé les faits
-semblables étaient liés de même, et cette présomption se fortifie par
-l’étude directe du passé dans les documents. D’un fait qui s’est produit
-dans le passé, on peut donc conclure que les autres faits liés à ce fait
-se sont aussi produits.
-
-Ce raisonnement s’applique à toute espèce de faits, usages,
-transformations, accidents individuels. A partir de tout fait connu on
-peut essayer d’inférer des faits inconnus. Or les faits humains, ayant
-tous leur cause dans un même centre qui est l’homme, sont tous reliés
-entre eux, non seulement entre faits de même espèce, mais entre faits
-des espèces les plus différentes. Il y a des liens non seulement entre
-les divers faits d’art, de religion, de mœurs, de politique, mais entre
-des faits de religion et des faits d’art, de politique, de mœurs; en
-sorte que d’un fait d’une espèce on peut inférer des faits de toutes les
-autres espèces.
-
-Examiner les liens entre les faits qui peuvent servir de base à des
-raisonnements, ce serait faire le tableau de tous les rapports connus
-entre les faits humains, c’est-à-dire dresser l’état de toutes les lois
-de la vie sociale établies empiriquement. Un pareil travail suffirait à
-faire l’objet d’un livre[206] On se bornera ici à indiquer les règles
-générales du raisonnement et les précautions à prendre contre les
-erreurs les plus ordinaires.
-
- [206] C’est celui que Montesquieu avait tenté dans _l’Esprit des
- lois_. J’ai, dans un cours à la Sorbonne, essayé de tracer une
- esquisse de ce tableau. [Ch. S.]
-
-Le raisonnement repose sur deux propositions: l’une générale, tirée de
-la marche des choses humaines; l’autre particulière, tirée des
-documents. Dans la pratique on commence par la proposition particulière,
-le fait historique: Salamine porte un nom phénicien. Puis on cherche une
-proposition générale: La langue d’un nom de ville est la langue du
-peuple qui a créé la ville. Et l’on conclut: Salamine, à nom phénicien,
-a été fondée par des Phéniciens.
-
-Pour que la conclusion soit sûre il faut donc deux conditions.
-
-1º La proposition générale doit être exacte; les deux faits qu’elle
-suppose liés ensemble doivent l’être de façon que le second ne se
-produise jamais sans le premier. Si cette condition était vraiment
-remplie, ce serait une loi au sens scientifique; mais en matière de
-faits humains--sauf les conditions matérielles dont les lois sont
-établies par les sciences constituées,--on n’opère qu’avec des lois
-empiriques obtenues par des constatations grossières d’ensemble, sans
-analyser les faits de façon à en dégager les vraies causes. Ces lois ne
-sont à peu près exactes que lorsqu’elles portent sur un ensemble de
-faits nombreux, car on ne sait pas très bien dans quelle mesure chacun
-est nécessaire pour produire le résultat.--La proposition sur la langue
-du nom d’une ville est trop peu détaillée pour être toujours exacte.
-Pétersbourg est un nom allemand, Syracuse en Amérique un nom grec. Il
-faut d’autres conditions pour être sûr que le nom soit lié à la
-nationalité des fondateurs. Ainsi l’on ne doit opérer qu’avec une
-proposition détaillée.
-
-2º Pour que la proposition générale soit détaillée, il faut que le fait
-historique particulier soit lui-même connu en détail; car c’est après
-l’avoir établi qu’on cherchera une loi empirique générale nécessaire
-pour raisonner. On devra donc commencer par étudier les conditions
-particulières du cas (la situation de Salamine, les habitudes des Grecs
-et des Phéniciens); on n’opérera pas sur un détail, mais sur un
-ensemble.
-
-Ainsi dans le raisonnement historique il faut 1º une proposition
-générale exacte, 2º une connaissance détaillée d’un fait passé.--On
-opérera mal si on admet une proposition générale fausse, si l’on croit,
-comme Augustin Thierry par exemple, que toute aristocratie a pour
-origine une conquête.--On opérera mal si l’on veut raisonner à partir
-d’un détail isolé (un nom de ville). La nature de ces erreurs indique
-les précautions à prendre:
-
-1º Spontanément nous prenons pour base de raisonnement les «vérités de
-sens commun» qui forment encore presque toute notre connaissance de la
-vie sociale; or la plupart sont fausses en partie, puisque la science de
-la vie sociale n’est pas faite. Et ce qui les rend surtout dangereuses,
-c’est que nous les employons sans en avoir conscience.--La précaution la
-plus sûre sera de formuler toujours la prétendue loi sur laquelle on va
-raisonner: Toutes les fois que tel fait se produit, on est certain que
-tel autre se sera produit. Si elle est évidemment fausse, on s’en
-apercevra aussitôt; si elle est trop générale on verra quelles
-conditions nouvelles il faut y ajouter pour qu’elle devienne exacte.
-
-2º Spontanément nous cherchons à tirer des conséquences du moindre fait
-isolé (ou plutôt l’idée de chaque fait éveille aussitôt en nous, par
-association, l’idée d’autres faits). C’est le procédé naturel de
-l’histoire littéraire. Chaque trait de la vie d’un auteur fournit
-matière à des raisonnements; on construit par conjecture toutes les
-influences qui ont pu agir sur lui et on admet qu’elles ont agi. Toutes
-les branches d’histoire qui étudient une seule espèce de faits, isolée
-de toute autre (langue, arts, droit privé, religion), sont exposées au
-même danger, parce qu’elles ne voient que des fragments de vie humaine
-et pas d’ensembles. Or il n’y a guère de conclusions solides que celles
-qui reposent sur un ensemble. On ne fait pas un diagnostic avec un
-symptôme, il faut l’ensemble des symptômes.--La précaution consistera à
-éviter d’opérer sur un détail isolé ou sur un fait abstrait. On devra se
-représenter des hommes avec les principales conditions de leur vie.
-
-Il faut s’attendre à réaliser rarement les conditions d’un raisonnement
-certain; nous connaissons trop mal les lois de la vie sociale et trop
-rarement les détails précis d’un fait historique. Aussi la plupart des
-raisonnements ne donnent-ils qu’une présomption, non une certitude. Mais
-il en est des raisonnements comme des documents[207]. Quand plusieurs
-présomptions se réunissent dans le même sens, elles se confirment et
-finissent par produire la certitude légitime. L’histoire comble une
-partie de ses lacunes par une accumulation de raisonnements. Il reste
-des doutes sur l’origine phénicienne de plusieurs villes grecques, il
-n’y en a pas sur la présence des Phéniciens en Grèce.
-
- [207] Voir p. 175.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-CONSTRUCTION DES FORMULES GÉNÉRALES
-
-
-I. Si on avait classé dans un cadre méthodique tous les faits
-historiques établis par l’analyse des documents et par le raisonnement,
-on aurait une description rationnelle de toute l’histoire; le travail de
-constatation serait achevé. L’histoire doit-elle en rester là? La
-question est vivement débattue et on ne peut éviter de la résoudre, car
-c’est une question pratique.
-
-Les érudits, habitués à recueillir tous les faits sans préférence
-personnelle, tendent à exiger surtout un recueil de faits complet, exact
-et objectif. Tous les faits historiques ont un droit égal à prendre
-place dans l’histoire; conserver les uns comme plus importants et
-écarter les autres comme moins importants, ce serait faire un choix
-subjectif, variable suivant la fantaisie individuelle; l’histoire ne
-doit sacrifier aucun fait.
-
-A cette conception très rationnelle on ne peut opposer qu’une difficulté
-matérielle; mais elle suffit, car elle est le motif pratique de toutes
-les sciences: c’est l’impossibilité de construire et de communiquer un
-savoir complet. Une histoire où aucun fait ne serait sacrifié devrait
-contenir tous les actes, toutes les pensées, toutes les aventures de
-tous les hommes à tous les différents moments. Ce serait une
-connaissance complète que personne n’arriverait plus à connaître, non
-faute de matériaux, mais faute de temps. C’est déjà ce qui arrive aux
-collections trop volumineuses de documents: les recueils de débats
-parlementaires contiennent toute l’histoire des assemblées, mais, pour
-l’y trouver, il faudrait plus que la vie d’un homme.
-
-Toute science doit tenir compte des conditions pratiques de la vie au
-moins dans la mesure où on la destine à devenir une science réelle, une
-science qu’on peut arriver à savoir. Toute conception qui aboutit à
-empêcher de savoir empêche la science de se constituer.
-
-La science est une économie de temps et d’efforts obtenue par un procédé
-qui rend les faits rapidement connaissables et intelligibles; elle
-consiste à recueillir lentement une quantité de faits de détail et à les
-condenser en formules portatives et incontestables. L’histoire, plus
-encombrée de détails qu’aucune autre connaissance, a le choix entre deux
-solutions: être complète et inconnaissable ou être connaissable et
-incomplète. Toutes les autres sciences ont choisi la seconde, elles
-abrègent et condensent, préférant le risque de mutiler et de combiner
-arbitrairement les faits à la certitude de ne pouvoir ni les comprendre
-ni les communiquer. Les érudits ont préféré s’enfermer dans les périodes
-anciennes où le hasard, qui a détruit presque toutes les sources de
-renseignement, les a délivrés de la responsabilité de choisir les faits
-en les privant de presque tous les moyens de les connaître.
-
-L’histoire, pour se constituer en science, doit élaborer les faits
-bruts. Elle doit les condenser sous une forme maniable en formules
-descriptives, qualitatives et quantitatives. Elle doit chercher les
-liens entre les faits qui forment la conclusion dernière de toute
-science.
-
-II. Les faits humains, complexes et variés, ne peuvent être ramenés à
-quelques formules simples comme les faits chimiques. L’histoire, comme
-toutes les sciences de la vie, a besoin de formules descriptives pour
-exprimer le caractère des différents phénomènes.
-
-La formule doit être courte pour être maniable; elle doit être précise
-pour donner une idée exacte du fait. Or la précision de la connaissance
-en matière humaine ne s’obtient que par les détails caractéristiques,
-car seuls ils font comprendre en quoi un fait a différé des autres et ce
-qu’il a eu en propre. Il y a ainsi opposition entre le besoin d’abréger,
-qui mène à chercher des formules concrètes, et la nécessité de rester
-précis, qui oblige à prendre des formules détaillées. Des formules trop
-courtes rendent la science vague et illusoire, des formules trop longues
-l’encombrent et la rendent inutile. On n’évite cette alternative que par
-un compromis continuel, dont le principe est de resserrer les faits en
-supprimant tout ce qui n’est pas strictement nécessaire pour se les
-représenter et de s’arrêter au point où on leur enlèverait quelque trait
-caractéristique.
-
-Cette opération, difficile en elle-même, est compliquée encore par
-l’état où l’on trouve les faits qu’il s’agit de condenser en formules.
-Suivant la nature des documents d’où ils sortent, ils arrivent à tous
-les degrés différents de précision depuis le récit détaillé des moindres
-épisodes (bataille de Waterloo) jusqu’à la mention en un mot (victoire
-des Austrasiens à Testry). Nous possédons sur des faits de même nature
-une quantité de détails infiniment variable suivant que les documents
-nous donnent une description complète ou une mention. Comment organiser
-en un même ensemble des connaissances d’une précision si
-différente?--Les faits connus seulement par un mot général et vague, on
-ne peut les amener à un degré moins général et plus précis; comme on
-ignore les détails, si on les ajoute par conjecture, on fera du roman
-historique. C’est ainsi qu’Augustin Thierry a procédé dans les _Récits
-mérovingiens_.--Les faits connus en détail, il est toujours facile de
-les réduire à un degré plus général en mutilant les détails
-caractéristiques; c’est ce que font les auteurs d’abrégés. Mais le
-résultat serait de réduire toute l’histoire à une masse de généralités
-vagues, uniformes pour tous les temps, sauf les noms propres et les
-dates. Ce serait une symétrie dangereuse, pour ramener tous les faits au
-même degré de généralité, de les réduire tous à l’état de ceux qui sont
-le plus mal connus.--Il faut donc, dans les cas où les documents donnent
-des détails, que les formules descriptives conservent toujours les
-traits caractéristiques des faits.
-
-Pour construire ces formules on devra revenir au questionnaire de
-groupement, répondre à chacune des questions, puis rapprocher les
-réponses. On les résumera alors en une formule aussi dense et aussi
-précise que possible, en prenant garde de maintenir à chaque mot un sens
-fixe. Travail de style, dira-t-on, et pourtant ce n’est pas ici
-seulement un procédé d’exposition, nécessaire pour se faire comprendre
-des lecteurs, c’est une précaution que l’auteur doit prendre avec
-lui-même. Pour atteindre des faits aussi fuyants que les faits sociaux,
-une langue ferme et précise est un instrument indispensable; il n’y a
-pas d’historien complet sans une bonne langue.
-
-On se trouvera bien d’employer le plus possible des termes concrets et
-descriptifs: leur sens est toujours clair. Il sera prudent de ne
-désigner les groupes collectifs que par des noms collectifs, non par des
-substantifs abstraits (royauté, État, démocratie, Réforme, Révolution)
-et d’éviter de personnifier des abstractions. On croit ne faire qu’une
-métaphore et on est entraîné par la force des mots. Les termes abstraits
-ont assurément une grande force de séduction, ils donnent à une
-proposition un aspect scientifique. Mais ce n’est qu’une apparence sous
-laquelle a vite fait de se glisser la scolastique, le mot, n’ayant pas
-de sens concret, devient une notion purement verbale (comme la vertu
-dormitive dont parle Molière). Tant que les notions sur les phénomènes
-sociaux n’auront pas été réduites à des formules véritablement
-scientifiques, il sera plus scientifique de les exprimer en termes
-d’expérience vulgaire.
-
-Pour construire la formule on devra savoir d’avance quels éléments
-doivent y entrer. Il faut ici distinguer les faits généraux (habitudes
-et évolutions) et les faits uniques (événements)
-
-III. Les faits généraux consistent dans des actes souvent répétés
-communs à beaucoup d’hommes. Il faut en déterminer le _caractère_,
-l’_étendue_, la _durée_.
-
-Pour formuler le caractère, on réunit tous les traits qui constituent le
-fait (habitude, institution) et le distinguent de tout autre. On
-rassemble sous la même formule tous les cas individuels très semblables,
-en négligeant les variations individuelles.
-
-Cette concentration se fait sans effort pour les habitudes de forme
-(langue, écriture) et pour toutes les habitudes intellectuelles; les
-hommes qui les pratiquaient les ont déjà exprimées par des formules
-qu’il suffit de recueillir. Il en est de même pour toutes les
-institutions consacrées par des règles expressément formulées
-(règlements, lois, statuts privés). Aussi les histoires spéciales
-ont-elles été les premières à aboutir à des formules méthodiques. Par
-contre elles n’atteignent que des faits superficiels et conventionnels,
-non les actes réels ou les pensées réelles: dans la langue les mots
-écrits, non la prononciation réelle, dans la religion les dogmes et les
-rites officiels, non les croyances réelles de la masse du public; dans
-la morale les préceptes avoués, non la conception réelle; dans les
-institutions les règles officielles, non la pratique réelle. En toutes
-ces matières la connaissance des formules conventionnelles devra se
-doubler un jour de l’étude des habitudes réelles.
-
-Il est beaucoup plus difficile d’embrasser dans une formule une habitude
-constituée par des actes réels; ce qui est le cas de la vie économique,
-de la vie privée, de la vie politique; car il faut, dans des actes
-différents, trouver les caractères communs qui composent l’habitude; ou,
-si ce travail a été fait déjà dans les documents et résumé dans une
-formule (ce qui est le cas habituel), il faut faire la critique de cette
-formule pour s’assurer qu’elle recouvre véritablement une habitude
-homogène.
-
-La difficulté est la même pour construire la formule d’un groupe; il
-faut décrire les caractères communs à tous les membres du groupe et
-trouver un nom collectif qui le désigne exactement. Les noms de groupes
-ne manquent pas dans les documents; mais, comme ils sont nés de l’usage,
-beaucoup correspondent mal aux groupes réels; il faut en faire la
-critique, en préciser, souvent en rectifier le sens.
-
-De cette première opération doivent sortir des formules qui expriment
-les caractères conventionnels et réels de toutes les habitudes des
-différents groupes.
-
-Pour préciser l’_étendue_ de l’habitude, on cherchera les points les
-plus éloignés où elle apparaît (ce qui donne l’aire de dispersion), et
-la région où elle est la plus fréquente (le centre). L’opération prend
-parfois la forme d’une carte (par exemple la carte des _tumuli_ et des
-_dolmen_ de France). Il faudra indiquer aussi les groupes d’hommes qui
-ont pratiqué chaque habitude et les sous-groupes où elle a eu le plus
-d’intensité.
-
-La formule devra indiquer la _durée_ de l’habitude. On cherchera les cas
-extrêmes, quand apparaît pour la première fois et pour la dernière la
-forme, la doctrine, l’usage, l’institution, le groupe. Mais il ne suffit
-pas de noter les deux cas isolés, le plus ancien et le plus récent; il
-faut chercher la période où l’habitude a été vraiment active.
-
-La formule de l’évolution devra indiquer les variations successives de
-l’habitude, en précisant pour chacune les limites d’étendue et de durée.
-Puis, comparant l’ensemble des variations, on construira la marche
-générale de l’évolution. La formule d’ensemble indiquera où et quand
-l’évolution a commencé et fini et dans quel sens elle s’est produite.
-Toutes les évolutions ont des conditions communes qui permettent d’en
-marquer les étapes.--Toute habitude (usage ou institution) commence par
-être un acte spontané de quelques individus; quand les autres l’imitent
-il devient un usage. De même les opérations sociales sont d’abord
-exécutées par un personnel qui s’en charge spontanément, puis les autres
-l’acceptent et il devient un personnel officiel. C’est la première
-étape, initiative individuelle, imitation et acceptation volontaire par
-la masse.--L’usage, devenu traditionnel, se transforme en coutume ou
-règle obligatoire; le personnel, devenu permanent, se transforme en
-personnel investi d’un pouvoir de contrainte morale ou matérielle. C’est
-l’étape de la tradition et de l’autorité; très souvent elle reste la
-dernière et dure jusqu’à la destruction de la société.--L’usage se
-relâche, les règles sont violées, le personnel n’est plus obéi; c’est
-l’étape de révolte et de décomposition.--Enfin dans quelques sociétés
-civilisées, la règle est critiquée, le personnel blâmé, une partie des
-sujets impose une transformation rationnelle et une surveillance du
-personnel: c’est l’étape de la réforme et du contrôle.
-
-IV. Pour les faits uniques il faut renoncer à en réunir plusieurs sous
-une même formule puisque leur caractère est de ne s’être produits qu’une
-fois. Pourtant la nécessité force à abréger, on ne peut conserver tous
-les actes de tous les membres d’une assemblée ou de tous les
-fonctionnaires d’un État. Il faut sacrifier beaucoup d’individus et
-beaucoup de faits.
-
-Comment faire le choix? Les goûts personnels ou le patriotisme peuvent
-créer des préférences pour des personnages sympathiques ou des
-événements locaux; mais le seul principe de choix qui puisse être commun
-à tous les historiens c’est le rôle joué dans l’évolution des choses
-humaines. On doit conserver les personnages et les événements qui ont
-agi visiblement sur la marche de l’évolution. Le signe pour les
-reconnaître est qu’on ne peut exposer l’évolution sans parler d’eux.--Ce
-sont les hommes qui ont modifié l’état d’une société soit comme
-créateurs ou initiateurs d’une habitude (artistes, savants, inventeurs,
-fondateurs, apôtres), soit comme directeurs d’un mouvement, chefs
-d’États, de partis, d’armées.--Ce sont les événements qui ont amené un
-changement dans les habitudes ou l’état des sociétés.
-
-Pour construire la formule descriptive d’un personnage historique il
-faut choisir des traits dans sa biographie et dans ses habitudes. Dans
-sa biographie on prendra les faits qui ont déterminé sa carrière, formé
-ses habitudes, et amené les actes par lesquels il a agi sur la société.
-Ce sont les conditions physiologiques (corps, tempérament, état de
-santé)[208], les actions éducatives qu’il a subies, les conditions
-sociales. L’histoire de la littérature nous a habitués à des recherches
-de ce genre.
-
- [208] Michelet a discrédité l’étude des influences physiologiques par
- l’abus qu’il en a fait dans la dernière partie de son _Histoire de
- France_; elle n’en est pas moins indispensable pour comprendre la
- direction de la vie d’un personnage.
-
-Parmi les habitudes d’un homme il faut dégager ses conceptions
-fondamentales dans l’ordre de faits sur lesquels il a eu une action, sa
-conception de la vie et ses connaissances, ses goûts dominants, ses
-occupations habituelles, ses procédés de conduite. De ces détails variés
-à l’infini se forme l’impression du «caractère» et le recueil de ces
-traits caractéristiques constitue le «portrait», ou, comme on aime à
-dire aujourd’hui, la «psychologie» du personnage. Cet exercice, très
-estimé encore, date du temps où l’histoire était un genre littéraire; il
-est douteux qu’il puisse devenir un procédé scientifique. Il n’y a guère
-de méthode sûre pour résumer le caractère d’un homme, même vivant, à
-plus forte raison quand on est réduit à le connaître par la voie
-indirecte des documents. Les controverses sur l’interprétation de la
-conduite d’Alexandre sont un bon exemple de cette incertitude.
-
-Si l’on se risque pourtant à chercher la formule d’un caractère on devra
-se garder de deux tentations naturelles: 1º Il ne faut pas construire le
-caractère avec les déclarations du personnage sur lui-même. 2º L’étude
-des personnages imaginaires (drame et roman) nous a habitués à chercher
-un lien logique entre les divers sentiments et les divers actes d’un
-homme; un caractère, en littérature, est fabriqué logiquement. Il ne
-faut pas transporter dans l’étude des hommes réels la recherche du
-caractère cohérent. Nous y sommes moins exposés pour les gens que nous
-observons dans la vie parce que nous voyons trop de traits qui ne
-rentreraient pas dans une formule cohérente. Mais l’absence de
-documents, en supprimant les traits qui nous auraient gênés, nous incite
-à agencer le très petit nombre de ceux qui restent en forme de caractère
-de théâtre. C’est pourquoi les grands hommes de l’antiquité nous
-paraissent bien plus logiques que nos contemporains.
-
-Comment construire la formule d’un événement? Un besoin irrésistible de
-simplification nous fait réunir sous un nom unique une masse énorme de
-menus faits aperçus en bloc et entre lesquels nous sentons confusément
-un lien (une bataille, une guerre, une réforme). Ce qui est ainsi réuni,
-ce sont tous les actes qui ont concouru à un même résultat. Voilà
-comment se forme la notion vulgaire d’événement, et nous n’en avons pas
-de plus scientifique. Il faut donc grouper les faits d’après leur
-résultat; ceux qui n’ont pas laissé de résultat visible disparaissent,
-les autres se fondent en quelques ensembles qui sont les événements.
-
-Pour décrire un événement il faut préciser 1º son caractère, 2º son
-étendue.
-
-1º Le caractère, ce sont les traits qui le distinguent de tout autre,
-non pas seulement les conditions extérieures de date et de lieu, mais la
-façon dont il s’est produit et ses causes directes. Voici les
-indications que la formule devra contenir. Un ou plusieurs hommes, dans
-telles dispositions intérieures (conceptions et motifs de l’acte),
-opérant dans telles conditions matérielles (local, instrument), ont fait
-tels actes, qui ont eu pour effet telle modification.--Pour déterminer
-les motifs des actes on n’a pas d’autre procédé que de rapprocher les
-actes d’une part avec les déclarations de leurs auteurs, d’autre part
-avec l’interprétation des gens qui les ont fait agir. Il reste souvent
-un doute: c’est le terrain de polémique entre les partis; chacun
-interprète les actes de son parti par des motifs nobles et ceux du parti
-adverse par des motifs vils. Mais des actes décrits sans motif
-resteraient inintelligibles.
-
-2º L’étendue de l’événement sera indiquée dans le lieu (la région où il
-s’est accompli et celle que ses effets directs ont atteinte), et dans le
-temps (le moment où il a commencé à se réaliser et le moment où le
-résultat a été acquis).
-
-V. Les formules descriptives de caractères, étant seulement
-qualitatives, ne donnent qu’une idée abstraite des faits; la quantité
-est nécessaire pour se représenter la place qu’ils ont tenue dans la
-réalité. Il n’est pas indifférent qu’un usage ait été pratiqué par une
-centaine ou par des millions d’hommes.
-
-Pour formuler la quantité on dispose de plusieurs procédés, de plus en
-plus imparfaits, qui l’atteignent d’une façon de moins en moins précise.
-Les voici, dans l’ordre de précision décroissante.
-
-1º La _mesure_ est le procédé entièrement scientifique, car les chiffres
-égaux désignent des valeurs rigoureusement exactes. Mais il faut une
-unité commune, et on ne l’a que pour le temps et pour les faits
-matériels (longueurs, surfaces, poids). L’indication des chiffres de
-production et des sommes d’argent est la partie essentielle des faits
-économiques et financiers. Mais les faits psychologiques restent en
-dehors de toute mesure.
-
-2º Le _dénombrement_, qui est le procédé de la statistique[209],
-s’applique à tous les faits qui ont en commun un caractère défini dont
-on se sert pour les compter. Les faits ainsi réunis sous un même chiffre
-ne sont pas de même espèce, ils peuvent n’avoir de commun qu’un seul
-caractère, abstrait (crime, procès), ou conventionnel (ouvrier,
-appartement); le chiffre indique seulement sur combien de cas s’est
-rencontré un caractère: il ne désigne pas un total homogène.--C’est une
-tendance naturelle de confondre le chiffre et la mesure et de s’imaginer
-qu’on connaît les faits avec une précision scientifique parce qu’on a pu
-leur appliquer un chiffre; il faut se défendre de cette illusion, ne pas
-prendre le chiffre de dénombrement d’une population ou d’une armée pour
-la mesure de son importance[210].--Le dénombrement donne pourtant une
-indication nécessaire pour construire la formule d’un groupe. Mais il
-est restreint aux cas où l’on peut connaître toutes les unités d’une
-espèce dans les limites données, car il doit se faire en pointant, puis
-en additionnant. Avant d’entreprendre un dénombrement rétrospectif, on
-devra donc s’assurer que les documents sont assez complets pour montrer
-toutes les unités à dénombrer. Quant aux chiffres donnés par les
-documents, on devra les tenir en défiance.
-
- [209] Sur la statistique, qui est une méthode aujourd’hui constituée,
- on trouvera un bon résumé avec une bibliographie dans le
- _Handwörterbuch der Staatswissenschaften_, Iena, 1890-94, gr. in-8.
-
- [210] Comme Bourdeau (_l’Histoire et les Historiens_, Paris, 1888,
- in-8), qui propose de réduire toute l’histoire à une série de
- statistiques.
-
-3º L’_évaluation_ est un dénombrement incomplet fait dans une portion
-restreinte du champ, en supposant que les proportions seront les mêmes
-dans le reste du champ. C’est un expédient qui s’impose souvent en
-histoire, quand les documents sont inégalement abondants.
-
-Le résultat reste douteux si l’on n’est pas sûr que la portion dénombrée
-fût exactement semblable aux autres.
-
-4º L’_échantillonnage_ est un dénombrement restreint à quelques unités
-prises en différents endroits du champ; on calcule la proportion des cas
-où le caractère donné se rencontre (soit 90 pour 100), on admet que la
-proportion sera la même dans l’ensemble, et quand il y a plusieurs
-catégories on obtient la proportion entre elles. Le procédé est
-applicable en histoire à des faits de toute espèce, soit pour établir la
-proportion des différentes formes ou des différents usages dans une
-période ou une région donnée, soit pour déterminer dans les groupes
-hétérogènes la proportion des membres d’espèce différente. Il donne
-l’impression approximative de la fréquence des faits et de la proportion
-des éléments d’une société; il peut même montrer quelles espèces de
-faits se rencontrent le plus souvent ensemble et par conséquent
-paraissent liés. Mais pour être appliqué correctement, il faut que les
-échantillons soient représentatifs de l’ensemble et non d’une partie qui
-risquerait d’être exceptionnelle. On doit donc les choisir en des points
-très différents et dans des conditions très différentes, de façon que
-les exceptions se contre-balancent. Il ne suffit pas de les prendre en
-des points _éloignés_, par exemple sur les différentes frontières d’un
-pays, car le fait même d’être frontière est une condition
-exceptionnelle.--On pourra vérifier en suivant les procédés des
-anthropologistes pour l’établissement des moyennes.
-
-5º La _généralisation_ n’est qu’un procédé instinctif de simplification.
-Dès qu’on a aperçu dans un objet un certain caractère, on étend ce
-caractère à tous les autres objets un peu semblables. En toutes les
-matières humaines où les faits sont toujours complexes, on généralise
-inconsciemment; on étend à tout un peuple les habitudes de quelques
-individus, ou celles du premier groupe de ce peuple qu’on a connu, à
-toute une période des habitudes constatées à un moment donné. C’est en
-histoire la plus active de toutes les causes d’erreur, et elle agit en
-toute matière, sur l’étude des usages, des institutions, même sur
-l’appréciation de la moralité d’un peuple[211]. La généralisation repose
-sur l’idée confuse que tous les faits contigus ou semblables en quelque
-point sont semblables sur tous les points. Elle est un échantillonnage
-inconscient et mal fait. On peut donc la rendre correcte en la ramenant
-aux conditions d’un échantillonnage bien fait. On doit examiner les cas
-à partir desquels on veut généraliser et se demander: Quel droit a-t-on
-de généraliser? c’est-à-dire quelle raison a-t-on de présumer que le
-caractère constaté dans ces cas se rencontrera dans des milliers
-d’autres? que ces cas seront pareils à la moyenne? La seule raison
-valable, c’est que ces cas soient représentatifs de l’ensemble. Et ainsi
-on se trouve ramené au procédé méthodique de l’échantillonnage.
-
- [211] Voir un bon exemple dans Lacombe, _o. c._, p. 146.
-
-Voici comment on doit opérer: 1º On doit préciser le champ dans lequel
-on croit pouvoir généraliser (c’est-à-dire admettre la ressemblance de
-tous les cas), délimiter le pays, le groupe, la classe, l’époque où on
-va généraliser. Il faut prendre garde de ne pas faire le champ trop
-grand en confondant une section avec l’ensemble (un peuple grec ou
-germanique avec l’ensemble des Grecs ou des Germains). 2º On doit
-s’assurer que les faits contenus dans le champ sont semblables sur les
-points où on veut généraliser; donc se défier des noms vagues qui
-recouvrent des groupes très différents (Chrétiens, Français, Aryas,
-Romans). 3º On doit s’assurer que les cas sur lesquels on va généraliser
-sont des échantillons représentatifs. Il faut qu’ils rentrent vraiment
-dans le champ, car il arrive de prendre pour spécimen d’un groupe des
-hommes ou des faits d’un autre groupe. Il faut qu’ils ne soient pas
-exceptionnels, ce qui est à présumer pour tous les cas qui se produisent
-dans des conditions exceptionnelles; les auteurs de documents tendent à
-noter de préférence ce qui les surprend, par conséquent les cas
-exceptionnels tiennent dans les documents une place disproportionnée à
-leur nombre réel; c’est une des principales sources d’erreur. 4º Le
-nombre des spécimens nécessaires pour généraliser doit être d’autant
-plus grand qu’il y a moins de moins de ressemblance entre tous les cas
-pris dans le champ. Il pourra être petit sur les points où les hommes
-tendent à se ressembler fortement, soit par imitation ou convention
-(langue, rites, cérémonies), soit par l’effet de coutumes ou de
-règlements obligatoires (institutions sociales, politiques dans les pays
-où l’autorité est obéie). Il devra être plus grand pour les faits où
-l’initiative individuelle a plus de part (art, science, morale); et
-même, pour la conduite privée, toute généralisation sera d’ordinaire
-impossible.
-
-VI. Les formules descriptives ne sont en aucune science le terme dernier
-du travail. Il reste encore à classer les faits de façon à en embrasser
-l’ensemble, il reste à chercher les rapports entre eux;--ce sont les
-conclusions générales. L’histoire, à cause de l’infirmité de son mode de
-connaissance, a besoin en outre d’une opération préalable pour
-déterminer la portée des connaissances obtenues[212].
-
- [212] Il a paru inutile de discuter ici si l’histoire doit, suivant la
- tradition antique, remplir encore une autre fonction, si elle doit
- _juger_ les événements et les hommes, c’est-à-dire accompagner la
- description des faits d’un jugement d’approbation ou de réprobation,
- soit au nom d’un idéal moral général ou particulier (idéal de secte,
- de parti, de nation), soit au point de vue pratique en examinant,
- comme Polybe, si les actes historiques ont été bien ou mal combinés
- en vue du succès. Cette addition pourrait se faire dans toute étude
- descriptive: le naturaliste pourrait exprimer sa sympathie ou son
- admiration pour un animal, blâmer la férocité du tigre ou louer le
- dévouement de la poule à ses poussins. Mais il est évident qu’en
- histoire, comme en toute autre matière, ce jugement est étranger à
- la science.
-
-Le travail critique n’a fourni qu’une masse de remarques isolées sur la
-valeur de la connaissance que les documents ont permis d’atteindre. Il
-faut les réunir. On prendra donc tout un groupe de faits classés dans le
-même cadre--une espèce de faits, un pays, une période, un événement--et
-on résumera les résultats de la critique des faits particuliers pour
-obtenir une formule d’ensemble. Il faudra considérer: 1º l’étendue, 2º
-la valeur de notre connaissance.
-
-1º On se demandera quelles sont les lacunes laissées par les documents.
-Il est facile, en suivant le questionnaire général de groupement, de
-constater sur quelles espèces de faits nous ne sommes pas renseignés.
-Pour les évolutions nous apercevons quels anneaux manquent à la chaîne
-des changements successifs; pour les événements quels épisodes, quels
-groupes d’acteurs, quels motifs nous restent inconnus; quels faits nous
-voyons apparaître sans en savoir le commencement ou disparaître sans en
-connaître la fin. Nous devons dresser, au moins mentalement, le tableau
-de nos ignorances pour nous rappeler la distance entre notre
-connaissance réelle et une connaissance complète.
-
-2º La valeur de notre connaissance dépend de la valeur de nos documents.
-La critique nous l’a montrée en détail pour chaque cas, il faut la
-résumer en quelques traits pour un ensemble de faits. Notre connaissance
-provient-elle d’observation directe, de tradition écrite, ou de
-tradition orale? Possédons-nous plusieurs traditions diversement
-colorées ou une seule? Possédons-nous des documents d’espèce diverse ou
-d’une seule espèce? Les renseignements sont-ils vagues ou précis,
-détaillés ou sommaires, littéraires ou positifs, officiels ou
-confidentiels?
-
-La tendance naturelle est de négliger dans la construction les résultats
-de la critique, d’oublier ce qu’il y a d’incomplet ou de douteux dans
-notre connaissance. Un désir puissant d’accroître le plus possible la
-masse de nos renseignements et de nos conclusions nous pousse à nous
-délivrer de toutes les restrictions négatives. Le risque est donc grand
-de nous former avec des renseignements fragmentaires et suspects une
-impression d’ensemble comme si nous possédions un tableau complet.--On
-oublie facilement l’existence des faits que les documents ne décrivent
-pas (les faits économiques, les esclaves dans l’antiquité); on s’exagère
-la place tenue par les faits connus (l’art grec, les inscriptions
-romaines, les couvents du moyen âge). Instinctivement, on apprécie
-l’importance des faits à la quantité des documents qui en parlent.--On
-oublie la nature particulière des documents, et, lorsqu’ils sont tous de
-même provenance, on oublie qu’ils ont fait subir aux faits la même
-déformation et que leur communauté d’origine rend le contrôle
-impossible; on conserve docilement la couleur de la tradition (romaine,
-orthodoxe, aristocratique).
-
-Pour échapper à ces tendances naturelles il suffit de s’imposer la règle
-de passer en revue l’ensemble des faits et l’ensemble de la tradition
-avant tout essai de conclusion générale.
-
-VII. Les formules descriptives donnent le caractère particulier de
-chacun des petits groupes de faits. Pour obtenir une conclusion
-d’ensemble il faut réunir tous ces résultats de détail en une formule
-d’ensemble. On doit rapprocher non des détails isolés ou des caractères
-secondaires[213], mais des groupes de faits qui se ressemblent par un
-ensemble de caractères.
-
- [213] La comparaison entre deux faits de détail appartenant à des
- ensembles très différents (Abd-el-Kader à Jugurtha, Napoléon à
- Sforza) est un procédé d’exposition frappant, mais non un moyen
- d’arriver à une conclusion scientifique.
-
-On forme ainsi un ensemble (d’institutions, de groupes humains,
-d’événements). On en détermine--suivant la méthode indiquée plus
-haut--les caractères propres, l’étendue, la durée, la quantité ou
-l’importance.
-
-En formant des groupes de plus en plus généraux, on laisse, à chaque
-degré nouveau de généralité, tomber les caractères différents pour ne
-retenir que les caractères communs. On doit s’arrêter au point où il ne
-resterait plus de commun que des caractères universels de
-l’humanité.--Le résultat est de condenser en une formule le caractère
-général d’un ordre de faits, une langue, une religion, un art, une
-organisation économique, une société, un gouvernement, un événement
-complexe (comme l’Invasion ou la Réforme).
-
-Tant que ces formules d’ensemble demeurent isolées, la conclusion ne
-paraît pas complète. Et comme on ne peut plus les rapprocher davantage
-pour les fondre, on sent le besoin de les comparer pour essayer de les
-classer.--La classification peut être tentée par deux procédés.
-
-1º On peut comparer les catégories semblables de faits spéciaux, les
-langues, les religions, les arts, les gouvernements, en les prenant dans
-toute l’humanité, les comparant entre eux et classant ensemble ceux qui
-se ressemblent le plus. On obtient des familles de langues, de
-religions, de gouvernements qu’on peut essayer de classer ensuite entre
-elles. C’est une classification abstraite, qui isole une espèce de faits
-de toutes les autres, renonçant ainsi à atteindre les causes. Elle a
-l’avantage d’être rapidement faite et d’aboutir à un vocabulaire
-technique qui peut être commode pour désigner les faits.
-
-2º On peut comparer des groupes réels d’individus réels, prendre les
-sociétés données historiquement et les classer d’après leurs
-ressemblances. C’est une classification concrète analogue à celles de la
-zoologie où on classe non des fonctions, mais des animaux complets. Il
-est vrai que les groupes sont moins nets qu’en zoologie; aussi n’est-on
-pas d’accord sur les caractères d’après lesquels doit s’établir la
-ressemblance. Sera-ce l’organisation économique ou politique, ou l’état
-intellectuel? Aucun principe ne s’est encore imposé.
-
-L’histoire n’est pas encore parvenue à une classification scientifique
-d’ensemble. Peut-être les groupes humains ne sont-ils pas assez
-homogènes pour fournir un fondement solide de comparaison, et pas assez
-tranchés pour fournir des unités comparables.
-
-VIII. L’étude des rapports entre les faits simultanés consiste à
-chercher les liens entre tous les faits d’espèces différentes qui se
-produisent dans une même société. On sent confusément que les
-différentes habitudes séparées par abstraction et classées en catégories
-distinctes (art, religion, institutions politiques), ne sont pas isolées
-dans la réalité, qu’elles ont des caractères communs et qu’elles sont
-liées assez pour qu’un changement de l’une amène un changement dans
-l’autre. C’est l’idée fondamentale de l’_Esprit des lois_ de
-Montesquieu. Ce lien, appelé parfois _consensus_, l’école allemande
-(Savigny, Niebuhr) l’a appelé _Zusammenhang_. De cette conception est
-née la théorie du _Volksgeist_ (esprit du peuple), dont une contrefaçon
-a pénétré depuis quelques années en France sous le nom d’«âme
-nationale». Elle est aussi au fond de la théorie de l’âme sociale
-exposée par Lamprecht.
-
-En écartant ces conceptions mystiques il reste un fait très confus, mais
-incontestable, c’est la «solidarité» entre les différentes habitudes
-d’un même peuple. Pour l’étudier avec précision, il faudrait l’analyser,
-et un lien ne s’analyse pas. Il est donc naturel que cette partie des
-sciences sociales soit restée le refuge du mystère et de l’obscurité.
-
-En comparant les différentes sociétés de façon à établir par quelles
-branches se ressemblent ou différent celles qui se ressemblent ou
-diffèrent par une branche donnée (religion ou gouvernement), on
-obtiendrait peut-être des constatations empiriques intéressantes. Mais,
-pour _expliquer_ le _consensus_, il faut remonter jusqu’aux faits qui le
-produisent, jusqu’aux causes communes des différentes habitudes. On se
-trouve ainsi acculé à la nécessité d’aborder la recherche des causes et
-on entre dans l’histoire dite _philosophique_, parce qu’elle cherche ce
-qu’on appelait autrefois la _philosophie_ des faits, c’est-à-dire leurs
-rapports permanents.
-
-IX. Le besoin de s’élever au-dessus de la simple constatation des faits,
-pour les _expliquer_ par leurs _causes_, ce besoin constitutif de toutes
-les sciences, a fini par se faire sentir même dans l’étude de
-l’histoire. De là sont nés les systèmes de philosophie de l’histoire et
-les essais en vue de déterminer des lois ou des causes historiques. Nous
-devons renoncer à faire ici un examen critique de ces tentatives, si
-nombreuses au XIXe siècle; nous essaierons du moins d’indiquer par
-quelles voies on a abordé le problème et ce qui a empêché d’atteindre
-une solution scientifique.
-
-Le procédé le plus naturel d’explication consiste à admettre qu’une
-cause transcendante, la Providence, dirige tous les faits de l’histoire
-vers un but connu de Dieu[214]. Cette explication ne peut être que le
-couronnement métaphysique d’une construction scientifique, car le propre
-de la science est de n’étudier que les causes déterminantes.
-L’historien, pas plus que le chimiste ou le naturaliste, n’a à
-rechercher la cause première ou les causes finales. En fait on ne
-s’arrête plus guère aujourd’hui à discuter, sous sa forme théologique,
-la théorie de la Providence dans l’histoire.
-
- [214] C’est encore le système de plusieurs auteurs contemporains, le
- juriste belge Laurent dans ses _Études sur l’histoire de
- l’humanité_, l’Allemand Rocholl, et même Flint, l’historien anglais
- de la philosophie de l’histoire.
-
-Mais la tendance à expliquer les faits historiques par des causes
-transcendantes persiste dans des théories plus modernes où la
-métaphysique se déguise sous des formes scientifiques. Les historiens au
-XIXe siècle ont subi si fortement l’action de l’éducation philosophique
-que la plupart introduisent, parfois même à leur insu, des formules
-métaphysiques dans la construction de l’histoire. Il suffira d’énumérer
-ces systèmes et d’en montrer le caractère métaphysique pour que les
-historiens réfléchis soient avertis de s’en défier.
-
-La théorie du caractère rationnel de l’histoire repose sur l’idée que
-tout fait historique réel est en même temps «rationnel», c’est-à-dire
-conforme à un plan d’ensemble intelligible; d’ordinaire on admet comme
-sous-entendu que tout fait social a sa raison d’être dans le
-développement de la société, c’est-à-dire qu’il finit par tourner à
-l’avantage de la société; ce qui conduit à chercher pour cause à toute
-institution le besoin social auquel elle a dû répondre à l’origine[215].
-C’est l’idée fondamentale de l’Hegelianisme, sinon chez Hegel, du moins
-chez ses disciples historiens (Ranke, Mommsen, Droysen, en France
-Cousin, Taine et Michelet). C’est sous un déguisement laïque la vieille
-théorie théologique des causes finales qui suppose une Providence
-occupée à diriger l’humanité au mieux de ses intérêts. Et c’est un _a
-priori_ consolant, mais non scientifique; car l’observation des faits
-historiques ne montre pas que les choses se soient toujours passées de
-la façon la plus avantageuse aux hommes ou la plus rationnelle, ni que
-les institutions aient eu d’autre cause que les intérêts de ceux qui les
-établissaient; elle donnerait plutôt l’impression inverse.
-
- [215] C’est ainsi que Taine, dans _Les origines de la France
- contemporaine_ explique la formation des privilèges de l’ancien
- régime par les services qu’auraient jadis rendus les privilégiés.
-
-De la même source métaphysique sort aussi la théorie hégélienne des
-_idées_ qui se réalisent successivement dans l’histoire par
-l’intermédiaire des peuples successifs. Popularisée en France par Cousin
-et Michelet, cette théorie a fini son temps, même en Allemagne; mais
-elle s’est prolongée, surtout en Allemagne, sous la forme de la mission
-historique (_Beruf)_ attribuée à des peuples ou à des personnages. Il
-suffira ici de constater que les métaphores même d’«idée» et de
-«mission» impliquent une cause transcendante anthropomorphique.
-
-De la même conception optimiste d’une direction rationnelle du monde
-découle la théorie du _progrès_ continu et nécessaire de l’humanité.
-Bien qu’adoptée par les positivistes, elle n’est qu’une hypothèse
-métaphysique. Au sens vulgaire, le «progrès» n’est qu’une expression
-subjective pour désigner les changements qui vont dans le sens de nos
-préférences. Mais--même en prenant le mot au sens objectif que Spencer
-lui a donné (un accroissement de variété et de coordination des
-phénomènes sociaux)--l’étude des faits historiques ne montre pas _un_
-progrès universel et continu de l’humanité, elle montre _des_ progrès
-partiels et intermittents, et elle ne fournit aucune raison de les
-attribuer à une cause permanente inhérente à l’ensemble de l’humanité
-plutôt qu’à une série d’accidents locaux[216].
-
- [216] On trouvera une bonne critique de la théorie du progrès dans
- l’ouvrage cité de P. Lacombe.
-
-Des tentatives d’explication de forme plus scientifique sont nées dans
-les histoires spéciales (des langues, des religions, du droit). En
-étudiant séparément la succession des faits d’une seule espèce, les
-spécialistes ont été amenés à constater le retour régulier des mêmes
-successions de faits, ils l’ont exprimée en formules qu’on a appelées
-quelquefois des lois (par exemple la loi de l’accent tonique); ce ne
-sont jamais que des lois empiriques, elles indiquent seulement les
-successions de faits sans les expliquer, puisqu’elles n’en découvrent
-pas la cause déterminante. Mais, par une métaphore naturelle, les
-spécialistes, frappés de la régularité de ces successions, ont regardé
-l’évolution des usages (d’un mot, d’un rite, d’un dogme, d’une règle de
-droit) comme un développement organique analogue à la croissance d’une
-plante; on a parlé de la «vie des mots», de la «mort des dogmes», de la
-«croissance des mythes». Puis, oubliant que toutes ces choses sont de
-pures abstractions, on a admis--sans le dire explicitement--une force
-inhérente au mot, au rite, à la règle, qui produirait son évolution.
-C’est la théorie du développement (_Entwickelung_) des usages et des
-institutions; lancée en Allemagne par l’école «historique», elle a
-dominé toutes les histoires spéciales. L’histoire des langues seule
-achève de s’en dégager[217].--De même qu’on assimilait les usages à des
-êtres doués d’une vie propre, on personnifiait la succession des
-individus qui composent les corps de la société (royauté, église, sénat,
-parlement), en lui prêtant une volonté continue qu’on traitait comme une
-cause agissante.--Un monde d’êtres imaginaires s’est créé ainsi derrière
-les faits historiques et a remplacé la Providence dans l’explication des
-faits. Pour se défendre contre cette mythologie décevante, une règle
-suffira: Ne chercher les causes d’un fait historique qu’après s’être
-représenté ce fait d’une façon concrète sous la forme d’individus qui
-agissent ou qui pensent. Si l’on tient à user des substantifs abstraits,
-on devra éviter toute métaphore qui leur ferait jouer le rôle d’êtres
-vivants.
-
- [217] Voir les déclarations très nettes d’un des principaux
- représentants de la science du langage en France, V. Henry,
- _Antinomies linguistiques_, Paris, 1896, in-8.
-
-En comparant les évolutions des différentes espèces de faits dans une
-même société, l’école «historique» avait été amenée à constater la
-solidarité (_Zusammenhang_)[218]. Mais, avant d’en avoir cherché les
-causes par analyse, on supposa une cause générale permanente qui devait
-résider dans la société elle-même. Et, comme on s’était habitué à
-personnifier la société, on lui attribua un tempérament spécial, le
-génie propre de la nation ou de la race, qui se manifestait dans les
-différentes activités sociales et expliquait leur solidarité[219]. Ce
-n’était qu’une hypothèse suggérée par le monde animal où chaque espèce a
-des caractères permanents. Elle eût été insuffisante, car, pour
-expliquer comment une même société a changé de caractère d’une époque à
-l’autre (les Grecs entre le VIIe et le IVe siècle, les Anglais entre le
-XVe et le XIXe), il eût fallu faire intervenir l’action des causes
-extérieures. Et elle est caduque, puisque toutes les sociétés
-historiques sont des groupes d’hommes sans unité anthropologique et sans
-caractères communs héréditaires.
-
- [218] Voir plus haut, p. 246.
-
- [219] Lamprecht, dans l’article cité p. 213, après avoir rapproché les
- évolutions artistique, religieuse, économique de l’Allemagne au
- moyen âge et constaté qu’on peut les diviser toutes en périodes de
- même durée, explique les transformations simultanées des différents
- usages et institutions d’une même société par les transformations de
- «l’âme sociale» collective. Ce n’est qu’une autre forme de la même
- hypothèse.
-
-A côté de ces explications métaphysiques ou métaphoriques, se sont
-produites des tentatives pour appliquer à la recherche des causes en
-histoire le procédé classique des sciences naturelles: comparer des
-séries parallèles de faits successifs pour voir ceux qui se retrouvent
-toujours ensemble. La «méthode comparative» a été essayée sous plusieurs
-formes.--On a pris pour objet d’étude un détail de la vie sociale (un
-usage, une institution, une croyance, une règle), défini abstraitement;
-on en a comparé les évolutions dans différentes sociétés, de façon à
-déterminer l’évolution commune qu’on devrait rapporter à une même cause
-générale. Ainsi se sont fondés la linguistique, la mythologie, le droit
-comparés.--On a proposé (en Angleterre) de préciser la comparaison en
-appliquant la méthode «statistique»; il s’agirait de comparer
-systématiquement toutes les sociétés connues et de dresser la
-statistique de tous les cas où deux usages se rencontrent ensemble.
-C’est le principe des tables de concordance de Bacon; il est à craindre
-qu’il ne donne pas plus de résultats.--Le vice de tous ces procédés est
-d’opérer sur des notions abstraites, en partie arbitraires, parfois même
-sur des rapprochements de mots, sans connaître l’ensemble des conditions
-où se sont produits les faits.
-
-On pourrait imaginer une méthode plus concrète qui, au lieu de
-fragments, comparerait des ensembles, c’est-à-dire des sociétés tout
-entières, soit la même société à deux moments de son évolution
-(l’Angleterre au XVIe et au XIXe siècle), soit des évolutions d’ensemble
-de plusieurs sociétés, contemporaines l’une de l’autre (Angleterre et
-France) ou d’époques différentes (Rome et l’Angleterre). Elle pourrait
-servir négativement, pour s’assurer qu’un fait n’est pas l’effet
-nécessaire d’un autre, puisqu’on ne les trouve pas toujours liés (par
-exemple l’émancipation des femmes et le christianisme). Mais on ne peut
-guère en attendre de résultats positifs, car la concomitance de deux
-faits dans plusieurs séries n’indique pas s’ils sont cause l’un de
-l’autre ou seulement effets d’une même cause.
-
-La recherche méthodique des causes d’un fait exige une analyse des
-conditions où se produit le fait, de façon à isoler la condition
-nécessaire qui est la cause; elle suppose donc la connaissance complète
-de ces conditions. C’est précisément ce qui manque en histoire. Il faut
-donc renoncer à atteindre les causes par une méthode directe, comme dans
-les autres sciences.
-
-En fait cependant, les historiens usent souvent de la notion de cause,
-indispensable, on l’a montré plus haut, pour formuler les événements et
-construire les périodes. C’est qu’ils connaissent les causes soit par
-les auteurs de documents qui ont observé les faits, soit par analogie
-avec les causes actuelles que chacun de nous a observées. Toute
-l’histoire des événements est un enchaînement évident et incontesté
-d’accidents, dont chacun est cause déterminante d’un autre. Le coup de
-lance de Montgomery est cause de la mort de Henri II, et cette mort est
-cause de l’avènement des Guises au pouvoir, qui est cause du soulèvement
-du parti protestant.
-
-L’observation des causes par les auteurs de documents reste limitée à
-l’enchaînement des faits accidentels observés par eux;--ce sont à vrai
-dire les causes les plus sûrement connues. Aussi l’histoire, au rebours
-des autres sciences, atteint-elle mieux les causes des accidents
-particuliers que celles des transformations générales, car elle trouve
-le travail déjà fait dans les documents.
-
-Pour rechercher les causes des faits généraux, la construction
-historique est réduite à l’analogie entre le passé et le présent. Si
-elle a chance de trouver les causes qui expliquent l’évolution des
-sociétés passés, ce sera par l’observation directe des transformations
-des sociétés actuelles.
-
-Cette étude n’est pas constituée encore, on ne peut ici qu’en indiquer
-les principes.
-
-1º Pour atteindre les causes de la solidarité entre les habitudes
-différentes d’une même société, il faut dépasser la forme abstraite et
-conventionnelle que les faits prennent dans la langue des documents
-(dogme, règle, rite, institution), et remonter jusqu’aux centres réels
-concrets, qui sont toujours des hommes pensants ou agissants. Là
-seulement sont réunies les diverses espèces d’activité que la langue
-sépare par abstraction. Leur solidarité doit donc être cherchée dans
-quelque trait dominant de la nature ou de la condition de ces hommes qui
-s’impose à toutes les manifestations différentes de leur activité.--On
-devra s’attendre à ce que la solidarité ne soit pas également étroite
-entre toutes les espèces d’activité: elle sera plus forte dans celles où
-chaque individu dépend étroitement des actes de la masse (vie
-économique, sociale, politique), plus faible dans les activités
-intellectuelles (arts, sciences) où l’initiative des individus s’exerce
-plus librement[220].--Les documents mentionnent la plupart des habitudes
-(croyances, coutumes, institutions) en bloc sans distinguer les
-individus; et pourtant, dans une même société, les habitudes diffèrent
-beaucoup d’un homme à l’autre. Il faudra distinguer ces différences,
-sous peine d’expliquer les actes des artistes et des savants par les
-croyances et les habitudes de leur prince ou de leurs fournisseurs.
-
- [220] Les historiens de la littérature qui, du premier coup, ont
- cherché le lien entre les arts et le reste de la vie sociale ont
- ainsi posé la première la question la plus difficile.
-
-2º Pour atteindre les causes de l’évolution, il faudra remonter aux
-seuls êtres qui puissent évoluer, les hommes. Toute évolution a pour
-cause un changement dans les conditions matérielles ou les habitudes de
-certains hommes. L’observation nous montre deux sortes de
-changement.--Ou les hommes restent les mêmes, mais changent leur façon
-d’agir ou de penser, soit volontairement par imitation, soit par
-contrainte.--Ou les hommes qui pratiquaient l’ancien usage sont disparus
-et ont été remplacés par d’autres hommes qui ne le pratiquent plus, soit
-des étrangers, soit les descendants des hommes anciens, mais élevés
-autrement. Ce renouvellement des générations paraît être, de nos jours,
-la cause la plus active de l’évolution. On est enclin à penser qu’il l’a
-été dans le passé: l’évolution a été d’autant plus lente que les gens de
-la génération suivante ont été plus exclusivement formés par l’imitation
-de leurs devanciers.
-
-Il resterait une dernière question. N’y a-t-il jamais que des hommes
-semblables qui diffèrent seulement par leurs _conditions_ de vie
-(éducation, ressources, gouvernement), et l’évolution n’est-elle
-produite que par des changements dans ces _conditions_?--Ou bien y
-a-t-il des groupes d’hommes _héréditairement différents_ qui naissent
-avec des tendances à des activités différentes et des aptitudes à
-évoluer différemment, de sorte que l’évolution serait produite, en
-partie du moins, par des accroissements, des diminutions ou des
-déplacements de ces groupes?--Pour les cas extrêmes, les races blanche,
-jaune, noire, la différence d’aptitude entre les races paraît évidente;
-aucun peuple noir ne s’est civilisé. Il est donc probable que des
-différences héréditaires moindres ont dû contribuer à déterminer les
-événements. L’évolution historique serait en partie produite par des
-causes physiologiques et anthropologiques. Mais l’histoire ne fournit
-aucun procédé sûr pour déterminer l’action de ces différences
-héréditaires entre les hommes, elle n’atteint que les conditions de leur
-existence. La dernière question de l’histoire reste insoluble par les
-procédés historiques.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-EXPOSITION
-
-
-Il nous reste à étudier une question dont l’intérêt pratique est
-évident. Sous quelles formes les œuvres historiques se présentent-elles?
-Ces formes sont, en fait, très nombreuses: or il en est de surannées;
-toutes ne sont pas légitimes; les meilleures ont des inconvénients. On
-doit donc se demander, non seulement sous quelles formes les œuvres
-historiques se présentent, mais quels sont, parmi ceux qui existent, les
-types d’exposition vraiment rationnels.
-
-Par «œuvres historiques» nous entendons ici toutes celles qui sont
-destinées à exposer les résultats d’un travail de construction
-historique, quelles qu’en soient, d’ailleurs, l’étendue et la portée.
-Les travaux critiques sur les documents, simplement préparatoires de la
-construction historique, dont il a été traité au livre II, sont,
-naturellement, exclus.
-
-Les historiens peuvent différer et ont différé jusqu’à présent sur
-plusieurs points essentiels. Ils n’ont pas toujours conçu, ils ne
-conçoivent pas tous de la même manière le but de l’œuvre historique, ni,
-par suite, la nature des faits qu’ils choisissent, la façon de diviser
-le sujet, c’est-à-dire d’ordonner les faits, la façon de les présenter,
-la façon de les prouver.--Ce serait ici le lieu de marquer comment «la
-manière d’écrire l’histoire» a évolué depuis les origines. Mais comme
-l’histoire de la manière d’écrire l’histoire n’a pas encore été bien
-faite[221], nous nous bornerons ici à des indications très générales
-pour la période antérieure à la seconde moitié du XIXe siècle, à celles
-qui sont strictement nécessaires pour l’intelligence de l’état de choses
-contemporain.
-
- [221] Pour les époques anciennes, consulter les bonnes histoires de la
- littérature grecque, romaine et du moyen âge, qui contiennent des
- chapitres consacrés aux «historiens». Pour la période moderne,
- consulter l’Introduction de M. G. Monod au t. I de la _Revue
- historique_; l’ouvrage de F. X. v. Wegele, _Geschichte der deutschen
- Historiographie_ (1885), est restreint à l’Allemagne et médiocre;
- des «Notes sur l’histoire en France au XIXe siècle» ont été publiées
- par C. Jullian comme Introduction à ses _Extraits des historiens
- français du XIXe siècle_ (Paris, 1897, in-12). L’histoire de
- l’historiographie moderne reste à faire. Voir l’essai partiel de E.
- Bernheim, _o. c._, p. 13 et suiv.
-
-I. L’histoire a été conçue d’abord comme la narration des événements
-mémorables. Garder le souvenir et propager la connaissance des faits
-glorieux ou importants pour un homme, ou une famille, ou un peuple,
-tel était le but de l’histoire au temps de Thucydide et de
-Tite-Live.--Parallèlement, l’histoire fut considérée de bonne heure
-comme un recueil de précédents, et la connaissance de l’histoire comme
-une préparation pratique à la vie, surtout à la vie politique (militaire
-et civile). Polybe et Plutarque ont écrit pour instruire; ils ont eu la
-prétention de donner des recettes pour agir.--La matière de l’histoire
-dans l’antiquité classique, c’étaient donc surtout les accidents
-politiques, faits de guerre et révolutions. Le cadre ordinaire de
-l’exposition historique (où les faits étaient ordonnés d’habitude
-suivant l’ordre chronologique), c’était la vie d’un personnage,
-l’ensemble ou une période de la vie d’un peuple; il n’y eut dans
-l’antiquité que quelques essais d’histoire générale. Comme l’historien
-se proposait de plaire ou d’instruire, ou de plaire et d’instruire à la
-fois, l’histoire était un genre littéraire: on n’était pas très
-scrupuleux au sujet des preuves; ceux qui travaillaient d’après des
-documents écrits ne prenaient pas soin d’en distinguer le texte du texte
-de leur cru; ils reproduisaient les récits de leurs devanciers en les
-ornant de détails, et quelquefois (sous prétexte de préciser) de
-chiffres, de discours, de réflexions et d’élégances. On saisit leur
-procédé sur le vif toutes les fois qu’il est possible de comparer les
-historiens grecs et romains, Éphore et Tite-Live, par exemple, à leurs
-sources.
-
-Les écrivains de la Renaissance ont directement imité les anciens. Pour
-eux aussi l’histoire a été un art littéraire à tendances apologétiques
-ou à prétentions didactiques, trop souvent, en Italie, un moyen de
-gagner la faveur des princes et un thème à déclamations. Cela dura fort
-longtemps. En plein XVIIe siècle, Mézeray est encore un historien à la
-mode de l’antiquité classique.
-
-Cependant, dans la littérature historique de la Renaissance, deux
-nouveautés méritent d’attirer l’attention, où s’accuse sans contredit
-l’influence médiévale.--D’une part, on voit persister la faveur d’un
-cadre, inusité dans l’antiquité, créé par les historiens catholiques des
-bas siècles (Eusèbe, Orose), très goûté au moyen âge, celui qui, au lieu
-d’embrasser seulement l’histoire d’un homme, ou d’une famille, ou d’un
-peuple, embrasse l’histoire universelle.--D’autre part, un artifice
-matériel d’exposition, né d’une pratique en vigueur dans les écoles du
-moyen âge (les gloses), s’introduit, dont les conséquences ont été de
-première importance. On prit alors l’habitude de joindre au texte, dans
-les livres d’histoire imprimés, des notes[222]. Les notes ont permis de
-distinguer du récit historique les documents qui l’étayent, de renvoyer
-aux sources, de dégager et d’éclaircir le texte. C’est dans les
-collections de documents et dans les dissertations critiques que
-l’artifice de l’annotation fut pratiqué d’abord; il a pénétré de là,
-lentement, dans les ouvrages historiques.
-
- [222] Il serait intéressant de déterminer quels sont les plus anciens
- livres imprimés qui sont munis de notes à la manière moderne. Des
- bibliophiles, que nous avons consultés, l’ignorent, leur attention
- n’ayant jamais été éveillée sur ce point.
-
-Une seconde période s’ouvre au XVIIe siècle. Les «philosophes» conçurent
-alors l’histoire comme l’étude, non plus des événements pour eux-mêmes,
-mais des habitudes des hommes. Ils furent amenés par là à s’intéresser,
-non seulement aux faits d’ordre politique, mais à l’évolution des
-sciences, des arts, de l’industrie, etc., et aux mœurs. Montesquieu et
-Voltaire personnifièrent ces tendances. L’_Essai sur les mœurs_ est la
-première esquisse, et, à quelques égards, le chef-d’œuvre de l’histoire
-ainsi comprise. On continua de regarder le récit détaillé des événements
-politiques et militaires comme le fond de l’histoire, mais on prit
-l’habitude d’y joindre, le plus souvent sous la forme de complément ou
-d’appendice, une esquisse des «progrès de l’esprit humain». L’expression
-«histoire de la civilisation» apparaît avant la fin du XVIIIe
-siècle.--En même temps les professeurs d’Université créaient en
-Allemagne, surtout à Göttingen, pour les besoins de l’enseignement, la
-forme nouvelle du «Manuel» d’histoire, recueil méthodique de faits,
-soigneusement justifiés, sans prétentions littéraires ni autres. Des
-collections de faits historiques, formées en vue de l’interprétation des
-textes littéraires, ou par simple curiosité pour les choses anciennes,
-il y en avait eu dès l’antiquité; mais les pots-pourris d’Athénée et
-d’Aulu-Gelle, les compilations plus vastes et mieux ordonnées qui datent
-du moyen âge et de la Renaissance, ne sont nullement comparables aux
-«Manuels scientifiques» dont les professeurs allemands donnèrent alors
-les modèles. D’ailleurs ces professeurs contribuèrent à débrouiller
-l’idée générale, confuse, que les philosophes avaient de la
-«civilisation», car ils s’appliquèrent à organiser, en autant de
-branches d’études spéciales, l’histoire des langues, des littératures,
-des arts, des religions, du droit, de la vie économique, etc.--Ainsi, le
-terrain de l’histoire s’élargit beaucoup, et l’exposition scientifique,
-c’est-à-dire objective et simple, commença à faire concurrence aux
-formes à l’antique, oratoires ou sentencieuses, patriotiques ou
-philosophiques.
-
-Concurrence d’abord timide et obscure, car le début du XIXe siècle fut
-marqué par une renaissance littéraire, qui rafraîchit la littérature
-historique. Sous l’influence du mouvement romantique, les historiens
-cherchèrent des procédés d’exposition plus vivants que ceux de leurs
-prédécesseurs, propres à frapper, à «émouvoir» le public, à lui donner
-une impression poétique des réalités disparues.--Les uns s’efforcèrent
-de conserver la couleur des documents originaux, en les adaptant:
-«Charmé des récits contemporains, dit Barante, j’ai tâché de composer
-une narration suivie qui leur empruntât l’intérêt dont ils sont animés»;
-cela mène directement à supprimer toute critique, et à reproduire ce qui
-fait bien.--Les autres professèrent qu’il faut présenter les faits
-passés avec l’émotion d’un spectateur. «Thierry, dit Michelet qui l’en
-loue, en nous contant Klodowig, a le souffle intérieur, l’émotion de la
-France envahie récemment...» Michelet a «posé le problème historique
-comme la résurrection de la vie intégrale dans ses organismes intérieurs
-et profonds».--Le choix du sujet, du plan, des preuves, du style est
-dominé chez tous les historiens romantiques par la préoccupation de
-l’effet, qui n’est pas assurément une préoccupation scientifique. C’est
-une préoccupation littéraire. Quelques historiens romantiques ont glissé
-sur cette pente jusqu’au «roman historique». On sait en quoi consiste ce
-genre, qui, de l’abbé Barthélemy et de Chateaubriand à Mérimée et à
-Ebers, a été si prospère, et que l’on essaie présentement, mais en vain,
-de rajeunir. Le but est de «faire revivre des coins du passé» en des
-tableaux dramatiques, artistement fabriqués avec des couleurs et des
-détails «vrais». Le vice évident du procédé est que l’on ne donne pas au
-lecteur le moyen de distinguer entre les parties empruntées à des
-documents et les parties imaginées, sans compter que la plupart du temps
-les documents utilisés ne sont pas tous exactement de la même
-provenance, si bien que, la couleur de chaque pierre étant «vraie»,
-celle de la mosaïque est fausse. La _Rome au siècle d’Auguste_ de
-Dezobry, les _Récits mérovingiens_ d’Augustin Thierry, et d’autres
-«tableaux» esquissés à la même époque ont été faits d’après le principe,
-et offrent les inconvénients des romans historiques proprement
-dits[223].
-
- [223] Il va de soi que les procédés romantiques en vue d’obtenir des
- effets de couleur locale et de «résurrection», souvent puérils entre
- les mains des plus habiles écrivains, sont tout à fait intolérables
- quand ils sont employés par d’autres. Voir un bon exemple (critique
- d’un livre de M. Mourin par M. Monod) dans la _Revue critique_,
- 1874, II, p. 163 et suiv.
-
-On peut dire en résumé que, jusque vers 1850, l’histoire est restée,
-pour les historiens et pour le public, un genre littéraire. Une preuve
-excellente en est que les historiens avaient alors l’habitude de
-rééditer leurs ouvrages, à plusieurs années de distance, sans y rien
-changer, et que le public tolérait cette pratique. Or toute œuvre
-scientifique doit être sans cesse refondue, revisée, mise au courant.
-Les savants proprement dits n’ont pas la prétention de donner à leurs
-œuvres une forme _ne varietur_ ni d’être lus par la postérité; ils ne
-prétendent pas à l’immortalité personnelle: il leur suffit que les
-résultats de leurs recherches, rectifiés ou même transformés par des
-recherches ultérieures, soient incorporés à l’ensemble des connaissances
-qui constituent le patrimoine scientifique de l’humanité. Personne ne
-lit Newton ou Lavoisier; il suffit à la gloire de Newton et de Lavoisier
-que leur œuvre ait contribué à déterminer la masse énorme des travaux
-qui ont remplacé les leurs et qui, tôt ou tard, seront remplacés
-eux-mêmes. Il n’y a que les œuvres d’art dont la jeunesse soit
-éternelle. Et le public s’en rend bien compte: il ne viendrait à
-l’esprit de personne d’étudier l’histoire naturelle dans Buffon, quels
-que soient les mérites de ce styliste. Mais le même public étudie
-volontiers l’histoire dans Augustin Thierry, dans Macaulay, dans Carlyle
-et dans Michelet, et les livres des grands écrivains qui ont écrit sur
-des sujets historiques se réimpriment tels quels, cinquante ans après
-leur mort, quoiqu’ils ne soient plus, visiblement, au courant des
-connaissances acquises. Il est clair que, pour bien des gens la forme,
-en histoire, emporte le fond, et que l’œuvre historique est toujours,
-non exclusivement, mais surtout, une œuvre d’art[224].
-
- [224] C’est un lieu commun, mais c’est aussi une erreur de dire, en
- sens contraire, que les ouvrages des érudits demeurent, tandis que
- les travaux des historiens vieillissent, si bien que les érudits
- s’acquerraient une réputation plus solide que ne font les
- historiens: «On ne lit plus le P. Daniel, et on lit toujours le P.
- Anselme.» Mais les ouvrages des érudits vieillissent, eux aussi, et
- le fait que toutes les parties de l’œuvre du P. Anselme n’aient pas
- encore été remplacées (c’est pour cela que l’on s’en sert encore) ne
- doit pas faire illusion: l’immense majorité des œuvres des érudits
- sont, comme celles des savants proprement dits, provisoires et
- condamnées à l’oubli.
-
-II. C’est depuis cinquante ans que se sont dégagées et constituées les
-formes scientifiques d’exposition historique, en harmonie avec cette
-conception générale que le but de l’histoire est, non pas de plaire, ni
-de donner des recettes pratiques pour se conduire, ni d’émouvoir, mais
-simplement de savoir.
-
-Nous distinguerons d’abord: 1º les monographies; 2º les travaux d’un
-caractère général.
-
-1º On fait une monographie quand on se propose d’élucider un point
-spécial, un fait ou un ensemble limité de faits, par exemple une portion
-de la vie ou la vie d’un individu, un événement ou une série
-d’événements entre deux dates rapprochées, etc.--Les types de sujets
-possibles de monographie ne sauraient être énumérés, car la matière
-historique peut se sectionner indéfiniment, et d’un nombre infini de
-manières. Mais tous les sectionnements ne sont pas également judicieux,
-et, quoiqu’on ait dit le contraire, il y a, en histoire comme dans
-toutes les sciences, des sujets de monographie qui sont bêtes, et des
-monographies qui, faites et bien faites, représentent du travail
-inutilement dépensé[225]. Les personnes d’esprit médiocre et sans
-portée, souvent qualifiées de «curieux», s’attaquent volontiers à des
-questions insignifiantes[226]; et c’est même un assez bon critérium,
-pour se faire une première idée de la valeur intellectuelle d’un
-historien, de lire la liste des titres des monographies qu’il a
-faites[227]. C’est le don de voir les problèmes importants et le goût de
-s’y attacher, aussi bien que la puissance de les résoudre, qui, dans
-toutes les sciences, font les hommes de premier ordre.--Mais supposons
-le sujet choisi d’une façon rationnelle. Toute monographie, pour être
-utile, c’est-à-dire pleinement utilisable, doit se soumettre à trois
-règles: 1º dans une monographie, tout fait historique tiré de documents
-ne doit être présenté qu’accompagné de l’indication des documents d’où
-il sort et de la valeur de ces documents[228]; 2º il faut suivre, autant
-que possible, l’ordre chronologique, parce que c’est celui dans lequel
-on est sûr que les faits se sont produits et qu’on devra chercher les
-causes et les effets; 3º il faut que le titre de la monographie en fasse
-connaître le sujet avec exactitude: on ne saurait trop protester contre
-les titres incomplets ou de fantaisie, qui compliquent si gratuitement
-les enquêtes bibliographiques.--Une quatrième règle a été posée; on a
-dit: «Une monographie n’est utile que quand elle épuise le sujet»; mais
-il est très légitime de faire un travail provisoire avec les documents
-dont on dispose, même quand on a des raisons de croire qu’il en existe
-d’autres, à condition toutefois d’avertir précisément avec quels
-documents le travail a été fait.--Il suffit, d’ailleurs, d’avoir du tact
-pour sentir que, dans une monographie, l’appareil de la démonstration,
-s’il doit être complet, doit aussi être réduit au strict nécessaire. La
-sobriété est de rigueur: tout étalage d’érudition, dont l’économie
-aurait pu être réalisée sans inconvénients, est odieux[229]. Les
-monographies les mieux faites n’aboutissent souvent, en histoire, qu’à
-la constatation de l’impossibilité de savoir. Il faut résister au désir
-de couronner, comme il arrive, par des conclusions subjectives,
-ambitieuses et vagues, une monographie impropre à les porter[230]. La
-conclusion régulière d’une bonne monographie, c’est le bilan des
-résultats acquis par elle et de ce qui reste obscur. Une monographie
-ainsi conduite peut vieillir, mais elle ne pourrit pas, et l’auteur n’a
-jamais lieu d’en rougir.
-
- [225] Les gens du métier essaient en vain de s’abuser sur ce point:
- tout, dans le passé, n’est pas intéressant.--«Si nous écrivions la
- vie du duc d’Angoulême, dit Pécuchet.--Mais c’était un imbécile!
- répliqua Bouvard.--Qu’importe! Les personnages du second plan ont
- parfois une influence énorme, et celui-là peut-être tenait le rouage
- des affaires.» (G. Flaubert, _Bouvard et Pécuchet_, p. 157.)
-
- [226] Comme les personnes d’esprit médiocre ont une tendance à
- préférer les sujets insignifiants, il y a, pour les sujets de ce
- genre, une concurrence active. On a souvent l’occasion de constater
- l’apparition simultanée de plusieurs monographies sur le même sujet:
- il n’est pas rare que le sujet soit tout à fait sans importance.
-
- [227] Les sujets de monographie qui sont intéressants ne sont pas tous
- traitables; il en est auxquels l’état des sources interdit de
- songer. C’est pourquoi les débutants, même ceux qui sont
- intelligents, éprouvent tant d’embarras à choisir les sujets de
- leurs premières monographies, quand ils ne sont pas bien conseillés
- ou favorisés par la chance, et, souvent, s’engagent dans des
- impasses. Il serait très rigoureux, et fort injuste, de juger
- quelqu’un d’après la liste des sujets de ses _premières_
- monographies.
-
- [228] En pratique il faut donner, au commencement, la liste des
- sources employées pour l’ensemble de la monographie (avec des
- indications bibliographiques convenables pour les imprimés, la
- mention de la nature des documents et leur cote pour les
- manuscrits); de plus, chaque affirmation spéciale doit porter sa
- preuve: le texte même du document à l’appui, si c’est possible, afin
- que le lecteur soit en mesure de contrôler l’interprétation (pièces
- justificatives); sinon, en note, l’analyse ou, tout au moins, le
- titre du document, avec sa cote, ou avec l’indication précise de
- l’endroit où il a été publié. La règle générale est de mettre le
- lecteur en état de savoir exactement pour quelles raisons on a
- adopté telles conclusions sur chaque point de l’analyse.
-
- Les débutants, en cela pareils aux anciens auteurs, n’observent pas,
- naturellement, toutes ces règles. Il leur arrive constamment, au
- lieu de citer le texte ou le titre des documents, de s’y référer par
- une cote ou par l’indication générale du recueil où ils sont
- imprimés, qui n’apprennent rien au lecteur sur la nature des textes
- allégués. Voici encore une méprise des plus grossières, et qui
- s’observe très souvent: les débutants, ou les personnes
- inexpérimentées, ne comprennent pas toujours pourquoi l’habitude
- s’est introduite de placer des notes au bas des pages; au bas des
- pages des livres qu’ils ont entre les mains, ils voient un liseré de
- notes: ils se croient obligés d’en faire un au bas des leurs, mais
- leurs notes sont postiches et de pur ornement; elles ne servent ni à
- produire des preuves ni à permettre au lecteur de contrôler leurs
- assertions.--Tous ces procédés sont inadmissibles et doivent être
- vigoureusement combattus.
-
- [229] Presque tous les débutants ont une tendance fâcheuse à
- s’échapper en digressions superflues, à accumuler des réflexions et
- des renseignements qui n’ont aucun rapport avec le sujet principal;
- ils se rendront compte, s’ils réfléchissent, que les causes de ce
- penchant sont le mauvais goût, une espèce de vanité naïve, parfois
- le désordre d’esprit.
-
- [230] On entend dire: «J’ai longtemps vécu avec les documents de ce
- temps et de cette espèce. J’ai l’impression que telles conclusions,
- que je ne puis démontrer, sont exactes.» De deux choses l’une: ou
- l’auteur peut indiquer les motifs de son impression, et on les
- appréciera; ou il ne peut pas les indiquer, et on doit présumer
- qu’il n’en a pas de sérieux.
-
-2º Les travaux d’un caractère général s’adressent soit aux hommes du
-métier, soit au public.
-
-A. Les ouvrages généraux destinés surtout aux hommes du métier se
-présentent maintenant sous la forme de «répertoires», de «manuels» et
-d’«histoires scientifiques».--Dans un _répertoire_, on réunit une masse
-de faits vérifiés d’un certain genre suivant un ordre destiné à rendre
-facile de les trouver. S’il s’agit de faits datés avec précision,
-l’ordre chronologique est indiqué: c’est ainsi que la tâche a été
-entreprise de composer des «Annales» de l’histoire d’Allemagne où la
-mention très brève des événements, rangés d’après leur date, est
-accompagnée des textes qui les font connaître, avec des renvois exacts
-aux sources et aux travaux de la critique; la collection des _Jahrbücher
-der deutschen Geschichte_ a pour but d’élucider aussi complètement que
-possible les faits de l’histoire d’Allemagne, tout ce qui peut être
-l’objet de discussions et de preuves scientifiques, en laissant de côté
-tout ce qui est du domaine de l’appréciation et les considérations
-générales. S’agit-il de faits mal datés, ou simultanés, qui ne peuvent
-pas se ranger sur une ligne, l’ordre alphabétique s’impose: on a de la
-sorte des Dictionnaires: dictionnaires d’institutions, dictionnaires
-biographiques, encyclopédies historiques, tels que la _Reale
-Encyklopædie_ de Pauly-Wissowa. Ces répertoires alphabétiques sont, en
-principe, de même que les _Jahrbücher_, des collections de faits
-prouvés; si, en pratique, les références y sont moins rigoureuses,
-l’appareil des textes à l’appui des affirmations moins complet, c’est
-une différence injustifiable[231].--Les _manuels scientifiques_ sont
-aussi, à vrai dire, des répertoires, puisque ce sont des recueils où des
-faits acquis sont rangés suivant un ordre méthodique et sont exposés
-sous une forme objective, avec les preuves afférentes, sans aucun
-ornement littéraire. Les auteurs de ces «Manuels», dont les spécimens
-les plus nombreux et les plus parfaits ont été composés de nos jours
-dans les Universités allemandes, n’ont d’autre visée que de dresser
-minutieusement l’inventaire des connaissances acquises, afin de rendre
-plus aisée et plus rapide aux travailleurs l’assimilation des résultats
-de la critique et de fournir un point de départ à des recherches
-nouvelles. Il existe aujourd’hui des Manuels de cette espèce pour la
-plupart des branches spéciales de l’histoire de la civilisation
-(langues, littératures, religion, droit, _Alterthümer_, etc.), pour
-l’histoire des institutions, pour les diverses parties de l’histoire
-ecclésiastique. Il suffit de citer les noms de Schœmann, de Marquardt et
-Mommsen, de Gilbert, de Krumbacher, de Harnack, de Möller. Ces ouvrages
-n’ont pas la sécheresse de la plupart des «Manuels» primitifs, publiés
-en Allemagne il y a cent ans, qui ne sont guère que des tables de
-matières, avec l’indication des documents et des livres à consulter;
-l’exposition et la discussion y sont sans doute serrées et concises,
-mais elles ont assez d’ampleur pour que des lecteurs cultivés puissent
-s’en accommoder, et même les préférer. Ils dégoûtent des autres livres,
-dit très bien G. Paris[232]. «Quand on a savouré ces pages si
-substantielles, si pleines de faits et qui, en apparence si
-impersonnelles, contiennent cependant et suggèrent surtout tant de
-pensées, on a de la peine à lire des livres, même distingués, où la
-matière taillée symétriquement suivant les besoins d’un système et
-colorée par la fantaisie, ne nous est présentée, pour ainsi dire, que
-sous un déguisement, et où l’auteur intercepte sans cesse... le
-spectacle qu’il prétend nous faire comprendre et qu’il ne nous fait pas
-voir.»--Les grands «Manuels» historiques, symétriques aux Traités et aux
-Manuels des autres sciences (mais avec la complication des preuves),
-doivent être et sont sans cesse améliorés, rectifiés, corrigés, tenus à
-jour: car ce sont, par définition, des œuvres scientifiques, et non pas
-des œuvres d’art.
-
- [231] Elle tend à s’effacer. Les plus récents recueils alphabétiques
- de faits historiques (_Reale Encyklopædie der classischen
- Alterthumswissenschaft_ de Pauly-Wissowa, _Dictionnaire des
- antiquités_ de Daremberg et Saglio, _Dictionary of national
- biography_ de Leslie Stephen et Sidney Lee) sont pourvus d’un
- appareil assez ample. C’est surtout dans les Dictionnaires
- biographiques que l’usage de ne pas donner de preuves tend à
- persister; voir l’_Allgemeine Deutsche Biographie_, etc.
-
- [232] _Revue critique_, 1874, I, p. 327.
-
-Les premiers répertoires et les premiers «Manuels» scientifiques ont été
-composés par des individus isolés. Mais on a reconnu bientôt qu’un seul
-homme ne peut pas composer correctement, et dominer comme il convient,
-de très vastes collections de faits. On s’est partagé la besogne. Les
-répertoires sont exécutés, de nos jours, par des collaborateurs associés
-(qui, parfois, ne sont pas du même pays et n’écrivent pas dans la même
-langue). Les grands Manuels (de I. v. Müller, de G. Gröber, de H. Paul,
-etc.) sont formés par des collections de traités spéciaux, rédigés
-chacun par un spécialiste.--Le principe de la collaboration est
-excellent, mais à condition: 1º que l’œuvre collective soit de nature à
-se résoudre en grandes monographies indépendantes, quoique coordonnées;
-2º que la section confiée à chaque collaborateur ait une certaine
-étendue; si le nombre des collaborateurs est trop grand et la part de
-chacun trop restreinte, la liberté et la responsabilité de chacun
-s’atténuent ou disparaissent.
-
-Les _histoires_, destinées à présenter le récit des événements qui ne se
-sont produits qu’une fois et des faits généraux qui dominent l’ensemble
-des évolutions spéciales, n’ont pas cessé d’avoir une raison d’être,
-même depuis que les manuels méthodiques se sont multipliés. Mais les
-procédés scientifiques d’exposition s’y sont introduits, comme dans les
-monographies et dans les manuels, et par imitation. La réforme a
-consisté, dans tous les cas, à renoncer aux ornements littéraires et aux
-affirmations sans preuves. Grote a créé le premier modèle de
-l’«histoire» ainsi définie.--En même temps certains cadres, auparavant
-en vogue, sont tombés en désuétude: ainsi les «Histoires universelles» à
-narration continue, si goûtées, pour des motifs différents, au moyen âge
-et au XVIIIe siècle; Schlosser et Weber en Allemagne, Cantù en Italie,
-en ont donné, au XIXe siècle, les derniers spécimens. Ce cadre a été
-abandonné pour des raisons historiques, parce que l’on a cessé de
-considérer l’humanité comme un ensemble relié par une évolution unique;
-et pour des raisons pratiques, parce que l’on a reconnu l’impossibilité
-de rassembler en un seul ouvrage une masse aussi écrasante de faits. Les
-Histoires universelles qui se publient encore en collaboration (dont le
-type le plus estimable est la Collection Oncken) se résolvent, comme les
-grands Manuels, en sections indépendantes, traitées chacune par un
-auteur différent: ce sont des combinaisons de librairie. Les historiens
-ont été amenés de nos jours à adopter la division par États (histoires
-nationales) et par époques[233].
-
- [233] L’habitude de joindre aux «histoires», c’est-à-dire au récit des
- événements politiques, un résumé des résultats obtenus par les
- historiens spéciaux de l’art, de la littérature, etc., persiste. On
- considère qu’une «Histoire de France» ne serait pas complète s’il ne
- s’y trouvait des chapitres sur l’histoire de l’art, de la
- littérature, des mœurs, etc., en France. Cependant ce n’est pas
- l’exposé sommaire des évolutions spéciales d’après les
- spécialistes--fait de seconde main--qui est à sa place dans une
- «Histoire» scientifique; c’est l’étude des faits généraux qui ont
- dominé l’ensemble des évolutions spéciales.
-
-B. Il n’y a pas de raison théorique pour que les œuvres historiques qui
-s’adressent surtout au public ne soient pas conçues dans le même esprit
-que les œuvres destinées aux gens du métier et rédigées de la même
-manière, sous réserve des simplifications et des suppressions qui
-s’indiquent d’elles-mêmes. Et il existe en effet des résumés nets,
-substantiels et agréables, où rien n’est avancé qui ne soit tacitement
-appuyé sur des références solides, où les points acquis à la science
-sont dégagés avec précision, illustrés avec discrétion, mis en relief et
-en valeur. Les Français, grâce à des qualités naturelles de tact, de
-dextérité et de justesse d’esprit, excellent en général dans cet
-exercice. Tels articles de revue, tels livres de vulgarisation
-supérieure, publiés chez nous, où les résultats d’une quantité de
-travaux originaux ont été habilement condensés, font l’admiration des
-spécialistes mêmes qui, par de pesantes monographies, les ont rendus
-possibles.--Rien n’est plus dangereux, cependant, que la vulgarisation.
-En fait, la plupart des livres de vulgarisation ne sont pas conformes à
-l’idéal moderne de l’exposition historique; et des survivances de
-l’idéal ancien, celui de l’antiquité, de la Renaissance et des
-romantiques, s’y observent fréquemment.
-
-On s’explique aisément pourquoi. Les défauts des ouvrages historiques
-destinés au public incompétent--défauts parfois énormes, qui ont
-discrédité, pour beaucoup de bons esprits, le genre même de la
-vulgarisation--sont les conséquences de la préparation insuffisante ou
-de la mauvaise éducation littéraire des «vulgarisateurs».
-
-Un vulgarisateur est dispensé de recherches originales; mais il doit
-connaître tout ce qui a été publié d’important sur son sujet, être,
-comme on dit, «au courant», et avoir repensé par lui-même les
-conclusions des spécialistes. S’il n’a pas fait personnellement d’études
-spéciales sur le sujet qu’il se propose de traiter, il faut donc qu’il
-s’informe, et c’est long. La tentation est forte, pour le vulgarisateur
-de profession, d’étudier superficiellement quelques monographies
-récentes, d’en coudre ou d’en combiner à la hâte des extraits, et de
-parer, autant que possible, cette macédoine, pour la rendre plus
-attrayante, avec des «idées générales» et des grâces extérieures. La
-tentation est d’autant plus forte que la plupart des spécialistes se
-désintéressent des travaux de vulgarisation, que ces travaux sont, en
-général, lucratifs, et que le grand public n’est pas en état de
-distinguer nettement la vulgarisation honnête de la vulgarisation
-trompe-l’œil. Bref, il y a des gens, chose absurde, qui n’hésitent pas à
-résumer pour autrui ce qu’ils n’ont pas pris la peine d’apprendre
-eux-mêmes, et à enseigner ce qu’ils ignorent.--De là, dans la plupart
-des ouvrages de vulgarisation historique, des taches de toute espèce,
-inévitables, que les gens instruits constatent toujours avec plaisir,
-mais avec un plaisir un peu mêlé d’amertume, parce qu’ils sont souvent
-seuls à les voir: emprunts inavoués, références inexactes, noms et
-textes estropiés, citations de seconde main, hypothèses sans valeur,
-rapprochement superficiels, assertions imprudentes, généralisations
-puériles, et, dans l’énoncé des opinions les plus fausses ou les plus
-contestables, un ton de tranquille autorité[234].
-
- [234] On imagine difficilement ce que peuvent devenir, sous la plume
- des vulgarisateurs négligents et maladroits, les résultats les plus
- intéressants et les mieux assurés de la critique moderne. Ceux-là le
- savent mieux que personne qui ont eu l’occasion de lire les
- «compositions» improvisées des candidats aux examens d’histoire: les
- défauts ordinaires de la vulgarisation de mauvais aloi y sont
- parfois poussés jusqu’à l’absurde.
-
-D’autre part, des hommes dont l’information ne laisse rien à désirer, et
-dont les monographies destinées aux spécialistes sont très méritoires,
-se montrent capables, quand ils écrivent pour le public, d’atteintes
-graves à la méthode scientifique. Les Allemands sont coutumiers du fait:
-voyez Mommsen, Droysen, Curtius et Lamprecht. C’est que ces auteurs,
-s’adressant au public, ont l’intention d’agir sur lui. Leur désir de
-produire une impression forte les conduit à relâcher quelque chose de la
-rigueur scientifique et à revenir aux habitudes condamnées de l’ancienne
-historiographie. Eux, si scrupuleux et si minutieux lorsqu’il s’agit
-d’établir des détails, ils s’abandonnent dans l’exposé des questions
-générales à leurs penchants naturels, comme le commun des hommes. Ils
-prennent parti, ils blâment, ils célèbrent; ils colorent, ils
-embellissent; ils se permettent des considérations personnelles,
-patriotiques, morales ou métaphysiques. Et, par-dessus tout, ils
-s’appliquent, avec le talent qui leur a été départi, à faire œuvre
-d’artiste; s’y appliquant, ceux qui n’ont pas de talent sont ridicules,
-et le talent de ceux qui en ont est gâté par la préoccupation de
-l’effet.
-
-Ce n’est pas à dire, bien entendu, que la «forme» soit sans importance,
-ni que, pourvu qu’il se fasse comprendre, l’historien ait le droit
-d’avoir une langue incorrecte, vulgaire, lâche ou pâteuse. Le mépris de
-la rhétorique, des faux brillants et des fleurs en papier n’exclut pas
-le goût d’un style pur et ferme, savoureux et plein. Fustel de Coulanges
-fut un écrivain, quoiqu’il ait, toute sa vie, recommandé et pratiqué la
-chasse aux métaphores. Au contraire, nous répéterons volontiers[235] que
-l’historien, vu l’extrême complexité des phénomènes dont il essaie de
-rendre compte, n’a pas le droit de mal écrire. Mais il doit _toujours_
-bien écrire et ne jamais s’endimancher.
-
- [235] Cf. plus haut, p. 230.
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-I. L’histoire n’est que la mise en œuvre de documents. Or il dépend
-d’accidents fortuits que les documents se soient conservés ou se soient
-perdus. De là, dans la constitution de l’histoire, le rôle dominant du
-hasard.
-
-La quantité des documents qui existent, sinon des documents connus, est
-donnée; le temps, en dépit de toutes les précautions qui sont prises de
-nos jours, la diminue sans cesse; elle n’augmentera jamais. L’histoire
-dispose d’un stock de documents limité; les progrès de la science
-historique sont limités par là même. Quand tous les documents seront
-connus et auront subi les opérations qui les rendent utilisables,
-l’œuvre de l’érudition sera terminée. Pour quelques périodes anciennes,
-dont les documents sont rares, on prévoit déjà que, dans une ou deux
-générations au plus, il faudra s’arrêter. Les historiens seront alors
-obligés de se replier de plus en plus sur les périodes modernes.
-L’histoire ne réalisera donc pas le rêve qui, au XIXe siècle, a inspiré
-aux romantiques tant d’enthousiasme pour les études historiques: elle ne
-percera pas le mystère des origines des sociétés; et, faute de
-documents, le commencement de l’évolution de l’humanité restera toujours
-obscur.
-
-L’historien ne recueille pas lui-même les matériaux nécessaires à
-l’histoire, par l’observation, comme on fait dans les autres sciences:
-il travaille sur des faits transmis par des observateurs antérieurs. La
-connaissance ne s’obtient pas, en histoire, par des procédés directs,
-comme dans les autres sciences: elle est indirecte. L’histoire est, non
-pas, comme on l’a dit, une science d’observation, mais une science de
-raisonnement.
-
-Pour utiliser ces faits observés dans des conditions inconnues, il faut
-les faire passer par la critique, et la critique consiste en une série
-de raisonnements par analogie. Les faits livrés par la critique restent
-isolés, épars; pour les organiser en construction, il faut se les
-représenter et les grouper d’après leur ressemblance avec des faits
-actuels, opération qui se fait aussi au moyen de raisonnements par
-analogie. Cette nécessité impose à l’histoire une méthode
-exceptionnelle. Pour construire ses raisonnements par analogie, il lui
-faut combiner toujours la connaissance particulière des conditions où se
-produisirent les faits passés et l’intelligence générale des conditions
-où se produisent les faits humains. Elle procède en dressant des
-_répertoires_ particuliers des faits d’une époque passée, et en leur
-appliquant des _questionnaires_ généraux fondés sur l’étude du présent.
-
-Les opérations qu’on est obligé d’effectuer pour aboutir, en partant de
-l’inspection des documents, à la connaissance des faits et des
-évolutions du passé, sont très nombreuses. De là la nécessité d’une
-division et d’une organisation du travail en histoire.--Il faut que les
-travailleurs spéciaux qui s’occupent de la recherche, de la restitution
-et du classement provisoire des documents coordonnent leurs efforts,
-pour que soit achevée le plus tôt possible, dans les meilleures
-conditions de sûreté et d’économie, l’œuvre préparatoire de
-l’érudition.--Il faut d’autre part que les auteurs de synthèses
-partielles (monographies) qui sont destinées à servir de matériaux à des
-synthèses plus vastes, s’accordent à travailler d’après la même méthode,
-de sorte que les résultats de chacun puissent être, sans enquêtes
-préalables, utilisés par les autres.--Il faut enfin que des travailleurs
-expérimentés, renonçant aux recherches personnelles, consacrent tout
-leur temps à étudier ces synthèses partielles, afin de les combiner
-d’une façon scientifique en des constructions générales.--Et si de ces
-travaux ressortaient avec évidence des conclusions sur la nature et les
-causes de l’évolution des sociétés, on aurait constitué une «philosophie
-de l’histoire» vraiment scientifique, que les historiens pourraient
-avouer comme le couronnement légitime de la science historique.
-
-On peut penser qu’un jour viendra où, grâce à l’organisation du travail,
-tous les documents auront été découverts, purifiés et mis en ordre, et
-tous les faits dont la trace n’a pas été effacée, établis.--Ce jour-là
-l’histoire sera constituée, mais elle ne sera pas fixée: elle continuera
-à se modifier à mesure que l’étude directe des sociétés actuelles, en
-devenant plus scientifique, fera mieux comprendre les phénomènes sociaux
-et leur évolution; car les idées nouvelles qu’on acquerra sans doute de
-la nature, des causes, de l’importance relative des faits sociaux
-continueront à transformer l’image qu’on se fera des sociétés et des
-événements du passé[236].
-
- [236] Il a été question plus haut de la part de subjectivité qu’il
- n’est pas possible d’éliminer de la construction historique, et dont
- on a tant abusé pour dénier à l’histoire un caractère scientifique:
- cette part de subjectivité qui attristait Pécuchet (G. Flaubert, _o.
- c._, p. 107) et Silvestre Bonnard (A. France, _Le crime de Silvestre
- Bonnard_, p. 310), et qui faire dire à Faust:
-
- ... Die Zeiten der Vergangenheit
- Sind uns ein Buch mit sieben Siegeln.
- Was ihr den Geist der Zeiten heisst,
- Das ist im Grund der Herren eigner Geist
- In dem die Zeiten sich bespiegeln...
-
-II. C’est une illusion surannée de croire que l’histoire fournit des
-enseignements pratiques pour la conduite de la vie (_Historia magistra
-vitæ_), des leçons immédiatement profitables aux individus et aux
-peuples: les conditions où se produisent les actes humains sont rarement
-assez semblables d’un moment à l’autre pour que les «leçons de
-l’histoire» puissent être appliquées directement. C’est une erreur de
-dire, par réaction, que «le caractère propre de l’histoire est qu’elle
-ne sert à rien»[237]. Elle a une utilité indirecte.
-
- [237] Parole attribuée à «un professeur de la Sorbonne» par M. de la
- Blanchère, _Revue critique_, 1895, I, p. 176.--D’autres ont déclamé
- sur ce thème que la connaissance de l’histoire est nuisible et
- paralyse. Voir F. Nietzsche, _Unzeitgemässe Bertachtungen_, II.
- _Nutzen und Nachtheil der Historie für das Leben_, Leipzig, 1874,
- in-8.
-
-L’histoire fait comprendre le présent, en tant qu’elle explique les
-origines de l’état de choses actuel. A cet égard, reconnaissons qu’elle
-n’offre pas, d’un bout à l’autre de sa durée, un intérêt égal: il y a
-des générations lointaines dont les traces ne sont plus visibles dans le
-monde tel qu’il est; pour rendre compte de la constitution politique de
-l’Angleterre contemporaine, par exemple, l’étude des _witenagemot_
-anglo-saxons est sans valeur, celle des événements du XVIIIe et du XIXe
-siècle est capitale. L’évolution des sociétés civilisées s’est accélérée
-à tel point depuis cent ans, que, pour l’intelligence de leur forme
-actuelle, l’histoire de ces cent ans importe plus que celle des dix
-siècles antérieurs. Comme explication du présent, l’histoire se
-réduirait presque à l’étude de la période contemporaine.
-
-L’histoire est aussi un élément indispensable pour l’achèvement des
-sciences politiques et sociales, qui sont encore en voie de formation;
-car l’observation directe des phénomènes sociaux (à l’état statique) ne
-suffit pas à constituer ces sciences, il faut y joindre l’étude du
-développement de ces phénomènes dans le temps, c’est-à-dire leur
-histoire[238]. Voilà pourquoi toutes les sciences de l’homme
-(linguistique, droit, science des religions, économie politique, etc.)
-ont pris en ce siècle la forme de sciences historiques.
-
- [238] L’histoire et les sciences sociales sont dans une dépendance
- réciproque; elles progressent parallèlement par un échange continuel
- de services. Les sciences sociales fournissent la connaissance du
- présent, nécessaire à l’histoire pour se représenter les faits et
- raisonner sur les documents; l’histoire donne sur l’évolution des
- renseignements nécessaires pour comprendre le présent.
-
-Mais le principal mérite de l’histoire est d’être un instrument de
-culture intellectuelle; et elle l’est par plusieurs moyens.--D’abord, la
-pratique de la méthode historique d’investigation, dont les principes
-sont esquissés dans le présent ouvrage, est très hygiénique pour
-l’esprit, qu’elle guérit de la crédulité.--En second lieu, l’histoire,
-parce qu’elle montre un grand nombre de sociétés différentes, prépare à
-comprendre et à accepter des usages variés; en faisant voir que les
-sociétés se sont souvent transformées, elle habitue à la variation des
-formes sociales et guérit de la crainte des transformations.--Enfin,
-l’expérience des évolutions passées, en faisant comprendre le
-_processus_ des transformations humaines par les changements d’habitudes
-et le renouvellement des générations, préserve de la tentation
-d’expliquer par des analogies biologiques (sélection, lutte pour
-l’existence, hérédité des habitudes, etc.) l’évolution des sociétés, qui
-ne se produit pas sous l’action des mêmes causes que l’évolution
-animale.
-
-
-
-
-APPENDICES
-
-
-
-
-APPENDICE I
-
-L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DE L’HISTOIRE EN FRANCE
-
-
-I. L’enseignement de l’histoire est nouveau venu dans l’instruction
-secondaire. On enseignait jadis l’histoire aux fils des rois et des
-grands personnages, pour les préparer à l’art du gouvernement, suivant
-la tradition antique; mais c’était une science sacrée, réservée aux
-futurs maîtres des États, une science de princes, non une science de
-sujets. Les écoles secondaires organisées depuis le XVIe siècle,
-ecclésiastiques ou laïques, catholiques ou protestantes, ne firent pas
-entrer l’histoire dans leur plan d’études ou ne l’y admirent que comme
-annexe de l’étude des langues anciennes. C’était en France la tradition
-des Jésuites; elle fut reprise par l’Université de Napoléon.
-
-L’histoire n’a été introduite dans l’enseignement secondaire qu’au XIXe
-siècle, sous la pression de l’opinion; et bien qu’elle ait conquis dans
-le plan d’études une plus large place en France qu’en pays anglais et
-même en Allemagne, elle est restée une matière accessoire, à laquelle on
-n’a pas attribué une classe spéciale (comme à la philosophie), parfois
-même pas un professeur spécial, et qui ne compte presque pas dans les
-examens.
-
-L’enseignement historique s’est ressenti longtemps de cette origine.
-Imposé par ordre supérieur à un personnel élevé exclusivement dans
-l’étude de la littérature, il ne pouvait trouver sa place dans le
-système de l’enseignement classique, fondé sur l’étude des formes,
-indifférent à la connaissance des faits sociaux. On enseigna l’histoire
-parce que le programme l’ordonnait; mais ce programme, raison d’être
-unique et maître absolu de l’enseignement, resta toujours un accident,
-variable suivant le hasard des préférences ou même des études
-personnelles des rédacteurs. L’histoire faisait partie des convenances
-mondaines; il y a, disait-on, des noms et des faits «qu’il n’est pas
-permis d’ignorer»; mais ce qu’il n’est pas permis d’ignorer varia
-beaucoup, depuis les noms des rois mérovingiens et les batailles de la
-guerre de Sept Ans jusqu’à la loi salique et à l’œuvre de saint Vincent
-de Paul.
-
-Le personnel improvisé qui, pour obéir au programme, dut improviser
-l’enseignement de l’histoire, n’avait aucune idée claire, ni de sa
-raison d’être, ni de son rôle dans l’éducation générale, ni des procédés
-techniques nécessaires pour le donner. Ainsi dépourvu de traditions, de
-préparation pédagogique et même d’instruments de travail, le professeur
-d’histoire se trouva ramené aux temps antérieurs à l’imprimerie où le
-maître devait fournir à ses élèves tous les faits qui formaient la
-matière de son enseignement, et il adopta le même procédé qu’au moyen
-âge. Muni d’un cahier où il avait rédigé la série des faits à enseigner,
-il le lisait devant les élèves, parfois en se donnant l’air
-d’improviser; c’était «la leçon», la pièce maîtresse de l’enseignement
-historique. L’ensemble des leçons, déterminé par le programme, formait
-«le cours». L’élève devait écouter en écrivant (c’est ce qu’on appelait
-«prendre des notes») et rapporter par écrit ce qu’il avait entendu
-(c’était «la rédaction»). Mais comme on négligeait d’apprendre aux
-élèves à prendre des notes, presque tous se bornaient à écrire très
-vite, sous la dictée du professeur, un brouillon qu’ils copiaient à
-domicile en forme de rédaction, sans avoir cherché à comprendre le sens
-ni de ce qu’ils entendaient, ni de ce qu’ils transcrivaient. A ce
-travail mécanique les plus zélés ajoutaient des morceaux copiés dans des
-livres, d’ordinaire sans plus de réflexion.
-
-Pour faire entrer dans la tête des élèves les faits jugés essentiels le
-professeur faisait de la leçon une réduction très courte, «le sommaire»
-ou «résumé», qu’il dictait ouvertement et qu’il faisait apprendre par
-cœur. Ainsi les deux exercices écrits qui occupaient presque tout le
-temps de la classe étaient, l’un (le sommaire) une dictée avouée,
-l’autre (la rédaction) une dictée honteuse.
-
-Le contrôle se réduisait à faire réciter le sommaire textuellement et à
-interroger sur la rédaction, c’est-à-dire à faire répéter
-approximativement les paroles du professeur. Les deux exercices oraux
-étaient l’un une récitation avouée, l’autre une récitation honteuse.
-
-On donnait bien à l’élève un livre, le «précis d’histoire[239]»; mais le
-précis, rédigé dans la même forme que le cours du professeur, ne se
-combinait pas avec l’enseignement oral de façon à lui servir
-d’instrument et ne faisait que le doubler; et d’ordinaire, il le
-doublait mal, car il n’était pas intelligible pour un élève. Les auteurs
-de précis[240], adoptant les procédés traditionnels des «abrégés»,
-cherchaient à entasser le plus grand nombre possible de faits, en les
-allégeant de tous les détails caractéristiques et en les résumant sous
-les expressions les plus générales et par conséquent les plus vagues. Il
-ne restait ainsi dans les livres élémentaires qu’un résidu de noms
-propres et de dates reliés par des formules uniformes; l’histoire
-apparaissait comme une série de guerres, de traités, de réformes, de
-révolutions, qui ne différaient que par les noms des peuples, des
-souverains, des champs de bataille et par les chiffres des années[241].
-
- [239] Le même usage a été adopté dans les pays allemands sous le nom
- de _Leitfaden_ (fil conducteur), dans les pays anglais sous le nom
- de _text-book_.
-
- [240] Il faut excepter le _Précis de l’histoire moderne_ de Michelet
- et rendre à Duruy la justice que, dans ses livres scolaires, même
- dès les premières éditions, il a fait un effort, souvent heureux,
- pour rendre ses récits intéressants et instructifs.
-
- [241] Pour la critique de ce procédé, voir plus haut, p. 123.
-
-Tel fut, jusqu’à la fin du Second Empire, l’enseignement de l’histoire
-dans tous les établissements français laïques ou ecclésiastiques,--sauf
-quelques exceptions d’autant plus méritoires qu’elles étaient plus
-rares, car il fallait alors à un professeur d’histoire une dose peu
-commune d’initiative et d’énergie pour échapper à la routine de la
-rédaction et du résumé.
-
-II. Dans ces dernières années le mouvement général de réforme de
-l’enseignement, parti du Ministère et des Facultés, a fini par se
-communiquer à l’instruction secondaire. Les professeurs d’histoire ont
-été affranchis de la surveillance soupçonneuse que le gouvernement de
-l’Empire avait fait peser sur leur enseignement, et en ont profité pour
-expérimenter des méthodes nouvelles. Une pédagogie historique est née.
-Elle s’est révélée avec l’approbation du Ministère dans les discussions
-de la Société pour l’étude des questions d’enseignement secondaire, dans
-la _Revue de l’enseignement secondaire_ et la _Revue universitaire_.
-Elle a reçu la consécration officielle dans les _Instructions_ jointes
-au programme de 1890; le rapport sur l’histoire, œuvre de M. Lavisse,
-est devenu la charte qui protège les professeurs partisans de la réforme
-dans la lutte contre la tradition[242].
-
- [242] Le tableau le plus complet, et probablement le plus exact, de
- l’état de l’enseignement secondaire de l’histoire après les
- réformes, a été donné par un Espagnol, R. Altamira, _La Ensenanza de
- la historia_, 2e édit., Madrid, 1895, in-8.
-
-De cette crise de rénovation l’enseignement de l’histoire sortira sans
-doute organisé, pourvu d’une pédagogie et d’une technique rationnelles
-comme ses aînés, les enseignements des langues, des littératures et de
-la philosophie. Mais il faut s’attendre à ce que la réforme soit
-beaucoup plus lente que dans l’enseignement supérieur. Le personnel est
-beaucoup plus nombreux, plus lent à instruire ou à renouveler; les
-élèves sont moins zélés et moins intelligents; la routine des parents
-oppose aux méthodes nouvelles une force d’inertie inconnue dans les
-Facultés;--et le baccalauréat, cet obstacle général à toutes les
-réformes, est particulièrement nuisible à l’enseignement historique,
-qu’il réduit à un cahier de demandes et de réponses.
-
-III. Dès maintenant, pourtant, on peut indiquer dans quelle direction
-devra se développer l’enseignement historique en France[243] et les
-questions qu’on devra résoudre pour acquérir une technique rationnelle.
-Nous essayons ici de formuler ces questions dans un tableau méthodique.
-
- [243] Nous ne traitons ici que de la France, Mais il sera permis, pour
- dissiper une illusion du public français, d’avertir que la pédagogie
- historique est moins avancée encore dans les pays anglais, où les
- procédés sont restés mécaniques, et même dans les pays allemands, où
- elle est entravée par la conception de l’enseignement patriotique.
-
-1º _Organisation générale_.--Quel but peut se proposer l’enseignement de
-l’histoire? Quels services peut-il rendre à la culture de l’élève?
-Quelle action peut-il avoir sur sa conduite? Quels faits doit-il lui
-faire comprendre? Quelles habitudes d’esprit doit-il lui donner? Et, par
-conséquent, quels principes doivent diriger le choix des matières et des
-procédés?--L’enseignement doit-il être disséminé sur toute la durée des
-classes ou concentré dans une classe spéciale? Doit-il être donné dans
-des classes d’une heure ou de deux heures?--L’histoire doit-elle être
-distribuée en plusieurs cycles, comme en Allemagne, de façon à faire
-revenir l’élève plusieurs fois à différentes périodes de ses études sur
-le même sujet? Ou doit-elle être exposée en une seule suite continue
-depuis le commencement des études, comme en France?--Le professeur
-doit-il faire un cours complet, ou doit-il choisir quelques questions et
-charger l’élève d’étudier seul les autres? Doit-il exposer oralement les
-faits ou ordonner aux élèves d’en prendre d’abord connaissance dans un
-livre, de façon à remplacer le cours par des explications?
-
-2º _Choix des matières_.--Quelle proportion doit-on donner à l’histoire
-nationale et à l’histoire des autres pays? A l’histoire ancienne et à
-l’histoire contemporaine? Aux histoires spéciales (art, religion,
-coutumes, vie économique) et à l’histoire générale? Aux institutions ou
-aux usages et aux événements? A l’évolution des usages matériels, à
-l’histoire intellectuelle, à la vie sociale, à la vie politique? A
-l’étude des accidents individuels, à la biographie, aux épisodes
-dramatiques ou à l’étude des enchaînements et des évolutions générales?
-Quelle place doit-on faire aux noms propres et aux dates?--Doit-on
-profiter des occasions qu’offrent les légendes pour éveiller l’esprit
-critique? Ou doit-on les éviter?
-
-3º _Ordre_.--Dans quel ordre doit-on aborder les matières? Doit-on
-commencer par les périodes les plus anciennes et les pays les plus
-anciennement civilisés pour suivre l’ordre chronologique et l’ordre de
-l’évolution? Ou par les périodes et les pays les plus rapprochés pour
-aller du plus connu au moins connu?--Dans l’exposition de chaque période
-doit-on suivre un ordre chronologique, géographique ou logique?--Doit-on
-commencer par décrire des états de choses ou par raconter des
-événements?
-
-4º _Procédés d’enseignement_.--Faut-il donner d’abord à l’élève des
-formules générales ou des images particulières? Le professeur doit-il
-énoncer lui-même les formules ou les faire chercher par l’élève? Faut-il
-faire apprendre par cœur des formules? Et dans quels cas?--Comment faire
-pénétrer les images des faits historiques? Quel usage faire des
-gravures? Des reproductions et des restitutions? Des scènes de
-fantaisie?--Quel usage faire des récits et des descriptions? Des textes
-d’auteurs? Des romans historiques?--Dans quelle mesure doit-on rapporter
-les paroles et les formules?--Comment faire localiser les faits? Quel
-usage faire des tableaux chronologiques, des tableaux synchroniques, des
-croquis géographiques, des tableaux statistiques et des
-graphiques?--Comment faire comprendre le caractère des événements et des
-coutumes? Les motifs des actes? Les conditions d’une coutume? Comment
-choisir les épisodes d’un événement? Et les exemples d’une
-coutume?--Comment faire comprendre l’enchaînement des faits et
-l’évolution?--Quel usage peut-on faire de la comparaison?--Quelle langue
-doit-on parler? Dans quelle mesure doit-on employer les termes concrets,
-les termes abstraits, les termes techniques?--Comment contrôler que
-l’élève a compris les termes et s’est assimilé les faits? Peut-on
-organiser des exercices actifs qui fassent faire à l’élève un travail
-personnel sur les faits?--Quels instruments doit-on donner à l’élève?
-Comment doit être composé le livre scolaire pour rendre possible des
-exercices actifs.
-
-Pour exposer et justifier la solution à toutes ces questions, ce ne
-serait pas trop d’un traité spécial[244]. On n’indiquera ici que les
-principes généraux sur lesquels l’accord semble être à peu près fait en
-France dès maintenant.
-
- [244] J’ai essayé, dans un cours à la Sorbonne, de faire une partie de
- ce travail. [Ch. S.]
-
-On ne demande plus guère à l’histoire des leçons de morale ni de beaux
-exemples de conduite, ni même des scènes dramatiques ou pittoresques. On
-comprend que pour tous ces objets la légende serait préférable à
-l’histoire, car elle présente un enchaînement des causes et des effets
-plus conforme à notre sentiment de la justice, des personnages plus
-parfaits et plus héroïques, des scènes plus belles et plus
-émouvantes.--On renonce aussi à employer l’histoire pour exalter le
-patriotisme ou le loyalisme comme en Allemagne; on sent ce qu’il y
-aurait d’illogique à tirer d’une même science des applications opposées
-suivant les pays ou les partis; ce serait inviter chaque peuple à
-mutiler, sinon à altérer, l’histoire dans le sens de ses préférences. On
-comprend que la valeur de toute science consiste en ce qu’elle est
-vraie, et on ne demande plus à l’histoire que la vérité[245].
-
- [245] Constatons cependant que, à la question posée en juillet 1897
- aux candidats au Baccalauréat moderne: «A quoi sert l’enseignement
- de l’histoire?» 80 pour 100 des candidats ont répondu en substance,
- soit parce qu’ils le pensaient, soit parce qu’ils croyaient plaire:
- «à exalter le patriotisme». [Ch.-V. L.]
-
-Le rôle de l’histoire dans l’éducation n’apparaît peut-être pas encore
-nettement à tous ceux qui l’enseignent. Mais tous ceux qui réfléchissent
-sont d’accord pour la regarder surtout comme un instrument de culture
-sociale.--L’étude des sociétés du passé fait comprendre à l’élève par
-des exemples pratiques ce que c’est qu’une société; elle le familiarise
-avec les principaux phénomènes sociaux et les différentes espèces
-d’usages et d’institutions qu’il ne serait guère pratique de lui montrer
-dans la réalité actuelle; elle lui fait comprendre par la comparaison
-d’usages différents les caractères de ces usages, leur variété et leurs
-ressemblances.--L’étude des événements et des évolutions le familiarise
-avec l’idée de la transformation continuelle des choses humaines, elle
-le garantit de la frayeur irraisonnée des changements sociaux; elle
-rectifie sa notion du progrès.--Toutes ces acquisitions rendent l’élève
-plus apte à participer à la vie publique; l’histoire paraît ainsi
-l’enseignement indispensable dans une société démocratique.
-
-La règle de la pédagogie historique sera donc de chercher les objets et
-les procédés les plus propres à faire voir les phénomènes sociaux et
-comprendre leur évolution. Avant d’admettre un fait on devra se demander
-d’abord quelle action éducative il peut avoir, puis si on dispose de
-moyens suffisants pour le faire voir et comprendre à l’élève. On devra
-écarter tout fait peu instructif ou trop compliqué pour être compris, ou
-sur lequel nous n’avons pas de détails qui le rendent intelligible.
-
-IV. Pour réaliser un enseignement rationnel il ne suffira pas de
-constituer une théorie de la pédagogie historique. Il faudra renouveler
-le matériel et les procédés.
-
-L’histoire comporte nécessairement la connaissance d’un grand nombre de
-faits. Le professeur d’histoire, réduit à sa parole, à un tableau noir,
-et à des abrégés qui ne sont guère que des tableaux chronologiques, se
-trouve dans la condition d’un professeur de latin sans textes ni
-dictionnaire. L’élève d’histoire a besoin d’un répertoire de faits
-historiques comme l’élève de latin d’un répertoire de mots latins; il
-lui faut des collections de _faits_, et les précis scolaires ne sont
-guère que des collections de _mots_.
-
-Les faits se présentent sous deux formes, gravures et livres. Les
-gravures montrent les objets matériels et l’aspect extérieur, elles
-servent surtout pour l’étude de la civilisation matérielle. On a depuis
-longtemps, en Allemagne, essayé de donner à l’élève un recueil de
-gravures combiné pour l’enseignement historique. Le même besoin a fait
-naître en France l’_Album historique_, qui se publie sous la direction
-de M. Lavisse.
-
-Le livre est l’instrument principal, il doit contenir les traits
-caractéristiques nécessaires pour se représenter les événements, les
-motifs, les habitudes, les institutions; il consistera surtout en récits
-et descriptions, auxquels on pourra joindre quelques paroles ou formules
-caractéristiques. On a longtemps cherché à composer ces livres avec des
-morceaux choisis d’auteurs anciens; on leur donnait la forme d’un
-recueil de textes[246]. L’expérience semble indiquer qu’il faut renoncer
-à ce procédé d’aspect scientifique, il est vrai, mais peu intelligible à
-des enfants; on préfère s’adresser aux élèves en langue contemporaine.
-C’est dans cet esprit que, suivant les _Instructions_ de 1890[247] ont
-été composées les collections de _Lectures historiques_ dont la
-principale a été publiée par la maison Hachette.
-
- [246] C’est ce qui a été fait en Allemagne sous le nom de
- _Quellenbuch_.
-
- [247] On trouvera la même théorie pédagogique dans la préface de mon
- _Histoire narrative et descriptive des anciens peuples de l’Orient_,
- Supplément à l’usage des professeurs, Paris, 189, in-8. [Ch. S.]
-
-Les procédés de travail des élèves se ressentent encore de la création
-tardive de l’enseignement de l’histoire. Dans la plupart des classes
-d’histoire dominent encore les procédés qui ne font faire à l’élève
-qu’un travail réceptif: le cours, le résumé, la lecture,
-l’interrogation, la rédaction, la reproduction des cartes. C’est la
-condition d’un élève de latin qui se bornerait à réciter des leçons de
-grammaire ou des morceaux d’auteur sans faire ni version ni thème.
-
-Pour que l’enseignement fasse une impression efficace il faut, sinon
-écarter tous ces procédés passifs, du moins les renforcer par des
-exercices qui mettent l’élève en activité. On en a déjà expérimenté
-quelques-uns et on peut en imaginer plusieurs[248].--On peut faire
-analyser des gravures, des récits, des descriptions pour dégager les
-caractères des faits: ce petit exposé écrit ou oral donnera la garantie
-que l’élève a vu et compris, il sera une occasion de l’habituer à
-n’employer que des termes précis.--On peut demander à l’élève un dessin,
-un croquis géographique, un tableau synchronique.--On peut lui faire
-dresser un tableau de comparaison entre des sociétés différentes et un
-tableau de l’enchaînement des faits.
-
- [248] J’ai traité cette question dans la _Revue universitaire_, 1896,
- t. I. [Ch. S.]
-
-Il faut un livre pour fournir à l’élève la matière de ces exercices.
-Ainsi la réforme des procédés est liée à la réforme des instruments de
-travail. Elles se feront toutes deux à mesure que les professeurs et le
-public apercevront plus nettement le rôle de l’enseignement historique
-dans l’éducation sociale.
-
-
-
-
-APPENDICE II
-
-L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR DE L’HISTOIRE EN FRANCE
-
-
-L’enseignement supérieur de l’histoire a été en grande partie
-transformé, dans notre pays, depuis trente ans. Cela s’est fait
-lentement, par retouches successives, comme il convenait. Mais, quoique
-les mesures prises aient été rationnellement liées les unes aux autres,
-le grand nombre de ces mesures n’a pas laissé, en ces derniers temps,
-d’étonner, et même d’effaroucher le public. L’opinion publique,
-sollicitée en faveur des réformes, a été un peu surprise de l’être si
-souvent, et peut-être n’est-il pas superflu d’indiquer ici, une fois de
-plus, le sens général et la logique interne du mouvement auquel nous
-assistons.
-
-I. Avant les dernières années du Second Empire, l’enseignement supérieur
-des sciences historiques était organisé en France d’une manière
-incohérente[249].
-
- [249] Voir, sur l’organisation de l’enseignement supérieur en France à
- cette époque et sur les premières réformes, l’excellent ouvrage de
- M. L. Liard, _l’Enseignement supérieur en France_, Paris, 1888-1894,
- 2 vol. in-8.
-
-Il y avait des chaires d’histoire dans plusieurs établissements, de
-types divers: au Collège de France, dans les Facultés des Lettres, et
-dans des «écoles spéciales», telles que l’École normale supérieure et
-l’École des chartes.
-
-Le Collège de France était un vestige des institutions de l’ancien
-régime. Dressé au XVIe siècle contre la Sorbonne scolastique pour être
-l’asile des sciences nouvelles, il avait ce glorieux privilège de
-représenter historiquement les hautes études spéculatives, l’esprit de
-libre recherche, et les intérêts de la science pure. Malheureusement,
-dans le domaine des sciences historiques, le Collège de France avait
-laissé, jusqu’à un certain point, s’oblitérer sa tradition. Les grands
-hommes qui enseignaient l’histoire dans cette illustre maison (J.
-Michelet, par exemple) n’étaient pas des techniciens, ni, à proprement
-parler, des savants. Leur éloquence agissait sur des auditoires qui
-n’étaient pas composés d’étudiants en histoire.
-
-Les Facultés des lettres faisaient partie d’un système établi par le
-législateur napoléonien. Ce législateur ne s’était nullement proposé
-d’encourager, en créant les Facultés, les recherches scientifiques. Il
-n’aimait pas beaucoup la science. Les Facultés de droit, de médecine,
-etc., devaient être, dans sa pensée, des écoles professionnelles qui
-fourniraient à la société les juristes, les médecins, etc., dont elle a
-besoin. Mais trois Facultés, sur cinq, ne furent pas, dès l’origine, en
-mesure de jouer le rôle qui leur était destiné, et qu’ont effectivement
-rempli les deux autres, Droit et Médecine. Les Facultés de Théologie
-catholique ne formèrent pas les prêtres dont la société a besoin, parce
-que l’État avait consenti à ce que l’éducation des prêtres se fît dans
-les séminaires diocésains. Les Facultés des Sciences et des Lettres ne
-formèrent point les professeurs de l’enseignement secondaire, les
-ingénieurs, etc., dont la société a besoin, parce qu’elles
-rencontrèrent, sur ce terrain, la concurrence triomphante d’«écoles
-spéciales», antérieurement instituées: École normale, École
-polytechnique. Les Facultés de Théologie catholique, des Sciences et des
-Lettres eurent donc à justifier leur existence par d’autres modes
-d’activité. En particulier, les professeurs d’histoire dans les Facultés
-des Lettres renoncèrent à instruire les jeunes gens qui se destinaient à
-enseigner l’histoire dans les lycées. Privés de ces auditeurs spéciaux,
-ils se trouvèrent dans une situation fort analogue à celle des
-titulaires de l’enseignement historique au Collège de France. Ils
-n’étaient pas en général, eux non plus, des techniciens. Ils firent
-durant un demi-siècle, devant les nombreux auditoires d’oisifs (dont on
-a souvent médit depuis) qu’attiraient la force, l’élégance et l’agrément
-de leur parole, de la vulgarisation supérieure.
-
-A l’École normale supérieure était réservée la fonction de dresser les
-futurs maîtres de l’enseignement secondaire. Or, c’était à cette époque
-un principe admis que, pour être un bon maître de l’enseignement
-secondaire, il faut savoir, et il suffit de savoir parfaitement, ce que
-l’on est chargé d’enseigner. Cela est à la vérité nécessaire, mais cela
-n’est pas suffisant: des connaissances d’un ordre différent, d’un ordre
-supérieur, ne sont pas moins indispensables que le bagage proprement
-«scolaire». De ces connaissances-là il n’était jamais question à
-l’École, où, conformément à la théorie régnante, pour préparer à
-l’enseignement secondaire, on se contentait d’en faire. Toutefois, comme
-le recrutement de l’École normale a toujours été excellent, jamais le
-système en vigueur n’a empêché que des hommes de premier ordre, non
-seulement comme professeurs, comme penseurs, ou comme écrivains, mais
-même comme érudits, en sortissent. Mais on doit reconnaître qu’ils se
-sont débrouillés tout seuls, en dépit du système, non grâce à lui;
-après, non pendant leur scolarité, et surtout lorsqu’ils ont eu le
-bénéfice, pendant un séjour à l’École française d’Athènes, du
-bienfaisant contact avec les documents qui leur avait manqué rue d’Ulm.
-«N’est-il pas invraisemblable, a-t-on dit, qu’on ait laissé partir de
-l’École normale tant de générations de professeurs incapables de mettre
-en œuvre les documents?... En somme les élèves historiens n’étaient
-prêts, jadis, au sortir de l’École, ni pour l’enseignement de l’histoire
-qu’ils avaient apprise en grande hâte, ni pour les recherches sur les
-choses difficiles[250].»
-
- [250] E. Lavisse, _Questions d’enseignement national_, p. 12.
-
-Quant à l’École des chartes, créée sous la Restauration, c’était, à un
-certain point de vue, une école spéciale comme les autres, destinée en
-théorie à former ces utiles fonctionnaires, les archivistes et les
-bibliothécaires. Mais, de bonne heure, l’enseignement professionnel y
-fut réduit au strict minimum, et l’École s’organisa d’une façon très
-originale, en vue de l’apprentissage rationnel et intégral des jeunes
-gens qui se proposeraient d’étudier l’histoire de France au moyen âge.
-Les élèves de l’École des chartes n’y suivaient aucun cours d’«histoire
-du moyen âge», mais ils apprenaient tout ce qui est nécessaire pour
-travailler à résoudre les problèmes encore pendants de l’histoire du
-moyen âge. Là seulement, par suite d’une anomalie accidentelle, les
-«connaissances préalables» et auxiliaires des recherches historiques
-étaient systématiquement enseignées. Nous avons eu plus haut l’occasion
-de constater les résultats de ce régime[251].
-
- [251] Cf. plus haut, p. 38.
-
-Les choses étaient ainsi lorsque, vers la fin du Second Empire, un vif
-mouvement de réforme se dessina. De jeunes Français avaient visité
-l’Allemagne; ils avaient été frappés de la supériorité de son
-organisation universitaire sur le système napoléonien des Facultés et
-des Écoles spéciales. Certes la France, avec une organisation
-défectueuse, avait produit beaucoup d’hommes et beaucoup d’œuvres, mais
-on en était arrivé à penser qu’«en toutes sortes d’entreprises on doit
-laisser au hasard la moindre part», et que, «quand une institution
-entend former des professeurs d’histoire et des historiens, elle doit
-leur fournir les moyens de devenir ce qu’elle veut qu’ils soient».
-
-M. V. Duruy, ministre de l’Instruction Publique, appuyait les partisans
-d’une renaissance des hautes études. Mais il considéra comme
-impraticable de toucher, soit pour les remodeler, soit pour les
-fusionner, soit pour les supprimer, aux établissements existants:
-Collège de France, Facultés des Lettres, École normale supérieure, École
-des chartes, tous consacrés par des services rendus, par l’illustration
-personnelle d’hommes qui leur avaient appartenu ou qui leur
-appartenaient. Il ne modifia rien, il ajouta. Il couronna l’édifice un
-peu disparate qui existait en créant une «École pratique des hautes
-études», qui fut établie en Sorbonne (1868).
-
-L’École pratique des hautes études (section d’histoire et de philologie)
-avait pour raison d’être, dans la pensée de ceux qui la créèrent, de
-préparer des jeunes gens à faire des recherches originales d’un
-caractère scientifique. Pas de préoccupations professionnelles, pas de
-vulgarisation. On n’y viendrait pas pour s’informer des résultats de la
-science, mais, comme l’étudiant en chimie vient dans un laboratoire,
-pour se rompre aux procédés techniques qui permettent d’obtenir des
-résultats nouveaux. Ainsi l’esprit du nouvel institut n’était pas sans
-analogie avec celui de la tradition primitive du Collège de France. On
-devait essayer d’y faire, pour toutes les parties de l’histoire et de la
-philologie universelles, ce que l’on faisait depuis longtemps à l’École
-des chartes dans le domaine restreint de l’histoire de France au moyen
-âge.
-
-Il. Tant que les Facultés des Lettres se trouvèrent bien comme elles
-étaient (c’est-à-dire sans étudiants) et tant que leur ambition n’alla
-pas au delà de leurs attributions traditionnelles (faire des cours
-publics, conférer des grades), l’organisation de l’enseignement
-supérieur des sciences historiques en France resta dans l’état que nous
-avons décrit. Le jour où les Facultés des Lettres se cherchèrent une
-autre raison d’être et réclamèrent un autre rôle, des changements
-étaient inévitables.
-
-Ce n’est pas ici le lieu d’expliquer pourquoi et comment les Facultés
-des Lettres ont été amenées à souhaiter de travailler plus activement,
-ou, pour mieux dire, autrement que par le passé, au progrès des sciences
-historiques. M. V. Duruy, en installant l’École des hautes études à la
-Sorbonne, avait annoncé que cette plante jeune et vivace en disjoindrait
-les vieilles pierres; et, sans doute, le spectacle de l’activité si
-féconde de l’École des hautes études n’a pas peu contribué à faire faire
-aux Facultés leur examen de conscience. D’autre part, la libéralité des
-pouvoirs publics qui ont augmenté le personnel des Facultés, qui leur
-ont construit des palais, qui les ont largement dotées d’instruments de
-travail, a créé des devoirs nouveaux à ces établissements privilégiés.
-
-Il y a vingt-cinq ans environ que les Facultés des Lettres ont entrepris
-de se transformer, et que leur transformation progressive a des
-contre-coups dans l’édifice entier de l’enseignement supérieur des
-sciences historiques en France, qui n’avait pas été ébranlé jusque-là,
-même par l’ingénieuse addition de 1868.
-
-III. Le premier soin des Facultés fut de se procurer des étudiants.--Là
-n’était pas, en vérité, le difficile, car l’École normale supérieure (où
-sont admis vingt élèves par an, choisis parmi des centaines de
-candidats) était devenue incapable de suffire, comme par le passé, au
-recrutement du corps professoral, désormais très nombreux, de
-l’enseignement secondaire. Quantité de jeunes gens, candidats
-(concurremment avec les élèves de l’École normale supérieure) aux grades
-qui ouvrent l’accès de la carrière pédagogique, étaient abandonnés à
-eux-mêmes. C’était une clientèle assurée. En même temps les lois
-militaires, en attachant au titre de licencié ès lettres de précieuses
-immunités, devaient attirer dans les Facultés, si elles préparaient à la
-licence, une portion considérable, et très intéressante, de la jeunesse.
-Enfin les étrangers (si nombreux à l’École des hautes études), qui
-viennent chercher en France un complément d’éducation scientifique, et
-qui s’étonnaient jusque-là de n’avoir pas à profiter dans les Facultés,
-ne pouvaient manquer d’y venir aussitôt qu’ils y trouveraient quelque
-chose d’analogue à ce qu’ils ont coutume de trouver dans les Universités
-allemandes, et le genre d’instruction qui leur paraît utile.
-
-Avant que des étudiants aient appris en grand nombre le chemin des
-Facultés, de grands efforts ont été nécessaires et des années se sont
-écoulées; mais c’est lorsque les Facultés ont eu les étudiants qu’elles
-désiraient que les vrais problèmes se sont posés.
-
-L’immense majorité des étudiants des Facultés des Lettres ont été à
-l’origine des candidats aux grades, à la licence et à l’agrégation,
-venus avec l’intention avouée de «préparer» la licence et l’agrégation.
-Les Facultés n’ont pas pu se soustraire à l’obligation de les aider dans
-cette «préparation». Mais les examens étaient encore, il y a une
-vingtaine d’années, conçus suivant d’anciennes formules. La licence,
-c’était une attestation de fortes études secondaires, un «baccalauréat
-supérieur»; à «l’agrégation des classes d’histoire et de géographie»
-(devenue la véritable _licentia docendi_), les candidats devaient
-«fournir la preuve qu’ils savaient très bien ce qu’ils seraient chargés
-d’enseigner».--Dès lors, il y avait péril certain que l’enseignement des
-Facultés, préparatoire, comme celui de l’École normale supérieure, aux
-examens de licence et d’agrégation, affectât, par la force des choses,
-le même caractère. Notez qu’une certaine rivalité devait forcément
-s’établir entre les élèves de l’École et les élèves des Facultés aux
-concours d’agrégation. Les programmes de l’agrégation étant ce qu’ils
-étaient, cette émulation ne devait-elle pas avoir pour résultat
-d’absorber de plus en plus les maîtres et les élèves des établissements
-rivaux dans des exercices scolaires, non scientifiques, dépourvus de
-noblesse aussi bien que d’utilité réelle?
-
-Danger très grave. Il a été aperçu tout de suite par les clairvoyants
-promoteurs de la réforme des Facultés, MM. A. Dumont, L. Liard, E.
-Lavisse. M. Lavisse écrivait en 1884: «Prétendre que les Facultés ont
-pour tâche principale la préparation à des examens, c’est vouloir
-substituer à la culture scientifique un dressage: voilà le sérieux grief
-que de bons esprits opposent aux partisans des nouveautés... Les
-partisans des nouveautés répondent qu’ils ont vu, dès l’origine, les
-inconvénients du système, mais qu’ils sont convaincus qu’une
-modification du régime des examens suivra la réforme de l’enseignement
-supérieur; qu’on trouvera la conciliation entre le travail scientifique
-et la préparation aux examens; qu’ainsi tombera le seul grief sérieux
-que leur opposaient leurs adversaires.» C’est une justice à rendre au
-principal polémiste de la réforme qu’il ne s’est jamais lassé d’appuyer
-sur ce point malade; et, pour se convaincre que la _question des
-examens_ a toujours été considérée comme la clé de voûte du problème de
-la réorganisation de l’enseignement supérieur en France, il suffit de
-parcourir les discours et les articles intitulés «L’enseignement et les
-examens», «Examens et études», «Les études et les examens», etc., que M.
-Lavisse a réunis dans ses trois volumes publiés depuis 1885, de cinq ans
-en cinq ans: _Questions d’enseignement national_, _Études et Étudiants_,
-_A propos de nos écoles_.
-
-C’est ainsi que la question de la réforme des examens de l’enseignement
-supérieur (licence, agrégation, doctorat) a été mise à l’ordre du jour.
-Elle y était déjà en 1884; elle y est encore en 1897. Mais, pendant
-l’intervalle, des progrès sensibles ont été réalisés dans la direction
-que nous croyons bonne, et on touche enfin, semble-t-il, au but.
-
-IV. L’ancien système d’examens exigeait des candidats aux grades qu’ils
-fournissent la preuve d’une excellente instruction secondaire. Comme il
-condamnait les candidats, étudiants de l’enseignement supérieur, à des
-exercices du genre de ceux qu’ils avaient déjà ressassés dans les
-lycées, on a eu beau jeu en l’attaquant. Il a été défendu mollement. Il
-a été démoli.
-
-Mais comment le remplacer? Le problème était très complexe. Est-il juste
-de s’étonner qu’il n’ait pas été résolu du premier coup?
-
-D’abord, il importait de se mettre d’accord sur cette question
-préliminaire: quel est le genre d’aptitudes ou de connaissances dont il
-convient d’exiger des étudiants qu’ils fassent la preuve? De
-connaissances générales? De connaissances techniques et d’aptitudes aux
-recherches originales (comme à l’École des chartes et à l’École des
-hautes études)? D’aptitudes pédagogiques?--On a reconnu peu à peu
-qu’étant donnée la clientèle vaste et variée des Facultés, il était
-indispensable de distinguer.
-
-Aux candidats à la licence, il suffit de demander qu’ils attestent une
-bonne culture générale, sans leur interdire de prouver, s’ils le
-désirent, qu’ils ont déjà le goût et quelque expérience des recherches
-originales.
-
-Aux candidats à l’agrégation (_licentia docendi_), déjà licenciés, on
-demandera: 1º la preuve formelle qu’ils savent, par expérience, ce que
-c’est qu’étudier un problème historique et qu’ils ont les connaissances
-techniques, requises pour les études de cette espèce; 2º la preuve
-d’aptitudes pédagogiques, qui sont professionnelles pour eux.
-
-Aux étudiants qui ne sont candidats à rien, ni à la licence, ni à
-l’agrégation, et qui recherchent simplement une initiation
-scientifique--les anciens programmes ne prévoyaient pas l’existence de
-ces étudiants-là,--on demandera seulement de prouver qu’ils ont profité
-des leçons reçues et des conseils donnés.
-
-Cela posé, un grand pas est fait en avant. Car les programmes, comme on
-sait, gouvernent les études. Or, de par l’autorité des programmes, les
-études historiques dans les Facultés auront le triple caractère que l’on
-peut souhaiter qu’elles aient. La culture générale ne cessera pas d’y
-être en honneur. Les exercices techniques de critique et de recherche
-auront leur place légitime. Enfin la pédagogie (théorique et pratique)
-ne sera pas négligée.
-
-Les difficultés commencent lorsqu’il s’agit de déterminer les épreuves
-qui sont, en chaque genre, les meilleures, c’est-à-dire les plus
-probantes. Là-dessus, les avis diffèrent. Si personne, désormais, ne
-conteste plus les principes, les modes d’application jusqu’ici
-expérimentés ou proposés ne rallient pas tous les suffrages.
-L’organisation de la licence a été remaniée trois fois; le statut de
-l’agrégation d’histoire a été réformé ou amendé cinq fois. Et ce n’est
-pas fini. De nouvelles simplifications s’imposent. Mais qu’importe cette
-instabilité--dont on commence pourtant à se plaindre[252],--s’il est
-avéré, comme nous le croyons, que le progrès vers le mieux a été continu
-à travers tous ces changements, sans régressions notables?
-
- [252] _Revue historique_, LXIII (1897), p. 96.
-
-Il est inutile d’exposer ici en détail les divers régimes transitoires
-qui ont été en vigueur. Nous avons eu l’occasion de les critiquer, en
-temps et lieu[253]. Aujourd’hui que la plupart des usages qui nous
-paraissaient défectueux ont été abolis, à quoi bon remuer cette cendre?
-Nous ne dirons même pas en quoi le régime actuel laisse encore, selon
-nous, à désirer, car il y a lieu d’espérer qu’il sera prochainement, et
-très heureusement, modifié.--Qu’il suffise de savoir que les Facultés
-confèrent à présent un diplôme nouveau, le _Diplôme d’études
-supérieures_, que tous les étudiants ont le droit de rechercher, mais
-que les candidats à l’agrégation sont obligés d’obtenir. Ce diplôme
-d’études supérieures, analogue à celui de l’École des hautes études, au
-brevet de l’École des chartes et au doctorat en philosophie des
-Universités allemandes, est donné aux étudiants en histoire qui,
-justifiant d’une certaine scolarité, ont subi un examen dont les
-épreuves principales sont, avec des interrogations sur les «sciences
-auxiliaires» des recherches historiques, la rédaction et la soutenance
-d’un mémoire original. Tout le monde reconnaît aujourd’hui que «l’examen
-en vue du diplôme d’études donnera des fruits excellents, si la
-vigilance et la conscience des examinateurs lui conservent partout sa
-valeur[254]».
-
- [253] Voir la _Revue internationale de l’enseignement_, févr. 1893; la
- _Revue universitaire_, juin 1892, oct. et nov. 1894, juillet 1895;
- et le _Political Science Quarterly_, sept. 1894.
-
- [254] _Revue historique_, loc. cit., p. 98.--J’ai développé ailleurs
- ce que je me contente d’indiquer ici. Voir _Revue internationale de
- l’enseignement_, nov. 1897. [Ch.-V. L.]
-
-V. En résumé, l’appât de la préparation aux grades a fait affluer dans
-les Facultés une foule d’étudiants. Mais la préparation aux grades
-était, sous l’ancien régime des examens de licence et d’agrégation, une
-besogne peu conforme à celle que les Facultés concevaient comme
-convenable pour elles, utile pour leurs élèves et pour le bien de la
-science. Le régime des examens a donc été réformé persévéramment, non
-sans peine, en conformité avec un certain idéal de ce que l’enseignement
-supérieur de l’histoire doit être. Le résultat est que les Facultés ont
-pris rang parmi les établissements qui contribuent aux progrès positifs
-des sciences historiques. L’énumération des œuvres qui en sont sorties
-depuis quelques années l’attesterait au besoin.
-
-Cette évolution a déjà eu des conséquences heureuses; si elle s’achève
-aussi bien qu’elle a commencé, elle en aura encore.--D’abord, la
-transformation de l’enseignement de l’histoire dans les Facultés en a
-entraîné une, symétrique, à l’École normale supérieure. L’École normale
-délivre aussi, depuis deux ans, un «Diplôme d’études»; les travaux
-originaux, les exercices pédagogiques et la culture générale y sont
-encouragés tout de même que dans les Facultés nouvelles. Elle ne diffère
-plus des Facultés que parce qu’elle est fermée, et recrutée avec
-certaines précautions; au fond, c’est une Faculté comme les autres, où
-les étudiants sont en très petit nombre, mais choisis.--En second lieu,
-l’École des hautes études et l’École des chartes, qui, toutes deux,
-seront installées, à la fin de 1897, dans la Sorbonne reconstruite, ont
-gardé leur raison d’être; car beaucoup de spécialités sont représentées
-à l’École des hautes études qui ne le sont pas, qui ne le seront sans
-doute jamais, dans les Facultés; et, pour les études relatives à
-l’histoire du moyen âge, l’ensemble des enseignements convergents de
-l’École des chartes restera toujours incomparable. Mais l’ancien
-antagonisme entre l’École des hautes études et l’École des chartes d’une
-part, et les Facultés de l’autre, a disparu. Tous ces établissements,
-naguère si dissemblables, collaborent désormais, dans le même esprit, à
-une œuvre commune. Chacun d’eux garde son nom, son autonomie et ses
-traditions; mais tous forment un corps: la section historique d’une
-idéale Université de Paris, beaucoup plus vaste que celle qui a été en
-1896 consacrée par la loi. De cette «plus grande» Université, l’École
-des chartes, l’École des hautes études, l’École normale supérieure et
-l’ensemble des enseignements historiques de la Faculté des Lettres ne
-sont plus maintenant, en fait, que des «instituts» indépendants.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Avertissement V
-
- LIVRE I
- LES CONNAISSANCES PRÉALABLES
-
- Chap. I.--La recherche des documents 1
- -- II.--Les «sciences auxiliaires» 25
-
- LIVRE II
- OPÉRATIONS ANALYTIQUES
-
- Chap. I.--Conditions générales de la connaissance historique 43
-
- SECTION I
- Critique externe (critique d’érudition).
-
- Chap. II.--Critique de restitution 51
- -- III.--Critique de provenance 66
- -- IV.--Classement critique des sources 79
- -- V.--La critique d’érudition et les érudits 89
-
- SECTION II
- Critique interne.
-
- Chap. VI.--Critique d’interprétation 117
- -- VII.--Critique interne négative de sincérité et
- d’exactitude 130
- -- VIlI.--Détermination des faits particuliers 163
-
- LIVRE III
- OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUES
-
- Chap. I.--Conditions générales de la construction historique 181
- -- II.--Groupement des faits 200
- -- III.--Raisonnement constructif 218
- -- IV.--Construction des formules générales 227
- -- V.--Exposition 256
-
- Conclusion 275
-
- Appendice I.--L’enseignement secondaire de l’histoire en France 281
- -- II.--L’enseignement supérieur de l’histoire en France 293
-
- Table des matières 307
-
-
-Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--115-97.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK INTRODUCTION AUX ÉTUDES
-HISTORIQUES ***
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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- The Project Gutenberg eBook of Introduction aux études historiques, by Langlois and Seignobos.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Introduction aux études historiques, by Charles-Victor Langlois</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Introduction aux études historiques</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Charles-Victor Langlois and Charles Seignobos</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: December 4, 2021 [eBook #66883]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK INTRODUCTION AUX ÉTUDES HISTORIQUES ***</div>
-<h1>INTRODUCTION<br />
-<span class="xsmall">AUX</span><br />
-<span class="large">ÉTUDES HISTORIQUES</span></h1>
-
-<p class="c">PAR<br />
-<span class="w48"><span class="large">CH.-V. LANGLOIS</span><br />
-<span class="small">Chargé de cours à la Sorbonne</span></span>
-<span class="w48"><span class="large">CH. SEIGNOBOS</span><br />
-<span class="small">Maître de conférences à la Sorbonne</span></span></p>
-
-<hr class="gap" />
-<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br />
-LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br />
-79, <span class="small">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span>, 79</p>
-
-<p class="c">1898<br />
-<span class="xsmall">Droits de traduction et de reproduction réservés.</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><b>Manuel de Bibliographie historique</b>. I. <i>Instruments
-bibliographiques</i>, par M. Langlois. 1 vol. in-16 broché.</td>
-<td class="bot r w3"><div>3 fr.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="pad"><hr /></td></tr>
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-par M. <span class="sc">Bouché-Leclercq</span>.
-1 vol. grand in-8, broché</td>
-<td class="bot r w3"><div>15 fr.</div></td></tr>
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-<i>Période des Capétiens directs</i>, par M. <span class="sc">Luchaire</span>.
-1 vol. grand in-8, broché</td>
-<td class="bot r w3"><div>15 fr.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><b>Manuel de Diplomatique</b>, par M. <span class="sc">Giry</span>.
-1 vol. grand in-8, broché</td>
-<td class="bot r w3"><div>20 fr.</div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Coulommiers. — Imp. <span class="sc">Paul</span> BRODARD. — 115-97.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-v">-<small>V</small>-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="avert">AVERTISSEMENT</h2>
-
-
-<p>Le titre de cet ouvrage est clair. Cependant, il
-est nécessaire de dire nettement ce que nous avons
-voulu, et ce que nous n’avons pas voulu faire ;
-car, sous ce même titre : « Introduction aux
-études historiques », des livres très différents ont
-déjà été publiés.</p>
-
-<p>Nous n’avons pas voulu présenter, comme W. B.
-Boyce<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, un résumé de l’histoire universelle à
-l’usage des commençants et des personnes pressées.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> W. B. Boyce, <i lang="en" xml:lang="en">Introduction to the study of history, civil,
-ecclesiastical and literary</i>. <span lang="en" xml:lang="en">London</span>, 1884, in-8.</p>
-</div>
-<p>Nous n’avons pas voulu enrichir d’un numéro
-la littérature si abondante de ce que l’on appelle
-ordinairement la « Philosophie de l’histoire ».
-Des penseurs, qui, pour la plupart, ne sont pas
-historiens de profession, ont fait de l’histoire le
-sujet de leurs méditations ; ils en ont cherché les
-« similitudes » et les « lois » ; quelques-uns
-ont cru découvrir « les lois qui ont présidé au
-développement de l’humanité », et « constituer »
-<span class="pagenum" id="pg-vi">-<small>VI</small>-</span> ainsi « l’histoire en science positive »<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Ces vastes
-constructions abstraites inspirent, non seulement
-au public, mais à des esprits d’élite, une méfiance
-<i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>, qui est invincible : M. Fustel de Coulanges,
-dit son dernier biographe, était sévère pour
-la Philosophie de l’histoire ; il avait pour ces
-systèmes la même aversion que les positivistes
-pour les concepts purement métaphysiques. A tort
-ou à raison (à tort, sans doute), la Philosophie de
-l’histoire, n’ayant pas été cultivée seulement par
-des hommes bien informés, prudents, d’intelligence
-vigoureuse et saine, est déconsidérée. Que
-ceux qui la redoutent — comme ceux, d’ailleurs,
-qui s’y intéressent — soient avertis : il n’en sera
-pas question ici<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Tel, par exemple, P.-J.-B. Buchez, dans son <i>Introduction
-à la science de l’histoire</i>. Paris, 1842, 2 vol. in-8.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> L’histoire des tentatives faites pour comprendre et expliquer
-philosophiquement l’histoire de l’humanité a été entreprise,
-comme on sait, par Robert Flint. R. Flint a déjà donné l’histoire
-de la Philosophie de l’histoire dans les pays de langue
-française : <i lang="en" xml:lang="en">Historical Philosophy in France and French Belgium
-and Switzerland</i>. <span lang="en" xml:lang="en">Edinburgh-London</span>, 1893, in-8. — C’est le premier
-volume de la réédition développée de son « Histoire de la
-philosophie de l’histoire en Europe », publiée il y a vingt-cinq
-ans. Comparez la partie rétrospective (ou historique) de l’ouvrage
-de N. Marselli : <i lang="it" xml:lang="it">la Scienza della storia</i>, I. <span lang="it" xml:lang="it">Torino</span>, 1873.</p>
-
-<p>L’ouvrage original le plus considérable qui ait paru en
-France depuis la publication du répertoire analytique de R. Flint
-est celui de P. Lacombe, <i>De l’histoire considérée comme science</i>.
-Paris, 1894, in-8. Cf. <i>Revue critique</i>, 1895, I, p. 132.</p>
-</div>
-<p>Nous nous proposons ici d’examiner les conditions
-et les procédés, et d’indiquer le caractère
-et les limites de la connaissance en histoire. Comment
-arrive-t-on à savoir, du passé, ce qu’il est
-possible et ce qu’il importe d’en savoir ? Qu’est-ce
-<span class="pagenum" id="pg-vii">-<small>VII</small>-</span> qu’un document ? Comment traiter les documents
-en vue de l’œuvre historique ? Qu’est-ce que les
-faits historiques ? Et comment les grouper pour
-construire l’œuvre historique ? — Quiconque s’occupe
-d’histoire pratique, plus ou moins inconsciemment,
-des opérations compliquées de critique et
-de construction, d’analyse et de synthèse. Mais les
-débutants et la plupart des personnes qui n’ont
-jamais réfléchi sur les principes de la méthode
-des sciences historiques, emploient, pour effectuer
-ces opérations, des procédés instinctifs qui, n’étant
-pas, en général, des procédés rationnels, ne conduisent
-pas d’ordinaire à une vérité scientifique.
-Il est donc utile de faire connaître et de justifier
-logiquement la théorie des procédés vraiment
-rationnels, assurée dès à présent en quelques-unes
-de ses parties, encore inachevée sur des points
-d’une importance capitale.</p>
-
-<p>Ainsi la présente « Introduction aux études
-historiques » est conçue, non comme un résumé
-de faits acquis ou comme un système d’idées
-générales au sujet de l’histoire universelle, mais
-comme un essai sur la méthode des sciences historiques.</p>
-
-<p>Voici pourquoi nous avons cru opportun, et voici
-dans quel esprit nous avons résolu de l’écrire.</p>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Les livres qui traitent de la méthodologie des
-sciences historiques ne sont guère moins nombreux,
-mais ne jouissent pas d’un meilleur renom
-<span class="pagenum" id="pg-viii">-<small>VIII</small>-</span> que les livres sur la Philosophie de l’histoire. Les
-spécialistes les dédaignent. Il résumait une opinion
-très répandue, le savant qui, à ce que l’on raconte,
-disait : « Vous voulez écrire un livre sur la Philologie ;
-faites-nous donc plutôt un bon ouvrage de
-Philologie. Moi, quand on me demande : Qu’est-ce
-que la Philologie ? je réponds : C’est ce que je fais<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. »
-Il ne croyait dire, et il ne disait en effet qu’un lieu
-commun, le critique qui, à propos du <i>Précis de la
-science de l’histoire</i> de J. G. Droysen, s’exprimait
-ainsi : « En thèse générale, les traités de ce genre
-sont forcément à la fois obscurs et inutiles : obscurs,
-puisqu’il n’est rien de plus vague que leur objet ;
-inutiles, puisqu’on peut être historien sans se
-préoccuper des principes de la méthodologie historique
-qu’ils ont la prétention d’exposer<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. » — Les
-arguments de ces contempteurs de la méthodologie
-paraissent assez forts. Ils se ramènent aux propositions
-suivantes. En fait, il y a des gens qui
-pratiquent manifestement les bonnes méthodes et
-qui sont reconnus par tout le monde comme des
-érudits ou comme des historiens de premier ordre,
-sans avoir jamais étudié les principes de la méthode ;
-réciproquement, on ne voit pas que ceux qui ont
-<span class="pagenum" id="pg-ix">-<small>IX</small>-</span> écrit en logiciens sur la théorie de la méthode
-historique aient acquis, de ce chef, comme érudits
-ou comme historiens, une supériorité quelconque :
-quelques-uns même sont notoirement des érudits
-ou des historiens tout à fait impuissants ou médiocres.
-A cela, rien d’étonnant. Est-ce que, avant
-de faire en chimie, en mathématiques, dans les
-sciences proprement dites, des recherches originales,
-on étudie la théorie des méthodes qui servent
-dans ces sciences ? La critique historique !
-mais le meilleur moyen de l’apprendre, c’est de la
-pratiquer ; on l’apprend suffisamment en la pratiquant<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.
-Pressez, d’ailleurs, les écrits qui existent
-sur la méthode historique, et même les plus
-récents, ceux de J. G. Droysen, de E. A. Freeman,
-de A. Tardif, de U. Chevalier, etc. : vous n’en
-extrairez, en fait d’idées claires, que des vérités
-évidentes par elles-mêmes, des vérités de La Palice<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Revue critique d’histoire et de littérature</i>, 1892, I, p. 164.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Ibidem</i>, 1888, II, p. 295. — Cf. <i>le Moyen Age</i>, X (1897), p. 91 :
-« Ces livres-là [les traités de méthode historique] ne sont guère
-lus de ceux auxquels ils pourraient être utiles, c’est-à-dire les
-amateurs qui occupent leurs loisirs à faire des recherches
-historiques ; et quant aux érudits de profession, c’est aux leçons
-des maîtres qu’ils ont appris à connaître les instruments de
-travail et la manière de s’en servir, sans compter que la
-méthode historique est la même que celle des autres sciences
-d’observation, et qu’on peut dire en quelques mots en quoi elle
-consiste… »</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> C’est sans doute en vertu de ce principe que la méthode
-historique s’enseigne seulement par l’exemple, que L. Mariani a
-plaisamment intitulé « <span lang="it" xml:lang="it">Corso pratico di metodologia della storia</span> »
-une dissertation sur un point particulier de l’histoire de la
-ville de Fermo. Voir l’<i lang="la" xml:lang="la">Archivio della Società romana di storia
-patria</i>, XIII (1890), p. 211.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Voir le compte rendu de l’opuscule de E. A. Freeman, <i lang="en" xml:lang="en">The
-methods of historical study</i>, dans la <i>Revue critique</i>, 1887, I,
-p. 376. Cet opuscule, dit le critique, est banal et vide. On y voit
-« que l’histoire n’est pas une étude aussi aisée qu’un vain
-peuple pense, qu’elle touche à toutes les sciences et que l’historien
-vraiment digne de ce nom devrait tout savoir ; que la certitude
-historique est impossible à obtenir, et que, pour s’en
-rapprocher le plus possible, il faut recourir sans cesse aux
-sources originales ; qu’il faut connaître et pratiquer les meilleurs
-parmi les historiens modernes, mais sans jamais tenir ce
-qu’ils ont écrit pour parole d’évangile. Et voilà tout. » Conclusion :
-Freeman « enseignait mieux sans doute la méthode historique
-par la pratique qu’il n’a réussi à le faire par la théorie ».</p>
-
-<p>Comparer <i>Bouvard et Pécuchet</i>, par G. Flaubert. Il s’agit
-de deux imbéciles, qui, entre autres projets, forment celui
-d’écrire l’histoire. Pour les aider, un de leurs amis leur envoie
-« des règles de critique prises dans le <i>Cours</i> de Daunou »,
-savoir : « Citer comme preuve le témoignage des foules, mauvaises
-preuves ; elles ne sont pas là pour répondre. — Rejeter
-les choses impossibles : on fit voir à Pausanias la pierre avalée
-par Saturne. — Tenez en compte l’adresse des faussaires, l’intérêt
-des apologistes et des calomniateurs. » L’ouvrage de
-Daunou contient quantité de truismes aussi patents et plus
-comiques encore que ceux-là.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-x">-<small>X</small>-</span> Nous reconnaissons volontiers que, dans cette
-manière de voir, tout n’est pas faux. — L’immense
-majorité des écrits sur la méthode d’investigation
-en histoire et sur l’art d’écrire l’histoire — ce que
-l’on appelle, en Allemagne et en Angleterre, l’<i lang="de" xml:lang="de">Historik</i> — sont
-superficiels, insipides, illisibles, et
-il en est de ridicules<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. D’abord, ceux qui sont antérieurs
-au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, analysés à loisir par P.-C.-F.
-Daunou dans le tome VII de son <i>Cours d’études
-historiques</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, sont presque tous
-de simples traités de rhétorique, dont la rhétorique est surannée,
-où l’on discute avec gravité les problèmes les plus
-<span class="pagenum" id="pg-xi">-<small>XI</small>-</span> cocasses<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Daunou les raille agréablement, mais
-il n’a fait preuve lui-même que de bon sens dans
-son monumental ouvrage, qui, aujourd’hui, ne
-paraît guère meilleur, et n’est certainement pas
-plus utile, que les productions anciennes<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Quant
-aux modernes, il est très vrai que tous n’ont pas su
-éviter les deux écueils du genre : obscurité, banalité.
-Le <i lang="de" xml:lang="de">Grundriss der Historik</i> de J. G. Droysen,
-traduit en français sous le titre de <i>Précis de la
-science de l’histoire</i> (Paris, 1888, in-8), est lourd,
-pédantesque et confus au-delà de ce que l’on peut
-imaginer<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. MM. Freeman, Tardif, Chevalier ne
-<span class="pagenum" id="pg-xii">-<small>XII</small>-</span> disent rien qui ne soit élémentaire et prévu. On
-voit encore leurs émules discuter à perte de vue des
-questions oiseuses : si l’histoire est un art ou une
-science, quels sont les devoirs de l’histoire, à quoi
-sert l’histoire, etc. — D’autre part, c’est une remarque
-incontestablement exacte que presque tous
-les érudits et presque tous les historiens actuels
-sont, au point de vue de la méthode, des autodidactes,
-formés par la seule pratique ou par l’imitation
-et la fréquentation des maîtres antérieurs.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> R. Flint (<i>o. c.</i>, p. 15) se félicite de n’avoir pas à étudier
-la littérature de l’<i lang="en" xml:lang="en">Historic</i>, car « <span lang="en" xml:lang="en">a very large portion of it is
-so trivial and superficial that it can hardly ever have been of
-use even to persons of the humblest capacity, and may certainly
-now be safely consigned to kindly oblivion</span> ». Néanmoins,
-R. Flint a donné dans son livre une liste sommaire des principaux
-monuments de cette littérature dans les pays de langue
-française, depuis l’origine. Un aperçu plus général et plus complet
-(bien que très sommaire encore) de cette littérature dans
-tous les pays est fourni par le <i lang="de" xml:lang="de">Lehrbuch der historichen Methode</i>,
-de E. Bernheim (Leipzig, 1894, in-8), p. 143 et suiv. — Flint
-(qui a connu quelques ouvrages inconnus à Bernheim) s’arrête à
-l’année 1893, Bernheim à l’année 1894. Depuis 1889, on trouve dans
-les <i lang="de" xml:lang="de">Jahresberichte der Geschichtswissenschaft</i> un compte rendu
-périodique des écrits récents sur la méthodologie historique.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Ce tome VII a été publié en 1844. Mais le célèbre <i>Cours</i> de
-Daunou fut professé au Collège de France de 1819 à 1830.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Les Italiens de la Renaissance (Mylæus, Francesco Patrizi,
-etc.), et les auteurs des deux derniers siècles après eux, se
-demandent quels sont les rapports de l’histoire avec la dialectique
-et avec la rhétorique ; à combien de lois le genre historique
-est assujetti ; s’il est convenable que l’historien rapporte
-les trahisons, les lâchetés, les crimes, les désordres ; si l’histoire
-peut s’accommoder d’un autre genre que du sublime, etc. — Les
-seuls livres sur l’<i lang="de" xml:lang="de">Historik</i>, publiés avant le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, qui
-accusent un effort original pour aborder les vrais problèmes
-sont ceux de Lenglet du Fresnoy (<i>Méthode pour étudier l’histoire</i>,
-Paris, 1713) et de J. M. Chladenius (<i lang="de" xml:lang="de">Allgemeine Geschichtswissenschaft</i>,
-Leipzig, 1752). Celui de Chladenius a été signalé par
-E. Bernheim (<i>o. c.</i>, p. 166).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Il n’y fait même pas toujours preuve de bon sens, car on
-lit dans le <i>Cours d’études historiques</i> (VII, p. 105), à propos du
-traité <i>De l’histoire</i>, publié en 1670 par P. Le Moyne, ouvrage
-très faible, pour ne pas dire plus, où des traces de sénilité sont
-visibles : « Je ne prétends point adopter toutes les maximes,
-tous les préceptes que ce traité renferme ; mais je crois qu’après
-celui de Lucien c’est le meilleur que nous ayons rencontré ; et
-je doute fort qu’aucun de ceux dont il nous reste à prendre connaissance
-s’élève au même degré de philosophie et d’originalité. »
-Le P. H. Chérot a jugé plus sainement le traité <i>De l’histoire</i>,
-dans son <i>Étude sur la vie et les œuvres du P. Le Moyne</i>,
-Paris, 1887, in-8, p. 406 et suiv.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> E. Bernheim déclare cependant (<i>o. c.</i>, p. 177) que cet opuscule
-est le seul, à son avis, qui « <span lang="de" xml:lang="de">auf der jetzigen Höhe der
-Wissenschaft steht</span> ».</p>
-</div>
-<p>Mais de ce que beaucoup d’écrits sur les principes
-de la méthode justifient la méfiance généralement
-professée envers les écrits de cette espèce,
-et de ce que la plupart des gens de métier ont pu
-se dispenser sans inconvénients apparents d’avoir
-réfléchi sur la méthode historique, il est excessif,
-à notre avis, de conclure que les érudits et
-les historiens (et surtout les futurs érudits et
-les futurs historiens) n’aient aucun besoin de se
-rendre compte des procédés du travail historique. — En
-effet, la littérature méthodologique n’est pas
-tout entière sans valeur : il s’est formé lentement
-un trésor d’observations fines et de règles précises,
-suggérées par l’expérience, qui ne sont pas
-de simple sens commun<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Et s’il existe des personnes
-qui, par un don de nature, raisonnent toujours
-bien sans avoir appris à raisonner, il serait
-facile d’opposer à ces exceptions les cas innombrables
-<span class="pagenum" id="pg-xiii">-<small>XIII</small>-</span> où l’ignorance de la logique, l’emploi de
-procédés irrationnels, l’absence de réflexion sur
-les conditions de l’analyse et de la synthèse en
-histoire, ont vicié les travaux des érudits et des
-historiens.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> R. Flint dit très bien (<i>o. c.</i>, p. 15) : « <span lang="en" xml:lang="en">The course of Historic
-has been, on the whole, one of advance from commonplace
-reflection on history towards a philosophical comprehension of
-the conditions and processes on which the formation of historical
-science depends</span> ».</p>
-</div>
-<p>En réalité, l’histoire est sans doute la discipline
-où il est le plus nécessaire que les travailleurs aient
-une conscience claire de la méthode dont ils se
-servent. La raison, c’est qu’en histoire les procédés
-de travail instinctifs ne sont pas, nous ne saurions
-trop le répéter, des procédés rationnels ; il faut
-donc une préparation pour résister au premier
-mouvement. En outre, les procédés rationnels pour
-atteindre la connaissance historique diffèrent si
-fortement des procédés de toutes les autres sciences,
-qu’il est nécessaire d’en apercevoir les caractères
-exceptionnels pour se défendre de la tentation
-d’appliquer à l’histoire les méthodes des
-sciences déjà constituées. On s’explique ainsi que
-les mathématiciens et les chimistes puissent se
-passer, plus aisément que les historiens, d’« introduction »
-à leurs études.</p>
-
-<p>Il n’y a pas lieu d’insister davantage sur l’utilité
-de la méthodologie historique ; car c’est évidemment
-à la légère qu’elle a été contestée. Mais il
-faut expliquer les motifs qui nous ont conduits à
-composer le présent ouvrage. — Depuis cinquante
-ans, un grand nombre d’hommes intelligents et
-sincères ont médité sur la méthode des sciences
-historiques ; on compte naturellement parmi eux
-beaucoup d’historiens, professeurs d’Université,
-mieux placés que d’autres pour connaître les
-besoins intellectuels des jeunes gens, mais aussi
-<span class="pagenum" id="pg-xiv">-<small>XIV</small>-</span> des logiciens de profession, et même des romanciers.
-M. Fustel de Coulanges a laissé, à cet égard, dans
-l’Université de Paris, une tradition : « Il s’efforçait,
-a-t-on dit<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, de réduire à des formules très
-précises les règles de la méthode… ; il n’y avait
-rien de plus urgent à ses yeux que d’apprendre
-aux travailleurs à atteindre la vérité. » Parmi ces
-hommes, les uns, comme M. Renan<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, se sont contentés
-d’énoncer des remarques, en passant, dans
-leurs ouvrages généraux ou dans des écrits de circonstance<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> ;
-les autres, comme MM. Fustel de
-Coulanges, Freeman, Droysen, Lorenz, Stubbs, de
-Smedt, von Pflugk-Harttung, etc., ont pris la
-peine d’exposer, dans des opuscules spéciaux,
-leurs pensées sur la matière. Il existe quantité de
-livres, de « leçons d’ouverture », de « discours
-académiques » et d’articles de revue, publiés dans
-tous les pays, mais particulièrement en France,
-en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis et
-en Italie, sur l’ensemble et sur les diverses parties
-de la méthodologie. On se dit : ce ne serait certes
-<span class="pagenum" id="pg-xv">-<small>XV</small>-</span> pas un travail inutile que de coordonner les observations
-dispersées, et comme perdues, en tant de
-volumes et de brochures. Mais ce travail séduisant
-n’est plus à faire : il a été récemment exécuté avec
-le plus grand soin. M. Ernst Bernheim, professeur
-à l’Université de Greifswald, a dépouillé presque
-tous les écrits modernes sur la méthode historique ;
-il en a profité ; il a groupé dans des cadres
-commodes, et, en grande partie, nouveaux, quantité
-de considérations et de références choisies.
-Son <i lang="de" xml:lang="de">Lehrbuch der historischen Methode</i> (Leipzig,
-1894, in-8)<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> condense, à la manière des <i lang="de" xml:lang="de">Lehrbücher</i>
-allemands, la littérature spéciale du sujet qu’il
-traite. Nous n’avons pas eu l’intention de recommencer
-ce qu’il a si bien su faire. — Mais il nous
-a semblé que tout n’était pas dit, après sa laborieuse
-et sage compilation. D’abord, M. Bernheim
-traite amplement de problèmes métaphysiques que
-nous croyons dépourvus d’intérêt ; en revanche, il
-ne se place jamais à des points de vue, critiques
-ou pratiques, que nous tenons pour très intéressants.
-Puis, la doctrine du <i lang="de" xml:lang="de">Lehrbuch</i> est raisonnable,
-mais elle manque de vigueur et d’originalité.
-Enfin, le <i lang="de" xml:lang="de">Lehrbuch</i> ne s’adresse pas au grand
-public ; il reste inaccessible (et à cause de la
-langue et à cause de la forme) à l’immense majorité
-du public français. Cela suffit à justifier le
-dessein que nous avons formé d’écrire le présent
-ouvrage au lieu de recommander simplement celui
-de M. Bernheim<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> P. Guiraud, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, 1<sup>er</sup> mars 1896,
-p. 75.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> E. Renan a dit quelques-unes des choses les plus justes
-et les plus fortes qui aient été dites sur les sciences historiques
-dans <i>L’Avenir de la science</i> (Paris, 1890, in-8), écrit en 1848.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Quelques-unes des remarques les plus ingénieuses, les plus
-topiques, et de la portée la plus générale sur la méthode des
-sciences historiques, ont été formulées jusqu’ici, non dans les livres
-de méthodologie, mais dans les revues — dont la <i>Revue critique
-d’histoire et de littérature</i> est le type — consacrées à la critique
-des livres nouveaux d’histoire et d’érudition. C’est un exercice
-extrêmement salutaire que de parcourir la collection de la <i>Revue
-critique</i>, fondée, à Paris, en 1867, « pour imposer le respect de la
-méthode, pour exécuter les mauvais livres, pour réprimer les
-écarts et le travail inutile ».</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> La 1<sup>re</sup> édition du <i lang="de" xml:lang="de">Lehrbuch</i> est de 1859.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Ce qui a été publié de mieux, jusqu’ici en français sur
-la méthode historique est une brochure de MM. Ch. et V. Mortet,
-<i>la Science de l’histoire</i>, Paris, 1894, in-8 de 88 p. Extrait du
-tome XX de la <i>Grande Encyclopédie</i>.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-xvi">-<small>XVI</small>-</span></p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Cette « Introduction aux études historiques »
-n’a pas la prétention d’être, comme le <i lang="de" xml:lang="de">Lehrbuch
-der historischen Methode</i>, un Traité de méthodologie
-historique<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. C’est une esquisse sommaire.
-Nous l’avons entreprise, au commencement de
-l’année scolaire 1896-1897, en vue d’avertir les
-étudiants nouveaux de la Sorbonne de ce que les
-études historiques sont et doivent être.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> L’un de nous (M. Seignobos) se propose de publier plus
-tard un Traité complet de méthodologie historique, s’il se
-trouve un public pour ce genre d’ouvrage.</p>
-</div>
-<p>Nous avions constaté depuis longtemps, par
-expérience, l’urgente nécessité d’avertissements
-de cette espèce. La plupart de ceux qui s’engagent
-dans la carrière de l’histoire, en effet, le
-font sans savoir pourquoi, sans s’être jamais
-demandé s’ils sont propres aux travaux historiques,
-dont ils ignorent souvent jusqu’à la nature.
-D’ordinaire, on se décide à choisir la carrière de
-l’histoire pour les motifs les plus futiles : parce
-que l’on a obtenu des succès, en histoire, au collège<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> ;
-parce que l’on éprouve pour les choses du
-<span class="pagenum" id="pg-xvii">-<small>XVII</small>-</span> passé l’espèce d’attrait romantique qui jadis décida,
-dit-on, la vocation d’Augustin Thierry ; parfois
-aussi parce que l’on a l’illusion que l’histoire est
-une discipline relativement facile. Il importe assurément
-que ces vocations irraisonnées soient au
-plus tôt éclairées et mises à l’épreuve.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> On ne saurait trop affirmer que les études d’histoire, telles
-qu’on les fait au lycée, ne supposent pas les mêmes aptitudes
-que les études historiques, telles qu’on les fait à l’Université et
-dans la vie. — Julien Havet, qui se consacra plus tard aux études
-historiques (critiques), trouvait fastidieuse, au lycée, l’étude de
-l’histoire. « C’est, je crois, dit M. L. Havet, que l’enseignement
-de l’histoire [dans les lycées] n’est pas organisé pour donner
-pâture suffisante à l’esprit scientifique… De toutes les études
-comprises dans le programme des lycées, l’histoire est la seule
-qui n’appelle pas le contrôle permanent de l’élève. Quand il
-apprend le latin et l’allemand, chaque phrase d’une version est
-l’occasion de vérifier une douzaine de règles. Dans les diverses
-branches des mathématiques, les résultats ne sont jamais
-séparés de leurs démonstrations ; les <i>problèmes</i>, d’ailleurs, obligent
-l’élève à tout repenser par lui-même. Où sont les <i>problèmes</i>
-en histoire, et quel lycéen est jamais exercé à voir clair par son
-propre effort dans l’enchaînement des faits ? » <i>(Bibliothèque de
-l’École des chartes</i>, 1896, p. 84).</p>
-</div>
-<p>Ayant fait, à des novices, une série de conférences
-comme « Introduction aux études historiques »,
-nous avons pensé que, moyennant révision,
-ces conférences pourraient être profitables
-à d’autres qu’à des novices. Les érudits et les
-historiens de profession n’y apprendront rien sans
-doute ; mais s’ils y trouvaient seulement un thème
-à réflexions personnelles sur le métier que quelques-uns
-d’entre eux pratiquent d’une manière
-machinale, ce serait déjà un grand point. Quant
-au public, qui lit les œuvres des historiens, n’est-il
-pas à souhaiter qu’il sache comment ces œuvres
-se font, afin qu’il soit davantage en mesure de les
-juger ?</p>
-
-<p>Nous ne nous adressons donc pas seulement,
-comme M. Bernheim, aux spécialistes présents et
-futurs, mais encore au public qu’intéresse l’histoire.
-<span class="pagenum" id="pg-xviii">-<small>XVIII</small>-</span> Cela nous a fait une loi d’être aussi concis,
-aussi clairs et aussi peu techniques que possible.
-Mais, en ces matières, lorsqu’on est concis et clair,
-on paraît souvent superficiel. Banal ou obscur,
-telle est, comme on l’a vu plus haut, la fâcheuse
-alternative dont nous sommes menacés. — Sans
-nous dissimuler la difficulté, sans la croire insurmontable,
-nous avons essayé de dire nettement ce
-que nous avions à dire.</p>
-
-<p>La première moitié du livre a été rédigée par
-M. Langlois, la seconde par M. Seignobos ; mais
-les deux collaborateurs se sont constamment aidés,
-concertés et surveillés<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> M. Langlois a écrit le livre I, le livre II jusqu’au chapitre
-<small>VI</small>, l’appendice II et le présent Avertissement ; M. Seignobos,
-la fin du livre II, le livre III et l’appendice I. Le chapitre
-<small>I</small> du livre II, le chapitre <small>V</small> du livre III et la Conclusion ont
-été rédigés en commun.</p>
-</div>
-
-<p class="gap ind small">Paris, août 1897.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-1">-1-</span></p>
-
-<p class="c"><span class="large">INTRODUCTION</span><br />
-<span class="small">AUX</span><br />
-<span class="xlarge">ÉTUDES HISTORIQUES</span></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">LIVRE I<br />
-<b class="small sans-serif">LES CONNAISSANCES PRÉALABLES</b></h2>
-
-
-
-
-<h3 id="l1ch1">CHAPITRE I<br />
-<span class="small">LA RECHERCHE DES DOCUMENTS (HEURISTIQUE)</span></h3>
-
-
-<p>L’histoire se fait avec des documents. Les documents
-sont les traces qu’ont laissées les pensées et les
-actes des hommes d’autrefois. Parmi les pensées et
-les actes des hommes, il en est très peu qui laissent
-des traces visibles, et ces traces, lorsqu’il s’en produit,
-sont rarement durables : il suffit d’un accident
-pour les effacer. Or, toute pensée et tout acte qui n’a
-pas laissé de traces, directes ou indirectes, ou dont les
-traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire :
-c’est comme s’il n’avait jamais existé. Faute de documents,
-<span class="pagenum" id="pg-2">-2-</span> l’histoire d’immenses périodes du passé de
-l’humanité est à jamais inconnaissable. Car rien ne
-supplée aux documents : pas de documents, pas d’histoire.</p>
-
-<p>Pour conclure légitimement d’un document au fait
-dont il est la trace, il faut prendre de nombreuses précautions,
-qui seront indiquées plus loin. — Mais il est
-clair que, préalablement à tout examen critique et à
-toute interprétation des documents, se pose la question
-de savoir s’il y en a, combien il y en a, et où ils
-sont. Si j’ai l’idée de traiter un point d’histoire<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, quel
-qu’il soit, je m’informerai d’abord de l’endroit ou des
-endroits où reposent les documents nécessaires pour
-le traiter, supposé qu’il en existe. Chercher, recueillir
-les documents est donc une des parties, logiquement
-la première, et une des parties principales, du métier
-d’historien. En Allemagne, on lui a donné le nom d’Heuristique
-(<i lang="de" xml:lang="de">Heuristik</i>), commode parce qu’il est bref. — Est-il
-utile de démontrer l’importance capitale de
-l’Heuristique ? Non, sans doute. Il va de soi que, si on
-ne la pratique pas bien, c’est-à-dire si l’on ne sait pas
-s’entourer, avant de commencer un travail historique,
-de tous les renseignements accessibles, on augmente
-gratuitement ses chances (toujours nombreuses, quoi
-qu’on fasse) d’opérer sur des données insuffisantes :
-des œuvres d’érudition ou d’histoire, faites conformément
-aux règles de la méthode la plus exacte, ont été
-viciées, ou même totalement annulées, à cause de cette
-simple circonstance matérielle que l’auteur ne connaissait
-<span class="pagenum" id="pg-3">-3-</span> pas des documents par lesquels ceux qu’il
-avait sous la main, et dont il s’est contenté, auraient
-été éclaircis, complétés ou ruinés. Toutes choses
-égales d’ailleurs entre eux, la supériorité des érudits
-et des historiens modernes sur les érudits et les historiens
-des derniers siècles consiste en ce que ceux-ci
-ont eu moins de moyens d’être bien informés que n’en
-ont ceux-là<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. L’Heuristique, en effet, est aujourd’hui
-plus facile qu’autrefois, quoique le bon Wagner soit
-encore fondé à dire</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Wie schwer sind nicht die Mittel zu erwerben</div>
-<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Durch die man zu den Quellen steigt<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> !</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> En pratique, le plus souvent, on ne se propose point de
-traiter un point d’histoire avant de savoir s’il existe ou non des
-documents qui permettent de l’étudier. C’est, inversement, un
-document, découvert par hasard, qui suggère l’idée d’approfondir
-la question d’histoire que ce document intéresse et de
-colliger, à cet effet, les documents du même genre.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> C’est pitié de voir comment les meilleurs des anciens érudits
-ont vaillamment, mais vainement, lutté, pour résoudre des
-difficultés qui n’auraient pas même existé pour eux s’ils avaient
-eu sous les yeux des dossiers moins incomplets. Mais la plus
-brillante sagacité ne pouvait pas suppléer aux secours matériels
-qui leur ont manqué.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Faust</i>, I, sc. 3.</p>
-</div>
-<p>Essayons d’expliquer pourquoi la récolte des documents,
-naguère si laborieuse, est encore, quels
-qu’aient été, depuis un siècle, les progrès accomplis,
-très pénible ; et comment cette opération essentielle
-pourrait, grâce à de nouveaux progrès, être ultérieurement
-simplifiée.</p>
-
-<p>I. Ceux qui, les premiers, ont essayé d’écrire l’histoire
-d’après les sources, se sont trouvés dans une
-situation embarrassante. — S’agissait-il de raconter
-des événements relativement récents, dont tous les
-témoins n’étaient pas morts ? On avait la ressource
-d’interviewer les témoins survivants. Thucydide,
-Froissart, et bien d’autres, depuis l’antiquité jusqu’à
-nos jours, ont procédé de la sorte. Lorsque l’historien
-<span class="pagenum" id="pg-4">-4-</span> de la côte californienne du Pacifique, H. H. Bancroft,
-se proposa de recueillir les matériaux d’une histoire
-dont quelques acteurs vivaient encore, il n’épargna
-rien, il mobilisa une armée de <i lang="en" xml:lang="en">reporters</i>, pour leur
-soutirer des conversations<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. — Mais s’agissait-il d’événements
-anciens, qu’aucun homme vivant n’avait pu
-voir et dont la tradition orale n’avait gardé aucun souvenir ?
-Il n’y avait pas d’autre moyen que de réunir
-des documents de toute sorte, principalement des
-écrits, relatifs au passé lointain dont on s’occupait.
-C’était difficile, alors que les bibliothèques étaient
-rares, les archives secrètes et les documents dispersés.
-H. H. Bancroft, qui s’est trouvé à cet égard,
-vers 1860, en Californie, dont la situation où les premiers
-chercheurs se sont trouvés, autrefois, dans nos
-contrées, s’en est tiré comme il suit. Il était riche : il
-a raflé, à n’importe quel prix, tous les documents à
-vendre, imprimés ou manuscrits ; il a négocié avec des
-familles et des corporations dans la gêne l’achat de leurs
-archives ou la permission d’en faire prendre copie par
-des copistes à ses gages. Cela fait, il a logé sa collection
-dans un bâtiment <i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i>, et il l’a classée. Théoriquement,
-rien de plus rationnel. Mais cette procédure
-rapide, à l’américaine, n’a été employée qu’une fois
-avec l’esprit de suite et les ressources qui en ont
-assuré le succès ; ailleurs et en d’autres temps elle n’eût
-pas, du reste, été de mise. Ailleurs, les choses ne se
-sont pas, malheureusement, passées ainsi.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Voir Ch.-V. Langlois, <i>H. H. Bancroft et Cie</i>, dans la <i>Revue
-universitaire</i>, 1894, I, p. 233.</p>
-</div>
-<p>A l’époque de la Renaissance, les documents de l’histoire
-ancienne et de l’histoire du moyen âge étaient dispersés
-dans d’innombrables bibliothèques privées et
-<span class="pagenum" id="pg-5">-5-</span> dans d’innombrables dépôts d’archives, presque tous
-inaccessibles, sans parler de ceux que le sol recelait
-encore et dont personne ne soupçonnait l’existence. Il
-était alors matériellement impossible de se procurer la
-liste de tous les documents utiles pour élucider une
-question (par exemple, la liste de tous les manuscrits
-conservés d’un ouvrage ancien) ; impossible encore,
-si, par miracle, on avait eu pareille liste, de consulter
-tous ces documents sans des voyages, des dépenses et
-des démarches interminables. D’où des conséquences,
-faciles à prévoir, qui se sont, en effet, produites :
-1<sup>o</sup> l’Heuristique offrant pour eux des difficultés insurmontables,
-les premiers érudits et les premiers historiens,
-qui se sont servis, non de tous les documents,
-ni des meilleurs documents, mais des documents qu’ils
-avaient à leur portée, ont été presque toujours mal
-renseignés, et leurs œuvres ne sont plus intéressantes
-que dans la mesure où ils ont utilisé des documents
-aujourd’hui perdus ; 2<sup>o</sup> les premiers érudits et les premiers
-historiens qui aient été relativement bien renseignés
-sont ceux qui, à cause de leur profession,
-avaient accès dans de riches dépôts de documents :
-bibliothécaires, archivistes, religieux, magistrats, dont
-l’Ordre ou la Compagnie possédait des bibliothèques
-ou des archives considérables<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Les anciens érudits avaient le sentiment de ce que les conditions
-où ils travaillaient avaient de défavorable. Ils souffraient
-très vivement de l’insuffisance des instruments de recherche et
-des moyens de comparaison. La plupart d’entre eux ont fait
-de grands efforts pour se renseigner. De là, ces volumineuses
-correspondances entre érudits des derniers siècles, dont nos
-bibliothèques conservent tant de précieuses épaves, et ces relations
-d’enquêtes scientifiques, de voyages à la découverte des
-documents historiques, qui, sous le nom d’<i lang="la" xml:lang="la">Iter</i> (<i lang="la" xml:lang="la">Iter italicum</i>,
-<i lang="la" xml:lang="la">Iter germanicum</i>, etc.), étaient jadis à la mode.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-6">-6-</span> De bonne heure intervinrent, il est vrai, des collectionneurs
-qui, à prix d’argent, voire par des moyens
-moins recommandables, tels que le vol, se formèrent,
-avec des intentions plus ou moins scientifiques, des
-« cabinets », des collections de documents originaux
-et de copies. Mais ces collectionneurs européens, nombreux
-depuis le <small>XV</small><sup>e</sup> siècle, diffèrent assez notablement
-de H. H. Bancroft. En effet, notre Californien n’a
-recueilli que des documents relatifs à un sujet particulier
-(l’histoire de certains États du Pacifique), et il
-a eu l’ambition de les recueillir tous ; la plupart des
-collectionneurs européens ont acquis des pièces, des
-épaves, des fragments de toute espèce et un nombre
-de documents très petit par rapport à la masse colossale
-des documents historiques qui existaient de leur
-temps. De plus, ce n’est pas, en général, avec le dessein
-de les rendre <i lang="la" xml:lang="la">publici juris</i> que les Peiresc, les
-Gaignières, les Clairambault, les Colbert, et tant d’autres,
-ont retiré de la circulation des documents qui
-risquaient de s’y perdre : ils se contentaient (et c’était
-déjà louable) et les communiquer, plus ou moins libéralement,
-à leurs amis. Mais l’humeur des collectionneurs
-(et de leurs héritiers) est changeante, souvent
-bizarre. Certes, il vaut mieux que les documents se
-trouvent dans des collections particulières qu’exposés
-à tous les hasards ou soustraits absolument à la curiosité
-scientifique ; mais, pour que l’Heuristique soit
-véritablement facilitée, la première condition est que
-toute les collections de documents soient <i>publiques</i><a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Signalons en passant une aberration puérile, mais très naturelle
-et très fréquente chez les collectionneurs : ils sont portés
-à s’exagérer la valeur intrinsèque des documents qu’ils possèdent
-par cela seul qu’ils les possèdent. Des documents ont été
-publiés avec un grand luxe de commentaires par des personnes
-qui les avaient acquis par hasard, et qui n’y auraient attaché,
-avec raison, aucune importance, si elles les avaient rencontrés
-dans des collections publiques. Ce n’est là, du reste, que la
-manifestation la plus grossière d’une tendance générale contre
-laquelle il faut toujours être en garde : on s’exagère aisément
-l’importance des documents que l’on possède, des documents
-que l’on a découverts, des textes que l’on a publiés, des personnages
-et des questions que l’on a étudiés.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-7">-7-</span> Or, les plus belles des collections privées de documents — à
-la fois bibliothèques et musées — furent
-naturellement en Europe, à partir de la Renaissance,
-celle des rois. Dès l’ancien régime, les collections
-royales ont été presque toutes ouvertes, ou entre-bâillées,
-au public. Et tandis que les autres collections
-particulières étaient souvent liquidées après la mort de
-leurs auteurs, elles, au contraire, n’ont pas cessé de
-s’accroître : elles se sont enrichies précisément des
-débris de toutes les autres. Le Cabinet des manuscrits
-de France, par exemple, formé par les rois de France et
-ouvert par eux au public, avait, à la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle,
-absorbé la meilleure partie des collections qui avaient
-été l’œuvre personnelle des amateurs et des érudits des
-deux siècles antérieurs<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. De même, dans les autres
-pays. La concentration d’un grand nombre de documents
-historiques dans de vastes établissements publics,
-ou à peu près publics, fut le résultat excellent de cette
-évolution spontanée.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Voir L. Delisle, <i>le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque
-nationale</i>, Paris, 1868-1881, 3 vol. in-4. — Les histoires
-d’anciens dépôts de documents qui ont été publiées récemment
-en assez grand nombre l’ont été sur le modèle de cet admirable
-ouvrage.</p>
-</div>
-<p>Plus favorable et plus efficace encore pour améliorer
-les conditions matérielles des recherches historiques
-fut l’arbitraire révolutionnaire. En France la Révolution
-de 1789, des mouvements analogues dans d’autres
-<span class="pagenum" id="pg-8">-8-</span> pays, ont procuré la confiscation, par la violence, au
-profit de l’État, c’est-à-dire de tout le monde, d’une
-foule d’archives privées et de collections particulières :
-archives, bibliothèques et musées de la couronne,
-archives et bibliothèques de couvents et de corporations
-supprimées, etc. Chez nous, en 1790, l’Assemblée
-constituante mit ainsi l’État en possession d’une prodigieuse
-quantité de dépôts de documents historiques,
-auparavant dispersés et plus ou moins jalousement
-défendus contre la curiosité des érudits ; ces richesses
-ont été réparties depuis entre quelques établissements
-nationaux. Le même phénomène s’est produit plus
-récemment, sur une moins grande échelle, en Allemagne,
-en Espagne, en Italie.</p>
-
-<p>Ni les collections de l’ancien régime, ni les confiscations
-révolutionnaires ne se sont faites sans causer
-d’importants dommages. Le collectionneur est, ou
-plutôt était souvent jadis, un barbare qui n’hésitait pas,
-pour enrichir ses collections de pièces et de débris
-rares, à mutiler des monuments, à dépecer des manuscrits,
-à disloquer des fonds d’archives, en vue de s’en
-approprier des morceaux. De ce chef, bien des actes
-de vandalisme ont été accomplis avant la Révolution.
-Les opérations révolutionnaires de confiscation et de
-transfert eurent aussi, naturellement, des conséquences
-très fâcheuses : outre que l’on détruisit alors par
-négligence, ou même pour le plaisir de détruire, on
-eut l’idée malheureuse de <i>trier</i> systématiquement, de
-ne conserver que les documents « intéressants » ou
-« utiles », et de se débarrasser des autres. Le tri fit
-alors commettre à des hommes pleins de bonnes intentions,
-mais incompétents et surmenés, des ravages
-irréparables dans nos archives anciennes : il y a
-aujourd’hui des travailleurs qui s’exercent, ce qui
-<span class="pagenum" id="pg-9">-9-</span> demande infiniment de temps, de patience et de soin,
-à reconstituer les fonds démembrés et à rajuster en
-leur place les fragments isolés par le zèle irréfléchi
-de ceux qui manipulèrent jadis de la sorte, avec brutalité,
-les documents historiques. Il faut reconnaître
-d’ailleurs que les mutilations causées par les collectionneurs
-de l’ancien régime et par les opérations
-révolutionnaires sont insignifiantes en regard de celles
-qui proviennent d’accidents fortuits et des effets naturels
-du temps. Mais fussent-elles dix fois plus graves,
-elles seraient encore largement compensées par ces
-deux bienfaits de premier ordre, que l’on ne saurait
-trop mettre en relief : 1<sup>o</sup> la concentration, dans quelques
-dépôts, relativement peu nombreux, de documents
-qui jadis étaient disséminés, et comme perdus, en
-cent endroits différents ; 2<sup>o</sup> la publicité de ces dépôts.
-Désormais, ce qui reste de documents historiques
-anciens, après les grandes destructions du hasard et
-du vandalisme, est enfin mis à l’abri, classé, communiqué
-et considéré comme une partie du patrimoine
-social.</p>
-
-<p>Les documents historiques anciens sont donc réunis
-et conservés aujourd’hui, en principe, dans ces établissements
-publics que l’on appelle archives, bibliothèques
-et musées. A la vérité, tous les documents qui
-existent n’y sont pas puisque, malgré les incessantes
-acquisitions à titre onéreux et à titre gratuit que font
-chaque année, depuis longtemps, dans le monde entier,
-les archives, les bibliothèques et les musées, il y a
-encore des collections privées, des marchands qui les
-alimentent, et des documents en circulation. Mais
-l’exception, qui est négligeable, n’entame pas, ici, la
-règle. Tous les documents anciens, en quantité limitée,
-qui extravaguent encore, viendront, du reste, échouer
-<span class="pagenum" id="pg-10">-10-</span> tôt ou tard dans les établissements d’État, dont le propriétaire
-perpétuel acquiert toujours, n’aliène jamais<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Une bonne partie des documents anciens qui circulent encore
-proviennent de vols commis, depuis longtemps, au préjudice des
-établissements d’État. Les précautions prises pour éviter de
-nouvelles distractions sont aujourd’hui sérieuses et, presque
-partout, aussi efficaces que possible.</p>
-
-<p>Quant aux documents modernes (imprimés), la règle du Dépôt
-légal, adoptée par presque tous les pays civilisés, en assure la
-conservation dans des établissements publics.</p>
-</div>
-<p>En principe, il est désirable que les dépôts de documents
-(archives, bibliothèques et musées) ne soient pas
-trop nombreux, et nous avons dit qu’heureusement ils
-le sont moins, sans comparaison, aujourd’hui qu’il y a
-cent ans. La centralisation des documents, dont les
-avantages, pour les travailleurs, sont évidents, pourrait-elle
-être poussée encore plus loin ? N’existe-il
-pas encore des dépôts dont l’autonomie se justifie
-mal ? Peut-être<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> ; mais le problème de la centralisation
-des documents a cessé d’être grave et urgent depuis
-que les procédés de reproduction ont été perfectionnés,
-et surtout depuis que l’habitude a été généralement
-prise de remédier aux inconvénients de la multiplicité
-des dépôts en faisant voyager les documents : on peut
-<span class="pagenum" id="pg-11">-11-</span> maintenant consulter, sans frais, dans la bibliothèque
-publique de la ville où l’on réside, des documents qui
-appartiennent aux bibliothèques de Saint-Pétersbourg,
-de Bruxelles et de Florence, par exemple ; assez rares
-sont désormais les établissements comme les Archives
-nationales de Paris, le Musée britannique de Londres,
-et la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence, dont
-les statuts interdisent absolument les communications
-au-dehors<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> On sait que Napoléon I<sup>er</sup> conçut la pensée chimérique de
-réunir à Paris les archives de l’Europe entière et qu’il y envoya,
-pour commencer, celles du Vatican, du Saint-Empire, de la couronne
-de Castille, etc., que l’on dut, plus tard, restituer. — Il
-ne saurait être question, aujourd’hui, de procéder à des confiscations.
-Mais les archives anciennes des notaires pourraient être
-centralisées partout, comme elles le sont déjà en quelques pays,
-dans des établissements publics. On ne s’explique pas que, à
-Paris, les ministères des Affaires étrangères, de la Guerre et de
-la Marine conservent des papiers anciens, dont la place naturelle
-serait aux Archives nationales. Il serait facile d’énumérer
-un grand nombre d’anomalies de cette espèce, qui ne laissent
-pas, en certains cas, de gêner, sinon d’empêcher, les recherches ;
-car les petits dépôts dont l’existence est inutile sont précisément
-ceux qui ont les règlements les plus restrictifs.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Le service international du prêt des documents manuscrits
-fonctionne régulièrement (et gratuitement pour le public) en
-Europe, par l’intermédiaire des Chancelleries. En outre la plupart
-des grands établissements se consentent, entre eux, des
-prêts : cette voie est aussi sûre, et parfois plus rapide, que la
-voie diplomatique. Des congrès d’historiens et de bibliothécaires
-ont mis souvent à l’ordre du jour, en ces dernières
-années, la question du prêt (ou de la communication hors des
-dépôts où ils sont conservés) des documents originaux. — Les
-résultats obtenus jusqu’à présent sont déjà très satisfaisants.</p>
-</div>
-<p>II. Étant donné que la plupart des documents historiques
-sont aujourd’hui conservés dans des établissements
-publics (archives, bibliothèques et musées),
-l’Heuristique serait très aisée, si seulement de bons
-inventaires descriptifs de tous les dépôts de documents
-qui existent avaient été dressés, si ces inventaires
-étaient munis de tables ou si des répertoires généraux
-(alphabétiques, systématiques, etc.) en avaient été
-faits ; enfin s’il était possible de consulter quelque part
-la collection complète de tous ces inventaires et de
-leurs index. Mais l’Heuristique est très pénible, parce
-que ces conditions sont encore loin, par malheur,
-d’être convenablement réalisées.</p>
-
-<p>D’abord, il y a des dépôts de documents (archives,
-bibliothèques et musées) dont le contenu n’a jamais
-été catalogué, même en partie, de sorte que personne
-<span class="pagenum" id="pg-12">-12-</span> ne sait ce qui s’y trouve. Les dépôts dont on possède des
-inventaires descriptifs complets sont rares ; beaucoup
-de fonds, conservés dans de célèbres établissements
-dont les collections n’ont été inventoriées qu’en partie,
-restent encore à décrire<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. — En second lieu, que de
-différences entre les inventaires déjà exécutés ! Il en
-est d’anciens, qui, parfois, ne correspondent même
-plus au classement actuel des documents, et dont on
-ne saurait se servir sans concordances ; il en est de
-modernes qui n’en sont pas moins rédigés d’après des
-systèmes surannés, trop détaillés ou trop sommaires ;
-les uns sont imprimés, les autres manuscrits, sur
-registres ou sur fiches ; quelques-uns sont soignés et
-définitifs, beaucoup sont bâclés, insuffisants et provisoires.
-Apprendre à distinguer, dans cette énorme
-littérature confuse des inventaires imprimés (pour ne
-parler que de ceux-là), ce qui mérite confiance de ce
-qui n’en mérite pas, en un mot à s’en servir, est tout
-un apprentissage. — Enfin, où consulter commodément
-les inventaires qui existent ? La plupart des
-grandes bibliothèques n’en possèdent que des collections
-incomplètes ; il n’en existe nulle part de répertoires
-généraux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Ce sont quelquefois les plus considérables, dont la masse
-effraye ; on entreprend plus volontiers l’inventaire des petits
-fonds qui n’exige pas tant de peines. C’est pour la même raison
-que l’on a publié beaucoup de cartulaires insignifiants, mais
-courts, tandis que plusieurs cartulaires de premier ordre, mais
-volumineux, sont encore inédits.</p>
-</div>
-<p>Cet état de choses est très fâcheux. En effet, les
-documents que renferment les dépôts et les fonds qui
-ne sont pas inventoriés sont vraiment comme s’ils
-n’étaient pas pour tous les travailleurs qui n’ont point
-le loisir de dépouiller eux-mêmes, d’un bout à l’autre,
-<span class="pagenum" id="pg-13">-13-</span> ces dépôts et ces fonds. Nous avons dit : pas de documents,
-pas d’histoire. Mais pas de bons inventaires
-descriptifs des dépôts de documents, cela équivaut, en
-pratique, à l’impossibilité de connaître l’existence des
-documents autrement que par hasard. Disons donc
-que les progrès de l’histoire dépendent en grande
-partie des progrès de l’inventaire général des documents
-historiques, qui est encore aujourd’hui fragmentaire
-et imparfait. — Aussi bien, tout le monde est
-d’accord sur ce point. Le P. Bernard de Montfaucon
-considérait sa <i lang="la" xml:lang="la">Bibliotheca bibliotecarum manuscriptorum
-nova</i>, un recueil de catalogues de bibliothèques,
-comme « l’ouvrage le plus utile et le plus intéressant
-qu’il eût fait en sa vie<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> ». « Dans l’état actuel de la
-science, écrivait E. Renan en 1848<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>, il n’y a pas de
-travail plus urgent qu’un catalogue critique des manuscrits
-des diverses bibliothèques… Voilà, en apparence,
-une besogne bien humble ;… et pourtant les recherches
-érudites seront entravées et incomplètes jusqu’à
-ce que ce travail soit fait d’une manière définitive. »
-« Nous aurions de meilleurs livres sur notre ancienne
-littérature, dit M. P. Meyer<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, si les prédécesseurs de
-M. Delisle [comme administrateur de la Bibliothèque
-nationale de Paris] avaient apporté la même ardeur
-et la même diligence à inventorier les richesses confiées
-à leurs soins. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Voir son autobibliographie, publiée par E. de Broglie, <i>Bernard
-de Montfaucon et les Bernardins</i>, II (Paris, 1891, in-8),
-p. 323.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> E. Renan, l’<i>Avenir de la science</i>, p. 217.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Romania</i>, XXI (1892), p. 625.</p>
-</div>
-<p>Il importe d’indiquer, en peu de mots, les causes et
-de préciser les conséquences d’une situation que l’on
-déplore depuis qu’il y a des érudits, et qui s’améliore,
-mais lentement.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-14">-14-</span> « Je vous affirme, disait E. Renan<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>, que les quelques
-cent mille francs qu’un ministre de l’Instruction
-publique y affecterait [à la confection d’inventaires]
-seraient mieux employés que les trois quarts de ceux
-que l’on consacre aux lettres. » Il ne s’est rencontré
-que rarement, aussi bien à l’étranger qu’en France, des
-ministres convaincus de cette vérité, et assez décidés
-pour se conduire en conséquence. Il n’a pas, d’ailleurs,
-toujours été vrai que, pour procurer de bons inventaires,
-il soit suffisant, comme il est nécessaire, de faire
-des sacrifices d’argent : les meilleures méthodes à
-employer pour la description des documents n’ont été
-assurées que récemment ; le recrutement de travailleurs
-compétents, qui n’offrirait pas aujourd’hui de grandes
-difficultés, eût été très malaisé et hasardeux, à l’époque
-où les travailleurs compétents étaient plus rares. — Mais
-passons sur les obstacles matériels : manque d’argent
-et manque d’hommes. Une cause d’un autre ordre
-n’a pas été sans action. — Les fonctionnaires chargés
-d’administrer les dépôts de documents n’ont pas toujours
-montré autant de zèle qu’ils en montrent maintenant
-pour en faire connaître les ressources par des
-inventaires corrects. Dresser des inventaires (comme
-on les dresse de nos jours, à la fois très exacts et
-sommaires) est une besogne pénible, très pénible,
-sans joie comme sans récompense. Plus d’un, vivant,
-à cause de ses fonctions, au milieu des documents,
-libre de les consulter à toute heure, beaucoup mieux
-placé que le public, en l’absence de tout inventaire,
-pour faire des dépouillements, et, au cours de ces
-dépouillements, des découvertes, plus d’un a préféré
-travailler pour lui plutôt que pour autrui, et fait passer
-<span class="pagenum" id="pg-15">-15-</span> la fastidieuse rédaction d’un catalogue après ses recherches
-personnelles. Qui est-ce qui, de nos jours, a
-découvert, publié, commenté le plus grand nombre
-de documents ? Ce sont les fonctionnaires attachés aux
-dépôts de documents. L’avancement de l’inventaire
-général des documents historiques en a été, sans doute,
-retardé. Il s’est trouvé que ceux-là précisément étaient
-le mieux en mesure de se passer d’inventaires dont le
-devoir professionnel était d’en faire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> A l’endroit cité.</p>
-</div>
-<p>Les conséquences de l’imperfection des inventaires
-descriptifs sont dignes d’attention. — D’une part, on
-n’est jamais certain d’avoir épuisé toutes les sources
-d’information : qui sait ce que tiennent en réserve les
-dépôts et les fonds non catalogués<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> ? D’autre part,
-<span class="pagenum" id="pg-16">-16-</span> on est obligé, pour se procurer autant d’informations que
-possible, d’avoir une connaissance approfondie des
-ressources que fournit la littérature actuelle de l’Heuristique,
-et de consacrer beaucoup de temps aux recherches
-préliminaires. — En fait, quiconque se propose
-de recueillir des documents pour traiter un point d’histoire,
-commence par consulter les répertoires et les
-inventaires<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. Les novices procèdent à cette opération
-capitale avec une maladresse, une lenteur et des efforts
-qui excitent chez les personnes expérimentées, suivant
-leur tempérament, le sourire ou la compassion. Ceux
-qui sourient en voyant les novices patauger, et peiner,
-et perdre du temps à se débrouiller au milieu des
-inventaires, en négliger de précieux et en dépouiller
-d’inutiles, se disent qu’eux-mêmes ont passé jadis par
-des épreuves analogues : chacun son tour. Ceux qui
-voient avec regret ce gaspillage de temps et de forces
-pensent que, s’il est, jusqu’à un certain point, inévitable,
-il n’a rien de bienfaisant : ils se demandent s’il
-n’y aurait pas moyen de rendre un peu moins rude cet
-<span class="pagenum" id="pg-17">-17-</span> apprentissage de l’Heuristique, qui, naguère, leur a
-coûté si cher. Est-ce que, d’ailleurs, par elles-mêmes,
-dans l’état présent de l’outillage, les recherches ne sont
-pas bien assez difficiles, quelle que soit l’expérience
-des chercheurs ? Il y a des érudits et des historiens qui
-dépensent, en recherches matérielles, le plus clair de
-leur activité. Certains travaux, relatifs principalement
-à l’histoire du moyen âge et à l’histoire moderne (car
-les documents de l’histoire ancienne, moins nombreux
-et plus étudiés, sont aussi mieux répertoriés que les
-autres), certains travaux historiques supposent, non
-seulement la consultation assidue des inventaires (qui
-ne sont pas tous munis de tables), mais encore des
-dépouillements immenses, directs, dans des fonds mal
-pourvus, ou tout à fait dépourvus d’inventaires. Il
-n’est pas douteux, il est prouvé par l’expérience, que
-la perspective de ces très longues enquêtes à effectuer,
-préalablement à toute opération plus relevée, a
-détourné et détourne, de l’érudition historique, des
-esprits excellents. Telle est, en effet, l’alternative : ou
-travailler sur des documents très probablement incomplets,
-ou s’absorber dans des dépouillements indéfinis,
-souvent infructueux, et dont les résultats ne paraissent
-presque jamais valoir le temps dépensé. N’est-il pas
-répugnant d’employer une grande partie de sa vie à
-feuilleter des catalogues sans tables, ou à balayer des
-yeux, les unes après les autres, toutes les pièces qui
-composent des fonds de <i lang="la" xml:lang="la">miscellanea</i> non catalogués,
-pour se procurer des renseignements (positifs ou négatifs),
-que l’on aurait eus sans peine, en un instant, si
-ces fonds étaient catalogués, si les catalogues avaient
-des tables ? La conséquence la plus grave de l’imperfection
-des instruments actuels de l’Heuristique, c’est
-à coup sûr de décourager beaucoup d’hommes intelligents,
-<span class="pagenum" id="pg-18">-18-</span> qui ont la conscience de leur valeur et le sentiment
-d’une proportion normale entre l’effort et sa
-récompense<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> H. H. Bancroft a, dans ses Mémoires intitulés : <i lang="en" xml:lang="en">Literary
-industries</i> (New York, 1891, in-16), analysé assez finement quelques
-conséquences pratiques de l’imperfection des procédés de
-recherche. « Supposons, dit-il, qu’un écrivain industrieux prenne
-la résolution d’écrire l’histoire de la Californie. Il se procure
-aisément quelques livres, les lit, prend des notes ; ces livres le
-renvoient à d’autres, qu’il consulte dans les dépôts publics de
-la ville qu’il habite. Quelques années se passent ainsi, au bout
-desquelles il s’aperçoit qu’il n’a pas sous la main la dixième
-partie des sources ; il fait des voyages, il entretient des correspondances,
-mais, désespérant finalement d’épuiser la matière,
-il console son orgueil et sa conscience par cette réflexion qu’il
-a beaucoup fait ; que la plupart des documents qu’il n’a pas pu
-consulter sont probablement peu importants, comme beaucoup
-d’autres qu’il a consultés sans profit. Quant aux journaux et aux
-myriades de rapports officiels du gouvernement des États-Unis
-qui tous contiennent cependant des faits intéressants pour l’histoire
-californienne, il n’a pas même songé, s’il est sain d’esprit,
-à les explorer d’un bout à l’autre ; il en a feuilleté quelques-uns,
-voilà tout ; il sait bien que chacun de ces champs de recherche
-réclamerait le travail de plusieurs années, et que s’imposer de
-les parcourir tous, ce serait se condamner à des corvées écœurantes,
-dont il ne verrait jamais la fin. En ce qui concerne les
-témoignages oraux et les manuscrits, il attrapera quelques anecdotes
-inédites, au hasard des conversations ; il obtiendra communication,
-sous le manteau, de quelques papiers de famille ; il
-utilisera tout cela dans les notes et dans les pièces justificatives
-de son livre. Il piquera çà et là quelques documents curieux
-aux Archives de l’État, mais, comme il faudrait quinze ans pour
-dépouiller l’ensemble des collections de ce dépôt, il se contentera
-naturellement de butiner. Puis, il écrit. Il se garde bien
-d’avertir le public qu’il n’a pas vu tous les documents ; il met
-au contraire en relief ceux qu’il a réussi à se procurer, par
-vingt-cinq années de labeur incessant… »</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Quelques-uns se dispensent de recherches personnelles en
-s’adressant aux fonctionnaires chargés de l’administration des
-dépôts de documents ; ce sont alors ces fonctionnaires qui font,
-à la place du public, les recherches indispensables. Cf. <i>Bouvard
-et Pécuchet</i>, p. 158. Bouvard et Pécuchet se proposent d’écrire
-la vie du duc d’Angoulême ; à cet effet, « ils résolurent de passer
-quinze jours à la bibliothèque municipale de Caen pour y faire
-des recherches. Le bibliothécaire mit à leur disposition des histoires
-générales et des brochures… ».</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Ces considérations ont été déjà présentées et développées
-dans la <i>Revue universitaire</i>, 1894, I, p. 321 et suiv.</p>
-</div>
-<p>S’il était dans la nature des choses que la recherche
-des documents historiques, dans les dépôts publics,
-fût nécessairement aussi laborieuse qu’elle l’est encore,
-on s’y résignerait : personne ne s’avise de regretter
-les dépenses inévitables de temps et de travail que
-coûtent les fouilles archéologiques, quels qu’en soient
-les résultats. Mais l’imperfection des instruments
-modernes de l’Heuristique n’a rien de nécessaire. Aux
-derniers siècles, la situation était bien pire ; rien ne
-s’oppose à ce qu’un jour elle soit tout à fait bonne. — Nous
-sommes amenés ainsi, après avoir parlé des
-causes et des conséquences, à dire un mot des remèdes.</p>
-
-<p>Sous nos yeux, l’outillage de l’Heuristique se perfectionne
-continuellement, par deux voies. Chaque
-année augmente le nombre des inventaires descriptifs
-d’archives, de bibliothèques et de musées, dressés par
-les soins des fonctionnaires de ces établissements. D’un
-autre côté, de puissantes Sociétés scientifiques entretiennent
-des travailleurs experts à cataloguer les documents,
-qui se transportent successivement dans tous
-les dépôts, pour y relever tous les documents d’une
-certaine espèce, ou relatifs au même sujet : c’est ainsi
-que la Société des Bollandistes fait exécuter par ses
-missionnaires, dans diverses bibliothèques, un Catalogue
-général des documents hagiographiques, et
-l’Académie impériale de Vienne un Catalogue des
-monuments de la littérature patristique. La Société des
-<i lang="la" xml:lang="la">Monumenta Germaniae historica</i> a institué depuis longtemps
-<span class="pagenum" id="pg-19">-19-</span> de vastes enquêtes du même genre ; ce sont de
-pareilles enquêtes dans les musées et les bibliothèques
-de l’Europe entière qui naguère ont rendu possible la
-fabrication du <i lang="la" xml:lang="la">Corpus inscriptionum latinarum</i>. Enfin
-plusieurs Gouvernements ont pris l’initiative d’envoyer
-à l’étranger des personnes chargées d’inventorier,
-pour leur compte, les documents qui les intéressent :
-c’est ainsi que l’Angleterre, les Pays-Bas, la Suisse,
-les États-Unis, etc., accordent des subventions régulières
-à leurs agents qui inventorient et transcrivent,
-dans les grands dépôts de l’Europe, les documents
-qui concernent l’histoire de l’Angleterre, des Pays-bas,
-de la Suisse, des États-Unis<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>, etc. — Avec
-quelle célérité et quelle perfection ces utiles travaux
-peuvent être conduits aujourd’hui, pourvu que, dès
-l’origine, une sage méthode ait été adoptée, et pourvu
-que l’on dispose, en même temps que de quelque
-argent pour le rétribuer, d’un personnel compétent,
-convenablement dirigé, l’histoire du <i>Catalogue général
-des manuscrits des bibliothèques publiques de France</i>
-le montre : commencé en 1885, cet excellent <i>Catalogue</i>
-descriptif compte en 1897 près de cinquante volumes et
-sera bientôt terminé. Le <i lang="la" xml:lang="la">Corpus inscriptionum latinarum</i>
-aura été exécuté en moins de cinquante années. Les
-résultats obtenus par les Bollandistes et par l’Académie
-<span class="pagenum" id="pg-20">-20-</span> impériale de Vienne ne sont pas moins concluants. Il
-suffit sûrement, désormais, d’y mettre le prix pour
-doter à bref délai les études historiques des instruments
-de recherche indispensables. La méthode pour les
-faire est, en effet, fixée, et un personnel exercé serait
-aisément recruté. — Ce personnel serait évidemment
-composé en grande partie d’archivistes et de bibliothécaires
-de profession, mais aussi des travailleurs
-libres qui ont une vocation décidée pour la fabrication
-des catalogues et des tables de catalogues. Ces travailleurs-là
-sont plus nombreux que l’on serait porté
-à le croire, au premier abord. Non pas que cataloguer
-soit facile : cela exige de la patience, l’attention la
-plus scrupuleuse et l’érudition la plus variée ; mais
-beaucoup d’esprits se plaisent à des besognes qui
-comme celle-là, sont à la fois précises, susceptibles
-d’être faites d’une manière achevée et manifestement
-utiles. Dans la grande famille, si différenciée, de ceux
-qui travaillent au progrès des études historiques, les
-faiseurs de catalogues descriptifs et d’index forment
-une section à part. Comme c’est naturel, ils acquièrent
-dans l’exercice de leur art, lorsqu’ils s’y livrent exclusivement,
-une extrême dextérité.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> On sait que, depuis que les Archives du Saint-Siège sont
-ouvertes, plusieurs Gouvernements et plusieurs Sociétés savantes
-ont créé à Rome des Instituts dont les membres sont, pour la
-plupart, occupés à inventorier et à faire connaître les documents
-de ces Archives, concurremment avec les fonctionnaires du
-Vatican. L’École française de Rome, l’Institut autrichien,
-l’Institut prussien, la Mission polonaise, l’Institut de la « <span lang="de" xml:lang="de">Gœrresgesellschaft</span> »,
-des savants belges, danois, espagnols, portugais,
-russes, etc., ont exécuté et exécutent dans les Archives du
-Vatican des travaux d’inventaire considérables.</p>
-</div>
-<p>En attendant que la convenance et l’opportunité de
-pousser vivement, dans tous les pays, l’inventaire
-général des documents historiques soient clairement
-conçues, un palliatif est indiqué : il faut que les érudits
-et les historiens, surtout les débutants, soient exactement
-informés de l’état des instruments de recherche
-qui sont à leur disposition, et tenus régulièrement au
-courant des améliorations de l’outillage. — Pour cela,
-on s’est fié longtemps à l’expérience, au hasard ; mais
-les connaissances empiriques, outre que, comme il a
-été dit, elles ne s’acquièrent qu’à grands frais, sont
-<span class="pagenum" id="pg-21">-21-</span> presque toujours imparfaites. — On a entrepris récemment
-de dresser des répertoires, raisonnés et critiques,
-des inventaires qui existent, des catalogues de
-catalogues. Peu d’entreprises bibliographiques ont sans
-doute, au même degré que celle-là, un caractère d’utilité
-générale.</p>
-
-<p>Mais les érudits et les historiens ont souvent besoin
-d’avoir, au sujet des documents, des renseignements
-que les inventaires et les catalogues descriptifs ne leur
-fournissent pas d’ordinaire ; de savoir, par exemple,
-si tel document est connu ou non, s’il a déjà été critiqué,
-commenté, utilisé<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Ces renseignements, ils ne
-les trouveront que dans les ouvrages des érudits et
-des historiens antérieurs. Pour avoir connaissance
-de ces ouvrages, il faut recourir aux « répertoires
-bibliographiques » proprement dits, de toutes formes,
-composés à des points de vue très divers, qui en ont
-été publiés. Les répertoires bibliographiques de la
-littérature historique doivent donc être considérés,
-aussi bien que les répertoires d’inventaires de documents
-originaux, comme des instruments indispensables
-de l’Heuristique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Les catalogues de documents mentionnent quelquefois, mais
-non pas toujours, le fait que tel document a été publié, critiqué,
-utilisé. La règle généralement admise est que le rédacteur mentionne
-les circonstances de ce genre quand il en a connaissance,
-sans s’imposer l’énorme tâche de s’en informer toutes les fois
-qu’il ignore ce qu’il en est.</p>
-</div>
-<p>Donner la liste raisonnée de tous ces répertoires
-(répertoires d’inventaires, répertoires bibliographiques
-proprement dits) avec les avertissements convenables,
-afin de faire faire au public studieux des économies
-de temps et d’erreurs, est l’objet de ce qu’il
-est légitime d’appeler, si l’on veut, la « Science des
-<span class="pagenum" id="pg-22">-22-</span> répertoires » ou « Bibliographique historique ». M. E.
-Bernheim en a publié une première esquisse<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>, que
-nous avons essayé d’agrandir<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>. L’esquisse agrandie
-est datée d’avril 1896 : de nombreuses additions, sans
-parler des retouches, y seraient déjà nécessaires, car
-l’outillage bibliographique des sciences historiques se
-renouvelle, en ce moment, avec une rapidité surprenante.
-Un livre sur les répertoires à l’usage des érudits
-et des historiens est, en règle générale, vieilli dès
-le lendemain du jour où il a été achevé.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> E. Bernheim, <i lang="de" xml:lang="de">Lehrbuch der historischen Methode</i>, p. 196-202.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Ch.-V. Langlois, <i>Manuel de Bibliographie historique</i>. I. <i>Instruments
-bibliographiques</i>. Paris, 1896, in-16.</p>
-</div>
-<p>III. La connaissance des répertoires est utile à tout
-le monde ; la recherche préliminaire des documents
-est laborieuse pour tout le monde ; mais non pas
-au même degré. — Certaines parties de l’histoire,
-cultivées depuis longtemps, sont arrivées à un tel
-degré de maturité que, tous les documents conservés
-étant connus, réunis et classés dans de grandes publications
-spéciales, l’œuvre historique peut se faire
-maintenant tout entière, sur ces points-là, par le travail
-de cabinet. Les études d’histoire locale n’obligent
-d’ordinaire qu’à des enquêtes locales. Il y a des monographies
-importantes qui se fondent sur un petit nombre
-de documents, trouvés ensemble dans le même fonds,
-et de telle nature qu’il serait superflu d’en chercher
-d’autres ailleurs. Au contraire, telle humble monographie,
-telle modeste édition d’un texte dont les exemplaires
-anciens ne sont pas rares, et se trouvent
-dispersés dans plusieurs bibliothèques de l’Europe,
-a nécessité des consultations, des démarches et des
-déplacements infinis. La plupart des documents de
-<span class="pagenum" id="pg-23">-23-</span> l’histoire du bas moyen âge et de l’histoire moderne
-étant encore inédits ou mal édités, on peut poser en
-principe que, pour établir aujourd’hui un chapitre
-vraiment neuf d’histoire médiévale ou moderne, il faut
-avoir fréquenté longuement les grands dépôts de
-pièces originales, et en avoir, pour ainsi dire, fatigué
-les catalogues.</p>
-
-<p>Que chacun choisisse donc avec le plus grand soin
-le sujet de ses travaux, au lieu de s’en remettre pour
-cela, purement et simplement, au hasard. Tels sujets
-ne peuvent être traités, dans l’état actuel des instruments
-de recherche, qu’au prix de ces énormes dépouillements
-où l’intelligence et la vie s’usent sans profit ;
-ils ne sont pas nécessairement plus intéressants que
-d’autres, et un jour, demain peut-être, par le seul fait
-des perfectionnements de l’outillage, ils deviendront
-aisément abordables. Il faut choisir, de propos délibéré,
-et en connaissance de cause, certains sujets
-d’études historiques plutôt que d’autres, suivant que
-certains répertoires de documents et certains répertoires
-bibliographiques existent ou n’existent pas ;
-suivant que l’on aime ou que l’on n’aime pas le travail
-de cabinet ou le travail d’exploration dans les dépôts ;
-suivant même que l’on a ou que l’on n’a pas les moyens
-de fréquenter commodément certains dépôts. « Peut-on
-travailler en province ? » s’est demandé M. Renan
-au Congrès des Sociétés savantes, à la Sorbonne, en
-1889 ; il s’est répondu très sagement : « Une moitié
-au moins de l’œuvre scientifique peut se faire par le
-travail de cabinet… Soit la philologie comparée, par
-exemple : avec une première mise de fonds de quelques
-milliers de francs, et l’abonnement à trois ou
-quatre recueils spéciaux, on posséderait tous les outils
-nécessaires… J’en dirai autant des idées philosophiques
-<span class="pagenum" id="pg-24">-24-</span> générales… Un très grand nombre de branches
-d’études pourraient être ainsi cultivées d’une façon
-toute privée, et dans les endroits les plus retirés<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. »
-Sans doute ; mais il y a « des raretés, des spécialités,
-des recherches qui exigent de puissants outillages ».
-Une moitié de l’œuvre historique peut se faire, désormais,
-il est vrai, par le travail de cabinet, avec des
-ressources restreintes, mais une moitié seulement ;
-l’autre moitié suppose encore la mise à contribution
-des ressources, en répertoires et en documents, qu’offrent
-seuls les grands centres d’étude ; souvent même,
-il est nécessaire de visiter successivement plusieurs
-grands centres d’études. Bref, il en est de l’histoire
-comme de la géographie : sur certaines parties de la
-terre, on possède des documents assez complets et
-assez bien classés, dans des publications maniables,
-pour que l’on puisse en raisonner utilement, au coin
-du feu, sans se déranger ; tandis que la moindre monographie
-d’une région inexplorée ou mal explorée suppose
-une exertion de forces physiques et une dépense
-de temps considérables. Choisir un sujet d’études,
-comme il arrive souvent, sans s’être rendu compte de
-la nature et de l’étendue des recherches préliminaires
-qu’il comporte, est un danger : plusieurs se sont
-noyés pendant des années dans de pareilles recherches
-qui auraient été capables de s’employer mieux à des
-travaux d’une autre espèce. Contre ce danger, d’autant
-plus redoutable pour les novices qu’ils sont plus actifs
-et plus zélés, l’examen des conditions actuelles de
-l’Heuristique en général, et des notions positives de
-Bibliographie historique sont certainement salutaires.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> E. Renan, <i>Feuilles détachées</i> (Paris, 1892, in-8), p. 96 et
-suiv.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-25">-25-</span></p>
-
-<h3 id="l1ch2">CHAPITRE II<br />
-<span class="small">LES « SCIENCES AUXILIAIRES »</span></h3>
-
-
-<p>Supposons que les premières recherches, dont il est
-traité dans le chapitre précédent, aient été faites avec
-méthode et avec succès : on a réuni, sur un sujet
-donné, la plupart des documents utiles, sinon tous. De
-deux choses l’une : ou ces documents ont déjà subi
-une élaboration critique, ou ils sont à l’état brut ; on
-s’en rend compte par des recherches « bibliographiques »
-qui font encore partie, nous l’avons dit, de l’enquête
-préliminaire à toute opération logique. — Dans
-le premier cas (les documents ont déjà subi une élaboration),
-il faut être en mesure de vérifier si la critique
-en a été correctement faite ; dans le second cas
-des matériaux sont à l’état brut, il faut les critiquer
-soi-même. Dans les deux cas, certaines connaissances
-positives, préalables et auxiliaires, <i lang="de" xml:lang="de">Vor- und Hulfskenntnisse</i>,
-comme on dit, ne sont pas moins indispensables
-que l’habitude de raisonner bien ; car si l’on peut
-pécher, au cours des opérations critiques, en raisonnant
-mal, on peut aussi errer par ignorance. La profession
-d’érudit ou d’historien ressemble, du reste, en
-cela, à la plupart des professions : il est impossible
-<span class="pagenum" id="pg-26">-26-</span> de l’exercer sans avoir un certain bagage de notions
-techniques, auxquelles ni les dispositions naturelles,
-ni même la méthode, ne sauraient suppléer. — En
-quoi donc doit consister l’<i>apprentissage</i> technique de
-l’érudit ou de l’historien ? En d’autres termes, plus
-usités, quoique, nous essaierons de le montrer, assez
-impropres : quelles sont, avec et après la connaissance
-des répertoires, les « sciences auxiliaires » de
-l’Histoire ?</p>
-
-<p>Daunou, dans son <i>Cours d’études historiques</i><a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>, s’est
-posé une question du même genre : « Quelles études,
-dit-il, celui qui se destine à écrire l’histoire aura-t-il
-besoin d’avoir faites, quelles connaissances devra-t-il
-avoir acquises, pour commencer un ouvrage avec
-quelque espoir de succès ? » Avant lui Mably, dans son
-<i>Traité de l’étude de l’histoire</i>, avait aussi reconnu qu’« il
-y a des études préparatoires dont un historien, quel
-qu’il veuille être, ne saurait se dispenser ». Mais
-Mably et Daunou avaient là-dessus des idées qui paraissent,
-aujourd’hui, singulières. Il est instructif de marquer
-exactement la distance qui sépare leur point de
-vue du nôtre. « Premièrement, disait Mably, étudiez
-le droit naturel, le droit public, les sciences morales
-et politiques. » Daunou, homme de grand sens, secrétaire
-perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres,
-qui écrivait vers 1820, divise en trois genres
-les études préliminaires qui constituent, à son avis,
-« l’apprentissage de l’historien » : littéraires, philosophiques,
-historiques. — Sur les études « littéraires »,
-il s’étend copieusement : d’abord « avoir lu attentivement
-les grands modèles ». Quels grands modèles ?
-M. Daunou « n’hésite point » à indiquer en première
-<span class="pagenum" id="pg-27">-27-</span> ligne « les chefs-d’œuvre de la poésie épique », car
-« ce sont les poètes qui ont créé l’art de raconter, et
-qui ne l’a point appris d’eux ne le sait qu’imparfaitement ».
-Lire aussi les romanciers, les romanciers
-modernes : « ils enseigneront à situer les faits et les
-personnages, à distribuer les détails, à conduire habilement
-le fil des narrations, à l’interrompre, à le
-reprendre, à soutenir l’attention des lecteurs par une
-inquiète curiosité ». Enfin lire les bons livres d’histoire :
-« Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe et
-Plutarque entre les Grecs ; César, Salluste, Tite-Live
-et Tacite, chez les Latins ; et parmi les modernes,
-Machiavel, Guichardin, Giannone, Hume, Robertson,
-Gibbon, le cardinal de Retz, Vertot, Voltaire, Raynal
-et Rulhière. Je n’entends point exclure les autres,
-mais ceux-là suffiraient pour donner tous les tons qui
-peuvent convenir à l’histoire ; car il règne, entre leurs
-écrits, une grande diversité de formes. » — En second
-lieu, études philosophiques : avoir approfondi « l’idéologie,
-la morale et la politique ». « Quant aux ouvrages
-où peuvent se puiser les connaissances de cet ordre,
-Daguesseau nous a indiqué Aristote, Cicéron, Grotius :
-j’y joindrais les meilleurs moralistes anciens et
-modernes, les traités d’économie publique publiés
-depuis le milieu du dernier siècle, ce qu’on écrit sur
-l’ensemble, les détails ou les applications de la science
-politique Machiavel, Bodin, Locke, Montesquieu, Rousseau,
-Mably même, et les plus éclairés de leurs disciples
-et de leurs commentateurs. » En troisième lieu,
-avant d’écrire l’histoire, « il faut apparemment qu’on
-la sache ». « On n’enrichira point ce genre d’instruction
-si l’on ne commence par le posséder tel qu’il
-existe. » Le futur historien a déjà lu les meilleurs
-livres d’histoire et il les a étudiés comme des modèles
-<span class="pagenum" id="pg-28">-28-</span> de style : « il y aura du profit à les lire une seconde
-fois, mais en se proposant plus particulièrement de
-saisir tous les faits qu’ils contiennent et de s’en pénétrer
-assez pour en conserver des souvenirs ineffaçables ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> VII, p. 228 et suiv.</p>
-</div>
-<p>Telles sont les notions « positives » qui étaient considérées,
-il y a quatre-vingts ans, comme indispensables
-à l’historien en général. Toutefois, on avait dès
-lors le sentiment confus que, « pour acquérir une connaissance
-profonde des sujets particuliers », d’autres
-notions encore étaient utiles : « Les sujets que les historiens
-ont à traiter, dit Daunou, les détails qu’ils rencontrent
-exigent des connaissances très étendues et
-fort diverses ». Va-t-il préciser ? voici en quels termes :
-« souvent l’intelligence de plusieurs langues, quelquefois
-aussi des notions de physique et de mathématiques ».
-Et il ajoute : « sur ces objets cependant, l’instruction
-générale, celle qu’on doit supposer commune
-à tous les hommes de lettres, suffit à celui qui se consacre
-à des compositions historiques… ».</p>
-
-<p>Tous les auteurs qui ont essayé, comme Daunou,
-d’énumérer les connaissances préalables, ainsi que les
-dispositions morales ou intellectuelles, requises pour
-« écrire l’histoire », ont été amenés à dire des banalités
-ou à émettre des exigences comiques. D’après
-E. A. Freeman, l’historien devrait tout savoir : philosophie,
-droit, finances, ethnographie, géographie,
-anthropologie, sciences naturelles, etc. ; un historien
-n’est-il pas exposé, en effet, à rencontrer dans l’étude
-du passé des questions de philosophie, de droit, de
-finances, etc. ? Et si la science financière, par exemple,
-est considérée comme indispensable à qui traite des
-questions de finance actuelles, l’est-elle moins à qui
-se permet d’exprimer une opinion sur les problèmes
-<span class="pagenum" id="pg-29">-29-</span> financiers d’autrefois ? « Il n’est point de sujet spécial,
-déclare E. A. Freeman, que l’historien ne puisse être
-amené à toucher incidemment : par conséquent, plus
-nombreuses sont les branches spéciales de connaissances
-dont il est maître, mieux il est préparé pour
-son travail professionnel. » A la vérité, toutes les
-branches des connaissances humaines ne sont pas
-également utiles ; quelques-unes ne servent que très
-rarement, par accident : « J’hésiterais même à présenter
-comme un conseil de perfection à l’historien de se
-rendre chimiste accompli, en vue de la possibilité
-d’une occasion où la chimie l’aiderait dans ses études » ;
-mais d’autres spécialités sont plus étroitement
-apparentées à l’histoire : « par exemple, la géologie et tout
-le groupe des sciences naturelles qui s’y rattachent…
-Il est clair que l’historien travaillera mieux s’il sait
-la géologie<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>… » — On s’est aussi demandé si « l’histoire
-<span class="pagenum" id="pg-30">-30-</span> est une de ces études que les anciens appelaient
-<i lang="la" xml:lang="la">umbratiles</i>, pour lesquelles il suffit d’un esprit calme
-et d’habitudes laborieuses », ou bien si c’est une condition
-favorable pour l’historien d’avoir été mêlé à la
-vie active et d’avoir contribué à faire l’histoire de son
-temps avant d’écrire celle du passé. — Que ne s’est-on
-pas demandé ? Et des flots d’encre ont coulé au sujet
-de ces questions mal posées, sans intérêt ou sans solution,
-qui, longtemps débattues sans résultat, ont beaucoup
-contribué à déconsidérer les écrits sur la méthodologie. — Il
-n’y a rien à dire, à notre avis, de topique,
-qui ne soit pas de pur bon sens, sur l’apprentissage de
-l’« art d’écrire l’histoire », si ce n’est que cet apprentissage
-devrait consister surtout dans l’étude, si généralement
-négligée jusqu’à présent, des principes de
-la méthode historique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> E. A. Freeman, <i lang="en" xml:lang="en">The methods of historical study</i> (<span lang="en" xml:lang="en">London</span>,
-1885, in-8), p. 45.</p>
-
-<p>La géographie a été longtemps considérée, en France, comme
-une science étroitement apparentée à l’histoire. Aujourd’hui
-encore, nous avons une Agrégation d’histoire et de géographie,
-et les mêmes professeurs enseignent, dans nos lycées, l’histoire
-et la géographie. Beaucoup de personnes persistent à penser
-que cet accouplement est légitime, et même s’effarouchent de
-l’éventualité d’un divorce entre deux ordres de connaissances
-unis, disent-elles, par des rapports nécessaires. — Mais on serait
-bien embarrassé d’établir, par de bonnes raisons, et par des faits
-d’expérience, qu’un professeur d’histoire, un historien, est d’autant
-meilleur qu’il connaît mieux la géologie, l’océanographie, la
-climatologie, et tout le groupe des sciences géographiques. En
-fait, les étudiants en histoire font avec impatience et sans profit
-direct les études de géographie que les programmes leur imposent ;
-et les étudiants qui ont sincèrement du goût pour la géographie
-jetteraient très volontiers l’histoire par-dessus bord. — L’union
-artificielle de l’histoire et de la géographie remonte,
-chez nous, à une époque où la géographie, mal définie et mal
-constituée, était tenue par tout le monde pour une discipline
-négligeable. C’est un vestige, à détruire, d’un état de choses ancien.</p>
-</div>
-<p>Ce n’est pas, du reste, l’« historien-littérateur »,
-l’historien-moraliste, porte-plume de l’Histoire, tel
-que Daunou et ses émules l’ont conçu, que nous
-avons en vue : il s’agit seulement ici de ceux, historiens
-ou érudits, qui se proposent de traiter les documents
-pour préparer ou pour réaliser scientifiquement
-l’œuvre historique. Ceux-là ont besoin d’un <i>apprentissage
-technique</i>. Que faut-il entendre par là ?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Soit un document écrit. Comment l’utiliser, si l’on
-ne sait pas le lire ? Jusqu’à François Champollion, les
-documents égyptiens, écrits en hiéroglyphes, ont été,
-à proprement parler, lettre morte. On admet sans difficulté
-que pour s’occuper de l’histoire ancienne d’Assyrie,
-il faut avoir appris à déchiffrer les écritures
-cunéiformes. De même, si l’on veut faire des travaux
-originaux d’après les sources, dans le champ de l’histoire
-ancienne ou dans celui de l’histoire du moyen
-<span class="pagenum" id="pg-31">-31-</span> âge, il est prudent d’apprendre à déchiffrer les inscriptions
-et les manuscrits. Voilà pourquoi l’Épigraphie
-grecque et latine et la Paléographie du moyen âge,
-c’est-à-dire l’ensemble des connaissances nécessaires
-pour déchiffrer les inscriptions et les manuscrits de
-l’antiquité et du moyen âge, sont tenues pour des
-« sciences auxiliaires » de l’histoire, ou plutôt des
-études historiques relatives à l’antiquité et au moyen
-âge. — Que la paléographie latine du moyen âge fasse
-partie du bagage obligatoire des médiévistes, comme
-la paléographie des hiéroglyphes de celui des égyptologues,
-c’est évident. Notons, toutefois, une différence.
-Personne n’aura jamais l’idée de se destiner à l’égyptologie
-sans avoir préalablement acquis des connaissances
-paléographiques ; il n’est pas très rare, au contraire,
-que l’on entreprenne des études sur nos documents
-locaux du moyen âge, sans avoir appris à en dater
-approximativement les formes et à en déchiffrer correctement
-les abréviations : c’est que la ressemblance de
-la plupart des écritures du moyen âge avec les écritures
-modernes est assez grande pour que l’on puisse
-avoir l’illusion de s’en tirer avec du flair et de l’habitude,
-par des moyens empiriques. Cette illusion est
-dangereuse : les érudits qui n’ont pas subi d’initiation
-paléographique régulière se reconnaissent presque
-toujours à ce qu’ils commettent de temps en temps de
-grosses erreurs de déchiffrement, susceptibles parfois
-de vicier à fond leurs opérations subséquentes de critique
-et d’interprétation. Quant aux autodidactes qui
-parviennent à exceller, à force d’avoir pratiqué, l’initiation
-paléographique régulière dont ils ont été privés
-leur aurait épargné au moins des tâtonnements, de
-longues heures et des désagréments.</p>
-
-<p>Soit un document déchiffré. Comment s’en servir,
-<span class="pagenum" id="pg-32">-32-</span> si l’on ne le comprend pas ? Les inscriptions rédigées
-en étrusque et dans la langue archaïque du Cambodge
-sont lues, mais personne ne les comprend ; tant qu’elles
-ne seront pas comprises, elles resteront inutiles. Il
-est évident que pour s’occuper d’histoire grecque, il
-faut consulter des documents rédigés en langue grecque,
-et, par conséquent, savoir le grec. Vérité de La Palice,
-dira-t-on. Observez cependant que l’on agit très souvent
-comme si l’on n’en avait pas conscience. Des
-jeunes gens abordent les études d’histoire ancienne
-en n’ayant de la langue grecque et de la langue latine
-qu’une teinture superficielle. Combien de gens, sans
-avoir étudié le français et le latin du moyen âge,
-s’imaginent les savoir parce qu’ils entendent le latin
-classique et le français moderne, et se permettent
-d’interpréter des textes dont le sens littéral leur
-échappe, ou, quoique très clair, leur paraît obscur ?
-Les erreurs historiques sont innombrables dont la
-cause est un contresens ou une interprétation par à
-peu près de textes formels, commis par des travailleurs
-qui connaissaient mal la grammaire, le vocabulaire ou
-les finesses des langues anciennes. De solides études
-philologiques doivent précéder logiquement les recherches
-historiques, toutes les fois que les documents à
-mettre en œuvre ne sont pas rédigés en langue
-moderne, et intelligibles sans difficulté.</p>
-
-<p>Soit un document intelligible. Il serait illégitime de
-le prendre en considération avant d’en avoir vérifié
-l’authenticité, si l’authenticité n’en a pas été déjà
-établie d’une manière définitive. Or, pour vérifier
-l’authenticité et la provenance d’un document, deux
-conditions sont requises : raisonner et savoir. Autrement
-dit, on raisonne à partir de certaines données
-positives, qui représentent les résultats condensés des
-<span class="pagenum" id="pg-33">-33-</span> recherches antérieures, qu’il est impossible d’improviser
-et qu’il faut, par conséquent, apprendre. Distinguer
-une charte authentique d’une charte fausse
-serait souvent impraticable, en fait, pour le logicien
-le plus exercé, qui ne connaîtrait pas les habitudes de
-telle chancellerie, à telle date, ou les caractères communs
-à toutes les chartes d’une certaine espèce dont
-l’authenticité est certaine. Il serait tenu d’établir lui-même,
-comme l’ont fait les premiers érudits, par la
-comparaison d’un très grand nombre de documents
-similaires, les traits qui différencient ceux qui sont
-certainement authentiques des autres, avant de se
-prononcer sur un cas particulier. Combien sa besogne
-ne sera-t-elle pas facilitée s’il existe un corps de doctrines,
-un trésor d’observations accumulées, un système
-de résultats acquis par les travailleurs qui ont
-jadis fait, refait, contrôlé, les comparaisons minutieuses
-auxquelles il aurait été obligé de se livrer lui-même !
-Ce corps de doctrines, d’observations et de
-résultats, propre à faciliter la critique des diplômes
-et des chartes, existe : c’est la Diplomatique. Nous
-dirons donc que la Diplomatique, comme l’Épigraphie,
-comme la Paléographie, comme la Philologie
-(<i lang="de" xml:lang="de">Sprachkunde</i>)<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>, est une discipline auxiliaire des
-recherches historiques.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Le mot « Philologie » a pris en français un sens restreint,
-que nous ne lui attribuons pas ici.</p>
-</div>
-<p>L’Épigraphe et la Paléographie, la Philologie
-(<i lang="de" xml:lang="de">Sprachkunde</i>), la Diplomatique avec ses annexes
-(Chronologie technique et Sphragistique) ne sont pas
-les seules disciplines auxiliaires des recherches historiques. — Il
-serait peu judicieux, en effet, d’entreprendre
-la critique de documents littéraires encore non
-<span class="pagenum" id="pg-34">-34-</span> critiqués sans être au courant des résultats acquis par
-ceux qui ont critiqué jusqu’à présent des documents
-du même genre ; l’ensemble de ces résultats constitue
-une discipline à part, qui a un nom : l’Histoire littéraire<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>. — La
-critique des documents figurés, tels que
-les œuvres d’architecture, de sculpture et de peinture,
-les objets de toutes sortes (armes, costumes, ustensiles,
-monnaies, médailles, armoiries, etc.), suppose une
-connaissance approfondie des observations et des
-règles dont se composent l’Archéologie proprement
-dite et ses branches détachées : Numismatique et
-Héraldique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> L’« Historiographie » est une branche de l’« Histoire littéraire » ;
-c’est l’ensemble des résultats acquis par les critiques
-qui ont étudié jusqu’ici les anciens écrits historiques, tels que
-annales, mémoires, chroniques, biographies, etc.</p>
-</div>
-<p>Nous sommes maintenant en mesure d’examiner avec
-quelque profit la notion si peu précise de « sciences
-auxiliaires de l’histoire ». On dit aussi « sciences
-ancillaires », « sciences satellites » ; mais aucune de
-ces expressions n’est vraiment satisfaisante.</p>
-
-<p>Et d’abord, toutes les soi-disant « sciences auxiliaires »
-ne sont pas des <i>sciences</i>. La Diplomatique,
-l’Histoire littéraire, par exemple, ne sont que des
-répertoires méthodiques de faits, acquis par la critique,
-qui sont de nature à faciliter la critique des documents
-non critiqués encore. Au contraire, la Philologie
-(<i lang="de" xml:lang="de">Sprachkunde</i>) est une science organisée, qui a des lois.</p>
-
-<p>En second lieu, il faut distinguer parmi les connaissances
-auxiliaires — non pas, à proprement parler,
-de l’Histoire, mais des recherches historiques, — celles
-que chaque travailleur doit s’assimiler, et celles dont
-il a besoin de savoir seulement où elles sont, pour se
-les procurer à l’occasion ; celles qui doivent être tournées
-<span class="pagenum" id="pg-35">-35-</span> en habitude et celles qui peuvent rester à l’état
-de renseignements en provision virtuelle. Un médiéviste
-doit savoir lire et comprendre les textes du
-moyen âge ; il ne lui servirait à rien d’entasser dans sa
-mémoire la plupart des faits particuliers d’Histoire
-littéraire et de Diplomatique qui sont consignés, à
-leur place, dans les bons Manuels-répertoires d’« Histoire
-littéraire » et de « Diplomatique ».</p>
-
-<p>Enfin, il n’existe point de connaissances auxiliaires
-de l’Histoire (ni même des recherches historiques) en
-général, c’est-à-dire qui soient utiles à tous les travailleurs,
-à quelque partie de l’histoire qu’ils travaillent<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>.
-<span class="pagenum" id="pg-36">-36-</span> Il semble donc qu’il n’y ait pas de réponse générale
-à la question posée au commencement de ce chapitre :
-en quoi doit consister l’apprentissage technique de
-l’érudit ou de l’historien ? — En quoi consiste l’apprentissage
-technique de l’érudit ou de l’historien ? Cela
-dépend. Cela dépend de la partie de l’histoire qu’il se
-propose d’étudier. Inutile de savoir la paléographie
-pour faire des recherches relatives à l’histoire de la
-Révolution, ni de savoir le grec pour traiter un point
-de l’histoire de France au moyen âge<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. Posons du
-<span class="pagenum" id="pg-37">-37-</span> moins que le bagage préalable de quiconque veut faire
-en histoire des travaux originaux doit se composer
-(en dehors de cette « instruction commune », c’est-à-dire
-de la culture générale, dont parle Daunou) de
-toutes les connaissances propres à fournir les moyens
-de trouver, de comprendre et de critiquer les documents.
-Ces connaissances varient suivant que l’on se
-spécialise dans telle ou telle section de l’histoire universelle.
-L’apprentissage technique est relativement
-court et facile pour qui s’occupe d’histoire moderne
-ou contemporaine, long et pénible pour qui s’occupe
-d’histoire ancienne ou d’histoire médiévale.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Cela n’est vrai que sous le bénéfice d’une réserve ; car il
-existe un instrument de travail indispensable à tous les historiens,
-à tous les érudits, quel que soit le sujet de leurs études
-spéciales. L’histoire, du reste, est ici dans le même cas que la
-plupart des autres sciences : tous ceux qui font des recherches
-originales, en quelque genre que ce soit, ont besoin de savoir
-plusieurs langues vivantes, celles des pays où l’on pense, où
-l’on travaille, et qui sont à la tête, au point de vue scientifique,
-de la civilisation contemporaine.</p>
-
-<p>De nos jours, la culture des sciences n’est plus confinée dans
-un pays privilégié, ni même en Europe. Elle est internationale.
-Tous les problèmes, les mêmes problèmes, sont simultanément
-à l’étude partout. Il est difficile aujourd’hui, il sera impossible
-demain, de trouver des sujets que l’on puisse traiter sans avoir
-pris connaissance de travaux en langue étrangère. Dès maintenant,
-pour l’histoire ancienne, grecque et romaine, la connaissance
-de l’allemand est presque aussi impérieusement requise
-que celle du grec et du latin. Seuls, des sujets d’histoire étroitement
-locale sont encore accessibles à ceux auxquels les littératures
-étrangères sont fermées. Les grands problèmes leur sont
-interdits, pour cette raison misérable et ridicule qu’ils sont, en
-présence des livres publiés sur ces problèmes en toute autre
-langue que la leur, devant des livres scellés.</p>
-
-<p>L’ignorance totale des langues qui ont été jusqu’à présent les
-langues ordinaires de la science (allemand, anglais, français,
-italien) est une maladie qui devient, avec l’âge, incurable. Il ne
-serait pas excessif d’exiger de tout candidat aux professions
-scientifiques qu’il fût au moins <i lang="la" xml:lang="la">trilinguis</i>, c’est-à-dire qu’il comprît,
-sans trop de peine, deux langues modernes, outre sa langue
-maternelle. Voilà une obligation dont les érudits d’autrefois
-étaient dispensés (alors que le latin était encore la langue commune
-des savants) et que les conditions modernes du travail
-scientifique feront peser désormais de plus en plus lourdement
-sur les érudits de tous les pays<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p>
-
-<p>Les érudits français qui sont incapables de lire ce qui est écrit
-en allemand et en anglais sont constitués par là même en état
-d’infériorité permanent par rapport à leurs confrères, plus instruits,
-de France et de l’étranger ; quel que soit leur mérite, ils
-sont condamnés à travailler avec des éléments d’information
-insuffisants, à travailler mal. Ils en ont conscience. Ils dissimulent
-leur infirmité de leur mieux, comme quelque chose de honteux,
-à moins qu’ils ne l’étalent cyniquement, et s’en vantent ;
-mais s’en vanter, c’est encore, on le voit bien, une manière d’en
-avoir honte. — Nous ne saurions trop insister ici sur ce point
-que la connaissance pratique des langues étrangères est auxiliaire
-au premier chef de tous les travaux historiques, comme
-de tous les travaux scientifiques en général.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Un jour viendra peut-être où la connaissance de la principale des langues
-slaves sera nécessaire : il y a déjà des érudits qui s’imposent d’apprendre le
-russe. — L’idée de rétablir le latin dans son ancienne dignité de langue universelle
-est chimérique. Voir la collection du <i lang="la" xml:lang="la">Phœnix, seu nuntius latinus
-internationalis</i> (Londres, 1891, in-4).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Lorsque les « sciences auxiliaires » furent mises, pour la
-première fois, chez nous, dans les programmes universitaires,
-on vit des étudiants qui s’occupaient de l’histoire de la Révolution
-et qui ne s’intéressaient nullement au moyen âge, adopter,
-comme « science auxiliaire », la Paléographie, et des géographes,
-qui ne s’intéressaient nullement à l’antiquité, l’Épigraphie.
-Ils n’avaient sûrement pas compris que l’étude des « sciences
-auxiliaires » est recommandée, non pour elle-même, mais parce
-qu’elle est, pour qui se destine à certaines spécialités, pratiquement
-utile. (Voir <i>Revue universitaire</i>, 1895, II, p. 123.)</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p>Substituer, comme apprentissage de l’historien, l’étude
-des connaissances positives, vraiment auxiliaires des
-recherches historiques, à celle des « grands modèles »,
-littéraires et philosophiques, est un progrès de date
-récente. En France, pendant la plus grande partie du
-siècle, les étudiants en histoire n’ont reçu qu’une
-éducation littéraire, à la Daunou ; presque tous s’en
-sont contentés, et n’ont rien vu au-delà ; quelques-uns
-ont constaté, avec regret, l’insuffisance de leur préparation
-première, quand il était trop tard pour y remédier ;
-à part d’illustres exceptions, les meilleurs d’entre
-eux sont restés des littérateurs distingués, impuissants
-à faire œuvre de science. L’enseignement des « sciences
-auxiliaires » et des moyens techniques d’investigation
-n’était alors organisé que pour l’histoire (française) du
-moyen âge, et dans une école spéciale, l’École des
-chartes. Cette simple circonstance assura du reste à
-cette École, durant cinquante ans, une supériorité
-<span class="pagenum" id="pg-38">-38-</span> marquée sur tous les autres établissements français
-(et même étrangers) d’enseignement supérieur : d’excellents
-ouvriers s’y formèrent, qui fournirent beaucoup
-de données nouvelles, tandis qu’ailleurs on bavardait
-sur les problèmes<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. — Aujourd’hui, c’est encore à
-l’École des chartes que l’apprentissage technique du
-médiéviste se fait le mieux, de la façon la plus complète,
-grâce à des cours combinés, et gradués pendant
-trois ans, de Philologie romane, de Paléographie,
-d’Archéologie, d’Historiographie et de Droit du moyen
-âge. Mais les « sciences auxiliaires » sont maintenant
-enseignées partout, avec plus ou moins d’ampleur ;
-elles ont été introduites dans les programmes universitaires.
-D’un autre côté, les traités didactiques d’Épigraphie,
-de Paléographie, de Diplomatique, etc., se
-sont multipliés depuis vingt-cinq ans. Il y a vingt-cinq
-ans, on eût vainement cherché à se procurer un
-bon livre qui suppléât, en ces matières, au défaut
-d’enseignement oral ; depuis qu’il existe des chaires,
-des « Manuels » ont paru<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> qui permettraient presque
-<span class="pagenum" id="pg-39">-39-</span> de s’en passer si l’enseignement oral, appuyé d’exercices
-pratiques, n’avait pas une efficacité particulière.
-Que l’on ait eu, ou non, le bénéfice de subir un dressage
-régulier dans un établissement de hautes études,
-on n’a donc plus le droit désormais d’ignorer ce qu’il
-faut savoir avant d’aborder les travaux historiques.
-En fait, on ne l’ignore déjà plus autant que par le
-passé. Le succès des « Manuels » précités, dont les
-éditions se succèdent, est significatif à cet égard<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Voir sur ce point les opinions de Th. v. Sickel et de
-J. Havet, citées dans la <i>Bibliothèque de l’École des chartes</i>, 1896,
-p. 87. — Dès 1854, l’Institut autrichien « <span lang="de" xml:lang="de">für österreischische
-Geschichtsforschung</span> » fut organisé sur le modèle de l’École
-française des chartes. Une École des chartes vient d’être créée
-à l’« <span lang="it" xml:lang="it">Instituto di Studi superiori</span> » de Florence. « <span lang="en" xml:lang="en">We are accustomed</span>,
-écrit-on en Angleterre, <span lang="en" xml:lang="en">to hear the complaint that there
-is not in this country any institution resembling the</span> École des
-chartes ». (<i lang="en" xml:lang="en">Quarterly Review</i>, juillet 1896, p. 122).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Ce serait ici le lieu d’énumérer les principaux « Manuels »
-publiés depuis vingt-cinq ans. Mais on en trouvera une liste,
-arrêtée en 1894, dans le <i lang="de" xml:lang="de">Lehrbuch</i> de E. Bernheim, p. 206 et
-suiv. Citons seulement les grands « Manuels » de « Philologie »
-(au sens large de l’expression allemande « Philologie », qui
-comprend l’histoire de la langue et de la littérature, l’épigraphie,
-la paléographie, et toutes les notions auxiliaires de la critique
-des documents), en cours de publication : le <i lang="de" xml:lang="de">Grundriss der
-indo-arischen Philologie und Altertumskunde</i>, publ. sous la direction
-de G. Bühler : le <i lang="de" xml:lang="de">Grundriss der iranischen Philologie</i>, publ.
-sous la direction de W. Geiger et de E. Kuhn ; le <i lang="de" xml:lang="de">Handbuch der
-classischen Altertumswissenschaft</i>, publ. sous la direction de
-I. v. Müller ; le <i lang="de" xml:lang="de">Grundriss der germanischen Philologie</i>, publ. sous la direction de
-H. Paul, dont la 2<sup>e</sup> éd. a commencé à paraître
-en 1896 ; le <i lang="de" xml:lang="de">Grundriss der romanischen Philologie</i>, publ. sous la
-direction de G. Gröber. On trouvera dans ces vastes répertoires,
-en même temps qu’une doctrine brève, des références bibliographiques
-complètes, tant directes qu’indirectes.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Les « Manuels » français de MM. Prou (Paléographie), Giry
-(Diplomatique), Cagnat (Épigraphie latine) etc., ont répandu
-dans le public la notion et la connaissance des disciplines auxiliaires.
-De nouvelles éditions ont permis ou permettront de les
-tenir au courant : chose nécessaire, car la plupart de ces disciplines,
-quoique déjà bien constituées, se précisent et s’enrichissent
-encore tous les jours. Cf. ci-dessus, <a href="#pg-22">p. 22</a>.</p>
-</div>
-<p>Voilà donc le futur historien armé des connaissances
-préalables qu’il n’aurait pu négliger de se procurer
-sans se condamner, soit à l’impuissance, soit à des
-méprises continuelles. Nous le supposons à l’abri des
-erreurs (innombrables, en vérité) qui ont leur source
-dans une connaissance imparfaite de l’écriture et de la
-langue des documents, dans l’ignorance des travaux
-antérieurs et des résultats acquis par la critique ; il a
-une irréprochable <i lang="la" xml:lang="la">cognitio cogniti et cognoscendi</i>. C’est,
-d’ailleurs, une supposition très optimiste, et nous ne
-nous le dissimulons pas. Il ne suffit point, nous le
-<span class="pagenum" id="pg-40">-40-</span> savons, d’avoir suivi un cours régulier de « sciences
-auxiliaires » ou d’avoir lu attentivement les meilleurs
-traités didactiques de Bibliographie, de Paléographie,
-de Philologie, etc., ni même d’avoir acquis, par des
-exercices pratiques, quelque expérience personnelle,
-pour être toujours bien renseigné, encore moins pour
-être infaillible. — D’abord, ceux qui ont étudié longtemps
-des documents d’un certain genre ou d’une certaine
-date possèdent, au sujet des documents de ce
-genre et de cette date, des notions intransmissibles qui
-leur permettent en général de critiquer supérieurement
-les documents nouveaux, de ce genre ou de cette date,
-qu’ils rencontrent ; rien ne remplace l’« érudition spéciale »,
-récompense des spécialistes qui ont beaucoup
-travaillé<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>. — Et puis, les spécialistes eux-mêmes se
-trompent : les paléographes ont à se tenir constamment
-sur leurs gardes pour ne pas déchiffrer de travers ;
-est-il des philologues qui n’aient pas quelques contresens
-sur la conscience ? Des érudits très bien informés
-d’ordinaire ont imprimé comme inédits des textes déjà
-publiés et négligé des documents qu’ils auraient pu
-connaître. Les érudits passent leur vie à perfectionner
-sans cesse leurs connaissances « auxiliaires », que,
-<span class="pagenum" id="pg-41">-41-</span> avec raison, ils n’estiment jamais parfaites. Mais tout
-cela ne nous empêche pas de maintenir notre hypothèse.
-Qu’il soit entendu seulement que, en pratique,
-on n’attend pas, pour travailler sur les documents,
-d’être imperturbablement maître de toutes les « connaissances
-auxiliaires » : on n’oserait jamais commencer.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Que faut-il entendre au juste par ces « notions intransmissibles »
-dont nous parlons ? Dans le cerveau d’un spécialiste
-très familier avec les documents d’une certaine espèce ou d’une
-certaine époque, des associations d’idées se lient, des analogies
-brusquement luisent à l’examen d’un document nouveau de cette
-espèce ou de cette époque, qui échappent à toute autre personne
-moins expérimentée, fût-elle munie d’ailleurs des répertoires
-les plus parfaits. C’est que toutes les particularités des documents
-ne sont pas isolables ; il y en a qu’il est impossible de
-classer sous des rubriques claires, et qui ne se trouvent, par
-conséquent, répertoriées nulle part. Mais la mémoire humaine,
-quand elle est bonne, en garde l’impression ; et une excitation,
-même faible et lointaine, suffit à en faire réapparaître la notion.</p>
-</div>
-<p>Reste à savoir comment il faut traiter les documents,
-supposé que l’on ait subi préalablement, avec succès,
-l’apprentissage convenable.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-43">-43-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak">LIVRE II<br />
-<b class="small sans-serif">OPÉRATIONS ANALYTIQUES</b></h2>
-
-
-
-
-<h3 id="l2ch1">CHAPITRE I<br />
-<span class="small">CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONNAISSANCE HISTORIQUE</span></h3>
-
-
-<p>Nous avons déjà dit que l’histoire se fait avec des
-documents et que les documents sont les traces des
-faits passés<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>. C’est ici le lieu d’indiquer les conséquences
-enveloppées dans cette affirmation et dans
-cette définition.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Ci-dessus, <a href="#pg-1">p. 1</a>.</p>
-</div>
-<p>Les faits ne peuvent être empiriquement connus que
-de deux manières : ou bien directement si on les
-observe pendant qu’ils se passent, ou bien indirectement,
-en étudiant les traces qu’ils ont laissées. Soit un
-événement tel qu’un tremblement de terre, par exemple :
-j’en ai directement connaissance si j’assiste au phénomène,
-indirectement si, n’y ayant pas assisté, j’en constate
-les effets matériels (crevasses, murs écroulés), ou
-si, ces effets ayant été effacés, j’en lis la description
-écrite par quelqu’un qui a vu soit le phénomène lui-même,
-<span class="pagenum" id="pg-44">-44-</span> soit ses effets. — Or le propre des « faits
-historiques »<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a> c’est de n’être connus qu’indirectement,
-d’après des traces. La connaissance historique est, par
-essence, une connaissance indirecte. La méthode de
-la science historique doit donc différer radicalement
-de celle des sciences directes, c’est-à-dire de toutes les
-autres sciences, sauf la géologie, qui sont fondées sur
-l’observation directe. La science historique n’est pas
-du tout, quoi qu’on en ait dit<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>, une science d’observation.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Cette expression, souvent employée, a besoin d’être éclaircie.
-Il ne faut pas croire qu’elle s’applique à une <i>espèce</i> de faits. Il
-n’y a pas de faits historiques, comme il y a des faits chimiques.
-Le même fait est ou n’est pas historique suivant la façon dont
-on le connaît. Il n’y a que des procédés de connaissance historiques.
-Une séance du Sénat est un fait d’observation directe
-pour celui qui y assiste ; elle devient historique pour celui qui
-l’étudie dans un compte rendu. L’éruption du Vésuve au temps
-de Pline est un fait géologique connu historiquement. Le caractère
-historique n’est pas dans les faits ; il n’est que dans le mode
-de connaissance.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Fustel de Coulanges l’a dit. Cf. ci-dessus,
-p. <small>VIII</small>, <a href="#Footnote_5">note 5</a>.</p>
-</div>
-<p>Les faits passés ne nous sont connus que par les
-traces qui en ont été conservées. Ces traces, que l’on
-appelle <i>documents</i>, l’historien les observe directement,
-il est vrai ; mais, après cela, il n’a plus rien à observer ;
-il procède désormais par voie de raisonnement, pour
-essayer de conclure, aussi correctement que possible,
-des traces aux faits. Le document, c’est le point de
-départ ; le fait passé, c’est le point d’arrivée<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. Entre
-ce point de départ et ce point d’arrivée, il faut traverser
-une série complexe de raisonnements, enchaînés les
-uns aux autres, où les chances d’erreur sont innombrables ;
-la moindre erreur, qu’elle soit commise au
-<span class="pagenum" id="pg-45">-45-</span> début, au milieu ou à la fin du travail, peut vicier
-toutes les conclusions. La « méthode historique », ou
-indirecte, est par là visiblement inférieure à la méthode
-d’observation directe ; mais les historiens n’ont pas le
-choix : elle est <i>la seule</i> pour atteindre les faits passés,
-et l’on verra plus loin<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> comment elle peut, malgré ces
-conditions défectueuses, conduire à une connaissance
-scientifique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Dans les sciences d’observation, c’est le fait lui-même,
-observé directement, qui est le point de départ.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Ci-dessous, <a href="#l2ch7">chap. <small>VII</small></a>.</p>
-</div>
-<p>L’analyse détaillée des raisonnements qui mènent de
-la constatation matérielle des documents à la connaissance
-des faits est une des parties principales de
-la Méthodologie historique. C’est le domaine de la Critique.
-Les sept chapitres qui suivent y sont consacrés. — Essayons
-d’en esquisser d’abord, très sommairement,
-les lignes générales et les grandes divisions.</p>
-
-<p>I. On peut distinguer deux espèces de documents.
-Parfois le fait passé a laissé une trace matérielle (un
-monument, un objet fabriqué). Parfois, et le plus souvent,
-la trace du fait est d’ordre psychologique : c’est
-une description ou une relation écrites. — Le premier
-cas est beaucoup plus simple que le second. Il existe,
-en effet, un rapport fixe entre certaines empreintes
-matérielles et leurs causes, et ce rapport, déterminé
-par des lois physiques, est bien connu<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>. — La trace
-psychologique, au contraire, est purement symbolique :
-elle n’est pas le fait lui-même ; elle n’est pas même
-l’empreinte immédiate du fait sur l’esprit du témoin ;
-elle est seulement un signe conventionnel de l’impression
-produite par le fait sur l’esprit du témoin. Les
-documents écrits n’ont donc pas de valeur par eux-mêmes,
-<span class="pagenum" id="pg-46">-46-</span> comme les documents matériels ; ils n’en ont
-que comme signes d’opérations psychologiques, compliquées
-et difficiles à débrouiller. L’immense majorité
-des documents qui fournissent à l’historien le point de
-départ de ses raisonnements ne sont, en somme, que
-des traces d’opérations psychologiques.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Nous ne traiterons pas particulièrement de la Critique des
-documents matériels (objets, monuments, etc.), en tant qu’elle
-diffère de la Critique des documents écrits.</p>
-</div>
-<p>Cela posé, pour conclure d’un document écrit au
-fait qui en a été la cause lointaine, c’est-à-dire pour
-savoir la relation qui relie ce document à ce fait, il
-faut reconstituer toute la série des causes intermédiaires
-qui ont produit le document. Il faut se représenter
-toute la chaîne des actes effectués par l’auteur du document
-à partir du fait observé par lui jusqu’au manuscrit
-(ou à l’imprimé) que nous avons aujourd’hui sous
-les yeux. Cette chaîne, on la reprend en sens inverse,
-en commençant par l’inspection du manuscrit (ou de
-l’imprimé) pour aboutir au fait ancien. Tels sont le but
-et la marche de l’analyse critique<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Pour le détail et la justification logique de cette méthode
-voir Ch. Seignobos, <i>Les conditions psychologiques de la connaissance
-en histoire</i>, dans la <i>Revue philosophique</i>, 1887, II, p. 1, 168.</p>
-</div>
-<p>D’abord, on observe le document. Est-il tel qu’il
-était lorsqu’il a été produit ? N’a-t-il pas été détérioré
-depuis ? On recherche comment il a été fabriqué afin
-de le restituer au besoin dans sa teneur originelle et
-d’en déterminer la provenance. Ce premier groupe de
-recherches préalables, qui porte sur l’écriture, la
-langue, les formes, les sources, etc., constitue le
-domaine particulier de la <span class="small">CRITIQUE EXTERNE</span> ou critique
-d’érudition. — Ensuite intervient la <span class="small">CRITIQUE
-INTERNE</span> : elle travaille, au moyen de raisonnements
-par analogie dont les majeures sont empruntées à
-la psychologie générale, à se représenter les états
-psychologiques que l’auteur du document a traversés.
-<span class="pagenum" id="pg-47">-47-</span> Sachant ce que l’auteur du document a dit, on se
-demande : 1<sup>o</sup> qu’est-ce qu’il a voulu dire ; 2<sup>o</sup> s’il a cru
-ce qu’il a dit ; 3<sup>o</sup> s’il a été fondé à croire ce qu’il a
-cru. A ce dernier terme le document se trouve ramené
-à un point où il ressemble à l’une des opérations
-scientifiques par lesquelles se constitue toute science
-objective : il devient une observation ; il ne reste plus
-qu’à le traiter suivant la méthode des sciences objectives.
-Tout document a une valeur exactement dans la
-mesure où, après en avoir étudié la genèse, on l’a réduit
-à une observation bien faite.</p>
-
-<p>II. Deux conclusions se dégagent de ce qui précède :
-complexité extrême, nécessité absolue de la Critique
-historique.</p>
-
-<p>Comparé aux autres savants, l’historien se trouve
-dans une situation très fâcheuse. Non seulement il ne
-lui est jamais donné, comme au chimiste, d’observer
-directement des faits ; mais il est très rare que les
-documents dont il est obligé de se servir représentent
-des observations précises. Il ne dispose pas de ces
-procès-verbaux d’observations scientifiquement établis
-qui, dans les sciences constituées, peuvent remplacer
-et remplacent les observations directes. Il est dans la
-condition d’un chimiste qui connaîtrait une série d’expériences
-seulement par les rapports de son garçon de
-laboratoire. L’historien est obligé de tirer parti de
-rapports très grossiers, dont aucun savant ne se contenterait<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Le cas le plus favorable, celui où le document a été rédigé,
-comme on dit, par un « témoin » oculaire, est encore bien loin
-de la connaissance scientifique. La notion de <i>témoin</i> a été empruntée
-à la pratique des tribunaux ; ramenée à des termes scientifiques,
-elle se réduit à celle d’<i>observateur</i>. Un témoignage est
-une observation. Mais, en fait, le témoignage historique diffère
-notablement de l’observation scientifique. L’« observateur » opère
-suivant des règles fixes et rédige dans une langue rigoureusement
-précise. Au contraire, le « témoin » a observé sans méthode
-et rédigé dans une langue sans rigueur : on ignore s’il a pris
-les précautions nécessaires. Le propre du document historique
-est de se présenter comme le résultat d’un travail fait sans
-méthode et sans garantie.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-48">-48-</span> D’autant plus nécessaires sont les précautions à
-prendre pour utiliser ces documents, qui sont les seuls
-matériaux de la science historique : il importe évidemment
-d’éliminer ceux qui n’ont aucune valeur et de
-distinguer dans les autres ce qui s’y trouve de correctement
-observé.</p>
-
-<p>D’autant plus nécessaires sont, en même temps, les
-avertissements à ce sujet que la pente naturelle de
-l’esprit humain est de ne prendre aucune précaution,
-et de procéder, en ces matières où la plus exacte
-précision serait indispensable, confusément. — Tout
-le monde, il est vrai, admet, en principe, l’utilité de
-la Critique ; mais c’est un de ces postulats non contestés
-qui passent difficilement dans la pratique. Des
-siècles se sont écoulés, en des âges de civilisation brillante,
-avant que les premières lueurs de Critique se
-soient manifestées parmi les peuples les plus intelligents
-de la terre. Ni les Orientaux ni le moyen âge
-n’en ont eu l’idée nette<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. Jusqu’à nos jours, des hommes
-éclairés ont, en se servant des documents pour écrire
-l’histoire, négligé des précautions élémentaires et admis
-inconsciemment des principes faux. Encore aujourd’hui
-la plupart des jeunes gens, abandonnés à eux-mêmes,
-suivraient ces vieux errements. C’est que la Critique
-est contraire à l’allure normale de l’intelligence. La
-tendance spontanée de l’homme est d’ajouter foi aux
-affirmations et de les reproduire, sans même les distinguer
-<span class="pagenum" id="pg-49">-49-</span> nettement de ses propres observations. Dans
-la vie de tous les jours, n’acceptons-nous pas indifféremment,
-sans vérification d’aucune sorte, des on-dit,
-des renseignements anonymes et sans garantie, toutes
-sortes de « documents » de médiocre ou de mauvais
-aloi ? Il faut une raison spéciale pour prendre la peine
-d’examiner la provenance et la valeur d’un document
-sur l’histoire d’hier ; autrement, s’il n’est pas invraisemblable
-jusqu’au scandale, et tant qu’il n’est pas
-contredit, nous l’absorbons, nous nous y tenons, nous
-le colportons, en l’embellissant au besoin. Tout homme
-sincère reconnaîtra qu’un violent effort est nécessaire
-pour secouer l’<i lang="la" xml:lang="la">ignavia critica</i>, cette forme si répandue
-de la lâcheté intellectuelle ; que cet effort doit être
-constamment répété, et qu’il s’accompagne souvent
-d’une véritable souffrance.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Voir B. Lasch, <i lang="de" xml:lang="de">Das Erwachen und die Entwickelung der
-historischen Kritik im Mittelalter</i>, Breslau, 1887, in-8.</p>
-</div>
-<p>L’instinct naturel d’un homme à l’eau est de faire
-tout ce qu’il faut pour se noyer ; apprendre à nager,
-c’est acquérir l’habitude de réprimer des mouvements
-spontanés et d’en exécuter d’autres. De même, l’habitude
-de la Critique n’est pas naturelle ; il faut qu’elle
-soit inculquée, et elle ne devient organique que par
-des exercices répétés.</p>
-
-<p>Ainsi le travail historique est un travail critique par
-excellence ; lorsqu’on s’y livre sans s’être préalablement
-mis en défense contre l’instinct, on s’y noie.
-Pour être averti du danger, rien n’est plus efficace
-que de faire un examen de conscience, et d’analyser
-les raisons de l’<i lang="la" xml:lang="la">ignavia</i> qu’il s’agit de combattre jusqu’à
-ce qu’elle ait fait place à une attitude d’esprit critique<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.
-Il est aussi très salutaire de s’être rendu compte
-<span class="pagenum" id="pg-50">-50-</span> des principes de la méthode historique et d’en avoir
-théoriquement décomposé, l’une après l’autre, comme
-nous allons le faire, les opérations successives. « L’histoire,
-de même que toute autre étude, comporte surtout
-des erreurs de fait qui proviennent d’un défaut
-d’attention ; mais elle est plus exposée qu’aucune autre
-à des fautes nées de la confusion d’esprit qui fait faire
-des analyses insuffisantes et construire des raisonnements
-faux… Les historiens avanceraient moins d’affirmations
-sans preuves s’il leur fallait analyser chacune
-de leurs affirmations ; ils admettraient moins de
-principes faux s’ils imposaient de formuler tous leurs
-principes ; ils feraient moins de mauvais raisonnements
-s’il leur fallait exprimer tous leurs raisonnements en
-forme<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> La raison profonde de la crédulité naturelle, c’est la paresse.
-Il est plus commode de croire que de discuter, d’admettre
-que de critiquer, d’accumuler les documents que de les peser.
-Et c’est aussi plus agréable : qui critique les documents en
-sacrifie ; sacrifier un document est aisément considéré comme
-une perte sèche par celui qui l’a recueilli.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Revue philosophique</i>, <i>l. c.</i>, p. 178.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-51">-51-</span></p>
-
-<p class="c"><span class="large i">SECTION I</span><br />
-<b>CRITIQUE EXTERNE (CRITIQUE D’ÉRUDITION)</b></p>
-
-
-
-
-<h3 id="l2ch2">CHAPITRE II<br />
-<span class="small">CRITIQUE DE RESTITUTION</span></h3>
-
-
-<p>Quelqu’un, de nos jours, écrit un livre : il envoie à
-l’imprimerie son manuscrit autographe ; de sa propre
-main il corrige les épreuves et signe le bon à tirer.
-Le livre imprimé de la sorte se présente, en tant que
-document, dans d’excellentes conditions matérielles.
-Quel que soit l’auteur, et quels qu’aient été ses sentiments
-ou ses intentions, on est certain, et c’est le
-seul point qui nous intéresse en ce moment, d’avoir
-entre les mains une reproduction à peu près exacte du
-texte qu’il a écrit. — Il faut dire « à peu près exacte »,
-car si l’auteur a mal corrigé ses épreuves, ou si les
-typographes ont mal observé ses corrections, la
-reproduction du texte original est, même dans ce cas
-très favorable, imparfaite. Il n’est pas rare que les
-typographes vous fassent dire autre chose que ce que
-l’on a voulu dire et que l’on s’en aperçoive trop tard.</p>
-
-<p>S’agit-il de reproduire un ouvrage dont l’auteur est
-mort, et dont il est impossible d’envoyer à l’imprimerie
-<span class="pagenum" id="pg-52">-52-</span> le manuscrit autographe ? Le cas s’est présenté pour
-les <i>Mémoires d’outre-tombe</i> de Chateaubriand, par
-exemple ; il se présente tous les jours pour ces correspondances
-intimes de personnages connus que l’on se
-hâte d’imprimer pour satisfaire la curiosité publique et
-dont les pièces originales sont si fragiles. Le texte en
-est d’abord copié ; il est ensuite typographiquement
-« composé » d’après la copie, ce qui équivaut à une
-seconde copie ; enfin cette seconde copie (en épreuves)
-est, ou doit être, collationnée par quelqu’un (à défaut
-de l’auteur disparu) avec la première copie, ou, mieux
-encore, avec les originaux. Les garanties d’exactitude
-sont moindres dans ce cas que dans le cas précédent ;
-car entre l’original et la reproduction définitive il y a
-un intermédiaire de plus (la copie manuscrite), et il
-peut arriver que l’original soit difficile à déchiffrer
-pour tout autre que l’auteur. Le texte des Mémoires et
-des Correspondances posthumes est souvent défiguré,
-en fait, dans des éditions qui paraissent, au premier
-abord, soignées, par des erreurs de transcription et
-de ponctuation<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Un membre de la <i>Société des humanistes français</i> (fondée à
-Paris en 1894) s’est amusé à relever, dans le <i>Bulletin</i> de cette
-Société, les erreurs justiciables de la critique verbale qui se
-trouvent dans les éditions de quelques ouvrages posthumes
-(notamment dans celle des <i>Mémoires d’outre-tombe</i>) ; il a montré
-qu’il est possible de dissiper des obscurités dans les documents
-les plus modernes par la même méthode qui sert à restituer les
-textes anciens.</p>
-</div>
-<p>Maintenant, dans quel état les documents anciens
-ont-ils été conservés ? Presque toujours, les originaux
-sont perdus ; nous n’avons que des copies. Des copies
-faites directement d’après les originaux ? Non pas,
-mais des copies de copies. Les scribes qui les ont exécutées
-n’étaient pas tous, tant s’en faut, des hommes
-<span class="pagenum" id="pg-53">-53-</span> habiles et consciencieux ; ils transcrivaient souvent des
-textes qu’ils ne comprenaient point ou qu’ils comprenaient
-mal, et il n’a pas toujours été de mode, comme au
-temps de la Renaissance carolingienne, de collationner
-les manuscrits<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>. Si nos livres imprimés, après les revisions
-successives de l’auteur et du prote, sont des reproductions
-imparfaites, il faut s’attendre à ce que les
-documents anciens, copiés et recopiés pendant des
-siècles avec peu de soin, au risque d’altérations nouvelles
-à chaque transmission, nous soient parvenus sous une
-forme extrêmement incorrecte.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> Sur les habitudes des copistes du moyen âge, par l’intermédiaire
-desquels la plupart des œuvres littéraires de l’antiquité
-sont parvenues jusqu’à nous, voir les renseignements
-réunis par W. Wattenbach, <i lang="de" xml:lang="de">Das Schriftwesen im Mittelalter</i> <sup>3</sup>,
-Berlin, 1896, in-8.</p>
-</div>
-<p>Dès lors, une précaution s’impose : avant de se
-servir d’un document, savoir si le texte de ce document
-est « bon », c’est-à-dire aussi conforme que possible au
-manuscrit autographe de l’auteur ; et lorsque le texte
-est « mauvais », l’améliorer. Agir autrement est dangereux.
-En utilisant un mauvais texte, c’est-à-dire un
-texte corrompu par la tradition, on risque d’attribuer
-à l’auteur ce qui est du fait des copistes. Des théories
-ont été en effet bâties sur des passages viciés par des
-erreurs de transcription, qui sont tombées à plat, en
-bloc, lorsque le texte original de ces passages a été
-découvert ou restitué. Toutes les « coquilles » typographiques,
-toutes les fautes de copie ne sont pas indifférentes
-ou simplement ridicules : il en est d’insidieuses,
-propres à tromper les lecteurs<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Voir par exemple, les <i>Coquilles lexicographiques</i> qui ont
-été recueillies par A. Thomas, dans la <i>Romania</i>, XX (1891),
-p. 464 et suiv.</p>
-</div>
-<p>On croirait volontiers que les historiens estimés se
-<span class="pagenum" id="pg-54">-54-</span> sont toujours fait une règle de se procurer de « bons »
-textes, nettoyés et restaurés comme il faut, des documents
-qu’ils avaient à consulter. Ce serait une erreur.
-Les historiens se sont longtemps servis des textes
-qu’ils avaient à leur portée, sans en vérifier la pureté.
-Mais il y a plus : les érudits eux-mêmes dont le métier
-est de publier des documents n’ont pas trouvé du premier
-coup l’art de les restituer : naguère encore, les
-documents étaient couramment édités d’après les premières
-copies venues, bonnes ou mauvaises, combinées
-et corrigées au hasard. Les éditions de textes anciens
-sont aujourd’hui, pour la plupart, « critiques » ; mais
-il n’y a pas trente ans qu’ont été données les premières
-« éditions critiques » des grandes œuvres du
-moyen âge, et le texte critique de quelques œuvres de
-l’antiquité classique (de celle de Pausanias, par exemple)
-est encore à établir.</p>
-
-<p>Tous les documents historiques n’ont pas été publiés
-jusqu’ici de manière à procurer aux historiens la sécurité
-dont ils ont besoin, et quelques historiens agissent
-encore comme s’ils ne se rendaient pas compte qu’un
-texte mal établi est, par cela même, sujet à caution.
-Mais un progrès considérable a été réalisé. La méthode
-convenable pour la purification et la restitution des
-textes a été dégagée des expériences accumulées par
-plusieurs générations d’érudits. Aucune partie de la
-méthode historique n’est aujourd’hui fondée plus solidement,
-ni plus généralement connue. Elle est exposée
-avec clarté dans plusieurs ouvrages de vulgarisation
-philologique<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>. — Pour ce motif, nous nous contenterons
-<span class="pagenum" id="pg-55">-55-</span> d’en résumer ici les principes essentiels et
-d’en indiquer les résultats.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Voir E. Bernheim, <i lang="de" xml:lang="de">Lehrbuch der historischen Methode</i> <sup>2</sup>,
-p. 341-54. — Consulter en outre F. Blass, dans le <i lang="de" xml:lang="de">Handbuch der
-klassischen Altertumswissenschaft</i> de I. v. Müller, I<sup>2</sup> (1892),
-p. 249-89 (avec une bibliographie détaillée) ; A. Tobler, dans
-le <i lang="de" xml:lang="de">Grundriss der romanischen Philologie</i>, I (1888), p. 253-63 ;
-H. Paul, dans le <i lang="de" xml:lang="de">Grundriss der germanischen Philologie</i> I <sup>2</sup>,
-(1896), p. 184-96.</p>
-
-<p>Lire, en français, le § « Critique des textes » dans <i>Minerva.
-Introduction à l’étude des classiques scolaires grecs et latins</i>, par
-J. Gow et S. Reinach, Paris, 1890, in-16, p. 50-65.</p>
-
-<p>L’ouvrage de I. Taylor, <i lang="en" xml:lang="en">History of the transmission of ancient
-books to modern times</i>… (Liverpool, 1889, in-16), est sans valeur.</p>
-</div>
-<p>I. Soit un document inédit ou qui n’a pas encore été
-édité conformément aux règles de la critique. Comment
-procède-t-on pour en établir le meilleur texte possible ? — Trois
-cas sont à considérer.</p>
-
-<p><i>a</i>. Le cas le plus simple est celui où l’on possède
-l’original, l’autographe même de l’auteur. Il n’y a qu’à
-en reproduire le texte avec une exactitude complète<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>.
-Théoriquement, rien de plus facile ; en pratique, cette
-opération élémentaire exige une attention soutenue,
-dont tout le monde n’est pas capable. Essayez, si vous
-en doutez. Les copistes qui ne se trompent jamais et
-qui n’ont jamais de distractions sont rares, même parmi
-les érudits.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Cette règle n’est pas absolue. On admet généralement que
-l’éditeur a le droit d’uniformiser la graphie d’un document
-autographe — pourvu qu’il en avertisse le public, — toutes les
-fois que, comme dans la plupart des documents modernes, les
-fantaisies graphiques de l’auteur n’ont pas d’intérêt philologique.
-Voir les <i>Instructions pour la publication des textes historiques</i>,
-dans le <i>Bulletin de la Commission royale d’histoire de
-Belgique</i>, 5<sup>e</sup> série, VI (1896) ; et les <i lang="de" xml:lang="de">Grundsätze für die Herausgabe
-von Actenstücken zur neueren Geschichte</i>, laborieusement
-délibérées par le 2<sup>e</sup> et le 3<sup>e</sup> Congrès des historiens allemands
-en 1894 et en 1895, dans la <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft</i>,
-XI, p. 200, XII, p. 364. Les derniers Congrès d’historiens
-italiens tenus à Gênes (1893) et à Rome (1895), ont
-aussi débattu cette question, mais sans aboutir. — Quelles sont
-les libertés qu’il est légitime de prendre en reproduisant des
-textes autographes ? Le problème est plus difficile que ne l’imaginent
-les gens qui ne sont pas du métier.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-56">-56-</span> <i>b</i>. Deuxième cas. — L’original est perdu ; on n’en
-connaît qu’une copie. Il faut se tenir sur ses gardes,
-car il est probable, <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>, que cette copie contient
-des fautes.</p>
-
-<p>Les textes dégénèrent suivant certaines lois. On s’est
-appliqué à distinguer et à classer les causes et les
-formes ordinaires des différences qui s’observent entre
-les originaux et les copies ; puis on a déduit, par analogie,
-des règles applicables à la restitution conjecturale
-des passages qui, dans une copie unique d’un original
-perdu, sont certainement (parce qu’ils sont inintelligibles)
-ou vraisemblablement corrompus.</p>
-
-<p>Les altérations de l’original, dans une copie, les
-« variantes de tradition », comme on dit, sont imputables
-soit à la fraude, soit à l’erreur. Certains copistes
-ont fait sciemment des modifications ou pratiqué des
-suppressions<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>. Presque tous les copistes ont commis
-des erreurs, soit de jugement, soit accidentelles. Erreurs
-de jugement si, étant à demi instruits et à demi
-intelligents, ils ont cru devoir corriger des passages
-ou des mots de l’original qu’ils n’entendaient pas<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>.
-Erreurs accidentelles s’ils ont lu de travers en copiant,
-ou mal entendu en écrivant sous la dictée, ou fait involontairement
-des <i lang="la" xml:lang="la">lapsus calami</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Il sera question des interpolations au chapitre <small>III</small>, <a href="#pg-71">p. 71</a>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Les scribes de la Renaissance carolingienne et de la
-renaissance proprement dite, depuis le <small>XV</small><sup>e</sup> siècle, se sont
-préoccupés de fournir des textes intelligibles. Ils ont corrigé
-en conséquence tout ce qu’ils ne comprenaient pas. Plusieurs
-œuvres de l’antiquité ont été de la sorte abîmées par eux à
-jamais.</p>
-</div>
-<p>Les modifications qui proviennent de fraudes et
-d’erreurs de jugement sont souvent très difficiles à
-rectifier, et même à voir. Certaines erreurs accidentelles
-(l’omission de plusieurs lignes, par exemple)
-<span class="pagenum" id="pg-57">-57-</span> sont irréparables dans le cas, qui nous occupe, d’une
-copie unique. Mais la plupart des erreurs accidentelles
-se laissent deviner, lorsqu’on en connaît les formes
-ordinaires : confusions de sens, de lettres et de mots,
-transpositions de mots, de syllabes et de lettres, dittographie
-(répétition inutile de lettres ou de syllabes),
-haplographie (syllabes ou mots qu’il aurait fallu redoubler
-et qui ne sont écrits qu’une fois), mots mal séparés,
-phrases mal ponctuées, etc. — Des erreurs de ces
-divers types ont été commises par les scribes de tous
-les temps et de tous les pays, quelle que fût l’écriture
-des originaux, en quelque langue qu’ils fussent rédigés.
-Mais certaines confusions de lettres sont fréquentes
-dans les copies exécutées d’après des originaux qui
-étaient en caractères onciaux, et d’autres dans les
-copies exécutées d’après des originaux en minuscule.
-Les confusions de sens et de mots s’expliquent par
-des analogies de vocabulaire et de prononciation qui
-différent, naturellement, suivant que l’original était en
-telle langue ou en telle autre, de telle date ou de telle
-autre. La théorie générale de la restitution conjecturale
-se réduit donc à ce qui précède, et il n’y a pas d’apprentissage
-général de cet art. On apprend à restituer,
-non pas n’importe quels textes, mais des textes grecs,
-des textes latins, des textes français, etc. ; car la
-restitution conjecturale d’un texte suppose, outre des
-notions générales sur le <i>processus</i> de la dégénérescence
-des textes, la connaissance approfondie : 1<sup>o</sup> d’une
-langue ; 2<sup>o</sup> d’une paléographie spéciale ; 3<sup>o</sup> <i>des confusions
-(de lettres, de sens et de mots) dont les copistes de
-textes rédigés dans la même langue et écrits de la même
-manière avaient ou ont l’habitude</i>. Pour l’apprentissage
-de l’émendation conjecturale des textes grecs et latins,
-des répertoires (alphabétiques et méthodiques) de
-<span class="pagenum" id="pg-58">-58-</span> « variantes de tradition », de confusions fréquentes,
-de corrections probables, ont été dressés<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>. Ils ne
-suppléent certes pas à des exercices pratiques, faits
-sous la direction des hommes du métier<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, mais ils
-rendent de grands services aux hommes du métier
-eux-mêmes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Ces collections sont arrangées suivant l’ordre méthodique
-ou suivant l’ordre alphabétique. — Les principales sont, pour les
-deux langues classiques, outre l’ouvrage précité de Blass (ci-dessous,
-p. 59, <a href="#Footnote_70">n. 70</a>), les <i lang="la" xml:lang="la">Adversaria critica</i> de Madvig (Copenhague,
-1871-74, 3 vol. in-8). Pour le grec, la célèbre <i lang="la" xml:lang="la">Commentatio paleographica</i>
-de Fr. J. Bast, publiée en appendice à l’édition du
-grammairien Grégoire de Corinthe (Leipzig, 1811, in-8) et les
-<i lang="la" xml:lang="la">Variæ lectiones</i> de Cobet (Leyde, 1873, in-8). Pour le latin :
-H. Hagen, <i lang="la" xml:lang="la">Gradus ad criticen</i> (Leipzig, 1879, in-8) et W. M. Lindsay,
-<i lang="en" xml:lang="en">An introduction to latin textual emendation based on the
-text of Plautus</i> (London, 1896, in-16). Un rédacteur du <i>Bulletin
-de la Société des humanistes français</i> a exprimé, dans cette publication,
-le vœu qu’un recueil analogue soit composé pour le
-français moderne.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Cf. <i>Revue critique</i>, 1895, II, p. 358.</p>
-</div>
-<p>Il serait facile d’énumérer des exemples de restitutions
-heureuses. Les plus satisfaisantes sont celles qui
-ont un caractère d’évidence paléographique, comme la
-correction classique de Madvig au texte des <i>Lettres</i> de
-Sénèque (89, 4). On lisait : « <span lang="la" xml:lang="la">Philosophia unde dicta
-sit, apparet ; ipso enim nomine fatetur. Quidam et
-sapientiam ita quidam finierunt, ut dicerent divinorum
-et humanorum sapientiam…</span> » ; ce qui n’a pas de sens.
-On supposait une lacune entre <i lang="la" xml:lang="la">ita</i> et <i lang="la" xml:lang="la">quidam</i>. Madvig
-s’est représenté le texte en capitales de l’archétype
-disparu, où, suivant l’usage antérieur au <small>VIII</small><sup>e</sup> siècle,
-les mots n’étaient pas séparés (<i lang="la" xml:lang="la">scriptio continua</i>) et les
-phrases n’étaient pas ponctuées ; il s’est demandé si le
-copiste, qui eut d’abord sous les yeux l’archétype en
-capitales, n’avait pas coupé les mots au hasard, et il
-a lu sans difficulté : « … <span lang="la" xml:lang="la">ipso enim domine fatetur
-<span class="pagenum" id="pg-59">-59-</span> quid amet. Sapientiam ita quidam finierunt…</span>, etc. »
-MM. Blass, Reinach, Lindsay, dans leurs opuscules
-signalés en note, mentionnent plusieurs tours de force
-du même genre, d’une parfaite élégance. Les hellénistes
-et les latinistes n’en ont plus, du reste, le
-monopole : on en citerait d’aussi « brillants » qui ont
-été exécutés par des orientalistes, par des romanistes
-et par des germanistes, depuis que les textes orientaux,
-romans et germaniques sont soumis à la critique verbale.
-Nous avons déjà dit que de « belles » corrections
-sont possibles même sur le texte de documents tout à
-fait modernes, typographiquement reproduits dans les
-meilleures conditions.</p>
-
-<p>Personne peut-être n’a excellé, de nos jours, au
-même degré que Madvig, dans l’art de l’<i lang="la" xml:lang="la">emendatio</i>
-conjecturale. Madvig, cependant, n’avait pas une haute
-opinion des travaux de la philologie moderne. Il pensait
-que les humanistes du <small>XVI</small><sup>e</sup> et du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle étaient, à
-cet égard, mieux préparés que les érudits d’aujourd’hui.
-L’<i lang="la" xml:lang="la">emendatio</i> conjecturale des textes latins et
-grecs, en effet, est un sport où l’on réussit d’autant
-mieux que l’on a, avec un esprit plus ingénieux et
-plus d’imagination paléographique, un sens plus juste,
-plus prompt et plus délicat des finesses des langues
-classiques. Or les anciens érudits ont été assurément
-trop hardis, mais les langues classiques leur étaient
-plus intimement familières qu’aux érudits d’aujourd’hui.
-Quoi qu’il en soit, de nombreux textes conservés,
-sous une forme corrompue, dans des copies uniques
-ont résisté, et résisteront toujours sans doute, à l’effort
-de la critique. Très souvent, la critique constate l’altération
-du texte, indique ce que le sens réclame, et,
-si elle est prudente, est obligée de s’en tenir là, les
-traces de la leçon primitive ayant été effacées par une
-<span class="pagenum" id="pg-60">-60-</span> multitude d’erreurs et de corrections successives dont
-il n’existe plus aucun moyen de débrouiller la filière. — Les
-érudits qui se livrent à l’exercice passionnant
-de la critique conjecturale sont exposés, dans leur
-ardeur, à suspecter des leçons correctes et à proposer,
-pour les passages désespérés, des hypothèses aventureuses.
-Ils ne l’ignorent pas. Ils se font, en conséquence,
-une loi de distinguer très clairement, dans
-leurs éditions, les leçons du manuscrit, ou des manuscrits,
-du texte restitué par eux.</p>
-
-<p><i>c</i>. Troisième cas. — On connaît plusieurs copies,
-qui diffèrent, d’un document dont l’original est perdu.
-Ici les érudits modernes ont sur ceux d’autrefois un
-avantage marqué : outre qu’ils sont mieux informés,
-ils procèdent plus régulièrement à la comparaison des
-copies. — Le but, comme dans le cas précédent, est
-de reconstituer, autant que possible, l’archétype.</p>
-
-<p>Les érudits d’autrefois, et, comme eux, de nos jours,
-les novices, ont eu et ont à lutter, en pareil cas, contre
-un premier mouvement, qui est détestable : se servir
-de n’importe quelle copie, de celle qui est sous la
-main. — Le second mouvement n’est guère meilleur :
-si les différentes copies ne sont pas de la même époque,
-se servir de la plus ancienne. L’antiquité relative des
-copies n’a théoriquement, et souvent en fait, aucune
-importance ; car un manuscrit du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, reproduction
-d’une bonne copie perdue du <small>XI</small><sup>e</sup>, a beaucoup plus
-de valeur qu’une copie fautive et remaniée du <small>XII</small><sup>e</sup> ou
-du <small>XIII</small><sup>e</sup> siècle. — Le troisième mouvement n’est pas
-encore le bon : compter les leçons attestées et décider
-à la majorité. Soient vingt exemplaires d’un texte : la
-leçon <i>a</i> est attestée dix-huit fois, la leçon <i>b</i> deux fois.
-Adopter pour ce motif la leçon <i>a</i>, c’est supposer gratuitement
-que tous les exemplaires ont la même autorité.
-<span class="pagenum" id="pg-61">-61-</span> Supposer cela, c’est commettre une faute de
-jugement ; car si dix-sept des dix-huit exemplaires qui
-donnent la leçon <i>a</i> ont été copiés sur le dix-huitième,
-la leçon <i>a</i> n’est en réalité attestée qu’une fois ; et la
-seule question est de savoir si elle est, intrinsèquement,
-moins bonne ou meilleure que la leçon <i>b</i>.</p>
-
-<p>Il a été reconnu que le seul parti rationnel est de
-déterminer d’abord les rapports des copies entre elles. — On
-part, à cet effet, d’un postulat incontestable,
-savoir toutes les copies qui contiennent, aux mêmes
-endroits, les mêmes fautes, ont été faites les unes sur
-les autres ou dérivent toutes d’une copie où ces fautes
-existaient. Il n’est pas croyable, en effet, que plusieurs
-copistes aient commis, en reproduisant chacun de son
-côté l’archétype exempt de fautes, exactement les
-mêmes erreurs : l’identité des erreurs atteste une communauté
-d’origine. — On éliminera sans scrupule tous
-les exemplaires dérivés d’une copie qui a été conservée :
-ils n’ont évidemment que la valeur de cette copie, leur
-source commune ; ils n’en diffèrent, s’ils en diffèrent,
-que par des fautes supplémentaires ; ce serait perdre
-son temps que d’en relever les variantes. — Cela fait,
-on n’est plus en présence que de copies indépendantes,
-prises directement sur l’archétype, ou de
-copies dérivées dont la source (une copie prise directement
-sur l’archétype) est perdue. — Pour classer les
-copies dérivées en <i>familles</i> dont chacune représente,
-avec plus ou moins de pureté, la même tradition, on
-recourt encore à la méthode de la comparaison des
-fautes. Elle permet ordinairement de dresser sans trop
-de peine un tableau généalogique complet (<i lang="la" xml:lang="la">stemma
-codicum</i>) des exemplaires conservés, qui met très clairement
-en relief leur importance relative. — Ce n’est
-pas ici le lieu d’examiner les espèces difficiles où, par
-<span class="pagenum" id="pg-62">-62-</span> suite de la suppression d’un trop grand nombre d’intermédiaires,
-ou d’anciennes combinaisons arbitraires
-qui ont mélangé les textes de plusieurs traditions
-distinctes, l’opération devient extrêmement laborieuse,
-ou même impraticable. D’ailleurs, dans ces cas extrêmes,
-la méthode ne change point : la comparaison des
-passages correspondants est un instrument puissant,
-mais c’est le seul dont dispose ici la critique.</p>
-
-<p>Quand l’arbre généalogique des exemplaires est
-dressé, on compare, pour restituer le texte de l’archétype,
-les traditions indépendantes. S’accordent-elles
-à donner un texte satisfaisant, pas de difficulté. Diffèrent-elles,
-on décide. S’accordent-elles par hasard à
-donner un texte défectueux, on recourt, comme si l’on
-n’avait qu’une copie, à l’<i lang="la" xml:lang="la">emendatio</i> conjecturale.</p>
-
-<p>C’est une condition beaucoup plus favorable, en
-principe, d’avoir plusieurs copies indépendantes d’un
-original perdu que d’en avoir une seule, car la
-simple comparaison mécanique des leçons indépendantes
-suffit souvent à dissiper des obscurités que la
-lumière incertaine de la critique conjecturale n’aurait
-pu percer. Toutefois, l’abondance des exemplaires est
-un embarras plutôt qu’un secours lorsque l’on n’a pas
-pris soin de les classer ou lorsqu’on les a mal classés :
-rien n’est moins sûr que les reconstitutions de
-fantaisie, composites, fabriquées avec des copies dont
-les relations mutuelles et la relation avec l’archétype
-n’ont pas été préalablement fixées. D’autre part, l’application
-des méthodes rationnelles entraîne, en certains
-cas, une dépense formidable de temps et de travail :
-songez qu’il y a une telle œuvre dont on possède plusieurs
-centaines d’exemplaires non identiques ; que les variantes
-indépendantes de tel texte médiocrement étendu
-(comme les <i>Évangiles</i>) se comptent par milliers ; que
-<span class="pagenum" id="pg-63">-63-</span> des années de travail seraient nécessaires à un homme
-très diligent pour préparer une « édition critique » de
-tel roman du moyen âge. Est-il, du moins, certain que
-le texte de ce roman, après tant de collations, de
-comparaisons et de travail, serait sensiblement meilleur
-que si l’on n’avait eu pour le restituer que deux ou
-trois manuscrits ? Non. L’effort matériel qu’exigent
-certaines éditions critiques, par suite de l’extrême
-richesse apparente des matériaux à mettre en œuvre,
-n’est nullement proportionnel aux résultats positifs
-qui en sont la récompense.</p>
-
-<p>Les « éditions critiques » faites à l’aide de plusieurs
-copies d’un original perdu doivent fournir au public
-les moyens de contrôler le <i lang="la" xml:lang="la">stemma codicum</i> que l’éditeur
-a dressé, et contenir, en note, la liste des variantes
-qui ont été rejetées. De la sorte, au pis aller, les gens
-compétents y trouvent, à défaut du meilleur texte, ce
-qu’il faut pour l’établir<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Les érudits négligeaient naguère encore chez nous, cette
-précaution élémentaire, sous prétexte d’éviter « des airs de
-pédant ». M. B. Hauréau a publié, dans ses <i>Notices et extraits
-de quelques manuscrits latins de la Bibliothèque nationale</i> (VI,
-p. 310), une pièce en vers rythmiques « <span lang="la" xml:lang="la">De presbytero et
-logico</span> ». « Elle n’est pas inédite, dit-il. M. Thomas Wright l’a
-déjà publiée… Mais cette édition est très défectueuse ; le texte
-en est même quelquefois tout à fait inintelligible. Nous l’avons
-donc beaucoup amendé, faisant concourir à cet amendement
-deux copies qui ne sont, d’ailleurs, ni l’une ni l’autre, irréprochables… »
-Suit l’édition, sans variantes. Le contrôle est impossible.</p>
-</div>
-<p>II. Les résultats de la critique de restitution — critique
-de nettoyage et de raccommodage — sont entièrement
-négatifs. On arrive soit par voie de conjecture,
-soit par voie de comparaison et de conjecture, à
-obtenir non pas nécessairement un bon texte, mais
-le meilleur texte possible, de documents dont l’original
-<span class="pagenum" id="pg-64">-64-</span> est perdu. Le bénéfice le plus net est d’éliminer
-les leçons mauvaises, adventices, propres à causer des
-erreurs, et de signaler comme tels les passages
-suspects. Mais il va sans dire que la critique de restitution
-ne fournit aucune donnée nouvelle. Le texte
-d’un document qui a été restitué au prix de peines
-infinies ne vaut pas davantage que celui d’un document
-analogue dont l’original a été conservé ; au contraire,
-il vaut moins. Si le manuscrit autographe de l’<i>Énéide</i>
-n’avait pas été détruit, des siècles de collations et de
-conjectures auraient été épargnés, et le texte de
-l’<i>Énéide</i> serait meilleur qu’il ne l’est. Cela dit pour ceux
-qui excellent au jeu des « émendations »<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>, qui l’aiment
-par conséquent, et qui seraient, au fond, fâchés de
-n’avoir pas à le pratiquer.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> « <span lang="en" xml:lang="en">Textual emendation too often misses the mark through
-want of knowledge of what may be called <i>the rules of the
-game</i>.</span> » (W. M. Lindsay, <i>o. c.</i>, p. <small>V</small>.)</p>
-</div>
-<p>III. Il y aura lieu, d’ailleurs, de pratiquer la critique
-de restitution jusqu’à ce que l’on possède le texte
-exact de tous les documents historiques. Dans l’état
-actuel de la science, peu de travaux sont plus utiles
-que ceux qui mettent au jour de nouveaux textes ou
-qui purifient des textes connus. Publier, conformément
-aux règles de la critique, des documents inédits, ou,
-jusqu’à présent, mal publiés, c’est rendre aux études
-historiques un service essentiel. Dans tous les pays,
-d’innombrables Sociétés savantes consacrent à cette
-œuvre capitale la plus grande partie de leurs ressources
-et de leur activité. Mais, à raison de l’immense
-quantité des textes à critiquer<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a> et des soins minutieux
-<span class="pagenum" id="pg-65">-65-</span> qu’exigent les opérations de la critique verbale<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, le
-travail de publication et de restitution n’avance que
-lentement. Avant que tous les textes intéressants pour
-l’histoire du moyen âge et des temps modernes aient
-été édités ou réédités <i lang="la" xml:lang="la">secundum artem</i>, beaucoup de
-temps s’écoulera, même en supposant que le train,
-relativement rapide, dont on va depuis quelques années,
-soit encore accéléré<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> On s’est souvent demandé si <i>tous</i> les textes valent la peine
-d’être « établis » et publiés. « Parmi nos anciens textes [de la
-littérature française du moyen âge], dit M. J. Bédier, que convient-il
-de publier ? Tout. Tout ? dira-t-on. Ne chancelons-nous
-pas déjà sous le faix des documents ?… Voici la raison qui
-exige la publication intégrale. Aussi longtemps que tant de
-manuscrits resteront devant nous, clos et mystérieux, ils nous
-solliciteront comme s’ils recelaient le mot de toutes les énigmes ;
-ils entraveront, pour tout esprit sincère, l’essor des inductions.
-Il convient de les publier, ne serait-ce que pour s’en débarrasser
-et pour qu’il soit possible à l’avenir d’en faire table rase… »
-(<i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 févr. 1894, p. 910.) — Tous les documents
-doivent être inventoriés, nous l’avons dit (<a href="#pg-15">p. 15</a>), afin
-d’éviter que les travailleurs aient toujours à craindre d’en ignorer
-qui leur seraient utiles. Mais, dans tous les cas où une analyse
-sommaire suffit à faire connaître le contenu du document, si la
-forme de ce document n’a pas d’intérêt, la publication <i lang="la" xml:lang="la">in extenso</i>
-ne sert à rien. Il ne faut pas s’encombrer : tous les documents
-seront un jour analysés ; quantité de documents ne seront jamais
-publiés.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Les éditeurs de textes rendent souvent leur tâche encore
-plus longue et plus difficile qu’elle ne l’est en s’imposant, sous
-prétexte d’éclaircissements, des commentaires. Ils auraient intérêt
-à en faire l’économie et à se dispenser de toute annotation qui
-n’appartient pas à l’« appareil critique » proprement dit. Voir,
-sur ce point, Th. Lindner, <i lang="de" xml:lang="de">Ueber die Herausgabe von geschichtlichen
-Quellen</i>, dans les <i lang="la" xml:lang="la">Mittheilungen des Instituts für oesterreichzsche
-Geschichtsforschung</i>, XVI, 1895, p. 501 et suiv.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> Il suffit, pour s’en rendre compte, de comparer ce qui a
-été fait jusqu’ici par les Sociétés les plus actives, telles que la
-Société des <i lang="la" xml:lang="la">Monumenta Germaniæ historica</i> et l’<i lang="it" xml:lang="it">Instituto storico
-italiano</i>, avec ce qui leur reste à faire. — La plupart des documents
-les plus anciens et les plus difficiles à restituer, qui ont
-exercé depuis longtemps la sagacité des érudits, ont été mis
-dans un état relativement satisfaisant. Mais d’immenses besognes
-matérielles sont encore à accomplir.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-66">-66-</span></p>
-
-<h3 id="l2ch3">CHAPITRE III<br />
-<span class="small">CRITIQUE DE PROVENANCE</span></h3>
-
-
-<p>Il serait absurde de chercher des renseignements
-sur un fait dans les papiers de quelqu’un qui n’en a
-rien su, ni rien pu savoir. Il faut donc se demander
-tout d’abord, quand on est en présence d’un document :
-« D’où vient-il ? quel en est l’auteur ? quelle en est la
-date ? » — Un document dont l’auteur, la date, le lieu
-d’origine, la provenance, en un mot, sont totalement
-inconnaissables, n’est bon à rien.</p>
-
-<p>Cette vérité, qui paraît élémentaire, n’a été pleinement
-reconnue que de nos jours. Telle est l’ἀκρισία
-naturelle des hommes que ceux qui, les premiers, ont
-pris l’habitude de s’informer de la provenance des
-documents avant de s’en servir, en ont conçu (et ont
-eu le droit d’en concevoir) de la fierté.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>La plupart des documents modernes portent une
-indication précise de leur provenance : de nos jours,
-les livres, les articles de journal, les pièces officielles
-et même les écrits privés sont, en général, datés et
-signés. Beaucoup de documents anciens, sont, au contraire,
-mal localisés, anonymes et sans date.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-67">-67-</span> La tendance spontanée de l’esprit humain est
-d’ajouter foi aux indications de provenance, lorsqu’il
-y en a. Sur la couverture et dans la préface des <i>Châtiments</i>,
-Victor Hugo s’en dit l’auteur : c’est donc que
-Victor Hugo est l’auteur des <i>Châtiments</i>. Voici, dans
-un musée, un tableau non signé, mais dont le cadre
-est orné, par les soins de l’administration, d’une
-planchette où se lit le nom de Léonard de Vinci : ce
-tableau est de Léonard de Vinci. On trouve sous le
-nom de saint Bonaventure, dans les <i>Extraits des poètes
-chrétiens</i> de M. Clément, dans la plupart des éditions
-des « Œuvres » de saint Bonaventure et dans un
-grand nombre de manuscrits du moyen âge, un poème
-intitulé <i lang="la" xml:lang="la">Philomena</i> : le poème intitulé <i lang="la" xml:lang="la">Philomena</i> est
-de saint Bonaventure, et « on y recueille de précieuses
-notes sur l’âme même » de ce saint homme<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>.
-Vrain-Lucas apportait à M. Chasles des autographes
-de Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine,
-dûment signés et paraphés<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> : voilà, pensait
-M. Chasles, des autographes de Vercingétorix,
-de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine. — Nous
-sommes ici en présence d’une des formes les plus
-générales, et en même temps les plus tenaces, de la
-crédulité publique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> R. de Gourmont, <i>Le Latin mystique</i> (Paris, 1891, in-8), p. 258.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Voir ces prétendus autographes à la Bibl. nat., nouv. acq.
-fr., n<sup>o</sup> 709.</p>
-</div>
-<p>L’expérience et la réflexion ont montré la nécessité
-de réduire par la méthode ces mouvements instinctifs
-de confiance. Les autographes de Vercingétorix, de
-Cléopâtre et de Marie-Madeleine avaient été composés
-par Vrain-Lucas. Le <i lang="la" xml:lang="la">Philomena</i>, attribué par les scribes
-du moyen âge tantôt à saint Bonaventure, tantôt à
-Louis de Grenade, tantôt à John Hoveden, tantôt à
-<span class="pagenum" id="pg-68">-68-</span> John Peckham, n’est peut-être d’aucun de ces auteurs,
-et il n’est certainement pas du premier. D’insignes
-pauvretés ont été affublées, sans l’ombre d’une preuve,
-dans les plus célèbres musées d’Italie, du glorieux nom
-de Léonard. D’autre part, il est très vrai que Victor
-Hugo est l’auteur des <i>Châtiments</i>. — Concluons que
-les indications les plus formelles de provenance ne
-sont jamais suffisantes <i>par elles-mêmes</i>. Ce ne sont que
-des présomptions, fortes ou faibles : très fortes, en
-général, quand il s’agit de documents modernes, souvent
-très faibles quand il s’agit de documents anciens.
-Il en est de postiches, collées sur des œuvres insignifiantes
-pour en rehausser la valeur, ou sur des œuvres
-considérables pour glorifier quelqu’un, ou bien avec
-l’intention de mystifier la postérité, ou pour cent
-autres motifs, qu’il est aisé d’imaginer et dont on a
-dressé la liste<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a> : la littérature « pseudépigraphe » de
-l’antiquité et du moyen âge est énorme. Il y a en outre
-des documents entièrement « faux » ; les faussaires qui
-les ont fabriqués les ont, naturellement, munis d’indications
-très précises de leur provenance supposée. — Donc
-il faut contrôler. — Mais comment ? — On contrôle
-la provenance apparente des documents, lorsqu’elle
-est suspecte, par la méthode même qui sert à
-déterminer, autant que possible, celle des documents
-dépourvus de toute indication d’origine. Les procédés
-sont les mêmes dans les deux cas, qu’il n’est pas
-nécessaire, par conséquent, de distinguer davantage.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> F. Blass a énuméré les principaux de ces motifs, au sujet
-de la littérature pseudépigraphe de l’antiquité. (<i>O. c.</i>, p. 269
-et suiv.)</p>
-</div>
-<p>I. Le principal instrument de la critique de provenance
-est l’<i>analyse interne</i> du document considéré,
-<span class="pagenum" id="pg-69">-69-</span> faite en vue d’y relever tous les indices propres à
-renseigner sur l’auteur, sur le temps et sur le pays
-où il a vécu.</p>
-
-<p>On examine d’abord l’écriture du document : saint
-Bonaventure est né en 1221 ; si des poèmes attribués
-à saint Bonaventure se lisent dans des manuscrits
-exécutés au <small>XI</small><sup>e</sup> siècle, ce sera une excellente preuve
-que l’attribution n’est pas fondée : tout document dont
-il existe une copie en écriture du <small>XI</small><sup>e</sup> siècle ne peut
-pas être postérieur au <small>XI</small><sup>e</sup> siècle. — On examine la
-langue : certaines formes n’ont été employées qu’en
-certains lieux et à certaines dates. La plupart des faussaires
-sont trahis par leur ignorance à cet égard : des
-mots, des tournures modernes leur échappent ; on a
-pu établir que des inscriptions phéniciennes, trouvées
-dans l’Amérique du Sud, étaient antérieures à telle
-dissertation allemande sur un point de syntaxe phénicienne. — On
-examine les formules, s’il s’agit d’actes
-publics. Un document qui se présente comme un
-diplôme mérovingien et qui n’offre pas les formules
-ordinaires des diplômes mérovingiens authentiques est
-faux. — On note enfin toutes les données positives qui
-se trouvent dans le document : faits mentionnés, allusions
-à des faits. Lorsque ces faits sont connus d’ailleurs,
-par des sources qui n’ont pas pu être à la disposition
-d’un faussaire, la sincérité du document est
-établie, et la date en est approximativement fixée entre
-le fait le plus récent dont l’auteur a eu connaissance et
-le fait le plus voisin de celui-là qu’il aurait sans doute
-mentionné s’il l’avait connu. On argumente aussi de ce
-que certains faits sont signalés avec prédilection, et
-de ce que certaines opinions sont exprimées, pour
-reconstituer par conjecture la condition, le milieu et le
-caractère de l’auteur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-70">-70-</span> L’analyse interne d’un document, pourvu qu’elle
-soit faite avec soin, fournit en général des notions
-suffisantes sur sa provenance. La comparaison méthodique
-entre les divers éléments des documents analysés
-et les éléments correspondants des documents
-similaires dont la provenance est certaine a permis
-de démasquer un très grand nombre de faux<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>, et de
-préciser les circonstances où la plupart des documents
-sincères ont été produits.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> E. Bernheim (<i>o. c.</i>, p. 243 et suiv.) donne une liste considérable
-de documents faux, aujourd’hui reconnus pour tels. Il
-suffit de rappeler ici quelques mystifications fameuses : Sanchoniathon,
-Clotilde de Surville, Ossian. — Depuis la publication
-du livre de M. Bernheim, quelques documents célèbres, nullement
-soupçonnés jusque-là, ont encore été rayés de la liste des
-documents à consulter. Voir notamment A. Piaget, <i>la Chronique
-des chanoines de Neuchâtel</i> (Neuchâtel, 1896, in-8).</p>
-</div>
-<p>On complète et on vérifie les résultats obtenus par
-l’analyse interne en recueillant tous les <i>renseignements
-extérieurs</i>, relatifs au document soumis à la critique,
-qui peuvent se trouver dispersés dans des documents
-de la même époque ou plus récents : citations, détails
-biographiques sur l’auteur, etc. Il est quelquefois
-significatif qu’il n’existe aucun renseignement de ce
-genre : le fait qu’un soi-disant diplôme mérovingien
-n’ai été cité par personne avant le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle et n’ait
-jamais été vu que par un érudit du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, convaincu
-d’avoir commis des fraudes, donne à penser
-qu’il est moderne.</p>
-
-<p>II. Nous avons envisagé jusqu’ici le cas le plus
-simple, où le document considéré est l’ouvrage d’un
-seul auteur. Mais de nombreux documents ont reçu, à
-différentes époques, des additions qu’il importe de distinguer
-du texte primitif, afin de ne pas attribuer à X,
-auteur du texte, ce qui est d’Y ou de Z, ses collaborateurs
-<span class="pagenum" id="pg-71">-71-</span> imprévus<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. — Il y a deux sortes d’additions :
-l’interpolation et la continuation. — Interpoler, c’est
-insérer dans un texte des mots ou des phrases qui
-n’étaient pas dans le manuscrit de l’auteur<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>. Les interpolations
-sont d’ordinaire accidentelles, dues à la
-négligence des copistes et s’expliquent par l’introduction
-dans le texte de gloses interlinéaires ou d’annotations
-marginales ; mais, parfois, c’est volontairement
-que quelqu’un a ajouté (ou substitué) aux phrases de
-l’auteur des phrases de son cru, avec le dessein de
-compléter, d’embellir ou d’accentuer. Si nous avions
-le manuscrit où l’interpolation volontaire a été faite,
-les surcharges et les grattages la décèleraient tout de
-suite. Mais, presque toujours, le premier exemplaire
-interpolé est perdu ; et, dans les copies qui en dérivent,
-toute trace matérielle d’addition (ou de substitution) a
-disparu. — Il est inutile de définir les continuations.
-On sait que beaucoup de chroniques du moyen âge ont
-été « continuées » par diverses mains sans qu’aucun
-des continuateurs successifs ait pris soin de déclarer
-où commence, où finit son travail propre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Quand les modifications du texte primitif sont du fait de
-l’auteur lui-même, ce sont des « remaniements ». L’analyse
-interne et la comparaison d’exemplaires appartenant aux différentes
-éditions du document les accusent.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Voir F. Blass, <i>o. c.</i>, p. 254 et suiv.</p>
-</div>
-<p>Les interpolations et les continuations se distinguent
-sans effort, au cours des opérations nécessaires pour
-restituer la teneur d’un document dont il existe plusieurs
-exemplaires, lorsque quelques-uns de ces exemplaires
-reproduisent le texte primitif, antérieur à toute
-addition. Mais si tous les exemplaires remontent à des
-copies déjà interpolées ou continuées, il faut recourir
-à l’analyse interne. Le style de toutes les parties du
-<span class="pagenum" id="pg-72">-72-</span> document est-il uniforme ? le même esprit y règne-t-il
-d’un bout à l’autre ? n’y a-t-il pas des contradictions,
-des hiatus dans la suite des idées ? — En pratique,
-lorsque les continuateurs et les interpolateurs ont
-eu une personnalité et des intentions tranchées, on
-réussit, au moyen de l’analyse, à isoler le document
-primitif comme avec des ciseaux. Mais, lorsque tout
-est flou, on n’aperçoit pas bien les points de suture ;
-en ce cas il est plus sage de l’avouer que de multiplier
-les hypothèses.</p>
-
-<p>III. L’œuvre de la critique de provenance n’est pas
-achevée dès que le document est localisé, précisément
-ou approximativement, dans le temps et dans l’espace,
-et que l’on sait enfin sur l’auteur ou les auteurs tout
-ce que l’on peut savoir<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>. Voici un livre : suffit-il, pour
-connaître la « provenance » des renseignements qui
-s’y trouvent, c’est-à-dire pour être en mesure d’en
-apprécier la valeur, de savoir qu’il a été composé
-en 1890, à Paris, par un tel ? Supposons qu’un tel ait
-copié servilement (sans le citer) un ouvrage antérieur,
-écrit en 1850. Pour les parties empruntées, ce n’est
-pas un tel, c’est l’auteur de 1850 qui, seul, est responsable
-et garant. Or, de nos jours, le plagiat, prohibé
-par la loi et tenu pour déshonorant, est rare : autrefois,
-c’était une habitude, acceptée et impunie. Beaucoup de
-documents historiques, en apparence originaux, ne
-font que refléter (sans le dire) des documents plus
-anciens, et les historiens sont exposés, de ce chef, à
-<span class="pagenum" id="pg-73">-73-</span> des déconvenues singulières. Des passages d’Eginhard,
-chroniqueur du <small>IX</small><sup>e</sup> siècle, sont empruntés à Suétone :
-il n’y a rien à en faire pour l’histoire du <small>IX</small><sup>e</sup> siècle ; que
-serait-il arrivé, cependant, si l’on ne s’en était pas
-aperçu ? Un événement est attesté trois fois, par trois
-chroniqueurs ; mais ces trois attestations, dont on
-admire la concordance, n’en font qu’une, s’il est constaté
-que deux des trois chroniqueurs ont copié le
-troisième, ou que les récits parallèles des trois chroniques
-ont été puisés à la même source. Des lettres
-pontificales, des diplômes impériaux du moyen âge
-contiennent des tirades éloquentes que l’on ne doit
-pas prendre au sérieux : elles étaient, en effet, de style,
-et c’est dans des formulaires de chancellerie que les
-rédacteurs de ces lettres et de ces diplômes les ont
-textuellement copiées.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Peu importe, en principe, que l’on ait réussi ou que l’on n’ait
-pas réussi à découvrir le nom de l’auteur. On lit cependant dans
-l’<i>Histoire littéraire de la France</i> (XXVI, p. 388) : « Nous avons
-négligé les sermons anonymes : ces œuvres trop faciles n’ont
-vraiment pas d’importance pour l’histoire littéraire quand les
-auteurs n’en sont pas connus. » Quand les auteurs sont nominativement
-connus, en ont-elles davantage ?</p>
-</div>
-<p>Il appartient à la critique de provenance de discerner,
-autant que possible, les sources dont se sont
-servis les auteurs de documents.</p>
-
-<p>Le problème à résoudre ici n’est pas sans analogie
-avec celui de la restitution des textes, dont il a été parlé
-plus haut. Dans les deux cas, en effet, on procède en
-partant de ce principe que les leçons identiques ont
-une source commune : plusieurs scribes, transcrivant
-un texte, ne feront pas exactement les mêmes fautes
-aux mêmes endroits ; plusieurs écrivains, racontant les
-mêmes faits, ne se seront pas placés, pour les voir,
-aux mêmes points de vue, et ne diront pas exactement
-les mêmes choses dans les mêmes termes. A cause de
-l’extrême complexité des événements historiques, il
-est tout à fait invraisemblable que deux observateurs
-indépendants les aient rapportés de la même façon. On
-s’attache à former des familles de documents, de la
-même manière que l’on forme des familles de manuscrits.
-<span class="pagenum" id="pg-74">-74-</span> On aboutit pareillement à dresser des tableaux
-généalogiques.</p>
-
-<p>Les examinateurs qui corrigent les compositions des
-candidats au baccalauréat ont quelquefois à s’apercevoir
-que les « copies » de deux candidats (placés l’un
-à côté de l’autre) ont un air de famille. S’il leur plaît
-de rechercher quelle est celle dont l’autre dérive, ils le
-reconnaissent aisément, en dépit des petits artifices
-(modifications légères, amplifications, résumés, additions,
-suppressions, transpositions) que le plagiaire a
-multipliés pour dépister les soupçons. Leurs erreurs
-communes suffisent à dénoncer les deux coupables ;
-des maladresses, et surtout les erreurs propres au plagiaire
-qui ont leur source dans une particularité de la
-copie du complaisant, révèlent le plus coupable. — De
-même, soient deux documents anciens : quand l’auteur
-de l’un a copié l’autre sans intermédiaire, il est en
-général très aisé d’établir la filiation ; que l’on abrège
-ou que l’on délaie, on se trahit presque toujours, en
-plagiant, par quelque endroit<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Dans des cas très favorables, on est arrivé quelquefois à
-déterminer, par l’examen des confusions commises par le plagiaire,
-jusqu’à l’espèce d’écriture, jusqu’au format et à la disposition
-matérielle du manuscrit-source qu’il avait sous les
-yeux. Les démonstrations de la « critique des sources » sont
-quelquefois appuyées, comme celles de la « critique des textes »,
-par l’évidence paléographique.</p>
-</div>
-<p>Quand trois documents sont apparentés, leurs relations
-mutuelles sont déjà, en certains cas, plus difficiles
-à spécifier. Soient A, B et C. Supposons que A soit la
-source commune : il est possible que A ait été copié
-séparément par B et par C ; que C n’ait connu la
-source commune que par l’intermédiaire de B ; que B
-n’ait connu la source commune que par l’intermédiaire
-de C. Si B et C ont abrégé la source commune de deux
-<span class="pagenum" id="pg-75">-75-</span> manières différentes, ces copies partielles sont sûrement
-indépendantes. Lorsque B et C dépendent l’un de
-l’autre, on est ramené au cas le plus simple, celui du
-paragraphe précédent. Mais supposons que l’auteur de
-C ait combiné A et B ; que d’ailleurs A ait été déjà
-utilisé par B : les relations généalogiques s’entrecroisent
-et s’obscurcissent. — Bien autrement compliqués
-encore sont les cas où l’on est en présence de quatre,
-cinq documents apparentés, ou davantage ; car le
-nombre des combinaisons possibles augmente très
-rapidement. — Toutefois, pourvu qu’il n’y ait pas
-trop d’intermédiaires perdus, la critique réussit à
-débrouiller les rapports à force de rapprochements
-et d’ingénieuse patience, par le simple jeu de comparaisons
-indéfiniment répétées. Des érudits modernes
-(M. B. Krusch, par exemple, qui s’est occupé surtout
-des écrits hagiographiques de l’époque mérovingienne)
-ont récemment construit, de la sorte, des généalogies
-d’une précision et d’une solidité parfaites<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Les travaux de M. Julien Haver, réunis dans le tome de
-ses Œuvres (<i>Questions mérovingiennes</i>, Paris, 1896, in-8) sont
-considérés comme des modèles. Des problèmes très difficiles y
-sont résolus avec une élégance irréprochable. — La lecture des
-mémoires où M. L. Delisle s’est attaché à élucider des questions
-de provenance est aussi très profitable. — Les questions de cet
-ordre sont celles où triomphent les érudits les plus habiles.</p>
-</div>
-<p>Les résultats de la critique de provenance, en tant
-qu’elle s’applique à établir la filiation des documents,
-sont de deux sortes. — D’une part, elle reconstitue
-des documents perdus. Deux chroniqueurs, B et C,
-ont-ils utilisé, chacun de leur côté, une source commune,
-X, qui ne se retrouve pas ? Il sera possible de ce
-faire une idée de X en détachant et en recollant les
-extraits encastrés dans B et dans C, tout de même que
-l’on se fait une idée d’un manuscrit perdu en rapprochant
-<span class="pagenum" id="pg-76">-76-</span> les copies partielles qui en ont été conservées. — D’autre
-part, la critique de provenance ruine
-l’autorité d’une foule de documents « authentiques »,
-c’est-à-dire non suspects de falsification, en prouvant
-qu’ils sont dérivés, qu’ils valent ce que valent leurs
-sources, et que, quand ils embellissent leurs sources
-par des détails de fantaisie ou des phrases de rhétorique,
-ils ne valent rien du tout. En Allemagne, et en
-Angleterre, les éditeurs de documents ont pris l’excellente
-habitude d’imprimer en petits caractères les passages
-empruntés, en caractères plus gros les passages
-originaux ou dont la source est inconnue. Grâce à cette
-pratique, on voit au premier coup d’œil que des chroniques
-renommées, souvent citées (bien à tort), sont
-des compilations, sans valeur par elles-mêmes : c’est
-ainsi que les <i lang="la" xml:lang="la">Flores historiarum</i> du soi-disant Mathieu
-de Westminster, la plus populaire peut-être des chroniques
-anglaises du moyen âge, sont presque entièrement
-tirés des ouvrages originaux de Wendover et
-de Mathieu de Paris<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Voir l’édition de H. R. Luard (t. I, <span lang="en" xml:lang="en">London</span>, 1890, in-8),
-dans les <i lang="la" xml:lang="la">Rerum britannicarum medii ævi scriptores</i>. — Les <i lang="la" xml:lang="la">Flores
-historiarum</i> de Mathieu de Westminster figurent à l’« Index »
-romain, à cause des passages empruntés aux <i lang="la" xml:lang="la">Chronica majora</i>
-de Mathieu de Paris, tandis que les <i lang="la" xml:lang="la">Chronica majora</i> elles-mêmes
-ont échappé à la censure.</p>
-</div>
-<p>IV. La critique de provenance garantit les historiens
-d’erreurs énormes. Les résultats qu’elle obtient sont
-saisissants. Les services qu’elle a rendus en éliminant
-des documents faux, en dénonçant de fausses attributions,
-en déterminant les conditions où sont nés des
-documents que le temps avait défigurés et en les rapprochant
-de leurs sources<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>, — ces services sont si
-<span class="pagenum" id="pg-77">-77-</span> grands qu’elle est aujourd’hui considérée comme « la
-critique » par excellence. On dit couramment d’un
-historien qu’il « manque de critique » lorsqu’il ne sent
-point la nécessité de distinguer entre les documents,
-qu’il ne se méfie jamais des attributions traditionnelles,
-et qu’il accepte, comme s’il craignait d’en perdre un
-seul, tous les renseignements, anciens et modernes,
-bons et mauvais, d’où qu’ils viennent<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Il serait instructif de dresser la liste des ouvrages historiques
-célèbres, comme l’<i>Histoire de la conquête de l’Angleterre
-par les Normands</i>, d’Augustin Thierry, dont l’autorité a été tout
-à fait ruinée, depuis que la provenance de leurs sources a été
-étudiée. — Rien n’amuse davantage la galerie que de voir un
-historien convaincu d’avoir appuyé une théorie sur des documents
-falsifiés. S’être laissé tromper en prenant au sérieux
-des documents qui n’en sont pas, rien n’est plus propre à couvrir
-un historien de confusion.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Une des formes les plus grossières (et les plus répandues)
-du « manque de critique » est celle qui consiste à employer
-comme des documents et sur le même pied que des documents,
-ce que les auteurs modernes ont dit à propos des documents.
-Les novices ne distinguent pas assez, dans les affirmations des
-auteurs modernes, ce qui est ajouté aux sources originales de ce
-qui en provient.</p>
-</div>
-<p>On a raison : mais il ne faut pas se contenter de cette
-forme de la critique, et il ne faut pas en abuser.</p>
-
-<p>Il ne faut pas en abuser. — L’extrême méfiance, en
-ces matières, a des effets presque aussi fâcheux que
-l’extrême crédulité. Le P. Hardouin, qui attribuait à
-des moines du moyen âge les œuvres de Virgile et
-d’Horace, n’était pas moins ridicule que la victime de
-Vrain-Lucas. C’est abuser des procédés de la critique
-de provenance que de les appliquer, comme on l’a fait,
-pour le plaisir, à tort et à travers. Les maladroits qui
-s’en sont servis pour arguer de faux des documents
-excellents, comme les écrits de Hroswitha, le <i lang="la" xml:lang="la">Ligurinus</i>
-et la bulle <i lang="la" xml:lang="la">Unam Sanctam</i><a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, ou pour établir, entre
-<span class="pagenum" id="pg-78">-78-</span> certaines « Annales », des filiations imaginaires, d’après
-des indices superficiels, les auraient discrédités, si
-c’était possible. — Et puis, il est louable de réagir
-contre ceux qui ne mettent jamais en question la
-provenance des documents ; mais c’est aller trop loin
-que de s’intéresser exclusivement, par réaction, aux
-périodes de l’histoire dont les documents sont de
-provenance incertaine. Les documents de l’histoire
-moderne et contemporaine ne sont pas moins dignes
-d’intérêt que ceux de l’antiquité ou du haut moyen âge,
-parce que leur provenance apparente, étant presque
-toujours la vraie, ne soulève point de ces délicats problèmes
-d’attribution où se déploie la virtuosité des
-critiques<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Voir une liste d’exemples dans le <i lang="de" xml:lang="de">Handbuch</i> de E.
-Bernheim, p. 283, 289.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> C’est parce qu’il est nécessaire de soumettre les documents
-de l’histoire de l’antiquité et du moyen âge à la critique de
-provenance la plus sévère que l’étude de l’antiquité et du moyen
-âge passe pour plus « scientifique » que celle des temps modernes.
-Elle n’est que plus encombrée de difficultés préliminaires.</p>
-</div>
-<p>Il ne faut pas s’en contenter. — La critique de provenance,
-comme celle de restitution, est préparatoire,
-et ses résultats sont négatifs. Elle aboutit en dernière
-analyse à éliminer des documents qui n’en sont pas et
-qui auraient fait illusion : voilà tout. « Elle apprend à
-ne pas employer de mauvais documents, elle n’apprend
-pas à tirer parti des bons<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>. » Ce n’est donc pas toute
-« la critique historique » ; c’en est seulement une assise<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> <i>Revue philosophique</i>, 1887, II, p. 170.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> La théorie de la critique de provenance est aujourd’hui
-faite, <i lang="la" xml:lang="la">ne varietur</i> ; elle est exposée en détail dans le <i lang="de" xml:lang="de">Lehrbuch</i> de
-E. Bernheim, p. 242-340. C’est pourquoi nous n’avons éprouvé
-aucun scrupule à la résumer brièvement. — En français, l’Introduction
-de M. G. Monod à ses <i>Études critiques sur les sources
-de l’histoire mérovingienne</i> (Paris, 1872, in-8) contient des considérations
-élémentaires (cf. <i>Revue critique</i>, 1873, I, p. 308).</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-79">-79-</span></p>
-
-<h3 id="l2ch4">CHAPITRE IV<br />
-<span class="small">CLASSEMENT CRITIQUE DES SOURCES</span></h3>
-
-
-<p>Grâce aux opérations précédentes, les documents,
-tous les documents d’un certain genre ou relatifs à un
-sujet donné ont été, nous le supposons, « trouvés » :
-on sait où ils sont ; le texte de chacun d’eux a été, s’il
-y avait lieu, restitué, et chacun d’eux a été soumis à la
-critique de provenance : on sait d’où il sort. Reste à
-réunir et à classer méthodiquement les matériaux ainsi
-vérifiés. Cette opération est la dernière de celles que
-l’on peut appeler préparatoires aux travaux de critique
-supérieure (interne) et de construction.</p>
-
-<p>Quiconque étudie un point d’histoire est obligé de
-classer préalablement ses sources. Mettre en ordre,
-d’une manière rationnelle et commode à la fois, les
-matériaux vérifiés avant de s’en servir, est une partie
-en apparence très humble, en réalité très importante,
-de la profession d’historien. Ceux qui ont appris à le
-faire s’assurent par cela seul un avantage marqué :
-ils se donnent moins de mal et obtiennent des résultats
-meilleurs ; les autres gaspillent leur temps, leurs
-peines : il arrive qu’ils soient étouffés sous les notes,
-les extraits, les copies, les paperasses accumulés en
-<span class="pagenum" id="pg-80">-80-</span> désordre par eux-mêmes. Qui donc a parlé de ces gens
-affairés qui remuent, toute leur vie, des moellons, sans
-savoir où les poser, et qui soulèvent, ce faisant, des
-flots de poussière aveuglante ?</p>
-
-<p>I. Ne nous dissimulons pas que, ici comme ailleurs,
-le premier mouvement, le mouvement naturel, n’est
-pas le bon. Le premier mouvement de la plupart des
-hommes, quand il s’agit de recueillir des textes, est de
-les noter à la suite les uns des autres, dans l’ordre où ils
-en ont connaissance. Beaucoup d’anciens érudits (dont
-nous avons les papiers), et presque tous les novices qui
-ne sont pas avertis, ont travaillé et travaillent de la
-sorte : ils avaient, ils ont des cahiers où ils notent bout
-à bout, au fur et à mesure, les textes qu’ils considèrent
-comme intéressants. — Ce procédé est détestable. Il
-faut toujours aboutir, en effet, à classer les textes
-recueillis ; si donc on veut isoler, plus tard, de l’ensemble,
-ceux qui ont trait à un détail, on ne peut pas
-se dispenser de relire tous ses cahiers, et l’on est forcé
-d’en recommencer le laborieux dépouillement chaque
-fois que l’on a besoin d’un détail nouveau. Si ce
-procédé séduit au premier abord, c’est parce qu’il a
-l’air d’économiser des écritures ; mais l’économie est
-mal entendue, puisqu’elle a pour conséquence de multiplier
-infiniment les recherches ultérieures et de
-gêner les combinaisons.</p>
-
-<p>D’autres personnes comprennent très bien les avantages
-d’un classement systématique ; elles se proposent
-en conséquence de recueillir les textes qui les
-intéressent dans des cadres tracés d’avance. A cet effet,
-elles prennent des notes dans des cahiers, dont chaque
-page a été munie, à l’avance, d’une rubrique. Ainsi se
-trouvent rapprochés tous les textes de même espèce. — Ce
-système laisse à désirer, car les intercalations
-<span class="pagenum" id="pg-81">-81-</span> sont incommodes, et le cadre de classement, une fois
-adopté, est rigide : il est difficile de l’amender. Beaucoup
-de bibliothécaires rédigeaient jadis leurs catalogues
-de cette manière, qui est aujourd’hui condamnée.</p>
-
-<p>Un procédé plus barbare encore ne sera mentionné
-que par prétérition. Il consiste à enregistrer simplement
-les documents dans sa mémoire, sans en prendre
-note par écrit. On l’a employé. Des historiens, doués
-d’une mémoire excellente et, d’ailleurs, paresseux, se
-sont passé cette fantaisie : le résultat a été que la plupart
-de leurs citations et de leurs références sont inexactes.
-La mémoire est un appareil d’enregistrement très
-délicat, mais si peu précis, qu’une pareille audace est
-sans excuse.</p>
-
-<p>Tout le monde admet aujourd’hui qu’il convient de
-recueillir les documents sur des fiches. Chaque texte est
-noté sur une feuille détachée, mobile, munie d’indications
-de provenance aussi précises que possible. Les
-avantages de cet artifice sont évidents : la mobilité des
-fiches permet de les classer à volonté, en une foule
-de combinaisons diverses, au besoin de les changer
-de place : il est facile de grouper ensemble tous les
-textes de même espèce, et de faire, à l’intérieur de
-chaque groupe des intercalations, au fur et à mesure
-des trouvailles. Pour les documents qui sont intéressants
-à plusieurs points de vues et qui auraient droit à
-figurer dans plusieurs groupes, il suffit de rédiger à plusieurs
-exemplaires les fiches qui les portent, ou de représenter
-celles-ci, autant de fois qu’il est utile, par des
-fiches de renvoi. Du reste, il est matériellement impossible
-de constituer, de classer et d’utiliser des documents
-autrement que sur fiches, dès qu’il s’agit de
-recueils un peu vastes. Les statisticiens, les financiers,
-<span class="pagenum" id="pg-82">-82-</span> et, dit-on, les littérateurs qui observent, l’ont constaté
-de nos jours, aussi bien que les érudits.</p>
-
-<p>Le système des fiches n’est pas sans quelques
-inconvénients. Chaque fiche doit être munie de références
-précises à la source où le contenu en a été puisé ;
-par conséquent, si l’on analyse un document en cinquante
-fiches distinctes, il faudra répéter cinquante fois
-les mêmes références. D’où une légère augmentation
-d’écritures : c’est certainement à cause de cette complication
-infime que quelques personnes s’obstinent
-à préférer la méthode si défectueuse des cahiers. — De
-plus, à cause de leur mobilité même, les fiches, feuilles
-volantes, sont exposées à s’égarer et lorsqu’une fiche
-est perdue, comment la remplacer ? on ne s’aperçoit
-même pas qu’elle a disparu ; s’en apercevrait-on par
-hasard que le seul remède serait de recommencer,
-de fond en comble, toutes les opérations déjà faites. — A
-la vérité, des précautions très simples, que l’expérience
-a suggérées, mais que ce n’est pas ici le lieu
-d’exposer en détail, permettent de réduire au minimum
-les inconvénients du système. On recommande d’employer
-des fiches de dimension uniforme, résistantes ;
-de les classer au plus tôt, dans des « chemises » ou
-dans des tiroirs, etc. — Que chacun, du reste, en ces
-matières, soit libre de se créer des habitudes personnelles.
-Mais il faut bien se rendre compte d’avance que
-ces habitudes, suivant qu’elles sont plus ou moins pratiques
-et heureuses, ont une influence directe sur les
-résultats de l’activité scientifique. « Ces arrangements
-personnels de bibliothèque, dit E. Renan, qui sont la
-moitié du travail scientifique<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>… » Ce n’est pas trop
-dire. Tel érudit doit une bonne part de sa légitime
-<span class="pagenum" id="pg-83">-83-</span> réputation à l’art qu’il a de colliger ; tel autre est, pour
-ainsi dire, paralysé par sa maladresse à cet égard<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> E. Renan, <i>Feuilles détachées</i>, p. 103.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Il serait très intéressant d’avoir des renseignements sur
-les procédés de travail des grands érudits, notamment de ceux
-qui se sont livrés à des travaux considérables de collection et
-de classement. On en trouve dans leurs papiers, et quelquefois
-dans leur correspondance. Sur les procédés de Du Cange, voir
-L. Feugère, <i>Étude sur la vie et les ouvrages de Du Cange</i> (Paris,
-1858, in-8), p. 62 et suiv.</p>
-</div>
-<p>Après avoir recueilli les documents, soit <i lang="la" xml:lang="la">in extenso</i>,
-soit en abrégé, sur des fiches ou sur des feuillets
-mobiles, on les classe. Dans quels cadres ? suivant quel
-ordre ? Il est clair que c’est une question d’espèces et
-que la prétention de formuler des règles pour tous les
-cas ne serait pas raisonnable. Mais voici quelques
-observations générales.</p>
-
-<p>II. Distinguons le cas de l’historien qui classe des
-documents vérifiés en vue d’une œuvre historique, et
-celui de l’érudit qui compose un « regeste ». Regestes
-(de <i lang="la" xml:lang="la">regerere</i>, consigner par écrit) et <i lang="la" xml:lang="la">Corpus</i> sont
-des collections, méthodiquement classées, de documents
-historiques. Les documents sont reproduits <i lang="la" xml:lang="la">in
-extenso</i> dans un <i lang="la" xml:lang="la">corpus</i>, analysés et décrits dans un
-« regeste ».</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Corpus</i> et regestes sont destinés à aider les travailleurs
-dans la collection des documents. Des érudits se
-dévouent à effectuer, une fois pour toutes, des besognes
-de recherche et de classement dont le public,
-grâce à eux, sera, par la suite, dispensé.</p>
-
-<p>Les documents peuvent être groupés d’après leur
-date, d’après leur lieu d’origine, d’après leur contenu,
-d’après leur forme<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. Ce sont les quatre catégories du
-<span class="pagenum" id="pg-84">-84-</span> temps, du lieu, de l’espèce et de la forme ; en les superposant,
-on obtient à volonté des compartiments réduits.
-On se proposera, par exemple, de grouper tous les
-documents de telle forme, de tel pays, de telle date à
-telle date (les chartes royales, en France, sous le
-règne de Philippe-Auguste) ; tous les documents de
-telle forme (inscriptions latines) ou de telle espèce
-(hymnes latines) à telle époque (dans l’antiquité, au
-moyen âge). — Nous rappelons, pour préciser, l’existence
-d’un <i lang="la" xml:lang="la">Corpus inscriptionum græcarum</i>, d’un <i lang="la" xml:lang="la">Corpus
-inscriptionum latinarum</i>, d’un <i lang="la" xml:lang="la">Corpus scriptorum ecclesiasticorum
-latinorum</i>, des <i lang="la" xml:lang="la">Regesta imperii</i> de J.
-F. Böhmer et de ses continuateurs, des <i lang="la" xml:lang="la">Regesta pontificum
-romanorum</i> de Ph. Jaffé et A. Potthast.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Voir J. G. Droysen, <i>Précis de la science de l’histoire</i>, p. 25.
-« Le classement critique n’a pas à se préoccuper uniquement du
-point de vue de la chronologie… Plus sont variés les points de
-vue sous lesquels la critique s’entend à grouper les matériaux,
-plus aussi sont fermes les points indiqués par l’intersection
-des lignes. »</p>
-
-<p>On a renoncé maintenant à grouper des documents en <i lang="la" xml:lang="la">corpus</i>
-et en regestes, comme on le faisait autrefois, parce qu’ils ont
-le caractère commun d’être inédits, ou bien, au contraire, de ne
-pas l’être. Jadis, les compilateurs d’<i lang="la" xml:lang="la">Analecta</i>, de <i lang="la" xml:lang="la">Relliquiæ
-manuscriptorum</i>, de « trésors d’<i lang="la" xml:lang="la">anecdota</i> », de spicilèges, etc.,
-publiaient tous les documents d’un certain genre qui avaient le
-caractère commun d’être inédits et de leur paraître intéressants ;
-au contraire Georgisch (<i lang="la" xml:lang="la">Regesta chronologico-diplomatica</i>),
-Bréquigny (<i>Table chronologique des diplômes, chartes et actes
-imprimés concernant l’histoire de France</i>), Wauters (<i>Table chronologique
-des chartes et diplômes imprimés concernant l’histoire
-de la Belgique</i>), ont classé ensemble tous les documents d’une
-certaine espèce qui avaient le caractère commun d’avoir été
-imprimés.</p>
-</div>
-<p>Quel que soit le compartiment choisi, de deux choses
-l’une : ou bien les documents que l’on a l’intention de
-classer à l’intérieur de ce compartiment sont datés, ou
-ils ne le sont pas.</p>
-
-<p>S’ils sont datés, comme le sont, par exemple, les
-chartes émanées de la chancellerie d’un prince, on aura
-pris soin de placer en tête de chaque fiche la date
-<span class="pagenum" id="pg-85">-85-</span> (ramenée au comput moderne) du document qui s’y
-trouve inscrit. Rien ne sera donc plus facile que de
-classer, par ordre chronologique, toutes les fiches,
-c’est-à-dire tous les documents, qui auront été réunis.
-Le classement chronologique s’impose, en principe,
-dès qu’il est possible. — Il n’y a qu’une difficulté, toute
-pratique. Même dans les cas les plus favorables, quelques
-documents ont perdu accidentellement leurs dates ;
-ces dates, l’auteur du regeste est tenu de les restituer,
-ou d’essayer de le faire ; de longues et patientes recherches
-sont nécessaires à cet effet.</p>
-
-<p>Si les documents ne sont pas datés, il faut opter
-entre l’ordre alphabétique, l’ordre géographique et
-l’ordre systématique. — L’histoire du <i lang="la" xml:lang="la">Corpus</i> des inscriptions
-latines est là pour montrer que ce n’est pas
-toujours facile. « L’ordre des dates était impossible,
-attendu que la plupart des inscriptions ne sont pas
-datées. Depuis Smetius, on divisait en classes, c’est-à-dire
-qu’on distinguait selon leur contenu, et sans
-égard à leur provenance, les inscriptions religieuses,
-sépulcrales, militaires, poétiques, celles qui ont un
-caractère public et d’autres qui ne concernent que des
-particuliers, etc. Bœckh, bien qu’il eût préféré, pour
-son <i lang="la" xml:lang="la">Corpus inscriptionum græcarum</i>, l’ordre géographique,
-était d’avis que l’ordre des matières, adopté jusque-là,
-était le seul possible dans un <i lang="la" xml:lang="la">Corpus</i> latin… »
-[Ceux-là même qui proposaient, en France, l’ordre géographique]
-« voulaient faire une exception pour les
-textes relatifs à l’histoire générale d’un pays, et sans
-doute de l’Empire ; en 1845, Zumpt défendit un système
-éclectique de ce genre, très compliqué. En 1847,
-Th. Mommsen n’admettait encore l’ordre géographique
-que pour les inscriptions des municipes, et, en 1852,
-quand il publia les Inscriptions du royaume de Naples,
-<span class="pagenum" id="pg-86">-86-</span> il n’avait pas entièrement changé d’avis. C’est seulement
-quand il fut chargé de la publication du <i lang="la" xml:lang="la">C. I. L.</i>
-par l’Académie de Berlin que, instruit par l’expérience,
-il rejeta même les exceptions proposées par Egger pour
-l’histoire générale d’une province, et crut devoir s’en
-tenir à l’ordre géographique pur<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>. » Cependant, vu le
-caractère des documents épigraphiques, l’ordre des
-lieux était évidemment le seul rationnel. On l’a amplement
-démontré depuis cinquante ans ; mais les collectionneurs
-d’inscriptions n’en sont tombés d’accord
-qu’après deux siècles de tentatives en sens contraire.
-Pendant deux siècles, on a fait des recueils d’inscriptions
-latines sans voir que « Classer les inscriptions
-d’après les matières dont elles traitent, c’est éditer
-Cicéron en découpant ses discours, ses traités et ses
-lettres afin de ranger les tronçons d’après les sujets
-traités » ; que « les monuments épigraphiques appartenant
-au même territoire, placés les uns à côté des
-autres, s’expliquent mutuellement » ; et enfin que « s’il
-est à peu près impraticable de ranger par ordre de
-matières cent mille inscriptions qui presque toutes se
-rattachent à plusieurs catégories, au contraire chaque
-monument n’a qu’une place, et une place bien déterminée,
-dans l’ordre géographique<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> J. P. Waltzing, <i>Recueil général des inscriptions latines</i> (Louvain,
-1892, in-8), p. 41.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ibidem</i>. — Lorsque l’ordre géographique est adopté, une
-difficulté résulte de ce que la provenance de certains documents
-est inconnue : beaucoup d’inscriptions, conservées dans les
-Musées, y ont été apportées on ne sait d’où. Difficulté analogue
-à celle qui résulte, pour les regestes chronologiques, des documents
-sans date.</p>
-</div>
-<p>L’ordre alphabétique est très commode lorsque
-l’ordre chronologique et l’ordre géographique ne conviennent
-pas. Il y a des documents, comme les sermons,
-<span class="pagenum" id="pg-87">-87-</span> les hymnes et les chansons profanes du moyen
-âge, qui ne sont datés avec précision ni du temps, ni
-du lieu. On les classe par ordre alphabétique d’<i lang="la" xml:lang="la">incipit</i>,
-c’est-à-dire suivant l’ordre alphabétique des premiers
-mots de chacun d’eux<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Il n’y a d’embarras que pour ceux qui ont perdu
-leur <i lang="la" xml:lang="la">incipit</i>. Cf. p. 86, <a href="#Footnote_101">n. 101</a>. — Au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, Séguier consacra une
-grande partie de sa vie à dresser un Catalogue, par ordre alphabétique
-d’<i lang="la" xml:lang="la">incipit</i>, des inscriptions latines, au nombre de 50 000,
-qui avaient été publiées jusque-là ; il dépouilla douze mille
-ouvrages environ. Ce travail considérable est resté inédit et
-inutile. Avant d’entreprendre d’aussi vastes compilations, s’assurer
-que le plan en est rationnel et que le travail à fournir — un
-travail si dur et si ingrat — ne sera pas gaspillé.</p>
-</div>
-<p>L’ordre systématique, ou didactique, n’est pas à
-recommander pour la composition des <i lang="la" xml:lang="la">corpus</i> ou des
-regestes. Il est toujours arbitraire, entraîne des répétitions
-et des confusions inévitables. D’ailleurs, il suffit
-de joindre aux collections disposées suivant l’ordre
-chronologique, géographique ou alphabétique, de
-bonnes « tables des matières » pour les mettre en état
-de rendre tous les services que rendraient des recueils
-systématiques. — Une des principales règles de l’art
-de fabriquer les <i lang="la" xml:lang="la">corpus</i> et les regestes (« le grand
-art des <i lang="la" xml:lang="la">Corpus</i> », parvenu dans la seconde moitié du
-<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle à un si haut degré de perfection<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>) est de
-munir ces collections, quel qu’en soit le classement, de
-tables et d’index variés, propres à en faciliter l’usage :
-tables d’<i lang="la" xml:lang="la">incipit</i> dans les regestes chronologiques qui
-s’y prêtent, index des noms propres et des dates dans
-les regestes par <i lang="la" xml:lang="la">incipit</i>, etc., etc.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Voir G. Waitz, <i lang="de" xml:lang="de">Ueber die Herausgabe and Bearbeitung von
-Regesten</i>, dans l’<i lang="de" xml:lang="de">Historische Zeitschrift</i>, XI, (1878), p. 280-95.</p>
-</div>
-<p>Les faiseurs de <i lang="la" xml:lang="la">corpus</i> et de regestes recueillent et
-classent pour autrui des documents qui ne les intéressent
-pas directement, ou, du moins, qui, <i>tous</i>, ne les
-<span class="pagenum" id="pg-88">-88-</span> intéressent pas, et s’absorbent dans ce labeur. Les travailleurs
-ordinaires, eux, ne recueillent et ne classent
-que les matériaux utiles pour leurs études particulières.
-De là, des différences. Par exemple, l’ordre
-systématique, arrêté d’avance, qui est si peu recommandable
-pour les grandes collections, fournit souvent
-à ceux qui travaillent pour leur propre compte, en vue
-de composer des monographies, un cadre de classement
-préférable à tout autre. Mais on se trouvera
-toujours bien d’observer les habitudes matérielles dont
-l’expérience a enseigné la valeur aux compilateurs de
-profession : en tête de chaque fiche, inscrire, s’il y a
-lieu, la date, et, en tout cas, une rubrique<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a> ; multiplier
-les <i lang="en" xml:lang="en">cross-references</i> et les index ; tenir état (sur des
-fiches rangées à part) de toutes les sources utilisées,
-afin de ne pas être exposé à recommencer, par inadvertance,
-des dépouillements déjà faits ; etc. — L’observation
-régulière de ces pratiques contribue beaucoup à
-rendre plus aisés et plus solides les travaux d’histoire
-qui ont un caractère scientifique. La possession d’un
-jeu de fiches judicieusement dressé (quoique imparfait)
-a valu à M. B. Hauréau d’exercer jusqu’à la fin de sa
-vie, dans le genre très spécial d’études historiques
-qu’il cultivait, une maîtrise incontestable<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> A défaut d’ordre systématique arrêté d’avance, et lorsque
-l’ordre chronologique n’est pas de mise, il est parfois avantageux
-de classer provisoirement les fiches, c’est-à-dire les
-documents, dans l’ordre alphabétique de mots choisis comme
-rubriques (<i lang="de" xml:lang="de">Schlagwörter</i>). C’est le système dit « du Dictionnaire ».</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Voir Langlois, <i>Manuel de bibliographie historique</i>, I, p. 88.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-89">-89-</span></p>
-
-<h3 id="l2ch5">CHAPITRE V<br />
-<span class="small">LA CRITIQUE D’ÉRUDITION ET LES ÉRUDITS</span></h3>
-
-
-<p>L’ensemble des opérations décrites dans les chapitres
-précédents (restitution des textes, critique de
-provenance, collection et classement des documents
-vérifiés) constitue le vaste domaine de la critique
-externe ou critique d’érudition<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> Nous prenons ici critique d’érudition » comme synonyme
-de « critique externe ». Dans le langage courant, on appelle
-<i>érudits</i>, non seulement les spécialistes de la critique interne,
-mais aussi les historiens qui ont l’habitude de composer des
-monographies sur des sujets techniques, restreints, peu intéressants
-pour le grand public.</p>
-</div>
-<p>La critique d’érudition tout entière n’inspire que du
-dédain au gros public, vulgaire et superficiel. Quelques-uns
-de ceux qui s’y livrent sont disposés, au contraire,
-à la glorifier. Mais il y a un juste milieu entre cet
-excès d’honneur et cette indignité.</p>
-
-<p>L’opinion brutale des gens qui prennent en pitié et
-qui raillent les analyses minutieuses de la critique
-externe ne mérite guère, en vérité, d’être réfutée. Il
-n’y a qu’un argument pour établir la légitimité et pour
-inspirer le respect des labeurs obscurs de l’érudition,
-mais il est décisif : c’est qu’ils sont indispensables.
-<span class="pagenum" id="pg-90">-90-</span> Sans érudition, pas d’histoire. <i lang="la" xml:lang="la">Non sunt contemnenda
-quasi parva</i>, dit saint Jérôme, <i lang="la" xml:lang="la">sine quibus magna
-constare non possunt</i><a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Cet argument, facile à développer, l’a été souvent, et
-récemment encore par M. Bédier, dans la <i>Revue des Deux
-Mondes</i>, 15 fév. 1894, p. 932 et suiv.</p>
-
-<p>Quelques personnes admettent volontiers que les travaux d’érudition
-sont utiles, mais, agacées, se demandent si « la recension
-d’un texte » ou « le déchiffrement d’un parchemin gothique » est
-« l’effort suprême de l’esprit humain », et si les facultés intellectuelles
-que suppose l’exercice de la critique externe méritent
-ou ne méritent pas « ce que l’on mène de bruit autour de ceux
-qui les possèdent ». Les pièces d’une polémique sur cette question,
-évidemment dépourvue d’importance, entre M. Brunetière,
-qui conseillait aux érudits la modestie, et M. Boucherie, qui
-insistait sur les motifs que les érudits ont d’être fiers, se trouvent
-dans la <i>Revue des langues romanes</i>, 1880, t. I et II.</p>
-</div>
-<p>D’un autre côté les professionnels, en cherchant à
-se donner des raisons d’être fiers des travaux qu’ils
-exécutent, ne se sont pas contentés de les représenter
-comme nécessaires ; il se sont laissé entraîner à en
-exagérer les vertus et la portée. On a dit que les procédés
-si sûrs de la critique d’érudition avaient élevé
-l’histoire à la dignité d’une science, « d’une science
-exacte » ; que la critique de provenance « fait pénétrer
-plus profondément qu’aucune autre étude dans la connaissance
-des temps passés » ; que l’habitude de la
-critique des textes affine ou même confère « l’intelligence
-historique ». Tacitement, on s’est persuadé que
-la critique d’érudition est toute la critique historique,
-et qu’il n’y a rien au-delà du nettoyage, du raccommodage
-et du classement des documents. — Cette illusion,
-assez répandue parmi les spécialistes, est trop grossière
-pour qu’il soit utile de la combattre expressément :
-c’est, en effet, la critique psychologique d’interprétation,
-de sincérité et d’exactitude qui « fait pénétrer plus
-profondément qu’aucune autre étude dans la connaissance
-<span class="pagenum" id="pg-91">-91-</span> des temps passés », ce n’est pas la critique
-externe<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>. Un historien qui aurait cette bonne fortune
-que tous les documents utiles pour ses études eussent
-été déjà correctement édités, critiqués au point de vue
-de la provenance, et classés, ne serait pas moins en état
-de s’en servir pour écrire l’histoire que s’il avait été
-obligé de leur faire subir, de ses propres mains, les
-opérations préalables. Il est possible, quoi qu’on en
-ait dit, d’avoir la plénitude de l’intelligence historique
-sans avoir jamais essuyé soi-même, au propre et au
-figuré, la poussière des documents originaux, c’est-à-dire
-sans les avoir découverts et purifiés soi-même. Il
-ne faut pas interpréter judaïquement, au sens étymologique,
-ce mot de M. Renan : « Je ne crois pas que
-l’on puisse acquérir une claire notion de l’histoire, de
-ses limites et du degré de confiance qu’il faut avoir
-dans ses divers ordres d’investigation sans l’habitude
-de <i>manier</i> les documents originaux<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a> » ; cela doit s’entendre
-simplement de l’habitude de recourir aux sources
-directes et de traiter des questions précises<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. Un jour
-viendra sans doute où, tous les documents relatifs à
-l’histoire de l’antiquité classique ayant été édités et
-critiqués, il n’y aura plus lieu de faire, dans le
-domaine de l’histoire de l’antiquité classique, ni critique
-des textes (restitution), ni critique des sources
-(provenance) ; les conditions n’en seront pas moins
-<span class="pagenum" id="pg-92">-92-</span> évidemment excellentes alors pour traiter des détails
-et de l’ensemble de l’histoire ancienne. Ne nous
-lassons pas de le répéter : la critique externe est toute
-préparatoire ; elle est un moyen, non un but ; l’idéal
-serait qu’elle eût été suffisamment pratiquée pour qu’il
-fût désormais possible de s’en dispenser ; ce n’est
-qu’une nécessité provisoire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Des hommes, dont la critique était du meilleur aloi, tant
-qu’il ne s’agissait que des opérations de critique externe, ne se
-sont jamais élevés à une pensée de critique supérieure, ni, par
-conséquent, à l’intelligence de l’histoire.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> E. Renan, <i>Essais de morale et de critique</i>, p. 36.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> « Ne fût-ce qu’en vue de la sévère discipline de l’esprit
-je ferais peu de cas du philosophe qui n’aurait pas travaillé,
-au moins une fois en sa vie, à éclaircir quelque point spécial… »
-(<i>L’Avenir de la science</i>, p. 136.)</p>
-</div>
-<p>Non seulement il n’est pas, en théorie, obligatoire
-que les personnes dont c’est l’intention de faire des
-synthèses historiques aient elles-mêmes approprié les
-matériaux sur lesquels elles opèrent ; mais on est en
-droit de se demander, et on s’est souvent demandé,
-si cela est avantageux<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. Ne serait-il pas préférable que
-les ouvriers de l’œuvre historique fussent spécialisés ?
-Aux uns — les érudits — seraient dévolues les besognes
-absorbantes de la critique externe ou critique
-d’érudition ; les autres, allégés du poids de ces besognes,
-auraient plus de liberté pour procéder aux
-travaux de critique supérieure, de combinaison et de
-construction. Tel était l’avis de Mark Pattison, qui a
-dit : <i lang="en" xml:lang="en">History cannot be written from manuscripts</i>, ce qui
-signifie : « Il est impossible d’écrire l’histoire d’après
-des documents que l’on est tenu de mettre soi-même
-en état d’être utilisés. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Cf., sur le point de savoir s’il est nécessaire que chacun
-fasse « <span lang="en" xml:lang="en">all the preliminary grubbing for himself</span> », J. M. Robertson,
-<i lang="en" xml:lang="en">Buckle and his critics</i> (<span lang="en" xml:lang="en">London</span>, 1895, in-8), p. 299.</p>
-</div>
-<p>Jadis les professions d’« érudit » et d’« historien »
-étaient, en effet, très nettement distinctes. Les « historiens »
-cultivaient le genre littéraire, pompeux et vide,
-que l’on appelait alors « l’histoire », sans se tenir au
-courant des travaux effectués par les érudits. Les érudits,
-de leur côté, posaient, par leurs recherches critiques,
-la condition de l’histoire, mais ils ne se souciaient
-<span class="pagenum" id="pg-93">-93-</span> pas de la faire : contents de colliger, de purifier
-et de classer des documents historiques, ils se désintéressaient
-de l’histoire et ils ne comprenaient pas mieux
-le passé que le commun des hommes de leur temps.
-Les érudits agissaient comme si l’érudition avait eu sa
-fin en elle-même, et les historiens comme s’ils avaient
-pu reconstituer les réalités disparues par la seule force
-de la réflexion et de l’art appliquée aux documents de
-mauvais aloi qui étaient dans le domaine commun. — Un
-divorce aussi complet entre l’érudition et l’histoire
-paraît aujourd’hui presque inexplicable, et, certes, il
-était très fâcheux. Les partisans actuels de la division
-du travail en histoire ne réclament, cela va de soi, rien
-de pareil. Il faut bien qu’un commerce intime soit établi
-entre le monde des historiens et celui des érudits,
-puisque les travaux de ceux-ci n’ont de raison d’être
-qu’en tant qu’ils sont utiles à ceux-là. On veut dire
-seulement que certaines opérations d’analyse et toutes
-les opérations de synthèse ne sont pas nécessairement
-mieux faites quand elles le sont par le même individu ;
-que, si les rôles d’érudit et d’historien peuvent être
-cumulés, il n’est pas illégitime de les séparer ; et que
-peut-être cette séparation est, en principe, désirable,
-comme elle est souvent, en pratique, imposée.</p>
-
-<p>En pratique, voici comment les choses se passent. — Quelle
-que soit la partie de l’histoire que l’on se propose
-d’étudier, trois cas seulement peuvent se présenter.
-Ou bien les sources ont déjà été purifiées et
-classées ; ou bien l’élaboration préalable des sources,
-qui n’a jamais été faite ou qui ne l’a été qu’en partie, ne
-présente pas de grandes difficultés ; ou bien les sources
-à employer sont très troubles, et des travaux considérables
-d’appropriation sont indiqués. — Soit dit en
-passant, il n’y a, naturellement, aucune relation entre
-<span class="pagenum" id="pg-94">-94-</span> l’importance intrinsèque des sujets et la quantité
-d’opérations préalables qu’il faut exécuter avant de les
-traiter : des sujets du plus haut intérêt, par exemple
-l’histoire des origines et des premiers développements
-du christianisme, n’ont pu être abordés convenablement
-qu’après des enquêtes d’érudition qui ont occupé
-des générations d’érudits ; mais la critique matérielle
-des sources de l’histoire de la Révolution française,
-autre sujet de premier ordre, a exigé beaucoup moins
-d’efforts ; et des problèmes relativement insignifiants
-de l’histoire du moyen âge ne seront résolus que
-lorsque d’immenses travaux de critique externe auront
-été accomplis.</p>
-
-<p>Dans les deux premiers cas, la question de l’opportunité
-d’une division du travail ne se pose pas. Mais
-considérons le troisième. Un bon esprit constate que
-les documents nécessaires pour traiter un point d’histoire
-sont en très mauvais état, dispersés, abîmés, peu
-sûrs. Dès lors, il doit choisir : ou bien il abandonne
-le sujet, n’ayant aucun goût pour des opérations
-matérielles qu’il sait nécessaires, mais dont il prévoit
-qu’elles absorberaient son activité tout entière ; ou bien
-il se décide à entamer les travaux critiques préparatoires,
-sans se dissimuler qu’il n’aura probablement pas
-le temps de mettre lui-même en œuvre les matériaux
-qu’il aura vérifiés, et qu’il va travailler par conséquent
-pour l’avenir, pour autrui. Notre homme, s’il prend ce
-dernier parti, devient, comme malgré lui, érudit de
-profession. — Rien n’empêche, il est vrai, <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>,
-que ceux qui font de vastes collections de textes et qui
-donnent des éditions critiques se servent de leurs
-propres regestes et de leurs propres éditions pour
-écrire l’histoire ; et nous voyons en effet que plusieurs
-hommes se sont partagés entre les besognes préparatoires
-<span class="pagenum" id="pg-95">-95-</span> de la critique externe et les travaux plus relevés
-de la construction historique : il suffit de nommer
-Waitz, Mommsen, Hauréau. Mais de telles combinaisons
-sont fort rares, pour plusieurs raisons. La première
-de ces raisons, c’est que la vie est courte : il y a
-tels catalogues, telles éditions, tels regestes de grande
-dimension dont la confection est matériellement si
-laborieuse qu’elle épuise toutes les forces du travailleur
-le plus zélé. La seconde, c’est que les besognes
-d’érudition ne sont pas, pour beaucoup de gens, sans
-charme ; presque tout le monde y trouve, à la longue,
-une douceur singulière ; et plusieurs s’y sont confinés
-qui auraient pu, à la rigueur, faire autrement.</p>
-
-<p>Est-il bon, en soi, que des travailleurs se confinent,
-volontairement ou non, dans les recherches d’érudition ? — Oui,
-sans doute. Dans les études historiques
-comme dans l’industrie, les effets de la division du
-travail sont les mêmes, et très favorables : production
-plus abondante, plus réussie, mieux réglée. Les critiques
-qui sont rompus par une longue habitude à la
-restitution des textes les restituent avec une dextérité,
-une sûreté incomparables ; ceux qui se livrent
-exclusivement à la critique de provenance ont des
-intuitions que d’autres, moins entraînés dans cette spécialité
-difficile, n’auraient pas ; ceux qui, toute leur vie,
-dressent des inventaires ou composent des regestes
-les dressent et les composent plus aisément, plus vite,
-et mieux, que les premiers venus. Ainsi, non seulement
-il n’y a aucun intérêt à ce que tout « historien »
-soit, en même temps, « érudit » pratiquant ; mais,
-parmi les « érudits » eux-mêmes, voués aux opérations
-de critique externe, des catégories se dessinent. De
-même, dans un chantier, il n’y a aucun intérêt à ce que
-l’architecte soit en même temps ouvrier, et tous les
-<span class="pagenum" id="pg-96">-96-</span> ouvriers n’ont pas les mêmes fonctions. Bien que la
-plupart des érudits ne se soient pas rigoureusement
-spécialisés jusqu’ici, et, pour varier leurs plaisirs,
-exécutent volontiers des ouvrages d’érudition de
-diverses sortes, il serait facile d’en nommer qui sont
-des ouvriers en catalogues descriptifs et en index
-(archivistes, bibliothécaires, etc.), d’autres qui sont
-plus spécialement surtout des « critiques » (nettoyeurs,
-restaurateurs et éditeurs de textes), d’autres qui sont
-surtout des fabricants de regestes. — « Du moment où
-il est bien convenu que l’érudition n’a de valeur qu’en
-vue de ses résultats, on ne peut pousser trop loin la
-division du travail scientifique<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a> », et l’avancement
-des sciences historiques est corrélatif à la spécialisation
-de plus en plus étroite des travailleurs. S’il
-était possible naguère que le même homme se livrât
-successivement à toutes les opérations historiques,
-c’est que le public compétent n’avait pas de grandes
-exigences : on réclame aujourd’hui de ceux qui font
-la critique des documents des soins minutieux, une
-perfection absolue, qui supposent une habileté vraiment
-professionnelle. Les sciences historiques en sont arrivées
-maintenant à ce point de leur évolution où, les
-grandes lignes étant tracées, les découvertes capitales
-ayant été faites, il ne reste plus qu’à préciser des
-détails ; on a le sentiment que la connaissance du passé
-ne peut plus progresser que grâce à des enquêtes
-extrêmement étendues et à des analyses extrêmement
-approfondies dont, seuls, des spécialistes sont capables.
-Mais rien ne justifie mieux la répartition des travailleurs
-en « érudits » et en « historiens » (et celle des
-érudits entre les diverses spécialités de la critique
-<span class="pagenum" id="pg-97">-97-</span> d’érudition) que la circonstance suivante : certains
-individus ont une vocation naturelle pour certaines
-besognes spéciales. L’une des principales raisons
-d’être de l’enseignement supérieur des sciences historiques
-est justement, à notre avis, que la scolarité
-universitaire permet aux maîtres (supposés gens
-d’expérience) de distinguer chez les étudiants, ou bien
-les germes d’une vocation d’érudit, ou bien l’inaptitude
-foncière aux travaux d’érudition<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>. <i lang="la" xml:lang="la">Criticus non fit,
-sed nascitur</i>. A qui n’est pas né avec certaines dispositions
-naturelles, la carrière de l’érudition technique
-ne réserve que des dégoûts : le plus grand service que
-l’on puisse rendre aux jeunes gens qui hésitent à s’y
-engager est de les en avertir. — Les hommes qui se
-sont consacrés jusqu’ici aux besognes préparatoires
-les ont choisies entre toutes, parce qu’ils en avaient le
-goût, ou bien s’y sont résignés, les sachant nécessaires :
-ceux qui les ont choisies ont moins de mérite, au point
-de vue moral, que ceux qui s’y sont résignés, mais ils
-ont obtenu cependant, pour la plupart, des résultats
-meilleurs, parce qu’ils ont travaillé, non par devoir,
-mais avec joie et sans arrière-pensée. Il importe donc
-que chacun embrasse en connaissance de cause, dans
-son propre intérêt et dans l’intérêt général, la spécialité
-qui lui convient le mieux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> E. Renan, <i>L’Avenir de la science</i>, p. 230.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Le professeur d’Université est très bien placé pour découvrir
-et encourager des vocations ; mais « c’est par des efforts
-individuels que le but (l’habileté critique) peut être atteint par
-les étudiants, a très bien dit G. Waitz dans un discours académique ;
-la part qui revient au maître dans cette œuvre est
-petite… » (<i>Revue critique</i>, 1874, II, p. 232.)</p>
-</div>
-<p>Examinons les dispositions naturelles qui habilitent,
-et les défauts vraiment rédhibitoires qui disqualifient,
-pour les travaux de critique externe.
-Nous dirons ensuite quelques mots des dispositions
-<span class="pagenum" id="pg-98">-98-</span> qu’engendre l’exercice machinal de la profession
-d’érudit.</p>
-
-<p>I. La condition primordiale pour bien faire les travaux
-d’érudition, c’est de s’y plaire. — Or les hommes
-qui ont reçu des dons exceptionnels de poètes et de
-penseurs, en un mot de créateurs, s’accommodent assez
-mal des petites besognes techniques de la critique préparatoire :
-ils se gardent bien de les dédaigner, ils
-les honorent au contraire, s’ils sont clairvoyants, mais
-ils ne s’y livrent guère, crainte de couper, comme on
-dit, des cailloux avec un rasoir. « Je ne suis pas
-d’humeur, écrivait Leibniz à Basnage, qui l’avait
-exhorté à composer un immense <i lang="la" xml:lang="la">Corpus</i> des documents
-inédits et imprimés relatifs à l’histoire du droit des
-gens, je ne suis pas d’humeur à faire le transcripteur…
-Et ne pensez-vous pas que vous me donnez un conseil
-semblable à celui d’une personne qui voudrait marier
-son ami à une méchante femme ? Car c’est marier un
-homme que de l’engager dans un ouvrage qui l’occuperait
-toute sa vie<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>. » Et Renan, parlant de ces
-« immenses travaux » préalables « qui ont rendu possibles
-les recherches de la haute critique » et les
-essais de construction historique, dit : « Celui qui,
-avec des besoins intellectuels plus excités [que ceux
-des auteurs de ces travaux], ferait maintenant un tel
-acte d’abnégation, serait un héros<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>… ». Quoique
-Renan ait dirigé la publication du <i lang="la" xml:lang="la">Corpus inscriptionum
-semiticarum</i>, et quoi que Leibniz soit l’éditeur des
-<i lang="la" xml:lang="la">Scriptores rerum Brunsvicensium</i>, ni Leibniz, ni Renan,
-ni leurs pairs, n’ont eu, fort heureusement, l’héroïsme
-de sacrifier à l’érudition pure des facultés supérieures.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Cité par Fr. X. von Wegele, <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte der deutschen Historiographie</i>
-(<span lang="de" xml:lang="de">München</span>, 1885, in-8), p. 653.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> E. Renan, <i>L’Avenir de la science</i>, p. 125.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-99">-99-</span> Hormis les hommes supérieurs (et ceux, infiniment
-plus nombreux, qui, à tort, se croient tels), presque
-tout le monde, nous l’avons dit, trouve à la longue de
-la douceur aux minuties de la critique préparatoire.
-C’est que l’exercice de cette critique flatte et développe
-des goûts très généralement répandus : le goût de la
-collection, le goût du rébus. Collectionner est un
-plaisir sensible, non seulement pour les enfants, mais
-pour les grandes personnes, quels que soient d’ailleurs
-les objets recueillis, variantes ou timbres-poste. Déchiffrer
-des rébus, résoudre de petits problèmes exactement
-circonscrits, est pour beaucoup de bons esprits
-une occupation attrayante. Toute trouvaille procure une
-jouissance ; or, dans le domaine de l’érudition il y a
-d’innombrables trouvailles à faire, soit à fleur de terre,
-soit à travers de quadruples obstacles, pour ceux qui
-aiment et pour ceux qui n’aiment pas à jouer la difficulté.
-Tous les érudits de marque ont eu, à un degré éminent,
-les instincts du collectionneur ou du déchiffreur
-de logogriphes et plusieurs s’en sont rendu compte :
-« Plus nous avons rencontré d’embarras dans la voie
-où nous étions engagé, dit M. Hauréau, plus
-l’entreprise nous a souri. Ce genre de labeur qu’on
-appelle la bibliographie [la critique de provenance,
-principalement au point de vue de la pseudépigraphie]
-ne saurait prétendre aux glorieux suffrages du public,…
-mais il a beaucoup d’attrait pour celui qui s’y consacre.
-Oui, sans doute, c’est une humble étude, mais
-combien d’autres compensent la peine qu’elles donnent
-en permettant de dire aussi souvent : J’ai trouvé<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a> ! »
-Julien Havet, « déjà connu des savants de l’Europe »,
-<span class="pagenum" id="pg-100">-100-</span> se distrayait « à des amusettes en apparence frivoles,
-comme de deviner un mot carré ou de déchiffrer un
-cryptogramme<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a> ». Instincts profonds, et, malgré les
-perversions puériles ou ridicules qu’ils présentent chez
-quelques individus, hautement bienfaisants ! Après
-tout, ce sont des formes, les formes les plus rudimentaires,
-de l’esprit scientifique. Ceux qui en sont
-dépourvus n’ont rien à faire dans le monde des érudits.
-Mais les candidats aux recherches d’érudition seront
-toujours très nombreux ; car les travaux d’interprétation,
-de construction et d’exposition requièrent des
-dons plus rares : tous ceux qui, jetés par hasard dans
-les études historiques et désireux de s’y rendre utiles,
-manquent de tact psychologique et ont de la peine
-à rédiger, se laisseront toujours séduire par l’agrément
-simple et tranquille des besognes préparatoires.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> B. Hauréau, <i>Notices et extraits de quelques manuscrits
-latins de la Bibliothèque nationale</i>, I (Paris, 1890 in-8), p. <small>V</small>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> <i>Bibliothèque de l’École des chartes</i>, 1896, p. 88. — Comparez
-des traits analogues dans l’intéressante biographie intellectuelle
-de l’helléniste, paléographe et bibliographe Charles Graux, par
-E. Lavisse (<i>Questions d’enseignement national</i>, Paris, 1885, in-18,
-p. 265 et suiv.).</p>
-</div>
-<p>Mais il ne suffit point de s’y plaire pour réussir dans
-les travaux d’érudition. Des qualités sont nécessaires,
-« auxquelles la volonté ne supplée pas ». Quelles
-qualités ? Ceux qui se sont posé cette question ont
-répondu vaguement : « Des qualités plutôt morales
-qu’intellectuelles, la patience, la probité de l’esprit… ».
-Ne serait-il pas possible de préciser davantage ?</p>
-
-<p>Des jeunes gens qui n’éprouvent pour les travaux de
-critique externe aucune répugnance <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>, ou même
-qui seraient disposés à les préférer, en sont — c’est
-un fait d’expérience — totalement incapables. La chose
-n’aurait rien d’embarrassant s’ils étaient par ailleurs
-atteints de débilité intellectuelle, car leur incapacité à
-<span class="pagenum" id="pg-101">-101-</span> cet égard ne serait qu’une manifestation de leur imbécillité
-générale ; ou s’ils n’avaient jamais subi d’apprentissage
-technique. Mais il s’agit d’hommes instruits et
-intelligents, plus intelligents parfois que d’autres, qui
-sont indemnes de la tare en question. Ce sont eux dont
-on entend dire : « Il travaille mal, il a le génie de
-l’inexactitude. » Leurs catalogues, leurs éditions, leurs
-regestes, leurs monographies fourmillent d’imperfections
-et n’inspirent point de sécurité : quoi qu’ils
-fassent, ils n’arrivent jamais, je ne dis pas à une correction
-absolue, mais à un degré de correction honorable.
-Ils sont atteints de la « maladie de l’inexactitude »,
-dont l’historien anglais Froude présente un
-cas très célèbre, vraiment typique. J. A. Froude était
-un écrivain très bien doué, mais sujet à ne rien affirmer
-qui ne fût entaché d’erreur ; on a dit de lui qu’il était
-<i lang="en" xml:lang="en">consitutionnally inaccurate</i>. Par exemple, il avait visité
-la ville d’Adélaïde, en Australie : « Je vis, dit-il, à nos
-pieds, dans la plaine, traversée par un fleuve, une
-ville de 150 000 habitants dont pas un n’a jamais
-connu et ne connaîtra jamais, la moindre inquiétude
-au sujet du retour régulier de ses trois repas par
-jour » ; or Adélaïde est bâtie sur une hauteur ; aucune
-rivière ne la traverse ; sa population ne dépassait pas
-75 000 âmes et elle souffrait d’une famine à l’époque
-où M. Froude la visita. Ainsi de suite<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>. M. Froude
-reconnaissait parfaitement l’utilité de la critique, et il
-a même été un des premiers à fonder en Angleterre
-l’étude de l’histoire sur celle des documents originaux,
-tant inédits que publiés, mais la conformation de son
-esprit le rendait tout à fait impropre à la purification
-<span class="pagenum" id="pg-102">-102-</span> des textes : au contraire, il les abîmait, involontairement,
-en y touchant. Comme le daltonisme, cette
-affection des organes de la vision qui empêche de distinguer
-correctement les disques rouges des disques
-verts, est rédhibitoire pour les employés de chemin
-de fer, la maladie de l’inexactitude, ou maladie de
-Froude, qu’il n’est pas très difficile de diagnostiquer,
-doit être considérée comme incompatible avec l’exercice
-de la profession d’érudit.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Voir H. A. L. Fisher, dans la <i lang="en" xml:lang="en">Fortnightly Review</i>, décembre
-1894, p. 815.</p>
-</div>
-<p>La maladie de Froude ne paraît pas avoir été jamais
-étudiée par les psychologues ; et sans doute n’est-elle
-point, du reste, une entité nosologique spéciale. Tout
-le monde commet des erreurs (par « légèreté », « inadvertance »,
-etc.). Ce qui est anormal, c’est d’en commettre
-beaucoup, constamment, malgré l’effort le plus
-persévérant pour être exact. Ce phénomène est lié
-probablement à un affaiblissement de l’attention et à
-une excessive activité de l’imagination involontaire (ou
-subconsciente) que la volonté du sujet, instable et peu
-vigoureuse, ne contrôle pas assez. L’imagination involontaire
-se mêle aux opérations intellectuelles pour les
-fausser : c’est elle qui comble, par des conjectures,
-les lacunes de la mémoire, grossit et atténue les faits
-réels, les confond avec ce qui est d’invention pure, etc.
-La plupart des enfants dénaturent tout de la sorte,
-par des à peu près ; ils ont de la peine à devenir exacts
-et scrupuleux, c’est-à-dire à maîtriser leur imagination.
-Beaucoup d’hommes ne cessent jamais, à cet
-égard, d’être enfants.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit des causes psychologiques de la
-maladie de Froude, l’homme le plus sain, le mieux
-équilibré, est exposé à gâcher les travaux d’érudition
-les plus simples, s’il n’y consacre pas le temps nécessaire.
-La précipitation est, en ces matières, une source
-<span class="pagenum" id="pg-103">-103-</span> d’erreurs sans nombre. On a donc raison de dire que
-la vertu cardinale de l’érudit, c’est la patience.
-Ne pas travailler trop vite, agir comme s’il y avait toujours
-profit en la demeure, s’abstenir plutôt que de
-bâcler, ces préceptes sont faciles à énoncer, mais il
-faut, pour y conformer sa conduite, un tempérament
-rassis. Les gens nerveux, « agités », toujours pressés
-d’en finir et de varier leurs entreprises, désireux
-d’éblouir et de faire sensation, peuvent trouver à
-s’employer honorablement dans d’autres carrières ;
-dans celle de l’érudition, ils sont condamnés à entasser
-des œuvres provisoires, quelquefois plus nuisibles
-qu’utiles, et qui leur attireront, tôt ou tard, des
-ennuis. Le véritable érudit est de sang-froid, réservé,
-circonspect ; au milieu du torrent de la vie contemporaine
-qui s’écoule autour de lui, il ne se hâte jamais.
-A quoi bon se hâter ? L’important est que ce que l’on
-fait soit solide, définitif, incorruptible. Mieux vaut
-« limer pendant des semaines au petit chef-d’œuvre de
-vingt pages » pour convaincre deux ou trois savants
-en Europe de l’inauthenticité d’une charte, ou passer
-dix ans à établir le meilleur texte possible d’un document
-corrompu, que d’imprimer dans le même temps
-des volumes d’<i lang="la" xml:lang="la">inedita</i> médiocrement corrects, et que les
-érudits futurs auraient un jour à recommencer sur
-nouveaux frais.</p>
-
-<p>Quelle que soit la spécialité qu’il choisit dans le
-domaine de l’érudition, l’érudit doit avoir de la prudence,
-une force singulière d’attention et de volonté ;
-de plus, une tournure d’esprit spéculative, un désintéressement
-complet et peu de goût pour l’action, car il
-doit avoir pris son parti de travailler en vue de résultats
-lointains et problématiques, et presque toujours
-pour autrui. — Pour la critique des textes et pour la
-<span class="pagenum" id="pg-104">-104-</span> critique des sources, l’instinct du déchiffreur de problèmes,
-c’est-à-dire un esprit agile, ingénieux, fécond
-en hypothèses, prompt à saisir et même à « deviner »
-des rapports, est, en outre, très utile. — Pour les
-besognes de description et de compilation (inventaires,
-catalogues, <i lang="la" xml:lang="la">corpus</i>, regestes), l’instinct du collectionneur,
-un appétit de travail exceptionnel, des qualités
-d’ordre, d’activité et de persévérance, sont absolument
-indispensables<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>. — Telles sont les dispositions requises. — Les
-exercices de critique externe sont si amers
-pour les sujets qui n’ont pas ces dispositons, et, dans
-ce cas, les résultats obtenus sont si peu en rapport avec
-le temps dépensé, que l’on ne saurait s’assurer avec
-trop de soin de ses aptitudes avant d’« entrer en érudition ».
-Le sort de ceux qui, faute de conseils éclairés,
-donnés à temps, s’y sont fourvoyés et s’y épuisent en
-vain, est lamentable, surtout s’ils sont fondés à croire
-qu’ils auraient pu être utilisés plus avantageusement
-ailleurs<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> La plupart des érudits de vocation ont, à la fois, l’aptitude
-à résoudre des problèmes et le goût des collections. Toutefois
-il est facile de les classer en deux catégories, suivant
-qu’ils marquent une préférence, soit pour les travaux d’art de
-la critique de restitution ou de la critique de provenance, soit
-pour les travaux de collection, qui sont plus absorbants et plus
-grossiers. J. Havet, passé maître dans l’étude des problèmes
-d’érudition, se refusa toujours à entreprendre un recueil général
-des diplômes royaux mérovingiens que ses admirateurs espéraient
-de lui ; à cette occasion, il exprimait volontiers « son
-peu de goût pour les œuvres de longue haleine ». (<i>Bibliothèque
-de l’École des chartes</i>, 1896, p. 222.).</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> On dit communément, au contraire, que les exercices
-d’érudition (de critique externe) ont, sur les autres travaux
-historiques cet avantage qu’ils sont à la portée des médiocres,
-et que les intelligences les plus modestes, pourvu qu’elles aient
-été convenablement dressées, y trouvent à s’employer. — Il est
-vrai que des esprits sans élévation et sans vigueur peuvent être
-utilisés pour des travaux d’érudition ; mais encore faut-il qu’ils
-aient des qualités spéciales. L’erreur est de croire qu’avec
-de la bonne volonté et un dressage <i lang="la" xml:lang="la">ad hoc</i> tout le monde sans exception
-est propre aux opérations de critique externe. Parmi ceux
-qui en sont incapables, comme parmi ceux qui y sont propres,
-il y a des hommes intelligents et des sots.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-105">-105-</span> II. Comme les exercices d’érudition conviennent à
-merveille au tempérament d’un très grand nombre
-d’Allemands, l’œuvre de l’érudition allemande au
-<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle a été considérable, et c’est en Allemagne
-que l’on observe le mieux les déformations qu’entraîne
-à la longue, chez les spécialistes, la pratique habituelle
-des travaux de critique externe. Il ne se passe guère
-d’années sans que des protestations s’élèvent, dans les
-Universités allemandes ou autour d’elles, au sujet des
-inconvénients, pour les érudits, des besognes d’érudition.
-En 1890, M. Philippi, recteur de l’Université
-de Giessen, déplorait avec force l’abîme qui, disait-il,
-se creuse entre la critique préparatoire et la culture
-générale : la critique des textes se perd dans d’insignifiantes
-minuties ; on collationne pour le plaisir de collationner ;
-on restitue avec des précautions infinies des
-documents sans valeur ; on prouve ainsi « qu’on attache
-plus d’importance aux matériaux de l’étude qu’à ses
-résultats intellectuels ». Le recteur de Giessen voit dans
-le style diffus des érudits allemands et dans l’âpreté de
-leurs polémiques un « effet de l’excessive préoccupation
-des petites choses », qu’ils ont contractée<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>. La même
-année, la même note était donnée, à l’Université de
-Bâle, par M. J. v. Pflugk-Harttung. « Les parties les
-plus hautes de la science historique, dit cet auteur
-dans ses <i lang="de" xml:lang="de">Geschichtsbetrachtungen</i><a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>, sont dédaignées : on
-<span class="pagenum" id="pg-106">-106-</span> n’attache de prix qu’à des observations micrologiques,
-à la correction parfaite de détails sans importance. La
-critique des textes et des sources est devenue un
-sport : la moindre infraction aux règles du jeu est
-considérée comme impardonnable, alors qu’il suffit de
-s’y conformer pour être approuvé des connaisseurs,
-quelle que soit d’ailleurs la valeur intrinsèque des
-résultats acquis. Malveillance et grossièreté de la
-plupart des érudits entre eux ; vanité comique des
-érudits qui construisent des taupinières et les prennent
-pour des montagnes : ils sont comme le bourgeois
-de Francfort qui disait avec complaisance : « <span lang="de" xml:lang="de">Alles,
-was du durch jenen Bogenpfeiler erkennst, alles ist
-Frankfurter Land</span><a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a> ! »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> A. Philippi, <i lang="de" xml:lang="de">Einige Bemerkungen über den philologischen
-Unterricht</i>, Giessen, 1890, in-4. Cf. <i>Revue critique</i>, 1892, I, p. 25.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> J. v. Pflugk-Harttung, <i lang="de" xml:lang="de">Geschichtsbetrachtungen</i>, Gotha,
-1890, in-8.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> J. v. Pflugk-Harttung, <i>o. c.</i>, p. 21.</p>
-</div>
-<p>Nous distinguons, quant à nous, trois risques professionnels
-auxquels les érudits sont exposés : le
-dilettantisme, l’hypercritique et l’impuissance.</p>
-
-<p>L’impuissance. L’habitude de l’analyse critique a
-sur certaines intelligences une action dissolvante et
-paralysante. Des hommes, naturellement timorés, constatent
-que, quelque soin qu’ils apportent à la critique,
-à la publication et au classement des documents,
-ils laissent aisément échapper de menues erreurs ; et,
-de ces menues erreurs, leur éducation critique leur
-a inspiré l’horreur, la terreur. Constater des malpropretés
-de ce genre dans un travail signé d’eux, lorsqu’il
-est trop tard pour les effacer, leur cause une souffrance
-aiguë. Ils en viennent à un état maladif d’angoisse
-et de scrupule qui les empêche de faire quoi que
-ce soit, par crainte des imperfections probables.
-L’<i lang="la" xml:lang="la">examen rigorosum</i> qu’ils s’infligent continuellement
-à eux-mêmes les immobilise. Ils l’infligent aussi aux
-<span class="pagenum" id="pg-107">-107-</span> productions d’autrui, et ils arrivent à ne plus voir, dans
-les livres d’histoire, que les pièces justificatives et les
-notes — « l’appareil critique », — et, dans l’appareil
-critique, que les fautes, ce qu’il y faudrait corriger.</p>
-
-<p>L’hypercritique. C’est l’excès de critique qui aboutit,
-aussi bien que l’ignorance la plus grossière, à des méprises.
-C’est l’application des procédés de la critique à
-des cas qui n’en sont pas justiciables. L’hypercritique
-est à la critique ce que la finasserie est à la finesse.
-Certaines gens flairent des rébus partout, même là
-où il n’y en a pas. Ils subtilisent sur des textes clairs
-au point de les rendre douteux, sous prétexte de
-les purger d’altérations imaginaires. Ils distinguent
-des traces de truquage dans des documents authentiques.
-État d’esprit singulier ! à force de se méfier de
-l’instinct de crédulité, on se prend à tout soupçonner<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>. — Il
-est à remarquer que plus la critique des textes et
-des sources réalise de progrès positifs, plus le péril
-d’hypercritique augmente. En effet, lorsque la critique
-de toutes les sources historiques aura été correctement
-opérée (pour certaines périodes de l’histoire ancienne,
-c’est une éventualité prochaine), le bon sens commandera
-de s’arrêter. Mais on ne s’y résignera pas :
-on raffinera, comme on raffine déjà sur les textes les
-mieux établis, et ceux qui raffineront tomberont fatalement
-dans l’hypercritique. « Le propre des études
-historiques et de leurs auxiliaires, les sciences philologiques,
-dit E. Renan, est, aussitôt qu’elles ont atteint
-leur perfection relative, de commencer à se démolir<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>. »
-L’hypercritique en est la cause.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Cf. ci-dessus, <a href="#pg-77">p. 77</a>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> E. Renan, <i>L’Avenir de la science</i>, p. <small>XIV</small>.</p>
-</div>
-<p>Le dilettantisme. Les érudits de vocation et de
-<span class="pagenum" id="pg-108">-108-</span> profession ont une tendance à considérer la critique
-externe des documents comme un jeu d’adresse, difficile,
-mais intéressant (tel, le jeu d’échecs) en raison
-même de la complication de ses règles. Il en est que le
-fond des choses, et, pour tout dire, l’histoire, laissent
-indifférents. Ils critiquent pour critiquer, et
-l’élégance de la méthode d’investigation importe bien davantage,
-à leurs yeux, que les résultats, quels qu’ils soient.
-Ces virtuoses ne s’attachent pas à relier leurs travaux
-à quelque idée générale, par exemple à critiquer systématiquement
-tous les documents relatifs à une question,
-pour s’en procurer l’intelligence ; ils critiquent
-indifféremment des textes relatifs à des questions très
-diverses, à la seule condition que ces textes soient
-gravement corrompus. Ils se transportent, munis de
-leur instrument, la critique, sur tous les terrains historiques
-où une énigme embarrassante sollicite leur
-ministère ; cette énigme résolue, ou, tout au moins,
-débattue, ils en cherchent d’autres, ailleurs. Ils laissent,
-non pas une œuvre cohérente, mais une collection
-disparate de travaux sur des problèmes de toute espèce
-qui ressemble, comme dit Carlyle, à une boutique
-d’antiquaire, à un archipel d’îlots.</p>
-
-<div class="empty"></div>
-<p>Les dilettantes défendent le dilettantisme par des
-arguments assez plausibles. D’abord, disent-ils, tout
-est important ; en histoire, pas de document qui n’ait
-du prix : « Aucune œuvre scientifique n’est stérile,
-aucune vérité n’est inutile à la science… ; il n’y a pas,
-en histoire, de petit sujet » ; par conséquent, « ce n’est
-point la nature du sujet qui fait la valeur d’un
-travail, c’en est la méthode<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a> ». Ce qui importe, en
-histoire, ce ne sont pas « les notions que l’on entasse,
-<span class="pagenum" id="pg-109">-109-</span> c’est la gymnastique du cerveau, l’habitude intellectuelle,
-l’esprit scientifique en un mot ». A supposer
-même qu’il y ait, entre les données historiques, une
-hiérarchie d’importance, personne n’est en droit de
-déclarer <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> qu’un document est « inutile ». Quel
-est donc, en ces matières, le <i lang="la" xml:lang="la">criterium</i> de l’utilité ?
-Combien de textes ont été, pendant longtemps, dédaignés,
-qu’un changement de point de vue ou de nouvelles
-découvertes ont brusquement mis en relief :
-« Toute exclusion est téméraire : il n’y a pas de
-recherche que l’on puisse décréter par avance frappée
-de stérilité. Ce qui n’a pas de valeur en soi peut en
-avoir comme moyen nécessaire. » Un jour viendra peut-être
-où, la science étant constituée, des documents et
-des faits indifférents pourront être jetés par-dessus
-bord ; mais nous ne sommes pas aujourd’hui en état de
-distinguer le superflu du nécessaire, et la ligne de
-démarcation sera toujours, selon toute vraisemblance,
-difficile à tracer. — Cela justifie les travaux les plus
-spéciaux, et, en apparence, les plus vains. — Et
-qu’importe, au pis aller, s’il y a du travail gâché ?
-« C’est la loi de la science, comme de toutes les œuvres
-humaines », comme de toutes les œuvres de la nature,
-« de s’esquisser largement et avec un grand entourage
-de superflu ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> <i>Revue historique</i>, LXIII (1897), p. 320.</p>
-</div>
-<p>Nous n’entreprendrons pas de réfuter ces considérations,
-dans la mesure où elles peuvent l’être. Aussi
-bien M. Renan, qui a plaidé, sur ce point, le pour et
-le contre avec une égale vigueur, a clos définitivement
-le débat en ces termes : « On peut dire qu’il y a des
-recherches inutiles, en ce sens qu’elles absorbent un
-temps qui serait mieux employé à des sujets plus
-sérieux… Bien qu’il ne soit pas nécessaire que l’ouvrier
-ait la connaissance parfaite de l’œuvre qu’il exécute,
-<span class="pagenum" id="pg-110">-110-</span> il serait pourtant à souhaiter que ceux qui se
-livrent aux travaux spéciaux eussent l’idée de l’ensemble
-qui, seul, donne du prix à leurs recherches. Si tant
-de laborieux travailleurs auxquels la science moderne
-doit ses progrès eussent eu l’intelligence philosophique
-de ce qu’ils faisaient, que de moments précieux
-ménagés !… On regrette vivement cette immense déperdition
-de forces humaines, qui a lieu par l’absence de
-direction et faute d’une conscience claire du but à
-atteindre<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> E. Renan, <i>o. c.</i>, p. 122, 243. — La même pensée a été plus
-d’une fois exprimée, en d’autres termes, par E. Lavisse, dans
-ses allocutions aux étudiants de Paris (<i>Questions d’enseignement
-national</i>, p. 14, 86, etc.).</p>
-</div>
-<p>Le dilettantisme est incompatible avec une certaine
-élévation de pensée et avec un certain degré de « perfection
-morale », mais non pas avec le mérite technique.
-Quelques critiques, et des plus accomplis, sont de
-simples praticiens, et n’ont jamais réfléchi aux fins de
-l’art qu’ils exercent. — On aurait tort d’en conclure,
-cependant, que le dilettantisme n’est pas, pour la
-science elle-même, un danger. Les érudits dilettantes,
-qui travaillent au gré de leur fantaisie et de leur
-« curiosité », attirés plutôt par la difficulté des problèmes
-que par leur importance intrinsèque, ne fournissent
-pas aux historiens (c’est-à-dire aux travailleurs
-dont l’office est de combiner et de mettre en
-œuvre en vue des fins suprêmes de l’histoire) les matériaux
-dont ceux-ci ont le plus pressant besoin : ils leur
-en fournissent d’autres. Si l’activité des spécialistes de
-la critique externe s’appliquait exclusivement aux
-questions dont la solution importe, si elle était disciplinée
-et dirigée d’en haut, elle serait plus féconde.</p>
-
-<p>L’idée de parer aux périls du dilettantisme par une
-<span class="pagenum" id="pg-111">-111-</span> « organisation » rationnelle « du travail » est déjà
-ancienne. On parlait déjà couramment, il y a cinquante
-ans, de « contrôle », de « concentration des forces »
-dispersées : on rêvait de « vastes ateliers » organisés
-sur le modèle de ceux de la grande industrie moderne,
-où les travaux préparatoires de l’érudition seraient
-exécutés en grand, au mieux des intérêts de la science.
-Dans presque tous les pays, en effet, les Gouvernements
-(par l’intermédiaire de Comités et de Commissions
-historiques), les Académies et les Sociétés
-savantes ont travaillé de nos jours, comme l’avaient
-fait, sous l’ancien régime, les congrégations monastiques,
-à grouper les érudits de profession pour de
-vastes entreprises collectives et à coordonner leurs
-efforts. Mais l’embrigadement des spécialistes de la
-critique externe au service et sous la surveillance des
-hommes compétents souffre de grandes difficultés matérielles.
-Le problème de l’« organisation du travail
-scientifique » est encore à l’ordre du jour<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> L’un de nous (M. Langlois) se propose d’exposer ailleurs,
-en détail, ce qui a été fait depuis trois cents ans, mais surtout
-au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, pour l’organisation des travaux historiques dans
-les principaux pays du monde. Quelques renseignements ont
-déjà été réunis à ce sujet par J. Franklin Jameson, <i lang="en" xml:lang="en">The expenditures
-of foreign governments in behalf of history</i>, dans l’<i lang="en" xml:lang="en">Annual
-Report of the American historical Association for 1891</i>, p. 38-61.</p>
-</div>
-<p>III. Leur orgueil et leur excessive âpreté dans les
-jugements qu’ils portent sur les travaux de leurs confrères
-sont souvent reprochés aux érudits, nous l’avons
-vu, comme une marque de leur excessive « préoccupation
-des petites choses », en particulier par des personnes
-dont les essais ont été sévèrement jugés. A la
-vérité, il y a des érudits modestes et bienveillants :
-c’est une question de caractère ; la préoccupation »
-professionnelle « des petites choses » ne suffit pas à
-<span class="pagenum" id="pg-112">-112-</span> modifier, à cet égard, les dispositions naturelles. « Ce
-bon monsieur Du Cange », comme disaient les Bénédictins,
-était modeste jusqu’à l’excès : « Il ne faut,
-disait-il en parlant de ses travaux, que des yeux et
-des doigts pour en faire autant et plus » ; il ne blâmait
-jamais personne, par principe : « Si j’étudie, c’est pour
-le plaisir de l’étude, et non pour faire peine à autrui
-non plus qu’à moi-même<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>. » Il est certain, cependant,
-que la plupart des érudits se signalent en public leurs
-moindres <i lang="la" xml:lang="la">lapsus</i> sans ménagements, parfois d’un ton
-rogue et dur, et font preuve d’un zèle amer. Mais,
-amertume et dureté à part, ils n’ont pas tort d’agir
-ainsi. C’est parce qu’ils ont — comme les « savants »
-proprement dits, physiciens, chimistes, etc. — un vif
-sentiment de la vérité scientifique qu’ils ont l’habitude
-de dénoncer les atteintes à la méthode. Et ils parviennent
-de la sorte à défendre l’accès de leur profession
-aux incapables et aux faiseurs, qui naguère y foisonnaient.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> L. Feugère, <i>o. c.</i>, p. 55, 58.</p>
-</div>
-<p>Parmi les jeunes gens qui se destinent aux études
-historiques, quelques-uns, animés d’un esprit plus
-commercial que scientifique, grossièrement désireux
-de succès positifs, se disent <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> : « L’œuvre historique
-suppose, pour être faite conformément aux règles
-de la méthode, des précautions et des labeurs infinis.
-Mais est-ce que l’on ne voit pas paraître des œuvres
-historiques dont les auteurs ont péché plus ou moins
-gravement contre les règles ? Ces auteurs n’en sont-ils
-pas moins estimés ? Est-ce que ce sont toujours les
-plus consciencieux qui inspirent le plus de considération ?
-Le savoir-faire ne peut-il pas suppléer au
-savoir ? » Si le savoir-faire pouvait, en effet, suppléer
-<span class="pagenum" id="pg-113">-113-</span> au savoir, comme il est plus facile de travailler mal que
-de travailler bien, et l’important, à leurs yeux, étant de
-réussir, ils concluraient volontiers que peu importe
-de travailler mal, pourvu que l’on réussisse. — Pourquoi
-n’en serait-il pas, en effet, ici, comme dans la
-vie, où le succès ne va pas nécessairement aux meilleurs ? — Eh
-hien ! c’est grâce à l’impitoyable sévérité
-des érudits que de pareils raisonnements seraient, en
-même temps qu’une bassesse, un détestable calcul.</p>
-
-<p>Vers la fin du Second Empire, en France, il n’y avait
-pas, en matière de travaux historiques, d’opinion
-publique éclairée. De mauvais livres d’érudition historique
-étaient publiés impunément et procuraient même
-parfois à ceux qui les avaient faits des honneurs illégitimes.
-C’est alors que les fondateurs de la <i>Revue critique
-d’histoire et de littérature</i> entreprirent de réagir
-contre cet état de choses ; qu’ils jugeaient, à bon droit,
-démoralisant. A cet effet, ils administrèrent aux érudits
-sans conscience ou sans méthode des corrections
-publiques, propres à les dégoûter pour toujours
-de l’érudition. Ils procédèrent à des exécutions mémorables,
-non pas pour le plaisir, mais avec le ferme
-propos de créer une censure, et, par conséquent, une
-justice, par la terreur, dans le domaine des études historiques.
-Les mauvais travailleurs furent, dès lors, pourchassés,
-et, sans doute, la <i>Revue</i> n’entama pas profondément
-les couches épaisses du grand public, mais
-elle exerça cependant sa police dans un rayon assez
-étendu pour inculquer bon gré mal gré à la plupart
-des intéressés l’habitude de la sincérité et le respect
-de la méthode. Depuis vingt-cinq ans, l’impulsion
-qu’elle a donnée s’est propagée au-delà de toute espérance.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, il est devenu très difficile, dans le
-<span class="pagenum" id="pg-114">-114-</span> domaine des études d’érudition, sinon de faire illusion,
-au moins de faire illusion <i>longtemps</i>. Désormais, dans
-les sciences historiques comme dans les sciences proprement
-dites, aucune erreur ne se fonde, aucune
-vérité ne se perd. Quelques mois, quelques années peuvent
-s’écouler, à la rigueur, avant qu’une expérience de
-chimie mal faite ou une édition bâclée soient reconnues
-pour telles, mais les résultats inexacts, provisoirement
-acceptés sous bénéfice d’inventaire, sont toujours,
-tôt ou tard, aperçus, dénoncés, éliminés, et généralement
-très vite. La théorie des opérations de critique
-externe est si bien établie, le nombre des spécialistes
-qui en sont pénétrés est si grand dans tous les pays,
-qu’il est très rare, maintenant, qu’un catalogue descriptif
-de documents, une édition, un regeste, une
-monographie, ne soient pas tout de suite scrutés,
-disséqués, et jugés. Que l’on en soit bien averti : il
-serait très imprudent, désormais, de se risquer à
-publier un travail d’érudition sans avoir pris toutes
-ses mesures pour qu’il soit inattaquable, car il serait
-aussitôt, ou, dans tous les cas, à brève échéance,
-attaqué et démoli. Des naïfs, qui l’ignorent, s’aventurent
-encore, de temps en temps, sans préparation
-suffisante, sur le terrain de la critique externe, pleins
-de bonnes intentions, désireux de « rendre des services »,
-et convaincus apparemment que l’on peut
-procéder là, comme ailleurs (sur le terrain politique,
-par exemple), à vue de nez, par approximation, « sans
-connaissances spéciales » ; ils ont à s’en repentir. Les
-malins ne s’y risquent pas : les travaux d’érudition,
-d’ailleurs pénibles et médiocrement glorieux, ne leur
-disent rien qui vaille ; ils savent trop bien que des
-spécialistes habiles, en général peu bienveillants pour
-les intrus, se les réservent ; ils se rendent compte que,
-<span class="pagenum" id="pg-115">-115-</span> de ce côté, il n’y a plus rien à faire pour eux. L’honnête
-et rude intransigeance des érudits les préserve
-ainsi des contacts désagréables que les « historiens »
-proprement dits ont encore, quelquefois, à subir.</p>
-
-<p>En effet, les mauvais travailleurs, à la recherche
-d’un public qui contrôle de moins près que le public
-des érudits, se réfugient volontiers dans l’exposition
-historique. Là, les règles de la méthode sont moins
-évidentes, ou, pour mieux dire, moins connues. Tandis
-que la critique des textes et la critique des sources
-sont réduites en forme scientifique, les opérations synthétiques,
-en histoire, se font encore au hasard. La
-confusion d’esprit, l’ignorance, la négligence, qui
-s’accusent si nettement dans les œuvres d’érudition,
-sont, jusqu’à un certain point, masquées de littérature
-dans les ouvrages d’histoire, et le grand public, dont
-l’éducation est mal faite en ces matières, n’en est pas
-choqué<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>. Bref, il y a encore, sur ce terrain, de bonnes
-chances d’impunité. — Cependant, elles diminuent :
-un jour, qui n’est pas très éloigné, viendra où les esprits
-superficiels qui synthétisent incorrectement seront
-aussi peu considérés que le seraient dès maintenant
-des techniciens de la critique préparatoire sans conscience
-ou sans adresse. Les ouvrages des plus célèbres
-historiens du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, morts d’hier, Augustin
-Thierry, Ranke, Fustel de Coulanges, Taine, etc., ne
-sont-ils pas déjà tous rongés, et comme percés à jour
-par la critique ? Les défauts de leurs méthodes sont
-déjà vus, définis, condamnés.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Les spécialistes de la critique externe eux-mêmes, si clairvoyants
-quand il s’agit de travaux d’érudition, se laissent éblouir
-presque aussi aisément que d’autres, lorsqu’ils ne font pas profession
-de dédaigner <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> toute synthèse, par les synthèses
-incorrectes, par les apparences d’« idées générales », et par
-les artifices littéraires.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-116">-116-</span> Ce qui doit persuader ceux qui ne seraient pas sensibles
-à d’autres considérations de travailler honnêtement
-en histoire, c’est que le temps est passé, ou peu
-s’en faut, où l’on pouvait, sans avoir à craindre des
-désagréments, travailler mal.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-117">-117-</span></p>
-
-<p class="c"><span class=" large i">SECTION II</span><br />
-<b>CRITIQUE INTERNE</b></p>
-
-
-
-
-<h3 id="l2ch6">CHAPITRE VI<br />
-<span class="small">CRITIQUE D’INTERPRÉTATION (HERMÉNEUTIQUE)</span></h3>
-
-
-<p>I. Quand un zoologiste décrit la forme et la longueur
-d’un muscle, quand un physiologiste présente le
-tracé d’un mouvement, on peut accepter en bloc leurs
-résultats parce qu’on sait par quelle méthode, par quels
-instruments, par quel système de notation ils les ont
-obtenus<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>. Mais quand Tacite dit des Germains : <i lang="la" xml:lang="la">Arva
-per annos mutant</i>, on ne sait d’avance ni s’il a correctement
-procédé pour se renseigner, ni même en quel
-sens il a pris les mots <i lang="la" xml:lang="la">arva</i> et <i lang="la" xml:lang="la">mutant</i> ; il faut pour
-s’en assurer une opération préalable<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>. Cette opération
-est la critique interne.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Les sciences d’observation ont besoin aussi d’une espèce de
-critique. On n’admet pas sans vérification les observations du
-premier venu ; on n’accepte que les résultats obtenus par les gens
-qui « savent travailler ». Mais cette critique se fait en bloc et
-d’un seul coup, elle porte sur l’auteur, non sur ses travaux ;
-au contraire la critique historique est obligée d’opérer en détail
-sur chacune des parties du document.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> Cf. ci-dessus, liv. II, chap. <small>V</small>, <a href="#pg-90">p. 90</a>.</p>
-</div>
-<p>La critique est destinée à discerner dans le document
-<span class="pagenum" id="pg-118">-118-</span> ce qui peut être accepté comme vrai. Or le document
-n’est que le résultat dernier d’une longue série
-d’opérations dont l’auteur ne nous fait pas connaître le
-détail. Observer ou recueillir les faits, concevoir les
-phrases, écrire les mots, toutes ces opérations, distinctes
-les unes des autres, peuvent n’avoir pas été
-faites avec la même correction. Il faut donc <i>analyser</i> le
-produit de ce travail de l’auteur pour distinguer quelles
-opérations ont été incorrectes, afin de n’en pas accepter
-les <i>résultats</i>. Ainsi l’<i>analyse</i> est nécessaire à la critique ;
-toute critique commence par une analyse.</p>
-
-<p>Pour être logiquement complète l’analyse devrait
-reconstituer toutes les opérations que l’auteur a dû
-faire et les examiner <i>une à une</i>, afin de chercher si chacune
-a été faite correctement. Il faudrait repasser par
-tous les actes successifs qui ont produit le document,
-depuis le moment où l’auteur a vu le fait qui est l’objet
-du document jusqu’au mouvement de sa main qui a
-tracé les lettres du document ; ou plutôt il faudrait
-remonter en sens inverse, échelon par échelon, depuis
-le mouvement de la main jusqu’à l’observation. Cette
-méthode serait si longue et si fastidieuse que personne
-n’aurait le temps ni la patience de l’appliquer.</p>
-
-<p>La critique interne n’est pas, comme la critique
-externe, un instrument qu’on puisse manier pour le
-plaisir de le manier<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a> ; elle ne procure aucune jouissance
-directe, parce qu’elle ne résout définitivement
-aucun problème. On ne la pratique que par nécessité
-et on cherche à la réduire au strict minimum. L’historien
-le plus exigeant s’en tient à une méthode abrégée
-qui concentre toutes les opérations en deux groupes :
-1<sup>o</sup> l’analyse du contenu du document et la critique
-<span class="pagenum" id="pg-119">-119-</span> positive d’interprétation, nécessaires pour s’assurer
-de ce que l’auteur a voulu dire ; 2<sup>o</sup> l’analyse des conditions
-où le document s’est produit et la critique négative,
-nécessaires pour contrôler les dires de l’auteur.
-Encore ce dédoublement du travail critique n’est-il
-pratiqué que par une élite. La tendance naturelle, même
-des historiens qui travaillent avec méthode, est de lire
-le texte avec la préoccupation d’y trouver directement
-des renseignements, sans penser à se représenter
-exactement ce que l’auteur a eu dans l’esprit<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>. Cette
-pratique est excusable tout au plus pour les documents
-du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, écrits par des hommes dont la langue et
-la façon de penser nous sont familières, dans les cas
-où une seule interprétation est possible. Elle devient
-dangereuse dès que les habitudes de langage ou de
-pensée de l’auteur s’écartent de celles de l’historien qui
-le lit ou que le sens du texte n’est pas évident et incontestable.
-Quiconque, lisant un texte, n’est pas occupé
-exclusivement de le comprendre, arrive forcément à le
-lire à travers ses impressions<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a> ; dans le document il
-est frappé par les phrases ou les mots qui répondent
-à ses propres conceptions ou s’accordent avec l’idée
-<i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> qu’il s’est formée des faits ; sans même s’en
-apercevoir, il détache ces phrases ou ces mots et en
-forme un texte imaginaire qu’il met à la place du texte
-réel de l’auteur<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Cf. ci-dessus, <a href="#pg-99">p. 99</a>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Taine paraît avoir procédé ainsi dans <i>les Origines de la
-France contemporaine</i>, t. II, <i>la Révolution</i> ; il avait fait des
-extraits de ses documents inédits et en a inséré un grand
-nombre dans son ouvrage, mais on ne voit pas qu’il en eût fait
-d’abord l’analyse méthodique pour en déterminer le sens.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> L’allemand a un mot très exact pour rendre ce phénomène,
-<i lang="de" xml:lang="de">hineinlesen</i> ; le français n’a pas d’expression équivalente.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Fustel de Coulanges explique très clairement le danger de
-cette <i>méthode</i>. « Quelques érudits commencent par se faire une
-opinion… et ce n’est qu’après cela qu’ils lisent les textes. Ils
-risquent fort de ne pas les comprendre ou de les comprendre à
-faux. C’est qu’en effet entre le texte et l’esprit prévenu qui le
-lit il s’établit une sorte de conflit inavoué ; l’esprit se refuse à
-saisir ce qui est contraire à son idée, et le résultat ordinaire de
-ce conflit n’est pas que l’esprit se rende à l’évidence du texte,
-mais plutôt que le texte cède, plie et s’accommode à l’opinion
-préconçue par l’esprit… Mettre ses idées personnelles dans
-l’étude des textes, c’est la méthode subjective. On croit regarder
-un objet, et c’est sa propre idée que l’on regarde. On croit
-observer un fait, et ce fait prend tout de suite la couleur et le
-sens que l’esprit veut qu’il ait. On croit lire un texte et les
-phrases de ce texte prennent une signification particulière suivant
-l’opinion antérieure qu’on s’en était faite. Cette méthode
-subjective est ce qui a jeté le plus de trouble dans l’histoire
-de l’époque mérovingienne… C’est qu’il ne suffisait pas de lire
-les textes, il fallait les lire avant d’avoir arrêté sa conviction. »
-(<i>Monarchie franque</i>, p. 31.) — Pour la même raison Fustel
-condamnait la prétention de lire un document à travers un autre
-document ; il protestait contre l’usage d’expliquer la <i>Germanie</i>
-de Tacite par les Lois barbares. Voir dans la <i>Revue des questions
-historiques</i>, 1887, t. I, la leçon de méthode, <i>De l’analyse des textes
-historiques</i>, donnée à propos d’un commentaire de Grégoire de
-Tours par M. Monod. « C’est par l’analyse exacte de chaque
-document que l’historien doit commencer son travail… L’analyse
-d’un texte… consiste à établir le sens de chaque mot, à dégager
-la vraie pensée de celui qui a écrit… Au lieu de chercher le
-sens de chaque phrase de l’historien et la pensée qu’il y a mise,
-il [M. Monod] commente chaque phrase à l’aide de ce qui se
-trouve ou dans Tacite ou dans la loi salique… Il faut bien s’entendre
-sur l’analyse. Beaucoup en parlent, peu la pratiquent…
-Elle doit, par une étude attentive de chaque détail, dégager
-d’un texte tout ce qui s’y trouve ; elle ne doit pas y introduire
-ce qui ne s’y trouve pas. » — Après avoir lu ces excellents
-conseils il sera instructif de lire la réponse de M. Monod
-(dans la <i>Revue historique</i>) ; on y verra que Fustel lui-même n’a
-pas toujours pratiqué la méthode qu’il recommande.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-120">-120-</span> II. Ici, comme toujours en histoire, la méthode consiste
-à résister au premier mouvement. Il faut se pénétrer
-de ce principe, évident mais souvent oublié, qu’un
-document ne contient que les idées de l’homme qui l’a
-écrit et il faut se faire une règle de commencer par
-comprendre le texte en lui-même, <i>avant</i> de se demander
-ce qu’on en peut tirer pour l’histoire. Ainsi on
-<span class="pagenum" id="pg-121">-121-</span> arrive à cette règle générale de méthode : l’étude de
-tout document doit commencer par une analyse du
-contenu sans autre but que de déterminer la pensée
-réelle de l’auteur.</p>
-
-<p>Cette analyse est une opération préalable, séparée
-et indépendante. L’expérience engage, ici comme pour
-les travaux d’érudition<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>, à adopter le système des
-fiches. Chaque fiche recevra l’analyse, soit d’un document,
-soit d’une partie distincte d’un document, soit
-d’un épisode d’un récit ; l’analyse devra indiquer, non
-seulement le sens général du texte, mais, autant que
-possible, le but et la conception de l’auteur. On fera
-bien de reproduire textuellement les expressions qui
-sembleront caractéristiques de la pensée de l’auteur.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Cf. ci-dessus, <a href="#pg-80">p. 80</a>.</p>
-</div>
-<p>Il peut suffire parfois d’avoir analysé le texte mentalement :
-on n’a pas toujours besoin d’écrire <i>matériellement</i>
-une fiche d’ensemble ; on se bornera alors à
-noter les traits dont on croit pouvoir tirer parti. — Mais
-contre le danger toujours présent de mettre son
-impression à la place du texte, il n’existe qu’une précaution
-sûre ; aussi fera-t-on bien de l’ériger en règle :
-s’astreindre à ne faire des extraits ou des analyses
-partielles d’un document qu’après en avoir fait une
-analyse d’ensemble<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>, sinon matérielle, du moins
-mentale.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Un travailleur spécial peut se charger de l’analyse ; c’est
-ce qui arrive dans le cas des regestes et des catalogues d’actes ;
-si le travail d’analyse a été fait correctement par le fabricant
-de regestes, il devient inutile de le refaire.</p>
-</div>
-<p>Analyser un document, c’est discerner et isoler
-toutes les idées exprimées par l’auteur. L’analyse se
-ramène ainsi à la <i>critique d’interprétation</i>.</p>
-
-<p>L’interprétation passe par deux degrés, le sens littéral
-et le sens réel.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-122">-122-</span> III. Déterminer le sens littéral d’un texte est une
-opération linguistique ; aussi a-t-on classé la Philologie
-(<i lang="de" xml:lang="de">Sprachkunde</i>) parmi les sciences auxiliaires de
-l’histoire. Pour comprendre un texte, il faut d’abord en
-connaître la langue. Mais la connaissance <i>générale</i> de
-la langue ne suffit pas. Pour interpréter Grégoire de
-Tours, ce n’est pas assez de savoir en général le latin ;
-il faut encore une interprétation historique spéciale
-pour adapter cette connaissance générale au latin de
-Grégoire de Tours.</p>
-
-<p>La tendance naturelle est d’attribuer à un même mot
-le même sens partout où on le rencontre. Instinctivement
-on traite la langue comme un système fixe de
-signes. C’est en effet le caractère des signes créés
-exprès pour l’usage scientifique, l’algèbre, la nomenclature
-chimique ; là, toute expression a un sens
-précis, qui est unique, absolu et invariable ; elle
-exprime une idée analysée et définie exactement et
-elle n’en exprime qu’une, toujours la même, à quelque
-endroit qu’elle soit placée, quel que soit l’auteur qui
-l’emploie. Mais la langue vulgaire, dans laquelle sont
-écrits les documents, est une langue flottante ; chaque
-mot exprime une idée complexe et mal définie ; il a
-des sens multiples, relatifs et variables ; un même
-mot signifie plusieurs choses différentes ; il prend un
-sens différent dans un même auteur suivant les autres
-mots qui l’entourent ; il change de sens d’un auteur à un
-autre et dans le cours du temps. <i lang="la" xml:lang="la">Vel</i> signifie toujours
-<i>ou</i> en latin classique, il signifie <i>et</i> à certaines époques
-du moyen âge ; <i lang="la" xml:lang="la">suffragium</i>, qui veut dire <i>suffrage</i> en
-latin classique, prend au moyen âge le sens de <i>secours</i>.
-Il faut donc apprendre à résister à cet instinct qui nous
-porte à expliquer toutes les expressions d’un texte par
-le sens classique ou le sens habituel. L’interprétation
-<span class="pagenum" id="pg-123">-123-</span> grammaticale, fondée sur les règles générales de la
-langue, doit être complétée par l’interprétation historique
-fondée sur l’examen du cas particulier.</p>
-
-<p>La méthode consiste à établir le sens spécial des
-mots dans le document ; elle repose sur quelques principes
-très simples.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> La langue change par une évolution continue.
-Chaque époque a sa langue propre qu’on doit traiter
-comme un système spécial de signes. Pour comprendre
-un document, on doit donc savoir la <i>langue
-du temps</i>, c’est-à-dire le sens des mots et des tournures
-à l’époque où le texte a été écrit. — Le sens d’un mot
-se détermine en réunissant les passages où il est
-employé : il s’en trouve presque toujours quelqu’un où
-le reste de la phrase ne laisse aucun doute sur le sens<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>.
-C’est le rôle des dictionnaires historiques tels que le
-<i lang="la" xml:lang="la">Thesaurus linguæ latinæ</i> ou les Glossaires de Du Cange ;
-dans ces répertoires, l’article consacré à chaque mot est
-un recueil des phrases où le mot se rencontre, accompagnées
-d’une indication d’auteur qui fixe l’époque.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> On trouvera des modèles pratiques de ce procédé dans
-Deloche, <i>la Trustis et l’antrustion royal</i>, Paris, 1873, in-8, et
-surtout dans Fustel de Coulanges. Voir en particulier l’étude
-sur les mots <span lang="la" xml:lang="la">marca</span> (<i>Recherches sur quelques problèmes d’histoire</i>,
-p. 322-356), — <span lang="la" xml:lang="la">mallus</span> (<i lang="la" xml:lang="la">ib.</i>, 372-402), — alleu (<i>l’Alleu et
-le domaine rural</i>, p. 149-170), — <span lang="la" xml:lang="la">portio</span> (<i lang="la" xml:lang="la">ib.</i>, p. 239-252).</p>
-</div>
-<p>Quand la langue était déjà morte pour l’auteur du
-document et qu’il l’a apprise dans des écrits, — ce qui
-est le cas des textes latins du bas moyen âge, — il faut
-prendre garde que les mots peuvent être pris dans un
-sens arbitraire et n’avoir été choisis que pour faire
-une élégance : par exemple <i lang="la" xml:lang="la">consul</i> (comte), <i lang="la" xml:lang="la">capite
-census</i> (censitaire), <i lang="la" xml:lang="la">agellus</i> (grand domaine).</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> L’usage de la langue peut différer d’une région à
-une autre ; on doit donc connaître la <i>langue du pays</i>
-<span class="pagenum" id="pg-124">-124-</span> où le document a été écrit, c’est-à-dire les sens particuliers
-usités dans le pays.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Chaque auteur a une façon personnelle d’écrire,
-on doit donc étudier la <i>langue de l’auteur</i>, le sens
-particulier qu’il donnait aux mots<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>. C’est à quoi servent
-les lexiques de la langue d’un auteur, tels que le
-<i lang="la" xml:lang="la">Lexicon Caesarianum</i> de Meusel, où sont réunis tous
-les passages où il a employé chaque mot.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> La théorie et un exemple de ce procédé se trouvent dans
-Fustel de Coulanges, <i>Recherches sur quelques problèmes d’histoire</i>
-(p. 189-289), à propos des renseignements de Tacite sur les
-Germains. Voir surtout, p. 263-289, la discussion du célèbre passage
-sur le mode de culture des Germains.</p>
-</div>
-<p>4<sup>o</sup> Une expression change de sens suivant le passage
-où elle se trouve ; on doit donc interpréter chaque
-mot et chaque phrase non pas isolément, mais en
-tenant compte du sens général du morceau (le <i>contexte</i>).
-C’est la <i>règle du contexte</i><a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>, règle fondamentale de
-l’interprétation. Elle implique qu’avant de faire usage
-d’une phrase d’un texte on a lu le texte dans son
-ensemble ; elle interdit de ramasser dans un travail
-moderne des <i>citations</i>, c’est-à-dire des lambeaux de
-phrase arrachés d’un passage où l’on ignore le sens
-spécial que leur donnait le contexte<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> Fustel de Coulanges la formule ainsi : « Il ne faut jamais
-isoler deux mots de leur contexte ; c’est le moyen de se tromper
-sur leur signification. » (<i>Monarchie franque</i>, p. 228, n. 1.)</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> Voici comment Fustel condamne cette pratique : « Je ne
-parle pas des faux érudits qui citent de seconde main et se
-donnent tout au plus la peine de vérifier si la phrase qu’ils ont
-vue citée se trouve bien à l’endroit indiqué. Vérifier les citations
-est tout autre chose que lire les textes et les deux conduisent
-souvent à des résultats opposés. » <i>Revue des questions historiques</i>,
-1887, t. I. — Voir aussi (<i>l’Alleu…</i>, p. 171-198) la leçon
-donnée à M. Glasson, à propos de la théorie de la communauté
-des terres ; c’est la discussion de 45 citations étudiées en tenant
-compte du contexte pour montrer qu’aucune n’a le sens admis par
-M. Glasson. On peut comparer la réponse : Glasson, <i>les Communaux
-et le domaine rural à l’époque franque</i>, Paris, 1890.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-125">-125-</span> Ces règles, si on les appliquait avec rigueur, constituerait
-une méthode exacte d’interprétation, qui ne
-laisserait presque aucune chance d’erreur, mais qui
-exigerait une énorme dépense de temps. Quel travail
-s’il fallait pour <i>chaque</i> mot déterminer par une opération
-spéciale le sens dans la langue du temps, du pays,
-de l’auteur et dans le contexte ! C’est le travail qu’exige
-une traduction bien faite ; on s’y est résigné pour
-quelques ouvrages antiques d’une grande valeur littéraire ;
-pour la masse des documents historiques on
-s’en tient dans la pratique à un procédé abrégé.</p>
-
-<p>Tous les mots ne sont pas également sujets à
-changer de sens ; la plupart conservent chez tous les
-auteurs et à toutes les époques un sens à peu près
-uniforme. On peut donc se contenter d’étudier spécialement
-les expressions qui, par leur nature, sont
-exposées à prendre des sens variables : 1<sup>o</sup> les expressions
-toutes faites qui, étant fixées, n’évoluent pas de
-même que les mots dont elles sont composées ; 2<sup>o</sup> et
-surtout, les mots qui désignent les choses sujettes par
-nature à évoluer : classes d’hommes (<i lang="la" xml:lang="la">miles</i>, <i lang="la" xml:lang="la">colonus</i>,
-<i lang="la" xml:lang="la">servus</i>) ; — institutions (<i lang="la" xml:lang="la">conventus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">justitia</i>, <i lang="la" xml:lang="la">judex</i>) ; — usages
-(<i>alleu</i>, <i>bénéfice</i>, <i>élection</i>) ; — sentiments, objets
-usuels. Pour tous ces mots il serait imprudent de
-présumer la fixité de sens ; c’est une précaution indispensable
-de s’assurer en quel sens ils sont pris dans
-le texte à interpréter.</p>
-
-<p>« Ces études de mots, dit Fustel de Coulanges, ont
-une grande importance dans la science historique. Un
-terme mal interprété peut être la source de grandes
-erreurs<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>. » Il lui a suffi en effet d’appliquer méthodiquement
-<span class="pagenum" id="pg-126">-126-</span> la critique d’interprétation à une centaine de mots
-pour renouveler l’étude des temps mérovingiens.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> C’est sa critique d’interprétation qui a fait toute l’originalité
-de Fustel, il n’a fait personnellement aucun travail de
-critique externe, et sa critique de sincérité et d’exactitude a été
-entravée par un respect pour les affirmations des anciens qui
-allait jusqu’à la crédulité.</p>
-</div>
-<p>IV. Après avoir analysé le document et déterminé le
-sens littéral des phrases, on n’est pas certain encore
-d’avoir atteint la véritable pensée de l’auteur. Il se
-peut qu’il ait pris quelques expressions dans un sens
-détourné ; cela arrive, pour plusieurs motifs très différents :
-l’allégorie ou le symbole, — la plaisanterie ou
-la mystification, — l’allusion ou le sous-entendu, — même
-la simple figure de langage (métaphore, hyperbole,
-litote)<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>. Dans tous ces cas il faut, à travers le
-sens littéral, percer jusqu’au sens réel que l’auteur a
-dissimulé volontairement sous une forme inexacte.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> Une difficulté parallèle se présente dans l’interprétation
-des monuments figurés ; les représentations ne doivent pas
-toutes être prises « à la lettre ». Darius, dans le monument de
-Behistoun, foule aux pieds les chefs vaincus ; c’est une métaphore.
-Les miniatures du moyen âge montrent des personnages couchés
-dans leur lit, une couronne sur la tête : c’est le symbole de leur
-rang royal, le peintre n’a pas voulu dire qu’ils gardaient leur
-couronne pour dormir.</p>
-</div>
-<p>La question est logiquement très embarrassante : il
-n’existe pas de <i lang="la" xml:lang="la">criterium</i> extérieur fixe pour reconnaître
-sûrement un sens détourné ; l’essence même de
-la mystification, devenue au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle un genre littéraire,
-est d’effacer tous ces indices qui dénonceraient
-la plaisanterie. Dans la pratique on est moralement
-certain qu’un auteur n’emploie pas le sens détourné
-quand il tient surtout à être compris ; on court donc
-peu de risque de le rencontrer dans les documents
-officiels, les chartes et les récits historiques. Dans
-tous les cas la forme générale du document permet de
-présumer qu’il est écrit au sens littéral.</p>
-
-<p>On doit au contraire s’attendre à des sens détournés
-<span class="pagenum" id="pg-127">-127-</span> quand l’auteur a eu d’autres préoccupations que d’être
-compris, ou qu’il a écrit pour un public qui pouvait
-comprendre ses allusions et ses sous-entendus, ou
-pour des initiés (religieux ou littéraires) qui devaient
-comprendre ses symboles et ses figures de langage.
-C’est le cas des textes religieux, des lettres privées
-et de toutes les œuvres littéraires, qui forment une
-forte part des documents sur l’antiquité. Aussi l’art
-de reconnaître et de déterminer le sens caché des
-textes a-t-il toujours tenu une large place dans la
-théorie de l’<i>herméneutique</i><a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a> (c’est le nom grec de la
-critique d’interprétation), et dans l’<i>exégèse</i> des textes
-sacrés et des auteurs classiques.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> A. Bœckh, <i lang="de" xml:lang="de">Encyclopædie und Methodologie der philologischen
-Wissenschaften</i> <sup>2</sup> (1886), a donné une théorie de l’<i>herméneutique</i>,
-à laquelle E. Bernheim s’est contenté de se référer.</p>
-</div>
-<p>Les différentes façons d’introduire un sens détourné
-sous le sens littéral sont trop variées et dépendent de
-trop de conditions individuelles pour que l’art de les
-déterminer puisse être ramené à des règles générales.
-On ne peut guère formuler qu’un principe universel :
-quand le sens littéral est absurde, incohérent ou
-obscur, ou contraire aux idées de l’auteur ou aux faits
-connus de lui, on doit présumer un sens détourné.</p>
-
-<p>Pour déterminer ce sens, on doit procéder comme
-pour établir la langue d’un auteur : on compare les
-passages où se trouvent les morceaux auxquels on
-soupçonne un sens détourné, en cherchant s’il n’y en a
-pas un où le contexte permette de deviner le sens. Un
-exemple célèbre de ce procédé est la découverte du
-sens allégorique de la Bête dans l’<i>Apocalypse</i>. Mais
-comme il n’existe pas de méthode sûre de solution, on
-n’a pas le droit d’affirmer qu’on a découvert toutes les
-intentions cachées ou relevé toutes les allusions contenues
-<span class="pagenum" id="pg-128">-128-</span> dans un texte ; et même quand on croit avoir
-trouvé le sens, on fera bien de ne pas tirer de conclusions
-d’une interprétation forcément conjecturale.</p>
-
-<p>En sens inverse il faut se garder de chercher partout
-un sens allégorique, comme les néo-platoniciens
-ont fait pour les œuvres de Platon et les swedenborgiens
-pour la Bible. On est revenu aujourd’hui de cette
-<i>hyperherméneutique</i> ; mais on n’est pas à l’abri de la
-tendance analogue à chercher partout des allusions.
-Cette recherche, toujours conjecturale, donne plus de
-satisfactions d’amour-propre à l’interprète que de
-résultats utilisables pour l’histoire.</p>
-
-<p>V. Quand on a enfin atteint le sens véritable du texte,
-l’opération de l’analyse positive est terminée. Le
-résultat est de faire connaître les <i>conceptions</i> de l’auteur,
-les images qu’il avait dans l’esprit, les notions
-générales au moyen desquelles il se représentait le
-monde. On atteint ainsi des opinions, des doctrines,
-des connaissances. C’est là une couche de renseignements
-très importants avec lesquels se constitue
-tout un groupe de sciences historiques<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> : les histoires
-des arts figurés et des littératures, — l’histoire des
-sciences, — l’histoire des doctrines philosophiques
-et morales, — la mythologie et l’histoire des dogmes
-(improprement appelées croyances religieuses, puisqu’on
-étudie les doctrines officielles sans rechercher
-si elles sont crues), — l’histoire du droit, l’histoire des
-institutions officielles (en tant qu’on ne cherche pas
-comment elles étaient appliquées dans la pratique), — l’ensemble
-des légendes, traditions, opinions, conceptions
-<span class="pagenum" id="pg-129">-129-</span> populaires (appelées sans précision croyances),
-qu’on réunit sous le nom de <i lang="en" xml:lang="en">folklore</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> La méthode pour extraire des conceptions les renseignements
-sur les faits extérieurs fait partie de la théorie du raisonnement constructif.
-Voir le <a href="#l3ch3">livre III</a>.</p>
-</div>
-<p>Toutes ces études n’ont besoin que de la critique
-externe de provenance et de la critique d’interprétation ;
-elles exigent un degré d’élaboration de moins
-que l’histoire des faits matériels ; aussi sont-elles parvenues
-plus vite à se constituer méthodiquement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-130">-130-</span></p>
-
-<h3 id="l2ch7">CHAPITRE VII<br />
-<span class="small">CRITIQUE INTERNE NÉGATIVE DE SINCÉRITÉ ET
-D’EXACTITUDE</span></h3>
-
-
-<p>I. L’analyse et la critique positive d’interprétation
-n’atteignent que le travail d’esprit intérieur de l’auteur
-du document et ne font connaître que ses idées. Elles
-n’apprennent directement rien sur les faits extérieurs.
-Même quand l’auteur a pu les observer, son texte
-indique seulement comment il a voulu les représenter,
-non comment il les a réellement vus, et encore moins
-ce qu’ils ont réellement été. Ce qu’un auteur exprime
-n’est pas forcément ce qu’il croyait, car il peut avoir
-menti ; ce qu’il a cru n’est pas forcément ce qui existait,
-car il peut s’être trompé. Ces propositions sont
-évidentes. Cependant un premier mouvement naturel
-nous porte à accepter comme vraie toute affirmation
-contenue dans un document, ce qui est admettre implicitement
-qu’aucun auteur n’a menti ou ne s’est trompé ;
-et il faut que cette crédulité spontanée soit bien puissante,
-puisqu’elle persiste malgré l’expérience quotidienne
-qui nous montre des cas innombrables d’erreur
-et de mensonge.</p>
-
-<p>La pratique a forcé les historiens à réfléchir en les
-mettant en présence de documents qui se contredisaient
-les uns les autres ; dans ce conflit il a bien fallu
-<span class="pagenum" id="pg-131">-131-</span> se résigner à douter et, après examen, à admettre
-l’erreur ou le mensonge ; ainsi s’est imposée la nécessité
-de la critique négative pour écarter les affirmations
-manifestement menteuses ou erronées. Mais l’instinct
-de confiance est si indestructible qu’il a jusqu’ici
-empêché même les gens du métier de constituer la critique
-interne des affirmations en méthode régulière
-comme ils ont fait pour la critique externe de provenance.
-Les historiens, dans leurs travaux, et même les
-théoriciens de la méthode historique<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>, en sont restés
-à des notions vulgaires et des formules vagues, en contraste
-frappant avec la terminologie précise de la critique
-de sources. Ils se bornent à examiner si l’auteur
-a été en général <i>contemporain</i> des faits, s’il en a été
-<i>témoin</i> oculaire ; s’il a été <i>sincère</i> et <i>bien informé</i>, s’il
-a su la vérité ou s’il a voulu la dire ; ou même, résumant
-tout en une formule, s’il a été <i>digne de foi</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Par exemple le P. de Smedt, Tardif, Droysen et même
-Bernheim.</p>
-</div>
-<p>Assurément cette critique superficielle vaut beaucoup
-mieux que l’absence de critique, et elle a suffi
-pour donner à ceux qui l’ont pratiquée la conscience
-d’une supériorité incontestable. Mais elle n’est qu’à
-mi-chemin entre la crédulité vulgaire et une méthode
-scientifique. Ici, comme en toute science, le point de
-départ doit être le doute méthodique<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>. Tout ce qui
-n’est pas prouvé doit rester provisoirement douteux ;
-pour affirmer une proposition il faut apporter des
-raisons de la croire exacte. Appliqué aux affirmations
-des documents, le doute méthodique devient la <i>défiance
-méthodique</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> Descartes, venu en un temps où l’histoire ne consistait
-encore qu’à reproduire des récits antérieurs, n’a pas trouvé le
-moyen de lui appliquer le doute méthodique ; aussi a-t-il refusé
-de lui reconnaître le caractère de science.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-132">-132-</span> L’historien doit <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> se défier de toute affirmation
-d’un auteur, car il ignore si elle n’est pas mensongère
-ou erronée. Elle ne peut être pour lui qu’une
-présomption. La prendre à son compte et la répéter en
-son nom, c’est déclarer implicitement qu’il la considère
-comme une vérité scientifique. Ce pas décisif, il n’a le
-droit de le faire que pour de bonnes raisons. Mais
-l’esprit humain est ainsi construit qu’on fait ce pas sans
-s’en apercevoir (cf. liv. II, <a href="#l2ch1">ch. <small>I</small></a>). — Contre cette tendance
-dangereuse le critique n’a qu’un procédé de
-défense. Il doit ne pas attendre pour douter d’y être
-forcé par une contradiction entre les affirmations des
-documents, il doit <i>commencer</i> par douter. Il doit n’oublier
-jamais la distance entre l’affirmation d’un auteur,
-quel qu’il soit, et une vérité scientifiquement établie, de
-façon à garder toujours pleine conscience de la responsabilité
-qu’il prend lorsqu’il reproduit une affirmation.</p>
-
-<p>Même après s’être décidé en principe à pratiquer
-cette défiance contre nature, on tend instinctivement à
-s’en délivrer le plus vite possible. Le mouvement naturel
-est de faire <i>en bloc</i> la critique de tout un auteur ou au
-moins de tout un document, de classer en deux catégories,
-à droite les brebis, à gauche les boucs ; d’un
-côté les auteurs dignes de foi ou les bons documents,
-de l’autre les auteurs suspects ou les mauvais documents.
-Après quoi, ayant épuisé toute sa force de
-défiance, on reproduit sans discussion toutes les affirmations
-du « bon document ». On consent à se défier
-de Suidas ou d’Aimoin, auteurs suspects, mais on
-affirme comme vérité établie tout ce qu’a dit Thucydide
-ou Grégoire de Tours<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>. On applique aux auteurs la
-<span class="pagenum" id="pg-133">-133-</span> procédure judiciaire qui classe les témoins en recevables
-et non recevables : dès qu’on a accepté un
-témoin on se sent engagé à admettre tous ses dires ;
-on n’ose douter d’une de ses affirmations que si l’on
-prouve des raisons spéciales d’en douter. Instinctivement
-on prend parti pour l’auteur qu’on a déclaré
-recommandable et on en vient, comme dans les tribunaux,
-à dire que « la charge de faire la preuve » incombe
-à celui qui récuse un témoignage valable<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Fustel de Coulanges lui-même n’était pas affranchi de cette
-timidité. A propos d’un discours prêté à Clovis par Grégoire
-de Tours, il dit : « Sans doute on ne peut affirmer que de telles
-paroles aient été réellement prononcées. Mais on ne doit pas non
-plus affirmer hardiment contre Grégoire de Tours qu’elles ne
-l’ont pas été… Le plus sage est d’accepter le texte de Grégoire. »
-<i>Monarchie franque</i>, p. 66. — Le plus sage, ou plutôt le seul parti
-scientifique est d’avouer qu’on ne sait rien des paroles de Clovis,
-car Grégoire lui-même ne les connaissait pas.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Un des historiens de l’antiquité les plus experts en critique,
-Ed. Meyer, <i lang="de" xml:lang="de">Die Entstehung des Judenthums</i>, Halle, 1896,
-in-8, a récemment encore allégué cet étrange argument juridique
-en faveur des récits de Néhémie. — M. Bouché-Leclercq, dans
-une remarquable étude sur « Le règne de Séleucus II Callinicus
-et la critique historique » (<i>Revue des Universités du Midi</i>, avr.-juin
-1897), semble, par réaction contre l’hypercritique de Niebuhr
-et de Droysen, incliner vers une théorie analogue. « Sous peine
-de tomber dans l’agnosticisme — qui est pour elle le suicide — ou
-dans la fantaisie individuelle, la critique historique doit
-accorder une certaine foi aux témoignages qu’elle ne peut pas
-contrôler, lorsqu’ils ne sont pas nettement contredits par d’autres
-de valeur égale. » M. Bouché-Leclercq a raison contre l’historien
-qui, « après avoir disqualifié tous ses témoins, prétend se substituer
-à eux et voit par leurs yeux tout autre chose que ce qu’ils
-ont vu eux-mêmes ». Mais quand les « témoignages » ne sont pas
-suffisants pour faire connaître scientifiquement un fait, la seule
-attitude correcte est « l’agnosticisme », c’est-à-dire l’aveu de notre
-ignorance ; nous n’avons pas le droit d’éluder cet aveu parce que
-le hasard aura laissé périr les documents en contradiction avec
-ces témoignages.</p>
-</div>
-<p>La confusion est encore accrue par l’expression
-<i>authentique</i> empruntée à la langue judiciaire ; elle ne
-se rapporte qu’à la provenance, non au contenu ; dire
-qu’un document est authentique, c’est dire seulement
-<span class="pagenum" id="pg-134">-134-</span> que la provenance en est certaine, non que le contenu
-en est exact. Mais l’authenticité produit une impression
-de respect qui dispose à accepter le contenu
-sans discussion. Douter des affirmations d’un document
-authentique semblerait présomptueux, ou du
-moins on se croit obligé d’attendre des preuves écrasantes
-avant de « s’inscrire en faux » contre le témoignage
-de l’auteur : les historiens eux-mêmes emploient
-cette expression malencontreusement empruntée à la
-langue judiciaire.</p>
-
-<p>II. A ces instincts naturels il faut résister méthodiquement.
-Un document (à plus forte raison l’œuvre
-d’un auteur) ne forme pas un bloc ; il se compose d’un
-très grand nombre d’affirmations indépendantes, dont
-chacune peut être mensongère ou fausse tandis que les
-autres sont sincères ou exactes (et inversement),
-puisque chacune est le produit d’une opération qui
-peut avoir été incorrecte tandis que les autres étaient
-correctes. Il ne suffit donc pas d’examiner <i>en bloc</i>
-tout un document, il faut examiner séparément chacune
-des affirmations qu’il contient ; la <i>critique</i> ne
-peut se faire que par une <i>analyse</i>.</p>
-
-<p>Ainsi la critique interne aboutit à deux règles
-générales :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Une vérité scientifique ne s’établit pas par <i>témoignage</i>.
-Pour affirmer une proposition il faut des raisons
-spéciales de la croire vraie. Il se peut que l’affirmation
-d’un auteur soit, dans certains cas, une raison
-suffisante ; mais on ne le sait pas d’avance. La règle sera
-donc d’<i>examiner</i> toute affirmation pour s’assurer si elle
-est de nature à constituer une raison suffisante de croire.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> La critique d’un document ne peut pas se faire en
-bloc. La règle sera d’<i>analyser</i> le document en ses éléments,
-pour dégager toutes les affirmations indépendantes
-<span class="pagenum" id="pg-135">-135-</span> dont il se compose et examiner chacune séparément.
-Souvent une seule phrase contient plusieurs
-affirmations, il faut les isoler pour les critiquer à
-part. Dans une vente, par exemple, on doit distinguer
-la date, le lieu, le vendeur, l’acheteur, l’objet, le prix,
-chacune des stipulations.</p>
-
-<p>La critique et l’analyse se font pratiquement en
-même temps et, sauf les textes de langue difficile, elles
-peuvent être menées de front avec l’analyse et la critique
-d’interprétation. Aussitôt qu’on a compris une
-phrase on l’analyse et on fait la critique de chacun
-des éléments.</p>
-
-<p>C’est dire que la critique consiste <i>logiquement</i> en
-un nombre énorme d’opérations. En les décrivant avec
-le détail nécessaire pour en faire comprendre le mécanisme
-et la raison d’être, nous allons leur donner l’apparence
-d’un procédé trop lent pour être praticable.
-C’est l’impression inévitable que produit toute description
-par la parole d’un acte complexe de la
-pratique. Comparez le temps nécessaire pour décrire
-un mouvement d’escrime et pour l’exécuter ; comparez
-la longueur de la grammaire et du dictionnaire avec
-la rapidité de la lecture. Comme tout art pratique, la
-critique consiste dans l’habitude de certains actes ;
-pendant l’apprentissage, avant que l’habitude soit
-prise, on est obligé de penser séparément chaque acte
-avant de le faire et de décomposer les mouvements :
-aussi les fait-on tous lentement et péniblement ; mais
-aussitôt l’habitude prise, les actes, devenus instinctifs
-et inconscients, sont faciles et rapides. Que le lecteur
-ne s’inquiète donc pas de la lenteur des procédés de
-la critique, il verra plus bas comment ils s’abrègent
-dans la pratique.</p>
-
-<p>III. Voici comment se pose le problème de la critique.
-<span class="pagenum" id="pg-136">-136-</span> Étant donnée une affirmation venant d’un
-homme qu’on n’a pas vu opérer, la valeur de l’affirmation
-dépendant exclusivement de la manière dont cet
-homme a opéré, déterminer si ses opérations ont été
-conduites correctement. — La position même du problème
-montre qu’on ne peut espérer aucune solution
-directe et définitive ; il manque la donnée essentielle,
-qui serait la manière dont l’auteur a opéré. La critique
-s’arrête donc à des solutions indirectes et provisoires,
-elle se borne à fournir des données qui exigent une
-dernière élaboration.</p>
-
-<p>L’instinct naturel pousse à juger de la valeur des affirmations
-d’après leur forme. On s’imagine reconnaître à
-première vue si un auteur est sincère ou si un récit
-est exact. C’est ce qu’on appelle « l’accent de sincérité »
-ou « l’impression de vérité ». C’est une impression
-presque irrésistible, mais elle n’en est pas moins
-une illusion. Il n’y a aucun critérium extérieur ni de
-la sincérité ni de l’exactitude. « L’accent de sincérité »,
-c’est l’apparence de la conviction ; un orateur, un
-acteur, un menteur d’habitude l’auront plus facilement
-en mentant qu’un homme indécis en disant ce qu’il
-croit. La vigueur de l’affirmation ne prouve pas toujours
-la vigueur de la conviction, mais seulement
-l’habileté ou l’effronterie<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>. De même l’abondance
-et la précision des détails, bien qu’elles fassent une vive
-impression sur les lecteurs inexpérimentés, ne garantissent
-pas l’exactitude des faits<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a> ; elles ne renseignent
-<span class="pagenum" id="pg-137">-137-</span> que sur l’imagination de l’auteur quand il est sincère
-ou sur son impudence quand il ne l’est pas. On est
-porté à dire d’un récit circonstancié : « Des choses de
-ce genre ne s’inventent pas. » Elles ne s’inventent pas,
-mais elles se transportent très facilement d’un personnage,
-d’un pays ou d’un temps à un autre. — Aucun
-caractère extérieur d’un document ne dispense donc
-d’en faire la critique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Les Mémoires de Retz en fournissent un exemple concluant ;
-c’est l’anecdote des fantômes rencontrés par Retz et Turenne.
-L’éditeur de Retz, dans la Collection des Grands Écrivains de
-la France, A. Feillet, a montré, t. I, p. 192, que cette histoire, si
-vivement racontée, est un mensonge d’un bout à l’autre.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Un bon exemple de la fascination exercée par un récit circonstancié
-est la légende des origines de la Ligue des trois cantons
-suisses primitifs (Gessler et les conjurés de Grütli), <i>fabriquée</i>
-au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle par Tschudi, devenue classique depuis le « Guillaume
-Tell » de Schiller et qu’on a eu tant de peine à extirper.
-(Voir Rilliet, <i>Origines de la Confédération suisse</i>, Genève, 1869,
-in-8.)</p>
-</div>
-<p>La valeur de l’affirmation d’un auteur dépend uniquement
-des conditions où il a opéré. La critique n’a
-aucune autre ressource que d’examiner ces conditions.
-Mais il ne s’agit pas de les reconstituer toutes, il suffit
-de répondre à une seule question : si l’auteur a opéré
-correctement ou non ? — La question peut être abordée
-de deux côtés.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> On connaît souvent par la critique de provenance
-les conditions <i>générales</i> où l’auteur a opéré. Il est probable
-que quelques-unes ont agi sur chacune de ses
-opérations particulières. On doit donc commencer
-par étudier les renseignements qu’on possède sur
-l’auteur et sur la composition du document, avec la
-préoccupation de chercher dans les habitudes, les
-sentiments, la situation personnelle de l’auteur, ou dans
-les circonstances de la composition, tous les motifs
-qui peuvent l’avoir incliné à procéder incorrectement
-ou au contraire à procéder avec une correction exceptionnelle.
-Pour apercevoir ces motifs possibles il faut
-que l’attention y soit attirée <i>d’avance</i>. Le seul procédé
-est donc de dresser un <i>questionnaire</i> général des
-causes d’incorrection. On l’appliquera aux conditions
-<span class="pagenum" id="pg-138">-138-</span> générales de composition du document pour découvrir
-celles qui ont pu rendre les opérations incorrectes et
-vicier les résultats. Mais on n’obtiendra ainsi, — même
-dans les cas exceptionnellement favorables où
-les conditions de provenance sont bien connues, — que
-des indications <i>générales</i> insuffisantes pour la critique,
-car elle doit toujours opérer sur chaque affirmation
-particulière.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> La critique des affirmations particulières ne peut
-se faire que par un seul procédé, singulièrement
-paradoxal : l’étude des conditions <i>universelles</i> de composition
-des documents. Les renseignements que ne
-fournit pas l’étude générale de l’auteur, on peut les
-chercher dans la connaissance des procédés nécessaires
-de l’esprit humain ; car, étant universels, ils
-devront se trouver dans chaque cas particulier. On
-sait dans quel cas l’homme en général est enclin à
-altérer volontairement ou à déformer les faits. Il s’agit
-d’examiner pour chaque affirmation si elle s’est produite
-dans un des cas où l’on peut s’attendre, suivant
-les habitudes normales de l’humanité, à ce que l’opération
-ait été incorrecte. Le procédé pratique sera
-de dresser un questionnaire des causes habituelles
-d’incorrection.</p>
-
-<p>Ainsi toute la critique se ramène à dresser et à remplir
-deux questionnaires, — l’un pour se représenter les
-conditions générales de composition du document d’où
-résultent les motifs généraux de défiance ou de confiance, — l’autre
-pour se représenter les conditions spéciales
-de chaque affirmation d’où dérivent les motifs
-spéciaux de défiance ou de confiance. Ce double questionnaire
-doit être dressé d’avance de façon à diriger
-méthodiquement l’examen du document en général et
-de chaque affirmation en particulier ; et comme il est
-<span class="pagenum" id="pg-139">-139-</span> le même pour tous les documents, il est utile de l’établir
-une fois pour toutes.</p>
-
-<p>IV. Le questionnaire critique comporte deux séries
-de questions qui correspondent aux deux séries d’opérations
-par lesquelles le document s’est constitué. La
-critique d’interprétation fait connaître seulement ce que
-l’auteur a voulu dire ; il reste à déterminer : 1<sup>o</sup> ce qu’il a
-cru réellement, car il peut n’avoir pas été sincère ; 2<sup>o</sup> ce
-qu’il a su réellement, car il peut s’être trompé. — On
-peut donc distinguer une <i>critique de sincérité</i> destinée à
-déterminer si l’auteur du document n’a pas menti, et
-une <i>critique d’exactitude</i> destinée à déterminer s’il ne
-s’est pas trompé.</p>
-
-<p>Dans la pratique on a très rarement besoin de savoir
-ce qu’a cru un auteur ; à moins qu’on ne fasse une étude
-spéciale de son caractère, l’auteur n’intéresse pas
-directement, il n’est qu’un intermédiaire pour atteindre
-les faits extérieurs rapportés par lui. Le but de la critique
-est de déterminer si l’auteur a représenté ces
-faits exactement. S’il a donné des renseignements
-inexacts, il est indifférent que ce soit par mensonge
-ou par erreur : on compliquerait inutilement l’opération
-en cherchant à le distinguer. On n’a donc guère occasion
-de pratiquer séparément la critique de sincérité,
-et on peut abréger le travail en réunissant dans un
-même questionnaire tous les motifs d’inexactitude.
-Mais il sera plus clair d’exposer séparément en deux
-séries les questions à se poser.</p>
-
-<p>La première série de questions servira à chercher si
-l’on a quelque motif de se défier de la sincérité de
-l’affirmation. On se demande si l’auteur a été dans une
-des conditions qui normalement inclinent un homme à
-n’être pas sincère. Il faut chercher quelles sont ces
-conditions, en général pour l’ensemble d’un document,
-<span class="pagenum" id="pg-140">-140-</span> en particulier pour chacune des affirmations. La
-réponse est donnée par l’expérience. Tout mensonge,
-petit ou grand, a pour cause l’intention particulière de
-l’auteur de produire sur son lecteur une impression
-particulière. Le questionnaire est ainsi ramené à une
-liste des intentions qui en général peuvent entraîner
-un auteur à mentir. Voici les cas les plus importants.</p>
-
-<p><i>1<sup>er</sup> cas.</i> L’auteur cherche à se procurer un avantage
-pratique ; il veut tromper le lecteur du document pour
-l’engager à un acte ou l’en détourner ; il donne sciemment
-un renseignement faux : on dit alors que l’auteur
-a un intérêt à mentir. C’est le cas de la plupart des
-actes officiels. Même dans les documents qui n’ont pas
-été rédigés pour un motif pratique, toute affirmation
-intéressée risque d’être mensongère. Pour déterminer
-quelles sont les affirmations suspectes, il faut se
-demander quel a pu être le but de l’auteur en général
-en écrivant l’ensemble du document, en particulier en
-rédigeant chacune des affirmations particulières qui
-composent le document. Mais il faut résister à deux
-tendances naturelles. — L’une est de chercher quel
-<i>intérêt</i> avait l’auteur à mentir, ce qui revient à chercher
-l’intérêt que <i>nous</i> aurions eu à sa place ; il faut
-au contraire se demander l’intérêt que <i>lui-même</i> croyait
-y avoir et on doit le chercher dans ses goûts et son
-idéal. — L’autre tendance est de tenir compte seulement
-de l’intérêt <i>individuel</i> de l’auteur ; il faut prévoir
-au contraire que l’auteur a pu donner de faux renseignements
-dans un intérêt <i>collectif</i>. C’est une des difficultés
-de la critique. Un auteur est membre à la fois
-de plusieurs groupes, famille, province, patrie, secte
-religieuse, parti politique, classe sociale, dont les
-intérêts sont souvent en conflit ; il faut savoir démêler
-<span class="pagenum" id="pg-141">-141-</span> le groupe auquel il s’intéressait le plus et pour lequel
-il aura travaillé.</p>
-
-<p><i>2<sup>e</sup> cas.</i> L’auteur a été placé dans une situation qui le
-forçait à mentir. Cela arrive toutes les fois qu’ayant
-eu besoin de rédiger un document conforme à des
-règles ou à des habitudes, il s’est trouvé dans des conditions
-contraires sur quelque point à ces règles ou
-ces habitudes ; il lui a fallu alors affirmer qu’il opérait
-dans les conditions normales, et par conséquent faire
-une déclaration fausse sur tous les points où il n’était
-pas en règle. Dans presque tout procès-verbal il y a
-quelque léger mensonge sur le jour ou l’heure, sur le
-lieu, sur le nombre ou le nom des assistants. Tous nous
-avons assisté, sinon participé, à quelques-unes de ces
-petites falsifications. Mais nous l’oublions trop quand
-il s’agit de critiquer les documents du passé. Le caractère
-<i>authentique</i> du document contribue à faire illusion ;
-instinctivement on prend <i>authentique</i> pour synonyme
-de sincère. Les règles rigides imposées pour la rédaction
-de tout document authentique semblent une garantie
-de sincérité ; elles sont au contraire une incitation au
-mensonge, non sur le fond des faits, mais sur les circonstances
-accessoires. De ce qu’un personnage signe
-un acte on peut conclure qu’il l’a consenti, mais non
-pas qu’il a été réellement présent à l’heure où l’acte
-mentionne sa présence.</p>
-
-<p><i>3<sup>e</sup> cas.</i> L’auteur a eu une sympathie ou une antipathie
-pour un groupe d’hommes (nation, parti, secte, province,
-ville, famille) ou pour un ensemble de doctrines
-ou d’institutions (religion, philosophie, secte
-politique) qui l’a porté à déformer les faits de façon à
-donner une idée favorable de ses amis, défavorable
-de ses adversaires. Ce sont des dispositions générales
-qui agissent sur toutes les affirmations d’un auteur ;
-<span class="pagenum" id="pg-142">-142-</span> aussi sont-elles très apparentes, au point que les
-anciens leurs avaient déjà donné des noms (<i lang="la" xml:lang="la">studium</i> et
-<i lang="la" xml:lang="la">odium</i>) ; c’était dès l’antiquité un lieu commun littéraire
-pour les historiens de protester qu’ils avaient
-évité l’un et l’autre.</p>
-
-<p><i>4<sup>e</sup> cas.</i> L’auteur a été entraîné par la vanité individuelle
-ou collective à mentir pour faire valoir sa personne
-ou son groupe. Il a affirmé ce qu’il croyait de
-nature à produire sur le lecteur l’impression que lui
-ou les siens possédaient des qualités estimées. Il faut
-donc se demander si l’affirmation n’a pas quelque motif
-de vanité. Mais il ne faut pas se figurer la vanité de l’auteur
-d’après la nôtre ou celle de nos contemporains. La
-vanité n’a pas partout les mêmes objets, il faut donc
-chercher à quoi l’auteur mettait sa vanité ; il se peut
-qu’il mente pour s’attribuer (à lui ou aux siens) des
-actes que nous trouverions déshonorants. Charles IX
-s’est vanté faussement d’avoir préparé la Saint-Barthélemy.
-Il y a pourtant un motif de vanité universel,
-c’est le désir de paraître tenir un rang élevé et jouer
-un rôle important. Il faut donc toujours se défier d’une
-affirmation qui attribue à l’auteur ou à son groupe une
-place considérable dans le monde<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Des exemples frappants du mensonge par vanité remplissent
-les <i>Économies royales</i> de Sully et les <i>Mémoires</i> de Retz.</p>
-</div>
-<p><i>5<sup>e</sup> cas.</i> L’auteur a voulu plaire au public ou du moins
-a voulu éviter de le choquer. Il a exprimé les sentiments
-et les idées conformes à la morale ou à la mode
-de son public ; même quand il en avait personnellement
-d’autres, il a déformé les faits de façon à les adapter
-aux passions et aux préjugés de son public. Les types
-les plus nets de ce genre de mensonge sont les formes
-de cérémonial, paroles sacramentelles, déclarations
-prescrites par l’étiquette, harangues d’apparat, formules
-<span class="pagenum" id="pg-143">-143-</span> de politesse. Les affirmations qu’elles contiennent
-sont si suspectes qu’on n’en peut tirer aucun renseignement
-sur les faits affirmés. Nous le savons tous
-pour les formules contemporaines que nous voyons
-employées chaque jour, nous l’oublions souvent dans la
-critique des documents, surtout pour les époques où les
-documents sont rares. Personne ne songerait à chercher
-les vrais sentiments d’un homme dans les assurances
-de respect qu’il écrit à la fin de ses lettres. Mais on a
-longtemps cru à l’humilité de certains dignitaires ecclésiastiques
-du moyen âge parce que, le jour de leur
-élection, ils commençaient par repousser une fonction
-dont ils se déclaraient indignes, jusqu’à ce qu’enfin on
-s’est avisé par comparaison que ce refus était une simple
-forme de convenance. Et il se trouve encore des érudits
-pour chercher, comme les Bénédictins du <small>XVIII</small><sup>e</sup>
-siècle, dans les formules de la chancellerie d’un prince, des
-renseignements sur sa piété ou sa libéralité<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> Fustel de Coulanges lui-même s’est laissé aller à chercher
-dans les formules des inscriptions en l’honneur des empereurs
-la preuve que les populations aimaient le régime impérial.
-« Qu’on lise les inscriptions, le sentiment qu’elles manifestent
-est toujours celui de l’intérêt satisfait et reconnaissant… Voyez
-le recueil d’Orelli. Les expressions qu’on y rencontre le plus
-fréquemment sont… » — Et l’énumération des titres de respect
-donnés aux empereurs se termine par cet aphorisme déconcertant :
-« Ce serait mal connaître la nature humaine que de
-croire qu’il n’y eût en tout cela que de l’adulation. » — Ce n’est
-même pas de l’adulation, ce ne sont que des formules.</p>
-</div>
-<p>Pour reconnaître ces affirmations de convenance il
-faut deux études d’ensemble : l’une porte sur l’auteur
-pour savoir à quel public il s’adressait, car dans un
-même pays il y a d’ordinaire plusieurs publics superposés
-ou juxtaposés qui ont chacun son code de morale
-ou de convenance ; l’autre porte sur le public pour établir
-en quoi consistait sa morale ou sa mode.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-144">-144-</span> <i>6<sup>e</sup> cas.</i> L’auteur a essayé de plaire au public par des
-artifices littéraires, il a déformé les faits pour les
-rendre plus beaux, suivant sa conception de la beauté.
-Il faut donc chercher l’idéal de l’auteur ou de son temps
-pour se défier des passages déformés suivant cet idéal.
-Mais on peut prévoir les genres habituels de déformation
-littéraire. — La déformation oratoire consiste à attribuer
-aux personnages des attitudes, des actes, des sentiments
-et surtout des paroles nobles ; c’est une disposition
-naturelle aux jeunes garçons qui commencent à
-pratiquer l’art d’écrire et aux écrivains encore à demi
-barbares : c’est le travers commun des chroniqueurs du
-moyen âge<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>. — La déformation épique embellit le récit
-en y ajoutant des détails pittoresques, des discours
-tenus par des personnages, des chiffres, parfois même
-des noms de personnages ; elle est dangereuse parce que
-les détails précis donnent l’illusion de la vérité<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>. — La
-déformation dramatique consiste à grouper les faits
-pour en augmenter la puissance dramatique en concentrant
-sur un seul moment ou un seul personnage
-ou un seul groupe des faits qui ont été dispersés. C’est
-ce qu’on appelle faire « plus vrai que la vérité ». C’est
-la déformation la plus dangereuse, celle des historiens
-artistes, d’Hérodote, de Tacite, des Italiens de la
-Renaissance. — La déformation lyrique exagère les
-sentiments et les émotions de l’auteur et de ses amis,
-pour les faire paraître plus intenses : on doit en tenir
-compte dans les études qui prétendent reconstituer
-« la psychologie » d’un personnage.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> Suger, dans la <i>Vie de Louis VI</i>, est un modèle du genre.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> Tschudi, <i lang="la" xml:lang="la">Chronicon Helveticum</i>, en est un exemple frappant.</p>
-</div>
-<p>La déformation littéraire agit peu sur les documents
-d’archives (bien qu’on la trouve dans la plupart des
-<span class="pagenum" id="pg-145">-145-</span> chartes du <small>XI</small><sup>e</sup> siècle) ; mais elle altère profondément
-tous les textes littéraires, y compris les récits des historiens.
-Or la tendance naturelle est de croire plus
-volontiers les écrivains de talent et d’admettre plus
-facilement une affirmation présentée dans une belle
-forme. Le critique doit réagir en appliquant cette règle
-paradoxale qu’on doit tenir une affirmation pour suspecte
-d’autant plus qu’elle est plus intéressante au
-point de vue artistique<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. Il faut se défier de tout récit
-très pittoresque, très dramatique, où les personnages
-prennent des attitudes nobles ou manifestent des sentiments
-très intenses.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Aristophane et Démosthène sont deux exemples frappants
-du pouvoir qu’ont les grands écrivains de paralyser la critique
-et de troubler la connaissance des faits. C’est seulement à la
-fin du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle qu’on a osé s’avouer nettement leur manque de
-sincérité.</p>
-</div>
-<p>Cette première série de questions aboutira au
-résultat <i>provisoire</i> de discerner les affirmations qui
-ont <i>chance</i> d’être mensongères.</p>
-
-<p>V. La seconde série de questions servira à examiner
-s’il y a un motif de se défier de l’exactitude de l’affirmation.
-L’auteur s’est-il trouvé dans une des conditions
-qui entraînent un homme à se tromper ? — Comme
-en matière de sincérité, il faut chercher ces conditions
-en général pour l’ensemble du document, en particulier
-pour chacune des affirmations.</p>
-
-<p>La pratique des sciences constituées nous apprend
-les conditions de la connaissance exacte des faits. Il
-n’existe qu’un seul procédé scientifique pour connaître
-un fait, c’est l’<i>observation</i> ; il faut donc que toute affirmation
-repose, directement ou par intermédiaire, sur
-une observation, et que cette observation ait été faite
-correctement.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-146">-146-</span> Le questionnaire des motifs d’erreur peut se dresser
-en partant de l’expérience qui nous montre les cas
-les plus habituels d’erreur.</p>
-
-<p><i>1<sup>er</sup> cas.</i> L’auteur a été placé de façon à observer le
-fait et s’est imaginé l’avoir réellement observé ; mais
-il en a été empêché par quelque motif intérieur dont
-il n’a pas eu conscience, une hallucination, une illusion
-ou un simple préjugé. Il est inutile (et il serait
-d’ailleurs impossible) de déterminer lequel de ces
-motifs a agi ; il suffit de reconnaître si l’auteur a été
-porté à mal observer. — Il n’est guère possible de
-reconnaître qu’une affirmation particulière a été le
-résultat d’une hallucination ou d’une illusion. Tout au
-plus parvient-on, dans quelques cas extrêmes, à
-apprendre, soit par des renseignements, soit par des
-comparaisons, qu’un auteur a une propension <i>générale</i>
-à ces genres d’erreur.</p>
-
-<p>Il y a plus de chance de reconnaître si une affirmation
-a été le produit d’un préjugé. On trouve dans
-la vie ou les œuvres de l’auteur la trace de ses préjugés
-dominants ; on doit pour chaque affirmation particulière
-se demander si elle ne provient pas d’une
-idée préconçue de l’auteur sur une espèce d’hommes
-ou une espèce de faits. Cette recherche se confond en
-partie avec la recherche des motifs de mensonge : l’intérêt,
-la vanité, la sympathie ou l’antipathie produisent
-des préjugés qui altèrent la vérité de même façon que
-le mensonge volontaire. On peut donc s’en tenir aux
-questions déjà posées pour reconnaître la sincérité.
-Mais il en faut ajouter une. L’auteur, en formulant
-une affirmation n’a-t-il pas été amené à la déformer à
-son insu parce qu’il répondait à une question ? C’est le
-cas de toutes les affirmations obtenues par enquête,
-interrogatoire, questionnaire. Même en dehors des cas
-<span class="pagenum" id="pg-147">-147-</span> où l’interrogé cherche à plaire au questionneur en
-répondant ce qu’il croit lui être agréable, toute question
-par elle-même suggère la réponse ; ou du moins elle
-impose la nécessité de faire entrer les faits dans un
-cadre tracé d’avance par quelqu’un qui ne les a pas
-vus. Il est donc indispensable de soumettre à une critique
-spéciale toute affirmation obtenue par interrogation,
-en se demandant quelle a été la question posée et
-quel préjugé elle peut avoir fait naître dans l’esprit de
-celui qui a eu à y répondre.</p>
-
-<p><i>2<sup>e</sup> cas.</i> L’auteur a été mal placé pour observer. La
-pratique des sciences nous enseigne les conditions
-d’une observation correcte. L’observateur doit être
-placé de façon à voir exactement, sans aucun intérêt
-pratique, aucun désir d’atteindre un résultat donné,
-aucune idée préconçue sur le résultat. Il doit noter
-à l’instant même, avec un système de notation précis ;
-il doit indiquer avec précision sa méthode. Ces conditions,
-exigées dans les sciences d’observation, ne sont
-jamais toutes remplies par les auteurs de documents.</p>
-
-<p>Il serait donc inutile de se demander s’il y a eu des
-chances d’incorrection ; <i>il y en a toujours</i> (c’est justement
-ce qui distingue un <i>document</i> d’une <i>observation</i>).
-Il ne reste qu’à chercher les causes évidentes d’erreur
-dans les conditions de l’observation : si l’observateur
-a été en un lieu d’où il ne pouvait pas bien voir ou entendre
-(par exemple un subalterne qui prétend raconter
-les délibérations secrètes d’un conseil de dignitaires) ; — si
-son attention a été fortement distraite par la nécessité
-d’agir (par exemple sur un champ de bataille), ou a été
-négligente parce que les faits à observer ne l’intéressaient
-pas ; — s’il lui a manqué l’expérience spéciale ou
-l’intelligence générale pour comprendre les faits ; — s’il
-a mal analysé ses impressions et confondu des faits
-<span class="pagenum" id="pg-148">-148-</span> différents. Surtout il faut se demander quand il a <i>noté</i>
-ce qu’il a vu ou entendu. C’est le point le plus important :
-la seule observation exacte est celle qu’on rédige
-aussitôt après avoir observé ; c’est toujours ainsi qu’on
-procède dans les sciences constituées ; une impression
-notée plus tard n’est déjà plus qu’un <i>souvenir</i>, exposé à
-s’être mélangé dans la mémoire avec d’autres souvenirs.
-Les <i>Mémoires</i>, écrits plusieurs années après les faits,
-souvent même à la fin de la carrière de l’auteur, ont introduit
-dans l’histoire des erreurs innombrables. Il faut se
-faire une règle de traiter les <i>Mémoires</i> avec une défiance
-spéciale, comme des documents de seconde main,
-malgré leur apparence de témoignages contemporains.</p>
-
-<p><i>3<sup>e</sup> cas.</i> L’auteur affirme des faits qu’il aurait pu
-observer, mais qu’il ne s’est pas donné la peine de
-regarder. Par paresse ou négligence, il a donné des renseignements
-qu’il a imaginés par conjecture, ou même
-au hasard, et qui se trouvent être faux. Cette cause
-d’erreur, très fréquente, bien qu’on n’y pense guère,
-peut être soupçonnée dans tous les cas où l’auteur a
-été obligé pour remplir un cadre de se procurer des
-renseignements qui l’intéressaient peu. De ce genre
-sont les réponses à des questions faites par une autorité
-(il suffit de voir comment se font de nos jours la
-plupart des enquêtes officielles), et les récits détaillés
-de cérémonies ou d’actes publics. La tentation est trop
-forte de rédiger le récit d’après le programme connu
-d’avance ou d’après la procédure habituelle de l’acte.
-Que de comptes rendus de séances de tout genre
-publiés par des reporters qui n’y ont pas assisté ! On
-soupçonne, on croit même avoir reconnu, des imaginations
-analogues chez des chroniqueurs du moyen âge<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>.
-<span class="pagenum" id="pg-149">-149-</span> La règle doit donc être de se défier des récits trop
-conformes à des formules.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> Par exemple le récit de l’élection d’Otton I<sup>er</sup> dans les <i lang="la" xml:lang="la">Gesta
-Ottonis</i> de Witukind.</p>
-</div>
-<p><i>4<sup>e</sup> cas.</i> Le fait affirmé est de telle nature qu’il ne peut
-pas avoir été connu par l’observation seulement. C’est
-un fait caché (par exemple, un secret d’alcôve). C’est
-un état interne qu’on ne peut voir, un sentiment, un
-motif, une hésitation intérieure. C’est un fait collectif
-très étendu ou très durable, par exemple un acte commun
-à toute une armée, un usage commun à tout un
-peuple ou à tout un siècle, un chiffre statistique obtenu
-par l’addition de nombreuses unités. C’est un jugement
-d’ensemble sur le caractère d’un homme, d’un groupe,
-d’un usage, d’un événement. — Ce sont là des sommes
-ou des conséquences d’observations : l’auteur n’a pu
-les atteindre qu’indirectement, en partant de données
-d’observations élaborées par des opérations logiques,
-abstraction, généralisation, raisonnement, calcul. Il
-faut donc ici deux questions. L’auteur semble-t-il avoir
-opéré sur des données insuffisantes ? A-t-il opéré incorrectement
-sur ses données ?</p>
-
-<p>Sur les incorrections probables d’un auteur on peut
-avoir des renseignements généraux ; on peut en examinant
-son œuvre voir comment il opérait, s’il savait
-abstraire, raisonner, généraliser, et quelle espèce d’erreurs
-il commettait. — Pour établir la valeur des
-données il faut critiquer chaque affirmation en particulier :
-on doit se représenter les conditions où se trouvait
-l’auteur et se demander s’il a pu se procurer les
-données nécessaires à son affirmation. La précaution
-est indispensable pour tous les chiffres élevés et
-toutes les descriptions des usages d’un peuple ; car il y
-a chance que l’auteur ait obtenu son chiffre par un
-procédé conjectural d’évaluation (cas ordinaire pour le
-nombre des combattants ou des morts), ou en réunissant
-<span class="pagenum" id="pg-150">-150-</span> des chiffres partiels qui ne sont pas tous exacts ;
-il y a chance qu’il ait étendu à tout un peuple, à tout
-un pays, à toute une période ce qui était vrai seulement
-d’un petit groupe qu’il connaissait<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> Par exemple les chiffres sur la population, le commerce, la
-richesse des pays européens donnés par les ambassadeurs vénitiens
-du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, et les descriptions des usages des Germains
-dans la <i>Germanie</i> de Tacite.</p>
-</div>
-<p>VI. Ces deux premières séries de questions sur la
-sincérité et l’exactitude des affirmations du document
-supposent que l’auteur a observé lui-même le fait.
-C’est la condition commune des observations dans
-toutes les sciences constituées. Mais en histoire la
-pénurie des <i>observations</i> directes, même médiocrement
-faites, est si grande qu’on en est réduit à tirer parti de
-documents dont ne voudrait aucune autre science<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.
-Qu’on prenne au hasard un récit, même d’un contemporain,
-on verra que les faits observés par l’auteur ne
-forment jamais qu’une partie de l’ensemble. Dans
-presque tout document le plus grand nombre des affirmations
-ne viennent pas directement de l’auteur, elles
-reproduisent les affirmations d’un autre. Le général,
-même en racontant la bataille qu’il vient de diriger,
-communique, non pas ses propres observations, mais
-celles de ses officiers ; son récit est déjà en grande
-partie un « document de seconde main »<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> Il serait intéressant d’examiner ce qui resterait de l’histoire
-romaine ou de l’histoire mérovingienne si l’on s’en tenait
-aux documents qui représentent une observation directe.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> On voit pourquoi nous n’avons pas défini et étudié à part
-le « document de première main ». C’est que la question a été
-mal posée par la pratique des historiens. La distinction devrait
-porter sur les <i>affirmations</i>, non sur les documents. Ce n’est
-pas le document qui est de première, de seconde, ou de troisième
-main, c’est l’<i>affirmation</i>. Ce qu’on appelle un « document
-de première main » est presque toujours composé en partie
-d’affirmations de seconde main sur des faits que l’auteur n’a
-pas connus lui-même. On nomme « document de seconde main »
-celui qui ne contient rien de première main, par exemple Tite
-Live ; mais c’est là une distinction trop grossière pour suffire à
-guider la critique des affirmations.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-151">-151-</span> Pour faire la critique d’une affirmation de seconde
-main, il ne suffit plus d’examiner les conditions où
-opérait l’auteur du document : cet auteur n’est plus
-qu’un instrument de transmission ; le véritable auteur de
-l’affirmation, c’est celui qui lui a fourni le renseignement.
-Il faut donc changer le terrain de la critique, se
-demander si l’auteur du renseignement a opéré correctement ;
-et si celui-là tenait son renseignement d’un
-autre, — ce qui est le cas le plus fréquent, — il faut
-remonter d’intermédiaire en intermédiaire à la poursuite
-du premier qui a lancé dans le monde l’affirmation
-et se demander s’il a été un observateur correct.</p>
-
-<p>Logiquement cette recherche de l’observateur-source
-n’est pas inconcevable ; les anciens recueils de traditions
-arabes donnent ainsi la chaîne des garants successifs
-d’une tradition. Mais dans la pratique les données
-manquent presque toujours pour arriver jusqu’à
-l’observateur ; l’observation reste anonyme. Alors se
-pose une question générale. Comment faire la critique
-d’une affirmation anonyme ? Il ne s’agit pas seulement
-des « documents anonymes » dont la rédaction d’ensemble
-a eu pour auteur un inconnu ; la question se
-pose même sur un auteur connu pour chacune des affirmations
-dont la source reste inconnue.</p>
-
-<p>La critique opère en se représentant les conditions
-de travail de l’auteur ; sur une affirmation anonyme elle
-n’a presque plus de prise. Il ne lui reste d’autre procédé
-que d’examiner les conditions générales du document. — On
-peut examiner s’il y a un caractère commun à
-toutes les affirmations du document indiquant qu’elles
-<span class="pagenum" id="pg-152">-152-</span> proviennent toutes de gens ayant mêmes préjugés ou
-mêmes passions : en ce cas la tradition suivie par l’auteur
-est « colorée » ; la tradition d’Hérodote a une
-couleur athénienne et une couleur delphique. Il faut
-pour chacun des faits de cette tradition se demander
-s’il n’a pas été déformé par l’intérêt, la vanité, les préjugés
-du groupe. — On peut se demander, sans même
-considérer l’auteur, s’il y a eu quelque motif de déformation
-ou au contraire quelque motif d’observer correctement,
-commun à tous les hommes du temps ou du
-pays où a dû se faire l’observation : par exemple, quels
-étaient les procédés d’information et les préjugés des
-Grecs sur les Scythes au temps d’Hérodote.</p>
-
-<div class="empty"></div>
-<p>De toutes ces enquêtes générales la plus utile porte
-sur la transmission des affirmations anonymes appelée
-<i>tradition</i>. Toute affirmation de seconde main n’a de
-valeur que dans la mesure où elle reproduit sa source ;
-tout ce qu’elle y ajoute est une altération et doit être
-éliminé ; de même toutes les sources intermédiaires
-ne valent que comme copies de l’affirmation originale
-issue directement d’une observation. La critique a
-besoin de savoir si ces transmissions successives
-ont conservé ou déformé l’affirmation primitive ; surtout
-si la tradition recueillie par le document a été
-<i>écrite</i> ou <i>orale</i>. L’écriture fixe l’affirmation et en rend
-la transmission fidèle ; au contraire l’affirmation orale
-reste une impression sujette à se déformer dans la
-mémoire de l’observateur lui-même, en se mélangeant
-à d’autres impressions ; en passant oralement par des
-intermédiaires elle se déforme à chaque transmission<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>,
-et comme elle se déforme pour des motifs variables, il
-<span class="pagenum" id="pg-153">-153-</span> n’est possible ni d’évaluer ni de redresser la déformation.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> La déformation est beaucoup moindre pour les impressions
-mises dans une forme régulière ou frappante, vers, maximes,
-proverbes.</p>
-</div>
-<p>La tradition orale est par sa nature une altération
-continue ; aussi dans les sciences constituées n’accepte-t-on
-jamais que la transmission écrite. Les historiens
-n’ont pas de motif avouable de procéder autrement,
-tout au moins lorsqu’il s’agit d’établir un fait particulier.
-Il faut donc rechercher dans les documents
-écrits les affirmations venues par tradition orale pour
-les tenir en suspicion. Il est rare qu’on soit renseigné
-directement d’une façon sûre, les auteurs qui puisent
-dans la tradition orale ne le disent pas volontiers<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>. Il
-ne reste donc qu’un procédé indirect ; c’est de constater
-qu’il ne <i>peut</i> pas y avoir eu de transmission écrite, il
-serait certain alors que le fait n’a pu parvenir à l’auteur
-que par tradition orale. On doit donc se demander :
-à cette époque et dans ce groupe d’hommes
-avait-on l’habitude de mettre par écrit des faits de ce
-genre ? Si la réponse est négative, c’est que le fait
-vient de tradition orale.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> On est quelquefois averti par la <i>forme</i> de la phrase, lorsque
-au milieu de récits détaillés d’origine évidemment légendaire
-on rencontre une mention brève et sèche en style annalistique,
-visiblement copiée sur un document écrit. C’est ce qui arrive
-dans Tite Live (voir Nitzsch, <i lang="de" xml:lang="de">Die römische Annalistik</i>,… Leipzig,
-1873, in-8), et dans Grégoire de Tours (voir Lœbell, <i lang="de" xml:lang="de">Gregor von
-Tours</i>, Leipzig, 1868, in-8).</p>
-</div>
-<p>La forme la plus frappante de tradition orale est la
-<i>légende</i>. Elle se produit dans les groupes d’hommes qui
-n’ont pas d’autre moyen de transmission que la parole,
-dans les sociétés barbares, ou les classes peu cultivées,
-paysans, soldats. C’est alors l’<i>ensemble</i> des faits qui
-est transmis oralement et prend la forme légendaire. Il
-y a à l’origine de chaque peuple une période légendaire :
-en Grèce, à Rome, chez tous les peuples germaniques
-et slaves, les souvenirs les plus anciens
-<span class="pagenum" id="pg-154">-154-</span> du peuple forment une couche de légendes. Dans
-les époques civilisées le peuple continue à avoir sa
-légende populaire sur les événements qui le frappent<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>.
-La légende, c’est la tradition exclusivement orale.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> Les événements qui frappent le peuple et se transmettent
-par la légende ne sont pas d’ordinaire ceux qui nous paraissent
-les plus importants. — Les héros des chansons de gestes sont à
-peine connus historiquement. — Les chants épiques bretons se
-rapportent, non aux grands événements historiques, comme
-l’avait fait croire le recueil de la Villemarqué, mais à d’obscurs
-épisodes locaux. Il en est de même des sagas scandinaves ; elles
-se rapportent pour la plupart à des querelles entre des villageois
-d’Islande ou des Orcades.</p>
-</div>
-<p>Après même qu’un peuple est sorti de la période
-légendaire en fixant les faits par l’écriture, la tradition
-orale ne cesse pas ; mais son domaine se restreint : elle
-se réduit aux faits non enregistrés, soit qu’ils soient
-secrets de leur nature, soit qu’on ne prenne pas la
-peine de les noter, les actes intimes, les paroles, les
-détails des événements. C’est l’<i>anecdote</i> ; on l’a surnommée
-« la légende des civilisés ». Elle se forme
-comme la légende, par des souvenirs confus, des allusions,
-des interprétations erronées, des imaginations de
-toute origine qui se fixent sur quelques personnages
-ou quelques événements.</p>
-
-<p>Légendes et anecdotes ne sont au fond que des
-croyances populaires, rapportées arbitrairement à des
-personnages historiques ; elles font partie du <i lang="en" xml:lang="en">folklore</i>,
-non de l’histoire<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>. Il faut donc se tenir en garde contre
-la tentation de traiter la légende comme un alliage de
-faits exacts et d’erreurs, d’où l’on pourrait par analyse
-dégager des « parcelles » de vérité historique. La
-légende forme un bloc où il y a peut-être quelque parcelle
-<span class="pagenum" id="pg-155">-155-</span> de vérité, et qu’on peut même analyser en ses
-éléments ; mais on n’a aucun moyen de discerner s’ils
-viennent de la réalité ou de l’imagination. C’est, suivant
-l’expression de Niebuhr, « un mirage produit par un objet
-invisible, suivant une loi de réfraction inconnue ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> La théorie de la légende est une des parties les plus
-avancées de la critique. E. Bernheim (<i>o. c.</i>, p. 380-90) la résume
-bien et en donne la bibliographie.</p>
-</div>
-<p>Le procédé d’analyse le plus naïf consiste à rejeter
-dans le récit légendaire les détails qui paraissent
-impossibles, miraculeux, contradictoires ou absurdes,
-et à conserver comme historique le résidu raisonnable.
-C’est ainsi que les protestants rationalistes ont
-traité les récits bibliques au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Autant vaudrait
-amputer le merveilleux d’un conte de fées, supprimer
-le Chat botté pour faire du marquis de Carabas
-un personnage historique. — Une méthode plus raffinée,
-mais non moins dangereuse, consiste à comparer
-les diverses légendes pour en tirer le fond historique
-commun. — Grote<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>, à propos de la tradition grecque,
-a démontré l’impossibilité de tirer de la légende, par
-quelque procédé que ce soit, aucun renseignement sûr<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>.
-Il faut se résigner à traiter la légende comme le produit
-de l’imagination d’un peuple ; on peut y chercher
-les conceptions du peuple, non les faits extérieurs
-auxquels il a assisté. Ainsi la règle doit être de rejeter
-toute affirmation d’origine légendaire ; et il ne s’agit
-pas seulement des récits de <i>forme</i> légendaire : un récit
-d’apparence historique fabriqué avec les données de la
-légende, comme les premiers chapitres de Thucydide,
-doit être écarté aussi.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> <i>Histoire de la Grèce</i>, trad. fr., t. II. On peut comparer Renan,
-<i>Histoire du peuple d’Israël</i>, t. I, Paris, 1887, in-8. Introduction.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> Cela n’a pas empêché Niebuhr de faire avec la légende
-romaine sur la lutte entre praticiens et plébéiens une construction
-qu’il a fallu démolir, ni Curtius, vingt ans après Grote, de
-chercher des faits historiques dans la légende grecque.</p>
-</div>
-<p>En cas de transmission écrite il reste à chercher
-<span class="pagenum" id="pg-156">-156-</span> si l’auteur a reproduit sa source sans l’altérer. Cette
-recherche rentre dans la critique des sources<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>, dans
-la mesure où on peut comparer les textes. Mais quand
-la source a disparu, la critique interne reste seule
-possible. — Il faut se demander d’abord si l’auteur
-a pu avoir des informations exactes, sinon son affirmation
-est sans valeur. — Puis il faut chercher, en
-général, s’il avait l’habitude d’altérer ses sources et
-dans quel sens ; en particulier, pour chacune de ses
-affirmations de seconde main, si elle paraît une reproduction
-exacte ou un arrangement. On le reconnaît à
-la forme : un morceau d’un style étranger qui détonne
-dans l’ensemble est un fragment d’un document antérieur ;
-plus la reproduction est servile, plus le morceau
-est précieux, car il ne peut contenir de renseignements
-exacts que ceux qui étaient déjà dans sa source.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> Voir ci-dessus, <a href="#pg-72">p. 72</a> et suiv.</p>
-</div>
-<p>VII. Malgré toutes ces recherches la critique ne
-parvient jamais à reconstituer l’état civil de tous les
-renseignements de façon à dire par qui chaque fait
-a été observé, ni même par qui il a été noté. La conclusion,
-dans la plupart des cas, c’est que l’affirmation
-reste anonyme.</p>
-
-<p>Nous voilà donc en présence d’un fait observé on
-ne sait par qui ni comment, et noté on ne sait quand ni
-comment. Aucune autre science n’accepte de faits dans
-ces conditions, sans contrôle possible, avec des
-chances d’erreur incalculables. Mais l’histoire peut en
-tirer parti parce qu’elle n’a pas besoin, comme les
-autres sciences, d’atteindre des faits difficiles à constater.</p>
-
-<p>La notion de <i>fait</i>, quand on la précise, se ramène à
-un jugement d’affirmation sur la réalité extérieure. Les
-<span class="pagenum" id="pg-157">-157-</span> opérations par lesquelles on aboutit à cette affirmation
-sont plus ou moins difficiles et les chances d’erreurs
-plus ou moins grandes suivant la nature des réalités
-à constater et le degré de précision qu’on veut mettre
-dans la formule. La chimie et la biologie ont besoin
-de saisir des faits délicats, des mouvements rapides,
-des états passagers, et de les mesurer en chiffres
-précis. L’histoire peut opérer sur des faits beaucoup
-plus grossiers, très durables ou très étendus
-(l’existence d’un usage, d’un homme, d’un groupe,
-même d’un peuple), exprimés grossièrement par des
-mots vagues sans mesure précise. Pour ces faits beaucoup
-plus facile à observer elle peut être beaucoup
-moins exigeante sur les conditions d’observation. Elle
-compense l’imperfection de ses procédés d’information
-par son aptitude à se contenter d’informations faciles
-à prendre.</p>
-
-<p>Les documents ne fournissent guère que des faits mal
-constatés, sujets à des chances multiples de mensonge
-ou d’erreur. Mais il y a des faits pour lesquels il est
-très difficile de mentir ou de se tromper. — La dernière
-série des questions que doit se poser la critique
-a pour but de discerner, d’après la <i>nature</i> des faits, ceux
-qui, étant très peu exposés aux chances d’altération,
-sont très probablement exacts. On connaît en général
-les espèces de faits qui sont dans ces conditions favorables,
-on peut donc dresser un questionnaire général ;
-on l’appliquera à chaque fait particulier du document
-en se demandant s’il rentre dans un des cas prévus.</p>
-
-<p><i>1<sup>er</sup> cas.</i> Le fait est de nature à rendre le mensonge
-improbable. On ment pour produire une impression,
-on n’a plus de raisons de mentir sur un point
-où on croit toute impression mensongère inutile ou
-tout mensonge inefficace. Pour reconnaître si l’auteur
-<span class="pagenum" id="pg-158">-158-</span> s’est trouvé dans ce cas on a plusieurs questions à
-poser.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Le fait affirmé va-t-il évidemment à l’encontre
-de l’effet que l’auteur voulait produire ? est-il contraire
-à l’intérêt, à la vanité, aux sentiments, aux goûts
-littéraires de l’auteur ou de son groupe ? ou à l’opinion
-qu’il cherchait à ménager ? La sincérité devient
-alors probable. Mais ce critérium est d’un maniement
-dangereux ; on en a abusé souvent, de deux façons.
-On prend pour un aveu ce qui a été une vantardise
-(Charles IX déclarant qu’il a préparé la Saint-Barthélemy).
-Ou bien on croit sans examen un Athénien
-qui parle mal des Athéniens, un protestant qui accuse
-d’autres protestants. Or l’auteur peut avoir eu de son
-intérêt ou de son honneur une toute autre idée que
-nous<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a> ; ou bien il peut avoir voulu calomnier des compatriotes
-d’un autre parti ou des coreligionnaires d’une
-autre secte que lui. Il faudrait donc restreindre ce
-critérium aux cas où l’on sait exactement l’<i>effet</i> que
-l’auteur a cru utile de produire et le <i>groupe</i> auquel il
-s’est intéressé.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> Voir ci-dessus, <a href="#pg-140">p. 140</a>.</p>
-</div>
-<p>2<sup>o</sup> Le fait affirmé était-il si évidemment connu du
-public que l’auteur, même tenté de mentir, aurait
-été arrêté par la certitude d’être découvert ? C’est
-le cas des faits faciles à vérifier, des faits matériels
-proches dans le temps et l’espace, étendus et durables ;
-surtout si le public avait un intérêt à les contrôler.
-Mais la crainte du contrôle n’est qu’un frein intermittent,
-contrarié par l’intérêt sur tous les points
-où l’auteur a un motif de tromper ; elle agit inégalement
-sur les esprits, fortement sur les hommes
-cultivés et calmes qui se représentent clairement leur
-<span class="pagenum" id="pg-159">-159-</span> public, faiblement dans les âges barbares et sur les
-gens passionnés<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>. Il faut donc restreindre ce critérium
-aux cas où l’on sait comment l’auteur s’est
-représenté son public et s’il a eu le sang-froid d’en
-tenir compte.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> On dit souvent : « L’auteur n’aurait pas osé écrire cela si
-ce n’était pas vrai. » Ce raisonnement n’est pas applicable aux
-sociétés peu civilisées. Louis VII a osé écrire que Jean sans Terre
-avait été condamné par le jugement de ses pairs.</p>
-</div>
-<p>3<sup>o</sup> Le fait affirmé était-il <i>indifférent</i> à l’auteur, au
-point qu’il n’ait eu aucune tentation de le déformer ?
-C’est le cas des faits généraux, usages, institutions,
-objets, personnages, que l’auteur mentionne incidemment.
-Un récit, même mensonger, ne peut pas se
-composer exclusivement de mensonges ; l’auteur, pour
-localiser ses faits, a besoin de les entourer de circonstances
-exactes. Ces faits ne l’intéressaient pas, tout
-le monde de son temps les connaissait. Mais pour
-nous ils sont instructifs et ils sont sûrs, car l’auteur
-n’a pas cherché à nous tromper.</p>
-
-<p><i>2<sup>e</sup> cas.</i> Le fait est de nature à rendre l’erreur improbable.
-Si nombreuses que soient les chances d’erreur il
-y a des faits si « gros » qu’il est difficile de les voir de
-travers. Il faut donc se demander si le fait était facile
-à constater : 1<sup>o</sup> A-t-il duré très longtemps, de façon
-qu’on l’ait vu souvent (par exemple un monument, un
-homme, un usage, un événement de longue durée) ? — 2<sup>o</sup>
-A-t-il été très étendu, de façon que beaucoup de gens
-l’aient vu (une bataille, une guerre, l’usage de tout
-un peuple) ? — 3<sup>o</sup> Est-il exprimé en termes si généraux
-qu’une observation superficielle ait suffi pour le saisir
-(l’existence en général d’un homme, d’une ville, d’un
-peuple, d’un usage) ? Ce sont ces faits grossiers qui
-forment la partie solide de la connaissance historique.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-160">-160-</span> <i>3<sup>e</sup> cas.</i> Le fait est de nature à n’avoir pu être affirmé
-que s’il était exact. Un homme n’affirme avoir vu ou
-entendu un fait inattendu et contraire à ses habitudes
-que s’il a été contraint de l’admettre sous la pression
-de l’observation. Un fait qui paraît très invraisemblable
-à celui qui le rapporte a plus de chances d’être exact.
-On doit donc se demander si le fait affirmé était en
-contradiction avec les autres notions qui garnissaient
-l’esprit de l’auteur, si c’est un phénomène d’une espèce
-inconnue à l’auteur, un acte ou un usage qui lui paraît
-inintelligible, si c’est une parole dont la portée dépasse
-son intelligence (comme les paroles du Christ dans
-les Évangiles ou les réponses de Jeanne d’Arc dans les
-interrogatoires de son procès). — Mais il faut se tenir
-en garde contre la tendance à juger les notions de
-l’auteur d’après les nôtres : quand des hommes habitués
-à croire au merveilleux parlent de monstres, de
-miracles, de sorciers, ce ne sont pas pour eux des faits
-inattendus, et le critérium ne s’applique pas.</p>
-
-<p>VIII. Nous voici enfin au bout de cette description
-des opérations critiques ; elle a été longue parce qu’il
-a fallu décrire l’une après l’autre des opérations qui
-dans la pratique se font toutes ensemble. Voici maintenant
-comment on procède, en fait.</p>
-
-<p>Si le texte est d’une interprétation contestable l’examen
-se partage en deux actes : le premier acte consiste
-à lire le texte pour en fixer le sens avant de chercher
-à en tirer aucun renseignement ; l’étude critique des
-faits contenus dans le document forme le second acte.
-Pour les documents dont le sens est évident, — réserve
-faite des passages de sens discutable qu’on doit étudier
-à part, — on peut dès la première lecture procéder à
-l’examen critique.</p>
-
-<p>On commence par réunir les renseignements <i>généraux</i>
-<span class="pagenum" id="pg-161">-161-</span> sur le document et sur l’auteur, avec la préoccupation
-de chercher les conditions qui ont pu agir sur la
-production du document : l’époque, le lieu, le but, les
-péripéties de la composition, — la condition sociale, la
-patrie, le parti, la secte ou la famille, les intérêts, les
-passions, les préjugés, les habitudes de langue, les procédés
-de travail, les moyens d’information, la culture, les
-facultés ou les défauts d’esprit de l’auteur, — la nature
-et la forme de la transmission des faits. Tous ces renseignements,
-on les trouve préparés par la critique de
-provenance ; on les rassemble en suivant mentalement
-son questionnaire critique général ; mais on doit se les
-assimiler d’avance, car on aura besoin de les avoir
-présents à l’esprit pendant toute la durée des opérations.</p>
-
-<p>Ainsi préparé, on aborde le document. A mesure
-qu’on le lit, on analyse mentalement, détruisant toutes
-les combinaisons de l’auteur, écartant toutes ses
-formes littéraires, pour arriver au fait que l’on doit se
-formuler en langue simple et précise. On s’affranchit
-par là du respect artistique et de la soumission
-aux idées de l’auteur, qui rendraient la critique impossible.</p>
-
-<p>Le document ainsi analysé se résout en une longue
-suite de conceptions de l’auteur et d’affirmations sur
-les faits.</p>
-
-<p>Sur chacune des affirmations on se demande s’il y a
-eu des chances de mensonge ou d’erreur ou des chances
-exceptionnelles de sincérité ou d’exactitude, en suivant
-le questionnaire critique dressé pour les cas particuliers.
-Ce questionnaire, on doit l’avoir toujours
-présent à l’esprit. Il paraîtra d’abord encombrant, peut-être
-même pédantesque ; mais comme on l’appliquera
-plus de cent fois sur une seule page de document, il
-<span class="pagenum" id="pg-162">-162-</span> finira par devenir inconscient ; en lisant un texte, tous
-les motifs de défiance ou de confiance apparaîtront d’un
-seul coup, réunis en une impression totale.</p>
-
-<p>Alors, l’analyse et les questions critiques étant devenues
-instinctives, on aura acquis pour toujours cette
-allure d’esprit méthodiquement analytique, défiante et
-irrespectueuse qu’on appelle souvent d’un terme mystique
-« le sens critique », et qui est seulement l’<i>habitude</i>
-inconsciente de la critique.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-163">-163-</span></p>
-
-<h3 id="l2ch8">CHAPITRE VIII<br />
-<span class="small">DÉTERMINATION DES FAITS PARTICULIERS</span></h3>
-
-
-<p>L’analyse critique aboutit seulement à constater des
-conceptions et des affirmations, accompagnées de
-remarques sur la probabilité de l’exactitude des faits
-affirmés. Il reste à examiner comment on peut en tirer
-les faits historiques particuliers avec lesquels doit se
-construire la science. Conceptions et affirmations sont
-deux espèces de résultats qu’il faut traiter par deux
-méthodes différentes.</p>
-
-<p>I. Toute conception exprimée soit dans un écrit, soit
-par une représentation figurée, est un fait certain,
-définitivement acquis. Si la conception est exprimée
-c’est qu’elle a été conçue (sinon par l’auteur qui peut-être
-reproduit une formule sans la comprendre, au
-moins par le créateur de la formule). Un seul cas
-suffit pour apprendre l’existence de la conception, un
-seul document suffit pour la prouver. L’analyse et l’interprétation
-suffisent donc pour dresser l’inventaire
-des faits qui forment la matière des histoires des arts,
-des sciences, des doctrines<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>. — La critique externe
-<span class="pagenum" id="pg-164">-164-</span> est chargée de localiser ces faits, en déterminant
-l’époque, le pays, l’auteur de chaque conception. — La
-durée, l’étendue géographique, l’origine, la filiation
-des conceptions sont l’affaire de la synthèse historique.
-La critique interne n’a pas de place ici ; le fait se tire
-directement du document.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Voir plus haut, <a href="#pg-128">p. 128</a>. — De même les faits particuliers
-dont se composent les histoires des formes (paléographie, linguistique)
-s’établissent directement par l’analyse du document.</p>
-</div>
-<p>On peut avancer encore d’un pas. Les conceptions
-par elles-mêmes ne sont que des faits psychologiques ;
-mais l’imagination ne crée pas ses objets, elle en prend
-les éléments dans la réalité. Les descriptions de faits
-imaginaires sont construites avec les faits extérieurs
-que l’auteur a vus autour de lui. On peut chercher à
-dégager ces matériaux de connaissance. Pour les périodes
-et les espèces de faits sur lesquelles les documents
-sont rares, pour l’antiquité, pour les usages de
-la vie privée, on a tenté d’utiliser les œuvres littéraires,
-poèmes épiques, romans, pièces de théâtre<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>. Le
-procédé n’est pas illégitime, mais à condition de le
-limiter par plusieurs restrictions qu’on est très porté à
-oublier.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> La Grèce primitive a été étudiée dans les poèmes homériques. — La
-vie privée au moyen âge a été reconstituée surtout
-d’après les chansons de gestes (voir Ch.-V. Langlois, <i>les Travaux
-sur l’histoire de la société française au moyen âge d’après
-les sources littéraires</i>, dans la <i>Revue historique</i>, mars-avril 1897).</p>
-</div>
-<p>1<sup>o</sup> Il ne s’applique pas aux faits sociaux intérieurs,
-à la morale, à l’idéal artistique ; la conception morale
-ou esthétique d’un document exprime tout au plus
-l’idéal personnel de l’auteur ; on n’a pas le droit d’en
-conclure la morale ou le goût esthétique de son temps.
-Il faut au moins attendre d’avoir comparé différents
-auteurs du même temps.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> La description même de faits matériels peut être
-une combinaison personnelle de l’auteur créée dans
-<span class="pagenum" id="pg-165">-165-</span> son imagination, les <i>éléments</i> seuls en sont sûrement
-réels ; on ne peut donc affirmer que l’existence séparée
-des éléments irréductibles, forme, matière, couleur,
-nombre. Quand le poète parle de portes d’or ou de
-boucliers d’argent, il n’est pas sûr qu’il ait existé des
-portes en or ou des boucliers en argent ; mais seulement
-qu’il existait des portes, des boucliers, de l’or et
-de l’argent. Il faut donc descendre dans l’analyse jusqu’à
-l’élément que l’auteur a forcément pris dans l’expérience
-(les objets, leur destination, les actes usuels).</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> La conception d’un objet ou d’un acte prouve
-qu’il existait, mais non qu’il fût fréquent ; c’est peut-être
-un objet ou un acte unique ou du moins restreint
-à un très petit cercle ; les poètes et les romanciers
-prennent volontiers leurs modèles dans un monde
-exceptionnel.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Les faits connus par ce procédé ne sont localisés
-ni dans le temps ni dans le lieu : l’auteur peut les avoir
-pris dans un autre temps et un autre pays que le sien.</p>
-
-<p>Toutes ces restrictions peuvent se résumer ainsi :
-avant de tirer d’une œuvre littéraire un renseignement
-sur la société où a vécu l’auteur, se demander ce que
-vaudrait pour la connaissance de nos mœurs le renseignement
-de même nature tiré d’un de nos romans contemporains.</p>
-
-<p>Comme les conceptions, les faits extérieurs ainsi
-obtenus peuvent s’établir par un seul document. Mais
-ils restent si restreints et si mal localisés que pour en
-tirer parti il faut attendre de les avoir rapprochés
-d’autres fait semblables ; ce qui est l’œuvre de la
-synthèse.</p>
-
-<p>On peut assimiler aux faits résultant des conceptions
-les faits extérieurs indifférents et très grossiers que
-l’auteur a exprimés presque sans y penser. On n’a
-<span class="pagenum" id="pg-166">-166-</span> pas logiquement le droit de les déclarer certains, car
-on voit des hommes qui se trompent même sur des
-faits grossiers, ou qui mentent même sur des faits
-indifférents. Mais ces cas sont si rares qu’on court peu
-de risque à admettre comme certains les faits de ce
-genre établis par un seul document ; et c’est ce qu’on
-fait en pratique pour les époques mal connues. On
-décrit les institutions des Gaulois ou des Germains
-d’après le texte unique de César ou de Tacite. Ces
-faits si faciles à constater ont dû s’imposer aux auteurs
-de descriptions comme les réalités s’imposent aux poètes.</p>
-
-<p>II. Au contraire l’affirmation d’un document sur un
-fait extérieur<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a> ne peut jamais suffire à établir ce fait.
-Il y a trop de chances de mensonge ou d’erreur, et les
-conditions où l’affirmation s’est produite sont trop mal
-connues pour qu’on soit sûr qu’elle a échappé à toutes
-ces chances. L’examen critique ne donne donc pas de
-solutions définitives ; indispensable pour éviter des
-erreurs, il ne conduit pas jusqu’à la vérité.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> On appelle ici fait <i>extérieur</i> — en opposition avec la
-<i>conception</i> (qui est un fait interne) — tout fait qui se passe
-dans la réalité objective.</p>
-</div>
-<p>La critique ne peut <i>prouver</i> aucun fait, elle ne
-fournit que des probabilités. Elle n’aboutit qu’à décomposer
-les documents en affirmations munies chacune
-d’une étiquette sur sa valeur probable : affirmation
-sans valeur, affirmation suspecte (fortement ou faiblement),
-affirmation probable ou très probable, affirmation
-de valeur inconnue.</p>
-
-<p>De toutes ces espèces de résultats une seule est définitive :
-<i>l’affirmation d’un auteur qui n’a pas pu être
-renseigné sur le fait qu’il affirme est nulle</i>, on doit la
-rejeter comme on rejette un document apocryphe<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>.
-<span class="pagenum" id="pg-167">-167-</span> Mais la critique ne fait ici que détruire des renseignements
-illusoires, elle n’en fournit pas de certains. Les
-seuls résultats fermes de la critique sont des résultats
-<i>négatifs</i>. — Tous les résultats positifs restent douteux,
-ils se ramènent à dire : « Il y a des chances pour ou contre
-la vérité de cette affirmation. Mais ce ne sont que des
-<i>chances</i> : une affirmation suspecte peut être exacte, une
-affirmation probable peut être fausse, on en voit sans
-cesse des exemples, et nous ne connaissons jamais
-assez complètement les conditions de l’observation
-pour <i>savoir</i> si elle a été bien faite.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> La plupart des historiens attendent pour rejeter une légende
-qu’on en ait démontré la fausseté, et si, par hasard, il ne s’est
-pas conservé de documents en contradiction avec elle, ils l’admettent
-provisoirement ; c’est ce qu’on fait encore pour les cinq
-premiers siècles de Rome. Ce procédé, malheureusement encore
-général, contribue à empêcher l’histoire de se constituer en
-science.</p>
-</div>
-<p>Pour arriver à un résultat définitif il faut une dernière
-opération. Au sortir de la critique les affirmations
-se présentent comme probables ou improbables.
-Mais les plus probables même, prises isolément, resteraient
-de simples probabilités : le pas décisif qui doit les
-transformer en une proposition scientifique, on n’a pas
-le droit de le faire ; une proposition scientifique est
-une affirmation <i>indiscutable</i>, et celles-ci ne le sont pas. — En
-toute science d’observation c’est un principe universel
-qu’on n’arrive pas à une conclusion scientifique
-par une observation unique : on attend, pour affirmer
-une proposition, d’avoir constaté le fait par plusieurs
-observations indépendantes. L’histoire, avec ses procédés
-si imparfaits d’information, a moins que toute
-autre science le droit de se soustraire à ce principe. Une
-affirmation historique n’est, dans le cas le plus favorable,
-qu’une observation médiocrement faite ; elle a
-besoin d’être confirmée par d’autres observations.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-168">-168-</span> Toute science se constitue en rapprochant plusieurs
-observations : les faits scientifiques sont les points
-sur lesquels concordent des observations différentes<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>.
-Chaque observation est sujette à des chances d’erreur
-qu’on ne peut pas éliminer entièrement ; mais si plusieurs
-observations s’accordent, il n’est guère possible
-que ce soit en commettant la même erreur ; la raison
-la plus probable de la concordance c’est que les observateurs
-ont vu la même réalité et l’ont tous décrite
-exactement. Les erreurs personnelles tendent à diverger,
-ce sont les observations exactes qui concordent.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> Pour la justification logique de ce principe en histoire,
-voir Ch. Seignobos, <i>Revue philosophique</i>, juillet-août 1887. — La
-certitude scientifique complète n’est produite que par la concordance
-entre des observations obtenues par des <i>méthodes</i>
-différentes ; elle se trouve au point de croisement de deux voies
-différentes de recherches.</p>
-</div>
-<p>Appliqué à l’histoire, ce principe conduit à une
-dernière série d’opérations, intermédiaire entre la
-critique purement analytique et les opérations de
-synthèse : la comparaison des affirmations.</p>
-
-<p>On commence par classer les résultats de l’analyse
-critique, de façon à réunir les affirmations sur un
-même fait. Matériellement l’opération est facilitée par
-le procédé des fiches (soit qu’on ait noté chaque affirmation
-sur une fiche, soit qu’on ait créé pour chaque
-fait une fiche seulement, sur laquelle on aura noté les
-différentes affirmations à mesure qu’on les rencontrait).
-Le rapprochement fait apparaître l’état de nos connaissances
-sur le fait ; la conclusion définitive dépend du
-rapport entre les affirmations. Il faut donc étudier
-séparément les cas qui peuvent se présenter.</p>
-
-<p>III. Le plus souvent, sauf en histoire contemporaine,
-sur un fait les documents nous fournissent une seule
-affirmation. Toutes les autres sciences en pareil cas
-<span class="pagenum" id="pg-169">-169-</span> suivent une règle invariable : une observation isolée
-n’entre pas dans la science, on la cite (avec le nom de
-l’observateur), mais sans conclure. Les historiens n’ont
-aucun motif avouable de procéder autrement. Quand
-ils n’ont pour établir un fait que l’affirmation d’un
-seul homme, si honnête qu’il soit, ils devraient, non
-pas affirmer le fait, mais seulement, comme font les
-naturalistes, mentionner le renseignement (Thucydide
-affirme, César dit que) : c’est tout ce qu’ils ont le droit
-d’assurer. En fait, tous ont gardé l’habitude, comme au
-moyen âge, d’affirmer d’après l’<i>autorité</i> de Thucydide
-ou de César ; beaucoup poussent la naïveté jusqu’à le
-dire en propres termes. Ainsi livrés sans frein scientifique
-à la crédulité naturelle, les historiens en arrivent
-à admettre, sur la présomption insuffisante d’un document
-unique, toute affirmation qui se trouve n’être
-pas contredite par un autre document. De là cette
-conséquence absurde que l’histoire est plus affirmative
-et semble mieux constituée dans les périodes inconnues
-dont il ne reste qu’un seul écrivain que pour les faits
-connus par des milliers de documents contradictoires.
-Les guerres médiques connues par le seul Hérodote,
-les aventures de Frédégonde racontées par le seul Grégoire
-de Tours sont moins sujettes à discussion que les
-événements de la Révolution, décrits par des centaines
-de contemporains. — Pour tirer l’histoire de cette
-condition honteuse, il faut une révolution dans l’esprit
-des historiens.</p>
-
-<p>IV. Lorsqu’on a sur le même fait plusieurs affirmations,
-il arrive ou qu’elles se contredisent ou qu’elles
-concordent. Pour être certain qu’elles se contredisent
-réellement il faut s’assurer qu’elles portent bien
-sur le même fait : deux affirmations en apparence contradictoires
-peuvent n’être que parallèles ; elles peuvent
-<span class="pagenum" id="pg-170">-170-</span> ne pas porter exactement sur les mêmes moments,
-les mêmes lieux, les mêmes personnes, les mêmes épisodes
-d’un événement, et elles peuvent être exactes
-toutes deux<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>. Il n’en faut pas conclure pourtant qu’elles
-se confirment ; chacune rentre dans la catégorie des
-affirmations uniques.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> Ce cas est étudié avec un bon exemple par Bernheim,
-<i>o. c.</i>, p. 421.</p>
-</div>
-<p>Si la contradiction est véritable, c’est que l’une des
-deux affirmations au moins est fausse. Une tendance
-naturelle à la conciliation pousse alors à chercher un
-compromis, à prendre un moyen terme. Cet esprit
-conciliant est l’opposé de l’esprit scientifique. Si l’un
-dit 2 et 2 font 4, l’autre 2 et 2 font 5, on ne doit pas
-dire 2 et 2 font 4 ½ ; on doit examiner lequel des
-deux a raison. C’est l’office de la critique. Presque
-toujours, de ces affirmations contradictoires une au
-moins est suspecte ; il faut l’écarter si l’autre, en conflit
-avec elle, est très probable. Si l’autre est suspecte
-aussi, on doit s’abstenir de conclure ; de même, si plusieurs
-affirmations suspectes concordent contre une
-seule non suspecte<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> Il est à peine besoin de mettre en garde contre le procédé
-enfantin qui consiste à compter le nombre des documents dans
-chaque sens pour décider à la majorité ; l’affirmation d’un seul
-auteur, renseigné sur un fait, est évidemment supérieure à cent
-affirmations de gens qui n’en savent rien. La règle est formulée
-depuis longtemps : <i lang="la" xml:lang="la">Non numerentur, sed ponderentur</i>.</p>
-</div>
-<p>V. Quand plusieurs affirmations concordent il faut
-encore résister à la tendance naturelle à croire que le fait
-est démontré. Le premier mouvement est de compter
-tout document pour une source de renseignement. On
-sait bien dans la vie réelle que les hommes sont sujets
-à se copier les uns les autres, qu’un seul récit sert
-souvent à plusieurs narrateurs, qu’il arrive à plusieurs
-<span class="pagenum" id="pg-171">-171-</span> journaux de publier la même correspondance, à plusieurs
-reporters de s’entendre pour laisser faire un
-compte rendu à un seul d’entre eux. On a alors plusieurs
-documents, on a même plusieurs affirmations,
-mais a-t-on autant d’observations ? Évidemment non.
-Une affirmation qui en reproduit une autre ne constitue
-pas une observation nouvelle, et quand même une
-observation serait reproduite par cent auteurs différents,
-ces cent copies ne représenteraient encore qu’une
-seule observation. Les compter pour cent équivaudrait
-à compter pour cent documents cent exemplaires imprimés
-d’un même livre. Mais le respect des « documents
-historiques » est parfois plus fort que l’évidence. La
-même affirmation rédigée dans plusieurs documents
-séparés, par des auteurs différents, donne l’illusion
-de plusieurs affirmations ; un même fait relaté dans
-dix documents différents paraît aussitôt établi par dix
-observations concordantes. Il faut se défier de cette
-impression. Une concordance n’est concluante qu’autant
-que les affirmations concordantes expriment des
-<i>observations</i> indépendantes l’une de l’autre. Avant de
-tirer aucune conclusion d’une concordance on doit examiner
-si elle est une concordance entre des observations
-<i>indépendantes</i> ; ce qui comporte deux opérations.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> On commence par chercher si les affirmations
-sont indépendantes, ou ne sont que des reproductions
-d’une même observation unique. Ce travail est en
-partie l’œuvre de la critique externe des sources<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a> ; mais
-la critique des sources n’étudie que les rapports entre
-les documents écrits, elle s’arrête après avoir établi
-quels passages un auteur a empruntés à d’autres
-auteurs. Les passages empruntés sont à écarter sans
-<span class="pagenum" id="pg-172">-172-</span> discussion. Mais il reste à faire le même travail sur les
-affirmations qui n’ont pas pris de forme écrite. On doit
-comparer les affirmations sur le même fait pour chercher
-si elles proviennent d’observateurs différents ou
-du moins d’observations différentes.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> Cf. ci-dessus, <a href="#pg-73">p. 73</a>.</p>
-</div>
-<p>Le principe est analogue à celui de la critique de
-sources. Les détails d’un fait social sont si multiples
-et il y a tant de façons différentes de voir le même
-fait que deux observateurs indépendants n’ont aucune
-chance de se rencontrer sur tous les points ; quand
-deux affirmations présentent les mêmes détails dans le
-même ordre c’est qu’elles dérivent d’une observation
-commune ; les observations différentes divergent toujours
-sur quelques points. Souvent on peut tirer parti
-d’un principe <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> : si le fait était de nature à
-n’avoir pu être observé ou rapporté que par un seul
-observateur, c’est que toutes les sources dérivent de
-cette observation unique. Ces principes<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a> permettent de
-reconnaître beaucoup de cas d’observations différentes
-et plus encore de cas d’observations reproduites.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> Il n’est guère possible d’étudier ici les difficultés spéciales
-d’application : quand l’auteur, cherchant à dissimuler son emprunt,
-a introduit des différences pour dérouter le public ; quand
-l’auteur a combiné des détails provenant de deux observations.</p>
-</div>
-<p>Il reste des cas douteux en grand nombre. La tendance
-naturelle est de les compter comme indépendants.
-C’est l’inverse qui serait scientifiquement correct : tant
-que l’indépendance des affirmations n’est pas prouvée,
-on n’a pas le droit d’admettre que leur concordance
-soit concluante.</p>
-
-<p>C’est seulement après avoir établi le rapport entre
-les affirmations qu’on peut compter les affirmations
-vraiment différentes et examiner si elles concordent.
-Ici encore il faut se défier du premier mouvement : la
-<span class="pagenum" id="pg-173">-173-</span> concordance vraiment concluante n’est pas, comme
-on l’imaginerait naturellement, une ressemblance complète
-entre deux récits, c’est un croisement entre
-deux récits différents qui ne se ressemblent qu’en
-quelques points. La tendance naturelle est de regarder
-la concordance comme une confirmation d’autant plus
-probante qu’elle est plus complète ; il faut au contraire
-adopter la règle paradoxale que la concordance prouve
-davantage quand elle est limitée à un petit nombre de
-points. Ce sont les points de concordance de ces affirmations
-divergentes qui constituent les faits historiques
-scientifiquement établis.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Avant de conclure il reste à s’assurer si les observations
-<i>différentes</i> du même fait sont pleinement <i>indépendantes</i> ;
-car elles peuvent avoir agi l’une sur l’autre
-au point que la première ait déterminé les suivantes,
-et alors leur concordance ne serait plus concluante. Il
-faut prendre garde aux cas suivants :</p>
-
-<p><i>1<sup>er</sup> cas.</i> Les observations différentes ont été faites
-par le même auteur, qui les a consignées, soit dans un
-même document, soit dans des documents différents ;
-il faut alors des raisons spéciales pour admettre que
-l’auteur a vraiment refait les observations et ne s’est
-pas borné à répéter une observation unique.</p>
-
-<p><i>2<sup>e</sup> cas.</i> Il y a eu plusieurs observateurs, mais ils ont
-chargé l’un d’eux de rédiger un document unique : c’est
-le cas des procès-verbaux d’assemblées ; il faut s’assurer
-si le document représente seulement l’affirmation du
-rédacteur ou si les autres observateurs ont contrôlé sa
-rédaction.</p>
-
-<p><i>3<sup>e</sup> cas.</i> Plusieurs observateurs ont rédigé leur observation
-dans des documents différents, mais dans des
-conditions semblables ; il faut appliquer le questionnaire
-critique pour chercher si tous n’ont pas subi les
-<span class="pagenum" id="pg-174">-174-</span> mêmes causes de mensonge ou d’erreur (même intérêt,
-ou même vanité, ou mêmes préjugés, etc.).</p>
-
-<p>Il n’y a de sûrement indépendantes que les observations
-contenues dans des documents différents, issus
-d’auteurs différents, appartenant à des groupes différents,
-opérant dans des conditions différentes. C’est
-dire que les cas de concordance pleinement concluante
-sont rares, sauf dans les périodes modernes.</p>
-
-<p>La possibilité de prouver un fait historique dépend
-du nombre de documents indépendants conservés sur
-ce fait, et il dépend du hasard que les documents se
-soient conservés ; ainsi s’explique la part du hasard
-dans la constitution de l’histoire.</p>
-
-<p>Les faits qu’il est possible d’établir sont surtout des
-faits étendus et durables (appelés parfois faits <i>généraux</i>),
-usages, doctrines, institutions, grands événements ;
-ils ont été plus faciles à observer et sont plus
-faciles à prouver. Pourtant la méthode historique n’est
-pas par elle-même impuissante à établir des faits courts
-et limités (ce qu’on appelle faits <i>particuliers</i>), une parole,
-un acte d’un moment. Il suffit que plusieurs personnages
-aient assisté au fait, l’aient noté et que leurs
-écrits nous soient parvenus. On sait la phrase que
-Luther a prononcée à la Diète de Worms ; on sait qu’il
-n’a pas dit ce que lui attribue la tradition. Ce concours
-de conditions favorables devient de plus en plus fréquent
-avec l’organisation des journaux, des sténographes
-et des dépôts de documents.</p>
-
-<p>Pour l’antiquité et le moyen âge la connaissance
-historique est restreinte aux faits généraux par la
-pénurie de documents. Dans la période contemporaine
-elle peut s’étendre de plus en plus aux faits particuliers. — Le
-public s’imagine le contraire ; il se défie des faits
-contemporains sur lesquels il voit circuler des récits
-<span class="pagenum" id="pg-175">-175-</span> contradictoires et croit sans hésiter aux faits anciens
-qu’il ne voit pas contredire. Sa confiance est au maximum
-pour l’histoire qu’on n’a pas les moyens de savoir,
-son scepticisme croît à mesure que les moyens de
-savoir augmentent.</p>
-
-<p>VI. La <i>concordance entre les documents</i> conduit à
-des conclusions qui ne sont pas toutes définitives. Il
-reste à étudier l’<i>accord</i> entre les faits pour compléter
-ou rectifier les conclusions.</p>
-
-<p>Plusieurs faits qui, pris isolément, ne sont qu’imparfaitement
-prouvés peuvent se confirmer les uns les
-autres de façon à donner une certitude d’ensemble.
-Les faits que les documents présentent isolés ont été
-parfois assez rapprochés dans la réalité pour que l’un
-fût lié à l’autre. De ce genre sont les actes successifs
-d’un même homme ou d’un même groupe, les habitudes
-d’un même groupe à des époques rapprochées
-ou de groupes semblables à la même époque. Chacun
-de ces faits peut, il est vrai, se produire sans l’autre ; la
-certitude que l’un s’est produit ne permettrait pas
-d’affirmer l’autre. Et cependant l’accord de plusieurs
-de ces faits, chacun imparfaitement prouvé, donne une
-espèce de certitude ; ils ne se prouvent pas les uns
-les autres au sens strict, mais ils se <i>confirment</i><a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>. Le
-doute qui pesait sur chacun d’eux se dissipe ; on arrive
-à l’espèce de certitude produite par l’enchaînement des
-faits. Ainsi, par le rapprochement de conclusions
-encore douteuses, s’établit un ensemble moralement
-certain. — Dans un itinéraire de souverain, les jours
-et les lieux de passage se confirment quand ils s’accordent
-de façon à former un tout cohérent. — Une
-institution ou un usage d’un peuple s’établit par l’accord
-<span class="pagenum" id="pg-176">-176-</span> de renseignements, chacun probable seulement, qui
-portent sur des lieux ou des moments différents.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> Nous n’indiquons ici que le principe de la méthode de
-confirmation ; les applications exigeraient une très longue étude.</p>
-</div>
-<p>Cette méthode est d’une application difficile. L’accord
-est une notion beaucoup plus vague que la concordance.
-On ne peut pas préciser en général quels faits sont liés
-entre eux assez pour former un ensemble dont l’accord
-soit concluant, ni déterminer d’avance la durée et l’étendue
-de ce qui constitue un ensemble. Des faits pris à
-un demi-siècle et à cent lieues de distance pourront se
-confirmer de façon à établir l’usage d’un peuple (par
-exemple chez les Germains) ; ils ne prouveraient rien
-pris dans une société hétérogène et à évolution
-rapide (par exemple la société française en 1750 et en
-1800, en Alsace et en Provence). Il faut ici étudier les
-rapports entre les faits. C’est déjà le commencement
-de la construction historique ; ainsi se fait le passage
-des opérations analytiques aux opérations synthétiques.</p>
-
-<p>VII. Mais il reste à étudier le cas du <i>désaccord</i> entre
-les faits établis par les documents et d’autres faits
-établis par d’autres procédés. Il arrive qu’un fait
-obtenu par conclusion historique soit en contradiction
-avec un ensemble de faits historiquement connus, ou
-avec l’ensemble de nos connaissances sur l’humanité
-fondées sur l’observation directe, ou avec une loi
-scientifique établie par la méthode régulière d’une
-science constituée. Dans les deux premiers cas, le
-fait n’est en collision qu’avec l’histoire ou la psychologie
-et la sociologie, toutes sciences mal constituées,
-il est appelé seulement <i>invraisemblable</i> ; s’il est en
-conflit avec une <i>science</i>, il devient un <i>miracle</i>. — Que
-doit-on faire d’un fait invraisemblable ou miraculeux ?
-Faut-il l’admettre après examen des documents, ou le
-rejeter comme impossible par la question préalable ?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-177">-177-</span> L’<i>invraisemblance</i> n’est pas une notion scientifique ;
-elle varie avec les individus : ce que chacun trouve
-invraisemblable, c’est ce qu’il n’est pas habitué à voir ;
-pour un paysan le téléphone est beaucoup plus invraisemblable
-qu’un revenant ; un roi de Siam a refusé de
-croire à l’existence de la glace. Il faut donc préciser
-<i>à qui</i> le fait paraît invraisemblable. — Est ce à la masse
-sans culture scientifique ? Pour elle la science est plus
-invraisemblable que le miracle, la physiologie que le
-spiritisme ; sa notion d’invraisemblance est sans valeur. — Est-ce
-à l’homme cultivé scientifiquement ? Il s’agit
-alors de l’invraisemblance pour un esprit scientifique,
-et il serait plus précis de dire que le fait est contraire
-aux données de la science, qu’il y a désaccord entre les
-observations directes des savants et les renseignements
-indirects des documents.</p>
-
-<p>Comment doit se trancher ce conflit ? La question
-n’a pas grand intérêt pratique ; presque tous les documents
-qui rapportent des faits miraculeux sont déjà
-suspects par ailleurs, et seraient écartés par une
-critique correcte. Mais la question du miracle a
-soulevé de telles passions qu’il peut être bon d’indiquer
-comment elle se pose pour les historiens<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> Le P. de Smedt a consacré à cette question une partie de
-ses <i>Principes de la critique historique</i> (Paris, 1887, in-12).</p>
-</div>
-<p>La croyance générale au merveilleux a rempli de
-faits miraculeux les documents de presque tous les
-peuples. Historiquement le diable est beaucoup plus
-solidement prouvé que Pisistrate : nous n’avons pas
-un seul mot d’un contemporain qui dise avoir vu Pisistrate ;
-des milliers de « témoins oculaires » déclarent
-avoir vu le diable, il y a peu de faits historiques établis
-sur un pareil nombre de témoignages indépendants.
-<span class="pagenum" id="pg-178">-178-</span> Pourtant nous n’hésitons plus à rejeter le diable et à
-admettre Pisistrate. C’est que l’existence du diable
-serait inconciliable avec les lois de toutes les sciences
-constituées.</p>
-
-<p>Pour l’historien, la solution du conflit est évidente<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>.
-Les observations contenues dans les documents historiques
-ne valent jamais celles des savants contemporains
-(on a montré pourquoi). La méthode historique
-indirecte ne vaut jamais les méthodes directes des
-sciences d’observation. Si ses résultats sont en désaccord
-avec les leurs, c’est elle qui doit céder ; elle
-ne peut prétendre, avec ses moyens imparfaits, contrôler,
-contredire ou rectifier les résultats des autres ;
-elle doit au contraire employer leurs résultats à rectifier
-les siens. Le progrès des sciences directes modifie
-parfois l’interprétation historique ; un fait établi par
-l’observation directe sert à comprendre et à critiquer
-des documents : les cas de stigmates et d’anesthésie
-nerveuse observés scientifiquement ont fait admettre
-les récits historiques de faits analogues (stigmates de
-quelques saints, possédées de Loudun). Mais l’histoire
-ne peut pas servir au progrès des sciences directes.
-Tenue par ses moyens indirects d’information à distance
-de la réalité, elle accepte les lois établies par
-les sciences qui ont le contact direct avec la réalité.
-Pour rejeter une de ces lois il faudrait de nouvelles
-<span class="pagenum" id="pg-179">-179-</span> observations directes. C’est une révolution qui peut
-être faite, mais seulement au centre ; l’histoire n’a pas
-le pouvoir d’en prendre l’initiative.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> La solution de la question est différente pour les sciences
-d’observation directe, surtout les sciences biologiques. La science
-ne connaît pas le possible ou l’impossible, elle ne connaît que
-des faits correctement ou incorrectement observés ; des faits
-déclarés impossibles, comme les aérolithes, ont été reconnus
-exacts. La notion même de miracle est métaphysique ; elle
-suppose une conception d’ensemble du monde qui dépasse les
-limites de l’observation. Voir Wallace, <i>Les miracles et le moderne
-spiritualisme</i>, trad. de l’anglais, Paris, 1887, in-8.</p>
-</div>
-<p>La solution est moins nette pour les faits en désaccord
-seulement avec un ensemble de connaissances historiques
-ou avec les embryons des sciences de l’homme.
-Elle dépend de l’opinion qu’on se fait de la valeur de
-ces connaissances. Du moins peut-on poser la règle
-pratique que pour contredire l’histoire, la psychologie
-ou la sociologie, il faut avoir de bien solides documents ;
-et c’est un cas qui ne se présente guère.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-181">-181-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak">LIVRE III<br />
-<span class="small">OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUES</span></h2>
-
-
-
-
-<h3 id="l3ch1">CHAPITRE I<br />
-<span class="small">CONDITIONS GÉNÉRALES DE
-LA CONSTRUCTION HISTORIQUE</span></h3>
-
-
-<p>La critique des documents ne fournit que des faits
-isolés. Pour les organiser en un corps de science il
-faut une série d’opérations synthétiques. L’étude de
-ces procédés de construction historique forme la
-seconde moitié de la Méthodologie.</p>
-
-<p>La construction ne doit pas être dirigée par le plan
-idéal de la science que nous désirerions construire ;
-elle dépend des matériaux réels dont nous disposons.
-Il serait chimérique de se proposer un plan que les
-matériaux ne se prêteraient pas à réaliser, ce serait
-vouloir construire la tour Eiffel avec des moellons. Le
-vice fondamental des philosophies de l’histoire est
-d’oublier cette nécessité pratique.</p>
-
-<p>I. Regardons d’abord les matériaux de l’histoire.
-Quelle est leur forme et leur nature ? En quoi diffèrent-ils
-des matériaux des autres sciences ?</p>
-
-<p>Les faits historiques proviennent de l’analyse critique
-<span class="pagenum" id="pg-182">-182-</span> des documents. Ils en sortent dans l’état où
-l’analyse les a mis, hachés menu en affirmations élémentaires ;
-car une seule phrase contient plusieurs
-affirmations, on a souvent accepté les unes et rejeté
-les autres ; chacune de ces affirmations constitue un
-fait.</p>
-
-<p>Les faits historiques ont ce caractère commun d’être
-tirés tous des documents ; mais ils sont très disparates.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Ils représentent des phénomènes de nature très
-différente. D’un même document on tire des faits
-d’écriture, de langue, de style, de doctrines, d’usages,
-d’événements. L’inscription de Mesha fournit des faits
-d’écriture et de langue moabites, le fait de la croyance
-au dieu Khamos, les pratiques de son culte, les faits de
-guerre des Moabites contre Israël. Tous les faits nous
-arrivent ainsi pêle-mêle, sans distinction de nature.
-Ce mélange de faits hétérogènes est un des caractères
-qui différencient l’histoire des autres sciences. Les
-sciences d’observation directe choisissent les faits
-qu’elles veulent étudier, et systématiquement se bornent
-à observer les faits d’une seule espèce. Les
-sciences documentaires reçoivent les faits tout observés
-de la main des auteurs de documents qui les leur
-livrent en désordre. Pour les tirer de ce désordre, il
-faut les trier et les grouper par espèces. Mais pour
-les trier il faudrait savoir avec précision ce qui doit
-en histoire constituer une <i>espèce</i> de faits ; pour les
-grouper il faudrait un principe de <i>classement</i> approprié
-aux faits historiques. Or sur ces deux questions
-capitales les historiens ne sont pas arrivés encore à
-formuler de règles précises.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Les faits historiques se présentent à des degrés
-de généralité très différents, depuis les faits très généraux
-communs à tout un peuple et qui ont duré des
-<span class="pagenum" id="pg-183">-183-</span> siècles (institutions, coutumes, croyances) jusqu’aux
-actes les plus fugitifs d’un homme (une parole ou un
-mouvement). C’est encore une différence avec les
-sciences d’observation directe qui partent régulièrement
-de faits particuliers et travaillent méthodiquement
-à les condenser en faits généraux. Pour former
-des groupes il faut ramener les faits au même degré
-de généralité, ce qui oblige à chercher à quel degré
-de généralité on peut et on doit réduire les différentes
-espèces de faits. Et c’est sur quoi les historiens ne
-s’entendent pas entre eux.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Les faits historiques sont localisés, ils ont existé
-en une époque et en un pays donnés ; si on leur retire
-la mention du temps et du lieu où ils se sont produits,
-ils perdent le caractère historique, ils ne peuvent plus
-être utilisés que pour la connaissance de l’humanité
-universelle (comme il arrive aux faits de <span lang="en" xml:lang="en">folklore</span> dont
-on ignore la provenance). Cette nécessité de localiser
-est inconnue aussi aux sciences générales ; elle est
-limitée aux sciences descriptives qui étudient la distribution
-géographique et l’évolution des phénomènes.
-Elle impose à l’histoire l’obligation d’étudier séparément
-les faits des différents pays et des différentes
-époques.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Les faits extraits des documents par l’analyse critique
-se présentent accompagnés d’une indication critique
-sur leur probabilité<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>. Dans tous les cas où l’on
-n’est pas arrivé à la certitude complète, toutes les fois
-que le fait est seulement probable — à plus forte raison
-s’il est suspect, — le travail de la critique le livre à
-l’historien avec une étiquette que l’on n’a pas le droit
-de retirer et qui empêche le fait d’entrer dans la
-<span class="pagenum" id="pg-184">-184-</span> science définitive. Même les faits qui, rapprochés
-d’autres faits, finiront par être établis, passent par
-cette condition transitoire, comme les cas cliniques qui
-s’entassent dans les revues médicales avant d’être
-assez prouvés pour devenir des faits scientifiques.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> Cf. ci-dessus, p. 166.</p>
-</div>
-<p>Ainsi la construction historique doit être faite avec
-une masse incohérente de menus faits, une poussière
-de connaissances de détail. Ce sont des matériaux hétérogènes,
-qui diffèrent par leur objet, leur situation, leur
-degré de généralité, leur degré de certitude. Pour les
-classer, la pratique des historiens ne fournit pas de
-méthode ; l’histoire, étant issue d’un genre littéraire,
-est restée la moins méthodique des sciences.</p>
-
-<p>II. En toute science, après avoir regardé les faits,
-on se pose systématiquement des questions<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a> ; toute
-science est formée d’une série de réponses à une série
-de questions méthodiques. Dans toutes les sciences
-d’observation directe, quand même on n’y a pas songé
-d’avance, les faits observés suggèrent des questions
-et obligent à les préciser. Mais les historiens n’ont
-pas cette discipline ; habitués à imiter les artistes,
-beaucoup ne pensent pas même à se demander ce
-qu’ils cherchent : ils prennent dans les documents les
-traits qui les ont frappés, souvent pour un motif personnel,
-les reproduisent en changeant la langue et y
-ajoutent les réflexions de tout genre qui leur viennent
-à l’esprit.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> L’hypothèse dans les sciences expérimentales est une forme
-de question accompagnée d’une réponse provisoire.</p>
-</div>
-<p>L’histoire, sous peine de se perdre dans la confusion
-de ses matériaux, doit se faire une règle stricte
-de toujours procéder par questions comme les autres
-sciences<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>. Mais comment poser les questions dans une
-<span class="pagenum" id="pg-185">-185-</span> science si différente des autres ? C’est le problème fondamental
-de la méthode. On ne peut le résoudre qu’en
-commençant par déterminer le caractère essentiel des
-faits historiques, qui les différencie des faits des autres
-sciences.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> Fustel de Coulanges a entrevu cette nécessité. Dans la
-Préface des <i>Recherches sur quelques problèmes d’histoire</i> (Paris,
-1885, in-8), il annonce qu’il va donner ses recherches « sous la
-forme première qu’ont tous mes travaux, c’est-à-dire sous la
-forme de questions que je me pose et que je m’efforce d’éclaircir ».</p>
-</div>
-<p>Les sciences d’observation directe opèrent sur des
-objets <i>réels</i> et complets. La science la plus voisine
-de l’histoire par son objet, la zoologie descriptive,
-procède en examinant un animal réel et entier. On le
-voit réellement, dans son ensemble, on le dissèque, de
-façon à le décomposer en ses parties, la dissection est
-une <i>analyse</i> au sens propre (ἀναλύσειν, c’est dissoudre).
-On peut ensuite remettre ensemble les parties de
-façon à voir la structure de l’ensemble, c’est la synthèse
-<i>réelle</i>. On peut regarder les mouvements <i>réels</i>
-qui constituent le fonctionnement des organes de
-façon à observer la réaction réciproque des parties
-de l’organisme. On peut comparer les ensembles <i>réels</i>
-et voir par quelles parties ils se ressemblent de façon
-à les classifier suivant leurs ressemblances réelles. La
-science est une connaissance objective fondée sur
-l’analyse, la synthèse, la comparaison <i>réelles</i> ; la vue
-directe des objets guide le savant et lui dicte les questions
-à poser.</p>
-
-<p>En histoire rien de pareil. — On dit volontiers que
-l’histoire est la « vision » des faits passés, et qu’elle
-procède par « analyse » ; ce sont deux métaphores,
-dangereuses si on en est dupe<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>. En histoire, <i>on ne voit
-<span class="pagenum" id="pg-186">-186-</span> rien</i> de réel que du papier écrit, — et quelquefois des
-monuments ou des produits de fabrication. L’historien
-n’a aucun objet à analyser réellement, aucun objet
-qu’il puisse détruire et reconstruire. « L’analyse historique »
-n’est pas plus réelle que la vue des faits
-historiques ; elle n’est qu’un procédé abstrait, une opération
-purement intellectuelle. — L’analyse d’un document
-consiste à chercher <i>mentalement</i> les renseignements
-qu’il contient pour les critiquer un à un. — L’analyse
-d’un fait consiste à distinguer <i>mentalement</i> les
-différents détails de ce fait (épisodes d’un événement,
-caractères d’une institution), pour fixer son attention
-successivement sur chacun des détails ; c’est ce qu’on
-appelle examiner les divers « aspects » d’un fait ; — encore
-une métaphore. — L’esprit humain, naturellement
-confus, n’a spontanément que des <i>impressions</i> d’ensemble
-confuses ; il est nécessaire, pour les éclaircir, de
-se demander quelles impressions particulières constituent
-une impression d’ensemble, afin de les préciser
-en les considérant une à une. Cette opération est
-indispensable, mais il ne faut pas en exagérer la
-portée. Ce n’est pas une méthode objective qui fasse
-découvrir des objets réels ; ce n’est qu’une méthode
-subjective pour apercevoir les éléments abstraits qui
-forment nos impressions<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>. — Par la nature même
-de ses matériaux l’histoire est forcément une science
-subjective. Il serait illégitime d’étendre à cette analyse
-<span class="pagenum" id="pg-187">-187-</span> intellectuelle d’impressions subjectives les règles de
-l’analyse réelle d’objets réels.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> Fustel de Coulanges lui-même semble s’y être trompé :
-« L’histoire est une science ; elle n’imagine pas, elle voit seulement. »
-(<i>Monarchie franque</i>, p. 1.) « L’histoire consiste, comme
-toute science, à constater des faits, à les analyser, à les rapprocher,
-à en marquer le lien… L’historien… cherche et atteint
-les faits par l’observation minutieuse des textes, comme le
-chimiste trouve les siens dans des expériences minutieusement
-conduites. » (<i lang="la" xml:lang="la">Ib.</i>, p. 39.)</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> Le caractère subjectif de l’histoire a été très fortement
-indiqué par un philosophe, G. Simmel, <i lang="de" xml:lang="de">Die Probleme der Geschichtsphilosophie</i>,
-Leipzig, 1892, in-8.</p>
-</div>
-<p>L’histoire doit donc se défendre de la tentation
-d’imiter la méthode des sciences biologiques. Les faits
-historiques sont si différents de ceux des autres
-sciences qu’il faut pour les étudier une méthode différente
-de toutes les autres.</p>
-
-<p>III. Les documents, source unique de la connaissance
-historique, renseignent sur trois catégories de faits.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Êtres vivants et objets matériels. — Les documents
-font connaître l’existence d’êtres humains, de
-conditions matérielles, d’objets fabriqués. Tous ces
-faits ont été des phénomènes matériels que l’auteur du
-document a perçus matériellement. Mais pour nous ils
-ne sont plus que des phénomènes intellectuels, des
-faits vus « à travers l’imagination de l’auteur », ou,
-pour parler exactement, des <i>images</i> représentatives
-des impressions de l’auteur, des images que nous
-formons par <i>analogie</i> avec ses images. Le Temple de
-Jérusalem a été un objet matériel qu’on voyait, mais
-nous ne pouvons plus le voir, nous ne pouvons plus
-que nous en faire une image analogue à celle des
-gens qui l’avaient vu et l’ont décrit.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Actes des hommes. — Les documents rapportent
-les actes (et les paroles) des hommes d’autrefois qui
-ont été aussi des faits matériels vus et entendus par
-les auteurs, mais qui ne sont plus pour nous que les
-souvenirs des auteurs, représentés seulement par des
-images subjectives. Les coups de poignard donnés à
-César ont été vus, les paroles des meurtriers entendues
-en leur temps ; pour nous, ce ne sont que des
-images. — Les actes et les paroles ont tous ce caractère
-d’avoir été l’acte ou la parole d’un individu ;
-l’imagination ne peut se représenter que des actes
-<span class="pagenum" id="pg-188">-188-</span> <i>individuels</i>, à l’image de ceux que nous montre matériellement
-l’observation directe. Comme ils sont les
-faits d’hommes vivant en société, la plupart sont
-accomplis par plusieurs individus à la fois ou même
-combinés pour un résultat commun, ce sont des actes
-<i>collectifs</i> ; mais pour l’imagination comme pour l’observation
-directe ils se ramènent toujours à une somme
-d’actes individuels. Le « fait social », tel que l’admettent
-plusieurs sociologues, est une construction philosophique,
-non un fait historique.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Motifs et conceptions. — Les actes humains n’ont
-pas leur cause en eux-mêmes ; ils ont un <i>motif</i>. Ce mot
-vague désigne à la fois l’<i>impulsion</i> qui fait accomplir
-un acte et la <i>représentation</i> consciente qu’on a de l’acte
-au moment de l’accomplir. Nous ne pouvons imaginer
-des motifs que dans le cerveau d’un homme,
-sous la forme de représentations intérieures vagues,
-analogues à celles que nous avons de nos propres
-états intérieurs ; nous ne pouvons les exprimer que
-par des mots, d’ordinaire métaphoriques. Ce sont les
-faits <i>psychiques</i> (vulgairement appelés sentiments et
-idées). Les documents nous en montrent de trois
-espèces : 1<sup>o</sup> motifs et conceptions des auteurs qui les
-ont exprimés ; 2<sup>o</sup> motifs et idées que les auteurs ont
-attribués à leurs contemporains dont ils ont vu les
-actes ; 3<sup>o</sup> motifs que nous pouvons nous-mêmes supposer
-aux actes relatés dans les documents et que nous
-nous représentons à l’image des nôtres.</p>
-
-<p>Faits matériels, actes humains individuels et collectifs,
-faits psychiques, voilà tous les objets de la connaissance
-historique ; ils ne sont pas observés directement,
-ils sont tous <i>imaginés</i>. Les historiens — presque tous
-sans en avoir conscience et en croyant observer des
-réalités — n’opèrent jamais que sur des images.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-189">-189-</span> IV. Comment donc imaginer des faits qui ne soient
-pas entièrement imaginaires ? Les faits imaginés par
-l’historien sont forcément subjectifs ; c’est une des
-raisons qu’on donne pour refuser à l’histoire le caractère
-de science. Mais subjectif n’est pas synonyme
-d’irréel. Un souvenir n’est qu’une image et n’est
-pourtant pas une chimère, il est la représentation
-d’une réalité passée. Il est vrai que l’historien, en travaillant
-sur les documents, n’a pas à son service des
-souvenirs personnels ; mais il se fait des images sur
-le modèle de ses souvenirs. Il suppose que les faits
-disparus (objets, actes, motifs), observés autrefois par
-les auteurs de documents, étaient semblables aux faits
-contemporains qu’il a vus lui-même et dont il a gardé
-le souvenir. C’est le postulat de toutes les sciences
-documentaires. Si l’humanité de jadis n’était pas semblable
-à l’humanité actuelle, on ne comprendrait rien
-aux documents. Partant de cette ressemblance, l’historien
-se forme une image des faits anciens historiques
-semblable à ses propres souvenirs des faits qu’il a vus.</p>
-
-<p>Ce travail, qui se fait inconsciemment, est en histoire
-une des principales occasions d’erreur. Les choses
-passées qu’il faut s’imaginer ne sont pas entièrement
-semblables aux choses présentes qu’on a vues ; nous
-n’avons vu aucun homme pareil à César ou à Clovis, et
-nous n’avons pas passé par les mêmes états intérieurs
-qu’eux. Dans les sciences constituées on opère aussi
-sur des faits vus par d’autres observateurs et qu’il faut
-se représenter par analogie ; mais ces faits sont définis
-en termes précis qui indiquent quels éléments invariables
-doivent entrer dans l’image. Même en physiologie
-les notions sont assez nettement établies pour
-qu’un même mot éveille chez tous les naturalistes une
-image semblable d’un organe ou d’un mouvement. La
-<span class="pagenum" id="pg-190">-190-</span> raison en est que chaque notion désignée par un nom
-a été formée par une méthode d’observation et d’abstraction
-qui a précisé et décrit tous les caractères communs
-à cette notion.</p>
-
-<p>Mais, à mesure qu’une connaissance se rapproche
-des faits intérieurs invisibles, les notions deviennent
-plus confuses et la langue moins précise. Nous n’arrivons
-à exprimer les faits humains même les plus vulgaires,
-conditions sociales, actes, motifs, sentiments,
-que par des termes vagues (<i>roi</i>, <i>guerrier</i>, <i>combattre</i>,
-<i>élire</i>). Pour les phénomènes plus complexes la langue
-est si indécise qu’on ne s’accorde même plus sur les
-éléments nécessaires du phénomène. Qu’est-ce qu’une
-tribu, une armée, une industrie, un marché, une révolution ?
-Ici l’histoire participe du vague de toutes les
-sciences de l’humanité, psychologiques ou sociales.
-Mais son procédé indirect de représentation par
-images rend ce vague encore plus dangereux. — Nos
-images historiques devraient donc reproduire au moins
-les traits essentiels des images qu’ont eues dans l’esprit
-les observateurs directs des faits passés : or les termes
-dans lesquels ils ont exprimé leurs images ne nous
-apprennent jamais exactement quels en étaient les
-éléments essentiels.</p>
-
-<p>Des faits que nous n’avons pas vus, décrits dans des
-termes qui ne permettent pas de nous les représenter
-exactement, voilà les données de l’histoire. L’historien,
-obligé pourtant de se représenter des images des faits,
-doit vivre avec la préoccupation de ne construire ses
-images qu’avec des éléments exacts, de façon à s’imaginer
-les faits comme il les aurait vus s’il avait pu les
-observer lui-même<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>. Mais il a besoin pour former une
-<span class="pagenum" id="pg-191">-191-</span> image de plus d’éléments que les documents n’en fournissent.
-Qu’on essaye de se représenter un combat ou
-une cérémonie avec les données d’un récit, si détaillé
-qu’il soit, on verra combien de traits il faut y ajouter.
-Cette nécessité est sensible matériellement dans les
-restitutions de monuments fondées sur une description
-(par exemple celle du Temple de Jérusalem), dans les
-tableaux qui prétendent représenter des scènes historiques,
-dans les dessins des journaux illustrés.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> C’est ce que Carlyle et Michelet ont dit sous une forme éloquente.
-C’est aussi le sens du mot fameux de Ranke : « Je veux
-dire comment cela a été en réalité » (<i lang="de" xml:lang="de">wie es eigentlich gewesen</i>).</p>
-</div>
-<p>Toute image historique contient donc une forte part
-de fantaisie. L’historien ne peut pas s’en délivrer,
-mais il peut savoir le compte des éléments réels qui
-entrent dans ses images et ne faire porter sa construction
-que sur ceux-là ; ces éléments, ce sont ceux qu’il
-a tirés des documents. S’il a besoin, pour comprendre
-la bataille entre César et Arioviste, de se représenter
-leurs deux armées, il aura soin de ne rien conclure
-de l’aspect général sous lequel il se les imagine ; il
-devra raisonner seulement avec les détails réels fournis
-par les documents.</p>
-
-<p>V. Le problème de la méthode historique est enfin
-précisé ainsi. Avec les traits épars dans les documents
-nous formons des images. Quelques-unes, toutes matérielles,
-fournies par des monuments figurés, représentent
-directement un des aspects réels des choses
-passées. La plupart — toutes les images de faits
-psychiques sont dans ce cas — sont formées à la
-ressemblance des figures dessinées anciennement et
-surtout des faits actuels que nous avons observés. Or
-les choses passées ne ressemblaient qu’en partie aux
-choses présentes, et ce sont justement les parties différentes
-<span class="pagenum" id="pg-192">-192-</span> qui font l’intérêt de l’histoire. Comment se
-représenter ces traits différents pour lesquels le
-modèle nous manque ? Nous n’avons vu aucune troupe
-semblable aux guerriers francs ni ressenti personnellement
-les sentiments de Clovis partant en guerre
-contre les Wisigoths. Comment imaginer ces faits de
-façon qu’ils soient conformes à la réalité ?</p>
-
-<p>En pratique voici ce qui se passe. Aussitôt qu’une
-phrase d’un document est lue, une image est formée
-dans notre esprit par une opération spontanée dont
-nous ne sommes pas maîtres. Cette image, produite
-par une analogie superficielle, est d’ordinaire grossièrement
-fausse. Chacun de nous peut retrouver dans
-ses souvenirs la façon absurde dont il a conçu d’abord
-les personnages et les scènes du passé. Le travail de
-l’histoire consiste à rectifier graduellement nos images
-en remplaçant un à un les traits faux par des traits
-exacts. Nous avons vu des gens à cheveux roux, des
-boucliers, des francisques (ou des dessins de ces
-objets) ; nous rapprochons ces traits pour corriger
-notre image première des guerriers francs. L’image
-historique finit ainsi par être une combinaison de traits
-empruntés à des expériences différentes.</p>
-
-<p>Il ne suffit pas de se représenter des êtres et des
-actes isolés. Les hommes et les actes font partie d’un
-ensemble, d’une société et d’une évolution : il faut donc
-se représenter aussi les rapports entre les hommes et
-les actes (nations, gouvernements, lois, guerres).</p>
-
-<p>Mais pour imaginer des rapports il faut concevoir
-un ensemble et les documents ne nous donnent que
-des traits isolés. Ici encore l’historien est forcé de
-recourir à un procédé subjectif. Il imagine une société
-ou une évolution et, dans ce cadre imaginé, il range
-les traits fournis par les documents. — Ainsi, tandis
-<span class="pagenum" id="pg-193">-193-</span> que le classement biologique se guide sur un ensemble
-réel observé objectivement, le classement historique
-ne peut se faire que dans un ensemble imaginé subjectivement.</p>
-
-<p>La réalité passée nous ne l’observons pas, nous ne
-la connaissons que par sa ressemblance avec la réalité
-actuelle. Pour se représenter dans quelles conditions
-se sont produits les faits passés, il faut donc chercher,
-par l’observation de l’humanité présente, dans quelles
-conditions se produisent les faits analogues du présent.
-L’histoire serait ainsi une application des sciences
-descriptives de l’humanité (psychologie descriptive,
-sociologie ou science sociale) ; mais toutes sont encore
-des sciences mal constituées et leur infirmité retarde
-la constitution d’une science de l’histoire.</p>
-
-<p>Cependant il y a des conditions de la vie humaine si
-nécessaires et si évidentes que la plus grossière observation
-suffit pour les établir. Ce sont celles qui sont
-communes à toute l’humanité ; elles dérivent de l’organisation
-physiologique qui crée les besoins matériels
-des hommes ou de leur organisation psychologique
-qui crée leurs habitudes de conduite. On peut donc les
-prévoir dans un questionnaire général qui servira pour
-tous les cas. Comme la critique historique et pour la
-même raison — l’impossibilité d’observer directement, — la
-construction historique se trouve forcée d’employer
-la méthode du questionnaire.</p>
-
-<p>Les actes humains qui font la matière de l’histoire
-diffèrent d’une époque et d’un pays à l’autre comme
-ont différé les hommes et les sociétés, et c’est même
-l’objet propre de l’histoire d’étudier ces différences ; si
-les hommes avaient toujours eu le même gouvernement
-ou parlé la même langue, il n’y aurait pas lieu de faire
-l’histoire des gouvernements et des langues. Mais ces
-<span class="pagenum" id="pg-194">-194-</span> différences sont enfermées entre les limites des conditions
-générales de la vie humaine ; elles ne sont que des
-variétés de certaines façons d’agir ou d’être, communes
-à toute l’humanité ou du moins à la grande majorité des
-hommes. On ne sait pas d’avance quel gouvernement
-ou quelle langue aura eu un peuple historique ; c’est
-l’affaire de l’histoire d’établir ces faits. Mais d’avance
-et pour tous les cas on prévoit que le peuple aura eu
-une langue et un gouvernement.</p>
-
-<p>En dressant la liste des phénomènes fondamentaux
-qu’on peut s’attendre à trouver dans la vie de tout
-homme et de tout peuple, on obtiendra un questionnaire
-universel, sommaire, mais suffisant pour classer la
-masse des faits historiques en un certain nombre de
-groupes naturels, dont chacun formera une branche
-spéciale d’histoire. Ce cadre de groupement général
-fournira l’échafaudage de la construction historique.</p>
-
-<p>Le questionnaire universel ne porte que sur les phénomènes
-habituels ; il ne peut pas prévoir les milliers
-de faits locaux ou accidentels qui forment la vie d’un
-homme ou d’une nation ; il ne suffira donc pas à poser
-toutes les questions auxquelles l’historien doit répondre
-pour donner le tableau complet du passé. L’étude
-détaillée des faits exigera l’emploi de questionnaires
-plus détaillés, différents suivant la nature des faits, des
-hommes ou des sociétés à étudier. Pour les dresser on
-peut commencer par noter les questions de détail
-qu’aura suggérées la lecture même des documents ;
-mais il faudra, pour classer ces questions — souvent
-même pour en compléter la liste, — recourir au procédé
-du questionnaire méthodique. Parmi les espèces de
-faits, les personnages, les sociétés bien connus (soit
-par l’observation directe, soit par l’histoire), on cherchera
-ceux qui ressemblent aux faits, au personnage, à
-<span class="pagenum" id="pg-195">-195-</span> la société qu’il s’agit d’étudier. En analysant les cadres
-de la science déjà faits pour ces cas connus, on verra
-quelles questions doivent se poser à propos du cas
-analogue qu’on étudie. Il va sans dire que le choix du
-cadre modèle devra être fait avec intelligence ; il ne
-faut pas appliquer à une société barbare un questionnaire
-dressé d’après l’étude d’une nation civilisée et
-vouloir trouver dans un domaine féodal quels agents
-répondaient à chacun de nos ministères, — comme l’a
-fait Boutaric dans son étude sur l’administration d’Alphonse
-de Poitiers.</p>
-
-<p>Cette méthode du questionnaire qui fait reposer
-toute la construction historique sur un procédé <i lang="la" xml:lang="la">a
-priori</i> serait inacceptable si l’histoire était vraiment
-une science d’observation ; et peut-être la trouvera-t-on
-dérisoire comparée aux méthodes <i lang="la" xml:lang="la">a posteriori</i> des
-sciences naturelles. Mais sa justification est simple :
-elle est la seule méthode qu’on puisse pratiquer et, en
-fait, la seule qui l’ait jamais été. Dès qu’un historien
-cherche à mettre en ordre les faits contenus dans les
-documents, il fabrique avec la connaissance qu’il a (ou
-croit avoir) des choses humaines un cadre d’exposition
-qui équivaut à un questionnaire, — à moins qu’il
-n’adopte le cadre d’un devancier créé par le même procédé. — Mais
-quand ce travail a été inconscient, le
-cadre reste incomplet et confus. Ainsi il ne s’agit pas
-de décider si on opérera avec ou sans un questionnaire
-<i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> — car on en aura toujours un ; — on n’a le
-choix qu’entre un questionnaire inconscient, confus et
-incomplet ou un questionnaire conscient, précis et
-complet.</p>
-
-<p>VI. On peut maintenant tracer le plan de la construction
-historique, de façon à déterminer la série des opérations
-synthétiques nécessaires pour élever l’édifice.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-196">-196-</span> L’analyse critique des documents a fourni les matériaux,
-ce sont les faits historiques encore épars. On
-commence par les <i>imaginer</i> sur le modèle des faits
-actuels qu’on suppose analogues ; on tâche, en combinant
-des fragments pris à divers endroits de la réalité,
-d’atteindre l’image la plus semblable à celle qu’aurait
-donnée l’observation directe du fait passé. C’est la
-première opération, indissolublement liée en fait à la
-lecture des documents. Pensant qu’il suffisait ici d’en
-avoir indiqué la nature<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>, nous avons renoncé à lui consacrer
-un chapitre spécial.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> Cf. <a href="#pg-189">p. 189-192</a>.</p>
-</div>
-<p>Les faits ainsi imaginés, on les <i>groupe</i> dans des
-cadres imaginés sur le modèle d’un ensemble observé
-dans la réalité qu’on suppose analogue à ce qu’a dû
-être l’ensemble passé. C’est la seconde opération ; elle
-se fait au moyen d’un questionnaire, et aboutit à
-découper dans la masse des faits historiques des morceaux
-de même nature qu’on groupe ensuite entre eux
-jusqu’à ce que toute l’histoire du passé soit classée
-dans un cadre universel.</p>
-
-<p>Quand on a rangé dans ce cadre les faits extraits
-des documents, il y reste des lacunes, toujours considérables,
-énormes pour toutes les parties où les documents
-ne sont pas très abondants. On essaie d’en
-combler quelques-unes par des <i>raisonnements</i> à partir
-des faits connus. C’est (ou ce devrait être) la troisième
-opération ; elle accroît par un travail logique la masse
-des connaissances historiques.</p>
-
-<p>On n’a encore qu’une masse de faits juxtaposés dans
-des cadres. Il faut les condenser en formules pour
-essayer d’en dégager les caractères généraux et les
-rapports. C’est la quatrième opération ; elle conduit
-<span class="pagenum" id="pg-197">-197-</span> aux conclusions dernières de l’histoire et couronne
-la construction historique au point de vue scientifique.</p>
-
-<p>Mais comme la connaissance historique, complexe
-et encombrante par sa nature, est exceptionnellement
-difficile à communiquer, il reste encore à trouver les
-procédés pour <i>exposer</i> les résultats de l’histoire.</p>
-
-<p>VII. Cette série d’opérations, facile à concevoir, n’a
-jamais été qu’imparfaitement exécutée. Elle est entravée
-par des difficultés matérielles dont les théories méthodologiques
-ne tiennent pas compte, mais qu’il vaut
-mieux regarder en face pour voir si elles doivent rester
-insurmontables.</p>
-
-<p>Les opérations historiques sont si nombreuses,
-depuis la découverte du document jusqu’à la formule
-finale de conclusion, elles réclament des précautions si
-minutieuses, des aptitudes naturelles et des habitudes
-si différentes, que sur aucun point un seul homme ne
-peut exécuter <i>lui-même</i> le travail tout entier. L’histoire,
-moins que toute autre science, peut se passer de la
-division du travail ; or moins que toute autre elle la
-pratique. Il arrive à des érudits spécialistes d’écrire
-des histoires d’ensemble où ils construisent les faits
-au gré de leur imagination<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>, et les « constructeurs »
-opèrent en prenant des matériaux dont ils n’ont pas
-éprouvé la valeur<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>. C’est que la division du travail
-implique une entente entre des travailleurs, et en histoire
-cette entente n’existe pas. Chacun, sauf dans les
-opérations préparatoires de la critique externe, procède
-suivant son inspiration personnelle, sans méthode
-commune, sans souci de l’ensemble où son travail doit
-<span class="pagenum" id="pg-198">-198-</span> venir prendre place. Aussi aucun historien ne peut-il
-en toute sécurité utiliser les résultats du travail d’un
-autre, comme on fait dans les sciences constituées, car
-il ignore s’ils ont été obtenus par des procédés sûrs.
-Les plus scrupuleux en viennent à ne rien admettre
-qu’après avoir refait eux-mêmes le travail sur les
-documents ; c’était l’attitude de Fustel de Coulanges.
-A peine peut-on satisfaire à cette exigence pour les
-périodes très mal connues dont tous les documents
-conservés tiennent en quelques volumes, et pourtant
-on en est venu à poser en dogme qu’un historien ne
-doit jamais travailler de seconde main<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>. On le fait par
-nécessité, quand les documents sont trop nombreux
-pour être tous lus ; mais on ne le dit pas, par crainte
-du scandale.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> Curtius dans son « Histoire grecque », Mommsen dans son
-« Histoire romaine » (avant l’Empire), Lamprecht dans son
-« Histoire d’Allemagne ».</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> Il suffira ici de citer Augustin Thierry, Michelet et Carlyle.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> Voir dans P. Guiraud, <i>Fustel de Coulanges</i> (Paris, 1896,
-in-12), p. 164, des observations très judicieuses sur cette prétention.</p>
-</div>
-<p>Il vaudrait mieux s’avouer franchement la réalité.
-Une science aussi complexe que l’histoire, où il faut
-d’ordinaire entasser les faits par millions avant de
-pouvoir formuler une conclusion, ne peut se fonder
-par ce perpétuel recommencement. On ne fait pas la
-construction historique avec des documents, pas plus
-qu’on n’« écrit l’histoire avec des manuscrits », et
-pour la même raison, qui est une raison de temps.
-C’est que pour faire avancer la science, il faut combiner
-les résultats obtenus par des milliers de travaux
-de détail.</p>
-
-<p>Comment faire pourtant, puisque la plupart des travaux
-sont faits par une méthode suspecte, sinon incorrecte ?
-La confiance universelle mènerait à l’erreur
-aussi sûrement que la défiance universelle mène à
-l’impuissance. Voici du moins une règle qui permettra
-<span class="pagenum" id="pg-199">-199-</span> de se guider : Il faut lire les travaux des historiens
-avec les mêmes précautions critiques qu’on lit les
-documents. L’instinct naturel pousse à y chercher
-surtout les conclusions et à les adopter comme vérité
-établie ; il faut, au contraire, par une analyse continuelle,
-y chercher les faits, les <i>preuves</i>, les fragments
-de documents, bref les matériaux. On refera le travail
-de l’auteur, mais on le fera beaucoup plus vite, car ce
-qui perd du temps, c’est de réunir les matériaux ; et on
-n’acceptera de ses conclusions que celles qu’on trouvera
-démontrées.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-200">-200-</span></p>
-
-<h3 id="l3ch2">CHAPITRE II<br />
-<span class="small">GROUPEMENT DES FAITS</span></h3>
-
-
-<p>I. La première nécessité qui s’impose à l’historien
-mis en présence du chaos des faits historiques, c’est
-de limiter son champ de recherches. Dans l’océan de
-l’histoire universelle quels faits choisira-t-il pour les
-recueillir ? — Puis, dans la masse des faits ainsi choisis,
-il lui faudra distinguer des groupes et faire des sections. — Enfin
-dans chacune de ces sections il aura à ranger
-les faits un à un. Ainsi toute construction historique
-doit commencer par trouver un principe pour trier,
-encadrer et ranger les faits. Ce principe on peut le
-chercher soit dans les conditions extérieures où les
-fait se sont produits, soit dans la nature intérieure des
-faits.</p>
-
-<p>Le classement par les conditions extérieures est le
-plus naïf et le plus facile. Tout fait historique se
-produit en un moment du temps, en un lieu de
-l’espace, chez un homme ou dans un groupe d’hommes :
-voilà des cadres commodes pour délimiter et classer
-les faits. Ainsi naît l’histoire d’une période, d’un pays,
-d’une nation, d’un homme (biographie) ; les historiens
-de l’antiquité et de la Renaissance n’en ont pas pratiqué
-d’autre. — Dans ce cadre général les subdivisions
-<span class="pagenum" id="pg-201">-201-</span> sont taillées suivant le même principe et les faits sont
-rangés par ordre de temps, de lieux ou de groupes. — Quant
-au triage des faits à mettre dans ces cadres, il
-s’est longtemps opéré sans aucun principe fixe ; les
-historiens prenaient, suivant leur fantaisie personnelle,
-parmi les faits qui s’étaient produits dans une période,
-un pays ou une nation, tout ce qui leur semblait intéressant
-ou curieux. Tite Live et Tacite, pêle-mêle avec
-les guerres et les révolutions, racontaient les inondations,
-les épidémies et la naissance des monstres.</p>
-
-<p>Le classement d’après la nature des faits s’est introduit
-très tard, lentement et d’une façon incomplète ; il
-est né hors de l’histoire dans les branches spéciales
-d’études de certaines espèces de faits humains, langue,
-littérature, arts, droit, économie politique, religion,
-qui ont commencé par être dogmatiques et sont peu à
-peu devenues historiques. Le principe de ce classement
-est de trier et de grouper ensemble les faits
-qui se rapportent à une même espèce d’actes ; chacun
-de ces groupes devient la matière d’une branche
-spéciale d’histoire. L’ensemble des faits vient ainsi se
-classer dans un casier qui peut être construit <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>
-en étudiant l’ensemble des activités humaines ; c’est le
-questionnaire général dont il a été parlé au chapitre
-précédent.</p>
-
-<p>Le tableau suivant est une tentative de classification
-générale des faits historiques<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>, fondée sur la nature
-des <i>conditions</i> et des <i>manifestations</i> de l’activité.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> La classification de M. Lacombe (<i>De l’histoire considérée
-comme science</i>, chap. <small>VI</small>), fondée sur les mobiles des actes et les
-besoins qu’ils sont destinés à satisfaire, est philosophiquement
-très judicieuse, mais ne répond pas aux besoins pratiques des
-historiens ; elle repose sur des catégories psychiques abstraites
-(économique, génésique, sympathique, honorifique, etc.), et
-aboutit à classer ensemble des espèces de manifestations très
-différentes (les institutions militaires avec la vie économique).</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-202">-202-</span></p>
-
-<blockquote>
-<p>I. <span class="sc">Conditions matérielles</span>. — 1<sup>o</sup> <i>Étude des corps</i> :
-<i>A.</i> Anthropologie (ethnologie), anatomie et physiologie,
-anomalies et particularités pathologiques. <i>B.</i> Démographie
-(nombre, sexe, âge, naissance, mort, maladies). — 2<sup>o</sup> <i>Étude
-du milieu</i> : <i>A.</i> Milieu naturel géographique (relief, climats,
-eaux, sol, flore et faune). <i>B.</i> Milieu artificiel, aménagement
-(cultures, édifices, voies, outillage, etc.).</p>
-
-<p>II. <span class="sc">Habitudes intellectuelles</span> (non obligatoires). — 1<sup>o</sup>
-<i>Langue</i> (vocabulaire, syntaxe, phonétique, sémantique).
-Écriture. — 2<sup>o</sup> <i>Arts</i> : <i>A.</i> Arts plastiques (conditions de
-production, conceptions, procédés, œuvres). <i>B.</i> Arts de
-l’expression, musique, danse, littérature. — 3<sup>o</sup> <i>Sciences</i>
-(conditions de production, méthodes, résultats). — 4<sup>o</sup> <i>Philosophie
-et morale</i> (conceptions, préceptes, pratique réelle). — 5<sup>o</sup>
-<i>Religion</i> (croyances, pratiques)<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>.</p>
-
-<p>III. <span class="sc">Coutumes matérielles</span> (non obligatoires). — 1<sup>o</sup> <i>Vie
-matérielle</i> : <i>A.</i> Alimentation (matériaux, apprêts, excitants).
-<i>B.</i> Vêtement et parure. <i>C.</i> Habitation et mobilier. — 2<sup>o</sup> <i>Vie
-privée</i> : <i>A.</i> Emploi du temps (toilette, soins du corps,
-repas). <i>B.</i> Cérémonial social (funérailles et mariage, fêtes,
-étiquette). <i>C.</i> Divertissements (exercices et chasse, spectacles
-et jeux, réunions, voyages).</p>
-
-<p>IV. <span class="sc">Coutumes économiques</span>. — 1<sup>o</sup> <i>Production</i> : <i>A.</i> Culture
-et élevage. <i>B.</i> Exploitation des minéraux. — 2<sup>o</sup> <i>Transformation</i>.
-<i>Transports et industries</i><a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a> : procédés techniques,
-division du travail, voies de communication. — 3<sup>o</sup> <i>Commerce</i> :
-échange et vente, crédit. — 4<sup>o</sup> <i>Répartition</i> : régime
-de la propriété, transmission, contrats, partage des produits.</p>
-
-<p>V. <span class="sc">Institutions sociales</span>. — 1<sup>o</sup> <i>Famille</i> : <i>A.</i> Constitution,
-autorité, condition de la femme et des enfants. <i>B.</i> Organisation
-économique<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>. Propriété familiale, successions. — 2<sup>o</sup>
-<span class="pagenum" id="pg-203">-203-</span> <i>Éducation et instruction</i> (but, procédés, personnel). — 3<sup>o</sup>
-<i>Classes sociales</i> (principe de division, règles des relations).</p>
-
-<p>VI. <span class="sc">Institutions publiques</span> (obligatoires). — 1<sup>o</sup> <i>Institutions
-politiques</i> : <i>A.</i> Souverain (personnel, procédure).
-<i>B.</i> Administration, services (guerre, justice, finances, etc.).
-<i>C.</i> Pouvoirs élus, assemblées, corps électoraux (pouvoirs,
-procédure). — 2<sup>o</sup> <i>Institutions ecclésiastiques</i> (mêmes questions). — 3<sup>o</sup>
-<i>Institutions internationales</i> : <i>A.</i> Diplomatie.
-<i>B.</i> Guerre (usages de guerre et arts militaires). <i>C.</i> Droit
-privé et commerce.</p>
-</blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> Les institutions ecclésiastiques font partie du gouvernement ;
-dans les Manuels d’antiquités allemands elles figurent
-parmi les institutions, tandis que la religion est classée avec
-les arts.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> Les transports, souvent classés dans le commerce, sont
-une espèce d’industrie.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> La propriété est une institution mixte, économique, sociale
-et politique.</p>
-</div>
-<p>Le groupement des faits d’après leur nature se
-combine avec le groupement d’après le temps et le
-lieu où ils se sont produits, de façon à fournir dans
-chaque branche des sections chronologiques, géographiques
-ou nationales. L’histoire d’une espèce d’actes
-(la langue, la peinture, le gouvernement) se subdivise
-en histoire de périodes, de pays, de nations (l’histoire
-de la langue grecque dans l’antiquité, l’histoire du
-gouvernement français au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle).</p>
-
-<p>Les mêmes principes servent à décider l’ordre où
-on rangera les faits. La nécessité de présenter les faits
-l’un après l’autre contraint à adopter une règle méthodique
-de succession. On peut exposer à la suite ou tous
-les faits qui ont eu lieu en un même temps, ou tous
-les faits d’un même pays, ou tous les faits d’une même
-espèce. Toute matière historique peut être distribuée
-suivant trois espèces d’ordre différents : l’ordre <i>chronologique</i>
-(ordre des temps), — l’ordre <i>géographique</i>
-(ordre des lieux, qui souvent coïncide avec l’ordre des
-nations), — l’ordre des espèces d’actes appelé d’ordinaire
-ordre <i>logique</i>. Il est impossible de suivre exclusivement
-l’un de ces ordres : dans tout exposé chronologique
-il faut découper des tranches géographiques ou
-logiques, passer d’un pays à l’autre et d’une espèce de
-<span class="pagenum" id="pg-204">-204-</span> faits à une autre et inversement. Mais il faut toujours
-décider quel sera l’ordre dominant dont les autres
-ne seront que des subdivisions.</p>
-
-<p>Entre ces trois ordres le choix est délicat, il doit se
-décider par des raisons différentes suivant le sujet et
-suivant l’espèce de public pour lequel on travaille.
-A ce titre il dépendrait de la méthode d’exposition ;
-mais il faudrait un trop long développement pour en
-donner la théorie.</p>
-
-<p>II. Aussitôt qu’on commence à trier les faits historiques
-pour les classer, on se heurte à une question
-qui a provoqué d’ardentes querelles.</p>
-
-<p>Tout acte humain est par nature un fait individuel,
-passager, qui ne se produit qu’à un seul moment et en
-un seul endroit. Au sens réel tout fait est unique. Mais
-tout acte d’un homme ressemble à d’autres actes de
-lui-même ou des autres hommes du même groupe, et
-souvent à tel point qu’on les confond sous le même
-nom ; ces actes semblables qui se groupent irrésistiblement
-dans l’esprit humain, on les appelle habitudes,
-usages, institutions. Ce ne sont que des constructions
-de l’esprit, mais elles s’imposent avec tant de force
-aux intelligences des hommes que beaucoup deviennent
-des règles obligatoires ; ces habitudes sont des faits
-collectifs, durables dans le temps, étendus dans l’espace. — On
-peut donc considérer les faits historiques
-sous deux aspects opposés : ou dans ce qu’ils ont d’individuel,
-de particulier, de passager, ou dans ce qu’ils
-ont de collectif, de général et de durable. Dans la première
-conception l’histoire est le récit continu des accidents
-arrivés aux hommes du passé ; dans la seconde
-elle est le tableau des habitudes successives de l’humanité.</p>
-
-<p>Sur ce terrain s’est livrée, en Allemagne surtout, la
-<span class="pagenum" id="pg-205">-205-</span> bataille entre les partisans de l’histoire de la civilisation
-(<i lang="de" xml:lang="de">Culturgeschichte</i>)<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a>, et les historiens de profession
-restés fidèles à la tradition de l’antiquité ; en France on
-a eu la lutte entre l’histoire des institutions, des mœurs
-et des idées et l’histoire politique, dédaigneusement
-surnommée par ses adversaires « l’histoire-bataille ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> Pour l’histoire et la bibliographie de ce mouvement, voir
-Bernheim, <i>o. c.</i>, p. 45-55.</p>
-</div>
-<p>Cette opposition s’explique par la différence des
-documents que les travailleurs des deux partis avaient
-l’habitude de manier. Les historiens, occupés surtout
-d’histoire politique, voyaient les actes individuels et
-passagers des gouvernants où il est très difficile d’apercevoir
-aucun trait général. — Dans les histoires spéciales,
-au contraire (sauf celle des littératures), les documents
-ne montrent que des faits généraux, une forme de
-langage, un rite religieux, une règle de droit ; il faut un
-effort d’imagination pour se représenter l’homme qui a
-prononcé ce mot, accompli ce rite, pratiqué cette règle.</p>
-
-<p>Il n’y a pas à prendre parti dans cette controverse.
-La construction historique complète suppose l’étude
-des faits sous les deux aspects. Le tableau des habitudes
-de pensée, de vie et d’action des hommes est
-évidemment une portion capitale de l’histoire. Et pourtant,
-quand on aurait réuni tous les actes de tous les
-individus pour en extraire ce qu’ils ont de commun, il
-resterait un résidu qu’on n’a pas le droit de jeter, car
-il est l’élément proprement historique ; c’est le fait que
-certains actes ont été l’acte d’un homme ou d’un groupe
-donné à un moment donné. Dans un cadre réduit aux
-faits généraux de la vie politique il n’y aurait pas place
-pour la victoire de Pharsale ou la prise de la Bastille,
-faits accidentels et passagers, mais sans lesquels
-<span class="pagenum" id="pg-206">-206-</span> l’histoire des institutions de Rome ou de la France ne
-serait pas intelligible.</p>
-
-<p>Ainsi l’histoire est obligée de combiner avec l’étude
-des faits généraux l’étude de certains faits particuliers.
-Elle a un caractère mixte, indécis entre une science de
-généralités et un récit d’aventures. La difficulté de
-classer cet hybride dans une des catégories de la
-pensée humaine s’est souvent exprimée par la question
-puérile : si l’histoire est un art ou une science.</p>
-
-<p>III. Le cadre général donné plus haut peut servir
-de questionnaire pour déterminer toutes les espèces
-d’habitudes (usages ou institutions) dont on peut
-essayer de faire l’histoire. Mais avant d’appliquer ce
-cadre général à l’étude d’un groupe quelconque d’habitudes
-historiques, langue, religion, usages privés ou
-institutions politiques, toujours il faut résoudre une
-question préalable : Les habitudes qu’on va étudier,
-de qui ont-elles été l’habitude ? Elles étaient communes
-à un grand nombre d’individus, et c’est la collection
-d’individus de mêmes habitudes que nous appelons
-<i>groupe</i>. La première condition pour étudier une habitude
-est donc de déterminer le groupe qui l’a pratiquée.
-C’est ici qu’il faut prendre garde au premier
-mouvement, car il nous porte à une négligence qui
-peut rendre ruineuse toute la construction historique.</p>
-
-<p>La tendance naturelle est de se représenter le groupe
-humain sur le modèle de l’espèce animale, comme un
-ensemble d’hommes tous semblables. On prend un
-groupe uni par un caractère très apparent, une nation
-liée par un même gouvernement officiel (Romains,
-Anglais, Français), un peuple parlant la même langue
-(Grecs, Germains) ; et on procède comme si tous les
-membres de ce groupe se ressemblaient en tout point
-et avaient les mêmes usages.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-207">-207-</span> En fait aucun groupe réel, pas même une société centralisée,
-n’est un ensemble homogène. Pour une grande
-part de l’activité humaine — la langue, l’art, la science,
-la religion, la vie économique, — le groupe reste
-flottant. Qu’est-ce que le groupe des gens parlant grec,
-le groupe chrétien, le groupe de la science moderne ? — Et
-même les groupes précisés par une organisation
-officielle, les États et les Églises, ne sont que des
-unités superficielles formées d’éléments hétérogènes.
-La nation anglaise comprend des Gallois, des Écossais,
-des Irlandais ; l’Église catholique se compose de fidèles
-épars dans le monde entier et différents en tout, sauf
-la religion. Il n’y a pas de groupe dont les membres
-aient les mêmes habitudes sur tous les points. Le même
-homme est à la fois membre de plusieurs groupes et
-dans chaque groupe se trouve avec des compagnons
-différents. Un Canadien français est membre de l’État
-britannique, de l’Église catholique, du groupe de
-langue française. Les groupes chevauchent ainsi l’un
-sur l’autre de façon qu’il est impossible de diviser
-l’humanité en sociétés nettement distinctes et juxtaposées.</p>
-
-<p>On trouve dans les documents historiques des noms
-de groupes employés par les contemporains, beaucoup
-ne reposent que sur des ressemblances superficielles.
-Avant d’adopter ces notions vulgaires, il faut se faire
-une règle de les critiquer, il faut préciser la nature
-et l’étendue du groupe, en se demandant : de quels
-hommes était-il composé ? quel lien les unissait ? quelles
-habitudes avaient-ils en commun ? et par quelles espèces
-d’activité différaient-ils ? Alors seulement on verra
-pour quelles habitudes le groupe peut servir de cadre
-d’études, et on sera conduit à choisir l’espèce de groupe
-suivant l’espèce de faits. Pour étudier les habitudes
-<span class="pagenum" id="pg-208">-208-</span> intellectuelles (langue, religion, art, science), on prendra,
-non une nation politique, mais le groupe des gens
-qui ont eu en commun cette habitude ; pour étudier
-les faits économiques on prendra un groupe lié par
-une communauté économique ; on réservera le groupe
-politique pour l’étude des faits sociaux et politiques ;
-on écartera entièrement la <i>race</i><a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> Il n’est plus nécessaire de démontrer l’inanité de la notion
-de <i>race</i>. Elle s’appliquait à des groupes vagues, formés par la
-nation ou par la langue, car les races des historiens (grecque,
-romaine, germanique, celtique, slave) n’avaient de commun que
-le nom avec la race au sens anthropologique, qui est un groupe
-d’hommes pourvus héréditairement des mêmes caractères.
-Elle a été réduite à l’absurde par l’abus que Taine en a fait.
-On en trouvera une très bonne critique dans Lacombe, <i>o. c.</i>,
-chap. <small>XVIII</small>, et dans M. Robertson, <i lang="en" xml:lang="en">The Saxon and the Celt</i>,
-Londres, 1897, in-8.</p>
-</div>
-<p>Le groupe, même sur les points où il est homogène,
-ne l’est pas entièrement ; il se divise en sous-groupes
-dont les membres diffèrent par quelques habitudes
-secondaires ; une langue se divise en dialectes, une
-religion en sectes, une nation en provinces. — En sens
-inverse le groupe ressemble à d’autres groupes de façon
-à pouvoir en être rapproché ; dans une classification
-d’ensemble, on peut reconnaître des « familles » de
-langues, d’arts, de peuples. — Il faut donc se poser
-ces questions : comment le groupe était-il subdivisé ?
-dans quel ensemble rentrait-il ?</p>
-
-<p>Il devient possible alors d’étudier méthodiquement
-une habitude ou même l’ensemble des habitudes dans
-un temps et un lieu donnés, en suivant le tableau donné
-plus haut. L’opération ne présente aucune difficulté de
-méthode pour toutes les espèces de faits qui se présentent
-sous forme d’habitudes individuelles et volontaires :
-langue, art, sciences, conceptions, usages
-<span class="pagenum" id="pg-209">-209-</span> privés ; là il suffit de constater en quoi consistait chaque
-habitude. Il faut seulement avoir soin de distinguer
-le personnel qui créait ou maintenait les habitudes
-(artistes, savants, philosophes, créateurs de la mode),
-et la masse qui les recevait.</p>
-
-<p>Mais quand on arrive aux habitudes sociales ou
-politiques (celles qu’on appelle des institutions), on
-rencontre des conditions nouvelles qui créent une illusion
-inévitable. Les membres d’un même groupe social
-ou politique n’ont pas seulement l’habitude d’actes
-<i>semblables</i>, ils agissent les uns sur les autres par des
-actes <i>réciproques</i>, ils se commandent, se contraignent,
-se paient l’un l’autre. Les habitudes deviennent des
-<i>rapports</i> entre eux ; quand elles sont anciennes, formulées
-dans des règles officielles, rendues obligatoires
-par une autorité matérielle, maintenues par un personnel
-spécial, elles prennent une telle place dans la
-vie qu’elles donnent l’impression de réalités extérieures
-aux gens qui les pratiquent. Les hommes eux-mêmes,
-spécialisés dans une occupation ou une fonction
-qui devient l’habitude dominante de leur vie, paraissent
-se grouper en catégories distinctes (classes, corporation,
-églises, gouvernements) ; et ces catégories paraissent
-des êtres réels, ou tout au moins des organes
-chargés chacun d’une fonction dans un être réel, qui
-est la société. Par analogie avec le corps d’un animal,
-on arrive à décrire la « structure » et le « fonctionnement »
-d’une société, — ou même son « anatomie » et
-sa « physiologie ». Il n’y a là que des métaphores. La
-structure, ce sont les coutumes et les règles qui répartissent
-les occupations, les jouissances et les fonctions
-entre les hommes ; le fonctionnement, ce sont les actes
-habituels par lesquels chaque homme entre en rapport
-avec les autres. Si l’on trouve commode d’employer
-<span class="pagenum" id="pg-210">-210-</span> ces termes, il faut se rappeler qu’ils ne recouvrent que
-des habitudes.</p>
-
-<p>Cependant l’étude des institutions oblige à se poser
-des questions spéciales sur les personnes et leurs fonctions. — Pour
-les institutions économiques et sociales,
-il faut chercher comment se faisait la division du
-travail et la division en classes, quelles étaient les
-professions et les classes, comment elles se recrutaient,
-dans quels rapports vivaient les membres des différentes
-professions et classes. — Pour les institutions
-politiques, consacrées par des règles obligatoires et une
-autorité matérielle, il se pose deux séries nouvelles de
-questions : 1<sup>o</sup> Quel était le personnel chargé de l’autorité ?
-Quand l’autorité est partagée il faut étudier la
-division des fonctions, analyser le personnel en ses
-différents groupes (souverain et subordonné, central
-et local), et distinguer chacun des corps spéciaux. Pour
-chaque espèce de gouvernants on doit se demander :
-comment se recrutaient-ils ? quelle était leur autorité
-officielle ? et leurs moyens d’action réels ? — 2<sup>o</sup> Quelles
-étaient les règles officielles ? Leur forme (coutume,
-ordres, loi, précédents) ? Leur contenu (règles du droit) ?
-La façon de les appliquer (procédure) ? Et surtout en
-quoi les règles différaient-elles de la pratique (abus
-de pouvoir, exploitation, conflits entre les agents,
-règles non observées) ?</p>
-
-<p>Après avoir déterminé tous les faits qui constituent
-une société, il resterait à replacer cette société dans
-l’ensemble des sociétés du même temps. C’est l’étude
-des institutions internationales, intellectuelles, économiques,
-politiques (diplomatie et usages de guerre) ; elle
-pose les mêmes questions que l’étude des institutions
-politiques. — Il y faudrait joindre l’étude des habitudes
-communes à plusieurs sociétés et des rapports qui
-<span class="pagenum" id="pg-211">-211-</span> ne prennent pas une forme officielle. C’est une des parties
-les moins avancées de la construction historique.</p>
-
-<p>IV. Tout ce travail aboutit à dresser le tableau de la
-vie humaine à un moment donné ; il donne la connaissance
-d’un <i>état</i> de société (en allemand, <i lang="de" xml:lang="de">Zustand</i>). Mais
-l’histoire ne se borne pas à étudier des faits simultanés
-pris au repos (on dit souvent à l’état <i>statique</i>). Elle
-étudie les <i>états</i> de société à des moments différents
-et constate entre eux des différences. Les habitudes
-des hommes et leurs conditions matérielles changent
-d’une époque à l’autre ; même lorsqu’elles semblent se
-conserver, elles ne restent pas exactement pareilles.
-Il y a donc lieu de rechercher ces changements ; c’est
-l’étude des faits successifs.</p>
-
-<p>De ces changements les plus intéressants pour la
-construction historique sont ceux qui se produisent
-dans un même sens<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>, de façon que par une série de
-différences graduelles, un usage, ou un état de société
-se transforme en un usage ou un état différents, ou
-pour parler sans métaphore, que les hommes d’un
-temps pratiquent une habitude très différente de leurs
-devanciers sans avoir traversé de changement brusque.
-C’est l’<i>évolution</i>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> On n’est pas d’accord sur la place à faire en histoire aux
-changements en sens inverses, aux oscillations qui ramènent
-les choses au point de départ.</p>
-</div>
-<p>L’évolution se produit dans toutes les habitudes
-humaines. Il suffit donc pour la rechercher de reprendre
-le questionnaire qui a servi à dresser le tableau de la
-société. Pour chacun des faits, conditions, usages,
-personnel investi de l’autorité, règles officielles, se
-pose la question : Quelle a été l’évolution de ce fait ?</p>
-
-<p>L’étude comportera plusieurs opérations : 1<sup>o</sup> déterminer
-<span class="pagenum" id="pg-212">-212-</span> le fait dont on veut étudier l’évolution ; 2<sup>o</sup> fixer
-la durée du temps pendant lequel elle s’est accomplie ;
-on devra la choisir de façon que la transformation
-soit évidente et que pourtant il reste un lien entre le
-point de départ et le point d’arrivée ; 3<sup>o</sup> établir les
-étapes successives de l’évolution ; 4<sup>o</sup> chercher par quel
-moyen elle s’est faite.</p>
-
-<p>V. Une série, même complète, des états de toutes les
-sociétés et de toutes leurs évolutions ne suffirait pas à
-épuiser la matière de l’histoire. Il reste des faits uniques
-dont on ne peut se passer, puisqu’ils expliquent
-la formation des états et le commencement des évolutions.
-Comment étudier les institutions ou l’évolution
-de la France sans parler de la conquête des Gaules
-par César et de l’invasion des Barbares ?</p>
-
-<p>Cette nécessité d’étudier des faits uniques a fait dire
-que l’histoire ne peut être une science, car toute science
-a pour objet le général. — L’histoire est ici dans la même
-condition que la cosmographie, la géologie, la science
-des espèces animales ; elle n’est pas la connaissance
-abstraite des rapports généraux entre les faits, elle est
-une étude <i>explicative</i> de la réalité ; or la réalité n’a existé
-qu’une seule fois. Il n’y a eu qu’une seule évolution
-de la terre, de la vie animale, de l’humanité. Dans
-chacune de ces évolutions les faits qui se sont succédé
-ont été le produit non de lois abstraites, mais du concours
-à chaque moment de plusieurs faits d’espèce différente.
-Ce concours, appelé parfois le hasard, a produit
-une série d’accidents qui ont déterminé la marche particulière
-de l’évolution<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>. L’évolution n’est intelligible
-<span class="pagenum" id="pg-213">-213-</span> que par l’étude de ces accidents ; l’histoire est ici sur
-le même pied que la géologie ou la paléontologie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> La théorie du hasard a été faite de façon décisive par
-M. Cournot, <i>Considérations sur la marche des idées et des événements
-dans les temps modernes</i>, Paris, 1872, 2 vol. in-8.</p>
-</div>
-<p>Ainsi l’histoire scientifique peut reprendre, pour les
-utiliser dans l’étude de l’évolution, les accidents que
-l’histoire traditionnelle avait recueillis par des raisons
-littéraires, parce qu’ils frappaient l’imagination. On
-pourra donc chercher les faits qui ont agi sur l’évolution
-de chacune des habitudes de l’humanité ; chaque
-accident se classera à sa date dans l’évolution où il
-aura agi. Il suffira ensuite de réunir les accidents de
-tout genre et de les classer par ordre chronologique
-et par ordre de pays pour avoir le tableau d’ensemble
-de l’évolution historique.</p>
-
-<p>Alors, par-dessus les histoires <i>spéciales</i> où les faits
-sont rangés par catégories purement abstraites (art,
-religion, vie privée, institutions politiques), on aura
-construit une histoire concrète commune, l’histoire
-<i>générale</i>, qui reliera les différentes histoires spéciales
-en montrant l’évolution d’ensemble qui a dominé toutes
-les évolutions spéciales. Chacune des espèces de faits
-qu’on étudie à part (religion, art, droit, constitution)
-ne forme pas un monde fermé où les faits évolueraient
-par une sorte de force interne, comme les spécialistes
-sont enclins à l’imaginer. L’évolution d’un usage ou
-d’une institution (langue, religion, Église, État) n’est
-qu’une métaphore, un usage est une abstraction ; une
-abstraction n’évolue pas ; il n’y a que des <i>êtres</i> qui
-évoluent au sens propre<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>. Lorsqu’apparaît un changement
-<span class="pagenum" id="pg-214">-214-</span> dans un usage, c’est que les hommes qui le pratiquent
-ont changé. Or les hommes ne sont pas divisés
-en compartiments étanches (religieux, juridiques,
-économiques) où se passeraient des phénomènes intérieurs
-isolés ; un accident qui modifie leur état change
-leurs habitudes à la fois dans les espèces les plus
-différentes. L’invasion des Barbares a agi à la fois sur
-les langues, la vie privée, les institutions politiques.
-On ne peut donc pas comprendre l’évolution en s’enfermant
-dans une branche spéciale d’histoire ; le
-spécialiste, pour faire l’histoire complète même de sa
-branche, doit regarder par-dessus sa cloison dans
-le champ des événements communs. C’est le mérite
-de Taine d’avoir déclaré, à propos de la littérature
-anglaise, que l’évolution littéraire dépend, non d’événements
-littéraires, mais de faits généraux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> Lamprecht, dans un long article, <i lang="de" xml:lang="de">Was ist Kulturgeschichte</i>,
-publié dans la <i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft</i>,
-nouvelle série, t. I, 1896, a tenté de fonder l’histoire de la civilisation
-sur la théorie d’une âme collective de la société qui
-produirait des phénomènes « socialpsychiques » communs à
-toute la société et différents dans chaque période. C’est une
-hypothèse métaphysique.</p>
-</div>
-<p>L’histoire générale des faits uniques s’est constituée
-avant les histoires spéciales. Elle est le résidu de tous
-les faits qui n’ont pu prendre place dans les histoires
-spéciales, et s’est réduite à mesure que les branches
-spéciales se sont créées et s’en sont détachées. Comme
-les faits généraux sont surtout de nature politique et
-qu’il est plus difficile de les organiser en une branche
-spéciale, l’histoire générale est restée en fait confondue
-avec l’histoire politique (<i lang="de" xml:lang="de">Staatengeschichte</i>)<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>. Ainsi les
-historiens politiques ont été amenés à se faire les
-champions de l’histoire générale et à conserver dans
-leurs constructions tous les faits généraux (migrations
-de peuples, réformes religieuses, inventions et découvertes)
-nécessaires pour comprendre l’évolution.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> Le nom d’histoire <i>nationale</i>, introduit par des préoccupations
-patriotiques, désigne la même chose ; l’histoire de la nation se
-confond en fait avec l’histoire de l’État.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-215">-215-</span> Pour construire l’histoire générale il faut chercher
-tous les faits qui peuvent expliquer soit l’état d’une
-société, soit une de ses évolutions, parce qu’ils y ont
-produit des changements. Il faut les chercher dans
-tous les ordres de faits, déplacement de population,
-innovations artistiques, scientifiques, religieuses, techniques,
-changement de personnel dirigeant, révolutions,
-guerres, découvertes de pays.</p>
-
-<p>Ce qui importe, c’est que le fait ait eu une action
-décisive. Il faut donc résister à la tentation naturelle de
-distinguer les faits en grands et petits. Il répugne d’admettre
-que de grands effets puissent avoir de petites
-causes, que le nez de Cléopâtre ait pu agir sur l’Empire
-romain. Cette répugnance, est métaphysique, elle naît
-d’une idée préconçue sur la direction du monde. Dans
-toutes les sciences d’évolution on trouve des faits individuels
-qui sont le point de départ d’un ensemble de
-grandes transformations. Une troupe de chevaux amenée
-par les Espagnols a peuplé toute l’Amérique du Sud.
-Dans une inondation un tronc d’arbre peut barrer le
-courant et transformer l’aspect d’une vallée.</p>
-
-<p>Dans l’évolution humaine on rencontre de grandes
-transformations qui n’ont pas d’autre cause intelligible
-qu’un accident individuel<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>. L’Angleterre au
-<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle a changé trois fois de religion par la mort
-d’un prince (Henri, Édouard, Marie). L’importance
-doit se mesurer non à la taille du fait initial, mais à la
-taille des faits qui en sont résultés. On ne doit donc pas
-<i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> nier l’action des individus et écarter les faits
-individuels. Il faut examiner si l’individu a été en situation
-d’agir fortement. C’est ce qu’on peut présumer
-dans deux cas : 1<sup>o</sup> quand son acte a agi comme exemple
-<span class="pagenum" id="pg-216">-216-</span> sur une masse d’hommes et a créé une tradition, cas
-fréquent en art, en science, en religion, en technique ;
-2<sup>o</sup>, quand il a été en possession du pouvoir de donner
-des ordres et d’imprimer une direction à une masse
-d’hommes, comme il arrive aux chefs d’État, d’armée
-ou d’Église. Les épisodes de la vie d’un homme deviennent
-alors des faits importants.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> Voir Cournot, <i>o. c.</i>, I, p. <small>IV</small>.</p>
-</div>
-<p>Ainsi dans le cadre de l’histoire on doit faire une
-place aux personnages et aux événements.</p>
-
-<p>VI. C’est un besoin, dans toute étude de faits successifs,
-de se procurer quelques points d’arrêt, des
-limites de commencement et de fin, afin de pouvoir
-découper des tranches chronologiques dans la masse
-énorme des faits. Ces tranches sont les <i>périodes</i> ;
-l’usage en est aussi ancien que l’histoire. On en a
-besoin non seulement dans l’histoire générale, mais
-dans les histoires spéciales, dès qu’on étudie une durée
-assez longue pour que l’évolution soit sensible. Ce
-sont les événements qui fournissent le moyen de les
-délimiter.</p>
-
-<p>Pour les histoires spéciales, après avoir décidé quels
-changements des habitudes doivent être regardés
-comme les plus profonds, on les adopte comme marquant
-une <i>date</i> dans l’évolution ; puis on cherche quel
-événement les a produits. L’événement qui a produit
-la formation ou un changement de l’habitude devient
-le commencement ou la fin d’une période. Ces événements
-marquants sont parfois de même espèce que
-les faits dont on étudie l’évolution, des faits littéraires
-dans l’histoire de la littérature, politiques dans
-l’histoire politique. Mais le plus souvent ils sont d’une
-autre espèce et l’histoire spéciale est obligée de les
-emprunter à l’histoire générale.</p>
-
-<p>Pour l’histoire générale, les périodes doivent être
-<span class="pagenum" id="pg-217">-217-</span> découpées d’après l’évolution de plusieurs espèces de
-faits ; on trouve des événements qui marquent une
-période à la fois dans plusieurs branches (invasion des
-Barbares, Réforme, Révolution française). On peut
-alors construire des périodes communes à plusieurs
-branches de l’évolution, et dont un même événement
-marque le commencement et la fin. Ainsi s’est opérée
-la division traditionnelle de l’histoire universelle. — Les
-sous-périodes sont obtenues par le même procédé,
-en prenant pour limites les évènements qui ont produit
-des changements secondaires.</p>
-
-<p>Les périodes construites ainsi d’après les événements
-sont de durée inégale. Il ne faut pas s’inquiéter
-de ce défaut de symétrie ; une période ne doit pas être
-un nombre fixe d’années, mais le temps employé à une
-partie distincte de l’évolution. Or l’évolution n’est pas
-un mouvement régulier ; il s’écoule une longue série
-d’années sans changement notable, puis viennent des
-moments de transformation rapide. Cette différence a
-fourni à Saint-Simon la distinction en périodes <i>organiques</i>
-(à changement lent) et <i>critiques</i> (à changement
-rapide).</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-218">-218-</span></p>
-
-<h3 id="l3ch3">CHAPITRE III<br />
-<span class="small">RAISONNEMENT CONSTRUCTIF</span></h3>
-
-
-<p>I. Les faits historiques fournis par les documents ne
-suffisent jamais à remplir entièrement les cadres ; à
-beaucoup de questions ils ne donnent pas de réponse
-directe, il manque des traits nécessaires pour composer
-le tableau complet des états de société, des évolutions
-ou des événements. On sent le besoin irrésistible de
-combler ces lacunes.</p>
-
-<p>Dans les sciences d’observation directe, lorsqu’un
-fait manque dans une série, on le cherche par une nouvelle
-observation. En histoire, où cette ressource
-manque, on cherche à étendre la connaissance en
-employant le raisonnement. On part des faits connus
-par les documents pour inférer des faits nouveaux. Si
-le raisonnement est correct, ce procédé de connaissance
-est légitime.</p>
-
-<p>Mais l’expérience montre que de tous les procédés
-de connaissance historique le raisonnement est le plus
-difficile à manier correctement et celui qui a introduit
-les erreurs les plus graves. Il ne faut l’employer qu’en
-s’entourant de précautions pour ne jamais perdre de
-vue le danger.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-219">-219-</span> 1<sup>o</sup> Il ne faut jamais mélanger un raisonnement avec
-l’analyse d’un document ; quand on se permet d’introduire
-dans le texte ce que l’auteur n’y a pas mis
-expressément, on en arrive à le compléter en lui faisant
-dire ce qu’il n’a pas voulu dire<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> Il a été parlé plus haut, <a href="#pg-119">p. 119</a>, de ce vice de méthode.</p>
-</div>
-<p>2<sup>o</sup> Il ne faut jamais confondre les faits tirés directement
-de l’examen des documents avec les résultats
-d’un raisonnement. Quand on affirme un fait connu
-seulement par raisonnement, on ne doit pas laisser
-croire qu’on l’ait trouvé dans les documents, on doit
-avertir par quel procédé on l’a obtenu.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Il ne faut jamais faire un raisonnement inconscient :
-il a trop de chance d’être incorrect. Il suffit de
-s’astreindre à mettre le raisonnement en forme ; dans
-un raisonnement faux la proposition générale est d’ordinaire
-assez monstrueuse pour faire reculer d’horreur.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Si le raisonnement laisse le moindre doute, il ne
-faut pas essayer de conclure ; l’opération doit rester
-sous forme de conjecture, nettement distinguée des
-résultats définitivement acquis.</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> Il ne faut jamais revenir sur une conjecture
-pour essayer de la transformer en certitude. C’est la
-première impression qui a le plus de chances d’être
-exacte ; en réfléchissant sur une conjecture, on se familiarise
-avec elle et on finit par la trouver mieux fondée,
-tandis qu’on y est seulement mieux habitué. La mésaventure
-est commune aux hommes qui méditent longtemps
-sur un petit nombre de textes.</p>
-
-<p>Il y a deux façons d’employer le raisonnement, l’une
-négative, l’autre positive ; on va les examiner séparément.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-220">-220-</span> II. Le raisonnement négatif, appelé aussi « argument
-du silence », part de l’absence d’indications sur un fait<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>.
-De ce qu’un fait n’est mentionné dans aucun document,
-on infère qu’il n’a pas existé ; l’argument s’applique à
-toute sorte de faits, usages de tout genre, évolutions,
-événements. Il repose sur une impression qui dans la
-vie s’exprime par la locution familière : « Si c’était
-arrivé, on le saurait » ; il suppose une proposition qui
-devrait se formuler ainsi : « Si le fait avait existé, il y
-aurait un document qui en parlerait. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> La discussion de cet argument, fort employé autrefois
-en histoire religieuse, a beaucoup occupé les anciens auteurs
-qui ont écrit sur la méthodologie et tient encore une grande
-place dans les <i>Principes de la critique historique</i>, du P. de
-Smedt.</p>
-</div>
-<p>Pour avoir le droit de raisonner ainsi il faudrait que
-tout fait eût été observé et noté par écrit, et que toutes les
-notations eussent été conservées ; or la plupart des documents
-qui ont été écrits se sont perdus et la plupart
-des faits qui se passent ne sont pas notés par écrit.
-Le raisonnement serait faux dans la plupart des cas. Il
-faut donc le restreindre aux cas où les conditions qu’il
-suppose ont été réalisées.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Il faut non seulement qu’il n’existe pas de document
-où le fait soit mentionné, mais qu’il n’en ait pas
-existé. Si les documents se sont perdus, on ne peut
-rien conclure. L’argument du silence doit donc être
-employé d’autant plus rarement qu’il s’est perdu plus
-de documents, il peut servir beaucoup moins pour
-l’antiquité que pour le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. — On est tenté, pour
-se débarrasser de cette restriction, d’admettre que les
-documents perdus ne contenaient rien d’intéressant ;
-s’ils se sont perdus, dit-on, c’est qu’ils ne valaient pas
-la peine d’être conservés. En fait, tout document
-<span class="pagenum" id="pg-221">-221-</span> manuscrit est à la merci du moindre accident, il
-dépend du hasard qu’il se conserve ou se perde.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Il faut que le fait ait été de nature à être forcément
-observé et noté. De ce qu’un fait n’a pas été noté
-il ne suit pas qu’on ne l’ait pas vu. Dès qu’on organise
-un service pour recueillir une espèce de faits, on constate
-combien ce fait est plus fréquent qu’on ne croyait
-et combien de cas passaient inaperçus ou sans laisser
-de trace écrite. C’est ce qui est arrivé pour les tremblements
-de terre, les cas de rage, les baleines
-échouées sur les côtes. — En outre, beaucoup de faits,
-même bien connus des contemporains, ne sont pas notés,
-parce que l’autorité officielle empêche de les divulguer ;
-c’est ce qui arrive pour les actes des gouvernements
-secrets et les plaintes des classes inférieures. Ce silence,
-qui ne prouve rien, fait une vive impression sur les historiens
-irréfléchis, il est l’origine du sophisme si répandu
-du « bon vieux temps ». Aucun document ne relate les
-abus des fonctionnaires ou les plaintes des paysans :
-c’est que tout allait régulièrement et que personne ne
-souffrait. — Avant d’arguer du silence il faudrait se
-demander : Ce fait ne pouvait-il éviter d’être noté dans
-un des documents que nous possédons ? Ce n’est pas
-l’absence de tout document sur un fait qui est probante,
-mais le silence sur ce fait dans un document où il
-devrait être mentionné.</p>
-
-<p>Le raisonnement négatif se trouve ainsi limité à des
-cas nettement définis. 1<sup>o</sup> L’auteur du document où le
-fait n’est pas mentionné voulait systématiquement
-noter tous les faits de cette espèce et devait les connaître
-tous. (Tacite cherchait à énumérer tous les
-peuples de la Germanie ; la <i lang="la" xml:lang="la">Notitia dignitatum</i> indiquait
-toutes les provinces de l’Empire ; l’absence sur ces listes
-d’un peuple ou d’une province prouve qu’ils n’existaient
-<span class="pagenum" id="pg-222">-222-</span> pas alors.) 2<sup>o</sup> Le fait, s’il eût existé, s’imposait
-à l’imagination de l’auteur de façon à entrer forcément
-dans ses conceptions. (S’il y avait eu des assemblées
-régulières du peuple franc, Grégoire de Tours n’aurait
-pu concevoir et décrire la vie des rois francs sans en
-parler.)</p>
-
-<p>III. Le raisonnement <i>positif</i> part d’un fait (ou de
-l’absence d’un fait) établi par les documents pour en
-inférer un autre fait (ou l’absence d’un autre fait) que
-les documents n’indiquaient pas. Il est une application
-du principe fondamental de l’histoire, l’<i>analogie</i> de
-l’humanité présente avec l’humanité passée. Dans le
-présent on observe que les faits humains sont liés
-entre eux. Quand certain fait se produit, un autre se
-produit aussi, ou parce que le premier est la cause du
-second, ou parce qu’il en est l’effet, ou parce que tous
-deux sont les effets d’une même cause. On admet que
-dans le passé les faits semblables étaient liés de même,
-et cette présomption se fortifie par l’étude directe du
-passé dans les documents. D’un fait qui s’est produit
-dans le passé, on peut donc conclure que les autres
-faits liés à ce fait se sont aussi produits.</p>
-
-<p>Ce raisonnement s’applique à toute espèce de faits,
-usages, transformations, accidents individuels. A partir
-de tout fait connu on peut essayer d’inférer des faits
-inconnus. Or les faits humains, ayant tous leur cause
-dans un même centre qui est l’homme, sont tous reliés
-entre eux, non seulement entre faits de même espèce,
-mais entre faits des espèces les plus différentes. Il y a
-des liens non seulement entre les divers faits d’art, de
-religion, de mœurs, de politique, mais entre des faits
-de religion et des faits d’art, de politique, de mœurs ;
-en sorte que d’un fait d’une espèce on peut inférer des
-faits de toutes les autres espèces.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-223">-223-</span> Examiner les liens entre les faits qui peuvent servir
-de base à des raisonnements, ce serait faire le tableau
-de tous les rapports connus entre les faits humains,
-c’est-à-dire dresser l’état de toutes les lois de la vie
-sociale établies empiriquement. Un pareil travail suffirait
-à faire l’objet d’un livre<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a> On se bornera ici à
-indiquer les règles générales du raisonnement et les
-précautions à prendre contre les erreurs les plus
-ordinaires.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> C’est celui que Montesquieu avait tenté dans <i>l’Esprit des
-lois</i>. J’ai, dans un cours à la Sorbonne, essayé de tracer une
-esquisse de ce tableau. [Ch. S.]</p>
-</div>
-<p>Le raisonnement repose sur deux propositions :
-l’une générale, tirée de la marche des choses humaines ;
-l’autre particulière, tirée des documents. Dans la pratique
-on commence par la proposition particulière, le
-fait historique : Salamine porte un nom phénicien.
-Puis on cherche une proposition générale : La langue
-d’un nom de ville est la langue du peuple qui a créé la
-ville. Et l’on conclut : Salamine, à nom phénicien, a
-été fondée par des Phéniciens.</p>
-
-<p>Pour que la conclusion soit sûre il faut donc deux
-conditions.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> La proposition générale doit être exacte ; les deux
-faits qu’elle suppose liés ensemble doivent l’être de
-façon que le second ne se produise jamais sans le premier.
-Si cette condition était vraiment remplie, ce
-serait une loi au sens scientifique ; mais en matière de
-faits humains — sauf les conditions matérielles dont
-les lois sont établies par les sciences constituées, — on
-n’opère qu’avec des lois empiriques obtenues par des
-constatations grossières d’ensemble, sans analyser les
-faits de façon à en dégager les vraies causes. Ces lois
-ne sont à peu près exactes que lorsqu’elles portent sur
-<span class="pagenum" id="pg-224">-224-</span> un ensemble de faits nombreux, car on ne sait pas très
-bien dans quelle mesure chacun est nécessaire pour
-produire le résultat. — La proposition sur la langue du
-nom d’une ville est trop peu détaillée pour être toujours
-exacte. Pétersbourg est un nom allemand, Syracuse
-en Amérique un nom grec. Il faut d’autres conditions
-pour être sûr que le nom soit lié à la nationalité
-des fondateurs. Ainsi l’on ne doit opérer qu’avec une
-proposition détaillée.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Pour que la proposition générale soit détaillée, il
-faut que le fait historique particulier soit lui-même
-connu en détail ; car c’est après l’avoir établi qu’on
-cherchera une loi empirique générale nécessaire pour
-raisonner. On devra donc commencer par étudier les
-conditions particulières du cas (la situation de Salamine,
-les habitudes des Grecs et des Phéniciens) ; on
-n’opérera pas sur un détail, mais sur un ensemble.</p>
-
-<p>Ainsi dans le raisonnement historique il faut 1<sup>o</sup> une
-proposition générale exacte, 2<sup>o</sup> une connaissance détaillée
-d’un fait passé. — On opérera mal si on admet
-une proposition générale fausse, si l’on croit, comme
-Augustin Thierry par exemple, que toute aristocratie
-a pour origine une conquête. — On opérera mal si l’on
-veut raisonner à partir d’un détail isolé (un nom de
-ville). La nature de ces erreurs indique les précautions
-à prendre :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Spontanément nous prenons pour base de raisonnement
-les « vérités de sens commun » qui forment
-encore presque toute notre connaissance de la vie
-sociale ; or la plupart sont fausses en partie, puisque
-la science de la vie sociale n’est pas faite. Et ce qui
-les rend surtout dangereuses, c’est que nous les employons
-sans en avoir conscience. — La précaution la
-plus sûre sera de formuler toujours la prétendue loi
-<span class="pagenum" id="pg-225">-225-</span> sur laquelle on va raisonner : Toutes les fois que tel
-fait se produit, on est certain que tel autre se sera
-produit. Si elle est évidemment fausse, on s’en apercevra
-aussitôt ; si elle est trop générale on verra quelles
-conditions nouvelles il faut y ajouter pour qu’elle
-devienne exacte.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Spontanément nous cherchons à tirer des conséquences
-du moindre fait isolé (ou plutôt l’idée de
-chaque fait éveille aussitôt en nous, par association,
-l’idée d’autres faits). C’est le procédé naturel de
-l’histoire littéraire. Chaque trait de la vie d’un auteur
-fournit matière à des raisonnements ; on construit par
-conjecture toutes les influences qui ont pu agir sur
-lui et on admet qu’elles ont agi. Toutes les branches
-d’histoire qui étudient une seule espèce de faits,
-isolée de toute autre (langue, arts, droit privé, religion),
-sont exposées au même danger, parce qu’elles
-ne voient que des fragments de vie humaine et pas
-d’ensembles. Or il n’y a guère de conclusions solides
-que celles qui reposent sur un ensemble. On ne fait
-pas un diagnostic avec un symptôme, il faut l’ensemble
-des symptômes. — La précaution consistera
-à éviter d’opérer sur un détail isolé ou sur un fait
-abstrait. On devra se représenter des hommes avec les
-principales conditions de leur vie.</p>
-
-<p>Il faut s’attendre à réaliser rarement les conditions
-d’un raisonnement certain ; nous connaissons trop mal
-les lois de la vie sociale et trop rarement les détails
-précis d’un fait historique. Aussi la plupart des raisonnements
-ne donnent-ils qu’une présomption, non
-une certitude. Mais il en est des raisonnements comme
-des documents<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>. Quand plusieurs présomptions se
-<span class="pagenum" id="pg-226">-226-</span> réunissent dans le même sens, elles se confirment et
-finissent par produire la certitude légitime. L’histoire
-comble une partie de ses lacunes par une accumulation
-de raisonnements. Il reste des doutes sur l’origine
-phénicienne de plusieurs villes grecques, il n’y en a
-pas sur la présence des Phéniciens en Grèce.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> Voir <a href="#pg-175">p. 175</a>.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-227">-227-</span></p>
-
-<h3 id="l3ch4">CHAPITRE IV<br />
-<span class="small">CONSTRUCTION DES FORMULES GÉNÉRALES</span></h3>
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-<p>I. Si on avait classé dans un cadre méthodique tous
-les faits historiques établis par l’analyse des documents
-et par le raisonnement, on aurait une description
-rationnelle de toute l’histoire ; le travail de constatation
-serait achevé. L’histoire doit-elle en rester là ?
-La question est vivement débattue et on ne peut éviter
-de la résoudre, car c’est une question pratique.</p>
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-<p>Les érudits, habitués à recueillir tous les faits sans
-préférence personnelle, tendent à exiger surtout un
-recueil de faits complet, exact et objectif. Tous les
-faits historiques ont un droit égal à prendre place
-dans l’histoire ; conserver les uns comme plus importants
-et écarter les autres comme moins importants,
-ce serait faire un choix subjectif, variable suivant la
-fantaisie individuelle ; l’histoire ne doit sacrifier aucun
-fait.</p>
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-<p>A cette conception très rationnelle on ne peut
-opposer qu’une difficulté matérielle ; mais elle suffit,
-car elle est le motif pratique de toutes les sciences :
-c’est l’impossibilité de construire et de communiquer
-un savoir complet. Une histoire où aucun fait ne serait
-sacrifié devrait contenir tous les actes, toutes les
-pensées, toutes les aventures de tous les hommes à
-<span class="pagenum" id="pg-228">-228-</span> tous les différents moments. Ce serait une connaissance
-complète que personne n’arriverait plus à connaître,
-non faute de matériaux, mais faute de temps.
-C’est déjà ce qui arrive aux collections trop volumineuses
-de documents : les recueils de débats parlementaires
-contiennent toute l’histoire des assemblées,
-mais, pour l’y trouver, il faudrait plus que la vie d’un
-homme.</p>
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-<p>Toute science doit tenir compte des conditions pratiques
-de la vie au moins dans la mesure où on la destine
-à devenir une science réelle, une science qu’on
-peut arriver à savoir. Toute conception qui aboutit à
-empêcher de savoir empêche la science de se constituer.</p>
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-<p>La science est une économie de temps et d’efforts
-obtenue par un procédé qui rend les faits rapidement
-connaissables et intelligibles ; elle consiste à recueillir
-lentement une quantité de faits de détail et à les
-condenser en formules portatives et incontestables.
-L’histoire, plus encombrée de détails qu’aucune autre
-connaissance, a le choix entre deux solutions : être complète
-et inconnaissable ou être connaissable et incomplète.
-Toutes les autres sciences ont choisi la seconde,
-elles abrègent et condensent, préférant le risque de
-mutiler et de combiner arbitrairement les faits à la
-certitude de ne pouvoir ni les comprendre ni les communiquer.
-Les érudits ont préféré s’enfermer dans les
-périodes anciennes où le hasard, qui a détruit presque
-toutes les sources de renseignement, les a délivrés de
-la responsabilité de choisir les faits en les privant de
-presque tous les moyens de les connaître.</p>
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-<p>L’histoire, pour se constituer en science, doit élaborer
-les faits bruts. Elle doit les condenser sous
-une forme maniable en formules descriptives, qualitatives
-<span class="pagenum" id="pg-229">-229-</span> et quantitatives. Elle doit chercher les liens
-entre les faits qui forment la conclusion dernière de
-toute science.</p>
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-<p>II. Les faits humains, complexes et variés, ne peuvent
-être ramenés à quelques formules simples comme
-les faits chimiques. L’histoire, comme toutes les sciences
-de la vie, a besoin de formules descriptives pour
-exprimer le caractère des différents phénomènes.</p>
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-<p>La formule doit être courte pour être maniable ; elle
-doit être précise pour donner une idée exacte du fait.
-Or la précision de la connaissance en matière humaine
-ne s’obtient que par les détails caractéristiques, car
-seuls ils font comprendre en quoi un fait a différé des
-autres et ce qu’il a eu en propre. Il y a ainsi opposition
-entre le besoin d’abréger, qui mène à chercher des
-formules concrètes, et la nécessité de rester précis, qui
-oblige à prendre des formules détaillées. Des formules
-trop courtes rendent la science vague et illusoire, des
-formules trop longues l’encombrent et la rendent inutile.
-On n’évite cette alternative que par un compromis continuel,
-dont le principe est de resserrer les faits en
-supprimant tout ce qui n’est pas strictement nécessaire
-pour se les représenter et de s’arrêter au point où on
-leur enlèverait quelque trait caractéristique.</p>
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-<p>Cette opération, difficile en elle-même, est compliquée
-encore par l’état où l’on trouve les faits qu’il
-s’agit de condenser en formules. Suivant la nature des
-documents d’où ils sortent, ils arrivent à tous les
-degrés différents de précision depuis le récit détaillé
-des moindres épisodes (bataille de Waterloo) jusqu’à
-la mention en un mot (victoire des Austrasiens à
-Testry). Nous possédons sur des faits de même nature
-une quantité de détails infiniment variable suivant que
-les documents nous donnent une description complète
-<span class="pagenum" id="pg-230">-230-</span> ou une mention. Comment organiser en un même
-ensemble des connaissances d’une précision si différente ? — Les
-faits connus seulement par un mot général
-et vague, on ne peut les amener à un degré moins
-général et plus précis ; comme on ignore les détails, si
-on les ajoute par conjecture, on fera du roman historique.
-C’est ainsi qu’Augustin Thierry a procédé dans
-les <i>Récits mérovingiens</i>. — Les faits connus en détail, il
-est toujours facile de les réduire à un degré plus général
-en mutilant les détails caractéristiques ; c’est ce que
-font les auteurs d’abrégés. Mais le résultat serait de
-réduire toute l’histoire à une masse de généralités
-vagues, uniformes pour tous les temps, sauf les noms
-propres et les dates. Ce serait une symétrie dangereuse,
-pour ramener tous les faits au même degré de
-généralité, de les réduire tous à l’état de ceux qui sont
-le plus mal connus. — Il faut donc, dans les cas où les
-documents donnent des détails, que les formules descriptives
-conservent toujours les traits caractéristiques
-des faits.</p>
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-<p>Pour construire ces formules on devra revenir au
-questionnaire de groupement, répondre à chacune des
-questions, puis rapprocher les réponses. On les résumera
-alors en une formule aussi dense et aussi précise
-que possible, en prenant garde de maintenir à chaque
-mot un sens fixe. Travail de style, dira-t-on, et pourtant
-ce n’est pas ici seulement un procédé d’exposition,
-nécessaire pour se faire comprendre des lecteurs, c’est
-une précaution que l’auteur doit prendre avec lui-même.
-Pour atteindre des faits aussi fuyants que les
-faits sociaux, une langue ferme et précise est un instrument
-indispensable ; il n’y a pas d’historien complet
-sans une bonne langue.</p>
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-<p>On se trouvera bien d’employer le plus possible des
-<span class="pagenum" id="pg-231">-231-</span> termes concrets et descriptifs : leur sens est toujours
-clair. Il sera prudent de ne désigner les groupes collectifs
-que par des noms collectifs, non par des substantifs
-abstraits (royauté, État, démocratie, Réforme,
-Révolution) et d’éviter de personnifier des abstractions.
-On croit ne faire qu’une métaphore et on est entraîné
-par la force des mots. Les termes abstraits ont assurément
-une grande force de séduction, ils donnent à
-une proposition un aspect scientifique. Mais ce n’est
-qu’une apparence sous laquelle a vite fait de se glisser
-la scolastique, le mot, n’ayant pas de sens concret,
-devient une notion purement verbale (comme la vertu
-dormitive dont parle Molière). Tant que les notions
-sur les phénomènes sociaux n’auront pas été réduites
-à des formules véritablement scientifiques, il sera plus
-scientifique de les exprimer en termes d’expérience
-vulgaire.</p>
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-<p>Pour construire la formule on devra savoir d’avance
-quels éléments doivent y entrer. Il faut ici distinguer
-les faits généraux (habitudes et évolutions) et les faits
-uniques (événements)</p>
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-<p>III. Les faits généraux consistent dans des actes
-souvent répétés communs à beaucoup d’hommes. Il
-faut en déterminer le <i>caractère</i>, l’<i>étendue</i>, la <i>durée</i>.</p>
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-<p>Pour formuler le caractère, on réunit tous les traits
-qui constituent le fait (habitude, institution) et le distinguent
-de tout autre. On rassemble sous la même
-formule tous les cas individuels très semblables, en
-négligeant les variations individuelles.</p>
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-<p>Cette concentration se fait sans effort pour les habitudes
-de forme (langue, écriture) et pour toutes les habitudes
-intellectuelles ; les hommes qui les pratiquaient les
-ont déjà exprimées par des formules qu’il suffit de recueillir.
-Il en est de même pour toutes les institutions
-<span class="pagenum" id="pg-232">-232-</span> consacrées par des règles expressément formulées
-(règlements, lois, statuts privés). Aussi les histoires
-spéciales ont-elles été les premières à aboutir à
-des formules méthodiques. Par contre elles n’atteignent
-que des faits superficiels et conventionnels, non
-les actes réels ou les pensées réelles : dans la langue
-les mots écrits, non la prononciation réelle, dans la
-religion les dogmes et les rites officiels, non les
-croyances réelles de la masse du public ; dans la
-morale les préceptes avoués, non la conception réelle ;
-dans les institutions les règles officielles, non la pratique
-réelle. En toutes ces matières la connaissance des
-formules conventionnelles devra se doubler un jour
-de l’étude des habitudes réelles.</p>
-
-<p>Il est beaucoup plus difficile d’embrasser dans une
-formule une habitude constituée par des actes réels ; ce
-qui est le cas de la vie économique, de la vie privée,
-de la vie politique ; car il faut, dans des actes différents,
-trouver les caractères communs qui composent l’habitude ;
-ou, si ce travail a été fait déjà dans les documents
-et résumé dans une formule (ce qui est le cas habituel),
-il faut faire la critique de cette formule pour
-s’assurer qu’elle recouvre véritablement une habitude
-homogène.</p>
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-<p>La difficulté est la même pour construire la formule
-d’un groupe ; il faut décrire les caractères communs à
-tous les membres du groupe et trouver un nom collectif
-qui le désigne exactement. Les noms de groupes
-ne manquent pas dans les documents ; mais, comme ils
-sont nés de l’usage, beaucoup correspondent mal aux
-groupes réels ; il faut en faire la critique, en préciser,
-souvent en rectifier le sens.</p>
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-<p>De cette première opération doivent sortir des
-formules qui expriment les caractères conventionnels
-<span class="pagenum" id="pg-233">-233-</span> et réels de toutes les habitudes des différents
-groupes.</p>
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-<p>Pour préciser l’<i>étendue</i> de l’habitude, on cherchera les
-points les plus éloignés où elle apparaît (ce qui donne
-l’aire de dispersion), et la région où elle est la plus
-fréquente (le centre). L’opération prend parfois la
-forme d’une carte (par exemple la carte des <i lang="la" xml:lang="la">tumuli</i> et
-des <i>dolmen</i> de France). Il faudra indiquer aussi les
-groupes d’hommes qui ont pratiqué chaque habitude
-et les sous-groupes où elle a eu le plus d’intensité.</p>
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-<p>La formule devra indiquer la <i>durée</i> de l’habitude.
-On cherchera les cas extrêmes, quand apparaît pour
-la première fois et pour la dernière la forme, la doctrine,
-l’usage, l’institution, le groupe. Mais il ne suffit
-pas de noter les deux cas isolés, le plus ancien et le
-plus récent ; il faut chercher la période où l’habitude a
-été vraiment active.</p>
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-<p>La formule de l’évolution devra indiquer les variations
-successives de l’habitude, en précisant pour chacune
-les limites d’étendue et de durée. Puis, comparant
-l’ensemble des variations, on construira la marche générale
-de l’évolution. La formule d’ensemble indiquera où
-et quand l’évolution a commencé et fini et dans quel sens
-elle s’est produite. Toutes les évolutions ont des conditions
-communes qui permettent d’en marquer les étapes. — Toute
-habitude (usage ou institution) commence par
-être un acte spontané de quelques individus ; quand les
-autres l’imitent il devient un usage. De même les opérations
-sociales sont d’abord exécutées par un personnel
-qui s’en charge spontanément, puis les autres l’acceptent
-et il devient un personnel officiel. C’est la première
-étape, initiative individuelle, imitation et acceptation
-volontaire par la masse. — L’usage, devenu traditionnel,
-se transforme en coutume ou règle obligatoire ;
-<span class="pagenum" id="pg-234">-234-</span> le personnel, devenu permanent, se transforme en
-personnel investi d’un pouvoir de contrainte morale ou
-matérielle. C’est l’étape de la tradition et de l’autorité ;
-très souvent elle reste la dernière et dure jusqu’à la
-destruction de la société. — L’usage se relâche, les
-règles sont violées, le personnel n’est plus obéi ; c’est
-l’étape de révolte et de décomposition. — Enfin dans
-quelques sociétés civilisées, la règle est critiquée, le
-personnel blâmé, une partie des sujets impose une
-transformation rationnelle et une surveillance du personnel :
-c’est l’étape de la réforme et du contrôle.</p>
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-<p>IV. Pour les faits uniques il faut renoncer à en
-réunir plusieurs sous une même formule puisque leur
-caractère est de ne s’être produits qu’une fois. Pourtant
-la nécessité force à abréger, on ne peut conserver
-tous les actes de tous les membres d’une assemblée ou
-de tous les fonctionnaires d’un État. Il faut sacrifier
-beaucoup d’individus et beaucoup de faits.</p>
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-<p>Comment faire le choix ? Les goûts personnels ou le
-patriotisme peuvent créer des préférences pour des
-personnages sympathiques ou des événements locaux ;
-mais le seul principe de choix qui puisse être commun
-à tous les historiens c’est le rôle joué dans l’évolution
-des choses humaines. On doit conserver les personnages
-et les événements qui ont agi visiblement sur la
-marche de l’évolution. Le signe pour les reconnaître est
-qu’on ne peut exposer l’évolution sans parler d’eux. — Ce
-sont les hommes qui ont modifié l’état d’une société
-soit comme créateurs ou initiateurs d’une habitude
-(artistes, savants, inventeurs, fondateurs, apôtres), soit
-comme directeurs d’un mouvement, chefs d’États, de
-partis, d’armées. — Ce sont les événements qui
-ont amené un changement dans les habitudes ou l’état des sociétés.</p>
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-<p>Pour construire la formule descriptive d’un personnage
-<span class="pagenum" id="pg-235">-235-</span> historique il faut choisir des traits dans sa biographie
-et dans ses habitudes. Dans sa biographie on
-prendra les faits qui ont déterminé sa carrière, formé
-ses habitudes, et amené les actes par lesquels il a agi sur
-la société. Ce sont les conditions physiologiques (corps,
-tempérament, état de santé)<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>, les actions éducatives
-qu’il a subies, les conditions sociales. L’histoire de la
-littérature nous a habitués à des recherches de ce genre.</p>
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-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Michelet a discrédité l’étude des influences physiologiques
-par l’abus qu’il en a fait dans la dernière partie de son <i>Histoire
-de France</i> ; elle n’en est pas moins indispensable pour comprendre
-la direction de la vie d’un personnage.</p>
-</div>
-<p>Parmi les habitudes d’un homme il faut dégager ses
-conceptions fondamentales dans l’ordre de faits sur
-lesquels il a eu une action, sa conception de la vie et ses
-connaissances, ses goûts dominants, ses occupations
-habituelles, ses procédés de conduite. De ces détails
-variés à l’infini se forme l’impression du « caractère »
-et le recueil de ces traits caractéristiques constitue le
-« portrait », ou, comme on aime à dire aujourd’hui,
-la « psychologie » du personnage. Cet exercice, très
-estimé encore, date du temps où l’histoire était un
-genre littéraire ; il est douteux qu’il puisse devenir un
-procédé scientifique. Il n’y a guère de méthode sûre
-pour résumer le caractère d’un homme, même vivant,
-à plus forte raison quand on est réduit à le connaître
-par la voie indirecte des documents. Les controverses
-sur l’interprétation de la conduite d’Alexandre sont un
-bon exemple de cette incertitude.</p>
-
-<p>Si l’on se risque pourtant à chercher la formule d’un
-caractère on devra se garder de deux tentations naturelles :
-1<sup>o</sup> Il ne faut pas construire le caractère avec
-les déclarations du personnage sur lui-même. 2<sup>o</sup> L’étude
-des personnages imaginaires (drame et roman) nous a
-<span class="pagenum" id="pg-236">-236-</span> habitués à chercher un lien logique entre les divers
-sentiments et les divers actes d’un homme ; un caractère,
-en littérature, est fabriqué logiquement. Il ne
-faut pas transporter dans l’étude des hommes réels la
-recherche du caractère cohérent. Nous y sommes moins
-exposés pour les gens que nous observons dans la
-vie parce que nous voyons trop de traits qui ne rentreraient
-pas dans une formule cohérente. Mais l’absence
-de documents, en supprimant les traits qui nous auraient
-gênés, nous incite à agencer le très petit nombre de
-ceux qui restent en forme de caractère de théâtre. C’est
-pourquoi les grands hommes de l’antiquité nous paraissent
-bien plus logiques que nos contemporains.</p>
-
-<p>Comment construire la formule d’un événement ? Un
-besoin irrésistible de simplification nous fait réunir sous
-un nom unique une masse énorme de menus faits aperçus
-en bloc et entre lesquels nous sentons confusément
-un lien (une bataille, une guerre, une réforme). Ce
-qui est ainsi réuni, ce sont tous les actes qui ont concouru
-à un même résultat. Voilà comment se forme la
-notion vulgaire d’événement, et nous n’en avons pas de
-plus scientifique. Il faut donc grouper les faits d’après
-leur résultat ; ceux qui n’ont pas laissé de résultat
-visible disparaissent, les autres se fondent en quelques
-ensembles qui sont les événements.</p>
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-<p>Pour décrire un événement il faut préciser 1<sup>o</sup> son
-caractère, 2<sup>o</sup> son étendue.</p>
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-<p>1<sup>o</sup> Le caractère, ce sont les traits qui le distinguent
-de tout autre, non pas seulement les conditions extérieures
-de date et de lieu, mais la façon dont il s’est
-produit et ses causes directes. Voici les indications que
-la formule devra contenir. Un ou plusieurs hommes,
-dans telles dispositions intérieures (conceptions et
-motifs de l’acte), opérant dans telles conditions matérielles
-<span class="pagenum" id="pg-237">-237-</span> (local, instrument), ont fait tels actes, qui ont
-eu pour effet telle modification. — Pour déterminer
-les motifs des actes on n’a pas d’autre procédé que de
-rapprocher les actes d’une part avec les déclarations
-de leurs auteurs, d’autre part avec l’interprétation
-des gens qui les ont fait agir. Il reste souvent un doute :
-c’est le terrain de polémique entre les partis ; chacun
-interprète les actes de son parti par des motifs nobles
-et ceux du parti adverse par des motifs vils. Mais des
-actes décrits sans motif resteraient inintelligibles.</p>
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-<p>2<sup>o</sup> L’étendue de l’événement sera indiquée dans le
-lieu (la région où il s’est accompli et celle que ses effets
-directs ont atteinte), et dans le temps (le moment où
-il a commencé à se réaliser et le moment où le résultat
-a été acquis).</p>
-
-<p>V. Les formules descriptives de caractères, étant
-seulement qualitatives, ne donnent qu’une idée
-abstraite des faits ; la quantité est nécessaire pour se
-représenter la place qu’ils ont tenue dans la réalité. Il
-n’est pas indifférent qu’un usage ait été pratiqué par
-une centaine ou par des millions d’hommes.</p>
-
-<p>Pour formuler la quantité on dispose de plusieurs
-procédés, de plus en plus imparfaits, qui l’atteignent
-d’une façon de moins en moins précise. Les voici, dans
-l’ordre de précision décroissante.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> La <i>mesure</i> est le procédé entièrement scientifique,
-car les chiffres égaux désignent des valeurs rigoureusement
-exactes. Mais il faut une unité commune, et on
-ne l’a que pour le temps et pour les faits matériels
-(longueurs, surfaces, poids). L’indication des chiffres
-de production et des sommes d’argent est la partie
-essentielle des faits économiques et financiers. Mais les
-faits psychologiques restent en dehors de toute mesure.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Le <i>dénombrement</i>, qui est le procédé de la statistique<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>,
-<span class="pagenum" id="pg-238">-238-</span> s’applique à tous les faits qui ont en commun
-un caractère défini dont on se sert pour les compter.
-Les faits ainsi réunis sous un même chiffre ne sont pas
-de même espèce, ils peuvent n’avoir de commun qu’un
-seul caractère, abstrait (crime, procès), ou conventionnel
-(ouvrier, appartement) ; le chiffre indique seulement
-sur combien de cas s’est rencontré un caractère :
-il ne désigne pas un total homogène. — C’est une
-tendance naturelle de confondre le chiffre et la mesure
-et de s’imaginer qu’on connaît les faits avec une précision
-scientifique parce qu’on a pu leur appliquer un
-chiffre ; il faut se défendre de cette illusion, ne pas
-prendre le chiffre de dénombrement d’une population
-ou d’une armée pour la mesure de son importance<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>. — Le
-dénombrement donne pourtant une indication nécessaire
-pour construire la formule d’un groupe. Mais il
-est restreint aux cas où l’on peut connaître toutes les
-unités d’une espèce dans les limites données, car il
-doit se faire en pointant, puis en additionnant. Avant
-d’entreprendre un dénombrement rétrospectif, on devra
-donc s’assurer que les documents sont assez complets
-pour montrer toutes les unités à dénombrer. Quant
-aux chiffres donnés par les documents, on devra les
-tenir en défiance.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> Sur la statistique, qui est une méthode aujourd’hui constituée,
-on trouvera un bon résumé avec une bibliographie dans le
-<i lang="de" xml:lang="de">Handwörterbuch der Staatswissenschaften</i>, Iena, 1890-94, gr. in-8.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> Comme Bourdeau (<i>l’Histoire et les Historiens</i>, Paris,
-1888, in-8), qui propose de réduire toute l’histoire à une série de statistiques.</p>
-</div>
-<p>3<sup>o</sup> L’<i>évaluation</i> est un dénombrement incomplet fait
-dans une portion restreinte du champ, en supposant
-que les proportions seront les mêmes dans le reste du
-champ. C’est un expédient qui s’impose souvent en histoire,
-quand les documents sont inégalement abondants.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-239">-239-</span> Le résultat reste douteux si l’on n’est pas sûr que la portion
-dénombrée fût exactement semblable aux autres.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> L’<i>échantillonnage</i> est un dénombrement restreint à
-quelques unités prises en différents endroits du champ ;
-on calcule la proportion des cas où le caractère donné
-se rencontre (soit 90 pour 100), on admet que la proportion
-sera la même dans l’ensemble, et quand il y a
-plusieurs catégories on obtient la proportion entre
-elles. Le procédé est applicable en histoire à des faits
-de toute espèce, soit pour établir la proportion des
-différentes formes ou des différents usages dans une
-période ou une région donnée, soit pour déterminer
-dans les groupes hétérogènes la proportion des membres
-d’espèce différente. Il donne l’impression approximative
-de la fréquence des faits et de la proportion des
-éléments d’une société ; il peut même montrer quelles
-espèces de faits se rencontrent le plus souvent ensemble
-et par conséquent paraissent liés. Mais pour
-être appliqué correctement, il faut que les échantillons
-soient représentatifs de l’ensemble et non d’une partie
-qui risquerait d’être exceptionnelle. On doit donc les
-choisir en des points très différents et dans des conditions
-très différentes, de façon que les exceptions se
-contre-balancent. Il ne suffit pas de les prendre en des
-points <i>éloignés</i>, par exemple sur les différentes frontières
-d’un pays, car le fait même d’être frontière est
-une condition exceptionnelle. — On pourra vérifier en
-suivant les procédés des anthropologistes pour l’établissement
-des moyennes.</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> La <i>généralisation</i> n’est qu’un procédé instinctif de
-simplification. Dès qu’on a aperçu dans un objet un
-certain caractère, on étend ce caractère à tous les
-autres objets un peu semblables. En toutes les matières
-humaines où les faits sont toujours complexes, on généralise
-<span class="pagenum" id="pg-240">-240-</span> inconsciemment ; on étend à tout un peuple les
-habitudes de quelques individus, ou celles du premier
-groupe de ce peuple qu’on a connu, à toute une période
-des habitudes constatées à un moment donné. C’est en
-histoire la plus active de toutes les causes d’erreur, et
-elle agit en toute matière, sur l’étude des usages, des
-institutions, même sur l’appréciation de la moralité
-d’un peuple<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>. La généralisation repose sur l’idée confuse
-que tous les faits contigus ou semblables en
-quelque point sont semblables sur tous les points.
-Elle est un échantillonnage inconscient et mal fait. On
-peut donc la rendre correcte en la ramenant aux conditions
-d’un échantillonnage bien fait. On doit examiner
-les cas à partir desquels on veut généraliser et
-se demander : Quel droit a-t-on de généraliser ? c’est-à-dire
-quelle raison a-t-on de présumer que le caractère
-constaté dans ces cas se rencontrera dans des milliers
-d’autres ? que ces cas seront pareils à la moyenne ? La
-seule raison valable, c’est que ces cas soient représentatifs
-de l’ensemble. Et ainsi on se trouve ramené au
-procédé méthodique de l’échantillonnage.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> Voir un bon exemple dans Lacombe, <i>o. c.</i>, p. 146.</p>
-</div>
-<p>Voici comment on doit opérer : 1<sup>o</sup> On doit préciser
-le champ dans lequel on croit pouvoir généraliser
-(c’est-à-dire admettre la ressemblance de tous les cas),
-délimiter le pays, le groupe, la classe, l’époque où on
-va généraliser. Il faut prendre garde de ne pas faire le
-champ trop grand en confondant une section avec
-l’ensemble (un peuple grec ou germanique avec l’ensemble
-des Grecs ou des Germains). 2<sup>o</sup> On doit s’assurer
-que les faits contenus dans le champ sont semblables
-sur les points où on veut généraliser ; donc se défier
-des noms vagues qui recouvrent des groupes très différents
-<span class="pagenum" id="pg-241">-241-</span> (Chrétiens, Français, Aryas, Romans). 3<sup>o</sup> On
-doit s’assurer que les cas sur lesquels on va généraliser
-sont des échantillons représentatifs. Il faut qu’ils
-rentrent vraiment dans le champ, car il arrive de prendre
-pour spécimen d’un groupe des hommes ou des faits
-d’un autre groupe. Il faut qu’ils ne soient pas exceptionnels,
-ce qui est à présumer pour tous les cas qui se produisent
-dans des conditions exceptionnelles ; les auteurs
-de documents tendent à noter de préférence ce qui les
-surprend, par conséquent les cas exceptionnels tiennent
-dans les documents une place disproportionnée à
-leur nombre réel ; c’est une des principales sources
-d’erreur. 4<sup>o</sup> Le nombre des spécimens nécessaires
-pour généraliser doit être d’autant plus grand qu’il y a
-moins de moins de ressemblance entre tous les cas
-pris dans le champ. Il pourra être petit sur les points
-où les hommes tendent à se ressembler fortement, soit
-par imitation ou convention (langue, rites, cérémonies),
-soit par l’effet de coutumes ou de règlements obligatoires
-(institutions sociales, politiques dans les pays
-où l’autorité est obéie). Il devra être plus grand pour
-les faits où l’initiative individuelle a plus de part (art,
-science, morale) ; et même, pour la conduite privée,
-toute généralisation sera d’ordinaire impossible.</p>
-
-<p>VI. Les formules descriptives ne sont en aucune
-science le terme dernier du travail. Il reste encore à
-classer les faits de façon à en embrasser l’ensemble, il
-reste à chercher les rapports entre eux ; — ce sont les
-conclusions générales. L’histoire, à cause de l’infirmité
-de son mode de connaissance, a besoin en outre d’une
-opération préalable pour déterminer la portée des connaissances
-obtenues<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> Il a paru inutile de discuter ici si l’histoire doit, suivant la
-tradition antique, remplir encore une autre fonction, si elle doit
-<i>juger</i> les événements et les hommes, c’est-à-dire accompagner la
-description des faits d’un jugement d’approbation ou de réprobation,
-soit au nom d’un idéal moral général ou particulier
-(idéal de secte, de parti, de nation), soit au point de vue pratique
-en examinant, comme Polybe, si les actes historiques ont été
-bien ou mal combinés en vue du succès. Cette addition pourrait
-se faire dans toute étude descriptive : le naturaliste pourrait
-exprimer sa sympathie ou son admiration pour un animal,
-blâmer la férocité du tigre ou louer le dévouement de la poule à
-ses poussins. Mais il est évident qu’en histoire, comme en toute
-autre matière, ce jugement est étranger à la science.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-242">-242-</span> Le travail critique n’a fourni qu’une masse de
-remarques isolées sur la valeur de la connaissance que
-les documents ont permis d’atteindre. Il faut les réunir.
-On prendra donc tout un groupe de faits classés dans
-le même cadre — une espèce de faits, un pays, une
-période, un événement — et on résumera les résultats
-de la critique des faits particuliers pour obtenir une
-formule d’ensemble. Il faudra considérer : 1<sup>o</sup>
-l’étendue, 2<sup>o</sup> la valeur de notre connaissance.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> On se demandera quelles sont les lacunes laissées
-par les documents. Il est facile, en suivant le questionnaire
-général de groupement, de constater sur quelles
-espèces de faits nous ne sommes pas renseignés. Pour
-les évolutions nous apercevons quels anneaux manquent
-à la chaîne des changements successifs ; pour les événements
-quels épisodes, quels groupes d’acteurs, quels
-motifs nous restent inconnus ; quels faits nous voyons
-apparaître sans en savoir le commencement ou disparaître
-sans en connaître la fin. Nous devons dresser, au
-moins mentalement, le tableau de nos ignorances pour
-nous rappeler la distance entre notre connaissance
-réelle et une connaissance complète.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> La valeur de notre connaissance dépend de la
-valeur de nos documents. La critique nous l’a montrée
-en détail pour chaque cas, il faut la résumer en
-<span class="pagenum" id="pg-243">-243-</span> quelques traits pour un ensemble de faits. Notre connaissance
-provient-elle d’observation directe, de tradition
-écrite, ou de tradition orale ? Possédons-nous plusieurs
-traditions diversement colorées ou une seule ?
-Possédons-nous des documents d’espèce diverse ou
-d’une seule espèce ? Les renseignements sont-ils vagues
-ou précis, détaillés ou sommaires, littéraires ou positifs,
-officiels ou confidentiels ?</p>
-
-<p>La tendance naturelle est de négliger dans la construction
-les résultats de la critique, d’oublier ce qu’il y
-a d’incomplet ou de douteux dans notre connaissance.
-Un désir puissant d’accroître le plus possible la masse
-de nos renseignements et de nos conclusions nous
-pousse à nous délivrer de toutes les restrictions négatives.
-Le risque est donc grand de nous former avec
-des renseignements fragmentaires et suspects une
-impression d’ensemble comme si nous possédions un
-tableau complet. — On oublie facilement l’existence
-des faits que les documents ne décrivent pas (les faits
-économiques, les esclaves dans l’antiquité) ; on s’exagère
-la place tenue par les faits connus (l’art grec, les
-inscriptions romaines, les couvents du moyen âge).
-Instinctivement, on apprécie l’importance des faits à
-la quantité des documents qui en parlent. — On oublie
-la nature particulière des documents, et, lorsqu’ils
-sont tous de même provenance, on oublie qu’ils ont
-fait subir aux faits la même déformation et que leur
-communauté d’origine rend le contrôle impossible ; on
-conserve docilement la couleur de la tradition (romaine,
-orthodoxe, aristocratique).</p>
-
-<p>Pour échapper à ces tendances naturelles il suffit de
-s’imposer la règle de passer en revue l’ensemble des
-faits et l’ensemble de la tradition avant tout essai de
-conclusion générale.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-244">-244-</span> VII. Les formules descriptives donnent le caractère
-particulier de chacun des petits groupes de faits. Pour
-obtenir une conclusion d’ensemble il faut réunir tous
-ces résultats de détail en une formule d’ensemble. On
-doit rapprocher non des détails isolés ou des caractères
-secondaires<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>, mais des groupes de faits qui se ressemblent
-par un ensemble de caractères.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> La comparaison entre deux faits de détail appartenant à
-des ensembles très différents (Abd-el-Kader à Jugurtha, Napoléon
-à Sforza) est un procédé d’exposition frappant, mais non
-un moyen d’arriver à une conclusion scientifique.</p>
-</div>
-<p>On forme ainsi un ensemble (d’institutions, de
-groupes humains, d’événements). On en détermine — suivant
-la méthode indiquée plus haut — les caractères
-propres, l’étendue, la durée, la quantité ou l’importance.</p>
-
-<p>En formant des groupes de plus en plus généraux,
-on laisse, à chaque degré nouveau de généralité, tomber
-les caractères différents pour ne retenir que les
-caractères communs. On doit s’arrêter au point où il
-ne resterait plus de commun que des caractères universels
-de l’humanité. — Le résultat est de condenser
-en une formule le caractère général d’un ordre de faits,
-une langue, une religion, un art, une organisation économique,
-une société, un gouvernement, un événement
-complexe (comme l’Invasion ou la Réforme).</p>
-
-<p>Tant que ces formules d’ensemble demeurent isolées,
-la conclusion ne paraît pas complète. Et comme
-on ne peut plus les rapprocher davantage pour les fondre,
-on sent le besoin de les comparer pour essayer
-de les classer. — La classification peut être tentée par
-deux procédés.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> On peut comparer les catégories semblables de
-faits spéciaux, les langues, les religions, les arts, les
-<span class="pagenum" id="pg-245">-245-</span> gouvernements, en les prenant dans toute l’humanité,
-les comparant entre eux et classant ensemble ceux qui
-se ressemblent le plus. On obtient des familles de
-langues, de religions, de gouvernements qu’on peut
-essayer de classer ensuite entre elles. C’est une classification
-abstraite, qui isole une espèce de faits de
-toutes les autres, renonçant ainsi à atteindre les
-causes. Elle a l’avantage d’être rapidement faite et
-d’aboutir à un vocabulaire technique qui peut être
-commode pour désigner les faits.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> On peut comparer des groupes réels d’individus
-réels, prendre les sociétés données historiquement et
-les classer d’après leurs ressemblances. C’est une classification
-concrète analogue à celles de la zoologie où on
-classe non des fonctions, mais des animaux complets.
-Il est vrai que les groupes sont moins nets qu’en zoologie ;
-aussi n’est-on pas d’accord sur les caractères
-d’après lesquels doit s’établir la ressemblance. Sera-ce
-l’organisation économique ou politique, ou l’état intellectuel ?
-Aucun principe ne s’est encore imposé.</p>
-
-<p>L’histoire n’est pas encore parvenue à une classification
-scientifique d’ensemble. Peut-être les groupes
-humains ne sont-ils pas assez homogènes pour fournir
-un fondement solide de comparaison, et pas assez tranchés
-pour fournir des unités comparables.</p>
-
-<p>VIII. L’étude des rapports entre les faits simultanés
-consiste à chercher les liens entre tous les faits
-d’espèces différentes qui se produisent dans une même
-société. On sent confusément que les différentes habitudes
-séparées par abstraction et classées en catégories
-distinctes (art, religion, institutions politiques),
-ne sont pas isolées dans la réalité, qu’elles ont des
-caractères communs et qu’elles sont liées assez pour
-qu’un changement de l’une amène un changement dans
-<span class="pagenum" id="pg-246">-246-</span> l’autre. C’est l’idée fondamentale de l’<i>Esprit des lois</i> de
-Montesquieu. Ce lien, appelé parfois <i>consensus</i>, l’école
-allemande (Savigny, Niebuhr) l’a appelé <i lang="de" xml:lang="de">Zusammenhang</i>.
-De cette conception est née la théorie du <i lang="de" xml:lang="de">Volksgeist</i>
-(esprit du peuple), dont une contrefaçon a pénétré depuis
-quelques années en France sous le nom d’« âme nationale ».
-Elle est aussi au fond de la théorie de l’âme
-sociale exposée par Lamprecht.</p>
-
-<p>En écartant ces conceptions mystiques il reste un
-fait très confus, mais incontestable, c’est la « solidarité »
-entre les différentes habitudes d’un même peuple.
-Pour l’étudier avec précision, il faudrait l’analyser, et
-un lien ne s’analyse pas. Il est donc naturel que cette
-partie des sciences sociales soit restée le refuge du
-mystère et de l’obscurité.</p>
-
-<p>En comparant les différentes sociétés de façon à établir
-par quelles branches se ressemblent ou différent
-celles qui se ressemblent ou diffèrent par une branche
-donnée (religion ou gouvernement), on obtiendrait
-peut-être des constatations empiriques intéressantes.
-Mais, pour <i>expliquer</i> le <i>consensus</i>, il faut remonter jusqu’aux
-faits qui le produisent, jusqu’aux causes communes
-des différentes habitudes. On se trouve ainsi
-acculé à la nécessité d’aborder la recherche des causes
-et on entre dans l’histoire dite <i>philosophique</i>, parce
-qu’elle cherche ce qu’on appelait autrefois la <i>philosophie</i>
-des faits, c’est-à-dire leurs rapports permanents.</p>
-
-<p>IX. Le besoin de s’élever au-dessus de la simple
-constatation des faits, pour les <i>expliquer</i> par leurs
-<i>causes</i>, ce besoin constitutif de toutes les sciences, a fini
-par se faire sentir même dans l’étude de l’histoire. De
-là sont nés les systèmes de philosophie de l’histoire et
-les essais en vue de déterminer des lois ou des causes
-historiques. Nous devons renoncer à faire ici un examen
-<span class="pagenum" id="pg-247">-247-</span> critique de ces tentatives, si nombreuses au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle ;
-nous essaierons du moins d’indiquer par quelles voies
-on a abordé le problème et ce qui a empêché d’atteindre
-une solution scientifique.</p>
-
-<p>Le procédé le plus naturel d’explication consiste à
-admettre qu’une cause transcendante, la Providence,
-dirige tous les faits de l’histoire vers un but connu de
-Dieu<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>. Cette explication ne peut être que le couronnement
-métaphysique d’une construction scientifique,
-car le propre de la science est de n’étudier que les
-causes déterminantes. L’historien, pas plus que le chimiste
-ou le naturaliste, n’a à rechercher la cause première
-ou les causes finales. En fait on ne s’arrête plus
-guère aujourd’hui à discuter, sous sa forme théologique,
-la théorie de la Providence dans l’histoire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> C’est encore le système de plusieurs auteurs contemporains,
-le juriste belge Laurent dans ses <i>Études sur l’histoire de l’humanité</i>,
-l’Allemand Rocholl, et même Flint, l’historien anglais de la
-philosophie de l’histoire.</p>
-</div>
-<p>Mais la tendance à expliquer les faits historiques
-par des causes transcendantes persiste dans des théories
-plus modernes où la métaphysique se déguise sous
-des formes scientifiques. Les historiens au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle
-ont subi si fortement l’action de l’éducation philosophique
-que la plupart introduisent, parfois même à
-leur insu, des formules métaphysiques dans la construction
-de l’histoire. Il suffira d’énumérer ces systèmes
-et d’en montrer le caractère métaphysique pour que
-les historiens réfléchis soient avertis de s’en défier.</p>
-
-<p>La théorie du caractère rationnel de l’histoire repose
-sur l’idée que tout fait historique réel est en même
-temps « rationnel », c’est-à-dire conforme à un plan
-d’ensemble intelligible ; d’ordinaire on admet comme
-sous-entendu que tout fait social a sa raison d’être dans
-<span class="pagenum" id="pg-248">-248-</span> le développement de la société, c’est-à-dire qu’il finit
-par tourner à l’avantage de la société ; ce qui conduit
-à chercher pour cause à toute institution le besoin social
-auquel elle a dû répondre à l’origine<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>. C’est l’idée
-fondamentale de l’Hegelianisme, sinon chez Hegel, du
-moins chez ses disciples historiens (Ranke, Mommsen,
-Droysen, en France Cousin, Taine et Michelet). C’est
-sous un déguisement laïque la vieille théorie théologique
-des causes finales qui suppose une Providence
-occupée à diriger l’humanité au mieux de ses intérêts.
-Et c’est un <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> consolant, mais non scientifique ;
-car l’observation des faits historiques ne montre pas
-que les choses se soient toujours passées de la façon la
-plus avantageuse aux hommes ou la plus rationnelle,
-ni que les institutions aient eu d’autre cause que les
-intérêts de ceux qui les établissaient ; elle donnerait
-plutôt l’impression inverse.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> C’est ainsi que Taine, dans <i>Les origines de la France contemporaine</i>
-explique la formation des privilèges de l’ancien
-régime par les services qu’auraient jadis rendus les privilégiés.</p>
-</div>
-<p>De la même source métaphysique sort aussi la théorie
-hégélienne des <i>idées</i> qui se réalisent successivement
-dans l’histoire par l’intermédiaire des peuples successifs.
-Popularisée en France par Cousin et Michelet,
-cette théorie a fini son temps, même en Allemagne ;
-mais elle s’est prolongée, surtout en Allemagne, sous
-la forme de la mission historique (<i lang="de" xml:lang="de">Beruf)</i> attribuée à
-des peuples ou à des personnages. Il suffira ici de
-constater que les métaphores même d’« idée » et de
-« mission » impliquent une cause transcendante anthropomorphique.</p>
-
-<p>De la même conception optimiste d’une direction
-rationnelle du monde découle la théorie du <i>progrès</i>
-continu et nécessaire de l’humanité. Bien qu’adoptée
-<span class="pagenum" id="pg-249">-249-</span> par les positivistes, elle n’est qu’une hypothèse métaphysique.
-Au sens vulgaire, le « progrès » n’est qu’une
-expression subjective pour désigner les changements
-qui vont dans le sens de nos préférences. Mais — même
-en prenant le mot au sens objectif que Spencer lui a
-donné (un accroissement de variété et de coordination
-des phénomènes sociaux) — l’étude des faits historiques
-ne montre pas <i>un</i> progrès universel et continu de
-l’humanité, elle montre <i>des</i> progrès partiels et intermittents,
-et elle ne fournit aucune raison de les attribuer
-à une cause permanente inhérente à l’ensemble
-de l’humanité plutôt qu’à une série d’accidents locaux<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> On trouvera une bonne critique de la théorie du progrès
-dans l’ouvrage cité de P. Lacombe.</p>
-</div>
-<div class="empty"></div>
-<p>Des tentatives d’explication de forme plus scientifique
-sont nées dans les histoires spéciales (des langues,
-des religions, du droit). En étudiant séparément
-la succession des faits d’une seule espèce, les spécialistes
-ont été amenés à constater le retour régulier des
-mêmes successions de faits, ils l’ont exprimée en formules
-qu’on a appelées quelquefois des lois (par
-exemple la loi de l’accent tonique) ; ce ne sont jamais
-que des lois empiriques, elles indiquent seulement les
-successions de faits sans les expliquer, puisqu’elles
-n’en découvrent pas la cause déterminante. Mais, par
-une métaphore naturelle, les spécialistes, frappés de la
-régularité de ces successions, ont regardé l’évolution
-des usages (d’un mot, d’un rite, d’un dogme, d’une
-règle de droit) comme un développement organique
-analogue à la croissance d’une plante ; on a parlé de la
-« vie des mots », de la « mort des dogmes », de la
-« croissance des mythes ». Puis, oubliant que toutes
-ces choses sont de pures abstractions, on a admis — sans
-<span class="pagenum" id="pg-250">-250-</span> le dire explicitement — une force inhérente au
-mot, au rite, à la règle, qui produirait son évolution.
-C’est la théorie du développement (<i lang="de" xml:lang="de">Entwickelung</i>) des
-usages et des institutions ; lancée en Allemagne par
-l’école « historique », elle a dominé toutes les histoires
-spéciales. L’histoire des langues seule achève de s’en
-dégager<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>. — De même qu’on assimilait les usages à
-des êtres doués d’une vie propre, on personnifiait la
-succession des individus qui composent les corps de
-la société (royauté, église, sénat, parlement), en lui
-prêtant une volonté continue qu’on traitait comme une
-cause agissante. — Un monde d’êtres imaginaires s’est
-créé ainsi derrière les faits historiques et a remplacé
-la Providence dans l’explication des faits. Pour se
-défendre contre cette mythologie décevante, une règle
-suffira : Ne chercher les causes d’un fait historique
-qu’après s’être représenté ce fait d’une façon concrète
-sous la forme d’individus qui agissent ou qui pensent.
-Si l’on tient à user des substantifs abstraits, on devra
-éviter toute métaphore qui leur ferait jouer le rôle d’êtres
-vivants.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> Voir les déclarations très nettes d’un des principaux représentants
-de la science du langage en France, V. Henry, <i>Antinomies
-linguistiques</i>, Paris, 1896, in-8.</p>
-</div>
-<p>En comparant les évolutions des différentes espèces
-de faits dans une même société, l’école « historique »
-avait été amenée à constater la solidarité (<i lang="de" xml:lang="de">Zusammenhang</i>)<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>.
-Mais, avant d’en avoir cherché les causes par
-analyse, on supposa une cause générale permanente
-qui devait résider dans la société elle-même. Et,
-comme on s’était habitué à personnifier la société, on
-lui attribua un tempérament spécial, le génie propre
-de la nation ou de la race, qui se manifestait dans les
-<span class="pagenum" id="pg-251">-251-</span> différentes activités sociales et expliquait leur solidarité<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>.
-Ce n’était qu’une hypothèse suggérée par le
-monde animal où chaque espèce a des caractères permanents.
-Elle eût été insuffisante, car, pour expliquer
-comment une même société a changé de caractère d’une
-époque à l’autre (les Grecs entre le <small>VII</small><sup>e</sup> et le <small>IV</small><sup>e</sup> siècle,
-les Anglais entre le <small>XV</small><sup>e</sup> et le <small>XIX</small><sup>e</sup>), il eût fallu faire
-intervenir l’action des causes extérieures. Et elle est
-caduque, puisque toutes les sociétés historiques sont
-des groupes d’hommes sans unité anthropologique et
-sans caractères communs héréditaires.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> Voir plus haut, <a href="#pg-246">p. 246</a>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> Lamprecht, dans l’article cité <a href="#Footnote_210">p. 213</a>, après avoir rapproché
-les évolutions artistique, religieuse, économique de l’Allemagne
-au moyen âge et constaté qu’on peut les diviser toutes en
-périodes de même durée, explique les transformations simultanées
-des différents usages et institutions d’une même société par
-les transformations de « l’âme sociale » collective. Ce n’est
-qu’une autre forme de la même hypothèse.</p>
-</div>
-<p>A côté de ces explications métaphysiques ou métaphoriques,
-se sont produites des tentatives pour appliquer
-à la recherche des causes en histoire le procédé
-classique des sciences naturelles : comparer des séries
-parallèles de faits successifs pour voir ceux qui se
-retrouvent toujours ensemble. La « méthode comparative »
-a été essayée sous plusieurs formes. — On a
-pris pour objet d’étude un détail de la vie sociale (un
-usage, une institution, une croyance, une règle), défini
-abstraitement ; on en a comparé les évolutions dans
-différentes sociétés, de façon à déterminer l’évolution
-commune qu’on devrait rapporter à une même cause
-générale. Ainsi se sont fondés la linguistique, la mythologie,
-le droit comparés. — On a proposé (en Angleterre)
-de préciser la comparaison en appliquant la
-méthode « statistique » ; il s’agirait de comparer systématiquement
-toutes les sociétés connues et de dresser
-<span class="pagenum" id="pg-252">-252-</span> la statistique de tous les cas où deux usages se rencontrent
-ensemble. C’est le principe des tables de concordance
-de Bacon ; il est à craindre qu’il ne donne pas
-plus de résultats. — Le vice de tous ces procédés est
-d’opérer sur des notions abstraites, en partie arbitraires,
-parfois même sur des rapprochements de mots,
-sans connaître l’ensemble des conditions où se sont
-produits les faits.</p>
-
-<p>On pourrait imaginer une méthode plus concrète
-qui, au lieu de fragments, comparerait des ensembles,
-c’est-à-dire des sociétés tout entières, soit la même
-société à deux moments de son évolution (l’Angleterre
-au <small>XVI</small><sup>e</sup> et au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle), soit des évolutions d’ensemble
-de plusieurs sociétés, contemporaines l’une de l’autre
-(Angleterre et France) ou d’époques différentes (Rome
-et l’Angleterre). Elle pourrait servir négativement, pour
-s’assurer qu’un fait n’est pas l’effet nécessaire d’un
-autre, puisqu’on ne les trouve pas toujours liés (par
-exemple l’émancipation des femmes et le christianisme).
-Mais on ne peut guère en attendre de résultats positifs,
-car la concomitance de deux faits dans plusieurs séries
-n’indique pas s’ils sont cause l’un de l’autre ou seulement
-effets d’une même cause.</p>
-
-<p>La recherche méthodique des causes d’un fait exige
-une analyse des conditions où se produit le fait, de
-façon à isoler la condition nécessaire qui est la cause ;
-elle suppose donc la connaissance complète de ces conditions.
-C’est précisément ce qui manque en histoire.
-Il faut donc renoncer à atteindre les causes par une
-méthode directe, comme dans les autres sciences.</p>
-
-<p>En fait cependant, les historiens usent souvent de la
-notion de cause, indispensable, on l’a montré plus haut,
-pour formuler les événements et construire les périodes.
-C’est qu’ils connaissent les causes soit par les
-<span class="pagenum" id="pg-253">-253-</span> auteurs de documents qui ont observé les faits, soit
-par analogie avec les causes actuelles que chacun de
-nous a observées. Toute l’histoire des événements est
-un enchaînement évident et incontesté d’accidents, dont
-chacun est cause déterminante d’un autre. Le coup de
-lance de Montgomery est cause de la mort de Henri II,
-et cette mort est cause de l’avènement des Guises au
-pouvoir, qui est cause du soulèvement du parti protestant.</p>
-
-<p>L’observation des causes par les auteurs de documents
-reste limitée à l’enchaînement des faits accidentels
-observés par eux ; — ce sont à vrai dire les causes
-les plus sûrement connues. Aussi l’histoire, au rebours
-des autres sciences, atteint-elle mieux les causes des
-accidents particuliers que celles des transformations
-générales, car elle trouve le travail déjà fait dans les
-documents.</p>
-
-<p>Pour rechercher les causes des faits généraux, la
-construction historique est réduite à l’analogie entre le
-passé et le présent. Si elle a chance de trouver les
-causes qui expliquent l’évolution des sociétés passés,
-ce sera par l’observation directe des transformations
-des sociétés actuelles.</p>
-
-<p>Cette étude n’est pas constituée encore, on ne peut
-ici qu’en indiquer les principes.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Pour atteindre les causes de la solidarité entre les
-habitudes différentes d’une même société, il faut dépasser
-la forme abstraite et conventionnelle que les faits
-prennent dans la langue des documents (dogme, règle,
-rite, institution), et remonter jusqu’aux centres réels
-concrets, qui sont toujours des hommes pensants ou
-agissants. Là seulement sont réunies les diverses
-espèces d’activité que la langue sépare par abstraction.
-Leur solidarité doit donc être cherchée dans quelque
-<span class="pagenum" id="pg-254">-254-</span> trait dominant de la nature ou de la condition de ces
-hommes qui s’impose à toutes les manifestations différentes
-de leur activité. — On devra s’attendre à ce
-que la solidarité ne soit pas également étroite entre
-toutes les espèces d’activité : elle sera plus forte dans
-celles où chaque individu dépend étroitement des
-actes de la masse (vie économique, sociale, politique),
-plus faible dans les activités intellectuelles (arts,
-sciences) où l’initiative des individus s’exerce plus
-librement<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>. — Les documents mentionnent la plupart
-des habitudes (croyances, coutumes, institutions) en
-bloc sans distinguer les individus ; et pourtant, dans
-une même société, les habitudes diffèrent beaucoup
-d’un homme à l’autre. Il faudra distinguer ces différences,
-sous peine d’expliquer les actes des artistes
-et des savants par les croyances et les habitudes de
-leur prince ou de leurs fournisseurs.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> Les historiens de la littérature qui, du premier coup, ont
-cherché le lien entre les arts et le reste de la vie sociale ont
-ainsi posé la première la question la plus difficile.</p>
-</div>
-<p>2<sup>o</sup> Pour atteindre les causes de l’évolution, il faudra
-remonter aux seuls êtres qui puissent évoluer, les
-hommes. Toute évolution a pour cause un changement
-dans les conditions matérielles ou les habitudes de
-certains hommes. L’observation nous montre deux
-sortes de changement. — Ou les hommes restent les
-mêmes, mais changent leur façon d’agir ou de penser,
-soit volontairement par imitation, soit par contrainte. — Ou
-les hommes qui pratiquaient l’ancien usage sont
-disparus et ont été remplacés par d’autres hommes qui
-ne le pratiquent plus, soit des étrangers, soit les descendants
-des hommes anciens, mais élevés autrement.
-Ce renouvellement des générations paraît être, de nos
-jours, la cause la plus active de l’évolution. On est enclin
-<span class="pagenum" id="pg-255">-255-</span> à penser qu’il l’a été dans le passé : l’évolution a été
-d’autant plus lente que les gens de la génération suivante
-ont été plus exclusivement formés par l’imitation
-de leurs devanciers.</p>
-
-<p>Il resterait une dernière question. N’y a-t-il jamais
-que des hommes semblables qui diffèrent seulement
-par leurs <i>conditions</i> de vie (éducation, ressources, gouvernement),
-et l’évolution n’est-elle produite que par
-des changements dans ces <i>conditions</i> ? — Ou bien y
-a-t-il des groupes d’hommes <i>héréditairement différents</i>
-qui naissent avec des tendances à des activités différentes
-et des aptitudes à évoluer différemment, de sorte
-que l’évolution serait produite, en partie du moins, par
-des accroissements, des diminutions ou des déplacements
-de ces groupes ? — Pour les cas extrêmes, les
-races blanche, jaune, noire, la différence d’aptitude
-entre les races paraît évidente ; aucun peuple noir ne
-s’est civilisé. Il est donc probable que des différences
-héréditaires moindres ont dû contribuer à déterminer
-les événements. L’évolution historique serait en partie
-produite par des causes physiologiques et anthropologiques.
-Mais l’histoire ne fournit aucun procédé sûr
-pour déterminer l’action de ces différences héréditaires
-entre les hommes, elle n’atteint que les conditions de
-leur existence. La dernière question de l’histoire reste
-insoluble par les procédés historiques.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-256">-256-</span></p>
-
-<h3 id="l3ch5">CHAPITRE V<br />
-<span class="small">EXPOSITION</span></h3>
-
-
-<p>Il nous reste à étudier une question dont l’intérêt
-pratique est évident. Sous quelles formes les œuvres
-historiques se présentent-elles ? Ces formes sont, en
-fait, très nombreuses : or il en est de surannées ; toutes
-ne sont pas légitimes ; les meilleures ont des inconvénients.
-On doit donc se demander, non seulement sous
-quelles formes les œuvres historiques se présentent,
-mais quels sont, parmi ceux qui existent, les types
-d’exposition vraiment rationnels.</p>
-
-<p>Par « œuvres historiques » nous entendons ici
-toutes celles qui sont destinées à exposer les résultats
-d’un travail de construction historique, quelles qu’en
-soient, d’ailleurs, l’étendue et la portée. Les travaux
-critiques sur les documents, simplement préparatoires
-de la construction historique, dont il a été traité au
-livre II, sont, naturellement, exclus.</p>
-
-<p>Les historiens peuvent différer et ont différé jusqu’à
-présent sur plusieurs points essentiels. Ils n’ont
-pas toujours conçu, ils ne conçoivent pas tous de la
-même manière le but de l’œuvre historique, ni, par
-suite, la nature des faits qu’ils choisissent, la façon de
-diviser le sujet, c’est-à-dire d’ordonner les faits, la
-façon de les présenter, la façon de les prouver. — Ce
-<span class="pagenum" id="pg-257">-257-</span> serait ici le lieu de marquer comment « la manière
-d’écrire l’histoire » a évolué depuis les origines. Mais
-comme l’histoire de la manière d’écrire l’histoire n’a
-pas encore été bien faite<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>, nous nous bornerons ici à
-des indications très générales pour la période antérieure
-à la seconde moitié du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, à celles qui
-sont strictement nécessaires pour l’intelligence de l’état
-de choses contemporain.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Pour les époques anciennes, consulter les bonnes histoires
-de la littérature grecque, romaine et du moyen âge, qui contiennent
-des chapitres consacrés aux « historiens ». Pour la
-période moderne, consulter l’Introduction de M. G. Monod au
-t. I de la <i>Revue historique</i> ; l’ouvrage de F. X. v. Wegele, <i lang="de" xml:lang="de">Geschichte
-der deutschen Historiographie</i> (1885), est restreint à
-l’Allemagne et médiocre ; des « Notes sur l’histoire en France
-au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle » ont été publiées par C. Jullian comme Introduction
-à ses <i>Extraits des historiens français du XIX<sup>e</sup> siècle</i> (Paris,
-1897, in-12). L’histoire de l’historiographie moderne reste à
-faire. Voir l’essai partiel de E. Bernheim, <i>o. c.</i>, p. 13 et suiv.</p>
-</div>
-<p>I. L’histoire a été conçue d’abord comme la narration
-des événements mémorables. Garder le souvenir
-et propager la connaissance des faits glorieux ou
-importants pour un homme, ou une famille, ou un
-peuple, tel était le but de l’histoire au temps de Thucydide
-et de Tite-Live. — Parallèlement, l’histoire fut
-considérée de bonne heure comme un recueil de précédents,
-et la connaissance de l’histoire comme une
-préparation pratique à la vie, surtout à la vie politique
-(militaire et civile). Polybe et Plutarque ont écrit pour
-instruire ; ils ont eu la prétention de donner des
-recettes pour agir. — La matière de l’histoire dans
-l’antiquité classique, c’étaient donc surtout les accidents
-politiques, faits de guerre et révolutions. Le
-cadre ordinaire de l’exposition historique (où les faits
-étaient ordonnés d’habitude suivant l’ordre chronologique),
-c’était la vie d’un personnage, l’ensemble ou
-<span class="pagenum" id="pg-258">-258-</span> une période de la vie d’un peuple ; il n’y eut dans l’antiquité
-que quelques essais d’histoire générale. Comme
-l’historien se proposait de plaire ou d’instruire, ou de
-plaire et d’instruire à la fois, l’histoire était un genre
-littéraire : on n’était pas très scrupuleux au sujet des
-preuves ; ceux qui travaillaient d’après des documents
-écrits ne prenaient pas soin d’en distinguer le texte
-du texte de leur cru ; ils reproduisaient les récits de
-leurs devanciers en les ornant de détails, et quelquefois
-(sous prétexte de préciser) de chiffres, de discours, de
-réflexions et d’élégances. On saisit leur procédé sur
-le vif toutes les fois qu’il est possible de comparer les
-historiens grecs et romains, Éphore et Tite-Live, par
-exemple, à leurs sources.</p>
-
-<p>Les écrivains de la Renaissance ont directement
-imité les anciens. Pour eux aussi l’histoire a été un
-art littéraire à tendances apologétiques ou à prétentions
-didactiques, trop souvent, en Italie, un moyen de
-gagner la faveur des princes et un thème à déclamations.
-Cela dura fort longtemps. En plein <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle,
-Mézeray est encore un historien à la mode de l’antiquité
-classique.</p>
-
-<p>Cependant, dans la littérature historique de la
-Renaissance, deux nouveautés méritent d’attirer l’attention,
-où s’accuse sans contredit l’influence médiévale. — D’une
-part, on voit persister la faveur d’un
-cadre, inusité dans l’antiquité, créé par les historiens
-catholiques des bas siècles (Eusèbe, Orose), très goûté
-au moyen âge, celui qui, au lieu d’embrasser seulement
-l’histoire d’un homme, ou d’une famille, ou d’un
-peuple, embrasse l’histoire universelle. — D’autre
-part, un artifice matériel d’exposition, né d’une pratique
-en vigueur dans les écoles du moyen âge (les
-gloses), s’introduit, dont les conséquences ont été de
-<span class="pagenum" id="pg-259">-259-</span> première importance. On prit alors l’habitude de
-joindre au texte, dans les livres d’histoire imprimés,
-des notes<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>. Les notes ont permis de distinguer du
-récit historique les documents qui l’étayent, de renvoyer
-aux sources, de dégager et d’éclaircir le texte.
-C’est dans les collections de documents et dans les
-dissertations critiques que l’artifice de l’annotation fut
-pratiqué d’abord ; il a pénétré de là, lentement, dans
-les ouvrages historiques.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> Il serait intéressant de déterminer quels sont les plus
-anciens livres imprimés qui sont munis de notes à la manière
-moderne. Des bibliophiles, que nous avons consultés, l’ignorent,
-leur attention n’ayant jamais été éveillée sur ce point.</p>
-</div>
-<p>Une seconde période s’ouvre au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle. Les
-« philosophes » conçurent alors l’histoire comme
-l’étude, non plus des événements pour eux-mêmes,
-mais des habitudes des hommes. Ils furent amenés par
-là à s’intéresser, non seulement aux faits d’ordre politique,
-mais à l’évolution des sciences, des arts, de l’industrie,
-etc., et aux mœurs. Montesquieu et Voltaire
-personnifièrent ces tendances. L’<i>Essai sur les mœurs</i>
-est la première esquisse, et, à quelques égards, le
-chef-d’œuvre de l’histoire ainsi comprise. On continua
-de regarder le récit détaillé des événements politiques
-et militaires comme le fond de l’histoire, mais
-on prit l’habitude d’y joindre, le plus souvent sous la
-forme de complément ou d’appendice, une esquisse
-des « progrès de l’esprit humain ». L’expression
-« histoire de la civilisation » apparaît avant la fin du
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. — En même temps les professeurs d’Université
-créaient en Allemagne, surtout à Göttingen,
-pour les besoins de l’enseignement, la forme nouvelle
-du « Manuel » d’histoire, recueil méthodique de faits,
-soigneusement justifiés, sans prétentions littéraires ni
-<span class="pagenum" id="pg-260">-260-</span> autres. Des collections de faits historiques, formées
-en vue de l’interprétation des textes littéraires, ou par
-simple curiosité pour les choses anciennes, il y en avait
-eu dès l’antiquité ; mais les pots-pourris d’Athénée
-et d’Aulu-Gelle, les compilations plus vastes et mieux
-ordonnées qui datent du moyen âge et de la Renaissance,
-ne sont nullement comparables aux « Manuels
-scientifiques » dont les professeurs allemands donnèrent
-alors les modèles. D’ailleurs ces professeurs contribuèrent
-à débrouiller l’idée générale, confuse, que les
-philosophes avaient de la « civilisation », car ils s’appliquèrent
-à organiser, en autant de branches d’études
-spéciales, l’histoire des langues, des littératures, des
-arts, des religions, du droit, de la vie économique, etc. — Ainsi,
-le terrain de l’histoire s’élargit beaucoup,
-et l’exposition scientifique, c’est-à-dire objective et
-simple, commença à faire concurrence aux formes à
-l’antique, oratoires ou sentencieuses, patriotiques ou
-philosophiques.</p>
-
-<p>Concurrence d’abord timide et obscure, car le début
-du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle fut marqué par une renaissance littéraire,
-qui rafraîchit la littérature historique. Sous l’influence
-du mouvement romantique, les historiens cherchèrent
-des procédés d’exposition plus vivants que ceux
-de leurs prédécesseurs, propres à frapper, à « émouvoir »
-le public, à lui donner une impression poétique
-des réalités disparues. — Les uns s’efforcèrent de
-conserver la couleur des documents originaux, en les
-adaptant : « Charmé des récits contemporains, dit
-Barante, j’ai tâché de composer une narration suivie
-qui leur empruntât l’intérêt dont ils sont animés » ;
-cela mène directement à supprimer toute critique, et à
-reproduire ce qui fait bien. — Les autres professèrent
-qu’il faut présenter les faits passés avec l’émotion d’un
-<span class="pagenum" id="pg-261">-261-</span> spectateur. « Thierry, dit Michelet qui l’en loue, en
-nous contant Klodowig, a le souffle intérieur, l’émotion
-de la France envahie récemment… » Michelet a
-« posé le problème historique comme la résurrection
-de la vie intégrale dans ses organismes intérieurs et
-profonds ». — Le choix du sujet, du plan, des preuves,
-du style est dominé chez tous les historiens romantiques
-par la préoccupation de l’effet, qui n’est pas
-assurément une préoccupation scientifique. C’est une
-préoccupation littéraire. Quelques historiens romantiques
-ont glissé sur cette pente jusqu’au « roman
-historique ». On sait en quoi consiste ce genre, qui,
-de l’abbé Barthélemy et de Chateaubriand à Mérimée
-et à Ebers, a été si prospère, et que l’on essaie présentement,
-mais en vain, de rajeunir. Le but est de
-« faire revivre des coins du passé » en des tableaux
-dramatiques, artistement fabriqués avec des couleurs
-et des détails « vrais ». Le vice évident du procédé est
-que l’on ne donne pas au lecteur le moyen de distinguer
-entre les parties empruntées à des documents et
-les parties imaginées, sans compter que la plupart du
-temps les documents utilisés ne sont pas tous exactement
-de la même provenance, si bien que, la couleur
-de chaque pierre étant « vraie », celle de la mosaïque
-est fausse. La <i>Rome au siècle d’Auguste</i> de Dezobry,
-les <i>Récits mérovingiens</i> d’Augustin Thierry, et d’autres
-« tableaux » esquissés à la même époque ont été faits
-d’après le principe, et offrent les inconvénients des
-romans historiques proprement dits<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> Il va de soi que les procédés romantiques en vue d’obtenir
-des effets de couleur locale et de « résurrection », souvent puérils
-entre les mains des plus habiles écrivains, sont tout à fait
-intolérables quand ils sont employés par d’autres. Voir un bon
-exemple (critique d’un livre de M. Mourin par M. Monod) dans
-la <i>Revue critique</i>, 1874, II, p. 163 et suiv.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-262">-262-</span> On peut dire en résumé que, jusque vers 1850, l’histoire
-est restée, pour les historiens et pour le public,
-un genre littéraire. Une preuve excellente en est que
-les historiens avaient alors l’habitude de rééditer leurs
-ouvrages, à plusieurs années de distance, sans y rien
-changer, et que le public tolérait cette pratique. Or
-toute œuvre scientifique doit être sans cesse refondue,
-revisée, mise au courant. Les savants proprement dits
-n’ont pas la prétention de donner à leurs œuvres une
-forme <i lang="la" xml:lang="la">ne varietur</i> ni d’être lus par la postérité ; ils ne
-prétendent pas à l’immortalité personnelle : il leur
-suffit que les résultats de leurs recherches, rectifiés
-ou même transformés par des recherches ultérieures,
-soient incorporés à l’ensemble des connaissances qui
-constituent le patrimoine scientifique de l’humanité.
-Personne ne lit Newton ou Lavoisier ; il suffit à la
-gloire de Newton et de Lavoisier que leur œuvre ait
-contribué à déterminer la masse énorme des travaux
-qui ont remplacé les leurs et qui, tôt ou tard, seront
-remplacés eux-mêmes. Il n’y a que les œuvres d’art
-dont la jeunesse soit éternelle. Et le public s’en rend
-bien compte : il ne viendrait à l’esprit de personne
-d’étudier l’histoire naturelle dans Buffon, quels que
-soient les mérites de ce styliste. Mais le même public
-étudie volontiers l’histoire dans Augustin Thierry,
-dans Macaulay, dans Carlyle et dans Michelet, et les
-livres des grands écrivains qui ont écrit sur des sujets
-historiques se réimpriment tels quels, cinquante ans
-après leur mort, quoiqu’ils ne soient plus, visiblement,
-au courant des connaissances acquises. Il est clair
-que, pour bien des gens la forme, en histoire, emporte
-le fond, et que l’œuvre historique est toujours, non
-exclusivement, mais surtout, une œuvre d’art<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> C’est un lieu commun, mais c’est aussi une erreur de dire,
-en sens contraire, que les ouvrages des érudits demeurent,
-tandis que les travaux des historiens vieillissent, si bien que les
-érudits s’acquerraient une réputation plus solide que ne font
-les historiens : « On ne lit plus le P. Daniel, et on lit toujours
-le P. Anselme. » Mais les ouvrages des érudits vieillissent, eux
-aussi, et le fait que toutes les parties de l’œuvre du P. Anselme
-n’aient pas encore été remplacées (c’est pour cela que l’on s’en
-sert encore) ne doit pas faire illusion : l’immense majorité des
-œuvres des érudits sont, comme celles des savants proprement
-dits, provisoires et condamnées à l’oubli.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-263">-263-</span> II. C’est depuis cinquante ans que se sont dégagées
-et constituées les formes scientifiques d’exposition
-historique, en harmonie avec cette conception générale
-que le but de l’histoire est, non pas de plaire, ni de
-donner des recettes pratiques pour se conduire, ni
-d’émouvoir, mais simplement de savoir.</p>
-
-<p>Nous distinguerons d’abord : 1<sup>o</sup> les monographies ;
-2<sup>o</sup> les travaux d’un caractère général.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> On fait une monographie quand on se propose
-d’élucider un point spécial, un fait ou un ensemble
-limité de faits, par exemple une portion de la vie ou la
-vie d’un individu, un événement ou une série d’événements
-entre deux dates rapprochées, etc. — Les types
-de sujets possibles de monographie ne sauraient être
-énumérés, car la matière historique peut se sectionner
-indéfiniment, et d’un nombre infini de manières. Mais
-tous les sectionnements ne sont pas également judicieux,
-et, quoiqu’on ait dit le contraire, il y a, en histoire
-comme dans toutes les sciences, des sujets de
-monographie qui sont bêtes, et des monographies qui,
-faites et bien faites, représentent du travail inutilement
-dépensé<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>. Les personnes d’esprit médiocre et sans
-<span class="pagenum" id="pg-264">-264-</span> portée, souvent qualifiées de « curieux », s’attaquent
-volontiers à des questions insignifiantes<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a> ; et c’est même
-un assez bon critérium, pour se faire une première
-idée de la valeur intellectuelle d’un historien, de lire
-la liste des titres des monographies qu’il a faites<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>.
-C’est le don de voir les problèmes importants et le
-goût de s’y attacher, aussi bien que la puissance de
-les résoudre, qui, dans toutes les sciences, font les
-hommes de premier ordre. — Mais supposons le
-sujet choisi d’une façon rationnelle. Toute monographie,
-pour être utile, c’est-à-dire pleinement utilisable,
-doit se soumettre à trois règles : 1<sup>o</sup> dans une monographie,
-tout fait historique tiré de documents
-ne doit être présenté qu’accompagné de l’indication des documents
-d’où il sort et de la valeur de ces documents<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a> ;
-<span class="pagenum" id="pg-265">-265-</span> 2<sup>o</sup> il faut suivre, autant que possible, l’ordre chronologique,
-parce que c’est celui dans lequel on est sûr
-que les faits se sont produits et qu’on devra chercher
-les causes et les effets ; 3<sup>o</sup> il faut que le titre de la
-monographie en fasse connaître le sujet avec exactitude :
-on ne saurait trop protester contre les titres
-incomplets ou de fantaisie, qui compliquent si gratuitement
-les enquêtes bibliographiques. — Une quatrième
-règle a été posée ; on a dit : « Une monographie n’est
-utile que quand elle épuise le sujet » ; mais il est très
-légitime de faire un travail provisoire avec les documents
-dont on dispose, même quand on a des raisons
-de croire qu’il en existe d’autres, à condition toutefois
-d’avertir précisément avec quels documents le travail
-a été fait. — Il suffit, d’ailleurs, d’avoir du tact pour
-sentir que, dans une monographie, l’appareil de la
-démonstration, s’il doit être complet, doit aussi être
-réduit au strict nécessaire. La sobriété est de rigueur :
-<span class="pagenum" id="pg-266">-266-</span> tout étalage d’érudition, dont l’économie aurait pu être
-réalisée sans inconvénients, est odieux<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>. Les monographies
-les mieux faites n’aboutissent souvent, en
-histoire, qu’à la constatation de l’impossibilité de
-savoir. Il faut résister au désir de couronner, comme
-il arrive, par des conclusions subjectives, ambitieuses
-et vagues, une monographie impropre à les porter<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>.
-La conclusion régulière d’une bonne monographie,
-c’est le bilan des résultats acquis par elle et de ce qui
-reste obscur. Une monographie ainsi conduite peut
-vieillir, mais elle ne pourrit pas, et l’auteur n’a jamais
-lieu d’en rougir.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> Les gens du métier essaient en vain de s’abuser sur ce
-point : tout, dans le passé, n’est pas intéressant. — « Si nous
-écrivions la vie du duc d’Angoulême, dit Pécuchet. — Mais
-c’était un imbécile ! répliqua Bouvard. — Qu’importe ! Les personnages
-du second plan ont parfois une influence énorme, et
-celui-là peut-être tenait le rouage des affaires. » (G. Flaubert,
-<i>Bouvard et Pécuchet</i>, p. 157.)</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> Comme les personnes d’esprit médiocre ont une tendance
-à préférer les sujets insignifiants, il y a, pour les sujets de
-ce genre, une concurrence active. On a souvent l’occasion de constater
-l’apparition simultanée de plusieurs monographies sur
-le même sujet : il n’est pas rare que le sujet soit tout à fait sans
-importance.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> Les sujets de monographie qui sont intéressants ne sont
-pas tous traitables ; il en est auxquels l’état des sources interdit
-de songer. C’est pourquoi les débutants, même ceux qui sont
-intelligents, éprouvent tant d’embarras à choisir les sujets de
-leurs premières monographies, quand ils ne sont pas bien conseillés
-ou favorisés par la chance, et, souvent, s’engagent dans
-des impasses. Il serait très rigoureux, et fort injuste, de juger
-quelqu’un d’après la liste des sujets de ses <i>premières</i> monographies.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> En pratique il faut donner, au commencement, la liste
-des sources employées pour l’ensemble de la monographie (avec
-des indications bibliographiques convenables pour les imprimés,
-la mention de la nature des documents et leur cote pour les
-manuscrits) ; de plus, chaque affirmation spéciale doit porter
-sa preuve : le texte même du document à l’appui, si c’est possible,
-afin que le lecteur soit en mesure de contrôler l’interprétation
-(pièces justificatives) ; sinon, en note, l’analyse ou, tout
-au moins, le titre du document, avec sa cote, ou avec l’indication
-précise de l’endroit où il a été publié. La règle générale
-est de mettre le lecteur en état de savoir exactement pour
-quelles raisons on a adopté telles conclusions sur chaque point
-de l’analyse.</p>
-
-<p>Les débutants, en cela pareils aux anciens auteurs, n’observent
-pas, naturellement, toutes ces règles. Il leur arrive constamment,
-au lieu de citer le texte ou le titre des documents, de s’y
-référer par une cote ou par l’indication générale du recueil où
-ils sont imprimés, qui n’apprennent rien au lecteur sur la nature
-des textes allégués. Voici encore une méprise des plus grossières,
-et qui s’observe très souvent : les débutants, ou les
-personnes inexpérimentées, ne comprennent pas toujours pourquoi
-l’habitude s’est introduite de placer des notes au bas des
-pages ; au bas des pages des livres qu’ils ont entre les mains,
-ils voient un liseré de notes : ils se croient obligés d’en faire
-un au bas des leurs, mais leurs notes sont postiches et de pur
-ornement ; elles ne servent ni à produire des preuves ni à permettre
-au lecteur de contrôler leurs assertions. — Tous ces
-procédés sont inadmissibles et doivent être vigoureusement
-combattus.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> Presque tous les débutants ont une tendance fâcheuse à
-s’échapper en digressions superflues, à accumuler des réflexions
-et des renseignements qui n’ont aucun rapport avec le sujet
-principal ; ils se rendront compte, s’ils réfléchissent, que les
-causes de ce penchant sont le mauvais goût, une espèce de
-vanité naïve, parfois le désordre d’esprit.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> On entend dire : « J’ai longtemps vécu avec les documents
-de ce temps et de cette espèce. J’ai l’impression que telles conclusions,
-que je ne puis démontrer, sont exactes. » De deux
-choses l’une : ou l’auteur peut indiquer les motifs de son impression,
-et on les appréciera ; ou il ne peut pas les indiquer, et on
-doit présumer qu’il n’en a pas de sérieux.</p>
-</div>
-<p>2<sup>o</sup> Les travaux d’un caractère général s’adressent
-soit aux hommes du métier, soit au public.</p>
-
-<p>A. Les ouvrages généraux destinés surtout aux
-hommes du métier se présentent maintenant sous la
-forme de « répertoires », de « manuels » et d’« histoires
-scientifiques ». — Dans un <i>répertoire</i>, on réunit
-une masse de faits vérifiés d’un certain genre suivant un
-ordre destiné à rendre facile de les trouver. S’il s’agit
-de faits datés avec précision, l’ordre chronologique
-est indiqué : c’est ainsi que la tâche a été entreprise
-de composer des « Annales » de l’histoire d’Allemagne
-où la mention très brève des événements, rangés
-<span class="pagenum" id="pg-267">-267-</span> d’après leur date, est accompagnée des textes qui les
-font connaître, avec des renvois exacts aux sources et
-aux travaux de la critique ; la collection des <i lang="de" xml:lang="de">Jahrbücher
-der deutschen Geschichte</i> a pour but d’élucider aussi
-complètement que possible les faits de l’histoire
-d’Allemagne, tout ce qui peut être l’objet de discussions
-et de preuves scientifiques, en laissant de côté
-tout ce qui est du domaine de l’appréciation et les
-considérations générales. S’agit-il de faits mal datés,
-ou simultanés, qui ne peuvent pas se ranger sur une
-ligne, l’ordre alphabétique s’impose : on a de la sorte
-des Dictionnaires : dictionnaires d’institutions, dictionnaires
-biographiques, encyclopédies historiques, tels
-que la <i lang="de" xml:lang="de">Reale Encyklopædie</i> de Pauly-Wissowa. Ces
-répertoires alphabétiques sont, en principe, de même
-que les <i lang="de" xml:lang="de">Jahrbücher</i>, des collections de faits prouvés ; si,
-en pratique, les références y sont moins rigoureuses,
-l’appareil des textes à l’appui des affirmations moins
-complet, c’est une différence injustifiable<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>. — Les
-<i>manuels scientifiques</i> sont aussi, à vrai dire, des répertoires,
-puisque ce sont des recueils où des faits acquis
-sont rangés suivant un ordre méthodique et sont
-exposés sous une forme objective, avec les preuves
-afférentes, sans aucun ornement littéraire. Les auteurs
-de ces « Manuels », dont les spécimens les plus nombreux
-et les plus parfaits ont été composés de nos
-jours dans les Universités allemandes, n’ont d’autre
-<span class="pagenum" id="pg-268">-268-</span> visée que de dresser minutieusement l’inventaire des
-connaissances acquises, afin de rendre plus aisée et
-plus rapide aux travailleurs l’assimilation des résultats
-de la critique et de fournir un point de départ à
-des recherches nouvelles. Il existe aujourd’hui des
-Manuels de cette espèce pour la plupart des branches
-spéciales de l’histoire de la civilisation (langues, littératures,
-religion, droit, <i lang="de" xml:lang="de">Alterthümer</i>, etc.), pour l’histoire
-des institutions, pour les diverses parties de
-l’histoire ecclésiastique. Il suffit de citer les noms de
-Schœmann, de Marquardt et Mommsen, de Gilbert,
-de Krumbacher, de Harnack, de Möller. Ces ouvrages
-n’ont pas la sécheresse de la plupart des « Manuels »
-primitifs, publiés en Allemagne il y a cent ans, qui ne
-sont guère que des tables de matières, avec l’indication
-des documents et des livres à consulter ; l’exposition
-et la discussion y sont sans doute serrées et
-concises, mais elles ont assez d’ampleur pour que des
-lecteurs cultivés puissent s’en accommoder, et même
-les préférer. Ils dégoûtent des autres livres, dit très
-bien G. Paris<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>. « Quand on a savouré ces pages si
-substantielles, si pleines de faits et qui, en apparence
-si impersonnelles, contiennent cependant et suggèrent
-surtout tant de pensées, on a de la peine à lire des
-livres, même distingués, où la matière taillée symétriquement
-suivant les besoins d’un système et colorée
-par la fantaisie, ne nous est présentée, pour ainsi dire,
-que sous un déguisement, et où l’auteur intercepte
-sans cesse… le spectacle qu’il prétend nous faire comprendre
-et qu’il ne nous fait pas voir. » — Les grands
-« Manuels » historiques, symétriques aux Traités et
-aux Manuels des autres sciences (mais avec la complication
-<span class="pagenum" id="pg-269">-269-</span> des preuves), doivent être et sont sans cesse
-améliorés, rectifiés, corrigés, tenus à jour : car ce
-sont, par définition, des œuvres scientifiques, et non
-pas des œuvres d’art.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> Elle tend à s’effacer. Les plus récents recueils alphabétiques
-de faits historiques (<i lang="de" xml:lang="de">Reale Encyklopædie der classischen Alterthumswissenschaft</i>
-de Pauly-Wissowa, <i>Dictionnaire des antiquités</i>
-de Daremberg et Saglio, <i lang="en" xml:lang="en">Dictionary of national biography</i> de
-Leslie Stephen et Sidney Lee) sont pourvus d’un appareil assez
-ample. C’est surtout dans les Dictionnaires biographiques que
-l’usage de ne pas donner de preuves tend à persister ; voir
-l’<i lang="de" xml:lang="de">Allgemeine Deutsche Biographie</i>, etc.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> <i>Revue critique</i>, 1874, I, p. 327.</p>
-</div>
-<p>Les premiers répertoires et les premiers « Manuels »
-scientifiques ont été composés par des individus isolés.
-Mais on a reconnu bientôt qu’un seul homme ne peut
-pas composer correctement, et dominer comme il convient,
-de très vastes collections de faits. On s’est
-partagé la besogne. Les répertoires sont exécutés,
-de nos jours, par des collaborateurs associés (qui,
-parfois, ne sont pas du même pays et n’écrivent pas
-dans la même langue). Les grands Manuels (de I. v.
-Müller, de G. Gröber, de H. Paul, etc.) sont formés
-par des collections de traités spéciaux, rédigés chacun
-par un spécialiste. — Le principe de la collaboration
-est excellent, mais à condition : 1<sup>o</sup> que l’œuvre collective
-soit de nature à se résoudre en grandes monographies
-indépendantes, quoique coordonnées ; 2<sup>o</sup> que
-la section confiée à chaque collaborateur ait une certaine
-étendue ; si le nombre des collaborateurs est trop
-grand et la part de chacun trop restreinte, la liberté et
-la responsabilité de chacun s’atténuent ou disparaissent.</p>
-
-<p>Les <i>histoires</i>, destinées à présenter le récit des événements
-qui ne se sont produits qu’une fois et des faits
-généraux qui dominent l’ensemble des évolutions spéciales,
-n’ont pas cessé d’avoir une raison d’être, même
-depuis que les manuels méthodiques se sont multipliés.
-Mais les procédés scientifiques d’exposition s’y sont
-introduits, comme dans les monographies et dans les
-manuels, et par imitation. La réforme a consisté, dans
-tous les cas, à renoncer aux ornements littéraires et
-aux affirmations sans preuves. Grote a créé le premier
-modèle de l’« histoire » ainsi définie. — En même
-<span class="pagenum" id="pg-270">-270-</span> temps certains cadres, auparavant en vogue, sont
-tombés en désuétude : ainsi les « Histoires universelles »
-à narration continue, si goûtées, pour des motifs
-différents, au moyen âge et au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle ; Schlosser
-et Weber en Allemagne, Cantù en Italie, en ont donné,
-au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, les derniers spécimens. Ce cadre a été
-abandonné pour des raisons historiques, parce que
-l’on a cessé de considérer l’humanité comme un ensemble
-relié par une évolution unique ; et pour des
-raisons pratiques, parce que l’on a reconnu l’impossibilité
-de rassembler en un seul ouvrage une masse
-aussi écrasante de faits. Les Histoires universelles qui
-se publient encore en collaboration (dont le type le
-plus estimable est la Collection Oncken) se résolvent,
-comme les grands Manuels, en sections indépendantes,
-traitées chacune par un auteur différent : ce sont des
-combinaisons de librairie. Les historiens ont été amenés
-de nos jours à adopter la division par États (histoires
-nationales) et par époques<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> L’habitude de joindre aux « histoires », c’est-à-dire au
-récit des événements politiques, un résumé des résultats obtenus
-par les historiens spéciaux de l’art, de la littérature, etc., persiste.
-On considère qu’une « Histoire de France » ne serait pas
-complète s’il ne s’y trouvait des chapitres sur l’histoire de l’art,
-de la littérature, des mœurs, etc., en France. Cependant ce n’est
-pas l’exposé sommaire des évolutions spéciales d’après les spécialistes — fait
-de seconde main — qui est à sa place dans une
-« Histoire » scientifique ; c’est l’étude des faits généraux qui ont
-dominé l’ensemble des évolutions spéciales.</p>
-</div>
-<p>B. Il n’y a pas de raison théorique pour que les
-œuvres historiques qui s’adressent surtout au public
-ne soient pas conçues dans le même esprit que les
-œuvres destinées aux gens du métier et rédigées de la
-même manière, sous réserve des simplifications et des
-suppressions qui s’indiquent d’elles-mêmes. Et il existe
-en effet des résumés nets, substantiels et agréables,
-<span class="pagenum" id="pg-271">-271-</span> où rien n’est avancé qui ne soit tacitement appuyé sur
-des références solides, où les points acquis à la science
-sont dégagés avec précision, illustrés avec discrétion,
-mis en relief et en valeur. Les Français, grâce à des
-qualités naturelles de tact, de dextérité et de justesse
-d’esprit, excellent en général dans cet exercice. Tels
-articles de revue, tels livres de vulgarisation supérieure,
-publiés chez nous, où les résultats d’une quantité
-de travaux originaux ont été habilement condensés,
-font l’admiration des spécialistes mêmes qui, par de
-pesantes monographies, les ont rendus possibles. — Rien
-n’est plus dangereux, cependant, que la vulgarisation.
-En fait, la plupart des livres de vulgarisation
-ne sont pas conformes à l’idéal moderne de l’exposition
-historique ; et des survivances de l’idéal ancien, celui
-de l’antiquité, de la Renaissance et des romantiques,
-s’y observent fréquemment.</p>
-
-<p>On s’explique aisément pourquoi. Les défauts des
-ouvrages historiques destinés au public incompétent — défauts
-parfois énormes, qui ont discrédité, pour
-beaucoup de bons esprits, le genre même de la vulgarisation — sont
-les conséquences de la préparation
-insuffisante ou de la mauvaise éducation littéraire des
-« vulgarisateurs ».</p>
-
-<p>Un vulgarisateur est dispensé de recherches originales ;
-mais il doit connaître tout ce qui a été publié
-d’important sur son sujet, être, comme on dit, « au
-courant », et avoir repensé par lui-même les conclusions
-des spécialistes. S’il n’a pas fait personnellement
-d’études spéciales sur le sujet qu’il se propose de
-traiter, il faut donc qu’il s’informe, et c’est long. La
-tentation est forte, pour le vulgarisateur de profession,
-d’étudier superficiellement quelques monographies
-récentes, d’en coudre ou d’en combiner à la hâte des
-<span class="pagenum" id="pg-272">-272-</span> extraits, et de parer, autant que possible, cette macédoine,
-pour la rendre plus attrayante, avec des « idées
-générales » et des grâces extérieures. La tentation est
-d’autant plus forte que la plupart des spécialistes se
-désintéressent des travaux de vulgarisation, que ces
-travaux sont, en général, lucratifs, et que le grand
-public n’est pas en état de distinguer nettement la vulgarisation
-honnête de la vulgarisation trompe-l’œil.
-Bref, il y a des gens, chose absurde, qui n’hésitent pas
-à résumer pour autrui ce qu’ils n’ont pas pris la peine
-d’apprendre eux-mêmes, et à enseigner ce qu’ils ignorent. — De
-là, dans la plupart des ouvrages de vulgarisation
-historique, des taches de toute espèce, inévitables,
-que les gens instruits constatent toujours avec
-plaisir, mais avec un plaisir un peu mêlé d’amertume,
-parce qu’ils sont souvent seuls à les voir : emprunts
-inavoués, références inexactes, noms et textes estropiés,
-citations de seconde main, hypothèses sans valeur,
-rapprochement superficiels, assertions imprudentes,
-généralisations puériles, et, dans l’énoncé des opinions
-les plus fausses ou les plus contestables, un ton de
-tranquille autorité<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> On imagine difficilement ce que peuvent devenir, sous la
-plume des vulgarisateurs négligents et maladroits, les résultats
-les plus intéressants et les mieux assurés de la critique
-moderne. Ceux-là le savent mieux que personne qui ont eu
-l’occasion de lire les « compositions » improvisées des candidats
-aux examens d’histoire : les défauts ordinaires de la vulgarisation
-de mauvais aloi y sont parfois poussés jusqu’à l’absurde.</p>
-</div>
-<p>D’autre part, des hommes dont l’information ne
-laisse rien à désirer, et dont les monographies destinées
-aux spécialistes sont très méritoires, se montrent
-capables, quand ils écrivent pour le public, d’atteintes
-graves à la méthode scientifique. Les Allemands
-sont coutumiers du fait : voyez Mommsen, Droysen,
-<span class="pagenum" id="pg-273">-273-</span> Curtius et Lamprecht. C’est que ces auteurs, s’adressant
-au public, ont l’intention d’agir sur lui. Leur désir
-de produire une impression forte les conduit à relâcher
-quelque chose de la rigueur scientifique et à revenir
-aux habitudes condamnées de l’ancienne historiographie.
-Eux, si scrupuleux et si minutieux lorsqu’il s’agit
-d’établir des détails, ils s’abandonnent dans l’exposé
-des questions générales à leurs penchants naturels,
-comme le commun des hommes. Ils prennent parti, ils
-blâment, ils célèbrent ; ils colorent, ils embellissent ;
-ils se permettent des considérations personnelles,
-patriotiques, morales ou métaphysiques. Et, par-dessus
-tout, ils s’appliquent, avec le talent qui leur a
-été départi, à faire œuvre d’artiste ; s’y appliquant,
-ceux qui n’ont pas de talent sont ridicules, et le talent
-de ceux qui en ont est gâté par la préoccupation de
-l’effet.</p>
-
-<p>Ce n’est pas à dire, bien entendu, que la « forme »
-soit sans importance, ni que, pourvu qu’il se fasse
-comprendre, l’historien ait le droit d’avoir une langue
-incorrecte, vulgaire, lâche ou pâteuse. Le mépris de
-la rhétorique, des faux brillants et des fleurs en papier
-n’exclut pas le goût d’un style pur et ferme, savoureux
-et plein. Fustel de Coulanges fut un écrivain, quoiqu’il
-ait, toute sa vie, recommandé et pratiqué la chasse aux
-métaphores. Au contraire, nous répéterons volontiers<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>
-que l’historien, vu l’extrême complexité des phénomènes
-dont il essaie de rendre compte, n’a pas le droit
-de mal écrire. Mais il doit <i>toujours</i> bien écrire et ne
-jamais s’endimancher.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> Cf. plus haut, <a href="#pg-230">p. 230</a>.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-275">-275-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak" id="conclusion">CONCLUSION</h2>
-
-
-<p>I. L’histoire n’est que la mise en œuvre de documents.
-Or il dépend d’accidents fortuits que les documents se
-soient conservés ou se soient perdus. De là, dans la
-constitution de l’histoire, le rôle dominant du hasard.</p>
-
-<p>La quantité des documents qui existent, sinon des
-documents connus, est donnée ; le temps, en dépit de
-toutes les précautions qui sont prises de nos jours, la
-diminue sans cesse ; elle n’augmentera jamais. L’histoire
-dispose d’un stock de documents limité ; les progrès
-de la science historique sont limités par là même.
-Quand tous les documents seront connus et auront subi
-les opérations qui les rendent utilisables, l’œuvre de
-l’érudition sera terminée. Pour quelques périodes
-anciennes, dont les documents sont rares, on prévoit
-déjà que, dans une ou deux générations au plus, il
-faudra s’arrêter. Les historiens seront alors obligés
-de se replier de plus en plus sur les périodes modernes.
-L’histoire ne réalisera donc pas le rêve qui, au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle,
-a inspiré aux romantiques tant d’enthousiasme
-pour les études historiques : elle ne percera pas le
-mystère des origines des sociétés ; et, faute de documents,
-le commencement de l’évolution de l’humanité
-restera toujours obscur.</p>
-
-<p>L’historien ne recueille pas lui-même les matériaux
-<span class="pagenum" id="pg-276">-276-</span> nécessaires à l’histoire, par l’observation, comme on
-fait dans les autres sciences : il travaille sur des faits
-transmis par des observateurs antérieurs. La connaissance
-ne s’obtient pas, en histoire, par des procédés
-directs, comme dans les autres sciences : elle est indirecte.
-L’histoire est, non pas, comme on l’a dit, une
-science d’observation, mais une science de raisonnement.</p>
-
-<p>Pour utiliser ces faits observés dans des conditions
-inconnues, il faut les faire passer par la critique, et la
-critique consiste en une série de raisonnements par
-analogie. Les faits livrés par la critique restent isolés,
-épars ; pour les organiser en construction, il faut se
-les représenter et les grouper d’après leur ressemblance
-avec des faits actuels, opération qui se fait
-aussi au moyen de raisonnements par analogie. Cette
-nécessité impose à l’histoire une méthode exceptionnelle.
-Pour construire ses raisonnements par analogie,
-il lui faut combiner toujours la connaissance particulière
-des conditions où se produisirent les faits passés
-et l’intelligence générale des conditions où se produisent
-les faits humains. Elle procède en dressant
-des <i>répertoires</i> particuliers des faits d’une époque
-passée, et en leur appliquant des <i>questionnaires</i> généraux
-fondés sur l’étude du présent.</p>
-
-<p>Les opérations qu’on est obligé d’effectuer pour
-aboutir, en partant de l’inspection des documents, à la
-connaissance des faits et des évolutions du passé, sont
-très nombreuses. De là la nécessité d’une division et
-d’une organisation du travail en histoire. — Il faut que
-les travailleurs spéciaux qui s’occupent de la recherche,
-de la restitution et du classement provisoire des documents
-coordonnent leurs efforts, pour que soit achevée
-le plus tôt possible, dans les meilleures conditions de
-sûreté et d’économie, l’œuvre préparatoire de l’érudition. — Il
-<span class="pagenum" id="pg-277">-277-</span> faut d’autre part que les auteurs de synthèses
-partielles (monographies) qui sont destinées à
-servir de matériaux à des synthèses plus vastes, s’accordent
-à travailler d’après la même méthode, de sorte
-que les résultats de chacun puissent être, sans enquêtes
-préalables, utilisés par les autres. — Il faut enfin que
-des travailleurs expérimentés, renonçant aux recherches
-personnelles, consacrent tout leur temps à étudier
-ces synthèses partielles, afin de les combiner d’une
-façon scientifique en des constructions générales. — Et
-si de ces travaux ressortaient avec évidence des conclusions
-sur la nature et les causes de l’évolution des
-sociétés, on aurait constitué une « philosophie de l’histoire »
-vraiment scientifique, que les historiens pourraient
-avouer comme le couronnement légitime de la
-science historique.</p>
-
-<p>On peut penser qu’un jour viendra où, grâce à l’organisation
-du travail, tous les documents auront été
-découverts, purifiés et mis en ordre, et tous les faits
-dont la trace n’a pas été effacée, établis. — Ce jour-là
-l’histoire sera constituée, mais elle ne sera pas fixée :
-elle continuera à se modifier à mesure que l’étude directe
-des sociétés actuelles, en devenant plus scientifique,
-fera mieux comprendre les phénomènes sociaux et leur
-évolution ; car les idées nouvelles qu’on acquerra sans
-doute de la nature, des causes, de l’importance relative
-des faits sociaux continueront à transformer l’image
-qu’on se fera des sociétés et des événements du passé<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> Il a été question plus haut de la part de subjectivité qu’il
-n’est pas possible d’éliminer de la construction historique, et
-dont on a tant abusé pour dénier à l’histoire un caractère scientifique :
-cette part de subjectivité qui attristait Pécuchet (G. Flaubert,
-<i>o. c.</i>, p. 107) et Silvestre Bonnard (A. France, <i>Le crime de
-Silvestre Bonnard</i>, p. 310), et qui faire dire à Faust :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">… Die Zeiten der Vergangenheit</div>
-<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Sind uns ein Buch mit sieben Siegeln.</div>
-<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Was ihr den Geist der Zeiten heisst,</div>
-<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">Das ist im Grund der Herren eigner Geist</div>
-<div class="verse" lang="de" xml:lang="de">In dem die Zeiten sich bespiegeln…</div>
-</div>
-</div>
-<p>II. C’est une illusion surannée de croire que l’histoire
-fournit des enseignements pratiques pour la conduite
-<span class="pagenum" id="pg-278">-278-</span> de la vie (<i lang="la" xml:lang="la">Historia magistra vitæ</i>), des leçons
-immédiatement profitables aux individus et aux peuples :
-les conditions où se produisent les actes humains
-sont rarement assez semblables d’un moment à l’autre
-pour que les « leçons de l’histoire » puissent être
-appliquées directement. C’est une erreur de dire, par
-réaction, que « le caractère propre de l’histoire est
-qu’elle ne sert à rien »<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>. Elle a une utilité indirecte.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> Parole attribuée à « un professeur de la Sorbonne » par
-M. de la Blanchère, <i>Revue critique</i>, 1895, I, p. 176. — D’autres
-ont déclamé sur ce thème que la connaissance de l’histoire est
-nuisible et paralyse. Voir F. Nietzsche, <i lang="de" xml:lang="de">Unzeitgemässe Bertachtungen</i>,
-II. <i lang="de" xml:lang="de">Nutzen und Nachtheil der Historie für das Leben</i>,
-Leipzig, 1874, in-8.</p>
-</div>
-<p>L’histoire fait comprendre le présent, en tant qu’elle
-explique les origines de l’état de choses actuel. A cet
-égard, reconnaissons qu’elle n’offre pas, d’un bout à
-l’autre de sa durée, un intérêt égal : il y a des générations
-lointaines dont les traces ne sont plus visibles
-dans le monde tel qu’il est ; pour rendre compte de la
-constitution politique de l’Angleterre contemporaine,
-par exemple, l’étude des <i>witenagemot</i> anglo-saxons est
-sans valeur, celle des événements du <small>XVIII</small><sup>e</sup> et du
-<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle est capitale. L’évolution des sociétés civilisées
-s’est accélérée à tel point depuis cent ans, que,
-pour l’intelligence de leur forme actuelle, l’histoire de
-ces cent ans importe plus que celle des dix siècles
-antérieurs. Comme explication du présent, l’histoire se
-réduirait presque à l’étude de la période contemporaine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-279">-279-</span> L’histoire est aussi un élément indispensable pour
-l’achèvement des sciences politiques et sociales, qui
-sont encore en voie de formation ; car l’observation
-directe des phénomènes sociaux (à l’état statique) ne
-suffit pas à constituer ces sciences, il faut y joindre
-l’étude du développement de ces phénomènes dans le
-temps, c’est-à-dire leur histoire<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>. Voilà pourquoi toutes
-les sciences de l’homme (linguistique, droit, science
-des religions, économie politique, etc.) ont pris en ce
-siècle la forme de sciences historiques.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> L’histoire et les sciences sociales sont dans une dépendance
-réciproque ; elles progressent parallèlement par un échange continuel
-de services. Les sciences sociales fournissent la connaissance
-du présent, nécessaire à l’histoire pour se représenter les
-faits et raisonner sur les documents ; l’histoire donne sur l’évolution
-des renseignements nécessaires pour comprendre le présent.</p>
-</div>
-<p>Mais le principal mérite de l’histoire est d’être un
-instrument de culture intellectuelle ; et elle l’est par plusieurs
-moyens. — D’abord, la pratique de la méthode
-historique d’investigation, dont les principes sont
-esquissés dans le présent ouvrage, est très hygiénique
-pour l’esprit, qu’elle guérit de la crédulité. — En second
-lieu, l’histoire, parce qu’elle montre un grand nombre
-de sociétés différentes, prépare à comprendre et à
-accepter des usages variés ; en faisant voir que les
-sociétés se sont souvent transformées, elle habitue à
-la variation des formes sociales et guérit de la crainte
-des transformations. — Enfin, l’expérience des évolutions
-passées, en faisant comprendre le <i>processus</i> des
-transformations humaines par les changements d’habitudes
-et le renouvellement des générations, préserve de
-la tentation d’expliquer par des analogies biologiques
-(sélection, lutte pour l’existence, hérédité des habitudes,
-etc.) l’évolution des sociétés, qui ne se produit pas
-sous l’action des mêmes causes que l’évolution animale.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-281">-281-</span></p>
-
-<h2 class="nobreak">APPENDICES</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="app1">APPENDICE I<br />
-<span class="small">L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DE L’HISTOIRE EN FRANCE</span></h3>
-
-
-<p>I. L’enseignement de l’histoire est nouveau venu dans
-l’instruction secondaire. On enseignait jadis l’histoire
-aux fils des rois et des grands personnages, pour les
-préparer à l’art du gouvernement, suivant la tradition
-antique ; mais c’était une science sacrée, réservée aux
-futurs maîtres des États, une science de princes, non
-une science de sujets. Les écoles secondaires organisées
-depuis le <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, ecclésiastiques ou laïques,
-catholiques ou protestantes, ne firent pas entrer l’histoire
-dans leur plan d’études ou ne l’y admirent que
-comme annexe de l’étude des langues anciennes. C’était
-en France la tradition des Jésuites ; elle fut reprise par
-l’Université de Napoléon.</p>
-
-<p>L’histoire n’a été introduite dans l’enseignement
-secondaire qu’au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, sous la pression de l’opinion ;
-et bien qu’elle ait conquis dans le plan d’études
-une plus large place en France qu’en pays anglais et
-même en Allemagne, elle est restée une matière accessoire,
-à laquelle on n’a pas attribué une classe spéciale
-(comme à la philosophie), parfois même pas un professeur
-<span class="pagenum" id="pg-282">-282-</span> spécial, et qui ne compte presque pas dans les
-examens.</p>
-
-<p>L’enseignement historique s’est ressenti longtemps
-de cette origine. Imposé par ordre supérieur à un personnel
-élevé exclusivement dans l’étude de la littérature,
-il ne pouvait trouver sa place dans le système de
-l’enseignement classique, fondé sur l’étude des formes,
-indifférent à la connaissance des faits sociaux. On
-enseigna l’histoire parce que le programme l’ordonnait ;
-mais ce programme, raison d’être unique et maître absolu
-de l’enseignement, resta toujours un accident, variable
-suivant le hasard des préférences ou même des études
-personnelles des rédacteurs. L’histoire faisait partie
-des convenances mondaines ; il y a, disait-on, des noms
-et des faits « qu’il n’est pas permis d’ignorer » ; mais
-ce qu’il n’est pas permis d’ignorer varia beaucoup,
-depuis les noms des rois mérovingiens et les batailles
-de la guerre de Sept Ans jusqu’à la loi salique et à
-l’œuvre de saint Vincent de Paul.</p>
-
-<p>Le personnel improvisé qui, pour obéir au programme,
-dut improviser l’enseignement de l’histoire,
-n’avait aucune idée claire, ni de sa raison d’être, ni de
-son rôle dans l’éducation générale, ni des procédés
-techniques nécessaires pour le donner. Ainsi dépourvu
-de traditions, de préparation pédagogique et même
-d’instruments de travail, le professeur d’histoire se
-trouva ramené aux temps antérieurs à l’imprimerie où
-le maître devait fournir à ses élèves tous les faits qui
-formaient la matière de son enseignement, et il adopta
-le même procédé qu’au moyen âge. Muni d’un cahier
-où il avait rédigé la série des faits à enseigner, il le
-lisait devant les élèves, parfois en se donnant l’air
-d’improviser ; c’était « la leçon », la pièce maîtresse de
-l’enseignement historique. L’ensemble des leçons,
-<span class="pagenum" id="pg-283">-283-</span> déterminé par le programme, formait « le cours ».
-L’élève devait écouter en écrivant (c’est ce qu’on appelait
-« prendre des notes ») et rapporter par écrit ce
-qu’il avait entendu (c’était « la rédaction »). Mais comme
-on négligeait d’apprendre aux élèves à prendre des
-notes, presque tous se bornaient à écrire très vite, sous
-la dictée du professeur, un brouillon qu’ils copiaient à
-domicile en forme de rédaction, sans avoir cherché à
-comprendre le sens ni de ce qu’ils entendaient, ni de
-ce qu’ils transcrivaient. A ce travail mécanique les
-plus zélés ajoutaient des morceaux copiés dans des
-livres, d’ordinaire sans plus de réflexion.</p>
-
-<p>Pour faire entrer dans la tête des élèves les faits
-jugés essentiels le professeur faisait de la leçon une
-réduction très courte, « le sommaire » ou « résumé »,
-qu’il dictait ouvertement et qu’il faisait apprendre par
-cœur. Ainsi les deux exercices écrits qui occupaient
-presque tout le temps de la classe étaient, l’un (le
-sommaire) une dictée avouée, l’autre (la rédaction)
-une dictée honteuse.</p>
-
-<p>Le contrôle se réduisait à faire réciter le sommaire
-textuellement et à interroger sur la rédaction, c’est-à-dire
-à faire répéter approximativement les paroles du
-professeur. Les deux exercices oraux étaient l’un une
-récitation avouée, l’autre une récitation honteuse.</p>
-
-<p>On donnait bien à l’élève un livre, le « précis d’histoire<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a> » ;
-mais le précis, rédigé dans la même forme
-que le cours du professeur, ne se combinait pas avec
-l’enseignement oral de façon à lui servir d’instrument
-et ne faisait que le doubler ; et d’ordinaire, il le doublait
-mal, car il n’était pas intelligible pour un élève.
-<span class="pagenum" id="pg-284">-284-</span> Les auteurs de précis<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>, adoptant les procédés traditionnels
-des « abrégés », cherchaient à entasser le plus
-grand nombre possible de faits, en les allégeant de
-tous les détails caractéristiques et en les résumant sous
-les expressions les plus générales et par conséquent
-les plus vagues. Il ne restait ainsi dans les livres élémentaires
-qu’un résidu de noms propres et de dates
-reliés par des formules uniformes ; l’histoire apparaissait
-comme une série de guerres, de traités, de réformes,
-de révolutions, qui ne différaient que par les noms des
-peuples, des souverains, des champs de bataille et par
-les chiffres des années<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> Le même usage a été adopté dans les pays allemands sous
-le nom de <i lang="de" xml:lang="de">Leitfaden</i> (fil conducteur), dans les pays anglais sous
-le nom de <i lang="en" xml:lang="en">text-book</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> Il faut excepter le <i>Précis de l’histoire moderne</i> de Michelet
-et rendre à Duruy la justice que, dans ses livres scolaires, même
-dès les premières éditions, il a fait un effort, souvent heureux,
-pour rendre ses récits intéressants et instructifs.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> Pour la critique de ce procédé, voir plus haut, <a href="#pg-123">p. 123</a>.</p>
-</div>
-<p>Tel fut, jusqu’à la fin du Second Empire, l’enseignement
-de l’histoire dans tous les établissements français
-laïques ou ecclésiastiques, — sauf quelques exceptions
-d’autant plus méritoires qu’elles étaient plus rares, car
-il fallait alors à un professeur d’histoire une dose peu
-commune d’initiative et d’énergie pour échapper à la
-routine de la rédaction et du résumé.</p>
-
-<p>II. Dans ces dernières années le mouvement général
-de réforme de l’enseignement, parti du Ministère et des
-Facultés, a fini par se communiquer à l’instruction
-secondaire. Les professeurs d’histoire ont été affranchis
-de la surveillance soupçonneuse que le gouvernement
-de l’Empire avait fait peser sur leur enseignement,
-et en ont profité pour expérimenter des méthodes
-nouvelles. Une pédagogie historique est née. Elle s’est
-révélée avec l’approbation du Ministère dans les discussions
-de la Société pour l’étude des questions d’enseignement
-<span class="pagenum" id="pg-285">-285-</span> secondaire, dans la <i>Revue de l’enseignement
-secondaire</i> et la <i>Revue universitaire</i>. Elle a reçu
-la consécration officielle dans les <i>Instructions</i> jointes
-au programme de 1890 ; le rapport sur l’histoire, œuvre
-de M. Lavisse, est devenu la charte qui protège les
-professeurs partisans de la réforme dans la lutte contre
-la tradition<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> Le tableau le plus complet, et probablement le plus exact,
-de l’état de l’enseignement secondaire de l’histoire après les
-réformes, a été donné par un Espagnol, R. Altamira, <i lang="es" xml:lang="es">La Ensenanza
-de la historia</i>, 2<sup>e</sup> édit., Madrid, 1895, in-8.</p>
-</div>
-<p>De cette crise de rénovation l’enseignement de l’histoire
-sortira sans doute organisé, pourvu d’une pédagogie
-et d’une technique rationnelles comme ses aînés,
-les enseignements des langues, des littératures et de
-la philosophie. Mais il faut s’attendre à ce que la
-réforme soit beaucoup plus lente que dans l’enseignement
-supérieur. Le personnel est beaucoup plus nombreux,
-plus lent à instruire ou à renouveler ; les élèves
-sont moins zélés et moins intelligents ; la routine des
-parents oppose aux méthodes nouvelles une force
-d’inertie inconnue dans les Facultés ; — et le baccalauréat,
-cet obstacle général à toutes les réformes, est
-particulièrement nuisible à l’enseignement historique,
-qu’il réduit à un cahier de demandes et de réponses.</p>
-
-<p>III. Dès maintenant, pourtant, on peut indiquer dans
-quelle direction devra se développer l’enseignement
-historique en France<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a> et les questions qu’on devra
-résoudre pour acquérir une technique rationnelle.
-<span class="pagenum" id="pg-286">-286-</span> Nous essayons ici de formuler ces questions dans un
-tableau méthodique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> Nous ne traitons ici que de la France, Mais il sera permis,
-pour dissiper une illusion du public français, d’avertir que la
-pédagogie historique est moins avancée encore dans les pays
-anglais, où les procédés sont restés mécaniques, et même dans
-les pays allemands, où elle est entravée par la conception de
-l’enseignement patriotique.</p>
-</div>
-<p>1<sup>o</sup> <i>Organisation générale</i>. — Quel but peut se proposer
-l’enseignement de l’histoire ? Quels services
-peut-il rendre à la culture de l’élève ? Quelle action
-peut-il avoir sur sa conduite ? Quels faits doit-il lui
-faire comprendre ? Quelles habitudes d’esprit doit-il lui
-donner ? Et, par conséquent, quels principes doivent
-diriger le choix des matières et des procédés ? — L’enseignement
-doit-il être disséminé sur toute la durée
-des classes ou concentré dans une classe spéciale ?
-Doit-il être donné dans des classes d’une heure ou de
-deux heures ? — L’histoire doit-elle être distribuée en
-plusieurs cycles, comme en Allemagne, de façon à faire
-revenir l’élève plusieurs fois à différentes périodes de
-ses études sur le même sujet ? Ou doit-elle être exposée
-en une seule suite continue depuis le commencement
-des études, comme en France ? — Le professeur doit-il
-faire un cours complet, ou doit-il choisir quelques
-questions et charger l’élève d’étudier seul les autres ?
-Doit-il exposer oralement les faits ou ordonner aux
-élèves d’en prendre d’abord connaissance dans un livre,
-de façon à remplacer le cours par des explications ?</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> <i>Choix des matières</i>. — Quelle proportion doit-on
-donner à l’histoire nationale et à l’histoire des autres
-pays ? A l’histoire ancienne et à l’histoire contemporaine ?
-Aux histoires spéciales (art, religion, coutumes,
-vie économique) et à l’histoire générale ? Aux
-institutions ou aux usages et aux événements ? A l’évolution
-des usages matériels, à l’histoire intellectuelle,
-à la vie sociale, à la vie politique ? A l’étude des accidents
-individuels, à la biographie, aux épisodes dramatiques
-ou à l’étude des enchaînements et des évolutions
-générales ? Quelle place doit-on faire aux noms
-<span class="pagenum" id="pg-287">-287-</span> propres et aux dates ? — Doit-on profiter des occasions
-qu’offrent les légendes pour éveiller l’esprit critique ?
-Ou doit-on les éviter ?</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> <i>Ordre</i>. — Dans quel ordre doit-on aborder les
-matières ? Doit-on commencer par les périodes les
-plus anciennes et les pays les plus anciennement civilisés
-pour suivre l’ordre chronologique et l’ordre de
-l’évolution ? Ou par les périodes et les pays les plus
-rapprochés pour aller du plus connu au moins connu ? — Dans
-l’exposition de chaque période doit-on suivre
-un ordre chronologique, géographique ou logique ? — Doit-on
-commencer par décrire des états de choses ou
-par raconter des événements ?</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> <i>Procédés d’enseignement</i>. — Faut-il donner d’abord
-à l’élève des formules générales ou des images particulières ?
-Le professeur doit-il énoncer lui-même les
-formules ou les faire chercher par l’élève ? Faut-il faire
-apprendre par cœur des formules ? Et dans quels cas ? — Comment
-faire pénétrer les images des faits historiques ?
-Quel usage faire des gravures ? Des reproductions
-et des restitutions ? Des scènes de fantaisie ? — Quel
-usage faire des récits et des descriptions ? Des
-textes d’auteurs ? Des romans historiques ? — Dans
-quelle mesure doit-on rapporter les paroles et les
-formules ? — Comment faire localiser les faits ? Quel
-usage faire des tableaux chronologiques, des tableaux
-synchroniques, des croquis géographiques, des tableaux
-statistiques et des graphiques ? — Comment faire comprendre
-le caractère des événements et des coutumes ?
-Les motifs des actes ? Les conditions d’une coutume ?
-Comment choisir les épisodes d’un événement ? Et les
-exemples d’une coutume ? — Comment faire comprendre
-l’enchaînement des faits et l’évolution ? — Quel usage
-peut-on faire de la comparaison ? — Quelle langue
-<span class="pagenum" id="pg-288">-288-</span> doit-on parler ? Dans quelle mesure doit-on employer
-les termes concrets, les termes abstraits, les termes
-techniques ? — Comment contrôler que l’élève a compris
-les termes et s’est assimilé les faits ? Peut-on organiser
-des exercices actifs qui fassent faire à l’élève un
-travail personnel sur les faits ? — Quels instruments
-doit-on donner à l’élève ? Comment doit être composé le
-livre scolaire pour rendre possible des exercices actifs.</p>
-
-<p>Pour exposer et justifier la solution à toutes ces
-questions, ce ne serait pas trop d’un traité spécial<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>. On
-n’indiquera ici que les principes généraux sur lesquels
-l’accord semble être à peu près fait en France dès
-maintenant.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> J’ai essayé, dans un cours à la Sorbonne, de faire une partie
-de ce travail. [Ch. S.]</p>
-</div>
-<p>On ne demande plus guère à l’histoire des leçons de
-morale ni de beaux exemples de conduite, ni même des
-scènes dramatiques ou pittoresques. On comprend
-que pour tous ces objets la légende serait préférable
-à l’histoire, car elle présente un enchaînement des
-causes et des effets plus conforme à notre sentiment de
-la justice, des personnages plus parfaits et plus héroïques,
-des scènes plus belles et plus émouvantes. — On
-renonce aussi à employer l’histoire pour exalter le patriotisme
-ou le loyalisme comme en Allemagne ; on sent
-ce qu’il y aurait d’illogique à tirer d’une même science
-des applications opposées suivant les pays ou les
-partis ; ce serait inviter chaque peuple à mutiler, sinon
-à altérer, l’histoire dans le sens de ses préférences.
-On comprend que la valeur de toute science consiste
-en ce qu’elle est vraie, et on ne demande plus à l’histoire
-que la vérité<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> Constatons cependant que, à la question posée en juillet
-1897 aux candidats au Baccalauréat moderne : « A quoi sert
-l’enseignement de l’histoire ? » 80 pour 100 des candidats ont
-répondu en substance, soit parce qu’ils le pensaient, soit parce
-qu’ils croyaient plaire : « à exalter le patriotisme ». [Ch.-V. L.]</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-289">-289-</span> Le rôle de l’histoire dans l’éducation n’apparaît
-peut-être pas encore nettement à tous ceux qui l’enseignent.
-Mais tous ceux qui réfléchissent sont d’accord
-pour la regarder surtout comme un instrument de culture
-sociale. — L’étude des sociétés du passé fait
-comprendre à l’élève par des exemples pratiques ce
-que c’est qu’une société ; elle le familiarise avec les
-principaux phénomènes sociaux et les différentes
-espèces d’usages et d’institutions qu’il ne serait guère
-pratique de lui montrer dans la réalité actuelle ; elle
-lui fait comprendre par la comparaison d’usages différents
-les caractères de ces usages, leur variété et leurs
-ressemblances. — L’étude des événements et des évolutions
-le familiarise avec l’idée de la transformation
-continuelle des choses humaines, elle le garantit de la
-frayeur irraisonnée des changements sociaux ; elle rectifie
-sa notion du progrès. — Toutes ces acquisitions
-rendent l’élève plus apte à participer à la vie publique ;
-l’histoire paraît ainsi l’enseignement indispensable
-dans une société démocratique.</p>
-
-<p>La règle de la pédagogie historique sera donc de
-chercher les objets et les procédés les plus propres à
-faire voir les phénomènes sociaux et comprendre leur
-évolution. Avant d’admettre un fait on devra se demander
-d’abord quelle action éducative il peut avoir, puis
-si on dispose de moyens suffisants pour le faire voir et
-comprendre à l’élève. On devra écarter tout fait peu
-instructif ou trop compliqué pour être compris, ou sur
-lequel nous n’avons pas de détails qui le rendent intelligible.</p>
-
-<p>IV. Pour réaliser un enseignement rationnel il ne
-<span class="pagenum" id="pg-290">-290-</span> suffira pas de constituer une théorie de la pédagogie
-historique. Il faudra renouveler le matériel et les procédés.</p>
-
-<p>L’histoire comporte nécessairement la connaissance
-d’un grand nombre de faits. Le professeur d’histoire,
-réduit à sa parole, à un tableau noir, et à des abrégés
-qui ne sont guère que des tableaux chronologiques, se
-trouve dans la condition d’un professeur de latin sans
-textes ni dictionnaire. L’élève d’histoire a besoin d’un
-répertoire de faits historiques comme l’élève de latin
-d’un répertoire de mots latins ; il lui faut des collections
-de <i>faits</i>, et les précis scolaires ne sont guère que des
-collections de <i>mots</i>.</p>
-
-<p>Les faits se présentent sous deux formes, gravures
-et livres. Les gravures montrent les objets matériels
-et l’aspect extérieur, elles servent surtout pour l’étude
-de la civilisation matérielle. On a depuis longtemps, en
-Allemagne, essayé de donner à l’élève un recueil de
-gravures combiné pour l’enseignement historique. Le
-même besoin a fait naître en France l’<i>Album historique</i>,
-qui se publie sous la direction de M. Lavisse.</p>
-
-<p>Le livre est l’instrument principal, il doit contenir
-les traits caractéristiques nécessaires pour se représenter
-les événements, les motifs, les habitudes, les
-institutions ; il consistera surtout en récits et descriptions,
-auxquels on pourra joindre quelques paroles ou
-formules caractéristiques. On a longtemps cherché à
-composer ces livres avec des morceaux choisis d’auteurs
-anciens ; on leur donnait la forme d’un recueil de textes<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>.
-L’expérience semble indiquer qu’il faut renoncer à ce
-procédé d’aspect scientifique, il est vrai, mais peu
-<span class="pagenum" id="pg-291">-291-</span> intelligible à des enfants ; on préfère s’adresser aux
-élèves en langue contemporaine. C’est dans cet esprit
-que, suivant les <i>Instructions</i> de 1890<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a> ont été composées
-les collections de <i>Lectures historiques</i> dont la
-principale a été publiée par la maison Hachette.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> C’est ce qui a été fait en Allemagne sous le nom de <i lang="de" xml:lang="de">Quellenbuch</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> On trouvera la même théorie pédagogique dans la préface
-de mon <i>Histoire narrative et descriptive des anciens peuples de
-l’Orient</i>, Supplément à l’usage des professeurs, Paris, 189, in-8.
-[Ch. S.]</p>
-</div>
-<p>Les procédés de travail des élèves se ressentent
-encore de la création tardive de l’enseignement de
-l’histoire. Dans la plupart des classes d’histoire dominent
-encore les procédés qui ne font faire à l’élève
-qu’un travail réceptif : le cours, le résumé, la lecture,
-l’interrogation, la rédaction, la reproduction des cartes.
-C’est la condition d’un élève de latin qui se bornerait
-à réciter des leçons de grammaire ou des morceaux
-d’auteur sans faire ni version ni thème.</p>
-
-<p>Pour que l’enseignement fasse une impression efficace
-il faut, sinon écarter tous ces procédés passifs,
-du moins les renforcer par des exercices qui mettent
-l’élève en activité. On en a déjà expérimenté quelques-uns
-et on peut en imaginer plusieurs<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>. — On peut faire
-analyser des gravures, des récits, des descriptions
-pour dégager les caractères des faits : ce petit exposé
-écrit ou oral donnera la garantie que l’élève a vu et
-compris, il sera une occasion de l’habituer à n’employer
-que des termes précis. — On peut demander à l’élève
-un dessin, un croquis géographique, un tableau synchronique. — On
-peut lui faire dresser un tableau de
-comparaison entre des sociétés différentes et un tableau
-de l’enchaînement des faits.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> J’ai traité cette question dans la <i>Revue universitaire</i>, 1896, t. I.
-[Ch. S.]</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-292">-292-</span> Il faut un livre pour fournir à l’élève la matière de
-ces exercices. Ainsi la réforme des procédés est liée à
-la réforme des instruments de travail. Elles se feront
-toutes deux à mesure que les professeurs et le public
-apercevront plus nettement le rôle de l’enseignement
-historique dans l’éducation sociale.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-293">-293-</span></p>
-
-<h3 id="app2">APPENDICE II<br />
-<span class="small">L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR DE L’HISTOIRE EN FRANCE</span></h3>
-
-
-<p>L’enseignement supérieur de l’histoire a été en
-grande partie transformé, dans notre pays, depuis
-trente ans. Cela s’est fait lentement, par retouches
-successives, comme il convenait. Mais, quoique les
-mesures prises aient été rationnellement liées les unes
-aux autres, le grand nombre de ces mesures n’a pas
-laissé, en ces derniers temps, d’étonner, et même
-d’effaroucher le public. L’opinion publique, sollicitée
-en faveur des réformes, a été un peu surprise de l’être
-si souvent, et peut-être n’est-il pas superflu d’indiquer
-ici, une fois de plus, le sens général et la logique interne
-du mouvement auquel nous assistons.</p>
-
-<p>I. Avant les dernières années du Second Empire,
-l’enseignement supérieur des sciences historiques était
-organisé en France d’une manière incohérente<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> Voir, sur l’organisation de l’enseignement supérieur en
-France à cette époque et sur les premières réformes, l’excellent
-ouvrage de M. L. Liard, <i>l’Enseignement supérieur en France</i>,
-Paris, 1888-1894, 2 vol. in-8.</p>
-</div>
-<p>Il y avait des chaires d’histoire dans plusieurs établissements,
-de types divers : au Collège de France,
-dans les Facultés des Lettres, et dans des « écoles
-<span class="pagenum" id="pg-294">-294-</span> spéciales », telles que l’École normale supérieure et
-l’École des chartes.</p>
-
-<p>Le Collège de France était un vestige des institutions
-de l’ancien régime. Dressé au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle contre la
-Sorbonne scolastique pour être l’asile des sciences
-nouvelles, il avait ce glorieux privilège de représenter
-historiquement les hautes études spéculatives, l’esprit
-de libre recherche, et les intérêts de la science pure.
-Malheureusement, dans le domaine des sciences historiques,
-le Collège de France avait laissé, jusqu’à un
-certain point, s’oblitérer sa tradition. Les grands
-hommes qui enseignaient l’histoire dans cette illustre
-maison (J. Michelet, par exemple) n’étaient pas des
-techniciens, ni, à proprement parler, des savants. Leur
-éloquence agissait sur des auditoires qui n’étaient pas
-composés d’étudiants en histoire.</p>
-
-<p>Les Facultés des lettres faisaient partie d’un système
-établi par le législateur napoléonien. Ce législateur ne
-s’était nullement proposé d’encourager, en créant les
-Facultés, les recherches scientifiques. Il n’aimait pas
-beaucoup la science. Les Facultés de droit, de médecine,
-etc., devaient être, dans sa pensée, des écoles
-professionnelles qui fourniraient à la société les juristes,
-les médecins, etc., dont elle a besoin. Mais trois
-Facultés, sur cinq, ne furent pas, dès l’origine, en
-mesure de jouer le rôle qui leur était destiné, et qu’ont
-effectivement rempli les deux autres, Droit et Médecine.
-Les Facultés de Théologie catholique ne formèrent
-pas les prêtres dont la société a besoin, parce que
-l’État avait consenti à ce que l’éducation des prêtres
-se fît dans les séminaires diocésains. Les Facultés
-des Sciences et des Lettres ne formèrent point les
-professeurs de l’enseignement secondaire, les ingénieurs,
-etc., dont la société a besoin, parce qu’elles
-<span class="pagenum" id="pg-295">-295-</span> rencontrèrent, sur ce terrain, la concurrence triomphante
-d’« écoles spéciales », antérieurement instituées :
-École normale, École polytechnique. Les
-Facultés de Théologie catholique, des Sciences et des
-Lettres eurent donc à justifier leur existence par
-d’autres modes d’activité. En particulier, les professeurs
-d’histoire dans les Facultés des Lettres renoncèrent
-à instruire les jeunes gens qui se destinaient
-à enseigner l’histoire dans les lycées. Privés de
-ces auditeurs spéciaux, ils se trouvèrent dans une
-situation fort analogue à celle des titulaires de l’enseignement
-historique au Collège de France. Ils n’étaient
-pas en général, eux non plus, des techniciens. Ils firent
-durant un demi-siècle, devant les nombreux auditoires
-d’oisifs (dont on a souvent médit depuis) qu’attiraient
-la force, l’élégance et l’agrément de leur parole, de la
-vulgarisation supérieure.</p>
-
-<p>A l’École normale supérieure était réservée la fonction
-de dresser les futurs maîtres de l’enseignement
-secondaire. Or, c’était à cette époque un principe admis
-que, pour être un bon maître de l’enseignement secondaire,
-il faut savoir, et il suffit de savoir parfaitement,
-ce que l’on est chargé d’enseigner. Cela est à la vérité
-nécessaire, mais cela n’est pas suffisant : des connaissances
-d’un ordre différent, d’un ordre supérieur, ne
-sont pas moins indispensables que le bagage proprement
-« scolaire ». De ces connaissances-là il n’était
-jamais question à l’École, où, conformément à la théorie
-régnante, pour préparer à l’enseignement secondaire,
-on se contentait d’en faire. Toutefois, comme le recrutement
-de l’École normale a toujours été excellent,
-jamais le système en vigueur n’a empêché que des
-hommes de premier ordre, non seulement comme professeurs,
-comme penseurs, ou comme écrivains, mais
-<span class="pagenum" id="pg-296">-296-</span> même comme érudits, en sortissent. Mais on doit reconnaître
-qu’ils se sont débrouillés tout seuls, en dépit du
-système, non grâce à lui ; après, non pendant leur scolarité,
-et surtout lorsqu’ils ont eu le bénéfice, pendant
-un séjour à l’École française d’Athènes, du bienfaisant
-contact avec les documents qui leur avait manqué
-rue d’Ulm. « N’est-il pas invraisemblable, a-t-on dit,
-qu’on ait laissé partir de l’École normale tant de
-générations de professeurs incapables de mettre en
-œuvre les documents ?… En somme les élèves historiens
-n’étaient prêts, jadis, au sortir de l’École, ni pour
-l’enseignement de l’histoire qu’ils avaient apprise en
-grande hâte, ni pour les recherches sur les choses difficiles<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> E. Lavisse, <i>Questions d’enseignement national</i>, p. 12.</p>
-</div>
-<p>Quant à l’École des chartes, créée sous la Restauration,
-c’était, à un certain point de vue, une école spéciale
-comme les autres, destinée en théorie à former
-ces utiles fonctionnaires, les archivistes et les bibliothécaires.
-Mais, de bonne heure, l’enseignement professionnel
-y fut réduit au strict minimum, et l’École
-s’organisa d’une façon très originale, en vue de l’apprentissage
-rationnel et intégral des jeunes gens qui se
-proposeraient d’étudier l’histoire de France au moyen
-âge. Les élèves de l’École des chartes n’y suivaient
-aucun cours d’« histoire du moyen âge », mais ils
-apprenaient tout ce qui est nécessaire pour travailler à
-résoudre les problèmes encore pendants de l’histoire
-du moyen âge. Là seulement, par suite d’une anomalie
-accidentelle, les « connaissances préalables » et auxiliaires
-des recherches historiques étaient systématiquement
-enseignées. Nous avons eu plus haut l’occasion
-de constater les résultats de ce régime<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> Cf. plus haut, <a href="#pg-38">p. 38</a>.</p>
-</div>
-<p><span class="pagenum" id="pg-297">-297-</span> Les choses étaient ainsi lorsque, vers la fin du
-Second Empire, un vif mouvement de réforme se dessina.
-De jeunes Français avaient visité l’Allemagne ;
-ils avaient été frappés de la supériorité de son organisation
-universitaire sur le système napoléonien des
-Facultés et des Écoles spéciales. Certes la France,
-avec une organisation défectueuse, avait produit beaucoup
-d’hommes et beaucoup d’œuvres, mais on en était
-arrivé à penser qu’« en toutes sortes d’entreprises on
-doit laisser au hasard la moindre part », et que, « quand
-une institution entend former des professeurs d’histoire
-et des historiens, elle doit leur fournir les moyens de
-devenir ce qu’elle veut qu’ils soient ».</p>
-
-<p>M. V. Duruy, ministre de l’Instruction Publique,
-appuyait les partisans d’une renaissance des hautes
-études. Mais il considéra comme impraticable de toucher,
-soit pour les remodeler, soit pour les fusionner,
-soit pour les supprimer, aux établissements existants :
-Collège de France, Facultés des Lettres, École normale
-supérieure, École des chartes, tous consacrés par des
-services rendus, par l’illustration personnelle d’hommes
-qui leur avaient appartenu ou qui leur appartenaient.
-Il ne modifia rien, il ajouta. Il couronna l’édifice un
-peu disparate qui existait en créant une « École
-pratique des hautes études », qui fut établie en Sorbonne
-(1868).</p>
-
-<p>L’École pratique des hautes études (section d’histoire
-et de philologie) avait pour raison d’être, dans la
-pensée de ceux qui la créèrent, de préparer des jeunes
-gens à faire des recherches originales d’un caractère
-scientifique. Pas de préoccupations professionnelles,
-pas de vulgarisation. On n’y viendrait pas pour
-s’informer des résultats de la science, mais, comme
-l’étudiant en chimie vient dans un laboratoire, pour
-<span class="pagenum" id="pg-298">-298-</span> se rompre aux procédés techniques qui permettent
-d’obtenir des résultats nouveaux. Ainsi l’esprit du
-nouvel institut n’était pas sans analogie avec celui
-de la tradition primitive du Collège de France. On
-devait essayer d’y faire, pour toutes les parties de
-l’histoire et de la philologie universelles, ce que l’on
-faisait depuis longtemps à l’École des chartes dans
-le domaine restreint de l’histoire de France au moyen
-âge.</p>
-
-<p>Il. Tant que les Facultés des Lettres se trouvèrent
-bien comme elles étaient (c’est-à-dire sans étudiants)
-et tant que leur ambition n’alla pas au delà de leurs
-attributions traditionnelles (faire des cours publics,
-conférer des grades), l’organisation de l’enseignement
-supérieur des sciences historiques en France resta
-dans l’état que nous avons décrit. Le jour où les
-Facultés des Lettres se cherchèrent une autre raison
-d’être et réclamèrent un autre rôle, des changements
-étaient inévitables.</p>
-
-<p>Ce n’est pas ici le lieu d’expliquer pourquoi et
-comment les Facultés des Lettres ont été amenées à
-souhaiter de travailler plus activement, ou, pour mieux
-dire, autrement que par le passé, au progrès des sciences
-historiques. M. V. Duruy, en installant l’École des
-hautes études à la Sorbonne, avait annoncé que cette
-plante jeune et vivace en disjoindrait les vieilles
-pierres ; et, sans doute, le spectacle de l’activité si
-féconde de l’École des hautes études n’a pas peu contribué
-à faire faire aux Facultés leur examen de conscience.
-D’autre part, la libéralité des pouvoirs publics
-qui ont augmenté le personnel des Facultés, qui leur
-ont construit des palais, qui les ont largement dotées
-d’instruments de travail, a créé des devoirs nouveaux
-à ces établissements privilégiés.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-299">-299-</span> Il y a vingt-cinq ans environ que les Facultés des
-Lettres ont entrepris de se transformer, et que leur
-transformation progressive a des contre-coups dans
-l’édifice entier de l’enseignement supérieur des sciences
-historiques en France, qui n’avait pas été ébranlé
-jusque-là, même par l’ingénieuse addition de 1868.</p>
-
-<p>III. Le premier soin des Facultés fut de se procurer
-des étudiants. — Là n’était pas, en vérité, le difficile,
-car l’École normale supérieure (où sont admis vingt
-élèves par an, choisis parmi des centaines de candidats)
-était devenue incapable de suffire, comme par le
-passé, au recrutement du corps professoral, désormais
-très nombreux, de l’enseignement secondaire. Quantité
-de jeunes gens, candidats (concurremment avec les
-élèves de l’École normale supérieure) aux grades qui
-ouvrent l’accès de la carrière pédagogique, étaient
-abandonnés à eux-mêmes. C’était une clientèle assurée.
-En même temps les lois militaires, en attachant au titre
-de licencié ès lettres de précieuses immunités, devaient
-attirer dans les Facultés, si elles préparaient à la
-licence, une portion considérable, et très intéressante,
-de la jeunesse. Enfin les étrangers (si nombreux à
-l’École des hautes études), qui viennent chercher en
-France un complément d’éducation scientifique, et qui
-s’étonnaient jusque-là de n’avoir pas à profiter dans les
-Facultés, ne pouvaient manquer d’y venir aussitôt
-qu’ils y trouveraient quelque chose d’analogue à ce
-qu’ils ont coutume de trouver dans les Universités
-allemandes, et le genre d’instruction qui leur paraît
-utile.</p>
-
-<p>Avant que des étudiants aient appris en grand
-nombre le chemin des Facultés, de grands efforts
-ont été nécessaires et des années se sont écoulées ;
-mais c’est lorsque les Facultés ont eu les étudiants
-<span class="pagenum" id="pg-300">-300-</span> qu’elles désiraient que les vrais problèmes se sont
-posés.</p>
-
-<p>L’immense majorité des étudiants des Facultés des
-Lettres ont été à l’origine des candidats aux grades, à
-la licence et à l’agrégation, venus avec l’intention
-avouée de « préparer » la licence et l’agrégation. Les
-Facultés n’ont pas pu se soustraire à l’obligation de
-les aider dans cette « préparation ». Mais les examens
-étaient encore, il y a une vingtaine d’années, conçus
-suivant d’anciennes formules. La licence, c’était une
-attestation de fortes études secondaires, un « baccalauréat
-supérieur » ; à « l’agrégation des classes d’histoire
-et de géographie » (devenue la véritable <i lang="la" xml:lang="la">licentia
-docendi</i>), les candidats devaient « fournir la preuve
-qu’ils savaient très bien ce qu’ils seraient chargés
-d’enseigner ». — Dès lors, il y avait péril certain que
-l’enseignement des Facultés, préparatoire, comme celui
-de l’École normale supérieure, aux examens de licence
-et d’agrégation, affectât, par la force des choses,
-le même caractère. Notez qu’une certaine rivalité
-devait forcément s’établir entre les élèves de l’École
-et les élèves des Facultés aux concours d’agrégation.
-Les programmes de l’agrégation étant ce qu’ils étaient,
-cette émulation ne devait-elle pas avoir pour résultat
-d’absorber de plus en plus les maîtres et les élèves des
-établissements rivaux dans des exercices scolaires,
-non scientifiques, dépourvus de noblesse aussi bien
-que d’utilité réelle ?</p>
-
-<p>Danger très grave. Il a été aperçu tout de suite par
-les clairvoyants promoteurs de la réforme des Facultés,
-MM. A. Dumont, L. Liard, E. Lavisse. M. Lavisse
-écrivait en 1884 : « Prétendre que les Facultés ont
-pour tâche principale la préparation à des examens,
-c’est vouloir substituer à la culture scientifique un
-<span class="pagenum" id="pg-301">-301-</span> dressage : voilà le sérieux grief que de bons esprits
-opposent aux partisans des nouveautés… Les partisans
-des nouveautés répondent qu’ils ont vu, dès l’origine,
-les inconvénients du système, mais qu’ils sont convaincus
-qu’une modification du régime des examens
-suivra la réforme de l’enseignement supérieur ; qu’on
-trouvera la conciliation entre le travail scientifique et
-la préparation aux examens ; qu’ainsi tombera le seul
-grief sérieux que leur opposaient leurs adversaires. »
-C’est une justice à rendre au principal polémiste de la
-réforme qu’il ne s’est jamais lassé d’appuyer sur ce
-point malade ; et, pour se convaincre que la <i>question
-des examens</i> a toujours été considérée comme la clé de
-voûte du problème de la réorganisation de l’enseignement
-supérieur en France, il suffit de parcourir les
-discours et les articles intitulés « L’enseignement et
-les examens », « Examens et études », « Les études
-et les examens », etc., que M. Lavisse a réunis dans
-ses trois volumes publiés depuis 1885, de cinq ans en
-cinq ans : <i>Questions d’enseignement national</i>, <i>Études et
-Étudiants</i>, <i>A propos de nos écoles</i>.</p>
-
-<p>C’est ainsi que la question de la réforme des examens
-de l’enseignement supérieur (licence, agrégation,
-doctorat) a été mise à l’ordre du jour. Elle y était
-déjà en 1884 ; elle y est encore en 1897. Mais, pendant
-l’intervalle, des progrès sensibles ont été réalisés dans
-la direction que nous croyons bonne, et on touche
-enfin, semble-t-il, au but.</p>
-
-<p>IV. L’ancien système d’examens exigeait des candidats
-aux grades qu’ils fournissent la preuve d’une
-excellente instruction secondaire. Comme il condamnait
-les candidats, étudiants de l’enseignement supérieur,
-à des exercices du genre de ceux qu’ils avaient
-déjà ressassés dans les lycées, on a eu beau jeu en
-<span class="pagenum" id="pg-302">-302-</span> l’attaquant. Il a été défendu mollement. Il a été
-démoli.</p>
-
-<p>Mais comment le remplacer ? Le problème était très
-complexe. Est-il juste de s’étonner qu’il n’ait pas été
-résolu du premier coup ?</p>
-
-<p>D’abord, il importait de se mettre d’accord sur cette
-question préliminaire : quel est le genre d’aptitudes ou
-de connaissances dont il convient d’exiger des étudiants
-qu’ils fassent la preuve ? De connaissances générales ?
-De connaissances techniques et d’aptitudes aux
-recherches originales (comme à l’École des chartes et
-à l’École des hautes études) ? D’aptitudes pédagogiques ? — On
-a reconnu peu à peu qu’étant donnée la clientèle
-vaste et variée des Facultés, il était indispensable
-de distinguer.</p>
-
-<p>Aux candidats à la licence, il suffit de demander
-qu’ils attestent une bonne culture générale, sans leur
-interdire de prouver, s’ils le désirent, qu’ils ont déjà
-le goût et quelque expérience des recherches originales.</p>
-
-<p>Aux candidats à l’agrégation (<i lang="la" xml:lang="la">licentia docendi</i>), déjà
-licenciés, on demandera : 1<sup>o</sup> la preuve formelle qu’ils
-savent, par expérience, ce que c’est qu’étudier un
-problème historique et qu’ils ont les connaissances
-techniques, requises pour les études de cette espèce ;
-2<sup>o</sup> la preuve d’aptitudes pédagogiques, qui sont professionnelles
-pour eux.</p>
-
-<p>Aux étudiants qui ne sont candidats à rien, ni à la
-licence, ni à l’agrégation, et qui recherchent simplement
-une initiation scientifique — les anciens programmes
-ne prévoyaient pas l’existence de ces étudiants-là, — on
-demandera seulement de prouver
-qu’ils ont profité des leçons reçues et des conseils
-donnés.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="pg-303">-303-</span> Cela posé, un grand pas est fait en avant. Car les programmes,
-comme on sait, gouvernent les études. Or, de
-par l’autorité des programmes, les études historiques
-dans les Facultés auront le triple caractère que l’on
-peut souhaiter qu’elles aient. La culture générale ne
-cessera pas d’y être en honneur. Les exercices techniques
-de critique et de recherche auront leur place
-légitime. Enfin la pédagogie (théorique et pratique) ne
-sera pas négligée.</p>
-
-<p>Les difficultés commencent lorsqu’il s’agit de déterminer
-les épreuves qui sont, en chaque genre, les
-meilleures, c’est-à-dire les plus probantes. Là-dessus,
-les avis diffèrent. Si personne, désormais, ne conteste
-plus les principes, les modes d’application jusqu’ici
-expérimentés ou proposés ne rallient pas tous les
-suffrages. L’organisation de la licence a été remaniée
-trois fois ; le statut de l’agrégation d’histoire a été
-réformé ou amendé cinq fois. Et ce n’est pas fini.
-De nouvelles simplifications s’imposent. Mais qu’importe
-cette instabilité — dont on commence pourtant
-à se plaindre<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a>, — s’il est avéré, comme nous le
-croyons, que le progrès vers le mieux a été continu
-à travers tous ces changements, sans régressions
-notables ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> <i>Revue historique</i>, LXIII (1897), p. 96.</p>
-</div>
-<p>Il est inutile d’exposer ici en détail les divers
-régimes transitoires qui ont été en vigueur. Nous
-avons eu l’occasion de les critiquer, en temps et lieu<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>.
-Aujourd’hui que la plupart des usages qui nous paraissaient
-défectueux ont été abolis, à quoi bon remuer
-cette cendre ? Nous ne dirons même pas en quoi le
-<span class="pagenum" id="pg-304">-304-</span> régime actuel laisse encore, selon nous, à désirer, car
-il y a lieu d’espérer qu’il sera prochainement, et très
-heureusement, modifié. — Qu’il suffise de savoir que
-les Facultés confèrent à présent un diplôme nouveau,
-le <i>Diplôme d’études supérieures</i>, que tous les étudiants
-ont le droit de rechercher, mais que les candidats
-à l’agrégation sont obligés d’obtenir. Ce diplôme
-d’études supérieures, analogue à celui de l’École des
-hautes études, au brevet de l’École des chartes et
-au doctorat en philosophie des Universités allemandes,
-est donné aux étudiants en histoire qui, justifiant d’une
-certaine scolarité, ont subi un examen dont les
-épreuves principales sont, avec des interrogations sur
-les « sciences auxiliaires » des recherches historiques,
-la rédaction et la soutenance d’un mémoire original.
-Tout le monde reconnaît aujourd’hui que « l’examen
-en vue du diplôme d’études donnera des fruits excellents,
-si la vigilance et la conscience des examinateurs
-lui conservent partout sa valeur<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a> ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> Voir la <i>Revue internationale de l’enseignement</i>, févr. 1893 ;
-la <i>Revue universitaire</i>, juin 1892, oct. et nov. 1894, juillet 1895 ;
-et le <i lang="en" xml:lang="en">Political Science Quarterly</i>, sept. 1894.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> <i>Revue historique</i>, loc. cit., p. 98. — J’ai développé ailleurs
-ce que je me contente d’indiquer ici. Voir <i>Revue internationale
-de l’enseignement</i>, nov. 1897. [Ch.-V. L.]</p>
-</div>
-<p>V. En résumé, l’appât de la préparation aux grades a
-fait affluer dans les Facultés une foule d’étudiants. Mais
-la préparation aux grades était, sous l’ancien régime
-des examens de licence et d’agrégation, une besogne
-peu conforme à celle que les Facultés concevaient
-comme convenable pour elles, utile pour leurs élèves
-et pour le bien de la science. Le régime des examens a
-donc été réformé persévéramment, non sans peine,
-en conformité avec un certain idéal de ce que l’enseignement
-supérieur de l’histoire doit être. Le résultat
-est que les Facultés ont pris rang parmi les établissements
-<span class="pagenum" id="pg-305">-305-</span> qui contribuent aux progrès positifs des
-sciences historiques. L’énumération des œuvres qui
-en sont sorties depuis quelques années l’attesterait au
-besoin.</p>
-
-<p>Cette évolution a déjà eu des conséquences heureuses ;
-si elle s’achève aussi bien qu’elle a commencé,
-elle en aura encore. — D’abord, la transformation de
-l’enseignement de l’histoire dans les Facultés en a
-entraîné une, symétrique, à l’École normale supérieure.
-L’École normale délivre aussi, depuis deux ans, un
-« Diplôme d’études » ; les travaux originaux, les exercices
-pédagogiques et la culture générale y sont encouragés
-tout de même que dans les Facultés nouvelles.
-Elle ne diffère plus des Facultés que parce qu’elle est
-fermée, et recrutée avec certaines précautions ; au fond,
-c’est une Faculté comme les autres, où les étudiants
-sont en très petit nombre, mais choisis. — En second
-lieu, l’École des hautes études et l’École des chartes,
-qui, toutes deux, seront installées, à la fin de 1897,
-dans la Sorbonne reconstruite, ont gardé leur raison
-d’être ; car beaucoup de spécialités sont représentées
-à l’École des hautes études qui ne le sont pas, qui ne
-le seront sans doute jamais, dans les Facultés ; et,
-pour les études relatives à l’histoire du moyen âge,
-l’ensemble des enseignements convergents de l’École
-des chartes restera toujours incomparable. Mais l’ancien
-antagonisme entre l’École des hautes études et
-l’École des chartes d’une part, et les Facultés de
-l’autre, a disparu. Tous ces établissements, naguère si
-dissemblables, collaborent désormais, dans le même
-esprit, à une œuvre commune. Chacun d’eux garde
-son nom, son autonomie et ses traditions ; mais tous
-forment un corps : la section historique d’une idéale
-Université de Paris, beaucoup plus vaste que celle qui
-<span class="pagenum" id="pg-306">-306-</span> a été en 1896 consacrée par la loi. De cette « plus
-grande » Université, l’École des chartes, l’École des
-hautes études, l’École normale supérieure et l’ensemble
-des enseignements historiques de la Faculté des Lettres
-ne sont plus maintenant, en fait, que des « instituts »
-indépendants.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="tdm">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap" colspan="4"><span class="sc">Avertissement</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#avert"><small>V</small></a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="5"><div>LIVRE I<br />
-<span class="sans-serif small">LES CONNAISSANCES PRÉALABLES</span></div></td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Chap.</span></td>
-<td class="r"><div>I.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— La recherche des documents</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l1ch1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>II.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— Les « sciences auxiliaires »</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l1ch2">25</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="5"><div>LIVRE II<br />
-<span class="sans-serif small">OPÉRATIONS ANALYTIQUES</span></div></td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Chap.</span></td>
-<td class="r"><div>I.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— Conditions générales de la connaissance historique</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2ch1">43</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="5"><div><i class="small">SECTION I</i><br />
-<b>Critique externe (critique d’érudition).</b></div></td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Chap.</span></td>
-<td class="r"><div>II.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— Critique de restitution</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2ch2">51</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>III.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— Critique de provenance</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2ch3">66</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— Classement critique des sources</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2ch4">79</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>V.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— La critique d’érudition et les érudits</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2ch5">89</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="5"><div><i class="small">SECTION II</i><br />
-<b>Critique interne.</b></div></td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Chap.</span></td>
-<td class="r"><div>VI.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— Critique d’interprétation</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2ch6">117</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>VII.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— Critique interne négative de sincérité et d’exactitude</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2ch7">130</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>VIlI.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— Détermination des faits particuliers</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l2ch8">163</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c pad" colspan="5"><div>LIVRE III<br />
-<span class="sans-serif small">OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUES</span></div></td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Chap.</span></td>
-<td class="r"><div>I.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— Conditions générales de la construction historique</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3ch1">181</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>II.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— Groupement des faits</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3ch2">200</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>III.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— Raisonnement constructif</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3ch3">218</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>IV.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— Construction des formules générales</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3ch4">227</a></div></td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>V.</div></td>
-<td colspan="2" class="drap">— Exposition</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#l3ch5">256</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap pad" colspan="4"><span class="sc">Conclusion</span></td>
-<td class="bot r pad"><div><a href="#conclusion">275</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2"><span class="sc">Appendice</span></td>
-<td class="r"><div>I.</div></td>
-<td class="drap">— L’enseignement secondaire de l’histoire en France</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#app1">281</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>— </div></td>
-<td class="r"><div>II.</div></td>
-<td class="drap">— L’enseignement supérieur de l’histoire en France</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#app2">293</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap pad" colspan="4"><span class="sc">Table des matières</span></td>
-<td class="bot r pad"><div><a href="#tdm">307</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Coulommiers. — Imp. <span class="sc">Paul</span> BRODARD. — 115-97.</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK INTRODUCTION AUX ÉTUDES HISTORIQUES ***</div>
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
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