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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Introduction aux études historiques - -Author: Charles-Victor Langlois - Charles Seignobos - -Release Date: December 4, 2021 [eBook #66883] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of - public domain material from the Google Books project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK INTRODUCTION AUX ÉTUDES -HISTORIQUES *** - - - - - INTRODUCTION - AUX - ÉTUDES HISTORIQUES - - PAR - - CH.-V. LANGLOIS CH. SEIGNOBOS - Chargé de cours à la Sorbonne Maître de conférences à la Sorbonne - - - PARIS - LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie - 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 - - 1898 - Droits de traduction et de reproduction réservés. - - - - -A LA MÊME LIBRAIRIE - - - Manuel de Bibliographie historique. I. _Instruments - bibliographiques_, par M. Langlois. 1 vol. in-16 broché 3 fr. - - * * * * * - - Manuel des Institutions romaines, par M. Bouché-Leclercq. - 1 vol. grand in-8, broché 15 fr. - - Manuel des Institutions françaises. _Période des Capétiens - directs_, par M. Luchaire. 1 vol. grand in-8, broché 15 fr. - - Manuel de Diplomatique, par M. Giry. 1 vol. grand in-8, - broché 20 fr. - - -Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--115-97. - - - - -AVERTISSEMENT - - -Le titre de cet ouvrage est clair. Cependant, il est nécessaire de dire -nettement ce que nous avons voulu, et ce que nous n’avons pas voulu -faire; car, sous ce même titre: «Introduction aux études historiques», -des livres très différents ont déjà été publiés. - -Nous n’avons pas voulu présenter, comme W. B. Boyce[1], un résumé de -l’histoire universelle à l’usage des commençants et des personnes -pressées. - - [1] W. B. Boyce, _Introduction to the study of history, civil, - ecclesiastical and literary_. London, 1884, in-8. - -Nous n’avons pas voulu enrichir d’un numéro la littérature si abondante -de ce que l’on appelle ordinairement la «Philosophie de l’histoire». Des -penseurs, qui, pour la plupart, ne sont pas historiens de profession, -ont fait de l’histoire le sujet de leurs méditations; ils en ont cherché -les «similitudes» et les «lois»; quelques-uns ont cru découvrir «les -lois qui ont présidé au développement de l’humanité», et «constituer» -ainsi «l’histoire en science positive»[2]. Ces vastes constructions -abstraites inspirent, non seulement au public, mais à des esprits -d’élite, une méfiance _a priori_, qui est invincible: M. Fustel de -Coulanges, dit son dernier biographe, était sévère pour la Philosophie -de l’histoire; il avait pour ces systèmes la même aversion que les -positivistes pour les concepts purement métaphysiques. A tort ou à -raison (à tort, sans doute), la Philosophie de l’histoire, n’ayant pas -été cultivée seulement par des hommes bien informés, prudents, -d’intelligence vigoureuse et saine, est déconsidérée. Que ceux qui la -redoutent--comme ceux, d’ailleurs, qui s’y intéressent--soient avertis: -il n’en sera pas question ici[3]. - - [2] Tel, par exemple, P.-J.-B. Buchez, dans son _Introduction à la - science de l’histoire_. Paris, 1842, 2 vol. in-8. - - [3] L’histoire des tentatives faites pour comprendre et expliquer - philosophiquement l’histoire de l’humanité a été entreprise, comme - on sait, par Robert Flint. R. Flint a déjà donné l’histoire de la - Philosophie de l’histoire dans les pays de langue française: - _Historical Philosophy in France and French Belgium and - Switzerland_. Edinburgh-London, 1893, in-8.--C’est le premier volume - de la réédition développée de son «Histoire de la philosophie de - l’histoire en Europe», publiée il y a vingt-cinq ans. Comparez la - partie rétrospective (ou historique) de l’ouvrage de N. Marselli: - _la Scienza della storia_, I. Torino, 1873. - - L’ouvrage original le plus considérable qui ait paru en France - depuis la publication du répertoire analytique de R. Flint est celui - de P. Lacombe, _De l’histoire considérée comme science_. Paris, - 1894, in-8. Cf. _Revue critique_, 1895, I, p. 132. - -Nous nous proposons ici d’examiner les conditions et les procédés, et -d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en histoire. -Comment arrive-t-on à savoir, du passé, ce qu’il est possible et ce -qu’il importe d’en savoir? Qu’est-ce qu’un document? Comment traiter les -documents en vue de l’œuvre historique? Qu’est-ce que les faits -historiques? Et comment les grouper pour construire l’œuvre -historique?--Quiconque s’occupe d’histoire pratique, plus ou moins -inconsciemment, des opérations compliquées de critique et de -construction, d’analyse et de synthèse. Mais les débutants et la plupart -des personnes qui n’ont jamais réfléchi sur les principes de la méthode -des sciences historiques, emploient, pour effectuer ces opérations, des -procédés instinctifs qui, n’étant pas, en général, des procédés -rationnels, ne conduisent pas d’ordinaire à une vérité scientifique. Il -est donc utile de faire connaître et de justifier logiquement la théorie -des procédés vraiment rationnels, assurée dès à présent en quelques-unes -de ses parties, encore inachevée sur des points d’une importance -capitale. - -Ainsi la présente «Introduction aux études historiques» est conçue, non -comme un résumé de faits acquis ou comme un système d’idées générales au -sujet de l’histoire universelle, mais comme un essai sur la méthode des -sciences historiques. - -Voici pourquoi nous avons cru opportun, et voici dans quel esprit nous -avons résolu de l’écrire. - - -I - -Les livres qui traitent de la méthodologie des sciences historiques ne -sont guère moins nombreux, mais ne jouissent pas d’un meilleur renom que -les livres sur la Philosophie de l’histoire. Les spécialistes les -dédaignent. Il résumait une opinion très répandue, le savant qui, à ce -que l’on raconte, disait: «Vous voulez écrire un livre sur la -Philologie; faites-nous donc plutôt un bon ouvrage de Philologie. Moi, -quand on me demande: Qu’est-ce que la Philologie? je réponds: C’est ce -que je fais[4].» Il ne croyait dire, et il ne disait en effet qu’un lieu -commun, le critique qui, à propos du _Précis de la science de -l’histoire_ de J. G. Droysen, s’exprimait ainsi: «En thèse générale, les -traités de ce genre sont forcément à la fois obscurs et inutiles: -obscurs, puisqu’il n’est rien de plus vague que leur objet; inutiles, -puisqu’on peut être historien sans se préoccuper des principes de la -méthodologie historique qu’ils ont la prétention d’exposer[5].»--Les -arguments de ces contempteurs de la méthodologie paraissent assez forts. -Ils se ramènent aux propositions suivantes. En fait, il y a des gens qui -pratiquent manifestement les bonnes méthodes et qui sont reconnus par -tout le monde comme des érudits ou comme des historiens de premier -ordre, sans avoir jamais étudié les principes de la méthode; -réciproquement, on ne voit pas que ceux qui ont écrit en logiciens sur -la théorie de la méthode historique aient acquis, de ce chef, comme -érudits ou comme historiens, une supériorité quelconque: quelques-uns -même sont notoirement des érudits ou des historiens tout à fait -impuissants ou médiocres. A cela, rien d’étonnant. Est-ce que, avant de -faire en chimie, en mathématiques, dans les sciences proprement dites, -des recherches originales, on étudie la théorie des méthodes qui servent -dans ces sciences? La critique historique! mais le meilleur moyen de -l’apprendre, c’est de la pratiquer; on l’apprend suffisamment en la -pratiquant[6]. Pressez, d’ailleurs, les écrits qui existent sur la -méthode historique, et même les plus récents, ceux de J. G. Droysen, de -E. A. Freeman, de A. Tardif, de U. Chevalier, etc.: vous n’en extrairez, -en fait d’idées claires, que des vérités évidentes par elles-mêmes, des -vérités de La Palice[7]. - - [4] _Revue critique d’histoire et de littérature_, 1892, I, p. 164. - - [5] _Ibidem_, 1888, II, p. 295.--Cf. _le Moyen Age_, X (1897), p. 91: - «Ces livres-là [les traités de méthode historique] ne sont guère lus - de ceux auxquels ils pourraient être utiles, c’est-à-dire les - amateurs qui occupent leurs loisirs à faire des recherches - historiques; et quant aux érudits de profession, c’est aux leçons - des maîtres qu’ils ont appris à connaître les instruments de travail - et la manière de s’en servir, sans compter que la méthode historique - est la même que celle des autres sciences d’observation, et qu’on - peut dire en quelques mots en quoi elle consiste...» - - [6] C’est sans doute en vertu de ce principe que la méthode historique - s’enseigne seulement par l’exemple, que L. Mariani a plaisamment - intitulé «Corso pratico di metodologia della storia» une - dissertation sur un point particulier de l’histoire de la ville de - Fermo. Voir l’_Archivio della Società romana di storia patria_, XIII - (1890), p. 211. - - [7] Voir le compte rendu de l’opuscule de E. A. Freeman, _The methods - of historical study_, dans la _Revue critique_, 1887, I, p. 376. Cet - opuscule, dit le critique, est banal et vide. On y voit «que - l’histoire n’est pas une étude aussi aisée qu’un vain peuple pense, - qu’elle touche à toutes les sciences et que l’historien vraiment - digne de ce nom devrait tout savoir; que la certitude historique est - impossible à obtenir, et que, pour s’en rapprocher le plus possible, - il faut recourir sans cesse aux sources originales; qu’il faut - connaître et pratiquer les meilleurs parmi les historiens modernes, - mais sans jamais tenir ce qu’ils ont écrit pour parole d’évangile. - Et voilà tout.» Conclusion: Freeman «enseignait mieux sans doute la - méthode historique par la pratique qu’il n’a réussi à le faire par - la théorie». - - Comparer _Bouvard et Pécuchet_, par G. Flaubert. Il s’agit de deux - imbéciles, qui, entre autres projets, forment celui d’écrire - l’histoire. Pour les aider, un de leurs amis leur envoie «des règles - de critique prises dans le _Cours_ de Daunou», savoir: «Citer comme - preuve le témoignage des foules, mauvaises preuves; elles ne sont - pas là pour répondre.--Rejeter les choses impossibles: on fit voir à - Pausanias la pierre avalée par Saturne.--Tenez en compte l’adresse - des faussaires, l’intérêt des apologistes et des calomniateurs.» - L’ouvrage de Daunou contient quantité de truismes aussi patents et - plus comiques encore que ceux-là. - -Nous reconnaissons volontiers que, dans cette manière de voir, tout -n’est pas faux.--L’immense majorité des écrits sur la méthode -d’investigation en histoire et sur l’art d’écrire l’histoire--ce que -l’on appelle, en Allemagne et en Angleterre, l’_Historik_--sont -superficiels, insipides, illisibles, et il en est de ridicules[8]. -D’abord, ceux qui sont antérieurs au XIXe siècle, analysés à loisir par -P.-C.-F. Daunou dans le tome VII de son _Cours d’études historiques_[9], -sont presque tous de simples traités de rhétorique, dont la rhétorique -est surannée, où l’on discute avec gravité les problèmes les plus -cocasses[10]. Daunou les raille agréablement, mais il n’a fait preuve -lui-même que de bon sens dans son monumental ouvrage, qui, aujourd’hui, -ne paraît guère meilleur, et n’est certainement pas plus utile, que les -productions anciennes[11]. Quant aux modernes, il est très vrai que tous -n’ont pas su éviter les deux écueils du genre: obscurité, banalité. Le -_Grundriss der Historik_ de J. G. Droysen, traduit en français sous le -titre de _Précis de la science de l’histoire_ (Paris, 1888, in-8), est -lourd, pédantesque et confus au-delà de ce que l’on peut imaginer[12]. -MM. Freeman, Tardif, Chevalier ne disent rien qui ne soit élémentaire et -prévu. On voit encore leurs émules discuter à perte de vue des questions -oiseuses: si l’histoire est un art ou une science, quels sont les -devoirs de l’histoire, à quoi sert l’histoire, etc.--D’autre part, c’est -une remarque incontestablement exacte que presque tous les érudits et -presque tous les historiens actuels sont, au point de vue de la méthode, -des autodidactes, formés par la seule pratique ou par l’imitation et la -fréquentation des maîtres antérieurs. - - [8] R. Flint (_o. c._, p. 15) se félicite de n’avoir pas à étudier la - littérature de l’_Historic_, car «a very large portion of it is so - trivial and superficial that it can hardly ever have been of use - even to persons of the humblest capacity, and may certainly now be - safely consigned to kindly oblivion». Néanmoins, R. Flint a donné - dans son livre une liste sommaire des principaux monuments de cette - littérature dans les pays de langue française, depuis l’origine. Un - aperçu plus général et plus complet (bien que très sommaire encore) - de cette littérature dans tous les pays est fourni par le _Lehrbuch - der historichen Methode_, de E. Bernheim (Leipzig, 1894, in-8), p. - 143 et suiv.--Flint (qui a connu quelques ouvrages inconnus à - Bernheim) s’arrête à l’année 1893, Bernheim à l’année 1894. Depuis - 1889, on trouve dans les _Jahresberichte der Geschichtswissenschaft_ - un compte rendu périodique des écrits récents sur la méthodologie - historique. - - [9] Ce tome VII a été publié en 1844. Mais le célèbre _Cours_ de - Daunou fut professé au Collège de France de 1819 à 1830. - - [10] Les Italiens de la Renaissance (Mylæus, Francesco Patrizi, etc.), - et les auteurs des deux derniers siècles après eux, se demandent - quels sont les rapports de l’histoire avec la dialectique et avec la - rhétorique; à combien de lois le genre historique est assujetti; - s’il est convenable que l’historien rapporte les trahisons, les - lâchetés, les crimes, les désordres; si l’histoire peut s’accommoder - d’un autre genre que du sublime, etc.--Les seuls livres sur - l’_Historik_, publiés avant le XIXe siècle, qui accusent un effort - original pour aborder les vrais problèmes sont ceux de Lenglet du - Fresnoy (_Méthode pour étudier l’histoire_, Paris, 1713) et de J. M. - Chladenius (_Allgemeine Geschichtswissenschaft_, Leipzig, 1752). - Celui de Chladenius a été signalé par E. Bernheim (_o. c._, p. 166). - - [11] Il n’y fait même pas toujours preuve de bon sens, car on lit dans - le _Cours d’études historiques_ (VII, p. 105), à propos du traité - _De l’histoire_, publié en 1670 par P. Le Moyne, ouvrage très - faible, pour ne pas dire plus, où des traces de sénilité sont - visibles: «Je ne prétends point adopter toutes les maximes, tous les - préceptes que ce traité renferme; mais je crois qu’après celui de - Lucien c’est le meilleur que nous ayons rencontré; et je doute fort - qu’aucun de ceux dont il nous reste à prendre connaissance s’élève - au même degré de philosophie et d’originalité.» Le P. H. Chérot a - jugé plus sainement le traité _De l’histoire_, dans son _Étude sur - la vie et les œuvres du P. Le Moyne_, Paris, 1887, in-8, p. 406 et - suiv. - - [12] E. Bernheim déclare cependant (_o. c._, p. 177) que cet opuscule - est le seul, à son avis, qui «auf der jetzigen Höhe der Wissenschaft - steht». - -Mais de ce que beaucoup d’écrits sur les principes de la méthode -justifient la méfiance généralement professée envers les écrits de cette -espèce, et de ce que la plupart des gens de métier ont pu se dispenser -sans inconvénients apparents d’avoir réfléchi sur la méthode historique, -il est excessif, à notre avis, de conclure que les érudits et les -historiens (et surtout les futurs érudits et les futurs historiens) -n’aient aucun besoin de se rendre compte des procédés du travail -historique.--En effet, la littérature méthodologique n’est pas tout -entière sans valeur: il s’est formé lentement un trésor d’observations -fines et de règles précises, suggérées par l’expérience, qui ne sont pas -de simple sens commun[13]. Et s’il existe des personnes qui, par un don -de nature, raisonnent toujours bien sans avoir appris à raisonner, il -serait facile d’opposer à ces exceptions les cas innombrables où -l’ignorance de la logique, l’emploi de procédés irrationnels, l’absence -de réflexion sur les conditions de l’analyse et de la synthèse en -histoire, ont vicié les travaux des érudits et des historiens. - - [13] R. Flint dit très bien (_o. c._, p. 15): «The course of Historic - has been, on the whole, one of advance from commonplace reflection - on history towards a philosophical comprehension of the conditions - and processes on which the formation of historical science depends». - -En réalité, l’histoire est sans doute la discipline où il est le plus -nécessaire que les travailleurs aient une conscience claire de la -méthode dont ils se servent. La raison, c’est qu’en histoire les -procédés de travail instinctifs ne sont pas, nous ne saurions trop le -répéter, des procédés rationnels; il faut donc une préparation pour -résister au premier mouvement. En outre, les procédés rationnels pour -atteindre la connaissance historique diffèrent si fortement des procédés -de toutes les autres sciences, qu’il est nécessaire d’en apercevoir les -caractères exceptionnels pour se défendre de la tentation d’appliquer à -l’histoire les méthodes des sciences déjà constituées. On s’explique -ainsi que les mathématiciens et les chimistes puissent se passer, plus -aisément que les historiens, d’«introduction» à leurs études. - -Il n’y a pas lieu d’insister davantage sur l’utilité de la méthodologie -historique; car c’est évidemment à la légère qu’elle a été contestée. -Mais il faut expliquer les motifs qui nous ont conduits à composer le -présent ouvrage.--Depuis cinquante ans, un grand nombre d’hommes -intelligents et sincères ont médité sur la méthode des sciences -historiques; on compte naturellement parmi eux beaucoup d’historiens, -professeurs d’Université, mieux placés que d’autres pour connaître les -besoins intellectuels des jeunes gens, mais aussi des logiciens de -profession, et même des romanciers. M. Fustel de Coulanges a laissé, à -cet égard, dans l’Université de Paris, une tradition: «Il s’efforçait, -a-t-on dit[14], de réduire à des formules très précises les règles de la -méthode...; il n’y avait rien de plus urgent à ses yeux que d’apprendre -aux travailleurs à atteindre la vérité.» Parmi ces hommes, les uns, -comme M. Renan[15], se sont contentés d’énoncer des remarques, en -passant, dans leurs ouvrages généraux ou dans des écrits de -circonstance[16]; les autres, comme MM. Fustel de Coulanges, Freeman, -Droysen, Lorenz, Stubbs, de Smedt, von Pflugk-Harttung, etc., ont pris -la peine d’exposer, dans des opuscules spéciaux, leurs pensées sur la -matière. Il existe quantité de livres, de «leçons d’ouverture», de -«discours académiques» et d’articles de revue, publiés dans tous les -pays, mais particulièrement en France, en Allemagne, en Angleterre, aux -États-Unis et en Italie, sur l’ensemble et sur les diverses parties de -la méthodologie. On se dit: ce ne serait certes pas un travail inutile -que de coordonner les observations dispersées, et comme perdues, en tant -de volumes et de brochures. Mais ce travail séduisant n’est plus à -faire: il a été récemment exécuté avec le plus grand soin. M. Ernst -Bernheim, professeur à l’Université de Greifswald, a dépouillé presque -tous les écrits modernes sur la méthode historique; il en a profité; il -a groupé dans des cadres commodes, et, en grande partie, nouveaux, -quantité de considérations et de références choisies. Son _Lehrbuch der -historischen Methode_ (Leipzig, 1894, in-8)[17] condense, à la manière -des _Lehrbücher_ allemands, la littérature spéciale du sujet qu’il -traite. Nous n’avons pas eu l’intention de recommencer ce qu’il a si -bien su faire.--Mais il nous a semblé que tout n’était pas dit, après sa -laborieuse et sage compilation. D’abord, M. Bernheim traite amplement de -problèmes métaphysiques que nous croyons dépourvus d’intérêt; en -revanche, il ne se place jamais à des points de vue, critiques ou -pratiques, que nous tenons pour très intéressants. Puis, la doctrine du -_Lehrbuch_ est raisonnable, mais elle manque de vigueur et -d’originalité. Enfin, le _Lehrbuch_ ne s’adresse pas au grand public; il -reste inaccessible (et à cause de la langue et à cause de la forme) à -l’immense majorité du public français. Cela suffit à justifier le -dessein que nous avons formé d’écrire le présent ouvrage au lieu de -recommander simplement celui de M. Bernheim[18]. - - [14] P. Guiraud, dans la _Revue des Deux Mondes_, 1er mars 1896, p. - 75. - - [15] E. Renan a dit quelques-unes des choses les plus justes et les - plus fortes qui aient été dites sur les sciences historiques dans - _L’Avenir de la science_ (Paris, 1890, in-8), écrit en 1848. - - [16] Quelques-unes des remarques les plus ingénieuses, les plus - topiques, et de la portée la plus générale sur la méthode des - sciences historiques, ont été formulées jusqu’ici, non dans les - livres de méthodologie, mais dans les revues--dont la _Revue - critique d’histoire et de littérature_ est le type--consacrées à la - critique des livres nouveaux d’histoire et d’érudition. C’est un - exercice extrêmement salutaire que de parcourir la collection de la - _Revue critique_, fondée, à Paris, en 1867, «pour imposer le respect - de la méthode, pour exécuter les mauvais livres, pour réprimer les - écarts et le travail inutile». - - [17] La 1re édition du _Lehrbuch_ est de 1859. - - [18] Ce qui a été publié de mieux, jusqu’ici en français sur la - méthode historique est une brochure de MM. Ch. et V. Mortet, _la - Science de l’histoire_, Paris, 1894, in-8 de 88 p. Extrait du tome - XX de la _Grande Encyclopédie_. - - -II - -Cette «Introduction aux études historiques» n’a pas la prétention -d’être, comme le _Lehrbuch der historischen Methode_, un Traité de -méthodologie historique[19]. C’est une esquisse sommaire. Nous l’avons -entreprise, au commencement de l’année scolaire 1896-1897, en vue -d’avertir les étudiants nouveaux de la Sorbonne de ce que les études -historiques sont et doivent être. - - [19] L’un de nous (M. Seignobos) se propose de publier plus tard un - Traité complet de méthodologie historique, s’il se trouve un public - pour ce genre d’ouvrage. - -Nous avions constaté depuis longtemps, par expérience, l’urgente -nécessité d’avertissements de cette espèce. La plupart de ceux qui -s’engagent dans la carrière de l’histoire, en effet, le font sans savoir -pourquoi, sans s’être jamais demandé s’ils sont propres aux travaux -historiques, dont ils ignorent souvent jusqu’à la nature. D’ordinaire, -on se décide à choisir la carrière de l’histoire pour les motifs les -plus futiles: parce que l’on a obtenu des succès, en histoire, au -collège[20]; parce que l’on éprouve pour les choses du passé l’espèce -d’attrait romantique qui jadis décida, dit-on, la vocation d’Augustin -Thierry; parfois aussi parce que l’on a l’illusion que l’histoire est -une discipline relativement facile. Il importe assurément que ces -vocations irraisonnées soient au plus tôt éclairées et mises à -l’épreuve. - - [20] On ne saurait trop affirmer que les études d’histoire, telles - qu’on les fait au lycée, ne supposent pas les mêmes aptitudes que - les études historiques, telles qu’on les fait à l’Université et dans - la vie.--Julien Havet, qui se consacra plus tard aux études - historiques (critiques), trouvait fastidieuse, au lycée, l’étude de - l’histoire. «C’est, je crois, dit M. L. Havet, que l’enseignement de - l’histoire [dans les lycées] n’est pas organisé pour donner pâture - suffisante à l’esprit scientifique... De toutes les études comprises - dans le programme des lycées, l’histoire est la seule qui n’appelle - pas le contrôle permanent de l’élève. Quand il apprend le latin et - l’allemand, chaque phrase d’une version est l’occasion de vérifier - une douzaine de règles. Dans les diverses branches des - mathématiques, les résultats ne sont jamais séparés de leurs - démonstrations; les _problèmes_, d’ailleurs, obligent l’élève à tout - repenser par lui-même. Où sont les _problèmes_ en histoire, et quel - lycéen est jamais exercé à voir clair par son propre effort dans - l’enchaînement des faits?» _(Bibliothèque de l’École des chartes_, - 1896, p. 84). - -Ayant fait, à des novices, une série de conférences comme «Introduction -aux études historiques», nous avons pensé que, moyennant révision, ces -conférences pourraient être profitables à d’autres qu’à des novices. Les -érudits et les historiens de profession n’y apprendront rien sans doute; -mais s’ils y trouvaient seulement un thème à réflexions personnelles sur -le métier que quelques-uns d’entre eux pratiquent d’une manière -machinale, ce serait déjà un grand point. Quant au public, qui lit les -œuvres des historiens, n’est-il pas à souhaiter qu’il sache comment ces -œuvres se font, afin qu’il soit davantage en mesure de les juger? - -Nous ne nous adressons donc pas seulement, comme M. Bernheim, aux -spécialistes présents et futurs, mais encore au public qu’intéresse -l’histoire. Cela nous a fait une loi d’être aussi concis, aussi clairs -et aussi peu techniques que possible. Mais, en ces matières, lorsqu’on -est concis et clair, on paraît souvent superficiel. Banal ou obscur, -telle est, comme on l’a vu plus haut, la fâcheuse alternative dont nous -sommes menacés.--Sans nous dissimuler la difficulté, sans la croire -insurmontable, nous avons essayé de dire nettement ce que nous avions à -dire. - -La première moitié du livre a été rédigée par M. Langlois, la seconde -par M. Seignobos; mais les deux collaborateurs se sont constamment -aidés, concertés et surveillés[21]. - - [21] M. Langlois a écrit le livre I, le livre II jusqu’au chapitre VI, - l’appendice II et le présent Avertissement; M. Seignobos, la fin du - livre II, le livre III et l’appendice I. Le chapitre I du livre II, - le chapitre V du livre III et la Conclusion ont été rédigés en - commun. - - -Paris, août 1897. - - - - -INTRODUCTION - -AUX - -ÉTUDES HISTORIQUES - - - - -LIVRE I - -LES CONNAISSANCES PRÉALABLES - - - - -CHAPITRE I - -LA RECHERCHE DES DOCUMENTS (HEURISTIQUE) - - -L’histoire se fait avec des documents. Les documents sont les traces -qu’ont laissées les pensées et les actes des hommes d’autrefois. Parmi -les pensées et les actes des hommes, il en est très peu qui laissent des -traces visibles, et ces traces, lorsqu’il s’en produit, sont rarement -durables: il suffit d’un accident pour les effacer. Or, toute pensée et -tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes, ou dont -les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire: c’est comme -s’il n’avait jamais existé. Faute de documents, l’histoire d’immenses -périodes du passé de l’humanité est à jamais inconnaissable. Car rien ne -supplée aux documents: pas de documents, pas d’histoire. - -Pour conclure légitimement d’un document au fait dont il est la trace, -il faut prendre de nombreuses précautions, qui seront indiquées plus -loin.--Mais il est clair que, préalablement à tout examen critique et à -toute interprétation des documents, se pose la question de savoir s’il y -en a, combien il y en a, et où ils sont. Si j’ai l’idée de traiter un -point d’histoire[22], quel qu’il soit, je m’informerai d’abord de -l’endroit ou des endroits où reposent les documents nécessaires pour le -traiter, supposé qu’il en existe. Chercher, recueillir les documents est -donc une des parties, logiquement la première, et une des parties -principales, du métier d’historien. En Allemagne, on lui a donné le nom -d’Heuristique (_Heuristik_), commode parce qu’il est bref.--Est-il utile -de démontrer l’importance capitale de l’Heuristique? Non, sans doute. Il -va de soi que, si on ne la pratique pas bien, c’est-à-dire si l’on ne -sait pas s’entourer, avant de commencer un travail historique, de tous -les renseignements accessibles, on augmente gratuitement ses chances -(toujours nombreuses, quoi qu’on fasse) d’opérer sur des données -insuffisantes: des œuvres d’érudition ou d’histoire, faites conformément -aux règles de la méthode la plus exacte, ont été viciées, ou même -totalement annulées, à cause de cette simple circonstance matérielle que -l’auteur ne connaissait pas des documents par lesquels ceux qu’il avait -sous la main, et dont il s’est contenté, auraient été éclaircis, -complétés ou ruinés. Toutes choses égales d’ailleurs entre eux, la -supériorité des érudits et des historiens modernes sur les érudits et -les historiens des derniers siècles consiste en ce que ceux-ci ont eu -moins de moyens d’être bien informés que n’en ont ceux-là[23]. -L’Heuristique, en effet, est aujourd’hui plus facile qu’autrefois, -quoique le bon Wagner soit encore fondé à dire - - Wie schwer sind nicht die Mittel zu erwerben - Durch die man zu den Quellen steigt[24]! - - [22] En pratique, le plus souvent, on ne se propose point de traiter - un point d’histoire avant de savoir s’il existe ou non des documents - qui permettent de l’étudier. C’est, inversement, un document, - découvert par hasard, qui suggère l’idée d’approfondir la question - d’histoire que ce document intéresse et de colliger, à cet effet, - les documents du même genre. - - [23] C’est pitié de voir comment les meilleurs des anciens érudits ont - vaillamment, mais vainement, lutté, pour résoudre des difficultés - qui n’auraient pas même existé pour eux s’ils avaient eu sous les - yeux des dossiers moins incomplets. Mais la plus brillante sagacité - ne pouvait pas suppléer aux secours matériels qui leur ont manqué. - - [24] _Faust_, I, sc. 3. - -Essayons d’expliquer pourquoi la récolte des documents, naguère si -laborieuse, est encore, quels qu’aient été, depuis un siècle, les -progrès accomplis, très pénible; et comment cette opération essentielle -pourrait, grâce à de nouveaux progrès, être ultérieurement simplifiée. - -I. Ceux qui, les premiers, ont essayé d’écrire l’histoire -d’après les sources, se sont trouvés dans une situation -embarrassante.--S’agissait-il de raconter des événements relativement -récents, dont tous les témoins n’étaient pas morts? On avait la -ressource d’interviewer les témoins survivants. Thucydide, Froissart, et -bien d’autres, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, ont procédé de la -sorte. Lorsque l’historien de la côte californienne du Pacifique, H. H. -Bancroft, se proposa de recueillir les matériaux d’une histoire dont -quelques acteurs vivaient encore, il n’épargna rien, il mobilisa une -armée de _reporters_, pour leur soutirer des conversations[25].--Mais -s’agissait-il d’événements anciens, qu’aucun homme vivant n’avait pu -voir et dont la tradition orale n’avait gardé aucun souvenir? Il n’y -avait pas d’autre moyen que de réunir des documents de toute sorte, -principalement des écrits, relatifs au passé lointain dont on -s’occupait. C’était difficile, alors que les bibliothèques étaient -rares, les archives secrètes et les documents dispersés. H. H. Bancroft, -qui s’est trouvé à cet égard, vers 1860, en Californie, dont la -situation où les premiers chercheurs se sont trouvés, autrefois, dans -nos contrées, s’en est tiré comme il suit. Il était riche: il a raflé, à -n’importe quel prix, tous les documents à vendre, imprimés ou -manuscrits; il a négocié avec des familles et des corporations dans la -gêne l’achat de leurs archives ou la permission d’en faire prendre copie -par des copistes à ses gages. Cela fait, il a logé sa collection dans un -bâtiment _ad hoc_, et il l’a classée. Théoriquement, rien de plus -rationnel. Mais cette procédure rapide, à l’américaine, n’a été employée -qu’une fois avec l’esprit de suite et les ressources qui en ont assuré -le succès; ailleurs et en d’autres temps elle n’eût pas, du reste, été -de mise. Ailleurs, les choses ne se sont pas, malheureusement, passées -ainsi. - - [25] Voir Ch.-V. Langlois, _H. H. Bancroft et Cie_, dans la _Revue - universitaire_, 1894, I, p. 233. - -A l’époque de la Renaissance, les documents de l’histoire ancienne et de -l’histoire du moyen âge étaient dispersés dans d’innombrables -bibliothèques privées et dans d’innombrables dépôts d’archives, presque -tous inaccessibles, sans parler de ceux que le sol recelait encore et -dont personne ne soupçonnait l’existence. Il était alors matériellement -impossible de se procurer la liste de tous les documents utiles pour -élucider une question (par exemple, la liste de tous les manuscrits -conservés d’un ouvrage ancien); impossible encore, si, par miracle, on -avait eu pareille liste, de consulter tous ces documents sans des -voyages, des dépenses et des démarches interminables. D’où des -conséquences, faciles à prévoir, qui se sont, en effet, produites: 1º -l’Heuristique offrant pour eux des difficultés insurmontables, les -premiers érudits et les premiers historiens, qui se sont servis, non de -tous les documents, ni des meilleurs documents, mais des documents -qu’ils avaient à leur portée, ont été presque toujours mal renseignés, -et leurs œuvres ne sont plus intéressantes que dans la mesure où ils ont -utilisé des documents aujourd’hui perdus; 2º les premiers érudits et les -premiers historiens qui aient été relativement bien renseignés sont ceux -qui, à cause de leur profession, avaient accès dans de riches dépôts de -documents: bibliothécaires, archivistes, religieux, magistrats, dont -l’Ordre ou la Compagnie possédait des bibliothèques ou des archives -considérables[26]. - - [26] Les anciens érudits avaient le sentiment de ce que les conditions - où ils travaillaient avaient de défavorable. Ils souffraient très - vivement de l’insuffisance des instruments de recherche et des - moyens de comparaison. La plupart d’entre eux ont fait de grands - efforts pour se renseigner. De là, ces volumineuses correspondances - entre érudits des derniers siècles, dont nos bibliothèques - conservent tant de précieuses épaves, et ces relations d’enquêtes - scientifiques, de voyages à la découverte des documents historiques, - qui, sous le nom d’_Iter_ (_Iter italicum_, _Iter germanicum_, - etc.), étaient jadis à la mode. - -De bonne heure intervinrent, il est vrai, des collectionneurs qui, à -prix d’argent, voire par des moyens moins recommandables, tels que le -vol, se formèrent, avec des intentions plus ou moins scientifiques, des -«cabinets», des collections de documents originaux et de copies. Mais -ces collectionneurs européens, nombreux depuis le XVe siècle, diffèrent -assez notablement de H. H. Bancroft. En effet, notre Californien n’a -recueilli que des documents relatifs à un sujet particulier (l’histoire -de certains États du Pacifique), et il a eu l’ambition de les recueillir -tous; la plupart des collectionneurs européens ont acquis des pièces, -des épaves, des fragments de toute espèce et un nombre de documents très -petit par rapport à la masse colossale des documents historiques qui -existaient de leur temps. De plus, ce n’est pas, en général, avec le -dessein de les rendre _publici juris_ que les Peiresc, les Gaignières, -les Clairambault, les Colbert, et tant d’autres, ont retiré de la -circulation des documents qui risquaient de s’y perdre: ils se -contentaient (et c’était déjà louable) et les communiquer, plus ou moins -libéralement, à leurs amis. Mais l’humeur des collectionneurs (et de -leurs héritiers) est changeante, souvent bizarre. Certes, il vaut mieux -que les documents se trouvent dans des collections particulières -qu’exposés à tous les hasards ou soustraits absolument à la curiosité -scientifique; mais, pour que l’Heuristique soit véritablement facilitée, -la première condition est que toute les collections de documents soient -_publiques_[27]. - - [27] Signalons en passant une aberration puérile, mais très naturelle - et très fréquente chez les collectionneurs: ils sont portés à - s’exagérer la valeur intrinsèque des documents qu’ils possèdent par - cela seul qu’ils les possèdent. Des documents ont été publiés avec - un grand luxe de commentaires par des personnes qui les avaient - acquis par hasard, et qui n’y auraient attaché, avec raison, aucune - importance, si elles les avaient rencontrés dans des collections - publiques. Ce n’est là, du reste, que la manifestation la plus - grossière d’une tendance générale contre laquelle il faut toujours - être en garde: on s’exagère aisément l’importance des documents que - l’on possède, des documents que l’on a découverts, des textes que - l’on a publiés, des personnages et des questions que l’on a étudiés. - -Or, les plus belles des collections privées de documents--à la fois -bibliothèques et musées--furent naturellement en Europe, à partir de la -Renaissance, celle des rois. Dès l’ancien régime, les collections -royales ont été presque toutes ouvertes, ou entre-bâillées, au public. -Et tandis que les autres collections particulières étaient souvent -liquidées après la mort de leurs auteurs, elles, au contraire, n’ont pas -cessé de s’accroître: elles se sont enrichies précisément des débris de -toutes les autres. Le Cabinet des manuscrits de France, par exemple, -formé par les rois de France et ouvert par eux au public, avait, à la -fin du XVIIIe siècle, absorbé la meilleure partie des collections qui -avaient été l’œuvre personnelle des amateurs et des érudits des deux -siècles antérieurs[28]. De même, dans les autres pays. La concentration -d’un grand nombre de documents historiques dans de vastes établissements -publics, ou à peu près publics, fut le résultat excellent de cette -évolution spontanée. - - [28] Voir L. Delisle, _le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque - nationale_, Paris, 1868-1881, 3 vol. in-4.--Les histoires d’anciens - dépôts de documents qui ont été publiées récemment en assez grand - nombre l’ont été sur le modèle de cet admirable ouvrage. - -Plus favorable et plus efficace encore pour améliorer les conditions -matérielles des recherches historiques fut l’arbitraire révolutionnaire. -En France la Révolution de 1789, des mouvements analogues dans d’autres -pays, ont procuré la confiscation, par la violence, au profit de l’État, -c’est-à-dire de tout le monde, d’une foule d’archives privées et de -collections particulières: archives, bibliothèques et musées de la -couronne, archives et bibliothèques de couvents et de corporations -supprimées, etc. Chez nous, en 1790, l’Assemblée constituante mit ainsi -l’État en possession d’une prodigieuse quantité de dépôts de documents -historiques, auparavant dispersés et plus ou moins jalousement défendus -contre la curiosité des érudits; ces richesses ont été réparties depuis -entre quelques établissements nationaux. Le même phénomène s’est produit -plus récemment, sur une moins grande échelle, en Allemagne, en Espagne, -en Italie. - -Ni les collections de l’ancien régime, ni les confiscations -révolutionnaires ne se sont faites sans causer d’importants dommages. Le -collectionneur est, ou plutôt était souvent jadis, un barbare qui -n’hésitait pas, pour enrichir ses collections de pièces et de débris -rares, à mutiler des monuments, à dépecer des manuscrits, à disloquer -des fonds d’archives, en vue de s’en approprier des morceaux. De ce -chef, bien des actes de vandalisme ont été accomplis avant la -Révolution. Les opérations révolutionnaires de confiscation et de -transfert eurent aussi, naturellement, des conséquences très fâcheuses: -outre que l’on détruisit alors par négligence, ou même pour le plaisir -de détruire, on eut l’idée malheureuse de _trier_ systématiquement, de -ne conserver que les documents «intéressants» ou «utiles», et de se -débarrasser des autres. Le tri fit alors commettre à des hommes pleins -de bonnes intentions, mais incompétents et surmenés, des ravages -irréparables dans nos archives anciennes: il y a aujourd’hui des -travailleurs qui s’exercent, ce qui demande infiniment de temps, de -patience et de soin, à reconstituer les fonds démembrés et à rajuster en -leur place les fragments isolés par le zèle irréfléchi de ceux qui -manipulèrent jadis de la sorte, avec brutalité, les documents -historiques. Il faut reconnaître d’ailleurs que les mutilations causées -par les collectionneurs de l’ancien régime et par les opérations -révolutionnaires sont insignifiantes en regard de celles qui proviennent -d’accidents fortuits et des effets naturels du temps. Mais fussent-elles -dix fois plus graves, elles seraient encore largement compensées par ces -deux bienfaits de premier ordre, que l’on ne saurait trop mettre en -relief: 1º la concentration, dans quelques dépôts, relativement peu -nombreux, de documents qui jadis étaient disséminés, et comme perdus, en -cent endroits différents; 2º la publicité de ces dépôts. Désormais, ce -qui reste de documents historiques anciens, après les grandes -destructions du hasard et du vandalisme, est enfin mis à l’abri, classé, -communiqué et considéré comme une partie du patrimoine social. - -Les documents historiques anciens sont donc réunis et conservés -aujourd’hui, en principe, dans ces établissements publics que l’on -appelle archives, bibliothèques et musées. A la vérité, tous les -documents qui existent n’y sont pas puisque, malgré les incessantes -acquisitions à titre onéreux et à titre gratuit que font chaque année, -depuis longtemps, dans le monde entier, les archives, les bibliothèques -et les musées, il y a encore des collections privées, des marchands qui -les alimentent, et des documents en circulation. Mais l’exception, qui -est négligeable, n’entame pas, ici, la règle. Tous les documents -anciens, en quantité limitée, qui extravaguent encore, viendront, du -reste, échouer tôt ou tard dans les établissements d’État, dont le -propriétaire perpétuel acquiert toujours, n’aliène jamais[29]. - - [29] Une bonne partie des documents anciens qui circulent encore - proviennent de vols commis, depuis longtemps, au préjudice des - établissements d’État. Les précautions prises pour éviter de - nouvelles distractions sont aujourd’hui sérieuses et, presque - partout, aussi efficaces que possible. - - Quant aux documents modernes (imprimés), la règle du Dépôt légal, - adoptée par presque tous les pays civilisés, en assure la - conservation dans des établissements publics. - -En principe, il est désirable que les dépôts de documents (archives, -bibliothèques et musées) ne soient pas trop nombreux, et nous avons dit -qu’heureusement ils le sont moins, sans comparaison, aujourd’hui qu’il y -a cent ans. La centralisation des documents, dont les avantages, pour -les travailleurs, sont évidents, pourrait-elle être poussée encore plus -loin? N’existe-il pas encore des dépôts dont l’autonomie se justifie -mal? Peut-être[30]; mais le problème de la centralisation des documents -a cessé d’être grave et urgent depuis que les procédés de reproduction -ont été perfectionnés, et surtout depuis que l’habitude a été -généralement prise de remédier aux inconvénients de la multiplicité des -dépôts en faisant voyager les documents: on peut maintenant consulter, -sans frais, dans la bibliothèque publique de la ville où l’on réside, -des documents qui appartiennent aux bibliothèques de Saint-Pétersbourg, -de Bruxelles et de Florence, par exemple; assez rares sont désormais les -établissements comme les Archives nationales de Paris, le Musée -britannique de Londres, et la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence, -dont les statuts interdisent absolument les communications -au-dehors[31]. - - [30] On sait que Napoléon Ier conçut la pensée chimérique de réunir à - Paris les archives de l’Europe entière et qu’il y envoya, pour - commencer, celles du Vatican, du Saint-Empire, de la couronne de - Castille, etc., que l’on dut, plus tard, restituer.--Il ne saurait - être question, aujourd’hui, de procéder à des confiscations. Mais - les archives anciennes des notaires pourraient être centralisées - partout, comme elles le sont déjà en quelques pays, dans des - établissements publics. On ne s’explique pas que, à Paris, les - ministères des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine - conservent des papiers anciens, dont la place naturelle serait aux - Archives nationales. Il serait facile d’énumérer un grand nombre - d’anomalies de cette espèce, qui ne laissent pas, en certains cas, - de gêner, sinon d’empêcher, les recherches; car les petits dépôts - dont l’existence est inutile sont précisément ceux qui ont les - règlements les plus restrictifs. - - [31] Le service international du prêt des documents manuscrits - fonctionne régulièrement (et gratuitement pour le public) en Europe, - par l’intermédiaire des Chancelleries. En outre la plupart des - grands établissements se consentent, entre eux, des prêts: cette - voie est aussi sûre, et parfois plus rapide, que la voie - diplomatique. Des congrès d’historiens et de bibliothécaires ont mis - souvent à l’ordre du jour, en ces dernières années, la question du - prêt (ou de la communication hors des dépôts où ils sont conservés) - des documents originaux.--Les résultats obtenus jusqu’à présent sont - déjà très satisfaisants. - -II. Étant donné que la plupart des documents historiques sont -aujourd’hui conservés dans des établissements publics (archives, -bibliothèques et musées), l’Heuristique serait très aisée, si seulement -de bons inventaires descriptifs de tous les dépôts de documents qui -existent avaient été dressés, si ces inventaires étaient munis de tables -ou si des répertoires généraux (alphabétiques, systématiques, etc.) en -avaient été faits; enfin s’il était possible de consulter quelque part -la collection complète de tous ces inventaires et de leurs index. Mais -l’Heuristique est très pénible, parce que ces conditions sont encore -loin, par malheur, d’être convenablement réalisées. - -D’abord, il y a des dépôts de documents (archives, bibliothèques et -musées) dont le contenu n’a jamais été catalogué, même en partie, de -sorte que personne ne sait ce qui s’y trouve. Les dépôts dont on possède -des inventaires descriptifs complets sont rares; beaucoup de fonds, -conservés dans de célèbres établissements dont les collections n’ont été -inventoriées qu’en partie, restent encore à décrire[32].--En second -lieu, que de différences entre les inventaires déjà exécutés! Il en est -d’anciens, qui, parfois, ne correspondent même plus au classement actuel -des documents, et dont on ne saurait se servir sans concordances; il en -est de modernes qui n’en sont pas moins rédigés d’après des systèmes -surannés, trop détaillés ou trop sommaires; les uns sont imprimés, les -autres manuscrits, sur registres ou sur fiches; quelques-uns sont -soignés et définitifs, beaucoup sont bâclés, insuffisants et -provisoires. Apprendre à distinguer, dans cette énorme littérature -confuse des inventaires imprimés (pour ne parler que de ceux-là), ce qui -mérite confiance de ce qui n’en mérite pas, en un mot à s’en servir, est -tout un apprentissage.--Enfin, où consulter commodément les inventaires -qui existent? La plupart des grandes bibliothèques n’en possèdent que -des collections incomplètes; il n’en existe nulle part de répertoires -généraux. - - [32] Ce sont quelquefois les plus considérables, dont la masse - effraye; on entreprend plus volontiers l’inventaire des petits fonds - qui n’exige pas tant de peines. C’est pour la même raison que l’on a - publié beaucoup de cartulaires insignifiants, mais courts, tandis - que plusieurs cartulaires de premier ordre, mais volumineux, sont - encore inédits. - -Cet état de choses est très fâcheux. En effet, les documents que -renferment les dépôts et les fonds qui ne sont pas inventoriés sont -vraiment comme s’ils n’étaient pas pour tous les travailleurs qui n’ont -point le loisir de dépouiller eux-mêmes, d’un bout à l’autre, ces dépôts -et ces fonds. Nous avons dit: pas de documents, pas d’histoire. Mais pas -de bons inventaires descriptifs des dépôts de documents, cela équivaut, -en pratique, à l’impossibilité de connaître l’existence des documents -autrement que par hasard. Disons donc que les progrès de l’histoire -dépendent en grande partie des progrès de l’inventaire général des -documents historiques, qui est encore aujourd’hui fragmentaire et -imparfait.--Aussi bien, tout le monde est d’accord sur ce point. Le P. -Bernard de Montfaucon considérait sa _Bibliotheca bibliotecarum -manuscriptorum nova_, un recueil de catalogues de bibliothèques, comme -«l’ouvrage le plus utile et le plus intéressant qu’il eût fait en sa -vie[33]». «Dans l’état actuel de la science, écrivait E. Renan en -1848[34], il n’y a pas de travail plus urgent qu’un catalogue critique -des manuscrits des diverses bibliothèques... Voilà, en apparence, une -besogne bien humble;... et pourtant les recherches érudites seront -entravées et incomplètes jusqu’à ce que ce travail soit fait d’une -manière définitive.» «Nous aurions de meilleurs livres sur notre -ancienne littérature, dit M. P. Meyer[35], si les prédécesseurs de M. -Delisle [comme administrateur de la Bibliothèque nationale de Paris] -avaient apporté la même ardeur et la même diligence à inventorier les -richesses confiées à leurs soins.» - - [33] Voir son autobibliographie, publiée par E. de Broglie, _Bernard - de Montfaucon et les Bernardins_, II (Paris, 1891, in-8), p. 323. - - [34] E. Renan, l’_Avenir de la science_, p. 217. - - [35] _Romania_, XXI (1892), p. 625. - -Il importe d’indiquer, en peu de mots, les causes et de préciser les -conséquences d’une situation que l’on déplore depuis qu’il y a des -érudits, et qui s’améliore, mais lentement. - -«Je vous affirme, disait E. Renan[36], que les quelques cent mille -francs qu’un ministre de l’Instruction publique y affecterait [à la -confection d’inventaires] seraient mieux employés que les trois quarts -de ceux que l’on consacre aux lettres.» Il ne s’est rencontré que -rarement, aussi bien à l’étranger qu’en France, des ministres convaincus -de cette vérité, et assez décidés pour se conduire en conséquence. Il -n’a pas, d’ailleurs, toujours été vrai que, pour procurer de bons -inventaires, il soit suffisant, comme il est nécessaire, de faire des -sacrifices d’argent: les meilleures méthodes à employer pour la -description des documents n’ont été assurées que récemment; le -recrutement de travailleurs compétents, qui n’offrirait pas aujourd’hui -de grandes difficultés, eût été très malaisé et hasardeux, à l’époque où -les travailleurs compétents étaient plus rares.--Mais passons sur les -obstacles matériels: manque d’argent et manque d’hommes. Une cause d’un -autre ordre n’a pas été sans action.--Les fonctionnaires chargés -d’administrer les dépôts de documents n’ont pas toujours montré autant -de zèle qu’ils en montrent maintenant pour en faire connaître les -ressources par des inventaires corrects. Dresser des inventaires (comme -on les dresse de nos jours, à la fois très exacts et sommaires) est une -besogne pénible, très pénible, sans joie comme sans récompense. Plus -d’un, vivant, à cause de ses fonctions, au milieu des documents, libre -de les consulter à toute heure, beaucoup mieux placé que le public, en -l’absence de tout inventaire, pour faire des dépouillements, et, au -cours de ces dépouillements, des découvertes, plus d’un a préféré -travailler pour lui plutôt que pour autrui, et fait passer la -fastidieuse rédaction d’un catalogue après ses recherches personnelles. -Qui est-ce qui, de nos jours, a découvert, publié, commenté le plus -grand nombre de documents? Ce sont les fonctionnaires attachés aux -dépôts de documents. L’avancement de l’inventaire général des documents -historiques en a été, sans doute, retardé. Il s’est trouvé que ceux-là -précisément étaient le mieux en mesure de se passer d’inventaires dont -le devoir professionnel était d’en faire. - - [36] A l’endroit cité. - -Les conséquences de l’imperfection des inventaires descriptifs sont -dignes d’attention.--D’une part, on n’est jamais certain d’avoir épuisé -toutes les sources d’information: qui sait ce que tiennent en réserve -les dépôts et les fonds non catalogués[37]? D’autre part, on est obligé, -pour se procurer autant d’informations que possible, d’avoir une -connaissance approfondie des ressources que fournit la littérature -actuelle de l’Heuristique, et de consacrer beaucoup de temps aux -recherches préliminaires.--En fait, quiconque se propose de recueillir -des documents pour traiter un point d’histoire, commence par consulter -les répertoires et les inventaires[38]. Les novices procèdent à cette -opération capitale avec une maladresse, une lenteur et des efforts qui -excitent chez les personnes expérimentées, suivant leur tempérament, le -sourire ou la compassion. Ceux qui sourient en voyant les novices -patauger, et peiner, et perdre du temps à se débrouiller au milieu des -inventaires, en négliger de précieux et en dépouiller d’inutiles, se -disent qu’eux-mêmes ont passé jadis par des épreuves analogues: chacun -son tour. Ceux qui voient avec regret ce gaspillage de temps et de -forces pensent que, s’il est, jusqu’à un certain point, inévitable, il -n’a rien de bienfaisant: ils se demandent s’il n’y aurait pas moyen de -rendre un peu moins rude cet apprentissage de l’Heuristique, qui, -naguère, leur a coûté si cher. Est-ce que, d’ailleurs, par elles-mêmes, -dans l’état présent de l’outillage, les recherches ne sont pas bien -assez difficiles, quelle que soit l’expérience des chercheurs? Il y a -des érudits et des historiens qui dépensent, en recherches matérielles, -le plus clair de leur activité. Certains travaux, relatifs -principalement à l’histoire du moyen âge et à l’histoire moderne (car -les documents de l’histoire ancienne, moins nombreux et plus étudiés, -sont aussi mieux répertoriés que les autres), certains travaux -historiques supposent, non seulement la consultation assidue des -inventaires (qui ne sont pas tous munis de tables), mais encore des -dépouillements immenses, directs, dans des fonds mal pourvus, ou tout à -fait dépourvus d’inventaires. Il n’est pas douteux, il est prouvé par -l’expérience, que la perspective de ces très longues enquêtes à -effectuer, préalablement à toute opération plus relevée, a détourné et -détourne, de l’érudition historique, des esprits excellents. Telle est, -en effet, l’alternative: ou travailler sur des documents très -probablement incomplets, ou s’absorber dans des dépouillements -indéfinis, souvent infructueux, et dont les résultats ne paraissent -presque jamais valoir le temps dépensé. N’est-il pas répugnant -d’employer une grande partie de sa vie à feuilleter des catalogues sans -tables, ou à balayer des yeux, les unes après les autres, toutes les -pièces qui composent des fonds de _miscellanea_ non catalogués, pour se -procurer des renseignements (positifs ou négatifs), que l’on aurait eus -sans peine, en un instant, si ces fonds étaient catalogués, si les -catalogues avaient des tables? La conséquence la plus grave de -l’imperfection des instruments actuels de l’Heuristique, c’est à coup -sûr de décourager beaucoup d’hommes intelligents, qui ont la conscience -de leur valeur et le sentiment d’une proportion normale entre l’effort -et sa récompense[39]. - - [37] H. H. Bancroft a, dans ses Mémoires intitulés: _Literary - industries_ (New York, 1891, in-16), analysé assez finement quelques - conséquences pratiques de l’imperfection des procédés de recherche. - «Supposons, dit-il, qu’un écrivain industrieux prenne la résolution - d’écrire l’histoire de la Californie. Il se procure aisément - quelques livres, les lit, prend des notes; ces livres le renvoient à - d’autres, qu’il consulte dans les dépôts publics de la ville qu’il - habite. Quelques années se passent ainsi, au bout desquelles il - s’aperçoit qu’il n’a pas sous la main la dixième partie des sources; - il fait des voyages, il entretient des correspondances, mais, - désespérant finalement d’épuiser la matière, il console son orgueil - et sa conscience par cette réflexion qu’il a beaucoup fait; que la - plupart des documents qu’il n’a pas pu consulter sont probablement - peu importants, comme beaucoup d’autres qu’il a consultés sans - profit. Quant aux journaux et aux myriades de rapports officiels du - gouvernement des États-Unis qui tous contiennent cependant des faits - intéressants pour l’histoire californienne, il n’a pas même songé, - s’il est sain d’esprit, à les explorer d’un bout à l’autre; il en a - feuilleté quelques-uns, voilà tout; il sait bien que chacun de ces - champs de recherche réclamerait le travail de plusieurs années, et - que s’imposer de les parcourir tous, ce serait se condamner à des - corvées écœurantes, dont il ne verrait jamais la fin. En ce qui - concerne les témoignages oraux et les manuscrits, il attrapera - quelques anecdotes inédites, au hasard des conversations; il - obtiendra communication, sous le manteau, de quelques papiers de - famille; il utilisera tout cela dans les notes et dans les pièces - justificatives de son livre. Il piquera çà et là quelques documents - curieux aux Archives de l’État, mais, comme il faudrait quinze ans - pour dépouiller l’ensemble des collections de ce dépôt, il se - contentera naturellement de butiner. Puis, il écrit. Il se garde - bien d’avertir le public qu’il n’a pas vu tous les documents; il met - au contraire en relief ceux qu’il a réussi à se procurer, par - vingt-cinq années de labeur incessant...» - - [38] Quelques-uns se dispensent de recherches personnelles en - s’adressant aux fonctionnaires chargés de l’administration des - dépôts de documents; ce sont alors ces fonctionnaires qui font, à la - place du public, les recherches indispensables. Cf. _Bouvard et - Pécuchet_, p. 158. Bouvard et Pécuchet se proposent d’écrire la vie - du duc d’Angoulême; à cet effet, «ils résolurent de passer quinze - jours à la bibliothèque municipale de Caen pour y faire des - recherches. Le bibliothécaire mit à leur disposition des histoires - générales et des brochures...». - - [39] Ces considérations ont été déjà présentées et développées dans la - _Revue universitaire_, 1894, I, p. 321 et suiv. - -S’il était dans la nature des choses que la recherche des documents -historiques, dans les dépôts publics, fût nécessairement aussi -laborieuse qu’elle l’est encore, on s’y résignerait: personne ne s’avise -de regretter les dépenses inévitables de temps et de travail que coûtent -les fouilles archéologiques, quels qu’en soient les résultats. Mais -l’imperfection des instruments modernes de l’Heuristique n’a rien de -nécessaire. Aux derniers siècles, la situation était bien pire; rien ne -s’oppose à ce qu’un jour elle soit tout à fait bonne.--Nous sommes -amenés ainsi, après avoir parlé des causes et des conséquences, à dire -un mot des remèdes. - -Sous nos yeux, l’outillage de l’Heuristique se perfectionne -continuellement, par deux voies. Chaque année augmente le nombre des -inventaires descriptifs d’archives, de bibliothèques et de musées, -dressés par les soins des fonctionnaires de ces établissements. D’un -autre côté, de puissantes Sociétés scientifiques entretiennent des -travailleurs experts à cataloguer les documents, qui se transportent -successivement dans tous les dépôts, pour y relever tous les documents -d’une certaine espèce, ou relatifs au même sujet: c’est ainsi que la -Société des Bollandistes fait exécuter par ses missionnaires, dans -diverses bibliothèques, un Catalogue général des documents -hagiographiques, et l’Académie impériale de Vienne un Catalogue des -monuments de la littérature patristique. La Société des _Monumenta -Germaniae historica_ a institué depuis longtemps de vastes enquêtes du -même genre; ce sont de pareilles enquêtes dans les musées et les -bibliothèques de l’Europe entière qui naguère ont rendu possible la -fabrication du _Corpus inscriptionum latinarum_. Enfin plusieurs -Gouvernements ont pris l’initiative d’envoyer à l’étranger des personnes -chargées d’inventorier, pour leur compte, les documents qui les -intéressent: c’est ainsi que l’Angleterre, les Pays-Bas, la Suisse, les -États-Unis, etc., accordent des subventions régulières à leurs agents -qui inventorient et transcrivent, dans les grands dépôts de l’Europe, -les documents qui concernent l’histoire de l’Angleterre, des Pays-bas, -de la Suisse, des États-Unis[40], etc.--Avec quelle célérité et quelle -perfection ces utiles travaux peuvent être conduits aujourd’hui, pourvu -que, dès l’origine, une sage méthode ait été adoptée, et pourvu que l’on -dispose, en même temps que de quelque argent pour le rétribuer, d’un -personnel compétent, convenablement dirigé, l’histoire du _Catalogue -général des manuscrits des bibliothèques publiques de France_ le montre: -commencé en 1885, cet excellent _Catalogue_ descriptif compte en 1897 -près de cinquante volumes et sera bientôt terminé. Le _Corpus -inscriptionum latinarum_ aura été exécuté en moins de cinquante années. -Les résultats obtenus par les Bollandistes et par l’Académie impériale -de Vienne ne sont pas moins concluants. Il suffit sûrement, désormais, -d’y mettre le prix pour doter à bref délai les études historiques des -instruments de recherche indispensables. La méthode pour les faire est, -en effet, fixée, et un personnel exercé serait aisément recruté.--Ce -personnel serait évidemment composé en grande partie d’archivistes et de -bibliothécaires de profession, mais aussi des travailleurs libres qui -ont une vocation décidée pour la fabrication des catalogues et des -tables de catalogues. Ces travailleurs-là sont plus nombreux que l’on -serait porté à le croire, au premier abord. Non pas que cataloguer soit -facile: cela exige de la patience, l’attention la plus scrupuleuse et -l’érudition la plus variée; mais beaucoup d’esprits se plaisent à des -besognes qui comme celle-là, sont à la fois précises, susceptibles -d’être faites d’une manière achevée et manifestement utiles. Dans la -grande famille, si différenciée, de ceux qui travaillent au progrès des -études historiques, les faiseurs de catalogues descriptifs et d’index -forment une section à part. Comme c’est naturel, ils acquièrent dans -l’exercice de leur art, lorsqu’ils s’y livrent exclusivement, une -extrême dextérité. - - [40] On sait que, depuis que les Archives du Saint-Siège sont - ouvertes, plusieurs Gouvernements et plusieurs Sociétés savantes ont - créé à Rome des Instituts dont les membres sont, pour la plupart, - occupés à inventorier et à faire connaître les documents de ces - Archives, concurremment avec les fonctionnaires du Vatican. L’École - française de Rome, l’Institut autrichien, l’Institut prussien, la - Mission polonaise, l’Institut de la «Gœrresgesellschaft», des - savants belges, danois, espagnols, portugais, russes, etc., ont - exécuté et exécutent dans les Archives du Vatican des travaux - d’inventaire considérables. - -En attendant que la convenance et l’opportunité de pousser vivement, -dans tous les pays, l’inventaire général des documents historiques -soient clairement conçues, un palliatif est indiqué: il faut que les -érudits et les historiens, surtout les débutants, soient exactement -informés de l’état des instruments de recherche qui sont à leur -disposition, et tenus régulièrement au courant des améliorations de -l’outillage.--Pour cela, on s’est fié longtemps à l’expérience, au -hasard; mais les connaissances empiriques, outre que, comme il a été -dit, elles ne s’acquièrent qu’à grands frais, sont presque toujours -imparfaites.--On a entrepris récemment de dresser des répertoires, -raisonnés et critiques, des inventaires qui existent, des catalogues de -catalogues. Peu d’entreprises bibliographiques ont sans doute, au même -degré que celle-là, un caractère d’utilité générale. - -Mais les érudits et les historiens ont souvent besoin d’avoir, au sujet -des documents, des renseignements que les inventaires et les catalogues -descriptifs ne leur fournissent pas d’ordinaire; de savoir, par exemple, -si tel document est connu ou non, s’il a déjà été critiqué, commenté, -utilisé[41]. Ces renseignements, ils ne les trouveront que dans les -ouvrages des érudits et des historiens antérieurs. Pour avoir -connaissance de ces ouvrages, il faut recourir aux «répertoires -bibliographiques» proprement dits, de toutes formes, composés à des -points de vue très divers, qui en ont été publiés. Les répertoires -bibliographiques de la littérature historique doivent donc être -considérés, aussi bien que les répertoires d’inventaires de documents -originaux, comme des instruments indispensables de l’Heuristique. - - [41] Les catalogues de documents mentionnent quelquefois, mais non pas - toujours, le fait que tel document a été publié, critiqué, utilisé. - La règle généralement admise est que le rédacteur mentionne les - circonstances de ce genre quand il en a connaissance, sans s’imposer - l’énorme tâche de s’en informer toutes les fois qu’il ignore ce - qu’il en est. - -Donner la liste raisonnée de tous ces répertoires (répertoires -d’inventaires, répertoires bibliographiques proprement dits) avec les -avertissements convenables, afin de faire faire au public studieux des -économies de temps et d’erreurs, est l’objet de ce qu’il est légitime -d’appeler, si l’on veut, la «Science des répertoires» ou -«Bibliographique historique». M. E. Bernheim en a publié une première -esquisse[42], que nous avons essayé d’agrandir[43]. L’esquisse agrandie -est datée d’avril 1896: de nombreuses additions, sans parler des -retouches, y seraient déjà nécessaires, car l’outillage bibliographique -des sciences historiques se renouvelle, en ce moment, avec une rapidité -surprenante. Un livre sur les répertoires à l’usage des érudits et des -historiens est, en règle générale, vieilli dès le lendemain du jour où -il a été achevé. - - [42] E. Bernheim, _Lehrbuch der historischen Methode_, p. 196-202. - - [43] Ch.-V. Langlois, _Manuel de Bibliographie historique_. I. - _Instruments bibliographiques_. Paris, 1896, in-16. - -III. La connaissance des répertoires est utile à tout le monde; la -recherche préliminaire des documents est laborieuse pour tout le monde; -mais non pas au même degré.--Certaines parties de l’histoire, cultivées -depuis longtemps, sont arrivées à un tel degré de maturité que, tous les -documents conservés étant connus, réunis et classés dans de grandes -publications spéciales, l’œuvre historique peut se faire maintenant tout -entière, sur ces points-là, par le travail de cabinet. Les études -d’histoire locale n’obligent d’ordinaire qu’à des enquêtes locales. Il y -a des monographies importantes qui se fondent sur un petit nombre de -documents, trouvés ensemble dans le même fonds, et de telle nature qu’il -serait superflu d’en chercher d’autres ailleurs. Au contraire, telle -humble monographie, telle modeste édition d’un texte dont les -exemplaires anciens ne sont pas rares, et se trouvent dispersés dans -plusieurs bibliothèques de l’Europe, a nécessité des consultations, des -démarches et des déplacements infinis. La plupart des documents de -l’histoire du bas moyen âge et de l’histoire moderne étant encore -inédits ou mal édités, on peut poser en principe que, pour établir -aujourd’hui un chapitre vraiment neuf d’histoire médiévale ou moderne, -il faut avoir fréquenté longuement les grands dépôts de pièces -originales, et en avoir, pour ainsi dire, fatigué les catalogues. - -Que chacun choisisse donc avec le plus grand soin le sujet de ses -travaux, au lieu de s’en remettre pour cela, purement et simplement, au -hasard. Tels sujets ne peuvent être traités, dans l’état actuel des -instruments de recherche, qu’au prix de ces énormes dépouillements où -l’intelligence et la vie s’usent sans profit; ils ne sont pas -nécessairement plus intéressants que d’autres, et un jour, demain -peut-être, par le seul fait des perfectionnements de l’outillage, ils -deviendront aisément abordables. Il faut choisir, de propos délibéré, et -en connaissance de cause, certains sujets d’études historiques plutôt -que d’autres, suivant que certains répertoires de documents et certains -répertoires bibliographiques existent ou n’existent pas; suivant que -l’on aime ou que l’on n’aime pas le travail de cabinet ou le travail -d’exploration dans les dépôts; suivant même que l’on a ou que l’on n’a -pas les moyens de fréquenter commodément certains dépôts. «Peut-on -travailler en province?» s’est demandé M. Renan au Congrès des Sociétés -savantes, à la Sorbonne, en 1889; il s’est répondu très sagement: «Une -moitié au moins de l’œuvre scientifique peut se faire par le travail de -cabinet... Soit la philologie comparée, par exemple: avec une première -mise de fonds de quelques milliers de francs, et l’abonnement à trois ou -quatre recueils spéciaux, on posséderait tous les outils nécessaires... -J’en dirai autant des idées philosophiques générales... Un très grand -nombre de branches d’études pourraient être ainsi cultivées d’une façon -toute privée, et dans les endroits les plus retirés[44].» Sans doute; -mais il y a «des raretés, des spécialités, des recherches qui exigent de -puissants outillages». Une moitié de l’œuvre historique peut se faire, -désormais, il est vrai, par le travail de cabinet, avec des ressources -restreintes, mais une moitié seulement; l’autre moitié suppose encore la -mise à contribution des ressources, en répertoires et en documents, -qu’offrent seuls les grands centres d’étude; souvent même, il est -nécessaire de visiter successivement plusieurs grands centres d’études. -Bref, il en est de l’histoire comme de la géographie: sur certaines -parties de la terre, on possède des documents assez complets et assez -bien classés, dans des publications maniables, pour que l’on puisse en -raisonner utilement, au coin du feu, sans se déranger; tandis que la -moindre monographie d’une région inexplorée ou mal explorée suppose une -exertion de forces physiques et une dépense de temps considérables. -Choisir un sujet d’études, comme il arrive souvent, sans s’être rendu -compte de la nature et de l’étendue des recherches préliminaires qu’il -comporte, est un danger: plusieurs se sont noyés pendant des années dans -de pareilles recherches qui auraient été capables de s’employer mieux à -des travaux d’une autre espèce. Contre ce danger, d’autant plus -redoutable pour les novices qu’ils sont plus actifs et plus zélés, -l’examen des conditions actuelles de l’Heuristique en général, et des -notions positives de Bibliographie historique sont certainement -salutaires. - - [44] E. Renan, _Feuilles détachées_ (Paris, 1892, in-8), p. 96 et - suiv. - - - - -CHAPITRE II - -LES «SCIENCES AUXILIAIRES» - - -Supposons que les premières recherches, dont il est traité dans le -chapitre précédent, aient été faites avec méthode et avec succès: on a -réuni, sur un sujet donné, la plupart des documents utiles, sinon tous. -De deux choses l’une: ou ces documents ont déjà subi une élaboration -critique, ou ils sont à l’état brut; on s’en rend compte par des -recherches «bibliographiques» qui font encore partie, nous l’avons dit, -de l’enquête préliminaire à toute opération logique.--Dans le premier -cas (les documents ont déjà subi une élaboration), il faut être en -mesure de vérifier si la critique en a été correctement faite; dans le -second cas des matériaux sont à l’état brut, il faut les critiquer -soi-même. Dans les deux cas, certaines connaissances positives, -préalables et auxiliaires, _Vor- und Hulfskenntnisse_, comme on dit, ne -sont pas moins indispensables que l’habitude de raisonner bien; car si -l’on peut pécher, au cours des opérations critiques, en raisonnant mal, -on peut aussi errer par ignorance. La profession d’érudit ou d’historien -ressemble, du reste, en cela, à la plupart des professions: il est -impossible de l’exercer sans avoir un certain bagage de notions -techniques, auxquelles ni les dispositions naturelles, ni même la -méthode, ne sauraient suppléer.--En quoi donc doit consister -l’_apprentissage_ technique de l’érudit ou de l’historien? En d’autres -termes, plus usités, quoique, nous essaierons de le montrer, assez -impropres: quelles sont, avec et après la connaissance des répertoires, -les «sciences auxiliaires» de l’Histoire? - -Daunou, dans son _Cours d’études historiques_[45], s’est posé une -question du même genre: «Quelles études, dit-il, celui qui se destine à -écrire l’histoire aura-t-il besoin d’avoir faites, quelles connaissances -devra-t-il avoir acquises, pour commencer un ouvrage avec quelque espoir -de succès?» Avant lui Mably, dans son _Traité de l’étude de l’histoire_, -avait aussi reconnu qu’«il y a des études préparatoires dont un -historien, quel qu’il veuille être, ne saurait se dispenser». Mais Mably -et Daunou avaient là-dessus des idées qui paraissent, aujourd’hui, -singulières. Il est instructif de marquer exactement la distance qui -sépare leur point de vue du nôtre. «Premièrement, disait Mably, étudiez -le droit naturel, le droit public, les sciences morales et politiques.» -Daunou, homme de grand sens, secrétaire perpétuel de l’Académie des -inscriptions et belles-lettres, qui écrivait vers 1820, divise en trois -genres les études préliminaires qui constituent, à son avis, -«l’apprentissage de l’historien»: littéraires, philosophiques, -historiques.--Sur les études «littéraires», il s’étend copieusement: -d’abord «avoir lu attentivement les grands modèles». Quels grands -modèles? M. Daunou «n’hésite point» à indiquer en première ligne «les -chefs-d’œuvre de la poésie épique», car «ce sont les poètes qui ont créé -l’art de raconter, et qui ne l’a point appris d’eux ne le sait -qu’imparfaitement». Lire aussi les romanciers, les romanciers modernes: -«ils enseigneront à situer les faits et les personnages, à distribuer -les détails, à conduire habilement le fil des narrations, à -l’interrompre, à le reprendre, à soutenir l’attention des lecteurs par -une inquiète curiosité». Enfin lire les bons livres d’histoire: -«Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe et Plutarque entre les Grecs; -César, Salluste, Tite-Live et Tacite, chez les Latins; et parmi les -modernes, Machiavel, Guichardin, Giannone, Hume, Robertson, Gibbon, le -cardinal de Retz, Vertot, Voltaire, Raynal et Rulhière. Je n’entends -point exclure les autres, mais ceux-là suffiraient pour donner tous les -tons qui peuvent convenir à l’histoire; car il règne, entre leurs -écrits, une grande diversité de formes.»--En second lieu, études -philosophiques: avoir approfondi «l’idéologie, la morale et la -politique». «Quant aux ouvrages où peuvent se puiser les connaissances -de cet ordre, Daguesseau nous a indiqué Aristote, Cicéron, Grotius: j’y -joindrais les meilleurs moralistes anciens et modernes, les traités -d’économie publique publiés depuis le milieu du dernier siècle, ce qu’on -écrit sur l’ensemble, les détails ou les applications de la science -politique Machiavel, Bodin, Locke, Montesquieu, Rousseau, Mably même, et -les plus éclairés de leurs disciples et de leurs commentateurs.» En -troisième lieu, avant d’écrire l’histoire, «il faut apparemment qu’on la -sache». «On n’enrichira point ce genre d’instruction si l’on ne commence -par le posséder tel qu’il existe.» Le futur historien a déjà lu les -meilleurs livres d’histoire et il les a étudiés comme des modèles de -style: «il y aura du profit à les lire une seconde fois, mais en se -proposant plus particulièrement de saisir tous les faits qu’ils -contiennent et de s’en pénétrer assez pour en conserver des souvenirs -ineffaçables». - - [45] VII, p. 228 et suiv. - -Telles sont les notions «positives» qui étaient considérées, il y a -quatre-vingts ans, comme indispensables à l’historien en général. -Toutefois, on avait dès lors le sentiment confus que, «pour acquérir une -connaissance profonde des sujets particuliers», d’autres notions encore -étaient utiles: «Les sujets que les historiens ont à traiter, dit -Daunou, les détails qu’ils rencontrent exigent des connaissances très -étendues et fort diverses». Va-t-il préciser? voici en quels termes: -«souvent l’intelligence de plusieurs langues, quelquefois aussi des -notions de physique et de mathématiques». Et il ajoute: «sur ces objets -cependant, l’instruction générale, celle qu’on doit supposer commune à -tous les hommes de lettres, suffit à celui qui se consacre à des -compositions historiques...». - -Tous les auteurs qui ont essayé, comme Daunou, d’énumérer les -connaissances préalables, ainsi que les dispositions morales ou -intellectuelles, requises pour «écrire l’histoire», ont été amenés à -dire des banalités ou à émettre des exigences comiques. D’après E. A. -Freeman, l’historien devrait tout savoir: philosophie, droit, finances, -ethnographie, géographie, anthropologie, sciences naturelles, etc.; un -historien n’est-il pas exposé, en effet, à rencontrer dans l’étude du -passé des questions de philosophie, de droit, de finances, etc.? Et si -la science financière, par exemple, est considérée comme indispensable à -qui traite des questions de finance actuelles, l’est-elle moins à qui se -permet d’exprimer une opinion sur les problèmes financiers d’autrefois? -«Il n’est point de sujet spécial, déclare E. A. Freeman, que l’historien -ne puisse être amené à toucher incidemment: par conséquent, plus -nombreuses sont les branches spéciales de connaissances dont il est -maître, mieux il est préparé pour son travail professionnel.» A la -vérité, toutes les branches des connaissances humaines ne sont pas -également utiles; quelques-unes ne servent que très rarement, par -accident: «J’hésiterais même à présenter comme un conseil de perfection -à l’historien de se rendre chimiste accompli, en vue de la possibilité -d’une occasion où la chimie l’aiderait dans ses études»; mais d’autres -spécialités sont plus étroitement apparentées à l’histoire: «par -exemple, la géologie et tout le groupe des sciences naturelles qui s’y -rattachent... Il est clair que l’historien travaillera mieux s’il sait -la géologie[46]...»--On s’est aussi demandé si «l’histoire est une de -ces études que les anciens appelaient _umbratiles_, pour lesquelles il -suffit d’un esprit calme et d’habitudes laborieuses», ou bien si c’est -une condition favorable pour l’historien d’avoir été mêlé à la vie -active et d’avoir contribué à faire l’histoire de son temps avant -d’écrire celle du passé.--Que ne s’est-on pas demandé? Et des flots -d’encre ont coulé au sujet de ces questions mal posées, sans intérêt ou -sans solution, qui, longtemps débattues sans résultat, ont beaucoup -contribué à déconsidérer les écrits sur la méthodologie.--Il n’y a rien -à dire, à notre avis, de topique, qui ne soit pas de pur bon sens, sur -l’apprentissage de l’«art d’écrire l’histoire», si ce n’est que cet -apprentissage devrait consister surtout dans l’étude, si généralement -négligée jusqu’à présent, des principes de la méthode historique. - - [46] E. A. Freeman, _The methods of historical study_ (London, 1885, - in-8), p. 45. - - La géographie a été longtemps considérée, en France, comme une - science étroitement apparentée à l’histoire. Aujourd’hui encore, - nous avons une Agrégation d’histoire et de géographie, et les mêmes - professeurs enseignent, dans nos lycées, l’histoire et la - géographie. Beaucoup de personnes persistent à penser que cet - accouplement est légitime, et même s’effarouchent de l’éventualité - d’un divorce entre deux ordres de connaissances unis, disent-elles, - par des rapports nécessaires.--Mais on serait bien embarrassé - d’établir, par de bonnes raisons, et par des faits d’expérience, - qu’un professeur d’histoire, un historien, est d’autant meilleur - qu’il connaît mieux la géologie, l’océanographie, la climatologie, - et tout le groupe des sciences géographiques. En fait, les étudiants - en histoire font avec impatience et sans profit direct les études de - géographie que les programmes leur imposent; et les étudiants qui - ont sincèrement du goût pour la géographie jetteraient très - volontiers l’histoire par-dessus bord.--L’union artificielle de - l’histoire et de la géographie remonte, chez nous, à une époque où - la géographie, mal définie et mal constituée, était tenue par tout - le monde pour une discipline négligeable. C’est un vestige, à - détruire, d’un état de choses ancien. - -Ce n’est pas, du reste, l’«historien-littérateur», -l’historien-moraliste, porte-plume de l’Histoire, tel que Daunou et ses -émules l’ont conçu, que nous avons en vue: il s’agit seulement ici de -ceux, historiens ou érudits, qui se proposent de traiter les documents -pour préparer ou pour réaliser scientifiquement l’œuvre historique. -Ceux-là ont besoin d’un _apprentissage technique_. Que faut-il entendre -par là? - - * * * * * - -Soit un document écrit. Comment l’utiliser, si l’on ne sait pas le lire? -Jusqu’à François Champollion, les documents égyptiens, écrits en -hiéroglyphes, ont été, à proprement parler, lettre morte. On admet sans -difficulté que pour s’occuper de l’histoire ancienne d’Assyrie, il faut -avoir appris à déchiffrer les écritures cunéiformes. De même, si l’on -veut faire des travaux originaux d’après les sources, dans le champ de -l’histoire ancienne ou dans celui de l’histoire du moyen âge, il est -prudent d’apprendre à déchiffrer les inscriptions et les manuscrits. -Voilà pourquoi l’Épigraphie grecque et latine et la Paléographie du -moyen âge, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances nécessaires pour -déchiffrer les inscriptions et les manuscrits de l’antiquité et du moyen -âge, sont tenues pour des «sciences auxiliaires» de l’histoire, ou -plutôt des études historiques relatives à l’antiquité et au moyen -âge.--Que la paléographie latine du moyen âge fasse partie du bagage -obligatoire des médiévistes, comme la paléographie des hiéroglyphes de -celui des égyptologues, c’est évident. Notons, toutefois, une -différence. Personne n’aura jamais l’idée de se destiner à l’égyptologie -sans avoir préalablement acquis des connaissances paléographiques; il -n’est pas très rare, au contraire, que l’on entreprenne des études sur -nos documents locaux du moyen âge, sans avoir appris à en dater -approximativement les formes et à en déchiffrer correctement les -abréviations: c’est que la ressemblance de la plupart des écritures du -moyen âge avec les écritures modernes est assez grande pour que l’on -puisse avoir l’illusion de s’en tirer avec du flair et de l’habitude, -par des moyens empiriques. Cette illusion est dangereuse: les érudits -qui n’ont pas subi d’initiation paléographique régulière se -reconnaissent presque toujours à ce qu’ils commettent de temps en temps -de grosses erreurs de déchiffrement, susceptibles parfois de vicier à -fond leurs opérations subséquentes de critique et d’interprétation. -Quant aux autodidactes qui parviennent à exceller, à force d’avoir -pratiqué, l’initiation paléographique régulière dont ils ont été privés -leur aurait épargné au moins des tâtonnements, de longues heures et des -désagréments. - -Soit un document déchiffré. Comment s’en servir, si l’on ne le comprend -pas? Les inscriptions rédigées en étrusque et dans la langue archaïque -du Cambodge sont lues, mais personne ne les comprend; tant qu’elles ne -seront pas comprises, elles resteront inutiles. Il est évident que pour -s’occuper d’histoire grecque, il faut consulter des documents rédigés en -langue grecque, et, par conséquent, savoir le grec. Vérité de La Palice, -dira-t-on. Observez cependant que l’on agit très souvent comme si l’on -n’en avait pas conscience. Des jeunes gens abordent les études -d’histoire ancienne en n’ayant de la langue grecque et de la langue -latine qu’une teinture superficielle. Combien de gens, sans avoir étudié -le français et le latin du moyen âge, s’imaginent les savoir parce -qu’ils entendent le latin classique et le français moderne, et se -permettent d’interpréter des textes dont le sens littéral leur échappe, -ou, quoique très clair, leur paraît obscur? Les erreurs historiques sont -innombrables dont la cause est un contresens ou une interprétation par à -peu près de textes formels, commis par des travailleurs qui -connaissaient mal la grammaire, le vocabulaire ou les finesses des -langues anciennes. De solides études philologiques doivent précéder -logiquement les recherches historiques, toutes les fois que les -documents à mettre en œuvre ne sont pas rédigés en langue moderne, et -intelligibles sans difficulté. - -Soit un document intelligible. Il serait illégitime de le prendre en -considération avant d’en avoir vérifié l’authenticité, si l’authenticité -n’en a pas été déjà établie d’une manière définitive. Or, pour vérifier -l’authenticité et la provenance d’un document, deux conditions sont -requises: raisonner et savoir. Autrement dit, on raisonne à partir de -certaines données positives, qui représentent les résultats condensés -des recherches antérieures, qu’il est impossible d’improviser et qu’il -faut, par conséquent, apprendre. Distinguer une charte authentique d’une -charte fausse serait souvent impraticable, en fait, pour le logicien le -plus exercé, qui ne connaîtrait pas les habitudes de telle chancellerie, -à telle date, ou les caractères communs à toutes les chartes d’une -certaine espèce dont l’authenticité est certaine. Il serait tenu -d’établir lui-même, comme l’ont fait les premiers érudits, par la -comparaison d’un très grand nombre de documents similaires, les traits -qui différencient ceux qui sont certainement authentiques des autres, -avant de se prononcer sur un cas particulier. Combien sa besogne ne -sera-t-elle pas facilitée s’il existe un corps de doctrines, un trésor -d’observations accumulées, un système de résultats acquis par les -travailleurs qui ont jadis fait, refait, contrôlé, les comparaisons -minutieuses auxquelles il aurait été obligé de se livrer lui-même! Ce -corps de doctrines, d’observations et de résultats, propre à faciliter -la critique des diplômes et des chartes, existe: c’est la Diplomatique. -Nous dirons donc que la Diplomatique, comme l’Épigraphie, comme la -Paléographie, comme la Philologie (_Sprachkunde_)[47], est une -discipline auxiliaire des recherches historiques. - - [47] Le mot «Philologie» a pris en français un sens restreint, que - nous ne lui attribuons pas ici. - -L’Épigraphe et la Paléographie, la Philologie (_Sprachkunde_), la -Diplomatique avec ses annexes (Chronologie technique et Sphragistique) -ne sont pas les seules disciplines auxiliaires des recherches -historiques.--Il serait peu judicieux, en effet, d’entreprendre la -critique de documents littéraires encore non critiqués sans être au -courant des résultats acquis par ceux qui ont critiqué jusqu’à présent -des documents du même genre; l’ensemble de ces résultats constitue une -discipline à part, qui a un nom: l’Histoire littéraire[48].--La critique -des documents figurés, tels que les œuvres d’architecture, de sculpture -et de peinture, les objets de toutes sortes (armes, costumes, -ustensiles, monnaies, médailles, armoiries, etc.), suppose une -connaissance approfondie des observations et des règles dont se -composent l’Archéologie proprement dite et ses branches détachées: -Numismatique et Héraldique. - - [48] L’«Historiographie» est une branche de l’«Histoire littéraire»; - c’est l’ensemble des résultats acquis par les critiques qui ont - étudié jusqu’ici les anciens écrits historiques, tels que annales, - mémoires, chroniques, biographies, etc. - -Nous sommes maintenant en mesure d’examiner avec quelque profit la -notion si peu précise de «sciences auxiliaires de l’histoire». On dit -aussi «sciences ancillaires», «sciences satellites»; mais aucune de ces -expressions n’est vraiment satisfaisante. - -Et d’abord, toutes les soi-disant «sciences auxiliaires» ne sont pas des -_sciences_. La Diplomatique, l’Histoire littéraire, par exemple, ne sont -que des répertoires méthodiques de faits, acquis par la critique, qui -sont de nature à faciliter la critique des documents non critiqués -encore. Au contraire, la Philologie (_Sprachkunde_) est une science -organisée, qui a des lois. - -En second lieu, il faut distinguer parmi les connaissances -auxiliaires--non pas, à proprement parler, de l’Histoire, mais des -recherches historiques,--celles que chaque travailleur doit s’assimiler, -et celles dont il a besoin de savoir seulement où elles sont, pour se -les procurer à l’occasion; celles qui doivent être tournées en habitude -et celles qui peuvent rester à l’état de renseignements en provision -virtuelle. Un médiéviste doit savoir lire et comprendre les textes du -moyen âge; il ne lui servirait à rien d’entasser dans sa mémoire la -plupart des faits particuliers d’Histoire littéraire et de Diplomatique -qui sont consignés, à leur place, dans les bons Manuels-répertoires -d’«Histoire littéraire» et de «Diplomatique». - -Enfin, il n’existe point de connaissances auxiliaires de l’Histoire (ni -même des recherches historiques) en général, c’est-à-dire qui soient -utiles à tous les travailleurs, à quelque partie de l’histoire qu’ils -travaillent[49]. Il semble donc qu’il n’y ait pas de réponse générale à -la question posée au commencement de ce chapitre: en quoi doit consister -l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien?--En quoi -consiste l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien? Cela -dépend. Cela dépend de la partie de l’histoire qu’il se propose -d’étudier. Inutile de savoir la paléographie pour faire des recherches -relatives à l’histoire de la Révolution, ni de savoir le grec pour -traiter un point de l’histoire de France au moyen âge[51]. Posons du -moins que le bagage préalable de quiconque veut faire en histoire des -travaux originaux doit se composer (en dehors de cette «instruction -commune», c’est-à-dire de la culture générale, dont parle Daunou) de -toutes les connaissances propres à fournir les moyens de trouver, de -comprendre et de critiquer les documents. Ces connaissances varient -suivant que l’on se spécialise dans telle ou telle section de l’histoire -universelle. L’apprentissage technique est relativement court et facile -pour qui s’occupe d’histoire moderne ou contemporaine, long et pénible -pour qui s’occupe d’histoire ancienne ou d’histoire médiévale. - - [49] Cela n’est vrai que sous le bénéfice d’une réserve; car il existe - un instrument de travail indispensable à tous les historiens, à tous - les érudits, quel que soit le sujet de leurs études spéciales. - L’histoire, du reste, est ici dans le même cas que la plupart des - autres sciences: tous ceux qui font des recherches originales, en - quelque genre que ce soit, ont besoin de savoir plusieurs langues - vivantes, celles des pays où l’on pense, où l’on travaille, et qui - sont à la tête, au point de vue scientifique, de la civilisation - contemporaine. - - De nos jours, la culture des sciences n’est plus confinée dans un - pays privilégié, ni même en Europe. Elle est internationale. Tous - les problèmes, les mêmes problèmes, sont simultanément à l’étude - partout. Il est difficile aujourd’hui, il sera impossible demain, de - trouver des sujets que l’on puisse traiter sans avoir pris - connaissance de travaux en langue étrangère. Dès maintenant, pour - l’histoire ancienne, grecque et romaine, la connaissance de - l’allemand est presque aussi impérieusement requise que celle du - grec et du latin. Seuls, des sujets d’histoire étroitement locale - sont encore accessibles à ceux auxquels les littératures étrangères - sont fermées. Les grands problèmes leur sont interdits, pour cette - raison misérable et ridicule qu’ils sont, en présence des livres - publiés sur ces problèmes en toute autre langue que la leur, devant - des livres scellés. - - L’ignorance totale des langues qui ont été jusqu’à présent les - langues ordinaires de la science (allemand, anglais, français, - italien) est une maladie qui devient, avec l’âge, incurable. Il ne - serait pas excessif d’exiger de tout candidat aux professions - scientifiques qu’il fût au moins _trilinguis_, c’est-à-dire qu’il - comprît, sans trop de peine, deux langues modernes, outre sa langue - maternelle. Voilà une obligation dont les érudits d’autrefois - étaient dispensés (alors que le latin était encore la langue commune - des savants) et que les conditions modernes du travail scientifique - feront peser désormais de plus en plus lourdement sur les érudits de - tous les pays[50]. - - Les érudits français qui sont incapables de lire ce qui est écrit en - allemand et en anglais sont constitués par là même en état - d’infériorité permanent par rapport à leurs confrères, plus - instruits, de France et de l’étranger; quel que soit leur mérite, - ils sont condamnés à travailler avec des éléments d’information - insuffisants, à travailler mal. Ils en ont conscience. Ils - dissimulent leur infirmité de leur mieux, comme quelque chose de - honteux, à moins qu’ils ne l’étalent cyniquement, et s’en vantent; - mais s’en vanter, c’est encore, on le voit bien, une manière d’en - avoir honte.--Nous ne saurions trop insister ici sur ce point que la - connaissance pratique des langues étrangères est auxiliaire au - premier chef de tous les travaux historiques, comme de tous les - travaux scientifiques en général. - - [50] Un jour viendra peut-être où la connaissance de la principale des - langues slaves sera nécessaire: il y a déjà des érudits qui - s’imposent d’apprendre le russe.--L’idée de rétablir le latin dans - son ancienne dignité de langue universelle est chimérique. Voir la - collection du _Phœnix, seu nuntius latinus internationalis_ - (Londres, 1891, in-4). - - [51] Lorsque les «sciences auxiliaires» furent mises, pour la première - fois, chez nous, dans les programmes universitaires, on vit des - étudiants qui s’occupaient de l’histoire de la Révolution et qui ne - s’intéressaient nullement au moyen âge, adopter, comme «science - auxiliaire», la Paléographie, et des géographes, qui ne - s’intéressaient nullement à l’antiquité, l’Épigraphie. Ils n’avaient - sûrement pas compris que l’étude des «sciences auxiliaires» est - recommandée, non pour elle-même, mais parce qu’elle est, pour qui se - destine à certaines spécialités, pratiquement utile. (Voir _Revue - universitaire_, 1895, II, p. 123.) - - * * * * * - -Substituer, comme apprentissage de l’historien, l’étude des -connaissances positives, vraiment auxiliaires des recherches -historiques, à celle des «grands modèles», littéraires et -philosophiques, est un progrès de date récente. En France, pendant la -plus grande partie du siècle, les étudiants en histoire n’ont reçu -qu’une éducation littéraire, à la Daunou; presque tous s’en sont -contentés, et n’ont rien vu au-delà; quelques-uns ont constaté, avec -regret, l’insuffisance de leur préparation première, quand il était trop -tard pour y remédier; à part d’illustres exceptions, les meilleurs -d’entre eux sont restés des littérateurs distingués, impuissants à faire -œuvre de science. L’enseignement des «sciences auxiliaires» et des -moyens techniques d’investigation n’était alors organisé que pour -l’histoire (française) du moyen âge, et dans une école spéciale, l’École -des chartes. Cette simple circonstance assura du reste à cette École, -durant cinquante ans, une supériorité marquée sur tous les autres -établissements français (et même étrangers) d’enseignement supérieur: -d’excellents ouvriers s’y formèrent, qui fournirent beaucoup de -données nouvelles, tandis qu’ailleurs on bavardait sur les -problèmes[52].--Aujourd’hui, c’est encore à l’École des chartes que -l’apprentissage technique du médiéviste se fait le mieux, de la façon la -plus complète, grâce à des cours combinés, et gradués pendant trois ans, -de Philologie romane, de Paléographie, d’Archéologie, d’Historiographie -et de Droit du moyen âge. Mais les «sciences auxiliaires» sont -maintenant enseignées partout, avec plus ou moins d’ampleur; elles ont -été introduites dans les programmes universitaires. D’un autre côté, les -traités didactiques d’Épigraphie, de Paléographie, de Diplomatique, -etc., se sont multipliés depuis vingt-cinq ans. Il y a vingt-cinq ans, -on eût vainement cherché à se procurer un bon livre qui suppléât, en ces -matières, au défaut d’enseignement oral; depuis qu’il existe des -chaires, des «Manuels» ont paru[53] qui permettraient presque de s’en -passer si l’enseignement oral, appuyé d’exercices pratiques, n’avait pas -une efficacité particulière. Que l’on ait eu, ou non, le bénéfice de -subir un dressage régulier dans un établissement de hautes études, on -n’a donc plus le droit désormais d’ignorer ce qu’il faut savoir avant -d’aborder les travaux historiques. En fait, on ne l’ignore déjà plus -autant que par le passé. Le succès des «Manuels» précités, dont les -éditions se succèdent, est significatif à cet égard[54]. - - [52] Voir sur ce point les opinions de Th. v. Sickel et de J. Havet, - citées dans la _Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p. - 87.--Dès 1854, l’Institut autrichien «für österreischische - Geschichtsforschung» fut organisé sur le modèle de l’École française - des chartes. Une École des chartes vient d’être créée à l’«Instituto - di Studi superiori» de Florence. «We are accustomed, écrit-on en - Angleterre, to hear the complaint that there is not in this country - any institution resembling the École des chartes». (_Quarterly - Review_, juillet 1896, p. 122). - - [53] Ce serait ici le lieu d’énumérer les principaux «Manuels» publiés - depuis vingt-cinq ans. Mais on en trouvera une liste, arrêtée en - 1894, dans le _Lehrbuch_ de E. Bernheim, p. 206 et suiv. Citons - seulement les grands «Manuels» de «Philologie» (au sens large de - l’expression allemande «Philologie», qui comprend l’histoire de la - langue et de la littérature, l’épigraphie, la paléographie, et - toutes les notions auxiliaires de la critique des documents), en - cours de publication: le _Grundriss der indo-arischen Philologie und - Altertumskunde_, publ. sous la direction de G. Bühler: le _Grundriss - der iranischen Philologie_, publ. sous la direction de W. Geiger et - de E. Kuhn; le _Handbuch der classischen Altertumswissenschaft_, - publ. sous la direction de I. v. Müller; le _Grundriss der - germanischen Philologie_, publ. sous la direction de H. Paul, dont - la 2e éd. a commencé à paraître en 1896; le _Grundriss der - romanischen Philologie_, publ. sous la direction de G. Gröber. On - trouvera dans ces vastes répertoires, en même temps qu’une doctrine - brève, des références bibliographiques complètes, tant directes - qu’indirectes. - - [54] Les «Manuels» français de MM. Prou (Paléographie), Giry - (Diplomatique), Cagnat (Épigraphie latine) etc., ont répandu dans le - public la notion et la connaissance des disciplines auxiliaires. De - nouvelles éditions ont permis ou permettront de les tenir au - courant: chose nécessaire, car la plupart de ces disciplines, - quoique déjà bien constituées, se précisent et s’enrichissent encore - tous les jours. Cf. ci-dessus, p. 22. - -Voilà donc le futur historien armé des connaissances préalables qu’il -n’aurait pu négliger de se procurer sans se condamner, soit à -l’impuissance, soit à des méprises continuelles. Nous le supposons à -l’abri des erreurs (innombrables, en vérité) qui ont leur source dans -une connaissance imparfaite de l’écriture et de la langue des documents, -dans l’ignorance des travaux antérieurs et des résultats acquis par la -critique; il a une irréprochable _cognitio cogniti et cognoscendi_. -C’est, d’ailleurs, une supposition très optimiste, et nous ne nous le -dissimulons pas. Il ne suffit point, nous le savons, d’avoir suivi un -cours régulier de «sciences auxiliaires» ou d’avoir lu attentivement les -meilleurs traités didactiques de Bibliographie, de Paléographie, de -Philologie, etc., ni même d’avoir acquis, par des exercices pratiques, -quelque expérience personnelle, pour être toujours bien renseigné, -encore moins pour être infaillible.--D’abord, ceux qui ont étudié -longtemps des documents d’un certain genre ou d’une certaine date -possèdent, au sujet des documents de ce genre et de cette date, des -notions intransmissibles qui leur permettent en général de critiquer -supérieurement les documents nouveaux, de ce genre ou de cette date, -qu’ils rencontrent; rien ne remplace l’«érudition spéciale», récompense -des spécialistes qui ont beaucoup travaillé[55].--Et puis, les -spécialistes eux-mêmes se trompent: les paléographes ont à se tenir -constamment sur leurs gardes pour ne pas déchiffrer de travers; est-il -des philologues qui n’aient pas quelques contresens sur la conscience? -Des érudits très bien informés d’ordinaire ont imprimé comme inédits des -textes déjà publiés et négligé des documents qu’ils auraient pu -connaître. Les érudits passent leur vie à perfectionner sans cesse leurs -connaissances «auxiliaires», que, avec raison, ils n’estiment jamais -parfaites. Mais tout cela ne nous empêche pas de maintenir notre -hypothèse. Qu’il soit entendu seulement que, en pratique, on n’attend -pas, pour travailler sur les documents, d’être imperturbablement maître -de toutes les «connaissances auxiliaires»: on n’oserait jamais -commencer. - - [55] Que faut-il entendre au juste par ces «notions intransmissibles» - dont nous parlons? Dans le cerveau d’un spécialiste très familier - avec les documents d’une certaine espèce ou d’une certaine époque, - des associations d’idées se lient, des analogies brusquement luisent - à l’examen d’un document nouveau de cette espèce ou de cette époque, - qui échappent à toute autre personne moins expérimentée, fût-elle - munie d’ailleurs des répertoires les plus parfaits. C’est que toutes - les particularités des documents ne sont pas isolables; il y en a - qu’il est impossible de classer sous des rubriques claires, et qui - ne se trouvent, par conséquent, répertoriées nulle part. Mais la - mémoire humaine, quand elle est bonne, en garde l’impression; et une - excitation, même faible et lointaine, suffit à en faire réapparaître - la notion. - -Reste à savoir comment il faut traiter les documents, supposé que l’on -ait subi préalablement, avec succès, l’apprentissage convenable. - - - - -LIVRE II - -OPÉRATIONS ANALYTIQUES - - - - -CHAPITRE I - -CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONNAISSANCE HISTORIQUE - - -Nous avons déjà dit que l’histoire se fait avec des documents et que les -documents sont les traces des faits passés[56]. C’est ici le lieu -d’indiquer les conséquences enveloppées dans cette affirmation et dans -cette définition. - - [56] Ci-dessus, p. 1. - -Les faits ne peuvent être empiriquement connus que de deux manières: ou -bien directement si on les observe pendant qu’ils se passent, ou bien -indirectement, en étudiant les traces qu’ils ont laissées. Soit un -événement tel qu’un tremblement de terre, par exemple: j’en ai -directement connaissance si j’assiste au phénomène, indirectement si, -n’y ayant pas assisté, j’en constate les effets matériels (crevasses, -murs écroulés), ou si, ces effets ayant été effacés, j’en lis la -description écrite par quelqu’un qui a vu soit le phénomène lui-même, -soit ses effets.--Or le propre des «faits historiques»[57] c’est de -n’être connus qu’indirectement, d’après des traces. La connaissance -historique est, par essence, une connaissance indirecte. La méthode de -la science historique doit donc différer radicalement de celle des -sciences directes, c’est-à-dire de toutes les autres sciences, sauf la -géologie, qui sont fondées sur l’observation directe. La science -historique n’est pas du tout, quoi qu’on en ait dit[58], une science -d’observation. - - [57] Cette expression, souvent employée, a besoin d’être éclaircie. Il - ne faut pas croire qu’elle s’applique à une _espèce_ de faits. Il - n’y a pas de faits historiques, comme il y a des faits chimiques. Le - même fait est ou n’est pas historique suivant la façon dont on le - connaît. Il n’y a que des procédés de connaissance historiques. Une - séance du Sénat est un fait d’observation directe pour celui qui y - assiste; elle devient historique pour celui qui l’étudie dans un - compte rendu. L’éruption du Vésuve au temps de Pline est un fait - géologique connu historiquement. Le caractère historique n’est pas - dans les faits; il n’est que dans le mode de connaissance. - - [58] Fustel de Coulanges l’a dit. Cf. ci-dessus, p. VIII, note 5. - -Les faits passés ne nous sont connus que par les traces qui en ont été -conservées. Ces traces, que l’on appelle _documents_, l’historien les -observe directement, il est vrai; mais, après cela, il n’a plus rien à -observer; il procède désormais par voie de raisonnement, pour essayer de -conclure, aussi correctement que possible, des traces aux faits. Le -document, c’est le point de départ; le fait passé, c’est le point -d’arrivée[59]. Entre ce point de départ et ce point d’arrivée, il faut -traverser une série complexe de raisonnements, enchaînés les uns aux -autres, où les chances d’erreur sont innombrables; la moindre erreur, -qu’elle soit commise au début, au milieu ou à la fin du travail, peut -vicier toutes les conclusions. La «méthode historique», ou indirecte, -est par là visiblement inférieure à la méthode d’observation directe; -mais les historiens n’ont pas le choix: elle est _la seule_ pour -atteindre les faits passés, et l’on verra plus loin[60] comment elle -peut, malgré ces conditions défectueuses, conduire à une connaissance -scientifique. - - [59] Dans les sciences d’observation, c’est le fait lui-même, observé - directement, qui est le point de départ. - - [60] Ci-dessous, chap. VII. - -L’analyse détaillée des raisonnements qui mènent de la constatation -matérielle des documents à la connaissance des faits est une des parties -principales de la Méthodologie historique. C’est le domaine de la -Critique. Les sept chapitres qui suivent y sont consacrés.--Essayons -d’en esquisser d’abord, très sommairement, les lignes générales et les -grandes divisions. - -I. On peut distinguer deux espèces de documents. Parfois le fait passé a -laissé une trace matérielle (un monument, un objet fabriqué). Parfois, -et le plus souvent, la trace du fait est d’ordre psychologique: c’est -une description ou une relation écrites.--Le premier cas est beaucoup -plus simple que le second. Il existe, en effet, un rapport fixe entre -certaines empreintes matérielles et leurs causes, et ce rapport, -déterminé par des lois physiques, est bien connu[61].--La trace -psychologique, au contraire, est purement symbolique: elle n’est pas le -fait lui-même; elle n’est pas même l’empreinte immédiate du fait sur -l’esprit du témoin; elle est seulement un signe conventionnel de -l’impression produite par le fait sur l’esprit du témoin. Les documents -écrits n’ont donc pas de valeur par eux-mêmes, comme les documents -matériels; ils n’en ont que comme signes d’opérations psychologiques, -compliquées et difficiles à débrouiller. L’immense majorité des -documents qui fournissent à l’historien le point de départ de ses -raisonnements ne sont, en somme, que des traces d’opérations -psychologiques. - - [61] Nous ne traiterons pas particulièrement de la Critique des - documents matériels (objets, monuments, etc.), en tant qu’elle - diffère de la Critique des documents écrits. - -Cela posé, pour conclure d’un document écrit au fait qui en a été la -cause lointaine, c’est-à-dire pour savoir la relation qui relie ce -document à ce fait, il faut reconstituer toute la série des causes -intermédiaires qui ont produit le document. Il faut se représenter toute -la chaîne des actes effectués par l’auteur du document à partir du fait -observé par lui jusqu’au manuscrit (ou à l’imprimé) que nous avons -aujourd’hui sous les yeux. Cette chaîne, on la reprend en sens inverse, -en commençant par l’inspection du manuscrit (ou de l’imprimé) pour -aboutir au fait ancien. Tels sont le but et la marche de l’analyse -critique[62]. - - [62] Pour le détail et la justification logique de cette méthode voir - Ch. Seignobos, _Les conditions psychologiques de la connaissance en - histoire_, dans la _Revue philosophique_, 1887, II, p. 1, 168. - -D’abord, on observe le document. Est-il tel qu’il était lorsqu’il a été -produit? N’a-t-il pas été détérioré depuis? On recherche comment il a -été fabriqué afin de le restituer au besoin dans sa teneur originelle et -d’en déterminer la provenance. Ce premier groupe de recherches -préalables, qui porte sur l’écriture, la langue, les formes, les -sources, etc., constitue le domaine particulier de la CRITIQUE EXTERNE -ou critique d’érudition.--Ensuite intervient la CRITIQUE INTERNE: elle -travaille, au moyen de raisonnements par analogie dont les majeures sont -empruntées à la psychologie générale, à se représenter les états -psychologiques que l’auteur du document a traversés. Sachant ce que -l’auteur du document a dit, on se demande: 1º qu’est-ce qu’il a voulu -dire; 2º s’il a cru ce qu’il a dit; 3º s’il a été fondé à croire ce -qu’il a cru. A ce dernier terme le document se trouve ramené à un point -où il ressemble à l’une des opérations scientifiques par lesquelles se -constitue toute science objective: il devient une observation; il ne -reste plus qu’à le traiter suivant la méthode des sciences objectives. -Tout document a une valeur exactement dans la mesure où, après en avoir -étudié la genèse, on l’a réduit à une observation bien faite. - -II. Deux conclusions se dégagent de ce qui précède: complexité extrême, -nécessité absolue de la Critique historique. - -Comparé aux autres savants, l’historien se trouve dans une situation -très fâcheuse. Non seulement il ne lui est jamais donné, comme au -chimiste, d’observer directement des faits; mais il est très rare que -les documents dont il est obligé de se servir représentent des -observations précises. Il ne dispose pas de ces procès-verbaux -d’observations scientifiquement établis qui, dans les sciences -constituées, peuvent remplacer et remplacent les observations directes. -Il est dans la condition d’un chimiste qui connaîtrait une série -d’expériences seulement par les rapports de son garçon de laboratoire. -L’historien est obligé de tirer parti de rapports très grossiers, dont -aucun savant ne se contenterait[63]. - - [63] Le cas le plus favorable, celui où le document a été rédigé, - comme on dit, par un «témoin» oculaire, est encore bien loin de la - connaissance scientifique. La notion de _témoin_ a été empruntée à - la pratique des tribunaux; ramenée à des termes scientifiques, elle - se réduit à celle d’_observateur_. Un témoignage est une - observation. Mais, en fait, le témoignage historique diffère - notablement de l’observation scientifique. L’«observateur» opère - suivant des règles fixes et rédige dans une langue rigoureusement - précise. Au contraire, le «témoin» a observé sans méthode et rédigé - dans une langue sans rigueur: on ignore s’il a pris les précautions - nécessaires. Le propre du document historique est de se présenter - comme le résultat d’un travail fait sans méthode et sans garantie. - -D’autant plus nécessaires sont les précautions à prendre pour utiliser -ces documents, qui sont les seuls matériaux de la science historique: il -importe évidemment d’éliminer ceux qui n’ont aucune valeur et de -distinguer dans les autres ce qui s’y trouve de correctement observé. - -D’autant plus nécessaires sont, en même temps, les avertissements à ce -sujet que la pente naturelle de l’esprit humain est de ne prendre aucune -précaution, et de procéder, en ces matières où la plus exacte précision -serait indispensable, confusément.--Tout le monde, il est vrai, admet, -en principe, l’utilité de la Critique; mais c’est un de ces postulats -non contestés qui passent difficilement dans la pratique. Des siècles se -sont écoulés, en des âges de civilisation brillante, avant que les -premières lueurs de Critique se soient manifestées parmi les peuples les -plus intelligents de la terre. Ni les Orientaux ni le moyen âge n’en ont -eu l’idée nette[64]. Jusqu’à nos jours, des hommes éclairés ont, en se -servant des documents pour écrire l’histoire, négligé des précautions -élémentaires et admis inconsciemment des principes faux. Encore -aujourd’hui la plupart des jeunes gens, abandonnés à eux-mêmes, -suivraient ces vieux errements. C’est que la Critique est contraire à -l’allure normale de l’intelligence. La tendance spontanée de l’homme est -d’ajouter foi aux affirmations et de les reproduire, sans même les -distinguer nettement de ses propres observations. Dans la vie de tous -les jours, n’acceptons-nous pas indifféremment, sans vérification -d’aucune sorte, des on-dit, des renseignements anonymes et sans -garantie, toutes sortes de «documents» de médiocre ou de mauvais aloi? -Il faut une raison spéciale pour prendre la peine d’examiner la -provenance et la valeur d’un document sur l’histoire d’hier; autrement, -s’il n’est pas invraisemblable jusqu’au scandale, et tant qu’il n’est -pas contredit, nous l’absorbons, nous nous y tenons, nous le colportons, -en l’embellissant au besoin. Tout homme sincère reconnaîtra qu’un -violent effort est nécessaire pour secouer l’_ignavia critica_, cette -forme si répandue de la lâcheté intellectuelle; que cet effort doit être -constamment répété, et qu’il s’accompagne souvent d’une véritable -souffrance. - - [64] Voir B. Lasch, _Das Erwachen und die Entwickelung der - historischen Kritik im Mittelalter_, Breslau, 1887, in-8. - -L’instinct naturel d’un homme à l’eau est de faire tout ce qu’il faut -pour se noyer; apprendre à nager, c’est acquérir l’habitude de réprimer -des mouvements spontanés et d’en exécuter d’autres. De même, l’habitude -de la Critique n’est pas naturelle; il faut qu’elle soit inculquée, et -elle ne devient organique que par des exercices répétés. - -Ainsi le travail historique est un travail critique par excellence; -lorsqu’on s’y livre sans s’être préalablement mis en défense contre -l’instinct, on s’y noie. Pour être averti du danger, rien n’est plus -efficace que de faire un examen de conscience, et d’analyser les raisons -de l’_ignavia_ qu’il s’agit de combattre jusqu’à ce qu’elle ait fait -place à une attitude d’esprit critique[65]. Il est aussi très salutaire -de s’être rendu compte des principes de la méthode historique et d’en -avoir théoriquement décomposé, l’une après l’autre, comme nous allons le -faire, les opérations successives. «L’histoire, de même que toute autre -étude, comporte surtout des erreurs de fait qui proviennent d’un défaut -d’attention; mais elle est plus exposée qu’aucune autre à des fautes -nées de la confusion d’esprit qui fait faire des analyses insuffisantes -et construire des raisonnements faux... Les historiens avanceraient -moins d’affirmations sans preuves s’il leur fallait analyser chacune de -leurs affirmations; ils admettraient moins de principes faux s’ils -imposaient de formuler tous leurs principes; ils feraient moins de -mauvais raisonnements s’il leur fallait exprimer tous leurs -raisonnements en forme[66].» - - [65] La raison profonde de la crédulité naturelle, c’est la paresse. - Il est plus commode de croire que de discuter, d’admettre que de - critiquer, d’accumuler les documents que de les peser. Et c’est - aussi plus agréable: qui critique les documents en sacrifie; - sacrifier un document est aisément considéré comme une perte sèche - par celui qui l’a recueilli. - - [66] _Revue philosophique_, _l. c._, p. 178. - - - - -SECTION I - -CRITIQUE EXTERNE (CRITIQUE D’ÉRUDITION) - - - - -CHAPITRE II - -CRITIQUE DE RESTITUTION - - -Quelqu’un, de nos jours, écrit un livre: il envoie à l’imprimerie son -manuscrit autographe; de sa propre main il corrige les épreuves et signe -le bon à tirer. Le livre imprimé de la sorte se présente, en tant que -document, dans d’excellentes conditions matérielles. Quel que soit -l’auteur, et quels qu’aient été ses sentiments ou ses intentions, on est -certain, et c’est le seul point qui nous intéresse en ce moment, d’avoir -entre les mains une reproduction à peu près exacte du texte qu’il a -écrit.--Il faut dire «à peu près exacte», car si l’auteur a mal corrigé -ses épreuves, ou si les typographes ont mal observé ses corrections, la -reproduction du texte original est, même dans ce cas très favorable, -imparfaite. Il n’est pas rare que les typographes vous fassent dire -autre chose que ce que l’on a voulu dire et que l’on s’en aperçoive trop -tard. - -S’agit-il de reproduire un ouvrage dont l’auteur est mort, et dont il -est impossible d’envoyer à l’imprimerie le manuscrit autographe? Le cas -s’est présenté pour les _Mémoires d’outre-tombe_ de Chateaubriand, par -exemple; il se présente tous les jours pour ces correspondances intimes -de personnages connus que l’on se hâte d’imprimer pour satisfaire la -curiosité publique et dont les pièces originales sont si fragiles. Le -texte en est d’abord copié; il est ensuite typographiquement «composé» -d’après la copie, ce qui équivaut à une seconde copie; enfin cette -seconde copie (en épreuves) est, ou doit être, collationnée par -quelqu’un (à défaut de l’auteur disparu) avec la première copie, ou, -mieux encore, avec les originaux. Les garanties d’exactitude sont -moindres dans ce cas que dans le cas précédent; car entre l’original et -la reproduction définitive il y a un intermédiaire de plus (la copie -manuscrite), et il peut arriver que l’original soit difficile à -déchiffrer pour tout autre que l’auteur. Le texte des Mémoires et des -Correspondances posthumes est souvent défiguré, en fait, dans des -éditions qui paraissent, au premier abord, soignées, par des erreurs de -transcription et de ponctuation[67]. - - [67] Un membre de la _Société des humanistes français_ (fondée à Paris - en 1894) s’est amusé à relever, dans le _Bulletin_ de cette Société, - les erreurs justiciables de la critique verbale qui se trouvent dans - les éditions de quelques ouvrages posthumes (notamment dans celle - des _Mémoires d’outre-tombe_); il a montré qu’il est possible de - dissiper des obscurités dans les documents les plus modernes par la - même méthode qui sert à restituer les textes anciens. - -Maintenant, dans quel état les documents anciens ont-ils été conservés? -Presque toujours, les originaux sont perdus; nous n’avons que des -copies. Des copies faites directement d’après les originaux? Non pas, -mais des copies de copies. Les scribes qui les ont exécutées n’étaient -pas tous, tant s’en faut, des hommes habiles et consciencieux; ils -transcrivaient souvent des textes qu’ils ne comprenaient point ou qu’ils -comprenaient mal, et il n’a pas toujours été de mode, comme au temps de -la Renaissance carolingienne, de collationner les manuscrits[68]. Si nos -livres imprimés, après les revisions successives de l’auteur et du -prote, sont des reproductions imparfaites, il faut s’attendre à ce que -les documents anciens, copiés et recopiés pendant des siècles avec peu -de soin, au risque d’altérations nouvelles à chaque transmission, nous -soient parvenus sous une forme extrêmement incorrecte. - - [68] Sur les habitudes des copistes du moyen âge, par l’intermédiaire - desquels la plupart des œuvres littéraires de l’antiquité sont - parvenues jusqu’à nous, voir les renseignements réunis par W. - Wattenbach, _Das Schriftwesen im Mittelalter_ ³, Berlin, 1896, in-8. - -Dès lors, une précaution s’impose: avant de se servir d’un document, -savoir si le texte de ce document est «bon», c’est-à-dire aussi conforme -que possible au manuscrit autographe de l’auteur; et lorsque le texte -est «mauvais», l’améliorer. Agir autrement est dangereux. En utilisant -un mauvais texte, c’est-à-dire un texte corrompu par la tradition, on -risque d’attribuer à l’auteur ce qui est du fait des copistes. Des -théories ont été en effet bâties sur des passages viciés par des erreurs -de transcription, qui sont tombées à plat, en bloc, lorsque le texte -original de ces passages a été découvert ou restitué. Toutes les -«coquilles» typographiques, toutes les fautes de copie ne sont pas -indifférentes ou simplement ridicules: il en est d’insidieuses, propres -à tromper les lecteurs[69]. - - [69] Voir par exemple, les _Coquilles lexicographiques_ qui ont été - recueillies par A. Thomas, dans la _Romania_, XX (1891), p. 464 et - suiv. - -On croirait volontiers que les historiens estimés se sont toujours fait -une règle de se procurer de «bons» textes, nettoyés et restaurés comme -il faut, des documents qu’ils avaient à consulter. Ce serait une erreur. -Les historiens se sont longtemps servis des textes qu’ils avaient à leur -portée, sans en vérifier la pureté. Mais il y a plus: les érudits -eux-mêmes dont le métier est de publier des documents n’ont pas trouvé -du premier coup l’art de les restituer: naguère encore, les documents -étaient couramment édités d’après les premières copies venues, bonnes ou -mauvaises, combinées et corrigées au hasard. Les éditions de textes -anciens sont aujourd’hui, pour la plupart, «critiques»; mais il n’y a -pas trente ans qu’ont été données les premières «éditions critiques» des -grandes œuvres du moyen âge, et le texte critique de quelques œuvres de -l’antiquité classique (de celle de Pausanias, par exemple) est encore à -établir. - -Tous les documents historiques n’ont pas été publiés jusqu’ici de -manière à procurer aux historiens la sécurité dont ils ont besoin, et -quelques historiens agissent encore comme s’ils ne se rendaient pas -compte qu’un texte mal établi est, par cela même, sujet à caution. Mais -un progrès considérable a été réalisé. La méthode convenable pour la -purification et la restitution des textes a été dégagée des expériences -accumulées par plusieurs générations d’érudits. Aucune partie de la -méthode historique n’est aujourd’hui fondée plus solidement, ni plus -généralement connue. Elle est exposée avec clarté dans plusieurs -ouvrages de vulgarisation philologique[70].--Pour ce motif, nous nous -contenterons d’en résumer ici les principes essentiels et d’en indiquer -les résultats. - - [70] Voir E. Bernheim, _Lehrbuch der historischen Methode_ ², p. - 341-54.--Consulter en outre F. Blass, dans le _Handbuch der - klassischen Altertumswissenschaft_ de I. v. Müller, I² (1892), p. - 249-89 (avec une bibliographie détaillée); A. Tobler, dans le - _Grundriss der romanischen Philologie_, I (1888), p. 253-63; H. - Paul, dans le _Grundriss der germanischen Philologie_ I ², (1896), - p. 184-96. - - Lire, en français, le § «Critique des textes» dans _Minerva. - Introduction à l’étude des classiques scolaires grecs et latins_, - par J. Gow et S. Reinach, Paris, 1890, in-16, p. 50-65. - - L’ouvrage de I. Taylor, _History of the transmission of ancient - books to modern times_... (Liverpool, 1889, in-16), est sans valeur. - -I. Soit un document inédit ou qui n’a pas encore été édité conformément -aux règles de la critique. Comment procède-t-on pour en établir le -meilleur texte possible?--Trois cas sont à considérer. - -_a_. Le cas le plus simple est celui où l’on possède l’original, -l’autographe même de l’auteur. Il n’y a qu’à en reproduire le texte avec -une exactitude complète[71]. Théoriquement, rien de plus facile; en -pratique, cette opération élémentaire exige une attention soutenue, dont -tout le monde n’est pas capable. Essayez, si vous en doutez. Les -copistes qui ne se trompent jamais et qui n’ont jamais de distractions -sont rares, même parmi les érudits. - - [71] Cette règle n’est pas absolue. On admet généralement que - l’éditeur a le droit d’uniformiser la graphie d’un document - autographe--pourvu qu’il en avertisse le public,--toutes les fois - que, comme dans la plupart des documents modernes, les fantaisies - graphiques de l’auteur n’ont pas d’intérêt philologique. Voir les - _Instructions pour la publication des textes historiques_, dans le - _Bulletin de la Commission royale d’histoire de Belgique_, 5e série, - VI (1896); et les _Grundsätze für die Herausgabe von Actenstücken - zur neueren Geschichte_, laborieusement délibérées par le 2e et le - 3e Congrès des historiens allemands en 1894 et en 1895, dans la - _Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft_, XI, p. 200, XII, - p. 364. Les derniers Congrès d’historiens italiens tenus à Gênes - (1893) et à Rome (1895), ont aussi débattu cette question, mais sans - aboutir.--Quelles sont les libertés qu’il est légitime de prendre en - reproduisant des textes autographes? Le problème est plus difficile - que ne l’imaginent les gens qui ne sont pas du métier. - -_b_. Deuxième cas.--L’original est perdu; on n’en connaît qu’une copie. -Il faut se tenir sur ses gardes, car il est probable, _a priori_, que -cette copie contient des fautes. - -Les textes dégénèrent suivant certaines lois. On s’est appliqué à -distinguer et à classer les causes et les formes ordinaires des -différences qui s’observent entre les originaux et les copies; puis on a -déduit, par analogie, des règles applicables à la restitution -conjecturale des passages qui, dans une copie unique d’un original -perdu, sont certainement (parce qu’ils sont inintelligibles) ou -vraisemblablement corrompus. - -Les altérations de l’original, dans une copie, les «variantes de -tradition», comme on dit, sont imputables soit à la fraude, soit à -l’erreur. Certains copistes ont fait sciemment des modifications ou -pratiqué des suppressions[72]. Presque tous les copistes ont commis des -erreurs, soit de jugement, soit accidentelles. Erreurs de jugement si, -étant à demi instruits et à demi intelligents, ils ont cru devoir -corriger des passages ou des mots de l’original qu’ils n’entendaient -pas[73]. Erreurs accidentelles s’ils ont lu de travers en copiant, ou -mal entendu en écrivant sous la dictée, ou fait involontairement des -_lapsus calami_. - - [72] Il sera question des interpolations au chapitre III, p. 71. - - [73] Les scribes de la Renaissance carolingienne et de la renaissance - proprement dite, depuis le XVe siècle, se sont préoccupés de fournir - des textes intelligibles. Ils ont corrigé en conséquence tout ce - qu’ils ne comprenaient pas. Plusieurs œuvres de l’antiquité ont été - de la sorte abîmées par eux à jamais. - -Les modifications qui proviennent de fraudes et d’erreurs de jugement -sont souvent très difficiles à rectifier, et même à voir. Certaines -erreurs accidentelles (l’omission de plusieurs lignes, par exemple) sont -irréparables dans le cas, qui nous occupe, d’une copie unique. Mais la -plupart des erreurs accidentelles se laissent deviner, lorsqu’on en -connaît les formes ordinaires: confusions de sens, de lettres et de -mots, transpositions de mots, de syllabes et de lettres, dittographie -(répétition inutile de lettres ou de syllabes), haplographie (syllabes -ou mots qu’il aurait fallu redoubler et qui ne sont écrits qu’une fois), -mots mal séparés, phrases mal ponctuées, etc.--Des erreurs de ces divers -types ont été commises par les scribes de tous les temps et de tous les -pays, quelle que fût l’écriture des originaux, en quelque langue qu’ils -fussent rédigés. Mais certaines confusions de lettres sont fréquentes -dans les copies exécutées d’après des originaux qui étaient en -caractères onciaux, et d’autres dans les copies exécutées d’après des -originaux en minuscule. Les confusions de sens et de mots s’expliquent -par des analogies de vocabulaire et de prononciation qui différent, -naturellement, suivant que l’original était en telle langue ou en telle -autre, de telle date ou de telle autre. La théorie générale de la -restitution conjecturale se réduit donc à ce qui précède, et il n’y a -pas d’apprentissage général de cet art. On apprend à restituer, non pas -n’importe quels textes, mais des textes grecs, des textes latins, des -textes français, etc.; car la restitution conjecturale d’un texte -suppose, outre des notions générales sur le _processus_ de la -dégénérescence des textes, la connaissance approfondie: 1º d’une langue; -2º d’une paléographie spéciale; 3º _des confusions (de lettres, de sens -et de mots) dont les copistes de textes rédigés dans la même langue et -écrits de la même manière avaient ou ont l’habitude_. Pour -l’apprentissage de l’émendation conjecturale des textes grecs et latins, -des répertoires (alphabétiques et méthodiques) de «variantes de -tradition», de confusions fréquentes, de corrections probables, ont été -dressés[74]. Ils ne suppléent certes pas à des exercices pratiques, -faits sous la direction des hommes du métier[75], mais ils rendent de -grands services aux hommes du métier eux-mêmes. - - [74] Ces collections sont arrangées suivant l’ordre méthodique ou - suivant l’ordre alphabétique.--Les principales sont, pour les deux - langues classiques, outre l’ouvrage précité de Blass (ci-dessous, p. - 59, n. 70), les _Adversaria critica_ de Madvig (Copenhague, 1871-74, - 3 vol. in-8). Pour le grec, la célèbre _Commentatio paleographica_ - de Fr. J. Bast, publiée en appendice à l’édition du grammairien - Grégoire de Corinthe (Leipzig, 1811, in-8) et les _Variæ lectiones_ - de Cobet (Leyde, 1873, in-8). Pour le latin: H. Hagen, _Gradus ad - criticen_ (Leipzig, 1879, in-8) et W. M. Lindsay, _An introduction - to latin textual emendation based on the text of Plautus_ (London, - 1896, in-16). Un rédacteur du _Bulletin de la Société des humanistes - français_ a exprimé, dans cette publication, le vœu qu’un recueil - analogue soit composé pour le français moderne. - - [75] Cf. _Revue critique_, 1895, II, p. 358. - -Il serait facile d’énumérer des exemples de restitutions heureuses. Les -plus satisfaisantes sont celles qui ont un caractère d’évidence -paléographique, comme la correction classique de Madvig au texte des -_Lettres_ de Sénèque (89, 4). On lisait: «Philosophia unde dicta sit, -apparet; ipso enim nomine fatetur. Quidam et sapientiam ita quidam -finierunt, ut dicerent divinorum et humanorum sapientiam...»; ce qui n’a -pas de sens. On supposait une lacune entre _ita_ et _quidam_. Madvig -s’est représenté le texte en capitales de l’archétype disparu, où, -suivant l’usage antérieur au VIIIe siècle, les mots n’étaient pas -séparés (_scriptio continua_) et les phrases n’étaient pas ponctuées; il -s’est demandé si le copiste, qui eut d’abord sous les yeux l’archétype -en capitales, n’avait pas coupé les mots au hasard, et il a lu sans -difficulté: «... ipso enim domine fatetur quid amet. Sapientiam ita -quidam finierunt..., etc.» MM. Blass, Reinach, Lindsay, dans leurs -opuscules signalés en note, mentionnent plusieurs tours de force du même -genre, d’une parfaite élégance. Les hellénistes et les latinistes n’en -ont plus, du reste, le monopole: on en citerait d’aussi «brillants» qui -ont été exécutés par des orientalistes, par des romanistes et par des -germanistes, depuis que les textes orientaux, romans et germaniques sont -soumis à la critique verbale. Nous avons déjà dit que de «belles» -corrections sont possibles même sur le texte de documents tout à fait -modernes, typographiquement reproduits dans les meilleures conditions. - -Personne peut-être n’a excellé, de nos jours, au même degré que Madvig, -dans l’art de l’_emendatio_ conjecturale. Madvig, cependant, n’avait pas -une haute opinion des travaux de la philologie moderne. Il pensait que -les humanistes du XVIe et du XVIIe siècle étaient, à cet égard, mieux -préparés que les érudits d’aujourd’hui. L’_emendatio_ conjecturale des -textes latins et grecs, en effet, est un sport où l’on réussit d’autant -mieux que l’on a, avec un esprit plus ingénieux et plus d’imagination -paléographique, un sens plus juste, plus prompt et plus délicat des -finesses des langues classiques. Or les anciens érudits ont été -assurément trop hardis, mais les langues classiques leur étaient plus -intimement familières qu’aux érudits d’aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, -de nombreux textes conservés, sous une forme corrompue, dans des copies -uniques ont résisté, et résisteront toujours sans doute, à l’effort de -la critique. Très souvent, la critique constate l’altération du texte, -indique ce que le sens réclame, et, si elle est prudente, est obligée de -s’en tenir là, les traces de la leçon primitive ayant été effacées par -une multitude d’erreurs et de corrections successives dont il n’existe -plus aucun moyen de débrouiller la filière.--Les érudits qui se livrent -à l’exercice passionnant de la critique conjecturale sont exposés, dans -leur ardeur, à suspecter des leçons correctes et à proposer, pour les -passages désespérés, des hypothèses aventureuses. Ils ne l’ignorent pas. -Ils se font, en conséquence, une loi de distinguer très clairement, dans -leurs éditions, les leçons du manuscrit, ou des manuscrits, du texte -restitué par eux. - -_c_. Troisième cas.--On connaît plusieurs copies, qui diffèrent, d’un -document dont l’original est perdu. Ici les érudits modernes ont sur -ceux d’autrefois un avantage marqué: outre qu’ils sont mieux informés, -ils procèdent plus régulièrement à la comparaison des copies.--Le but, -comme dans le cas précédent, est de reconstituer, autant que possible, -l’archétype. - -Les érudits d’autrefois, et, comme eux, de nos jours, les novices, ont -eu et ont à lutter, en pareil cas, contre un premier mouvement, qui est -détestable: se servir de n’importe quelle copie, de celle qui est sous -la main.--Le second mouvement n’est guère meilleur: si les différentes -copies ne sont pas de la même époque, se servir de la plus ancienne. -L’antiquité relative des copies n’a théoriquement, et souvent en fait, -aucune importance; car un manuscrit du XVIe siècle, reproduction d’une -bonne copie perdue du XIe, a beaucoup plus de valeur qu’une copie -fautive et remaniée du XIIe ou du XIIIe siècle.--Le troisième mouvement -n’est pas encore le bon: compter les leçons attestées et décider à la -majorité. Soient vingt exemplaires d’un texte: la leçon _a_ est attestée -dix-huit fois, la leçon _b_ deux fois. Adopter pour ce motif la leçon -_a_, c’est supposer gratuitement que tous les exemplaires ont la même -autorité. Supposer cela, c’est commettre une faute de jugement; car si -dix-sept des dix-huit exemplaires qui donnent la leçon _a_ ont été -copiés sur le dix-huitième, la leçon _a_ n’est en réalité attestée -qu’une fois; et la seule question est de savoir si elle est, -intrinsèquement, moins bonne ou meilleure que la leçon _b_. - -Il a été reconnu que le seul parti rationnel est de déterminer d’abord -les rapports des copies entre elles.--On part, à cet effet, d’un -postulat incontestable, savoir toutes les copies qui contiennent, aux -mêmes endroits, les mêmes fautes, ont été faites les unes sur les autres -ou dérivent toutes d’une copie où ces fautes existaient. Il n’est pas -croyable, en effet, que plusieurs copistes aient commis, en reproduisant -chacun de son côté l’archétype exempt de fautes, exactement les mêmes -erreurs: l’identité des erreurs atteste une communauté d’origine.--On -éliminera sans scrupule tous les exemplaires dérivés d’une copie qui a -été conservée: ils n’ont évidemment que la valeur de cette copie, leur -source commune; ils n’en diffèrent, s’ils en diffèrent, que par des -fautes supplémentaires; ce serait perdre son temps que d’en relever les -variantes.--Cela fait, on n’est plus en présence que de copies -indépendantes, prises directement sur l’archétype, ou de copies dérivées -dont la source (une copie prise directement sur l’archétype) est -perdue.--Pour classer les copies dérivées en _familles_ dont chacune -représente, avec plus ou moins de pureté, la même tradition, on recourt -encore à la méthode de la comparaison des fautes. Elle permet -ordinairement de dresser sans trop de peine un tableau généalogique -complet (_stemma codicum_) des exemplaires conservés, qui met très -clairement en relief leur importance relative.--Ce n’est pas ici le lieu -d’examiner les espèces difficiles où, par suite de la suppression d’un -trop grand nombre d’intermédiaires, ou d’anciennes combinaisons -arbitraires qui ont mélangé les textes de plusieurs traditions -distinctes, l’opération devient extrêmement laborieuse, ou même -impraticable. D’ailleurs, dans ces cas extrêmes, la méthode ne change -point: la comparaison des passages correspondants est un instrument -puissant, mais c’est le seul dont dispose ici la critique. - -Quand l’arbre généalogique des exemplaires est dressé, on compare, pour -restituer le texte de l’archétype, les traditions indépendantes. -S’accordent-elles à donner un texte satisfaisant, pas de difficulté. -Diffèrent-elles, on décide. S’accordent-elles par hasard à donner un -texte défectueux, on recourt, comme si l’on n’avait qu’une copie, à -l’_emendatio_ conjecturale. - -C’est une condition beaucoup plus favorable, en principe, d’avoir -plusieurs copies indépendantes d’un original perdu que d’en avoir une -seule, car la simple comparaison mécanique des leçons indépendantes -suffit souvent à dissiper des obscurités que la lumière incertaine de la -critique conjecturale n’aurait pu percer. Toutefois, l’abondance des -exemplaires est un embarras plutôt qu’un secours lorsque l’on n’a pas -pris soin de les classer ou lorsqu’on les a mal classés: rien n’est -moins sûr que les reconstitutions de fantaisie, composites, fabriquées -avec des copies dont les relations mutuelles et la relation avec -l’archétype n’ont pas été préalablement fixées. D’autre part, -l’application des méthodes rationnelles entraîne, en certains cas, une -dépense formidable de temps et de travail: songez qu’il y a une telle -œuvre dont on possède plusieurs centaines d’exemplaires non identiques; -que les variantes indépendantes de tel texte médiocrement étendu (comme -les _Évangiles_) se comptent par milliers; que des années de travail -seraient nécessaires à un homme très diligent pour préparer une «édition -critique» de tel roman du moyen âge. Est-il, du moins, certain que le -texte de ce roman, après tant de collations, de comparaisons et de -travail, serait sensiblement meilleur que si l’on n’avait eu pour le -restituer que deux ou trois manuscrits? Non. L’effort matériel -qu’exigent certaines éditions critiques, par suite de l’extrême richesse -apparente des matériaux à mettre en œuvre, n’est nullement proportionnel -aux résultats positifs qui en sont la récompense. - -Les «éditions critiques» faites à l’aide de plusieurs copies d’un -original perdu doivent fournir au public les moyens de contrôler le -_stemma codicum_ que l’éditeur a dressé, et contenir, en note, la liste -des variantes qui ont été rejetées. De la sorte, au pis aller, les gens -compétents y trouvent, à défaut du meilleur texte, ce qu’il faut pour -l’établir[76]. - - [76] Les érudits négligeaient naguère encore chez nous, cette - précaution élémentaire, sous prétexte d’éviter «des airs de pédant». - M. B. Hauréau a publié, dans ses _Notices et extraits de quelques - manuscrits latins de la Bibliothèque nationale_ (VI, p. 310), une - pièce en vers rythmiques «De presbytero et logico». «Elle n’est pas - inédite, dit-il. M. Thomas Wright l’a déjà publiée... Mais cette - édition est très défectueuse; le texte en est même quelquefois tout - à fait inintelligible. Nous l’avons donc beaucoup amendé, faisant - concourir à cet amendement deux copies qui ne sont, d’ailleurs, ni - l’une ni l’autre, irréprochables...» Suit l’édition, sans variantes. - Le contrôle est impossible. - -II. Les résultats de la critique de restitution--critique de nettoyage -et de raccommodage--sont entièrement négatifs. On arrive soit par voie -de conjecture, soit par voie de comparaison et de conjecture, à obtenir -non pas nécessairement un bon texte, mais le meilleur texte possible, de -documents dont l’original est perdu. Le bénéfice le plus net est -d’éliminer les leçons mauvaises, adventices, propres à causer des -erreurs, et de signaler comme tels les passages suspects. Mais il va -sans dire que la critique de restitution ne fournit aucune donnée -nouvelle. Le texte d’un document qui a été restitué au prix de peines -infinies ne vaut pas davantage que celui d’un document analogue dont -l’original a été conservé; au contraire, il vaut moins. Si le manuscrit -autographe de l’_Énéide_ n’avait pas été détruit, des siècles de -collations et de conjectures auraient été épargnés, et le texte de -l’_Énéide_ serait meilleur qu’il ne l’est. Cela dit pour ceux qui -excellent au jeu des «émendations»[77], qui l’aiment par conséquent, et -qui seraient, au fond, fâchés de n’avoir pas à le pratiquer. - - [77] «Textual emendation too often misses the mark through want of - knowledge of what may be called _the rules of the game_.» (W. M. - Lindsay, _o. c._, p. V.) - -III. Il y aura lieu, d’ailleurs, de pratiquer la critique de restitution -jusqu’à ce que l’on possède le texte exact de tous les documents -historiques. Dans l’état actuel de la science, peu de travaux sont plus -utiles que ceux qui mettent au jour de nouveaux textes ou qui purifient -des textes connus. Publier, conformément aux règles de la critique, des -documents inédits, ou, jusqu’à présent, mal publiés, c’est rendre aux -études historiques un service essentiel. Dans tous les pays, -d’innombrables Sociétés savantes consacrent à cette œuvre capitale la -plus grande partie de leurs ressources et de leur activité. Mais, à -raison de l’immense quantité des textes à critiquer[78] et des soins -minutieux qu’exigent les opérations de la critique verbale[79], le -travail de publication et de restitution n’avance que lentement. Avant -que tous les textes intéressants pour l’histoire du moyen âge et des -temps modernes aient été édités ou réédités _secundum artem_, beaucoup -de temps s’écoulera, même en supposant que le train, relativement -rapide, dont on va depuis quelques années, soit encore accéléré[80]. - - [78] On s’est souvent demandé si _tous_ les textes valent la peine - d’être «établis» et publiés. «Parmi nos anciens textes [de la - littérature française du moyen âge], dit M. J. Bédier, que - convient-il de publier? Tout. Tout? dira-t-on. Ne chancelons-nous - pas déjà sous le faix des documents?... Voici la raison qui exige la - publication intégrale. Aussi longtemps que tant de manuscrits - resteront devant nous, clos et mystérieux, ils nous solliciteront - comme s’ils recelaient le mot de toutes les énigmes; ils - entraveront, pour tout esprit sincère, l’essor des inductions. Il - convient de les publier, ne serait-ce que pour s’en débarrasser et - pour qu’il soit possible à l’avenir d’en faire table rase...» - (_Revue des Deux Mondes_, 15 févr. 1894, p. 910.)--Tous les - documents doivent être inventoriés, nous l’avons dit (p. 15), afin - d’éviter que les travailleurs aient toujours à craindre d’en ignorer - qui leur seraient utiles. Mais, dans tous les cas où une analyse - sommaire suffit à faire connaître le contenu du document, si la - forme de ce document n’a pas d’intérêt, la publication _in extenso_ - ne sert à rien. Il ne faut pas s’encombrer: tous les documents - seront un jour analysés; quantité de documents ne seront jamais - publiés. - - [79] Les éditeurs de textes rendent souvent leur tâche encore plus - longue et plus difficile qu’elle ne l’est en s’imposant, sous - prétexte d’éclaircissements, des commentaires. Ils auraient intérêt - à en faire l’économie et à se dispenser de toute annotation qui - n’appartient pas à l’«appareil critique» proprement dit. Voir, sur - ce point, Th. Lindner, _Ueber die Herausgabe von geschichtlichen - Quellen_, dans les _Mittheilungen des Instituts für oesterreichzsche - Geschichtsforschung_, XVI, 1895, p. 501 et suiv. - - [80] Il suffit, pour s’en rendre compte, de comparer ce qui a été fait - jusqu’ici par les Sociétés les plus actives, telles que la Société - des _Monumenta Germaniæ historica_ et l’_Instituto storico - italiano_, avec ce qui leur reste à faire.--La plupart des documents - les plus anciens et les plus difficiles à restituer, qui ont exercé - depuis longtemps la sagacité des érudits, ont été mis dans un état - relativement satisfaisant. Mais d’immenses besognes matérielles sont - encore à accomplir. - - - - -CHAPITRE III - -CRITIQUE DE PROVENANCE - - -Il serait absurde de chercher des renseignements sur un fait dans les -papiers de quelqu’un qui n’en a rien su, ni rien pu savoir. Il faut donc -se demander tout d’abord, quand on est en présence d’un document: «D’où -vient-il? quel en est l’auteur? quelle en est la date?»--Un document -dont l’auteur, la date, le lieu d’origine, la provenance, en un mot, -sont totalement inconnaissables, n’est bon à rien. - -Cette vérité, qui paraît élémentaire, n’a été pleinement reconnue que de -nos jours. Telle est l’ἀκρισία naturelle des hommes que ceux qui, les -premiers, ont pris l’habitude de s’informer de la provenance des -documents avant de s’en servir, en ont conçu (et ont eu le droit d’en -concevoir) de la fierté. - - * * * * * - -La plupart des documents modernes portent une indication précise de leur -provenance: de nos jours, les livres, les articles de journal, les -pièces officielles et même les écrits privés sont, en général, datés et -signés. Beaucoup de documents anciens, sont, au contraire, mal -localisés, anonymes et sans date. - -La tendance spontanée de l’esprit humain est d’ajouter foi aux -indications de provenance, lorsqu’il y en a. Sur la couverture et dans -la préface des _Châtiments_, Victor Hugo s’en dit l’auteur: c’est donc -que Victor Hugo est l’auteur des _Châtiments_. Voici, dans un musée, un -tableau non signé, mais dont le cadre est orné, par les soins de -l’administration, d’une planchette où se lit le nom de Léonard de Vinci: -ce tableau est de Léonard de Vinci. On trouve sous le nom de saint -Bonaventure, dans les _Extraits des poètes chrétiens_ de M. Clément, -dans la plupart des éditions des «Œuvres» de saint Bonaventure et dans -un grand nombre de manuscrits du moyen âge, un poème intitulé -_Philomena_: le poème intitulé _Philomena_ est de saint Bonaventure, et -«on y recueille de précieuses notes sur l’âme même» de ce saint -homme[81]. Vrain-Lucas apportait à M. Chasles des autographes de -Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine, dûment signés -et paraphés[82]: voilà, pensait M. Chasles, des autographes de -Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine.--Nous sommes -ici en présence d’une des formes les plus générales, et en même temps -les plus tenaces, de la crédulité publique. - - [81] R. de Gourmont, _Le Latin mystique_ (Paris, 1891, in-8), p. 258. - - [82] Voir ces prétendus autographes à la Bibl. nat., nouv. acq. fr., - nº 709. - -L’expérience et la réflexion ont montré la nécessité de réduire par la -méthode ces mouvements instinctifs de confiance. Les autographes de -Vercingétorix, de Cléopâtre et de Marie-Madeleine avaient été composés -par Vrain-Lucas. Le _Philomena_, attribué par les scribes du moyen âge -tantôt à saint Bonaventure, tantôt à Louis de Grenade, tantôt à John -Hoveden, tantôt à John Peckham, n’est peut-être d’aucun de ces auteurs, -et il n’est certainement pas du premier. D’insignes pauvretés ont été -affublées, sans l’ombre d’une preuve, dans les plus célèbres musées -d’Italie, du glorieux nom de Léonard. D’autre part, il est très vrai que -Victor Hugo est l’auteur des _Châtiments_.--Concluons que les -indications les plus formelles de provenance ne sont jamais suffisantes -_par elles-mêmes_. Ce ne sont que des présomptions, fortes ou faibles: -très fortes, en général, quand il s’agit de documents modernes, souvent -très faibles quand il s’agit de documents anciens. Il en est de -postiches, collées sur des œuvres insignifiantes pour en rehausser la -valeur, ou sur des œuvres considérables pour glorifier quelqu’un, ou -bien avec l’intention de mystifier la postérité, ou pour cent autres -motifs, qu’il est aisé d’imaginer et dont on a dressé la liste[83]: la -littérature «pseudépigraphe» de l’antiquité et du moyen âge est énorme. -Il y a en outre des documents entièrement «faux»; les faussaires qui les -ont fabriqués les ont, naturellement, munis d’indications très précises -de leur provenance supposée.--Donc il faut contrôler.--Mais comment?--On -contrôle la provenance apparente des documents, lorsqu’elle est -suspecte, par la méthode même qui sert à déterminer, autant que -possible, celle des documents dépourvus de toute indication d’origine. -Les procédés sont les mêmes dans les deux cas, qu’il n’est pas -nécessaire, par conséquent, de distinguer davantage. - - [83] F. Blass a énuméré les principaux de ces motifs, au sujet de la - littérature pseudépigraphe de l’antiquité. (_O. c._, p. 269 et - suiv.) - -I. Le principal instrument de la critique de provenance est l’_analyse -interne_ du document considéré, faite en vue d’y relever tous les -indices propres à renseigner sur l’auteur, sur le temps et sur le pays -où il a vécu. - -On examine d’abord l’écriture du document: saint Bonaventure est né en -1221; si des poèmes attribués à saint Bonaventure se lisent dans des -manuscrits exécutés au XIe siècle, ce sera une excellente preuve que -l’attribution n’est pas fondée: tout document dont il existe une copie -en écriture du XIe siècle ne peut pas être postérieur au XIe siècle.--On -examine la langue: certaines formes n’ont été employées qu’en certains -lieux et à certaines dates. La plupart des faussaires sont trahis par -leur ignorance à cet égard: des mots, des tournures modernes leur -échappent; on a pu établir que des inscriptions phéniciennes, trouvées -dans l’Amérique du Sud, étaient antérieures à telle dissertation -allemande sur un point de syntaxe phénicienne.--On examine les formules, -s’il s’agit d’actes publics. Un document qui se présente comme un -diplôme mérovingien et qui n’offre pas les formules ordinaires des -diplômes mérovingiens authentiques est faux.--On note enfin toutes les -données positives qui se trouvent dans le document: faits mentionnés, -allusions à des faits. Lorsque ces faits sont connus d’ailleurs, par des -sources qui n’ont pas pu être à la disposition d’un faussaire, la -sincérité du document est établie, et la date en est approximativement -fixée entre le fait le plus récent dont l’auteur a eu connaissance et le -fait le plus voisin de celui-là qu’il aurait sans doute mentionné s’il -l’avait connu. On argumente aussi de ce que certains faits sont signalés -avec prédilection, et de ce que certaines opinions sont exprimées, pour -reconstituer par conjecture la condition, le milieu et le caractère de -l’auteur. - -L’analyse interne d’un document, pourvu qu’elle soit faite avec soin, -fournit en général des notions suffisantes sur sa provenance. La -comparaison méthodique entre les divers éléments des documents analysés -et les éléments correspondants des documents similaires dont la -provenance est certaine a permis de démasquer un très grand nombre de -faux[84], et de préciser les circonstances où la plupart des documents -sincères ont été produits. - - [84] E. Bernheim (_o. c._, p. 243 et suiv.) donne une liste - considérable de documents faux, aujourd’hui reconnus pour tels. Il - suffit de rappeler ici quelques mystifications fameuses: - Sanchoniathon, Clotilde de Surville, Ossian.--Depuis la publication - du livre de M. Bernheim, quelques documents célèbres, nullement - soupçonnés jusque-là, ont encore été rayés de la liste des documents - à consulter. Voir notamment A. Piaget, _la Chronique des chanoines - de Neuchâtel_ (Neuchâtel, 1896, in-8). - -On complète et on vérifie les résultats obtenus par l’analyse interne en -recueillant tous les _renseignements extérieurs_, relatifs au document -soumis à la critique, qui peuvent se trouver dispersés dans des -documents de la même époque ou plus récents: citations, détails -biographiques sur l’auteur, etc. Il est quelquefois significatif qu’il -n’existe aucun renseignement de ce genre: le fait qu’un soi-disant -diplôme mérovingien n’ai été cité par personne avant le XVIIe siècle et -n’ait jamais été vu que par un érudit du XVIIe siècle, convaincu d’avoir -commis des fraudes, donne à penser qu’il est moderne. - -II. Nous avons envisagé jusqu’ici le cas le plus simple, où le document -considéré est l’ouvrage d’un seul auteur. Mais de nombreux documents ont -reçu, à différentes époques, des additions qu’il importe de distinguer -du texte primitif, afin de ne pas attribuer à X, auteur du texte, ce qui -est d’Y ou de Z, ses collaborateurs imprévus[85].--Il y a deux sortes -d’additions: l’interpolation et la continuation.--Interpoler, c’est -insérer dans un texte des mots ou des phrases qui n’étaient pas dans le -manuscrit de l’auteur[86]. Les interpolations sont d’ordinaire -accidentelles, dues à la négligence des copistes et s’expliquent par -l’introduction dans le texte de gloses interlinéaires ou d’annotations -marginales; mais, parfois, c’est volontairement que quelqu’un a ajouté -(ou substitué) aux phrases de l’auteur des phrases de son cru, avec le -dessein de compléter, d’embellir ou d’accentuer. Si nous avions le -manuscrit où l’interpolation volontaire a été faite, les surcharges et -les grattages la décèleraient tout de suite. Mais, presque toujours, le -premier exemplaire interpolé est perdu; et, dans les copies qui en -dérivent, toute trace matérielle d’addition (ou de substitution) a -disparu.--Il est inutile de définir les continuations. On sait que -beaucoup de chroniques du moyen âge ont été «continuées» par diverses -mains sans qu’aucun des continuateurs successifs ait pris soin de -déclarer où commence, où finit son travail propre. - - [85] Quand les modifications du texte primitif sont du fait de - l’auteur lui-même, ce sont des «remaniements». L’analyse interne et - la comparaison d’exemplaires appartenant aux différentes éditions du - document les accusent. - - [86] Voir F. Blass, _o. c._, p. 254 et suiv. - -Les interpolations et les continuations se distinguent sans effort, au -cours des opérations nécessaires pour restituer la teneur d’un document -dont il existe plusieurs exemplaires, lorsque quelques-uns de ces -exemplaires reproduisent le texte primitif, antérieur à toute addition. -Mais si tous les exemplaires remontent à des copies déjà interpolées ou -continuées, il faut recourir à l’analyse interne. Le style de toutes les -parties du document est-il uniforme? le même esprit y règne-t-il d’un -bout à l’autre? n’y a-t-il pas des contradictions, des hiatus dans la -suite des idées?--En pratique, lorsque les continuateurs et les -interpolateurs ont eu une personnalité et des intentions tranchées, on -réussit, au moyen de l’analyse, à isoler le document primitif comme avec -des ciseaux. Mais, lorsque tout est flou, on n’aperçoit pas bien les -points de suture; en ce cas il est plus sage de l’avouer que de -multiplier les hypothèses. - -III. L’œuvre de la critique de provenance n’est pas achevée dès que le -document est localisé, précisément ou approximativement, dans le temps -et dans l’espace, et que l’on sait enfin sur l’auteur ou les auteurs -tout ce que l’on peut savoir[87]. Voici un livre: suffit-il, pour -connaître la «provenance» des renseignements qui s’y trouvent, -c’est-à-dire pour être en mesure d’en apprécier la valeur, de savoir -qu’il a été composé en 1890, à Paris, par un tel? Supposons qu’un tel -ait copié servilement (sans le citer) un ouvrage antérieur, écrit en -1850. Pour les parties empruntées, ce n’est pas un tel, c’est l’auteur -de 1850 qui, seul, est responsable et garant. Or, de nos jours, le -plagiat, prohibé par la loi et tenu pour déshonorant, est rare: -autrefois, c’était une habitude, acceptée et impunie. Beaucoup de -documents historiques, en apparence originaux, ne font que refléter -(sans le dire) des documents plus anciens, et les historiens sont -exposés, de ce chef, à des déconvenues singulières. Des passages -d’Eginhard, chroniqueur du IXe siècle, sont empruntés à Suétone: il n’y -a rien à en faire pour l’histoire du IXe siècle; que serait-il arrivé, -cependant, si l’on ne s’en était pas aperçu? Un événement est attesté -trois fois, par trois chroniqueurs; mais ces trois attestations, dont on -admire la concordance, n’en font qu’une, s’il est constaté que deux des -trois chroniqueurs ont copié le troisième, ou que les récits parallèles -des trois chroniques ont été puisés à la même source. Des lettres -pontificales, des diplômes impériaux du moyen âge contiennent des -tirades éloquentes que l’on ne doit pas prendre au sérieux: elles -étaient, en effet, de style, et c’est dans des formulaires de -chancellerie que les rédacteurs de ces lettres et de ces diplômes les -ont textuellement copiées. - - [87] Peu importe, en principe, que l’on ait réussi ou que l’on n’ait - pas réussi à découvrir le nom de l’auteur. On lit cependant dans - l’_Histoire littéraire de la France_ (XXVI, p. 388): «Nous avons - négligé les sermons anonymes: ces œuvres trop faciles n’ont vraiment - pas d’importance pour l’histoire littéraire quand les auteurs n’en - sont pas connus.» Quand les auteurs sont nominativement connus, en - ont-elles davantage? - -Il appartient à la critique de provenance de discerner, autant que -possible, les sources dont se sont servis les auteurs de documents. - -Le problème à résoudre ici n’est pas sans analogie avec celui de la -restitution des textes, dont il a été parlé plus haut. Dans les deux -cas, en effet, on procède en partant de ce principe que les leçons -identiques ont une source commune: plusieurs scribes, transcrivant un -texte, ne feront pas exactement les mêmes fautes aux mêmes endroits; -plusieurs écrivains, racontant les mêmes faits, ne se seront pas placés, -pour les voir, aux mêmes points de vue, et ne diront pas exactement les -mêmes choses dans les mêmes termes. A cause de l’extrême complexité des -événements historiques, il est tout à fait invraisemblable que deux -observateurs indépendants les aient rapportés de la même façon. On -s’attache à former des familles de documents, de la même manière que -l’on forme des familles de manuscrits. On aboutit pareillement à dresser -des tableaux généalogiques. - -Les examinateurs qui corrigent les compositions des candidats au -baccalauréat ont quelquefois à s’apercevoir que les «copies» de deux -candidats (placés l’un à côté de l’autre) ont un air de famille. S’il -leur plaît de rechercher quelle est celle dont l’autre dérive, ils le -reconnaissent aisément, en dépit des petits artifices (modifications -légères, amplifications, résumés, additions, suppressions, -transpositions) que le plagiaire a multipliés pour dépister les -soupçons. Leurs erreurs communes suffisent à dénoncer les deux -coupables; des maladresses, et surtout les erreurs propres au plagiaire -qui ont leur source dans une particularité de la copie du complaisant, -révèlent le plus coupable.--De même, soient deux documents anciens: -quand l’auteur de l’un a copié l’autre sans intermédiaire, il est en -général très aisé d’établir la filiation; que l’on abrège ou que l’on -délaie, on se trahit presque toujours, en plagiant, par quelque -endroit[88]. - - [88] Dans des cas très favorables, on est arrivé quelquefois à - déterminer, par l’examen des confusions commises par le plagiaire, - jusqu’à l’espèce d’écriture, jusqu’au format et à la disposition - matérielle du manuscrit-source qu’il avait sous les yeux. Les - démonstrations de la «critique des sources» sont quelquefois - appuyées, comme celles de la «critique des textes», par l’évidence - paléographique. - -Quand trois documents sont apparentés, leurs relations mutuelles sont -déjà, en certains cas, plus difficiles à spécifier. Soient A, B et C. -Supposons que A soit la source commune: il est possible que A ait été -copié séparément par B et par C; que C n’ait connu la source commune que -par l’intermédiaire de B; que B n’ait connu la source commune que par -l’intermédiaire de C. Si B et C ont abrégé la source commune de deux -manières différentes, ces copies partielles sont sûrement indépendantes. -Lorsque B et C dépendent l’un de l’autre, on est ramené au cas le plus -simple, celui du paragraphe précédent. Mais supposons que l’auteur de C -ait combiné A et B; que d’ailleurs A ait été déjà utilisé par B: les -relations généalogiques s’entrecroisent et s’obscurcissent.--Bien -autrement compliqués encore sont les cas où l’on est en présence de -quatre, cinq documents apparentés, ou davantage; car le nombre des -combinaisons possibles augmente très rapidement.--Toutefois, pourvu -qu’il n’y ait pas trop d’intermédiaires perdus, la critique réussit à -débrouiller les rapports à force de rapprochements et d’ingénieuse -patience, par le simple jeu de comparaisons indéfiniment répétées. Des -érudits modernes (M. B. Krusch, par exemple, qui s’est occupé surtout -des écrits hagiographiques de l’époque mérovingienne) ont récemment -construit, de la sorte, des généalogies d’une précision et d’une -solidité parfaites[89]. - - [89] Les travaux de M. Julien Haver, réunis dans le tome de ses Œuvres - (_Questions mérovingiennes_, Paris, 1896, in-8) sont considérés - comme des modèles. Des problèmes très difficiles y sont résolus avec - une élégance irréprochable.--La lecture des mémoires où M. L. - Delisle s’est attaché à élucider des questions de provenance est - aussi très profitable.--Les questions de cet ordre sont celles où - triomphent les érudits les plus habiles. - -Les résultats de la critique de provenance, en tant qu’elle s’applique à -établir la filiation des documents, sont de deux sortes.--D’une part, -elle reconstitue des documents perdus. Deux chroniqueurs, B et C, -ont-ils utilisé, chacun de leur côté, une source commune, X, qui ne se -retrouve pas? Il sera possible de ce faire une idée de X en détachant et -en recollant les extraits encastrés dans B et dans C, tout de même que -l’on se fait une idée d’un manuscrit perdu en rapprochant les copies -partielles qui en ont été conservées.--D’autre part, la critique de -provenance ruine l’autorité d’une foule de documents «authentiques», -c’est-à-dire non suspects de falsification, en prouvant qu’ils sont -dérivés, qu’ils valent ce que valent leurs sources, et que, quand ils -embellissent leurs sources par des détails de fantaisie ou des phrases -de rhétorique, ils ne valent rien du tout. En Allemagne, et en -Angleterre, les éditeurs de documents ont pris l’excellente habitude -d’imprimer en petits caractères les passages empruntés, en caractères -plus gros les passages originaux ou dont la source est inconnue. Grâce à -cette pratique, on voit au premier coup d’œil que des chroniques -renommées, souvent citées (bien à tort), sont des compilations, sans -valeur par elles-mêmes: c’est ainsi que les _Flores historiarum_ du -soi-disant Mathieu de Westminster, la plus populaire peut-être des -chroniques anglaises du moyen âge, sont presque entièrement tirés des -ouvrages originaux de Wendover et de Mathieu de Paris[90]. - - [90] Voir l’édition de H. R. Luard (t. I, London, 1890, in-8), dans - les _Rerum britannicarum medii ævi scriptores_.--Les _Flores - historiarum_ de Mathieu de Westminster figurent à l’«Index» romain, - à cause des passages empruntés aux _Chronica majora_ de Mathieu de - Paris, tandis que les _Chronica majora_ elles-mêmes ont échappé à la - censure. - -IV. La critique de provenance garantit les historiens d’erreurs énormes. -Les résultats qu’elle obtient sont saisissants. Les services qu’elle a -rendus en éliminant des documents faux, en dénonçant de fausses -attributions, en déterminant les conditions où sont nés des documents -que le temps avait défigurés et en les rapprochant de leurs -sources[91],--ces services sont si grands qu’elle est aujourd’hui -considérée comme «la critique» par excellence. On dit couramment d’un -historien qu’il «manque de critique» lorsqu’il ne sent point la -nécessité de distinguer entre les documents, qu’il ne se méfie jamais -des attributions traditionnelles, et qu’il accepte, comme s’il craignait -d’en perdre un seul, tous les renseignements, anciens et modernes, bons -et mauvais, d’où qu’ils viennent[92]. - - [91] Il serait instructif de dresser la liste des ouvrages historiques - célèbres, comme l’_Histoire de la conquête de l’Angleterre par les - Normands_, d’Augustin Thierry, dont l’autorité a été tout à fait - ruinée, depuis que la provenance de leurs sources a été - étudiée.--Rien n’amuse davantage la galerie que de voir un historien - convaincu d’avoir appuyé une théorie sur des documents falsifiés. - S’être laissé tromper en prenant au sérieux des documents qui n’en - sont pas, rien n’est plus propre à couvrir un historien de - confusion. - - [92] Une des formes les plus grossières (et les plus répandues) du - «manque de critique» est celle qui consiste à employer comme des - documents et sur le même pied que des documents, ce que les auteurs - modernes ont dit à propos des documents. Les novices ne distinguent - pas assez, dans les affirmations des auteurs modernes, ce qui est - ajouté aux sources originales de ce qui en provient. - -On a raison: mais il ne faut pas se contenter de cette forme de la -critique, et il ne faut pas en abuser. - -Il ne faut pas en abuser.--L’extrême méfiance, en ces matières, a des -effets presque aussi fâcheux que l’extrême crédulité. Le P. Hardouin, -qui attribuait à des moines du moyen âge les œuvres de Virgile et -d’Horace, n’était pas moins ridicule que la victime de Vrain-Lucas. -C’est abuser des procédés de la critique de provenance que de les -appliquer, comme on l’a fait, pour le plaisir, à tort et à travers. Les -maladroits qui s’en sont servis pour arguer de faux des documents -excellents, comme les écrits de Hroswitha, le _Ligurinus_ et la bulle -_Unam Sanctam_[93], ou pour établir, entre certaines «Annales», des -filiations imaginaires, d’après des indices superficiels, les auraient -discrédités, si c’était possible.--Et puis, il est louable de réagir -contre ceux qui ne mettent jamais en question la provenance des -documents; mais c’est aller trop loin que de s’intéresser exclusivement, -par réaction, aux périodes de l’histoire dont les documents sont de -provenance incertaine. Les documents de l’histoire moderne et -contemporaine ne sont pas moins dignes d’intérêt que ceux de l’antiquité -ou du haut moyen âge, parce que leur provenance apparente, étant presque -toujours la vraie, ne soulève point de ces délicats problèmes -d’attribution où se déploie la virtuosité des critiques[94]. - - [93] Voir une liste d’exemples dans le _Handbuch_ de E. Bernheim, p. - 283, 289. - - [94] C’est parce qu’il est nécessaire de soumettre les documents de - l’histoire de l’antiquité et du moyen âge à la critique de - provenance la plus sévère que l’étude de l’antiquité et du moyen âge - passe pour plus «scientifique» que celle des temps modernes. Elle - n’est que plus encombrée de difficultés préliminaires. - -Il ne faut pas s’en contenter.--La critique de provenance, comme celle -de restitution, est préparatoire, et ses résultats sont négatifs. Elle -aboutit en dernière analyse à éliminer des documents qui n’en sont pas -et qui auraient fait illusion: voilà tout. «Elle apprend à ne pas -employer de mauvais documents, elle n’apprend pas à tirer parti des -bons[95].» Ce n’est donc pas toute «la critique historique»; c’en est -seulement une assise[96]. - - [95] _Revue philosophique_, 1887, II, p. 170. - - [96] La théorie de la critique de provenance est aujourd’hui faite, - _ne varietur_; elle est exposée en détail dans le _Lehrbuch_ de E. - Bernheim, p. 242-340. C’est pourquoi nous n’avons éprouvé aucun - scrupule à la résumer brièvement.--En français, l’Introduction de M. - G. Monod à ses _Études critiques sur les sources de l’histoire - mérovingienne_ (Paris, 1872, in-8) contient des considérations - élémentaires (cf. _Revue critique_, 1873, I, p. 308). - - - - -CHAPITRE IV - -CLASSEMENT CRITIQUE DES SOURCES - - -Grâce aux opérations précédentes, les documents, tous les documents d’un -certain genre ou relatifs à un sujet donné ont été, nous le supposons, -«trouvés»: on sait où ils sont; le texte de chacun d’eux a été, s’il y -avait lieu, restitué, et chacun d’eux a été soumis à la critique de -provenance: on sait d’où il sort. Reste à réunir et à classer -méthodiquement les matériaux ainsi vérifiés. Cette opération est la -dernière de celles que l’on peut appeler préparatoires aux travaux de -critique supérieure (interne) et de construction. - -Quiconque étudie un point d’histoire est obligé de classer préalablement -ses sources. Mettre en ordre, d’une manière rationnelle et commode à la -fois, les matériaux vérifiés avant de s’en servir, est une partie en -apparence très humble, en réalité très importante, de la profession -d’historien. Ceux qui ont appris à le faire s’assurent par cela seul un -avantage marqué: ils se donnent moins de mal et obtiennent des résultats -meilleurs; les autres gaspillent leur temps, leurs peines: il arrive -qu’ils soient étouffés sous les notes, les extraits, les copies, les -paperasses accumulés en désordre par eux-mêmes. Qui donc a parlé de ces -gens affairés qui remuent, toute leur vie, des moellons, sans savoir où -les poser, et qui soulèvent, ce faisant, des flots de poussière -aveuglante? - -I. Ne nous dissimulons pas que, ici comme ailleurs, le premier -mouvement, le mouvement naturel, n’est pas le bon. Le premier mouvement -de la plupart des hommes, quand il s’agit de recueillir des textes, est -de les noter à la suite les uns des autres, dans l’ordre où ils en ont -connaissance. Beaucoup d’anciens érudits (dont nous avons les papiers), -et presque tous les novices qui ne sont pas avertis, ont travaillé et -travaillent de la sorte: ils avaient, ils ont des cahiers où ils notent -bout à bout, au fur et à mesure, les textes qu’ils considèrent comme -intéressants.--Ce procédé est détestable. Il faut toujours aboutir, en -effet, à classer les textes recueillis; si donc on veut isoler, plus -tard, de l’ensemble, ceux qui ont trait à un détail, on ne peut pas se -dispenser de relire tous ses cahiers, et l’on est forcé d’en recommencer -le laborieux dépouillement chaque fois que l’on a besoin d’un détail -nouveau. Si ce procédé séduit au premier abord, c’est parce qu’il a -l’air d’économiser des écritures; mais l’économie est mal entendue, -puisqu’elle a pour conséquence de multiplier infiniment les recherches -ultérieures et de gêner les combinaisons. - -D’autres personnes comprennent très bien les avantages d’un classement -systématique; elles se proposent en conséquence de recueillir les textes -qui les intéressent dans des cadres tracés d’avance. A cet effet, elles -prennent des notes dans des cahiers, dont chaque page a été munie, à -l’avance, d’une rubrique. Ainsi se trouvent rapprochés tous les textes -de même espèce.--Ce système laisse à désirer, car les intercalations -sont incommodes, et le cadre de classement, une fois adopté, est rigide: -il est difficile de l’amender. Beaucoup de bibliothécaires rédigeaient -jadis leurs catalogues de cette manière, qui est aujourd’hui condamnée. - -Un procédé plus barbare encore ne sera mentionné que par prétérition. Il -consiste à enregistrer simplement les documents dans sa mémoire, sans en -prendre note par écrit. On l’a employé. Des historiens, doués d’une -mémoire excellente et, d’ailleurs, paresseux, se sont passé cette -fantaisie: le résultat a été que la plupart de leurs citations et de -leurs références sont inexactes. La mémoire est un appareil -d’enregistrement très délicat, mais si peu précis, qu’une pareille -audace est sans excuse. - -Tout le monde admet aujourd’hui qu’il convient de recueillir les -documents sur des fiches. Chaque texte est noté sur une feuille -détachée, mobile, munie d’indications de provenance aussi précises que -possible. Les avantages de cet artifice sont évidents: la mobilité des -fiches permet de les classer à volonté, en une foule de combinaisons -diverses, au besoin de les changer de place: il est facile de grouper -ensemble tous les textes de même espèce, et de faire, à l’intérieur de -chaque groupe des intercalations, au fur et à mesure des trouvailles. -Pour les documents qui sont intéressants à plusieurs points de vues et -qui auraient droit à figurer dans plusieurs groupes, il suffit de -rédiger à plusieurs exemplaires les fiches qui les portent, ou de -représenter celles-ci, autant de fois qu’il est utile, par des fiches de -renvoi. Du reste, il est matériellement impossible de constituer, de -classer et d’utiliser des documents autrement que sur fiches, dès qu’il -s’agit de recueils un peu vastes. Les statisticiens, les financiers, et, -dit-on, les littérateurs qui observent, l’ont constaté de nos jours, -aussi bien que les érudits. - -Le système des fiches n’est pas sans quelques inconvénients. Chaque -fiche doit être munie de références précises à la source où le contenu -en a été puisé; par conséquent, si l’on analyse un document en cinquante -fiches distinctes, il faudra répéter cinquante fois les mêmes -références. D’où une légère augmentation d’écritures: c’est certainement -à cause de cette complication infime que quelques personnes s’obstinent -à préférer la méthode si défectueuse des cahiers.--De plus, à cause de -leur mobilité même, les fiches, feuilles volantes, sont exposées à -s’égarer et lorsqu’une fiche est perdue, comment la remplacer? on ne -s’aperçoit même pas qu’elle a disparu; s’en apercevrait-on par hasard -que le seul remède serait de recommencer, de fond en comble, toutes les -opérations déjà faites.--A la vérité, des précautions très simples, que -l’expérience a suggérées, mais que ce n’est pas ici le lieu d’exposer en -détail, permettent de réduire au minimum les inconvénients du système. -On recommande d’employer des fiches de dimension uniforme, résistantes; -de les classer au plus tôt, dans des «chemises» ou dans des tiroirs, -etc.--Que chacun, du reste, en ces matières, soit libre de se créer des -habitudes personnelles. Mais il faut bien se rendre compte d’avance que -ces habitudes, suivant qu’elles sont plus ou moins pratiques et -heureuses, ont une influence directe sur les résultats de l’activité -scientifique. «Ces arrangements personnels de bibliothèque, dit E. -Renan, qui sont la moitié du travail scientifique[97]...» Ce n’est pas -trop dire. Tel érudit doit une bonne part de sa légitime réputation à -l’art qu’il a de colliger; tel autre est, pour ainsi dire, paralysé par -sa maladresse à cet égard[98]. - - [97] E. Renan, _Feuilles détachées_, p. 103. - - [98] Il serait très intéressant d’avoir des renseignements sur les - procédés de travail des grands érudits, notamment de ceux qui se - sont livrés à des travaux considérables de collection et de - classement. On en trouve dans leurs papiers, et quelquefois dans - leur correspondance. Sur les procédés de Du Cange, voir L. Feugère, - _Étude sur la vie et les ouvrages de Du Cange_ (Paris, 1858, in-8), - p. 62 et suiv. - -Après avoir recueilli les documents, soit _in extenso_, soit en abrégé, -sur des fiches ou sur des feuillets mobiles, on les classe. Dans quels -cadres? suivant quel ordre? Il est clair que c’est une question -d’espèces et que la prétention de formuler des règles pour tous les cas -ne serait pas raisonnable. Mais voici quelques observations générales. - -II. Distinguons le cas de l’historien qui classe des documents vérifiés -en vue d’une œuvre historique, et celui de l’érudit qui compose un -«regeste». Regestes (de _regerere_, consigner par écrit) et _Corpus_ -sont des collections, méthodiquement classées, de documents historiques. -Les documents sont reproduits _in extenso_ dans un _corpus_, analysés et -décrits dans un «regeste». - -_Corpus_ et regestes sont destinés à aider les travailleurs dans la -collection des documents. Des érudits se dévouent à effectuer, une fois -pour toutes, des besognes de recherche et de classement dont le public, -grâce à eux, sera, par la suite, dispensé. - -Les documents peuvent être groupés d’après leur date, d’après leur lieu -d’origine, d’après leur contenu, d’après leur forme[99]. Ce sont les -quatre catégories du temps, du lieu, de l’espèce et de la forme; en les -superposant, on obtient à volonté des compartiments réduits. On se -proposera, par exemple, de grouper tous les documents de telle forme, de -tel pays, de telle date à telle date (les chartes royales, en France, -sous le règne de Philippe-Auguste); tous les documents de telle forme -(inscriptions latines) ou de telle espèce (hymnes latines) à telle -époque (dans l’antiquité, au moyen âge).--Nous rappelons, pour préciser, -l’existence d’un _Corpus inscriptionum græcarum_, d’un _Corpus -inscriptionum latinarum_, d’un _Corpus scriptorum ecclesiasticorum -latinorum_, des _Regesta imperii_ de J. F. Böhmer et de ses -continuateurs, des _Regesta pontificum romanorum_ de Ph. Jaffé et A. -Potthast. - - [99] Voir J. G. Droysen, _Précis de la science de l’histoire_, p. 25. - «Le classement critique n’a pas à se préoccuper uniquement du point - de vue de la chronologie... Plus sont variés les points de vue sous - lesquels la critique s’entend à grouper les matériaux, plus aussi - sont fermes les points indiqués par l’intersection des lignes.» - - On a renoncé maintenant à grouper des documents en _corpus_ et en - regestes, comme on le faisait autrefois, parce qu’ils ont le - caractère commun d’être inédits, ou bien, au contraire, de ne pas - l’être. Jadis, les compilateurs d’_Analecta_, de _Relliquiæ - manuscriptorum_, de «trésors d’_anecdota_», de spicilèges, etc., - publiaient tous les documents d’un certain genre qui avaient le - caractère commun d’être inédits et de leur paraître intéressants; au - contraire Georgisch (_Regesta chronologico-diplomatica_), Bréquigny - (_Table chronologique des diplômes, chartes et actes imprimés - concernant l’histoire de France_), Wauters (_Table chronologique des - chartes et diplômes imprimés concernant l’histoire de la Belgique_), - ont classé ensemble tous les documents d’une certaine espèce qui - avaient le caractère commun d’avoir été imprimés. - -Quel que soit le compartiment choisi, de deux choses l’une: ou bien les -documents que l’on a l’intention de classer à l’intérieur de ce -compartiment sont datés, ou ils ne le sont pas. - -S’ils sont datés, comme le sont, par exemple, les chartes émanées de la -chancellerie d’un prince, on aura pris soin de placer en tête de chaque -fiche la date (ramenée au comput moderne) du document qui s’y trouve -inscrit. Rien ne sera donc plus facile que de classer, par ordre -chronologique, toutes les fiches, c’est-à-dire tous les documents, qui -auront été réunis. Le classement chronologique s’impose, en principe, -dès qu’il est possible.--Il n’y a qu’une difficulté, toute pratique. -Même dans les cas les plus favorables, quelques documents ont perdu -accidentellement leurs dates; ces dates, l’auteur du regeste est tenu de -les restituer, ou d’essayer de le faire; de longues et patientes -recherches sont nécessaires à cet effet. - -Si les documents ne sont pas datés, il faut opter entre l’ordre -alphabétique, l’ordre géographique et l’ordre systématique.--L’histoire -du _Corpus_ des inscriptions latines est là pour montrer que ce n’est -pas toujours facile. «L’ordre des dates était impossible, attendu que la -plupart des inscriptions ne sont pas datées. Depuis Smetius, on divisait -en classes, c’est-à-dire qu’on distinguait selon leur contenu, et sans -égard à leur provenance, les inscriptions religieuses, sépulcrales, -militaires, poétiques, celles qui ont un caractère public et d’autres -qui ne concernent que des particuliers, etc. Bœckh, bien qu’il eût -préféré, pour son _Corpus inscriptionum græcarum_, l’ordre géographique, -était d’avis que l’ordre des matières, adopté jusque-là, était le seul -possible dans un _Corpus_ latin...» [Ceux-là même qui proposaient, en -France, l’ordre géographique] «voulaient faire une exception pour les -textes relatifs à l’histoire générale d’un pays, et sans doute de -l’Empire; en 1845, Zumpt défendit un système éclectique de ce genre, -très compliqué. En 1847, Th. Mommsen n’admettait encore l’ordre -géographique que pour les inscriptions des municipes, et, en 1852, quand -il publia les Inscriptions du royaume de Naples, il n’avait pas -entièrement changé d’avis. C’est seulement quand il fut chargé de la -publication du _C. I. L._ par l’Académie de Berlin que, instruit par -l’expérience, il rejeta même les exceptions proposées par Egger pour -l’histoire générale d’une province, et crut devoir s’en tenir à l’ordre -géographique pur[100].» Cependant, vu le caractère des documents -épigraphiques, l’ordre des lieux était évidemment le seul rationnel. On -l’a amplement démontré depuis cinquante ans; mais les collectionneurs -d’inscriptions n’en sont tombés d’accord qu’après deux siècles de -tentatives en sens contraire. Pendant deux siècles, on a fait des -recueils d’inscriptions latines sans voir que «Classer les inscriptions -d’après les matières dont elles traitent, c’est éditer Cicéron en -découpant ses discours, ses traités et ses lettres afin de ranger les -tronçons d’après les sujets traités»; que «les monuments épigraphiques -appartenant au même territoire, placés les uns à côté des autres, -s’expliquent mutuellement»; et enfin que «s’il est à peu près -impraticable de ranger par ordre de matières cent mille inscriptions qui -presque toutes se rattachent à plusieurs catégories, au contraire chaque -monument n’a qu’une place, et une place bien déterminée, dans l’ordre -géographique[101]». - - [100] J. P. Waltzing, _Recueil général des inscriptions latines_ - (Louvain, 1892, in-8), p. 41. - - [101] _Ibidem_.--Lorsque l’ordre géographique est adopté, une - difficulté résulte de ce que la provenance de certains documents est - inconnue: beaucoup d’inscriptions, conservées dans les Musées, y ont - été apportées on ne sait d’où. Difficulté analogue à celle qui - résulte, pour les regestes chronologiques, des documents sans date. - -L’ordre alphabétique est très commode lorsque l’ordre chronologique et -l’ordre géographique ne conviennent pas. Il y a des documents, comme les -sermons, les hymnes et les chansons profanes du moyen âge, qui ne sont -datés avec précision ni du temps, ni du lieu. On les classe par ordre -alphabétique d’_incipit_, c’est-à-dire suivant l’ordre alphabétique des -premiers mots de chacun d’eux[102]. - - [102] Il n’y a d’embarras que pour ceux qui ont perdu leur _incipit_. - Cf. p. 86, n. 101.--Au XVIIIe siècle, Séguier consacra une grande - partie de sa vie à dresser un Catalogue, par ordre alphabétique - d’_incipit_, des inscriptions latines, au nombre de 50 000, qui - avaient été publiées jusque-là; il dépouilla douze mille ouvrages - environ. Ce travail considérable est resté inédit et inutile. Avant - d’entreprendre d’aussi vastes compilations, s’assurer que le plan en - est rationnel et que le travail à fournir--un travail si dur et si - ingrat--ne sera pas gaspillé. - -L’ordre systématique, ou didactique, n’est pas à recommander pour la -composition des _corpus_ ou des regestes. Il est toujours arbitraire, -entraîne des répétitions et des confusions inévitables. D’ailleurs, il -suffit de joindre aux collections disposées suivant l’ordre -chronologique, géographique ou alphabétique, de bonnes «tables des -matières» pour les mettre en état de rendre tous les services que -rendraient des recueils systématiques.--Une des principales règles de -l’art de fabriquer les _corpus_ et les regestes («le grand art des -_Corpus_», parvenu dans la seconde moitié du XIXe siècle à un si haut -degré de perfection[103]) est de munir ces collections, quel qu’en soit -le classement, de tables et d’index variés, propres à en faciliter -l’usage: tables d’_incipit_ dans les regestes chronologiques qui s’y -prêtent, index des noms propres et des dates dans les regestes par -_incipit_, etc., etc. - - [103] Voir G. Waitz, _Ueber die Herausgabe and Bearbeitung von - Regesten_, dans l’_Historische Zeitschrift_, XI, (1878), p. 280-95. - -Les faiseurs de _corpus_ et de regestes recueillent et classent pour -autrui des documents qui ne les intéressent pas directement, ou, du -moins, qui, _tous_, ne les intéressent pas, et s’absorbent dans ce -labeur. Les travailleurs ordinaires, eux, ne recueillent et ne classent -que les matériaux utiles pour leurs études particulières. De là, des -différences. Par exemple, l’ordre systématique, arrêté d’avance, qui est -si peu recommandable pour les grandes collections, fournit souvent à -ceux qui travaillent pour leur propre compte, en vue de composer des -monographies, un cadre de classement préférable à tout autre. Mais on se -trouvera toujours bien d’observer les habitudes matérielles dont -l’expérience a enseigné la valeur aux compilateurs de profession: en -tête de chaque fiche, inscrire, s’il y a lieu, la date, et, en tout cas, -une rubrique[104]; multiplier les _cross-references_ et les index; tenir -état (sur des fiches rangées à part) de toutes les sources utilisées, -afin de ne pas être exposé à recommencer, par inadvertance, des -dépouillements déjà faits; etc.--L’observation régulière de ces -pratiques contribue beaucoup à rendre plus aisés et plus solides les -travaux d’histoire qui ont un caractère scientifique. La possession d’un -jeu de fiches judicieusement dressé (quoique imparfait) a valu à M. B. -Hauréau d’exercer jusqu’à la fin de sa vie, dans le genre très spécial -d’études historiques qu’il cultivait, une maîtrise incontestable[105]. - - [104] A défaut d’ordre systématique arrêté d’avance, et lorsque - l’ordre chronologique n’est pas de mise, il est parfois avantageux - de classer provisoirement les fiches, c’est-à-dire les documents, - dans l’ordre alphabétique de mots choisis comme rubriques - (_Schlagwörter_). C’est le système dit «du Dictionnaire». - - [105] Voir Langlois, _Manuel de bibliographie historique_, I, p. 88. - - - - -CHAPITRE V - -LA CRITIQUE D’ÉRUDITION ET LES ÉRUDITS - - -L’ensemble des opérations décrites dans les chapitres précédents -(restitution des textes, critique de provenance, collection et -classement des documents vérifiés) constitue le vaste domaine de la -critique externe ou critique d’érudition[106]. - - [106] Nous prenons ici critique d’érudition» comme synonyme de - «critique externe». Dans le langage courant, on appelle _érudits_, - non seulement les spécialistes de la critique interne, mais aussi - les historiens qui ont l’habitude de composer des monographies sur - des sujets techniques, restreints, peu intéressants pour le grand - public. - -La critique d’érudition tout entière n’inspire que du dédain au gros -public, vulgaire et superficiel. Quelques-uns de ceux qui s’y livrent -sont disposés, au contraire, à la glorifier. Mais il y a un juste milieu -entre cet excès d’honneur et cette indignité. - -L’opinion brutale des gens qui prennent en pitié et qui raillent les -analyses minutieuses de la critique externe ne mérite guère, en vérité, -d’être réfutée. Il n’y a qu’un argument pour établir la légitimité et -pour inspirer le respect des labeurs obscurs de l’érudition, mais il est -décisif: c’est qu’ils sont indispensables. Sans érudition, pas -d’histoire. _Non sunt contemnenda quasi parva_, dit saint Jérôme, _sine -quibus magna constare non possunt_[107]. - - [107] Cet argument, facile à développer, l’a été souvent, et récemment - encore par M. Bédier, dans la _Revue des Deux Mondes_, 15 fév. 1894, - p. 932 et suiv. - - Quelques personnes admettent volontiers que les travaux d’érudition - sont utiles, mais, agacées, se demandent si «la recension d’un - texte» ou «le déchiffrement d’un parchemin gothique» est «l’effort - suprême de l’esprit humain», et si les facultés intellectuelles que - suppose l’exercice de la critique externe méritent ou ne méritent - pas «ce que l’on mène de bruit autour de ceux qui les possèdent». - Les pièces d’une polémique sur cette question, évidemment dépourvue - d’importance, entre M. Brunetière, qui conseillait aux érudits la - modestie, et M. Boucherie, qui insistait sur les motifs que les - érudits ont d’être fiers, se trouvent dans la _Revue des langues - romanes_, 1880, t. I et II. - -D’un autre côté les professionnels, en cherchant à se donner des raisons -d’être fiers des travaux qu’ils exécutent, ne se sont pas contentés de -les représenter comme nécessaires; il se sont laissé entraîner à en -exagérer les vertus et la portée. On a dit que les procédés si sûrs de -la critique d’érudition avaient élevé l’histoire à la dignité d’une -science, «d’une science exacte»; que la critique de provenance «fait -pénétrer plus profondément qu’aucune autre étude dans la connaissance -des temps passés»; que l’habitude de la critique des textes affine ou -même confère «l’intelligence historique». Tacitement, on s’est persuadé -que la critique d’érudition est toute la critique historique, et qu’il -n’y a rien au-delà du nettoyage, du raccommodage et du classement des -documents.--Cette illusion, assez répandue parmi les spécialistes, est -trop grossière pour qu’il soit utile de la combattre expressément: -c’est, en effet, la critique psychologique d’interprétation, de -sincérité et d’exactitude qui «fait pénétrer plus profondément qu’aucune -autre étude dans la connaissance des temps passés», ce n’est pas la -critique externe[108]. Un historien qui aurait cette bonne fortune que -tous les documents utiles pour ses études eussent été déjà correctement -édités, critiqués au point de vue de la provenance, et classés, ne -serait pas moins en état de s’en servir pour écrire l’histoire que s’il -avait été obligé de leur faire subir, de ses propres mains, les -opérations préalables. Il est possible, quoi qu’on en ait dit, d’avoir -la plénitude de l’intelligence historique sans avoir jamais essuyé -soi-même, au propre et au figuré, la poussière des documents originaux, -c’est-à-dire sans les avoir découverts et purifiés soi-même. Il ne faut -pas interpréter judaïquement, au sens étymologique, ce mot de M. Renan: -«Je ne crois pas que l’on puisse acquérir une claire notion de -l’histoire, de ses limites et du degré de confiance qu’il faut avoir -dans ses divers ordres d’investigation sans l’habitude de _manier_ les -documents originaux[109]»; cela doit s’entendre simplement de l’habitude -de recourir aux sources directes et de traiter des questions -précises[110]. Un jour viendra sans doute où, tous les documents -relatifs à l’histoire de l’antiquité classique ayant été édités et -critiqués, il n’y aura plus lieu de faire, dans le domaine de l’histoire -de l’antiquité classique, ni critique des textes (restitution), ni -critique des sources (provenance); les conditions n’en seront pas moins -évidemment excellentes alors pour traiter des détails et de l’ensemble -de l’histoire ancienne. Ne nous lassons pas de le répéter: la critique -externe est toute préparatoire; elle est un moyen, non un but; l’idéal -serait qu’elle eût été suffisamment pratiquée pour qu’il fût désormais -possible de s’en dispenser; ce n’est qu’une nécessité provisoire. - - [108] Des hommes, dont la critique était du meilleur aloi, tant qu’il - ne s’agissait que des opérations de critique externe, ne se sont - jamais élevés à une pensée de critique supérieure, ni, par - conséquent, à l’intelligence de l’histoire. - - [109] E. Renan, _Essais de morale et de critique_, p. 36. - - [110] «Ne fût-ce qu’en vue de la sévère discipline de l’esprit je - ferais peu de cas du philosophe qui n’aurait pas travaillé, au moins - une fois en sa vie, à éclaircir quelque point spécial...» (_L’Avenir - de la science_, p. 136.) - -Non seulement il n’est pas, en théorie, obligatoire que les personnes -dont c’est l’intention de faire des synthèses historiques aient -elles-mêmes approprié les matériaux sur lesquels elles opèrent; mais on -est en droit de se demander, et on s’est souvent demandé, si cela est -avantageux[111]. Ne serait-il pas préférable que les ouvriers de l’œuvre -historique fussent spécialisés? Aux uns--les érudits--seraient dévolues -les besognes absorbantes de la critique externe ou critique d’érudition; -les autres, allégés du poids de ces besognes, auraient plus de liberté -pour procéder aux travaux de critique supérieure, de combinaison et de -construction. Tel était l’avis de Mark Pattison, qui a dit: _History -cannot be written from manuscripts_, ce qui signifie: «Il est impossible -d’écrire l’histoire d’après des documents que l’on est tenu de mettre -soi-même en état d’être utilisés.» - - [111] Cf., sur le point de savoir s’il est nécessaire que chacun fasse - «all the preliminary grubbing for himself», J. M. Robertson, _Buckle - and his critics_ (London, 1895, in-8), p. 299. - -Jadis les professions d’«érudit» et d’«historien» étaient, en effet, -très nettement distinctes. Les «historiens» cultivaient le genre -littéraire, pompeux et vide, que l’on appelait alors «l’histoire», sans -se tenir au courant des travaux effectués par les érudits. Les érudits, -de leur côté, posaient, par leurs recherches critiques, la condition de -l’histoire, mais ils ne se souciaient pas de la faire: contents de -colliger, de purifier et de classer des documents historiques, ils se -désintéressaient de l’histoire et ils ne comprenaient pas mieux le passé -que le commun des hommes de leur temps. Les érudits agissaient comme si -l’érudition avait eu sa fin en elle-même, et les historiens comme s’ils -avaient pu reconstituer les réalités disparues par la seule force de la -réflexion et de l’art appliquée aux documents de mauvais aloi qui -étaient dans le domaine commun.--Un divorce aussi complet entre -l’érudition et l’histoire paraît aujourd’hui presque inexplicable, et, -certes, il était très fâcheux. Les partisans actuels de la division du -travail en histoire ne réclament, cela va de soi, rien de pareil. Il -faut bien qu’un commerce intime soit établi entre le monde des -historiens et celui des érudits, puisque les travaux de ceux-ci n’ont de -raison d’être qu’en tant qu’ils sont utiles à ceux-là. On veut dire -seulement que certaines opérations d’analyse et toutes les opérations de -synthèse ne sont pas nécessairement mieux faites quand elles le sont par -le même individu; que, si les rôles d’érudit et d’historien peuvent être -cumulés, il n’est pas illégitime de les séparer; et que peut-être cette -séparation est, en principe, désirable, comme elle est souvent, en -pratique, imposée. - -En pratique, voici comment les choses se passent.--Quelle que soit la -partie de l’histoire que l’on se propose d’étudier, trois cas seulement -peuvent se présenter. Ou bien les sources ont déjà été purifiées et -classées; ou bien l’élaboration préalable des sources, qui n’a jamais -été faite ou qui ne l’a été qu’en partie, ne présente pas de grandes -difficultés; ou bien les sources à employer sont très troubles, et des -travaux considérables d’appropriation sont indiqués.--Soit dit en -passant, il n’y a, naturellement, aucune relation entre l’importance -intrinsèque des sujets et la quantité d’opérations préalables qu’il faut -exécuter avant de les traiter: des sujets du plus haut intérêt, par -exemple l’histoire des origines et des premiers développements du -christianisme, n’ont pu être abordés convenablement qu’après des -enquêtes d’érudition qui ont occupé des générations d’érudits; mais la -critique matérielle des sources de l’histoire de la Révolution -française, autre sujet de premier ordre, a exigé beaucoup moins -d’efforts; et des problèmes relativement insignifiants de l’histoire du -moyen âge ne seront résolus que lorsque d’immenses travaux de critique -externe auront été accomplis. - -Dans les deux premiers cas, la question de l’opportunité d’une division -du travail ne se pose pas. Mais considérons le troisième. Un bon esprit -constate que les documents nécessaires pour traiter un point d’histoire -sont en très mauvais état, dispersés, abîmés, peu sûrs. Dès lors, il -doit choisir: ou bien il abandonne le sujet, n’ayant aucun goût pour des -opérations matérielles qu’il sait nécessaires, mais dont il prévoit -qu’elles absorberaient son activité tout entière; ou bien il se décide à -entamer les travaux critiques préparatoires, sans se dissimuler qu’il -n’aura probablement pas le temps de mettre lui-même en œuvre les -matériaux qu’il aura vérifiés, et qu’il va travailler par conséquent -pour l’avenir, pour autrui. Notre homme, s’il prend ce dernier parti, -devient, comme malgré lui, érudit de profession.--Rien n’empêche, il est -vrai, _a priori_, que ceux qui font de vastes collections de textes et -qui donnent des éditions critiques se servent de leurs propres regestes -et de leurs propres éditions pour écrire l’histoire; et nous voyons en -effet que plusieurs hommes se sont partagés entre les besognes -préparatoires de la critique externe et les travaux plus relevés de la -construction historique: il suffit de nommer Waitz, Mommsen, Hauréau. -Mais de telles combinaisons sont fort rares, pour plusieurs raisons. La -première de ces raisons, c’est que la vie est courte: il y a tels -catalogues, telles éditions, tels regestes de grande dimension dont la -confection est matériellement si laborieuse qu’elle épuise toutes les -forces du travailleur le plus zélé. La seconde, c’est que les besognes -d’érudition ne sont pas, pour beaucoup de gens, sans charme; presque -tout le monde y trouve, à la longue, une douceur singulière; et -plusieurs s’y sont confinés qui auraient pu, à la rigueur, faire -autrement. - -Est-il bon, en soi, que des travailleurs se confinent, volontairement ou -non, dans les recherches d’érudition?--Oui, sans doute. Dans les études -historiques comme dans l’industrie, les effets de la division du travail -sont les mêmes, et très favorables: production plus abondante, plus -réussie, mieux réglée. Les critiques qui sont rompus par une longue -habitude à la restitution des textes les restituent avec une dextérité, -une sûreté incomparables; ceux qui se livrent exclusivement à la -critique de provenance ont des intuitions que d’autres, moins entraînés -dans cette spécialité difficile, n’auraient pas; ceux qui, toute leur -vie, dressent des inventaires ou composent des regestes les dressent et -les composent plus aisément, plus vite, et mieux, que les premiers -venus. Ainsi, non seulement il n’y a aucun intérêt à ce que tout -«historien» soit, en même temps, «érudit» pratiquant; mais, parmi les -«érudits» eux-mêmes, voués aux opérations de critique externe, des -catégories se dessinent. De même, dans un chantier, il n’y a aucun -intérêt à ce que l’architecte soit en même temps ouvrier, et tous les -ouvriers n’ont pas les mêmes fonctions. Bien que la plupart des érudits -ne se soient pas rigoureusement spécialisés jusqu’ici, et, pour varier -leurs plaisirs, exécutent volontiers des ouvrages d’érudition de -diverses sortes, il serait facile d’en nommer qui sont des ouvriers en -catalogues descriptifs et en index (archivistes, bibliothécaires, etc.), -d’autres qui sont plus spécialement surtout des «critiques» (nettoyeurs, -restaurateurs et éditeurs de textes), d’autres qui sont surtout des -fabricants de regestes.--«Du moment où il est bien convenu que -l’érudition n’a de valeur qu’en vue de ses résultats, on ne peut pousser -trop loin la division du travail scientifique[112]», et l’avancement des -sciences historiques est corrélatif à la spécialisation de plus en plus -étroite des travailleurs. S’il était possible naguère que le même homme -se livrât successivement à toutes les opérations historiques, c’est que -le public compétent n’avait pas de grandes exigences: on réclame -aujourd’hui de ceux qui font la critique des documents des soins -minutieux, une perfection absolue, qui supposent une habileté vraiment -professionnelle. Les sciences historiques en sont arrivées maintenant à -ce point de leur évolution où, les grandes lignes étant tracées, les -découvertes capitales ayant été faites, il ne reste plus qu’à préciser -des détails; on a le sentiment que la connaissance du passé ne peut plus -progresser que grâce à des enquêtes extrêmement étendues et à des -analyses extrêmement approfondies dont, seuls, des spécialistes sont -capables. Mais rien ne justifie mieux la répartition des travailleurs en -«érudits» et en «historiens» (et celle des érudits entre les diverses -spécialités de la critique d’érudition) que la circonstance suivante: -certains individus ont une vocation naturelle pour certaines besognes -spéciales. L’une des principales raisons d’être de l’enseignement -supérieur des sciences historiques est justement, à notre avis, que la -scolarité universitaire permet aux maîtres (supposés gens d’expérience) -de distinguer chez les étudiants, ou bien les germes d’une vocation -d’érudit, ou bien l’inaptitude foncière aux travaux d’érudition[113]. -_Criticus non fit, sed nascitur_. A qui n’est pas né avec certaines -dispositions naturelles, la carrière de l’érudition technique ne réserve -que des dégoûts: le plus grand service que l’on puisse rendre aux jeunes -gens qui hésitent à s’y engager est de les en avertir.--Les hommes qui -se sont consacrés jusqu’ici aux besognes préparatoires les ont choisies -entre toutes, parce qu’ils en avaient le goût, ou bien s’y sont -résignés, les sachant nécessaires: ceux qui les ont choisies ont moins -de mérite, au point de vue moral, que ceux qui s’y sont résignés, mais -ils ont obtenu cependant, pour la plupart, des résultats meilleurs, -parce qu’ils ont travaillé, non par devoir, mais avec joie et sans -arrière-pensée. Il importe donc que chacun embrasse en connaissance de -cause, dans son propre intérêt et dans l’intérêt général, la spécialité -qui lui convient le mieux. - - [112] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. 230. - - [113] Le professeur d’Université est très bien placé pour découvrir et - encourager des vocations; mais «c’est par des efforts individuels - que le but (l’habileté critique) peut être atteint par les - étudiants, a très bien dit G. Waitz dans un discours académique; la - part qui revient au maître dans cette œuvre est petite...» (_Revue - critique_, 1874, II, p. 232.) - -Examinons les dispositions naturelles qui habilitent, et les défauts -vraiment rédhibitoires qui disqualifient, pour les travaux de critique -externe. Nous dirons ensuite quelques mots des dispositions qu’engendre -l’exercice machinal de la profession d’érudit. - -I. La condition primordiale pour bien faire les travaux d’érudition, -c’est de s’y plaire.--Or les hommes qui ont reçu des dons exceptionnels -de poètes et de penseurs, en un mot de créateurs, s’accommodent assez -mal des petites besognes techniques de la critique préparatoire: ils se -gardent bien de les dédaigner, ils les honorent au contraire, s’ils sont -clairvoyants, mais ils ne s’y livrent guère, crainte de couper, comme on -dit, des cailloux avec un rasoir. «Je ne suis pas d’humeur, écrivait -Leibniz à Basnage, qui l’avait exhorté à composer un immense _Corpus_ -des documents inédits et imprimés relatifs à l’histoire du droit des -gens, je ne suis pas d’humeur à faire le transcripteur... Et ne -pensez-vous pas que vous me donnez un conseil semblable à celui d’une -personne qui voudrait marier son ami à une méchante femme? Car c’est -marier un homme que de l’engager dans un ouvrage qui l’occuperait toute -sa vie[114].» Et Renan, parlant de ces «immenses travaux» préalables -«qui ont rendu possibles les recherches de la haute critique» et les -essais de construction historique, dit: «Celui qui, avec des besoins -intellectuels plus excités [que ceux des auteurs de ces travaux], ferait -maintenant un tel acte d’abnégation, serait un héros[115]...». Quoique -Renan ait dirigé la publication du _Corpus inscriptionum semiticarum_, -et quoi que Leibniz soit l’éditeur des _Scriptores rerum -Brunsvicensium_, ni Leibniz, ni Renan, ni leurs pairs, n’ont eu, fort -heureusement, l’héroïsme de sacrifier à l’érudition pure des facultés -supérieures. - - [114] Cité par Fr. X. von Wegele, _Geschichte der deutschen - Historiographie_ (München, 1885, in-8), p. 653. - - [115] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. 125. - -Hormis les hommes supérieurs (et ceux, infiniment plus nombreux, qui, à -tort, se croient tels), presque tout le monde, nous l’avons dit, trouve -à la longue de la douceur aux minuties de la critique préparatoire. -C’est que l’exercice de cette critique flatte et développe des goûts -très généralement répandus: le goût de la collection, le goût du rébus. -Collectionner est un plaisir sensible, non seulement pour les enfants, -mais pour les grandes personnes, quels que soient d’ailleurs les objets -recueillis, variantes ou timbres-poste. Déchiffrer des rébus, résoudre -de petits problèmes exactement circonscrits, est pour beaucoup de bons -esprits une occupation attrayante. Toute trouvaille procure une -jouissance; or, dans le domaine de l’érudition il y a d’innombrables -trouvailles à faire, soit à fleur de terre, soit à travers de quadruples -obstacles, pour ceux qui aiment et pour ceux qui n’aiment pas à jouer la -difficulté. Tous les érudits de marque ont eu, à un degré éminent, les -instincts du collectionneur ou du déchiffreur de logogriphes et -plusieurs s’en sont rendu compte: «Plus nous avons rencontré d’embarras -dans la voie où nous étions engagé, dit M. Hauréau, plus l’entreprise -nous a souri. Ce genre de labeur qu’on appelle la bibliographie [la -critique de provenance, principalement au point de vue de la -pseudépigraphie] ne saurait prétendre aux glorieux suffrages du -public,... mais il a beaucoup d’attrait pour celui qui s’y consacre. -Oui, sans doute, c’est une humble étude, mais combien d’autres -compensent la peine qu’elles donnent en permettant de dire aussi -souvent: J’ai trouvé[116]!» Julien Havet, «déjà connu des savants de -l’Europe», se distrayait «à des amusettes en apparence frivoles, comme -de deviner un mot carré ou de déchiffrer un cryptogramme[117]». -Instincts profonds, et, malgré les perversions puériles ou ridicules -qu’ils présentent chez quelques individus, hautement bienfaisants! Après -tout, ce sont des formes, les formes les plus rudimentaires, de l’esprit -scientifique. Ceux qui en sont dépourvus n’ont rien à faire dans le -monde des érudits. Mais les candidats aux recherches d’érudition seront -toujours très nombreux; car les travaux d’interprétation, de -construction et d’exposition requièrent des dons plus rares: tous ceux -qui, jetés par hasard dans les études historiques et désireux de s’y -rendre utiles, manquent de tact psychologique et ont de la peine à -rédiger, se laisseront toujours séduire par l’agrément simple et -tranquille des besognes préparatoires. - - [116] B. Hauréau, _Notices et extraits de quelques manuscrits latins - de la Bibliothèque nationale_, I (Paris, 1890 in-8), p. V. - - [117] _Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p. 88.--Comparez - des traits analogues dans l’intéressante biographie intellectuelle - de l’helléniste, paléographe et bibliographe Charles Graux, par E. - Lavisse (_Questions d’enseignement national_, Paris, 1885, in-18, p. - 265 et suiv.). - -Mais il ne suffit point de s’y plaire pour réussir dans les travaux -d’érudition. Des qualités sont nécessaires, «auxquelles la volonté ne -supplée pas». Quelles qualités? Ceux qui se sont posé cette question ont -répondu vaguement: «Des qualités plutôt morales qu’intellectuelles, la -patience, la probité de l’esprit...». Ne serait-il pas possible de -préciser davantage? - -Des jeunes gens qui n’éprouvent pour les travaux de critique externe -aucune répugnance _a priori_, ou même qui seraient disposés à les -préférer, en sont--c’est un fait d’expérience--totalement incapables. La -chose n’aurait rien d’embarrassant s’ils étaient par ailleurs atteints -de débilité intellectuelle, car leur incapacité à cet égard ne serait -qu’une manifestation de leur imbécillité générale; ou s’ils n’avaient -jamais subi d’apprentissage technique. Mais il s’agit d’hommes instruits -et intelligents, plus intelligents parfois que d’autres, qui sont -indemnes de la tare en question. Ce sont eux dont on entend dire: «Il -travaille mal, il a le génie de l’inexactitude.» Leurs catalogues, leurs -éditions, leurs regestes, leurs monographies fourmillent d’imperfections -et n’inspirent point de sécurité: quoi qu’ils fassent, ils n’arrivent -jamais, je ne dis pas à une correction absolue, mais à un degré de -correction honorable. Ils sont atteints de la «maladie de -l’inexactitude», dont l’historien anglais Froude présente un cas très -célèbre, vraiment typique. J. A. Froude était un écrivain très bien -doué, mais sujet à ne rien affirmer qui ne fût entaché d’erreur; on a -dit de lui qu’il était _consitutionnally inaccurate_. Par exemple, il -avait visité la ville d’Adélaïde, en Australie: «Je vis, dit-il, à nos -pieds, dans la plaine, traversée par un fleuve, une ville de 150 000 -habitants dont pas un n’a jamais connu et ne connaîtra jamais, la -moindre inquiétude au sujet du retour régulier de ses trois repas par -jour»; or Adélaïde est bâtie sur une hauteur; aucune rivière ne la -traverse; sa population ne dépassait pas 75 000 âmes et elle souffrait -d’une famine à l’époque où M. Froude la visita. Ainsi de suite[118]. M. -Froude reconnaissait parfaitement l’utilité de la critique, et il a même -été un des premiers à fonder en Angleterre l’étude de l’histoire sur -celle des documents originaux, tant inédits que publiés, mais la -conformation de son esprit le rendait tout à fait impropre à la -purification des textes: au contraire, il les abîmait, involontairement, -en y touchant. Comme le daltonisme, cette affection des organes de la -vision qui empêche de distinguer correctement les disques rouges des -disques verts, est rédhibitoire pour les employés de chemin de fer, la -maladie de l’inexactitude, ou maladie de Froude, qu’il n’est pas très -difficile de diagnostiquer, doit être considérée comme incompatible avec -l’exercice de la profession d’érudit. - - [118] Voir H. A. L. Fisher, dans la _Fortnightly Review_, décembre - 1894, p. 815. - -La maladie de Froude ne paraît pas avoir été jamais étudiée par les -psychologues; et sans doute n’est-elle point, du reste, une entité -nosologique spéciale. Tout le monde commet des erreurs (par «légèreté», -«inadvertance», etc.). Ce qui est anormal, c’est d’en commettre -beaucoup, constamment, malgré l’effort le plus persévérant pour être -exact. Ce phénomène est lié probablement à un affaiblissement de -l’attention et à une excessive activité de l’imagination involontaire -(ou subconsciente) que la volonté du sujet, instable et peu vigoureuse, -ne contrôle pas assez. L’imagination involontaire se mêle aux opérations -intellectuelles pour les fausser: c’est elle qui comble, par des -conjectures, les lacunes de la mémoire, grossit et atténue les faits -réels, les confond avec ce qui est d’invention pure, etc. La plupart des -enfants dénaturent tout de la sorte, par des à peu près; ils ont de la -peine à devenir exacts et scrupuleux, c’est-à-dire à maîtriser leur -imagination. Beaucoup d’hommes ne cessent jamais, à cet égard, d’être -enfants. - -Quoi qu’il en soit des causes psychologiques de la maladie de Froude, -l’homme le plus sain, le mieux équilibré, est exposé à gâcher les -travaux d’érudition les plus simples, s’il n’y consacre pas le temps -nécessaire. La précipitation est, en ces matières, une source d’erreurs -sans nombre. On a donc raison de dire que la vertu cardinale de -l’érudit, c’est la patience. Ne pas travailler trop vite, agir comme -s’il y avait toujours profit en la demeure, s’abstenir plutôt que de -bâcler, ces préceptes sont faciles à énoncer, mais il faut, pour y -conformer sa conduite, un tempérament rassis. Les gens nerveux, -«agités», toujours pressés d’en finir et de varier leurs entreprises, -désireux d’éblouir et de faire sensation, peuvent trouver à s’employer -honorablement dans d’autres carrières; dans celle de l’érudition, ils -sont condamnés à entasser des œuvres provisoires, quelquefois plus -nuisibles qu’utiles, et qui leur attireront, tôt ou tard, des ennuis. Le -véritable érudit est de sang-froid, réservé, circonspect; au milieu du -torrent de la vie contemporaine qui s’écoule autour de lui, il ne se -hâte jamais. A quoi bon se hâter? L’important est que ce que l’on fait -soit solide, définitif, incorruptible. Mieux vaut «limer pendant des -semaines au petit chef-d’œuvre de vingt pages» pour convaincre deux ou -trois savants en Europe de l’inauthenticité d’une charte, ou passer dix -ans à établir le meilleur texte possible d’un document corrompu, que -d’imprimer dans le même temps des volumes d’_inedita_ médiocrement -corrects, et que les érudits futurs auraient un jour à recommencer sur -nouveaux frais. - -Quelle que soit la spécialité qu’il choisit dans le domaine de -l’érudition, l’érudit doit avoir de la prudence, une force singulière -d’attention et de volonté; de plus, une tournure d’esprit spéculative, -un désintéressement complet et peu de goût pour l’action, car il doit -avoir pris son parti de travailler en vue de résultats lointains et -problématiques, et presque toujours pour autrui.--Pour la critique des -textes et pour la critique des sources, l’instinct du déchiffreur de -problèmes, c’est-à-dire un esprit agile, ingénieux, fécond en -hypothèses, prompt à saisir et même à «deviner» des rapports, est, en -outre, très utile.--Pour les besognes de description et de compilation -(inventaires, catalogues, _corpus_, regestes), l’instinct du -collectionneur, un appétit de travail exceptionnel, des qualités -d’ordre, d’activité et de persévérance, sont absolument -indispensables[119].--Telles sont les dispositions requises.--Les -exercices de critique externe sont si amers pour les sujets qui n’ont -pas ces dispositons, et, dans ce cas, les résultats obtenus sont si peu -en rapport avec le temps dépensé, que l’on ne saurait s’assurer avec -trop de soin de ses aptitudes avant d’«entrer en érudition». Le sort de -ceux qui, faute de conseils éclairés, donnés à temps, s’y sont fourvoyés -et s’y épuisent en vain, est lamentable, surtout s’ils sont fondés à -croire qu’ils auraient pu être utilisés plus avantageusement -ailleurs[120]. - - [119] La plupart des érudits de vocation ont, à la fois, l’aptitude à - résoudre des problèmes et le goût des collections. Toutefois il est - facile de les classer en deux catégories, suivant qu’ils marquent - une préférence, soit pour les travaux d’art de la critique de - restitution ou de la critique de provenance, soit pour les travaux - de collection, qui sont plus absorbants et plus grossiers. J. Havet, - passé maître dans l’étude des problèmes d’érudition, se refusa - toujours à entreprendre un recueil général des diplômes royaux - mérovingiens que ses admirateurs espéraient de lui; à cette - occasion, il exprimait volontiers «son peu de goût pour les œuvres - de longue haleine». (_Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p. - 222.). - - [120] On dit communément, au contraire, que les exercices d’érudition - (de critique externe) ont, sur les autres travaux historiques cet - avantage qu’ils sont à la portée des médiocres, et que les - intelligences les plus modestes, pourvu qu’elles aient été - convenablement dressées, y trouvent à s’employer.--Il est vrai que - des esprits sans élévation et sans vigueur peuvent être utilisés - pour des travaux d’érudition; mais encore faut-il qu’ils aient des - qualités spéciales. L’erreur est de croire qu’avec de la bonne - volonté et un dressage _ad hoc_ tout le monde sans exception est - propre aux opérations de critique externe. Parmi ceux qui en sont - incapables, comme parmi ceux qui y sont propres, il y a des hommes - intelligents et des sots. - -II. Comme les exercices d’érudition conviennent à merveille au -tempérament d’un très grand nombre d’Allemands, l’œuvre de l’érudition -allemande au XIXe siècle a été considérable, et c’est en Allemagne que -l’on observe le mieux les déformations qu’entraîne à la longue, chez les -spécialistes, la pratique habituelle des travaux de critique externe. Il -ne se passe guère d’années sans que des protestations s’élèvent, dans -les Universités allemandes ou autour d’elles, au sujet des -inconvénients, pour les érudits, des besognes d’érudition. En 1890, M. -Philippi, recteur de l’Université de Giessen, déplorait avec force -l’abîme qui, disait-il, se creuse entre la critique préparatoire et la -culture générale: la critique des textes se perd dans d’insignifiantes -minuties; on collationne pour le plaisir de collationner; on restitue -avec des précautions infinies des documents sans valeur; on prouve ainsi -«qu’on attache plus d’importance aux matériaux de l’étude qu’à ses -résultats intellectuels». Le recteur de Giessen voit dans le style -diffus des érudits allemands et dans l’âpreté de leurs polémiques un -«effet de l’excessive préoccupation des petites choses», qu’ils ont -contractée[121]. La même année, la même note était donnée, à -l’Université de Bâle, par M. J. v. Pflugk-Harttung. «Les parties les -plus hautes de la science historique, dit cet auteur dans ses -_Geschichtsbetrachtungen_[122], sont dédaignées: on n’attache de prix -qu’à des observations micrologiques, à la correction parfaite de détails -sans importance. La critique des textes et des sources est devenue un -sport: la moindre infraction aux règles du jeu est considérée comme -impardonnable, alors qu’il suffit de s’y conformer pour être approuvé -des connaisseurs, quelle que soit d’ailleurs la valeur intrinsèque des -résultats acquis. Malveillance et grossièreté de la plupart des érudits -entre eux; vanité comique des érudits qui construisent des taupinières -et les prennent pour des montagnes: ils sont comme le bourgeois de -Francfort qui disait avec complaisance: «Alles, was du durch jenen -Bogenpfeiler erkennst, alles ist Frankfurter Land[123]!» - - [121] A. Philippi, _Einige Bemerkungen über den philologischen - Unterricht_, Giessen, 1890, in-4. Cf. _Revue critique_, 1892, I, p. - 25. - - [122] J. v. Pflugk-Harttung, _Geschichtsbetrachtungen_, Gotha, 1890, - in-8. - - [123] J. v. Pflugk-Harttung, _o. c._, p. 21. - -Nous distinguons, quant à nous, trois risques professionnels auxquels -les érudits sont exposés: le dilettantisme, l’hypercritique et -l’impuissance. - -L’impuissance. L’habitude de l’analyse critique a sur certaines -intelligences une action dissolvante et paralysante. Des hommes, -naturellement timorés, constatent que, quelque soin qu’ils apportent à -la critique, à la publication et au classement des documents, ils -laissent aisément échapper de menues erreurs; et, de ces menues erreurs, -leur éducation critique leur a inspiré l’horreur, la terreur. Constater -des malpropretés de ce genre dans un travail signé d’eux, lorsqu’il est -trop tard pour les effacer, leur cause une souffrance aiguë. Ils en -viennent à un état maladif d’angoisse et de scrupule qui les empêche de -faire quoi que ce soit, par crainte des imperfections probables. -L’_examen rigorosum_ qu’ils s’infligent continuellement à eux-mêmes les -immobilise. Ils l’infligent aussi aux productions d’autrui, et ils -arrivent à ne plus voir, dans les livres d’histoire, que les pièces -justificatives et les notes--«l’appareil critique»,--et, dans l’appareil -critique, que les fautes, ce qu’il y faudrait corriger. - -L’hypercritique. C’est l’excès de critique qui aboutit, aussi bien que -l’ignorance la plus grossière, à des méprises. C’est l’application des -procédés de la critique à des cas qui n’en sont pas justiciables. -L’hypercritique est à la critique ce que la finasserie est à la finesse. -Certaines gens flairent des rébus partout, même là où il n’y en a pas. -Ils subtilisent sur des textes clairs au point de les rendre douteux, -sous prétexte de les purger d’altérations imaginaires. Ils distinguent -des traces de truquage dans des documents authentiques. État d’esprit -singulier! à force de se méfier de l’instinct de crédulité, on se prend -à tout soupçonner[124].--Il est à remarquer que plus la critique des -textes et des sources réalise de progrès positifs, plus le péril -d’hypercritique augmente. En effet, lorsque la critique de toutes les -sources historiques aura été correctement opérée (pour certaines -périodes de l’histoire ancienne, c’est une éventualité prochaine), le -bon sens commandera de s’arrêter. Mais on ne s’y résignera pas: on -raffinera, comme on raffine déjà sur les textes les mieux établis, et -ceux qui raffineront tomberont fatalement dans l’hypercritique. «Le -propre des études historiques et de leurs auxiliaires, les sciences -philologiques, dit E. Renan, est, aussitôt qu’elles ont atteint leur -perfection relative, de commencer à se démolir[125].» L’hypercritique en -est la cause. - - [124] Cf. ci-dessus, p. 77. - - [125] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. XIV. - -Le dilettantisme. Les érudits de vocation et de profession ont une -tendance à considérer la critique externe des documents comme un jeu -d’adresse, difficile, mais intéressant (tel, le jeu d’échecs) en raison -même de la complication de ses règles. Il en est que le fond des choses, -et, pour tout dire, l’histoire, laissent indifférents. Ils critiquent -pour critiquer, et l’élégance de la méthode d’investigation importe bien -davantage, à leurs yeux, que les résultats, quels qu’ils soient. Ces -virtuoses ne s’attachent pas à relier leurs travaux à quelque idée -générale, par exemple à critiquer systématiquement tous les documents -relatifs à une question, pour s’en procurer l’intelligence; ils -critiquent indifféremment des textes relatifs à des questions très -diverses, à la seule condition que ces textes soient gravement -corrompus. Ils se transportent, munis de leur instrument, la critique, -sur tous les terrains historiques où une énigme embarrassante sollicite -leur ministère; cette énigme résolue, ou, tout au moins, débattue, ils -en cherchent d’autres, ailleurs. Ils laissent, non pas une œuvre -cohérente, mais une collection disparate de travaux sur des problèmes de -toute espèce qui ressemble, comme dit Carlyle, à une boutique -d’antiquaire, à un archipel d’îlots. - -Les dilettantes défendent le dilettantisme par des arguments assez -plausibles. D’abord, disent-ils, tout est important; en histoire, pas de -document qui n’ait du prix: «Aucune œuvre scientifique n’est stérile, -aucune vérité n’est inutile à la science...; il n’y a pas, en histoire, -de petit sujet»; par conséquent, «ce n’est point la nature du sujet qui -fait la valeur d’un travail, c’en est la méthode[126]». Ce qui importe, -en histoire, ce ne sont pas «les notions que l’on entasse, c’est la -gymnastique du cerveau, l’habitude intellectuelle, l’esprit scientifique -en un mot». A supposer même qu’il y ait, entre les données historiques, -une hiérarchie d’importance, personne n’est en droit de déclarer _a -priori_ qu’un document est «inutile». Quel est donc, en ces matières, le -_criterium_ de l’utilité? Combien de textes ont été, pendant longtemps, -dédaignés, qu’un changement de point de vue ou de nouvelles découvertes -ont brusquement mis en relief: «Toute exclusion est téméraire: il n’y a -pas de recherche que l’on puisse décréter par avance frappée de -stérilité. Ce qui n’a pas de valeur en soi peut en avoir comme moyen -nécessaire.» Un jour viendra peut-être où, la science étant constituée, -des documents et des faits indifférents pourront être jetés par-dessus -bord; mais nous ne sommes pas aujourd’hui en état de distinguer le -superflu du nécessaire, et la ligne de démarcation sera toujours, selon -toute vraisemblance, difficile à tracer.--Cela justifie les travaux les -plus spéciaux, et, en apparence, les plus vains.--Et qu’importe, au pis -aller, s’il y a du travail gâché? «C’est la loi de la science, comme de -toutes les œuvres humaines», comme de toutes les œuvres de la nature, -«de s’esquisser largement et avec un grand entourage de superflu». - - [126] _Revue historique_, LXIII (1897), p. 320. - -Nous n’entreprendrons pas de réfuter ces considérations, dans la mesure -où elles peuvent l’être. Aussi bien M. Renan, qui a plaidé, sur ce -point, le pour et le contre avec une égale vigueur, a clos -définitivement le débat en ces termes: «On peut dire qu’il y a des -recherches inutiles, en ce sens qu’elles absorbent un temps qui serait -mieux employé à des sujets plus sérieux... Bien qu’il ne soit pas -nécessaire que l’ouvrier ait la connaissance parfaite de l’œuvre qu’il -exécute, il serait pourtant à souhaiter que ceux qui se livrent aux -travaux spéciaux eussent l’idée de l’ensemble qui, seul, donne du prix à -leurs recherches. Si tant de laborieux travailleurs auxquels la science -moderne doit ses progrès eussent eu l’intelligence philosophique de ce -qu’ils faisaient, que de moments précieux ménagés!... On regrette -vivement cette immense déperdition de forces humaines, qui a lieu par -l’absence de direction et faute d’une conscience claire du but à -atteindre[127].» - - [127] E. Renan, _o. c._, p. 122, 243.--La même pensée a été plus d’une - fois exprimée, en d’autres termes, par E. Lavisse, dans ses - allocutions aux étudiants de Paris (_Questions d’enseignement - national_, p. 14, 86, etc.). - -Le dilettantisme est incompatible avec une certaine élévation de pensée -et avec un certain degré de «perfection morale», mais non pas avec le -mérite technique. Quelques critiques, et des plus accomplis, sont de -simples praticiens, et n’ont jamais réfléchi aux fins de l’art qu’ils -exercent.--On aurait tort d’en conclure, cependant, que le dilettantisme -n’est pas, pour la science elle-même, un danger. Les érudits -dilettantes, qui travaillent au gré de leur fantaisie et de leur -«curiosité», attirés plutôt par la difficulté des problèmes que par leur -importance intrinsèque, ne fournissent pas aux historiens (c’est-à-dire -aux travailleurs dont l’office est de combiner et de mettre en œuvre en -vue des fins suprêmes de l’histoire) les matériaux dont ceux-ci ont le -plus pressant besoin: ils leur en fournissent d’autres. Si l’activité -des spécialistes de la critique externe s’appliquait exclusivement aux -questions dont la solution importe, si elle était disciplinée et dirigée -d’en haut, elle serait plus féconde. - -L’idée de parer aux périls du dilettantisme par une «organisation» -rationnelle «du travail» est déjà ancienne. On parlait déjà couramment, -il y a cinquante ans, de «contrôle», de «concentration des forces» -dispersées: on rêvait de «vastes ateliers» organisés sur le modèle de -ceux de la grande industrie moderne, où les travaux préparatoires de -l’érudition seraient exécutés en grand, au mieux des intérêts de la -science. Dans presque tous les pays, en effet, les Gouvernements (par -l’intermédiaire de Comités et de Commissions historiques), les Académies -et les Sociétés savantes ont travaillé de nos jours, comme l’avaient -fait, sous l’ancien régime, les congrégations monastiques, à grouper les -érudits de profession pour de vastes entreprises collectives et à -coordonner leurs efforts. Mais l’embrigadement des spécialistes de la -critique externe au service et sous la surveillance des hommes -compétents souffre de grandes difficultés matérielles. Le problème de -l’«organisation du travail scientifique» est encore à l’ordre du -jour[128]. - - [128] L’un de nous (M. Langlois) se propose d’exposer ailleurs, en - détail, ce qui a été fait depuis trois cents ans, mais surtout au - XIXe siècle, pour l’organisation des travaux historiques dans les - principaux pays du monde. Quelques renseignements ont déjà été - réunis à ce sujet par J. Franklin Jameson, _The expenditures of - foreign governments in behalf of history_, dans l’_Annual Report of - the American historical Association for 1891_, p. 38-61. - -III. Leur orgueil et leur excessive âpreté dans les jugements qu’ils -portent sur les travaux de leurs confrères sont souvent reprochés aux -érudits, nous l’avons vu, comme une marque de leur excessive -«préoccupation des petites choses», en particulier par des personnes -dont les essais ont été sévèrement jugés. A la vérité, il y a des -érudits modestes et bienveillants: c’est une question de caractère; la -préoccupation» professionnelle «des petites choses» ne suffit pas à -modifier, à cet égard, les dispositions naturelles. «Ce bon monsieur Du -Cange», comme disaient les Bénédictins, était modeste jusqu’à l’excès: -«Il ne faut, disait-il en parlant de ses travaux, que des yeux et des -doigts pour en faire autant et plus»; il ne blâmait jamais personne, par -principe: «Si j’étudie, c’est pour le plaisir de l’étude, et non pour -faire peine à autrui non plus qu’à moi-même[129].» Il est certain, -cependant, que la plupart des érudits se signalent en public leurs -moindres _lapsus_ sans ménagements, parfois d’un ton rogue et dur, et -font preuve d’un zèle amer. Mais, amertume et dureté à part, ils n’ont -pas tort d’agir ainsi. C’est parce qu’ils ont--comme les «savants» -proprement dits, physiciens, chimistes, etc.--un vif sentiment de la -vérité scientifique qu’ils ont l’habitude de dénoncer les atteintes à la -méthode. Et ils parviennent de la sorte à défendre l’accès de leur -profession aux incapables et aux faiseurs, qui naguère y foisonnaient. - - [129] L. Feugère, _o. c._, p. 55, 58. - -Parmi les jeunes gens qui se destinent aux études historiques, -quelques-uns, animés d’un esprit plus commercial que scientifique, -grossièrement désireux de succès positifs, se disent _in petto_: -«L’œuvre historique suppose, pour être faite conformément aux règles de -la méthode, des précautions et des labeurs infinis. Mais est-ce que l’on -ne voit pas paraître des œuvres historiques dont les auteurs ont péché -plus ou moins gravement contre les règles? Ces auteurs n’en sont-ils pas -moins estimés? Est-ce que ce sont toujours les plus consciencieux qui -inspirent le plus de considération? Le savoir-faire ne peut-il pas -suppléer au savoir?» Si le savoir-faire pouvait, en effet, suppléer au -savoir, comme il est plus facile de travailler mal que de travailler -bien, et l’important, à leurs yeux, étant de réussir, ils concluraient -volontiers que peu importe de travailler mal, pourvu que l’on -réussisse.--Pourquoi n’en serait-il pas, en effet, ici, comme dans la -vie, où le succès ne va pas nécessairement aux meilleurs?--Eh hien! -c’est grâce à l’impitoyable sévérité des érudits que de pareils -raisonnements seraient, en même temps qu’une bassesse, un détestable -calcul. - -Vers la fin du Second Empire, en France, il n’y avait pas, en matière de -travaux historiques, d’opinion publique éclairée. De mauvais livres -d’érudition historique étaient publiés impunément et procuraient même -parfois à ceux qui les avaient faits des honneurs illégitimes. C’est -alors que les fondateurs de la _Revue critique d’histoire et de -littérature_ entreprirent de réagir contre cet état de choses; qu’ils -jugeaient, à bon droit, démoralisant. A cet effet, ils administrèrent -aux érudits sans conscience ou sans méthode des corrections publiques, -propres à les dégoûter pour toujours de l’érudition. Ils procédèrent à -des exécutions mémorables, non pas pour le plaisir, mais avec le ferme -propos de créer une censure, et, par conséquent, une justice, par la -terreur, dans le domaine des études historiques. Les mauvais -travailleurs furent, dès lors, pourchassés, et, sans doute, la _Revue_ -n’entama pas profondément les couches épaisses du grand public, mais -elle exerça cependant sa police dans un rayon assez étendu pour -inculquer bon gré mal gré à la plupart des intéressés l’habitude de la -sincérité et le respect de la méthode. Depuis vingt-cinq ans, -l’impulsion qu’elle a donnée s’est propagée au-delà de toute espérance. - -Aujourd’hui, il est devenu très difficile, dans le domaine des études -d’érudition, sinon de faire illusion, au moins de faire illusion -_longtemps_. Désormais, dans les sciences historiques comme dans les -sciences proprement dites, aucune erreur ne se fonde, aucune vérité ne -se perd. Quelques mois, quelques années peuvent s’écouler, à la rigueur, -avant qu’une expérience de chimie mal faite ou une édition bâclée soient -reconnues pour telles, mais les résultats inexacts, provisoirement -acceptés sous bénéfice d’inventaire, sont toujours, tôt ou tard, -aperçus, dénoncés, éliminés, et généralement très vite. La théorie des -opérations de critique externe est si bien établie, le nombre des -spécialistes qui en sont pénétrés est si grand dans tous les pays, qu’il -est très rare, maintenant, qu’un catalogue descriptif de documents, une -édition, un regeste, une monographie, ne soient pas tout de suite -scrutés, disséqués, et jugés. Que l’on en soit bien averti: il serait -très imprudent, désormais, de se risquer à publier un travail -d’érudition sans avoir pris toutes ses mesures pour qu’il soit -inattaquable, car il serait aussitôt, ou, dans tous les cas, à brève -échéance, attaqué et démoli. Des naïfs, qui l’ignorent, s’aventurent -encore, de temps en temps, sans préparation suffisante, sur le terrain -de la critique externe, pleins de bonnes intentions, désireux de «rendre -des services», et convaincus apparemment que l’on peut procéder là, -comme ailleurs (sur le terrain politique, par exemple), à vue de nez, -par approximation, «sans connaissances spéciales»; ils ont à s’en -repentir. Les malins ne s’y risquent pas: les travaux d’érudition, -d’ailleurs pénibles et médiocrement glorieux, ne leur disent rien qui -vaille; ils savent trop bien que des spécialistes habiles, en général -peu bienveillants pour les intrus, se les réservent; ils se rendent -compte que, de ce côté, il n’y a plus rien à faire pour eux. L’honnête -et rude intransigeance des érudits les préserve ainsi des contacts -désagréables que les «historiens» proprement dits ont encore, -quelquefois, à subir. - -En effet, les mauvais travailleurs, à la recherche d’un public qui -contrôle de moins près que le public des érudits, se réfugient -volontiers dans l’exposition historique. Là, les règles de la méthode -sont moins évidentes, ou, pour mieux dire, moins connues. Tandis que la -critique des textes et la critique des sources sont réduites en forme -scientifique, les opérations synthétiques, en histoire, se font encore -au hasard. La confusion d’esprit, l’ignorance, la négligence, qui -s’accusent si nettement dans les œuvres d’érudition, sont, jusqu’à un -certain point, masquées de littérature dans les ouvrages d’histoire, et -le grand public, dont l’éducation est mal faite en ces matières, n’en -est pas choqué[130]. Bref, il y a encore, sur ce terrain, de bonnes -chances d’impunité.--Cependant, elles diminuent: un jour, qui n’est pas -très éloigné, viendra où les esprits superficiels qui synthétisent -incorrectement seront aussi peu considérés que le seraient dès -maintenant des techniciens de la critique préparatoire sans conscience -ou sans adresse. Les ouvrages des plus célèbres historiens du XIXe -siècle, morts d’hier, Augustin Thierry, Ranke, Fustel de Coulanges, -Taine, etc., ne sont-ils pas déjà tous rongés, et comme percés à jour -par la critique? Les défauts de leurs méthodes sont déjà vus, définis, -condamnés. - - [130] Les spécialistes de la critique externe eux-mêmes, si - clairvoyants quand il s’agit de travaux d’érudition, se laissent - éblouir presque aussi aisément que d’autres, lorsqu’ils ne font pas - profession de dédaigner _a priori_ toute synthèse, par les synthèses - incorrectes, par les apparences d’«idées générales», et par les - artifices littéraires. - -Ce qui doit persuader ceux qui ne seraient pas sensibles à d’autres -considérations de travailler honnêtement en histoire, c’est que le temps -est passé, ou peu s’en faut, où l’on pouvait, sans avoir à craindre des -désagréments, travailler mal. - - - - -SECTION II - -CRITIQUE INTERNE - - - - -CHAPITRE VI - -CRITIQUE D’INTERPRÉTATION (HERMÉNEUTIQUE) - - -I. Quand un zoologiste décrit la forme et la longueur d’un muscle, quand -un physiologiste présente le tracé d’un mouvement, on peut accepter en -bloc leurs résultats parce qu’on sait par quelle méthode, par quels -instruments, par quel système de notation ils les ont obtenus[131]. Mais -quand Tacite dit des Germains: _Arva per annos mutant_, on ne sait -d’avance ni s’il a correctement procédé pour se renseigner, ni même en -quel sens il a pris les mots _arva_ et _mutant_; il faut pour s’en -assurer une opération préalable[132]. Cette opération est la critique -interne. - - [131] Les sciences d’observation ont besoin aussi d’une espèce de - critique. On n’admet pas sans vérification les observations du - premier venu; on n’accepte que les résultats obtenus par les gens - qui «savent travailler». Mais cette critique se fait en bloc et d’un - seul coup, elle porte sur l’auteur, non sur ses travaux; au - contraire la critique historique est obligée d’opérer en détail sur - chacune des parties du document. - - [132] Cf. ci-dessus, liv. II, chap. V, p. 90. - -La critique est destinée à discerner dans le document ce qui peut être -accepté comme vrai. Or le document n’est que le résultat dernier d’une -longue série d’opérations dont l’auteur ne nous fait pas connaître le -détail. Observer ou recueillir les faits, concevoir les phrases, écrire -les mots, toutes ces opérations, distinctes les unes des autres, peuvent -n’avoir pas été faites avec la même correction. Il faut donc _analyser_ -le produit de ce travail de l’auteur pour distinguer quelles opérations -ont été incorrectes, afin de n’en pas accepter les _résultats_. Ainsi -l’_analyse_ est nécessaire à la critique; toute critique commence par -une analyse. - -Pour être logiquement complète l’analyse devrait reconstituer toutes les -opérations que l’auteur a dû faire et les examiner _une à une_, afin de -chercher si chacune a été faite correctement. Il faudrait repasser par -tous les actes successifs qui ont produit le document, depuis le moment -où l’auteur a vu le fait qui est l’objet du document jusqu’au mouvement -de sa main qui a tracé les lettres du document; ou plutôt il faudrait -remonter en sens inverse, échelon par échelon, depuis le mouvement de la -main jusqu’à l’observation. Cette méthode serait si longue et si -fastidieuse que personne n’aurait le temps ni la patience de -l’appliquer. - -La critique interne n’est pas, comme la critique externe, un instrument -qu’on puisse manier pour le plaisir de le manier[133]; elle ne procure -aucune jouissance directe, parce qu’elle ne résout définitivement aucun -problème. On ne la pratique que par nécessité et on cherche à la réduire -au strict minimum. L’historien le plus exigeant s’en tient à une méthode -abrégée qui concentre toutes les opérations en deux groupes: 1º -l’analyse du contenu du document et la critique positive -d’interprétation, nécessaires pour s’assurer de ce que l’auteur a voulu -dire; 2º l’analyse des conditions où le document s’est produit et la -critique négative, nécessaires pour contrôler les dires de l’auteur. -Encore ce dédoublement du travail critique n’est-il pratiqué que par une -élite. La tendance naturelle, même des historiens qui travaillent avec -méthode, est de lire le texte avec la préoccupation d’y trouver -directement des renseignements, sans penser à se représenter exactement -ce que l’auteur a eu dans l’esprit[134]. Cette pratique est excusable -tout au plus pour les documents du XIXe siècle, écrits par des hommes -dont la langue et la façon de penser nous sont familières, dans les cas -où une seule interprétation est possible. Elle devient dangereuse dès -que les habitudes de langage ou de pensée de l’auteur s’écartent de -celles de l’historien qui le lit ou que le sens du texte n’est pas -évident et incontestable. Quiconque, lisant un texte, n’est pas occupé -exclusivement de le comprendre, arrive forcément à le lire à travers ses -impressions[135]; dans le document il est frappé par les phrases ou les -mots qui répondent à ses propres conceptions ou s’accordent avec l’idée -_a priori_ qu’il s’est formée des faits; sans même s’en apercevoir, il -détache ces phrases ou ces mots et en forme un texte imaginaire qu’il -met à la place du texte réel de l’auteur[136]. - - [133] Cf. ci-dessus, p. 99. - - [134] Taine paraît avoir procédé ainsi dans _les Origines de la France - contemporaine_, t. II, _la Révolution_; il avait fait des extraits - de ses documents inédits et en a inséré un grand nombre dans son - ouvrage, mais on ne voit pas qu’il en eût fait d’abord l’analyse - méthodique pour en déterminer le sens. - - [135] L’allemand a un mot très exact pour rendre ce phénomène, - _hineinlesen_; le français n’a pas d’expression équivalente. - - [136] Fustel de Coulanges explique très clairement le danger de cette - _méthode_. «Quelques érudits commencent par se faire une opinion... - et ce n’est qu’après cela qu’ils lisent les textes. Ils risquent - fort de ne pas les comprendre ou de les comprendre à faux. C’est - qu’en effet entre le texte et l’esprit prévenu qui le lit il - s’établit une sorte de conflit inavoué; l’esprit se refuse à saisir - ce qui est contraire à son idée, et le résultat ordinaire de ce - conflit n’est pas que l’esprit se rende à l’évidence du texte, mais - plutôt que le texte cède, plie et s’accommode à l’opinion préconçue - par l’esprit... Mettre ses idées personnelles dans l’étude des - textes, c’est la méthode subjective. On croit regarder un objet, et - c’est sa propre idée que l’on regarde. On croit observer un fait, et - ce fait prend tout de suite la couleur et le sens que l’esprit veut - qu’il ait. On croit lire un texte et les phrases de ce texte - prennent une signification particulière suivant l’opinion antérieure - qu’on s’en était faite. Cette méthode subjective est ce qui a jeté - le plus de trouble dans l’histoire de l’époque mérovingienne... - C’est qu’il ne suffisait pas de lire les textes, il fallait les lire - avant d’avoir arrêté sa conviction.» (_Monarchie franque_, p. - 31.)--Pour la même raison Fustel condamnait la prétention de lire un - document à travers un autre document; il protestait contre l’usage - d’expliquer la _Germanie_ de Tacite par les Lois barbares. Voir dans - la _Revue des questions historiques_, 1887, t. I, la leçon de - méthode, _De l’analyse des textes historiques_, donnée à propos d’un - commentaire de Grégoire de Tours par M. Monod. «C’est par l’analyse - exacte de chaque document que l’historien doit commencer son - travail... L’analyse d’un texte... consiste à établir le sens de - chaque mot, à dégager la vraie pensée de celui qui a écrit... Au - lieu de chercher le sens de chaque phrase de l’historien et la - pensée qu’il y a mise, il [M. Monod] commente chaque phrase à l’aide - de ce qui se trouve ou dans Tacite ou dans la loi salique... Il faut - bien s’entendre sur l’analyse. Beaucoup en parlent, peu la - pratiquent... Elle doit, par une étude attentive de chaque détail, - dégager d’un texte tout ce qui s’y trouve; elle ne doit pas y - introduire ce qui ne s’y trouve pas.»--Après avoir lu ces excellents - conseils il sera instructif de lire la réponse de M. Monod (dans la - _Revue historique_); on y verra que Fustel lui-même n’a pas toujours - pratiqué la méthode qu’il recommande. - -II. Ici, comme toujours en histoire, la méthode consiste à résister au -premier mouvement. Il faut se pénétrer de ce principe, évident mais -souvent oublié, qu’un document ne contient que les idées de l’homme qui -l’a écrit et il faut se faire une règle de commencer par comprendre le -texte en lui-même, _avant_ de se demander ce qu’on en peut tirer pour -l’histoire. Ainsi on arrive à cette règle générale de méthode: l’étude -de tout document doit commencer par une analyse du contenu sans autre -but que de déterminer la pensée réelle de l’auteur. - -Cette analyse est une opération préalable, séparée et indépendante. -L’expérience engage, ici comme pour les travaux d’érudition[137], à -adopter le système des fiches. Chaque fiche recevra l’analyse, soit d’un -document, soit d’une partie distincte d’un document, soit d’un épisode -d’un récit; l’analyse devra indiquer, non seulement le sens général du -texte, mais, autant que possible, le but et la conception de l’auteur. -On fera bien de reproduire textuellement les expressions qui sembleront -caractéristiques de la pensée de l’auteur. - - [137] Cf. ci-dessus, p. 80. - -Il peut suffire parfois d’avoir analysé le texte mentalement: on n’a pas -toujours besoin d’écrire _matériellement_ une fiche d’ensemble; on se -bornera alors à noter les traits dont on croit pouvoir tirer -parti.--Mais contre le danger toujours présent de mettre son impression -à la place du texte, il n’existe qu’une précaution sûre; aussi fera-t-on -bien de l’ériger en règle: s’astreindre à ne faire des extraits ou des -analyses partielles d’un document qu’après en avoir fait une analyse -d’ensemble[138], sinon matérielle, du moins mentale. - - [138] Un travailleur spécial peut se charger de l’analyse; c’est ce - qui arrive dans le cas des regestes et des catalogues d’actes; si le - travail d’analyse a été fait correctement par le fabricant de - regestes, il devient inutile de le refaire. - -Analyser un document, c’est discerner et isoler toutes les idées -exprimées par l’auteur. L’analyse se ramène ainsi à la _critique -d’interprétation_. - -L’interprétation passe par deux degrés, le sens littéral et le sens -réel. - -III. Déterminer le sens littéral d’un texte est une opération -linguistique; aussi a-t-on classé la Philologie (_Sprachkunde_) parmi -les sciences auxiliaires de l’histoire. Pour comprendre un texte, il -faut d’abord en connaître la langue. Mais la connaissance _générale_ de -la langue ne suffit pas. Pour interpréter Grégoire de Tours, ce n’est -pas assez de savoir en général le latin; il faut encore une -interprétation historique spéciale pour adapter cette connaissance -générale au latin de Grégoire de Tours. - -La tendance naturelle est d’attribuer à un même mot le même sens partout -où on le rencontre. Instinctivement on traite la langue comme un système -fixe de signes. C’est en effet le caractère des signes créés exprès pour -l’usage scientifique, l’algèbre, la nomenclature chimique; là, toute -expression a un sens précis, qui est unique, absolu et invariable; elle -exprime une idée analysée et définie exactement et elle n’en exprime -qu’une, toujours la même, à quelque endroit qu’elle soit placée, quel -que soit l’auteur qui l’emploie. Mais la langue vulgaire, dans laquelle -sont écrits les documents, est une langue flottante; chaque mot exprime -une idée complexe et mal définie; il a des sens multiples, relatifs et -variables; un même mot signifie plusieurs choses différentes; il prend -un sens différent dans un même auteur suivant les autres mots qui -l’entourent; il change de sens d’un auteur à un autre et dans le cours -du temps. _Vel_ signifie toujours _ou_ en latin classique, il signifie -_et_ à certaines époques du moyen âge; _suffragium_, qui veut dire -_suffrage_ en latin classique, prend au moyen âge le sens de _secours_. -Il faut donc apprendre à résister à cet instinct qui nous porte à -expliquer toutes les expressions d’un texte par le sens classique ou le -sens habituel. L’interprétation grammaticale, fondée sur les règles -générales de la langue, doit être complétée par l’interprétation -historique fondée sur l’examen du cas particulier. - -La méthode consiste à établir le sens spécial des mots dans le document; -elle repose sur quelques principes très simples. - -1º La langue change par une évolution continue. Chaque époque a sa -langue propre qu’on doit traiter comme un système spécial de signes. -Pour comprendre un document, on doit donc savoir la _langue du temps_, -c’est-à-dire le sens des mots et des tournures à l’époque où le texte a -été écrit.--Le sens d’un mot se détermine en réunissant les passages où -il est employé: il s’en trouve presque toujours quelqu’un où le reste de -la phrase ne laisse aucun doute sur le sens[139]. C’est le rôle des -dictionnaires historiques tels que le _Thesaurus linguæ latinæ_ ou les -Glossaires de Du Cange; dans ces répertoires, l’article consacré à -chaque mot est un recueil des phrases où le mot se rencontre, -accompagnées d’une indication d’auteur qui fixe l’époque. - - [139] On trouvera des modèles pratiques de ce procédé dans Deloche, - _la Trustis et l’antrustion royal_, Paris, 1873, in-8, et surtout - dans Fustel de Coulanges. Voir en particulier l’étude sur les mots - marca (_Recherches sur quelques problèmes d’histoire_, p. - 322-356),--mallus (_ib._, 372-402),--alleu (_l’Alleu et le domaine - rural_, p. 149-170),--portio (_ib._, p. 239-252). - -Quand la langue était déjà morte pour l’auteur du document et qu’il l’a -apprise dans des écrits,--ce qui est le cas des textes latins du bas -moyen âge,--il faut prendre garde que les mots peuvent être pris dans un -sens arbitraire et n’avoir été choisis que pour faire une élégance: par -exemple _consul_ (comte), _capite census_ (censitaire), _agellus_ (grand -domaine). - -2º L’usage de la langue peut différer d’une région à une autre; on doit -donc connaître la _langue du pays_ où le document a été écrit, -c’est-à-dire les sens particuliers usités dans le pays. - -3º Chaque auteur a une façon personnelle d’écrire, on doit donc étudier -la _langue de l’auteur_, le sens particulier qu’il donnait aux -mots[140]. C’est à quoi servent les lexiques de la langue d’un auteur, -tels que le _Lexicon Caesarianum_ de Meusel, où sont réunis tous les -passages où il a employé chaque mot. - - [140] La théorie et un exemple de ce procédé se trouvent dans Fustel - de Coulanges, _Recherches sur quelques problèmes d’histoire_ (p. - 189-289), à propos des renseignements de Tacite sur les Germains. - Voir surtout, p. 263-289, la discussion du célèbre passage sur le - mode de culture des Germains. - -4º Une expression change de sens suivant le passage où elle se trouve; -on doit donc interpréter chaque mot et chaque phrase non pas isolément, -mais en tenant compte du sens général du morceau (le _contexte_). C’est -la _règle du contexte_[141], règle fondamentale de l’interprétation. -Elle implique qu’avant de faire usage d’une phrase d’un texte on a lu le -texte dans son ensemble; elle interdit de ramasser dans un travail -moderne des _citations_, c’est-à-dire des lambeaux de phrase arrachés -d’un passage où l’on ignore le sens spécial que leur donnait le -contexte[142]. - - [141] Fustel de Coulanges la formule ainsi: «Il ne faut jamais isoler - deux mots de leur contexte; c’est le moyen de se tromper sur leur - signification.» (_Monarchie franque_, p. 228, n. 1.) - - [142] Voici comment Fustel condamne cette pratique: «Je ne parle pas - des faux érudits qui citent de seconde main et se donnent tout au - plus la peine de vérifier si la phrase qu’ils ont vue citée se - trouve bien à l’endroit indiqué. Vérifier les citations est tout - autre chose que lire les textes et les deux conduisent souvent à des - résultats opposés.» _Revue des questions historiques_, 1887, t. - I.--Voir aussi (_l’Alleu..._, p. 171-198) la leçon donnée à M. - Glasson, à propos de la théorie de la communauté des terres; c’est - la discussion de 45 citations étudiées en tenant compte du contexte - pour montrer qu’aucune n’a le sens admis par M. Glasson. On peut - comparer la réponse: Glasson, _les Communaux et le domaine rural à - l’époque franque_, Paris, 1890. - -Ces règles, si on les appliquait avec rigueur, constituerait une méthode -exacte d’interprétation, qui ne laisserait presque aucune chance -d’erreur, mais qui exigerait une énorme dépense de temps. Quel travail -s’il fallait pour _chaque_ mot déterminer par une opération spéciale le -sens dans la langue du temps, du pays, de l’auteur et dans le contexte! -C’est le travail qu’exige une traduction bien faite; on s’y est résigné -pour quelques ouvrages antiques d’une grande valeur littéraire; pour la -masse des documents historiques on s’en tient dans la pratique à un -procédé abrégé. - -Tous les mots ne sont pas également sujets à changer de sens; la plupart -conservent chez tous les auteurs et à toutes les époques un sens à peu -près uniforme. On peut donc se contenter d’étudier spécialement les -expressions qui, par leur nature, sont exposées à prendre des sens -variables: 1º les expressions toutes faites qui, étant fixées, -n’évoluent pas de même que les mots dont elles sont composées; 2º et -surtout, les mots qui désignent les choses sujettes par nature à -évoluer: classes d’hommes (_miles_, _colonus_, _servus_);--institutions -(_conventus_, _justitia_, _judex_);--usages (_alleu_, _bénéfice_, -_élection_);--sentiments, objets usuels. Pour tous ces mots il serait -imprudent de présumer la fixité de sens; c’est une précaution -indispensable de s’assurer en quel sens ils sont pris dans le texte à -interpréter. - -«Ces études de mots, dit Fustel de Coulanges, ont une grande importance -dans la science historique. Un terme mal interprété peut être la source -de grandes erreurs[143].» Il lui a suffi en effet d’appliquer -méthodiquement la critique d’interprétation à une centaine de mots pour -renouveler l’étude des temps mérovingiens. - - [143] C’est sa critique d’interprétation qui a fait toute - l’originalité de Fustel, il n’a fait personnellement aucun travail - de critique externe, et sa critique de sincérité et d’exactitude a - été entravée par un respect pour les affirmations des anciens qui - allait jusqu’à la crédulité. - -IV. Après avoir analysé le document et déterminé le sens littéral des -phrases, on n’est pas certain encore d’avoir atteint la véritable pensée -de l’auteur. Il se peut qu’il ait pris quelques expressions dans -un sens détourné; cela arrive, pour plusieurs motifs très -différents: l’allégorie ou le symbole,--la plaisanterie ou la -mystification,--l’allusion ou le sous-entendu,--même la simple figure de -langage (métaphore, hyperbole, litote)[144]. Dans tous ces cas il faut, -à travers le sens littéral, percer jusqu’au sens réel que l’auteur a -dissimulé volontairement sous une forme inexacte. - - [144] Une difficulté parallèle se présente dans l’interprétation des - monuments figurés; les représentations ne doivent pas toutes être - prises «à la lettre». Darius, dans le monument de Behistoun, foule - aux pieds les chefs vaincus; c’est une métaphore. Les miniatures du - moyen âge montrent des personnages couchés dans leur lit, une - couronne sur la tête: c’est le symbole de leur rang royal, le - peintre n’a pas voulu dire qu’ils gardaient leur couronne pour - dormir. - -La question est logiquement très embarrassante: il n’existe pas de -_criterium_ extérieur fixe pour reconnaître sûrement un sens détourné; -l’essence même de la mystification, devenue au XIXe siècle un genre -littéraire, est d’effacer tous ces indices qui dénonceraient la -plaisanterie. Dans la pratique on est moralement certain qu’un auteur -n’emploie pas le sens détourné quand il tient surtout à être compris; on -court donc peu de risque de le rencontrer dans les documents officiels, -les chartes et les récits historiques. Dans tous les cas la forme -générale du document permet de présumer qu’il est écrit au sens -littéral. - -On doit au contraire s’attendre à des sens détournés quand l’auteur a eu -d’autres préoccupations que d’être compris, ou qu’il a écrit pour un -public qui pouvait comprendre ses allusions et ses sous-entendus, ou -pour des initiés (religieux ou littéraires) qui devaient comprendre ses -symboles et ses figures de langage. C’est le cas des textes religieux, -des lettres privées et de toutes les œuvres littéraires, qui forment une -forte part des documents sur l’antiquité. Aussi l’art de reconnaître et -de déterminer le sens caché des textes a-t-il toujours tenu une large -place dans la théorie de l’_herméneutique_[145] (c’est le nom grec de la -critique d’interprétation), et dans l’_exégèse_ des textes sacrés et des -auteurs classiques. - - [145] A. Bœckh, _Encyclopædie und Methodologie der philologischen - Wissenschaften_ ² (1886), a donné une théorie de l’_herméneutique_, - à laquelle E. Bernheim s’est contenté de se référer. - -Les différentes façons d’introduire un sens détourné sous le sens -littéral sont trop variées et dépendent de trop de conditions -individuelles pour que l’art de les déterminer puisse être ramené à des -règles générales. On ne peut guère formuler qu’un principe universel: -quand le sens littéral est absurde, incohérent ou obscur, ou contraire -aux idées de l’auteur ou aux faits connus de lui, on doit présumer un -sens détourné. - -Pour déterminer ce sens, on doit procéder comme pour établir la langue -d’un auteur: on compare les passages où se trouvent les morceaux -auxquels on soupçonne un sens détourné, en cherchant s’il n’y en a pas -un où le contexte permette de deviner le sens. Un exemple célèbre de ce -procédé est la découverte du sens allégorique de la Bête dans -l’_Apocalypse_. Mais comme il n’existe pas de méthode sûre de solution, -on n’a pas le droit d’affirmer qu’on a découvert toutes les intentions -cachées ou relevé toutes les allusions contenues dans un texte; et même -quand on croit avoir trouvé le sens, on fera bien de ne pas tirer de -conclusions d’une interprétation forcément conjecturale. - -En sens inverse il faut se garder de chercher partout un sens -allégorique, comme les néo-platoniciens ont fait pour les œuvres de -Platon et les swedenborgiens pour la Bible. On est revenu aujourd’hui de -cette _hyperherméneutique_; mais on n’est pas à l’abri de la tendance -analogue à chercher partout des allusions. Cette recherche, toujours -conjecturale, donne plus de satisfactions d’amour-propre à l’interprète -que de résultats utilisables pour l’histoire. - -V. Quand on a enfin atteint le sens véritable du texte, l’opération de -l’analyse positive est terminée. Le résultat est de faire connaître les -_conceptions_ de l’auteur, les images qu’il avait dans l’esprit, les -notions générales au moyen desquelles il se représentait le monde. On -atteint ainsi des opinions, des doctrines, des connaissances. C’est là -une couche de renseignements très importants avec lesquels se constitue -tout un groupe de sciences historiques[146]: les histoires des arts -figurés et des littératures,--l’histoire des sciences,--l’histoire des -doctrines philosophiques et morales,--la mythologie et l’histoire des -dogmes (improprement appelées croyances religieuses, puisqu’on étudie -les doctrines officielles sans rechercher si elles sont -crues),--l’histoire du droit, l’histoire des institutions officielles -(en tant qu’on ne cherche pas comment elles étaient appliquées dans la -pratique),--l’ensemble des légendes, traditions, opinions, conceptions -populaires (appelées sans précision croyances), qu’on réunit sous le nom -de _folklore_. - - [146] La méthode pour extraire des conceptions les renseignements sur - les faits extérieurs fait partie de la théorie du raisonnement - constructif. Voir le livre III. - -Toutes ces études n’ont besoin que de la critique externe de provenance -et de la critique d’interprétation; elles exigent un degré d’élaboration -de moins que l’histoire des faits matériels; aussi sont-elles parvenues -plus vite à se constituer méthodiquement. - - - - -CHAPITRE VII - -CRITIQUE INTERNE NÉGATIVE DE SINCÉRITÉ ET D’EXACTITUDE - - -I. L’analyse et la critique positive d’interprétation n’atteignent que -le travail d’esprit intérieur de l’auteur du document et ne font -connaître que ses idées. Elles n’apprennent directement rien sur les -faits extérieurs. Même quand l’auteur a pu les observer, son texte -indique seulement comment il a voulu les représenter, non comment il les -a réellement vus, et encore moins ce qu’ils ont réellement été. Ce qu’un -auteur exprime n’est pas forcément ce qu’il croyait, car il peut avoir -menti; ce qu’il a cru n’est pas forcément ce qui existait, car il peut -s’être trompé. Ces propositions sont évidentes. Cependant un premier -mouvement naturel nous porte à accepter comme vraie toute affirmation -contenue dans un document, ce qui est admettre implicitement qu’aucun -auteur n’a menti ou ne s’est trompé; et il faut que cette crédulité -spontanée soit bien puissante, puisqu’elle persiste malgré l’expérience -quotidienne qui nous montre des cas innombrables d’erreur et de -mensonge. - -La pratique a forcé les historiens à réfléchir en les mettant en -présence de documents qui se contredisaient les uns les autres; dans ce -conflit il a bien fallu se résigner à douter et, après examen, à -admettre l’erreur ou le mensonge; ainsi s’est imposée la nécessité de la -critique négative pour écarter les affirmations manifestement menteuses -ou erronées. Mais l’instinct de confiance est si indestructible qu’il a -jusqu’ici empêché même les gens du métier de constituer la critique -interne des affirmations en méthode régulière comme ils ont fait pour la -critique externe de provenance. Les historiens, dans leurs travaux, et -même les théoriciens de la méthode historique[147], en sont restés à des -notions vulgaires et des formules vagues, en contraste frappant avec la -terminologie précise de la critique de sources. Ils se bornent à -examiner si l’auteur a été en général _contemporain_ des faits, s’il en -a été _témoin_ oculaire; s’il a été _sincère_ et _bien informé_, s’il a -su la vérité ou s’il a voulu la dire; ou même, résumant tout en une -formule, s’il a été _digne de foi_. - - [147] Par exemple le P. de Smedt, Tardif, Droysen et même Bernheim. - -Assurément cette critique superficielle vaut beaucoup mieux que -l’absence de critique, et elle a suffi pour donner à ceux qui l’ont -pratiquée la conscience d’une supériorité incontestable. Mais elle n’est -qu’à mi-chemin entre la crédulité vulgaire et une méthode scientifique. -Ici, comme en toute science, le point de départ doit être le doute -méthodique[148]. Tout ce qui n’est pas prouvé doit rester provisoirement -douteux; pour affirmer une proposition il faut apporter des raisons de -la croire exacte. Appliqué aux affirmations des documents, le doute -méthodique devient la _défiance méthodique_. - - [148] Descartes, venu en un temps où l’histoire ne consistait encore - qu’à reproduire des récits antérieurs, n’a pas trouvé le moyen de - lui appliquer le doute méthodique; aussi a-t-il refusé de lui - reconnaître le caractère de science. - -L’historien doit _a priori_ se défier de toute affirmation d’un auteur, -car il ignore si elle n’est pas mensongère ou erronée. Elle ne peut être -pour lui qu’une présomption. La prendre à son compte et la répéter en -son nom, c’est déclarer implicitement qu’il la considère comme une -vérité scientifique. Ce pas décisif, il n’a le droit de le faire que -pour de bonnes raisons. Mais l’esprit humain est ainsi construit qu’on -fait ce pas sans s’en apercevoir (cf. liv. II, ch. I).--Contre cette -tendance dangereuse le critique n’a qu’un procédé de défense. Il doit ne -pas attendre pour douter d’y être forcé par une contradiction entre les -affirmations des documents, il doit _commencer_ par douter. Il doit -n’oublier jamais la distance entre l’affirmation d’un auteur, quel qu’il -soit, et une vérité scientifiquement établie, de façon à garder toujours -pleine conscience de la responsabilité qu’il prend lorsqu’il reproduit -une affirmation. - -Même après s’être décidé en principe à pratiquer cette défiance contre -nature, on tend instinctivement à s’en délivrer le plus vite possible. -Le mouvement naturel est de faire _en bloc_ la critique de tout un -auteur ou au moins de tout un document, de classer en deux catégories, à -droite les brebis, à gauche les boucs; d’un côté les auteurs dignes de -foi ou les bons documents, de l’autre les auteurs suspects ou les -mauvais documents. Après quoi, ayant épuisé toute sa force de défiance, -on reproduit sans discussion toutes les affirmations du «bon document». -On consent à se défier de Suidas ou d’Aimoin, auteurs suspects, mais on -affirme comme vérité établie tout ce qu’a dit Thucydide ou Grégoire de -Tours[149]. On applique aux auteurs la procédure judiciaire qui classe -les témoins en recevables et non recevables: dès qu’on a accepté un -témoin on se sent engagé à admettre tous ses dires; on n’ose douter -d’une de ses affirmations que si l’on prouve des raisons spéciales d’en -douter. Instinctivement on prend parti pour l’auteur qu’on a déclaré -recommandable et on en vient, comme dans les tribunaux, à dire que «la -charge de faire la preuve» incombe à celui qui récuse un témoignage -valable[150]. - - [149] Fustel de Coulanges lui-même n’était pas affranchi de cette - timidité. A propos d’un discours prêté à Clovis par Grégoire de - Tours, il dit: «Sans doute on ne peut affirmer que de telles paroles - aient été réellement prononcées. Mais on ne doit pas non plus - affirmer hardiment contre Grégoire de Tours qu’elles ne l’ont pas - été... Le plus sage est d’accepter le texte de Grégoire.» _Monarchie - franque_, p. 66.--Le plus sage, ou plutôt le seul parti scientifique - est d’avouer qu’on ne sait rien des paroles de Clovis, car Grégoire - lui-même ne les connaissait pas. - - [150] Un des historiens de l’antiquité les plus experts en critique, - Ed. Meyer, _Die Entstehung des Judenthums_, Halle, 1896, in-8, a - récemment encore allégué cet étrange argument juridique en faveur - des récits de Néhémie.--M. Bouché-Leclercq, dans une remarquable - étude sur «Le règne de Séleucus II Callinicus et la critique - historique» (_Revue des Universités du Midi_, avr.-juin 1897), - semble, par réaction contre l’hypercritique de Niebuhr et de - Droysen, incliner vers une théorie analogue. «Sous peine de tomber - dans l’agnosticisme--qui est pour elle le suicide--ou dans la - fantaisie individuelle, la critique historique doit accorder une - certaine foi aux témoignages qu’elle ne peut pas contrôler, - lorsqu’ils ne sont pas nettement contredits par d’autres de valeur - égale.» M. Bouché-Leclercq a raison contre l’historien qui, «après - avoir disqualifié tous ses témoins, prétend se substituer à eux et - voit par leurs yeux tout autre chose que ce qu’ils ont vu - eux-mêmes». Mais quand les «témoignages» ne sont pas suffisants pour - faire connaître scientifiquement un fait, la seule attitude correcte - est «l’agnosticisme», c’est-à-dire l’aveu de notre ignorance; nous - n’avons pas le droit d’éluder cet aveu parce que le hasard aura - laissé périr les documents en contradiction avec ces témoignages. - -La confusion est encore accrue par l’expression _authentique_ empruntée -à la langue judiciaire; elle ne se rapporte qu’à la provenance, non au -contenu; dire qu’un document est authentique, c’est dire seulement que -la provenance en est certaine, non que le contenu en est exact. Mais -l’authenticité produit une impression de respect qui dispose à accepter -le contenu sans discussion. Douter des affirmations d’un document -authentique semblerait présomptueux, ou du moins on se croit obligé -d’attendre des preuves écrasantes avant de «s’inscrire en faux» contre -le témoignage de l’auteur: les historiens eux-mêmes emploient cette -expression malencontreusement empruntée à la langue judiciaire. - -II. A ces instincts naturels il faut résister méthodiquement. Un -document (à plus forte raison l’œuvre d’un auteur) ne forme pas un bloc; -il se compose d’un très grand nombre d’affirmations indépendantes, dont -chacune peut être mensongère ou fausse tandis que les autres sont -sincères ou exactes (et inversement), puisque chacune est le produit -d’une opération qui peut avoir été incorrecte tandis que les autres -étaient correctes. Il ne suffit donc pas d’examiner _en bloc_ tout un -document, il faut examiner séparément chacune des affirmations qu’il -contient; la _critique_ ne peut se faire que par une _analyse_. - -Ainsi la critique interne aboutit à deux règles générales: - -1º Une vérité scientifique ne s’établit pas par _témoignage_. Pour -affirmer une proposition il faut des raisons spéciales de la croire -vraie. Il se peut que l’affirmation d’un auteur soit, dans certains cas, -une raison suffisante; mais on ne le sait pas d’avance. La règle sera -donc d’_examiner_ toute affirmation pour s’assurer si elle est de nature -à constituer une raison suffisante de croire. - -2º La critique d’un document ne peut pas se faire en bloc. La règle sera -d’_analyser_ le document en ses éléments, pour dégager toutes les -affirmations indépendantes dont il se compose et examiner chacune -séparément. Souvent une seule phrase contient plusieurs affirmations, il -faut les isoler pour les critiquer à part. Dans une vente, par exemple, -on doit distinguer la date, le lieu, le vendeur, l’acheteur, l’objet, le -prix, chacune des stipulations. - -La critique et l’analyse se font pratiquement en même temps et, sauf les -textes de langue difficile, elles peuvent être menées de front avec -l’analyse et la critique d’interprétation. Aussitôt qu’on a compris une -phrase on l’analyse et on fait la critique de chacun des éléments. - -C’est dire que la critique consiste _logiquement_ en un nombre énorme -d’opérations. En les décrivant avec le détail nécessaire pour en faire -comprendre le mécanisme et la raison d’être, nous allons leur donner -l’apparence d’un procédé trop lent pour être praticable. C’est -l’impression inévitable que produit toute description par la parole d’un -acte complexe de la pratique. Comparez le temps nécessaire pour décrire -un mouvement d’escrime et pour l’exécuter; comparez la longueur de la -grammaire et du dictionnaire avec la rapidité de la lecture. Comme tout -art pratique, la critique consiste dans l’habitude de certains actes; -pendant l’apprentissage, avant que l’habitude soit prise, on est obligé -de penser séparément chaque acte avant de le faire et de décomposer les -mouvements: aussi les fait-on tous lentement et péniblement; mais -aussitôt l’habitude prise, les actes, devenus instinctifs et -inconscients, sont faciles et rapides. Que le lecteur ne s’inquiète donc -pas de la lenteur des procédés de la critique, il verra plus bas comment -ils s’abrègent dans la pratique. - -III. Voici comment se pose le problème de la critique. Étant donnée une -affirmation venant d’un homme qu’on n’a pas vu opérer, la valeur de -l’affirmation dépendant exclusivement de la manière dont cet homme a -opéré, déterminer si ses opérations ont été conduites correctement.--La -position même du problème montre qu’on ne peut espérer aucune solution -directe et définitive; il manque la donnée essentielle, qui serait la -manière dont l’auteur a opéré. La critique s’arrête donc à des solutions -indirectes et provisoires, elle se borne à fournir des données qui -exigent une dernière élaboration. - -L’instinct naturel pousse à juger de la valeur des affirmations d’après -leur forme. On s’imagine reconnaître à première vue si un auteur est -sincère ou si un récit est exact. C’est ce qu’on appelle «l’accent de -sincérité» ou «l’impression de vérité». C’est une impression presque -irrésistible, mais elle n’en est pas moins une illusion. Il n’y a aucun -critérium extérieur ni de la sincérité ni de l’exactitude. «L’accent de -sincérité», c’est l’apparence de la conviction; un orateur, un acteur, -un menteur d’habitude l’auront plus facilement en mentant qu’un homme -indécis en disant ce qu’il croit. La vigueur de l’affirmation ne prouve -pas toujours la vigueur de la conviction, mais seulement l’habileté ou -l’effronterie[151]. De même l’abondance et la précision des détails, -bien qu’elles fassent une vive impression sur les lecteurs -inexpérimentés, ne garantissent pas l’exactitude des faits[152]; elles -ne renseignent que sur l’imagination de l’auteur quand il est sincère ou -sur son impudence quand il ne l’est pas. On est porté à dire d’un récit -circonstancié: «Des choses de ce genre ne s’inventent pas.» Elles ne -s’inventent pas, mais elles se transportent très facilement d’un -personnage, d’un pays ou d’un temps à un autre.--Aucun caractère -extérieur d’un document ne dispense donc d’en faire la critique. - - [151] Les Mémoires de Retz en fournissent un exemple concluant; c’est - l’anecdote des fantômes rencontrés par Retz et Turenne. L’éditeur de - Retz, dans la Collection des Grands Écrivains de la France, A. - Feillet, a montré, t. I, p. 192, que cette histoire, si vivement - racontée, est un mensonge d’un bout à l’autre. - - [152] Un bon exemple de la fascination exercée par un récit - circonstancié est la légende des origines de la Ligue des trois - cantons suisses primitifs (Gessler et les conjurés de Grütli), - _fabriquée_ au XVIe siècle par Tschudi, devenue classique depuis le - «Guillaume Tell» de Schiller et qu’on a eu tant de peine à extirper. - (Voir Rilliet, _Origines de la Confédération suisse_, Genève, 1869, - in-8.) - -La valeur de l’affirmation d’un auteur dépend uniquement des conditions -où il a opéré. La critique n’a aucune autre ressource que d’examiner ces -conditions. Mais il ne s’agit pas de les reconstituer toutes, il suffit -de répondre à une seule question: si l’auteur a opéré correctement ou -non?--La question peut être abordée de deux côtés. - -1º On connaît souvent par la critique de provenance les conditions -_générales_ où l’auteur a opéré. Il est probable que quelques-unes ont -agi sur chacune de ses opérations particulières. On doit donc commencer -par étudier les renseignements qu’on possède sur l’auteur et sur la -composition du document, avec la préoccupation de chercher dans les -habitudes, les sentiments, la situation personnelle de l’auteur, ou dans -les circonstances de la composition, tous les motifs qui peuvent l’avoir -incliné à procéder incorrectement ou au contraire à procéder avec une -correction exceptionnelle. Pour apercevoir ces motifs possibles il faut -que l’attention y soit attirée _d’avance_. Le seul procédé est donc de -dresser un _questionnaire_ général des causes d’incorrection. On -l’appliquera aux conditions générales de composition du document pour -découvrir celles qui ont pu rendre les opérations incorrectes et vicier -les résultats. Mais on n’obtiendra ainsi,--même dans les cas -exceptionnellement favorables où les conditions de provenance sont bien -connues,--que des indications _générales_ insuffisantes pour la -critique, car elle doit toujours opérer sur chaque affirmation -particulière. - -2º La critique des affirmations particulières ne peut se faire que par -un seul procédé, singulièrement paradoxal: l’étude des conditions -_universelles_ de composition des documents. Les renseignements que ne -fournit pas l’étude générale de l’auteur, on peut les chercher dans la -connaissance des procédés nécessaires de l’esprit humain; car, étant -universels, ils devront se trouver dans chaque cas particulier. On sait -dans quel cas l’homme en général est enclin à altérer volontairement ou -à déformer les faits. Il s’agit d’examiner pour chaque affirmation si -elle s’est produite dans un des cas où l’on peut s’attendre, suivant les -habitudes normales de l’humanité, à ce que l’opération ait été -incorrecte. Le procédé pratique sera de dresser un questionnaire des -causes habituelles d’incorrection. - -Ainsi toute la critique se ramène à dresser et à remplir deux -questionnaires,--l’un pour se représenter les conditions générales de -composition du document d’où résultent les motifs généraux de défiance -ou de confiance,--l’autre pour se représenter les conditions spéciales -de chaque affirmation d’où dérivent les motifs spéciaux de défiance ou -de confiance. Ce double questionnaire doit être dressé d’avance de façon -à diriger méthodiquement l’examen du document en général et de chaque -affirmation en particulier; et comme il est le même pour tous les -documents, il est utile de l’établir une fois pour toutes. - -IV. Le questionnaire critique comporte deux séries de questions qui -correspondent aux deux séries d’opérations par lesquelles le document -s’est constitué. La critique d’interprétation fait connaître seulement -ce que l’auteur a voulu dire; il reste à déterminer: 1º ce qu’il a cru -réellement, car il peut n’avoir pas été sincère; 2º ce qu’il a su -réellement, car il peut s’être trompé.--On peut donc distinguer une -_critique de sincérité_ destinée à déterminer si l’auteur du document -n’a pas menti, et une _critique d’exactitude_ destinée à déterminer s’il -ne s’est pas trompé. - -Dans la pratique on a très rarement besoin de savoir ce qu’a cru un -auteur; à moins qu’on ne fasse une étude spéciale de son caractère, -l’auteur n’intéresse pas directement, il n’est qu’un intermédiaire pour -atteindre les faits extérieurs rapportés par lui. Le but de la critique -est de déterminer si l’auteur a représenté ces faits exactement. S’il a -donné des renseignements inexacts, il est indifférent que ce soit par -mensonge ou par erreur: on compliquerait inutilement l’opération en -cherchant à le distinguer. On n’a donc guère occasion de pratiquer -séparément la critique de sincérité, et on peut abréger le travail en -réunissant dans un même questionnaire tous les motifs d’inexactitude. -Mais il sera plus clair d’exposer séparément en deux séries les -questions à se poser. - -La première série de questions servira à chercher si l’on a quelque -motif de se défier de la sincérité de l’affirmation. On se demande si -l’auteur a été dans une des conditions qui normalement inclinent un -homme à n’être pas sincère. Il faut chercher quelles sont ces -conditions, en général pour l’ensemble d’un document, en particulier -pour chacune des affirmations. La réponse est donnée par l’expérience. -Tout mensonge, petit ou grand, a pour cause l’intention particulière de -l’auteur de produire sur son lecteur une impression particulière. Le -questionnaire est ainsi ramené à une liste des intentions qui en général -peuvent entraîner un auteur à mentir. Voici les cas les plus importants. - -_1er cas._ L’auteur cherche à se procurer un avantage pratique; il veut -tromper le lecteur du document pour l’engager à un acte ou l’en -détourner; il donne sciemment un renseignement faux: on dit alors que -l’auteur a un intérêt à mentir. C’est le cas de la plupart des actes -officiels. Même dans les documents qui n’ont pas été rédigés pour un -motif pratique, toute affirmation intéressée risque d’être mensongère. -Pour déterminer quelles sont les affirmations suspectes, il faut se -demander quel a pu être le but de l’auteur en général en écrivant -l’ensemble du document, en particulier en rédigeant chacune des -affirmations particulières qui composent le document. Mais il faut -résister à deux tendances naturelles.--L’une est de chercher quel -_intérêt_ avait l’auteur à mentir, ce qui revient à chercher l’intérêt -que _nous_ aurions eu à sa place; il faut au contraire se demander -l’intérêt que _lui-même_ croyait y avoir et on doit le chercher dans ses -goûts et son idéal.--L’autre tendance est de tenir compte seulement de -l’intérêt _individuel_ de l’auteur; il faut prévoir au contraire que -l’auteur a pu donner de faux renseignements dans un intérêt _collectif_. -C’est une des difficultés de la critique. Un auteur est membre à la fois -de plusieurs groupes, famille, province, patrie, secte religieuse, parti -politique, classe sociale, dont les intérêts sont souvent en conflit; il -faut savoir démêler le groupe auquel il s’intéressait le plus et pour -lequel il aura travaillé. - -_2e cas._ L’auteur a été placé dans une situation qui le forçait à -mentir. Cela arrive toutes les fois qu’ayant eu besoin de rédiger un -document conforme à des règles ou à des habitudes, il s’est trouvé dans -des conditions contraires sur quelque point à ces règles ou ces -habitudes; il lui a fallu alors affirmer qu’il opérait dans les -conditions normales, et par conséquent faire une déclaration fausse sur -tous les points où il n’était pas en règle. Dans presque tout -procès-verbal il y a quelque léger mensonge sur le jour ou l’heure, sur -le lieu, sur le nombre ou le nom des assistants. Tous nous avons -assisté, sinon participé, à quelques-unes de ces petites falsifications. -Mais nous l’oublions trop quand il s’agit de critiquer les documents du -passé. Le caractère _authentique_ du document contribue à faire -illusion; instinctivement on prend _authentique_ pour synonyme de -sincère. Les règles rigides imposées pour la rédaction de tout document -authentique semblent une garantie de sincérité; elles sont au contraire -une incitation au mensonge, non sur le fond des faits, mais sur les -circonstances accessoires. De ce qu’un personnage signe un acte on peut -conclure qu’il l’a consenti, mais non pas qu’il a été réellement présent -à l’heure où l’acte mentionne sa présence. - -_3e cas._ L’auteur a eu une sympathie ou une antipathie pour un groupe -d’hommes (nation, parti, secte, province, ville, famille) ou pour un -ensemble de doctrines ou d’institutions (religion, philosophie, secte -politique) qui l’a porté à déformer les faits de façon à donner une idée -favorable de ses amis, défavorable de ses adversaires. Ce sont des -dispositions générales qui agissent sur toutes les affirmations d’un -auteur; aussi sont-elles très apparentes, au point que les anciens leurs -avaient déjà donné des noms (_studium_ et _odium_); c’était dès -l’antiquité un lieu commun littéraire pour les historiens de protester -qu’ils avaient évité l’un et l’autre. - -_4e cas._ L’auteur a été entraîné par la vanité individuelle ou -collective à mentir pour faire valoir sa personne ou son groupe. Il a -affirmé ce qu’il croyait de nature à produire sur le lecteur -l’impression que lui ou les siens possédaient des qualités estimées. Il -faut donc se demander si l’affirmation n’a pas quelque motif de vanité. -Mais il ne faut pas se figurer la vanité de l’auteur d’après la nôtre ou -celle de nos contemporains. La vanité n’a pas partout les mêmes objets, -il faut donc chercher à quoi l’auteur mettait sa vanité; il se peut -qu’il mente pour s’attribuer (à lui ou aux siens) des actes que nous -trouverions déshonorants. Charles IX s’est vanté faussement d’avoir -préparé la Saint-Barthélemy. Il y a pourtant un motif de vanité -universel, c’est le désir de paraître tenir un rang élevé et jouer un -rôle important. Il faut donc toujours se défier d’une affirmation qui -attribue à l’auteur ou à son groupe une place considérable dans le -monde[153]. - - [153] Des exemples frappants du mensonge par vanité remplissent les - _Économies royales_ de Sully et les _Mémoires_ de Retz. - -_5e cas._ L’auteur a voulu plaire au public ou du moins a voulu éviter -de le choquer. Il a exprimé les sentiments et les idées conformes à la -morale ou à la mode de son public; même quand il en avait -personnellement d’autres, il a déformé les faits de façon à les adapter -aux passions et aux préjugés de son public. Les types les plus nets de -ce genre de mensonge sont les formes de cérémonial, paroles -sacramentelles, déclarations prescrites par l’étiquette, harangues -d’apparat, formules de politesse. Les affirmations qu’elles contiennent -sont si suspectes qu’on n’en peut tirer aucun renseignement sur les -faits affirmés. Nous le savons tous pour les formules contemporaines que -nous voyons employées chaque jour, nous l’oublions souvent dans la -critique des documents, surtout pour les époques où les documents sont -rares. Personne ne songerait à chercher les vrais sentiments d’un homme -dans les assurances de respect qu’il écrit à la fin de ses lettres. Mais -on a longtemps cru à l’humilité de certains dignitaires ecclésiastiques -du moyen âge parce que, le jour de leur élection, ils commençaient par -repousser une fonction dont ils se déclaraient indignes, jusqu’à ce -qu’enfin on s’est avisé par comparaison que ce refus était une simple -forme de convenance. Et il se trouve encore des érudits pour chercher, -comme les Bénédictins du XVIIIe siècle, dans les formules de la -chancellerie d’un prince, des renseignements sur sa piété ou sa -libéralité[154]. - - [154] Fustel de Coulanges lui-même s’est laissé aller à chercher dans - les formules des inscriptions en l’honneur des empereurs la preuve - que les populations aimaient le régime impérial. «Qu’on lise les - inscriptions, le sentiment qu’elles manifestent est toujours celui - de l’intérêt satisfait et reconnaissant... Voyez le recueil - d’Orelli. Les expressions qu’on y rencontre le plus fréquemment - sont...»--Et l’énumération des titres de respect donnés aux - empereurs se termine par cet aphorisme déconcertant: «Ce serait mal - connaître la nature humaine que de croire qu’il n’y eût en tout cela - que de l’adulation.»--Ce n’est même pas de l’adulation, ce ne sont - que des formules. - -Pour reconnaître ces affirmations de convenance il faut deux études -d’ensemble: l’une porte sur l’auteur pour savoir à quel public il -s’adressait, car dans un même pays il y a d’ordinaire plusieurs publics -superposés ou juxtaposés qui ont chacun son code de morale ou de -convenance; l’autre porte sur le public pour établir en quoi consistait -sa morale ou sa mode. - -_6e cas._ L’auteur a essayé de plaire au public par des artifices -littéraires, il a déformé les faits pour les rendre plus beaux, suivant -sa conception de la beauté. Il faut donc chercher l’idéal de l’auteur ou -de son temps pour se défier des passages déformés suivant cet idéal. -Mais on peut prévoir les genres habituels de déformation littéraire.--La -déformation oratoire consiste à attribuer aux personnages des attitudes, -des actes, des sentiments et surtout des paroles nobles; c’est une -disposition naturelle aux jeunes garçons qui commencent à pratiquer -l’art d’écrire et aux écrivains encore à demi barbares: c’est le travers -commun des chroniqueurs du moyen âge[155].--La déformation épique -embellit le récit en y ajoutant des détails pittoresques, des discours -tenus par des personnages, des chiffres, parfois même des noms de -personnages; elle est dangereuse parce que les détails précis donnent -l’illusion de la vérité[156].--La déformation dramatique consiste à -grouper les faits pour en augmenter la puissance dramatique en -concentrant sur un seul moment ou un seul personnage ou un seul groupe -des faits qui ont été dispersés. C’est ce qu’on appelle faire «plus vrai -que la vérité». C’est la déformation la plus dangereuse, celle des -historiens artistes, d’Hérodote, de Tacite, des Italiens de la -Renaissance.--La déformation lyrique exagère les sentiments et les -émotions de l’auteur et de ses amis, pour les faire paraître plus -intenses: on doit en tenir compte dans les études qui prétendent -reconstituer «la psychologie» d’un personnage. - - [155] Suger, dans la _Vie de Louis VI_, est un modèle du genre. - - [156] Tschudi, _Chronicon Helveticum_, en est un exemple frappant. - -La déformation littéraire agit peu sur les documents d’archives (bien -qu’on la trouve dans la plupart des chartes du XIe siècle); mais elle -altère profondément tous les textes littéraires, y compris les récits -des historiens. Or la tendance naturelle est de croire plus volontiers -les écrivains de talent et d’admettre plus facilement une affirmation -présentée dans une belle forme. Le critique doit réagir en appliquant -cette règle paradoxale qu’on doit tenir une affirmation pour suspecte -d’autant plus qu’elle est plus intéressante au point de vue -artistique[157]. Il faut se défier de tout récit très pittoresque, très -dramatique, où les personnages prennent des attitudes nobles ou -manifestent des sentiments très intenses. - - [157] Aristophane et Démosthène sont deux exemples frappants du - pouvoir qu’ont les grands écrivains de paralyser la critique et de - troubler la connaissance des faits. C’est seulement à la fin du XIXe - siècle qu’on a osé s’avouer nettement leur manque de sincérité. - -Cette première série de questions aboutira au résultat _provisoire_ de -discerner les affirmations qui ont _chance_ d’être mensongères. - -V. La seconde série de questions servira à examiner s’il y a un motif de -se défier de l’exactitude de l’affirmation. L’auteur s’est-il trouvé -dans une des conditions qui entraînent un homme à se tromper?--Comme en -matière de sincérité, il faut chercher ces conditions en général pour -l’ensemble du document, en particulier pour chacune des affirmations. - -La pratique des sciences constituées nous apprend les conditions de la -connaissance exacte des faits. Il n’existe qu’un seul procédé -scientifique pour connaître un fait, c’est l’_observation_; il faut donc -que toute affirmation repose, directement ou par intermédiaire, sur une -observation, et que cette observation ait été faite correctement. - -Le questionnaire des motifs d’erreur peut se dresser en partant de -l’expérience qui nous montre les cas les plus habituels d’erreur. - -_1er cas._ L’auteur a été placé de façon à observer le fait et s’est -imaginé l’avoir réellement observé; mais il en a été empêché par quelque -motif intérieur dont il n’a pas eu conscience, une hallucination, une -illusion ou un simple préjugé. Il est inutile (et il serait d’ailleurs -impossible) de déterminer lequel de ces motifs a agi; il suffit de -reconnaître si l’auteur a été porté à mal observer.--Il n’est guère -possible de reconnaître qu’une affirmation particulière a été le -résultat d’une hallucination ou d’une illusion. Tout au plus -parvient-on, dans quelques cas extrêmes, à apprendre, soit par des -renseignements, soit par des comparaisons, qu’un auteur a une propension -_générale_ à ces genres d’erreur. - -Il y a plus de chance de reconnaître si une affirmation a été le produit -d’un préjugé. On trouve dans la vie ou les œuvres de l’auteur la trace -de ses préjugés dominants; on doit pour chaque affirmation particulière -se demander si elle ne provient pas d’une idée préconçue de l’auteur sur -une espèce d’hommes ou une espèce de faits. Cette recherche se confond -en partie avec la recherche des motifs de mensonge: l’intérêt, la -vanité, la sympathie ou l’antipathie produisent des préjugés qui -altèrent la vérité de même façon que le mensonge volontaire. On peut -donc s’en tenir aux questions déjà posées pour reconnaître la sincérité. -Mais il en faut ajouter une. L’auteur, en formulant une affirmation -n’a-t-il pas été amené à la déformer à son insu parce qu’il répondait à -une question? C’est le cas de toutes les affirmations obtenues par -enquête, interrogatoire, questionnaire. Même en dehors des cas où -l’interrogé cherche à plaire au questionneur en répondant ce qu’il croit -lui être agréable, toute question par elle-même suggère la réponse; ou -du moins elle impose la nécessité de faire entrer les faits dans un -cadre tracé d’avance par quelqu’un qui ne les a pas vus. Il est donc -indispensable de soumettre à une critique spéciale toute affirmation -obtenue par interrogation, en se demandant quelle a été la question -posée et quel préjugé elle peut avoir fait naître dans l’esprit de celui -qui a eu à y répondre. - -_2e cas._ L’auteur a été mal placé pour observer. La pratique des -sciences nous enseigne les conditions d’une observation correcte. -L’observateur doit être placé de façon à voir exactement, sans aucun -intérêt pratique, aucun désir d’atteindre un résultat donné, aucune idée -préconçue sur le résultat. Il doit noter à l’instant même, avec un -système de notation précis; il doit indiquer avec précision sa méthode. -Ces conditions, exigées dans les sciences d’observation, ne sont jamais -toutes remplies par les auteurs de documents. - -Il serait donc inutile de se demander s’il y a eu des chances -d’incorrection; _il y en a toujours_ (c’est justement ce qui distingue -un _document_ d’une _observation_). Il ne reste qu’à chercher les causes -évidentes d’erreur dans les conditions de l’observation: si -l’observateur a été en un lieu d’où il ne pouvait pas bien voir ou -entendre (par exemple un subalterne qui prétend raconter les -délibérations secrètes d’un conseil de dignitaires);--si son attention a -été fortement distraite par la nécessité d’agir (par exemple sur un -champ de bataille), ou a été négligente parce que les faits à observer -ne l’intéressaient pas;--s’il lui a manqué l’expérience spéciale ou -l’intelligence générale pour comprendre les faits;--s’il a mal analysé -ses impressions et confondu des faits différents. Surtout il faut se -demander quand il a _noté_ ce qu’il a vu ou entendu. C’est le point le -plus important: la seule observation exacte est celle qu’on rédige -aussitôt après avoir observé; c’est toujours ainsi qu’on procède dans -les sciences constituées; une impression notée plus tard n’est déjà plus -qu’un _souvenir_, exposé à s’être mélangé dans la mémoire avec d’autres -souvenirs. Les _Mémoires_, écrits plusieurs années après les faits, -souvent même à la fin de la carrière de l’auteur, ont introduit dans -l’histoire des erreurs innombrables. Il faut se faire une règle de -traiter les _Mémoires_ avec une défiance spéciale, comme des documents -de seconde main, malgré leur apparence de témoignages contemporains. - -_3e cas._ L’auteur affirme des faits qu’il aurait pu observer, mais -qu’il ne s’est pas donné la peine de regarder. Par paresse ou -négligence, il a donné des renseignements qu’il a imaginés par -conjecture, ou même au hasard, et qui se trouvent être faux. Cette cause -d’erreur, très fréquente, bien qu’on n’y pense guère, peut être -soupçonnée dans tous les cas où l’auteur a été obligé pour remplir un -cadre de se procurer des renseignements qui l’intéressaient peu. De ce -genre sont les réponses à des questions faites par une autorité (il -suffit de voir comment se font de nos jours la plupart des enquêtes -officielles), et les récits détaillés de cérémonies ou d’actes publics. -La tentation est trop forte de rédiger le récit d’après le programme -connu d’avance ou d’après la procédure habituelle de l’acte. Que de -comptes rendus de séances de tout genre publiés par des reporters qui -n’y ont pas assisté! On soupçonne, on croit même avoir reconnu, des -imaginations analogues chez des chroniqueurs du moyen âge[158]. La règle -doit donc être de se défier des récits trop conformes à des formules. - - [158] Par exemple le récit de l’élection d’Otton Ier dans les _Gesta - Ottonis_ de Witukind. - -_4e cas._ Le fait affirmé est de telle nature qu’il ne peut pas avoir -été connu par l’observation seulement. C’est un fait caché (par exemple, -un secret d’alcôve). C’est un état interne qu’on ne peut voir, un -sentiment, un motif, une hésitation intérieure. C’est un fait collectif -très étendu ou très durable, par exemple un acte commun à toute une -armée, un usage commun à tout un peuple ou à tout un siècle, un chiffre -statistique obtenu par l’addition de nombreuses unités. C’est un -jugement d’ensemble sur le caractère d’un homme, d’un groupe, d’un -usage, d’un événement.--Ce sont là des sommes ou des conséquences -d’observations: l’auteur n’a pu les atteindre qu’indirectement, en -partant de données d’observations élaborées par des opérations logiques, -abstraction, généralisation, raisonnement, calcul. Il faut donc ici deux -questions. L’auteur semble-t-il avoir opéré sur des données -insuffisantes? A-t-il opéré incorrectement sur ses données? - -Sur les incorrections probables d’un auteur on peut avoir des -renseignements généraux; on peut en examinant son œuvre voir comment il -opérait, s’il savait abstraire, raisonner, généraliser, et quelle espèce -d’erreurs il commettait.--Pour établir la valeur des données il faut -critiquer chaque affirmation en particulier: on doit se représenter les -conditions où se trouvait l’auteur et se demander s’il a pu se procurer -les données nécessaires à son affirmation. La précaution est -indispensable pour tous les chiffres élevés et toutes les descriptions -des usages d’un peuple; car il y a chance que l’auteur ait obtenu son -chiffre par un procédé conjectural d’évaluation (cas ordinaire pour le -nombre des combattants ou des morts), ou en réunissant des chiffres -partiels qui ne sont pas tous exacts; il y a chance qu’il ait étendu à -tout un peuple, à tout un pays, à toute une période ce qui était vrai -seulement d’un petit groupe qu’il connaissait[159]. - - [159] Par exemple les chiffres sur la population, le commerce, la - richesse des pays européens donnés par les ambassadeurs vénitiens du - XVIe siècle, et les descriptions des usages des Germains dans la - _Germanie_ de Tacite. - -VI. Ces deux premières séries de questions sur la sincérité et -l’exactitude des affirmations du document supposent que l’auteur a -observé lui-même le fait. C’est la condition commune des observations -dans toutes les sciences constituées. Mais en histoire la pénurie des -_observations_ directes, même médiocrement faites, est si grande qu’on -en est réduit à tirer parti de documents dont ne voudrait aucune autre -science[160]. Qu’on prenne au hasard un récit, même d’un contemporain, -on verra que les faits observés par l’auteur ne forment jamais qu’une -partie de l’ensemble. Dans presque tout document le plus grand nombre -des affirmations ne viennent pas directement de l’auteur, elles -reproduisent les affirmations d’un autre. Le général, même en racontant -la bataille qu’il vient de diriger, communique, non pas ses propres -observations, mais celles de ses officiers; son récit est déjà en grande -partie un «document de seconde main»[161]. - - [160] Il serait intéressant d’examiner ce qui resterait de l’histoire - romaine ou de l’histoire mérovingienne si l’on s’en tenait aux - documents qui représentent une observation directe. - - [161] On voit pourquoi nous n’avons pas défini et étudié à part le - «document de première main». C’est que la question a été mal posée - par la pratique des historiens. La distinction devrait porter sur - les _affirmations_, non sur les documents. Ce n’est pas le document - qui est de première, de seconde, ou de troisième main, c’est - l’_affirmation_. Ce qu’on appelle un «document de première main» est - presque toujours composé en partie d’affirmations de seconde main - sur des faits que l’auteur n’a pas connus lui-même. On nomme - «document de seconde main» celui qui ne contient rien de première - main, par exemple Tite Live; mais c’est là une distinction trop - grossière pour suffire à guider la critique des affirmations. - -Pour faire la critique d’une affirmation de seconde main, il ne suffit -plus d’examiner les conditions où opérait l’auteur du document: cet -auteur n’est plus qu’un instrument de transmission; le véritable auteur -de l’affirmation, c’est celui qui lui a fourni le renseignement. Il faut -donc changer le terrain de la critique, se demander si l’auteur du -renseignement a opéré correctement; et si celui-là tenait son -renseignement d’un autre,--ce qui est le cas le plus fréquent,--il faut -remonter d’intermédiaire en intermédiaire à la poursuite du premier qui -a lancé dans le monde l’affirmation et se demander s’il a été un -observateur correct. - -Logiquement cette recherche de l’observateur-source n’est pas -inconcevable; les anciens recueils de traditions arabes donnent ainsi la -chaîne des garants successifs d’une tradition. Mais dans la pratique les -données manquent presque toujours pour arriver jusqu’à l’observateur; -l’observation reste anonyme. Alors se pose une question générale. -Comment faire la critique d’une affirmation anonyme? Il ne s’agit pas -seulement des «documents anonymes» dont la rédaction d’ensemble a eu -pour auteur un inconnu; la question se pose même sur un auteur connu -pour chacune des affirmations dont la source reste inconnue. - -La critique opère en se représentant les conditions de travail de -l’auteur; sur une affirmation anonyme elle n’a presque plus de prise. Il -ne lui reste d’autre procédé que d’examiner les conditions générales du -document.--On peut examiner s’il y a un caractère commun à toutes les -affirmations du document indiquant qu’elles proviennent toutes de gens -ayant mêmes préjugés ou mêmes passions: en ce cas la tradition suivie -par l’auteur est «colorée»; la tradition d’Hérodote a une couleur -athénienne et une couleur delphique. Il faut pour chacun des faits de -cette tradition se demander s’il n’a pas été déformé par l’intérêt, la -vanité, les préjugés du groupe.--On peut se demander, sans même -considérer l’auteur, s’il y a eu quelque motif de déformation ou au -contraire quelque motif d’observer correctement, commun à tous les -hommes du temps ou du pays où a dû se faire l’observation: par exemple, -quels étaient les procédés d’information et les préjugés des Grecs sur -les Scythes au temps d’Hérodote. - -De toutes ces enquêtes générales la plus utile porte sur la transmission -des affirmations anonymes appelée _tradition_. Toute affirmation de -seconde main n’a de valeur que dans la mesure où elle reproduit sa -source; tout ce qu’elle y ajoute est une altération et doit être -éliminé; de même toutes les sources intermédiaires ne valent que comme -copies de l’affirmation originale issue directement d’une observation. -La critique a besoin de savoir si ces transmissions successives ont -conservé ou déformé l’affirmation primitive; surtout si la tradition -recueillie par le document a été _écrite_ ou _orale_. L’écriture fixe -l’affirmation et en rend la transmission fidèle; au contraire -l’affirmation orale reste une impression sujette à se déformer dans la -mémoire de l’observateur lui-même, en se mélangeant à d’autres -impressions; en passant oralement par des intermédiaires elle se déforme -à chaque transmission[162], et comme elle se déforme pour des motifs -variables, il n’est possible ni d’évaluer ni de redresser la -déformation. - - [162] La déformation est beaucoup moindre pour les impressions mises - dans une forme régulière ou frappante, vers, maximes, proverbes. - -La tradition orale est par sa nature une altération continue; aussi dans -les sciences constituées n’accepte-t-on jamais que la transmission -écrite. Les historiens n’ont pas de motif avouable de procéder -autrement, tout au moins lorsqu’il s’agit d’établir un fait particulier. -Il faut donc rechercher dans les documents écrits les affirmations -venues par tradition orale pour les tenir en suspicion. Il est rare -qu’on soit renseigné directement d’une façon sûre, les auteurs qui -puisent dans la tradition orale ne le disent pas volontiers[163]. Il ne -reste donc qu’un procédé indirect; c’est de constater qu’il ne _peut_ -pas y avoir eu de transmission écrite, il serait certain alors que le -fait n’a pu parvenir à l’auteur que par tradition orale. On doit donc se -demander: à cette époque et dans ce groupe d’hommes avait-on l’habitude -de mettre par écrit des faits de ce genre? Si la réponse est négative, -c’est que le fait vient de tradition orale. - - [163] On est quelquefois averti par la _forme_ de la phrase, lorsque - au milieu de récits détaillés d’origine évidemment légendaire on - rencontre une mention brève et sèche en style annalistique, - visiblement copiée sur un document écrit. C’est ce qui arrive dans - Tite Live (voir Nitzsch, _Die römische Annalistik_,... Leipzig, - 1873, in-8), et dans Grégoire de Tours (voir Lœbell, _Gregor von - Tours_, Leipzig, 1868, in-8). - -La forme la plus frappante de tradition orale est la _légende_. Elle se -produit dans les groupes d’hommes qui n’ont pas d’autre moyen de -transmission que la parole, dans les sociétés barbares, ou les classes -peu cultivées, paysans, soldats. C’est alors l’_ensemble_ des faits qui -est transmis oralement et prend la forme légendaire. Il y a à l’origine -de chaque peuple une période légendaire: en Grèce, à Rome, chez tous les -peuples germaniques et slaves, les souvenirs les plus anciens du peuple -forment une couche de légendes. Dans les époques civilisées le peuple -continue à avoir sa légende populaire sur les événements qui le -frappent[164]. La légende, c’est la tradition exclusivement orale. - - [164] Les événements qui frappent le peuple et se transmettent par la - légende ne sont pas d’ordinaire ceux qui nous paraissent les plus - importants.--Les héros des chansons de gestes sont à peine connus - historiquement.--Les chants épiques bretons se rapportent, non aux - grands événements historiques, comme l’avait fait croire le recueil - de la Villemarqué, mais à d’obscurs épisodes locaux. Il en est de - même des sagas scandinaves; elles se rapportent pour la plupart à - des querelles entre des villageois d’Islande ou des Orcades. - -Après même qu’un peuple est sorti de la période légendaire en fixant les -faits par l’écriture, la tradition orale ne cesse pas; mais son domaine -se restreint: elle se réduit aux faits non enregistrés, soit qu’ils -soient secrets de leur nature, soit qu’on ne prenne pas la peine de les -noter, les actes intimes, les paroles, les détails des événements. C’est -l’_anecdote_; on l’a surnommée «la légende des civilisés». Elle se forme -comme la légende, par des souvenirs confus, des allusions, des -interprétations erronées, des imaginations de toute origine qui se -fixent sur quelques personnages ou quelques événements. - -Légendes et anecdotes ne sont au fond que des croyances populaires, -rapportées arbitrairement à des personnages historiques; elles font -partie du _folklore_, non de l’histoire[165]. Il faut donc se tenir en -garde contre la tentation de traiter la légende comme un alliage de -faits exacts et d’erreurs, d’où l’on pourrait par analyse dégager des -«parcelles» de vérité historique. La légende forme un bloc où il y a -peut-être quelque parcelle de vérité, et qu’on peut même analyser en ses -éléments; mais on n’a aucun moyen de discerner s’ils viennent de la -réalité ou de l’imagination. C’est, suivant l’expression de Niebuhr, «un -mirage produit par un objet invisible, suivant une loi de réfraction -inconnue». - - [165] La théorie de la légende est une des parties les plus avancées - de la critique. E. Bernheim (_o. c._, p. 380-90) la résume bien et - en donne la bibliographie. - -Le procédé d’analyse le plus naïf consiste à rejeter dans le récit -légendaire les détails qui paraissent impossibles, miraculeux, -contradictoires ou absurdes, et à conserver comme historique le résidu -raisonnable. C’est ainsi que les protestants rationalistes ont traité -les récits bibliques au XVIIIe siècle. Autant vaudrait amputer le -merveilleux d’un conte de fées, supprimer le Chat botté pour faire du -marquis de Carabas un personnage historique.--Une méthode plus raffinée, -mais non moins dangereuse, consiste à comparer les diverses légendes -pour en tirer le fond historique commun.--Grote[166], à propos de la -tradition grecque, a démontré l’impossibilité de tirer de la légende, -par quelque procédé que ce soit, aucun renseignement sûr[167]. Il faut -se résigner à traiter la légende comme le produit de l’imagination d’un -peuple; on peut y chercher les conceptions du peuple, non les faits -extérieurs auxquels il a assisté. Ainsi la règle doit être de rejeter -toute affirmation d’origine légendaire; et il ne s’agit pas seulement -des récits de _forme_ légendaire: un récit d’apparence historique -fabriqué avec les données de la légende, comme les premiers chapitres de -Thucydide, doit être écarté aussi. - - [166] _Histoire de la Grèce_, trad. fr., t. II. On peut comparer - Renan, _Histoire du peuple d’Israël_, t. I, Paris, 1887, in-8. - Introduction. - - [167] Cela n’a pas empêché Niebuhr de faire avec la légende romaine - sur la lutte entre praticiens et plébéiens une construction qu’il a - fallu démolir, ni Curtius, vingt ans après Grote, de chercher des - faits historiques dans la légende grecque. - -En cas de transmission écrite il reste à chercher si l’auteur a -reproduit sa source sans l’altérer. Cette recherche rentre dans la -critique des sources[168], dans la mesure où on peut comparer les -textes. Mais quand la source a disparu, la critique interne reste seule -possible.--Il faut se demander d’abord si l’auteur a pu avoir des -informations exactes, sinon son affirmation est sans valeur.--Puis il -faut chercher, en général, s’il avait l’habitude d’altérer ses sources -et dans quel sens; en particulier, pour chacune de ses affirmations de -seconde main, si elle paraît une reproduction exacte ou un arrangement. -On le reconnaît à la forme: un morceau d’un style étranger qui détonne -dans l’ensemble est un fragment d’un document antérieur; plus la -reproduction est servile, plus le morceau est précieux, car il ne peut -contenir de renseignements exacts que ceux qui étaient déjà dans sa -source. - - [168] Voir ci-dessus, p. 72 et suiv. - -VII. Malgré toutes ces recherches la critique ne parvient jamais à -reconstituer l’état civil de tous les renseignements de façon à dire par -qui chaque fait a été observé, ni même par qui il a été noté. La -conclusion, dans la plupart des cas, c’est que l’affirmation reste -anonyme. - -Nous voilà donc en présence d’un fait observé on ne sait par qui ni -comment, et noté on ne sait quand ni comment. Aucune autre science -n’accepte de faits dans ces conditions, sans contrôle possible, avec des -chances d’erreur incalculables. Mais l’histoire peut en tirer parti -parce qu’elle n’a pas besoin, comme les autres sciences, d’atteindre des -faits difficiles à constater. - -La notion de _fait_, quand on la précise, se ramène à un jugement -d’affirmation sur la réalité extérieure. Les opérations par lesquelles -on aboutit à cette affirmation sont plus ou moins difficiles et les -chances d’erreurs plus ou moins grandes suivant la nature des réalités à -constater et le degré de précision qu’on veut mettre dans la formule. La -chimie et la biologie ont besoin de saisir des faits délicats, des -mouvements rapides, des états passagers, et de les mesurer en chiffres -précis. L’histoire peut opérer sur des faits beaucoup plus grossiers, -très durables ou très étendus (l’existence d’un usage, d’un homme, d’un -groupe, même d’un peuple), exprimés grossièrement par des mots vagues -sans mesure précise. Pour ces faits beaucoup plus facile à observer elle -peut être beaucoup moins exigeante sur les conditions d’observation. -Elle compense l’imperfection de ses procédés d’information par son -aptitude à se contenter d’informations faciles à prendre. - -Les documents ne fournissent guère que des faits mal constatés, sujets à -des chances multiples de mensonge ou d’erreur. Mais il y a des faits -pour lesquels il est très difficile de mentir ou de se tromper.--La -dernière série des questions que doit se poser la critique a pour but de -discerner, d’après la _nature_ des faits, ceux qui, étant très peu -exposés aux chances d’altération, sont très probablement exacts. On -connaît en général les espèces de faits qui sont dans ces conditions -favorables, on peut donc dresser un questionnaire général; on -l’appliquera à chaque fait particulier du document en se demandant s’il -rentre dans un des cas prévus. - -_1er cas._ Le fait est de nature à rendre le mensonge improbable. On -ment pour produire une impression, on n’a plus de raisons de mentir sur -un point où on croit toute impression mensongère inutile ou tout -mensonge inefficace. Pour reconnaître si l’auteur s’est trouvé dans ce -cas on a plusieurs questions à poser. - -1º Le fait affirmé va-t-il évidemment à l’encontre de l’effet que -l’auteur voulait produire? est-il contraire à l’intérêt, à la vanité, -aux sentiments, aux goûts littéraires de l’auteur ou de son groupe? ou à -l’opinion qu’il cherchait à ménager? La sincérité devient alors -probable. Mais ce critérium est d’un maniement dangereux; on en a abusé -souvent, de deux façons. On prend pour un aveu ce qui a été une -vantardise (Charles IX déclarant qu’il a préparé la Saint-Barthélemy). -Ou bien on croit sans examen un Athénien qui parle mal des Athéniens, un -protestant qui accuse d’autres protestants. Or l’auteur peut avoir eu de -son intérêt ou de son honneur une toute autre idée que nous[169]; ou -bien il peut avoir voulu calomnier des compatriotes d’un autre parti ou -des coreligionnaires d’une autre secte que lui. Il faudrait donc -restreindre ce critérium aux cas où l’on sait exactement l’_effet_ que -l’auteur a cru utile de produire et le _groupe_ auquel il s’est -intéressé. - - [169] Voir ci-dessus, p. 140. - -2º Le fait affirmé était-il si évidemment connu du public que l’auteur, -même tenté de mentir, aurait été arrêté par la certitude d’être -découvert? C’est le cas des faits faciles à vérifier, des faits -matériels proches dans le temps et l’espace, étendus et durables; -surtout si le public avait un intérêt à les contrôler. Mais la crainte -du contrôle n’est qu’un frein intermittent, contrarié par l’intérêt sur -tous les points où l’auteur a un motif de tromper; elle agit inégalement -sur les esprits, fortement sur les hommes cultivés et calmes qui se -représentent clairement leur public, faiblement dans les âges barbares -et sur les gens passionnés[170]. Il faut donc restreindre ce critérium -aux cas où l’on sait comment l’auteur s’est représenté son public et -s’il a eu le sang-froid d’en tenir compte. - - [170] On dit souvent: «L’auteur n’aurait pas osé écrire cela si ce - n’était pas vrai.» Ce raisonnement n’est pas applicable aux sociétés - peu civilisées. Louis VII a osé écrire que Jean sans Terre avait été - condamné par le jugement de ses pairs. - -3º Le fait affirmé était-il _indifférent_ à l’auteur, au point qu’il -n’ait eu aucune tentation de le déformer? C’est le cas des faits -généraux, usages, institutions, objets, personnages, que l’auteur -mentionne incidemment. Un récit, même mensonger, ne peut pas se composer -exclusivement de mensonges; l’auteur, pour localiser ses faits, a besoin -de les entourer de circonstances exactes. Ces faits ne l’intéressaient -pas, tout le monde de son temps les connaissait. Mais pour nous ils sont -instructifs et ils sont sûrs, car l’auteur n’a pas cherché à nous -tromper. - -_2e cas._ Le fait est de nature à rendre l’erreur improbable. Si -nombreuses que soient les chances d’erreur il y a des faits si «gros» -qu’il est difficile de les voir de travers. Il faut donc se demander si -le fait était facile à constater: 1º A-t-il duré très longtemps, de -façon qu’on l’ait vu souvent (par exemple un monument, un homme, un -usage, un événement de longue durée)?--2º A-t-il été très étendu, de -façon que beaucoup de gens l’aient vu (une bataille, une guerre, l’usage -de tout un peuple)?--3º Est-il exprimé en termes si généraux qu’une -observation superficielle ait suffi pour le saisir (l’existence en -général d’un homme, d’une ville, d’un peuple, d’un usage)? Ce sont ces -faits grossiers qui forment la partie solide de la connaissance -historique. - -_3e cas._ Le fait est de nature à n’avoir pu être affirmé que s’il était -exact. Un homme n’affirme avoir vu ou entendu un fait inattendu et -contraire à ses habitudes que s’il a été contraint de l’admettre sous la -pression de l’observation. Un fait qui paraît très invraisemblable à -celui qui le rapporte a plus de chances d’être exact. On doit donc se -demander si le fait affirmé était en contradiction avec les autres -notions qui garnissaient l’esprit de l’auteur, si c’est un phénomène -d’une espèce inconnue à l’auteur, un acte ou un usage qui lui paraît -inintelligible, si c’est une parole dont la portée dépasse son -intelligence (comme les paroles du Christ dans les Évangiles ou les -réponses de Jeanne d’Arc dans les interrogatoires de son procès).--Mais -il faut se tenir en garde contre la tendance à juger les notions de -l’auteur d’après les nôtres: quand des hommes habitués à croire au -merveilleux parlent de monstres, de miracles, de sorciers, ce ne sont -pas pour eux des faits inattendus, et le critérium ne s’applique pas. - -VIII. Nous voici enfin au bout de cette description des opérations -critiques; elle a été longue parce qu’il a fallu décrire l’une après -l’autre des opérations qui dans la pratique se font toutes ensemble. -Voici maintenant comment on procède, en fait. - -Si le texte est d’une interprétation contestable l’examen se partage en -deux actes: le premier acte consiste à lire le texte pour en fixer le -sens avant de chercher à en tirer aucun renseignement; l’étude critique -des faits contenus dans le document forme le second acte. Pour les -documents dont le sens est évident,--réserve faite des passages de sens -discutable qu’on doit étudier à part,--on peut dès la première lecture -procéder à l’examen critique. - -On commence par réunir les renseignements _généraux_ sur le document et -sur l’auteur, avec la préoccupation de chercher les conditions qui ont -pu agir sur la production du document: l’époque, le lieu, le but, les -péripéties de la composition,--la condition sociale, la patrie, le -parti, la secte ou la famille, les intérêts, les passions, les préjugés, -les habitudes de langue, les procédés de travail, les moyens -d’information, la culture, les facultés ou les défauts d’esprit de -l’auteur,--la nature et la forme de la transmission des faits. Tous ces -renseignements, on les trouve préparés par la critique de provenance; on -les rassemble en suivant mentalement son questionnaire critique général; -mais on doit se les assimiler d’avance, car on aura besoin de les avoir -présents à l’esprit pendant toute la durée des opérations. - -Ainsi préparé, on aborde le document. A mesure qu’on le lit, on analyse -mentalement, détruisant toutes les combinaisons de l’auteur, écartant -toutes ses formes littéraires, pour arriver au fait que l’on doit se -formuler en langue simple et précise. On s’affranchit par là du respect -artistique et de la soumission aux idées de l’auteur, qui rendraient la -critique impossible. - -Le document ainsi analysé se résout en une longue suite de conceptions -de l’auteur et d’affirmations sur les faits. - -Sur chacune des affirmations on se demande s’il y a eu des chances de -mensonge ou d’erreur ou des chances exceptionnelles de sincérité ou -d’exactitude, en suivant le questionnaire critique dressé pour les cas -particuliers. Ce questionnaire, on doit l’avoir toujours présent à -l’esprit. Il paraîtra d’abord encombrant, peut-être même pédantesque; -mais comme on l’appliquera plus de cent fois sur une seule page de -document, il finira par devenir inconscient; en lisant un texte, tous -les motifs de défiance ou de confiance apparaîtront d’un seul coup, -réunis en une impression totale. - -Alors, l’analyse et les questions critiques étant devenues instinctives, -on aura acquis pour toujours cette allure d’esprit méthodiquement -analytique, défiante et irrespectueuse qu’on appelle souvent d’un terme -mystique «le sens critique», et qui est seulement l’_habitude_ -inconsciente de la critique. - - - - -CHAPITRE VIII - -DÉTERMINATION DES FAITS PARTICULIERS - - -L’analyse critique aboutit seulement à constater des conceptions et des -affirmations, accompagnées de remarques sur la probabilité de -l’exactitude des faits affirmés. Il reste à examiner comment on peut en -tirer les faits historiques particuliers avec lesquels doit se -construire la science. Conceptions et affirmations sont deux espèces de -résultats qu’il faut traiter par deux méthodes différentes. - -I. Toute conception exprimée soit dans un écrit, soit par une -représentation figurée, est un fait certain, définitivement acquis. Si -la conception est exprimée c’est qu’elle a été conçue (sinon par -l’auteur qui peut-être reproduit une formule sans la comprendre, au -moins par le créateur de la formule). Un seul cas suffit pour apprendre -l’existence de la conception, un seul document suffit pour la prouver. -L’analyse et l’interprétation suffisent donc pour dresser l’inventaire -des faits qui forment la matière des histoires des arts, des sciences, -des doctrines[171].--La critique externe est chargée de localiser ces -faits, en déterminant l’époque, le pays, l’auteur de chaque -conception.--La durée, l’étendue géographique, l’origine, la filiation -des conceptions sont l’affaire de la synthèse historique. La critique -interne n’a pas de place ici; le fait se tire directement du document. - - [171] Voir plus haut, p. 128.--De même les faits particuliers dont se - composent les histoires des formes (paléographie, linguistique) - s’établissent directement par l’analyse du document. - -On peut avancer encore d’un pas. Les conceptions par elles-mêmes ne sont -que des faits psychologiques; mais l’imagination ne crée pas ses objets, -elle en prend les éléments dans la réalité. Les descriptions de faits -imaginaires sont construites avec les faits extérieurs que l’auteur a -vus autour de lui. On peut chercher à dégager ces matériaux de -connaissance. Pour les périodes et les espèces de faits sur lesquelles -les documents sont rares, pour l’antiquité, pour les usages de la vie -privée, on a tenté d’utiliser les œuvres littéraires, poèmes épiques, -romans, pièces de théâtre[172]. Le procédé n’est pas illégitime, mais à -condition de le limiter par plusieurs restrictions qu’on est très porté -à oublier. - - [172] La Grèce primitive a été étudiée dans les poèmes homériques.--La - vie privée au moyen âge a été reconstituée surtout d’après les - chansons de gestes (voir Ch.-V. Langlois, _les Travaux sur - l’histoire de la société française au moyen âge d’après les sources - littéraires_, dans la _Revue historique_, mars-avril 1897). - -1º Il ne s’applique pas aux faits sociaux intérieurs, à la morale, à -l’idéal artistique; la conception morale ou esthétique d’un document -exprime tout au plus l’idéal personnel de l’auteur; on n’a pas le droit -d’en conclure la morale ou le goût esthétique de son temps. Il faut au -moins attendre d’avoir comparé différents auteurs du même temps. - -2º La description même de faits matériels peut être une combinaison -personnelle de l’auteur créée dans son imagination, les _éléments_ seuls -en sont sûrement réels; on ne peut donc affirmer que l’existence séparée -des éléments irréductibles, forme, matière, couleur, nombre. Quand le -poète parle de portes d’or ou de boucliers d’argent, il n’est pas sûr -qu’il ait existé des portes en or ou des boucliers en argent; mais -seulement qu’il existait des portes, des boucliers, de l’or et de -l’argent. Il faut donc descendre dans l’analyse jusqu’à l’élément que -l’auteur a forcément pris dans l’expérience (les objets, leur -destination, les actes usuels). - -3º La conception d’un objet ou d’un acte prouve qu’il existait, mais non -qu’il fût fréquent; c’est peut-être un objet ou un acte unique ou du -moins restreint à un très petit cercle; les poètes et les romanciers -prennent volontiers leurs modèles dans un monde exceptionnel. - -4º Les faits connus par ce procédé ne sont localisés ni dans le temps ni -dans le lieu: l’auteur peut les avoir pris dans un autre temps et un -autre pays que le sien. - -Toutes ces restrictions peuvent se résumer ainsi: avant de tirer d’une -œuvre littéraire un renseignement sur la société où a vécu l’auteur, se -demander ce que vaudrait pour la connaissance de nos mœurs le -renseignement de même nature tiré d’un de nos romans contemporains. - -Comme les conceptions, les faits extérieurs ainsi obtenus peuvent -s’établir par un seul document. Mais ils restent si restreints et si mal -localisés que pour en tirer parti il faut attendre de les avoir -rapprochés d’autres fait semblables; ce qui est l’œuvre de la synthèse. - -On peut assimiler aux faits résultant des conceptions les faits -extérieurs indifférents et très grossiers que l’auteur a exprimés -presque sans y penser. On n’a pas logiquement le droit de les déclarer -certains, car on voit des hommes qui se trompent même sur des faits -grossiers, ou qui mentent même sur des faits indifférents. Mais ces cas -sont si rares qu’on court peu de risque à admettre comme certains les -faits de ce genre établis par un seul document; et c’est ce qu’on fait -en pratique pour les époques mal connues. On décrit les institutions des -Gaulois ou des Germains d’après le texte unique de César ou de Tacite. -Ces faits si faciles à constater ont dû s’imposer aux auteurs de -descriptions comme les réalités s’imposent aux poètes. - -II. Au contraire l’affirmation d’un document sur un fait extérieur[173] -ne peut jamais suffire à établir ce fait. Il y a trop de chances de -mensonge ou d’erreur, et les conditions où l’affirmation s’est produite -sont trop mal connues pour qu’on soit sûr qu’elle a échappé à toutes ces -chances. L’examen critique ne donne donc pas de solutions définitives; -indispensable pour éviter des erreurs, il ne conduit pas jusqu’à la -vérité. - - [173] On appelle ici fait _extérieur_--en opposition avec la - _conception_ (qui est un fait interne)--tout fait qui se passe dans - la réalité objective. - -La critique ne peut _prouver_ aucun fait, elle ne fournit que des -probabilités. Elle n’aboutit qu’à décomposer les documents en -affirmations munies chacune d’une étiquette sur sa valeur probable: -affirmation sans valeur, affirmation suspecte (fortement ou faiblement), -affirmation probable ou très probable, affirmation de valeur inconnue. - -De toutes ces espèces de résultats une seule est définitive: -_l’affirmation d’un auteur qui n’a pas pu être renseigné sur le fait -qu’il affirme est nulle_, on doit la rejeter comme on rejette un -document apocryphe[174]. Mais la critique ne fait ici que détruire des -renseignements illusoires, elle n’en fournit pas de certains. Les seuls -résultats fermes de la critique sont des résultats _négatifs_.--Tous les -résultats positifs restent douteux, ils se ramènent à dire: «Il y a des -chances pour ou contre la vérité de cette affirmation. Mais ce ne sont -que des _chances_: une affirmation suspecte peut être exacte, une -affirmation probable peut être fausse, on en voit sans cesse des -exemples, et nous ne connaissons jamais assez complètement les -conditions de l’observation pour _savoir_ si elle a été bien faite. - - [174] La plupart des historiens attendent pour rejeter une légende - qu’on en ait démontré la fausseté, et si, par hasard, il ne s’est - pas conservé de documents en contradiction avec elle, ils - l’admettent provisoirement; c’est ce qu’on fait encore pour les cinq - premiers siècles de Rome. Ce procédé, malheureusement encore - général, contribue à empêcher l’histoire de se constituer en - science. - -Pour arriver à un résultat définitif il faut une dernière opération. Au -sortir de la critique les affirmations se présentent comme probables ou -improbables. Mais les plus probables même, prises isolément, resteraient -de simples probabilités: le pas décisif qui doit les transformer en une -proposition scientifique, on n’a pas le droit de le faire; une -proposition scientifique est une affirmation _indiscutable_, et -celles-ci ne le sont pas.--En toute science d’observation c’est un -principe universel qu’on n’arrive pas à une conclusion scientifique par -une observation unique: on attend, pour affirmer une proposition, -d’avoir constaté le fait par plusieurs observations indépendantes. -L’histoire, avec ses procédés si imparfaits d’information, a moins que -toute autre science le droit de se soustraire à ce principe. Une -affirmation historique n’est, dans le cas le plus favorable, qu’une -observation médiocrement faite; elle a besoin d’être confirmée par -d’autres observations. - -Toute science se constitue en rapprochant plusieurs observations: les -faits scientifiques sont les points sur lesquels concordent des -observations différentes[175]. Chaque observation est sujette à des -chances d’erreur qu’on ne peut pas éliminer entièrement; mais si -plusieurs observations s’accordent, il n’est guère possible que ce soit -en commettant la même erreur; la raison la plus probable de la -concordance c’est que les observateurs ont vu la même réalité et l’ont -tous décrite exactement. Les erreurs personnelles tendent à diverger, ce -sont les observations exactes qui concordent. - - [175] Pour la justification logique de ce principe en histoire, voir - Ch. Seignobos, _Revue philosophique_, juillet-août 1887.--La - certitude scientifique complète n’est produite que par la - concordance entre des observations obtenues par des _méthodes_ - différentes; elle se trouve au point de croisement de deux voies - différentes de recherches. - -Appliqué à l’histoire, ce principe conduit à une dernière série -d’opérations, intermédiaire entre la critique purement analytique et les -opérations de synthèse: la comparaison des affirmations. - -On commence par classer les résultats de l’analyse critique, de façon à -réunir les affirmations sur un même fait. Matériellement l’opération est -facilitée par le procédé des fiches (soit qu’on ait noté chaque -affirmation sur une fiche, soit qu’on ait créé pour chaque fait une -fiche seulement, sur laquelle on aura noté les différentes affirmations -à mesure qu’on les rencontrait). Le rapprochement fait apparaître l’état -de nos connaissances sur le fait; la conclusion définitive dépend du -rapport entre les affirmations. Il faut donc étudier séparément les cas -qui peuvent se présenter. - -III. Le plus souvent, sauf en histoire contemporaine, sur un fait les -documents nous fournissent une seule affirmation. Toutes les autres -sciences en pareil cas suivent une règle invariable: une observation -isolée n’entre pas dans la science, on la cite (avec le nom de -l’observateur), mais sans conclure. Les historiens n’ont aucun motif -avouable de procéder autrement. Quand ils n’ont pour établir un fait que -l’affirmation d’un seul homme, si honnête qu’il soit, ils devraient, non -pas affirmer le fait, mais seulement, comme font les naturalistes, -mentionner le renseignement (Thucydide affirme, César dit que): c’est -tout ce qu’ils ont le droit d’assurer. En fait, tous ont gardé -l’habitude, comme au moyen âge, d’affirmer d’après l’_autorité_ de -Thucydide ou de César; beaucoup poussent la naïveté jusqu’à le dire en -propres termes. Ainsi livrés sans frein scientifique à la crédulité -naturelle, les historiens en arrivent à admettre, sur la présomption -insuffisante d’un document unique, toute affirmation qui se trouve -n’être pas contredite par un autre document. De là cette conséquence -absurde que l’histoire est plus affirmative et semble mieux constituée -dans les périodes inconnues dont il ne reste qu’un seul écrivain que -pour les faits connus par des milliers de documents contradictoires. Les -guerres médiques connues par le seul Hérodote, les aventures de -Frédégonde racontées par le seul Grégoire de Tours sont moins sujettes à -discussion que les événements de la Révolution, décrits par des -centaines de contemporains.--Pour tirer l’histoire de cette condition -honteuse, il faut une révolution dans l’esprit des historiens. - -IV. Lorsqu’on a sur le même fait plusieurs affirmations, il arrive ou -qu’elles se contredisent ou qu’elles concordent. Pour être certain -qu’elles se contredisent réellement il faut s’assurer qu’elles portent -bien sur le même fait: deux affirmations en apparence contradictoires -peuvent n’être que parallèles; elles peuvent ne pas porter exactement -sur les mêmes moments, les mêmes lieux, les mêmes personnes, les mêmes -épisodes d’un événement, et elles peuvent être exactes toutes deux[176]. -Il n’en faut pas conclure pourtant qu’elles se confirment; chacune -rentre dans la catégorie des affirmations uniques. - - [176] Ce cas est étudié avec un bon exemple par Bernheim, _o. c._, p. - 421. - -Si la contradiction est véritable, c’est que l’une des deux affirmations -au moins est fausse. Une tendance naturelle à la conciliation pousse -alors à chercher un compromis, à prendre un moyen terme. Cet esprit -conciliant est l’opposé de l’esprit scientifique. Si l’un dit 2 et 2 -font 4, l’autre 2 et 2 font 5, on ne doit pas dire 2 et 2 font 4 1/2; on -doit examiner lequel des deux a raison. C’est l’office de la critique. -Presque toujours, de ces affirmations contradictoires une au moins est -suspecte; il faut l’écarter si l’autre, en conflit avec elle, est très -probable. Si l’autre est suspecte aussi, on doit s’abstenir de conclure; -de même, si plusieurs affirmations suspectes concordent contre une seule -non suspecte[177]. - - [177] Il est à peine besoin de mettre en garde contre le procédé - enfantin qui consiste à compter le nombre des documents dans chaque - sens pour décider à la majorité; l’affirmation d’un seul auteur, - renseigné sur un fait, est évidemment supérieure à cent affirmations - de gens qui n’en savent rien. La règle est formulée depuis - longtemps: _Non numerentur, sed ponderentur_. - -V. Quand plusieurs affirmations concordent il faut encore résister à la -tendance naturelle à croire que le fait est démontré. Le premier -mouvement est de compter tout document pour une source de renseignement. -On sait bien dans la vie réelle que les hommes sont sujets à se copier -les uns les autres, qu’un seul récit sert souvent à plusieurs -narrateurs, qu’il arrive à plusieurs journaux de publier la même -correspondance, à plusieurs reporters de s’entendre pour laisser faire -un compte rendu à un seul d’entre eux. On a alors plusieurs documents, -on a même plusieurs affirmations, mais a-t-on autant d’observations? -Évidemment non. Une affirmation qui en reproduit une autre ne constitue -pas une observation nouvelle, et quand même une observation serait -reproduite par cent auteurs différents, ces cent copies ne -représenteraient encore qu’une seule observation. Les compter pour cent -équivaudrait à compter pour cent documents cent exemplaires imprimés -d’un même livre. Mais le respect des «documents historiques» est parfois -plus fort que l’évidence. La même affirmation rédigée dans plusieurs -documents séparés, par des auteurs différents, donne l’illusion de -plusieurs affirmations; un même fait relaté dans dix documents -différents paraît aussitôt établi par dix observations concordantes. Il -faut se défier de cette impression. Une concordance n’est concluante -qu’autant que les affirmations concordantes expriment des _observations_ -indépendantes l’une de l’autre. Avant de tirer aucune conclusion d’une -concordance on doit examiner si elle est une concordance entre des -observations _indépendantes_; ce qui comporte deux opérations. - -1º On commence par chercher si les affirmations sont indépendantes, ou -ne sont que des reproductions d’une même observation unique. Ce travail -est en partie l’œuvre de la critique externe des sources[178]; mais la -critique des sources n’étudie que les rapports entre les documents -écrits, elle s’arrête après avoir établi quels passages un auteur a -empruntés à d’autres auteurs. Les passages empruntés sont à écarter sans -discussion. Mais il reste à faire le même travail sur les affirmations -qui n’ont pas pris de forme écrite. On doit comparer les affirmations -sur le même fait pour chercher si elles proviennent d’observateurs -différents ou du moins d’observations différentes. - - [178] Cf. ci-dessus, p. 73. - -Le principe est analogue à celui de la critique de sources. Les détails -d’un fait social sont si multiples et il y a tant de façons différentes -de voir le même fait que deux observateurs indépendants n’ont aucune -chance de se rencontrer sur tous les points; quand deux affirmations -présentent les mêmes détails dans le même ordre c’est qu’elles dérivent -d’une observation commune; les observations différentes divergent -toujours sur quelques points. Souvent on peut tirer parti d’un principe -_a priori_: si le fait était de nature à n’avoir pu être observé ou -rapporté que par un seul observateur, c’est que toutes les sources -dérivent de cette observation unique. Ces principes[179] permettent de -reconnaître beaucoup de cas d’observations différentes et plus encore de -cas d’observations reproduites. - - [179] Il n’est guère possible d’étudier ici les difficultés spéciales - d’application: quand l’auteur, cherchant à dissimuler son emprunt, a - introduit des différences pour dérouter le public; quand l’auteur a - combiné des détails provenant de deux observations. - -Il reste des cas douteux en grand nombre. La tendance naturelle est de -les compter comme indépendants. C’est l’inverse qui serait -scientifiquement correct: tant que l’indépendance des affirmations n’est -pas prouvée, on n’a pas le droit d’admettre que leur concordance soit -concluante. - -C’est seulement après avoir établi le rapport entre les affirmations -qu’on peut compter les affirmations vraiment différentes et examiner si -elles concordent. Ici encore il faut se défier du premier mouvement: la -concordance vraiment concluante n’est pas, comme on l’imaginerait -naturellement, une ressemblance complète entre deux récits, c’est un -croisement entre deux récits différents qui ne se ressemblent qu’en -quelques points. La tendance naturelle est de regarder la concordance -comme une confirmation d’autant plus probante qu’elle est plus complète; -il faut au contraire adopter la règle paradoxale que la concordance -prouve davantage quand elle est limitée à un petit nombre de points. Ce -sont les points de concordance de ces affirmations divergentes qui -constituent les faits historiques scientifiquement établis. - -2º Avant de conclure il reste à s’assurer si les observations -_différentes_ du même fait sont pleinement _indépendantes_; car elles -peuvent avoir agi l’une sur l’autre au point que la première ait -déterminé les suivantes, et alors leur concordance ne serait plus -concluante. Il faut prendre garde aux cas suivants: - -_1er cas._ Les observations différentes ont été faites par le même -auteur, qui les a consignées, soit dans un même document, soit dans des -documents différents; il faut alors des raisons spéciales pour admettre -que l’auteur a vraiment refait les observations et ne s’est pas borné à -répéter une observation unique. - -_2e cas._ Il y a eu plusieurs observateurs, mais ils ont chargé l’un -d’eux de rédiger un document unique: c’est le cas des procès-verbaux -d’assemblées; il faut s’assurer si le document représente seulement -l’affirmation du rédacteur ou si les autres observateurs ont contrôlé sa -rédaction. - -_3e cas._ Plusieurs observateurs ont rédigé leur observation dans des -documents différents, mais dans des conditions semblables; il faut -appliquer le questionnaire critique pour chercher si tous n’ont pas subi -les mêmes causes de mensonge ou d’erreur (même intérêt, ou même vanité, -ou mêmes préjugés, etc.). - -Il n’y a de sûrement indépendantes que les observations contenues dans -des documents différents, issus d’auteurs différents, appartenant à des -groupes différents, opérant dans des conditions différentes. C’est dire -que les cas de concordance pleinement concluante sont rares, sauf dans -les périodes modernes. - -La possibilité de prouver un fait historique dépend du nombre de -documents indépendants conservés sur ce fait, et il dépend du hasard que -les documents se soient conservés; ainsi s’explique la part du hasard -dans la constitution de l’histoire. - -Les faits qu’il est possible d’établir sont surtout des faits étendus et -durables (appelés parfois faits _généraux_), usages, doctrines, -institutions, grands événements; ils ont été plus faciles à observer et -sont plus faciles à prouver. Pourtant la méthode historique n’est pas -par elle-même impuissante à établir des faits courts et limités (ce -qu’on appelle faits _particuliers_), une parole, un acte d’un moment. Il -suffit que plusieurs personnages aient assisté au fait, l’aient noté et -que leurs écrits nous soient parvenus. On sait la phrase que Luther a -prononcée à la Diète de Worms; on sait qu’il n’a pas dit ce que lui -attribue la tradition. Ce concours de conditions favorables devient de -plus en plus fréquent avec l’organisation des journaux, des sténographes -et des dépôts de documents. - -Pour l’antiquité et le moyen âge la connaissance historique est -restreinte aux faits généraux par la pénurie de documents. Dans la -période contemporaine elle peut s’étendre de plus en plus aux faits -particuliers.--Le public s’imagine le contraire; il se défie des faits -contemporains sur lesquels il voit circuler des récits contradictoires -et croit sans hésiter aux faits anciens qu’il ne voit pas contredire. Sa -confiance est au maximum pour l’histoire qu’on n’a pas les moyens de -savoir, son scepticisme croît à mesure que les moyens de savoir -augmentent. - -VI. La _concordance entre les documents_ conduit à des conclusions qui -ne sont pas toutes définitives. Il reste à étudier l’_accord_ entre les -faits pour compléter ou rectifier les conclusions. - -Plusieurs faits qui, pris isolément, ne sont qu’imparfaitement prouvés -peuvent se confirmer les uns les autres de façon à donner une certitude -d’ensemble. Les faits que les documents présentent isolés ont été -parfois assez rapprochés dans la réalité pour que l’un fût lié à -l’autre. De ce genre sont les actes successifs d’un même homme ou d’un -même groupe, les habitudes d’un même groupe à des époques rapprochées ou -de groupes semblables à la même époque. Chacun de ces faits peut, il est -vrai, se produire sans l’autre; la certitude que l’un s’est produit ne -permettrait pas d’affirmer l’autre. Et cependant l’accord de plusieurs -de ces faits, chacun imparfaitement prouvé, donne une espèce de -certitude; ils ne se prouvent pas les uns les autres au sens strict, -mais ils se _confirment_[180]. Le doute qui pesait sur chacun d’eux se -dissipe; on arrive à l’espèce de certitude produite par l’enchaînement -des faits. Ainsi, par le rapprochement de conclusions encore douteuses, -s’établit un ensemble moralement certain.--Dans un itinéraire de -souverain, les jours et les lieux de passage se confirment quand ils -s’accordent de façon à former un tout cohérent.--Une institution ou un -usage d’un peuple s’établit par l’accord de renseignements, chacun -probable seulement, qui portent sur des lieux ou des moments différents. - - [180] Nous n’indiquons ici que le principe de la méthode de - confirmation; les applications exigeraient une très longue étude. - -Cette méthode est d’une application difficile. L’accord est une notion -beaucoup plus vague que la concordance. On ne peut pas préciser en -général quels faits sont liés entre eux assez pour former un ensemble -dont l’accord soit concluant, ni déterminer d’avance la durée et -l’étendue de ce qui constitue un ensemble. Des faits pris à un -demi-siècle et à cent lieues de distance pourront se confirmer de façon -à établir l’usage d’un peuple (par exemple chez les Germains); ils ne -prouveraient rien pris dans une société hétérogène et à évolution rapide -(par exemple la société française en 1750 et en 1800, en Alsace et en -Provence). Il faut ici étudier les rapports entre les faits. C’est déjà -le commencement de la construction historique; ainsi se fait le passage -des opérations analytiques aux opérations synthétiques. - -VII. Mais il reste à étudier le cas du _désaccord_ entre les faits -établis par les documents et d’autres faits établis par d’autres -procédés. Il arrive qu’un fait obtenu par conclusion historique soit en -contradiction avec un ensemble de faits historiquement connus, ou avec -l’ensemble de nos connaissances sur l’humanité fondées sur l’observation -directe, ou avec une loi scientifique établie par la méthode régulière -d’une science constituée. Dans les deux premiers cas, le fait n’est en -collision qu’avec l’histoire ou la psychologie et la sociologie, toutes -sciences mal constituées, il est appelé seulement _invraisemblable_; -s’il est en conflit avec une _science_, il devient un _miracle_.--Que -doit-on faire d’un fait invraisemblable ou miraculeux? Faut-il -l’admettre après examen des documents, ou le rejeter comme impossible -par la question préalable? - -L’_invraisemblance_ n’est pas une notion scientifique; elle varie avec -les individus: ce que chacun trouve invraisemblable, c’est ce qu’il -n’est pas habitué à voir; pour un paysan le téléphone est beaucoup plus -invraisemblable qu’un revenant; un roi de Siam a refusé de croire à -l’existence de la glace. Il faut donc préciser _à qui_ le fait paraît -invraisemblable.--Est ce à la masse sans culture scientifique? Pour elle -la science est plus invraisemblable que le miracle, la physiologie que -le spiritisme; sa notion d’invraisemblance est sans valeur.--Est-ce à -l’homme cultivé scientifiquement? Il s’agit alors de l’invraisemblance -pour un esprit scientifique, et il serait plus précis de dire que le -fait est contraire aux données de la science, qu’il y a désaccord entre -les observations directes des savants et les renseignements indirects -des documents. - -Comment doit se trancher ce conflit? La question n’a pas grand intérêt -pratique; presque tous les documents qui rapportent des faits miraculeux -sont déjà suspects par ailleurs, et seraient écartés par une critique -correcte. Mais la question du miracle a soulevé de telles passions qu’il -peut être bon d’indiquer comment elle se pose pour les historiens[181]. - - [181] Le P. de Smedt a consacré à cette question une partie de ses - _Principes de la critique historique_ (Paris, 1887, in-12). - -La croyance générale au merveilleux a rempli de faits miraculeux les -documents de presque tous les peuples. Historiquement le diable est -beaucoup plus solidement prouvé que Pisistrate: nous n’avons pas un seul -mot d’un contemporain qui dise avoir vu Pisistrate; des milliers de -«témoins oculaires» déclarent avoir vu le diable, il y a peu de faits -historiques établis sur un pareil nombre de témoignages indépendants. -Pourtant nous n’hésitons plus à rejeter le diable et à admettre -Pisistrate. C’est que l’existence du diable serait inconciliable avec -les lois de toutes les sciences constituées. - -Pour l’historien, la solution du conflit est évidente[182]. Les -observations contenues dans les documents historiques ne valent jamais -celles des savants contemporains (on a montré pourquoi). La méthode -historique indirecte ne vaut jamais les méthodes directes des sciences -d’observation. Si ses résultats sont en désaccord avec les leurs, c’est -elle qui doit céder; elle ne peut prétendre, avec ses moyens imparfaits, -contrôler, contredire ou rectifier les résultats des autres; elle doit -au contraire employer leurs résultats à rectifier les siens. Le progrès -des sciences directes modifie parfois l’interprétation historique; un -fait établi par l’observation directe sert à comprendre et à critiquer -des documents: les cas de stigmates et d’anesthésie nerveuse observés -scientifiquement ont fait admettre les récits historiques de faits -analogues (stigmates de quelques saints, possédées de Loudun). Mais -l’histoire ne peut pas servir au progrès des sciences directes. Tenue -par ses moyens indirects d’information à distance de la réalité, elle -accepte les lois établies par les sciences qui ont le contact direct -avec la réalité. Pour rejeter une de ces lois il faudrait de nouvelles -observations directes. C’est une révolution qui peut être faite, mais -seulement au centre; l’histoire n’a pas le pouvoir d’en prendre -l’initiative. - - [182] La solution de la question est différente pour les sciences - d’observation directe, surtout les sciences biologiques. La science - ne connaît pas le possible ou l’impossible, elle ne connaît que des - faits correctement ou incorrectement observés; des faits déclarés - impossibles, comme les aérolithes, ont été reconnus exacts. La - notion même de miracle est métaphysique; elle suppose une conception - d’ensemble du monde qui dépasse les limites de l’observation. Voir - Wallace, _Les miracles et le moderne spiritualisme_, trad. de - l’anglais, Paris, 1887, in-8. - -La solution est moins nette pour les faits en désaccord seulement avec -un ensemble de connaissances historiques ou avec les embryons des -sciences de l’homme. Elle dépend de l’opinion qu’on se fait de la valeur -de ces connaissances. Du moins peut-on poser la règle pratique que pour -contredire l’histoire, la psychologie ou la sociologie, il faut avoir de -bien solides documents; et c’est un cas qui ne se présente guère. - - - - -LIVRE III - -OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUES - - - - -CHAPITRE I - -CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONSTRUCTION HISTORIQUE - - -La critique des documents ne fournit que des faits isolés. Pour les -organiser en un corps de science il faut une série d’opérations -synthétiques. L’étude de ces procédés de construction historique forme -la seconde moitié de la Méthodologie. - -La construction ne doit pas être dirigée par le plan idéal de la science -que nous désirerions construire; elle dépend des matériaux réels dont -nous disposons. Il serait chimérique de se proposer un plan que les -matériaux ne se prêteraient pas à réaliser, ce serait vouloir construire -la tour Eiffel avec des moellons. Le vice fondamental des philosophies -de l’histoire est d’oublier cette nécessité pratique. - -I. Regardons d’abord les matériaux de l’histoire. Quelle est leur forme -et leur nature? En quoi diffèrent-ils des matériaux des autres sciences? - -Les faits historiques proviennent de l’analyse critique des documents. -Ils en sortent dans l’état où l’analyse les a mis, hachés menu en -affirmations élémentaires; car une seule phrase contient plusieurs -affirmations, on a souvent accepté les unes et rejeté les autres; -chacune de ces affirmations constitue un fait. - -Les faits historiques ont ce caractère commun d’être tirés tous des -documents; mais ils sont très disparates. - -1º Ils représentent des phénomènes de nature très différente. D’un même -document on tire des faits d’écriture, de langue, de style, de -doctrines, d’usages, d’événements. L’inscription de Mesha fournit des -faits d’écriture et de langue moabites, le fait de la croyance au dieu -Khamos, les pratiques de son culte, les faits de guerre des Moabites -contre Israël. Tous les faits nous arrivent ainsi pêle-mêle, sans -distinction de nature. Ce mélange de faits hétérogènes est un des -caractères qui différencient l’histoire des autres sciences. Les -sciences d’observation directe choisissent les faits qu’elles veulent -étudier, et systématiquement se bornent à observer les faits d’une seule -espèce. Les sciences documentaires reçoivent les faits tout observés de -la main des auteurs de documents qui les leur livrent en désordre. Pour -les tirer de ce désordre, il faut les trier et les grouper par espèces. -Mais pour les trier il faudrait savoir avec précision ce qui doit en -histoire constituer une _espèce_ de faits; pour les grouper il faudrait -un principe de _classement_ approprié aux faits historiques. Or sur ces -deux questions capitales les historiens ne sont pas arrivés encore à -formuler de règles précises. - -2º Les faits historiques se présentent à des degrés de généralité très -différents, depuis les faits très généraux communs à tout un peuple et -qui ont duré des siècles (institutions, coutumes, croyances) jusqu’aux -actes les plus fugitifs d’un homme (une parole ou un mouvement). C’est -encore une différence avec les sciences d’observation directe qui -partent régulièrement de faits particuliers et travaillent -méthodiquement à les condenser en faits généraux. Pour former des -groupes il faut ramener les faits au même degré de généralité, ce qui -oblige à chercher à quel degré de généralité on peut et on doit réduire -les différentes espèces de faits. Et c’est sur quoi les historiens ne -s’entendent pas entre eux. - -3º Les faits historiques sont localisés, ils ont existé en une époque et -en un pays donnés; si on leur retire la mention du temps et du lieu où -ils se sont produits, ils perdent le caractère historique, ils ne -peuvent plus être utilisés que pour la connaissance de l’humanité -universelle (comme il arrive aux faits de folklore dont on ignore la -provenance). Cette nécessité de localiser est inconnue aussi aux -sciences générales; elle est limitée aux sciences descriptives qui -étudient la distribution géographique et l’évolution des phénomènes. -Elle impose à l’histoire l’obligation d’étudier séparément les faits des -différents pays et des différentes époques. - -4º Les faits extraits des documents par l’analyse critique se présentent -accompagnés d’une indication critique sur leur probabilité[183]. Dans -tous les cas où l’on n’est pas arrivé à la certitude complète, toutes -les fois que le fait est seulement probable--à plus forte raison s’il -est suspect,--le travail de la critique le livre à l’historien avec une -étiquette que l’on n’a pas le droit de retirer et qui empêche le fait -d’entrer dans la science définitive. Même les faits qui, rapprochés -d’autres faits, finiront par être établis, passent par cette condition -transitoire, comme les cas cliniques qui s’entassent dans les revues -médicales avant d’être assez prouvés pour devenir des faits -scientifiques. - - [183] Cf. ci-dessus, p. 166. - -Ainsi la construction historique doit être faite avec une masse -incohérente de menus faits, une poussière de connaissances de détail. Ce -sont des matériaux hétérogènes, qui diffèrent par leur objet, leur -situation, leur degré de généralité, leur degré de certitude. Pour les -classer, la pratique des historiens ne fournit pas de méthode; -l’histoire, étant issue d’un genre littéraire, est restée la moins -méthodique des sciences. - -II. En toute science, après avoir regardé les faits, on se pose -systématiquement des questions[184]; toute science est formée d’une -série de réponses à une série de questions méthodiques. Dans toutes les -sciences d’observation directe, quand même on n’y a pas songé d’avance, -les faits observés suggèrent des questions et obligent à les préciser. -Mais les historiens n’ont pas cette discipline; habitués à imiter les -artistes, beaucoup ne pensent pas même à se demander ce qu’ils -cherchent: ils prennent dans les documents les traits qui les ont -frappés, souvent pour un motif personnel, les reproduisent en changeant -la langue et y ajoutent les réflexions de tout genre qui leur viennent à -l’esprit. - - [184] L’hypothèse dans les sciences expérimentales est une forme de - question accompagnée d’une réponse provisoire. - -L’histoire, sous peine de se perdre dans la confusion de ses matériaux, -doit se faire une règle stricte de toujours procéder par questions comme -les autres sciences[185]. Mais comment poser les questions dans une -science si différente des autres? C’est le problème fondamental de la -méthode. On ne peut le résoudre qu’en commençant par déterminer le -caractère essentiel des faits historiques, qui les différencie des faits -des autres sciences. - - [185] Fustel de Coulanges a entrevu cette nécessité. Dans la Préface - des _Recherches sur quelques problèmes d’histoire_ (Paris, 1885, - in-8), il annonce qu’il va donner ses recherches «sous la forme - première qu’ont tous mes travaux, c’est-à-dire sous la forme de - questions que je me pose et que je m’efforce d’éclaircir». - -Les sciences d’observation directe opèrent sur des objets _réels_ et -complets. La science la plus voisine de l’histoire par son objet, la -zoologie descriptive, procède en examinant un animal réel et entier. On -le voit réellement, dans son ensemble, on le dissèque, de façon à le -décomposer en ses parties, la dissection est une _analyse_ au sens -propre (ἀναλύσειν, c’est dissoudre). On peut ensuite remettre ensemble -les parties de façon à voir la structure de l’ensemble, c’est la -synthèse _réelle_. On peut regarder les mouvements _réels_ qui -constituent le fonctionnement des organes de façon à observer la -réaction réciproque des parties de l’organisme. On peut comparer les -ensembles _réels_ et voir par quelles parties ils se ressemblent de -façon à les classifier suivant leurs ressemblances réelles. La science -est une connaissance objective fondée sur l’analyse, la synthèse, la -comparaison _réelles_; la vue directe des objets guide le savant et lui -dicte les questions à poser. - -En histoire rien de pareil.--On dit volontiers que l’histoire est la -«vision» des faits passés, et qu’elle procède par «analyse»; ce sont -deux métaphores, dangereuses si on en est dupe[186]. En histoire, _on ne -voit rien_ de réel que du papier écrit,--et quelquefois des monuments ou -des produits de fabrication. L’historien n’a aucun objet à analyser -réellement, aucun objet qu’il puisse détruire et reconstruire. -«L’analyse historique» n’est pas plus réelle que la vue des faits -historiques; elle n’est qu’un procédé abstrait, une opération purement -intellectuelle.--L’analyse d’un document consiste à chercher -_mentalement_ les renseignements qu’il contient pour les critiquer un à -un.--L’analyse d’un fait consiste à distinguer _mentalement_ les -différents détails de ce fait (épisodes d’un événement, caractères d’une -institution), pour fixer son attention successivement sur chacun des -détails; c’est ce qu’on appelle examiner les divers «aspects» d’un -fait;--encore une métaphore.--L’esprit humain, naturellement confus, n’a -spontanément que des _impressions_ d’ensemble confuses; il est -nécessaire, pour les éclaircir, de se demander quelles impressions -particulières constituent une impression d’ensemble, afin de les -préciser en les considérant une à une. Cette opération est -indispensable, mais il ne faut pas en exagérer la portée. Ce n’est pas -une méthode objective qui fasse découvrir des objets réels; ce n’est -qu’une méthode subjective pour apercevoir les éléments abstraits qui -forment nos impressions[187].--Par la nature même de ses matériaux -l’histoire est forcément une science subjective. Il serait illégitime -d’étendre à cette analyse intellectuelle d’impressions subjectives les -règles de l’analyse réelle d’objets réels. - - [186] Fustel de Coulanges lui-même semble s’y être trompé: «L’histoire - est une science; elle n’imagine pas, elle voit seulement.» - (_Monarchie franque_, p. 1.) «L’histoire consiste, comme toute - science, à constater des faits, à les analyser, à les rapprocher, à - en marquer le lien... L’historien... cherche et atteint les faits - par l’observation minutieuse des textes, comme le chimiste trouve - les siens dans des expériences minutieusement conduites.» (_Ib._, p. - 39.) - - [187] Le caractère subjectif de l’histoire a été très fortement - indiqué par un philosophe, G. Simmel, _Die Probleme der - Geschichtsphilosophie_, Leipzig, 1892, in-8. - -L’histoire doit donc se défendre de la tentation d’imiter la méthode des -sciences biologiques. Les faits historiques sont si différents de ceux -des autres sciences qu’il faut pour les étudier une méthode différente -de toutes les autres. - -III. Les documents, source unique de la connaissance historique, -renseignent sur trois catégories de faits. - -1º Êtres vivants et objets matériels.--Les documents font connaître -l’existence d’êtres humains, de conditions matérielles, d’objets -fabriqués. Tous ces faits ont été des phénomènes matériels que l’auteur -du document a perçus matériellement. Mais pour nous ils ne sont plus que -des phénomènes intellectuels, des faits vus «à travers l’imagination de -l’auteur», ou, pour parler exactement, des _images_ représentatives des -impressions de l’auteur, des images que nous formons par _analogie_ avec -ses images. Le Temple de Jérusalem a été un objet matériel qu’on voyait, -mais nous ne pouvons plus le voir, nous ne pouvons plus que nous en -faire une image analogue à celle des gens qui l’avaient vu et l’ont -décrit. - -2º Actes des hommes.--Les documents rapportent les actes (et les -paroles) des hommes d’autrefois qui ont été aussi des faits matériels -vus et entendus par les auteurs, mais qui ne sont plus pour nous que les -souvenirs des auteurs, représentés seulement par des images subjectives. -Les coups de poignard donnés à César ont été vus, les paroles des -meurtriers entendues en leur temps; pour nous, ce ne sont que des -images.--Les actes et les paroles ont tous ce caractère d’avoir été -l’acte ou la parole d’un individu; l’imagination ne peut se représenter -que des actes _individuels_, à l’image de ceux que nous montre -matériellement l’observation directe. Comme ils sont les faits d’hommes -vivant en société, la plupart sont accomplis par plusieurs individus à -la fois ou même combinés pour un résultat commun, ce sont des actes -_collectifs_; mais pour l’imagination comme pour l’observation directe -ils se ramènent toujours à une somme d’actes individuels. Le «fait -social», tel que l’admettent plusieurs sociologues, est une construction -philosophique, non un fait historique. - -3º Motifs et conceptions.--Les actes humains n’ont pas leur cause en -eux-mêmes; ils ont un _motif_. Ce mot vague désigne à la fois -l’_impulsion_ qui fait accomplir un acte et la _représentation_ -consciente qu’on a de l’acte au moment de l’accomplir. Nous ne pouvons -imaginer des motifs que dans le cerveau d’un homme, sous la forme de -représentations intérieures vagues, analogues à celles que nous avons de -nos propres états intérieurs; nous ne pouvons les exprimer que par des -mots, d’ordinaire métaphoriques. Ce sont les faits _psychiques_ -(vulgairement appelés sentiments et idées). Les documents nous en -montrent de trois espèces: 1º motifs et conceptions des auteurs qui les -ont exprimés; 2º motifs et idées que les auteurs ont attribués à leurs -contemporains dont ils ont vu les actes; 3º motifs que nous pouvons -nous-mêmes supposer aux actes relatés dans les documents et que nous -nous représentons à l’image des nôtres. - -Faits matériels, actes humains individuels et collectifs, faits -psychiques, voilà tous les objets de la connaissance historique; ils ne -sont pas observés directement, ils sont tous _imaginés_. Les -historiens--presque tous sans en avoir conscience et en croyant observer -des réalités--n’opèrent jamais que sur des images. - -IV. Comment donc imaginer des faits qui ne soient pas entièrement -imaginaires? Les faits imaginés par l’historien sont forcément -subjectifs; c’est une des raisons qu’on donne pour refuser à l’histoire -le caractère de science. Mais subjectif n’est pas synonyme d’irréel. Un -souvenir n’est qu’une image et n’est pourtant pas une chimère, il est la -représentation d’une réalité passée. Il est vrai que l’historien, en -travaillant sur les documents, n’a pas à son service des souvenirs -personnels; mais il se fait des images sur le modèle de ses souvenirs. -Il suppose que les faits disparus (objets, actes, motifs), observés -autrefois par les auteurs de documents, étaient semblables aux faits -contemporains qu’il a vus lui-même et dont il a gardé le souvenir. C’est -le postulat de toutes les sciences documentaires. Si l’humanité de jadis -n’était pas semblable à l’humanité actuelle, on ne comprendrait rien aux -documents. Partant de cette ressemblance, l’historien se forme une image -des faits anciens historiques semblable à ses propres souvenirs des -faits qu’il a vus. - -Ce travail, qui se fait inconsciemment, est en histoire une des -principales occasions d’erreur. Les choses passées qu’il faut s’imaginer -ne sont pas entièrement semblables aux choses présentes qu’on a vues; -nous n’avons vu aucun homme pareil à César ou à Clovis, et nous n’avons -pas passé par les mêmes états intérieurs qu’eux. Dans les sciences -constituées on opère aussi sur des faits vus par d’autres observateurs -et qu’il faut se représenter par analogie; mais ces faits sont définis -en termes précis qui indiquent quels éléments invariables doivent entrer -dans l’image. Même en physiologie les notions sont assez nettement -établies pour qu’un même mot éveille chez tous les naturalistes une -image semblable d’un organe ou d’un mouvement. La raison en est que -chaque notion désignée par un nom a été formée par une méthode -d’observation et d’abstraction qui a précisé et décrit tous les -caractères communs à cette notion. - -Mais, à mesure qu’une connaissance se rapproche des faits intérieurs -invisibles, les notions deviennent plus confuses et la langue moins -précise. Nous n’arrivons à exprimer les faits humains même les plus -vulgaires, conditions sociales, actes, motifs, sentiments, que par des -termes vagues (_roi_, _guerrier_, _combattre_, _élire_). Pour les -phénomènes plus complexes la langue est si indécise qu’on ne s’accorde -même plus sur les éléments nécessaires du phénomène. Qu’est-ce qu’une -tribu, une armée, une industrie, un marché, une révolution? Ici -l’histoire participe du vague de toutes les sciences de l’humanité, -psychologiques ou sociales. Mais son procédé indirect de représentation -par images rend ce vague encore plus dangereux.--Nos images historiques -devraient donc reproduire au moins les traits essentiels des images -qu’ont eues dans l’esprit les observateurs directs des faits passés: or -les termes dans lesquels ils ont exprimé leurs images ne nous apprennent -jamais exactement quels en étaient les éléments essentiels. - -Des faits que nous n’avons pas vus, décrits dans des termes qui ne -permettent pas de nous les représenter exactement, voilà les données de -l’histoire. L’historien, obligé pourtant de se représenter des images -des faits, doit vivre avec la préoccupation de ne construire ses images -qu’avec des éléments exacts, de façon à s’imaginer les faits comme il -les aurait vus s’il avait pu les observer lui-même[188]. Mais il a -besoin pour former une image de plus d’éléments que les documents n’en -fournissent. Qu’on essaye de se représenter un combat ou une cérémonie -avec les données d’un récit, si détaillé qu’il soit, on verra combien de -traits il faut y ajouter. Cette nécessité est sensible matériellement -dans les restitutions de monuments fondées sur une description (par -exemple celle du Temple de Jérusalem), dans les tableaux qui prétendent -représenter des scènes historiques, dans les dessins des journaux -illustrés. - - [188] C’est ce que Carlyle et Michelet ont dit sous une forme - éloquente. C’est aussi le sens du mot fameux de Ranke: «Je veux dire - comment cela a été en réalité» (_wie es eigentlich gewesen_). - -Toute image historique contient donc une forte part de fantaisie. -L’historien ne peut pas s’en délivrer, mais il peut savoir le compte des -éléments réels qui entrent dans ses images et ne faire porter sa -construction que sur ceux-là; ces éléments, ce sont ceux qu’il a tirés -des documents. S’il a besoin, pour comprendre la bataille entre César et -Arioviste, de se représenter leurs deux armées, il aura soin de ne rien -conclure de l’aspect général sous lequel il se les imagine; il devra -raisonner seulement avec les détails réels fournis par les documents. - -V. Le problème de la méthode historique est enfin précisé ainsi. Avec -les traits épars dans les documents nous formons des images. -Quelques-unes, toutes matérielles, fournies par des monuments figurés, -représentent directement un des aspects réels des choses passées. La -plupart--toutes les images de faits psychiques sont dans ce cas--sont -formées à la ressemblance des figures dessinées anciennement et surtout -des faits actuels que nous avons observés. Or les choses passées ne -ressemblaient qu’en partie aux choses présentes, et ce sont justement -les parties différentes qui font l’intérêt de l’histoire. Comment se -représenter ces traits différents pour lesquels le modèle nous manque? -Nous n’avons vu aucune troupe semblable aux guerriers francs ni ressenti -personnellement les sentiments de Clovis partant en guerre contre les -Wisigoths. Comment imaginer ces faits de façon qu’ils soient conformes à -la réalité? - -En pratique voici ce qui se passe. Aussitôt qu’une phrase d’un document -est lue, une image est formée dans notre esprit par une opération -spontanée dont nous ne sommes pas maîtres. Cette image, produite par une -analogie superficielle, est d’ordinaire grossièrement fausse. Chacun de -nous peut retrouver dans ses souvenirs la façon absurde dont il a conçu -d’abord les personnages et les scènes du passé. Le travail de l’histoire -consiste à rectifier graduellement nos images en remplaçant un à un les -traits faux par des traits exacts. Nous avons vu des gens à cheveux -roux, des boucliers, des francisques (ou des dessins de ces objets); -nous rapprochons ces traits pour corriger notre image première des -guerriers francs. L’image historique finit ainsi par être une -combinaison de traits empruntés à des expériences différentes. - -Il ne suffit pas de se représenter des êtres et des actes isolés. Les -hommes et les actes font partie d’un ensemble, d’une société et d’une -évolution: il faut donc se représenter aussi les rapports entre les -hommes et les actes (nations, gouvernements, lois, guerres). - -Mais pour imaginer des rapports il faut concevoir un ensemble et les -documents ne nous donnent que des traits isolés. Ici encore l’historien -est forcé de recourir à un procédé subjectif. Il imagine une société ou -une évolution et, dans ce cadre imaginé, il range les traits fournis par -les documents.--Ainsi, tandis que le classement biologique se guide sur -un ensemble réel observé objectivement, le classement historique ne peut -se faire que dans un ensemble imaginé subjectivement. - -La réalité passée nous ne l’observons pas, nous ne la connaissons que -par sa ressemblance avec la réalité actuelle. Pour se représenter dans -quelles conditions se sont produits les faits passés, il faut donc -chercher, par l’observation de l’humanité présente, dans quelles -conditions se produisent les faits analogues du présent. L’histoire -serait ainsi une application des sciences descriptives de l’humanité -(psychologie descriptive, sociologie ou science sociale); mais toutes -sont encore des sciences mal constituées et leur infirmité retarde la -constitution d’une science de l’histoire. - -Cependant il y a des conditions de la vie humaine si nécessaires et si -évidentes que la plus grossière observation suffit pour les établir. Ce -sont celles qui sont communes à toute l’humanité; elles dérivent de -l’organisation physiologique qui crée les besoins matériels des hommes -ou de leur organisation psychologique qui crée leurs habitudes de -conduite. On peut donc les prévoir dans un questionnaire général qui -servira pour tous les cas. Comme la critique historique et pour la même -raison--l’impossibilité d’observer directement,--la construction -historique se trouve forcée d’employer la méthode du questionnaire. - -Les actes humains qui font la matière de l’histoire diffèrent d’une -époque et d’un pays à l’autre comme ont différé les hommes et les -sociétés, et c’est même l’objet propre de l’histoire d’étudier ces -différences; si les hommes avaient toujours eu le même gouvernement ou -parlé la même langue, il n’y aurait pas lieu de faire l’histoire des -gouvernements et des langues. Mais ces différences sont enfermées entre -les limites des conditions générales de la vie humaine; elles ne sont -que des variétés de certaines façons d’agir ou d’être, communes à toute -l’humanité ou du moins à la grande majorité des hommes. On ne sait pas -d’avance quel gouvernement ou quelle langue aura eu un peuple -historique; c’est l’affaire de l’histoire d’établir ces faits. Mais -d’avance et pour tous les cas on prévoit que le peuple aura eu une -langue et un gouvernement. - -En dressant la liste des phénomènes fondamentaux qu’on peut s’attendre à -trouver dans la vie de tout homme et de tout peuple, on obtiendra un -questionnaire universel, sommaire, mais suffisant pour classer la masse -des faits historiques en un certain nombre de groupes naturels, dont -chacun formera une branche spéciale d’histoire. Ce cadre de groupement -général fournira l’échafaudage de la construction historique. - -Le questionnaire universel ne porte que sur les phénomènes habituels; il -ne peut pas prévoir les milliers de faits locaux ou accidentels qui -forment la vie d’un homme ou d’une nation; il ne suffira donc pas à -poser toutes les questions auxquelles l’historien doit répondre pour -donner le tableau complet du passé. L’étude détaillée des faits exigera -l’emploi de questionnaires plus détaillés, différents suivant la nature -des faits, des hommes ou des sociétés à étudier. Pour les dresser on -peut commencer par noter les questions de détail qu’aura suggérées la -lecture même des documents; mais il faudra, pour classer ces -questions--souvent même pour en compléter la liste,--recourir au procédé -du questionnaire méthodique. Parmi les espèces de faits, les -personnages, les sociétés bien connus (soit par l’observation directe, -soit par l’histoire), on cherchera ceux qui ressemblent aux faits, au -personnage, à la société qu’il s’agit d’étudier. En analysant les cadres -de la science déjà faits pour ces cas connus, on verra quelles questions -doivent se poser à propos du cas analogue qu’on étudie. Il va sans dire -que le choix du cadre modèle devra être fait avec intelligence; il ne -faut pas appliquer à une société barbare un questionnaire dressé d’après -l’étude d’une nation civilisée et vouloir trouver dans un domaine féodal -quels agents répondaient à chacun de nos ministères,--comme l’a fait -Boutaric dans son étude sur l’administration d’Alphonse de Poitiers. - -Cette méthode du questionnaire qui fait reposer toute la construction -historique sur un procédé _a priori_ serait inacceptable si l’histoire -était vraiment une science d’observation; et peut-être la trouvera-t-on -dérisoire comparée aux méthodes _a posteriori_ des sciences naturelles. -Mais sa justification est simple: elle est la seule méthode qu’on puisse -pratiquer et, en fait, la seule qui l’ait jamais été. Dès qu’un -historien cherche à mettre en ordre les faits contenus dans les -documents, il fabrique avec la connaissance qu’il a (ou croit avoir) des -choses humaines un cadre d’exposition qui équivaut à un -questionnaire,--à moins qu’il n’adopte le cadre d’un devancier créé par -le même procédé.--Mais quand ce travail a été inconscient, le cadre -reste incomplet et confus. Ainsi il ne s’agit pas de décider si on -opérera avec ou sans un questionnaire _a priori_--car on en aura -toujours un;--on n’a le choix qu’entre un questionnaire inconscient, -confus et incomplet ou un questionnaire conscient, précis et complet. - -VI. On peut maintenant tracer le plan de la construction historique, de -façon à déterminer la série des opérations synthétiques nécessaires pour -élever l’édifice. - -L’analyse critique des documents a fourni les matériaux, ce sont les -faits historiques encore épars. On commence par les _imaginer_ sur le -modèle des faits actuels qu’on suppose analogues; on tâche, en combinant -des fragments pris à divers endroits de la réalité, d’atteindre l’image -la plus semblable à celle qu’aurait donnée l’observation directe du fait -passé. C’est la première opération, indissolublement liée en fait à la -lecture des documents. Pensant qu’il suffisait ici d’en avoir indiqué la -nature[189], nous avons renoncé à lui consacrer un chapitre spécial. - - [189] Cf. p. 189-192. - -Les faits ainsi imaginés, on les _groupe_ dans des cadres imaginés sur -le modèle d’un ensemble observé dans la réalité qu’on suppose analogue à -ce qu’a dû être l’ensemble passé. C’est la seconde opération; elle se -fait au moyen d’un questionnaire, et aboutit à découper dans la masse -des faits historiques des morceaux de même nature qu’on groupe ensuite -entre eux jusqu’à ce que toute l’histoire du passé soit classée dans un -cadre universel. - -Quand on a rangé dans ce cadre les faits extraits des documents, il y -reste des lacunes, toujours considérables, énormes pour toutes les -parties où les documents ne sont pas très abondants. On essaie d’en -combler quelques-unes par des _raisonnements_ à partir des faits connus. -C’est (ou ce devrait être) la troisième opération; elle accroît par un -travail logique la masse des connaissances historiques. - -On n’a encore qu’une masse de faits juxtaposés dans des cadres. Il faut -les condenser en formules pour essayer d’en dégager les caractères -généraux et les rapports. C’est la quatrième opération; elle conduit aux -conclusions dernières de l’histoire et couronne la construction -historique au point de vue scientifique. - -Mais comme la connaissance historique, complexe et encombrante par sa -nature, est exceptionnellement difficile à communiquer, il reste encore -à trouver les procédés pour _exposer_ les résultats de l’histoire. - -VII. Cette série d’opérations, facile à concevoir, n’a jamais été -qu’imparfaitement exécutée. Elle est entravée par des difficultés -matérielles dont les théories méthodologiques ne tiennent pas compte, -mais qu’il vaut mieux regarder en face pour voir si elles doivent rester -insurmontables. - -Les opérations historiques sont si nombreuses, depuis la découverte du -document jusqu’à la formule finale de conclusion, elles réclament des -précautions si minutieuses, des aptitudes naturelles et des habitudes si -différentes, que sur aucun point un seul homme ne peut exécuter -_lui-même_ le travail tout entier. L’histoire, moins que toute autre -science, peut se passer de la division du travail; or moins que toute -autre elle la pratique. Il arrive à des érudits spécialistes d’écrire -des histoires d’ensemble où ils construisent les faits au gré de leur -imagination[190], et les «constructeurs» opèrent en prenant des -matériaux dont ils n’ont pas éprouvé la valeur[191]. C’est que la -division du travail implique une entente entre des travailleurs, et en -histoire cette entente n’existe pas. Chacun, sauf dans les opérations -préparatoires de la critique externe, procède suivant son inspiration -personnelle, sans méthode commune, sans souci de l’ensemble où son -travail doit venir prendre place. Aussi aucun historien ne peut-il en -toute sécurité utiliser les résultats du travail d’un autre, comme on -fait dans les sciences constituées, car il ignore s’ils ont été obtenus -par des procédés sûrs. Les plus scrupuleux en viennent à ne rien -admettre qu’après avoir refait eux-mêmes le travail sur les documents; -c’était l’attitude de Fustel de Coulanges. A peine peut-on satisfaire à -cette exigence pour les périodes très mal connues dont tous les -documents conservés tiennent en quelques volumes, et pourtant on en est -venu à poser en dogme qu’un historien ne doit jamais travailler de -seconde main[192]. On le fait par nécessité, quand les documents sont -trop nombreux pour être tous lus; mais on ne le dit pas, par crainte du -scandale. - - [190] Curtius dans son «Histoire grecque», Mommsen dans son «Histoire - romaine» (avant l’Empire), Lamprecht dans son «Histoire - d’Allemagne». - - [191] Il suffira ici de citer Augustin Thierry, Michelet et Carlyle. - - [192] Voir dans P. Guiraud, _Fustel de Coulanges_ (Paris, 1896, - in-12), p. 164, des observations très judicieuses sur cette - prétention. - -Il vaudrait mieux s’avouer franchement la réalité. Une science aussi -complexe que l’histoire, où il faut d’ordinaire entasser les faits par -millions avant de pouvoir formuler une conclusion, ne peut se fonder par -ce perpétuel recommencement. On ne fait pas la construction historique -avec des documents, pas plus qu’on n’«écrit l’histoire avec des -manuscrits», et pour la même raison, qui est une raison de temps. C’est -que pour faire avancer la science, il faut combiner les résultats -obtenus par des milliers de travaux de détail. - -Comment faire pourtant, puisque la plupart des travaux sont faits par -une méthode suspecte, sinon incorrecte? La confiance universelle -mènerait à l’erreur aussi sûrement que la défiance universelle mène à -l’impuissance. Voici du moins une règle qui permettra de se guider: Il -faut lire les travaux des historiens avec les mêmes précautions -critiques qu’on lit les documents. L’instinct naturel pousse à y -chercher surtout les conclusions et à les adopter comme vérité établie; -il faut, au contraire, par une analyse continuelle, y chercher les -faits, les _preuves_, les fragments de documents, bref les matériaux. On -refera le travail de l’auteur, mais on le fera beaucoup plus vite, car -ce qui perd du temps, c’est de réunir les matériaux; et on n’acceptera -de ses conclusions que celles qu’on trouvera démontrées. - - - - -CHAPITRE II - -GROUPEMENT DES FAITS - - -I. La première nécessité qui s’impose à l’historien mis en présence du -chaos des faits historiques, c’est de limiter son champ de recherches. -Dans l’océan de l’histoire universelle quels faits choisira-t-il pour -les recueillir?--Puis, dans la masse des faits ainsi choisis, il lui -faudra distinguer des groupes et faire des sections.--Enfin dans chacune -de ces sections il aura à ranger les faits un à un. Ainsi toute -construction historique doit commencer par trouver un principe pour -trier, encadrer et ranger les faits. Ce principe on peut le chercher -soit dans les conditions extérieures où les fait se sont produits, soit -dans la nature intérieure des faits. - -Le classement par les conditions extérieures est le plus naïf et le plus -facile. Tout fait historique se produit en un moment du temps, en un -lieu de l’espace, chez un homme ou dans un groupe d’hommes: voilà des -cadres commodes pour délimiter et classer les faits. Ainsi naît -l’histoire d’une période, d’un pays, d’une nation, d’un homme -(biographie); les historiens de l’antiquité et de la Renaissance n’en -ont pas pratiqué d’autre.--Dans ce cadre général les subdivisions sont -taillées suivant le même principe et les faits sont rangés par ordre de -temps, de lieux ou de groupes.--Quant au triage des faits à mettre dans -ces cadres, il s’est longtemps opéré sans aucun principe fixe; les -historiens prenaient, suivant leur fantaisie personnelle, parmi les -faits qui s’étaient produits dans une période, un pays ou une nation, -tout ce qui leur semblait intéressant ou curieux. Tite Live et Tacite, -pêle-mêle avec les guerres et les révolutions, racontaient les -inondations, les épidémies et la naissance des monstres. - -Le classement d’après la nature des faits s’est introduit très tard, -lentement et d’une façon incomplète; il est né hors de l’histoire dans -les branches spéciales d’études de certaines espèces de faits humains, -langue, littérature, arts, droit, économie politique, religion, qui ont -commencé par être dogmatiques et sont peu à peu devenues historiques. Le -principe de ce classement est de trier et de grouper ensemble les faits -qui se rapportent à une même espèce d’actes; chacun de ces groupes -devient la matière d’une branche spéciale d’histoire. L’ensemble des -faits vient ainsi se classer dans un casier qui peut être construit _a -priori_ en étudiant l’ensemble des activités humaines; c’est le -questionnaire général dont il a été parlé au chapitre précédent. - -Le tableau suivant est une tentative de classification générale des -faits historiques[193], fondée sur la nature des _conditions_ et des -_manifestations_ de l’activité. - - [193] La classification de M. Lacombe (_De l’histoire considérée comme - science_, chap. VI), fondée sur les mobiles des actes et les besoins - qu’ils sont destinés à satisfaire, est philosophiquement très - judicieuse, mais ne répond pas aux besoins pratiques des historiens; - elle repose sur des catégories psychiques abstraites (économique, - génésique, sympathique, honorifique, etc.), et aboutit à classer - ensemble des espèces de manifestations très différentes (les - institutions militaires avec la vie économique). - - I. CONDITIONS MATÉRIELLES.--1º _Étude des corps_: _A._ Anthropologie - (ethnologie), anatomie et physiologie, anomalies et particularités - pathologiques. _B._ Démographie (nombre, sexe, âge, naissance, mort, - maladies).--2º _Étude du milieu_: _A._ Milieu naturel géographique - (relief, climats, eaux, sol, flore et faune). _B._ Milieu artificiel, - aménagement (cultures, édifices, voies, outillage, etc.). - - II. HABITUDES INTELLECTUELLES (non obligatoires).--1º _Langue_ - (vocabulaire, syntaxe, phonétique, sémantique). Écriture.--2º _Arts_: - _A._ Arts plastiques (conditions de production, conceptions, procédés, - œuvres). _B._ Arts de l’expression, musique, danse, littérature.--3º - _Sciences_ (conditions de production, méthodes, résultats).--4º - _Philosophie et morale_ (conceptions, préceptes, pratique réelle).--5º - _Religion_ (croyances, pratiques)[194]. - - III. COUTUMES MATÉRIELLES (non obligatoires).--1º _Vie matérielle_: - _A._ Alimentation (matériaux, apprêts, excitants). _B._ Vêtement et - parure. _C._ Habitation et mobilier.--2º _Vie privée_: _A._ Emploi du - temps (toilette, soins du corps, repas). _B._ Cérémonial social - (funérailles et mariage, fêtes, étiquette). _C._ Divertissements - (exercices et chasse, spectacles et jeux, réunions, voyages). - - IV. COUTUMES ÉCONOMIQUES.--1º _Production_: _A._ Culture et élevage. - _B._ Exploitation des minéraux.--2º _Transformation_. _Transports et - industries_[195]: procédés techniques, division du travail, voies de - communication.--3º _Commerce_: échange et vente, crédit.--4º - _Répartition_: régime de la propriété, transmission, contrats, partage - des produits. - - V. INSTITUTIONS SOCIALES.--1º _Famille_: _A._ Constitution, autorité, - condition de la femme et des enfants. _B._ Organisation - économique[196]. Propriété familiale, successions.--2º _Éducation et - instruction_ (but, procédés, personnel).--3º _Classes sociales_ - (principe de division, règles des relations). - - VI. INSTITUTIONS PUBLIQUES (obligatoires).--1º _Institutions - politiques_: _A._ Souverain (personnel, procédure). _B._ - Administration, services (guerre, justice, finances, etc.). _C._ - Pouvoirs élus, assemblées, corps électoraux (pouvoirs, procédure).--2º - _Institutions ecclésiastiques_ (mêmes questions).--3º _Institutions - internationales_: _A._ Diplomatie. _B._ Guerre (usages de guerre et - arts militaires). _C._ Droit privé et commerce. - - [194] Les institutions ecclésiastiques font partie du gouvernement; - dans les Manuels d’antiquités allemands elles figurent parmi les - institutions, tandis que la religion est classée avec les arts. - - [195] Les transports, souvent classés dans le commerce, sont une - espèce d’industrie. - - [196] La propriété est une institution mixte, économique, sociale et - politique. - -Le groupement des faits d’après leur nature se combine avec le -groupement d’après le temps et le lieu où ils se sont produits, de façon -à fournir dans chaque branche des sections chronologiques, géographiques -ou nationales. L’histoire d’une espèce d’actes (la langue, la peinture, -le gouvernement) se subdivise en histoire de périodes, de pays, de -nations (l’histoire de la langue grecque dans l’antiquité, l’histoire du -gouvernement français au XIXe siècle). - -Les mêmes principes servent à décider l’ordre où on rangera les faits. -La nécessité de présenter les faits l’un après l’autre contraint à -adopter une règle méthodique de succession. On peut exposer à la suite -ou tous les faits qui ont eu lieu en un même temps, ou tous les faits -d’un même pays, ou tous les faits d’une même espèce. Toute matière -historique peut être distribuée suivant trois espèces d’ordre -différents: l’ordre _chronologique_ (ordre des temps),--l’ordre -_géographique_ (ordre des lieux, qui souvent coïncide avec l’ordre des -nations),--l’ordre des espèces d’actes appelé d’ordinaire ordre -_logique_. Il est impossible de suivre exclusivement l’un de ces ordres: -dans tout exposé chronologique il faut découper des tranches -géographiques ou logiques, passer d’un pays à l’autre et d’une espèce de -faits à une autre et inversement. Mais il faut toujours décider quel -sera l’ordre dominant dont les autres ne seront que des subdivisions. - -Entre ces trois ordres le choix est délicat, il doit se décider par des -raisons différentes suivant le sujet et suivant l’espèce de public pour -lequel on travaille. A ce titre il dépendrait de la méthode -d’exposition; mais il faudrait un trop long développement pour en donner -la théorie. - -II. Aussitôt qu’on commence à trier les faits historiques pour les -classer, on se heurte à une question qui a provoqué d’ardentes -querelles. - -Tout acte humain est par nature un fait individuel, passager, qui ne se -produit qu’à un seul moment et en un seul endroit. Au sens réel tout -fait est unique. Mais tout acte d’un homme ressemble à d’autres actes de -lui-même ou des autres hommes du même groupe, et souvent à tel point -qu’on les confond sous le même nom; ces actes semblables qui se groupent -irrésistiblement dans l’esprit humain, on les appelle habitudes, usages, -institutions. Ce ne sont que des constructions de l’esprit, mais elles -s’imposent avec tant de force aux intelligences des hommes que beaucoup -deviennent des règles obligatoires; ces habitudes sont des faits -collectifs, durables dans le temps, étendus dans l’espace.--On peut donc -considérer les faits historiques sous deux aspects opposés: ou dans ce -qu’ils ont d’individuel, de particulier, de passager, ou dans ce qu’ils -ont de collectif, de général et de durable. Dans la première conception -l’histoire est le récit continu des accidents arrivés aux hommes du -passé; dans la seconde elle est le tableau des habitudes successives de -l’humanité. - -Sur ce terrain s’est livrée, en Allemagne surtout, la bataille entre les -partisans de l’histoire de la civilisation (_Culturgeschichte_)[197], et -les historiens de profession restés fidèles à la tradition de -l’antiquité; en France on a eu la lutte entre l’histoire des -institutions, des mœurs et des idées et l’histoire politique, -dédaigneusement surnommée par ses adversaires «l’histoire-bataille». - - [197] Pour l’histoire et la bibliographie de ce mouvement, voir - Bernheim, _o. c._, p. 45-55. - -Cette opposition s’explique par la différence des documents que les -travailleurs des deux partis avaient l’habitude de manier. Les -historiens, occupés surtout d’histoire politique, voyaient les actes -individuels et passagers des gouvernants où il est très difficile -d’apercevoir aucun trait général.--Dans les histoires spéciales, au -contraire (sauf celle des littératures), les documents ne montrent que -des faits généraux, une forme de langage, un rite religieux, une règle -de droit; il faut un effort d’imagination pour se représenter l’homme -qui a prononcé ce mot, accompli ce rite, pratiqué cette règle. - -Il n’y a pas à prendre parti dans cette controverse. La construction -historique complète suppose l’étude des faits sous les deux aspects. Le -tableau des habitudes de pensée, de vie et d’action des hommes est -évidemment une portion capitale de l’histoire. Et pourtant, quand on -aurait réuni tous les actes de tous les individus pour en extraire ce -qu’ils ont de commun, il resterait un résidu qu’on n’a pas le droit de -jeter, car il est l’élément proprement historique; c’est le fait que -certains actes ont été l’acte d’un homme ou d’un groupe donné à un -moment donné. Dans un cadre réduit aux faits généraux de la vie -politique il n’y aurait pas place pour la victoire de Pharsale ou la -prise de la Bastille, faits accidentels et passagers, mais sans lesquels -l’histoire des institutions de Rome ou de la France ne serait pas -intelligible. - -Ainsi l’histoire est obligée de combiner avec l’étude des faits généraux -l’étude de certains faits particuliers. Elle a un caractère mixte, -indécis entre une science de généralités et un récit d’aventures. La -difficulté de classer cet hybride dans une des catégories de la pensée -humaine s’est souvent exprimée par la question puérile: si l’histoire -est un art ou une science. - -III. Le cadre général donné plus haut peut servir de questionnaire pour -déterminer toutes les espèces d’habitudes (usages ou institutions) dont -on peut essayer de faire l’histoire. Mais avant d’appliquer ce cadre -général à l’étude d’un groupe quelconque d’habitudes historiques, -langue, religion, usages privés ou institutions politiques, toujours il -faut résoudre une question préalable: Les habitudes qu’on va étudier, de -qui ont-elles été l’habitude? Elles étaient communes à un grand nombre -d’individus, et c’est la collection d’individus de mêmes habitudes que -nous appelons _groupe_. La première condition pour étudier une habitude -est donc de déterminer le groupe qui l’a pratiquée. C’est ici qu’il faut -prendre garde au premier mouvement, car il nous porte à une négligence -qui peut rendre ruineuse toute la construction historique. - -La tendance naturelle est de se représenter le groupe humain sur le -modèle de l’espèce animale, comme un ensemble d’hommes tous semblables. -On prend un groupe uni par un caractère très apparent, une nation liée -par un même gouvernement officiel (Romains, Anglais, Français), un -peuple parlant la même langue (Grecs, Germains); et on procède comme si -tous les membres de ce groupe se ressemblaient en tout point et avaient -les mêmes usages. - -En fait aucun groupe réel, pas même une société centralisée, n’est un -ensemble homogène. Pour une grande part de l’activité humaine--la -langue, l’art, la science, la religion, la vie économique,--le groupe -reste flottant. Qu’est-ce que le groupe des gens parlant grec, le groupe -chrétien, le groupe de la science moderne?--Et même les groupes précisés -par une organisation officielle, les États et les Églises, ne sont que -des unités superficielles formées d’éléments hétérogènes. La nation -anglaise comprend des Gallois, des Écossais, des Irlandais; l’Église -catholique se compose de fidèles épars dans le monde entier et -différents en tout, sauf la religion. Il n’y a pas de groupe dont les -membres aient les mêmes habitudes sur tous les points. Le même homme est -à la fois membre de plusieurs groupes et dans chaque groupe se trouve -avec des compagnons différents. Un Canadien français est membre de -l’État britannique, de l’Église catholique, du groupe de langue -française. Les groupes chevauchent ainsi l’un sur l’autre de façon qu’il -est impossible de diviser l’humanité en sociétés nettement distinctes et -juxtaposées. - -On trouve dans les documents historiques des noms de groupes employés -par les contemporains, beaucoup ne reposent que sur des ressemblances -superficielles. Avant d’adopter ces notions vulgaires, il faut se faire -une règle de les critiquer, il faut préciser la nature et l’étendue du -groupe, en se demandant: de quels hommes était-il composé? quel lien les -unissait? quelles habitudes avaient-ils en commun? et par quelles -espèces d’activité différaient-ils? Alors seulement on verra pour -quelles habitudes le groupe peut servir de cadre d’études, et on sera -conduit à choisir l’espèce de groupe suivant l’espèce de faits. Pour -étudier les habitudes intellectuelles (langue, religion, art, science), -on prendra, non une nation politique, mais le groupe des gens qui ont eu -en commun cette habitude; pour étudier les faits économiques on prendra -un groupe lié par une communauté économique; on réservera le groupe -politique pour l’étude des faits sociaux et politiques; on écartera -entièrement la _race_[198]. - - [198] Il n’est plus nécessaire de démontrer l’inanité de la notion de - _race_. Elle s’appliquait à des groupes vagues, formés par la nation - ou par la langue, car les races des historiens (grecque, romaine, - germanique, celtique, slave) n’avaient de commun que le nom avec la - race au sens anthropologique, qui est un groupe d’hommes pourvus - héréditairement des mêmes caractères. Elle a été réduite à l’absurde - par l’abus que Taine en a fait. On en trouvera une très bonne - critique dans Lacombe, _o. c._, chap. XVIII, et dans M. Robertson, - _The Saxon and the Celt_, Londres, 1897, in-8. - -Le groupe, même sur les points où il est homogène, ne l’est pas -entièrement; il se divise en sous-groupes dont les membres diffèrent par -quelques habitudes secondaires; une langue se divise en dialectes, une -religion en sectes, une nation en provinces.--En sens inverse le groupe -ressemble à d’autres groupes de façon à pouvoir en être rapproché; dans -une classification d’ensemble, on peut reconnaître des «familles» de -langues, d’arts, de peuples.--Il faut donc se poser ces questions: -comment le groupe était-il subdivisé? dans quel ensemble rentrait-il? - -Il devient possible alors d’étudier méthodiquement une habitude ou même -l’ensemble des habitudes dans un temps et un lieu donnés, en suivant le -tableau donné plus haut. L’opération ne présente aucune difficulté de -méthode pour toutes les espèces de faits qui se présentent sous forme -d’habitudes individuelles et volontaires: langue, art, sciences, -conceptions, usages privés; là il suffit de constater en quoi consistait -chaque habitude. Il faut seulement avoir soin de distinguer le personnel -qui créait ou maintenait les habitudes (artistes, savants, philosophes, -créateurs de la mode), et la masse qui les recevait. - -Mais quand on arrive aux habitudes sociales ou politiques (celles qu’on -appelle des institutions), on rencontre des conditions nouvelles qui -créent une illusion inévitable. Les membres d’un même groupe social ou -politique n’ont pas seulement l’habitude d’actes _semblables_, ils -agissent les uns sur les autres par des actes _réciproques_, ils se -commandent, se contraignent, se paient l’un l’autre. Les habitudes -deviennent des _rapports_ entre eux; quand elles sont anciennes, -formulées dans des règles officielles, rendues obligatoires par une -autorité matérielle, maintenues par un personnel spécial, elles prennent -une telle place dans la vie qu’elles donnent l’impression de réalités -extérieures aux gens qui les pratiquent. Les hommes eux-mêmes, -spécialisés dans une occupation ou une fonction qui devient l’habitude -dominante de leur vie, paraissent se grouper en catégories distinctes -(classes, corporation, églises, gouvernements); et ces catégories -paraissent des êtres réels, ou tout au moins des organes chargés chacun -d’une fonction dans un être réel, qui est la société. Par analogie avec -le corps d’un animal, on arrive à décrire la «structure» et le -«fonctionnement» d’une société,--ou même son «anatomie» et sa -«physiologie». Il n’y a là que des métaphores. La structure, ce sont les -coutumes et les règles qui répartissent les occupations, les jouissances -et les fonctions entre les hommes; le fonctionnement, ce sont les actes -habituels par lesquels chaque homme entre en rapport avec les autres. Si -l’on trouve commode d’employer ces termes, il faut se rappeler qu’ils ne -recouvrent que des habitudes. - -Cependant l’étude des institutions oblige à se poser des questions -spéciales sur les personnes et leurs fonctions.--Pour les institutions -économiques et sociales, il faut chercher comment se faisait la division -du travail et la division en classes, quelles étaient les professions et -les classes, comment elles se recrutaient, dans quels rapports vivaient -les membres des différentes professions et classes.--Pour les -institutions politiques, consacrées par des règles obligatoires et une -autorité matérielle, il se pose deux séries nouvelles de questions: 1º -Quel était le personnel chargé de l’autorité? Quand l’autorité est -partagée il faut étudier la division des fonctions, analyser le -personnel en ses différents groupes (souverain et subordonné, central et -local), et distinguer chacun des corps spéciaux. Pour chaque espèce de -gouvernants on doit se demander: comment se recrutaient-ils? quelle -était leur autorité officielle? et leurs moyens d’action réels?--2º -Quelles étaient les règles officielles? Leur forme (coutume, ordres, -loi, précédents)? Leur contenu (règles du droit)? La façon de les -appliquer (procédure)? Et surtout en quoi les règles différaient-elles -de la pratique (abus de pouvoir, exploitation, conflits entre les -agents, règles non observées)? - -Après avoir déterminé tous les faits qui constituent une société, il -resterait à replacer cette société dans l’ensemble des sociétés du même -temps. C’est l’étude des institutions internationales, intellectuelles, -économiques, politiques (diplomatie et usages de guerre); elle pose les -mêmes questions que l’étude des institutions politiques.--Il y faudrait -joindre l’étude des habitudes communes à plusieurs sociétés et des -rapports qui ne prennent pas une forme officielle. C’est une des parties -les moins avancées de la construction historique. - -IV. Tout ce travail aboutit à dresser le tableau de la vie humaine à un -moment donné; il donne la connaissance d’un _état_ de société (en -allemand, _Zustand_). Mais l’histoire ne se borne pas à étudier des -faits simultanés pris au repos (on dit souvent à l’état _statique_). -Elle étudie les _états_ de société à des moments différents et constate -entre eux des différences. Les habitudes des hommes et leurs conditions -matérielles changent d’une époque à l’autre; même lorsqu’elles semblent -se conserver, elles ne restent pas exactement pareilles. Il y a donc -lieu de rechercher ces changements; c’est l’étude des faits successifs. - -De ces changements les plus intéressants pour la construction historique -sont ceux qui se produisent dans un même sens[199], de façon que par une -série de différences graduelles, un usage, ou un état de société se -transforme en un usage ou un état différents, ou pour parler sans -métaphore, que les hommes d’un temps pratiquent une habitude très -différente de leurs devanciers sans avoir traversé de changement -brusque. C’est l’_évolution_. - - [199] On n’est pas d’accord sur la place à faire en histoire aux - changements en sens inverses, aux oscillations qui ramènent les - choses au point de départ. - -L’évolution se produit dans toutes les habitudes humaines. Il suffit -donc pour la rechercher de reprendre le questionnaire qui a servi à -dresser le tableau de la société. Pour chacun des faits, conditions, -usages, personnel investi de l’autorité, règles officielles, se pose la -question: Quelle a été l’évolution de ce fait? - -L’étude comportera plusieurs opérations: 1º déterminer le fait dont on -veut étudier l’évolution; 2º fixer la durée du temps pendant lequel elle -s’est accomplie; on devra la choisir de façon que la transformation soit -évidente et que pourtant il reste un lien entre le point de départ et le -point d’arrivée; 3º établir les étapes successives de l’évolution; 4º -chercher par quel moyen elle s’est faite. - -V. Une série, même complète, des états de toutes les sociétés et de -toutes leurs évolutions ne suffirait pas à épuiser la matière de -l’histoire. Il reste des faits uniques dont on ne peut se passer, -puisqu’ils expliquent la formation des états et le commencement des -évolutions. Comment étudier les institutions ou l’évolution de la France -sans parler de la conquête des Gaules par César et de l’invasion des -Barbares? - -Cette nécessité d’étudier des faits uniques a fait dire que l’histoire -ne peut être une science, car toute science a pour objet le -général.--L’histoire est ici dans la même condition que la cosmographie, -la géologie, la science des espèces animales; elle n’est pas la -connaissance abstraite des rapports généraux entre les faits, elle est -une étude _explicative_ de la réalité; or la réalité n’a existé qu’une -seule fois. Il n’y a eu qu’une seule évolution de la terre, de la vie -animale, de l’humanité. Dans chacune de ces évolutions les faits qui se -sont succédé ont été le produit non de lois abstraites, mais du concours -à chaque moment de plusieurs faits d’espèce différente. Ce concours, -appelé parfois le hasard, a produit une série d’accidents qui ont -déterminé la marche particulière de l’évolution[200]. L’évolution n’est -intelligible que par l’étude de ces accidents; l’histoire est ici sur le -même pied que la géologie ou la paléontologie. - - [200] La théorie du hasard a été faite de façon décisive par M. - Cournot, _Considérations sur la marche des idées et des événements - dans les temps modernes_, Paris, 1872, 2 vol. in-8. - -Ainsi l’histoire scientifique peut reprendre, pour les utiliser dans -l’étude de l’évolution, les accidents que l’histoire traditionnelle -avait recueillis par des raisons littéraires, parce qu’ils frappaient -l’imagination. On pourra donc chercher les faits qui ont agi sur -l’évolution de chacune des habitudes de l’humanité; chaque accident se -classera à sa date dans l’évolution où il aura agi. Il suffira ensuite -de réunir les accidents de tout genre et de les classer par ordre -chronologique et par ordre de pays pour avoir le tableau d’ensemble de -l’évolution historique. - -Alors, par-dessus les histoires _spéciales_ où les faits sont rangés par -catégories purement abstraites (art, religion, vie privée, institutions -politiques), on aura construit une histoire concrète commune, l’histoire -_générale_, qui reliera les différentes histoires spéciales en montrant -l’évolution d’ensemble qui a dominé toutes les évolutions spéciales. -Chacune des espèces de faits qu’on étudie à part (religion, art, droit, -constitution) ne forme pas un monde fermé où les faits évolueraient par -une sorte de force interne, comme les spécialistes sont enclins à -l’imaginer. L’évolution d’un usage ou d’une institution (langue, -religion, Église, État) n’est qu’une métaphore, un usage est une -abstraction; une abstraction n’évolue pas; il n’y a que des _êtres_ qui -évoluent au sens propre[201]. Lorsqu’apparaît un changement dans un -usage, c’est que les hommes qui le pratiquent ont changé. Or les hommes -ne sont pas divisés en compartiments étanches (religieux, juridiques, -économiques) où se passeraient des phénomènes intérieurs isolés; un -accident qui modifie leur état change leurs habitudes à la fois dans les -espèces les plus différentes. L’invasion des Barbares a agi à la fois -sur les langues, la vie privée, les institutions politiques. On ne peut -donc pas comprendre l’évolution en s’enfermant dans une branche spéciale -d’histoire; le spécialiste, pour faire l’histoire complète même de sa -branche, doit regarder par-dessus sa cloison dans le champ des -événements communs. C’est le mérite de Taine d’avoir déclaré, à propos -de la littérature anglaise, que l’évolution littéraire dépend, non -d’événements littéraires, mais de faits généraux. - - [201] Lamprecht, dans un long article, _Was ist Kulturgeschichte_, - publié dans la _Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft_, - nouvelle série, t. I, 1896, a tenté de fonder l’histoire de la - civilisation sur la théorie d’une âme collective de la société qui - produirait des phénomènes «socialpsychiques» communs à toute la - société et différents dans chaque période. C’est une hypothèse - métaphysique. - -L’histoire générale des faits uniques s’est constituée avant les -histoires spéciales. Elle est le résidu de tous les faits qui n’ont pu -prendre place dans les histoires spéciales, et s’est réduite à mesure -que les branches spéciales se sont créées et s’en sont détachées. Comme -les faits généraux sont surtout de nature politique et qu’il est plus -difficile de les organiser en une branche spéciale, l’histoire -générale est restée en fait confondue avec l’histoire politique -(_Staatengeschichte_)[202]. Ainsi les historiens politiques ont été -amenés à se faire les champions de l’histoire générale et à conserver -dans leurs constructions tous les faits généraux (migrations de peuples, -réformes religieuses, inventions et découvertes) nécessaires pour -comprendre l’évolution. - - [202] Le nom d’histoire _nationale_, introduit par des préoccupations - patriotiques, désigne la même chose; l’histoire de la nation se - confond en fait avec l’histoire de l’État. - -Pour construire l’histoire générale il faut chercher tous les faits qui -peuvent expliquer soit l’état d’une société, soit une de ses évolutions, -parce qu’ils y ont produit des changements. Il faut les chercher dans -tous les ordres de faits, déplacement de population, innovations -artistiques, scientifiques, religieuses, techniques, changement de -personnel dirigeant, révolutions, guerres, découvertes de pays. - -Ce qui importe, c’est que le fait ait eu une action décisive. Il faut -donc résister à la tentation naturelle de distinguer les faits en grands -et petits. Il répugne d’admettre que de grands effets puissent avoir de -petites causes, que le nez de Cléopâtre ait pu agir sur l’Empire romain. -Cette répugnance, est métaphysique, elle naît d’une idée préconçue sur -la direction du monde. Dans toutes les sciences d’évolution on trouve -des faits individuels qui sont le point de départ d’un ensemble de -grandes transformations. Une troupe de chevaux amenée par les Espagnols -a peuplé toute l’Amérique du Sud. Dans une inondation un tronc d’arbre -peut barrer le courant et transformer l’aspect d’une vallée. - -Dans l’évolution humaine on rencontre de grandes transformations qui -n’ont pas d’autre cause intelligible qu’un accident individuel[203]. -L’Angleterre au XVIe siècle a changé trois fois de religion par la mort -d’un prince (Henri, Édouard, Marie). L’importance doit se mesurer non à -la taille du fait initial, mais à la taille des faits qui en sont -résultés. On ne doit donc pas _a priori_ nier l’action des individus et -écarter les faits individuels. Il faut examiner si l’individu a été en -situation d’agir fortement. C’est ce qu’on peut présumer dans deux cas: -1º quand son acte a agi comme exemple sur une masse d’hommes et a créé -une tradition, cas fréquent en art, en science, en religion, en -technique; 2º, quand il a été en possession du pouvoir de donner des -ordres et d’imprimer une direction à une masse d’hommes, comme il arrive -aux chefs d’État, d’armée ou d’Église. Les épisodes de la vie d’un homme -deviennent alors des faits importants. - - [203] Voir Cournot, _o. c._, I, p. IV. - -Ainsi dans le cadre de l’histoire on doit faire une place aux -personnages et aux événements. - -VI. C’est un besoin, dans toute étude de faits successifs, de se -procurer quelques points d’arrêt, des limites de commencement et de fin, -afin de pouvoir découper des tranches chronologiques dans la masse -énorme des faits. Ces tranches sont les _périodes_; l’usage en est aussi -ancien que l’histoire. On en a besoin non seulement dans l’histoire -générale, mais dans les histoires spéciales, dès qu’on étudie une durée -assez longue pour que l’évolution soit sensible. Ce sont les événements -qui fournissent le moyen de les délimiter. - -Pour les histoires spéciales, après avoir décidé quels changements des -habitudes doivent être regardés comme les plus profonds, on les adopte -comme marquant une _date_ dans l’évolution; puis on cherche quel -événement les a produits. L’événement qui a produit la formation ou un -changement de l’habitude devient le commencement ou la fin d’une -période. Ces événements marquants sont parfois de même espèce que les -faits dont on étudie l’évolution, des faits littéraires dans l’histoire -de la littérature, politiques dans l’histoire politique. Mais le plus -souvent ils sont d’une autre espèce et l’histoire spéciale est obligée -de les emprunter à l’histoire générale. - -Pour l’histoire générale, les périodes doivent être découpées d’après -l’évolution de plusieurs espèces de faits; on trouve des événements qui -marquent une période à la fois dans plusieurs branches (invasion des -Barbares, Réforme, Révolution française). On peut alors construire des -périodes communes à plusieurs branches de l’évolution, et dont un même -événement marque le commencement et la fin. Ainsi s’est opérée la -division traditionnelle de l’histoire universelle.--Les sous-périodes -sont obtenues par le même procédé, en prenant pour limites les -évènements qui ont produit des changements secondaires. - -Les périodes construites ainsi d’après les événements sont de durée -inégale. Il ne faut pas s’inquiéter de ce défaut de symétrie; une -période ne doit pas être un nombre fixe d’années, mais le temps employé -à une partie distincte de l’évolution. Or l’évolution n’est pas un -mouvement régulier; il s’écoule une longue série d’années sans -changement notable, puis viennent des moments de transformation rapide. -Cette différence a fourni à Saint-Simon la distinction en périodes -_organiques_ (à changement lent) et _critiques_ (à changement rapide). - - - - -CHAPITRE III - -RAISONNEMENT CONSTRUCTIF - - -I. Les faits historiques fournis par les documents ne suffisent jamais à -remplir entièrement les cadres; à beaucoup de questions ils ne donnent -pas de réponse directe, il manque des traits nécessaires pour composer -le tableau complet des états de société, des évolutions ou des -événements. On sent le besoin irrésistible de combler ces lacunes. - -Dans les sciences d’observation directe, lorsqu’un fait manque dans une -série, on le cherche par une nouvelle observation. En histoire, où cette -ressource manque, on cherche à étendre la connaissance en employant le -raisonnement. On part des faits connus par les documents pour inférer -des faits nouveaux. Si le raisonnement est correct, ce procédé de -connaissance est légitime. - -Mais l’expérience montre que de tous les procédés de connaissance -historique le raisonnement est le plus difficile à manier correctement -et celui qui a introduit les erreurs les plus graves. Il ne faut -l’employer qu’en s’entourant de précautions pour ne jamais perdre de vue -le danger. - -1º Il ne faut jamais mélanger un raisonnement avec l’analyse d’un -document; quand on se permet d’introduire dans le texte ce que l’auteur -n’y a pas mis expressément, on en arrive à le compléter en lui faisant -dire ce qu’il n’a pas voulu dire[204]. - - [204] Il a été parlé plus haut, p. 119, de ce vice de méthode. - -2º Il ne faut jamais confondre les faits tirés directement de l’examen -des documents avec les résultats d’un raisonnement. Quand on affirme un -fait connu seulement par raisonnement, on ne doit pas laisser croire -qu’on l’ait trouvé dans les documents, on doit avertir par quel procédé -on l’a obtenu. - -3º Il ne faut jamais faire un raisonnement inconscient: il a trop de -chance d’être incorrect. Il suffit de s’astreindre à mettre le -raisonnement en forme; dans un raisonnement faux la proposition générale -est d’ordinaire assez monstrueuse pour faire reculer d’horreur. - -4º Si le raisonnement laisse le moindre doute, il ne faut pas essayer de -conclure; l’opération doit rester sous forme de conjecture, nettement -distinguée des résultats définitivement acquis. - -5º Il ne faut jamais revenir sur une conjecture pour essayer de la -transformer en certitude. C’est la première impression qui a le plus de -chances d’être exacte; en réfléchissant sur une conjecture, on se -familiarise avec elle et on finit par la trouver mieux fondée, tandis -qu’on y est seulement mieux habitué. La mésaventure est commune aux -hommes qui méditent longtemps sur un petit nombre de textes. - -Il y a deux façons d’employer le raisonnement, l’une négative, l’autre -positive; on va les examiner séparément. - -II. Le raisonnement négatif, appelé aussi «argument du silence», part de -l’absence d’indications sur un fait[205]. De ce qu’un fait n’est -mentionné dans aucun document, on infère qu’il n’a pas existé; -l’argument s’applique à toute sorte de faits, usages de tout genre, -évolutions, événements. Il repose sur une impression qui dans la vie -s’exprime par la locution familière: «Si c’était arrivé, on le saurait»; -il suppose une proposition qui devrait se formuler ainsi: «Si le fait -avait existé, il y aurait un document qui en parlerait.» - - [205] La discussion de cet argument, fort employé autrefois en - histoire religieuse, a beaucoup occupé les anciens auteurs qui ont - écrit sur la méthodologie et tient encore une grande place dans les - _Principes de la critique historique_, du P. de Smedt. - -Pour avoir le droit de raisonner ainsi il faudrait que tout fait eût été -observé et noté par écrit, et que toutes les notations eussent été -conservées; or la plupart des documents qui ont été écrits se sont -perdus et la plupart des faits qui se passent ne sont pas notés par -écrit. Le raisonnement serait faux dans la plupart des cas. Il faut donc -le restreindre aux cas où les conditions qu’il suppose ont été -réalisées. - -1º Il faut non seulement qu’il n’existe pas de document où le fait soit -mentionné, mais qu’il n’en ait pas existé. Si les documents se sont -perdus, on ne peut rien conclure. L’argument du silence doit donc être -employé d’autant plus rarement qu’il s’est perdu plus de documents, il -peut servir beaucoup moins pour l’antiquité que pour le XIXe siècle.--On -est tenté, pour se débarrasser de cette restriction, d’admettre que les -documents perdus ne contenaient rien d’intéressant; s’ils se sont -perdus, dit-on, c’est qu’ils ne valaient pas la peine d’être conservés. -En fait, tout document manuscrit est à la merci du moindre accident, il -dépend du hasard qu’il se conserve ou se perde. - -2º Il faut que le fait ait été de nature à être forcément observé et -noté. De ce qu’un fait n’a pas été noté il ne suit pas qu’on ne l’ait -pas vu. Dès qu’on organise un service pour recueillir une espèce de -faits, on constate combien ce fait est plus fréquent qu’on ne croyait et -combien de cas passaient inaperçus ou sans laisser de trace écrite. -C’est ce qui est arrivé pour les tremblements de terre, les cas de rage, -les baleines échouées sur les côtes.--En outre, beaucoup de faits, même -bien connus des contemporains, ne sont pas notés, parce que l’autorité -officielle empêche de les divulguer; c’est ce qui arrive pour les actes -des gouvernements secrets et les plaintes des classes inférieures. Ce -silence, qui ne prouve rien, fait une vive impression sur les historiens -irréfléchis, il est l’origine du sophisme si répandu du «bon vieux -temps». Aucun document ne relate les abus des fonctionnaires ou les -plaintes des paysans: c’est que tout allait régulièrement et que -personne ne souffrait.--Avant d’arguer du silence il faudrait se -demander: Ce fait ne pouvait-il éviter d’être noté dans un des documents -que nous possédons? Ce n’est pas l’absence de tout document sur un fait -qui est probante, mais le silence sur ce fait dans un document où il -devrait être mentionné. - -Le raisonnement négatif se trouve ainsi limité à des cas nettement -définis. 1º L’auteur du document où le fait n’est pas mentionné voulait -systématiquement noter tous les faits de cette espèce et devait les -connaître tous. (Tacite cherchait à énumérer tous les peuples de la -Germanie; la _Notitia dignitatum_ indiquait toutes les provinces de -l’Empire; l’absence sur ces listes d’un peuple ou d’une province prouve -qu’ils n’existaient pas alors.) 2º Le fait, s’il eût existé, s’imposait -à l’imagination de l’auteur de façon à entrer forcément dans ses -conceptions. (S’il y avait eu des assemblées régulières du peuple franc, -Grégoire de Tours n’aurait pu concevoir et décrire la vie des rois -francs sans en parler.) - -III. Le raisonnement _positif_ part d’un fait (ou de l’absence d’un -fait) établi par les documents pour en inférer un autre fait (ou -l’absence d’un autre fait) que les documents n’indiquaient pas. Il est -une application du principe fondamental de l’histoire, l’_analogie_ de -l’humanité présente avec l’humanité passée. Dans le présent on observe -que les faits humains sont liés entre eux. Quand certain fait se -produit, un autre se produit aussi, ou parce que le premier est la cause -du second, ou parce qu’il en est l’effet, ou parce que tous deux sont -les effets d’une même cause. On admet que dans le passé les faits -semblables étaient liés de même, et cette présomption se fortifie par -l’étude directe du passé dans les documents. D’un fait qui s’est produit -dans le passé, on peut donc conclure que les autres faits liés à ce fait -se sont aussi produits. - -Ce raisonnement s’applique à toute espèce de faits, usages, -transformations, accidents individuels. A partir de tout fait connu on -peut essayer d’inférer des faits inconnus. Or les faits humains, ayant -tous leur cause dans un même centre qui est l’homme, sont tous reliés -entre eux, non seulement entre faits de même espèce, mais entre faits -des espèces les plus différentes. Il y a des liens non seulement entre -les divers faits d’art, de religion, de mœurs, de politique, mais entre -des faits de religion et des faits d’art, de politique, de mœurs; en -sorte que d’un fait d’une espèce on peut inférer des faits de toutes les -autres espèces. - -Examiner les liens entre les faits qui peuvent servir de base à des -raisonnements, ce serait faire le tableau de tous les rapports connus -entre les faits humains, c’est-à-dire dresser l’état de toutes les lois -de la vie sociale établies empiriquement. Un pareil travail suffirait à -faire l’objet d’un livre[206] On se bornera ici à indiquer les règles -générales du raisonnement et les précautions à prendre contre les -erreurs les plus ordinaires. - - [206] C’est celui que Montesquieu avait tenté dans _l’Esprit des - lois_. J’ai, dans un cours à la Sorbonne, essayé de tracer une - esquisse de ce tableau. [Ch. S.] - -Le raisonnement repose sur deux propositions: l’une générale, tirée de -la marche des choses humaines; l’autre particulière, tirée des -documents. Dans la pratique on commence par la proposition particulière, -le fait historique: Salamine porte un nom phénicien. Puis on cherche une -proposition générale: La langue d’un nom de ville est la langue du -peuple qui a créé la ville. Et l’on conclut: Salamine, à nom phénicien, -a été fondée par des Phéniciens. - -Pour que la conclusion soit sûre il faut donc deux conditions. - -1º La proposition générale doit être exacte; les deux faits qu’elle -suppose liés ensemble doivent l’être de façon que le second ne se -produise jamais sans le premier. Si cette condition était vraiment -remplie, ce serait une loi au sens scientifique; mais en matière de -faits humains--sauf les conditions matérielles dont les lois sont -établies par les sciences constituées,--on n’opère qu’avec des lois -empiriques obtenues par des constatations grossières d’ensemble, sans -analyser les faits de façon à en dégager les vraies causes. Ces lois ne -sont à peu près exactes que lorsqu’elles portent sur un ensemble de -faits nombreux, car on ne sait pas très bien dans quelle mesure chacun -est nécessaire pour produire le résultat.--La proposition sur la langue -du nom d’une ville est trop peu détaillée pour être toujours exacte. -Pétersbourg est un nom allemand, Syracuse en Amérique un nom grec. Il -faut d’autres conditions pour être sûr que le nom soit lié à la -nationalité des fondateurs. Ainsi l’on ne doit opérer qu’avec une -proposition détaillée. - -2º Pour que la proposition générale soit détaillée, il faut que le fait -historique particulier soit lui-même connu en détail; car c’est après -l’avoir établi qu’on cherchera une loi empirique générale nécessaire -pour raisonner. On devra donc commencer par étudier les conditions -particulières du cas (la situation de Salamine, les habitudes des Grecs -et des Phéniciens); on n’opérera pas sur un détail, mais sur un -ensemble. - -Ainsi dans le raisonnement historique il faut 1º une proposition -générale exacte, 2º une connaissance détaillée d’un fait passé.--On -opérera mal si on admet une proposition générale fausse, si l’on croit, -comme Augustin Thierry par exemple, que toute aristocratie a pour -origine une conquête.--On opérera mal si l’on veut raisonner à partir -d’un détail isolé (un nom de ville). La nature de ces erreurs indique -les précautions à prendre: - -1º Spontanément nous prenons pour base de raisonnement les «vérités de -sens commun» qui forment encore presque toute notre connaissance de la -vie sociale; or la plupart sont fausses en partie, puisque la science de -la vie sociale n’est pas faite. Et ce qui les rend surtout dangereuses, -c’est que nous les employons sans en avoir conscience.--La précaution la -plus sûre sera de formuler toujours la prétendue loi sur laquelle on va -raisonner: Toutes les fois que tel fait se produit, on est certain que -tel autre se sera produit. Si elle est évidemment fausse, on s’en -apercevra aussitôt; si elle est trop générale on verra quelles -conditions nouvelles il faut y ajouter pour qu’elle devienne exacte. - -2º Spontanément nous cherchons à tirer des conséquences du moindre fait -isolé (ou plutôt l’idée de chaque fait éveille aussitôt en nous, par -association, l’idée d’autres faits). C’est le procédé naturel de -l’histoire littéraire. Chaque trait de la vie d’un auteur fournit -matière à des raisonnements; on construit par conjecture toutes les -influences qui ont pu agir sur lui et on admet qu’elles ont agi. Toutes -les branches d’histoire qui étudient une seule espèce de faits, isolée -de toute autre (langue, arts, droit privé, religion), sont exposées au -même danger, parce qu’elles ne voient que des fragments de vie humaine -et pas d’ensembles. Or il n’y a guère de conclusions solides que celles -qui reposent sur un ensemble. On ne fait pas un diagnostic avec un -symptôme, il faut l’ensemble des symptômes.--La précaution consistera à -éviter d’opérer sur un détail isolé ou sur un fait abstrait. On devra se -représenter des hommes avec les principales conditions de leur vie. - -Il faut s’attendre à réaliser rarement les conditions d’un raisonnement -certain; nous connaissons trop mal les lois de la vie sociale et trop -rarement les détails précis d’un fait historique. Aussi la plupart des -raisonnements ne donnent-ils qu’une présomption, non une certitude. Mais -il en est des raisonnements comme des documents[207]. Quand plusieurs -présomptions se réunissent dans le même sens, elles se confirment et -finissent par produire la certitude légitime. L’histoire comble une -partie de ses lacunes par une accumulation de raisonnements. Il reste -des doutes sur l’origine phénicienne de plusieurs villes grecques, il -n’y en a pas sur la présence des Phéniciens en Grèce. - - [207] Voir p. 175. - - - - -CHAPITRE IV - -CONSTRUCTION DES FORMULES GÉNÉRALES - - -I. Si on avait classé dans un cadre méthodique tous les faits -historiques établis par l’analyse des documents et par le raisonnement, -on aurait une description rationnelle de toute l’histoire; le travail de -constatation serait achevé. L’histoire doit-elle en rester là? La -question est vivement débattue et on ne peut éviter de la résoudre, car -c’est une question pratique. - -Les érudits, habitués à recueillir tous les faits sans préférence -personnelle, tendent à exiger surtout un recueil de faits complet, exact -et objectif. Tous les faits historiques ont un droit égal à prendre -place dans l’histoire; conserver les uns comme plus importants et -écarter les autres comme moins importants, ce serait faire un choix -subjectif, variable suivant la fantaisie individuelle; l’histoire ne -doit sacrifier aucun fait. - -A cette conception très rationnelle on ne peut opposer qu’une difficulté -matérielle; mais elle suffit, car elle est le motif pratique de toutes -les sciences: c’est l’impossibilité de construire et de communiquer un -savoir complet. Une histoire où aucun fait ne serait sacrifié devrait -contenir tous les actes, toutes les pensées, toutes les aventures de -tous les hommes à tous les différents moments. Ce serait une -connaissance complète que personne n’arriverait plus à connaître, non -faute de matériaux, mais faute de temps. C’est déjà ce qui arrive aux -collections trop volumineuses de documents: les recueils de débats -parlementaires contiennent toute l’histoire des assemblées, mais, pour -l’y trouver, il faudrait plus que la vie d’un homme. - -Toute science doit tenir compte des conditions pratiques de la vie au -moins dans la mesure où on la destine à devenir une science réelle, une -science qu’on peut arriver à savoir. Toute conception qui aboutit à -empêcher de savoir empêche la science de se constituer. - -La science est une économie de temps et d’efforts obtenue par un procédé -qui rend les faits rapidement connaissables et intelligibles; elle -consiste à recueillir lentement une quantité de faits de détail et à les -condenser en formules portatives et incontestables. L’histoire, plus -encombrée de détails qu’aucune autre connaissance, a le choix entre deux -solutions: être complète et inconnaissable ou être connaissable et -incomplète. Toutes les autres sciences ont choisi la seconde, elles -abrègent et condensent, préférant le risque de mutiler et de combiner -arbitrairement les faits à la certitude de ne pouvoir ni les comprendre -ni les communiquer. Les érudits ont préféré s’enfermer dans les périodes -anciennes où le hasard, qui a détruit presque toutes les sources de -renseignement, les a délivrés de la responsabilité de choisir les faits -en les privant de presque tous les moyens de les connaître. - -L’histoire, pour se constituer en science, doit élaborer les faits -bruts. Elle doit les condenser sous une forme maniable en formules -descriptives, qualitatives et quantitatives. Elle doit chercher les -liens entre les faits qui forment la conclusion dernière de toute -science. - -II. Les faits humains, complexes et variés, ne peuvent être ramenés à -quelques formules simples comme les faits chimiques. L’histoire, comme -toutes les sciences de la vie, a besoin de formules descriptives pour -exprimer le caractère des différents phénomènes. - -La formule doit être courte pour être maniable; elle doit être précise -pour donner une idée exacte du fait. Or la précision de la connaissance -en matière humaine ne s’obtient que par les détails caractéristiques, -car seuls ils font comprendre en quoi un fait a différé des autres et ce -qu’il a eu en propre. Il y a ainsi opposition entre le besoin d’abréger, -qui mène à chercher des formules concrètes, et la nécessité de rester -précis, qui oblige à prendre des formules détaillées. Des formules trop -courtes rendent la science vague et illusoire, des formules trop longues -l’encombrent et la rendent inutile. On n’évite cette alternative que par -un compromis continuel, dont le principe est de resserrer les faits en -supprimant tout ce qui n’est pas strictement nécessaire pour se les -représenter et de s’arrêter au point où on leur enlèverait quelque trait -caractéristique. - -Cette opération, difficile en elle-même, est compliquée encore par -l’état où l’on trouve les faits qu’il s’agit de condenser en formules. -Suivant la nature des documents d’où ils sortent, ils arrivent à tous -les degrés différents de précision depuis le récit détaillé des moindres -épisodes (bataille de Waterloo) jusqu’à la mention en un mot (victoire -des Austrasiens à Testry). Nous possédons sur des faits de même nature -une quantité de détails infiniment variable suivant que les documents -nous donnent une description complète ou une mention. Comment organiser -en un même ensemble des connaissances d’une précision si -différente?--Les faits connus seulement par un mot général et vague, on -ne peut les amener à un degré moins général et plus précis; comme on -ignore les détails, si on les ajoute par conjecture, on fera du roman -historique. C’est ainsi qu’Augustin Thierry a procédé dans les _Récits -mérovingiens_.--Les faits connus en détail, il est toujours facile de -les réduire à un degré plus général en mutilant les détails -caractéristiques; c’est ce que font les auteurs d’abrégés. Mais le -résultat serait de réduire toute l’histoire à une masse de généralités -vagues, uniformes pour tous les temps, sauf les noms propres et les -dates. Ce serait une symétrie dangereuse, pour ramener tous les faits au -même degré de généralité, de les réduire tous à l’état de ceux qui sont -le plus mal connus.--Il faut donc, dans les cas où les documents donnent -des détails, que les formules descriptives conservent toujours les -traits caractéristiques des faits. - -Pour construire ces formules on devra revenir au questionnaire de -groupement, répondre à chacune des questions, puis rapprocher les -réponses. On les résumera alors en une formule aussi dense et aussi -précise que possible, en prenant garde de maintenir à chaque mot un sens -fixe. Travail de style, dira-t-on, et pourtant ce n’est pas ici -seulement un procédé d’exposition, nécessaire pour se faire comprendre -des lecteurs, c’est une précaution que l’auteur doit prendre avec -lui-même. Pour atteindre des faits aussi fuyants que les faits sociaux, -une langue ferme et précise est un instrument indispensable; il n’y a -pas d’historien complet sans une bonne langue. - -On se trouvera bien d’employer le plus possible des termes concrets et -descriptifs: leur sens est toujours clair. Il sera prudent de ne -désigner les groupes collectifs que par des noms collectifs, non par des -substantifs abstraits (royauté, État, démocratie, Réforme, Révolution) -et d’éviter de personnifier des abstractions. On croit ne faire qu’une -métaphore et on est entraîné par la force des mots. Les termes abstraits -ont assurément une grande force de séduction, ils donnent à une -proposition un aspect scientifique. Mais ce n’est qu’une apparence sous -laquelle a vite fait de se glisser la scolastique, le mot, n’ayant pas -de sens concret, devient une notion purement verbale (comme la vertu -dormitive dont parle Molière). Tant que les notions sur les phénomènes -sociaux n’auront pas été réduites à des formules véritablement -scientifiques, il sera plus scientifique de les exprimer en termes -d’expérience vulgaire. - -Pour construire la formule on devra savoir d’avance quels éléments -doivent y entrer. Il faut ici distinguer les faits généraux (habitudes -et évolutions) et les faits uniques (événements) - -III. Les faits généraux consistent dans des actes souvent répétés -communs à beaucoup d’hommes. Il faut en déterminer le _caractère_, -l’_étendue_, la _durée_. - -Pour formuler le caractère, on réunit tous les traits qui constituent le -fait (habitude, institution) et le distinguent de tout autre. On -rassemble sous la même formule tous les cas individuels très semblables, -en négligeant les variations individuelles. - -Cette concentration se fait sans effort pour les habitudes de forme -(langue, écriture) et pour toutes les habitudes intellectuelles; les -hommes qui les pratiquaient les ont déjà exprimées par des formules -qu’il suffit de recueillir. Il en est de même pour toutes les -institutions consacrées par des règles expressément formulées -(règlements, lois, statuts privés). Aussi les histoires spéciales -ont-elles été les premières à aboutir à des formules méthodiques. Par -contre elles n’atteignent que des faits superficiels et conventionnels, -non les actes réels ou les pensées réelles: dans la langue les mots -écrits, non la prononciation réelle, dans la religion les dogmes et les -rites officiels, non les croyances réelles de la masse du public; dans -la morale les préceptes avoués, non la conception réelle; dans les -institutions les règles officielles, non la pratique réelle. En toutes -ces matières la connaissance des formules conventionnelles devra se -doubler un jour de l’étude des habitudes réelles. - -Il est beaucoup plus difficile d’embrasser dans une formule une habitude -constituée par des actes réels; ce qui est le cas de la vie économique, -de la vie privée, de la vie politique; car il faut, dans des actes -différents, trouver les caractères communs qui composent l’habitude; ou, -si ce travail a été fait déjà dans les documents et résumé dans une -formule (ce qui est le cas habituel), il faut faire la critique de cette -formule pour s’assurer qu’elle recouvre véritablement une habitude -homogène. - -La difficulté est la même pour construire la formule d’un groupe; il -faut décrire les caractères communs à tous les membres du groupe et -trouver un nom collectif qui le désigne exactement. Les noms de groupes -ne manquent pas dans les documents; mais, comme ils sont nés de l’usage, -beaucoup correspondent mal aux groupes réels; il faut en faire la -critique, en préciser, souvent en rectifier le sens. - -De cette première opération doivent sortir des formules qui expriment -les caractères conventionnels et réels de toutes les habitudes des -différents groupes. - -Pour préciser l’_étendue_ de l’habitude, on cherchera les points les -plus éloignés où elle apparaît (ce qui donne l’aire de dispersion), et -la région où elle est la plus fréquente (le centre). L’opération prend -parfois la forme d’une carte (par exemple la carte des _tumuli_ et des -_dolmen_ de France). Il faudra indiquer aussi les groupes d’hommes qui -ont pratiqué chaque habitude et les sous-groupes où elle a eu le plus -d’intensité. - -La formule devra indiquer la _durée_ de l’habitude. On cherchera les cas -extrêmes, quand apparaît pour la première fois et pour la dernière la -forme, la doctrine, l’usage, l’institution, le groupe. Mais il ne suffit -pas de noter les deux cas isolés, le plus ancien et le plus récent; il -faut chercher la période où l’habitude a été vraiment active. - -La formule de l’évolution devra indiquer les variations successives de -l’habitude, en précisant pour chacune les limites d’étendue et de durée. -Puis, comparant l’ensemble des variations, on construira la marche -générale de l’évolution. La formule d’ensemble indiquera où et quand -l’évolution a commencé et fini et dans quel sens elle s’est produite. -Toutes les évolutions ont des conditions communes qui permettent d’en -marquer les étapes.--Toute habitude (usage ou institution) commence par -être un acte spontané de quelques individus; quand les autres l’imitent -il devient un usage. De même les opérations sociales sont d’abord -exécutées par un personnel qui s’en charge spontanément, puis les autres -l’acceptent et il devient un personnel officiel. C’est la première -étape, initiative individuelle, imitation et acceptation volontaire par -la masse.--L’usage, devenu traditionnel, se transforme en coutume ou -règle obligatoire; le personnel, devenu permanent, se transforme en -personnel investi d’un pouvoir de contrainte morale ou matérielle. C’est -l’étape de la tradition et de l’autorité; très souvent elle reste la -dernière et dure jusqu’à la destruction de la société.--L’usage se -relâche, les règles sont violées, le personnel n’est plus obéi; c’est -l’étape de révolte et de décomposition.--Enfin dans quelques sociétés -civilisées, la règle est critiquée, le personnel blâmé, une partie des -sujets impose une transformation rationnelle et une surveillance du -personnel: c’est l’étape de la réforme et du contrôle. - -IV. Pour les faits uniques il faut renoncer à en réunir plusieurs sous -une même formule puisque leur caractère est de ne s’être produits qu’une -fois. Pourtant la nécessité force à abréger, on ne peut conserver tous -les actes de tous les membres d’une assemblée ou de tous les -fonctionnaires d’un État. Il faut sacrifier beaucoup d’individus et -beaucoup de faits. - -Comment faire le choix? Les goûts personnels ou le patriotisme peuvent -créer des préférences pour des personnages sympathiques ou des -événements locaux; mais le seul principe de choix qui puisse être commun -à tous les historiens c’est le rôle joué dans l’évolution des choses -humaines. On doit conserver les personnages et les événements qui ont -agi visiblement sur la marche de l’évolution. Le signe pour les -reconnaître est qu’on ne peut exposer l’évolution sans parler d’eux.--Ce -sont les hommes qui ont modifié l’état d’une société soit comme -créateurs ou initiateurs d’une habitude (artistes, savants, inventeurs, -fondateurs, apôtres), soit comme directeurs d’un mouvement, chefs -d’États, de partis, d’armées.--Ce sont les événements qui ont amené un -changement dans les habitudes ou l’état des sociétés. - -Pour construire la formule descriptive d’un personnage historique il -faut choisir des traits dans sa biographie et dans ses habitudes. Dans -sa biographie on prendra les faits qui ont déterminé sa carrière, formé -ses habitudes, et amené les actes par lesquels il a agi sur la société. -Ce sont les conditions physiologiques (corps, tempérament, état de -santé)[208], les actions éducatives qu’il a subies, les conditions -sociales. L’histoire de la littérature nous a habitués à des recherches -de ce genre. - - [208] Michelet a discrédité l’étude des influences physiologiques par - l’abus qu’il en a fait dans la dernière partie de son _Histoire de - France_; elle n’en est pas moins indispensable pour comprendre la - direction de la vie d’un personnage. - -Parmi les habitudes d’un homme il faut dégager ses conceptions -fondamentales dans l’ordre de faits sur lesquels il a eu une action, sa -conception de la vie et ses connaissances, ses goûts dominants, ses -occupations habituelles, ses procédés de conduite. De ces détails variés -à l’infini se forme l’impression du «caractère» et le recueil de ces -traits caractéristiques constitue le «portrait», ou, comme on aime à -dire aujourd’hui, la «psychologie» du personnage. Cet exercice, très -estimé encore, date du temps où l’histoire était un genre littéraire; il -est douteux qu’il puisse devenir un procédé scientifique. Il n’y a guère -de méthode sûre pour résumer le caractère d’un homme, même vivant, à -plus forte raison quand on est réduit à le connaître par la voie -indirecte des documents. Les controverses sur l’interprétation de la -conduite d’Alexandre sont un bon exemple de cette incertitude. - -Si l’on se risque pourtant à chercher la formule d’un caractère on devra -se garder de deux tentations naturelles: 1º Il ne faut pas construire le -caractère avec les déclarations du personnage sur lui-même. 2º L’étude -des personnages imaginaires (drame et roman) nous a habitués à chercher -un lien logique entre les divers sentiments et les divers actes d’un -homme; un caractère, en littérature, est fabriqué logiquement. Il ne -faut pas transporter dans l’étude des hommes réels la recherche du -caractère cohérent. Nous y sommes moins exposés pour les gens que nous -observons dans la vie parce que nous voyons trop de traits qui ne -rentreraient pas dans une formule cohérente. Mais l’absence de -documents, en supprimant les traits qui nous auraient gênés, nous incite -à agencer le très petit nombre de ceux qui restent en forme de caractère -de théâtre. C’est pourquoi les grands hommes de l’antiquité nous -paraissent bien plus logiques que nos contemporains. - -Comment construire la formule d’un événement? Un besoin irrésistible de -simplification nous fait réunir sous un nom unique une masse énorme de -menus faits aperçus en bloc et entre lesquels nous sentons confusément -un lien (une bataille, une guerre, une réforme). Ce qui est ainsi réuni, -ce sont tous les actes qui ont concouru à un même résultat. Voilà -comment se forme la notion vulgaire d’événement, et nous n’en avons pas -de plus scientifique. Il faut donc grouper les faits d’après leur -résultat; ceux qui n’ont pas laissé de résultat visible disparaissent, -les autres se fondent en quelques ensembles qui sont les événements. - -Pour décrire un événement il faut préciser 1º son caractère, 2º son -étendue. - -1º Le caractère, ce sont les traits qui le distinguent de tout autre, -non pas seulement les conditions extérieures de date et de lieu, mais la -façon dont il s’est produit et ses causes directes. Voici les -indications que la formule devra contenir. Un ou plusieurs hommes, dans -telles dispositions intérieures (conceptions et motifs de l’acte), -opérant dans telles conditions matérielles (local, instrument), ont fait -tels actes, qui ont eu pour effet telle modification.--Pour déterminer -les motifs des actes on n’a pas d’autre procédé que de rapprocher les -actes d’une part avec les déclarations de leurs auteurs, d’autre part -avec l’interprétation des gens qui les ont fait agir. Il reste souvent -un doute: c’est le terrain de polémique entre les partis; chacun -interprète les actes de son parti par des motifs nobles et ceux du parti -adverse par des motifs vils. Mais des actes décrits sans motif -resteraient inintelligibles. - -2º L’étendue de l’événement sera indiquée dans le lieu (la région où il -s’est accompli et celle que ses effets directs ont atteinte), et dans le -temps (le moment où il a commencé à se réaliser et le moment où le -résultat a été acquis). - -V. Les formules descriptives de caractères, étant seulement -qualitatives, ne donnent qu’une idée abstraite des faits; la quantité -est nécessaire pour se représenter la place qu’ils ont tenue dans la -réalité. Il n’est pas indifférent qu’un usage ait été pratiqué par une -centaine ou par des millions d’hommes. - -Pour formuler la quantité on dispose de plusieurs procédés, de plus en -plus imparfaits, qui l’atteignent d’une façon de moins en moins précise. -Les voici, dans l’ordre de précision décroissante. - -1º La _mesure_ est le procédé entièrement scientifique, car les chiffres -égaux désignent des valeurs rigoureusement exactes. Mais il faut une -unité commune, et on ne l’a que pour le temps et pour les faits -matériels (longueurs, surfaces, poids). L’indication des chiffres de -production et des sommes d’argent est la partie essentielle des faits -économiques et financiers. Mais les faits psychologiques restent en -dehors de toute mesure. - -2º Le _dénombrement_, qui est le procédé de la statistique[209], -s’applique à tous les faits qui ont en commun un caractère défini dont -on se sert pour les compter. Les faits ainsi réunis sous un même chiffre -ne sont pas de même espèce, ils peuvent n’avoir de commun qu’un seul -caractère, abstrait (crime, procès), ou conventionnel (ouvrier, -appartement); le chiffre indique seulement sur combien de cas s’est -rencontré un caractère: il ne désigne pas un total homogène.--C’est une -tendance naturelle de confondre le chiffre et la mesure et de s’imaginer -qu’on connaît les faits avec une précision scientifique parce qu’on a pu -leur appliquer un chiffre; il faut se défendre de cette illusion, ne pas -prendre le chiffre de dénombrement d’une population ou d’une armée pour -la mesure de son importance[210].--Le dénombrement donne pourtant une -indication nécessaire pour construire la formule d’un groupe. Mais il -est restreint aux cas où l’on peut connaître toutes les unités d’une -espèce dans les limites données, car il doit se faire en pointant, puis -en additionnant. Avant d’entreprendre un dénombrement rétrospectif, on -devra donc s’assurer que les documents sont assez complets pour montrer -toutes les unités à dénombrer. Quant aux chiffres donnés par les -documents, on devra les tenir en défiance. - - [209] Sur la statistique, qui est une méthode aujourd’hui constituée, - on trouvera un bon résumé avec une bibliographie dans le - _Handwörterbuch der Staatswissenschaften_, Iena, 1890-94, gr. in-8. - - [210] Comme Bourdeau (_l’Histoire et les Historiens_, Paris, 1888, - in-8), qui propose de réduire toute l’histoire à une série de - statistiques. - -3º L’_évaluation_ est un dénombrement incomplet fait dans une portion -restreinte du champ, en supposant que les proportions seront les mêmes -dans le reste du champ. C’est un expédient qui s’impose souvent en -histoire, quand les documents sont inégalement abondants. - -Le résultat reste douteux si l’on n’est pas sûr que la portion dénombrée -fût exactement semblable aux autres. - -4º L’_échantillonnage_ est un dénombrement restreint à quelques unités -prises en différents endroits du champ; on calcule la proportion des cas -où le caractère donné se rencontre (soit 90 pour 100), on admet que la -proportion sera la même dans l’ensemble, et quand il y a plusieurs -catégories on obtient la proportion entre elles. Le procédé est -applicable en histoire à des faits de toute espèce, soit pour établir la -proportion des différentes formes ou des différents usages dans une -période ou une région donnée, soit pour déterminer dans les groupes -hétérogènes la proportion des membres d’espèce différente. Il donne -l’impression approximative de la fréquence des faits et de la proportion -des éléments d’une société; il peut même montrer quelles espèces de -faits se rencontrent le plus souvent ensemble et par conséquent -paraissent liés. Mais pour être appliqué correctement, il faut que les -échantillons soient représentatifs de l’ensemble et non d’une partie qui -risquerait d’être exceptionnelle. On doit donc les choisir en des points -très différents et dans des conditions très différentes, de façon que -les exceptions se contre-balancent. Il ne suffit pas de les prendre en -des points _éloignés_, par exemple sur les différentes frontières d’un -pays, car le fait même d’être frontière est une condition -exceptionnelle.--On pourra vérifier en suivant les procédés des -anthropologistes pour l’établissement des moyennes. - -5º La _généralisation_ n’est qu’un procédé instinctif de simplification. -Dès qu’on a aperçu dans un objet un certain caractère, on étend ce -caractère à tous les autres objets un peu semblables. En toutes les -matières humaines où les faits sont toujours complexes, on généralise -inconsciemment; on étend à tout un peuple les habitudes de quelques -individus, ou celles du premier groupe de ce peuple qu’on a connu, à -toute une période des habitudes constatées à un moment donné. C’est en -histoire la plus active de toutes les causes d’erreur, et elle agit en -toute matière, sur l’étude des usages, des institutions, même sur -l’appréciation de la moralité d’un peuple[211]. La généralisation repose -sur l’idée confuse que tous les faits contigus ou semblables en quelque -point sont semblables sur tous les points. Elle est un échantillonnage -inconscient et mal fait. On peut donc la rendre correcte en la ramenant -aux conditions d’un échantillonnage bien fait. On doit examiner les cas -à partir desquels on veut généraliser et se demander: Quel droit a-t-on -de généraliser? c’est-à-dire quelle raison a-t-on de présumer que le -caractère constaté dans ces cas se rencontrera dans des milliers -d’autres? que ces cas seront pareils à la moyenne? La seule raison -valable, c’est que ces cas soient représentatifs de l’ensemble. Et ainsi -on se trouve ramené au procédé méthodique de l’échantillonnage. - - [211] Voir un bon exemple dans Lacombe, _o. c._, p. 146. - -Voici comment on doit opérer: 1º On doit préciser le champ dans lequel -on croit pouvoir généraliser (c’est-à-dire admettre la ressemblance de -tous les cas), délimiter le pays, le groupe, la classe, l’époque où on -va généraliser. Il faut prendre garde de ne pas faire le champ trop -grand en confondant une section avec l’ensemble (un peuple grec ou -germanique avec l’ensemble des Grecs ou des Germains). 2º On doit -s’assurer que les faits contenus dans le champ sont semblables sur les -points où on veut généraliser; donc se défier des noms vagues qui -recouvrent des groupes très différents (Chrétiens, Français, Aryas, -Romans). 3º On doit s’assurer que les cas sur lesquels on va généraliser -sont des échantillons représentatifs. Il faut qu’ils rentrent vraiment -dans le champ, car il arrive de prendre pour spécimen d’un groupe des -hommes ou des faits d’un autre groupe. Il faut qu’ils ne soient pas -exceptionnels, ce qui est à présumer pour tous les cas qui se produisent -dans des conditions exceptionnelles; les auteurs de documents tendent à -noter de préférence ce qui les surprend, par conséquent les cas -exceptionnels tiennent dans les documents une place disproportionnée à -leur nombre réel; c’est une des principales sources d’erreur. 4º Le -nombre des spécimens nécessaires pour généraliser doit être d’autant -plus grand qu’il y a moins de moins de ressemblance entre tous les cas -pris dans le champ. Il pourra être petit sur les points où les hommes -tendent à se ressembler fortement, soit par imitation ou convention -(langue, rites, cérémonies), soit par l’effet de coutumes ou de -règlements obligatoires (institutions sociales, politiques dans les pays -où l’autorité est obéie). Il devra être plus grand pour les faits où -l’initiative individuelle a plus de part (art, science, morale); et -même, pour la conduite privée, toute généralisation sera d’ordinaire -impossible. - -VI. Les formules descriptives ne sont en aucune science le terme dernier -du travail. Il reste encore à classer les faits de façon à en embrasser -l’ensemble, il reste à chercher les rapports entre eux;--ce sont les -conclusions générales. L’histoire, à cause de l’infirmité de son mode de -connaissance, a besoin en outre d’une opération préalable pour -déterminer la portée des connaissances obtenues[212]. - - [212] Il a paru inutile de discuter ici si l’histoire doit, suivant la - tradition antique, remplir encore une autre fonction, si elle doit - _juger_ les événements et les hommes, c’est-à-dire accompagner la - description des faits d’un jugement d’approbation ou de réprobation, - soit au nom d’un idéal moral général ou particulier (idéal de secte, - de parti, de nation), soit au point de vue pratique en examinant, - comme Polybe, si les actes historiques ont été bien ou mal combinés - en vue du succès. Cette addition pourrait se faire dans toute étude - descriptive: le naturaliste pourrait exprimer sa sympathie ou son - admiration pour un animal, blâmer la férocité du tigre ou louer le - dévouement de la poule à ses poussins. Mais il est évident qu’en - histoire, comme en toute autre matière, ce jugement est étranger à - la science. - -Le travail critique n’a fourni qu’une masse de remarques isolées sur la -valeur de la connaissance que les documents ont permis d’atteindre. Il -faut les réunir. On prendra donc tout un groupe de faits classés dans le -même cadre--une espèce de faits, un pays, une période, un événement--et -on résumera les résultats de la critique des faits particuliers pour -obtenir une formule d’ensemble. Il faudra considérer: 1º l’étendue, 2º -la valeur de notre connaissance. - -1º On se demandera quelles sont les lacunes laissées par les documents. -Il est facile, en suivant le questionnaire général de groupement, de -constater sur quelles espèces de faits nous ne sommes pas renseignés. -Pour les évolutions nous apercevons quels anneaux manquent à la chaîne -des changements successifs; pour les événements quels épisodes, quels -groupes d’acteurs, quels motifs nous restent inconnus; quels faits nous -voyons apparaître sans en savoir le commencement ou disparaître sans en -connaître la fin. Nous devons dresser, au moins mentalement, le tableau -de nos ignorances pour nous rappeler la distance entre notre -connaissance réelle et une connaissance complète. - -2º La valeur de notre connaissance dépend de la valeur de nos documents. -La critique nous l’a montrée en détail pour chaque cas, il faut la -résumer en quelques traits pour un ensemble de faits. Notre connaissance -provient-elle d’observation directe, de tradition écrite, ou de -tradition orale? Possédons-nous plusieurs traditions diversement -colorées ou une seule? Possédons-nous des documents d’espèce diverse ou -d’une seule espèce? Les renseignements sont-ils vagues ou précis, -détaillés ou sommaires, littéraires ou positifs, officiels ou -confidentiels? - -La tendance naturelle est de négliger dans la construction les résultats -de la critique, d’oublier ce qu’il y a d’incomplet ou de douteux dans -notre connaissance. Un désir puissant d’accroître le plus possible la -masse de nos renseignements et de nos conclusions nous pousse à nous -délivrer de toutes les restrictions négatives. Le risque est donc grand -de nous former avec des renseignements fragmentaires et suspects une -impression d’ensemble comme si nous possédions un tableau complet.--On -oublie facilement l’existence des faits que les documents ne décrivent -pas (les faits économiques, les esclaves dans l’antiquité); on s’exagère -la place tenue par les faits connus (l’art grec, les inscriptions -romaines, les couvents du moyen âge). Instinctivement, on apprécie -l’importance des faits à la quantité des documents qui en parlent.--On -oublie la nature particulière des documents, et, lorsqu’ils sont tous de -même provenance, on oublie qu’ils ont fait subir aux faits la même -déformation et que leur communauté d’origine rend le contrôle -impossible; on conserve docilement la couleur de la tradition (romaine, -orthodoxe, aristocratique). - -Pour échapper à ces tendances naturelles il suffit de s’imposer la règle -de passer en revue l’ensemble des faits et l’ensemble de la tradition -avant tout essai de conclusion générale. - -VII. Les formules descriptives donnent le caractère particulier de -chacun des petits groupes de faits. Pour obtenir une conclusion -d’ensemble il faut réunir tous ces résultats de détail en une formule -d’ensemble. On doit rapprocher non des détails isolés ou des caractères -secondaires[213], mais des groupes de faits qui se ressemblent par un -ensemble de caractères. - - [213] La comparaison entre deux faits de détail appartenant à des - ensembles très différents (Abd-el-Kader à Jugurtha, Napoléon à - Sforza) est un procédé d’exposition frappant, mais non un moyen - d’arriver à une conclusion scientifique. - -On forme ainsi un ensemble (d’institutions, de groupes humains, -d’événements). On en détermine--suivant la méthode indiquée plus -haut--les caractères propres, l’étendue, la durée, la quantité ou -l’importance. - -En formant des groupes de plus en plus généraux, on laisse, à chaque -degré nouveau de généralité, tomber les caractères différents pour ne -retenir que les caractères communs. On doit s’arrêter au point où il ne -resterait plus de commun que des caractères universels de -l’humanité.--Le résultat est de condenser en une formule le caractère -général d’un ordre de faits, une langue, une religion, un art, une -organisation économique, une société, un gouvernement, un événement -complexe (comme l’Invasion ou la Réforme). - -Tant que ces formules d’ensemble demeurent isolées, la conclusion ne -paraît pas complète. Et comme on ne peut plus les rapprocher davantage -pour les fondre, on sent le besoin de les comparer pour essayer de les -classer.--La classification peut être tentée par deux procédés. - -1º On peut comparer les catégories semblables de faits spéciaux, les -langues, les religions, les arts, les gouvernements, en les prenant dans -toute l’humanité, les comparant entre eux et classant ensemble ceux qui -se ressemblent le plus. On obtient des familles de langues, de -religions, de gouvernements qu’on peut essayer de classer ensuite entre -elles. C’est une classification abstraite, qui isole une espèce de faits -de toutes les autres, renonçant ainsi à atteindre les causes. Elle a -l’avantage d’être rapidement faite et d’aboutir à un vocabulaire -technique qui peut être commode pour désigner les faits. - -2º On peut comparer des groupes réels d’individus réels, prendre les -sociétés données historiquement et les classer d’après leurs -ressemblances. C’est une classification concrète analogue à celles de la -zoologie où on classe non des fonctions, mais des animaux complets. Il -est vrai que les groupes sont moins nets qu’en zoologie; aussi n’est-on -pas d’accord sur les caractères d’après lesquels doit s’établir la -ressemblance. Sera-ce l’organisation économique ou politique, ou l’état -intellectuel? Aucun principe ne s’est encore imposé. - -L’histoire n’est pas encore parvenue à une classification scientifique -d’ensemble. Peut-être les groupes humains ne sont-ils pas assez -homogènes pour fournir un fondement solide de comparaison, et pas assez -tranchés pour fournir des unités comparables. - -VIII. L’étude des rapports entre les faits simultanés consiste à -chercher les liens entre tous les faits d’espèces différentes qui se -produisent dans une même société. On sent confusément que les -différentes habitudes séparées par abstraction et classées en catégories -distinctes (art, religion, institutions politiques), ne sont pas isolées -dans la réalité, qu’elles ont des caractères communs et qu’elles sont -liées assez pour qu’un changement de l’une amène un changement dans -l’autre. C’est l’idée fondamentale de l’_Esprit des lois_ de -Montesquieu. Ce lien, appelé parfois _consensus_, l’école allemande -(Savigny, Niebuhr) l’a appelé _Zusammenhang_. De cette conception est -née la théorie du _Volksgeist_ (esprit du peuple), dont une contrefaçon -a pénétré depuis quelques années en France sous le nom d’«âme -nationale». Elle est aussi au fond de la théorie de l’âme sociale -exposée par Lamprecht. - -En écartant ces conceptions mystiques il reste un fait très confus, mais -incontestable, c’est la «solidarité» entre les différentes habitudes -d’un même peuple. Pour l’étudier avec précision, il faudrait l’analyser, -et un lien ne s’analyse pas. Il est donc naturel que cette partie des -sciences sociales soit restée le refuge du mystère et de l’obscurité. - -En comparant les différentes sociétés de façon à établir par quelles -branches se ressemblent ou différent celles qui se ressemblent ou -diffèrent par une branche donnée (religion ou gouvernement), on -obtiendrait peut-être des constatations empiriques intéressantes. Mais, -pour _expliquer_ le _consensus_, il faut remonter jusqu’aux faits qui le -produisent, jusqu’aux causes communes des différentes habitudes. On se -trouve ainsi acculé à la nécessité d’aborder la recherche des causes et -on entre dans l’histoire dite _philosophique_, parce qu’elle cherche ce -qu’on appelait autrefois la _philosophie_ des faits, c’est-à-dire leurs -rapports permanents. - -IX. Le besoin de s’élever au-dessus de la simple constatation des faits, -pour les _expliquer_ par leurs _causes_, ce besoin constitutif de toutes -les sciences, a fini par se faire sentir même dans l’étude de -l’histoire. De là sont nés les systèmes de philosophie de l’histoire et -les essais en vue de déterminer des lois ou des causes historiques. Nous -devons renoncer à faire ici un examen critique de ces tentatives, si -nombreuses au XIXe siècle; nous essaierons du moins d’indiquer par -quelles voies on a abordé le problème et ce qui a empêché d’atteindre -une solution scientifique. - -Le procédé le plus naturel d’explication consiste à admettre qu’une -cause transcendante, la Providence, dirige tous les faits de l’histoire -vers un but connu de Dieu[214]. Cette explication ne peut être que le -couronnement métaphysique d’une construction scientifique, car le propre -de la science est de n’étudier que les causes déterminantes. -L’historien, pas plus que le chimiste ou le naturaliste, n’a à -rechercher la cause première ou les causes finales. En fait on ne -s’arrête plus guère aujourd’hui à discuter, sous sa forme théologique, -la théorie de la Providence dans l’histoire. - - [214] C’est encore le système de plusieurs auteurs contemporains, le - juriste belge Laurent dans ses _Études sur l’histoire de - l’humanité_, l’Allemand Rocholl, et même Flint, l’historien anglais - de la philosophie de l’histoire. - -Mais la tendance à expliquer les faits historiques par des causes -transcendantes persiste dans des théories plus modernes où la -métaphysique se déguise sous des formes scientifiques. Les historiens au -XIXe siècle ont subi si fortement l’action de l’éducation philosophique -que la plupart introduisent, parfois même à leur insu, des formules -métaphysiques dans la construction de l’histoire. Il suffira d’énumérer -ces systèmes et d’en montrer le caractère métaphysique pour que les -historiens réfléchis soient avertis de s’en défier. - -La théorie du caractère rationnel de l’histoire repose sur l’idée que -tout fait historique réel est en même temps «rationnel», c’est-à-dire -conforme à un plan d’ensemble intelligible; d’ordinaire on admet comme -sous-entendu que tout fait social a sa raison d’être dans le -développement de la société, c’est-à-dire qu’il finit par tourner à -l’avantage de la société; ce qui conduit à chercher pour cause à toute -institution le besoin social auquel elle a dû répondre à l’origine[215]. -C’est l’idée fondamentale de l’Hegelianisme, sinon chez Hegel, du moins -chez ses disciples historiens (Ranke, Mommsen, Droysen, en France -Cousin, Taine et Michelet). C’est sous un déguisement laïque la vieille -théorie théologique des causes finales qui suppose une Providence -occupée à diriger l’humanité au mieux de ses intérêts. Et c’est un _a -priori_ consolant, mais non scientifique; car l’observation des faits -historiques ne montre pas que les choses se soient toujours passées de -la façon la plus avantageuse aux hommes ou la plus rationnelle, ni que -les institutions aient eu d’autre cause que les intérêts de ceux qui les -établissaient; elle donnerait plutôt l’impression inverse. - - [215] C’est ainsi que Taine, dans _Les origines de la France - contemporaine_ explique la formation des privilèges de l’ancien - régime par les services qu’auraient jadis rendus les privilégiés. - -De la même source métaphysique sort aussi la théorie hégélienne des -_idées_ qui se réalisent successivement dans l’histoire par -l’intermédiaire des peuples successifs. Popularisée en France par Cousin -et Michelet, cette théorie a fini son temps, même en Allemagne; mais -elle s’est prolongée, surtout en Allemagne, sous la forme de la mission -historique (_Beruf)_ attribuée à des peuples ou à des personnages. Il -suffira ici de constater que les métaphores même d’«idée» et de -«mission» impliquent une cause transcendante anthropomorphique. - -De la même conception optimiste d’une direction rationnelle du monde -découle la théorie du _progrès_ continu et nécessaire de l’humanité. -Bien qu’adoptée par les positivistes, elle n’est qu’une hypothèse -métaphysique. Au sens vulgaire, le «progrès» n’est qu’une expression -subjective pour désigner les changements qui vont dans le sens de nos -préférences. Mais--même en prenant le mot au sens objectif que Spencer -lui a donné (un accroissement de variété et de coordination des -phénomènes sociaux)--l’étude des faits historiques ne montre pas _un_ -progrès universel et continu de l’humanité, elle montre _des_ progrès -partiels et intermittents, et elle ne fournit aucune raison de les -attribuer à une cause permanente inhérente à l’ensemble de l’humanité -plutôt qu’à une série d’accidents locaux[216]. - - [216] On trouvera une bonne critique de la théorie du progrès dans - l’ouvrage cité de P. Lacombe. - -Des tentatives d’explication de forme plus scientifique sont nées dans -les histoires spéciales (des langues, des religions, du droit). En -étudiant séparément la succession des faits d’une seule espèce, les -spécialistes ont été amenés à constater le retour régulier des mêmes -successions de faits, ils l’ont exprimée en formules qu’on a appelées -quelquefois des lois (par exemple la loi de l’accent tonique); ce ne -sont jamais que des lois empiriques, elles indiquent seulement les -successions de faits sans les expliquer, puisqu’elles n’en découvrent -pas la cause déterminante. Mais, par une métaphore naturelle, les -spécialistes, frappés de la régularité de ces successions, ont regardé -l’évolution des usages (d’un mot, d’un rite, d’un dogme, d’une règle de -droit) comme un développement organique analogue à la croissance d’une -plante; on a parlé de la «vie des mots», de la «mort des dogmes», de la -«croissance des mythes». Puis, oubliant que toutes ces choses sont de -pures abstractions, on a admis--sans le dire explicitement--une force -inhérente au mot, au rite, à la règle, qui produirait son évolution. -C’est la théorie du développement (_Entwickelung_) des usages et des -institutions; lancée en Allemagne par l’école «historique», elle a -dominé toutes les histoires spéciales. L’histoire des langues seule -achève de s’en dégager[217].--De même qu’on assimilait les usages à des -êtres doués d’une vie propre, on personnifiait la succession des -individus qui composent les corps de la société (royauté, église, sénat, -parlement), en lui prêtant une volonté continue qu’on traitait comme une -cause agissante.--Un monde d’êtres imaginaires s’est créé ainsi derrière -les faits historiques et a remplacé la Providence dans l’explication des -faits. Pour se défendre contre cette mythologie décevante, une règle -suffira: Ne chercher les causes d’un fait historique qu’après s’être -représenté ce fait d’une façon concrète sous la forme d’individus qui -agissent ou qui pensent. Si l’on tient à user des substantifs abstraits, -on devra éviter toute métaphore qui leur ferait jouer le rôle d’êtres -vivants. - - [217] Voir les déclarations très nettes d’un des principaux - représentants de la science du langage en France, V. Henry, - _Antinomies linguistiques_, Paris, 1896, in-8. - -En comparant les évolutions des différentes espèces de faits dans une -même société, l’école «historique» avait été amenée à constater la -solidarité (_Zusammenhang_)[218]. Mais, avant d’en avoir cherché les -causes par analyse, on supposa une cause générale permanente qui devait -résider dans la société elle-même. Et, comme on s’était habitué à -personnifier la société, on lui attribua un tempérament spécial, le -génie propre de la nation ou de la race, qui se manifestait dans les -différentes activités sociales et expliquait leur solidarité[219]. Ce -n’était qu’une hypothèse suggérée par le monde animal où chaque espèce a -des caractères permanents. Elle eût été insuffisante, car, pour -expliquer comment une même société a changé de caractère d’une époque à -l’autre (les Grecs entre le VIIe et le IVe siècle, les Anglais entre le -XVe et le XIXe), il eût fallu faire intervenir l’action des causes -extérieures. Et elle est caduque, puisque toutes les sociétés -historiques sont des groupes d’hommes sans unité anthropologique et sans -caractères communs héréditaires. - - [218] Voir plus haut, p. 246. - - [219] Lamprecht, dans l’article cité p. 213, après avoir rapproché les - évolutions artistique, religieuse, économique de l’Allemagne au - moyen âge et constaté qu’on peut les diviser toutes en périodes de - même durée, explique les transformations simultanées des différents - usages et institutions d’une même société par les transformations de - «l’âme sociale» collective. Ce n’est qu’une autre forme de la même - hypothèse. - -A côté de ces explications métaphysiques ou métaphoriques, se sont -produites des tentatives pour appliquer à la recherche des causes en -histoire le procédé classique des sciences naturelles: comparer des -séries parallèles de faits successifs pour voir ceux qui se retrouvent -toujours ensemble. La «méthode comparative» a été essayée sous plusieurs -formes.--On a pris pour objet d’étude un détail de la vie sociale (un -usage, une institution, une croyance, une règle), défini abstraitement; -on en a comparé les évolutions dans différentes sociétés, de façon à -déterminer l’évolution commune qu’on devrait rapporter à une même cause -générale. Ainsi se sont fondés la linguistique, la mythologie, le droit -comparés.--On a proposé (en Angleterre) de préciser la comparaison en -appliquant la méthode «statistique»; il s’agirait de comparer -systématiquement toutes les sociétés connues et de dresser la -statistique de tous les cas où deux usages se rencontrent ensemble. -C’est le principe des tables de concordance de Bacon; il est à craindre -qu’il ne donne pas plus de résultats.--Le vice de tous ces procédés est -d’opérer sur des notions abstraites, en partie arbitraires, parfois même -sur des rapprochements de mots, sans connaître l’ensemble des conditions -où se sont produits les faits. - -On pourrait imaginer une méthode plus concrète qui, au lieu de -fragments, comparerait des ensembles, c’est-à-dire des sociétés tout -entières, soit la même société à deux moments de son évolution -(l’Angleterre au XVIe et au XIXe siècle), soit des évolutions d’ensemble -de plusieurs sociétés, contemporaines l’une de l’autre (Angleterre et -France) ou d’époques différentes (Rome et l’Angleterre). Elle pourrait -servir négativement, pour s’assurer qu’un fait n’est pas l’effet -nécessaire d’un autre, puisqu’on ne les trouve pas toujours liés (par -exemple l’émancipation des femmes et le christianisme). Mais on ne peut -guère en attendre de résultats positifs, car la concomitance de deux -faits dans plusieurs séries n’indique pas s’ils sont cause l’un de -l’autre ou seulement effets d’une même cause. - -La recherche méthodique des causes d’un fait exige une analyse des -conditions où se produit le fait, de façon à isoler la condition -nécessaire qui est la cause; elle suppose donc la connaissance complète -de ces conditions. C’est précisément ce qui manque en histoire. Il faut -donc renoncer à atteindre les causes par une méthode directe, comme dans -les autres sciences. - -En fait cependant, les historiens usent souvent de la notion de cause, -indispensable, on l’a montré plus haut, pour formuler les événements et -construire les périodes. C’est qu’ils connaissent les causes soit par -les auteurs de documents qui ont observé les faits, soit par analogie -avec les causes actuelles que chacun de nous a observées. Toute -l’histoire des événements est un enchaînement évident et incontesté -d’accidents, dont chacun est cause déterminante d’un autre. Le coup de -lance de Montgomery est cause de la mort de Henri II, et cette mort est -cause de l’avènement des Guises au pouvoir, qui est cause du soulèvement -du parti protestant. - -L’observation des causes par les auteurs de documents reste limitée à -l’enchaînement des faits accidentels observés par eux;--ce sont à vrai -dire les causes les plus sûrement connues. Aussi l’histoire, au rebours -des autres sciences, atteint-elle mieux les causes des accidents -particuliers que celles des transformations générales, car elle trouve -le travail déjà fait dans les documents. - -Pour rechercher les causes des faits généraux, la construction -historique est réduite à l’analogie entre le passé et le présent. Si -elle a chance de trouver les causes qui expliquent l’évolution des -sociétés passés, ce sera par l’observation directe des transformations -des sociétés actuelles. - -Cette étude n’est pas constituée encore, on ne peut ici qu’en indiquer -les principes. - -1º Pour atteindre les causes de la solidarité entre les habitudes -différentes d’une même société, il faut dépasser la forme abstraite et -conventionnelle que les faits prennent dans la langue des documents -(dogme, règle, rite, institution), et remonter jusqu’aux centres réels -concrets, qui sont toujours des hommes pensants ou agissants. Là -seulement sont réunies les diverses espèces d’activité que la langue -sépare par abstraction. Leur solidarité doit donc être cherchée dans -quelque trait dominant de la nature ou de la condition de ces hommes qui -s’impose à toutes les manifestations différentes de leur activité.--On -devra s’attendre à ce que la solidarité ne soit pas également étroite -entre toutes les espèces d’activité: elle sera plus forte dans celles où -chaque individu dépend étroitement des actes de la masse (vie -économique, sociale, politique), plus faible dans les activités -intellectuelles (arts, sciences) où l’initiative des individus s’exerce -plus librement[220].--Les documents mentionnent la plupart des habitudes -(croyances, coutumes, institutions) en bloc sans distinguer les -individus; et pourtant, dans une même société, les habitudes diffèrent -beaucoup d’un homme à l’autre. Il faudra distinguer ces différences, -sous peine d’expliquer les actes des artistes et des savants par les -croyances et les habitudes de leur prince ou de leurs fournisseurs. - - [220] Les historiens de la littérature qui, du premier coup, ont - cherché le lien entre les arts et le reste de la vie sociale ont - ainsi posé la première la question la plus difficile. - -2º Pour atteindre les causes de l’évolution, il faudra remonter aux -seuls êtres qui puissent évoluer, les hommes. Toute évolution a pour -cause un changement dans les conditions matérielles ou les habitudes de -certains hommes. L’observation nous montre deux sortes de -changement.--Ou les hommes restent les mêmes, mais changent leur façon -d’agir ou de penser, soit volontairement par imitation, soit par -contrainte.--Ou les hommes qui pratiquaient l’ancien usage sont disparus -et ont été remplacés par d’autres hommes qui ne le pratiquent plus, soit -des étrangers, soit les descendants des hommes anciens, mais élevés -autrement. Ce renouvellement des générations paraît être, de nos jours, -la cause la plus active de l’évolution. On est enclin à penser qu’il l’a -été dans le passé: l’évolution a été d’autant plus lente que les gens de -la génération suivante ont été plus exclusivement formés par l’imitation -de leurs devanciers. - -Il resterait une dernière question. N’y a-t-il jamais que des hommes -semblables qui diffèrent seulement par leurs _conditions_ de vie -(éducation, ressources, gouvernement), et l’évolution n’est-elle -produite que par des changements dans ces _conditions_?--Ou bien y -a-t-il des groupes d’hommes _héréditairement différents_ qui naissent -avec des tendances à des activités différentes et des aptitudes à -évoluer différemment, de sorte que l’évolution serait produite, en -partie du moins, par des accroissements, des diminutions ou des -déplacements de ces groupes?--Pour les cas extrêmes, les races blanche, -jaune, noire, la différence d’aptitude entre les races paraît évidente; -aucun peuple noir ne s’est civilisé. Il est donc probable que des -différences héréditaires moindres ont dû contribuer à déterminer les -événements. L’évolution historique serait en partie produite par des -causes physiologiques et anthropologiques. Mais l’histoire ne fournit -aucun procédé sûr pour déterminer l’action de ces différences -héréditaires entre les hommes, elle n’atteint que les conditions de leur -existence. La dernière question de l’histoire reste insoluble par les -procédés historiques. - - - - -CHAPITRE V - -EXPOSITION - - -Il nous reste à étudier une question dont l’intérêt pratique est -évident. Sous quelles formes les œuvres historiques se présentent-elles? -Ces formes sont, en fait, très nombreuses: or il en est de surannées; -toutes ne sont pas légitimes; les meilleures ont des inconvénients. On -doit donc se demander, non seulement sous quelles formes les œuvres -historiques se présentent, mais quels sont, parmi ceux qui existent, les -types d’exposition vraiment rationnels. - -Par «œuvres historiques» nous entendons ici toutes celles qui sont -destinées à exposer les résultats d’un travail de construction -historique, quelles qu’en soient, d’ailleurs, l’étendue et la portée. -Les travaux critiques sur les documents, simplement préparatoires de la -construction historique, dont il a été traité au livre II, sont, -naturellement, exclus. - -Les historiens peuvent différer et ont différé jusqu’à présent sur -plusieurs points essentiels. Ils n’ont pas toujours conçu, ils ne -conçoivent pas tous de la même manière le but de l’œuvre historique, ni, -par suite, la nature des faits qu’ils choisissent, la façon de diviser -le sujet, c’est-à-dire d’ordonner les faits, la façon de les présenter, -la façon de les prouver.--Ce serait ici le lieu de marquer comment «la -manière d’écrire l’histoire» a évolué depuis les origines. Mais comme -l’histoire de la manière d’écrire l’histoire n’a pas encore été bien -faite[221], nous nous bornerons ici à des indications très générales -pour la période antérieure à la seconde moitié du XIXe siècle, à celles -qui sont strictement nécessaires pour l’intelligence de l’état de choses -contemporain. - - [221] Pour les époques anciennes, consulter les bonnes histoires de la - littérature grecque, romaine et du moyen âge, qui contiennent des - chapitres consacrés aux «historiens». Pour la période moderne, - consulter l’Introduction de M. G. Monod au t. I de la _Revue - historique_; l’ouvrage de F. X. v. Wegele, _Geschichte der deutschen - Historiographie_ (1885), est restreint à l’Allemagne et médiocre; - des «Notes sur l’histoire en France au XIXe siècle» ont été publiées - par C. Jullian comme Introduction à ses _Extraits des historiens - français du XIXe siècle_ (Paris, 1897, in-12). L’histoire de - l’historiographie moderne reste à faire. Voir l’essai partiel de E. - Bernheim, _o. c._, p. 13 et suiv. - -I. L’histoire a été conçue d’abord comme la narration des événements -mémorables. Garder le souvenir et propager la connaissance des faits -glorieux ou importants pour un homme, ou une famille, ou un peuple, -tel était le but de l’histoire au temps de Thucydide et de -Tite-Live.--Parallèlement, l’histoire fut considérée de bonne heure -comme un recueil de précédents, et la connaissance de l’histoire comme -une préparation pratique à la vie, surtout à la vie politique (militaire -et civile). Polybe et Plutarque ont écrit pour instruire; ils ont eu la -prétention de donner des recettes pour agir.--La matière de l’histoire -dans l’antiquité classique, c’étaient donc surtout les accidents -politiques, faits de guerre et révolutions. Le cadre ordinaire de -l’exposition historique (où les faits étaient ordonnés d’habitude -suivant l’ordre chronologique), c’était la vie d’un personnage, -l’ensemble ou une période de la vie d’un peuple; il n’y eut dans -l’antiquité que quelques essais d’histoire générale. Comme l’historien -se proposait de plaire ou d’instruire, ou de plaire et d’instruire à la -fois, l’histoire était un genre littéraire: on n’était pas très -scrupuleux au sujet des preuves; ceux qui travaillaient d’après des -documents écrits ne prenaient pas soin d’en distinguer le texte du texte -de leur cru; ils reproduisaient les récits de leurs devanciers en les -ornant de détails, et quelquefois (sous prétexte de préciser) de -chiffres, de discours, de réflexions et d’élégances. On saisit leur -procédé sur le vif toutes les fois qu’il est possible de comparer les -historiens grecs et romains, Éphore et Tite-Live, par exemple, à leurs -sources. - -Les écrivains de la Renaissance ont directement imité les anciens. Pour -eux aussi l’histoire a été un art littéraire à tendances apologétiques -ou à prétentions didactiques, trop souvent, en Italie, un moyen de -gagner la faveur des princes et un thème à déclamations. Cela dura fort -longtemps. En plein XVIIe siècle, Mézeray est encore un historien à la -mode de l’antiquité classique. - -Cependant, dans la littérature historique de la Renaissance, deux -nouveautés méritent d’attirer l’attention, où s’accuse sans contredit -l’influence médiévale.--D’une part, on voit persister la faveur d’un -cadre, inusité dans l’antiquité, créé par les historiens catholiques des -bas siècles (Eusèbe, Orose), très goûté au moyen âge, celui qui, au lieu -d’embrasser seulement l’histoire d’un homme, ou d’une famille, ou d’un -peuple, embrasse l’histoire universelle.--D’autre part, un artifice -matériel d’exposition, né d’une pratique en vigueur dans les écoles du -moyen âge (les gloses), s’introduit, dont les conséquences ont été de -première importance. On prit alors l’habitude de joindre au texte, dans -les livres d’histoire imprimés, des notes[222]. Les notes ont permis de -distinguer du récit historique les documents qui l’étayent, de renvoyer -aux sources, de dégager et d’éclaircir le texte. C’est dans les -collections de documents et dans les dissertations critiques que -l’artifice de l’annotation fut pratiqué d’abord; il a pénétré de là, -lentement, dans les ouvrages historiques. - - [222] Il serait intéressant de déterminer quels sont les plus anciens - livres imprimés qui sont munis de notes à la manière moderne. Des - bibliophiles, que nous avons consultés, l’ignorent, leur attention - n’ayant jamais été éveillée sur ce point. - -Une seconde période s’ouvre au XVIIe siècle. Les «philosophes» conçurent -alors l’histoire comme l’étude, non plus des événements pour eux-mêmes, -mais des habitudes des hommes. Ils furent amenés par là à s’intéresser, -non seulement aux faits d’ordre politique, mais à l’évolution des -sciences, des arts, de l’industrie, etc., et aux mœurs. Montesquieu et -Voltaire personnifièrent ces tendances. L’_Essai sur les mœurs_ est la -première esquisse, et, à quelques égards, le chef-d’œuvre de l’histoire -ainsi comprise. On continua de regarder le récit détaillé des événements -politiques et militaires comme le fond de l’histoire, mais on prit -l’habitude d’y joindre, le plus souvent sous la forme de complément ou -d’appendice, une esquisse des «progrès de l’esprit humain». L’expression -«histoire de la civilisation» apparaît avant la fin du XVIIIe -siècle.--En même temps les professeurs d’Université créaient en -Allemagne, surtout à Göttingen, pour les besoins de l’enseignement, la -forme nouvelle du «Manuel» d’histoire, recueil méthodique de faits, -soigneusement justifiés, sans prétentions littéraires ni autres. Des -collections de faits historiques, formées en vue de l’interprétation des -textes littéraires, ou par simple curiosité pour les choses anciennes, -il y en avait eu dès l’antiquité; mais les pots-pourris d’Athénée et -d’Aulu-Gelle, les compilations plus vastes et mieux ordonnées qui datent -du moyen âge et de la Renaissance, ne sont nullement comparables aux -«Manuels scientifiques» dont les professeurs allemands donnèrent alors -les modèles. D’ailleurs ces professeurs contribuèrent à débrouiller -l’idée générale, confuse, que les philosophes avaient de la -«civilisation», car ils s’appliquèrent à organiser, en autant de -branches d’études spéciales, l’histoire des langues, des littératures, -des arts, des religions, du droit, de la vie économique, etc.--Ainsi, le -terrain de l’histoire s’élargit beaucoup, et l’exposition scientifique, -c’est-à-dire objective et simple, commença à faire concurrence aux -formes à l’antique, oratoires ou sentencieuses, patriotiques ou -philosophiques. - -Concurrence d’abord timide et obscure, car le début du XIXe siècle fut -marqué par une renaissance littéraire, qui rafraîchit la littérature -historique. Sous l’influence du mouvement romantique, les historiens -cherchèrent des procédés d’exposition plus vivants que ceux de leurs -prédécesseurs, propres à frapper, à «émouvoir» le public, à lui donner -une impression poétique des réalités disparues.--Les uns s’efforcèrent -de conserver la couleur des documents originaux, en les adaptant: -«Charmé des récits contemporains, dit Barante, j’ai tâché de composer -une narration suivie qui leur empruntât l’intérêt dont ils sont animés»; -cela mène directement à supprimer toute critique, et à reproduire ce qui -fait bien.--Les autres professèrent qu’il faut présenter les faits -passés avec l’émotion d’un spectateur. «Thierry, dit Michelet qui l’en -loue, en nous contant Klodowig, a le souffle intérieur, l’émotion de la -France envahie récemment...» Michelet a «posé le problème historique -comme la résurrection de la vie intégrale dans ses organismes intérieurs -et profonds».--Le choix du sujet, du plan, des preuves, du style est -dominé chez tous les historiens romantiques par la préoccupation de -l’effet, qui n’est pas assurément une préoccupation scientifique. C’est -une préoccupation littéraire. Quelques historiens romantiques ont glissé -sur cette pente jusqu’au «roman historique». On sait en quoi consiste ce -genre, qui, de l’abbé Barthélemy et de Chateaubriand à Mérimée et à -Ebers, a été si prospère, et que l’on essaie présentement, mais en vain, -de rajeunir. Le but est de «faire revivre des coins du passé» en des -tableaux dramatiques, artistement fabriqués avec des couleurs et des -détails «vrais». Le vice évident du procédé est que l’on ne donne pas au -lecteur le moyen de distinguer entre les parties empruntées à des -documents et les parties imaginées, sans compter que la plupart du temps -les documents utilisés ne sont pas tous exactement de la même -provenance, si bien que, la couleur de chaque pierre étant «vraie», -celle de la mosaïque est fausse. La _Rome au siècle d’Auguste_ de -Dezobry, les _Récits mérovingiens_ d’Augustin Thierry, et d’autres -«tableaux» esquissés à la même époque ont été faits d’après le principe, -et offrent les inconvénients des romans historiques proprement -dits[223]. - - [223] Il va de soi que les procédés romantiques en vue d’obtenir des - effets de couleur locale et de «résurrection», souvent puérils entre - les mains des plus habiles écrivains, sont tout à fait intolérables - quand ils sont employés par d’autres. Voir un bon exemple (critique - d’un livre de M. Mourin par M. Monod) dans la _Revue critique_, - 1874, II, p. 163 et suiv. - -On peut dire en résumé que, jusque vers 1850, l’histoire est restée, -pour les historiens et pour le public, un genre littéraire. Une preuve -excellente en est que les historiens avaient alors l’habitude de -rééditer leurs ouvrages, à plusieurs années de distance, sans y rien -changer, et que le public tolérait cette pratique. Or toute œuvre -scientifique doit être sans cesse refondue, revisée, mise au courant. -Les savants proprement dits n’ont pas la prétention de donner à leurs -œuvres une forme _ne varietur_ ni d’être lus par la postérité; ils ne -prétendent pas à l’immortalité personnelle: il leur suffit que les -résultats de leurs recherches, rectifiés ou même transformés par des -recherches ultérieures, soient incorporés à l’ensemble des connaissances -qui constituent le patrimoine scientifique de l’humanité. Personne ne -lit Newton ou Lavoisier; il suffit à la gloire de Newton et de Lavoisier -que leur œuvre ait contribué à déterminer la masse énorme des travaux -qui ont remplacé les leurs et qui, tôt ou tard, seront remplacés -eux-mêmes. Il n’y a que les œuvres d’art dont la jeunesse soit -éternelle. Et le public s’en rend bien compte: il ne viendrait à -l’esprit de personne d’étudier l’histoire naturelle dans Buffon, quels -que soient les mérites de ce styliste. Mais le même public étudie -volontiers l’histoire dans Augustin Thierry, dans Macaulay, dans Carlyle -et dans Michelet, et les livres des grands écrivains qui ont écrit sur -des sujets historiques se réimpriment tels quels, cinquante ans après -leur mort, quoiqu’ils ne soient plus, visiblement, au courant des -connaissances acquises. Il est clair que, pour bien des gens la forme, -en histoire, emporte le fond, et que l’œuvre historique est toujours, -non exclusivement, mais surtout, une œuvre d’art[224]. - - [224] C’est un lieu commun, mais c’est aussi une erreur de dire, en - sens contraire, que les ouvrages des érudits demeurent, tandis que - les travaux des historiens vieillissent, si bien que les érudits - s’acquerraient une réputation plus solide que ne font les - historiens: «On ne lit plus le P. Daniel, et on lit toujours le P. - Anselme.» Mais les ouvrages des érudits vieillissent, eux aussi, et - le fait que toutes les parties de l’œuvre du P. Anselme n’aient pas - encore été remplacées (c’est pour cela que l’on s’en sert encore) ne - doit pas faire illusion: l’immense majorité des œuvres des érudits - sont, comme celles des savants proprement dits, provisoires et - condamnées à l’oubli. - -II. C’est depuis cinquante ans que se sont dégagées et constituées les -formes scientifiques d’exposition historique, en harmonie avec cette -conception générale que le but de l’histoire est, non pas de plaire, ni -de donner des recettes pratiques pour se conduire, ni d’émouvoir, mais -simplement de savoir. - -Nous distinguerons d’abord: 1º les monographies; 2º les travaux d’un -caractère général. - -1º On fait une monographie quand on se propose d’élucider un point -spécial, un fait ou un ensemble limité de faits, par exemple une portion -de la vie ou la vie d’un individu, un événement ou une série -d’événements entre deux dates rapprochées, etc.--Les types de sujets -possibles de monographie ne sauraient être énumérés, car la matière -historique peut se sectionner indéfiniment, et d’un nombre infini de -manières. Mais tous les sectionnements ne sont pas également judicieux, -et, quoiqu’on ait dit le contraire, il y a, en histoire comme dans -toutes les sciences, des sujets de monographie qui sont bêtes, et des -monographies qui, faites et bien faites, représentent du travail -inutilement dépensé[225]. Les personnes d’esprit médiocre et sans -portée, souvent qualifiées de «curieux», s’attaquent volontiers à des -questions insignifiantes[226]; et c’est même un assez bon critérium, -pour se faire une première idée de la valeur intellectuelle d’un -historien, de lire la liste des titres des monographies qu’il a -faites[227]. C’est le don de voir les problèmes importants et le goût de -s’y attacher, aussi bien que la puissance de les résoudre, qui, dans -toutes les sciences, font les hommes de premier ordre.--Mais supposons -le sujet choisi d’une façon rationnelle. Toute monographie, pour être -utile, c’est-à-dire pleinement utilisable, doit se soumettre à trois -règles: 1º dans une monographie, tout fait historique tiré de documents -ne doit être présenté qu’accompagné de l’indication des documents d’où -il sort et de la valeur de ces documents[228]; 2º il faut suivre, autant -que possible, l’ordre chronologique, parce que c’est celui dans lequel -on est sûr que les faits se sont produits et qu’on devra chercher les -causes et les effets; 3º il faut que le titre de la monographie en fasse -connaître le sujet avec exactitude: on ne saurait trop protester contre -les titres incomplets ou de fantaisie, qui compliquent si gratuitement -les enquêtes bibliographiques.--Une quatrième règle a été posée; on a -dit: «Une monographie n’est utile que quand elle épuise le sujet»; mais -il est très légitime de faire un travail provisoire avec les documents -dont on dispose, même quand on a des raisons de croire qu’il en existe -d’autres, à condition toutefois d’avertir précisément avec quels -documents le travail a été fait.--Il suffit, d’ailleurs, d’avoir du tact -pour sentir que, dans une monographie, l’appareil de la démonstration, -s’il doit être complet, doit aussi être réduit au strict nécessaire. La -sobriété est de rigueur: tout étalage d’érudition, dont l’économie -aurait pu être réalisée sans inconvénients, est odieux[229]. Les -monographies les mieux faites n’aboutissent souvent, en histoire, qu’à -la constatation de l’impossibilité de savoir. Il faut résister au désir -de couronner, comme il arrive, par des conclusions subjectives, -ambitieuses et vagues, une monographie impropre à les porter[230]. La -conclusion régulière d’une bonne monographie, c’est le bilan des -résultats acquis par elle et de ce qui reste obscur. Une monographie -ainsi conduite peut vieillir, mais elle ne pourrit pas, et l’auteur n’a -jamais lieu d’en rougir. - - [225] Les gens du métier essaient en vain de s’abuser sur ce point: - tout, dans le passé, n’est pas intéressant.--«Si nous écrivions la - vie du duc d’Angoulême, dit Pécuchet.--Mais c’était un imbécile! - répliqua Bouvard.--Qu’importe! Les personnages du second plan ont - parfois une influence énorme, et celui-là peut-être tenait le rouage - des affaires.» (G. Flaubert, _Bouvard et Pécuchet_, p. 157.) - - [226] Comme les personnes d’esprit médiocre ont une tendance à - préférer les sujets insignifiants, il y a, pour les sujets de ce - genre, une concurrence active. On a souvent l’occasion de constater - l’apparition simultanée de plusieurs monographies sur le même sujet: - il n’est pas rare que le sujet soit tout à fait sans importance. - - [227] Les sujets de monographie qui sont intéressants ne sont pas tous - traitables; il en est auxquels l’état des sources interdit de - songer. C’est pourquoi les débutants, même ceux qui sont - intelligents, éprouvent tant d’embarras à choisir les sujets de - leurs premières monographies, quand ils ne sont pas bien conseillés - ou favorisés par la chance, et, souvent, s’engagent dans des - impasses. Il serait très rigoureux, et fort injuste, de juger - quelqu’un d’après la liste des sujets de ses _premières_ - monographies. - - [228] En pratique il faut donner, au commencement, la liste des - sources employées pour l’ensemble de la monographie (avec des - indications bibliographiques convenables pour les imprimés, la - mention de la nature des documents et leur cote pour les - manuscrits); de plus, chaque affirmation spéciale doit porter sa - preuve: le texte même du document à l’appui, si c’est possible, afin - que le lecteur soit en mesure de contrôler l’interprétation (pièces - justificatives); sinon, en note, l’analyse ou, tout au moins, le - titre du document, avec sa cote, ou avec l’indication précise de - l’endroit où il a été publié. La règle générale est de mettre le - lecteur en état de savoir exactement pour quelles raisons on a - adopté telles conclusions sur chaque point de l’analyse. - - Les débutants, en cela pareils aux anciens auteurs, n’observent pas, - naturellement, toutes ces règles. Il leur arrive constamment, au - lieu de citer le texte ou le titre des documents, de s’y référer par - une cote ou par l’indication générale du recueil où ils sont - imprimés, qui n’apprennent rien au lecteur sur la nature des textes - allégués. Voici encore une méprise des plus grossières, et qui - s’observe très souvent: les débutants, ou les personnes - inexpérimentées, ne comprennent pas toujours pourquoi l’habitude - s’est introduite de placer des notes au bas des pages; au bas des - pages des livres qu’ils ont entre les mains, ils voient un liseré de - notes: ils se croient obligés d’en faire un au bas des leurs, mais - leurs notes sont postiches et de pur ornement; elles ne servent ni à - produire des preuves ni à permettre au lecteur de contrôler leurs - assertions.--Tous ces procédés sont inadmissibles et doivent être - vigoureusement combattus. - - [229] Presque tous les débutants ont une tendance fâcheuse à - s’échapper en digressions superflues, à accumuler des réflexions et - des renseignements qui n’ont aucun rapport avec le sujet principal; - ils se rendront compte, s’ils réfléchissent, que les causes de ce - penchant sont le mauvais goût, une espèce de vanité naïve, parfois - le désordre d’esprit. - - [230] On entend dire: «J’ai longtemps vécu avec les documents de ce - temps et de cette espèce. J’ai l’impression que telles conclusions, - que je ne puis démontrer, sont exactes.» De deux choses l’une: ou - l’auteur peut indiquer les motifs de son impression, et on les - appréciera; ou il ne peut pas les indiquer, et on doit présumer - qu’il n’en a pas de sérieux. - -2º Les travaux d’un caractère général s’adressent soit aux hommes du -métier, soit au public. - -A. Les ouvrages généraux destinés surtout aux hommes du métier se -présentent maintenant sous la forme de «répertoires», de «manuels» et -d’«histoires scientifiques».--Dans un _répertoire_, on réunit une masse -de faits vérifiés d’un certain genre suivant un ordre destiné à rendre -facile de les trouver. S’il s’agit de faits datés avec précision, -l’ordre chronologique est indiqué: c’est ainsi que la tâche a été -entreprise de composer des «Annales» de l’histoire d’Allemagne où la -mention très brève des événements, rangés d’après leur date, est -accompagnée des textes qui les font connaître, avec des renvois exacts -aux sources et aux travaux de la critique; la collection des _Jahrbücher -der deutschen Geschichte_ a pour but d’élucider aussi complètement que -possible les faits de l’histoire d’Allemagne, tout ce qui peut être -l’objet de discussions et de preuves scientifiques, en laissant de côté -tout ce qui est du domaine de l’appréciation et les considérations -générales. S’agit-il de faits mal datés, ou simultanés, qui ne peuvent -pas se ranger sur une ligne, l’ordre alphabétique s’impose: on a de la -sorte des Dictionnaires: dictionnaires d’institutions, dictionnaires -biographiques, encyclopédies historiques, tels que la _Reale -Encyklopædie_ de Pauly-Wissowa. Ces répertoires alphabétiques sont, en -principe, de même que les _Jahrbücher_, des collections de faits -prouvés; si, en pratique, les références y sont moins rigoureuses, -l’appareil des textes à l’appui des affirmations moins complet, c’est -une différence injustifiable[231].--Les _manuels scientifiques_ sont -aussi, à vrai dire, des répertoires, puisque ce sont des recueils où des -faits acquis sont rangés suivant un ordre méthodique et sont exposés -sous une forme objective, avec les preuves afférentes, sans aucun -ornement littéraire. Les auteurs de ces «Manuels», dont les spécimens -les plus nombreux et les plus parfaits ont été composés de nos jours -dans les Universités allemandes, n’ont d’autre visée que de dresser -minutieusement l’inventaire des connaissances acquises, afin de rendre -plus aisée et plus rapide aux travailleurs l’assimilation des résultats -de la critique et de fournir un point de départ à des recherches -nouvelles. Il existe aujourd’hui des Manuels de cette espèce pour la -plupart des branches spéciales de l’histoire de la civilisation -(langues, littératures, religion, droit, _Alterthümer_, etc.), pour -l’histoire des institutions, pour les diverses parties de l’histoire -ecclésiastique. Il suffit de citer les noms de Schœmann, de Marquardt et -Mommsen, de Gilbert, de Krumbacher, de Harnack, de Möller. Ces ouvrages -n’ont pas la sécheresse de la plupart des «Manuels» primitifs, publiés -en Allemagne il y a cent ans, qui ne sont guère que des tables de -matières, avec l’indication des documents et des livres à consulter; -l’exposition et la discussion y sont sans doute serrées et concises, -mais elles ont assez d’ampleur pour que des lecteurs cultivés puissent -s’en accommoder, et même les préférer. Ils dégoûtent des autres livres, -dit très bien G. Paris[232]. «Quand on a savouré ces pages si -substantielles, si pleines de faits et qui, en apparence si -impersonnelles, contiennent cependant et suggèrent surtout tant de -pensées, on a de la peine à lire des livres, même distingués, où la -matière taillée symétriquement suivant les besoins d’un système et -colorée par la fantaisie, ne nous est présentée, pour ainsi dire, que -sous un déguisement, et où l’auteur intercepte sans cesse... le -spectacle qu’il prétend nous faire comprendre et qu’il ne nous fait pas -voir.»--Les grands «Manuels» historiques, symétriques aux Traités et aux -Manuels des autres sciences (mais avec la complication des preuves), -doivent être et sont sans cesse améliorés, rectifiés, corrigés, tenus à -jour: car ce sont, par définition, des œuvres scientifiques, et non pas -des œuvres d’art. - - [231] Elle tend à s’effacer. Les plus récents recueils alphabétiques - de faits historiques (_Reale Encyklopædie der classischen - Alterthumswissenschaft_ de Pauly-Wissowa, _Dictionnaire des - antiquités_ de Daremberg et Saglio, _Dictionary of national - biography_ de Leslie Stephen et Sidney Lee) sont pourvus d’un - appareil assez ample. C’est surtout dans les Dictionnaires - biographiques que l’usage de ne pas donner de preuves tend à - persister; voir l’_Allgemeine Deutsche Biographie_, etc. - - [232] _Revue critique_, 1874, I, p. 327. - -Les premiers répertoires et les premiers «Manuels» scientifiques ont été -composés par des individus isolés. Mais on a reconnu bientôt qu’un seul -homme ne peut pas composer correctement, et dominer comme il convient, -de très vastes collections de faits. On s’est partagé la besogne. Les -répertoires sont exécutés, de nos jours, par des collaborateurs associés -(qui, parfois, ne sont pas du même pays et n’écrivent pas dans la même -langue). Les grands Manuels (de I. v. Müller, de G. Gröber, de H. Paul, -etc.) sont formés par des collections de traités spéciaux, rédigés -chacun par un spécialiste.--Le principe de la collaboration est -excellent, mais à condition: 1º que l’œuvre collective soit de nature à -se résoudre en grandes monographies indépendantes, quoique coordonnées; -2º que la section confiée à chaque collaborateur ait une certaine -étendue; si le nombre des collaborateurs est trop grand et la part de -chacun trop restreinte, la liberté et la responsabilité de chacun -s’atténuent ou disparaissent. - -Les _histoires_, destinées à présenter le récit des événements qui ne se -sont produits qu’une fois et des faits généraux qui dominent l’ensemble -des évolutions spéciales, n’ont pas cessé d’avoir une raison d’être, -même depuis que les manuels méthodiques se sont multipliés. Mais les -procédés scientifiques d’exposition s’y sont introduits, comme dans les -monographies et dans les manuels, et par imitation. La réforme a -consisté, dans tous les cas, à renoncer aux ornements littéraires et aux -affirmations sans preuves. Grote a créé le premier modèle de -l’«histoire» ainsi définie.--En même temps certains cadres, auparavant -en vogue, sont tombés en désuétude: ainsi les «Histoires universelles» à -narration continue, si goûtées, pour des motifs différents, au moyen âge -et au XVIIIe siècle; Schlosser et Weber en Allemagne, Cantù en Italie, -en ont donné, au XIXe siècle, les derniers spécimens. Ce cadre a été -abandonné pour des raisons historiques, parce que l’on a cessé de -considérer l’humanité comme un ensemble relié par une évolution unique; -et pour des raisons pratiques, parce que l’on a reconnu l’impossibilité -de rassembler en un seul ouvrage une masse aussi écrasante de faits. Les -Histoires universelles qui se publient encore en collaboration (dont le -type le plus estimable est la Collection Oncken) se résolvent, comme les -grands Manuels, en sections indépendantes, traitées chacune par un -auteur différent: ce sont des combinaisons de librairie. Les historiens -ont été amenés de nos jours à adopter la division par États (histoires -nationales) et par époques[233]. - - [233] L’habitude de joindre aux «histoires», c’est-à-dire au récit des - événements politiques, un résumé des résultats obtenus par les - historiens spéciaux de l’art, de la littérature, etc., persiste. On - considère qu’une «Histoire de France» ne serait pas complète s’il ne - s’y trouvait des chapitres sur l’histoire de l’art, de la - littérature, des mœurs, etc., en France. Cependant ce n’est pas - l’exposé sommaire des évolutions spéciales d’après les - spécialistes--fait de seconde main--qui est à sa place dans une - «Histoire» scientifique; c’est l’étude des faits généraux qui ont - dominé l’ensemble des évolutions spéciales. - -B. Il n’y a pas de raison théorique pour que les œuvres historiques qui -s’adressent surtout au public ne soient pas conçues dans le même esprit -que les œuvres destinées aux gens du métier et rédigées de la même -manière, sous réserve des simplifications et des suppressions qui -s’indiquent d’elles-mêmes. Et il existe en effet des résumés nets, -substantiels et agréables, où rien n’est avancé qui ne soit tacitement -appuyé sur des références solides, où les points acquis à la science -sont dégagés avec précision, illustrés avec discrétion, mis en relief et -en valeur. Les Français, grâce à des qualités naturelles de tact, de -dextérité et de justesse d’esprit, excellent en général dans cet -exercice. Tels articles de revue, tels livres de vulgarisation -supérieure, publiés chez nous, où les résultats d’une quantité de -travaux originaux ont été habilement condensés, font l’admiration des -spécialistes mêmes qui, par de pesantes monographies, les ont rendus -possibles.--Rien n’est plus dangereux, cependant, que la vulgarisation. -En fait, la plupart des livres de vulgarisation ne sont pas conformes à -l’idéal moderne de l’exposition historique; et des survivances de -l’idéal ancien, celui de l’antiquité, de la Renaissance et des -romantiques, s’y observent fréquemment. - -On s’explique aisément pourquoi. Les défauts des ouvrages historiques -destinés au public incompétent--défauts parfois énormes, qui ont -discrédité, pour beaucoup de bons esprits, le genre même de la -vulgarisation--sont les conséquences de la préparation insuffisante ou -de la mauvaise éducation littéraire des «vulgarisateurs». - -Un vulgarisateur est dispensé de recherches originales; mais il doit -connaître tout ce qui a été publié d’important sur son sujet, être, -comme on dit, «au courant», et avoir repensé par lui-même les -conclusions des spécialistes. S’il n’a pas fait personnellement d’études -spéciales sur le sujet qu’il se propose de traiter, il faut donc qu’il -s’informe, et c’est long. La tentation est forte, pour le vulgarisateur -de profession, d’étudier superficiellement quelques monographies -récentes, d’en coudre ou d’en combiner à la hâte des extraits, et de -parer, autant que possible, cette macédoine, pour la rendre plus -attrayante, avec des «idées générales» et des grâces extérieures. La -tentation est d’autant plus forte que la plupart des spécialistes se -désintéressent des travaux de vulgarisation, que ces travaux sont, en -général, lucratifs, et que le grand public n’est pas en état de -distinguer nettement la vulgarisation honnête de la vulgarisation -trompe-l’œil. Bref, il y a des gens, chose absurde, qui n’hésitent pas à -résumer pour autrui ce qu’ils n’ont pas pris la peine d’apprendre -eux-mêmes, et à enseigner ce qu’ils ignorent.--De là, dans la plupart -des ouvrages de vulgarisation historique, des taches de toute espèce, -inévitables, que les gens instruits constatent toujours avec plaisir, -mais avec un plaisir un peu mêlé d’amertume, parce qu’ils sont souvent -seuls à les voir: emprunts inavoués, références inexactes, noms et -textes estropiés, citations de seconde main, hypothèses sans valeur, -rapprochement superficiels, assertions imprudentes, généralisations -puériles, et, dans l’énoncé des opinions les plus fausses ou les plus -contestables, un ton de tranquille autorité[234]. - - [234] On imagine difficilement ce que peuvent devenir, sous la plume - des vulgarisateurs négligents et maladroits, les résultats les plus - intéressants et les mieux assurés de la critique moderne. Ceux-là le - savent mieux que personne qui ont eu l’occasion de lire les - «compositions» improvisées des candidats aux examens d’histoire: les - défauts ordinaires de la vulgarisation de mauvais aloi y sont - parfois poussés jusqu’à l’absurde. - -D’autre part, des hommes dont l’information ne laisse rien à désirer, et -dont les monographies destinées aux spécialistes sont très méritoires, -se montrent capables, quand ils écrivent pour le public, d’atteintes -graves à la méthode scientifique. Les Allemands sont coutumiers du fait: -voyez Mommsen, Droysen, Curtius et Lamprecht. C’est que ces auteurs, -s’adressant au public, ont l’intention d’agir sur lui. Leur désir de -produire une impression forte les conduit à relâcher quelque chose de la -rigueur scientifique et à revenir aux habitudes condamnées de l’ancienne -historiographie. Eux, si scrupuleux et si minutieux lorsqu’il s’agit -d’établir des détails, ils s’abandonnent dans l’exposé des questions -générales à leurs penchants naturels, comme le commun des hommes. Ils -prennent parti, ils blâment, ils célèbrent; ils colorent, ils -embellissent; ils se permettent des considérations personnelles, -patriotiques, morales ou métaphysiques. Et, par-dessus tout, ils -s’appliquent, avec le talent qui leur a été départi, à faire œuvre -d’artiste; s’y appliquant, ceux qui n’ont pas de talent sont ridicules, -et le talent de ceux qui en ont est gâté par la préoccupation de -l’effet. - -Ce n’est pas à dire, bien entendu, que la «forme» soit sans importance, -ni que, pourvu qu’il se fasse comprendre, l’historien ait le droit -d’avoir une langue incorrecte, vulgaire, lâche ou pâteuse. Le mépris de -la rhétorique, des faux brillants et des fleurs en papier n’exclut pas -le goût d’un style pur et ferme, savoureux et plein. Fustel de Coulanges -fut un écrivain, quoiqu’il ait, toute sa vie, recommandé et pratiqué la -chasse aux métaphores. Au contraire, nous répéterons volontiers[235] que -l’historien, vu l’extrême complexité des phénomènes dont il essaie de -rendre compte, n’a pas le droit de mal écrire. Mais il doit _toujours_ -bien écrire et ne jamais s’endimancher. - - [235] Cf. plus haut, p. 230. - - - - -CONCLUSION - - -I. L’histoire n’est que la mise en œuvre de documents. Or il dépend -d’accidents fortuits que les documents se soient conservés ou se soient -perdus. De là, dans la constitution de l’histoire, le rôle dominant du -hasard. - -La quantité des documents qui existent, sinon des documents connus, est -donnée; le temps, en dépit de toutes les précautions qui sont prises de -nos jours, la diminue sans cesse; elle n’augmentera jamais. L’histoire -dispose d’un stock de documents limité; les progrès de la science -historique sont limités par là même. Quand tous les documents seront -connus et auront subi les opérations qui les rendent utilisables, -l’œuvre de l’érudition sera terminée. Pour quelques périodes anciennes, -dont les documents sont rares, on prévoit déjà que, dans une ou deux -générations au plus, il faudra s’arrêter. Les historiens seront alors -obligés de se replier de plus en plus sur les périodes modernes. -L’histoire ne réalisera donc pas le rêve qui, au XIXe siècle, a inspiré -aux romantiques tant d’enthousiasme pour les études historiques: elle ne -percera pas le mystère des origines des sociétés; et, faute de -documents, le commencement de l’évolution de l’humanité restera toujours -obscur. - -L’historien ne recueille pas lui-même les matériaux nécessaires à -l’histoire, par l’observation, comme on fait dans les autres sciences: -il travaille sur des faits transmis par des observateurs antérieurs. La -connaissance ne s’obtient pas, en histoire, par des procédés directs, -comme dans les autres sciences: elle est indirecte. L’histoire est, non -pas, comme on l’a dit, une science d’observation, mais une science de -raisonnement. - -Pour utiliser ces faits observés dans des conditions inconnues, il faut -les faire passer par la critique, et la critique consiste en une série -de raisonnements par analogie. Les faits livrés par la critique restent -isolés, épars; pour les organiser en construction, il faut se les -représenter et les grouper d’après leur ressemblance avec des faits -actuels, opération qui se fait aussi au moyen de raisonnements par -analogie. Cette nécessité impose à l’histoire une méthode -exceptionnelle. Pour construire ses raisonnements par analogie, il lui -faut combiner toujours la connaissance particulière des conditions où se -produisirent les faits passés et l’intelligence générale des conditions -où se produisent les faits humains. Elle procède en dressant des -_répertoires_ particuliers des faits d’une époque passée, et en leur -appliquant des _questionnaires_ généraux fondés sur l’étude du présent. - -Les opérations qu’on est obligé d’effectuer pour aboutir, en partant de -l’inspection des documents, à la connaissance des faits et des -évolutions du passé, sont très nombreuses. De là la nécessité d’une -division et d’une organisation du travail en histoire.--Il faut que les -travailleurs spéciaux qui s’occupent de la recherche, de la restitution -et du classement provisoire des documents coordonnent leurs efforts, -pour que soit achevée le plus tôt possible, dans les meilleures -conditions de sûreté et d’économie, l’œuvre préparatoire de -l’érudition.--Il faut d’autre part que les auteurs de synthèses -partielles (monographies) qui sont destinées à servir de matériaux à des -synthèses plus vastes, s’accordent à travailler d’après la même méthode, -de sorte que les résultats de chacun puissent être, sans enquêtes -préalables, utilisés par les autres.--Il faut enfin que des travailleurs -expérimentés, renonçant aux recherches personnelles, consacrent tout -leur temps à étudier ces synthèses partielles, afin de les combiner -d’une façon scientifique en des constructions générales.--Et si de ces -travaux ressortaient avec évidence des conclusions sur la nature et les -causes de l’évolution des sociétés, on aurait constitué une «philosophie -de l’histoire» vraiment scientifique, que les historiens pourraient -avouer comme le couronnement légitime de la science historique. - -On peut penser qu’un jour viendra où, grâce à l’organisation du travail, -tous les documents auront été découverts, purifiés et mis en ordre, et -tous les faits dont la trace n’a pas été effacée, établis.--Ce jour-là -l’histoire sera constituée, mais elle ne sera pas fixée: elle continuera -à se modifier à mesure que l’étude directe des sociétés actuelles, en -devenant plus scientifique, fera mieux comprendre les phénomènes sociaux -et leur évolution; car les idées nouvelles qu’on acquerra sans doute de -la nature, des causes, de l’importance relative des faits sociaux -continueront à transformer l’image qu’on se fera des sociétés et des -événements du passé[236]. - - [236] Il a été question plus haut de la part de subjectivité qu’il - n’est pas possible d’éliminer de la construction historique, et dont - on a tant abusé pour dénier à l’histoire un caractère scientifique: - cette part de subjectivité qui attristait Pécuchet (G. Flaubert, _o. - c._, p. 107) et Silvestre Bonnard (A. France, _Le crime de Silvestre - Bonnard_, p. 310), et qui faire dire à Faust: - - ... Die Zeiten der Vergangenheit - Sind uns ein Buch mit sieben Siegeln. - Was ihr den Geist der Zeiten heisst, - Das ist im Grund der Herren eigner Geist - In dem die Zeiten sich bespiegeln... - -II. C’est une illusion surannée de croire que l’histoire fournit des -enseignements pratiques pour la conduite de la vie (_Historia magistra -vitæ_), des leçons immédiatement profitables aux individus et aux -peuples: les conditions où se produisent les actes humains sont rarement -assez semblables d’un moment à l’autre pour que les «leçons de -l’histoire» puissent être appliquées directement. C’est une erreur de -dire, par réaction, que «le caractère propre de l’histoire est qu’elle -ne sert à rien»[237]. Elle a une utilité indirecte. - - [237] Parole attribuée à «un professeur de la Sorbonne» par M. de la - Blanchère, _Revue critique_, 1895, I, p. 176.--D’autres ont déclamé - sur ce thème que la connaissance de l’histoire est nuisible et - paralyse. Voir F. Nietzsche, _Unzeitgemässe Bertachtungen_, II. - _Nutzen und Nachtheil der Historie für das Leben_, Leipzig, 1874, - in-8. - -L’histoire fait comprendre le présent, en tant qu’elle explique les -origines de l’état de choses actuel. A cet égard, reconnaissons qu’elle -n’offre pas, d’un bout à l’autre de sa durée, un intérêt égal: il y a -des générations lointaines dont les traces ne sont plus visibles dans le -monde tel qu’il est; pour rendre compte de la constitution politique de -l’Angleterre contemporaine, par exemple, l’étude des _witenagemot_ -anglo-saxons est sans valeur, celle des événements du XVIIIe et du XIXe -siècle est capitale. L’évolution des sociétés civilisées s’est accélérée -à tel point depuis cent ans, que, pour l’intelligence de leur forme -actuelle, l’histoire de ces cent ans importe plus que celle des dix -siècles antérieurs. Comme explication du présent, l’histoire se -réduirait presque à l’étude de la période contemporaine. - -L’histoire est aussi un élément indispensable pour l’achèvement des -sciences politiques et sociales, qui sont encore en voie de formation; -car l’observation directe des phénomènes sociaux (à l’état statique) ne -suffit pas à constituer ces sciences, il faut y joindre l’étude du -développement de ces phénomènes dans le temps, c’est-à-dire leur -histoire[238]. Voilà pourquoi toutes les sciences de l’homme -(linguistique, droit, science des religions, économie politique, etc.) -ont pris en ce siècle la forme de sciences historiques. - - [238] L’histoire et les sciences sociales sont dans une dépendance - réciproque; elles progressent parallèlement par un échange continuel - de services. Les sciences sociales fournissent la connaissance du - présent, nécessaire à l’histoire pour se représenter les faits et - raisonner sur les documents; l’histoire donne sur l’évolution des - renseignements nécessaires pour comprendre le présent. - -Mais le principal mérite de l’histoire est d’être un instrument de -culture intellectuelle; et elle l’est par plusieurs moyens.--D’abord, la -pratique de la méthode historique d’investigation, dont les principes -sont esquissés dans le présent ouvrage, est très hygiénique pour -l’esprit, qu’elle guérit de la crédulité.--En second lieu, l’histoire, -parce qu’elle montre un grand nombre de sociétés différentes, prépare à -comprendre et à accepter des usages variés; en faisant voir que les -sociétés se sont souvent transformées, elle habitue à la variation des -formes sociales et guérit de la crainte des transformations.--Enfin, -l’expérience des évolutions passées, en faisant comprendre le -_processus_ des transformations humaines par les changements d’habitudes -et le renouvellement des générations, préserve de la tentation -d’expliquer par des analogies biologiques (sélection, lutte pour -l’existence, hérédité des habitudes, etc.) l’évolution des sociétés, qui -ne se produit pas sous l’action des mêmes causes que l’évolution -animale. - - - - -APPENDICES - - - - -APPENDICE I - -L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DE L’HISTOIRE EN FRANCE - - -I. L’enseignement de l’histoire est nouveau venu dans l’instruction -secondaire. On enseignait jadis l’histoire aux fils des rois et des -grands personnages, pour les préparer à l’art du gouvernement, suivant -la tradition antique; mais c’était une science sacrée, réservée aux -futurs maîtres des États, une science de princes, non une science de -sujets. Les écoles secondaires organisées depuis le XVIe siècle, -ecclésiastiques ou laïques, catholiques ou protestantes, ne firent pas -entrer l’histoire dans leur plan d’études ou ne l’y admirent que comme -annexe de l’étude des langues anciennes. C’était en France la tradition -des Jésuites; elle fut reprise par l’Université de Napoléon. - -L’histoire n’a été introduite dans l’enseignement secondaire qu’au XIXe -siècle, sous la pression de l’opinion; et bien qu’elle ait conquis dans -le plan d’études une plus large place en France qu’en pays anglais et -même en Allemagne, elle est restée une matière accessoire, à laquelle on -n’a pas attribué une classe spéciale (comme à la philosophie), parfois -même pas un professeur spécial, et qui ne compte presque pas dans les -examens. - -L’enseignement historique s’est ressenti longtemps de cette origine. -Imposé par ordre supérieur à un personnel élevé exclusivement dans -l’étude de la littérature, il ne pouvait trouver sa place dans le -système de l’enseignement classique, fondé sur l’étude des formes, -indifférent à la connaissance des faits sociaux. On enseigna l’histoire -parce que le programme l’ordonnait; mais ce programme, raison d’être -unique et maître absolu de l’enseignement, resta toujours un accident, -variable suivant le hasard des préférences ou même des études -personnelles des rédacteurs. L’histoire faisait partie des convenances -mondaines; il y a, disait-on, des noms et des faits «qu’il n’est pas -permis d’ignorer»; mais ce qu’il n’est pas permis d’ignorer varia -beaucoup, depuis les noms des rois mérovingiens et les batailles de la -guerre de Sept Ans jusqu’à la loi salique et à l’œuvre de saint Vincent -de Paul. - -Le personnel improvisé qui, pour obéir au programme, dut improviser -l’enseignement de l’histoire, n’avait aucune idée claire, ni de sa -raison d’être, ni de son rôle dans l’éducation générale, ni des procédés -techniques nécessaires pour le donner. Ainsi dépourvu de traditions, de -préparation pédagogique et même d’instruments de travail, le professeur -d’histoire se trouva ramené aux temps antérieurs à l’imprimerie où le -maître devait fournir à ses élèves tous les faits qui formaient la -matière de son enseignement, et il adopta le même procédé qu’au moyen -âge. Muni d’un cahier où il avait rédigé la série des faits à enseigner, -il le lisait devant les élèves, parfois en se donnant l’air -d’improviser; c’était «la leçon», la pièce maîtresse de l’enseignement -historique. L’ensemble des leçons, déterminé par le programme, formait -«le cours». L’élève devait écouter en écrivant (c’est ce qu’on appelait -«prendre des notes») et rapporter par écrit ce qu’il avait entendu -(c’était «la rédaction»). Mais comme on négligeait d’apprendre aux -élèves à prendre des notes, presque tous se bornaient à écrire très -vite, sous la dictée du professeur, un brouillon qu’ils copiaient à -domicile en forme de rédaction, sans avoir cherché à comprendre le sens -ni de ce qu’ils entendaient, ni de ce qu’ils transcrivaient. A ce -travail mécanique les plus zélés ajoutaient des morceaux copiés dans des -livres, d’ordinaire sans plus de réflexion. - -Pour faire entrer dans la tête des élèves les faits jugés essentiels le -professeur faisait de la leçon une réduction très courte, «le sommaire» -ou «résumé», qu’il dictait ouvertement et qu’il faisait apprendre par -cœur. Ainsi les deux exercices écrits qui occupaient presque tout le -temps de la classe étaient, l’un (le sommaire) une dictée avouée, -l’autre (la rédaction) une dictée honteuse. - -Le contrôle se réduisait à faire réciter le sommaire textuellement et à -interroger sur la rédaction, c’est-à-dire à faire répéter -approximativement les paroles du professeur. Les deux exercices oraux -étaient l’un une récitation avouée, l’autre une récitation honteuse. - -On donnait bien à l’élève un livre, le «précis d’histoire[239]»; mais le -précis, rédigé dans la même forme que le cours du professeur, ne se -combinait pas avec l’enseignement oral de façon à lui servir -d’instrument et ne faisait que le doubler; et d’ordinaire, il le -doublait mal, car il n’était pas intelligible pour un élève. Les auteurs -de précis[240], adoptant les procédés traditionnels des «abrégés», -cherchaient à entasser le plus grand nombre possible de faits, en les -allégeant de tous les détails caractéristiques et en les résumant sous -les expressions les plus générales et par conséquent les plus vagues. Il -ne restait ainsi dans les livres élémentaires qu’un résidu de noms -propres et de dates reliés par des formules uniformes; l’histoire -apparaissait comme une série de guerres, de traités, de réformes, de -révolutions, qui ne différaient que par les noms des peuples, des -souverains, des champs de bataille et par les chiffres des années[241]. - - [239] Le même usage a été adopté dans les pays allemands sous le nom - de _Leitfaden_ (fil conducteur), dans les pays anglais sous le nom - de _text-book_. - - [240] Il faut excepter le _Précis de l’histoire moderne_ de Michelet - et rendre à Duruy la justice que, dans ses livres scolaires, même - dès les premières éditions, il a fait un effort, souvent heureux, - pour rendre ses récits intéressants et instructifs. - - [241] Pour la critique de ce procédé, voir plus haut, p. 123. - -Tel fut, jusqu’à la fin du Second Empire, l’enseignement de l’histoire -dans tous les établissements français laïques ou ecclésiastiques,--sauf -quelques exceptions d’autant plus méritoires qu’elles étaient plus -rares, car il fallait alors à un professeur d’histoire une dose peu -commune d’initiative et d’énergie pour échapper à la routine de la -rédaction et du résumé. - -II. Dans ces dernières années le mouvement général de réforme de -l’enseignement, parti du Ministère et des Facultés, a fini par se -communiquer à l’instruction secondaire. Les professeurs d’histoire ont -été affranchis de la surveillance soupçonneuse que le gouvernement de -l’Empire avait fait peser sur leur enseignement, et en ont profité pour -expérimenter des méthodes nouvelles. Une pédagogie historique est née. -Elle s’est révélée avec l’approbation du Ministère dans les discussions -de la Société pour l’étude des questions d’enseignement secondaire, dans -la _Revue de l’enseignement secondaire_ et la _Revue universitaire_. -Elle a reçu la consécration officielle dans les _Instructions_ jointes -au programme de 1890; le rapport sur l’histoire, œuvre de M. Lavisse, -est devenu la charte qui protège les professeurs partisans de la réforme -dans la lutte contre la tradition[242]. - - [242] Le tableau le plus complet, et probablement le plus exact, de - l’état de l’enseignement secondaire de l’histoire après les - réformes, a été donné par un Espagnol, R. Altamira, _La Ensenanza de - la historia_, 2e édit., Madrid, 1895, in-8. - -De cette crise de rénovation l’enseignement de l’histoire sortira sans -doute organisé, pourvu d’une pédagogie et d’une technique rationnelles -comme ses aînés, les enseignements des langues, des littératures et de -la philosophie. Mais il faut s’attendre à ce que la réforme soit -beaucoup plus lente que dans l’enseignement supérieur. Le personnel est -beaucoup plus nombreux, plus lent à instruire ou à renouveler; les -élèves sont moins zélés et moins intelligents; la routine des parents -oppose aux méthodes nouvelles une force d’inertie inconnue dans les -Facultés;--et le baccalauréat, cet obstacle général à toutes les -réformes, est particulièrement nuisible à l’enseignement historique, -qu’il réduit à un cahier de demandes et de réponses. - -III. Dès maintenant, pourtant, on peut indiquer dans quelle direction -devra se développer l’enseignement historique en France[243] et les -questions qu’on devra résoudre pour acquérir une technique rationnelle. -Nous essayons ici de formuler ces questions dans un tableau méthodique. - - [243] Nous ne traitons ici que de la France, Mais il sera permis, pour - dissiper une illusion du public français, d’avertir que la pédagogie - historique est moins avancée encore dans les pays anglais, où les - procédés sont restés mécaniques, et même dans les pays allemands, où - elle est entravée par la conception de l’enseignement patriotique. - -1º _Organisation générale_.--Quel but peut se proposer l’enseignement de -l’histoire? Quels services peut-il rendre à la culture de l’élève? -Quelle action peut-il avoir sur sa conduite? Quels faits doit-il lui -faire comprendre? Quelles habitudes d’esprit doit-il lui donner? Et, par -conséquent, quels principes doivent diriger le choix des matières et des -procédés?--L’enseignement doit-il être disséminé sur toute la durée des -classes ou concentré dans une classe spéciale? Doit-il être donné dans -des classes d’une heure ou de deux heures?--L’histoire doit-elle être -distribuée en plusieurs cycles, comme en Allemagne, de façon à faire -revenir l’élève plusieurs fois à différentes périodes de ses études sur -le même sujet? Ou doit-elle être exposée en une seule suite continue -depuis le commencement des études, comme en France?--Le professeur -doit-il faire un cours complet, ou doit-il choisir quelques questions et -charger l’élève d’étudier seul les autres? Doit-il exposer oralement les -faits ou ordonner aux élèves d’en prendre d’abord connaissance dans un -livre, de façon à remplacer le cours par des explications? - -2º _Choix des matières_.--Quelle proportion doit-on donner à l’histoire -nationale et à l’histoire des autres pays? A l’histoire ancienne et à -l’histoire contemporaine? Aux histoires spéciales (art, religion, -coutumes, vie économique) et à l’histoire générale? Aux institutions ou -aux usages et aux événements? A l’évolution des usages matériels, à -l’histoire intellectuelle, à la vie sociale, à la vie politique? A -l’étude des accidents individuels, à la biographie, aux épisodes -dramatiques ou à l’étude des enchaînements et des évolutions générales? -Quelle place doit-on faire aux noms propres et aux dates?--Doit-on -profiter des occasions qu’offrent les légendes pour éveiller l’esprit -critique? Ou doit-on les éviter? - -3º _Ordre_.--Dans quel ordre doit-on aborder les matières? Doit-on -commencer par les périodes les plus anciennes et les pays les plus -anciennement civilisés pour suivre l’ordre chronologique et l’ordre de -l’évolution? Ou par les périodes et les pays les plus rapprochés pour -aller du plus connu au moins connu?--Dans l’exposition de chaque période -doit-on suivre un ordre chronologique, géographique ou logique?--Doit-on -commencer par décrire des états de choses ou par raconter des -événements? - -4º _Procédés d’enseignement_.--Faut-il donner d’abord à l’élève des -formules générales ou des images particulières? Le professeur doit-il -énoncer lui-même les formules ou les faire chercher par l’élève? Faut-il -faire apprendre par cœur des formules? Et dans quels cas?--Comment faire -pénétrer les images des faits historiques? Quel usage faire des -gravures? Des reproductions et des restitutions? Des scènes de -fantaisie?--Quel usage faire des récits et des descriptions? Des textes -d’auteurs? Des romans historiques?--Dans quelle mesure doit-on rapporter -les paroles et les formules?--Comment faire localiser les faits? Quel -usage faire des tableaux chronologiques, des tableaux synchroniques, des -croquis géographiques, des tableaux statistiques et des -graphiques?--Comment faire comprendre le caractère des événements et des -coutumes? Les motifs des actes? Les conditions d’une coutume? Comment -choisir les épisodes d’un événement? Et les exemples d’une -coutume?--Comment faire comprendre l’enchaînement des faits et -l’évolution?--Quel usage peut-on faire de la comparaison?--Quelle langue -doit-on parler? Dans quelle mesure doit-on employer les termes concrets, -les termes abstraits, les termes techniques?--Comment contrôler que -l’élève a compris les termes et s’est assimilé les faits? Peut-on -organiser des exercices actifs qui fassent faire à l’élève un travail -personnel sur les faits?--Quels instruments doit-on donner à l’élève? -Comment doit être composé le livre scolaire pour rendre possible des -exercices actifs. - -Pour exposer et justifier la solution à toutes ces questions, ce ne -serait pas trop d’un traité spécial[244]. On n’indiquera ici que les -principes généraux sur lesquels l’accord semble être à peu près fait en -France dès maintenant. - - [244] J’ai essayé, dans un cours à la Sorbonne, de faire une partie de - ce travail. [Ch. S.] - -On ne demande plus guère à l’histoire des leçons de morale ni de beaux -exemples de conduite, ni même des scènes dramatiques ou pittoresques. On -comprend que pour tous ces objets la légende serait préférable à -l’histoire, car elle présente un enchaînement des causes et des effets -plus conforme à notre sentiment de la justice, des personnages plus -parfaits et plus héroïques, des scènes plus belles et plus -émouvantes.--On renonce aussi à employer l’histoire pour exalter le -patriotisme ou le loyalisme comme en Allemagne; on sent ce qu’il y -aurait d’illogique à tirer d’une même science des applications opposées -suivant les pays ou les partis; ce serait inviter chaque peuple à -mutiler, sinon à altérer, l’histoire dans le sens de ses préférences. On -comprend que la valeur de toute science consiste en ce qu’elle est -vraie, et on ne demande plus à l’histoire que la vérité[245]. - - [245] Constatons cependant que, à la question posée en juillet 1897 - aux candidats au Baccalauréat moderne: «A quoi sert l’enseignement - de l’histoire?» 80 pour 100 des candidats ont répondu en substance, - soit parce qu’ils le pensaient, soit parce qu’ils croyaient plaire: - «à exalter le patriotisme». [Ch.-V. L.] - -Le rôle de l’histoire dans l’éducation n’apparaît peut-être pas encore -nettement à tous ceux qui l’enseignent. Mais tous ceux qui réfléchissent -sont d’accord pour la regarder surtout comme un instrument de culture -sociale.--L’étude des sociétés du passé fait comprendre à l’élève par -des exemples pratiques ce que c’est qu’une société; elle le familiarise -avec les principaux phénomènes sociaux et les différentes espèces -d’usages et d’institutions qu’il ne serait guère pratique de lui montrer -dans la réalité actuelle; elle lui fait comprendre par la comparaison -d’usages différents les caractères de ces usages, leur variété et leurs -ressemblances.--L’étude des événements et des évolutions le familiarise -avec l’idée de la transformation continuelle des choses humaines, elle -le garantit de la frayeur irraisonnée des changements sociaux; elle -rectifie sa notion du progrès.--Toutes ces acquisitions rendent l’élève -plus apte à participer à la vie publique; l’histoire paraît ainsi -l’enseignement indispensable dans une société démocratique. - -La règle de la pédagogie historique sera donc de chercher les objets et -les procédés les plus propres à faire voir les phénomènes sociaux et -comprendre leur évolution. Avant d’admettre un fait on devra se demander -d’abord quelle action éducative il peut avoir, puis si on dispose de -moyens suffisants pour le faire voir et comprendre à l’élève. On devra -écarter tout fait peu instructif ou trop compliqué pour être compris, ou -sur lequel nous n’avons pas de détails qui le rendent intelligible. - -IV. Pour réaliser un enseignement rationnel il ne suffira pas de -constituer une théorie de la pédagogie historique. Il faudra renouveler -le matériel et les procédés. - -L’histoire comporte nécessairement la connaissance d’un grand nombre de -faits. Le professeur d’histoire, réduit à sa parole, à un tableau noir, -et à des abrégés qui ne sont guère que des tableaux chronologiques, se -trouve dans la condition d’un professeur de latin sans textes ni -dictionnaire. L’élève d’histoire a besoin d’un répertoire de faits -historiques comme l’élève de latin d’un répertoire de mots latins; il -lui faut des collections de _faits_, et les précis scolaires ne sont -guère que des collections de _mots_. - -Les faits se présentent sous deux formes, gravures et livres. Les -gravures montrent les objets matériels et l’aspect extérieur, elles -servent surtout pour l’étude de la civilisation matérielle. On a depuis -longtemps, en Allemagne, essayé de donner à l’élève un recueil de -gravures combiné pour l’enseignement historique. Le même besoin a fait -naître en France l’_Album historique_, qui se publie sous la direction -de M. Lavisse. - -Le livre est l’instrument principal, il doit contenir les traits -caractéristiques nécessaires pour se représenter les événements, les -motifs, les habitudes, les institutions; il consistera surtout en récits -et descriptions, auxquels on pourra joindre quelques paroles ou formules -caractéristiques. On a longtemps cherché à composer ces livres avec des -morceaux choisis d’auteurs anciens; on leur donnait la forme d’un -recueil de textes[246]. L’expérience semble indiquer qu’il faut renoncer -à ce procédé d’aspect scientifique, il est vrai, mais peu intelligible à -des enfants; on préfère s’adresser aux élèves en langue contemporaine. -C’est dans cet esprit que, suivant les _Instructions_ de 1890[247] ont -été composées les collections de _Lectures historiques_ dont la -principale a été publiée par la maison Hachette. - - [246] C’est ce qui a été fait en Allemagne sous le nom de - _Quellenbuch_. - - [247] On trouvera la même théorie pédagogique dans la préface de mon - _Histoire narrative et descriptive des anciens peuples de l’Orient_, - Supplément à l’usage des professeurs, Paris, 189, in-8. [Ch. S.] - -Les procédés de travail des élèves se ressentent encore de la création -tardive de l’enseignement de l’histoire. Dans la plupart des classes -d’histoire dominent encore les procédés qui ne font faire à l’élève -qu’un travail réceptif: le cours, le résumé, la lecture, -l’interrogation, la rédaction, la reproduction des cartes. C’est la -condition d’un élève de latin qui se bornerait à réciter des leçons de -grammaire ou des morceaux d’auteur sans faire ni version ni thème. - -Pour que l’enseignement fasse une impression efficace il faut, sinon -écarter tous ces procédés passifs, du moins les renforcer par des -exercices qui mettent l’élève en activité. On en a déjà expérimenté -quelques-uns et on peut en imaginer plusieurs[248].--On peut faire -analyser des gravures, des récits, des descriptions pour dégager les -caractères des faits: ce petit exposé écrit ou oral donnera la garantie -que l’élève a vu et compris, il sera une occasion de l’habituer à -n’employer que des termes précis.--On peut demander à l’élève un dessin, -un croquis géographique, un tableau synchronique.--On peut lui faire -dresser un tableau de comparaison entre des sociétés différentes et un -tableau de l’enchaînement des faits. - - [248] J’ai traité cette question dans la _Revue universitaire_, 1896, - t. I. [Ch. S.] - -Il faut un livre pour fournir à l’élève la matière de ces exercices. -Ainsi la réforme des procédés est liée à la réforme des instruments de -travail. Elles se feront toutes deux à mesure que les professeurs et le -public apercevront plus nettement le rôle de l’enseignement historique -dans l’éducation sociale. - - - - -APPENDICE II - -L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR DE L’HISTOIRE EN FRANCE - - -L’enseignement supérieur de l’histoire a été en grande partie -transformé, dans notre pays, depuis trente ans. Cela s’est fait -lentement, par retouches successives, comme il convenait. Mais, quoique -les mesures prises aient été rationnellement liées les unes aux autres, -le grand nombre de ces mesures n’a pas laissé, en ces derniers temps, -d’étonner, et même d’effaroucher le public. L’opinion publique, -sollicitée en faveur des réformes, a été un peu surprise de l’être si -souvent, et peut-être n’est-il pas superflu d’indiquer ici, une fois de -plus, le sens général et la logique interne du mouvement auquel nous -assistons. - -I. Avant les dernières années du Second Empire, l’enseignement supérieur -des sciences historiques était organisé en France d’une manière -incohérente[249]. - - [249] Voir, sur l’organisation de l’enseignement supérieur en France à - cette époque et sur les premières réformes, l’excellent ouvrage de - M. L. Liard, _l’Enseignement supérieur en France_, Paris, 1888-1894, - 2 vol. in-8. - -Il y avait des chaires d’histoire dans plusieurs établissements, de -types divers: au Collège de France, dans les Facultés des Lettres, et -dans des «écoles spéciales», telles que l’École normale supérieure et -l’École des chartes. - -Le Collège de France était un vestige des institutions de l’ancien -régime. Dressé au XVIe siècle contre la Sorbonne scolastique pour être -l’asile des sciences nouvelles, il avait ce glorieux privilège de -représenter historiquement les hautes études spéculatives, l’esprit de -libre recherche, et les intérêts de la science pure. Malheureusement, -dans le domaine des sciences historiques, le Collège de France avait -laissé, jusqu’à un certain point, s’oblitérer sa tradition. Les grands -hommes qui enseignaient l’histoire dans cette illustre maison (J. -Michelet, par exemple) n’étaient pas des techniciens, ni, à proprement -parler, des savants. Leur éloquence agissait sur des auditoires qui -n’étaient pas composés d’étudiants en histoire. - -Les Facultés des lettres faisaient partie d’un système établi par le -législateur napoléonien. Ce législateur ne s’était nullement proposé -d’encourager, en créant les Facultés, les recherches scientifiques. Il -n’aimait pas beaucoup la science. Les Facultés de droit, de médecine, -etc., devaient être, dans sa pensée, des écoles professionnelles qui -fourniraient à la société les juristes, les médecins, etc., dont elle a -besoin. Mais trois Facultés, sur cinq, ne furent pas, dès l’origine, en -mesure de jouer le rôle qui leur était destiné, et qu’ont effectivement -rempli les deux autres, Droit et Médecine. Les Facultés de Théologie -catholique ne formèrent pas les prêtres dont la société a besoin, parce -que l’État avait consenti à ce que l’éducation des prêtres se fît dans -les séminaires diocésains. Les Facultés des Sciences et des Lettres ne -formèrent point les professeurs de l’enseignement secondaire, les -ingénieurs, etc., dont la société a besoin, parce qu’elles -rencontrèrent, sur ce terrain, la concurrence triomphante d’«écoles -spéciales», antérieurement instituées: École normale, École -polytechnique. Les Facultés de Théologie catholique, des Sciences et des -Lettres eurent donc à justifier leur existence par d’autres modes -d’activité. En particulier, les professeurs d’histoire dans les Facultés -des Lettres renoncèrent à instruire les jeunes gens qui se destinaient à -enseigner l’histoire dans les lycées. Privés de ces auditeurs spéciaux, -ils se trouvèrent dans une situation fort analogue à celle des -titulaires de l’enseignement historique au Collège de France. Ils -n’étaient pas en général, eux non plus, des techniciens. Ils firent -durant un demi-siècle, devant les nombreux auditoires d’oisifs (dont on -a souvent médit depuis) qu’attiraient la force, l’élégance et l’agrément -de leur parole, de la vulgarisation supérieure. - -A l’École normale supérieure était réservée la fonction de dresser les -futurs maîtres de l’enseignement secondaire. Or, c’était à cette époque -un principe admis que, pour être un bon maître de l’enseignement -secondaire, il faut savoir, et il suffit de savoir parfaitement, ce que -l’on est chargé d’enseigner. Cela est à la vérité nécessaire, mais cela -n’est pas suffisant: des connaissances d’un ordre différent, d’un ordre -supérieur, ne sont pas moins indispensables que le bagage proprement -«scolaire». De ces connaissances-là il n’était jamais question à -l’École, où, conformément à la théorie régnante, pour préparer à -l’enseignement secondaire, on se contentait d’en faire. Toutefois, comme -le recrutement de l’École normale a toujours été excellent, jamais le -système en vigueur n’a empêché que des hommes de premier ordre, non -seulement comme professeurs, comme penseurs, ou comme écrivains, mais -même comme érudits, en sortissent. Mais on doit reconnaître qu’ils se -sont débrouillés tout seuls, en dépit du système, non grâce à lui; -après, non pendant leur scolarité, et surtout lorsqu’ils ont eu le -bénéfice, pendant un séjour à l’École française d’Athènes, du -bienfaisant contact avec les documents qui leur avait manqué rue d’Ulm. -«N’est-il pas invraisemblable, a-t-on dit, qu’on ait laissé partir de -l’École normale tant de générations de professeurs incapables de mettre -en œuvre les documents?... En somme les élèves historiens n’étaient -prêts, jadis, au sortir de l’École, ni pour l’enseignement de l’histoire -qu’ils avaient apprise en grande hâte, ni pour les recherches sur les -choses difficiles[250].» - - [250] E. Lavisse, _Questions d’enseignement national_, p. 12. - -Quant à l’École des chartes, créée sous la Restauration, c’était, à un -certain point de vue, une école spéciale comme les autres, destinée en -théorie à former ces utiles fonctionnaires, les archivistes et les -bibliothécaires. Mais, de bonne heure, l’enseignement professionnel y -fut réduit au strict minimum, et l’École s’organisa d’une façon très -originale, en vue de l’apprentissage rationnel et intégral des jeunes -gens qui se proposeraient d’étudier l’histoire de France au moyen âge. -Les élèves de l’École des chartes n’y suivaient aucun cours d’«histoire -du moyen âge», mais ils apprenaient tout ce qui est nécessaire pour -travailler à résoudre les problèmes encore pendants de l’histoire du -moyen âge. Là seulement, par suite d’une anomalie accidentelle, les -«connaissances préalables» et auxiliaires des recherches historiques -étaient systématiquement enseignées. Nous avons eu plus haut l’occasion -de constater les résultats de ce régime[251]. - - [251] Cf. plus haut, p. 38. - -Les choses étaient ainsi lorsque, vers la fin du Second Empire, un vif -mouvement de réforme se dessina. De jeunes Français avaient visité -l’Allemagne; ils avaient été frappés de la supériorité de son -organisation universitaire sur le système napoléonien des Facultés et -des Écoles spéciales. Certes la France, avec une organisation -défectueuse, avait produit beaucoup d’hommes et beaucoup d’œuvres, mais -on en était arrivé à penser qu’«en toutes sortes d’entreprises on doit -laisser au hasard la moindre part», et que, «quand une institution -entend former des professeurs d’histoire et des historiens, elle doit -leur fournir les moyens de devenir ce qu’elle veut qu’ils soient». - -M. V. Duruy, ministre de l’Instruction Publique, appuyait les partisans -d’une renaissance des hautes études. Mais il considéra comme -impraticable de toucher, soit pour les remodeler, soit pour les -fusionner, soit pour les supprimer, aux établissements existants: -Collège de France, Facultés des Lettres, École normale supérieure, École -des chartes, tous consacrés par des services rendus, par l’illustration -personnelle d’hommes qui leur avaient appartenu ou qui leur -appartenaient. Il ne modifia rien, il ajouta. Il couronna l’édifice un -peu disparate qui existait en créant une «École pratique des hautes -études», qui fut établie en Sorbonne (1868). - -L’École pratique des hautes études (section d’histoire et de philologie) -avait pour raison d’être, dans la pensée de ceux qui la créèrent, de -préparer des jeunes gens à faire des recherches originales d’un -caractère scientifique. Pas de préoccupations professionnelles, pas de -vulgarisation. On n’y viendrait pas pour s’informer des résultats de la -science, mais, comme l’étudiant en chimie vient dans un laboratoire, -pour se rompre aux procédés techniques qui permettent d’obtenir des -résultats nouveaux. Ainsi l’esprit du nouvel institut n’était pas sans -analogie avec celui de la tradition primitive du Collège de France. On -devait essayer d’y faire, pour toutes les parties de l’histoire et de la -philologie universelles, ce que l’on faisait depuis longtemps à l’École -des chartes dans le domaine restreint de l’histoire de France au moyen -âge. - -Il. Tant que les Facultés des Lettres se trouvèrent bien comme elles -étaient (c’est-à-dire sans étudiants) et tant que leur ambition n’alla -pas au delà de leurs attributions traditionnelles (faire des cours -publics, conférer des grades), l’organisation de l’enseignement -supérieur des sciences historiques en France resta dans l’état que nous -avons décrit. Le jour où les Facultés des Lettres se cherchèrent une -autre raison d’être et réclamèrent un autre rôle, des changements -étaient inévitables. - -Ce n’est pas ici le lieu d’expliquer pourquoi et comment les Facultés -des Lettres ont été amenées à souhaiter de travailler plus activement, -ou, pour mieux dire, autrement que par le passé, au progrès des sciences -historiques. M. V. Duruy, en installant l’École des hautes études à la -Sorbonne, avait annoncé que cette plante jeune et vivace en disjoindrait -les vieilles pierres; et, sans doute, le spectacle de l’activité si -féconde de l’École des hautes études n’a pas peu contribué à faire faire -aux Facultés leur examen de conscience. D’autre part, la libéralité des -pouvoirs publics qui ont augmenté le personnel des Facultés, qui leur -ont construit des palais, qui les ont largement dotées d’instruments de -travail, a créé des devoirs nouveaux à ces établissements privilégiés. - -Il y a vingt-cinq ans environ que les Facultés des Lettres ont entrepris -de se transformer, et que leur transformation progressive a des -contre-coups dans l’édifice entier de l’enseignement supérieur des -sciences historiques en France, qui n’avait pas été ébranlé jusque-là, -même par l’ingénieuse addition de 1868. - -III. Le premier soin des Facultés fut de se procurer des étudiants.--Là -n’était pas, en vérité, le difficile, car l’École normale supérieure (où -sont admis vingt élèves par an, choisis parmi des centaines de -candidats) était devenue incapable de suffire, comme par le passé, au -recrutement du corps professoral, désormais très nombreux, de -l’enseignement secondaire. Quantité de jeunes gens, candidats -(concurremment avec les élèves de l’École normale supérieure) aux grades -qui ouvrent l’accès de la carrière pédagogique, étaient abandonnés à -eux-mêmes. C’était une clientèle assurée. En même temps les lois -militaires, en attachant au titre de licencié ès lettres de précieuses -immunités, devaient attirer dans les Facultés, si elles préparaient à la -licence, une portion considérable, et très intéressante, de la jeunesse. -Enfin les étrangers (si nombreux à l’École des hautes études), qui -viennent chercher en France un complément d’éducation scientifique, et -qui s’étonnaient jusque-là de n’avoir pas à profiter dans les Facultés, -ne pouvaient manquer d’y venir aussitôt qu’ils y trouveraient quelque -chose d’analogue à ce qu’ils ont coutume de trouver dans les Universités -allemandes, et le genre d’instruction qui leur paraît utile. - -Avant que des étudiants aient appris en grand nombre le chemin des -Facultés, de grands efforts ont été nécessaires et des années se sont -écoulées; mais c’est lorsque les Facultés ont eu les étudiants qu’elles -désiraient que les vrais problèmes se sont posés. - -L’immense majorité des étudiants des Facultés des Lettres ont été à -l’origine des candidats aux grades, à la licence et à l’agrégation, -venus avec l’intention avouée de «préparer» la licence et l’agrégation. -Les Facultés n’ont pas pu se soustraire à l’obligation de les aider dans -cette «préparation». Mais les examens étaient encore, il y a une -vingtaine d’années, conçus suivant d’anciennes formules. La licence, -c’était une attestation de fortes études secondaires, un «baccalauréat -supérieur»; à «l’agrégation des classes d’histoire et de géographie» -(devenue la véritable _licentia docendi_), les candidats devaient -«fournir la preuve qu’ils savaient très bien ce qu’ils seraient chargés -d’enseigner».--Dès lors, il y avait péril certain que l’enseignement des -Facultés, préparatoire, comme celui de l’École normale supérieure, aux -examens de licence et d’agrégation, affectât, par la force des choses, -le même caractère. Notez qu’une certaine rivalité devait forcément -s’établir entre les élèves de l’École et les élèves des Facultés aux -concours d’agrégation. Les programmes de l’agrégation étant ce qu’ils -étaient, cette émulation ne devait-elle pas avoir pour résultat -d’absorber de plus en plus les maîtres et les élèves des établissements -rivaux dans des exercices scolaires, non scientifiques, dépourvus de -noblesse aussi bien que d’utilité réelle? - -Danger très grave. Il a été aperçu tout de suite par les clairvoyants -promoteurs de la réforme des Facultés, MM. A. Dumont, L. Liard, E. -Lavisse. M. Lavisse écrivait en 1884: «Prétendre que les Facultés ont -pour tâche principale la préparation à des examens, c’est vouloir -substituer à la culture scientifique un dressage: voilà le sérieux grief -que de bons esprits opposent aux partisans des nouveautés... Les -partisans des nouveautés répondent qu’ils ont vu, dès l’origine, les -inconvénients du système, mais qu’ils sont convaincus qu’une -modification du régime des examens suivra la réforme de l’enseignement -supérieur; qu’on trouvera la conciliation entre le travail scientifique -et la préparation aux examens; qu’ainsi tombera le seul grief sérieux -que leur opposaient leurs adversaires.» C’est une justice à rendre au -principal polémiste de la réforme qu’il ne s’est jamais lassé d’appuyer -sur ce point malade; et, pour se convaincre que la _question des -examens_ a toujours été considérée comme la clé de voûte du problème de -la réorganisation de l’enseignement supérieur en France, il suffit de -parcourir les discours et les articles intitulés «L’enseignement et les -examens», «Examens et études», «Les études et les examens», etc., que M. -Lavisse a réunis dans ses trois volumes publiés depuis 1885, de cinq ans -en cinq ans: _Questions d’enseignement national_, _Études et Étudiants_, -_A propos de nos écoles_. - -C’est ainsi que la question de la réforme des examens de l’enseignement -supérieur (licence, agrégation, doctorat) a été mise à l’ordre du jour. -Elle y était déjà en 1884; elle y est encore en 1897. Mais, pendant -l’intervalle, des progrès sensibles ont été réalisés dans la direction -que nous croyons bonne, et on touche enfin, semble-t-il, au but. - -IV. L’ancien système d’examens exigeait des candidats aux grades qu’ils -fournissent la preuve d’une excellente instruction secondaire. Comme il -condamnait les candidats, étudiants de l’enseignement supérieur, à des -exercices du genre de ceux qu’ils avaient déjà ressassés dans les -lycées, on a eu beau jeu en l’attaquant. Il a été défendu mollement. Il -a été démoli. - -Mais comment le remplacer? Le problème était très complexe. Est-il juste -de s’étonner qu’il n’ait pas été résolu du premier coup? - -D’abord, il importait de se mettre d’accord sur cette question -préliminaire: quel est le genre d’aptitudes ou de connaissances dont il -convient d’exiger des étudiants qu’ils fassent la preuve? De -connaissances générales? De connaissances techniques et d’aptitudes aux -recherches originales (comme à l’École des chartes et à l’École des -hautes études)? D’aptitudes pédagogiques?--On a reconnu peu à peu -qu’étant donnée la clientèle vaste et variée des Facultés, il était -indispensable de distinguer. - -Aux candidats à la licence, il suffit de demander qu’ils attestent une -bonne culture générale, sans leur interdire de prouver, s’ils le -désirent, qu’ils ont déjà le goût et quelque expérience des recherches -originales. - -Aux candidats à l’agrégation (_licentia docendi_), déjà licenciés, on -demandera: 1º la preuve formelle qu’ils savent, par expérience, ce que -c’est qu’étudier un problème historique et qu’ils ont les connaissances -techniques, requises pour les études de cette espèce; 2º la preuve -d’aptitudes pédagogiques, qui sont professionnelles pour eux. - -Aux étudiants qui ne sont candidats à rien, ni à la licence, ni à -l’agrégation, et qui recherchent simplement une initiation -scientifique--les anciens programmes ne prévoyaient pas l’existence de -ces étudiants-là,--on demandera seulement de prouver qu’ils ont profité -des leçons reçues et des conseils donnés. - -Cela posé, un grand pas est fait en avant. Car les programmes, comme on -sait, gouvernent les études. Or, de par l’autorité des programmes, les -études historiques dans les Facultés auront le triple caractère que l’on -peut souhaiter qu’elles aient. La culture générale ne cessera pas d’y -être en honneur. Les exercices techniques de critique et de recherche -auront leur place légitime. Enfin la pédagogie (théorique et pratique) -ne sera pas négligée. - -Les difficultés commencent lorsqu’il s’agit de déterminer les épreuves -qui sont, en chaque genre, les meilleures, c’est-à-dire les plus -probantes. Là-dessus, les avis diffèrent. Si personne, désormais, ne -conteste plus les principes, les modes d’application jusqu’ici -expérimentés ou proposés ne rallient pas tous les suffrages. -L’organisation de la licence a été remaniée trois fois; le statut de -l’agrégation d’histoire a été réformé ou amendé cinq fois. Et ce n’est -pas fini. De nouvelles simplifications s’imposent. Mais qu’importe cette -instabilité--dont on commence pourtant à se plaindre[252],--s’il est -avéré, comme nous le croyons, que le progrès vers le mieux a été continu -à travers tous ces changements, sans régressions notables? - - [252] _Revue historique_, LXIII (1897), p. 96. - -Il est inutile d’exposer ici en détail les divers régimes transitoires -qui ont été en vigueur. Nous avons eu l’occasion de les critiquer, en -temps et lieu[253]. Aujourd’hui que la plupart des usages qui nous -paraissaient défectueux ont été abolis, à quoi bon remuer cette cendre? -Nous ne dirons même pas en quoi le régime actuel laisse encore, selon -nous, à désirer, car il y a lieu d’espérer qu’il sera prochainement, et -très heureusement, modifié.--Qu’il suffise de savoir que les Facultés -confèrent à présent un diplôme nouveau, le _Diplôme d’études -supérieures_, que tous les étudiants ont le droit de rechercher, mais -que les candidats à l’agrégation sont obligés d’obtenir. Ce diplôme -d’études supérieures, analogue à celui de l’École des hautes études, au -brevet de l’École des chartes et au doctorat en philosophie des -Universités allemandes, est donné aux étudiants en histoire qui, -justifiant d’une certaine scolarité, ont subi un examen dont les -épreuves principales sont, avec des interrogations sur les «sciences -auxiliaires» des recherches historiques, la rédaction et la soutenance -d’un mémoire original. Tout le monde reconnaît aujourd’hui que «l’examen -en vue du diplôme d’études donnera des fruits excellents, si la -vigilance et la conscience des examinateurs lui conservent partout sa -valeur[254]». - - [253] Voir la _Revue internationale de l’enseignement_, févr. 1893; la - _Revue universitaire_, juin 1892, oct. et nov. 1894, juillet 1895; - et le _Political Science Quarterly_, sept. 1894. - - [254] _Revue historique_, loc. cit., p. 98.--J’ai développé ailleurs - ce que je me contente d’indiquer ici. Voir _Revue internationale de - l’enseignement_, nov. 1897. [Ch.-V. L.] - -V. En résumé, l’appât de la préparation aux grades a fait affluer dans -les Facultés une foule d’étudiants. Mais la préparation aux grades -était, sous l’ancien régime des examens de licence et d’agrégation, une -besogne peu conforme à celle que les Facultés concevaient comme -convenable pour elles, utile pour leurs élèves et pour le bien de la -science. Le régime des examens a donc été réformé persévéramment, non -sans peine, en conformité avec un certain idéal de ce que l’enseignement -supérieur de l’histoire doit être. Le résultat est que les Facultés ont -pris rang parmi les établissements qui contribuent aux progrès positifs -des sciences historiques. L’énumération des œuvres qui en sont sorties -depuis quelques années l’attesterait au besoin. - -Cette évolution a déjà eu des conséquences heureuses; si elle s’achève -aussi bien qu’elle a commencé, elle en aura encore.--D’abord, la -transformation de l’enseignement de l’histoire dans les Facultés en a -entraîné une, symétrique, à l’École normale supérieure. L’École normale -délivre aussi, depuis deux ans, un «Diplôme d’études»; les travaux -originaux, les exercices pédagogiques et la culture générale y sont -encouragés tout de même que dans les Facultés nouvelles. Elle ne diffère -plus des Facultés que parce qu’elle est fermée, et recrutée avec -certaines précautions; au fond, c’est une Faculté comme les autres, où -les étudiants sont en très petit nombre, mais choisis.--En second lieu, -l’École des hautes études et l’École des chartes, qui, toutes deux, -seront installées, à la fin de 1897, dans la Sorbonne reconstruite, ont -gardé leur raison d’être; car beaucoup de spécialités sont représentées -à l’École des hautes études qui ne le sont pas, qui ne le seront sans -doute jamais, dans les Facultés; et, pour les études relatives à -l’histoire du moyen âge, l’ensemble des enseignements convergents de -l’École des chartes restera toujours incomparable. Mais l’ancien -antagonisme entre l’École des hautes études et l’École des chartes d’une -part, et les Facultés de l’autre, a disparu. Tous ces établissements, -naguère si dissemblables, collaborent désormais, dans le même esprit, à -une œuvre commune. Chacun d’eux garde son nom, son autonomie et ses -traditions; mais tous forment un corps: la section historique d’une -idéale Université de Paris, beaucoup plus vaste que celle qui a été en -1896 consacrée par la loi. De cette «plus grande» Université, l’École -des chartes, l’École des hautes études, l’École normale supérieure et -l’ensemble des enseignements historiques de la Faculté des Lettres ne -sont plus maintenant, en fait, que des «instituts» indépendants. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Avertissement V - - LIVRE I - LES CONNAISSANCES PRÉALABLES - - Chap. I.--La recherche des documents 1 - -- II.--Les «sciences auxiliaires» 25 - - LIVRE II - OPÉRATIONS ANALYTIQUES - - Chap. I.--Conditions générales de la connaissance historique 43 - - SECTION I - Critique externe (critique d’érudition). - - Chap. II.--Critique de restitution 51 - -- III.--Critique de provenance 66 - -- IV.--Classement critique des sources 79 - -- V.--La critique d’érudition et les érudits 89 - - SECTION II - Critique interne. - - Chap. VI.--Critique d’interprétation 117 - -- VII.--Critique interne négative de sincérité et - d’exactitude 130 - -- VIlI.--Détermination des faits particuliers 163 - - LIVRE III - OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUES - - Chap. I.--Conditions générales de la construction historique 181 - -- II.--Groupement des faits 200 - -- III.--Raisonnement constructif 218 - -- IV.--Construction des formules générales 227 - -- V.--Exposition 256 - - Conclusion 275 - - Appendice I.--L’enseignement secondaire de l’histoire en France 281 - -- II.--L’enseignement supérieur de l’histoire en France 293 - - Table des matières 307 - - -Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--115-97. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK INTRODUCTION AUX ÉTUDES -HISTORIQUES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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