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-The Project Gutenberg eBook of Introduction aux études historiques, by
-Charles-Victor Langlois
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Introduction aux études historiques
-
-Author: Charles-Victor Langlois
- Charles Seignobos
-
-Release Date: December 4, 2021 [eBook #66883]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of
- public domain material from the Google Books project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK INTRODUCTION AUX ÉTUDES
-HISTORIQUES ***
-
-
-
-
- INTRODUCTION
- AUX
- ÉTUDES HISTORIQUES
-
- PAR
-
- CH.-V. LANGLOIS CH. SEIGNOBOS
- Chargé de cours à la Sorbonne Maître de conférences à la Sorbonne
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
-
- 1898
- Droits de traduction et de reproduction réservés.
-
-
-
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-
- Manuel de Bibliographie historique. I. _Instruments
- bibliographiques_, par M. Langlois. 1 vol. in-16 broché 3 fr.
-
- * * * * *
-
- Manuel des Institutions romaines, par M. Bouché-Leclercq.
- 1 vol. grand in-8, broché 15 fr.
-
- Manuel des Institutions françaises. _Période des Capétiens
- directs_, par M. Luchaire. 1 vol. grand in-8, broché 15 fr.
-
- Manuel de Diplomatique, par M. Giry. 1 vol. grand in-8,
- broché 20 fr.
-
-
-Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--115-97.
-
-
-
-
-AVERTISSEMENT
-
-
-Le titre de cet ouvrage est clair. Cependant, il est nécessaire de dire
-nettement ce que nous avons voulu, et ce que nous n’avons pas voulu
-faire; car, sous ce même titre: «Introduction aux études historiques»,
-des livres très différents ont déjà été publiés.
-
-Nous n’avons pas voulu présenter, comme W. B. Boyce[1], un résumé de
-l’histoire universelle à l’usage des commençants et des personnes
-pressées.
-
- [1] W. B. Boyce, _Introduction to the study of history, civil,
- ecclesiastical and literary_. London, 1884, in-8.
-
-Nous n’avons pas voulu enrichir d’un numéro la littérature si abondante
-de ce que l’on appelle ordinairement la «Philosophie de l’histoire». Des
-penseurs, qui, pour la plupart, ne sont pas historiens de profession,
-ont fait de l’histoire le sujet de leurs méditations; ils en ont cherché
-les «similitudes» et les «lois»; quelques-uns ont cru découvrir «les
-lois qui ont présidé au développement de l’humanité», et «constituer»
-ainsi «l’histoire en science positive»[2]. Ces vastes constructions
-abstraites inspirent, non seulement au public, mais à des esprits
-d’élite, une méfiance _a priori_, qui est invincible: M. Fustel de
-Coulanges, dit son dernier biographe, était sévère pour la Philosophie
-de l’histoire; il avait pour ces systèmes la même aversion que les
-positivistes pour les concepts purement métaphysiques. A tort ou à
-raison (à tort, sans doute), la Philosophie de l’histoire, n’ayant pas
-été cultivée seulement par des hommes bien informés, prudents,
-d’intelligence vigoureuse et saine, est déconsidérée. Que ceux qui la
-redoutent--comme ceux, d’ailleurs, qui s’y intéressent--soient avertis:
-il n’en sera pas question ici[3].
-
- [2] Tel, par exemple, P.-J.-B. Buchez, dans son _Introduction à la
- science de l’histoire_. Paris, 1842, 2 vol. in-8.
-
- [3] L’histoire des tentatives faites pour comprendre et expliquer
- philosophiquement l’histoire de l’humanité a été entreprise, comme
- on sait, par Robert Flint. R. Flint a déjà donné l’histoire de la
- Philosophie de l’histoire dans les pays de langue française:
- _Historical Philosophy in France and French Belgium and
- Switzerland_. Edinburgh-London, 1893, in-8.--C’est le premier volume
- de la réédition développée de son «Histoire de la philosophie de
- l’histoire en Europe», publiée il y a vingt-cinq ans. Comparez la
- partie rétrospective (ou historique) de l’ouvrage de N. Marselli:
- _la Scienza della storia_, I. Torino, 1873.
-
- L’ouvrage original le plus considérable qui ait paru en France
- depuis la publication du répertoire analytique de R. Flint est celui
- de P. Lacombe, _De l’histoire considérée comme science_. Paris,
- 1894, in-8. Cf. _Revue critique_, 1895, I, p. 132.
-
-Nous nous proposons ici d’examiner les conditions et les procédés, et
-d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en histoire.
-Comment arrive-t-on à savoir, du passé, ce qu’il est possible et ce
-qu’il importe d’en savoir? Qu’est-ce qu’un document? Comment traiter les
-documents en vue de l’œuvre historique? Qu’est-ce que les faits
-historiques? Et comment les grouper pour construire l’œuvre
-historique?--Quiconque s’occupe d’histoire pratique, plus ou moins
-inconsciemment, des opérations compliquées de critique et de
-construction, d’analyse et de synthèse. Mais les débutants et la plupart
-des personnes qui n’ont jamais réfléchi sur les principes de la méthode
-des sciences historiques, emploient, pour effectuer ces opérations, des
-procédés instinctifs qui, n’étant pas, en général, des procédés
-rationnels, ne conduisent pas d’ordinaire à une vérité scientifique. Il
-est donc utile de faire connaître et de justifier logiquement la théorie
-des procédés vraiment rationnels, assurée dès à présent en quelques-unes
-de ses parties, encore inachevée sur des points d’une importance
-capitale.
-
-Ainsi la présente «Introduction aux études historiques» est conçue, non
-comme un résumé de faits acquis ou comme un système d’idées générales au
-sujet de l’histoire universelle, mais comme un essai sur la méthode des
-sciences historiques.
-
-Voici pourquoi nous avons cru opportun, et voici dans quel esprit nous
-avons résolu de l’écrire.
-
-
-I
-
-Les livres qui traitent de la méthodologie des sciences historiques ne
-sont guère moins nombreux, mais ne jouissent pas d’un meilleur renom que
-les livres sur la Philosophie de l’histoire. Les spécialistes les
-dédaignent. Il résumait une opinion très répandue, le savant qui, à ce
-que l’on raconte, disait: «Vous voulez écrire un livre sur la
-Philologie; faites-nous donc plutôt un bon ouvrage de Philologie. Moi,
-quand on me demande: Qu’est-ce que la Philologie? je réponds: C’est ce
-que je fais[4].» Il ne croyait dire, et il ne disait en effet qu’un lieu
-commun, le critique qui, à propos du _Précis de la science de
-l’histoire_ de J. G. Droysen, s’exprimait ainsi: «En thèse générale, les
-traités de ce genre sont forcément à la fois obscurs et inutiles:
-obscurs, puisqu’il n’est rien de plus vague que leur objet; inutiles,
-puisqu’on peut être historien sans se préoccuper des principes de la
-méthodologie historique qu’ils ont la prétention d’exposer[5].»--Les
-arguments de ces contempteurs de la méthodologie paraissent assez forts.
-Ils se ramènent aux propositions suivantes. En fait, il y a des gens qui
-pratiquent manifestement les bonnes méthodes et qui sont reconnus par
-tout le monde comme des érudits ou comme des historiens de premier
-ordre, sans avoir jamais étudié les principes de la méthode;
-réciproquement, on ne voit pas que ceux qui ont écrit en logiciens sur
-la théorie de la méthode historique aient acquis, de ce chef, comme
-érudits ou comme historiens, une supériorité quelconque: quelques-uns
-même sont notoirement des érudits ou des historiens tout à fait
-impuissants ou médiocres. A cela, rien d’étonnant. Est-ce que, avant de
-faire en chimie, en mathématiques, dans les sciences proprement dites,
-des recherches originales, on étudie la théorie des méthodes qui servent
-dans ces sciences? La critique historique! mais le meilleur moyen de
-l’apprendre, c’est de la pratiquer; on l’apprend suffisamment en la
-pratiquant[6]. Pressez, d’ailleurs, les écrits qui existent sur la
-méthode historique, et même les plus récents, ceux de J. G. Droysen, de
-E. A. Freeman, de A. Tardif, de U. Chevalier, etc.: vous n’en extrairez,
-en fait d’idées claires, que des vérités évidentes par elles-mêmes, des
-vérités de La Palice[7].
-
- [4] _Revue critique d’histoire et de littérature_, 1892, I, p. 164.
-
- [5] _Ibidem_, 1888, II, p. 295.--Cf. _le Moyen Age_, X (1897), p. 91:
- «Ces livres-là [les traités de méthode historique] ne sont guère lus
- de ceux auxquels ils pourraient être utiles, c’est-à-dire les
- amateurs qui occupent leurs loisirs à faire des recherches
- historiques; et quant aux érudits de profession, c’est aux leçons
- des maîtres qu’ils ont appris à connaître les instruments de travail
- et la manière de s’en servir, sans compter que la méthode historique
- est la même que celle des autres sciences d’observation, et qu’on
- peut dire en quelques mots en quoi elle consiste...»
-
- [6] C’est sans doute en vertu de ce principe que la méthode historique
- s’enseigne seulement par l’exemple, que L. Mariani a plaisamment
- intitulé «Corso pratico di metodologia della storia» une
- dissertation sur un point particulier de l’histoire de la ville de
- Fermo. Voir l’_Archivio della Società romana di storia patria_, XIII
- (1890), p. 211.
-
- [7] Voir le compte rendu de l’opuscule de E. A. Freeman, _The methods
- of historical study_, dans la _Revue critique_, 1887, I, p. 376. Cet
- opuscule, dit le critique, est banal et vide. On y voit «que
- l’histoire n’est pas une étude aussi aisée qu’un vain peuple pense,
- qu’elle touche à toutes les sciences et que l’historien vraiment
- digne de ce nom devrait tout savoir; que la certitude historique est
- impossible à obtenir, et que, pour s’en rapprocher le plus possible,
- il faut recourir sans cesse aux sources originales; qu’il faut
- connaître et pratiquer les meilleurs parmi les historiens modernes,
- mais sans jamais tenir ce qu’ils ont écrit pour parole d’évangile.
- Et voilà tout.» Conclusion: Freeman «enseignait mieux sans doute la
- méthode historique par la pratique qu’il n’a réussi à le faire par
- la théorie».
-
- Comparer _Bouvard et Pécuchet_, par G. Flaubert. Il s’agit de deux
- imbéciles, qui, entre autres projets, forment celui d’écrire
- l’histoire. Pour les aider, un de leurs amis leur envoie «des règles
- de critique prises dans le _Cours_ de Daunou», savoir: «Citer comme
- preuve le témoignage des foules, mauvaises preuves; elles ne sont
- pas là pour répondre.--Rejeter les choses impossibles: on fit voir à
- Pausanias la pierre avalée par Saturne.--Tenez en compte l’adresse
- des faussaires, l’intérêt des apologistes et des calomniateurs.»
- L’ouvrage de Daunou contient quantité de truismes aussi patents et
- plus comiques encore que ceux-là.
-
-Nous reconnaissons volontiers que, dans cette manière de voir, tout
-n’est pas faux.--L’immense majorité des écrits sur la méthode
-d’investigation en histoire et sur l’art d’écrire l’histoire--ce que
-l’on appelle, en Allemagne et en Angleterre, l’_Historik_--sont
-superficiels, insipides, illisibles, et il en est de ridicules[8].
-D’abord, ceux qui sont antérieurs au XIXe siècle, analysés à loisir par
-P.-C.-F. Daunou dans le tome VII de son _Cours d’études historiques_[9],
-sont presque tous de simples traités de rhétorique, dont la rhétorique
-est surannée, où l’on discute avec gravité les problèmes les plus
-cocasses[10]. Daunou les raille agréablement, mais il n’a fait preuve
-lui-même que de bon sens dans son monumental ouvrage, qui, aujourd’hui,
-ne paraît guère meilleur, et n’est certainement pas plus utile, que les
-productions anciennes[11]. Quant aux modernes, il est très vrai que tous
-n’ont pas su éviter les deux écueils du genre: obscurité, banalité. Le
-_Grundriss der Historik_ de J. G. Droysen, traduit en français sous le
-titre de _Précis de la science de l’histoire_ (Paris, 1888, in-8), est
-lourd, pédantesque et confus au-delà de ce que l’on peut imaginer[12].
-MM. Freeman, Tardif, Chevalier ne disent rien qui ne soit élémentaire et
-prévu. On voit encore leurs émules discuter à perte de vue des questions
-oiseuses: si l’histoire est un art ou une science, quels sont les
-devoirs de l’histoire, à quoi sert l’histoire, etc.--D’autre part, c’est
-une remarque incontestablement exacte que presque tous les érudits et
-presque tous les historiens actuels sont, au point de vue de la méthode,
-des autodidactes, formés par la seule pratique ou par l’imitation et la
-fréquentation des maîtres antérieurs.
-
- [8] R. Flint (_o. c._, p. 15) se félicite de n’avoir pas à étudier la
- littérature de l’_Historic_, car «a very large portion of it is so
- trivial and superficial that it can hardly ever have been of use
- even to persons of the humblest capacity, and may certainly now be
- safely consigned to kindly oblivion». Néanmoins, R. Flint a donné
- dans son livre une liste sommaire des principaux monuments de cette
- littérature dans les pays de langue française, depuis l’origine. Un
- aperçu plus général et plus complet (bien que très sommaire encore)
- de cette littérature dans tous les pays est fourni par le _Lehrbuch
- der historichen Methode_, de E. Bernheim (Leipzig, 1894, in-8), p.
- 143 et suiv.--Flint (qui a connu quelques ouvrages inconnus à
- Bernheim) s’arrête à l’année 1893, Bernheim à l’année 1894. Depuis
- 1889, on trouve dans les _Jahresberichte der Geschichtswissenschaft_
- un compte rendu périodique des écrits récents sur la méthodologie
- historique.
-
- [9] Ce tome VII a été publié en 1844. Mais le célèbre _Cours_ de
- Daunou fut professé au Collège de France de 1819 à 1830.
-
- [10] Les Italiens de la Renaissance (Mylæus, Francesco Patrizi, etc.),
- et les auteurs des deux derniers siècles après eux, se demandent
- quels sont les rapports de l’histoire avec la dialectique et avec la
- rhétorique; à combien de lois le genre historique est assujetti;
- s’il est convenable que l’historien rapporte les trahisons, les
- lâchetés, les crimes, les désordres; si l’histoire peut s’accommoder
- d’un autre genre que du sublime, etc.--Les seuls livres sur
- l’_Historik_, publiés avant le XIXe siècle, qui accusent un effort
- original pour aborder les vrais problèmes sont ceux de Lenglet du
- Fresnoy (_Méthode pour étudier l’histoire_, Paris, 1713) et de J. M.
- Chladenius (_Allgemeine Geschichtswissenschaft_, Leipzig, 1752).
- Celui de Chladenius a été signalé par E. Bernheim (_o. c._, p. 166).
-
- [11] Il n’y fait même pas toujours preuve de bon sens, car on lit dans
- le _Cours d’études historiques_ (VII, p. 105), à propos du traité
- _De l’histoire_, publié en 1670 par P. Le Moyne, ouvrage très
- faible, pour ne pas dire plus, où des traces de sénilité sont
- visibles: «Je ne prétends point adopter toutes les maximes, tous les
- préceptes que ce traité renferme; mais je crois qu’après celui de
- Lucien c’est le meilleur que nous ayons rencontré; et je doute fort
- qu’aucun de ceux dont il nous reste à prendre connaissance s’élève
- au même degré de philosophie et d’originalité.» Le P. H. Chérot a
- jugé plus sainement le traité _De l’histoire_, dans son _Étude sur
- la vie et les œuvres du P. Le Moyne_, Paris, 1887, in-8, p. 406 et
- suiv.
-
- [12] E. Bernheim déclare cependant (_o. c._, p. 177) que cet opuscule
- est le seul, à son avis, qui «auf der jetzigen Höhe der Wissenschaft
- steht».
-
-Mais de ce que beaucoup d’écrits sur les principes de la méthode
-justifient la méfiance généralement professée envers les écrits de cette
-espèce, et de ce que la plupart des gens de métier ont pu se dispenser
-sans inconvénients apparents d’avoir réfléchi sur la méthode historique,
-il est excessif, à notre avis, de conclure que les érudits et les
-historiens (et surtout les futurs érudits et les futurs historiens)
-n’aient aucun besoin de se rendre compte des procédés du travail
-historique.--En effet, la littérature méthodologique n’est pas tout
-entière sans valeur: il s’est formé lentement un trésor d’observations
-fines et de règles précises, suggérées par l’expérience, qui ne sont pas
-de simple sens commun[13]. Et s’il existe des personnes qui, par un don
-de nature, raisonnent toujours bien sans avoir appris à raisonner, il
-serait facile d’opposer à ces exceptions les cas innombrables où
-l’ignorance de la logique, l’emploi de procédés irrationnels, l’absence
-de réflexion sur les conditions de l’analyse et de la synthèse en
-histoire, ont vicié les travaux des érudits et des historiens.
-
- [13] R. Flint dit très bien (_o. c._, p. 15): «The course of Historic
- has been, on the whole, one of advance from commonplace reflection
- on history towards a philosophical comprehension of the conditions
- and processes on which the formation of historical science depends».
-
-En réalité, l’histoire est sans doute la discipline où il est le plus
-nécessaire que les travailleurs aient une conscience claire de la
-méthode dont ils se servent. La raison, c’est qu’en histoire les
-procédés de travail instinctifs ne sont pas, nous ne saurions trop le
-répéter, des procédés rationnels; il faut donc une préparation pour
-résister au premier mouvement. En outre, les procédés rationnels pour
-atteindre la connaissance historique diffèrent si fortement des procédés
-de toutes les autres sciences, qu’il est nécessaire d’en apercevoir les
-caractères exceptionnels pour se défendre de la tentation d’appliquer à
-l’histoire les méthodes des sciences déjà constituées. On s’explique
-ainsi que les mathématiciens et les chimistes puissent se passer, plus
-aisément que les historiens, d’«introduction» à leurs études.
-
-Il n’y a pas lieu d’insister davantage sur l’utilité de la méthodologie
-historique; car c’est évidemment à la légère qu’elle a été contestée.
-Mais il faut expliquer les motifs qui nous ont conduits à composer le
-présent ouvrage.--Depuis cinquante ans, un grand nombre d’hommes
-intelligents et sincères ont médité sur la méthode des sciences
-historiques; on compte naturellement parmi eux beaucoup d’historiens,
-professeurs d’Université, mieux placés que d’autres pour connaître les
-besoins intellectuels des jeunes gens, mais aussi des logiciens de
-profession, et même des romanciers. M. Fustel de Coulanges a laissé, à
-cet égard, dans l’Université de Paris, une tradition: «Il s’efforçait,
-a-t-on dit[14], de réduire à des formules très précises les règles de la
-méthode...; il n’y avait rien de plus urgent à ses yeux que d’apprendre
-aux travailleurs à atteindre la vérité.» Parmi ces hommes, les uns,
-comme M. Renan[15], se sont contentés d’énoncer des remarques, en
-passant, dans leurs ouvrages généraux ou dans des écrits de
-circonstance[16]; les autres, comme MM. Fustel de Coulanges, Freeman,
-Droysen, Lorenz, Stubbs, de Smedt, von Pflugk-Harttung, etc., ont pris
-la peine d’exposer, dans des opuscules spéciaux, leurs pensées sur la
-matière. Il existe quantité de livres, de «leçons d’ouverture», de
-«discours académiques» et d’articles de revue, publiés dans tous les
-pays, mais particulièrement en France, en Allemagne, en Angleterre, aux
-États-Unis et en Italie, sur l’ensemble et sur les diverses parties de
-la méthodologie. On se dit: ce ne serait certes pas un travail inutile
-que de coordonner les observations dispersées, et comme perdues, en tant
-de volumes et de brochures. Mais ce travail séduisant n’est plus à
-faire: il a été récemment exécuté avec le plus grand soin. M. Ernst
-Bernheim, professeur à l’Université de Greifswald, a dépouillé presque
-tous les écrits modernes sur la méthode historique; il en a profité; il
-a groupé dans des cadres commodes, et, en grande partie, nouveaux,
-quantité de considérations et de références choisies. Son _Lehrbuch der
-historischen Methode_ (Leipzig, 1894, in-8)[17] condense, à la manière
-des _Lehrbücher_ allemands, la littérature spéciale du sujet qu’il
-traite. Nous n’avons pas eu l’intention de recommencer ce qu’il a si
-bien su faire.--Mais il nous a semblé que tout n’était pas dit, après sa
-laborieuse et sage compilation. D’abord, M. Bernheim traite amplement de
-problèmes métaphysiques que nous croyons dépourvus d’intérêt; en
-revanche, il ne se place jamais à des points de vue, critiques ou
-pratiques, que nous tenons pour très intéressants. Puis, la doctrine du
-_Lehrbuch_ est raisonnable, mais elle manque de vigueur et
-d’originalité. Enfin, le _Lehrbuch_ ne s’adresse pas au grand public; il
-reste inaccessible (et à cause de la langue et à cause de la forme) à
-l’immense majorité du public français. Cela suffit à justifier le
-dessein que nous avons formé d’écrire le présent ouvrage au lieu de
-recommander simplement celui de M. Bernheim[18].
-
- [14] P. Guiraud, dans la _Revue des Deux Mondes_, 1er mars 1896, p.
- 75.
-
- [15] E. Renan a dit quelques-unes des choses les plus justes et les
- plus fortes qui aient été dites sur les sciences historiques dans
- _L’Avenir de la science_ (Paris, 1890, in-8), écrit en 1848.
-
- [16] Quelques-unes des remarques les plus ingénieuses, les plus
- topiques, et de la portée la plus générale sur la méthode des
- sciences historiques, ont été formulées jusqu’ici, non dans les
- livres de méthodologie, mais dans les revues--dont la _Revue
- critique d’histoire et de littérature_ est le type--consacrées à la
- critique des livres nouveaux d’histoire et d’érudition. C’est un
- exercice extrêmement salutaire que de parcourir la collection de la
- _Revue critique_, fondée, à Paris, en 1867, «pour imposer le respect
- de la méthode, pour exécuter les mauvais livres, pour réprimer les
- écarts et le travail inutile».
-
- [17] La 1re édition du _Lehrbuch_ est de 1859.
-
- [18] Ce qui a été publié de mieux, jusqu’ici en français sur la
- méthode historique est une brochure de MM. Ch. et V. Mortet, _la
- Science de l’histoire_, Paris, 1894, in-8 de 88 p. Extrait du tome
- XX de la _Grande Encyclopédie_.
-
-
-II
-
-Cette «Introduction aux études historiques» n’a pas la prétention
-d’être, comme le _Lehrbuch der historischen Methode_, un Traité de
-méthodologie historique[19]. C’est une esquisse sommaire. Nous l’avons
-entreprise, au commencement de l’année scolaire 1896-1897, en vue
-d’avertir les étudiants nouveaux de la Sorbonne de ce que les études
-historiques sont et doivent être.
-
- [19] L’un de nous (M. Seignobos) se propose de publier plus tard un
- Traité complet de méthodologie historique, s’il se trouve un public
- pour ce genre d’ouvrage.
-
-Nous avions constaté depuis longtemps, par expérience, l’urgente
-nécessité d’avertissements de cette espèce. La plupart de ceux qui
-s’engagent dans la carrière de l’histoire, en effet, le font sans savoir
-pourquoi, sans s’être jamais demandé s’ils sont propres aux travaux
-historiques, dont ils ignorent souvent jusqu’à la nature. D’ordinaire,
-on se décide à choisir la carrière de l’histoire pour les motifs les
-plus futiles: parce que l’on a obtenu des succès, en histoire, au
-collège[20]; parce que l’on éprouve pour les choses du passé l’espèce
-d’attrait romantique qui jadis décida, dit-on, la vocation d’Augustin
-Thierry; parfois aussi parce que l’on a l’illusion que l’histoire est
-une discipline relativement facile. Il importe assurément que ces
-vocations irraisonnées soient au plus tôt éclairées et mises à
-l’épreuve.
-
- [20] On ne saurait trop affirmer que les études d’histoire, telles
- qu’on les fait au lycée, ne supposent pas les mêmes aptitudes que
- les études historiques, telles qu’on les fait à l’Université et dans
- la vie.--Julien Havet, qui se consacra plus tard aux études
- historiques (critiques), trouvait fastidieuse, au lycée, l’étude de
- l’histoire. «C’est, je crois, dit M. L. Havet, que l’enseignement de
- l’histoire [dans les lycées] n’est pas organisé pour donner pâture
- suffisante à l’esprit scientifique... De toutes les études comprises
- dans le programme des lycées, l’histoire est la seule qui n’appelle
- pas le contrôle permanent de l’élève. Quand il apprend le latin et
- l’allemand, chaque phrase d’une version est l’occasion de vérifier
- une douzaine de règles. Dans les diverses branches des
- mathématiques, les résultats ne sont jamais séparés de leurs
- démonstrations; les _problèmes_, d’ailleurs, obligent l’élève à tout
- repenser par lui-même. Où sont les _problèmes_ en histoire, et quel
- lycéen est jamais exercé à voir clair par son propre effort dans
- l’enchaînement des faits?» _(Bibliothèque de l’École des chartes_,
- 1896, p. 84).
-
-Ayant fait, à des novices, une série de conférences comme «Introduction
-aux études historiques», nous avons pensé que, moyennant révision, ces
-conférences pourraient être profitables à d’autres qu’à des novices. Les
-érudits et les historiens de profession n’y apprendront rien sans doute;
-mais s’ils y trouvaient seulement un thème à réflexions personnelles sur
-le métier que quelques-uns d’entre eux pratiquent d’une manière
-machinale, ce serait déjà un grand point. Quant au public, qui lit les
-œuvres des historiens, n’est-il pas à souhaiter qu’il sache comment ces
-œuvres se font, afin qu’il soit davantage en mesure de les juger?
-
-Nous ne nous adressons donc pas seulement, comme M. Bernheim, aux
-spécialistes présents et futurs, mais encore au public qu’intéresse
-l’histoire. Cela nous a fait une loi d’être aussi concis, aussi clairs
-et aussi peu techniques que possible. Mais, en ces matières, lorsqu’on
-est concis et clair, on paraît souvent superficiel. Banal ou obscur,
-telle est, comme on l’a vu plus haut, la fâcheuse alternative dont nous
-sommes menacés.--Sans nous dissimuler la difficulté, sans la croire
-insurmontable, nous avons essayé de dire nettement ce que nous avions à
-dire.
-
-La première moitié du livre a été rédigée par M. Langlois, la seconde
-par M. Seignobos; mais les deux collaborateurs se sont constamment
-aidés, concertés et surveillés[21].
-
- [21] M. Langlois a écrit le livre I, le livre II jusqu’au chapitre VI,
- l’appendice II et le présent Avertissement; M. Seignobos, la fin du
- livre II, le livre III et l’appendice I. Le chapitre I du livre II,
- le chapitre V du livre III et la Conclusion ont été rédigés en
- commun.
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-Paris, août 1897.
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-INTRODUCTION
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-AUX
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-ÉTUDES HISTORIQUES
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-LIVRE I
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-LES CONNAISSANCES PRÉALABLES
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-CHAPITRE I
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-LA RECHERCHE DES DOCUMENTS (HEURISTIQUE)
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-L’histoire se fait avec des documents. Les documents sont les traces
-qu’ont laissées les pensées et les actes des hommes d’autrefois. Parmi
-les pensées et les actes des hommes, il en est très peu qui laissent des
-traces visibles, et ces traces, lorsqu’il s’en produit, sont rarement
-durables: il suffit d’un accident pour les effacer. Or, toute pensée et
-tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes, ou dont
-les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire: c’est comme
-s’il n’avait jamais existé. Faute de documents, l’histoire d’immenses
-périodes du passé de l’humanité est à jamais inconnaissable. Car rien ne
-supplée aux documents: pas de documents, pas d’histoire.
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-Pour conclure légitimement d’un document au fait dont il est la trace,
-il faut prendre de nombreuses précautions, qui seront indiquées plus
-loin.--Mais il est clair que, préalablement à tout examen critique et à
-toute interprétation des documents, se pose la question de savoir s’il y
-en a, combien il y en a, et où ils sont. Si j’ai l’idée de traiter un
-point d’histoire[22], quel qu’il soit, je m’informerai d’abord de
-l’endroit ou des endroits où reposent les documents nécessaires pour le
-traiter, supposé qu’il en existe. Chercher, recueillir les documents est
-donc une des parties, logiquement la première, et une des parties
-principales, du métier d’historien. En Allemagne, on lui a donné le nom
-d’Heuristique (_Heuristik_), commode parce qu’il est bref.--Est-il utile
-de démontrer l’importance capitale de l’Heuristique? Non, sans doute. Il
-va de soi que, si on ne la pratique pas bien, c’est-à-dire si l’on ne
-sait pas s’entourer, avant de commencer un travail historique, de tous
-les renseignements accessibles, on augmente gratuitement ses chances
-(toujours nombreuses, quoi qu’on fasse) d’opérer sur des données
-insuffisantes: des œuvres d’érudition ou d’histoire, faites conformément
-aux règles de la méthode la plus exacte, ont été viciées, ou même
-totalement annulées, à cause de cette simple circonstance matérielle que
-l’auteur ne connaissait pas des documents par lesquels ceux qu’il avait
-sous la main, et dont il s’est contenté, auraient été éclaircis,
-complétés ou ruinés. Toutes choses égales d’ailleurs entre eux, la
-supériorité des érudits et des historiens modernes sur les érudits et
-les historiens des derniers siècles consiste en ce que ceux-ci ont eu
-moins de moyens d’être bien informés que n’en ont ceux-là[23].
-L’Heuristique, en effet, est aujourd’hui plus facile qu’autrefois,
-quoique le bon Wagner soit encore fondé à dire
-
- Wie schwer sind nicht die Mittel zu erwerben
- Durch die man zu den Quellen steigt[24]!
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- [22] En pratique, le plus souvent, on ne se propose point de traiter
- un point d’histoire avant de savoir s’il existe ou non des documents
- qui permettent de l’étudier. C’est, inversement, un document,
- découvert par hasard, qui suggère l’idée d’approfondir la question
- d’histoire que ce document intéresse et de colliger, à cet effet,
- les documents du même genre.
-
- [23] C’est pitié de voir comment les meilleurs des anciens érudits ont
- vaillamment, mais vainement, lutté, pour résoudre des difficultés
- qui n’auraient pas même existé pour eux s’ils avaient eu sous les
- yeux des dossiers moins incomplets. Mais la plus brillante sagacité
- ne pouvait pas suppléer aux secours matériels qui leur ont manqué.
-
- [24] _Faust_, I, sc. 3.
-
-Essayons d’expliquer pourquoi la récolte des documents, naguère si
-laborieuse, est encore, quels qu’aient été, depuis un siècle, les
-progrès accomplis, très pénible; et comment cette opération essentielle
-pourrait, grâce à de nouveaux progrès, être ultérieurement simplifiée.
-
-I. Ceux qui, les premiers, ont essayé d’écrire l’histoire
-d’après les sources, se sont trouvés dans une situation
-embarrassante.--S’agissait-il de raconter des événements relativement
-récents, dont tous les témoins n’étaient pas morts? On avait la
-ressource d’interviewer les témoins survivants. Thucydide, Froissart, et
-bien d’autres, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, ont procédé de la
-sorte. Lorsque l’historien de la côte californienne du Pacifique, H. H.
-Bancroft, se proposa de recueillir les matériaux d’une histoire dont
-quelques acteurs vivaient encore, il n’épargna rien, il mobilisa une
-armée de _reporters_, pour leur soutirer des conversations[25].--Mais
-s’agissait-il d’événements anciens, qu’aucun homme vivant n’avait pu
-voir et dont la tradition orale n’avait gardé aucun souvenir? Il n’y
-avait pas d’autre moyen que de réunir des documents de toute sorte,
-principalement des écrits, relatifs au passé lointain dont on
-s’occupait. C’était difficile, alors que les bibliothèques étaient
-rares, les archives secrètes et les documents dispersés. H. H. Bancroft,
-qui s’est trouvé à cet égard, vers 1860, en Californie, dont la
-situation où les premiers chercheurs se sont trouvés, autrefois, dans
-nos contrées, s’en est tiré comme il suit. Il était riche: il a raflé, à
-n’importe quel prix, tous les documents à vendre, imprimés ou
-manuscrits; il a négocié avec des familles et des corporations dans la
-gêne l’achat de leurs archives ou la permission d’en faire prendre copie
-par des copistes à ses gages. Cela fait, il a logé sa collection dans un
-bâtiment _ad hoc_, et il l’a classée. Théoriquement, rien de plus
-rationnel. Mais cette procédure rapide, à l’américaine, n’a été employée
-qu’une fois avec l’esprit de suite et les ressources qui en ont assuré
-le succès; ailleurs et en d’autres temps elle n’eût pas, du reste, été
-de mise. Ailleurs, les choses ne se sont pas, malheureusement, passées
-ainsi.
-
- [25] Voir Ch.-V. Langlois, _H. H. Bancroft et Cie_, dans la _Revue
- universitaire_, 1894, I, p. 233.
-
-A l’époque de la Renaissance, les documents de l’histoire ancienne et de
-l’histoire du moyen âge étaient dispersés dans d’innombrables
-bibliothèques privées et dans d’innombrables dépôts d’archives, presque
-tous inaccessibles, sans parler de ceux que le sol recelait encore et
-dont personne ne soupçonnait l’existence. Il était alors matériellement
-impossible de se procurer la liste de tous les documents utiles pour
-élucider une question (par exemple, la liste de tous les manuscrits
-conservés d’un ouvrage ancien); impossible encore, si, par miracle, on
-avait eu pareille liste, de consulter tous ces documents sans des
-voyages, des dépenses et des démarches interminables. D’où des
-conséquences, faciles à prévoir, qui se sont, en effet, produites: 1º
-l’Heuristique offrant pour eux des difficultés insurmontables, les
-premiers érudits et les premiers historiens, qui se sont servis, non de
-tous les documents, ni des meilleurs documents, mais des documents
-qu’ils avaient à leur portée, ont été presque toujours mal renseignés,
-et leurs œuvres ne sont plus intéressantes que dans la mesure où ils ont
-utilisé des documents aujourd’hui perdus; 2º les premiers érudits et les
-premiers historiens qui aient été relativement bien renseignés sont ceux
-qui, à cause de leur profession, avaient accès dans de riches dépôts de
-documents: bibliothécaires, archivistes, religieux, magistrats, dont
-l’Ordre ou la Compagnie possédait des bibliothèques ou des archives
-considérables[26].
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- [26] Les anciens érudits avaient le sentiment de ce que les conditions
- où ils travaillaient avaient de défavorable. Ils souffraient très
- vivement de l’insuffisance des instruments de recherche et des
- moyens de comparaison. La plupart d’entre eux ont fait de grands
- efforts pour se renseigner. De là, ces volumineuses correspondances
- entre érudits des derniers siècles, dont nos bibliothèques
- conservent tant de précieuses épaves, et ces relations d’enquêtes
- scientifiques, de voyages à la découverte des documents historiques,
- qui, sous le nom d’_Iter_ (_Iter italicum_, _Iter germanicum_,
- etc.), étaient jadis à la mode.
-
-De bonne heure intervinrent, il est vrai, des collectionneurs qui, à
-prix d’argent, voire par des moyens moins recommandables, tels que le
-vol, se formèrent, avec des intentions plus ou moins scientifiques, des
-«cabinets», des collections de documents originaux et de copies. Mais
-ces collectionneurs européens, nombreux depuis le XVe siècle, diffèrent
-assez notablement de H. H. Bancroft. En effet, notre Californien n’a
-recueilli que des documents relatifs à un sujet particulier (l’histoire
-de certains États du Pacifique), et il a eu l’ambition de les recueillir
-tous; la plupart des collectionneurs européens ont acquis des pièces,
-des épaves, des fragments de toute espèce et un nombre de documents très
-petit par rapport à la masse colossale des documents historiques qui
-existaient de leur temps. De plus, ce n’est pas, en général, avec le
-dessein de les rendre _publici juris_ que les Peiresc, les Gaignières,
-les Clairambault, les Colbert, et tant d’autres, ont retiré de la
-circulation des documents qui risquaient de s’y perdre: ils se
-contentaient (et c’était déjà louable) et les communiquer, plus ou moins
-libéralement, à leurs amis. Mais l’humeur des collectionneurs (et de
-leurs héritiers) est changeante, souvent bizarre. Certes, il vaut mieux
-que les documents se trouvent dans des collections particulières
-qu’exposés à tous les hasards ou soustraits absolument à la curiosité
-scientifique; mais, pour que l’Heuristique soit véritablement facilitée,
-la première condition est que toute les collections de documents soient
-_publiques_[27].
-
- [27] Signalons en passant une aberration puérile, mais très naturelle
- et très fréquente chez les collectionneurs: ils sont portés à
- s’exagérer la valeur intrinsèque des documents qu’ils possèdent par
- cela seul qu’ils les possèdent. Des documents ont été publiés avec
- un grand luxe de commentaires par des personnes qui les avaient
- acquis par hasard, et qui n’y auraient attaché, avec raison, aucune
- importance, si elles les avaient rencontrés dans des collections
- publiques. Ce n’est là, du reste, que la manifestation la plus
- grossière d’une tendance générale contre laquelle il faut toujours
- être en garde: on s’exagère aisément l’importance des documents que
- l’on possède, des documents que l’on a découverts, des textes que
- l’on a publiés, des personnages et des questions que l’on a étudiés.
-
-Or, les plus belles des collections privées de documents--à la fois
-bibliothèques et musées--furent naturellement en Europe, à partir de la
-Renaissance, celle des rois. Dès l’ancien régime, les collections
-royales ont été presque toutes ouvertes, ou entre-bâillées, au public.
-Et tandis que les autres collections particulières étaient souvent
-liquidées après la mort de leurs auteurs, elles, au contraire, n’ont pas
-cessé de s’accroître: elles se sont enrichies précisément des débris de
-toutes les autres. Le Cabinet des manuscrits de France, par exemple,
-formé par les rois de France et ouvert par eux au public, avait, à la
-fin du XVIIIe siècle, absorbé la meilleure partie des collections qui
-avaient été l’œuvre personnelle des amateurs et des érudits des deux
-siècles antérieurs[28]. De même, dans les autres pays. La concentration
-d’un grand nombre de documents historiques dans de vastes établissements
-publics, ou à peu près publics, fut le résultat excellent de cette
-évolution spontanée.
-
- [28] Voir L. Delisle, _le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque
- nationale_, Paris, 1868-1881, 3 vol. in-4.--Les histoires d’anciens
- dépôts de documents qui ont été publiées récemment en assez grand
- nombre l’ont été sur le modèle de cet admirable ouvrage.
-
-Plus favorable et plus efficace encore pour améliorer les conditions
-matérielles des recherches historiques fut l’arbitraire révolutionnaire.
-En France la Révolution de 1789, des mouvements analogues dans d’autres
-pays, ont procuré la confiscation, par la violence, au profit de l’État,
-c’est-à-dire de tout le monde, d’une foule d’archives privées et de
-collections particulières: archives, bibliothèques et musées de la
-couronne, archives et bibliothèques de couvents et de corporations
-supprimées, etc. Chez nous, en 1790, l’Assemblée constituante mit ainsi
-l’État en possession d’une prodigieuse quantité de dépôts de documents
-historiques, auparavant dispersés et plus ou moins jalousement défendus
-contre la curiosité des érudits; ces richesses ont été réparties depuis
-entre quelques établissements nationaux. Le même phénomène s’est produit
-plus récemment, sur une moins grande échelle, en Allemagne, en Espagne,
-en Italie.
-
-Ni les collections de l’ancien régime, ni les confiscations
-révolutionnaires ne se sont faites sans causer d’importants dommages. Le
-collectionneur est, ou plutôt était souvent jadis, un barbare qui
-n’hésitait pas, pour enrichir ses collections de pièces et de débris
-rares, à mutiler des monuments, à dépecer des manuscrits, à disloquer
-des fonds d’archives, en vue de s’en approprier des morceaux. De ce
-chef, bien des actes de vandalisme ont été accomplis avant la
-Révolution. Les opérations révolutionnaires de confiscation et de
-transfert eurent aussi, naturellement, des conséquences très fâcheuses:
-outre que l’on détruisit alors par négligence, ou même pour le plaisir
-de détruire, on eut l’idée malheureuse de _trier_ systématiquement, de
-ne conserver que les documents «intéressants» ou «utiles», et de se
-débarrasser des autres. Le tri fit alors commettre à des hommes pleins
-de bonnes intentions, mais incompétents et surmenés, des ravages
-irréparables dans nos archives anciennes: il y a aujourd’hui des
-travailleurs qui s’exercent, ce qui demande infiniment de temps, de
-patience et de soin, à reconstituer les fonds démembrés et à rajuster en
-leur place les fragments isolés par le zèle irréfléchi de ceux qui
-manipulèrent jadis de la sorte, avec brutalité, les documents
-historiques. Il faut reconnaître d’ailleurs que les mutilations causées
-par les collectionneurs de l’ancien régime et par les opérations
-révolutionnaires sont insignifiantes en regard de celles qui proviennent
-d’accidents fortuits et des effets naturels du temps. Mais fussent-elles
-dix fois plus graves, elles seraient encore largement compensées par ces
-deux bienfaits de premier ordre, que l’on ne saurait trop mettre en
-relief: 1º la concentration, dans quelques dépôts, relativement peu
-nombreux, de documents qui jadis étaient disséminés, et comme perdus, en
-cent endroits différents; 2º la publicité de ces dépôts. Désormais, ce
-qui reste de documents historiques anciens, après les grandes
-destructions du hasard et du vandalisme, est enfin mis à l’abri, classé,
-communiqué et considéré comme une partie du patrimoine social.
-
-Les documents historiques anciens sont donc réunis et conservés
-aujourd’hui, en principe, dans ces établissements publics que l’on
-appelle archives, bibliothèques et musées. A la vérité, tous les
-documents qui existent n’y sont pas puisque, malgré les incessantes
-acquisitions à titre onéreux et à titre gratuit que font chaque année,
-depuis longtemps, dans le monde entier, les archives, les bibliothèques
-et les musées, il y a encore des collections privées, des marchands qui
-les alimentent, et des documents en circulation. Mais l’exception, qui
-est négligeable, n’entame pas, ici, la règle. Tous les documents
-anciens, en quantité limitée, qui extravaguent encore, viendront, du
-reste, échouer tôt ou tard dans les établissements d’État, dont le
-propriétaire perpétuel acquiert toujours, n’aliène jamais[29].
-
- [29] Une bonne partie des documents anciens qui circulent encore
- proviennent de vols commis, depuis longtemps, au préjudice des
- établissements d’État. Les précautions prises pour éviter de
- nouvelles distractions sont aujourd’hui sérieuses et, presque
- partout, aussi efficaces que possible.
-
- Quant aux documents modernes (imprimés), la règle du Dépôt légal,
- adoptée par presque tous les pays civilisés, en assure la
- conservation dans des établissements publics.
-
-En principe, il est désirable que les dépôts de documents (archives,
-bibliothèques et musées) ne soient pas trop nombreux, et nous avons dit
-qu’heureusement ils le sont moins, sans comparaison, aujourd’hui qu’il y
-a cent ans. La centralisation des documents, dont les avantages, pour
-les travailleurs, sont évidents, pourrait-elle être poussée encore plus
-loin? N’existe-il pas encore des dépôts dont l’autonomie se justifie
-mal? Peut-être[30]; mais le problème de la centralisation des documents
-a cessé d’être grave et urgent depuis que les procédés de reproduction
-ont été perfectionnés, et surtout depuis que l’habitude a été
-généralement prise de remédier aux inconvénients de la multiplicité des
-dépôts en faisant voyager les documents: on peut maintenant consulter,
-sans frais, dans la bibliothèque publique de la ville où l’on réside,
-des documents qui appartiennent aux bibliothèques de Saint-Pétersbourg,
-de Bruxelles et de Florence, par exemple; assez rares sont désormais les
-établissements comme les Archives nationales de Paris, le Musée
-britannique de Londres, et la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence,
-dont les statuts interdisent absolument les communications
-au-dehors[31].
-
- [30] On sait que Napoléon Ier conçut la pensée chimérique de réunir à
- Paris les archives de l’Europe entière et qu’il y envoya, pour
- commencer, celles du Vatican, du Saint-Empire, de la couronne de
- Castille, etc., que l’on dut, plus tard, restituer.--Il ne saurait
- être question, aujourd’hui, de procéder à des confiscations. Mais
- les archives anciennes des notaires pourraient être centralisées
- partout, comme elles le sont déjà en quelques pays, dans des
- établissements publics. On ne s’explique pas que, à Paris, les
- ministères des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine
- conservent des papiers anciens, dont la place naturelle serait aux
- Archives nationales. Il serait facile d’énumérer un grand nombre
- d’anomalies de cette espèce, qui ne laissent pas, en certains cas,
- de gêner, sinon d’empêcher, les recherches; car les petits dépôts
- dont l’existence est inutile sont précisément ceux qui ont les
- règlements les plus restrictifs.
-
- [31] Le service international du prêt des documents manuscrits
- fonctionne régulièrement (et gratuitement pour le public) en Europe,
- par l’intermédiaire des Chancelleries. En outre la plupart des
- grands établissements se consentent, entre eux, des prêts: cette
- voie est aussi sûre, et parfois plus rapide, que la voie
- diplomatique. Des congrès d’historiens et de bibliothécaires ont mis
- souvent à l’ordre du jour, en ces dernières années, la question du
- prêt (ou de la communication hors des dépôts où ils sont conservés)
- des documents originaux.--Les résultats obtenus jusqu’à présent sont
- déjà très satisfaisants.
-
-II. Étant donné que la plupart des documents historiques sont
-aujourd’hui conservés dans des établissements publics (archives,
-bibliothèques et musées), l’Heuristique serait très aisée, si seulement
-de bons inventaires descriptifs de tous les dépôts de documents qui
-existent avaient été dressés, si ces inventaires étaient munis de tables
-ou si des répertoires généraux (alphabétiques, systématiques, etc.) en
-avaient été faits; enfin s’il était possible de consulter quelque part
-la collection complète de tous ces inventaires et de leurs index. Mais
-l’Heuristique est très pénible, parce que ces conditions sont encore
-loin, par malheur, d’être convenablement réalisées.
-
-D’abord, il y a des dépôts de documents (archives, bibliothèques et
-musées) dont le contenu n’a jamais été catalogué, même en partie, de
-sorte que personne ne sait ce qui s’y trouve. Les dépôts dont on possède
-des inventaires descriptifs complets sont rares; beaucoup de fonds,
-conservés dans de célèbres établissements dont les collections n’ont été
-inventoriées qu’en partie, restent encore à décrire[32].--En second
-lieu, que de différences entre les inventaires déjà exécutés! Il en est
-d’anciens, qui, parfois, ne correspondent même plus au classement actuel
-des documents, et dont on ne saurait se servir sans concordances; il en
-est de modernes qui n’en sont pas moins rédigés d’après des systèmes
-surannés, trop détaillés ou trop sommaires; les uns sont imprimés, les
-autres manuscrits, sur registres ou sur fiches; quelques-uns sont
-soignés et définitifs, beaucoup sont bâclés, insuffisants et
-provisoires. Apprendre à distinguer, dans cette énorme littérature
-confuse des inventaires imprimés (pour ne parler que de ceux-là), ce qui
-mérite confiance de ce qui n’en mérite pas, en un mot à s’en servir, est
-tout un apprentissage.--Enfin, où consulter commodément les inventaires
-qui existent? La plupart des grandes bibliothèques n’en possèdent que
-des collections incomplètes; il n’en existe nulle part de répertoires
-généraux.
-
- [32] Ce sont quelquefois les plus considérables, dont la masse
- effraye; on entreprend plus volontiers l’inventaire des petits fonds
- qui n’exige pas tant de peines. C’est pour la même raison que l’on a
- publié beaucoup de cartulaires insignifiants, mais courts, tandis
- que plusieurs cartulaires de premier ordre, mais volumineux, sont
- encore inédits.
-
-Cet état de choses est très fâcheux. En effet, les documents que
-renferment les dépôts et les fonds qui ne sont pas inventoriés sont
-vraiment comme s’ils n’étaient pas pour tous les travailleurs qui n’ont
-point le loisir de dépouiller eux-mêmes, d’un bout à l’autre, ces dépôts
-et ces fonds. Nous avons dit: pas de documents, pas d’histoire. Mais pas
-de bons inventaires descriptifs des dépôts de documents, cela équivaut,
-en pratique, à l’impossibilité de connaître l’existence des documents
-autrement que par hasard. Disons donc que les progrès de l’histoire
-dépendent en grande partie des progrès de l’inventaire général des
-documents historiques, qui est encore aujourd’hui fragmentaire et
-imparfait.--Aussi bien, tout le monde est d’accord sur ce point. Le P.
-Bernard de Montfaucon considérait sa _Bibliotheca bibliotecarum
-manuscriptorum nova_, un recueil de catalogues de bibliothèques, comme
-«l’ouvrage le plus utile et le plus intéressant qu’il eût fait en sa
-vie[33]». «Dans l’état actuel de la science, écrivait E. Renan en
-1848[34], il n’y a pas de travail plus urgent qu’un catalogue critique
-des manuscrits des diverses bibliothèques... Voilà, en apparence, une
-besogne bien humble;... et pourtant les recherches érudites seront
-entravées et incomplètes jusqu’à ce que ce travail soit fait d’une
-manière définitive.» «Nous aurions de meilleurs livres sur notre
-ancienne littérature, dit M. P. Meyer[35], si les prédécesseurs de M.
-Delisle [comme administrateur de la Bibliothèque nationale de Paris]
-avaient apporté la même ardeur et la même diligence à inventorier les
-richesses confiées à leurs soins.»
-
- [33] Voir son autobibliographie, publiée par E. de Broglie, _Bernard
- de Montfaucon et les Bernardins_, II (Paris, 1891, in-8), p. 323.
-
- [34] E. Renan, l’_Avenir de la science_, p. 217.
-
- [35] _Romania_, XXI (1892), p. 625.
-
-Il importe d’indiquer, en peu de mots, les causes et de préciser les
-conséquences d’une situation que l’on déplore depuis qu’il y a des
-érudits, et qui s’améliore, mais lentement.
-
-«Je vous affirme, disait E. Renan[36], que les quelques cent mille
-francs qu’un ministre de l’Instruction publique y affecterait [à la
-confection d’inventaires] seraient mieux employés que les trois quarts
-de ceux que l’on consacre aux lettres.» Il ne s’est rencontré que
-rarement, aussi bien à l’étranger qu’en France, des ministres convaincus
-de cette vérité, et assez décidés pour se conduire en conséquence. Il
-n’a pas, d’ailleurs, toujours été vrai que, pour procurer de bons
-inventaires, il soit suffisant, comme il est nécessaire, de faire des
-sacrifices d’argent: les meilleures méthodes à employer pour la
-description des documents n’ont été assurées que récemment; le
-recrutement de travailleurs compétents, qui n’offrirait pas aujourd’hui
-de grandes difficultés, eût été très malaisé et hasardeux, à l’époque où
-les travailleurs compétents étaient plus rares.--Mais passons sur les
-obstacles matériels: manque d’argent et manque d’hommes. Une cause d’un
-autre ordre n’a pas été sans action.--Les fonctionnaires chargés
-d’administrer les dépôts de documents n’ont pas toujours montré autant
-de zèle qu’ils en montrent maintenant pour en faire connaître les
-ressources par des inventaires corrects. Dresser des inventaires (comme
-on les dresse de nos jours, à la fois très exacts et sommaires) est une
-besogne pénible, très pénible, sans joie comme sans récompense. Plus
-d’un, vivant, à cause de ses fonctions, au milieu des documents, libre
-de les consulter à toute heure, beaucoup mieux placé que le public, en
-l’absence de tout inventaire, pour faire des dépouillements, et, au
-cours de ces dépouillements, des découvertes, plus d’un a préféré
-travailler pour lui plutôt que pour autrui, et fait passer la
-fastidieuse rédaction d’un catalogue après ses recherches personnelles.
-Qui est-ce qui, de nos jours, a découvert, publié, commenté le plus
-grand nombre de documents? Ce sont les fonctionnaires attachés aux
-dépôts de documents. L’avancement de l’inventaire général des documents
-historiques en a été, sans doute, retardé. Il s’est trouvé que ceux-là
-précisément étaient le mieux en mesure de se passer d’inventaires dont
-le devoir professionnel était d’en faire.
-
- [36] A l’endroit cité.
-
-Les conséquences de l’imperfection des inventaires descriptifs sont
-dignes d’attention.--D’une part, on n’est jamais certain d’avoir épuisé
-toutes les sources d’information: qui sait ce que tiennent en réserve
-les dépôts et les fonds non catalogués[37]? D’autre part, on est obligé,
-pour se procurer autant d’informations que possible, d’avoir une
-connaissance approfondie des ressources que fournit la littérature
-actuelle de l’Heuristique, et de consacrer beaucoup de temps aux
-recherches préliminaires.--En fait, quiconque se propose de recueillir
-des documents pour traiter un point d’histoire, commence par consulter
-les répertoires et les inventaires[38]. Les novices procèdent à cette
-opération capitale avec une maladresse, une lenteur et des efforts qui
-excitent chez les personnes expérimentées, suivant leur tempérament, le
-sourire ou la compassion. Ceux qui sourient en voyant les novices
-patauger, et peiner, et perdre du temps à se débrouiller au milieu des
-inventaires, en négliger de précieux et en dépouiller d’inutiles, se
-disent qu’eux-mêmes ont passé jadis par des épreuves analogues: chacun
-son tour. Ceux qui voient avec regret ce gaspillage de temps et de
-forces pensent que, s’il est, jusqu’à un certain point, inévitable, il
-n’a rien de bienfaisant: ils se demandent s’il n’y aurait pas moyen de
-rendre un peu moins rude cet apprentissage de l’Heuristique, qui,
-naguère, leur a coûté si cher. Est-ce que, d’ailleurs, par elles-mêmes,
-dans l’état présent de l’outillage, les recherches ne sont pas bien
-assez difficiles, quelle que soit l’expérience des chercheurs? Il y a
-des érudits et des historiens qui dépensent, en recherches matérielles,
-le plus clair de leur activité. Certains travaux, relatifs
-principalement à l’histoire du moyen âge et à l’histoire moderne (car
-les documents de l’histoire ancienne, moins nombreux et plus étudiés,
-sont aussi mieux répertoriés que les autres), certains travaux
-historiques supposent, non seulement la consultation assidue des
-inventaires (qui ne sont pas tous munis de tables), mais encore des
-dépouillements immenses, directs, dans des fonds mal pourvus, ou tout à
-fait dépourvus d’inventaires. Il n’est pas douteux, il est prouvé par
-l’expérience, que la perspective de ces très longues enquêtes à
-effectuer, préalablement à toute opération plus relevée, a détourné et
-détourne, de l’érudition historique, des esprits excellents. Telle est,
-en effet, l’alternative: ou travailler sur des documents très
-probablement incomplets, ou s’absorber dans des dépouillements
-indéfinis, souvent infructueux, et dont les résultats ne paraissent
-presque jamais valoir le temps dépensé. N’est-il pas répugnant
-d’employer une grande partie de sa vie à feuilleter des catalogues sans
-tables, ou à balayer des yeux, les unes après les autres, toutes les
-pièces qui composent des fonds de _miscellanea_ non catalogués, pour se
-procurer des renseignements (positifs ou négatifs), que l’on aurait eus
-sans peine, en un instant, si ces fonds étaient catalogués, si les
-catalogues avaient des tables? La conséquence la plus grave de
-l’imperfection des instruments actuels de l’Heuristique, c’est à coup
-sûr de décourager beaucoup d’hommes intelligents, qui ont la conscience
-de leur valeur et le sentiment d’une proportion normale entre l’effort
-et sa récompense[39].
-
- [37] H. H. Bancroft a, dans ses Mémoires intitulés: _Literary
- industries_ (New York, 1891, in-16), analysé assez finement quelques
- conséquences pratiques de l’imperfection des procédés de recherche.
- «Supposons, dit-il, qu’un écrivain industrieux prenne la résolution
- d’écrire l’histoire de la Californie. Il se procure aisément
- quelques livres, les lit, prend des notes; ces livres le renvoient à
- d’autres, qu’il consulte dans les dépôts publics de la ville qu’il
- habite. Quelques années se passent ainsi, au bout desquelles il
- s’aperçoit qu’il n’a pas sous la main la dixième partie des sources;
- il fait des voyages, il entretient des correspondances, mais,
- désespérant finalement d’épuiser la matière, il console son orgueil
- et sa conscience par cette réflexion qu’il a beaucoup fait; que la
- plupart des documents qu’il n’a pas pu consulter sont probablement
- peu importants, comme beaucoup d’autres qu’il a consultés sans
- profit. Quant aux journaux et aux myriades de rapports officiels du
- gouvernement des États-Unis qui tous contiennent cependant des faits
- intéressants pour l’histoire californienne, il n’a pas même songé,
- s’il est sain d’esprit, à les explorer d’un bout à l’autre; il en a
- feuilleté quelques-uns, voilà tout; il sait bien que chacun de ces
- champs de recherche réclamerait le travail de plusieurs années, et
- que s’imposer de les parcourir tous, ce serait se condamner à des
- corvées écœurantes, dont il ne verrait jamais la fin. En ce qui
- concerne les témoignages oraux et les manuscrits, il attrapera
- quelques anecdotes inédites, au hasard des conversations; il
- obtiendra communication, sous le manteau, de quelques papiers de
- famille; il utilisera tout cela dans les notes et dans les pièces
- justificatives de son livre. Il piquera çà et là quelques documents
- curieux aux Archives de l’État, mais, comme il faudrait quinze ans
- pour dépouiller l’ensemble des collections de ce dépôt, il se
- contentera naturellement de butiner. Puis, il écrit. Il se garde
- bien d’avertir le public qu’il n’a pas vu tous les documents; il met
- au contraire en relief ceux qu’il a réussi à se procurer, par
- vingt-cinq années de labeur incessant...»
-
- [38] Quelques-uns se dispensent de recherches personnelles en
- s’adressant aux fonctionnaires chargés de l’administration des
- dépôts de documents; ce sont alors ces fonctionnaires qui font, à la
- place du public, les recherches indispensables. Cf. _Bouvard et
- Pécuchet_, p. 158. Bouvard et Pécuchet se proposent d’écrire la vie
- du duc d’Angoulême; à cet effet, «ils résolurent de passer quinze
- jours à la bibliothèque municipale de Caen pour y faire des
- recherches. Le bibliothécaire mit à leur disposition des histoires
- générales et des brochures...».
-
- [39] Ces considérations ont été déjà présentées et développées dans la
- _Revue universitaire_, 1894, I, p. 321 et suiv.
-
-S’il était dans la nature des choses que la recherche des documents
-historiques, dans les dépôts publics, fût nécessairement aussi
-laborieuse qu’elle l’est encore, on s’y résignerait: personne ne s’avise
-de regretter les dépenses inévitables de temps et de travail que coûtent
-les fouilles archéologiques, quels qu’en soient les résultats. Mais
-l’imperfection des instruments modernes de l’Heuristique n’a rien de
-nécessaire. Aux derniers siècles, la situation était bien pire; rien ne
-s’oppose à ce qu’un jour elle soit tout à fait bonne.--Nous sommes
-amenés ainsi, après avoir parlé des causes et des conséquences, à dire
-un mot des remèdes.
-
-Sous nos yeux, l’outillage de l’Heuristique se perfectionne
-continuellement, par deux voies. Chaque année augmente le nombre des
-inventaires descriptifs d’archives, de bibliothèques et de musées,
-dressés par les soins des fonctionnaires de ces établissements. D’un
-autre côté, de puissantes Sociétés scientifiques entretiennent des
-travailleurs experts à cataloguer les documents, qui se transportent
-successivement dans tous les dépôts, pour y relever tous les documents
-d’une certaine espèce, ou relatifs au même sujet: c’est ainsi que la
-Société des Bollandistes fait exécuter par ses missionnaires, dans
-diverses bibliothèques, un Catalogue général des documents
-hagiographiques, et l’Académie impériale de Vienne un Catalogue des
-monuments de la littérature patristique. La Société des _Monumenta
-Germaniae historica_ a institué depuis longtemps de vastes enquêtes du
-même genre; ce sont de pareilles enquêtes dans les musées et les
-bibliothèques de l’Europe entière qui naguère ont rendu possible la
-fabrication du _Corpus inscriptionum latinarum_. Enfin plusieurs
-Gouvernements ont pris l’initiative d’envoyer à l’étranger des personnes
-chargées d’inventorier, pour leur compte, les documents qui les
-intéressent: c’est ainsi que l’Angleterre, les Pays-Bas, la Suisse, les
-États-Unis, etc., accordent des subventions régulières à leurs agents
-qui inventorient et transcrivent, dans les grands dépôts de l’Europe,
-les documents qui concernent l’histoire de l’Angleterre, des Pays-bas,
-de la Suisse, des États-Unis[40], etc.--Avec quelle célérité et quelle
-perfection ces utiles travaux peuvent être conduits aujourd’hui, pourvu
-que, dès l’origine, une sage méthode ait été adoptée, et pourvu que l’on
-dispose, en même temps que de quelque argent pour le rétribuer, d’un
-personnel compétent, convenablement dirigé, l’histoire du _Catalogue
-général des manuscrits des bibliothèques publiques de France_ le montre:
-commencé en 1885, cet excellent _Catalogue_ descriptif compte en 1897
-près de cinquante volumes et sera bientôt terminé. Le _Corpus
-inscriptionum latinarum_ aura été exécuté en moins de cinquante années.
-Les résultats obtenus par les Bollandistes et par l’Académie impériale
-de Vienne ne sont pas moins concluants. Il suffit sûrement, désormais,
-d’y mettre le prix pour doter à bref délai les études historiques des
-instruments de recherche indispensables. La méthode pour les faire est,
-en effet, fixée, et un personnel exercé serait aisément recruté.--Ce
-personnel serait évidemment composé en grande partie d’archivistes et de
-bibliothécaires de profession, mais aussi des travailleurs libres qui
-ont une vocation décidée pour la fabrication des catalogues et des
-tables de catalogues. Ces travailleurs-là sont plus nombreux que l’on
-serait porté à le croire, au premier abord. Non pas que cataloguer soit
-facile: cela exige de la patience, l’attention la plus scrupuleuse et
-l’érudition la plus variée; mais beaucoup d’esprits se plaisent à des
-besognes qui comme celle-là, sont à la fois précises, susceptibles
-d’être faites d’une manière achevée et manifestement utiles. Dans la
-grande famille, si différenciée, de ceux qui travaillent au progrès des
-études historiques, les faiseurs de catalogues descriptifs et d’index
-forment une section à part. Comme c’est naturel, ils acquièrent dans
-l’exercice de leur art, lorsqu’ils s’y livrent exclusivement, une
-extrême dextérité.
-
- [40] On sait que, depuis que les Archives du Saint-Siège sont
- ouvertes, plusieurs Gouvernements et plusieurs Sociétés savantes ont
- créé à Rome des Instituts dont les membres sont, pour la plupart,
- occupés à inventorier et à faire connaître les documents de ces
- Archives, concurremment avec les fonctionnaires du Vatican. L’École
- française de Rome, l’Institut autrichien, l’Institut prussien, la
- Mission polonaise, l’Institut de la «Gœrresgesellschaft», des
- savants belges, danois, espagnols, portugais, russes, etc., ont
- exécuté et exécutent dans les Archives du Vatican des travaux
- d’inventaire considérables.
-
-En attendant que la convenance et l’opportunité de pousser vivement,
-dans tous les pays, l’inventaire général des documents historiques
-soient clairement conçues, un palliatif est indiqué: il faut que les
-érudits et les historiens, surtout les débutants, soient exactement
-informés de l’état des instruments de recherche qui sont à leur
-disposition, et tenus régulièrement au courant des améliorations de
-l’outillage.--Pour cela, on s’est fié longtemps à l’expérience, au
-hasard; mais les connaissances empiriques, outre que, comme il a été
-dit, elles ne s’acquièrent qu’à grands frais, sont presque toujours
-imparfaites.--On a entrepris récemment de dresser des répertoires,
-raisonnés et critiques, des inventaires qui existent, des catalogues de
-catalogues. Peu d’entreprises bibliographiques ont sans doute, au même
-degré que celle-là, un caractère d’utilité générale.
-
-Mais les érudits et les historiens ont souvent besoin d’avoir, au sujet
-des documents, des renseignements que les inventaires et les catalogues
-descriptifs ne leur fournissent pas d’ordinaire; de savoir, par exemple,
-si tel document est connu ou non, s’il a déjà été critiqué, commenté,
-utilisé[41]. Ces renseignements, ils ne les trouveront que dans les
-ouvrages des érudits et des historiens antérieurs. Pour avoir
-connaissance de ces ouvrages, il faut recourir aux «répertoires
-bibliographiques» proprement dits, de toutes formes, composés à des
-points de vue très divers, qui en ont été publiés. Les répertoires
-bibliographiques de la littérature historique doivent donc être
-considérés, aussi bien que les répertoires d’inventaires de documents
-originaux, comme des instruments indispensables de l’Heuristique.
-
- [41] Les catalogues de documents mentionnent quelquefois, mais non pas
- toujours, le fait que tel document a été publié, critiqué, utilisé.
- La règle généralement admise est que le rédacteur mentionne les
- circonstances de ce genre quand il en a connaissance, sans s’imposer
- l’énorme tâche de s’en informer toutes les fois qu’il ignore ce
- qu’il en est.
-
-Donner la liste raisonnée de tous ces répertoires (répertoires
-d’inventaires, répertoires bibliographiques proprement dits) avec les
-avertissements convenables, afin de faire faire au public studieux des
-économies de temps et d’erreurs, est l’objet de ce qu’il est légitime
-d’appeler, si l’on veut, la «Science des répertoires» ou
-«Bibliographique historique». M. E. Bernheim en a publié une première
-esquisse[42], que nous avons essayé d’agrandir[43]. L’esquisse agrandie
-est datée d’avril 1896: de nombreuses additions, sans parler des
-retouches, y seraient déjà nécessaires, car l’outillage bibliographique
-des sciences historiques se renouvelle, en ce moment, avec une rapidité
-surprenante. Un livre sur les répertoires à l’usage des érudits et des
-historiens est, en règle générale, vieilli dès le lendemain du jour où
-il a été achevé.
-
- [42] E. Bernheim, _Lehrbuch der historischen Methode_, p. 196-202.
-
- [43] Ch.-V. Langlois, _Manuel de Bibliographie historique_. I.
- _Instruments bibliographiques_. Paris, 1896, in-16.
-
-III. La connaissance des répertoires est utile à tout le monde; la
-recherche préliminaire des documents est laborieuse pour tout le monde;
-mais non pas au même degré.--Certaines parties de l’histoire, cultivées
-depuis longtemps, sont arrivées à un tel degré de maturité que, tous les
-documents conservés étant connus, réunis et classés dans de grandes
-publications spéciales, l’œuvre historique peut se faire maintenant tout
-entière, sur ces points-là, par le travail de cabinet. Les études
-d’histoire locale n’obligent d’ordinaire qu’à des enquêtes locales. Il y
-a des monographies importantes qui se fondent sur un petit nombre de
-documents, trouvés ensemble dans le même fonds, et de telle nature qu’il
-serait superflu d’en chercher d’autres ailleurs. Au contraire, telle
-humble monographie, telle modeste édition d’un texte dont les
-exemplaires anciens ne sont pas rares, et se trouvent dispersés dans
-plusieurs bibliothèques de l’Europe, a nécessité des consultations, des
-démarches et des déplacements infinis. La plupart des documents de
-l’histoire du bas moyen âge et de l’histoire moderne étant encore
-inédits ou mal édités, on peut poser en principe que, pour établir
-aujourd’hui un chapitre vraiment neuf d’histoire médiévale ou moderne,
-il faut avoir fréquenté longuement les grands dépôts de pièces
-originales, et en avoir, pour ainsi dire, fatigué les catalogues.
-
-Que chacun choisisse donc avec le plus grand soin le sujet de ses
-travaux, au lieu de s’en remettre pour cela, purement et simplement, au
-hasard. Tels sujets ne peuvent être traités, dans l’état actuel des
-instruments de recherche, qu’au prix de ces énormes dépouillements où
-l’intelligence et la vie s’usent sans profit; ils ne sont pas
-nécessairement plus intéressants que d’autres, et un jour, demain
-peut-être, par le seul fait des perfectionnements de l’outillage, ils
-deviendront aisément abordables. Il faut choisir, de propos délibéré, et
-en connaissance de cause, certains sujets d’études historiques plutôt
-que d’autres, suivant que certains répertoires de documents et certains
-répertoires bibliographiques existent ou n’existent pas; suivant que
-l’on aime ou que l’on n’aime pas le travail de cabinet ou le travail
-d’exploration dans les dépôts; suivant même que l’on a ou que l’on n’a
-pas les moyens de fréquenter commodément certains dépôts. «Peut-on
-travailler en province?» s’est demandé M. Renan au Congrès des Sociétés
-savantes, à la Sorbonne, en 1889; il s’est répondu très sagement: «Une
-moitié au moins de l’œuvre scientifique peut se faire par le travail de
-cabinet... Soit la philologie comparée, par exemple: avec une première
-mise de fonds de quelques milliers de francs, et l’abonnement à trois ou
-quatre recueils spéciaux, on posséderait tous les outils nécessaires...
-J’en dirai autant des idées philosophiques générales... Un très grand
-nombre de branches d’études pourraient être ainsi cultivées d’une façon
-toute privée, et dans les endroits les plus retirés[44].» Sans doute;
-mais il y a «des raretés, des spécialités, des recherches qui exigent de
-puissants outillages». Une moitié de l’œuvre historique peut se faire,
-désormais, il est vrai, par le travail de cabinet, avec des ressources
-restreintes, mais une moitié seulement; l’autre moitié suppose encore la
-mise à contribution des ressources, en répertoires et en documents,
-qu’offrent seuls les grands centres d’étude; souvent même, il est
-nécessaire de visiter successivement plusieurs grands centres d’études.
-Bref, il en est de l’histoire comme de la géographie: sur certaines
-parties de la terre, on possède des documents assez complets et assez
-bien classés, dans des publications maniables, pour que l’on puisse en
-raisonner utilement, au coin du feu, sans se déranger; tandis que la
-moindre monographie d’une région inexplorée ou mal explorée suppose une
-exertion de forces physiques et une dépense de temps considérables.
-Choisir un sujet d’études, comme il arrive souvent, sans s’être rendu
-compte de la nature et de l’étendue des recherches préliminaires qu’il
-comporte, est un danger: plusieurs se sont noyés pendant des années dans
-de pareilles recherches qui auraient été capables de s’employer mieux à
-des travaux d’une autre espèce. Contre ce danger, d’autant plus
-redoutable pour les novices qu’ils sont plus actifs et plus zélés,
-l’examen des conditions actuelles de l’Heuristique en général, et des
-notions positives de Bibliographie historique sont certainement
-salutaires.
-
- [44] E. Renan, _Feuilles détachées_ (Paris, 1892, in-8), p. 96 et
- suiv.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LES «SCIENCES AUXILIAIRES»
-
-
-Supposons que les premières recherches, dont il est traité dans le
-chapitre précédent, aient été faites avec méthode et avec succès: on a
-réuni, sur un sujet donné, la plupart des documents utiles, sinon tous.
-De deux choses l’une: ou ces documents ont déjà subi une élaboration
-critique, ou ils sont à l’état brut; on s’en rend compte par des
-recherches «bibliographiques» qui font encore partie, nous l’avons dit,
-de l’enquête préliminaire à toute opération logique.--Dans le premier
-cas (les documents ont déjà subi une élaboration), il faut être en
-mesure de vérifier si la critique en a été correctement faite; dans le
-second cas des matériaux sont à l’état brut, il faut les critiquer
-soi-même. Dans les deux cas, certaines connaissances positives,
-préalables et auxiliaires, _Vor- und Hulfskenntnisse_, comme on dit, ne
-sont pas moins indispensables que l’habitude de raisonner bien; car si
-l’on peut pécher, au cours des opérations critiques, en raisonnant mal,
-on peut aussi errer par ignorance. La profession d’érudit ou d’historien
-ressemble, du reste, en cela, à la plupart des professions: il est
-impossible de l’exercer sans avoir un certain bagage de notions
-techniques, auxquelles ni les dispositions naturelles, ni même la
-méthode, ne sauraient suppléer.--En quoi donc doit consister
-l’_apprentissage_ technique de l’érudit ou de l’historien? En d’autres
-termes, plus usités, quoique, nous essaierons de le montrer, assez
-impropres: quelles sont, avec et après la connaissance des répertoires,
-les «sciences auxiliaires» de l’Histoire?
-
-Daunou, dans son _Cours d’études historiques_[45], s’est posé une
-question du même genre: «Quelles études, dit-il, celui qui se destine à
-écrire l’histoire aura-t-il besoin d’avoir faites, quelles connaissances
-devra-t-il avoir acquises, pour commencer un ouvrage avec quelque espoir
-de succès?» Avant lui Mably, dans son _Traité de l’étude de l’histoire_,
-avait aussi reconnu qu’«il y a des études préparatoires dont un
-historien, quel qu’il veuille être, ne saurait se dispenser». Mais Mably
-et Daunou avaient là-dessus des idées qui paraissent, aujourd’hui,
-singulières. Il est instructif de marquer exactement la distance qui
-sépare leur point de vue du nôtre. «Premièrement, disait Mably, étudiez
-le droit naturel, le droit public, les sciences morales et politiques.»
-Daunou, homme de grand sens, secrétaire perpétuel de l’Académie des
-inscriptions et belles-lettres, qui écrivait vers 1820, divise en trois
-genres les études préliminaires qui constituent, à son avis,
-«l’apprentissage de l’historien»: littéraires, philosophiques,
-historiques.--Sur les études «littéraires», il s’étend copieusement:
-d’abord «avoir lu attentivement les grands modèles». Quels grands
-modèles? M. Daunou «n’hésite point» à indiquer en première ligne «les
-chefs-d’œuvre de la poésie épique», car «ce sont les poètes qui ont créé
-l’art de raconter, et qui ne l’a point appris d’eux ne le sait
-qu’imparfaitement». Lire aussi les romanciers, les romanciers modernes:
-«ils enseigneront à situer les faits et les personnages, à distribuer
-les détails, à conduire habilement le fil des narrations, à
-l’interrompre, à le reprendre, à soutenir l’attention des lecteurs par
-une inquiète curiosité». Enfin lire les bons livres d’histoire:
-«Hérodote, Thucydide, Xénophon, Polybe et Plutarque entre les Grecs;
-César, Salluste, Tite-Live et Tacite, chez les Latins; et parmi les
-modernes, Machiavel, Guichardin, Giannone, Hume, Robertson, Gibbon, le
-cardinal de Retz, Vertot, Voltaire, Raynal et Rulhière. Je n’entends
-point exclure les autres, mais ceux-là suffiraient pour donner tous les
-tons qui peuvent convenir à l’histoire; car il règne, entre leurs
-écrits, une grande diversité de formes.»--En second lieu, études
-philosophiques: avoir approfondi «l’idéologie, la morale et la
-politique». «Quant aux ouvrages où peuvent se puiser les connaissances
-de cet ordre, Daguesseau nous a indiqué Aristote, Cicéron, Grotius: j’y
-joindrais les meilleurs moralistes anciens et modernes, les traités
-d’économie publique publiés depuis le milieu du dernier siècle, ce qu’on
-écrit sur l’ensemble, les détails ou les applications de la science
-politique Machiavel, Bodin, Locke, Montesquieu, Rousseau, Mably même, et
-les plus éclairés de leurs disciples et de leurs commentateurs.» En
-troisième lieu, avant d’écrire l’histoire, «il faut apparemment qu’on la
-sache». «On n’enrichira point ce genre d’instruction si l’on ne commence
-par le posséder tel qu’il existe.» Le futur historien a déjà lu les
-meilleurs livres d’histoire et il les a étudiés comme des modèles de
-style: «il y aura du profit à les lire une seconde fois, mais en se
-proposant plus particulièrement de saisir tous les faits qu’ils
-contiennent et de s’en pénétrer assez pour en conserver des souvenirs
-ineffaçables».
-
- [45] VII, p. 228 et suiv.
-
-Telles sont les notions «positives» qui étaient considérées, il y a
-quatre-vingts ans, comme indispensables à l’historien en général.
-Toutefois, on avait dès lors le sentiment confus que, «pour acquérir une
-connaissance profonde des sujets particuliers», d’autres notions encore
-étaient utiles: «Les sujets que les historiens ont à traiter, dit
-Daunou, les détails qu’ils rencontrent exigent des connaissances très
-étendues et fort diverses». Va-t-il préciser? voici en quels termes:
-«souvent l’intelligence de plusieurs langues, quelquefois aussi des
-notions de physique et de mathématiques». Et il ajoute: «sur ces objets
-cependant, l’instruction générale, celle qu’on doit supposer commune à
-tous les hommes de lettres, suffit à celui qui se consacre à des
-compositions historiques...».
-
-Tous les auteurs qui ont essayé, comme Daunou, d’énumérer les
-connaissances préalables, ainsi que les dispositions morales ou
-intellectuelles, requises pour «écrire l’histoire», ont été amenés à
-dire des banalités ou à émettre des exigences comiques. D’après E. A.
-Freeman, l’historien devrait tout savoir: philosophie, droit, finances,
-ethnographie, géographie, anthropologie, sciences naturelles, etc.; un
-historien n’est-il pas exposé, en effet, à rencontrer dans l’étude du
-passé des questions de philosophie, de droit, de finances, etc.? Et si
-la science financière, par exemple, est considérée comme indispensable à
-qui traite des questions de finance actuelles, l’est-elle moins à qui se
-permet d’exprimer une opinion sur les problèmes financiers d’autrefois?
-«Il n’est point de sujet spécial, déclare E. A. Freeman, que l’historien
-ne puisse être amené à toucher incidemment: par conséquent, plus
-nombreuses sont les branches spéciales de connaissances dont il est
-maître, mieux il est préparé pour son travail professionnel.» A la
-vérité, toutes les branches des connaissances humaines ne sont pas
-également utiles; quelques-unes ne servent que très rarement, par
-accident: «J’hésiterais même à présenter comme un conseil de perfection
-à l’historien de se rendre chimiste accompli, en vue de la possibilité
-d’une occasion où la chimie l’aiderait dans ses études»; mais d’autres
-spécialités sont plus étroitement apparentées à l’histoire: «par
-exemple, la géologie et tout le groupe des sciences naturelles qui s’y
-rattachent... Il est clair que l’historien travaillera mieux s’il sait
-la géologie[46]...»--On s’est aussi demandé si «l’histoire est une de
-ces études que les anciens appelaient _umbratiles_, pour lesquelles il
-suffit d’un esprit calme et d’habitudes laborieuses», ou bien si c’est
-une condition favorable pour l’historien d’avoir été mêlé à la vie
-active et d’avoir contribué à faire l’histoire de son temps avant
-d’écrire celle du passé.--Que ne s’est-on pas demandé? Et des flots
-d’encre ont coulé au sujet de ces questions mal posées, sans intérêt ou
-sans solution, qui, longtemps débattues sans résultat, ont beaucoup
-contribué à déconsidérer les écrits sur la méthodologie.--Il n’y a rien
-à dire, à notre avis, de topique, qui ne soit pas de pur bon sens, sur
-l’apprentissage de l’«art d’écrire l’histoire», si ce n’est que cet
-apprentissage devrait consister surtout dans l’étude, si généralement
-négligée jusqu’à présent, des principes de la méthode historique.
-
- [46] E. A. Freeman, _The methods of historical study_ (London, 1885,
- in-8), p. 45.
-
- La géographie a été longtemps considérée, en France, comme une
- science étroitement apparentée à l’histoire. Aujourd’hui encore,
- nous avons une Agrégation d’histoire et de géographie, et les mêmes
- professeurs enseignent, dans nos lycées, l’histoire et la
- géographie. Beaucoup de personnes persistent à penser que cet
- accouplement est légitime, et même s’effarouchent de l’éventualité
- d’un divorce entre deux ordres de connaissances unis, disent-elles,
- par des rapports nécessaires.--Mais on serait bien embarrassé
- d’établir, par de bonnes raisons, et par des faits d’expérience,
- qu’un professeur d’histoire, un historien, est d’autant meilleur
- qu’il connaît mieux la géologie, l’océanographie, la climatologie,
- et tout le groupe des sciences géographiques. En fait, les étudiants
- en histoire font avec impatience et sans profit direct les études de
- géographie que les programmes leur imposent; et les étudiants qui
- ont sincèrement du goût pour la géographie jetteraient très
- volontiers l’histoire par-dessus bord.--L’union artificielle de
- l’histoire et de la géographie remonte, chez nous, à une époque où
- la géographie, mal définie et mal constituée, était tenue par tout
- le monde pour une discipline négligeable. C’est un vestige, à
- détruire, d’un état de choses ancien.
-
-Ce n’est pas, du reste, l’«historien-littérateur»,
-l’historien-moraliste, porte-plume de l’Histoire, tel que Daunou et ses
-émules l’ont conçu, que nous avons en vue: il s’agit seulement ici de
-ceux, historiens ou érudits, qui se proposent de traiter les documents
-pour préparer ou pour réaliser scientifiquement l’œuvre historique.
-Ceux-là ont besoin d’un _apprentissage technique_. Que faut-il entendre
-par là?
-
- * * * * *
-
-Soit un document écrit. Comment l’utiliser, si l’on ne sait pas le lire?
-Jusqu’à François Champollion, les documents égyptiens, écrits en
-hiéroglyphes, ont été, à proprement parler, lettre morte. On admet sans
-difficulté que pour s’occuper de l’histoire ancienne d’Assyrie, il faut
-avoir appris à déchiffrer les écritures cunéiformes. De même, si l’on
-veut faire des travaux originaux d’après les sources, dans le champ de
-l’histoire ancienne ou dans celui de l’histoire du moyen âge, il est
-prudent d’apprendre à déchiffrer les inscriptions et les manuscrits.
-Voilà pourquoi l’Épigraphie grecque et latine et la Paléographie du
-moyen âge, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances nécessaires pour
-déchiffrer les inscriptions et les manuscrits de l’antiquité et du moyen
-âge, sont tenues pour des «sciences auxiliaires» de l’histoire, ou
-plutôt des études historiques relatives à l’antiquité et au moyen
-âge.--Que la paléographie latine du moyen âge fasse partie du bagage
-obligatoire des médiévistes, comme la paléographie des hiéroglyphes de
-celui des égyptologues, c’est évident. Notons, toutefois, une
-différence. Personne n’aura jamais l’idée de se destiner à l’égyptologie
-sans avoir préalablement acquis des connaissances paléographiques; il
-n’est pas très rare, au contraire, que l’on entreprenne des études sur
-nos documents locaux du moyen âge, sans avoir appris à en dater
-approximativement les formes et à en déchiffrer correctement les
-abréviations: c’est que la ressemblance de la plupart des écritures du
-moyen âge avec les écritures modernes est assez grande pour que l’on
-puisse avoir l’illusion de s’en tirer avec du flair et de l’habitude,
-par des moyens empiriques. Cette illusion est dangereuse: les érudits
-qui n’ont pas subi d’initiation paléographique régulière se
-reconnaissent presque toujours à ce qu’ils commettent de temps en temps
-de grosses erreurs de déchiffrement, susceptibles parfois de vicier à
-fond leurs opérations subséquentes de critique et d’interprétation.
-Quant aux autodidactes qui parviennent à exceller, à force d’avoir
-pratiqué, l’initiation paléographique régulière dont ils ont été privés
-leur aurait épargné au moins des tâtonnements, de longues heures et des
-désagréments.
-
-Soit un document déchiffré. Comment s’en servir, si l’on ne le comprend
-pas? Les inscriptions rédigées en étrusque et dans la langue archaïque
-du Cambodge sont lues, mais personne ne les comprend; tant qu’elles ne
-seront pas comprises, elles resteront inutiles. Il est évident que pour
-s’occuper d’histoire grecque, il faut consulter des documents rédigés en
-langue grecque, et, par conséquent, savoir le grec. Vérité de La Palice,
-dira-t-on. Observez cependant que l’on agit très souvent comme si l’on
-n’en avait pas conscience. Des jeunes gens abordent les études
-d’histoire ancienne en n’ayant de la langue grecque et de la langue
-latine qu’une teinture superficielle. Combien de gens, sans avoir étudié
-le français et le latin du moyen âge, s’imaginent les savoir parce
-qu’ils entendent le latin classique et le français moderne, et se
-permettent d’interpréter des textes dont le sens littéral leur échappe,
-ou, quoique très clair, leur paraît obscur? Les erreurs historiques sont
-innombrables dont la cause est un contresens ou une interprétation par à
-peu près de textes formels, commis par des travailleurs qui
-connaissaient mal la grammaire, le vocabulaire ou les finesses des
-langues anciennes. De solides études philologiques doivent précéder
-logiquement les recherches historiques, toutes les fois que les
-documents à mettre en œuvre ne sont pas rédigés en langue moderne, et
-intelligibles sans difficulté.
-
-Soit un document intelligible. Il serait illégitime de le prendre en
-considération avant d’en avoir vérifié l’authenticité, si l’authenticité
-n’en a pas été déjà établie d’une manière définitive. Or, pour vérifier
-l’authenticité et la provenance d’un document, deux conditions sont
-requises: raisonner et savoir. Autrement dit, on raisonne à partir de
-certaines données positives, qui représentent les résultats condensés
-des recherches antérieures, qu’il est impossible d’improviser et qu’il
-faut, par conséquent, apprendre. Distinguer une charte authentique d’une
-charte fausse serait souvent impraticable, en fait, pour le logicien le
-plus exercé, qui ne connaîtrait pas les habitudes de telle chancellerie,
-à telle date, ou les caractères communs à toutes les chartes d’une
-certaine espèce dont l’authenticité est certaine. Il serait tenu
-d’établir lui-même, comme l’ont fait les premiers érudits, par la
-comparaison d’un très grand nombre de documents similaires, les traits
-qui différencient ceux qui sont certainement authentiques des autres,
-avant de se prononcer sur un cas particulier. Combien sa besogne ne
-sera-t-elle pas facilitée s’il existe un corps de doctrines, un trésor
-d’observations accumulées, un système de résultats acquis par les
-travailleurs qui ont jadis fait, refait, contrôlé, les comparaisons
-minutieuses auxquelles il aurait été obligé de se livrer lui-même! Ce
-corps de doctrines, d’observations et de résultats, propre à faciliter
-la critique des diplômes et des chartes, existe: c’est la Diplomatique.
-Nous dirons donc que la Diplomatique, comme l’Épigraphie, comme la
-Paléographie, comme la Philologie (_Sprachkunde_)[47], est une
-discipline auxiliaire des recherches historiques.
-
- [47] Le mot «Philologie» a pris en français un sens restreint, que
- nous ne lui attribuons pas ici.
-
-L’Épigraphe et la Paléographie, la Philologie (_Sprachkunde_), la
-Diplomatique avec ses annexes (Chronologie technique et Sphragistique)
-ne sont pas les seules disciplines auxiliaires des recherches
-historiques.--Il serait peu judicieux, en effet, d’entreprendre la
-critique de documents littéraires encore non critiqués sans être au
-courant des résultats acquis par ceux qui ont critiqué jusqu’à présent
-des documents du même genre; l’ensemble de ces résultats constitue une
-discipline à part, qui a un nom: l’Histoire littéraire[48].--La critique
-des documents figurés, tels que les œuvres d’architecture, de sculpture
-et de peinture, les objets de toutes sortes (armes, costumes,
-ustensiles, monnaies, médailles, armoiries, etc.), suppose une
-connaissance approfondie des observations et des règles dont se
-composent l’Archéologie proprement dite et ses branches détachées:
-Numismatique et Héraldique.
-
- [48] L’«Historiographie» est une branche de l’«Histoire littéraire»;
- c’est l’ensemble des résultats acquis par les critiques qui ont
- étudié jusqu’ici les anciens écrits historiques, tels que annales,
- mémoires, chroniques, biographies, etc.
-
-Nous sommes maintenant en mesure d’examiner avec quelque profit la
-notion si peu précise de «sciences auxiliaires de l’histoire». On dit
-aussi «sciences ancillaires», «sciences satellites»; mais aucune de ces
-expressions n’est vraiment satisfaisante.
-
-Et d’abord, toutes les soi-disant «sciences auxiliaires» ne sont pas des
-_sciences_. La Diplomatique, l’Histoire littéraire, par exemple, ne sont
-que des répertoires méthodiques de faits, acquis par la critique, qui
-sont de nature à faciliter la critique des documents non critiqués
-encore. Au contraire, la Philologie (_Sprachkunde_) est une science
-organisée, qui a des lois.
-
-En second lieu, il faut distinguer parmi les connaissances
-auxiliaires--non pas, à proprement parler, de l’Histoire, mais des
-recherches historiques,--celles que chaque travailleur doit s’assimiler,
-et celles dont il a besoin de savoir seulement où elles sont, pour se
-les procurer à l’occasion; celles qui doivent être tournées en habitude
-et celles qui peuvent rester à l’état de renseignements en provision
-virtuelle. Un médiéviste doit savoir lire et comprendre les textes du
-moyen âge; il ne lui servirait à rien d’entasser dans sa mémoire la
-plupart des faits particuliers d’Histoire littéraire et de Diplomatique
-qui sont consignés, à leur place, dans les bons Manuels-répertoires
-d’«Histoire littéraire» et de «Diplomatique».
-
-Enfin, il n’existe point de connaissances auxiliaires de l’Histoire (ni
-même des recherches historiques) en général, c’est-à-dire qui soient
-utiles à tous les travailleurs, à quelque partie de l’histoire qu’ils
-travaillent[49]. Il semble donc qu’il n’y ait pas de réponse générale à
-la question posée au commencement de ce chapitre: en quoi doit consister
-l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien?--En quoi
-consiste l’apprentissage technique de l’érudit ou de l’historien? Cela
-dépend. Cela dépend de la partie de l’histoire qu’il se propose
-d’étudier. Inutile de savoir la paléographie pour faire des recherches
-relatives à l’histoire de la Révolution, ni de savoir le grec pour
-traiter un point de l’histoire de France au moyen âge[51]. Posons du
-moins que le bagage préalable de quiconque veut faire en histoire des
-travaux originaux doit se composer (en dehors de cette «instruction
-commune», c’est-à-dire de la culture générale, dont parle Daunou) de
-toutes les connaissances propres à fournir les moyens de trouver, de
-comprendre et de critiquer les documents. Ces connaissances varient
-suivant que l’on se spécialise dans telle ou telle section de l’histoire
-universelle. L’apprentissage technique est relativement court et facile
-pour qui s’occupe d’histoire moderne ou contemporaine, long et pénible
-pour qui s’occupe d’histoire ancienne ou d’histoire médiévale.
-
- [49] Cela n’est vrai que sous le bénéfice d’une réserve; car il existe
- un instrument de travail indispensable à tous les historiens, à tous
- les érudits, quel que soit le sujet de leurs études spéciales.
- L’histoire, du reste, est ici dans le même cas que la plupart des
- autres sciences: tous ceux qui font des recherches originales, en
- quelque genre que ce soit, ont besoin de savoir plusieurs langues
- vivantes, celles des pays où l’on pense, où l’on travaille, et qui
- sont à la tête, au point de vue scientifique, de la civilisation
- contemporaine.
-
- De nos jours, la culture des sciences n’est plus confinée dans un
- pays privilégié, ni même en Europe. Elle est internationale. Tous
- les problèmes, les mêmes problèmes, sont simultanément à l’étude
- partout. Il est difficile aujourd’hui, il sera impossible demain, de
- trouver des sujets que l’on puisse traiter sans avoir pris
- connaissance de travaux en langue étrangère. Dès maintenant, pour
- l’histoire ancienne, grecque et romaine, la connaissance de
- l’allemand est presque aussi impérieusement requise que celle du
- grec et du latin. Seuls, des sujets d’histoire étroitement locale
- sont encore accessibles à ceux auxquels les littératures étrangères
- sont fermées. Les grands problèmes leur sont interdits, pour cette
- raison misérable et ridicule qu’ils sont, en présence des livres
- publiés sur ces problèmes en toute autre langue que la leur, devant
- des livres scellés.
-
- L’ignorance totale des langues qui ont été jusqu’à présent les
- langues ordinaires de la science (allemand, anglais, français,
- italien) est une maladie qui devient, avec l’âge, incurable. Il ne
- serait pas excessif d’exiger de tout candidat aux professions
- scientifiques qu’il fût au moins _trilinguis_, c’est-à-dire qu’il
- comprît, sans trop de peine, deux langues modernes, outre sa langue
- maternelle. Voilà une obligation dont les érudits d’autrefois
- étaient dispensés (alors que le latin était encore la langue commune
- des savants) et que les conditions modernes du travail scientifique
- feront peser désormais de plus en plus lourdement sur les érudits de
- tous les pays[50].
-
- Les érudits français qui sont incapables de lire ce qui est écrit en
- allemand et en anglais sont constitués par là même en état
- d’infériorité permanent par rapport à leurs confrères, plus
- instruits, de France et de l’étranger; quel que soit leur mérite,
- ils sont condamnés à travailler avec des éléments d’information
- insuffisants, à travailler mal. Ils en ont conscience. Ils
- dissimulent leur infirmité de leur mieux, comme quelque chose de
- honteux, à moins qu’ils ne l’étalent cyniquement, et s’en vantent;
- mais s’en vanter, c’est encore, on le voit bien, une manière d’en
- avoir honte.--Nous ne saurions trop insister ici sur ce point que la
- connaissance pratique des langues étrangères est auxiliaire au
- premier chef de tous les travaux historiques, comme de tous les
- travaux scientifiques en général.
-
- [50] Un jour viendra peut-être où la connaissance de la principale des
- langues slaves sera nécessaire: il y a déjà des érudits qui
- s’imposent d’apprendre le russe.--L’idée de rétablir le latin dans
- son ancienne dignité de langue universelle est chimérique. Voir la
- collection du _Phœnix, seu nuntius latinus internationalis_
- (Londres, 1891, in-4).
-
- [51] Lorsque les «sciences auxiliaires» furent mises, pour la première
- fois, chez nous, dans les programmes universitaires, on vit des
- étudiants qui s’occupaient de l’histoire de la Révolution et qui ne
- s’intéressaient nullement au moyen âge, adopter, comme «science
- auxiliaire», la Paléographie, et des géographes, qui ne
- s’intéressaient nullement à l’antiquité, l’Épigraphie. Ils n’avaient
- sûrement pas compris que l’étude des «sciences auxiliaires» est
- recommandée, non pour elle-même, mais parce qu’elle est, pour qui se
- destine à certaines spécialités, pratiquement utile. (Voir _Revue
- universitaire_, 1895, II, p. 123.)
-
- * * * * *
-
-Substituer, comme apprentissage de l’historien, l’étude des
-connaissances positives, vraiment auxiliaires des recherches
-historiques, à celle des «grands modèles», littéraires et
-philosophiques, est un progrès de date récente. En France, pendant la
-plus grande partie du siècle, les étudiants en histoire n’ont reçu
-qu’une éducation littéraire, à la Daunou; presque tous s’en sont
-contentés, et n’ont rien vu au-delà; quelques-uns ont constaté, avec
-regret, l’insuffisance de leur préparation première, quand il était trop
-tard pour y remédier; à part d’illustres exceptions, les meilleurs
-d’entre eux sont restés des littérateurs distingués, impuissants à faire
-œuvre de science. L’enseignement des «sciences auxiliaires» et des
-moyens techniques d’investigation n’était alors organisé que pour
-l’histoire (française) du moyen âge, et dans une école spéciale, l’École
-des chartes. Cette simple circonstance assura du reste à cette École,
-durant cinquante ans, une supériorité marquée sur tous les autres
-établissements français (et même étrangers) d’enseignement supérieur:
-d’excellents ouvriers s’y formèrent, qui fournirent beaucoup de
-données nouvelles, tandis qu’ailleurs on bavardait sur les
-problèmes[52].--Aujourd’hui, c’est encore à l’École des chartes que
-l’apprentissage technique du médiéviste se fait le mieux, de la façon la
-plus complète, grâce à des cours combinés, et gradués pendant trois ans,
-de Philologie romane, de Paléographie, d’Archéologie, d’Historiographie
-et de Droit du moyen âge. Mais les «sciences auxiliaires» sont
-maintenant enseignées partout, avec plus ou moins d’ampleur; elles ont
-été introduites dans les programmes universitaires. D’un autre côté, les
-traités didactiques d’Épigraphie, de Paléographie, de Diplomatique,
-etc., se sont multipliés depuis vingt-cinq ans. Il y a vingt-cinq ans,
-on eût vainement cherché à se procurer un bon livre qui suppléât, en ces
-matières, au défaut d’enseignement oral; depuis qu’il existe des
-chaires, des «Manuels» ont paru[53] qui permettraient presque de s’en
-passer si l’enseignement oral, appuyé d’exercices pratiques, n’avait pas
-une efficacité particulière. Que l’on ait eu, ou non, le bénéfice de
-subir un dressage régulier dans un établissement de hautes études, on
-n’a donc plus le droit désormais d’ignorer ce qu’il faut savoir avant
-d’aborder les travaux historiques. En fait, on ne l’ignore déjà plus
-autant que par le passé. Le succès des «Manuels» précités, dont les
-éditions se succèdent, est significatif à cet égard[54].
-
- [52] Voir sur ce point les opinions de Th. v. Sickel et de J. Havet,
- citées dans la _Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p.
- 87.--Dès 1854, l’Institut autrichien «für österreischische
- Geschichtsforschung» fut organisé sur le modèle de l’École française
- des chartes. Une École des chartes vient d’être créée à l’«Instituto
- di Studi superiori» de Florence. «We are accustomed, écrit-on en
- Angleterre, to hear the complaint that there is not in this country
- any institution resembling the École des chartes». (_Quarterly
- Review_, juillet 1896, p. 122).
-
- [53] Ce serait ici le lieu d’énumérer les principaux «Manuels» publiés
- depuis vingt-cinq ans. Mais on en trouvera une liste, arrêtée en
- 1894, dans le _Lehrbuch_ de E. Bernheim, p. 206 et suiv. Citons
- seulement les grands «Manuels» de «Philologie» (au sens large de
- l’expression allemande «Philologie», qui comprend l’histoire de la
- langue et de la littérature, l’épigraphie, la paléographie, et
- toutes les notions auxiliaires de la critique des documents), en
- cours de publication: le _Grundriss der indo-arischen Philologie und
- Altertumskunde_, publ. sous la direction de G. Bühler: le _Grundriss
- der iranischen Philologie_, publ. sous la direction de W. Geiger et
- de E. Kuhn; le _Handbuch der classischen Altertumswissenschaft_,
- publ. sous la direction de I. v. Müller; le _Grundriss der
- germanischen Philologie_, publ. sous la direction de H. Paul, dont
- la 2e éd. a commencé à paraître en 1896; le _Grundriss der
- romanischen Philologie_, publ. sous la direction de G. Gröber. On
- trouvera dans ces vastes répertoires, en même temps qu’une doctrine
- brève, des références bibliographiques complètes, tant directes
- qu’indirectes.
-
- [54] Les «Manuels» français de MM. Prou (Paléographie), Giry
- (Diplomatique), Cagnat (Épigraphie latine) etc., ont répandu dans le
- public la notion et la connaissance des disciplines auxiliaires. De
- nouvelles éditions ont permis ou permettront de les tenir au
- courant: chose nécessaire, car la plupart de ces disciplines,
- quoique déjà bien constituées, se précisent et s’enrichissent encore
- tous les jours. Cf. ci-dessus, p. 22.
-
-Voilà donc le futur historien armé des connaissances préalables qu’il
-n’aurait pu négliger de se procurer sans se condamner, soit à
-l’impuissance, soit à des méprises continuelles. Nous le supposons à
-l’abri des erreurs (innombrables, en vérité) qui ont leur source dans
-une connaissance imparfaite de l’écriture et de la langue des documents,
-dans l’ignorance des travaux antérieurs et des résultats acquis par la
-critique; il a une irréprochable _cognitio cogniti et cognoscendi_.
-C’est, d’ailleurs, une supposition très optimiste, et nous ne nous le
-dissimulons pas. Il ne suffit point, nous le savons, d’avoir suivi un
-cours régulier de «sciences auxiliaires» ou d’avoir lu attentivement les
-meilleurs traités didactiques de Bibliographie, de Paléographie, de
-Philologie, etc., ni même d’avoir acquis, par des exercices pratiques,
-quelque expérience personnelle, pour être toujours bien renseigné,
-encore moins pour être infaillible.--D’abord, ceux qui ont étudié
-longtemps des documents d’un certain genre ou d’une certaine date
-possèdent, au sujet des documents de ce genre et de cette date, des
-notions intransmissibles qui leur permettent en général de critiquer
-supérieurement les documents nouveaux, de ce genre ou de cette date,
-qu’ils rencontrent; rien ne remplace l’«érudition spéciale», récompense
-des spécialistes qui ont beaucoup travaillé[55].--Et puis, les
-spécialistes eux-mêmes se trompent: les paléographes ont à se tenir
-constamment sur leurs gardes pour ne pas déchiffrer de travers; est-il
-des philologues qui n’aient pas quelques contresens sur la conscience?
-Des érudits très bien informés d’ordinaire ont imprimé comme inédits des
-textes déjà publiés et négligé des documents qu’ils auraient pu
-connaître. Les érudits passent leur vie à perfectionner sans cesse leurs
-connaissances «auxiliaires», que, avec raison, ils n’estiment jamais
-parfaites. Mais tout cela ne nous empêche pas de maintenir notre
-hypothèse. Qu’il soit entendu seulement que, en pratique, on n’attend
-pas, pour travailler sur les documents, d’être imperturbablement maître
-de toutes les «connaissances auxiliaires»: on n’oserait jamais
-commencer.
-
- [55] Que faut-il entendre au juste par ces «notions intransmissibles»
- dont nous parlons? Dans le cerveau d’un spécialiste très familier
- avec les documents d’une certaine espèce ou d’une certaine époque,
- des associations d’idées se lient, des analogies brusquement luisent
- à l’examen d’un document nouveau de cette espèce ou de cette époque,
- qui échappent à toute autre personne moins expérimentée, fût-elle
- munie d’ailleurs des répertoires les plus parfaits. C’est que toutes
- les particularités des documents ne sont pas isolables; il y en a
- qu’il est impossible de classer sous des rubriques claires, et qui
- ne se trouvent, par conséquent, répertoriées nulle part. Mais la
- mémoire humaine, quand elle est bonne, en garde l’impression; et une
- excitation, même faible et lointaine, suffit à en faire réapparaître
- la notion.
-
-Reste à savoir comment il faut traiter les documents, supposé que l’on
-ait subi préalablement, avec succès, l’apprentissage convenable.
-
-
-
-
-LIVRE II
-
-OPÉRATIONS ANALYTIQUES
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONNAISSANCE HISTORIQUE
-
-
-Nous avons déjà dit que l’histoire se fait avec des documents et que les
-documents sont les traces des faits passés[56]. C’est ici le lieu
-d’indiquer les conséquences enveloppées dans cette affirmation et dans
-cette définition.
-
- [56] Ci-dessus, p. 1.
-
-Les faits ne peuvent être empiriquement connus que de deux manières: ou
-bien directement si on les observe pendant qu’ils se passent, ou bien
-indirectement, en étudiant les traces qu’ils ont laissées. Soit un
-événement tel qu’un tremblement de terre, par exemple: j’en ai
-directement connaissance si j’assiste au phénomène, indirectement si,
-n’y ayant pas assisté, j’en constate les effets matériels (crevasses,
-murs écroulés), ou si, ces effets ayant été effacés, j’en lis la
-description écrite par quelqu’un qui a vu soit le phénomène lui-même,
-soit ses effets.--Or le propre des «faits historiques»[57] c’est de
-n’être connus qu’indirectement, d’après des traces. La connaissance
-historique est, par essence, une connaissance indirecte. La méthode de
-la science historique doit donc différer radicalement de celle des
-sciences directes, c’est-à-dire de toutes les autres sciences, sauf la
-géologie, qui sont fondées sur l’observation directe. La science
-historique n’est pas du tout, quoi qu’on en ait dit[58], une science
-d’observation.
-
- [57] Cette expression, souvent employée, a besoin d’être éclaircie. Il
- ne faut pas croire qu’elle s’applique à une _espèce_ de faits. Il
- n’y a pas de faits historiques, comme il y a des faits chimiques. Le
- même fait est ou n’est pas historique suivant la façon dont on le
- connaît. Il n’y a que des procédés de connaissance historiques. Une
- séance du Sénat est un fait d’observation directe pour celui qui y
- assiste; elle devient historique pour celui qui l’étudie dans un
- compte rendu. L’éruption du Vésuve au temps de Pline est un fait
- géologique connu historiquement. Le caractère historique n’est pas
- dans les faits; il n’est que dans le mode de connaissance.
-
- [58] Fustel de Coulanges l’a dit. Cf. ci-dessus, p. VIII, note 5.
-
-Les faits passés ne nous sont connus que par les traces qui en ont été
-conservées. Ces traces, que l’on appelle _documents_, l’historien les
-observe directement, il est vrai; mais, après cela, il n’a plus rien à
-observer; il procède désormais par voie de raisonnement, pour essayer de
-conclure, aussi correctement que possible, des traces aux faits. Le
-document, c’est le point de départ; le fait passé, c’est le point
-d’arrivée[59]. Entre ce point de départ et ce point d’arrivée, il faut
-traverser une série complexe de raisonnements, enchaînés les uns aux
-autres, où les chances d’erreur sont innombrables; la moindre erreur,
-qu’elle soit commise au début, au milieu ou à la fin du travail, peut
-vicier toutes les conclusions. La «méthode historique», ou indirecte,
-est par là visiblement inférieure à la méthode d’observation directe;
-mais les historiens n’ont pas le choix: elle est _la seule_ pour
-atteindre les faits passés, et l’on verra plus loin[60] comment elle
-peut, malgré ces conditions défectueuses, conduire à une connaissance
-scientifique.
-
- [59] Dans les sciences d’observation, c’est le fait lui-même, observé
- directement, qui est le point de départ.
-
- [60] Ci-dessous, chap. VII.
-
-L’analyse détaillée des raisonnements qui mènent de la constatation
-matérielle des documents à la connaissance des faits est une des parties
-principales de la Méthodologie historique. C’est le domaine de la
-Critique. Les sept chapitres qui suivent y sont consacrés.--Essayons
-d’en esquisser d’abord, très sommairement, les lignes générales et les
-grandes divisions.
-
-I. On peut distinguer deux espèces de documents. Parfois le fait passé a
-laissé une trace matérielle (un monument, un objet fabriqué). Parfois,
-et le plus souvent, la trace du fait est d’ordre psychologique: c’est
-une description ou une relation écrites.--Le premier cas est beaucoup
-plus simple que le second. Il existe, en effet, un rapport fixe entre
-certaines empreintes matérielles et leurs causes, et ce rapport,
-déterminé par des lois physiques, est bien connu[61].--La trace
-psychologique, au contraire, est purement symbolique: elle n’est pas le
-fait lui-même; elle n’est pas même l’empreinte immédiate du fait sur
-l’esprit du témoin; elle est seulement un signe conventionnel de
-l’impression produite par le fait sur l’esprit du témoin. Les documents
-écrits n’ont donc pas de valeur par eux-mêmes, comme les documents
-matériels; ils n’en ont que comme signes d’opérations psychologiques,
-compliquées et difficiles à débrouiller. L’immense majorité des
-documents qui fournissent à l’historien le point de départ de ses
-raisonnements ne sont, en somme, que des traces d’opérations
-psychologiques.
-
- [61] Nous ne traiterons pas particulièrement de la Critique des
- documents matériels (objets, monuments, etc.), en tant qu’elle
- diffère de la Critique des documents écrits.
-
-Cela posé, pour conclure d’un document écrit au fait qui en a été la
-cause lointaine, c’est-à-dire pour savoir la relation qui relie ce
-document à ce fait, il faut reconstituer toute la série des causes
-intermédiaires qui ont produit le document. Il faut se représenter toute
-la chaîne des actes effectués par l’auteur du document à partir du fait
-observé par lui jusqu’au manuscrit (ou à l’imprimé) que nous avons
-aujourd’hui sous les yeux. Cette chaîne, on la reprend en sens inverse,
-en commençant par l’inspection du manuscrit (ou de l’imprimé) pour
-aboutir au fait ancien. Tels sont le but et la marche de l’analyse
-critique[62].
-
- [62] Pour le détail et la justification logique de cette méthode voir
- Ch. Seignobos, _Les conditions psychologiques de la connaissance en
- histoire_, dans la _Revue philosophique_, 1887, II, p. 1, 168.
-
-D’abord, on observe le document. Est-il tel qu’il était lorsqu’il a été
-produit? N’a-t-il pas été détérioré depuis? On recherche comment il a
-été fabriqué afin de le restituer au besoin dans sa teneur originelle et
-d’en déterminer la provenance. Ce premier groupe de recherches
-préalables, qui porte sur l’écriture, la langue, les formes, les
-sources, etc., constitue le domaine particulier de la CRITIQUE EXTERNE
-ou critique d’érudition.--Ensuite intervient la CRITIQUE INTERNE: elle
-travaille, au moyen de raisonnements par analogie dont les majeures sont
-empruntées à la psychologie générale, à se représenter les états
-psychologiques que l’auteur du document a traversés. Sachant ce que
-l’auteur du document a dit, on se demande: 1º qu’est-ce qu’il a voulu
-dire; 2º s’il a cru ce qu’il a dit; 3º s’il a été fondé à croire ce
-qu’il a cru. A ce dernier terme le document se trouve ramené à un point
-où il ressemble à l’une des opérations scientifiques par lesquelles se
-constitue toute science objective: il devient une observation; il ne
-reste plus qu’à le traiter suivant la méthode des sciences objectives.
-Tout document a une valeur exactement dans la mesure où, après en avoir
-étudié la genèse, on l’a réduit à une observation bien faite.
-
-II. Deux conclusions se dégagent de ce qui précède: complexité extrême,
-nécessité absolue de la Critique historique.
-
-Comparé aux autres savants, l’historien se trouve dans une situation
-très fâcheuse. Non seulement il ne lui est jamais donné, comme au
-chimiste, d’observer directement des faits; mais il est très rare que
-les documents dont il est obligé de se servir représentent des
-observations précises. Il ne dispose pas de ces procès-verbaux
-d’observations scientifiquement établis qui, dans les sciences
-constituées, peuvent remplacer et remplacent les observations directes.
-Il est dans la condition d’un chimiste qui connaîtrait une série
-d’expériences seulement par les rapports de son garçon de laboratoire.
-L’historien est obligé de tirer parti de rapports très grossiers, dont
-aucun savant ne se contenterait[63].
-
- [63] Le cas le plus favorable, celui où le document a été rédigé,
- comme on dit, par un «témoin» oculaire, est encore bien loin de la
- connaissance scientifique. La notion de _témoin_ a été empruntée à
- la pratique des tribunaux; ramenée à des termes scientifiques, elle
- se réduit à celle d’_observateur_. Un témoignage est une
- observation. Mais, en fait, le témoignage historique diffère
- notablement de l’observation scientifique. L’«observateur» opère
- suivant des règles fixes et rédige dans une langue rigoureusement
- précise. Au contraire, le «témoin» a observé sans méthode et rédigé
- dans une langue sans rigueur: on ignore s’il a pris les précautions
- nécessaires. Le propre du document historique est de se présenter
- comme le résultat d’un travail fait sans méthode et sans garantie.
-
-D’autant plus nécessaires sont les précautions à prendre pour utiliser
-ces documents, qui sont les seuls matériaux de la science historique: il
-importe évidemment d’éliminer ceux qui n’ont aucune valeur et de
-distinguer dans les autres ce qui s’y trouve de correctement observé.
-
-D’autant plus nécessaires sont, en même temps, les avertissements à ce
-sujet que la pente naturelle de l’esprit humain est de ne prendre aucune
-précaution, et de procéder, en ces matières où la plus exacte précision
-serait indispensable, confusément.--Tout le monde, il est vrai, admet,
-en principe, l’utilité de la Critique; mais c’est un de ces postulats
-non contestés qui passent difficilement dans la pratique. Des siècles se
-sont écoulés, en des âges de civilisation brillante, avant que les
-premières lueurs de Critique se soient manifestées parmi les peuples les
-plus intelligents de la terre. Ni les Orientaux ni le moyen âge n’en ont
-eu l’idée nette[64]. Jusqu’à nos jours, des hommes éclairés ont, en se
-servant des documents pour écrire l’histoire, négligé des précautions
-élémentaires et admis inconsciemment des principes faux. Encore
-aujourd’hui la plupart des jeunes gens, abandonnés à eux-mêmes,
-suivraient ces vieux errements. C’est que la Critique est contraire à
-l’allure normale de l’intelligence. La tendance spontanée de l’homme est
-d’ajouter foi aux affirmations et de les reproduire, sans même les
-distinguer nettement de ses propres observations. Dans la vie de tous
-les jours, n’acceptons-nous pas indifféremment, sans vérification
-d’aucune sorte, des on-dit, des renseignements anonymes et sans
-garantie, toutes sortes de «documents» de médiocre ou de mauvais aloi?
-Il faut une raison spéciale pour prendre la peine d’examiner la
-provenance et la valeur d’un document sur l’histoire d’hier; autrement,
-s’il n’est pas invraisemblable jusqu’au scandale, et tant qu’il n’est
-pas contredit, nous l’absorbons, nous nous y tenons, nous le colportons,
-en l’embellissant au besoin. Tout homme sincère reconnaîtra qu’un
-violent effort est nécessaire pour secouer l’_ignavia critica_, cette
-forme si répandue de la lâcheté intellectuelle; que cet effort doit être
-constamment répété, et qu’il s’accompagne souvent d’une véritable
-souffrance.
-
- [64] Voir B. Lasch, _Das Erwachen und die Entwickelung der
- historischen Kritik im Mittelalter_, Breslau, 1887, in-8.
-
-L’instinct naturel d’un homme à l’eau est de faire tout ce qu’il faut
-pour se noyer; apprendre à nager, c’est acquérir l’habitude de réprimer
-des mouvements spontanés et d’en exécuter d’autres. De même, l’habitude
-de la Critique n’est pas naturelle; il faut qu’elle soit inculquée, et
-elle ne devient organique que par des exercices répétés.
-
-Ainsi le travail historique est un travail critique par excellence;
-lorsqu’on s’y livre sans s’être préalablement mis en défense contre
-l’instinct, on s’y noie. Pour être averti du danger, rien n’est plus
-efficace que de faire un examen de conscience, et d’analyser les raisons
-de l’_ignavia_ qu’il s’agit de combattre jusqu’à ce qu’elle ait fait
-place à une attitude d’esprit critique[65]. Il est aussi très salutaire
-de s’être rendu compte des principes de la méthode historique et d’en
-avoir théoriquement décomposé, l’une après l’autre, comme nous allons le
-faire, les opérations successives. «L’histoire, de même que toute autre
-étude, comporte surtout des erreurs de fait qui proviennent d’un défaut
-d’attention; mais elle est plus exposée qu’aucune autre à des fautes
-nées de la confusion d’esprit qui fait faire des analyses insuffisantes
-et construire des raisonnements faux... Les historiens avanceraient
-moins d’affirmations sans preuves s’il leur fallait analyser chacune de
-leurs affirmations; ils admettraient moins de principes faux s’ils
-imposaient de formuler tous leurs principes; ils feraient moins de
-mauvais raisonnements s’il leur fallait exprimer tous leurs
-raisonnements en forme[66].»
-
- [65] La raison profonde de la crédulité naturelle, c’est la paresse.
- Il est plus commode de croire que de discuter, d’admettre que de
- critiquer, d’accumuler les documents que de les peser. Et c’est
- aussi plus agréable: qui critique les documents en sacrifie;
- sacrifier un document est aisément considéré comme une perte sèche
- par celui qui l’a recueilli.
-
- [66] _Revue philosophique_, _l. c._, p. 178.
-
-
-
-
-SECTION I
-
-CRITIQUE EXTERNE (CRITIQUE D’ÉRUDITION)
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-CRITIQUE DE RESTITUTION
-
-
-Quelqu’un, de nos jours, écrit un livre: il envoie à l’imprimerie son
-manuscrit autographe; de sa propre main il corrige les épreuves et signe
-le bon à tirer. Le livre imprimé de la sorte se présente, en tant que
-document, dans d’excellentes conditions matérielles. Quel que soit
-l’auteur, et quels qu’aient été ses sentiments ou ses intentions, on est
-certain, et c’est le seul point qui nous intéresse en ce moment, d’avoir
-entre les mains une reproduction à peu près exacte du texte qu’il a
-écrit.--Il faut dire «à peu près exacte», car si l’auteur a mal corrigé
-ses épreuves, ou si les typographes ont mal observé ses corrections, la
-reproduction du texte original est, même dans ce cas très favorable,
-imparfaite. Il n’est pas rare que les typographes vous fassent dire
-autre chose que ce que l’on a voulu dire et que l’on s’en aperçoive trop
-tard.
-
-S’agit-il de reproduire un ouvrage dont l’auteur est mort, et dont il
-est impossible d’envoyer à l’imprimerie le manuscrit autographe? Le cas
-s’est présenté pour les _Mémoires d’outre-tombe_ de Chateaubriand, par
-exemple; il se présente tous les jours pour ces correspondances intimes
-de personnages connus que l’on se hâte d’imprimer pour satisfaire la
-curiosité publique et dont les pièces originales sont si fragiles. Le
-texte en est d’abord copié; il est ensuite typographiquement «composé»
-d’après la copie, ce qui équivaut à une seconde copie; enfin cette
-seconde copie (en épreuves) est, ou doit être, collationnée par
-quelqu’un (à défaut de l’auteur disparu) avec la première copie, ou,
-mieux encore, avec les originaux. Les garanties d’exactitude sont
-moindres dans ce cas que dans le cas précédent; car entre l’original et
-la reproduction définitive il y a un intermédiaire de plus (la copie
-manuscrite), et il peut arriver que l’original soit difficile à
-déchiffrer pour tout autre que l’auteur. Le texte des Mémoires et des
-Correspondances posthumes est souvent défiguré, en fait, dans des
-éditions qui paraissent, au premier abord, soignées, par des erreurs de
-transcription et de ponctuation[67].
-
- [67] Un membre de la _Société des humanistes français_ (fondée à Paris
- en 1894) s’est amusé à relever, dans le _Bulletin_ de cette Société,
- les erreurs justiciables de la critique verbale qui se trouvent dans
- les éditions de quelques ouvrages posthumes (notamment dans celle
- des _Mémoires d’outre-tombe_); il a montré qu’il est possible de
- dissiper des obscurités dans les documents les plus modernes par la
- même méthode qui sert à restituer les textes anciens.
-
-Maintenant, dans quel état les documents anciens ont-ils été conservés?
-Presque toujours, les originaux sont perdus; nous n’avons que des
-copies. Des copies faites directement d’après les originaux? Non pas,
-mais des copies de copies. Les scribes qui les ont exécutées n’étaient
-pas tous, tant s’en faut, des hommes habiles et consciencieux; ils
-transcrivaient souvent des textes qu’ils ne comprenaient point ou qu’ils
-comprenaient mal, et il n’a pas toujours été de mode, comme au temps de
-la Renaissance carolingienne, de collationner les manuscrits[68]. Si nos
-livres imprimés, après les revisions successives de l’auteur et du
-prote, sont des reproductions imparfaites, il faut s’attendre à ce que
-les documents anciens, copiés et recopiés pendant des siècles avec peu
-de soin, au risque d’altérations nouvelles à chaque transmission, nous
-soient parvenus sous une forme extrêmement incorrecte.
-
- [68] Sur les habitudes des copistes du moyen âge, par l’intermédiaire
- desquels la plupart des œuvres littéraires de l’antiquité sont
- parvenues jusqu’à nous, voir les renseignements réunis par W.
- Wattenbach, _Das Schriftwesen im Mittelalter_ ³, Berlin, 1896, in-8.
-
-Dès lors, une précaution s’impose: avant de se servir d’un document,
-savoir si le texte de ce document est «bon», c’est-à-dire aussi conforme
-que possible au manuscrit autographe de l’auteur; et lorsque le texte
-est «mauvais», l’améliorer. Agir autrement est dangereux. En utilisant
-un mauvais texte, c’est-à-dire un texte corrompu par la tradition, on
-risque d’attribuer à l’auteur ce qui est du fait des copistes. Des
-théories ont été en effet bâties sur des passages viciés par des erreurs
-de transcription, qui sont tombées à plat, en bloc, lorsque le texte
-original de ces passages a été découvert ou restitué. Toutes les
-«coquilles» typographiques, toutes les fautes de copie ne sont pas
-indifférentes ou simplement ridicules: il en est d’insidieuses, propres
-à tromper les lecteurs[69].
-
- [69] Voir par exemple, les _Coquilles lexicographiques_ qui ont été
- recueillies par A. Thomas, dans la _Romania_, XX (1891), p. 464 et
- suiv.
-
-On croirait volontiers que les historiens estimés se sont toujours fait
-une règle de se procurer de «bons» textes, nettoyés et restaurés comme
-il faut, des documents qu’ils avaient à consulter. Ce serait une erreur.
-Les historiens se sont longtemps servis des textes qu’ils avaient à leur
-portée, sans en vérifier la pureté. Mais il y a plus: les érudits
-eux-mêmes dont le métier est de publier des documents n’ont pas trouvé
-du premier coup l’art de les restituer: naguère encore, les documents
-étaient couramment édités d’après les premières copies venues, bonnes ou
-mauvaises, combinées et corrigées au hasard. Les éditions de textes
-anciens sont aujourd’hui, pour la plupart, «critiques»; mais il n’y a
-pas trente ans qu’ont été données les premières «éditions critiques» des
-grandes œuvres du moyen âge, et le texte critique de quelques œuvres de
-l’antiquité classique (de celle de Pausanias, par exemple) est encore à
-établir.
-
-Tous les documents historiques n’ont pas été publiés jusqu’ici de
-manière à procurer aux historiens la sécurité dont ils ont besoin, et
-quelques historiens agissent encore comme s’ils ne se rendaient pas
-compte qu’un texte mal établi est, par cela même, sujet à caution. Mais
-un progrès considérable a été réalisé. La méthode convenable pour la
-purification et la restitution des textes a été dégagée des expériences
-accumulées par plusieurs générations d’érudits. Aucune partie de la
-méthode historique n’est aujourd’hui fondée plus solidement, ni plus
-généralement connue. Elle est exposée avec clarté dans plusieurs
-ouvrages de vulgarisation philologique[70].--Pour ce motif, nous nous
-contenterons d’en résumer ici les principes essentiels et d’en indiquer
-les résultats.
-
- [70] Voir E. Bernheim, _Lehrbuch der historischen Methode_ ², p.
- 341-54.--Consulter en outre F. Blass, dans le _Handbuch der
- klassischen Altertumswissenschaft_ de I. v. Müller, I² (1892), p.
- 249-89 (avec une bibliographie détaillée); A. Tobler, dans le
- _Grundriss der romanischen Philologie_, I (1888), p. 253-63; H.
- Paul, dans le _Grundriss der germanischen Philologie_ I ², (1896),
- p. 184-96.
-
- Lire, en français, le § «Critique des textes» dans _Minerva.
- Introduction à l’étude des classiques scolaires grecs et latins_,
- par J. Gow et S. Reinach, Paris, 1890, in-16, p. 50-65.
-
- L’ouvrage de I. Taylor, _History of the transmission of ancient
- books to modern times_... (Liverpool, 1889, in-16), est sans valeur.
-
-I. Soit un document inédit ou qui n’a pas encore été édité conformément
-aux règles de la critique. Comment procède-t-on pour en établir le
-meilleur texte possible?--Trois cas sont à considérer.
-
-_a_. Le cas le plus simple est celui où l’on possède l’original,
-l’autographe même de l’auteur. Il n’y a qu’à en reproduire le texte avec
-une exactitude complète[71]. Théoriquement, rien de plus facile; en
-pratique, cette opération élémentaire exige une attention soutenue, dont
-tout le monde n’est pas capable. Essayez, si vous en doutez. Les
-copistes qui ne se trompent jamais et qui n’ont jamais de distractions
-sont rares, même parmi les érudits.
-
- [71] Cette règle n’est pas absolue. On admet généralement que
- l’éditeur a le droit d’uniformiser la graphie d’un document
- autographe--pourvu qu’il en avertisse le public,--toutes les fois
- que, comme dans la plupart des documents modernes, les fantaisies
- graphiques de l’auteur n’ont pas d’intérêt philologique. Voir les
- _Instructions pour la publication des textes historiques_, dans le
- _Bulletin de la Commission royale d’histoire de Belgique_, 5e série,
- VI (1896); et les _Grundsätze für die Herausgabe von Actenstücken
- zur neueren Geschichte_, laborieusement délibérées par le 2e et le
- 3e Congrès des historiens allemands en 1894 et en 1895, dans la
- _Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft_, XI, p. 200, XII,
- p. 364. Les derniers Congrès d’historiens italiens tenus à Gênes
- (1893) et à Rome (1895), ont aussi débattu cette question, mais sans
- aboutir.--Quelles sont les libertés qu’il est légitime de prendre en
- reproduisant des textes autographes? Le problème est plus difficile
- que ne l’imaginent les gens qui ne sont pas du métier.
-
-_b_. Deuxième cas.--L’original est perdu; on n’en connaît qu’une copie.
-Il faut se tenir sur ses gardes, car il est probable, _a priori_, que
-cette copie contient des fautes.
-
-Les textes dégénèrent suivant certaines lois. On s’est appliqué à
-distinguer et à classer les causes et les formes ordinaires des
-différences qui s’observent entre les originaux et les copies; puis on a
-déduit, par analogie, des règles applicables à la restitution
-conjecturale des passages qui, dans une copie unique d’un original
-perdu, sont certainement (parce qu’ils sont inintelligibles) ou
-vraisemblablement corrompus.
-
-Les altérations de l’original, dans une copie, les «variantes de
-tradition», comme on dit, sont imputables soit à la fraude, soit à
-l’erreur. Certains copistes ont fait sciemment des modifications ou
-pratiqué des suppressions[72]. Presque tous les copistes ont commis des
-erreurs, soit de jugement, soit accidentelles. Erreurs de jugement si,
-étant à demi instruits et à demi intelligents, ils ont cru devoir
-corriger des passages ou des mots de l’original qu’ils n’entendaient
-pas[73]. Erreurs accidentelles s’ils ont lu de travers en copiant, ou
-mal entendu en écrivant sous la dictée, ou fait involontairement des
-_lapsus calami_.
-
- [72] Il sera question des interpolations au chapitre III, p. 71.
-
- [73] Les scribes de la Renaissance carolingienne et de la renaissance
- proprement dite, depuis le XVe siècle, se sont préoccupés de fournir
- des textes intelligibles. Ils ont corrigé en conséquence tout ce
- qu’ils ne comprenaient pas. Plusieurs œuvres de l’antiquité ont été
- de la sorte abîmées par eux à jamais.
-
-Les modifications qui proviennent de fraudes et d’erreurs de jugement
-sont souvent très difficiles à rectifier, et même à voir. Certaines
-erreurs accidentelles (l’omission de plusieurs lignes, par exemple) sont
-irréparables dans le cas, qui nous occupe, d’une copie unique. Mais la
-plupart des erreurs accidentelles se laissent deviner, lorsqu’on en
-connaît les formes ordinaires: confusions de sens, de lettres et de
-mots, transpositions de mots, de syllabes et de lettres, dittographie
-(répétition inutile de lettres ou de syllabes), haplographie (syllabes
-ou mots qu’il aurait fallu redoubler et qui ne sont écrits qu’une fois),
-mots mal séparés, phrases mal ponctuées, etc.--Des erreurs de ces divers
-types ont été commises par les scribes de tous les temps et de tous les
-pays, quelle que fût l’écriture des originaux, en quelque langue qu’ils
-fussent rédigés. Mais certaines confusions de lettres sont fréquentes
-dans les copies exécutées d’après des originaux qui étaient en
-caractères onciaux, et d’autres dans les copies exécutées d’après des
-originaux en minuscule. Les confusions de sens et de mots s’expliquent
-par des analogies de vocabulaire et de prononciation qui différent,
-naturellement, suivant que l’original était en telle langue ou en telle
-autre, de telle date ou de telle autre. La théorie générale de la
-restitution conjecturale se réduit donc à ce qui précède, et il n’y a
-pas d’apprentissage général de cet art. On apprend à restituer, non pas
-n’importe quels textes, mais des textes grecs, des textes latins, des
-textes français, etc.; car la restitution conjecturale d’un texte
-suppose, outre des notions générales sur le _processus_ de la
-dégénérescence des textes, la connaissance approfondie: 1º d’une langue;
-2º d’une paléographie spéciale; 3º _des confusions (de lettres, de sens
-et de mots) dont les copistes de textes rédigés dans la même langue et
-écrits de la même manière avaient ou ont l’habitude_. Pour
-l’apprentissage de l’émendation conjecturale des textes grecs et latins,
-des répertoires (alphabétiques et méthodiques) de «variantes de
-tradition», de confusions fréquentes, de corrections probables, ont été
-dressés[74]. Ils ne suppléent certes pas à des exercices pratiques,
-faits sous la direction des hommes du métier[75], mais ils rendent de
-grands services aux hommes du métier eux-mêmes.
-
- [74] Ces collections sont arrangées suivant l’ordre méthodique ou
- suivant l’ordre alphabétique.--Les principales sont, pour les deux
- langues classiques, outre l’ouvrage précité de Blass (ci-dessous, p.
- 59, n. 70), les _Adversaria critica_ de Madvig (Copenhague, 1871-74,
- 3 vol. in-8). Pour le grec, la célèbre _Commentatio paleographica_
- de Fr. J. Bast, publiée en appendice à l’édition du grammairien
- Grégoire de Corinthe (Leipzig, 1811, in-8) et les _Variæ lectiones_
- de Cobet (Leyde, 1873, in-8). Pour le latin: H. Hagen, _Gradus ad
- criticen_ (Leipzig, 1879, in-8) et W. M. Lindsay, _An introduction
- to latin textual emendation based on the text of Plautus_ (London,
- 1896, in-16). Un rédacteur du _Bulletin de la Société des humanistes
- français_ a exprimé, dans cette publication, le vœu qu’un recueil
- analogue soit composé pour le français moderne.
-
- [75] Cf. _Revue critique_, 1895, II, p. 358.
-
-Il serait facile d’énumérer des exemples de restitutions heureuses. Les
-plus satisfaisantes sont celles qui ont un caractère d’évidence
-paléographique, comme la correction classique de Madvig au texte des
-_Lettres_ de Sénèque (89, 4). On lisait: «Philosophia unde dicta sit,
-apparet; ipso enim nomine fatetur. Quidam et sapientiam ita quidam
-finierunt, ut dicerent divinorum et humanorum sapientiam...»; ce qui n’a
-pas de sens. On supposait une lacune entre _ita_ et _quidam_. Madvig
-s’est représenté le texte en capitales de l’archétype disparu, où,
-suivant l’usage antérieur au VIIIe siècle, les mots n’étaient pas
-séparés (_scriptio continua_) et les phrases n’étaient pas ponctuées; il
-s’est demandé si le copiste, qui eut d’abord sous les yeux l’archétype
-en capitales, n’avait pas coupé les mots au hasard, et il a lu sans
-difficulté: «... ipso enim domine fatetur quid amet. Sapientiam ita
-quidam finierunt..., etc.» MM. Blass, Reinach, Lindsay, dans leurs
-opuscules signalés en note, mentionnent plusieurs tours de force du même
-genre, d’une parfaite élégance. Les hellénistes et les latinistes n’en
-ont plus, du reste, le monopole: on en citerait d’aussi «brillants» qui
-ont été exécutés par des orientalistes, par des romanistes et par des
-germanistes, depuis que les textes orientaux, romans et germaniques sont
-soumis à la critique verbale. Nous avons déjà dit que de «belles»
-corrections sont possibles même sur le texte de documents tout à fait
-modernes, typographiquement reproduits dans les meilleures conditions.
-
-Personne peut-être n’a excellé, de nos jours, au même degré que Madvig,
-dans l’art de l’_emendatio_ conjecturale. Madvig, cependant, n’avait pas
-une haute opinion des travaux de la philologie moderne. Il pensait que
-les humanistes du XVIe et du XVIIe siècle étaient, à cet égard, mieux
-préparés que les érudits d’aujourd’hui. L’_emendatio_ conjecturale des
-textes latins et grecs, en effet, est un sport où l’on réussit d’autant
-mieux que l’on a, avec un esprit plus ingénieux et plus d’imagination
-paléographique, un sens plus juste, plus prompt et plus délicat des
-finesses des langues classiques. Or les anciens érudits ont été
-assurément trop hardis, mais les langues classiques leur étaient plus
-intimement familières qu’aux érudits d’aujourd’hui. Quoi qu’il en soit,
-de nombreux textes conservés, sous une forme corrompue, dans des copies
-uniques ont résisté, et résisteront toujours sans doute, à l’effort de
-la critique. Très souvent, la critique constate l’altération du texte,
-indique ce que le sens réclame, et, si elle est prudente, est obligée de
-s’en tenir là, les traces de la leçon primitive ayant été effacées par
-une multitude d’erreurs et de corrections successives dont il n’existe
-plus aucun moyen de débrouiller la filière.--Les érudits qui se livrent
-à l’exercice passionnant de la critique conjecturale sont exposés, dans
-leur ardeur, à suspecter des leçons correctes et à proposer, pour les
-passages désespérés, des hypothèses aventureuses. Ils ne l’ignorent pas.
-Ils se font, en conséquence, une loi de distinguer très clairement, dans
-leurs éditions, les leçons du manuscrit, ou des manuscrits, du texte
-restitué par eux.
-
-_c_. Troisième cas.--On connaît plusieurs copies, qui diffèrent, d’un
-document dont l’original est perdu. Ici les érudits modernes ont sur
-ceux d’autrefois un avantage marqué: outre qu’ils sont mieux informés,
-ils procèdent plus régulièrement à la comparaison des copies.--Le but,
-comme dans le cas précédent, est de reconstituer, autant que possible,
-l’archétype.
-
-Les érudits d’autrefois, et, comme eux, de nos jours, les novices, ont
-eu et ont à lutter, en pareil cas, contre un premier mouvement, qui est
-détestable: se servir de n’importe quelle copie, de celle qui est sous
-la main.--Le second mouvement n’est guère meilleur: si les différentes
-copies ne sont pas de la même époque, se servir de la plus ancienne.
-L’antiquité relative des copies n’a théoriquement, et souvent en fait,
-aucune importance; car un manuscrit du XVIe siècle, reproduction d’une
-bonne copie perdue du XIe, a beaucoup plus de valeur qu’une copie
-fautive et remaniée du XIIe ou du XIIIe siècle.--Le troisième mouvement
-n’est pas encore le bon: compter les leçons attestées et décider à la
-majorité. Soient vingt exemplaires d’un texte: la leçon _a_ est attestée
-dix-huit fois, la leçon _b_ deux fois. Adopter pour ce motif la leçon
-_a_, c’est supposer gratuitement que tous les exemplaires ont la même
-autorité. Supposer cela, c’est commettre une faute de jugement; car si
-dix-sept des dix-huit exemplaires qui donnent la leçon _a_ ont été
-copiés sur le dix-huitième, la leçon _a_ n’est en réalité attestée
-qu’une fois; et la seule question est de savoir si elle est,
-intrinsèquement, moins bonne ou meilleure que la leçon _b_.
-
-Il a été reconnu que le seul parti rationnel est de déterminer d’abord
-les rapports des copies entre elles.--On part, à cet effet, d’un
-postulat incontestable, savoir toutes les copies qui contiennent, aux
-mêmes endroits, les mêmes fautes, ont été faites les unes sur les autres
-ou dérivent toutes d’une copie où ces fautes existaient. Il n’est pas
-croyable, en effet, que plusieurs copistes aient commis, en reproduisant
-chacun de son côté l’archétype exempt de fautes, exactement les mêmes
-erreurs: l’identité des erreurs atteste une communauté d’origine.--On
-éliminera sans scrupule tous les exemplaires dérivés d’une copie qui a
-été conservée: ils n’ont évidemment que la valeur de cette copie, leur
-source commune; ils n’en diffèrent, s’ils en diffèrent, que par des
-fautes supplémentaires; ce serait perdre son temps que d’en relever les
-variantes.--Cela fait, on n’est plus en présence que de copies
-indépendantes, prises directement sur l’archétype, ou de copies dérivées
-dont la source (une copie prise directement sur l’archétype) est
-perdue.--Pour classer les copies dérivées en _familles_ dont chacune
-représente, avec plus ou moins de pureté, la même tradition, on recourt
-encore à la méthode de la comparaison des fautes. Elle permet
-ordinairement de dresser sans trop de peine un tableau généalogique
-complet (_stemma codicum_) des exemplaires conservés, qui met très
-clairement en relief leur importance relative.--Ce n’est pas ici le lieu
-d’examiner les espèces difficiles où, par suite de la suppression d’un
-trop grand nombre d’intermédiaires, ou d’anciennes combinaisons
-arbitraires qui ont mélangé les textes de plusieurs traditions
-distinctes, l’opération devient extrêmement laborieuse, ou même
-impraticable. D’ailleurs, dans ces cas extrêmes, la méthode ne change
-point: la comparaison des passages correspondants est un instrument
-puissant, mais c’est le seul dont dispose ici la critique.
-
-Quand l’arbre généalogique des exemplaires est dressé, on compare, pour
-restituer le texte de l’archétype, les traditions indépendantes.
-S’accordent-elles à donner un texte satisfaisant, pas de difficulté.
-Diffèrent-elles, on décide. S’accordent-elles par hasard à donner un
-texte défectueux, on recourt, comme si l’on n’avait qu’une copie, à
-l’_emendatio_ conjecturale.
-
-C’est une condition beaucoup plus favorable, en principe, d’avoir
-plusieurs copies indépendantes d’un original perdu que d’en avoir une
-seule, car la simple comparaison mécanique des leçons indépendantes
-suffit souvent à dissiper des obscurités que la lumière incertaine de la
-critique conjecturale n’aurait pu percer. Toutefois, l’abondance des
-exemplaires est un embarras plutôt qu’un secours lorsque l’on n’a pas
-pris soin de les classer ou lorsqu’on les a mal classés: rien n’est
-moins sûr que les reconstitutions de fantaisie, composites, fabriquées
-avec des copies dont les relations mutuelles et la relation avec
-l’archétype n’ont pas été préalablement fixées. D’autre part,
-l’application des méthodes rationnelles entraîne, en certains cas, une
-dépense formidable de temps et de travail: songez qu’il y a une telle
-œuvre dont on possède plusieurs centaines d’exemplaires non identiques;
-que les variantes indépendantes de tel texte médiocrement étendu (comme
-les _Évangiles_) se comptent par milliers; que des années de travail
-seraient nécessaires à un homme très diligent pour préparer une «édition
-critique» de tel roman du moyen âge. Est-il, du moins, certain que le
-texte de ce roman, après tant de collations, de comparaisons et de
-travail, serait sensiblement meilleur que si l’on n’avait eu pour le
-restituer que deux ou trois manuscrits? Non. L’effort matériel
-qu’exigent certaines éditions critiques, par suite de l’extrême richesse
-apparente des matériaux à mettre en œuvre, n’est nullement proportionnel
-aux résultats positifs qui en sont la récompense.
-
-Les «éditions critiques» faites à l’aide de plusieurs copies d’un
-original perdu doivent fournir au public les moyens de contrôler le
-_stemma codicum_ que l’éditeur a dressé, et contenir, en note, la liste
-des variantes qui ont été rejetées. De la sorte, au pis aller, les gens
-compétents y trouvent, à défaut du meilleur texte, ce qu’il faut pour
-l’établir[76].
-
- [76] Les érudits négligeaient naguère encore chez nous, cette
- précaution élémentaire, sous prétexte d’éviter «des airs de pédant».
- M. B. Hauréau a publié, dans ses _Notices et extraits de quelques
- manuscrits latins de la Bibliothèque nationale_ (VI, p. 310), une
- pièce en vers rythmiques «De presbytero et logico». «Elle n’est pas
- inédite, dit-il. M. Thomas Wright l’a déjà publiée... Mais cette
- édition est très défectueuse; le texte en est même quelquefois tout
- à fait inintelligible. Nous l’avons donc beaucoup amendé, faisant
- concourir à cet amendement deux copies qui ne sont, d’ailleurs, ni
- l’une ni l’autre, irréprochables...» Suit l’édition, sans variantes.
- Le contrôle est impossible.
-
-II. Les résultats de la critique de restitution--critique de nettoyage
-et de raccommodage--sont entièrement négatifs. On arrive soit par voie
-de conjecture, soit par voie de comparaison et de conjecture, à obtenir
-non pas nécessairement un bon texte, mais le meilleur texte possible, de
-documents dont l’original est perdu. Le bénéfice le plus net est
-d’éliminer les leçons mauvaises, adventices, propres à causer des
-erreurs, et de signaler comme tels les passages suspects. Mais il va
-sans dire que la critique de restitution ne fournit aucune donnée
-nouvelle. Le texte d’un document qui a été restitué au prix de peines
-infinies ne vaut pas davantage que celui d’un document analogue dont
-l’original a été conservé; au contraire, il vaut moins. Si le manuscrit
-autographe de l’_Énéide_ n’avait pas été détruit, des siècles de
-collations et de conjectures auraient été épargnés, et le texte de
-l’_Énéide_ serait meilleur qu’il ne l’est. Cela dit pour ceux qui
-excellent au jeu des «émendations»[77], qui l’aiment par conséquent, et
-qui seraient, au fond, fâchés de n’avoir pas à le pratiquer.
-
- [77] «Textual emendation too often misses the mark through want of
- knowledge of what may be called _the rules of the game_.» (W. M.
- Lindsay, _o. c._, p. V.)
-
-III. Il y aura lieu, d’ailleurs, de pratiquer la critique de restitution
-jusqu’à ce que l’on possède le texte exact de tous les documents
-historiques. Dans l’état actuel de la science, peu de travaux sont plus
-utiles que ceux qui mettent au jour de nouveaux textes ou qui purifient
-des textes connus. Publier, conformément aux règles de la critique, des
-documents inédits, ou, jusqu’à présent, mal publiés, c’est rendre aux
-études historiques un service essentiel. Dans tous les pays,
-d’innombrables Sociétés savantes consacrent à cette œuvre capitale la
-plus grande partie de leurs ressources et de leur activité. Mais, à
-raison de l’immense quantité des textes à critiquer[78] et des soins
-minutieux qu’exigent les opérations de la critique verbale[79], le
-travail de publication et de restitution n’avance que lentement. Avant
-que tous les textes intéressants pour l’histoire du moyen âge et des
-temps modernes aient été édités ou réédités _secundum artem_, beaucoup
-de temps s’écoulera, même en supposant que le train, relativement
-rapide, dont on va depuis quelques années, soit encore accéléré[80].
-
- [78] On s’est souvent demandé si _tous_ les textes valent la peine
- d’être «établis» et publiés. «Parmi nos anciens textes [de la
- littérature française du moyen âge], dit M. J. Bédier, que
- convient-il de publier? Tout. Tout? dira-t-on. Ne chancelons-nous
- pas déjà sous le faix des documents?... Voici la raison qui exige la
- publication intégrale. Aussi longtemps que tant de manuscrits
- resteront devant nous, clos et mystérieux, ils nous solliciteront
- comme s’ils recelaient le mot de toutes les énigmes; ils
- entraveront, pour tout esprit sincère, l’essor des inductions. Il
- convient de les publier, ne serait-ce que pour s’en débarrasser et
- pour qu’il soit possible à l’avenir d’en faire table rase...»
- (_Revue des Deux Mondes_, 15 févr. 1894, p. 910.)--Tous les
- documents doivent être inventoriés, nous l’avons dit (p. 15), afin
- d’éviter que les travailleurs aient toujours à craindre d’en ignorer
- qui leur seraient utiles. Mais, dans tous les cas où une analyse
- sommaire suffit à faire connaître le contenu du document, si la
- forme de ce document n’a pas d’intérêt, la publication _in extenso_
- ne sert à rien. Il ne faut pas s’encombrer: tous les documents
- seront un jour analysés; quantité de documents ne seront jamais
- publiés.
-
- [79] Les éditeurs de textes rendent souvent leur tâche encore plus
- longue et plus difficile qu’elle ne l’est en s’imposant, sous
- prétexte d’éclaircissements, des commentaires. Ils auraient intérêt
- à en faire l’économie et à se dispenser de toute annotation qui
- n’appartient pas à l’«appareil critique» proprement dit. Voir, sur
- ce point, Th. Lindner, _Ueber die Herausgabe von geschichtlichen
- Quellen_, dans les _Mittheilungen des Instituts für oesterreichzsche
- Geschichtsforschung_, XVI, 1895, p. 501 et suiv.
-
- [80] Il suffit, pour s’en rendre compte, de comparer ce qui a été fait
- jusqu’ici par les Sociétés les plus actives, telles que la Société
- des _Monumenta Germaniæ historica_ et l’_Instituto storico
- italiano_, avec ce qui leur reste à faire.--La plupart des documents
- les plus anciens et les plus difficiles à restituer, qui ont exercé
- depuis longtemps la sagacité des érudits, ont été mis dans un état
- relativement satisfaisant. Mais d’immenses besognes matérielles sont
- encore à accomplir.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-CRITIQUE DE PROVENANCE
-
-
-Il serait absurde de chercher des renseignements sur un fait dans les
-papiers de quelqu’un qui n’en a rien su, ni rien pu savoir. Il faut donc
-se demander tout d’abord, quand on est en présence d’un document: «D’où
-vient-il? quel en est l’auteur? quelle en est la date?»--Un document
-dont l’auteur, la date, le lieu d’origine, la provenance, en un mot,
-sont totalement inconnaissables, n’est bon à rien.
-
-Cette vérité, qui paraît élémentaire, n’a été pleinement reconnue que de
-nos jours. Telle est l’ἀκρισία naturelle des hommes que ceux qui, les
-premiers, ont pris l’habitude de s’informer de la provenance des
-documents avant de s’en servir, en ont conçu (et ont eu le droit d’en
-concevoir) de la fierté.
-
- * * * * *
-
-La plupart des documents modernes portent une indication précise de leur
-provenance: de nos jours, les livres, les articles de journal, les
-pièces officielles et même les écrits privés sont, en général, datés et
-signés. Beaucoup de documents anciens, sont, au contraire, mal
-localisés, anonymes et sans date.
-
-La tendance spontanée de l’esprit humain est d’ajouter foi aux
-indications de provenance, lorsqu’il y en a. Sur la couverture et dans
-la préface des _Châtiments_, Victor Hugo s’en dit l’auteur: c’est donc
-que Victor Hugo est l’auteur des _Châtiments_. Voici, dans un musée, un
-tableau non signé, mais dont le cadre est orné, par les soins de
-l’administration, d’une planchette où se lit le nom de Léonard de Vinci:
-ce tableau est de Léonard de Vinci. On trouve sous le nom de saint
-Bonaventure, dans les _Extraits des poètes chrétiens_ de M. Clément,
-dans la plupart des éditions des «Œuvres» de saint Bonaventure et dans
-un grand nombre de manuscrits du moyen âge, un poème intitulé
-_Philomena_: le poème intitulé _Philomena_ est de saint Bonaventure, et
-«on y recueille de précieuses notes sur l’âme même» de ce saint
-homme[81]. Vrain-Lucas apportait à M. Chasles des autographes de
-Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine, dûment signés
-et paraphés[82]: voilà, pensait M. Chasles, des autographes de
-Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte Marie-Madeleine.--Nous sommes
-ici en présence d’une des formes les plus générales, et en même temps
-les plus tenaces, de la crédulité publique.
-
- [81] R. de Gourmont, _Le Latin mystique_ (Paris, 1891, in-8), p. 258.
-
- [82] Voir ces prétendus autographes à la Bibl. nat., nouv. acq. fr.,
- nº 709.
-
-L’expérience et la réflexion ont montré la nécessité de réduire par la
-méthode ces mouvements instinctifs de confiance. Les autographes de
-Vercingétorix, de Cléopâtre et de Marie-Madeleine avaient été composés
-par Vrain-Lucas. Le _Philomena_, attribué par les scribes du moyen âge
-tantôt à saint Bonaventure, tantôt à Louis de Grenade, tantôt à John
-Hoveden, tantôt à John Peckham, n’est peut-être d’aucun de ces auteurs,
-et il n’est certainement pas du premier. D’insignes pauvretés ont été
-affublées, sans l’ombre d’une preuve, dans les plus célèbres musées
-d’Italie, du glorieux nom de Léonard. D’autre part, il est très vrai que
-Victor Hugo est l’auteur des _Châtiments_.--Concluons que les
-indications les plus formelles de provenance ne sont jamais suffisantes
-_par elles-mêmes_. Ce ne sont que des présomptions, fortes ou faibles:
-très fortes, en général, quand il s’agit de documents modernes, souvent
-très faibles quand il s’agit de documents anciens. Il en est de
-postiches, collées sur des œuvres insignifiantes pour en rehausser la
-valeur, ou sur des œuvres considérables pour glorifier quelqu’un, ou
-bien avec l’intention de mystifier la postérité, ou pour cent autres
-motifs, qu’il est aisé d’imaginer et dont on a dressé la liste[83]: la
-littérature «pseudépigraphe» de l’antiquité et du moyen âge est énorme.
-Il y a en outre des documents entièrement «faux»; les faussaires qui les
-ont fabriqués les ont, naturellement, munis d’indications très précises
-de leur provenance supposée.--Donc il faut contrôler.--Mais comment?--On
-contrôle la provenance apparente des documents, lorsqu’elle est
-suspecte, par la méthode même qui sert à déterminer, autant que
-possible, celle des documents dépourvus de toute indication d’origine.
-Les procédés sont les mêmes dans les deux cas, qu’il n’est pas
-nécessaire, par conséquent, de distinguer davantage.
-
- [83] F. Blass a énuméré les principaux de ces motifs, au sujet de la
- littérature pseudépigraphe de l’antiquité. (_O. c._, p. 269 et
- suiv.)
-
-I. Le principal instrument de la critique de provenance est l’_analyse
-interne_ du document considéré, faite en vue d’y relever tous les
-indices propres à renseigner sur l’auteur, sur le temps et sur le pays
-où il a vécu.
-
-On examine d’abord l’écriture du document: saint Bonaventure est né en
-1221; si des poèmes attribués à saint Bonaventure se lisent dans des
-manuscrits exécutés au XIe siècle, ce sera une excellente preuve que
-l’attribution n’est pas fondée: tout document dont il existe une copie
-en écriture du XIe siècle ne peut pas être postérieur au XIe siècle.--On
-examine la langue: certaines formes n’ont été employées qu’en certains
-lieux et à certaines dates. La plupart des faussaires sont trahis par
-leur ignorance à cet égard: des mots, des tournures modernes leur
-échappent; on a pu établir que des inscriptions phéniciennes, trouvées
-dans l’Amérique du Sud, étaient antérieures à telle dissertation
-allemande sur un point de syntaxe phénicienne.--On examine les formules,
-s’il s’agit d’actes publics. Un document qui se présente comme un
-diplôme mérovingien et qui n’offre pas les formules ordinaires des
-diplômes mérovingiens authentiques est faux.--On note enfin toutes les
-données positives qui se trouvent dans le document: faits mentionnés,
-allusions à des faits. Lorsque ces faits sont connus d’ailleurs, par des
-sources qui n’ont pas pu être à la disposition d’un faussaire, la
-sincérité du document est établie, et la date en est approximativement
-fixée entre le fait le plus récent dont l’auteur a eu connaissance et le
-fait le plus voisin de celui-là qu’il aurait sans doute mentionné s’il
-l’avait connu. On argumente aussi de ce que certains faits sont signalés
-avec prédilection, et de ce que certaines opinions sont exprimées, pour
-reconstituer par conjecture la condition, le milieu et le caractère de
-l’auteur.
-
-L’analyse interne d’un document, pourvu qu’elle soit faite avec soin,
-fournit en général des notions suffisantes sur sa provenance. La
-comparaison méthodique entre les divers éléments des documents analysés
-et les éléments correspondants des documents similaires dont la
-provenance est certaine a permis de démasquer un très grand nombre de
-faux[84], et de préciser les circonstances où la plupart des documents
-sincères ont été produits.
-
- [84] E. Bernheim (_o. c._, p. 243 et suiv.) donne une liste
- considérable de documents faux, aujourd’hui reconnus pour tels. Il
- suffit de rappeler ici quelques mystifications fameuses:
- Sanchoniathon, Clotilde de Surville, Ossian.--Depuis la publication
- du livre de M. Bernheim, quelques documents célèbres, nullement
- soupçonnés jusque-là, ont encore été rayés de la liste des documents
- à consulter. Voir notamment A. Piaget, _la Chronique des chanoines
- de Neuchâtel_ (Neuchâtel, 1896, in-8).
-
-On complète et on vérifie les résultats obtenus par l’analyse interne en
-recueillant tous les _renseignements extérieurs_, relatifs au document
-soumis à la critique, qui peuvent se trouver dispersés dans des
-documents de la même époque ou plus récents: citations, détails
-biographiques sur l’auteur, etc. Il est quelquefois significatif qu’il
-n’existe aucun renseignement de ce genre: le fait qu’un soi-disant
-diplôme mérovingien n’ai été cité par personne avant le XVIIe siècle et
-n’ait jamais été vu que par un érudit du XVIIe siècle, convaincu d’avoir
-commis des fraudes, donne à penser qu’il est moderne.
-
-II. Nous avons envisagé jusqu’ici le cas le plus simple, où le document
-considéré est l’ouvrage d’un seul auteur. Mais de nombreux documents ont
-reçu, à différentes époques, des additions qu’il importe de distinguer
-du texte primitif, afin de ne pas attribuer à X, auteur du texte, ce qui
-est d’Y ou de Z, ses collaborateurs imprévus[85].--Il y a deux sortes
-d’additions: l’interpolation et la continuation.--Interpoler, c’est
-insérer dans un texte des mots ou des phrases qui n’étaient pas dans le
-manuscrit de l’auteur[86]. Les interpolations sont d’ordinaire
-accidentelles, dues à la négligence des copistes et s’expliquent par
-l’introduction dans le texte de gloses interlinéaires ou d’annotations
-marginales; mais, parfois, c’est volontairement que quelqu’un a ajouté
-(ou substitué) aux phrases de l’auteur des phrases de son cru, avec le
-dessein de compléter, d’embellir ou d’accentuer. Si nous avions le
-manuscrit où l’interpolation volontaire a été faite, les surcharges et
-les grattages la décèleraient tout de suite. Mais, presque toujours, le
-premier exemplaire interpolé est perdu; et, dans les copies qui en
-dérivent, toute trace matérielle d’addition (ou de substitution) a
-disparu.--Il est inutile de définir les continuations. On sait que
-beaucoup de chroniques du moyen âge ont été «continuées» par diverses
-mains sans qu’aucun des continuateurs successifs ait pris soin de
-déclarer où commence, où finit son travail propre.
-
- [85] Quand les modifications du texte primitif sont du fait de
- l’auteur lui-même, ce sont des «remaniements». L’analyse interne et
- la comparaison d’exemplaires appartenant aux différentes éditions du
- document les accusent.
-
- [86] Voir F. Blass, _o. c._, p. 254 et suiv.
-
-Les interpolations et les continuations se distinguent sans effort, au
-cours des opérations nécessaires pour restituer la teneur d’un document
-dont il existe plusieurs exemplaires, lorsque quelques-uns de ces
-exemplaires reproduisent le texte primitif, antérieur à toute addition.
-Mais si tous les exemplaires remontent à des copies déjà interpolées ou
-continuées, il faut recourir à l’analyse interne. Le style de toutes les
-parties du document est-il uniforme? le même esprit y règne-t-il d’un
-bout à l’autre? n’y a-t-il pas des contradictions, des hiatus dans la
-suite des idées?--En pratique, lorsque les continuateurs et les
-interpolateurs ont eu une personnalité et des intentions tranchées, on
-réussit, au moyen de l’analyse, à isoler le document primitif comme avec
-des ciseaux. Mais, lorsque tout est flou, on n’aperçoit pas bien les
-points de suture; en ce cas il est plus sage de l’avouer que de
-multiplier les hypothèses.
-
-III. L’œuvre de la critique de provenance n’est pas achevée dès que le
-document est localisé, précisément ou approximativement, dans le temps
-et dans l’espace, et que l’on sait enfin sur l’auteur ou les auteurs
-tout ce que l’on peut savoir[87]. Voici un livre: suffit-il, pour
-connaître la «provenance» des renseignements qui s’y trouvent,
-c’est-à-dire pour être en mesure d’en apprécier la valeur, de savoir
-qu’il a été composé en 1890, à Paris, par un tel? Supposons qu’un tel
-ait copié servilement (sans le citer) un ouvrage antérieur, écrit en
-1850. Pour les parties empruntées, ce n’est pas un tel, c’est l’auteur
-de 1850 qui, seul, est responsable et garant. Or, de nos jours, le
-plagiat, prohibé par la loi et tenu pour déshonorant, est rare:
-autrefois, c’était une habitude, acceptée et impunie. Beaucoup de
-documents historiques, en apparence originaux, ne font que refléter
-(sans le dire) des documents plus anciens, et les historiens sont
-exposés, de ce chef, à des déconvenues singulières. Des passages
-d’Eginhard, chroniqueur du IXe siècle, sont empruntés à Suétone: il n’y
-a rien à en faire pour l’histoire du IXe siècle; que serait-il arrivé,
-cependant, si l’on ne s’en était pas aperçu? Un événement est attesté
-trois fois, par trois chroniqueurs; mais ces trois attestations, dont on
-admire la concordance, n’en font qu’une, s’il est constaté que deux des
-trois chroniqueurs ont copié le troisième, ou que les récits parallèles
-des trois chroniques ont été puisés à la même source. Des lettres
-pontificales, des diplômes impériaux du moyen âge contiennent des
-tirades éloquentes que l’on ne doit pas prendre au sérieux: elles
-étaient, en effet, de style, et c’est dans des formulaires de
-chancellerie que les rédacteurs de ces lettres et de ces diplômes les
-ont textuellement copiées.
-
- [87] Peu importe, en principe, que l’on ait réussi ou que l’on n’ait
- pas réussi à découvrir le nom de l’auteur. On lit cependant dans
- l’_Histoire littéraire de la France_ (XXVI, p. 388): «Nous avons
- négligé les sermons anonymes: ces œuvres trop faciles n’ont vraiment
- pas d’importance pour l’histoire littéraire quand les auteurs n’en
- sont pas connus.» Quand les auteurs sont nominativement connus, en
- ont-elles davantage?
-
-Il appartient à la critique de provenance de discerner, autant que
-possible, les sources dont se sont servis les auteurs de documents.
-
-Le problème à résoudre ici n’est pas sans analogie avec celui de la
-restitution des textes, dont il a été parlé plus haut. Dans les deux
-cas, en effet, on procède en partant de ce principe que les leçons
-identiques ont une source commune: plusieurs scribes, transcrivant un
-texte, ne feront pas exactement les mêmes fautes aux mêmes endroits;
-plusieurs écrivains, racontant les mêmes faits, ne se seront pas placés,
-pour les voir, aux mêmes points de vue, et ne diront pas exactement les
-mêmes choses dans les mêmes termes. A cause de l’extrême complexité des
-événements historiques, il est tout à fait invraisemblable que deux
-observateurs indépendants les aient rapportés de la même façon. On
-s’attache à former des familles de documents, de la même manière que
-l’on forme des familles de manuscrits. On aboutit pareillement à dresser
-des tableaux généalogiques.
-
-Les examinateurs qui corrigent les compositions des candidats au
-baccalauréat ont quelquefois à s’apercevoir que les «copies» de deux
-candidats (placés l’un à côté de l’autre) ont un air de famille. S’il
-leur plaît de rechercher quelle est celle dont l’autre dérive, ils le
-reconnaissent aisément, en dépit des petits artifices (modifications
-légères, amplifications, résumés, additions, suppressions,
-transpositions) que le plagiaire a multipliés pour dépister les
-soupçons. Leurs erreurs communes suffisent à dénoncer les deux
-coupables; des maladresses, et surtout les erreurs propres au plagiaire
-qui ont leur source dans une particularité de la copie du complaisant,
-révèlent le plus coupable.--De même, soient deux documents anciens:
-quand l’auteur de l’un a copié l’autre sans intermédiaire, il est en
-général très aisé d’établir la filiation; que l’on abrège ou que l’on
-délaie, on se trahit presque toujours, en plagiant, par quelque
-endroit[88].
-
- [88] Dans des cas très favorables, on est arrivé quelquefois à
- déterminer, par l’examen des confusions commises par le plagiaire,
- jusqu’à l’espèce d’écriture, jusqu’au format et à la disposition
- matérielle du manuscrit-source qu’il avait sous les yeux. Les
- démonstrations de la «critique des sources» sont quelquefois
- appuyées, comme celles de la «critique des textes», par l’évidence
- paléographique.
-
-Quand trois documents sont apparentés, leurs relations mutuelles sont
-déjà, en certains cas, plus difficiles à spécifier. Soient A, B et C.
-Supposons que A soit la source commune: il est possible que A ait été
-copié séparément par B et par C; que C n’ait connu la source commune que
-par l’intermédiaire de B; que B n’ait connu la source commune que par
-l’intermédiaire de C. Si B et C ont abrégé la source commune de deux
-manières différentes, ces copies partielles sont sûrement indépendantes.
-Lorsque B et C dépendent l’un de l’autre, on est ramené au cas le plus
-simple, celui du paragraphe précédent. Mais supposons que l’auteur de C
-ait combiné A et B; que d’ailleurs A ait été déjà utilisé par B: les
-relations généalogiques s’entrecroisent et s’obscurcissent.--Bien
-autrement compliqués encore sont les cas où l’on est en présence de
-quatre, cinq documents apparentés, ou davantage; car le nombre des
-combinaisons possibles augmente très rapidement.--Toutefois, pourvu
-qu’il n’y ait pas trop d’intermédiaires perdus, la critique réussit à
-débrouiller les rapports à force de rapprochements et d’ingénieuse
-patience, par le simple jeu de comparaisons indéfiniment répétées. Des
-érudits modernes (M. B. Krusch, par exemple, qui s’est occupé surtout
-des écrits hagiographiques de l’époque mérovingienne) ont récemment
-construit, de la sorte, des généalogies d’une précision et d’une
-solidité parfaites[89].
-
- [89] Les travaux de M. Julien Haver, réunis dans le tome de ses Œuvres
- (_Questions mérovingiennes_, Paris, 1896, in-8) sont considérés
- comme des modèles. Des problèmes très difficiles y sont résolus avec
- une élégance irréprochable.--La lecture des mémoires où M. L.
- Delisle s’est attaché à élucider des questions de provenance est
- aussi très profitable.--Les questions de cet ordre sont celles où
- triomphent les érudits les plus habiles.
-
-Les résultats de la critique de provenance, en tant qu’elle s’applique à
-établir la filiation des documents, sont de deux sortes.--D’une part,
-elle reconstitue des documents perdus. Deux chroniqueurs, B et C,
-ont-ils utilisé, chacun de leur côté, une source commune, X, qui ne se
-retrouve pas? Il sera possible de ce faire une idée de X en détachant et
-en recollant les extraits encastrés dans B et dans C, tout de même que
-l’on se fait une idée d’un manuscrit perdu en rapprochant les copies
-partielles qui en ont été conservées.--D’autre part, la critique de
-provenance ruine l’autorité d’une foule de documents «authentiques»,
-c’est-à-dire non suspects de falsification, en prouvant qu’ils sont
-dérivés, qu’ils valent ce que valent leurs sources, et que, quand ils
-embellissent leurs sources par des détails de fantaisie ou des phrases
-de rhétorique, ils ne valent rien du tout. En Allemagne, et en
-Angleterre, les éditeurs de documents ont pris l’excellente habitude
-d’imprimer en petits caractères les passages empruntés, en caractères
-plus gros les passages originaux ou dont la source est inconnue. Grâce à
-cette pratique, on voit au premier coup d’œil que des chroniques
-renommées, souvent citées (bien à tort), sont des compilations, sans
-valeur par elles-mêmes: c’est ainsi que les _Flores historiarum_ du
-soi-disant Mathieu de Westminster, la plus populaire peut-être des
-chroniques anglaises du moyen âge, sont presque entièrement tirés des
-ouvrages originaux de Wendover et de Mathieu de Paris[90].
-
- [90] Voir l’édition de H. R. Luard (t. I, London, 1890, in-8), dans
- les _Rerum britannicarum medii ævi scriptores_.--Les _Flores
- historiarum_ de Mathieu de Westminster figurent à l’«Index» romain,
- à cause des passages empruntés aux _Chronica majora_ de Mathieu de
- Paris, tandis que les _Chronica majora_ elles-mêmes ont échappé à la
- censure.
-
-IV. La critique de provenance garantit les historiens d’erreurs énormes.
-Les résultats qu’elle obtient sont saisissants. Les services qu’elle a
-rendus en éliminant des documents faux, en dénonçant de fausses
-attributions, en déterminant les conditions où sont nés des documents
-que le temps avait défigurés et en les rapprochant de leurs
-sources[91],--ces services sont si grands qu’elle est aujourd’hui
-considérée comme «la critique» par excellence. On dit couramment d’un
-historien qu’il «manque de critique» lorsqu’il ne sent point la
-nécessité de distinguer entre les documents, qu’il ne se méfie jamais
-des attributions traditionnelles, et qu’il accepte, comme s’il craignait
-d’en perdre un seul, tous les renseignements, anciens et modernes, bons
-et mauvais, d’où qu’ils viennent[92].
-
- [91] Il serait instructif de dresser la liste des ouvrages historiques
- célèbres, comme l’_Histoire de la conquête de l’Angleterre par les
- Normands_, d’Augustin Thierry, dont l’autorité a été tout à fait
- ruinée, depuis que la provenance de leurs sources a été
- étudiée.--Rien n’amuse davantage la galerie que de voir un historien
- convaincu d’avoir appuyé une théorie sur des documents falsifiés.
- S’être laissé tromper en prenant au sérieux des documents qui n’en
- sont pas, rien n’est plus propre à couvrir un historien de
- confusion.
-
- [92] Une des formes les plus grossières (et les plus répandues) du
- «manque de critique» est celle qui consiste à employer comme des
- documents et sur le même pied que des documents, ce que les auteurs
- modernes ont dit à propos des documents. Les novices ne distinguent
- pas assez, dans les affirmations des auteurs modernes, ce qui est
- ajouté aux sources originales de ce qui en provient.
-
-On a raison: mais il ne faut pas se contenter de cette forme de la
-critique, et il ne faut pas en abuser.
-
-Il ne faut pas en abuser.--L’extrême méfiance, en ces matières, a des
-effets presque aussi fâcheux que l’extrême crédulité. Le P. Hardouin,
-qui attribuait à des moines du moyen âge les œuvres de Virgile et
-d’Horace, n’était pas moins ridicule que la victime de Vrain-Lucas.
-C’est abuser des procédés de la critique de provenance que de les
-appliquer, comme on l’a fait, pour le plaisir, à tort et à travers. Les
-maladroits qui s’en sont servis pour arguer de faux des documents
-excellents, comme les écrits de Hroswitha, le _Ligurinus_ et la bulle
-_Unam Sanctam_[93], ou pour établir, entre certaines «Annales», des
-filiations imaginaires, d’après des indices superficiels, les auraient
-discrédités, si c’était possible.--Et puis, il est louable de réagir
-contre ceux qui ne mettent jamais en question la provenance des
-documents; mais c’est aller trop loin que de s’intéresser exclusivement,
-par réaction, aux périodes de l’histoire dont les documents sont de
-provenance incertaine. Les documents de l’histoire moderne et
-contemporaine ne sont pas moins dignes d’intérêt que ceux de l’antiquité
-ou du haut moyen âge, parce que leur provenance apparente, étant presque
-toujours la vraie, ne soulève point de ces délicats problèmes
-d’attribution où se déploie la virtuosité des critiques[94].
-
- [93] Voir une liste d’exemples dans le _Handbuch_ de E. Bernheim, p.
- 283, 289.
-
- [94] C’est parce qu’il est nécessaire de soumettre les documents de
- l’histoire de l’antiquité et du moyen âge à la critique de
- provenance la plus sévère que l’étude de l’antiquité et du moyen âge
- passe pour plus «scientifique» que celle des temps modernes. Elle
- n’est que plus encombrée de difficultés préliminaires.
-
-Il ne faut pas s’en contenter.--La critique de provenance, comme celle
-de restitution, est préparatoire, et ses résultats sont négatifs. Elle
-aboutit en dernière analyse à éliminer des documents qui n’en sont pas
-et qui auraient fait illusion: voilà tout. «Elle apprend à ne pas
-employer de mauvais documents, elle n’apprend pas à tirer parti des
-bons[95].» Ce n’est donc pas toute «la critique historique»; c’en est
-seulement une assise[96].
-
- [95] _Revue philosophique_, 1887, II, p. 170.
-
- [96] La théorie de la critique de provenance est aujourd’hui faite,
- _ne varietur_; elle est exposée en détail dans le _Lehrbuch_ de E.
- Bernheim, p. 242-340. C’est pourquoi nous n’avons éprouvé aucun
- scrupule à la résumer brièvement.--En français, l’Introduction de M.
- G. Monod à ses _Études critiques sur les sources de l’histoire
- mérovingienne_ (Paris, 1872, in-8) contient des considérations
- élémentaires (cf. _Revue critique_, 1873, I, p. 308).
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-CLASSEMENT CRITIQUE DES SOURCES
-
-
-Grâce aux opérations précédentes, les documents, tous les documents d’un
-certain genre ou relatifs à un sujet donné ont été, nous le supposons,
-«trouvés»: on sait où ils sont; le texte de chacun d’eux a été, s’il y
-avait lieu, restitué, et chacun d’eux a été soumis à la critique de
-provenance: on sait d’où il sort. Reste à réunir et à classer
-méthodiquement les matériaux ainsi vérifiés. Cette opération est la
-dernière de celles que l’on peut appeler préparatoires aux travaux de
-critique supérieure (interne) et de construction.
-
-Quiconque étudie un point d’histoire est obligé de classer préalablement
-ses sources. Mettre en ordre, d’une manière rationnelle et commode à la
-fois, les matériaux vérifiés avant de s’en servir, est une partie en
-apparence très humble, en réalité très importante, de la profession
-d’historien. Ceux qui ont appris à le faire s’assurent par cela seul un
-avantage marqué: ils se donnent moins de mal et obtiennent des résultats
-meilleurs; les autres gaspillent leur temps, leurs peines: il arrive
-qu’ils soient étouffés sous les notes, les extraits, les copies, les
-paperasses accumulés en désordre par eux-mêmes. Qui donc a parlé de ces
-gens affairés qui remuent, toute leur vie, des moellons, sans savoir où
-les poser, et qui soulèvent, ce faisant, des flots de poussière
-aveuglante?
-
-I. Ne nous dissimulons pas que, ici comme ailleurs, le premier
-mouvement, le mouvement naturel, n’est pas le bon. Le premier mouvement
-de la plupart des hommes, quand il s’agit de recueillir des textes, est
-de les noter à la suite les uns des autres, dans l’ordre où ils en ont
-connaissance. Beaucoup d’anciens érudits (dont nous avons les papiers),
-et presque tous les novices qui ne sont pas avertis, ont travaillé et
-travaillent de la sorte: ils avaient, ils ont des cahiers où ils notent
-bout à bout, au fur et à mesure, les textes qu’ils considèrent comme
-intéressants.--Ce procédé est détestable. Il faut toujours aboutir, en
-effet, à classer les textes recueillis; si donc on veut isoler, plus
-tard, de l’ensemble, ceux qui ont trait à un détail, on ne peut pas se
-dispenser de relire tous ses cahiers, et l’on est forcé d’en recommencer
-le laborieux dépouillement chaque fois que l’on a besoin d’un détail
-nouveau. Si ce procédé séduit au premier abord, c’est parce qu’il a
-l’air d’économiser des écritures; mais l’économie est mal entendue,
-puisqu’elle a pour conséquence de multiplier infiniment les recherches
-ultérieures et de gêner les combinaisons.
-
-D’autres personnes comprennent très bien les avantages d’un classement
-systématique; elles se proposent en conséquence de recueillir les textes
-qui les intéressent dans des cadres tracés d’avance. A cet effet, elles
-prennent des notes dans des cahiers, dont chaque page a été munie, à
-l’avance, d’une rubrique. Ainsi se trouvent rapprochés tous les textes
-de même espèce.--Ce système laisse à désirer, car les intercalations
-sont incommodes, et le cadre de classement, une fois adopté, est rigide:
-il est difficile de l’amender. Beaucoup de bibliothécaires rédigeaient
-jadis leurs catalogues de cette manière, qui est aujourd’hui condamnée.
-
-Un procédé plus barbare encore ne sera mentionné que par prétérition. Il
-consiste à enregistrer simplement les documents dans sa mémoire, sans en
-prendre note par écrit. On l’a employé. Des historiens, doués d’une
-mémoire excellente et, d’ailleurs, paresseux, se sont passé cette
-fantaisie: le résultat a été que la plupart de leurs citations et de
-leurs références sont inexactes. La mémoire est un appareil
-d’enregistrement très délicat, mais si peu précis, qu’une pareille
-audace est sans excuse.
-
-Tout le monde admet aujourd’hui qu’il convient de recueillir les
-documents sur des fiches. Chaque texte est noté sur une feuille
-détachée, mobile, munie d’indications de provenance aussi précises que
-possible. Les avantages de cet artifice sont évidents: la mobilité des
-fiches permet de les classer à volonté, en une foule de combinaisons
-diverses, au besoin de les changer de place: il est facile de grouper
-ensemble tous les textes de même espèce, et de faire, à l’intérieur de
-chaque groupe des intercalations, au fur et à mesure des trouvailles.
-Pour les documents qui sont intéressants à plusieurs points de vues et
-qui auraient droit à figurer dans plusieurs groupes, il suffit de
-rédiger à plusieurs exemplaires les fiches qui les portent, ou de
-représenter celles-ci, autant de fois qu’il est utile, par des fiches de
-renvoi. Du reste, il est matériellement impossible de constituer, de
-classer et d’utiliser des documents autrement que sur fiches, dès qu’il
-s’agit de recueils un peu vastes. Les statisticiens, les financiers, et,
-dit-on, les littérateurs qui observent, l’ont constaté de nos jours,
-aussi bien que les érudits.
-
-Le système des fiches n’est pas sans quelques inconvénients. Chaque
-fiche doit être munie de références précises à la source où le contenu
-en a été puisé; par conséquent, si l’on analyse un document en cinquante
-fiches distinctes, il faudra répéter cinquante fois les mêmes
-références. D’où une légère augmentation d’écritures: c’est certainement
-à cause de cette complication infime que quelques personnes s’obstinent
-à préférer la méthode si défectueuse des cahiers.--De plus, à cause de
-leur mobilité même, les fiches, feuilles volantes, sont exposées à
-s’égarer et lorsqu’une fiche est perdue, comment la remplacer? on ne
-s’aperçoit même pas qu’elle a disparu; s’en apercevrait-on par hasard
-que le seul remède serait de recommencer, de fond en comble, toutes les
-opérations déjà faites.--A la vérité, des précautions très simples, que
-l’expérience a suggérées, mais que ce n’est pas ici le lieu d’exposer en
-détail, permettent de réduire au minimum les inconvénients du système.
-On recommande d’employer des fiches de dimension uniforme, résistantes;
-de les classer au plus tôt, dans des «chemises» ou dans des tiroirs,
-etc.--Que chacun, du reste, en ces matières, soit libre de se créer des
-habitudes personnelles. Mais il faut bien se rendre compte d’avance que
-ces habitudes, suivant qu’elles sont plus ou moins pratiques et
-heureuses, ont une influence directe sur les résultats de l’activité
-scientifique. «Ces arrangements personnels de bibliothèque, dit E.
-Renan, qui sont la moitié du travail scientifique[97]...» Ce n’est pas
-trop dire. Tel érudit doit une bonne part de sa légitime réputation à
-l’art qu’il a de colliger; tel autre est, pour ainsi dire, paralysé par
-sa maladresse à cet égard[98].
-
- [97] E. Renan, _Feuilles détachées_, p. 103.
-
- [98] Il serait très intéressant d’avoir des renseignements sur les
- procédés de travail des grands érudits, notamment de ceux qui se
- sont livrés à des travaux considérables de collection et de
- classement. On en trouve dans leurs papiers, et quelquefois dans
- leur correspondance. Sur les procédés de Du Cange, voir L. Feugère,
- _Étude sur la vie et les ouvrages de Du Cange_ (Paris, 1858, in-8),
- p. 62 et suiv.
-
-Après avoir recueilli les documents, soit _in extenso_, soit en abrégé,
-sur des fiches ou sur des feuillets mobiles, on les classe. Dans quels
-cadres? suivant quel ordre? Il est clair que c’est une question
-d’espèces et que la prétention de formuler des règles pour tous les cas
-ne serait pas raisonnable. Mais voici quelques observations générales.
-
-II. Distinguons le cas de l’historien qui classe des documents vérifiés
-en vue d’une œuvre historique, et celui de l’érudit qui compose un
-«regeste». Regestes (de _regerere_, consigner par écrit) et _Corpus_
-sont des collections, méthodiquement classées, de documents historiques.
-Les documents sont reproduits _in extenso_ dans un _corpus_, analysés et
-décrits dans un «regeste».
-
-_Corpus_ et regestes sont destinés à aider les travailleurs dans la
-collection des documents. Des érudits se dévouent à effectuer, une fois
-pour toutes, des besognes de recherche et de classement dont le public,
-grâce à eux, sera, par la suite, dispensé.
-
-Les documents peuvent être groupés d’après leur date, d’après leur lieu
-d’origine, d’après leur contenu, d’après leur forme[99]. Ce sont les
-quatre catégories du temps, du lieu, de l’espèce et de la forme; en les
-superposant, on obtient à volonté des compartiments réduits. On se
-proposera, par exemple, de grouper tous les documents de telle forme, de
-tel pays, de telle date à telle date (les chartes royales, en France,
-sous le règne de Philippe-Auguste); tous les documents de telle forme
-(inscriptions latines) ou de telle espèce (hymnes latines) à telle
-époque (dans l’antiquité, au moyen âge).--Nous rappelons, pour préciser,
-l’existence d’un _Corpus inscriptionum græcarum_, d’un _Corpus
-inscriptionum latinarum_, d’un _Corpus scriptorum ecclesiasticorum
-latinorum_, des _Regesta imperii_ de J. F. Böhmer et de ses
-continuateurs, des _Regesta pontificum romanorum_ de Ph. Jaffé et A.
-Potthast.
-
- [99] Voir J. G. Droysen, _Précis de la science de l’histoire_, p. 25.
- «Le classement critique n’a pas à se préoccuper uniquement du point
- de vue de la chronologie... Plus sont variés les points de vue sous
- lesquels la critique s’entend à grouper les matériaux, plus aussi
- sont fermes les points indiqués par l’intersection des lignes.»
-
- On a renoncé maintenant à grouper des documents en _corpus_ et en
- regestes, comme on le faisait autrefois, parce qu’ils ont le
- caractère commun d’être inédits, ou bien, au contraire, de ne pas
- l’être. Jadis, les compilateurs d’_Analecta_, de _Relliquiæ
- manuscriptorum_, de «trésors d’_anecdota_», de spicilèges, etc.,
- publiaient tous les documents d’un certain genre qui avaient le
- caractère commun d’être inédits et de leur paraître intéressants; au
- contraire Georgisch (_Regesta chronologico-diplomatica_), Bréquigny
- (_Table chronologique des diplômes, chartes et actes imprimés
- concernant l’histoire de France_), Wauters (_Table chronologique des
- chartes et diplômes imprimés concernant l’histoire de la Belgique_),
- ont classé ensemble tous les documents d’une certaine espèce qui
- avaient le caractère commun d’avoir été imprimés.
-
-Quel que soit le compartiment choisi, de deux choses l’une: ou bien les
-documents que l’on a l’intention de classer à l’intérieur de ce
-compartiment sont datés, ou ils ne le sont pas.
-
-S’ils sont datés, comme le sont, par exemple, les chartes émanées de la
-chancellerie d’un prince, on aura pris soin de placer en tête de chaque
-fiche la date (ramenée au comput moderne) du document qui s’y trouve
-inscrit. Rien ne sera donc plus facile que de classer, par ordre
-chronologique, toutes les fiches, c’est-à-dire tous les documents, qui
-auront été réunis. Le classement chronologique s’impose, en principe,
-dès qu’il est possible.--Il n’y a qu’une difficulté, toute pratique.
-Même dans les cas les plus favorables, quelques documents ont perdu
-accidentellement leurs dates; ces dates, l’auteur du regeste est tenu de
-les restituer, ou d’essayer de le faire; de longues et patientes
-recherches sont nécessaires à cet effet.
-
-Si les documents ne sont pas datés, il faut opter entre l’ordre
-alphabétique, l’ordre géographique et l’ordre systématique.--L’histoire
-du _Corpus_ des inscriptions latines est là pour montrer que ce n’est
-pas toujours facile. «L’ordre des dates était impossible, attendu que la
-plupart des inscriptions ne sont pas datées. Depuis Smetius, on divisait
-en classes, c’est-à-dire qu’on distinguait selon leur contenu, et sans
-égard à leur provenance, les inscriptions religieuses, sépulcrales,
-militaires, poétiques, celles qui ont un caractère public et d’autres
-qui ne concernent que des particuliers, etc. Bœckh, bien qu’il eût
-préféré, pour son _Corpus inscriptionum græcarum_, l’ordre géographique,
-était d’avis que l’ordre des matières, adopté jusque-là, était le seul
-possible dans un _Corpus_ latin...» [Ceux-là même qui proposaient, en
-France, l’ordre géographique] «voulaient faire une exception pour les
-textes relatifs à l’histoire générale d’un pays, et sans doute de
-l’Empire; en 1845, Zumpt défendit un système éclectique de ce genre,
-très compliqué. En 1847, Th. Mommsen n’admettait encore l’ordre
-géographique que pour les inscriptions des municipes, et, en 1852, quand
-il publia les Inscriptions du royaume de Naples, il n’avait pas
-entièrement changé d’avis. C’est seulement quand il fut chargé de la
-publication du _C. I. L._ par l’Académie de Berlin que, instruit par
-l’expérience, il rejeta même les exceptions proposées par Egger pour
-l’histoire générale d’une province, et crut devoir s’en tenir à l’ordre
-géographique pur[100].» Cependant, vu le caractère des documents
-épigraphiques, l’ordre des lieux était évidemment le seul rationnel. On
-l’a amplement démontré depuis cinquante ans; mais les collectionneurs
-d’inscriptions n’en sont tombés d’accord qu’après deux siècles de
-tentatives en sens contraire. Pendant deux siècles, on a fait des
-recueils d’inscriptions latines sans voir que «Classer les inscriptions
-d’après les matières dont elles traitent, c’est éditer Cicéron en
-découpant ses discours, ses traités et ses lettres afin de ranger les
-tronçons d’après les sujets traités»; que «les monuments épigraphiques
-appartenant au même territoire, placés les uns à côté des autres,
-s’expliquent mutuellement»; et enfin que «s’il est à peu près
-impraticable de ranger par ordre de matières cent mille inscriptions qui
-presque toutes se rattachent à plusieurs catégories, au contraire chaque
-monument n’a qu’une place, et une place bien déterminée, dans l’ordre
-géographique[101]».
-
- [100] J. P. Waltzing, _Recueil général des inscriptions latines_
- (Louvain, 1892, in-8), p. 41.
-
- [101] _Ibidem_.--Lorsque l’ordre géographique est adopté, une
- difficulté résulte de ce que la provenance de certains documents est
- inconnue: beaucoup d’inscriptions, conservées dans les Musées, y ont
- été apportées on ne sait d’où. Difficulté analogue à celle qui
- résulte, pour les regestes chronologiques, des documents sans date.
-
-L’ordre alphabétique est très commode lorsque l’ordre chronologique et
-l’ordre géographique ne conviennent pas. Il y a des documents, comme les
-sermons, les hymnes et les chansons profanes du moyen âge, qui ne sont
-datés avec précision ni du temps, ni du lieu. On les classe par ordre
-alphabétique d’_incipit_, c’est-à-dire suivant l’ordre alphabétique des
-premiers mots de chacun d’eux[102].
-
- [102] Il n’y a d’embarras que pour ceux qui ont perdu leur _incipit_.
- Cf. p. 86, n. 101.--Au XVIIIe siècle, Séguier consacra une grande
- partie de sa vie à dresser un Catalogue, par ordre alphabétique
- d’_incipit_, des inscriptions latines, au nombre de 50 000, qui
- avaient été publiées jusque-là; il dépouilla douze mille ouvrages
- environ. Ce travail considérable est resté inédit et inutile. Avant
- d’entreprendre d’aussi vastes compilations, s’assurer que le plan en
- est rationnel et que le travail à fournir--un travail si dur et si
- ingrat--ne sera pas gaspillé.
-
-L’ordre systématique, ou didactique, n’est pas à recommander pour la
-composition des _corpus_ ou des regestes. Il est toujours arbitraire,
-entraîne des répétitions et des confusions inévitables. D’ailleurs, il
-suffit de joindre aux collections disposées suivant l’ordre
-chronologique, géographique ou alphabétique, de bonnes «tables des
-matières» pour les mettre en état de rendre tous les services que
-rendraient des recueils systématiques.--Une des principales règles de
-l’art de fabriquer les _corpus_ et les regestes («le grand art des
-_Corpus_», parvenu dans la seconde moitié du XIXe siècle à un si haut
-degré de perfection[103]) est de munir ces collections, quel qu’en soit
-le classement, de tables et d’index variés, propres à en faciliter
-l’usage: tables d’_incipit_ dans les regestes chronologiques qui s’y
-prêtent, index des noms propres et des dates dans les regestes par
-_incipit_, etc., etc.
-
- [103] Voir G. Waitz, _Ueber die Herausgabe and Bearbeitung von
- Regesten_, dans l’_Historische Zeitschrift_, XI, (1878), p. 280-95.
-
-Les faiseurs de _corpus_ et de regestes recueillent et classent pour
-autrui des documents qui ne les intéressent pas directement, ou, du
-moins, qui, _tous_, ne les intéressent pas, et s’absorbent dans ce
-labeur. Les travailleurs ordinaires, eux, ne recueillent et ne classent
-que les matériaux utiles pour leurs études particulières. De là, des
-différences. Par exemple, l’ordre systématique, arrêté d’avance, qui est
-si peu recommandable pour les grandes collections, fournit souvent à
-ceux qui travaillent pour leur propre compte, en vue de composer des
-monographies, un cadre de classement préférable à tout autre. Mais on se
-trouvera toujours bien d’observer les habitudes matérielles dont
-l’expérience a enseigné la valeur aux compilateurs de profession: en
-tête de chaque fiche, inscrire, s’il y a lieu, la date, et, en tout cas,
-une rubrique[104]; multiplier les _cross-references_ et les index; tenir
-état (sur des fiches rangées à part) de toutes les sources utilisées,
-afin de ne pas être exposé à recommencer, par inadvertance, des
-dépouillements déjà faits; etc.--L’observation régulière de ces
-pratiques contribue beaucoup à rendre plus aisés et plus solides les
-travaux d’histoire qui ont un caractère scientifique. La possession d’un
-jeu de fiches judicieusement dressé (quoique imparfait) a valu à M. B.
-Hauréau d’exercer jusqu’à la fin de sa vie, dans le genre très spécial
-d’études historiques qu’il cultivait, une maîtrise incontestable[105].
-
- [104] A défaut d’ordre systématique arrêté d’avance, et lorsque
- l’ordre chronologique n’est pas de mise, il est parfois avantageux
- de classer provisoirement les fiches, c’est-à-dire les documents,
- dans l’ordre alphabétique de mots choisis comme rubriques
- (_Schlagwörter_). C’est le système dit «du Dictionnaire».
-
- [105] Voir Langlois, _Manuel de bibliographie historique_, I, p. 88.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LA CRITIQUE D’ÉRUDITION ET LES ÉRUDITS
-
-
-L’ensemble des opérations décrites dans les chapitres précédents
-(restitution des textes, critique de provenance, collection et
-classement des documents vérifiés) constitue le vaste domaine de la
-critique externe ou critique d’érudition[106].
-
- [106] Nous prenons ici critique d’érudition» comme synonyme de
- «critique externe». Dans le langage courant, on appelle _érudits_,
- non seulement les spécialistes de la critique interne, mais aussi
- les historiens qui ont l’habitude de composer des monographies sur
- des sujets techniques, restreints, peu intéressants pour le grand
- public.
-
-La critique d’érudition tout entière n’inspire que du dédain au gros
-public, vulgaire et superficiel. Quelques-uns de ceux qui s’y livrent
-sont disposés, au contraire, à la glorifier. Mais il y a un juste milieu
-entre cet excès d’honneur et cette indignité.
-
-L’opinion brutale des gens qui prennent en pitié et qui raillent les
-analyses minutieuses de la critique externe ne mérite guère, en vérité,
-d’être réfutée. Il n’y a qu’un argument pour établir la légitimité et
-pour inspirer le respect des labeurs obscurs de l’érudition, mais il est
-décisif: c’est qu’ils sont indispensables. Sans érudition, pas
-d’histoire. _Non sunt contemnenda quasi parva_, dit saint Jérôme, _sine
-quibus magna constare non possunt_[107].
-
- [107] Cet argument, facile à développer, l’a été souvent, et récemment
- encore par M. Bédier, dans la _Revue des Deux Mondes_, 15 fév. 1894,
- p. 932 et suiv.
-
- Quelques personnes admettent volontiers que les travaux d’érudition
- sont utiles, mais, agacées, se demandent si «la recension d’un
- texte» ou «le déchiffrement d’un parchemin gothique» est «l’effort
- suprême de l’esprit humain», et si les facultés intellectuelles que
- suppose l’exercice de la critique externe méritent ou ne méritent
- pas «ce que l’on mène de bruit autour de ceux qui les possèdent».
- Les pièces d’une polémique sur cette question, évidemment dépourvue
- d’importance, entre M. Brunetière, qui conseillait aux érudits la
- modestie, et M. Boucherie, qui insistait sur les motifs que les
- érudits ont d’être fiers, se trouvent dans la _Revue des langues
- romanes_, 1880, t. I et II.
-
-D’un autre côté les professionnels, en cherchant à se donner des raisons
-d’être fiers des travaux qu’ils exécutent, ne se sont pas contentés de
-les représenter comme nécessaires; il se sont laissé entraîner à en
-exagérer les vertus et la portée. On a dit que les procédés si sûrs de
-la critique d’érudition avaient élevé l’histoire à la dignité d’une
-science, «d’une science exacte»; que la critique de provenance «fait
-pénétrer plus profondément qu’aucune autre étude dans la connaissance
-des temps passés»; que l’habitude de la critique des textes affine ou
-même confère «l’intelligence historique». Tacitement, on s’est persuadé
-que la critique d’érudition est toute la critique historique, et qu’il
-n’y a rien au-delà du nettoyage, du raccommodage et du classement des
-documents.--Cette illusion, assez répandue parmi les spécialistes, est
-trop grossière pour qu’il soit utile de la combattre expressément:
-c’est, en effet, la critique psychologique d’interprétation, de
-sincérité et d’exactitude qui «fait pénétrer plus profondément qu’aucune
-autre étude dans la connaissance des temps passés», ce n’est pas la
-critique externe[108]. Un historien qui aurait cette bonne fortune que
-tous les documents utiles pour ses études eussent été déjà correctement
-édités, critiqués au point de vue de la provenance, et classés, ne
-serait pas moins en état de s’en servir pour écrire l’histoire que s’il
-avait été obligé de leur faire subir, de ses propres mains, les
-opérations préalables. Il est possible, quoi qu’on en ait dit, d’avoir
-la plénitude de l’intelligence historique sans avoir jamais essuyé
-soi-même, au propre et au figuré, la poussière des documents originaux,
-c’est-à-dire sans les avoir découverts et purifiés soi-même. Il ne faut
-pas interpréter judaïquement, au sens étymologique, ce mot de M. Renan:
-«Je ne crois pas que l’on puisse acquérir une claire notion de
-l’histoire, de ses limites et du degré de confiance qu’il faut avoir
-dans ses divers ordres d’investigation sans l’habitude de _manier_ les
-documents originaux[109]»; cela doit s’entendre simplement de l’habitude
-de recourir aux sources directes et de traiter des questions
-précises[110]. Un jour viendra sans doute où, tous les documents
-relatifs à l’histoire de l’antiquité classique ayant été édités et
-critiqués, il n’y aura plus lieu de faire, dans le domaine de l’histoire
-de l’antiquité classique, ni critique des textes (restitution), ni
-critique des sources (provenance); les conditions n’en seront pas moins
-évidemment excellentes alors pour traiter des détails et de l’ensemble
-de l’histoire ancienne. Ne nous lassons pas de le répéter: la critique
-externe est toute préparatoire; elle est un moyen, non un but; l’idéal
-serait qu’elle eût été suffisamment pratiquée pour qu’il fût désormais
-possible de s’en dispenser; ce n’est qu’une nécessité provisoire.
-
- [108] Des hommes, dont la critique était du meilleur aloi, tant qu’il
- ne s’agissait que des opérations de critique externe, ne se sont
- jamais élevés à une pensée de critique supérieure, ni, par
- conséquent, à l’intelligence de l’histoire.
-
- [109] E. Renan, _Essais de morale et de critique_, p. 36.
-
- [110] «Ne fût-ce qu’en vue de la sévère discipline de l’esprit je
- ferais peu de cas du philosophe qui n’aurait pas travaillé, au moins
- une fois en sa vie, à éclaircir quelque point spécial...» (_L’Avenir
- de la science_, p. 136.)
-
-Non seulement il n’est pas, en théorie, obligatoire que les personnes
-dont c’est l’intention de faire des synthèses historiques aient
-elles-mêmes approprié les matériaux sur lesquels elles opèrent; mais on
-est en droit de se demander, et on s’est souvent demandé, si cela est
-avantageux[111]. Ne serait-il pas préférable que les ouvriers de l’œuvre
-historique fussent spécialisés? Aux uns--les érudits--seraient dévolues
-les besognes absorbantes de la critique externe ou critique d’érudition;
-les autres, allégés du poids de ces besognes, auraient plus de liberté
-pour procéder aux travaux de critique supérieure, de combinaison et de
-construction. Tel était l’avis de Mark Pattison, qui a dit: _History
-cannot be written from manuscripts_, ce qui signifie: «Il est impossible
-d’écrire l’histoire d’après des documents que l’on est tenu de mettre
-soi-même en état d’être utilisés.»
-
- [111] Cf., sur le point de savoir s’il est nécessaire que chacun fasse
- «all the preliminary grubbing for himself», J. M. Robertson, _Buckle
- and his critics_ (London, 1895, in-8), p. 299.
-
-Jadis les professions d’«érudit» et d’«historien» étaient, en effet,
-très nettement distinctes. Les «historiens» cultivaient le genre
-littéraire, pompeux et vide, que l’on appelait alors «l’histoire», sans
-se tenir au courant des travaux effectués par les érudits. Les érudits,
-de leur côté, posaient, par leurs recherches critiques, la condition de
-l’histoire, mais ils ne se souciaient pas de la faire: contents de
-colliger, de purifier et de classer des documents historiques, ils se
-désintéressaient de l’histoire et ils ne comprenaient pas mieux le passé
-que le commun des hommes de leur temps. Les érudits agissaient comme si
-l’érudition avait eu sa fin en elle-même, et les historiens comme s’ils
-avaient pu reconstituer les réalités disparues par la seule force de la
-réflexion et de l’art appliquée aux documents de mauvais aloi qui
-étaient dans le domaine commun.--Un divorce aussi complet entre
-l’érudition et l’histoire paraît aujourd’hui presque inexplicable, et,
-certes, il était très fâcheux. Les partisans actuels de la division du
-travail en histoire ne réclament, cela va de soi, rien de pareil. Il
-faut bien qu’un commerce intime soit établi entre le monde des
-historiens et celui des érudits, puisque les travaux de ceux-ci n’ont de
-raison d’être qu’en tant qu’ils sont utiles à ceux-là. On veut dire
-seulement que certaines opérations d’analyse et toutes les opérations de
-synthèse ne sont pas nécessairement mieux faites quand elles le sont par
-le même individu; que, si les rôles d’érudit et d’historien peuvent être
-cumulés, il n’est pas illégitime de les séparer; et que peut-être cette
-séparation est, en principe, désirable, comme elle est souvent, en
-pratique, imposée.
-
-En pratique, voici comment les choses se passent.--Quelle que soit la
-partie de l’histoire que l’on se propose d’étudier, trois cas seulement
-peuvent se présenter. Ou bien les sources ont déjà été purifiées et
-classées; ou bien l’élaboration préalable des sources, qui n’a jamais
-été faite ou qui ne l’a été qu’en partie, ne présente pas de grandes
-difficultés; ou bien les sources à employer sont très troubles, et des
-travaux considérables d’appropriation sont indiqués.--Soit dit en
-passant, il n’y a, naturellement, aucune relation entre l’importance
-intrinsèque des sujets et la quantité d’opérations préalables qu’il faut
-exécuter avant de les traiter: des sujets du plus haut intérêt, par
-exemple l’histoire des origines et des premiers développements du
-christianisme, n’ont pu être abordés convenablement qu’après des
-enquêtes d’érudition qui ont occupé des générations d’érudits; mais la
-critique matérielle des sources de l’histoire de la Révolution
-française, autre sujet de premier ordre, a exigé beaucoup moins
-d’efforts; et des problèmes relativement insignifiants de l’histoire du
-moyen âge ne seront résolus que lorsque d’immenses travaux de critique
-externe auront été accomplis.
-
-Dans les deux premiers cas, la question de l’opportunité d’une division
-du travail ne se pose pas. Mais considérons le troisième. Un bon esprit
-constate que les documents nécessaires pour traiter un point d’histoire
-sont en très mauvais état, dispersés, abîmés, peu sûrs. Dès lors, il
-doit choisir: ou bien il abandonne le sujet, n’ayant aucun goût pour des
-opérations matérielles qu’il sait nécessaires, mais dont il prévoit
-qu’elles absorberaient son activité tout entière; ou bien il se décide à
-entamer les travaux critiques préparatoires, sans se dissimuler qu’il
-n’aura probablement pas le temps de mettre lui-même en œuvre les
-matériaux qu’il aura vérifiés, et qu’il va travailler par conséquent
-pour l’avenir, pour autrui. Notre homme, s’il prend ce dernier parti,
-devient, comme malgré lui, érudit de profession.--Rien n’empêche, il est
-vrai, _a priori_, que ceux qui font de vastes collections de textes et
-qui donnent des éditions critiques se servent de leurs propres regestes
-et de leurs propres éditions pour écrire l’histoire; et nous voyons en
-effet que plusieurs hommes se sont partagés entre les besognes
-préparatoires de la critique externe et les travaux plus relevés de la
-construction historique: il suffit de nommer Waitz, Mommsen, Hauréau.
-Mais de telles combinaisons sont fort rares, pour plusieurs raisons. La
-première de ces raisons, c’est que la vie est courte: il y a tels
-catalogues, telles éditions, tels regestes de grande dimension dont la
-confection est matériellement si laborieuse qu’elle épuise toutes les
-forces du travailleur le plus zélé. La seconde, c’est que les besognes
-d’érudition ne sont pas, pour beaucoup de gens, sans charme; presque
-tout le monde y trouve, à la longue, une douceur singulière; et
-plusieurs s’y sont confinés qui auraient pu, à la rigueur, faire
-autrement.
-
-Est-il bon, en soi, que des travailleurs se confinent, volontairement ou
-non, dans les recherches d’érudition?--Oui, sans doute. Dans les études
-historiques comme dans l’industrie, les effets de la division du travail
-sont les mêmes, et très favorables: production plus abondante, plus
-réussie, mieux réglée. Les critiques qui sont rompus par une longue
-habitude à la restitution des textes les restituent avec une dextérité,
-une sûreté incomparables; ceux qui se livrent exclusivement à la
-critique de provenance ont des intuitions que d’autres, moins entraînés
-dans cette spécialité difficile, n’auraient pas; ceux qui, toute leur
-vie, dressent des inventaires ou composent des regestes les dressent et
-les composent plus aisément, plus vite, et mieux, que les premiers
-venus. Ainsi, non seulement il n’y a aucun intérêt à ce que tout
-«historien» soit, en même temps, «érudit» pratiquant; mais, parmi les
-«érudits» eux-mêmes, voués aux opérations de critique externe, des
-catégories se dessinent. De même, dans un chantier, il n’y a aucun
-intérêt à ce que l’architecte soit en même temps ouvrier, et tous les
-ouvriers n’ont pas les mêmes fonctions. Bien que la plupart des érudits
-ne se soient pas rigoureusement spécialisés jusqu’ici, et, pour varier
-leurs plaisirs, exécutent volontiers des ouvrages d’érudition de
-diverses sortes, il serait facile d’en nommer qui sont des ouvriers en
-catalogues descriptifs et en index (archivistes, bibliothécaires, etc.),
-d’autres qui sont plus spécialement surtout des «critiques» (nettoyeurs,
-restaurateurs et éditeurs de textes), d’autres qui sont surtout des
-fabricants de regestes.--«Du moment où il est bien convenu que
-l’érudition n’a de valeur qu’en vue de ses résultats, on ne peut pousser
-trop loin la division du travail scientifique[112]», et l’avancement des
-sciences historiques est corrélatif à la spécialisation de plus en plus
-étroite des travailleurs. S’il était possible naguère que le même homme
-se livrât successivement à toutes les opérations historiques, c’est que
-le public compétent n’avait pas de grandes exigences: on réclame
-aujourd’hui de ceux qui font la critique des documents des soins
-minutieux, une perfection absolue, qui supposent une habileté vraiment
-professionnelle. Les sciences historiques en sont arrivées maintenant à
-ce point de leur évolution où, les grandes lignes étant tracées, les
-découvertes capitales ayant été faites, il ne reste plus qu’à préciser
-des détails; on a le sentiment que la connaissance du passé ne peut plus
-progresser que grâce à des enquêtes extrêmement étendues et à des
-analyses extrêmement approfondies dont, seuls, des spécialistes sont
-capables. Mais rien ne justifie mieux la répartition des travailleurs en
-«érudits» et en «historiens» (et celle des érudits entre les diverses
-spécialités de la critique d’érudition) que la circonstance suivante:
-certains individus ont une vocation naturelle pour certaines besognes
-spéciales. L’une des principales raisons d’être de l’enseignement
-supérieur des sciences historiques est justement, à notre avis, que la
-scolarité universitaire permet aux maîtres (supposés gens d’expérience)
-de distinguer chez les étudiants, ou bien les germes d’une vocation
-d’érudit, ou bien l’inaptitude foncière aux travaux d’érudition[113].
-_Criticus non fit, sed nascitur_. A qui n’est pas né avec certaines
-dispositions naturelles, la carrière de l’érudition technique ne réserve
-que des dégoûts: le plus grand service que l’on puisse rendre aux jeunes
-gens qui hésitent à s’y engager est de les en avertir.--Les hommes qui
-se sont consacrés jusqu’ici aux besognes préparatoires les ont choisies
-entre toutes, parce qu’ils en avaient le goût, ou bien s’y sont
-résignés, les sachant nécessaires: ceux qui les ont choisies ont moins
-de mérite, au point de vue moral, que ceux qui s’y sont résignés, mais
-ils ont obtenu cependant, pour la plupart, des résultats meilleurs,
-parce qu’ils ont travaillé, non par devoir, mais avec joie et sans
-arrière-pensée. Il importe donc que chacun embrasse en connaissance de
-cause, dans son propre intérêt et dans l’intérêt général, la spécialité
-qui lui convient le mieux.
-
- [112] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. 230.
-
- [113] Le professeur d’Université est très bien placé pour découvrir et
- encourager des vocations; mais «c’est par des efforts individuels
- que le but (l’habileté critique) peut être atteint par les
- étudiants, a très bien dit G. Waitz dans un discours académique; la
- part qui revient au maître dans cette œuvre est petite...» (_Revue
- critique_, 1874, II, p. 232.)
-
-Examinons les dispositions naturelles qui habilitent, et les défauts
-vraiment rédhibitoires qui disqualifient, pour les travaux de critique
-externe. Nous dirons ensuite quelques mots des dispositions qu’engendre
-l’exercice machinal de la profession d’érudit.
-
-I. La condition primordiale pour bien faire les travaux d’érudition,
-c’est de s’y plaire.--Or les hommes qui ont reçu des dons exceptionnels
-de poètes et de penseurs, en un mot de créateurs, s’accommodent assez
-mal des petites besognes techniques de la critique préparatoire: ils se
-gardent bien de les dédaigner, ils les honorent au contraire, s’ils sont
-clairvoyants, mais ils ne s’y livrent guère, crainte de couper, comme on
-dit, des cailloux avec un rasoir. «Je ne suis pas d’humeur, écrivait
-Leibniz à Basnage, qui l’avait exhorté à composer un immense _Corpus_
-des documents inédits et imprimés relatifs à l’histoire du droit des
-gens, je ne suis pas d’humeur à faire le transcripteur... Et ne
-pensez-vous pas que vous me donnez un conseil semblable à celui d’une
-personne qui voudrait marier son ami à une méchante femme? Car c’est
-marier un homme que de l’engager dans un ouvrage qui l’occuperait toute
-sa vie[114].» Et Renan, parlant de ces «immenses travaux» préalables
-«qui ont rendu possibles les recherches de la haute critique» et les
-essais de construction historique, dit: «Celui qui, avec des besoins
-intellectuels plus excités [que ceux des auteurs de ces travaux], ferait
-maintenant un tel acte d’abnégation, serait un héros[115]...». Quoique
-Renan ait dirigé la publication du _Corpus inscriptionum semiticarum_,
-et quoi que Leibniz soit l’éditeur des _Scriptores rerum
-Brunsvicensium_, ni Leibniz, ni Renan, ni leurs pairs, n’ont eu, fort
-heureusement, l’héroïsme de sacrifier à l’érudition pure des facultés
-supérieures.
-
- [114] Cité par Fr. X. von Wegele, _Geschichte der deutschen
- Historiographie_ (München, 1885, in-8), p. 653.
-
- [115] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. 125.
-
-Hormis les hommes supérieurs (et ceux, infiniment plus nombreux, qui, à
-tort, se croient tels), presque tout le monde, nous l’avons dit, trouve
-à la longue de la douceur aux minuties de la critique préparatoire.
-C’est que l’exercice de cette critique flatte et développe des goûts
-très généralement répandus: le goût de la collection, le goût du rébus.
-Collectionner est un plaisir sensible, non seulement pour les enfants,
-mais pour les grandes personnes, quels que soient d’ailleurs les objets
-recueillis, variantes ou timbres-poste. Déchiffrer des rébus, résoudre
-de petits problèmes exactement circonscrits, est pour beaucoup de bons
-esprits une occupation attrayante. Toute trouvaille procure une
-jouissance; or, dans le domaine de l’érudition il y a d’innombrables
-trouvailles à faire, soit à fleur de terre, soit à travers de quadruples
-obstacles, pour ceux qui aiment et pour ceux qui n’aiment pas à jouer la
-difficulté. Tous les érudits de marque ont eu, à un degré éminent, les
-instincts du collectionneur ou du déchiffreur de logogriphes et
-plusieurs s’en sont rendu compte: «Plus nous avons rencontré d’embarras
-dans la voie où nous étions engagé, dit M. Hauréau, plus l’entreprise
-nous a souri. Ce genre de labeur qu’on appelle la bibliographie [la
-critique de provenance, principalement au point de vue de la
-pseudépigraphie] ne saurait prétendre aux glorieux suffrages du
-public,... mais il a beaucoup d’attrait pour celui qui s’y consacre.
-Oui, sans doute, c’est une humble étude, mais combien d’autres
-compensent la peine qu’elles donnent en permettant de dire aussi
-souvent: J’ai trouvé[116]!» Julien Havet, «déjà connu des savants de
-l’Europe», se distrayait «à des amusettes en apparence frivoles, comme
-de deviner un mot carré ou de déchiffrer un cryptogramme[117]».
-Instincts profonds, et, malgré les perversions puériles ou ridicules
-qu’ils présentent chez quelques individus, hautement bienfaisants! Après
-tout, ce sont des formes, les formes les plus rudimentaires, de l’esprit
-scientifique. Ceux qui en sont dépourvus n’ont rien à faire dans le
-monde des érudits. Mais les candidats aux recherches d’érudition seront
-toujours très nombreux; car les travaux d’interprétation, de
-construction et d’exposition requièrent des dons plus rares: tous ceux
-qui, jetés par hasard dans les études historiques et désireux de s’y
-rendre utiles, manquent de tact psychologique et ont de la peine à
-rédiger, se laisseront toujours séduire par l’agrément simple et
-tranquille des besognes préparatoires.
-
- [116] B. Hauréau, _Notices et extraits de quelques manuscrits latins
- de la Bibliothèque nationale_, I (Paris, 1890 in-8), p. V.
-
- [117] _Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p. 88.--Comparez
- des traits analogues dans l’intéressante biographie intellectuelle
- de l’helléniste, paléographe et bibliographe Charles Graux, par E.
- Lavisse (_Questions d’enseignement national_, Paris, 1885, in-18, p.
- 265 et suiv.).
-
-Mais il ne suffit point de s’y plaire pour réussir dans les travaux
-d’érudition. Des qualités sont nécessaires, «auxquelles la volonté ne
-supplée pas». Quelles qualités? Ceux qui se sont posé cette question ont
-répondu vaguement: «Des qualités plutôt morales qu’intellectuelles, la
-patience, la probité de l’esprit...». Ne serait-il pas possible de
-préciser davantage?
-
-Des jeunes gens qui n’éprouvent pour les travaux de critique externe
-aucune répugnance _a priori_, ou même qui seraient disposés à les
-préférer, en sont--c’est un fait d’expérience--totalement incapables. La
-chose n’aurait rien d’embarrassant s’ils étaient par ailleurs atteints
-de débilité intellectuelle, car leur incapacité à cet égard ne serait
-qu’une manifestation de leur imbécillité générale; ou s’ils n’avaient
-jamais subi d’apprentissage technique. Mais il s’agit d’hommes instruits
-et intelligents, plus intelligents parfois que d’autres, qui sont
-indemnes de la tare en question. Ce sont eux dont on entend dire: «Il
-travaille mal, il a le génie de l’inexactitude.» Leurs catalogues, leurs
-éditions, leurs regestes, leurs monographies fourmillent d’imperfections
-et n’inspirent point de sécurité: quoi qu’ils fassent, ils n’arrivent
-jamais, je ne dis pas à une correction absolue, mais à un degré de
-correction honorable. Ils sont atteints de la «maladie de
-l’inexactitude», dont l’historien anglais Froude présente un cas très
-célèbre, vraiment typique. J. A. Froude était un écrivain très bien
-doué, mais sujet à ne rien affirmer qui ne fût entaché d’erreur; on a
-dit de lui qu’il était _consitutionnally inaccurate_. Par exemple, il
-avait visité la ville d’Adélaïde, en Australie: «Je vis, dit-il, à nos
-pieds, dans la plaine, traversée par un fleuve, une ville de 150 000
-habitants dont pas un n’a jamais connu et ne connaîtra jamais, la
-moindre inquiétude au sujet du retour régulier de ses trois repas par
-jour»; or Adélaïde est bâtie sur une hauteur; aucune rivière ne la
-traverse; sa population ne dépassait pas 75 000 âmes et elle souffrait
-d’une famine à l’époque où M. Froude la visita. Ainsi de suite[118]. M.
-Froude reconnaissait parfaitement l’utilité de la critique, et il a même
-été un des premiers à fonder en Angleterre l’étude de l’histoire sur
-celle des documents originaux, tant inédits que publiés, mais la
-conformation de son esprit le rendait tout à fait impropre à la
-purification des textes: au contraire, il les abîmait, involontairement,
-en y touchant. Comme le daltonisme, cette affection des organes de la
-vision qui empêche de distinguer correctement les disques rouges des
-disques verts, est rédhibitoire pour les employés de chemin de fer, la
-maladie de l’inexactitude, ou maladie de Froude, qu’il n’est pas très
-difficile de diagnostiquer, doit être considérée comme incompatible avec
-l’exercice de la profession d’érudit.
-
- [118] Voir H. A. L. Fisher, dans la _Fortnightly Review_, décembre
- 1894, p. 815.
-
-La maladie de Froude ne paraît pas avoir été jamais étudiée par les
-psychologues; et sans doute n’est-elle point, du reste, une entité
-nosologique spéciale. Tout le monde commet des erreurs (par «légèreté»,
-«inadvertance», etc.). Ce qui est anormal, c’est d’en commettre
-beaucoup, constamment, malgré l’effort le plus persévérant pour être
-exact. Ce phénomène est lié probablement à un affaiblissement de
-l’attention et à une excessive activité de l’imagination involontaire
-(ou subconsciente) que la volonté du sujet, instable et peu vigoureuse,
-ne contrôle pas assez. L’imagination involontaire se mêle aux opérations
-intellectuelles pour les fausser: c’est elle qui comble, par des
-conjectures, les lacunes de la mémoire, grossit et atténue les faits
-réels, les confond avec ce qui est d’invention pure, etc. La plupart des
-enfants dénaturent tout de la sorte, par des à peu près; ils ont de la
-peine à devenir exacts et scrupuleux, c’est-à-dire à maîtriser leur
-imagination. Beaucoup d’hommes ne cessent jamais, à cet égard, d’être
-enfants.
-
-Quoi qu’il en soit des causes psychologiques de la maladie de Froude,
-l’homme le plus sain, le mieux équilibré, est exposé à gâcher les
-travaux d’érudition les plus simples, s’il n’y consacre pas le temps
-nécessaire. La précipitation est, en ces matières, une source d’erreurs
-sans nombre. On a donc raison de dire que la vertu cardinale de
-l’érudit, c’est la patience. Ne pas travailler trop vite, agir comme
-s’il y avait toujours profit en la demeure, s’abstenir plutôt que de
-bâcler, ces préceptes sont faciles à énoncer, mais il faut, pour y
-conformer sa conduite, un tempérament rassis. Les gens nerveux,
-«agités», toujours pressés d’en finir et de varier leurs entreprises,
-désireux d’éblouir et de faire sensation, peuvent trouver à s’employer
-honorablement dans d’autres carrières; dans celle de l’érudition, ils
-sont condamnés à entasser des œuvres provisoires, quelquefois plus
-nuisibles qu’utiles, et qui leur attireront, tôt ou tard, des ennuis. Le
-véritable érudit est de sang-froid, réservé, circonspect; au milieu du
-torrent de la vie contemporaine qui s’écoule autour de lui, il ne se
-hâte jamais. A quoi bon se hâter? L’important est que ce que l’on fait
-soit solide, définitif, incorruptible. Mieux vaut «limer pendant des
-semaines au petit chef-d’œuvre de vingt pages» pour convaincre deux ou
-trois savants en Europe de l’inauthenticité d’une charte, ou passer dix
-ans à établir le meilleur texte possible d’un document corrompu, que
-d’imprimer dans le même temps des volumes d’_inedita_ médiocrement
-corrects, et que les érudits futurs auraient un jour à recommencer sur
-nouveaux frais.
-
-Quelle que soit la spécialité qu’il choisit dans le domaine de
-l’érudition, l’érudit doit avoir de la prudence, une force singulière
-d’attention et de volonté; de plus, une tournure d’esprit spéculative,
-un désintéressement complet et peu de goût pour l’action, car il doit
-avoir pris son parti de travailler en vue de résultats lointains et
-problématiques, et presque toujours pour autrui.--Pour la critique des
-textes et pour la critique des sources, l’instinct du déchiffreur de
-problèmes, c’est-à-dire un esprit agile, ingénieux, fécond en
-hypothèses, prompt à saisir et même à «deviner» des rapports, est, en
-outre, très utile.--Pour les besognes de description et de compilation
-(inventaires, catalogues, _corpus_, regestes), l’instinct du
-collectionneur, un appétit de travail exceptionnel, des qualités
-d’ordre, d’activité et de persévérance, sont absolument
-indispensables[119].--Telles sont les dispositions requises.--Les
-exercices de critique externe sont si amers pour les sujets qui n’ont
-pas ces dispositons, et, dans ce cas, les résultats obtenus sont si peu
-en rapport avec le temps dépensé, que l’on ne saurait s’assurer avec
-trop de soin de ses aptitudes avant d’«entrer en érudition». Le sort de
-ceux qui, faute de conseils éclairés, donnés à temps, s’y sont fourvoyés
-et s’y épuisent en vain, est lamentable, surtout s’ils sont fondés à
-croire qu’ils auraient pu être utilisés plus avantageusement
-ailleurs[120].
-
- [119] La plupart des érudits de vocation ont, à la fois, l’aptitude à
- résoudre des problèmes et le goût des collections. Toutefois il est
- facile de les classer en deux catégories, suivant qu’ils marquent
- une préférence, soit pour les travaux d’art de la critique de
- restitution ou de la critique de provenance, soit pour les travaux
- de collection, qui sont plus absorbants et plus grossiers. J. Havet,
- passé maître dans l’étude des problèmes d’érudition, se refusa
- toujours à entreprendre un recueil général des diplômes royaux
- mérovingiens que ses admirateurs espéraient de lui; à cette
- occasion, il exprimait volontiers «son peu de goût pour les œuvres
- de longue haleine». (_Bibliothèque de l’École des chartes_, 1896, p.
- 222.).
-
- [120] On dit communément, au contraire, que les exercices d’érudition
- (de critique externe) ont, sur les autres travaux historiques cet
- avantage qu’ils sont à la portée des médiocres, et que les
- intelligences les plus modestes, pourvu qu’elles aient été
- convenablement dressées, y trouvent à s’employer.--Il est vrai que
- des esprits sans élévation et sans vigueur peuvent être utilisés
- pour des travaux d’érudition; mais encore faut-il qu’ils aient des
- qualités spéciales. L’erreur est de croire qu’avec de la bonne
- volonté et un dressage _ad hoc_ tout le monde sans exception est
- propre aux opérations de critique externe. Parmi ceux qui en sont
- incapables, comme parmi ceux qui y sont propres, il y a des hommes
- intelligents et des sots.
-
-II. Comme les exercices d’érudition conviennent à merveille au
-tempérament d’un très grand nombre d’Allemands, l’œuvre de l’érudition
-allemande au XIXe siècle a été considérable, et c’est en Allemagne que
-l’on observe le mieux les déformations qu’entraîne à la longue, chez les
-spécialistes, la pratique habituelle des travaux de critique externe. Il
-ne se passe guère d’années sans que des protestations s’élèvent, dans
-les Universités allemandes ou autour d’elles, au sujet des
-inconvénients, pour les érudits, des besognes d’érudition. En 1890, M.
-Philippi, recteur de l’Université de Giessen, déplorait avec force
-l’abîme qui, disait-il, se creuse entre la critique préparatoire et la
-culture générale: la critique des textes se perd dans d’insignifiantes
-minuties; on collationne pour le plaisir de collationner; on restitue
-avec des précautions infinies des documents sans valeur; on prouve ainsi
-«qu’on attache plus d’importance aux matériaux de l’étude qu’à ses
-résultats intellectuels». Le recteur de Giessen voit dans le style
-diffus des érudits allemands et dans l’âpreté de leurs polémiques un
-«effet de l’excessive préoccupation des petites choses», qu’ils ont
-contractée[121]. La même année, la même note était donnée, à
-l’Université de Bâle, par M. J. v. Pflugk-Harttung. «Les parties les
-plus hautes de la science historique, dit cet auteur dans ses
-_Geschichtsbetrachtungen_[122], sont dédaignées: on n’attache de prix
-qu’à des observations micrologiques, à la correction parfaite de détails
-sans importance. La critique des textes et des sources est devenue un
-sport: la moindre infraction aux règles du jeu est considérée comme
-impardonnable, alors qu’il suffit de s’y conformer pour être approuvé
-des connaisseurs, quelle que soit d’ailleurs la valeur intrinsèque des
-résultats acquis. Malveillance et grossièreté de la plupart des érudits
-entre eux; vanité comique des érudits qui construisent des taupinières
-et les prennent pour des montagnes: ils sont comme le bourgeois de
-Francfort qui disait avec complaisance: «Alles, was du durch jenen
-Bogenpfeiler erkennst, alles ist Frankfurter Land[123]!»
-
- [121] A. Philippi, _Einige Bemerkungen über den philologischen
- Unterricht_, Giessen, 1890, in-4. Cf. _Revue critique_, 1892, I, p.
- 25.
-
- [122] J. v. Pflugk-Harttung, _Geschichtsbetrachtungen_, Gotha, 1890,
- in-8.
-
- [123] J. v. Pflugk-Harttung, _o. c._, p. 21.
-
-Nous distinguons, quant à nous, trois risques professionnels auxquels
-les érudits sont exposés: le dilettantisme, l’hypercritique et
-l’impuissance.
-
-L’impuissance. L’habitude de l’analyse critique a sur certaines
-intelligences une action dissolvante et paralysante. Des hommes,
-naturellement timorés, constatent que, quelque soin qu’ils apportent à
-la critique, à la publication et au classement des documents, ils
-laissent aisément échapper de menues erreurs; et, de ces menues erreurs,
-leur éducation critique leur a inspiré l’horreur, la terreur. Constater
-des malpropretés de ce genre dans un travail signé d’eux, lorsqu’il est
-trop tard pour les effacer, leur cause une souffrance aiguë. Ils en
-viennent à un état maladif d’angoisse et de scrupule qui les empêche de
-faire quoi que ce soit, par crainte des imperfections probables.
-L’_examen rigorosum_ qu’ils s’infligent continuellement à eux-mêmes les
-immobilise. Ils l’infligent aussi aux productions d’autrui, et ils
-arrivent à ne plus voir, dans les livres d’histoire, que les pièces
-justificatives et les notes--«l’appareil critique»,--et, dans l’appareil
-critique, que les fautes, ce qu’il y faudrait corriger.
-
-L’hypercritique. C’est l’excès de critique qui aboutit, aussi bien que
-l’ignorance la plus grossière, à des méprises. C’est l’application des
-procédés de la critique à des cas qui n’en sont pas justiciables.
-L’hypercritique est à la critique ce que la finasserie est à la finesse.
-Certaines gens flairent des rébus partout, même là où il n’y en a pas.
-Ils subtilisent sur des textes clairs au point de les rendre douteux,
-sous prétexte de les purger d’altérations imaginaires. Ils distinguent
-des traces de truquage dans des documents authentiques. État d’esprit
-singulier! à force de se méfier de l’instinct de crédulité, on se prend
-à tout soupçonner[124].--Il est à remarquer que plus la critique des
-textes et des sources réalise de progrès positifs, plus le péril
-d’hypercritique augmente. En effet, lorsque la critique de toutes les
-sources historiques aura été correctement opérée (pour certaines
-périodes de l’histoire ancienne, c’est une éventualité prochaine), le
-bon sens commandera de s’arrêter. Mais on ne s’y résignera pas: on
-raffinera, comme on raffine déjà sur les textes les mieux établis, et
-ceux qui raffineront tomberont fatalement dans l’hypercritique. «Le
-propre des études historiques et de leurs auxiliaires, les sciences
-philologiques, dit E. Renan, est, aussitôt qu’elles ont atteint leur
-perfection relative, de commencer à se démolir[125].» L’hypercritique en
-est la cause.
-
- [124] Cf. ci-dessus, p. 77.
-
- [125] E. Renan, _L’Avenir de la science_, p. XIV.
-
-Le dilettantisme. Les érudits de vocation et de profession ont une
-tendance à considérer la critique externe des documents comme un jeu
-d’adresse, difficile, mais intéressant (tel, le jeu d’échecs) en raison
-même de la complication de ses règles. Il en est que le fond des choses,
-et, pour tout dire, l’histoire, laissent indifférents. Ils critiquent
-pour critiquer, et l’élégance de la méthode d’investigation importe bien
-davantage, à leurs yeux, que les résultats, quels qu’ils soient. Ces
-virtuoses ne s’attachent pas à relier leurs travaux à quelque idée
-générale, par exemple à critiquer systématiquement tous les documents
-relatifs à une question, pour s’en procurer l’intelligence; ils
-critiquent indifféremment des textes relatifs à des questions très
-diverses, à la seule condition que ces textes soient gravement
-corrompus. Ils se transportent, munis de leur instrument, la critique,
-sur tous les terrains historiques où une énigme embarrassante sollicite
-leur ministère; cette énigme résolue, ou, tout au moins, débattue, ils
-en cherchent d’autres, ailleurs. Ils laissent, non pas une œuvre
-cohérente, mais une collection disparate de travaux sur des problèmes de
-toute espèce qui ressemble, comme dit Carlyle, à une boutique
-d’antiquaire, à un archipel d’îlots.
-
-Les dilettantes défendent le dilettantisme par des arguments assez
-plausibles. D’abord, disent-ils, tout est important; en histoire, pas de
-document qui n’ait du prix: «Aucune œuvre scientifique n’est stérile,
-aucune vérité n’est inutile à la science...; il n’y a pas, en histoire,
-de petit sujet»; par conséquent, «ce n’est point la nature du sujet qui
-fait la valeur d’un travail, c’en est la méthode[126]». Ce qui importe,
-en histoire, ce ne sont pas «les notions que l’on entasse, c’est la
-gymnastique du cerveau, l’habitude intellectuelle, l’esprit scientifique
-en un mot». A supposer même qu’il y ait, entre les données historiques,
-une hiérarchie d’importance, personne n’est en droit de déclarer _a
-priori_ qu’un document est «inutile». Quel est donc, en ces matières, le
-_criterium_ de l’utilité? Combien de textes ont été, pendant longtemps,
-dédaignés, qu’un changement de point de vue ou de nouvelles découvertes
-ont brusquement mis en relief: «Toute exclusion est téméraire: il n’y a
-pas de recherche que l’on puisse décréter par avance frappée de
-stérilité. Ce qui n’a pas de valeur en soi peut en avoir comme moyen
-nécessaire.» Un jour viendra peut-être où, la science étant constituée,
-des documents et des faits indifférents pourront être jetés par-dessus
-bord; mais nous ne sommes pas aujourd’hui en état de distinguer le
-superflu du nécessaire, et la ligne de démarcation sera toujours, selon
-toute vraisemblance, difficile à tracer.--Cela justifie les travaux les
-plus spéciaux, et, en apparence, les plus vains.--Et qu’importe, au pis
-aller, s’il y a du travail gâché? «C’est la loi de la science, comme de
-toutes les œuvres humaines», comme de toutes les œuvres de la nature,
-«de s’esquisser largement et avec un grand entourage de superflu».
-
- [126] _Revue historique_, LXIII (1897), p. 320.
-
-Nous n’entreprendrons pas de réfuter ces considérations, dans la mesure
-où elles peuvent l’être. Aussi bien M. Renan, qui a plaidé, sur ce
-point, le pour et le contre avec une égale vigueur, a clos
-définitivement le débat en ces termes: «On peut dire qu’il y a des
-recherches inutiles, en ce sens qu’elles absorbent un temps qui serait
-mieux employé à des sujets plus sérieux... Bien qu’il ne soit pas
-nécessaire que l’ouvrier ait la connaissance parfaite de l’œuvre qu’il
-exécute, il serait pourtant à souhaiter que ceux qui se livrent aux
-travaux spéciaux eussent l’idée de l’ensemble qui, seul, donne du prix à
-leurs recherches. Si tant de laborieux travailleurs auxquels la science
-moderne doit ses progrès eussent eu l’intelligence philosophique de ce
-qu’ils faisaient, que de moments précieux ménagés!... On regrette
-vivement cette immense déperdition de forces humaines, qui a lieu par
-l’absence de direction et faute d’une conscience claire du but à
-atteindre[127].»
-
- [127] E. Renan, _o. c._, p. 122, 243.--La même pensée a été plus d’une
- fois exprimée, en d’autres termes, par E. Lavisse, dans ses
- allocutions aux étudiants de Paris (_Questions d’enseignement
- national_, p. 14, 86, etc.).
-
-Le dilettantisme est incompatible avec une certaine élévation de pensée
-et avec un certain degré de «perfection morale», mais non pas avec le
-mérite technique. Quelques critiques, et des plus accomplis, sont de
-simples praticiens, et n’ont jamais réfléchi aux fins de l’art qu’ils
-exercent.--On aurait tort d’en conclure, cependant, que le dilettantisme
-n’est pas, pour la science elle-même, un danger. Les érudits
-dilettantes, qui travaillent au gré de leur fantaisie et de leur
-«curiosité», attirés plutôt par la difficulté des problèmes que par leur
-importance intrinsèque, ne fournissent pas aux historiens (c’est-à-dire
-aux travailleurs dont l’office est de combiner et de mettre en œuvre en
-vue des fins suprêmes de l’histoire) les matériaux dont ceux-ci ont le
-plus pressant besoin: ils leur en fournissent d’autres. Si l’activité
-des spécialistes de la critique externe s’appliquait exclusivement aux
-questions dont la solution importe, si elle était disciplinée et dirigée
-d’en haut, elle serait plus féconde.
-
-L’idée de parer aux périls du dilettantisme par une «organisation»
-rationnelle «du travail» est déjà ancienne. On parlait déjà couramment,
-il y a cinquante ans, de «contrôle», de «concentration des forces»
-dispersées: on rêvait de «vastes ateliers» organisés sur le modèle de
-ceux de la grande industrie moderne, où les travaux préparatoires de
-l’érudition seraient exécutés en grand, au mieux des intérêts de la
-science. Dans presque tous les pays, en effet, les Gouvernements (par
-l’intermédiaire de Comités et de Commissions historiques), les Académies
-et les Sociétés savantes ont travaillé de nos jours, comme l’avaient
-fait, sous l’ancien régime, les congrégations monastiques, à grouper les
-érudits de profession pour de vastes entreprises collectives et à
-coordonner leurs efforts. Mais l’embrigadement des spécialistes de la
-critique externe au service et sous la surveillance des hommes
-compétents souffre de grandes difficultés matérielles. Le problème de
-l’«organisation du travail scientifique» est encore à l’ordre du
-jour[128].
-
- [128] L’un de nous (M. Langlois) se propose d’exposer ailleurs, en
- détail, ce qui a été fait depuis trois cents ans, mais surtout au
- XIXe siècle, pour l’organisation des travaux historiques dans les
- principaux pays du monde. Quelques renseignements ont déjà été
- réunis à ce sujet par J. Franklin Jameson, _The expenditures of
- foreign governments in behalf of history_, dans l’_Annual Report of
- the American historical Association for 1891_, p. 38-61.
-
-III. Leur orgueil et leur excessive âpreté dans les jugements qu’ils
-portent sur les travaux de leurs confrères sont souvent reprochés aux
-érudits, nous l’avons vu, comme une marque de leur excessive
-«préoccupation des petites choses», en particulier par des personnes
-dont les essais ont été sévèrement jugés. A la vérité, il y a des
-érudits modestes et bienveillants: c’est une question de caractère; la
-préoccupation» professionnelle «des petites choses» ne suffit pas à
-modifier, à cet égard, les dispositions naturelles. «Ce bon monsieur Du
-Cange», comme disaient les Bénédictins, était modeste jusqu’à l’excès:
-«Il ne faut, disait-il en parlant de ses travaux, que des yeux et des
-doigts pour en faire autant et plus»; il ne blâmait jamais personne, par
-principe: «Si j’étudie, c’est pour le plaisir de l’étude, et non pour
-faire peine à autrui non plus qu’à moi-même[129].» Il est certain,
-cependant, que la plupart des érudits se signalent en public leurs
-moindres _lapsus_ sans ménagements, parfois d’un ton rogue et dur, et
-font preuve d’un zèle amer. Mais, amertume et dureté à part, ils n’ont
-pas tort d’agir ainsi. C’est parce qu’ils ont--comme les «savants»
-proprement dits, physiciens, chimistes, etc.--un vif sentiment de la
-vérité scientifique qu’ils ont l’habitude de dénoncer les atteintes à la
-méthode. Et ils parviennent de la sorte à défendre l’accès de leur
-profession aux incapables et aux faiseurs, qui naguère y foisonnaient.
-
- [129] L. Feugère, _o. c._, p. 55, 58.
-
-Parmi les jeunes gens qui se destinent aux études historiques,
-quelques-uns, animés d’un esprit plus commercial que scientifique,
-grossièrement désireux de succès positifs, se disent _in petto_:
-«L’œuvre historique suppose, pour être faite conformément aux règles de
-la méthode, des précautions et des labeurs infinis. Mais est-ce que l’on
-ne voit pas paraître des œuvres historiques dont les auteurs ont péché
-plus ou moins gravement contre les règles? Ces auteurs n’en sont-ils pas
-moins estimés? Est-ce que ce sont toujours les plus consciencieux qui
-inspirent le plus de considération? Le savoir-faire ne peut-il pas
-suppléer au savoir?» Si le savoir-faire pouvait, en effet, suppléer au
-savoir, comme il est plus facile de travailler mal que de travailler
-bien, et l’important, à leurs yeux, étant de réussir, ils concluraient
-volontiers que peu importe de travailler mal, pourvu que l’on
-réussisse.--Pourquoi n’en serait-il pas, en effet, ici, comme dans la
-vie, où le succès ne va pas nécessairement aux meilleurs?--Eh hien!
-c’est grâce à l’impitoyable sévérité des érudits que de pareils
-raisonnements seraient, en même temps qu’une bassesse, un détestable
-calcul.
-
-Vers la fin du Second Empire, en France, il n’y avait pas, en matière de
-travaux historiques, d’opinion publique éclairée. De mauvais livres
-d’érudition historique étaient publiés impunément et procuraient même
-parfois à ceux qui les avaient faits des honneurs illégitimes. C’est
-alors que les fondateurs de la _Revue critique d’histoire et de
-littérature_ entreprirent de réagir contre cet état de choses; qu’ils
-jugeaient, à bon droit, démoralisant. A cet effet, ils administrèrent
-aux érudits sans conscience ou sans méthode des corrections publiques,
-propres à les dégoûter pour toujours de l’érudition. Ils procédèrent à
-des exécutions mémorables, non pas pour le plaisir, mais avec le ferme
-propos de créer une censure, et, par conséquent, une justice, par la
-terreur, dans le domaine des études historiques. Les mauvais
-travailleurs furent, dès lors, pourchassés, et, sans doute, la _Revue_
-n’entama pas profondément les couches épaisses du grand public, mais
-elle exerça cependant sa police dans un rayon assez étendu pour
-inculquer bon gré mal gré à la plupart des intéressés l’habitude de la
-sincérité et le respect de la méthode. Depuis vingt-cinq ans,
-l’impulsion qu’elle a donnée s’est propagée au-delà de toute espérance.
-
-Aujourd’hui, il est devenu très difficile, dans le domaine des études
-d’érudition, sinon de faire illusion, au moins de faire illusion
-_longtemps_. Désormais, dans les sciences historiques comme dans les
-sciences proprement dites, aucune erreur ne se fonde, aucune vérité ne
-se perd. Quelques mois, quelques années peuvent s’écouler, à la rigueur,
-avant qu’une expérience de chimie mal faite ou une édition bâclée soient
-reconnues pour telles, mais les résultats inexacts, provisoirement
-acceptés sous bénéfice d’inventaire, sont toujours, tôt ou tard,
-aperçus, dénoncés, éliminés, et généralement très vite. La théorie des
-opérations de critique externe est si bien établie, le nombre des
-spécialistes qui en sont pénétrés est si grand dans tous les pays, qu’il
-est très rare, maintenant, qu’un catalogue descriptif de documents, une
-édition, un regeste, une monographie, ne soient pas tout de suite
-scrutés, disséqués, et jugés. Que l’on en soit bien averti: il serait
-très imprudent, désormais, de se risquer à publier un travail
-d’érudition sans avoir pris toutes ses mesures pour qu’il soit
-inattaquable, car il serait aussitôt, ou, dans tous les cas, à brève
-échéance, attaqué et démoli. Des naïfs, qui l’ignorent, s’aventurent
-encore, de temps en temps, sans préparation suffisante, sur le terrain
-de la critique externe, pleins de bonnes intentions, désireux de «rendre
-des services», et convaincus apparemment que l’on peut procéder là,
-comme ailleurs (sur le terrain politique, par exemple), à vue de nez,
-par approximation, «sans connaissances spéciales»; ils ont à s’en
-repentir. Les malins ne s’y risquent pas: les travaux d’érudition,
-d’ailleurs pénibles et médiocrement glorieux, ne leur disent rien qui
-vaille; ils savent trop bien que des spécialistes habiles, en général
-peu bienveillants pour les intrus, se les réservent; ils se rendent
-compte que, de ce côté, il n’y a plus rien à faire pour eux. L’honnête
-et rude intransigeance des érudits les préserve ainsi des contacts
-désagréables que les «historiens» proprement dits ont encore,
-quelquefois, à subir.
-
-En effet, les mauvais travailleurs, à la recherche d’un public qui
-contrôle de moins près que le public des érudits, se réfugient
-volontiers dans l’exposition historique. Là, les règles de la méthode
-sont moins évidentes, ou, pour mieux dire, moins connues. Tandis que la
-critique des textes et la critique des sources sont réduites en forme
-scientifique, les opérations synthétiques, en histoire, se font encore
-au hasard. La confusion d’esprit, l’ignorance, la négligence, qui
-s’accusent si nettement dans les œuvres d’érudition, sont, jusqu’à un
-certain point, masquées de littérature dans les ouvrages d’histoire, et
-le grand public, dont l’éducation est mal faite en ces matières, n’en
-est pas choqué[130]. Bref, il y a encore, sur ce terrain, de bonnes
-chances d’impunité.--Cependant, elles diminuent: un jour, qui n’est pas
-très éloigné, viendra où les esprits superficiels qui synthétisent
-incorrectement seront aussi peu considérés que le seraient dès
-maintenant des techniciens de la critique préparatoire sans conscience
-ou sans adresse. Les ouvrages des plus célèbres historiens du XIXe
-siècle, morts d’hier, Augustin Thierry, Ranke, Fustel de Coulanges,
-Taine, etc., ne sont-ils pas déjà tous rongés, et comme percés à jour
-par la critique? Les défauts de leurs méthodes sont déjà vus, définis,
-condamnés.
-
- [130] Les spécialistes de la critique externe eux-mêmes, si
- clairvoyants quand il s’agit de travaux d’érudition, se laissent
- éblouir presque aussi aisément que d’autres, lorsqu’ils ne font pas
- profession de dédaigner _a priori_ toute synthèse, par les synthèses
- incorrectes, par les apparences d’«idées générales», et par les
- artifices littéraires.
-
-Ce qui doit persuader ceux qui ne seraient pas sensibles à d’autres
-considérations de travailler honnêtement en histoire, c’est que le temps
-est passé, ou peu s’en faut, où l’on pouvait, sans avoir à craindre des
-désagréments, travailler mal.
-
-
-
-
-SECTION II
-
-CRITIQUE INTERNE
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-CRITIQUE D’INTERPRÉTATION (HERMÉNEUTIQUE)
-
-
-I. Quand un zoologiste décrit la forme et la longueur d’un muscle, quand
-un physiologiste présente le tracé d’un mouvement, on peut accepter en
-bloc leurs résultats parce qu’on sait par quelle méthode, par quels
-instruments, par quel système de notation ils les ont obtenus[131]. Mais
-quand Tacite dit des Germains: _Arva per annos mutant_, on ne sait
-d’avance ni s’il a correctement procédé pour se renseigner, ni même en
-quel sens il a pris les mots _arva_ et _mutant_; il faut pour s’en
-assurer une opération préalable[132]. Cette opération est la critique
-interne.
-
- [131] Les sciences d’observation ont besoin aussi d’une espèce de
- critique. On n’admet pas sans vérification les observations du
- premier venu; on n’accepte que les résultats obtenus par les gens
- qui «savent travailler». Mais cette critique se fait en bloc et d’un
- seul coup, elle porte sur l’auteur, non sur ses travaux; au
- contraire la critique historique est obligée d’opérer en détail sur
- chacune des parties du document.
-
- [132] Cf. ci-dessus, liv. II, chap. V, p. 90.
-
-La critique est destinée à discerner dans le document ce qui peut être
-accepté comme vrai. Or le document n’est que le résultat dernier d’une
-longue série d’opérations dont l’auteur ne nous fait pas connaître le
-détail. Observer ou recueillir les faits, concevoir les phrases, écrire
-les mots, toutes ces opérations, distinctes les unes des autres, peuvent
-n’avoir pas été faites avec la même correction. Il faut donc _analyser_
-le produit de ce travail de l’auteur pour distinguer quelles opérations
-ont été incorrectes, afin de n’en pas accepter les _résultats_. Ainsi
-l’_analyse_ est nécessaire à la critique; toute critique commence par
-une analyse.
-
-Pour être logiquement complète l’analyse devrait reconstituer toutes les
-opérations que l’auteur a dû faire et les examiner _une à une_, afin de
-chercher si chacune a été faite correctement. Il faudrait repasser par
-tous les actes successifs qui ont produit le document, depuis le moment
-où l’auteur a vu le fait qui est l’objet du document jusqu’au mouvement
-de sa main qui a tracé les lettres du document; ou plutôt il faudrait
-remonter en sens inverse, échelon par échelon, depuis le mouvement de la
-main jusqu’à l’observation. Cette méthode serait si longue et si
-fastidieuse que personne n’aurait le temps ni la patience de
-l’appliquer.
-
-La critique interne n’est pas, comme la critique externe, un instrument
-qu’on puisse manier pour le plaisir de le manier[133]; elle ne procure
-aucune jouissance directe, parce qu’elle ne résout définitivement aucun
-problème. On ne la pratique que par nécessité et on cherche à la réduire
-au strict minimum. L’historien le plus exigeant s’en tient à une méthode
-abrégée qui concentre toutes les opérations en deux groupes: 1º
-l’analyse du contenu du document et la critique positive
-d’interprétation, nécessaires pour s’assurer de ce que l’auteur a voulu
-dire; 2º l’analyse des conditions où le document s’est produit et la
-critique négative, nécessaires pour contrôler les dires de l’auteur.
-Encore ce dédoublement du travail critique n’est-il pratiqué que par une
-élite. La tendance naturelle, même des historiens qui travaillent avec
-méthode, est de lire le texte avec la préoccupation d’y trouver
-directement des renseignements, sans penser à se représenter exactement
-ce que l’auteur a eu dans l’esprit[134]. Cette pratique est excusable
-tout au plus pour les documents du XIXe siècle, écrits par des hommes
-dont la langue et la façon de penser nous sont familières, dans les cas
-où une seule interprétation est possible. Elle devient dangereuse dès
-que les habitudes de langage ou de pensée de l’auteur s’écartent de
-celles de l’historien qui le lit ou que le sens du texte n’est pas
-évident et incontestable. Quiconque, lisant un texte, n’est pas occupé
-exclusivement de le comprendre, arrive forcément à le lire à travers ses
-impressions[135]; dans le document il est frappé par les phrases ou les
-mots qui répondent à ses propres conceptions ou s’accordent avec l’idée
-_a priori_ qu’il s’est formée des faits; sans même s’en apercevoir, il
-détache ces phrases ou ces mots et en forme un texte imaginaire qu’il
-met à la place du texte réel de l’auteur[136].
-
- [133] Cf. ci-dessus, p. 99.
-
- [134] Taine paraît avoir procédé ainsi dans _les Origines de la France
- contemporaine_, t. II, _la Révolution_; il avait fait des extraits
- de ses documents inédits et en a inséré un grand nombre dans son
- ouvrage, mais on ne voit pas qu’il en eût fait d’abord l’analyse
- méthodique pour en déterminer le sens.
-
- [135] L’allemand a un mot très exact pour rendre ce phénomène,
- _hineinlesen_; le français n’a pas d’expression équivalente.
-
- [136] Fustel de Coulanges explique très clairement le danger de cette
- _méthode_. «Quelques érudits commencent par se faire une opinion...
- et ce n’est qu’après cela qu’ils lisent les textes. Ils risquent
- fort de ne pas les comprendre ou de les comprendre à faux. C’est
- qu’en effet entre le texte et l’esprit prévenu qui le lit il
- s’établit une sorte de conflit inavoué; l’esprit se refuse à saisir
- ce qui est contraire à son idée, et le résultat ordinaire de ce
- conflit n’est pas que l’esprit se rende à l’évidence du texte, mais
- plutôt que le texte cède, plie et s’accommode à l’opinion préconçue
- par l’esprit... Mettre ses idées personnelles dans l’étude des
- textes, c’est la méthode subjective. On croit regarder un objet, et
- c’est sa propre idée que l’on regarde. On croit observer un fait, et
- ce fait prend tout de suite la couleur et le sens que l’esprit veut
- qu’il ait. On croit lire un texte et les phrases de ce texte
- prennent une signification particulière suivant l’opinion antérieure
- qu’on s’en était faite. Cette méthode subjective est ce qui a jeté
- le plus de trouble dans l’histoire de l’époque mérovingienne...
- C’est qu’il ne suffisait pas de lire les textes, il fallait les lire
- avant d’avoir arrêté sa conviction.» (_Monarchie franque_, p.
- 31.)--Pour la même raison Fustel condamnait la prétention de lire un
- document à travers un autre document; il protestait contre l’usage
- d’expliquer la _Germanie_ de Tacite par les Lois barbares. Voir dans
- la _Revue des questions historiques_, 1887, t. I, la leçon de
- méthode, _De l’analyse des textes historiques_, donnée à propos d’un
- commentaire de Grégoire de Tours par M. Monod. «C’est par l’analyse
- exacte de chaque document que l’historien doit commencer son
- travail... L’analyse d’un texte... consiste à établir le sens de
- chaque mot, à dégager la vraie pensée de celui qui a écrit... Au
- lieu de chercher le sens de chaque phrase de l’historien et la
- pensée qu’il y a mise, il [M. Monod] commente chaque phrase à l’aide
- de ce qui se trouve ou dans Tacite ou dans la loi salique... Il faut
- bien s’entendre sur l’analyse. Beaucoup en parlent, peu la
- pratiquent... Elle doit, par une étude attentive de chaque détail,
- dégager d’un texte tout ce qui s’y trouve; elle ne doit pas y
- introduire ce qui ne s’y trouve pas.»--Après avoir lu ces excellents
- conseils il sera instructif de lire la réponse de M. Monod (dans la
- _Revue historique_); on y verra que Fustel lui-même n’a pas toujours
- pratiqué la méthode qu’il recommande.
-
-II. Ici, comme toujours en histoire, la méthode consiste à résister au
-premier mouvement. Il faut se pénétrer de ce principe, évident mais
-souvent oublié, qu’un document ne contient que les idées de l’homme qui
-l’a écrit et il faut se faire une règle de commencer par comprendre le
-texte en lui-même, _avant_ de se demander ce qu’on en peut tirer pour
-l’histoire. Ainsi on arrive à cette règle générale de méthode: l’étude
-de tout document doit commencer par une analyse du contenu sans autre
-but que de déterminer la pensée réelle de l’auteur.
-
-Cette analyse est une opération préalable, séparée et indépendante.
-L’expérience engage, ici comme pour les travaux d’érudition[137], à
-adopter le système des fiches. Chaque fiche recevra l’analyse, soit d’un
-document, soit d’une partie distincte d’un document, soit d’un épisode
-d’un récit; l’analyse devra indiquer, non seulement le sens général du
-texte, mais, autant que possible, le but et la conception de l’auteur.
-On fera bien de reproduire textuellement les expressions qui sembleront
-caractéristiques de la pensée de l’auteur.
-
- [137] Cf. ci-dessus, p. 80.
-
-Il peut suffire parfois d’avoir analysé le texte mentalement: on n’a pas
-toujours besoin d’écrire _matériellement_ une fiche d’ensemble; on se
-bornera alors à noter les traits dont on croit pouvoir tirer
-parti.--Mais contre le danger toujours présent de mettre son impression
-à la place du texte, il n’existe qu’une précaution sûre; aussi fera-t-on
-bien de l’ériger en règle: s’astreindre à ne faire des extraits ou des
-analyses partielles d’un document qu’après en avoir fait une analyse
-d’ensemble[138], sinon matérielle, du moins mentale.
-
- [138] Un travailleur spécial peut se charger de l’analyse; c’est ce
- qui arrive dans le cas des regestes et des catalogues d’actes; si le
- travail d’analyse a été fait correctement par le fabricant de
- regestes, il devient inutile de le refaire.
-
-Analyser un document, c’est discerner et isoler toutes les idées
-exprimées par l’auteur. L’analyse se ramène ainsi à la _critique
-d’interprétation_.
-
-L’interprétation passe par deux degrés, le sens littéral et le sens
-réel.
-
-III. Déterminer le sens littéral d’un texte est une opération
-linguistique; aussi a-t-on classé la Philologie (_Sprachkunde_) parmi
-les sciences auxiliaires de l’histoire. Pour comprendre un texte, il
-faut d’abord en connaître la langue. Mais la connaissance _générale_ de
-la langue ne suffit pas. Pour interpréter Grégoire de Tours, ce n’est
-pas assez de savoir en général le latin; il faut encore une
-interprétation historique spéciale pour adapter cette connaissance
-générale au latin de Grégoire de Tours.
-
-La tendance naturelle est d’attribuer à un même mot le même sens partout
-où on le rencontre. Instinctivement on traite la langue comme un système
-fixe de signes. C’est en effet le caractère des signes créés exprès pour
-l’usage scientifique, l’algèbre, la nomenclature chimique; là, toute
-expression a un sens précis, qui est unique, absolu et invariable; elle
-exprime une idée analysée et définie exactement et elle n’en exprime
-qu’une, toujours la même, à quelque endroit qu’elle soit placée, quel
-que soit l’auteur qui l’emploie. Mais la langue vulgaire, dans laquelle
-sont écrits les documents, est une langue flottante; chaque mot exprime
-une idée complexe et mal définie; il a des sens multiples, relatifs et
-variables; un même mot signifie plusieurs choses différentes; il prend
-un sens différent dans un même auteur suivant les autres mots qui
-l’entourent; il change de sens d’un auteur à un autre et dans le cours
-du temps. _Vel_ signifie toujours _ou_ en latin classique, il signifie
-_et_ à certaines époques du moyen âge; _suffragium_, qui veut dire
-_suffrage_ en latin classique, prend au moyen âge le sens de _secours_.
-Il faut donc apprendre à résister à cet instinct qui nous porte à
-expliquer toutes les expressions d’un texte par le sens classique ou le
-sens habituel. L’interprétation grammaticale, fondée sur les règles
-générales de la langue, doit être complétée par l’interprétation
-historique fondée sur l’examen du cas particulier.
-
-La méthode consiste à établir le sens spécial des mots dans le document;
-elle repose sur quelques principes très simples.
-
-1º La langue change par une évolution continue. Chaque époque a sa
-langue propre qu’on doit traiter comme un système spécial de signes.
-Pour comprendre un document, on doit donc savoir la _langue du temps_,
-c’est-à-dire le sens des mots et des tournures à l’époque où le texte a
-été écrit.--Le sens d’un mot se détermine en réunissant les passages où
-il est employé: il s’en trouve presque toujours quelqu’un où le reste de
-la phrase ne laisse aucun doute sur le sens[139]. C’est le rôle des
-dictionnaires historiques tels que le _Thesaurus linguæ latinæ_ ou les
-Glossaires de Du Cange; dans ces répertoires, l’article consacré à
-chaque mot est un recueil des phrases où le mot se rencontre,
-accompagnées d’une indication d’auteur qui fixe l’époque.
-
- [139] On trouvera des modèles pratiques de ce procédé dans Deloche,
- _la Trustis et l’antrustion royal_, Paris, 1873, in-8, et surtout
- dans Fustel de Coulanges. Voir en particulier l’étude sur les mots
- marca (_Recherches sur quelques problèmes d’histoire_, p.
- 322-356),--mallus (_ib._, 372-402),--alleu (_l’Alleu et le domaine
- rural_, p. 149-170),--portio (_ib._, p. 239-252).
-
-Quand la langue était déjà morte pour l’auteur du document et qu’il l’a
-apprise dans des écrits,--ce qui est le cas des textes latins du bas
-moyen âge,--il faut prendre garde que les mots peuvent être pris dans un
-sens arbitraire et n’avoir été choisis que pour faire une élégance: par
-exemple _consul_ (comte), _capite census_ (censitaire), _agellus_ (grand
-domaine).
-
-2º L’usage de la langue peut différer d’une région à une autre; on doit
-donc connaître la _langue du pays_ où le document a été écrit,
-c’est-à-dire les sens particuliers usités dans le pays.
-
-3º Chaque auteur a une façon personnelle d’écrire, on doit donc étudier
-la _langue de l’auteur_, le sens particulier qu’il donnait aux
-mots[140]. C’est à quoi servent les lexiques de la langue d’un auteur,
-tels que le _Lexicon Caesarianum_ de Meusel, où sont réunis tous les
-passages où il a employé chaque mot.
-
- [140] La théorie et un exemple de ce procédé se trouvent dans Fustel
- de Coulanges, _Recherches sur quelques problèmes d’histoire_ (p.
- 189-289), à propos des renseignements de Tacite sur les Germains.
- Voir surtout, p. 263-289, la discussion du célèbre passage sur le
- mode de culture des Germains.
-
-4º Une expression change de sens suivant le passage où elle se trouve;
-on doit donc interpréter chaque mot et chaque phrase non pas isolément,
-mais en tenant compte du sens général du morceau (le _contexte_). C’est
-la _règle du contexte_[141], règle fondamentale de l’interprétation.
-Elle implique qu’avant de faire usage d’une phrase d’un texte on a lu le
-texte dans son ensemble; elle interdit de ramasser dans un travail
-moderne des _citations_, c’est-à-dire des lambeaux de phrase arrachés
-d’un passage où l’on ignore le sens spécial que leur donnait le
-contexte[142].
-
- [141] Fustel de Coulanges la formule ainsi: «Il ne faut jamais isoler
- deux mots de leur contexte; c’est le moyen de se tromper sur leur
- signification.» (_Monarchie franque_, p. 228, n. 1.)
-
- [142] Voici comment Fustel condamne cette pratique: «Je ne parle pas
- des faux érudits qui citent de seconde main et se donnent tout au
- plus la peine de vérifier si la phrase qu’ils ont vue citée se
- trouve bien à l’endroit indiqué. Vérifier les citations est tout
- autre chose que lire les textes et les deux conduisent souvent à des
- résultats opposés.» _Revue des questions historiques_, 1887, t.
- I.--Voir aussi (_l’Alleu..._, p. 171-198) la leçon donnée à M.
- Glasson, à propos de la théorie de la communauté des terres; c’est
- la discussion de 45 citations étudiées en tenant compte du contexte
- pour montrer qu’aucune n’a le sens admis par M. Glasson. On peut
- comparer la réponse: Glasson, _les Communaux et le domaine rural à
- l’époque franque_, Paris, 1890.
-
-Ces règles, si on les appliquait avec rigueur, constituerait une méthode
-exacte d’interprétation, qui ne laisserait presque aucune chance
-d’erreur, mais qui exigerait une énorme dépense de temps. Quel travail
-s’il fallait pour _chaque_ mot déterminer par une opération spéciale le
-sens dans la langue du temps, du pays, de l’auteur et dans le contexte!
-C’est le travail qu’exige une traduction bien faite; on s’y est résigné
-pour quelques ouvrages antiques d’une grande valeur littéraire; pour la
-masse des documents historiques on s’en tient dans la pratique à un
-procédé abrégé.
-
-Tous les mots ne sont pas également sujets à changer de sens; la plupart
-conservent chez tous les auteurs et à toutes les époques un sens à peu
-près uniforme. On peut donc se contenter d’étudier spécialement les
-expressions qui, par leur nature, sont exposées à prendre des sens
-variables: 1º les expressions toutes faites qui, étant fixées,
-n’évoluent pas de même que les mots dont elles sont composées; 2º et
-surtout, les mots qui désignent les choses sujettes par nature à
-évoluer: classes d’hommes (_miles_, _colonus_, _servus_);--institutions
-(_conventus_, _justitia_, _judex_);--usages (_alleu_, _bénéfice_,
-_élection_);--sentiments, objets usuels. Pour tous ces mots il serait
-imprudent de présumer la fixité de sens; c’est une précaution
-indispensable de s’assurer en quel sens ils sont pris dans le texte à
-interpréter.
-
-«Ces études de mots, dit Fustel de Coulanges, ont une grande importance
-dans la science historique. Un terme mal interprété peut être la source
-de grandes erreurs[143].» Il lui a suffi en effet d’appliquer
-méthodiquement la critique d’interprétation à une centaine de mots pour
-renouveler l’étude des temps mérovingiens.
-
- [143] C’est sa critique d’interprétation qui a fait toute
- l’originalité de Fustel, il n’a fait personnellement aucun travail
- de critique externe, et sa critique de sincérité et d’exactitude a
- été entravée par un respect pour les affirmations des anciens qui
- allait jusqu’à la crédulité.
-
-IV. Après avoir analysé le document et déterminé le sens littéral des
-phrases, on n’est pas certain encore d’avoir atteint la véritable pensée
-de l’auteur. Il se peut qu’il ait pris quelques expressions dans
-un sens détourné; cela arrive, pour plusieurs motifs très
-différents: l’allégorie ou le symbole,--la plaisanterie ou la
-mystification,--l’allusion ou le sous-entendu,--même la simple figure de
-langage (métaphore, hyperbole, litote)[144]. Dans tous ces cas il faut,
-à travers le sens littéral, percer jusqu’au sens réel que l’auteur a
-dissimulé volontairement sous une forme inexacte.
-
- [144] Une difficulté parallèle se présente dans l’interprétation des
- monuments figurés; les représentations ne doivent pas toutes être
- prises «à la lettre». Darius, dans le monument de Behistoun, foule
- aux pieds les chefs vaincus; c’est une métaphore. Les miniatures du
- moyen âge montrent des personnages couchés dans leur lit, une
- couronne sur la tête: c’est le symbole de leur rang royal, le
- peintre n’a pas voulu dire qu’ils gardaient leur couronne pour
- dormir.
-
-La question est logiquement très embarrassante: il n’existe pas de
-_criterium_ extérieur fixe pour reconnaître sûrement un sens détourné;
-l’essence même de la mystification, devenue au XIXe siècle un genre
-littéraire, est d’effacer tous ces indices qui dénonceraient la
-plaisanterie. Dans la pratique on est moralement certain qu’un auteur
-n’emploie pas le sens détourné quand il tient surtout à être compris; on
-court donc peu de risque de le rencontrer dans les documents officiels,
-les chartes et les récits historiques. Dans tous les cas la forme
-générale du document permet de présumer qu’il est écrit au sens
-littéral.
-
-On doit au contraire s’attendre à des sens détournés quand l’auteur a eu
-d’autres préoccupations que d’être compris, ou qu’il a écrit pour un
-public qui pouvait comprendre ses allusions et ses sous-entendus, ou
-pour des initiés (religieux ou littéraires) qui devaient comprendre ses
-symboles et ses figures de langage. C’est le cas des textes religieux,
-des lettres privées et de toutes les œuvres littéraires, qui forment une
-forte part des documents sur l’antiquité. Aussi l’art de reconnaître et
-de déterminer le sens caché des textes a-t-il toujours tenu une large
-place dans la théorie de l’_herméneutique_[145] (c’est le nom grec de la
-critique d’interprétation), et dans l’_exégèse_ des textes sacrés et des
-auteurs classiques.
-
- [145] A. Bœckh, _Encyclopædie und Methodologie der philologischen
- Wissenschaften_ ² (1886), a donné une théorie de l’_herméneutique_,
- à laquelle E. Bernheim s’est contenté de se référer.
-
-Les différentes façons d’introduire un sens détourné sous le sens
-littéral sont trop variées et dépendent de trop de conditions
-individuelles pour que l’art de les déterminer puisse être ramené à des
-règles générales. On ne peut guère formuler qu’un principe universel:
-quand le sens littéral est absurde, incohérent ou obscur, ou contraire
-aux idées de l’auteur ou aux faits connus de lui, on doit présumer un
-sens détourné.
-
-Pour déterminer ce sens, on doit procéder comme pour établir la langue
-d’un auteur: on compare les passages où se trouvent les morceaux
-auxquels on soupçonne un sens détourné, en cherchant s’il n’y en a pas
-un où le contexte permette de deviner le sens. Un exemple célèbre de ce
-procédé est la découverte du sens allégorique de la Bête dans
-l’_Apocalypse_. Mais comme il n’existe pas de méthode sûre de solution,
-on n’a pas le droit d’affirmer qu’on a découvert toutes les intentions
-cachées ou relevé toutes les allusions contenues dans un texte; et même
-quand on croit avoir trouvé le sens, on fera bien de ne pas tirer de
-conclusions d’une interprétation forcément conjecturale.
-
-En sens inverse il faut se garder de chercher partout un sens
-allégorique, comme les néo-platoniciens ont fait pour les œuvres de
-Platon et les swedenborgiens pour la Bible. On est revenu aujourd’hui de
-cette _hyperherméneutique_; mais on n’est pas à l’abri de la tendance
-analogue à chercher partout des allusions. Cette recherche, toujours
-conjecturale, donne plus de satisfactions d’amour-propre à l’interprète
-que de résultats utilisables pour l’histoire.
-
-V. Quand on a enfin atteint le sens véritable du texte, l’opération de
-l’analyse positive est terminée. Le résultat est de faire connaître les
-_conceptions_ de l’auteur, les images qu’il avait dans l’esprit, les
-notions générales au moyen desquelles il se représentait le monde. On
-atteint ainsi des opinions, des doctrines, des connaissances. C’est là
-une couche de renseignements très importants avec lesquels se constitue
-tout un groupe de sciences historiques[146]: les histoires des arts
-figurés et des littératures,--l’histoire des sciences,--l’histoire des
-doctrines philosophiques et morales,--la mythologie et l’histoire des
-dogmes (improprement appelées croyances religieuses, puisqu’on étudie
-les doctrines officielles sans rechercher si elles sont
-crues),--l’histoire du droit, l’histoire des institutions officielles
-(en tant qu’on ne cherche pas comment elles étaient appliquées dans la
-pratique),--l’ensemble des légendes, traditions, opinions, conceptions
-populaires (appelées sans précision croyances), qu’on réunit sous le nom
-de _folklore_.
-
- [146] La méthode pour extraire des conceptions les renseignements sur
- les faits extérieurs fait partie de la théorie du raisonnement
- constructif. Voir le livre III.
-
-Toutes ces études n’ont besoin que de la critique externe de provenance
-et de la critique d’interprétation; elles exigent un degré d’élaboration
-de moins que l’histoire des faits matériels; aussi sont-elles parvenues
-plus vite à se constituer méthodiquement.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-CRITIQUE INTERNE NÉGATIVE DE SINCÉRITÉ ET D’EXACTITUDE
-
-
-I. L’analyse et la critique positive d’interprétation n’atteignent que
-le travail d’esprit intérieur de l’auteur du document et ne font
-connaître que ses idées. Elles n’apprennent directement rien sur les
-faits extérieurs. Même quand l’auteur a pu les observer, son texte
-indique seulement comment il a voulu les représenter, non comment il les
-a réellement vus, et encore moins ce qu’ils ont réellement été. Ce qu’un
-auteur exprime n’est pas forcément ce qu’il croyait, car il peut avoir
-menti; ce qu’il a cru n’est pas forcément ce qui existait, car il peut
-s’être trompé. Ces propositions sont évidentes. Cependant un premier
-mouvement naturel nous porte à accepter comme vraie toute affirmation
-contenue dans un document, ce qui est admettre implicitement qu’aucun
-auteur n’a menti ou ne s’est trompé; et il faut que cette crédulité
-spontanée soit bien puissante, puisqu’elle persiste malgré l’expérience
-quotidienne qui nous montre des cas innombrables d’erreur et de
-mensonge.
-
-La pratique a forcé les historiens à réfléchir en les mettant en
-présence de documents qui se contredisaient les uns les autres; dans ce
-conflit il a bien fallu se résigner à douter et, après examen, à
-admettre l’erreur ou le mensonge; ainsi s’est imposée la nécessité de la
-critique négative pour écarter les affirmations manifestement menteuses
-ou erronées. Mais l’instinct de confiance est si indestructible qu’il a
-jusqu’ici empêché même les gens du métier de constituer la critique
-interne des affirmations en méthode régulière comme ils ont fait pour la
-critique externe de provenance. Les historiens, dans leurs travaux, et
-même les théoriciens de la méthode historique[147], en sont restés à des
-notions vulgaires et des formules vagues, en contraste frappant avec la
-terminologie précise de la critique de sources. Ils se bornent à
-examiner si l’auteur a été en général _contemporain_ des faits, s’il en
-a été _témoin_ oculaire; s’il a été _sincère_ et _bien informé_, s’il a
-su la vérité ou s’il a voulu la dire; ou même, résumant tout en une
-formule, s’il a été _digne de foi_.
-
- [147] Par exemple le P. de Smedt, Tardif, Droysen et même Bernheim.
-
-Assurément cette critique superficielle vaut beaucoup mieux que
-l’absence de critique, et elle a suffi pour donner à ceux qui l’ont
-pratiquée la conscience d’une supériorité incontestable. Mais elle n’est
-qu’à mi-chemin entre la crédulité vulgaire et une méthode scientifique.
-Ici, comme en toute science, le point de départ doit être le doute
-méthodique[148]. Tout ce qui n’est pas prouvé doit rester provisoirement
-douteux; pour affirmer une proposition il faut apporter des raisons de
-la croire exacte. Appliqué aux affirmations des documents, le doute
-méthodique devient la _défiance méthodique_.
-
- [148] Descartes, venu en un temps où l’histoire ne consistait encore
- qu’à reproduire des récits antérieurs, n’a pas trouvé le moyen de
- lui appliquer le doute méthodique; aussi a-t-il refusé de lui
- reconnaître le caractère de science.
-
-L’historien doit _a priori_ se défier de toute affirmation d’un auteur,
-car il ignore si elle n’est pas mensongère ou erronée. Elle ne peut être
-pour lui qu’une présomption. La prendre à son compte et la répéter en
-son nom, c’est déclarer implicitement qu’il la considère comme une
-vérité scientifique. Ce pas décisif, il n’a le droit de le faire que
-pour de bonnes raisons. Mais l’esprit humain est ainsi construit qu’on
-fait ce pas sans s’en apercevoir (cf. liv. II, ch. I).--Contre cette
-tendance dangereuse le critique n’a qu’un procédé de défense. Il doit ne
-pas attendre pour douter d’y être forcé par une contradiction entre les
-affirmations des documents, il doit _commencer_ par douter. Il doit
-n’oublier jamais la distance entre l’affirmation d’un auteur, quel qu’il
-soit, et une vérité scientifiquement établie, de façon à garder toujours
-pleine conscience de la responsabilité qu’il prend lorsqu’il reproduit
-une affirmation.
-
-Même après s’être décidé en principe à pratiquer cette défiance contre
-nature, on tend instinctivement à s’en délivrer le plus vite possible.
-Le mouvement naturel est de faire _en bloc_ la critique de tout un
-auteur ou au moins de tout un document, de classer en deux catégories, à
-droite les brebis, à gauche les boucs; d’un côté les auteurs dignes de
-foi ou les bons documents, de l’autre les auteurs suspects ou les
-mauvais documents. Après quoi, ayant épuisé toute sa force de défiance,
-on reproduit sans discussion toutes les affirmations du «bon document».
-On consent à se défier de Suidas ou d’Aimoin, auteurs suspects, mais on
-affirme comme vérité établie tout ce qu’a dit Thucydide ou Grégoire de
-Tours[149]. On applique aux auteurs la procédure judiciaire qui classe
-les témoins en recevables et non recevables: dès qu’on a accepté un
-témoin on se sent engagé à admettre tous ses dires; on n’ose douter
-d’une de ses affirmations que si l’on prouve des raisons spéciales d’en
-douter. Instinctivement on prend parti pour l’auteur qu’on a déclaré
-recommandable et on en vient, comme dans les tribunaux, à dire que «la
-charge de faire la preuve» incombe à celui qui récuse un témoignage
-valable[150].
-
- [149] Fustel de Coulanges lui-même n’était pas affranchi de cette
- timidité. A propos d’un discours prêté à Clovis par Grégoire de
- Tours, il dit: «Sans doute on ne peut affirmer que de telles paroles
- aient été réellement prononcées. Mais on ne doit pas non plus
- affirmer hardiment contre Grégoire de Tours qu’elles ne l’ont pas
- été... Le plus sage est d’accepter le texte de Grégoire.» _Monarchie
- franque_, p. 66.--Le plus sage, ou plutôt le seul parti scientifique
- est d’avouer qu’on ne sait rien des paroles de Clovis, car Grégoire
- lui-même ne les connaissait pas.
-
- [150] Un des historiens de l’antiquité les plus experts en critique,
- Ed. Meyer, _Die Entstehung des Judenthums_, Halle, 1896, in-8, a
- récemment encore allégué cet étrange argument juridique en faveur
- des récits de Néhémie.--M. Bouché-Leclercq, dans une remarquable
- étude sur «Le règne de Séleucus II Callinicus et la critique
- historique» (_Revue des Universités du Midi_, avr.-juin 1897),
- semble, par réaction contre l’hypercritique de Niebuhr et de
- Droysen, incliner vers une théorie analogue. «Sous peine de tomber
- dans l’agnosticisme--qui est pour elle le suicide--ou dans la
- fantaisie individuelle, la critique historique doit accorder une
- certaine foi aux témoignages qu’elle ne peut pas contrôler,
- lorsqu’ils ne sont pas nettement contredits par d’autres de valeur
- égale.» M. Bouché-Leclercq a raison contre l’historien qui, «après
- avoir disqualifié tous ses témoins, prétend se substituer à eux et
- voit par leurs yeux tout autre chose que ce qu’ils ont vu
- eux-mêmes». Mais quand les «témoignages» ne sont pas suffisants pour
- faire connaître scientifiquement un fait, la seule attitude correcte
- est «l’agnosticisme», c’est-à-dire l’aveu de notre ignorance; nous
- n’avons pas le droit d’éluder cet aveu parce que le hasard aura
- laissé périr les documents en contradiction avec ces témoignages.
-
-La confusion est encore accrue par l’expression _authentique_ empruntée
-à la langue judiciaire; elle ne se rapporte qu’à la provenance, non au
-contenu; dire qu’un document est authentique, c’est dire seulement que
-la provenance en est certaine, non que le contenu en est exact. Mais
-l’authenticité produit une impression de respect qui dispose à accepter
-le contenu sans discussion. Douter des affirmations d’un document
-authentique semblerait présomptueux, ou du moins on se croit obligé
-d’attendre des preuves écrasantes avant de «s’inscrire en faux» contre
-le témoignage de l’auteur: les historiens eux-mêmes emploient cette
-expression malencontreusement empruntée à la langue judiciaire.
-
-II. A ces instincts naturels il faut résister méthodiquement. Un
-document (à plus forte raison l’œuvre d’un auteur) ne forme pas un bloc;
-il se compose d’un très grand nombre d’affirmations indépendantes, dont
-chacune peut être mensongère ou fausse tandis que les autres sont
-sincères ou exactes (et inversement), puisque chacune est le produit
-d’une opération qui peut avoir été incorrecte tandis que les autres
-étaient correctes. Il ne suffit donc pas d’examiner _en bloc_ tout un
-document, il faut examiner séparément chacune des affirmations qu’il
-contient; la _critique_ ne peut se faire que par une _analyse_.
-
-Ainsi la critique interne aboutit à deux règles générales:
-
-1º Une vérité scientifique ne s’établit pas par _témoignage_. Pour
-affirmer une proposition il faut des raisons spéciales de la croire
-vraie. Il se peut que l’affirmation d’un auteur soit, dans certains cas,
-une raison suffisante; mais on ne le sait pas d’avance. La règle sera
-donc d’_examiner_ toute affirmation pour s’assurer si elle est de nature
-à constituer une raison suffisante de croire.
-
-2º La critique d’un document ne peut pas se faire en bloc. La règle sera
-d’_analyser_ le document en ses éléments, pour dégager toutes les
-affirmations indépendantes dont il se compose et examiner chacune
-séparément. Souvent une seule phrase contient plusieurs affirmations, il
-faut les isoler pour les critiquer à part. Dans une vente, par exemple,
-on doit distinguer la date, le lieu, le vendeur, l’acheteur, l’objet, le
-prix, chacune des stipulations.
-
-La critique et l’analyse se font pratiquement en même temps et, sauf les
-textes de langue difficile, elles peuvent être menées de front avec
-l’analyse et la critique d’interprétation. Aussitôt qu’on a compris une
-phrase on l’analyse et on fait la critique de chacun des éléments.
-
-C’est dire que la critique consiste _logiquement_ en un nombre énorme
-d’opérations. En les décrivant avec le détail nécessaire pour en faire
-comprendre le mécanisme et la raison d’être, nous allons leur donner
-l’apparence d’un procédé trop lent pour être praticable. C’est
-l’impression inévitable que produit toute description par la parole d’un
-acte complexe de la pratique. Comparez le temps nécessaire pour décrire
-un mouvement d’escrime et pour l’exécuter; comparez la longueur de la
-grammaire et du dictionnaire avec la rapidité de la lecture. Comme tout
-art pratique, la critique consiste dans l’habitude de certains actes;
-pendant l’apprentissage, avant que l’habitude soit prise, on est obligé
-de penser séparément chaque acte avant de le faire et de décomposer les
-mouvements: aussi les fait-on tous lentement et péniblement; mais
-aussitôt l’habitude prise, les actes, devenus instinctifs et
-inconscients, sont faciles et rapides. Que le lecteur ne s’inquiète donc
-pas de la lenteur des procédés de la critique, il verra plus bas comment
-ils s’abrègent dans la pratique.
-
-III. Voici comment se pose le problème de la critique. Étant donnée une
-affirmation venant d’un homme qu’on n’a pas vu opérer, la valeur de
-l’affirmation dépendant exclusivement de la manière dont cet homme a
-opéré, déterminer si ses opérations ont été conduites correctement.--La
-position même du problème montre qu’on ne peut espérer aucune solution
-directe et définitive; il manque la donnée essentielle, qui serait la
-manière dont l’auteur a opéré. La critique s’arrête donc à des solutions
-indirectes et provisoires, elle se borne à fournir des données qui
-exigent une dernière élaboration.
-
-L’instinct naturel pousse à juger de la valeur des affirmations d’après
-leur forme. On s’imagine reconnaître à première vue si un auteur est
-sincère ou si un récit est exact. C’est ce qu’on appelle «l’accent de
-sincérité» ou «l’impression de vérité». C’est une impression presque
-irrésistible, mais elle n’en est pas moins une illusion. Il n’y a aucun
-critérium extérieur ni de la sincérité ni de l’exactitude. «L’accent de
-sincérité», c’est l’apparence de la conviction; un orateur, un acteur,
-un menteur d’habitude l’auront plus facilement en mentant qu’un homme
-indécis en disant ce qu’il croit. La vigueur de l’affirmation ne prouve
-pas toujours la vigueur de la conviction, mais seulement l’habileté ou
-l’effronterie[151]. De même l’abondance et la précision des détails,
-bien qu’elles fassent une vive impression sur les lecteurs
-inexpérimentés, ne garantissent pas l’exactitude des faits[152]; elles
-ne renseignent que sur l’imagination de l’auteur quand il est sincère ou
-sur son impudence quand il ne l’est pas. On est porté à dire d’un récit
-circonstancié: «Des choses de ce genre ne s’inventent pas.» Elles ne
-s’inventent pas, mais elles se transportent très facilement d’un
-personnage, d’un pays ou d’un temps à un autre.--Aucun caractère
-extérieur d’un document ne dispense donc d’en faire la critique.
-
- [151] Les Mémoires de Retz en fournissent un exemple concluant; c’est
- l’anecdote des fantômes rencontrés par Retz et Turenne. L’éditeur de
- Retz, dans la Collection des Grands Écrivains de la France, A.
- Feillet, a montré, t. I, p. 192, que cette histoire, si vivement
- racontée, est un mensonge d’un bout à l’autre.
-
- [152] Un bon exemple de la fascination exercée par un récit
- circonstancié est la légende des origines de la Ligue des trois
- cantons suisses primitifs (Gessler et les conjurés de Grütli),
- _fabriquée_ au XVIe siècle par Tschudi, devenue classique depuis le
- «Guillaume Tell» de Schiller et qu’on a eu tant de peine à extirper.
- (Voir Rilliet, _Origines de la Confédération suisse_, Genève, 1869,
- in-8.)
-
-La valeur de l’affirmation d’un auteur dépend uniquement des conditions
-où il a opéré. La critique n’a aucune autre ressource que d’examiner ces
-conditions. Mais il ne s’agit pas de les reconstituer toutes, il suffit
-de répondre à une seule question: si l’auteur a opéré correctement ou
-non?--La question peut être abordée de deux côtés.
-
-1º On connaît souvent par la critique de provenance les conditions
-_générales_ où l’auteur a opéré. Il est probable que quelques-unes ont
-agi sur chacune de ses opérations particulières. On doit donc commencer
-par étudier les renseignements qu’on possède sur l’auteur et sur la
-composition du document, avec la préoccupation de chercher dans les
-habitudes, les sentiments, la situation personnelle de l’auteur, ou dans
-les circonstances de la composition, tous les motifs qui peuvent l’avoir
-incliné à procéder incorrectement ou au contraire à procéder avec une
-correction exceptionnelle. Pour apercevoir ces motifs possibles il faut
-que l’attention y soit attirée _d’avance_. Le seul procédé est donc de
-dresser un _questionnaire_ général des causes d’incorrection. On
-l’appliquera aux conditions générales de composition du document pour
-découvrir celles qui ont pu rendre les opérations incorrectes et vicier
-les résultats. Mais on n’obtiendra ainsi,--même dans les cas
-exceptionnellement favorables où les conditions de provenance sont bien
-connues,--que des indications _générales_ insuffisantes pour la
-critique, car elle doit toujours opérer sur chaque affirmation
-particulière.
-
-2º La critique des affirmations particulières ne peut se faire que par
-un seul procédé, singulièrement paradoxal: l’étude des conditions
-_universelles_ de composition des documents. Les renseignements que ne
-fournit pas l’étude générale de l’auteur, on peut les chercher dans la
-connaissance des procédés nécessaires de l’esprit humain; car, étant
-universels, ils devront se trouver dans chaque cas particulier. On sait
-dans quel cas l’homme en général est enclin à altérer volontairement ou
-à déformer les faits. Il s’agit d’examiner pour chaque affirmation si
-elle s’est produite dans un des cas où l’on peut s’attendre, suivant les
-habitudes normales de l’humanité, à ce que l’opération ait été
-incorrecte. Le procédé pratique sera de dresser un questionnaire des
-causes habituelles d’incorrection.
-
-Ainsi toute la critique se ramène à dresser et à remplir deux
-questionnaires,--l’un pour se représenter les conditions générales de
-composition du document d’où résultent les motifs généraux de défiance
-ou de confiance,--l’autre pour se représenter les conditions spéciales
-de chaque affirmation d’où dérivent les motifs spéciaux de défiance ou
-de confiance. Ce double questionnaire doit être dressé d’avance de façon
-à diriger méthodiquement l’examen du document en général et de chaque
-affirmation en particulier; et comme il est le même pour tous les
-documents, il est utile de l’établir une fois pour toutes.
-
-IV. Le questionnaire critique comporte deux séries de questions qui
-correspondent aux deux séries d’opérations par lesquelles le document
-s’est constitué. La critique d’interprétation fait connaître seulement
-ce que l’auteur a voulu dire; il reste à déterminer: 1º ce qu’il a cru
-réellement, car il peut n’avoir pas été sincère; 2º ce qu’il a su
-réellement, car il peut s’être trompé.--On peut donc distinguer une
-_critique de sincérité_ destinée à déterminer si l’auteur du document
-n’a pas menti, et une _critique d’exactitude_ destinée à déterminer s’il
-ne s’est pas trompé.
-
-Dans la pratique on a très rarement besoin de savoir ce qu’a cru un
-auteur; à moins qu’on ne fasse une étude spéciale de son caractère,
-l’auteur n’intéresse pas directement, il n’est qu’un intermédiaire pour
-atteindre les faits extérieurs rapportés par lui. Le but de la critique
-est de déterminer si l’auteur a représenté ces faits exactement. S’il a
-donné des renseignements inexacts, il est indifférent que ce soit par
-mensonge ou par erreur: on compliquerait inutilement l’opération en
-cherchant à le distinguer. On n’a donc guère occasion de pratiquer
-séparément la critique de sincérité, et on peut abréger le travail en
-réunissant dans un même questionnaire tous les motifs d’inexactitude.
-Mais il sera plus clair d’exposer séparément en deux séries les
-questions à se poser.
-
-La première série de questions servira à chercher si l’on a quelque
-motif de se défier de la sincérité de l’affirmation. On se demande si
-l’auteur a été dans une des conditions qui normalement inclinent un
-homme à n’être pas sincère. Il faut chercher quelles sont ces
-conditions, en général pour l’ensemble d’un document, en particulier
-pour chacune des affirmations. La réponse est donnée par l’expérience.
-Tout mensonge, petit ou grand, a pour cause l’intention particulière de
-l’auteur de produire sur son lecteur une impression particulière. Le
-questionnaire est ainsi ramené à une liste des intentions qui en général
-peuvent entraîner un auteur à mentir. Voici les cas les plus importants.
-
-_1er cas._ L’auteur cherche à se procurer un avantage pratique; il veut
-tromper le lecteur du document pour l’engager à un acte ou l’en
-détourner; il donne sciemment un renseignement faux: on dit alors que
-l’auteur a un intérêt à mentir. C’est le cas de la plupart des actes
-officiels. Même dans les documents qui n’ont pas été rédigés pour un
-motif pratique, toute affirmation intéressée risque d’être mensongère.
-Pour déterminer quelles sont les affirmations suspectes, il faut se
-demander quel a pu être le but de l’auteur en général en écrivant
-l’ensemble du document, en particulier en rédigeant chacune des
-affirmations particulières qui composent le document. Mais il faut
-résister à deux tendances naturelles.--L’une est de chercher quel
-_intérêt_ avait l’auteur à mentir, ce qui revient à chercher l’intérêt
-que _nous_ aurions eu à sa place; il faut au contraire se demander
-l’intérêt que _lui-même_ croyait y avoir et on doit le chercher dans ses
-goûts et son idéal.--L’autre tendance est de tenir compte seulement de
-l’intérêt _individuel_ de l’auteur; il faut prévoir au contraire que
-l’auteur a pu donner de faux renseignements dans un intérêt _collectif_.
-C’est une des difficultés de la critique. Un auteur est membre à la fois
-de plusieurs groupes, famille, province, patrie, secte religieuse, parti
-politique, classe sociale, dont les intérêts sont souvent en conflit; il
-faut savoir démêler le groupe auquel il s’intéressait le plus et pour
-lequel il aura travaillé.
-
-_2e cas._ L’auteur a été placé dans une situation qui le forçait à
-mentir. Cela arrive toutes les fois qu’ayant eu besoin de rédiger un
-document conforme à des règles ou à des habitudes, il s’est trouvé dans
-des conditions contraires sur quelque point à ces règles ou ces
-habitudes; il lui a fallu alors affirmer qu’il opérait dans les
-conditions normales, et par conséquent faire une déclaration fausse sur
-tous les points où il n’était pas en règle. Dans presque tout
-procès-verbal il y a quelque léger mensonge sur le jour ou l’heure, sur
-le lieu, sur le nombre ou le nom des assistants. Tous nous avons
-assisté, sinon participé, à quelques-unes de ces petites falsifications.
-Mais nous l’oublions trop quand il s’agit de critiquer les documents du
-passé. Le caractère _authentique_ du document contribue à faire
-illusion; instinctivement on prend _authentique_ pour synonyme de
-sincère. Les règles rigides imposées pour la rédaction de tout document
-authentique semblent une garantie de sincérité; elles sont au contraire
-une incitation au mensonge, non sur le fond des faits, mais sur les
-circonstances accessoires. De ce qu’un personnage signe un acte on peut
-conclure qu’il l’a consenti, mais non pas qu’il a été réellement présent
-à l’heure où l’acte mentionne sa présence.
-
-_3e cas._ L’auteur a eu une sympathie ou une antipathie pour un groupe
-d’hommes (nation, parti, secte, province, ville, famille) ou pour un
-ensemble de doctrines ou d’institutions (religion, philosophie, secte
-politique) qui l’a porté à déformer les faits de façon à donner une idée
-favorable de ses amis, défavorable de ses adversaires. Ce sont des
-dispositions générales qui agissent sur toutes les affirmations d’un
-auteur; aussi sont-elles très apparentes, au point que les anciens leurs
-avaient déjà donné des noms (_studium_ et _odium_); c’était dès
-l’antiquité un lieu commun littéraire pour les historiens de protester
-qu’ils avaient évité l’un et l’autre.
-
-_4e cas._ L’auteur a été entraîné par la vanité individuelle ou
-collective à mentir pour faire valoir sa personne ou son groupe. Il a
-affirmé ce qu’il croyait de nature à produire sur le lecteur
-l’impression que lui ou les siens possédaient des qualités estimées. Il
-faut donc se demander si l’affirmation n’a pas quelque motif de vanité.
-Mais il ne faut pas se figurer la vanité de l’auteur d’après la nôtre ou
-celle de nos contemporains. La vanité n’a pas partout les mêmes objets,
-il faut donc chercher à quoi l’auteur mettait sa vanité; il se peut
-qu’il mente pour s’attribuer (à lui ou aux siens) des actes que nous
-trouverions déshonorants. Charles IX s’est vanté faussement d’avoir
-préparé la Saint-Barthélemy. Il y a pourtant un motif de vanité
-universel, c’est le désir de paraître tenir un rang élevé et jouer un
-rôle important. Il faut donc toujours se défier d’une affirmation qui
-attribue à l’auteur ou à son groupe une place considérable dans le
-monde[153].
-
- [153] Des exemples frappants du mensonge par vanité remplissent les
- _Économies royales_ de Sully et les _Mémoires_ de Retz.
-
-_5e cas._ L’auteur a voulu plaire au public ou du moins a voulu éviter
-de le choquer. Il a exprimé les sentiments et les idées conformes à la
-morale ou à la mode de son public; même quand il en avait
-personnellement d’autres, il a déformé les faits de façon à les adapter
-aux passions et aux préjugés de son public. Les types les plus nets de
-ce genre de mensonge sont les formes de cérémonial, paroles
-sacramentelles, déclarations prescrites par l’étiquette, harangues
-d’apparat, formules de politesse. Les affirmations qu’elles contiennent
-sont si suspectes qu’on n’en peut tirer aucun renseignement sur les
-faits affirmés. Nous le savons tous pour les formules contemporaines que
-nous voyons employées chaque jour, nous l’oublions souvent dans la
-critique des documents, surtout pour les époques où les documents sont
-rares. Personne ne songerait à chercher les vrais sentiments d’un homme
-dans les assurances de respect qu’il écrit à la fin de ses lettres. Mais
-on a longtemps cru à l’humilité de certains dignitaires ecclésiastiques
-du moyen âge parce que, le jour de leur élection, ils commençaient par
-repousser une fonction dont ils se déclaraient indignes, jusqu’à ce
-qu’enfin on s’est avisé par comparaison que ce refus était une simple
-forme de convenance. Et il se trouve encore des érudits pour chercher,
-comme les Bénédictins du XVIIIe siècle, dans les formules de la
-chancellerie d’un prince, des renseignements sur sa piété ou sa
-libéralité[154].
-
- [154] Fustel de Coulanges lui-même s’est laissé aller à chercher dans
- les formules des inscriptions en l’honneur des empereurs la preuve
- que les populations aimaient le régime impérial. «Qu’on lise les
- inscriptions, le sentiment qu’elles manifestent est toujours celui
- de l’intérêt satisfait et reconnaissant... Voyez le recueil
- d’Orelli. Les expressions qu’on y rencontre le plus fréquemment
- sont...»--Et l’énumération des titres de respect donnés aux
- empereurs se termine par cet aphorisme déconcertant: «Ce serait mal
- connaître la nature humaine que de croire qu’il n’y eût en tout cela
- que de l’adulation.»--Ce n’est même pas de l’adulation, ce ne sont
- que des formules.
-
-Pour reconnaître ces affirmations de convenance il faut deux études
-d’ensemble: l’une porte sur l’auteur pour savoir à quel public il
-s’adressait, car dans un même pays il y a d’ordinaire plusieurs publics
-superposés ou juxtaposés qui ont chacun son code de morale ou de
-convenance; l’autre porte sur le public pour établir en quoi consistait
-sa morale ou sa mode.
-
-_6e cas._ L’auteur a essayé de plaire au public par des artifices
-littéraires, il a déformé les faits pour les rendre plus beaux, suivant
-sa conception de la beauté. Il faut donc chercher l’idéal de l’auteur ou
-de son temps pour se défier des passages déformés suivant cet idéal.
-Mais on peut prévoir les genres habituels de déformation littéraire.--La
-déformation oratoire consiste à attribuer aux personnages des attitudes,
-des actes, des sentiments et surtout des paroles nobles; c’est une
-disposition naturelle aux jeunes garçons qui commencent à pratiquer
-l’art d’écrire et aux écrivains encore à demi barbares: c’est le travers
-commun des chroniqueurs du moyen âge[155].--La déformation épique
-embellit le récit en y ajoutant des détails pittoresques, des discours
-tenus par des personnages, des chiffres, parfois même des noms de
-personnages; elle est dangereuse parce que les détails précis donnent
-l’illusion de la vérité[156].--La déformation dramatique consiste à
-grouper les faits pour en augmenter la puissance dramatique en
-concentrant sur un seul moment ou un seul personnage ou un seul groupe
-des faits qui ont été dispersés. C’est ce qu’on appelle faire «plus vrai
-que la vérité». C’est la déformation la plus dangereuse, celle des
-historiens artistes, d’Hérodote, de Tacite, des Italiens de la
-Renaissance.--La déformation lyrique exagère les sentiments et les
-émotions de l’auteur et de ses amis, pour les faire paraître plus
-intenses: on doit en tenir compte dans les études qui prétendent
-reconstituer «la psychologie» d’un personnage.
-
- [155] Suger, dans la _Vie de Louis VI_, est un modèle du genre.
-
- [156] Tschudi, _Chronicon Helveticum_, en est un exemple frappant.
-
-La déformation littéraire agit peu sur les documents d’archives (bien
-qu’on la trouve dans la plupart des chartes du XIe siècle); mais elle
-altère profondément tous les textes littéraires, y compris les récits
-des historiens. Or la tendance naturelle est de croire plus volontiers
-les écrivains de talent et d’admettre plus facilement une affirmation
-présentée dans une belle forme. Le critique doit réagir en appliquant
-cette règle paradoxale qu’on doit tenir une affirmation pour suspecte
-d’autant plus qu’elle est plus intéressante au point de vue
-artistique[157]. Il faut se défier de tout récit très pittoresque, très
-dramatique, où les personnages prennent des attitudes nobles ou
-manifestent des sentiments très intenses.
-
- [157] Aristophane et Démosthène sont deux exemples frappants du
- pouvoir qu’ont les grands écrivains de paralyser la critique et de
- troubler la connaissance des faits. C’est seulement à la fin du XIXe
- siècle qu’on a osé s’avouer nettement leur manque de sincérité.
-
-Cette première série de questions aboutira au résultat _provisoire_ de
-discerner les affirmations qui ont _chance_ d’être mensongères.
-
-V. La seconde série de questions servira à examiner s’il y a un motif de
-se défier de l’exactitude de l’affirmation. L’auteur s’est-il trouvé
-dans une des conditions qui entraînent un homme à se tromper?--Comme en
-matière de sincérité, il faut chercher ces conditions en général pour
-l’ensemble du document, en particulier pour chacune des affirmations.
-
-La pratique des sciences constituées nous apprend les conditions de la
-connaissance exacte des faits. Il n’existe qu’un seul procédé
-scientifique pour connaître un fait, c’est l’_observation_; il faut donc
-que toute affirmation repose, directement ou par intermédiaire, sur une
-observation, et que cette observation ait été faite correctement.
-
-Le questionnaire des motifs d’erreur peut se dresser en partant de
-l’expérience qui nous montre les cas les plus habituels d’erreur.
-
-_1er cas._ L’auteur a été placé de façon à observer le fait et s’est
-imaginé l’avoir réellement observé; mais il en a été empêché par quelque
-motif intérieur dont il n’a pas eu conscience, une hallucination, une
-illusion ou un simple préjugé. Il est inutile (et il serait d’ailleurs
-impossible) de déterminer lequel de ces motifs a agi; il suffit de
-reconnaître si l’auteur a été porté à mal observer.--Il n’est guère
-possible de reconnaître qu’une affirmation particulière a été le
-résultat d’une hallucination ou d’une illusion. Tout au plus
-parvient-on, dans quelques cas extrêmes, à apprendre, soit par des
-renseignements, soit par des comparaisons, qu’un auteur a une propension
-_générale_ à ces genres d’erreur.
-
-Il y a plus de chance de reconnaître si une affirmation a été le produit
-d’un préjugé. On trouve dans la vie ou les œuvres de l’auteur la trace
-de ses préjugés dominants; on doit pour chaque affirmation particulière
-se demander si elle ne provient pas d’une idée préconçue de l’auteur sur
-une espèce d’hommes ou une espèce de faits. Cette recherche se confond
-en partie avec la recherche des motifs de mensonge: l’intérêt, la
-vanité, la sympathie ou l’antipathie produisent des préjugés qui
-altèrent la vérité de même façon que le mensonge volontaire. On peut
-donc s’en tenir aux questions déjà posées pour reconnaître la sincérité.
-Mais il en faut ajouter une. L’auteur, en formulant une affirmation
-n’a-t-il pas été amené à la déformer à son insu parce qu’il répondait à
-une question? C’est le cas de toutes les affirmations obtenues par
-enquête, interrogatoire, questionnaire. Même en dehors des cas où
-l’interrogé cherche à plaire au questionneur en répondant ce qu’il croit
-lui être agréable, toute question par elle-même suggère la réponse; ou
-du moins elle impose la nécessité de faire entrer les faits dans un
-cadre tracé d’avance par quelqu’un qui ne les a pas vus. Il est donc
-indispensable de soumettre à une critique spéciale toute affirmation
-obtenue par interrogation, en se demandant quelle a été la question
-posée et quel préjugé elle peut avoir fait naître dans l’esprit de celui
-qui a eu à y répondre.
-
-_2e cas._ L’auteur a été mal placé pour observer. La pratique des
-sciences nous enseigne les conditions d’une observation correcte.
-L’observateur doit être placé de façon à voir exactement, sans aucun
-intérêt pratique, aucun désir d’atteindre un résultat donné, aucune idée
-préconçue sur le résultat. Il doit noter à l’instant même, avec un
-système de notation précis; il doit indiquer avec précision sa méthode.
-Ces conditions, exigées dans les sciences d’observation, ne sont jamais
-toutes remplies par les auteurs de documents.
-
-Il serait donc inutile de se demander s’il y a eu des chances
-d’incorrection; _il y en a toujours_ (c’est justement ce qui distingue
-un _document_ d’une _observation_). Il ne reste qu’à chercher les causes
-évidentes d’erreur dans les conditions de l’observation: si
-l’observateur a été en un lieu d’où il ne pouvait pas bien voir ou
-entendre (par exemple un subalterne qui prétend raconter les
-délibérations secrètes d’un conseil de dignitaires);--si son attention a
-été fortement distraite par la nécessité d’agir (par exemple sur un
-champ de bataille), ou a été négligente parce que les faits à observer
-ne l’intéressaient pas;--s’il lui a manqué l’expérience spéciale ou
-l’intelligence générale pour comprendre les faits;--s’il a mal analysé
-ses impressions et confondu des faits différents. Surtout il faut se
-demander quand il a _noté_ ce qu’il a vu ou entendu. C’est le point le
-plus important: la seule observation exacte est celle qu’on rédige
-aussitôt après avoir observé; c’est toujours ainsi qu’on procède dans
-les sciences constituées; une impression notée plus tard n’est déjà plus
-qu’un _souvenir_, exposé à s’être mélangé dans la mémoire avec d’autres
-souvenirs. Les _Mémoires_, écrits plusieurs années après les faits,
-souvent même à la fin de la carrière de l’auteur, ont introduit dans
-l’histoire des erreurs innombrables. Il faut se faire une règle de
-traiter les _Mémoires_ avec une défiance spéciale, comme des documents
-de seconde main, malgré leur apparence de témoignages contemporains.
-
-_3e cas._ L’auteur affirme des faits qu’il aurait pu observer, mais
-qu’il ne s’est pas donné la peine de regarder. Par paresse ou
-négligence, il a donné des renseignements qu’il a imaginés par
-conjecture, ou même au hasard, et qui se trouvent être faux. Cette cause
-d’erreur, très fréquente, bien qu’on n’y pense guère, peut être
-soupçonnée dans tous les cas où l’auteur a été obligé pour remplir un
-cadre de se procurer des renseignements qui l’intéressaient peu. De ce
-genre sont les réponses à des questions faites par une autorité (il
-suffit de voir comment se font de nos jours la plupart des enquêtes
-officielles), et les récits détaillés de cérémonies ou d’actes publics.
-La tentation est trop forte de rédiger le récit d’après le programme
-connu d’avance ou d’après la procédure habituelle de l’acte. Que de
-comptes rendus de séances de tout genre publiés par des reporters qui
-n’y ont pas assisté! On soupçonne, on croit même avoir reconnu, des
-imaginations analogues chez des chroniqueurs du moyen âge[158]. La règle
-doit donc être de se défier des récits trop conformes à des formules.
-
- [158] Par exemple le récit de l’élection d’Otton Ier dans les _Gesta
- Ottonis_ de Witukind.
-
-_4e cas._ Le fait affirmé est de telle nature qu’il ne peut pas avoir
-été connu par l’observation seulement. C’est un fait caché (par exemple,
-un secret d’alcôve). C’est un état interne qu’on ne peut voir, un
-sentiment, un motif, une hésitation intérieure. C’est un fait collectif
-très étendu ou très durable, par exemple un acte commun à toute une
-armée, un usage commun à tout un peuple ou à tout un siècle, un chiffre
-statistique obtenu par l’addition de nombreuses unités. C’est un
-jugement d’ensemble sur le caractère d’un homme, d’un groupe, d’un
-usage, d’un événement.--Ce sont là des sommes ou des conséquences
-d’observations: l’auteur n’a pu les atteindre qu’indirectement, en
-partant de données d’observations élaborées par des opérations logiques,
-abstraction, généralisation, raisonnement, calcul. Il faut donc ici deux
-questions. L’auteur semble-t-il avoir opéré sur des données
-insuffisantes? A-t-il opéré incorrectement sur ses données?
-
-Sur les incorrections probables d’un auteur on peut avoir des
-renseignements généraux; on peut en examinant son œuvre voir comment il
-opérait, s’il savait abstraire, raisonner, généraliser, et quelle espèce
-d’erreurs il commettait.--Pour établir la valeur des données il faut
-critiquer chaque affirmation en particulier: on doit se représenter les
-conditions où se trouvait l’auteur et se demander s’il a pu se procurer
-les données nécessaires à son affirmation. La précaution est
-indispensable pour tous les chiffres élevés et toutes les descriptions
-des usages d’un peuple; car il y a chance que l’auteur ait obtenu son
-chiffre par un procédé conjectural d’évaluation (cas ordinaire pour le
-nombre des combattants ou des morts), ou en réunissant des chiffres
-partiels qui ne sont pas tous exacts; il y a chance qu’il ait étendu à
-tout un peuple, à tout un pays, à toute une période ce qui était vrai
-seulement d’un petit groupe qu’il connaissait[159].
-
- [159] Par exemple les chiffres sur la population, le commerce, la
- richesse des pays européens donnés par les ambassadeurs vénitiens du
- XVIe siècle, et les descriptions des usages des Germains dans la
- _Germanie_ de Tacite.
-
-VI. Ces deux premières séries de questions sur la sincérité et
-l’exactitude des affirmations du document supposent que l’auteur a
-observé lui-même le fait. C’est la condition commune des observations
-dans toutes les sciences constituées. Mais en histoire la pénurie des
-_observations_ directes, même médiocrement faites, est si grande qu’on
-en est réduit à tirer parti de documents dont ne voudrait aucune autre
-science[160]. Qu’on prenne au hasard un récit, même d’un contemporain,
-on verra que les faits observés par l’auteur ne forment jamais qu’une
-partie de l’ensemble. Dans presque tout document le plus grand nombre
-des affirmations ne viennent pas directement de l’auteur, elles
-reproduisent les affirmations d’un autre. Le général, même en racontant
-la bataille qu’il vient de diriger, communique, non pas ses propres
-observations, mais celles de ses officiers; son récit est déjà en grande
-partie un «document de seconde main»[161].
-
- [160] Il serait intéressant d’examiner ce qui resterait de l’histoire
- romaine ou de l’histoire mérovingienne si l’on s’en tenait aux
- documents qui représentent une observation directe.
-
- [161] On voit pourquoi nous n’avons pas défini et étudié à part le
- «document de première main». C’est que la question a été mal posée
- par la pratique des historiens. La distinction devrait porter sur
- les _affirmations_, non sur les documents. Ce n’est pas le document
- qui est de première, de seconde, ou de troisième main, c’est
- l’_affirmation_. Ce qu’on appelle un «document de première main» est
- presque toujours composé en partie d’affirmations de seconde main
- sur des faits que l’auteur n’a pas connus lui-même. On nomme
- «document de seconde main» celui qui ne contient rien de première
- main, par exemple Tite Live; mais c’est là une distinction trop
- grossière pour suffire à guider la critique des affirmations.
-
-Pour faire la critique d’une affirmation de seconde main, il ne suffit
-plus d’examiner les conditions où opérait l’auteur du document: cet
-auteur n’est plus qu’un instrument de transmission; le véritable auteur
-de l’affirmation, c’est celui qui lui a fourni le renseignement. Il faut
-donc changer le terrain de la critique, se demander si l’auteur du
-renseignement a opéré correctement; et si celui-là tenait son
-renseignement d’un autre,--ce qui est le cas le plus fréquent,--il faut
-remonter d’intermédiaire en intermédiaire à la poursuite du premier qui
-a lancé dans le monde l’affirmation et se demander s’il a été un
-observateur correct.
-
-Logiquement cette recherche de l’observateur-source n’est pas
-inconcevable; les anciens recueils de traditions arabes donnent ainsi la
-chaîne des garants successifs d’une tradition. Mais dans la pratique les
-données manquent presque toujours pour arriver jusqu’à l’observateur;
-l’observation reste anonyme. Alors se pose une question générale.
-Comment faire la critique d’une affirmation anonyme? Il ne s’agit pas
-seulement des «documents anonymes» dont la rédaction d’ensemble a eu
-pour auteur un inconnu; la question se pose même sur un auteur connu
-pour chacune des affirmations dont la source reste inconnue.
-
-La critique opère en se représentant les conditions de travail de
-l’auteur; sur une affirmation anonyme elle n’a presque plus de prise. Il
-ne lui reste d’autre procédé que d’examiner les conditions générales du
-document.--On peut examiner s’il y a un caractère commun à toutes les
-affirmations du document indiquant qu’elles proviennent toutes de gens
-ayant mêmes préjugés ou mêmes passions: en ce cas la tradition suivie
-par l’auteur est «colorée»; la tradition d’Hérodote a une couleur
-athénienne et une couleur delphique. Il faut pour chacun des faits de
-cette tradition se demander s’il n’a pas été déformé par l’intérêt, la
-vanité, les préjugés du groupe.--On peut se demander, sans même
-considérer l’auteur, s’il y a eu quelque motif de déformation ou au
-contraire quelque motif d’observer correctement, commun à tous les
-hommes du temps ou du pays où a dû se faire l’observation: par exemple,
-quels étaient les procédés d’information et les préjugés des Grecs sur
-les Scythes au temps d’Hérodote.
-
-De toutes ces enquêtes générales la plus utile porte sur la transmission
-des affirmations anonymes appelée _tradition_. Toute affirmation de
-seconde main n’a de valeur que dans la mesure où elle reproduit sa
-source; tout ce qu’elle y ajoute est une altération et doit être
-éliminé; de même toutes les sources intermédiaires ne valent que comme
-copies de l’affirmation originale issue directement d’une observation.
-La critique a besoin de savoir si ces transmissions successives ont
-conservé ou déformé l’affirmation primitive; surtout si la tradition
-recueillie par le document a été _écrite_ ou _orale_. L’écriture fixe
-l’affirmation et en rend la transmission fidèle; au contraire
-l’affirmation orale reste une impression sujette à se déformer dans la
-mémoire de l’observateur lui-même, en se mélangeant à d’autres
-impressions; en passant oralement par des intermédiaires elle se déforme
-à chaque transmission[162], et comme elle se déforme pour des motifs
-variables, il n’est possible ni d’évaluer ni de redresser la
-déformation.
-
- [162] La déformation est beaucoup moindre pour les impressions mises
- dans une forme régulière ou frappante, vers, maximes, proverbes.
-
-La tradition orale est par sa nature une altération continue; aussi dans
-les sciences constituées n’accepte-t-on jamais que la transmission
-écrite. Les historiens n’ont pas de motif avouable de procéder
-autrement, tout au moins lorsqu’il s’agit d’établir un fait particulier.
-Il faut donc rechercher dans les documents écrits les affirmations
-venues par tradition orale pour les tenir en suspicion. Il est rare
-qu’on soit renseigné directement d’une façon sûre, les auteurs qui
-puisent dans la tradition orale ne le disent pas volontiers[163]. Il ne
-reste donc qu’un procédé indirect; c’est de constater qu’il ne _peut_
-pas y avoir eu de transmission écrite, il serait certain alors que le
-fait n’a pu parvenir à l’auteur que par tradition orale. On doit donc se
-demander: à cette époque et dans ce groupe d’hommes avait-on l’habitude
-de mettre par écrit des faits de ce genre? Si la réponse est négative,
-c’est que le fait vient de tradition orale.
-
- [163] On est quelquefois averti par la _forme_ de la phrase, lorsque
- au milieu de récits détaillés d’origine évidemment légendaire on
- rencontre une mention brève et sèche en style annalistique,
- visiblement copiée sur un document écrit. C’est ce qui arrive dans
- Tite Live (voir Nitzsch, _Die römische Annalistik_,... Leipzig,
- 1873, in-8), et dans Grégoire de Tours (voir Lœbell, _Gregor von
- Tours_, Leipzig, 1868, in-8).
-
-La forme la plus frappante de tradition orale est la _légende_. Elle se
-produit dans les groupes d’hommes qui n’ont pas d’autre moyen de
-transmission que la parole, dans les sociétés barbares, ou les classes
-peu cultivées, paysans, soldats. C’est alors l’_ensemble_ des faits qui
-est transmis oralement et prend la forme légendaire. Il y a à l’origine
-de chaque peuple une période légendaire: en Grèce, à Rome, chez tous les
-peuples germaniques et slaves, les souvenirs les plus anciens du peuple
-forment une couche de légendes. Dans les époques civilisées le peuple
-continue à avoir sa légende populaire sur les événements qui le
-frappent[164]. La légende, c’est la tradition exclusivement orale.
-
- [164] Les événements qui frappent le peuple et se transmettent par la
- légende ne sont pas d’ordinaire ceux qui nous paraissent les plus
- importants.--Les héros des chansons de gestes sont à peine connus
- historiquement.--Les chants épiques bretons se rapportent, non aux
- grands événements historiques, comme l’avait fait croire le recueil
- de la Villemarqué, mais à d’obscurs épisodes locaux. Il en est de
- même des sagas scandinaves; elles se rapportent pour la plupart à
- des querelles entre des villageois d’Islande ou des Orcades.
-
-Après même qu’un peuple est sorti de la période légendaire en fixant les
-faits par l’écriture, la tradition orale ne cesse pas; mais son domaine
-se restreint: elle se réduit aux faits non enregistrés, soit qu’ils
-soient secrets de leur nature, soit qu’on ne prenne pas la peine de les
-noter, les actes intimes, les paroles, les détails des événements. C’est
-l’_anecdote_; on l’a surnommée «la légende des civilisés». Elle se forme
-comme la légende, par des souvenirs confus, des allusions, des
-interprétations erronées, des imaginations de toute origine qui se
-fixent sur quelques personnages ou quelques événements.
-
-Légendes et anecdotes ne sont au fond que des croyances populaires,
-rapportées arbitrairement à des personnages historiques; elles font
-partie du _folklore_, non de l’histoire[165]. Il faut donc se tenir en
-garde contre la tentation de traiter la légende comme un alliage de
-faits exacts et d’erreurs, d’où l’on pourrait par analyse dégager des
-«parcelles» de vérité historique. La légende forme un bloc où il y a
-peut-être quelque parcelle de vérité, et qu’on peut même analyser en ses
-éléments; mais on n’a aucun moyen de discerner s’ils viennent de la
-réalité ou de l’imagination. C’est, suivant l’expression de Niebuhr, «un
-mirage produit par un objet invisible, suivant une loi de réfraction
-inconnue».
-
- [165] La théorie de la légende est une des parties les plus avancées
- de la critique. E. Bernheim (_o. c._, p. 380-90) la résume bien et
- en donne la bibliographie.
-
-Le procédé d’analyse le plus naïf consiste à rejeter dans le récit
-légendaire les détails qui paraissent impossibles, miraculeux,
-contradictoires ou absurdes, et à conserver comme historique le résidu
-raisonnable. C’est ainsi que les protestants rationalistes ont traité
-les récits bibliques au XVIIIe siècle. Autant vaudrait amputer le
-merveilleux d’un conte de fées, supprimer le Chat botté pour faire du
-marquis de Carabas un personnage historique.--Une méthode plus raffinée,
-mais non moins dangereuse, consiste à comparer les diverses légendes
-pour en tirer le fond historique commun.--Grote[166], à propos de la
-tradition grecque, a démontré l’impossibilité de tirer de la légende,
-par quelque procédé que ce soit, aucun renseignement sûr[167]. Il faut
-se résigner à traiter la légende comme le produit de l’imagination d’un
-peuple; on peut y chercher les conceptions du peuple, non les faits
-extérieurs auxquels il a assisté. Ainsi la règle doit être de rejeter
-toute affirmation d’origine légendaire; et il ne s’agit pas seulement
-des récits de _forme_ légendaire: un récit d’apparence historique
-fabriqué avec les données de la légende, comme les premiers chapitres de
-Thucydide, doit être écarté aussi.
-
- [166] _Histoire de la Grèce_, trad. fr., t. II. On peut comparer
- Renan, _Histoire du peuple d’Israël_, t. I, Paris, 1887, in-8.
- Introduction.
-
- [167] Cela n’a pas empêché Niebuhr de faire avec la légende romaine
- sur la lutte entre praticiens et plébéiens une construction qu’il a
- fallu démolir, ni Curtius, vingt ans après Grote, de chercher des
- faits historiques dans la légende grecque.
-
-En cas de transmission écrite il reste à chercher si l’auteur a
-reproduit sa source sans l’altérer. Cette recherche rentre dans la
-critique des sources[168], dans la mesure où on peut comparer les
-textes. Mais quand la source a disparu, la critique interne reste seule
-possible.--Il faut se demander d’abord si l’auteur a pu avoir des
-informations exactes, sinon son affirmation est sans valeur.--Puis il
-faut chercher, en général, s’il avait l’habitude d’altérer ses sources
-et dans quel sens; en particulier, pour chacune de ses affirmations de
-seconde main, si elle paraît une reproduction exacte ou un arrangement.
-On le reconnaît à la forme: un morceau d’un style étranger qui détonne
-dans l’ensemble est un fragment d’un document antérieur; plus la
-reproduction est servile, plus le morceau est précieux, car il ne peut
-contenir de renseignements exacts que ceux qui étaient déjà dans sa
-source.
-
- [168] Voir ci-dessus, p. 72 et suiv.
-
-VII. Malgré toutes ces recherches la critique ne parvient jamais à
-reconstituer l’état civil de tous les renseignements de façon à dire par
-qui chaque fait a été observé, ni même par qui il a été noté. La
-conclusion, dans la plupart des cas, c’est que l’affirmation reste
-anonyme.
-
-Nous voilà donc en présence d’un fait observé on ne sait par qui ni
-comment, et noté on ne sait quand ni comment. Aucune autre science
-n’accepte de faits dans ces conditions, sans contrôle possible, avec des
-chances d’erreur incalculables. Mais l’histoire peut en tirer parti
-parce qu’elle n’a pas besoin, comme les autres sciences, d’atteindre des
-faits difficiles à constater.
-
-La notion de _fait_, quand on la précise, se ramène à un jugement
-d’affirmation sur la réalité extérieure. Les opérations par lesquelles
-on aboutit à cette affirmation sont plus ou moins difficiles et les
-chances d’erreurs plus ou moins grandes suivant la nature des réalités à
-constater et le degré de précision qu’on veut mettre dans la formule. La
-chimie et la biologie ont besoin de saisir des faits délicats, des
-mouvements rapides, des états passagers, et de les mesurer en chiffres
-précis. L’histoire peut opérer sur des faits beaucoup plus grossiers,
-très durables ou très étendus (l’existence d’un usage, d’un homme, d’un
-groupe, même d’un peuple), exprimés grossièrement par des mots vagues
-sans mesure précise. Pour ces faits beaucoup plus facile à observer elle
-peut être beaucoup moins exigeante sur les conditions d’observation.
-Elle compense l’imperfection de ses procédés d’information par son
-aptitude à se contenter d’informations faciles à prendre.
-
-Les documents ne fournissent guère que des faits mal constatés, sujets à
-des chances multiples de mensonge ou d’erreur. Mais il y a des faits
-pour lesquels il est très difficile de mentir ou de se tromper.--La
-dernière série des questions que doit se poser la critique a pour but de
-discerner, d’après la _nature_ des faits, ceux qui, étant très peu
-exposés aux chances d’altération, sont très probablement exacts. On
-connaît en général les espèces de faits qui sont dans ces conditions
-favorables, on peut donc dresser un questionnaire général; on
-l’appliquera à chaque fait particulier du document en se demandant s’il
-rentre dans un des cas prévus.
-
-_1er cas._ Le fait est de nature à rendre le mensonge improbable. On
-ment pour produire une impression, on n’a plus de raisons de mentir sur
-un point où on croit toute impression mensongère inutile ou tout
-mensonge inefficace. Pour reconnaître si l’auteur s’est trouvé dans ce
-cas on a plusieurs questions à poser.
-
-1º Le fait affirmé va-t-il évidemment à l’encontre de l’effet que
-l’auteur voulait produire? est-il contraire à l’intérêt, à la vanité,
-aux sentiments, aux goûts littéraires de l’auteur ou de son groupe? ou à
-l’opinion qu’il cherchait à ménager? La sincérité devient alors
-probable. Mais ce critérium est d’un maniement dangereux; on en a abusé
-souvent, de deux façons. On prend pour un aveu ce qui a été une
-vantardise (Charles IX déclarant qu’il a préparé la Saint-Barthélemy).
-Ou bien on croit sans examen un Athénien qui parle mal des Athéniens, un
-protestant qui accuse d’autres protestants. Or l’auteur peut avoir eu de
-son intérêt ou de son honneur une toute autre idée que nous[169]; ou
-bien il peut avoir voulu calomnier des compatriotes d’un autre parti ou
-des coreligionnaires d’une autre secte que lui. Il faudrait donc
-restreindre ce critérium aux cas où l’on sait exactement l’_effet_ que
-l’auteur a cru utile de produire et le _groupe_ auquel il s’est
-intéressé.
-
- [169] Voir ci-dessus, p. 140.
-
-2º Le fait affirmé était-il si évidemment connu du public que l’auteur,
-même tenté de mentir, aurait été arrêté par la certitude d’être
-découvert? C’est le cas des faits faciles à vérifier, des faits
-matériels proches dans le temps et l’espace, étendus et durables;
-surtout si le public avait un intérêt à les contrôler. Mais la crainte
-du contrôle n’est qu’un frein intermittent, contrarié par l’intérêt sur
-tous les points où l’auteur a un motif de tromper; elle agit inégalement
-sur les esprits, fortement sur les hommes cultivés et calmes qui se
-représentent clairement leur public, faiblement dans les âges barbares
-et sur les gens passionnés[170]. Il faut donc restreindre ce critérium
-aux cas où l’on sait comment l’auteur s’est représenté son public et
-s’il a eu le sang-froid d’en tenir compte.
-
- [170] On dit souvent: «L’auteur n’aurait pas osé écrire cela si ce
- n’était pas vrai.» Ce raisonnement n’est pas applicable aux sociétés
- peu civilisées. Louis VII a osé écrire que Jean sans Terre avait été
- condamné par le jugement de ses pairs.
-
-3º Le fait affirmé était-il _indifférent_ à l’auteur, au point qu’il
-n’ait eu aucune tentation de le déformer? C’est le cas des faits
-généraux, usages, institutions, objets, personnages, que l’auteur
-mentionne incidemment. Un récit, même mensonger, ne peut pas se composer
-exclusivement de mensonges; l’auteur, pour localiser ses faits, a besoin
-de les entourer de circonstances exactes. Ces faits ne l’intéressaient
-pas, tout le monde de son temps les connaissait. Mais pour nous ils sont
-instructifs et ils sont sûrs, car l’auteur n’a pas cherché à nous
-tromper.
-
-_2e cas._ Le fait est de nature à rendre l’erreur improbable. Si
-nombreuses que soient les chances d’erreur il y a des faits si «gros»
-qu’il est difficile de les voir de travers. Il faut donc se demander si
-le fait était facile à constater: 1º A-t-il duré très longtemps, de
-façon qu’on l’ait vu souvent (par exemple un monument, un homme, un
-usage, un événement de longue durée)?--2º A-t-il été très étendu, de
-façon que beaucoup de gens l’aient vu (une bataille, une guerre, l’usage
-de tout un peuple)?--3º Est-il exprimé en termes si généraux qu’une
-observation superficielle ait suffi pour le saisir (l’existence en
-général d’un homme, d’une ville, d’un peuple, d’un usage)? Ce sont ces
-faits grossiers qui forment la partie solide de la connaissance
-historique.
-
-_3e cas._ Le fait est de nature à n’avoir pu être affirmé que s’il était
-exact. Un homme n’affirme avoir vu ou entendu un fait inattendu et
-contraire à ses habitudes que s’il a été contraint de l’admettre sous la
-pression de l’observation. Un fait qui paraît très invraisemblable à
-celui qui le rapporte a plus de chances d’être exact. On doit donc se
-demander si le fait affirmé était en contradiction avec les autres
-notions qui garnissaient l’esprit de l’auteur, si c’est un phénomène
-d’une espèce inconnue à l’auteur, un acte ou un usage qui lui paraît
-inintelligible, si c’est une parole dont la portée dépasse son
-intelligence (comme les paroles du Christ dans les Évangiles ou les
-réponses de Jeanne d’Arc dans les interrogatoires de son procès).--Mais
-il faut se tenir en garde contre la tendance à juger les notions de
-l’auteur d’après les nôtres: quand des hommes habitués à croire au
-merveilleux parlent de monstres, de miracles, de sorciers, ce ne sont
-pas pour eux des faits inattendus, et le critérium ne s’applique pas.
-
-VIII. Nous voici enfin au bout de cette description des opérations
-critiques; elle a été longue parce qu’il a fallu décrire l’une après
-l’autre des opérations qui dans la pratique se font toutes ensemble.
-Voici maintenant comment on procède, en fait.
-
-Si le texte est d’une interprétation contestable l’examen se partage en
-deux actes: le premier acte consiste à lire le texte pour en fixer le
-sens avant de chercher à en tirer aucun renseignement; l’étude critique
-des faits contenus dans le document forme le second acte. Pour les
-documents dont le sens est évident,--réserve faite des passages de sens
-discutable qu’on doit étudier à part,--on peut dès la première lecture
-procéder à l’examen critique.
-
-On commence par réunir les renseignements _généraux_ sur le document et
-sur l’auteur, avec la préoccupation de chercher les conditions qui ont
-pu agir sur la production du document: l’époque, le lieu, le but, les
-péripéties de la composition,--la condition sociale, la patrie, le
-parti, la secte ou la famille, les intérêts, les passions, les préjugés,
-les habitudes de langue, les procédés de travail, les moyens
-d’information, la culture, les facultés ou les défauts d’esprit de
-l’auteur,--la nature et la forme de la transmission des faits. Tous ces
-renseignements, on les trouve préparés par la critique de provenance; on
-les rassemble en suivant mentalement son questionnaire critique général;
-mais on doit se les assimiler d’avance, car on aura besoin de les avoir
-présents à l’esprit pendant toute la durée des opérations.
-
-Ainsi préparé, on aborde le document. A mesure qu’on le lit, on analyse
-mentalement, détruisant toutes les combinaisons de l’auteur, écartant
-toutes ses formes littéraires, pour arriver au fait que l’on doit se
-formuler en langue simple et précise. On s’affranchit par là du respect
-artistique et de la soumission aux idées de l’auteur, qui rendraient la
-critique impossible.
-
-Le document ainsi analysé se résout en une longue suite de conceptions
-de l’auteur et d’affirmations sur les faits.
-
-Sur chacune des affirmations on se demande s’il y a eu des chances de
-mensonge ou d’erreur ou des chances exceptionnelles de sincérité ou
-d’exactitude, en suivant le questionnaire critique dressé pour les cas
-particuliers. Ce questionnaire, on doit l’avoir toujours présent à
-l’esprit. Il paraîtra d’abord encombrant, peut-être même pédantesque;
-mais comme on l’appliquera plus de cent fois sur une seule page de
-document, il finira par devenir inconscient; en lisant un texte, tous
-les motifs de défiance ou de confiance apparaîtront d’un seul coup,
-réunis en une impression totale.
-
-Alors, l’analyse et les questions critiques étant devenues instinctives,
-on aura acquis pour toujours cette allure d’esprit méthodiquement
-analytique, défiante et irrespectueuse qu’on appelle souvent d’un terme
-mystique «le sens critique», et qui est seulement l’_habitude_
-inconsciente de la critique.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-DÉTERMINATION DES FAITS PARTICULIERS
-
-
-L’analyse critique aboutit seulement à constater des conceptions et des
-affirmations, accompagnées de remarques sur la probabilité de
-l’exactitude des faits affirmés. Il reste à examiner comment on peut en
-tirer les faits historiques particuliers avec lesquels doit se
-construire la science. Conceptions et affirmations sont deux espèces de
-résultats qu’il faut traiter par deux méthodes différentes.
-
-I. Toute conception exprimée soit dans un écrit, soit par une
-représentation figurée, est un fait certain, définitivement acquis. Si
-la conception est exprimée c’est qu’elle a été conçue (sinon par
-l’auteur qui peut-être reproduit une formule sans la comprendre, au
-moins par le créateur de la formule). Un seul cas suffit pour apprendre
-l’existence de la conception, un seul document suffit pour la prouver.
-L’analyse et l’interprétation suffisent donc pour dresser l’inventaire
-des faits qui forment la matière des histoires des arts, des sciences,
-des doctrines[171].--La critique externe est chargée de localiser ces
-faits, en déterminant l’époque, le pays, l’auteur de chaque
-conception.--La durée, l’étendue géographique, l’origine, la filiation
-des conceptions sont l’affaire de la synthèse historique. La critique
-interne n’a pas de place ici; le fait se tire directement du document.
-
- [171] Voir plus haut, p. 128.--De même les faits particuliers dont se
- composent les histoires des formes (paléographie, linguistique)
- s’établissent directement par l’analyse du document.
-
-On peut avancer encore d’un pas. Les conceptions par elles-mêmes ne sont
-que des faits psychologiques; mais l’imagination ne crée pas ses objets,
-elle en prend les éléments dans la réalité. Les descriptions de faits
-imaginaires sont construites avec les faits extérieurs que l’auteur a
-vus autour de lui. On peut chercher à dégager ces matériaux de
-connaissance. Pour les périodes et les espèces de faits sur lesquelles
-les documents sont rares, pour l’antiquité, pour les usages de la vie
-privée, on a tenté d’utiliser les œuvres littéraires, poèmes épiques,
-romans, pièces de théâtre[172]. Le procédé n’est pas illégitime, mais à
-condition de le limiter par plusieurs restrictions qu’on est très porté
-à oublier.
-
- [172] La Grèce primitive a été étudiée dans les poèmes homériques.--La
- vie privée au moyen âge a été reconstituée surtout d’après les
- chansons de gestes (voir Ch.-V. Langlois, _les Travaux sur
- l’histoire de la société française au moyen âge d’après les sources
- littéraires_, dans la _Revue historique_, mars-avril 1897).
-
-1º Il ne s’applique pas aux faits sociaux intérieurs, à la morale, à
-l’idéal artistique; la conception morale ou esthétique d’un document
-exprime tout au plus l’idéal personnel de l’auteur; on n’a pas le droit
-d’en conclure la morale ou le goût esthétique de son temps. Il faut au
-moins attendre d’avoir comparé différents auteurs du même temps.
-
-2º La description même de faits matériels peut être une combinaison
-personnelle de l’auteur créée dans son imagination, les _éléments_ seuls
-en sont sûrement réels; on ne peut donc affirmer que l’existence séparée
-des éléments irréductibles, forme, matière, couleur, nombre. Quand le
-poète parle de portes d’or ou de boucliers d’argent, il n’est pas sûr
-qu’il ait existé des portes en or ou des boucliers en argent; mais
-seulement qu’il existait des portes, des boucliers, de l’or et de
-l’argent. Il faut donc descendre dans l’analyse jusqu’à l’élément que
-l’auteur a forcément pris dans l’expérience (les objets, leur
-destination, les actes usuels).
-
-3º La conception d’un objet ou d’un acte prouve qu’il existait, mais non
-qu’il fût fréquent; c’est peut-être un objet ou un acte unique ou du
-moins restreint à un très petit cercle; les poètes et les romanciers
-prennent volontiers leurs modèles dans un monde exceptionnel.
-
-4º Les faits connus par ce procédé ne sont localisés ni dans le temps ni
-dans le lieu: l’auteur peut les avoir pris dans un autre temps et un
-autre pays que le sien.
-
-Toutes ces restrictions peuvent se résumer ainsi: avant de tirer d’une
-œuvre littéraire un renseignement sur la société où a vécu l’auteur, se
-demander ce que vaudrait pour la connaissance de nos mœurs le
-renseignement de même nature tiré d’un de nos romans contemporains.
-
-Comme les conceptions, les faits extérieurs ainsi obtenus peuvent
-s’établir par un seul document. Mais ils restent si restreints et si mal
-localisés que pour en tirer parti il faut attendre de les avoir
-rapprochés d’autres fait semblables; ce qui est l’œuvre de la synthèse.
-
-On peut assimiler aux faits résultant des conceptions les faits
-extérieurs indifférents et très grossiers que l’auteur a exprimés
-presque sans y penser. On n’a pas logiquement le droit de les déclarer
-certains, car on voit des hommes qui se trompent même sur des faits
-grossiers, ou qui mentent même sur des faits indifférents. Mais ces cas
-sont si rares qu’on court peu de risque à admettre comme certains les
-faits de ce genre établis par un seul document; et c’est ce qu’on fait
-en pratique pour les époques mal connues. On décrit les institutions des
-Gaulois ou des Germains d’après le texte unique de César ou de Tacite.
-Ces faits si faciles à constater ont dû s’imposer aux auteurs de
-descriptions comme les réalités s’imposent aux poètes.
-
-II. Au contraire l’affirmation d’un document sur un fait extérieur[173]
-ne peut jamais suffire à établir ce fait. Il y a trop de chances de
-mensonge ou d’erreur, et les conditions où l’affirmation s’est produite
-sont trop mal connues pour qu’on soit sûr qu’elle a échappé à toutes ces
-chances. L’examen critique ne donne donc pas de solutions définitives;
-indispensable pour éviter des erreurs, il ne conduit pas jusqu’à la
-vérité.
-
- [173] On appelle ici fait _extérieur_--en opposition avec la
- _conception_ (qui est un fait interne)--tout fait qui se passe dans
- la réalité objective.
-
-La critique ne peut _prouver_ aucun fait, elle ne fournit que des
-probabilités. Elle n’aboutit qu’à décomposer les documents en
-affirmations munies chacune d’une étiquette sur sa valeur probable:
-affirmation sans valeur, affirmation suspecte (fortement ou faiblement),
-affirmation probable ou très probable, affirmation de valeur inconnue.
-
-De toutes ces espèces de résultats une seule est définitive:
-_l’affirmation d’un auteur qui n’a pas pu être renseigné sur le fait
-qu’il affirme est nulle_, on doit la rejeter comme on rejette un
-document apocryphe[174]. Mais la critique ne fait ici que détruire des
-renseignements illusoires, elle n’en fournit pas de certains. Les seuls
-résultats fermes de la critique sont des résultats _négatifs_.--Tous les
-résultats positifs restent douteux, ils se ramènent à dire: «Il y a des
-chances pour ou contre la vérité de cette affirmation. Mais ce ne sont
-que des _chances_: une affirmation suspecte peut être exacte, une
-affirmation probable peut être fausse, on en voit sans cesse des
-exemples, et nous ne connaissons jamais assez complètement les
-conditions de l’observation pour _savoir_ si elle a été bien faite.
-
- [174] La plupart des historiens attendent pour rejeter une légende
- qu’on en ait démontré la fausseté, et si, par hasard, il ne s’est
- pas conservé de documents en contradiction avec elle, ils
- l’admettent provisoirement; c’est ce qu’on fait encore pour les cinq
- premiers siècles de Rome. Ce procédé, malheureusement encore
- général, contribue à empêcher l’histoire de se constituer en
- science.
-
-Pour arriver à un résultat définitif il faut une dernière opération. Au
-sortir de la critique les affirmations se présentent comme probables ou
-improbables. Mais les plus probables même, prises isolément, resteraient
-de simples probabilités: le pas décisif qui doit les transformer en une
-proposition scientifique, on n’a pas le droit de le faire; une
-proposition scientifique est une affirmation _indiscutable_, et
-celles-ci ne le sont pas.--En toute science d’observation c’est un
-principe universel qu’on n’arrive pas à une conclusion scientifique par
-une observation unique: on attend, pour affirmer une proposition,
-d’avoir constaté le fait par plusieurs observations indépendantes.
-L’histoire, avec ses procédés si imparfaits d’information, a moins que
-toute autre science le droit de se soustraire à ce principe. Une
-affirmation historique n’est, dans le cas le plus favorable, qu’une
-observation médiocrement faite; elle a besoin d’être confirmée par
-d’autres observations.
-
-Toute science se constitue en rapprochant plusieurs observations: les
-faits scientifiques sont les points sur lesquels concordent des
-observations différentes[175]. Chaque observation est sujette à des
-chances d’erreur qu’on ne peut pas éliminer entièrement; mais si
-plusieurs observations s’accordent, il n’est guère possible que ce soit
-en commettant la même erreur; la raison la plus probable de la
-concordance c’est que les observateurs ont vu la même réalité et l’ont
-tous décrite exactement. Les erreurs personnelles tendent à diverger, ce
-sont les observations exactes qui concordent.
-
- [175] Pour la justification logique de ce principe en histoire, voir
- Ch. Seignobos, _Revue philosophique_, juillet-août 1887.--La
- certitude scientifique complète n’est produite que par la
- concordance entre des observations obtenues par des _méthodes_
- différentes; elle se trouve au point de croisement de deux voies
- différentes de recherches.
-
-Appliqué à l’histoire, ce principe conduit à une dernière série
-d’opérations, intermédiaire entre la critique purement analytique et les
-opérations de synthèse: la comparaison des affirmations.
-
-On commence par classer les résultats de l’analyse critique, de façon à
-réunir les affirmations sur un même fait. Matériellement l’opération est
-facilitée par le procédé des fiches (soit qu’on ait noté chaque
-affirmation sur une fiche, soit qu’on ait créé pour chaque fait une
-fiche seulement, sur laquelle on aura noté les différentes affirmations
-à mesure qu’on les rencontrait). Le rapprochement fait apparaître l’état
-de nos connaissances sur le fait; la conclusion définitive dépend du
-rapport entre les affirmations. Il faut donc étudier séparément les cas
-qui peuvent se présenter.
-
-III. Le plus souvent, sauf en histoire contemporaine, sur un fait les
-documents nous fournissent une seule affirmation. Toutes les autres
-sciences en pareil cas suivent une règle invariable: une observation
-isolée n’entre pas dans la science, on la cite (avec le nom de
-l’observateur), mais sans conclure. Les historiens n’ont aucun motif
-avouable de procéder autrement. Quand ils n’ont pour établir un fait que
-l’affirmation d’un seul homme, si honnête qu’il soit, ils devraient, non
-pas affirmer le fait, mais seulement, comme font les naturalistes,
-mentionner le renseignement (Thucydide affirme, César dit que): c’est
-tout ce qu’ils ont le droit d’assurer. En fait, tous ont gardé
-l’habitude, comme au moyen âge, d’affirmer d’après l’_autorité_ de
-Thucydide ou de César; beaucoup poussent la naïveté jusqu’à le dire en
-propres termes. Ainsi livrés sans frein scientifique à la crédulité
-naturelle, les historiens en arrivent à admettre, sur la présomption
-insuffisante d’un document unique, toute affirmation qui se trouve
-n’être pas contredite par un autre document. De là cette conséquence
-absurde que l’histoire est plus affirmative et semble mieux constituée
-dans les périodes inconnues dont il ne reste qu’un seul écrivain que
-pour les faits connus par des milliers de documents contradictoires. Les
-guerres médiques connues par le seul Hérodote, les aventures de
-Frédégonde racontées par le seul Grégoire de Tours sont moins sujettes à
-discussion que les événements de la Révolution, décrits par des
-centaines de contemporains.--Pour tirer l’histoire de cette condition
-honteuse, il faut une révolution dans l’esprit des historiens.
-
-IV. Lorsqu’on a sur le même fait plusieurs affirmations, il arrive ou
-qu’elles se contredisent ou qu’elles concordent. Pour être certain
-qu’elles se contredisent réellement il faut s’assurer qu’elles portent
-bien sur le même fait: deux affirmations en apparence contradictoires
-peuvent n’être que parallèles; elles peuvent ne pas porter exactement
-sur les mêmes moments, les mêmes lieux, les mêmes personnes, les mêmes
-épisodes d’un événement, et elles peuvent être exactes toutes deux[176].
-Il n’en faut pas conclure pourtant qu’elles se confirment; chacune
-rentre dans la catégorie des affirmations uniques.
-
- [176] Ce cas est étudié avec un bon exemple par Bernheim, _o. c._, p.
- 421.
-
-Si la contradiction est véritable, c’est que l’une des deux affirmations
-au moins est fausse. Une tendance naturelle à la conciliation pousse
-alors à chercher un compromis, à prendre un moyen terme. Cet esprit
-conciliant est l’opposé de l’esprit scientifique. Si l’un dit 2 et 2
-font 4, l’autre 2 et 2 font 5, on ne doit pas dire 2 et 2 font 4 1/2; on
-doit examiner lequel des deux a raison. C’est l’office de la critique.
-Presque toujours, de ces affirmations contradictoires une au moins est
-suspecte; il faut l’écarter si l’autre, en conflit avec elle, est très
-probable. Si l’autre est suspecte aussi, on doit s’abstenir de conclure;
-de même, si plusieurs affirmations suspectes concordent contre une seule
-non suspecte[177].
-
- [177] Il est à peine besoin de mettre en garde contre le procédé
- enfantin qui consiste à compter le nombre des documents dans chaque
- sens pour décider à la majorité; l’affirmation d’un seul auteur,
- renseigné sur un fait, est évidemment supérieure à cent affirmations
- de gens qui n’en savent rien. La règle est formulée depuis
- longtemps: _Non numerentur, sed ponderentur_.
-
-V. Quand plusieurs affirmations concordent il faut encore résister à la
-tendance naturelle à croire que le fait est démontré. Le premier
-mouvement est de compter tout document pour une source de renseignement.
-On sait bien dans la vie réelle que les hommes sont sujets à se copier
-les uns les autres, qu’un seul récit sert souvent à plusieurs
-narrateurs, qu’il arrive à plusieurs journaux de publier la même
-correspondance, à plusieurs reporters de s’entendre pour laisser faire
-un compte rendu à un seul d’entre eux. On a alors plusieurs documents,
-on a même plusieurs affirmations, mais a-t-on autant d’observations?
-Évidemment non. Une affirmation qui en reproduit une autre ne constitue
-pas une observation nouvelle, et quand même une observation serait
-reproduite par cent auteurs différents, ces cent copies ne
-représenteraient encore qu’une seule observation. Les compter pour cent
-équivaudrait à compter pour cent documents cent exemplaires imprimés
-d’un même livre. Mais le respect des «documents historiques» est parfois
-plus fort que l’évidence. La même affirmation rédigée dans plusieurs
-documents séparés, par des auteurs différents, donne l’illusion de
-plusieurs affirmations; un même fait relaté dans dix documents
-différents paraît aussitôt établi par dix observations concordantes. Il
-faut se défier de cette impression. Une concordance n’est concluante
-qu’autant que les affirmations concordantes expriment des _observations_
-indépendantes l’une de l’autre. Avant de tirer aucune conclusion d’une
-concordance on doit examiner si elle est une concordance entre des
-observations _indépendantes_; ce qui comporte deux opérations.
-
-1º On commence par chercher si les affirmations sont indépendantes, ou
-ne sont que des reproductions d’une même observation unique. Ce travail
-est en partie l’œuvre de la critique externe des sources[178]; mais la
-critique des sources n’étudie que les rapports entre les documents
-écrits, elle s’arrête après avoir établi quels passages un auteur a
-empruntés à d’autres auteurs. Les passages empruntés sont à écarter sans
-discussion. Mais il reste à faire le même travail sur les affirmations
-qui n’ont pas pris de forme écrite. On doit comparer les affirmations
-sur le même fait pour chercher si elles proviennent d’observateurs
-différents ou du moins d’observations différentes.
-
- [178] Cf. ci-dessus, p. 73.
-
-Le principe est analogue à celui de la critique de sources. Les détails
-d’un fait social sont si multiples et il y a tant de façons différentes
-de voir le même fait que deux observateurs indépendants n’ont aucune
-chance de se rencontrer sur tous les points; quand deux affirmations
-présentent les mêmes détails dans le même ordre c’est qu’elles dérivent
-d’une observation commune; les observations différentes divergent
-toujours sur quelques points. Souvent on peut tirer parti d’un principe
-_a priori_: si le fait était de nature à n’avoir pu être observé ou
-rapporté que par un seul observateur, c’est que toutes les sources
-dérivent de cette observation unique. Ces principes[179] permettent de
-reconnaître beaucoup de cas d’observations différentes et plus encore de
-cas d’observations reproduites.
-
- [179] Il n’est guère possible d’étudier ici les difficultés spéciales
- d’application: quand l’auteur, cherchant à dissimuler son emprunt, a
- introduit des différences pour dérouter le public; quand l’auteur a
- combiné des détails provenant de deux observations.
-
-Il reste des cas douteux en grand nombre. La tendance naturelle est de
-les compter comme indépendants. C’est l’inverse qui serait
-scientifiquement correct: tant que l’indépendance des affirmations n’est
-pas prouvée, on n’a pas le droit d’admettre que leur concordance soit
-concluante.
-
-C’est seulement après avoir établi le rapport entre les affirmations
-qu’on peut compter les affirmations vraiment différentes et examiner si
-elles concordent. Ici encore il faut se défier du premier mouvement: la
-concordance vraiment concluante n’est pas, comme on l’imaginerait
-naturellement, une ressemblance complète entre deux récits, c’est un
-croisement entre deux récits différents qui ne se ressemblent qu’en
-quelques points. La tendance naturelle est de regarder la concordance
-comme une confirmation d’autant plus probante qu’elle est plus complète;
-il faut au contraire adopter la règle paradoxale que la concordance
-prouve davantage quand elle est limitée à un petit nombre de points. Ce
-sont les points de concordance de ces affirmations divergentes qui
-constituent les faits historiques scientifiquement établis.
-
-2º Avant de conclure il reste à s’assurer si les observations
-_différentes_ du même fait sont pleinement _indépendantes_; car elles
-peuvent avoir agi l’une sur l’autre au point que la première ait
-déterminé les suivantes, et alors leur concordance ne serait plus
-concluante. Il faut prendre garde aux cas suivants:
-
-_1er cas._ Les observations différentes ont été faites par le même
-auteur, qui les a consignées, soit dans un même document, soit dans des
-documents différents; il faut alors des raisons spéciales pour admettre
-que l’auteur a vraiment refait les observations et ne s’est pas borné à
-répéter une observation unique.
-
-_2e cas._ Il y a eu plusieurs observateurs, mais ils ont chargé l’un
-d’eux de rédiger un document unique: c’est le cas des procès-verbaux
-d’assemblées; il faut s’assurer si le document représente seulement
-l’affirmation du rédacteur ou si les autres observateurs ont contrôlé sa
-rédaction.
-
-_3e cas._ Plusieurs observateurs ont rédigé leur observation dans des
-documents différents, mais dans des conditions semblables; il faut
-appliquer le questionnaire critique pour chercher si tous n’ont pas subi
-les mêmes causes de mensonge ou d’erreur (même intérêt, ou même vanité,
-ou mêmes préjugés, etc.).
-
-Il n’y a de sûrement indépendantes que les observations contenues dans
-des documents différents, issus d’auteurs différents, appartenant à des
-groupes différents, opérant dans des conditions différentes. C’est dire
-que les cas de concordance pleinement concluante sont rares, sauf dans
-les périodes modernes.
-
-La possibilité de prouver un fait historique dépend du nombre de
-documents indépendants conservés sur ce fait, et il dépend du hasard que
-les documents se soient conservés; ainsi s’explique la part du hasard
-dans la constitution de l’histoire.
-
-Les faits qu’il est possible d’établir sont surtout des faits étendus et
-durables (appelés parfois faits _généraux_), usages, doctrines,
-institutions, grands événements; ils ont été plus faciles à observer et
-sont plus faciles à prouver. Pourtant la méthode historique n’est pas
-par elle-même impuissante à établir des faits courts et limités (ce
-qu’on appelle faits _particuliers_), une parole, un acte d’un moment. Il
-suffit que plusieurs personnages aient assisté au fait, l’aient noté et
-que leurs écrits nous soient parvenus. On sait la phrase que Luther a
-prononcée à la Diète de Worms; on sait qu’il n’a pas dit ce que lui
-attribue la tradition. Ce concours de conditions favorables devient de
-plus en plus fréquent avec l’organisation des journaux, des sténographes
-et des dépôts de documents.
-
-Pour l’antiquité et le moyen âge la connaissance historique est
-restreinte aux faits généraux par la pénurie de documents. Dans la
-période contemporaine elle peut s’étendre de plus en plus aux faits
-particuliers.--Le public s’imagine le contraire; il se défie des faits
-contemporains sur lesquels il voit circuler des récits contradictoires
-et croit sans hésiter aux faits anciens qu’il ne voit pas contredire. Sa
-confiance est au maximum pour l’histoire qu’on n’a pas les moyens de
-savoir, son scepticisme croît à mesure que les moyens de savoir
-augmentent.
-
-VI. La _concordance entre les documents_ conduit à des conclusions qui
-ne sont pas toutes définitives. Il reste à étudier l’_accord_ entre les
-faits pour compléter ou rectifier les conclusions.
-
-Plusieurs faits qui, pris isolément, ne sont qu’imparfaitement prouvés
-peuvent se confirmer les uns les autres de façon à donner une certitude
-d’ensemble. Les faits que les documents présentent isolés ont été
-parfois assez rapprochés dans la réalité pour que l’un fût lié à
-l’autre. De ce genre sont les actes successifs d’un même homme ou d’un
-même groupe, les habitudes d’un même groupe à des époques rapprochées ou
-de groupes semblables à la même époque. Chacun de ces faits peut, il est
-vrai, se produire sans l’autre; la certitude que l’un s’est produit ne
-permettrait pas d’affirmer l’autre. Et cependant l’accord de plusieurs
-de ces faits, chacun imparfaitement prouvé, donne une espèce de
-certitude; ils ne se prouvent pas les uns les autres au sens strict,
-mais ils se _confirment_[180]. Le doute qui pesait sur chacun d’eux se
-dissipe; on arrive à l’espèce de certitude produite par l’enchaînement
-des faits. Ainsi, par le rapprochement de conclusions encore douteuses,
-s’établit un ensemble moralement certain.--Dans un itinéraire de
-souverain, les jours et les lieux de passage se confirment quand ils
-s’accordent de façon à former un tout cohérent.--Une institution ou un
-usage d’un peuple s’établit par l’accord de renseignements, chacun
-probable seulement, qui portent sur des lieux ou des moments différents.
-
- [180] Nous n’indiquons ici que le principe de la méthode de
- confirmation; les applications exigeraient une très longue étude.
-
-Cette méthode est d’une application difficile. L’accord est une notion
-beaucoup plus vague que la concordance. On ne peut pas préciser en
-général quels faits sont liés entre eux assez pour former un ensemble
-dont l’accord soit concluant, ni déterminer d’avance la durée et
-l’étendue de ce qui constitue un ensemble. Des faits pris à un
-demi-siècle et à cent lieues de distance pourront se confirmer de façon
-à établir l’usage d’un peuple (par exemple chez les Germains); ils ne
-prouveraient rien pris dans une société hétérogène et à évolution rapide
-(par exemple la société française en 1750 et en 1800, en Alsace et en
-Provence). Il faut ici étudier les rapports entre les faits. C’est déjà
-le commencement de la construction historique; ainsi se fait le passage
-des opérations analytiques aux opérations synthétiques.
-
-VII. Mais il reste à étudier le cas du _désaccord_ entre les faits
-établis par les documents et d’autres faits établis par d’autres
-procédés. Il arrive qu’un fait obtenu par conclusion historique soit en
-contradiction avec un ensemble de faits historiquement connus, ou avec
-l’ensemble de nos connaissances sur l’humanité fondées sur l’observation
-directe, ou avec une loi scientifique établie par la méthode régulière
-d’une science constituée. Dans les deux premiers cas, le fait n’est en
-collision qu’avec l’histoire ou la psychologie et la sociologie, toutes
-sciences mal constituées, il est appelé seulement _invraisemblable_;
-s’il est en conflit avec une _science_, il devient un _miracle_.--Que
-doit-on faire d’un fait invraisemblable ou miraculeux? Faut-il
-l’admettre après examen des documents, ou le rejeter comme impossible
-par la question préalable?
-
-L’_invraisemblance_ n’est pas une notion scientifique; elle varie avec
-les individus: ce que chacun trouve invraisemblable, c’est ce qu’il
-n’est pas habitué à voir; pour un paysan le téléphone est beaucoup plus
-invraisemblable qu’un revenant; un roi de Siam a refusé de croire à
-l’existence de la glace. Il faut donc préciser _à qui_ le fait paraît
-invraisemblable.--Est ce à la masse sans culture scientifique? Pour elle
-la science est plus invraisemblable que le miracle, la physiologie que
-le spiritisme; sa notion d’invraisemblance est sans valeur.--Est-ce à
-l’homme cultivé scientifiquement? Il s’agit alors de l’invraisemblance
-pour un esprit scientifique, et il serait plus précis de dire que le
-fait est contraire aux données de la science, qu’il y a désaccord entre
-les observations directes des savants et les renseignements indirects
-des documents.
-
-Comment doit se trancher ce conflit? La question n’a pas grand intérêt
-pratique; presque tous les documents qui rapportent des faits miraculeux
-sont déjà suspects par ailleurs, et seraient écartés par une critique
-correcte. Mais la question du miracle a soulevé de telles passions qu’il
-peut être bon d’indiquer comment elle se pose pour les historiens[181].
-
- [181] Le P. de Smedt a consacré à cette question une partie de ses
- _Principes de la critique historique_ (Paris, 1887, in-12).
-
-La croyance générale au merveilleux a rempli de faits miraculeux les
-documents de presque tous les peuples. Historiquement le diable est
-beaucoup plus solidement prouvé que Pisistrate: nous n’avons pas un seul
-mot d’un contemporain qui dise avoir vu Pisistrate; des milliers de
-«témoins oculaires» déclarent avoir vu le diable, il y a peu de faits
-historiques établis sur un pareil nombre de témoignages indépendants.
-Pourtant nous n’hésitons plus à rejeter le diable et à admettre
-Pisistrate. C’est que l’existence du diable serait inconciliable avec
-les lois de toutes les sciences constituées.
-
-Pour l’historien, la solution du conflit est évidente[182]. Les
-observations contenues dans les documents historiques ne valent jamais
-celles des savants contemporains (on a montré pourquoi). La méthode
-historique indirecte ne vaut jamais les méthodes directes des sciences
-d’observation. Si ses résultats sont en désaccord avec les leurs, c’est
-elle qui doit céder; elle ne peut prétendre, avec ses moyens imparfaits,
-contrôler, contredire ou rectifier les résultats des autres; elle doit
-au contraire employer leurs résultats à rectifier les siens. Le progrès
-des sciences directes modifie parfois l’interprétation historique; un
-fait établi par l’observation directe sert à comprendre et à critiquer
-des documents: les cas de stigmates et d’anesthésie nerveuse observés
-scientifiquement ont fait admettre les récits historiques de faits
-analogues (stigmates de quelques saints, possédées de Loudun). Mais
-l’histoire ne peut pas servir au progrès des sciences directes. Tenue
-par ses moyens indirects d’information à distance de la réalité, elle
-accepte les lois établies par les sciences qui ont le contact direct
-avec la réalité. Pour rejeter une de ces lois il faudrait de nouvelles
-observations directes. C’est une révolution qui peut être faite, mais
-seulement au centre; l’histoire n’a pas le pouvoir d’en prendre
-l’initiative.
-
- [182] La solution de la question est différente pour les sciences
- d’observation directe, surtout les sciences biologiques. La science
- ne connaît pas le possible ou l’impossible, elle ne connaît que des
- faits correctement ou incorrectement observés; des faits déclarés
- impossibles, comme les aérolithes, ont été reconnus exacts. La
- notion même de miracle est métaphysique; elle suppose une conception
- d’ensemble du monde qui dépasse les limites de l’observation. Voir
- Wallace, _Les miracles et le moderne spiritualisme_, trad. de
- l’anglais, Paris, 1887, in-8.
-
-La solution est moins nette pour les faits en désaccord seulement avec
-un ensemble de connaissances historiques ou avec les embryons des
-sciences de l’homme. Elle dépend de l’opinion qu’on se fait de la valeur
-de ces connaissances. Du moins peut-on poser la règle pratique que pour
-contredire l’histoire, la psychologie ou la sociologie, il faut avoir de
-bien solides documents; et c’est un cas qui ne se présente guère.
-
-
-
-
-LIVRE III
-
-OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUES
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONSTRUCTION HISTORIQUE
-
-
-La critique des documents ne fournit que des faits isolés. Pour les
-organiser en un corps de science il faut une série d’opérations
-synthétiques. L’étude de ces procédés de construction historique forme
-la seconde moitié de la Méthodologie.
-
-La construction ne doit pas être dirigée par le plan idéal de la science
-que nous désirerions construire; elle dépend des matériaux réels dont
-nous disposons. Il serait chimérique de se proposer un plan que les
-matériaux ne se prêteraient pas à réaliser, ce serait vouloir construire
-la tour Eiffel avec des moellons. Le vice fondamental des philosophies
-de l’histoire est d’oublier cette nécessité pratique.
-
-I. Regardons d’abord les matériaux de l’histoire. Quelle est leur forme
-et leur nature? En quoi diffèrent-ils des matériaux des autres sciences?
-
-Les faits historiques proviennent de l’analyse critique des documents.
-Ils en sortent dans l’état où l’analyse les a mis, hachés menu en
-affirmations élémentaires; car une seule phrase contient plusieurs
-affirmations, on a souvent accepté les unes et rejeté les autres;
-chacune de ces affirmations constitue un fait.
-
-Les faits historiques ont ce caractère commun d’être tirés tous des
-documents; mais ils sont très disparates.
-
-1º Ils représentent des phénomènes de nature très différente. D’un même
-document on tire des faits d’écriture, de langue, de style, de
-doctrines, d’usages, d’événements. L’inscription de Mesha fournit des
-faits d’écriture et de langue moabites, le fait de la croyance au dieu
-Khamos, les pratiques de son culte, les faits de guerre des Moabites
-contre Israël. Tous les faits nous arrivent ainsi pêle-mêle, sans
-distinction de nature. Ce mélange de faits hétérogènes est un des
-caractères qui différencient l’histoire des autres sciences. Les
-sciences d’observation directe choisissent les faits qu’elles veulent
-étudier, et systématiquement se bornent à observer les faits d’une seule
-espèce. Les sciences documentaires reçoivent les faits tout observés de
-la main des auteurs de documents qui les leur livrent en désordre. Pour
-les tirer de ce désordre, il faut les trier et les grouper par espèces.
-Mais pour les trier il faudrait savoir avec précision ce qui doit en
-histoire constituer une _espèce_ de faits; pour les grouper il faudrait
-un principe de _classement_ approprié aux faits historiques. Or sur ces
-deux questions capitales les historiens ne sont pas arrivés encore à
-formuler de règles précises.
-
-2º Les faits historiques se présentent à des degrés de généralité très
-différents, depuis les faits très généraux communs à tout un peuple et
-qui ont duré des siècles (institutions, coutumes, croyances) jusqu’aux
-actes les plus fugitifs d’un homme (une parole ou un mouvement). C’est
-encore une différence avec les sciences d’observation directe qui
-partent régulièrement de faits particuliers et travaillent
-méthodiquement à les condenser en faits généraux. Pour former des
-groupes il faut ramener les faits au même degré de généralité, ce qui
-oblige à chercher à quel degré de généralité on peut et on doit réduire
-les différentes espèces de faits. Et c’est sur quoi les historiens ne
-s’entendent pas entre eux.
-
-3º Les faits historiques sont localisés, ils ont existé en une époque et
-en un pays donnés; si on leur retire la mention du temps et du lieu où
-ils se sont produits, ils perdent le caractère historique, ils ne
-peuvent plus être utilisés que pour la connaissance de l’humanité
-universelle (comme il arrive aux faits de folklore dont on ignore la
-provenance). Cette nécessité de localiser est inconnue aussi aux
-sciences générales; elle est limitée aux sciences descriptives qui
-étudient la distribution géographique et l’évolution des phénomènes.
-Elle impose à l’histoire l’obligation d’étudier séparément les faits des
-différents pays et des différentes époques.
-
-4º Les faits extraits des documents par l’analyse critique se présentent
-accompagnés d’une indication critique sur leur probabilité[183]. Dans
-tous les cas où l’on n’est pas arrivé à la certitude complète, toutes
-les fois que le fait est seulement probable--à plus forte raison s’il
-est suspect,--le travail de la critique le livre à l’historien avec une
-étiquette que l’on n’a pas le droit de retirer et qui empêche le fait
-d’entrer dans la science définitive. Même les faits qui, rapprochés
-d’autres faits, finiront par être établis, passent par cette condition
-transitoire, comme les cas cliniques qui s’entassent dans les revues
-médicales avant d’être assez prouvés pour devenir des faits
-scientifiques.
-
- [183] Cf. ci-dessus, p. 166.
-
-Ainsi la construction historique doit être faite avec une masse
-incohérente de menus faits, une poussière de connaissances de détail. Ce
-sont des matériaux hétérogènes, qui diffèrent par leur objet, leur
-situation, leur degré de généralité, leur degré de certitude. Pour les
-classer, la pratique des historiens ne fournit pas de méthode;
-l’histoire, étant issue d’un genre littéraire, est restée la moins
-méthodique des sciences.
-
-II. En toute science, après avoir regardé les faits, on se pose
-systématiquement des questions[184]; toute science est formée d’une
-série de réponses à une série de questions méthodiques. Dans toutes les
-sciences d’observation directe, quand même on n’y a pas songé d’avance,
-les faits observés suggèrent des questions et obligent à les préciser.
-Mais les historiens n’ont pas cette discipline; habitués à imiter les
-artistes, beaucoup ne pensent pas même à se demander ce qu’ils
-cherchent: ils prennent dans les documents les traits qui les ont
-frappés, souvent pour un motif personnel, les reproduisent en changeant
-la langue et y ajoutent les réflexions de tout genre qui leur viennent à
-l’esprit.
-
- [184] L’hypothèse dans les sciences expérimentales est une forme de
- question accompagnée d’une réponse provisoire.
-
-L’histoire, sous peine de se perdre dans la confusion de ses matériaux,
-doit se faire une règle stricte de toujours procéder par questions comme
-les autres sciences[185]. Mais comment poser les questions dans une
-science si différente des autres? C’est le problème fondamental de la
-méthode. On ne peut le résoudre qu’en commençant par déterminer le
-caractère essentiel des faits historiques, qui les différencie des faits
-des autres sciences.
-
- [185] Fustel de Coulanges a entrevu cette nécessité. Dans la Préface
- des _Recherches sur quelques problèmes d’histoire_ (Paris, 1885,
- in-8), il annonce qu’il va donner ses recherches «sous la forme
- première qu’ont tous mes travaux, c’est-à-dire sous la forme de
- questions que je me pose et que je m’efforce d’éclaircir».
-
-Les sciences d’observation directe opèrent sur des objets _réels_ et
-complets. La science la plus voisine de l’histoire par son objet, la
-zoologie descriptive, procède en examinant un animal réel et entier. On
-le voit réellement, dans son ensemble, on le dissèque, de façon à le
-décomposer en ses parties, la dissection est une _analyse_ au sens
-propre (ἀναλύσειν, c’est dissoudre). On peut ensuite remettre ensemble
-les parties de façon à voir la structure de l’ensemble, c’est la
-synthèse _réelle_. On peut regarder les mouvements _réels_ qui
-constituent le fonctionnement des organes de façon à observer la
-réaction réciproque des parties de l’organisme. On peut comparer les
-ensembles _réels_ et voir par quelles parties ils se ressemblent de
-façon à les classifier suivant leurs ressemblances réelles. La science
-est une connaissance objective fondée sur l’analyse, la synthèse, la
-comparaison _réelles_; la vue directe des objets guide le savant et lui
-dicte les questions à poser.
-
-En histoire rien de pareil.--On dit volontiers que l’histoire est la
-«vision» des faits passés, et qu’elle procède par «analyse»; ce sont
-deux métaphores, dangereuses si on en est dupe[186]. En histoire, _on ne
-voit rien_ de réel que du papier écrit,--et quelquefois des monuments ou
-des produits de fabrication. L’historien n’a aucun objet à analyser
-réellement, aucun objet qu’il puisse détruire et reconstruire.
-«L’analyse historique» n’est pas plus réelle que la vue des faits
-historiques; elle n’est qu’un procédé abstrait, une opération purement
-intellectuelle.--L’analyse d’un document consiste à chercher
-_mentalement_ les renseignements qu’il contient pour les critiquer un à
-un.--L’analyse d’un fait consiste à distinguer _mentalement_ les
-différents détails de ce fait (épisodes d’un événement, caractères d’une
-institution), pour fixer son attention successivement sur chacun des
-détails; c’est ce qu’on appelle examiner les divers «aspects» d’un
-fait;--encore une métaphore.--L’esprit humain, naturellement confus, n’a
-spontanément que des _impressions_ d’ensemble confuses; il est
-nécessaire, pour les éclaircir, de se demander quelles impressions
-particulières constituent une impression d’ensemble, afin de les
-préciser en les considérant une à une. Cette opération est
-indispensable, mais il ne faut pas en exagérer la portée. Ce n’est pas
-une méthode objective qui fasse découvrir des objets réels; ce n’est
-qu’une méthode subjective pour apercevoir les éléments abstraits qui
-forment nos impressions[187].--Par la nature même de ses matériaux
-l’histoire est forcément une science subjective. Il serait illégitime
-d’étendre à cette analyse intellectuelle d’impressions subjectives les
-règles de l’analyse réelle d’objets réels.
-
- [186] Fustel de Coulanges lui-même semble s’y être trompé: «L’histoire
- est une science; elle n’imagine pas, elle voit seulement.»
- (_Monarchie franque_, p. 1.) «L’histoire consiste, comme toute
- science, à constater des faits, à les analyser, à les rapprocher, à
- en marquer le lien... L’historien... cherche et atteint les faits
- par l’observation minutieuse des textes, comme le chimiste trouve
- les siens dans des expériences minutieusement conduites.» (_Ib._, p.
- 39.)
-
- [187] Le caractère subjectif de l’histoire a été très fortement
- indiqué par un philosophe, G. Simmel, _Die Probleme der
- Geschichtsphilosophie_, Leipzig, 1892, in-8.
-
-L’histoire doit donc se défendre de la tentation d’imiter la méthode des
-sciences biologiques. Les faits historiques sont si différents de ceux
-des autres sciences qu’il faut pour les étudier une méthode différente
-de toutes les autres.
-
-III. Les documents, source unique de la connaissance historique,
-renseignent sur trois catégories de faits.
-
-1º Êtres vivants et objets matériels.--Les documents font connaître
-l’existence d’êtres humains, de conditions matérielles, d’objets
-fabriqués. Tous ces faits ont été des phénomènes matériels que l’auteur
-du document a perçus matériellement. Mais pour nous ils ne sont plus que
-des phénomènes intellectuels, des faits vus «à travers l’imagination de
-l’auteur», ou, pour parler exactement, des _images_ représentatives des
-impressions de l’auteur, des images que nous formons par _analogie_ avec
-ses images. Le Temple de Jérusalem a été un objet matériel qu’on voyait,
-mais nous ne pouvons plus le voir, nous ne pouvons plus que nous en
-faire une image analogue à celle des gens qui l’avaient vu et l’ont
-décrit.
-
-2º Actes des hommes.--Les documents rapportent les actes (et les
-paroles) des hommes d’autrefois qui ont été aussi des faits matériels
-vus et entendus par les auteurs, mais qui ne sont plus pour nous que les
-souvenirs des auteurs, représentés seulement par des images subjectives.
-Les coups de poignard donnés à César ont été vus, les paroles des
-meurtriers entendues en leur temps; pour nous, ce ne sont que des
-images.--Les actes et les paroles ont tous ce caractère d’avoir été
-l’acte ou la parole d’un individu; l’imagination ne peut se représenter
-que des actes _individuels_, à l’image de ceux que nous montre
-matériellement l’observation directe. Comme ils sont les faits d’hommes
-vivant en société, la plupart sont accomplis par plusieurs individus à
-la fois ou même combinés pour un résultat commun, ce sont des actes
-_collectifs_; mais pour l’imagination comme pour l’observation directe
-ils se ramènent toujours à une somme d’actes individuels. Le «fait
-social», tel que l’admettent plusieurs sociologues, est une construction
-philosophique, non un fait historique.
-
-3º Motifs et conceptions.--Les actes humains n’ont pas leur cause en
-eux-mêmes; ils ont un _motif_. Ce mot vague désigne à la fois
-l’_impulsion_ qui fait accomplir un acte et la _représentation_
-consciente qu’on a de l’acte au moment de l’accomplir. Nous ne pouvons
-imaginer des motifs que dans le cerveau d’un homme, sous la forme de
-représentations intérieures vagues, analogues à celles que nous avons de
-nos propres états intérieurs; nous ne pouvons les exprimer que par des
-mots, d’ordinaire métaphoriques. Ce sont les faits _psychiques_
-(vulgairement appelés sentiments et idées). Les documents nous en
-montrent de trois espèces: 1º motifs et conceptions des auteurs qui les
-ont exprimés; 2º motifs et idées que les auteurs ont attribués à leurs
-contemporains dont ils ont vu les actes; 3º motifs que nous pouvons
-nous-mêmes supposer aux actes relatés dans les documents et que nous
-nous représentons à l’image des nôtres.
-
-Faits matériels, actes humains individuels et collectifs, faits
-psychiques, voilà tous les objets de la connaissance historique; ils ne
-sont pas observés directement, ils sont tous _imaginés_. Les
-historiens--presque tous sans en avoir conscience et en croyant observer
-des réalités--n’opèrent jamais que sur des images.
-
-IV. Comment donc imaginer des faits qui ne soient pas entièrement
-imaginaires? Les faits imaginés par l’historien sont forcément
-subjectifs; c’est une des raisons qu’on donne pour refuser à l’histoire
-le caractère de science. Mais subjectif n’est pas synonyme d’irréel. Un
-souvenir n’est qu’une image et n’est pourtant pas une chimère, il est la
-représentation d’une réalité passée. Il est vrai que l’historien, en
-travaillant sur les documents, n’a pas à son service des souvenirs
-personnels; mais il se fait des images sur le modèle de ses souvenirs.
-Il suppose que les faits disparus (objets, actes, motifs), observés
-autrefois par les auteurs de documents, étaient semblables aux faits
-contemporains qu’il a vus lui-même et dont il a gardé le souvenir. C’est
-le postulat de toutes les sciences documentaires. Si l’humanité de jadis
-n’était pas semblable à l’humanité actuelle, on ne comprendrait rien aux
-documents. Partant de cette ressemblance, l’historien se forme une image
-des faits anciens historiques semblable à ses propres souvenirs des
-faits qu’il a vus.
-
-Ce travail, qui se fait inconsciemment, est en histoire une des
-principales occasions d’erreur. Les choses passées qu’il faut s’imaginer
-ne sont pas entièrement semblables aux choses présentes qu’on a vues;
-nous n’avons vu aucun homme pareil à César ou à Clovis, et nous n’avons
-pas passé par les mêmes états intérieurs qu’eux. Dans les sciences
-constituées on opère aussi sur des faits vus par d’autres observateurs
-et qu’il faut se représenter par analogie; mais ces faits sont définis
-en termes précis qui indiquent quels éléments invariables doivent entrer
-dans l’image. Même en physiologie les notions sont assez nettement
-établies pour qu’un même mot éveille chez tous les naturalistes une
-image semblable d’un organe ou d’un mouvement. La raison en est que
-chaque notion désignée par un nom a été formée par une méthode
-d’observation et d’abstraction qui a précisé et décrit tous les
-caractères communs à cette notion.
-
-Mais, à mesure qu’une connaissance se rapproche des faits intérieurs
-invisibles, les notions deviennent plus confuses et la langue moins
-précise. Nous n’arrivons à exprimer les faits humains même les plus
-vulgaires, conditions sociales, actes, motifs, sentiments, que par des
-termes vagues (_roi_, _guerrier_, _combattre_, _élire_). Pour les
-phénomènes plus complexes la langue est si indécise qu’on ne s’accorde
-même plus sur les éléments nécessaires du phénomène. Qu’est-ce qu’une
-tribu, une armée, une industrie, un marché, une révolution? Ici
-l’histoire participe du vague de toutes les sciences de l’humanité,
-psychologiques ou sociales. Mais son procédé indirect de représentation
-par images rend ce vague encore plus dangereux.--Nos images historiques
-devraient donc reproduire au moins les traits essentiels des images
-qu’ont eues dans l’esprit les observateurs directs des faits passés: or
-les termes dans lesquels ils ont exprimé leurs images ne nous apprennent
-jamais exactement quels en étaient les éléments essentiels.
-
-Des faits que nous n’avons pas vus, décrits dans des termes qui ne
-permettent pas de nous les représenter exactement, voilà les données de
-l’histoire. L’historien, obligé pourtant de se représenter des images
-des faits, doit vivre avec la préoccupation de ne construire ses images
-qu’avec des éléments exacts, de façon à s’imaginer les faits comme il
-les aurait vus s’il avait pu les observer lui-même[188]. Mais il a
-besoin pour former une image de plus d’éléments que les documents n’en
-fournissent. Qu’on essaye de se représenter un combat ou une cérémonie
-avec les données d’un récit, si détaillé qu’il soit, on verra combien de
-traits il faut y ajouter. Cette nécessité est sensible matériellement
-dans les restitutions de monuments fondées sur une description (par
-exemple celle du Temple de Jérusalem), dans les tableaux qui prétendent
-représenter des scènes historiques, dans les dessins des journaux
-illustrés.
-
- [188] C’est ce que Carlyle et Michelet ont dit sous une forme
- éloquente. C’est aussi le sens du mot fameux de Ranke: «Je veux dire
- comment cela a été en réalité» (_wie es eigentlich gewesen_).
-
-Toute image historique contient donc une forte part de fantaisie.
-L’historien ne peut pas s’en délivrer, mais il peut savoir le compte des
-éléments réels qui entrent dans ses images et ne faire porter sa
-construction que sur ceux-là; ces éléments, ce sont ceux qu’il a tirés
-des documents. S’il a besoin, pour comprendre la bataille entre César et
-Arioviste, de se représenter leurs deux armées, il aura soin de ne rien
-conclure de l’aspect général sous lequel il se les imagine; il devra
-raisonner seulement avec les détails réels fournis par les documents.
-
-V. Le problème de la méthode historique est enfin précisé ainsi. Avec
-les traits épars dans les documents nous formons des images.
-Quelques-unes, toutes matérielles, fournies par des monuments figurés,
-représentent directement un des aspects réels des choses passées. La
-plupart--toutes les images de faits psychiques sont dans ce cas--sont
-formées à la ressemblance des figures dessinées anciennement et surtout
-des faits actuels que nous avons observés. Or les choses passées ne
-ressemblaient qu’en partie aux choses présentes, et ce sont justement
-les parties différentes qui font l’intérêt de l’histoire. Comment se
-représenter ces traits différents pour lesquels le modèle nous manque?
-Nous n’avons vu aucune troupe semblable aux guerriers francs ni ressenti
-personnellement les sentiments de Clovis partant en guerre contre les
-Wisigoths. Comment imaginer ces faits de façon qu’ils soient conformes à
-la réalité?
-
-En pratique voici ce qui se passe. Aussitôt qu’une phrase d’un document
-est lue, une image est formée dans notre esprit par une opération
-spontanée dont nous ne sommes pas maîtres. Cette image, produite par une
-analogie superficielle, est d’ordinaire grossièrement fausse. Chacun de
-nous peut retrouver dans ses souvenirs la façon absurde dont il a conçu
-d’abord les personnages et les scènes du passé. Le travail de l’histoire
-consiste à rectifier graduellement nos images en remplaçant un à un les
-traits faux par des traits exacts. Nous avons vu des gens à cheveux
-roux, des boucliers, des francisques (ou des dessins de ces objets);
-nous rapprochons ces traits pour corriger notre image première des
-guerriers francs. L’image historique finit ainsi par être une
-combinaison de traits empruntés à des expériences différentes.
-
-Il ne suffit pas de se représenter des êtres et des actes isolés. Les
-hommes et les actes font partie d’un ensemble, d’une société et d’une
-évolution: il faut donc se représenter aussi les rapports entre les
-hommes et les actes (nations, gouvernements, lois, guerres).
-
-Mais pour imaginer des rapports il faut concevoir un ensemble et les
-documents ne nous donnent que des traits isolés. Ici encore l’historien
-est forcé de recourir à un procédé subjectif. Il imagine une société ou
-une évolution et, dans ce cadre imaginé, il range les traits fournis par
-les documents.--Ainsi, tandis que le classement biologique se guide sur
-un ensemble réel observé objectivement, le classement historique ne peut
-se faire que dans un ensemble imaginé subjectivement.
-
-La réalité passée nous ne l’observons pas, nous ne la connaissons que
-par sa ressemblance avec la réalité actuelle. Pour se représenter dans
-quelles conditions se sont produits les faits passés, il faut donc
-chercher, par l’observation de l’humanité présente, dans quelles
-conditions se produisent les faits analogues du présent. L’histoire
-serait ainsi une application des sciences descriptives de l’humanité
-(psychologie descriptive, sociologie ou science sociale); mais toutes
-sont encore des sciences mal constituées et leur infirmité retarde la
-constitution d’une science de l’histoire.
-
-Cependant il y a des conditions de la vie humaine si nécessaires et si
-évidentes que la plus grossière observation suffit pour les établir. Ce
-sont celles qui sont communes à toute l’humanité; elles dérivent de
-l’organisation physiologique qui crée les besoins matériels des hommes
-ou de leur organisation psychologique qui crée leurs habitudes de
-conduite. On peut donc les prévoir dans un questionnaire général qui
-servira pour tous les cas. Comme la critique historique et pour la même
-raison--l’impossibilité d’observer directement,--la construction
-historique se trouve forcée d’employer la méthode du questionnaire.
-
-Les actes humains qui font la matière de l’histoire diffèrent d’une
-époque et d’un pays à l’autre comme ont différé les hommes et les
-sociétés, et c’est même l’objet propre de l’histoire d’étudier ces
-différences; si les hommes avaient toujours eu le même gouvernement ou
-parlé la même langue, il n’y aurait pas lieu de faire l’histoire des
-gouvernements et des langues. Mais ces différences sont enfermées entre
-les limites des conditions générales de la vie humaine; elles ne sont
-que des variétés de certaines façons d’agir ou d’être, communes à toute
-l’humanité ou du moins à la grande majorité des hommes. On ne sait pas
-d’avance quel gouvernement ou quelle langue aura eu un peuple
-historique; c’est l’affaire de l’histoire d’établir ces faits. Mais
-d’avance et pour tous les cas on prévoit que le peuple aura eu une
-langue et un gouvernement.
-
-En dressant la liste des phénomènes fondamentaux qu’on peut s’attendre à
-trouver dans la vie de tout homme et de tout peuple, on obtiendra un
-questionnaire universel, sommaire, mais suffisant pour classer la masse
-des faits historiques en un certain nombre de groupes naturels, dont
-chacun formera une branche spéciale d’histoire. Ce cadre de groupement
-général fournira l’échafaudage de la construction historique.
-
-Le questionnaire universel ne porte que sur les phénomènes habituels; il
-ne peut pas prévoir les milliers de faits locaux ou accidentels qui
-forment la vie d’un homme ou d’une nation; il ne suffira donc pas à
-poser toutes les questions auxquelles l’historien doit répondre pour
-donner le tableau complet du passé. L’étude détaillée des faits exigera
-l’emploi de questionnaires plus détaillés, différents suivant la nature
-des faits, des hommes ou des sociétés à étudier. Pour les dresser on
-peut commencer par noter les questions de détail qu’aura suggérées la
-lecture même des documents; mais il faudra, pour classer ces
-questions--souvent même pour en compléter la liste,--recourir au procédé
-du questionnaire méthodique. Parmi les espèces de faits, les
-personnages, les sociétés bien connus (soit par l’observation directe,
-soit par l’histoire), on cherchera ceux qui ressemblent aux faits, au
-personnage, à la société qu’il s’agit d’étudier. En analysant les cadres
-de la science déjà faits pour ces cas connus, on verra quelles questions
-doivent se poser à propos du cas analogue qu’on étudie. Il va sans dire
-que le choix du cadre modèle devra être fait avec intelligence; il ne
-faut pas appliquer à une société barbare un questionnaire dressé d’après
-l’étude d’une nation civilisée et vouloir trouver dans un domaine féodal
-quels agents répondaient à chacun de nos ministères,--comme l’a fait
-Boutaric dans son étude sur l’administration d’Alphonse de Poitiers.
-
-Cette méthode du questionnaire qui fait reposer toute la construction
-historique sur un procédé _a priori_ serait inacceptable si l’histoire
-était vraiment une science d’observation; et peut-être la trouvera-t-on
-dérisoire comparée aux méthodes _a posteriori_ des sciences naturelles.
-Mais sa justification est simple: elle est la seule méthode qu’on puisse
-pratiquer et, en fait, la seule qui l’ait jamais été. Dès qu’un
-historien cherche à mettre en ordre les faits contenus dans les
-documents, il fabrique avec la connaissance qu’il a (ou croit avoir) des
-choses humaines un cadre d’exposition qui équivaut à un
-questionnaire,--à moins qu’il n’adopte le cadre d’un devancier créé par
-le même procédé.--Mais quand ce travail a été inconscient, le cadre
-reste incomplet et confus. Ainsi il ne s’agit pas de décider si on
-opérera avec ou sans un questionnaire _a priori_--car on en aura
-toujours un;--on n’a le choix qu’entre un questionnaire inconscient,
-confus et incomplet ou un questionnaire conscient, précis et complet.
-
-VI. On peut maintenant tracer le plan de la construction historique, de
-façon à déterminer la série des opérations synthétiques nécessaires pour
-élever l’édifice.
-
-L’analyse critique des documents a fourni les matériaux, ce sont les
-faits historiques encore épars. On commence par les _imaginer_ sur le
-modèle des faits actuels qu’on suppose analogues; on tâche, en combinant
-des fragments pris à divers endroits de la réalité, d’atteindre l’image
-la plus semblable à celle qu’aurait donnée l’observation directe du fait
-passé. C’est la première opération, indissolublement liée en fait à la
-lecture des documents. Pensant qu’il suffisait ici d’en avoir indiqué la
-nature[189], nous avons renoncé à lui consacrer un chapitre spécial.
-
- [189] Cf. p. 189-192.
-
-Les faits ainsi imaginés, on les _groupe_ dans des cadres imaginés sur
-le modèle d’un ensemble observé dans la réalité qu’on suppose analogue à
-ce qu’a dû être l’ensemble passé. C’est la seconde opération; elle se
-fait au moyen d’un questionnaire, et aboutit à découper dans la masse
-des faits historiques des morceaux de même nature qu’on groupe ensuite
-entre eux jusqu’à ce que toute l’histoire du passé soit classée dans un
-cadre universel.
-
-Quand on a rangé dans ce cadre les faits extraits des documents, il y
-reste des lacunes, toujours considérables, énormes pour toutes les
-parties où les documents ne sont pas très abondants. On essaie d’en
-combler quelques-unes par des _raisonnements_ à partir des faits connus.
-C’est (ou ce devrait être) la troisième opération; elle accroît par un
-travail logique la masse des connaissances historiques.
-
-On n’a encore qu’une masse de faits juxtaposés dans des cadres. Il faut
-les condenser en formules pour essayer d’en dégager les caractères
-généraux et les rapports. C’est la quatrième opération; elle conduit aux
-conclusions dernières de l’histoire et couronne la construction
-historique au point de vue scientifique.
-
-Mais comme la connaissance historique, complexe et encombrante par sa
-nature, est exceptionnellement difficile à communiquer, il reste encore
-à trouver les procédés pour _exposer_ les résultats de l’histoire.
-
-VII. Cette série d’opérations, facile à concevoir, n’a jamais été
-qu’imparfaitement exécutée. Elle est entravée par des difficultés
-matérielles dont les théories méthodologiques ne tiennent pas compte,
-mais qu’il vaut mieux regarder en face pour voir si elles doivent rester
-insurmontables.
-
-Les opérations historiques sont si nombreuses, depuis la découverte du
-document jusqu’à la formule finale de conclusion, elles réclament des
-précautions si minutieuses, des aptitudes naturelles et des habitudes si
-différentes, que sur aucun point un seul homme ne peut exécuter
-_lui-même_ le travail tout entier. L’histoire, moins que toute autre
-science, peut se passer de la division du travail; or moins que toute
-autre elle la pratique. Il arrive à des érudits spécialistes d’écrire
-des histoires d’ensemble où ils construisent les faits au gré de leur
-imagination[190], et les «constructeurs» opèrent en prenant des
-matériaux dont ils n’ont pas éprouvé la valeur[191]. C’est que la
-division du travail implique une entente entre des travailleurs, et en
-histoire cette entente n’existe pas. Chacun, sauf dans les opérations
-préparatoires de la critique externe, procède suivant son inspiration
-personnelle, sans méthode commune, sans souci de l’ensemble où son
-travail doit venir prendre place. Aussi aucun historien ne peut-il en
-toute sécurité utiliser les résultats du travail d’un autre, comme on
-fait dans les sciences constituées, car il ignore s’ils ont été obtenus
-par des procédés sûrs. Les plus scrupuleux en viennent à ne rien
-admettre qu’après avoir refait eux-mêmes le travail sur les documents;
-c’était l’attitude de Fustel de Coulanges. A peine peut-on satisfaire à
-cette exigence pour les périodes très mal connues dont tous les
-documents conservés tiennent en quelques volumes, et pourtant on en est
-venu à poser en dogme qu’un historien ne doit jamais travailler de
-seconde main[192]. On le fait par nécessité, quand les documents sont
-trop nombreux pour être tous lus; mais on ne le dit pas, par crainte du
-scandale.
-
- [190] Curtius dans son «Histoire grecque», Mommsen dans son «Histoire
- romaine» (avant l’Empire), Lamprecht dans son «Histoire
- d’Allemagne».
-
- [191] Il suffira ici de citer Augustin Thierry, Michelet et Carlyle.
-
- [192] Voir dans P. Guiraud, _Fustel de Coulanges_ (Paris, 1896,
- in-12), p. 164, des observations très judicieuses sur cette
- prétention.
-
-Il vaudrait mieux s’avouer franchement la réalité. Une science aussi
-complexe que l’histoire, où il faut d’ordinaire entasser les faits par
-millions avant de pouvoir formuler une conclusion, ne peut se fonder par
-ce perpétuel recommencement. On ne fait pas la construction historique
-avec des documents, pas plus qu’on n’«écrit l’histoire avec des
-manuscrits», et pour la même raison, qui est une raison de temps. C’est
-que pour faire avancer la science, il faut combiner les résultats
-obtenus par des milliers de travaux de détail.
-
-Comment faire pourtant, puisque la plupart des travaux sont faits par
-une méthode suspecte, sinon incorrecte? La confiance universelle
-mènerait à l’erreur aussi sûrement que la défiance universelle mène à
-l’impuissance. Voici du moins une règle qui permettra de se guider: Il
-faut lire les travaux des historiens avec les mêmes précautions
-critiques qu’on lit les documents. L’instinct naturel pousse à y
-chercher surtout les conclusions et à les adopter comme vérité établie;
-il faut, au contraire, par une analyse continuelle, y chercher les
-faits, les _preuves_, les fragments de documents, bref les matériaux. On
-refera le travail de l’auteur, mais on le fera beaucoup plus vite, car
-ce qui perd du temps, c’est de réunir les matériaux; et on n’acceptera
-de ses conclusions que celles qu’on trouvera démontrées.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-GROUPEMENT DES FAITS
-
-
-I. La première nécessité qui s’impose à l’historien mis en présence du
-chaos des faits historiques, c’est de limiter son champ de recherches.
-Dans l’océan de l’histoire universelle quels faits choisira-t-il pour
-les recueillir?--Puis, dans la masse des faits ainsi choisis, il lui
-faudra distinguer des groupes et faire des sections.--Enfin dans chacune
-de ces sections il aura à ranger les faits un à un. Ainsi toute
-construction historique doit commencer par trouver un principe pour
-trier, encadrer et ranger les faits. Ce principe on peut le chercher
-soit dans les conditions extérieures où les fait se sont produits, soit
-dans la nature intérieure des faits.
-
-Le classement par les conditions extérieures est le plus naïf et le plus
-facile. Tout fait historique se produit en un moment du temps, en un
-lieu de l’espace, chez un homme ou dans un groupe d’hommes: voilà des
-cadres commodes pour délimiter et classer les faits. Ainsi naît
-l’histoire d’une période, d’un pays, d’une nation, d’un homme
-(biographie); les historiens de l’antiquité et de la Renaissance n’en
-ont pas pratiqué d’autre.--Dans ce cadre général les subdivisions sont
-taillées suivant le même principe et les faits sont rangés par ordre de
-temps, de lieux ou de groupes.--Quant au triage des faits à mettre dans
-ces cadres, il s’est longtemps opéré sans aucun principe fixe; les
-historiens prenaient, suivant leur fantaisie personnelle, parmi les
-faits qui s’étaient produits dans une période, un pays ou une nation,
-tout ce qui leur semblait intéressant ou curieux. Tite Live et Tacite,
-pêle-mêle avec les guerres et les révolutions, racontaient les
-inondations, les épidémies et la naissance des monstres.
-
-Le classement d’après la nature des faits s’est introduit très tard,
-lentement et d’une façon incomplète; il est né hors de l’histoire dans
-les branches spéciales d’études de certaines espèces de faits humains,
-langue, littérature, arts, droit, économie politique, religion, qui ont
-commencé par être dogmatiques et sont peu à peu devenues historiques. Le
-principe de ce classement est de trier et de grouper ensemble les faits
-qui se rapportent à une même espèce d’actes; chacun de ces groupes
-devient la matière d’une branche spéciale d’histoire. L’ensemble des
-faits vient ainsi se classer dans un casier qui peut être construit _a
-priori_ en étudiant l’ensemble des activités humaines; c’est le
-questionnaire général dont il a été parlé au chapitre précédent.
-
-Le tableau suivant est une tentative de classification générale des
-faits historiques[193], fondée sur la nature des _conditions_ et des
-_manifestations_ de l’activité.
-
- [193] La classification de M. Lacombe (_De l’histoire considérée comme
- science_, chap. VI), fondée sur les mobiles des actes et les besoins
- qu’ils sont destinés à satisfaire, est philosophiquement très
- judicieuse, mais ne répond pas aux besoins pratiques des historiens;
- elle repose sur des catégories psychiques abstraites (économique,
- génésique, sympathique, honorifique, etc.), et aboutit à classer
- ensemble des espèces de manifestations très différentes (les
- institutions militaires avec la vie économique).
-
- I. CONDITIONS MATÉRIELLES.--1º _Étude des corps_: _A._ Anthropologie
- (ethnologie), anatomie et physiologie, anomalies et particularités
- pathologiques. _B._ Démographie (nombre, sexe, âge, naissance, mort,
- maladies).--2º _Étude du milieu_: _A._ Milieu naturel géographique
- (relief, climats, eaux, sol, flore et faune). _B._ Milieu artificiel,
- aménagement (cultures, édifices, voies, outillage, etc.).
-
- II. HABITUDES INTELLECTUELLES (non obligatoires).--1º _Langue_
- (vocabulaire, syntaxe, phonétique, sémantique). Écriture.--2º _Arts_:
- _A._ Arts plastiques (conditions de production, conceptions, procédés,
- œuvres). _B._ Arts de l’expression, musique, danse, littérature.--3º
- _Sciences_ (conditions de production, méthodes, résultats).--4º
- _Philosophie et morale_ (conceptions, préceptes, pratique réelle).--5º
- _Religion_ (croyances, pratiques)[194].
-
- III. COUTUMES MATÉRIELLES (non obligatoires).--1º _Vie matérielle_:
- _A._ Alimentation (matériaux, apprêts, excitants). _B._ Vêtement et
- parure. _C._ Habitation et mobilier.--2º _Vie privée_: _A._ Emploi du
- temps (toilette, soins du corps, repas). _B._ Cérémonial social
- (funérailles et mariage, fêtes, étiquette). _C._ Divertissements
- (exercices et chasse, spectacles et jeux, réunions, voyages).
-
- IV. COUTUMES ÉCONOMIQUES.--1º _Production_: _A._ Culture et élevage.
- _B._ Exploitation des minéraux.--2º _Transformation_. _Transports et
- industries_[195]: procédés techniques, division du travail, voies de
- communication.--3º _Commerce_: échange et vente, crédit.--4º
- _Répartition_: régime de la propriété, transmission, contrats, partage
- des produits.
-
- V. INSTITUTIONS SOCIALES.--1º _Famille_: _A._ Constitution, autorité,
- condition de la femme et des enfants. _B._ Organisation
- économique[196]. Propriété familiale, successions.--2º _Éducation et
- instruction_ (but, procédés, personnel).--3º _Classes sociales_
- (principe de division, règles des relations).
-
- VI. INSTITUTIONS PUBLIQUES (obligatoires).--1º _Institutions
- politiques_: _A._ Souverain (personnel, procédure). _B._
- Administration, services (guerre, justice, finances, etc.). _C._
- Pouvoirs élus, assemblées, corps électoraux (pouvoirs, procédure).--2º
- _Institutions ecclésiastiques_ (mêmes questions).--3º _Institutions
- internationales_: _A._ Diplomatie. _B._ Guerre (usages de guerre et
- arts militaires). _C._ Droit privé et commerce.
-
- [194] Les institutions ecclésiastiques font partie du gouvernement;
- dans les Manuels d’antiquités allemands elles figurent parmi les
- institutions, tandis que la religion est classée avec les arts.
-
- [195] Les transports, souvent classés dans le commerce, sont une
- espèce d’industrie.
-
- [196] La propriété est une institution mixte, économique, sociale et
- politique.
-
-Le groupement des faits d’après leur nature se combine avec le
-groupement d’après le temps et le lieu où ils se sont produits, de façon
-à fournir dans chaque branche des sections chronologiques, géographiques
-ou nationales. L’histoire d’une espèce d’actes (la langue, la peinture,
-le gouvernement) se subdivise en histoire de périodes, de pays, de
-nations (l’histoire de la langue grecque dans l’antiquité, l’histoire du
-gouvernement français au XIXe siècle).
-
-Les mêmes principes servent à décider l’ordre où on rangera les faits.
-La nécessité de présenter les faits l’un après l’autre contraint à
-adopter une règle méthodique de succession. On peut exposer à la suite
-ou tous les faits qui ont eu lieu en un même temps, ou tous les faits
-d’un même pays, ou tous les faits d’une même espèce. Toute matière
-historique peut être distribuée suivant trois espèces d’ordre
-différents: l’ordre _chronologique_ (ordre des temps),--l’ordre
-_géographique_ (ordre des lieux, qui souvent coïncide avec l’ordre des
-nations),--l’ordre des espèces d’actes appelé d’ordinaire ordre
-_logique_. Il est impossible de suivre exclusivement l’un de ces ordres:
-dans tout exposé chronologique il faut découper des tranches
-géographiques ou logiques, passer d’un pays à l’autre et d’une espèce de
-faits à une autre et inversement. Mais il faut toujours décider quel
-sera l’ordre dominant dont les autres ne seront que des subdivisions.
-
-Entre ces trois ordres le choix est délicat, il doit se décider par des
-raisons différentes suivant le sujet et suivant l’espèce de public pour
-lequel on travaille. A ce titre il dépendrait de la méthode
-d’exposition; mais il faudrait un trop long développement pour en donner
-la théorie.
-
-II. Aussitôt qu’on commence à trier les faits historiques pour les
-classer, on se heurte à une question qui a provoqué d’ardentes
-querelles.
-
-Tout acte humain est par nature un fait individuel, passager, qui ne se
-produit qu’à un seul moment et en un seul endroit. Au sens réel tout
-fait est unique. Mais tout acte d’un homme ressemble à d’autres actes de
-lui-même ou des autres hommes du même groupe, et souvent à tel point
-qu’on les confond sous le même nom; ces actes semblables qui se groupent
-irrésistiblement dans l’esprit humain, on les appelle habitudes, usages,
-institutions. Ce ne sont que des constructions de l’esprit, mais elles
-s’imposent avec tant de force aux intelligences des hommes que beaucoup
-deviennent des règles obligatoires; ces habitudes sont des faits
-collectifs, durables dans le temps, étendus dans l’espace.--On peut donc
-considérer les faits historiques sous deux aspects opposés: ou dans ce
-qu’ils ont d’individuel, de particulier, de passager, ou dans ce qu’ils
-ont de collectif, de général et de durable. Dans la première conception
-l’histoire est le récit continu des accidents arrivés aux hommes du
-passé; dans la seconde elle est le tableau des habitudes successives de
-l’humanité.
-
-Sur ce terrain s’est livrée, en Allemagne surtout, la bataille entre les
-partisans de l’histoire de la civilisation (_Culturgeschichte_)[197], et
-les historiens de profession restés fidèles à la tradition de
-l’antiquité; en France on a eu la lutte entre l’histoire des
-institutions, des mœurs et des idées et l’histoire politique,
-dédaigneusement surnommée par ses adversaires «l’histoire-bataille».
-
- [197] Pour l’histoire et la bibliographie de ce mouvement, voir
- Bernheim, _o. c._, p. 45-55.
-
-Cette opposition s’explique par la différence des documents que les
-travailleurs des deux partis avaient l’habitude de manier. Les
-historiens, occupés surtout d’histoire politique, voyaient les actes
-individuels et passagers des gouvernants où il est très difficile
-d’apercevoir aucun trait général.--Dans les histoires spéciales, au
-contraire (sauf celle des littératures), les documents ne montrent que
-des faits généraux, une forme de langage, un rite religieux, une règle
-de droit; il faut un effort d’imagination pour se représenter l’homme
-qui a prononcé ce mot, accompli ce rite, pratiqué cette règle.
-
-Il n’y a pas à prendre parti dans cette controverse. La construction
-historique complète suppose l’étude des faits sous les deux aspects. Le
-tableau des habitudes de pensée, de vie et d’action des hommes est
-évidemment une portion capitale de l’histoire. Et pourtant, quand on
-aurait réuni tous les actes de tous les individus pour en extraire ce
-qu’ils ont de commun, il resterait un résidu qu’on n’a pas le droit de
-jeter, car il est l’élément proprement historique; c’est le fait que
-certains actes ont été l’acte d’un homme ou d’un groupe donné à un
-moment donné. Dans un cadre réduit aux faits généraux de la vie
-politique il n’y aurait pas place pour la victoire de Pharsale ou la
-prise de la Bastille, faits accidentels et passagers, mais sans lesquels
-l’histoire des institutions de Rome ou de la France ne serait pas
-intelligible.
-
-Ainsi l’histoire est obligée de combiner avec l’étude des faits généraux
-l’étude de certains faits particuliers. Elle a un caractère mixte,
-indécis entre une science de généralités et un récit d’aventures. La
-difficulté de classer cet hybride dans une des catégories de la pensée
-humaine s’est souvent exprimée par la question puérile: si l’histoire
-est un art ou une science.
-
-III. Le cadre général donné plus haut peut servir de questionnaire pour
-déterminer toutes les espèces d’habitudes (usages ou institutions) dont
-on peut essayer de faire l’histoire. Mais avant d’appliquer ce cadre
-général à l’étude d’un groupe quelconque d’habitudes historiques,
-langue, religion, usages privés ou institutions politiques, toujours il
-faut résoudre une question préalable: Les habitudes qu’on va étudier, de
-qui ont-elles été l’habitude? Elles étaient communes à un grand nombre
-d’individus, et c’est la collection d’individus de mêmes habitudes que
-nous appelons _groupe_. La première condition pour étudier une habitude
-est donc de déterminer le groupe qui l’a pratiquée. C’est ici qu’il faut
-prendre garde au premier mouvement, car il nous porte à une négligence
-qui peut rendre ruineuse toute la construction historique.
-
-La tendance naturelle est de se représenter le groupe humain sur le
-modèle de l’espèce animale, comme un ensemble d’hommes tous semblables.
-On prend un groupe uni par un caractère très apparent, une nation liée
-par un même gouvernement officiel (Romains, Anglais, Français), un
-peuple parlant la même langue (Grecs, Germains); et on procède comme si
-tous les membres de ce groupe se ressemblaient en tout point et avaient
-les mêmes usages.
-
-En fait aucun groupe réel, pas même une société centralisée, n’est un
-ensemble homogène. Pour une grande part de l’activité humaine--la
-langue, l’art, la science, la religion, la vie économique,--le groupe
-reste flottant. Qu’est-ce que le groupe des gens parlant grec, le groupe
-chrétien, le groupe de la science moderne?--Et même les groupes précisés
-par une organisation officielle, les États et les Églises, ne sont que
-des unités superficielles formées d’éléments hétérogènes. La nation
-anglaise comprend des Gallois, des Écossais, des Irlandais; l’Église
-catholique se compose de fidèles épars dans le monde entier et
-différents en tout, sauf la religion. Il n’y a pas de groupe dont les
-membres aient les mêmes habitudes sur tous les points. Le même homme est
-à la fois membre de plusieurs groupes et dans chaque groupe se trouve
-avec des compagnons différents. Un Canadien français est membre de
-l’État britannique, de l’Église catholique, du groupe de langue
-française. Les groupes chevauchent ainsi l’un sur l’autre de façon qu’il
-est impossible de diviser l’humanité en sociétés nettement distinctes et
-juxtaposées.
-
-On trouve dans les documents historiques des noms de groupes employés
-par les contemporains, beaucoup ne reposent que sur des ressemblances
-superficielles. Avant d’adopter ces notions vulgaires, il faut se faire
-une règle de les critiquer, il faut préciser la nature et l’étendue du
-groupe, en se demandant: de quels hommes était-il composé? quel lien les
-unissait? quelles habitudes avaient-ils en commun? et par quelles
-espèces d’activité différaient-ils? Alors seulement on verra pour
-quelles habitudes le groupe peut servir de cadre d’études, et on sera
-conduit à choisir l’espèce de groupe suivant l’espèce de faits. Pour
-étudier les habitudes intellectuelles (langue, religion, art, science),
-on prendra, non une nation politique, mais le groupe des gens qui ont eu
-en commun cette habitude; pour étudier les faits économiques on prendra
-un groupe lié par une communauté économique; on réservera le groupe
-politique pour l’étude des faits sociaux et politiques; on écartera
-entièrement la _race_[198].
-
- [198] Il n’est plus nécessaire de démontrer l’inanité de la notion de
- _race_. Elle s’appliquait à des groupes vagues, formés par la nation
- ou par la langue, car les races des historiens (grecque, romaine,
- germanique, celtique, slave) n’avaient de commun que le nom avec la
- race au sens anthropologique, qui est un groupe d’hommes pourvus
- héréditairement des mêmes caractères. Elle a été réduite à l’absurde
- par l’abus que Taine en a fait. On en trouvera une très bonne
- critique dans Lacombe, _o. c._, chap. XVIII, et dans M. Robertson,
- _The Saxon and the Celt_, Londres, 1897, in-8.
-
-Le groupe, même sur les points où il est homogène, ne l’est pas
-entièrement; il se divise en sous-groupes dont les membres diffèrent par
-quelques habitudes secondaires; une langue se divise en dialectes, une
-religion en sectes, une nation en provinces.--En sens inverse le groupe
-ressemble à d’autres groupes de façon à pouvoir en être rapproché; dans
-une classification d’ensemble, on peut reconnaître des «familles» de
-langues, d’arts, de peuples.--Il faut donc se poser ces questions:
-comment le groupe était-il subdivisé? dans quel ensemble rentrait-il?
-
-Il devient possible alors d’étudier méthodiquement une habitude ou même
-l’ensemble des habitudes dans un temps et un lieu donnés, en suivant le
-tableau donné plus haut. L’opération ne présente aucune difficulté de
-méthode pour toutes les espèces de faits qui se présentent sous forme
-d’habitudes individuelles et volontaires: langue, art, sciences,
-conceptions, usages privés; là il suffit de constater en quoi consistait
-chaque habitude. Il faut seulement avoir soin de distinguer le personnel
-qui créait ou maintenait les habitudes (artistes, savants, philosophes,
-créateurs de la mode), et la masse qui les recevait.
-
-Mais quand on arrive aux habitudes sociales ou politiques (celles qu’on
-appelle des institutions), on rencontre des conditions nouvelles qui
-créent une illusion inévitable. Les membres d’un même groupe social ou
-politique n’ont pas seulement l’habitude d’actes _semblables_, ils
-agissent les uns sur les autres par des actes _réciproques_, ils se
-commandent, se contraignent, se paient l’un l’autre. Les habitudes
-deviennent des _rapports_ entre eux; quand elles sont anciennes,
-formulées dans des règles officielles, rendues obligatoires par une
-autorité matérielle, maintenues par un personnel spécial, elles prennent
-une telle place dans la vie qu’elles donnent l’impression de réalités
-extérieures aux gens qui les pratiquent. Les hommes eux-mêmes,
-spécialisés dans une occupation ou une fonction qui devient l’habitude
-dominante de leur vie, paraissent se grouper en catégories distinctes
-(classes, corporation, églises, gouvernements); et ces catégories
-paraissent des êtres réels, ou tout au moins des organes chargés chacun
-d’une fonction dans un être réel, qui est la société. Par analogie avec
-le corps d’un animal, on arrive à décrire la «structure» et le
-«fonctionnement» d’une société,--ou même son «anatomie» et sa
-«physiologie». Il n’y a là que des métaphores. La structure, ce sont les
-coutumes et les règles qui répartissent les occupations, les jouissances
-et les fonctions entre les hommes; le fonctionnement, ce sont les actes
-habituels par lesquels chaque homme entre en rapport avec les autres. Si
-l’on trouve commode d’employer ces termes, il faut se rappeler qu’ils ne
-recouvrent que des habitudes.
-
-Cependant l’étude des institutions oblige à se poser des questions
-spéciales sur les personnes et leurs fonctions.--Pour les institutions
-économiques et sociales, il faut chercher comment se faisait la division
-du travail et la division en classes, quelles étaient les professions et
-les classes, comment elles se recrutaient, dans quels rapports vivaient
-les membres des différentes professions et classes.--Pour les
-institutions politiques, consacrées par des règles obligatoires et une
-autorité matérielle, il se pose deux séries nouvelles de questions: 1º
-Quel était le personnel chargé de l’autorité? Quand l’autorité est
-partagée il faut étudier la division des fonctions, analyser le
-personnel en ses différents groupes (souverain et subordonné, central et
-local), et distinguer chacun des corps spéciaux. Pour chaque espèce de
-gouvernants on doit se demander: comment se recrutaient-ils? quelle
-était leur autorité officielle? et leurs moyens d’action réels?--2º
-Quelles étaient les règles officielles? Leur forme (coutume, ordres,
-loi, précédents)? Leur contenu (règles du droit)? La façon de les
-appliquer (procédure)? Et surtout en quoi les règles différaient-elles
-de la pratique (abus de pouvoir, exploitation, conflits entre les
-agents, règles non observées)?
-
-Après avoir déterminé tous les faits qui constituent une société, il
-resterait à replacer cette société dans l’ensemble des sociétés du même
-temps. C’est l’étude des institutions internationales, intellectuelles,
-économiques, politiques (diplomatie et usages de guerre); elle pose les
-mêmes questions que l’étude des institutions politiques.--Il y faudrait
-joindre l’étude des habitudes communes à plusieurs sociétés et des
-rapports qui ne prennent pas une forme officielle. C’est une des parties
-les moins avancées de la construction historique.
-
-IV. Tout ce travail aboutit à dresser le tableau de la vie humaine à un
-moment donné; il donne la connaissance d’un _état_ de société (en
-allemand, _Zustand_). Mais l’histoire ne se borne pas à étudier des
-faits simultanés pris au repos (on dit souvent à l’état _statique_).
-Elle étudie les _états_ de société à des moments différents et constate
-entre eux des différences. Les habitudes des hommes et leurs conditions
-matérielles changent d’une époque à l’autre; même lorsqu’elles semblent
-se conserver, elles ne restent pas exactement pareilles. Il y a donc
-lieu de rechercher ces changements; c’est l’étude des faits successifs.
-
-De ces changements les plus intéressants pour la construction historique
-sont ceux qui se produisent dans un même sens[199], de façon que par une
-série de différences graduelles, un usage, ou un état de société se
-transforme en un usage ou un état différents, ou pour parler sans
-métaphore, que les hommes d’un temps pratiquent une habitude très
-différente de leurs devanciers sans avoir traversé de changement
-brusque. C’est l’_évolution_.
-
- [199] On n’est pas d’accord sur la place à faire en histoire aux
- changements en sens inverses, aux oscillations qui ramènent les
- choses au point de départ.
-
-L’évolution se produit dans toutes les habitudes humaines. Il suffit
-donc pour la rechercher de reprendre le questionnaire qui a servi à
-dresser le tableau de la société. Pour chacun des faits, conditions,
-usages, personnel investi de l’autorité, règles officielles, se pose la
-question: Quelle a été l’évolution de ce fait?
-
-L’étude comportera plusieurs opérations: 1º déterminer le fait dont on
-veut étudier l’évolution; 2º fixer la durée du temps pendant lequel elle
-s’est accomplie; on devra la choisir de façon que la transformation soit
-évidente et que pourtant il reste un lien entre le point de départ et le
-point d’arrivée; 3º établir les étapes successives de l’évolution; 4º
-chercher par quel moyen elle s’est faite.
-
-V. Une série, même complète, des états de toutes les sociétés et de
-toutes leurs évolutions ne suffirait pas à épuiser la matière de
-l’histoire. Il reste des faits uniques dont on ne peut se passer,
-puisqu’ils expliquent la formation des états et le commencement des
-évolutions. Comment étudier les institutions ou l’évolution de la France
-sans parler de la conquête des Gaules par César et de l’invasion des
-Barbares?
-
-Cette nécessité d’étudier des faits uniques a fait dire que l’histoire
-ne peut être une science, car toute science a pour objet le
-général.--L’histoire est ici dans la même condition que la cosmographie,
-la géologie, la science des espèces animales; elle n’est pas la
-connaissance abstraite des rapports généraux entre les faits, elle est
-une étude _explicative_ de la réalité; or la réalité n’a existé qu’une
-seule fois. Il n’y a eu qu’une seule évolution de la terre, de la vie
-animale, de l’humanité. Dans chacune de ces évolutions les faits qui se
-sont succédé ont été le produit non de lois abstraites, mais du concours
-à chaque moment de plusieurs faits d’espèce différente. Ce concours,
-appelé parfois le hasard, a produit une série d’accidents qui ont
-déterminé la marche particulière de l’évolution[200]. L’évolution n’est
-intelligible que par l’étude de ces accidents; l’histoire est ici sur le
-même pied que la géologie ou la paléontologie.
-
- [200] La théorie du hasard a été faite de façon décisive par M.
- Cournot, _Considérations sur la marche des idées et des événements
- dans les temps modernes_, Paris, 1872, 2 vol. in-8.
-
-Ainsi l’histoire scientifique peut reprendre, pour les utiliser dans
-l’étude de l’évolution, les accidents que l’histoire traditionnelle
-avait recueillis par des raisons littéraires, parce qu’ils frappaient
-l’imagination. On pourra donc chercher les faits qui ont agi sur
-l’évolution de chacune des habitudes de l’humanité; chaque accident se
-classera à sa date dans l’évolution où il aura agi. Il suffira ensuite
-de réunir les accidents de tout genre et de les classer par ordre
-chronologique et par ordre de pays pour avoir le tableau d’ensemble de
-l’évolution historique.
-
-Alors, par-dessus les histoires _spéciales_ où les faits sont rangés par
-catégories purement abstraites (art, religion, vie privée, institutions
-politiques), on aura construit une histoire concrète commune, l’histoire
-_générale_, qui reliera les différentes histoires spéciales en montrant
-l’évolution d’ensemble qui a dominé toutes les évolutions spéciales.
-Chacune des espèces de faits qu’on étudie à part (religion, art, droit,
-constitution) ne forme pas un monde fermé où les faits évolueraient par
-une sorte de force interne, comme les spécialistes sont enclins à
-l’imaginer. L’évolution d’un usage ou d’une institution (langue,
-religion, Église, État) n’est qu’une métaphore, un usage est une
-abstraction; une abstraction n’évolue pas; il n’y a que des _êtres_ qui
-évoluent au sens propre[201]. Lorsqu’apparaît un changement dans un
-usage, c’est que les hommes qui le pratiquent ont changé. Or les hommes
-ne sont pas divisés en compartiments étanches (religieux, juridiques,
-économiques) où se passeraient des phénomènes intérieurs isolés; un
-accident qui modifie leur état change leurs habitudes à la fois dans les
-espèces les plus différentes. L’invasion des Barbares a agi à la fois
-sur les langues, la vie privée, les institutions politiques. On ne peut
-donc pas comprendre l’évolution en s’enfermant dans une branche spéciale
-d’histoire; le spécialiste, pour faire l’histoire complète même de sa
-branche, doit regarder par-dessus sa cloison dans le champ des
-événements communs. C’est le mérite de Taine d’avoir déclaré, à propos
-de la littérature anglaise, que l’évolution littéraire dépend, non
-d’événements littéraires, mais de faits généraux.
-
- [201] Lamprecht, dans un long article, _Was ist Kulturgeschichte_,
- publié dans la _Deutsche Zeitschrift für Geschichtswissenschaft_,
- nouvelle série, t. I, 1896, a tenté de fonder l’histoire de la
- civilisation sur la théorie d’une âme collective de la société qui
- produirait des phénomènes «socialpsychiques» communs à toute la
- société et différents dans chaque période. C’est une hypothèse
- métaphysique.
-
-L’histoire générale des faits uniques s’est constituée avant les
-histoires spéciales. Elle est le résidu de tous les faits qui n’ont pu
-prendre place dans les histoires spéciales, et s’est réduite à mesure
-que les branches spéciales se sont créées et s’en sont détachées. Comme
-les faits généraux sont surtout de nature politique et qu’il est plus
-difficile de les organiser en une branche spéciale, l’histoire
-générale est restée en fait confondue avec l’histoire politique
-(_Staatengeschichte_)[202]. Ainsi les historiens politiques ont été
-amenés à se faire les champions de l’histoire générale et à conserver
-dans leurs constructions tous les faits généraux (migrations de peuples,
-réformes religieuses, inventions et découvertes) nécessaires pour
-comprendre l’évolution.
-
- [202] Le nom d’histoire _nationale_, introduit par des préoccupations
- patriotiques, désigne la même chose; l’histoire de la nation se
- confond en fait avec l’histoire de l’État.
-
-Pour construire l’histoire générale il faut chercher tous les faits qui
-peuvent expliquer soit l’état d’une société, soit une de ses évolutions,
-parce qu’ils y ont produit des changements. Il faut les chercher dans
-tous les ordres de faits, déplacement de population, innovations
-artistiques, scientifiques, religieuses, techniques, changement de
-personnel dirigeant, révolutions, guerres, découvertes de pays.
-
-Ce qui importe, c’est que le fait ait eu une action décisive. Il faut
-donc résister à la tentation naturelle de distinguer les faits en grands
-et petits. Il répugne d’admettre que de grands effets puissent avoir de
-petites causes, que le nez de Cléopâtre ait pu agir sur l’Empire romain.
-Cette répugnance, est métaphysique, elle naît d’une idée préconçue sur
-la direction du monde. Dans toutes les sciences d’évolution on trouve
-des faits individuels qui sont le point de départ d’un ensemble de
-grandes transformations. Une troupe de chevaux amenée par les Espagnols
-a peuplé toute l’Amérique du Sud. Dans une inondation un tronc d’arbre
-peut barrer le courant et transformer l’aspect d’une vallée.
-
-Dans l’évolution humaine on rencontre de grandes transformations qui
-n’ont pas d’autre cause intelligible qu’un accident individuel[203].
-L’Angleterre au XVIe siècle a changé trois fois de religion par la mort
-d’un prince (Henri, Édouard, Marie). L’importance doit se mesurer non à
-la taille du fait initial, mais à la taille des faits qui en sont
-résultés. On ne doit donc pas _a priori_ nier l’action des individus et
-écarter les faits individuels. Il faut examiner si l’individu a été en
-situation d’agir fortement. C’est ce qu’on peut présumer dans deux cas:
-1º quand son acte a agi comme exemple sur une masse d’hommes et a créé
-une tradition, cas fréquent en art, en science, en religion, en
-technique; 2º, quand il a été en possession du pouvoir de donner des
-ordres et d’imprimer une direction à une masse d’hommes, comme il arrive
-aux chefs d’État, d’armée ou d’Église. Les épisodes de la vie d’un homme
-deviennent alors des faits importants.
-
- [203] Voir Cournot, _o. c._, I, p. IV.
-
-Ainsi dans le cadre de l’histoire on doit faire une place aux
-personnages et aux événements.
-
-VI. C’est un besoin, dans toute étude de faits successifs, de se
-procurer quelques points d’arrêt, des limites de commencement et de fin,
-afin de pouvoir découper des tranches chronologiques dans la masse
-énorme des faits. Ces tranches sont les _périodes_; l’usage en est aussi
-ancien que l’histoire. On en a besoin non seulement dans l’histoire
-générale, mais dans les histoires spéciales, dès qu’on étudie une durée
-assez longue pour que l’évolution soit sensible. Ce sont les événements
-qui fournissent le moyen de les délimiter.
-
-Pour les histoires spéciales, après avoir décidé quels changements des
-habitudes doivent être regardés comme les plus profonds, on les adopte
-comme marquant une _date_ dans l’évolution; puis on cherche quel
-événement les a produits. L’événement qui a produit la formation ou un
-changement de l’habitude devient le commencement ou la fin d’une
-période. Ces événements marquants sont parfois de même espèce que les
-faits dont on étudie l’évolution, des faits littéraires dans l’histoire
-de la littérature, politiques dans l’histoire politique. Mais le plus
-souvent ils sont d’une autre espèce et l’histoire spéciale est obligée
-de les emprunter à l’histoire générale.
-
-Pour l’histoire générale, les périodes doivent être découpées d’après
-l’évolution de plusieurs espèces de faits; on trouve des événements qui
-marquent une période à la fois dans plusieurs branches (invasion des
-Barbares, Réforme, Révolution française). On peut alors construire des
-périodes communes à plusieurs branches de l’évolution, et dont un même
-événement marque le commencement et la fin. Ainsi s’est opérée la
-division traditionnelle de l’histoire universelle.--Les sous-périodes
-sont obtenues par le même procédé, en prenant pour limites les
-évènements qui ont produit des changements secondaires.
-
-Les périodes construites ainsi d’après les événements sont de durée
-inégale. Il ne faut pas s’inquiéter de ce défaut de symétrie; une
-période ne doit pas être un nombre fixe d’années, mais le temps employé
-à une partie distincte de l’évolution. Or l’évolution n’est pas un
-mouvement régulier; il s’écoule une longue série d’années sans
-changement notable, puis viennent des moments de transformation rapide.
-Cette différence a fourni à Saint-Simon la distinction en périodes
-_organiques_ (à changement lent) et _critiques_ (à changement rapide).
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-RAISONNEMENT CONSTRUCTIF
-
-
-I. Les faits historiques fournis par les documents ne suffisent jamais à
-remplir entièrement les cadres; à beaucoup de questions ils ne donnent
-pas de réponse directe, il manque des traits nécessaires pour composer
-le tableau complet des états de société, des évolutions ou des
-événements. On sent le besoin irrésistible de combler ces lacunes.
-
-Dans les sciences d’observation directe, lorsqu’un fait manque dans une
-série, on le cherche par une nouvelle observation. En histoire, où cette
-ressource manque, on cherche à étendre la connaissance en employant le
-raisonnement. On part des faits connus par les documents pour inférer
-des faits nouveaux. Si le raisonnement est correct, ce procédé de
-connaissance est légitime.
-
-Mais l’expérience montre que de tous les procédés de connaissance
-historique le raisonnement est le plus difficile à manier correctement
-et celui qui a introduit les erreurs les plus graves. Il ne faut
-l’employer qu’en s’entourant de précautions pour ne jamais perdre de vue
-le danger.
-
-1º Il ne faut jamais mélanger un raisonnement avec l’analyse d’un
-document; quand on se permet d’introduire dans le texte ce que l’auteur
-n’y a pas mis expressément, on en arrive à le compléter en lui faisant
-dire ce qu’il n’a pas voulu dire[204].
-
- [204] Il a été parlé plus haut, p. 119, de ce vice de méthode.
-
-2º Il ne faut jamais confondre les faits tirés directement de l’examen
-des documents avec les résultats d’un raisonnement. Quand on affirme un
-fait connu seulement par raisonnement, on ne doit pas laisser croire
-qu’on l’ait trouvé dans les documents, on doit avertir par quel procédé
-on l’a obtenu.
-
-3º Il ne faut jamais faire un raisonnement inconscient: il a trop de
-chance d’être incorrect. Il suffit de s’astreindre à mettre le
-raisonnement en forme; dans un raisonnement faux la proposition générale
-est d’ordinaire assez monstrueuse pour faire reculer d’horreur.
-
-4º Si le raisonnement laisse le moindre doute, il ne faut pas essayer de
-conclure; l’opération doit rester sous forme de conjecture, nettement
-distinguée des résultats définitivement acquis.
-
-5º Il ne faut jamais revenir sur une conjecture pour essayer de la
-transformer en certitude. C’est la première impression qui a le plus de
-chances d’être exacte; en réfléchissant sur une conjecture, on se
-familiarise avec elle et on finit par la trouver mieux fondée, tandis
-qu’on y est seulement mieux habitué. La mésaventure est commune aux
-hommes qui méditent longtemps sur un petit nombre de textes.
-
-Il y a deux façons d’employer le raisonnement, l’une négative, l’autre
-positive; on va les examiner séparément.
-
-II. Le raisonnement négatif, appelé aussi «argument du silence», part de
-l’absence d’indications sur un fait[205]. De ce qu’un fait n’est
-mentionné dans aucun document, on infère qu’il n’a pas existé;
-l’argument s’applique à toute sorte de faits, usages de tout genre,
-évolutions, événements. Il repose sur une impression qui dans la vie
-s’exprime par la locution familière: «Si c’était arrivé, on le saurait»;
-il suppose une proposition qui devrait se formuler ainsi: «Si le fait
-avait existé, il y aurait un document qui en parlerait.»
-
- [205] La discussion de cet argument, fort employé autrefois en
- histoire religieuse, a beaucoup occupé les anciens auteurs qui ont
- écrit sur la méthodologie et tient encore une grande place dans les
- _Principes de la critique historique_, du P. de Smedt.
-
-Pour avoir le droit de raisonner ainsi il faudrait que tout fait eût été
-observé et noté par écrit, et que toutes les notations eussent été
-conservées; or la plupart des documents qui ont été écrits se sont
-perdus et la plupart des faits qui se passent ne sont pas notés par
-écrit. Le raisonnement serait faux dans la plupart des cas. Il faut donc
-le restreindre aux cas où les conditions qu’il suppose ont été
-réalisées.
-
-1º Il faut non seulement qu’il n’existe pas de document où le fait soit
-mentionné, mais qu’il n’en ait pas existé. Si les documents se sont
-perdus, on ne peut rien conclure. L’argument du silence doit donc être
-employé d’autant plus rarement qu’il s’est perdu plus de documents, il
-peut servir beaucoup moins pour l’antiquité que pour le XIXe siècle.--On
-est tenté, pour se débarrasser de cette restriction, d’admettre que les
-documents perdus ne contenaient rien d’intéressant; s’ils se sont
-perdus, dit-on, c’est qu’ils ne valaient pas la peine d’être conservés.
-En fait, tout document manuscrit est à la merci du moindre accident, il
-dépend du hasard qu’il se conserve ou se perde.
-
-2º Il faut que le fait ait été de nature à être forcément observé et
-noté. De ce qu’un fait n’a pas été noté il ne suit pas qu’on ne l’ait
-pas vu. Dès qu’on organise un service pour recueillir une espèce de
-faits, on constate combien ce fait est plus fréquent qu’on ne croyait et
-combien de cas passaient inaperçus ou sans laisser de trace écrite.
-C’est ce qui est arrivé pour les tremblements de terre, les cas de rage,
-les baleines échouées sur les côtes.--En outre, beaucoup de faits, même
-bien connus des contemporains, ne sont pas notés, parce que l’autorité
-officielle empêche de les divulguer; c’est ce qui arrive pour les actes
-des gouvernements secrets et les plaintes des classes inférieures. Ce
-silence, qui ne prouve rien, fait une vive impression sur les historiens
-irréfléchis, il est l’origine du sophisme si répandu du «bon vieux
-temps». Aucun document ne relate les abus des fonctionnaires ou les
-plaintes des paysans: c’est que tout allait régulièrement et que
-personne ne souffrait.--Avant d’arguer du silence il faudrait se
-demander: Ce fait ne pouvait-il éviter d’être noté dans un des documents
-que nous possédons? Ce n’est pas l’absence de tout document sur un fait
-qui est probante, mais le silence sur ce fait dans un document où il
-devrait être mentionné.
-
-Le raisonnement négatif se trouve ainsi limité à des cas nettement
-définis. 1º L’auteur du document où le fait n’est pas mentionné voulait
-systématiquement noter tous les faits de cette espèce et devait les
-connaître tous. (Tacite cherchait à énumérer tous les peuples de la
-Germanie; la _Notitia dignitatum_ indiquait toutes les provinces de
-l’Empire; l’absence sur ces listes d’un peuple ou d’une province prouve
-qu’ils n’existaient pas alors.) 2º Le fait, s’il eût existé, s’imposait
-à l’imagination de l’auteur de façon à entrer forcément dans ses
-conceptions. (S’il y avait eu des assemblées régulières du peuple franc,
-Grégoire de Tours n’aurait pu concevoir et décrire la vie des rois
-francs sans en parler.)
-
-III. Le raisonnement _positif_ part d’un fait (ou de l’absence d’un
-fait) établi par les documents pour en inférer un autre fait (ou
-l’absence d’un autre fait) que les documents n’indiquaient pas. Il est
-une application du principe fondamental de l’histoire, l’_analogie_ de
-l’humanité présente avec l’humanité passée. Dans le présent on observe
-que les faits humains sont liés entre eux. Quand certain fait se
-produit, un autre se produit aussi, ou parce que le premier est la cause
-du second, ou parce qu’il en est l’effet, ou parce que tous deux sont
-les effets d’une même cause. On admet que dans le passé les faits
-semblables étaient liés de même, et cette présomption se fortifie par
-l’étude directe du passé dans les documents. D’un fait qui s’est produit
-dans le passé, on peut donc conclure que les autres faits liés à ce fait
-se sont aussi produits.
-
-Ce raisonnement s’applique à toute espèce de faits, usages,
-transformations, accidents individuels. A partir de tout fait connu on
-peut essayer d’inférer des faits inconnus. Or les faits humains, ayant
-tous leur cause dans un même centre qui est l’homme, sont tous reliés
-entre eux, non seulement entre faits de même espèce, mais entre faits
-des espèces les plus différentes. Il y a des liens non seulement entre
-les divers faits d’art, de religion, de mœurs, de politique, mais entre
-des faits de religion et des faits d’art, de politique, de mœurs; en
-sorte que d’un fait d’une espèce on peut inférer des faits de toutes les
-autres espèces.
-
-Examiner les liens entre les faits qui peuvent servir de base à des
-raisonnements, ce serait faire le tableau de tous les rapports connus
-entre les faits humains, c’est-à-dire dresser l’état de toutes les lois
-de la vie sociale établies empiriquement. Un pareil travail suffirait à
-faire l’objet d’un livre[206] On se bornera ici à indiquer les règles
-générales du raisonnement et les précautions à prendre contre les
-erreurs les plus ordinaires.
-
- [206] C’est celui que Montesquieu avait tenté dans _l’Esprit des
- lois_. J’ai, dans un cours à la Sorbonne, essayé de tracer une
- esquisse de ce tableau. [Ch. S.]
-
-Le raisonnement repose sur deux propositions: l’une générale, tirée de
-la marche des choses humaines; l’autre particulière, tirée des
-documents. Dans la pratique on commence par la proposition particulière,
-le fait historique: Salamine porte un nom phénicien. Puis on cherche une
-proposition générale: La langue d’un nom de ville est la langue du
-peuple qui a créé la ville. Et l’on conclut: Salamine, à nom phénicien,
-a été fondée par des Phéniciens.
-
-Pour que la conclusion soit sûre il faut donc deux conditions.
-
-1º La proposition générale doit être exacte; les deux faits qu’elle
-suppose liés ensemble doivent l’être de façon que le second ne se
-produise jamais sans le premier. Si cette condition était vraiment
-remplie, ce serait une loi au sens scientifique; mais en matière de
-faits humains--sauf les conditions matérielles dont les lois sont
-établies par les sciences constituées,--on n’opère qu’avec des lois
-empiriques obtenues par des constatations grossières d’ensemble, sans
-analyser les faits de façon à en dégager les vraies causes. Ces lois ne
-sont à peu près exactes que lorsqu’elles portent sur un ensemble de
-faits nombreux, car on ne sait pas très bien dans quelle mesure chacun
-est nécessaire pour produire le résultat.--La proposition sur la langue
-du nom d’une ville est trop peu détaillée pour être toujours exacte.
-Pétersbourg est un nom allemand, Syracuse en Amérique un nom grec. Il
-faut d’autres conditions pour être sûr que le nom soit lié à la
-nationalité des fondateurs. Ainsi l’on ne doit opérer qu’avec une
-proposition détaillée.
-
-2º Pour que la proposition générale soit détaillée, il faut que le fait
-historique particulier soit lui-même connu en détail; car c’est après
-l’avoir établi qu’on cherchera une loi empirique générale nécessaire
-pour raisonner. On devra donc commencer par étudier les conditions
-particulières du cas (la situation de Salamine, les habitudes des Grecs
-et des Phéniciens); on n’opérera pas sur un détail, mais sur un
-ensemble.
-
-Ainsi dans le raisonnement historique il faut 1º une proposition
-générale exacte, 2º une connaissance détaillée d’un fait passé.--On
-opérera mal si on admet une proposition générale fausse, si l’on croit,
-comme Augustin Thierry par exemple, que toute aristocratie a pour
-origine une conquête.--On opérera mal si l’on veut raisonner à partir
-d’un détail isolé (un nom de ville). La nature de ces erreurs indique
-les précautions à prendre:
-
-1º Spontanément nous prenons pour base de raisonnement les «vérités de
-sens commun» qui forment encore presque toute notre connaissance de la
-vie sociale; or la plupart sont fausses en partie, puisque la science de
-la vie sociale n’est pas faite. Et ce qui les rend surtout dangereuses,
-c’est que nous les employons sans en avoir conscience.--La précaution la
-plus sûre sera de formuler toujours la prétendue loi sur laquelle on va
-raisonner: Toutes les fois que tel fait se produit, on est certain que
-tel autre se sera produit. Si elle est évidemment fausse, on s’en
-apercevra aussitôt; si elle est trop générale on verra quelles
-conditions nouvelles il faut y ajouter pour qu’elle devienne exacte.
-
-2º Spontanément nous cherchons à tirer des conséquences du moindre fait
-isolé (ou plutôt l’idée de chaque fait éveille aussitôt en nous, par
-association, l’idée d’autres faits). C’est le procédé naturel de
-l’histoire littéraire. Chaque trait de la vie d’un auteur fournit
-matière à des raisonnements; on construit par conjecture toutes les
-influences qui ont pu agir sur lui et on admet qu’elles ont agi. Toutes
-les branches d’histoire qui étudient une seule espèce de faits, isolée
-de toute autre (langue, arts, droit privé, religion), sont exposées au
-même danger, parce qu’elles ne voient que des fragments de vie humaine
-et pas d’ensembles. Or il n’y a guère de conclusions solides que celles
-qui reposent sur un ensemble. On ne fait pas un diagnostic avec un
-symptôme, il faut l’ensemble des symptômes.--La précaution consistera à
-éviter d’opérer sur un détail isolé ou sur un fait abstrait. On devra se
-représenter des hommes avec les principales conditions de leur vie.
-
-Il faut s’attendre à réaliser rarement les conditions d’un raisonnement
-certain; nous connaissons trop mal les lois de la vie sociale et trop
-rarement les détails précis d’un fait historique. Aussi la plupart des
-raisonnements ne donnent-ils qu’une présomption, non une certitude. Mais
-il en est des raisonnements comme des documents[207]. Quand plusieurs
-présomptions se réunissent dans le même sens, elles se confirment et
-finissent par produire la certitude légitime. L’histoire comble une
-partie de ses lacunes par une accumulation de raisonnements. Il reste
-des doutes sur l’origine phénicienne de plusieurs villes grecques, il
-n’y en a pas sur la présence des Phéniciens en Grèce.
-
- [207] Voir p. 175.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-CONSTRUCTION DES FORMULES GÉNÉRALES
-
-
-I. Si on avait classé dans un cadre méthodique tous les faits
-historiques établis par l’analyse des documents et par le raisonnement,
-on aurait une description rationnelle de toute l’histoire; le travail de
-constatation serait achevé. L’histoire doit-elle en rester là? La
-question est vivement débattue et on ne peut éviter de la résoudre, car
-c’est une question pratique.
-
-Les érudits, habitués à recueillir tous les faits sans préférence
-personnelle, tendent à exiger surtout un recueil de faits complet, exact
-et objectif. Tous les faits historiques ont un droit égal à prendre
-place dans l’histoire; conserver les uns comme plus importants et
-écarter les autres comme moins importants, ce serait faire un choix
-subjectif, variable suivant la fantaisie individuelle; l’histoire ne
-doit sacrifier aucun fait.
-
-A cette conception très rationnelle on ne peut opposer qu’une difficulté
-matérielle; mais elle suffit, car elle est le motif pratique de toutes
-les sciences: c’est l’impossibilité de construire et de communiquer un
-savoir complet. Une histoire où aucun fait ne serait sacrifié devrait
-contenir tous les actes, toutes les pensées, toutes les aventures de
-tous les hommes à tous les différents moments. Ce serait une
-connaissance complète que personne n’arriverait plus à connaître, non
-faute de matériaux, mais faute de temps. C’est déjà ce qui arrive aux
-collections trop volumineuses de documents: les recueils de débats
-parlementaires contiennent toute l’histoire des assemblées, mais, pour
-l’y trouver, il faudrait plus que la vie d’un homme.
-
-Toute science doit tenir compte des conditions pratiques de la vie au
-moins dans la mesure où on la destine à devenir une science réelle, une
-science qu’on peut arriver à savoir. Toute conception qui aboutit à
-empêcher de savoir empêche la science de se constituer.
-
-La science est une économie de temps et d’efforts obtenue par un procédé
-qui rend les faits rapidement connaissables et intelligibles; elle
-consiste à recueillir lentement une quantité de faits de détail et à les
-condenser en formules portatives et incontestables. L’histoire, plus
-encombrée de détails qu’aucune autre connaissance, a le choix entre deux
-solutions: être complète et inconnaissable ou être connaissable et
-incomplète. Toutes les autres sciences ont choisi la seconde, elles
-abrègent et condensent, préférant le risque de mutiler et de combiner
-arbitrairement les faits à la certitude de ne pouvoir ni les comprendre
-ni les communiquer. Les érudits ont préféré s’enfermer dans les périodes
-anciennes où le hasard, qui a détruit presque toutes les sources de
-renseignement, les a délivrés de la responsabilité de choisir les faits
-en les privant de presque tous les moyens de les connaître.
-
-L’histoire, pour se constituer en science, doit élaborer les faits
-bruts. Elle doit les condenser sous une forme maniable en formules
-descriptives, qualitatives et quantitatives. Elle doit chercher les
-liens entre les faits qui forment la conclusion dernière de toute
-science.
-
-II. Les faits humains, complexes et variés, ne peuvent être ramenés à
-quelques formules simples comme les faits chimiques. L’histoire, comme
-toutes les sciences de la vie, a besoin de formules descriptives pour
-exprimer le caractère des différents phénomènes.
-
-La formule doit être courte pour être maniable; elle doit être précise
-pour donner une idée exacte du fait. Or la précision de la connaissance
-en matière humaine ne s’obtient que par les détails caractéristiques,
-car seuls ils font comprendre en quoi un fait a différé des autres et ce
-qu’il a eu en propre. Il y a ainsi opposition entre le besoin d’abréger,
-qui mène à chercher des formules concrètes, et la nécessité de rester
-précis, qui oblige à prendre des formules détaillées. Des formules trop
-courtes rendent la science vague et illusoire, des formules trop longues
-l’encombrent et la rendent inutile. On n’évite cette alternative que par
-un compromis continuel, dont le principe est de resserrer les faits en
-supprimant tout ce qui n’est pas strictement nécessaire pour se les
-représenter et de s’arrêter au point où on leur enlèverait quelque trait
-caractéristique.
-
-Cette opération, difficile en elle-même, est compliquée encore par
-l’état où l’on trouve les faits qu’il s’agit de condenser en formules.
-Suivant la nature des documents d’où ils sortent, ils arrivent à tous
-les degrés différents de précision depuis le récit détaillé des moindres
-épisodes (bataille de Waterloo) jusqu’à la mention en un mot (victoire
-des Austrasiens à Testry). Nous possédons sur des faits de même nature
-une quantité de détails infiniment variable suivant que les documents
-nous donnent une description complète ou une mention. Comment organiser
-en un même ensemble des connaissances d’une précision si
-différente?--Les faits connus seulement par un mot général et vague, on
-ne peut les amener à un degré moins général et plus précis; comme on
-ignore les détails, si on les ajoute par conjecture, on fera du roman
-historique. C’est ainsi qu’Augustin Thierry a procédé dans les _Récits
-mérovingiens_.--Les faits connus en détail, il est toujours facile de
-les réduire à un degré plus général en mutilant les détails
-caractéristiques; c’est ce que font les auteurs d’abrégés. Mais le
-résultat serait de réduire toute l’histoire à une masse de généralités
-vagues, uniformes pour tous les temps, sauf les noms propres et les
-dates. Ce serait une symétrie dangereuse, pour ramener tous les faits au
-même degré de généralité, de les réduire tous à l’état de ceux qui sont
-le plus mal connus.--Il faut donc, dans les cas où les documents donnent
-des détails, que les formules descriptives conservent toujours les
-traits caractéristiques des faits.
-
-Pour construire ces formules on devra revenir au questionnaire de
-groupement, répondre à chacune des questions, puis rapprocher les
-réponses. On les résumera alors en une formule aussi dense et aussi
-précise que possible, en prenant garde de maintenir à chaque mot un sens
-fixe. Travail de style, dira-t-on, et pourtant ce n’est pas ici
-seulement un procédé d’exposition, nécessaire pour se faire comprendre
-des lecteurs, c’est une précaution que l’auteur doit prendre avec
-lui-même. Pour atteindre des faits aussi fuyants que les faits sociaux,
-une langue ferme et précise est un instrument indispensable; il n’y a
-pas d’historien complet sans une bonne langue.
-
-On se trouvera bien d’employer le plus possible des termes concrets et
-descriptifs: leur sens est toujours clair. Il sera prudent de ne
-désigner les groupes collectifs que par des noms collectifs, non par des
-substantifs abstraits (royauté, État, démocratie, Réforme, Révolution)
-et d’éviter de personnifier des abstractions. On croit ne faire qu’une
-métaphore et on est entraîné par la force des mots. Les termes abstraits
-ont assurément une grande force de séduction, ils donnent à une
-proposition un aspect scientifique. Mais ce n’est qu’une apparence sous
-laquelle a vite fait de se glisser la scolastique, le mot, n’ayant pas
-de sens concret, devient une notion purement verbale (comme la vertu
-dormitive dont parle Molière). Tant que les notions sur les phénomènes
-sociaux n’auront pas été réduites à des formules véritablement
-scientifiques, il sera plus scientifique de les exprimer en termes
-d’expérience vulgaire.
-
-Pour construire la formule on devra savoir d’avance quels éléments
-doivent y entrer. Il faut ici distinguer les faits généraux (habitudes
-et évolutions) et les faits uniques (événements)
-
-III. Les faits généraux consistent dans des actes souvent répétés
-communs à beaucoup d’hommes. Il faut en déterminer le _caractère_,
-l’_étendue_, la _durée_.
-
-Pour formuler le caractère, on réunit tous les traits qui constituent le
-fait (habitude, institution) et le distinguent de tout autre. On
-rassemble sous la même formule tous les cas individuels très semblables,
-en négligeant les variations individuelles.
-
-Cette concentration se fait sans effort pour les habitudes de forme
-(langue, écriture) et pour toutes les habitudes intellectuelles; les
-hommes qui les pratiquaient les ont déjà exprimées par des formules
-qu’il suffit de recueillir. Il en est de même pour toutes les
-institutions consacrées par des règles expressément formulées
-(règlements, lois, statuts privés). Aussi les histoires spéciales
-ont-elles été les premières à aboutir à des formules méthodiques. Par
-contre elles n’atteignent que des faits superficiels et conventionnels,
-non les actes réels ou les pensées réelles: dans la langue les mots
-écrits, non la prononciation réelle, dans la religion les dogmes et les
-rites officiels, non les croyances réelles de la masse du public; dans
-la morale les préceptes avoués, non la conception réelle; dans les
-institutions les règles officielles, non la pratique réelle. En toutes
-ces matières la connaissance des formules conventionnelles devra se
-doubler un jour de l’étude des habitudes réelles.
-
-Il est beaucoup plus difficile d’embrasser dans une formule une habitude
-constituée par des actes réels; ce qui est le cas de la vie économique,
-de la vie privée, de la vie politique; car il faut, dans des actes
-différents, trouver les caractères communs qui composent l’habitude; ou,
-si ce travail a été fait déjà dans les documents et résumé dans une
-formule (ce qui est le cas habituel), il faut faire la critique de cette
-formule pour s’assurer qu’elle recouvre véritablement une habitude
-homogène.
-
-La difficulté est la même pour construire la formule d’un groupe; il
-faut décrire les caractères communs à tous les membres du groupe et
-trouver un nom collectif qui le désigne exactement. Les noms de groupes
-ne manquent pas dans les documents; mais, comme ils sont nés de l’usage,
-beaucoup correspondent mal aux groupes réels; il faut en faire la
-critique, en préciser, souvent en rectifier le sens.
-
-De cette première opération doivent sortir des formules qui expriment
-les caractères conventionnels et réels de toutes les habitudes des
-différents groupes.
-
-Pour préciser l’_étendue_ de l’habitude, on cherchera les points les
-plus éloignés où elle apparaît (ce qui donne l’aire de dispersion), et
-la région où elle est la plus fréquente (le centre). L’opération prend
-parfois la forme d’une carte (par exemple la carte des _tumuli_ et des
-_dolmen_ de France). Il faudra indiquer aussi les groupes d’hommes qui
-ont pratiqué chaque habitude et les sous-groupes où elle a eu le plus
-d’intensité.
-
-La formule devra indiquer la _durée_ de l’habitude. On cherchera les cas
-extrêmes, quand apparaît pour la première fois et pour la dernière la
-forme, la doctrine, l’usage, l’institution, le groupe. Mais il ne suffit
-pas de noter les deux cas isolés, le plus ancien et le plus récent; il
-faut chercher la période où l’habitude a été vraiment active.
-
-La formule de l’évolution devra indiquer les variations successives de
-l’habitude, en précisant pour chacune les limites d’étendue et de durée.
-Puis, comparant l’ensemble des variations, on construira la marche
-générale de l’évolution. La formule d’ensemble indiquera où et quand
-l’évolution a commencé et fini et dans quel sens elle s’est produite.
-Toutes les évolutions ont des conditions communes qui permettent d’en
-marquer les étapes.--Toute habitude (usage ou institution) commence par
-être un acte spontané de quelques individus; quand les autres l’imitent
-il devient un usage. De même les opérations sociales sont d’abord
-exécutées par un personnel qui s’en charge spontanément, puis les autres
-l’acceptent et il devient un personnel officiel. C’est la première
-étape, initiative individuelle, imitation et acceptation volontaire par
-la masse.--L’usage, devenu traditionnel, se transforme en coutume ou
-règle obligatoire; le personnel, devenu permanent, se transforme en
-personnel investi d’un pouvoir de contrainte morale ou matérielle. C’est
-l’étape de la tradition et de l’autorité; très souvent elle reste la
-dernière et dure jusqu’à la destruction de la société.--L’usage se
-relâche, les règles sont violées, le personnel n’est plus obéi; c’est
-l’étape de révolte et de décomposition.--Enfin dans quelques sociétés
-civilisées, la règle est critiquée, le personnel blâmé, une partie des
-sujets impose une transformation rationnelle et une surveillance du
-personnel: c’est l’étape de la réforme et du contrôle.
-
-IV. Pour les faits uniques il faut renoncer à en réunir plusieurs sous
-une même formule puisque leur caractère est de ne s’être produits qu’une
-fois. Pourtant la nécessité force à abréger, on ne peut conserver tous
-les actes de tous les membres d’une assemblée ou de tous les
-fonctionnaires d’un État. Il faut sacrifier beaucoup d’individus et
-beaucoup de faits.
-
-Comment faire le choix? Les goûts personnels ou le patriotisme peuvent
-créer des préférences pour des personnages sympathiques ou des
-événements locaux; mais le seul principe de choix qui puisse être commun
-à tous les historiens c’est le rôle joué dans l’évolution des choses
-humaines. On doit conserver les personnages et les événements qui ont
-agi visiblement sur la marche de l’évolution. Le signe pour les
-reconnaître est qu’on ne peut exposer l’évolution sans parler d’eux.--Ce
-sont les hommes qui ont modifié l’état d’une société soit comme
-créateurs ou initiateurs d’une habitude (artistes, savants, inventeurs,
-fondateurs, apôtres), soit comme directeurs d’un mouvement, chefs
-d’États, de partis, d’armées.--Ce sont les événements qui ont amené un
-changement dans les habitudes ou l’état des sociétés.
-
-Pour construire la formule descriptive d’un personnage historique il
-faut choisir des traits dans sa biographie et dans ses habitudes. Dans
-sa biographie on prendra les faits qui ont déterminé sa carrière, formé
-ses habitudes, et amené les actes par lesquels il a agi sur la société.
-Ce sont les conditions physiologiques (corps, tempérament, état de
-santé)[208], les actions éducatives qu’il a subies, les conditions
-sociales. L’histoire de la littérature nous a habitués à des recherches
-de ce genre.
-
- [208] Michelet a discrédité l’étude des influences physiologiques par
- l’abus qu’il en a fait dans la dernière partie de son _Histoire de
- France_; elle n’en est pas moins indispensable pour comprendre la
- direction de la vie d’un personnage.
-
-Parmi les habitudes d’un homme il faut dégager ses conceptions
-fondamentales dans l’ordre de faits sur lesquels il a eu une action, sa
-conception de la vie et ses connaissances, ses goûts dominants, ses
-occupations habituelles, ses procédés de conduite. De ces détails variés
-à l’infini se forme l’impression du «caractère» et le recueil de ces
-traits caractéristiques constitue le «portrait», ou, comme on aime à
-dire aujourd’hui, la «psychologie» du personnage. Cet exercice, très
-estimé encore, date du temps où l’histoire était un genre littéraire; il
-est douteux qu’il puisse devenir un procédé scientifique. Il n’y a guère
-de méthode sûre pour résumer le caractère d’un homme, même vivant, à
-plus forte raison quand on est réduit à le connaître par la voie
-indirecte des documents. Les controverses sur l’interprétation de la
-conduite d’Alexandre sont un bon exemple de cette incertitude.
-
-Si l’on se risque pourtant à chercher la formule d’un caractère on devra
-se garder de deux tentations naturelles: 1º Il ne faut pas construire le
-caractère avec les déclarations du personnage sur lui-même. 2º L’étude
-des personnages imaginaires (drame et roman) nous a habitués à chercher
-un lien logique entre les divers sentiments et les divers actes d’un
-homme; un caractère, en littérature, est fabriqué logiquement. Il ne
-faut pas transporter dans l’étude des hommes réels la recherche du
-caractère cohérent. Nous y sommes moins exposés pour les gens que nous
-observons dans la vie parce que nous voyons trop de traits qui ne
-rentreraient pas dans une formule cohérente. Mais l’absence de
-documents, en supprimant les traits qui nous auraient gênés, nous incite
-à agencer le très petit nombre de ceux qui restent en forme de caractère
-de théâtre. C’est pourquoi les grands hommes de l’antiquité nous
-paraissent bien plus logiques que nos contemporains.
-
-Comment construire la formule d’un événement? Un besoin irrésistible de
-simplification nous fait réunir sous un nom unique une masse énorme de
-menus faits aperçus en bloc et entre lesquels nous sentons confusément
-un lien (une bataille, une guerre, une réforme). Ce qui est ainsi réuni,
-ce sont tous les actes qui ont concouru à un même résultat. Voilà
-comment se forme la notion vulgaire d’événement, et nous n’en avons pas
-de plus scientifique. Il faut donc grouper les faits d’après leur
-résultat; ceux qui n’ont pas laissé de résultat visible disparaissent,
-les autres se fondent en quelques ensembles qui sont les événements.
-
-Pour décrire un événement il faut préciser 1º son caractère, 2º son
-étendue.
-
-1º Le caractère, ce sont les traits qui le distinguent de tout autre,
-non pas seulement les conditions extérieures de date et de lieu, mais la
-façon dont il s’est produit et ses causes directes. Voici les
-indications que la formule devra contenir. Un ou plusieurs hommes, dans
-telles dispositions intérieures (conceptions et motifs de l’acte),
-opérant dans telles conditions matérielles (local, instrument), ont fait
-tels actes, qui ont eu pour effet telle modification.--Pour déterminer
-les motifs des actes on n’a pas d’autre procédé que de rapprocher les
-actes d’une part avec les déclarations de leurs auteurs, d’autre part
-avec l’interprétation des gens qui les ont fait agir. Il reste souvent
-un doute: c’est le terrain de polémique entre les partis; chacun
-interprète les actes de son parti par des motifs nobles et ceux du parti
-adverse par des motifs vils. Mais des actes décrits sans motif
-resteraient inintelligibles.
-
-2º L’étendue de l’événement sera indiquée dans le lieu (la région où il
-s’est accompli et celle que ses effets directs ont atteinte), et dans le
-temps (le moment où il a commencé à se réaliser et le moment où le
-résultat a été acquis).
-
-V. Les formules descriptives de caractères, étant seulement
-qualitatives, ne donnent qu’une idée abstraite des faits; la quantité
-est nécessaire pour se représenter la place qu’ils ont tenue dans la
-réalité. Il n’est pas indifférent qu’un usage ait été pratiqué par une
-centaine ou par des millions d’hommes.
-
-Pour formuler la quantité on dispose de plusieurs procédés, de plus en
-plus imparfaits, qui l’atteignent d’une façon de moins en moins précise.
-Les voici, dans l’ordre de précision décroissante.
-
-1º La _mesure_ est le procédé entièrement scientifique, car les chiffres
-égaux désignent des valeurs rigoureusement exactes. Mais il faut une
-unité commune, et on ne l’a que pour le temps et pour les faits
-matériels (longueurs, surfaces, poids). L’indication des chiffres de
-production et des sommes d’argent est la partie essentielle des faits
-économiques et financiers. Mais les faits psychologiques restent en
-dehors de toute mesure.
-
-2º Le _dénombrement_, qui est le procédé de la statistique[209],
-s’applique à tous les faits qui ont en commun un caractère défini dont
-on se sert pour les compter. Les faits ainsi réunis sous un même chiffre
-ne sont pas de même espèce, ils peuvent n’avoir de commun qu’un seul
-caractère, abstrait (crime, procès), ou conventionnel (ouvrier,
-appartement); le chiffre indique seulement sur combien de cas s’est
-rencontré un caractère: il ne désigne pas un total homogène.--C’est une
-tendance naturelle de confondre le chiffre et la mesure et de s’imaginer
-qu’on connaît les faits avec une précision scientifique parce qu’on a pu
-leur appliquer un chiffre; il faut se défendre de cette illusion, ne pas
-prendre le chiffre de dénombrement d’une population ou d’une armée pour
-la mesure de son importance[210].--Le dénombrement donne pourtant une
-indication nécessaire pour construire la formule d’un groupe. Mais il
-est restreint aux cas où l’on peut connaître toutes les unités d’une
-espèce dans les limites données, car il doit se faire en pointant, puis
-en additionnant. Avant d’entreprendre un dénombrement rétrospectif, on
-devra donc s’assurer que les documents sont assez complets pour montrer
-toutes les unités à dénombrer. Quant aux chiffres donnés par les
-documents, on devra les tenir en défiance.
-
- [209] Sur la statistique, qui est une méthode aujourd’hui constituée,
- on trouvera un bon résumé avec une bibliographie dans le
- _Handwörterbuch der Staatswissenschaften_, Iena, 1890-94, gr. in-8.
-
- [210] Comme Bourdeau (_l’Histoire et les Historiens_, Paris, 1888,
- in-8), qui propose de réduire toute l’histoire à une série de
- statistiques.
-
-3º L’_évaluation_ est un dénombrement incomplet fait dans une portion
-restreinte du champ, en supposant que les proportions seront les mêmes
-dans le reste du champ. C’est un expédient qui s’impose souvent en
-histoire, quand les documents sont inégalement abondants.
-
-Le résultat reste douteux si l’on n’est pas sûr que la portion dénombrée
-fût exactement semblable aux autres.
-
-4º L’_échantillonnage_ est un dénombrement restreint à quelques unités
-prises en différents endroits du champ; on calcule la proportion des cas
-où le caractère donné se rencontre (soit 90 pour 100), on admet que la
-proportion sera la même dans l’ensemble, et quand il y a plusieurs
-catégories on obtient la proportion entre elles. Le procédé est
-applicable en histoire à des faits de toute espèce, soit pour établir la
-proportion des différentes formes ou des différents usages dans une
-période ou une région donnée, soit pour déterminer dans les groupes
-hétérogènes la proportion des membres d’espèce différente. Il donne
-l’impression approximative de la fréquence des faits et de la proportion
-des éléments d’une société; il peut même montrer quelles espèces de
-faits se rencontrent le plus souvent ensemble et par conséquent
-paraissent liés. Mais pour être appliqué correctement, il faut que les
-échantillons soient représentatifs de l’ensemble et non d’une partie qui
-risquerait d’être exceptionnelle. On doit donc les choisir en des points
-très différents et dans des conditions très différentes, de façon que
-les exceptions se contre-balancent. Il ne suffit pas de les prendre en
-des points _éloignés_, par exemple sur les différentes frontières d’un
-pays, car le fait même d’être frontière est une condition
-exceptionnelle.--On pourra vérifier en suivant les procédés des
-anthropologistes pour l’établissement des moyennes.
-
-5º La _généralisation_ n’est qu’un procédé instinctif de simplification.
-Dès qu’on a aperçu dans un objet un certain caractère, on étend ce
-caractère à tous les autres objets un peu semblables. En toutes les
-matières humaines où les faits sont toujours complexes, on généralise
-inconsciemment; on étend à tout un peuple les habitudes de quelques
-individus, ou celles du premier groupe de ce peuple qu’on a connu, à
-toute une période des habitudes constatées à un moment donné. C’est en
-histoire la plus active de toutes les causes d’erreur, et elle agit en
-toute matière, sur l’étude des usages, des institutions, même sur
-l’appréciation de la moralité d’un peuple[211]. La généralisation repose
-sur l’idée confuse que tous les faits contigus ou semblables en quelque
-point sont semblables sur tous les points. Elle est un échantillonnage
-inconscient et mal fait. On peut donc la rendre correcte en la ramenant
-aux conditions d’un échantillonnage bien fait. On doit examiner les cas
-à partir desquels on veut généraliser et se demander: Quel droit a-t-on
-de généraliser? c’est-à-dire quelle raison a-t-on de présumer que le
-caractère constaté dans ces cas se rencontrera dans des milliers
-d’autres? que ces cas seront pareils à la moyenne? La seule raison
-valable, c’est que ces cas soient représentatifs de l’ensemble. Et ainsi
-on se trouve ramené au procédé méthodique de l’échantillonnage.
-
- [211] Voir un bon exemple dans Lacombe, _o. c._, p. 146.
-
-Voici comment on doit opérer: 1º On doit préciser le champ dans lequel
-on croit pouvoir généraliser (c’est-à-dire admettre la ressemblance de
-tous les cas), délimiter le pays, le groupe, la classe, l’époque où on
-va généraliser. Il faut prendre garde de ne pas faire le champ trop
-grand en confondant une section avec l’ensemble (un peuple grec ou
-germanique avec l’ensemble des Grecs ou des Germains). 2º On doit
-s’assurer que les faits contenus dans le champ sont semblables sur les
-points où on veut généraliser; donc se défier des noms vagues qui
-recouvrent des groupes très différents (Chrétiens, Français, Aryas,
-Romans). 3º On doit s’assurer que les cas sur lesquels on va généraliser
-sont des échantillons représentatifs. Il faut qu’ils rentrent vraiment
-dans le champ, car il arrive de prendre pour spécimen d’un groupe des
-hommes ou des faits d’un autre groupe. Il faut qu’ils ne soient pas
-exceptionnels, ce qui est à présumer pour tous les cas qui se produisent
-dans des conditions exceptionnelles; les auteurs de documents tendent à
-noter de préférence ce qui les surprend, par conséquent les cas
-exceptionnels tiennent dans les documents une place disproportionnée à
-leur nombre réel; c’est une des principales sources d’erreur. 4º Le
-nombre des spécimens nécessaires pour généraliser doit être d’autant
-plus grand qu’il y a moins de moins de ressemblance entre tous les cas
-pris dans le champ. Il pourra être petit sur les points où les hommes
-tendent à se ressembler fortement, soit par imitation ou convention
-(langue, rites, cérémonies), soit par l’effet de coutumes ou de
-règlements obligatoires (institutions sociales, politiques dans les pays
-où l’autorité est obéie). Il devra être plus grand pour les faits où
-l’initiative individuelle a plus de part (art, science, morale); et
-même, pour la conduite privée, toute généralisation sera d’ordinaire
-impossible.
-
-VI. Les formules descriptives ne sont en aucune science le terme dernier
-du travail. Il reste encore à classer les faits de façon à en embrasser
-l’ensemble, il reste à chercher les rapports entre eux;--ce sont les
-conclusions générales. L’histoire, à cause de l’infirmité de son mode de
-connaissance, a besoin en outre d’une opération préalable pour
-déterminer la portée des connaissances obtenues[212].
-
- [212] Il a paru inutile de discuter ici si l’histoire doit, suivant la
- tradition antique, remplir encore une autre fonction, si elle doit
- _juger_ les événements et les hommes, c’est-à-dire accompagner la
- description des faits d’un jugement d’approbation ou de réprobation,
- soit au nom d’un idéal moral général ou particulier (idéal de secte,
- de parti, de nation), soit au point de vue pratique en examinant,
- comme Polybe, si les actes historiques ont été bien ou mal combinés
- en vue du succès. Cette addition pourrait se faire dans toute étude
- descriptive: le naturaliste pourrait exprimer sa sympathie ou son
- admiration pour un animal, blâmer la férocité du tigre ou louer le
- dévouement de la poule à ses poussins. Mais il est évident qu’en
- histoire, comme en toute autre matière, ce jugement est étranger à
- la science.
-
-Le travail critique n’a fourni qu’une masse de remarques isolées sur la
-valeur de la connaissance que les documents ont permis d’atteindre. Il
-faut les réunir. On prendra donc tout un groupe de faits classés dans le
-même cadre--une espèce de faits, un pays, une période, un événement--et
-on résumera les résultats de la critique des faits particuliers pour
-obtenir une formule d’ensemble. Il faudra considérer: 1º l’étendue, 2º
-la valeur de notre connaissance.
-
-1º On se demandera quelles sont les lacunes laissées par les documents.
-Il est facile, en suivant le questionnaire général de groupement, de
-constater sur quelles espèces de faits nous ne sommes pas renseignés.
-Pour les évolutions nous apercevons quels anneaux manquent à la chaîne
-des changements successifs; pour les événements quels épisodes, quels
-groupes d’acteurs, quels motifs nous restent inconnus; quels faits nous
-voyons apparaître sans en savoir le commencement ou disparaître sans en
-connaître la fin. Nous devons dresser, au moins mentalement, le tableau
-de nos ignorances pour nous rappeler la distance entre notre
-connaissance réelle et une connaissance complète.
-
-2º La valeur de notre connaissance dépend de la valeur de nos documents.
-La critique nous l’a montrée en détail pour chaque cas, il faut la
-résumer en quelques traits pour un ensemble de faits. Notre connaissance
-provient-elle d’observation directe, de tradition écrite, ou de
-tradition orale? Possédons-nous plusieurs traditions diversement
-colorées ou une seule? Possédons-nous des documents d’espèce diverse ou
-d’une seule espèce? Les renseignements sont-ils vagues ou précis,
-détaillés ou sommaires, littéraires ou positifs, officiels ou
-confidentiels?
-
-La tendance naturelle est de négliger dans la construction les résultats
-de la critique, d’oublier ce qu’il y a d’incomplet ou de douteux dans
-notre connaissance. Un désir puissant d’accroître le plus possible la
-masse de nos renseignements et de nos conclusions nous pousse à nous
-délivrer de toutes les restrictions négatives. Le risque est donc grand
-de nous former avec des renseignements fragmentaires et suspects une
-impression d’ensemble comme si nous possédions un tableau complet.--On
-oublie facilement l’existence des faits que les documents ne décrivent
-pas (les faits économiques, les esclaves dans l’antiquité); on s’exagère
-la place tenue par les faits connus (l’art grec, les inscriptions
-romaines, les couvents du moyen âge). Instinctivement, on apprécie
-l’importance des faits à la quantité des documents qui en parlent.--On
-oublie la nature particulière des documents, et, lorsqu’ils sont tous de
-même provenance, on oublie qu’ils ont fait subir aux faits la même
-déformation et que leur communauté d’origine rend le contrôle
-impossible; on conserve docilement la couleur de la tradition (romaine,
-orthodoxe, aristocratique).
-
-Pour échapper à ces tendances naturelles il suffit de s’imposer la règle
-de passer en revue l’ensemble des faits et l’ensemble de la tradition
-avant tout essai de conclusion générale.
-
-VII. Les formules descriptives donnent le caractère particulier de
-chacun des petits groupes de faits. Pour obtenir une conclusion
-d’ensemble il faut réunir tous ces résultats de détail en une formule
-d’ensemble. On doit rapprocher non des détails isolés ou des caractères
-secondaires[213], mais des groupes de faits qui se ressemblent par un
-ensemble de caractères.
-
- [213] La comparaison entre deux faits de détail appartenant à des
- ensembles très différents (Abd-el-Kader à Jugurtha, Napoléon à
- Sforza) est un procédé d’exposition frappant, mais non un moyen
- d’arriver à une conclusion scientifique.
-
-On forme ainsi un ensemble (d’institutions, de groupes humains,
-d’événements). On en détermine--suivant la méthode indiquée plus
-haut--les caractères propres, l’étendue, la durée, la quantité ou
-l’importance.
-
-En formant des groupes de plus en plus généraux, on laisse, à chaque
-degré nouveau de généralité, tomber les caractères différents pour ne
-retenir que les caractères communs. On doit s’arrêter au point où il ne
-resterait plus de commun que des caractères universels de
-l’humanité.--Le résultat est de condenser en une formule le caractère
-général d’un ordre de faits, une langue, une religion, un art, une
-organisation économique, une société, un gouvernement, un événement
-complexe (comme l’Invasion ou la Réforme).
-
-Tant que ces formules d’ensemble demeurent isolées, la conclusion ne
-paraît pas complète. Et comme on ne peut plus les rapprocher davantage
-pour les fondre, on sent le besoin de les comparer pour essayer de les
-classer.--La classification peut être tentée par deux procédés.
-
-1º On peut comparer les catégories semblables de faits spéciaux, les
-langues, les religions, les arts, les gouvernements, en les prenant dans
-toute l’humanité, les comparant entre eux et classant ensemble ceux qui
-se ressemblent le plus. On obtient des familles de langues, de
-religions, de gouvernements qu’on peut essayer de classer ensuite entre
-elles. C’est une classification abstraite, qui isole une espèce de faits
-de toutes les autres, renonçant ainsi à atteindre les causes. Elle a
-l’avantage d’être rapidement faite et d’aboutir à un vocabulaire
-technique qui peut être commode pour désigner les faits.
-
-2º On peut comparer des groupes réels d’individus réels, prendre les
-sociétés données historiquement et les classer d’après leurs
-ressemblances. C’est une classification concrète analogue à celles de la
-zoologie où on classe non des fonctions, mais des animaux complets. Il
-est vrai que les groupes sont moins nets qu’en zoologie; aussi n’est-on
-pas d’accord sur les caractères d’après lesquels doit s’établir la
-ressemblance. Sera-ce l’organisation économique ou politique, ou l’état
-intellectuel? Aucun principe ne s’est encore imposé.
-
-L’histoire n’est pas encore parvenue à une classification scientifique
-d’ensemble. Peut-être les groupes humains ne sont-ils pas assez
-homogènes pour fournir un fondement solide de comparaison, et pas assez
-tranchés pour fournir des unités comparables.
-
-VIII. L’étude des rapports entre les faits simultanés consiste à
-chercher les liens entre tous les faits d’espèces différentes qui se
-produisent dans une même société. On sent confusément que les
-différentes habitudes séparées par abstraction et classées en catégories
-distinctes (art, religion, institutions politiques), ne sont pas isolées
-dans la réalité, qu’elles ont des caractères communs et qu’elles sont
-liées assez pour qu’un changement de l’une amène un changement dans
-l’autre. C’est l’idée fondamentale de l’_Esprit des lois_ de
-Montesquieu. Ce lien, appelé parfois _consensus_, l’école allemande
-(Savigny, Niebuhr) l’a appelé _Zusammenhang_. De cette conception est
-née la théorie du _Volksgeist_ (esprit du peuple), dont une contrefaçon
-a pénétré depuis quelques années en France sous le nom d’«âme
-nationale». Elle est aussi au fond de la théorie de l’âme sociale
-exposée par Lamprecht.
-
-En écartant ces conceptions mystiques il reste un fait très confus, mais
-incontestable, c’est la «solidarité» entre les différentes habitudes
-d’un même peuple. Pour l’étudier avec précision, il faudrait l’analyser,
-et un lien ne s’analyse pas. Il est donc naturel que cette partie des
-sciences sociales soit restée le refuge du mystère et de l’obscurité.
-
-En comparant les différentes sociétés de façon à établir par quelles
-branches se ressemblent ou différent celles qui se ressemblent ou
-diffèrent par une branche donnée (religion ou gouvernement), on
-obtiendrait peut-être des constatations empiriques intéressantes. Mais,
-pour _expliquer_ le _consensus_, il faut remonter jusqu’aux faits qui le
-produisent, jusqu’aux causes communes des différentes habitudes. On se
-trouve ainsi acculé à la nécessité d’aborder la recherche des causes et
-on entre dans l’histoire dite _philosophique_, parce qu’elle cherche ce
-qu’on appelait autrefois la _philosophie_ des faits, c’est-à-dire leurs
-rapports permanents.
-
-IX. Le besoin de s’élever au-dessus de la simple constatation des faits,
-pour les _expliquer_ par leurs _causes_, ce besoin constitutif de toutes
-les sciences, a fini par se faire sentir même dans l’étude de
-l’histoire. De là sont nés les systèmes de philosophie de l’histoire et
-les essais en vue de déterminer des lois ou des causes historiques. Nous
-devons renoncer à faire ici un examen critique de ces tentatives, si
-nombreuses au XIXe siècle; nous essaierons du moins d’indiquer par
-quelles voies on a abordé le problème et ce qui a empêché d’atteindre
-une solution scientifique.
-
-Le procédé le plus naturel d’explication consiste à admettre qu’une
-cause transcendante, la Providence, dirige tous les faits de l’histoire
-vers un but connu de Dieu[214]. Cette explication ne peut être que le
-couronnement métaphysique d’une construction scientifique, car le propre
-de la science est de n’étudier que les causes déterminantes.
-L’historien, pas plus que le chimiste ou le naturaliste, n’a à
-rechercher la cause première ou les causes finales. En fait on ne
-s’arrête plus guère aujourd’hui à discuter, sous sa forme théologique,
-la théorie de la Providence dans l’histoire.
-
- [214] C’est encore le système de plusieurs auteurs contemporains, le
- juriste belge Laurent dans ses _Études sur l’histoire de
- l’humanité_, l’Allemand Rocholl, et même Flint, l’historien anglais
- de la philosophie de l’histoire.
-
-Mais la tendance à expliquer les faits historiques par des causes
-transcendantes persiste dans des théories plus modernes où la
-métaphysique se déguise sous des formes scientifiques. Les historiens au
-XIXe siècle ont subi si fortement l’action de l’éducation philosophique
-que la plupart introduisent, parfois même à leur insu, des formules
-métaphysiques dans la construction de l’histoire. Il suffira d’énumérer
-ces systèmes et d’en montrer le caractère métaphysique pour que les
-historiens réfléchis soient avertis de s’en défier.
-
-La théorie du caractère rationnel de l’histoire repose sur l’idée que
-tout fait historique réel est en même temps «rationnel», c’est-à-dire
-conforme à un plan d’ensemble intelligible; d’ordinaire on admet comme
-sous-entendu que tout fait social a sa raison d’être dans le
-développement de la société, c’est-à-dire qu’il finit par tourner à
-l’avantage de la société; ce qui conduit à chercher pour cause à toute
-institution le besoin social auquel elle a dû répondre à l’origine[215].
-C’est l’idée fondamentale de l’Hegelianisme, sinon chez Hegel, du moins
-chez ses disciples historiens (Ranke, Mommsen, Droysen, en France
-Cousin, Taine et Michelet). C’est sous un déguisement laïque la vieille
-théorie théologique des causes finales qui suppose une Providence
-occupée à diriger l’humanité au mieux de ses intérêts. Et c’est un _a
-priori_ consolant, mais non scientifique; car l’observation des faits
-historiques ne montre pas que les choses se soient toujours passées de
-la façon la plus avantageuse aux hommes ou la plus rationnelle, ni que
-les institutions aient eu d’autre cause que les intérêts de ceux qui les
-établissaient; elle donnerait plutôt l’impression inverse.
-
- [215] C’est ainsi que Taine, dans _Les origines de la France
- contemporaine_ explique la formation des privilèges de l’ancien
- régime par les services qu’auraient jadis rendus les privilégiés.
-
-De la même source métaphysique sort aussi la théorie hégélienne des
-_idées_ qui se réalisent successivement dans l’histoire par
-l’intermédiaire des peuples successifs. Popularisée en France par Cousin
-et Michelet, cette théorie a fini son temps, même en Allemagne; mais
-elle s’est prolongée, surtout en Allemagne, sous la forme de la mission
-historique (_Beruf)_ attribuée à des peuples ou à des personnages. Il
-suffira ici de constater que les métaphores même d’«idée» et de
-«mission» impliquent une cause transcendante anthropomorphique.
-
-De la même conception optimiste d’une direction rationnelle du monde
-découle la théorie du _progrès_ continu et nécessaire de l’humanité.
-Bien qu’adoptée par les positivistes, elle n’est qu’une hypothèse
-métaphysique. Au sens vulgaire, le «progrès» n’est qu’une expression
-subjective pour désigner les changements qui vont dans le sens de nos
-préférences. Mais--même en prenant le mot au sens objectif que Spencer
-lui a donné (un accroissement de variété et de coordination des
-phénomènes sociaux)--l’étude des faits historiques ne montre pas _un_
-progrès universel et continu de l’humanité, elle montre _des_ progrès
-partiels et intermittents, et elle ne fournit aucune raison de les
-attribuer à une cause permanente inhérente à l’ensemble de l’humanité
-plutôt qu’à une série d’accidents locaux[216].
-
- [216] On trouvera une bonne critique de la théorie du progrès dans
- l’ouvrage cité de P. Lacombe.
-
-Des tentatives d’explication de forme plus scientifique sont nées dans
-les histoires spéciales (des langues, des religions, du droit). En
-étudiant séparément la succession des faits d’une seule espèce, les
-spécialistes ont été amenés à constater le retour régulier des mêmes
-successions de faits, ils l’ont exprimée en formules qu’on a appelées
-quelquefois des lois (par exemple la loi de l’accent tonique); ce ne
-sont jamais que des lois empiriques, elles indiquent seulement les
-successions de faits sans les expliquer, puisqu’elles n’en découvrent
-pas la cause déterminante. Mais, par une métaphore naturelle, les
-spécialistes, frappés de la régularité de ces successions, ont regardé
-l’évolution des usages (d’un mot, d’un rite, d’un dogme, d’une règle de
-droit) comme un développement organique analogue à la croissance d’une
-plante; on a parlé de la «vie des mots», de la «mort des dogmes», de la
-«croissance des mythes». Puis, oubliant que toutes ces choses sont de
-pures abstractions, on a admis--sans le dire explicitement--une force
-inhérente au mot, au rite, à la règle, qui produirait son évolution.
-C’est la théorie du développement (_Entwickelung_) des usages et des
-institutions; lancée en Allemagne par l’école «historique», elle a
-dominé toutes les histoires spéciales. L’histoire des langues seule
-achève de s’en dégager[217].--De même qu’on assimilait les usages à des
-êtres doués d’une vie propre, on personnifiait la succession des
-individus qui composent les corps de la société (royauté, église, sénat,
-parlement), en lui prêtant une volonté continue qu’on traitait comme une
-cause agissante.--Un monde d’êtres imaginaires s’est créé ainsi derrière
-les faits historiques et a remplacé la Providence dans l’explication des
-faits. Pour se défendre contre cette mythologie décevante, une règle
-suffira: Ne chercher les causes d’un fait historique qu’après s’être
-représenté ce fait d’une façon concrète sous la forme d’individus qui
-agissent ou qui pensent. Si l’on tient à user des substantifs abstraits,
-on devra éviter toute métaphore qui leur ferait jouer le rôle d’êtres
-vivants.
-
- [217] Voir les déclarations très nettes d’un des principaux
- représentants de la science du langage en France, V. Henry,
- _Antinomies linguistiques_, Paris, 1896, in-8.
-
-En comparant les évolutions des différentes espèces de faits dans une
-même société, l’école «historique» avait été amenée à constater la
-solidarité (_Zusammenhang_)[218]. Mais, avant d’en avoir cherché les
-causes par analyse, on supposa une cause générale permanente qui devait
-résider dans la société elle-même. Et, comme on s’était habitué à
-personnifier la société, on lui attribua un tempérament spécial, le
-génie propre de la nation ou de la race, qui se manifestait dans les
-différentes activités sociales et expliquait leur solidarité[219]. Ce
-n’était qu’une hypothèse suggérée par le monde animal où chaque espèce a
-des caractères permanents. Elle eût été insuffisante, car, pour
-expliquer comment une même société a changé de caractère d’une époque à
-l’autre (les Grecs entre le VIIe et le IVe siècle, les Anglais entre le
-XVe et le XIXe), il eût fallu faire intervenir l’action des causes
-extérieures. Et elle est caduque, puisque toutes les sociétés
-historiques sont des groupes d’hommes sans unité anthropologique et sans
-caractères communs héréditaires.
-
- [218] Voir plus haut, p. 246.
-
- [219] Lamprecht, dans l’article cité p. 213, après avoir rapproché les
- évolutions artistique, religieuse, économique de l’Allemagne au
- moyen âge et constaté qu’on peut les diviser toutes en périodes de
- même durée, explique les transformations simultanées des différents
- usages et institutions d’une même société par les transformations de
- «l’âme sociale» collective. Ce n’est qu’une autre forme de la même
- hypothèse.
-
-A côté de ces explications métaphysiques ou métaphoriques, se sont
-produites des tentatives pour appliquer à la recherche des causes en
-histoire le procédé classique des sciences naturelles: comparer des
-séries parallèles de faits successifs pour voir ceux qui se retrouvent
-toujours ensemble. La «méthode comparative» a été essayée sous plusieurs
-formes.--On a pris pour objet d’étude un détail de la vie sociale (un
-usage, une institution, une croyance, une règle), défini abstraitement;
-on en a comparé les évolutions dans différentes sociétés, de façon à
-déterminer l’évolution commune qu’on devrait rapporter à une même cause
-générale. Ainsi se sont fondés la linguistique, la mythologie, le droit
-comparés.--On a proposé (en Angleterre) de préciser la comparaison en
-appliquant la méthode «statistique»; il s’agirait de comparer
-systématiquement toutes les sociétés connues et de dresser la
-statistique de tous les cas où deux usages se rencontrent ensemble.
-C’est le principe des tables de concordance de Bacon; il est à craindre
-qu’il ne donne pas plus de résultats.--Le vice de tous ces procédés est
-d’opérer sur des notions abstraites, en partie arbitraires, parfois même
-sur des rapprochements de mots, sans connaître l’ensemble des conditions
-où se sont produits les faits.
-
-On pourrait imaginer une méthode plus concrète qui, au lieu de
-fragments, comparerait des ensembles, c’est-à-dire des sociétés tout
-entières, soit la même société à deux moments de son évolution
-(l’Angleterre au XVIe et au XIXe siècle), soit des évolutions d’ensemble
-de plusieurs sociétés, contemporaines l’une de l’autre (Angleterre et
-France) ou d’époques différentes (Rome et l’Angleterre). Elle pourrait
-servir négativement, pour s’assurer qu’un fait n’est pas l’effet
-nécessaire d’un autre, puisqu’on ne les trouve pas toujours liés (par
-exemple l’émancipation des femmes et le christianisme). Mais on ne peut
-guère en attendre de résultats positifs, car la concomitance de deux
-faits dans plusieurs séries n’indique pas s’ils sont cause l’un de
-l’autre ou seulement effets d’une même cause.
-
-La recherche méthodique des causes d’un fait exige une analyse des
-conditions où se produit le fait, de façon à isoler la condition
-nécessaire qui est la cause; elle suppose donc la connaissance complète
-de ces conditions. C’est précisément ce qui manque en histoire. Il faut
-donc renoncer à atteindre les causes par une méthode directe, comme dans
-les autres sciences.
-
-En fait cependant, les historiens usent souvent de la notion de cause,
-indispensable, on l’a montré plus haut, pour formuler les événements et
-construire les périodes. C’est qu’ils connaissent les causes soit par
-les auteurs de documents qui ont observé les faits, soit par analogie
-avec les causes actuelles que chacun de nous a observées. Toute
-l’histoire des événements est un enchaînement évident et incontesté
-d’accidents, dont chacun est cause déterminante d’un autre. Le coup de
-lance de Montgomery est cause de la mort de Henri II, et cette mort est
-cause de l’avènement des Guises au pouvoir, qui est cause du soulèvement
-du parti protestant.
-
-L’observation des causes par les auteurs de documents reste limitée à
-l’enchaînement des faits accidentels observés par eux;--ce sont à vrai
-dire les causes les plus sûrement connues. Aussi l’histoire, au rebours
-des autres sciences, atteint-elle mieux les causes des accidents
-particuliers que celles des transformations générales, car elle trouve
-le travail déjà fait dans les documents.
-
-Pour rechercher les causes des faits généraux, la construction
-historique est réduite à l’analogie entre le passé et le présent. Si
-elle a chance de trouver les causes qui expliquent l’évolution des
-sociétés passés, ce sera par l’observation directe des transformations
-des sociétés actuelles.
-
-Cette étude n’est pas constituée encore, on ne peut ici qu’en indiquer
-les principes.
-
-1º Pour atteindre les causes de la solidarité entre les habitudes
-différentes d’une même société, il faut dépasser la forme abstraite et
-conventionnelle que les faits prennent dans la langue des documents
-(dogme, règle, rite, institution), et remonter jusqu’aux centres réels
-concrets, qui sont toujours des hommes pensants ou agissants. Là
-seulement sont réunies les diverses espèces d’activité que la langue
-sépare par abstraction. Leur solidarité doit donc être cherchée dans
-quelque trait dominant de la nature ou de la condition de ces hommes qui
-s’impose à toutes les manifestations différentes de leur activité.--On
-devra s’attendre à ce que la solidarité ne soit pas également étroite
-entre toutes les espèces d’activité: elle sera plus forte dans celles où
-chaque individu dépend étroitement des actes de la masse (vie
-économique, sociale, politique), plus faible dans les activités
-intellectuelles (arts, sciences) où l’initiative des individus s’exerce
-plus librement[220].--Les documents mentionnent la plupart des habitudes
-(croyances, coutumes, institutions) en bloc sans distinguer les
-individus; et pourtant, dans une même société, les habitudes diffèrent
-beaucoup d’un homme à l’autre. Il faudra distinguer ces différences,
-sous peine d’expliquer les actes des artistes et des savants par les
-croyances et les habitudes de leur prince ou de leurs fournisseurs.
-
- [220] Les historiens de la littérature qui, du premier coup, ont
- cherché le lien entre les arts et le reste de la vie sociale ont
- ainsi posé la première la question la plus difficile.
-
-2º Pour atteindre les causes de l’évolution, il faudra remonter aux
-seuls êtres qui puissent évoluer, les hommes. Toute évolution a pour
-cause un changement dans les conditions matérielles ou les habitudes de
-certains hommes. L’observation nous montre deux sortes de
-changement.--Ou les hommes restent les mêmes, mais changent leur façon
-d’agir ou de penser, soit volontairement par imitation, soit par
-contrainte.--Ou les hommes qui pratiquaient l’ancien usage sont disparus
-et ont été remplacés par d’autres hommes qui ne le pratiquent plus, soit
-des étrangers, soit les descendants des hommes anciens, mais élevés
-autrement. Ce renouvellement des générations paraît être, de nos jours,
-la cause la plus active de l’évolution. On est enclin à penser qu’il l’a
-été dans le passé: l’évolution a été d’autant plus lente que les gens de
-la génération suivante ont été plus exclusivement formés par l’imitation
-de leurs devanciers.
-
-Il resterait une dernière question. N’y a-t-il jamais que des hommes
-semblables qui diffèrent seulement par leurs _conditions_ de vie
-(éducation, ressources, gouvernement), et l’évolution n’est-elle
-produite que par des changements dans ces _conditions_?--Ou bien y
-a-t-il des groupes d’hommes _héréditairement différents_ qui naissent
-avec des tendances à des activités différentes et des aptitudes à
-évoluer différemment, de sorte que l’évolution serait produite, en
-partie du moins, par des accroissements, des diminutions ou des
-déplacements de ces groupes?--Pour les cas extrêmes, les races blanche,
-jaune, noire, la différence d’aptitude entre les races paraît évidente;
-aucun peuple noir ne s’est civilisé. Il est donc probable que des
-différences héréditaires moindres ont dû contribuer à déterminer les
-événements. L’évolution historique serait en partie produite par des
-causes physiologiques et anthropologiques. Mais l’histoire ne fournit
-aucun procédé sûr pour déterminer l’action de ces différences
-héréditaires entre les hommes, elle n’atteint que les conditions de leur
-existence. La dernière question de l’histoire reste insoluble par les
-procédés historiques.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-EXPOSITION
-
-
-Il nous reste à étudier une question dont l’intérêt pratique est
-évident. Sous quelles formes les œuvres historiques se présentent-elles?
-Ces formes sont, en fait, très nombreuses: or il en est de surannées;
-toutes ne sont pas légitimes; les meilleures ont des inconvénients. On
-doit donc se demander, non seulement sous quelles formes les œuvres
-historiques se présentent, mais quels sont, parmi ceux qui existent, les
-types d’exposition vraiment rationnels.
-
-Par «œuvres historiques» nous entendons ici toutes celles qui sont
-destinées à exposer les résultats d’un travail de construction
-historique, quelles qu’en soient, d’ailleurs, l’étendue et la portée.
-Les travaux critiques sur les documents, simplement préparatoires de la
-construction historique, dont il a été traité au livre II, sont,
-naturellement, exclus.
-
-Les historiens peuvent différer et ont différé jusqu’à présent sur
-plusieurs points essentiels. Ils n’ont pas toujours conçu, ils ne
-conçoivent pas tous de la même manière le but de l’œuvre historique, ni,
-par suite, la nature des faits qu’ils choisissent, la façon de diviser
-le sujet, c’est-à-dire d’ordonner les faits, la façon de les présenter,
-la façon de les prouver.--Ce serait ici le lieu de marquer comment «la
-manière d’écrire l’histoire» a évolué depuis les origines. Mais comme
-l’histoire de la manière d’écrire l’histoire n’a pas encore été bien
-faite[221], nous nous bornerons ici à des indications très générales
-pour la période antérieure à la seconde moitié du XIXe siècle, à celles
-qui sont strictement nécessaires pour l’intelligence de l’état de choses
-contemporain.
-
- [221] Pour les époques anciennes, consulter les bonnes histoires de la
- littérature grecque, romaine et du moyen âge, qui contiennent des
- chapitres consacrés aux «historiens». Pour la période moderne,
- consulter l’Introduction de M. G. Monod au t. I de la _Revue
- historique_; l’ouvrage de F. X. v. Wegele, _Geschichte der deutschen
- Historiographie_ (1885), est restreint à l’Allemagne et médiocre;
- des «Notes sur l’histoire en France au XIXe siècle» ont été publiées
- par C. Jullian comme Introduction à ses _Extraits des historiens
- français du XIXe siècle_ (Paris, 1897, in-12). L’histoire de
- l’historiographie moderne reste à faire. Voir l’essai partiel de E.
- Bernheim, _o. c._, p. 13 et suiv.
-
-I. L’histoire a été conçue d’abord comme la narration des événements
-mémorables. Garder le souvenir et propager la connaissance des faits
-glorieux ou importants pour un homme, ou une famille, ou un peuple,
-tel était le but de l’histoire au temps de Thucydide et de
-Tite-Live.--Parallèlement, l’histoire fut considérée de bonne heure
-comme un recueil de précédents, et la connaissance de l’histoire comme
-une préparation pratique à la vie, surtout à la vie politique (militaire
-et civile). Polybe et Plutarque ont écrit pour instruire; ils ont eu la
-prétention de donner des recettes pour agir.--La matière de l’histoire
-dans l’antiquité classique, c’étaient donc surtout les accidents
-politiques, faits de guerre et révolutions. Le cadre ordinaire de
-l’exposition historique (où les faits étaient ordonnés d’habitude
-suivant l’ordre chronologique), c’était la vie d’un personnage,
-l’ensemble ou une période de la vie d’un peuple; il n’y eut dans
-l’antiquité que quelques essais d’histoire générale. Comme l’historien
-se proposait de plaire ou d’instruire, ou de plaire et d’instruire à la
-fois, l’histoire était un genre littéraire: on n’était pas très
-scrupuleux au sujet des preuves; ceux qui travaillaient d’après des
-documents écrits ne prenaient pas soin d’en distinguer le texte du texte
-de leur cru; ils reproduisaient les récits de leurs devanciers en les
-ornant de détails, et quelquefois (sous prétexte de préciser) de
-chiffres, de discours, de réflexions et d’élégances. On saisit leur
-procédé sur le vif toutes les fois qu’il est possible de comparer les
-historiens grecs et romains, Éphore et Tite-Live, par exemple, à leurs
-sources.
-
-Les écrivains de la Renaissance ont directement imité les anciens. Pour
-eux aussi l’histoire a été un art littéraire à tendances apologétiques
-ou à prétentions didactiques, trop souvent, en Italie, un moyen de
-gagner la faveur des princes et un thème à déclamations. Cela dura fort
-longtemps. En plein XVIIe siècle, Mézeray est encore un historien à la
-mode de l’antiquité classique.
-
-Cependant, dans la littérature historique de la Renaissance, deux
-nouveautés méritent d’attirer l’attention, où s’accuse sans contredit
-l’influence médiévale.--D’une part, on voit persister la faveur d’un
-cadre, inusité dans l’antiquité, créé par les historiens catholiques des
-bas siècles (Eusèbe, Orose), très goûté au moyen âge, celui qui, au lieu
-d’embrasser seulement l’histoire d’un homme, ou d’une famille, ou d’un
-peuple, embrasse l’histoire universelle.--D’autre part, un artifice
-matériel d’exposition, né d’une pratique en vigueur dans les écoles du
-moyen âge (les gloses), s’introduit, dont les conséquences ont été de
-première importance. On prit alors l’habitude de joindre au texte, dans
-les livres d’histoire imprimés, des notes[222]. Les notes ont permis de
-distinguer du récit historique les documents qui l’étayent, de renvoyer
-aux sources, de dégager et d’éclaircir le texte. C’est dans les
-collections de documents et dans les dissertations critiques que
-l’artifice de l’annotation fut pratiqué d’abord; il a pénétré de là,
-lentement, dans les ouvrages historiques.
-
- [222] Il serait intéressant de déterminer quels sont les plus anciens
- livres imprimés qui sont munis de notes à la manière moderne. Des
- bibliophiles, que nous avons consultés, l’ignorent, leur attention
- n’ayant jamais été éveillée sur ce point.
-
-Une seconde période s’ouvre au XVIIe siècle. Les «philosophes» conçurent
-alors l’histoire comme l’étude, non plus des événements pour eux-mêmes,
-mais des habitudes des hommes. Ils furent amenés par là à s’intéresser,
-non seulement aux faits d’ordre politique, mais à l’évolution des
-sciences, des arts, de l’industrie, etc., et aux mœurs. Montesquieu et
-Voltaire personnifièrent ces tendances. L’_Essai sur les mœurs_ est la
-première esquisse, et, à quelques égards, le chef-d’œuvre de l’histoire
-ainsi comprise. On continua de regarder le récit détaillé des événements
-politiques et militaires comme le fond de l’histoire, mais on prit
-l’habitude d’y joindre, le plus souvent sous la forme de complément ou
-d’appendice, une esquisse des «progrès de l’esprit humain». L’expression
-«histoire de la civilisation» apparaît avant la fin du XVIIIe
-siècle.--En même temps les professeurs d’Université créaient en
-Allemagne, surtout à Göttingen, pour les besoins de l’enseignement, la
-forme nouvelle du «Manuel» d’histoire, recueil méthodique de faits,
-soigneusement justifiés, sans prétentions littéraires ni autres. Des
-collections de faits historiques, formées en vue de l’interprétation des
-textes littéraires, ou par simple curiosité pour les choses anciennes,
-il y en avait eu dès l’antiquité; mais les pots-pourris d’Athénée et
-d’Aulu-Gelle, les compilations plus vastes et mieux ordonnées qui datent
-du moyen âge et de la Renaissance, ne sont nullement comparables aux
-«Manuels scientifiques» dont les professeurs allemands donnèrent alors
-les modèles. D’ailleurs ces professeurs contribuèrent à débrouiller
-l’idée générale, confuse, que les philosophes avaient de la
-«civilisation», car ils s’appliquèrent à organiser, en autant de
-branches d’études spéciales, l’histoire des langues, des littératures,
-des arts, des religions, du droit, de la vie économique, etc.--Ainsi, le
-terrain de l’histoire s’élargit beaucoup, et l’exposition scientifique,
-c’est-à-dire objective et simple, commença à faire concurrence aux
-formes à l’antique, oratoires ou sentencieuses, patriotiques ou
-philosophiques.
-
-Concurrence d’abord timide et obscure, car le début du XIXe siècle fut
-marqué par une renaissance littéraire, qui rafraîchit la littérature
-historique. Sous l’influence du mouvement romantique, les historiens
-cherchèrent des procédés d’exposition plus vivants que ceux de leurs
-prédécesseurs, propres à frapper, à «émouvoir» le public, à lui donner
-une impression poétique des réalités disparues.--Les uns s’efforcèrent
-de conserver la couleur des documents originaux, en les adaptant:
-«Charmé des récits contemporains, dit Barante, j’ai tâché de composer
-une narration suivie qui leur empruntât l’intérêt dont ils sont animés»;
-cela mène directement à supprimer toute critique, et à reproduire ce qui
-fait bien.--Les autres professèrent qu’il faut présenter les faits
-passés avec l’émotion d’un spectateur. «Thierry, dit Michelet qui l’en
-loue, en nous contant Klodowig, a le souffle intérieur, l’émotion de la
-France envahie récemment...» Michelet a «posé le problème historique
-comme la résurrection de la vie intégrale dans ses organismes intérieurs
-et profonds».--Le choix du sujet, du plan, des preuves, du style est
-dominé chez tous les historiens romantiques par la préoccupation de
-l’effet, qui n’est pas assurément une préoccupation scientifique. C’est
-une préoccupation littéraire. Quelques historiens romantiques ont glissé
-sur cette pente jusqu’au «roman historique». On sait en quoi consiste ce
-genre, qui, de l’abbé Barthélemy et de Chateaubriand à Mérimée et à
-Ebers, a été si prospère, et que l’on essaie présentement, mais en vain,
-de rajeunir. Le but est de «faire revivre des coins du passé» en des
-tableaux dramatiques, artistement fabriqués avec des couleurs et des
-détails «vrais». Le vice évident du procédé est que l’on ne donne pas au
-lecteur le moyen de distinguer entre les parties empruntées à des
-documents et les parties imaginées, sans compter que la plupart du temps
-les documents utilisés ne sont pas tous exactement de la même
-provenance, si bien que, la couleur de chaque pierre étant «vraie»,
-celle de la mosaïque est fausse. La _Rome au siècle d’Auguste_ de
-Dezobry, les _Récits mérovingiens_ d’Augustin Thierry, et d’autres
-«tableaux» esquissés à la même époque ont été faits d’après le principe,
-et offrent les inconvénients des romans historiques proprement
-dits[223].
-
- [223] Il va de soi que les procédés romantiques en vue d’obtenir des
- effets de couleur locale et de «résurrection», souvent puérils entre
- les mains des plus habiles écrivains, sont tout à fait intolérables
- quand ils sont employés par d’autres. Voir un bon exemple (critique
- d’un livre de M. Mourin par M. Monod) dans la _Revue critique_,
- 1874, II, p. 163 et suiv.
-
-On peut dire en résumé que, jusque vers 1850, l’histoire est restée,
-pour les historiens et pour le public, un genre littéraire. Une preuve
-excellente en est que les historiens avaient alors l’habitude de
-rééditer leurs ouvrages, à plusieurs années de distance, sans y rien
-changer, et que le public tolérait cette pratique. Or toute œuvre
-scientifique doit être sans cesse refondue, revisée, mise au courant.
-Les savants proprement dits n’ont pas la prétention de donner à leurs
-œuvres une forme _ne varietur_ ni d’être lus par la postérité; ils ne
-prétendent pas à l’immortalité personnelle: il leur suffit que les
-résultats de leurs recherches, rectifiés ou même transformés par des
-recherches ultérieures, soient incorporés à l’ensemble des connaissances
-qui constituent le patrimoine scientifique de l’humanité. Personne ne
-lit Newton ou Lavoisier; il suffit à la gloire de Newton et de Lavoisier
-que leur œuvre ait contribué à déterminer la masse énorme des travaux
-qui ont remplacé les leurs et qui, tôt ou tard, seront remplacés
-eux-mêmes. Il n’y a que les œuvres d’art dont la jeunesse soit
-éternelle. Et le public s’en rend bien compte: il ne viendrait à
-l’esprit de personne d’étudier l’histoire naturelle dans Buffon, quels
-que soient les mérites de ce styliste. Mais le même public étudie
-volontiers l’histoire dans Augustin Thierry, dans Macaulay, dans Carlyle
-et dans Michelet, et les livres des grands écrivains qui ont écrit sur
-des sujets historiques se réimpriment tels quels, cinquante ans après
-leur mort, quoiqu’ils ne soient plus, visiblement, au courant des
-connaissances acquises. Il est clair que, pour bien des gens la forme,
-en histoire, emporte le fond, et que l’œuvre historique est toujours,
-non exclusivement, mais surtout, une œuvre d’art[224].
-
- [224] C’est un lieu commun, mais c’est aussi une erreur de dire, en
- sens contraire, que les ouvrages des érudits demeurent, tandis que
- les travaux des historiens vieillissent, si bien que les érudits
- s’acquerraient une réputation plus solide que ne font les
- historiens: «On ne lit plus le P. Daniel, et on lit toujours le P.
- Anselme.» Mais les ouvrages des érudits vieillissent, eux aussi, et
- le fait que toutes les parties de l’œuvre du P. Anselme n’aient pas
- encore été remplacées (c’est pour cela que l’on s’en sert encore) ne
- doit pas faire illusion: l’immense majorité des œuvres des érudits
- sont, comme celles des savants proprement dits, provisoires et
- condamnées à l’oubli.
-
-II. C’est depuis cinquante ans que se sont dégagées et constituées les
-formes scientifiques d’exposition historique, en harmonie avec cette
-conception générale que le but de l’histoire est, non pas de plaire, ni
-de donner des recettes pratiques pour se conduire, ni d’émouvoir, mais
-simplement de savoir.
-
-Nous distinguerons d’abord: 1º les monographies; 2º les travaux d’un
-caractère général.
-
-1º On fait une monographie quand on se propose d’élucider un point
-spécial, un fait ou un ensemble limité de faits, par exemple une portion
-de la vie ou la vie d’un individu, un événement ou une série
-d’événements entre deux dates rapprochées, etc.--Les types de sujets
-possibles de monographie ne sauraient être énumérés, car la matière
-historique peut se sectionner indéfiniment, et d’un nombre infini de
-manières. Mais tous les sectionnements ne sont pas également judicieux,
-et, quoiqu’on ait dit le contraire, il y a, en histoire comme dans
-toutes les sciences, des sujets de monographie qui sont bêtes, et des
-monographies qui, faites et bien faites, représentent du travail
-inutilement dépensé[225]. Les personnes d’esprit médiocre et sans
-portée, souvent qualifiées de «curieux», s’attaquent volontiers à des
-questions insignifiantes[226]; et c’est même un assez bon critérium,
-pour se faire une première idée de la valeur intellectuelle d’un
-historien, de lire la liste des titres des monographies qu’il a
-faites[227]. C’est le don de voir les problèmes importants et le goût de
-s’y attacher, aussi bien que la puissance de les résoudre, qui, dans
-toutes les sciences, font les hommes de premier ordre.--Mais supposons
-le sujet choisi d’une façon rationnelle. Toute monographie, pour être
-utile, c’est-à-dire pleinement utilisable, doit se soumettre à trois
-règles: 1º dans une monographie, tout fait historique tiré de documents
-ne doit être présenté qu’accompagné de l’indication des documents d’où
-il sort et de la valeur de ces documents[228]; 2º il faut suivre, autant
-que possible, l’ordre chronologique, parce que c’est celui dans lequel
-on est sûr que les faits se sont produits et qu’on devra chercher les
-causes et les effets; 3º il faut que le titre de la monographie en fasse
-connaître le sujet avec exactitude: on ne saurait trop protester contre
-les titres incomplets ou de fantaisie, qui compliquent si gratuitement
-les enquêtes bibliographiques.--Une quatrième règle a été posée; on a
-dit: «Une monographie n’est utile que quand elle épuise le sujet»; mais
-il est très légitime de faire un travail provisoire avec les documents
-dont on dispose, même quand on a des raisons de croire qu’il en existe
-d’autres, à condition toutefois d’avertir précisément avec quels
-documents le travail a été fait.--Il suffit, d’ailleurs, d’avoir du tact
-pour sentir que, dans une monographie, l’appareil de la démonstration,
-s’il doit être complet, doit aussi être réduit au strict nécessaire. La
-sobriété est de rigueur: tout étalage d’érudition, dont l’économie
-aurait pu être réalisée sans inconvénients, est odieux[229]. Les
-monographies les mieux faites n’aboutissent souvent, en histoire, qu’à
-la constatation de l’impossibilité de savoir. Il faut résister au désir
-de couronner, comme il arrive, par des conclusions subjectives,
-ambitieuses et vagues, une monographie impropre à les porter[230]. La
-conclusion régulière d’une bonne monographie, c’est le bilan des
-résultats acquis par elle et de ce qui reste obscur. Une monographie
-ainsi conduite peut vieillir, mais elle ne pourrit pas, et l’auteur n’a
-jamais lieu d’en rougir.
-
- [225] Les gens du métier essaient en vain de s’abuser sur ce point:
- tout, dans le passé, n’est pas intéressant.--«Si nous écrivions la
- vie du duc d’Angoulême, dit Pécuchet.--Mais c’était un imbécile!
- répliqua Bouvard.--Qu’importe! Les personnages du second plan ont
- parfois une influence énorme, et celui-là peut-être tenait le rouage
- des affaires.» (G. Flaubert, _Bouvard et Pécuchet_, p. 157.)
-
- [226] Comme les personnes d’esprit médiocre ont une tendance à
- préférer les sujets insignifiants, il y a, pour les sujets de ce
- genre, une concurrence active. On a souvent l’occasion de constater
- l’apparition simultanée de plusieurs monographies sur le même sujet:
- il n’est pas rare que le sujet soit tout à fait sans importance.
-
- [227] Les sujets de monographie qui sont intéressants ne sont pas tous
- traitables; il en est auxquels l’état des sources interdit de
- songer. C’est pourquoi les débutants, même ceux qui sont
- intelligents, éprouvent tant d’embarras à choisir les sujets de
- leurs premières monographies, quand ils ne sont pas bien conseillés
- ou favorisés par la chance, et, souvent, s’engagent dans des
- impasses. Il serait très rigoureux, et fort injuste, de juger
- quelqu’un d’après la liste des sujets de ses _premières_
- monographies.
-
- [228] En pratique il faut donner, au commencement, la liste des
- sources employées pour l’ensemble de la monographie (avec des
- indications bibliographiques convenables pour les imprimés, la
- mention de la nature des documents et leur cote pour les
- manuscrits); de plus, chaque affirmation spéciale doit porter sa
- preuve: le texte même du document à l’appui, si c’est possible, afin
- que le lecteur soit en mesure de contrôler l’interprétation (pièces
- justificatives); sinon, en note, l’analyse ou, tout au moins, le
- titre du document, avec sa cote, ou avec l’indication précise de
- l’endroit où il a été publié. La règle générale est de mettre le
- lecteur en état de savoir exactement pour quelles raisons on a
- adopté telles conclusions sur chaque point de l’analyse.
-
- Les débutants, en cela pareils aux anciens auteurs, n’observent pas,
- naturellement, toutes ces règles. Il leur arrive constamment, au
- lieu de citer le texte ou le titre des documents, de s’y référer par
- une cote ou par l’indication générale du recueil où ils sont
- imprimés, qui n’apprennent rien au lecteur sur la nature des textes
- allégués. Voici encore une méprise des plus grossières, et qui
- s’observe très souvent: les débutants, ou les personnes
- inexpérimentées, ne comprennent pas toujours pourquoi l’habitude
- s’est introduite de placer des notes au bas des pages; au bas des
- pages des livres qu’ils ont entre les mains, ils voient un liseré de
- notes: ils se croient obligés d’en faire un au bas des leurs, mais
- leurs notes sont postiches et de pur ornement; elles ne servent ni à
- produire des preuves ni à permettre au lecteur de contrôler leurs
- assertions.--Tous ces procédés sont inadmissibles et doivent être
- vigoureusement combattus.
-
- [229] Presque tous les débutants ont une tendance fâcheuse à
- s’échapper en digressions superflues, à accumuler des réflexions et
- des renseignements qui n’ont aucun rapport avec le sujet principal;
- ils se rendront compte, s’ils réfléchissent, que les causes de ce
- penchant sont le mauvais goût, une espèce de vanité naïve, parfois
- le désordre d’esprit.
-
- [230] On entend dire: «J’ai longtemps vécu avec les documents de ce
- temps et de cette espèce. J’ai l’impression que telles conclusions,
- que je ne puis démontrer, sont exactes.» De deux choses l’une: ou
- l’auteur peut indiquer les motifs de son impression, et on les
- appréciera; ou il ne peut pas les indiquer, et on doit présumer
- qu’il n’en a pas de sérieux.
-
-2º Les travaux d’un caractère général s’adressent soit aux hommes du
-métier, soit au public.
-
-A. Les ouvrages généraux destinés surtout aux hommes du métier se
-présentent maintenant sous la forme de «répertoires», de «manuels» et
-d’«histoires scientifiques».--Dans un _répertoire_, on réunit une masse
-de faits vérifiés d’un certain genre suivant un ordre destiné à rendre
-facile de les trouver. S’il s’agit de faits datés avec précision,
-l’ordre chronologique est indiqué: c’est ainsi que la tâche a été
-entreprise de composer des «Annales» de l’histoire d’Allemagne où la
-mention très brève des événements, rangés d’après leur date, est
-accompagnée des textes qui les font connaître, avec des renvois exacts
-aux sources et aux travaux de la critique; la collection des _Jahrbücher
-der deutschen Geschichte_ a pour but d’élucider aussi complètement que
-possible les faits de l’histoire d’Allemagne, tout ce qui peut être
-l’objet de discussions et de preuves scientifiques, en laissant de côté
-tout ce qui est du domaine de l’appréciation et les considérations
-générales. S’agit-il de faits mal datés, ou simultanés, qui ne peuvent
-pas se ranger sur une ligne, l’ordre alphabétique s’impose: on a de la
-sorte des Dictionnaires: dictionnaires d’institutions, dictionnaires
-biographiques, encyclopédies historiques, tels que la _Reale
-Encyklopædie_ de Pauly-Wissowa. Ces répertoires alphabétiques sont, en
-principe, de même que les _Jahrbücher_, des collections de faits
-prouvés; si, en pratique, les références y sont moins rigoureuses,
-l’appareil des textes à l’appui des affirmations moins complet, c’est
-une différence injustifiable[231].--Les _manuels scientifiques_ sont
-aussi, à vrai dire, des répertoires, puisque ce sont des recueils où des
-faits acquis sont rangés suivant un ordre méthodique et sont exposés
-sous une forme objective, avec les preuves afférentes, sans aucun
-ornement littéraire. Les auteurs de ces «Manuels», dont les spécimens
-les plus nombreux et les plus parfaits ont été composés de nos jours
-dans les Universités allemandes, n’ont d’autre visée que de dresser
-minutieusement l’inventaire des connaissances acquises, afin de rendre
-plus aisée et plus rapide aux travailleurs l’assimilation des résultats
-de la critique et de fournir un point de départ à des recherches
-nouvelles. Il existe aujourd’hui des Manuels de cette espèce pour la
-plupart des branches spéciales de l’histoire de la civilisation
-(langues, littératures, religion, droit, _Alterthümer_, etc.), pour
-l’histoire des institutions, pour les diverses parties de l’histoire
-ecclésiastique. Il suffit de citer les noms de Schœmann, de Marquardt et
-Mommsen, de Gilbert, de Krumbacher, de Harnack, de Möller. Ces ouvrages
-n’ont pas la sécheresse de la plupart des «Manuels» primitifs, publiés
-en Allemagne il y a cent ans, qui ne sont guère que des tables de
-matières, avec l’indication des documents et des livres à consulter;
-l’exposition et la discussion y sont sans doute serrées et concises,
-mais elles ont assez d’ampleur pour que des lecteurs cultivés puissent
-s’en accommoder, et même les préférer. Ils dégoûtent des autres livres,
-dit très bien G. Paris[232]. «Quand on a savouré ces pages si
-substantielles, si pleines de faits et qui, en apparence si
-impersonnelles, contiennent cependant et suggèrent surtout tant de
-pensées, on a de la peine à lire des livres, même distingués, où la
-matière taillée symétriquement suivant les besoins d’un système et
-colorée par la fantaisie, ne nous est présentée, pour ainsi dire, que
-sous un déguisement, et où l’auteur intercepte sans cesse... le
-spectacle qu’il prétend nous faire comprendre et qu’il ne nous fait pas
-voir.»--Les grands «Manuels» historiques, symétriques aux Traités et aux
-Manuels des autres sciences (mais avec la complication des preuves),
-doivent être et sont sans cesse améliorés, rectifiés, corrigés, tenus à
-jour: car ce sont, par définition, des œuvres scientifiques, et non pas
-des œuvres d’art.
-
- [231] Elle tend à s’effacer. Les plus récents recueils alphabétiques
- de faits historiques (_Reale Encyklopædie der classischen
- Alterthumswissenschaft_ de Pauly-Wissowa, _Dictionnaire des
- antiquités_ de Daremberg et Saglio, _Dictionary of national
- biography_ de Leslie Stephen et Sidney Lee) sont pourvus d’un
- appareil assez ample. C’est surtout dans les Dictionnaires
- biographiques que l’usage de ne pas donner de preuves tend à
- persister; voir l’_Allgemeine Deutsche Biographie_, etc.
-
- [232] _Revue critique_, 1874, I, p. 327.
-
-Les premiers répertoires et les premiers «Manuels» scientifiques ont été
-composés par des individus isolés. Mais on a reconnu bientôt qu’un seul
-homme ne peut pas composer correctement, et dominer comme il convient,
-de très vastes collections de faits. On s’est partagé la besogne. Les
-répertoires sont exécutés, de nos jours, par des collaborateurs associés
-(qui, parfois, ne sont pas du même pays et n’écrivent pas dans la même
-langue). Les grands Manuels (de I. v. Müller, de G. Gröber, de H. Paul,
-etc.) sont formés par des collections de traités spéciaux, rédigés
-chacun par un spécialiste.--Le principe de la collaboration est
-excellent, mais à condition: 1º que l’œuvre collective soit de nature à
-se résoudre en grandes monographies indépendantes, quoique coordonnées;
-2º que la section confiée à chaque collaborateur ait une certaine
-étendue; si le nombre des collaborateurs est trop grand et la part de
-chacun trop restreinte, la liberté et la responsabilité de chacun
-s’atténuent ou disparaissent.
-
-Les _histoires_, destinées à présenter le récit des événements qui ne se
-sont produits qu’une fois et des faits généraux qui dominent l’ensemble
-des évolutions spéciales, n’ont pas cessé d’avoir une raison d’être,
-même depuis que les manuels méthodiques se sont multipliés. Mais les
-procédés scientifiques d’exposition s’y sont introduits, comme dans les
-monographies et dans les manuels, et par imitation. La réforme a
-consisté, dans tous les cas, à renoncer aux ornements littéraires et aux
-affirmations sans preuves. Grote a créé le premier modèle de
-l’«histoire» ainsi définie.--En même temps certains cadres, auparavant
-en vogue, sont tombés en désuétude: ainsi les «Histoires universelles» à
-narration continue, si goûtées, pour des motifs différents, au moyen âge
-et au XVIIIe siècle; Schlosser et Weber en Allemagne, Cantù en Italie,
-en ont donné, au XIXe siècle, les derniers spécimens. Ce cadre a été
-abandonné pour des raisons historiques, parce que l’on a cessé de
-considérer l’humanité comme un ensemble relié par une évolution unique;
-et pour des raisons pratiques, parce que l’on a reconnu l’impossibilité
-de rassembler en un seul ouvrage une masse aussi écrasante de faits. Les
-Histoires universelles qui se publient encore en collaboration (dont le
-type le plus estimable est la Collection Oncken) se résolvent, comme les
-grands Manuels, en sections indépendantes, traitées chacune par un
-auteur différent: ce sont des combinaisons de librairie. Les historiens
-ont été amenés de nos jours à adopter la division par États (histoires
-nationales) et par époques[233].
-
- [233] L’habitude de joindre aux «histoires», c’est-à-dire au récit des
- événements politiques, un résumé des résultats obtenus par les
- historiens spéciaux de l’art, de la littérature, etc., persiste. On
- considère qu’une «Histoire de France» ne serait pas complète s’il ne
- s’y trouvait des chapitres sur l’histoire de l’art, de la
- littérature, des mœurs, etc., en France. Cependant ce n’est pas
- l’exposé sommaire des évolutions spéciales d’après les
- spécialistes--fait de seconde main--qui est à sa place dans une
- «Histoire» scientifique; c’est l’étude des faits généraux qui ont
- dominé l’ensemble des évolutions spéciales.
-
-B. Il n’y a pas de raison théorique pour que les œuvres historiques qui
-s’adressent surtout au public ne soient pas conçues dans le même esprit
-que les œuvres destinées aux gens du métier et rédigées de la même
-manière, sous réserve des simplifications et des suppressions qui
-s’indiquent d’elles-mêmes. Et il existe en effet des résumés nets,
-substantiels et agréables, où rien n’est avancé qui ne soit tacitement
-appuyé sur des références solides, où les points acquis à la science
-sont dégagés avec précision, illustrés avec discrétion, mis en relief et
-en valeur. Les Français, grâce à des qualités naturelles de tact, de
-dextérité et de justesse d’esprit, excellent en général dans cet
-exercice. Tels articles de revue, tels livres de vulgarisation
-supérieure, publiés chez nous, où les résultats d’une quantité de
-travaux originaux ont été habilement condensés, font l’admiration des
-spécialistes mêmes qui, par de pesantes monographies, les ont rendus
-possibles.--Rien n’est plus dangereux, cependant, que la vulgarisation.
-En fait, la plupart des livres de vulgarisation ne sont pas conformes à
-l’idéal moderne de l’exposition historique; et des survivances de
-l’idéal ancien, celui de l’antiquité, de la Renaissance et des
-romantiques, s’y observent fréquemment.
-
-On s’explique aisément pourquoi. Les défauts des ouvrages historiques
-destinés au public incompétent--défauts parfois énormes, qui ont
-discrédité, pour beaucoup de bons esprits, le genre même de la
-vulgarisation--sont les conséquences de la préparation insuffisante ou
-de la mauvaise éducation littéraire des «vulgarisateurs».
-
-Un vulgarisateur est dispensé de recherches originales; mais il doit
-connaître tout ce qui a été publié d’important sur son sujet, être,
-comme on dit, «au courant», et avoir repensé par lui-même les
-conclusions des spécialistes. S’il n’a pas fait personnellement d’études
-spéciales sur le sujet qu’il se propose de traiter, il faut donc qu’il
-s’informe, et c’est long. La tentation est forte, pour le vulgarisateur
-de profession, d’étudier superficiellement quelques monographies
-récentes, d’en coudre ou d’en combiner à la hâte des extraits, et de
-parer, autant que possible, cette macédoine, pour la rendre plus
-attrayante, avec des «idées générales» et des grâces extérieures. La
-tentation est d’autant plus forte que la plupart des spécialistes se
-désintéressent des travaux de vulgarisation, que ces travaux sont, en
-général, lucratifs, et que le grand public n’est pas en état de
-distinguer nettement la vulgarisation honnête de la vulgarisation
-trompe-l’œil. Bref, il y a des gens, chose absurde, qui n’hésitent pas à
-résumer pour autrui ce qu’ils n’ont pas pris la peine d’apprendre
-eux-mêmes, et à enseigner ce qu’ils ignorent.--De là, dans la plupart
-des ouvrages de vulgarisation historique, des taches de toute espèce,
-inévitables, que les gens instruits constatent toujours avec plaisir,
-mais avec un plaisir un peu mêlé d’amertume, parce qu’ils sont souvent
-seuls à les voir: emprunts inavoués, références inexactes, noms et
-textes estropiés, citations de seconde main, hypothèses sans valeur,
-rapprochement superficiels, assertions imprudentes, généralisations
-puériles, et, dans l’énoncé des opinions les plus fausses ou les plus
-contestables, un ton de tranquille autorité[234].
-
- [234] On imagine difficilement ce que peuvent devenir, sous la plume
- des vulgarisateurs négligents et maladroits, les résultats les plus
- intéressants et les mieux assurés de la critique moderne. Ceux-là le
- savent mieux que personne qui ont eu l’occasion de lire les
- «compositions» improvisées des candidats aux examens d’histoire: les
- défauts ordinaires de la vulgarisation de mauvais aloi y sont
- parfois poussés jusqu’à l’absurde.
-
-D’autre part, des hommes dont l’information ne laisse rien à désirer, et
-dont les monographies destinées aux spécialistes sont très méritoires,
-se montrent capables, quand ils écrivent pour le public, d’atteintes
-graves à la méthode scientifique. Les Allemands sont coutumiers du fait:
-voyez Mommsen, Droysen, Curtius et Lamprecht. C’est que ces auteurs,
-s’adressant au public, ont l’intention d’agir sur lui. Leur désir de
-produire une impression forte les conduit à relâcher quelque chose de la
-rigueur scientifique et à revenir aux habitudes condamnées de l’ancienne
-historiographie. Eux, si scrupuleux et si minutieux lorsqu’il s’agit
-d’établir des détails, ils s’abandonnent dans l’exposé des questions
-générales à leurs penchants naturels, comme le commun des hommes. Ils
-prennent parti, ils blâment, ils célèbrent; ils colorent, ils
-embellissent; ils se permettent des considérations personnelles,
-patriotiques, morales ou métaphysiques. Et, par-dessus tout, ils
-s’appliquent, avec le talent qui leur a été départi, à faire œuvre
-d’artiste; s’y appliquant, ceux qui n’ont pas de talent sont ridicules,
-et le talent de ceux qui en ont est gâté par la préoccupation de
-l’effet.
-
-Ce n’est pas à dire, bien entendu, que la «forme» soit sans importance,
-ni que, pourvu qu’il se fasse comprendre, l’historien ait le droit
-d’avoir une langue incorrecte, vulgaire, lâche ou pâteuse. Le mépris de
-la rhétorique, des faux brillants et des fleurs en papier n’exclut pas
-le goût d’un style pur et ferme, savoureux et plein. Fustel de Coulanges
-fut un écrivain, quoiqu’il ait, toute sa vie, recommandé et pratiqué la
-chasse aux métaphores. Au contraire, nous répéterons volontiers[235] que
-l’historien, vu l’extrême complexité des phénomènes dont il essaie de
-rendre compte, n’a pas le droit de mal écrire. Mais il doit _toujours_
-bien écrire et ne jamais s’endimancher.
-
- [235] Cf. plus haut, p. 230.
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-I. L’histoire n’est que la mise en œuvre de documents. Or il dépend
-d’accidents fortuits que les documents se soient conservés ou se soient
-perdus. De là, dans la constitution de l’histoire, le rôle dominant du
-hasard.
-
-La quantité des documents qui existent, sinon des documents connus, est
-donnée; le temps, en dépit de toutes les précautions qui sont prises de
-nos jours, la diminue sans cesse; elle n’augmentera jamais. L’histoire
-dispose d’un stock de documents limité; les progrès de la science
-historique sont limités par là même. Quand tous les documents seront
-connus et auront subi les opérations qui les rendent utilisables,
-l’œuvre de l’érudition sera terminée. Pour quelques périodes anciennes,
-dont les documents sont rares, on prévoit déjà que, dans une ou deux
-générations au plus, il faudra s’arrêter. Les historiens seront alors
-obligés de se replier de plus en plus sur les périodes modernes.
-L’histoire ne réalisera donc pas le rêve qui, au XIXe siècle, a inspiré
-aux romantiques tant d’enthousiasme pour les études historiques: elle ne
-percera pas le mystère des origines des sociétés; et, faute de
-documents, le commencement de l’évolution de l’humanité restera toujours
-obscur.
-
-L’historien ne recueille pas lui-même les matériaux nécessaires à
-l’histoire, par l’observation, comme on fait dans les autres sciences:
-il travaille sur des faits transmis par des observateurs antérieurs. La
-connaissance ne s’obtient pas, en histoire, par des procédés directs,
-comme dans les autres sciences: elle est indirecte. L’histoire est, non
-pas, comme on l’a dit, une science d’observation, mais une science de
-raisonnement.
-
-Pour utiliser ces faits observés dans des conditions inconnues, il faut
-les faire passer par la critique, et la critique consiste en une série
-de raisonnements par analogie. Les faits livrés par la critique restent
-isolés, épars; pour les organiser en construction, il faut se les
-représenter et les grouper d’après leur ressemblance avec des faits
-actuels, opération qui se fait aussi au moyen de raisonnements par
-analogie. Cette nécessité impose à l’histoire une méthode
-exceptionnelle. Pour construire ses raisonnements par analogie, il lui
-faut combiner toujours la connaissance particulière des conditions où se
-produisirent les faits passés et l’intelligence générale des conditions
-où se produisent les faits humains. Elle procède en dressant des
-_répertoires_ particuliers des faits d’une époque passée, et en leur
-appliquant des _questionnaires_ généraux fondés sur l’étude du présent.
-
-Les opérations qu’on est obligé d’effectuer pour aboutir, en partant de
-l’inspection des documents, à la connaissance des faits et des
-évolutions du passé, sont très nombreuses. De là la nécessité d’une
-division et d’une organisation du travail en histoire.--Il faut que les
-travailleurs spéciaux qui s’occupent de la recherche, de la restitution
-et du classement provisoire des documents coordonnent leurs efforts,
-pour que soit achevée le plus tôt possible, dans les meilleures
-conditions de sûreté et d’économie, l’œuvre préparatoire de
-l’érudition.--Il faut d’autre part que les auteurs de synthèses
-partielles (monographies) qui sont destinées à servir de matériaux à des
-synthèses plus vastes, s’accordent à travailler d’après la même méthode,
-de sorte que les résultats de chacun puissent être, sans enquêtes
-préalables, utilisés par les autres.--Il faut enfin que des travailleurs
-expérimentés, renonçant aux recherches personnelles, consacrent tout
-leur temps à étudier ces synthèses partielles, afin de les combiner
-d’une façon scientifique en des constructions générales.--Et si de ces
-travaux ressortaient avec évidence des conclusions sur la nature et les
-causes de l’évolution des sociétés, on aurait constitué une «philosophie
-de l’histoire» vraiment scientifique, que les historiens pourraient
-avouer comme le couronnement légitime de la science historique.
-
-On peut penser qu’un jour viendra où, grâce à l’organisation du travail,
-tous les documents auront été découverts, purifiés et mis en ordre, et
-tous les faits dont la trace n’a pas été effacée, établis.--Ce jour-là
-l’histoire sera constituée, mais elle ne sera pas fixée: elle continuera
-à se modifier à mesure que l’étude directe des sociétés actuelles, en
-devenant plus scientifique, fera mieux comprendre les phénomènes sociaux
-et leur évolution; car les idées nouvelles qu’on acquerra sans doute de
-la nature, des causes, de l’importance relative des faits sociaux
-continueront à transformer l’image qu’on se fera des sociétés et des
-événements du passé[236].
-
- [236] Il a été question plus haut de la part de subjectivité qu’il
- n’est pas possible d’éliminer de la construction historique, et dont
- on a tant abusé pour dénier à l’histoire un caractère scientifique:
- cette part de subjectivité qui attristait Pécuchet (G. Flaubert, _o.
- c._, p. 107) et Silvestre Bonnard (A. France, _Le crime de Silvestre
- Bonnard_, p. 310), et qui faire dire à Faust:
-
- ... Die Zeiten der Vergangenheit
- Sind uns ein Buch mit sieben Siegeln.
- Was ihr den Geist der Zeiten heisst,
- Das ist im Grund der Herren eigner Geist
- In dem die Zeiten sich bespiegeln...
-
-II. C’est une illusion surannée de croire que l’histoire fournit des
-enseignements pratiques pour la conduite de la vie (_Historia magistra
-vitæ_), des leçons immédiatement profitables aux individus et aux
-peuples: les conditions où se produisent les actes humains sont rarement
-assez semblables d’un moment à l’autre pour que les «leçons de
-l’histoire» puissent être appliquées directement. C’est une erreur de
-dire, par réaction, que «le caractère propre de l’histoire est qu’elle
-ne sert à rien»[237]. Elle a une utilité indirecte.
-
- [237] Parole attribuée à «un professeur de la Sorbonne» par M. de la
- Blanchère, _Revue critique_, 1895, I, p. 176.--D’autres ont déclamé
- sur ce thème que la connaissance de l’histoire est nuisible et
- paralyse. Voir F. Nietzsche, _Unzeitgemässe Bertachtungen_, II.
- _Nutzen und Nachtheil der Historie für das Leben_, Leipzig, 1874,
- in-8.
-
-L’histoire fait comprendre le présent, en tant qu’elle explique les
-origines de l’état de choses actuel. A cet égard, reconnaissons qu’elle
-n’offre pas, d’un bout à l’autre de sa durée, un intérêt égal: il y a
-des générations lointaines dont les traces ne sont plus visibles dans le
-monde tel qu’il est; pour rendre compte de la constitution politique de
-l’Angleterre contemporaine, par exemple, l’étude des _witenagemot_
-anglo-saxons est sans valeur, celle des événements du XVIIIe et du XIXe
-siècle est capitale. L’évolution des sociétés civilisées s’est accélérée
-à tel point depuis cent ans, que, pour l’intelligence de leur forme
-actuelle, l’histoire de ces cent ans importe plus que celle des dix
-siècles antérieurs. Comme explication du présent, l’histoire se
-réduirait presque à l’étude de la période contemporaine.
-
-L’histoire est aussi un élément indispensable pour l’achèvement des
-sciences politiques et sociales, qui sont encore en voie de formation;
-car l’observation directe des phénomènes sociaux (à l’état statique) ne
-suffit pas à constituer ces sciences, il faut y joindre l’étude du
-développement de ces phénomènes dans le temps, c’est-à-dire leur
-histoire[238]. Voilà pourquoi toutes les sciences de l’homme
-(linguistique, droit, science des religions, économie politique, etc.)
-ont pris en ce siècle la forme de sciences historiques.
-
- [238] L’histoire et les sciences sociales sont dans une dépendance
- réciproque; elles progressent parallèlement par un échange continuel
- de services. Les sciences sociales fournissent la connaissance du
- présent, nécessaire à l’histoire pour se représenter les faits et
- raisonner sur les documents; l’histoire donne sur l’évolution des
- renseignements nécessaires pour comprendre le présent.
-
-Mais le principal mérite de l’histoire est d’être un instrument de
-culture intellectuelle; et elle l’est par plusieurs moyens.--D’abord, la
-pratique de la méthode historique d’investigation, dont les principes
-sont esquissés dans le présent ouvrage, est très hygiénique pour
-l’esprit, qu’elle guérit de la crédulité.--En second lieu, l’histoire,
-parce qu’elle montre un grand nombre de sociétés différentes, prépare à
-comprendre et à accepter des usages variés; en faisant voir que les
-sociétés se sont souvent transformées, elle habitue à la variation des
-formes sociales et guérit de la crainte des transformations.--Enfin,
-l’expérience des évolutions passées, en faisant comprendre le
-_processus_ des transformations humaines par les changements d’habitudes
-et le renouvellement des générations, préserve de la tentation
-d’expliquer par des analogies biologiques (sélection, lutte pour
-l’existence, hérédité des habitudes, etc.) l’évolution des sociétés, qui
-ne se produit pas sous l’action des mêmes causes que l’évolution
-animale.
-
-
-
-
-APPENDICES
-
-
-
-
-APPENDICE I
-
-L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DE L’HISTOIRE EN FRANCE
-
-
-I. L’enseignement de l’histoire est nouveau venu dans l’instruction
-secondaire. On enseignait jadis l’histoire aux fils des rois et des
-grands personnages, pour les préparer à l’art du gouvernement, suivant
-la tradition antique; mais c’était une science sacrée, réservée aux
-futurs maîtres des États, une science de princes, non une science de
-sujets. Les écoles secondaires organisées depuis le XVIe siècle,
-ecclésiastiques ou laïques, catholiques ou protestantes, ne firent pas
-entrer l’histoire dans leur plan d’études ou ne l’y admirent que comme
-annexe de l’étude des langues anciennes. C’était en France la tradition
-des Jésuites; elle fut reprise par l’Université de Napoléon.
-
-L’histoire n’a été introduite dans l’enseignement secondaire qu’au XIXe
-siècle, sous la pression de l’opinion; et bien qu’elle ait conquis dans
-le plan d’études une plus large place en France qu’en pays anglais et
-même en Allemagne, elle est restée une matière accessoire, à laquelle on
-n’a pas attribué une classe spéciale (comme à la philosophie), parfois
-même pas un professeur spécial, et qui ne compte presque pas dans les
-examens.
-
-L’enseignement historique s’est ressenti longtemps de cette origine.
-Imposé par ordre supérieur à un personnel élevé exclusivement dans
-l’étude de la littérature, il ne pouvait trouver sa place dans le
-système de l’enseignement classique, fondé sur l’étude des formes,
-indifférent à la connaissance des faits sociaux. On enseigna l’histoire
-parce que le programme l’ordonnait; mais ce programme, raison d’être
-unique et maître absolu de l’enseignement, resta toujours un accident,
-variable suivant le hasard des préférences ou même des études
-personnelles des rédacteurs. L’histoire faisait partie des convenances
-mondaines; il y a, disait-on, des noms et des faits «qu’il n’est pas
-permis d’ignorer»; mais ce qu’il n’est pas permis d’ignorer varia
-beaucoup, depuis les noms des rois mérovingiens et les batailles de la
-guerre de Sept Ans jusqu’à la loi salique et à l’œuvre de saint Vincent
-de Paul.
-
-Le personnel improvisé qui, pour obéir au programme, dut improviser
-l’enseignement de l’histoire, n’avait aucune idée claire, ni de sa
-raison d’être, ni de son rôle dans l’éducation générale, ni des procédés
-techniques nécessaires pour le donner. Ainsi dépourvu de traditions, de
-préparation pédagogique et même d’instruments de travail, le professeur
-d’histoire se trouva ramené aux temps antérieurs à l’imprimerie où le
-maître devait fournir à ses élèves tous les faits qui formaient la
-matière de son enseignement, et il adopta le même procédé qu’au moyen
-âge. Muni d’un cahier où il avait rédigé la série des faits à enseigner,
-il le lisait devant les élèves, parfois en se donnant l’air
-d’improviser; c’était «la leçon», la pièce maîtresse de l’enseignement
-historique. L’ensemble des leçons, déterminé par le programme, formait
-«le cours». L’élève devait écouter en écrivant (c’est ce qu’on appelait
-«prendre des notes») et rapporter par écrit ce qu’il avait entendu
-(c’était «la rédaction»). Mais comme on négligeait d’apprendre aux
-élèves à prendre des notes, presque tous se bornaient à écrire très
-vite, sous la dictée du professeur, un brouillon qu’ils copiaient à
-domicile en forme de rédaction, sans avoir cherché à comprendre le sens
-ni de ce qu’ils entendaient, ni de ce qu’ils transcrivaient. A ce
-travail mécanique les plus zélés ajoutaient des morceaux copiés dans des
-livres, d’ordinaire sans plus de réflexion.
-
-Pour faire entrer dans la tête des élèves les faits jugés essentiels le
-professeur faisait de la leçon une réduction très courte, «le sommaire»
-ou «résumé», qu’il dictait ouvertement et qu’il faisait apprendre par
-cœur. Ainsi les deux exercices écrits qui occupaient presque tout le
-temps de la classe étaient, l’un (le sommaire) une dictée avouée,
-l’autre (la rédaction) une dictée honteuse.
-
-Le contrôle se réduisait à faire réciter le sommaire textuellement et à
-interroger sur la rédaction, c’est-à-dire à faire répéter
-approximativement les paroles du professeur. Les deux exercices oraux
-étaient l’un une récitation avouée, l’autre une récitation honteuse.
-
-On donnait bien à l’élève un livre, le «précis d’histoire[239]»; mais le
-précis, rédigé dans la même forme que le cours du professeur, ne se
-combinait pas avec l’enseignement oral de façon à lui servir
-d’instrument et ne faisait que le doubler; et d’ordinaire, il le
-doublait mal, car il n’était pas intelligible pour un élève. Les auteurs
-de précis[240], adoptant les procédés traditionnels des «abrégés»,
-cherchaient à entasser le plus grand nombre possible de faits, en les
-allégeant de tous les détails caractéristiques et en les résumant sous
-les expressions les plus générales et par conséquent les plus vagues. Il
-ne restait ainsi dans les livres élémentaires qu’un résidu de noms
-propres et de dates reliés par des formules uniformes; l’histoire
-apparaissait comme une série de guerres, de traités, de réformes, de
-révolutions, qui ne différaient que par les noms des peuples, des
-souverains, des champs de bataille et par les chiffres des années[241].
-
- [239] Le même usage a été adopté dans les pays allemands sous le nom
- de _Leitfaden_ (fil conducteur), dans les pays anglais sous le nom
- de _text-book_.
-
- [240] Il faut excepter le _Précis de l’histoire moderne_ de Michelet
- et rendre à Duruy la justice que, dans ses livres scolaires, même
- dès les premières éditions, il a fait un effort, souvent heureux,
- pour rendre ses récits intéressants et instructifs.
-
- [241] Pour la critique de ce procédé, voir plus haut, p. 123.
-
-Tel fut, jusqu’à la fin du Second Empire, l’enseignement de l’histoire
-dans tous les établissements français laïques ou ecclésiastiques,--sauf
-quelques exceptions d’autant plus méritoires qu’elles étaient plus
-rares, car il fallait alors à un professeur d’histoire une dose peu
-commune d’initiative et d’énergie pour échapper à la routine de la
-rédaction et du résumé.
-
-II. Dans ces dernières années le mouvement général de réforme de
-l’enseignement, parti du Ministère et des Facultés, a fini par se
-communiquer à l’instruction secondaire. Les professeurs d’histoire ont
-été affranchis de la surveillance soupçonneuse que le gouvernement de
-l’Empire avait fait peser sur leur enseignement, et en ont profité pour
-expérimenter des méthodes nouvelles. Une pédagogie historique est née.
-Elle s’est révélée avec l’approbation du Ministère dans les discussions
-de la Société pour l’étude des questions d’enseignement secondaire, dans
-la _Revue de l’enseignement secondaire_ et la _Revue universitaire_.
-Elle a reçu la consécration officielle dans les _Instructions_ jointes
-au programme de 1890; le rapport sur l’histoire, œuvre de M. Lavisse,
-est devenu la charte qui protège les professeurs partisans de la réforme
-dans la lutte contre la tradition[242].
-
- [242] Le tableau le plus complet, et probablement le plus exact, de
- l’état de l’enseignement secondaire de l’histoire après les
- réformes, a été donné par un Espagnol, R. Altamira, _La Ensenanza de
- la historia_, 2e édit., Madrid, 1895, in-8.
-
-De cette crise de rénovation l’enseignement de l’histoire sortira sans
-doute organisé, pourvu d’une pédagogie et d’une technique rationnelles
-comme ses aînés, les enseignements des langues, des littératures et de
-la philosophie. Mais il faut s’attendre à ce que la réforme soit
-beaucoup plus lente que dans l’enseignement supérieur. Le personnel est
-beaucoup plus nombreux, plus lent à instruire ou à renouveler; les
-élèves sont moins zélés et moins intelligents; la routine des parents
-oppose aux méthodes nouvelles une force d’inertie inconnue dans les
-Facultés;--et le baccalauréat, cet obstacle général à toutes les
-réformes, est particulièrement nuisible à l’enseignement historique,
-qu’il réduit à un cahier de demandes et de réponses.
-
-III. Dès maintenant, pourtant, on peut indiquer dans quelle direction
-devra se développer l’enseignement historique en France[243] et les
-questions qu’on devra résoudre pour acquérir une technique rationnelle.
-Nous essayons ici de formuler ces questions dans un tableau méthodique.
-
- [243] Nous ne traitons ici que de la France, Mais il sera permis, pour
- dissiper une illusion du public français, d’avertir que la pédagogie
- historique est moins avancée encore dans les pays anglais, où les
- procédés sont restés mécaniques, et même dans les pays allemands, où
- elle est entravée par la conception de l’enseignement patriotique.
-
-1º _Organisation générale_.--Quel but peut se proposer l’enseignement de
-l’histoire? Quels services peut-il rendre à la culture de l’élève?
-Quelle action peut-il avoir sur sa conduite? Quels faits doit-il lui
-faire comprendre? Quelles habitudes d’esprit doit-il lui donner? Et, par
-conséquent, quels principes doivent diriger le choix des matières et des
-procédés?--L’enseignement doit-il être disséminé sur toute la durée des
-classes ou concentré dans une classe spéciale? Doit-il être donné dans
-des classes d’une heure ou de deux heures?--L’histoire doit-elle être
-distribuée en plusieurs cycles, comme en Allemagne, de façon à faire
-revenir l’élève plusieurs fois à différentes périodes de ses études sur
-le même sujet? Ou doit-elle être exposée en une seule suite continue
-depuis le commencement des études, comme en France?--Le professeur
-doit-il faire un cours complet, ou doit-il choisir quelques questions et
-charger l’élève d’étudier seul les autres? Doit-il exposer oralement les
-faits ou ordonner aux élèves d’en prendre d’abord connaissance dans un
-livre, de façon à remplacer le cours par des explications?
-
-2º _Choix des matières_.--Quelle proportion doit-on donner à l’histoire
-nationale et à l’histoire des autres pays? A l’histoire ancienne et à
-l’histoire contemporaine? Aux histoires spéciales (art, religion,
-coutumes, vie économique) et à l’histoire générale? Aux institutions ou
-aux usages et aux événements? A l’évolution des usages matériels, à
-l’histoire intellectuelle, à la vie sociale, à la vie politique? A
-l’étude des accidents individuels, à la biographie, aux épisodes
-dramatiques ou à l’étude des enchaînements et des évolutions générales?
-Quelle place doit-on faire aux noms propres et aux dates?--Doit-on
-profiter des occasions qu’offrent les légendes pour éveiller l’esprit
-critique? Ou doit-on les éviter?
-
-3º _Ordre_.--Dans quel ordre doit-on aborder les matières? Doit-on
-commencer par les périodes les plus anciennes et les pays les plus
-anciennement civilisés pour suivre l’ordre chronologique et l’ordre de
-l’évolution? Ou par les périodes et les pays les plus rapprochés pour
-aller du plus connu au moins connu?--Dans l’exposition de chaque période
-doit-on suivre un ordre chronologique, géographique ou logique?--Doit-on
-commencer par décrire des états de choses ou par raconter des
-événements?
-
-4º _Procédés d’enseignement_.--Faut-il donner d’abord à l’élève des
-formules générales ou des images particulières? Le professeur doit-il
-énoncer lui-même les formules ou les faire chercher par l’élève? Faut-il
-faire apprendre par cœur des formules? Et dans quels cas?--Comment faire
-pénétrer les images des faits historiques? Quel usage faire des
-gravures? Des reproductions et des restitutions? Des scènes de
-fantaisie?--Quel usage faire des récits et des descriptions? Des textes
-d’auteurs? Des romans historiques?--Dans quelle mesure doit-on rapporter
-les paroles et les formules?--Comment faire localiser les faits? Quel
-usage faire des tableaux chronologiques, des tableaux synchroniques, des
-croquis géographiques, des tableaux statistiques et des
-graphiques?--Comment faire comprendre le caractère des événements et des
-coutumes? Les motifs des actes? Les conditions d’une coutume? Comment
-choisir les épisodes d’un événement? Et les exemples d’une
-coutume?--Comment faire comprendre l’enchaînement des faits et
-l’évolution?--Quel usage peut-on faire de la comparaison?--Quelle langue
-doit-on parler? Dans quelle mesure doit-on employer les termes concrets,
-les termes abstraits, les termes techniques?--Comment contrôler que
-l’élève a compris les termes et s’est assimilé les faits? Peut-on
-organiser des exercices actifs qui fassent faire à l’élève un travail
-personnel sur les faits?--Quels instruments doit-on donner à l’élève?
-Comment doit être composé le livre scolaire pour rendre possible des
-exercices actifs.
-
-Pour exposer et justifier la solution à toutes ces questions, ce ne
-serait pas trop d’un traité spécial[244]. On n’indiquera ici que les
-principes généraux sur lesquels l’accord semble être à peu près fait en
-France dès maintenant.
-
- [244] J’ai essayé, dans un cours à la Sorbonne, de faire une partie de
- ce travail. [Ch. S.]
-
-On ne demande plus guère à l’histoire des leçons de morale ni de beaux
-exemples de conduite, ni même des scènes dramatiques ou pittoresques. On
-comprend que pour tous ces objets la légende serait préférable à
-l’histoire, car elle présente un enchaînement des causes et des effets
-plus conforme à notre sentiment de la justice, des personnages plus
-parfaits et plus héroïques, des scènes plus belles et plus
-émouvantes.--On renonce aussi à employer l’histoire pour exalter le
-patriotisme ou le loyalisme comme en Allemagne; on sent ce qu’il y
-aurait d’illogique à tirer d’une même science des applications opposées
-suivant les pays ou les partis; ce serait inviter chaque peuple à
-mutiler, sinon à altérer, l’histoire dans le sens de ses préférences. On
-comprend que la valeur de toute science consiste en ce qu’elle est
-vraie, et on ne demande plus à l’histoire que la vérité[245].
-
- [245] Constatons cependant que, à la question posée en juillet 1897
- aux candidats au Baccalauréat moderne: «A quoi sert l’enseignement
- de l’histoire?» 80 pour 100 des candidats ont répondu en substance,
- soit parce qu’ils le pensaient, soit parce qu’ils croyaient plaire:
- «à exalter le patriotisme». [Ch.-V. L.]
-
-Le rôle de l’histoire dans l’éducation n’apparaît peut-être pas encore
-nettement à tous ceux qui l’enseignent. Mais tous ceux qui réfléchissent
-sont d’accord pour la regarder surtout comme un instrument de culture
-sociale.--L’étude des sociétés du passé fait comprendre à l’élève par
-des exemples pratiques ce que c’est qu’une société; elle le familiarise
-avec les principaux phénomènes sociaux et les différentes espèces
-d’usages et d’institutions qu’il ne serait guère pratique de lui montrer
-dans la réalité actuelle; elle lui fait comprendre par la comparaison
-d’usages différents les caractères de ces usages, leur variété et leurs
-ressemblances.--L’étude des événements et des évolutions le familiarise
-avec l’idée de la transformation continuelle des choses humaines, elle
-le garantit de la frayeur irraisonnée des changements sociaux; elle
-rectifie sa notion du progrès.--Toutes ces acquisitions rendent l’élève
-plus apte à participer à la vie publique; l’histoire paraît ainsi
-l’enseignement indispensable dans une société démocratique.
-
-La règle de la pédagogie historique sera donc de chercher les objets et
-les procédés les plus propres à faire voir les phénomènes sociaux et
-comprendre leur évolution. Avant d’admettre un fait on devra se demander
-d’abord quelle action éducative il peut avoir, puis si on dispose de
-moyens suffisants pour le faire voir et comprendre à l’élève. On devra
-écarter tout fait peu instructif ou trop compliqué pour être compris, ou
-sur lequel nous n’avons pas de détails qui le rendent intelligible.
-
-IV. Pour réaliser un enseignement rationnel il ne suffira pas de
-constituer une théorie de la pédagogie historique. Il faudra renouveler
-le matériel et les procédés.
-
-L’histoire comporte nécessairement la connaissance d’un grand nombre de
-faits. Le professeur d’histoire, réduit à sa parole, à un tableau noir,
-et à des abrégés qui ne sont guère que des tableaux chronologiques, se
-trouve dans la condition d’un professeur de latin sans textes ni
-dictionnaire. L’élève d’histoire a besoin d’un répertoire de faits
-historiques comme l’élève de latin d’un répertoire de mots latins; il
-lui faut des collections de _faits_, et les précis scolaires ne sont
-guère que des collections de _mots_.
-
-Les faits se présentent sous deux formes, gravures et livres. Les
-gravures montrent les objets matériels et l’aspect extérieur, elles
-servent surtout pour l’étude de la civilisation matérielle. On a depuis
-longtemps, en Allemagne, essayé de donner à l’élève un recueil de
-gravures combiné pour l’enseignement historique. Le même besoin a fait
-naître en France l’_Album historique_, qui se publie sous la direction
-de M. Lavisse.
-
-Le livre est l’instrument principal, il doit contenir les traits
-caractéristiques nécessaires pour se représenter les événements, les
-motifs, les habitudes, les institutions; il consistera surtout en récits
-et descriptions, auxquels on pourra joindre quelques paroles ou formules
-caractéristiques. On a longtemps cherché à composer ces livres avec des
-morceaux choisis d’auteurs anciens; on leur donnait la forme d’un
-recueil de textes[246]. L’expérience semble indiquer qu’il faut renoncer
-à ce procédé d’aspect scientifique, il est vrai, mais peu intelligible à
-des enfants; on préfère s’adresser aux élèves en langue contemporaine.
-C’est dans cet esprit que, suivant les _Instructions_ de 1890[247] ont
-été composées les collections de _Lectures historiques_ dont la
-principale a été publiée par la maison Hachette.
-
- [246] C’est ce qui a été fait en Allemagne sous le nom de
- _Quellenbuch_.
-
- [247] On trouvera la même théorie pédagogique dans la préface de mon
- _Histoire narrative et descriptive des anciens peuples de l’Orient_,
- Supplément à l’usage des professeurs, Paris, 189, in-8. [Ch. S.]
-
-Les procédés de travail des élèves se ressentent encore de la création
-tardive de l’enseignement de l’histoire. Dans la plupart des classes
-d’histoire dominent encore les procédés qui ne font faire à l’élève
-qu’un travail réceptif: le cours, le résumé, la lecture,
-l’interrogation, la rédaction, la reproduction des cartes. C’est la
-condition d’un élève de latin qui se bornerait à réciter des leçons de
-grammaire ou des morceaux d’auteur sans faire ni version ni thème.
-
-Pour que l’enseignement fasse une impression efficace il faut, sinon
-écarter tous ces procédés passifs, du moins les renforcer par des
-exercices qui mettent l’élève en activité. On en a déjà expérimenté
-quelques-uns et on peut en imaginer plusieurs[248].--On peut faire
-analyser des gravures, des récits, des descriptions pour dégager les
-caractères des faits: ce petit exposé écrit ou oral donnera la garantie
-que l’élève a vu et compris, il sera une occasion de l’habituer à
-n’employer que des termes précis.--On peut demander à l’élève un dessin,
-un croquis géographique, un tableau synchronique.--On peut lui faire
-dresser un tableau de comparaison entre des sociétés différentes et un
-tableau de l’enchaînement des faits.
-
- [248] J’ai traité cette question dans la _Revue universitaire_, 1896,
- t. I. [Ch. S.]
-
-Il faut un livre pour fournir à l’élève la matière de ces exercices.
-Ainsi la réforme des procédés est liée à la réforme des instruments de
-travail. Elles se feront toutes deux à mesure que les professeurs et le
-public apercevront plus nettement le rôle de l’enseignement historique
-dans l’éducation sociale.
-
-
-
-
-APPENDICE II
-
-L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR DE L’HISTOIRE EN FRANCE
-
-
-L’enseignement supérieur de l’histoire a été en grande partie
-transformé, dans notre pays, depuis trente ans. Cela s’est fait
-lentement, par retouches successives, comme il convenait. Mais, quoique
-les mesures prises aient été rationnellement liées les unes aux autres,
-le grand nombre de ces mesures n’a pas laissé, en ces derniers temps,
-d’étonner, et même d’effaroucher le public. L’opinion publique,
-sollicitée en faveur des réformes, a été un peu surprise de l’être si
-souvent, et peut-être n’est-il pas superflu d’indiquer ici, une fois de
-plus, le sens général et la logique interne du mouvement auquel nous
-assistons.
-
-I. Avant les dernières années du Second Empire, l’enseignement supérieur
-des sciences historiques était organisé en France d’une manière
-incohérente[249].
-
- [249] Voir, sur l’organisation de l’enseignement supérieur en France à
- cette époque et sur les premières réformes, l’excellent ouvrage de
- M. L. Liard, _l’Enseignement supérieur en France_, Paris, 1888-1894,
- 2 vol. in-8.
-
-Il y avait des chaires d’histoire dans plusieurs établissements, de
-types divers: au Collège de France, dans les Facultés des Lettres, et
-dans des «écoles spéciales», telles que l’École normale supérieure et
-l’École des chartes.
-
-Le Collège de France était un vestige des institutions de l’ancien
-régime. Dressé au XVIe siècle contre la Sorbonne scolastique pour être
-l’asile des sciences nouvelles, il avait ce glorieux privilège de
-représenter historiquement les hautes études spéculatives, l’esprit de
-libre recherche, et les intérêts de la science pure. Malheureusement,
-dans le domaine des sciences historiques, le Collège de France avait
-laissé, jusqu’à un certain point, s’oblitérer sa tradition. Les grands
-hommes qui enseignaient l’histoire dans cette illustre maison (J.
-Michelet, par exemple) n’étaient pas des techniciens, ni, à proprement
-parler, des savants. Leur éloquence agissait sur des auditoires qui
-n’étaient pas composés d’étudiants en histoire.
-
-Les Facultés des lettres faisaient partie d’un système établi par le
-législateur napoléonien. Ce législateur ne s’était nullement proposé
-d’encourager, en créant les Facultés, les recherches scientifiques. Il
-n’aimait pas beaucoup la science. Les Facultés de droit, de médecine,
-etc., devaient être, dans sa pensée, des écoles professionnelles qui
-fourniraient à la société les juristes, les médecins, etc., dont elle a
-besoin. Mais trois Facultés, sur cinq, ne furent pas, dès l’origine, en
-mesure de jouer le rôle qui leur était destiné, et qu’ont effectivement
-rempli les deux autres, Droit et Médecine. Les Facultés de Théologie
-catholique ne formèrent pas les prêtres dont la société a besoin, parce
-que l’État avait consenti à ce que l’éducation des prêtres se fît dans
-les séminaires diocésains. Les Facultés des Sciences et des Lettres ne
-formèrent point les professeurs de l’enseignement secondaire, les
-ingénieurs, etc., dont la société a besoin, parce qu’elles
-rencontrèrent, sur ce terrain, la concurrence triomphante d’«écoles
-spéciales», antérieurement instituées: École normale, École
-polytechnique. Les Facultés de Théologie catholique, des Sciences et des
-Lettres eurent donc à justifier leur existence par d’autres modes
-d’activité. En particulier, les professeurs d’histoire dans les Facultés
-des Lettres renoncèrent à instruire les jeunes gens qui se destinaient à
-enseigner l’histoire dans les lycées. Privés de ces auditeurs spéciaux,
-ils se trouvèrent dans une situation fort analogue à celle des
-titulaires de l’enseignement historique au Collège de France. Ils
-n’étaient pas en général, eux non plus, des techniciens. Ils firent
-durant un demi-siècle, devant les nombreux auditoires d’oisifs (dont on
-a souvent médit depuis) qu’attiraient la force, l’élégance et l’agrément
-de leur parole, de la vulgarisation supérieure.
-
-A l’École normale supérieure était réservée la fonction de dresser les
-futurs maîtres de l’enseignement secondaire. Or, c’était à cette époque
-un principe admis que, pour être un bon maître de l’enseignement
-secondaire, il faut savoir, et il suffit de savoir parfaitement, ce que
-l’on est chargé d’enseigner. Cela est à la vérité nécessaire, mais cela
-n’est pas suffisant: des connaissances d’un ordre différent, d’un ordre
-supérieur, ne sont pas moins indispensables que le bagage proprement
-«scolaire». De ces connaissances-là il n’était jamais question à
-l’École, où, conformément à la théorie régnante, pour préparer à
-l’enseignement secondaire, on se contentait d’en faire. Toutefois, comme
-le recrutement de l’École normale a toujours été excellent, jamais le
-système en vigueur n’a empêché que des hommes de premier ordre, non
-seulement comme professeurs, comme penseurs, ou comme écrivains, mais
-même comme érudits, en sortissent. Mais on doit reconnaître qu’ils se
-sont débrouillés tout seuls, en dépit du système, non grâce à lui;
-après, non pendant leur scolarité, et surtout lorsqu’ils ont eu le
-bénéfice, pendant un séjour à l’École française d’Athènes, du
-bienfaisant contact avec les documents qui leur avait manqué rue d’Ulm.
-«N’est-il pas invraisemblable, a-t-on dit, qu’on ait laissé partir de
-l’École normale tant de générations de professeurs incapables de mettre
-en œuvre les documents?... En somme les élèves historiens n’étaient
-prêts, jadis, au sortir de l’École, ni pour l’enseignement de l’histoire
-qu’ils avaient apprise en grande hâte, ni pour les recherches sur les
-choses difficiles[250].»
-
- [250] E. Lavisse, _Questions d’enseignement national_, p. 12.
-
-Quant à l’École des chartes, créée sous la Restauration, c’était, à un
-certain point de vue, une école spéciale comme les autres, destinée en
-théorie à former ces utiles fonctionnaires, les archivistes et les
-bibliothécaires. Mais, de bonne heure, l’enseignement professionnel y
-fut réduit au strict minimum, et l’École s’organisa d’une façon très
-originale, en vue de l’apprentissage rationnel et intégral des jeunes
-gens qui se proposeraient d’étudier l’histoire de France au moyen âge.
-Les élèves de l’École des chartes n’y suivaient aucun cours d’«histoire
-du moyen âge», mais ils apprenaient tout ce qui est nécessaire pour
-travailler à résoudre les problèmes encore pendants de l’histoire du
-moyen âge. Là seulement, par suite d’une anomalie accidentelle, les
-«connaissances préalables» et auxiliaires des recherches historiques
-étaient systématiquement enseignées. Nous avons eu plus haut l’occasion
-de constater les résultats de ce régime[251].
-
- [251] Cf. plus haut, p. 38.
-
-Les choses étaient ainsi lorsque, vers la fin du Second Empire, un vif
-mouvement de réforme se dessina. De jeunes Français avaient visité
-l’Allemagne; ils avaient été frappés de la supériorité de son
-organisation universitaire sur le système napoléonien des Facultés et
-des Écoles spéciales. Certes la France, avec une organisation
-défectueuse, avait produit beaucoup d’hommes et beaucoup d’œuvres, mais
-on en était arrivé à penser qu’«en toutes sortes d’entreprises on doit
-laisser au hasard la moindre part», et que, «quand une institution
-entend former des professeurs d’histoire et des historiens, elle doit
-leur fournir les moyens de devenir ce qu’elle veut qu’ils soient».
-
-M. V. Duruy, ministre de l’Instruction Publique, appuyait les partisans
-d’une renaissance des hautes études. Mais il considéra comme
-impraticable de toucher, soit pour les remodeler, soit pour les
-fusionner, soit pour les supprimer, aux établissements existants:
-Collège de France, Facultés des Lettres, École normale supérieure, École
-des chartes, tous consacrés par des services rendus, par l’illustration
-personnelle d’hommes qui leur avaient appartenu ou qui leur
-appartenaient. Il ne modifia rien, il ajouta. Il couronna l’édifice un
-peu disparate qui existait en créant une «École pratique des hautes
-études», qui fut établie en Sorbonne (1868).
-
-L’École pratique des hautes études (section d’histoire et de philologie)
-avait pour raison d’être, dans la pensée de ceux qui la créèrent, de
-préparer des jeunes gens à faire des recherches originales d’un
-caractère scientifique. Pas de préoccupations professionnelles, pas de
-vulgarisation. On n’y viendrait pas pour s’informer des résultats de la
-science, mais, comme l’étudiant en chimie vient dans un laboratoire,
-pour se rompre aux procédés techniques qui permettent d’obtenir des
-résultats nouveaux. Ainsi l’esprit du nouvel institut n’était pas sans
-analogie avec celui de la tradition primitive du Collège de France. On
-devait essayer d’y faire, pour toutes les parties de l’histoire et de la
-philologie universelles, ce que l’on faisait depuis longtemps à l’École
-des chartes dans le domaine restreint de l’histoire de France au moyen
-âge.
-
-Il. Tant que les Facultés des Lettres se trouvèrent bien comme elles
-étaient (c’est-à-dire sans étudiants) et tant que leur ambition n’alla
-pas au delà de leurs attributions traditionnelles (faire des cours
-publics, conférer des grades), l’organisation de l’enseignement
-supérieur des sciences historiques en France resta dans l’état que nous
-avons décrit. Le jour où les Facultés des Lettres se cherchèrent une
-autre raison d’être et réclamèrent un autre rôle, des changements
-étaient inévitables.
-
-Ce n’est pas ici le lieu d’expliquer pourquoi et comment les Facultés
-des Lettres ont été amenées à souhaiter de travailler plus activement,
-ou, pour mieux dire, autrement que par le passé, au progrès des sciences
-historiques. M. V. Duruy, en installant l’École des hautes études à la
-Sorbonne, avait annoncé que cette plante jeune et vivace en disjoindrait
-les vieilles pierres; et, sans doute, le spectacle de l’activité si
-féconde de l’École des hautes études n’a pas peu contribué à faire faire
-aux Facultés leur examen de conscience. D’autre part, la libéralité des
-pouvoirs publics qui ont augmenté le personnel des Facultés, qui leur
-ont construit des palais, qui les ont largement dotées d’instruments de
-travail, a créé des devoirs nouveaux à ces établissements privilégiés.
-
-Il y a vingt-cinq ans environ que les Facultés des Lettres ont entrepris
-de se transformer, et que leur transformation progressive a des
-contre-coups dans l’édifice entier de l’enseignement supérieur des
-sciences historiques en France, qui n’avait pas été ébranlé jusque-là,
-même par l’ingénieuse addition de 1868.
-
-III. Le premier soin des Facultés fut de se procurer des étudiants.--Là
-n’était pas, en vérité, le difficile, car l’École normale supérieure (où
-sont admis vingt élèves par an, choisis parmi des centaines de
-candidats) était devenue incapable de suffire, comme par le passé, au
-recrutement du corps professoral, désormais très nombreux, de
-l’enseignement secondaire. Quantité de jeunes gens, candidats
-(concurremment avec les élèves de l’École normale supérieure) aux grades
-qui ouvrent l’accès de la carrière pédagogique, étaient abandonnés à
-eux-mêmes. C’était une clientèle assurée. En même temps les lois
-militaires, en attachant au titre de licencié ès lettres de précieuses
-immunités, devaient attirer dans les Facultés, si elles préparaient à la
-licence, une portion considérable, et très intéressante, de la jeunesse.
-Enfin les étrangers (si nombreux à l’École des hautes études), qui
-viennent chercher en France un complément d’éducation scientifique, et
-qui s’étonnaient jusque-là de n’avoir pas à profiter dans les Facultés,
-ne pouvaient manquer d’y venir aussitôt qu’ils y trouveraient quelque
-chose d’analogue à ce qu’ils ont coutume de trouver dans les Universités
-allemandes, et le genre d’instruction qui leur paraît utile.
-
-Avant que des étudiants aient appris en grand nombre le chemin des
-Facultés, de grands efforts ont été nécessaires et des années se sont
-écoulées; mais c’est lorsque les Facultés ont eu les étudiants qu’elles
-désiraient que les vrais problèmes se sont posés.
-
-L’immense majorité des étudiants des Facultés des Lettres ont été à
-l’origine des candidats aux grades, à la licence et à l’agrégation,
-venus avec l’intention avouée de «préparer» la licence et l’agrégation.
-Les Facultés n’ont pas pu se soustraire à l’obligation de les aider dans
-cette «préparation». Mais les examens étaient encore, il y a une
-vingtaine d’années, conçus suivant d’anciennes formules. La licence,
-c’était une attestation de fortes études secondaires, un «baccalauréat
-supérieur»; à «l’agrégation des classes d’histoire et de géographie»
-(devenue la véritable _licentia docendi_), les candidats devaient
-«fournir la preuve qu’ils savaient très bien ce qu’ils seraient chargés
-d’enseigner».--Dès lors, il y avait péril certain que l’enseignement des
-Facultés, préparatoire, comme celui de l’École normale supérieure, aux
-examens de licence et d’agrégation, affectât, par la force des choses,
-le même caractère. Notez qu’une certaine rivalité devait forcément
-s’établir entre les élèves de l’École et les élèves des Facultés aux
-concours d’agrégation. Les programmes de l’agrégation étant ce qu’ils
-étaient, cette émulation ne devait-elle pas avoir pour résultat
-d’absorber de plus en plus les maîtres et les élèves des établissements
-rivaux dans des exercices scolaires, non scientifiques, dépourvus de
-noblesse aussi bien que d’utilité réelle?
-
-Danger très grave. Il a été aperçu tout de suite par les clairvoyants
-promoteurs de la réforme des Facultés, MM. A. Dumont, L. Liard, E.
-Lavisse. M. Lavisse écrivait en 1884: «Prétendre que les Facultés ont
-pour tâche principale la préparation à des examens, c’est vouloir
-substituer à la culture scientifique un dressage: voilà le sérieux grief
-que de bons esprits opposent aux partisans des nouveautés... Les
-partisans des nouveautés répondent qu’ils ont vu, dès l’origine, les
-inconvénients du système, mais qu’ils sont convaincus qu’une
-modification du régime des examens suivra la réforme de l’enseignement
-supérieur; qu’on trouvera la conciliation entre le travail scientifique
-et la préparation aux examens; qu’ainsi tombera le seul grief sérieux
-que leur opposaient leurs adversaires.» C’est une justice à rendre au
-principal polémiste de la réforme qu’il ne s’est jamais lassé d’appuyer
-sur ce point malade; et, pour se convaincre que la _question des
-examens_ a toujours été considérée comme la clé de voûte du problème de
-la réorganisation de l’enseignement supérieur en France, il suffit de
-parcourir les discours et les articles intitulés «L’enseignement et les
-examens», «Examens et études», «Les études et les examens», etc., que M.
-Lavisse a réunis dans ses trois volumes publiés depuis 1885, de cinq ans
-en cinq ans: _Questions d’enseignement national_, _Études et Étudiants_,
-_A propos de nos écoles_.
-
-C’est ainsi que la question de la réforme des examens de l’enseignement
-supérieur (licence, agrégation, doctorat) a été mise à l’ordre du jour.
-Elle y était déjà en 1884; elle y est encore en 1897. Mais, pendant
-l’intervalle, des progrès sensibles ont été réalisés dans la direction
-que nous croyons bonne, et on touche enfin, semble-t-il, au but.
-
-IV. L’ancien système d’examens exigeait des candidats aux grades qu’ils
-fournissent la preuve d’une excellente instruction secondaire. Comme il
-condamnait les candidats, étudiants de l’enseignement supérieur, à des
-exercices du genre de ceux qu’ils avaient déjà ressassés dans les
-lycées, on a eu beau jeu en l’attaquant. Il a été défendu mollement. Il
-a été démoli.
-
-Mais comment le remplacer? Le problème était très complexe. Est-il juste
-de s’étonner qu’il n’ait pas été résolu du premier coup?
-
-D’abord, il importait de se mettre d’accord sur cette question
-préliminaire: quel est le genre d’aptitudes ou de connaissances dont il
-convient d’exiger des étudiants qu’ils fassent la preuve? De
-connaissances générales? De connaissances techniques et d’aptitudes aux
-recherches originales (comme à l’École des chartes et à l’École des
-hautes études)? D’aptitudes pédagogiques?--On a reconnu peu à peu
-qu’étant donnée la clientèle vaste et variée des Facultés, il était
-indispensable de distinguer.
-
-Aux candidats à la licence, il suffit de demander qu’ils attestent une
-bonne culture générale, sans leur interdire de prouver, s’ils le
-désirent, qu’ils ont déjà le goût et quelque expérience des recherches
-originales.
-
-Aux candidats à l’agrégation (_licentia docendi_), déjà licenciés, on
-demandera: 1º la preuve formelle qu’ils savent, par expérience, ce que
-c’est qu’étudier un problème historique et qu’ils ont les connaissances
-techniques, requises pour les études de cette espèce; 2º la preuve
-d’aptitudes pédagogiques, qui sont professionnelles pour eux.
-
-Aux étudiants qui ne sont candidats à rien, ni à la licence, ni à
-l’agrégation, et qui recherchent simplement une initiation
-scientifique--les anciens programmes ne prévoyaient pas l’existence de
-ces étudiants-là,--on demandera seulement de prouver qu’ils ont profité
-des leçons reçues et des conseils donnés.
-
-Cela posé, un grand pas est fait en avant. Car les programmes, comme on
-sait, gouvernent les études. Or, de par l’autorité des programmes, les
-études historiques dans les Facultés auront le triple caractère que l’on
-peut souhaiter qu’elles aient. La culture générale ne cessera pas d’y
-être en honneur. Les exercices techniques de critique et de recherche
-auront leur place légitime. Enfin la pédagogie (théorique et pratique)
-ne sera pas négligée.
-
-Les difficultés commencent lorsqu’il s’agit de déterminer les épreuves
-qui sont, en chaque genre, les meilleures, c’est-à-dire les plus
-probantes. Là-dessus, les avis diffèrent. Si personne, désormais, ne
-conteste plus les principes, les modes d’application jusqu’ici
-expérimentés ou proposés ne rallient pas tous les suffrages.
-L’organisation de la licence a été remaniée trois fois; le statut de
-l’agrégation d’histoire a été réformé ou amendé cinq fois. Et ce n’est
-pas fini. De nouvelles simplifications s’imposent. Mais qu’importe cette
-instabilité--dont on commence pourtant à se plaindre[252],--s’il est
-avéré, comme nous le croyons, que le progrès vers le mieux a été continu
-à travers tous ces changements, sans régressions notables?
-
- [252] _Revue historique_, LXIII (1897), p. 96.
-
-Il est inutile d’exposer ici en détail les divers régimes transitoires
-qui ont été en vigueur. Nous avons eu l’occasion de les critiquer, en
-temps et lieu[253]. Aujourd’hui que la plupart des usages qui nous
-paraissaient défectueux ont été abolis, à quoi bon remuer cette cendre?
-Nous ne dirons même pas en quoi le régime actuel laisse encore, selon
-nous, à désirer, car il y a lieu d’espérer qu’il sera prochainement, et
-très heureusement, modifié.--Qu’il suffise de savoir que les Facultés
-confèrent à présent un diplôme nouveau, le _Diplôme d’études
-supérieures_, que tous les étudiants ont le droit de rechercher, mais
-que les candidats à l’agrégation sont obligés d’obtenir. Ce diplôme
-d’études supérieures, analogue à celui de l’École des hautes études, au
-brevet de l’École des chartes et au doctorat en philosophie des
-Universités allemandes, est donné aux étudiants en histoire qui,
-justifiant d’une certaine scolarité, ont subi un examen dont les
-épreuves principales sont, avec des interrogations sur les «sciences
-auxiliaires» des recherches historiques, la rédaction et la soutenance
-d’un mémoire original. Tout le monde reconnaît aujourd’hui que «l’examen
-en vue du diplôme d’études donnera des fruits excellents, si la
-vigilance et la conscience des examinateurs lui conservent partout sa
-valeur[254]».
-
- [253] Voir la _Revue internationale de l’enseignement_, févr. 1893; la
- _Revue universitaire_, juin 1892, oct. et nov. 1894, juillet 1895;
- et le _Political Science Quarterly_, sept. 1894.
-
- [254] _Revue historique_, loc. cit., p. 98.--J’ai développé ailleurs
- ce que je me contente d’indiquer ici. Voir _Revue internationale de
- l’enseignement_, nov. 1897. [Ch.-V. L.]
-
-V. En résumé, l’appât de la préparation aux grades a fait affluer dans
-les Facultés une foule d’étudiants. Mais la préparation aux grades
-était, sous l’ancien régime des examens de licence et d’agrégation, une
-besogne peu conforme à celle que les Facultés concevaient comme
-convenable pour elles, utile pour leurs élèves et pour le bien de la
-science. Le régime des examens a donc été réformé persévéramment, non
-sans peine, en conformité avec un certain idéal de ce que l’enseignement
-supérieur de l’histoire doit être. Le résultat est que les Facultés ont
-pris rang parmi les établissements qui contribuent aux progrès positifs
-des sciences historiques. L’énumération des œuvres qui en sont sorties
-depuis quelques années l’attesterait au besoin.
-
-Cette évolution a déjà eu des conséquences heureuses; si elle s’achève
-aussi bien qu’elle a commencé, elle en aura encore.--D’abord, la
-transformation de l’enseignement de l’histoire dans les Facultés en a
-entraîné une, symétrique, à l’École normale supérieure. L’École normale
-délivre aussi, depuis deux ans, un «Diplôme d’études»; les travaux
-originaux, les exercices pédagogiques et la culture générale y sont
-encouragés tout de même que dans les Facultés nouvelles. Elle ne diffère
-plus des Facultés que parce qu’elle est fermée, et recrutée avec
-certaines précautions; au fond, c’est une Faculté comme les autres, où
-les étudiants sont en très petit nombre, mais choisis.--En second lieu,
-l’École des hautes études et l’École des chartes, qui, toutes deux,
-seront installées, à la fin de 1897, dans la Sorbonne reconstruite, ont
-gardé leur raison d’être; car beaucoup de spécialités sont représentées
-à l’École des hautes études qui ne le sont pas, qui ne le seront sans
-doute jamais, dans les Facultés; et, pour les études relatives à
-l’histoire du moyen âge, l’ensemble des enseignements convergents de
-l’École des chartes restera toujours incomparable. Mais l’ancien
-antagonisme entre l’École des hautes études et l’École des chartes d’une
-part, et les Facultés de l’autre, a disparu. Tous ces établissements,
-naguère si dissemblables, collaborent désormais, dans le même esprit, à
-une œuvre commune. Chacun d’eux garde son nom, son autonomie et ses
-traditions; mais tous forment un corps: la section historique d’une
-idéale Université de Paris, beaucoup plus vaste que celle qui a été en
-1896 consacrée par la loi. De cette «plus grande» Université, l’École
-des chartes, l’École des hautes études, l’École normale supérieure et
-l’ensemble des enseignements historiques de la Faculté des Lettres ne
-sont plus maintenant, en fait, que des «instituts» indépendants.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Avertissement V
-
- LIVRE I
- LES CONNAISSANCES PRÉALABLES
-
- Chap. I.--La recherche des documents 1
- -- II.--Les «sciences auxiliaires» 25
-
- LIVRE II
- OPÉRATIONS ANALYTIQUES
-
- Chap. I.--Conditions générales de la connaissance historique 43
-
- SECTION I
- Critique externe (critique d’érudition).
-
- Chap. II.--Critique de restitution 51
- -- III.--Critique de provenance 66
- -- IV.--Classement critique des sources 79
- -- V.--La critique d’érudition et les érudits 89
-
- SECTION II
- Critique interne.
-
- Chap. VI.--Critique d’interprétation 117
- -- VII.--Critique interne négative de sincérité et
- d’exactitude 130
- -- VIlI.--Détermination des faits particuliers 163
-
- LIVRE III
- OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUES
-
- Chap. I.--Conditions générales de la construction historique 181
- -- II.--Groupement des faits 200
- -- III.--Raisonnement constructif 218
- -- IV.--Construction des formules générales 227
- -- V.--Exposition 256
-
- Conclusion 275
-
- Appendice I.--L’enseignement secondaire de l’histoire en France 281
- -- II.--L’enseignement supérieur de l’histoire en France 293
-
- Table des matières 307
-
-
-Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--115-97.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK INTRODUCTION AUX ÉTUDES
-HISTORIQUES ***
-
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