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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Vie de Beethoven - -Author: Romain Rolland - -Release Date: December 4, 2021 [eBook #66878] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Chuck Greif & The Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/American - Libraries.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BEETHOVEN *** - - - - - VIE - - DE - - BEETHOVEN - - - - - OUVRAGES DE M. ROMAIN ROLLAND - - - LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ - -=Théâtre de la Révolution= (_Le 14 Juillet_;--_Danton_;--_Les Loups_). - Un vol. in-16, br. 3 fr. 50 - On vend séparément: _Le 14 Juillet.--Les Loups._ - Chaque vol. in-16, br. 1 fr. 50 - -=Les Tragédies de la Foi= (_Saint Louis_;--_Aërt_;--_Le Triomphe - de la Raison_). Un vol. in-16, br. 3 fr. 50 - -=Le Théâtre du Peuple.= Essai d’esthétique d’un théâtre nouveau. - Un vol. in-16, br. 3 fr. 50 - -=Musiciens d’autrefois.= Un vol. in-16, br. 3 fr. 50 - -=Musiciens d’aujourd’hui.= Un vol. in-16, br. 3 fr. 50 - - -_VIES DES HOMMES ILLUSTRES_ - - I. =Vie de Beethoven.= - II. =Vie de Michel-Ange.= -III. =Vie de Tolstoï.= - - Trois vol. in-16, br., chaque volume 2 fr. » - - - LIBRAIRIE OLLENDORFF - - JEAN CHRISTOPHE - -=Jean-Christophe.= Quatre vol. in-16, br. - - I. _L’Aube._ Un vol. - II. _Le Matin._ Un vol. -III. _L’Adolescent._ Un vol. - IV. _La Révolte._ Un vol. - -=Jean-Christophe à Paris.= Trois vol. in-16, br. - - I. _La Foire sur la Place._ Un vol. - II. _Antoinette._ Un vol. -III. _Dans la Maison._ Un vol. - -=La Fin du Voyage.= Trois volumes in-16, br. - - I. _Les Amies._ Un vol. - II. _Le Buisson ardent._ Un vol. -III. _La nouvelle Journée._ Un vol. - - Chaque vol. 3 fr. 50 - - - LIBRAIRIE FONTEMOING - -=Histoire de l’Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti.= Un vol. -in-16 (Épuisé.) - - - LIBRAIRIE ALCAN - -=Hændel.= Un vol. in-8 écu, br. 3 fr. 50 - - -811-14.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P7-14. - - - - - VIES DES HOMMES ILLUSTRES - - ROMAIN ROLLAND - - - VIE - - DE - - BEETHOVEN - - - SEPTIÈME ÉDITION - - _21ᵉmille_ - - - PARIS - LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ - 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 - - 1914 - - - - -_Cette Vie de Beethoven a été publiée pour la première fois, en Janvier - 1903, aux «Cahiers de la quinzaine»._ - - - - - «_Je veux prouver que quiconque agit bien et noblement, peut par - cela même supporter le malheur._» - - BEETHOVEN - - A la municipalité de Vienne. 1ᵉʳ février 1819. - - - - -_L’air est lourd autour de nous. La vieille Europe s’engourdit dans une -atmosphère pesante et viciée. Un matérialisme sans grandeur pèse sur la -pensée, et entrave l’action des gouvernements et des individus. Le monde -meurt d’asphyxie dans son égoïsme prudent et vil. Le monde -étouffe.--Rouvrons les fenêtres. Faisons rentrer l’air libre. Respirons -le souffle des héros._ - -_La vie est dure. Elle est un combat de chaque jour pour ceux qui ne se -résignent pas à la médiocrité de l’âme, et un triste combat le plus -souvent, sans grandeur, sans bonheur, livré dans la solitude et le -silence. Oppressés par la pauvreté, par les âpres soucis domestiques, -par les tâches écrasantes et stupides, où les forces se perdent -inutilement, sans espoir, sans un rayon de joie, la plupart sont séparés -les uns des autres, et n’ont même pas la consolation de pouvoir donner -la main à leurs frères dans le malheur, qui les ignorent, et qu’ils -ignorent. Ils ne doivent compter que sur eux-mêmes; et il y a des -moments où les plus forts fléchissent sous leur peine. Ils appellent un -secours, un ami._ - -_C’est pour leur venir en aide, que j’entreprends de grouper autour -d’eux les Amis héroïques, les grandes âmes qui souffrirent pour le bien. -Ces_ Vies des Hommes illustres _ne s’adressent pas à l’orgueil des -ambitieux; elles sont dédiées aux malheureux. Et qui ne l’est, au fond? -A ceux qui souffrent, offrons le baume de la souffrance sacrée. Nous ne -sommes pas seuls dans le combat. La nuit du monde est éclairée de -lumières divines. Même aujourd’hui, près de nous, nous venons de voir -briller deux des plus pures flammes, la flamme de la Justice et celle de -la Liberté: le colonel Picquart, et le peuple des Boers. S’ils n’ont pas -réussi à brûler les ténèbres épaisses, ils nous ont montré la route, -dans un éclair. Marchons-y à leur suite, à la suite de tous ceux qui -luttèrent comme eux, isolés, disséminés dans tous les pays et dans tous -les siècles. Supprimons les barrières du temps. Ressuscitons le peuple -des héros._ - -_Je n’appelle pas héros ceux qui ont triomphé par la pensée ou par la -force. J’appelle héros, seuls ceux qui furent grands par le cœur. Comme -l’a dit un des plus grands d’entre eux, celui dont nous racontons ici -même la vie_: «Je ne reconnais pas d’autre signe de supériorité que la -bonté.» _Où le caractère n’est pas grand, il n’y a pas de grand homme, -il n’y a même pas de grand artiste, ni de grand homme d’action; il n’y a -que des idoles creuses pour la vile multitude: le temps les détruit -ensemble. Peu nous importe le succès. Il s’agit d’être grand, et non de -le paraître._ - -_La vie de ceux dont nous essayons de faire ici l’histoire, presque -toujours fut un long martyre. Soit qu’un tragique destin ait voulu -forger leur âme sur l’enclume de la douleur physique et morale, de la -misère et de la maladie; soit que leur vie ait été ravagée, et leur cœur -déchiré par la vue des souffrances et des hontes sans nom dont leurs -frères étaient torturés, ils ont mangé le pain quotidien de l’épreuve; -et s’ils furent grands par l’énergie, c’est qu’ils le furent aussi par -le malheur. Qu’ils ne se plaignent donc pas trop, ceux qui sont -malheureux: les meilleurs de l’humanité sont avec eux. Nourrissons-nous -de leur vaillance; et, si nous sommes trop faibles, reposons un instant -notre tête sur leurs genoux. Ils nous consoleront. Il ruisselle de ces -âmes sacrées un torrent de force sereine et de bonté puissante. Sans -même qu’il soit besoin d’interroger leurs œuvres, et d’écouter leur -voix, nous lirons dans leurs yeux, dans l’histoire de leur vie, que -jamais la vie n’est plus grande, plus féconde,--et plus heureuse,--que -dans la peine._ - - * * * * * - -_En tête de cette légion héroïque, donnons la première place au fort et -pur Beethoven. Lui-même souhaitait, au milieu de ses souffrances, que -son exemple pût être un soutien pour les autres misérables_, «et que le -malheureux se consolât en trouvant un malheureux comme lui, qui, malgré -tous les obstacles de la nature, avait fait tout ce qui était en son -pouvoir, pour devenir un homme digne de ce nom». _Parvenu par des années -de luttes et d’efforts surhumains à vaincre sa peine et à accomplir sa -tâche, qui était, comme il disait, de souffler un peu de courage à la -pauvre humanité, ce Prométhée vainqueur répondait à un ami qui invoquait -Dieu_: «O homme, aide-toi toi-même!» - - * * * * * - -_Inspirons-nous de sa fière parole. Ranimons à son exemple la foi de -l’homme dans la vie et dans l’homme._ - -ROMAIN ROLLAND. - -_Janvier 1903._ - - - - -BEETHOVEN - - _Woltuen, wo man kann,_ - _Freiheit über alles lieben,_ - _Wahrheit nie, auch sogar am_ - _Throne nicht verleugnen._ - - BEETHOVEN. - (Feuille d’album. 1792.) - - «_Faire tout le bien qu’on peut,_ - _Aimer la Liberté par-dessus tout,_ - _Et, quand ce serait pour un trône,_ - _Ne jamais trahir la vérité._» - - - - -Il était petit et trapu, de forte encolure, de charpente athlétique. Une -large figure, de couleur rouge brique, sauf vers la fin de sa vie, où le -teint devint maladif et jaunâtre, surtout l’hiver, quand il restait -enfermé, loin des champs. Un front puissant et bosselé. Des cheveux -extrêmement noirs, extraordinairement épais, et où il semblait que le -peigne n’eût jamais passé, hérissés de toutes parts, «les serpents de -Méduse[1]». Les yeux brûlaient d’une force prodigieuse, qui saisit tous -ceux qui le virent; mais la plupart se trompèrent sur leur nuance. -Comme ils flambaient d’un éclat sauvage dans une figure brune et -tragique, on les vit généralement noirs; ils ne l’étaient pas, mais bleu -gris[2]. Petits et très profondément enfoncés, ils s’ouvraient -brusquement dans la passion ou la colère, et alors roulaient dans leurs -orbites, reflétant toutes leurs pensées avec une vérité merveilleuse[3]. -Souvent ils se tournaient vers le ciel avec un regard mélancolique. Le -nez était court et carré, large, un mufle de lion. Une bouche délicate, -mais dont la lèvre inférieure tendait à avancer sur l’autre. Des -mâchoires redoutables, qui auraient pu broyer des noix. Une fossette -profonde au menton, du côté droit, donnait une étrange dissymétrie à la -face. «Il avait un bon sourire, dit Moscheles, et dans la conversation, -un air souvent aimable et encourageant. En revanche, le rire était -désagréable, violent et grimaçant, du reste court»,--le rire d’un homme -qui n’est pas accoutumé à la joie. Son expression habituelle était la -mélancolie, «une tristesse incurable». Rellstab, en 1825, dit qu’il a -besoin de toutes ses forces pour s’empêcher de pleurer, en voyant «ses -doux yeux et leur douleur poignante». Braun von Braunthal, un an plus -tard, le rencontre à une brasserie: il est assis dans un coin, il fume -une longue pipe, et il a les yeux fermés, comme il fait de plus en plus, -à mesure qu’il approche de la mort. Un ami lui adresse la parole. Il -sourit tristement, tire de sa poche un petit carnet de conversation; et, -de la voix aiguë que prennent souvent les sourds, il lui dit d’écrire ce -qu’on veut lui demander.--Son visage se transfigurait, soit dans ses -accès d’inspiration soudaine qui le prenaient à l’improviste, même dans -la rue, et qui frappaient d’étonnement les passants, soit quand on le -surprenait au piano. «Les muscles de sa face saillaient, ses veines -gonflaient; les yeux sauvages devenaient deux fois plus terribles; la -bouche tremblait; il avait l’air d’un enchanteur vaincu par les démons -qu’il avait évoqués.» Telle une figure de Shakespeare[4]; Julius -Benedict dit: «Le roi Lear». - - * * * * * - -Ludwig van Beethoven naquit le 16 décembre 1770 à Bonn, près de Cologne, -dans une misérable soupente d’une pauvre maison. Il était d’origine -flamande[5]. Son père était un ténor inintelligent et ivrogne. Sa mère -était domestique, fille d’un cuisinier, et veuve en premières noces -d’un valet de chambre. - -Une enfance sévère, à laquelle manqua la douceur familiale, dont Mozart, -plus heureux, fut entouré. Dès le commencement, la vie se révéla à lui -comme un combat triste et brutal. Son père voulut exploiter ses -dispositions musicales et l’exhiber comme un petit prodige. A quatre -ans, il le clouait pendant des heures devant son clavecin, ou -l’enfermait avec un violon, et le tuait de travail. Peu s’en fallut -qu’il ne le dégoûtât à tout jamais de l’art. Il fallut user de violence -pour que Beethoven apprît la musique. Sa jeunesse fut attristée par les -préoccupations matérielles, le souci de gagner son pain, les tâches trop -précoces. A onze ans, il faisait partie de l’orchestre du théâtre; à -treize, il était organiste. En 1787, il perdit sa mère, qu’il adorait. -«Elle m’était si bonne, si digne d’amour, ma meilleure amie! Oh! qui -était plus heureux que moi, quand je pouvais prononcer le doux nom de -mère, et qu’elle pouvait l’entendre[6]?» Elle était morte phtisique; et -Beethoven se croyait atteint de la même maladie; il souffrait déjà -constamment; et il se joignait à son mal une mélancolie, plus cruelle -que le mal même[7]. A dix-sept ans, il était chef de famille, chargé de -l’éducation de ses deux frères; il avait la honte de devoir solliciter -la mise à la retraite de son père, ivrogne, incapable de diriger la -maison: c’est au fils qu’on remettait la pension du père, pour éviter -que celui-ci la dissipât. Ces tristesses laissèrent en lui une empreinte -profonde. Il trouva toutefois un affectueux appui dans une famille de -Bonn, qui lui resta toujours chère, la famille de Breuning. La gentille -«Lorchen», Éléonore de Breuning, avait deux ans de moins que lui. Il lui -apprenait la musique et elle l’initia à la poésie. Elle fut sa compagne -d’enfance; et peut-être y eut-il entre eux un sentiment assez tendre. -Éléonore épousa plus tard le docteur Wegeler, qui fut un des meilleurs -amis de Beethoven; et, jusqu’au dernier jour, il ne cessa de régner -entre eux une amitié paisible, qu’attestent les lettres dignes et -tendres de Wegeler et d’Éléonore, et celles du vieux fidèle ami (_alter -treuer Freund_) au bon cher Wegeler (_guter lieber Wegeler_). Affection -plus touchante encore quand l’âge est venu pour tous trois, sans -refroidir la jeunesse de leur cœur[8]. - -Si triste qu’ait pu être l’enfance de Beethoven, il garda toujours pour -elle, pour les lieux où elle s’écoula, un tendre et mélancolique -souvenir. Forcé de quitter Bonn, et de passer presque toute sa vie à -Vienne, dans la grande ville frivole et ses tristes faubourgs, jamais -il n’oublia la vallée du Rhin, et le grand fleuve auguste et paternel, -_unser Vater Rhein_, comme il l’appelle, «notre père le Rhin», si -vivant, en effet, presque humain, pareil à une âme gigantesque où -passent des pensées et des forces innombrables, nulle part plus beau, -plus puissant et plus doux qu’en la délicieuse Bonn, dont il baigne les -pentes ombragées et fleuries, avec une violence caressante. Là, -Beethoven a vécu ses vingt premières années; là se sont formés les rêves -de son cœur adolescent,--dans ces prairies qui flottent languissamment -sur l’eau, avec leurs peupliers enveloppés de brouillards, les buissons -et les saules, et les arbres fruitiers, qui trempent leurs racines dans -le courant silencieux et rapide,--et, penchés sur le bord, mollement -curieux, les villages, les églises, les cimetières même,--tandis qu’à -l’horizon, les Sept Montagnes bleuâtres dessinent sur le ciel leurs -profils orageux, que surmontent les maigres et bizarres silhouettes des -vieux châteaux ruinés. A ce pays, son cœur resta éternellement fidèle; -jusqu’au dernier instant, il rêva de le revoir, sans jamais y parvenir. -«Ma patrie, la belle contrée où j’ai vu la lumière du jour, toujours -aussi belle, aussi claire devant mes yeux, que lorsque je la -laissai[9].» - - * * * * * - -En novembre 1792, Beethoven vint se fixer à Vienne, métropole musicale -de l’Allemagne[10]. La Révolution avait éclaté; elle commençait à -submerger l’Europe. Beethoven quitta Bonn juste au moment où la guerre y -entrait. Sur la route de Vienne, il traversa les armées hessoises -marchant contre la France. En 1796 et 1797, il mit en musique les -poésies belliqueuses de Friedberg: un _Chant du Départ_ et un chœur -patriotique: _Nous sommes un grand peuple allemand_ (_Ein grosses -deutsches Volk sind wir_). Mais en vain il veut chanter les ennemis de -la Révolution: la Révolution conquiert le monde, et Beethoven. Dès 1798, -malgré la tension des rapports entre l’Autriche et la France, Beethoven -entre en rapports intimes avec les Français, avec l’ambassade, avec le -général Bernadotte qui venait d’arriver à Vienne. Dans ces entretiens -commencent à se former en lui les sentiments républicains, dont on voit -le puissant développement dans la suite de sa vie. - -Un dessin que Stainhauser fit de lui à cette époque, donne assez bien -l’image de ce qu’il était alors. C’est, aux portraits suivants de -Beethoven, ce que le portrait de Buonaparte par Guérin, cette âpre -figure rongée de fièvre ambitieuse, est aux autres effigies de -Napoléon. Beethoven semble plus jeune que son âge, maigre, droit, raidi -dans sa haute cravate, le regard défiant et tendu. Il sait ce qu’il -vaut; il croit en sa force. En 1796, il note sur son carnet: «Courage! -Malgré toutes les défaillances du corps, mon génie triomphera.... -Vingt-cinq ans! les voici venus! je les ai.... Il faut que cette année -même, l’homme se révèle tout entier[11].» Mme de Bernhard et Gelinck -disent qu’il est très fier, de manières rudes et maussades, et qu’il -parle avec un très fort accent provincial. Mais ses intimes, seuls, -connaissent l’exquise bonté qu’il cache sous cette gaucherie -orgueilleuse. Écrivant à Wegeler tous ses succès, la première pensée qui -lui vient à l’esprit est celle-ci: «Par exemple, je vois un ami dans le -besoin: si ma bourse ne me permet pas de lui venir aussitôt en aide, je -n’ai qu’à me mettre à ma table de travail; et, en peu de temps, je l’ai -tiré d’affaire.... Tu vois comme c’est charmant[12].» Et un peu plus -loin, il dit: «Mon art doit se consacrer au bien des pauvres.» (_Dann -soll meine Kunst sich nur zum Besten der Armen zeigen._) - -La douleur, déjà, avait frappé à sa porte; elle s’était installée en -lui, pour n’en plus sortir. Entre 1796 et 1800, la surdité commença ses -ravages[13]. Les oreilles lui bruissaient nuit et jour; il était miné -par des douleurs d’entrailles. Son ouïe s’affaiblissait progressivement. -Pendant plusieurs années, il ne l’avoua à personne, même à ses plus -chers amis; il évitait le monde, pour que son infirmité ne fût pas -remarquée; il gardait pour lui seul ce terrible secret. Mais, en 1801, -il ne peut plus le taire; il le confie avec désespoir à deux de ses -amis: le docteur Wegeler et le pasteur Amenda: - -«Mon cher, mon bon, mon affectueux Amenda,... combien souvent je te -souhaite auprès de moi! Ton Beethoven est profondément malheureux. Sache -que la plus noble partie de moi-même, mon ouïe, a beaucoup baissé. Déjà, -à l’époque ou nous étions ensemble, j’éprouvais des symptômes du mal, -et je le cachais; mais cela a toujours empiré depuis.... Guérirai-je? Je -l’espère naturellement, mais bien peu; de telles maladies sont les plus -incurables. Comme je dois vivre tristement, éviter tout ce que j’aime et -tout ce qui m’est cher, et cela dans un monde si misérable, si -égoïste!... Triste résignation où je dois me réfugier! Sans doute je me -suis proposé de me mettre au-dessus de tous ces maux; mais comment cela -me sera-t-il possible[14]?...» - -Et à Wegeler: «... Je mène une vie misérable. Depuis deux ans, j’évite -toutes les sociétés, parce qu’il ne m’est pas possible de causer avec -les gens: je suis sourd. Si j’avais quelque autre métier, cela serait -encore possible; mais dans le mien, c’est une situation terrible. Que -diraient de cela mes ennemis, dont le nombre n’est pas petit!... Au -théâtre, je dois me mettre tout près de l’orchestre, pour comprendre -l’acteur. Je n’entends pas les sons élevés des instruments et des voix, -si je me place un peu loin.... Quand on parle doucement, j’entends à -peine,... et d’autre part, quand on crie, cela m’est intolérable.... -Bien souvent, j’ai maudit mon existence.... Plutarque m’a conduit à la -résignation. Je veux, si toutefois cela est possible, je veux braver mon -destin; mais il y a des moments de ma vie où je suis la plus misérable -créature de Dieu.... Résignation! quel triste refuge! et pourtant c’est -le seul qui me reste[15]!» - -Cette tristesse tragique s’exprime dans quelques œuvres de cette époque, -dans la _Sonate pathétique_, op. 13 (1799), surtout dans le _largo_ de -la _troisième Sonate_ pour piano, op. 10 (1798). Chose étrange qu’elle -ne soit pas partout empreinte, que tant d’œuvres encore: le riant -_Septuor_ (1800), la limpide _Première Symphonie_ (_en ut majeur_, -1800), reflètent une insouciance juvénile. C’est sans doute qu’il faut -du temps à l’âme pour s’accoutumer à la douleur. Elle a un tel besoin de -la joie que, quand elle ne l’a pas, il faut qu’elle la crée. Quand le -présent est trop cruel, elle vit sur le passé. Les jours heureux qui -furent ne s’effacent pas d’un coup; leur rayonnement persiste longtemps -encore après qu’ils ne sont plus. Seul et malheureux à Vienne, Beethoven -se réfugiait dans ses souvenirs du pays natal; sa pensée d’alors en est -tout imprégnée. Le thème de l’_andante_ à variations du _Septuor_ est un -_Lied_ rhénan. La _Symphonie en ut majeur_ est aussi une œuvre du Rhin, -un poème d’adolescent qui sourit à ses rêves. Elle est gaie, -langoureuse; on y sent le désir et l’espérance de plaire. Mais dans -certains passages, dans l’introduction, dans le clair-obscur de quelques -sombres basses, dans le _scherzo_ fantasque, on aperçoit, avec quelle -émotion! dans cette jeune figure le regard du génie à venir. Ce sont les -yeux du _Bambino_ de Botticelli dans ses _Saintes familles_, ces yeux -de petit enfant où l’on croit lire déjà la tragédie prochaine. - -A ses souffrances physiques venaient se joindre des troubles d’un autre -ordre. Wegeler dit qu’il ne connut jamais Beethoven sans une passion -portée au paroxysme. Ces amours semblent avoir toujours été d’une grande -pureté. Il n’y a aucun rapport entre la passion et le plaisir. La -confusion qu’on établit de notre temps entre l’une et l’autre ne prouve -que l’ignorance où la plupart des hommes sont de la passion, et son -extrême rareté. Beethoven avait quelque chose de puritain dans l’âme; -les conversations et les pensées licencieuses lui faisaient horreur; il -avait sur la sainteté de l’amour des idées intransigeantes. On dit qu’il -ne pardonnait pas à Mozart d’avoir profané son génie à écrire un _Don -Juan_. Schindler, qui fut son ami intime, assure qu’«il traversa la vie -avec une pudeur virginale, sans avoir jamais eu à se reprocher une -faiblesse». Un tel homme était fait pour être dupe et victime de -l’amour. Il le fut. Sans cesse il s’éprenait furieusement, sans cesse il -rêvait de bonheurs, aussitôt déçus, et suivis de souffrances amères. -C’est dans ces alternatives d’amour et de révolte orgueilleuse, qu’il -faut chercher la source la plus féconde des inspirations de Beethoven, -jusqu’à l’âge où la fougue de sa nature s’apaise dans une résignation -mélancolique. - -En 1801, l’objet de sa passion était, à ce qu’il semble, Giulietta -Guicciardi, qu’il immortalisa par la dédicace de sa fameuse _Sonate_ -dite du _Clair de Lune_, op. 27 (1802). «Je vis d’une façon plus douce, -écrit-il à Wegeler, et je me mêle davantage avec les hommes.... Ce -changement, le charme d’une chère fille l’a accompli; elle m’aime, et je -l’aime. Ce sont les premiers moments heureux que j’aie depuis deux -ans[16].» Il les paya durement. D’abord cet amour lui fit sentir -davantage la misère de son infirmité, et les conditions précaires de sa -vie, qui lui rendaient impossible d’épouser celle qu’il aimait. Puis -Giulietta était coquette, enfantine, égoïste; elle fit cruellement -souffrir Beethoven, et en novembre 1803 elle épousa le comte -Gallenberg[17].--De telles passions dévastent l’âme; quand l’âme est -déjà affaiblie par la maladie, comme l’était celle de Beethoven, elles -risquent de la ruiner. Ce fut le seul moment de la vie de Beethoven, où -il semble avoir été sur le point de succomber. Il traversa une crise -désespérée, qu’une lettre nous fait connaître: _le Testament -d’Heiligenstadt_, à ses frères, Carl et Johann, avec cette indication: -«_Pour lire et exécuter après ma mort_[18].» C’est un cri de révolte et -de douleur déchirante. On ne peut l’entendre sans être pénétré de pitié. -Il fut tout près alors de mettre fin à sa vie. Seul son inflexible -sentiment moral l’arrêta[19]. Ses dernières espérances de guérison -disparurent. «Même le haut courage qui me soutenait s’est évanoui. O -Providence, fais-moi apparaître une fois un jour, un seul jour de vraie -joie! Il y a si longtemps que le son profond de la vraie joie m’est -étranger. Quand, oh! quand, mon Dieu, pourrai-je la rencontrer -encore?... Jamais?--Non, ce serait trop cruel!» - -Cela semble une plainte d’agonie; et pourtant, Beethoven vivra -vingt-cinq ans encore. Sa puissante nature ne pouvait se résigner à -succomber sous l’épreuve. «Ma force physique croît plus que jamais avec -ma force intellectuelle.... Ma jeunesse, oui, je le sens, ne fait que -commencer. Chaque jour me rapproche du but que j’entrevois sans pouvoir -le définir.... Oh! si j’étais délivré de ce mal, j’embrasserais le -monde!... Point de repos! Je n’en connais pas d’autre que le sommeil; et -je suis assez malheureux de devoir lui accorder plus de temps -qu’autrefois. Que je sois seulement délivré à moitié de mon mal: et -alors.... Non, je ne le supporterai pas. Je veux saisir le destin à la -gueule. Il ne réussira pas à me courber tout à fait.--Oh! cela est si -beau, de vivre la vie mille fois[20]!» - -Cet amour, cette souffrance, cette volonté, ces alternatives -d’accablement et d’orgueil, ces tragédies intérieures se retrouvent dans -les grandes œuvres écrites en 1802: la _Sonate avec marche funèbre_, op. -26, la _Sonate quasi una fantasia_, et la _Sonate_ dite _du Clair de -lune_, op. 27, la _Deuxième Sonate_, op. 31, avec ses récitatifs -dramatiques, qui semblent un monologue grandiose et désolé; la _Sonate -en ut mineur_ pour violon, op. 30, dédiée à l’empereur Alexandre; la -_Sonate à Kreutzer_, op. 47; les six héroïques et poignantes mélodies -religieuses sur des paroles de Gellert, op. 48. La _Seconde Symphonie_, -qui est de 1803, reflète davantage son juvénile amour; et l’on sent que -sa volonté prend décidément le dessus. Une force irrésistible balaye les -tristes pensées. Un bouillonnement de vie soulève le _finale_. Beethoven -veut être heureux; il ne veut pas consentir à croire son infortune -irrémédiable: il veut la guérison, il veut l’amour; il déborde -d’espoir[21]. - - * * * * * - -Dans plusieurs de ces œuvres, on est frappé par l’énergie et -l’insistance des rythmes de marche et de combat. Cela est surtout -sensible dans l’_allegro_ et le _finale_ de la _Seconde Symphonie_, et -plus encore dans le premier morceau, superbement héroïque, de la -_Sonate à l’empereur Alexandre_. Un caractère guerrier, spécial à cette -musique, rappelle l’époque d’où elle est sortie. La Révolution arrivait -à Vienne. Beethoven était emporté par elle. «Il se prononçait -volontiers, dans l’intimité, dit le chevalier de Seyfried, sur les -événements politiques, qu’il jugeait avec une rare intelligence, d’un -coup d’œil clair et net.» Toutes ses sympathies l’entraînaient vers les -idées révolutionnaires. «Il aimait les principes républicains», dit -Schindler, l’ami qui le connut le mieux dans la dernière période de sa -vie. «Il était partisan de la liberté illimitée et de l’indépendance -nationale.... Il voulait que tous concourussent au gouvernement de -l’État.... Il voulait pour la France le suffrage universel, et il -espérait que Bonaparte l’établirait, et jetterait ainsi les bases du -bonheur du genre humain.» Romain révolutionnaire, nourri de Plutarque, -il rêvait d’une République héroïque, fondée par le dieu de la Victoire: -le premier Consul; et, coup sur coup, il forge la _Symphonie héroïque: -Bonaparte_ (1804)[22], l’Iliade de l’Empire, et le finale de la -_Symphonie en ut mineur_ (1805-1808), l’épopée de la Gloire. Première -musique vraiment révolutionnaire: l’âme du temps y revit avec -l’intensité et la pureté qu’ont les grands événements dans les grandes -âmes solitaires, dont les impressions ne sont pas amoindries par le -contact de la réalité. La figure de Beethoven s’y montre colorée des -reflets de ces guerres épiques. Partout elles s’expriment, peut-être à -son insu, dans les œuvres de cette période: dans l’_Ouverture de -Coriolan_ (1807), où soufflent des tempêtes, dans le _Quatrième -quatuor_, op. 18, dont le premier morceau a tant de parenté avec cette -ouverture; dans la _Sonate Appassionata_, op. 57 (1804), dont Bismarck -disait: «Si je l’entendais souvent, je serais toujours très -vaillant[23]»; dans la partition d’_Egmont_; et jusque dans ses -concertos pour piano, dans ce _concerto en mi bémol_, op. 73 (1809), où -la virtuosité même se fait héroïque, où passent des armées.--Comment -s’en étonner? Si Beethoven ignorait, en écrivant la _Marche funèbre sur -la mort d’un héros_ (de la sonate op. 26), que le héros le plus digne -de ses chants, celui qui plus que Bonaparte s’approcha du modèle de la -_Symphonie héroïque_, Hoche, venait de mourir près du Rhin, que domine -encore son monument funèbre, du haut d’une petite colline entre Coblentz -et Bonn,--à Vienne même, il avait vu deux fois la Révolution -victorieuse. Ce sont les officiers français qui assistent en novembre -1805, à la première de _Fidelio_. C’est le général Hulin, le vainqueur -de la Bastille, qui s’installe chez Lobkowitz, l’ami et le protecteur de -Beethoven, celui à qui sont dédiés l’_Héroïque_ et l’_Ut mineur_. Et le -10 mai 1809, Napoléon couche à Schoenbrunn[24]. Bientôt Beethoven haïra -les conquérants français. Mais il n’en a pas moins senti la fièvre de -leur épopée; et qui ne la sent pas comme lui, ne comprendra qu’à demi -cette musique d’actions et de triomphes impériaux. - - * * * * * - -Beethoven interrompit brusquement la _Symphonie en ut mineur_, pour -écrire d’un jet, sans ses esquisses habituelles, la _Quatrième -Symphonie_. Le bonheur lui était apparu. En mai 1806, il se fiançait -avec Thérèse de Brunswick[25]. Elle l’aimait depuis longtemps,--depuis -que, petite fille, elle prenait avec lui des leçons de piano, dans les -premiers temps de son séjour à Vienne. Beethoven était ami de son frère, -le comte François. En 1806, il fut leur hôte à Mártonvásár en Hongrie, -et c’est là qu’ils s’aimèrent. Le souvenir de ces jours heureux s’est -conservé dans quelques récits de Thérèse de Brunswick[26]. «Un soir de -dimanche, dit-elle, après dîner, au clair de lune, Beethoven s’assit au -piano. D’abord il promena sa main à plat sur le clavier. François et moi -nous connaissions cela. C’était ainsi qu’il préludait toujours. Puis il -frappa quelques accords sur les notes basses; et, lentement, avec une -solennité mystérieuse, il joua un chant de Sébastien Bach[27]: «_Si tu -veux me donner ton cœur, que ce soit d’abord en secret; et notre pensée -commune, que nul ne la puisse deviner._» Ma mère et le curé s’étaient -endormis; mon frère regardait devant lui, gravement; et moi, que son -chant et son regard pénétraient, je sentis la vie en sa plénitude.--Le -lendemain matin, nous nous rencontrâmes dans le parc. Il me dit: -«J’écris à présent un opéra. La principale figure est en moi, devant -moi, partout où je vais, partout où je reste. Jamais je n’ai été à une -telle hauteur. Tout est lumière, pureté, clarté. Jusqu’à présent, je -ressemblais à cet enfant des contes de fée qui ramasse les cailloux, et -ne voit pas la fleur splendide, fleurie sur son chemin....» C’est au -mois de mai 1806, que je devins sa fiancée, avec le seul consentement de -mon bien-aimé frère François.» - -La _Quatrième Symphonie_, écrite cette année, est une pure fleur, qui -garde le parfum de ces jours les plus calmes de sa vie. On y a justement -remarqué «la préoccupation de Beethoven, alors, de concilier autant que -possible son génie avec ce qui était généralement connu et aimé dans les -formes transmises par ses prédécesseurs[28]». Le même esprit conciliant, -issu de l’amour, agissait sur ses manières et sur sa façon de vivre. -Ignaz von Seyfried et Grillparzer disent qu’il est plein d’entrain, vif, -joyeux, spirituel, courtois dans le monde, patient avec les importuns, -vêtu de façon recherchée; et il leur fait illusion, au point qu’ils ne -s’aperçoivent pas de sa surdité, et disent qu’il est bien portant, sauf -sa vue qui est faible[29]. C’est aussi l’idée que donne de lui un -portrait d’une élégance romantique et un peu apprêtée, que peignit alors -Maehler. Beethoven veut plaire, et il sait qu’il plaît. Le lion est -amoureux: il rentre ses griffes. Mais on sent sous ses jeux, sous les -fantaisies et la tendresse même de la _Symphonie en si bémol_, la -redoutable force, l’humeur capricieuse, les boutades colériques. - -Cette paix profonde ne devait pas durer; mais l’influence bienfaisante -de l’amour se prolongea jusqu’en 1810. Beethoven lui dut sans doute la -maîtrise de soi, qui fit alors produire à son génie ses fruits les plus -parfaits: cette tragédie classique, la _Symphonie en ut mineur_,--et ce -divin rêve d’un jour d’été: la _Symphonie pastorale_ -(1808)[30].--_L’Appassionata_, inspirée de la _Tempête_ de -Shakespeare[31], et qu’il regardait comme la plus puissante de ses -sonates, paraît en 1807, et est dédiée au frère de Thérèse. A Thérèse -elle-même il dédie la rêveuse et fantasque sonate, op. 78 (1809). Une -lettre, sans date[32], et adressée _A l’immortelle Aimée_ exprime, non -moins que l’_Appassionata_, l’intensité de son amour: - -«Mon ange, mon tout, mon moi.... j’ai le cœur gonflé du trop que j’ai à -te dire.... Ah! où je suis, tu es aussi avec moi.... Je pleure, quand je -pense que tu ne recevras probablement pas avant dimanche les premières -nouvelles de moi.--Je t’aime, comme tu m’aimes, mais bien plus fort.... -Ah! Dieu!--Quelle vie ainsi! Sans toi!--Si près, si loin.--... Mes idées -se pressent vers toi, mon immortelle aimée (_meine unsterbliche -Geliebte_), parfois joyeuses, puis après tristes, interrogeant le -destin, lui demandant s’il nous exaucera.--Je ne puis vivre qu’avec toi, -ou je ne vis pas.... Jamais une autre n’aura mon cœur. -Jamais!--Jamais!--O Dieu! pourquoi faut-il s’éloigner quand on s’aime? -Et pourtant ma vie, comme elle est à présent, est une vie de -chagrins. Ton amour m’a fait à la fois le plus heureux et le -plus malheureux des hommes.--... Sois paisible..., sois -paisible--aime-moi!--Aujourd’hui,--hier,--quelle ardente aspiration, -que de larmes vers toi!--toi--toi--ma vie--mon tout!--Adieu!--oh! -continue de m’aimer,--ne méconnais jamais le cœur de ton aimé -L.--Éternellement à toi--éternellement à moi--éternellement à nous[33].» - -Quelle raison mystérieuse empêcha le bonheur de ces deux êtres qui -s’aimaient?--Peut-être le manque de fortune, la différence de -conditions. Peut-être Beethoven se révolta-t-il contre la longue attente -qu’on lui imposait, et contre l’humiliation de tenir son amour -indéfiniment secret. - -Peut-être, violent, malade et misanthrope, comme il était, fit-il -souffrir sans le vouloir celle qu’il aimait, et s’en -désespérait-il.--L’union fut rompue; et pourtant ni l’un ni l’autre ne -semble avoir jamais oublié son amour. Jusqu’à son dernier jour (elle ne -mourut qu’en 1861), Thérèse de Brunswick aima Beethoven. - -Et Beethoven disait, en 1816: «En pensant à elle, mon cœur bat aussi -fort que le jour où je la vis pour la première fois.» De cette même -année sont les six mélodies _à la bien-aimée lointaine_ (_an die ferne -Geliebte_), op. 98, d’un caractère si touchant et si profond. Il écrit -dans ses notes: «Mon cœur déborde à l’aspect de cette admirable nature, -et pourtant Elle n’est pas là, près de moi!»--Thérèse avait donné son -portrait à Beethoven, avec la dédicace: «Au rare génie, au grand -artiste, à l’homme bon. T. B.[34]». Dans la dernière année de sa vie, un -ami surprit Beethoven, seul, embrassant ce portrait en pleurant, et -parlant tout haut suivant son habitude: «Tu étais si belle, si grande, -pareille aux anges!» L’ami se retira, revint un peu plus tard, le trouva -au piano, et lui dit: «Aujourd’hui, mon vieil ami, il n’y a rien de -diabolique sur votre visage.» Beethoven répondit: «C’est que mon bon -ange m’a visité.»--La blessure fut profonde. «Pauvre Beethoven, dit-il -lui-même, il n’est point de bonheur pour toi dans ce monde. Dans les -régions de l’idéal seulement, tu trouveras des amis[35].» - -Il écrit dans ses notes: «Soumission, soumission profonde à ton destin: -tu ne peux plus exister pour toi, mais seulement pour les autres; pour -toi, il n’y a plus de bonheur qu’en ton art. O Dieu, donne-moi la force -de me vaincre!» - - * * * * * - -Il est donc abandonné par l’amour. En 1810, il se retrouve seul; mais la -gloire est venue, et le sentiment de sa puissance. Il est dans la force -de l’âge. Il se livre à son humeur violente et sauvage, sans plus se -soucier de rien, sans égards au monde, aux conventions, aux jugements -des autres. Qu’a-t-il à craindre ou à ménager? Plus d’amour et plus -d’ambition. Sa force, voilà ce qui lui reste, la joie de sa force, et le -besoin d’en user, presque d’en abuser. «La force, voilà la morale des -hommes qui se distinguent du commun des hommes.» Il est retombé dans la -négligence de sa mise; et sa liberté de manières est devenue bien plus -hardie qu’autrefois. Il sait qu’il a le droit de tout dire, même aux -plus grands. «Je ne reconnais pas d’autres signes de supériorité que la -bonté», écrit-il le 17 juillet 1812[36]. Bettina Brentano, qui le vit -alors, dit qu’«aucun empereur, aucun roi n’avait une telle conscience de -sa force». Elle fut fascinée par sa puissance: «Lorsque je le vis pour -la première fois, écrit-elle à Gœthe, l’univers tout entier disparut -pour moi. Beethoven me fit oublier le monde, et toi-même, ô Gœthe.... -Je ne crois pas me tromper, en assurant que cet homme est de bien loin -en avance sur la civilisation moderne.» Gœthe chercha à connaître -Beethoven. Ils se rencontrèrent aux bains de Bohême, à Tœplitz, en 1812, -et s’entendirent assez mal. Beethoven admirait passionnément le génie de -Gœthe[37]; mais son caractère était trop libre et trop violent pour -s’accommoder de celui de Gœthe, et pour ne pas le blesser. Il a raconté -lui-même une promenade qu’ils firent ensemble, où l’orgueilleux -républicain qu’il était donna une leçon de dignité au conseiller aulique -du grand-duc de Weimar, qui ne le lui pardonna point. - -«Les rois et les princes peuvent bien faire des professeurs et des -conseillers secrets; ils peuvent les combler de titres et de -décorations; mais ils ne peuvent pas faire des grands hommes, des -esprits qui s’élèvent au-dessus de la fiente du monde;... et quand deux -hommes sont ensemble, tels que moi et Gœthe, ces messieurs doivent -sentir notre grandeur.--Hier, nous avons rencontré, sur le chemin, en -rentrant, toute la famille impériale. Nous la vîmes de loin. Gœthe se -détacha de mon bras, pour se ranger sur le côté de la route. J’eus beau -lui dire tout ce que je voulus, je ne pus lui faire faire un pas de -plus. J’enfonçai alors mon chapeau sur ma tête, je boutonnai ma -redingote, et je fonçai, les bras derrière le dos, au milieu des groupes -les plus épais.--Princes et courtisans ont fait la haie; le duc -Rodolphe m’a ôté son chapeau; madame l’impératrice m’a salué la -première.--Les grands me connaissent.--Pour mon divertissement, je vis -la procession défiler devant Gœthe. Il se tenait sur le bord de la -route, profondément courbé, son chapeau à la main. Je lui ai lavé la -tête après, je ne lui ai fait grâce de rien[38]....» Gœthe n’oublia pas -non plus[39]. - -De cette date sont les _Septième_ et _Huitième Symphonies_, écrites en -quelques mois, à Tœplitz, en 1812: l’Orgie du Rythme, et la Symphonie -humoristique, les œuvres où il s’est montré peut-être le plus au -naturel, et, comme il disait, le plus «déboutonné» (_aufgeknoepft_), -avec ces transports de gaieté et de fureur, ces contrastes imprévus, ces -saillies déconcertantes et grandioses, ces explosions titaniques qui -plongeaient Gœthe et Zelter dans l’effroi[40], et faisaient dire de la -_Symphonie en la_, dans l’Allemagne du Nord, que c’était l’œuvre d’un -ivrogne.--D’un homme ivre, en effet, mais de force et de génie. «Je -suis, a-t-il dit lui-même, je suis le Bacchus qui broie le vin délicieux -pour l’humanité. C’est moi qui donne aux hommes la divine frénésie de -l’esprit.» Je ne sais si, comme l’a écrit Wagner, il a voulu peindre -dans le finale de sa Symphonie une fête dionysiaque[41]. Je reconnais -surtout dans cette fougueuse kermesse la marque de son hérédité -flamande, de même que je retrouve son origine dans son audacieuse -liberté de langage et de manières, qui détonne superbement dans le pays -de la discipline et de l’obéissance. Nulle part plus de franchise et de -libre puissance que dans la _Symphonie en la_. C’est une dépense folle -d’énergies surhumaines, sans but, pour le plaisir, un plaisir de fleuve -qui déborde et submerge. Dans la _Huitième Symphonie_, la force est -moins grandiose, mais plus étrange encore, et plus caractéristique de -l’homme, mêlant la tragédie à la farce, et une vigueur herculéenne à des -jeux et des caprices d’enfant[42]. - -1814 marque l’apogée de la fortune de Beethoven. Au Congrès de Vienne, -il fut traité comme une gloire européenne. Il prit une part active aux -fêtes. Les princes lui rendaient hommage; et il se laissait fièrement -faire la cour par eux, comme il s’en vantait à Schindler. - -Il s’était enflammé pour la guerre d’indépendance[43]. En 1813, il -écrivit une symphonie de _la Victoire de Wellington_, et, au -commencement de 1814, un chœur guerrier: _Renaissance de l’Allemagne_ -(_Germanias Wiedergeburt_). Le 29 novembre 1814, il dirigea, devant un -public de rois, une cantate patriotique: _le Glorieux moment_ (_Der -glorreiche Augenblick_), et il composa pour la prise de Paris, en 1815, -un chœur: _Tout est consommé!_ (_Es ist vollbracht!_) Ces œuvres de -circonstance firent plus pour sa réputation que tout le reste de sa -musique. La gravure de Blasius Hœfel, d’après un dessin du Français -Letronne, et le masque farouche, moulé sur son visage par Franz Klein en -1812, donnent l’image vivante de Beethoven au temps du Congrès de -Vienne. Le trait dominant de cette face de lion, aux mâchoires serrées, -aux plis colères et douloureux, est la volonté,--une volonté -napoléonienne. On reconnaît l’homme, qui disait de Napoléon, après Iéna: -«Quel malheur que je ne me connaisse pas à la guerre comme à la musique! -Je le battrais!»--Mais son royaume n’était pas de ce monde. «Mon empire -est dans l’air», comme il l’écrit à François de Brunswick. (_Mein Reich -ist in der Luft_[44].) - - * * * * * - -A cette heure de gloire succède la période la plus triste et la plus -misérable. - -Vienne n’avait jamais été sympathique à Beethoven. Un génie fier et -libre, comme le sien, ne pouvait se plaire dans cette ville factice, -d’esprit mondain et médiocre, que Wagner a si durement marquée de son -mépris[45]. Il ne perdait aucune occasion de s’en éloigner; et vers -1808, il avait songé sérieusement à quitter l’Autriche, pour venir à la -cour de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie[46]. Mais Vienne était -abondante en ressources musicales; et il faut lui rendre cette justice, -qu’il s’y trouva toujours de nobles dilettantes pour sentir la grandeur -de Beethoven et pour épargner à leur patrie la honte de le perdre. En -1809, trois des plus riches seigneurs de Vienne: l’archiduc Rodolphe, -élève de Beethoven, le prince Lobkowitz, et le prince Kinsky, s’étaient -engagés à lui servir annuellement une pension de 4 000 florins, sous la -seule condition qu’il resterait en Autriche: «Comme il est démontré, -disaient-ils, que l’homme ne peut entièrement se vouer à son art qu’à -la condition d’être libre de tout souci matériel, et que ce n’est -qu’alors qu’il peut produire ces œuvres sublimes qui sont la gloire de -l’art, les soussignés ont formé la résolution de mettre Ludwig van -Beethoven à l’abri du besoin, et d’écarter ainsi les obstacles -misérables qui pourraient s’opposer à l’essor de son génie.» - -Malheureusement l’effet ne répondit pas aux promesses. Cette pension fut -toujours fort inexactement payée; bientôt elle cessa tout à fait de -l’être. Vienne avait d’ailleurs changé de caractère après le Congrès de -1814. La société était distraite de l’art par la politique, le goût -musical gâté par l’italianisme, et la mode, tout à Rossini, traitait -Beethoven de pédant[47]. - -Les amis et les protecteurs de Beethoven se dispersèrent ou moururent: -le prince Kinsky en 1812, Lichnowsky en 1814, Lobkowitz en 1816. -Rasumowsky, pour qui il avait écrit ses admirables quatuors, op. 59, -donna son dernier concert en février 1815. En 1815, Beethoven se -brouille avec Stephan von Breuning, son ami d’enfance, le frère -d’Éléonore[48]. Il est désormais seul[49]: «Je n’ai point d’amis et je -suis seul au monde», écrit-il dans ses notes de 1816. - -La surdité était devenue complète[50]. Depuis l’automne de 1815, il n’a -plus de relations que par écrit avec le reste des hommes. Le plus ancien -cahier de conversation est de 1816[51]. On connaît le douloureux récit -de Schindler sur la représentation de _Fidelio_ en 1822. «Beethoven -demanda à diriger la répétition générale.... Dès le duetto du premier -acte, il fut évident qu’il n’entendait rien de ce qui se passait sur la -scène. Il retardait considérablement le mouvement; et, tandis que -l’orchestre suivait son bâton, les chanteurs pressaient pour leur -compte. Il s’ensuivit une confusion générale. Le chef d’orchestre -ordinaire, Umlauf, proposa un instant de repos, sans en donner la -raison; et, après quelques paroles échangées avec les chanteurs, on -recommença. Le même désordre se produisit de nouveau. Il fallut faire -une seconde pause. L’impossibilité de continuer sous la direction de -Beethoven était évidente; mais comment le lui faire comprendre? Personne -n’avait le cœur de lui dire: «Retire-toi, pauvre malheureux, tu ne peux -pas diriger». Beethoven, inquiet, agité, se tournait à droite et à -gauche, s’efforçait de lire dans l’expression des différentes -physionomies, et de comprendre d’où venait l’obstacle: de tous côtés, le -silence. Tout à coup, il m’appela d’une façon impérieuse. Quand je fus -près de lui, il me présenta son carnet et me fit signe d’écrire. Je -traçai ces mots: «Je vous supplie de ne pas continuer; je vous -expliquerai à la maison pourquoi». D’un bond, il sauta dans le parterre, -me criant: «Sortons vite!» Il courut d’un trait jusqu’à sa maison; il -entra et se laissa tomber inerte sur un divan, se couvrant le visage -avec les deux mains; il resta ainsi jusqu’à l’heure du repas. A table, -il ne fut pas possible d’en tirer une parole; il conservait l’expression -de l’abattement et de la douleur la plus profonde. Après dîner, quand je -voulus le laisser, il me retint, m’exprimant le désir de ne pas rester -seul. Au moment de nous séparer, il me pria de l’accompagner chez son -médecin, qui avait une grande réputation pour les maladies de -l’oreille.... Dans toute la suite de mes rapports avec Beethoven, je ne -trouve pas un jour qui puisse se comparer à ce jour fatal de -novembre.... Il avait été frappé au cœur, et, jusqu’au jour de sa mort, -il vécut sous l’impression de cette terrible scène[52].» - -Deux ans plus tard, le 7 mai 1824, dirigeant la _Symphonie avec chœurs_ -(ou plutôt, comme dit le programme, «prenant part à la direction du -concert»), il n’entendait rien du fracas de toute la salle qui -l’acclamait; il ne parvenait à s’en douter, que lorsqu’une des -chanteuses, le prenant par la main, le tournait du côté du public, et -qu’il voyait soudain les auditeurs debout, agitant leurs chapeaux, et -battant des mains.--Un voyageur anglais, Russel, qui le vit au piano, -vers 1825, dit que quand il voulait jouer doucement, les touches ne -résonnaient pas, et que cela était saisissant de suivre dans ce silence -l’émotion qui l’animait, sur sa figure et ses doigts crispés. - -Muré en lui-même[53], séparé du reste des hommes, il n’avait de -consolation qu’en la nature. «Elle était sa seule confidente», dit -Thérèse de Brunswick. Elle fut son refuge. Charles Neate, qui le connut -en 1815, dit qu’il ne vit jamais personne qui aimât aussi parfaitement -les fleurs, les nuages, la nature[54]: il semblait en vivre.--«Personne -sur terre ne peut aimer la campagne autant que moi, écrit Beethoven.... -J’aime un arbre plus qu’un homme....»--Chaque jour, à Vienne, il -faisait le tour des remparts. A la campagne, de l’aurore à la nuit, il -se promenait seul, sans chapeau, sous le soleil, ou la pluie. -«Tout-Puissant!--Dans les bois je suis heureux,--heureux dans les -bois--où chaque arbre parle par toi.--Dieu, quelle splendeur!--Dans ces -forêts, sur les collines,--c’est le calme,--le calme pour te servir.» - -Son inquiétude d’esprit y trouvait quelque répit[55]. Il était harcelé -par les soucis d’argent. Il écrit en 1818: «Je suis presque réduit à la -mendicité, et je suis forcé d’avoir l’air de ne pas manquer du -nécessaire». Et ailleurs: «La sonate op. 106 a été écrite dans des -circonstances pressantes. C’est une dure chose de travailler pour se -procurer du pain.» Spohr dit que souvent il ne pouvait sortir, à cause -de ses souliers troués. Il avait de fortes dettes envers ses éditeurs, -et ses œuvres ne lui rapportaient rien. La _Messe en ré_, mise en -souscription, recueillit sept souscripteurs (dont pas un musicien)[56]. -Il recevait à peine trente ou quarante ducats pour ses admirables -sonates, dont chacune lui coûtait trois mois de travail. Le prince -Galitzin lui faisait composer ses quatuors, op. 127, 130, 132, ses -œuvres les plus profondes peut-être et qui semblent écrites avec son -sang; il ne les lui payait pas. Beethoven se consumait dans des -difficultés domestiques, dans des procès sans fin, afin d’obtenir les -pensions qu’on lui devait, ou de conserver la tutelle d’un neveu, le -fils de son frère Charles, mort de la phtisie en 1815. - -Il avait reporté sur cet enfant le besoin de dévouement dont son cœur -débordait. Il se réservait là encore de cruelles souffrances. Il semble -qu’une sorte de grâce d’état ait pris soin de renouveler sans cesse et -d’accroître sa misère, pour que son génie ne manquât point -d’aliments.--Il lui fallut d’abord disputer le petit Charles à la mère -indigne, qui voulait le lui enlever: - -«O mon Dieu, écrit-il, mon rempart, ma défense, mon seul refuge! Tu lis -dans les profondeurs de mon âme, et tu sais les douleurs que j’éprouve, -lorsqu’il faut que je fasse souffrir ceux qui veulent me disputer mon -Charles, mon trésor[57]! Entends-moi, Être que je ne sais comment -nommer, exauce l’ardente prière de la plus malheureuse de tes -créatures!» - -«O Dieu! A mon secours! Tu me vois abandonné de l’humanité entière, -parce que je ne veux pas pactiser avec l’injustice! Exauce la prière que -je te fais, au moins pour l’avenir, de vivre avec mon Charles!... O sort -cruel, destin implacable! Non, non, mon malheur ne finira jamais!» - -Puis ce neveu, si passionnément aimé, se montra indigne de la confiance -de son oncle. La correspondance de Beethoven avec lui est douloureuse et -révoltée, comme celle de Michel-Ange avec ses frères, mais plus naïve et -plus touchante: - -«Dois-je encore une fois être payé par l’ingratitude la plus abominable? -Eh bien, si le lien doit être rompu entre nous, qu’il le soit! tous les -gens impartiaux qui le sauront te haïront.... Si le pacte qui nous lie -te pèse, au nom de Dieu,--qu’il en soit selon sa volonté!--Je -t’abandonne à la Providence; j’ai fait tout ce que je pouvais; je puis -paraître devant le Juge Suprême[58]....» - -«Gâté, comme tu es, cela ne te ferait pas de mal de tâcher enfin d’être -simple et vrai; mon cœur a trop souffert de ta conduite hypocrite à mon -égard, et il m’est difficile d’oublier.... Dieu m’est témoin, je ne rêve -que d’être à mille lieues de toi, et de ce triste frère, et de cette -abominable famille....--Je ne peux plus avoir confiance en toi.» Et il -signe: «Malheureusement, ton père,--ou mieux, pas ton père[59]». - -Mais le pardon vient aussitôt: - -«Mon cher fils!--Pas un mot de plus,--viens dans mes bras, tu -n’entendras aucune dure parole.... Je te recevrai avec le même amour. Ce -qu’il y a à faire pour ton avenir, nous en parlerons amicalement.--Ma -parole d’honneur, aucun reproche! Ils ne serviraient plus à rien. -Tu n’as plus à attendre de moi que la sollicitude et l’aide -la plus aimante.--Viens--viens sur le cœur fidèle de ton -père.--Beethoven.--Viens, aussitôt après le reçu de cette lettre, viens -à la maison.» (Et sur l’adresse, en français: «_Si vous ne viendrez pas, -vous me tuerez sûrement[60]._») - -«Ne mens pas, supplie-t-il, reste toujours mon fils bien-aimé! Quelle -horrible dissonance, si tu me payais d’hypocrisie, comme on veut me le -faire croire!... Adieu, celui qui ne t’a pas donné la vie, mais qui te -l’a certainement conservée et qui a pris tous les soins possibles de ton -développement moral, avec une affection plus que paternelle, te prie du -fond du cœur, de suivre le seul vrai chemin du bien et du juste. Ton -fidèle bon père[61].» - -Après avoir caressé toutes sortes de rêves pour l’avenir de ce neveu, -qui ne manquait pas d’intelligence et qu’il voulait diriger vers la -carrière universitaire, Beethoven dut consentir à en faire un négociant. -Mais Charles fréquentait les tripots, il faisait des dettes. - -Par un triste phénomène, plus fréquent qu’on ne croit, la grandeur -morale de son oncle, au lieu de lui faire du bien, lui faisait du mal, -l’exaspérait, le poussait à la révolte, comme il le dit, dans ce -terrible mot, où se montre à vif cette âme misérable: «Je suis devenu -plus mauvais, parce que mon oncle voulait que je fusse meilleur». Il en -arriva, dans l’été de 1826, à se tirer un coup de pistolet dans la tête. -Il n’en mourut pas; mais ce fut Beethoven qui faillit en mourir: il ne -se remit jamais de cette émotion affreuse[62]. Charles guérit: il vécut -jusqu’à la fin pour faire souffrir son oncle, à la mort duquel il ne fut -pas tout à fait étranger, et auprès duquel il ne fut pas à l’heure de la -mort.--«Dieu ne m’a jamais abandonné», écrivait Beethoven à son neveu, -quelques années avant. «Il se trouvera quelqu’un pour me fermer les -yeux.»--Ce ne devait pas être celui qu’il appelait «son fils»[63]. - - * * * * * - -C’est du fond de cet abîme de tristesse que Beethoven entreprit de -célébrer la Joie. - -C’était le projet de toute sa vie. Dès 1793, il y pensait, à Bonn[64]. -Toute sa vie, il voulut chanter la Joie, et en faire le couronnement de -l’une de ses grandes œuvres. Toute sa vie, il hésita à trouver la forme -exacte de l’hymne, et l’œuvre où il pourrait lui donner place. Même dans -sa _Neuvième Symphonie_, il était loin d’être décidé. Jusqu’au dernier -instant, il fut sur le point de remettre l’_Ode à la Joie_ à une dixième -ou onzième symphonie. On doit bien remarquer que la _Neuvième_ n’est pas -intitulée, comme on dit: _Symphonie avec chœurs_, mais _Symphonie avec -un chœur final sur l’Ode à la Joie_. Elle pouvait, elle a failli avoir -une autre conclusion. En juillet 1823, Beethoven pensait encore à lui -donner un _finale_ instrumental, qu’il employa ensuite dans le quatuor -op. 132. Czerny et Sonnleithner assurent même qu’après l’exécution (mai -1824), Beethoven n’avait pas abandonné cette idée. - -Il y avait, à l’introduction du chœur dans une symphonie, de grandes -difficultés techniques que nous attestent les cahiers de Beethoven et -ses nombreux essais pour faire entrer les voix autrement, et à un autre -moment de l’œuvre. Dans les esquisses de la deuxième mélodie de -l’_adagio_[65], il a écrit: «Peut-être le chœur entrerait-il -convenablement ici». Mais il ne pouvait se décider à se séparer de son -fidèle orchestre. «Quand une idée me vient, disait-il, je l’entends dans -un instrument, jamais dans les voix.» Aussi recule-t-il le plus possible -le moment d’employer les voix; et il va jusqu’à donner d’abord aux -instruments, non seulement les récitatifs du _finale_[66], mais le thème -même de la Joie. - -Mais il faut aller plus avant encore dans l’explication de ces -hésitations et de ces retards: la cause en est plus profonde. Ce -malheureux homme, toujours tourmenté par le chagrin, a toujours aspiré à -chanter l’excellence de la Joie; et, d’année en année, il remettait sa -tâche, sans cesse repris par le tourbillon de ses passions et par sa -mélancolie. Ce n’est qu’au dernier jour qu’il y est parvenu. Mais avec -quelle grandeur! - -Au moment où le thème de la Joie va paraître pour la première fois, -l’orchestre s’arrête brusquement; il se fait un soudain silence: ce qui -donne à l’entrée du chant un caractère mystérieux et divin. Et cela est -vrai: ce thème est proprement un dieu. La Joie descend du ciel, -enveloppée d’un calme surnaturel: de son souffle léger elle caresse les -souffrances; et la première impression qu’elle fait est si tendre, quand -elle se glisse dans le cœur convalescent, qu’ainsi que cet ami de -Beethoven, «on a envie de pleurer, en voyant ses doux yeux». Lorsque le -thème passe ensuite dans les voix, c’est à la basse qu’il se présente -d’abord, avec un caractère sérieux et un peu oppressé. Mais peu à peu la -Joie s’empare de l’être. C’est une conquête, une guerre contre la -douleur. Et voici les rythmes de marche, les armées en mouvement, le -chant ardent et haletant du ténor, toutes ces pages frémissantes, où -l’on croit entendre le souffle de Beethoven lui-même, le rythme de sa -respiration et de ses cris inspirés, tandis qu’il parcourait les -champs, en composant son œuvre, transporté d’une fureur démoniaque, -comme un vieux roi Lear au milieu de l’orage. A la joie guerrière -succède l’extase religieuse; puis une orgie sacrée, un délire d’amour. -Toute une humanité frémissante tend les bras au ciel, pousse des -clameurs puissantes, s’élance vers la Joie, et l’étreint sur son cœur. - -L’œuvre du Titan eut raison de la médiocrité publique. La frivolité de -Vienne en fut un instant ébranlée; elle était tout à Rossini, et aux -opéras italiens. Beethoven, humilié et attristé, allait s’établir à -Londres, et pensait y faire exécuter la _Neuvième Symphonie_. Une -seconde fois, comme en 1809, quelques nobles amis lui portèrent une -supplique, pour qu’il ne quittât pas la patrie. «Nous savons, -disaient-ils, que vous avez écrit une nouvelle composition de musique -sacrée[67], où vous avez exprimé les sentiments que vous inspire _votre -foi profonde_. La _lumière surnaturelle_ qui pénètre votre grande âme -l’illumine. Nous savons d’autre part que la couronne de vos grandes -symphonies s’est augmentée d’une fleur immortelle.... Votre absence, -pendant ces dernières années, affligeait tous ceux qui avaient les yeux -tournés vers vous[68]. Tous pensaient avec tristesse que l’homme de -génie, placé si haut parmi les vivants, restait silencieux, tandis qu’un -genre de musique étrangère cherchait à se transplanter sur notre terre, -faisant tomber dans l’oubli les productions de l’art allemand.... De -vous seul la nation attend une nouvelle vie, de nouveaux lauriers, et un -nouveau règne du vrai et du beau, en dépit de la mode du jour.... -Donnez-nous l’espoir de voir bientôt nos désirs satisfaits.... Et puisse -le printemps qui vient, refleurir doublement, grâce à vos dons, pour -nous et pour le monde[69]!» Cette généreuse adresse montre quelle était -la puissance non seulement artistique, mais morale, dont Beethoven -jouissait sur l’élite de l’Allemagne. Le premier mot qui s’offre à ses -admirateurs pour louer son génie n’est pas celui de science, ni d’art: -c’est celui de foi[70]. - -Beethoven fut profondément ému par ces paroles. Il resta. Le 7 mai 1824, -eut lieu à Vienne la première audition de la _Messe en ré_ et de la -_Neuvième Symphonie_. Le succès fut triomphal, et prit même un caractère -presque séditieux. Quand Beethoven parut, il fut accueilli par cinq -salves d’applaudissements; la coutume, dans ce pays de l’étiquette, -était de n’en faire que trois pour l’entrée de la famille impériale. La -police dut mettre fin aux manifestations. La symphonie souleva un -enthousiasme frénétique. Beaucoup pleuraient. Beethoven s’évanouit -d’émotion après le concert; on le porta chez Schindler; il y resta -assoupi, tout habillé, sans manger ni boire, toute la nuit et le matin -suivant. Le triomphe fut passager, et le résultat pratique en fut nul -pour Beethoven. Le concert ne rapporta rien. La gêne matérielle de sa -vie n’en fut point changée. Il se retrouva pauvre, malade[71], -solitaire,--mais vainqueur[72]:--vainqueur de la médiocrité des hommes, -vainqueur de son propre destin, vainqueur de sa souffrance. - -«Sacrifie, sacrifie toujours les niaiseries de la vie à ton art! Dieu -par-dessus tout!» (_O Gott über alles!_) - - * * * * * - -Il s’est donc emparé de l’objet de toute sa vie. Il a saisi la -Joie.--Saura-t-il rester à ce sommet de l’âme, qui domine les -tempêtes?--Certes, il dut retomber bien des jours dans les anciennes -angoisses. Certes, ses derniers quatuors sont pleins d’ombres étranges. -Pourtant il semble que la victoire de la _Neuvième Symphonie_ ait laissé -en lui sa glorieuse marque. Les projets qu’il a pour l’avenir[73]: la -_Dixième Symphonie_[74], l’_Ouverture sur le nom de Bach_, la musique -pour la _Mélusine_ de Grillparzer[75], pour l’_Odysseus_ de Körner et le -_Faust_, de Gœthe[76], l’oratorio biblique sur _Saül et David_, -montrent son esprit attiré vers la sérénité puissante des grands vieux -maîtres allemands: de Bach et de Hændel,--et, plus encore, vers la -lumière du Midi, vers le Sud de la France, ou vers cette Italie qu’il -rêvait de parcourir[77]. - -Le docteur Spiller, qui le vit en 1826, dit que sa figure était devenue -joyeuse et joviale. La même année, quand Grillparzer lui parle pour la -dernière fois, c’est Beethoven qui rend de l’énergie au poète accablé: -«Ah! dit celui-ci, si j’avais la millième partie de votre force et de -votre fermeté!» Les temps sont durs; la réaction monarchique opprime les -esprits. «La censure m’a tué, gémit Grillparzer. Il faut partir pour -l’Amérique du Nord, si l’on veut parler, penser librement.» Mais nul -pouvoir ne pouvait bâillonner la pensée de Beethoven. «Les mots sont -enchaînés; mais les sons par bonheur sont encore libres», lui écrit le -poète Kuffner. Beethoven est la grande voix libre, la seule peut-être -alors de la pensée allemande. Il le sentait. Souvent il parle du devoir -qui lui était imposé d’agir, au moyen de son art, «pour la pauvre -humanité», pour «l’humanité à venir» (_der künftigen Menschheit_), de -lui faire du bien, de lui rendre courage, de secouer son sommeil, de -flageller sa lâcheté. «Notre temps, écrivait-il à son neveu, a besoin de -robustes esprits pour fouailler ces misérables gueuses d’âmes humaines.» -Le docteur Müller dit, en 1827, que «Beethoven s’exprimait toujours -librement sur le gouvernement, sur la police, sur l’aristocratie, même -en public. La police le savait, mais elle tolérait ses critiques et ses -satires comme des rêveries inoffensives; et elle laissait en repos -l’homme dont le génie avait un extraordinaire éclat[78]». - -Ainsi rien n’était capable de plier cette force indomptable. Elle semble -se faire un jeu maintenant de la douleur. La musique écrite dans ces -dernières années, malgré les circonstances pénibles où elle fut -composée[79], a souvent un caractère tout nouveau d’ironie, de mépris -héroïque et joyeux. Quatre mois avant sa mort, le dernier morceau qu’il -termine, en novembre 1826, le nouveau _finale_ au _quatuor_ op. 130, -est très gai. A la vérité, cette gaîté n’est pas celle de tout le monde. -Tantôt c’est le rire âpre et saccadé dont parle Moscheles; tantôt le -sourire émouvant, fait de tant de souffrances vaincues. N’importe, il -est vainqueur. Il ne croit pas à la mort. - -Elle venait cependant. A la fin de novembre 1826, il prit un -refroidissement pleurétique; il tomba malade à Vienne, au retour d’un -voyage entrepris en hiver pour assurer l’avenir de son neveu[80]. Ses -amis étaient loin. Il chargea son neveu de lui chercher un médecin. Le -misérable oublia la commission, ne s’en souvint que deux jours après. Le -médecin vint trop tard et soigna mal Beethoven. Trois mois, sa -constitution athlétique lutta contre le mal. Le 3 janvier 1827, il -institua son bien-aimé neveu, légataire universel. Il pensa à ses chers -amis du Rhin; il écrivit encore à Wegeler: «... Combien je voudrais te -parler! mais je suis trop faible. Je ne puis plus rien que t’embrasser -dans mon cœur, toi et ta Lorchen.» La misère eût assombri ses derniers -instants sans la générosité de quelques amis anglais. Il était devenu -très doux et très patient[81]. Sur son lit d’agonie, le 17 février -1827, après trois opérations, attendant la quatrième[82], il écrit avec -sérénité: «Je prends patience et je pense: Tout mal amène avec lui -quelque bien.» - -Le bien fut la délivrance, «la fin de la comédie», comme il dit en -mourant,--disons: de la tragédie de sa vie. - -Il mourut pendant un orage,--une tempête de neige,--dans un éclat de -tonnerre. Une main étrangère lui ferma les yeux[83] (26 mars 1827). - - * * * * * - -Cher Beethoven! Assez d’autres ont loué sa grandeur artistique. Mais il -est bien davantage que le premier des musiciens. Il est la force la -plus héroïque de l’art moderne. Il est le plus grand et le meilleur ami -de ceux qui souffrent et qui luttent. Quand nous sommes attristés par -les misères du monde, il est celui qui vient auprès de nous, comme il -venait s’asseoir au piano d’une mère en deuil, et, sans une parole, -consolait celle qui pleurait, au chant de sa plainte résignée. Et quand -la fatigue nous prend de l’éternel combat inutilement livré contre la -médiocrité des vices et des vertus, c’est un bien indicible de se -retremper dans cet océan de volonté et de foi. Il se dégage de lui une -contagion de vaillance, un bonheur de la lutte[84], l’ivresse d’une -conscience qui sent en elle un Dieu. Il semble que dans sa communion de -tous les instants avec la nature[85], il ait fini par s’en assimiler les -énergies profondes. Grillparzer, qui admirait Beethoven avec une sorte -de crainte, dit de lui: «Il alla jusqu’au point redoutable où l’art se -fond avec les éléments sauvages et capricieux.» Schumann écrit de même -de la _Symphonie en ut mineur_: «Si souvent qu’on l’entende, elle exerce -sur nous une puissance invariable, comme ces phénomènes de la nature, -qui, si fréquemment qu’ils se reproduisent, nous remplissent toujours de -crainte et d’étonnement». Et Schindler, son confident: «Il s’empara de -l’esprit de la nature».--Cela est vrai: Beethoven est une force de la -nature; et c’est un spectacle d’une grandeur homérique, que ce combat -d’une puissance élémentaire contre le reste de la nature. - -Toute sa vie est pareille à une journée d’orage.--Au commencement, un -jeune matin limpide. A peine quelques souffles de langueur. Mais déjà, -dans l’air immobile, une secrète menace, un lourd pressentiment. -Brusquement, les grandes ombres passent, les grondements tragiques, les -silences bourdonnants et redoutables, les coups de vent furieux de -l’_Héroïque_ et de l’_Ut mineur_. Cependant la pureté du jour n’en est -pas encore atteinte. La joie reste la joie; la tristesse garde toujours -un espoir. Mais, après 1810, l’équilibre de l’âme se rompt. La lumière -devient étrange. Des pensées les plus claires, on voit comme des vapeurs -monter; elles se dissipent; elles se reforment; elles obscurcissent le -cœur de leur trouble mélancolique et capricieux; souvent l’idée musicale -semble disparaître tout entière, noyée, après avoir une ou deux fois -émergé de la brume; elle ne ressort, à la fin du morceau, que par une -bourrasque. La gaîté même a pris un caractère âpre et sauvage. Une -fièvre, un poison se mêle à tous les sentiments[86]. L’orage s’amasse, à -mesure que le soir descend. Et voici les lourdes nuées gonflées -d’éclairs, noires de nuit, grosses de tempêtes, du commencement de la -_Neuvième_.--Soudain, au plus fort de l’ouragan, les ténèbres se -déchirent, la nuit est chassée du ciel, et la sérénité du jour rendue -par un acte de volonté. - -Quelle conquête vaut celle-ci, quelle bataille de Bonaparte, quel soleil -d’Austerlitz atteignent à la gloire de cet effort surhumain, de cette -victoire, la plus éclatante qu’ait jamais remportée l’Esprit: un -malheureux, pauvre, infirme, solitaire, la douleur faite homme, à qui le -monde refuse la joie, crée la Joie lui-même pour la donner au monde. Il -la forge avec sa misère, comme il l’a dit en une fière parole, où se -résume sa vie, et qui est la devise de toute âme héroïque: - - «La Joie par la Souffrance.» - _Durch Leiden Freude._ - - - (A la comtesse Erdödy, 19 octobre 1815.) - - - - -TEXTES - - -[Illustration: Adagio - -Al -- lein Al--lein Al -- lein - -(A Lichnowsky, 21 septembre 1814) -] - - - - -TESTAMENT D’HEILIGENSTADT[87] - -POUR MES FRÈRES CARL ET (JOHANN)[88] BEETHOVEN - - -O vous, hommes, qui me regardez ou me faites passer pour haineux, fou, -ou misanthrope, combien vous êtes injustes pour moi! Vous ne savez pas -la raison secrète de ce qui vous paraît ainsi! Mon cœur et mon esprit -étaient enclins, depuis l’enfance, au doux sentiment de la bonté. Même -à accomplir de grandes actions, j’ai toujours été disposé. Mais songez -seulement, depuis six ans, quel est mon état affreux, aggravé par des -médecins sans jugement, trompé d’année en année, dans l’espérance d’une -amélioration, enfin contraint à la perspective d’un _mal durable_--dont -la guérison demande peut-être des années, si elle n’est pas tout à fait -impossible. Né avec un tempérament ardent et actif, accessible même aux -distractions de la société, je devais de bonne heure me séparer des -hommes, passer ma vie solitaire. Si je voulais parfois surmonter tout -cela, oh! combien durement je me heurtais à la triste expérience -renouvelée de mon infirmité! Et pourtant, il ne m’était pas possible de -dire aux hommes: «Parlez plus haut, criez; car je suis sourd!» Ah! -comment me serait-il possible d’aller révéler la faiblesse _d’un sens_, -qui devrait être chez moi plus parfait que chez les autres, un sens que -j’ai autrefois possédé dans la plus grande perfection, dans une -perfection comme certainement peu de gens de mon métier l’ont jamais -eu!--Oh! cela, je ne le peux pas!--Pardonnez-moi donc, si vous me voyez -vivre à l’écart, quand je voudrais me mêler à votre compagnie. Mon -malheur m’est doublement pénible, puisque je lui dois d’être méconnu. Il -m’est interdit de trouver un délassement dans la société des hommes, -dans les conversations délicates, dans les épanchements mutuels. Seul, -tout à fait seul. Je ne puis me risquer dans le monde, qu’autant qu’une -impérieuse nécessité l’exige. Je dois vivre comme un proscrit. Si je -m’approche d’une société, je suis saisi d’une dévorante angoisse, par -peur d’être exposé à ce qu’on remarque mon état. - -De là ces six mois que je viens de passer à la campagne. Mon savant -médecin m’engagea à ménager mon ouïe autant que possible; il vint -au-devant de mes intentions propres. Et pourtant, maintes fois ressaisi -par mon penchant pour la société, je m’y suis laissé entraîner. Mais -quelle humiliation, quand il y avait quelqu’un près de moi, et qu’il -entendait au loin une flûte, et que _je n’entendais rien_, ou qu’_il -entendait le pâtre chanter_ et que je n’entendais toujours rien[89]! De -telles expériences me jetèrent bien près du désespoir: et peu s’en -fallut que moi-même je ne misse fin à ma vie.--_C’est l’Art_, c’est lui -seul, qui m’a retenu. Ah! il me semblait impossible de quitter ce monde -avant d’avoir accompli tout ce dont je me sentais chargé. Et ainsi je -prolongeai cette misérable vie,--vraiment misérable,--un corps si -irritable, que le moindre changement peut me jeter de l’état le -meilleur dans le pire!--_Patience!_--Ainsi dit-on; c’est elle que je -dois maintenant choisir pour guide. Je l’ai.--Durable, je l’espère, doit -être ma résolution de résister, jusqu’à ce qu’il plaise aux Parques -inexorables de trancher le fil de ma vie. Peut-être cela ira-t-il mieux, -peut-être non: je suis prêt.--A vingt-huit ans, déjà, être forcé de -devenir philosophe, ce n’est pas facile; c’est plus dur encore pour -l’artiste que pour tout autre. - -Divinité, tu pénètres d’en haut le fond de mon cœur, tu le connais, tu -sais que l’amour des hommes et le désir de faire le bien y habitent! Oh -hommes, si vous lisez un jour ceci, pensez que vous avez été injustes -pour moi; et que le malheureux se console, en trouvant un malheureux -comme lui, qui, malgré tous les obstacles de la nature, a cependant fait -tout ce qui était en son pouvoir, pour être admis au rang des artistes -et des hommes d’élite. - -Vous, mes frères Carl et (Johann), aussitôt que je serai mort, et si le -professeur Schmidt vit encore, priez-le en mon nom qu’il décrive ma -maladie, et joignez à l’historique de ma maladie, la lettre que voici, -afin qu’après ma mort, au moins autant qu’il est possible, le monde se -réconcilie avec moi.--En même temps, je vous reconnais tous deux pour -les héritiers de ma petite fortune--si on peut l’appeler ainsi. -Partagez-la loyalement, soyez d’accord et aidez-vous l’un l’autre. Ce -que vous m’avez fait de mal, vous le savez, je vous l’ai depuis -longtemps pardonné. Toi, frère Carl, je te remercie tout -particulièrement encore pour l’attachement que tu m’as témoigné dans ces -derniers temps. Mon souhait est que vous ayez une vie plus heureuse, -plus exempte de soucis, que la mienne. Recommandez à vos enfants _la -Vertu_: elle seule peut rendre heureux, non l’argent. Je parle par -expérience. C’est elle qui m’a soutenu moi-même dans ma misère; c’est à -elle que je dois, ainsi qu’à mon art, de n’avoir pas terminé ma vie par -le suicide.--Adieu, et aimez-vous!--Je remercie tous mes amis, en -particulier le _prince Lichnowski_ et le _professeur Schmidt_.--Je -souhaite que les instruments du prince L. puissent être conservés chez -l’un de vous. Mais qu’il ne s’élève à ce sujet aucun débat entre vous. -S’ils peuvent vous être bons à quelque chose de mieux, vendez-les -aussitôt. Combien je serai heureux, si je puis encore vous servir dans -ma tombe! - -S’il en était ainsi, avec joie je vole au-devant de la mort.--Si elle -vient avant que j’aie eu l’occasion de développer toutes mes facultés -artistiques, malgré mon dur destin, elle vient encore trop tôt pour moi, -et je souhaiterais de la retarder.--Mais même ainsi je suis content. Ne -me délivre-t-elle pas d’un état de souffrance sans fin?--Viens quand tu -veux, je vais courageusement au-devant de toi.--Adieu et ne m’oubliez -pas tout à fait dans la mort; je mérite que vous pensiez à moi; car j’ai -souvent pensé à vous, dans ma vie, pour vous rendre heureux. Soyez-le! - -LUDWIG VAN BEETHOVEN. - -Heiligenstadt, le 6 octobre 1802. - - -POUR MES FRÈRES CARL ET (JOHANN). A LIRE ET A EXÉCUTER APRÈS MA MORT - -Heiligenstadt, le 10 octobre 1802.--Ainsi, je prends congé de toi,--et -certes tristement.--Oui, la chère espérance--que j’apportai ici, d’être -guéri, au moins jusqu’à un certain point,--elle doit m’abandonner tout à -fait. Comme les feuilles de l’automne tombent et sont flétries, -ainsi,--ainsi elle aussi s’est desséchée pour moi. A peu près comme je -suis venu,--je m’en vais.--Même le haut courage--qui me soutenait -souvent dans les beaux jours d’été,--il s’est évanoui.--O -Providence,--fais-moi apparaître une fois un pur jour de _joie_!--Il y a -si longtemps que la résonance profonde de la vraie joie m’est -étrangère!--oh! quand--oh! quand, ô Divinité! pourrai-je encore la -sentir dans le Temple de la nature et des hommes?--Jamais?--Non!--Oh! ce -serait trop cruel! - - - - -LETTRES - - - - -AU PASTEUR AMENDA, EN COURLANDE[90] - - -Mon cher, mon bon Amenda, mon ami de tout cœur, avec une émotion -profonde, avec un mélange de douleur et de joie j’ai reçu et lu ta -dernière lettre. A quoi puis-je comparer ta fidélité, ton attachement -envers moi! Oh! cela est bien bon, que tu me sois toujours resté si ami. -Oui, j’ai mis ton dévouement à l’épreuve, et je sais faire la -distinction de toi et de tous les autres. Tu n’es pas un ami de Vienne, -non, tu es un de ceux comme le sol de ma patrie a coutume d’en porter! -Combien je te souhaite souvent auprès de moi! car ton Beethoven est -profondément malheureux. Sache que la plus noble partie de moi-même, -mon ouïe, s’est beaucoup affaiblie. Déjà, à l’époque où tu étais près de -moi, j’en sentais les symptômes, et je le cachais; depuis, cela a -toujours été pire. Si cela pourra jamais être guéri, il faut attendre -(pour le savoir); cela doit tenir à mon affection du ventre. Pour -celle-ci, je suis presque tout à fait rétabli; mais pour l’ouïe, se -guérira-t-elle? Naturellement, je l’espère; mais c’est bien difficile, -car de telles maladies sont les plus incurables. Comme je dois vivre -tristement, éviter tout ce qui m’est cher, et cela parmi des hommes si -misérables, si égoïstes!...--Entre tous, je puis dire que l’ami le plus -éprouvé est pour moi Lichnowsky. Depuis l’année passée, il m’a donné 600 -florins: cela et la vente fructueuse de mes œuvres me met en état de -vivre sans le souci du pain à gagner. Tout ce que j’écris maintenant, je -puis le vendre aussitôt cinq fois, et être bien payé.--J’ai écrit pas -mal de choses, ces derniers temps; et puisque j’apprends que tu as -commandé des pianos chez..., je veux t’envoyer différentes œuvres dans -l’emballage de l’un d’eux, pour que cela te coûte moins cher. - -Maintenant, pour ma consolation, est venu ici un homme, avec qui je puis -jouir du plaisir de la conversation et de l’amitié désintéressée: c’est -un de mes amis de jeunesse[91]. Je lui ai souvent parlé de toi, et je -lui ai dit que, depuis que j’ai quitté ma patrie, tu es un de ceux que -mon cœur a élus.--Lui non plus n’aime pas le...[92]. Il est et reste -trop faible pour l’amitié. Je le regarde, lui et..., comme de purs -instruments, dont je joue, quand il me plaît: mais ils ne peuvent être -jamais de nobles témoins de mon activité, pas plus qu’ils ne peuvent -vraiment participer à ma vie; je les taxe seulement d’après les services -qu’ils me rendent. Oh! comme je serais heureux, si j’avais tout l’usage -de mon ouïe! Je courrais alors vers toi. Mais je dois rester à l’écart -de tout; mes plus belles années s’écouleront sans que j’aie accompli -tout ce que mon talent et ma force m’auraient commandé.--Triste -résignation, où je dois me réfugier! Sans doute, je me suis proposé de -me mettre au-dessus de tous ces maux; mais comment cela me sera-t-il -possible? Oui, Amenda, si dans six mois mon mal n’est pas guéri, j’exige -de toi que tu laisses tout, et que tu viennes auprès de moi; alors je -voyagerai (mon jeu et ma composition souffrent encore très peu de mon -infirmité; c’est seulement dans la société qu’elle est le plus -sensible); tu seras mon compagnon: je suis convaincu que le bonheur ne -me manquera pas; avec quoi ne pourrais-je pas me mesurer maintenant! -Depuis que tu es parti, j’ai écrit de tout, jusqu’à des opéras et de la -musique d’église. Oui, tu ne refuseras pas; tu aideras ton ami à porter -son mal, ses soucis. J’ai aussi beaucoup perfectionné mon jeu de -pianiste, et j’espère que ce voyage pourra aussi te faire plaisir. -Après, tu resteras éternellement auprès de moi.--J’ai reçu exactement -toutes tes lettres; si peu que j’y aie répondu, tu m’as toujours été -présent, et mon cœur bat pour toi avec la même tendresse.--Ce que je -t’ai dit de mon ouïe, je te prie de le garder comme un grand secret, et -de ne le confier à personne, quel qu’il soit.--Écris-moi très souvent. -Tes lettres, même quand elles sont si courtes, me consolent et me font -du bien. J’en attends bientôt une autre de toi, mon bien cher.--Je ne -t’ai pas envoyé ton quatuor[93] parce que je l’ai tout à fait remanié, -depuis que je commence à savoir écrire convenablement des quatuors: ce -que tu verras, quand tu les recevras.--Maintenant, adieu, cher bon! Si -tu crois que je puisse faire pour toi quelque chose qui te soit -agréable, il va de soi que tu dois le dire à ton fidèle L. v. Beethoven, -qui t’aime sincèrement. - - - - -AU DOCTEUR FRANZ GERHARD WEGELER - - -Vienne, 29 juin (1801). - -Mon bon cher Wegeler, combien je te remercie de ton souvenir! Je l’ai si -peu mérité, si peu cherché à le mériter; et pourtant tu es si bon, tu ne -te laisses rebuter par rien, même par mon impardonnable négligence; tu -restes toujours le fidèle, bon, loyal ami.--Que je puisse t’oublier, -vous oublier, vous tous qui m’avez été si chers et si précieux, non, ne -le crois pas! Il y a des moments où je soupire après vous, où je -voudrais passer quelque temps auprès de vous.--Ma patrie, la belle -contrée où je vis la lumière du monde, m’est toujours aussi clairement -et nettement présente que lorsque je vous ai quittés. Ce sera un des -plus heureux instants de ma vie, que celui où je pourrai vous revoir et -saluer notre père le Rhin.--Quand cela sera, je ne puis encore te le -dire avec exactitude.--Du moins, je veux vous dire que vous me -retrouverez plus grand: je ne parle pas de l’artiste, mais aussi de -l’homme, qui vous semblera meilleur, plus accompli; et si le bien-être -n’a pas un peu augmenté dans notre patrie, mon art doit se consacrer à -l’amélioration du sort des pauvres.... - -Tu veux savoir quelque chose de ma situation: eh bien, cela ne va pas -trop mal. Depuis l’an passé, Lichnowski, qui (si incroyable que cela -puisse te paraître, même quand je te le dis) a toujours été et est resté -mon ami le plus chaud--(il y a bien eu de petites mésintelligences entre -nous; mais elles ont affermi notre amitié),--Lichnowski m’a versé une -pension de 600 florins, que je dois toucher, aussi longtemps que je ne -trouverai pas de position qui me convienne. Mes compositions me -rapportent beaucoup, et je puis dire que j’ai plus de commandes que je -n’y puis satisfaire. Pour chaque chose, j’ai six, sept éditeurs, et -encore plus, si je veux m’en donner la peine. On ne discute plus avec -moi: je fixe un prix, et on le paie. Tu vois comme c’est charmant. Par -exemple, je vois un ami dans le besoin, et ma bourse ne me permet pas de -lui venir en aide: je n’ai qu’à me mettre à ma table de travail; et, en -peu de temps, je l’ai tiré d’affaire.--Je suis aussi plus économe -qu’autrefois.... - -Malheureusement, un démon jaloux, ma mauvaise santé, est venu se jeter à -la traverse. Depuis trois ans, mon ouïe est toujours devenue plus -faible. Cela doit avoir été causé par mon affection du ventre, dont je -souffrais déjà autrefois, comme tu sais, mais qui a beaucoup empiré; car -je suis continuellement affligé de diarrhée, et, par suite, d’une -extraordinaire faiblesse. Frank voulait me tonifier avec des -reconstituants, et traiter mon ouïe par l’huile d’amandes. Mais -_prosit_! cela n’a servi à rien; mon ouïe a toujours été plus mal, et -mon ventre est resté dans le même état. Cela a duré ainsi jusqu’à -l’automne dernier, où j’ai été souvent au désespoir. Un âne de médecin -me conseilla des bains froids; un autre, plus avisé, des bains tièdes du -Danube: cela fit merveille; mon ventre s’améliora, mais mon ouïe resta -de même, ou devint encore plus malade. Cet hiver, mon état fut vraiment -déplorable: j’avais d’effroyables coliques et je fis une rechute -complète. Je restai ainsi jusqu’au mois dernier, où j’allai voir Vering; -car je pensai que mon mal réclamait plutôt un chirurgien, et, du reste, -j’ai toujours eu confiance en lui. Il réussit à couper presque -complètement cette violente diarrhée; il m’ordonna des bains tièdes du -Danube, dans lesquels il me faisait verser une fiole de liqueurs -fortifiantes; il ne me donna aucune médecine, sauf, depuis quatre jours -environ, des pilules pour l’estomac et une sorte de thé pour les -oreilles. Je m’en trouve mieux et plus fort; il n’y a que mes oreilles -qui bruissent et mugissent (_sausen und brausen_) nuit et jour. Je puis -dire que je mène une vie misérable. Depuis presque deux ans, j’évite -toute société, parce que je ne puis pas dire aux gens: «Je suis sourd». -Si j’avais quelque autre métier, cela serait encore possible; mais dans -le mien, c’est une situation terrible. Que diraient de cela mes ennemis, -dont le nombre n’est pas petit! - -Pour te donner une idée de cette étrange surdité, je te dirai qu’au -théâtre je dois me mettre tout près de l’orchestre pour comprendre les -acteurs. Je n’entends pas les sons élevés des instruments et des voix, -si je me place un peu loin. Dans la conversation, il est surprenant -qu’il y ait des gens qui ne l’aient jamais remarqué. Comme j’ai beaucoup -de distractions, on met tout sur leur compte. Quand on parle doucement, -j’entends à peine; oui, j’entends bien les sons, mais pas les mots; et -d’autre part, quand on crie, cela m’est intolérable. Ce qui en -adviendra, le ciel le sait. Vering dit que cela s’améliorera -certainement, si cela ne guérit pas tout à fait.--Bien souvent, j’ai -maudit mon existence et le Créateur[94]. Plutarque m’a conduit à la -résignation. Je veux, si toutefois cela est possible, je veux braver mon -destin; mais il y a des moments de ma vie où je suis la plus misérable -créature de Dieu.--Je te supplie de ne rien dire de mon état à personne, -même pas à Lorchen[95]; je te le confie sous le sceau du secret. Il me -serait agréable que tu écrives à ce sujet à Vering. Si mon état doit -durer, je viendrai, le printemps prochain, auprès de toi; tu me loueras, -dans quelque beau pays, une maison de campagne, et je veux me refaire -paysan pour six mois. Peut-être cela me fera-t-il du bien. Résignation! -quel triste refuge! et pourtant, c’est le seul qui me reste!--Tu me -pardonnes de t’apporter encore ce souci d’amitié au milieu de tous tes -ennuis. - -Steffen Breuning est maintenant ici, et nous sommes presque tous les -jours ensemble. Cela me fait tant de bien d’évoquer les sentiments -passés! Il est devenu vraiment un bon et excellent jeune homme, qui sait -quelque chose, et qui a (comme nous tous plus ou moins) le cœur à la -bonne place.... - -Je veux écrire aussi à la bonne Lorchen. Jamais je n’ai oublié un seul -de vous, chers bons, même si je ne vous donne aucun signe de vie; mais -écrire, tu le sais, n’a jamais été mon fort; mes meilleurs amis sont -restés des années sans recevoir une lettre de moi. Je ne vis que dans -mes notes; à peine une œuvre est terminée, qu’une autre est déjà -commencée. A la façon dont je travaille maintenant, je fais souvent -trois ou quatre choses à la fois.--Écris-moi plus souvent; je veux -tâcher de trouver le temps de te répondre. Salue tout le monde de ma -part.... - -Adieu, bon, fidèle Wegeler! Sois assuré de l’affection et de l’amitié de -ton Beethoven. - - - - -A WEGELER - - -Vienne, 16 novembre 1801. - -Mon bon Wegeler! je te remercie pour ta nouvelle marque de sollicitude, -d’autant plus que je la mérite si peu.--Tu veux savoir comment je vais, -et ce dont j’ai besoin. Si peu agréable qu’il me soit de m’entretenir de -ce sujet, je le fais pourtant plus volontiers avec toi. - -Vering me pose toujours depuis des mois des vésicatoires sur les deux -bras.... Ce traitement m’est extrêmement désagréable; sans parler des -douleurs, je suis constamment privé pour un ou deux jours de l’usage de -mes bras.... Je dois convenir que le bruissement et le bourdonnement -sont un peu plus faibles qu’autrefois, surtout à l’oreille gauche, par -laquelle justement ma surdité a commencé; mais mon ouïe ne s’est -certainement améliorée en rien jusqu’à présent; je n’ose pas décider si -elle n’est pas devenue encore pire.--Mon ventre va mieux; surtout quand -j’use pendant quelques jours des bains tièdes, je me trouve assez bien, -huit ou dix jours. De loin en loin, je prends quelque chose de -fortifiant pour l’estomac; je commence aussi, d’après ton conseil, des -applications d’herbes sur le ventre.--Vering ne veut pas entendre parler -des douches. Du reste, je ne suis pas très content de lui. Il a vraiment -trop peu de soins et d’attention pour une telle maladie; si je n’allais -pas chez lui--et cela m’est très difficile,--je ne le verrais -jamais.--Que penses-tu de Schmidt? Je ne change pas volontiers; mais il -me semble que Vering est trop praticien, pour renouveler beaucoup ses -idées par la lecture.--Schmidt me semble en ceci un tout autre homme, et -ne serait peut-être pas aussi négligent.--On dit merveilles du -galvanisme; qu’en penses-tu? Un médecin m’a dit qu’il avait vu un enfant -sourd-muet recouvrer l’ouïe, et un homme, sourd depuis sept ans, guéri -également.--Justement, j’apprends que Schmidt fait des expériences -là-dessus. - -Je vis de nouveau un peu plus agréablement; je me mêle davantage parmi -les hommes. Tu peux à peine croire quelle vie de solitude et de -tristesse j’ai menée depuis deux ans. Mon infirmité se dressait partout -devant moi, comme un spectre, et je fuyais les hommes. Je devais -paraître misanthrope, et je le suis pourtant si peu!--Ce changement, une -chère, charmante fille l’a accompli; elle m’aime, et je l’aime: voici de -nouveau quelques moments heureux, depuis deux ans; et c’est la première -fois que je sens que le mariage pourrait donner le bonheur. -Malheureusement, elle n’est pas de ma condition;--et maintenant,--à -dire vrai, je ne pourrais pas encore me marier: il faut que je me remue -bravement encore. N’était mon ouïe, j’aurais depuis longtemps parcouru -la moitié du monde; et cela, je dois le faire.--Il n’y a pas de plus -grand plaisir pour moi, que d’exercer mon art, et de le montrer.--Ne -crois pas que je serais heureux chez vous. Qui pourrait me rendre -heureux encore? Même votre sollicitude me serait à charge; je lirais à -chaque instant la compassion sur votre visage, et je me trouverais -encore plus misérable.--Ces beaux pays de ma patrie, qu’est-ce qui -m’attirait vers eux? Rien que l’espoir d’une meilleure situation; et j’y -serais parvenu sans ce mal! Oh! si j’étais libre de ce mal, je voudrais -embrasser le monde! Ma jeunesse, oui, je le sens, ne fait que commencer; -n’ai-je pas toujours été souffrant? Ma force physique croît plus que -jamais, depuis quelque temps, avec ma force intellectuelle. Chaque jour, -j’approche davantage du but que j’entrevois, sans pouvoir le définir. -Seulement dans de telles pensées ton Beethoven peut vivre. Point de -repos!--Je n’en connais pas d’autre que le sommeil; et je suis assez -malheureux de devoir lui accorder plus de temps qu’autrefois. Que je -sois seulement à moitié délivré de mon mal, et alors,--comme un homme -plus maître de lui, plus mûr, je viens à vous, et je resserre nos vieux -liens d’amitié. - -Vous devez me voir aussi heureux qu’il m’est accordé de l’être -ici-bas,--mais pas malheureux.--Non, cela je ne pourrais le supporter! -Je veux saisir le destin à la gueule. Il ne me courbera certainement pas -tout à fait.--Oh! cela est si beau de vivre la vie mille fois!--Pour une -vie tranquille, non, je le sens, je ne suis plus fait pour elle. - -... Mille bonnes choses à Lorchen....--Tu m’aimes bien un peu, n’est-ce -pas? Sois sûr de mon affection et de mon amitié. Ton - -BEETHOVEN. - - -LETTRE DE WEGELER ET D’ÉLÉONORE VON BREUNING A BEETHOVEN[96] - -Coblentz, 28 décembre 1825. - -Mon cher vieux Louis, - -Je ne puis laisser partir pour Vienne un des dix enfants de Ries, sans -me rappeler à ton souvenir. Si, depuis vingt-huit ans que j’ai quitté -Vienne, tu n’as pas reçu une longue lettre tous les deux mois, tu peux -en accuser ton silence après les premières lettres que je t’ai -envoyées. Cela n’est pas bien, et maintenant surtout; car nous autres -vieilles gens, nous vivons si volontiers dans le passé, et nous trouvons -par-dessus tout plaisir aux images de notre jeunesse. Pour moi du moins, -ma connaissance et mon étroite amitié avec toi, grâce à ta bonne mère -que Dieu bénisse, est un point lumineux de ma vie, vers lequel je me -tourne avec plaisir.... Je lève les yeux vers toi, comme vers un héros, -et je suis fier de pouvoir dire: «Je n’ai pas été sans influence sur son -développement; il me confiait ses souhaits et ses rêves; et quand plus -tard, il fut si souvent méconnu, je savais bien ce qu’il voulait.» Dieu -soit loué que je puisse parler de toi avec ma femme, et maintenant avec -mes enfants! La maison de ma belle-mère était davantage ta maison que ta -propre maison, surtout après la mort de ta noble mère. Dis-nous -seulement une fois encore: «Oui, je pense à vous, dans la joie, dans la -tristesse». L’homme, même quand il s’est élevé aussi haut que toi, n’est -heureux qu’une fois dans sa vie: c’est quand il était jeune. Aux -pierres de Bonn, à Kreuzberg, à Godesberg, à la Pépinière, etc., tes -idées doivent maintes fois joyeusement s’attacher. - -Je veux maintenant te parler de moi, de nous, pour te donner un exemple -de la manière dont tu dois me répondre. - -Après mon retour de Vienne, en 1796, cela alla assez mal pour moi; -pendant plusieurs années, je dus vivre seulement de mes consultations, -comme médecin; et cela dura quelques années dans cette contrée -misérable, avant que j’eusse le nécessaire. Puis je devins professeur -avec un traitement, et je me mariai en 1802. L’année d’après, j’eus une -fille, qui vit encore et qui est tout à fait accomplie. Elle a, avec un -jugement très droit, la sérénité de son père, et elle joue à ravir des -sonates de Beethoven. Elle n’y a pas de mérite: c’est un don inné. En -1807, j’ai eu un garçon, qui étudie maintenant la médecine à Berlin. -Dans quatre ans, je l’envoie à Vienne: prendras-tu soin de lui?... J’ai -fêté au mois d’août mon soixantième anniversaire de naissance, en -compagnie d’une soixantaine d’amis et de connaissances, parmi lesquels -les premières gens de la ville. Depuis 1807, j’habite ici, j’ai -maintenant une belle maison et une bonne place. Mes supérieurs sont -contents de moi, et le roi m’a donné des ordres et des médailles. Lore -et moi nous allons assez bien.--Maintenant, je t’ai fait connaître -entièrement notre situation. A ton tour.... - -Ne voudras-tu jamais détacher tes yeux de la tour de Saint-Étienne? Le -voyage n’a-t-il pas de charme pour toi? Ne voudras-tu jamais plus revoir -le Rhin?--De madame Lore toutes sortes de choses cordiales, ainsi que de -moi. - -Ton très vieux ami - -WEGELER. - - -Coblentz, 29 décembre 1825. - -Cher Beethoven, depuis si longtemps cher! C’était mon désir que Wegeler -vous écrivît de nouveau.--Maintenant que ce désir est accompli, je crois -devoir ajouter encore deux mots,--non pas seulement pour me rappeler -davantage à votre souvenir, mais pour renouveler la demande pressante si -vous n’avez donc plus aucun désir de revoir le Rhin et votre lieu de -naissance--et de faire à Wegeler et à moi la plus grande des joies. -Notre Lenchen vous remercie de tant d’heures heureuses;--elle a tant de -plaisir à entendre parler de vous;--elle sait toutes les petites -aventures de notre joyeuse jeunesse à Bonn,--de la brouille et du -raccommodement.... Comme elle serait heureuse de vous voir!--La petite -n’a malheureusement aucun talent pour la musique; mais elle a tant fait, -avec tant d’application et de persévérance, qu’elle peut jouer vos -sonates, variations, etc.; et comme la musique reste toujours le plus -grand délassement pour Weg., elle lui procure ainsi maintes heures -agréables. Julius a du talent pour la musique, mais jusqu’à présent il -était négligent;--depuis six mois, il apprend le violoncelle avec -plaisir et joie; et, comme il a à Berlin un bon professeur, je crois -qu’il fera encore des progrès.--Les deux enfants sont grands et -ressemblent au père,--aussi pour la belle et bonne humeur que Weg., -grâce à Dieu, n’a pas encore tout à fait perdue.... Il a un grand -plaisir à jouer les thèmes de vos variations; les anciens ont la -préférence, mais souvent il joue un des nouveaux avec une incroyable -patience.--Votre _Opferlied_ est placé au-dessus de tout; jamais Weg. -ne va dans sa chambre sans se mettre au piano.--Ainsi, cher Beethoven, -vous pouvez voir combien est toujours durable et vivant le souvenir que -nous avons de vous.--Dites-nous donc une fois que cela a quelque prix -pour vous, et que nous ne sommes pas tout à fait oubliés.--S’il n’était -pas si difficile souvent d’accomplir nos plus chers désirs, nous aurions -déjà été faire visite à mon frère, à Vienne, pour avoir le plaisir de -vous voir;--mais à un tel voyage il ne faut pas penser, maintenant que -notre fils est à Berlin.--Weg. vous a dit comment cela va pour -nous:--nous aurions tort de nous plaindre.--Même le temps le plus -difficile a été meilleur pour nous que pour cent autres.--Le plus grand -bonheur est que nous allons bien, et que nous avons de bons et braves -enfants.--Oui, ils ne nous ont fait encore aucune peine, et ils sont -gais, et de bons petits.--Lenchen a eu seulement un gros chagrin:--c’est -quand notre pauvre Burscheid est mort;--une perte nous que tous -n’oublierons jamais. Adieu, cher Beethoven, et pensez à nous en toute -loyale bonté. - -ELN. WEGELER. - - -BEETHOVEN A WEGELER - -Vienne, 7 octobre 1826[97]. - -IND -Mon vieux ami aimé! - -Quel plaisir m’a fait ta lettre et celle de ta Lorchen, je ne puis pas -l’exprimer. Certainement j’aurais dû te répondre aussitôt; mais je suis -un peu négligent, surtout pour écrire, parce que je pense que les -meilleures gens me connaissent sans cela. Dans ma tête je fais souvent -la réponse; mais quand je veux la mettre par écrit, le plus souvent je -jette ma plume au loin, parce que je ne suis pas en état d’écrire comme -je sens. Je me souviens de toute l’affection que tu m’as toujours -montrée, par exemple quand tu as fait blanchir ma chambre, et que tu -m’as si agréablement surpris. Aussi de la famille Breuning. Qu’on se -soit séparé les uns des autres, c’était dans le cours naturel des -choses: chacun devait poursuivre le but qu’il s’était désigné, et -chercher à l’atteindre; seuls les principes éternellement inébranlables -du bien nous ont retenus toujours fermement unis ensemble. -Malheureusement, je ne puis pas t’écrire aujourd’hui autant que je -voudrais, parce que je suis alité.... - -J’ai toujours la silhouette de ta Lorchen; (je te le dis) pour que tu -voies comme tout ce qu’il y a eu de bon et de cher dans ma jeunesse -m’est toujours précieux. - -... On dit chez moi: _Nulla dies sine linea_, et je laisse pourtant la -muse dormir; mais c’est pour qu’elle se réveille plus forte ensuite. -J’espère encore mettre au monde quelques grandes œuvres; et puis, comme -un vieil enfant, je terminerai ma carrière terrestre parmi les braves -gens[98]. - -... Parmi les marques d’honneur que j’ai reçues, et qui, je le sais, te -feront plaisir, je t’annonce que j’ai reçu du roi de France défunt une -médaille, avec l’inscription: _Donnée par le Roi à monsieur Beethoven_; -elle était accompagnée d’un écrit très obligeant du _premier gentilhomme -du Roi Duc de Châtres_[99]. - -Mon ami bien cher, contente-toi de ceci pour aujourd’hui. Le souvenir du -passé me saisit, et ce n’est pas sans d’abondantes larmes que je -t’envoie cette lettre. Ceci n’est qu’un commencement; bientôt tu -recevras une nouvelle lettre; et plus tu m’écriras, plus tu me feras -plaisir. Cela n’a pas besoin de se demander, quand on est amis comme -nous le sommes. Adieu. Je te prie d’embrasser tendrement en mon nom ta -chère Lorchen et tes enfants, et de penser à moi. Dieu soit avec vous -tous! - -Comme toujours ton fidèle vrai ami qui t’estime, - -BEETHOVEN. - - -A WEGELER - -Vienne, 17 février 1827. - -IND -Mon vieux et digne ami! - -J’ai reçu heureusement de Breuning ta seconde lettre. Je suis encore -trop faible pour y répondre; mais tu peux penser que tout ce que tu dis -m’est bienvenu, et que je le désire. Pour ma convalescence, si je peux -la nommer ainsi, cela va bien lentement encore; il est à présumer qu’il -faut s’attendre à une quatrième opération, bien que les médecins n’en -disent rien. Je prends patience et je pense: tout mal apporte avec lui -quelque bien.... Combien de choses je voudrais te dire encore -aujourd’hui! Mais je suis trop faible: je ne puis plus rien que -t’embrasser dans mon cœur, toi et ta Lorchen. Avec vraie amitié et -attachement à toi et aux tiens, - -Ton vieux fidèle ami, - -BEETHOVEN. - - -A MOSCHELES - -Vienne, 14 mars 1827. - -IND -Mon cher Moscheles! - -... Le 27 février, j’ai été opéré pour la quatrième fois; et maintenant -se montrent de nouveau des indices certains que je dois bientôt -m’attendre à une cinquième opération. Où tout cela aboutira-t-il, et -qu’arrivera-t-il de moi, si cela dure encore quelque temps?--Vraiment -c’est un dur lot que le mien. Mais je me remets en la volonté du destin, -et je prie Dieu seulement qu’il veuille bien décider, dans sa divine -volonté, qu’aussi longtemps que je dois souffrir la mort en vie, je -sois à l’abri du besoin[100]. Cela me donnera la force de supporter mon -lot, si dur et si terrible qu’il puisse être, avec résignation à la -volonté du Très-Haut. - -...Votre ami, - -L. V. BEETHOVEN. - - - - -PENSÉES DE BEETHOVEN - -SUR LA MUSIQUE - -_Il n’y a pas de règle qu’on ne peut blesser à cause de_ SCHÖNER. («Plus -beau[101]».) - - * * * * * - -La musique doit faire jaillir le feu de l’esprit des hommes. - - * * * * * - -La musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute -philosophie... Qui pénètre le sens de ma musique doit s’affranchir de -toute la misère que traînent après eux les autres hommes. - -(à BETTINA, 1810.) - - * * * * * - -Il n’y a rien de plus beau que de s’approcher de la divinité, et d’en -répandre les rayons sur la race humaine. - - * * * * * - -Pourquoi j’écris?--Ce que j’ai dans le cœur, il faut que cela sorte; et -c’est pour cela que j’écris. - - * * * * * - -Croyez-vous que je pense à un sacré violon, quand l’Esprit me parle, et -que j’écris ce qu’il me dicte? - -(A SCHUPPANZIGH.) - - * * * * * - -D’après ma façon habituelle de composer, même pour la musique -instrumentale, j’ai toujours l’ensemble devant les yeux. - -(A TREITSCHKE.) - - * * * * * - -Ecrire sans piano est nécessaire... Peu à peu naît la faculté de se -représenter ce que nous désirons et sentons, qui est un besoin si -essentiel aux nobles êtres. - -(A l’archiduc RODOLPHE.) - - * * * * * - -Décrire appartient à la peinture. La poésie peut aussi, en cela, -s’estimer heureuse, en comparaison de la musique; son domaine n’est pas -aussi limité que le mien; mais, en revanche, le mien s’étend plus loin -dans d’autres régions; et l’on ne peut pas atteindre si facilement mon -empire. - -(A WILHELM GERHARD.) - - * * * * * - -La liberté et le progrès sont le but dans l’art, comme dans la vie tout -entière. Si nous ne sommes pas aussi solides que les maîtres anciens, le -raffinement de la civilisation a du moins élargi bien des choses. - -(A l’archiduc RODOLPHE.) - - * * * * * - -Je n’ai pas l’habitude de retoucher mes compositions (une fois -terminées). Je ne l’ai jamais fait, pénétré de cette vérité, que tout -changement partiel altère le caractère de la composition. - -(A THOMSON.) - - * * * * * - -La pure musique d’église devrait être exécutée seulement par les voix, à -part le _Gloria_, ou tel autre texte de ce genre. C’est pourquoi je -préfère Palestrina; mais c’est une absurdité de l’imiter, sans posséder -son esprit, ni ses conceptions religieuses. - -(A l’organiste FREUDENBERG.) - - * * * * * - -Quand votre élève a, au piano, le doigté convenable, la mesure juste, et -qu’il joue les notes assez exactement, attachez-vous seulement au style, -ne l’arrêtez pas à de petites fautes, ne les lui faites remarquer qu’à -la fin du morceau.--Cette méthode forme des _musiciens_, ce qui, après -tout, est un des premiers buts de l’art musical.... Pour les passages -(de virtuosité), faites-lui employer tour à tour tous les doigts.... -Sans doute, en employant moins de doigts, on obtient un jeu «perlé», -comme on dit, ou «comme une perle»; mais on aime mieux parfois d’autres -bijoux[102]. - -(A CZERNY.) - - * * * * * - -Parmi les anciens maîtres, seuls Haendel l’Allemand et Sébastien Bach -eurent du génie. - -(A l’archiduc RODOLPHE, 1819.) - - * * * * * - -Mon cœur bat tout entier pour le haut et grand art de Sébastien Bach, ce -patriarche de l’harmonie (_dieses Urvaters der Harmonie_). - -(A HOFMEISTER, 1801.) - - * * * * * - -En tout temps, j’ai été des plus grands admirateurs de Mozart, et je le -resterai jusqu’à mon dernier souffle. - -(A l’abbé STADLER, 1826.) - - * * * * * - -J’estime vos œuvres au-dessus de toutes les autres œuvres de théâtre. Je -suis dans le ravissement, chaque fois que j’entends une nouvelle œuvre -de vous, et j’y prends un intérêt plus grand qu’aux miennes propres: -bref, je vous estime et je vous aime.... _Vous resterez tousjours celui -de mes contemporains, que je l’estime le plus. Si vous mes voulez faire -un estrême plaisir, c’étoit, si Vous m’écrivez quelques lignes, ce que -me soulagera bien. L’art unit tout le monde_, combien plus les vrais -artistes; _et peut-être Vous me dignez aussi_ de me compter de ce -nombre[103]. - -(A CHERUBINI, 1823.) - - -SUR LA CRITIQUE - -En ce qui me concerne comme artiste, on n’a jamais entendu dire que -j’aie fait la moindre attention à tout ce qu’on a pu écrire sur moi. - -(A SCHOTT, 1825.) - - * * * * * - -Je pense comme Voltaire «que quelques piqûres de mouches ne peuvent -retenir un cheval dans sa course ardente». - -(1826.) - - * * * * * - -Quant à ces imbéciles, il n’y a qu’à les laisser causer. Leur bavardage -ne rendra certainement personne immortel, pas plus qu’il n’enlèvera -l’immortalité à aucun de ceux à qui Apollon l’a destinée. - -(1801.) - - - - -BIBLIOGRAPHIE - - -Si l’on désire mieux connaître Beethoven, on pourra recourir aux -ouvrages et documents principaux, dont voici une liste sommaire: - - -I.--POUR LES LETTRES DE BEETHOVEN - -LUDWIG NOHL.--_Briefe Beethovens_. 1865, Stuttgart. - - * * * * * - -LUDWIG NOHL.--_Neue Briefe Beethovens._ 1867, Stuttgart. - - * * * * * - -LUDWIG RITTER VON KOECHEL.--_83 Original-Briefe L. V. B. an den -Erzherzog Rudolph._ 1865, Vienne. - - * * * * * - -ALFRED SCHOENE.--_Briefe von Beethoven an Marie Graefin Erdoedy, geb. -Graefin Niszky und Mag. Brauchle._ 1866, Leipzig. - - * * * * * - -THEODOR VON FRIMMEL.--_Neue Beethoveniana._ 1886. - -_Katalog der mit der Beethoven-Feier zu Bonn, an 11-15 mai 1890 -verbundenen Ausstellung von Handschriften, Briefen, Bildnissen, -Reliquien Ludwig van Beethoven’s._ 1890, Bonn. - - * * * * * - -LA MARA.--_Musikerbriefe aus fünf Jahrhunderten._ 1892, Leipzig. - - * * * * * - -Dʳ A. CHRISTIAN KALISCHER.--_Neue Beethoven-Briefe._ 1902, Berlin et -Leipzig. - - * * * * * - -Dʳ A. CHR. KALISCHER.--_Beethoven’s Sämmtliche Briefe_, Kritische -Ausgabe mit Erlaüterungen. 1906-1908, 5 vol. Leipzig et Berlin. - - * * * * * - -Dʳ FRITZ PRELINGER.--_Beethovens Sämmtliche Briefe und Aufzeichnungen._ -1907, Vienne et Leipzig, 3 vol. - -Un choix des lettres de Beethoven a été publié, en traduction française, -avec introduction et notes de Jean Chantavoine, 1904, Paris. - - -II.--POUR LA VIE DE BEETHOVEN - -GOTTFRIED FISCHER.--_Manuscrit_ (intéressant surtout pour l’enfance de -Beethoven.--Fischer, mort à Bonn en 1864, était propriétaire de la -maison, où vécurent deux générations de la famille Beethoven. Lui et sa -sœur Cæcilia connurent intimement Beethoven enfant, et notèrent leurs -souvenirs, qui sont précieux, à condition qu’on en use avec quelque -critique.)--Le manuscrit est à la _Beethovenhaus_ de Bonn. DEITERS (voir -plus loin) en a publié des extraits. - - * * * * * - -F.-G. WEGELER UND FERDINAND RIES.--_Biographische Notizen ueber Ludwig -van Beethoven_ (surtout précieux pour la première moitié de sa vie). -1838, Coblentz. Traduction française 1862 (épuisé). Réimpression par Dʳ -Kalischer 1905. - - * * * * * - -LUDWIG NOHL.--_Eine stille Liebe zu Beethoven._ 1857, Berlin. -(Publication du journal de Mlle Fanny Giannatasio del Rio, qui connut et -aima Beethoven, vers 1816.) - - * * * * * - -ANTON SCHINDLER.--_Beethovens Biographie_, 1840. Traduction française -1866 (épuisé) (pour la seconde moitié de sa vie). - - * * * * * - -ANTON SCHINDLER.--_Beethoven in Paris._ 1842, Münster. - - * * * * * - -GERHARD VON BREUNING.--_Aus dem Schwarzspanierhause._ 1874. (La -_Schwarzspanierhaus_ est la maison de Vienne où Beethoven est mort. Elle -a été détruite pendant l’hiver de 1903.) - - * * * * * - -MOSCHELES.--_The life of Beethoven._ 2 vol. 1841, Londres. - - * * * * * - -ALEXANDER WHEELOCK THAYER (traduit de l’anglais en allemand et continué -par HERMANN DEITERS, puis par HUGO RIEMANN).--_Ludwig van Beethovens -Leben._ 5 volumes, 1908. - -Commencé en 1866; interrompu par la mort de l’auteur, en 1897, à -Trieste, où il était consul des États-Unis; l’ouvrage s’arrête à l’année -1816.--Deiters entreprit de le terminer; mais il mourut, à son tour, en -1907, avant d’avoir publié le second volume. M. H. Riemann acheva -l’œuvre, avec les matériaux laissés par Deiters.--C’est de beaucoup -l’œuvre la plus importante sur Beethoven. - - * * * * * - -LUDWIG NOHL.--_Beethovens Leben._ 1864-1877. 4 volumes. - - * * * * * - -LUDWIG NOHL.--_Beethoven nach den Schilderungen seiner Zeitgenossen._ -Stuttgart. - - * * * * * - -A.-B. MARX.--_L. van Beethovens Leben und Schaffen._ 1863, 2 volumes. 5ᵉ -édition, remaniée par G. Behncke, 1902, Berlin. - - * * * * * - -VICTOR WILDER.--_Beethoven, sa vie et son œuvre._ 1883. - - * * * * * - -MARIAM TENGER.--_Beethovens unsterbliche Geliebte._ 1890. - -La valeur historique de ce livre a été quelquefois contestée. Mariam -Tenger a été la confidente des dernières années de Thérèse. Il est -vraisemblable que Thérèse, alors âgée, devait involontairement idéaliser -ses souvenirs; mais le fond du récit paraît exact. - - * * * * * - -A. EHRHARD.--_Franz Grillparzer._ 1900. - - * * * * * - -THEODOR VON FRIMMEL.--_Ludwig van Beethoven_ (dans la collection des -_Berühmte Musiker_). 1901. Berlin. - - * * * * * - -JEAN CHANTAVOINE.--_Beethoven_, 1907. - - * * * * * - -Dʳ ALFRED CHR.-KALISCHER.--_Beethoven und seine Zeitgenossen. Beiträge -zur Geschichte des Künstlers und Menschen._ 4 vol. 1910. - -Recueil de documents, du plus grand intérêt, sur tout le cercle d’amis -et d’amies de Beethoven. Cette mine de renseignements renouvelle en -partie la psychologie de Beethoven. - - -III.--POUR L’ŒUVRE DE BEETHOVEN - -BEETHOVEN.--_Œuvres complètes_, grande édition critique, Breitkopf und -Haertel, Leipzig, 38 volumes. - -G. NOTTEBOHM.--_Thematisches Verzeichniss der im Druck erschienenen -Werke von Ludwig van Beethoven_. 1868, Leipzig. - -A.-W. THAYER.--_Chronologisches Verzeichniss der Werke v. B._ 1865, -Berlin. - -G. NOTTEBOHM.--_Ein Skizzenbuch von Beethoven._ 1865. - -NOTTEBOHM.--_Ein Skizzenbuch von B. aus dem Jahre 1803._ 1880. - -NOTTEBOHM.--_Beethovens Studien_. 1873. - -NOTTEBOHM.--_Beethoveniana._--_Zweite Beethoveniana._ 1872-87. - -GEORGE GROVE.--_Beethoven and his nine Symphonies._ 1896, Londres. - -J.-G. PRODHOMME.--_Les symphonies de Beethoven_, 1906. - -ALFREDO COLOMBANI.--_Le Nove Sinfonie di Beethoven._ 1897, Turin. - -ERNST VON ELTERLEIN.--_B. Claviersonaten._ 5ᵉ édition, 1895. - -WILLIBALD NAGEL.--_B. und seine Klaviersonaten_, 2 vol. 1903-1905. - -SHEDLOCK.--_The pianoforte sonata._ 1900, Londres. - -CH. CZERNY.--_Pianoforte-Schule_ (Quatrième partie, chapitres II, III). - -THEODOR HELM.--_B. Streichquartette_, 1885. - -H. DE CURZON.--_Les lieder et airs détachés de B._ 1906. - -OTTO JAHN.--_Leonore_, Klavierauszug mit Text, nach der zweiten -Bearbeitung, 1852. - -Dʳ ERICH PRIEGER.--_Fidelio_, Klavierauszug mit Text, nach der ersten -Bearbeitung, 1906. - -WILHELM WEBER.--_B. Missa Solemnis._ 1897. - -PROF. Dʳ RICHARD STERNFELD.--_Zur Einführung_ in L. _v. B. Missa -Solemnis_. - -IGNAZ VON SEYFRIED.--_L. V. B. Studien im Generalbass, Kontrapunkt, und -in der Kompositions Lehre._ 1832. - -W. DE LENZ.--_Beethoven et ses trois styles._ (Analyses des sonates de -piano) (épuisé) 1854. - -OULIBICHEFF.--_Beethoven, ses critiques et ses glossateurs_, 1857. - -WASIELEWSKI.--_Beethoven._ 2 vol. 1886, Berlin. - -R. SCHUMANN.--_Écrits sur la musique et les musiciens_, première série, -traduction H. de Curzon, 1894. - -RICHARD WAGNER.--_Beethoven_, 1870, Leipzig. - -VINCENT D’INDY.--_Beethoven_, 1911. - - L’œuvre musical de _Friedrich Wilhelm Rust_ (1739-1796), de Dessau, - récemment retrouvé, grâce aux publications qu’un de ses petits-fils - a faites de quelques-unes de ses sonates, est utile à connaître, - pour qui veut étudier la formation du génie musical de Beethoven. - Le plus jeune fils de Rust, Wilhelm-Carl, vécut à Vienne, de 1807 à - 1827, et fut en relations avec Beethoven. _Rust, - Charles-Philippe-Emmanuel Bach_, et les symphonistes de Mannheim - ont été les vrais précurseurs de Beethoven.--Voir Hugo Riemann: - _Beethoven und die Mannheimer_ (_Die Musik_, 1907-8). - - Il y a aussi intérêt à connaître les _lieder_ de _Neefe_ - (1748-1799), déjà tout beethovéniens, et nos musiciens de la - Révolution, notamment Cherubini, dont le style, en certaines de ses - compositions religieuses et dramatiques, a parfois servi de modèle - à Beethoven. - - -IV.--PORTRAITS DE BEETHOVEN - -1789.--_Silhouette de Beethoven à dix-huit ans._ [Maison de Beethoven, à -Bonn; reproduit dans la biographie de Frimmel, page 16.] - -1791-2.--_Miniature de Beethoven_, par GERHARD VON KUGELGEN. [Appartient -à Georg Henschel, Londres; reproduit dans le _Musical Times_ du 15 -décembre 92, page 8.] - -1801.--_Dessin de G. Stainhauser_, gravé par JOHANN NEIDL. [Reproduit -dans Félix Clément: _Les Musiciens célèbres_, 1878, page 267;--Frimmel, -page 28.] - -1802.--_Gravure de Scheffner_, d’après STAINHAUSER. [Maison de -Beethoven, à Bonn; reproduit dans _die Musik_ du 15 mars 1902, page -1145.] - -1802.--_Miniature de Beethoven_, par CHRISTIAN HORNEMANN. [Appartient à -Mme de Breuning, à Vienne; reproduit dans Frimmel, page 31.] - -1805.--_Portrait de Beethoven_, par W.-J. MAEHLER. [Appartient à Robert -Heimler, Vienne; reproduit dans le _Musical Times_, page 7; Frimmel, -page 34.] - -1808.--_Dessin de L.-F. Schnorr de Carolsfeld_, lithographié par J. -BAUER. [Maison de Beethoven, à Bonn.] - -1812.--_Masque de Beethoven_, moulé par FRANZ KLEIN. - -1812.--_Buste de Beethoven_, par FRANZ KLEIN, d’après le masque. -[Appartient au fabricant de pianos E. Streicher, à Vienne; reproduit -dans Frimmel, page 46;--_Musical Times_, page 19.] - -1814.--_Dessin de L. Letronne_, gravé par BLASIUS HOEFEL. [Le plus beau -portrait de Beethoven; la maison de Beethoven, à Bonn, possède -l’exemplaire qu’il offrit à Wegeler; reproduit dans Frimmel, page -51;--_Musical Times_, page 21.] - -1815.--_Dessin de L. Letronne_, gravé par Riedel. [Reproduit dans _die -Musik_, page 1147.] - -1815.--_Deuxième portrait de Beethoven_, par MAEHLER. [Appartient à -Ign. von Gleichenstein, Fribourg-en-Brisgau. Reproduction à la maison de -Beethoven, à Bonn.] - -1815.--_Portrait de Beethoven_, par CHRISTIAN HECKEL. [Appartient à -J.-F. Heckel, Mannheim; reproduction à la maison de Beethoven, à Bonn.] - -1818.--_Gravure d’après le dessin de Beethoven_, par AUG. VON KLOEBER. -[Reproduit dans le _Musical Times_, page 25.]--Le dessin original de -Klœber est dans la collection du Dʳ Erich Prieger, à Bonn. - -1819.--_Portrait de Beethoven_, par FERDINAND SCHIMON. [Maison de -Beethoven, à Bonn; reproduit dans _die Musik_, page 1149;--Frimmel, page -63;--_Musical Times_, page 29.] - -1819.--_Portrait de Beethoven_, par K.-JOSEPH STIELER. [Appartient à -Alex. Meyer Cohn, Berlin; reproduit dans Frimmel, page 71.] - -1821.--_Buste de Beethoven_, par ANTON DIETRICH. [Appartient à Léopold -Schrœtter de Kristelli;] reproduction dans la maison de Beethoven, à -Bonn. - -1824-6.--_Dessins-caricatures de Beethoven se promenant_, par J.-P. -LYSER. [Originaux à la _Gesellschaft der Musikfreunde_, Vienne; -reproduits dans Frimmel, page 67;--_Musical Times_, page 15.] - -1823.--_Dessins-caricatures de Beethoven se promenant_, par JOS. VAN -BOEHM. [Reproduits dans Frimmel, page 70.] - -1823.--_Portrait de Beethoven_, par WALDMUELLER. [Appartient à Breitkopf -et Hærtel, Leipzig; reproduit dans Frimmel, page 72.] - -1825-6.--_Dessin de Beethoven_, par STEFAN DECKER. [Appartient à Georg -Decker, Vienne; reproductions à la maison de Beethoven, à Bonn.] - -1826.--_Dessin de B._ par A. Dietrich, lithographié par JOS. KRIEHUBER. -[Reproduit dans Frimmel, page 73.] - -1826.--_Buste de Beethoven à l’antique_, par SCHALLER. [Appartient à la -Société philharmonique de Londres; copie à la maison de Beethoven, à -Bonn; reproduit dans Frimmel, page 74, et dans le _Musical Times_.] - -1827.--_Esquisse de Beethoven sur son lit de mort_, par JOS. DANHAUSER. -[Appartient à A. Artaria, Vienne; reproduit dans l’_Allgemeine -Musik-Zeitung_, du 19 avril 1901.] - -1827.--_Trois esquisses de Beethoven sur son lit de mort_, par -TELTSCHER. [Appartiennent au Dʳ Aug. Heymann; publiées par Frimmel; -reproduites dans le _Courrier musical_, du 15 novembre 1909.] - -1827.--_Masque de Beethoven mort_, moulé par DANHAUSER. [Maison de -Beethoven, à Bonn.] - -De nombreux portraits de Beethoven ont été faits depuis sa mort. L’œuvre -la plus remarquable qui lui ait été consacrée est le monument de Max -Klinger (Vienne, 1902). - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -PRÉFACE v - -BEETHOVEN 3 - - -LETTRES - -BEETHOVEN.--_Testament d’Heiligenstadt_ pour mes frères -Carl et (Johann) Beethoven, _Heiligenstadt, le 6 octobre -1802_ 85 - -Au pasteur Amenda, en Courlande, _probablement écrit -en 1801_ 97 - -Au docteur Franz Gerhard Wegeler, _Vienne, 29 juin_ (_1801_) 102 - -A Wegeler, _Vienne, 16 novembre 1801_ 110 - -Lettre de Wegeler et d’Éléonore von Breuning à -Beethoven: - -Lettre de Wegeler, _Coblentz, 28 décembre 1825_ 115 - -Lettre d’Éléonore Wegeler, _Coblentz, 29 décembre 1825_ 119 - -Beethoven à Wegeler, _Vienne, 7 octobre 1826_ 123 - -A Wegeler, _Vienne, 17 février 1827_ 127 - -A Moscheles, _Vienne, 14 mars 1827_ 129 - - -PENSÉES - -Sur la musique 133 - -Sur la critique 141 - - -BIBLIOGRAPHIE - -Pour les lettres de Beethoven 145 - -Pour la vie de Beethoven 147 - -Pour l’œuvre de Beethoven 150 - -Portraits de Beethoven 154 - - -811-14.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P7-14. - - -NOTES: - -[1] J. Russel (1822).--Charles Czerny, enfant, qui le vit en 1801, avec -une barbe de plusieurs jours et une crinière sauvage, vêtu d’un veston -et d’un pantalon en poil de chèvre, crut rencontrer Robinson Crusoé. - -[2] Note du peintre Kloeber, qui fit son portrait vers 1818. - -[3] «Ses beaux yeux parlants, dit le docteur W.-C. Müller, tantôt -gracieux et tendres, tantôt égarés, menaçants et terribles» (1820). - -[4] Kloeber dit: «d’Ossian». Tous ces détails sont empruntés aux notes -d’amis de Beethoven, ou de voyageurs qui le virent,--tels que Czerny, -Moscheles, Kloeber, Daniel Amadeus Atterbohm, W.-C. Müller, J. Russel, -Julius Benedict, Rochlitz, etc. - -[5] Le grand-père Ludwig, l’homme le plus remarquable de la famille, -celui à qui Beethoven ressemblait le plus, était né à Anvers, et ne -s’établit que vers sa vingtième année à Bonn, où il devint maître de -chapelle du prince-électeur.--Il ne faut pas oublier ce fait, si l’on -veut comprendre l’indépendance fougueuse de la nature de Beethoven, et -tant de traits de son caractère qui ne sont pas proprement allemands. - -[6] Lettre au docteur Schade, à Augsbourg, 15 septembre 1787 (Nohl, -_Lettres de Beethoven_, II). - -[7] Il disait plus tard (en 1816): «C’est un pauvre homme, celui qui ne -sait pas mourir! Quand je n’avais que quinze ans, je le savais déjà.» - -[8] Nous citons aux _textes_ quelques-unes de ces lettres. - -Beethoven trouva aussi un ami et un guide en l’excellent -Christian-Gottlob Neefe, son maître, dont la noblesse morale n’eut pas -moins d’influence sur lui que la largeur de son intelligence artistique. - -[9] A Wegeler, 29 juin 1801 (Nohl, XIV). - -[10] Il y avait déjà fait un court voyage, au printemps de 1787. Il vit -alors Mozart, qui semble avoir fait peu attention à lui. - -Haydn, dont il avait fait la connaissance à Bonn, en décembre -1790, lui donna quelques leçons. Beethoven prit aussi pour maîtres -Albrechtsberger et Salieri. Le premier lui enseigna le contrepoint et -la fugue; le second lui apprit à écrire pour la voix. - -[11] Il débutait à peine. Son premier concert à Vienne comme pianiste, -eut lieu le 30 mars 1795. - -[12] A Wegeler, 29 juin 1801 (Nohl, XIV). - -«Aucun de mes amis ne doit manquer de rien, tant que j’ai quelque -chose»,--écrit-il à Ries, vers 1801 (Nohl, XXIV). - -[13] Dans le _Testament_ de 1802, Beethoven dit qu’il y a six ans -que le mal a commencé,--soit, par conséquent, en 1796.--Remarquons -en passant que, dans le catalogue de ses œuvres, l’op. 1 seul (trois -trios) est antérieur à 1796. L’op. 2, les trois premières sonates pour -piano, paraissent en mars 1796. On peut donc dire que l’œuvre entier de -Beethoven est de Beethoven sourd. - -Voir sur la surdité de Beethoven un article du Dʳ Klotz-Forest, dans la -_Chronique médicale_ du 15 mai 1905.--L’auteur de l’article croit que -le mal eut sa source dans une affection générale héréditaire (peut-être -dans la phtisie de la mère). Il diagnostique un catarrhe des trompes -d’Eustache, en 1796, qui se transforma, vers 1799, en une otite moyenne -aiguë. Mal soignée, elle passa à l’état d’otite catarrhale chronique, -avec toutes ses conséquences. La surdité augmenta, sans jamais devenir -complète. Beethoven percevait les bruits profonds, mieux que les -sons élevés. Dans ses dernières années, il se servait, dit-on, d’une -baguette de bois, dont une extrémité était placée dans la boîte de son -piano, et l’autre entre ses dents. Il usait de ce moyen pour entendre, -quand il composait. - -(Voir sur la même question: C. G. Kunn: _Wiener medizinische -Wochenschrift_, février-mars 1892;--Wilibald Nagel: _Die Musik_, mars -1902;--Theodor von Frimmel: _Der Merker_, juillet 1912.) - -On a conservé au musée Beethoven de Bonn les instruments acoustiques -que fabriqua pour Beethoven, vers 1814, le mécanicien Maelzel. - -[14] Nohl, _Lettres de Beethoven_, XIII. - -[15] Nohl, _Lettres de Beethoven_, XIV. (Voir les _textes_.) - -[16] A Wegeler, 16 novembre 1801 (Nohl, XVIII). - -[17] Elle ne craignit pas, dans la suite, d’exploiter l’ancien amour de -Beethoven, en faveur de son mari. Beethoven secourut Gallenberg. «Il -était mon ennemi: c’était justement la raison pour que je lui fisse -tout le bien possible», dit-il à Schindler, dans un de ses cahiers -de conversation de 1821. Mais il l’en méprisa davantage. «Arrivée à -Vienne, écrit-il en français, elle cherchait moi, pleurant, mais je la -méprisais.» - -[18] 6 octobre 1802 (Nohl, XXVI). Voir aux _textes_. - -[19] «Recommandez à vos enfants la vertu; elle seule peut rendre -heureux, non l’argent. Je parle par expérience. C’est elle qui m’a -soutenu dans ma misère; c’est à elle que je dois, ainsi qu’à mon art, -de n’avoir pas terminé ma vie par le suicide.» Et dans une autre -lettre, du 2 mai 1810, à Wegeler: «Si je n’avais pas lu quelque -part que l’homme ne doit pas se séparer volontairement de la vie, -aussi longtemps qu’il peut encore accomplir une bonne action, depuis -longtemps je ne serais plus--et sans doute par mon propre fait.» - -[20] A Wegeler (Nohl, XVIII). - -[21] La miniature de Hornemann, qui est de 1802, montre Beethoven mis -à la mode de l’époque, avec des favoris, les cheveux à la Titus, l’air -fatal d’un héros byronien, mais cette tension de volonté napoléonienne, -qui ne désarme jamais. - -[22] On sait que la _Symphonie héroïque_ fut écrite pour et sur -Bonaparte, et que le premier manuscrit porte encore le titre: -_Buonaparte_. Sur ces entrefaites, Beethoven apprit le couronnement de -Napoléon. Il entra en fureur: «Ce n’est donc qu’un homme ordinaire!» -cria-t-il; et dans son indignation, il déchira la dédicace, et écrivit -ce titre vengeur et touchant à la fois: «_Symphonie héroïque... pour -célébrer le souvenir d’un grand Homme._» (_Sinfonia eroica... composta -per festeggiare il sovvenire di un grand Uomo._) Schindler raconte -que dans la suite, il se départit un peu de son mépris pour Napoléon; -il ne vit plus en lui qu’un malheureux digne de compassion, un Icare -précipité du ciel. Quand il apprit la catastrophe de Sainte-Hélène, -en 1821, il dit: «Il y a dix-sept ans que j’ai écrit la musique qui -convient à ce triste événement.» Il se plaisait à reconnaître dans la -_Marche funèbre_ de sa symphonie un pressentiment de la fin tragique du -conquérant.--Il est donc bien probable que la _Symphonie héroïque_, et -surtout son premier morceau, était, dans la pensée de Beethoven, une -sorte de portrait de Bonaparte, très différent du modèle, sans doute, -mais tel qu’il l’imaginait, et tel qu’il l’eût voulu: le génie de la -Révolution. Beethoven reprend d’ailleurs dans le finale de l’_Héroïque_ -une des phrases principales de la partition qu’il avait déjà écrite -pour le héros révolutionnaire par excellence, le dieu de la Liberté: -_Prométhée_ (1801). - -[23] Robert de Keudell, ancien ambassadeur d’Allemagne à Rome: -_Bismarck et sa famille_, 1901, traduction française de E.-B. Lang. - -Robert de Keudell joua cette sonate à Bismarck, sur un mauvais piano, -le 30 octobre 1870, à Versailles. Bismarck disait de la dernière phrase -de l’œuvre: «Ce sont les luttes et les sanglots de toute une vie.» -Il préférait Beethoven à tout autre musicien, et, plus d’une fois, -affirma: «Beethoven convient le mieux à mes nerfs.» - -[24] La maison de Beethoven était sise près des fortifications de -Vienne, que Napoléon fit sauter après la prise de la ville. «Quelle vie -sauvage, que de ruines autour de moi!--écrit Beethoven aux éditeurs -Breitkopf et Haertel, le 26 juin 1809;--rien que tambours, trompettes, -misères de toute sorte!» - -Un portrait de Beethoven, à cette époque, nous a été laissé par un -Français qui le vit à Vienne, en 1809: le baron de Trémont, auditeur -au Conseil d’État. Il fait une description pittoresque du désordre qui -régnait dans l’appartement de Beethoven. Ils causèrent ensemble de -philosophie, de religion, de politique, «et surtout de Shakespeare, -son idole». Beethoven était assez disposé à suivre Trémont à Paris, où -il savait que le Conservatoire exécutait déjà ses symphonies, et où il -avait des admirateurs enthousiastes.--(Voir, dans le _Mercure musical_ -du 1ᵉʳ mai 1906, _Une visite à Beethoven_, par le baron de Trémont; -publié par J. Chantavoine.) - -[25] Ou plus exactement, Thérèse Brunsvik. Beethoven avait fait la -connaissance des Brunsvik à Vienne, entre 1796 et 1799. Giulietta -Guicciardi était la cousine de Thérèse. Beethoven semble s’être épris -aussi, pendant un temps, d’une sœur de Thérèse, Joséphine, qui épousa -le comte Deym, puis en secondes noces le baron Stackelberg.--On -trouvera les détails les plus vivants sur la famille Brunsvik dans un -article de M. André de Hevesy: _Beethoven et l’Immortelle Bien-aimée_ -(_Revue de Paris_, 1ᵉʳ et 15 mars 1910). M. de Hevesy a utilisé, -pour cette étude, les Mémoires manuscrits et les papiers de Thérèse, -conservés à Mártonvásár, en Hongrie. Tout en montrant l’intimité -affectueuse de Beethoven avec les Brunsvik, il remet en question son -amour pour Thérèse. Mais ses arguments ne semblent pas convaincants; et -je me réserve de les discuter, quelque jour. - -[26] Mariam Tenger: _Beethoven’s unsterbliche Geliebte_, Bonn, 1890. - -[27] C’est l’air admirable qui figure dans l’Album de la femme de J.-S. -Bach, Anna Magdalena (1725), sous le titre: _Aria di Giovannini_. On a -discuté son attribution à J.-S. Bach. - -[28] Nohl, _Vie de Beethoven_. - -[29] Beethoven était myope, en effet. Ignaz von Seyfried dit que sa -faiblesse de vue avait été causée par la petite vérole, et qu’elle -l’obligeait, tout jeune, à porter des lunettes. La myopie devait -contribuer au caractère égaré de ses yeux. Ses lettres de 1823-1824 -contiennent des plaintes fréquentes au sujet de ses yeux, qui le font -souffrir.--Voir les articles de Christian Kalischer: _Beethovens Augens -und Augenleiden_ (_Die Musik_, 15 mars-1ᵉʳ avril 1902). - -[30] La musique de scène pour l’_Egmont_ de Gœthe fut commencée en -1809.--Beethoven eût voulu écrire aussi la musique de _Guillaume Tell_; -mais on lui préféra Gyrowetz. - -[31] Conversation avec Schindler. - -[32] Mais écrite, à ce qu’il semble, à Korompa, chez les Brunsvik. - -[33] Nohl, _Lettres de Beethoven_, XV. - -[34] Ce portrait se trouve encore aujourd’hui dans la maison de -Beethoven, à Bonn. Il est reproduit dans la _Vie de Beethoven_ par -Frimmel, p. 29, et dans le _Musical Times_ du 15 décembre 1892. - -[35] A Gleichenstein (Nohl, _Neue Briefe Beethovens_, XXXI). - -[36] «Le cœur est le levier de tout ce qu’il y a de grand.» (A -Giannatasio del Rio.--Nohl, CLXXX.) - -[37] «Les poésies de Gœthe me rendent heureux», écrit-il à Bettina -Brentano, le 19 février 1811. - -Et ailleurs: - -«Gœthe et Schiller sont mes poètes préférés, avec Ossian et Homère, que -je ne puis malheureusement lire que dans des traductions.» (A Breitkopf -et Haertel, 8 août 1809.--Nohl, _Neue Briefe_, LIII.) - -Il est à remarquer combien, malgré son éducation négligée, le goût -littéraire de Beethoven était sûr. En dehors de Gœthe, dont il a dit -qu’il lui semblait «grand, majestueux, toujours en _ré majeur_», -et au-dessus de Gœthe, il aimait trois hommes: Homère, Plutarque -et Shakespeare. D’Homère, il préférait l’_Odyssée_. Il lisait -continuellement Shakespeare dans la traduction allemande, et l’on sait -avec quelle grandeur tragique il a traduit en musique _Coriolan_ et -_la Tempête_. Quant à Plutarque, il s’en nourrissait, comme les hommes -de la Révolution. Brutus était son héros, ainsi qu’il fut celui de -Michel Ange; il avait sa statuette dans sa chambre. Il aimait Platon, -et rêvait d’établir sa République dans le monde entier. «Socrate et -Jésus ont été mes modèles», a-t-il dit quelque part. (Conversations de -1819-20.) - -[38] A Bettina von Arnim (Nohl, XCI).--L’authenticité des lettres de -Beethoven à Bettina, mise en doute par Schindler, Marx et Deiters, a -été défendue par Moritz Carriere, Nohl et Kalischer. Bettina a dû les -«embellir» un peu; mais le fond paraît exact. - -[39] «Beethoven, disait Gœthe à Zelter, est malheureusement une -personnalité tout à fait indomptée; il n’a sans doute pas tort de -trouver le monde détestable; mais ce n’est pas le moyen de le rendre -agréable pour lui et pour les autres. Il faut l’excuser et le plaindre, -car il est sourd.»--Il ne fit rien dans la suite contre Beethoven, -mais il ne fit rien pour lui: silence complet sur son œuvre, et jusque -sur son nom.--Au fond, il admirait, mais redoutait sa musique: elle -le troublait; il craignait qu’elle ne lui fît perdre le calme de -l’âme, qu’il avait conquis au prix de tant de peines.--Une lettre du -jeune Félix Mendelssohn, qui passa par Weimar en 1830, fait pénétrer -innocemment dans les profondeurs de cette âme trouble et passionnée -(_leidenschaftlicher Sturm und Verworrenheit_, comme Gœthe disait -lui-même), qu’une intelligence puissante maîtrisait. - -«... D’abord, écrit Mendelssohn, il ne voulait pas entendre parler de -Beethoven; mais il lui fallut en passer par là, et écouter le premier -morceau de la _Symphonie en ut mineur_, qui le remua étrangement. Il -n’en voulut rien laisser paraître, et se contenta de me dire: «Cela ne -touche point, cela ne fait qu’étonner». Au bout d’un certain temps, -il reprit: «C’est grandiose, insensé; on dirait que la maison va -s’écrouler». Survint le dîner, pendant lequel il demeura tout pensif, -jusqu’au moment où, retombant de nouveau sur Beethoven, il se mit à -m’interroger, à m’examiner. Je vis bien que l’effet était produit....» - -(Sur les rapports de Gœthe et de Beethoven, voir divers articles de -Frimmel.) - -[40] Lettre de Gœthe à Zelter, 2 septembre 1812.--Zelter à Gœthe, 14 -septembre 1812: «_Auch ich bewundere ihn mit Schrecken._» «Moi aussi, -je l’admire avec effroi».--Zelter écrit en 1819 à Gœthe: «On dit qu’il -est fou». - -[41] C’est, en tout cas, un sujet auquel Beethoven a pensé: car nous le -trouvons dans ses notes, et, particulièrement, dans ses projets d’une -_Dixième Symphonie_. - -[42] Contemporaine, et peut-être inspiratrice, parfois, de ces œuvres -est son intimité très tendre avec la jeune cantatrice berlinoise Amalie -Sebald, qu’il connut à Tœplitz, en 1811 et 1812. - -[43] Bien différent de lui en ceci, Schubert avait écrit en 1807 une -œuvre de circonstance, «en l’honneur de Napoléon le Grand», et en -dirigea lui-même l’exécution devant l’Empereur. - -[44] «Je ne vous dis rien de nos monarques et de leurs monarchies», -écrit-il à Kauka pendant le Congrès de Vienne. «Pour moi, l’empire -de l’esprit est le plus cher de tous: c’est le premier de tous les -royaumes temporels et spirituels.» (_Mir ist das geistige Reich das -Liebste, und der Oberste aller geistlichen und weltlichen Monarchien._) - -[45] «Vienne, n’est-ce point tout dire?--Toute trace du protestantisme -allemand effacée; même l’accent national, perdu, italianisé. L’esprit -allemand, les manières et les mœurs allemandes, expliquées par des -manuels de provenance italienne et espagnole.... Le pays d’une histoire -falsifiée, d’une science falsifiée, d’une religion falsifiée.... -Un scepticisme frivole, qui devait ruiner et ensevelir l’amour de -la vérité, et de l’honneur, et de l’indépendance!...» (Wagner, -_Beethoven_, 1870.) - -Grillparzer a écrit que c’était un malheur d’être né Autrichien. Les -grands compositeurs allemands de la fin du XIXᵉ siècle, -qui ont vécu à Vienne, ont cruellement souffert de l’esprit de cette -ville livrée au culte pharisien de Brahms. La vie de Bruckner y fut -un long martyre. Hugo Wolf, qui se débattit furieusement, avant de -succomber, a exprimé sur Vienne des jugements implacables. - -[46] Le roi Jérôme avait offert à Beethoven un traitement de six -cents ducats d’or, sa vie durant, et une indemnité de voyage de -cent cinquante ducats d’argent, contre l’unique engagement de jouer -quelquefois devant lui, et de diriger ses concerts de musique de -chambre, qui ne devaient être ni longs, ni fréquents. (Nohl, XLIX.) -Beethoven fut tout près de partir. - -[47] Le _Tancrède_ de Rossini suffit à ébranler tout l’édifice de -la musique allemande. Bauernfeld, cité par Ehrhard, note dans son -_Journal_ ce jugement qui circulait dans les salons de Vienne, en 1816: -«Mozart et Beethoven sont de vieux pédants; la bêtise de l’époque -précédente les goûtait; c’est seulement depuis Rossini qu’on sait ce -que c’est que la mélodie. _Fidelio_ est une ordure; on ne comprend pas -qu’on se donne la peine d’aller s’y ennuyer.» - -Beethoven donna son dernier concert, comme pianiste, en 1814. - -[48] La même année, Beethoven perdit son frère Carl: «Il tenait -beaucoup à la vie, autant que je perdrais volontiers la mienne», -écrivait-il à Antonia Brentano. - -[49] A part sa touchante amitié avec la comtesse Maria von Erdödy, -toujours souffrante comme lui, atteinte d’un mal incurable, et qui -perdit subitement en 1816 son fils unique. Beethoven lui dédia, en -1809, ses deux trios, op. 70, et en 1815-1817, ses deux grandes sonates -pour violoncelle, op. 102. - -[50] En dehors de la surdité, sa santé empirait de jour en jour. Depuis -octobre 1816, il était très malade d’un catarrhe inflammatoire. Pendant -l’été de 1817, son médecin lui dit que c’était une maladie de poitrine. -Dans l’hiver 1817-1818, il se tourmenta de cette soi-disant phtisie. -Puis ce furent des rhumatismes aigus en 1820-1821, une jaunisse en -1821, une conjonctivite en 1823. - -[51] Remarquer que de cette année date, dans sa musique, un changement -de style, inauguré par la sonate op. 101. - -Les cahiers de conversation de Beethoven, formant plus de 11 000 pages -manuscrites, se trouvent réunis aujourd’hui à la Bibliothèque royale de -Berlin. - -[52] Schindler, qui devint l’intime de Beethoven, depuis 1819, était -entré en relations avec lui dès 1814; mais Beethoven avait eu la plus -grande peine à lui accorder son amitié; il le traitait d’abord avec une -hauteur méprisante. - -[53] Voir les admirables pages de Wagner sur la surdité de Beethoven. -(_Beethoven_, 1870.) - -[54] Il aimait les bêtes et avait pitié d’elles. La mère de l’historien -von Frimmel racontait qu’elle avait conservé longtemps une haine -involontaire pour Beethoven, parce que, quand elle était petite fille, -il chassait avec son mouchoir tous les papillons qu’elle voulait -prendre. - -[55] Il se trouvait toujours mal logé. En trente-cinq ans, il changea -trente fois d’appartement, à Vienne. - -[56] Beethoven s’était adressé personnellement à Cherubini, qui était -«de ses contemporains celui qu’il estimait le plus». (Nohl, _Lettres de -Beethoven_, CCL.) Cherubini ne répondit pas. - -[57] «Je ne me venge jamais, écrit-il ailleurs à Mme Streicher. Quand -je suis obligé d’agir contre d’autres hommes, je ne fais que le strict -nécessaire pour me défendre, ou pour les empêcher de faire le mal.» - -[58] Nohl, CCCXLIII. - -[59] Nohl, CCCXIV. - -[60] Nohl, CCCLXX. - -[61] Nohl, CCCLXII-LXVII. Une lettre, que vient de retrouver à Berlin -M. Kalischer, montre avec quelle passion Beethoven voulait faire de son -neveu «un citoyen utile à l’État» (1ᵉʳ février 1819). - -[62] Schindler, qui le vit alors, dit qu’il devint, subitement, comme -un vieillard de soixante-dix ans, brisé, sans force, sans volonté. Il -serait mort, si Charles était mort.--Il mourut peu de mois après. - -[63] Le dilettantisme de notre temps n’a pas manqué de chercher à -réhabiliter ce drôle. Cela ne peut surprendre. - -[64] Lettre de Fischenich à Charlotte Schiller (janvier 1793). L’ode -de Schiller avait été écrite en 1785.--Le thème actuel apparaît en -1808, dans la _Fantaisie pour piano, orchestre et chœur_, op. 80, et en -1810, dans le _Lied_, sur des paroles de Gœthe: _Kleine Blumen, kleine -Blætter_.--J’ai vu dans un cahier de notes de 1812, appartenant au Dʳ -Erich Prieger, à Bonn, entre les esquisses de la _Septième Symphonie_ -et un projet d’_ouverture de Macbeth_, un essai d’adaptation des -paroles de Schiller au thème qu’il utilisa plus tard dans l’ouverture -op. 115 (_Namensfeier_).--Quelques-uns des motifs instrumentaux de -la _Neuvième Symphonie_ se montrent avant 1815. Enfin, le thème -définitif de la Joie est noté en 1822, ainsi que tous les autres airs -de la Symphonie, sauf le _trio_, qui vient peu après, puis l’_andante -moderato_, et enfin l’_adagio_, qui paraît le dernier. - -Sur le poème de Schiller, et sur la fausse interprétation qu’on en a -voulu donner, de notre temps, en substituant au mot _Freude_ (Joie) le -mot _Freiheit_ (Liberté), voir un article de Charles Andler dans _Pages -Libres_ (8 juillet 1905). - -[65] Bibliothèque de Berlin. - -[66] _Also ganz so als ständen Worte darunter._ («Tout à fait comme -s’il y avait des paroles dessous.») - -[67] La _Messe en ré_, op. 123. - -[68] Beethoven, harassé par les tracas domestiques, la misère, les -soucis de tout genre, n’écrivit en cinq ans, de 1816 à 1821, que trois -œuvres pour piano (op. 101, 102, 106). Ses ennemis le disaient épuisé. -Il se remit au travail en 1821. - -[69] Février 1824. Signèrent: prince C. Lichnowski, comte Maurice -Lichnowski, comte Maurice de Fries, comte M. de Dietrichstein, comte -F. de Palfy, comte Czernin, Ignace Edler de Mosel, Charles Czerny, -abbé Stadler, A. Diabelli, Artaria et C., Steiner et C., A. Streicher, -Zmeskall, Kiesewetter, etc. - -[70] «Mon caractère moral est reconnu publiquement»,--dit fièrement -Beethoven à la municipalité de Vienne, le 1ᵉʳ février 1819, pour -revendiquer son droit de tutelle sur son neveu. «Même des écrivains -distingués, comme Weissenbach, ont jugé qu’il valait la peine de lui -consacrer des écrits.» - -[71] En août 1824, il était hanté de la crainte de mourir brusquement -d’une attaque, «comme mon cher grand-père, avec qui j’ai tant de -ressemblance», écrit-il, le 16 août 1824, au docteur Bach. - -Il souffrait beaucoup de l’estomac. Il fut très mal pendant l’hiver -de 1824-1825. En mai 1825, il eut des crachements de sang, et des -saignements de nez. Le 9 juin 1825, il écrit à son neveu: «Ma faiblesse -touche souvent à l’extrême.... L’homme à la faux ne tardera pas à -venir.» - -[72] La _Neuvième Symphonie_ fut exécutée pour la première fois, en -Allemagne, à Francfort, le 1ᵉʳ avril 1825; à Londres, dès le 25 mars -1825; à Paris, au Conservatoire, le 27 mars 1831. Mendelssohn, âgé de -dix-sept ans, en donna une audition sur le piano, à la Jaegerhalle de -Berlin, le 14 novembre 1826. Wagner, étudiant à Leipzig, la recopia -tout entière de sa main; et, dans une lettre du 6 octobre 1830 à -l’éditeur Schott, il lui offre une réduction de la symphonie, pour -piano à deux mains. On peut dire que la _Neuvième Symphonie_ décida de -la vie de Wagner. - -[73] «Apollon et les Muses ne voudront pas me livrer déjà à la mort; -car je leur dois tant encore! Il faut qu’avant mon départ pour les -Champs-Élysées, je laisse après moi ce que l’Esprit m’inspire et me dit -d’achever. Il me semble que j’ai à peine écrit quelques notes.» (Aux -frères Schott, 17 septembre 1824.--Nohl, _Neue Briefe_, CCLXXII.) - -[74] Beethoven écrit à Moscheles, le 18 mars 1827: «Une Symphonie -entièrement esquissée est dans mon pupitre, avec une nouvelle -ouverture.» Cette esquisse n’a jamais été retrouvée.--On lit seulement -dans ses notes: - -«Adagio cantique.--Chant religieux pour une symphonie dans les -anciens modes (_Herr Gott dich loben wir.--Alleluja_), soit d’une -façon indépendante, soit comme introduction à une fugue. Cette -symphonie pourrait être caractérisée par l’entrée des voix, soit -dans le _finale_, soit dès l’_adagio_. Les violons de l’orchestre, -etc., décuplés pour les derniers mouvements. Faire entrer les voix -une à une; ou répéter en quelque sorte l’_adagio_, dans les derniers -mouvements. Pour texte de l’_adagio_, un mythe grec, [ou] un cantique -ecclésiastique, dans l’_allegro_, fête à Bacchus.» (1818) - -Comme on voit, la conclusion chorale était alors réservée pour la -_Dixième_ et non pour la _Neuvième Symphonie_. - -Plus tard, il dit qu’il veut accomplir dans sa _Dixième Symphonie_ «la -réconciliation du monde moderne avec le monde antique, ce que Gœthe -avait tenté dans son _Second Faust_». - -[75] Le sujet est la légende d’un chevalier, qui est amoureux et -captif d’une fée, et qui souffre de la nostalgie de la liberté. Il y -a des analogies entre le poème et celui de _Tannhaeuser_. Beethoven y -travailla de 1823 à 1826. (Voir A. Ehrhard, _Franz Grillparzer_, 1900.) - -[76] Beethoven avait, depuis 1808, le dessein d’écrire la musique de -_Faust_. (La première partie du _Faust_ venait de paraître, sous le -titre de Tragédie, en automne 1807.) C’était là son projet le plus -cher. («_Was mir und der Kunst das Hœchste ist._») - -[77] «Le Sud de la France! c’est là! c’est là!» (_Südliches Frankreich, -dahin! dahin!_) (carnet de la bibliothèque de Berlin).--«... Partir -d’ici. A cette seule condition, tu pourras de nouveau t’élever dans -les hautes régions de ton art.... Une symphonie, puis partir, partir, -partir.... L’été, travailler pour le voyage.... Parcourir l’Italie, la -Sicile avec quelque autre artiste.» (_Id._) - -[78] En 1819, il faillit être poursuivi par la police, pour avoir dit -trop haut «qu’après tout, le Christ n’était qu’un Juif crucifié». Il -écrivait alors la _Messe en ré_. C’est assez dire la liberté de ses -inspirations religieuses. (Voir, pour les opinions religieuses de -Beethoven, Théodor von Frimmel: _Beethoven_, 3ᵉ éd. Verlag Harmonie; -et _Beethoveniana_, éd. Georg Müller, vol. II, chap. Blöchinger.)--Non -moins libre en politique, Beethoven attaquait hardiment les vices -de son gouvernement. Il lui reprochait, entre autres choses: -l’organisation de la justice, arbitraire et servile, entravée par une -longue procédure;--les vexations policières;--la bureaucratie baroque -et inerte, qui tuait toute initiative individuelle et paralysait -l’action;--les privilèges d’une aristocratie dégénérée, tenace à -s’arroger les plus hautes charges de l’État.--Ses sympathies politiques -semblaient être alors pour l’Angleterre. - -[79] Le suicide de son neveu. - -[80] Voir sur _la Dernière maladie et la mort de Beethoven_ un article -du Dʳ Klotz-Forest, dans la _Chronique médicale_ du 1ᵉʳ et du 15 -avril 1906.--On a des renseignements assez précis par les _Cahiers -de conversation_, où sont inscrites les questions du docteur, et par -le récit du docteur lui-même (Dʳ Wawruch), paru, sous le titre de: -_Aerztlicher Rückblick auf L. V. B. letzte Lebenstage_ dans la _Wiener -Zeitschrift_ en 1842 (daté du 20 mai 1827). - -Il y eut deux phases dans la maladie: 1º des accidents pulmonaires, qui -semblèrent arrêtés après six jours. «Le septième jour, il se sentit -assez bien pour se lever, marcher, lire et écrire»;--2º des troubles -digestifs, compliqués de troubles de circulation. «Le huitième jour, je -le trouvai défait, le corps tout jaune. Un violent accès de diarrhée, -compliquée de vomissements, avait failli le tuer dans la nuit.» A -partir de ce moment, l’hydropisie se développa. - -Cette rechute eut des causes morales, qui sont mal connues. «Une -violente colère, une souffrance profonde, causée par l’ingratitude dont -il avait souffert, et une injure imméritée, avaient occasionné cette -explosion, dit le Dʳ Wawruch. Tremblant et frissonnant, il était courbé -par la douleur qui déchirait ses entrailles.» - -Résumant ces diverses observations, le Dʳ Klotz-Forest diagnostique, -après une attaque de congestion pulmonaire, la cirrhose atrophique -de Laënnec (maladie de foie), avec ascite, et œdème des membres -inférieurs. Il croit que l’usage immodéré des boissons spiritueuses y -contribua. C’était déjà l’avis du Dʳ Malfatti: «_Sedebat et bibebat_». - -[81] Les Souvenirs du chanteur Ludwig Cramolini, qui viennent d’être -publiés, racontent une émouvante visite à Beethoven, pendant sa -dernière maladie, où Beethoven se montra d’une sérénité et d’une bonté -touchantes. (Voir la _Frankfurter Zeitung_ du 29 septembre 1907.) - -[82] Les opérations eurent lieu le 20 décembre, le 8 janvier, le 2 -février, et le 27 février.--Le pauvre homme, sur son lit de mort, était -rongé par les punaises. (Lettre de Gerhard von Breuning.) - -[83] Le jeune musicien Anselm Hüttenbrenner. - -«Dieu soit loué!» écrit Breuning. «Remercions-le d’avoir mis fin à ce -long et douloureux martyre.» - -Tous les manuscrits, livres et meubles de Beethoven furent vendus -aux enchères pour 1 575 florins. Le catalogue comprenait 252 numéros -de manuscrits et de livres musicaux, qui ne dépassèrent pas la -somme de 982 florins 37 kreutzer. Les _Cahiers de conversation_ et -les _Tagebücher_ furent vendus 1 florin 20 kreutzer.--Parmi ses -livres, Beethoven possédait: Kant, _Naturgeschichte und Theorie -des Himmels_;--Bode, _Anleitung zur Kenntnis des gestirnten -Himmels_;--Thomas von Kempis, _Nachfolge Christi_.--La censure mit la -main sur: Seume, _Spaziergang nach Syrakus_;--Kotzebue, _Ueber den -Adel_;--Fessler, _Ansichten von Religion und Kirchentum_. - -[84] «Je suis heureux toutes les fois que je surmonte quelque chose.» -(Lettre à l’Immortelle Aimée.)--«Je voudrais vivre mille fois la -vie.... Je ne suis pas fait pour une vie tranquille.» (A Wegeler, 16 -novembre 1801.) - -[85] «Beethoven m’enseigna la science de la nature, et me dirigea -dans cette étude comme dans celle de la musique. Ce n’étaient pas les -lois de la nature, mais sa puissance élémentaire qui l’enchantait.» -(Schindler.) - -[86] «Oh! si belle est la vie; mais la mienne est pour toujours -_empoisonnée_» (_vergiftet_). (Lettre du 2 mai 1810, à Wegeler.) - -[87] Heiligenstadt est un faubourg de Vienne. Beethoven y était en -séjour. - -[88] Le nom a été oublié sur le manuscrit. - -_N. B._--Les mots en italiques sont soulignés dans le texte. - -[89] Je voudrais, à propos de cette douloureuse plainte, exprimer une -remarque, qui, je crois, n’a jamais été faite.--On sait qu’à la fin du -second morceau de la _Symphonie pastorale_, l’orchestre fait entendre -le chant du rossignol, du coucou, et de la caille; et on peut dire -d’ailleurs que la Symphonie presque tout entière est tissée de chants -et de murmures de la Nature. Les esthéticiens ont beaucoup disserté -sur la question de savoir si l’on devait ou non approuver ces essais -de musique imitative. Aucun n’a remarqué que Beethoven n’imitait rien, -puisqu’il n’entendait rien: il recréait dans son esprit un monde qui -était mort pour lui. C’est ce qui rend si touchante cette évocation des -oiseaux. Le seul moyen qui lui restât de les entendre, était de les -faire chanter en lui. - -[90] Probablement écrit en 1801. - -[91] Stephan von Breuning. - -[92] Zmeskall (?). Il était secrétaire aulique à Vienne, et resta -dévoué à Beethoven. - -[93] Op. 18, numéro 1. - -[94] Nohl, dans son édition des _Lettres de Beethoven_, a supprimé les -mots: _und den Schöpfer_ (et le Créateur). - -[95] Éléonore. - -[96] Il m’a semblé qu’il n’était pas sans intérêt de donner les deux -lettres suivantes, qui font connaître ces excellentes gens, les plus -fidèles amis de Beethoven. Aux amis, on juge l’homme. - -[97] On remarquera que les amis de ce temps, même quand ils s’aimaient -le mieux, étaient d’une affection moins impatiente que la nôtre. -Beethoven répond à Wegeler _dix mois_ après sa lettre. - -[98] Beethoven ne se doutait pas qu’il écrivait alors sa dernière -œuvre: le second _finale_ de son quatuor op. 130. Il était chez son -frère, à Gneixendorf, près de Krems, sur le Danube. - -[99] Duc de la Châtre. - -[100] Beethoven, près de manquer d’argent, s’était adressé à la Société -philharmonique de Londres, et à Moscheles, alors en Angleterre, pour -tâcher d’organiser un concert à son bénéfice. La Société eut la -générosité de lui envoyer aussitôt cent livres sterling comme acompte. -Il en fut ému jusqu’au fond du cœur. «C’était un spectacle déchirant, -dit un ami, de le voir, au reçu de cette lettre, joignant les mains, -et sanglotant de joie et de reconnaissance.» Dans l’émotion, la -blessure de sa plaie se rouvrit. Il voulut encore dicter une lettre -de remerciements aux «nobles Anglais, qui avaient pris part à son -triste sort»; il leur promettait une œuvre: sa Dixième Symphonie, une -Ouverture, tout ce qu’ils voudraient. «Jamais encore, disait-il, je -n’ai entrepris une œuvre avec autant d’amour, que je le ferai pour -celle-ci.» Cette lettre est du 18 mars. Le 26 il était mort. - -[101] En français dans le texte, sauf le dernier mot. - -[102] «Le jeu de Beethoven, comme pianiste n’était pas correct, et -sa manière de doigter était souvent fautive; la qualité du son était -négligée. Mais qui pouvait songer à l’instrumentiste? On était absorbé -par ses pensées, comme ses mains devaient les exprimer, de quelque -manière que ce fût.» (Baron de Trémont, 1809.) - -[103] Les mots soulignés, avec leur orthographe défectueuse, sont en -français dans le texte. - -Nous avons dit plus haut qu’à cette lettre Cherubini ne répondit jamais. - - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BEETHOVEN *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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