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-The Project Gutenberg eBook of Vie de Beethoven, by Romain Rolland
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Vie de Beethoven
-
-Author: Romain Rolland
-
-Release Date: December 4, 2021 [eBook #66878]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Chuck Greif & The Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/American
- Libraries.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BEETHOVEN ***
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-
- VIE
-
- DE
-
- BEETHOVEN
-
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- OUVRAGES DE M. ROMAIN ROLLAND
-
-
- LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ
-
-=Théâtre de la Révolution= (_Le 14 Juillet_;--_Danton_;--_Les Loups_).
- Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
- On vend séparément: _Le 14 Juillet.--Les Loups._
- Chaque vol. in-16, br. 1 fr. 50
-
-=Les Tragédies de la Foi= (_Saint Louis_;--_Aërt_;--_Le Triomphe
- de la Raison_). Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
-
-=Le Théâtre du Peuple.= Essai d’esthétique d’un théâtre nouveau.
- Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
-
-=Musiciens d’autrefois.= Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
-
-=Musiciens d’aujourd’hui.= Un vol. in-16, br. 3 fr. 50
-
-
-_VIES DES HOMMES ILLUSTRES_
-
- I. =Vie de Beethoven.=
- II. =Vie de Michel-Ange.=
-III. =Vie de Tolstoï.=
-
- Trois vol. in-16, br., chaque volume 2 fr. »
-
-
- LIBRAIRIE OLLENDORFF
-
- JEAN CHRISTOPHE
-
-=Jean-Christophe.= Quatre vol. in-16, br.
-
- I. _L’Aube._ Un vol.
- II. _Le Matin._ Un vol.
-III. _L’Adolescent._ Un vol.
- IV. _La Révolte._ Un vol.
-
-=Jean-Christophe à Paris.= Trois vol. in-16, br.
-
- I. _La Foire sur la Place._ Un vol.
- II. _Antoinette._ Un vol.
-III. _Dans la Maison._ Un vol.
-
-=La Fin du Voyage.= Trois volumes in-16, br.
-
- I. _Les Amies._ Un vol.
- II. _Le Buisson ardent._ Un vol.
-III. _La nouvelle Journée._ Un vol.
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- Chaque vol. 3 fr. 50
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-
- LIBRAIRIE FONTEMOING
-
-=Histoire de l’Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti.= Un vol.
-in-16 (Épuisé.)
-
-
- LIBRAIRIE ALCAN
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-=Hændel.= Un vol. in-8 écu, br. 3 fr. 50
-
-
-811-14.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P7-14.
-
-
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-
- VIES DES HOMMES ILLUSTRES
-
- ROMAIN ROLLAND
-
-
- VIE
-
- DE
-
- BEETHOVEN
-
-
- SEPTIÈME ÉDITION
-
- _21ᵉmille_
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
-
- 1914
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-
-_Cette Vie de Beethoven a été publiée pour la première fois, en Janvier
- 1903, aux «Cahiers de la quinzaine»._
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- «_Je veux prouver que quiconque agit bien et noblement, peut par
- cela même supporter le malheur._»
-
- BEETHOVEN
-
- A la municipalité de Vienne. 1ᵉʳ février 1819.
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-
-_L’air est lourd autour de nous. La vieille Europe s’engourdit dans une
-atmosphère pesante et viciée. Un matérialisme sans grandeur pèse sur la
-pensée, et entrave l’action des gouvernements et des individus. Le monde
-meurt d’asphyxie dans son égoïsme prudent et vil. Le monde
-étouffe.--Rouvrons les fenêtres. Faisons rentrer l’air libre. Respirons
-le souffle des héros._
-
-_La vie est dure. Elle est un combat de chaque jour pour ceux qui ne se
-résignent pas à la médiocrité de l’âme, et un triste combat le plus
-souvent, sans grandeur, sans bonheur, livré dans la solitude et le
-silence. Oppressés par la pauvreté, par les âpres soucis domestiques,
-par les tâches écrasantes et stupides, où les forces se perdent
-inutilement, sans espoir, sans un rayon de joie, la plupart sont séparés
-les uns des autres, et n’ont même pas la consolation de pouvoir donner
-la main à leurs frères dans le malheur, qui les ignorent, et qu’ils
-ignorent. Ils ne doivent compter que sur eux-mêmes; et il y a des
-moments où les plus forts fléchissent sous leur peine. Ils appellent un
-secours, un ami._
-
-_C’est pour leur venir en aide, que j’entreprends de grouper autour
-d’eux les Amis héroïques, les grandes âmes qui souffrirent pour le bien.
-Ces_ Vies des Hommes illustres _ne s’adressent pas à l’orgueil des
-ambitieux; elles sont dédiées aux malheureux. Et qui ne l’est, au fond?
-A ceux qui souffrent, offrons le baume de la souffrance sacrée. Nous ne
-sommes pas seuls dans le combat. La nuit du monde est éclairée de
-lumières divines. Même aujourd’hui, près de nous, nous venons de voir
-briller deux des plus pures flammes, la flamme de la Justice et celle de
-la Liberté: le colonel Picquart, et le peuple des Boers. S’ils n’ont pas
-réussi à brûler les ténèbres épaisses, ils nous ont montré la route,
-dans un éclair. Marchons-y à leur suite, à la suite de tous ceux qui
-luttèrent comme eux, isolés, disséminés dans tous les pays et dans tous
-les siècles. Supprimons les barrières du temps. Ressuscitons le peuple
-des héros._
-
-_Je n’appelle pas héros ceux qui ont triomphé par la pensée ou par la
-force. J’appelle héros, seuls ceux qui furent grands par le cœur. Comme
-l’a dit un des plus grands d’entre eux, celui dont nous racontons ici
-même la vie_: «Je ne reconnais pas d’autre signe de supériorité que la
-bonté.» _Où le caractère n’est pas grand, il n’y a pas de grand homme,
-il n’y a même pas de grand artiste, ni de grand homme d’action; il n’y a
-que des idoles creuses pour la vile multitude: le temps les détruit
-ensemble. Peu nous importe le succès. Il s’agit d’être grand, et non de
-le paraître._
-
-_La vie de ceux dont nous essayons de faire ici l’histoire, presque
-toujours fut un long martyre. Soit qu’un tragique destin ait voulu
-forger leur âme sur l’enclume de la douleur physique et morale, de la
-misère et de la maladie; soit que leur vie ait été ravagée, et leur cœur
-déchiré par la vue des souffrances et des hontes sans nom dont leurs
-frères étaient torturés, ils ont mangé le pain quotidien de l’épreuve;
-et s’ils furent grands par l’énergie, c’est qu’ils le furent aussi par
-le malheur. Qu’ils ne se plaignent donc pas trop, ceux qui sont
-malheureux: les meilleurs de l’humanité sont avec eux. Nourrissons-nous
-de leur vaillance; et, si nous sommes trop faibles, reposons un instant
-notre tête sur leurs genoux. Ils nous consoleront. Il ruisselle de ces
-âmes sacrées un torrent de force sereine et de bonté puissante. Sans
-même qu’il soit besoin d’interroger leurs œuvres, et d’écouter leur
-voix, nous lirons dans leurs yeux, dans l’histoire de leur vie, que
-jamais la vie n’est plus grande, plus féconde,--et plus heureuse,--que
-dans la peine._
-
- * * * * *
-
-_En tête de cette légion héroïque, donnons la première place au fort et
-pur Beethoven. Lui-même souhaitait, au milieu de ses souffrances, que
-son exemple pût être un soutien pour les autres misérables_, «et que le
-malheureux se consolât en trouvant un malheureux comme lui, qui, malgré
-tous les obstacles de la nature, avait fait tout ce qui était en son
-pouvoir, pour devenir un homme digne de ce nom». _Parvenu par des années
-de luttes et d’efforts surhumains à vaincre sa peine et à accomplir sa
-tâche, qui était, comme il disait, de souffler un peu de courage à la
-pauvre humanité, ce Prométhée vainqueur répondait à un ami qui invoquait
-Dieu_: «O homme, aide-toi toi-même!»
-
- * * * * *
-
-_Inspirons-nous de sa fière parole. Ranimons à son exemple la foi de
-l’homme dans la vie et dans l’homme._
-
-ROMAIN ROLLAND.
-
-_Janvier 1903._
-
-
-
-
-BEETHOVEN
-
- _Woltuen, wo man kann,_
- _Freiheit über alles lieben,_
- _Wahrheit nie, auch sogar am_
- _Throne nicht verleugnen._
-
- BEETHOVEN.
- (Feuille d’album. 1792.)
-
- «_Faire tout le bien qu’on peut,_
- _Aimer la Liberté par-dessus tout,_
- _Et, quand ce serait pour un trône,_
- _Ne jamais trahir la vérité._»
-
-
-
-
-Il était petit et trapu, de forte encolure, de charpente athlétique. Une
-large figure, de couleur rouge brique, sauf vers la fin de sa vie, où le
-teint devint maladif et jaunâtre, surtout l’hiver, quand il restait
-enfermé, loin des champs. Un front puissant et bosselé. Des cheveux
-extrêmement noirs, extraordinairement épais, et où il semblait que le
-peigne n’eût jamais passé, hérissés de toutes parts, «les serpents de
-Méduse[1]». Les yeux brûlaient d’une force prodigieuse, qui saisit tous
-ceux qui le virent; mais la plupart se trompèrent sur leur nuance.
-Comme ils flambaient d’un éclat sauvage dans une figure brune et
-tragique, on les vit généralement noirs; ils ne l’étaient pas, mais bleu
-gris[2]. Petits et très profondément enfoncés, ils s’ouvraient
-brusquement dans la passion ou la colère, et alors roulaient dans leurs
-orbites, reflétant toutes leurs pensées avec une vérité merveilleuse[3].
-Souvent ils se tournaient vers le ciel avec un regard mélancolique. Le
-nez était court et carré, large, un mufle de lion. Une bouche délicate,
-mais dont la lèvre inférieure tendait à avancer sur l’autre. Des
-mâchoires redoutables, qui auraient pu broyer des noix. Une fossette
-profonde au menton, du côté droit, donnait une étrange dissymétrie à la
-face. «Il avait un bon sourire, dit Moscheles, et dans la conversation,
-un air souvent aimable et encourageant. En revanche, le rire était
-désagréable, violent et grimaçant, du reste court»,--le rire d’un homme
-qui n’est pas accoutumé à la joie. Son expression habituelle était la
-mélancolie, «une tristesse incurable». Rellstab, en 1825, dit qu’il a
-besoin de toutes ses forces pour s’empêcher de pleurer, en voyant «ses
-doux yeux et leur douleur poignante». Braun von Braunthal, un an plus
-tard, le rencontre à une brasserie: il est assis dans un coin, il fume
-une longue pipe, et il a les yeux fermés, comme il fait de plus en plus,
-à mesure qu’il approche de la mort. Un ami lui adresse la parole. Il
-sourit tristement, tire de sa poche un petit carnet de conversation; et,
-de la voix aiguë que prennent souvent les sourds, il lui dit d’écrire ce
-qu’on veut lui demander.--Son visage se transfigurait, soit dans ses
-accès d’inspiration soudaine qui le prenaient à l’improviste, même dans
-la rue, et qui frappaient d’étonnement les passants, soit quand on le
-surprenait au piano. «Les muscles de sa face saillaient, ses veines
-gonflaient; les yeux sauvages devenaient deux fois plus terribles; la
-bouche tremblait; il avait l’air d’un enchanteur vaincu par les démons
-qu’il avait évoqués.» Telle une figure de Shakespeare[4]; Julius
-Benedict dit: «Le roi Lear».
-
- * * * * *
-
-Ludwig van Beethoven naquit le 16 décembre 1770 à Bonn, près de Cologne,
-dans une misérable soupente d’une pauvre maison. Il était d’origine
-flamande[5]. Son père était un ténor inintelligent et ivrogne. Sa mère
-était domestique, fille d’un cuisinier, et veuve en premières noces
-d’un valet de chambre.
-
-Une enfance sévère, à laquelle manqua la douceur familiale, dont Mozart,
-plus heureux, fut entouré. Dès le commencement, la vie se révéla à lui
-comme un combat triste et brutal. Son père voulut exploiter ses
-dispositions musicales et l’exhiber comme un petit prodige. A quatre
-ans, il le clouait pendant des heures devant son clavecin, ou
-l’enfermait avec un violon, et le tuait de travail. Peu s’en fallut
-qu’il ne le dégoûtât à tout jamais de l’art. Il fallut user de violence
-pour que Beethoven apprît la musique. Sa jeunesse fut attristée par les
-préoccupations matérielles, le souci de gagner son pain, les tâches trop
-précoces. A onze ans, il faisait partie de l’orchestre du théâtre; à
-treize, il était organiste. En 1787, il perdit sa mère, qu’il adorait.
-«Elle m’était si bonne, si digne d’amour, ma meilleure amie! Oh! qui
-était plus heureux que moi, quand je pouvais prononcer le doux nom de
-mère, et qu’elle pouvait l’entendre[6]?» Elle était morte phtisique; et
-Beethoven se croyait atteint de la même maladie; il souffrait déjà
-constamment; et il se joignait à son mal une mélancolie, plus cruelle
-que le mal même[7]. A dix-sept ans, il était chef de famille, chargé de
-l’éducation de ses deux frères; il avait la honte de devoir solliciter
-la mise à la retraite de son père, ivrogne, incapable de diriger la
-maison: c’est au fils qu’on remettait la pension du père, pour éviter
-que celui-ci la dissipât. Ces tristesses laissèrent en lui une empreinte
-profonde. Il trouva toutefois un affectueux appui dans une famille de
-Bonn, qui lui resta toujours chère, la famille de Breuning. La gentille
-«Lorchen», Éléonore de Breuning, avait deux ans de moins que lui. Il lui
-apprenait la musique et elle l’initia à la poésie. Elle fut sa compagne
-d’enfance; et peut-être y eut-il entre eux un sentiment assez tendre.
-Éléonore épousa plus tard le docteur Wegeler, qui fut un des meilleurs
-amis de Beethoven; et, jusqu’au dernier jour, il ne cessa de régner
-entre eux une amitié paisible, qu’attestent les lettres dignes et
-tendres de Wegeler et d’Éléonore, et celles du vieux fidèle ami (_alter
-treuer Freund_) au bon cher Wegeler (_guter lieber Wegeler_). Affection
-plus touchante encore quand l’âge est venu pour tous trois, sans
-refroidir la jeunesse de leur cœur[8].
-
-Si triste qu’ait pu être l’enfance de Beethoven, il garda toujours pour
-elle, pour les lieux où elle s’écoula, un tendre et mélancolique
-souvenir. Forcé de quitter Bonn, et de passer presque toute sa vie à
-Vienne, dans la grande ville frivole et ses tristes faubourgs, jamais
-il n’oublia la vallée du Rhin, et le grand fleuve auguste et paternel,
-_unser Vater Rhein_, comme il l’appelle, «notre père le Rhin», si
-vivant, en effet, presque humain, pareil à une âme gigantesque où
-passent des pensées et des forces innombrables, nulle part plus beau,
-plus puissant et plus doux qu’en la délicieuse Bonn, dont il baigne les
-pentes ombragées et fleuries, avec une violence caressante. Là,
-Beethoven a vécu ses vingt premières années; là se sont formés les rêves
-de son cœur adolescent,--dans ces prairies qui flottent languissamment
-sur l’eau, avec leurs peupliers enveloppés de brouillards, les buissons
-et les saules, et les arbres fruitiers, qui trempent leurs racines dans
-le courant silencieux et rapide,--et, penchés sur le bord, mollement
-curieux, les villages, les églises, les cimetières même,--tandis qu’à
-l’horizon, les Sept Montagnes bleuâtres dessinent sur le ciel leurs
-profils orageux, que surmontent les maigres et bizarres silhouettes des
-vieux châteaux ruinés. A ce pays, son cœur resta éternellement fidèle;
-jusqu’au dernier instant, il rêva de le revoir, sans jamais y parvenir.
-«Ma patrie, la belle contrée où j’ai vu la lumière du jour, toujours
-aussi belle, aussi claire devant mes yeux, que lorsque je la
-laissai[9].»
-
- * * * * *
-
-En novembre 1792, Beethoven vint se fixer à Vienne, métropole musicale
-de l’Allemagne[10]. La Révolution avait éclaté; elle commençait à
-submerger l’Europe. Beethoven quitta Bonn juste au moment où la guerre y
-entrait. Sur la route de Vienne, il traversa les armées hessoises
-marchant contre la France. En 1796 et 1797, il mit en musique les
-poésies belliqueuses de Friedberg: un _Chant du Départ_ et un chœur
-patriotique: _Nous sommes un grand peuple allemand_ (_Ein grosses
-deutsches Volk sind wir_). Mais en vain il veut chanter les ennemis de
-la Révolution: la Révolution conquiert le monde, et Beethoven. Dès 1798,
-malgré la tension des rapports entre l’Autriche et la France, Beethoven
-entre en rapports intimes avec les Français, avec l’ambassade, avec le
-général Bernadotte qui venait d’arriver à Vienne. Dans ces entretiens
-commencent à se former en lui les sentiments républicains, dont on voit
-le puissant développement dans la suite de sa vie.
-
-Un dessin que Stainhauser fit de lui à cette époque, donne assez bien
-l’image de ce qu’il était alors. C’est, aux portraits suivants de
-Beethoven, ce que le portrait de Buonaparte par Guérin, cette âpre
-figure rongée de fièvre ambitieuse, est aux autres effigies de
-Napoléon. Beethoven semble plus jeune que son âge, maigre, droit, raidi
-dans sa haute cravate, le regard défiant et tendu. Il sait ce qu’il
-vaut; il croit en sa force. En 1796, il note sur son carnet: «Courage!
-Malgré toutes les défaillances du corps, mon génie triomphera....
-Vingt-cinq ans! les voici venus! je les ai.... Il faut que cette année
-même, l’homme se révèle tout entier[11].» Mme de Bernhard et Gelinck
-disent qu’il est très fier, de manières rudes et maussades, et qu’il
-parle avec un très fort accent provincial. Mais ses intimes, seuls,
-connaissent l’exquise bonté qu’il cache sous cette gaucherie
-orgueilleuse. Écrivant à Wegeler tous ses succès, la première pensée qui
-lui vient à l’esprit est celle-ci: «Par exemple, je vois un ami dans le
-besoin: si ma bourse ne me permet pas de lui venir aussitôt en aide, je
-n’ai qu’à me mettre à ma table de travail; et, en peu de temps, je l’ai
-tiré d’affaire.... Tu vois comme c’est charmant[12].» Et un peu plus
-loin, il dit: «Mon art doit se consacrer au bien des pauvres.» (_Dann
-soll meine Kunst sich nur zum Besten der Armen zeigen._)
-
-La douleur, déjà, avait frappé à sa porte; elle s’était installée en
-lui, pour n’en plus sortir. Entre 1796 et 1800, la surdité commença ses
-ravages[13]. Les oreilles lui bruissaient nuit et jour; il était miné
-par des douleurs d’entrailles. Son ouïe s’affaiblissait progressivement.
-Pendant plusieurs années, il ne l’avoua à personne, même à ses plus
-chers amis; il évitait le monde, pour que son infirmité ne fût pas
-remarquée; il gardait pour lui seul ce terrible secret. Mais, en 1801,
-il ne peut plus le taire; il le confie avec désespoir à deux de ses
-amis: le docteur Wegeler et le pasteur Amenda:
-
-«Mon cher, mon bon, mon affectueux Amenda,... combien souvent je te
-souhaite auprès de moi! Ton Beethoven est profondément malheureux. Sache
-que la plus noble partie de moi-même, mon ouïe, a beaucoup baissé. Déjà,
-à l’époque ou nous étions ensemble, j’éprouvais des symptômes du mal,
-et je le cachais; mais cela a toujours empiré depuis.... Guérirai-je? Je
-l’espère naturellement, mais bien peu; de telles maladies sont les plus
-incurables. Comme je dois vivre tristement, éviter tout ce que j’aime et
-tout ce qui m’est cher, et cela dans un monde si misérable, si
-égoïste!... Triste résignation où je dois me réfugier! Sans doute je me
-suis proposé de me mettre au-dessus de tous ces maux; mais comment cela
-me sera-t-il possible[14]?...»
-
-Et à Wegeler: «... Je mène une vie misérable. Depuis deux ans, j’évite
-toutes les sociétés, parce qu’il ne m’est pas possible de causer avec
-les gens: je suis sourd. Si j’avais quelque autre métier, cela serait
-encore possible; mais dans le mien, c’est une situation terrible. Que
-diraient de cela mes ennemis, dont le nombre n’est pas petit!... Au
-théâtre, je dois me mettre tout près de l’orchestre, pour comprendre
-l’acteur. Je n’entends pas les sons élevés des instruments et des voix,
-si je me place un peu loin.... Quand on parle doucement, j’entends à
-peine,... et d’autre part, quand on crie, cela m’est intolérable....
-Bien souvent, j’ai maudit mon existence.... Plutarque m’a conduit à la
-résignation. Je veux, si toutefois cela est possible, je veux braver mon
-destin; mais il y a des moments de ma vie où je suis la plus misérable
-créature de Dieu.... Résignation! quel triste refuge! et pourtant c’est
-le seul qui me reste[15]!»
-
-Cette tristesse tragique s’exprime dans quelques œuvres de cette époque,
-dans la _Sonate pathétique_, op. 13 (1799), surtout dans le _largo_ de
-la _troisième Sonate_ pour piano, op. 10 (1798). Chose étrange qu’elle
-ne soit pas partout empreinte, que tant d’œuvres encore: le riant
-_Septuor_ (1800), la limpide _Première Symphonie_ (_en ut majeur_,
-1800), reflètent une insouciance juvénile. C’est sans doute qu’il faut
-du temps à l’âme pour s’accoutumer à la douleur. Elle a un tel besoin de
-la joie que, quand elle ne l’a pas, il faut qu’elle la crée. Quand le
-présent est trop cruel, elle vit sur le passé. Les jours heureux qui
-furent ne s’effacent pas d’un coup; leur rayonnement persiste longtemps
-encore après qu’ils ne sont plus. Seul et malheureux à Vienne, Beethoven
-se réfugiait dans ses souvenirs du pays natal; sa pensée d’alors en est
-tout imprégnée. Le thème de l’_andante_ à variations du _Septuor_ est un
-_Lied_ rhénan. La _Symphonie en ut majeur_ est aussi une œuvre du Rhin,
-un poème d’adolescent qui sourit à ses rêves. Elle est gaie,
-langoureuse; on y sent le désir et l’espérance de plaire. Mais dans
-certains passages, dans l’introduction, dans le clair-obscur de quelques
-sombres basses, dans le _scherzo_ fantasque, on aperçoit, avec quelle
-émotion! dans cette jeune figure le regard du génie à venir. Ce sont les
-yeux du _Bambino_ de Botticelli dans ses _Saintes familles_, ces yeux
-de petit enfant où l’on croit lire déjà la tragédie prochaine.
-
-A ses souffrances physiques venaient se joindre des troubles d’un autre
-ordre. Wegeler dit qu’il ne connut jamais Beethoven sans une passion
-portée au paroxysme. Ces amours semblent avoir toujours été d’une grande
-pureté. Il n’y a aucun rapport entre la passion et le plaisir. La
-confusion qu’on établit de notre temps entre l’une et l’autre ne prouve
-que l’ignorance où la plupart des hommes sont de la passion, et son
-extrême rareté. Beethoven avait quelque chose de puritain dans l’âme;
-les conversations et les pensées licencieuses lui faisaient horreur; il
-avait sur la sainteté de l’amour des idées intransigeantes. On dit qu’il
-ne pardonnait pas à Mozart d’avoir profané son génie à écrire un _Don
-Juan_. Schindler, qui fut son ami intime, assure qu’«il traversa la vie
-avec une pudeur virginale, sans avoir jamais eu à se reprocher une
-faiblesse». Un tel homme était fait pour être dupe et victime de
-l’amour. Il le fut. Sans cesse il s’éprenait furieusement, sans cesse il
-rêvait de bonheurs, aussitôt déçus, et suivis de souffrances amères.
-C’est dans ces alternatives d’amour et de révolte orgueilleuse, qu’il
-faut chercher la source la plus féconde des inspirations de Beethoven,
-jusqu’à l’âge où la fougue de sa nature s’apaise dans une résignation
-mélancolique.
-
-En 1801, l’objet de sa passion était, à ce qu’il semble, Giulietta
-Guicciardi, qu’il immortalisa par la dédicace de sa fameuse _Sonate_
-dite du _Clair de Lune_, op. 27 (1802). «Je vis d’une façon plus douce,
-écrit-il à Wegeler, et je me mêle davantage avec les hommes.... Ce
-changement, le charme d’une chère fille l’a accompli; elle m’aime, et je
-l’aime. Ce sont les premiers moments heureux que j’aie depuis deux
-ans[16].» Il les paya durement. D’abord cet amour lui fit sentir
-davantage la misère de son infirmité, et les conditions précaires de sa
-vie, qui lui rendaient impossible d’épouser celle qu’il aimait. Puis
-Giulietta était coquette, enfantine, égoïste; elle fit cruellement
-souffrir Beethoven, et en novembre 1803 elle épousa le comte
-Gallenberg[17].--De telles passions dévastent l’âme; quand l’âme est
-déjà affaiblie par la maladie, comme l’était celle de Beethoven, elles
-risquent de la ruiner. Ce fut le seul moment de la vie de Beethoven, où
-il semble avoir été sur le point de succomber. Il traversa une crise
-désespérée, qu’une lettre nous fait connaître: _le Testament
-d’Heiligenstadt_, à ses frères, Carl et Johann, avec cette indication:
-«_Pour lire et exécuter après ma mort_[18].» C’est un cri de révolte et
-de douleur déchirante. On ne peut l’entendre sans être pénétré de pitié.
-Il fut tout près alors de mettre fin à sa vie. Seul son inflexible
-sentiment moral l’arrêta[19]. Ses dernières espérances de guérison
-disparurent. «Même le haut courage qui me soutenait s’est évanoui. O
-Providence, fais-moi apparaître une fois un jour, un seul jour de vraie
-joie! Il y a si longtemps que le son profond de la vraie joie m’est
-étranger. Quand, oh! quand, mon Dieu, pourrai-je la rencontrer
-encore?... Jamais?--Non, ce serait trop cruel!»
-
-Cela semble une plainte d’agonie; et pourtant, Beethoven vivra
-vingt-cinq ans encore. Sa puissante nature ne pouvait se résigner à
-succomber sous l’épreuve. «Ma force physique croît plus que jamais avec
-ma force intellectuelle.... Ma jeunesse, oui, je le sens, ne fait que
-commencer. Chaque jour me rapproche du but que j’entrevois sans pouvoir
-le définir.... Oh! si j’étais délivré de ce mal, j’embrasserais le
-monde!... Point de repos! Je n’en connais pas d’autre que le sommeil; et
-je suis assez malheureux de devoir lui accorder plus de temps
-qu’autrefois. Que je sois seulement délivré à moitié de mon mal: et
-alors.... Non, je ne le supporterai pas. Je veux saisir le destin à la
-gueule. Il ne réussira pas à me courber tout à fait.--Oh! cela est si
-beau, de vivre la vie mille fois[20]!»
-
-Cet amour, cette souffrance, cette volonté, ces alternatives
-d’accablement et d’orgueil, ces tragédies intérieures se retrouvent dans
-les grandes œuvres écrites en 1802: la _Sonate avec marche funèbre_, op.
-26, la _Sonate quasi una fantasia_, et la _Sonate_ dite _du Clair de
-lune_, op. 27, la _Deuxième Sonate_, op. 31, avec ses récitatifs
-dramatiques, qui semblent un monologue grandiose et désolé; la _Sonate
-en ut mineur_ pour violon, op. 30, dédiée à l’empereur Alexandre; la
-_Sonate à Kreutzer_, op. 47; les six héroïques et poignantes mélodies
-religieuses sur des paroles de Gellert, op. 48. La _Seconde Symphonie_,
-qui est de 1803, reflète davantage son juvénile amour; et l’on sent que
-sa volonté prend décidément le dessus. Une force irrésistible balaye les
-tristes pensées. Un bouillonnement de vie soulève le _finale_. Beethoven
-veut être heureux; il ne veut pas consentir à croire son infortune
-irrémédiable: il veut la guérison, il veut l’amour; il déborde
-d’espoir[21].
-
- * * * * *
-
-Dans plusieurs de ces œuvres, on est frappé par l’énergie et
-l’insistance des rythmes de marche et de combat. Cela est surtout
-sensible dans l’_allegro_ et le _finale_ de la _Seconde Symphonie_, et
-plus encore dans le premier morceau, superbement héroïque, de la
-_Sonate à l’empereur Alexandre_. Un caractère guerrier, spécial à cette
-musique, rappelle l’époque d’où elle est sortie. La Révolution arrivait
-à Vienne. Beethoven était emporté par elle. «Il se prononçait
-volontiers, dans l’intimité, dit le chevalier de Seyfried, sur les
-événements politiques, qu’il jugeait avec une rare intelligence, d’un
-coup d’œil clair et net.» Toutes ses sympathies l’entraînaient vers les
-idées révolutionnaires. «Il aimait les principes républicains», dit
-Schindler, l’ami qui le connut le mieux dans la dernière période de sa
-vie. «Il était partisan de la liberté illimitée et de l’indépendance
-nationale.... Il voulait que tous concourussent au gouvernement de
-l’État.... Il voulait pour la France le suffrage universel, et il
-espérait que Bonaparte l’établirait, et jetterait ainsi les bases du
-bonheur du genre humain.» Romain révolutionnaire, nourri de Plutarque,
-il rêvait d’une République héroïque, fondée par le dieu de la Victoire:
-le premier Consul; et, coup sur coup, il forge la _Symphonie héroïque:
-Bonaparte_ (1804)[22], l’Iliade de l’Empire, et le finale de la
-_Symphonie en ut mineur_ (1805-1808), l’épopée de la Gloire. Première
-musique vraiment révolutionnaire: l’âme du temps y revit avec
-l’intensité et la pureté qu’ont les grands événements dans les grandes
-âmes solitaires, dont les impressions ne sont pas amoindries par le
-contact de la réalité. La figure de Beethoven s’y montre colorée des
-reflets de ces guerres épiques. Partout elles s’expriment, peut-être à
-son insu, dans les œuvres de cette période: dans l’_Ouverture de
-Coriolan_ (1807), où soufflent des tempêtes, dans le _Quatrième
-quatuor_, op. 18, dont le premier morceau a tant de parenté avec cette
-ouverture; dans la _Sonate Appassionata_, op. 57 (1804), dont Bismarck
-disait: «Si je l’entendais souvent, je serais toujours très
-vaillant[23]»; dans la partition d’_Egmont_; et jusque dans ses
-concertos pour piano, dans ce _concerto en mi bémol_, op. 73 (1809), où
-la virtuosité même se fait héroïque, où passent des armées.--Comment
-s’en étonner? Si Beethoven ignorait, en écrivant la _Marche funèbre sur
-la mort d’un héros_ (de la sonate op. 26), que le héros le plus digne
-de ses chants, celui qui plus que Bonaparte s’approcha du modèle de la
-_Symphonie héroïque_, Hoche, venait de mourir près du Rhin, que domine
-encore son monument funèbre, du haut d’une petite colline entre Coblentz
-et Bonn,--à Vienne même, il avait vu deux fois la Révolution
-victorieuse. Ce sont les officiers français qui assistent en novembre
-1805, à la première de _Fidelio_. C’est le général Hulin, le vainqueur
-de la Bastille, qui s’installe chez Lobkowitz, l’ami et le protecteur de
-Beethoven, celui à qui sont dédiés l’_Héroïque_ et l’_Ut mineur_. Et le
-10 mai 1809, Napoléon couche à Schoenbrunn[24]. Bientôt Beethoven haïra
-les conquérants français. Mais il n’en a pas moins senti la fièvre de
-leur épopée; et qui ne la sent pas comme lui, ne comprendra qu’à demi
-cette musique d’actions et de triomphes impériaux.
-
- * * * * *
-
-Beethoven interrompit brusquement la _Symphonie en ut mineur_, pour
-écrire d’un jet, sans ses esquisses habituelles, la _Quatrième
-Symphonie_. Le bonheur lui était apparu. En mai 1806, il se fiançait
-avec Thérèse de Brunswick[25]. Elle l’aimait depuis longtemps,--depuis
-que, petite fille, elle prenait avec lui des leçons de piano, dans les
-premiers temps de son séjour à Vienne. Beethoven était ami de son frère,
-le comte François. En 1806, il fut leur hôte à Mártonvásár en Hongrie,
-et c’est là qu’ils s’aimèrent. Le souvenir de ces jours heureux s’est
-conservé dans quelques récits de Thérèse de Brunswick[26]. «Un soir de
-dimanche, dit-elle, après dîner, au clair de lune, Beethoven s’assit au
-piano. D’abord il promena sa main à plat sur le clavier. François et moi
-nous connaissions cela. C’était ainsi qu’il préludait toujours. Puis il
-frappa quelques accords sur les notes basses; et, lentement, avec une
-solennité mystérieuse, il joua un chant de Sébastien Bach[27]: «_Si tu
-veux me donner ton cœur, que ce soit d’abord en secret; et notre pensée
-commune, que nul ne la puisse deviner._» Ma mère et le curé s’étaient
-endormis; mon frère regardait devant lui, gravement; et moi, que son
-chant et son regard pénétraient, je sentis la vie en sa plénitude.--Le
-lendemain matin, nous nous rencontrâmes dans le parc. Il me dit:
-«J’écris à présent un opéra. La principale figure est en moi, devant
-moi, partout où je vais, partout où je reste. Jamais je n’ai été à une
-telle hauteur. Tout est lumière, pureté, clarté. Jusqu’à présent, je
-ressemblais à cet enfant des contes de fée qui ramasse les cailloux, et
-ne voit pas la fleur splendide, fleurie sur son chemin....» C’est au
-mois de mai 1806, que je devins sa fiancée, avec le seul consentement de
-mon bien-aimé frère François.»
-
-La _Quatrième Symphonie_, écrite cette année, est une pure fleur, qui
-garde le parfum de ces jours les plus calmes de sa vie. On y a justement
-remarqué «la préoccupation de Beethoven, alors, de concilier autant que
-possible son génie avec ce qui était généralement connu et aimé dans les
-formes transmises par ses prédécesseurs[28]». Le même esprit conciliant,
-issu de l’amour, agissait sur ses manières et sur sa façon de vivre.
-Ignaz von Seyfried et Grillparzer disent qu’il est plein d’entrain, vif,
-joyeux, spirituel, courtois dans le monde, patient avec les importuns,
-vêtu de façon recherchée; et il leur fait illusion, au point qu’ils ne
-s’aperçoivent pas de sa surdité, et disent qu’il est bien portant, sauf
-sa vue qui est faible[29]. C’est aussi l’idée que donne de lui un
-portrait d’une élégance romantique et un peu apprêtée, que peignit alors
-Maehler. Beethoven veut plaire, et il sait qu’il plaît. Le lion est
-amoureux: il rentre ses griffes. Mais on sent sous ses jeux, sous les
-fantaisies et la tendresse même de la _Symphonie en si bémol_, la
-redoutable force, l’humeur capricieuse, les boutades colériques.
-
-Cette paix profonde ne devait pas durer; mais l’influence bienfaisante
-de l’amour se prolongea jusqu’en 1810. Beethoven lui dut sans doute la
-maîtrise de soi, qui fit alors produire à son génie ses fruits les plus
-parfaits: cette tragédie classique, la _Symphonie en ut mineur_,--et ce
-divin rêve d’un jour d’été: la _Symphonie pastorale_
-(1808)[30].--_L’Appassionata_, inspirée de la _Tempête_ de
-Shakespeare[31], et qu’il regardait comme la plus puissante de ses
-sonates, paraît en 1807, et est dédiée au frère de Thérèse. A Thérèse
-elle-même il dédie la rêveuse et fantasque sonate, op. 78 (1809). Une
-lettre, sans date[32], et adressée _A l’immortelle Aimée_ exprime, non
-moins que l’_Appassionata_, l’intensité de son amour:
-
-«Mon ange, mon tout, mon moi.... j’ai le cœur gonflé du trop que j’ai à
-te dire.... Ah! où je suis, tu es aussi avec moi.... Je pleure, quand je
-pense que tu ne recevras probablement pas avant dimanche les premières
-nouvelles de moi.--Je t’aime, comme tu m’aimes, mais bien plus fort....
-Ah! Dieu!--Quelle vie ainsi! Sans toi!--Si près, si loin.--... Mes idées
-se pressent vers toi, mon immortelle aimée (_meine unsterbliche
-Geliebte_), parfois joyeuses, puis après tristes, interrogeant le
-destin, lui demandant s’il nous exaucera.--Je ne puis vivre qu’avec toi,
-ou je ne vis pas.... Jamais une autre n’aura mon cœur.
-Jamais!--Jamais!--O Dieu! pourquoi faut-il s’éloigner quand on s’aime?
-Et pourtant ma vie, comme elle est à présent, est une vie de
-chagrins. Ton amour m’a fait à la fois le plus heureux et le
-plus malheureux des hommes.--... Sois paisible..., sois
-paisible--aime-moi!--Aujourd’hui,--hier,--quelle ardente aspiration,
-que de larmes vers toi!--toi--toi--ma vie--mon tout!--Adieu!--oh!
-continue de m’aimer,--ne méconnais jamais le cœur de ton aimé
-L.--Éternellement à toi--éternellement à moi--éternellement à nous[33].»
-
-Quelle raison mystérieuse empêcha le bonheur de ces deux êtres qui
-s’aimaient?--Peut-être le manque de fortune, la différence de
-conditions. Peut-être Beethoven se révolta-t-il contre la longue attente
-qu’on lui imposait, et contre l’humiliation de tenir son amour
-indéfiniment secret.
-
-Peut-être, violent, malade et misanthrope, comme il était, fit-il
-souffrir sans le vouloir celle qu’il aimait, et s’en
-désespérait-il.--L’union fut rompue; et pourtant ni l’un ni l’autre ne
-semble avoir jamais oublié son amour. Jusqu’à son dernier jour (elle ne
-mourut qu’en 1861), Thérèse de Brunswick aima Beethoven.
-
-Et Beethoven disait, en 1816: «En pensant à elle, mon cœur bat aussi
-fort que le jour où je la vis pour la première fois.» De cette même
-année sont les six mélodies _à la bien-aimée lointaine_ (_an die ferne
-Geliebte_), op. 98, d’un caractère si touchant et si profond. Il écrit
-dans ses notes: «Mon cœur déborde à l’aspect de cette admirable nature,
-et pourtant Elle n’est pas là, près de moi!»--Thérèse avait donné son
-portrait à Beethoven, avec la dédicace: «Au rare génie, au grand
-artiste, à l’homme bon. T. B.[34]». Dans la dernière année de sa vie, un
-ami surprit Beethoven, seul, embrassant ce portrait en pleurant, et
-parlant tout haut suivant son habitude: «Tu étais si belle, si grande,
-pareille aux anges!» L’ami se retira, revint un peu plus tard, le trouva
-au piano, et lui dit: «Aujourd’hui, mon vieil ami, il n’y a rien de
-diabolique sur votre visage.» Beethoven répondit: «C’est que mon bon
-ange m’a visité.»--La blessure fut profonde. «Pauvre Beethoven, dit-il
-lui-même, il n’est point de bonheur pour toi dans ce monde. Dans les
-régions de l’idéal seulement, tu trouveras des amis[35].»
-
-Il écrit dans ses notes: «Soumission, soumission profonde à ton destin:
-tu ne peux plus exister pour toi, mais seulement pour les autres; pour
-toi, il n’y a plus de bonheur qu’en ton art. O Dieu, donne-moi la force
-de me vaincre!»
-
- * * * * *
-
-Il est donc abandonné par l’amour. En 1810, il se retrouve seul; mais la
-gloire est venue, et le sentiment de sa puissance. Il est dans la force
-de l’âge. Il se livre à son humeur violente et sauvage, sans plus se
-soucier de rien, sans égards au monde, aux conventions, aux jugements
-des autres. Qu’a-t-il à craindre ou à ménager? Plus d’amour et plus
-d’ambition. Sa force, voilà ce qui lui reste, la joie de sa force, et le
-besoin d’en user, presque d’en abuser. «La force, voilà la morale des
-hommes qui se distinguent du commun des hommes.» Il est retombé dans la
-négligence de sa mise; et sa liberté de manières est devenue bien plus
-hardie qu’autrefois. Il sait qu’il a le droit de tout dire, même aux
-plus grands. «Je ne reconnais pas d’autres signes de supériorité que la
-bonté», écrit-il le 17 juillet 1812[36]. Bettina Brentano, qui le vit
-alors, dit qu’«aucun empereur, aucun roi n’avait une telle conscience de
-sa force». Elle fut fascinée par sa puissance: «Lorsque je le vis pour
-la première fois, écrit-elle à Gœthe, l’univers tout entier disparut
-pour moi. Beethoven me fit oublier le monde, et toi-même, ô Gœthe....
-Je ne crois pas me tromper, en assurant que cet homme est de bien loin
-en avance sur la civilisation moderne.» Gœthe chercha à connaître
-Beethoven. Ils se rencontrèrent aux bains de Bohême, à Tœplitz, en 1812,
-et s’entendirent assez mal. Beethoven admirait passionnément le génie de
-Gœthe[37]; mais son caractère était trop libre et trop violent pour
-s’accommoder de celui de Gœthe, et pour ne pas le blesser. Il a raconté
-lui-même une promenade qu’ils firent ensemble, où l’orgueilleux
-républicain qu’il était donna une leçon de dignité au conseiller aulique
-du grand-duc de Weimar, qui ne le lui pardonna point.
-
-«Les rois et les princes peuvent bien faire des professeurs et des
-conseillers secrets; ils peuvent les combler de titres et de
-décorations; mais ils ne peuvent pas faire des grands hommes, des
-esprits qui s’élèvent au-dessus de la fiente du monde;... et quand deux
-hommes sont ensemble, tels que moi et Gœthe, ces messieurs doivent
-sentir notre grandeur.--Hier, nous avons rencontré, sur le chemin, en
-rentrant, toute la famille impériale. Nous la vîmes de loin. Gœthe se
-détacha de mon bras, pour se ranger sur le côté de la route. J’eus beau
-lui dire tout ce que je voulus, je ne pus lui faire faire un pas de
-plus. J’enfonçai alors mon chapeau sur ma tête, je boutonnai ma
-redingote, et je fonçai, les bras derrière le dos, au milieu des groupes
-les plus épais.--Princes et courtisans ont fait la haie; le duc
-Rodolphe m’a ôté son chapeau; madame l’impératrice m’a salué la
-première.--Les grands me connaissent.--Pour mon divertissement, je vis
-la procession défiler devant Gœthe. Il se tenait sur le bord de la
-route, profondément courbé, son chapeau à la main. Je lui ai lavé la
-tête après, je ne lui ai fait grâce de rien[38]....» Gœthe n’oublia pas
-non plus[39].
-
-De cette date sont les _Septième_ et _Huitième Symphonies_, écrites en
-quelques mois, à Tœplitz, en 1812: l’Orgie du Rythme, et la Symphonie
-humoristique, les œuvres où il s’est montré peut-être le plus au
-naturel, et, comme il disait, le plus «déboutonné» (_aufgeknoepft_),
-avec ces transports de gaieté et de fureur, ces contrastes imprévus, ces
-saillies déconcertantes et grandioses, ces explosions titaniques qui
-plongeaient Gœthe et Zelter dans l’effroi[40], et faisaient dire de la
-_Symphonie en la_, dans l’Allemagne du Nord, que c’était l’œuvre d’un
-ivrogne.--D’un homme ivre, en effet, mais de force et de génie. «Je
-suis, a-t-il dit lui-même, je suis le Bacchus qui broie le vin délicieux
-pour l’humanité. C’est moi qui donne aux hommes la divine frénésie de
-l’esprit.» Je ne sais si, comme l’a écrit Wagner, il a voulu peindre
-dans le finale de sa Symphonie une fête dionysiaque[41]. Je reconnais
-surtout dans cette fougueuse kermesse la marque de son hérédité
-flamande, de même que je retrouve son origine dans son audacieuse
-liberté de langage et de manières, qui détonne superbement dans le pays
-de la discipline et de l’obéissance. Nulle part plus de franchise et de
-libre puissance que dans la _Symphonie en la_. C’est une dépense folle
-d’énergies surhumaines, sans but, pour le plaisir, un plaisir de fleuve
-qui déborde et submerge. Dans la _Huitième Symphonie_, la force est
-moins grandiose, mais plus étrange encore, et plus caractéristique de
-l’homme, mêlant la tragédie à la farce, et une vigueur herculéenne à des
-jeux et des caprices d’enfant[42].
-
-1814 marque l’apogée de la fortune de Beethoven. Au Congrès de Vienne,
-il fut traité comme une gloire européenne. Il prit une part active aux
-fêtes. Les princes lui rendaient hommage; et il se laissait fièrement
-faire la cour par eux, comme il s’en vantait à Schindler.
-
-Il s’était enflammé pour la guerre d’indépendance[43]. En 1813, il
-écrivit une symphonie de _la Victoire de Wellington_, et, au
-commencement de 1814, un chœur guerrier: _Renaissance de l’Allemagne_
-(_Germanias Wiedergeburt_). Le 29 novembre 1814, il dirigea, devant un
-public de rois, une cantate patriotique: _le Glorieux moment_ (_Der
-glorreiche Augenblick_), et il composa pour la prise de Paris, en 1815,
-un chœur: _Tout est consommé!_ (_Es ist vollbracht!_) Ces œuvres de
-circonstance firent plus pour sa réputation que tout le reste de sa
-musique. La gravure de Blasius Hœfel, d’après un dessin du Français
-Letronne, et le masque farouche, moulé sur son visage par Franz Klein en
-1812, donnent l’image vivante de Beethoven au temps du Congrès de
-Vienne. Le trait dominant de cette face de lion, aux mâchoires serrées,
-aux plis colères et douloureux, est la volonté,--une volonté
-napoléonienne. On reconnaît l’homme, qui disait de Napoléon, après Iéna:
-«Quel malheur que je ne me connaisse pas à la guerre comme à la musique!
-Je le battrais!»--Mais son royaume n’était pas de ce monde. «Mon empire
-est dans l’air», comme il l’écrit à François de Brunswick. (_Mein Reich
-ist in der Luft_[44].)
-
- * * * * *
-
-A cette heure de gloire succède la période la plus triste et la plus
-misérable.
-
-Vienne n’avait jamais été sympathique à Beethoven. Un génie fier et
-libre, comme le sien, ne pouvait se plaire dans cette ville factice,
-d’esprit mondain et médiocre, que Wagner a si durement marquée de son
-mépris[45]. Il ne perdait aucune occasion de s’en éloigner; et vers
-1808, il avait songé sérieusement à quitter l’Autriche, pour venir à la
-cour de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie[46]. Mais Vienne était
-abondante en ressources musicales; et il faut lui rendre cette justice,
-qu’il s’y trouva toujours de nobles dilettantes pour sentir la grandeur
-de Beethoven et pour épargner à leur patrie la honte de le perdre. En
-1809, trois des plus riches seigneurs de Vienne: l’archiduc Rodolphe,
-élève de Beethoven, le prince Lobkowitz, et le prince Kinsky, s’étaient
-engagés à lui servir annuellement une pension de 4 000 florins, sous la
-seule condition qu’il resterait en Autriche: «Comme il est démontré,
-disaient-ils, que l’homme ne peut entièrement se vouer à son art qu’à
-la condition d’être libre de tout souci matériel, et que ce n’est
-qu’alors qu’il peut produire ces œuvres sublimes qui sont la gloire de
-l’art, les soussignés ont formé la résolution de mettre Ludwig van
-Beethoven à l’abri du besoin, et d’écarter ainsi les obstacles
-misérables qui pourraient s’opposer à l’essor de son génie.»
-
-Malheureusement l’effet ne répondit pas aux promesses. Cette pension fut
-toujours fort inexactement payée; bientôt elle cessa tout à fait de
-l’être. Vienne avait d’ailleurs changé de caractère après le Congrès de
-1814. La société était distraite de l’art par la politique, le goût
-musical gâté par l’italianisme, et la mode, tout à Rossini, traitait
-Beethoven de pédant[47].
-
-Les amis et les protecteurs de Beethoven se dispersèrent ou moururent:
-le prince Kinsky en 1812, Lichnowsky en 1814, Lobkowitz en 1816.
-Rasumowsky, pour qui il avait écrit ses admirables quatuors, op. 59,
-donna son dernier concert en février 1815. En 1815, Beethoven se
-brouille avec Stephan von Breuning, son ami d’enfance, le frère
-d’Éléonore[48]. Il est désormais seul[49]: «Je n’ai point d’amis et je
-suis seul au monde», écrit-il dans ses notes de 1816.
-
-La surdité était devenue complète[50]. Depuis l’automne de 1815, il n’a
-plus de relations que par écrit avec le reste des hommes. Le plus ancien
-cahier de conversation est de 1816[51]. On connaît le douloureux récit
-de Schindler sur la représentation de _Fidelio_ en 1822. «Beethoven
-demanda à diriger la répétition générale.... Dès le duetto du premier
-acte, il fut évident qu’il n’entendait rien de ce qui se passait sur la
-scène. Il retardait considérablement le mouvement; et, tandis que
-l’orchestre suivait son bâton, les chanteurs pressaient pour leur
-compte. Il s’ensuivit une confusion générale. Le chef d’orchestre
-ordinaire, Umlauf, proposa un instant de repos, sans en donner la
-raison; et, après quelques paroles échangées avec les chanteurs, on
-recommença. Le même désordre se produisit de nouveau. Il fallut faire
-une seconde pause. L’impossibilité de continuer sous la direction de
-Beethoven était évidente; mais comment le lui faire comprendre? Personne
-n’avait le cœur de lui dire: «Retire-toi, pauvre malheureux, tu ne peux
-pas diriger». Beethoven, inquiet, agité, se tournait à droite et à
-gauche, s’efforçait de lire dans l’expression des différentes
-physionomies, et de comprendre d’où venait l’obstacle: de tous côtés, le
-silence. Tout à coup, il m’appela d’une façon impérieuse. Quand je fus
-près de lui, il me présenta son carnet et me fit signe d’écrire. Je
-traçai ces mots: «Je vous supplie de ne pas continuer; je vous
-expliquerai à la maison pourquoi». D’un bond, il sauta dans le parterre,
-me criant: «Sortons vite!» Il courut d’un trait jusqu’à sa maison; il
-entra et se laissa tomber inerte sur un divan, se couvrant le visage
-avec les deux mains; il resta ainsi jusqu’à l’heure du repas. A table,
-il ne fut pas possible d’en tirer une parole; il conservait l’expression
-de l’abattement et de la douleur la plus profonde. Après dîner, quand je
-voulus le laisser, il me retint, m’exprimant le désir de ne pas rester
-seul. Au moment de nous séparer, il me pria de l’accompagner chez son
-médecin, qui avait une grande réputation pour les maladies de
-l’oreille.... Dans toute la suite de mes rapports avec Beethoven, je ne
-trouve pas un jour qui puisse se comparer à ce jour fatal de
-novembre.... Il avait été frappé au cœur, et, jusqu’au jour de sa mort,
-il vécut sous l’impression de cette terrible scène[52].»
-
-Deux ans plus tard, le 7 mai 1824, dirigeant la _Symphonie avec chœurs_
-(ou plutôt, comme dit le programme, «prenant part à la direction du
-concert»), il n’entendait rien du fracas de toute la salle qui
-l’acclamait; il ne parvenait à s’en douter, que lorsqu’une des
-chanteuses, le prenant par la main, le tournait du côté du public, et
-qu’il voyait soudain les auditeurs debout, agitant leurs chapeaux, et
-battant des mains.--Un voyageur anglais, Russel, qui le vit au piano,
-vers 1825, dit que quand il voulait jouer doucement, les touches ne
-résonnaient pas, et que cela était saisissant de suivre dans ce silence
-l’émotion qui l’animait, sur sa figure et ses doigts crispés.
-
-Muré en lui-même[53], séparé du reste des hommes, il n’avait de
-consolation qu’en la nature. «Elle était sa seule confidente», dit
-Thérèse de Brunswick. Elle fut son refuge. Charles Neate, qui le connut
-en 1815, dit qu’il ne vit jamais personne qui aimât aussi parfaitement
-les fleurs, les nuages, la nature[54]: il semblait en vivre.--«Personne
-sur terre ne peut aimer la campagne autant que moi, écrit Beethoven....
-J’aime un arbre plus qu’un homme....»--Chaque jour, à Vienne, il
-faisait le tour des remparts. A la campagne, de l’aurore à la nuit, il
-se promenait seul, sans chapeau, sous le soleil, ou la pluie.
-«Tout-Puissant!--Dans les bois je suis heureux,--heureux dans les
-bois--où chaque arbre parle par toi.--Dieu, quelle splendeur!--Dans ces
-forêts, sur les collines,--c’est le calme,--le calme pour te servir.»
-
-Son inquiétude d’esprit y trouvait quelque répit[55]. Il était harcelé
-par les soucis d’argent. Il écrit en 1818: «Je suis presque réduit à la
-mendicité, et je suis forcé d’avoir l’air de ne pas manquer du
-nécessaire». Et ailleurs: «La sonate op. 106 a été écrite dans des
-circonstances pressantes. C’est une dure chose de travailler pour se
-procurer du pain.» Spohr dit que souvent il ne pouvait sortir, à cause
-de ses souliers troués. Il avait de fortes dettes envers ses éditeurs,
-et ses œuvres ne lui rapportaient rien. La _Messe en ré_, mise en
-souscription, recueillit sept souscripteurs (dont pas un musicien)[56].
-Il recevait à peine trente ou quarante ducats pour ses admirables
-sonates, dont chacune lui coûtait trois mois de travail. Le prince
-Galitzin lui faisait composer ses quatuors, op. 127, 130, 132, ses
-œuvres les plus profondes peut-être et qui semblent écrites avec son
-sang; il ne les lui payait pas. Beethoven se consumait dans des
-difficultés domestiques, dans des procès sans fin, afin d’obtenir les
-pensions qu’on lui devait, ou de conserver la tutelle d’un neveu, le
-fils de son frère Charles, mort de la phtisie en 1815.
-
-Il avait reporté sur cet enfant le besoin de dévouement dont son cœur
-débordait. Il se réservait là encore de cruelles souffrances. Il semble
-qu’une sorte de grâce d’état ait pris soin de renouveler sans cesse et
-d’accroître sa misère, pour que son génie ne manquât point
-d’aliments.--Il lui fallut d’abord disputer le petit Charles à la mère
-indigne, qui voulait le lui enlever:
-
-«O mon Dieu, écrit-il, mon rempart, ma défense, mon seul refuge! Tu lis
-dans les profondeurs de mon âme, et tu sais les douleurs que j’éprouve,
-lorsqu’il faut que je fasse souffrir ceux qui veulent me disputer mon
-Charles, mon trésor[57]! Entends-moi, Être que je ne sais comment
-nommer, exauce l’ardente prière de la plus malheureuse de tes
-créatures!»
-
-«O Dieu! A mon secours! Tu me vois abandonné de l’humanité entière,
-parce que je ne veux pas pactiser avec l’injustice! Exauce la prière que
-je te fais, au moins pour l’avenir, de vivre avec mon Charles!... O sort
-cruel, destin implacable! Non, non, mon malheur ne finira jamais!»
-
-Puis ce neveu, si passionnément aimé, se montra indigne de la confiance
-de son oncle. La correspondance de Beethoven avec lui est douloureuse et
-révoltée, comme celle de Michel-Ange avec ses frères, mais plus naïve et
-plus touchante:
-
-«Dois-je encore une fois être payé par l’ingratitude la plus abominable?
-Eh bien, si le lien doit être rompu entre nous, qu’il le soit! tous les
-gens impartiaux qui le sauront te haïront.... Si le pacte qui nous lie
-te pèse, au nom de Dieu,--qu’il en soit selon sa volonté!--Je
-t’abandonne à la Providence; j’ai fait tout ce que je pouvais; je puis
-paraître devant le Juge Suprême[58]....»
-
-«Gâté, comme tu es, cela ne te ferait pas de mal de tâcher enfin d’être
-simple et vrai; mon cœur a trop souffert de ta conduite hypocrite à mon
-égard, et il m’est difficile d’oublier.... Dieu m’est témoin, je ne rêve
-que d’être à mille lieues de toi, et de ce triste frère, et de cette
-abominable famille....--Je ne peux plus avoir confiance en toi.» Et il
-signe: «Malheureusement, ton père,--ou mieux, pas ton père[59]».
-
-Mais le pardon vient aussitôt:
-
-«Mon cher fils!--Pas un mot de plus,--viens dans mes bras, tu
-n’entendras aucune dure parole.... Je te recevrai avec le même amour. Ce
-qu’il y a à faire pour ton avenir, nous en parlerons amicalement.--Ma
-parole d’honneur, aucun reproche! Ils ne serviraient plus à rien.
-Tu n’as plus à attendre de moi que la sollicitude et l’aide
-la plus aimante.--Viens--viens sur le cœur fidèle de ton
-père.--Beethoven.--Viens, aussitôt après le reçu de cette lettre, viens
-à la maison.» (Et sur l’adresse, en français: «_Si vous ne viendrez pas,
-vous me tuerez sûrement[60]._»)
-
-«Ne mens pas, supplie-t-il, reste toujours mon fils bien-aimé! Quelle
-horrible dissonance, si tu me payais d’hypocrisie, comme on veut me le
-faire croire!... Adieu, celui qui ne t’a pas donné la vie, mais qui te
-l’a certainement conservée et qui a pris tous les soins possibles de ton
-développement moral, avec une affection plus que paternelle, te prie du
-fond du cœur, de suivre le seul vrai chemin du bien et du juste. Ton
-fidèle bon père[61].»
-
-Après avoir caressé toutes sortes de rêves pour l’avenir de ce neveu,
-qui ne manquait pas d’intelligence et qu’il voulait diriger vers la
-carrière universitaire, Beethoven dut consentir à en faire un négociant.
-Mais Charles fréquentait les tripots, il faisait des dettes.
-
-Par un triste phénomène, plus fréquent qu’on ne croit, la grandeur
-morale de son oncle, au lieu de lui faire du bien, lui faisait du mal,
-l’exaspérait, le poussait à la révolte, comme il le dit, dans ce
-terrible mot, où se montre à vif cette âme misérable: «Je suis devenu
-plus mauvais, parce que mon oncle voulait que je fusse meilleur». Il en
-arriva, dans l’été de 1826, à se tirer un coup de pistolet dans la tête.
-Il n’en mourut pas; mais ce fut Beethoven qui faillit en mourir: il ne
-se remit jamais de cette émotion affreuse[62]. Charles guérit: il vécut
-jusqu’à la fin pour faire souffrir son oncle, à la mort duquel il ne fut
-pas tout à fait étranger, et auprès duquel il ne fut pas à l’heure de la
-mort.--«Dieu ne m’a jamais abandonné», écrivait Beethoven à son neveu,
-quelques années avant. «Il se trouvera quelqu’un pour me fermer les
-yeux.»--Ce ne devait pas être celui qu’il appelait «son fils»[63].
-
- * * * * *
-
-C’est du fond de cet abîme de tristesse que Beethoven entreprit de
-célébrer la Joie.
-
-C’était le projet de toute sa vie. Dès 1793, il y pensait, à Bonn[64].
-Toute sa vie, il voulut chanter la Joie, et en faire le couronnement de
-l’une de ses grandes œuvres. Toute sa vie, il hésita à trouver la forme
-exacte de l’hymne, et l’œuvre où il pourrait lui donner place. Même dans
-sa _Neuvième Symphonie_, il était loin d’être décidé. Jusqu’au dernier
-instant, il fut sur le point de remettre l’_Ode à la Joie_ à une dixième
-ou onzième symphonie. On doit bien remarquer que la _Neuvième_ n’est pas
-intitulée, comme on dit: _Symphonie avec chœurs_, mais _Symphonie avec
-un chœur final sur l’Ode à la Joie_. Elle pouvait, elle a failli avoir
-une autre conclusion. En juillet 1823, Beethoven pensait encore à lui
-donner un _finale_ instrumental, qu’il employa ensuite dans le quatuor
-op. 132. Czerny et Sonnleithner assurent même qu’après l’exécution (mai
-1824), Beethoven n’avait pas abandonné cette idée.
-
-Il y avait, à l’introduction du chœur dans une symphonie, de grandes
-difficultés techniques que nous attestent les cahiers de Beethoven et
-ses nombreux essais pour faire entrer les voix autrement, et à un autre
-moment de l’œuvre. Dans les esquisses de la deuxième mélodie de
-l’_adagio_[65], il a écrit: «Peut-être le chœur entrerait-il
-convenablement ici». Mais il ne pouvait se décider à se séparer de son
-fidèle orchestre. «Quand une idée me vient, disait-il, je l’entends dans
-un instrument, jamais dans les voix.» Aussi recule-t-il le plus possible
-le moment d’employer les voix; et il va jusqu’à donner d’abord aux
-instruments, non seulement les récitatifs du _finale_[66], mais le thème
-même de la Joie.
-
-Mais il faut aller plus avant encore dans l’explication de ces
-hésitations et de ces retards: la cause en est plus profonde. Ce
-malheureux homme, toujours tourmenté par le chagrin, a toujours aspiré à
-chanter l’excellence de la Joie; et, d’année en année, il remettait sa
-tâche, sans cesse repris par le tourbillon de ses passions et par sa
-mélancolie. Ce n’est qu’au dernier jour qu’il y est parvenu. Mais avec
-quelle grandeur!
-
-Au moment où le thème de la Joie va paraître pour la première fois,
-l’orchestre s’arrête brusquement; il se fait un soudain silence: ce qui
-donne à l’entrée du chant un caractère mystérieux et divin. Et cela est
-vrai: ce thème est proprement un dieu. La Joie descend du ciel,
-enveloppée d’un calme surnaturel: de son souffle léger elle caresse les
-souffrances; et la première impression qu’elle fait est si tendre, quand
-elle se glisse dans le cœur convalescent, qu’ainsi que cet ami de
-Beethoven, «on a envie de pleurer, en voyant ses doux yeux». Lorsque le
-thème passe ensuite dans les voix, c’est à la basse qu’il se présente
-d’abord, avec un caractère sérieux et un peu oppressé. Mais peu à peu la
-Joie s’empare de l’être. C’est une conquête, une guerre contre la
-douleur. Et voici les rythmes de marche, les armées en mouvement, le
-chant ardent et haletant du ténor, toutes ces pages frémissantes, où
-l’on croit entendre le souffle de Beethoven lui-même, le rythme de sa
-respiration et de ses cris inspirés, tandis qu’il parcourait les
-champs, en composant son œuvre, transporté d’une fureur démoniaque,
-comme un vieux roi Lear au milieu de l’orage. A la joie guerrière
-succède l’extase religieuse; puis une orgie sacrée, un délire d’amour.
-Toute une humanité frémissante tend les bras au ciel, pousse des
-clameurs puissantes, s’élance vers la Joie, et l’étreint sur son cœur.
-
-L’œuvre du Titan eut raison de la médiocrité publique. La frivolité de
-Vienne en fut un instant ébranlée; elle était tout à Rossini, et aux
-opéras italiens. Beethoven, humilié et attristé, allait s’établir à
-Londres, et pensait y faire exécuter la _Neuvième Symphonie_. Une
-seconde fois, comme en 1809, quelques nobles amis lui portèrent une
-supplique, pour qu’il ne quittât pas la patrie. «Nous savons,
-disaient-ils, que vous avez écrit une nouvelle composition de musique
-sacrée[67], où vous avez exprimé les sentiments que vous inspire _votre
-foi profonde_. La _lumière surnaturelle_ qui pénètre votre grande âme
-l’illumine. Nous savons d’autre part que la couronne de vos grandes
-symphonies s’est augmentée d’une fleur immortelle.... Votre absence,
-pendant ces dernières années, affligeait tous ceux qui avaient les yeux
-tournés vers vous[68]. Tous pensaient avec tristesse que l’homme de
-génie, placé si haut parmi les vivants, restait silencieux, tandis qu’un
-genre de musique étrangère cherchait à se transplanter sur notre terre,
-faisant tomber dans l’oubli les productions de l’art allemand.... De
-vous seul la nation attend une nouvelle vie, de nouveaux lauriers, et un
-nouveau règne du vrai et du beau, en dépit de la mode du jour....
-Donnez-nous l’espoir de voir bientôt nos désirs satisfaits.... Et puisse
-le printemps qui vient, refleurir doublement, grâce à vos dons, pour
-nous et pour le monde[69]!» Cette généreuse adresse montre quelle était
-la puissance non seulement artistique, mais morale, dont Beethoven
-jouissait sur l’élite de l’Allemagne. Le premier mot qui s’offre à ses
-admirateurs pour louer son génie n’est pas celui de science, ni d’art:
-c’est celui de foi[70].
-
-Beethoven fut profondément ému par ces paroles. Il resta. Le 7 mai 1824,
-eut lieu à Vienne la première audition de la _Messe en ré_ et de la
-_Neuvième Symphonie_. Le succès fut triomphal, et prit même un caractère
-presque séditieux. Quand Beethoven parut, il fut accueilli par cinq
-salves d’applaudissements; la coutume, dans ce pays de l’étiquette,
-était de n’en faire que trois pour l’entrée de la famille impériale. La
-police dut mettre fin aux manifestations. La symphonie souleva un
-enthousiasme frénétique. Beaucoup pleuraient. Beethoven s’évanouit
-d’émotion après le concert; on le porta chez Schindler; il y resta
-assoupi, tout habillé, sans manger ni boire, toute la nuit et le matin
-suivant. Le triomphe fut passager, et le résultat pratique en fut nul
-pour Beethoven. Le concert ne rapporta rien. La gêne matérielle de sa
-vie n’en fut point changée. Il se retrouva pauvre, malade[71],
-solitaire,--mais vainqueur[72]:--vainqueur de la médiocrité des hommes,
-vainqueur de son propre destin, vainqueur de sa souffrance.
-
-«Sacrifie, sacrifie toujours les niaiseries de la vie à ton art! Dieu
-par-dessus tout!» (_O Gott über alles!_)
-
- * * * * *
-
-Il s’est donc emparé de l’objet de toute sa vie. Il a saisi la
-Joie.--Saura-t-il rester à ce sommet de l’âme, qui domine les
-tempêtes?--Certes, il dut retomber bien des jours dans les anciennes
-angoisses. Certes, ses derniers quatuors sont pleins d’ombres étranges.
-Pourtant il semble que la victoire de la _Neuvième Symphonie_ ait laissé
-en lui sa glorieuse marque. Les projets qu’il a pour l’avenir[73]: la
-_Dixième Symphonie_[74], l’_Ouverture sur le nom de Bach_, la musique
-pour la _Mélusine_ de Grillparzer[75], pour l’_Odysseus_ de Körner et le
-_Faust_, de Gœthe[76], l’oratorio biblique sur _Saül et David_,
-montrent son esprit attiré vers la sérénité puissante des grands vieux
-maîtres allemands: de Bach et de Hændel,--et, plus encore, vers la
-lumière du Midi, vers le Sud de la France, ou vers cette Italie qu’il
-rêvait de parcourir[77].
-
-Le docteur Spiller, qui le vit en 1826, dit que sa figure était devenue
-joyeuse et joviale. La même année, quand Grillparzer lui parle pour la
-dernière fois, c’est Beethoven qui rend de l’énergie au poète accablé:
-«Ah! dit celui-ci, si j’avais la millième partie de votre force et de
-votre fermeté!» Les temps sont durs; la réaction monarchique opprime les
-esprits. «La censure m’a tué, gémit Grillparzer. Il faut partir pour
-l’Amérique du Nord, si l’on veut parler, penser librement.» Mais nul
-pouvoir ne pouvait bâillonner la pensée de Beethoven. «Les mots sont
-enchaînés; mais les sons par bonheur sont encore libres», lui écrit le
-poète Kuffner. Beethoven est la grande voix libre, la seule peut-être
-alors de la pensée allemande. Il le sentait. Souvent il parle du devoir
-qui lui était imposé d’agir, au moyen de son art, «pour la pauvre
-humanité», pour «l’humanité à venir» (_der künftigen Menschheit_), de
-lui faire du bien, de lui rendre courage, de secouer son sommeil, de
-flageller sa lâcheté. «Notre temps, écrivait-il à son neveu, a besoin de
-robustes esprits pour fouailler ces misérables gueuses d’âmes humaines.»
-Le docteur Müller dit, en 1827, que «Beethoven s’exprimait toujours
-librement sur le gouvernement, sur la police, sur l’aristocratie, même
-en public. La police le savait, mais elle tolérait ses critiques et ses
-satires comme des rêveries inoffensives; et elle laissait en repos
-l’homme dont le génie avait un extraordinaire éclat[78]».
-
-Ainsi rien n’était capable de plier cette force indomptable. Elle semble
-se faire un jeu maintenant de la douleur. La musique écrite dans ces
-dernières années, malgré les circonstances pénibles où elle fut
-composée[79], a souvent un caractère tout nouveau d’ironie, de mépris
-héroïque et joyeux. Quatre mois avant sa mort, le dernier morceau qu’il
-termine, en novembre 1826, le nouveau _finale_ au _quatuor_ op. 130,
-est très gai. A la vérité, cette gaîté n’est pas celle de tout le monde.
-Tantôt c’est le rire âpre et saccadé dont parle Moscheles; tantôt le
-sourire émouvant, fait de tant de souffrances vaincues. N’importe, il
-est vainqueur. Il ne croit pas à la mort.
-
-Elle venait cependant. A la fin de novembre 1826, il prit un
-refroidissement pleurétique; il tomba malade à Vienne, au retour d’un
-voyage entrepris en hiver pour assurer l’avenir de son neveu[80]. Ses
-amis étaient loin. Il chargea son neveu de lui chercher un médecin. Le
-misérable oublia la commission, ne s’en souvint que deux jours après. Le
-médecin vint trop tard et soigna mal Beethoven. Trois mois, sa
-constitution athlétique lutta contre le mal. Le 3 janvier 1827, il
-institua son bien-aimé neveu, légataire universel. Il pensa à ses chers
-amis du Rhin; il écrivit encore à Wegeler: «... Combien je voudrais te
-parler! mais je suis trop faible. Je ne puis plus rien que t’embrasser
-dans mon cœur, toi et ta Lorchen.» La misère eût assombri ses derniers
-instants sans la générosité de quelques amis anglais. Il était devenu
-très doux et très patient[81]. Sur son lit d’agonie, le 17 février
-1827, après trois opérations, attendant la quatrième[82], il écrit avec
-sérénité: «Je prends patience et je pense: Tout mal amène avec lui
-quelque bien.»
-
-Le bien fut la délivrance, «la fin de la comédie», comme il dit en
-mourant,--disons: de la tragédie de sa vie.
-
-Il mourut pendant un orage,--une tempête de neige,--dans un éclat de
-tonnerre. Une main étrangère lui ferma les yeux[83] (26 mars 1827).
-
- * * * * *
-
-Cher Beethoven! Assez d’autres ont loué sa grandeur artistique. Mais il
-est bien davantage que le premier des musiciens. Il est la force la
-plus héroïque de l’art moderne. Il est le plus grand et le meilleur ami
-de ceux qui souffrent et qui luttent. Quand nous sommes attristés par
-les misères du monde, il est celui qui vient auprès de nous, comme il
-venait s’asseoir au piano d’une mère en deuil, et, sans une parole,
-consolait celle qui pleurait, au chant de sa plainte résignée. Et quand
-la fatigue nous prend de l’éternel combat inutilement livré contre la
-médiocrité des vices et des vertus, c’est un bien indicible de se
-retremper dans cet océan de volonté et de foi. Il se dégage de lui une
-contagion de vaillance, un bonheur de la lutte[84], l’ivresse d’une
-conscience qui sent en elle un Dieu. Il semble que dans sa communion de
-tous les instants avec la nature[85], il ait fini par s’en assimiler les
-énergies profondes. Grillparzer, qui admirait Beethoven avec une sorte
-de crainte, dit de lui: «Il alla jusqu’au point redoutable où l’art se
-fond avec les éléments sauvages et capricieux.» Schumann écrit de même
-de la _Symphonie en ut mineur_: «Si souvent qu’on l’entende, elle exerce
-sur nous une puissance invariable, comme ces phénomènes de la nature,
-qui, si fréquemment qu’ils se reproduisent, nous remplissent toujours de
-crainte et d’étonnement». Et Schindler, son confident: «Il s’empara de
-l’esprit de la nature».--Cela est vrai: Beethoven est une force de la
-nature; et c’est un spectacle d’une grandeur homérique, que ce combat
-d’une puissance élémentaire contre le reste de la nature.
-
-Toute sa vie est pareille à une journée d’orage.--Au commencement, un
-jeune matin limpide. A peine quelques souffles de langueur. Mais déjà,
-dans l’air immobile, une secrète menace, un lourd pressentiment.
-Brusquement, les grandes ombres passent, les grondements tragiques, les
-silences bourdonnants et redoutables, les coups de vent furieux de
-l’_Héroïque_ et de l’_Ut mineur_. Cependant la pureté du jour n’en est
-pas encore atteinte. La joie reste la joie; la tristesse garde toujours
-un espoir. Mais, après 1810, l’équilibre de l’âme se rompt. La lumière
-devient étrange. Des pensées les plus claires, on voit comme des vapeurs
-monter; elles se dissipent; elles se reforment; elles obscurcissent le
-cœur de leur trouble mélancolique et capricieux; souvent l’idée musicale
-semble disparaître tout entière, noyée, après avoir une ou deux fois
-émergé de la brume; elle ne ressort, à la fin du morceau, que par une
-bourrasque. La gaîté même a pris un caractère âpre et sauvage. Une
-fièvre, un poison se mêle à tous les sentiments[86]. L’orage s’amasse, à
-mesure que le soir descend. Et voici les lourdes nuées gonflées
-d’éclairs, noires de nuit, grosses de tempêtes, du commencement de la
-_Neuvième_.--Soudain, au plus fort de l’ouragan, les ténèbres se
-déchirent, la nuit est chassée du ciel, et la sérénité du jour rendue
-par un acte de volonté.
-
-Quelle conquête vaut celle-ci, quelle bataille de Bonaparte, quel soleil
-d’Austerlitz atteignent à la gloire de cet effort surhumain, de cette
-victoire, la plus éclatante qu’ait jamais remportée l’Esprit: un
-malheureux, pauvre, infirme, solitaire, la douleur faite homme, à qui le
-monde refuse la joie, crée la Joie lui-même pour la donner au monde. Il
-la forge avec sa misère, comme il l’a dit en une fière parole, où se
-résume sa vie, et qui est la devise de toute âme héroïque:
-
- «La Joie par la Souffrance.»
- _Durch Leiden Freude._
-
-
- (A la comtesse Erdödy, 19 octobre 1815.)
-
-
-
-
-TEXTES
-
-
-[Illustration: Adagio
-
-Al -- lein Al--lein Al -- lein
-
-(A Lichnowsky, 21 septembre 1814)
-]
-
-
-
-
-TESTAMENT D’HEILIGENSTADT[87]
-
-POUR MES FRÈRES CARL ET (JOHANN)[88] BEETHOVEN
-
-
-O vous, hommes, qui me regardez ou me faites passer pour haineux, fou,
-ou misanthrope, combien vous êtes injustes pour moi! Vous ne savez pas
-la raison secrète de ce qui vous paraît ainsi! Mon cœur et mon esprit
-étaient enclins, depuis l’enfance, au doux sentiment de la bonté. Même
-à accomplir de grandes actions, j’ai toujours été disposé. Mais songez
-seulement, depuis six ans, quel est mon état affreux, aggravé par des
-médecins sans jugement, trompé d’année en année, dans l’espérance d’une
-amélioration, enfin contraint à la perspective d’un _mal durable_--dont
-la guérison demande peut-être des années, si elle n’est pas tout à fait
-impossible. Né avec un tempérament ardent et actif, accessible même aux
-distractions de la société, je devais de bonne heure me séparer des
-hommes, passer ma vie solitaire. Si je voulais parfois surmonter tout
-cela, oh! combien durement je me heurtais à la triste expérience
-renouvelée de mon infirmité! Et pourtant, il ne m’était pas possible de
-dire aux hommes: «Parlez plus haut, criez; car je suis sourd!» Ah!
-comment me serait-il possible d’aller révéler la faiblesse _d’un sens_,
-qui devrait être chez moi plus parfait que chez les autres, un sens que
-j’ai autrefois possédé dans la plus grande perfection, dans une
-perfection comme certainement peu de gens de mon métier l’ont jamais
-eu!--Oh! cela, je ne le peux pas!--Pardonnez-moi donc, si vous me voyez
-vivre à l’écart, quand je voudrais me mêler à votre compagnie. Mon
-malheur m’est doublement pénible, puisque je lui dois d’être méconnu. Il
-m’est interdit de trouver un délassement dans la société des hommes,
-dans les conversations délicates, dans les épanchements mutuels. Seul,
-tout à fait seul. Je ne puis me risquer dans le monde, qu’autant qu’une
-impérieuse nécessité l’exige. Je dois vivre comme un proscrit. Si je
-m’approche d’une société, je suis saisi d’une dévorante angoisse, par
-peur d’être exposé à ce qu’on remarque mon état.
-
-De là ces six mois que je viens de passer à la campagne. Mon savant
-médecin m’engagea à ménager mon ouïe autant que possible; il vint
-au-devant de mes intentions propres. Et pourtant, maintes fois ressaisi
-par mon penchant pour la société, je m’y suis laissé entraîner. Mais
-quelle humiliation, quand il y avait quelqu’un près de moi, et qu’il
-entendait au loin une flûte, et que _je n’entendais rien_, ou qu’_il
-entendait le pâtre chanter_ et que je n’entendais toujours rien[89]! De
-telles expériences me jetèrent bien près du désespoir: et peu s’en
-fallut que moi-même je ne misse fin à ma vie.--_C’est l’Art_, c’est lui
-seul, qui m’a retenu. Ah! il me semblait impossible de quitter ce monde
-avant d’avoir accompli tout ce dont je me sentais chargé. Et ainsi je
-prolongeai cette misérable vie,--vraiment misérable,--un corps si
-irritable, que le moindre changement peut me jeter de l’état le
-meilleur dans le pire!--_Patience!_--Ainsi dit-on; c’est elle que je
-dois maintenant choisir pour guide. Je l’ai.--Durable, je l’espère, doit
-être ma résolution de résister, jusqu’à ce qu’il plaise aux Parques
-inexorables de trancher le fil de ma vie. Peut-être cela ira-t-il mieux,
-peut-être non: je suis prêt.--A vingt-huit ans, déjà, être forcé de
-devenir philosophe, ce n’est pas facile; c’est plus dur encore pour
-l’artiste que pour tout autre.
-
-Divinité, tu pénètres d’en haut le fond de mon cœur, tu le connais, tu
-sais que l’amour des hommes et le désir de faire le bien y habitent! Oh
-hommes, si vous lisez un jour ceci, pensez que vous avez été injustes
-pour moi; et que le malheureux se console, en trouvant un malheureux
-comme lui, qui, malgré tous les obstacles de la nature, a cependant fait
-tout ce qui était en son pouvoir, pour être admis au rang des artistes
-et des hommes d’élite.
-
-Vous, mes frères Carl et (Johann), aussitôt que je serai mort, et si le
-professeur Schmidt vit encore, priez-le en mon nom qu’il décrive ma
-maladie, et joignez à l’historique de ma maladie, la lettre que voici,
-afin qu’après ma mort, au moins autant qu’il est possible, le monde se
-réconcilie avec moi.--En même temps, je vous reconnais tous deux pour
-les héritiers de ma petite fortune--si on peut l’appeler ainsi.
-Partagez-la loyalement, soyez d’accord et aidez-vous l’un l’autre. Ce
-que vous m’avez fait de mal, vous le savez, je vous l’ai depuis
-longtemps pardonné. Toi, frère Carl, je te remercie tout
-particulièrement encore pour l’attachement que tu m’as témoigné dans ces
-derniers temps. Mon souhait est que vous ayez une vie plus heureuse,
-plus exempte de soucis, que la mienne. Recommandez à vos enfants _la
-Vertu_: elle seule peut rendre heureux, non l’argent. Je parle par
-expérience. C’est elle qui m’a soutenu moi-même dans ma misère; c’est à
-elle que je dois, ainsi qu’à mon art, de n’avoir pas terminé ma vie par
-le suicide.--Adieu, et aimez-vous!--Je remercie tous mes amis, en
-particulier le _prince Lichnowski_ et le _professeur Schmidt_.--Je
-souhaite que les instruments du prince L. puissent être conservés chez
-l’un de vous. Mais qu’il ne s’élève à ce sujet aucun débat entre vous.
-S’ils peuvent vous être bons à quelque chose de mieux, vendez-les
-aussitôt. Combien je serai heureux, si je puis encore vous servir dans
-ma tombe!
-
-S’il en était ainsi, avec joie je vole au-devant de la mort.--Si elle
-vient avant que j’aie eu l’occasion de développer toutes mes facultés
-artistiques, malgré mon dur destin, elle vient encore trop tôt pour moi,
-et je souhaiterais de la retarder.--Mais même ainsi je suis content. Ne
-me délivre-t-elle pas d’un état de souffrance sans fin?--Viens quand tu
-veux, je vais courageusement au-devant de toi.--Adieu et ne m’oubliez
-pas tout à fait dans la mort; je mérite que vous pensiez à moi; car j’ai
-souvent pensé à vous, dans ma vie, pour vous rendre heureux. Soyez-le!
-
-LUDWIG VAN BEETHOVEN.
-
-Heiligenstadt, le 6 octobre 1802.
-
-
-POUR MES FRÈRES CARL ET (JOHANN). A LIRE ET A EXÉCUTER APRÈS MA MORT
-
-Heiligenstadt, le 10 octobre 1802.--Ainsi, je prends congé de toi,--et
-certes tristement.--Oui, la chère espérance--que j’apportai ici, d’être
-guéri, au moins jusqu’à un certain point,--elle doit m’abandonner tout à
-fait. Comme les feuilles de l’automne tombent et sont flétries,
-ainsi,--ainsi elle aussi s’est desséchée pour moi. A peu près comme je
-suis venu,--je m’en vais.--Même le haut courage--qui me soutenait
-souvent dans les beaux jours d’été,--il s’est évanoui.--O
-Providence,--fais-moi apparaître une fois un pur jour de _joie_!--Il y a
-si longtemps que la résonance profonde de la vraie joie m’est
-étrangère!--oh! quand--oh! quand, ô Divinité! pourrai-je encore la
-sentir dans le Temple de la nature et des hommes?--Jamais?--Non!--Oh! ce
-serait trop cruel!
-
-
-
-
-LETTRES
-
-
-
-
-AU PASTEUR AMENDA, EN COURLANDE[90]
-
-
-Mon cher, mon bon Amenda, mon ami de tout cœur, avec une émotion
-profonde, avec un mélange de douleur et de joie j’ai reçu et lu ta
-dernière lettre. A quoi puis-je comparer ta fidélité, ton attachement
-envers moi! Oh! cela est bien bon, que tu me sois toujours resté si ami.
-Oui, j’ai mis ton dévouement à l’épreuve, et je sais faire la
-distinction de toi et de tous les autres. Tu n’es pas un ami de Vienne,
-non, tu es un de ceux comme le sol de ma patrie a coutume d’en porter!
-Combien je te souhaite souvent auprès de moi! car ton Beethoven est
-profondément malheureux. Sache que la plus noble partie de moi-même,
-mon ouïe, s’est beaucoup affaiblie. Déjà, à l’époque où tu étais près de
-moi, j’en sentais les symptômes, et je le cachais; depuis, cela a
-toujours été pire. Si cela pourra jamais être guéri, il faut attendre
-(pour le savoir); cela doit tenir à mon affection du ventre. Pour
-celle-ci, je suis presque tout à fait rétabli; mais pour l’ouïe, se
-guérira-t-elle? Naturellement, je l’espère; mais c’est bien difficile,
-car de telles maladies sont les plus incurables. Comme je dois vivre
-tristement, éviter tout ce qui m’est cher, et cela parmi des hommes si
-misérables, si égoïstes!...--Entre tous, je puis dire que l’ami le plus
-éprouvé est pour moi Lichnowsky. Depuis l’année passée, il m’a donné 600
-florins: cela et la vente fructueuse de mes œuvres me met en état de
-vivre sans le souci du pain à gagner. Tout ce que j’écris maintenant, je
-puis le vendre aussitôt cinq fois, et être bien payé.--J’ai écrit pas
-mal de choses, ces derniers temps; et puisque j’apprends que tu as
-commandé des pianos chez..., je veux t’envoyer différentes œuvres dans
-l’emballage de l’un d’eux, pour que cela te coûte moins cher.
-
-Maintenant, pour ma consolation, est venu ici un homme, avec qui je puis
-jouir du plaisir de la conversation et de l’amitié désintéressée: c’est
-un de mes amis de jeunesse[91]. Je lui ai souvent parlé de toi, et je
-lui ai dit que, depuis que j’ai quitté ma patrie, tu es un de ceux que
-mon cœur a élus.--Lui non plus n’aime pas le...[92]. Il est et reste
-trop faible pour l’amitié. Je le regarde, lui et..., comme de purs
-instruments, dont je joue, quand il me plaît: mais ils ne peuvent être
-jamais de nobles témoins de mon activité, pas plus qu’ils ne peuvent
-vraiment participer à ma vie; je les taxe seulement d’après les services
-qu’ils me rendent. Oh! comme je serais heureux, si j’avais tout l’usage
-de mon ouïe! Je courrais alors vers toi. Mais je dois rester à l’écart
-de tout; mes plus belles années s’écouleront sans que j’aie accompli
-tout ce que mon talent et ma force m’auraient commandé.--Triste
-résignation, où je dois me réfugier! Sans doute, je me suis proposé de
-me mettre au-dessus de tous ces maux; mais comment cela me sera-t-il
-possible? Oui, Amenda, si dans six mois mon mal n’est pas guéri, j’exige
-de toi que tu laisses tout, et que tu viennes auprès de moi; alors je
-voyagerai (mon jeu et ma composition souffrent encore très peu de mon
-infirmité; c’est seulement dans la société qu’elle est le plus
-sensible); tu seras mon compagnon: je suis convaincu que le bonheur ne
-me manquera pas; avec quoi ne pourrais-je pas me mesurer maintenant!
-Depuis que tu es parti, j’ai écrit de tout, jusqu’à des opéras et de la
-musique d’église. Oui, tu ne refuseras pas; tu aideras ton ami à porter
-son mal, ses soucis. J’ai aussi beaucoup perfectionné mon jeu de
-pianiste, et j’espère que ce voyage pourra aussi te faire plaisir.
-Après, tu resteras éternellement auprès de moi.--J’ai reçu exactement
-toutes tes lettres; si peu que j’y aie répondu, tu m’as toujours été
-présent, et mon cœur bat pour toi avec la même tendresse.--Ce que je
-t’ai dit de mon ouïe, je te prie de le garder comme un grand secret, et
-de ne le confier à personne, quel qu’il soit.--Écris-moi très souvent.
-Tes lettres, même quand elles sont si courtes, me consolent et me font
-du bien. J’en attends bientôt une autre de toi, mon bien cher.--Je ne
-t’ai pas envoyé ton quatuor[93] parce que je l’ai tout à fait remanié,
-depuis que je commence à savoir écrire convenablement des quatuors: ce
-que tu verras, quand tu les recevras.--Maintenant, adieu, cher bon! Si
-tu crois que je puisse faire pour toi quelque chose qui te soit
-agréable, il va de soi que tu dois le dire à ton fidèle L. v. Beethoven,
-qui t’aime sincèrement.
-
-
-
-
-AU DOCTEUR FRANZ GERHARD WEGELER
-
-
-Vienne, 29 juin (1801).
-
-Mon bon cher Wegeler, combien je te remercie de ton souvenir! Je l’ai si
-peu mérité, si peu cherché à le mériter; et pourtant tu es si bon, tu ne
-te laisses rebuter par rien, même par mon impardonnable négligence; tu
-restes toujours le fidèle, bon, loyal ami.--Que je puisse t’oublier,
-vous oublier, vous tous qui m’avez été si chers et si précieux, non, ne
-le crois pas! Il y a des moments où je soupire après vous, où je
-voudrais passer quelque temps auprès de vous.--Ma patrie, la belle
-contrée où je vis la lumière du monde, m’est toujours aussi clairement
-et nettement présente que lorsque je vous ai quittés. Ce sera un des
-plus heureux instants de ma vie, que celui où je pourrai vous revoir et
-saluer notre père le Rhin.--Quand cela sera, je ne puis encore te le
-dire avec exactitude.--Du moins, je veux vous dire que vous me
-retrouverez plus grand: je ne parle pas de l’artiste, mais aussi de
-l’homme, qui vous semblera meilleur, plus accompli; et si le bien-être
-n’a pas un peu augmenté dans notre patrie, mon art doit se consacrer à
-l’amélioration du sort des pauvres....
-
-Tu veux savoir quelque chose de ma situation: eh bien, cela ne va pas
-trop mal. Depuis l’an passé, Lichnowski, qui (si incroyable que cela
-puisse te paraître, même quand je te le dis) a toujours été et est resté
-mon ami le plus chaud--(il y a bien eu de petites mésintelligences entre
-nous; mais elles ont affermi notre amitié),--Lichnowski m’a versé une
-pension de 600 florins, que je dois toucher, aussi longtemps que je ne
-trouverai pas de position qui me convienne. Mes compositions me
-rapportent beaucoup, et je puis dire que j’ai plus de commandes que je
-n’y puis satisfaire. Pour chaque chose, j’ai six, sept éditeurs, et
-encore plus, si je veux m’en donner la peine. On ne discute plus avec
-moi: je fixe un prix, et on le paie. Tu vois comme c’est charmant. Par
-exemple, je vois un ami dans le besoin, et ma bourse ne me permet pas de
-lui venir en aide: je n’ai qu’à me mettre à ma table de travail; et, en
-peu de temps, je l’ai tiré d’affaire.--Je suis aussi plus économe
-qu’autrefois....
-
-Malheureusement, un démon jaloux, ma mauvaise santé, est venu se jeter à
-la traverse. Depuis trois ans, mon ouïe est toujours devenue plus
-faible. Cela doit avoir été causé par mon affection du ventre, dont je
-souffrais déjà autrefois, comme tu sais, mais qui a beaucoup empiré; car
-je suis continuellement affligé de diarrhée, et, par suite, d’une
-extraordinaire faiblesse. Frank voulait me tonifier avec des
-reconstituants, et traiter mon ouïe par l’huile d’amandes. Mais
-_prosit_! cela n’a servi à rien; mon ouïe a toujours été plus mal, et
-mon ventre est resté dans le même état. Cela a duré ainsi jusqu’à
-l’automne dernier, où j’ai été souvent au désespoir. Un âne de médecin
-me conseilla des bains froids; un autre, plus avisé, des bains tièdes du
-Danube: cela fit merveille; mon ventre s’améliora, mais mon ouïe resta
-de même, ou devint encore plus malade. Cet hiver, mon état fut vraiment
-déplorable: j’avais d’effroyables coliques et je fis une rechute
-complète. Je restai ainsi jusqu’au mois dernier, où j’allai voir Vering;
-car je pensai que mon mal réclamait plutôt un chirurgien, et, du reste,
-j’ai toujours eu confiance en lui. Il réussit à couper presque
-complètement cette violente diarrhée; il m’ordonna des bains tièdes du
-Danube, dans lesquels il me faisait verser une fiole de liqueurs
-fortifiantes; il ne me donna aucune médecine, sauf, depuis quatre jours
-environ, des pilules pour l’estomac et une sorte de thé pour les
-oreilles. Je m’en trouve mieux et plus fort; il n’y a que mes oreilles
-qui bruissent et mugissent (_sausen und brausen_) nuit et jour. Je puis
-dire que je mène une vie misérable. Depuis presque deux ans, j’évite
-toute société, parce que je ne puis pas dire aux gens: «Je suis sourd».
-Si j’avais quelque autre métier, cela serait encore possible; mais dans
-le mien, c’est une situation terrible. Que diraient de cela mes ennemis,
-dont le nombre n’est pas petit!
-
-Pour te donner une idée de cette étrange surdité, je te dirai qu’au
-théâtre je dois me mettre tout près de l’orchestre pour comprendre les
-acteurs. Je n’entends pas les sons élevés des instruments et des voix,
-si je me place un peu loin. Dans la conversation, il est surprenant
-qu’il y ait des gens qui ne l’aient jamais remarqué. Comme j’ai beaucoup
-de distractions, on met tout sur leur compte. Quand on parle doucement,
-j’entends à peine; oui, j’entends bien les sons, mais pas les mots; et
-d’autre part, quand on crie, cela m’est intolérable. Ce qui en
-adviendra, le ciel le sait. Vering dit que cela s’améliorera
-certainement, si cela ne guérit pas tout à fait.--Bien souvent, j’ai
-maudit mon existence et le Créateur[94]. Plutarque m’a conduit à la
-résignation. Je veux, si toutefois cela est possible, je veux braver mon
-destin; mais il y a des moments de ma vie où je suis la plus misérable
-créature de Dieu.--Je te supplie de ne rien dire de mon état à personne,
-même pas à Lorchen[95]; je te le confie sous le sceau du secret. Il me
-serait agréable que tu écrives à ce sujet à Vering. Si mon état doit
-durer, je viendrai, le printemps prochain, auprès de toi; tu me loueras,
-dans quelque beau pays, une maison de campagne, et je veux me refaire
-paysan pour six mois. Peut-être cela me fera-t-il du bien. Résignation!
-quel triste refuge! et pourtant, c’est le seul qui me reste!--Tu me
-pardonnes de t’apporter encore ce souci d’amitié au milieu de tous tes
-ennuis.
-
-Steffen Breuning est maintenant ici, et nous sommes presque tous les
-jours ensemble. Cela me fait tant de bien d’évoquer les sentiments
-passés! Il est devenu vraiment un bon et excellent jeune homme, qui sait
-quelque chose, et qui a (comme nous tous plus ou moins) le cœur à la
-bonne place....
-
-Je veux écrire aussi à la bonne Lorchen. Jamais je n’ai oublié un seul
-de vous, chers bons, même si je ne vous donne aucun signe de vie; mais
-écrire, tu le sais, n’a jamais été mon fort; mes meilleurs amis sont
-restés des années sans recevoir une lettre de moi. Je ne vis que dans
-mes notes; à peine une œuvre est terminée, qu’une autre est déjà
-commencée. A la façon dont je travaille maintenant, je fais souvent
-trois ou quatre choses à la fois.--Écris-moi plus souvent; je veux
-tâcher de trouver le temps de te répondre. Salue tout le monde de ma
-part....
-
-Adieu, bon, fidèle Wegeler! Sois assuré de l’affection et de l’amitié de
-ton Beethoven.
-
-
-
-
-A WEGELER
-
-
-Vienne, 16 novembre 1801.
-
-Mon bon Wegeler! je te remercie pour ta nouvelle marque de sollicitude,
-d’autant plus que je la mérite si peu.--Tu veux savoir comment je vais,
-et ce dont j’ai besoin. Si peu agréable qu’il me soit de m’entretenir de
-ce sujet, je le fais pourtant plus volontiers avec toi.
-
-Vering me pose toujours depuis des mois des vésicatoires sur les deux
-bras.... Ce traitement m’est extrêmement désagréable; sans parler des
-douleurs, je suis constamment privé pour un ou deux jours de l’usage de
-mes bras.... Je dois convenir que le bruissement et le bourdonnement
-sont un peu plus faibles qu’autrefois, surtout à l’oreille gauche, par
-laquelle justement ma surdité a commencé; mais mon ouïe ne s’est
-certainement améliorée en rien jusqu’à présent; je n’ose pas décider si
-elle n’est pas devenue encore pire.--Mon ventre va mieux; surtout quand
-j’use pendant quelques jours des bains tièdes, je me trouve assez bien,
-huit ou dix jours. De loin en loin, je prends quelque chose de
-fortifiant pour l’estomac; je commence aussi, d’après ton conseil, des
-applications d’herbes sur le ventre.--Vering ne veut pas entendre parler
-des douches. Du reste, je ne suis pas très content de lui. Il a vraiment
-trop peu de soins et d’attention pour une telle maladie; si je n’allais
-pas chez lui--et cela m’est très difficile,--je ne le verrais
-jamais.--Que penses-tu de Schmidt? Je ne change pas volontiers; mais il
-me semble que Vering est trop praticien, pour renouveler beaucoup ses
-idées par la lecture.--Schmidt me semble en ceci un tout autre homme, et
-ne serait peut-être pas aussi négligent.--On dit merveilles du
-galvanisme; qu’en penses-tu? Un médecin m’a dit qu’il avait vu un enfant
-sourd-muet recouvrer l’ouïe, et un homme, sourd depuis sept ans, guéri
-également.--Justement, j’apprends que Schmidt fait des expériences
-là-dessus.
-
-Je vis de nouveau un peu plus agréablement; je me mêle davantage parmi
-les hommes. Tu peux à peine croire quelle vie de solitude et de
-tristesse j’ai menée depuis deux ans. Mon infirmité se dressait partout
-devant moi, comme un spectre, et je fuyais les hommes. Je devais
-paraître misanthrope, et je le suis pourtant si peu!--Ce changement, une
-chère, charmante fille l’a accompli; elle m’aime, et je l’aime: voici de
-nouveau quelques moments heureux, depuis deux ans; et c’est la première
-fois que je sens que le mariage pourrait donner le bonheur.
-Malheureusement, elle n’est pas de ma condition;--et maintenant,--à
-dire vrai, je ne pourrais pas encore me marier: il faut que je me remue
-bravement encore. N’était mon ouïe, j’aurais depuis longtemps parcouru
-la moitié du monde; et cela, je dois le faire.--Il n’y a pas de plus
-grand plaisir pour moi, que d’exercer mon art, et de le montrer.--Ne
-crois pas que je serais heureux chez vous. Qui pourrait me rendre
-heureux encore? Même votre sollicitude me serait à charge; je lirais à
-chaque instant la compassion sur votre visage, et je me trouverais
-encore plus misérable.--Ces beaux pays de ma patrie, qu’est-ce qui
-m’attirait vers eux? Rien que l’espoir d’une meilleure situation; et j’y
-serais parvenu sans ce mal! Oh! si j’étais libre de ce mal, je voudrais
-embrasser le monde! Ma jeunesse, oui, je le sens, ne fait que commencer;
-n’ai-je pas toujours été souffrant? Ma force physique croît plus que
-jamais, depuis quelque temps, avec ma force intellectuelle. Chaque jour,
-j’approche davantage du but que j’entrevois, sans pouvoir le définir.
-Seulement dans de telles pensées ton Beethoven peut vivre. Point de
-repos!--Je n’en connais pas d’autre que le sommeil; et je suis assez
-malheureux de devoir lui accorder plus de temps qu’autrefois. Que je
-sois seulement à moitié délivré de mon mal, et alors,--comme un homme
-plus maître de lui, plus mûr, je viens à vous, et je resserre nos vieux
-liens d’amitié.
-
-Vous devez me voir aussi heureux qu’il m’est accordé de l’être
-ici-bas,--mais pas malheureux.--Non, cela je ne pourrais le supporter!
-Je veux saisir le destin à la gueule. Il ne me courbera certainement pas
-tout à fait.--Oh! cela est si beau de vivre la vie mille fois!--Pour une
-vie tranquille, non, je le sens, je ne suis plus fait pour elle.
-
-... Mille bonnes choses à Lorchen....--Tu m’aimes bien un peu, n’est-ce
-pas? Sois sûr de mon affection et de mon amitié. Ton
-
-BEETHOVEN.
-
-
-LETTRE DE WEGELER ET D’ÉLÉONORE VON BREUNING A BEETHOVEN[96]
-
-Coblentz, 28 décembre 1825.
-
-Mon cher vieux Louis,
-
-Je ne puis laisser partir pour Vienne un des dix enfants de Ries, sans
-me rappeler à ton souvenir. Si, depuis vingt-huit ans que j’ai quitté
-Vienne, tu n’as pas reçu une longue lettre tous les deux mois, tu peux
-en accuser ton silence après les premières lettres que je t’ai
-envoyées. Cela n’est pas bien, et maintenant surtout; car nous autres
-vieilles gens, nous vivons si volontiers dans le passé, et nous trouvons
-par-dessus tout plaisir aux images de notre jeunesse. Pour moi du moins,
-ma connaissance et mon étroite amitié avec toi, grâce à ta bonne mère
-que Dieu bénisse, est un point lumineux de ma vie, vers lequel je me
-tourne avec plaisir.... Je lève les yeux vers toi, comme vers un héros,
-et je suis fier de pouvoir dire: «Je n’ai pas été sans influence sur son
-développement; il me confiait ses souhaits et ses rêves; et quand plus
-tard, il fut si souvent méconnu, je savais bien ce qu’il voulait.» Dieu
-soit loué que je puisse parler de toi avec ma femme, et maintenant avec
-mes enfants! La maison de ma belle-mère était davantage ta maison que ta
-propre maison, surtout après la mort de ta noble mère. Dis-nous
-seulement une fois encore: «Oui, je pense à vous, dans la joie, dans la
-tristesse». L’homme, même quand il s’est élevé aussi haut que toi, n’est
-heureux qu’une fois dans sa vie: c’est quand il était jeune. Aux
-pierres de Bonn, à Kreuzberg, à Godesberg, à la Pépinière, etc., tes
-idées doivent maintes fois joyeusement s’attacher.
-
-Je veux maintenant te parler de moi, de nous, pour te donner un exemple
-de la manière dont tu dois me répondre.
-
-Après mon retour de Vienne, en 1796, cela alla assez mal pour moi;
-pendant plusieurs années, je dus vivre seulement de mes consultations,
-comme médecin; et cela dura quelques années dans cette contrée
-misérable, avant que j’eusse le nécessaire. Puis je devins professeur
-avec un traitement, et je me mariai en 1802. L’année d’après, j’eus une
-fille, qui vit encore et qui est tout à fait accomplie. Elle a, avec un
-jugement très droit, la sérénité de son père, et elle joue à ravir des
-sonates de Beethoven. Elle n’y a pas de mérite: c’est un don inné. En
-1807, j’ai eu un garçon, qui étudie maintenant la médecine à Berlin.
-Dans quatre ans, je l’envoie à Vienne: prendras-tu soin de lui?... J’ai
-fêté au mois d’août mon soixantième anniversaire de naissance, en
-compagnie d’une soixantaine d’amis et de connaissances, parmi lesquels
-les premières gens de la ville. Depuis 1807, j’habite ici, j’ai
-maintenant une belle maison et une bonne place. Mes supérieurs sont
-contents de moi, et le roi m’a donné des ordres et des médailles. Lore
-et moi nous allons assez bien.--Maintenant, je t’ai fait connaître
-entièrement notre situation. A ton tour....
-
-Ne voudras-tu jamais détacher tes yeux de la tour de Saint-Étienne? Le
-voyage n’a-t-il pas de charme pour toi? Ne voudras-tu jamais plus revoir
-le Rhin?--De madame Lore toutes sortes de choses cordiales, ainsi que de
-moi.
-
-Ton très vieux ami
-
-WEGELER.
-
-
-Coblentz, 29 décembre 1825.
-
-Cher Beethoven, depuis si longtemps cher! C’était mon désir que Wegeler
-vous écrivît de nouveau.--Maintenant que ce désir est accompli, je crois
-devoir ajouter encore deux mots,--non pas seulement pour me rappeler
-davantage à votre souvenir, mais pour renouveler la demande pressante si
-vous n’avez donc plus aucun désir de revoir le Rhin et votre lieu de
-naissance--et de faire à Wegeler et à moi la plus grande des joies.
-Notre Lenchen vous remercie de tant d’heures heureuses;--elle a tant de
-plaisir à entendre parler de vous;--elle sait toutes les petites
-aventures de notre joyeuse jeunesse à Bonn,--de la brouille et du
-raccommodement.... Comme elle serait heureuse de vous voir!--La petite
-n’a malheureusement aucun talent pour la musique; mais elle a tant fait,
-avec tant d’application et de persévérance, qu’elle peut jouer vos
-sonates, variations, etc.; et comme la musique reste toujours le plus
-grand délassement pour Weg., elle lui procure ainsi maintes heures
-agréables. Julius a du talent pour la musique, mais jusqu’à présent il
-était négligent;--depuis six mois, il apprend le violoncelle avec
-plaisir et joie; et, comme il a à Berlin un bon professeur, je crois
-qu’il fera encore des progrès.--Les deux enfants sont grands et
-ressemblent au père,--aussi pour la belle et bonne humeur que Weg.,
-grâce à Dieu, n’a pas encore tout à fait perdue.... Il a un grand
-plaisir à jouer les thèmes de vos variations; les anciens ont la
-préférence, mais souvent il joue un des nouveaux avec une incroyable
-patience.--Votre _Opferlied_ est placé au-dessus de tout; jamais Weg.
-ne va dans sa chambre sans se mettre au piano.--Ainsi, cher Beethoven,
-vous pouvez voir combien est toujours durable et vivant le souvenir que
-nous avons de vous.--Dites-nous donc une fois que cela a quelque prix
-pour vous, et que nous ne sommes pas tout à fait oubliés.--S’il n’était
-pas si difficile souvent d’accomplir nos plus chers désirs, nous aurions
-déjà été faire visite à mon frère, à Vienne, pour avoir le plaisir de
-vous voir;--mais à un tel voyage il ne faut pas penser, maintenant que
-notre fils est à Berlin.--Weg. vous a dit comment cela va pour
-nous:--nous aurions tort de nous plaindre.--Même le temps le plus
-difficile a été meilleur pour nous que pour cent autres.--Le plus grand
-bonheur est que nous allons bien, et que nous avons de bons et braves
-enfants.--Oui, ils ne nous ont fait encore aucune peine, et ils sont
-gais, et de bons petits.--Lenchen a eu seulement un gros chagrin:--c’est
-quand notre pauvre Burscheid est mort;--une perte nous que tous
-n’oublierons jamais. Adieu, cher Beethoven, et pensez à nous en toute
-loyale bonté.
-
-ELN. WEGELER.
-
-
-BEETHOVEN A WEGELER
-
-Vienne, 7 octobre 1826[97].
-
-IND
-Mon vieux ami aimé!
-
-Quel plaisir m’a fait ta lettre et celle de ta Lorchen, je ne puis pas
-l’exprimer. Certainement j’aurais dû te répondre aussitôt; mais je suis
-un peu négligent, surtout pour écrire, parce que je pense que les
-meilleures gens me connaissent sans cela. Dans ma tête je fais souvent
-la réponse; mais quand je veux la mettre par écrit, le plus souvent je
-jette ma plume au loin, parce que je ne suis pas en état d’écrire comme
-je sens. Je me souviens de toute l’affection que tu m’as toujours
-montrée, par exemple quand tu as fait blanchir ma chambre, et que tu
-m’as si agréablement surpris. Aussi de la famille Breuning. Qu’on se
-soit séparé les uns des autres, c’était dans le cours naturel des
-choses: chacun devait poursuivre le but qu’il s’était désigné, et
-chercher à l’atteindre; seuls les principes éternellement inébranlables
-du bien nous ont retenus toujours fermement unis ensemble.
-Malheureusement, je ne puis pas t’écrire aujourd’hui autant que je
-voudrais, parce que je suis alité....
-
-J’ai toujours la silhouette de ta Lorchen; (je te le dis) pour que tu
-voies comme tout ce qu’il y a eu de bon et de cher dans ma jeunesse
-m’est toujours précieux.
-
-... On dit chez moi: _Nulla dies sine linea_, et je laisse pourtant la
-muse dormir; mais c’est pour qu’elle se réveille plus forte ensuite.
-J’espère encore mettre au monde quelques grandes œuvres; et puis, comme
-un vieil enfant, je terminerai ma carrière terrestre parmi les braves
-gens[98].
-
-... Parmi les marques d’honneur que j’ai reçues, et qui, je le sais, te
-feront plaisir, je t’annonce que j’ai reçu du roi de France défunt une
-médaille, avec l’inscription: _Donnée par le Roi à monsieur Beethoven_;
-elle était accompagnée d’un écrit très obligeant du _premier gentilhomme
-du Roi Duc de Châtres_[99].
-
-Mon ami bien cher, contente-toi de ceci pour aujourd’hui. Le souvenir du
-passé me saisit, et ce n’est pas sans d’abondantes larmes que je
-t’envoie cette lettre. Ceci n’est qu’un commencement; bientôt tu
-recevras une nouvelle lettre; et plus tu m’écriras, plus tu me feras
-plaisir. Cela n’a pas besoin de se demander, quand on est amis comme
-nous le sommes. Adieu. Je te prie d’embrasser tendrement en mon nom ta
-chère Lorchen et tes enfants, et de penser à moi. Dieu soit avec vous
-tous!
-
-Comme toujours ton fidèle vrai ami qui t’estime,
-
-BEETHOVEN.
-
-
-A WEGELER
-
-Vienne, 17 février 1827.
-
-IND
-Mon vieux et digne ami!
-
-J’ai reçu heureusement de Breuning ta seconde lettre. Je suis encore
-trop faible pour y répondre; mais tu peux penser que tout ce que tu dis
-m’est bienvenu, et que je le désire. Pour ma convalescence, si je peux
-la nommer ainsi, cela va bien lentement encore; il est à présumer qu’il
-faut s’attendre à une quatrième opération, bien que les médecins n’en
-disent rien. Je prends patience et je pense: tout mal apporte avec lui
-quelque bien.... Combien de choses je voudrais te dire encore
-aujourd’hui! Mais je suis trop faible: je ne puis plus rien que
-t’embrasser dans mon cœur, toi et ta Lorchen. Avec vraie amitié et
-attachement à toi et aux tiens,
-
-Ton vieux fidèle ami,
-
-BEETHOVEN.
-
-
-A MOSCHELES
-
-Vienne, 14 mars 1827.
-
-IND
-Mon cher Moscheles!
-
-... Le 27 février, j’ai été opéré pour la quatrième fois; et maintenant
-se montrent de nouveau des indices certains que je dois bientôt
-m’attendre à une cinquième opération. Où tout cela aboutira-t-il, et
-qu’arrivera-t-il de moi, si cela dure encore quelque temps?--Vraiment
-c’est un dur lot que le mien. Mais je me remets en la volonté du destin,
-et je prie Dieu seulement qu’il veuille bien décider, dans sa divine
-volonté, qu’aussi longtemps que je dois souffrir la mort en vie, je
-sois à l’abri du besoin[100]. Cela me donnera la force de supporter mon
-lot, si dur et si terrible qu’il puisse être, avec résignation à la
-volonté du Très-Haut.
-
-...Votre ami,
-
-L. V. BEETHOVEN.
-
-
-
-
-PENSÉES DE BEETHOVEN
-
-SUR LA MUSIQUE
-
-_Il n’y a pas de règle qu’on ne peut blesser à cause de_ SCHÖNER. («Plus
-beau[101]».)
-
- * * * * *
-
-La musique doit faire jaillir le feu de l’esprit des hommes.
-
- * * * * *
-
-La musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute
-philosophie... Qui pénètre le sens de ma musique doit s’affranchir de
-toute la misère que traînent après eux les autres hommes.
-
-(à BETTINA, 1810.)
-
- * * * * *
-
-Il n’y a rien de plus beau que de s’approcher de la divinité, et d’en
-répandre les rayons sur la race humaine.
-
- * * * * *
-
-Pourquoi j’écris?--Ce que j’ai dans le cœur, il faut que cela sorte; et
-c’est pour cela que j’écris.
-
- * * * * *
-
-Croyez-vous que je pense à un sacré violon, quand l’Esprit me parle, et
-que j’écris ce qu’il me dicte?
-
-(A SCHUPPANZIGH.)
-
- * * * * *
-
-D’après ma façon habituelle de composer, même pour la musique
-instrumentale, j’ai toujours l’ensemble devant les yeux.
-
-(A TREITSCHKE.)
-
- * * * * *
-
-Ecrire sans piano est nécessaire... Peu à peu naît la faculté de se
-représenter ce que nous désirons et sentons, qui est un besoin si
-essentiel aux nobles êtres.
-
-(A l’archiduc RODOLPHE.)
-
- * * * * *
-
-Décrire appartient à la peinture. La poésie peut aussi, en cela,
-s’estimer heureuse, en comparaison de la musique; son domaine n’est pas
-aussi limité que le mien; mais, en revanche, le mien s’étend plus loin
-dans d’autres régions; et l’on ne peut pas atteindre si facilement mon
-empire.
-
-(A WILHELM GERHARD.)
-
- * * * * *
-
-La liberté et le progrès sont le but dans l’art, comme dans la vie tout
-entière. Si nous ne sommes pas aussi solides que les maîtres anciens, le
-raffinement de la civilisation a du moins élargi bien des choses.
-
-(A l’archiduc RODOLPHE.)
-
- * * * * *
-
-Je n’ai pas l’habitude de retoucher mes compositions (une fois
-terminées). Je ne l’ai jamais fait, pénétré de cette vérité, que tout
-changement partiel altère le caractère de la composition.
-
-(A THOMSON.)
-
- * * * * *
-
-La pure musique d’église devrait être exécutée seulement par les voix, à
-part le _Gloria_, ou tel autre texte de ce genre. C’est pourquoi je
-préfère Palestrina; mais c’est une absurdité de l’imiter, sans posséder
-son esprit, ni ses conceptions religieuses.
-
-(A l’organiste FREUDENBERG.)
-
- * * * * *
-
-Quand votre élève a, au piano, le doigté convenable, la mesure juste, et
-qu’il joue les notes assez exactement, attachez-vous seulement au style,
-ne l’arrêtez pas à de petites fautes, ne les lui faites remarquer qu’à
-la fin du morceau.--Cette méthode forme des _musiciens_, ce qui, après
-tout, est un des premiers buts de l’art musical.... Pour les passages
-(de virtuosité), faites-lui employer tour à tour tous les doigts....
-Sans doute, en employant moins de doigts, on obtient un jeu «perlé»,
-comme on dit, ou «comme une perle»; mais on aime mieux parfois d’autres
-bijoux[102].
-
-(A CZERNY.)
-
- * * * * *
-
-Parmi les anciens maîtres, seuls Haendel l’Allemand et Sébastien Bach
-eurent du génie.
-
-(A l’archiduc RODOLPHE, 1819.)
-
- * * * * *
-
-Mon cœur bat tout entier pour le haut et grand art de Sébastien Bach, ce
-patriarche de l’harmonie (_dieses Urvaters der Harmonie_).
-
-(A HOFMEISTER, 1801.)
-
- * * * * *
-
-En tout temps, j’ai été des plus grands admirateurs de Mozart, et je le
-resterai jusqu’à mon dernier souffle.
-
-(A l’abbé STADLER, 1826.)
-
- * * * * *
-
-J’estime vos œuvres au-dessus de toutes les autres œuvres de théâtre. Je
-suis dans le ravissement, chaque fois que j’entends une nouvelle œuvre
-de vous, et j’y prends un intérêt plus grand qu’aux miennes propres:
-bref, je vous estime et je vous aime.... _Vous resterez tousjours celui
-de mes contemporains, que je l’estime le plus. Si vous mes voulez faire
-un estrême plaisir, c’étoit, si Vous m’écrivez quelques lignes, ce que
-me soulagera bien. L’art unit tout le monde_, combien plus les vrais
-artistes; _et peut-être Vous me dignez aussi_ de me compter de ce
-nombre[103].
-
-(A CHERUBINI, 1823.)
-
-
-SUR LA CRITIQUE
-
-En ce qui me concerne comme artiste, on n’a jamais entendu dire que
-j’aie fait la moindre attention à tout ce qu’on a pu écrire sur moi.
-
-(A SCHOTT, 1825.)
-
- * * * * *
-
-Je pense comme Voltaire «que quelques piqûres de mouches ne peuvent
-retenir un cheval dans sa course ardente».
-
-(1826.)
-
- * * * * *
-
-Quant à ces imbéciles, il n’y a qu’à les laisser causer. Leur bavardage
-ne rendra certainement personne immortel, pas plus qu’il n’enlèvera
-l’immortalité à aucun de ceux à qui Apollon l’a destinée.
-
-(1801.)
-
-
-
-
-BIBLIOGRAPHIE
-
-
-Si l’on désire mieux connaître Beethoven, on pourra recourir aux
-ouvrages et documents principaux, dont voici une liste sommaire:
-
-
-I.--POUR LES LETTRES DE BEETHOVEN
-
-LUDWIG NOHL.--_Briefe Beethovens_. 1865, Stuttgart.
-
- * * * * *
-
-LUDWIG NOHL.--_Neue Briefe Beethovens._ 1867, Stuttgart.
-
- * * * * *
-
-LUDWIG RITTER VON KOECHEL.--_83 Original-Briefe L. V. B. an den
-Erzherzog Rudolph._ 1865, Vienne.
-
- * * * * *
-
-ALFRED SCHOENE.--_Briefe von Beethoven an Marie Graefin Erdoedy, geb.
-Graefin Niszky und Mag. Brauchle._ 1866, Leipzig.
-
- * * * * *
-
-THEODOR VON FRIMMEL.--_Neue Beethoveniana._ 1886.
-
-_Katalog der mit der Beethoven-Feier zu Bonn, an 11-15 mai 1890
-verbundenen Ausstellung von Handschriften, Briefen, Bildnissen,
-Reliquien Ludwig van Beethoven’s._ 1890, Bonn.
-
- * * * * *
-
-LA MARA.--_Musikerbriefe aus fünf Jahrhunderten._ 1892, Leipzig.
-
- * * * * *
-
-Dʳ A. CHRISTIAN KALISCHER.--_Neue Beethoven-Briefe._ 1902, Berlin et
-Leipzig.
-
- * * * * *
-
-Dʳ A. CHR. KALISCHER.--_Beethoven’s Sämmtliche Briefe_, Kritische
-Ausgabe mit Erlaüterungen. 1906-1908, 5 vol. Leipzig et Berlin.
-
- * * * * *
-
-Dʳ FRITZ PRELINGER.--_Beethovens Sämmtliche Briefe und Aufzeichnungen._
-1907, Vienne et Leipzig, 3 vol.
-
-Un choix des lettres de Beethoven a été publié, en traduction française,
-avec introduction et notes de Jean Chantavoine, 1904, Paris.
-
-
-II.--POUR LA VIE DE BEETHOVEN
-
-GOTTFRIED FISCHER.--_Manuscrit_ (intéressant surtout pour l’enfance de
-Beethoven.--Fischer, mort à Bonn en 1864, était propriétaire de la
-maison, où vécurent deux générations de la famille Beethoven. Lui et sa
-sœur Cæcilia connurent intimement Beethoven enfant, et notèrent leurs
-souvenirs, qui sont précieux, à condition qu’on en use avec quelque
-critique.)--Le manuscrit est à la _Beethovenhaus_ de Bonn. DEITERS (voir
-plus loin) en a publié des extraits.
-
- * * * * *
-
-F.-G. WEGELER UND FERDINAND RIES.--_Biographische Notizen ueber Ludwig
-van Beethoven_ (surtout précieux pour la première moitié de sa vie).
-1838, Coblentz. Traduction française 1862 (épuisé). Réimpression par Dʳ
-Kalischer 1905.
-
- * * * * *
-
-LUDWIG NOHL.--_Eine stille Liebe zu Beethoven._ 1857, Berlin.
-(Publication du journal de Mlle Fanny Giannatasio del Rio, qui connut et
-aima Beethoven, vers 1816.)
-
- * * * * *
-
-ANTON SCHINDLER.--_Beethovens Biographie_, 1840. Traduction française
-1866 (épuisé) (pour la seconde moitié de sa vie).
-
- * * * * *
-
-ANTON SCHINDLER.--_Beethoven in Paris._ 1842, Münster.
-
- * * * * *
-
-GERHARD VON BREUNING.--_Aus dem Schwarzspanierhause._ 1874. (La
-_Schwarzspanierhaus_ est la maison de Vienne où Beethoven est mort. Elle
-a été détruite pendant l’hiver de 1903.)
-
- * * * * *
-
-MOSCHELES.--_The life of Beethoven._ 2 vol. 1841, Londres.
-
- * * * * *
-
-ALEXANDER WHEELOCK THAYER (traduit de l’anglais en allemand et continué
-par HERMANN DEITERS, puis par HUGO RIEMANN).--_Ludwig van Beethovens
-Leben._ 5 volumes, 1908.
-
-Commencé en 1866; interrompu par la mort de l’auteur, en 1897, à
-Trieste, où il était consul des États-Unis; l’ouvrage s’arrête à l’année
-1816.--Deiters entreprit de le terminer; mais il mourut, à son tour, en
-1907, avant d’avoir publié le second volume. M. H. Riemann acheva
-l’œuvre, avec les matériaux laissés par Deiters.--C’est de beaucoup
-l’œuvre la plus importante sur Beethoven.
-
- * * * * *
-
-LUDWIG NOHL.--_Beethovens Leben._ 1864-1877. 4 volumes.
-
- * * * * *
-
-LUDWIG NOHL.--_Beethoven nach den Schilderungen seiner Zeitgenossen._
-Stuttgart.
-
- * * * * *
-
-A.-B. MARX.--_L. van Beethovens Leben und Schaffen._ 1863, 2 volumes. 5ᵉ
-édition, remaniée par G. Behncke, 1902, Berlin.
-
- * * * * *
-
-VICTOR WILDER.--_Beethoven, sa vie et son œuvre._ 1883.
-
- * * * * *
-
-MARIAM TENGER.--_Beethovens unsterbliche Geliebte._ 1890.
-
-La valeur historique de ce livre a été quelquefois contestée. Mariam
-Tenger a été la confidente des dernières années de Thérèse. Il est
-vraisemblable que Thérèse, alors âgée, devait involontairement idéaliser
-ses souvenirs; mais le fond du récit paraît exact.
-
- * * * * *
-
-A. EHRHARD.--_Franz Grillparzer._ 1900.
-
- * * * * *
-
-THEODOR VON FRIMMEL.--_Ludwig van Beethoven_ (dans la collection des
-_Berühmte Musiker_). 1901. Berlin.
-
- * * * * *
-
-JEAN CHANTAVOINE.--_Beethoven_, 1907.
-
- * * * * *
-
-Dʳ ALFRED CHR.-KALISCHER.--_Beethoven und seine Zeitgenossen. Beiträge
-zur Geschichte des Künstlers und Menschen._ 4 vol. 1910.
-
-Recueil de documents, du plus grand intérêt, sur tout le cercle d’amis
-et d’amies de Beethoven. Cette mine de renseignements renouvelle en
-partie la psychologie de Beethoven.
-
-
-III.--POUR L’ŒUVRE DE BEETHOVEN
-
-BEETHOVEN.--_Œuvres complètes_, grande édition critique, Breitkopf und
-Haertel, Leipzig, 38 volumes.
-
-G. NOTTEBOHM.--_Thematisches Verzeichniss der im Druck erschienenen
-Werke von Ludwig van Beethoven_. 1868, Leipzig.
-
-A.-W. THAYER.--_Chronologisches Verzeichniss der Werke v. B._ 1865,
-Berlin.
-
-G. NOTTEBOHM.--_Ein Skizzenbuch von Beethoven._ 1865.
-
-NOTTEBOHM.--_Ein Skizzenbuch von B. aus dem Jahre 1803._ 1880.
-
-NOTTEBOHM.--_Beethovens Studien_. 1873.
-
-NOTTEBOHM.--_Beethoveniana._--_Zweite Beethoveniana._ 1872-87.
-
-GEORGE GROVE.--_Beethoven and his nine Symphonies._ 1896, Londres.
-
-J.-G. PRODHOMME.--_Les symphonies de Beethoven_, 1906.
-
-ALFREDO COLOMBANI.--_Le Nove Sinfonie di Beethoven._ 1897, Turin.
-
-ERNST VON ELTERLEIN.--_B. Claviersonaten._ 5ᵉ édition, 1895.
-
-WILLIBALD NAGEL.--_B. und seine Klaviersonaten_, 2 vol. 1903-1905.
-
-SHEDLOCK.--_The pianoforte sonata._ 1900, Londres.
-
-CH. CZERNY.--_Pianoforte-Schule_ (Quatrième partie, chapitres II, III).
-
-THEODOR HELM.--_B. Streichquartette_, 1885.
-
-H. DE CURZON.--_Les lieder et airs détachés de B._ 1906.
-
-OTTO JAHN.--_Leonore_, Klavierauszug mit Text, nach der zweiten
-Bearbeitung, 1852.
-
-Dʳ ERICH PRIEGER.--_Fidelio_, Klavierauszug mit Text, nach der ersten
-Bearbeitung, 1906.
-
-WILHELM WEBER.--_B. Missa Solemnis._ 1897.
-
-PROF. Dʳ RICHARD STERNFELD.--_Zur Einführung_ in L. _v. B. Missa
-Solemnis_.
-
-IGNAZ VON SEYFRIED.--_L. V. B. Studien im Generalbass, Kontrapunkt, und
-in der Kompositions Lehre._ 1832.
-
-W. DE LENZ.--_Beethoven et ses trois styles._ (Analyses des sonates de
-piano) (épuisé) 1854.
-
-OULIBICHEFF.--_Beethoven, ses critiques et ses glossateurs_, 1857.
-
-WASIELEWSKI.--_Beethoven._ 2 vol. 1886, Berlin.
-
-R. SCHUMANN.--_Écrits sur la musique et les musiciens_, première série,
-traduction H. de Curzon, 1894.
-
-RICHARD WAGNER.--_Beethoven_, 1870, Leipzig.
-
-VINCENT D’INDY.--_Beethoven_, 1911.
-
- L’œuvre musical de _Friedrich Wilhelm Rust_ (1739-1796), de Dessau,
- récemment retrouvé, grâce aux publications qu’un de ses petits-fils
- a faites de quelques-unes de ses sonates, est utile à connaître,
- pour qui veut étudier la formation du génie musical de Beethoven.
- Le plus jeune fils de Rust, Wilhelm-Carl, vécut à Vienne, de 1807 à
- 1827, et fut en relations avec Beethoven. _Rust,
- Charles-Philippe-Emmanuel Bach_, et les symphonistes de Mannheim
- ont été les vrais précurseurs de Beethoven.--Voir Hugo Riemann:
- _Beethoven und die Mannheimer_ (_Die Musik_, 1907-8).
-
- Il y a aussi intérêt à connaître les _lieder_ de _Neefe_
- (1748-1799), déjà tout beethovéniens, et nos musiciens de la
- Révolution, notamment Cherubini, dont le style, en certaines de ses
- compositions religieuses et dramatiques, a parfois servi de modèle
- à Beethoven.
-
-
-IV.--PORTRAITS DE BEETHOVEN
-
-1789.--_Silhouette de Beethoven à dix-huit ans._ [Maison de Beethoven, à
-Bonn; reproduit dans la biographie de Frimmel, page 16.]
-
-1791-2.--_Miniature de Beethoven_, par GERHARD VON KUGELGEN. [Appartient
-à Georg Henschel, Londres; reproduit dans le _Musical Times_ du 15
-décembre 92, page 8.]
-
-1801.--_Dessin de G. Stainhauser_, gravé par JOHANN NEIDL. [Reproduit
-dans Félix Clément: _Les Musiciens célèbres_, 1878, page 267;--Frimmel,
-page 28.]
-
-1802.--_Gravure de Scheffner_, d’après STAINHAUSER. [Maison de
-Beethoven, à Bonn; reproduit dans _die Musik_ du 15 mars 1902, page
-1145.]
-
-1802.--_Miniature de Beethoven_, par CHRISTIAN HORNEMANN. [Appartient à
-Mme de Breuning, à Vienne; reproduit dans Frimmel, page 31.]
-
-1805.--_Portrait de Beethoven_, par W.-J. MAEHLER. [Appartient à Robert
-Heimler, Vienne; reproduit dans le _Musical Times_, page 7; Frimmel,
-page 34.]
-
-1808.--_Dessin de L.-F. Schnorr de Carolsfeld_, lithographié par J.
-BAUER. [Maison de Beethoven, à Bonn.]
-
-1812.--_Masque de Beethoven_, moulé par FRANZ KLEIN.
-
-1812.--_Buste de Beethoven_, par FRANZ KLEIN, d’après le masque.
-[Appartient au fabricant de pianos E. Streicher, à Vienne; reproduit
-dans Frimmel, page 46;--_Musical Times_, page 19.]
-
-1814.--_Dessin de L. Letronne_, gravé par BLASIUS HOEFEL. [Le plus beau
-portrait de Beethoven; la maison de Beethoven, à Bonn, possède
-l’exemplaire qu’il offrit à Wegeler; reproduit dans Frimmel, page
-51;--_Musical Times_, page 21.]
-
-1815.--_Dessin de L. Letronne_, gravé par Riedel. [Reproduit dans _die
-Musik_, page 1147.]
-
-1815.--_Deuxième portrait de Beethoven_, par MAEHLER. [Appartient à
-Ign. von Gleichenstein, Fribourg-en-Brisgau. Reproduction à la maison de
-Beethoven, à Bonn.]
-
-1815.--_Portrait de Beethoven_, par CHRISTIAN HECKEL. [Appartient à
-J.-F. Heckel, Mannheim; reproduction à la maison de Beethoven, à Bonn.]
-
-1818.--_Gravure d’après le dessin de Beethoven_, par AUG. VON KLOEBER.
-[Reproduit dans le _Musical Times_, page 25.]--Le dessin original de
-Klœber est dans la collection du Dʳ Erich Prieger, à Bonn.
-
-1819.--_Portrait de Beethoven_, par FERDINAND SCHIMON. [Maison de
-Beethoven, à Bonn; reproduit dans _die Musik_, page 1149;--Frimmel, page
-63;--_Musical Times_, page 29.]
-
-1819.--_Portrait de Beethoven_, par K.-JOSEPH STIELER. [Appartient à
-Alex. Meyer Cohn, Berlin; reproduit dans Frimmel, page 71.]
-
-1821.--_Buste de Beethoven_, par ANTON DIETRICH. [Appartient à Léopold
-Schrœtter de Kristelli;] reproduction dans la maison de Beethoven, à
-Bonn.
-
-1824-6.--_Dessins-caricatures de Beethoven se promenant_, par J.-P.
-LYSER. [Originaux à la _Gesellschaft der Musikfreunde_, Vienne;
-reproduits dans Frimmel, page 67;--_Musical Times_, page 15.]
-
-1823.--_Dessins-caricatures de Beethoven se promenant_, par JOS. VAN
-BOEHM. [Reproduits dans Frimmel, page 70.]
-
-1823.--_Portrait de Beethoven_, par WALDMUELLER. [Appartient à Breitkopf
-et Hærtel, Leipzig; reproduit dans Frimmel, page 72.]
-
-1825-6.--_Dessin de Beethoven_, par STEFAN DECKER. [Appartient à Georg
-Decker, Vienne; reproductions à la maison de Beethoven, à Bonn.]
-
-1826.--_Dessin de B._ par A. Dietrich, lithographié par JOS. KRIEHUBER.
-[Reproduit dans Frimmel, page 73.]
-
-1826.--_Buste de Beethoven à l’antique_, par SCHALLER. [Appartient à la
-Société philharmonique de Londres; copie à la maison de Beethoven, à
-Bonn; reproduit dans Frimmel, page 74, et dans le _Musical Times_.]
-
-1827.--_Esquisse de Beethoven sur son lit de mort_, par JOS. DANHAUSER.
-[Appartient à A. Artaria, Vienne; reproduit dans l’_Allgemeine
-Musik-Zeitung_, du 19 avril 1901.]
-
-1827.--_Trois esquisses de Beethoven sur son lit de mort_, par
-TELTSCHER. [Appartiennent au Dʳ Aug. Heymann; publiées par Frimmel;
-reproduites dans le _Courrier musical_, du 15 novembre 1909.]
-
-1827.--_Masque de Beethoven mort_, moulé par DANHAUSER. [Maison de
-Beethoven, à Bonn.]
-
-De nombreux portraits de Beethoven ont été faits depuis sa mort. L’œuvre
-la plus remarquable qui lui ait été consacrée est le monument de Max
-Klinger (Vienne, 1902).
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-PRÉFACE v
-
-BEETHOVEN 3
-
-
-LETTRES
-
-BEETHOVEN.--_Testament d’Heiligenstadt_ pour mes frères
-Carl et (Johann) Beethoven, _Heiligenstadt, le 6 octobre
-1802_ 85
-
-Au pasteur Amenda, en Courlande, _probablement écrit
-en 1801_ 97
-
-Au docteur Franz Gerhard Wegeler, _Vienne, 29 juin_ (_1801_) 102
-
-A Wegeler, _Vienne, 16 novembre 1801_ 110
-
-Lettre de Wegeler et d’Éléonore von Breuning à
-Beethoven:
-
-Lettre de Wegeler, _Coblentz, 28 décembre 1825_ 115
-
-Lettre d’Éléonore Wegeler, _Coblentz, 29 décembre 1825_ 119
-
-Beethoven à Wegeler, _Vienne, 7 octobre 1826_ 123
-
-A Wegeler, _Vienne, 17 février 1827_ 127
-
-A Moscheles, _Vienne, 14 mars 1827_ 129
-
-
-PENSÉES
-
-Sur la musique 133
-
-Sur la critique 141
-
-
-BIBLIOGRAPHIE
-
-Pour les lettres de Beethoven 145
-
-Pour la vie de Beethoven 147
-
-Pour l’œuvre de Beethoven 150
-
-Portraits de Beethoven 154
-
-
-811-14.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P7-14.
-
-
-NOTES:
-
-[1] J. Russel (1822).--Charles Czerny, enfant, qui le vit en 1801, avec
-une barbe de plusieurs jours et une crinière sauvage, vêtu d’un veston
-et d’un pantalon en poil de chèvre, crut rencontrer Robinson Crusoé.
-
-[2] Note du peintre Kloeber, qui fit son portrait vers 1818.
-
-[3] «Ses beaux yeux parlants, dit le docteur W.-C. Müller, tantôt
-gracieux et tendres, tantôt égarés, menaçants et terribles» (1820).
-
-[4] Kloeber dit: «d’Ossian». Tous ces détails sont empruntés aux notes
-d’amis de Beethoven, ou de voyageurs qui le virent,--tels que Czerny,
-Moscheles, Kloeber, Daniel Amadeus Atterbohm, W.-C. Müller, J. Russel,
-Julius Benedict, Rochlitz, etc.
-
-[5] Le grand-père Ludwig, l’homme le plus remarquable de la famille,
-celui à qui Beethoven ressemblait le plus, était né à Anvers, et ne
-s’établit que vers sa vingtième année à Bonn, où il devint maître de
-chapelle du prince-électeur.--Il ne faut pas oublier ce fait, si l’on
-veut comprendre l’indépendance fougueuse de la nature de Beethoven, et
-tant de traits de son caractère qui ne sont pas proprement allemands.
-
-[6] Lettre au docteur Schade, à Augsbourg, 15 septembre 1787 (Nohl,
-_Lettres de Beethoven_, II).
-
-[7] Il disait plus tard (en 1816): «C’est un pauvre homme, celui qui ne
-sait pas mourir! Quand je n’avais que quinze ans, je le savais déjà.»
-
-[8] Nous citons aux _textes_ quelques-unes de ces lettres.
-
-Beethoven trouva aussi un ami et un guide en l’excellent
-Christian-Gottlob Neefe, son maître, dont la noblesse morale n’eut pas
-moins d’influence sur lui que la largeur de son intelligence artistique.
-
-[9] A Wegeler, 29 juin 1801 (Nohl, XIV).
-
-[10] Il y avait déjà fait un court voyage, au printemps de 1787. Il vit
-alors Mozart, qui semble avoir fait peu attention à lui.
-
-Haydn, dont il avait fait la connaissance à Bonn, en décembre
-1790, lui donna quelques leçons. Beethoven prit aussi pour maîtres
-Albrechtsberger et Salieri. Le premier lui enseigna le contrepoint et
-la fugue; le second lui apprit à écrire pour la voix.
-
-[11] Il débutait à peine. Son premier concert à Vienne comme pianiste,
-eut lieu le 30 mars 1795.
-
-[12] A Wegeler, 29 juin 1801 (Nohl, XIV).
-
-«Aucun de mes amis ne doit manquer de rien, tant que j’ai quelque
-chose»,--écrit-il à Ries, vers 1801 (Nohl, XXIV).
-
-[13] Dans le _Testament_ de 1802, Beethoven dit qu’il y a six ans
-que le mal a commencé,--soit, par conséquent, en 1796.--Remarquons
-en passant que, dans le catalogue de ses œuvres, l’op. 1 seul (trois
-trios) est antérieur à 1796. L’op. 2, les trois premières sonates pour
-piano, paraissent en mars 1796. On peut donc dire que l’œuvre entier de
-Beethoven est de Beethoven sourd.
-
-Voir sur la surdité de Beethoven un article du Dʳ Klotz-Forest, dans la
-_Chronique médicale_ du 15 mai 1905.--L’auteur de l’article croit que
-le mal eut sa source dans une affection générale héréditaire (peut-être
-dans la phtisie de la mère). Il diagnostique un catarrhe des trompes
-d’Eustache, en 1796, qui se transforma, vers 1799, en une otite moyenne
-aiguë. Mal soignée, elle passa à l’état d’otite catarrhale chronique,
-avec toutes ses conséquences. La surdité augmenta, sans jamais devenir
-complète. Beethoven percevait les bruits profonds, mieux que les
-sons élevés. Dans ses dernières années, il se servait, dit-on, d’une
-baguette de bois, dont une extrémité était placée dans la boîte de son
-piano, et l’autre entre ses dents. Il usait de ce moyen pour entendre,
-quand il composait.
-
-(Voir sur la même question: C. G. Kunn: _Wiener medizinische
-Wochenschrift_, février-mars 1892;--Wilibald Nagel: _Die Musik_, mars
-1902;--Theodor von Frimmel: _Der Merker_, juillet 1912.)
-
-On a conservé au musée Beethoven de Bonn les instruments acoustiques
-que fabriqua pour Beethoven, vers 1814, le mécanicien Maelzel.
-
-[14] Nohl, _Lettres de Beethoven_, XIII.
-
-[15] Nohl, _Lettres de Beethoven_, XIV. (Voir les _textes_.)
-
-[16] A Wegeler, 16 novembre 1801 (Nohl, XVIII).
-
-[17] Elle ne craignit pas, dans la suite, d’exploiter l’ancien amour de
-Beethoven, en faveur de son mari. Beethoven secourut Gallenberg. «Il
-était mon ennemi: c’était justement la raison pour que je lui fisse
-tout le bien possible», dit-il à Schindler, dans un de ses cahiers
-de conversation de 1821. Mais il l’en méprisa davantage. «Arrivée à
-Vienne, écrit-il en français, elle cherchait moi, pleurant, mais je la
-méprisais.»
-
-[18] 6 octobre 1802 (Nohl, XXVI). Voir aux _textes_.
-
-[19] «Recommandez à vos enfants la vertu; elle seule peut rendre
-heureux, non l’argent. Je parle par expérience. C’est elle qui m’a
-soutenu dans ma misère; c’est à elle que je dois, ainsi qu’à mon art,
-de n’avoir pas terminé ma vie par le suicide.» Et dans une autre
-lettre, du 2 mai 1810, à Wegeler: «Si je n’avais pas lu quelque
-part que l’homme ne doit pas se séparer volontairement de la vie,
-aussi longtemps qu’il peut encore accomplir une bonne action, depuis
-longtemps je ne serais plus--et sans doute par mon propre fait.»
-
-[20] A Wegeler (Nohl, XVIII).
-
-[21] La miniature de Hornemann, qui est de 1802, montre Beethoven mis
-à la mode de l’époque, avec des favoris, les cheveux à la Titus, l’air
-fatal d’un héros byronien, mais cette tension de volonté napoléonienne,
-qui ne désarme jamais.
-
-[22] On sait que la _Symphonie héroïque_ fut écrite pour et sur
-Bonaparte, et que le premier manuscrit porte encore le titre:
-_Buonaparte_. Sur ces entrefaites, Beethoven apprit le couronnement de
-Napoléon. Il entra en fureur: «Ce n’est donc qu’un homme ordinaire!»
-cria-t-il; et dans son indignation, il déchira la dédicace, et écrivit
-ce titre vengeur et touchant à la fois: «_Symphonie héroïque... pour
-célébrer le souvenir d’un grand Homme._» (_Sinfonia eroica... composta
-per festeggiare il sovvenire di un grand Uomo._) Schindler raconte
-que dans la suite, il se départit un peu de son mépris pour Napoléon;
-il ne vit plus en lui qu’un malheureux digne de compassion, un Icare
-précipité du ciel. Quand il apprit la catastrophe de Sainte-Hélène,
-en 1821, il dit: «Il y a dix-sept ans que j’ai écrit la musique qui
-convient à ce triste événement.» Il se plaisait à reconnaître dans la
-_Marche funèbre_ de sa symphonie un pressentiment de la fin tragique du
-conquérant.--Il est donc bien probable que la _Symphonie héroïque_, et
-surtout son premier morceau, était, dans la pensée de Beethoven, une
-sorte de portrait de Bonaparte, très différent du modèle, sans doute,
-mais tel qu’il l’imaginait, et tel qu’il l’eût voulu: le génie de la
-Révolution. Beethoven reprend d’ailleurs dans le finale de l’_Héroïque_
-une des phrases principales de la partition qu’il avait déjà écrite
-pour le héros révolutionnaire par excellence, le dieu de la Liberté:
-_Prométhée_ (1801).
-
-[23] Robert de Keudell, ancien ambassadeur d’Allemagne à Rome:
-_Bismarck et sa famille_, 1901, traduction française de E.-B. Lang.
-
-Robert de Keudell joua cette sonate à Bismarck, sur un mauvais piano,
-le 30 octobre 1870, à Versailles. Bismarck disait de la dernière phrase
-de l’œuvre: «Ce sont les luttes et les sanglots de toute une vie.»
-Il préférait Beethoven à tout autre musicien, et, plus d’une fois,
-affirma: «Beethoven convient le mieux à mes nerfs.»
-
-[24] La maison de Beethoven était sise près des fortifications de
-Vienne, que Napoléon fit sauter après la prise de la ville. «Quelle vie
-sauvage, que de ruines autour de moi!--écrit Beethoven aux éditeurs
-Breitkopf et Haertel, le 26 juin 1809;--rien que tambours, trompettes,
-misères de toute sorte!»
-
-Un portrait de Beethoven, à cette époque, nous a été laissé par un
-Français qui le vit à Vienne, en 1809: le baron de Trémont, auditeur
-au Conseil d’État. Il fait une description pittoresque du désordre qui
-régnait dans l’appartement de Beethoven. Ils causèrent ensemble de
-philosophie, de religion, de politique, «et surtout de Shakespeare,
-son idole». Beethoven était assez disposé à suivre Trémont à Paris, où
-il savait que le Conservatoire exécutait déjà ses symphonies, et où il
-avait des admirateurs enthousiastes.--(Voir, dans le _Mercure musical_
-du 1ᵉʳ mai 1906, _Une visite à Beethoven_, par le baron de Trémont;
-publié par J. Chantavoine.)
-
-[25] Ou plus exactement, Thérèse Brunsvik. Beethoven avait fait la
-connaissance des Brunsvik à Vienne, entre 1796 et 1799. Giulietta
-Guicciardi était la cousine de Thérèse. Beethoven semble s’être épris
-aussi, pendant un temps, d’une sœur de Thérèse, Joséphine, qui épousa
-le comte Deym, puis en secondes noces le baron Stackelberg.--On
-trouvera les détails les plus vivants sur la famille Brunsvik dans un
-article de M. André de Hevesy: _Beethoven et l’Immortelle Bien-aimée_
-(_Revue de Paris_, 1ᵉʳ et 15 mars 1910). M. de Hevesy a utilisé,
-pour cette étude, les Mémoires manuscrits et les papiers de Thérèse,
-conservés à Mártonvásár, en Hongrie. Tout en montrant l’intimité
-affectueuse de Beethoven avec les Brunsvik, il remet en question son
-amour pour Thérèse. Mais ses arguments ne semblent pas convaincants; et
-je me réserve de les discuter, quelque jour.
-
-[26] Mariam Tenger: _Beethoven’s unsterbliche Geliebte_, Bonn, 1890.
-
-[27] C’est l’air admirable qui figure dans l’Album de la femme de J.-S.
-Bach, Anna Magdalena (1725), sous le titre: _Aria di Giovannini_. On a
-discuté son attribution à J.-S. Bach.
-
-[28] Nohl, _Vie de Beethoven_.
-
-[29] Beethoven était myope, en effet. Ignaz von Seyfried dit que sa
-faiblesse de vue avait été causée par la petite vérole, et qu’elle
-l’obligeait, tout jeune, à porter des lunettes. La myopie devait
-contribuer au caractère égaré de ses yeux. Ses lettres de 1823-1824
-contiennent des plaintes fréquentes au sujet de ses yeux, qui le font
-souffrir.--Voir les articles de Christian Kalischer: _Beethovens Augens
-und Augenleiden_ (_Die Musik_, 15 mars-1ᵉʳ avril 1902).
-
-[30] La musique de scène pour l’_Egmont_ de Gœthe fut commencée en
-1809.--Beethoven eût voulu écrire aussi la musique de _Guillaume Tell_;
-mais on lui préféra Gyrowetz.
-
-[31] Conversation avec Schindler.
-
-[32] Mais écrite, à ce qu’il semble, à Korompa, chez les Brunsvik.
-
-[33] Nohl, _Lettres de Beethoven_, XV.
-
-[34] Ce portrait se trouve encore aujourd’hui dans la maison de
-Beethoven, à Bonn. Il est reproduit dans la _Vie de Beethoven_ par
-Frimmel, p. 29, et dans le _Musical Times_ du 15 décembre 1892.
-
-[35] A Gleichenstein (Nohl, _Neue Briefe Beethovens_, XXXI).
-
-[36] «Le cœur est le levier de tout ce qu’il y a de grand.» (A
-Giannatasio del Rio.--Nohl, CLXXX.)
-
-[37] «Les poésies de Gœthe me rendent heureux», écrit-il à Bettina
-Brentano, le 19 février 1811.
-
-Et ailleurs:
-
-«Gœthe et Schiller sont mes poètes préférés, avec Ossian et Homère, que
-je ne puis malheureusement lire que dans des traductions.» (A Breitkopf
-et Haertel, 8 août 1809.--Nohl, _Neue Briefe_, LIII.)
-
-Il est à remarquer combien, malgré son éducation négligée, le goût
-littéraire de Beethoven était sûr. En dehors de Gœthe, dont il a dit
-qu’il lui semblait «grand, majestueux, toujours en _ré majeur_»,
-et au-dessus de Gœthe, il aimait trois hommes: Homère, Plutarque
-et Shakespeare. D’Homère, il préférait l’_Odyssée_. Il lisait
-continuellement Shakespeare dans la traduction allemande, et l’on sait
-avec quelle grandeur tragique il a traduit en musique _Coriolan_ et
-_la Tempête_. Quant à Plutarque, il s’en nourrissait, comme les hommes
-de la Révolution. Brutus était son héros, ainsi qu’il fut celui de
-Michel Ange; il avait sa statuette dans sa chambre. Il aimait Platon,
-et rêvait d’établir sa République dans le monde entier. «Socrate et
-Jésus ont été mes modèles», a-t-il dit quelque part. (Conversations de
-1819-20.)
-
-[38] A Bettina von Arnim (Nohl, XCI).--L’authenticité des lettres de
-Beethoven à Bettina, mise en doute par Schindler, Marx et Deiters, a
-été défendue par Moritz Carriere, Nohl et Kalischer. Bettina a dû les
-«embellir» un peu; mais le fond paraît exact.
-
-[39] «Beethoven, disait Gœthe à Zelter, est malheureusement une
-personnalité tout à fait indomptée; il n’a sans doute pas tort de
-trouver le monde détestable; mais ce n’est pas le moyen de le rendre
-agréable pour lui et pour les autres. Il faut l’excuser et le plaindre,
-car il est sourd.»--Il ne fit rien dans la suite contre Beethoven,
-mais il ne fit rien pour lui: silence complet sur son œuvre, et jusque
-sur son nom.--Au fond, il admirait, mais redoutait sa musique: elle
-le troublait; il craignait qu’elle ne lui fît perdre le calme de
-l’âme, qu’il avait conquis au prix de tant de peines.--Une lettre du
-jeune Félix Mendelssohn, qui passa par Weimar en 1830, fait pénétrer
-innocemment dans les profondeurs de cette âme trouble et passionnée
-(_leidenschaftlicher Sturm und Verworrenheit_, comme Gœthe disait
-lui-même), qu’une intelligence puissante maîtrisait.
-
-«... D’abord, écrit Mendelssohn, il ne voulait pas entendre parler de
-Beethoven; mais il lui fallut en passer par là, et écouter le premier
-morceau de la _Symphonie en ut mineur_, qui le remua étrangement. Il
-n’en voulut rien laisser paraître, et se contenta de me dire: «Cela ne
-touche point, cela ne fait qu’étonner». Au bout d’un certain temps,
-il reprit: «C’est grandiose, insensé; on dirait que la maison va
-s’écrouler». Survint le dîner, pendant lequel il demeura tout pensif,
-jusqu’au moment où, retombant de nouveau sur Beethoven, il se mit à
-m’interroger, à m’examiner. Je vis bien que l’effet était produit....»
-
-(Sur les rapports de Gœthe et de Beethoven, voir divers articles de
-Frimmel.)
-
-[40] Lettre de Gœthe à Zelter, 2 septembre 1812.--Zelter à Gœthe, 14
-septembre 1812: «_Auch ich bewundere ihn mit Schrecken._» «Moi aussi,
-je l’admire avec effroi».--Zelter écrit en 1819 à Gœthe: «On dit qu’il
-est fou».
-
-[41] C’est, en tout cas, un sujet auquel Beethoven a pensé: car nous le
-trouvons dans ses notes, et, particulièrement, dans ses projets d’une
-_Dixième Symphonie_.
-
-[42] Contemporaine, et peut-être inspiratrice, parfois, de ces œuvres
-est son intimité très tendre avec la jeune cantatrice berlinoise Amalie
-Sebald, qu’il connut à Tœplitz, en 1811 et 1812.
-
-[43] Bien différent de lui en ceci, Schubert avait écrit en 1807 une
-œuvre de circonstance, «en l’honneur de Napoléon le Grand», et en
-dirigea lui-même l’exécution devant l’Empereur.
-
-[44] «Je ne vous dis rien de nos monarques et de leurs monarchies»,
-écrit-il à Kauka pendant le Congrès de Vienne. «Pour moi, l’empire
-de l’esprit est le plus cher de tous: c’est le premier de tous les
-royaumes temporels et spirituels.» (_Mir ist das geistige Reich das
-Liebste, und der Oberste aller geistlichen und weltlichen Monarchien._)
-
-[45] «Vienne, n’est-ce point tout dire?--Toute trace du protestantisme
-allemand effacée; même l’accent national, perdu, italianisé. L’esprit
-allemand, les manières et les mœurs allemandes, expliquées par des
-manuels de provenance italienne et espagnole.... Le pays d’une histoire
-falsifiée, d’une science falsifiée, d’une religion falsifiée....
-Un scepticisme frivole, qui devait ruiner et ensevelir l’amour de
-la vérité, et de l’honneur, et de l’indépendance!...» (Wagner,
-_Beethoven_, 1870.)
-
-Grillparzer a écrit que c’était un malheur d’être né Autrichien. Les
-grands compositeurs allemands de la fin du XIXᵉ siècle,
-qui ont vécu à Vienne, ont cruellement souffert de l’esprit de cette
-ville livrée au culte pharisien de Brahms. La vie de Bruckner y fut
-un long martyre. Hugo Wolf, qui se débattit furieusement, avant de
-succomber, a exprimé sur Vienne des jugements implacables.
-
-[46] Le roi Jérôme avait offert à Beethoven un traitement de six
-cents ducats d’or, sa vie durant, et une indemnité de voyage de
-cent cinquante ducats d’argent, contre l’unique engagement de jouer
-quelquefois devant lui, et de diriger ses concerts de musique de
-chambre, qui ne devaient être ni longs, ni fréquents. (Nohl, XLIX.)
-Beethoven fut tout près de partir.
-
-[47] Le _Tancrède_ de Rossini suffit à ébranler tout l’édifice de
-la musique allemande. Bauernfeld, cité par Ehrhard, note dans son
-_Journal_ ce jugement qui circulait dans les salons de Vienne, en 1816:
-«Mozart et Beethoven sont de vieux pédants; la bêtise de l’époque
-précédente les goûtait; c’est seulement depuis Rossini qu’on sait ce
-que c’est que la mélodie. _Fidelio_ est une ordure; on ne comprend pas
-qu’on se donne la peine d’aller s’y ennuyer.»
-
-Beethoven donna son dernier concert, comme pianiste, en 1814.
-
-[48] La même année, Beethoven perdit son frère Carl: «Il tenait
-beaucoup à la vie, autant que je perdrais volontiers la mienne»,
-écrivait-il à Antonia Brentano.
-
-[49] A part sa touchante amitié avec la comtesse Maria von Erdödy,
-toujours souffrante comme lui, atteinte d’un mal incurable, et qui
-perdit subitement en 1816 son fils unique. Beethoven lui dédia, en
-1809, ses deux trios, op. 70, et en 1815-1817, ses deux grandes sonates
-pour violoncelle, op. 102.
-
-[50] En dehors de la surdité, sa santé empirait de jour en jour. Depuis
-octobre 1816, il était très malade d’un catarrhe inflammatoire. Pendant
-l’été de 1817, son médecin lui dit que c’était une maladie de poitrine.
-Dans l’hiver 1817-1818, il se tourmenta de cette soi-disant phtisie.
-Puis ce furent des rhumatismes aigus en 1820-1821, une jaunisse en
-1821, une conjonctivite en 1823.
-
-[51] Remarquer que de cette année date, dans sa musique, un changement
-de style, inauguré par la sonate op. 101.
-
-Les cahiers de conversation de Beethoven, formant plus de 11 000 pages
-manuscrites, se trouvent réunis aujourd’hui à la Bibliothèque royale de
-Berlin.
-
-[52] Schindler, qui devint l’intime de Beethoven, depuis 1819, était
-entré en relations avec lui dès 1814; mais Beethoven avait eu la plus
-grande peine à lui accorder son amitié; il le traitait d’abord avec une
-hauteur méprisante.
-
-[53] Voir les admirables pages de Wagner sur la surdité de Beethoven.
-(_Beethoven_, 1870.)
-
-[54] Il aimait les bêtes et avait pitié d’elles. La mère de l’historien
-von Frimmel racontait qu’elle avait conservé longtemps une haine
-involontaire pour Beethoven, parce que, quand elle était petite fille,
-il chassait avec son mouchoir tous les papillons qu’elle voulait
-prendre.
-
-[55] Il se trouvait toujours mal logé. En trente-cinq ans, il changea
-trente fois d’appartement, à Vienne.
-
-[56] Beethoven s’était adressé personnellement à Cherubini, qui était
-«de ses contemporains celui qu’il estimait le plus». (Nohl, _Lettres de
-Beethoven_, CCL.) Cherubini ne répondit pas.
-
-[57] «Je ne me venge jamais, écrit-il ailleurs à Mme Streicher. Quand
-je suis obligé d’agir contre d’autres hommes, je ne fais que le strict
-nécessaire pour me défendre, ou pour les empêcher de faire le mal.»
-
-[58] Nohl, CCCXLIII.
-
-[59] Nohl, CCCXIV.
-
-[60] Nohl, CCCLXX.
-
-[61] Nohl, CCCLXII-LXVII. Une lettre, que vient de retrouver à Berlin
-M. Kalischer, montre avec quelle passion Beethoven voulait faire de son
-neveu «un citoyen utile à l’État» (1ᵉʳ février 1819).
-
-[62] Schindler, qui le vit alors, dit qu’il devint, subitement, comme
-un vieillard de soixante-dix ans, brisé, sans force, sans volonté. Il
-serait mort, si Charles était mort.--Il mourut peu de mois après.
-
-[63] Le dilettantisme de notre temps n’a pas manqué de chercher à
-réhabiliter ce drôle. Cela ne peut surprendre.
-
-[64] Lettre de Fischenich à Charlotte Schiller (janvier 1793). L’ode
-de Schiller avait été écrite en 1785.--Le thème actuel apparaît en
-1808, dans la _Fantaisie pour piano, orchestre et chœur_, op. 80, et en
-1810, dans le _Lied_, sur des paroles de Gœthe: _Kleine Blumen, kleine
-Blætter_.--J’ai vu dans un cahier de notes de 1812, appartenant au Dʳ
-Erich Prieger, à Bonn, entre les esquisses de la _Septième Symphonie_
-et un projet d’_ouverture de Macbeth_, un essai d’adaptation des
-paroles de Schiller au thème qu’il utilisa plus tard dans l’ouverture
-op. 115 (_Namensfeier_).--Quelques-uns des motifs instrumentaux de
-la _Neuvième Symphonie_ se montrent avant 1815. Enfin, le thème
-définitif de la Joie est noté en 1822, ainsi que tous les autres airs
-de la Symphonie, sauf le _trio_, qui vient peu après, puis l’_andante
-moderato_, et enfin l’_adagio_, qui paraît le dernier.
-
-Sur le poème de Schiller, et sur la fausse interprétation qu’on en a
-voulu donner, de notre temps, en substituant au mot _Freude_ (Joie) le
-mot _Freiheit_ (Liberté), voir un article de Charles Andler dans _Pages
-Libres_ (8 juillet 1905).
-
-[65] Bibliothèque de Berlin.
-
-[66] _Also ganz so als ständen Worte darunter._ («Tout à fait comme
-s’il y avait des paroles dessous.»)
-
-[67] La _Messe en ré_, op. 123.
-
-[68] Beethoven, harassé par les tracas domestiques, la misère, les
-soucis de tout genre, n’écrivit en cinq ans, de 1816 à 1821, que trois
-œuvres pour piano (op. 101, 102, 106). Ses ennemis le disaient épuisé.
-Il se remit au travail en 1821.
-
-[69] Février 1824. Signèrent: prince C. Lichnowski, comte Maurice
-Lichnowski, comte Maurice de Fries, comte M. de Dietrichstein, comte
-F. de Palfy, comte Czernin, Ignace Edler de Mosel, Charles Czerny,
-abbé Stadler, A. Diabelli, Artaria et C., Steiner et C., A. Streicher,
-Zmeskall, Kiesewetter, etc.
-
-[70] «Mon caractère moral est reconnu publiquement»,--dit fièrement
-Beethoven à la municipalité de Vienne, le 1ᵉʳ février 1819, pour
-revendiquer son droit de tutelle sur son neveu. «Même des écrivains
-distingués, comme Weissenbach, ont jugé qu’il valait la peine de lui
-consacrer des écrits.»
-
-[71] En août 1824, il était hanté de la crainte de mourir brusquement
-d’une attaque, «comme mon cher grand-père, avec qui j’ai tant de
-ressemblance», écrit-il, le 16 août 1824, au docteur Bach.
-
-Il souffrait beaucoup de l’estomac. Il fut très mal pendant l’hiver
-de 1824-1825. En mai 1825, il eut des crachements de sang, et des
-saignements de nez. Le 9 juin 1825, il écrit à son neveu: «Ma faiblesse
-touche souvent à l’extrême.... L’homme à la faux ne tardera pas à
-venir.»
-
-[72] La _Neuvième Symphonie_ fut exécutée pour la première fois, en
-Allemagne, à Francfort, le 1ᵉʳ avril 1825; à Londres, dès le 25 mars
-1825; à Paris, au Conservatoire, le 27 mars 1831. Mendelssohn, âgé de
-dix-sept ans, en donna une audition sur le piano, à la Jaegerhalle de
-Berlin, le 14 novembre 1826. Wagner, étudiant à Leipzig, la recopia
-tout entière de sa main; et, dans une lettre du 6 octobre 1830 à
-l’éditeur Schott, il lui offre une réduction de la symphonie, pour
-piano à deux mains. On peut dire que la _Neuvième Symphonie_ décida de
-la vie de Wagner.
-
-[73] «Apollon et les Muses ne voudront pas me livrer déjà à la mort;
-car je leur dois tant encore! Il faut qu’avant mon départ pour les
-Champs-Élysées, je laisse après moi ce que l’Esprit m’inspire et me dit
-d’achever. Il me semble que j’ai à peine écrit quelques notes.» (Aux
-frères Schott, 17 septembre 1824.--Nohl, _Neue Briefe_, CCLXXII.)
-
-[74] Beethoven écrit à Moscheles, le 18 mars 1827: «Une Symphonie
-entièrement esquissée est dans mon pupitre, avec une nouvelle
-ouverture.» Cette esquisse n’a jamais été retrouvée.--On lit seulement
-dans ses notes:
-
-«Adagio cantique.--Chant religieux pour une symphonie dans les
-anciens modes (_Herr Gott dich loben wir.--Alleluja_), soit d’une
-façon indépendante, soit comme introduction à une fugue. Cette
-symphonie pourrait être caractérisée par l’entrée des voix, soit
-dans le _finale_, soit dès l’_adagio_. Les violons de l’orchestre,
-etc., décuplés pour les derniers mouvements. Faire entrer les voix
-une à une; ou répéter en quelque sorte l’_adagio_, dans les derniers
-mouvements. Pour texte de l’_adagio_, un mythe grec, [ou] un cantique
-ecclésiastique, dans l’_allegro_, fête à Bacchus.» (1818)
-
-Comme on voit, la conclusion chorale était alors réservée pour la
-_Dixième_ et non pour la _Neuvième Symphonie_.
-
-Plus tard, il dit qu’il veut accomplir dans sa _Dixième Symphonie_ «la
-réconciliation du monde moderne avec le monde antique, ce que Gœthe
-avait tenté dans son _Second Faust_».
-
-[75] Le sujet est la légende d’un chevalier, qui est amoureux et
-captif d’une fée, et qui souffre de la nostalgie de la liberté. Il y
-a des analogies entre le poème et celui de _Tannhaeuser_. Beethoven y
-travailla de 1823 à 1826. (Voir A. Ehrhard, _Franz Grillparzer_, 1900.)
-
-[76] Beethoven avait, depuis 1808, le dessein d’écrire la musique de
-_Faust_. (La première partie du _Faust_ venait de paraître, sous le
-titre de Tragédie, en automne 1807.) C’était là son projet le plus
-cher. («_Was mir und der Kunst das Hœchste ist._»)
-
-[77] «Le Sud de la France! c’est là! c’est là!» (_Südliches Frankreich,
-dahin! dahin!_) (carnet de la bibliothèque de Berlin).--«... Partir
-d’ici. A cette seule condition, tu pourras de nouveau t’élever dans
-les hautes régions de ton art.... Une symphonie, puis partir, partir,
-partir.... L’été, travailler pour le voyage.... Parcourir l’Italie, la
-Sicile avec quelque autre artiste.» (_Id._)
-
-[78] En 1819, il faillit être poursuivi par la police, pour avoir dit
-trop haut «qu’après tout, le Christ n’était qu’un Juif crucifié». Il
-écrivait alors la _Messe en ré_. C’est assez dire la liberté de ses
-inspirations religieuses. (Voir, pour les opinions religieuses de
-Beethoven, Théodor von Frimmel: _Beethoven_, 3ᵉ éd. Verlag Harmonie;
-et _Beethoveniana_, éd. Georg Müller, vol. II, chap. Blöchinger.)--Non
-moins libre en politique, Beethoven attaquait hardiment les vices
-de son gouvernement. Il lui reprochait, entre autres choses:
-l’organisation de la justice, arbitraire et servile, entravée par une
-longue procédure;--les vexations policières;--la bureaucratie baroque
-et inerte, qui tuait toute initiative individuelle et paralysait
-l’action;--les privilèges d’une aristocratie dégénérée, tenace à
-s’arroger les plus hautes charges de l’État.--Ses sympathies politiques
-semblaient être alors pour l’Angleterre.
-
-[79] Le suicide de son neveu.
-
-[80] Voir sur _la Dernière maladie et la mort de Beethoven_ un article
-du Dʳ Klotz-Forest, dans la _Chronique médicale_ du 1ᵉʳ et du 15
-avril 1906.--On a des renseignements assez précis par les _Cahiers
-de conversation_, où sont inscrites les questions du docteur, et par
-le récit du docteur lui-même (Dʳ Wawruch), paru, sous le titre de:
-_Aerztlicher Rückblick auf L. V. B. letzte Lebenstage_ dans la _Wiener
-Zeitschrift_ en 1842 (daté du 20 mai 1827).
-
-Il y eut deux phases dans la maladie: 1º des accidents pulmonaires, qui
-semblèrent arrêtés après six jours. «Le septième jour, il se sentit
-assez bien pour se lever, marcher, lire et écrire»;--2º des troubles
-digestifs, compliqués de troubles de circulation. «Le huitième jour, je
-le trouvai défait, le corps tout jaune. Un violent accès de diarrhée,
-compliquée de vomissements, avait failli le tuer dans la nuit.» A
-partir de ce moment, l’hydropisie se développa.
-
-Cette rechute eut des causes morales, qui sont mal connues. «Une
-violente colère, une souffrance profonde, causée par l’ingratitude dont
-il avait souffert, et une injure imméritée, avaient occasionné cette
-explosion, dit le Dʳ Wawruch. Tremblant et frissonnant, il était courbé
-par la douleur qui déchirait ses entrailles.»
-
-Résumant ces diverses observations, le Dʳ Klotz-Forest diagnostique,
-après une attaque de congestion pulmonaire, la cirrhose atrophique
-de Laënnec (maladie de foie), avec ascite, et œdème des membres
-inférieurs. Il croit que l’usage immodéré des boissons spiritueuses y
-contribua. C’était déjà l’avis du Dʳ Malfatti: «_Sedebat et bibebat_».
-
-[81] Les Souvenirs du chanteur Ludwig Cramolini, qui viennent d’être
-publiés, racontent une émouvante visite à Beethoven, pendant sa
-dernière maladie, où Beethoven se montra d’une sérénité et d’une bonté
-touchantes. (Voir la _Frankfurter Zeitung_ du 29 septembre 1907.)
-
-[82] Les opérations eurent lieu le 20 décembre, le 8 janvier, le 2
-février, et le 27 février.--Le pauvre homme, sur son lit de mort, était
-rongé par les punaises. (Lettre de Gerhard von Breuning.)
-
-[83] Le jeune musicien Anselm Hüttenbrenner.
-
-«Dieu soit loué!» écrit Breuning. «Remercions-le d’avoir mis fin à ce
-long et douloureux martyre.»
-
-Tous les manuscrits, livres et meubles de Beethoven furent vendus
-aux enchères pour 1 575 florins. Le catalogue comprenait 252 numéros
-de manuscrits et de livres musicaux, qui ne dépassèrent pas la
-somme de 982 florins 37 kreutzer. Les _Cahiers de conversation_ et
-les _Tagebücher_ furent vendus 1 florin 20 kreutzer.--Parmi ses
-livres, Beethoven possédait: Kant, _Naturgeschichte und Theorie
-des Himmels_;--Bode, _Anleitung zur Kenntnis des gestirnten
-Himmels_;--Thomas von Kempis, _Nachfolge Christi_.--La censure mit la
-main sur: Seume, _Spaziergang nach Syrakus_;--Kotzebue, _Ueber den
-Adel_;--Fessler, _Ansichten von Religion und Kirchentum_.
-
-[84] «Je suis heureux toutes les fois que je surmonte quelque chose.»
-(Lettre à l’Immortelle Aimée.)--«Je voudrais vivre mille fois la
-vie.... Je ne suis pas fait pour une vie tranquille.» (A Wegeler, 16
-novembre 1801.)
-
-[85] «Beethoven m’enseigna la science de la nature, et me dirigea
-dans cette étude comme dans celle de la musique. Ce n’étaient pas les
-lois de la nature, mais sa puissance élémentaire qui l’enchantait.»
-(Schindler.)
-
-[86] «Oh! si belle est la vie; mais la mienne est pour toujours
-_empoisonnée_» (_vergiftet_). (Lettre du 2 mai 1810, à Wegeler.)
-
-[87] Heiligenstadt est un faubourg de Vienne. Beethoven y était en
-séjour.
-
-[88] Le nom a été oublié sur le manuscrit.
-
-_N. B._--Les mots en italiques sont soulignés dans le texte.
-
-[89] Je voudrais, à propos de cette douloureuse plainte, exprimer une
-remarque, qui, je crois, n’a jamais été faite.--On sait qu’à la fin du
-second morceau de la _Symphonie pastorale_, l’orchestre fait entendre
-le chant du rossignol, du coucou, et de la caille; et on peut dire
-d’ailleurs que la Symphonie presque tout entière est tissée de chants
-et de murmures de la Nature. Les esthéticiens ont beaucoup disserté
-sur la question de savoir si l’on devait ou non approuver ces essais
-de musique imitative. Aucun n’a remarqué que Beethoven n’imitait rien,
-puisqu’il n’entendait rien: il recréait dans son esprit un monde qui
-était mort pour lui. C’est ce qui rend si touchante cette évocation des
-oiseaux. Le seul moyen qui lui restât de les entendre, était de les
-faire chanter en lui.
-
-[90] Probablement écrit en 1801.
-
-[91] Stephan von Breuning.
-
-[92] Zmeskall (?). Il était secrétaire aulique à Vienne, et resta
-dévoué à Beethoven.
-
-[93] Op. 18, numéro 1.
-
-[94] Nohl, dans son édition des _Lettres de Beethoven_, a supprimé les
-mots: _und den Schöpfer_ (et le Créateur).
-
-[95] Éléonore.
-
-[96] Il m’a semblé qu’il n’était pas sans intérêt de donner les deux
-lettres suivantes, qui font connaître ces excellentes gens, les plus
-fidèles amis de Beethoven. Aux amis, on juge l’homme.
-
-[97] On remarquera que les amis de ce temps, même quand ils s’aimaient
-le mieux, étaient d’une affection moins impatiente que la nôtre.
-Beethoven répond à Wegeler _dix mois_ après sa lettre.
-
-[98] Beethoven ne se doutait pas qu’il écrivait alors sa dernière
-œuvre: le second _finale_ de son quatuor op. 130. Il était chez son
-frère, à Gneixendorf, près de Krems, sur le Danube.
-
-[99] Duc de la Châtre.
-
-[100] Beethoven, près de manquer d’argent, s’était adressé à la Société
-philharmonique de Londres, et à Moscheles, alors en Angleterre, pour
-tâcher d’organiser un concert à son bénéfice. La Société eut la
-générosité de lui envoyer aussitôt cent livres sterling comme acompte.
-Il en fut ému jusqu’au fond du cœur. «C’était un spectacle déchirant,
-dit un ami, de le voir, au reçu de cette lettre, joignant les mains,
-et sanglotant de joie et de reconnaissance.» Dans l’émotion, la
-blessure de sa plaie se rouvrit. Il voulut encore dicter une lettre
-de remerciements aux «nobles Anglais, qui avaient pris part à son
-triste sort»; il leur promettait une œuvre: sa Dixième Symphonie, une
-Ouverture, tout ce qu’ils voudraient. «Jamais encore, disait-il, je
-n’ai entrepris une œuvre avec autant d’amour, que je le ferai pour
-celle-ci.» Cette lettre est du 18 mars. Le 26 il était mort.
-
-[101] En français dans le texte, sauf le dernier mot.
-
-[102] «Le jeu de Beethoven, comme pianiste n’était pas correct, et
-sa manière de doigter était souvent fautive; la qualité du son était
-négligée. Mais qui pouvait songer à l’instrumentiste? On était absorbé
-par ses pensées, comme ses mains devaient les exprimer, de quelque
-manière que ce fût.» (Baron de Trémont, 1809.)
-
-[103] Les mots soulignés, avec leur orthographe défectueuse, sont en
-français dans le texte.
-
-Nous avons dit plus haut qu’à cette lettre Cherubini ne répondit jamais.
-
-
-
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