summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/66817-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/66817-0.txt')
-rw-r--r--old/66817-0.txt4795
1 files changed, 0 insertions, 4795 deletions
diff --git a/old/66817-0.txt b/old/66817-0.txt
deleted file mode 100644
index 462efdc..0000000
--- a/old/66817-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,4795 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of Le Double Jardin, by Maurice Maeterlinck
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le Double Jardin
-
-Author: Maurice Maeterlinck
-
-Release Date: November 24, 2021 [eBook #66817]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DOUBLE JARDIN ***
-
-
-
- MAURICE MAETERLINCK
-
- LE
- DOUBLE JARDIN
-
- QUATRIÈME MILLE
-
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1904
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
-
-
- Le Trésor des Humbles (17e mille). (Mercure de France) 3 fr. 50
- La Sagesse et la Destinée (20e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
- La Vie des Abeilles (25e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
- Monna Vanna, pièce en 3 actes (24e mille).
- (Fasquelle, édit.) 2 fr. »
- Joyzelle, pièce en 5 actes (10e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50
- Le Temps Enseveli (14e mille). (Fasquelle). 3 fr. 50
- Théâtre. (Lacomblez, éditeur à Bruxelles, Belgique.)
- 3 vol. à 3 fr. 50
- L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbrœck
- l’Admirable, traduit du flamand et précédé d’une
- Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. »
- Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits
- de l’allemand et précédés d’une Introduction.
- (Lacomblez, édit.) 5 fr. »
- Serres Chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. »
- Album de douze chansons. (Stock, édit.) 10 fr. »
-
-
-Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--7172.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-25 exemplaires numérotés
-
-sur papier de Hollande
-
-et 10 exemplaires numérotés
-
-sur papier du Japon.
-
-
-
-
-A MON AMI
-
-CYRIEL BUYSSE
-
-M. M.
-
-
-
-
-LE DOUBLE JARDIN
-
-
-
-
-SUR LA MORT D’UN PETIT CHIEN
-
-
-J’ai perdu ces jours-ci un petit bouledogue. Il venait d’accomplir le
-sixième mois de sa brève existence. Il n’a pas eu d’histoire. Ses yeux
-intelligents se sont ouverts pour regarder Le monde et pour aimer les
-hommes, puis se sont refermés sur les secrets injustes de la mort.
-
-L’ami qui me l’avait offert lui avait donné, peut-être par antiphrase,
-le nom assez imprévu de _Pelléas_. Pourquoi l’aurais-je débaptisé? Un
-pauvre chien aimant, dévoué et loyal déshonore-t-il un nom d’homme ou de
-héros imaginaire?
-
-_Pelléas_ avait un grand front bombé et puissant, pareil à celui de
-Socrate ou de Verlaine; et sous un petit nez noir et ramassé comme une
-affirmation mécontente, de larges babines pendantes et symétriques
-faisaient de sa tête une sorte de menace massive, obstinée, pensive et
-triangulaire. Il était beau comme un beau monstre naturel qui s’est
-strictement conformé aux lois de son espèce. Et quel sourire
-d’obligeance attentive, d’innocence incorruptible, de soumission
-affectueuse, de reconnaissance sans bornes et d’abandon total
-illuminait, à la moindre caresse, cet adorable masque de laideur! D’où
-émanait-il, au juste, ce sourire? Des yeux ingénus et attendris? des
-oreilles dressées vers les paroles de l’homme? du front qui se déridait
-pour comprendre et aimer, des quatre dents minuscules, blanches et
-débordantes, qui sur les lèvres noires rayonnaient d’allégresse, ou du
-tronçon de queue qui, brusquement coudé, selon la coutume de la race,
-s’évertuait à l’autre extrémité pour attester la joie intime et
-passionnée qui remplissait un petit être heureux de rencontrer une fois
-de plus la main et le regard du dieu auquel il se livrait?
-
-_Pelléas_ était né à Paris, et je l’avais emmené à la campagne. De
-bonnes grosses pattes, informes et pas encore figées, portaient
-mollement par les sentiers inexplorés de sa nouvelle existence sa tête
-énorme et grave, camuse et comme alourdie de pensées.
-
-C’est qu’elle commençait, cette tête ingrate et un peu triste, pareille
-à celle d’un enfant surmené, le travail accablant qui écrase tout
-cerveau au début de la vie. Il lui fallait, en moins de cinq ou six
-semaines, faire pénétrer et organiser en elle une représentation et une
-conception satisfaisantes de l’univers. L’homme, aidé de toute la
-science de ses aînés et de ses frères, met trente ou quarante ans à
-esquisser cette conception ou plutôt à entasser autour d’elle, comme
-autour d’un palais de nuages, la conscience d’une ignorance qui s’élève;
-mais l’humble chien doit la débrouiller seule en quelques jours; et
-cependant, aux yeux d’un dieu qui saurait tout, n’aurait-elle pas à peu
-près le même poids et la même valeur que la nôtre?...
-
-Il s’agissait donc d’étudier la terre que l’on peut gratter et creuser,
-et qui parfois recèle de surprenantes choses: vers de terre et vers
-blancs, taupes, mulots, grillons; il s’agissait de jeter vers le ciel,
-qui n’a pas d’intérêt puisque rien n’y est comestible, un seul regard
-qui le supprime une fois pour toutes; de reconnaître l’herbe, l’herbe
-admirable et verte, l’herbe élastique et fraîche, champ de courses et de
-jeux, couche bienveillante et sans bornes où se cache le bon chiendent
-utile à la santé. Il s’agissait encore de faire pêle-mêle, des milliers
-de constatations urgentes et curieuses. Il fallait, par exemple, sans
-autre guide que la douleur, apprendre à calculer l’élévation des objets
-du haut desquels on peut s’élancer dans le vide, se convaincre qu’il est
-vain de poursuivre les oiseaux qui s’envolent, et qu’on ne peut grimper
-aux arbres pour y rattraper les chats qui vous conspuent; distinguer les
-nappes de soleil, où le sommeil est délicieux, des flaques d’ombre où
-l’on grelotte; remarquer avec stupéfaction que la pluie ne tombe pas
-dans les maisons, que l’eau est froide, inhabitable et dangereuse,
-tandis que le feu est bienfaisant à distance, mais terrible de près;
-observer que les herbages, la cour des fermes et parfois les chemins
-sont hantés de gigantesques créatures pourvues de cornes menaçantes,
-monstres peut-être débonnaires, en tout cas silencieux, qu’on peut
-flairer assez indiscrètement sans qu’ils s’en formalisent, mais qui ne
-livrent pas leur arrière-pensée; éprouver, à la suite d’expériences
-humiliantes et pénibles, qu’il n’est pas permis d’obéir indistinctement
-à toutes les lois de la nature dans la demeure des dieux; reconnaître
-que la cuisine est le lieu privilégié et le plus agréable de cette
-demeure divine, bien qu’on n’y puisse séjourner à cause de la
-cuisinière, puissance considérable mais jalouse; s’assurer que les
-portes sont des volontés importantes et capricieuses qui parfois mènent
-à la félicité, mais qui le plus souvent, hermétiquement closes, muettes
-et rigides, hautaines et sans cœur, restent sourdes à toutes les
-supplications; admettre, une fois pour toutes, que les biens essentiels
-de l’existence, les bonheurs incontestables, généralement emprisonnés
-dans les marmites et les casseroles, sont inaccessibles; savoir les
-regarder avec une indifférence laborieusement acquise, s’exercer à les
-ignorer en se disant qu’il s’agit là d’objets probablement sacrés,
-puisqu’il suffit de les effleurer du bout d’une langue respectueuse pour
-déchaîner, magiquement, la colère unanime de tous les dieux de la
-maison...
-
- *
-
- * *
-
-Et puis, que penser de la table sur laquelle se passent tant de choses
-qu’on ne peut deviner? des fauteuils ironiques où il est défendu de
-dormir, des plats et des assiettes qui ne contiennent plus rien
-lorsqu’on vous les confie? de la lampe qui chasse les ténèbres, et de
-l’âtre qui met en fuite les jours froids?... Que d’ordres, que de
-dangers, que de défenses, que de problèmes, que d’énigmes qu’il faut
-classer dans la mémoire surchargée!... Et comment concilier tout cela
-avec d’autres lois, d’autres énigmes plus vastes et plus impérieuses,
-qu’on porte en soi, dans son instinct, qui surgissent et se développent
-d’heure en heure, qui viennent du fond des temps et de la race,
-envahissent le sang, les muscles et les nerfs, et s’affirment soudain
-plus irrésistibles et plus puissantes que la douleur, l’ordre même du
-maître et la crainte de la mort? Ainsi pour ne citer que cet exemple,
-lorsque l’heure du sommeil a sonné pour les hommes, on s’est retiré dans
-sa niche, entouré des ténèbres, du silence et de la solitude formidable
-de la nuit. Tout dort dans la maison du maître. On se sent très petit et
-très faible en présence du mystère. On sait que l’ombre est peuplée
-d’ennemis qui se glissent et attendent. On suspecte les arbres, le vent
-qui passe et les rayons de lune. On voudrait se cacher et se faire
-oublier en retenant son souffle. Pourtant il faut veiller; il faut, au
-moindre bruit, sortir de sa retraite, affronter l’invisible et troubler
-brusquement le silence imposant des étoiles au risque d’attirer sur soi
-seul le malheur ou le crime qui chuchote. Quel que soit l’ennemi, fût-il
-l’homme, c’est-à-dire le frère même du dieu qu’il s’agit de défendre, il
-faut l’attaquer aveuglément, lui sauter à la gorge, planter des dents,
-peut-être sacrilèges, dans de la chair humaine, oublier les prestiges
-d’une main et d’une voix pareilles à celles du maître, ne jamais se
-taire, ne jamais fuir, ne jamais se laisser tenter ni corrompre, et,
-perdu dans la nuit sans secours, prolonger l’alarme héroïque jusqu’au
-dernier soupir. Voilà le grand devoir légué par les ancêtres, le devoir
-essentiel et plus fort que la mort, que la volonté même et la colère de
-l’homme ne peuvent rebuter. C’est toute notre humble histoire liée à
-celle du chien dans nos premières luttes contre tout ce qui respirait;
-c’est toute cette humble et effrayante histoire, qui renaît chaque nuit
-dans la mémoire primitive de notre ami des mauvais jours. Et quand, dans
-nos demeures plus sûres, il nous arrive de le punir d’un zèle
-intempestif, il nous lance un regard de reproche étonné, comme pour nous
-signifier que nous sommes dans l’erreur, et que, si nous perdons de vue
-la clause capitale du pacte d’alliance qu’il a fait avec nous au temps
-où nous habitions les cavernes, les forêts et les marécages, il y reste
-fidèle malgré nous et demeure plus près de la vérité éternelle de la vie
-qui est pleine d’embûches et de forces hostiles.
-
- *
-
- * *
-
-Mais que de soins et que d’études pour arriver à remplir sagement ce
-devoir! Et qu’il s’est compliqué depuis le temps des grottes
-silencieuses et des grands lacs déserts! C’était si simple, alors, si
-clair et si facile! L’antre solitaire s’ouvrait au flanc du mont, et
-tout ce qui s’avançait, tout ce qui remuait à l’horizon des plaines ou
-des bois, était l’ennemi indubitable!... Mais aujourd’hui, on ne sait
-plus... Il faut se mettre au courant d’une civilisation qu’on
-désapprouve, avoir l’air de comprendre mille choses incompréhensibles...
-Ainsi, il paraît évident que désormais le monde entier n’appartient plus
-au maître, que sa propriété consent à d’inexplicables limites... Il est
-donc tout d’abord nécessaire qu’on sache exactement où commence et où
-finit le domaine sacré. Que doit-on tolérer, que faut-il
-interdire?--Voilà la route où tout le monde, le pauvre même, a le droit
-de passer. Pourquoi?--On n’en sait rien; c’est un fait qu’on déplore
-mais qu’on doit accepter. Heureusement, par contre, voici le beau
-sentier, le sentier réservé, que nul ne peut fouler. Ce sentier est
-fidèle aux saines traditions; il importe de ne pas le perdre de vue;
-c’est par lui que les problèmes difficiles font leur entrée dans
-l’existence quotidienne. Voulez-vous un exemple?--On dort tranquillement
-dans un rai de soleil qui recouvre de perles mouvantes et folâtres le
-seuil de la cuisine. Les pots de porcelaines s’amusent à se pousser du
-coude et à se bousculer au bord des tablettes garnies de dentelles de
-papier. Les casseroles de cuivre jouent à éparpiller des taches de
-lumière sur les murs blancs et lisses. Le fourneau maternel chantonne
-doucement en berçant trois marmites qui dansent avec béatitude, et par
-le petit trou qui éclaire son ventre, pour narguer le bon chien qui ne
-peut approcher, lui tire constamment une langue de feu. L’horloge, qui
-s’ennuie dans son armoire de chêne en attendant qu’elle sonne l’heure
-auguste du repas, fait aller et venir son gros nombril doré, et les
-mouches sournoises agacent les oreilles. Sur la table éclatante reposent
-un poulet, un lièvre, trois perdreaux, à côté d’autres choses qu’on
-appelle fruits ou légumes: petits pois, haricots, pêches, melons,
-raisins, et qui ne valent rien. La cuisinière vide un grand poisson
-d’argent et jette les entrailles (au lieu de les offrir!) dans la boîte
-aux ordures.--Ah! la boîte aux ordures! trésor inépuisable, réceptacle
-d’aubaines, joyau de la maison! On en aura sa part, exquise et
-subreptice, mais il ne convient pas qu’on ait l’air de savoir où elle se
-trouve. Il est strictement interdit d’y fouiller. L’homme défend ainsi
-maintes choses agréables, et la vie serait morne et les jours seraient
-nus s’il fallait obéir à tous les commandements de l’office, de la cave
-et de la salle à manger. Par bonheur il est distrait et ne se souvient
-pas longtemps des ordres qu’il prodigue. On le trompe aisément. On
-arrive à ses fins et l’on fait ce qu’on veut, pourvu qu’avec patience on
-sache attendre l’heure. On est soumis à l’homme et il est le seul dieu;
-mais on n’en à pas moins sa morale personnelle, précise, imperturbable,
-qui proclame hautement que les actes défendus deviennent très licites
-par le fait même qu’ils s’accomplissent à l’insu du maître. C’est
-pourquoi fermons l’œil attentif qui a vu. Ayons l’air de dormir en
-rêvant à la lune.--Tiens! on frappe doucement à la fenêtre bleue qui
-donne sur le jardin.--Qu’est-ce donc?--Rien, une branche d’aubépine qui
-vient voir ce qu’on fait dans la cuisine fraîche.--Les arbres sont
-curieux et souvent agités; mais ils ne comptent point, on n’a rien à
-leur dire, ils sont irresponsables, ils obéissent au vent qui n’a pas de
-principes.--Mais quoi?--J’entends des pas!...--Debout, l’oreille en
-pointe et le nez en action!...--Non! c’est le boulanger qui s’approche
-de la grille, tandis que le facteur ouvre une petite porte dans la haie
-de tilleuls.--Ils sont connus, c’est bien... Ils apportent quelque
-chose, on peut les saluer; et la queue, circonspecte, s’agite deux ou
-trois fois, avec un sourire protecteur. Autre alerte! Qu’est-ce
-encore?--Une voiture s’arrête devant le perron. Ah! ceci est plus
-grave!... Le problème est complexe.--Il importe avant tout de
-copieusement injurier les chevaux, grandes bêtes orgueilleuses, toujours
-endimanchées et toujours en sueur, qui ne répondent pas. Cependant on
-examine du coin de l’œil les personnages qui descendent.--Ils sont bien
-mis et semblent pleins d’assurance. Ils vont probablement s’asseoir à la
-table des dieux. Il convient d’aboyer sans aigreur, avec une nuance de
-respect, pour montrer que l’on fait son devoir, mais qu’on le fait avec
-intelligence. Néanmoins on nourrit quelque arrière-soupçon, et dans le
-dos des hôtes, à la dérobée, on hume l’air avec persévérance et d’un air
-entendu, afin de démêler les intentions cachées.
-
- *
-
- * *
-
-Mais des pas clopinants sonnent autour de la cuisine. Cette fois c’est
-le pauvre qui traîne sa besace; l’ennemi essentiel, l’ennemi spécifique,
-l’ennemi héréditaire, le descendant direct de celui qui rôdait autour de
-la caverne encombrée d’ossements qu’on revoit tout à coup dans la
-mémoire de la race. Ivre d’indignation, l’aboi entrecoupé, les dents
-multipliées par la haine et la rage, on va saisir aux grègues
-l’irréconciliable adversaire, lorsque la cuisinière, armée de son balai,
-sceptre ancillaire et parjure, vient protéger le traître; et l’on est
-obligé de rentrer dans sa niche, où, l’œil rempli de flammes
-impuissantes et torves, on gronde des malédictions effroyables mais
-vaines, en songeant à part soi que c’est la fin de tout, qu’il n’y a
-plus de lois et que l’espèce humaine a perdu la notion du juste et de
-l’injuste...
-
-Est-ce tout?--Pas encore, car la plus petite vie se compose
-d’innombrables devoirs, et c’est un long travail que de s’organiser une
-existence heureuse sur la limite de deux mondes aussi différents que le
-monde des bêtes et le monde des hommes. Comment nous en tirerions-nous
-s’il nous fallait servir, tout en restant dans notre sphère, une
-divinité non plus imaginaire et semblable à nous-mêmes puisqu’elle est
-née de nos pensées, mais un dieu bien visible, toujours présent,
-toujours actif et aussi étranger, aussi supérieur à notre être que nous
-le sommes au chien?
-
- *
-
- * *
-
-A présent, pour en revenir à _Pelléas_, il sait à peu près ce qu’il faut
-faire et comment se conduire dans l’enceinte du maître. Mais le monde ne
-finit pas aux portes des maisons et de l’autre côté des murs et de la
-haie il y a un univers dont on n’a plus la garde, où l’on n’est plus
-chez soi, où les relations sont changées. De quelle façon se tenir dans
-la rue, dans les champs, sur le marché, dans les boutiques? A la suite
-d’observations difficiles et délicates, il comprend qu’il sied de ne pas
-obéir aux appels étrangers, d’être poli avec indifférence envers
-les inconnus qui vous caressent. Il faut ensuite accomplir
-consciencieusement certains devoirs de mystérieuse courtoisie envers ses
-frères les autres chiens, respecter les poules et les canards, n’avoir
-pas l’air de remarquer les gâteaux du pâtissier qui se prélassent
-insolemment à portée de la langue, témoigner aux chats qui, sur le seuil
-des portes, vous provoquent par d’affreuses grimaces un mépris
-silencieux mais qui se souviendra, et ne pas oublier qu’il est licite et
-même louable de poursuivre et d’étrangler les souris, les rats, les
-lapins sauvages et généralement tous les animaux (on doit le reconnaître
-à des marques secrètes) qui n’ont pas encore fait leur paix avec
-l’homme.
-
- *
-
- * *
-
-Tout cela et tant d’autres choses!... Était-il étonnant que _Pelléas_
-parût souvent pensif en face de ces problèmes sans nombre, et que son
-humble et doux regard fût parfois si profond et si grave, si chargé de
-soucis et si plein de questions illisibles?
-
-Hélas! il n’a pas eu le temps d’achever la lourde et longue tâche que la
-nature impose à l’instinct qui s’élève pour se rapprocher d’une région
-plus claire... Un mal assez mystérieux et qui semble spécialement punir
-le seul animal qui parvienne à sortir du cercle où il est né, un mal
-indéfini qui emporte par centaines les petits chiens intelligents, est
-venu mettre fin aux destinées et à l’éducation heureuse de _Pelléas_. Je
-le vis, durant deux ou trois jours, et chancelant déjà tragiquement sous
-le poids énorme de la mort, se réjouir encore de la moindre caresse...
-Et maintenant tant d’efforts vers un peu plus de lumière, tant d’ardeur
-à aimer, de courage à comprendre, tant de joie affectueuse, tant de bons
-regards dévoués qui se tournaient vers l’homme pour demander son aide
-contre d’injustes et d’inexplicables souffrances, tant de frêles lueurs
-qui venaient de l’abîme profond d’un monde qui n’est plus le nôtre, tant
-de petites habitudes presque humaines reposent tristement sous un large
-sureau et dans la froide terre, en un coin du jardin.
-
- *
-
- * *
-
-L’homme aime le chien, mais qu’il l’aimerait davantage s’il considérait,
-dans l’ensemble inflexible des lois de la nature, l’exception unique
-qu’est cet amour qui parvient à percer, pour se rapprocher de nous, les
-cloisons, partout ailleurs imperméables, qui séparent les espèces! Nous
-sommes seuls, absolument seuls sur cette planète de hasard, et parmi
-toutes les formes de la vie qui nous entourent, pas une, hors le chien,
-n’a fait alliance avec nous. Quelques êtres nous craignent, la plupart
-nous ignorent, et aucun ne nous aime. Nous avons, dans le monde des
-plantes, des esclaves muettes et immobiles, mais elles nous servent
-malgré elles. Elles subissent simplement nos lois et notre joug. Ce sont
-des prisonnières impuissantes, des victimes incapables de fuir mais
-silencieusement rebelles, et sitôt que nous les perdons de vue elles
-s’empressent de nous trahir et retournent à leur liberté sauvage et
-malfaisante d’autrefois. S’ils avaient des ailes, la rose et le blé
-fuiraient à notre approche comme fuient les oiseaux. Parmi les animaux,
-nous comptons quelques serviteurs qui ne se sont soumis que par
-indifférence, par lâcheté ou par stupidité: le cheval incertain et
-poltron qui n’obéit qu’à la douleur et ne s’attache à rien, l’âne passif
-et morne qui ne reste près de nous que parce qu’il ne sait que faire ni
-où aller, mais garde cependant, sous la trique ou le bât, son idée de
-derrière les oreilles; la vache et le bœuf, heureux pourvu qu’ils
-mangent et dociles parce que depuis des siècles ils n’ont plus une
-pensée à eux; le mouton ahuri qui n’a d’autre maître que l’épouvante; la
-poule fidèle à la basse-cour parce qu’on y trouve plus de maïs et de
-froment que dans la forêt prochaine. Je ne parle pas du chat pour qui
-nous ne sommes qu’une proie trop grosse et immangeable, du chat féroce
-dont l’oblique dédain ne nous tolère que comme des parasites encombrants
-dans notre propre logis. Lui du moins nous maudit dans son cœur
-mystérieux, mais tous les autres vivent près de nous comme ils vivraient
-près d’un rocher ou près d’un arbre. Ils ne nous aiment pas, ne nous
-connaissent pas, nous remarquent à peine. Ils ignorent notre vie, notre
-mort, notre départ, notre retour, notre tristesse, notre joie, notre
-sourire. Ils n’entendent même pas le son de notre voix dès qu’elle ne
-menace plus, et quand ils nous regardent, c’est avec l’effarement
-méfiant du cheval, dans l’œil duquel passe encore l’affolement de l’élan
-ou de la gazelle qui nous voit pour la première fois; ou avec la morne
-stupeur des ruminants qui ne nous considèrent que comme un accident
-momentané et inutile de l’herbage.
-
- *
-
- * *
-
-Depuis des milliers d’années ils sont à nos côtés aussi étrangers à nos
-pensées, à notre affection, à nos mœurs que si la moins fraternelle des
-étoiles les avait laissés choir d’hier sur notre globe. Dans l’espace
-sans bornes qui sépare l’homme de tous les autres êtres, nous n’avons
-réussi à leur faire faire, à force de patience, que deux ou trois pas
-illusoires. Et si demain, laissant intacts leurs sentiments à notre
-égard, la nature leur donnait l’intelligence et les armes nécessaires
-pour nous vaincre, j’avoue que je me méfierais de la vengeance emportée
-du cheval, des représailles obstinées de l’âne et de la rancune enragée
-du mouton. Je fuirais le chat comme je fuirais le tigre; et même la
-bonne vache, solennelle et somnolente, ne m’inspirerait qu’une confiance
-sur ses gardes. Quant à la poule, l’œil rond et rapide, comme à la
-découverte d’une limace ou d’un ver, je suis sûr qu’elle me dévorerait
-sans se douter de rien.
-
- *
-
- * *
-
-Or, dans cette indifférence et cette incompréhension totale où demeure
-tout ce qui nous environne, dans ce monde incommunicable où tout a son
-but hermétiquement renfermé en lui-même, où toute destinée est
-circonscrite en soi, où il n’y a entre les êtres d’autres rapports que
-ceux de bourreaux à victimes, de mangeurs à mangés, où rien ne peut
-sortir de sa sphère étanche, où la mort seule établit de cruelles
-relations de cause à effet entre les vies voisines, où la plus légère
-sympathie n’a jamais fait un saut conscient d’une espèce à une autre,
-seul, parmi tout ce qui respire sur cette terre, un animal est parvenu à
-rompre le cercle fatidique, à s’évader de soi pour bondir jusqu’à nous,
-à franchir définitivement l’énorme zone de ténèbres, de glace et de
-silence qui isole chaque catégorie d’existences dans le plan
-inintelligible de la nature. Cet animal, notre bon chien familier, si
-simple et si peu étonnant que nous paraisse aujourd’hui ce qu’il a fait,
-en se rapprochant aussi sensiblement d’un monde dans lequel il n’était
-pas né et auquel il n’était pas destiné, a cependant accompli l’un des
-actes les plus insolites et les plus invraisemblables que nous puissions
-trouver dans l’histoire générale de la vie. Quand cette reconnaissance
-de l’homme par la bête, quand ce passage extraordinaire de l’ombre à la
-lumière s’est-il effectué? Est-ce nous qui avons cherché le caniche, le
-molosse ou le lévrier parmi les loups ou les chacals, ou si c’est lui
-qui est venu spontanément à nous? Nous n’en savons rien. Si loin que
-s’étendent les annales humaines, il est à nos côtés comme à présent,
-mais que sont les annales humaines au regard des temps sans témoignages?
-Toujours est-il que le voilà dans nos demeures aussi ancien, aussi bien
-à sa place, aussi parfaitement adapté à nos mœurs que s’il avait paru
-sur cette terre et tel qu’il est, en même temps que nous. Nous n’avons
-pas à acquérir sa confiance ni son amitié, il naît notre ami; les yeux
-encore fermés, il croit déjà en nous: dès avant sa naissance il s’est
-donné à l’homme. Mais le mot «ami» ne peint pas exactement son culte
-affectueux. Il nous aime et nous vénère comme si nous l’avions tiré du
-néant. Il est avant tout notre créature pleine de gratitude et plus
-dévouée que la prunelle de nos yeux. Il est notre esclave intime et
-passionné, que rien ne décourage, que rien ne rebute, en qui rien
-n’altère la foi ardente ni l’amour. Il a résolu d’une manière admirable
-et touchante le problème effrayant que la sagesse humaine aurait à
-résoudre si une race divine venait occuper notre globe. Il a loyalement,
-religieusement, irrévocablement reconnu la supériorité de l’homme et
-s’est livré à lui corps et âme, sans arrière-pensée, sans esprit de
-retour, ne réservant de son indépendance, de son instinct et de son
-caractère que la petite part indispensable pour continuer la vie
-prescrite par la nature à son espèce. Avec une certitude, une
-désinvolture et une simplicité qui nous surprennent un peu, nous jugeant
-meilleurs et plus puissants que tout ce qui existe, il trahit, à notre
-profit, tout le règne animal auquel il appartient, et renie sans
-scrupule sa race, ses proches, sa mère et même ses petits.
-
- *
-
- * *
-
-Mais il ne nous aime pas seulement dans sa conscience et son
-intelligence, c’est l’instinct de sa race, l’inconscient tout entier de
-son espèce, semble-t-il, qui ne pense qu’à nous et ne songe qu’à nous
-être utile. Pour nous mieux servir, pour mieux s’adapter à nos besoins
-divers, il a pris toutes les formes et a su varier à l’infini les
-facultés, les aptitudes qu’il met à notre disposition. Faut-il qu’il
-nous aide à poursuivre le gibier dans les plaines? ses jambes
-s’allongent démesurément, son museau s’effile, ses poumons
-s’élargissent, il devient plus rapide que le cerf. Notre proie se
-cache-t-elle sous bois? le génie docile de l’espèce, prévenant nos
-désirs, nous offre le basset, une sorte de serpent presque apode qui se
-glisse dans les fourrés les plus épais. Demandons-nous qu’il mène nos
-troupeaux? le même génie complaisant lui octroie la taille,
-l’intelligence, l’énergie et la vigilance nécessaires. Le destinons-nous
-à garder et à défendre notre maison? sa tête s’arrondit et devient
-monstrueuse, afin que sa mâchoire soit plus puissante, plus redoutable
-et plus tenace. Descendons-nous avec lui vers le Sud? son poil
-s’accourcit et s’allège pour qu’il puisse fidèlement nous accompagner
-sous les rayons d’un soleil plus ardent. Remontons-nous vers le Nord?
-ses pieds s’élargissent pour mieux fouler la neige, sa fourrure
-s’épaissit afin que le froid ne l’oblige pas à nous abandonner. N’est-il
-destiné qu’à nos jeux, à amuser l’oisiveté de nos regards, à orner et à
-animer le logis? il se revêt d’une grâce et d’une élégance souveraines,
-il se fait plus petit qu’une poupée pour s’endormir sur nos genoux au
-coin du feu, ou consent même, si notre caprice l’exige, à paraître un
-peu ridicule pour nous plaire.
-
-Vous ne trouverez pas dans l’immense creuset de la nature, un seul être
-vivant qui ait montré une souplesse analogue, une pareille abondance de
-formes, une aussi prodigieuse facilité d’adaptation à nos désirs. C’est
-que, dans le monde que nous connaissons, parmi les génies de la vie,
-divers et primitifs, qui président à l’évolution des espèces, il n’en
-existe aucun, hormis celui du chien, qui se soit jamais soucié de la
-présence de l’homme.
-
-On dira peut-être que nous avons su transformer presque aussi
-profondément certains de nos animaux domestiques, nos poules, nos
-pigeons, nos canards, nos chats, nos lapins, par exemple. Oui,
-peut-être, bien que ces transformations ne soient pas comparables à
-celles du chien et que le genre de services que nous rendent ces animaux
-demeure pour ainsi dire invariable. En tout cas, que cette impression
-soit purement imaginaire ou réponde à une réalité, il ne semble pas que
-l’on sente dans ces transformations la même bonne volonté inépuisable et
-prévenante, le même amour sagace exclusif. Du reste, il est parfaitement
-probable que le chien, ou plutôt le génie inaccessible de sa race, ne
-s’inquiète guère de nous, et que nous ayons simplement su tirer parti
-d’aptitudes variées offertes par les hasards abondants de la vie. Il
-n’importe; comme nous ne savons rien du fond des choses, il faut bien
-que nous nous attachions aux apparences, et il est doux de constater
-qu’au moins en apparence, il y a sur la planète, où nous sommes
-solitaires comme des rois méconnus, un être qui nous aime.
-
- *
-
- * *
-
-Quoi qu’il en soit de ces apparences, il n’en est pas moins certain que
-dans l’ensemble des créatures intelligentes qui ont des droits, des
-devoirs, une mission et une destination, le chien est un animal vraiment
-privilégié. Il occupe dans ce monde une situation unique et enviable
-entre toutes. Il est le seul être vivant qui ait trouvé et reconnaisse
-un dieu indubitable, tangible, irrécusable et définitif. Il sait à quoi
-dévouer le meilleur de soi. Il sait à qui se donner au-dessus de
-lui-même. Il n’a pas à chercher une puissance parfaite, supérieure et
-infinie dans les ténèbres, les mensonges successifs, les hypothèses et
-les rêves. Elle est là, devant lui et il se meut dans sa lumière. Il
-connaît les devoirs suprêmes que nous ignorons tous. Il a une morale qui
-surpasse tout ce qu’il découvre en lui-même, et qu’il peut pratiquer
-sans scrupule et sans crainte. Il possède la vérité dans sa plénitude.
-Il a un idéal positif et certain.
-
-Et c’est ainsi que l’autre jour, avant sa maladie, je voyais mon petit
-_Pelléas_, assis au pied de ma table de travail, la queue soigneusement
-repliée sous les pattes, la tête un peu penchée pour mieux m’interroger,
-à la fois attentif et tranquille, comme doit l’être un saint en présence
-de Dieu. Il était heureux du bonheur que nous ne connaîtrons peut-être
-jamais, puisque ce bonheur naissait du sourire et de l’approbation d’une
-vie incomparablement plus haute que la sienne. Il était là étudiant,
-buvant tous mes regards et y répondait gravement, comme d’égal à égal,
-pour m’apprendre sans doute que du moins par les yeux, l’organe presque
-immatériel qui transformait en intelligence affectueuse la lumière dont
-nous jouissions, il savait bien qu’il me disait tout ce que l’amour
-devait dire. Et le voyant ainsi, jeune ardent et croyant, m’apportant,
-en quelque sorte, du fond de la nature infatigable, des nouvelles toutes
-fraîches de la vie, confiant, émerveillé comme s’il eût été le premier
-de sa race qui vînt inaugurer la terre et que l’on fût encore aux
-premiers jours du monde, j’enviais l’allégresse de sa certitude, et je
-me disais que le chien qui rencontre un bon maître est plus heureux que
-celui-ci dont la destinée plonge encore de toutes parts dans l’ombre.
-
-
-
-
-LE TEMPLE DU HASARD
-
-
-J’ai sacrifié,--car c’est un cruel sacrifice que de renoncer aux
-jeux incomparables des étoiles et de la lune sur la divine
-Méditerranée,--j’ai sacrifié quelques soirées de mon séjour au pays du
-soleil à interroger, dans le plus somptueux, le plus actif et le plus
-exclusif de ses temples, le dieu le plus obscur de notre terre.
-
-Ce temple se dresse là-bas, à Monte-Carlo, sur un rocher que baigne
-l’éblouissante lumière de la mer et du ciel. Des jardins enchantés, où
-s’épanouissent en janvier toutes les fleurs du printemps, de l’été et de
-l’automne, des bosquets odorants, qui n’empruntent aux saisons ennemies
-que leurs sourires et leurs parfums, précèdent son parvis. L’oranger,
-l’arbre entre tous adorable, le citronnier, le palmier, le mimosa lui
-font une ceinture d’allégresse. Des escaliers royaux y conduisent les
-peuples. Mais il faut bien le reconnaître, l’édifice n’est pas digne de
-l’admirable site qu’il domine, des collines délicieuses, du golfe d’azur
-et d’émeraude, des verdures bienheureuses qui l’entourent. Il n’est pas
-digne non plus du Dieu qu’il abrite ni de l’idée qu’il représente. Il
-est platement emphatique et hideusement boursouflé. Il évoque la basse
-insolence, l’outrecuidance encore obséquieuse du valet enrichi. A
-l’examen, on constate qu’il est solide et vaste; pourtant, il a l’air
-mesquin et provisoire des monuments prétentieusement lamentables de nos
-expositions universelles. On a logé le père auguste du Destin dans une
-sorte de meringue ornée de fruits confits et de tourelles de sucre.
-Peut-être est-ce à dessein que la demeure est ridicule... On a craint
-d’avertir ou d’effrayer la foule. On tenait probablement à lui faire
-croire que le plus bienveillant, le plus frivole, le plus
-inoffensivement capricieux, le moins sérieux des dieux attendait ses
-fidèles sur un trône de gâteaux dans cette pièce montée. Il n’en est
-rien. Une divinité mystérieuse et grave, une force souveraine et sage,
-harmonieuse et sûre règne là. Il eût fallu l’asseoir en un palais de
-marbre, nu et sévère, simple et colossal, haut et large, glacial et
-religieux, géométrique et inflexible, affirmatif et écrasant.
-
- *
-
- * *
-
-Le dedans répond au dehors. Les salles sont spacieuses mais banalement
-magnifiques. Les hiérodules de la chance, les croupiers ennuyés,
-indifférents et monotones ont l’air de commis endimanchés. Ce ne sont
-pas les prêtres, mais les petits employés du hasard. Les rites et les
-objets du culte sont vulgaires et familiers: quelques tables, des
-chaises; ici, une sorte de cuvette ou de cylindre qui tourne au centre
-de l’autel, une minuscule bille d’ivoire qui roule en sens inverse de la
-cuvette; là, quelques jeux de cartes, et c’est tout. Il n’en faut pas
-davantage pour évoquer l’incommensurable puissance qui tient les astres
-en suspens.
-
- *
-
- * *
-
-Autour des tables se pressent les fidèles. Chacun d’eux porte en soi des
-espérances, une foi, des tragédies, des comédies diverses et invisibles.
-Voici, je pense, le lieu du monde où s’accumulent et se dépensent en
-pure perte le plus de force nerveuse et de passions humaines. Voici le
-lieu néfaste, où la substance sans pareille et peut-être divine, qui en
-tout autre endroit opère des miracles féconds, des prodiges de force, de
-beauté et d’amour, voici le lieu funeste où la fleur spirituelle, le
-fluide le plus précieux de la planète s’égare irrémédiablement dans le
-néant!... On ne saurait imaginer gaspillage plus criminel. Cette force
-inutile, qui ne sait où aller ni à quoi s’employer, qui ne trouve ni
-porte ni fenêtre, ni objet ni levier, vient flotter sur la table comme
-une ombre mortelle, retombe sur soi, et crée une atmosphère
-particulière, une sorte de silence qui est comme la fièvre du silence
-véritable. Dans ce silence malsain, la voix du petit rond-de-cuir de la
-Fatalité nasille la formule sacrée: «Faites vos jeux, Messieurs, faites
-vos jeux!» C’est-à-dire, faites au dieu caché le sacrifice nécessaire
-pour qu’il se manifeste. Alors, sortie çà et là de la foule, une main
-illuminée de certitude pose impérieusement sur des chiffres indubitables
-le fruit d’une année de travail. D’autres adorateurs, plus rusés, plus
-circonspects, moins confiants, composent avec le sort, éparpillent leurs
-chances, supputent des probabilités illusoires, et, après avoir étudié
-l’humeur et le caractère particulier du génie de la table, lui tendent
-des pièges complexes et savants. D’autres, enfin, livrent à l’aventure,
-aux caprices du nombre, une portion considérable de leur bonheur ou de
-leur vie.
-
-Mais déjà retentit la seconde formule: «Rien ne va plus!» c’est-à-dire,
-le dieu va parler. A ce moment, un œil qui percerait le voile débonnaire
-des apparences, verrait distinctement épars sur l’humble tapis vert
-(sinon actuellement, tout au moins en puissance, car un coup est
-rarement isolé, et qui joue aujourd’hui son superflu jouera demain tout
-ce qu’il possède), un champ de blé qui mûrit au soleil à mille lieues de
-là; tout à côté, dans d’autres cases, un pré, un bois, un château sous
-la lune, une boutique au fond d’une petite ville, le lit d’une
-prostituée, une troupe de scribes et de comptables penchés sur les
-grands livres dans des bureaux obscurs, des paysans qui peinent sous la
-pluie, des centaines d’ouvrières travaillant de l’aube à la nuit en des
-chambres meurtrières, des mineurs dans la mine, des matelots sur leur
-navire, les joyaux de la débauche, de l’amour ou de la gloire, une
-prison, une usine, de la joie, de la misère, de l’injustice, de la
-cruauté, de l’avarice, des crimes, des privations, des sanglots... Tout
-cela repose là, bien tranquillement, dans ces petits tas d’or qui
-sourient, dans ces bouts de papier si légers qui fixent les désastres
-qu’une existence entière ne pourra plus déplacer. Les moindres
-mouvements étriqués et timides de ces médailles jaunes et de ces billets
-bleus vont se répercuter et s’amplifier au loin, dans le monde réel,
-dans les rues, dans les plaines, dans les arbres, dans le sang, dans les
-cœurs. Ils vont démolir la maison où moururent les parents, enlever à
-l’aïeul son fauteuil coutumier, donner un autre maître au village
-étonné, fermer un atelier, priver de pain les enfants d’un faubourg,
-détourner le cours d’une rivière, arrêter ou briser une vie, et dénouer
-à l’infini, dans le temps et l’espace, la chaîne ininterrompue des
-effets et des causes. Mais nulle de ces vérités retentissantes ne fait
-entendre un murmure indiscret. Il y a ici plus d’Euménides endormies
-qu’aux marches empourprées du palais des Atrides; mais leur réveil et
-leurs cris de douleur se dissimulent au fond des cœurs. Rien ne trahit,
-rien ne présage qu’un certain nombre de malheurs planent sur
-l’assistance et choisissent leurs victimes. Seuls, les yeux
-s’agrandissent un peu, cependant que les mains torturent sournoisement
-un crayon, un chiffon de papier. Pas un mot, pas un geste insolite.
-L’attente moite est immobile. C’est le lieu des drames sans voix, des
-combats étouffés, des désespoirs qui ne sourcillent point, des tragédies
-masquées de silence, des destinées muettes qui s’effondrent dans une
-atmosphère de mensonges qui absorbe tous les bruits.
-
- *
-
- * *
-
-Pendant ce temps, la petite boule tourne sur le cylindre, et je songe à
-tout ce que détruit la puissance formidable que lui confère un
-détestable pacte. A chaque fois qu’elle part ainsi à la recherche de la
-mystérieuse réponse, elle anéantit tout autour d’elle les restes
-suprêmes et essentiels de notre seule morale sociale d’aujourd’hui: je
-veux dire la valeur de l’argent. Anéantir la valeur de l’argent pour lui
-substituer un idéal plus haut serait œuvre excellente; mais l’anéantir
-pour laisser à sa place le néant pur et simple est, j’imagine, l’un des
-attentats les plus graves que l’on puisse commettre contre notre
-évolution actuelle. Envisagé d’un certain point de vue et purifié de ses
-vices accidentels, l’argent est, somme toute, un très respectable
-symbole: il représente l’effort et le travail humain; il est, en
-général, le fruit de sacrifices méritoires et de nobles fatigues. Or,
-ici, ce symbole, l’un des derniers que nous possédions, est
-quotidiennement et publiquement bafoué. Subitement, en face du caprice
-d’un petit objet insignifiant comme un jouet d’enfant, dix années de
-labeur, de sagesse consciencieuse, de devoirs patiemment supportés,
-perdent toute importance. Si l’on n’avait pris soin d’isoler ce
-phénomène monstrueux sur un rocher unique, il n’est pas d’organisme
-social qui eût résisté à son rayonnement délétère. Même à présent, dans
-son isolement de pestiféré, cette influence dévastatrice s’étend à des
-distances qu’on n’avait pas prévues. On la sent telle, cette influence,
-si nécessaire, si maléfique et si profonde, qu’au sortir de ce palais
-maudit où l’or ruisselle incessamment à rebours de la conscience
-humaine, on s’étonne que la vie normale continue, que des ouvriers
-résignés consentent à entretenir les pelouses qui précèdent le monument
-funeste, que de malheureux gardes, pour un salaire dérisoire, veillent
-sur son enceinte, et qu’une pauvre petite vieille, au bas des escaliers
-de marbre, parmi les allées et venues des joueurs enrichis ou ruinés,
-s’obstine, depuis des années, à vivoter péniblement en offrant aux
-passants des oranges, des amandes, des noisettes et des boites
-d’allumettes de deux sous...
-
- *
-
- * *
-
-Tandis que nous réfléchissons ainsi, la bille d’ivoire ralentit sa
-course circulaire, et se met à sautiller comme un insecte babillard sur
-les trente-sept cases qui la sollicitent. C’est la sentence irrévocable.
-Étrange infirmité de nos yeux, de nos oreilles et de ce cerveau dont
-nous sommes si fers! Étranges secrets des lois les plus élémentaires de
-notre globe! De la seconde où la bille s’est mise en mouvement, à la
-seconde où elle tombe dans le creux fatidique, sur ce champ de bataille
-long de trois décimètres, sous cette forme puérile et goguenarde, le
-mystère de l’univers inflige à la puissance, à la raison humaines, une
-symbolique, une incessante et décourageante défaite. Réunissez autour de
-cette table tous les savants, tous les devins, tous les voyants, tous
-les illuminés, tous les prophètes, tous les saints, tous les
-thaumaturges, tous les mathématiciens, tous les génies de tous les temps
-et de tous les pays, priez-les qu’ils cherchent dans leur raison, dans
-leur âme, dans leur science, dans leurs cieux, le nombre si prochain, le
-nombre qui déjà affleure le présent, où la petite boule terminera sa
-course; demandez-leur, pour nous prédire ce nombre, qu’ils invoquent
-leurs dieux qui savent tout, leurs pensées qui gouvernent les peuples et
-se flattent de pénétrer les mondes: tous leurs efforts se briseront sur
-celle brève énigme qu’un enfant tiendrait dans sa main et qui ne remplit
-plus la durée d’un clin d’œil. Pas un n’a pu le faire, pas un ne le
-fera.
-
-Et toute la force, toute la certitude de la «Banque», qui est
-l’impassible, l’obstinée, l’inébranlable et toujours victorieuse alliée
-de la sagesse rythmique et totale du hasard, repose uniquement sur la
-constatation de l’impuissance de l’homme à prévoir, ne fût-ce que d’un
-tiers de seconde, ce qui va se passer sous ses yeux. Si, depuis près
-d’un demi-siècle que se déroulent sur ce rocher fleuri ces redoutables
-expériences, il s’était trouvé un seul être qui, durant une après-midi,
-eût déchiré l’enveloppe de mystère qui couvre à chaque coup le petit
-avenir de la bille, la banque aurait sauté, l’entreprise eût sombré.
-Mais cet être anormal ne s’est pas présenté; et la banque sait bien
-qu’il ne viendra jamais s’asseoir à l’une de ses tables. Malgré tout son
-orgueil et toutes ses espérances, on voit donc à quel point l’homme sait
-qu’il ne peut rien savoir.
-
- *
-
- * *
-
-A la vérité, le hasard, au sens où l’entendent les joueurs, est un dieu
-qui n’existe pas. Ils n’adorent qu’un mensonge que chacun d’eux se
-représente sous une forme différente. Chacun d’eux lui prête des lois,
-des habitudes, des préférences d’ailleurs contradictoires dans leur
-ensemble et purement imaginaires. Selon les uns, il favorise certains
-chiffres. Selon d’autres, il obéit à certains rythmes qu’il est facile
-de saisir. Selon d’autres encore, il y a en lui une sorte de justice qui
-finit par donner une valeur égale à chaque groupe de chances. Selon
-d’autres enfin, il lui est impossible de favoriser indéfiniment, au
-bénéfice de la banque, telle série de chances simples. Nous n’en
-finirions pas si nous voulions parcourir tout le _Corpus Juris_
-chimérique de la roulette. Il est vrai que, dans la pratique, la
-répétition indéfinie des mêmes accidents limités, forme forcément des
-groupes de coïncidences où l’œil halluciné du joueur croit entrevoir des
-fantômes de lois. Mais il est vrai aussi qu’à l’épreuve, au moment où
-l’on compte sur l’assistance du fantôme le plus sûr, il s’évanouit
-brusquement et vous laisse face à face avec l’inconnu qu’il masquait. Du
-reste, la plupart des joueurs apportent devant la table verte bien
-d’autres illusions, conscientes ou instinctives et infiniment moins
-justifiables. Presque tous se persuadent que le hasard leur réserve des
-faveurs ou des disgrâces spéciales et préméditées. Presque tous
-imaginent entre la petite sphère d’ivoire et leur présence, leurs
-passions, leurs désirs, leurs vices, leurs vertus, leurs mérites, leur
-puissance spirituelle ou morale, leur beauté, leur génie, l’énigme de
-leur être, leur avenir, leur bonheur et leur vie, je ne sais quel
-rapport innommé mais plausible. Est-il besoin de dire qu’il n’y en à
-aucun; qu’il ne saurait y en avoir?
-
-Cette petite sphère dont ils implorent la sentence, et sur laquelle ils
-espèrent exercer une influence occulte, cette petite boule incorruptible
-a mieux à faire qu’à s’occuper de leurs tristesses ou de leurs joies.
-Elle ne possède que trente ou quarante secondes de mouvement et de vie,
-et, durant ces trente ou quarante secondes, il faut qu’elle obéisse à
-plus de règles éternelles, qu’elle résolve plus de problèmes infinis,
-qu’elle accomplisse plus de devoirs essentiels qu’il n’en tiendra jamais
-dans la conscience ou la compréhension de l’homme. Il faut entre autres
-choses énormes et difficiles, qu’elle concilie, dans sa course si brève,
-ces deux puissances incognoscibles et incommensurables, qui sont
-probablement l’âme biforme de l’univers: la force centrifuge et la force
-centripète. Il faut qu’elle tienne compte de toutes les lois de la
-gravitation, du frottement, de la résistance de l’air, de tous les
-phénomènes de la matière. Il faut qu’elle soit attentive aux moindres
-incidents de la terre et du ciel: car un joueur qui se déplace,
-ébranlant imperceptiblement le parquet de la salle, une étoile qui se
-lève au firmament, l’oblige de modifier ou de recommencer toutes ses
-opérations mathématiques. Elle n’a pas le loisir de jouer le rôle d’une
-déesse bienfaisante ou cruelle aux humains; il lui est interdit de
-négliger une seule des formalités innombrables que l’infini exige de
-tout ce qui se meut en lui. Et lorsque enfin elle arrive au but, elle a
-fait le même travail incalculable que la lune ou les autres planètes
-indifférentes et glaciales qui, là-haut, au dehors, dans l’azur
-transparent, montent majestueusement sur la Méditerranée de saphir et
-d’argent...
-
-Ce long travail, nous l’appelons hasard, ne pouvant donner d’autre nom à
-ce que nous ne comprenons pas encore.
-
-
-
-
-EN AUTOMOBILE
-
-
-Les premières sorties--l’initiation,--sous la garde du maître, ne
-comptent pas. On ne communique pas directement avec la bête
-merveilleuse. Il y a entre elle et nous un intermédiaire encombrant qui
-nous cache son véritable caractère, un truchement plein de réticences
-sournoises; un dompteur responsable, Même le volant, les leviers, les
-manettes entre les doigts, le frein sous le pied, on ne possède point le
-monstre. Sur lui, à nos côtés, veille une volonté trop longtemps
-souveraine, à laquelle, comme un chien fidèle, il demeure
-obséquieusement attaché. Il est encore à demi-humain. On éprouve un peu
-ce que doit éprouver l’apprenti belluaire qui se risque dans la cage aux
-lions sous la protection de son père, dont l’œil et la cravache font
-ramper humblement les fauves asservis. On a hâte d’être seul, en
-présence de l’espace, avec l’animal inconnu créé d’hier. On brûle de
-savoir ce qu’il est en soi, ce qu’il demande, ce qu’il refuse, comment
-il obéit à son maître imprévu; et quelle leçon nouvelle donneront tout à
-coup les horizons nouveaux où vous plonge jusqu’à l’âme une force qui
-sort pour la première fois du réservoir inépuisable des forces
-indisciplinées, afin de vous permettre d’absorber en un jour autant de
-paysages, de ciels et de spectacles, qu’on en absorbait autrefois au
-cours de toute une vie.
-
-Hier, le maître m’a conduit de Paris à Rouen. Ce matin, après m’avoir
-mené hors des portes de la vieille ville aux clochers assemblés, il m’a
-abandonné. Me voilà seul avec l’hippogriffe suspect; seul en rase
-campagne, sur la route déserte, qui de l’azur immaculé de l’horizon de
-gauche, à l’azur encore rose de l’horizon de droite, divise un océan de
-blé coupé de masses d’arbres qui bleuissent au loin, comme les ombrages
-d’un parc démesuré.
-
-Je suis loin des remises et des gares, loin des ateliers secourables. Et
-c’est d’abord une inquiétude obscure et qui n’est pas sans charme. Me
-voici à la merci de la force mystérieuse, mais plus logique que
-moi-même. Un caprice de sa vie cachée, un de ces caprices souvent
-insaisissables, mais qui n’ont jamais tort, et font honte à notre raison
-vaniteuse, et me voilà dans la détresse de la plaine verte et sans
-limites, enchaîné à la masse incomprise que mes bras ne peuvent remuer.
-Pourtant ce monstre, je me dis que j’en sais les secrets. Avant de me
-confier à sa puissance, j’en ai démonté et scruté les organes. Il ronfle
-sous mes pieds et sa physiologie m’est présente. Je connais ses points
-délicats et ses rouages impeccables, ses maladies d’enfance et ses
-infirmités sans remède. On m’a dévoilé son âme et son cœur, et la
-circulation profonde de sa vie. Son âme, c’est l’étincelle électrique
-qui, sept à huit cent fois à la minute, vient enflammer son souffle. Son
-terrible cœur compliqué, c’est d’abord ce carburateur au double visage
-étrange, qui dose, prépare, volatilise l’essence, fée subtile endormie
-depuis la naissance du monde, qu’il rappelle au pouvoir et qu’il unit à
-l’air qui la réveille. Ce mélange redoutable est avidement pompé par le
-gros viscère voisin, qui contient la chambre d’explosion, le piston, les
-soupapes à ressort, toutes les forces vives du moteur. Autour de ces
-viscères qui ne forment qu’un faisceau de flammes, constamment appelée
-pour apaiser l’ardeur intime qui les ronge et les transformerait en une
-coulée de lave, infatigable et toujours refroidie par le radiateur posté
-à l’avant de la voiture, aspirant la fraîcheur des vallons et des
-plaines pour calmer de ses longues caresses glacées les fièvres
-mortelles du travail, circule sans répit l’eau vigilante et pure. Puis
-il y a le _trembleur_, qui règle l’étincelle, et que règle à son tour le
-mouvement même du moteur. L’âme obéit au corps proprement dit, et le
-corps obéit à l’âme dans une harmonie ingénieuse. Mais grâce à une
-élasticité très curieuse de cette harmonie préétablie, une volonté plus
-intelligente ou plus indépendante, qui représente ici la volonté divine,
-la volonté du chauffeur, peut encore améliorer cet admirable équilibre
-de deux forces étrangères et, au moyen de la manette de l’_avance à
-l’allumage_, précipiter l’étincelle au moment le plus favorable, selon
-l’aide ou la résistance des hasards de la route.
-
-Admirons en passant la terminologie spontanée et bizarre, mais non pas
-sotte, qui est comme la langue de la force nouvelle. L’_avance à
-l’allumage_ (qui correspond, dans un autre ordre de phénomènes, _à
-l’avance à l’admission_ des locomotives), est un terme très juste, et il
-serait fort difficile d’exprimer plus simplement et plus sensiblement ce
-qu’il avait à dire. L’allumage, c’est l’inflammation des gaz explosifs
-par l’étincelle électrique; cette explosion peut être avancée ou
-retardée par rapport à la course du piston selon les besoins du moteur.
-Quand on met l’_avance à l’allumage_, l’étincelle jaillit quelque
-millième de seconde avant l’instant où elle devrait logiquement se
-produire; c’est-à-dire avant que le piston arrivé au sommet de sa course
-ait complètement comprimé les gaz et utilisé toute l’énergie de
-l’explosion précédente. Il semble, au premier abord, que cette explosion
-prématurée doive contrarier son mouvement ascensionnel. Il n’en est
-rien; l’expérience prouve qu’on bénéficie du temps infinitésimal que les
-gaz enflammés mettent à se dilater, et probablement d’autres causes
-d’énergie assez obscures. Toujours est-il qu’on accélère étrangement la
-vitesse de la machine. C’est pour ainsi dire le coup de vin versé aux
-travailleurs, une sorte de subterfuge qui lui donne un surcroît de
-puissance anormale. Mais d’où vient donc le terme, et qui en est le
-père? D’où sortent-ils, ces mots qui naissent tout à coup, au moment
-nécessaire, pour fixer dans la vie les êtres ignorés hier? On ne le sait
-jamais. Ils s’évadent des ateliers, des usines, des boutiques; ils sont
-les derniers échos de cette voix commune et anonyme qui a donné un nom
-aux arbres et aux fruits, au pain et au vin, à la vie et à la mort; et
-quand les savants les regardent et les interrogent, le plus souvent il
-est heureusement trop tard pour qu’ils y changent rien.
-
- *
-
- * *
-
-Le _trembleur_ et la _bougie_, voilà, surmontant sept ou huit autres (la
-compression, la carburation, le graissage, la circulation de l’eau,
-l’ampérage des piles, ou le voltage des accumulateurs, etc., etc.), les
-deux grands soucis du chauffeur. La vis de réglage de l’un se
-déplace-t-elle d’une ligne, les deux fils affrontés de l’autre sont-ils
-effleurés d’une goutte d’huile, d’une trace d’oxyde, et c’est la mort
-subite du cheval fabuleux. Mais autour d’eux, que d’autres organes
-auxquels je n’ose même pas songer! Là-bas, caché dans son _carter_ de
-fonte, comme un génie furieux dans une prison trop étroite, l’appareil
-mystérieux du changement de vitesse, qui tout à l’heure au pied d’une
-côte, sur une pesée du levier, déchaînera des explosions innombrables,
-imprimera au piston un va-et-vient frénétique qui secouera toutes les
-vertèbres de la bête et communiquera aux roues allenties une force
-quadruplée, devant laquelle toute montagne viendra courber l’échine pour
-porter humblement son vainqueur vers la cime.
-
-Ensuite, ce sont les joints énigmatiques de l’_arbre à la Cardan_, qui,
-supprimant chaînes et courroies, transmettent directement aux deux roues
-d’arrière toute la puissance sublimée qui s’élabore dans le cœur
-forcené. Enfin, plus bas encore, sous le frein, dans sa boîte presque
-inviolable, le secret transcendant du _différentiel_, qui permet, par un
-miracle récent, à deux roues de même dimensions, fixées sur le même axe
-mû par le même moteur, de faire un nombre de tours inégal!
-
-Mais ce sont là les grands mystères dont je n’ai pas encore à
-m’inquiéter. Le monstre sous ma main émue est plein de bonne volonté, et
-des deux côtés de la route les champs de blé coulent paisiblement comme
-des rivières vertes. Il est temps d’essayer le pouvoir des gestes
-ésotériques. Je touche aux chevilles enchantées. Le cheval féerique
-obéit. Brusquement il s’arrête. Toute sa vie s’éteint dans un
-gémissement bref. Il n’est plus qu’un énorme et inerte appareil de
-métal. Il s’agit maintenant de le ressusciter. Je descends et m’agite
-autour du cadavre. Les plaines dont je bravais l’immensité soumise
-prennent déjà leur revanche. On dirait qu’elles s’allongent, se creusent
-autour de mon immobilité, s’étendent à vue d’œil plus démesurément
-jusqu’aux confins du ciel, qui reculent à leur tour. Je suis perdu parmi
-les blés infranchissables dont les multitudes d’épis remuent, se
-haussent, s’inclinent, se pressent pour mieux voir ce que je vais
-tenter, tandis que les coquelicots éclatent de mille rires dans la foule
-onduleuse. N’importe, ma science neuve est déjà sûre. L’hippogriffe
-revit, s’ébroue d’abord sur place, puis repart en chantant. Je
-reconquiers les plaines qui s’inclinent. J’entr’ouvre lentement la
-fameuse manette de l’_avance à l’allumage_, et règle de mon mieux
-l’admission de l’essence. L’allure s’accélère; le ronflement plus aigu
-des rouages révèle une ivresse croissante. Tout d’abord la route vient à
-moi d’un mouvement cadencé par la félicité, comme une fiancée qui agite
-des palmes. Mais bientôt elle s’anime davantage, elle bondit, elle
-s’affole, elle se précipite sur moi, elle roule sous le char comme un
-torrent furieux qui me fouette de son écume, m’inonde de ses flots,
-m’aveugle de son souffle. Oh! ce souffle admirable! On dirait que des
-ailes, des milliers d’ailes qu’on ne voit pas, les ailes transparentes
-de grands oiseaux surnaturels, hanteurs de sommets invisibles battus par
-des vents éternels, viennent cingler ainsi de leur vaste fraîcheur mes
-tempes et mes yeux! A présent, le chemin tombe à pic dans l’abîme, et
-l’appareil magique l’y précède. Les arbres qui le bordent avec sérénité
-depuis tant d’années lentes redoutent un cataclysme. On croirait qu’ils
-accourent, rapprochent leurs têtes vertes, se massent, se concertent
-devant le phénomène qui surgit, pour lui barrer la voie. Puis soudain,
-comme il ne s’arrête pas, les voilà pris d’effroi. Ils se sauvent, se
-dispersent, regagnent à tâtons leur place séculaire, se penchent
-tumultueusement sur mon passage, et, répercutant dans leurs millions de
-feuilles la joie presque insensée de la force qui chante, murmurent à
-mes oreilles les psaumes volubiles de l’Espace qui admire et acclame son
-antique ennemie, toujours vaincue jusqu’à ce jour mais enfin
-triomphante: la Vitesse.
-
- *
-
- * *
-
-L’Espace et son frère invisible le Temps sont en somme les deux grands
-adversaires de l’homme. Nous serions semblables aux dieux si nous en
-triomphions. Le Temps semble invincible, n’ayant ni corps, ni forme, ni
-organe par quoi nous le puissions saisir. Il passe, il laisse des traces
-presque toujours douloureuses, comme l’ombre malfaisante d’un être
-inévitable qu’on n’aperçoit jamais. Il est d’ailleurs probable qu’il
-n’existe pas en soi; qu’il n’est que par rapport à nous, et que nous
-n’arriverons point à subjuguer ce fantôme nécessaire de notre
-imagination organiquement fausse. Quant à l’Espace, son magnifique frère
-qui se revêt de la robe verte des plaines, du voile jaune des déserts,
-du manteau bleu des océans, et recouvre le tout de l’azur de l’éther et
-de l’or des étoiles, sans doute il a déjà subi bien des défaites; mais
-jamais, jusqu’ici, l’homme ne l’avait pris pour ainsi dire à
-bras-le-corps, pour lutter seul à seul, face à face, avec lui. Il
-envoyait contre sa forme gigantesque des monstres qui, vainqueurs,
-devaient être vaincus à leur tour.
-
-Sur mer, de grands steamers l’asservissent chaque jour; mais la mer est
-si vaste, que la vitesse extrême que pourraient supporter nos fragiles
-poumons n’y remporterait encore qu’une sorte de triomphe immobile.
-D’autre part, sur le chemin de fer, l’espace assujetti défile sous nos
-yeux; mais il se déroule loin de nous, nous ne le touchons point; il est
-comme le captif que promène le triomphe d’un monarque étranger, et nous
-sommes nous-mêmes les prisonniers chétifs de celui qui l’a détrôné. Mais
-ici, dans ce petit char de feu, si docile, si léger et si
-miraculeusement infatigable, entre les ailes repliées de cet oiseau de
-flamme qui vole au ras de la terre pour nous montrer les fleurs, qui
-caresse les blés, respire les ruisseaux, connaît l’ombre des arbres,
-entre dans les villages, voit les portes ouvertes et les tables servies,
-compte les moissonneurs qui se penchent sur les prés, fait le tour de
-l’église entourée de tilleuls, se repose à l’auberge sur le coup de
-midi, puis repart en chantant pour aller voir d’un bond ce qui a lieu
-parmi les autres hommes, à trois journées de marche du repas achevé, et
-surprend la même heure dans un monde nouveau,--ici, l’Espace devient
-vraiment humain, il se proportionne à notre œil, aux besoins de notre
-âme à la fois prompte et lente, étroite et colossale, insatiable et
-méticuleuse; il est assimilable enfin et nous offre sans cesse, en
-chacun de ses buts, chacune des beautés qu’il n’offrait autrefois qu’à
-l’arrivée pénible.
-
-Maintenant, au contraire, ce n’est plus l’arrivée qui nous rouvre les
-yeux, ranime l’attention si précieuse à la vie et invite au bonheur
-d’admirer; la route tout entière n’est plus qu’une arrivée sans nombre.
-Les joies du but se multiplient puisque tout prend la forme adorable du
-but; les yeux oublient enfin leur indifférente paresse, et la bonne
-mémoire des beautés de la terre maternelle, la plus simple des fées qui
-président au bonheur, en songeant en silence aux journées moins
-heureuses qui attendent tout homme, range dans nos souvenirs, parmi les
-biens acquis qu’on ne nous reprend pas, les trésors imprévus que lui
-versent à flots les routes déchaînées et les heures délivrées.
-
-
-
-
-ÉLOGE DE L’ÉPÉE
-
-
-L’homme, avide de justice, tente de mille façons diverses, souvent
-empiriques, quelquefois sages, d’autres fois bizarres et
-superstitieuses, d’évoquer l’ombre de la grande déesse nécessaire à son
-existence. Déesse étrange, insaisissable et pourtant si vivante!
-Divinité immatérielle qui ne peut se dresser et se tenir debout que dans
-le secret de notre cœur; et de qui l’on peut dire que plus elle a de
-temples visibles, moins elle possède de puissance réelle. Un jour luira
-peut-être où elle n’aura plus d’autre palais que la conscience de chacun
-de nous, et ce jour-là, elle règnera véritablement dans le silence qui
-est l’élément sacré de sa vie. En attendant nous multiplions les organes
-par où nous espérons qu’elle pourra se faire entendre. Nous lui prêtons
-des voix humaines et solennelles; et lorsqu’elle se tait dans les autres
-et jusque dans nous-mêmes, nous allons l’interroger par-delà notre
-propre conscience, aux limites incertaines de notre être, là où nous
-devenons un débris du hasard; et où nous croyons que la justice se
-confond avec Dieu et notre propre destinée.
-
- *
-
- * *
-
-C’est ce besoin insatiable qui, sur les points où la justice humaine
-demeurait muette et se déclarait impuissante, fit autrefois appel au
-jugement de Dieu. Aujourd’hui, que l’idée que nous nous faisions de la
-divinité a changé de forme et de nature, le même instinct persiste, si
-profond, si général, qu’il n’est peut-être que le voile à demi
-transparent d’une vérité prochaine. Si ce n’est plus à Dieu que nous
-nous remettons d’approuver ou de condamner ce que les hommes ne
-sauraient juger; c’est à la partie inconsciente, inconnaissable et pour
-ainsi dire future de nous-même que nous confions cette mission. Le duel
-n’invoque plus le jugement de Dieu, mais celui de notre avenir, de notre
-chance ou de notre destin, composé de tout ce qu’il y a d’indéfini en
-nous. Il est, au nom de nos possibilités bonnes ou mauvaises, sommé de
-déclarer si, au point de vue de la vie inexplicable, nous avons tort ou
-raison.
-
-Voilà ce qu’on démêle d’ineffaçablement humain sous toutes les
-absurdités et puérilités de nos rencontres actuelles. Si déraisonnable
-qu’elle paraisse, cette espèce d’interrogation suprême, cette question
-posée dans la nuit que n’éclaire plus la justice intelligible, on ne
-pourra guère y renoncer tant qu’on n’aura pas trouvé une façon moins
-équivoque de peser les droits et les torts, les espérances et les
-inégalités essentielles de deux destinées qui veulent s’affronter.
-
- *
-
- * *
-
-Du reste, pour descendre de ces régions hantées de fantômes plus ou
-moins dangereux, au point de vue pratique, il est certain que le duel,
-c’est-à-dire la possibilité de se faire extra-légalement et pourtant
-régulièrement justice à soi-même, répond à un besoin qu’on ne saurait
-nier. Nous ne vivons pas au sein d’une société qui nous protège
-suffisamment pour nous enlever en toutes circonstances ce droit le plus
-cher à l’instinct de l’homme.
-
-Il est inutile, je pense, d’énumérer les cas où la protection est
-insuffisante. Nous aurions plus tôt fait de citer ceux où elle suffit.
-Sans doute, pour ceux qui sont légitimement faibles et sans défense, il
-serait désirable qu’il en fût autrement; mais pour ceux qui sont
-capables de se défendre, il est très salutaire qu’il en soit ainsi, car
-rien n’endort l’initiative et le caractère comme une protection trop
-zélée et trop constante. Souvenons-nous que nous sommes avant tout des
-êtres de proie et de lutte; qu’il faut avoir égard à ne pas éteindre
-complètement en nous les qualités de l’homme primitif, car ce n’est pas
-sans raison que la nature les y a mises. S’il est sage d’en restreindre
-l’excès, il est prudent d’en garder le principe. Nous ne savons pas les
-retours offensifs que nous ménagent les éléments ou d’autres forces de
-l’univers; et probablement malheur à nous s’ils nous trouvent un jour
-entièrement dénués de l’esprit de vengeance, de méfiance, de colère, de
-brutalité, de combativité et de bien d’autres défauts, très blâmables au
-point de vue humain, mais qui bien plus que les vertus abstinentes le
-plus préconisées nous ont aidés à vaincre les grands ennemis de notre
-espèce.
-
- *
-
- * *
-
-Il convient donc de louer en général ceux qui ne se laissent pas
-offenser impunément. Ils entretiennent parmi nous un idéal de justice
-extra-légale dont nous profitons tous, et qui s’effriterait rapidement
-sans leur aide. Déplorons plutôt qu’ils ne soient pas plus nombreux.
-S’il y avait un peu moins de bonnes âmes capables de châtier, mais trop
-promptes à pardonner, on trouverait bien moins de méchants trop prompts
-à faire le mal; car les trois quarts du mal qui se commet naissent de la
-certitude de l’impunité. Pour le maintien de la crainte et du respect
-diffus qui permettent aux malheureux désarmés de vivre et de respirer à
-peu près librement dans une société où pullulent les coquins et les
-lâches, il est du strict devoir de tous ceux qui sont à même de résister
-par un geste de violence à l’injustice légalement permise, de ne jamais
-manquer à le faire. Ils relèvent ainsi le niveau de la justice
-immanente. En croyant ne défendre qu’eux-mêmes ils défendent en somme le
-plus précieux des patrimoines humains. Je ne prétends pas qu’il ne
-vaudrait pas mieux, dans la plupart des cas, que les tribunaux
-intervinssent; mais en attendant que nos lois soient plus simples, plus
-pratiques, moins coûteuses et plus familières, nous n’avons, contre un
-certain nombre d’iniquités très réelles, quoique non prévues par les
-Codes, d’autre recours que le poing ou l’épée.
-
- *
-
- * *
-
-Le poing est rapide, immédiat; mais outre qu’il n’est pas assez
-concluant, que dès que l’offense a quelque gravité il s’affirme vraiment
-trop anodin et trop éphémère, il a toujours des gestes un peu vulgaires
-et des effets assez répugnants. Il ne met en jeu qu’une faculté brutale.
-Il est la plus aveugle et la plus inégale des armes; et, comme il
-échappe à toutes les conventions qui équilibreraient les chances de deux
-adversaires mal appariés, il entraîne de la part du vaincu des
-représailles exagérées qui finissent par l’armer du bâton, du couteau ou
-du revolver.
-
-Il est admissible en certains pays, en Angleterre par exemple. La boxe y
-fait partie de l’éducation élémentaire, et sa pratique générale aplanit
-singulièrement les inégalités naturelles; de plus, tout un organisme de
-clubs, de jurys paternels, de tribunaux faciles corrobore ou prévient
-ses exploits. Mais en France il serait regrettable qu’on y revînt.
-L’épée, qui l’y remplace immémorialement, est un instrument de justice
-incomparablement plus sensible, plus sérieux, plus gracieux et plus
-délicat. On lui reproche de n’être ni équitable ni probante. Mais elle
-prouve d’abord la qualité de notre attitude en face du danger, et c’est
-déjà une preuve qui n’est pas sans valeur. Car notre attitude en face du
-danger, c’est exactement notre attitude en face des reproches ou des
-encouragements des diverses consciences qui se cachent en nous: de
-celles qui sont au-dessous, comme de celles qui sont au-dessus de notre
-conscience intelligible, et qui se confondent avec les éléments
-essentiels et pour ainsi dire universels de notre être. Ensuite, il ne
-tient qu’à nous qu’elle devienne aussi équitable que peut l’être un
-instrument humain, toujours sujet aux hasards, aux erreurs et aux
-défaillances. Il est certain que son étude est accessible à tout homme
-valide. Elle n’exige ni une force musculaire anormale ni une agilité
-exceptionnelle. Il suffit que le moins doué d’entre nous lui consacre
-deux ou trois heures chaque semaine. Il acquerra une souplesse et une
-précision suffisantes pour découvrir assez rapidement ce que les
-astronomes appelleraient «son équation personnelle», pour atteindre sa
-moyenne individuelle, qui est en même temps une moyenne générale, que
-seuls quelques bretteurs, quelques professionnels, quelques oisifs
-parviennent à dépasser, au prix de longs, pénibles et très ingrats
-efforts.
-
- *
-
- * *
-
-Cette moyenne atteinte, nous pouvons confier notre vie à la pointe de la
-frêle mais redoutable lame. Elle est la magicienne qui établit aussitôt
-des rapports nouveaux entre deux forces que nul n’aurait songé à
-comparer. Elle permet au nain qui a raison de tenir tête au colosse qui
-a tort. Elle conduit gracieusement sur des sommets plus clairs l’énorme
-violence aux cornes de taureau; et voici que la bête primitive est
-obligée de s’arrêter devant une puissance qui n’a plus rien de commun
-avec les vertus basses, informes et tyranniques de la terre, je veux
-dire: le poids, la masse, la quantité, la cohésion stupide de la
-matière. Entre elle et le poing il y a l’épaisseur d’un univers, un
-océan de siècles et presque la distance de l’animal à l’homme. Elle est
-fer et esprit, acier et intelligence. Elle asservit le muscle à la
-pensée, et contraint la pensée à respecter le muscle qui la sert. Elle
-est idéale et positive, chimérique et pleine de bon sens. Elle est
-éblouissante et nette comme l’éclair, insinuante, insaisissable et
-multiforme comme un rayon de lune ou de soleil. Elle est fidèle et
-capricieuse, noblement rusée, loyalement perfide. Elle fleurit d’un
-sourire la rancune et la haine. Elle transfigure la brutalité. Grâce à
-elle, comme par un féerique pont suspendu sur l’abîme de ténèbres, la
-raison, le courage, l’assurance du bon droit, la patience, le mépris du
-danger, le sacrifice à l’amour, à l’idée,--tout un monde moral, entre en
-maître dans le chaos originel, le dompte et l’organise. Elle est, par
-excellence, l’arme de l’homme; celle qui, toutes les autres éprouvées et
-elle-même inconnue, devrait être inventée, parce qu’elle sert le mieux
-ses facultés les plus diverses, le plus purement humaines, et qu’elle
-est l’instrument le plus direct, le plus maniable et le plus loyal de
-son intelligence, de sa force et de sa justice défensives.
-
- *
-
- * *
-
-Mais le plus admirable, c’est que ses décisions ne sont pas mécaniques
-ni mathématiquement préétablies. Par là, elle ressemble à ces jeux où se
-mêlent merveilleusement, pour interroger notre fortune, le hasard et la
-science; jeux presque mystiques et toujours passionnants, où l’homme se
-plaît à tâter sa chance aux confins de son être.
-
-Que l’on mette en présence deux adversaires de moyens manifestement
-inégaux; il n’est pas inévitable, il n’est même pas certain que le plus
-vigoureux et le plus habile l’emporte. Une fois que nous avons conquis
-notre maîtrise personnelle, notre épée c’est nous-même avec nos qualités
-et nos défauts. Elle est notre fermeté, notre dévouement, notre volonté,
-notre audace, notre conviction, notre justice, notre hésitation, notre
-impatience, notre crainte. Nous l’avons cultivée avec soin. Nous nous
-sommes mis à la hauteur des possibilités qu’elle avait à nous offrir.
-Nous lui avons donné tout ce dont nous pouvions disposer; elle nous rend
-intégralement tout ce que nous lui avions confié. Nous n’avons aucun
-reproche à nous faire; nous sommes en règle avec l’instinct et le devoir
-de la conservation. Mais elle représente encore autre chose, et
-précisément cette part de nous-même que nous sommes mis en demeure de
-hasarder aux heures graves de l’existence. Elle personnifie une portion
-inconnue de notre être, et la personnifie dans la conjoncture la plus
-favorable et la plus solennelle que l’homme puisse imaginer pour
-interpeller son destin; c’est-à-dire dans une circonstance où l’entité
-mystérieuse qui vit en lui est directement secondée par toutes les
-facultés soumises à la conscience.
-
-Elle met ainsi en présence non seulement deux forces, deux intelligences
-et deux libertés, mais encore deux hasards, deux chances, deux mystères,
-deux destinées qui par-dessus le reste, comme les dieux d’Homère,
-président au combat, courent, étincellent, s’allongent et se rencontrent
-sur sa lame. Quand elle semble frapper devant nous dans le vide, elle
-frappe réellement aux portes de notre sort; et tandis que la mort
-voltige autour d’elle, celui qui la manie sent qu’elle se dérobe à son
-esclavage antérieur, qu’elle obéit soudain à d’autres lois que celles
-qui la guidaient dans la salle d’armes. Elle accomplit une mission
-secrète: avant de prononcer sa sentence, elle nous juge; ou plutôt, par
-le seul fait que nous l’agitons éperdument devant la grande et
-formidable énigme, elle force notre destin à nous juger nous-même.
-
-
-
-
-LA COLÈRE DES ABEILLES
-
-
-On m’a demandé bien souvent, depuis _la Vie des Abeilles_, d’éclaircir
-l’un des mystères les plus redoutés de la ruche: à savoir la psychologie
-de ses irrésistibles, de ses inexplicables, soudaines et parfois
-mortelles colères. Il flotte en effet, autour de la demeure des blondes
-fées du miel, une foule de cruelles et d’injustes légendes. Arrivés près
-de l’enclos fleuri de réséda et de mélilot où bourdonnent les filles de
-lumière, les plus braves des hôtes qui visitent le jardin ralentissent
-le pas et se taisent malgré eux. Les mères affolées en écartent leurs
-enfants comme elles les écarteraient de quelque feu latent ou d’un nid
-de vipères; et l’éleveur novice, ganté de cuir, voilé de gaze, entouré
-de torrents de fumée, n’affronte l’énigmatique citadelle qu’avec le
-petit frisson inavoué qui précède les grandes batailles.
-
-Qu’y a-t-il de raisonnable au fond de ces craintes traditionnelles?
-L’abeille est-elle vraiment dangereuse? Se laisse-t-elle apprivoiser? Y
-a-t-il péril à s’approcher des ruches? Faut-il fuir ou braver leur
-colère? L’apiculteur a-t-il quelque secret ou quelque talisman qui le
-préserve des piqûres? Voilà les questions que vous posent anxieusement
-tous ceux qui viennent d’installer un timide rucher et qui commencent
-leur apprentissage.
-
- *
-
- * *
-
-L’abeille, en général, n’est ni malveillante, ni agressive; mais paraît
-assez capricieuse. Elle a contre certaines gens des antipathies
-invincibles; elle a aussi des jours d’énervement,--par exemple à
-l’approche d’un orage,--où elle se montre extrêmement irritable. Elle a
-l’odorat très subtil et très susceptible, elle ne tolère aucun parfum et
-abomine par-dessus tout l’odeur de la sueur humaine et de l’alcool. Elle
-ne s’apprivoise pas, au sens propre du mot, mais tandis que les ruches
-qu’on ne visite jamais deviennent hargneuses et méfiantes, celles qu’on
-entoure de soins quotidiens s’accoutument aisément à la présence
-discrète et prudente de l’homme. Enfin, il existe, pour manier presque
-impunément les abeilles, un certain nombre de petits expédients,
-variables selon les circonstances, que la pratique seule peut enseigner.
-Mais il est temps de révéler le grand secret de leurs colères.
-
- *
-
- * *
-
-L’abeille, au fond si pacifique, si longanime, qui ne pique jamais (à
-moins qu’on ne l’écrase) quand elle butine parmi les fleurs, une fois
-rentrée chez elle, dans son royaume aux monuments de cire, garde ce
-caractère bénin et tolérant, ou devient violente et mortellement
-dangereuse, selon que sa ville maternelle est opulente ou pauvre. Ici
-encore, comme il arrive souvent quand on étudie les mœurs de ce petit
-peuple ardent et mystérieux, les prévisions de la logique humaine sont
-entièrement déroutées. Il serait naturel que les abeilles défendissent
-avec acharnement une cité débordante de trésors si péniblement amassés,
-une cité comme on en rencontre dans les bons ruchers, où le nectar, ne
-trouvant plus place dans les alvéoles sans nombre qui représentent des
-milliers de barriques empilées des caves aux greniers, ruisselle en
-stalactites d’or le long des murailles bruissantes et envoie au loin
-dans la campagne, comme une réponse heureuse aux parfums éphémères des
-calices qui s’ouvrent, le parfum plus durable du miel où vit le souvenir
-des calices que le temps a fermés. Or il n’en est rien. Plus leur
-demeure est riche, moins elles montrent d’ardeur à combattre autour
-d’elle. Ouvrez ou renversez une ruche opulente: si vous avez eu soin
-d’écarter à l’aide d’une bouffée de tabac les sentinelles de l’entrée,
-il sera extrêmement rare que les autres abeilles songent à vous disputer
-le liquide butin conquis sur les sourires et sur toutes les grâces des
-beaux mois azurés. Faites-en l’expérience, je vous promets l’impunité si
-vous ne touchez qu’aux ruches les plus lourdes. Vous les retournerez
-et vous les viderez comme de vibrantes mais inoffensives
-amphores. Qu’est-ce à dire? Les âpres amazones ont-elles perdu
-courage?--l’abondance les a-t-elle amollies, et, à l’exemple des
-habitants trop fortunés des villes luxueuses, se sont-elles déchargées
-des devoirs périlleux sur les malheureux mercenaires qui veillent près
-des portes?
-
-Non; on ne remarque point que le plus grand bonheur énerve leur vertu.
-Au contraire; plus la république est prospère, plus les lois y sont
-dures et sévèrement appliquées, et l’ouvrière d’une ruche où le superflu
-s’accumule travaille avec bien plus d’ardeur que celle d’une ruche
-indigente. Il y a d’autres raisons que nous ne pénétrons pas
-entièrement, mais qui sont vraisemblables pour peu qu’on tienne compte
-de l’interprétation effarée que la pauvre abeille doit donner à nos
-gestes monstrueux. En voyant tout à coup son immense demeure soulevée,
-culbutée, entr’ouverte, elle s’imagine probablement qu’il s’agit d’une
-catastrophe inévitable et naturelle contre laquelle il serait insensé de
-lutter. Elle ne résiste plus, mais elle ne fuit pas. Ayant admis la
-ruine, il semble que déjà elle voie dans son instinct la demeure future,
-qu’elle espère rebâtir avec les matériaux arrachés à la ville éventrée.
-Elle laisse le présent sans défense pour sauver l’avenir. Ou bien,
-est-ce que, peut-être, comme le chien de la fable, «le chien qui porte
-au cou le dîner de son maître», constatant que tout est perdu sans
-retour, elle aime mieux périr en prenant sa part du pillage et passer de
-la vie à la mort dans une orgie unique et prodigieuse? Nous ne savons au
-juste. Comment sonderions-nous les mobiles de l’abeille, alors que ceux
-des plus simples actions de nos frères nous sont inaccessibles?
-
- *
-
- * *
-
-Toujours est-il qu’à chaque grande épreuve de la cité, à chaque trouble
-qui leur paraît avoir un caractère inéluctable, dès que l’affolement
-s’est propagé de proche en proche parmi le peuple noir et frémissant,
-les abeilles se précipitent sur les rayons, arrachent violemment les
-couvercles sacrés des provisions d’hiver, basculent la tête la première
-dans les cuves odorantes, y plongent tout entières, y aspirent
-longuement le chaste vin des fleurs, s’en gorgent, s’en enivrent jusqu’à
-ce que leurs ventres cerclés d’anneaux de bronze s’allongent et se
-distendent comme des outres étranglées. Or l’abeille gonflée de miel ne
-peut plus courber l’abdomen selon l’angle requis pour tirer l’aiguillon.
-Elles deviennent dès lors mécaniquement, pour ainsi dire, inoffensives.
-On s’imagine en général que l’apiculteur use de l’enfumoir pour
-étourdir, asphyxier à demi les belliqueuses trésorières de l’azur, et
-s’introduire ainsi, à la faveur d’un sommeil sans défense, dans le
-palais des innombrables amazones endormies. C’est une erreur; la fumée
-sert d’abord à refouler les gardiennes du seuil, toujours sur le
-qui-vive et extrêmement belliqueuses: puis deux ou trois bouffées vont
-semer la panique parmi les ouvrières; la panique provoque la mystérieuse
-orgie, et l’orgie l’impuissance. Ainsi s’explique que l’on peut, les
-bras nus et le visage découvert, ouvrir les plus populeuses ruchées, en
-examiner les rayons, secouer les abeilles, les répandre à ses pieds, les
-amonceler, les transvaser comme des grains de blé et récolter
-tranquillement le miel, au milieu de l’assourdissante nuée des ouvrières
-dépossédées, sans avoir à subir une seule piqûre.
-
- *
-
- * *
-
-Mais malheur à qui touche aux ruches pauvres! Éloignez-vous des
-habitacles de misère! Ici, la fumée n’a plus aucun prestige, et à peine
-aurez-vous envoyé les premières bouffées que vingt mille démons aigus et
-frénétiques jailliront de l’enceinte, accableront vos mains, étourdiront
-vos yeux, noirciront votre face. Nul être vivant, excepté l’ours,
-dit-on, et le «sphinx Atropos», ne résiste à la rage des légions
-acérées. Surtout ne luttez pas, la fureur gagnerait les colonies
-voisines; et l’odeur du venin répandu affolerait toutes les républiques
-d’alentour. Il n’est d’autre salut que dans une prompte fuite à travers
-les buissons. L’abeille est moins rancunière, moins implacable que la
-guêpe et poursuit rarement l’ennemi. Si la fuite est impossible,
-l’immobilité absolue pourrait seule la calmer ou lui donner le change.
-Elle redoute et attaque tout mouvement trop brusque, mais pardonne
-aussitôt à ce qui ne bouge plus.
-
-Les ruches pauvres vivent, ou plutôt meurent au jour le jour, et c’est
-parce qu’elles n’ont pas de miel en leurs celliers que la fumée n’a
-point d’action sur les abeilles. Ne pouvant se gorger comme leurs sœurs
-des tribus plus heureuses, les possibilités d’une cité future n’égarent
-pas leur ardeur. Elles ne pensent qu’à périr sur le seuil profané et,
-maigres, efflanquées, agiles, effrénées, le défendent avec un héroïsme,
-un acharnement inouïs. Aussi l’apiculteur prudent ne déplace-t-il jamais
-les ruches indigentes sans avoir fait un sacrifice préalable aux
-Euménides affamées. Il leur offre un gâteau de miel. Elles accourent,
-puis, la fumée aidant, elles s’enflent et s’enivrent,--et les voilà
-réduites à l’impuissance comme les riches bourgeoises des cellules
-plantureuses.
-
- *
-
- * *
-
-Il y aurait encore beaucoup à dire sur la colère des abeilles et sur
-leurs antipathies singulières. Ces antipathies sont souvent si étranges
-qu’on les attribua longtemps, qu’on les attribue encore, parmi les
-paysans, à des causes morales, à des intuitions mystiques et profondes.
-On est convaincu, par exemple, que les virginales vendangeuses ne
-peuvent supporter l’approche de l’impudique, surtout de l’adultère. Il
-serait surprenant que le plus raisonnable des êtres qui vivent avec nous
-sur ce globe incompréhensible attachassent tant d’importance à un péché
-souvent fort innocent. Au fond, elles n’en ont cure; mais elles, dont la
-vie est bercée tout entière au souffle nuptial et somptueux des fleurs,
-ont horreur des parfums que nous dérobons à celles-ci.
-
-Faut-il croire que la chasteté répand moins de parfums que l’amour?
-Est-ce là l’origine de la rancune des jalouses abeilles et de l’austère
-légende qui venge des vertus aussi jalouses qu’elles? Quoi qu’il en
-soit, elle est à classer, cette légende, au nombre de tant d’autres qui
-croient faire grand honneur aux phénomènes de la nature en leur prêtant
-des sentiments humains. Il conviendrait au contraire de mêler le moins
-possible notre psychologie humaine à tout ce que nous ne comprenons pas
-facilement; il conviendrait de ne chercher nos explications qu’en
-dehors, en deça ou au delà de l’homme; car c’est probablement là que se
-trouvent les révélations décisives que nous attendons encore.
-
-
-
-
-LE SUFFRAGE UNIVERSEL
-
-
-Il semble que peu à peu, tout s’accorde à prouver que les dernières
-vérités se trouvent aux points extrêmes des pensées que l’homme avait
-refusé d’explorer jusqu’ici. On peut l’affirmer pour les sciences
-morales comme pour les positives; et aucune raison n’empêche d’y joindre
-la politique qui n’est qu’un prolongement de la morale.
-
-L’humanité, durant des siècles, a vécu en quelque sorte à mi-chemin
-d’elle-même. Mille préjugés, et avant tout les énormes préjugés
-religieux, lui cachaient les sommets de sa raison et de ses sentiments.
-Maintenant que se sont notablement affaissées la plupart des montagnes
-artificielles qui s’élevaient entre ses yeux et l’horizon réel de son
-esprit, elle prend à la fois conscience d’elle-même, de sa situation
-parmi les mondes et du but où elle veut aboutir. Elle commence à
-comprendre que tout ce qui ne va pas aussi loin que les conclusions
-logiques de son intelligence n’est qu’un jeu inutile sur la route. Elle
-se dit qu’il faudra faire demain le chemin qu’on n’a point parcouru
-aujourd’hui et qu’en attendant, à perdre ainsi son temps entre chaque
-étape, il n’y a rien à gagner qu’un peu de paix trompeuse.
-
-Il est écrit dans notre nature que nous sommes des êtres extrêmes; c’est
-notre force et la cause de notre progrès. Nous nous portons
-nécessairement et instinctivement aux dernières limites de notre être.
-Nous ne nous sentons vivre, et nous ne pouvons organiser une vie qui
-nous satisfasse qu’aux confins de nos possibilités. Grâce à cet instinct
-qui s’éclaire, il y a une tendance de plus en plus unanime à ne plus
-s’arrêter aux solutions intermédiaires, à éviter dorénavant les
-expériences à mi-côte, ou du moins à passer sur elles le plus rapidement
-possible.
-
- *
-
- * *
-
-Ce n’est pas à dire que cette tendance aux extrêmes suffise à nous
-guider vers les certitudes définitives. Il y a toujours deux extrêmes
-entre lesquels il faut choisir; et il est souvent difficile de
-déterminer lequel est au point de départ et lequel au point d’arrivée.
-En morale, par exemple, nous avons à nous décider entre l’égoïsme ou
-l’altruisme absolu, et en politique, entre le gouvernement le mieux
-organisé qu’il soit possible d’imaginer, dirigeant et protégeant les
-moindres actes de notre vie, ou l’absence de tout gouvernement. Les deux
-questions sont encore insolubles. Cependant il est permis de croire que
-l’altruisme absolu est plus extrême et plus près de notre but que
-l’égoïsme absolu, de même que l’anarchie est plus extrême et plus près
-de la perfection de notre espèce que le gouvernement le plus
-minutieusement, le plus irréprochablement organisé; tel que celui qu’on
-pourrait par exemple imaginer aux dernières limites du socialisme
-intégral. Il est permis de le croire parce que l’altruisme absolu et
-l’anarchie sont les formes extrêmes qui requièrent l’homme le plus
-parfait. Or, c’est du côté de l’homme parfait que nous avons à tendre
-nos regards; car c’est de ce côté qu’il faut espérer que l’humanité se
-dirige. L’expérience ne dément pas encore qu’on risque moins de se
-tromper en portant les yeux devant soi qu’en les portant derrière soi,
-en regardant trop haut qu’en regardant trop bas. Tout ce que nous avons
-obtenu jusqu’ici a été annoncé et pour ainsi dire appelé par ceux qu’on
-accusait de regarder trop haut. Il est donc sage, dans le doute, de
-s’attacher à l’extrême qui suppose l’humanité la plus parfaite, la plus
-noble et la plus généreuse. C’est ainsi qu’on a pu répondre à qui
-demandait s’il était bon d’accorder aux hommes, malgré leurs
-imperfections actuelles, une liberté aussi complète que possible: Oui,
-il est du devoir de tous ceux dont les pensées précèdent la masse
-inconsciente, de détruire tout ce qui entrave la liberté des hommes,
-comme si tous les hommes méritaient d’être libres, quoiqu’on sache
-qu’ils ne mériteront de l’être que bien longtemps après leur délivrance.
-L’usage harmonieux de la liberté ne s’acquiert que par un long abus des
-bienfaits de celle-ci. C’est en allant d’abord à l’idéal le plus éloigné
-et le plus haut qu’on a le plus de chance de découvrir ensuite l’idéal
-le meilleur.--Ce qui est vrai de la liberté l’est également des autres
-droits de l’homme.
-
- *
-
- * *
-
-Pour appliquer ce principe au suffrage universel, rappelons-nous
-l’évolution politique des peuples modernes. Elle suit une courbe
-uniforme et inflexible. Un à un ces peuples échappent à la tyrannie. Un
-gouvernement plus ou moins aristocratique ou ploutocratique, élu d’un
-suffrage restreint, remplace l’autocrate. Ce gouvernement cède à son
-tour, ou est presque partout sur le point de céder au gouvernement de
-tous par le suffrage universel. A quoi aboutira celui-ci? Nous
-ramènera-t-il à la tyrannie? Se transformera-t-il en suffrage gradué?
-Deviendra-t-il une sorte de mandarinat, le gouvernement d’une élite ou
-une anarchie organisée? Nous ne le savons pas encore, aucun peuple
-n’ayant jusqu’ici dépassé la phase du suffrage de tous.
-
- *
-
- * *
-
-Presque partout, pour obéir à la loi aujourd’hui si active qui nous
-porte aux extrêmes, on brûle les étapes afin d’atteindre plus vite ce
-qui paraît être le dernier idéal politique des peuples: le suffrage
-universel. Cet idéal masquant encore complètement l’idéal meilleur qui
-se cache probablement derrière lui, et ne paraissant pas ce qu’il est
-peut-être: une solution provisoire, arrêtera, jusqu’à ce qu’on ait
-épuisé toutes les illusions qu’il renferme, les regards et les vœux de
-l’humanité. C’est le but nécessaire, bon ou mauvais, vers lequel
-s’avancent les nations. Il est indispensable à la justice instinctive de
-la masse que l’évolution s’accomplisse. Tout ce qui l’entrave n’est
-qu’obstacle éphémère. Tout ce qui prétend à améliorer cet idéal avant
-qu’il ait été atteint le recule vers l’erreur du passé. Comme tout idéal
-universel et impérieux, comme tout idéal qui se forme dans les
-profondeurs de la vie anonyme, il a d’abord le droit de se réaliser. Si
-après sa réalisation on remarque qu’il ne tient pas ce qu’il avait
-promis, il sera juste qu’on songe à le perfectionner ou à le remplacer.
-En attendant, il est inscrit dans l’instinct de la masse, aussi
-indestructiblement que dans le bronze, que tous les peuples ont le droit
-naturel de passer par cette phase de l’évolution politique du polypier
-humain, et d’interroger, chacun à son tour, chacun dans sa langue, avec
-ses vertus et ses défauts particuliers, les possibilités de bonheur
-qu’elle apporte.
-
-C’est pourquoi, plein du devoir de vivre, cet idéal est très justement
-jaloux, intolérant et excessif. Comme tout organisme encore jeune, il
-élimine violemment ce qui peut altérer la pureté de son sang. Il est
-possible que les éléments empruntés à la monarchie et à l’aristocratie
-qu’on essaye d’introduire dans ses veines adolescentes soient excellents
-en eux-mêmes; mais ils lui sont nuisibles puisqu’ils lui inoculent le
-mal dont il a d’abord à se guérir. Avant que le gouvernement de tous
-soit rendu plus sage, plus limpide et plus harmonieux par le mélange
-d’autres régimes, il est nécessaire qu’il se soit purifié par sa propre
-fermentation. C’est après qu’il se sera débarrassé de toutes les traces,
-de tous les souvenirs du passé, après qu’il aura régné dans la certitude
-et l’intégrité de sa force, qu’il conviendra de l’inviter à choisir dans
-ce passé; ce qui importe à son avenir. Il l’y prendra selon ses appétits
-naturels, qui, de même que les appétits naturels de tout être vivant,
-savent de science sûre ce qui est indispensable au mystère de la vie.
-
- *
-
- * *
-
-Les peuples ont donc raison de rejeter provisoirement ce qui est
-peut-être meilleur que le suffrage universel. Il est possible que la
-foule admette par la suite que les plus intelligents discernent et
-gouvernent mieux que les autres le bien de tous. Elle leur accordera
-alors une prépondérance légitime. Pour l’instant, elle n’y songe pas
-encore. Elle n’a pas eu le temps de se reconnaître. Elle n’a pas eu le
-temps d’épuiser des expériences qui paraissent absurdes, mais qui sont
-nécessaires parce qu’elles débarrassent le lieu où se cachent sans doute
-les dernières vérités.
-
-Il en est des peuples comme des individus: ce qui compte, c’est ce
-qu’ils apprennent par eux-mêmes, à leurs dépens, et leurs erreurs
-forment les biens de l’avenir. Il ne sert de rien de dire à un homme
-durant son enfance ou sa jeunesse: «Ne mentez pas, ne trompez point, ne
-faites pas souffrir.» Ces préceptes de sagesse, qui sont en même temps
-des préceptes de bonheur, ne pénètrent en lui, ne nourrissent ses
-pensées, ne deviennent des réalités bienfaisantes qu’après que la vie
-les lui a révélés comme des vérités nouvelles et magnifiques que
-personne n’avait soupçonnées. De même, il est inutile de répéter à un
-peuple qui cherche son destin: «Ne croyez pas que le nombre ait raison;
-qu’un mensonge affirmé par cent bouches cesse d’être un mensonge, qu’une
-erreur proclamée par une troupe d’aveugles devienne une vérité que la
-nature sanctionnera. Ne croyez pas davantage qu’en vous mettant dix
-mille qui ignorent contre un seul qui sait, vous saurez quelque chose,
-ou que vous forcerez la plus humble des lois éternelles à vous suivre, à
-délaisser celui qui l’avait reconnue. Non, la loi restera à sa place
-près du sage qui la découvrit, et tant pis pour vous tous si vous vous
-éloignez sans l’avoir acceptée! Vous la retrouverez un jour sur votre
-route, et ce que vous aurez fait en pensant l’esquiver tournera contre
-vous.»
-
- *
-
- * *
-
-Ce qu’on dit ainsi à la foule est très vrai; mais il est non moins vrai
-que tout cela ne devient efficace qu’après avoir été éprouvé et vécu.
-Dans ces problèmes où convergent toutes les énigmes de la vie, la foule
-qui se trompe a presque toujours raison contre le sage qui a raison.
-Elle refuse de le croire sur parole. Elle sent obscurément que derrière
-les plus évidentes vérités abstraites il y a d’innombrables vérités
-vivantes que nul cerveau ne peut prévoir, car il leur faut le temps, la
-réalité et les passions des hommes pour développer leur œuvre. C’est
-pourquoi, quelque avertissement qu’on lui donne, quelque prédiction que
-l’on fasse, elle exige qu’avant tout on tente l’expérience. Pouvons-nous
-dire que là où elle l’obtint elle ait eu tort de l’exiger? Il faudrait
-une étude spéciale pour examiner ce que le suffrage universel a ajouté à
-l’intelligence générale, à la conscience, à la dignité, à la solidarité
-civiques des peuples qui l’ont pratiqué; mais quand il n’aurait fait
-autre chose que créer, comme en Amérique et en France, le sentiment
-d’égalité réelle qu’on y respire comme une atmosphère plus humaine et
-plus pure, et qui semble nouvelle et presque prodigieuse à ceux qui
-viennent d’ailleurs, ce serait déjà un bienfait qui ferait pardonner ses
-plus graves erreurs. En tout cas, c’est la meilleure préparation à ce
-qui doit venir.
-
-
-
-
-LE DRAME MODERNE
-
-
-Quand je parle du drame moderne, il va de soi que je n’entends m’occuper
-que de ce qui a lieu dans les régions vraiment nouvelles et encore
-médiocrement peuplées de la littérature dramatique. Plus bas, dans les
-théâtres ordinaires, le drame ordinaire et traditionnel subit, d’une
-manière très lente, l’influence du théâtre d’avant-garde, mais il est
-inutile d’attendre les traînards quand on a l’occasion d’interroger les
-éclaireurs.
-
-Ce qui, dès le premier regard, caractérise le drame d’aujourd’hui, c’est
-d’abord l’affaiblissement et pour ainsi dire la paralysie progressive de
-l’action extérieure, ensuite une tendance très nette à descendre plus
-avant dans la conscience humaine et à accorder une part plus grande aux
-problèmes moraux; et enfin la recherche, encore bien tâtonnante, d’une
-sorte de poésie nouvelle, plus abstraite que l’ancienne.
-
-On ne saurait le nier, il y a sur les scènes actuelles, beaucoup moins
-d’aventures violentes et extraordinaires. Le sang y est plus rarement
-répandu, les passions y sont moins excessives, l’héroïsme moins âpre, le
-courage moins farouche et moins matériel. On y meurt encore, il est
-vrai, car on mourra toujours dans la réalité; mais la mort n’est
-plus,--ou du moins, on peut espérer que bientôt elle ne sera
-plus,--l’_ultima ratio_, le cadre indispensable, le but inévitable de
-tout poème dramatique. Il est peu fréquent, en effet, dans notre vie,
-cruelle peut-être, mais d’une manière cachée et silencieuse, il y est
-peu fréquent que les plus violentes de nos crises se terminent par la
-mort; et le théâtre, encore que plus lent que tous les autres arts à
-suivre les évolutions de la conscience humaine doit cependant finir par
-en tenir compte lui aussi, dans une certaine mesure.
-
-Il est certain que les anecdotes antiques et fatales qui constituaient
-tout le fond du théâtre classique, que les _faits divers_ italiens,
-espagnols, scandinaves ou légendaires qui forment la trame de toutes les
-œuvres de l’époque Shakespearienne et aussi,--pour ne pas entièrement
-passer sous silence un art infiniment moins spontané,--de toutes celles
-du romantisme français et allemand; il est certain, dis-je, que ces
-anecdotes n’offrent plus pour nous l’intérêt immédiat qu’elles offraient
-en un temps où elles étaient quotidiennement et très naturellement
-possibles, où, tout au moins, les circonstances, les sentiments, les
-mœurs qu’elles évoquaient, n’étaient point encore éteints dans l’esprit
-de ceux qui les voyaient reproduits devant eux.
-
-Mais ces aventures ne correspondent plus pour nous à une réalité vivante
-et actuelle. Si un jeune homme aime aujourd’hui au milieu d’obstacles
-qui représentent plus ou moins, dans un autre ordre d’idées et
-d’événements, ceux qui entravèrent l’amour de Roméo, nous savons
-parfaitement que rien de ce qui fait la poésie et la grandeur des amours
-de Vérone n’embellira son aventure. Il n’y aura plus là l’atmosphère
-enivrante d’une vie seigneuriale et passionnée. Il n’y aura plus de
-combats dans des rues pittoresques, plus d’intermèdes somptueux ou
-sanglants, plus de poison mystérieux, plus de sépulcre fastueusement
-complaisant. Où sera-t-elle, la grande nuit d’été, qui n’est si vaste,
-si savoureuse et si compréhensible que parce qu’elle est déjà tout
-inondée de l’ombre d’une mort inévitable et héroïque? Otez tous ces
-beaux ornements à l’histoire de Roméo et de Juliette, et vous n’aurez
-plus que le très simple et très ordinaire élan d’un malheureux
-adolescent de noble cœur vers une jeune fille que des parents obstinés
-lui refusent. Toute la poésie, toute la splendeur, toute la vie
-passionnée de cet élan est faite de l’éclat, de la noblesse, du tragique
-propres au milieu où il s’épanouit; et il n’est pas un baiser, un
-murmure d’amour, pas un cri de colère, de douleur ou de désespoir, qui
-n’emprunte sa grandeur, sa grâce, son héroïsme, sa tendresse; en un mot
-toutes les images par quoi il est rendu visible, aux objets, aux êtres
-qui l’entourent. Ce qui fait la beauté, la douceur d’un baiser, c’est
-bien moins le baiser même, que le lieu, l’heure et les circonstances où
-il se donne. Du reste, on pourrait faire les mêmes observations si l’on
-supposait un homme de nos jours jaloux comme Othello, ambitieux comme
-Macbeth, malheureux comme Lear, indécis, inquiet et accablé d’un devoir
-effrayant et irréalisable comme Hamlet.
-
-Ces circonstances ne sont plus. L’aventure du Roméo moderne, à ne
-considérer que les événements extérieurs qu’elle ferait naître, ne
-fournirait pas la matière de deux actes. On me dira qu’un poète actuel,
-voulant mettre sur la scène quelque poème d’amour analogue, est
-parfaitement libre de choisir dans le passé, un milieu plus décoratif et
-plus fertile en incidents héroïques et tragiques que celui où nous
-vivons. Il est vrai; mais quel est le résultat de cet expédient? C’est
-que des sentiments, des passions qui ont besoin pour se développer, pour
-aller jusqu’au bout d’eux-mêmes, de l’atmosphère d’aujourd’hui (car les
-passions et les sentiments d’un poète moderne sont, malgré lui,
-entièrement, exclusivement modernes), se trouvent brusquement
-transplantées dans un terrain où tout les empêche de vivre. Ils n’ont
-plus la foi, et on leur impose l’espoir et la crainte de châtiments
-éternels. Ils croient pouvoir compter dans leur détresse sur une foule
-de forces nouvelles, enfin humaines, équitables et sûres; et les voilà
-dans un siècle où tout se décide par la prière ou l’épée. Ils ont
-profité, à leur insu peut-être, de toutes nos acquisitions morales, et
-on les replonge brusquement dans l’abîme de jours où le moindre geste
-est déterminé par des préjugés qui doivent les faire sourire ou
-trembler. Que voulez-vous qu’il en advienne; et comment espérer qu’ils y
-puissent subsister?
-
-Mais ne nous arrêtons pas davantage aux poèmes nécessairement
-artificiels qui naissent de cet impossible mariage du passé et du
-présent. Prenons le drame qui répond véritablement à notre réalité,
-comme la tragédie grecque répondait à la réalité grecque, et le drame de
-la Renaissance aux réalités de la Renaissance. Il se déroule dans une
-maison moderne, entre des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Les noms
-des protagonistes immatériels, qui sont les sentiments et les idées,
-demeurent à peu près les mêmes qu’autrefois. On reconnaît l’amour, la
-haine, l’ambition, l’envie, l’avidité, la jalousie, l’instinct de
-justice, l’idée du devoir, la pitié, la bonté, le dévouement, l’apathie,
-l’égoïsme, l’orgueil, la vanité, etc. Mais si les noms sont à peu près
-les mêmes, à quel point l’aspect, les qualités, l’étendue, l’influence,
-les habitudes intimes de ces acteurs idéaux, ne se sont-ils pas
-modifiés! Ils n’ont plus une seule de leurs armes, un seul des
-merveilleux ornements de jadis. Il n’y a presque plus de cris, très
-rarement du sang, peu de larmes visibles. Le bonheur et le malheur des
-êtres se décident dans une étroite chambre, autour d’une table, au coin
-du feu. On aime, on souffre, on fait souffrir, on meurt sur place, dans
-son coin; et c’est grand hasard si une porte ou une fenêtre s’entr’ouvre
-un moment sous la poussée d’un désespoir ou d’une félicité
-extraordinaire. Il n’y a plus de beauté accidentelle et adventice; il
-n’y a plus qu’une poésie extérieure qui n’est pas encore devenue
-poétique. Et quelle poésie, pour peu qu’on aille au fond des choses,
-n’emprunte presque tout son charme et toute son ivresse à des éléments
-extérieurs? Enfin il n’y a plus de Dieu qui élargit ou domine l’action;
-il n’y a plus de destin inexorable qui forme, aux gestes les plus
-insignifiants de l’homme, un fond mystérieux, tragique et solennel, une
-atmosphère féconde et sombre, qui parvenait à ennoblir jusqu’à ses
-crimes les moins excusables, jusqu’à ses plus misérables faiblesses.
-
-Il subsiste, il est vrai, un inconnu terrible; mais il est si divers, si
-ondoyant, si incertain, si arbitraire, si contestable, pour peu qu’on
-essaye de le préciser, qu’il est fort dangereux de l’évoquer, fort
-difficile aussi de s’en servir de bonne foi pour agrandir jusqu’au
-mystère les gestes, les paroles, les actions des hommes que nous
-coudoyons chaque jour. C’est ainsi qu’on a essayé tour à tour de
-remplacer par la problématique et redoutable énigme de l’hérédité, par
-la grandiose mais improbable énigme de la justice immanente, par plus
-d’une autre encore, la vaste énigme de la Providence ou de la Fatalité
-de jadis. Mais ne remarque-t-on point que ces énigmes nées d’hier,
-paraissent déjà plus vieilles, plus arbitraires, plus invraisemblables
-que celles dont elles ont pris la place dans un accès d’orgueil?
-
-Dès lors où chercher la grandeur, la beauté, qui ne se trouvent plus
-dans l’action visible, ni dans les paroles qui n’ont plus guère d’images
-attrayantes, attendu que les paroles ne sont que des sortes de miroirs
-qui reflètent la beauté de ce qui les entoure, et la beauté du monde
-nouveau où nous vivons ne semble pas encore avoir envoyé ses rayons
-jusqu’à ces miroirs un peu lents. Où chercher enfin cette poésie et cet
-horizon qu’il est pour ainsi dire impossible de retrouver dans un
-mystère qui existe toujours, mais qui s’évapore dès qu’on essaye de lui
-donner un nom?
-
-On dirait que le drame moderne s’est confusément rendu compte de tout
-cela. Ne pouvant plus s’agiter au dehors, n’ayant plus d’ornements
-extérieurs, n’osant plus faire sérieusement appel à une divinité, à une
-fatalité déterminées, il s’est replié sur lui-même, il a tenté de
-découvrir dans les régions de la psychologie et dans celles de la vie
-morale, l’équivalent de ce qu’il avait perdu dans la vie extérieure
-d’autrefois. Il a descendu plus avant dans la conscience humaine; mais
-ici il s’est heurté à des difficultés inattendues et singulières.
-
-Descendre plus avant dans la conscience humaine, cela est permis et même
-ordonné au penseur, au moraliste, au romancier, à l’historien, et, à la
-rigueur au poète lyrique; mais le poète dramatique ne peut à aucun prix
-être un philosophe inactif ou un contemplateur. Quoi qu’on fasse,
-quelque merveille qu’on puisse un jour imaginer, la loi souveraine,
-l’exigence essentielle du théâtre sera toujours _l’action_. Quand le
-rideau se lève, le haut désir intellectuel que nous apportons se
-transforme soudain; et le penseur, le moraliste, le mystique ou le
-psychologue, qui est en nous, cède la place au spectateur instinctif, à
-l’homme électrisé négativement par la foule, et qui veut voir _quelque
-chose se passer sur la scène_. Si étrange que soit cette transformation
-ou cette substitution, elle est incontestable; elle tient évidemment à
-l’influence de l’essaim humain, à une indéniable faculté de notre âme,
-qui est douée d’un organe spécial, primitif et presque imperfectible,
-pour penser jouir et s’émouvoir en _masse_. Il n’est alors si
-admirables, si profondes paroles qui bientôt ne nous importunent, si
-elles ne changent rien à la situation, si elles n’aboutissent à un acte,
-si elles n’amènent un conflit décisif, si elles ne hâtent une solution
-définitive.
-
-Mais d’où naît l’action dans la conscience de l’homme? A un premier
-degré, elle naîtra de la lutte de diverses passions opposées. Mais dès
-qu’elle s’élève un peu, et, à y regarder de près, dès le premier degré
-même, on peut dire qu’elle ne naît guère que d’une lutte entre une
-passion et une loi morale, entre un devoir et un désir. Aussi le drame
-moderne s’est-il plongé avec délices dans tous les problèmes de la
-morale contemporaine, et est-il permis d’affirmer qu’il s’en nourrit
-presque exclusivement.
-
-Cela commença par les drames d’Alexandre Dumas fils, qui mettaient en
-scène les conflits moraux les plus élémentaires et vivaient tout entiers
-sur des interrogations telles, que le moraliste idéal qu’il faut
-toujours supposer dans le spectateur, ne songe même pas à se les faire,
-au cours de son existence spirituelle, tant la réponse est évidente.
-Faut-il pardonner à l’épouse ou à l’époux infidèle? Est-il louable de se
-venger de l’infidélité par l’infidélité? Un enfant naturel a-t-il des
-droits? Le mariage d’inclination (comme on l’appelle dans ces régions)
-est-il préférable au mariage d’argent? Les parents peuvent-ils
-légitimement s’opposer à un mariage d’amour? Le divorce est-il fâcheux
-quand un enfant est né du mariage? L’adultère de la femme est-il plus
-grave que celui du mari? etc., etc...
-
-Au reste pour le dire en passant, tout le théâtre français
-d’aujourd’hui, et une bonne partie du théâtre étranger qui n’en est que
-le reflet, s’alimente exclusivement de questions de ce genre, et des
-réponses gravement superflues qu’on y fait.
-
-Mais d’autre part, à la pointe extrême de la conscience humaine, cela se
-termine dans les drames de Bjornson, d’Hauptmann et surtout dans les
-drames d’Ibsen. Ici nous arrivons au bout des ressources de la
-dramaturgie nouvelle. En effet, plus on descend dans la conscience de
-l’homme, moins on y trouve de conflits. On ne peut descendre très avant
-dans une conscience qu’à la condition que cette conscience soit très
-éclairée; car il est indifférent de faire dix pas ou mille au fond d’une
-âme plongée dans les ténèbres, on n’y trouvera rien d’imprévu, rien de
-nouveau, les ténèbres étant partout semblables à elles-mêmes. Or, une
-conscience très éclairée a des passions et des désirs infiniment moins
-exigeants, infiniment plus pacifiques, plus patients, plus salutaires,
-plus abstraits et plus généreux qu’une conscience ordinaire.
-
-De là, bien moins de luttes, et, en tout cas, des luttes bien moins
-ardentes entre ces passions agrandies et assagies par le fait même
-qu’elles sont plus hautes et plus vastes; car si rien n’est plus
-sauvage, plus bruyant ni plus dévastateur qu’un petit ruisseau encaissé;
-rien n’est plus tranquille, plus silencieux, plus bienfaisant qu’un beau
-fleuve qui s’élargit.
-
-Et d’un autre côté, cette conscience éclairée s’inclinera devant
-infiniment moins de lois, admettra infiniment moins de devoirs nuisibles
-ou douteux. Il n’est pour ainsi dire pas de mensonge, d’erreur, de
-préjugé, de convention, de demi-vérité, qui ne puisse prendre, et
-réellement ne prenne, lorsque l’occasion s’en présente, la forme d’un
-devoir dans une conscience incertaine. C’est ainsi que l’honneur au sens
-chevaleresque et conjugal du mot (j’entends par ce dernier terme
-l’honneur du mari qu’on fait dépendre d’une faute de la femme), la
-vengeance, une sorte de pudeur maladive, l’orgueil, la vanité, la piété
-envers certains dieux, mille autres illusions ont été et sont encore
-l’intarissable source d’une multitude de devoirs absolument sacrés,
-absolument indiscutables, pour un grand nombre de consciences
-inférieures. Et ces soi-disant devoirs sont les pivots de presque tous
-les drames de l’époque romantique, et de la plupart de ceux
-d’aujourd’hui. Mais dans une conscience qu’une saine et vivante lumière
-a suffisamment pénétrée, il devient très difficile d’acclimater un de
-ces sombres devoirs impitoyables qui poussent fatalement l’homme qui le
-porte, vers le malheur ou la mort. Il ne s’y trouve plus d’honneur, plus
-de vengeance, plus de conventions qui réclament du sang. On n’y
-rencontre plus de préjugés qui exigent des larmes, ou d’injustice qui
-veuille le malheur. Il n’y règne plus de dieux qui ordonnent des
-supplices, ni d’amour qui demande des cadavres. Et quand le soleil est
-entré dans la conscience du sage, comme il faut espérer qu’il entrera un
-jour dans la conscience de tous les hommes, on n’y distingue plus qu’un
-seul devoir, qui est de faire le moins de mal possible et d’aimer les
-autres comme on s’aime soi-même; et de ce devoir-là ne naissent guère de
-drames.
-
-Aussi, voyez ce qui a lieu dans les drames d’Ibsen. On y descend parfois
-très avant dans la conscience humaine; mais le drame ne demeure possible
-que parce qu’on y descend avec une lumière singulière, une sorte de
-lumière rouge, sombre, capricieuse et pour ainsi dire maudite, qui
-n’éclaire que d’étranges fantômes. Et de fait, presque tous les devoirs
-qui constituent le principe actif des tragédies d’Ibsen, sont des
-devoirs non plus situés en deçà, mais au delà de la conscience sainement
-éclairée; et les devoirs que l’on croit découvrir par delà cette
-conscience, touchent souvent de bien près à un orgueil injuste, à une
-sorte de folie chagrine et maladive.
-
-Il est bien entendu, pour dire ici toute ma pensée, que cette remarque
-n’enlève rien à mon admiration pour le grand poète scandinave; car s’il
-est vrai qu’Ibsen ajouta bien peu d’éléments salutaires à la morale
-contemporaine, il est peut-être le seul qui au théâtre ait entrevu et
-mis en œuvre une poésie encore désagréable mais nouvelle, et qui soit
-parvenu à l’envelopper d’une sorte de beauté et de grandeur farouche et
-assombrie (assurément trop farouche et assombrie pour qu’elle puisse
-être générale et définitive), qui ne doit rien à la poésie des drames
-violemment enluminés de l’antiquité ou de la Renaissance.
-
-Mais en attendant qu’il y ait dans la conscience humaine plus de
-passions utiles et moins de devoirs néfastes, qu’il y ait par conséquent
-sur la scène de ce monde plus de bonheur et moins de tragédies, un grand
-devoir de charité et de justice, qui offusque tous les autres, subsiste
-pour le moment au fond de tous les cœurs de bonne volonté. Et peut-être
-est-ce de la lutte de ce devoir contre notre ignorance et notre égoïsme
-que doit naître le véritable drame de ce siècle. Une fois cette étape
-franchie dans la vie réelle comme sur la scène, il sera peut-être permis
-de parler d’un théâtre nouveau, d’un théâtre de paix et de beauté sans
-larmes.
-
-
-
-
-LES SOURCES DU PRINTEMPS
-
-
-J’ai vu de quelle façon le printemps amasse du soleil, des feuilles et
-des fleurs, et se prépare longtemps d’avance à envahir le Nord. Ici, aux
-bords toujours tièdes de la Méditerranée--cette mer immobile et qui
-semble sous verre,--où durant les mois noirs du reste de l’Europe, il
-s’est mis à l’abri des neiges et du vent, en un palais de paix, de
-lumière et d’amour, il est curieux de surprendre dans la campagne
-immortellement verte ses préparatifs de voyage. On voit clairement qu’il
-a peur, qu’il hésite à affronter une fois de plus les grands pièges de
-glace que février et mars lui tendent chaque année de l’autre côté des
-montagnes. Il attend, il muse, il éprouve ses forces avant que de
-reprendre la route âpre et cruelle que l’hiver hypocrite a l’air de lui
-céder. Il s’arrête, il repart, il parcourt mille fois, comme un enfant
-ferait du jardin des vacances, les vallées odorantes, les collines
-délicates que la gelée n’a jamais effleurées de son aile. Il n’a rien à
-y faire, rien à ressusciter, puisque rien n’a péri et que rien n’a
-souffert, puisque toutes les fleurs de toutes les saisons y baignent
-dans l’air bleu d’un éternel été. Mais il cherche des prétextes, il
-s’attarde, il flânoche, il revient sur ses pas comme un jardinier
-désœuvré. Il écarte les branches, caresse de son souffle l’olivier qui
-frémit d’un sourire argenté, lustre l’herbe lustrée, réveille les
-corolles qui ne s’endormaient pas, rappelle les oiseaux qui n’avaient
-jamais fui, encourage les abeilles qui travaillent sans cesse; puis,
-voyant comme Dieu que tout est bien au paradis sans tache, il s’asseoit
-un instant au rebord d’une terrasse que l’oranger couronne de fleurs
-régulières et de fruits de lumière et, avant de partir, jette un dernier
-regard sur son œuvre de joie qu’il confie au soleil.
-
- *
-
- * *
-
-Je l’ai suivi, ces jours passés, aux rives du Borigo, du torrent de
-Careï, au val de Gorbio, dans ces petites villes rustiques: Vintimille,
-Tende, Sospel; dans ces curieux villages perchés sur les rochers:
-Sainte-Agnès, Castelar, Castillon, dans cette adorable campagne, déjà
-tout italienne, qui entoure Menton. On franchit quelques rues qu’anime
-la vie cosmopolite et assez haïssable de la Riviera; on laisse derrière
-soi le kiosque à musique municipale et perpétuelle autour de quoi
-s’agglomère le Tout-Menton mondain et tuberculeux, et voici que l’on
-trouve à deux pas de la foule qui le redoute comme un fléau sacré, le
-silence admirable des arbres, toutes les bonnes réalités virgiliennes
-des chemins creux, des fontaines claires, des réservoirs ombreux qui
-dorment au flanc des monts où ils semblent attendre le reflet d’une
-déesse. On gravit un sentier entre deux murs de pierre qu’éclairent les
-violettes et que surmontent les étranges capuchons bruns de l’arisarum
-aux feuilles si profondément vertes qu’on les croirait créées pour
-symboliser la fraîcheur des citernes; et le cirque d’un vallon s’ouvre
-comme une fleur humide et magnifique. A travers la gaze bleuâtre des
-oliviers géants qui voilent l’horizon d’un rideau transparent de perles
-scintillantes, c’est l’éblouissement harmonieux et discret de tout ce
-que les hommes imaginent dans leurs rêves, peignent dans des décors qui
-se croient irréels et irréalisables, lorsqu’ils veulent fixer l’idéale
-allégresse d’une heure surhumaine, de quelque île enchantée, d’un
-paradis perdu ou du séjour des dieux.
-
- *
-
- * *
-
-Il y a, tout le long des vallons de la côte, des centaines de ces
-cirques qui sont comme les théâtres où se jouent, parmi le clair de lune
-ou la paix des matins et des après-midi, les féeries muettes du bonheur
-de la terre. Ils se ressemblent tous; et pourtant chacun d’eux révèle
-une félicité différente. Chacun d’eux, comme les visages d’une troupe de
-sœurs également heureuses et également belles, a un sourire
-reconnaissable. Un groupe de cyprès qui purifie les lignes, un mimosa
-pareil à un geyser de soufre, un bosquet d’oranger aux lourdes têtes
-noires symétriquement surchargées de fruits d’or, qui proclament soudain
-l’abondance royale du sol qui les nourrit; une pente de citronniers où
-la nuit semble avoir amassé dans un pan de montagne, afin qu’elles y
-attendent un nouveau crépuscule, les étoiles que l’aurore a cueillies,
-un portique de feuillage qui s’ouvre sur la mer comme un regard profond
-qui décèle tout à coup une pensée infinie, un ruisseau qui se cache
-comme une larme de joie, une treille qui prévoit la pourpre des raisins,
-un grand vase de pierre buvant l’eau qui s’égoutte au bout d’un roseau
-vert,--rien et tout modifie l’expression du repos, de la tranquillité,
-du silence azuré, de la béatitude qui jouit d’elle-même.
-
- *
-
- * *
-
-Mais je cherche l’hiver et la trace de ses pas. Où donc se cache-t-il?
-Il devrait être ici; et comment cette fête de roses et d’anémones, d’air
-tiède et de rosée, d’abeilles et d’oiseaux, ose-t-elle se dérouler avec
-tant d’assurance durant les mois les plus impitoyables de son règne? Et
-le printemps, que va-t-il faire, que va-t-il dire, puisque tout semble
-fait, puisque tout paraît dit? Il est donc inutile et nul ne l’attend
-plus?
-
-Non; en s’appliquant bien, on retrouve dans la vie inlassablement jeune
-le travail de sa main, le parfum de son souffle plus jeune que la vie.
-Ainsi, il y a là des arbres étrangers, des hôtes taciturnes, des sortes
-de parents pauvres aux robes en haillons. Ils viennent de très loin, de
-la région des brumes, des frimas et du vent. Ils sont dépaysés, hargneux
-et méfiants. Ils n’ont pas encore compris la langue claire, adopté les
-coutumes délicieuses du Midi. Ils n’ont pas voulu croire aux promesses
-du ciel, et ils ont suspecté les caresses du soleil qui dès l’aube les
-couvre d’un manteau de rayons plus soyeux et plus chauds que celui dont
-juillet accablait leurs épaules dans les étés précaires de leur terre
-natale. N’importe; à l’heure dite, quand la neige tombait à trois cents
-lieues d’ici, leurs troncs ont frissonné, et malgré l’affirmation
-audacieuse de l’herbe et de cent mille fleurs, malgré l’aplomb des roses
-qui montent jusqu’à eux pour attester la vie, ils se sont dépouillés
-pour le sommeil d’hiver. Sombres et malveillants et nus comme des morts,
-ils attendent le printemps qui éclate autour d’eux; et, par une réaction
-étrange et excessive, ils l’attendent plus longtemps que sous le ciel
-sévère et âpre de Paris, car à Paris déjà les bourgeons commencent à
-poindre. On les reconnaît çà et là parmi la foule en fête dont la danse
-immobile enchante les collines. Ils ne sont pas nombreux et ils se
-dissimulent: ce sont des chênes tors, des hêtres, des platanes, et c’est
-la vigne même que l’on croirait mieux élevée, mieux renseignée et plus
-docile, qui demeure incrédule. Ils sont là, noirs et maigres, et tels
-que des malades un dimanche de Pâques, au parvis d’une église que
-l’éclat du soleil a rendue transparente. Ils sont là depuis des années,
-et quelques-uns peut-être depuis deux ou trois siècles; mais ils ont
-dans les moelles la terreur de l’hiver. Ils ne perdront jamais
-l’habitude de la mort. Ils ont trop d’expérience, ne peuvent plus
-oublier et ne peuvent plus apprendre. Leur raison endurcie n’admet plus
-la lumière lorsqu’elle n’arrive pas à l’heure accoutumée. Ce sont
-d’âpres vieillards trop sages pour jouir d’une joie imprévue. Ils ont
-tort; la sagesse ne doit pas interdire les belles imprudences. Voici,
-autour des vieux, des ancêtres hostiles, tout un monde de plantes qui
-ignorent l’avenir mais se donnent à lui. Elles ne vivent qu’une saison;
-elles n’ont point de passé et nulle tradition, et elles ne savent rien,
-sinon que l’heure est belle et qu’il en faut jouir. Pendant que leurs
-aînés, leurs maîtres et leurs dieux, boudent et perdent leur temps,
-elles fleurissent, elles s’aiment, elles se multiplient. Ce sont les
-humbles fleurs des chères solitudes: la pâquerette qui couvre le gazon
-de sa naïveté proprette et régulière, la bourrache plus bleue que le
-ciel le plus bleu, l’anémone écarlate ou teintée d’aniline, la primevère
-virginale, la mauve arborescente, la campanule qui agite des cloches que
-personne n’entend, le romarin qui a l’air d’une petite bonne de
-province, et le thym capiteux qui passe sa tête grise entre les pierres
-disjointes.
-
-Mais avant tout c’est l’heure incomparable, l’heure diaphane et fluide
-de la violette des bois. Son humilité proverbiale devient usurpatrice et
-presque intolérante. Elle ne se blottit plus timidement entre les
-feuilles, elle bouscule l’herbe, la domine, la voile, lui impose ses
-couleurs, lui insuffle son souffle. Son sourire innombrable recouvre les
-terrasses d’oliviers et de vignes, les pentes des ravins, la courbe des
-vallons, d’un réseau d’allégresse innocente et suave; son parfum frais
-et clair comme l’âme des sources qui coulent sous les monts, rend l’air
-plus translucide, le silence plus limpide; et c’est bien, comme le dit
-je ne sais quelle légende, l’haleine de la terre inondée de rosée, alors
-que vierge encore elle s’éveille au soleil et se donne tout entière dans
-le premier baiser de la première aurore.
-
- *
-
- * *
-
-Puis, aux petits jardins qui entourent les bastides, les claires
-maisonnettes aux toits italiens, les bons légumes sans préjugés, sans
-prétention, n’ont jamais eu de doutes, n’ont jamais eu de craintes.
-Pendant que le vieux paysan, devenu pareil aux arbres qu’il cultive,
-remue la terre autour des oliviers, l’épinard se prélasse, s’empresse de
-verdir et ne prend aucune précaution; la fève des marais ouvre ses yeux
-de jais dans son feuillage pâle et voit tomber la nuit avec placidité;
-les petits pois volages s’élancent et s’allongent, couverts de papillons
-immobiles et tenaces, comme si juin venait de franchir la barrière de la
-ferme; la carotte rougit en se montrant au jour; les fraisiers ingénus
-aspirent les aromes que midi leur prodigue en penchant vers la terre ses
-urnes de saphir; la laitue s’évertue à se faire un cœur d’or où elle
-veut renfermer la fraîcheur des matins et des soirs qui l’arrosent.
-Seuls, les arbres fruitiers ont longtemps réfléchi; l’exemple des
-légumes parmi lesquels ils vivent les poussait à se joindre à la joie
-générale, mais la raide attitude de leurs aînés du Nord, des
-grands-parents sortis des grandes forêts sombres, leur prêchait la
-prudence. Néanmoins ils s’éveillent; eux aussi n’y tiennent plus et se
-décident enfin à entrer dans la ronde de parfums et d’amour. Les pêchers
-ne sont plus qu’un phénomène rose: on dirait une chair puérile et
-précieuse que l’haleine de l’aube vaporise dans l’azur. Les poiriers,
-les pruniers, l’amandier, le pommier, rivalisant d’ivresse, font des
-efforts éblouissants; et les coudriers blonds, tels que des lustres de
-Venise, et tout resplendissants d’une buée de chatons, se plantent çà et
-là pour éclairer la fête. Quant aux fleurs luxueuses, qui semblent
-n’avoir d’autre but qu’elles-mêmes, elles ont dès longtemps renoncé à
-sonder le mystère de cet été sans bornes. Elles ne marquent plus les
-saisons, elles ne comptent plus les jours, et ne sachant que faire dans
-l’ardent désarroi des heures qui n’ont plus d’ombre, de peur de se
-tromper et de perdre une seconde qui pourrait être belle, elles se sont
-résolues à fleurir sans relâche de janvier à décembre. La nature les
-approuve et, pour récompenser leur confiance au bonheur, leur beauté
-généreuse et leurs excès d’amour, elle leur donne une force, un éclat,
-des parfums qu’elle n’accorde jamais à celles qui se réservent et qui
-craignent la vie. Voilà ce que promulguait, entre autres vérités, la
-petite maison que j’ai vue aujourd’hui au versant d’une colline tout
-inondée de roses, d’œillets, de résédas, d’héliotropes et de giroflées:
-si bien que l’on eût dit la source débordante et engorgée de fleurs d’où
-le printemps allait se déverser sur nous; tandis qu’au seuil de pierre
-de la porte fermée, des courges, des cédrats, des oranges, des limons,
-des figues de Barbarie, dormaient tranquillement dans l’ombre
-bleuissante comme l’acier des faux et parmi le silence auguste, désert
-et régulier, d’un jour immaculé.
-
-
-
-
-LA MORT ET LA COURONNE
-
-
-Les mois de juin et de juillet de l’année 1902 offrirent aux méditations
-des hommes un de ces spectacles tragiques, qu’à la vérité nous
-rencontrons chaque jour dans la petite vie qui nous entoure, mais qui,
-comme tant de grandes choses, y passent inaperçus. Ils ne prennent leur
-signification et ne fixent enfin nos regards que lorsqu’ils
-s’accomplissent sur une de ces énormes scènes où s’entassent toutes les
-pensées d’un peuple, et où celui-ci aime à voir sa propre existence
-agrandie et solennisée par des acteurs royaux.
-
-«Il faut ajouter quelque chose à la vie ordinaire avant de pouvoir la
-comprendre,» disait-on dans un drame moderne. Le sort y ajoutait ici la
-puissance et la pompe de l’un des plus beaux trônes de la terre. Grâce à
-l’éclat de cette puissance et de cette pompe, on vit exactement ce que
-l’homme est en soi, et ce qu’il en demeure lorsque les imposantes lois
-de la nature le mettent cruellement à nu devant leur tribunal. On apprit
-aussi,--les forces de l’amour, de la pitié, de la religion et de la
-science étant subitement portées à l’extrême,--on apprit aussi à mieux
-connaître la valeur des secours que tout ce que nous avons acquis depuis
-que nous occupons cette planète, peut fournir à notre détresse. On
-assista à la lutte toujours confuse, mais aussi ardente que si elle dût
-être suprême, entre les puissances diverses, physiques ou morales,
-visibles ou invisibles, qui mènent aujourd’hui l’humanité.
-
- *
-
- * *
-
-Édouard VII, roi d’Angleterre, victime illustre d’un caprice du destin,
-oscillait pitoyablement entre la couronne et la mort. D’une main ce
-destin présentait à son front l’un des plus magnifiques diadèmes que les
-révolutions aient épargnés; et de l’autre, il forçait ce même front
-trempé des sueurs de l’agonie, à se courber sur une tombe grande
-ouverte. Il prolongea sinistrement ce jeu durant plus de trois mois.
-
-Lorsqu’on regarde l’événement d’un point un peu plus élevé que les
-hauteurs des modestes collines où évoluent les innombrables anecdotes de
-la vie, il ne s’agit pas seulement ici de la tragédie d’un opulent
-monarque que la nature prend aux entrailles, dans le moment où des
-milliers d’hommes aspirent à mettre en sa personne, à l’abri du destin,
-au-dessus de l’humanité, un peu de leurs espoirs et de leurs plus beaux
-rêves. Il ne s’agit pas davantage d’approfondir le sarcasme de cette
-minute où ils prétendaient à affirmer et à fonder quelque chose de
-surnaturel qui s’effondrait dans ce que la nature a de plus naturel;
-quelque chose qui fût contradictoire aux impitoyables lois égalitaires
-de l’indifférente planète que nous occupons tous par une sorte de
-distraite tolérance, quelque chose qui les rassurât et les consolât,
-comme une exception admirable à leur misère, à leur fragilité. Non, il
-est ici question de la tragédie essentielle de l’homme, du drame
-universel et perpétuel qui se joue entre sa frêle volonté et l’énorme
-force inconnue qui l’environne, entre la petite flamme de son esprit ou
-de son âme, ce phénomène inexplicable de la nature, et l’immense
-matière, cet autre phénomène pareillement inexplicable de la même
-nature. Ce drame aux mille dénouements indécis n’a cessé de se dérouler
-un seul jour depuis qu’une portion de la vie aveugle et colossale a eu
-l’idée assez étrange de prendre en nous une sorte de conscience
-d’elle-même. Cette fois, un hasard plus resplendissant que les autres
-vint le remettre en lumière sur un sommet plus élevé qu’éclairèrent un
-instant tous les désirs, tous les vœux, toutes les craintes, toutes les
-incertitudes, toutes les prières, tous les doutes, toutes les illusions,
-toutes les volontés, tous les regards enfin des habitants de notre globe
-accourus en pensée au pied de la montagne solennelle.
-
- *
-
- * *
-
-Lentement, il se déroula donc là-haut; et nous pûmes compter nos
-ressources. Nous eûmes l’occasion de peser dans de lumineuses balances
-nos illusions et nos réalités. Toute la confiance et toute la misère de
-notre espèce se trouvaient symboliquement ramassées en une heure et dans
-un seul être. Allait-il être prouvé une fois de plus que les désirs, les
-vœux les plus ardents, la volonté et l’amour le plus impérieux d’une
-prodigieuse assemblée d’hommes sont impuissants à faire dévier d’une
-ligne la plus insignifiante des lois physiques? Allait-il être établi,
-une fois de plus, que lorsque nous nous trouvons en face de la nature,
-ce n’est pas dans le monde moral ou sentimental, mais dans un autre, que
-nous devons chercher nos armes défensives? Il est donc salutaire de
-regarder avec fermeté, et d’un œil qui ne se prête plus aux prestiges,
-ce qui se passa sur cette cime.
-
- *
-
- * *
-
-Les uns y ont vu la magnifique manifestation d’un Dieu jaloux et
-tout-puissant qui nous tient dans sa main et se rit de notre pauvre
-gloire; le geste dédaigneux d’une Providence trop oubliée et irritée que
-l’homme ne reconnaisse pas avec plus de docilité son existence cachée et
-ne pénètre pas plus aisément son énigmatique volonté. Se sont-ils
-trompés? Et quels sont ceux qui ne se trompent point dans les ténèbres
-où nous sommes? Mais pourquoi ce Dieu, plus parfait que les hommes,
-demande-t-il de nous ce qu’un homme parfait ne demanderait point?
-Pourquoi fait-il d’une foi trop volontaire, presque aveuglément
-acceptée, la première, pour ainsi dire la seule et la plus nécessaire
-des vertus? S’il s’irrite qu’on ne le comprenne pas, qu’on lui
-désobéisse, ne serait-il pas juste qu’il se manifestât de manière que la
-raison humaine, que lui-même créa avec ses admirables exigences, ne dût
-pas renoncer les plus précieux, les plus indispensables de ses
-privilèges pour approcher son trône? Or, ce geste-ci, comme tant
-d’autres, était-il assez clair, assez significatif pour la forcer de
-s’agenouiller? Pourtant, s’il aime qu’on l’adore, comme le proclament
-ceux qui parlent en son nom, il lui serait facile de nous contraindre
-tous à n’adorer que lui. Nous n’attendons qu’un signe irrécusable. Au
-nom de ce reflet direct de sa lumière qu’il a mis au plus haut de notre
-être, où brûle, avec une ardeur, avec une pureté de jour en jour plus
-belles, la seule passion des certitudes et de la vérité, ne semble-t-il
-pas que nous y ayons droit?
-
- *
-
- * *
-
-D’autres considérèrent ce roi pantelant sur les marches du plus
-splendide trône qui soit encore debout, cette puissance presque infinie,
-brisée, rompue, en proie aux affreux ennemis qui assaillent la chair en
-détresse, la chair anéantie sous la plus éblouissante couronne que la
-main invisible et moqueuse du hasard ait jamais suspendue sur un amas
-confus de souffrance et d’angoisse...
-
-Ils y virent une nouvelle et formidable preuve de la misère, de
-l’inutilité humaine. Ils allèrent répétant en eux-mêmes ce que disait
-déjà si bien la sagesse antique: à savoir que nous sommes, que nous
-serons probablement toujours, malgré tous nos efforts, «par rapport à la
-matière moins qu’un grain de mil, et à la durée, moins qu’un tour de
-vrille». Ils y découvrirent peut-être, incrédules à Dieu mais crédules à
-son ombre, un mystérieux arrêt de cette mystérieuse Justice qui vient
-parfois mettre un peu d’ordre dans l’histoire informe des hommes et
-venger sur les rois l’iniquité des peuples...
-
-Ils y virent bien d’autres choses encore. Ils ne se trompaient pas; tout
-cela s’y trouvait, puisque cela se trouve en nous, et que la
-signification que nous accordons aux incompréhensibles actes de la force
-inconnue, devient bientôt la seule réalité humaine et peuple de fantômes
-plus ou moins fraternels l’indifférence et le néant qui nous entourent.
-
- *
-
- * *
-
-Pour nous, sans repousser ces fantômes séduisants ou terribles qui
-représentent peut-être des interventions que notre instinct pressent,
-bien que nos sens ne les perçoivent pas, fixons avant tout nos regards
-sur les parties vraiment humaines et certaines de ce grand drame révolu.
-Au centre de l’obscure nuée où s’amplifiaient, jusqu’à dépasser les
-confins de ce monde terrestre, les gestes de la puissance qui
-rapprochait et écartait, tour à tour, une mort solennelle et une
-prestigieuse couronne, nous distinguons un homme qui va atteindre enfin
-le but unique, la minute essentielle de sa vie. Soudain, un ennemi
-invisible l’attaque et le terrasse. Aussitôt d’autres hommes accourent.
-Ce sont les émissaires de la Science. Ils ne se demandent pas si c’est
-Dieu, le Destin, le Hasard, la Justice qui vient barrer la route à la
-victime qu’ils relèvent. Croyants ou incrédules dans d’autres sphères ou
-dans d’autres moments, ils n’interrogent point la nuée ténébreuse. Ils
-sont ici les envoyés qualifiés de la raison de notre espèce; de la
-raison nue, abandonnée à elle-même et telle qu’elle erre seule dans un
-univers monstrueux. Volontairement, ils éloignent d’elle imagination,
-sentiments, tout ce qui ne lui appartient pas en propre. Ils n’usent que
-de la partie purement, presque animalement humaine de sa flamme; comme
-s’ils avaient la certitude que chaque être ne peut vaincre une force de
-la nature que par la force pour ainsi dire spécifique que la nature a
-mise en lui. Ainsi maniée, elle est peut-être étroite et frêle, cette
-flamme, mais précise, exclusive, invincible comme celle de la lampe à
-chalumeau de l’émailleur ou du chimiste. Elle est nourrie de faits,
-d’observations minimes mais sûres et innombrables. Elle n’éclaire que
-des points insignifiants et successifs dans l’immense inconnu; mais elle
-ne s’égare pas, elle va où la dirige l’œil aigu qui la guide, et le
-point qu’elle atteint est soustrait aux influences qu’on appelait
-surnaturelles. Humblement, elle interrompt ou dévie l’ordre préétabli
-par la nature. Il y a deux ou trois ans à peine, elle se fût dispersée
-et affolée devant la même énigme. Son rayon lumineux ne s’était pas
-encore fixé avec une rigidité et une obstination suffisantes sur ce
-point obscur; et nous aurions dit une fois de plus que la Fatalité est
-invincible. A ce coup, elle tint en suspens, durant plusieurs semaines,
-l’Histoire et le Destin, et finit par les jeter hors de l’ornière
-d’airain qu’ils comptaient suivre jusqu’au bout. Dorénavant, si Dieu, le
-Hasard, la Justice ou quelque nom qu’on donne à l’idée cachée de
-l’univers, veulent arriver à leur but, passer outre et triompher comme
-autrefois, ils pourront suivre d’autres routes; mais celle-ci leur
-demeure interdite. A l’avenir, ils devront éviter la fente imperceptible
-mais infranchissable où veillera toujours le petit jet de flamme qui les
-a détournés.
-
-Il se peut que cette royale tragédie nous ait définitivement prouvé que
-les vœux, l’amour, la pitié, les prières, toute une portion des plus
-belles forces morales de l’homme, sont impuissants en face d’une volonté
-de la nature. Immédiatement, comme pour compenser la perte et maintenir
-au niveau nécessaire les droits de l’esprit sur la matière, une autre
-force morale, ou plutôt la même flamme qui prend une autre forme,
-s’élève, resplendit et triomphe. L’homme perd une illusion pour acquérir
-une certitude. Loin d’avoir descendu, il monte d’un degré parmi les
-forces inconscientes. Il y a là, malgré toute la misère qui l’entoure,
-un noble et grand spectacle; et de quoi rendre attentifs ceux qui
-perdraient confiance aux destinées de notre espèce.
-
-
-
-
-VUE DE ROME
-
-
-Rome est probablement le lieu du monde où s’est accumulé durant vingt
-siècles et où subsiste encore le plus de beauté.
-
-Elle n’a rien créé, si ce n’est un certain esprit de grandeur et
-l’ordonnance des belles choses; mais les plus magnifiques moments de la
-terre s’y sont prolongés et fixés avec une telle énergie qu’elle est le
-point du globe où ils ont laissé les plus nombreuses, les plus
-impérissables traces. Quand on foule son sol, on foule l’empreinte
-mutilée de la déesse qui ne se montre plus aux hommes.
-
-La nature l’avait admirablement située à l’endroit le plus propre à
-recueillir, comme dans la plus noble coupe qui se soit ouverte sous le
-ciel, les joyaux des peuples qui passaient autour d’elle sur les cimes
-de l’histoire. Le lieu où tombaient ces merveilles était déjà l’égal de
-ces merveilles mêmes. L’azur y est limpide et somptueux. Les obscures et
-profondes verdures du nord s’y marient encore aux feuillages légers et
-plus clairs du midi. Les arbres les plus purs, le cyprès qui s’élance
-tel qu’une prière ardente et sombre, le large pin parasol, qui semble la
-pensée la plus grave et la plus harmonieuse de la forêt, le massif
-chêne-vert qui prend si aisément la grâce des portiques, y ont acquis,
-par une tradition séculaire, une fierté, une conscience et une solennité
-qu’ils ne retrouvent nulle autre part. Qui les a vus et compris, ne les
-oubliera plus et les reconnaîtrait sans peine entre les arbres analogues
-d’une terre moins sacrée. Ils furent les ornements et les témoins
-d’incomparables choses. Ils demeurent inséparables des aqueducs épars,
-des mausolées découronnés, des arches brisées, des colonnes héroïquement
-rompues qui décorent une campagne majestueuse et désolée. Ils ont pris
-le style des marbres éternels qu’ils environnent de silence et de
-respect. Comme ceux-ci ils savent nous dire, à l’aide de deux ou trois
-lignes nettes et pourtant mystérieuses, tout ce que peut nous confesser
-la tristesse d’une plaine qui porte sans fléchir les débris de sa
-gloire. Ils sont et se sentent romains.
-
-Un cercle de montagnes aux noms sonores et augustement familiers, aux
-têtes souvent chargées de neiges aussi éclatantes que les souvenirs
-qu’elles évoquent, fait à la ville qui ne peut point mourir, un horizon
-précis et grandiose qui la sépare du monde sans l’isoler des cieux. Et
-dans l’enceinte presque déserte, au centre des places inanimées où les
-dalles, les marches, les portiques multiplient l’espace et l’absence, à
-tous les carrefours où veille dans le vide quelque statue blessée, parmi
-les vasques, les chapiteaux, les tritons et les nymphes, une eau docile
-et lumineuse, obéissant encore à des ordres reçus il y a deux mille ans,
-fait à la solitude immaculée, un ornement mobile et toujours rafraîchi,
-de panaches d’azur, de guirlandes de rosée, de trophées de cristal, de
-couronnes de perles. On dirait que le Temps, entre ces monuments qui
-croyaient le braver, n’a voulu respecter que les heures fragiles de ce
-qui s’évapore et de ce qui s’écoule...
-
- *
-
- * *
-
-La beauté, bien que ce fût toujours une beauté empruntée, a résidé si
-longtemps entre ces murs qui vont du Janicule à l’Esquilin, elle s’y est
-amoncelée avec une telle persistance, que le lieu même, l’air qu’on y
-respire, le ciel qui le recouvre, les courbes qui le définissent, y ont
-acquis une prodigieuse puissance d’appropriation et d’ennoblissement.
-Rome, comme un bûcher, purifie tout ce que, depuis sa ruine, les
-erreurs, les caprices, l’extravagance et l’ignorance des hommes n’ont
-cessé d’y entasser. Il a été jusqu’ici impossible de la défigurer. On
-croirait même qu’il a été impossible d’y exécuter ou d’y maintenir une
-œuvre qui refusât d’y dépouiller sa laideur ou sa vulgarité originelle.
-Tout ce qui n’est pas conforme au style des sept collines, s’efface et
-s’élimine peu à peu sous l’action du génie attentif qui a posé aux
-horizons, dans le roc et le marbre des hauteurs, les principes
-esthétiques de la cité. Le moyen âge, par exemple, et l’art des
-primitifs y durent être plus actifs qu’en toute autre ville, puisqu’ils
-se trouvaient ici au cœur même de l’univers chrétien; pourtant ils n’y
-ont laissé que des traces peu sensibles, pour ainsi dire honteuses et
-souterraines: ce qu’il fallait et rien de plus, pour que l’histoire du
-monde, dont c’était le foyer, n’y fût pas incomplète. Par contre, les
-artistes dont l’esprit était naturellement en harmonie avec celui qui
-préside aux destinées de la ville éternelle: Jules Romain, les
-Carraches, quelques autres, mais surtout Raphaël et Michel-Ange, y
-manifestent une ampleur, une certitude, une espèce de satisfaction
-instinctive et d’allégresse filiale qu’ils ne retrouvent en aucun autre
-lieu. On sent qu’ils n’avaient pas à créer, mais seulement à choisir et
-à fixer les formes qui affluant de toutes parts, irrévélées mais
-impérieuses, ne demandaient qu’à naître. Ils ne pouvaient se tromper;
-ils ne peignaient pas, au sens propre du mot; ils découvraient
-simplement les images voilées qui hantaient les salles et les arcades
-des palais. Les rapports entre leur art et le milieu qui lui donne
-naissance sont si nécessaires, qu’exilées dans les musées ou les églises
-d’autres villes, leurs œuvres ne semblent traduire qu’une conception
-arbitraire, exagérément forte et décorative de la vie. C’est ainsi que
-les photographies ou les copies du plafond de la chapelle Sixtine
-déconcertent et demeurent presque inexplicables. Mais, entré au Vatican,
-après s’être imprégné de la volonté qui émane des mille débris des
-temples et des places publiques, le voyageur accepte comme un effort
-sublime et naturel, l’effort démesuré de Michel-Ange. La prodigieuse
-voûte où, dans une harmonieuse et grave orgie de muscles et
-d’enthousiasmes, s’enlace et s’accumule un peuple de géants, devient une
-arche du ciel même où se sont réflétées toutes les scènes d’énergie,
-toutes les vertus ardentes dont les souvenirs s’agitent encore sous les
-ruines de ce sol passionné. De même, en face de «L’incendie du Borgo»,
-il ne se dit pas ce qu’il se dirait s’il voyait l’admirable fresque au
-Louvre ou au National-Gallery; il ne se dit pas ce que se dit par
-exemple Taine: à savoir que ces grands corps nus et superbes ne sont pas
-à leur affaire, que les flammes qui sortent de l’édifice ne les
-inquiètent nullement, qu’ils ne songent qu’à poser comme de bons modèles
-et à mettre en valeur la courbe d’une hanche ou la musculature d’une
-cuisse. Non, si le visiteur s’est laissé docilement pénétrer par les
-injonctions de tout ce qui l’entoure, il s’imagine volontiers que dans
-ces chambres du Vatican, aussi bien que sous la voûte de la Sixtine, et
-quelque différentes que soient les deux impressions, il assiste à
-l’épanouissement tardif, mais logique et normal d’un art qui aurait pu
-être celui de Rome. Il lui semble que l’on trouve ici la formule que le
-génie trop positif des Quirites n’avait pas eu l’occasion ou la chance
-de dégager. Car Rome, malgré tous ses efforts, n’avait pas réussi à
-donner d’elle-même l’image essentielle qu’elle avait promise à
-l’univers. Au fond, elle n’était belle que des dépouilles de la Grèce;
-et le meilleur de ses mérites, ç’avait été de recueillir et de
-comprendre avidement la beauté de l’art grec. Quand elle avait tenté d’y
-ajouter, elle l’avait déformé sans en approprier l’expression à sa vie
-personnelle. Ses peintures et ses sculptures ne répondaient que par des
-sortes d’à peu près et d’ouï dire aux réalités de son existence; et son
-architecture devait à ses proportions colossales la part la plus sûre
-d’une originalité incertaine. On se laisse aller à ce songe que
-l’harmonieux peintre d’Urbin et le vieux Buonarroti, à travers toutes
-les catastrophes, à travers toutes les morts apparentes et les longs
-silences de Rome, ont ressaisi une tradition latente et ininterrompue
-qui n’avait cessé d’évoluer souterrainement pour aboutir à leur œuvre,
-et dire enfin au monde ce que l’Empire n’avait pas su lui dire. Ils sont
-plus proprement Romains, ils représentent mieux semble-t-il, le désir
-inconscient et secret de cette terre latine que ne le fit la Rome des
-Césars. Cette Rome avait manqué son effigie. Elle était demeurée
-artificiellement hellénique; et la Grèce ne pouvait fournir à un peuple
-infiniment plus vaste et très différent, les formes nécessaires à sa
-conscience ornementale. Elle ne pouvait être qu’un point de départ sûr
-et magnifique; mais ses statues et ses peintures, délicates, précises,
-mesurées, presque menues, n’étaient pas à leur place dans ce Forum
-surchargé de monuments écrasants, parmi ces thermes monstrueux, ces
-cirques violents et sous les énormes et fastueuses arcades de ces
-basiliques superposées. On se demande alors si les fresques de
-Michel-Ange n’auraient pas répondu, après mille ans d’attente, à l’appel
-de ces arcades vides; et si l’on ne peut croire qu’elles soient la
-conséquence presque organique de ces colonnes et de ces marbres
-impériaux? Et de même, on se dit que le plafond, les pendentifs, les
-lunettes de la Farnésine et «l’_Incendie du Borgo_», illustreraient bien
-mieux que les sculptures de Phidias et de Praxitèle, bien mieux aussi
-que les meilleures peintures de Pompeï ou d’Herculanum, les
-_Métamorphoses_ d’Ovide, les _Décades_ de Tite-Live, les poèmes d’Horace
-et l’_Énéide_ de Virgile.
-
- *
-
- * *
-
-Mais tout cela n’est peut-être qu’illusion et le prestige de cette
-puissance d’appropriation dont nous parlions plus haut. Cette puissance
-est telle que tout ce qui paraît, au premier abord, le plus
-contradictoire à l’idée qui règne dans ces murs, non seulement ne la
-contredit point, mais contribue à la fixer et à la révéler. Il n’est pas
-jusqu’au déclamatoire, innombrable et emphatique Bernin,--aussi
-inconciliable qu’il est possible de l’être avec la taciturnité et la
-gravité primitive de Rome,--il n’est pas jusqu’à ce Bernin, si odieux
-partout ailleurs, qui ici ne soit absorbé ou justifié par le génie de la
-cité et n’aide à éclaircir et à commenter, après coup, certains côtés un
-peu oratoires et redondants de la grandeur romaine.
-
-Au surplus, une ville qui possède les Vénus du Capitole et du Vatican,
-l’Ariane endormie, le Méléagre et le torse d’Hercule, les merveilles
-sans nombre de musées aussi nombreux que ses palais, (pensez, par
-exemple, à ce que renferme un seul de ces musées, l’un des derniers
-venus, celui des Thermes); une ville dont chaque rue, presque chaque
-maison recèle un fragment de marbre ou de bronze qui suffirait à faire
-d’une cité nouvelle le but d’un long pèlerinage; une ville qui nous
-montre le Panthéon d’Agrippa, certaines colonnes du Forum, tant de
-trésors enfin que la mémoire découragée se refuse à suivre plus
-longtemps l’admiration qui ne se lasse point; une ville qui nous offre
-parmi ses féeries ordonnées et vivantes telle pelouse entourée de cyprès
-de la villa Borghèse, telles fontaines, tels jardins éternels; une
-ville, en un mot, où s’est réfugié tout le meilleur passé du seul peuple
-qui cultiva la beauté comme d’autres cultivent le blé, l’olivier ou la
-vigne: une pareille ville oppose à la vulgarité une résistance, passive
-si l’on veut, mais invincible; et peut presque tout tolérer sans
-déchoir. L’immortelle présence d’une assemblée de dieux si parfaits
-qu’aucune mutilation n’a pu altérer l’eurythmie de leur corps et de leur
-attitude, la protège contre ses propres erreurs et empêche que les
-derniers venus parmi les hommes n’aient plus d’empire sur elle que les
-barbares et le temps n’en eurent sur ces dieux mêmes[1].
-
- [1] Néanmoins, la tolérance de Rome a des limites. S’il n’y a pas sur
- terre d’endroit où s’acclimatent et s’adaptent plus promptement les
- œuvres les plus diverses, il n’en est pas en revanche, qui rejette
- plus violemment et plus irrévocablement tout ce qu’il est absolument
- impossible de purifier. A ce point de vue le jugement du génie de la
- cité part de certitudes uniques et définitives. Une statue, un
- monument qu’il ne condamne pas avec colère, contre lequel ses
- pierres, ses places, ses carrefours ne se soulèvent pas avec
- indignation, est assuré du pardon de la postérité. Jusqu’ici ce
- génie quoique plus d’une fois maltraité, a cependant fini par avoir
- raison de tous les attentats. Mais aujourd’hui, on se demande avec
- quelque inquiétude comment il s’accommodera du hideux palais de
- justice qu’on élève à côté du château Saint-Ange; ce qu’il imaginera
- pour faire oublier ou rendre inoffensives certaines statues du
- Pincio et divers monuments patriotiques qui l’assaillent sur plus
- d’un point de son territoire.
-
- *
-
- * *
-
-Et par eux, nous voici ramenés à ces petites villes de l’Hellade qui
-découvrirent un jour et fixèrent à jamais les lois de la beauté humaine.
-La beauté de la terre, à part quelques endroits ravagés par nos
-mesquines industries, est demeurée sensiblement la même depuis les
-siècles de Périclès et d’Auguste. La mer est toujours inviolable et
-infinie. La forêt, la plaine, les moissons, les villages, la plupart des
-rivières et des ruisseaux, les montagnes, les soirs et les matins, les
-nuages et les astres, variables selon les climats et les latitudes, nous
-apportent encore les spectacles de force ou de grâce, les harmonies
-profondes et simples, les féeries compliquées et diverses qu’ils
-offraient aux citoyens d’Athènes et au peuple de Rome. En ce qui
-concerne la Nature, nous n’avons donc à regretter qu’assez peu de chose;
-et nous avons même étendu considérablement de ce côté, la sensibilité et
-la surface de nos admirations. En revanche, pour tout ce qui a trait à
-la beauté particulière à l’homme, à la beauté qui est son œuvre
-immédiate, nous avons, soit par excès de richesse et d’application, soit
-par éparpillement de nos efforts et dispersion de nos facultés, soit
-enfin par manque d’un point d’appui incontesté, perdu presque tout ce
-que les anciens avaient su conquérir et fixer. Dès qu’il s’agit de notre
-esthétique purement humaine, de notre propre corps et de tout ce qui s’y
-rapporte, de nos gestes, de notre attitude, des objets de notre vie, de
-nos maisons, de nos villes, de nos monuments, de nos jardins, on
-croirait, à voir notre désarroi, nos tâtonnements et notre inexpérience,
-que c’est d’hier que nous occupons cette planète, et que nous sommes
-encore tout au début de la période d’adaptation. Nous n’avons plus, pour
-l’œuvre de nos mains, aucune mesure commune, aucune règle acceptée,
-aucune certitude. Cette beauté sûre et incontestable, que connurent les
-anciens, nos peintres, nos sculpteurs, nos architectes, notre
-littérature, nos vêtements, nos meubles, nos villes, nos paysages même,
-la recherchent dans mille directions diverses et opposées. Si l’un de
-nous crée, réunit ou rencontre quelques lignes, une harmonie de forme ou
-de couleur qui révèle irrécusablement que le point décisif et mystérieux
-fut touché: c’est un phénomène isolé et précaire, presque un coup de
-hasard, que son auteur ni personne autre n’est capable de réitérer.
-
-Pourtant, durant quelques années heureuses, l’homme sut à quoi s’en
-tenir sur la beauté essentiellement et spécifiquement humaine; et ses
-certitudes étaient telles qu’elles emportent encore aujourd’hui notre
-conviction. Le seul étalon fixe que les Égyptiens, les Assyriens, les
-Perses, et toutes les civilisations antérieures, avaient vainement
-cherché parmi les animaux, les fleurs, les colosses de la nature et les
-rêves de l’imagination: montagnes et rochers, cavernes et forêts,
-monstres et chimères, le Grec l’avait trouvé d’instinct dans la beauté
-de son propre corps; et c’est de la beauté de ce corps nu et parfait que
-dérive l’architecture de ses palais et de ses temples, le style de ses
-demeures, la forme, les proportions et l’ornement de tous les objets
-usuels de sa vie. Ce peuple chez qui la nudité et sa conséquence
-naturelle: l’irréprochable harmonie des muscles et des membres, était
-pour ainsi dire un devoir religieux et civique, nous a appris que la
-beauté du corps humain est aussi diverse, dans sa perfection, aussi
-profonde, aussi abondante, aussi spirituelle, aussi mystérieuse que la
-beauté des astres ou de la mer. Tout autre idéal, tout autre étalon
-égara et égarera nécessairement les efforts et les tentatives de
-l’homme. Toutes autres beautés sont possibles, réelles, profondes,
-diverses, complètes, mais ne partent pas de notre point central: ce sont
-des roues sans moyeu. Dans tous les arts, les peuples de race
-intelligente se sont éloignés ou rapprochés de la beauté indubitable,
-selon qu’ils se rapprochaient ou s’éloignaient de l’habitude d’être nus.
-La beauté propre de Rome, c’est-à-dire la petite portion de beauté
-originale qu’elle ajouta aux dépouilles de la Grèce, est due aux
-derniers restes de cette habitude. A Rome, comme nous le fait remarquer
-Taine, «on s’assemblait aussi pour nager, se frotter, transpirer, même
-lutter et courir, en tout cas pour regarder des lutteurs et des
-coureurs. Car Rome à cet égard n’est qu’une Athènes agrandie: le même
-genre de vie, les mêmes habitudes, les mêmes instincts, les mêmes
-plaisirs s’y perpétuent; la seule différence est dans la proportion et
-dans le moment. La cité s’est enflée jusqu’à renfermer des maîtres par
-centaines de mille et des esclaves par millions; mais, de Xénophon à
-Marc-Aurèle, l’éducation gymnastique et oratoire n’a point changé: ils
-ont toujours des goûts d’athlètes et de parleurs, c’est dans ce sens
-qu’il faut travailler pour leur plaire; c’est à des corps nus, à des
-dilettantes de style, à des amateurs de décoration et de conversation,
-qu’on s’adresse. Nous n’avons plus l’idée de cette vie corporelle et
-païenne, oisive et spéculative: le climat est demeuré le même, mais
-l’homme s’est transformé en s’habillant et en devenant chrétien.»
-
-Il faudrait plutôt dire que Rome à l’époque dont parle Taine, était une
-Athènes intermittente et incomplète. Ce qui, là-bas, était habituel et
-en quelque sorte organique, ici, n’était qu’exceptionnel et artificiel.
-Le corps humain est encore cultivé et admiré; mais il est presque
-toujours revêtu de la toge, et le port de la toge brouille les lignes
-nettes et pures qui partaient d’une foule de statues nues et vivantes
-pour s’imposer aux colonnes et aux frontons des temples. Les monuments
-s’agrandissent outre mesure, se déforment et perdent peu à peu leur
-harmonie humaine. L’étalon d’or est voilé pour longtemps, et ne sera
-plus découvert que par quelques artistes de la Renaissance, qui est le
-moment où la beauté certaine jette ses derniers feux.
-
-
-
-
-FLEURS DES CHAMPS
-
-
-Aux portes de la ville elles accueillent nos pas sur un tapis de joie
-multicolore et empressée qu’elles agitent follement aux clartés du
-soleil. Il est évident qu’elles nous attendaient. Dès les premiers
-rayons de mars, le Perce-neige ou Cloche-d’hiver, fille héroïque des
-frimas, a sonné le réveil. Alors sortent de terre, efforts encore
-informes d’une mémoire endormie, de vagues fantômes, de pâles fleurs, à
-peine fleurs: le Saxifrage-à-trois-doigts ou Perce-pierre, la
-Bourse-à-pasteur, presque invisible; la Scille à deux feuilles,
-l’Hellébore fétide ou Rose de serpent, le Tussilage-pas-d’âne, la
-Lauréole empoisonnée et sombre, le Pétasite, qu’on nomme encore
-lugubrement herbe à teigneux, herbe à la peste, tous et toutes de santé
-chétive et suspecte, tentatives bleuâtres, rosâtres, indécises, première
-fièvre de vie où la nature expulse ses malignes humeurs, captives
-anémiées que relâche l’hiver, convalescentes des prisons souterraines,
-essais timides et inhabiles de la lumière encore ensevelie.
-
-Mais bientôt celle-ci s’aventure dans l’espace; les pensées nuptiales de
-la terre s’éclairent et se purifient; les ébauches disparaissent, les
-demi-rêves de la nuit s’évanouissent comme un brouillard emporté par
-l’aurore; et tout autour des villes où l’homme les ignore, les bonnes
-fleurs rustiques commencent dans l’espace leur fête sans témoins.
-Qu’importe! elles sont là, qui font déjà le miel quand leurs sœurs
-orgueilleuses et stériles, qui seules ont tous nos soins, tremblent
-encore au fond des serres. Elles seront là, de même, dans les prés
-inondés, les sentiers défoncés et pour orner les routes avec simplicité,
-quand les premières neiges couvriront la campagne. Personne ne les sème,
-et personne ne les cueille. Elles survivent à leur gloire, et l’homme
-les foule aux pieds. Cependant, il n’y a pas longtemps, elles
-représentaient seules la joie de la nature. Il y a quelque cent ans,
-avant que leurs parentes éclatantes et frileuses fussent venues des
-Iles, des Indes, du Japon, ou avant que leurs propres filles, ingrates
-et méconnaissables, eussent usurpé leur place, elles seules égayaient
-les regards affligés, elles seules éclairaient la porte des chaumières,
-le parvis du château et suivaient dans les bois les pas des amoureux.
-Mais ces temps ne sont plus; elles sont détrônées. Elles n’ont conservé
-de leur bonheur passé que les noms qu’elles reçurent quand elles étaient
-aimées. Et ces noms montrent bien ce qu’elles furent pour l’homme: toute
-sa reconnaissance, sa tendresse attentive, tout ce qu’il leur devait,
-tout ce qu’elles lui donnaient, s’y trouve renfermé, comme en des perles
-creuses un arome séculaire. Elles ont donc des noms de reine, de
-bergère, de vierge, de princesse, de sylphide et de fée qui passent
-comme une caresse, un éclair, un baiser, un murmure d’amour sur les
-lèvres. Il n’est, je crois, dans notre langue, rien qui soit mieux, plus
-délicatement ni plus affectueusement nommé que ces fleurs populaires.
-Ici le mot habille presque toujours l’idée avec un soin, une précision
-légère, un bonheur admirable. Il est comme une étoffe ornée et
-transparente qui moule exactement la forme qu’elle embrasse et qui a la
-nuance, le parfum et le son qui conviennent. Appelez devant vous la
-Pâquerette, la Violette, le Bluet et le Coquelicot: le nom c’est la
-fleur même. Quelle merveille, par exemple, que cette sorte de cri et de
-crête de lumière et de joie «Coquelicot!» pour désigner la fleur
-écarlate que les savants accablent de ce titre barbare: _Papaver
-rhoeas_! Voyez la Primevère ou Primerole, la Pervenche, l’Anémone, la
-Jacinthe des bois, la Véronique bleue, le Ne m’oubliez pas, le Liseron
-des champs, l’Iris, la Campanule: leur nom les peint par des équivalents
-et des analogies que les plus grands poètes ne trouvent que rarement. Il
-est toute leur âme ingénue et visible. Il se cache, il se penche, il
-s’élève dans l’oreille, comme celles qui le portent se dissimulent,
-s’inclinent ou se dressent dans les blés et dans l’herbe. Voilà les
-quelques noms que nous connaissons tous; nous ignorons les autres, bien
-que leur musique décrive avec la même douceur, le même génie heureux,
-des fleurs que nous voyons au bord de chaque route et dans tous les
-sentiers. Ainsi, en ce moment, c’est-à-dire vers la fin du mois où le
-blé mûr tombe sous la faucille, les talus des chemins sont d’un
-violet pâle: c’est la douce et tendre Scabieuse qui finit de
-s’épanouir,--discrète, aristocratiquement pauvre et modestement belle,
-comme l’annonce son titre de pierre précieuse voilée de brume. Autour
-d’elle un trésor s’éparpille: c’est la Renoncule ou Bouton d’or, qui a
-deux noms comme elle a deux vies; car elle est à la fois l’innocente
-vierge qui couvre le gazon de gouttes de soleil et la redoutable et
-vénéneuse magicienne qui distribue la mort aux animaux distraits. C’est
-encore la Mille-Feuilles et le Mille-Pertuis, petites fleurs jadis
-utiles, qui s’en vont par les routes comme de silencieuses pensionnaires
-en uniforme terne; le vulgaire et innombrable Séneçon des oiseaux,
-son grand frère le Laiteron des champs, puis la dangereuse
-Morelle noire, la Douce-Amère qui se cache, la rampante
-Renouée-à-feuilles-de-patience,--toutes les espèces sans éclat, au
-sourire résigné, qui portent la pratique et grisâtre livrée de l’automne
-déjà pressenti.
-
- *
-
- * *
-
-Mais parmi celles de mars, d’avril, de mai, de juin, de juillet,
-rappelez-vous les noms de fête, les syllabes printanières, les vocables
-d’azur et d’aube, de clair de lune et de soleil! Voilà le Perce-Neige ou
-la Cloche d’hiver, qui annonce le dégel; la Stellaire ou Collerette de
-la Vierge, qui salue les premières communiantes le long des haies dont
-les feuilles sont encore indécises et précaires comme une diaphane buée
-verte. Voilà l’Ancolie triste et la Sauge des prés, l’Inule, la Jasione,
-l’Angélique, la Nielle ou Alène; la Jotte ou Ravenelle, habillée comme
-la servante d’un curé de campagne; l’Osmonde, qui est une fougère
-royale; la Luzule, la Parmélie des murs, le Miroir de Vénus; l’Euphorbe
-ou Esule des bois, mystérieuse et pleine d’un feu sombre; la Physalide,
-dont le fruit mûrit dans une lanterne rouge; la Jusquiame, la Belladone,
-la Digitale, reines empoisonneuses, Cléopâtres gazées des lieux incultes
-et des bois frais. Et puis encore la Camomille, la bonne Sœur aux mille
-sourires en cornette, apportant dans un bol de faïence la tisane
-salutaire; la Pimprenelle et la Coronille, la Menthe froide et le
-Serpolet rose, le Sainfoin et l’Euphraise, la Grande Marguerite, la
-Gentiane mauve et la Verveine bleue, l’Ensérine, l’Anthémis, le Silave
-des prés, le Cirse lancéolé, la Potentille, la Saladelle, la
-Genistelle... On récite un poème de grâce et de lumière en les
-énumérant. On leur a réservé les sons les plus aimables, les plus purs,
-les plus clairs et toute l’allégresse musicale de la langue. On dirait
-les _Dramatis Personæ_, les coryphées et les figurantes d’une immense
-féerie, plus belle, plus imprévue et plus surnaturelle que celles qui se
-déroulent dans l’île de Prospéro, à la cour de Thésée ou dans la forêt
-des Ardennes. Et les jolies actrices de la comédie muette et infinie:
-déesses, anges, démones, princesses et sorcières, vierges et
-courtisanes, reines et pastourelles, portent aux plis de leurs noms le
-magique reflet d’innombrables aurores, d’innombrables printemps
-contemplés par des hommes oubliés, comme elles y portent aussi le
-souvenir de milliers d’émotions profondes ou légères qu’éprouvèrent
-devant elles des générations disparues sans laisser d’autre trace.
-
- *
-
- * *
-
-Elles sont intéressantes et incompréhensibles. On les appelle vaguement
-les «Mauvaises Herbes». Elles ne servent à rien. Çà et là,
-quelques-unes, dans de très vieux villages, gardent encore le prestige
-de vertus contestées. Çà et là, l’une d’elles, tout au fond des bocaux
-de l’apothicaire ou de l’herboriste, attend encore le passage du malade
-fidèle aux infusions traditionnelles. Mais la médecine incrédule les
-délaisse. On ne les cueille plus selon les rites d’autrefois; et la
-science des «Simples» s’efface dans la mémoire des bonnes femmes. On
-leur fait une guerre sans merci. Le paysan les craint, la charrue les
-poursuit; le jardinier les hait et s’est armé contre elles d’armes
-retentissantes: la bêche et le râteau, la houe et le racloir, le
-sarcloir, la binette. Le long des grands chemins, leur suprême refuge,
-le passant les écrase et le chariot les broie. Malgré tout, les voilà:
-permanentes, assurées, pullulantes, tranquilles, et pas une ne manque à
-l’appel du soleil. Elles suivent les saisons sans dévier d’une heure.
-Elles ignorent l’homme qui s’épuise à les vaincre, et dès qu’il se
-repose elles poussent dans ses pas. Elles subsistent, audacieuses,
-immortelles, intraitables. Elles ont peuplé nos corbeilles de filles
-magnifiques et dénaturées; mais elles, les mères pauvres, sont demeurées
-pareilles à ce qu’elles étaient il y a cent mille ans. Elles n’ont pas
-ajouté un pli à leurs pétales, déformé un pistil, altéré une nuance,
-innové un parfum. Elles gardent le secret d’une mission tenace. Elles
-sont les primitives et les indélébiles. Le sol leur appartient depuis
-son origine. Elles représentent, en somme, une pensée invariable, un
-désir obstiné, un sourire essentiel de la Terre. C’est pourquoi il est
-bon de les interroger. Elles ont évidemment quelque chose à nous dire.
-Et puis n’oublions pas que les premières, autant que les aubes et les
-automnes, autant que les printemps et les couchants, autant que le chant
-des oiseaux, autant que la chevelure, le regard et les gestes divins de
-la femme, elles apprirent à nos pères qu’il y a sur ce globe des choses
-inutiles et belles...
-
-
-
-
-CHRYSANTHÈMES
-
-
-Chaque année, à leur heure, qui suit celle des morts, heure suprême et
-magnifique de l’automne, je vais pieusement les visiter aux lieux où me
-les offre le hasard. Du reste, peu importe où nous les montre la bonne
-volonté du voyage ou du séjour. Ce sont les fleurs les plus
-universelles, les plus diverses, certes, mais dont les diversités et les
-surprises sont, pour ainsi dire, concertées, comme celles de la mode, en
-je ne sais quels paradis. Au même moment, comme pour les soies, les
-dentelles, les joyaux et les chevelures, le mot d’ordre est donné, dans
-le temps et l’espace, par une bouche faite de ciel et de lumière; et,
-aussi dociles que les plus belles femmes, simultanément, en tous pays,
-sous toutes les latitudes, elles obéissent à l’injonction sacrée.
-
-Il suffit donc d’entrer à l’aventure dans un de ces musées de verre où
-s’étalent, sous le voile harmonieux des journées de novembre, leurs
-richesses un peu funéraires. On saisit tout de suite quelle est, dans ce
-monde spécial, étrange et privilégié, même parmi le monde si étrange et
-si privilégié des fleurs, l’idée dominante, la beauté imposée, l’effort
-consciencieux de l’année. Et l’on se demande si cette idée nouvelle est
-une idée profonde et vraiment nécessaire du soleil, de la terre, de la
-vie, de l’automne ou de l’homme.
-
- *
-
- * *
-
-Hier, je fus donc admirer l’annuelle, la douce et fastueuse cérémonie
-végétale; la dernière que les neiges de décembre et janvier, telles
-qu’une large bande d’apaisement, de sommeil, de silence et d’oubli,
-séparent des délicieuses fêtes qui recommencent dès le renouveau, déjà
-puissant quoiqu’à peine visible, de février qui cherche la lumière.
-
-Elles sont là, sous les vastes dômes transparents, les nobles fleurs du
-mois des brumes, elles sont là, au rendez-vous royal, toutes les fées
-graves de l’automne, dont il semble que, d’un mot magique, on ait
-immobilisé les attitudes et les danses. Dès le premier regard, l’œil qui
-les reconnaît et sut apprendre à les aimer, constate avec satisfaction
-qu’elles ont activement et consciencieusement continué d’évoluer vers
-leur idéal incertain. Remontez un instant à leurs modestes origines,
-revoyez le pauvre bouton-d’or de naguère, l’humble rosette marron ou lie
-de vin qui tristement sourit encore, au bord des routes pleines de
-feuilles mortes, dans les parcimonieux jardinets de nos villages;
-comparez-leur ces énormes amoncellements et ces toisons de neige, ces
-disques et ces globes de cuivre rouge, ces sphères de vieil argent, ces
-trophées d’albâtre et d’améthyste, ce prodigieux délire de pétales, qui
-paraît vouloir épuiser jusqu’aux dernières énigmes le monde des formes
-autumnales et des nuances que l’hiver confie au sein des forêts qui
-s’endorment, laissez passer devant vos yeux les genres imprévus et les
-espèces insolites; admirez et jugez. Voici, par exemple, la merveilleuse
-famille des étoiles: étoiles plates, étoiles jaillissantes, étoiles
-diaphanes, étoiles compactes et charnues, voies lactées et
-constellations de la terre qui répondent à celles de l’azur. Voici les
-orgueilleuses aigrettes qui attendent les diamants de la rosée; voici,
-pour faire honte à nos rêves, le prestigieux poème des chevelures
-irréelles: chevelures folles et miraculeuses, rayons de lune emmêlés,
-buissons d’or et tourbillons de flammes, boucles de belles filles
-rieuses, de nymphes poursuivies, de bacchantes passionnées, de sirènes
-pâmées, de vierges froides, d’enfants joueurs, que des anges, des mères,
-des faunes, des amants ont caressées de leurs mains calmes ou
-frémissantes. Et puis, voici pêle-mêle les monstres inclassables:
-hérissons, araignées, fritures, escaroles, ananas, pompons, rosaces,
-écailles, vapeurs, souffles, jets de glace et de neige qui retombent,
-beurre et lait qui ruisselle, grêle d’étincelles qui palpitent, ailes,
-éclats, duvets, pulpes, chairs, caroncules, poils, bûchers et fusées,
-piqûres de lumière, pluie de soufre et de feu...
-
- *
-
- * *
-
-A présent que les formes ont capitulé, il s’agit de conquérir la région
-des couleurs interdites, des nuances réservées, que l’automne,
-semble-t-il, se refuse à concéder à la fleur qui le représente. En
-effet, il lui accorde prodigalement toutes les opulences du crépuscule
-et de la nuit, toutes les richesses des vendanges; il met à sa
-disposition tout l’œuvre mordoré de la pluie dans les bois, tout
-l’argentin travail du brouillard sur les plaines, de la gelée et de la
-neige dans les jardins. Il lui permet surtout de puiser à même le trésor
-sans fond des feuilles mortes et de la forêt qui s’éteint. Il l’autorise
-à se parer des sequins d’or, des médailles de bronze, des boucles
-d’argent, des paillettes de cuivre, des plumes féeriques, de l’ambre
-broyé, des topazes brûlées, des perles oubliées, des améthystes
-enfumées, des grenats calcinés, de toute la joaillerie amortie mais
-encore éclatante que le vent du Nord amoncelle au creux des ravins et
-des sentes; mais il exige qu’elle demeure fidèle à ses vieux maîtres et
-porte la livrée des mois ternes et las qui lui donnent naissance. Il
-n’admet pas qu’elle les trahisse pour revêtir les costumes princiers et
-chatoyants du printemps et de l’aurore; et s’il tolère parfois le rose,
-ce n’est qu’à condition qu’il soit emprunté aux lèvres froides, au front
-pâle de la vierge affligée et voilée qui prie sur une tombe. Il prohibe
-très strictement les teintes de l’été, de la jeunesse trop ardente, de
-la vie trop récente et trop sereine, de la santé trop expansive et de la
-joie trop épanouie. A aucun prix il ne consent aux vermillons hilares,
-aux cinabres impétueux, aux pourpres impérieux et éblouissants. Quant
-aux bleus, de l’azur de l’aube à l’indigo des océans et des grands lacs,
-de la pervenche à la bourrache et au pied-d’alouette, ils sont bannis
-sous peine de mort.
-
- *
-
- * *
-
-Pourtant, grâce à quelque inadvertance de la nature, voici que la
-couleur la plus extraordinaire et le plus sévèrement défendue dans le
-monde des fleurs, la couleur que la corolle de l’euphorbe vénéneuse est
-à peu près seule à porter dans la cité des ombelles, des pétales et des
-calices, le vert, exclusivement réservé aux feuilles esclaves et
-nourricières, vient de pénétrer dans l’enceinte jalousement gardée. Il
-est vrai qu’il ne s’y est glissé qu’à la faveur d’une équivoque, en
-traître, en espion, en transfuge livide. Il parjure le jaune et le
-trempe avec crainte dans l’azur vacillant d’un rayon de lune. Il est
-encore nocturne et fallacieux comme une irisation sous-marine; il ne se
-révèle que par reflets, pour ainsi dire intermittents, à l’extrémité des
-pétales; il est fugace et anxieux, fragile et décevant, mais indéniable.
-Il a fait son entrée, il existe, il s’affirme; il va se fixer,
-s’accentuer de jour en jour; et par la brèche qu’il vient de pratiquer
-aux citadelles de la lumière, toutes les joies et toutes les
-magnificences du prisme excommunié vont se précipiter dans le domaine
-vierge, et y préparer pour nos yeux des fêtes inaccoutumées. C’est au
-pays des fleurs une grande nouvelle et une mémorable conquête.
-
- *
-
- * *
-
-Ne croyons point qu’il soit puéril de s’intéresser ainsi aux formes
-capricieuses, aux nuances inédites d’une fleur qui ne produit pas de
-fruits; et ne traitons pas ceux qui cherchent à la rendre plus belle ou
-plus étrange comme La Bruyère traitait jadis l’amateur de tulipes ou de
-prunes. Vous rappelez-vous la jolie page? «Le fleuriste a un jardin dans
-un faubourg; il y court au lever du soleil, et il en revient à son
-coucher. Vous le voyez planté et qui a pris racine au milieu de ses
-tulipes et devant la _Solitaire_; il ouvre de grand yeux, il frotte ses
-mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vue si
-belle, il a le cœur épanoui de joie; il la quitte pour l’_Orientale_; de
-là, il va à la _Veuve_; il passe au _Drap d’or_; de celle-ci à
-l’_Agathe_, d’où il revient enfin à la _Solitaire_, où il se fixe, où il
-se lasse, où il s’assied, où il oublie de dîner; aussi est-elle nuancée,
-bordée, huilée, à pièces emportées; elle a un beau vase ou un beau
-calice; il la contemple, il l’admire; Dieu et la nature sont en tout
-cela ce qu’il n’admire point; il ne va pas plus loin que l’oignon de sa
-tulipe, qu’il ne livrerait pas pour mille écus, et qu’il donnera pour
-rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront
-prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une
-religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa
-journée: il a vu des tulipes.
-
-«Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d’une ample récolte,
-d’une bonne vendange: il est curieux de fruits; vous n’articulez pas,
-vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons,
-dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont
-donné avec abondance: c’est pour lui un idiome inconnu; il s’attache aux
-seuls pruniers; il ne vous répond pas. Ne l’entretenez pas même de vos
-pruniers, il n’a de l’amour que pour une certaine espèce; toute autre
-que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à
-l’arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l’ouvre, vous en
-donne une moitié et prend l’autre: Quelle chair! dit-il; goûtez-vous
-cela? cela est-il divin? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs; et
-là-dessus ses narines s’enflent; il cache avec peine sa joie et sa
-vanité par quelques dehors de modestie. O l’homme divin en effet! homme
-qu’on ne peut jamais assez louer et admirer! homme dont il sera parlé
-dans plusieurs siècles! que je voie sa taille et son visage pendant
-qu’il vit; que j’observe les traits et la contenance d’un homme qui seul
-entre les mortels possède une telle prune!»
-
-Eh bien! La Bruyère a tort. Ce tort, on le lui pardonne volontiers en
-faveur de l’agréable fenêtre, que seul, entre tous les auteurs de son
-temps, il ouvre ainsi sur les jardins inattendus du XVIIe siècle. Il
-n’en reste pas moins, que c’est à son fleuriste un peu borné, à son
-horticulteur un peu maniaque que nous devons nos parterres adorables,
-nos légumes plus variés, plus abondants, plus savoureux, et nos fruits
-de plus en plus délicieux. Regardez, par exemple, autour des
-chrysanthèmes, les merveilles qui mûrissent aujourd’hui dans les
-moindres jardins, parmi les longs rameaux sagement asservis des
-espaliers patients et généreux. Il y a moins d’un siècle, elles étaient
-inconnues et nous les devons aux efforts minimes et innombrables d’une
-légion de petits chercheurs plus ou moins étriqués, plus ou moins
-ridicules. C’est de cette façon que l’humanité acquiert presque toutes
-ses richesses. Il n’est rien qui soit puéril dans la nature, et si l’on
-se passionne pour une feuille, un brin d’herbe, une aile de papillon, un
-nid, un coquillage, on enroule sa passion autour d’une petite chose qui
-renferme toujours une grande vérité. Arriver à modifier l’aspect d’une
-fleur, en soi c’est insignifiant, si l’on veut; mais pour peu qu’on y
-réfléchisse, cela devient énorme. N’est-ce pas enfreindre ou dévier des
-lois profondes, essentielles peut-être, en tout cas séculaires? N’est-ce
-pas dépasser des bornes trop facilement acceptées, n’est-ce pas mêler
-directement notre éphémère volonté à celles des forces éternelles?
-N’est-ce pas donner l’idée d’une puissance singulière, presque
-surnaturelle? Et, quoiqu’il soit prudent de se garder de rêves trop
-ambitieux, cela ne permet-il point d’espérer qu’on apprendra peut-être à
-éluder où à transgresser d’autres lois non moins séculaires, plus
-proches de notre propre vie et bien autrement importantes? Car enfin,
-tout se tient, tout se donne la main, tout obéit à d’identiques
-principes invisibles, tout a les mêmes exigences, tout participe à la
-même âme, à la même substance dans l’effrayante et admirable énigme; et
-la plus modeste victoire remportée au sujet d’une fleur peut nous ouvrir
-un jour des secrets infinis...
-
- *
-
- * *
-
-C’est pourquoi j’aime le chrysanthème, et c’est pourquoi je suis son
-évolution avec une curiosité fraternelle. Il est, parmi les plantes
-domestiques, la plante la plus soumise, la plus docile, la plus
-malléable et la plus attentive que nous ayons, de longtemps, rencontrée.
-Il porte des fleurs tout imprégnées de de la pensée et de la volonté de
-l’homme,--déjà pour ainsi dire humaines: et si le monde des végétaux
-doit nous révéler quelque jour l’un des mots que nous attendons, c’est
-peut-être par cette fleur des tombes que nous apprendrons le premier
-secret de l’existence, tout comme, dans un autre règne, c’est
-probablement par le chien, gardien presque pensif de nos demeures, que
-nous découvrirons le mystère de la vie animale...
-
-
-
-
-FLEURS DÉMODÉES
-
-
-Ce matin, en visitant mes fleurs entourées de la barrière blanche qui
-les défend contre les bonnes vaches qui paissent dans l’herbage, je
-revois en pensée tout ce qui s’épanouit dans les bois, dans les plaines,
-les jardins, les orangeries et les serres; et je songe à ce que nous
-devons au monde merveilleux que visitent les abeilles.
-
-Savons-nous ce que serait une humanité qui ne connaîtrait pas la fleur?
-Si celle-ci n’existait pas, si elle avait toujours été cachée à nos
-regards, comme le sont probablement mille spectacles non moins féeriques
-qui nous environnent mais que nos yeux n’atteignent point, notre
-caractère, notre morale, notre aptitude à la beauté, au bonheur,
-seraient-ils bien les mêmes? Nous aurions, il est vrai, dans la nature,
-d’autres magnifiques témoignages de luxe, de surabondance et de grâce;
-d’autres jeux éblouissants des forces infinies: le soleil, les étoiles,
-les clairs de lune, l’azur et l’océan, les aurores et les crépuscules,
-la montagne et la plaine, la forêt et les fleuves, la lumière et les
-arbres; et enfin, plus près de nous, les oiseaux, les pierres précieuses
-et la femme. Ce sont là les ornements de notre planète. Mais, excepté
-les trois derniers qui appartiennent pour ainsi dire au même sourire de
-la nature, que l’éducation de notre œil serait grave, austère, presque
-triste, sans l’adoucissement qu’y apportent les fleurs! Supposez un
-instant que notre globe les ignore: une grande région, la plus enchantée
-de notre psychologie heureuse, serait détruite, ou plutôt ne serait pas
-découverte. Toute une sensibilité délicieuse dormirait à jamais au fond
-de notre cœur, plus dur et plus désert, et dans notre imagination privée
-d’images adorables. L’univers infini des couleurs et des nuances ne nous
-eût été incomplètement révélé que par quelques déchirures du ciel. Les
-harmonies miraculeuses de la lumière qui se délasse, qui invente sans
-cesse de nouvelles allégresses et semble jouir d’elle-même, nous
-seraient inconnues, car les fleurs ont d’abord décomposé le prisme et
-formé la partie la plus subtile de nos regards. Et le jardin magique des
-parfums, qui nous l’eût entr’ouvert? Quelques herbes, quelques résines,
-quelques fruits, le souffle de l’aube, l’odeur de la nuit et de la mer,
-nous auraient annoncé que par delà les yeux et les oreilles existait un
-paradis fermé où l’air que l’on respire se change en voluptés qu’on
-n’aurait pu nommer. Considérez aussi tout ce qui manquerait à la voix de
-la félicité humaine! Une des cimes bénies de notre âme serait presque
-muette si les fleurs, depuis des siècles, n’avaient alimenté de leur
-beauté la langue que nous parlons et les pensées qui tentent de fixer
-les heures les plus précieuses de la vie. Tout le vocabulaire, toutes
-les impressions de l’amour sont imprégnés de leur haleine, nourris de
-leur sourire. Quand nous aimons, les souvenirs de toutes les fleurs que
-nous avons vues et respirées, accourent peupler de leurs délices
-reconnues la conscience d’un sentiment dont le bonheur, sans elles,
-n’aurait pas plus de forme que l’horizon de la mer ou du ciel. Elles ont
-accumulé en nous, depuis notre enfance, et dès avant celle-ci, dans
-l’âme de nos pères, un immense trésor, le plus proche de nos joies, où
-nous allons puiser, chaque fois que nous voulons nous rendre plus
-sensibles les minutes clémentes de la vie. Elles ont créé et répandu
-dans notre monde sentimental l’atmosphère odorante où se complaît
-l’amour.
-
- *
-
- * *
-
-C’est pourquoi j’aime surtout les plus simples, les plus vulgaires, les
-plus anciennes et les plus démodées; celles qui ont derrière elles un
-long passé humain, une longue suite de bonnes actions consolantes,
-celles qui nous accompagnent depuis des centaines d’années et qui font
-partie de nous-mêmes, puisqu’elles mirent quelque chose de leur grâce et
-de leur joie de vivre dans l’âme de nos aïeux.
-
-Mais où se cachent-elles? Elles deviennent plus rares que celles qu’on
-appelle aujourd’hui les fleurs rares. Leur existence est secrète et
-précaire. Il semble que l’on soit sur le point de les perdre, et
-peut-être en est-il qui viennent de disparaître, enfin découragées, dont
-les graines sont mortes sous les ruines, qui ne connaîtront plus la
-rosée des jardins et qu’on ne retrouvera que dans de très vieux livres,
-parmi les gazons clairs des miniatures bleues ou le long des parterres
-jaunis des primitifs.
-
-Elles sont chassées des plates-bandes et des corbeilles orgueilleuses
-par d’arrogantes inconnues arrivées du Pérou, du Cap, de la Chine, du
-Japon. Elles ont notamment deux impitoyables ennemis. C’est d’abord,
-l’encombrant et prolifique _Bégonia tubéreux_ qui pullule dans les
-parterres comme un peuple de coqs intransigeants, aux crêtes
-innombrables. Il est joli, mais abusif et un peu artificiel; et quels
-que soient le silence et le recueillement de l’heure, sous le soleil et
-sous la lune, dans l’ivresse du jour et la paix solennelle de la nuit,
-il sonne du clairon et célèbre une victoire monotone, criarde et sans
-parfums. Ensuite, c’est le _Géranium double_, un peu moins indiscret,
-infatigable aussi, extraordinairement courageux, et qui paraîtrait
-désirable s’il était moins prodigué. A eux deux, aidés de quelques
-étrangères plus sournoises et des plantes aux feuillages colorés qui
-forment ces mosaïques boursouflées qui avilissent à présent les belles
-lignes de la plupart de nos pelouses, ils ont peu à peu dépossédé leurs
-sœurs autochtones des lieux qu’elles avaient si longtemps égayés de
-leurs sourires familiers. Elles n’ont plus le droit d’accueillir l’hôte
-avec de naïfs petits cris de bienvenue, dès la grille dorée du château.
-Il leur est interdit de bavarder près du perron, de gazouiller dans les
-vases de marbre, de chantonner au bord des pièces d’eau, de patoiser le
-long des plates-bandes. On en a relégué quelques-unes au fond du
-potager, dans le coin négligé, et d’ailleurs délicieux, des plantes
-médicinales ou simplement aromatiques: la Sauge, l’Estragon, le Fenouil
-et le Thym, vieilles servantes elles aussi congédiées et qu’on ne
-nourrit plus que par une sorte de pitié ou de tradition machinale.
-D’autres se sont réfugiées du côté des remises et des écuries, près de
-la porte basse de la cuisine ou de la cave, s’y tassant humblement comme
-des mendiantes importunes, cachant leurs robes claires parmi les
-mauvaises herbes, retenant de leur mieux leurs parfums intimidés, afin
-de ne pas éveiller l’attention.
-
-Mais là même, le _Pélargonium_ rouge d’indignation et le _Bégonia_
-cramoisi de colère sont venus surprendre et bousculer la petite troupe
-inoffensive. Elles ont fui vers les fermes, les cimetières, dans les
-jardinets des curés, des vieilles filles, des couvents de province; et
-maintenant, ce n’est plus guère que dans l’oubli des plus anciens
-villages, autour de branlantes demeures, loin des chemins de fer et des
-serres impérieuses de l’horticulteur, qu’on les retrouve encore avec
-leur sourire naturel; non plus l’air pourchassé, haletant et traqué,
-mais tranquilles, arrivées, reposées, abondantes, insouciantes, chez
-elles. Et de même qu’autrefois, au temps des diligences, du haut du mur
-de pierre qui entoure la maison, à travers les barreaux de la barrière
-blanche ou du seuil des fenêtres qu’anime un oiseau prisonnier, sur la
-route immobile où personne ne passe, si ce n’est les puissances
-éternelles de la vie, elles regardent venir le printemps et l’automne,
-la pluie et le soleil, les papillons et les abeilles, le silence et la
-nuit suivie du clair de lune.
-
- *
-
- * *
-
-Vieilles fleurs courageuses! Giroflées, Ravenelles, Violiers, Boutons
-d’or! Car, de même que les fleurs des champs, dont un rien les sépare,
-un rayon de beauté, une goutte de parfum, elles ont des noms charmants,
-les plus doux de la langue; et chacune d’elles, comme des ex-voto
-minutieux et naïfs, ou comme des médailles décernées par la gratitude
-des hommes, en porte familièrement trois ou quatre. Giroflées qui
-chantez parmi les murs en ruine et couvrez de lumière les pierres qui
-s’attristent, Primevères des jardins, Primeroles ou Coucous, Jacinthes
-d’Orient, Crocus et Cinéraires, Couronnes impériales, Violettes
-odorantes, Muguets, Myosotis, Petites-Marguerites et Petites-Pervenches,
-Narcisses-des-Poètes, Jeannettes, Claudinettes, Oreilles d’ours, Alysse,
-Gazon turc, Anémones; c’est par vous que les mois qui précèdent les
-feuilles: Février, Mars, Avril, traduisent en sourires compréhensibles
-aux hommes les premières nouvelles et les premiers baisers mystérieux du
-soleil. Vous êtes frêles, frileuses et pourtant effrontées comme une
-idée heureuse. Vous rajeunissez l’herbe, fraîches comme l’eau qui coule
-dans les coupes d’azur que l’aube vient répandre sur les bourgeons
-avides, éphémères comme les songes d’un enfant qui s’éveille; presque
-sauvages encore et presque spontanées, déjà marquées pourtant de l’éclat
-trop précoce, du nimbe trop ardent, de la grâce trop pensive qui accable
-les fleurs qui se donnent à l’homme.
-
- *
-
- * *
-
-Mais voici innombrables, désordonnées, multicolores, tumultueuses, ivres
-d’aurores et de midis, les rondes lumineuses des filles de l’été! Jeunes
-vierges aux voiles blancs et vieilles demoiselles en rubans violets,
-écolières en vacances, premières communiantes, religieuses pâlies,
-gamines dépeignées, commères et bigotes. Voici le Souci d’or qui crible
-de clartés le vert des plates-bandes. Voici la Camomille, comme un
-bouquet de neige, à côté de ses infatigables frères les
-Chrysanthèmes-des-jardins qu’il ne faut pas confondre avec les
-Chrysanthèmes japonais de l’automne. L’Hélianthe annuel, Tournesol,
-Grand-Soleil, dominant comme un prêtre qui lève l’ostensoir, le menu
-peuple en prière, s’efforce de ressembler à l’astre qu’il adore. Le
-Pavot s’évertue à remplir de lumière sa tasse déchirée par le vent du
-matin. Le rude Pied-d’Alouette, en blouse de paysan, qui se croit plus
-beau que le ciel, méprise les Belles-de-Jour qui lui reprochent avec
-aigreur d’avoir mis trop de bleu dans l’azur de ses fleurs. La
-Julienne-de-Mahon, en robe de jaconas, comme les petites bonnes de
-Dordrecht ou de Leyde, naïvement espiègle, a l’air de laver d’innocence
-les bordures des corbeilles. Le Réséda se cache dans son laboratoire et
-distille en silence des parfums qui nous donnent l’avant-goût de l’air
-que l’on respire au seuil des paradis. Les Pivoines, qui ont bu avec
-indiscrétion à même le soleil, éclatent d’enthousiasme et se penchent
-au-devant de l’apoplexie qui s’avance. Le Lin-à-fleurs-rouges trace un
-sillon sanglant qui garde les allées; et le Portulaca ou
-Chevalier-d’onze-heures, cousin enrichi du pourpier, rampant comme une
-mousse, s’applique à recouvrir de taffetas zinzolin, jaune soufre ou
-rose chair, la terre demeurée nue au pied des hautes tiges. Le Dahlia
-joufflu, un peu rond, un peu bête, taille dans le savon, le saindoux ou
-la cire, ses pompons réguliers qui seront l’ornement de la fête du
-village. Le vieux Phlox paternel, debout dans les massifs, prodigue les
-gros rires de ses bonnes couleurs sans façon. Les Mauves-fleuries ou
-Lavatères, en demoiselles sages, sentent au moindre souffle le plus
-tendre incarnat des pudeurs fugitives monter à leurs corolles. La
-Capucine fait de l’aquarelle ou crie comme un ara qui grimpe aux
-barreaux de sa cage; et la Rose-Trémière, Althéa Roséa, Passe-rose,
-Rose-à-bâton, Alcée ou Bâton-de-Jacob, montée sur ses six noms, défripe
-ses cocardes d’une chair plus soyeuse que les seins d’une vierge. La
-Balsamine presque transparente et la Gueule-de-loup, plus gauches, plus
-timides, serrent craintivement leurs fleurs contre leurs tiges.
-
-Puis, dans le coin discret des anciennes familles, se pressent la
-Véronique-à-longues-feuilles, la Potentille rouge, les Roses-d’Inde,
-l’antique Croix-de-Malte, l’Herbe-à-la-veuve ou Scabieuse pourpre, la
-Digitale qui s’élance comme une fusée triste, l’Ancolie d’Europe,
-qu’on appelle encore Aiglantine, Clochette ou Colombine; la
-Coquelourde-rose-du-ciel qui sur un long col grêle tend une petite face
-ingénue et toute ronde pour admirer le firmament, la Lunaire cachottière
-qui fabrique en secret la Monnaie du pape, ces pâles écus plats avec
-lesquels, sans doute, les elfes et les fées font au clair de la lune
-commerce de prestiges; enfin l’Œil-de-Faisan, la Valériane rouge ou
-Barbe de Jupiter, l’Œillet-de-Poète et le vieil Œillet-des-fleuristes
-que cultivait déjà dans son exil le Grand-Condé.
-
-A côté, au-dessus, tout autour, sur les murs, dans les haies, parmi les
-treilles, le long des branches, comme un peuple de singes et d’oiseaux
-en liesse, les plantes grimpantes se divertissent, font de la
-gymnastique, jouent à se balancer, à perdre l’équilibre et à le
-rattraper, à tomber, à voler, à regarder le vide, à dépasser les cimes,
-à embrasser le ciel. C’est le Haricot d’Espagne et le Pois-de-senteur,
-tout fiers de n’être plus mis au rang des légumes, c’est le Volubilis
-pudique, le Chèvrefeuille dont l’odeur représente l’âme de la rosée, la
-Clématite, la Glycine; tandis qu’aux fenêtres, entre les rideaux blancs,
-le long de fils tendus, la Campanule nommée Pyramidale, opère de tels
-miracles, lance des gerbes et tresse des guirlandes formées de mille
-fleurs unanimes si prodigieusement immaculées et translucides, que ceux
-qui l’aperçoivent pour la première fois, n’en croyant pas leurs yeux,
-veulent toucher du doigt la bleuâtre merveille, fraîche comme un jet
-d’eau, pure comme une source, irréelle comme un songe.
-
-Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux seigneur
-des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture sortie du
-potager, des fossés, des taillis, des mares et des landes, parmi les
-étrangères venues on ne sait d’où, calice invariable aux six pétales
-d’argent dont la noblesse remonte à celle des dieux mêmes, le Lys
-immémorial dresse son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour
-de lui, une zone de chasteté, de silence, de lumière.
-
- *
-
- * *
-
-Je les ai vues, celles que j’ai nommées, tant d’autres oubliées, toutes
-réunies ainsi au jardin d’un vieux sage, le même qui m’apprit à aimer
-les abeilles. Elles s’offraient aux regards en plates-bandes, en
-corbeilles, en bordures symétriques, ellipses, parallélogrammes,
-quinconces et losanges, entourés de buis, de briques rouges, de carreaux
-de faïence, comme des matières précieuses contenues dans des réservoirs
-réguliers pareils à ceux qu’on trouve aux gravures jaunies qui
-illustrent les œuvres du vieux poète hollandais Jacob Cats; ou du bon
-abbé Sanderus qui décrivit et dessina, vers le milieu du XVIIe siècle,
-en sa _Flandria Illustrata_, tous les châteaux de Flandre, et eut soin,
-en témoignage de gratitude, de surmonter d’un magnifique panache de
-fumée, les cheminées des gros manoirs où l’hospitalité lui parut
-plantureuse et la chère excellente. Et donc, les fleurs s’alignaient,
-les unes selon les espèces, d’autres selon les formes et les nuances,
-d’autres enfin mêlaient d’après les hasards toujours heureux du vent et
-du soleil, les couleurs les plus hostiles et les plus meurtrières, afin
-d’attester que la nature ignore les dissonances et que tout ce qui vit
-crée sa propre harmonie.
-
-De ses douze fenêtres arrondies, aux vitres éclatantes, aux rideaux de
-mousseline, aux larges volets verts, la longue maison peinte à l’huile,
-rose et luisante comme un coquillage, les regardait s’éveiller dès
-l’aube et secouer les diamants rapides de la rosée; puis se fermer le
-soir sous les ténèbres bleues qui tombent des étoiles. On sentait
-qu’elle jouissait avec intelligence de la douce féerie quotidienne,
-solidement assise entre deux fossés clairs qui se perdaient au loin dans
-l’immense pâturage peuplé de vaches immobiles, cependant qu’au bord de
-la route, un superbe moulin, penché comme un prédicateur, de ses ailes
-paternelles faisait aux passants du village des signes familiers.
-
- *
-
- * *
-
-Est-il sur notre terre un ornement plus doux des heures de loisir, que
-la culture des fleurs? Il était beau de voir ainsi rassemblée, pour le
-plaisir des yeux, autour de la demeure de mon paisible ami, la
-magnifique foule qui élabore la lumière pour en tirer des couleurs
-merveilleuses, du miel et des parfums. Il y trouvait traduits en joies
-visibles et fixées aux portes de sa maison, les délices éparses,
-fugitives et presque insaisissables de l’été, la volupté de l’air, la
-clémence des nuits, l’émotion des rayons, l’allégresse des heures, les
-confidences de l’aurore, le murmure et les intentions de l’espace azuré.
-Il ne jouissait pas seulement de leur éclatante présence, il espérait
-encore, probablement à tort, tant ce mystère est confus et profond, il
-espérait encore, à force de les interroger, surprendre, grâce à elles,
-je ne sais quelle loi ou quelle idée secrète de la nature, je ne sais
-quelle pensée intime de l’univers qui se trahit peut-être en ces moments
-ardents où il s’efforce de plaire à d’autres êtres, de séduire d’autres
-vies et de créer de la beauté...
-
- *
-
- * *
-
-Vieilles fleurs, ai-je dit. Je me trompais. Quand on étudie leur
-histoire et qu’on recherche leur généalogie, on apprend avec surprise
-que la plupart, jusqu’aux plus simples et aux plus répandues, sont des
-êtres nouveaux, des affranchies, des exilées, des parvenues, des
-visiteuses, des étrangères. N’importe quel traité de botanique dévoilera
-leurs origines. La Tulipe, par exemple, (rappelez-vous la Solitaire,
-l’Orientale, l’Agathe et le Drap d’or de La Bruyère) nous est venue de
-Constantinople au XVIe siècle. La Renoncule, la Lunaire, la
-Croix-de-Malte, la Balsamine, le Fuschia, la Rose d’Inde ou Tagètes
-Erecta, la Coquelourde-des-jardins ou Œillet de Dieu, l’Aconit bicolore,
-l’Amarante-queue-de-Renard, la Rose Trémière, la Campanule Pyramidale
-arrivent vers la même époque des Indes, du Mexique, de la Perse, de la
-Syrie, de l’Italie. La Pensée paraît en 1613, la Corbeille d’or en 1710,
-le Lin rouge en 1819, la Scabieuse pourpre en 1629, le Saxifrage
-sarmenteux en 1771, la Véronique-à-longues feuilles en 1731, le Phlox
-vivace est un peu plus ancien. L’Œillet de Chine fait son entrée dans
-nos jardins vers l’an 1713. L’Œillet vivace est d’aujourd’hui. Le
-Pourpier fleuri ne se montre qu’en 1828 et la Sauge écarlate en 1822.
-L’Eupatoire bleue ou Célestine, si abondante, si populaire, ne compte
-pas deux siècles. L’Immortelle-à-bractées moins encore. Le Zinnia est
-tout juste centenaire. Le Haricot d’Espagne, originaire de l’Amérique du
-Sud et le Pois-de-Senteur émigrant de Sicile ont un peu plus de deux
-cents ans. L’Anthémis ou Marguerite en arbre, qu’on trouve dans les
-villages les plus ignorés, n’est cultivée que depuis l’année 1699. La
-jolie Lobélie bleue de nos bordures, c’est le Cap qui nous la donne vers
-l’époque de la Révolution. L’Aster de Chine ou Reine-Marguerite porte la
-date de 1731. Le Phlox annuel ou Phlox de Drummond, si vulgaire, nous
-est offert par le Texas en 1835. La Lavatère à grandes fleurs, qui a
-l’air si profondément indigène, si naïvement campagnard, ne s’ouvre en
-nos jardins du Nord que depuis deux cent cinquante ans, et le Pétunia
-depuis une vingtaine de lustres. Le Réséda, l’Héliotrope, qui le
-croirait? ne sont pas bi-centenaire, le Dahlia naît en 1802 et les
-Glaïeuls (_Gladiolus Gandavensis_), les Gloxinies sont d’hier.
-
- *
-
- * *
-
-Quelles fleurs fleurissaient donc aux jardins de nos pères? Bien peu,
-sans doute, de très petites et de très humbles, qu’on distinguait à
-peine de celles des chemins, des prés et des clairières. Avez-vous
-remarqué la pauvreté et la monotonie, très habilement déguisées, de
-l’ornementation florale des plus belles miniatures dans nos vieux
-manuscrits? De même, les tableaux de nos musées, jusqu’à la fin de la
-Renaissance, n’ont pour égayer les plus riches palais, les plus
-merveilleux paradis, que cinq ou six types de fleurs, qu’ils répètent
-sans cesse. Avant le XVIe siècle, les jardins sont presque déserts; et
-plus tard, Versailles même, le splendide Versailles, n’aurait pu nous
-montrer ce que montre aujourd’hui le plus pauvre village. Seules, la
-Violette, la Pâquerette, le Muguet, le Souci, le Pavot, frère du
-Coquelicot, quelques Crocus, quelques Iris, quelques Colchiques, la
-Digitale, la Valériane, la Giroflée, la Mauve, le Pied-d’alouette, le
-Bluet, l’Œillet sauvage, le Myosotis, la Rose presque encore Églantine,
-et le grand Lys d’argent, ornements spontanés de nos bois et de nos
-champs à l’imagination intimidée par la neige et le vent du nord,
-venaient sourire à nos ancêtres. Ceux-ci, du reste, ignoraient leur
-dénuement. L’homme n’avait pas encore appris à regarder autour de soi, à
-jouir de la vie naturelle. Puis, vinrent la Renaissance, les grands
-voyages, la découverte et l’envahissement du soleil. Toutes les fleurs
-du monde, efforts heureux, beautés intimes et profondes, pensées et
-volontés joyeuses de la planète, montèrent jusqu’à nous, portées sur les
-rayons d’une lumière qu’on attendait du firmament et qui sortait de
-notre propre terre. L’homme se hasarde hors du cloître, de la crypte, de
-la ville de briques et de pierre, du morne château-fort où il avait
-dormi. Il descend au jardin qui se peuple d’abeilles, de pourpre et de
-parfums; il ouvre les yeux, s’étonne comme un enfant échappé aux rêves
-de la nuit; et la forêt, la plaine, la mer et les montagnes, et enfin
-les oiseaux et les fleurs qui parlent au nom de tous une langue plus
-humaine et qu’il comprend déjà, accueillent son réveil.
-
- *
-
- * *
-
-Maintenant, il n’est peut-être plus de fleurs inconnues. Nous avons à
-peu près retrouvé toutes les formes que la nature prête au grand songe
-d’amour, au désir de beauté qui s’agite en son sein. Nous vivons, pour
-ainsi dire, au milieu de ses plus tendres confidences, de ses plus
-touchantes inventions. Nous prenons une part inespérée aux fêtes les
-plus mystérieuses de l’invisible force qui nous anime aussi. Sans doute,
-c’est en apparence peu de chose que quelques fleurs de plus dans nos
-corbeilles. Elles ne sèment que quelques sourires impuissants le long
-des routes qui conduisent à la mort. Il n’en est pas moins vrai que ce
-sont des sourires nouveaux que ne connurent point ceux qui nous
-précédèrent; et généreusement, ce bonheur récemment découvert se répand
-en tous lieux, jusqu’aux portes des plus misérables demeures. Les
-bonnes, les simples fleurs sont aussi heureuses et aussi éclatantes dans
-l’étroit jardinet du pauvre qu’aux pelouses opulentes du château et
-entourent la cabane de la beauté suprême de la terre; car la terre
-jusqu’ici n’a rien produit de plus beau que la fleur. Elles achèvent de
-conquérir le globe. Elles promettent déjà, en prévision des jours où les
-hommes auront enfin des loisirs égaux et prolongés, l’égalité des saines
-jouissances. Oui certes, c’est peu de chose; et tout est peu de chose,
-si l’on considère isolément chacune de nos petites victoires. C’est peu
-de chose aussi, en apparence, que quelques pensées de plus dans notre
-tête, qu’un sentiment nouveau dans notre cœur; et pourtant, c’est cela
-qui nous mène lentement où nous espérons d’arriver.
-
-Après tout, nous tenons là un fait bien réel: à savoir que nous vivons
-dans un monde où les fleurs sont plus belles et plus nombreuses
-qu’autrefois; et peut-être avons-nous le droit d’ajouter que les pensées
-des hommes y sont plus justes et plus avides de vérité. La moindre joie
-conquise et la moindre douleur abolie doivent être marquées au livre de
-l’humanité. Il convient de ne négliger aucune des preuves qui confirment
-que nous nous emparons des puissances anonymes, que nous commençons à
-manier quelques-unes des lois qui gouvernent les êtres, que nous nous
-acclimatons sur notre planète, que nous ornons notre séjour et que nous
-augmentons peu à peu la surface du bonheur et de la beauté de la vie.
-
-
-
-
-DE LA SINCÉRITÉ
-
-
-Il n’y a, en amour, de bonheur durable et complet que dans l’atmosphère
-translucide de la sincérité parfaite. Jusqu’à cette sincérité, l’amour
-n’est qu’une épreuve. On vit dans l’attente, et les baisers et les
-paroles ne sont que provisoires. Mais cette sincérité n’est praticable
-qu’entre consciences hautes et exercées. Encore ne suffit-il pas que les
-consciences soient telles; il faut, en outre, pour que la sincérité
-devienne naturelle et nécessaire, que ces consciences soient presque
-égales, de même étendue, de même qualité, et que l’amour qui les unit
-soit profond. Aussi la vie de la plupart des hommes s’écoule-t-elle sans
-qu’ils rencontrent l’âme avec qui ils auraient pu être sincères.
-
-Mais il est impossible d’être sincère avec autrui avant qu’on ait appris
-à l’être envers soi-même. Cette sincérité n’est que la conscience et
-l’analyse devenue presque instinctive, des mobiles de tous les
-mouvements de la vie. C’est l’expression de cette conscience que l’on
-peut mettre ensuite sous les yeux de l’être auprès duquel on cherche le
-bonheur de la sincérité.
-
-Ainsi entendue, la sincérité n’a pas pour but la perfection morale. Elle
-mène ailleurs, plus haut si l’on veut; en tout cas, dans des régions
-plus humaines et plus fécondes. La perfection d’un caractère, telle
-qu’on la comprend d’habitude, n’est trop souvent qu’une abstention
-stérile, une sorte d’ataraxie, une diminution de la vie instinctive, qui
-est en somme la source unique de toutes les autres vies que nous
-parvenons à organiser en nous. Cette perfection tend à supprimer les
-désirs trop ardents, l’ambition, l’orgueil, la vanité, l’égoïsme,
-l’appétit des jouissances, en un mot, toutes les passions humaines,
-c’est-à-dire tout ce qui constitue notre force vitale primitive, le fond
-même de notre énergie d’existence que rien ne peut remplacer. Si nous
-étouffons en nous toutes les manifestations de la vie, pour n’y
-substituer que la contemplation de leurs défaites, bientôt nous n’aurons
-plus rien à contempler.
-
-Il n’importe donc pas de n’avoir plus de passions, de vices ou de
-défauts; cela est impossible tant qu’on est homme au milieu des hommes,
-puisqu’on a le tort d’appeler passion, vice ou défaut ce qui fait le
-fond même de la nature humaine. Il importe de connaître dans leurs
-détails et leurs secrets ceux qu’on possède; et de les voir agir d’assez
-haut pour qu’on puisse les regarder sans crainte qu’ils ne nous
-renversent ou échappent à notre contrôle pour aller nuire
-inconsidérément à nous-mêmes ou à ceux qui nous entourent.
-
-Dès que, de cette hauteur, on voit agir ses instincts, même les plus bas
-et les plus égoïstes, pour peu qu’on ne soit pas volontairement
-méchant,--et il est difficile de l’être quand l’intelligence a acquis la
-lucidité et la force que suppose cette faculté d’observation,--dès qu’on
-les voit agir ainsi, ils deviennent inoffensifs comme des enfants sous
-l’œil de leurs parents. On peut les perdre de vue, oublier quelque temps
-de les surveiller, ils ne commettront que des méfaits insignifiants; car
-l’obligation où ils seront de réparer le mal qu’ils auront fait, les
-rend naturellement circonspects et leur fait perdre tôt l’habitude de
-nuire.
-
- *
-
- * *
-
-Quand on aura atteint une sincérité suffisante envers soi, il ne
-s’ensuit pas que l’on doive la livrer au premier venu. L’homme le plus
-franc et le plus loyal a le droit de cacher aux autres la plus grande
-partie de ce qu’il pense et de ce qu’il éprouve. S’il est incertain que
-la vérité que vous allez dire soit comprise, taisez-la. Elle
-apparaîtrait dans les autres toute différente de ce qu’elle est en vous;
-et prenant en eux l’aspect d’un mensonge, elle y ferait le même mal
-qu’un mensonge véritable. Quoiqu’en puissent dire les moralistes
-absolus, dès qu’on n’est plus entre consciences égales, toute vérité,
-pour produire l’effet de la vérité, demande une mise au point. Jésus
-Christ lui-même était obligé de mettre au point la plupart de celles
-qu’il révélait à ses disciples; et s’il s’était adressé à Platon ou à
-Sénèque au lieu de parler à des pêcheurs de Galilée, il leur aurait
-probablement dit des choses assez différentes de celles qu’il a dites.
-
-Le règne de la sincérité ne commence que lorsque cette mise au point
-n’est plus nécessaire. On entre alors dans la région privilégiée de la
-confiance et de l’amour. C’est une plage délicieuse où l’on se retrouve
-nus, où l’on se baigne ensemble aux rayons d’un soleil bienfaisant.
-Jusqu’à cette heure, on avait vécu sur ses gardes comme un coupable. On
-ne savait pas encore que tout homme a le droit d’être tel qu’il est;
-qu’il n’y a dans son esprit et dans son cœur, pas plus que dans son
-corps, nulle partie honteuse. On apprend bientôt, avec le soulagement
-d’un criminel déclaré innocent, que ces parties que l’on croyait devoir
-cacher sont justement les plus profondes de la force vitale. On n’est
-plus seul dans le mystère de sa conscience; et les plus misérables
-secrets qu’on y découvre, loin d’attrister comme naguère, font aimer
-davantage la douce et ferme lumière que deux mains unies y promènent.
-
-Tout le mal, toutes les petitesses, toutes les défaillances qu’on se
-dévoile ainsi, changent de nature dès qu’ils sont dévoilés: «et la plus
-grande faute, comme le disait l’héroïne d’un drame, quand elle est
-avouée dans un baiser loyal, devient une vérité plus belle que
-l’innocence.»--Plus belle?--Je ne sais; mais plus jeune, plus vivante,
-plus visible, plus active et plus affectueuse.
-
-Dans cet état, l’idée ne nous vient plus de cacher une arrière-pensée,
-un arrière-sentiment vulgaire ou méprisable. Ils ne peuvent plus nous
-faire rougir, puisqu’en les avouant nous les désavouons, nous les
-séparons de nous-mêmes, nous prouvons qu’ils ne nous appartiennent plus,
-qu’ils ne participent plus de notre vie, qu’ils ne naissent plus de la
-partie active, volontaire et personnelle de notre force; mais de l’être
-primitif, informe et asservi qui nous donne un spectacle amusant comme
-tous les spectacles où l’on surprend le jeu des puissances instinctives
-de la nature. Un mouvement de haine, d’égoïsme, de vanité niaise,
-d’envie ou de déloyauté, examiné à la lumière de la sincérité parfaite,
-n’est plus qu’une fleur intéressante et singulière. Cette sincérité,
-comme le feu, purifie tout ce qu’elle embrasse. Elle stérilise les
-ferments dangereux; et de la pire injustice, elle fait un objet de
-curiosité, inoffensif comme un poison mortel dans la vitrine d’un musée.
-Supposez Shylock capable de connaître et de confesser son avarice; il ne
-serait plus avare, ou son avarice changerait de forme et cesserait
-d’être odieuse et nuisible.
-
-Du reste, il n’est pas indispensable qu’on se corrige des fautes
-avouées; car il y a des fautes nécessaires à notre existence et à notre
-caractère. Beaucoup de nos défauts sont les racines mêmes de nos
-qualités. Mais la connaissance et l’aveu de ces fautes et de ces défauts
-précipite chimiquement le venin qui n’est plus au fond du cœur qu’un sel
-inerte dont on peut étudier à loisir les cristaux innocents.
-
- *
-
- * *
-
-La vertu purificatrice de l’aveu dépend de la qualité de l’âme qui le
-fait et de celle de l’âme qui l’accueille. L’équilibre établi, tous les
-aveux élèvent le niveau du bonheur et de l’amour. Dès qu’ils sont
-confessés, les mensonges anciens ou récents, les défaillances les plus
-graves se changent en ornements inattendus, et, comme de belles statues
-dans un parc, deviennent les témoins souriants et les preuves paisibles
-de la clarté du jour.
-
-Nous désirons tous d’arriver à cette sincérité bienheureuse; mais nous
-craignons longtemps que ceux qui nous aiment ne nous aiment moins si
-nous leur révélons ce que nous osons à peine nous révéler à nous-même.
-Il nous semble que certains aveux défigureront à jamais l’image qu’ils
-se faisaient de nous. S’il était vrai qu’ils la défigurassent, ce serait
-la preuve que nous ne sommes pas aimés sur le plan où nous aimons. Si
-celui qui reçoit l’aveu ne peut s’élever jusqu’à nous aimer davantage
-pour cet aveu, il y a malentendu dans notre amour. Ce n’est pas celui
-qui fait l’aveu qui doit rougir; mais celui qui ne comprend pas encore
-que par le fait même que nous avons confessé un tort nous l’avons
-surmonté. Ce n’est plus nous, c’est un étranger qui se trouve à la place
-où nous avons commis la faute. Celle-ci, nous l’avons éliminée de notre
-substance. Elle n’entache plus que celui qui hésite à admettre qu’elle
-ne nous entache plus. Elle n’a plus rien de commun avec notre vie
-réelle. Nous n’en sommes plus que le témoin accidentel et non plus
-responsable qu’une bonne terre n’est responsable d’une mauvaise herbe ou
-un miroir du vilain reflet qui l’effleure.
-
- *
-
- * *
-
-Ne craignons pas davantage que cette sincérité absolue, cette double vie
-transparente de deux êtres qui s’aiment, détruise l’arrière-plan d’ombre
-et de mystère qui se trouve au fond de toute affection durable, ni
-qu’elle tarisse le grand lac inconnu qui, au sommet de tout amour,
-alimente le désir de se connaître, désir qui n’est lui-même que la forme
-la plus passionnée du désir de s’aimer davantage. Non; cet arrière-plan
-n’est qu’une sorte de toile mobile et provisoire qui suffit à donner aux
-amours ordinaires l’illusion de l’espace infini. Enlevez-la, et derrière
-elle apparaît enfin l’horizon réel avec le ciel et la mer véritables.
-Quant au grand lac inconnu, on s’aperçoit bientôt qu’on n’en avait tiré
-jusqu’à ce jour que quelques gouttes d’eau trouble. Il n’ouvre sur
-l’amour ses sources salutaires qu’au moment de la sincérité; car la
-vérité de deux êtres est incomparablement plus féconde, plus profonde et
-plus inépuisable que leurs apparences, leurs réticences et leurs
-mensonges.
-
- *
-
- * *
-
-Enfin, ne craignons pas d’épuiser notre sincérité et ne nous imaginons
-point qu’il nous soit possible d’atteindre ses dernières limites.
-Lorsque nous la croyons et la voulons absolue, elle n’est jamais que
-relative; car elle ne peut se manifester que dans les bornes de notre
-conscience, et ces bornes se déplacent chaque jour. En sorte que l’acte
-ou la pensée présentée sous les couleurs que nous lui voyons au moment
-de l’aveu, peut avoir une portée tout autre que celle que nous lui
-attribuons aujourd’hui. De même que l’acte, la pensée ou le sentiment
-que nous n’avouons pas parce que nous ne l’apercevons pas encore, peut
-devenir demain, l’objet d’un aveu plus urgent et plus grave que tous
-ceux que nous avions faits jusqu’à ce jour.
-
-
-
-
-PORTRAIT DE FEMME
-
- «... Il disait que l’esprit dans cette belle personne était un
- diamant, bien mis en œuvre.»
-
- (LA BRUYÈRE, _Fragment_.)
-
-
-... «Elle est belle, disait-il, de cette beauté que les années altèrent
-le plus lentement. Elles la transforment sans l’amoindrir et pour
-remplacer des grâces trop fragiles par des charmes qui ne paraissent un
-peu plus graves et un peu moins touchants que parce qu’on les sent plus
-durables. Le corps promet qu’il gardera longtemps, jusqu’aux premiers
-frissons de la vieillesse, les lignes pures et souples qui ennoblissent
-le désir; et l’on ne sait pourquoi l’on est sûr qu’il tiendra sa
-promesse. La chair, intelligente comme un regard, est sans cesse
-rajeunie par l’esprit qui l’anime, et n’ose prendre un pli, déplacer une
-fleur ni troubler une courbe admirée par l’amour.
-
- *
-
- * *
-
-«Il ne suffisait pas qu’elle fût l’amie unique et virile, la camarade
-égale, la compagne la plus proche et la plus profonde de l’existence
-qu’elle avait liée à la sienne. L’étoile qui la souhaitait parfaite, et
-qu’elle avait appris à seconder, voulut encore qu’elle demeurât l’amante
-dont on ne se lasse point. L’amitié sans amour, comme l’amour sans
-amitié, sont deux demi-bonheurs qui attristent les hommes. Ils ne
-jouissent de l’un que pour regretter l’autre; et ne trouvant qu’une
-allégresse mutilée sur les deux cimes les plus belles de la vie, ils se
-persuadent que l’âme humaine ne saurait être entièrement heureuse.
-
- *
-
- * *
-
-«Au sommet de sa vie veille la raison la plus pure qui puisse illuminer
-un être; mais elle ne montre que la grâce et non l’effort de la lumière.
-Rien ne me paraissait plus froid que la raison, avant que je l’eusse vue
-jouer ainsi autour du front d’une jeune femme, comme la lampe du
-sanctuaire aux mains d’une enfant rieuse et innocente. La lampe ne
-laisse rien dans l’ombre; mais la rigueur de ses rayons ne franchit pas
-le cercle intérieur, tandis que leurs sourires embellissent tout ce
-qu’ils atteignent au dehors.
-
-Sa conscience est si naturelle et si saine qu’on ne l’entend pas
-respirer et qu’elle semble ignorer qu’elle existe. Elle est inflexible
-envers l’activité qu’elle dirige; mais avec tant d’aisance qu’elle
-paraît s’arrêter pour se reposer ou se pencher sur une fleur quand elle
-résiste de toutes ses forces à une pensée ou à un sentiment injuste. Un
-geste, un mot naïf et enjoué, une larme qui rit, dissimule le secret de
-la lutte profonde. Tout ce qu’elle acquiert a la grâce de l’instinct; et
-tout ce qui est instinctif a su devenir innocent. L’instinct, selon le
-mot de Balzac «s’est trempé dans la pensée»: et la pensée couvre d’une
-rosée plus claire, la sensibilité. De toutes les passions de la femme,
-aucune n’a péri, aucune n’est prisonnière, car toutes sont requises, les
-plus humbles et les plus futiles, comme les plus grandes et les plus
-dangereuses, pour former le parfum que l’amour aime à respirer. Mais
-sans être captives, elles vivent dans une sorte de jardin enchanté d’où
-elles ne songent plus à s’évader, où elles perdent le désir de nuire, et
-où les plus petites et les plus inutiles, ne pouvant rester inactives,
-amusent et font sourire les plus grandes.»
-
- *
-
- * *
-
-«Elle a donc, à l’état d’ornement, toutes les passions et toutes les
-faiblesses de la femme; et grâce aux dieux, elle n’offre point cette
-perfection mort-née qui possède toutes les vertus sans qu’un seul défaut
-les anime. En quel monde imaginaire trouve-t-on une vertu qui ne soit
-pas entée sur un défaut? Une vertu n’est qu’un vice qui s’élève au lieu
-de s’abaisser; et une qualité n’est qu’un défaut qui sait se rendre
-utile.
-
-«Comment aurait-elle l’énergie nécessaire si elle était dénuée
-d’ambition et d’orgueil? Comment saurait-elle écarter les obstacles
-injustes si elle ne possédait pas la réserve d’égoïsme proportionnée aux
-légitimes exigences de sa vie? Comment serait-elle ardente et tendre si
-elle n’était pas sensuelle? Comment serait-elle bonne si elle ne savait
-pas être faible, et confiante si elle ne savait pas être crédule?
-Comment serait-elle belle si elle ignorait les miroirs et ne cherchait à
-plaire? Comment sauverait-elle la grâce de la femme si elle n’en avait
-pas les innocentes vanités? Comment serait-elle généreuse si elle
-n’était un peu imprévoyante? Comment serait-elle juste si elle ne savait
-pas être dure? et comment courageuse si elle n’oubliait parfois la
-prudence? Comment serait-elle dévouée et capable de sacrifice si elle
-n’échappait jamais au contrôle de la raison glacée?
-
-Ce que nous appelons vertus et vices, ce sont les mêmes forces qui
-passent le long d’une existence. Elles changent de nom selon le lieu où
-elles se rendent: à gauche, elles tombent dans les bas-fonds de la
-laideur, de l’égoïsme et de la sottise; à droite, elles montent vers les
-hauts plateaux de la noblesse, de la générosité et de l’intelligence.
-Elles sont bonnes ou mauvaises selon ce qu’elles font et non selon le
-titre qu’elles portent.»
-
- *
-
- * *
-
-«Quand on nous peint les vertus d’un homme, on les représente dans
-l’effort de l’action; mais celles qu’on admire dans la femme supposent
-toujours un modèle immobile comme une belle statue dans une galerie de
-marbre. C’est une image inconsistante, tissue de vices au repos, de
-qualités inertes, d’épithètes endormies, de mouvements passifs, de
-forces négatives. Elle est chaste parce qu’elle n’a pas de sens, elle
-est bonne parce qu’elle ne fait de mal à personne, elle est juste parce
-qu’elle n’agit point, elle est patiente et résignée parce qu’elle est
-dépourvue d’énergie, elle est indulgente parce qu’on ne l’offense point,
-ou pardonne parce qu’elle n’a pas le courage de résister, elle est
-charitable parce qu’elle se laisse dépouiller ou que sa charité ne la
-prive de rien, elle est fidèle, elle est loyale, elle est soumise, elle
-est dévouée, parce que toutes ces vertus peuvent vivre dans le vide et
-fleurir sur une morte. Mais qu’arrivera-t-il si l’image s’anime et sort
-de sa retraite pour entrer dans une vie où tout ce qui ne prend point
-part au mouvement qui l’enveloppe, devient une épave pitoyable ou
-dangereuse? Est-ce encore une vertu que de rester fidèle à un amour mal
-choisi ou moralement éteint, ou de demeurer soumise à un maître
-inintelligent ou injuste? Suffit-il de ne pas nuire pour être bonne ou
-de ne pas mentir pour que l’on soit loyale? Il y a la morale de ceux qui
-se tiennent sur les rives du grand fleuve; et la morale de ceux qui
-remontent le flot. Il y a la morale du sommeil et celle de l’action, la
-morale de l’ombre et celle de la clarté; et les vertus de la première,
-qui sont comme des vertus en creux, doivent s’élever, se tendre et
-devenir des vertus en relief pour subsister dans la seconde. La matière
-et les lignes demeurent peut-être identiques, mais les valeurs sont
-exactement renversées. La patience, la mansuétude, la soumission, la
-confiance, la renonciation, la résignation, le dévouement, le sacrifice,
-fruits de la bonté passive, si on les porte tels quels dans l’âpre vie
-du dehors, ne sont plus que de la faiblesse, de la servilité, de
-l’insouciance, de l’inconscience, de l’indolence, de l’abandon, de la
-sottise ou de la lâcheté, et doivent, pour maintenir au niveau
-nécessaire la source de bonté d’où elles émanent, savoir se transformer
-en énergie, en fermeté, en obstination, en prudence, en résistance, en
-indignation ou en révolte. La loyauté qui n’a guère à craindre tant
-qu’elle ne bouge pas, doit se garder d’être dupe et de livrer des armes
-à l’ennemi. La chasteté qui attendait les yeux fermés et les mains
-jointes, a le droit de se changer en passion qui saura décider et fixer
-le destin. Et ainsi de suite de toutes les vertus qui ont un nom comme
-de celles qui n’en possèdent pas encore. Après quoi, c’est un problème
-de savoir laquelle est préférable, de la vie active ou de la passive, de
-celle qui se mêle aux hommes et aux événements ou de celle qui les fuit.
-Existe-t-il une loi morale qui impose l’une ou l’autre, ou bien chacun
-a-t-il le droit de faire son choix selon ses goûts, son caractère, ses
-aptitudes? Est-il meilleur ou pire que les vertus actives ou les
-passives se trouvent au premier plan? On peut, je crois, affirmer que
-les premières supposent toujours les secondes, mais que le contraire
-n’est pas vrai. Ainsi, la femme dont je parle est d’autant plus capable
-de dévouement et de sacrifice qu’elle a la force de détourner plus
-longtemps que toute autre l’accablante nécessité de ceux-ci. Elle ne
-cultivera pas dans le vide, comme moyens d’expiation ou de purification,
-la tristesse et la souffrance; mais elle sait les accueillir et les
-rechercher avec une naïve ardeur, pour épargner à ceux qu’elle aime, une
-petite affliction ou une grande douleur qu’elle se sent la force
-d’affronter seule et de vaincre en silence dans le secret de son cœur.
-Que de fois je l’ai vue refouler des larmes près de jaillir sous
-d’injustes reproches, tandis que ses lèvres où palpitait un sourire
-angoissé, retenaient, avec un courage presque invisible, le mot qui
-l’eût justifiée, mais aurait accablé celui qui la méconnaissait. Comme
-Jean-Paul dit de son héroïne, «elle est de celles qui, lorsqu’on est
-injuste envers elles, croient toujours que c’est elles qui ont tort».
-Car, de même que tous les êtres justes et bons, elle avait naturellement
-à subir les petites tyrannies et les petites méchancetés de ceux qui
-flottent indécis entre le bien et le mal et se hâtent d’abuser de
-l’indulgence et du pardon trop souvent obtenus. Voilà qui montre mieux
-que tous les consentements inertes et éplorés, une ardente et puissante
-réserve d’amour.»
-
-«Iphigénie, Antigone ou sœur de charité, comme toute femme, s’il le
-faut, elle ne demandera pas au destin de la blesser à mort, comme pour
-être à même de peser enfin dans la dernière lutte les forces peut-être
-merveilleuses d’un cœur inexploré. Elle a appris à connaître leur nombre
-et leur poids dans la paix et dans la certitude de sa conscience. A
-moins d’une de ces épreuves où la vie nous accule aux impitoyables
-parois d’une fatalité ou d’une loi naturelle sans issue, elle prendra
-d’instinct une autre route pour arriver au but marqué par le devoir. En
-tout cas, son dévouement et son sacrifice ne seront jamais résignés; ils
-ne s’abandonneront jamais à la douceur perfide du malheur. Toujours aux
-aguets, sur la défensive et pleine d’une confiance énergique, elle
-cherchera jusqu’au dernier moment le point faible de l’événement qui
-l’écrase. Ses larmes seront aussi pures, aussi douces que les larmes de
-celles qui ne résistent pas aux injures du hasard; mais au lieu de
-voiler le regard elles y appelleront et y multiplieront la lumière qui
-console ou qui sauve.»
-
- *
-
- * *
-
-«Du reste, ajoutait-il en finissant, l’_Arténice_ que j’ai essayé de
-vous peindre, paraîtra, sous les traits que je lui prête, parfaitement
-odieuse ou parfaitement belle selon l’idéal que chacun de vous porte en
-soi ou qu’il croit avoir rencontré. On ne s’accorde que sur les vertus
-passives. Celles-ci ont, au point de vue de la peinture, un avantage
-dont ne jouissent pas les autres. Il est facile d’évoquer la
-résignation, l’abnégation, la pudeur virginale, l’humilité, la piété, le
-renoncement, le dévouement, l’esprit de sacrifice, la simplicité, la
-naïveté, la candeur, tout le groupe silencieux et souvent désolé des
-forces de la femme effarouchées dans les coins sombres de la vie. L’œil
-y retrouve avec attendrissement des couleurs familières et pâlies par
-les siècles; et le tableau en est toujours plein d’une grâce plaintive.
-Il semble que ces vertus ne puissent se tromper, et que leurs excès même
-les rendent plus touchantes. Mais combien celles qui saillent, qui
-s’affirment et qui luttent hors des portes ont le visage insolite et
-ingrat! Un rien, une boucle qui s’égare, un pli de vêtement qui n’est
-pas à sa place coutumière, un muscle qui se tend, les rend déplaisantes
-ou suspectes, prétentieuses ou dures. La femme a si longtemps vécu
-agenouillée dans l’ombre que nos yeux prévenus ont peine à saisir
-l’harmonie des premiers gestes qu’elle ébauche en se dressant dans la
-clarté du jour.»
-
- *
-
- * *
-
-«Mais tout ce qu’on peut dire en s’efforçant de faire le portrait intime
-d’un être, ne ressemble que bien imparfaitement à l’image plus précise
-que nos pensées tracent en notre esprit dans l’instant que nous en
-parlons; et, à son tour, cette dernière image n’est que l’esquisse de la
-grande effigie, vivante, profonde mais incommunicable, que sa présence,
-comme la lumière sur la plaque sensible, a dessiné dans notre cœur.
-Confrontez la dernière épreuve aux deux premières: si exactes, si
-fouillées qu’on suppose celles-ci, elles n’offrent plus que les
-guirlandes et les arabesques d’encadrements plus ou moins appropriés au
-sujet qu’ils attendent; mais la face véritable, le personnage
-authentique et total, avec le bien et le mal seuls réels qu’il renferme
-sous ses vertus et ses vices apparemment réels, ne surgit de l’ombre
-qu’au contact immédiat de deux vies. Les plus belles énergies et les
-pires défaillances n’ajoutent ou n’enlèvent presque rien à la
-mystérieuse entité qui s’affirme; et c’est la qualité même de son destin
-qui se révèle. On reconnaît alors que l’existence qu’on a devant soi, et
-dont toutes les possibilités cachées ne font que passer par nos yeux
-pour atteindre notre âme, est vraiment ce qu’elle voudrait être; ou ne
-sera jamais que ce que loyalement elle s’efforce de ne pas demeurer.»
-
- *
-
- * *
-
-«S’il importe beaucoup à l’amitié et à l’amour, il importe assez peu à
-notre sympathie instinctive que quelqu’un soit bon ou mauvais, fasse le
-bien ou le mal, pourvu que nous agrée la force secrète qui l’anime.
-Cette force secrète se dévoile fréquemment dès la première rencontre;
-parfois aussi nous n’apprenons à la connaître qu’après une longue
-habitude. Elle n’a presque rien de commun avec les actes extérieurs ni
-même avec les pensées de la personne réelle qui ne semble pas son
-représentant exact, mais son interprète de hasard, au moyen duquel elle
-se manifeste comme elle peut. Ainsi, nous avons tous, parmi ceux que le
-va-et-vient des jours mêle à notre existence, des amis ou des compagnons
-que nous n’estimons guère, qui nous ont plus d’une fois desservis et en
-qui nous savons que nous ne pouvons avoir aucune confiance. Néanmoins,
-nous ne parvenons pas à les mépriser comme ils le méritent ni à les
-écarter de notre route. A travers et malgré tout ce qui nous sépare et
-tout ce qui les défigure, une affirmation à laquelle nous avons une foi
-plus solide et plus organique qu’à toutes les expériences et à tous les
-raisonnements de la raison, une affirmation obscure mais invincible,
-nous atteste que cet homme, dût-il nous précipiter dans les malheurs les
-plus graves, n’est pas notre ennemi dans le plan général et éternel de
-la vie. Il se peut qu’il n’y ait aucune sanction à ces sympathies ou à
-ces antipathies; et que rien n’y réponde, soit parmi les phénomènes
-visibles ou invisibles qui composent notre existence, soit parmi les
-fluides connus ou inconnus qui forment et entretiennent notre santé
-physique ou morale, nos sentiments de joie ou de tristesse et le milieu
-mobile et très impressionnable où flotte notre destin. Il n’en reste pas
-moins qu’il y a là une force indéniable et qui prend une part décisive à
-l’accomplissement de notre bonheur en amitié comme en amour. Cette
-troisième puissance affective n’a égard ni à l’âge ni au sexe, ni à la
-beauté ni à la laideur; elle est indépendante de l’attrait physique et
-des affinités de l’esprit et du caractère. Elle est comme l’atmosphère
-bienfaisante et féconde où baignent cet attrait et cette affinité. Quand
-cette troisième puissance, cette atmosphère vivifiante fait défaut dans
-l’amour, de là viennent tous les malentendus, tous les chagrins, toutes
-les déceptions qui désunissent deux êtres qui s’estiment, se comprennent
-et s’aiment passionnément. Comme on ignore la nature de cette puissance,
-on lui donne des noms divers et obscurs. On l’appelle l’âme, l’instinct,
-l’inconscient, le subconscient, le divin même. Elle émane probablement
-de l’organe indéfini qui nous relie à tout ce qui ne concerne pas
-directement notre individualité; à tout ce qui la déborde dans le temps
-et l’espace, dans le passé et l’avenir.»
-
-
-
-
-LES RAMEAUX D’OLIVIER
-
-
-N’oublions pas que nous vivons des jours féconds et décisifs. Il est
-probable que nos descendants nous envieront l’aube que nous traversons
-sans la connaître; comme nous envions ceux qui prirent part au siècle de
-Périclès, aux plus beaux temps de la gloire romaine et à certaines
-heures de la Renaissance italienne. Lumineuse dans le souvenir, la
-magnifique poussière qui enveloppe les grands mouvements des hommes,
-aveugle ceux qui la soulèvent et la respirent; leur cache la direction
-de la route, et surtout la pensée, la nécessité ou l’instinct qui les
-mène.
-
-Il importe de s’en rendre compte. Le tissu de la vie quotidienne fut à
-peu près pareil dans tous les siècles où les hommes atteignirent une
-certaine facilité d’existence. Ce tissu où la surface occupée par les
-biens et les maux reste sensiblement la même, s’éclaire ou s’assombrit
-par transparence, selon l’idée dominante de la génération qui le
-déroule. Et quels que soient sa forme ou son déguisement cette idée se
-réduit toujours, en dernière analyse, à une certaine conception de
-l’univers. Les calamités et les prospérités individuelles ou publiques
-n’ont qu’une influence passagère sur le bonheur et le malheur des
-hommes, tant qu’elles ne modifient point au sujet de leurs dieux, de
-l’infini, de l’inconnu et de l’économie du monde, les idées générales
-qui les éclairent et les nourrissent. C’est donc là, plutôt que dans les
-guerres ou les troubles civils, qu’il nous faut regarder pour savoir si
-une génération a passé dans l’ombre ou la lumière, dans la détresse ou
-dans la joie. C’est là que nous voyons pourquoi tel peuple qui essuya
-bien des revers nous a laissé d’innombrables témoignages de beauté et
-d’allégresse, tandis que tel autre, naturellement riche ou souvent
-victorieux, ne nous a légué que les monuments d’une vie morne et
-terrifiée.
-
- *
-
- * *
-
-Nous sortons, (pour ne parler que des trois ou quatre derniers siècles
-de la civilisation actuelle) nous sortons de la grande période
-religieuse. Durant cette période, malgré les espérances d’outre-tombe,
-la vie humaine se détacha sur un fond assez sombre et assez menaçant. Il
-est vrai que reculant chaque jour davantage, ce fond laissait les mille
-rideaux mobiles et diversement nuancés de l’art et de la métaphysique
-s’interposer assez librement entre les derniers hommes et ses plis
-effacés. On oubliait un peu son existence. Il n’apparaissait plus qu’aux
-heures des grandes déchirures. Cependant il existait toujours à l’état
-immanent, donnant à l’atmosphère et au paysage une couleur uniforme; et
-à la vie humaine une signification diffuse qui imposait une sorte de
-patience provisoire aux questions trop pressantes.
-
-Aujourd’hui, ce fond s’en va par lambeaux. Qu’y a-t-il à sa place qui
-prête à l’horizon une forme visible, une signification nouvelle?
-
-L’axe illusoire sur lequel l’humanité croyait évoluer s’est brusquement
-rompu; et l’immense plateau qui porte les hommes, après avoir oscillé
-quelque temps dans nos imaginations alarmées, s’est tranquillement remis
-à tourner sur le pivot réel qui l’avait toujours soutenu. Rien n’est
-changé qu’un de ces mots inexpliqués dont nous recouvrons les choses que
-nous ne comprenons point. Jusqu’ici le pivot du monde nous semblait
-formé de puissances spirituelles; aujourd’hui, nous sommes convaincus
-qu’il est composé d’énergies purement matérielles. Nous nous flattons
-qu’une grande révolution s’est accomplie au royaume de la vérité. En
-fait, il n’y a eu, dans la république de notre ignorance, qu’une
-permutation d’épithètes, une sorte de coup d’état verbal, les termes
-«esprit» et «matière» n’étant que les attributs interchangeables du même
-inconnu.
-
- *
-
- * *
-
-Mais s’il est vrai, qu’en elles-mêmes, ces épithètes ne devraient avoir
-qu’une importance littéraire, puisque l’une et l’autre sont probablement
-inexactes et ne représentent pas plus la réalité que l’épithète
-«Atlantique» ou «Pacifique» appliquée à l’océan ne représente celui-ci,
-elles n’en ont pas moins, selon que l’on s’attache exclusivement à la
-première ou à la seconde, sur notre avenir, sur notre morale, et partant
-sur notre bonheur, une influence prodigieuse. Nous errons autour de la
-vérité, sans autre guide que des hypothèses qui allument en guise de
-torches quelques mots fumeux mais magiques, et ces mots deviennent
-bientôt pour nous des entités vivantes qui se mettent à la tête de notre
-activité physique, intellectuelle et morale. Si nous croyons que
-l’esprit dirige l’univers, toutes nos recherches et toutes nos
-espérances se concentrent sur notre propre esprit, ou plutôt sur les
-facultés verbales et imaginatives de celui-ci; et nous nous adonnons à
-la théologie et à la métaphysique. Sommes-nous persuadés que le dernier
-mot de l’énigme se trouve dans la matière, nous nous attachons
-exclusivement à l’interroger et nous n’accordons plus notre confiance
-qu’aux sciences expérimentales. Nous commençons cependant à reconnaître
-que «matérialisme» et «spiritualisme» ne sont que les deux noms opposés
-mais identiques de notre angoisse impuissante à comprendre[2].
-Néanmoins, chacune des deux méthodes nous entraîne en un monde moral qui
-semble appartenir à une planète différente.
-
- [2] «L’axiome fondamental de ma philosophie spéculative, dit Huxley,
- est que matérialisme et spiritualisme sont les pôles opposés de la
- même absurdité, absurdité qui consiste à nous imaginer que nous
- pouvons connaître quelque chose touchant l’esprit et la matière.»
-
- *
-
- * *
-
-Négligeons les conséquences accessoires. Le grand avantage de
-l’interprétation spiritualiste c’est qu’elle donne à notre vie une
-morale, un but et une signification imaginaires mais très supérieurs à
-ceux que lui proposent nos instincts incultes. Le spiritualisme plus ou
-moins incroyant d’aujourd’hui s’éclaire encore du reflet de cet
-avantage, et garde une foi profonde, bien qu’assez informe, à la
-suprématie finale et au triomphe indéterminé de l’esprit.
-
-Au contraire, l’autre interprétation ne nous offre aucune morale, aucun
-idéal supérieurs à l’instinct, aucun but situé hors de nous; ni d’autre
-horizon que le vide. Ou bien, si l’on pouvait tirer une morale de la
-seule théorie synthétique qui soit née des innombrables constatations
-expérimentales et fragmentaires qui forment la masse imposante mais
-muette des conquêtes de la science, j’entends de la théorie
-évolutionniste, ce serait l’effroyable et monstrueuse morale de la
-nature; c’est-à-dire l’adaptation de l’espèce au milieu, le triomphe du
-plus fort et tous les crimes nécessaires de la lutte pour la vie. Or,
-cette morale, qui paraît bien être, en attendant une autre certitude, la
-morale essentielle de toute vie terrestre, puisqu’elle anime les actions
-des hommes agiles et éphémères aussi bien que les lents mouvements des
-cristaux immortels, cette morale deviendrait rapidement fatale à
-l’humanité si elle était pratiquée à l’extrême. Toutes les religions,
-toutes les philosophies, les conseils des dieux et des sages, n’ont eu
-d’autre but que d’introduire dans ce milieu trop ardent, et qui, s’il
-était pur, dissolverait probablement notre espèce, des éléments qui en
-atténuaient la virulence. C’était notamment la foi en des dieux justes
-et redoutables, l’espoir de récompenses et la crainte de châtiments
-éternels. C’étaient encore les matières neutres et les antidotes,
-auxquels, avec une prévoyance assez curieuse, la nature avait réservé
-une place dans notre propre cœur, je veux dire la bonté, la pitié, le
-sens de la justice.
-
-En sorte que ce milieu intolérant et exclusif, qui devrait être notre
-milieu naturel et normal, n’a jamais été pur, et ne le sera probablement
-jamais. Quoiqu’il en soit, l’état dans lequel il se trouve aujourd’hui
-offre un spectacle étrange et digne d’attention. Il s’agite, il
-bouillonne et se précipite comme un liquide dans lequel le hasard vient
-de laisser tomber quelques gouttes d’un réactif inconnu. Les principes
-pondérateurs qu’y avaient ajoutés les religions s’évaporent et
-s’éliminent peu à peu par le haut, tandis que dans le bas ils se
-coagulent en une masse épaisse et inactive. Mais à mesure qu’ils
-disparaissent, les antidotes purement humains, bien que profondément
-oxydés par l’élimination des éléments religieux, acquièrent plus de
-vigueur et semblent s’évertuer à maintenir le titre du mélange où
-l’espèce humaine est cultivée par un destin obscur. En attendant des
-auxiliaires encore innomés, ils occupent la place abandonnée par les
-forces qui s’évaporent.
-
- *
-
- * *
-
-N’est-il pas surprenant, tout d’abord, que malgré l’affaiblissement du
-sentiment religieux, et l’influence que cet affaiblissement devrait
-avoir sur la raison humaine, puisqu’elle ne voit plus d’intérêt
-surnaturel à faire le bien; et que l’intérêt naturel qu’il y a à le
-faire est assez discutable, n’est-il pas surprenant que la somme de
-justice et de bonté et la qualité de la conscience générale, loin de
-s’amoindrir se soient incontestablement élevées? Je dis
-incontestablement, bien qu’il ne soit pas douteux qu’on le contestera.
-Il faudrait, pour l’établir, passer en revue toute l’histoire, tout au
-moins celle de ces derniers siècles; comparer la situation des
-malheureux d’autrefois à celle des malheureux d’aujourd’hui; placer à
-côté du total des injustices d’hier, le total des injustices actuelles;
-confronter l’état du serf, du demi-serf, du paysan, de l’ouvrier des
-anciens régimes à celui de notre travailleur; superposer l’indifférence,
-l’inconscience, la tranquille et dure certitude de ceux qui possédaient
-naguère, à la sympathie, à l’inquiétude pleine de reproches, aux
-hésitations de ceux qui possèdent à présent. Tout ceci exigerait une
-étude détaillée et fort longue; mais je pense qu’une intelligence de
-bonne foi accordera sans peine qu’il y a, non seulement dans le désir
-des hommes, ce qui paraît certain, mais en fait, malgré de trop réelles
-et trop innombrables misères, un peu plus de justice, de solidarité, de
-sympathie et d’espérances...
-
-A quelle religion, à quelles pensées, à quels éléments nouveaux faut-il
-attribuer cette amélioration illogique de notre atmosphère morale? Il
-est difficile de le préciser; car s’il est certain qu’ils commencent
-d’agir d’une manière très sensible, ils sont encore trop récents, trop
-amorphes, trop peu fixés pour qu’on les puisse qualifier.
-
- *
-
- * *
-
-Essayons néanmoins de démêler quelques indices; et constatons en premier
-lieu que notre conception de l’univers s’est profondément et très
-efficacement modifiée; et surtout qu’elle tend à se modifier de plus en
-plus rapidement. Sans qu’on s’en rende compte, chacune des découvertes
-si nombreuses de la science,--qu’il s’agisse de l’histoire, de
-l’anthropologie, de la géographie, de la géologie, de la médecine, de la
-physique, de la chimie, de l’astronomie, etc.,--altère notre atmosphère
-accoutumée et ajoute quelque chose d’essentiel à une image que nous ne
-distinguons pas encore, mais qui nous surplombe, occupe tout l’horizon
-et que nous pressentons énorme. Les traits en sont épars comme ces
-illuminations que l’on voit dans les fêtes nocturnes. Un fronton, une
-colonnade, une coupole, un portique incohérents apparaissent brusquement
-dans le ciel. On ne sait ce qu’ils signifient, à quoi ils appartiennent.
-Ils flottent absurdement dans l’éther immobile; ce sont des songes
-inconsistants dans le firmament calme. Mais soudain, une petite ligne de
-lumière serpente dans l’azur, relie en un clin d’œil la coupole aux
-colonnes, le portique au fronton, les degrés à la terre; et l’édifice
-inattendu, comme s’il jetait au loin un masque de ténèbres, s’affirme et
-s’explique dans la nuit.
-
-C’est cette petite ligne de lumière, cette ondulation décisive, ce trait
-de feu général et complémentaire qui manque encore dans la nuit de notre
-intelligence. Mais on sent qu’il existe, qu’il est là, dessiné en ombre
-dans l’obscurité, qu’un rien, une étincelle, partie d’on ne sait quelle
-science, suffira à l’allumer et à donner un sens infaillible et précis à
-nos pressentiments immenses et à toutes les notions dispersées qui
-s’égarent dans le néant inconnaissable.
-
- *
-
- * *
-
-En attendant, ce néant,--séjour de notre ignorance,--qui, après le
-départ des idées religieuses, avait paru effroyablement vide, se peuple
-peu à peu de figures vagues mais énormes. A chaque fois que se dresse
-une de ces formes nouvelles, l’étendue sans limites où elle vient se
-mouvoir, augmente dans des proportions sans limites à leur tour; car les
-bornes de l’illimité évoluent sans cesse dans notre imagination. Certes,
-les dieux que conçurent certaines religions positives furent parfois
-très grands. Le Dieu juif et chrétien, par exemple, s’affirmait
-incommensurable, contenait toute chose, et les premiers de ses attributs
-étaient l’éternité et l’infinité. Mais l’infini est une notion abstraite
-et ténébreuse qui ne prend vie et ne s’éclaire que par le déplacement de
-frontières que l’on recule de plus en plus dans le fini. Il constitue
-une étendue sans forme dont nous ne pouvons prendre conscience que grâce
-à quelques phénomènes qui surgissent sur des points de plus en plus
-éloignés du centre de notre imagination. Il n’a d’efficace que par la
-multiplicité des faces, pour ainsi dire tangibles et positives de
-l’inconnu qu’il nous dévoile dans ses profondeurs. Il ne nous devient
-compréhensible et sensible que lorsqu’il s’anime, s’agite et allume aux
-divers horizons de l’espace des questions de plus en plus lointaines, de
-plus en plus étrangères à toutes nos certitudes. Pour que notre vie
-prenne part à sa vie, il faut qu’il nous interroge sans cesse et sans
-cesse nous mette en présence de l’infini de notre ignorance qui est le
-seul vêtement visible sous lequel se laisse deviner l’infini de son
-existence.
-
-Or, les dieux les plus incommensurables ne posaient guère de questions
-pareilles à celles que nous posent sans répit ce que leurs adorateurs
-appellent encore le néant, qui est en réalité la nature. Ils se
-contentaient de régner dans un espace mort, sans événements et sans
-images, par conséquent, sans points de repère pour nos imaginations, et
-n’ayant sur nos pensées et sur nos sentiments qu’une influence immuable
-et immobile. Ainsi, notre sens de l’infini, qui est la source de toute
-activité supérieure, s’atrophiait en nous. Notre intelligence, pour
-vivre aux confins d’elle-même où elle accomplit sa mission la plus
-haute, notre pensée, pour occuper tout l’espace de notre cerveau, a
-besoin d’être continuellement sollicitée par de nouveaux rappels de
-l’inconnu. Dès qu’à chaque jour elle n’est pas impérieusement convoquée
-à l’extrémité de ses propres forces par quelque fait nouveau,--et il n’y
-a guère de faits nouveaux dans le règne des dieux,--elle s’endort, se
-contracte, s’affaisse et dépérit. Une seule chose est capable de dilater
-également, dans toutes leurs parties, tous les lobes de notre tête;
-c’est l’idée active que nous nous faisons de l’énigme dans laquelle nous
-nous mouvons. Risque-t-on de se tromper en affirmant que jamais
-l’activité de cette idée ne fut comparable à celle d’aujourd’hui?
-Jamais, ni au temps où florissait la théologie indoue, juive ou
-chrétienne, ni aux jours où la métaphysique grecque ou allemande
-utilisait toutes les forces du génie humain, notre représentation de
-l’univers ne fut animée, fécondée et accrue par des apports aussi
-imprévus, aussi chargés de mystères, aussi énergiques, aussi réels.
-Jusqu’ici on la nourrissait d’aliments pour ainsi dire indirects; ou
-plutôt elle se nourrissait illusoirement d’elle-même. Elle s’enflait de
-son propre souffle, s’arrosait de ses propres eaux, et bien peu de chose
-lui venait du dehors. Aujourd’hui, c’est l’univers même qui commence à
-pénétrer dans la représentation que nous nous en faisons. Le régime de
-notre pensée est changé. Ce qu’elle acquiert est pris hors d’elle-même
-et s’ajoute à sa substance. Elle emprunte au lieu de prêter. Elle ne
-répand plus autour d’elle le reflet de sa propre grandeur, mais absorbe
-la grandeur d’alentour. Jusqu’ici, nous avions dialogué avec notre
-logique infirme ou notre imagination désœuvrée au sujet de l’énigme, à
-présent, sortis de notre demeure trop intérieure, nous essayons d’entrer
-en rapport avec l’énigme même. Elle nous interroge et nous balbutions de
-notre mieux. Nous lui posons des questions; et pour nous répondre, elle
-démasque par moment une perspective lumineuse et sans bornes dans
-l’immense cirque de ténèbres où nous nous agitons. Nous étions,
-pourrait-on dire, semblables à des aveugles qui s’imagineraient le monde
-extérieur du fond d’une chambre close. Maintenant, nous sommes ces mêmes
-aveugles qu’un guide toujours silencieux mène tour à tour dans la forêt,
-la plaine, sur la montagne et au bord de la mer. Leurs yeux ne se sont
-pas encore ouverts; mais leurs mains tremblantes et avides peuvent tâter
-les arbres, froisser les épis, cueillir une fleur ou un fruit, s’étonner
-à l’arête d’un rocher ou se mêler à la fraîcheur des vagues; pendant que
-leurs oreilles apprennent à distinguer, sans qu’elles aient besoin de
-les comprendre, les mille chants réels du soleil et de l’ombre, du vent
-et de la pluie, des feuilles et des flots.
-
- *
-
- * *
-
-Si notre bonheur, comme nous le disions plus haut, dépend de notre
-conception de l’univers, c’est, en grande partie, que notre morale en
-dépend. Et celle-ci dépend bien moins de la nature que de la grandeur de
-cette conception. Nous serions meilleurs, plus nobles, plus moraux, au
-sein d’un univers prouvé sans morale mais conçu infini, qu’au milieu
-d’un univers qui atteindrait la perfection de l’idéal humain, mais qui
-nous paraîtrait circonscrit et sans mystère. Il importe avant tout de
-rendre aussi vaste que possible le lieu où se développent toutes nos
-pensées et tous nos sentiments; et ce lieu n’est autre que celui où nous
-nous représentons l’univers. Nous ne pouvons nous mouvoir que dans
-l’idée que nous nous faisons du monde où nous nous mouvons. Tout part de
-là, tout en découle; et tous nos actes, le plus souvent à notre insu,
-sont modifiés par la hauteur et l’étendue de cet immense réservoir de
-force qui se trouve au sommet de notre conscience.
-
- *
-
- * *
-
-Je crois que l’on peut dire que jamais ce réservoir ne fut plus vaste ni
-situé plus haut. Certes, l’idée que nous nous faisons de l’organisation
-et du gouvernement des puissances infinies est moins précise
-qu’autrefois; mais c’est par l’honnête et noble raison qu’elle n’admet
-plus de limites chimériquement nettes. Elle ne contient plus aucune
-morale fixe, aucune consolation, aucune promesse, aucune espérance
-certaine. Elle est nue et presque vide, parce que rien n’y subsiste qui
-ne soit le roc même de quelques faits primitifs. Elle n’a plus de voix,
-elle n’a plus d’images que pour proclamer et illustrer son immensité. En
-dehors de cela elle ne nous dit plus rien; mais cette immensité étant
-restée son seul attribut impérieux et irrécusable, l’emporte en énergie,
-en noblesse et en éloquence sur tous les attributs, sur toutes les
-vertus et les perfections dont nous avions jusqu’à ce jour peuplé notre
-inconnu. Elle ne nous impose aucun devoir; mais elle nous entretient
-dans un état de grandeur qui nous permet de remplir plus facilement et
-plus généreusement tous ceux qui nous attendent au seuil d’un avenir
-prochain. En nous rapprochant de notre véritable place dans le système
-des mondes, elle ajoute à notre vie spirituelle et générale tout ce
-qu’elle enlève à notre importance matérielle et individuelle. Mieux elle
-nous fait comprendre notre petitesse, plus grandit en nous ce qui
-comprend cette petitesse. Un être nouveau, plus désintéressé et
-probablement plus près de ce qui doit s’affirmer un jour la vérité
-dernière se substitue peu à peu à l’être originel qui se dissout dans la
-conception qui l’accable.
-
- *
-
- * *
-
-Pour cet être nouveau, lui-même et tous les hommes qui l’entourent, ne
-représentent plus qu’un point si minime dans l’infini des forces
-éternelles qu’ils ne suffisent plus à fixer son attention et son
-intérêt. Nos frères, nos descendants immédiats, notre prochain visible,
-tout ce qui naguère encore bornait nos sympathies, cède peu à peu le pas
-à une entité plus démesurée et plus haute. Nous ne sommes presque rien;
-mais l’espèce à laquelle nous appartenons occupe une place que l’on peut
-reconnaître dans l’océan sans bornes de la vie. Si nous ne comptons
-plus, l’humanité dont nous faisons partie acquiert l’importance dont
-nous nous dépouillons. Ce sentiment, qui commence seulement à se faire
-jour dans l’atmosphère habituelle de nos pensées et de notre
-inconscient, travaille déjà notre morale, et y prépare sans doute des
-bouleversements aussi grands que ceux qu’y opérèrent les religions les
-plus subversives. Il déplacera peu à peu le centre de la plupart de nos
-vertus et de nos vices. Il substituera à un idéal fictif et individuel,
-un idéal désintéressé, illimité et cependant tangible, dont il n’est pas
-encore possible de prévoir les conséquences et les lois. Mais quelles
-qu’elles soient, on peut affirmer dès à présent qu’elles seront plus
-générales et plus décisives qu’aucune de celles qui les précédèrent dans
-l’histoire supérieure et pour ainsi dire astrale de l’humanité. En tout
-cas, on ne saurait guère contester que l’objet de cet idéal est plus
-vaste, plus durable et surtout plus certain que les meilleurs de ceux
-qui avant lui éclairèrent nos ténèbres, puisqu’il se confond en plus
-d’un point avec l’objet même de l’univers.
-
- *
-
- * *
-
-Or, nous sommes au moment où naissent autour de nous mille raisons
-nouvelles de prendre confiance dans les destinées de notre espèce. Voici
-des centaines et des centaines de siècles que nous occupons cette terre;
-et les plus grands dangers semblent passés. Ils furent si menaçants que
-nous n’y avons échappé que par un hasard qui ne doit pas se reproduire
-plus d’une fois sur mille dans l’histoire des mondes. La terre, trop
-jeune encore, balançait à l’aventure, avant de les fixer, ses
-continents, ses îles et ses mers. Le feu intérieur, premier maître de la
-planète, crevait à chaque instant sa prison de granit; et le globe,
-hésitant dans l’espace, errait entre des astres avides et hostiles qui
-ignoraient leurs lois. Nos facultés indécises flottaient aveuglément
-dans notre corps, comme les nébuleuses dans l’éther; un rien, aux heures
-tâtonnantes où se constituait notre cerveau, où se ramifiait le réseau
-de nos nerfs, pouvait détruire notre avenir humain. Aujourd’hui,
-l’instabilité des mers et les révoltes du feu intérieur sont infiniment
-moins à craindre; en tout cas, il est vraisemblable qu’elles ne
-produiront plus de catastrophes universelles. Quant au troisième péril,
-la rencontre d’un astre désorbité, il est permis de croire qu’il nous
-laissera les quelques siècles de répit nécessaire pour que nous
-apprenions à y parer. En voyant ce que nous avons fait et ce que nous
-devons être sur le point de faire, il n’est pas absurde d’espérer qu’un
-jour nous saisirons ce secret essentiel des mondes que, provisoirement,
-pour apaiser notre ignorance, comme on apaise et endort un enfant en lui
-répétant des mots insignifiants et monotones, nous avons appelé la loi
-de la gravitation. Il n’y a rien d’insensé à supposer que le secret de
-cette force souveraine se cache en nous, ou autour de nous, à portée de
-notre main. Elle est peut-être maniable et docile comme la lumière et
-l’électricité; elle est peut-être toute spirituelle et dépend d’une
-cause très simple que le déplacement d’un objet peut nous révéler. La
-découverte d’une propriété inattendue de la matière, analogue à celle
-qui vient de décéler les vertus déconcertantes du radium, peut
-directement nous conduire aux sources mêmes de l’énergie et de la vie
-des astres; dès lors le sort de l’homme serait changé; et la terre,
-définitivement sauvée, deviendrait éternelle. A notre gré, elle se
-rapprocherait ou s’éloignerait des foyers de chaleur et de lumière, elle
-fuirait les soleils vieillis et chercherait des fluides, des forces et
-des vies insoupçonnées dans l’orbite de mondes vierges et inépuisables.
-
- *
-
- * *
-
-J’accorde que tout cela est plein d’espérances contestables; et que l’on
-peut presque aussi raisonnablement désespérer des destinées de l’homme.
-Mais c’est déjà beaucoup que le choix demeure possible et que jusqu’ici
-rien ne soit décidé contre nous. Chaque heure qui passe augmente nos
-chances de durer et de vaincre. On peut dire, je le sais, qu’au point de
-vue de la beauté, de la jouissance et de l’intelligence harmonieuse de
-la vie, quelques peuples--les grecs et les romains du commencement de
-l’empire, par exemple,--nous furent supérieurs. Il n’en reste pas moins
-que la somme totale de civilisation répandue sur notre globe ne fut
-jamais comparable à celle d’aujourd’hui. Une civilisation extraordinaire
-comme celle d’Athènes, de Rome ou d’Alexandrie, ne formait qu’un îlot
-lumineux que menaçait de toutes parts et que finissait toujours par
-engloutir l’océan sauvage qui l’environnait. A présent,--à part le péril
-jaune qui ne semble pas sérieux,--il n’est plus possible qu’une invasion
-barbare nous fasse perdre en quelques jours nos acquisitions
-essentielles. Les barbares ne peuvent plus venir du dehors; ils
-sortiraient de nos campagnes et de nos villes, des bas-fonds de notre
-propre vie; ils seraient tout imprégnés de la civilisation qu’ils
-prétendraient détruire, et ce n’est qu’en usant de ses acquisitions
-qu’ils parviendraient à nous en enlever les fruits. Il n’y aurait donc,
-au pire, qu’un temps d’arrêt suivi d’un déplacement de richesses
-spirituelles.
-
- *
-
- * *
-
-Puisque nous avons le choix d’une interprétation qui fait le fond de
-lumière ou d’ombre de notre existence, il serait peu sage d’hésiter.
-Dans les plus insignifiantes circonstances, notre ignorance ne nous
-offre le plus souvent qu’un choix du même genre et qui ne s’impose pas
-davantage. L’optimisme ainsi entendu n’a rien de béat ni de puéril; il
-ne se réjouit pas niaisement comme le paysan au sortir de l’auberge;
-mais il fait la balance de ce qui a eu et de ce qui peut avoir lieu, des
-craintes et des espérances; et si celles-ci ne sont pas assez lourdes,
-il y ajoute le poids de la vie.
-
-Du reste, ce choix n’est même pas nécessaire; il suffit que nous
-prenions conscience de la grandeur de notre attente. Car nous sommes
-dans l’état magnifique où Michel-Ange a peint, sur ce prodigieux plafond
-de la chapelle Sixtine, les prophètes et les justes de l’Ancien
-Testament: nous vivons dans l’attente; et peut-être dans les derniers
-moments de l’attente. L’attente, en effet, a des degrés qui vont d’une
-sorte de résignation vague et qui n’espère pas encore au tressaillement
-que suscitent les mouvements les plus proches de l’objet attendu. Il
-semble que nous entendions ces mouvements: bruit de pas surhumains,
-porte énorme qui s’ouvre, souffle qui nous caresse ou lumière qui vient,
-on ne sait; mais l’attente à ce point est un instant de vie ardent et
-merveilleux, la plus belle période du bonheur, sa jeunesse, son
-enfance...
-
- *
-
- * *
-
-Je le répète, nous n’eûmes jamais autant de motifs d’espérer. Qu’ils
-nous soient chers. C’est soutenus par de moindres motifs que nos
-prédécesseurs ont fait les grandes choses qui sont restées pour nous les
-meilleurs témoignages des destinées humaines. Ils ont eu confiance alors
-qu’ils ne trouvaient que de déraisonnables raisons d’en avoir.
-Aujourd’hui, que quelques-unes de ces raisons sortent vraiment de la
-raison, il serait mal de montrer moins de courage que ceux qui puisaient
-le leur aux lieux mêmes où nous ne puisons plus que nos découragements.
-
-Nous ne croyons plus que ce monde est la prunelle d’un dieu unique et
-attentif à nos plus minimes pensées; mais nous savons qu’il est livré à
-des forces tout aussi puissantes, tout aussi attentives, à des lois et à
-des devoirs qu’il nous appartient de pénétrer. C’est pourquoi notre
-attitude en face du mystère de ces forces est changée. Elle n’est plus
-la peur, mais l’audace. Elle n’est plus l’agenouillement de l’esclave
-devant le maître ou le créateur, mais elle permet le regard de l’égal à
-l’égal, car nous portons en nous l’égal des plus profonds et des plus
-grands mystères.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
-
- Sur la mort d’un petit chien 1
- Le Temple du Hasard 33
- En Automobile 51
- Éloge de l’Épée 67
- La Colère des Abeilles 81
- Le Suffrage Universel 95
- Le Drame moderne 109
- Les Sources du Printemps 129
- La Mort et la Couronne 143
- Vue de Rome 157
- Fleurs des champs 177
- Chrysanthème 189
- Fleurs démodées 205
- De la Sincérité 229
- Portrait de femme 245
- Les Rameaux d’Olivier 265
-
-
-Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--7172.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DOUBLE JARDIN ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
-United States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that:
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.