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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le Double Jardin - -Author: Maurice Maeterlinck - -Release Date: November 24, 2021 [eBook #66817] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DOUBLE JARDIN *** - - - - MAURICE MAETERLINCK - - LE - DOUBLE JARDIN - - QUATRIÈME MILLE - - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1904 - Tous droits réservés. - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR. - - - Le Trésor des Humbles (17e mille). (Mercure de France) 3 fr. 50 - La Sagesse et la Destinée (20e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 - La Vie des Abeilles (25e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 - Monna Vanna, pièce en 3 actes (24e mille). - (Fasquelle, édit.) 2 fr. » - Joyzelle, pièce en 5 actes (10e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 - Le Temps Enseveli (14e mille). (Fasquelle). 3 fr. 50 - Théâtre. (Lacomblez, éditeur à Bruxelles, Belgique.) - 3 vol. à 3 fr. 50 - L’Ornement des Noces spirituelles, de Ruysbrœck - l’Admirable, traduit du flamand et précédé d’une - Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » - Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits - de l’allemand et précédés d’une Introduction. - (Lacomblez, édit.) 5 fr. » - Serres Chaudes (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. » - Album de douze chansons. (Stock, édit.) 10 fr. » - - -Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--7172. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -25 exemplaires numérotés - -sur papier de Hollande - -et 10 exemplaires numérotés - -sur papier du Japon. - - - - -A MON AMI - -CYRIEL BUYSSE - -M. M. - - - - -LE DOUBLE JARDIN - - - - -SUR LA MORT D’UN PETIT CHIEN - - -J’ai perdu ces jours-ci un petit bouledogue. Il venait d’accomplir le -sixième mois de sa brève existence. Il n’a pas eu d’histoire. Ses yeux -intelligents se sont ouverts pour regarder Le monde et pour aimer les -hommes, puis se sont refermés sur les secrets injustes de la mort. - -L’ami qui me l’avait offert lui avait donné, peut-être par antiphrase, -le nom assez imprévu de _Pelléas_. Pourquoi l’aurais-je débaptisé? Un -pauvre chien aimant, dévoué et loyal déshonore-t-il un nom d’homme ou de -héros imaginaire? - -_Pelléas_ avait un grand front bombé et puissant, pareil à celui de -Socrate ou de Verlaine; et sous un petit nez noir et ramassé comme une -affirmation mécontente, de larges babines pendantes et symétriques -faisaient de sa tête une sorte de menace massive, obstinée, pensive et -triangulaire. Il était beau comme un beau monstre naturel qui s’est -strictement conformé aux lois de son espèce. Et quel sourire -d’obligeance attentive, d’innocence incorruptible, de soumission -affectueuse, de reconnaissance sans bornes et d’abandon total -illuminait, à la moindre caresse, cet adorable masque de laideur! D’où -émanait-il, au juste, ce sourire? Des yeux ingénus et attendris? des -oreilles dressées vers les paroles de l’homme? du front qui se déridait -pour comprendre et aimer, des quatre dents minuscules, blanches et -débordantes, qui sur les lèvres noires rayonnaient d’allégresse, ou du -tronçon de queue qui, brusquement coudé, selon la coutume de la race, -s’évertuait à l’autre extrémité pour attester la joie intime et -passionnée qui remplissait un petit être heureux de rencontrer une fois -de plus la main et le regard du dieu auquel il se livrait? - -_Pelléas_ était né à Paris, et je l’avais emmené à la campagne. De -bonnes grosses pattes, informes et pas encore figées, portaient -mollement par les sentiers inexplorés de sa nouvelle existence sa tête -énorme et grave, camuse et comme alourdie de pensées. - -C’est qu’elle commençait, cette tête ingrate et un peu triste, pareille -à celle d’un enfant surmené, le travail accablant qui écrase tout -cerveau au début de la vie. Il lui fallait, en moins de cinq ou six -semaines, faire pénétrer et organiser en elle une représentation et une -conception satisfaisantes de l’univers. L’homme, aidé de toute la -science de ses aînés et de ses frères, met trente ou quarante ans à -esquisser cette conception ou plutôt à entasser autour d’elle, comme -autour d’un palais de nuages, la conscience d’une ignorance qui s’élève; -mais l’humble chien doit la débrouiller seule en quelques jours; et -cependant, aux yeux d’un dieu qui saurait tout, n’aurait-elle pas à peu -près le même poids et la même valeur que la nôtre?... - -Il s’agissait donc d’étudier la terre que l’on peut gratter et creuser, -et qui parfois recèle de surprenantes choses: vers de terre et vers -blancs, taupes, mulots, grillons; il s’agissait de jeter vers le ciel, -qui n’a pas d’intérêt puisque rien n’y est comestible, un seul regard -qui le supprime une fois pour toutes; de reconnaître l’herbe, l’herbe -admirable et verte, l’herbe élastique et fraîche, champ de courses et de -jeux, couche bienveillante et sans bornes où se cache le bon chiendent -utile à la santé. Il s’agissait encore de faire pêle-mêle, des milliers -de constatations urgentes et curieuses. Il fallait, par exemple, sans -autre guide que la douleur, apprendre à calculer l’élévation des objets -du haut desquels on peut s’élancer dans le vide, se convaincre qu’il est -vain de poursuivre les oiseaux qui s’envolent, et qu’on ne peut grimper -aux arbres pour y rattraper les chats qui vous conspuent; distinguer les -nappes de soleil, où le sommeil est délicieux, des flaques d’ombre où -l’on grelotte; remarquer avec stupéfaction que la pluie ne tombe pas -dans les maisons, que l’eau est froide, inhabitable et dangereuse, -tandis que le feu est bienfaisant à distance, mais terrible de près; -observer que les herbages, la cour des fermes et parfois les chemins -sont hantés de gigantesques créatures pourvues de cornes menaçantes, -monstres peut-être débonnaires, en tout cas silencieux, qu’on peut -flairer assez indiscrètement sans qu’ils s’en formalisent, mais qui ne -livrent pas leur arrière-pensée; éprouver, à la suite d’expériences -humiliantes et pénibles, qu’il n’est pas permis d’obéir indistinctement -à toutes les lois de la nature dans la demeure des dieux; reconnaître -que la cuisine est le lieu privilégié et le plus agréable de cette -demeure divine, bien qu’on n’y puisse séjourner à cause de la -cuisinière, puissance considérable mais jalouse; s’assurer que les -portes sont des volontés importantes et capricieuses qui parfois mènent -à la félicité, mais qui le plus souvent, hermétiquement closes, muettes -et rigides, hautaines et sans cœur, restent sourdes à toutes les -supplications; admettre, une fois pour toutes, que les biens essentiels -de l’existence, les bonheurs incontestables, généralement emprisonnés -dans les marmites et les casseroles, sont inaccessibles; savoir les -regarder avec une indifférence laborieusement acquise, s’exercer à les -ignorer en se disant qu’il s’agit là d’objets probablement sacrés, -puisqu’il suffit de les effleurer du bout d’une langue respectueuse pour -déchaîner, magiquement, la colère unanime de tous les dieux de la -maison... - - * - - * * - -Et puis, que penser de la table sur laquelle se passent tant de choses -qu’on ne peut deviner? des fauteuils ironiques où il est défendu de -dormir, des plats et des assiettes qui ne contiennent plus rien -lorsqu’on vous les confie? de la lampe qui chasse les ténèbres, et de -l’âtre qui met en fuite les jours froids?... Que d’ordres, que de -dangers, que de défenses, que de problèmes, que d’énigmes qu’il faut -classer dans la mémoire surchargée!... Et comment concilier tout cela -avec d’autres lois, d’autres énigmes plus vastes et plus impérieuses, -qu’on porte en soi, dans son instinct, qui surgissent et se développent -d’heure en heure, qui viennent du fond des temps et de la race, -envahissent le sang, les muscles et les nerfs, et s’affirment soudain -plus irrésistibles et plus puissantes que la douleur, l’ordre même du -maître et la crainte de la mort? Ainsi pour ne citer que cet exemple, -lorsque l’heure du sommeil a sonné pour les hommes, on s’est retiré dans -sa niche, entouré des ténèbres, du silence et de la solitude formidable -de la nuit. Tout dort dans la maison du maître. On se sent très petit et -très faible en présence du mystère. On sait que l’ombre est peuplée -d’ennemis qui se glissent et attendent. On suspecte les arbres, le vent -qui passe et les rayons de lune. On voudrait se cacher et se faire -oublier en retenant son souffle. Pourtant il faut veiller; il faut, au -moindre bruit, sortir de sa retraite, affronter l’invisible et troubler -brusquement le silence imposant des étoiles au risque d’attirer sur soi -seul le malheur ou le crime qui chuchote. Quel que soit l’ennemi, fût-il -l’homme, c’est-à-dire le frère même du dieu qu’il s’agit de défendre, il -faut l’attaquer aveuglément, lui sauter à la gorge, planter des dents, -peut-être sacrilèges, dans de la chair humaine, oublier les prestiges -d’une main et d’une voix pareilles à celles du maître, ne jamais se -taire, ne jamais fuir, ne jamais se laisser tenter ni corrompre, et, -perdu dans la nuit sans secours, prolonger l’alarme héroïque jusqu’au -dernier soupir. Voilà le grand devoir légué par les ancêtres, le devoir -essentiel et plus fort que la mort, que la volonté même et la colère de -l’homme ne peuvent rebuter. C’est toute notre humble histoire liée à -celle du chien dans nos premières luttes contre tout ce qui respirait; -c’est toute cette humble et effrayante histoire, qui renaît chaque nuit -dans la mémoire primitive de notre ami des mauvais jours. Et quand, dans -nos demeures plus sûres, il nous arrive de le punir d’un zèle -intempestif, il nous lance un regard de reproche étonné, comme pour nous -signifier que nous sommes dans l’erreur, et que, si nous perdons de vue -la clause capitale du pacte d’alliance qu’il a fait avec nous au temps -où nous habitions les cavernes, les forêts et les marécages, il y reste -fidèle malgré nous et demeure plus près de la vérité éternelle de la vie -qui est pleine d’embûches et de forces hostiles. - - * - - * * - -Mais que de soins et que d’études pour arriver à remplir sagement ce -devoir! Et qu’il s’est compliqué depuis le temps des grottes -silencieuses et des grands lacs déserts! C’était si simple, alors, si -clair et si facile! L’antre solitaire s’ouvrait au flanc du mont, et -tout ce qui s’avançait, tout ce qui remuait à l’horizon des plaines ou -des bois, était l’ennemi indubitable!... Mais aujourd’hui, on ne sait -plus... Il faut se mettre au courant d’une civilisation qu’on -désapprouve, avoir l’air de comprendre mille choses incompréhensibles... -Ainsi, il paraît évident que désormais le monde entier n’appartient plus -au maître, que sa propriété consent à d’inexplicables limites... Il est -donc tout d’abord nécessaire qu’on sache exactement où commence et où -finit le domaine sacré. Que doit-on tolérer, que faut-il -interdire?--Voilà la route où tout le monde, le pauvre même, a le droit -de passer. Pourquoi?--On n’en sait rien; c’est un fait qu’on déplore -mais qu’on doit accepter. Heureusement, par contre, voici le beau -sentier, le sentier réservé, que nul ne peut fouler. Ce sentier est -fidèle aux saines traditions; il importe de ne pas le perdre de vue; -c’est par lui que les problèmes difficiles font leur entrée dans -l’existence quotidienne. Voulez-vous un exemple?--On dort tranquillement -dans un rai de soleil qui recouvre de perles mouvantes et folâtres le -seuil de la cuisine. Les pots de porcelaines s’amusent à se pousser du -coude et à se bousculer au bord des tablettes garnies de dentelles de -papier. Les casseroles de cuivre jouent à éparpiller des taches de -lumière sur les murs blancs et lisses. Le fourneau maternel chantonne -doucement en berçant trois marmites qui dansent avec béatitude, et par -le petit trou qui éclaire son ventre, pour narguer le bon chien qui ne -peut approcher, lui tire constamment une langue de feu. L’horloge, qui -s’ennuie dans son armoire de chêne en attendant qu’elle sonne l’heure -auguste du repas, fait aller et venir son gros nombril doré, et les -mouches sournoises agacent les oreilles. Sur la table éclatante reposent -un poulet, un lièvre, trois perdreaux, à côté d’autres choses qu’on -appelle fruits ou légumes: petits pois, haricots, pêches, melons, -raisins, et qui ne valent rien. La cuisinière vide un grand poisson -d’argent et jette les entrailles (au lieu de les offrir!) dans la boîte -aux ordures.--Ah! la boîte aux ordures! trésor inépuisable, réceptacle -d’aubaines, joyau de la maison! On en aura sa part, exquise et -subreptice, mais il ne convient pas qu’on ait l’air de savoir où elle se -trouve. Il est strictement interdit d’y fouiller. L’homme défend ainsi -maintes choses agréables, et la vie serait morne et les jours seraient -nus s’il fallait obéir à tous les commandements de l’office, de la cave -et de la salle à manger. Par bonheur il est distrait et ne se souvient -pas longtemps des ordres qu’il prodigue. On le trompe aisément. On -arrive à ses fins et l’on fait ce qu’on veut, pourvu qu’avec patience on -sache attendre l’heure. On est soumis à l’homme et il est le seul dieu; -mais on n’en à pas moins sa morale personnelle, précise, imperturbable, -qui proclame hautement que les actes défendus deviennent très licites -par le fait même qu’ils s’accomplissent à l’insu du maître. C’est -pourquoi fermons l’œil attentif qui a vu. Ayons l’air de dormir en -rêvant à la lune.--Tiens! on frappe doucement à la fenêtre bleue qui -donne sur le jardin.--Qu’est-ce donc?--Rien, une branche d’aubépine qui -vient voir ce qu’on fait dans la cuisine fraîche.--Les arbres sont -curieux et souvent agités; mais ils ne comptent point, on n’a rien à -leur dire, ils sont irresponsables, ils obéissent au vent qui n’a pas de -principes.--Mais quoi?--J’entends des pas!...--Debout, l’oreille en -pointe et le nez en action!...--Non! c’est le boulanger qui s’approche -de la grille, tandis que le facteur ouvre une petite porte dans la haie -de tilleuls.--Ils sont connus, c’est bien... Ils apportent quelque -chose, on peut les saluer; et la queue, circonspecte, s’agite deux ou -trois fois, avec un sourire protecteur. Autre alerte! Qu’est-ce -encore?--Une voiture s’arrête devant le perron. Ah! ceci est plus -grave!... Le problème est complexe.--Il importe avant tout de -copieusement injurier les chevaux, grandes bêtes orgueilleuses, toujours -endimanchées et toujours en sueur, qui ne répondent pas. Cependant on -examine du coin de l’œil les personnages qui descendent.--Ils sont bien -mis et semblent pleins d’assurance. Ils vont probablement s’asseoir à la -table des dieux. Il convient d’aboyer sans aigreur, avec une nuance de -respect, pour montrer que l’on fait son devoir, mais qu’on le fait avec -intelligence. Néanmoins on nourrit quelque arrière-soupçon, et dans le -dos des hôtes, à la dérobée, on hume l’air avec persévérance et d’un air -entendu, afin de démêler les intentions cachées. - - * - - * * - -Mais des pas clopinants sonnent autour de la cuisine. Cette fois c’est -le pauvre qui traîne sa besace; l’ennemi essentiel, l’ennemi spécifique, -l’ennemi héréditaire, le descendant direct de celui qui rôdait autour de -la caverne encombrée d’ossements qu’on revoit tout à coup dans la -mémoire de la race. Ivre d’indignation, l’aboi entrecoupé, les dents -multipliées par la haine et la rage, on va saisir aux grègues -l’irréconciliable adversaire, lorsque la cuisinière, armée de son balai, -sceptre ancillaire et parjure, vient protéger le traître; et l’on est -obligé de rentrer dans sa niche, où, l’œil rempli de flammes -impuissantes et torves, on gronde des malédictions effroyables mais -vaines, en songeant à part soi que c’est la fin de tout, qu’il n’y a -plus de lois et que l’espèce humaine a perdu la notion du juste et de -l’injuste... - -Est-ce tout?--Pas encore, car la plus petite vie se compose -d’innombrables devoirs, et c’est un long travail que de s’organiser une -existence heureuse sur la limite de deux mondes aussi différents que le -monde des bêtes et le monde des hommes. Comment nous en tirerions-nous -s’il nous fallait servir, tout en restant dans notre sphère, une -divinité non plus imaginaire et semblable à nous-mêmes puisqu’elle est -née de nos pensées, mais un dieu bien visible, toujours présent, -toujours actif et aussi étranger, aussi supérieur à notre être que nous -le sommes au chien? - - * - - * * - -A présent, pour en revenir à _Pelléas_, il sait à peu près ce qu’il faut -faire et comment se conduire dans l’enceinte du maître. Mais le monde ne -finit pas aux portes des maisons et de l’autre côté des murs et de la -haie il y a un univers dont on n’a plus la garde, où l’on n’est plus -chez soi, où les relations sont changées. De quelle façon se tenir dans -la rue, dans les champs, sur le marché, dans les boutiques? A la suite -d’observations difficiles et délicates, il comprend qu’il sied de ne pas -obéir aux appels étrangers, d’être poli avec indifférence envers -les inconnus qui vous caressent. Il faut ensuite accomplir -consciencieusement certains devoirs de mystérieuse courtoisie envers ses -frères les autres chiens, respecter les poules et les canards, n’avoir -pas l’air de remarquer les gâteaux du pâtissier qui se prélassent -insolemment à portée de la langue, témoigner aux chats qui, sur le seuil -des portes, vous provoquent par d’affreuses grimaces un mépris -silencieux mais qui se souviendra, et ne pas oublier qu’il est licite et -même louable de poursuivre et d’étrangler les souris, les rats, les -lapins sauvages et généralement tous les animaux (on doit le reconnaître -à des marques secrètes) qui n’ont pas encore fait leur paix avec -l’homme. - - * - - * * - -Tout cela et tant d’autres choses!... Était-il étonnant que _Pelléas_ -parût souvent pensif en face de ces problèmes sans nombre, et que son -humble et doux regard fût parfois si profond et si grave, si chargé de -soucis et si plein de questions illisibles? - -Hélas! il n’a pas eu le temps d’achever la lourde et longue tâche que la -nature impose à l’instinct qui s’élève pour se rapprocher d’une région -plus claire... Un mal assez mystérieux et qui semble spécialement punir -le seul animal qui parvienne à sortir du cercle où il est né, un mal -indéfini qui emporte par centaines les petits chiens intelligents, est -venu mettre fin aux destinées et à l’éducation heureuse de _Pelléas_. Je -le vis, durant deux ou trois jours, et chancelant déjà tragiquement sous -le poids énorme de la mort, se réjouir encore de la moindre caresse... -Et maintenant tant d’efforts vers un peu plus de lumière, tant d’ardeur -à aimer, de courage à comprendre, tant de joie affectueuse, tant de bons -regards dévoués qui se tournaient vers l’homme pour demander son aide -contre d’injustes et d’inexplicables souffrances, tant de frêles lueurs -qui venaient de l’abîme profond d’un monde qui n’est plus le nôtre, tant -de petites habitudes presque humaines reposent tristement sous un large -sureau et dans la froide terre, en un coin du jardin. - - * - - * * - -L’homme aime le chien, mais qu’il l’aimerait davantage s’il considérait, -dans l’ensemble inflexible des lois de la nature, l’exception unique -qu’est cet amour qui parvient à percer, pour se rapprocher de nous, les -cloisons, partout ailleurs imperméables, qui séparent les espèces! Nous -sommes seuls, absolument seuls sur cette planète de hasard, et parmi -toutes les formes de la vie qui nous entourent, pas une, hors le chien, -n’a fait alliance avec nous. Quelques êtres nous craignent, la plupart -nous ignorent, et aucun ne nous aime. Nous avons, dans le monde des -plantes, des esclaves muettes et immobiles, mais elles nous servent -malgré elles. Elles subissent simplement nos lois et notre joug. Ce sont -des prisonnières impuissantes, des victimes incapables de fuir mais -silencieusement rebelles, et sitôt que nous les perdons de vue elles -s’empressent de nous trahir et retournent à leur liberté sauvage et -malfaisante d’autrefois. S’ils avaient des ailes, la rose et le blé -fuiraient à notre approche comme fuient les oiseaux. Parmi les animaux, -nous comptons quelques serviteurs qui ne se sont soumis que par -indifférence, par lâcheté ou par stupidité: le cheval incertain et -poltron qui n’obéit qu’à la douleur et ne s’attache à rien, l’âne passif -et morne qui ne reste près de nous que parce qu’il ne sait que faire ni -où aller, mais garde cependant, sous la trique ou le bât, son idée de -derrière les oreilles; la vache et le bœuf, heureux pourvu qu’ils -mangent et dociles parce que depuis des siècles ils n’ont plus une -pensée à eux; le mouton ahuri qui n’a d’autre maître que l’épouvante; la -poule fidèle à la basse-cour parce qu’on y trouve plus de maïs et de -froment que dans la forêt prochaine. Je ne parle pas du chat pour qui -nous ne sommes qu’une proie trop grosse et immangeable, du chat féroce -dont l’oblique dédain ne nous tolère que comme des parasites encombrants -dans notre propre logis. Lui du moins nous maudit dans son cœur -mystérieux, mais tous les autres vivent près de nous comme ils vivraient -près d’un rocher ou près d’un arbre. Ils ne nous aiment pas, ne nous -connaissent pas, nous remarquent à peine. Ils ignorent notre vie, notre -mort, notre départ, notre retour, notre tristesse, notre joie, notre -sourire. Ils n’entendent même pas le son de notre voix dès qu’elle ne -menace plus, et quand ils nous regardent, c’est avec l’effarement -méfiant du cheval, dans l’œil duquel passe encore l’affolement de l’élan -ou de la gazelle qui nous voit pour la première fois; ou avec la morne -stupeur des ruminants qui ne nous considèrent que comme un accident -momentané et inutile de l’herbage. - - * - - * * - -Depuis des milliers d’années ils sont à nos côtés aussi étrangers à nos -pensées, à notre affection, à nos mœurs que si la moins fraternelle des -étoiles les avait laissés choir d’hier sur notre globe. Dans l’espace -sans bornes qui sépare l’homme de tous les autres êtres, nous n’avons -réussi à leur faire faire, à force de patience, que deux ou trois pas -illusoires. Et si demain, laissant intacts leurs sentiments à notre -égard, la nature leur donnait l’intelligence et les armes nécessaires -pour nous vaincre, j’avoue que je me méfierais de la vengeance emportée -du cheval, des représailles obstinées de l’âne et de la rancune enragée -du mouton. Je fuirais le chat comme je fuirais le tigre; et même la -bonne vache, solennelle et somnolente, ne m’inspirerait qu’une confiance -sur ses gardes. Quant à la poule, l’œil rond et rapide, comme à la -découverte d’une limace ou d’un ver, je suis sûr qu’elle me dévorerait -sans se douter de rien. - - * - - * * - -Or, dans cette indifférence et cette incompréhension totale où demeure -tout ce qui nous environne, dans ce monde incommunicable où tout a son -but hermétiquement renfermé en lui-même, où toute destinée est -circonscrite en soi, où il n’y a entre les êtres d’autres rapports que -ceux de bourreaux à victimes, de mangeurs à mangés, où rien ne peut -sortir de sa sphère étanche, où la mort seule établit de cruelles -relations de cause à effet entre les vies voisines, où la plus légère -sympathie n’a jamais fait un saut conscient d’une espèce à une autre, -seul, parmi tout ce qui respire sur cette terre, un animal est parvenu à -rompre le cercle fatidique, à s’évader de soi pour bondir jusqu’à nous, -à franchir définitivement l’énorme zone de ténèbres, de glace et de -silence qui isole chaque catégorie d’existences dans le plan -inintelligible de la nature. Cet animal, notre bon chien familier, si -simple et si peu étonnant que nous paraisse aujourd’hui ce qu’il a fait, -en se rapprochant aussi sensiblement d’un monde dans lequel il n’était -pas né et auquel il n’était pas destiné, a cependant accompli l’un des -actes les plus insolites et les plus invraisemblables que nous puissions -trouver dans l’histoire générale de la vie. Quand cette reconnaissance -de l’homme par la bête, quand ce passage extraordinaire de l’ombre à la -lumière s’est-il effectué? Est-ce nous qui avons cherché le caniche, le -molosse ou le lévrier parmi les loups ou les chacals, ou si c’est lui -qui est venu spontanément à nous? Nous n’en savons rien. Si loin que -s’étendent les annales humaines, il est à nos côtés comme à présent, -mais que sont les annales humaines au regard des temps sans témoignages? -Toujours est-il que le voilà dans nos demeures aussi ancien, aussi bien -à sa place, aussi parfaitement adapté à nos mœurs que s’il avait paru -sur cette terre et tel qu’il est, en même temps que nous. Nous n’avons -pas à acquérir sa confiance ni son amitié, il naît notre ami; les yeux -encore fermés, il croit déjà en nous: dès avant sa naissance il s’est -donné à l’homme. Mais le mot «ami» ne peint pas exactement son culte -affectueux. Il nous aime et nous vénère comme si nous l’avions tiré du -néant. Il est avant tout notre créature pleine de gratitude et plus -dévouée que la prunelle de nos yeux. Il est notre esclave intime et -passionné, que rien ne décourage, que rien ne rebute, en qui rien -n’altère la foi ardente ni l’amour. Il a résolu d’une manière admirable -et touchante le problème effrayant que la sagesse humaine aurait à -résoudre si une race divine venait occuper notre globe. Il a loyalement, -religieusement, irrévocablement reconnu la supériorité de l’homme et -s’est livré à lui corps et âme, sans arrière-pensée, sans esprit de -retour, ne réservant de son indépendance, de son instinct et de son -caractère que la petite part indispensable pour continuer la vie -prescrite par la nature à son espèce. Avec une certitude, une -désinvolture et une simplicité qui nous surprennent un peu, nous jugeant -meilleurs et plus puissants que tout ce qui existe, il trahit, à notre -profit, tout le règne animal auquel il appartient, et renie sans -scrupule sa race, ses proches, sa mère et même ses petits. - - * - - * * - -Mais il ne nous aime pas seulement dans sa conscience et son -intelligence, c’est l’instinct de sa race, l’inconscient tout entier de -son espèce, semble-t-il, qui ne pense qu’à nous et ne songe qu’à nous -être utile. Pour nous mieux servir, pour mieux s’adapter à nos besoins -divers, il a pris toutes les formes et a su varier à l’infini les -facultés, les aptitudes qu’il met à notre disposition. Faut-il qu’il -nous aide à poursuivre le gibier dans les plaines? ses jambes -s’allongent démesurément, son museau s’effile, ses poumons -s’élargissent, il devient plus rapide que le cerf. Notre proie se -cache-t-elle sous bois? le génie docile de l’espèce, prévenant nos -désirs, nous offre le basset, une sorte de serpent presque apode qui se -glisse dans les fourrés les plus épais. Demandons-nous qu’il mène nos -troupeaux? le même génie complaisant lui octroie la taille, -l’intelligence, l’énergie et la vigilance nécessaires. Le destinons-nous -à garder et à défendre notre maison? sa tête s’arrondit et devient -monstrueuse, afin que sa mâchoire soit plus puissante, plus redoutable -et plus tenace. Descendons-nous avec lui vers le Sud? son poil -s’accourcit et s’allège pour qu’il puisse fidèlement nous accompagner -sous les rayons d’un soleil plus ardent. Remontons-nous vers le Nord? -ses pieds s’élargissent pour mieux fouler la neige, sa fourrure -s’épaissit afin que le froid ne l’oblige pas à nous abandonner. N’est-il -destiné qu’à nos jeux, à amuser l’oisiveté de nos regards, à orner et à -animer le logis? il se revêt d’une grâce et d’une élégance souveraines, -il se fait plus petit qu’une poupée pour s’endormir sur nos genoux au -coin du feu, ou consent même, si notre caprice l’exige, à paraître un -peu ridicule pour nous plaire. - -Vous ne trouverez pas dans l’immense creuset de la nature, un seul être -vivant qui ait montré une souplesse analogue, une pareille abondance de -formes, une aussi prodigieuse facilité d’adaptation à nos désirs. C’est -que, dans le monde que nous connaissons, parmi les génies de la vie, -divers et primitifs, qui président à l’évolution des espèces, il n’en -existe aucun, hormis celui du chien, qui se soit jamais soucié de la -présence de l’homme. - -On dira peut-être que nous avons su transformer presque aussi -profondément certains de nos animaux domestiques, nos poules, nos -pigeons, nos canards, nos chats, nos lapins, par exemple. Oui, -peut-être, bien que ces transformations ne soient pas comparables à -celles du chien et que le genre de services que nous rendent ces animaux -demeure pour ainsi dire invariable. En tout cas, que cette impression -soit purement imaginaire ou réponde à une réalité, il ne semble pas que -l’on sente dans ces transformations la même bonne volonté inépuisable et -prévenante, le même amour sagace exclusif. Du reste, il est parfaitement -probable que le chien, ou plutôt le génie inaccessible de sa race, ne -s’inquiète guère de nous, et que nous ayons simplement su tirer parti -d’aptitudes variées offertes par les hasards abondants de la vie. Il -n’importe; comme nous ne savons rien du fond des choses, il faut bien -que nous nous attachions aux apparences, et il est doux de constater -qu’au moins en apparence, il y a sur la planète, où nous sommes -solitaires comme des rois méconnus, un être qui nous aime. - - * - - * * - -Quoi qu’il en soit de ces apparences, il n’en est pas moins certain que -dans l’ensemble des créatures intelligentes qui ont des droits, des -devoirs, une mission et une destination, le chien est un animal vraiment -privilégié. Il occupe dans ce monde une situation unique et enviable -entre toutes. Il est le seul être vivant qui ait trouvé et reconnaisse -un dieu indubitable, tangible, irrécusable et définitif. Il sait à quoi -dévouer le meilleur de soi. Il sait à qui se donner au-dessus de -lui-même. Il n’a pas à chercher une puissance parfaite, supérieure et -infinie dans les ténèbres, les mensonges successifs, les hypothèses et -les rêves. Elle est là, devant lui et il se meut dans sa lumière. Il -connaît les devoirs suprêmes que nous ignorons tous. Il a une morale qui -surpasse tout ce qu’il découvre en lui-même, et qu’il peut pratiquer -sans scrupule et sans crainte. Il possède la vérité dans sa plénitude. -Il a un idéal positif et certain. - -Et c’est ainsi que l’autre jour, avant sa maladie, je voyais mon petit -_Pelléas_, assis au pied de ma table de travail, la queue soigneusement -repliée sous les pattes, la tête un peu penchée pour mieux m’interroger, -à la fois attentif et tranquille, comme doit l’être un saint en présence -de Dieu. Il était heureux du bonheur que nous ne connaîtrons peut-être -jamais, puisque ce bonheur naissait du sourire et de l’approbation d’une -vie incomparablement plus haute que la sienne. Il était là étudiant, -buvant tous mes regards et y répondait gravement, comme d’égal à égal, -pour m’apprendre sans doute que du moins par les yeux, l’organe presque -immatériel qui transformait en intelligence affectueuse la lumière dont -nous jouissions, il savait bien qu’il me disait tout ce que l’amour -devait dire. Et le voyant ainsi, jeune ardent et croyant, m’apportant, -en quelque sorte, du fond de la nature infatigable, des nouvelles toutes -fraîches de la vie, confiant, émerveillé comme s’il eût été le premier -de sa race qui vînt inaugurer la terre et que l’on fût encore aux -premiers jours du monde, j’enviais l’allégresse de sa certitude, et je -me disais que le chien qui rencontre un bon maître est plus heureux que -celui-ci dont la destinée plonge encore de toutes parts dans l’ombre. - - - - -LE TEMPLE DU HASARD - - -J’ai sacrifié,--car c’est un cruel sacrifice que de renoncer aux -jeux incomparables des étoiles et de la lune sur la divine -Méditerranée,--j’ai sacrifié quelques soirées de mon séjour au pays du -soleil à interroger, dans le plus somptueux, le plus actif et le plus -exclusif de ses temples, le dieu le plus obscur de notre terre. - -Ce temple se dresse là-bas, à Monte-Carlo, sur un rocher que baigne -l’éblouissante lumière de la mer et du ciel. Des jardins enchantés, où -s’épanouissent en janvier toutes les fleurs du printemps, de l’été et de -l’automne, des bosquets odorants, qui n’empruntent aux saisons ennemies -que leurs sourires et leurs parfums, précèdent son parvis. L’oranger, -l’arbre entre tous adorable, le citronnier, le palmier, le mimosa lui -font une ceinture d’allégresse. Des escaliers royaux y conduisent les -peuples. Mais il faut bien le reconnaître, l’édifice n’est pas digne de -l’admirable site qu’il domine, des collines délicieuses, du golfe d’azur -et d’émeraude, des verdures bienheureuses qui l’entourent. Il n’est pas -digne non plus du Dieu qu’il abrite ni de l’idée qu’il représente. Il -est platement emphatique et hideusement boursouflé. Il évoque la basse -insolence, l’outrecuidance encore obséquieuse du valet enrichi. A -l’examen, on constate qu’il est solide et vaste; pourtant, il a l’air -mesquin et provisoire des monuments prétentieusement lamentables de nos -expositions universelles. On a logé le père auguste du Destin dans une -sorte de meringue ornée de fruits confits et de tourelles de sucre. -Peut-être est-ce à dessein que la demeure est ridicule... On a craint -d’avertir ou d’effrayer la foule. On tenait probablement à lui faire -croire que le plus bienveillant, le plus frivole, le plus -inoffensivement capricieux, le moins sérieux des dieux attendait ses -fidèles sur un trône de gâteaux dans cette pièce montée. Il n’en est -rien. Une divinité mystérieuse et grave, une force souveraine et sage, -harmonieuse et sûre règne là. Il eût fallu l’asseoir en un palais de -marbre, nu et sévère, simple et colossal, haut et large, glacial et -religieux, géométrique et inflexible, affirmatif et écrasant. - - * - - * * - -Le dedans répond au dehors. Les salles sont spacieuses mais banalement -magnifiques. Les hiérodules de la chance, les croupiers ennuyés, -indifférents et monotones ont l’air de commis endimanchés. Ce ne sont -pas les prêtres, mais les petits employés du hasard. Les rites et les -objets du culte sont vulgaires et familiers: quelques tables, des -chaises; ici, une sorte de cuvette ou de cylindre qui tourne au centre -de l’autel, une minuscule bille d’ivoire qui roule en sens inverse de la -cuvette; là, quelques jeux de cartes, et c’est tout. Il n’en faut pas -davantage pour évoquer l’incommensurable puissance qui tient les astres -en suspens. - - * - - * * - -Autour des tables se pressent les fidèles. Chacun d’eux porte en soi des -espérances, une foi, des tragédies, des comédies diverses et invisibles. -Voici, je pense, le lieu du monde où s’accumulent et se dépensent en -pure perte le plus de force nerveuse et de passions humaines. Voici le -lieu néfaste, où la substance sans pareille et peut-être divine, qui en -tout autre endroit opère des miracles féconds, des prodiges de force, de -beauté et d’amour, voici le lieu funeste où la fleur spirituelle, le -fluide le plus précieux de la planète s’égare irrémédiablement dans le -néant!... On ne saurait imaginer gaspillage plus criminel. Cette force -inutile, qui ne sait où aller ni à quoi s’employer, qui ne trouve ni -porte ni fenêtre, ni objet ni levier, vient flotter sur la table comme -une ombre mortelle, retombe sur soi, et crée une atmosphère -particulière, une sorte de silence qui est comme la fièvre du silence -véritable. Dans ce silence malsain, la voix du petit rond-de-cuir de la -Fatalité nasille la formule sacrée: «Faites vos jeux, Messieurs, faites -vos jeux!» C’est-à-dire, faites au dieu caché le sacrifice nécessaire -pour qu’il se manifeste. Alors, sortie çà et là de la foule, une main -illuminée de certitude pose impérieusement sur des chiffres indubitables -le fruit d’une année de travail. D’autres adorateurs, plus rusés, plus -circonspects, moins confiants, composent avec le sort, éparpillent leurs -chances, supputent des probabilités illusoires, et, après avoir étudié -l’humeur et le caractère particulier du génie de la table, lui tendent -des pièges complexes et savants. D’autres, enfin, livrent à l’aventure, -aux caprices du nombre, une portion considérable de leur bonheur ou de -leur vie. - -Mais déjà retentit la seconde formule: «Rien ne va plus!» c’est-à-dire, -le dieu va parler. A ce moment, un œil qui percerait le voile débonnaire -des apparences, verrait distinctement épars sur l’humble tapis vert -(sinon actuellement, tout au moins en puissance, car un coup est -rarement isolé, et qui joue aujourd’hui son superflu jouera demain tout -ce qu’il possède), un champ de blé qui mûrit au soleil à mille lieues de -là; tout à côté, dans d’autres cases, un pré, un bois, un château sous -la lune, une boutique au fond d’une petite ville, le lit d’une -prostituée, une troupe de scribes et de comptables penchés sur les -grands livres dans des bureaux obscurs, des paysans qui peinent sous la -pluie, des centaines d’ouvrières travaillant de l’aube à la nuit en des -chambres meurtrières, des mineurs dans la mine, des matelots sur leur -navire, les joyaux de la débauche, de l’amour ou de la gloire, une -prison, une usine, de la joie, de la misère, de l’injustice, de la -cruauté, de l’avarice, des crimes, des privations, des sanglots... Tout -cela repose là, bien tranquillement, dans ces petits tas d’or qui -sourient, dans ces bouts de papier si légers qui fixent les désastres -qu’une existence entière ne pourra plus déplacer. Les moindres -mouvements étriqués et timides de ces médailles jaunes et de ces billets -bleus vont se répercuter et s’amplifier au loin, dans le monde réel, -dans les rues, dans les plaines, dans les arbres, dans le sang, dans les -cœurs. Ils vont démolir la maison où moururent les parents, enlever à -l’aïeul son fauteuil coutumier, donner un autre maître au village -étonné, fermer un atelier, priver de pain les enfants d’un faubourg, -détourner le cours d’une rivière, arrêter ou briser une vie, et dénouer -à l’infini, dans le temps et l’espace, la chaîne ininterrompue des -effets et des causes. Mais nulle de ces vérités retentissantes ne fait -entendre un murmure indiscret. Il y a ici plus d’Euménides endormies -qu’aux marches empourprées du palais des Atrides; mais leur réveil et -leurs cris de douleur se dissimulent au fond des cœurs. Rien ne trahit, -rien ne présage qu’un certain nombre de malheurs planent sur -l’assistance et choisissent leurs victimes. Seuls, les yeux -s’agrandissent un peu, cependant que les mains torturent sournoisement -un crayon, un chiffon de papier. Pas un mot, pas un geste insolite. -L’attente moite est immobile. C’est le lieu des drames sans voix, des -combats étouffés, des désespoirs qui ne sourcillent point, des tragédies -masquées de silence, des destinées muettes qui s’effondrent dans une -atmosphère de mensonges qui absorbe tous les bruits. - - * - - * * - -Pendant ce temps, la petite boule tourne sur le cylindre, et je songe à -tout ce que détruit la puissance formidable que lui confère un -détestable pacte. A chaque fois qu’elle part ainsi à la recherche de la -mystérieuse réponse, elle anéantit tout autour d’elle les restes -suprêmes et essentiels de notre seule morale sociale d’aujourd’hui: je -veux dire la valeur de l’argent. Anéantir la valeur de l’argent pour lui -substituer un idéal plus haut serait œuvre excellente; mais l’anéantir -pour laisser à sa place le néant pur et simple est, j’imagine, l’un des -attentats les plus graves que l’on puisse commettre contre notre -évolution actuelle. Envisagé d’un certain point de vue et purifié de ses -vices accidentels, l’argent est, somme toute, un très respectable -symbole: il représente l’effort et le travail humain; il est, en -général, le fruit de sacrifices méritoires et de nobles fatigues. Or, -ici, ce symbole, l’un des derniers que nous possédions, est -quotidiennement et publiquement bafoué. Subitement, en face du caprice -d’un petit objet insignifiant comme un jouet d’enfant, dix années de -labeur, de sagesse consciencieuse, de devoirs patiemment supportés, -perdent toute importance. Si l’on n’avait pris soin d’isoler ce -phénomène monstrueux sur un rocher unique, il n’est pas d’organisme -social qui eût résisté à son rayonnement délétère. Même à présent, dans -son isolement de pestiféré, cette influence dévastatrice s’étend à des -distances qu’on n’avait pas prévues. On la sent telle, cette influence, -si nécessaire, si maléfique et si profonde, qu’au sortir de ce palais -maudit où l’or ruisselle incessamment à rebours de la conscience -humaine, on s’étonne que la vie normale continue, que des ouvriers -résignés consentent à entretenir les pelouses qui précèdent le monument -funeste, que de malheureux gardes, pour un salaire dérisoire, veillent -sur son enceinte, et qu’une pauvre petite vieille, au bas des escaliers -de marbre, parmi les allées et venues des joueurs enrichis ou ruinés, -s’obstine, depuis des années, à vivoter péniblement en offrant aux -passants des oranges, des amandes, des noisettes et des boites -d’allumettes de deux sous... - - * - - * * - -Tandis que nous réfléchissons ainsi, la bille d’ivoire ralentit sa -course circulaire, et se met à sautiller comme un insecte babillard sur -les trente-sept cases qui la sollicitent. C’est la sentence irrévocable. -Étrange infirmité de nos yeux, de nos oreilles et de ce cerveau dont -nous sommes si fers! Étranges secrets des lois les plus élémentaires de -notre globe! De la seconde où la bille s’est mise en mouvement, à la -seconde où elle tombe dans le creux fatidique, sur ce champ de bataille -long de trois décimètres, sous cette forme puérile et goguenarde, le -mystère de l’univers inflige à la puissance, à la raison humaines, une -symbolique, une incessante et décourageante défaite. Réunissez autour de -cette table tous les savants, tous les devins, tous les voyants, tous -les illuminés, tous les prophètes, tous les saints, tous les -thaumaturges, tous les mathématiciens, tous les génies de tous les temps -et de tous les pays, priez-les qu’ils cherchent dans leur raison, dans -leur âme, dans leur science, dans leurs cieux, le nombre si prochain, le -nombre qui déjà affleure le présent, où la petite boule terminera sa -course; demandez-leur, pour nous prédire ce nombre, qu’ils invoquent -leurs dieux qui savent tout, leurs pensées qui gouvernent les peuples et -se flattent de pénétrer les mondes: tous leurs efforts se briseront sur -celle brève énigme qu’un enfant tiendrait dans sa main et qui ne remplit -plus la durée d’un clin d’œil. Pas un n’a pu le faire, pas un ne le -fera. - -Et toute la force, toute la certitude de la «Banque», qui est -l’impassible, l’obstinée, l’inébranlable et toujours victorieuse alliée -de la sagesse rythmique et totale du hasard, repose uniquement sur la -constatation de l’impuissance de l’homme à prévoir, ne fût-ce que d’un -tiers de seconde, ce qui va se passer sous ses yeux. Si, depuis près -d’un demi-siècle que se déroulent sur ce rocher fleuri ces redoutables -expériences, il s’était trouvé un seul être qui, durant une après-midi, -eût déchiré l’enveloppe de mystère qui couvre à chaque coup le petit -avenir de la bille, la banque aurait sauté, l’entreprise eût sombré. -Mais cet être anormal ne s’est pas présenté; et la banque sait bien -qu’il ne viendra jamais s’asseoir à l’une de ses tables. Malgré tout son -orgueil et toutes ses espérances, on voit donc à quel point l’homme sait -qu’il ne peut rien savoir. - - * - - * * - -A la vérité, le hasard, au sens où l’entendent les joueurs, est un dieu -qui n’existe pas. Ils n’adorent qu’un mensonge que chacun d’eux se -représente sous une forme différente. Chacun d’eux lui prête des lois, -des habitudes, des préférences d’ailleurs contradictoires dans leur -ensemble et purement imaginaires. Selon les uns, il favorise certains -chiffres. Selon d’autres, il obéit à certains rythmes qu’il est facile -de saisir. Selon d’autres encore, il y a en lui une sorte de justice qui -finit par donner une valeur égale à chaque groupe de chances. Selon -d’autres enfin, il lui est impossible de favoriser indéfiniment, au -bénéfice de la banque, telle série de chances simples. Nous n’en -finirions pas si nous voulions parcourir tout le _Corpus Juris_ -chimérique de la roulette. Il est vrai que, dans la pratique, la -répétition indéfinie des mêmes accidents limités, forme forcément des -groupes de coïncidences où l’œil halluciné du joueur croit entrevoir des -fantômes de lois. Mais il est vrai aussi qu’à l’épreuve, au moment où -l’on compte sur l’assistance du fantôme le plus sûr, il s’évanouit -brusquement et vous laisse face à face avec l’inconnu qu’il masquait. Du -reste, la plupart des joueurs apportent devant la table verte bien -d’autres illusions, conscientes ou instinctives et infiniment moins -justifiables. Presque tous se persuadent que le hasard leur réserve des -faveurs ou des disgrâces spéciales et préméditées. Presque tous -imaginent entre la petite sphère d’ivoire et leur présence, leurs -passions, leurs désirs, leurs vices, leurs vertus, leurs mérites, leur -puissance spirituelle ou morale, leur beauté, leur génie, l’énigme de -leur être, leur avenir, leur bonheur et leur vie, je ne sais quel -rapport innommé mais plausible. Est-il besoin de dire qu’il n’y en à -aucun; qu’il ne saurait y en avoir? - -Cette petite sphère dont ils implorent la sentence, et sur laquelle ils -espèrent exercer une influence occulte, cette petite boule incorruptible -a mieux à faire qu’à s’occuper de leurs tristesses ou de leurs joies. -Elle ne possède que trente ou quarante secondes de mouvement et de vie, -et, durant ces trente ou quarante secondes, il faut qu’elle obéisse à -plus de règles éternelles, qu’elle résolve plus de problèmes infinis, -qu’elle accomplisse plus de devoirs essentiels qu’il n’en tiendra jamais -dans la conscience ou la compréhension de l’homme. Il faut entre autres -choses énormes et difficiles, qu’elle concilie, dans sa course si brève, -ces deux puissances incognoscibles et incommensurables, qui sont -probablement l’âme biforme de l’univers: la force centrifuge et la force -centripète. Il faut qu’elle tienne compte de toutes les lois de la -gravitation, du frottement, de la résistance de l’air, de tous les -phénomènes de la matière. Il faut qu’elle soit attentive aux moindres -incidents de la terre et du ciel: car un joueur qui se déplace, -ébranlant imperceptiblement le parquet de la salle, une étoile qui se -lève au firmament, l’oblige de modifier ou de recommencer toutes ses -opérations mathématiques. Elle n’a pas le loisir de jouer le rôle d’une -déesse bienfaisante ou cruelle aux humains; il lui est interdit de -négliger une seule des formalités innombrables que l’infini exige de -tout ce qui se meut en lui. Et lorsque enfin elle arrive au but, elle a -fait le même travail incalculable que la lune ou les autres planètes -indifférentes et glaciales qui, là-haut, au dehors, dans l’azur -transparent, montent majestueusement sur la Méditerranée de saphir et -d’argent... - -Ce long travail, nous l’appelons hasard, ne pouvant donner d’autre nom à -ce que nous ne comprenons pas encore. - - - - -EN AUTOMOBILE - - -Les premières sorties--l’initiation,--sous la garde du maître, ne -comptent pas. On ne communique pas directement avec la bête -merveilleuse. Il y a entre elle et nous un intermédiaire encombrant qui -nous cache son véritable caractère, un truchement plein de réticences -sournoises; un dompteur responsable, Même le volant, les leviers, les -manettes entre les doigts, le frein sous le pied, on ne possède point le -monstre. Sur lui, à nos côtés, veille une volonté trop longtemps -souveraine, à laquelle, comme un chien fidèle, il demeure -obséquieusement attaché. Il est encore à demi-humain. On éprouve un peu -ce que doit éprouver l’apprenti belluaire qui se risque dans la cage aux -lions sous la protection de son père, dont l’œil et la cravache font -ramper humblement les fauves asservis. On a hâte d’être seul, en -présence de l’espace, avec l’animal inconnu créé d’hier. On brûle de -savoir ce qu’il est en soi, ce qu’il demande, ce qu’il refuse, comment -il obéit à son maître imprévu; et quelle leçon nouvelle donneront tout à -coup les horizons nouveaux où vous plonge jusqu’à l’âme une force qui -sort pour la première fois du réservoir inépuisable des forces -indisciplinées, afin de vous permettre d’absorber en un jour autant de -paysages, de ciels et de spectacles, qu’on en absorbait autrefois au -cours de toute une vie. - -Hier, le maître m’a conduit de Paris à Rouen. Ce matin, après m’avoir -mené hors des portes de la vieille ville aux clochers assemblés, il m’a -abandonné. Me voilà seul avec l’hippogriffe suspect; seul en rase -campagne, sur la route déserte, qui de l’azur immaculé de l’horizon de -gauche, à l’azur encore rose de l’horizon de droite, divise un océan de -blé coupé de masses d’arbres qui bleuissent au loin, comme les ombrages -d’un parc démesuré. - -Je suis loin des remises et des gares, loin des ateliers secourables. Et -c’est d’abord une inquiétude obscure et qui n’est pas sans charme. Me -voici à la merci de la force mystérieuse, mais plus logique que -moi-même. Un caprice de sa vie cachée, un de ces caprices souvent -insaisissables, mais qui n’ont jamais tort, et font honte à notre raison -vaniteuse, et me voilà dans la détresse de la plaine verte et sans -limites, enchaîné à la masse incomprise que mes bras ne peuvent remuer. -Pourtant ce monstre, je me dis que j’en sais les secrets. Avant de me -confier à sa puissance, j’en ai démonté et scruté les organes. Il ronfle -sous mes pieds et sa physiologie m’est présente. Je connais ses points -délicats et ses rouages impeccables, ses maladies d’enfance et ses -infirmités sans remède. On m’a dévoilé son âme et son cœur, et la -circulation profonde de sa vie. Son âme, c’est l’étincelle électrique -qui, sept à huit cent fois à la minute, vient enflammer son souffle. Son -terrible cœur compliqué, c’est d’abord ce carburateur au double visage -étrange, qui dose, prépare, volatilise l’essence, fée subtile endormie -depuis la naissance du monde, qu’il rappelle au pouvoir et qu’il unit à -l’air qui la réveille. Ce mélange redoutable est avidement pompé par le -gros viscère voisin, qui contient la chambre d’explosion, le piston, les -soupapes à ressort, toutes les forces vives du moteur. Autour de ces -viscères qui ne forment qu’un faisceau de flammes, constamment appelée -pour apaiser l’ardeur intime qui les ronge et les transformerait en une -coulée de lave, infatigable et toujours refroidie par le radiateur posté -à l’avant de la voiture, aspirant la fraîcheur des vallons et des -plaines pour calmer de ses longues caresses glacées les fièvres -mortelles du travail, circule sans répit l’eau vigilante et pure. Puis -il y a le _trembleur_, qui règle l’étincelle, et que règle à son tour le -mouvement même du moteur. L’âme obéit au corps proprement dit, et le -corps obéit à l’âme dans une harmonie ingénieuse. Mais grâce à une -élasticité très curieuse de cette harmonie préétablie, une volonté plus -intelligente ou plus indépendante, qui représente ici la volonté divine, -la volonté du chauffeur, peut encore améliorer cet admirable équilibre -de deux forces étrangères et, au moyen de la manette de l’_avance à -l’allumage_, précipiter l’étincelle au moment le plus favorable, selon -l’aide ou la résistance des hasards de la route. - -Admirons en passant la terminologie spontanée et bizarre, mais non pas -sotte, qui est comme la langue de la force nouvelle. L’_avance à -l’allumage_ (qui correspond, dans un autre ordre de phénomènes, _à -l’avance à l’admission_ des locomotives), est un terme très juste, et il -serait fort difficile d’exprimer plus simplement et plus sensiblement ce -qu’il avait à dire. L’allumage, c’est l’inflammation des gaz explosifs -par l’étincelle électrique; cette explosion peut être avancée ou -retardée par rapport à la course du piston selon les besoins du moteur. -Quand on met l’_avance à l’allumage_, l’étincelle jaillit quelque -millième de seconde avant l’instant où elle devrait logiquement se -produire; c’est-à-dire avant que le piston arrivé au sommet de sa course -ait complètement comprimé les gaz et utilisé toute l’énergie de -l’explosion précédente. Il semble, au premier abord, que cette explosion -prématurée doive contrarier son mouvement ascensionnel. Il n’en est -rien; l’expérience prouve qu’on bénéficie du temps infinitésimal que les -gaz enflammés mettent à se dilater, et probablement d’autres causes -d’énergie assez obscures. Toujours est-il qu’on accélère étrangement la -vitesse de la machine. C’est pour ainsi dire le coup de vin versé aux -travailleurs, une sorte de subterfuge qui lui donne un surcroît de -puissance anormale. Mais d’où vient donc le terme, et qui en est le -père? D’où sortent-ils, ces mots qui naissent tout à coup, au moment -nécessaire, pour fixer dans la vie les êtres ignorés hier? On ne le sait -jamais. Ils s’évadent des ateliers, des usines, des boutiques; ils sont -les derniers échos de cette voix commune et anonyme qui a donné un nom -aux arbres et aux fruits, au pain et au vin, à la vie et à la mort; et -quand les savants les regardent et les interrogent, le plus souvent il -est heureusement trop tard pour qu’ils y changent rien. - - * - - * * - -Le _trembleur_ et la _bougie_, voilà, surmontant sept ou huit autres (la -compression, la carburation, le graissage, la circulation de l’eau, -l’ampérage des piles, ou le voltage des accumulateurs, etc., etc.), les -deux grands soucis du chauffeur. La vis de réglage de l’un se -déplace-t-elle d’une ligne, les deux fils affrontés de l’autre sont-ils -effleurés d’une goutte d’huile, d’une trace d’oxyde, et c’est la mort -subite du cheval fabuleux. Mais autour d’eux, que d’autres organes -auxquels je n’ose même pas songer! Là-bas, caché dans son _carter_ de -fonte, comme un génie furieux dans une prison trop étroite, l’appareil -mystérieux du changement de vitesse, qui tout à l’heure au pied d’une -côte, sur une pesée du levier, déchaînera des explosions innombrables, -imprimera au piston un va-et-vient frénétique qui secouera toutes les -vertèbres de la bête et communiquera aux roues allenties une force -quadruplée, devant laquelle toute montagne viendra courber l’échine pour -porter humblement son vainqueur vers la cime. - -Ensuite, ce sont les joints énigmatiques de l’_arbre à la Cardan_, qui, -supprimant chaînes et courroies, transmettent directement aux deux roues -d’arrière toute la puissance sublimée qui s’élabore dans le cœur -forcené. Enfin, plus bas encore, sous le frein, dans sa boîte presque -inviolable, le secret transcendant du _différentiel_, qui permet, par un -miracle récent, à deux roues de même dimensions, fixées sur le même axe -mû par le même moteur, de faire un nombre de tours inégal! - -Mais ce sont là les grands mystères dont je n’ai pas encore à -m’inquiéter. Le monstre sous ma main émue est plein de bonne volonté, et -des deux côtés de la route les champs de blé coulent paisiblement comme -des rivières vertes. Il est temps d’essayer le pouvoir des gestes -ésotériques. Je touche aux chevilles enchantées. Le cheval féerique -obéit. Brusquement il s’arrête. Toute sa vie s’éteint dans un -gémissement bref. Il n’est plus qu’un énorme et inerte appareil de -métal. Il s’agit maintenant de le ressusciter. Je descends et m’agite -autour du cadavre. Les plaines dont je bravais l’immensité soumise -prennent déjà leur revanche. On dirait qu’elles s’allongent, se creusent -autour de mon immobilité, s’étendent à vue d’œil plus démesurément -jusqu’aux confins du ciel, qui reculent à leur tour. Je suis perdu parmi -les blés infranchissables dont les multitudes d’épis remuent, se -haussent, s’inclinent, se pressent pour mieux voir ce que je vais -tenter, tandis que les coquelicots éclatent de mille rires dans la foule -onduleuse. N’importe, ma science neuve est déjà sûre. L’hippogriffe -revit, s’ébroue d’abord sur place, puis repart en chantant. Je -reconquiers les plaines qui s’inclinent. J’entr’ouvre lentement la -fameuse manette de l’_avance à l’allumage_, et règle de mon mieux -l’admission de l’essence. L’allure s’accélère; le ronflement plus aigu -des rouages révèle une ivresse croissante. Tout d’abord la route vient à -moi d’un mouvement cadencé par la félicité, comme une fiancée qui agite -des palmes. Mais bientôt elle s’anime davantage, elle bondit, elle -s’affole, elle se précipite sur moi, elle roule sous le char comme un -torrent furieux qui me fouette de son écume, m’inonde de ses flots, -m’aveugle de son souffle. Oh! ce souffle admirable! On dirait que des -ailes, des milliers d’ailes qu’on ne voit pas, les ailes transparentes -de grands oiseaux surnaturels, hanteurs de sommets invisibles battus par -des vents éternels, viennent cingler ainsi de leur vaste fraîcheur mes -tempes et mes yeux! A présent, le chemin tombe à pic dans l’abîme, et -l’appareil magique l’y précède. Les arbres qui le bordent avec sérénité -depuis tant d’années lentes redoutent un cataclysme. On croirait qu’ils -accourent, rapprochent leurs têtes vertes, se massent, se concertent -devant le phénomène qui surgit, pour lui barrer la voie. Puis soudain, -comme il ne s’arrête pas, les voilà pris d’effroi. Ils se sauvent, se -dispersent, regagnent à tâtons leur place séculaire, se penchent -tumultueusement sur mon passage, et, répercutant dans leurs millions de -feuilles la joie presque insensée de la force qui chante, murmurent à -mes oreilles les psaumes volubiles de l’Espace qui admire et acclame son -antique ennemie, toujours vaincue jusqu’à ce jour mais enfin -triomphante: la Vitesse. - - * - - * * - -L’Espace et son frère invisible le Temps sont en somme les deux grands -adversaires de l’homme. Nous serions semblables aux dieux si nous en -triomphions. Le Temps semble invincible, n’ayant ni corps, ni forme, ni -organe par quoi nous le puissions saisir. Il passe, il laisse des traces -presque toujours douloureuses, comme l’ombre malfaisante d’un être -inévitable qu’on n’aperçoit jamais. Il est d’ailleurs probable qu’il -n’existe pas en soi; qu’il n’est que par rapport à nous, et que nous -n’arriverons point à subjuguer ce fantôme nécessaire de notre -imagination organiquement fausse. Quant à l’Espace, son magnifique frère -qui se revêt de la robe verte des plaines, du voile jaune des déserts, -du manteau bleu des océans, et recouvre le tout de l’azur de l’éther et -de l’or des étoiles, sans doute il a déjà subi bien des défaites; mais -jamais, jusqu’ici, l’homme ne l’avait pris pour ainsi dire à -bras-le-corps, pour lutter seul à seul, face à face, avec lui. Il -envoyait contre sa forme gigantesque des monstres qui, vainqueurs, -devaient être vaincus à leur tour. - -Sur mer, de grands steamers l’asservissent chaque jour; mais la mer est -si vaste, que la vitesse extrême que pourraient supporter nos fragiles -poumons n’y remporterait encore qu’une sorte de triomphe immobile. -D’autre part, sur le chemin de fer, l’espace assujetti défile sous nos -yeux; mais il se déroule loin de nous, nous ne le touchons point; il est -comme le captif que promène le triomphe d’un monarque étranger, et nous -sommes nous-mêmes les prisonniers chétifs de celui qui l’a détrôné. Mais -ici, dans ce petit char de feu, si docile, si léger et si -miraculeusement infatigable, entre les ailes repliées de cet oiseau de -flamme qui vole au ras de la terre pour nous montrer les fleurs, qui -caresse les blés, respire les ruisseaux, connaît l’ombre des arbres, -entre dans les villages, voit les portes ouvertes et les tables servies, -compte les moissonneurs qui se penchent sur les prés, fait le tour de -l’église entourée de tilleuls, se repose à l’auberge sur le coup de -midi, puis repart en chantant pour aller voir d’un bond ce qui a lieu -parmi les autres hommes, à trois journées de marche du repas achevé, et -surprend la même heure dans un monde nouveau,--ici, l’Espace devient -vraiment humain, il se proportionne à notre œil, aux besoins de notre -âme à la fois prompte et lente, étroite et colossale, insatiable et -méticuleuse; il est assimilable enfin et nous offre sans cesse, en -chacun de ses buts, chacune des beautés qu’il n’offrait autrefois qu’à -l’arrivée pénible. - -Maintenant, au contraire, ce n’est plus l’arrivée qui nous rouvre les -yeux, ranime l’attention si précieuse à la vie et invite au bonheur -d’admirer; la route tout entière n’est plus qu’une arrivée sans nombre. -Les joies du but se multiplient puisque tout prend la forme adorable du -but; les yeux oublient enfin leur indifférente paresse, et la bonne -mémoire des beautés de la terre maternelle, la plus simple des fées qui -président au bonheur, en songeant en silence aux journées moins -heureuses qui attendent tout homme, range dans nos souvenirs, parmi les -biens acquis qu’on ne nous reprend pas, les trésors imprévus que lui -versent à flots les routes déchaînées et les heures délivrées. - - - - -ÉLOGE DE L’ÉPÉE - - -L’homme, avide de justice, tente de mille façons diverses, souvent -empiriques, quelquefois sages, d’autres fois bizarres et -superstitieuses, d’évoquer l’ombre de la grande déesse nécessaire à son -existence. Déesse étrange, insaisissable et pourtant si vivante! -Divinité immatérielle qui ne peut se dresser et se tenir debout que dans -le secret de notre cœur; et de qui l’on peut dire que plus elle a de -temples visibles, moins elle possède de puissance réelle. Un jour luira -peut-être où elle n’aura plus d’autre palais que la conscience de chacun -de nous, et ce jour-là, elle règnera véritablement dans le silence qui -est l’élément sacré de sa vie. En attendant nous multiplions les organes -par où nous espérons qu’elle pourra se faire entendre. Nous lui prêtons -des voix humaines et solennelles; et lorsqu’elle se tait dans les autres -et jusque dans nous-mêmes, nous allons l’interroger par-delà notre -propre conscience, aux limites incertaines de notre être, là où nous -devenons un débris du hasard; et où nous croyons que la justice se -confond avec Dieu et notre propre destinée. - - * - - * * - -C’est ce besoin insatiable qui, sur les points où la justice humaine -demeurait muette et se déclarait impuissante, fit autrefois appel au -jugement de Dieu. Aujourd’hui, que l’idée que nous nous faisions de la -divinité a changé de forme et de nature, le même instinct persiste, si -profond, si général, qu’il n’est peut-être que le voile à demi -transparent d’une vérité prochaine. Si ce n’est plus à Dieu que nous -nous remettons d’approuver ou de condamner ce que les hommes ne -sauraient juger; c’est à la partie inconsciente, inconnaissable et pour -ainsi dire future de nous-même que nous confions cette mission. Le duel -n’invoque plus le jugement de Dieu, mais celui de notre avenir, de notre -chance ou de notre destin, composé de tout ce qu’il y a d’indéfini en -nous. Il est, au nom de nos possibilités bonnes ou mauvaises, sommé de -déclarer si, au point de vue de la vie inexplicable, nous avons tort ou -raison. - -Voilà ce qu’on démêle d’ineffaçablement humain sous toutes les -absurdités et puérilités de nos rencontres actuelles. Si déraisonnable -qu’elle paraisse, cette espèce d’interrogation suprême, cette question -posée dans la nuit que n’éclaire plus la justice intelligible, on ne -pourra guère y renoncer tant qu’on n’aura pas trouvé une façon moins -équivoque de peser les droits et les torts, les espérances et les -inégalités essentielles de deux destinées qui veulent s’affronter. - - * - - * * - -Du reste, pour descendre de ces régions hantées de fantômes plus ou -moins dangereux, au point de vue pratique, il est certain que le duel, -c’est-à-dire la possibilité de se faire extra-légalement et pourtant -régulièrement justice à soi-même, répond à un besoin qu’on ne saurait -nier. Nous ne vivons pas au sein d’une société qui nous protège -suffisamment pour nous enlever en toutes circonstances ce droit le plus -cher à l’instinct de l’homme. - -Il est inutile, je pense, d’énumérer les cas où la protection est -insuffisante. Nous aurions plus tôt fait de citer ceux où elle suffit. -Sans doute, pour ceux qui sont légitimement faibles et sans défense, il -serait désirable qu’il en fût autrement; mais pour ceux qui sont -capables de se défendre, il est très salutaire qu’il en soit ainsi, car -rien n’endort l’initiative et le caractère comme une protection trop -zélée et trop constante. Souvenons-nous que nous sommes avant tout des -êtres de proie et de lutte; qu’il faut avoir égard à ne pas éteindre -complètement en nous les qualités de l’homme primitif, car ce n’est pas -sans raison que la nature les y a mises. S’il est sage d’en restreindre -l’excès, il est prudent d’en garder le principe. Nous ne savons pas les -retours offensifs que nous ménagent les éléments ou d’autres forces de -l’univers; et probablement malheur à nous s’ils nous trouvent un jour -entièrement dénués de l’esprit de vengeance, de méfiance, de colère, de -brutalité, de combativité et de bien d’autres défauts, très blâmables au -point de vue humain, mais qui bien plus que les vertus abstinentes le -plus préconisées nous ont aidés à vaincre les grands ennemis de notre -espèce. - - * - - * * - -Il convient donc de louer en général ceux qui ne se laissent pas -offenser impunément. Ils entretiennent parmi nous un idéal de justice -extra-légale dont nous profitons tous, et qui s’effriterait rapidement -sans leur aide. Déplorons plutôt qu’ils ne soient pas plus nombreux. -S’il y avait un peu moins de bonnes âmes capables de châtier, mais trop -promptes à pardonner, on trouverait bien moins de méchants trop prompts -à faire le mal; car les trois quarts du mal qui se commet naissent de la -certitude de l’impunité. Pour le maintien de la crainte et du respect -diffus qui permettent aux malheureux désarmés de vivre et de respirer à -peu près librement dans une société où pullulent les coquins et les -lâches, il est du strict devoir de tous ceux qui sont à même de résister -par un geste de violence à l’injustice légalement permise, de ne jamais -manquer à le faire. Ils relèvent ainsi le niveau de la justice -immanente. En croyant ne défendre qu’eux-mêmes ils défendent en somme le -plus précieux des patrimoines humains. Je ne prétends pas qu’il ne -vaudrait pas mieux, dans la plupart des cas, que les tribunaux -intervinssent; mais en attendant que nos lois soient plus simples, plus -pratiques, moins coûteuses et plus familières, nous n’avons, contre un -certain nombre d’iniquités très réelles, quoique non prévues par les -Codes, d’autre recours que le poing ou l’épée. - - * - - * * - -Le poing est rapide, immédiat; mais outre qu’il n’est pas assez -concluant, que dès que l’offense a quelque gravité il s’affirme vraiment -trop anodin et trop éphémère, il a toujours des gestes un peu vulgaires -et des effets assez répugnants. Il ne met en jeu qu’une faculté brutale. -Il est la plus aveugle et la plus inégale des armes; et, comme il -échappe à toutes les conventions qui équilibreraient les chances de deux -adversaires mal appariés, il entraîne de la part du vaincu des -représailles exagérées qui finissent par l’armer du bâton, du couteau ou -du revolver. - -Il est admissible en certains pays, en Angleterre par exemple. La boxe y -fait partie de l’éducation élémentaire, et sa pratique générale aplanit -singulièrement les inégalités naturelles; de plus, tout un organisme de -clubs, de jurys paternels, de tribunaux faciles corrobore ou prévient -ses exploits. Mais en France il serait regrettable qu’on y revînt. -L’épée, qui l’y remplace immémorialement, est un instrument de justice -incomparablement plus sensible, plus sérieux, plus gracieux et plus -délicat. On lui reproche de n’être ni équitable ni probante. Mais elle -prouve d’abord la qualité de notre attitude en face du danger, et c’est -déjà une preuve qui n’est pas sans valeur. Car notre attitude en face du -danger, c’est exactement notre attitude en face des reproches ou des -encouragements des diverses consciences qui se cachent en nous: de -celles qui sont au-dessous, comme de celles qui sont au-dessus de notre -conscience intelligible, et qui se confondent avec les éléments -essentiels et pour ainsi dire universels de notre être. Ensuite, il ne -tient qu’à nous qu’elle devienne aussi équitable que peut l’être un -instrument humain, toujours sujet aux hasards, aux erreurs et aux -défaillances. Il est certain que son étude est accessible à tout homme -valide. Elle n’exige ni une force musculaire anormale ni une agilité -exceptionnelle. Il suffit que le moins doué d’entre nous lui consacre -deux ou trois heures chaque semaine. Il acquerra une souplesse et une -précision suffisantes pour découvrir assez rapidement ce que les -astronomes appelleraient «son équation personnelle», pour atteindre sa -moyenne individuelle, qui est en même temps une moyenne générale, que -seuls quelques bretteurs, quelques professionnels, quelques oisifs -parviennent à dépasser, au prix de longs, pénibles et très ingrats -efforts. - - * - - * * - -Cette moyenne atteinte, nous pouvons confier notre vie à la pointe de la -frêle mais redoutable lame. Elle est la magicienne qui établit aussitôt -des rapports nouveaux entre deux forces que nul n’aurait songé à -comparer. Elle permet au nain qui a raison de tenir tête au colosse qui -a tort. Elle conduit gracieusement sur des sommets plus clairs l’énorme -violence aux cornes de taureau; et voici que la bête primitive est -obligée de s’arrêter devant une puissance qui n’a plus rien de commun -avec les vertus basses, informes et tyranniques de la terre, je veux -dire: le poids, la masse, la quantité, la cohésion stupide de la -matière. Entre elle et le poing il y a l’épaisseur d’un univers, un -océan de siècles et presque la distance de l’animal à l’homme. Elle est -fer et esprit, acier et intelligence. Elle asservit le muscle à la -pensée, et contraint la pensée à respecter le muscle qui la sert. Elle -est idéale et positive, chimérique et pleine de bon sens. Elle est -éblouissante et nette comme l’éclair, insinuante, insaisissable et -multiforme comme un rayon de lune ou de soleil. Elle est fidèle et -capricieuse, noblement rusée, loyalement perfide. Elle fleurit d’un -sourire la rancune et la haine. Elle transfigure la brutalité. Grâce à -elle, comme par un féerique pont suspendu sur l’abîme de ténèbres, la -raison, le courage, l’assurance du bon droit, la patience, le mépris du -danger, le sacrifice à l’amour, à l’idée,--tout un monde moral, entre en -maître dans le chaos originel, le dompte et l’organise. Elle est, par -excellence, l’arme de l’homme; celle qui, toutes les autres éprouvées et -elle-même inconnue, devrait être inventée, parce qu’elle sert le mieux -ses facultés les plus diverses, le plus purement humaines, et qu’elle -est l’instrument le plus direct, le plus maniable et le plus loyal de -son intelligence, de sa force et de sa justice défensives. - - * - - * * - -Mais le plus admirable, c’est que ses décisions ne sont pas mécaniques -ni mathématiquement préétablies. Par là, elle ressemble à ces jeux où se -mêlent merveilleusement, pour interroger notre fortune, le hasard et la -science; jeux presque mystiques et toujours passionnants, où l’homme se -plaît à tâter sa chance aux confins de son être. - -Que l’on mette en présence deux adversaires de moyens manifestement -inégaux; il n’est pas inévitable, il n’est même pas certain que le plus -vigoureux et le plus habile l’emporte. Une fois que nous avons conquis -notre maîtrise personnelle, notre épée c’est nous-même avec nos qualités -et nos défauts. Elle est notre fermeté, notre dévouement, notre volonté, -notre audace, notre conviction, notre justice, notre hésitation, notre -impatience, notre crainte. Nous l’avons cultivée avec soin. Nous nous -sommes mis à la hauteur des possibilités qu’elle avait à nous offrir. -Nous lui avons donné tout ce dont nous pouvions disposer; elle nous rend -intégralement tout ce que nous lui avions confié. Nous n’avons aucun -reproche à nous faire; nous sommes en règle avec l’instinct et le devoir -de la conservation. Mais elle représente encore autre chose, et -précisément cette part de nous-même que nous sommes mis en demeure de -hasarder aux heures graves de l’existence. Elle personnifie une portion -inconnue de notre être, et la personnifie dans la conjoncture la plus -favorable et la plus solennelle que l’homme puisse imaginer pour -interpeller son destin; c’est-à-dire dans une circonstance où l’entité -mystérieuse qui vit en lui est directement secondée par toutes les -facultés soumises à la conscience. - -Elle met ainsi en présence non seulement deux forces, deux intelligences -et deux libertés, mais encore deux hasards, deux chances, deux mystères, -deux destinées qui par-dessus le reste, comme les dieux d’Homère, -président au combat, courent, étincellent, s’allongent et se rencontrent -sur sa lame. Quand elle semble frapper devant nous dans le vide, elle -frappe réellement aux portes de notre sort; et tandis que la mort -voltige autour d’elle, celui qui la manie sent qu’elle se dérobe à son -esclavage antérieur, qu’elle obéit soudain à d’autres lois que celles -qui la guidaient dans la salle d’armes. Elle accomplit une mission -secrète: avant de prononcer sa sentence, elle nous juge; ou plutôt, par -le seul fait que nous l’agitons éperdument devant la grande et -formidable énigme, elle force notre destin à nous juger nous-même. - - - - -LA COLÈRE DES ABEILLES - - -On m’a demandé bien souvent, depuis _la Vie des Abeilles_, d’éclaircir -l’un des mystères les plus redoutés de la ruche: à savoir la psychologie -de ses irrésistibles, de ses inexplicables, soudaines et parfois -mortelles colères. Il flotte en effet, autour de la demeure des blondes -fées du miel, une foule de cruelles et d’injustes légendes. Arrivés près -de l’enclos fleuri de réséda et de mélilot où bourdonnent les filles de -lumière, les plus braves des hôtes qui visitent le jardin ralentissent -le pas et se taisent malgré eux. Les mères affolées en écartent leurs -enfants comme elles les écarteraient de quelque feu latent ou d’un nid -de vipères; et l’éleveur novice, ganté de cuir, voilé de gaze, entouré -de torrents de fumée, n’affronte l’énigmatique citadelle qu’avec le -petit frisson inavoué qui précède les grandes batailles. - -Qu’y a-t-il de raisonnable au fond de ces craintes traditionnelles? -L’abeille est-elle vraiment dangereuse? Se laisse-t-elle apprivoiser? Y -a-t-il péril à s’approcher des ruches? Faut-il fuir ou braver leur -colère? L’apiculteur a-t-il quelque secret ou quelque talisman qui le -préserve des piqûres? Voilà les questions que vous posent anxieusement -tous ceux qui viennent d’installer un timide rucher et qui commencent -leur apprentissage. - - * - - * * - -L’abeille, en général, n’est ni malveillante, ni agressive; mais paraît -assez capricieuse. Elle a contre certaines gens des antipathies -invincibles; elle a aussi des jours d’énervement,--par exemple à -l’approche d’un orage,--où elle se montre extrêmement irritable. Elle a -l’odorat très subtil et très susceptible, elle ne tolère aucun parfum et -abomine par-dessus tout l’odeur de la sueur humaine et de l’alcool. Elle -ne s’apprivoise pas, au sens propre du mot, mais tandis que les ruches -qu’on ne visite jamais deviennent hargneuses et méfiantes, celles qu’on -entoure de soins quotidiens s’accoutument aisément à la présence -discrète et prudente de l’homme. Enfin, il existe, pour manier presque -impunément les abeilles, un certain nombre de petits expédients, -variables selon les circonstances, que la pratique seule peut enseigner. -Mais il est temps de révéler le grand secret de leurs colères. - - * - - * * - -L’abeille, au fond si pacifique, si longanime, qui ne pique jamais (à -moins qu’on ne l’écrase) quand elle butine parmi les fleurs, une fois -rentrée chez elle, dans son royaume aux monuments de cire, garde ce -caractère bénin et tolérant, ou devient violente et mortellement -dangereuse, selon que sa ville maternelle est opulente ou pauvre. Ici -encore, comme il arrive souvent quand on étudie les mœurs de ce petit -peuple ardent et mystérieux, les prévisions de la logique humaine sont -entièrement déroutées. Il serait naturel que les abeilles défendissent -avec acharnement une cité débordante de trésors si péniblement amassés, -une cité comme on en rencontre dans les bons ruchers, où le nectar, ne -trouvant plus place dans les alvéoles sans nombre qui représentent des -milliers de barriques empilées des caves aux greniers, ruisselle en -stalactites d’or le long des murailles bruissantes et envoie au loin -dans la campagne, comme une réponse heureuse aux parfums éphémères des -calices qui s’ouvrent, le parfum plus durable du miel où vit le souvenir -des calices que le temps a fermés. Or il n’en est rien. Plus leur -demeure est riche, moins elles montrent d’ardeur à combattre autour -d’elle. Ouvrez ou renversez une ruche opulente: si vous avez eu soin -d’écarter à l’aide d’une bouffée de tabac les sentinelles de l’entrée, -il sera extrêmement rare que les autres abeilles songent à vous disputer -le liquide butin conquis sur les sourires et sur toutes les grâces des -beaux mois azurés. Faites-en l’expérience, je vous promets l’impunité si -vous ne touchez qu’aux ruches les plus lourdes. Vous les retournerez -et vous les viderez comme de vibrantes mais inoffensives -amphores. Qu’est-ce à dire? Les âpres amazones ont-elles perdu -courage?--l’abondance les a-t-elle amollies, et, à l’exemple des -habitants trop fortunés des villes luxueuses, se sont-elles déchargées -des devoirs périlleux sur les malheureux mercenaires qui veillent près -des portes? - -Non; on ne remarque point que le plus grand bonheur énerve leur vertu. -Au contraire; plus la république est prospère, plus les lois y sont -dures et sévèrement appliquées, et l’ouvrière d’une ruche où le superflu -s’accumule travaille avec bien plus d’ardeur que celle d’une ruche -indigente. Il y a d’autres raisons que nous ne pénétrons pas -entièrement, mais qui sont vraisemblables pour peu qu’on tienne compte -de l’interprétation effarée que la pauvre abeille doit donner à nos -gestes monstrueux. En voyant tout à coup son immense demeure soulevée, -culbutée, entr’ouverte, elle s’imagine probablement qu’il s’agit d’une -catastrophe inévitable et naturelle contre laquelle il serait insensé de -lutter. Elle ne résiste plus, mais elle ne fuit pas. Ayant admis la -ruine, il semble que déjà elle voie dans son instinct la demeure future, -qu’elle espère rebâtir avec les matériaux arrachés à la ville éventrée. -Elle laisse le présent sans défense pour sauver l’avenir. Ou bien, -est-ce que, peut-être, comme le chien de la fable, «le chien qui porte -au cou le dîner de son maître», constatant que tout est perdu sans -retour, elle aime mieux périr en prenant sa part du pillage et passer de -la vie à la mort dans une orgie unique et prodigieuse? Nous ne savons au -juste. Comment sonderions-nous les mobiles de l’abeille, alors que ceux -des plus simples actions de nos frères nous sont inaccessibles? - - * - - * * - -Toujours est-il qu’à chaque grande épreuve de la cité, à chaque trouble -qui leur paraît avoir un caractère inéluctable, dès que l’affolement -s’est propagé de proche en proche parmi le peuple noir et frémissant, -les abeilles se précipitent sur les rayons, arrachent violemment les -couvercles sacrés des provisions d’hiver, basculent la tête la première -dans les cuves odorantes, y plongent tout entières, y aspirent -longuement le chaste vin des fleurs, s’en gorgent, s’en enivrent jusqu’à -ce que leurs ventres cerclés d’anneaux de bronze s’allongent et se -distendent comme des outres étranglées. Or l’abeille gonflée de miel ne -peut plus courber l’abdomen selon l’angle requis pour tirer l’aiguillon. -Elles deviennent dès lors mécaniquement, pour ainsi dire, inoffensives. -On s’imagine en général que l’apiculteur use de l’enfumoir pour -étourdir, asphyxier à demi les belliqueuses trésorières de l’azur, et -s’introduire ainsi, à la faveur d’un sommeil sans défense, dans le -palais des innombrables amazones endormies. C’est une erreur; la fumée -sert d’abord à refouler les gardiennes du seuil, toujours sur le -qui-vive et extrêmement belliqueuses: puis deux ou trois bouffées vont -semer la panique parmi les ouvrières; la panique provoque la mystérieuse -orgie, et l’orgie l’impuissance. Ainsi s’explique que l’on peut, les -bras nus et le visage découvert, ouvrir les plus populeuses ruchées, en -examiner les rayons, secouer les abeilles, les répandre à ses pieds, les -amonceler, les transvaser comme des grains de blé et récolter -tranquillement le miel, au milieu de l’assourdissante nuée des ouvrières -dépossédées, sans avoir à subir une seule piqûre. - - * - - * * - -Mais malheur à qui touche aux ruches pauvres! Éloignez-vous des -habitacles de misère! Ici, la fumée n’a plus aucun prestige, et à peine -aurez-vous envoyé les premières bouffées que vingt mille démons aigus et -frénétiques jailliront de l’enceinte, accableront vos mains, étourdiront -vos yeux, noirciront votre face. Nul être vivant, excepté l’ours, -dit-on, et le «sphinx Atropos», ne résiste à la rage des légions -acérées. Surtout ne luttez pas, la fureur gagnerait les colonies -voisines; et l’odeur du venin répandu affolerait toutes les républiques -d’alentour. Il n’est d’autre salut que dans une prompte fuite à travers -les buissons. L’abeille est moins rancunière, moins implacable que la -guêpe et poursuit rarement l’ennemi. Si la fuite est impossible, -l’immobilité absolue pourrait seule la calmer ou lui donner le change. -Elle redoute et attaque tout mouvement trop brusque, mais pardonne -aussitôt à ce qui ne bouge plus. - -Les ruches pauvres vivent, ou plutôt meurent au jour le jour, et c’est -parce qu’elles n’ont pas de miel en leurs celliers que la fumée n’a -point d’action sur les abeilles. Ne pouvant se gorger comme leurs sœurs -des tribus plus heureuses, les possibilités d’une cité future n’égarent -pas leur ardeur. Elles ne pensent qu’à périr sur le seuil profané et, -maigres, efflanquées, agiles, effrénées, le défendent avec un héroïsme, -un acharnement inouïs. Aussi l’apiculteur prudent ne déplace-t-il jamais -les ruches indigentes sans avoir fait un sacrifice préalable aux -Euménides affamées. Il leur offre un gâteau de miel. Elles accourent, -puis, la fumée aidant, elles s’enflent et s’enivrent,--et les voilà -réduites à l’impuissance comme les riches bourgeoises des cellules -plantureuses. - - * - - * * - -Il y aurait encore beaucoup à dire sur la colère des abeilles et sur -leurs antipathies singulières. Ces antipathies sont souvent si étranges -qu’on les attribua longtemps, qu’on les attribue encore, parmi les -paysans, à des causes morales, à des intuitions mystiques et profondes. -On est convaincu, par exemple, que les virginales vendangeuses ne -peuvent supporter l’approche de l’impudique, surtout de l’adultère. Il -serait surprenant que le plus raisonnable des êtres qui vivent avec nous -sur ce globe incompréhensible attachassent tant d’importance à un péché -souvent fort innocent. Au fond, elles n’en ont cure; mais elles, dont la -vie est bercée tout entière au souffle nuptial et somptueux des fleurs, -ont horreur des parfums que nous dérobons à celles-ci. - -Faut-il croire que la chasteté répand moins de parfums que l’amour? -Est-ce là l’origine de la rancune des jalouses abeilles et de l’austère -légende qui venge des vertus aussi jalouses qu’elles? Quoi qu’il en -soit, elle est à classer, cette légende, au nombre de tant d’autres qui -croient faire grand honneur aux phénomènes de la nature en leur prêtant -des sentiments humains. Il conviendrait au contraire de mêler le moins -possible notre psychologie humaine à tout ce que nous ne comprenons pas -facilement; il conviendrait de ne chercher nos explications qu’en -dehors, en deça ou au delà de l’homme; car c’est probablement là que se -trouvent les révélations décisives que nous attendons encore. - - - - -LE SUFFRAGE UNIVERSEL - - -Il semble que peu à peu, tout s’accorde à prouver que les dernières -vérités se trouvent aux points extrêmes des pensées que l’homme avait -refusé d’explorer jusqu’ici. On peut l’affirmer pour les sciences -morales comme pour les positives; et aucune raison n’empêche d’y joindre -la politique qui n’est qu’un prolongement de la morale. - -L’humanité, durant des siècles, a vécu en quelque sorte à mi-chemin -d’elle-même. Mille préjugés, et avant tout les énormes préjugés -religieux, lui cachaient les sommets de sa raison et de ses sentiments. -Maintenant que se sont notablement affaissées la plupart des montagnes -artificielles qui s’élevaient entre ses yeux et l’horizon réel de son -esprit, elle prend à la fois conscience d’elle-même, de sa situation -parmi les mondes et du but où elle veut aboutir. Elle commence à -comprendre que tout ce qui ne va pas aussi loin que les conclusions -logiques de son intelligence n’est qu’un jeu inutile sur la route. Elle -se dit qu’il faudra faire demain le chemin qu’on n’a point parcouru -aujourd’hui et qu’en attendant, à perdre ainsi son temps entre chaque -étape, il n’y a rien à gagner qu’un peu de paix trompeuse. - -Il est écrit dans notre nature que nous sommes des êtres extrêmes; c’est -notre force et la cause de notre progrès. Nous nous portons -nécessairement et instinctivement aux dernières limites de notre être. -Nous ne nous sentons vivre, et nous ne pouvons organiser une vie qui -nous satisfasse qu’aux confins de nos possibilités. Grâce à cet instinct -qui s’éclaire, il y a une tendance de plus en plus unanime à ne plus -s’arrêter aux solutions intermédiaires, à éviter dorénavant les -expériences à mi-côte, ou du moins à passer sur elles le plus rapidement -possible. - - * - - * * - -Ce n’est pas à dire que cette tendance aux extrêmes suffise à nous -guider vers les certitudes définitives. Il y a toujours deux extrêmes -entre lesquels il faut choisir; et il est souvent difficile de -déterminer lequel est au point de départ et lequel au point d’arrivée. -En morale, par exemple, nous avons à nous décider entre l’égoïsme ou -l’altruisme absolu, et en politique, entre le gouvernement le mieux -organisé qu’il soit possible d’imaginer, dirigeant et protégeant les -moindres actes de notre vie, ou l’absence de tout gouvernement. Les deux -questions sont encore insolubles. Cependant il est permis de croire que -l’altruisme absolu est plus extrême et plus près de notre but que -l’égoïsme absolu, de même que l’anarchie est plus extrême et plus près -de la perfection de notre espèce que le gouvernement le plus -minutieusement, le plus irréprochablement organisé; tel que celui qu’on -pourrait par exemple imaginer aux dernières limites du socialisme -intégral. Il est permis de le croire parce que l’altruisme absolu et -l’anarchie sont les formes extrêmes qui requièrent l’homme le plus -parfait. Or, c’est du côté de l’homme parfait que nous avons à tendre -nos regards; car c’est de ce côté qu’il faut espérer que l’humanité se -dirige. L’expérience ne dément pas encore qu’on risque moins de se -tromper en portant les yeux devant soi qu’en les portant derrière soi, -en regardant trop haut qu’en regardant trop bas. Tout ce que nous avons -obtenu jusqu’ici a été annoncé et pour ainsi dire appelé par ceux qu’on -accusait de regarder trop haut. Il est donc sage, dans le doute, de -s’attacher à l’extrême qui suppose l’humanité la plus parfaite, la plus -noble et la plus généreuse. C’est ainsi qu’on a pu répondre à qui -demandait s’il était bon d’accorder aux hommes, malgré leurs -imperfections actuelles, une liberté aussi complète que possible: Oui, -il est du devoir de tous ceux dont les pensées précèdent la masse -inconsciente, de détruire tout ce qui entrave la liberté des hommes, -comme si tous les hommes méritaient d’être libres, quoiqu’on sache -qu’ils ne mériteront de l’être que bien longtemps après leur délivrance. -L’usage harmonieux de la liberté ne s’acquiert que par un long abus des -bienfaits de celle-ci. C’est en allant d’abord à l’idéal le plus éloigné -et le plus haut qu’on a le plus de chance de découvrir ensuite l’idéal -le meilleur.--Ce qui est vrai de la liberté l’est également des autres -droits de l’homme. - - * - - * * - -Pour appliquer ce principe au suffrage universel, rappelons-nous -l’évolution politique des peuples modernes. Elle suit une courbe -uniforme et inflexible. Un à un ces peuples échappent à la tyrannie. Un -gouvernement plus ou moins aristocratique ou ploutocratique, élu d’un -suffrage restreint, remplace l’autocrate. Ce gouvernement cède à son -tour, ou est presque partout sur le point de céder au gouvernement de -tous par le suffrage universel. A quoi aboutira celui-ci? Nous -ramènera-t-il à la tyrannie? Se transformera-t-il en suffrage gradué? -Deviendra-t-il une sorte de mandarinat, le gouvernement d’une élite ou -une anarchie organisée? Nous ne le savons pas encore, aucun peuple -n’ayant jusqu’ici dépassé la phase du suffrage de tous. - - * - - * * - -Presque partout, pour obéir à la loi aujourd’hui si active qui nous -porte aux extrêmes, on brûle les étapes afin d’atteindre plus vite ce -qui paraît être le dernier idéal politique des peuples: le suffrage -universel. Cet idéal masquant encore complètement l’idéal meilleur qui -se cache probablement derrière lui, et ne paraissant pas ce qu’il est -peut-être: une solution provisoire, arrêtera, jusqu’à ce qu’on ait -épuisé toutes les illusions qu’il renferme, les regards et les vœux de -l’humanité. C’est le but nécessaire, bon ou mauvais, vers lequel -s’avancent les nations. Il est indispensable à la justice instinctive de -la masse que l’évolution s’accomplisse. Tout ce qui l’entrave n’est -qu’obstacle éphémère. Tout ce qui prétend à améliorer cet idéal avant -qu’il ait été atteint le recule vers l’erreur du passé. Comme tout idéal -universel et impérieux, comme tout idéal qui se forme dans les -profondeurs de la vie anonyme, il a d’abord le droit de se réaliser. Si -après sa réalisation on remarque qu’il ne tient pas ce qu’il avait -promis, il sera juste qu’on songe à le perfectionner ou à le remplacer. -En attendant, il est inscrit dans l’instinct de la masse, aussi -indestructiblement que dans le bronze, que tous les peuples ont le droit -naturel de passer par cette phase de l’évolution politique du polypier -humain, et d’interroger, chacun à son tour, chacun dans sa langue, avec -ses vertus et ses défauts particuliers, les possibilités de bonheur -qu’elle apporte. - -C’est pourquoi, plein du devoir de vivre, cet idéal est très justement -jaloux, intolérant et excessif. Comme tout organisme encore jeune, il -élimine violemment ce qui peut altérer la pureté de son sang. Il est -possible que les éléments empruntés à la monarchie et à l’aristocratie -qu’on essaye d’introduire dans ses veines adolescentes soient excellents -en eux-mêmes; mais ils lui sont nuisibles puisqu’ils lui inoculent le -mal dont il a d’abord à se guérir. Avant que le gouvernement de tous -soit rendu plus sage, plus limpide et plus harmonieux par le mélange -d’autres régimes, il est nécessaire qu’il se soit purifié par sa propre -fermentation. C’est après qu’il se sera débarrassé de toutes les traces, -de tous les souvenirs du passé, après qu’il aura régné dans la certitude -et l’intégrité de sa force, qu’il conviendra de l’inviter à choisir dans -ce passé; ce qui importe à son avenir. Il l’y prendra selon ses appétits -naturels, qui, de même que les appétits naturels de tout être vivant, -savent de science sûre ce qui est indispensable au mystère de la vie. - - * - - * * - -Les peuples ont donc raison de rejeter provisoirement ce qui est -peut-être meilleur que le suffrage universel. Il est possible que la -foule admette par la suite que les plus intelligents discernent et -gouvernent mieux que les autres le bien de tous. Elle leur accordera -alors une prépondérance légitime. Pour l’instant, elle n’y songe pas -encore. Elle n’a pas eu le temps de se reconnaître. Elle n’a pas eu le -temps d’épuiser des expériences qui paraissent absurdes, mais qui sont -nécessaires parce qu’elles débarrassent le lieu où se cachent sans doute -les dernières vérités. - -Il en est des peuples comme des individus: ce qui compte, c’est ce -qu’ils apprennent par eux-mêmes, à leurs dépens, et leurs erreurs -forment les biens de l’avenir. Il ne sert de rien de dire à un homme -durant son enfance ou sa jeunesse: «Ne mentez pas, ne trompez point, ne -faites pas souffrir.» Ces préceptes de sagesse, qui sont en même temps -des préceptes de bonheur, ne pénètrent en lui, ne nourrissent ses -pensées, ne deviennent des réalités bienfaisantes qu’après que la vie -les lui a révélés comme des vérités nouvelles et magnifiques que -personne n’avait soupçonnées. De même, il est inutile de répéter à un -peuple qui cherche son destin: «Ne croyez pas que le nombre ait raison; -qu’un mensonge affirmé par cent bouches cesse d’être un mensonge, qu’une -erreur proclamée par une troupe d’aveugles devienne une vérité que la -nature sanctionnera. Ne croyez pas davantage qu’en vous mettant dix -mille qui ignorent contre un seul qui sait, vous saurez quelque chose, -ou que vous forcerez la plus humble des lois éternelles à vous suivre, à -délaisser celui qui l’avait reconnue. Non, la loi restera à sa place -près du sage qui la découvrit, et tant pis pour vous tous si vous vous -éloignez sans l’avoir acceptée! Vous la retrouverez un jour sur votre -route, et ce que vous aurez fait en pensant l’esquiver tournera contre -vous.» - - * - - * * - -Ce qu’on dit ainsi à la foule est très vrai; mais il est non moins vrai -que tout cela ne devient efficace qu’après avoir été éprouvé et vécu. -Dans ces problèmes où convergent toutes les énigmes de la vie, la foule -qui se trompe a presque toujours raison contre le sage qui a raison. -Elle refuse de le croire sur parole. Elle sent obscurément que derrière -les plus évidentes vérités abstraites il y a d’innombrables vérités -vivantes que nul cerveau ne peut prévoir, car il leur faut le temps, la -réalité et les passions des hommes pour développer leur œuvre. C’est -pourquoi, quelque avertissement qu’on lui donne, quelque prédiction que -l’on fasse, elle exige qu’avant tout on tente l’expérience. Pouvons-nous -dire que là où elle l’obtint elle ait eu tort de l’exiger? Il faudrait -une étude spéciale pour examiner ce que le suffrage universel a ajouté à -l’intelligence générale, à la conscience, à la dignité, à la solidarité -civiques des peuples qui l’ont pratiqué; mais quand il n’aurait fait -autre chose que créer, comme en Amérique et en France, le sentiment -d’égalité réelle qu’on y respire comme une atmosphère plus humaine et -plus pure, et qui semble nouvelle et presque prodigieuse à ceux qui -viennent d’ailleurs, ce serait déjà un bienfait qui ferait pardonner ses -plus graves erreurs. En tout cas, c’est la meilleure préparation à ce -qui doit venir. - - - - -LE DRAME MODERNE - - -Quand je parle du drame moderne, il va de soi que je n’entends m’occuper -que de ce qui a lieu dans les régions vraiment nouvelles et encore -médiocrement peuplées de la littérature dramatique. Plus bas, dans les -théâtres ordinaires, le drame ordinaire et traditionnel subit, d’une -manière très lente, l’influence du théâtre d’avant-garde, mais il est -inutile d’attendre les traînards quand on a l’occasion d’interroger les -éclaireurs. - -Ce qui, dès le premier regard, caractérise le drame d’aujourd’hui, c’est -d’abord l’affaiblissement et pour ainsi dire la paralysie progressive de -l’action extérieure, ensuite une tendance très nette à descendre plus -avant dans la conscience humaine et à accorder une part plus grande aux -problèmes moraux; et enfin la recherche, encore bien tâtonnante, d’une -sorte de poésie nouvelle, plus abstraite que l’ancienne. - -On ne saurait le nier, il y a sur les scènes actuelles, beaucoup moins -d’aventures violentes et extraordinaires. Le sang y est plus rarement -répandu, les passions y sont moins excessives, l’héroïsme moins âpre, le -courage moins farouche et moins matériel. On y meurt encore, il est -vrai, car on mourra toujours dans la réalité; mais la mort n’est -plus,--ou du moins, on peut espérer que bientôt elle ne sera -plus,--l’_ultima ratio_, le cadre indispensable, le but inévitable de -tout poème dramatique. Il est peu fréquent, en effet, dans notre vie, -cruelle peut-être, mais d’une manière cachée et silencieuse, il y est -peu fréquent que les plus violentes de nos crises se terminent par la -mort; et le théâtre, encore que plus lent que tous les autres arts à -suivre les évolutions de la conscience humaine doit cependant finir par -en tenir compte lui aussi, dans une certaine mesure. - -Il est certain que les anecdotes antiques et fatales qui constituaient -tout le fond du théâtre classique, que les _faits divers_ italiens, -espagnols, scandinaves ou légendaires qui forment la trame de toutes les -œuvres de l’époque Shakespearienne et aussi,--pour ne pas entièrement -passer sous silence un art infiniment moins spontané,--de toutes celles -du romantisme français et allemand; il est certain, dis-je, que ces -anecdotes n’offrent plus pour nous l’intérêt immédiat qu’elles offraient -en un temps où elles étaient quotidiennement et très naturellement -possibles, où, tout au moins, les circonstances, les sentiments, les -mœurs qu’elles évoquaient, n’étaient point encore éteints dans l’esprit -de ceux qui les voyaient reproduits devant eux. - -Mais ces aventures ne correspondent plus pour nous à une réalité vivante -et actuelle. Si un jeune homme aime aujourd’hui au milieu d’obstacles -qui représentent plus ou moins, dans un autre ordre d’idées et -d’événements, ceux qui entravèrent l’amour de Roméo, nous savons -parfaitement que rien de ce qui fait la poésie et la grandeur des amours -de Vérone n’embellira son aventure. Il n’y aura plus là l’atmosphère -enivrante d’une vie seigneuriale et passionnée. Il n’y aura plus de -combats dans des rues pittoresques, plus d’intermèdes somptueux ou -sanglants, plus de poison mystérieux, plus de sépulcre fastueusement -complaisant. Où sera-t-elle, la grande nuit d’été, qui n’est si vaste, -si savoureuse et si compréhensible que parce qu’elle est déjà tout -inondée de l’ombre d’une mort inévitable et héroïque? Otez tous ces -beaux ornements à l’histoire de Roméo et de Juliette, et vous n’aurez -plus que le très simple et très ordinaire élan d’un malheureux -adolescent de noble cœur vers une jeune fille que des parents obstinés -lui refusent. Toute la poésie, toute la splendeur, toute la vie -passionnée de cet élan est faite de l’éclat, de la noblesse, du tragique -propres au milieu où il s’épanouit; et il n’est pas un baiser, un -murmure d’amour, pas un cri de colère, de douleur ou de désespoir, qui -n’emprunte sa grandeur, sa grâce, son héroïsme, sa tendresse; en un mot -toutes les images par quoi il est rendu visible, aux objets, aux êtres -qui l’entourent. Ce qui fait la beauté, la douceur d’un baiser, c’est -bien moins le baiser même, que le lieu, l’heure et les circonstances où -il se donne. Du reste, on pourrait faire les mêmes observations si l’on -supposait un homme de nos jours jaloux comme Othello, ambitieux comme -Macbeth, malheureux comme Lear, indécis, inquiet et accablé d’un devoir -effrayant et irréalisable comme Hamlet. - -Ces circonstances ne sont plus. L’aventure du Roméo moderne, à ne -considérer que les événements extérieurs qu’elle ferait naître, ne -fournirait pas la matière de deux actes. On me dira qu’un poète actuel, -voulant mettre sur la scène quelque poème d’amour analogue, est -parfaitement libre de choisir dans le passé, un milieu plus décoratif et -plus fertile en incidents héroïques et tragiques que celui où nous -vivons. Il est vrai; mais quel est le résultat de cet expédient? C’est -que des sentiments, des passions qui ont besoin pour se développer, pour -aller jusqu’au bout d’eux-mêmes, de l’atmosphère d’aujourd’hui (car les -passions et les sentiments d’un poète moderne sont, malgré lui, -entièrement, exclusivement modernes), se trouvent brusquement -transplantées dans un terrain où tout les empêche de vivre. Ils n’ont -plus la foi, et on leur impose l’espoir et la crainte de châtiments -éternels. Ils croient pouvoir compter dans leur détresse sur une foule -de forces nouvelles, enfin humaines, équitables et sûres; et les voilà -dans un siècle où tout se décide par la prière ou l’épée. Ils ont -profité, à leur insu peut-être, de toutes nos acquisitions morales, et -on les replonge brusquement dans l’abîme de jours où le moindre geste -est déterminé par des préjugés qui doivent les faire sourire ou -trembler. Que voulez-vous qu’il en advienne; et comment espérer qu’ils y -puissent subsister? - -Mais ne nous arrêtons pas davantage aux poèmes nécessairement -artificiels qui naissent de cet impossible mariage du passé et du -présent. Prenons le drame qui répond véritablement à notre réalité, -comme la tragédie grecque répondait à la réalité grecque, et le drame de -la Renaissance aux réalités de la Renaissance. Il se déroule dans une -maison moderne, entre des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Les noms -des protagonistes immatériels, qui sont les sentiments et les idées, -demeurent à peu près les mêmes qu’autrefois. On reconnaît l’amour, la -haine, l’ambition, l’envie, l’avidité, la jalousie, l’instinct de -justice, l’idée du devoir, la pitié, la bonté, le dévouement, l’apathie, -l’égoïsme, l’orgueil, la vanité, etc. Mais si les noms sont à peu près -les mêmes, à quel point l’aspect, les qualités, l’étendue, l’influence, -les habitudes intimes de ces acteurs idéaux, ne se sont-ils pas -modifiés! Ils n’ont plus une seule de leurs armes, un seul des -merveilleux ornements de jadis. Il n’y a presque plus de cris, très -rarement du sang, peu de larmes visibles. Le bonheur et le malheur des -êtres se décident dans une étroite chambre, autour d’une table, au coin -du feu. On aime, on souffre, on fait souffrir, on meurt sur place, dans -son coin; et c’est grand hasard si une porte ou une fenêtre s’entr’ouvre -un moment sous la poussée d’un désespoir ou d’une félicité -extraordinaire. Il n’y a plus de beauté accidentelle et adventice; il -n’y a plus qu’une poésie extérieure qui n’est pas encore devenue -poétique. Et quelle poésie, pour peu qu’on aille au fond des choses, -n’emprunte presque tout son charme et toute son ivresse à des éléments -extérieurs? Enfin il n’y a plus de Dieu qui élargit ou domine l’action; -il n’y a plus de destin inexorable qui forme, aux gestes les plus -insignifiants de l’homme, un fond mystérieux, tragique et solennel, une -atmosphère féconde et sombre, qui parvenait à ennoblir jusqu’à ses -crimes les moins excusables, jusqu’à ses plus misérables faiblesses. - -Il subsiste, il est vrai, un inconnu terrible; mais il est si divers, si -ondoyant, si incertain, si arbitraire, si contestable, pour peu qu’on -essaye de le préciser, qu’il est fort dangereux de l’évoquer, fort -difficile aussi de s’en servir de bonne foi pour agrandir jusqu’au -mystère les gestes, les paroles, les actions des hommes que nous -coudoyons chaque jour. C’est ainsi qu’on a essayé tour à tour de -remplacer par la problématique et redoutable énigme de l’hérédité, par -la grandiose mais improbable énigme de la justice immanente, par plus -d’une autre encore, la vaste énigme de la Providence ou de la Fatalité -de jadis. Mais ne remarque-t-on point que ces énigmes nées d’hier, -paraissent déjà plus vieilles, plus arbitraires, plus invraisemblables -que celles dont elles ont pris la place dans un accès d’orgueil? - -Dès lors où chercher la grandeur, la beauté, qui ne se trouvent plus -dans l’action visible, ni dans les paroles qui n’ont plus guère d’images -attrayantes, attendu que les paroles ne sont que des sortes de miroirs -qui reflètent la beauté de ce qui les entoure, et la beauté du monde -nouveau où nous vivons ne semble pas encore avoir envoyé ses rayons -jusqu’à ces miroirs un peu lents. Où chercher enfin cette poésie et cet -horizon qu’il est pour ainsi dire impossible de retrouver dans un -mystère qui existe toujours, mais qui s’évapore dès qu’on essaye de lui -donner un nom? - -On dirait que le drame moderne s’est confusément rendu compte de tout -cela. Ne pouvant plus s’agiter au dehors, n’ayant plus d’ornements -extérieurs, n’osant plus faire sérieusement appel à une divinité, à une -fatalité déterminées, il s’est replié sur lui-même, il a tenté de -découvrir dans les régions de la psychologie et dans celles de la vie -morale, l’équivalent de ce qu’il avait perdu dans la vie extérieure -d’autrefois. Il a descendu plus avant dans la conscience humaine; mais -ici il s’est heurté à des difficultés inattendues et singulières. - -Descendre plus avant dans la conscience humaine, cela est permis et même -ordonné au penseur, au moraliste, au romancier, à l’historien, et, à la -rigueur au poète lyrique; mais le poète dramatique ne peut à aucun prix -être un philosophe inactif ou un contemplateur. Quoi qu’on fasse, -quelque merveille qu’on puisse un jour imaginer, la loi souveraine, -l’exigence essentielle du théâtre sera toujours _l’action_. Quand le -rideau se lève, le haut désir intellectuel que nous apportons se -transforme soudain; et le penseur, le moraliste, le mystique ou le -psychologue, qui est en nous, cède la place au spectateur instinctif, à -l’homme électrisé négativement par la foule, et qui veut voir _quelque -chose se passer sur la scène_. Si étrange que soit cette transformation -ou cette substitution, elle est incontestable; elle tient évidemment à -l’influence de l’essaim humain, à une indéniable faculté de notre âme, -qui est douée d’un organe spécial, primitif et presque imperfectible, -pour penser jouir et s’émouvoir en _masse_. Il n’est alors si -admirables, si profondes paroles qui bientôt ne nous importunent, si -elles ne changent rien à la situation, si elles n’aboutissent à un acte, -si elles n’amènent un conflit décisif, si elles ne hâtent une solution -définitive. - -Mais d’où naît l’action dans la conscience de l’homme? A un premier -degré, elle naîtra de la lutte de diverses passions opposées. Mais dès -qu’elle s’élève un peu, et, à y regarder de près, dès le premier degré -même, on peut dire qu’elle ne naît guère que d’une lutte entre une -passion et une loi morale, entre un devoir et un désir. Aussi le drame -moderne s’est-il plongé avec délices dans tous les problèmes de la -morale contemporaine, et est-il permis d’affirmer qu’il s’en nourrit -presque exclusivement. - -Cela commença par les drames d’Alexandre Dumas fils, qui mettaient en -scène les conflits moraux les plus élémentaires et vivaient tout entiers -sur des interrogations telles, que le moraliste idéal qu’il faut -toujours supposer dans le spectateur, ne songe même pas à se les faire, -au cours de son existence spirituelle, tant la réponse est évidente. -Faut-il pardonner à l’épouse ou à l’époux infidèle? Est-il louable de se -venger de l’infidélité par l’infidélité? Un enfant naturel a-t-il des -droits? Le mariage d’inclination (comme on l’appelle dans ces régions) -est-il préférable au mariage d’argent? Les parents peuvent-ils -légitimement s’opposer à un mariage d’amour? Le divorce est-il fâcheux -quand un enfant est né du mariage? L’adultère de la femme est-il plus -grave que celui du mari? etc., etc... - -Au reste pour le dire en passant, tout le théâtre français -d’aujourd’hui, et une bonne partie du théâtre étranger qui n’en est que -le reflet, s’alimente exclusivement de questions de ce genre, et des -réponses gravement superflues qu’on y fait. - -Mais d’autre part, à la pointe extrême de la conscience humaine, cela se -termine dans les drames de Bjornson, d’Hauptmann et surtout dans les -drames d’Ibsen. Ici nous arrivons au bout des ressources de la -dramaturgie nouvelle. En effet, plus on descend dans la conscience de -l’homme, moins on y trouve de conflits. On ne peut descendre très avant -dans une conscience qu’à la condition que cette conscience soit très -éclairée; car il est indifférent de faire dix pas ou mille au fond d’une -âme plongée dans les ténèbres, on n’y trouvera rien d’imprévu, rien de -nouveau, les ténèbres étant partout semblables à elles-mêmes. Or, une -conscience très éclairée a des passions et des désirs infiniment moins -exigeants, infiniment plus pacifiques, plus patients, plus salutaires, -plus abstraits et plus généreux qu’une conscience ordinaire. - -De là, bien moins de luttes, et, en tout cas, des luttes bien moins -ardentes entre ces passions agrandies et assagies par le fait même -qu’elles sont plus hautes et plus vastes; car si rien n’est plus -sauvage, plus bruyant ni plus dévastateur qu’un petit ruisseau encaissé; -rien n’est plus tranquille, plus silencieux, plus bienfaisant qu’un beau -fleuve qui s’élargit. - -Et d’un autre côté, cette conscience éclairée s’inclinera devant -infiniment moins de lois, admettra infiniment moins de devoirs nuisibles -ou douteux. Il n’est pour ainsi dire pas de mensonge, d’erreur, de -préjugé, de convention, de demi-vérité, qui ne puisse prendre, et -réellement ne prenne, lorsque l’occasion s’en présente, la forme d’un -devoir dans une conscience incertaine. C’est ainsi que l’honneur au sens -chevaleresque et conjugal du mot (j’entends par ce dernier terme -l’honneur du mari qu’on fait dépendre d’une faute de la femme), la -vengeance, une sorte de pudeur maladive, l’orgueil, la vanité, la piété -envers certains dieux, mille autres illusions ont été et sont encore -l’intarissable source d’une multitude de devoirs absolument sacrés, -absolument indiscutables, pour un grand nombre de consciences -inférieures. Et ces soi-disant devoirs sont les pivots de presque tous -les drames de l’époque romantique, et de la plupart de ceux -d’aujourd’hui. Mais dans une conscience qu’une saine et vivante lumière -a suffisamment pénétrée, il devient très difficile d’acclimater un de -ces sombres devoirs impitoyables qui poussent fatalement l’homme qui le -porte, vers le malheur ou la mort. Il ne s’y trouve plus d’honneur, plus -de vengeance, plus de conventions qui réclament du sang. On n’y -rencontre plus de préjugés qui exigent des larmes, ou d’injustice qui -veuille le malheur. Il n’y règne plus de dieux qui ordonnent des -supplices, ni d’amour qui demande des cadavres. Et quand le soleil est -entré dans la conscience du sage, comme il faut espérer qu’il entrera un -jour dans la conscience de tous les hommes, on n’y distingue plus qu’un -seul devoir, qui est de faire le moins de mal possible et d’aimer les -autres comme on s’aime soi-même; et de ce devoir-là ne naissent guère de -drames. - -Aussi, voyez ce qui a lieu dans les drames d’Ibsen. On y descend parfois -très avant dans la conscience humaine; mais le drame ne demeure possible -que parce qu’on y descend avec une lumière singulière, une sorte de -lumière rouge, sombre, capricieuse et pour ainsi dire maudite, qui -n’éclaire que d’étranges fantômes. Et de fait, presque tous les devoirs -qui constituent le principe actif des tragédies d’Ibsen, sont des -devoirs non plus situés en deçà, mais au delà de la conscience sainement -éclairée; et les devoirs que l’on croit découvrir par delà cette -conscience, touchent souvent de bien près à un orgueil injuste, à une -sorte de folie chagrine et maladive. - -Il est bien entendu, pour dire ici toute ma pensée, que cette remarque -n’enlève rien à mon admiration pour le grand poète scandinave; car s’il -est vrai qu’Ibsen ajouta bien peu d’éléments salutaires à la morale -contemporaine, il est peut-être le seul qui au théâtre ait entrevu et -mis en œuvre une poésie encore désagréable mais nouvelle, et qui soit -parvenu à l’envelopper d’une sorte de beauté et de grandeur farouche et -assombrie (assurément trop farouche et assombrie pour qu’elle puisse -être générale et définitive), qui ne doit rien à la poésie des drames -violemment enluminés de l’antiquité ou de la Renaissance. - -Mais en attendant qu’il y ait dans la conscience humaine plus de -passions utiles et moins de devoirs néfastes, qu’il y ait par conséquent -sur la scène de ce monde plus de bonheur et moins de tragédies, un grand -devoir de charité et de justice, qui offusque tous les autres, subsiste -pour le moment au fond de tous les cœurs de bonne volonté. Et peut-être -est-ce de la lutte de ce devoir contre notre ignorance et notre égoïsme -que doit naître le véritable drame de ce siècle. Une fois cette étape -franchie dans la vie réelle comme sur la scène, il sera peut-être permis -de parler d’un théâtre nouveau, d’un théâtre de paix et de beauté sans -larmes. - - - - -LES SOURCES DU PRINTEMPS - - -J’ai vu de quelle façon le printemps amasse du soleil, des feuilles et -des fleurs, et se prépare longtemps d’avance à envahir le Nord. Ici, aux -bords toujours tièdes de la Méditerranée--cette mer immobile et qui -semble sous verre,--où durant les mois noirs du reste de l’Europe, il -s’est mis à l’abri des neiges et du vent, en un palais de paix, de -lumière et d’amour, il est curieux de surprendre dans la campagne -immortellement verte ses préparatifs de voyage. On voit clairement qu’il -a peur, qu’il hésite à affronter une fois de plus les grands pièges de -glace que février et mars lui tendent chaque année de l’autre côté des -montagnes. Il attend, il muse, il éprouve ses forces avant que de -reprendre la route âpre et cruelle que l’hiver hypocrite a l’air de lui -céder. Il s’arrête, il repart, il parcourt mille fois, comme un enfant -ferait du jardin des vacances, les vallées odorantes, les collines -délicates que la gelée n’a jamais effleurées de son aile. Il n’a rien à -y faire, rien à ressusciter, puisque rien n’a péri et que rien n’a -souffert, puisque toutes les fleurs de toutes les saisons y baignent -dans l’air bleu d’un éternel été. Mais il cherche des prétextes, il -s’attarde, il flânoche, il revient sur ses pas comme un jardinier -désœuvré. Il écarte les branches, caresse de son souffle l’olivier qui -frémit d’un sourire argenté, lustre l’herbe lustrée, réveille les -corolles qui ne s’endormaient pas, rappelle les oiseaux qui n’avaient -jamais fui, encourage les abeilles qui travaillent sans cesse; puis, -voyant comme Dieu que tout est bien au paradis sans tache, il s’asseoit -un instant au rebord d’une terrasse que l’oranger couronne de fleurs -régulières et de fruits de lumière et, avant de partir, jette un dernier -regard sur son œuvre de joie qu’il confie au soleil. - - * - - * * - -Je l’ai suivi, ces jours passés, aux rives du Borigo, du torrent de -Careï, au val de Gorbio, dans ces petites villes rustiques: Vintimille, -Tende, Sospel; dans ces curieux villages perchés sur les rochers: -Sainte-Agnès, Castelar, Castillon, dans cette adorable campagne, déjà -tout italienne, qui entoure Menton. On franchit quelques rues qu’anime -la vie cosmopolite et assez haïssable de la Riviera; on laisse derrière -soi le kiosque à musique municipale et perpétuelle autour de quoi -s’agglomère le Tout-Menton mondain et tuberculeux, et voici que l’on -trouve à deux pas de la foule qui le redoute comme un fléau sacré, le -silence admirable des arbres, toutes les bonnes réalités virgiliennes -des chemins creux, des fontaines claires, des réservoirs ombreux qui -dorment au flanc des monts où ils semblent attendre le reflet d’une -déesse. On gravit un sentier entre deux murs de pierre qu’éclairent les -violettes et que surmontent les étranges capuchons bruns de l’arisarum -aux feuilles si profondément vertes qu’on les croirait créées pour -symboliser la fraîcheur des citernes; et le cirque d’un vallon s’ouvre -comme une fleur humide et magnifique. A travers la gaze bleuâtre des -oliviers géants qui voilent l’horizon d’un rideau transparent de perles -scintillantes, c’est l’éblouissement harmonieux et discret de tout ce -que les hommes imaginent dans leurs rêves, peignent dans des décors qui -se croient irréels et irréalisables, lorsqu’ils veulent fixer l’idéale -allégresse d’une heure surhumaine, de quelque île enchantée, d’un -paradis perdu ou du séjour des dieux. - - * - - * * - -Il y a, tout le long des vallons de la côte, des centaines de ces -cirques qui sont comme les théâtres où se jouent, parmi le clair de lune -ou la paix des matins et des après-midi, les féeries muettes du bonheur -de la terre. Ils se ressemblent tous; et pourtant chacun d’eux révèle -une félicité différente. Chacun d’eux, comme les visages d’une troupe de -sœurs également heureuses et également belles, a un sourire -reconnaissable. Un groupe de cyprès qui purifie les lignes, un mimosa -pareil à un geyser de soufre, un bosquet d’oranger aux lourdes têtes -noires symétriquement surchargées de fruits d’or, qui proclament soudain -l’abondance royale du sol qui les nourrit; une pente de citronniers où -la nuit semble avoir amassé dans un pan de montagne, afin qu’elles y -attendent un nouveau crépuscule, les étoiles que l’aurore a cueillies, -un portique de feuillage qui s’ouvre sur la mer comme un regard profond -qui décèle tout à coup une pensée infinie, un ruisseau qui se cache -comme une larme de joie, une treille qui prévoit la pourpre des raisins, -un grand vase de pierre buvant l’eau qui s’égoutte au bout d’un roseau -vert,--rien et tout modifie l’expression du repos, de la tranquillité, -du silence azuré, de la béatitude qui jouit d’elle-même. - - * - - * * - -Mais je cherche l’hiver et la trace de ses pas. Où donc se cache-t-il? -Il devrait être ici; et comment cette fête de roses et d’anémones, d’air -tiède et de rosée, d’abeilles et d’oiseaux, ose-t-elle se dérouler avec -tant d’assurance durant les mois les plus impitoyables de son règne? Et -le printemps, que va-t-il faire, que va-t-il dire, puisque tout semble -fait, puisque tout paraît dit? Il est donc inutile et nul ne l’attend -plus? - -Non; en s’appliquant bien, on retrouve dans la vie inlassablement jeune -le travail de sa main, le parfum de son souffle plus jeune que la vie. -Ainsi, il y a là des arbres étrangers, des hôtes taciturnes, des sortes -de parents pauvres aux robes en haillons. Ils viennent de très loin, de -la région des brumes, des frimas et du vent. Ils sont dépaysés, hargneux -et méfiants. Ils n’ont pas encore compris la langue claire, adopté les -coutumes délicieuses du Midi. Ils n’ont pas voulu croire aux promesses -du ciel, et ils ont suspecté les caresses du soleil qui dès l’aube les -couvre d’un manteau de rayons plus soyeux et plus chauds que celui dont -juillet accablait leurs épaules dans les étés précaires de leur terre -natale. N’importe; à l’heure dite, quand la neige tombait à trois cents -lieues d’ici, leurs troncs ont frissonné, et malgré l’affirmation -audacieuse de l’herbe et de cent mille fleurs, malgré l’aplomb des roses -qui montent jusqu’à eux pour attester la vie, ils se sont dépouillés -pour le sommeil d’hiver. Sombres et malveillants et nus comme des morts, -ils attendent le printemps qui éclate autour d’eux; et, par une réaction -étrange et excessive, ils l’attendent plus longtemps que sous le ciel -sévère et âpre de Paris, car à Paris déjà les bourgeons commencent à -poindre. On les reconnaît çà et là parmi la foule en fête dont la danse -immobile enchante les collines. Ils ne sont pas nombreux et ils se -dissimulent: ce sont des chênes tors, des hêtres, des platanes, et c’est -la vigne même que l’on croirait mieux élevée, mieux renseignée et plus -docile, qui demeure incrédule. Ils sont là, noirs et maigres, et tels -que des malades un dimanche de Pâques, au parvis d’une église que -l’éclat du soleil a rendue transparente. Ils sont là depuis des années, -et quelques-uns peut-être depuis deux ou trois siècles; mais ils ont -dans les moelles la terreur de l’hiver. Ils ne perdront jamais -l’habitude de la mort. Ils ont trop d’expérience, ne peuvent plus -oublier et ne peuvent plus apprendre. Leur raison endurcie n’admet plus -la lumière lorsqu’elle n’arrive pas à l’heure accoutumée. Ce sont -d’âpres vieillards trop sages pour jouir d’une joie imprévue. Ils ont -tort; la sagesse ne doit pas interdire les belles imprudences. Voici, -autour des vieux, des ancêtres hostiles, tout un monde de plantes qui -ignorent l’avenir mais se donnent à lui. Elles ne vivent qu’une saison; -elles n’ont point de passé et nulle tradition, et elles ne savent rien, -sinon que l’heure est belle et qu’il en faut jouir. Pendant que leurs -aînés, leurs maîtres et leurs dieux, boudent et perdent leur temps, -elles fleurissent, elles s’aiment, elles se multiplient. Ce sont les -humbles fleurs des chères solitudes: la pâquerette qui couvre le gazon -de sa naïveté proprette et régulière, la bourrache plus bleue que le -ciel le plus bleu, l’anémone écarlate ou teintée d’aniline, la primevère -virginale, la mauve arborescente, la campanule qui agite des cloches que -personne n’entend, le romarin qui a l’air d’une petite bonne de -province, et le thym capiteux qui passe sa tête grise entre les pierres -disjointes. - -Mais avant tout c’est l’heure incomparable, l’heure diaphane et fluide -de la violette des bois. Son humilité proverbiale devient usurpatrice et -presque intolérante. Elle ne se blottit plus timidement entre les -feuilles, elle bouscule l’herbe, la domine, la voile, lui impose ses -couleurs, lui insuffle son souffle. Son sourire innombrable recouvre les -terrasses d’oliviers et de vignes, les pentes des ravins, la courbe des -vallons, d’un réseau d’allégresse innocente et suave; son parfum frais -et clair comme l’âme des sources qui coulent sous les monts, rend l’air -plus translucide, le silence plus limpide; et c’est bien, comme le dit -je ne sais quelle légende, l’haleine de la terre inondée de rosée, alors -que vierge encore elle s’éveille au soleil et se donne tout entière dans -le premier baiser de la première aurore. - - * - - * * - -Puis, aux petits jardins qui entourent les bastides, les claires -maisonnettes aux toits italiens, les bons légumes sans préjugés, sans -prétention, n’ont jamais eu de doutes, n’ont jamais eu de craintes. -Pendant que le vieux paysan, devenu pareil aux arbres qu’il cultive, -remue la terre autour des oliviers, l’épinard se prélasse, s’empresse de -verdir et ne prend aucune précaution; la fève des marais ouvre ses yeux -de jais dans son feuillage pâle et voit tomber la nuit avec placidité; -les petits pois volages s’élancent et s’allongent, couverts de papillons -immobiles et tenaces, comme si juin venait de franchir la barrière de la -ferme; la carotte rougit en se montrant au jour; les fraisiers ingénus -aspirent les aromes que midi leur prodigue en penchant vers la terre ses -urnes de saphir; la laitue s’évertue à se faire un cœur d’or où elle -veut renfermer la fraîcheur des matins et des soirs qui l’arrosent. -Seuls, les arbres fruitiers ont longtemps réfléchi; l’exemple des -légumes parmi lesquels ils vivent les poussait à se joindre à la joie -générale, mais la raide attitude de leurs aînés du Nord, des -grands-parents sortis des grandes forêts sombres, leur prêchait la -prudence. Néanmoins ils s’éveillent; eux aussi n’y tiennent plus et se -décident enfin à entrer dans la ronde de parfums et d’amour. Les pêchers -ne sont plus qu’un phénomène rose: on dirait une chair puérile et -précieuse que l’haleine de l’aube vaporise dans l’azur. Les poiriers, -les pruniers, l’amandier, le pommier, rivalisant d’ivresse, font des -efforts éblouissants; et les coudriers blonds, tels que des lustres de -Venise, et tout resplendissants d’une buée de chatons, se plantent çà et -là pour éclairer la fête. Quant aux fleurs luxueuses, qui semblent -n’avoir d’autre but qu’elles-mêmes, elles ont dès longtemps renoncé à -sonder le mystère de cet été sans bornes. Elles ne marquent plus les -saisons, elles ne comptent plus les jours, et ne sachant que faire dans -l’ardent désarroi des heures qui n’ont plus d’ombre, de peur de se -tromper et de perdre une seconde qui pourrait être belle, elles se sont -résolues à fleurir sans relâche de janvier à décembre. La nature les -approuve et, pour récompenser leur confiance au bonheur, leur beauté -généreuse et leurs excès d’amour, elle leur donne une force, un éclat, -des parfums qu’elle n’accorde jamais à celles qui se réservent et qui -craignent la vie. Voilà ce que promulguait, entre autres vérités, la -petite maison que j’ai vue aujourd’hui au versant d’une colline tout -inondée de roses, d’œillets, de résédas, d’héliotropes et de giroflées: -si bien que l’on eût dit la source débordante et engorgée de fleurs d’où -le printemps allait se déverser sur nous; tandis qu’au seuil de pierre -de la porte fermée, des courges, des cédrats, des oranges, des limons, -des figues de Barbarie, dormaient tranquillement dans l’ombre -bleuissante comme l’acier des faux et parmi le silence auguste, désert -et régulier, d’un jour immaculé. - - - - -LA MORT ET LA COURONNE - - -Les mois de juin et de juillet de l’année 1902 offrirent aux méditations -des hommes un de ces spectacles tragiques, qu’à la vérité nous -rencontrons chaque jour dans la petite vie qui nous entoure, mais qui, -comme tant de grandes choses, y passent inaperçus. Ils ne prennent leur -signification et ne fixent enfin nos regards que lorsqu’ils -s’accomplissent sur une de ces énormes scènes où s’entassent toutes les -pensées d’un peuple, et où celui-ci aime à voir sa propre existence -agrandie et solennisée par des acteurs royaux. - -«Il faut ajouter quelque chose à la vie ordinaire avant de pouvoir la -comprendre,» disait-on dans un drame moderne. Le sort y ajoutait ici la -puissance et la pompe de l’un des plus beaux trônes de la terre. Grâce à -l’éclat de cette puissance et de cette pompe, on vit exactement ce que -l’homme est en soi, et ce qu’il en demeure lorsque les imposantes lois -de la nature le mettent cruellement à nu devant leur tribunal. On apprit -aussi,--les forces de l’amour, de la pitié, de la religion et de la -science étant subitement portées à l’extrême,--on apprit aussi à mieux -connaître la valeur des secours que tout ce que nous avons acquis depuis -que nous occupons cette planète, peut fournir à notre détresse. On -assista à la lutte toujours confuse, mais aussi ardente que si elle dût -être suprême, entre les puissances diverses, physiques ou morales, -visibles ou invisibles, qui mènent aujourd’hui l’humanité. - - * - - * * - -Édouard VII, roi d’Angleterre, victime illustre d’un caprice du destin, -oscillait pitoyablement entre la couronne et la mort. D’une main ce -destin présentait à son front l’un des plus magnifiques diadèmes que les -révolutions aient épargnés; et de l’autre, il forçait ce même front -trempé des sueurs de l’agonie, à se courber sur une tombe grande -ouverte. Il prolongea sinistrement ce jeu durant plus de trois mois. - -Lorsqu’on regarde l’événement d’un point un peu plus élevé que les -hauteurs des modestes collines où évoluent les innombrables anecdotes de -la vie, il ne s’agit pas seulement ici de la tragédie d’un opulent -monarque que la nature prend aux entrailles, dans le moment où des -milliers d’hommes aspirent à mettre en sa personne, à l’abri du destin, -au-dessus de l’humanité, un peu de leurs espoirs et de leurs plus beaux -rêves. Il ne s’agit pas davantage d’approfondir le sarcasme de cette -minute où ils prétendaient à affirmer et à fonder quelque chose de -surnaturel qui s’effondrait dans ce que la nature a de plus naturel; -quelque chose qui fût contradictoire aux impitoyables lois égalitaires -de l’indifférente planète que nous occupons tous par une sorte de -distraite tolérance, quelque chose qui les rassurât et les consolât, -comme une exception admirable à leur misère, à leur fragilité. Non, il -est ici question de la tragédie essentielle de l’homme, du drame -universel et perpétuel qui se joue entre sa frêle volonté et l’énorme -force inconnue qui l’environne, entre la petite flamme de son esprit ou -de son âme, ce phénomène inexplicable de la nature, et l’immense -matière, cet autre phénomène pareillement inexplicable de la même -nature. Ce drame aux mille dénouements indécis n’a cessé de se dérouler -un seul jour depuis qu’une portion de la vie aveugle et colossale a eu -l’idée assez étrange de prendre en nous une sorte de conscience -d’elle-même. Cette fois, un hasard plus resplendissant que les autres -vint le remettre en lumière sur un sommet plus élevé qu’éclairèrent un -instant tous les désirs, tous les vœux, toutes les craintes, toutes les -incertitudes, toutes les prières, tous les doutes, toutes les illusions, -toutes les volontés, tous les regards enfin des habitants de notre globe -accourus en pensée au pied de la montagne solennelle. - - * - - * * - -Lentement, il se déroula donc là-haut; et nous pûmes compter nos -ressources. Nous eûmes l’occasion de peser dans de lumineuses balances -nos illusions et nos réalités. Toute la confiance et toute la misère de -notre espèce se trouvaient symboliquement ramassées en une heure et dans -un seul être. Allait-il être prouvé une fois de plus que les désirs, les -vœux les plus ardents, la volonté et l’amour le plus impérieux d’une -prodigieuse assemblée d’hommes sont impuissants à faire dévier d’une -ligne la plus insignifiante des lois physiques? Allait-il être établi, -une fois de plus, que lorsque nous nous trouvons en face de la nature, -ce n’est pas dans le monde moral ou sentimental, mais dans un autre, que -nous devons chercher nos armes défensives? Il est donc salutaire de -regarder avec fermeté, et d’un œil qui ne se prête plus aux prestiges, -ce qui se passa sur cette cime. - - * - - * * - -Les uns y ont vu la magnifique manifestation d’un Dieu jaloux et -tout-puissant qui nous tient dans sa main et se rit de notre pauvre -gloire; le geste dédaigneux d’une Providence trop oubliée et irritée que -l’homme ne reconnaisse pas avec plus de docilité son existence cachée et -ne pénètre pas plus aisément son énigmatique volonté. Se sont-ils -trompés? Et quels sont ceux qui ne se trompent point dans les ténèbres -où nous sommes? Mais pourquoi ce Dieu, plus parfait que les hommes, -demande-t-il de nous ce qu’un homme parfait ne demanderait point? -Pourquoi fait-il d’une foi trop volontaire, presque aveuglément -acceptée, la première, pour ainsi dire la seule et la plus nécessaire -des vertus? S’il s’irrite qu’on ne le comprenne pas, qu’on lui -désobéisse, ne serait-il pas juste qu’il se manifestât de manière que la -raison humaine, que lui-même créa avec ses admirables exigences, ne dût -pas renoncer les plus précieux, les plus indispensables de ses -privilèges pour approcher son trône? Or, ce geste-ci, comme tant -d’autres, était-il assez clair, assez significatif pour la forcer de -s’agenouiller? Pourtant, s’il aime qu’on l’adore, comme le proclament -ceux qui parlent en son nom, il lui serait facile de nous contraindre -tous à n’adorer que lui. Nous n’attendons qu’un signe irrécusable. Au -nom de ce reflet direct de sa lumière qu’il a mis au plus haut de notre -être, où brûle, avec une ardeur, avec une pureté de jour en jour plus -belles, la seule passion des certitudes et de la vérité, ne semble-t-il -pas que nous y ayons droit? - - * - - * * - -D’autres considérèrent ce roi pantelant sur les marches du plus -splendide trône qui soit encore debout, cette puissance presque infinie, -brisée, rompue, en proie aux affreux ennemis qui assaillent la chair en -détresse, la chair anéantie sous la plus éblouissante couronne que la -main invisible et moqueuse du hasard ait jamais suspendue sur un amas -confus de souffrance et d’angoisse... - -Ils y virent une nouvelle et formidable preuve de la misère, de -l’inutilité humaine. Ils allèrent répétant en eux-mêmes ce que disait -déjà si bien la sagesse antique: à savoir que nous sommes, que nous -serons probablement toujours, malgré tous nos efforts, «par rapport à la -matière moins qu’un grain de mil, et à la durée, moins qu’un tour de -vrille». Ils y découvrirent peut-être, incrédules à Dieu mais crédules à -son ombre, un mystérieux arrêt de cette mystérieuse Justice qui vient -parfois mettre un peu d’ordre dans l’histoire informe des hommes et -venger sur les rois l’iniquité des peuples... - -Ils y virent bien d’autres choses encore. Ils ne se trompaient pas; tout -cela s’y trouvait, puisque cela se trouve en nous, et que la -signification que nous accordons aux incompréhensibles actes de la force -inconnue, devient bientôt la seule réalité humaine et peuple de fantômes -plus ou moins fraternels l’indifférence et le néant qui nous entourent. - - * - - * * - -Pour nous, sans repousser ces fantômes séduisants ou terribles qui -représentent peut-être des interventions que notre instinct pressent, -bien que nos sens ne les perçoivent pas, fixons avant tout nos regards -sur les parties vraiment humaines et certaines de ce grand drame révolu. -Au centre de l’obscure nuée où s’amplifiaient, jusqu’à dépasser les -confins de ce monde terrestre, les gestes de la puissance qui -rapprochait et écartait, tour à tour, une mort solennelle et une -prestigieuse couronne, nous distinguons un homme qui va atteindre enfin -le but unique, la minute essentielle de sa vie. Soudain, un ennemi -invisible l’attaque et le terrasse. Aussitôt d’autres hommes accourent. -Ce sont les émissaires de la Science. Ils ne se demandent pas si c’est -Dieu, le Destin, le Hasard, la Justice qui vient barrer la route à la -victime qu’ils relèvent. Croyants ou incrédules dans d’autres sphères ou -dans d’autres moments, ils n’interrogent point la nuée ténébreuse. Ils -sont ici les envoyés qualifiés de la raison de notre espèce; de la -raison nue, abandonnée à elle-même et telle qu’elle erre seule dans un -univers monstrueux. Volontairement, ils éloignent d’elle imagination, -sentiments, tout ce qui ne lui appartient pas en propre. Ils n’usent que -de la partie purement, presque animalement humaine de sa flamme; comme -s’ils avaient la certitude que chaque être ne peut vaincre une force de -la nature que par la force pour ainsi dire spécifique que la nature a -mise en lui. Ainsi maniée, elle est peut-être étroite et frêle, cette -flamme, mais précise, exclusive, invincible comme celle de la lampe à -chalumeau de l’émailleur ou du chimiste. Elle est nourrie de faits, -d’observations minimes mais sûres et innombrables. Elle n’éclaire que -des points insignifiants et successifs dans l’immense inconnu; mais elle -ne s’égare pas, elle va où la dirige l’œil aigu qui la guide, et le -point qu’elle atteint est soustrait aux influences qu’on appelait -surnaturelles. Humblement, elle interrompt ou dévie l’ordre préétabli -par la nature. Il y a deux ou trois ans à peine, elle se fût dispersée -et affolée devant la même énigme. Son rayon lumineux ne s’était pas -encore fixé avec une rigidité et une obstination suffisantes sur ce -point obscur; et nous aurions dit une fois de plus que la Fatalité est -invincible. A ce coup, elle tint en suspens, durant plusieurs semaines, -l’Histoire et le Destin, et finit par les jeter hors de l’ornière -d’airain qu’ils comptaient suivre jusqu’au bout. Dorénavant, si Dieu, le -Hasard, la Justice ou quelque nom qu’on donne à l’idée cachée de -l’univers, veulent arriver à leur but, passer outre et triompher comme -autrefois, ils pourront suivre d’autres routes; mais celle-ci leur -demeure interdite. A l’avenir, ils devront éviter la fente imperceptible -mais infranchissable où veillera toujours le petit jet de flamme qui les -a détournés. - -Il se peut que cette royale tragédie nous ait définitivement prouvé que -les vœux, l’amour, la pitié, les prières, toute une portion des plus -belles forces morales de l’homme, sont impuissants en face d’une volonté -de la nature. Immédiatement, comme pour compenser la perte et maintenir -au niveau nécessaire les droits de l’esprit sur la matière, une autre -force morale, ou plutôt la même flamme qui prend une autre forme, -s’élève, resplendit et triomphe. L’homme perd une illusion pour acquérir -une certitude. Loin d’avoir descendu, il monte d’un degré parmi les -forces inconscientes. Il y a là, malgré toute la misère qui l’entoure, -un noble et grand spectacle; et de quoi rendre attentifs ceux qui -perdraient confiance aux destinées de notre espèce. - - - - -VUE DE ROME - - -Rome est probablement le lieu du monde où s’est accumulé durant vingt -siècles et où subsiste encore le plus de beauté. - -Elle n’a rien créé, si ce n’est un certain esprit de grandeur et -l’ordonnance des belles choses; mais les plus magnifiques moments de la -terre s’y sont prolongés et fixés avec une telle énergie qu’elle est le -point du globe où ils ont laissé les plus nombreuses, les plus -impérissables traces. Quand on foule son sol, on foule l’empreinte -mutilée de la déesse qui ne se montre plus aux hommes. - -La nature l’avait admirablement située à l’endroit le plus propre à -recueillir, comme dans la plus noble coupe qui se soit ouverte sous le -ciel, les joyaux des peuples qui passaient autour d’elle sur les cimes -de l’histoire. Le lieu où tombaient ces merveilles était déjà l’égal de -ces merveilles mêmes. L’azur y est limpide et somptueux. Les obscures et -profondes verdures du nord s’y marient encore aux feuillages légers et -plus clairs du midi. Les arbres les plus purs, le cyprès qui s’élance -tel qu’une prière ardente et sombre, le large pin parasol, qui semble la -pensée la plus grave et la plus harmonieuse de la forêt, le massif -chêne-vert qui prend si aisément la grâce des portiques, y ont acquis, -par une tradition séculaire, une fierté, une conscience et une solennité -qu’ils ne retrouvent nulle autre part. Qui les a vus et compris, ne les -oubliera plus et les reconnaîtrait sans peine entre les arbres analogues -d’une terre moins sacrée. Ils furent les ornements et les témoins -d’incomparables choses. Ils demeurent inséparables des aqueducs épars, -des mausolées découronnés, des arches brisées, des colonnes héroïquement -rompues qui décorent une campagne majestueuse et désolée. Ils ont pris -le style des marbres éternels qu’ils environnent de silence et de -respect. Comme ceux-ci ils savent nous dire, à l’aide de deux ou trois -lignes nettes et pourtant mystérieuses, tout ce que peut nous confesser -la tristesse d’une plaine qui porte sans fléchir les débris de sa -gloire. Ils sont et se sentent romains. - -Un cercle de montagnes aux noms sonores et augustement familiers, aux -têtes souvent chargées de neiges aussi éclatantes que les souvenirs -qu’elles évoquent, fait à la ville qui ne peut point mourir, un horizon -précis et grandiose qui la sépare du monde sans l’isoler des cieux. Et -dans l’enceinte presque déserte, au centre des places inanimées où les -dalles, les marches, les portiques multiplient l’espace et l’absence, à -tous les carrefours où veille dans le vide quelque statue blessée, parmi -les vasques, les chapiteaux, les tritons et les nymphes, une eau docile -et lumineuse, obéissant encore à des ordres reçus il y a deux mille ans, -fait à la solitude immaculée, un ornement mobile et toujours rafraîchi, -de panaches d’azur, de guirlandes de rosée, de trophées de cristal, de -couronnes de perles. On dirait que le Temps, entre ces monuments qui -croyaient le braver, n’a voulu respecter que les heures fragiles de ce -qui s’évapore et de ce qui s’écoule... - - * - - * * - -La beauté, bien que ce fût toujours une beauté empruntée, a résidé si -longtemps entre ces murs qui vont du Janicule à l’Esquilin, elle s’y est -amoncelée avec une telle persistance, que le lieu même, l’air qu’on y -respire, le ciel qui le recouvre, les courbes qui le définissent, y ont -acquis une prodigieuse puissance d’appropriation et d’ennoblissement. -Rome, comme un bûcher, purifie tout ce que, depuis sa ruine, les -erreurs, les caprices, l’extravagance et l’ignorance des hommes n’ont -cessé d’y entasser. Il a été jusqu’ici impossible de la défigurer. On -croirait même qu’il a été impossible d’y exécuter ou d’y maintenir une -œuvre qui refusât d’y dépouiller sa laideur ou sa vulgarité originelle. -Tout ce qui n’est pas conforme au style des sept collines, s’efface et -s’élimine peu à peu sous l’action du génie attentif qui a posé aux -horizons, dans le roc et le marbre des hauteurs, les principes -esthétiques de la cité. Le moyen âge, par exemple, et l’art des -primitifs y durent être plus actifs qu’en toute autre ville, puisqu’ils -se trouvaient ici au cœur même de l’univers chrétien; pourtant ils n’y -ont laissé que des traces peu sensibles, pour ainsi dire honteuses et -souterraines: ce qu’il fallait et rien de plus, pour que l’histoire du -monde, dont c’était le foyer, n’y fût pas incomplète. Par contre, les -artistes dont l’esprit était naturellement en harmonie avec celui qui -préside aux destinées de la ville éternelle: Jules Romain, les -Carraches, quelques autres, mais surtout Raphaël et Michel-Ange, y -manifestent une ampleur, une certitude, une espèce de satisfaction -instinctive et d’allégresse filiale qu’ils ne retrouvent en aucun autre -lieu. On sent qu’ils n’avaient pas à créer, mais seulement à choisir et -à fixer les formes qui affluant de toutes parts, irrévélées mais -impérieuses, ne demandaient qu’à naître. Ils ne pouvaient se tromper; -ils ne peignaient pas, au sens propre du mot; ils découvraient -simplement les images voilées qui hantaient les salles et les arcades -des palais. Les rapports entre leur art et le milieu qui lui donne -naissance sont si nécessaires, qu’exilées dans les musées ou les églises -d’autres villes, leurs œuvres ne semblent traduire qu’une conception -arbitraire, exagérément forte et décorative de la vie. C’est ainsi que -les photographies ou les copies du plafond de la chapelle Sixtine -déconcertent et demeurent presque inexplicables. Mais, entré au Vatican, -après s’être imprégné de la volonté qui émane des mille débris des -temples et des places publiques, le voyageur accepte comme un effort -sublime et naturel, l’effort démesuré de Michel-Ange. La prodigieuse -voûte où, dans une harmonieuse et grave orgie de muscles et -d’enthousiasmes, s’enlace et s’accumule un peuple de géants, devient une -arche du ciel même où se sont réflétées toutes les scènes d’énergie, -toutes les vertus ardentes dont les souvenirs s’agitent encore sous les -ruines de ce sol passionné. De même, en face de «L’incendie du Borgo», -il ne se dit pas ce qu’il se dirait s’il voyait l’admirable fresque au -Louvre ou au National-Gallery; il ne se dit pas ce que se dit par -exemple Taine: à savoir que ces grands corps nus et superbes ne sont pas -à leur affaire, que les flammes qui sortent de l’édifice ne les -inquiètent nullement, qu’ils ne songent qu’à poser comme de bons modèles -et à mettre en valeur la courbe d’une hanche ou la musculature d’une -cuisse. Non, si le visiteur s’est laissé docilement pénétrer par les -injonctions de tout ce qui l’entoure, il s’imagine volontiers que dans -ces chambres du Vatican, aussi bien que sous la voûte de la Sixtine, et -quelque différentes que soient les deux impressions, il assiste à -l’épanouissement tardif, mais logique et normal d’un art qui aurait pu -être celui de Rome. Il lui semble que l’on trouve ici la formule que le -génie trop positif des Quirites n’avait pas eu l’occasion ou la chance -de dégager. Car Rome, malgré tous ses efforts, n’avait pas réussi à -donner d’elle-même l’image essentielle qu’elle avait promise à -l’univers. Au fond, elle n’était belle que des dépouilles de la Grèce; -et le meilleur de ses mérites, ç’avait été de recueillir et de -comprendre avidement la beauté de l’art grec. Quand elle avait tenté d’y -ajouter, elle l’avait déformé sans en approprier l’expression à sa vie -personnelle. Ses peintures et ses sculptures ne répondaient que par des -sortes d’à peu près et d’ouï dire aux réalités de son existence; et son -architecture devait à ses proportions colossales la part la plus sûre -d’une originalité incertaine. On se laisse aller à ce songe que -l’harmonieux peintre d’Urbin et le vieux Buonarroti, à travers toutes -les catastrophes, à travers toutes les morts apparentes et les longs -silences de Rome, ont ressaisi une tradition latente et ininterrompue -qui n’avait cessé d’évoluer souterrainement pour aboutir à leur œuvre, -et dire enfin au monde ce que l’Empire n’avait pas su lui dire. Ils sont -plus proprement Romains, ils représentent mieux semble-t-il, le désir -inconscient et secret de cette terre latine que ne le fit la Rome des -Césars. Cette Rome avait manqué son effigie. Elle était demeurée -artificiellement hellénique; et la Grèce ne pouvait fournir à un peuple -infiniment plus vaste et très différent, les formes nécessaires à sa -conscience ornementale. Elle ne pouvait être qu’un point de départ sûr -et magnifique; mais ses statues et ses peintures, délicates, précises, -mesurées, presque menues, n’étaient pas à leur place dans ce Forum -surchargé de monuments écrasants, parmi ces thermes monstrueux, ces -cirques violents et sous les énormes et fastueuses arcades de ces -basiliques superposées. On se demande alors si les fresques de -Michel-Ange n’auraient pas répondu, après mille ans d’attente, à l’appel -de ces arcades vides; et si l’on ne peut croire qu’elles soient la -conséquence presque organique de ces colonnes et de ces marbres -impériaux? Et de même, on se dit que le plafond, les pendentifs, les -lunettes de la Farnésine et «l’_Incendie du Borgo_», illustreraient bien -mieux que les sculptures de Phidias et de Praxitèle, bien mieux aussi -que les meilleures peintures de Pompeï ou d’Herculanum, les -_Métamorphoses_ d’Ovide, les _Décades_ de Tite-Live, les poèmes d’Horace -et l’_Énéide_ de Virgile. - - * - - * * - -Mais tout cela n’est peut-être qu’illusion et le prestige de cette -puissance d’appropriation dont nous parlions plus haut. Cette puissance -est telle que tout ce qui paraît, au premier abord, le plus -contradictoire à l’idée qui règne dans ces murs, non seulement ne la -contredit point, mais contribue à la fixer et à la révéler. Il n’est pas -jusqu’au déclamatoire, innombrable et emphatique Bernin,--aussi -inconciliable qu’il est possible de l’être avec la taciturnité et la -gravité primitive de Rome,--il n’est pas jusqu’à ce Bernin, si odieux -partout ailleurs, qui ici ne soit absorbé ou justifié par le génie de la -cité et n’aide à éclaircir et à commenter, après coup, certains côtés un -peu oratoires et redondants de la grandeur romaine. - -Au surplus, une ville qui possède les Vénus du Capitole et du Vatican, -l’Ariane endormie, le Méléagre et le torse d’Hercule, les merveilles -sans nombre de musées aussi nombreux que ses palais, (pensez, par -exemple, à ce que renferme un seul de ces musées, l’un des derniers -venus, celui des Thermes); une ville dont chaque rue, presque chaque -maison recèle un fragment de marbre ou de bronze qui suffirait à faire -d’une cité nouvelle le but d’un long pèlerinage; une ville qui nous -montre le Panthéon d’Agrippa, certaines colonnes du Forum, tant de -trésors enfin que la mémoire découragée se refuse à suivre plus -longtemps l’admiration qui ne se lasse point; une ville qui nous offre -parmi ses féeries ordonnées et vivantes telle pelouse entourée de cyprès -de la villa Borghèse, telles fontaines, tels jardins éternels; une -ville, en un mot, où s’est réfugié tout le meilleur passé du seul peuple -qui cultiva la beauté comme d’autres cultivent le blé, l’olivier ou la -vigne: une pareille ville oppose à la vulgarité une résistance, passive -si l’on veut, mais invincible; et peut presque tout tolérer sans -déchoir. L’immortelle présence d’une assemblée de dieux si parfaits -qu’aucune mutilation n’a pu altérer l’eurythmie de leur corps et de leur -attitude, la protège contre ses propres erreurs et empêche que les -derniers venus parmi les hommes n’aient plus d’empire sur elle que les -barbares et le temps n’en eurent sur ces dieux mêmes[1]. - - [1] Néanmoins, la tolérance de Rome a des limites. S’il n’y a pas sur - terre d’endroit où s’acclimatent et s’adaptent plus promptement les - œuvres les plus diverses, il n’en est pas en revanche, qui rejette - plus violemment et plus irrévocablement tout ce qu’il est absolument - impossible de purifier. A ce point de vue le jugement du génie de la - cité part de certitudes uniques et définitives. Une statue, un - monument qu’il ne condamne pas avec colère, contre lequel ses - pierres, ses places, ses carrefours ne se soulèvent pas avec - indignation, est assuré du pardon de la postérité. Jusqu’ici ce - génie quoique plus d’une fois maltraité, a cependant fini par avoir - raison de tous les attentats. Mais aujourd’hui, on se demande avec - quelque inquiétude comment il s’accommodera du hideux palais de - justice qu’on élève à côté du château Saint-Ange; ce qu’il imaginera - pour faire oublier ou rendre inoffensives certaines statues du - Pincio et divers monuments patriotiques qui l’assaillent sur plus - d’un point de son territoire. - - * - - * * - -Et par eux, nous voici ramenés à ces petites villes de l’Hellade qui -découvrirent un jour et fixèrent à jamais les lois de la beauté humaine. -La beauté de la terre, à part quelques endroits ravagés par nos -mesquines industries, est demeurée sensiblement la même depuis les -siècles de Périclès et d’Auguste. La mer est toujours inviolable et -infinie. La forêt, la plaine, les moissons, les villages, la plupart des -rivières et des ruisseaux, les montagnes, les soirs et les matins, les -nuages et les astres, variables selon les climats et les latitudes, nous -apportent encore les spectacles de force ou de grâce, les harmonies -profondes et simples, les féeries compliquées et diverses qu’ils -offraient aux citoyens d’Athènes et au peuple de Rome. En ce qui -concerne la Nature, nous n’avons donc à regretter qu’assez peu de chose; -et nous avons même étendu considérablement de ce côté, la sensibilité et -la surface de nos admirations. En revanche, pour tout ce qui a trait à -la beauté particulière à l’homme, à la beauté qui est son œuvre -immédiate, nous avons, soit par excès de richesse et d’application, soit -par éparpillement de nos efforts et dispersion de nos facultés, soit -enfin par manque d’un point d’appui incontesté, perdu presque tout ce -que les anciens avaient su conquérir et fixer. Dès qu’il s’agit de notre -esthétique purement humaine, de notre propre corps et de tout ce qui s’y -rapporte, de nos gestes, de notre attitude, des objets de notre vie, de -nos maisons, de nos villes, de nos monuments, de nos jardins, on -croirait, à voir notre désarroi, nos tâtonnements et notre inexpérience, -que c’est d’hier que nous occupons cette planète, et que nous sommes -encore tout au début de la période d’adaptation. Nous n’avons plus, pour -l’œuvre de nos mains, aucune mesure commune, aucune règle acceptée, -aucune certitude. Cette beauté sûre et incontestable, que connurent les -anciens, nos peintres, nos sculpteurs, nos architectes, notre -littérature, nos vêtements, nos meubles, nos villes, nos paysages même, -la recherchent dans mille directions diverses et opposées. Si l’un de -nous crée, réunit ou rencontre quelques lignes, une harmonie de forme ou -de couleur qui révèle irrécusablement que le point décisif et mystérieux -fut touché: c’est un phénomène isolé et précaire, presque un coup de -hasard, que son auteur ni personne autre n’est capable de réitérer. - -Pourtant, durant quelques années heureuses, l’homme sut à quoi s’en -tenir sur la beauté essentiellement et spécifiquement humaine; et ses -certitudes étaient telles qu’elles emportent encore aujourd’hui notre -conviction. Le seul étalon fixe que les Égyptiens, les Assyriens, les -Perses, et toutes les civilisations antérieures, avaient vainement -cherché parmi les animaux, les fleurs, les colosses de la nature et les -rêves de l’imagination: montagnes et rochers, cavernes et forêts, -monstres et chimères, le Grec l’avait trouvé d’instinct dans la beauté -de son propre corps; et c’est de la beauté de ce corps nu et parfait que -dérive l’architecture de ses palais et de ses temples, le style de ses -demeures, la forme, les proportions et l’ornement de tous les objets -usuels de sa vie. Ce peuple chez qui la nudité et sa conséquence -naturelle: l’irréprochable harmonie des muscles et des membres, était -pour ainsi dire un devoir religieux et civique, nous a appris que la -beauté du corps humain est aussi diverse, dans sa perfection, aussi -profonde, aussi abondante, aussi spirituelle, aussi mystérieuse que la -beauté des astres ou de la mer. Tout autre idéal, tout autre étalon -égara et égarera nécessairement les efforts et les tentatives de -l’homme. Toutes autres beautés sont possibles, réelles, profondes, -diverses, complètes, mais ne partent pas de notre point central: ce sont -des roues sans moyeu. Dans tous les arts, les peuples de race -intelligente se sont éloignés ou rapprochés de la beauté indubitable, -selon qu’ils se rapprochaient ou s’éloignaient de l’habitude d’être nus. -La beauté propre de Rome, c’est-à-dire la petite portion de beauté -originale qu’elle ajouta aux dépouilles de la Grèce, est due aux -derniers restes de cette habitude. A Rome, comme nous le fait remarquer -Taine, «on s’assemblait aussi pour nager, se frotter, transpirer, même -lutter et courir, en tout cas pour regarder des lutteurs et des -coureurs. Car Rome à cet égard n’est qu’une Athènes agrandie: le même -genre de vie, les mêmes habitudes, les mêmes instincts, les mêmes -plaisirs s’y perpétuent; la seule différence est dans la proportion et -dans le moment. La cité s’est enflée jusqu’à renfermer des maîtres par -centaines de mille et des esclaves par millions; mais, de Xénophon à -Marc-Aurèle, l’éducation gymnastique et oratoire n’a point changé: ils -ont toujours des goûts d’athlètes et de parleurs, c’est dans ce sens -qu’il faut travailler pour leur plaire; c’est à des corps nus, à des -dilettantes de style, à des amateurs de décoration et de conversation, -qu’on s’adresse. Nous n’avons plus l’idée de cette vie corporelle et -païenne, oisive et spéculative: le climat est demeuré le même, mais -l’homme s’est transformé en s’habillant et en devenant chrétien.» - -Il faudrait plutôt dire que Rome à l’époque dont parle Taine, était une -Athènes intermittente et incomplète. Ce qui, là-bas, était habituel et -en quelque sorte organique, ici, n’était qu’exceptionnel et artificiel. -Le corps humain est encore cultivé et admiré; mais il est presque -toujours revêtu de la toge, et le port de la toge brouille les lignes -nettes et pures qui partaient d’une foule de statues nues et vivantes -pour s’imposer aux colonnes et aux frontons des temples. Les monuments -s’agrandissent outre mesure, se déforment et perdent peu à peu leur -harmonie humaine. L’étalon d’or est voilé pour longtemps, et ne sera -plus découvert que par quelques artistes de la Renaissance, qui est le -moment où la beauté certaine jette ses derniers feux. - - - - -FLEURS DES CHAMPS - - -Aux portes de la ville elles accueillent nos pas sur un tapis de joie -multicolore et empressée qu’elles agitent follement aux clartés du -soleil. Il est évident qu’elles nous attendaient. Dès les premiers -rayons de mars, le Perce-neige ou Cloche-d’hiver, fille héroïque des -frimas, a sonné le réveil. Alors sortent de terre, efforts encore -informes d’une mémoire endormie, de vagues fantômes, de pâles fleurs, à -peine fleurs: le Saxifrage-à-trois-doigts ou Perce-pierre, la -Bourse-à-pasteur, presque invisible; la Scille à deux feuilles, -l’Hellébore fétide ou Rose de serpent, le Tussilage-pas-d’âne, la -Lauréole empoisonnée et sombre, le Pétasite, qu’on nomme encore -lugubrement herbe à teigneux, herbe à la peste, tous et toutes de santé -chétive et suspecte, tentatives bleuâtres, rosâtres, indécises, première -fièvre de vie où la nature expulse ses malignes humeurs, captives -anémiées que relâche l’hiver, convalescentes des prisons souterraines, -essais timides et inhabiles de la lumière encore ensevelie. - -Mais bientôt celle-ci s’aventure dans l’espace; les pensées nuptiales de -la terre s’éclairent et se purifient; les ébauches disparaissent, les -demi-rêves de la nuit s’évanouissent comme un brouillard emporté par -l’aurore; et tout autour des villes où l’homme les ignore, les bonnes -fleurs rustiques commencent dans l’espace leur fête sans témoins. -Qu’importe! elles sont là, qui font déjà le miel quand leurs sœurs -orgueilleuses et stériles, qui seules ont tous nos soins, tremblent -encore au fond des serres. Elles seront là, de même, dans les prés -inondés, les sentiers défoncés et pour orner les routes avec simplicité, -quand les premières neiges couvriront la campagne. Personne ne les sème, -et personne ne les cueille. Elles survivent à leur gloire, et l’homme -les foule aux pieds. Cependant, il n’y a pas longtemps, elles -représentaient seules la joie de la nature. Il y a quelque cent ans, -avant que leurs parentes éclatantes et frileuses fussent venues des -Iles, des Indes, du Japon, ou avant que leurs propres filles, ingrates -et méconnaissables, eussent usurpé leur place, elles seules égayaient -les regards affligés, elles seules éclairaient la porte des chaumières, -le parvis du château et suivaient dans les bois les pas des amoureux. -Mais ces temps ne sont plus; elles sont détrônées. Elles n’ont conservé -de leur bonheur passé que les noms qu’elles reçurent quand elles étaient -aimées. Et ces noms montrent bien ce qu’elles furent pour l’homme: toute -sa reconnaissance, sa tendresse attentive, tout ce qu’il leur devait, -tout ce qu’elles lui donnaient, s’y trouve renfermé, comme en des perles -creuses un arome séculaire. Elles ont donc des noms de reine, de -bergère, de vierge, de princesse, de sylphide et de fée qui passent -comme une caresse, un éclair, un baiser, un murmure d’amour sur les -lèvres. Il n’est, je crois, dans notre langue, rien qui soit mieux, plus -délicatement ni plus affectueusement nommé que ces fleurs populaires. -Ici le mot habille presque toujours l’idée avec un soin, une précision -légère, un bonheur admirable. Il est comme une étoffe ornée et -transparente qui moule exactement la forme qu’elle embrasse et qui a la -nuance, le parfum et le son qui conviennent. Appelez devant vous la -Pâquerette, la Violette, le Bluet et le Coquelicot: le nom c’est la -fleur même. Quelle merveille, par exemple, que cette sorte de cri et de -crête de lumière et de joie «Coquelicot!» pour désigner la fleur -écarlate que les savants accablent de ce titre barbare: _Papaver -rhoeas_! Voyez la Primevère ou Primerole, la Pervenche, l’Anémone, la -Jacinthe des bois, la Véronique bleue, le Ne m’oubliez pas, le Liseron -des champs, l’Iris, la Campanule: leur nom les peint par des équivalents -et des analogies que les plus grands poètes ne trouvent que rarement. Il -est toute leur âme ingénue et visible. Il se cache, il se penche, il -s’élève dans l’oreille, comme celles qui le portent se dissimulent, -s’inclinent ou se dressent dans les blés et dans l’herbe. Voilà les -quelques noms que nous connaissons tous; nous ignorons les autres, bien -que leur musique décrive avec la même douceur, le même génie heureux, -des fleurs que nous voyons au bord de chaque route et dans tous les -sentiers. Ainsi, en ce moment, c’est-à-dire vers la fin du mois où le -blé mûr tombe sous la faucille, les talus des chemins sont d’un -violet pâle: c’est la douce et tendre Scabieuse qui finit de -s’épanouir,--discrète, aristocratiquement pauvre et modestement belle, -comme l’annonce son titre de pierre précieuse voilée de brume. Autour -d’elle un trésor s’éparpille: c’est la Renoncule ou Bouton d’or, qui a -deux noms comme elle a deux vies; car elle est à la fois l’innocente -vierge qui couvre le gazon de gouttes de soleil et la redoutable et -vénéneuse magicienne qui distribue la mort aux animaux distraits. C’est -encore la Mille-Feuilles et le Mille-Pertuis, petites fleurs jadis -utiles, qui s’en vont par les routes comme de silencieuses pensionnaires -en uniforme terne; le vulgaire et innombrable Séneçon des oiseaux, -son grand frère le Laiteron des champs, puis la dangereuse -Morelle noire, la Douce-Amère qui se cache, la rampante -Renouée-à-feuilles-de-patience,--toutes les espèces sans éclat, au -sourire résigné, qui portent la pratique et grisâtre livrée de l’automne -déjà pressenti. - - * - - * * - -Mais parmi celles de mars, d’avril, de mai, de juin, de juillet, -rappelez-vous les noms de fête, les syllabes printanières, les vocables -d’azur et d’aube, de clair de lune et de soleil! Voilà le Perce-Neige ou -la Cloche d’hiver, qui annonce le dégel; la Stellaire ou Collerette de -la Vierge, qui salue les premières communiantes le long des haies dont -les feuilles sont encore indécises et précaires comme une diaphane buée -verte. Voilà l’Ancolie triste et la Sauge des prés, l’Inule, la Jasione, -l’Angélique, la Nielle ou Alène; la Jotte ou Ravenelle, habillée comme -la servante d’un curé de campagne; l’Osmonde, qui est une fougère -royale; la Luzule, la Parmélie des murs, le Miroir de Vénus; l’Euphorbe -ou Esule des bois, mystérieuse et pleine d’un feu sombre; la Physalide, -dont le fruit mûrit dans une lanterne rouge; la Jusquiame, la Belladone, -la Digitale, reines empoisonneuses, Cléopâtres gazées des lieux incultes -et des bois frais. Et puis encore la Camomille, la bonne Sœur aux mille -sourires en cornette, apportant dans un bol de faïence la tisane -salutaire; la Pimprenelle et la Coronille, la Menthe froide et le -Serpolet rose, le Sainfoin et l’Euphraise, la Grande Marguerite, la -Gentiane mauve et la Verveine bleue, l’Ensérine, l’Anthémis, le Silave -des prés, le Cirse lancéolé, la Potentille, la Saladelle, la -Genistelle... On récite un poème de grâce et de lumière en les -énumérant. On leur a réservé les sons les plus aimables, les plus purs, -les plus clairs et toute l’allégresse musicale de la langue. On dirait -les _Dramatis Personæ_, les coryphées et les figurantes d’une immense -féerie, plus belle, plus imprévue et plus surnaturelle que celles qui se -déroulent dans l’île de Prospéro, à la cour de Thésée ou dans la forêt -des Ardennes. Et les jolies actrices de la comédie muette et infinie: -déesses, anges, démones, princesses et sorcières, vierges et -courtisanes, reines et pastourelles, portent aux plis de leurs noms le -magique reflet d’innombrables aurores, d’innombrables printemps -contemplés par des hommes oubliés, comme elles y portent aussi le -souvenir de milliers d’émotions profondes ou légères qu’éprouvèrent -devant elles des générations disparues sans laisser d’autre trace. - - * - - * * - -Elles sont intéressantes et incompréhensibles. On les appelle vaguement -les «Mauvaises Herbes». Elles ne servent à rien. Çà et là, -quelques-unes, dans de très vieux villages, gardent encore le prestige -de vertus contestées. Çà et là, l’une d’elles, tout au fond des bocaux -de l’apothicaire ou de l’herboriste, attend encore le passage du malade -fidèle aux infusions traditionnelles. Mais la médecine incrédule les -délaisse. On ne les cueille plus selon les rites d’autrefois; et la -science des «Simples» s’efface dans la mémoire des bonnes femmes. On -leur fait une guerre sans merci. Le paysan les craint, la charrue les -poursuit; le jardinier les hait et s’est armé contre elles d’armes -retentissantes: la bêche et le râteau, la houe et le racloir, le -sarcloir, la binette. Le long des grands chemins, leur suprême refuge, -le passant les écrase et le chariot les broie. Malgré tout, les voilà: -permanentes, assurées, pullulantes, tranquilles, et pas une ne manque à -l’appel du soleil. Elles suivent les saisons sans dévier d’une heure. -Elles ignorent l’homme qui s’épuise à les vaincre, et dès qu’il se -repose elles poussent dans ses pas. Elles subsistent, audacieuses, -immortelles, intraitables. Elles ont peuplé nos corbeilles de filles -magnifiques et dénaturées; mais elles, les mères pauvres, sont demeurées -pareilles à ce qu’elles étaient il y a cent mille ans. Elles n’ont pas -ajouté un pli à leurs pétales, déformé un pistil, altéré une nuance, -innové un parfum. Elles gardent le secret d’une mission tenace. Elles -sont les primitives et les indélébiles. Le sol leur appartient depuis -son origine. Elles représentent, en somme, une pensée invariable, un -désir obstiné, un sourire essentiel de la Terre. C’est pourquoi il est -bon de les interroger. Elles ont évidemment quelque chose à nous dire. -Et puis n’oublions pas que les premières, autant que les aubes et les -automnes, autant que les printemps et les couchants, autant que le chant -des oiseaux, autant que la chevelure, le regard et les gestes divins de -la femme, elles apprirent à nos pères qu’il y a sur ce globe des choses -inutiles et belles... - - - - -CHRYSANTHÈMES - - -Chaque année, à leur heure, qui suit celle des morts, heure suprême et -magnifique de l’automne, je vais pieusement les visiter aux lieux où me -les offre le hasard. Du reste, peu importe où nous les montre la bonne -volonté du voyage ou du séjour. Ce sont les fleurs les plus -universelles, les plus diverses, certes, mais dont les diversités et les -surprises sont, pour ainsi dire, concertées, comme celles de la mode, en -je ne sais quels paradis. Au même moment, comme pour les soies, les -dentelles, les joyaux et les chevelures, le mot d’ordre est donné, dans -le temps et l’espace, par une bouche faite de ciel et de lumière; et, -aussi dociles que les plus belles femmes, simultanément, en tous pays, -sous toutes les latitudes, elles obéissent à l’injonction sacrée. - -Il suffit donc d’entrer à l’aventure dans un de ces musées de verre où -s’étalent, sous le voile harmonieux des journées de novembre, leurs -richesses un peu funéraires. On saisit tout de suite quelle est, dans ce -monde spécial, étrange et privilégié, même parmi le monde si étrange et -si privilégié des fleurs, l’idée dominante, la beauté imposée, l’effort -consciencieux de l’année. Et l’on se demande si cette idée nouvelle est -une idée profonde et vraiment nécessaire du soleil, de la terre, de la -vie, de l’automne ou de l’homme. - - * - - * * - -Hier, je fus donc admirer l’annuelle, la douce et fastueuse cérémonie -végétale; la dernière que les neiges de décembre et janvier, telles -qu’une large bande d’apaisement, de sommeil, de silence et d’oubli, -séparent des délicieuses fêtes qui recommencent dès le renouveau, déjà -puissant quoiqu’à peine visible, de février qui cherche la lumière. - -Elles sont là, sous les vastes dômes transparents, les nobles fleurs du -mois des brumes, elles sont là, au rendez-vous royal, toutes les fées -graves de l’automne, dont il semble que, d’un mot magique, on ait -immobilisé les attitudes et les danses. Dès le premier regard, l’œil qui -les reconnaît et sut apprendre à les aimer, constate avec satisfaction -qu’elles ont activement et consciencieusement continué d’évoluer vers -leur idéal incertain. Remontez un instant à leurs modestes origines, -revoyez le pauvre bouton-d’or de naguère, l’humble rosette marron ou lie -de vin qui tristement sourit encore, au bord des routes pleines de -feuilles mortes, dans les parcimonieux jardinets de nos villages; -comparez-leur ces énormes amoncellements et ces toisons de neige, ces -disques et ces globes de cuivre rouge, ces sphères de vieil argent, ces -trophées d’albâtre et d’améthyste, ce prodigieux délire de pétales, qui -paraît vouloir épuiser jusqu’aux dernières énigmes le monde des formes -autumnales et des nuances que l’hiver confie au sein des forêts qui -s’endorment, laissez passer devant vos yeux les genres imprévus et les -espèces insolites; admirez et jugez. Voici, par exemple, la merveilleuse -famille des étoiles: étoiles plates, étoiles jaillissantes, étoiles -diaphanes, étoiles compactes et charnues, voies lactées et -constellations de la terre qui répondent à celles de l’azur. Voici les -orgueilleuses aigrettes qui attendent les diamants de la rosée; voici, -pour faire honte à nos rêves, le prestigieux poème des chevelures -irréelles: chevelures folles et miraculeuses, rayons de lune emmêlés, -buissons d’or et tourbillons de flammes, boucles de belles filles -rieuses, de nymphes poursuivies, de bacchantes passionnées, de sirènes -pâmées, de vierges froides, d’enfants joueurs, que des anges, des mères, -des faunes, des amants ont caressées de leurs mains calmes ou -frémissantes. Et puis, voici pêle-mêle les monstres inclassables: -hérissons, araignées, fritures, escaroles, ananas, pompons, rosaces, -écailles, vapeurs, souffles, jets de glace et de neige qui retombent, -beurre et lait qui ruisselle, grêle d’étincelles qui palpitent, ailes, -éclats, duvets, pulpes, chairs, caroncules, poils, bûchers et fusées, -piqûres de lumière, pluie de soufre et de feu... - - * - - * * - -A présent que les formes ont capitulé, il s’agit de conquérir la région -des couleurs interdites, des nuances réservées, que l’automne, -semble-t-il, se refuse à concéder à la fleur qui le représente. En -effet, il lui accorde prodigalement toutes les opulences du crépuscule -et de la nuit, toutes les richesses des vendanges; il met à sa -disposition tout l’œuvre mordoré de la pluie dans les bois, tout -l’argentin travail du brouillard sur les plaines, de la gelée et de la -neige dans les jardins. Il lui permet surtout de puiser à même le trésor -sans fond des feuilles mortes et de la forêt qui s’éteint. Il l’autorise -à se parer des sequins d’or, des médailles de bronze, des boucles -d’argent, des paillettes de cuivre, des plumes féeriques, de l’ambre -broyé, des topazes brûlées, des perles oubliées, des améthystes -enfumées, des grenats calcinés, de toute la joaillerie amortie mais -encore éclatante que le vent du Nord amoncelle au creux des ravins et -des sentes; mais il exige qu’elle demeure fidèle à ses vieux maîtres et -porte la livrée des mois ternes et las qui lui donnent naissance. Il -n’admet pas qu’elle les trahisse pour revêtir les costumes princiers et -chatoyants du printemps et de l’aurore; et s’il tolère parfois le rose, -ce n’est qu’à condition qu’il soit emprunté aux lèvres froides, au front -pâle de la vierge affligée et voilée qui prie sur une tombe. Il prohibe -très strictement les teintes de l’été, de la jeunesse trop ardente, de -la vie trop récente et trop sereine, de la santé trop expansive et de la -joie trop épanouie. A aucun prix il ne consent aux vermillons hilares, -aux cinabres impétueux, aux pourpres impérieux et éblouissants. Quant -aux bleus, de l’azur de l’aube à l’indigo des océans et des grands lacs, -de la pervenche à la bourrache et au pied-d’alouette, ils sont bannis -sous peine de mort. - - * - - * * - -Pourtant, grâce à quelque inadvertance de la nature, voici que la -couleur la plus extraordinaire et le plus sévèrement défendue dans le -monde des fleurs, la couleur que la corolle de l’euphorbe vénéneuse est -à peu près seule à porter dans la cité des ombelles, des pétales et des -calices, le vert, exclusivement réservé aux feuilles esclaves et -nourricières, vient de pénétrer dans l’enceinte jalousement gardée. Il -est vrai qu’il ne s’y est glissé qu’à la faveur d’une équivoque, en -traître, en espion, en transfuge livide. Il parjure le jaune et le -trempe avec crainte dans l’azur vacillant d’un rayon de lune. Il est -encore nocturne et fallacieux comme une irisation sous-marine; il ne se -révèle que par reflets, pour ainsi dire intermittents, à l’extrémité des -pétales; il est fugace et anxieux, fragile et décevant, mais indéniable. -Il a fait son entrée, il existe, il s’affirme; il va se fixer, -s’accentuer de jour en jour; et par la brèche qu’il vient de pratiquer -aux citadelles de la lumière, toutes les joies et toutes les -magnificences du prisme excommunié vont se précipiter dans le domaine -vierge, et y préparer pour nos yeux des fêtes inaccoutumées. C’est au -pays des fleurs une grande nouvelle et une mémorable conquête. - - * - - * * - -Ne croyons point qu’il soit puéril de s’intéresser ainsi aux formes -capricieuses, aux nuances inédites d’une fleur qui ne produit pas de -fruits; et ne traitons pas ceux qui cherchent à la rendre plus belle ou -plus étrange comme La Bruyère traitait jadis l’amateur de tulipes ou de -prunes. Vous rappelez-vous la jolie page? «Le fleuriste a un jardin dans -un faubourg; il y court au lever du soleil, et il en revient à son -coucher. Vous le voyez planté et qui a pris racine au milieu de ses -tulipes et devant la _Solitaire_; il ouvre de grand yeux, il frotte ses -mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vue si -belle, il a le cœur épanoui de joie; il la quitte pour l’_Orientale_; de -là, il va à la _Veuve_; il passe au _Drap d’or_; de celle-ci à -l’_Agathe_, d’où il revient enfin à la _Solitaire_, où il se fixe, où il -se lasse, où il s’assied, où il oublie de dîner; aussi est-elle nuancée, -bordée, huilée, à pièces emportées; elle a un beau vase ou un beau -calice; il la contemple, il l’admire; Dieu et la nature sont en tout -cela ce qu’il n’admire point; il ne va pas plus loin que l’oignon de sa -tulipe, qu’il ne livrerait pas pour mille écus, et qu’il donnera pour -rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront -prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une -religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa -journée: il a vu des tulipes. - -«Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d’une ample récolte, -d’une bonne vendange: il est curieux de fruits; vous n’articulez pas, -vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons, -dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont -donné avec abondance: c’est pour lui un idiome inconnu; il s’attache aux -seuls pruniers; il ne vous répond pas. Ne l’entretenez pas même de vos -pruniers, il n’a de l’amour que pour une certaine espèce; toute autre -que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à -l’arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l’ouvre, vous en -donne une moitié et prend l’autre: Quelle chair! dit-il; goûtez-vous -cela? cela est-il divin? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs; et -là-dessus ses narines s’enflent; il cache avec peine sa joie et sa -vanité par quelques dehors de modestie. O l’homme divin en effet! homme -qu’on ne peut jamais assez louer et admirer! homme dont il sera parlé -dans plusieurs siècles! que je voie sa taille et son visage pendant -qu’il vit; que j’observe les traits et la contenance d’un homme qui seul -entre les mortels possède une telle prune!» - -Eh bien! La Bruyère a tort. Ce tort, on le lui pardonne volontiers en -faveur de l’agréable fenêtre, que seul, entre tous les auteurs de son -temps, il ouvre ainsi sur les jardins inattendus du XVIIe siècle. Il -n’en reste pas moins, que c’est à son fleuriste un peu borné, à son -horticulteur un peu maniaque que nous devons nos parterres adorables, -nos légumes plus variés, plus abondants, plus savoureux, et nos fruits -de plus en plus délicieux. Regardez, par exemple, autour des -chrysanthèmes, les merveilles qui mûrissent aujourd’hui dans les -moindres jardins, parmi les longs rameaux sagement asservis des -espaliers patients et généreux. Il y a moins d’un siècle, elles étaient -inconnues et nous les devons aux efforts minimes et innombrables d’une -légion de petits chercheurs plus ou moins étriqués, plus ou moins -ridicules. C’est de cette façon que l’humanité acquiert presque toutes -ses richesses. Il n’est rien qui soit puéril dans la nature, et si l’on -se passionne pour une feuille, un brin d’herbe, une aile de papillon, un -nid, un coquillage, on enroule sa passion autour d’une petite chose qui -renferme toujours une grande vérité. Arriver à modifier l’aspect d’une -fleur, en soi c’est insignifiant, si l’on veut; mais pour peu qu’on y -réfléchisse, cela devient énorme. N’est-ce pas enfreindre ou dévier des -lois profondes, essentielles peut-être, en tout cas séculaires? N’est-ce -pas dépasser des bornes trop facilement acceptées, n’est-ce pas mêler -directement notre éphémère volonté à celles des forces éternelles? -N’est-ce pas donner l’idée d’une puissance singulière, presque -surnaturelle? Et, quoiqu’il soit prudent de se garder de rêves trop -ambitieux, cela ne permet-il point d’espérer qu’on apprendra peut-être à -éluder où à transgresser d’autres lois non moins séculaires, plus -proches de notre propre vie et bien autrement importantes? Car enfin, -tout se tient, tout se donne la main, tout obéit à d’identiques -principes invisibles, tout a les mêmes exigences, tout participe à la -même âme, à la même substance dans l’effrayante et admirable énigme; et -la plus modeste victoire remportée au sujet d’une fleur peut nous ouvrir -un jour des secrets infinis... - - * - - * * - -C’est pourquoi j’aime le chrysanthème, et c’est pourquoi je suis son -évolution avec une curiosité fraternelle. Il est, parmi les plantes -domestiques, la plante la plus soumise, la plus docile, la plus -malléable et la plus attentive que nous ayons, de longtemps, rencontrée. -Il porte des fleurs tout imprégnées de de la pensée et de la volonté de -l’homme,--déjà pour ainsi dire humaines: et si le monde des végétaux -doit nous révéler quelque jour l’un des mots que nous attendons, c’est -peut-être par cette fleur des tombes que nous apprendrons le premier -secret de l’existence, tout comme, dans un autre règne, c’est -probablement par le chien, gardien presque pensif de nos demeures, que -nous découvrirons le mystère de la vie animale... - - - - -FLEURS DÉMODÉES - - -Ce matin, en visitant mes fleurs entourées de la barrière blanche qui -les défend contre les bonnes vaches qui paissent dans l’herbage, je -revois en pensée tout ce qui s’épanouit dans les bois, dans les plaines, -les jardins, les orangeries et les serres; et je songe à ce que nous -devons au monde merveilleux que visitent les abeilles. - -Savons-nous ce que serait une humanité qui ne connaîtrait pas la fleur? -Si celle-ci n’existait pas, si elle avait toujours été cachée à nos -regards, comme le sont probablement mille spectacles non moins féeriques -qui nous environnent mais que nos yeux n’atteignent point, notre -caractère, notre morale, notre aptitude à la beauté, au bonheur, -seraient-ils bien les mêmes? Nous aurions, il est vrai, dans la nature, -d’autres magnifiques témoignages de luxe, de surabondance et de grâce; -d’autres jeux éblouissants des forces infinies: le soleil, les étoiles, -les clairs de lune, l’azur et l’océan, les aurores et les crépuscules, -la montagne et la plaine, la forêt et les fleuves, la lumière et les -arbres; et enfin, plus près de nous, les oiseaux, les pierres précieuses -et la femme. Ce sont là les ornements de notre planète. Mais, excepté -les trois derniers qui appartiennent pour ainsi dire au même sourire de -la nature, que l’éducation de notre œil serait grave, austère, presque -triste, sans l’adoucissement qu’y apportent les fleurs! Supposez un -instant que notre globe les ignore: une grande région, la plus enchantée -de notre psychologie heureuse, serait détruite, ou plutôt ne serait pas -découverte. Toute une sensibilité délicieuse dormirait à jamais au fond -de notre cœur, plus dur et plus désert, et dans notre imagination privée -d’images adorables. L’univers infini des couleurs et des nuances ne nous -eût été incomplètement révélé que par quelques déchirures du ciel. Les -harmonies miraculeuses de la lumière qui se délasse, qui invente sans -cesse de nouvelles allégresses et semble jouir d’elle-même, nous -seraient inconnues, car les fleurs ont d’abord décomposé le prisme et -formé la partie la plus subtile de nos regards. Et le jardin magique des -parfums, qui nous l’eût entr’ouvert? Quelques herbes, quelques résines, -quelques fruits, le souffle de l’aube, l’odeur de la nuit et de la mer, -nous auraient annoncé que par delà les yeux et les oreilles existait un -paradis fermé où l’air que l’on respire se change en voluptés qu’on -n’aurait pu nommer. Considérez aussi tout ce qui manquerait à la voix de -la félicité humaine! Une des cimes bénies de notre âme serait presque -muette si les fleurs, depuis des siècles, n’avaient alimenté de leur -beauté la langue que nous parlons et les pensées qui tentent de fixer -les heures les plus précieuses de la vie. Tout le vocabulaire, toutes -les impressions de l’amour sont imprégnés de leur haleine, nourris de -leur sourire. Quand nous aimons, les souvenirs de toutes les fleurs que -nous avons vues et respirées, accourent peupler de leurs délices -reconnues la conscience d’un sentiment dont le bonheur, sans elles, -n’aurait pas plus de forme que l’horizon de la mer ou du ciel. Elles ont -accumulé en nous, depuis notre enfance, et dès avant celle-ci, dans -l’âme de nos pères, un immense trésor, le plus proche de nos joies, où -nous allons puiser, chaque fois que nous voulons nous rendre plus -sensibles les minutes clémentes de la vie. Elles ont créé et répandu -dans notre monde sentimental l’atmosphère odorante où se complaît -l’amour. - - * - - * * - -C’est pourquoi j’aime surtout les plus simples, les plus vulgaires, les -plus anciennes et les plus démodées; celles qui ont derrière elles un -long passé humain, une longue suite de bonnes actions consolantes, -celles qui nous accompagnent depuis des centaines d’années et qui font -partie de nous-mêmes, puisqu’elles mirent quelque chose de leur grâce et -de leur joie de vivre dans l’âme de nos aïeux. - -Mais où se cachent-elles? Elles deviennent plus rares que celles qu’on -appelle aujourd’hui les fleurs rares. Leur existence est secrète et -précaire. Il semble que l’on soit sur le point de les perdre, et -peut-être en est-il qui viennent de disparaître, enfin découragées, dont -les graines sont mortes sous les ruines, qui ne connaîtront plus la -rosée des jardins et qu’on ne retrouvera que dans de très vieux livres, -parmi les gazons clairs des miniatures bleues ou le long des parterres -jaunis des primitifs. - -Elles sont chassées des plates-bandes et des corbeilles orgueilleuses -par d’arrogantes inconnues arrivées du Pérou, du Cap, de la Chine, du -Japon. Elles ont notamment deux impitoyables ennemis. C’est d’abord, -l’encombrant et prolifique _Bégonia tubéreux_ qui pullule dans les -parterres comme un peuple de coqs intransigeants, aux crêtes -innombrables. Il est joli, mais abusif et un peu artificiel; et quels -que soient le silence et le recueillement de l’heure, sous le soleil et -sous la lune, dans l’ivresse du jour et la paix solennelle de la nuit, -il sonne du clairon et célèbre une victoire monotone, criarde et sans -parfums. Ensuite, c’est le _Géranium double_, un peu moins indiscret, -infatigable aussi, extraordinairement courageux, et qui paraîtrait -désirable s’il était moins prodigué. A eux deux, aidés de quelques -étrangères plus sournoises et des plantes aux feuillages colorés qui -forment ces mosaïques boursouflées qui avilissent à présent les belles -lignes de la plupart de nos pelouses, ils ont peu à peu dépossédé leurs -sœurs autochtones des lieux qu’elles avaient si longtemps égayés de -leurs sourires familiers. Elles n’ont plus le droit d’accueillir l’hôte -avec de naïfs petits cris de bienvenue, dès la grille dorée du château. -Il leur est interdit de bavarder près du perron, de gazouiller dans les -vases de marbre, de chantonner au bord des pièces d’eau, de patoiser le -long des plates-bandes. On en a relégué quelques-unes au fond du -potager, dans le coin négligé, et d’ailleurs délicieux, des plantes -médicinales ou simplement aromatiques: la Sauge, l’Estragon, le Fenouil -et le Thym, vieilles servantes elles aussi congédiées et qu’on ne -nourrit plus que par une sorte de pitié ou de tradition machinale. -D’autres se sont réfugiées du côté des remises et des écuries, près de -la porte basse de la cuisine ou de la cave, s’y tassant humblement comme -des mendiantes importunes, cachant leurs robes claires parmi les -mauvaises herbes, retenant de leur mieux leurs parfums intimidés, afin -de ne pas éveiller l’attention. - -Mais là même, le _Pélargonium_ rouge d’indignation et le _Bégonia_ -cramoisi de colère sont venus surprendre et bousculer la petite troupe -inoffensive. Elles ont fui vers les fermes, les cimetières, dans les -jardinets des curés, des vieilles filles, des couvents de province; et -maintenant, ce n’est plus guère que dans l’oubli des plus anciens -villages, autour de branlantes demeures, loin des chemins de fer et des -serres impérieuses de l’horticulteur, qu’on les retrouve encore avec -leur sourire naturel; non plus l’air pourchassé, haletant et traqué, -mais tranquilles, arrivées, reposées, abondantes, insouciantes, chez -elles. Et de même qu’autrefois, au temps des diligences, du haut du mur -de pierre qui entoure la maison, à travers les barreaux de la barrière -blanche ou du seuil des fenêtres qu’anime un oiseau prisonnier, sur la -route immobile où personne ne passe, si ce n’est les puissances -éternelles de la vie, elles regardent venir le printemps et l’automne, -la pluie et le soleil, les papillons et les abeilles, le silence et la -nuit suivie du clair de lune. - - * - - * * - -Vieilles fleurs courageuses! Giroflées, Ravenelles, Violiers, Boutons -d’or! Car, de même que les fleurs des champs, dont un rien les sépare, -un rayon de beauté, une goutte de parfum, elles ont des noms charmants, -les plus doux de la langue; et chacune d’elles, comme des ex-voto -minutieux et naïfs, ou comme des médailles décernées par la gratitude -des hommes, en porte familièrement trois ou quatre. Giroflées qui -chantez parmi les murs en ruine et couvrez de lumière les pierres qui -s’attristent, Primevères des jardins, Primeroles ou Coucous, Jacinthes -d’Orient, Crocus et Cinéraires, Couronnes impériales, Violettes -odorantes, Muguets, Myosotis, Petites-Marguerites et Petites-Pervenches, -Narcisses-des-Poètes, Jeannettes, Claudinettes, Oreilles d’ours, Alysse, -Gazon turc, Anémones; c’est par vous que les mois qui précèdent les -feuilles: Février, Mars, Avril, traduisent en sourires compréhensibles -aux hommes les premières nouvelles et les premiers baisers mystérieux du -soleil. Vous êtes frêles, frileuses et pourtant effrontées comme une -idée heureuse. Vous rajeunissez l’herbe, fraîches comme l’eau qui coule -dans les coupes d’azur que l’aube vient répandre sur les bourgeons -avides, éphémères comme les songes d’un enfant qui s’éveille; presque -sauvages encore et presque spontanées, déjà marquées pourtant de l’éclat -trop précoce, du nimbe trop ardent, de la grâce trop pensive qui accable -les fleurs qui se donnent à l’homme. - - * - - * * - -Mais voici innombrables, désordonnées, multicolores, tumultueuses, ivres -d’aurores et de midis, les rondes lumineuses des filles de l’été! Jeunes -vierges aux voiles blancs et vieilles demoiselles en rubans violets, -écolières en vacances, premières communiantes, religieuses pâlies, -gamines dépeignées, commères et bigotes. Voici le Souci d’or qui crible -de clartés le vert des plates-bandes. Voici la Camomille, comme un -bouquet de neige, à côté de ses infatigables frères les -Chrysanthèmes-des-jardins qu’il ne faut pas confondre avec les -Chrysanthèmes japonais de l’automne. L’Hélianthe annuel, Tournesol, -Grand-Soleil, dominant comme un prêtre qui lève l’ostensoir, le menu -peuple en prière, s’efforce de ressembler à l’astre qu’il adore. Le -Pavot s’évertue à remplir de lumière sa tasse déchirée par le vent du -matin. Le rude Pied-d’Alouette, en blouse de paysan, qui se croit plus -beau que le ciel, méprise les Belles-de-Jour qui lui reprochent avec -aigreur d’avoir mis trop de bleu dans l’azur de ses fleurs. La -Julienne-de-Mahon, en robe de jaconas, comme les petites bonnes de -Dordrecht ou de Leyde, naïvement espiègle, a l’air de laver d’innocence -les bordures des corbeilles. Le Réséda se cache dans son laboratoire et -distille en silence des parfums qui nous donnent l’avant-goût de l’air -que l’on respire au seuil des paradis. Les Pivoines, qui ont bu avec -indiscrétion à même le soleil, éclatent d’enthousiasme et se penchent -au-devant de l’apoplexie qui s’avance. Le Lin-à-fleurs-rouges trace un -sillon sanglant qui garde les allées; et le Portulaca ou -Chevalier-d’onze-heures, cousin enrichi du pourpier, rampant comme une -mousse, s’applique à recouvrir de taffetas zinzolin, jaune soufre ou -rose chair, la terre demeurée nue au pied des hautes tiges. Le Dahlia -joufflu, un peu rond, un peu bête, taille dans le savon, le saindoux ou -la cire, ses pompons réguliers qui seront l’ornement de la fête du -village. Le vieux Phlox paternel, debout dans les massifs, prodigue les -gros rires de ses bonnes couleurs sans façon. Les Mauves-fleuries ou -Lavatères, en demoiselles sages, sentent au moindre souffle le plus -tendre incarnat des pudeurs fugitives monter à leurs corolles. La -Capucine fait de l’aquarelle ou crie comme un ara qui grimpe aux -barreaux de sa cage; et la Rose-Trémière, Althéa Roséa, Passe-rose, -Rose-à-bâton, Alcée ou Bâton-de-Jacob, montée sur ses six noms, défripe -ses cocardes d’une chair plus soyeuse que les seins d’une vierge. La -Balsamine presque transparente et la Gueule-de-loup, plus gauches, plus -timides, serrent craintivement leurs fleurs contre leurs tiges. - -Puis, dans le coin discret des anciennes familles, se pressent la -Véronique-à-longues-feuilles, la Potentille rouge, les Roses-d’Inde, -l’antique Croix-de-Malte, l’Herbe-à-la-veuve ou Scabieuse pourpre, la -Digitale qui s’élance comme une fusée triste, l’Ancolie d’Europe, -qu’on appelle encore Aiglantine, Clochette ou Colombine; la -Coquelourde-rose-du-ciel qui sur un long col grêle tend une petite face -ingénue et toute ronde pour admirer le firmament, la Lunaire cachottière -qui fabrique en secret la Monnaie du pape, ces pâles écus plats avec -lesquels, sans doute, les elfes et les fées font au clair de la lune -commerce de prestiges; enfin l’Œil-de-Faisan, la Valériane rouge ou -Barbe de Jupiter, l’Œillet-de-Poète et le vieil Œillet-des-fleuristes -que cultivait déjà dans son exil le Grand-Condé. - -A côté, au-dessus, tout autour, sur les murs, dans les haies, parmi les -treilles, le long des branches, comme un peuple de singes et d’oiseaux -en liesse, les plantes grimpantes se divertissent, font de la -gymnastique, jouent à se balancer, à perdre l’équilibre et à le -rattraper, à tomber, à voler, à regarder le vide, à dépasser les cimes, -à embrasser le ciel. C’est le Haricot d’Espagne et le Pois-de-senteur, -tout fiers de n’être plus mis au rang des légumes, c’est le Volubilis -pudique, le Chèvrefeuille dont l’odeur représente l’âme de la rosée, la -Clématite, la Glycine; tandis qu’aux fenêtres, entre les rideaux blancs, -le long de fils tendus, la Campanule nommée Pyramidale, opère de tels -miracles, lance des gerbes et tresse des guirlandes formées de mille -fleurs unanimes si prodigieusement immaculées et translucides, que ceux -qui l’aperçoivent pour la première fois, n’en croyant pas leurs yeux, -veulent toucher du doigt la bleuâtre merveille, fraîche comme un jet -d’eau, pure comme une source, irréelle comme un songe. - -Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux seigneur -des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture sortie du -potager, des fossés, des taillis, des mares et des landes, parmi les -étrangères venues on ne sait d’où, calice invariable aux six pétales -d’argent dont la noblesse remonte à celle des dieux mêmes, le Lys -immémorial dresse son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour -de lui, une zone de chasteté, de silence, de lumière. - - * - - * * - -Je les ai vues, celles que j’ai nommées, tant d’autres oubliées, toutes -réunies ainsi au jardin d’un vieux sage, le même qui m’apprit à aimer -les abeilles. Elles s’offraient aux regards en plates-bandes, en -corbeilles, en bordures symétriques, ellipses, parallélogrammes, -quinconces et losanges, entourés de buis, de briques rouges, de carreaux -de faïence, comme des matières précieuses contenues dans des réservoirs -réguliers pareils à ceux qu’on trouve aux gravures jaunies qui -illustrent les œuvres du vieux poète hollandais Jacob Cats; ou du bon -abbé Sanderus qui décrivit et dessina, vers le milieu du XVIIe siècle, -en sa _Flandria Illustrata_, tous les châteaux de Flandre, et eut soin, -en témoignage de gratitude, de surmonter d’un magnifique panache de -fumée, les cheminées des gros manoirs où l’hospitalité lui parut -plantureuse et la chère excellente. Et donc, les fleurs s’alignaient, -les unes selon les espèces, d’autres selon les formes et les nuances, -d’autres enfin mêlaient d’après les hasards toujours heureux du vent et -du soleil, les couleurs les plus hostiles et les plus meurtrières, afin -d’attester que la nature ignore les dissonances et que tout ce qui vit -crée sa propre harmonie. - -De ses douze fenêtres arrondies, aux vitres éclatantes, aux rideaux de -mousseline, aux larges volets verts, la longue maison peinte à l’huile, -rose et luisante comme un coquillage, les regardait s’éveiller dès -l’aube et secouer les diamants rapides de la rosée; puis se fermer le -soir sous les ténèbres bleues qui tombent des étoiles. On sentait -qu’elle jouissait avec intelligence de la douce féerie quotidienne, -solidement assise entre deux fossés clairs qui se perdaient au loin dans -l’immense pâturage peuplé de vaches immobiles, cependant qu’au bord de -la route, un superbe moulin, penché comme un prédicateur, de ses ailes -paternelles faisait aux passants du village des signes familiers. - - * - - * * - -Est-il sur notre terre un ornement plus doux des heures de loisir, que -la culture des fleurs? Il était beau de voir ainsi rassemblée, pour le -plaisir des yeux, autour de la demeure de mon paisible ami, la -magnifique foule qui élabore la lumière pour en tirer des couleurs -merveilleuses, du miel et des parfums. Il y trouvait traduits en joies -visibles et fixées aux portes de sa maison, les délices éparses, -fugitives et presque insaisissables de l’été, la volupté de l’air, la -clémence des nuits, l’émotion des rayons, l’allégresse des heures, les -confidences de l’aurore, le murmure et les intentions de l’espace azuré. -Il ne jouissait pas seulement de leur éclatante présence, il espérait -encore, probablement à tort, tant ce mystère est confus et profond, il -espérait encore, à force de les interroger, surprendre, grâce à elles, -je ne sais quelle loi ou quelle idée secrète de la nature, je ne sais -quelle pensée intime de l’univers qui se trahit peut-être en ces moments -ardents où il s’efforce de plaire à d’autres êtres, de séduire d’autres -vies et de créer de la beauté... - - * - - * * - -Vieilles fleurs, ai-je dit. Je me trompais. Quand on étudie leur -histoire et qu’on recherche leur généalogie, on apprend avec surprise -que la plupart, jusqu’aux plus simples et aux plus répandues, sont des -êtres nouveaux, des affranchies, des exilées, des parvenues, des -visiteuses, des étrangères. N’importe quel traité de botanique dévoilera -leurs origines. La Tulipe, par exemple, (rappelez-vous la Solitaire, -l’Orientale, l’Agathe et le Drap d’or de La Bruyère) nous est venue de -Constantinople au XVIe siècle. La Renoncule, la Lunaire, la -Croix-de-Malte, la Balsamine, le Fuschia, la Rose d’Inde ou Tagètes -Erecta, la Coquelourde-des-jardins ou Œillet de Dieu, l’Aconit bicolore, -l’Amarante-queue-de-Renard, la Rose Trémière, la Campanule Pyramidale -arrivent vers la même époque des Indes, du Mexique, de la Perse, de la -Syrie, de l’Italie. La Pensée paraît en 1613, la Corbeille d’or en 1710, -le Lin rouge en 1819, la Scabieuse pourpre en 1629, le Saxifrage -sarmenteux en 1771, la Véronique-à-longues feuilles en 1731, le Phlox -vivace est un peu plus ancien. L’Œillet de Chine fait son entrée dans -nos jardins vers l’an 1713. L’Œillet vivace est d’aujourd’hui. Le -Pourpier fleuri ne se montre qu’en 1828 et la Sauge écarlate en 1822. -L’Eupatoire bleue ou Célestine, si abondante, si populaire, ne compte -pas deux siècles. L’Immortelle-à-bractées moins encore. Le Zinnia est -tout juste centenaire. Le Haricot d’Espagne, originaire de l’Amérique du -Sud et le Pois-de-Senteur émigrant de Sicile ont un peu plus de deux -cents ans. L’Anthémis ou Marguerite en arbre, qu’on trouve dans les -villages les plus ignorés, n’est cultivée que depuis l’année 1699. La -jolie Lobélie bleue de nos bordures, c’est le Cap qui nous la donne vers -l’époque de la Révolution. L’Aster de Chine ou Reine-Marguerite porte la -date de 1731. Le Phlox annuel ou Phlox de Drummond, si vulgaire, nous -est offert par le Texas en 1835. La Lavatère à grandes fleurs, qui a -l’air si profondément indigène, si naïvement campagnard, ne s’ouvre en -nos jardins du Nord que depuis deux cent cinquante ans, et le Pétunia -depuis une vingtaine de lustres. Le Réséda, l’Héliotrope, qui le -croirait? ne sont pas bi-centenaire, le Dahlia naît en 1802 et les -Glaïeuls (_Gladiolus Gandavensis_), les Gloxinies sont d’hier. - - * - - * * - -Quelles fleurs fleurissaient donc aux jardins de nos pères? Bien peu, -sans doute, de très petites et de très humbles, qu’on distinguait à -peine de celles des chemins, des prés et des clairières. Avez-vous -remarqué la pauvreté et la monotonie, très habilement déguisées, de -l’ornementation florale des plus belles miniatures dans nos vieux -manuscrits? De même, les tableaux de nos musées, jusqu’à la fin de la -Renaissance, n’ont pour égayer les plus riches palais, les plus -merveilleux paradis, que cinq ou six types de fleurs, qu’ils répètent -sans cesse. Avant le XVIe siècle, les jardins sont presque déserts; et -plus tard, Versailles même, le splendide Versailles, n’aurait pu nous -montrer ce que montre aujourd’hui le plus pauvre village. Seules, la -Violette, la Pâquerette, le Muguet, le Souci, le Pavot, frère du -Coquelicot, quelques Crocus, quelques Iris, quelques Colchiques, la -Digitale, la Valériane, la Giroflée, la Mauve, le Pied-d’alouette, le -Bluet, l’Œillet sauvage, le Myosotis, la Rose presque encore Églantine, -et le grand Lys d’argent, ornements spontanés de nos bois et de nos -champs à l’imagination intimidée par la neige et le vent du nord, -venaient sourire à nos ancêtres. Ceux-ci, du reste, ignoraient leur -dénuement. L’homme n’avait pas encore appris à regarder autour de soi, à -jouir de la vie naturelle. Puis, vinrent la Renaissance, les grands -voyages, la découverte et l’envahissement du soleil. Toutes les fleurs -du monde, efforts heureux, beautés intimes et profondes, pensées et -volontés joyeuses de la planète, montèrent jusqu’à nous, portées sur les -rayons d’une lumière qu’on attendait du firmament et qui sortait de -notre propre terre. L’homme se hasarde hors du cloître, de la crypte, de -la ville de briques et de pierre, du morne château-fort où il avait -dormi. Il descend au jardin qui se peuple d’abeilles, de pourpre et de -parfums; il ouvre les yeux, s’étonne comme un enfant échappé aux rêves -de la nuit; et la forêt, la plaine, la mer et les montagnes, et enfin -les oiseaux et les fleurs qui parlent au nom de tous une langue plus -humaine et qu’il comprend déjà, accueillent son réveil. - - * - - * * - -Maintenant, il n’est peut-être plus de fleurs inconnues. Nous avons à -peu près retrouvé toutes les formes que la nature prête au grand songe -d’amour, au désir de beauté qui s’agite en son sein. Nous vivons, pour -ainsi dire, au milieu de ses plus tendres confidences, de ses plus -touchantes inventions. Nous prenons une part inespérée aux fêtes les -plus mystérieuses de l’invisible force qui nous anime aussi. Sans doute, -c’est en apparence peu de chose que quelques fleurs de plus dans nos -corbeilles. Elles ne sèment que quelques sourires impuissants le long -des routes qui conduisent à la mort. Il n’en est pas moins vrai que ce -sont des sourires nouveaux que ne connurent point ceux qui nous -précédèrent; et généreusement, ce bonheur récemment découvert se répand -en tous lieux, jusqu’aux portes des plus misérables demeures. Les -bonnes, les simples fleurs sont aussi heureuses et aussi éclatantes dans -l’étroit jardinet du pauvre qu’aux pelouses opulentes du château et -entourent la cabane de la beauté suprême de la terre; car la terre -jusqu’ici n’a rien produit de plus beau que la fleur. Elles achèvent de -conquérir le globe. Elles promettent déjà, en prévision des jours où les -hommes auront enfin des loisirs égaux et prolongés, l’égalité des saines -jouissances. Oui certes, c’est peu de chose; et tout est peu de chose, -si l’on considère isolément chacune de nos petites victoires. C’est peu -de chose aussi, en apparence, que quelques pensées de plus dans notre -tête, qu’un sentiment nouveau dans notre cœur; et pourtant, c’est cela -qui nous mène lentement où nous espérons d’arriver. - -Après tout, nous tenons là un fait bien réel: à savoir que nous vivons -dans un monde où les fleurs sont plus belles et plus nombreuses -qu’autrefois; et peut-être avons-nous le droit d’ajouter que les pensées -des hommes y sont plus justes et plus avides de vérité. La moindre joie -conquise et la moindre douleur abolie doivent être marquées au livre de -l’humanité. Il convient de ne négliger aucune des preuves qui confirment -que nous nous emparons des puissances anonymes, que nous commençons à -manier quelques-unes des lois qui gouvernent les êtres, que nous nous -acclimatons sur notre planète, que nous ornons notre séjour et que nous -augmentons peu à peu la surface du bonheur et de la beauté de la vie. - - - - -DE LA SINCÉRITÉ - - -Il n’y a, en amour, de bonheur durable et complet que dans l’atmosphère -translucide de la sincérité parfaite. Jusqu’à cette sincérité, l’amour -n’est qu’une épreuve. On vit dans l’attente, et les baisers et les -paroles ne sont que provisoires. Mais cette sincérité n’est praticable -qu’entre consciences hautes et exercées. Encore ne suffit-il pas que les -consciences soient telles; il faut, en outre, pour que la sincérité -devienne naturelle et nécessaire, que ces consciences soient presque -égales, de même étendue, de même qualité, et que l’amour qui les unit -soit profond. Aussi la vie de la plupart des hommes s’écoule-t-elle sans -qu’ils rencontrent l’âme avec qui ils auraient pu être sincères. - -Mais il est impossible d’être sincère avec autrui avant qu’on ait appris -à l’être envers soi-même. Cette sincérité n’est que la conscience et -l’analyse devenue presque instinctive, des mobiles de tous les -mouvements de la vie. C’est l’expression de cette conscience que l’on -peut mettre ensuite sous les yeux de l’être auprès duquel on cherche le -bonheur de la sincérité. - -Ainsi entendue, la sincérité n’a pas pour but la perfection morale. Elle -mène ailleurs, plus haut si l’on veut; en tout cas, dans des régions -plus humaines et plus fécondes. La perfection d’un caractère, telle -qu’on la comprend d’habitude, n’est trop souvent qu’une abstention -stérile, une sorte d’ataraxie, une diminution de la vie instinctive, qui -est en somme la source unique de toutes les autres vies que nous -parvenons à organiser en nous. Cette perfection tend à supprimer les -désirs trop ardents, l’ambition, l’orgueil, la vanité, l’égoïsme, -l’appétit des jouissances, en un mot, toutes les passions humaines, -c’est-à-dire tout ce qui constitue notre force vitale primitive, le fond -même de notre énergie d’existence que rien ne peut remplacer. Si nous -étouffons en nous toutes les manifestations de la vie, pour n’y -substituer que la contemplation de leurs défaites, bientôt nous n’aurons -plus rien à contempler. - -Il n’importe donc pas de n’avoir plus de passions, de vices ou de -défauts; cela est impossible tant qu’on est homme au milieu des hommes, -puisqu’on a le tort d’appeler passion, vice ou défaut ce qui fait le -fond même de la nature humaine. Il importe de connaître dans leurs -détails et leurs secrets ceux qu’on possède; et de les voir agir d’assez -haut pour qu’on puisse les regarder sans crainte qu’ils ne nous -renversent ou échappent à notre contrôle pour aller nuire -inconsidérément à nous-mêmes ou à ceux qui nous entourent. - -Dès que, de cette hauteur, on voit agir ses instincts, même les plus bas -et les plus égoïstes, pour peu qu’on ne soit pas volontairement -méchant,--et il est difficile de l’être quand l’intelligence a acquis la -lucidité et la force que suppose cette faculté d’observation,--dès qu’on -les voit agir ainsi, ils deviennent inoffensifs comme des enfants sous -l’œil de leurs parents. On peut les perdre de vue, oublier quelque temps -de les surveiller, ils ne commettront que des méfaits insignifiants; car -l’obligation où ils seront de réparer le mal qu’ils auront fait, les -rend naturellement circonspects et leur fait perdre tôt l’habitude de -nuire. - - * - - * * - -Quand on aura atteint une sincérité suffisante envers soi, il ne -s’ensuit pas que l’on doive la livrer au premier venu. L’homme le plus -franc et le plus loyal a le droit de cacher aux autres la plus grande -partie de ce qu’il pense et de ce qu’il éprouve. S’il est incertain que -la vérité que vous allez dire soit comprise, taisez-la. Elle -apparaîtrait dans les autres toute différente de ce qu’elle est en vous; -et prenant en eux l’aspect d’un mensonge, elle y ferait le même mal -qu’un mensonge véritable. Quoiqu’en puissent dire les moralistes -absolus, dès qu’on n’est plus entre consciences égales, toute vérité, -pour produire l’effet de la vérité, demande une mise au point. Jésus -Christ lui-même était obligé de mettre au point la plupart de celles -qu’il révélait à ses disciples; et s’il s’était adressé à Platon ou à -Sénèque au lieu de parler à des pêcheurs de Galilée, il leur aurait -probablement dit des choses assez différentes de celles qu’il a dites. - -Le règne de la sincérité ne commence que lorsque cette mise au point -n’est plus nécessaire. On entre alors dans la région privilégiée de la -confiance et de l’amour. C’est une plage délicieuse où l’on se retrouve -nus, où l’on se baigne ensemble aux rayons d’un soleil bienfaisant. -Jusqu’à cette heure, on avait vécu sur ses gardes comme un coupable. On -ne savait pas encore que tout homme a le droit d’être tel qu’il est; -qu’il n’y a dans son esprit et dans son cœur, pas plus que dans son -corps, nulle partie honteuse. On apprend bientôt, avec le soulagement -d’un criminel déclaré innocent, que ces parties que l’on croyait devoir -cacher sont justement les plus profondes de la force vitale. On n’est -plus seul dans le mystère de sa conscience; et les plus misérables -secrets qu’on y découvre, loin d’attrister comme naguère, font aimer -davantage la douce et ferme lumière que deux mains unies y promènent. - -Tout le mal, toutes les petitesses, toutes les défaillances qu’on se -dévoile ainsi, changent de nature dès qu’ils sont dévoilés: «et la plus -grande faute, comme le disait l’héroïne d’un drame, quand elle est -avouée dans un baiser loyal, devient une vérité plus belle que -l’innocence.»--Plus belle?--Je ne sais; mais plus jeune, plus vivante, -plus visible, plus active et plus affectueuse. - -Dans cet état, l’idée ne nous vient plus de cacher une arrière-pensée, -un arrière-sentiment vulgaire ou méprisable. Ils ne peuvent plus nous -faire rougir, puisqu’en les avouant nous les désavouons, nous les -séparons de nous-mêmes, nous prouvons qu’ils ne nous appartiennent plus, -qu’ils ne participent plus de notre vie, qu’ils ne naissent plus de la -partie active, volontaire et personnelle de notre force; mais de l’être -primitif, informe et asservi qui nous donne un spectacle amusant comme -tous les spectacles où l’on surprend le jeu des puissances instinctives -de la nature. Un mouvement de haine, d’égoïsme, de vanité niaise, -d’envie ou de déloyauté, examiné à la lumière de la sincérité parfaite, -n’est plus qu’une fleur intéressante et singulière. Cette sincérité, -comme le feu, purifie tout ce qu’elle embrasse. Elle stérilise les -ferments dangereux; et de la pire injustice, elle fait un objet de -curiosité, inoffensif comme un poison mortel dans la vitrine d’un musée. -Supposez Shylock capable de connaître et de confesser son avarice; il ne -serait plus avare, ou son avarice changerait de forme et cesserait -d’être odieuse et nuisible. - -Du reste, il n’est pas indispensable qu’on se corrige des fautes -avouées; car il y a des fautes nécessaires à notre existence et à notre -caractère. Beaucoup de nos défauts sont les racines mêmes de nos -qualités. Mais la connaissance et l’aveu de ces fautes et de ces défauts -précipite chimiquement le venin qui n’est plus au fond du cœur qu’un sel -inerte dont on peut étudier à loisir les cristaux innocents. - - * - - * * - -La vertu purificatrice de l’aveu dépend de la qualité de l’âme qui le -fait et de celle de l’âme qui l’accueille. L’équilibre établi, tous les -aveux élèvent le niveau du bonheur et de l’amour. Dès qu’ils sont -confessés, les mensonges anciens ou récents, les défaillances les plus -graves se changent en ornements inattendus, et, comme de belles statues -dans un parc, deviennent les témoins souriants et les preuves paisibles -de la clarté du jour. - -Nous désirons tous d’arriver à cette sincérité bienheureuse; mais nous -craignons longtemps que ceux qui nous aiment ne nous aiment moins si -nous leur révélons ce que nous osons à peine nous révéler à nous-même. -Il nous semble que certains aveux défigureront à jamais l’image qu’ils -se faisaient de nous. S’il était vrai qu’ils la défigurassent, ce serait -la preuve que nous ne sommes pas aimés sur le plan où nous aimons. Si -celui qui reçoit l’aveu ne peut s’élever jusqu’à nous aimer davantage -pour cet aveu, il y a malentendu dans notre amour. Ce n’est pas celui -qui fait l’aveu qui doit rougir; mais celui qui ne comprend pas encore -que par le fait même que nous avons confessé un tort nous l’avons -surmonté. Ce n’est plus nous, c’est un étranger qui se trouve à la place -où nous avons commis la faute. Celle-ci, nous l’avons éliminée de notre -substance. Elle n’entache plus que celui qui hésite à admettre qu’elle -ne nous entache plus. Elle n’a plus rien de commun avec notre vie -réelle. Nous n’en sommes plus que le témoin accidentel et non plus -responsable qu’une bonne terre n’est responsable d’une mauvaise herbe ou -un miroir du vilain reflet qui l’effleure. - - * - - * * - -Ne craignons pas davantage que cette sincérité absolue, cette double vie -transparente de deux êtres qui s’aiment, détruise l’arrière-plan d’ombre -et de mystère qui se trouve au fond de toute affection durable, ni -qu’elle tarisse le grand lac inconnu qui, au sommet de tout amour, -alimente le désir de se connaître, désir qui n’est lui-même que la forme -la plus passionnée du désir de s’aimer davantage. Non; cet arrière-plan -n’est qu’une sorte de toile mobile et provisoire qui suffit à donner aux -amours ordinaires l’illusion de l’espace infini. Enlevez-la, et derrière -elle apparaît enfin l’horizon réel avec le ciel et la mer véritables. -Quant au grand lac inconnu, on s’aperçoit bientôt qu’on n’en avait tiré -jusqu’à ce jour que quelques gouttes d’eau trouble. Il n’ouvre sur -l’amour ses sources salutaires qu’au moment de la sincérité; car la -vérité de deux êtres est incomparablement plus féconde, plus profonde et -plus inépuisable que leurs apparences, leurs réticences et leurs -mensonges. - - * - - * * - -Enfin, ne craignons pas d’épuiser notre sincérité et ne nous imaginons -point qu’il nous soit possible d’atteindre ses dernières limites. -Lorsque nous la croyons et la voulons absolue, elle n’est jamais que -relative; car elle ne peut se manifester que dans les bornes de notre -conscience, et ces bornes se déplacent chaque jour. En sorte que l’acte -ou la pensée présentée sous les couleurs que nous lui voyons au moment -de l’aveu, peut avoir une portée tout autre que celle que nous lui -attribuons aujourd’hui. De même que l’acte, la pensée ou le sentiment -que nous n’avouons pas parce que nous ne l’apercevons pas encore, peut -devenir demain, l’objet d’un aveu plus urgent et plus grave que tous -ceux que nous avions faits jusqu’à ce jour. - - - - -PORTRAIT DE FEMME - - «... Il disait que l’esprit dans cette belle personne était un - diamant, bien mis en œuvre.» - - (LA BRUYÈRE, _Fragment_.) - - -... «Elle est belle, disait-il, de cette beauté que les années altèrent -le plus lentement. Elles la transforment sans l’amoindrir et pour -remplacer des grâces trop fragiles par des charmes qui ne paraissent un -peu plus graves et un peu moins touchants que parce qu’on les sent plus -durables. Le corps promet qu’il gardera longtemps, jusqu’aux premiers -frissons de la vieillesse, les lignes pures et souples qui ennoblissent -le désir; et l’on ne sait pourquoi l’on est sûr qu’il tiendra sa -promesse. La chair, intelligente comme un regard, est sans cesse -rajeunie par l’esprit qui l’anime, et n’ose prendre un pli, déplacer une -fleur ni troubler une courbe admirée par l’amour. - - * - - * * - -«Il ne suffisait pas qu’elle fût l’amie unique et virile, la camarade -égale, la compagne la plus proche et la plus profonde de l’existence -qu’elle avait liée à la sienne. L’étoile qui la souhaitait parfaite, et -qu’elle avait appris à seconder, voulut encore qu’elle demeurât l’amante -dont on ne se lasse point. L’amitié sans amour, comme l’amour sans -amitié, sont deux demi-bonheurs qui attristent les hommes. Ils ne -jouissent de l’un que pour regretter l’autre; et ne trouvant qu’une -allégresse mutilée sur les deux cimes les plus belles de la vie, ils se -persuadent que l’âme humaine ne saurait être entièrement heureuse. - - * - - * * - -«Au sommet de sa vie veille la raison la plus pure qui puisse illuminer -un être; mais elle ne montre que la grâce et non l’effort de la lumière. -Rien ne me paraissait plus froid que la raison, avant que je l’eusse vue -jouer ainsi autour du front d’une jeune femme, comme la lampe du -sanctuaire aux mains d’une enfant rieuse et innocente. La lampe ne -laisse rien dans l’ombre; mais la rigueur de ses rayons ne franchit pas -le cercle intérieur, tandis que leurs sourires embellissent tout ce -qu’ils atteignent au dehors. - -Sa conscience est si naturelle et si saine qu’on ne l’entend pas -respirer et qu’elle semble ignorer qu’elle existe. Elle est inflexible -envers l’activité qu’elle dirige; mais avec tant d’aisance qu’elle -paraît s’arrêter pour se reposer ou se pencher sur une fleur quand elle -résiste de toutes ses forces à une pensée ou à un sentiment injuste. Un -geste, un mot naïf et enjoué, une larme qui rit, dissimule le secret de -la lutte profonde. Tout ce qu’elle acquiert a la grâce de l’instinct; et -tout ce qui est instinctif a su devenir innocent. L’instinct, selon le -mot de Balzac «s’est trempé dans la pensée»: et la pensée couvre d’une -rosée plus claire, la sensibilité. De toutes les passions de la femme, -aucune n’a péri, aucune n’est prisonnière, car toutes sont requises, les -plus humbles et les plus futiles, comme les plus grandes et les plus -dangereuses, pour former le parfum que l’amour aime à respirer. Mais -sans être captives, elles vivent dans une sorte de jardin enchanté d’où -elles ne songent plus à s’évader, où elles perdent le désir de nuire, et -où les plus petites et les plus inutiles, ne pouvant rester inactives, -amusent et font sourire les plus grandes.» - - * - - * * - -«Elle a donc, à l’état d’ornement, toutes les passions et toutes les -faiblesses de la femme; et grâce aux dieux, elle n’offre point cette -perfection mort-née qui possède toutes les vertus sans qu’un seul défaut -les anime. En quel monde imaginaire trouve-t-on une vertu qui ne soit -pas entée sur un défaut? Une vertu n’est qu’un vice qui s’élève au lieu -de s’abaisser; et une qualité n’est qu’un défaut qui sait se rendre -utile. - -«Comment aurait-elle l’énergie nécessaire si elle était dénuée -d’ambition et d’orgueil? Comment saurait-elle écarter les obstacles -injustes si elle ne possédait pas la réserve d’égoïsme proportionnée aux -légitimes exigences de sa vie? Comment serait-elle ardente et tendre si -elle n’était pas sensuelle? Comment serait-elle bonne si elle ne savait -pas être faible, et confiante si elle ne savait pas être crédule? -Comment serait-elle belle si elle ignorait les miroirs et ne cherchait à -plaire? Comment sauverait-elle la grâce de la femme si elle n’en avait -pas les innocentes vanités? Comment serait-elle généreuse si elle -n’était un peu imprévoyante? Comment serait-elle juste si elle ne savait -pas être dure? et comment courageuse si elle n’oubliait parfois la -prudence? Comment serait-elle dévouée et capable de sacrifice si elle -n’échappait jamais au contrôle de la raison glacée? - -Ce que nous appelons vertus et vices, ce sont les mêmes forces qui -passent le long d’une existence. Elles changent de nom selon le lieu où -elles se rendent: à gauche, elles tombent dans les bas-fonds de la -laideur, de l’égoïsme et de la sottise; à droite, elles montent vers les -hauts plateaux de la noblesse, de la générosité et de l’intelligence. -Elles sont bonnes ou mauvaises selon ce qu’elles font et non selon le -titre qu’elles portent.» - - * - - * * - -«Quand on nous peint les vertus d’un homme, on les représente dans -l’effort de l’action; mais celles qu’on admire dans la femme supposent -toujours un modèle immobile comme une belle statue dans une galerie de -marbre. C’est une image inconsistante, tissue de vices au repos, de -qualités inertes, d’épithètes endormies, de mouvements passifs, de -forces négatives. Elle est chaste parce qu’elle n’a pas de sens, elle -est bonne parce qu’elle ne fait de mal à personne, elle est juste parce -qu’elle n’agit point, elle est patiente et résignée parce qu’elle est -dépourvue d’énergie, elle est indulgente parce qu’on ne l’offense point, -ou pardonne parce qu’elle n’a pas le courage de résister, elle est -charitable parce qu’elle se laisse dépouiller ou que sa charité ne la -prive de rien, elle est fidèle, elle est loyale, elle est soumise, elle -est dévouée, parce que toutes ces vertus peuvent vivre dans le vide et -fleurir sur une morte. Mais qu’arrivera-t-il si l’image s’anime et sort -de sa retraite pour entrer dans une vie où tout ce qui ne prend point -part au mouvement qui l’enveloppe, devient une épave pitoyable ou -dangereuse? Est-ce encore une vertu que de rester fidèle à un amour mal -choisi ou moralement éteint, ou de demeurer soumise à un maître -inintelligent ou injuste? Suffit-il de ne pas nuire pour être bonne ou -de ne pas mentir pour que l’on soit loyale? Il y a la morale de ceux qui -se tiennent sur les rives du grand fleuve; et la morale de ceux qui -remontent le flot. Il y a la morale du sommeil et celle de l’action, la -morale de l’ombre et celle de la clarté; et les vertus de la première, -qui sont comme des vertus en creux, doivent s’élever, se tendre et -devenir des vertus en relief pour subsister dans la seconde. La matière -et les lignes demeurent peut-être identiques, mais les valeurs sont -exactement renversées. La patience, la mansuétude, la soumission, la -confiance, la renonciation, la résignation, le dévouement, le sacrifice, -fruits de la bonté passive, si on les porte tels quels dans l’âpre vie -du dehors, ne sont plus que de la faiblesse, de la servilité, de -l’insouciance, de l’inconscience, de l’indolence, de l’abandon, de la -sottise ou de la lâcheté, et doivent, pour maintenir au niveau -nécessaire la source de bonté d’où elles émanent, savoir se transformer -en énergie, en fermeté, en obstination, en prudence, en résistance, en -indignation ou en révolte. La loyauté qui n’a guère à craindre tant -qu’elle ne bouge pas, doit se garder d’être dupe et de livrer des armes -à l’ennemi. La chasteté qui attendait les yeux fermés et les mains -jointes, a le droit de se changer en passion qui saura décider et fixer -le destin. Et ainsi de suite de toutes les vertus qui ont un nom comme -de celles qui n’en possèdent pas encore. Après quoi, c’est un problème -de savoir laquelle est préférable, de la vie active ou de la passive, de -celle qui se mêle aux hommes et aux événements ou de celle qui les fuit. -Existe-t-il une loi morale qui impose l’une ou l’autre, ou bien chacun -a-t-il le droit de faire son choix selon ses goûts, son caractère, ses -aptitudes? Est-il meilleur ou pire que les vertus actives ou les -passives se trouvent au premier plan? On peut, je crois, affirmer que -les premières supposent toujours les secondes, mais que le contraire -n’est pas vrai. Ainsi, la femme dont je parle est d’autant plus capable -de dévouement et de sacrifice qu’elle a la force de détourner plus -longtemps que toute autre l’accablante nécessité de ceux-ci. Elle ne -cultivera pas dans le vide, comme moyens d’expiation ou de purification, -la tristesse et la souffrance; mais elle sait les accueillir et les -rechercher avec une naïve ardeur, pour épargner à ceux qu’elle aime, une -petite affliction ou une grande douleur qu’elle se sent la force -d’affronter seule et de vaincre en silence dans le secret de son cœur. -Que de fois je l’ai vue refouler des larmes près de jaillir sous -d’injustes reproches, tandis que ses lèvres où palpitait un sourire -angoissé, retenaient, avec un courage presque invisible, le mot qui -l’eût justifiée, mais aurait accablé celui qui la méconnaissait. Comme -Jean-Paul dit de son héroïne, «elle est de celles qui, lorsqu’on est -injuste envers elles, croient toujours que c’est elles qui ont tort». -Car, de même que tous les êtres justes et bons, elle avait naturellement -à subir les petites tyrannies et les petites méchancetés de ceux qui -flottent indécis entre le bien et le mal et se hâtent d’abuser de -l’indulgence et du pardon trop souvent obtenus. Voilà qui montre mieux -que tous les consentements inertes et éplorés, une ardente et puissante -réserve d’amour.» - -«Iphigénie, Antigone ou sœur de charité, comme toute femme, s’il le -faut, elle ne demandera pas au destin de la blesser à mort, comme pour -être à même de peser enfin dans la dernière lutte les forces peut-être -merveilleuses d’un cœur inexploré. Elle a appris à connaître leur nombre -et leur poids dans la paix et dans la certitude de sa conscience. A -moins d’une de ces épreuves où la vie nous accule aux impitoyables -parois d’une fatalité ou d’une loi naturelle sans issue, elle prendra -d’instinct une autre route pour arriver au but marqué par le devoir. En -tout cas, son dévouement et son sacrifice ne seront jamais résignés; ils -ne s’abandonneront jamais à la douceur perfide du malheur. Toujours aux -aguets, sur la défensive et pleine d’une confiance énergique, elle -cherchera jusqu’au dernier moment le point faible de l’événement qui -l’écrase. Ses larmes seront aussi pures, aussi douces que les larmes de -celles qui ne résistent pas aux injures du hasard; mais au lieu de -voiler le regard elles y appelleront et y multiplieront la lumière qui -console ou qui sauve.» - - * - - * * - -«Du reste, ajoutait-il en finissant, l’_Arténice_ que j’ai essayé de -vous peindre, paraîtra, sous les traits que je lui prête, parfaitement -odieuse ou parfaitement belle selon l’idéal que chacun de vous porte en -soi ou qu’il croit avoir rencontré. On ne s’accorde que sur les vertus -passives. Celles-ci ont, au point de vue de la peinture, un avantage -dont ne jouissent pas les autres. Il est facile d’évoquer la -résignation, l’abnégation, la pudeur virginale, l’humilité, la piété, le -renoncement, le dévouement, l’esprit de sacrifice, la simplicité, la -naïveté, la candeur, tout le groupe silencieux et souvent désolé des -forces de la femme effarouchées dans les coins sombres de la vie. L’œil -y retrouve avec attendrissement des couleurs familières et pâlies par -les siècles; et le tableau en est toujours plein d’une grâce plaintive. -Il semble que ces vertus ne puissent se tromper, et que leurs excès même -les rendent plus touchantes. Mais combien celles qui saillent, qui -s’affirment et qui luttent hors des portes ont le visage insolite et -ingrat! Un rien, une boucle qui s’égare, un pli de vêtement qui n’est -pas à sa place coutumière, un muscle qui se tend, les rend déplaisantes -ou suspectes, prétentieuses ou dures. La femme a si longtemps vécu -agenouillée dans l’ombre que nos yeux prévenus ont peine à saisir -l’harmonie des premiers gestes qu’elle ébauche en se dressant dans la -clarté du jour.» - - * - - * * - -«Mais tout ce qu’on peut dire en s’efforçant de faire le portrait intime -d’un être, ne ressemble que bien imparfaitement à l’image plus précise -que nos pensées tracent en notre esprit dans l’instant que nous en -parlons; et, à son tour, cette dernière image n’est que l’esquisse de la -grande effigie, vivante, profonde mais incommunicable, que sa présence, -comme la lumière sur la plaque sensible, a dessiné dans notre cœur. -Confrontez la dernière épreuve aux deux premières: si exactes, si -fouillées qu’on suppose celles-ci, elles n’offrent plus que les -guirlandes et les arabesques d’encadrements plus ou moins appropriés au -sujet qu’ils attendent; mais la face véritable, le personnage -authentique et total, avec le bien et le mal seuls réels qu’il renferme -sous ses vertus et ses vices apparemment réels, ne surgit de l’ombre -qu’au contact immédiat de deux vies. Les plus belles énergies et les -pires défaillances n’ajoutent ou n’enlèvent presque rien à la -mystérieuse entité qui s’affirme; et c’est la qualité même de son destin -qui se révèle. On reconnaît alors que l’existence qu’on a devant soi, et -dont toutes les possibilités cachées ne font que passer par nos yeux -pour atteindre notre âme, est vraiment ce qu’elle voudrait être; ou ne -sera jamais que ce que loyalement elle s’efforce de ne pas demeurer.» - - * - - * * - -«S’il importe beaucoup à l’amitié et à l’amour, il importe assez peu à -notre sympathie instinctive que quelqu’un soit bon ou mauvais, fasse le -bien ou le mal, pourvu que nous agrée la force secrète qui l’anime. -Cette force secrète se dévoile fréquemment dès la première rencontre; -parfois aussi nous n’apprenons à la connaître qu’après une longue -habitude. Elle n’a presque rien de commun avec les actes extérieurs ni -même avec les pensées de la personne réelle qui ne semble pas son -représentant exact, mais son interprète de hasard, au moyen duquel elle -se manifeste comme elle peut. Ainsi, nous avons tous, parmi ceux que le -va-et-vient des jours mêle à notre existence, des amis ou des compagnons -que nous n’estimons guère, qui nous ont plus d’une fois desservis et en -qui nous savons que nous ne pouvons avoir aucune confiance. Néanmoins, -nous ne parvenons pas à les mépriser comme ils le méritent ni à les -écarter de notre route. A travers et malgré tout ce qui nous sépare et -tout ce qui les défigure, une affirmation à laquelle nous avons une foi -plus solide et plus organique qu’à toutes les expériences et à tous les -raisonnements de la raison, une affirmation obscure mais invincible, -nous atteste que cet homme, dût-il nous précipiter dans les malheurs les -plus graves, n’est pas notre ennemi dans le plan général et éternel de -la vie. Il se peut qu’il n’y ait aucune sanction à ces sympathies ou à -ces antipathies; et que rien n’y réponde, soit parmi les phénomènes -visibles ou invisibles qui composent notre existence, soit parmi les -fluides connus ou inconnus qui forment et entretiennent notre santé -physique ou morale, nos sentiments de joie ou de tristesse et le milieu -mobile et très impressionnable où flotte notre destin. Il n’en reste pas -moins qu’il y a là une force indéniable et qui prend une part décisive à -l’accomplissement de notre bonheur en amitié comme en amour. Cette -troisième puissance affective n’a égard ni à l’âge ni au sexe, ni à la -beauté ni à la laideur; elle est indépendante de l’attrait physique et -des affinités de l’esprit et du caractère. Elle est comme l’atmosphère -bienfaisante et féconde où baignent cet attrait et cette affinité. Quand -cette troisième puissance, cette atmosphère vivifiante fait défaut dans -l’amour, de là viennent tous les malentendus, tous les chagrins, toutes -les déceptions qui désunissent deux êtres qui s’estiment, se comprennent -et s’aiment passionnément. Comme on ignore la nature de cette puissance, -on lui donne des noms divers et obscurs. On l’appelle l’âme, l’instinct, -l’inconscient, le subconscient, le divin même. Elle émane probablement -de l’organe indéfini qui nous relie à tout ce qui ne concerne pas -directement notre individualité; à tout ce qui la déborde dans le temps -et l’espace, dans le passé et l’avenir.» - - - - -LES RAMEAUX D’OLIVIER - - -N’oublions pas que nous vivons des jours féconds et décisifs. Il est -probable que nos descendants nous envieront l’aube que nous traversons -sans la connaître; comme nous envions ceux qui prirent part au siècle de -Périclès, aux plus beaux temps de la gloire romaine et à certaines -heures de la Renaissance italienne. Lumineuse dans le souvenir, la -magnifique poussière qui enveloppe les grands mouvements des hommes, -aveugle ceux qui la soulèvent et la respirent; leur cache la direction -de la route, et surtout la pensée, la nécessité ou l’instinct qui les -mène. - -Il importe de s’en rendre compte. Le tissu de la vie quotidienne fut à -peu près pareil dans tous les siècles où les hommes atteignirent une -certaine facilité d’existence. Ce tissu où la surface occupée par les -biens et les maux reste sensiblement la même, s’éclaire ou s’assombrit -par transparence, selon l’idée dominante de la génération qui le -déroule. Et quels que soient sa forme ou son déguisement cette idée se -réduit toujours, en dernière analyse, à une certaine conception de -l’univers. Les calamités et les prospérités individuelles ou publiques -n’ont qu’une influence passagère sur le bonheur et le malheur des -hommes, tant qu’elles ne modifient point au sujet de leurs dieux, de -l’infini, de l’inconnu et de l’économie du monde, les idées générales -qui les éclairent et les nourrissent. C’est donc là, plutôt que dans les -guerres ou les troubles civils, qu’il nous faut regarder pour savoir si -une génération a passé dans l’ombre ou la lumière, dans la détresse ou -dans la joie. C’est là que nous voyons pourquoi tel peuple qui essuya -bien des revers nous a laissé d’innombrables témoignages de beauté et -d’allégresse, tandis que tel autre, naturellement riche ou souvent -victorieux, ne nous a légué que les monuments d’une vie morne et -terrifiée. - - * - - * * - -Nous sortons, (pour ne parler que des trois ou quatre derniers siècles -de la civilisation actuelle) nous sortons de la grande période -religieuse. Durant cette période, malgré les espérances d’outre-tombe, -la vie humaine se détacha sur un fond assez sombre et assez menaçant. Il -est vrai que reculant chaque jour davantage, ce fond laissait les mille -rideaux mobiles et diversement nuancés de l’art et de la métaphysique -s’interposer assez librement entre les derniers hommes et ses plis -effacés. On oubliait un peu son existence. Il n’apparaissait plus qu’aux -heures des grandes déchirures. Cependant il existait toujours à l’état -immanent, donnant à l’atmosphère et au paysage une couleur uniforme; et -à la vie humaine une signification diffuse qui imposait une sorte de -patience provisoire aux questions trop pressantes. - -Aujourd’hui, ce fond s’en va par lambeaux. Qu’y a-t-il à sa place qui -prête à l’horizon une forme visible, une signification nouvelle? - -L’axe illusoire sur lequel l’humanité croyait évoluer s’est brusquement -rompu; et l’immense plateau qui porte les hommes, après avoir oscillé -quelque temps dans nos imaginations alarmées, s’est tranquillement remis -à tourner sur le pivot réel qui l’avait toujours soutenu. Rien n’est -changé qu’un de ces mots inexpliqués dont nous recouvrons les choses que -nous ne comprenons point. Jusqu’ici le pivot du monde nous semblait -formé de puissances spirituelles; aujourd’hui, nous sommes convaincus -qu’il est composé d’énergies purement matérielles. Nous nous flattons -qu’une grande révolution s’est accomplie au royaume de la vérité. En -fait, il n’y a eu, dans la république de notre ignorance, qu’une -permutation d’épithètes, une sorte de coup d’état verbal, les termes -«esprit» et «matière» n’étant que les attributs interchangeables du même -inconnu. - - * - - * * - -Mais s’il est vrai, qu’en elles-mêmes, ces épithètes ne devraient avoir -qu’une importance littéraire, puisque l’une et l’autre sont probablement -inexactes et ne représentent pas plus la réalité que l’épithète -«Atlantique» ou «Pacifique» appliquée à l’océan ne représente celui-ci, -elles n’en ont pas moins, selon que l’on s’attache exclusivement à la -première ou à la seconde, sur notre avenir, sur notre morale, et partant -sur notre bonheur, une influence prodigieuse. Nous errons autour de la -vérité, sans autre guide que des hypothèses qui allument en guise de -torches quelques mots fumeux mais magiques, et ces mots deviennent -bientôt pour nous des entités vivantes qui se mettent à la tête de notre -activité physique, intellectuelle et morale. Si nous croyons que -l’esprit dirige l’univers, toutes nos recherches et toutes nos -espérances se concentrent sur notre propre esprit, ou plutôt sur les -facultés verbales et imaginatives de celui-ci; et nous nous adonnons à -la théologie et à la métaphysique. Sommes-nous persuadés que le dernier -mot de l’énigme se trouve dans la matière, nous nous attachons -exclusivement à l’interroger et nous n’accordons plus notre confiance -qu’aux sciences expérimentales. Nous commençons cependant à reconnaître -que «matérialisme» et «spiritualisme» ne sont que les deux noms opposés -mais identiques de notre angoisse impuissante à comprendre[2]. -Néanmoins, chacune des deux méthodes nous entraîne en un monde moral qui -semble appartenir à une planète différente. - - [2] «L’axiome fondamental de ma philosophie spéculative, dit Huxley, - est que matérialisme et spiritualisme sont les pôles opposés de la - même absurdité, absurdité qui consiste à nous imaginer que nous - pouvons connaître quelque chose touchant l’esprit et la matière.» - - * - - * * - -Négligeons les conséquences accessoires. Le grand avantage de -l’interprétation spiritualiste c’est qu’elle donne à notre vie une -morale, un but et une signification imaginaires mais très supérieurs à -ceux que lui proposent nos instincts incultes. Le spiritualisme plus ou -moins incroyant d’aujourd’hui s’éclaire encore du reflet de cet -avantage, et garde une foi profonde, bien qu’assez informe, à la -suprématie finale et au triomphe indéterminé de l’esprit. - -Au contraire, l’autre interprétation ne nous offre aucune morale, aucun -idéal supérieurs à l’instinct, aucun but situé hors de nous; ni d’autre -horizon que le vide. Ou bien, si l’on pouvait tirer une morale de la -seule théorie synthétique qui soit née des innombrables constatations -expérimentales et fragmentaires qui forment la masse imposante mais -muette des conquêtes de la science, j’entends de la théorie -évolutionniste, ce serait l’effroyable et monstrueuse morale de la -nature; c’est-à-dire l’adaptation de l’espèce au milieu, le triomphe du -plus fort et tous les crimes nécessaires de la lutte pour la vie. Or, -cette morale, qui paraît bien être, en attendant une autre certitude, la -morale essentielle de toute vie terrestre, puisqu’elle anime les actions -des hommes agiles et éphémères aussi bien que les lents mouvements des -cristaux immortels, cette morale deviendrait rapidement fatale à -l’humanité si elle était pratiquée à l’extrême. Toutes les religions, -toutes les philosophies, les conseils des dieux et des sages, n’ont eu -d’autre but que d’introduire dans ce milieu trop ardent, et qui, s’il -était pur, dissolverait probablement notre espèce, des éléments qui en -atténuaient la virulence. C’était notamment la foi en des dieux justes -et redoutables, l’espoir de récompenses et la crainte de châtiments -éternels. C’étaient encore les matières neutres et les antidotes, -auxquels, avec une prévoyance assez curieuse, la nature avait réservé -une place dans notre propre cœur, je veux dire la bonté, la pitié, le -sens de la justice. - -En sorte que ce milieu intolérant et exclusif, qui devrait être notre -milieu naturel et normal, n’a jamais été pur, et ne le sera probablement -jamais. Quoiqu’il en soit, l’état dans lequel il se trouve aujourd’hui -offre un spectacle étrange et digne d’attention. Il s’agite, il -bouillonne et se précipite comme un liquide dans lequel le hasard vient -de laisser tomber quelques gouttes d’un réactif inconnu. Les principes -pondérateurs qu’y avaient ajoutés les religions s’évaporent et -s’éliminent peu à peu par le haut, tandis que dans le bas ils se -coagulent en une masse épaisse et inactive. Mais à mesure qu’ils -disparaissent, les antidotes purement humains, bien que profondément -oxydés par l’élimination des éléments religieux, acquièrent plus de -vigueur et semblent s’évertuer à maintenir le titre du mélange où -l’espèce humaine est cultivée par un destin obscur. En attendant des -auxiliaires encore innomés, ils occupent la place abandonnée par les -forces qui s’évaporent. - - * - - * * - -N’est-il pas surprenant, tout d’abord, que malgré l’affaiblissement du -sentiment religieux, et l’influence que cet affaiblissement devrait -avoir sur la raison humaine, puisqu’elle ne voit plus d’intérêt -surnaturel à faire le bien; et que l’intérêt naturel qu’il y a à le -faire est assez discutable, n’est-il pas surprenant que la somme de -justice et de bonté et la qualité de la conscience générale, loin de -s’amoindrir se soient incontestablement élevées? Je dis -incontestablement, bien qu’il ne soit pas douteux qu’on le contestera. -Il faudrait, pour l’établir, passer en revue toute l’histoire, tout au -moins celle de ces derniers siècles; comparer la situation des -malheureux d’autrefois à celle des malheureux d’aujourd’hui; placer à -côté du total des injustices d’hier, le total des injustices actuelles; -confronter l’état du serf, du demi-serf, du paysan, de l’ouvrier des -anciens régimes à celui de notre travailleur; superposer l’indifférence, -l’inconscience, la tranquille et dure certitude de ceux qui possédaient -naguère, à la sympathie, à l’inquiétude pleine de reproches, aux -hésitations de ceux qui possèdent à présent. Tout ceci exigerait une -étude détaillée et fort longue; mais je pense qu’une intelligence de -bonne foi accordera sans peine qu’il y a, non seulement dans le désir -des hommes, ce qui paraît certain, mais en fait, malgré de trop réelles -et trop innombrables misères, un peu plus de justice, de solidarité, de -sympathie et d’espérances... - -A quelle religion, à quelles pensées, à quels éléments nouveaux faut-il -attribuer cette amélioration illogique de notre atmosphère morale? Il -est difficile de le préciser; car s’il est certain qu’ils commencent -d’agir d’une manière très sensible, ils sont encore trop récents, trop -amorphes, trop peu fixés pour qu’on les puisse qualifier. - - * - - * * - -Essayons néanmoins de démêler quelques indices; et constatons en premier -lieu que notre conception de l’univers s’est profondément et très -efficacement modifiée; et surtout qu’elle tend à se modifier de plus en -plus rapidement. Sans qu’on s’en rende compte, chacune des découvertes -si nombreuses de la science,--qu’il s’agisse de l’histoire, de -l’anthropologie, de la géographie, de la géologie, de la médecine, de la -physique, de la chimie, de l’astronomie, etc.,--altère notre atmosphère -accoutumée et ajoute quelque chose d’essentiel à une image que nous ne -distinguons pas encore, mais qui nous surplombe, occupe tout l’horizon -et que nous pressentons énorme. Les traits en sont épars comme ces -illuminations que l’on voit dans les fêtes nocturnes. Un fronton, une -colonnade, une coupole, un portique incohérents apparaissent brusquement -dans le ciel. On ne sait ce qu’ils signifient, à quoi ils appartiennent. -Ils flottent absurdement dans l’éther immobile; ce sont des songes -inconsistants dans le firmament calme. Mais soudain, une petite ligne de -lumière serpente dans l’azur, relie en un clin d’œil la coupole aux -colonnes, le portique au fronton, les degrés à la terre; et l’édifice -inattendu, comme s’il jetait au loin un masque de ténèbres, s’affirme et -s’explique dans la nuit. - -C’est cette petite ligne de lumière, cette ondulation décisive, ce trait -de feu général et complémentaire qui manque encore dans la nuit de notre -intelligence. Mais on sent qu’il existe, qu’il est là, dessiné en ombre -dans l’obscurité, qu’un rien, une étincelle, partie d’on ne sait quelle -science, suffira à l’allumer et à donner un sens infaillible et précis à -nos pressentiments immenses et à toutes les notions dispersées qui -s’égarent dans le néant inconnaissable. - - * - - * * - -En attendant, ce néant,--séjour de notre ignorance,--qui, après le -départ des idées religieuses, avait paru effroyablement vide, se peuple -peu à peu de figures vagues mais énormes. A chaque fois que se dresse -une de ces formes nouvelles, l’étendue sans limites où elle vient se -mouvoir, augmente dans des proportions sans limites à leur tour; car les -bornes de l’illimité évoluent sans cesse dans notre imagination. Certes, -les dieux que conçurent certaines religions positives furent parfois -très grands. Le Dieu juif et chrétien, par exemple, s’affirmait -incommensurable, contenait toute chose, et les premiers de ses attributs -étaient l’éternité et l’infinité. Mais l’infini est une notion abstraite -et ténébreuse qui ne prend vie et ne s’éclaire que par le déplacement de -frontières que l’on recule de plus en plus dans le fini. Il constitue -une étendue sans forme dont nous ne pouvons prendre conscience que grâce -à quelques phénomènes qui surgissent sur des points de plus en plus -éloignés du centre de notre imagination. Il n’a d’efficace que par la -multiplicité des faces, pour ainsi dire tangibles et positives de -l’inconnu qu’il nous dévoile dans ses profondeurs. Il ne nous devient -compréhensible et sensible que lorsqu’il s’anime, s’agite et allume aux -divers horizons de l’espace des questions de plus en plus lointaines, de -plus en plus étrangères à toutes nos certitudes. Pour que notre vie -prenne part à sa vie, il faut qu’il nous interroge sans cesse et sans -cesse nous mette en présence de l’infini de notre ignorance qui est le -seul vêtement visible sous lequel se laisse deviner l’infini de son -existence. - -Or, les dieux les plus incommensurables ne posaient guère de questions -pareilles à celles que nous posent sans répit ce que leurs adorateurs -appellent encore le néant, qui est en réalité la nature. Ils se -contentaient de régner dans un espace mort, sans événements et sans -images, par conséquent, sans points de repère pour nos imaginations, et -n’ayant sur nos pensées et sur nos sentiments qu’une influence immuable -et immobile. Ainsi, notre sens de l’infini, qui est la source de toute -activité supérieure, s’atrophiait en nous. Notre intelligence, pour -vivre aux confins d’elle-même où elle accomplit sa mission la plus -haute, notre pensée, pour occuper tout l’espace de notre cerveau, a -besoin d’être continuellement sollicitée par de nouveaux rappels de -l’inconnu. Dès qu’à chaque jour elle n’est pas impérieusement convoquée -à l’extrémité de ses propres forces par quelque fait nouveau,--et il n’y -a guère de faits nouveaux dans le règne des dieux,--elle s’endort, se -contracte, s’affaisse et dépérit. Une seule chose est capable de dilater -également, dans toutes leurs parties, tous les lobes de notre tête; -c’est l’idée active que nous nous faisons de l’énigme dans laquelle nous -nous mouvons. Risque-t-on de se tromper en affirmant que jamais -l’activité de cette idée ne fut comparable à celle d’aujourd’hui? -Jamais, ni au temps où florissait la théologie indoue, juive ou -chrétienne, ni aux jours où la métaphysique grecque ou allemande -utilisait toutes les forces du génie humain, notre représentation de -l’univers ne fut animée, fécondée et accrue par des apports aussi -imprévus, aussi chargés de mystères, aussi énergiques, aussi réels. -Jusqu’ici on la nourrissait d’aliments pour ainsi dire indirects; ou -plutôt elle se nourrissait illusoirement d’elle-même. Elle s’enflait de -son propre souffle, s’arrosait de ses propres eaux, et bien peu de chose -lui venait du dehors. Aujourd’hui, c’est l’univers même qui commence à -pénétrer dans la représentation que nous nous en faisons. Le régime de -notre pensée est changé. Ce qu’elle acquiert est pris hors d’elle-même -et s’ajoute à sa substance. Elle emprunte au lieu de prêter. Elle ne -répand plus autour d’elle le reflet de sa propre grandeur, mais absorbe -la grandeur d’alentour. Jusqu’ici, nous avions dialogué avec notre -logique infirme ou notre imagination désœuvrée au sujet de l’énigme, à -présent, sortis de notre demeure trop intérieure, nous essayons d’entrer -en rapport avec l’énigme même. Elle nous interroge et nous balbutions de -notre mieux. Nous lui posons des questions; et pour nous répondre, elle -démasque par moment une perspective lumineuse et sans bornes dans -l’immense cirque de ténèbres où nous nous agitons. Nous étions, -pourrait-on dire, semblables à des aveugles qui s’imagineraient le monde -extérieur du fond d’une chambre close. Maintenant, nous sommes ces mêmes -aveugles qu’un guide toujours silencieux mène tour à tour dans la forêt, -la plaine, sur la montagne et au bord de la mer. Leurs yeux ne se sont -pas encore ouverts; mais leurs mains tremblantes et avides peuvent tâter -les arbres, froisser les épis, cueillir une fleur ou un fruit, s’étonner -à l’arête d’un rocher ou se mêler à la fraîcheur des vagues; pendant que -leurs oreilles apprennent à distinguer, sans qu’elles aient besoin de -les comprendre, les mille chants réels du soleil et de l’ombre, du vent -et de la pluie, des feuilles et des flots. - - * - - * * - -Si notre bonheur, comme nous le disions plus haut, dépend de notre -conception de l’univers, c’est, en grande partie, que notre morale en -dépend. Et celle-ci dépend bien moins de la nature que de la grandeur de -cette conception. Nous serions meilleurs, plus nobles, plus moraux, au -sein d’un univers prouvé sans morale mais conçu infini, qu’au milieu -d’un univers qui atteindrait la perfection de l’idéal humain, mais qui -nous paraîtrait circonscrit et sans mystère. Il importe avant tout de -rendre aussi vaste que possible le lieu où se développent toutes nos -pensées et tous nos sentiments; et ce lieu n’est autre que celui où nous -nous représentons l’univers. Nous ne pouvons nous mouvoir que dans -l’idée que nous nous faisons du monde où nous nous mouvons. Tout part de -là, tout en découle; et tous nos actes, le plus souvent à notre insu, -sont modifiés par la hauteur et l’étendue de cet immense réservoir de -force qui se trouve au sommet de notre conscience. - - * - - * * - -Je crois que l’on peut dire que jamais ce réservoir ne fut plus vaste ni -situé plus haut. Certes, l’idée que nous nous faisons de l’organisation -et du gouvernement des puissances infinies est moins précise -qu’autrefois; mais c’est par l’honnête et noble raison qu’elle n’admet -plus de limites chimériquement nettes. Elle ne contient plus aucune -morale fixe, aucune consolation, aucune promesse, aucune espérance -certaine. Elle est nue et presque vide, parce que rien n’y subsiste qui -ne soit le roc même de quelques faits primitifs. Elle n’a plus de voix, -elle n’a plus d’images que pour proclamer et illustrer son immensité. En -dehors de cela elle ne nous dit plus rien; mais cette immensité étant -restée son seul attribut impérieux et irrécusable, l’emporte en énergie, -en noblesse et en éloquence sur tous les attributs, sur toutes les -vertus et les perfections dont nous avions jusqu’à ce jour peuplé notre -inconnu. Elle ne nous impose aucun devoir; mais elle nous entretient -dans un état de grandeur qui nous permet de remplir plus facilement et -plus généreusement tous ceux qui nous attendent au seuil d’un avenir -prochain. En nous rapprochant de notre véritable place dans le système -des mondes, elle ajoute à notre vie spirituelle et générale tout ce -qu’elle enlève à notre importance matérielle et individuelle. Mieux elle -nous fait comprendre notre petitesse, plus grandit en nous ce qui -comprend cette petitesse. Un être nouveau, plus désintéressé et -probablement plus près de ce qui doit s’affirmer un jour la vérité -dernière se substitue peu à peu à l’être originel qui se dissout dans la -conception qui l’accable. - - * - - * * - -Pour cet être nouveau, lui-même et tous les hommes qui l’entourent, ne -représentent plus qu’un point si minime dans l’infini des forces -éternelles qu’ils ne suffisent plus à fixer son attention et son -intérêt. Nos frères, nos descendants immédiats, notre prochain visible, -tout ce qui naguère encore bornait nos sympathies, cède peu à peu le pas -à une entité plus démesurée et plus haute. Nous ne sommes presque rien; -mais l’espèce à laquelle nous appartenons occupe une place que l’on peut -reconnaître dans l’océan sans bornes de la vie. Si nous ne comptons -plus, l’humanité dont nous faisons partie acquiert l’importance dont -nous nous dépouillons. Ce sentiment, qui commence seulement à se faire -jour dans l’atmosphère habituelle de nos pensées et de notre -inconscient, travaille déjà notre morale, et y prépare sans doute des -bouleversements aussi grands que ceux qu’y opérèrent les religions les -plus subversives. Il déplacera peu à peu le centre de la plupart de nos -vertus et de nos vices. Il substituera à un idéal fictif et individuel, -un idéal désintéressé, illimité et cependant tangible, dont il n’est pas -encore possible de prévoir les conséquences et les lois. Mais quelles -qu’elles soient, on peut affirmer dès à présent qu’elles seront plus -générales et plus décisives qu’aucune de celles qui les précédèrent dans -l’histoire supérieure et pour ainsi dire astrale de l’humanité. En tout -cas, on ne saurait guère contester que l’objet de cet idéal est plus -vaste, plus durable et surtout plus certain que les meilleurs de ceux -qui avant lui éclairèrent nos ténèbres, puisqu’il se confond en plus -d’un point avec l’objet même de l’univers. - - * - - * * - -Or, nous sommes au moment où naissent autour de nous mille raisons -nouvelles de prendre confiance dans les destinées de notre espèce. Voici -des centaines et des centaines de siècles que nous occupons cette terre; -et les plus grands dangers semblent passés. Ils furent si menaçants que -nous n’y avons échappé que par un hasard qui ne doit pas se reproduire -plus d’une fois sur mille dans l’histoire des mondes. La terre, trop -jeune encore, balançait à l’aventure, avant de les fixer, ses -continents, ses îles et ses mers. Le feu intérieur, premier maître de la -planète, crevait à chaque instant sa prison de granit; et le globe, -hésitant dans l’espace, errait entre des astres avides et hostiles qui -ignoraient leurs lois. Nos facultés indécises flottaient aveuglément -dans notre corps, comme les nébuleuses dans l’éther; un rien, aux heures -tâtonnantes où se constituait notre cerveau, où se ramifiait le réseau -de nos nerfs, pouvait détruire notre avenir humain. Aujourd’hui, -l’instabilité des mers et les révoltes du feu intérieur sont infiniment -moins à craindre; en tout cas, il est vraisemblable qu’elles ne -produiront plus de catastrophes universelles. Quant au troisième péril, -la rencontre d’un astre désorbité, il est permis de croire qu’il nous -laissera les quelques siècles de répit nécessaire pour que nous -apprenions à y parer. En voyant ce que nous avons fait et ce que nous -devons être sur le point de faire, il n’est pas absurde d’espérer qu’un -jour nous saisirons ce secret essentiel des mondes que, provisoirement, -pour apaiser notre ignorance, comme on apaise et endort un enfant en lui -répétant des mots insignifiants et monotones, nous avons appelé la loi -de la gravitation. Il n’y a rien d’insensé à supposer que le secret de -cette force souveraine se cache en nous, ou autour de nous, à portée de -notre main. Elle est peut-être maniable et docile comme la lumière et -l’électricité; elle est peut-être toute spirituelle et dépend d’une -cause très simple que le déplacement d’un objet peut nous révéler. La -découverte d’une propriété inattendue de la matière, analogue à celle -qui vient de décéler les vertus déconcertantes du radium, peut -directement nous conduire aux sources mêmes de l’énergie et de la vie -des astres; dès lors le sort de l’homme serait changé; et la terre, -définitivement sauvée, deviendrait éternelle. A notre gré, elle se -rapprocherait ou s’éloignerait des foyers de chaleur et de lumière, elle -fuirait les soleils vieillis et chercherait des fluides, des forces et -des vies insoupçonnées dans l’orbite de mondes vierges et inépuisables. - - * - - * * - -J’accorde que tout cela est plein d’espérances contestables; et que l’on -peut presque aussi raisonnablement désespérer des destinées de l’homme. -Mais c’est déjà beaucoup que le choix demeure possible et que jusqu’ici -rien ne soit décidé contre nous. Chaque heure qui passe augmente nos -chances de durer et de vaincre. On peut dire, je le sais, qu’au point de -vue de la beauté, de la jouissance et de l’intelligence harmonieuse de -la vie, quelques peuples--les grecs et les romains du commencement de -l’empire, par exemple,--nous furent supérieurs. Il n’en reste pas moins -que la somme totale de civilisation répandue sur notre globe ne fut -jamais comparable à celle d’aujourd’hui. Une civilisation extraordinaire -comme celle d’Athènes, de Rome ou d’Alexandrie, ne formait qu’un îlot -lumineux que menaçait de toutes parts et que finissait toujours par -engloutir l’océan sauvage qui l’environnait. A présent,--à part le péril -jaune qui ne semble pas sérieux,--il n’est plus possible qu’une invasion -barbare nous fasse perdre en quelques jours nos acquisitions -essentielles. Les barbares ne peuvent plus venir du dehors; ils -sortiraient de nos campagnes et de nos villes, des bas-fonds de notre -propre vie; ils seraient tout imprégnés de la civilisation qu’ils -prétendraient détruire, et ce n’est qu’en usant de ses acquisitions -qu’ils parviendraient à nous en enlever les fruits. Il n’y aurait donc, -au pire, qu’un temps d’arrêt suivi d’un déplacement de richesses -spirituelles. - - * - - * * - -Puisque nous avons le choix d’une interprétation qui fait le fond de -lumière ou d’ombre de notre existence, il serait peu sage d’hésiter. -Dans les plus insignifiantes circonstances, notre ignorance ne nous -offre le plus souvent qu’un choix du même genre et qui ne s’impose pas -davantage. L’optimisme ainsi entendu n’a rien de béat ni de puéril; il -ne se réjouit pas niaisement comme le paysan au sortir de l’auberge; -mais il fait la balance de ce qui a eu et de ce qui peut avoir lieu, des -craintes et des espérances; et si celles-ci ne sont pas assez lourdes, -il y ajoute le poids de la vie. - -Du reste, ce choix n’est même pas nécessaire; il suffit que nous -prenions conscience de la grandeur de notre attente. Car nous sommes -dans l’état magnifique où Michel-Ange a peint, sur ce prodigieux plafond -de la chapelle Sixtine, les prophètes et les justes de l’Ancien -Testament: nous vivons dans l’attente; et peut-être dans les derniers -moments de l’attente. L’attente, en effet, a des degrés qui vont d’une -sorte de résignation vague et qui n’espère pas encore au tressaillement -que suscitent les mouvements les plus proches de l’objet attendu. Il -semble que nous entendions ces mouvements: bruit de pas surhumains, -porte énorme qui s’ouvre, souffle qui nous caresse ou lumière qui vient, -on ne sait; mais l’attente à ce point est un instant de vie ardent et -merveilleux, la plus belle période du bonheur, sa jeunesse, son -enfance... - - * - - * * - -Je le répète, nous n’eûmes jamais autant de motifs d’espérer. Qu’ils -nous soient chers. C’est soutenus par de moindres motifs que nos -prédécesseurs ont fait les grandes choses qui sont restées pour nous les -meilleurs témoignages des destinées humaines. Ils ont eu confiance alors -qu’ils ne trouvaient que de déraisonnables raisons d’en avoir. -Aujourd’hui, que quelques-unes de ces raisons sortent vraiment de la -raison, il serait mal de montrer moins de courage que ceux qui puisaient -le leur aux lieux mêmes où nous ne puisons plus que nos découragements. - -Nous ne croyons plus que ce monde est la prunelle d’un dieu unique et -attentif à nos plus minimes pensées; mais nous savons qu’il est livré à -des forces tout aussi puissantes, tout aussi attentives, à des lois et à -des devoirs qu’il nous appartient de pénétrer. C’est pourquoi notre -attitude en face du mystère de ces forces est changée. Elle n’est plus -la peur, mais l’audace. Elle n’est plus l’agenouillement de l’esclave -devant le maître ou le créateur, mais elle permet le regard de l’égal à -l’égal, car nous portons en nous l’égal des plus profonds et des plus -grands mystères. - - - - -TABLE - - - Pages. - - Sur la mort d’un petit chien 1 - Le Temple du Hasard 33 - En Automobile 51 - Éloge de l’Épée 67 - La Colère des Abeilles 81 - Le Suffrage Universel 95 - Le Drame moderne 109 - Les Sources du Printemps 129 - La Mort et la Couronne 143 - Vue de Rome 157 - Fleurs des champs 177 - Chrysanthème 189 - Fleurs démodées 205 - De la Sincérité 229 - Portrait de femme 245 - Les Rameaux d’Olivier 265 - - -Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--7172. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE DOUBLE JARDIN *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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